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Title: Journal d'un bourgeois de Paris, 1405-1449
Author: Alexandre Tuetey, - To be updated
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal d'un bourgeois de Paris, 1405-1449" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.

Les mots entre {} sont en exposant dans l'original.



    JOURNAL
    D'UN
    BOURGEOIS DE PARIS

    1405-1449



    IMPRIMERIE G. DAUPELEY-GOUVERNEUR

    A NOGENT-LE-ROTROU.



    JOURNAL
    D'UN
    BOURGEOIS DE PARIS

    1405-1449

    PUBLIÉ
    D'APRÈS LES MANUSCRITS DE ROME ET DE PARIS

    PAR

    ALEXANDRE TUETEY

    [Illustration]

    A PARIS
    Chez H. CHAMPION
    Libraire de la Société de l'Histoire de Paris
    Quai Malaquais, 15

    1881



INTRODUCTION.


La chronique anonyme des règnes de Charles VI et de Charles VII, que les
érudits désignent traditionnellement sous le nom de _Journal d'un
bourgeois de Paris_, est depuis longtemps connue et appréciée. On sait,
grâce aux curieuses investigations de M. Longnon[1], que dès l'année 1596
Étienne Pasquier, dans ses _Recherches de la France_, mit en œuvre cet
important document, mais ce fut en 1653 seulement que Denis Godefroy
inséra, dans son recueil des historiens de Charles VI[2], une suite
d'extraits empruntés au Journal parisien; les passages dont Godefroy a
publié le texte sont généralement tronqués, souvent même arrangés à la
fantaisie de l'éditeur et la langue en est rajeunie. La première édition
complète du _Journal_ parut en 1729, par les soins de l'académicien La
Barre, et remplit les 208 premières pages du volume intitulé: _Mémoires
pour servir à l'histoire de France et de Bourgogne_; c'est la seule qui
ait reproduit le texte intégral de la chronique parisienne, mais de
nombreuses incorrections déparent ce texte. Les auteurs des grandes
collections historiques publiées de nos jours, comme Buchon, Michaud et
Poujoulat, n'ont fait que copier l'édition de La Barre, en lui donnant
une physionomie plus moderne.

  [1] _Mém. de la Société de l'Histoire de Paris_, t. II, p. 310 et
  ss.

  [2] _Histoire de Charles VI, roy de France_, p. 497-528.


Notre introduction sera divisée en deux parties: l'une sera consacrée à
une étude des manuscrits du _Journal_ qui sont parvenus jusqu'à nous et à
la recherche de ceux qu'ont connus les anciens éditeurs; l'autre aura
pour but d'établir la personnalité de l'auteur anonyme de cette précieuse
chronique parisienne.


I.

LES MANUSCRITS.

§ I.--_Manuscrits de Paris._

1) Bibliothèque nationale, collection Dupuy, no 275. _Mémoires pour
l'histoire du roi Charles VI._

Ce titre ajouté par Pierre Dupuy est celui d'un extrait entièrement écrit
de la main de Claude Dupuy, et communiqué par son fils, Jacques Dupuy,
prieur de Saint-Sauveur, à Denis Godefroy, qui le publia mot pour mot, en
1653, à la suite de son édition de Juvénal des Ursins[3], en y comprenant
même les listes des évêques, prévôts de Paris, prévôts des marchands,
jointes en appendice par Claude Dupuy. La seule indication chronologique
que porte cet extrait est celle placée au-dessous du titre par Pierre
Dupuy, indication se rapportant à l'année 1630.

  [3] _Histoire de Charles VI, roy de France_, p. 497-528.

Indépendamment de l'extrait de Claude Dupuy, on possède la transcription
exécutée sous les auspices de Pierre de l'Étoile, reproduisant fidèlement
la copie partielle de Dupuy; cette transcription se trouve aux folios 23
à 61 du manuscrit 10,303 du fonds français[4].

  [4] Cf. _Mémoires-Journaux de Pierre de L'Estoile_, t. VIII, p.
  321.

Quant à l'exemplaire complet dû aux soins de Claude Dupuy, dont parle
Godefroy[5], nous n'avons pu en découvrir aucune trace.

  [5] _Histoire de Charles VI._--Cf. _Mémoires de la Soc. de
  l'Histoire de Paris_, t. II, p. 312, note 3.


2) Bibliothèque nationale, fonds français, no 10,145 (ancien supplément
1984 bis); petit in-folio sur papier, reliure moderne.

Il y a tout lieu de croire que la copie du Journal parisien, conservée
sous le no 10,145 du fonds français, a servi de base à l'édition de La
Barre; en effet, plusieurs des leçons défectueuses données par le premier
éditeur du Journal appartiennent à ce manuscrit et ne se retrouvent ni
dans le manuscrit de Paris dont nous parlerons plus loin, ni dans le
manuscrit de Rome.

Voici quelques exemples qui permettront de se rendre compte de l'analogie
existant entre l'édition de La Barre et le manuscrit en question:

   La Barre, p. 91: _et d'une celle aspre gelée_, leçon fautive du
   manuscrit 10,145, tandis que la bonne leçon est: _et dura celle
   aspre gelée_.

   P. 92: _grant contencion_, leçon du manuscrit 10,145, lisez
   _grant tençon_.

   P. 94: _Or bien quel dommage_, leçon du manuscrit 10,145, la
   vraie leçon est: _Or voyez quel dommage_.

   P. 105: _ces larrons reposoient_, leçon du manuscrit 10,145, au
   lieu de _reperoient_.

   P. 125: _plus ne jetassent_, version du manuscrit 10,145, lisez
   _ne gastassent_.

   P. 130: _et ne trouvoient_ ne femme ne enfant qu'ils ne
   prinssent, leçon du manuscrit 10,145, la bonne leçon est
   _n'esparnoient_.

   P. 174: _tumberel à voire la journée_, suivant le manuscrit
   10,145, tandis qu'il faut lire _tumberel à boue_.

   P. 181: Apres eux _ne venoit_ rien ne que après feu, version du
   manuscrit 10,145, vraie leçon: _ne demouroit_.

   P. 186: le roy de France estoit le _droit ourine_ aux larrons,
   d'après le manuscrit 10,145, lisez _droit ourme_.

Comme le montre cet examen comparatif, une certaine conformité paraît
exister entre le texte de La Barre et celui du manuscrit 10,145, et elle
est assez grande pour que l'on puisse rattacher l'édition de La Barre à
ce manuscrit.

Afin de déterminer la date de la transcription représentée par le no
10,145, nous remarquons que la même main qui a copié ce manuscrit du
Journal a également pris soin de reproduire, très vraisemblablement à la
même époque, les vers qui figurent en tête du manuscrit de Rome sous le
titre de _Bataille du Liège_; cette copie forme une plaquette conservée
sous le no 10,154 du fonds français. A la fin de ce petit volume on lit
la note suivante:

   Ces vers sont tirés d'un manuscript qui a pour titre: _Bataille
   du Liège_, cotté 813, 769, ce manuscript a appartenu à Jehan
   Maciot, ensuite à la reine de Suède, et enfin est dans la
   bibliothèque Vaticane.

Cette note ne peut s'appliquer qu'au Journal parisien précédé, ainsi que
nous le verrons, de poésies qui répondent bien au titre en question, et
terminé par la signature de ce Maciot, visé dans la note ci-dessus.

Il semblerait résulter de cet ensemble de faits que la copie du Journal
et celle des pièces de vers initiales, constituant les nos 10,145 et
10,154, ont dû être exécutées, vers la fin du XVIIe siècle, d'après le
volume actuellement conservé dans les collections du Vatican.


3) Bibliothèque nationale, fonds français, no 3480. In-folio sur papier,
reliure moderne. _Mémoires de Paris soubz Charles VI et VIIe du nom_.

Ce manuscrit s'ouvre par un recueil de dépêches diplomatiques relatives
aux négociations de la paix de Vervins, en 1598; ces correspondances
comprennent les 259 premiers folios du volume; les folios 260 à 262 sont
occupés par deux harangues, la première adressée en 1639 à M. de Gassion
par un député de la ville de Caen, la seconde sous forme de lettre de
l'archevêque de Rouen au Cardinal, en date du 29 décembre 1639.

Au folio 264, sous ce titre: _Mémoires de Paris_, etc. commence une copie
intégrale du Journal parisien, exécutée selon toute apparence dans la
première moitié du XVIIe siècle. Le texte fourni par le manuscrit 3480
est incontestablement celui qui se rapproche le plus de la version
primitive. Quoique le manuscrit débute, comme celui de Rome, par une
pièce de vers relative à la bataille de Liège, quoiqu'il se termine de la
même façon, et qu'il contienne identiquement les mêmes lacunes que le
manuscrit de Rome, il n'en est point la reproduction pure et simple, on
peut même affirmer qu'il nous offre une transcription, sinon de
l'original lui-même, au moins d'un exemplaire du Journal plus complet que
celui qui est représenté par le volume du fonds de la Reine.

Une collation attentive de ce nouveau manuscrit avec le texte contenu
dans le manuscrit de Rome nous a permis de rétablir un passage assez
étendu se référant aux événements de l'année 1438; pour faire juger de
l'importance de cette restitution, il suffira de dire que le passage en
question comprend six folios du volume du fonds français. Bien que le
manuscrit 3480 soit à certains égards plus complet que celui du Vatican,
il nous fournit cependant un texte beaucoup moins correct, par suite de
l'inintelligence des scribes qui ont dénaturé le sens de nombreux
passages, nous disons des scribes, parce que l'on remarque deux écritures
distinctes, l'une qui va du folio 264 au folio 351 inclus, l'autre du
folio 352 à 464.

§ 2.--_Manuscrit de Rome._

Le volume catalogué sous le no 1923 du fonds de la reine de Suède est un
petit in-folio sur papier, revêtu d'une reliure rouge assez commune, il
comprend 187 folios et non 250 comme l'a imprimé M. Paul Lacroix dans sa
notice[6]. Les onze premiers folios du manuscrit contiennent une assez
longue pièce de vers en deux parties intitulées: la _Bataille du Liège_
et les _Sentences du Liège_. Cette insipide poésie, relative à la prise
d'armes des Liégeois contre leur évêque en 1408, n'est guère qu'une
fastidieuse énumération des seigneurs bourguignons envoyés par Jean
Sans-Peur pour réprimer cette rébellion; elle commence ainsi: _A l'onneur
de toute noblesse et en exaussant gentillesse_.

  [6] Champollion-Figeac, _Documents historiques_, t. III, p. 275.

La pièce en question sert pour ainsi dire de prologue au Journal et
paraît n'avoir été mise en tête du volume que pour accompagner le récit
tronqué par lequel débute l'extrait de Godefroy. Ce fragment de Journal,
qui se trouve au folio 12 de notre manuscrit, se rapporte à la fin de
l'année 1408 et au commencement de l'année 1409; il a précisément trait à
la révolte des Liégeois contre leur évêque, en septembre 1408, et à
l'entrée solennelle de Charles VI à Paris, le 17 mars suivant. C'est
seulement au folio 13 que commence le Journal parisien proprement dit,
tel que nous le lisons dans La Barre et tel que l'ont reproduit tous les
éditeurs subséquents. A partir de là le Journal se continue sans
interruption dans l'ordre chronologique et finit bien à l'année 1449, par
le passage qu'avait déjà indiqué M. Paul Lacroix.

L'écriture du manuscrit de Rome est sans conteste du XVe siècle,
néanmoins nous ne saurions considérer ce texte comme l'original de la
Chronique parisienne si intéressante pour l'histoire des règnes de
Charles VI et Charles VII. Voici l'ensemble des déductions sur lesquelles
repose notre opinion. En premier lieu, la présence de ces poésies qui
n'ont qu'un rapport bien indirect avec le Journal parisien, ensuite une
interversion dans la suite des événements qui font l'objet du Journal.
Comme nous l'avons déjà remarqué, la _Bataille_ et les _Sentences du
Liège_ sont suivies d'un fragment incomplet du commencement, se
rattachant aux faits des années 1408 et 1409 mentionnés plus haut, ce
fragment se termine par un lambeau de journal relatif à un orage
épouvantable survenu à Paris le 30 juin 1411. Telle est la matière d'un
folio, le douzième du manuscrit; au folio suivant, nous tombons sur un
passage que tous les éditeurs sans exception ont rapporté à l'année 1408,
tandis qu'en réalité les événements racontés par le chroniqueur
appartiennent à l'année 1405. L'auteur du Journal parisien relate, entre
autres faits, l'arrivée de l'évêque de Liège à Paris; or ce voyage, au
dire de chroniqueurs bien informés[7], eut lieu au mois de septembre
1405 et nullement en septembre 1408, époque à laquelle le prélat aux
prises avec une situation extrêmement critique ne pouvait songer à un
aussi lointain voyage.

  [7] Voici un passage de la _Chronique de Jean Stavelot_ (p. 95)
  qui détermine nettement l'époque du voyage de Jean de Bavière:
  «_Comment monsangneur de Liege s'en alat noblement a
  Paris_.--L'an M CCCC et V, le secon jour de septembre, soy partit
  monsangneur Johans de Bealwiers de Liege et chevalchat vers
  monsangneur le duc de Bourgongne à Paris, son seroige.»

Il n'est point possible d'admettre, pour le manuscrit original d'une
œuvre historique, une semblable confusion dans le récit des événements.
On nous objectera peut-être que ce défaut de suite peut provenir de
lacunes causées par des mutilations dont le manuscrit aurait eu à
souffrir; mais ce n'est pas le cas en ce qui concerne ces folios 12 et
13, aucune trace de lacération n'est visible. A ce point de vue spécial,
le manuscrit de Rome a été de notre part l'objet d'un examen attentif;
comme les éditeurs s'accordaient à signaler des feuillets déchirés et que
généralement ces lacunes coïncident avec des fins de pages, nous avons
vérifié avec le plus grand soin les endroits incomplets et nous avons pu
constater qu'aucun feuillet n'avait été arraché. Ce qui a levé tous nos
doutes à cet égard, c'est que l'une des lacunes, relative à la
publication de la paix faite à Paris le 1er avril 1412, existe dans le
manuscrit en haut du folio 22 vº, et ne peut par conséquent provenir que
d'un exemplaire du journal déjà incomplet, dont notre volume ne serait
que la reproduction. Une nouvelle particularité viendrait non seulement à
l'appui de cette thèse, mais tendrait encore à faire admettre un original
aujourd'hui perdu. La main d'un annotateur du xvie siècle signale entre
les folios 60 et 61 l'absence de _trois_ feuillets, et cependant l'œil
le plus exercé ne peut apercevoir la moindre trace de lacération; il
faudrait donc supposer, ou que ce chiffre est donné au hasard et d'une
façon purement approximative, ou que l'auteur de la note avait
connaissance d'un manuscrit plus complet. La lacune dont il s'agit est
d'autant plus regrettable qu'elle porte sur un passage contenant le récit
de la mort de Jean Sans-Peur; peut-être ce passage a-t-il été supprimé
dans le texte primitif, en raison des attaques violentes à l'adresse des
Armagnacs, dont l'auteur du Journal, bourguignon passionné, avait dû
entremêler sa narration.

Un dernier argument à faire valoir en faveur de l'existence d'un
manuscrit original se tire du fait suivant que personne n'a relevé
jusqu'ici.

Le chroniqueur parisien raconte, à la date du 6 juin 1429, la naissance
d'un enfant phénoménal à Aubervilliers, et joint à la description de ce
monstrueux produit un dessin qu'il mentionne à deux reprises en ces
termes: _Ainsi comme cette figure est, comme vous voyez_. Le manuscrit de
Rome ne contient à cet endroit aucun genre d'illustration; le copiste, ne
se sentant probablement aucun goût artistique, s'est contenté de ménager
dans la marge la place nécessaire pour l'exécution du croquis, place qui
est restée en blanc[8].

  [8] Le manuscrit d'Aix décrit plus loin contient un croquis très
  grossièrement exécuté et dénué de toute valeur artistique.


Dans ses ingénieuses conjectures sur l'auteur du Journal parisien, M.
Longnon a montré tout l'attrait que ce précieux document avait pour les
érudits dès la seconde moitié du XVIe siècle; on voit à ce moment ce
vieux livre, lu et relu, passer de main en main[9]. La couche épaisse de
crasse qui recouvre les bords du manuscrit de Rome témoigne en effet d'un
fréquent usage. De nombreuses annotations remplissent les marges de ce
volume; elles sont dues à deux mains différentes. L'une des écritures,
assez grosse et assez nettement tracée, offre beaucoup d'analogie avec
les premières pages d'un manuscrit du fonds français (no 24,726)
intitulé: _Veilles et observations sur la lecture de plusieurs autheurs
françois_ par Claude Fauchet. Aussi nous n'hésitons pas à lui attribuer
la paternité de ces notes, et surtout de la remarque suivante, si souvent
reproduite, qui se trouve au folio 181 vº dans la marge de droite: «Il
semble que l'autheur ait esté homme d'église ou docteur en quelque
faculté, pour le moins de robe longue.»

Elle est certainement du président Fauchet et permet d'établir avec
certitude la provenance du Journal, qui des mains de Fauchet passa en
celles de Petau pour entrer ensuite dans la bibliothèque de la reine
Christine.

Une autre écriture, avons-nous dit, se remarque encore sur les marges,
celle-ci est beaucoup plus ténue et présente tous les déliés des
écritures courantes du XVIe siècle. Elle doit être en effet de la seconde
moitié de ce siècle, et postérieure en tous cas à l'année 1567, car l'une
des observations du commentateur, consignée en marge du manuscrit, à
propos d'un vent violent qui s'éleva à Paris le 7 octobre 1434, porte ce
qui suit:

   Vent pareil à celuy qui fut l'an 1567, le lundi, mardi et
   mercredi, 14, 15 et 16 de juillet et le dimenche 7 septembre.

Quelle est au point de vue historique la valeur du manuscrit qui renferme
la version la plus ancienne du Journal parisien. Le texte contenu dans ce
manuscrit est-il, comme le présume M. Paul Lacroix, beaucoup plus ample
que celui de l'édition donnée par La Barre? Il est hors de doute que plus
d'une rectification pourra, grâce à cet exemplaire, être apportée au
texte du Journal parisien, et que des omissions assez importantes seront
réparées; mais il serait illusoire de chercher à combler des lacunes qui
se remarquent dans toutes les éditions. Ces lacunes regrettables existent
également dans le manuscrit de Rome; elles ne sont point le résultat de
lacérations opérées sur ce volume, mais proviennent, nous l'avons dit,
d'une cause toute différente.

  [9] _Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris_, t. II, p.
  311 à 313.


    § 3.--_Manuscrit d'Aix._

Le manuscrit 316 de la bibliothèque d'Aix, que M. Quicherat nous a
signalé d'après le catalogue récemment publié par M. U. Robert[10], fait
partie de la collection Méjanes et provient de la bibliothèque d'un
amateur également célèbre, Charles de Baschi, marquis d'Aubais, comme le
montre une étiquette à ses armes, collée à l'intérieur de la couverture.
C'est un volume in-folio de 364 pages, mesurant 30 cent. de haut sur 21
cent. de large, relié en maroquin rouge, avec armoiries dorées sur les
plats et sur le dos, assez difficiles à déterminer, mais qui sembleraient
avoir quelque analogie avec celles de la maison d'Aumont[11]. Au premier
folio se lisent les mots: _Ch. Charost._ 1721. Le titre inscrit au dos du
volume est: _La bataille du Liège_.

  [10] U. Robert. _Inventaire sommaire des manuscrits des
  bibliothèques de France_, t. I, p. 9, no 319.

  [11] Suivant la description que nous devons à l'obligeance de M.
  Gaut, bibliothécaire de la ville d'Aix, l'écusson porte sept
  merlettes placées 2, 3, 2; il a pour supports des griffons, et
  pour cimier un casque avec une merlette.

Le manuscrit d'Aix appartient à deux époques différentes, ou plutôt il se
compose de deux transcriptions distinctes qui ont été juxtaposées.
L'écriture des 28 premières pages et des pages 197 à 364 se rapporte au
milieu du xviie siècle; quant à celle des folios 29 à 196, suivant
l'opinion d'un érudit distingué, M. Tamizey de Larroque, elle serait de
la fin du xvie siècle. La portion du Journal transcrite au XVIIe siècle
se réfère aux années 1411 à 1427, tout le reste de la chronique est du
XVIe siècle.

Ce volume comprend absolument les mêmes matières que les autres
manuscrits du Journal parisien, c'est-à-dire: 1º un poème sur la
_bataille du Liège_, fol. 1 à 16; 2º les _Sentences du Liège_, fol. 17 à
22; 3º le Journal du prétendu bourgeois de Paris, sous cet intitulé:
_Charles VI, roi de France, IIIIc VIII_, fol. 28 à 364.

La chronique débute par cette phrase tronquée concernant la défaite des
Liégeois: «Dont il leur print mal, car il en mourut là plus de XXVI mil.»
Il se termine au fol. 364 par le paragraphe relatif «au moult bel
eschaffaut fait en la grant rue Saint-Martin devant la fontaine Maubué.»

Le texte du Journal parisien contenu dans le manuscrit d'Aix n'est pas
sans valeur, parce qu'il nous donne ce curieux passage de l'année 1438,
en déficit dans le ms. de Rome, que nous publions pour la première fois
d'après le volume 3480 du fonds français; il doit par conséquent dériver
soit de ce manuscrit, soit plutôt d'un original qui ne nous est point
parvenu. Une collation attentive de ce fragment, faite par les soins de
M. Ch. Joret, professeur à la faculté des lettres d'Aix, ne nous a fourni
que des variantes de peu d'importance; grâce à l'obligeance du même
érudit, nous avons pu constater que les lacunes si regrettables du
manuscrit de Rome ne seront point comblées par celui de la Méjanes.


Tels sont à notre connaissance les manuscrits du Journal parisien qui
subsistent aujourd'hui. Il nous semble nécessaire de donner une
classification de ces manuscrits et d'indiquer ceux qui nous ont servi
pour l'établissement de notre texte. En première ligne, se place un
original inconnu dont la trace est perdue. De cet original plus ou moins
mutilé dérivent trois manuscrits: le premier, copié au XVe siècle, c'est
celui du Vatican; le second, transcrit au XVIIe, aujourd'hui le manuscrit
3480 du fonds français; le troisième, en deux parties à peu près d'égale
étendue, écrites, l'une au XVIe, l'autre au XVIIe siècle, constitue le
manuscrit d'Aix. C'est du manuscrit de Rome que semblent dériver la copie
du fonds français no 10,145, ainsi que les divers extraits conservés sous
les nos 275 de Dupuy et 10,303 du fonds français.

Le manuscrit de Rome, qui a conservé l'orthographe du XVe siècle se
rapprochant le plus de la version originale, a servi de base à notre
texte; mais nous avons relevé avec le plus grand soin, dans le no 3480 du
fonds français, les variantes de nature à compléter ou rectifier le texte
fourni par le manuscrit du fonds de la Reine. Tous les passages que nous
avons mis entre crochets indiquent les lacunes fort nombreuses du
manuscrit de Paris.

Nous manquerions à tous nos devoirs, si avant de terminer cette partie de
notre introduction nous ne reconnaissions le zèle et le dévouement avec
lequel MM. Robert de Lasteyrie et Aug. Longnon nous ont aidé de leurs
conseils, le premier pour l'établissement du texte, le second pour la
révision des épreuves. Qu'ils veuillent recevoir ici l'expression de
notre vive et profonde gratitude.


II.

L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN.

§ 1.--_Opinions émises jusqu'à ce jour._

Dès la fin du XVIe siècle, les érudits ont cherché à soulever le voile
sous lequel se cache l'auteur de l'intéressante chronique, depuis
longtemps connue sous le nom de _Journal d'un bourgeois de Paris_.
Étienne Pasquier et le président Fauchet appelèrent les premiers
l'attention sur ce précieux document qu'ils attribuèrent à un personnage
ecclésiastique, homme d'église ou théologien; c'est notamment Fauchet qui
inscrivit en marge du plus ancien manuscrit de notre Journal la note
suivante: «Il semble que l'autheur ait esté homme d'eglise ou docteur en
quelque faculté, tout au moins de robe longue.» Cette mention se trouve
précisément en regard du passage tant de fois cité où le narrateur se met
en scène au milieu des clercs qui argumentèrent contre Fernand de
Cordoue, ce jeune Espagnol, dont le savoir prodigieux émerveilla
l'Université.

Au milieu du XVIIe siècle, Denis Godefroy inséra dans son recueil
consacré au règne de Charles VI, des extraits de notre chronique et la
donna comme l'œuvre d'un bourgeois de Paris.

Au XVIIIe, l'académicien de La Barre, à qui nous sommes redevable de la
première édition complète du Journal parisien, fort embarrassé de
concilier l'attribution de ce texte à un bourgeois de Paris avec le
passage signalé plus haut, trouva commode d'imaginer deux auteurs
successifs, l'un bourgeois de Paris pour la première partie, l'autre
suppôt de l'Université pour la seconde, à partir de l'année 1431. Bien
que cette opinion ait été adoptée sans conteste par les éditeurs des
collections historiques, tels que Buchon et Michaud, elle ne saurait
soutenir la discussion: comme l'a très justement observé M. Jules
Quicherat[12], le Journal parisien n'a qu'un style, qu'un esprit et qu'un
auteur.

  [12] _Procès de Jeanne d'Arc_, t. IV, p. 461.

De nos jours de nouvelles hypothèses se sont produites et pour la
première fois l'on a essayé de dénommer l'auteur présumé du Journal. MM.
Vallet de Viriville et de Beaucourt[13], se fondant sur le chapitre de la
chronique de Mathieu d'Escouchy, relatif au _josne clerc natif des
Espaingnes_, ont cru pouvoir considérer comme l'auteur de la chronique
des règnes de Charles VI et Charles VII un théologien bien connu, Jean de
l'Olive, l'un des docteurs de l'Université qui assistèrent à la dispute
du collège de Navarre; mais la seule présence de Jean de l'Olive à
l'examen du clerc espagnol dans une assemblée comptant, au dire de
l'auteur du Journal, plus de cinquante des plus parfaits clercs de
l'Université suffit-elle pour justifier des conclusions aussi
affirmatives? Nous ne le pensons pas.

  [13] Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. III, p.
  97.--De Beaucourt, _Chronique de Mathieu d'Escouchy_, t. I, p.
  72.

Récemment, l'un de nos chercheurs les plus ingénieux et les plus heureux
a repris la question, et dans un intéressant mémoire[14] a émis de
nouvelles conjectures qui méritent un plus sérieux examen.

  [14] _Conjectures sur l'auteur du Journal parisien de 1409 à
  1449_, dans les _Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris_,
  t. II, p. 310 à 329.


En effet, grâce au rapprochement fort habile de certaines particularités
recueillies çà et là dans l'œuvre qui nous occupe, grâce surtout à une
coïncidence remarquable entre un passage du Journal qui nous montre le
chroniqueur animé de sentiments peu bienveillants à l'égard de l'évêque
Denis du Moulin et un procès intenté par ce prélat au curé de
Saint-Nicolas-des-Champs, M. Longnon n'est pas éloigné de penser que
l'auteur du Journal parisien serait Jean Beaurigout, qui exerçait en 1440
les fonctions curiales à Saint-Nicolas-des-Champs.

Cette attribution nouvelle qui repose sur un ensemble de faits
rigoureusement déduits, n'a soulevé jusqu'ici aucune objection. Est-ce à
dire que l'on doive accepter sans discussion les conjectures de M.
Longnon et considérer désormais le curé Beaurigout comme ce conteur plein
de verve, auquel nous devons l'une des plus curieuses chroniques du XVe
siècle? ce n'est point notre sentiment. Notre tâche d'éditeur nous impose
l'obligation de soumettre à une impartiale critique les résultats obtenus
par M. Longnon et de voir s'ils concordent en tous points avec les
données de notre Journal.

M. Longnon s'appuie tout d'abord sur le récit d'événements qui se
passèrent à Paris, au mois d'août 1413 et au mois de février 1414, pour
placer la demeure du prétendu bourgeois de Paris dans le quartier de la
ville situé sur la rive droite de la Seine, son jugement est fondé; mais,
après avoir conclu d'une mention, spécieuse à la vérité, de
Saint-Nicolas-des-Champs, que l'auteur du Journal demeurait en 1413 à
proximité de cette église, notre confrère trouvant, sous l'année 1435, le
récit d'un événement particulier au cimetière de Saint-Nicolas[15] en
arrive à considérer que le personnage ecclésiastique auquel on doit le
Journal était vraisemblablement le curé de cette paroisse. N'est-ce pas
là un peu s'aventurer, et, avant de tirer parti d'incidents se rattachant
au séjour du chroniqueur à Paris, pendant les années 1413 et 1414, avant
de les faire entrer dans l'argumentation qui permet d'attribuer le
_Journal parisien_ à Jean Beaurigout, curé de Saint-Nicolas-des-Champs en
1440, ne fallait-il pas démontrer que, dès 1413, ce personnage se
trouvait investi de fonctions pastorales dans cette église; là est le
côté faible de la thèse de M. Longnon, côté que ce critique n'a pas au
reste cherché à dissimuler lorsqu'il dit lui-même n'avoir pas rencontré
de mention nominative de Beaurigout comme curé de Saint-Nicolas
antérieure à l'année 1440.

  [15] Il s'agit du récit d'un mouvement populaire dirigé le 4 août
  1413 contre la faction cabochienne, où nous voyons l'auteur du
  Journal nous dire que l'hôtel de Jean de Troyes fut pillé en
  moins de temps «que on ne seroit allé de Saint-Nicolas-des-Champs
  à Saint-Laurent.» M. Longnon estime qu'en prenant ainsi
  Saint-Nicolas pour point de départ, l'anonyme désigne l'édifice
  le plus rapproché de sa demeure.

Aussi notre premier soin a-t-il été de fixer autant que possible le temps
pendant lequel ce curé de Saint-Nicolas-des-Champs a conservé le
gouvernement de sa paroisse et de rechercher en même temps le nom de son
prédécesseur. La tâche était ardue, les archives du XVe siècle ne
fournissant que des renseignements très vagues et très clairsemés sur la
personnalité des curés de Saint-Nicolas-des-Champs. On savait jusqu'ici
que, le 18 mai 1399[16], les paroissiens de Saint-Nicolas-des-Champs,
voulant agrandir leur église et construire trois chapelles, entrèrent en
arrangement avec leur curé, Guillaume de Kaer, chanoine de Notre-Dame,
docteur en décret, qui venait de succéder à Pierre Mignot.

  [16] Arch. nat., S 3453.

Au commencement du XVe siècle, le curé de Saint-Nicolas-des-Champs était
donc Guillaume de Kaer; durant quel laps de temps exerça-t-il les
fonctions curiales? Les registres capitulaires de Notre-Dame ne nous
renseignent que sur l'existence du chanoine, mais ne nous apprennent rien
sur le curé de Saint-Nicolas-des-Champs, aussi serait-on en droit de
supposer une résignation de sa cure au profit de Jean Beaurigout, si de
longues et minutieuses investigations dans les archives du chapitre de
Notre-Dame ne nous avaient fait découvrir un document décisif qui lève
tous les doutes à cet égard. En 1416, Guillaume de Kaer se trouvait
engagé dans un procès contre un épicier de Paris, Philippe Boussac,
procès qui fut porté devant l'officialité de Sens; comme Guillaume de
Kaer, en sa qualité de chanoine de Notre-Dame était exempt de la
juridiction épiscopale, l'official de Sens adressa, le 12 octobre 1416,
une requête au chapitre de Notre-Dame, à l'effet de faire citer devant
son tribunal Guillaume de Kaer, lequel dans ce document est qualifié de
curé de Saint-Nicolas-des-Champs[17]; aussi sommes-nous en droit de
penser qu'il conserva le gouvernement de sa cure jusqu'à sa mort, arrivée
le 29 septembre 1418. En présence d'un texte aussi formel, que deviennent
toutes ces déductions basées sur les différents passages où l'auteur
du Journal indique en quelque sorte le lieu de sa demeure? elles
tombent forcément et ne peuvent d'aucune façon s'appliquer à Jean
Beaurigout, puisque à cette époque il n'avait rien de commun avec
Saint-Nicolas-des-Champs et que rien n'autorise à croire qu'il aurait
fixé son domicile à proximité de cette église.

  [17] Voici les termes mêmes de la requête en question:
  «Venerabilem virum et discretum, magistrum Guillelmun de Kaer,
  presbyterum, decretorum doctorem, ecclesie Parisiensis canonicum,
  curatumque ecclesie parrochialis Sancti Nicholai de Campis
  Parisiensis.» (Arch. nat., L 408, no 129.)

Si jusqu'en 1418 Jean Beaurigout semble absolument étranger à
Saint-Nicolas-des-Champs, l'on ne saurait mettre en doute qu'il fut le
successeur immédiat de Guillaume de Kaer et qu'il resta curé de
Saint-Nicolas-des-Champs pour toute la durée de la domination anglaise;
c'est ce qui ressort d'un acte de désaisine du mois de juillet 1421, pour
une maison sise rue Saint-Martin et vendue à Anceau Langlois, prêtre,
acte où nous voyons intervenir «venerable et discrete personne, messire
Jehan Beaurigot, curé de S. Nicolas des Champs[18].» On peut donc
affirmer avec certitude que c'est le même personnage qui, en 1429, se
déclara publiquement l'un des adhérents de la politique anglaise, en
jurant devant le Parlement l'exécution du traité de Troyes. Ce fait vient
à l'appui de la thèse soutenue par M. Longnon, et il semblera tout
naturel d'établir un rapprochement entre les actes de ce curé parisien,
partisan non déguisé de la domination étrangère, et le Journal de ce
prétendu bourgeois de Paris où percent à chaque page les sentiments de
haine acharnée que nourrit l'auteur contre la faction des Armagnacs.

  [18] Arch. nat., S 1448{1}, fol. 186 vº.

Gardons-nous toutefois de céder à cet entraînement, reprenons le texte du
Journal parisien et poursuivons l'examen des particularités qui semblent
aux yeux de M. Longnon justifier l'attribution du Journal au curé
Beaurigout.

Le seul fait que l'on puisse signaler pour la période comprise entre les
années 1418 et 1436 est celui qui est relaté à la date de septembre 1435,
et encore concerne-t-il non l'église de Saint-Nicolas-des-Champs, mais
son cimetière. Il s'agit d'un seigneur anglais, le neveu du sire de
Falstaff, tué à l'assaut tenté contre la ville de Saint-Denis, et dont
les restes furent enterrés dans le cimetière de Saint-Nicolas, après
avoir subi une sorte de cuisson dans une chaudière pour séparer les os de
la chair. Il est certain que l'auteur du Journal entre dans des détails
minutieux sur cette opération; mais, parce que le cimetière de
Saint-Nicolas-des-Champs est désigné comme lieu de sépulture de ce
chevalier anglais, est-ce suffisant pour en conclure que le curé de
Saint-Nicolas était vraisemblablement l'auteur du Journal? Notre anonyme
ne rapporte-t-il pas un trait absolument analogue en 1429, lorsqu'il
raconte la mort de Glasdale, dont le corps fut également ramené à Paris,
«despecé par quartiers, boullu, embasmé» et mis dans une chapelle à
Saint-Merry? L'auteur ne compte-t-il pas le nombre des cierges qui
brûlaient nuit et jour devant le corps de ce capitaine? Il faut convenir
que ces détails recueillis par le narrateur et qui ne pouvaient guère
intéresser que le clergé de Saint-Merry n'ont pas plus d'importance que
ceux dont notre chroniqueur nous entretient à propos de la mort du neveu
de Falstaff.

Voilà donc en quoi se résume, pour la période postérieure à 1418, le seul
et unique fait relatif, non à l'église, mais au cimetière de
Saint-Nicolas. En continuant à raisonner dans l'hypothèse qui permettrait
de rattacher à Jean Beaurigout le Journal parisien, l'on est
involontairement frappé du profond silence que garde ce curé dans le
cours de son existence sur tout ce qui peut toucher son église. Comment
s'expliquer, par exemple, que dans un laps de temps qui comprend plus de
vingt années, il n'ait pas trouvé une particularité digne de fixer son
attention et de prendre place dans un memento composé de notes
journalières, lorsqu'une grande partie de la chronique n'est remplie que
de ces incidents de la vie quotidienne, de ces menus détails auxquels se
complaît l'auteur? Il est vraiment surprenant que l'anonyme auquel
nous devons le Journal parisien, s'il doit s'identifier avec le
curé de Saint-Nicolas-des-Champs, ne souffle mot de la réédification
de son église, qui eut lieu en 1420, et qu'il ne parle point d'une
transaction conclue le 25 janvier 1421, entre le curé joint aux
marguilliers de Saint-Nicolas d'une part, et les religieux de
Saint-Martin-des-Champs d'autre part, au sujet de la construction
d'un nouveau presbytère attenant à l'église[19]. Si Jean Beaurigout,
curé de Saint-Nicolas-des-Champs de 1419 à 1440 (au moins), est bien
l'auteur de notre Journal, comment se fait-il que sa chronique ne
renferme aucune allusion à un fait assez curieux qui se passa au mois
de janvier 1439, et qui dut fortement émouvoir la personne du curé
de Saint-Nicolas, à raison du scandale causé dans son église? Voici
de quoi il est question. Vers le milieu de janvier 1439, un libelle
diffamatoire visant le prieur de Saint-Martin-des-Champs et plusieurs
autres personnages fut placardé dans l'église de Saint-Nicolas;
l'officialité, saisie de l'affaire, lança un monitoire contre les
auteurs inconnus de ce méfait.

  [19] Arch. nat., S 3453.

Le dimanche 8 février, un sermon fut prêché à Saint-Nicolas-des-Champs,
par un religieux jacobin, qui exposa «en quel inconvenient de conscience
s'estoient mis ceulx qui avoient fait ung libelle diffamatoire.» Suivant
le compte du receveur de Saint-Martin-des-Champs[20], auquel nous
empruntons ces détails, après le sermon le prieur de Saint-Martin fit
offrir une collation au prédicateur «en attendant le disner, en l'ostel
du Gros Tournois, devant l'eglise de Sainct Nicolas.» Toutes ces
particularités, qui ne présentent à nos yeux qu'un intérêt très
restreint, avaient une tout autre importance dans le milieu où vivait un
homme d'église du XVe siècle. Pour le curé de Saint-Nicolas-des-Champs,
l'apposition d'un libelle diffamatoire dans son église, le sermon prêché
par ce jacobin, étaient autant d'événements de nature à produire
impression sur son esprit et qu'il n'eût pas manqué de rappeler dans sa
chronique.

  [20] Arch. nat., LL 1383, fol. 130 rº, 159 vº.

Or, comme il est facile de s'en convaincre, l'auteur du Journal parisien,
pour toute l'année 1439, ne mentionne même pas l'église de
Saint-Nicolas-des-Champs, pas plus qu'il ne s'en occupe en 1440 et 1441,
au moment où le curé Beaurigout était en procès avec son évêque. Nous
touchons ici au principal argument, dont s'est servi M. Longnon, pour
justifier l'attribution du Journal parisien à Jean Beaurigout; à première
vue, il paraît décisif, tellement le jugement sévère porté par notre
chroniqueur sur l'évêque de Paris cadre bien avec l'animosité que
Beaurigout devait nourrir à cette époque contre Denis du Moulin, son
adversaire en cour du Parlement. Mais, en relisant le passage sur lequel
s'appuie M. Longnon et que ce critique reproduit en entier dans ses
_Conjectures_, on constate facilement qu'il comprend plusieurs détails
sans lien aucun avec le procès soutenu par Jean Beaurigout au Parlement
de Paris; ce n'est que très incidemment, en effet, que l'auteur du
Journal arrive à dire que Denis du Moulin «avoit plus de cinquante procès
au Parlement et que de lui n'avoit on rien sans procès.» Par quel
enchaînement d'idées cette réflexion est-elle amenée, s'agit-il dans ce
qui précède de l'église de Saint-Nicolas-des-Champs et de son curé?
Nullement, le chroniqueur commence par nous apprendre qu'en 1440, le
cimetière des Innocents fut mis en interdit pendant quatre mois, et ce
par suite des prétentions exagérées de l'évêque de Paris, qui réclamait
une somme d'argent dépassant les ressources de l'église des Innocents;
c'est donc l'église des Innocents et non celle de Saint-Nicolas-des-Champs
qui est en question. Comprendrait-on dans la bouche du curé de cette
dernière église une diatribe à propos du cimetière et de l'église
des Innocents qui lui sont absolument étrangers, tandis que lui-même,
en procès pour sa propre paroisse, garderait le silence sur ce
qui l'intéresse personnellement; ce n'est pas admissible, à moins
de prétendre que l'auteur de notre Journal ait voulu cacher avec
un soin jaloux sa personnalité. Plus loin, après avoir montré l'esprit
processif et cupide de l'évêque Denis du Moulin, le chroniqueur insiste
longuement sur certains procédés vexatoires imaginés par ce prélat et ses
officiers pour extorquer de l'argent, en faisant rendre compte
d'exécutions testamentaires, dont la trace s'était perdue. Quel rapport
cela a-t-il avec le procès du curé Beaurigout et l'administration de la
paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs? Les préoccupations du chroniqueur
sont de tout autre nature. S'il nous parle du cimetière des Innocents,
s'il juge à propos de nous entretenir des testaments et de leur
exécution, c'est que ses intérêts personnels étaient en jeu, tandis que
la cure de Saint-Nicolas-des-Champs, comme le prouve surabondamment
l'ensemble de son Journal, devait lui être complètement étrangère.

Un point qui n'est pas sans importance et que M. Longnon a laissé dans
l'ombre est celui qui touche à la personne de l'auteur du Journal,
considéré comme membre de l'Université de Paris. Jean Beaurigout ne nous
apparaît dans la dissertation de M. Longnon que comme un homme d'église
assez obscur d'ailleurs; nulle part on n'entrevoit le suppôt de
l'Université, et cependant, à moins de tenir l'auteur du Journal parisien
pour l'un de ces «clercs enflés de science», qu'il tourne en ridicule
dans quelque endroit de ses mémoires, nous devons croire qu'il occupa un
rang assez élevé dans le corps universitaire, puisqu'il se met au nombre
«des parfaits clercs» qui prirent part à la dispute du collège de
Navarre. Beaurigout était-il un théologien, ou appartenait-il à quelque
autre faculté, comme beaucoup de gens d'église de son temps qui n'étaient
que simples maîtres ès-arts ou bacheliers en décret? rien ne nous
renseigne à cet égard; en tout cas, il faut bien que son rôle ait été
singulièrement effacé pour que pendant plus de quarante ans il soit resté
en dehors de tout ce qui s'est passé au sein de l'Université.

§ 2.--_Opinion personnelle du présent éditeur._

On le voit, l'opinion émise par M. Longnon soulève certaines objections
auxquelles il nous paraît difficile de répondre, et nous ne saurions
considérer comme irréfutable l'attribution du Journal au curé Beaurigout.
Reprenons l'examen de notre chronique et voyons si le texte conforme aux
manuscrits ne peut nous apporter aucune donnée nouvelle. Dans plusieurs
passages déjà signalés par la critique, l'auteur du Journal parle de sa
personne, mais en termes si ambigus qu'il ne laisse point pénétrer son
individualité. Ainsi l'on savait bien jusqu'à présent qu'en mai 1427, il
se trouva parmi les personnages ecclésiastiques qui accompagnèrent une
procession jusqu'à Montmartre; mais quel parti peut-on tirer d'un
renseignement aussi vague? Ici le manuscrit de Rome devient d'un précieux
secours, et nous permet de restituer ce passage de façon à introduire un
élément nouveau dans la discussion[21]. En effet il n'est pas indifférent
de savoir qu'au lieu d'_eschevins enfondrez_, il faut lire _chemins
effondrés_, qu'il s'agit d'une cérémonie exclusivement religieuse et que,
le lundi qui précéda l'Ascension (26 mai 1427), ce fut _la procession de
Nostre-Dame_ qui se rendit à Montmartre. En présence de déclarations
aussi explicites, n'est-il pas permis de supposer avec quelque
vraisemblance que l'auteur du Journal parisien, qui est, ne l'oublions
pas, un homme d'église, pouvait bien faire partie du clergé de
Notre-Dame, soit à titre de chanoine, soit à titre de chapelain? On nous
objectera sans doute que cette procession, comme la plupart de celles qui
avaient lieu à cette époque, pouvait comprendre non seulement les prêtres
de Notre-Dame, mais encore ceux d'autres églises.

  [21] Nous reproduisons le texte de notre chroniqueur, tel qu'il
  se trouve dans La Barre et dans toutes les éditions: «Le lundy
  devant l'_Ascension de Nostre Dame et sa compaignie_ furent à
  Montmartre, et ce jour ne cessa de plouvoir depuis environ neuf
  heures au matin jusques à trois heures après disner, non pas
  qu'ils se musassent pour la pluie, mais pour certain les
  _eschevins_ furent si très fort _enfondrez_ entre Montmartre et
  Paris que nous mismes une heure largement à venir de Montmartre à
  Saint-Ladre.»

Nous répondrons que notre chroniqueur n'entend point parler d'une de ces
processions _générales_ qui mettaient en mouvement toute la population
parisienne, et où l'on voyait cheminer côte à côte prêtres, suppôts de
l'Université, magistrats et bourgeois, celles-là sont toujours bien
clairement désignées dans notre Journal; l'auteur n'a en vue qu'une
procession _ordinaire_ du clergé de Notre-Dame, qui se rendait chaque
année à Montmartre, le jour de la fête des Rogations, cérémonie
particulière à l'église cathédrale, à laquelle ne devaient participer que
les prêtres appartenant au corps de Notre-Dame[22].

  [22] Les registres capitulaires de Notre-Dame établissent
  constamment une distinction entre les processions propres à
  Notre-Dame et les processions générales; dans la première
  catégorie peuvent être rangées les processions qui se faisaient
  traditionnellement chaque année à Saint-Martin-des-Champs et à
  Montmartre. Il suffit de parcourir les registres capitulaires du
  XVe siècle pour rencontrer, pour ainsi dire chaque année, mention
  des processions de la fête des Rogations particulières à
  Notre-Dame.

  En voici quelques exemples:

  1434.--«Veneris XX et ultima aprilis. Fiant processiones
  Rogationum, ut in anno precedenti.» (Arch. nat., LL 217, fol. 94.)

  1435.--«Veneris XX maii. Fiant processiones in ebdomada proxime
  venienti ........ prout in anno preterito, propter guerras et
  pericula, et fiat statio ante Sanctum Nicolaum.» (Arch. nat., LL
  217, fol. 147.)

  1443.--«Veneris XXIV maii. Fiat die lune proxima processio
  Ecclesie apud Sanctum Montem martyrum.» (Arch. nat., LL 218, fol.
  437.)

Le passage du Journal relatif à la procession du 26 mai 1427 avait déjà
frappé l'attention du plus ancien possesseur connu du manuscrit de Rome,
le président Fauchet, qui inscrivit en marge de son volume la réflexion
suivante: «Il semble que l'autheur fut du corps de Nostre Dame.» Du
moment que notre chroniqueur, auquel on ne peut refuser la qualité
d'homme d'église, se met en scène parmi les prêtres qui prirent part à
une procession spéciale au clergé de Notre-Dame, n'est-il pas rationnel
de croire qu'il appartenait lui-même à ce clergé? Bien que Beaurigout ait
été l'un des chapelains de l'autel Saint-Léonard en l'église cathédrale,
sa personne semble _a priori_ devoir être écartée; en effet, les
registres synodaux de Notre-Dame[23] qui à partir de 1428 donnent les
noms de tous les chapelains année par année, ne nous montrent Jean
Beaurigout comme titulaire de cette chapellenie qu'à une époque qui ne
saurait être antérieure à l'année 1435[24]. Eu égard au rang important
que l'auteur du Journal devait occuper dans l'Université, c'est plutôt
dans le corps des chanoines que dans celui des chapelains que ce
personnage doit être recherché.

  [23] Arch. nat., LL 446.

  [24] Jean Beaurigout figure parmi les chapelains de Saint-Léonard
  à la date du 23 février 1436 dans le registre des chapellenies de
  Notre-Dame (Arch. nat., LL 192, fol. 1).

Nos investigations ont donc forcément dû prendre une autre direction; à
force de compulser les registres capitulaires de Notre-Dame et de
comparer les données que nous y avons recueillies avec le texte de notre
chronique, nous croyons pouvoir établir que l'homme d'église, à qui nous
sommes redevables du Journal parisien, est précisément un chanoine de
Notre-Dame, Jean Chuffart, successeur de l'illustre Gerson dans le poste
de chancelier de l'église de Paris.

Cette nouvelle hypothèse surprendra peut-être au premier abord, mais elle
est basée sur de longues et patientes recherches, et peut se défendre par
des arguments non moins sérieux et non moins probants que ceux dont on
s'est servi jusqu'à ce jour. A l'appui de nos conjectures nous avons
relevé à divers points de vue de nombreux indices qui permettront de se
former une opinion sur l'individualité de notre chroniqueur; pour plus de
clarté nous grouperons ces témoignages de nature différente sous un
certain nombre de propositions ou de théorèmes que nous essayerons de
démontrer.

_a._ L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN APPARTIENT AU CLERGÉ DE NOTRE-DAME.

Nous attribuons, avons-nous dit, le Journal parisien à Jean Chuffart,
chanoine de Notre-Dame de Paris; examinons d'abord si l'époque de son
existence peut concorder avec les années extrêmes de notre Journal. Jean
Chuffart, originaire de Tournai, maître ès arts et licencié en droit
canon, succéda le 8 mai 1420 à Jean de Saint-Verain, décédé, et mourut le
8 mai 1451, chancelier de l'église cathédrale[25]; ces dates cadrent
parfaitement avec la période qu'embrasse la chronique anonyme des règnes
de Charles VI et Charles VII. Reste maintenant à examiner si le texte
même de ce document ne contrarie point notre hypothèse. De 1420 à 1449,
il n'est pour ainsi dire pas une année du Journal qui ne contienne
quelques particularités relatives à Notre-Dame ou au corps capitulaire.
L'auteur trahit involontairement sa qualité, soit qu'il décrive avec un
véritable luxe de détails la cérémonie des obsèques de Charles VI, la
réception du régent à Notre-Dame en 1424, le sacre du jeune roi
d'Angleterre en 1431, soit qu'il parle des processions de 1426, 1427,
1429, 1431, soit qu'il mentionne les élections des différents prélats qui
se succédèrent sur le trône épiscopal de Paris, élections auxquelles il
dut prendre part comme chanoine de Notre-Dame. S'il consacre un
paragraphe à l'élection de Nicolas Fraillon demeurée sans résultat, c'est
que Nicolas Fraillon fut choisi et recommandé par le chapitre, qui par ce
choix se mit en opposition avec le gouvernement anglais[26].

  [25] Arch. nat., LL 215, fol. 268; LL 220, fol. 40.

  [26] D'après un recueil d'actes capitulaires conservé à la
  Bibliothèque nationale, Jean Chuffart fut l'un des trois
  chanoines délégués, le 11 novembre 1426, auprès du roi
  d'Angleterre, pour lui notifier le choix du chapitre et demander
  son agrément (Mss. latin 17740, fol. 262).

Dans diverses occasions, l'auteur du Journal parisien nous entretient de
cérémonies religieuses qui se passaient à Notre-Dame et qui
n'intéressaient que le clergé de la cathédrale; nous voulons parler des
ordinations faites par l'évêque de Paris à la fin de la semaine sainte. A
deux reprises différentes, en 1433 et 1439, il mentionne la venue à Paris
d'un prélat étranger pour la célébration des offices de la semaine sainte
et la collation des ordres; il observe même à l'année 1433 que cet évêque
«les fit si matin que grande partie de toutes ordres à ce jour
faillirent.» Ces détails dans la bouche de notre chroniqueur ne peuvent
s'expliquer qu'en admettant sa présence habituelle au sein du clergé de
Notre-Dame, seul au courant de toutes ces particularités.

Lorsque l'auteur du Journal nous apprend qu'au mois de juillet 1427
l'évêque de Paris interdit à toute femme l'entrée du chœur du «moustier»
pendant la durée des offices, de quel «moustier» veut-il parler, si ce
n'est de l'église cathédrale, et qui pouvait connaître ce règlement
transitoire en dehors des chanoines et chapelains? Une réflexion analogue
vient à l'esprit en lisant ce paragraphe où le chroniqueur prend soin de
noter que le dimanche 26 janvier 1428 (v. st.) on commença à dire les
heures canoniales à Saint-Jacques de la Boucherie comme à Notre-Dame, et
il est permis de se demander pour qui un détail aussi insignifiant
pouvait présenter quelqu'intérêt, si ce n'est pour un prêtre de
Notre-Dame? On pourrait en dire autant de l'article du Journal relatif à
la refonte de la grosse cloche de Notre-Dame, connue sous le nom de
_Jacqueline_: l'exactitude des renseignements donnés par notre auteur
n'indique-t-elle pas jusqu'à un certain point la source officielle à
laquelle ils sont puisés? D'après les délibérations capitulaires de cette
époque, Jean Chuffart fut précisément l'un des commissaires désignés par
le chapitre pour présider à divers travaux préliminaires, veiller
notamment à ce qu'il ne fût distrait aucune portion de métal provenant de
la cloche brisée[27]; ce fut le même personnage qui fit marché avec un
charpentier pour la descente de la cloche Jacqueline.

  [27] Arch. nat., LL 216, fol. 191.

Lors de l'entrée du régent à Paris le 18 décembre 1434, notre chroniqueur
met dans son récit qu'à la bastide Saint-Denis se tenaient «les enfans de
cuer de Nostre Dame qui moult chantoient melodieusement». Cette mention
qui, en elle-même, n'offre pas grand intérêt, mérite cependant d'être
remarquée, parce que les registres capitulaires témoignent de la
sollicitude avec laquelle le chancelier de l'église de Paris s'occupait
des enfants de chœur de Notre-Dame et de leurs intérêts[28], sollicitude
qui ne se démentit pas un instant; par son testament, Jean Chuffart
laissa aux enfants de chœur de Notre-Dame une maison sise rue
Saint-Denis, en même temps qu'il légua son hôtel du Bourget à ceux de
Saint-Germain l'Auxerrois[29].

  [28] On voit notamment que le 27 avril 1433, pendant la maladie
  de Raoul le Fourbeur, maître des enfants de chœur, Jean Chuffart
  et Pierre d'Orgemont furent chargés par le chapitre de pourvoir à
  la subsistance de ces enfants (Arch. nat., LL 217, fol. 42).

  [29] Testament de Jean Chuffart, Arch. nat., S 851.

La main d'un prêtre de Notre-Dame mêlé aux incidents de la vie
capitulaire se retrouve à tout instant dans la rédaction du Journal
parisien, il est facile de s'en rendre compte en parcourant un recueil
d'actes dressé pendant la domination anglaise par le notaire du chapitre
de Notre-Dame, Nicolas Sellier; ce recueil nous permet de compléter le
récit de quelques menus faits rappelés sommairement dans notre Journal.
Ainsi en 1426, le chroniqueur parle en termes assez vagues d'une
procession à Saint-Magloire au sujet de certains hérétiques plus
amplement mentionnés dans une portion de son Journal aujourd'hui perdue.
Le protocole de Nicolas Sellier contient les principales pièces de la
procédure instruite contre ces hérétiques et rend intelligible une suite
de faits dont l'ensemble est difficile à saisir. D'après ce registre, un
clerc du nom de Guillaume Vignier, et ses associés, maître Ange Jouen,
Jean l'Amy, Ambroise Maloisel de Gênes et Philippe de Roques se
laissèrent circonvenir par un prêtre nommé Rodigue, qui, pensant leur
extorquer de l'argent, leur fit espérer la découverte de trésors au moyen
de sortilèges; ces malheureux furent l'objet de poursuites dirigées par
Jean Graveran, inquisiteur de la foi, et tinrent prison une année durant.
Par suite d'un conflit de juridiction que souleva l'évêque de Paris, le
pape Martin V dut intervenir et désigner des commissaires chargés de
juger le procès; savoir, les évêques de Noyon et de Thérouanne; lors de
la vacance du siège épiscopal de Paris, le chapitre se vit obligé de
suivre cette affaire et de prendre en main la défense des droits de
l'évêque. Cette intervention du corps capitulaire explique jusqu'à un
certain point la mention spéciale consacrée par l'un de ses membres à
d'obscurs hérétiques[30].

  [30] Bibl. nat., ms. lat. 17740, fol. 261.

Sous la date du 25 mai 1431, l'auteur du Journal donne tout au long le
texte des indulgences accordées par le pape Martin V en l'honneur de la
fête du Saint-Sacrement; nous n'avons pas été peu surpris de retrouver
ces mêmes indulgences reproduites mot pour mot à la fin du protocole de
Nicolas Sellier[31].

  [31] _Ibid._, fol. 398.

Dans sa relation des obsèques d'Isabeau de Bavière, notre chroniqueur
constate que l'abbé de Sainte-Geneviève célébra l'office des morts à
Notre-Dame; si ce détail a pris place dans son récit, c'est qu'il s'agit
d'un fait exceptionnel, en dehors des traditions de l'église de Paris. En
effet, le même protocole nous a conservé la teneur d'une déclaration de
l'abbé de Sainte-Geneviève portant que la célébration du service funèbre
par lui faite en vertu d'une autorisation du chapitre de Notre-Dame ne
préjudiciera en rien aux immunités du même chapitre[32].

  [32] _Ibid._, fol. 24.

Nous arrivons maintenant à ce curieux passage du Journal qui est un des
arguments les plus importants de la thèse de M. Longnon. On ne saurait se
dissimuler la coïncidence remarquable qui existe entre la sortie
véhémente du chroniqueur parisien dirigée contre Denis du Moulin et le
procès soutenu à la même date par Jean Beaurigout, curé de
Saint-Nicolas-des-Champs, contre son évêque; mais loin de contrarier
notre système, ce rapprochement tendrait plutôt à le fortifier et nous
confirme dans l'opinion que notre anonyme doit être un membre du clergé
de Notre-Dame, et non Beaurigout. Si l'auteur du Journal a inséré dans
son récit quelques lignes visant particulièrement l'évêque et ses procès
au Parlement, c'est que le chapitre de Notre-Dame, dont il était membre,
se trouvait personnellement engagé dans le procès de Beaurigout, qu'il
avait pris fait et cause pour ce curé de Saint-Nicolas-des-Champs, l'un
des chapelains de l'église cathédrale; il y avait là une affaire
d'exemption intéressant le corps capitulaire tout entier. Il suffit de
parcourir les délibérations des chanoines pour juger de l'importance que
le chapitre attachait à ce débat; de mars à mai 1441, c'est presque à
chaque séance que l'on s'occupe de cette fastidieuse question, soit de la
procédure au Parlement entre l'évêque et le chapitre «sur le fait de
l'exemption de Notre-Dame», à propos du curé de Saint-Nicolas-des-Champs.
Tantôt, le corps capitulaire propose de s'entendre avec l'évêque pour la
nomination d'arbitres, tantôt il désigne des chanoines chargés de
conseiller le curé de Saint-Nicolas-des-Champs et de recueillir les
ressources nécessaires pour la poursuite du procès, ou bien encore il
délègue quelques-uns de ses membres auprès du premier président du
Parlement[33]. Bref, il est incontestable qu'au début de l'année 1441,
cette affaire préoccupa vivement, passionna même les chanoines, surtout
le chancelier Jean Chuffart, que nous voyons figurer en 1438, 1439 et
1440 parmi les chanoines munis de pleins pouvoirs à l'effet de suivre les
causes du chapitre au Parlement, et aux requêtes du palais[34]. Ce point
établi, doit-on éprouver quelque surprise de rencontrer dans le Journal
parisien une allusion à l'esprit processif de Denis du Moulin? Quant aux
développements que consacre notre chroniqueur «à la pratique bien
estrange» imaginée par l'évêque de Paris «ou ses tres deloyaulx
complices» peut-être paraîtront-ils moins extraordinaires dans la bouche
du chanoine Jean Chuffart qui remplit les fonctions de commissaire
délégué par l'évêque de Paris pour les causes testamentaires dans la
ville et le diocèse de Paris et qui, par conséquent, eut dans ses
attributions le règlement des diverses questions que pouvait soulever
l'exécution des testaments[35], nul doute que le caractère inquisitoire
de la mesure prise par l'évêque de Paris dans un but purement fiscal
n'ait fortement indisposé Jean Chuffart. En voyant l'auteur présumé du
Journal parisien nous mettre dans la confidence de ses griefs contre
l'évêque Denis du Moulin et manifester son mécontentement, l'on a moins
de peine à s'expliquer le décousu de cette partie de notre chronique.

  [33] Arch. nat., LL 218, fol. 82, 84, 85, 86, 93, 104, 105, 166.

  [34] Bibl. nat., ms. lat. 17740, fol. 82, 124.

  [35] C'est ce qui ressort de deux actes insérés dans le censier
  de Saint-Nicolas-des-Champs en date du 2 juillet 1435; ces actes
  sont: le premier une décharge donnée à un exécuteur
  testamentaire, le second la fixation d'une pension alimentaire.
  Arch. nat., LL 861, fol. 18, 19, 126.

Il n'est pas indifférent de déterminer le quartier de Paris habité par le
chanoine Jean Chuffart. Rien ne nous empêche d'admettre, conformément aux
conclusions de M. Longnon, que, pour la période de sa vie antérieure à
1420, il ait élu domicile sur la rive droite de la Seine, un peu plus
tard nous constatons son établissement définitif dans la Cité. En effet,
peu de temps après sa réception comme chanoine de Notre-Dame, il acquit
moyennant 200 écus d'or la maison du cloître qu'occupait son prédécesseur
Jean de Saint-Verain[36]; c'est là que s'écoula toute son existence. La
maison claustrale de Jean Chuffart, située non loin du port Saint-Landry,
était attenante à la maison du chanoine Pasquier de Vaulx, derrière
laquelle se trouvait un jardin aboutissant à la rivière; cette proximité
du fleuve explique les détails circonstanciés que donne l'auteur du
journal à partir de 1420 sur les débordements de la Seine du côté de
l'île Notre-Dame, des Ormeteaux et de la Grève, dont plus que personne il
était à même de suivre les progrès.

  [36] Arch. nat., LL 215, fol. 424; LL 216, fol. 3.

Dans l'hypothèse qui place l'habitation de notre chroniqueur près de
Notre-Dame, on conçoit qu'il s'attache à relater tout ce qui concerne
l'église cathédrale, le Palais, la Sainte-Chapelle, l'Hôtel-Dieu sur
lequel il est bien informé, puisqu'il se fait l'écho des doléances des
malades au sujet des maigres reliefs du sacre de Henri VI et qu'il nous
fait connaître le chiffre des malades enlevés par l'épidémie de 1439. On
comprend également que l'ouverture d'un marché devant l'église de la
Madeleine en 1436 ait frappé son attention, de même que le baptême de
l'enfant phénoménal né à Aubervilliers, baptême qui eut lieu dans
l'église de Saint-Christophe en la Cité. Le curé de cette église étant à
la nomination du chapitre et faisant partie du clergé de Notre-Dame, il
ne serait point extraordinaire que notre chanoine eût été curieux
d'assister à cette cérémonie, pour examiner à son aise et tenir entre ses
mains le phénomène en question, comme on le voit par le récit du journal
parisien. Un passage inédit de notre chronique (année 1438) signale dans
le voisinage immédiat de la maison habitée par notre anonyme la chambre
de maître Hugues; ne s'agirait-il point ici d'une de ces chambres
dépendant des maisons canoniales et qui servaient de logement au clergé
inférieur de Notre-Dame[37]? Il est difficile de vérifier jusqu'à quel
point cette assertion pourrait se trouver fondée.

  [37] Nous citerons comme exemple la _chambre_ de la maison
  claustrale de Jean Gerson, habitée par un chapelain de Notre-Dame
  qui fut exclu pour indignité, et transmise le 9 septembre 1422 à
  Jean Ansel, chanoine de Saint-Jean-le-Rond (Arch. nat., LL 215,
  fol. 381).

Tels sont les principaux arguments qui nous permettent de rattacher
l'œuvre du prétendu bourgeois de Paris à un membre du clergé de
Notre-Dame, le chanoine et chancelier Jean Chuffart.


_b._ L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN, ANGLO-BOURGUIGNON D'ABORD, SE RALLIE
EN 1436 AU PARTI NATIONAL.


De tous les chroniqueurs des règnes de Charles VI et Charles VII dont les
écrits ont été conservés, aucun ne se distingue par une couleur aussi
accentuée que l'auteur de notre journal. Fervent bourguignon dès
l'origine et partisan déclaré de la faction des bouchers, il embrasse la
cause anglaise et ne prend pas la peine de déguiser son aversion
profonde pour les Armagnacs qu'il rend responsables de toutes les
calamités qui désolèrent Paris sous la domination étrangère. Ce caractère
si nettement accusé de la chronique anonyme de 1405 à 1449 doit selon
nous se retrouver chez son auteur et dans les principales phases de son
existence; la persistance de ses sentiments hostiles à l'égard des
Français ou Armagnacs permet de le compter au nombre de ces représentants
du clergé parisien qui, dans maintes occasions solennelles, affirmèrent
hautement leurs sympathies pour le gouvernement anglais. Cette pensée
était venue à M. Longnon lorsqu'à l'appui de sa thèse il nous montrait le
curé de Saint-Nicolas-des-Champs (c'est-à-dire Jean Beaurigout) jurant le
26 août 1429 l'exécution du traité de Troyes; nous suivrons son exemple
et nous chercherons le chanoine de Notre-Dame auquel nous attribuons le
journal parisien dans les rangs des prêtres anglo-bourguignons. Bien que
la plupart des personnages ecclésiastiques qui prêtèrent serment entre
les mains du Parlement ne soient désignés que par leurs titres de curés
ou de prieurs, nous avons cependant remarqué deux noms inscrits en tête
de la liste donnée par le greffier Fauquembergue, ceux de Pasquier de
Vaulx et de Jean Chuffart, tous deux chanoines de Notre-Dame. Jean
Chuffart, que M. Quicherat, dans la table des Procès de Jeanne d'Arc,
appelle un notable de Paris, est bien le dignitaire du chapitre que nous
connaissons; il peut donc prendre place parmi ces membres du clergé qui
n'attendirent point qu'on vînt leur demander le serment de fidélité, mais
qui s'empressèrent de consacrer par une adhésion spontanée le fameux
traité de Troyes. A cette même époque, le chanoine Jean Chuffart était,
paraît-il, fort bien vu du gouvernement anglais, si l'on en juge par un
mandement du roi Henri VI, à l'adresse du Parlement de Paris, portant
évocation d'une cause pendante entre le chapitre de Saint-Marcel et le
même personnage, mandement dans lequel le roi le qualifie de «nostre
amé»[38]. Néanmoins, il ne faut pas se dissimuler que Jean Chuffart, tout
en acceptant comme beaucoup d'autres la domination anglaise, ne devint
point anglais de cœur et d'âme; bourguignon il était, bourguignon il
resta, et lorsque le traité d'Arras rétablit la paix depuis si longtemps
rompue entre le roi de France et le duc de Bourgogne, il suivit sans
hésitation le parti du souverain légitime; nous en donnerons plus loin
une preuve non équivoque.

  [38] Ce mandement, en date du 11 décembre 1430, est annexé à un
  accord homologué au Parlement de Paris le 11 avril 1431 (Arch.
  nat., X{IC} 141).

Les mêmes fluctuations se remarquent chez l'auteur du journal parisien, à
partir de la reddition de Paris à Charles VII; autant le chroniqueur se
montre précédemment adversaire intraitable des Armagnacs, autant il se
radoucit et change de ton. Les Armagnacs disparaissent complètement de
la scène politique et deviennent les Français; quant à Charles de Valois,
il n'est plus nommé que le roi de France. Pour expliquer une aussi rapide
évolution, est-il nécessaire de recourir au système de l'académicien La
Barre qui concluait à l'existence de deux auteurs distincts, ou bien
doit-on admettre un remaniement de l'œuvre primitive? Nous ne le pensons
pas. Rien de plus simple, de plus facile à concevoir avec l'hypothèse que
nous émettons plus haut. Après la soumission de Paris aux Français,
l'homme d'église, quel qu'il soit, auquel nous devons le journal
parisien, au lieu de quitter la capitale à la suite des Anglais, se
rallie à la cause nationale, ainsi que le dénote l'apaisement de son
esprit; s'il conserve encore quelqu'animosité, ce n'est point contre la
personne de Charles VII, mais contre celle du Dauphin et des «faulx
gouverneurs» dont les exactions répétées ruinaient les Parisiens, gens
d'église et autres; c'est contre les gens de guerre et leurs chefs, dont
le brigandage s'exerçait en toute liberté aux portes mêmes de Paris. Il a
compassion de la situation misérable faite à Paris, à cette ville qu'il
aimait par-dessus tout; il déplore toutes ces oppressions, toutes ces
tailles, toutes ces _males gaignes_, toute cette cherté dont personne
n'avait souci, le roi moins que personne.

Loin de perdre au départ de l'étranger, le chanoine Jean Chuffart,
quoique compromis par une profession de foi anglaise faite publiquement,
y gagna un siège de conseiller-clerc au Parlement de Paris, qu'il obtint
le 12 novembre 1437[39]. On observera que cette réception de Jean
Chuffart en qualité de conseiller suivit de très près le retour du
Parlement de Poitiers à Paris, que mentionne l'auteur du journal, en
l'accompagnant de réflexions en faveur du régime nouveau qui rappela
«aucuns bourgoys par doulceur, leur pardonnant tout tres doulcement, sans
reprouche et sans mal mettre eulx ne leurs biens.» Au début de l'année
1442 le chroniqueur constate que le Parlement interrompit ses plaidoiries
et ne les reprit que le 21 février; le motif de la suspension des séances
touche tellement à la vie intime du Parlement et offre si peu d'intérêt
pour tout autre qu'un parlementaire que celui qui en a pris note devait
tenir par un lien quelconque à cette cour souveraine. Voici en effet ce
que nous apprend le registre des plaidoiries à la date du 19 février
1442: «Ce jour est recommencié le Parlement à tenir, lequel avoit et a
cessé par faulte de paiement de gaiges depuis le vendredi avant Noel
derrainement passé jusques à huy[40].»

  [39] Arch. nat., X{1a} 1482, fol. 40 rº.

  [40] _Ibid._, X{1a} 4799, fol. 30 rº.

Un fait caractéristique, sur lequel personne n'a insisté jusqu'ici, est
l'esprit d'opposition qui anime l'auteur du journal parisien sous tous
les régimes qui se sont succédés à Paris de 1409 à 1449. Durant la
domination anglaise, bien qu'il se montre l'ennemi acharné des Armagnacs,
il ne cesse d'attaquer les personnages du parti anglo-bourguignon chargés
de la direction des affaires, notamment l'évêque de Thérouanne,
chancelier de France pour les Anglais, qu'il qualifie «d'homme tres
cruel, moult hay du peuple». Après la réduction de Paris sous l'autorité
de Charles VII, il s'en prend aux «faulx gouverneurs» et surtout au
connétable de Richemont qu'il ne craint pas d'accuser de trahison. Quelle
est la cause de cette hostilité systématique? D'où vient que notre
chroniqueur parle toujours avec une certaine aigreur de ceux qui sont au
pouvoir, tout en respectant la personne du souverain? A nos yeux, le
chroniqueur resta toute sa vie homme d'opposition, parce que dévoré d'une
ambition démesurée qu'il ne put jamais satisfaire, il brigua constamment
les charges officielles sans arriver au but de ses désirs; son rêve, on
le voit bien, était d'entrer dans le conseil du roi, et son langage
trahit plus d'une fois cette secrète envie. Ouvrez notamment le journal à
l'année 1439, vous y verrez notre anonyme se plaindre de l'absence
prolongée du roi de France «qui se tenoit tousjours en Berry par les
mauvais conseils qu'il avoit»; en 1441, déplorant les excès commis par
les gens de guerre, excès encouragés par leurs chefs, il s'écrie: «Ainsi
estoit ce roy Charles le VIIe gouverné, voire py que je ne le dy, car ilz
le tenoient comme on fait ung enfent en tutelle.»

Le chancelier Jean Chuffart nous paraît, mieux que tout autre, répondre à
ces données du Journal; la haute situation qu'il occupait dans le monde
ecclésiastique et universitaire lui permettait de prétendre aux faveurs
du souverain dont il avait embrassé la cause après l'expulsion des
Anglais. Avec une habileté remarquable, Jean Chuffart avait longtemps
d'avance préparé les voies; dans un mémoire politique adressé à la reine
Isabeau de Bavière, mémoire qui semble devoir lui être attribué, nous le
voyons tracer tout un programme de gouvernement à l'adresse du roi de
France[41]. Ce fut peine perdue, jamais Charles VII ne daigna jeter les
yeux sur lui et ne songea à l'appeler dans ses conseils; ce prince avait
trop conscience du rôle néfaste joué par sa mère pour introduire dans
son entourage l'un des conseillers les plus intimes de cette reine; on
comprend que mis à l'écart et méconnu, notre anonyme n'ait jamais manqué
l'occasion de battre en brèche tous ceux que Charles VII honorait de sa
confiance.

  [41] L'auteur de ce factum dévoile ses visées secrètes dans deux
  paragraphes consacrés à l'éloge des _clercs_ que le souverain
  devrait appeler dans ses conseils: «Un roy, dit-il, doit savoir
  qui sont les meilleurs clercs de son royaume et universités et
  autrement, et les promouvoir..... et doit le roy souverainement
  amer un clerc preudomme et est tres grant tresor d'un tel homme.»
  Il ajoute plus loin «que le roy devroit avoir avec luy des
  meilleurs aagés clers, preudommes, saiges et expers et bien
  renommés qu'il pourroit finer» (Advis à Isabelle de Bavière,
  _Bibliothèque de l'École des chartes_, 6e série, t. II, p. 145,
  150).


_c._ L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN FAIT UN VOYAGE AU SIÈGE DE MEAUX.

Entre toutes les chroniques du XVe siècle, le Journal parisien des règnes
de Charles VI et de Charles VII est celle qui nous fournit les
informations les plus précises et les plus détaillées sur le siège de
Meaux par les Anglais. Dans le récit palpitant d'intérêt que nous a
laissé notre anonyme, il y a une variété et une abondance de
renseignements vraiment surprenante, et l'on se demande comment un
Parisien, un homme d'église surtout, pouvait connaître avec cette
exactitude minutieuse les moindres incidents de ce siège, notamment les
exploits sinistres du bâtard de Vauru, racontés dans ce style coloré qui
rend si attachante la lecture de notre journal. Ne serait-on pas tenté de
croire que notre chroniqueur était témoin oculaire des faits qu'il
rapporte? Tout lecteur attentif du journal parisien remarquera
l'insistance que met l'auteur à rappeler la présence du roi d'Angleterre
au siège de Meaux; à deux reprises différentes il répète que Henri V y
passa les fêtes de Noël et des Rois; or nous voyons par les registres
capitulaires de Notre-Dame que Jean Chuffart, à qui nous attribuons le
journal parisien, fut précisément l'un des chanoines qui, vers le milieu
de janvier 1422, eurent mission de se rendre auprès du roi d'Angleterre
afin de lui présenter des lettres du chapitre concernant l'élection de
Jean Courtecuisse comme évêque de Paris, élection qui n'avait point
l'agrément du souverain anglais. N'est-il pas curieux de constater que
dans la partie du journal parisien qui coïncide avec l'époque de ce
voyage, l'auteur, après avoir dépeint la situation désespérée des
laboureurs de la Brie ruinés par les déprédations des Anglais, nous
entretient précisément de Jean Courtecuisse, cet évêque de Paris élu par
l'Université, le clergé et le Parlement, qui ne pouvait prendre
possession de son siège, parce qu'il n'était pas dans les bonnes grâces
du roi d'Angleterre? N'est-ce point là une allusion transparente à la
mission que venait de remplir le prêtre à qui nous serions redevable du
Journal parisien? Si d'une part il est difficile d'admettre que le
chroniqueur qui s'étend si longuement sur le siège de Meaux n'ait pas été
à même de vérifier personnellement bien des faits, comment supposer
d'autre part qu'un homme d'église de Paris se soit hasardé à entreprendre
un voyage aussi périlleux en plein pays ennemi, sans être protégé par une
délégation d'un caractère officiel analogue à celle dont les chanoines
Perrière et Chuffart eurent la charge et l'honneur peu enviables dans ces
temps troublés[42]?

  [42] «Mercurii quarta mensis februarii (1421), capitulantibus
  dominis, provisio medii mensis januarii novissime preteriti de
  gratia concessa est magistris G. Perriere et Jo. Chuffart qui
  nuper fuerunt in acie coram Meldis et regi Anglie presentaverunt
  litteras capituli super excusacione quod capitulum non promovit
  dominum electum Parisiensem venire et stare Parisius, sicut
  credebat ipse dominus rex.» (Arch. nat., LL 215, 356.)


_d._ L'AUTEUR DU JOURNAL EST UN HAUT PERSONNAGE DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS.

L'une des conditions essentielles que doit remplir l'auteur du Journal
parisien est d'appartenir au corps universitaire, non à un titre infime,
mais dans un rang éminent; c'est du reste ce que laisse entrevoir le
passage bien connu où le narrateur se compte lui-même parmi les membres
les plus considérables de l'Université. D'après le sentiment du président
Fauchet, exprimé dans une note mise à la marge du manuscrit de Rome,
l'auteur de notre journal devait être un homme d'église ou docteur de
quelque faculté. Si tout chez notre chroniqueur annonce l'homme d'église,
il ne s'ensuit pas nécessairement, comme l'ont supposé Étienne Pasquier
et Denis Godefroy[43], qu'il doive être un théologien; on pourrait citer
plus d'un chanoine de Notre-Dame n'ayant aucun grade en la faculté de
théologie. Ceci posé, voyons si le chanoine-chancelier de Notre-Dame se
trouve dans les conditions requises.

  [43] Cf. A. Longnon, _Conjectures sur l'auteur du Journal
  parisien_, p. 311, 313.

Lors de sa réception comme chanoine en 1420, Jean Chuffart prend le titre
de maître ès-arts et licencié en décret. Dès cette époque il occupait
dans le corps universitaire une situation considérable, car l'année
suivante il était appelé au poste de recteur pour le quartier d'octobre à
décembre (1421). A cette occasion, Jean Chuffart fit demander aux
chanoines ses confrères la continuation des distributions capitulaires
qu'il devait perdre en prenant possession de sa dignité, Jean Voignon et
Nicolas Fraillon furent chargés le 15 octobre 1421 de conférer avec le
nouveau recteur qui obtint gain de cause et vint le 30 octobre remercier
le chapitre de la faveur qu'on voulait bien lui accorder[44]. Ce n'est
que le 30 juillet 1437 que Jean Chuffart, depuis longtemps déjà
chancelier de l'église de Paris[45] et jouissant en cette qualité du
privilège de faire passer les examens de la maîtrise ès-arts[46] et de la
licence en théologie[47], se fit recevoir docteur en décret. La veille du
jour fixé pour la cérémonie, il pria ses confrères d'assister à la
dispute scolastique ainsi qu'au dîner qui devait couronner la fête, le
chapitre répondit évasivement que tous feraient de leur mieux pour se
rendre à son invitation[48].

  [44] «Mercurii XV mensis octobris.--Magistri Johannes Voygnon et
  N. Fraillon loquentur cum magistro Chuffart qui huc accedens ex
  eo quod est rector Universitatis et non poterit accedere ad
  ecclesiam pro lucrando, ut solitus est, requisivit quod sibi
  darentur sue distribuciones, ac si veniret ad ecclesiam, offerens
  se facturum pro ecclesia et singularibus.--Jovis, penultima
  mensis octobris.--Magister J. Chuffart, rector universitatis,
  regraciatus est dominos de gratia sibi facta et concessione
  provisionis IIII{or} solidorum pro die.» (Arch. nat., LL 215, p.
  342, 344, 345.)

  [45] Jean Chuffart fut reçu chancelier de Notre-Dame le 7
  septembre 1426 (Ibid., LL 216, p. 173).

  [46] En 1436 et 1442 le chancelier Chuffart obtint du chapitre
  l'autorisation de faire passer les examens de maître ès-arts dans
  la maison claustrale d'Albert le Rogneur (Ibid., LL 217, p. 197;
  LL 218, p. 225).

  [47] D'après le compte du bedeau de la faculté de théologie, Jean
  Chuffart conféra la licence le 1er avril 1434; l'année suivante,
  à la date du 23 décembre, ce fut son délégué qui examina les
  licenciés (Bibl. nat., ms. lat. 5494, fol. 160, 177).

  [48] «Lune XXIX julii 1437.--Hodie, magister J. Chuffart,
  cancellarius et canonicus ecclesie Parisiensis, qui die crastina
  intendit facere festum suum doctoris cum aliis doctoribus,
  supplicavit dominis capitulantibus ut vellent sibi et suis sociis
  facere honorem in scolis et in prandio, cui responsum est ut
  domini facient ut melius poterunt.» (Arch. nat., LL 217, p. 321.)

Une fois en possession du titre de docteur, Jean Chuffart ne borna point
là son ambition et voulut entrer dans le corps enseignant. Après la mort
de Jean Hubert, il devint régent en la faculté de décret; le 20 octobre
1437 il acquit des exécuteurs testamentaires de ce même Jean Hubert une
maison située dans le haut de la rue du Clos Bruneau à l'enseigne de
Saint-Eustache, et servant d'école de décret. C'est là qu'il ouvrit ses
cours et qu'il professa jusqu'à sa mort, en 1451; par son testament il
légua cette maison avec ses bancs et pupitres «à la venerable faculté de
Decret en l'université de Paris» qui lui avait procuré «plusieurs
prouffiz» et fait «grant courtoisie» lors de sa réception comme docteur.

Jean Chuffart appartenait à la nation de Picardie, qui l'aida dans sa
carrière, et que notre chanoine, en fils reconnaissant, obligea plus
d'une fois de ses deniers; dans l'expression de ses dernières volontés,
il ne l'oublia pas et l'inscrivit pour un legs de 20 écus d'or[49].

  [49] Voici l'article du testament relatif à la nation de
  Picardie: «Item, je donne à ma mere, la nacion de Picardie en
  l'université de Paris, par le moyen de laquelle j'ay eu plusieurs
  promocions, vint escus d'or pour aider à avoir ung calice ou
  aucuns aournemens pour faire le service en lad. nacion, ou pour
  aidier à parfaire leurs escolles en la rue au Feurre.» (Arch.
nat., S. 851.)

On le voit, le chancelier Jean Chuffart répond à toutes les exigences de
notre journal. Non seulement il occupait dans l'université un rang élevé,
mais encore il faisait partie du corps enseignant; aussi pouvait-il, sans
orgueil exagéré, se compter au nombre de ces _parfaits clercs_ qui
soutinrent au collège de Navarre une discussion publique contre Fernand
de Cordoue. En rehaussant ainsi la valeur de sa personne, Jean Chuffart
obéit probablement à un sentiment d'irritation motivé par les attaques
dont il fut l'objet au sein de l'université. La faculté de théologie ne
put jamais lui pardonner son élévation au poste de chancelier de l'église
de Paris et ne cessa de demander que le chancelier de Notre-Dame fût
choisi à l'avenir parmi les maîtres en théologie à l'exclusion de tous
autres; elle finit par triompher et, le 4 mai 1444, fit présenter au
chapitre les bulles d'Eugène IV faisant droit à cette réclamation[50].

  [50] Arch. nat., LL 218, p. 575.


_e._ L'AUTEUR DU JOURNAL EST L'UN DES CLERCS ATTACHÉS A LA MAISON
D'ISABEAU DE BAVIÈRE.

Le Journal parisien renferme çà et là quelques mentions relatives à
Isabeau de Bavière dans la dernière période de son existence, à un moment
où, reléguée dans l'hôtel de Saint-Paul, cette reine était en quelque
sorte oubliée de tous; il nous paraît difficile de croire que certaines
de ces mentions soient un pur effet du hasard. A la rigueur on comprend
qu'un chroniqueur, un chroniqueur parisien surtout, ait inséré dans son
récit ce qui a trait aux funérailles de la reine déchue, qu'il se soit
trouvé à même de remarquer les larmes versées par Isabeau de Bavière lors
du passage de son petit-fils devant l'hôtel de Saint-Paul; mais il n'est
guère admissible qu'une personne étrangère à son entourage ait pu écrire
ce que rapporte l'auteur du Journal à l'année 1424, alors qu'Isabeau de
Bavière se consumait dans la pauvreté et dans l'abandon.

Voici au reste en quels termes s'exprime notre chroniqueur:

   En icellui temps, estoit la royne de France demourante à Paris,
   mais elle estoit si pouvrement gouvernée qu'elle n'avoit tous les
   jours que VIII sextiers de vin tout au plus pour elle et son
   tinel, ne le plus de Paris qui leur eust demandé: «Où est la
   royne?» ilz n'en eussent sceu parler.

   Tant en tenoit on pou de compte, que à paine en challoit il au
   peuple, pour ce que on disoit qu'elle estoit cause des grans
   maulx et douleurs qui pour lors estoient sur terre.

   Item, la royne de France ne se mouvoit de Paris, ne tant ne
   quant, et estoit aussi comme se ce feust une femme d'estrange
   païs enfermée tout temps en l'ostel de Sainct-Paul ..... et bien
   gardoit son lieu comme femme vefve doit faire.

Ce langage n'est pas celui d'un indifférent, c'est le langage que pouvait
tenir l'un de ces clercs qui vivaient autour de la reine et qui formaient
son conseil; quel autre pouvait savoir que la veuve de Charles VI était
rationnée au point qu'on lui mesurait la quantité de vin nécessaire à la
consommation de sa maison? Ces clercs honorés de la confiance d'Isabeau
de Bavière, pendant cette domination anglaise qui pesait si lourdement
sur elle, étaient Jean Chuffart, son chancelier, et Anselme Happart, son
confesseur. Tous deux sont nommés dans le testament que fit la reine
le 2 septembre 1431 et figurent au nombre de ses exécuteurs
testamentaires[51]. De ces deux personnages, le premier seul se trouve en
harmonie avec les données essentielles de notre Journal, car Anselme
Happart, connu comme maître en théologie de l'université de Paris et
gouverneur de l'hôpital Saint-Gervais, ne semble pas avoir rempli de
fonctions curiales à Paris et surtout ne fit point partie du clergé de
Notre-Dame. Reste donc la personne de Jean Chuffart, chancelier et
principal conseiller d'Isabeau de Bavière, qu'il convient de soumettre à
un examen sérieux.

  [51] Arch. nat., Mémoriaux de la chambre des comptes, P 2298.

Le chancelier de la reine Isabeau n'est pas un inconnu; sa personnalité a
déjà été mise en lumière par notre regretté maître, feu Vallet de
Viriville, qui, dans une notice servant d'éclaircissement à un mémoire
politique intitulé: _Advis à la reine Isabelle_[52], s'est attaché à
démontrer que cet intéressant document ne pouvait être attribué qu'à l'un
des deux conseillers désignés plus haut. Le savant historien de Charles
VII, basant son appréciation sur divers indices, notamment sur la
connaissance familière des coutumes et pratiques de la chancellerie que
dénote ce mémoire, n'est pas éloigné de croire que ce «traicté pour le
gouvernement de la maison du roy et du royaulme de France» fut rédigé
sous les auspices du chancelier d'Isabeau de Bavière. Cette attribution
nous semble parfaitement justifiée; il est en effet naturel de supposer
que celui qui vaquait tous les jours aux affaires de la reine et
jouissait de toute sa confiance était mieux que personne en situation
d'énoncer un ensemble de vues politiques et de faire goûter ses conseils.
Sans nous arrêter davantage sur ce point difficile à éclaircir, voyons si
l'époque de l'entrée en fonctions du chancelier d'Isabeau coïncide avec
les détails que fournit l'auteur du Journal parisien sur l'aïeule du roi
d'Angleterre et sur son genre de vie. Lors de l'élection de Nicolas
Fraillon à l'évêché de Paris, c'est-à-dire vers la fin de 1426, Jean
Chuffart est mentionné dans les registres capitulaires de Notre-Dame,
avec le titre de chancelier de la reine[53]; mais il n'est pas douteux
qu'il occupait déjà ce poste en 1425; à la date du 9 novembre, le
chanoine Jean Chuffart présenta au chapitre un vase précieux au nom d'une
personne qui voulut garder l'anonyme, mais qui très vraisemblablement
était la reine Isabeau[54]. Il y a donc de fortes présomptions pour que
notre chanoine fût en rapport avec Isabeau de Bavière dès l'année 1424,
ce qui permettrait d'expliquer le profond respect et la déférence toute
particulière que manifeste l'auteur de la chronique parisienne lorsqu'il
est amené à parler de la reine déchue. Ajoutons que Jean Chuffart est
désigné dans le testament d'Isabeau de Bavière parmi ses exécuteurs
testamentaires, non à titre purement honorifique, comme les évêques de
Thérouanne, de Paris, de Noyon et de Meaux, mais comme l'un de ceux dont
le concours fut jugé indispensable. Aussi, plus de onze ans après la mort
de la reine (le 28 février 1447), nous le voyons à titre d'exécuteur
testamentaire demander au chapitre de Notre-Dame l'inscription de l'obit
d'Isabeau de Bavière[55]. Constatons enfin que suivant le témoignage de
Jean Chartier, l'historiographe officiel de Charles VII, lorsque la
dépouille mortelle de la pauvre reine fut transportée à Saint-Denis sur
un petit bateau, quatre personnes seulement l'accompagnèrent à sa
dernière demeure, «comme se c'eust esté la plus petite bourgoise de
Paris[56]» et que l'un de ceux qui conduisaient le deuil était
précisément le chancelier Chuffart; aussi n'est-il pas sans intérêt de
rappeler que dans le récit des obsèques d'Isabeau de Bavière inséré par
notre anonyme dans sa chronique, cette circonstance du voyage funéraire à
Saint-Denis par la Seine n'est pas oubliée. En présence de tous ces
indices, il nous semble impossible que le prêtre de Notre-Dame, à qui
nous attribuons le Journal parisien, ne soit pas en même temps sinon le
chancelier, au moins l'un des conseillers les plus intimes de la reine
Isabeau.

  [52] Les renseignements donnés par M. Vallet de Viriville dans sa
  note-appendice sont généralement exacts. Le savant érudit est
  cependant tombé dans l'erreur en comptant parmi les dignités
  obtenues par Jean Chuffart celle d'abbé de Saint-Maur-des-Fossés,
  au moins pour les années postérieures à 1436; c'est à tort qu'il
  lui applique le passage satirique du Journal parisien concernant
  l'abbé de Saint-Maur, considéré comme général des aides; à cette
  époque (en 1440) l'abbé de Saint-Maur était Jean le Maunier.

  [53] Arch. nat., LL 216, p. 77.

  [54] _Ibid._, LL 216, p. 28.

  [55] _Ibid._, LL 219, p. 265.

  [56] _Chronique de Charles VII_, édit. Vallet de Viriville, t. I,
  p. 211.


_f._ L'AUTEUR DU JOURNAL SE RATTACHE AU CLERGÉ DE SAINTE-OPPORTUNE, DE
SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS, DE SAINT-LAURENT ET DE SAINT-EUSTACHE.

Peu de clercs parisiens au XVe siècle eurent le talent de réunir autant
de prébendes et de bénéfices que vénérable et _discrète_ personne, Me
Jean Chuffart. Quoiqu'il fût chanoine et chancelier de Notre-Dame, son
ambition ne se trouva point satisfaite, et pour ainsi dire jusqu'à la fin
de sa carrière, il ne cessa d'aspirer à de nouvelles dignités. Le 3
février 1433, Jean Chuffart fit exprimer par son protecteur, le cardinal
de Sainte-Croix (mentionné à cette époque dans le Journal parisien), ses
réserves au sujet d'un canonicat vacant dans l'église de
Sainte-Opportune; sept jours après, il fut reçu chanoine en remplacement
de Jean des Prés qui échangea sa prébende contre la chapellenie de
Saint-Éloi à Sainte-Geneviève, chapellenie dont Jean Chuffart était
titulaire[57]. Jean Chuffart resta jusqu'à sa mort chanoine de
Sainte-Opportune, et légua à cette collégiale la nue propriété de la
maison qu'il possédait dans le cloître de Sainte-Opportune, avec 32 sous
de rente sur un autre immeuble lui appartenant, sis rue Saint-Denis, à
l'enseigne des Rats et de la Corne de Cerf[58].

  [57] Arch. nat., LL 498, fol. 4 vº.

  [58] Testament de Jean Chuffart, Arch. nat., S 851.

Le canonicat de Sainte-Opportune, qui était des plus modestes, ne fut
pour Jean Chuffart qu'un acheminement à de plus importants bénéfices. Un
siège canonial s'étant trouvé vacant à Saint-Germain-l'Auxerrois par
suite de la résignation d'Hervé Fresnoy, il l'obtint le 8 octobre 1438.
Seulement ses visées étaient plus ambitieuses, il désirait non une simple
prébende, mais la dignité de doyen que laissait libre la mort de Jean
Vivien; ses efforts furent couronnés de succès. L'élection de Jean
Chuffart comme doyen suivit de très près sa réception comme chanoine;
nommé le 24 octobre 1438, il fut installé le 7 novembre suivant[59]. Ne
s'estimant point satisfait, le même personnage, sur la fin de sa
carrière, ajouta à ces nombreux bénéfices des fonctions pastorales à
Saint-Laurent, où il remplaça Louis le Mercier le 3 janvier 1442[60], et
à Saint-Eustache, où nous le voyons prêter serment comme curé le 27
décembre 1448[61].

  [59] Arch. nat., LL 498, fol. 45, 60.

  [60] _Ibid._, L 417, no 57.

  [61] _Ibid._, LL 498, fol. 175 vº.

Mais, nous objectera-t-on, l'accession de Jean Chuffart à toutes ces
dignités n'a aucun rapport avec le Journal parisien ni son auteur; nous
répondrons que l'ensemble de ces particularités nous paraît fournir un
nouvel argument en faveur de l'attribution de cette chronique au
chancelier de Notre-Dame. Une lecture attentive de la portion du Journal
comprise entre les années 1437 et 1449 met en évidence ce fait curieux,
que pour cette seule période de douze années les mentions relatives à
l'église et au cimetière des Innocents sont en nombre infiniment plus
considérable que dans tout le reste du récit. Comment s'expliquer le soin
minutieux avec lequel notre anonyme a noté tout ce qui intéresse l'église
des Innocents, et pourquoi à cette époque plutôt qu'à une autre? Pour
quelle raison a-t-il inséré dans le journal de ces douze dernières années
des détails d'un intérêt aussi restreint que l'inauguration d'une simple
chapelle le 15 août 1437, tandis que pour une période bien plus étendue,
il ne s'arrête qu'aux faits de nature à frapper l'attention de tout le
monde, tels que la représentation picturale de la danse macabre, et le
sermon prêché par le cordelier Richard? Pour qu'à un certain moment de
son existence, le chroniqueur parisien ait pris intérêt à fixer le
souvenir de tout ce qui pouvait concerner l'église et le cimetière des
Innocents, il faut que le cercle quotidien de ses occupations l'y ait en
quelque sorte amené. Or, Jean Chuffart, chanoine de Sainte-Opportune
depuis 1433, se trouvait par ce fait mêlé à l'administration intérieure
de la paroisse des Innocents, puisque le chapitre de Sainte-Opportune
avait non seulement le droit de présentation à cette cure, mais encore
droit de collation des différentes chapellenies. Les délibérations
capitulaires conservées depuis l'année 1451 nous montrent le chapitre
nommant les chapelains des autels de Notre-Dame, de Saint-Denis et
Saint-Antoine, de Saint-Michel, de Saint-Louis, faisant réparer la maison
presbytérale, recevant un nouveau vicaire perpétuel ou curé des
Innocents, réglant en un mot toutes questions ayant trait au spirituel et
au temporel de l'église[62]. De plus, le vicaire perpétuel n'exerçait
aucun acte de son ministère sans le soumettre au contrôle du
chapitre[63]. Ces points établis, devrons-nous nous étonner de rencontrer
dans le Journal parisien à la date de juin 1437 un long paragraphe
relatif à la profanation de l'église des Innocents par des mendiants et à
l'interruption du service divin, paragraphe rédigé avec une précision de
détails qu'on aurait droit de trouver extraordinaire dans la plume de
tout autre qu'un habitué de la paroisse ou d'un chanoine de
Sainte-Opportune?

  [62] Arch. nat., LL 96, fol. 6, 11 vº, 33 vº.

  [63] Exemple, la déclaration faite par Simon de Bergères le 28
  octobre 1451 pour l'inhumation dans l'église du maître de
  l'hôpital Sainte-Catherine. Ibid., fol. 14 vº.

Qu'on lise le récit de la «belle prédication» faite en 1449 aux Innocents
par l'évêque Guillaume Chartier, et de la _procession bien piteuse_ des
enfants de toutes les écoles qui partirent des Innocents pour se rendre
à Notre-Dame, et l'on nous dira si la personnalité du chanoine de
Sainte-Opportune et de Notre-Dame ne semble pas s'y révéler à tous les
yeux. Celle du chanoine et doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois apparaît
avec non moins de certitude dans d'autres circonstances dignes de
remarque. Le chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois possédait d'ancienneté
sur le cimetière des Innocents un droit de propriété foncière qui,
souvent contesté, donna naissance à d'interminables procès; c'est en
vertu de ce droit qu'il se prétendait fondé à instituer les fossoyeurs, à
accorder ou refuser les permissions de sépulture, à octroyer les
autorisations nécessaires pour l'érection de croix, tombes et épitaphes
dans le cimetière, sous les charniers et entre les piliers des charniers.

En nous rappelant que Jean Chuffart était chanoine et doyen de
Saint-Germain-l'Auxerrois dès 1438, n'y a-t-il point quelque chose de
caractéristique dans l'intérêt particulier que manifeste l'auteur du
Journal parisien pour certains faits d'une importance secondaire relatifs
au cimetière des Innocents, notamment en 1441, lorsqu'il nous apprend que
quatre mois durant les inhumations y furent suspendues par suite des
prétentions exagérées de l'évêque de Paris qui réclamait une somme
d'argent excédant les ressources de l'église? Si notre anonyme semble
prendre à cœur cette affaire au point d'exprimer en termes amers tout le
mécontentement qu'il en ressent, c'est qu'il est lui-même victime de la
cupidité de l'évêque Denis du Moulin; au lieu de voir dans ce passage,
comme le fait M. Longnon, le langage d'un des adversaires de l'évêque en
cour de Parlement, nous avons une explication plus naturelle à proposer.

Jean Chuffart, en sa qualité de chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois, se
trouvait, ainsi que ses confrères, directement intéressé au débat soulevé
par l'évêque, et surtout ne devait être que médiocrement satisfait
d'avoir à s'imposer un sacrifice pécuniaire. L'extrait suivant des
délibérations capitulaires de Saint-Germain-l'Auxerrois prouve que les
chanoines de cette collégiale durent payer une certaine somme d'argent
pour obtenir la «réconciliation» ou bénédiction nouvelle des lieux
profanés:

   Anno 1440, penultima die decembris, capitulantibus dominis,
   concluserunt quod magister Nicasius predictus (Nicaise Joye, l'un
   des chanoines) tradat pro prosequcione reconciliacionis
   cimisterii Sanctorum Innocentium, prout ceteri ad quos pertinet,
   vi solidos Parisiensium[64].

  [64] Arch. nat., LL 498, fº 87 vº.

Poursuivant l'analyse de notre Journal, nous arrivons à ce passage bien
connu où le chroniqueur parisien raconte sous la date du 11 octobre 1442
l'installation d'une recluse dans sa logette du cimetière des
Innocents. Ici encore se dévoile l'individualité du chanoine de
Saint-Germain-l'Auxerrois. Il semble que l'auteur du Journal, lorsqu'il
nous parle de _la_ recluse, soit parfaitement au courant de ce qui la
concerne.

Effectivement, la nouvelle recluse des Innocents n'était pas une
étrangère pour le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois, puisque dans la
séance capitulaire tenue le 2 août 1442, Jeannette la Verrière fit
demander par Jean Boileau, curé de l'église de Sainte-Croix en la Cité,
la permission de construire dans le cimetière des Innocents, près de
l'église, un réduit où elle se proposait de finir ses jours dans la
prière. Les chanoines appelés à délibérer sur cette requête prirent en
considération le pieux dessein de Jeanne la Verrière et accordèrent
l'autorisation nécessaire[65]. Il n'est donc pas étonnant que, dans son
Journal, notre chanoine ait mentionné la cérémonie imposante par laquelle
la recluse était retranchée du nombre des vivants.

  [65] «_Licentia edificandi reclusagium in cimeterio Innocentium
  Johannete la Verriere._ Anno Domini MCCCCXLII, die secunda mensis
  augusti. In eodem capitulo, pro parte Johannete la Veriere
  extitit dominis humiliter supplicatum per dominum Johannem
  Boyleau, curatum S{a} Crucis in Civitate, quod cum ipsa mota
  devocione intenderet vitam suam finire in reclusagio seu loco
  clauso, et locus valde aptus ad hoc apparuerat sibi fiendus in
  cimiterio Innocentium prope ecclesiam ejusdem loci, in quodam
  loco ubi est jardinum, quod placeret ipsis dominis dare licentiam
  edificandi ibidem aliquam parvum domum ubi ipsa posset habitare
  et in reclusagio vivere, et ipsa oraret Deum pro ipsis. Quiquidem
  domini, habita prius deliberacione super requesta hujusmodi,
  nolentes impedire devocionem dicte Johannete, ymo pocius eam ad
  meliorem vitam dirigere, sibi de gratia speciali hoc concesserunt
  licentiam faciendi habitacionem ad hoc aptam sive opportunam
  dederunt.» (Arch. nat., LL 498, fol. 108 vº.)

Jean Chuffart, si l'on se place à un point de vue personnel, voyait d'un
œil sympathique ces pauvres cloîtrées; il en donna un témoignage l'année
même de sa mort. Dans l'expression de ses dernières volontés, il n'eut
garde d'oublier les recluses de Paris qui étaient alors au nombre de
trois, deux aux Innocents et une à Sainte-Marie l'Égyptienne, et laissa à
chacune d'elles trois aunes de drap noir pour s'en faire une robe ou un
manteau[66].

  [66] Testament de Jean Chuffart, Arch. nat., S 851.

Le dépouillement attentif des registres capitulaires de
Saint-Germain-l'Auxerrois nous révèle une particularité intéressante qui
tendrait une fois de plus à confirmer l'attribution du Journal parisien
au chanoine Jean Chuffart. Voici ce dont il s'agit. Le chroniqueur
racontant l'entrée du connétable de Richemont à Paris en 1436 nous donne
des détails d'une précision extraordinaire et que l'on ne rencontre nulle
part ailleurs; ainsi aucun texte contemporain ne mentionne le passage de
Jean l'Archer par la rue Saint-Martin, ni le meurtre de ces deux
bourgeois inoffensifs, _tres bons mesnagers et hommes d'honneur_, qui
furent massacrés devant Saint-Merry. Ne semble-t-il pas que le narrateur
ait eu connaissance de ces menus faits par quelque témoin oculaire, car
il tombe sous le sens que dans un moment aussi critique un homme d'église
ne pouvait prendre plaisir à courir les rues sous les flèches des
Anglais? Or, voici ce que nous apprennent les registres capitulaires
cités plus haut. Trois ans après l'expulsion des Anglais, le 30 avril
1440, une pauvre femme, sœur Gillette, veuve de Jean le Prêtre,
appartenant à la communauté de la Chapelle Haudry, se présente devant le
chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois, et, ce qui ne laisse aucun doute
sur son identité, elle vient pour solliciter des chanoines le dégrèvement
de quatre livres de rente qu'elle devait au corps capitulaire pour sa
maison sise devant Saint-Merry, maison qui tombait en ruine[67]. Ne
peut-on admettre que notre chanoine, avide de se renseigner sur les
incidents peu connus du départ des Anglais, ait profité de cette occasion
pour recueillir de la bouche de cette malheureuse veuve la relation de la
fin tragique de son mari et des circonstances au milieu desquelles cette
fin s'était produite? Sans insister outre mesure sur une coïncidence qui
n'est peut-être due qu'au hasard, nous ne croyons pas inutile de la
signaler à l'attention des érudits.

  [67] «Anno Domini MCCCCXL, die penultima mensis aprilis,
  capitulantibus dominis. Venit ibidem soror Gileta, vidua
  deffuncti Johannis le Prestre, ad presens de Cappella Haudry,
  dixit et exposuit quod quedam domus que est sita ante Sanctum
  Medericum, quam ipsa possidet, ad presens est valde ruynosa, et
  ipsi domini consueverunt recipere supra ipsam domum quatuor
  libras redditus, quem redditum non posset solvere de presenti,
  nisi per ipsos dominos fuerit de dicto redditu facta remissio;
  quiquidem domini commiserunt magistrum Nicasium Joye et dominum
  Eustachium de Fonte ad conveniendum cum magistro dicte Cappelle
  Haudry super hoc et super XL solidos redditus quos ipsa Cappella
  recepit supra quamdam domum que pertinet ad communitatem
  ecclesie, et quicquid fecerunt habebunt repportare.» (Arch. nat.,
  LL 498, fol. 79 vº.)


_g._ L'AUTEUR DU JOURNAL APPARTIENT AU CLERGÉ DE LA COLLÉGIALE DE
SAINT-MARCEL.

De toutes les prébendes que recueillit Jean Chuffart dans le cours de sa
longue existence, celle de Saint-Marcel fut la première dans l'ordre
chronologique. Reçu chanoine de cette collégiale le 26 janvier 1432 au
lieu et place de Jean Perrin[68], il obtint en 1437 le premier rang dans
le chapitre. La date de sa réception comme doyen de Saint-Marcel peut se
préciser par un acte du 7 septembre 1437, où nous voyons Jean Chuffart
résigner la chapellenie de Sainte-Catherine en l'église paroissiale de
Boulogne pour le doyenné de Saint-Marcel[69].

  [68] Arch. nat., LL 34, fol. 95.

  [69] Arch. nat., L 422, no 36.

Le Journal parisien ne renferme que peu d'indications qui puissent se
référer au chanoine de Saint-Marcel. Cependant nous citerons le
paragraphe relatant une course des Armagnacs à Saint-Marcel dans la nuit
du 7 mai 1433, c'est-à-dire à une époque où Jean Chuffart était déjà
membre de la collégiale; cette incursion, peu importante en elle-même,
dut causer au chanoine des préoccupations d'autant plus vives qu'il
possédait dans ce bourg une maison devant l'Hôtel-Dieu, au coin de la rue
de Bièvre, avec terres labourables, jardin et vignes.

C'est en nous mettant au même point de vue que nous relèverons dans le
Journal parisien une double mention concernant Vitry-sur-Seine; la
première, de l'année 1432, est relative à l'effondrement de l'église, qui
fut foudroyée le jour de la Saint-Jean-Baptiste, au moment des vêpres; la
seconde, du commencement de l'année 1434, nous renseigne sur le pillage
et l'incendie du village par les Armagnacs. Pour qu'un chroniqueur ait
cru devoir conserver le souvenir d'accidents locaux relativement aussi
peu importants, il faut que ses intérêts personnels ou ceux de la
communauté à laquelle il appartenait se soient trouvés engagés. Or le
chapitre de Saint-Marcel avait des possessions à Vitry, et lors de la
répartition des gros revenus faite entre les chanoines le 22 février
1437[70], Vitry et les grands cens de Saint-Marcel furent attribués à
Jean Chuffart qui, aux termes d'un bail passé le 24 août 1431, exploitait
déjà sur le territoire de l'Hay et de Chevilly des biens d'une certaine
importance[71].

  [70] _Ibid._, LL 35, fol. 18 vº.

  [71] Ce bail, sur parchemin, est revêtu du sceau de Jean Chuffart
  (Arch. nat., S 311{a}, no 57). Nous saisissons cette occasion
  pour signaler à nos lecteurs la signature du même personnage qui
  se trouve plusieurs fois répétée dans le registre constatant les
  prêts de titres faits par le notaire du chapitre de Notre-Dame
  (Arch. nat., LL 460).


_h._ L'AUTEUR DU JOURNAL PARISIEN EXPLOITE DES VIGNES A SAINT-MARCEL.

Un fait que l'on ne saurait mettre en doute, c'est que l'homme d'église à
qui doit être attribué le Journal parisien se livrait à la culture de la
vigne dans de vastes proportions et que la majeure partie de ses
vignobles se trouvaient situés du côté de Saint-Marcel; notre texte va
nous permettre d'établir ces divers points.

Les nombreux lecteurs du Journal parisien savent avec quel soin minutieux
l'auteur note les accidents climatériques, les variations de la valeur
des denrées, l'abondance ou la rareté des plantes potagères et des
fruits, le prix du vin et du blé; mais personne n'a remarqué jusqu'ici
l'importance extrême que notre chroniqueur semble attacher à la culture
des vignes, ainsi qu'à tous ces détails qui ne peuvent guère intéresser
qu'un vigneron, tels que l'époque de la floraison des vignes (en 1421),
les gelées désastreuses qui, par parenthèse, le désolent au-delà de toute
expression, la quantité de vin produite par un arpent, l'époque et le
prix des vendanges, les dévastations systématiques des gens de guerre
dans les vignobles. Si l'auteur du Journal enregistre maintes et maintes
fois dans ses éphémérides la «grant foison» des hannetons, ce n'est pas,
comme on pourrait le croire, dans un but futile, mais parce que ces
insectes dévastaient les arbres plantés dans les vignes et jardins, tels
que les amandiers et noyers. Il n'est pas d'année où l'on ne rencontre
quelques lignes relatives aux vignes et vendanges, et plusieurs pages ne
suffiraient pas pour relever tout ce qui a trait à ce sujet; nous nous
bornerons à citer en note les passages les plus caractéristiques[72].

  [72] «Item, en cellui an (1430) fut tres bel aost et tres belles
  vendenges et furent les vertjus hastifs, car aussitost qu'ilz
  estoient entonnez, ilz commençoient à boullir ou à gieter pour
  mieulx dire, et furent les vins tres bons..... Item..... (en
  septembre 1436) on commença à vendenger, mais oncques mais les
  vendenges ne cousterent autant comme ilz firent celle année et si
  ne furent oncques mais vendangeurs et vendangeresses à si grant
  marché..... En toutes les portes de Paris avoit II ou III sergens
  de par les gouverneurs de Paris, qui, sans loy et sans droit et
  par force, faisoient paier à chascun hotteur II doubles, a
  chascune charrette qui amenoit cuves où il eust vendenge VIII
  blans.....»

De telles particularités, l'on est forcé d'en convenir, n'auraient point
pris place dans le Journal parisien, si son auteur n'eût été directement
intéressé dans la question; un propriétaire de vignes pouvait seul se
préoccuper du prix de la journée des vendangeurs et vendangeuses, et de
l'octroi payé aux portes de Paris pour l'entrée des cuves des vendanges.
Nous dirons plus, les vignes en question étaient sur le territoire de
Saint-Marcel; ce fait ressort d'une façon évidente d'un passage du
journal où l'auteur parle des vendanges de l'année 1424, «les plus belles
que oncques on eust veu d'aage de homme»; après s'être étendu sur
l'abondance exceptionnelle de la récolte et le renchérissement des
futailles, il ajoute: «Tout homme de quelque estat, senon les
gouverneurs,» de tant de queues de vin qu'ilz cuillirent chascun paia
très grant rançon, car tous ceulx qui avoient vin devers la porte
Sainct-Jaques et celle de Bordelles, paoient de chascune queue IIII solz
parisis, forte monnoye, et de poinsons, de caques, de barilz, au feur des
queues.»

Il est clair que si le chroniqueur note le prix que devaient payer «tous
ceulx qui avoient vin devers la porte Sainct-Jaques et de Bordelles»,
c'est que ses vignes à lui se trouvaient dans les parages de ces deux
portes.

Il convient maintenant d'examiner si le chanoine Chuffart répond à ces
données de la chronique parisienne.

Par décision du 26 mai 1427, le chapitre de Notre-Dame lui avait concédé
à titre viager une maison dans le bourg de Saint-Marcel, moyennant une
rente annuelle de six livres, et sous la réserve que toutes les terres
que Jean Chuffart pourrait acquérir sur le territoire de Saint-Marcel
seraient hypothéquées en garantie du revenu[73]; le domaine en question
se composant de maison, cour et jardin, était situé dans la grande rue du
bourg, vis-à-vis l'Hôtel-Dieu, et comprenait des vignes d'une étendue
assez considérable pour nécessiter l'établissement d'un pressoir dans
l'immeuble appartenant au chapitre de Notre-Dame; ce fait qui se
produisit au début de l'année 1430 constituait une grave atteinte aux
droits du chapitre de Saint-Marcel, lequel se réservait le pressurage de
toutes les vignes comprises dans l'étendue de sa juridiction. Le 30
février 1430, Jean Chuffart annonça au chapitre de Notre-Dame son
intention de tenir tête aux chanoines de Saint-Marcel qui exigeaient la
démolition du pressoir nouvellement édifié[74], ajoutant qu'il n'avait
agi de la sorte qu'en vue des intérêts de l'église de Paris, assertion
qui s'écartait un peu de la vérité; en effet, Jean Chuffart, en parlant
ainsi, ne se proposait d'autre but que de se ménager l'appui de ses
confrères. Le chanoine de Notre-Dame opposa une résistance d'autant plus
vive qu'en l'année 1430 il y eut une récolte des plus abondantes et que
les vins furent d'excellente qualité. Le procès s'engagea au Châtelet;
les chanoines de Saint-Marcel, dans leur séance du 21 septembre 1430,
décidèrent qu'ils interjetteraient appel de tout jugement rendu au profit
de Jean Chuffart qui l'autoriserait à faire usage pour sa vendange du
pressoir litigieux[75]. Deux jours après, une sentence de la prévôté de
Paris déclarait qu'il n'y avait pas lieu de tenir compte du délai de
produire requis par le chapitre de Saint-Marcel[76]. Jean Chuffart eut
donc gain de cause en première instance, mais les chanoines de
Saint-Marcel ayant interjeté appel au Parlement, leur adversaire voulut
absolument utiliser son pressoir pour les vendanges de l'année et fit
rendre par provision un arrêt en date du 30 septembre 1430, par lequel il
obtint de faire pressurer la vendange de ses vignes pour l'année
courante, le droit de chacune des parties étant pleinement réservé[77].

  [73] Arch. nat., LL 216, p. 94.

  [74] _Ibid._, LL 216, p. 189.

  [75] _Ibid._, LL 34, p. 90.

  [76] _Ibid._, Y 5230, fol. 75.

  [77] _Ibid._, X{1a} 1481, fol. 35 rº.


L'affaire suivit son cours, et un mandement d'Henri VI, roi d'Angleterre,
rendu le 11 décembre 1430 à la requête du chapitre de Saint-Marcel,
ordonna au Parlement de procéder au principal dans la cause pendante
entre Jean Chuffart et les chanoines. Dès la fin de janvier 1431, les
chanoines de Saint-Marcel proposèrent d'entrer en arrangement, ce qui fut
accepté, et le procès se termina par un accord homologué au Parlement le
11 avril 1431[78]. Les registres capitulaires de Saint-Marcel nous
montrent comment intervint une transaction entre le chapitre et son
adversaire; Jean Chuffart vint en personne à la séance du 20 mars 1431
et, en présence de l'évêque de Paris appelé pour la circonstance,
sollicita à titre gracieux l'autorisation de construire dans sa maison du
bourg Saint-Marcel un petit pressoir sans arbre, et d'en faire usage, sa
vie durant, pour la vendange de ses vignes. Le chapitre accéda à cette
demande le 4 mai suivant, à charge d'une redevance annuelle de 12 deniers
parisis, et, pour couper court à toute contestation, s'empressa l'année
suivante d'admettre Jean Chuffart parmi ses membres[79]. Voilà donc un
ensemble de faits qui établit catégoriquement la possession de vignes par
notre auteur du côté de la porte Bordelles.

  [78] Arch. nat., Xic 141; LL 216, p. 233.

  [79] _Ibid._, LL 34, fol. 91 vº, 95.

Indépendamment de ses vignobles de Saint-Marcel, le chanoine Jean
Chuffart exploitait encore à Fontenay, depuis le 22 novembre 1426, quatre
arpents de vignes qu'il s'était fait concéder par le chapitre de
Notre-Dame, avec un pressoir refait à neuf et deux masures adjacentes,
moyennant 8 livres parisis de rente annuelle[80]; il possédait également
des vignes sur le territoire de Villejuif. En 1430 le même chanoine
récolta une partie des vins de Mons[81]. Au commencement d'octobre 1436,
lors de la perception d'une taxe de quatre sols sur chaque queue de vin
entrée à Paris, Jean Chuffart, qui remplissait alors les fonctions de
chambrier clerc, saisit le chapitre de la question en ce qui concernait
les vignes de Mons[82] et s'occupa avec ses confrères des voies et moyens
à mettre en œuvre pour échapper à cet impôt. Ne peut-on rapprocher ce
fait de ce passage du Journal relatif aux vendanges de 1436, où l'auteur
se plaint longuement, et avec une certaine amertume, de la cherté de ces
vendanges et des droits élevés que les gouverneurs de Paris faisaient
percevoir aux portes de Paris sur chaque «hotteur» et sur chaque
charrette amenant des cuves de vendange?

  [80] _Ibid._, LL 216, p. 72.

  [81] _Ibid._, LL 216, p. 220.

  [82] _Ibid._, LL 217, p. 252.

Jean Chuffart, avons-nous dit plus haut, fut investi par le chapitre de
l'office de chambrier clerc, et pendant plus de vingt années ne cessa de
veiller sur le temporel de Notre-Dame. Lorsqu'au mois d'octobre 1433 les
chanoines jugèrent à propos de centraliser entre les mains de
quelques-uns d'eux l'administration de leurs biens qui ne faisait que
péricliter, ils choisirent Jean Chuffart avec deux de ses confrères. On
voit par le règlement rédigé à cette époque que les trois chanoines
délégués avaient pour mission de recevoir tout ce qui appartenait à
Notre-Dame, tant des offices de la chambre, des anniversaires, des
matines, des stations, que des rentes et revenus afférents aux enfants de
chœur et aux prévôtés; ils devaient également faire déposer dans les
greniers et celliers du chapitre les grains et vins amenés à Paris. Le 13
juillet 1444, Jean Chuffart, tant en son nom qu'au nom de ses collègues
d'Orgemont et Moustardier, rendit compte de sa gestion et se fit délivrer
quittance en règle.

La multiplicité et variété extrême des détails dans lesquels devaient
entrer celui ou ceux des chanoines qui s'occupaient du temporel de
Notre-Dame explique aisément pourquoi l'auteur du Journal, qui était, ne
l'oublions pas, du corps de Notre-Dame, attache une si grande importance
à toutes ces particularités relatives au prix du vin et du blé, à
l'abondance ou à la rareté des biens de la terre, céréales, fruits et
légumes; on comprend mieux le soin avec lequel le chroniqueur note les
accidents de la température, tels que les gelées de mai, les pluies
excessives, les chaleurs prolongées, les dégâts des hannetons, tout ce
qui en un mot pouvait compromettre les récoltes. L'auteur du Journal,
quoique s'intéressant d'une façon toute spéciale aux vignes, ne néglige
point les autres cultures; aussi le voit-on s'apitoyer sur les malheurs
des habitants des campagnes ruinés par les incursions des gens de guerre
qui prenaient tout ce qui pouvait s'emporter et détruisaient le reste.
Cette sollicitude n'est point une simple question d'humanité: Jean
Chuffart faisait valoir des terres de labour aux environs de Paris,
notamment à l'Hay et à Chevilly, au Bourget et à Blanc-Mesnil, il est
tout naturel qu'il s'inquiète du sort des laboureurs.


_i._ L'AUTEUR DU JOURNAL APPARTIENT A PLUSIEURS CONFRÉRIES PARISIENNES.

Dans maintes occasions, l'auteur du Journal témoigne d'un certain intérêt
pour les confréries parisiennes, il connaît leur situation morale et
pécuniaire; il éprouve un réel chagrin lorsqu'il nous montre les
confréries épuisant leurs ressources pour acquitter leur part des lourdes
contributions imposées aux Parisiens. Ainsi, au mois de septembre 1437,
notre chroniqueur ne manque pas de nous dire que les conseillers de
Charles VII firent main basse sur l'argent monnayé «qui estoit ou tresor
des confreries». En 1441, lors du siège de Pontoise et de la venue du roi
à Saint-Denis, notre Journal nous apprend que les confréries parisiennes
furent menacées dans leur existence. «Les faulx conseilliers» du roi
projetèrent non seulement de s'emparer de tout l'argent possédé par les
confréries, mais encore d'en réduire le nombre; ils réussirent à les
diminuer de moitié et portèrent un coup funeste au service religieux.
Notre chroniqueur ne se borne pas à nous entretenir des confréries à un
point de vue général, il laisse parfois deviner ses préférences
personnelles pour telle ou telle confrérie dont il devait être membre; on
remarque notamment que dans la relation fort succincte des obsèques de la
duchesse de Bedford, il consacre une mention spéciale à la Grande
Confrérie aux Bourgeois. Or nous savons par le testament de Jean Chuffart
que ce chanoine était membre de la Grande Confrérie aux Bourgeois et de
la confrérie de Saint-Augustin qui avaient leur siège à Notre-Dame, et
qu'il faisait également partie de celle des merciers en l'église des
Innocents. En pensant à cette dernière confrérie, il est difficile de ne
point se reporter au long paragraphe de notre journal relatif à la mise
en interdit de l'église des Innocents en 1437; pendant vingt-deux jours,
dit le chroniqueur, le service divin fut interrompu, et les confréries
qui avaient leurs services assignés dans cette église se transportèrent
en la chapelle Saint-Josse.


Voici, pour nous résumer, les résultats que nous avons obtenus par
l'étude attentive du Journal parisien.

En premier lieu, l'auteur du Journal se désigne au nombre des prêtres qui
participèrent à une procession du clergé de Notre-Dame, circonstance qui
permet au président Fauchet d'émettre cette opinion que notre chroniqueur
devait appartenir «au corps de Notre-Dame»; or, Jean Chuffart nous
apparaît dès 1420 comme chanoine de cette église.

2º L'auteur du Journal, sympathique d'abord à la cause
anglo-bourguignonne, abandonne cette cause et embrasse le parti de
Charles VII après 1436; or nous voyons Jean Chuffart prêter serment aux
Anglais en 1429, et se rallier ensuite au gouvernement français en
acceptant dès 1437 un poste de conseiller au Parlement de Paris.

3º L'auteur du Journal s'occupe des moindres incidents du siège de Meaux
et rapporte des particularités inconnues de tout autre chroniqueur; or
Jean Chuffart se rendit, en janvier 1422, auprès du roi d'Angleterre,
avec une mission officielle du chapitre de Notre-Dame.

4º L'auteur du Journal se met en scène parmi les plus parfaits clercs de
l'Université et montre par là qu'il devait occuper dans le monde
universitaire une situation importante; or nous constatons que Jean
Chuffart fut recteur de l'Université en 1422 et qu'il fit partie du corps
enseignant en qualité de docteur régent de la faculté de décret.

5º L'auteur du Journal se révèle dans plusieurs passages de sa chronique
comme l'un des clercs attachés à la maison d'Isabeau de Bavière; or, Jean
Chuffart remplit pendant nombre d'années les fonctions de chancelier de
cette reine.

6º L'auteur du Journal témoigne à une certaine époque d'un intérêt
particulier pour l'église et le cimetière des Innocents; or, à cette même
époque, Jean Chuffart, soit comme chanoine de Sainte-Opportune, soit
comme chanoine et doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut journellement à
s'occuper de l'église et du cimetière des Innocents.

7º, 8º L'auteur du Journal parle souvent de Saint-Marcel et de la récolte
des vins faite sur le territoire de Saint-Marcel; or, Jean Chuffart,
chanoine et doyen de la collégiale de ce nom, possédait et exploitait
dans ce bourg des vignes d'une certaine importance.

Enfin l'auteur note dans son Journal le prix des denrées, les variations
atmosphériques de toute nature, les dégâts causés aux récoltes; or, Jean
Chuffart, comme chambrier clerc de Notre-Dame, fut constamment chargé de
veiller au temporel du chapitre et dut se préoccuper de tous ces
accidents, de tous ces détails relatifs aux biens de la terre auxquels
s'intéresse tout particulièrement l'auteur du Journal.

On voit que l'attribution du Journal parisien au chanoine Jean Chuffart
peut se défendre par de nombreux et sérieux arguments.

Nous espérons donc que le public voudra bien accueillir nos conjectures
sans défaveur, et que M. Longnon lui-même, si nous ne réussissons pas à
le convaincre, reconnaîtra que ces conjectures s'appuient sur un ensemble
de faits à tout le moins digne d'attention.



JOURNAL D'UN BOURGEOIS DE PARIS DE 1405 A 1449.

   [1405][83].


1. ..... Et environ dix ou doze jours après, furent changées les
serreures et clefs des portes de Paris, et furent faiz monseigneur de
Berry et monseigneur de Bourbon cappitaines de la ville de Paris, et vint
si grant foueson de gens d'armes à Paris que aux villaiges d'entour ne
demeurerent aussi comme nulles gens; toutesvoies les gens du dessusdit
duc de Bourgongne ne prenoient riens sans paier, et comptoient tous les
soirs à leurs hostes et poioient tout sec en la ville de Paris[84]. Et
estoient, ce temps durant, les portes de Paris fermées, ce non IIII,
c'est assavoir la porte Sainct-Denis, Sainct-Anthoine, Sainct-Jacque et
Sainct-Honoré. Et le dixiesme jour de septembre ensuivant furent murées
de plastre la porte du Temple, la porte Sainct-Martin et celle de
Montmartre[85].

  [83] C'est à tort que tous les éditeurs du Journal parisien,
  depuis La Barre, ont rapporté à l'année 1408 ce fragment initial
  de notre chronique; en effet, les mesures relatives à la clôture
  des portes et le voyage de l'évêque de Liège à Paris eurent lieu
  en 1405, ainsi qu'il résulte de la chronique du Religieux de
  Saint-Denis, de Juvénal des Ursins et de la chronique liégeoise
  de Jean de Stavelot.

  [84] Nous ne savons jusqu'à quel point cette allégation de notre
  auteur est fondée; en effet, les déprédations multipliées des
  gens de guerre obligèrent Charles VI à rendre, le 6 novembre
  1405, une ordonnance enjoignant aux bandes armées de retourner
  dans leur pays. La mise à exécution de cette ordonnance, publiée
  à Paris le mercredi 11 novembre 1405, fut confiée au prévôt de
  Paris qui devait, s'il trouvait en sa prévôté «aucunes d'icelles
  gens d'armes pillans et prenans aucunes choses sur les subgiez
  sans paier raisonnablement», en tirer punition exemplaire. (Arch.
  nat., Y 2, fol. 227 rº.) Ces mesures de rigueur suivirent les
  lettres données au Bois de Vincennes le 12 octobre précédent et
  publiées à Paris le 15 octobre, lettres par lesquelles le Roi
  avait interdit aux ducs de Bourgogne et d'Orléans de procéder
  l'un contre l'autre par voie de fait ou d'injure. (_Ibid._, fol.
  226 vº.)

  [85] Entre autres dispositions prises à Paris dans la crainte
  d'une entrée à main armée du duc d'Orléans, Monstrelet rapporte
  que l'on fit abattre «plusieurs apentis d'aucunes maisons, afin
  que par les rues on peust plus facilement traire, lancier et
  gecter pierres sans empeschement.» Une procédure engagée au
  Parlement, en juillet 1407, contre la prévôté de Paris et la
  prévôté des marchands, permet de compléter les notions un peu
  vagues fournies par le chroniqueur bourguignon. Voici, d'après le
  registre du Parlement (Arch. nat., X{1a} 4787, fol. 577 vº),
  l'exposé présenté au nom du procureur du roi: «Le procureur du
  roy dit que n'a que II ans ou environ que à Paris avoit molt de
  gens d'armes, pour quoy fu ordonné de pourveoir à pluseurs
  maisons notables et châteaux de Paris, comme au Louvre,
  St-Antoinne, le Palaiz et les Chastellès, entre lesquelx fu
  ordonné que les maisons qui estoient devant le Petit Chastellet
  au Petit Pont seroient demolies et abbatues, pour faire front
  audit Chastellet.» La démolition s'opéra de nuit, «à falos, à
  grant foison de gens.»

2. Et le vendredi ensuivant, XIIe jour dudit moy, aryva à Paris l'evesque
du Liege[86], et lui fist faire serement le prevost de Paris et autres, à
l'entrée de la porte Sainct-Denis, que il ne seroit contre le roy,
n'encontre la ville, ne lui, ne les siens, mais leur seroit garant de
trestout son povair, et ainsi le promist-il par la foy de son corps et
par son signeur, et après entra à Paris et fut logé en l'ostel de la
Trimoullie[87]. Et icellui jour après sa venue, fut crié ce, que on mist
des lanternes à bas les rues et de l'eaue aux huis, et aussi le fist-on.
Et le XIXe jour dudit moys de septembre, fut crié et commandé que on
estoupast les pertuys qui donnoient clarté dedens les celiers. Et le
XXIIIIe jour ensuivant, fut commandé par trestous les [fevres[88]] et
marechaux[89] de Paris et chauderonniers que on feist des chaisnes[90]
comme autresfoiz avoient esté, et lesdiz ouvriers de fer commancerent le
lendemain et ouvrerent festes et dimenches et par nuit et jour. Et le
XXVIe jour dudit moys de septembre, fut crié[91] parmy Paris que, qui
auroit puissance d'avoir armeure, si en achetast pour garder la bonne
ville de Paris.

  [86] Jean de Bavière.--La Chronique de Jean de Stavelot fait
  connaître quelques particularités intéressantes sur son séjour à
  Paris: les grands seigneurs français ayant eu l'idée de faire le
  soir quelques parties de dés en l'hôtel habité par l'évêque de
  Liège, le sort favorisa tellement ce prélat qu'il leur gagna tout
  leur argent. «Adonc, raconte le chroniqueur, uns des prinches
  mult yreis deist: «Queil dyable de priestre a-t-y chi? Comment,
  nos gangnerat ilh tout nostre argent?» Adonc monsangneur de Liege
  soy levat del tauble et dist en chourchant: «Je ne suy pas
  preistre, et de vostre argent je n'ay que faire.» Et le prist et
  le jetta et l'espandit partout, dont y pluseur orent grant
  mervelle de sa grant liberaliteit.» (P. 96.)

  [87] L'hôtel de la Trémoille, logis seigneurial de la famille de
  ce nom, bien connu au XVe siècle sous la dénomination de «maison
  des Carneaux», à cause des créneaux qui couronnaient ses murs de
  clôture, était situé dans la rue des Bourdonnais et s'étendait le
  long de la rue de Béthisy jusqu'à la rue Tirechape. (Legrand,
  _Paris en 1380_, fol. 62.) Après l'entrée des Bourguignons à
  Paris, il fut occupé par Jean de la Trémoille, seigneur de
  Jonvelle (Sauval, t. III, p. 312). Lorsque Charles VII rentra en
  possession de sa capitale, les détenteurs de cet hôtel, en vertu
  d'un appointement en date du 28 mars 1437, furent obligés «de
  s'en departir et d'en laisser joïr maistres Adam de Cambray,
  premier président au Parlement, et Gilet de Vitry.» (Arch. nat.,
  X{1a} 1482, fol. 15 vº.)

  [88] Ce mot manque dans le manuscrit de Paris.

  [89] Ms. de Paris: marchands.

  [90] Plus de six cents chaînes de fer furent forgées en huit
  jours, les ouvriers serruriers ayant reçu ordre de laisser toute
  autre besogne, afin d'expédier ce travail dans le plus bref
  délai. (Religieux de Saint-Denis, édit. Bellaguet, t. III, p.
  309.)

  [91] Ms. de Paris: commandé.

3. Et le Xe jour d'octobre ensuivant, jour de sabmedi, vint telle esmeute
en la ville de Paris, comme on pouroit gueres veoir sans savoir pourquoy;
mais on disoit que le duc d'Orleans estoit à la porte de Sainct-Anthoine
à toute sa puissance, dont il n'estoit riens; et les gens du duc de
Bourgongne s'armerent, car les gens de Paris furent si esmeuz, comme ce
tout le monde feust contre eulx et les voulsist destruire, et si ne sceut
on oncques pourquoy ce feust.


   [1408.]

4. ..... dont il leur print mal, car il en mourut là plus de XXVI mil, et
fut le XXIIIe jour de septembre cccc et huit, et en tant que la guerre
dura, par feu, par fain, par froit, à l'espée plus de XIIIIm; or sont
bien quarante mil[92].


  [92] Aucune des éditions du Journal ne contient ce passage mutilé
  et peu intelligible, qui s'applique à la révolte des Liégeois
  contre leur évêque, révolte comprimée par le duc de Bourgogne.
  Monstrelet (édit. Douët d'Arcq, t. I, p. 355) rapporte «que le
  XXIIIe jour de septembre (1408) yssirent de la cité de Liege bien
  50,000 hommes ou environ»; le même chroniqueur (t. I, p. 365),
  ainsi que Le Fèvre de Saint-Remy, évalue à 28,000 le nombre des
  combattants de cette ville qui périrent dans cette rencontre.
  Juvénal des Ursins (édit. Michaud, p. 448) indique un chiffre un
  peu moins élevé, 20 à 24,000, mais atténue dans des proportions
  exagérées les pertes des Bourguignons.


5. Le XVIe jour de novembre ensuivant, à ung sabmedi, les davantdiz
signeurs, c'est assavoir Navarre, Loys, etc., enmenerent le roy à Tours,
dont le peuple fut moult troublé; et disoient bien que, ce le duc de
Bourgogne eust (esté) icy, qu'ilz ne l'eussent pas fait, ainsi le firent;
et là fut, que là que à Chartres, XVII sepmaines, et par plusieurs foys y
fut le prevost des marchans[93] et des bourgois de Paris, qui y furent
mandez, et si n'y arresterent oncques preu pour eulx ne pour le peuple.

  [93] Charles Cul-d'Oe, qui occupa avec honneur la prévôté des
  marchands dans des temps difficiles, fut envoyé à Tours pour
  obtenir le retour du roi à Paris; en 1411, il se rendit à Melun
  avec mission de négocier un rapprochement entre les ducs
  d'Orléans et de Bourgogne (Juv. des Ursins). Devenu complètement
  impopulaire lors de la sédition cabochienne, il prit la fuite
  avec plus de trois cents bourgeois, fut destitué et remplacé par
  Pierre Gencien. On le retrouve à Paris quelques années plus tard,
  au milieu de circonstances non moins critiques. Le lundi 22 août
  1418, une troupe armée envahit le Louvre pour en arracher trois
  ou quatre prisonniers, «entre lesquelz estoit maistre Charles
  Cul-d'Oe qui fu amené au Chastellet et baillié au lieutenant du
  prevost de Paris, qui vix pro tunc vivus evasit.» (Arch. nat.,
  X{1a} 1480, fol. 143.) S'il faut en croire le Religieux de
  Saint-Denis (t. VI, p. 267), Cul-d'Oe, tiré de la bastille
  Saint-Antoine, aurait été sauvé du massacre des prisonniers par
  Capeluche. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il parvint à
  s'échapper et à quitter Paris une seconde fois; en 1421, sa
  maison rue de la Tournelle était occupée par Louis de Robersac,
  chevalier (Sauval, t. III, p. 289). Charles Cul-d'Oe mourut très
  vraisemblablement de 1435 à 1436, car sa veuve, Jacqueline
  Quipie, était alors en procès avec Jean de Villiers, seigneur de
  l'Isle-Adam, au sujet de la propriété d'un immeuble non désigné,
  mais qui doit être un grand hôtel avec jardin, sis rue de la
  Tonnellerie et donnant sur la rue des Prouvaires (Arch. nat.,
  X{1a} 1482, fol. 3 vº; cf. Sauval, t. III, p. 310).


   [1409.]

6. Le neufviesme jour de mars ensuivant revint le duc de Bourgongne à
tout noble gent, et le XVIIe jour dudit moys de mars à ung dymenche
amenerent le roy à Paris, qui fut receu le tres plus honnorablement qu'on
vit passé à deux cens ans, car tous les sergens, comme du guet, ceulx de
la marchandise, ceulx à cheval, ceulx à verge, ceulx de la XIIne avoient
diverses livrées toutes especialment de chapperons, et tous les bourgois
allerent à l'encontre de lui. Devant lui avoit XII trompettes et grant
foueson menestrées, et, partout où il passoit, on crioit [tres
joieusement]: «Nouel!» et gectoit on viollettes et fleurs sur lui, et au
soir soupoient les gens emmy les rues par tres joyeuse chere, et firent
feus tout partout Paris, et bassynoient de bassins tout parmy Paris[94].
Et le lendemain vint la royne et le daulphin, si refust la joie si tres
grande comme le jour de devant ou plus, car la royne vint le plus
honnorablement qu'on l'avoit oncques veue entrer à Paris depuis qu'elle
vint la premiere foys.

  [94] Ce récit de la rentrée de Charles VI à Paris a été reproduit
  ou plutôt analysé par Godefroy dans ses extraits de notre
  journal; il n'est peut-être pas sans intérêt d'en rapprocher la
  version inédite que donne le greffier Nicolas de Baye: «Ce jour,
  le roy nostre sire est retourné et rentré à Paris environ v
  heures après midi à moult grant compagnie....... et a l'en crié:
  «Noé», par toutes les rues où a passé, et aussy au soyr l'en a
  fait par les rues publiquement feus en signe de joye et de leesse
  pour la revenue dudit seigneur.» (Arch. nat., X{1a} 4788, fol.
  252 vº.)

7. Le XXVIe jour de juing ensuivant, fut fait le Saint Pere, c'est
assavoir Pierre de Candye[95], et le lundi VIIIe jour de juillet
ensuivant fut sceu à Paris. On en fist moult noble feste, comme quant le
roy vint de Tours, comme devant est dit, et par tous les moustiers de
Paris on sonnoit moult fort et toute nuyt aassi.

  [95] Pierre de Candia, de l'ordre des Frères Mineurs, maître en
  théologie à Paris, fut élu pape par le concile de Pise le 26 juin
  1409, et prit le nom d'Alexandre V, ses compétiteurs Grégoire XII
  et Benoît XIII ayant été condamnés par sentence du 5 juin
  précédent. Selon Nicolas de Baye, la nouvelle de son élection
  parvint au roi le dimanche soir 7 juillet, et dès le lundi matin,
  entre six et sept heures, le Parlement en fut avisé, «dont cedit
  jour fut faicte moult grant et joyeuse feste à Paris, par toute
  la ville, tant en feux que en mengiers publiques.» (Arch. nat.,
  X{1a} 1479, fol. 82.) Alexandre V occupa peu de temps le trône
  pontifical; il mourut le 4 mai 1410, laissant la réputation d'un
  excellent théologien, «sed parum peritus in tanto regimine»,
  ainsi que le remarque le greffier du Parlement (Arch. nat., X{1a}
  1479, fol. 114).

8. L'an mil IIIIe et IX, le jour de la my aoust, fist tel tonnoyre,
environ entre cinq ou six heures au matin, que une ymaige de Nostre Dame,
qui estoit sur le moustier de Sainct-Ladre, de forte pierre et toute
neufve, fut de tonnoyrre tempestée et rompue parmi le mylieu, et portée
bien loing de là; et à l'entrée de la Villette Sainct-Ladre[96] au bout
de devers Paris, furent deux hommes tempestez, dont l'un fut tué tout
mort, et ses soulliers et ses chausses, son gippon furent touz dessirez,
et si n'avoit point le corps entamé; et l'autre homme fut tout afollé.

  [96] La Villette Saint-Ladre, dépendance de l'hôpital
  Saint-Lazare, connue dès le XIIe siècle, n'était au XVe qu'un
  lieu assez désert et mal famé; c'est là que les deux prétendus
  clercs pendus par ordre du prévôt Guillaume de Tignonville,
  rôdant et «espiant les chemins» dans ces parages, avaient assommé
  un compagnon qui portait à Bruges une lettre de change (Arch.
  nat., X{2a} 14, fol. 299 rº).

9. Item, le lundi VIIe jour d'octobre ensuivant, assavoir IIIIe et IX,
fut prins ung nommé Jehan de Montagu, grant maistre d'ostel du roy de
France, emprès Sainct-Victor, et fut mis en Petit Chastellet; dont il
avint telle esmeute à Paris à l'eure qu'on le print, comme ce tout Paris
fust plain de Sarazins, et si ne savoit nul pourquoy ils
s'esmouvoient[97]. Et le print ung nommé Pierre des Essars, qui pour lors
estoit prevost de Paris; et furent les lanternes commandées à alumer,
comme autresfois, et de l'eaue à l'uis, et toutes les nuys le plus bel
guet à pié et à cheval qu'on vit gueres oncques à Paris, et le faisoient
les mestiers l'un après l'autre.

  [97] Ms. de Rome: s'enfuyoient.

10. Et le XVIIe jour dudit moys d'octobre, jeudy, fut le dessusdit grant
maistre d'ostel mis en une charrette, vestu de sa livrée, d'une
houppelande de blanc et de rouge, et chapperon de mesmes, une chauce
rouge et l'autre blanche, ungs esperons dorez, les mains liées devant,
une croix de boys entre ses mains, hault assis en la charrette, deux
trompettes devant lui, et en cel estat mené es halles. Là lui on coupa la
teste, et après fut porté le corps au gibet de Paris, et pendu au plus
hault, en chemise, à toutes ses chausses et esperons dorés, dont la
rumeur dura à aucun des signeurs de France, comme Berry, Bourbon, Alençon
et plusieurs autres[98].

  [98] La fin tragique de Jean de Montaigu, victime du ressentiment
  de Jean Sans-Peur, souleva la réprobation générale: ce n'est pas
  seulement à Paris qu'il fut, comme le dit Juvénal des Ursins (p.
  451), «moult plaint de tout le peuple», mais le revers de fortune
  si subit éprouvé par le grand-maître et l'iniquité de sa
  condamnation excitèrent partout une profonde commisération; on en
  trouve un témoignage bien curieux dans un procès plaidé en la
  Cour des aides le 17 juin 1412, relativement à l'office d'élu
  d'Avranches. Voici les propos imputés à celui que l'on voulait
  déposséder de cet office: «Henry de Creux, esleu d'Avranches,
  contre Guillaume Biote, dit que quant le grant maistre d'ostel fu
  executé et que les nouvelles lui vinrent, il lui en despleust
  moult et dist publiquement que c'estoit mal fait, et maudist
  ceulx qui avoient ce fait, disant qu'ilz avoient mieulx gaigné à
  avoir la teste copée que lui.» (Arch. nat., Z{1a} 5, fol. 304
  rº.) Après l'exécution de Jean de Montaigu, ses biens furent
  confisqués, mais sa veuve et ses enfants ne se trouvèrent pas
  aussi dénués de ressources que le donne à penser M. Merlet dans
  sa biographie du grand-maître (_Bibl. de l'École des chartes_, 3e
  série, t. III, p. 248), car on voit, peu de temps après (de mars
  à juillet 1410), Jacqueline de la Grange, sa veuve, plaider
  contre le duc Louis de Bavière, qui avait été gratifié de la
  terre de Marcoussis, pour obtenir la jouissance du château de
  Marcoussis et de mille livres de rente à titre de douaire; le duc
  de Bavière se défendit en alléguant qu'au moment de son mariage
  Jean de Montaigu ne possédait rien à Marcoussis et que,
  d'ailleurs, Jacqueline était bien pourvue de joyaux, linge,
  vaisselle et autres biens que la reine lui avait rendus. (Arch.
  nat., X{1a} 4788, fol. 447, 527.)



   [1410.]

11. Dont il advint l'année ensuivant mil IIIIc et X, environ la fin
d'aoust, que chascun en droit soy admena tant de gens d'armes autour de
Paris, que à XX lieues environ estoit tout degasté; car le duc de
Bourgongne et ses freres admenerent leur puissance de devers Flandres et
Bourgongne, mais ilz ne prenoient que vivres ceulx au duc de Bourgongne
ne à ses aidans, mais trop largement en prenoient. Et les gens de Berry
et de ses aidans pilloient, roboient, tuoient en eglise et dehors eglise,
especialment ceulx au conte d'Armignac et les Bretons[99] dont si grant
charté s'ensuivy [de pain][100], que plus d'un moys, le sextier de bonne
farine valloit LIIII frans [ou LX], dont les pauvres gens de ville comme
au desespoir, fuoient; et leur firent plusieurs escarmouches et en
tuerent moult.

  [99] Toutes les chroniques contemporaines, notamment celles de
  Juvénal des Ursins et de Monstrelet, entrent dans certains
  détails sur les désordres commis par les gens de guerre autour de
  Paris; cependant on nous saura gré de signaler l'exposé impartial
  de la situation, dû à la plume de Nicolas de Baye: «Armignagues,
  Bretons, Brebançons, Lorreins et Bourgoignons, conclut le digne
  greffier du Parlement, ont tout pillé et emmené ce que ont peu
  emmener et rançonné, en grant deshonneur du roy et du royaume.»
  (Arch. nat., X{1a} 4789, fol. 2.)

  [100] Les courses des gens de guerre ne furent pas l'unique cause
  de cette grande cherté; l'année 1410 fut une année de disette
  générale, ainsi que semble le témoigner le passage suivant
  extrait d'une plaidoirie du 23 juillet 1411: «Combien que l'an
  passé aient esté longuement (dans le pays de Cotentin) sans
  manger de pain pour la stérilité.» (_Ibid._, fol. 163.)

12. Et tout ce n'estoit que pour l'envie qu'ilz avoient, pour ce que les
gens de Paris amoient tant le duc de Bourgongne et le prevost de Paris
nommé Pierre des Essars, pour ce qu'il gardoit si bien la ville de Paris.
Car toute nuyt et toute jour il alloit tout parmy la ville de Paris, tout
armé, lui et grant foison de gens d'armes, et faisoit faire aux gens de
Paris toutes les nuys le plus bel guet qu'ilz povoient, et ceux qui n'y
povoient aller faisoient veiller davant leur maison, et faire grans feuz
par toutes les rues jusques au jour, et y avoit quarteniers,
cinquanteniers, diseniers qui ce ordonnoient. Dont ceulx de devers Berry
tindrent si court ceulx de Paris par devers la porte Sainct-Jacques,
Sainct-Marceau[101], Sainct-Michel, que les vignes demourerent à
vendenger et les semailles, et plus, à quatre lieues entour de Paris
devers lesdictes portes, jusques à la sainct Climent encore
vendengeoit-on, et par la grace de Dieu il y avoit tres pou de pouris,
car il fist tres bel temps, mays ilz ne se povoient eschaufer es cuves.
Et si ne venoit pain à Paris qu'i ne couvenist aller querre à force de
gens d'armes par eaue et par terre. Et y avoit ung chevalier logé à la
Chappelle-St-Denis, nommé messire Morelet de Betencourt[102], qui alloit
querre le pain à Sainct-Brice[103] et ailleurs, lui et ses gens, tant que
ce contens dura, qui dura jusques à la Toussains.

  [101] C'est par erreur que le ms. de Rome ajoute la porte
  Bordelle; la porte Bordelle et la porte Saint-Marceau ne sont
  qu'une seule et même porte conduisant au bourg Saint-Marcel;
  appelée d'abord porte Bordelle, elle prit plus tard le nom de
  porte Saint-Marcel.

  [102] Regnaud de Béthencourt, dit Morelet, chevalier bourguignon,
  chambellan des ducs Philippe le Hardi et Jean Sans-Peur, apparaît
  fréquemment dans les documents du temps de Charles VI et Charles
  VII. Nous le voyons en 1406, sous prétexte de deniers à lui dus
  par le roi, saisir au passage une somme d'argent que l'on
  apportait à Paris pour la reine (Arch. nat., X{1a} 1478, fol. 279
  vº). L'année suivante, Morelet de Béthencourt se trouva compromis
  dans un procès fait par le bailli de Rouen à son serviteur Gilet
  Harenc, procès qui révéla l'existence de «certaine dampnable
  entreprise» et l'envoi de fausses lettres closes à un bourgeois
  de Rouen au nom du vidame d'Amiens; le fait parut assez grave
  pour motiver un ordre d'arrestation de la personne de Morelet,
  ordre adressé le 7 août 1407 par le prévôt de Paris à Mathieu
  d'Arly, chambellan du roi (Arch. nat., X{2a} 15, fol. 158 vº).
  Toutefois, l'affaire ne paraît pas avoir eu de suite. Au mois
  d'août de l'année 1410, Morelet de Béthencourt, obligé de quitter
  Chartres où le duc de Bourgogne l'avait envoyé (Cousinot, _Geste
  des nobles_, p. 131), revint aux environs de Paris et fut chargé
  par Charles VI de veiller à l'approvisionnement de la capitale;
  il résulte d'un procès engagé en 1413 au Parlement que le roi,
  lui devant «XIIc escuz pour le service qu'il avoit fait de faire
  venir les vivres à Paris,» lui abandonna la propriété d'une
  maison en cette ville (Arch. nat., X{1a} 4790, fol. 19 vº). En
  1412, le même chevalier favorisait le vol à main armée d'un
  chariot chargé d'objets précieux appartenant au duc de Bavière
  (Monstrelet, t. II, p. 245). Morelet de Béthencourt rentra dans
  Paris à la suite des Bourguignons et obtint pour sa part des
  biens confisqués la maison de Jean Haudry, sise rue
  Geoffroy-Lasnier (Sauval, t. III, p. 321). Pendant l'occupation
  anglaise, il exerça les fonctions de chevalier du guet et fut
  chargé à ce titre d'arrêter Sauvage de Fromonville. En 1428, une
  action lui fut intentée au Parlement par la veuve d'un sergent
  tué dans cette expédition (Arch. nat., X{1a} 4795, fol. 231 vº).
  Partisan dévoué de la domination étrangère, il assista, le 21
  décembre 1431, à la tenue du Parlement par le roi d'Angleterre
  et, le 12 janvier 1436, siégea dans le conseil réuni pour aviser
  aux moyens d'assurer la défense de Paris (Arch. nat., X{1a} 1481,
  fol. 48, 112 vº). Messire Morelet suivit probablement les Anglais
  après leur expulsion en 1436. Il avait épousé l'une des filles de
  Jean de Troyes, comme le montre le procès engagé en 1424 entre
  les enfants de ce personnage (Arch. nat., X{1a} 4793, fol. 396).

  [103] Saint-Brice-sous-Forêt (Seine-et-Oise, arr. de Pontoise,
  cant. d'Écouen).

13. Et ung pou devant, avoit presché devant le roy le ministre des
Mathurins[104], tres bonne personne, et monstra la crualité que ilz
faisoient par deffaulte de bon conseil, disant qu'il failloit qu'il y
eust des traistres en ce royaulme; dont ung prelat, nommé le cardinal de
Bar, qui estoit audit sermon, le desmenty et nomma «villain chien», dont
il fut moult hay de l'Université et du commun, mais à pou lui en fu, car
il praticoit grandement avecques les autres qui portoient chascun une
bende, dont il estoit embassadeur par le duc de Berry, et portoit celle
bende[105], et tous iceulx de par luy. Et ce tindrent tellement en celle
bende qu'il couvint que ledit prevost fust desposé[106] pour l'envie
qu'ilz avoient sur le commun de Paris qu'il gardoit si bien, car aucuns
et le plus de la bende[107] cuidoient de certain que on deust piller
Paris. Et tout le mal qui ce faisoit de delà, chascun disoit que ce
faisoit le conte d'Armignac, tant estoit de malle voulenté plain, et pour
certain on avoit autant de pitié de tuer ces gens comme de chiens; et
quelconques estoit tué de delà, on disoit: «C'est un Armignac[108]», car
ledit conte estoit tenu pour tres cruel homme et tirant et sans pitié. Et
certain, ceulx de ladite bende eussent fait du mal plus largement, ce ne
fust le froit et la famine qui les fist traictier comme une chose non
achevée, comme pour en charger arbitres. Et fut fait environ le VIe jour
de novembre mil IIIIc et X[109], et s'en alla chascun à sa terre jusques
à ce que on les mandast, et qui a perdu si a perdu; mais le royaulme de
France ne recouvra la perte et le dommaige qu'ilz firent en vingt ans
ensuivant, tant viengne bien.

  [104] Renaud de la Marche, docteur en théologie, l'un des plus
  célèbres orateurs de cette époque, se fit remarquer par la
  virulence de son langage dans le sermon qu'il prononça, au mois
  de mai 1408, contre l'antipape Benoît XIII et les porteurs de sa
  bulle, «preschez» publiquement au parvis Notre-Dame. Le discours
  auquel notre chroniqueur fait allusion termina la carrière de
  Renaud de la Marche, dont le successeur, frère Etienne, est
  mentionné dès l'année 1411.

  [105] Ms. de Rome: dont il estoit embassadeur, car le duc de
  Berry portoit celle bande.

  [106] Pierre des Essarts, nommé prévôt de Paris le 30 avril 1408
  au lieu et place de Guillaume de Tignonville, fut reçu Je 5 mai
  suivant et prêta serment en séance du Parlement (Arch. nat.,
  X{1a} 1479, fol. 26); ses lettres d'institution, insérées au
  Livre rouge vieil du Châtelet (Arch. nat., Y 2, fol. 255), le
  qualifient maître de l'hôtel du roi et capitaine de la ville de
  Paris. A la suite du traité de Bicêtre conclu entre les princes
  le 2 novembre 1410, Des Essarts dut se démettre de sa charge et
  fut remplacé le 8 novembre par Bruneau de Saint-Clair qui remplit
  les fonctions de prévôt jusqu'au 12 septembre 1411; après sa
  disgrâce, il se retira avec le duc de Bourgogne en Flandre.
  (Chronique des Cordeliers, édit. Douët d'Arcq, p. 205.)

  [107] Les mss. portent ici un «qui» inutile au sens.

  [108] Si à cette époque les partisans du duc d'Orléans recevaient
  la qualification méprisante d'«Armagnac», associée souvent aux
  mots de «traître, larron, coupaut» (Arch. nat., JJ 171, fol. 231,
  et Z{1a} 5, fol. 248 rº), ils appliquaient à leur tour aux
  Bourguignons l'appellation injurieuse de «maillet» que l'on
  considérait comme flétrissante: c'est ainsi qu'un notaire du roi,
  traité de «mailletus, mastinus, proditor, latro», fit infliger à
  l'auteur de ces propos une condamnation à 30 livres d'amende et
  30 livres de dommages-intérêts avec réparation honorable (Arch.
  nat., X{1a} 56, fol. 369 vº). En 1412, les habitants de Soissons
  tenant le parti du duc de Bourgogne se virent qualifiés de «faulx
  vuillains maallès» (Arch. nat., X{2a} 17, 30 juin).

  [109] Il faut voir dans le récit assez obscur de notre
  chroniqueur une allusion au départ des princes stipulé par le
  traité de Bicêtre.

14. Et en ce temps fut la riviere de Saine si petite, car oncques on ne
la vit à la sainct Jehan d'esté plus petite qu'elle estoit à la sainct
Thomas devant Noel; et neantmoins, par la grace de Dieu, on avoit à Paris
en ce temps, environ cinq sepmaines après l'allée des gens d'armes, tres
bon blé pour XVIII ou pour vingt solz parisis le sextier.

   [1411.]

15. _Nota_ que le mardi darrain jour de juing IIIIc et XI, jour de sainct
Paul, environ huit heures après disner, gresla, venta, tonna, espartit le
plus fort que homme qui adonq fust eust oncques veu[110].

  [110] Cette note, relative au terrible orage dont parle Juvénal
  des Ursins (p. 464), se trouve dans les manuscrits de Rome et de
  Paris, à la suite des extraits se rapportant à la fin de l'année
  1408 et au commencement de l'année 1409; nous la rétablissons en
  tête de l'année 1411.

L'an mil CCCC et XI ensuivant, recommancerent ceulx de la bende à
faire[111] leur mauvaise vie, car en aoust, vers la fin, vindrent devant
Paris, du costé de devers Sainct-Denis, et deffierent le duc de
Bourgongne, et fist chascun son assemblée vers Montdidyer. Mais que les
bandez sceurent la belle compaignie que Bourgongne avoit, ilz ne
l'oserent oncques assaillir, et si les attendit-il par cinq sepmaines.
Quant le duc vit la chose, il dist que ilz n'avoient guerre que au roy et
à la bonne ville de Paris, lors renvoya ses communes et les convoya[112]
grant païs[113].

  [111] Les mots «à faire» manquent dans le ms. de Rome.

  [112] Ms. de Rome: renvoia.

  [113] Les faits ne sont pas présentés sous leur vrai jour; on
  sait que les communes de Flandre abandonnèrent le duc de
  Bourgogne malgré ses instances et en dépit des humbles
  supplications que leur adressa le duc de Brabant (cf. le récit de
  Monstrelet, t. II, p. 182).

16. Et les faulx bendez Armignaz commencerent à faire tout le pis que ilz
povoient, et vindrent au plus pres de Paris, en plaines vendenges, c'est
assavoir, environ mynuit entre sabmedy et dimenche, IIIe jour
d'octobre mil IIIIc et XI, furent à Pantin, à Sainct-Ouin, à la
Chappelle-Sainct-Denis, à Monmartre, à Glinencourt et par tous les
villaiges d'entour Paris dudit costé, et assegerent Sainct-Denis. Et
firent tant de maulx, comme eussent fait Sarazins, car ilz pendoient les
gens, [les uns] par les poulces, autres par les piez, les autres tuoient
et rançonnoient, et efforçoient femmes, et boutoient feuz, et quiconcques
ce feist, on disoit: «Ce font les Armignaz[114]», et ne demeuroit
personne esdiz villaiges que eulx mesmes. Cependent vint Pierre des
Essars à Paris, et fut prevost comme devant[115], et fist tant que on
cria parmy Parys que on abandonnoit les Armignaz, et qui pouroit les tuer
si les tuast et prinst leurs biens[116]. Si [y alla moult de gens qui
plusieurs foys leur] firent dommaige et, par especial, compaignons de
villaige, que on nommoit brigans[117], qui s'assemblerent et firent du
mal assez soubz l'ombre de tuer les Armignaz.

  [114] Ms. de Paris: Ce sont les Armagnacs qui eux mesmes se
  pendent.

  [115] Pierre des Essarts fut remis en possession de la prévôté de
  Paris le 11 septembre 1411, Bruneau de Saint-Clair ayant résigné
  son office entre les mains du roi ou de son grand conseil (Arch.
  nat., X{1a} 1479, fol. 172 vº).

  [116] En vertu de lettres du 3 octobre 1411, par lesquelles
  Charles VI déclarait rebelles et désobéissants les princes et
  seigneurs d'Orléans, Bourbon, Alençon, Armagnac, Albret, et les
  abandonnait corps et biens; ces lettres, suivies le 14 octobre
  d'un mandement au prévôt de Paris pour la convocation de
  l'arrière-ban, sont insérées dans le 1er volume des Ordonnances
  du Parlement (Arch. nat., X{1a} 8602, fol. 286, 288). Une
  commission spéciale fut instituée le 7 mai 1412 pour la vente des
  biens confisqués après la forfaiture des princes du sang: elle se
  composait du sire de Blaru, d'Eustache de l'Aître, de Nicole
  d'Orgemont et de Guillaume le Clerc (Arch. nat., JJ 166, fol. 112
  vº). Une ordonnance de novembre 1412 confirma les ventes et
  cessions de biens faites par ces commissaires royaux (_Ibid._, JJ
  167, fol. 57. _Ordonnances des rois de France_, t. X, p. 34).

  [117] Voy. dans le Religieux de Saint-Denis (t. IV, p. 455) le
  chapitre consacré au soulèvement des paysans qui, désignés sous
  le nom de «brigands», exploitèrent les grands chemins et
  rançonnèrent indistinctement tous les partis.

17. En ce temps prindrent ceulx de Paris chapperons de drap pers et la
croix Saint Andrieu, ou millieu ung escu à la fleur de lis[118]; et en
maint de quinze jours avoit à Paris cent milliers, que hommes que enfens,
signez devant et derriere de ladicte croix, car nul n'yssoit de Paris qui
ne l'avoit.

  [118] On voit par un compte de la recette de Paris pour 1412,
  publié en extrait par Sauval (t. III, p. 266), qu'en suite d'une
  commission du 9 octobre 1411, le prévôt de Paris donna ordre aux
  baillis, prévôts et capitaines royaux de faire prendre pour
  enseignes, à tous vassaux et sujets du roi portans armes, «le
  signe du sautoir blanc et de la fleur de lis d'or sur l'écu
  d'azur».

18. Item, le XIIIe jour d'octobre, prindrent les Arminaz le pont de
Sainct-Cloud par ung faulx traistre qui en estoit cappitaine, que on
nommoit Colinet de Pisex[119], qui leur vendy et livra, et furent tuez
moult de bonnes gens qui estoient dedens, et tous les biens perduz, dont
il y avoit grant foison, car tous les villaiges d'entour y avoient leurs
biens, qui furent tous perduz par le faulx traistre.

  [119] La trahison de Colinet de Puiseux, que taisent plusieurs
  chroniqueurs, tels que Juvénal des Ursins et l'auteur de la
  Chronique des Cordeliers, est attestée par des textes quasi
  officiels. Voici en quels termes le greffier du Parlement, N. de
  Baye, en parle dans son journal: «lequel pont de St-Cloud avoit
  livré un appellé Colinet de Puiseux qui en avoit la garde, et qui
  pour ce et aucuns de ses complices ont esté decapitez, et ledit
  Colinet esquartelé.» (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 179 vº.) Un
  arrêt extrait des Jugés du Parlement (Arch. nat., X{1a} 59, fol.
  22 vº) mentionne également la prise du pont de Saint-Cloud «par
  la mauvaistié et traïson de Colinet de Puiseux».

19. Item, le XXIIIIe[120] jour d'octobre, prindrent Sainct-Denis, comme
Sainct-Cloud par traïson d'aucuns qui estoient dedens, si comme on disoit
que le signeur de Chaalons[121] en estoit consentent, lequel estoit au
duc de Bourgongne.

  [120] Ms. de Paris: XIII.

  [121] Jean de Châlon, sire d'Arlay, prince d'Orange, avait été
  préposé à la garde de la ville et de l'abbaye de Saint-Denis le 3
  octobre 1411, mais, après plusieurs attaques vigoureusement
  repoussées, il ne voulut pas, faute de munitions, exposer la
  ville au péril d'un assaut et, le lundi 11 octobre, il la rendit
  aux ducs de Berry et d'Orléans par un traité que reproduit le
  Religieux de Saint-Denis (t. IV, p. 501).

20. Quant les bendez furent maistres des deux, de Sainct-Cloud et
Sainct-Denis, ilz s'enorgueillirent tellement qu'ilz venoient jusques aux
portes de Paris, car leurs signeurs estoient logez à Monmartre[122] et
veoient[123] jusques dedens Paris, et qui y entroit et yssoit, dont ceulx
de Paris avoient grant doubte. En ce temps avoit à Paris ung escuier
nommé Enguerren de Bournonville[124] et ung nommé Amé de Vrey[125] qui
moult leur firent d'escarmouches et de jour et de nuit, car les Arminaz
doubtoient plus ces deux hommes que le conte de Sainct-Paul et toute sa
puissance, qui lors estoit comme cappitaine de Paris, et portait en sa
baniere fleur de bourache.

  [122] Montmartre était occupé par le sire de Gaule qui, de ce
  point, surveillait toutes les allées et venues des gens de guerre
  dans Paris. (Juvénal des Ursins, p. 469.)

  [123] Ms. de Paris: venoient.

  [124] Enguerran de Bournonville, écuyer picard, attaché à la
  personne du duc de Guyenne après le traité de Bicêtre, reçut avec
  Amé de Viry et le sire de Heilly le commandement de l'un des
  trois corps avec lesquels le duc de Bourgogne reprit Saint-Cloud;
  l'année suivante, lors de l'expédition de Bourges, il figure au
  nombre des chefs qui conduisirent l'avant-garde de l'armée royale
  et finit misérablement ses jours en suite de la prise de Soissons
  en mai 1414 (Cf. Monstrelet).

  [125] Les mss. portent «Brey».--Amé de Viry, chevalier savoisien,
  qui, en 1409, osa s'attaquer au duc de Bourbon et lui fit guerre
  ouverte, fut nommé bailli de Mâcon le 4 novembre 1411, peu de
  jours avant l'attaque de Saint-Cloud où il paya de sa personne;
  après s'être signalé par de nouveaux actes d'hostilité envers le
  duc de Bourbon, il prit une part active à l'expédition de Bourges
  pendant laquelle il mourut (Monstrelet, t. II, _passim_; Arch.
  nat., Xia 1479, fol. 174, 210).

21. Item, le XVIe jour d'octobre, estoient les Arminaz emprès le moullin
à vent au-dessus de Sainct-Ladre. Adong yssirent ceulx de Paris sans
gouverneur[126] et allerent sur eulx tous nuds d'armes, fors que de trait
et de picques de Flandres, et les autres estoient bien armez et vindrent
sur la chaussée à eulx, et tantost en tuerent bien de LX à IIIIxx, et
leur osterent quant qu'ilz avoient jusques aux brayes, et plus en eussent
tué largement, ce ne fust le chemin qui estoit estroit et la nuyt qui
venoit, car non pourtant moult de ceulx de Paris furent navrez, ainsi
advint[127].......

  [126] Le récit de cette sortie désordonnée se trouve tout au long
  dans Juvénal des Ursins (p. 469); on voit que les Armagnacs
  s'étaient mis en embuscade derrière Montmartre, non loin du
  gibet, et fondirent sur les gens du comte de Saint-Pol qui
  parvinrent à rentrer dans Paris par la porte Saint-Honoré; deux à
  trois cents malheureux Parisiens payèrent de leur vie leur
  imprudente équipée. La note gaie de cette piteuse aventure est
  l'histoire de cet «homme de pratique» qui sortit armé de toutes
  pièces et qui, bon gré mal gré, fut entraîné à Saint-Denis par la
  mule qu'il montait.

  [127] Il y a ici une lacune qui correspond au bas du folio 16 du
  ms. de Rome, mais elle ne résulte point d'une lacération qu'aucun
  indice matériel ne permet de supposer; en marge, on lit la note
  suivante dont l'écriture appartient à la seconde moitié du XVIe
  siècle: «Desunt ... fueillez», note où le nombre des feuillets
  reste en blanc. L'absence de ces feuillets est d'autant plus
  regrettable qu'ils contenaient probablement le récit d'un
  événement essentiellement parisien, le pillage et l'incendie du
  château de Bicêtre où disparurent tant de trésors artistiques.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
22. Adong estoient ceulx de Paris moult esbahiz, car on ne savoit
nulle nouvelle du duc de Bourgongne, et cuidoit-on qu'il fust mort, et il
estoit allé traicter aux Englois en Engleterre, et revint à Paris le plus
tost qu'il pot, et y entra le XXIIIe jour d'octobre oudit an[128], et
amena en sa compaignie bien de VII à VIIIm Englois avec ses gens[129].
Et le XXVe jour dudit moys allerent les Angloys escarmoucher au moulin à
vent, et tuerent moult des Arminaz et de leurs chevaulx par force de
traict.

  [128] Cette date du 23 octobre, assignée à l'entrée du duc de
  Bourgogne à Paris, est aussi celle donnée par Monstrelet, mieux
  renseigné que Juvénal des Ursins qui indique le 30 octobre; elle
  est adoptée du reste par M. Gachard dans son Itinéraire de Jean
  Sans-Peur (_Rapport sur les archives de Dijon_, p. 218).

  [129] Ce contingent anglais, que commandait le comte d'Arundel,
  paraît avoir été accueilli avec défiance par la population
  parisienne dont le mécontentement s'accentua encore lorsqu'il
  fallut contribuer au payement de ses services. La corporation des
  bouchers surtout, quoique fort affectionnée au duc de Bourgogne,
  les vit de très mauvais œil; ainsi, en novembre 1411, un des
  Anglais qui venaient d'abattre une maison à
  Saint-Germain-des-Prés fut tué, près des murs, par un valet
  boucher, convaincu, sur la foi de certains bruits, «que les
  Anglois avoient prins complot de tuer tous les bouchers de
  Paris.» (Rémission de mars 1412. Arch. nat., JJ 166, fol. 76 vº.)

23. Item, le VIIIe jour de novembre ensuivant oudit an, fist chascune
disenne selon sa puissance de compaignons vestus de jacques et armez, et
firent leur monstre cedit jour, et furent bien XVI ou XVII cens, tretous
fors hommes. Et ce jour, environ dix heures de nuit, party de Paris le
duc de Bourgongne, avec lui les compaignons dessusdiz et les Anglois, et
alla toute nuyt à Sainct-Cloud, et party par la porte Sainct-Jacques et,
quant il fut devant le pont de Sainct-Cloud, il fut le point du
jour[130]. Adong il fist assaillir ledit pont et la ville qui estoit
toute plaine de tres puissans gens d'armes Arminaz qui moult se
deffendirent, mais pou leur valut, car tantost furent desconfiz et tous
mis à l'espée, et furent bien VIc tués. Et le faulx traistre qui avoit
vendu ledit pont fut prins en l'eglise de Sainct-Cloud, au plus hault du
clocher, vestu en habit d'un prestre. Il fut admené à Paris en prinson,
et le duc de Bourgongne fist mettre le feu dedens le pont leveys, dont il
s'en noya bien iiic [de paour et] de haste d'entrer en la tour. Et dit on
que ce fut ung des beaux assaulx que on eust point veu passé a long
temps[131], car une partie de la plus grant force des Arminaz estoient en
la tour, si que on ne la peust avoir si legierement, et aussi tous les
Arminaz de Sainct-Denis y vindrent de l'autre costé de l'eaue, si ne
porent riens faire l'un à l'autre que gaster leur traict. Lors fist le
duc de Bourgongne retraire ses gens, et s'en revint à Paris pour aller
assaillir ceulx de Sainct-Denis. [Et le lendemain allerent à
Sainct-Denis] le prevost, et Enguerren et ceulx de Paris, mais ilz n'y en
trouverent nulz: tous s'en estoient fuiz la nuyt de devant, et passé la
rivyere par ung pont de boys qu'ilz avoient fait en ladicte ville de
Sainct-Denys.

  [130] Ms. de Paris: il y fust au poinct du jour.

  [131] Voici, d'après une lettre de rémission du mois de janvier
  1412 (Arch. nat., JJ 165, fol. 249 vº), les nouvelles de «la
  besongne» de Saint-Cloud qui circulaient à Hesdin au mois de
  novembre 1411. On racontait «que les Armaignacs avoient esté tous
  desconfis, et y avoient les Picquars tres bien fait leur devoir,
  et que nous et nostre tres cher et amé cousin le duc de
  Bourgongne et nos gens y avions acquis grant honneur, et
  aussy.... que les Anglois y avoient bien fait et avoient prins
  Manssart du Bos, chevalier, et autres qui s'estoient mis contre
  nostredit cousin le duc de Bourgogne.»

24. Et ce jour que noz gens furent à Sainct-Denys estoit la vigille
sainct Martin d'yver, et fut ce jour faicte procession generalle à
Nostre-Dame de Paris, et là, devant tout le peuple, fut maudicte et
excommuniée toute la compaignie des Arminaz, et tous leurs aidans[132] et
confortans[133], et furent nommez par nom tous les grans signeurs de la
maldicte bande, c'est assavoir: le duc de Berry, le duc de Bourbon, le
conte d'Alençon, le faulx conte d'Arminac, le connestable[134],
l'archevesque de Sens[135] frere du devantdit Montaigu, Robert de
Tuillieres lieutenant du prevost de Paris, frere Jacques le Grant[136]
augustin, qui le pis conseilloit de tous; et furent excommuniez de la
bouche du Sainct Pere, tellement qu'ilz ne povoient estre absoulz par
prestre nul, ne prelat, que du Sainct Pere et en article de mort. Et ii
ou iii foys devant avoit [esté] faicte à Paris telle procession et tel
excommuniement sur la faulce bande.

  [132] Ms. de Paris: amis.

  [133] C'est au parvis Notre-Dame que, le 13 novembre 1411, en
  présence du duc de Bourgogne et au milieu d'une affluence
  considérable de peuple, un frère mineur, dont Monstrelet ne cite
  pas le nom (voy. t. II, p. 210), déclara excommuniés le duc
  d'Orléans et ses complices. Les bulles d'Urbain V, sur lesquelles
  fut basée l'excommunication, étaient celles que ce pape fulmina
  contre les Grandes Compagnies de 1364 à 1369; on trouve inséré
  dans le premier registre des Ordonnances du Parlement (Arch.
  nat., Xia 8602, fol. 241) le texte de la principale de ces bulles
  qui commence par ces mots: _Quam sit plena periculis_.

  [134] Charles, sire d'Albret, connétable de France depuis la mort
  de Louis de Sancerre.

  [135] Jean de Montaigu, prélat guerrier, constamment armé de
  toutes pièces, portant une hache en guise de crosse (Monstrelet,
  t. II, p. 192), avait été banni une première fois en 1409, après
  la mort de son frère; il trouva sur le champ de bataille
  d'Azincourt une fin qui couronna dignement une carrière toute
  militaire.

  [136] Jacques le Grand, moine augustin, hardi prédicateur,
  s'éleva dans un sermon prononcé en présence de la reine contre le
  luxe excessif et les désordres des dames de la cour. Admis à
  prêcher devant le roi, il attaqua avec une égale violence les
  exactions de ceux qui étaient à la tête des affaires. Fidèle
  adhérent des Armagnacs, il fit partie de la députation envoyée,
  au commencement de l'année 1412, par les princes confédérés
  auprès du roi d'Angleterre afin de négocier une alliance,
  députation qui, dans son passage à travers le Maine, fut
  poursuivie et arrêtée par le bailli de Caen, lequel s'assura de
  leurs personnes et envoya à Paris leurs lettres et instructions.
  La gravité du fait motiva une réunion extraordinaire du conseil à
  Saint-Pol, sous la présidence de Charles VI: il y fut procédé à
  l'examen des papiers saisis, et le chancelier de Guyenne donna
  lecture d'un «petit advisement» sur le gouvernement, de la
  composition de frère Le Grant, trouvé au milieu de ces documents.
  (Cf. Monstrelet, Juvénal des Ursins et le Religieux de
  Saint-Denis.)

25. Item, le jeudi XIIe jour de novembre, oudit an, fut mené le faulx
traistre Colinet de Pisex, lui VIIe, es halles de Paris, lui estant en la
charrette sur ung aiz plus hault que les autres, une croix de fust en ses
mains, vestu comme il fut prins, comme ung prestre. En telle maniere fut
mis en l'eschauffaust et despoullié tout nu, et lui coppa on la teste à
lui VIe, et le VIIe fut pendu, car il n'estoit pas de leur faulce bande.
Et ledit Colinet, faulx traistre, fut despecé les quatre membres, et à
chascune des maistres portes de Paris l'un de ses menbres pandu, et son
corps en ung sac au gibet, et leurs testes es halles sur six lances,
comme faulx traistres qu'ilz estoient; car on disoit tout
certainement[137] que ledit Colinet, par sa faulce et desloyaute traïson,
fist dommaige de plus de IIm lyons[138] en France, sans plusieurs bonnes
gens qui estoient avec lui, qu'il fist tuer les uns, les autres
rançonner, les autres emmener en tel lieu que en ouy puis nouvelles, puis
fist-on maintes justices.

  [137] Ms. de Paris: mesmement.

  [138] Ici, un mot est resté en blanc dans le manuscrit de Paris.

26. Ce pendent, alla monseigneur de Guienne et de Bourgongne devant
Estampes[139] qui estoit de la bande, et y furent par plusieurs jours,
tant que par miner, que par assault, ilz se rendirent au roy à sa
voulenté. Et fut prins le cappitaine nommé Bourdon, lequel fut mené en
prinson en Flandres, et depuis ot sa paix. Puis refut prins ung autre
chevalier de la bande, nommé messire Manssart du Bois[140], ung des beaux
chevaliers que on peust veoir, lequel ot la teste couppée es halles de
Paris, et de sa force de ses espaulles, depuis qu'il ot la teste couppée,
bouta le tronchet si fort qu'à pou tint qu'il ne l'abaty, dont le
bourreau ot telle freour, car il en mouru tantost après six jours, et
estoit nommé maistre Guieffroy. Après fut bourrel Cappeluche, son varlet.

  [139] Au témoignage de Monstrelet (t. II, p. 222), les ducs de
  Guyenne et de Bourgogne partirent de Paris le 23 novembre, tandis
  que suivant l'Itinéraire de Jean Sans-Peur dressé par M. Gachard,
  le duc de Bourgogne aurait quitté Paris vers le 20 novembre et
  aurait séjourné du 20 au 27 à Corbeil où se trouvait le duc de
  Guyenne; d'après une lettre de rémission d'avril 1412 (Arch.
  nat., JJ 166, fol. 118), ce ne fut que le 5 ou 6 décembre «qu'ils
  entreprindrent le voyage d'aler à Estampes.» Louis de Bosredon,
  sénéchal de Berry, chargé de défendre cette place, opposa une
  vigoureuse résistance et ne se rendit qu'à la dernière extrémité;
  quoique Juvénal des Ursins prétende qu'il ne fut point considéré
  comme prisonnier et qu'il n'eut aucune rançon à payer, il est
  constant que le duc de Bourgogne le fit mener au château de Lille
  en compagnie d'autres seigneurs et ne le relâcha que moyennant
  bonne finance. (Chronique des Cordeliers, p. 214.)

  [140] Mansart du Bois est compté au nombre des chevaliers de
  renom faits prisonniers à Saint-Cloud par le duc de Bourgogne,
  qu'il avait imprudemment défié peu de mois auparavant; enfermé au
  Châtelet, il n'en sortit que pour aller au dernier supplice. A la
  sollicitation de ses amis, on lui avait promis sa grâce s'il
  consentait à prêter serment au duc de Bourgogne; mais il refusa
  en disant «qu'il n'avoit fait chose pour laquelle il deust avoir
  remission.» (Juvénal des Ursins.) Onze ans auparavant, plus
  heureux que dans cette circonstance, il avait obtenu des lettres
  de rémission pour le meurtre involontaire d'un berger qui lui
  avait répondu arrogamment un jour où il était sorti dans la
  campagne préoccupé par l'indisposition «d'une sienne fille malade
  de la boce.» (Arch. nat., JJ 155, fol. 42 vº.) Mansart du Bois
  fut décapité et son corps pendu à Montfaucon, ce qui a fait dire
  au Religieux de Saint-Denis que ce seigneur fut pendu (t. IV, p.
  593).


   [1412.]

27. Et en cedit an fut fait connestable de France le conte de
Sainct-Paul, nommé messire Galleren[141], et alla en la conté d'Alençon;
et là estoit messire Anthoine de Craon, lequel devoit avoir journée au
conte d'Alençon, lequel n'osa oncques venir, si s'en revint ledit
connestable. Et en revenant le cuida ruyner et[142] destruire le signeur
de Gaucourt qui avoit bien en sa compaignie mil hommes d'armes, mais par
la grace de Dieu ledit Gaucourt et ses gens furent desconffys
honteusement; et en furent tuez bien vic, et bien cent noyez, et bien
cinquante des plus gros prins, mais Gaucourt eschappa par bon
cheval[143]. En icellui temps se firent plusieurs escarmouches, dont on
ne fait nulle mencion, car on ne faisoit rien à droit, pour les traistres
dont le roy estoit tout advironné[144].

  [141] Waleran de Luxembourg, comte de Ligny et de Saint-Pol,
  nommé grand-maître des eaux et forêts en 1402 et grand bouteiller
  de France le 29 octobre 1410, reçut en 1411 le gouvernement de
  Paris et l'épée de connétable de France au lieu de Charles
  d'Albret, déchu de ses fonctions comme rebelle.

  [142] Les mots «_ruyner et_» manquent dans le ms. de Rome.

  [143] L'événement militaire auquel le chroniqueur fait allusion
  dans ce paragraphe est la bataille de Saint-Remy-du-Plain, gagnée
  le 10 mai 1412 par le connétable de Saint-Pol sur les Orléanais
  commandés par le sire de Gaucourt (Cf. Monstrelet, t. II, p.
  249).

  [144] Rien ne saurait mieux refléter l'état des esprits à cette
  époque profondément troublée que le curieux langage tenu contre
  le roi par un certain Jacques Mestreau, roi d'armes de Champagne,
  langage qui fut considéré comme séditieux et qui valut à son
  auteur un emprisonnement au Châtelet de Paris. Mestreau «estant
  surprins de vin ou autrement mal conseillié,» s'écriait: «Où sont
  les proudommes chevaliers de ce royaume? Ne pevent ilz trouver
  bon accord entre nosseigneurs?» Et, ajoutent les lettres royaux
  auxquelles nous empruntons ces détails, «aussi a peu dire que les
  seigneurs de nostre sang estoient mal conseilliez de ce qu'ilz
  mettoient les Angloiz en ce royaume, pour ce qu'ilz pourroient
  destruire le pays, et que s'eust esté prouffitable chose que
  Jehan nostre oncle de Berry, feust venu à Paris pour trouver et
  mettre aucun bon remede en ce royaume et mettre bon accord entre
  les seigneurs dessusdiz. Et avec ce semblablement a peu dire que
  nous estions en adventure de faire ainsi en France comme on avoit
  fait en Angleterre, se Dieu n'y pourveoit et que on y mist
  remede, laquelle chose il entendoit estre que les seigneurs de ce
  royaume se rebelleroient à l'encontre de nous et nostre couronne;
  et que on avoit osté de nostre Conseil les bons proudommes qui
  desja s'en estoient alez, comme le sire de Blarru, le sire de
  Torcy et autres, et que nous estions mal conseilliez, et qu'il
  n'avoit nulz proudommes entour nous, et que ceulx qui se sont
  armez à l'encontre de nous feroient de nous ainsi que l'en avoit
  fait en Angleterre.» (Rémission de février 1412; Arch. nat., JJ
  166, fol. 11 vo.) Vers le même temps, un habitant de Senlis fit
  entendre ces «maugracieuses parolles»: «On savoit bien que ce
  s'estoit du roy, et qu'il ne faisoit raison ne justice et qu'il
  se gouvernoit par ce faulx traiste.» (Arch. nat., Z{1a} 5, fol.
  336 rº.)

28. En l'an IIIIc et XII, VIe jour de may, ce mist le roy sur les champs,
avecques lui son aisné filx le duc de Guienne, le duc de Bourgongne et
plusieurs autres, et allerent droit en Ausserre, là furent aucuns jours.
De là se departirent et allerent assegier la cité de Bourges en Berry, où
estoit le duc de Berry, anxien de bien pres de IIIIxx ans, oncle dudit
roy de France, maistre et menistre de toute traïson de ladite bande,
cruel contre le menu peuple autant que fut oncques tirant sarasin, et aux
siens comme aux autres; pourquoy il estoit assiégé.

29. Et sitost que ceulx de Paris sceurent que le roy estoit en la terre
de ses ennemis, par commun conseil ilz ordonnerent les plus piteuses
processions qui oncques eussent esté veues de aage de homme: c'est
assavoir, le penultime jour de may oudit an, jour de lundi, firent
procession ceulx du Palais de Paris, les ordres mendians et autres[145],
tous nuds piez, portans plusieurs sainctu[ai]res moult dignes, portant la
saincte vraye croix du Pallays, ceulx de Parlement, de quelque estat
qu'ilz fussent; tous deux et deux, quelques xxxm personnes après
avecques, tous nuds piez.

  [145] Voici l'itinéraire de cette procession: les Jacobins, les
  Carmes et les Bernardins, tous nu-pieds et portant la vraie
  croix, allèrent à Saint-Martin-des-Champs par la rue Saint-Denis
  et revinrent par la rue Saint-Martin à la Sainte-Chapelle. (Arch.
  nat., X{1a} 4789, fol. 278 vº.)

30. Le mardy derrenier jour de may, oudit an, partie des parroisses de
Paris firent procession, et leurs parroissiens autour de leurs
parroisses: tous les prestres revestuz de chappe ou de sourpeliz, chascun
portant ung sierge en sa main et reliques, tous piez nudz; la chasse
sainct Blanchart, de sainct Magloire, avecques [bien] iic petiz enfens
devant, tous piez nudz, chascun cierge ou chandelle en sa main; tous les
parroissiens qui avoient puissance, une torche en leur main, tous piez
nudz, femmes et hommes.

31. Le mercredi ensuivant, premier jour de juing, oudit an, en la forme
et maniere du mardi, fut faite la procession.

32. Le jeudy ensuivant fut le jour du Sainct Sacrement; la procession fut
faicte comme on a accoustumé.

33. Le vendredi ensuivant, IIIe jour de juing, oudit an, fut faicte la
plus belle procession[146] qui oncques fut gueres veue; car toutes les
parroisses et ordres, de quelque estat qu'ilz fussent, allerent tous nuds
piez, portant, comme devant est dit, saintu[ai]re ou cierge en habit de
devocion, du commun plus de XLm personnes avecques, tous nuds piez et à
jeun, sans autres secrettes abstinances, bien plus de IIIIm torches
allumées. En ce point allerent portant les sainctes reliques à
Sainct-Jehan en Greve; là prindrent le precieulx corps Nostre Seigneur,
que les faulx juifs boullirent[147], en grant pleur, en grans lermes, en
grant devocion, et fut livré à IIII evesques, lesquelx le porterent dudit
moustier à Saincte-Geneviefve, à telle compaignie du peuple commun, car
on affirmoit que ilz estoient plus de LII mil; là chanterent la grant
messe moult devottement, puis rapporterent les sainctes reliques où ilz
les avoient prinses, à jeun.

  [146] Il s'agit d'une procession générale du clergé de Notre-Dame
  à Sainte-Geneviève, ainsi décrite par le greffier Nicolas de
  Baye: Le clergé, accompagné de nombre de bourgeois et
  bourgeoises, tous nu-pieds, est «alé quérir _corpus Domini_ à
  Saint-Jean en Greve, ouquel fu fait le miracle des Billettes, et
  puiz fu porté à Nostre-Dame, et l'atendi la court à la porte du
  Palaiz et de là à Nostre-Dame et de Nostre-Dame à
  Saincte-Genevieve.» (Arch. nat., Xia 1479, fol. 203 vº.)

  [147] Ms. de Paris: _voulurent_, avec une demi-ligne laissée en
  blanc.

34. Le sabmedi ensuivant IIIIe jour dudit moys, oudit an, toute
l'Université, de quelque estat qu'il fust, sur peine de privacion, furent
à la procession, et les petiz enffens des escolles, tous nuds piez,
chascun ung cierge allumé en sa main, aussi bien le plus grant que le
plus petit, et assemblerent en celle humilité aux Mathurins[148], de là
s'en vindrent à Saincte-Katherine-du-Val-des-Escolliers, portant tant de
sainctes reliques que sans nombre; là chanterent la grant messe, puis
revindrent à cueur jeun.

  [148] Ms. de Paris: Augustins.

35. Le dimenche ensuivant, Ve jour dudit moys, oudit an, vindrent ceulx
de Sainct-Denis en France à Paris, tous piez nudz, et apporterent sept
corps saints, la saincte oriflamble, celle qui fut portée en Flandres, le
sainct clou, la saincte couronne que deux abbez portoient, acompaignez de
XIII banieres de procession; et à l'encontre d'eulx alla la parroisse
Sainct-Huitace pour le corps sainct Huitace, qui estoit en l'une
desdictes chasses, et s'en allerent droit au Palays de Paris [tous]; là
dirent la grant messe en grant devocion, puis s'en allerent.

36. La sepmaine ensuivant, tous les jours [firent] moult piteuses
processions chascun à son tour, et les villaiges d'entour Paris
semblablement venoient moult devottement, tous nuds piez, priant Dieu que
par sa saincte grace paix fust refourmée entre le roy et les signeurs de
France, car par la guerre tout France estoit moult empirée d'amis et de
chevance, car on ne trouvoit rien au plain païs qui ne lui portoit.

37. Item, le lundy ensuivant, VIe jour dudit moys de juing[149], oudit
an, allerent ceulx de Sainct-Martin-des-Champs, avecques eulx
plusieurs parroisses[150] de Paris et du villaige (_sic_), tous nudz
piez, acompaignez comme devant de luminaire et de reliques, à
Sainct-Germain-des-Prez. Là dirent la grant messe en grant devocion, et
les autres parroisses allerent aux Martirs et là chanterent la grant
messe, et ceulx de Saincte-Katherine-du-Val-des-Escolliers vindrent
chanter la grant messe à Sainct-Martin-des-Champs.

  [149] Ce jour, un coup de tonnerre d'une violence extrême
  retentit soudainement à Paris; le greffier du Parlement est le
  seul qui ait pris soin de noter cette perturbation atmosphérique:
  «Hic subito et nullis aut paucis indiciis previis, insonuit
  tonitru horridius quam unquam auditum fuerit hominum memoria.»
  (Arch. nat., X{1a} 4789, fol. 281 rº.)

  [150] Ms. de Paris: processions.

38. Item, les mardi et mercredi, VIIe et VIIIe jours dudit moys, oudit
an, fist on procession, les parroissiens autour de leurs parroisses.

39. Item, le jeudi IXe jour dudit moys, oudit an, furent plusieurs
parroisses, acompaignées de tres grant peuple d'eglise et de commun, tous
nuds piez, à grant reliquiaire et luminaire, et en ce point allerent à
Boullongne-la-Petite; là firent leur devocion et dirent la grant messe,
puis s'en revindrent.

40. Item, le vendredi ensuivant, Xe jour dudit moys, oudit an, fut faicte
une procession generalle, une des plus honnourables que on eust oncques
veue: car toutes les eglises, colleges et parroisses y furent tous, nudz
piez, et tant de peuple que sans nombre, car le jour de devant avoit esté
commandé que de chascun hostel y fust une personne. Et pour celle devote
procession plusieurs parroisses des villaiges d'entour Paris y vindrent
en grant devocion et de moult loing, comme de plus de quatre grosses
lieues, comme de par delà Villeneufve-Sainct-George, de Mongisson[151] et
d'autres villes voisines, et vindrent à toutes les reliques dont ilz
porent finer, tous nuds piez, tres anxiens hommes, femmes grosses et
petiz enfens, chascun cierge ou chandelle en sa main.

  [151] Montgeron, cant. de Villeneuve-Saint-Georges
  (Seine-et-Oise).

41. Les sabmedi et dimenche, XIe et XIIe jours dudit moys, oudit an, on
fist procession commune autour des parroisses.

42. Le lundi, XIIIe jour dudit moys, oudit an, vindrent ceulx de
Sainct-Mor-des-Fossez acompaignez de XVIII banieres, des reliques tres
grant foison, vingt croix, tous piez nudz, à Nostre-Dame de Paris
chanterent la grant messe.

43. Le mardi ensuivant, le XIIIIe jour dudit moys, oudit an, allerent
ceulx de Paris en procession à Sainct-Anthoine-des-Champs, là dirent la
grant messe.

44. Le mercredi ensuivant, XVe jour dudit moys, oudit an, fut faicte
[une] procession autour des parroisses.

45. Le jeudi ensuivant, XVIe jour dudit moys, oudit an, firent les
parroisses de Paris les processions aux Martirs et à Montmartre; là
chanterent la grant messe.

46. Le vendredi ensuivant, allerent à Sainct-Denis en France, c'est
assavoir Sainct-Paul et Sainct-Huytasse, les gens tous nudz piez; là
dirent la grant messe[152].

  [152] Ces processions parisiennes, qui mettaient en mouvement des
  milliers de personnes, ne se faisaient pas toujours avec le
  recueillement désirable et donnaient parfois lieu à des scènes de
  désordre. Nous trouvons, en ce qui concerne la procession de
  Saint-Denis, un exemple d'autant plus curieux qu'il fait entrer
  en scène la famille le Goix: «La femme J. des Oches, fille Thomas
  le Goix, et la femme Guillaume le Goix, qui estoient alées avec
  autres à la procession à Saint-Denis,» furent battues et
  injuriées par un individu que l'abbaye de Saint-Denis réclama
  comme son justiciable, malgré l'opposition des offensés, lesquels
  se fondant sur la qualité d'officiers du roi qui leur
  appartenait, prétendaient que le cas était privilégié (Arch.
  nat., X{1a} 4789, fol. 294 rº).

47. Et tant comme on fist ces processions, ne fist jour qu'il ne pleust
tres fort[153], que les trois premiers jours. Pour vray ceulx de Meaulx
vindrent à Sainct-Denis, et de Pontoise et de Gonnesse, et de par delà
vindrent à Paris en procession.

  [153] Le greffier du Parlement, plus explicite que notre auteur,
  parle ainsi de la température de ces diverses journées: «Mercredi
  XV juin, a fait moult grant froit, et a tombé pluies qui ont
  succédé à grant chaleur hative qui estoit cheue par horribles
  tonnerres.--«Venredi XVIIe jour de juin, cedit jour et toute la
  nuit a aussy fort venté que fist passé a X ans.» (Arch. nat.,
  X{1a} 1479, fol. 204, 205.)

48. Le sabmedi ensuivant firent ceulx de Chastellet, tous grans et petiz,
procession.

49. Le dimenche ensuivant, procession aux parroisses.

50. Le lundi ensuivant, Sainct-Nicolas, Sainct-Saulveur, Sainct-Laurens
allerent à Nostre-Dame de Boulongne-la-Petite, en la maniere que dit est
devant, le jeudi IXe jour de moys.

51. Tretout le temps que le roy fut hors de Paris, firent ceulx de Paris
et ceulx des villaiges d'entour procession[154], comme devant est dit, et
alloient chascun jour par ordre en procession aux pellerinaiges de
Nostre-Dame entour Paris, comme au Blanc-Mesnil[155], comme au
Mesche[156] et aux lieux plus renommez de devocion.

  [154] Pendant tout ce mois et le mois suivant, le clergé de
  Paris, avec un zèle infatigable, fit procession sur procession:
  ainsi, il y eut le 22 juin procession à Saint-Marcel; le 4
  juillet, procession de la Sainte-Chapelle à Saint-Denis; le 13
  juillet, ce fut à Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers, où l'on
  porta la vraie croix et le chef de saint Louis (Arch. nat., X{1a}
  1479, fol. 205, X{1a} 4789, fol. 298, 300).

  [155] La chapelle du Blanc-Mesnil (Seine-et-Oise, canton de
  Gonesse) est mentionnée dans le compte des menus plaisirs
  d'Isabeau de Bavière pour les années 1416-1417 (Arch. nat., KK
  49, fol. 29). Cette reine, «pour faire faire une quinzaine de
  Nostre-Dame,» y envoya un pèlerin avec un cierge de cire pesant
  quinze livres.

  [156] Sur la requête du curé et des paroissiens de Creteil, une
  confrérie fut instituée en la chapelle de Notre-Dame du Mesche,
  par lettres patentes de Charles VI, rendues au mois d'août 1394,
  accompagnées d'une bulle pontificale et d'une lettre pastorale de
  l'évêque de Paris (Arch. nat., Y2, fol. 203 vº). Pendant tout le
  XVe siècle, la chapelle en question resta en faveur auprès des
  fidèles. On voit même le Parlement, par un arrêt du 23 décembre
  1486, infliger comme pénitence un pèlerinage, nu-pieds, jusqu'en
  l'église et chapelle de N.-D. du Mesche (Arch. nat., X{2a} 51).

52. Et fut vray que le sabmedi, XIe jour dudit moys de juing[157], ariva
le roy de France, avec son oust devant la cité de Bourges en Berry, et
quant ilz furent devant, ilz assaillirent la ville moult asprement, et
les Arminaz se deffendirent moult fort, mais moult furent agrevez; si
demanderent triefves[158], si furent données deux heures non plus. Ung
pou avant que les treves furent faillies, yssirent hors les faulx
traistres à grant compaignie, cuidant trayr et sourprendre noz gens qui
point ne s'en gardoient; mais l'avangarde les reculla moult asprement, et
si ferirent en eulx si cruelment que tous les firent flatir jusques aux
portes, et là furent de si pres hastez les traistres que le sire de
Gaucourt conduisoit, que en la place en demoura plus de VII{XX} hommes de
nom, tous mors, et foison prins[159], lesquelx recognurent qu'ilz
cuidoient emmener le roy par force et tuer le duc de Bourgongne, mais
Dieu les en garda celle foys; puis passèrent plusieurs jours sans aucun
assault.

  [157] Les manuscrits portent «IIIe jour», ce qui ne concorde ni
  avec la chronique ni avec les événements.

  [158] Les trêves auxquelles le chroniqueur fait allusion furent
  conclues le mercredi 14 juin; dans la sortie que tentèrent les
  assiégés ce jour-là, ils perdirent environ 120 des leurs, entre
  autres Guillaume Bouteiller, qui avait été fait prisonnier à
  l'assaut de Saint-Cloud avec Mansart du Bois et relâché peu après
  (Monstrelet, t. II, p. 275).

  [159] Ms. de Paris: Tous mors et frissons.

53. Ce pendent eulx rendirent ceulx du chastel de Sansserre, lesquelx
avoient fait moult de grief en l'ost, car au commencement du siege, par
ceulx là et par autres, pain y estoit si cher que ung homme n'eust pas
esté saoul de pain à ung repas pour III solz p., mais tantost après,
[par] la grace de Dieu, il vint assez de vivres; et si estoient bien en
l'ost plus de L mil hommes à cheval, sans ceulx de pié qui estoient grant
foison.

54. Item, vers la fin de juillet, quant tout le pauvre commun, et de
bonnes villes et de plat païs furent tous mengez, les ungs par tailles,
les autres par pillaige, ilz firent tant que ilz firent traicter au jeune
duc de Guienne, qui aisné filx du roy estoit et qui avoit espousée la
fille au duc de Bourgongne, tant qu'il leur accorda par faulx traistres
privez[160] qui estoient entour le roy, qu'ilz les feroit [tous] estre en
la bonne paix du roy, et ainsi le fist il, qui [que] le voulsist veoir;
car chascun estoit moult agrevé de la guerre pour le grant chault qu'il
faisoit; [car on disoit que de aage de homme qui fust, n'avoit on veu
faire si grant chault[161] comme il faisoit], et si ne plut point [depuis
la sainct Jehan Baptiste], qu'il ne fust deux jours en septembre. Si
furent les Arminaz si grevez qu'ilz estoient comme tous desconfiz par
tout le royaulme de France[162], quant ce faulx conseil traicté fut ainsi
machiné, et fut ordonné qu'ilz vendroient tous en la cité d'Aussoirre.

  [160] Ms. de Paris: princes.

  [161] Le lundi 15 août 1412, la chaleur fut si forte qu'au dire
  d'un contemporain «en issant des églises ou maisons et à venir en
  rue sembloit que l'on venist à la bouche d'un four chaut, tant
  estoit l'air eschauffé» (Arch. nat., X{1a} 4789, fol. 321 rº).

  [162] Les mots «de France» manquent dans le ms. de Rome.

55. En ce temps furent plusieurs communes, comme de Paris, de Rouen et de
plusieurs autres bonnes villes[163] ........................ devant eulx
et gaingnerent tantost la ville, et moult tuerent de gens du plain païs,
que tous se rebellerent en tout le païs de Beausse, car ilz avoient tant
de paine et de charge de gens d'armes, qu'ilz ne savoient ausquelz obeir.
Si se tindrent [aux] Arminaz qui là estoient les plus fors, pour le temps
que la malle guerre commença. Et quant lesdictes communes vindrent à
Dreux, ilz les trouverent si rebelles qu'ilz les tuerent tous, et les
faulx traistres Arminaz gens d'armes[164], qui les devoient secourir,
s'enfouirent au chastel de ladicte ville et laisserent tuer les pauvres
gens. Et puis furent assegez de noz gens de commun si asprement qu'ilz ne
se poaient plus tenir, quant ung chevalier, qui estoit [maistre]
gouverneur desdictes communes, comme faulx traistre, fist laisser
l'assault, et print grant argent des Arminaz, et fut du tout de la bande.
Et si disoit on que c'estoit ung des bons de France, et ne se savoit on
en qui fier, car il mist noz gens en tel estat qu'i leur convint partir à
mynuyt pour eulx en venir à Paris, ou autrement eussent esté touz tuez
par les faulx traistres et autres gentilzhommes, qui tant les hayoient
qui ne les povoient souffrir, pour ce qu'ilz besongnoient si bien; car
qui les eust creuz, ilz eussent nettoié le royaulme de France des faulx
traistres en mains d'ung an, mais aultrement ne pot estre, car nul
proudomme ne fust escouté en ce temps. Et pour ce fust faicte paix du
tout à leur gré, qui que le voulsist voir, car le roy estoit touzjours
malade, et son aisné filz ouvroit à sa voulenté plus que de raison, et
creoit les jeunes et les folz; si en faisoient lesdiz bandez tout à leur
guise. Et fist on par[165] la joie d'icelle paix les feuz avau Paris. Le
premier sabmedi d'aoust mil iiiic et xii et le premier mardi de
septembre, fut criée parmi Paris à trompettes[166].....

  [163] Cette phrase tronquée termine le folio 21 vº du ms. de
  Rome. Bien que la main d'un annotateur du XVIe siècle ait signalé
  l'absence d'un nombre indéterminé de feuillets, nous ne pensons
  pas que cette lacune puisse être considérable. Il y est
  évidemment question de la participation au siège de Dreux des
  bourgeois de Paris, sous la conduite du capitaine des
  arbalétriers André Roussel et de l'échevin Jean de l'Olive (Voy.
  Juvénal des Ursins, p. 477). La même lacune existe dans le ms. de
  Paris.

  [164] Les mots: «gens d'armes» manquent dans le ms. de Rome.

  [165] Le ms. de Rome donne une leçon fautive «et fist on que la
  joie.»

  [166] D'après le Religieux de Saint-Denis (t. IV, p. 723), le
  traité d'Auxerre fut publié, dans les carrefours de Paris, le 12
  septembre; mais, dès le 27 août, le Parlement en avait été
  officiellement avisé par le premier président Henri de Marle à
  son retour d'Auxerre, et des processions générales furent faites
  à l'occasion de la paix le lundi 29, de Notre-Dame à
  Sainte-Geneviève (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 202, 212).

56. Mais il fut autrement, car il fut mis es carrieres de
Nostre-Dame-des-Champs[167]..... Et le penultieme jour dudit moys, oudit
an, vint le roy au Boys de Vincennes[168], et le duc de Bourgongne à
Paris[169], et allerent les bourgoys au devant par commandement.

  [167] Ce passage incomplet, dont le sens est fort obscur, se
  trouve dans le ms. de Rome, en tête du fol. 22 vº.

  [168] Les mots «de Vincennes» manquent dans le ms. de Rome.

  [169] Jean Sans-Peur accompagnait le duc de Guyenne, qui fit son
  entrée à Paris ayant le comte de Vertus à ses côtés et derrière
  lui les ducs de Bourgogne et de Bourbon (Cf. le Religieux de
  Saint-Denis et Juvénal des Ursins).

57. Item, le mardi XXVIIe jour de septembre, jour sainct Cosme et sainct
Damien, fut despendu par nuyt du gibet [de Paris Jehan] de Montaigu,
jadis grant maistre d'ostel du roy, lequel avoit eu la teste couppée pour
ses demerites, et fut porté à Marcoussis[170], aux Celestins, lesquelz il
avoit fondez en sa vie.

  [170] Les château et seigneurie de Marcoussis, échus par
  confiscation à Louis, duc de Guyenne, puis au duc de Bavière,
  constituèrent le douaire de Catherine d'Alençon lors de son
  mariage avec le frère de la reine Isabeau (Arch. nat., JJ 167,
  fol. 164). Quant aux fondations faites par le grand maître en
  faveur du monastère qu'il avait construit, elles furent
  confirmées par lettres royaux d'août 1410 et de mai 1414
  (_Ibid._, JJ 165, fol. 223 rº, JJ 168, fol. 49).

58. Item, le dimenche XXIIIe jour d'octobre ensuivant, entra le roy à
Paris, et fut faicte à sa venue la plus grant feste et joye du commun,
qu'on avoit veue passé avoit XII ans, [car petiz et grans] bassinoient;
et vint avecques le roy le duc de Bourbon, et le conte de Vertus, nepveu,
et plusieurs autres, et furent avec le roy à Paris, moult amez du roy et
du commun qui avoit grant joie de la paix que on cuidoit qu'ilz tenissent
bonnement, et ilz ne tendoient que à la destrucion du roy et especialment
de la bonne ville de Paris et des bons habitans.


   [1413.]

59. Et firent tant par leur maulvais malice, pour mieulx venir à leur
maleureuse intencion, que plusieurs qui bonnement amoient et avoient amé
le roy et le prouffit commun, furent du tout de leur malvaise et faulce
intencion, comme le frere de la royne de France, Pierre des Essars
prevost de Paris, et plusieurs autres, et par especial ledit prevost qui
ce povoit venter que prevost de Paris, puis cent ans devant, n'avoit eu
aussi grant grace que ledit prevost avoit et du roy et du commun. Mais
si mal se porta qu'il convint qu'il s'en fouist[171], lui et plusieurs
des autres des plus grans, comme le frere de la royne, duc de Baviere, le
duc de Bar Edouart, Jaques de la Riviere, et plusieurs autres chevaliers
et escuiers; et fut en la fin de fevrier mil IIIIc et XII, et demoura la
chose plusieurs jours, aussi comme se on les eust oubliez.

  [171] Pierre des Essarts quitta précipitamment Paris au mois de
  mars 1413, après la découverte du complot tramé par un de ses
  serviteurs qui devait s'emparer du pont et de la tour de
  Charenton, mais il fut assez mal avisé pour y revenir vers le
  milieu du mois suivant.

60. Et ce pendant l'Université, qui moult amoit le roy et le commun, fist
tant par grant diligence et grant sens qu'ilz orent tous ceulx, par
escript, de la maldicte et faulce traïson, et la greigneur partie de tous
les grans en estoient, tant gentilz comme villains. Et quant
l'Université, par grant cure, orent mis en escript especialment tous
ceulx qui povoient nuire, ce pendent revindrent les dessusdiz qui fuiz
s'en estoient, et firent les bons varletz, et brasserent ung mariaige de
la femme au conte de Mortaing[172], qui mort estoit, au frere de la
royne, duc de Baviere, et estoit leur maleureuse intencion de faire leurs
nopces loing et de emmener le roy, pour estre maistres de Paris et en
faire toute leur voulenté qui moult estoit malvaise. Et l'Université qui
tout savoit ce, le fist savoir au duc de Bourgongne et au prevost des
marchans[173] qui avoit nom Andriet d'Espernon[174], né de Quinquenpoit,
et aux eschevins[175]. Si firent tantost armer la bonne ville et clercs
devantdiz, comme parurent[176], et ceux s'enfuirent ou chastel de
Sainct-Anthoine et là se bouterent par force. Et le frere de la royne
fist le bon varlet, et servoit le roy aussi comme s'il n'en sceust rien,
et ne se mut oncques d'avec le roy.

  [172] Catherine d'Alençon, veuve de Pierre de Navarre, mort dans
  l'expédition de Bourges, se maria en secondes noces avec le duc
  Louis de Bavière qui, le 4 mars 1413, en considération de ce
  mariage, reçut le comté de Mortain (Arch. nat., JJ 167, fol.
  163). Le 29 septembre 1413, la reine Isabeau donna en outre à son
  frère la valeur de 2000 écus en vaisselle d'or qui devait lui
  être offerte le jour de ses noces (_Ibid._, KK 48). Le roi de
  Navarre s'était engagé, de son côté, à remettre aux futurs époux
  une somme de 50,000 francs, mais il ne tint pas sa promesse, car
  le duc de Bavière et sa femme lui intentèrent, à ce sujet, une
  action au Parlement (avril 1414, Arch. nat., X{1a} 4790, fol. 62
  vº).

  [173] «Prevost des marechaulx,» d'après les mss. de Rome et de
  Paris.

  [174] André d'Épernon, et non d'Éperneuil, comme l'appelle le
  Religieux de Saint-Denis, changeur à Paris, était fils de Jacques
  d'Épernon, bourgeois de Paris, établi dans le quartier
  Saint-Germain-des-Prés, où il occupait la maison des Trois
  Corbillons, dans la censive de l'abbaye (Arch. nat., LL 1037,
  fol. 57, 74). Après le décès de Jacques d'Épernon, sa veuve,
  Jeanne, vint demeurer chez son fils. André d'Épernon succéda, le
  mercredi 16 mars 1413, à Pierre Gencien «qui lors estoit absent»
  et prêta serment le même jour entre les mains du duc de Guyenne
  (Arch. nat., KK 1009, fº 1); il prit une part active à l'émeute
  cabochienne qui força la Bastille pour s'emparer de la personne
  de Pierre des Essarts. En sa qualité de changeur, André avait été
  chargé, en 1411, de la levée d'un subside consenti en faveur de
  la ville de Paris, pour laquelle il donna quittance d'une somme
  de 1,000 liv. t. reçue du Parlement (Arch. nat., X{1a} 1479, fol.
  182 vº). Après l'échec du parti populaire à Paris, il fut
  dépossédé, le 9 septembre 1413, de la prévôté des marchands au
  profit de Pierre Gencien, et disparut un moment de la scène
  politique. On le retrouve le 11 avril 1418, à la séance
  solennelle du Parlement où le président de Vailly exposa, à son
  retour de Montereau, le résultat des négociations ouvertes avec
  le duc de Bourgogne (Arch. nat., X{1a} 1480, fol. 133). Le 10
  août suivant, il fit partie de la députation parisienne envoyée
  auprès du Dauphin pour le prier d'adhérer au traité de paix
  (Religieux de Saint-Denis) et figure, le 26 août, parmi ceux qui
  prêtèrent serment au duc de Bourgogne. Il reparaît comme changeur
  du trésor en 1421 et 1422 (Arch. nat., KK 33), et comme trésorier
  des guerres en 1428 (_Ibid._, X{1a} 1480, fol. 400 vº); mais il
  n'existait plus au mois de juin 1431 (_Ibid._, Y 5231, fol. 40).

  [175] Les échevins alors en fonctions étaient Jean de Troyes,
  Jean de l'Olive, Robert de Belloy et Garnier de Saint-Yon, les
  trois premiers élus le 20 février 1412, le dernier nommé le 23
  octobre suivant au lieu de Denis de Saint-Yon, décédé en
  septembre (Arch. nat., KK 1009, fol. 1).

  [176] Passage inintelligible dans le ms. de Paris; le scribe,
  n'ayant pu lire le texte qu'il avait sous les yeux, s'est borné à
  reproduire les mots avec leurs abréviations.

61. Tantost après fut la ville armée, et assegerent [ledit chastel] et
jurerent que jamais ne s'en partiroient tant que les eussent prins par
force; et quant ceulx qui dedens le chastel estoient virent tant de gens
et si esmeus, si se rendirent vers le soir au duc de Guienne et de
Bourgongne, qui en respondirent, ou les gens de Paris les eussent tous
despeciez, car ilz estoient bien xxiiii mil. Lors furent prins bien et
estroictement et menez au Louvre, et fut le Ve jour de may mil IIIIc et
XIII, jour de vendredi. Et ledit prevost demoura dedens Sainct-Anthoine
encore IIII ou VI jours après, et fut allé querre et admené au Louvre
environ l'eure de mynuit, et là fut emprinsonné.

62. Et la sepmaine de devant l'Ascencion fut la ville de rechief armée,
et allerent en l'ostel de Sainct-Paul, où le frere de la royne estoit, et
là le prindrent, voulsist ou non, et rompirent l'uys de la chambre où il
estoit, et prindrent avecques lui XIII ou XIIII, que dames, que
damoiselles, qui bien savoient la malvaistié[177], et furent tous menez
au Louvre[178] pelle melle. Et si cuidoit ledit frere de la royne le
lendemain espouser sa femme, mais sa chance tourna contre sa voulenté.

  [177] Ce fut non le 12 mai, comme le dit Juvénal des Ursins, mais
  le mardi 22 mai qu'Hélion de Jacqueville, à la tête des
  cabochiens armés, envahit l'hôtel Saint-Pol et s'assura de la
  personne du duc de Bavière. Pendant que ce prince se voyait
  emprisonné en la «tour delez le Louvre» (Arch. nat. X{1a} 1479,
  fol. 256), Catherine de Villiers, Bonne Visconti, Isabeau
  Maréchal, Marguerite Aubin, Isabeau des Barres, dames d'honneur
  de la reine, étaient emmenées à la conciergerie du palais. Le
  même jour on arrêta pour les conduire à la conciergerie: Renaud
  d'Angennes, chambellan du dauphin et autrefois son gouverneur,
  Jean de Nielle, chancelier du dauphin et de la reine depuis le 14
  mars, Charles de Villiers, Raoul Cassinel et Conrad Bayer,
  maîtres de l'hôtel de la reine, Jean Picard, son secrétaire, Jean
  de Nantouillet, Enguerran de Marcognet et plusieurs autres
  seigneurs attachés à la maison du roi et à celle du duc de
  Guyenne.

  [178] Le château du Louvre avait alors pour capitaine Renaud
  d'Angennes, qui touchait 1200 livres de gages; mais le prévôt des
  marchands et les échevins, auxquels le roi avait «baillié la
  garde de toute la forteresse de Paris,» détenaient non-seulement
  les clefs des portes Saint-Honoré et de Montmartre, mais encore
  celle de la «grosse tour qui est devant le Louvre,» où fut
  enfermé le duc de Bavière. Un certain Guillaume de Cologne,
  investi du soin de garder cette tour, fut l'objet de soupçons et
  dépossédé de son office (Arch. nat., X{1a} 4789, fol. 272, 430
  rº, 435 vº).

63. Le mercredi, vigille de l'Ascencion, derrain jour de may, oudit an
IIIIc et XIII, fut amené ledit prevost, du Louvre au Palais, en prinson.

64. Et cedit jour, fut nommé le pont de la Planche de Mibray le pont de
Nostre-Dame[179], et le nomma le roy de France Charles, et frappa de la
hie sur le premier pieu, et le duc de Guienne, son aisné filz après, et
le duc de Berry et de Bourgongne, et le sire de la Trimoullie[180], et
estoit heure de dix heures de jour au matin.

  [179] La construction du pont Notre-Dame, commencée au mois de
  mai de l'année 1413, était décidée dès la fin de l'année
  précédente. La propriété de la rivière de Seine, depuis le vieux
  pont jusqu'à l'île Notre-Dame, appartenant à l'abbaye de
  Saint-Magloire (Arch. nat., X{1a} 4793, fol. 172), la ville de
  Paris dut préalablement transiger avec cette maison; aux termes
  d'un acte du 23 décembre 1412, un accensement des travers et
  largeur de la Seine fut fait au prévôt des marchands et aux
  échevins pour la construction d'un pont de douze toises de large
  avec l'espace de cinq toises au-dessus du pont et de trois toises
  au-dessous (_Ibid._, K 950, no 11). En juillet 1414, c'est-à-dire
  un peu plus d'une année après la pose du premier pieu, Charles VI
  permit au prévôt des marchands de parfaire le pont commencé
  au-dessus du grand pont «en venant du lieu de la Planche *de
  Mibray à la place Saint-Denis-la-Chartre» et concéda les revenus
  à provenir des maisons, moulins et habitations qui seraient
  édifiées sur ce pont (Arch. nat., K 950, no 12). Vers la fin de
  1414, l'œuvre était en bonne voie, comme en témoigne une
  délibération capitulaire, qui autorisa le prévôt des marchands et
  les échevins, représentés par Robert Louvet, clerc de la ville, à
  disposer de l'île Notre-Dame pour y descendre et y faire
  travailler plusieurs grosses pièces de bois destinées au nouveau
  pont (_Ibid._, LL 215, fol. 13). A la même époque, on s'occupait
  aussi de dégager les abords du pont; le 10 octobre fut achetée,
  de Pierre Auberée, tanneur, une maison sise en la rue de la
  Tannerie, au coin de la ruelle des Planches de Mibray, et qu'on
  devait démolir pour «faire l'entrée et le chemin» du pont
  Notre-Dame (_Ibid._, K 495{8}, fol. 35). L'œuvre nouvelle
  touchait alors à son achèvement, car, le 16 janvier 1415, le
  prévôt des marchands demanda au chapitre la concession, pour une
  année, de la pointe de l'île Notre-Dame, afin d'y construire les
  maisons que la ville se proposait d'édifier sur le nouveau pont
  (_Ibid._, LL 215, fol. 29, 30). Le pont Notre-Dame n'était pas
  établi dans des conditions de solidité et de durée désirables,
  car dès l'année 1440, des réparations étaient devenues
  nécessaires «pour obvier à la démolicion et destruccion dudit
  pont» et par arrêt du 13 février 1440, à l'occasion d'un procès
  entre le chapitre et la Ville, le Parlement affecta à ces
  réparations une somme de 600 l. prise sur les deniers «yssans des
  moulins.» (_Ibid._, X{1a} 1482, fº 134.)

  [180] Probablement Georges de la Trémoille, grand chambellan de
  France, que le duc de Bourgogne sauva de la fureur populaire en
  1413.

65. Et en cedit moys de may print la ville chapperons blancs, et en
firent bien faire de III à IIII mil, et en print le roy ung, et Guyenne
et Berry et Bourgongne, et avant que la fin du moys fust, tant en avoit à
Paris, que tout partout vous ne veissez gueres autres chapperons, et en
prindrent hommes d'eglise et femmes d'onneur marchandes qui atout
vendoient les denrées.

66. Item, le Xe jour du moys de juing mil IIIIc et XIII, jour sainct
Landry, vigille de la Penthecoste, fut mené messire Jaques de la
Riviere[181], chevalier, et Symonnet Petit-Meny[182], escuier; eulx deux
furent prins au Palais du roy, et de là trainez [jusques] es halles de
Parys, c'est assavoir Jaques de la Riviere, car il estoit mort et ce
estoit tué d'une pinte plaine de vin, dont il s'estoit feru sur la teste
si grant cop qu'il ce cassa le test et la cervelle. Et ledit Symonnet fut
trainé jusques à la Heaumerie[183] et là mis en la charrette sur ung ais
assis, une croix en sa main, le mort trainé jusques es halles, et là
orent les testes couppées. Et dirent à la mort que de eulx deux ce avoit
esté la plus belle prinse qui eust esté faicte pour le royaulme, passé
avoit xx ans, et iceulx avoient esté prins au chastel de Sainct-Anthoine,
comme devant est dit.

  [181] Seigneur d'Auneau, fils de Bureau de la Rivière et de
  Marguerite, dame d'Auneau et de Rochefort. Ses biens furent
  saisis, mais sa mère en obtint mainlevée le 6 septembre 1413. Il
  courut plusieurs versions sur sa mort, les uns admettant
  l'hypothèse d'un suicide, les autres penchant pour un assassinat
  dans la prison (Cf. Monstrelet, édit. Douët d'Arcq, t. II, p.
  370).

  [182] Simon du Mesnil, dit le Jeune, écuyer tranchant du duc de
  Guyenne; sa veuve obtint, le 17 août 1413, restitution de ses
  biens qui avaient été confisqués (Arch. nat., JJ 167, fol. 249).

  [183] La rue de la Heaumerie conduisait de la rue de la
  Vieille-Monnaie à la rue Saint-Denis.

67. Item, le jeudi ensuivant, ung autre nommé Colin de Brie[184],
escuier, fut prins oudit lieu comme devant est dit, et prins au Palays,
trayné comme Symonnet devant dit, et couppé sa teste es halles, de
ladicte bande, tres plain de tyrannie, tres laide et cruelle personne, et
recognut plusieurs traïsons, car il avoit eu pencée de faire [de par] le
prevost de Paris[185]; car il cuida trahir ceulx du pont de Charenton, et
là fut prins, à tout finance qu'il cuidoit faire passer pour ledit
prevost, qui cuidoit passer par ledit pont celle nuyt.

  [184] Colin de Brie, ancien page du roi, que Monstrelet et
  Saint-Remy appellent plus exactement Thomelin de Brie.

  [185] Un blanc après ce mot dans le ms. de Paris.

68. Item, le premier jour de juillet mil IIIIc et XIII, fut ledit prevost
prins dedens le Palays, trayné sur une claye jusques à la Heaumerie ou
environ[186], et puis assis sur ung ais en la charrette, tenant[187] une
croix de boys en sa main, vestu d'une houppelande noire dechicquetée[188]
fourrée de martres, unes chausses blanches, ungs escafinons noirs en ses
piez, en ce point mené es halles de Paris, et là on lui couppa la teste,
et fut mise plus hault que les autres [plus] de trois piez. Et si est
vray que, depuis qu'il fut mis sur la claie jusques à sa mort, il ne
faisoit touzjours que rire, comme il faisoit en sa grant majesté, dont le
plus des gens le tenoient pour vray foul; car tous ceulx qui le veoient
plouroient si piteusement que vous ne ouyssiez oncques parler de plus
grans pleurs pour mort de homme, et lui tout seul rioit, et estoit sa
pencée que le commun le gardast de mourir. Mais il avoit en sa voulenté,
s'il eust plus vesqu, de trahir la ville et de la livrer es mains de ses
ennemis, et de faire lui mesmes tres grans et cruelles occisions, et
piller et rober les bons habitans de la bonne ville de Paris, qui tant
l'aymoient loyaulment; car il ne commandoit rien qu'ilz ne feissent à
leur povoir, comme il apparoit qu'il avoit prins si grant orgueil en soy,
car il avoit assez offices pour six ou pour huit[189] filx de contes ou
de bannerez. Premierement, il estoit prevost de Paris, il estoit grant
bouteillier[190], maistre des eaues et des forestz; grant general
cappitaine de Paris, de Cherebourgs, de Montargis; grant fauconnier, et
plusieurs autres offices, dont il cuillyt si grant orgueil et laissa
raison, et tantost fortune le fist mener à celle honteuse fin. Et saichez
que, quant il vit qu'il convenoit qu'il mourust, il s'agenoulla devant le
bourel, et baisa ung petit ymaige d'argent que le bourel avoit en sa
poictrine, et lui pardonna sa mort moult doulcement, et pria à tous les
signeurs que son fait ne fust point crié tant qu'il fust décollé, [et on
lui octroya.]

  [186] Le prévôt fut traîné sur une claie attachée à la queue
  d'une charrette depuis le palais «jusques devant l'ostel de la
  Coquille en la grant rue Saint-Denis,» et de là mis sur cette
  charrette, conduit aux halles sous bonne escorte et décapité en
  vertu d'un jugement rendu par commissaires (Arch. nat., X{1a}
  1479, fol. 247 vº).

  [187] Ms. de Rome: «ies tout jus» au lieu de «tenant.»

  [188] Ms. de Paris: d'échiquier.

  [189] Ms. de Paris: cinc.

  [190] Pierre des Essarts, pourvu le 21 juillet 1410 de la charge
  de grand bouteiller de France, en remplacement du comte de
  Tancarville, fut institué souverain maître et réformateur des
  eaux et forêts le 5 mars 1411. En ce qui concerne l'office de
  grand fauconnier du roi, s'il faut s'en rapporter au P. Anselme
  (_Hist. généal. de la maison de France_, t. VIII, p. 750), Des
  Essarts ne semble pas en avoir été titulaire, même
  temporairement, Eustache de Gaucourt ayant rempli les fonctions
  de grand fauconnier depuis l'année 1406 jusqu'à sa mort, survenue
  en 1415. On voit dans les remontrances présentées par
  l'Université, en février 1412, que Pierre des Essarts recevait
  6000 francs par an pour la capitainerie de Cherbourg, 2000 francs
  pour celle de la ville et du château de Montargis et pareille
  somme pour celle d'Évreux (Religieux de Saint-Denis, t. IV, p.
  755). Suivant Monstrelet (t. II, p. 318), il aurait été capitaine
  de Nevers et non pas d'Évreux. Après la fin tragique du prévôt de
  Paris, ses biens furent naturellement confisqués, mais Marie de
  Ruilly, sa veuve, en obtint la restitution le 5 août 1413 (Arch.
  nat., JJ 167, fol. 269); toutefois, le château et la seigneurie
  de la Motte-Tilly, dont il prenait le titre, restèrent entre les
  mains du roi qui les donna, en décembre 1420, à Jean de Puligny,
  garde de ses joyaux (_Ibid._, JJ 172, fol. 22 vº). Lorsque les
  circonstances le permirent, la veuve de Pierre et ses héritiers
  demandèrent la révision de son procès (_Ibid._, X{1a} 1480, fol.
  50).

69. [Ainsi fut décollé] Pierre des Essars, et son corps mené au gibet et
pendu au plus hault. Et devant environ deux ans, le duc de Breban, frere
du duc de Bourgongne, qui veoit bien son oultraigeux gouvernement, lui
dist en l'ostel du roy: «Prevost de Paris, Jehan de Montagu a mis XXII
ans à soy faire coupper la teste, mais vrayement vous n'y en mettrez pas
trois»; et non fist il, car il n'y mist que deux et demy despuis le mot,
et disoit on par esbatement parmy Paris que ledit duc estoit prophete
vray disant.

70. Item, vers la fin dudit moys, recommencerent ceulx de la maldicte
bande à venir pres de Paris, comme autresfois avoient esté, et vuyderent
ceulx des villaiges d'entour Paris tout ce qu'ilz avoient et l'amenerent
à Paris. Et lors fut fait ung traité pour faire la paix[191] et devoit
estre fait à Pontoise, et y alla le duc de Berry le XXe jour dudit moys,
jour saincte Marguerite, et le duc de Bourgongne le lendemain vigille de
la Magdeleine. Et là furent environ dix jours pour cuider faire la paix,
et firent tant qu'elle fut oncques faicte, ne eust esté aucunes demandes
que lesdiz bandez demanderent, qui estoient inraisonnables, car ilz
demandoient aucuns de ceulx de Paris pour en faire leur plaine voulenté,
et autres choses touchans vengence tres cruelle, laquelle chose ne leur
fut point accordée. Mais à celle fin que la paix ne teinst, ceulx qui de
par le roy y estoient allez firent tant que lesdiz bandez envoyerent à
sauf-conduit leurs embassadeurs avecques la compaignie de Berry et
Bourgongne, et ceulx de Paris, pour parler au roy à bouche, et entrerent
le jour sainct Pierre, premier jour [du moys] d'aoust ensuivant, qui
[fut] au mardi, et parlerent au roy à bouche tout à leur volenté, qui
leur fist faire tres bonne chere[192]. Quant est des demandes et des
responces, je me tays, car trop longue chose seroit, mais bien scay que
ilz demandoient touzjours à leur povoir la destrucion de la bonne ville
de Paris et des habitans.

  [191] Voici, d'après des sources authentiques, la marche suivie
  pour les négociations: Les ambassadeurs du roi se rencontrèrent
  d'abord à Ivry-la-Chaussée avec ceux des princes du sang et
  s'entretinrent à Verneuil avec les princes en personne. Le
  rapport qu'ils adressèrent à la suite de ces entrevues fut
  l'objet d'une communication faite au Parlement par le chancelier,
  le jeudi 13 juillet. L'un des points stipulés dans les premiers
  pourparlers portait que les seigneurs «estans à Verneuil se
  trairoient à Vernon qui seroit mis sous la main du roi de
  Sicile», que les ducs de Berry et de Bourgogne se rendraient à
  Mantes et qu'il serait fait choix d'une place intermédiaire pour
  entrer en conférences. Les princes du sang envoyèrent leurs
  députés à Pontoise où se trouvaient les ducs de Berry et de
  Bourgogne, et le vendredi 28 juillet, ces députés, que nomme le
  Religieux de Saint-Denis (t. V, p. 96), présentèrent leurs
  propositions dont le texte, sous forme de cédule développée par
  Guillaume Seignet et accompagnée d'un projet de traité
  (_tractatus Pontisare_), fut communiqué au Parlement le 2 août.
  La cour, appelée à donner son avis, déclara que la cédule était
  «bonne, juste et nécessaire» et qu'il fallait conseiller au roi
  de la recevoir (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 249 et seq.). Le
  même jour, le chapitre de Paris tint une séance solennelle où
  siégèrent l'évêque de Paris, les abbés de Saint-Victor et de
  Saint-Magloire ainsi qu'un grand nombre de personnages
  ecclésiastiques, et donna son adhésion pleine et entière au
  traité, ratifiant en quelque sorte la décision prise dans sa
  séance du 12 juillet, où il s'était déjà prononcé en faveur de la
  conclusion de la paix (_Ibid._, LL 215, fol. 179, 187).

  [192] L'exactitude de cette assertion ne nous semble pas
  démontrée, au moins en ce qui touche la date indiquée par
  l'auteur du journal; car, s'il faut en croire le Religieux de
  Saint-Denis (t. V, p. 120), le duc de Berry ayant manifesté
  l'intention de conduire auprès du roi les ambassadeurs des
  princes, sur le refus opposé par le duc de Bourgogne, il fut
  décidé qu'ils resteraient à Beaumont-sur-Oise. Ce témoignage est
  corroboré par celui du greffier du Parlement qui, rendant compte
  de la séance du 3 août, rapporte que les ambassadeurs attendaient
  à Beaumont la réponse à leurs propositions (Arch. nat., X{1a}
  1479, fº 251 et s.).

71. Item, le jeudi IIIe jour dudit moys d'aoust, fut l'Université de
Paris à Sainct-Paul demander congié au roy de proposer le lendemain
certaines choses qui moult estoient proufitables pour la paix du
royaulme; laquelle chose leur fut octroiée[193]. Et le lendemain, jour de
vendredi, quatriesme jour d'aoust, comme se le dyable les eust
conseillez, proposerent tout au contraire de ce qu'ilz avoient devant
conseillé par plusieurs foys, car leur premiere demande fut que on meist
hors tous les prisonniers qui de la traïson, dont Pierre des Essars et
messire Jaques de la Riviere et Petit-Menil avoient eu les testes
coppées[194], estoient droit maistres et menistres,--et estoient le duc
de Baviere, frere de la royne de France, messire Edouart, duc[195] de
Bar, le sire de Boyssay et deux de ses filz[196], Anthoine des
Essars[197] frere dudit Pierre des Essars, et plusieurs autres, lesquelx
estoient emprinsonnez au Louvre, au Palays et au Petit-Chastellet,--en
après, que [tous ceulx] qui contrediroient leurs demandes touchant la
paix, fussent tous habandonnez, leurs corps et leurs biens. Après, assés
autres demandes firent ilz, et ne proposerent point [pour] la paix de
ceulx qui avoient gardé à leur povoir la ville de Paris et qui avoient
esté consentans d'emprinsonner les devantdiz prinsonniers pour leurs
demerites. Et si savoient ilz bien que tous les bandez les hayoient
jusques à la mort. Iceulx hayz estoient maistre Jehan de Troyes[198],
mire juré de la ville de Paris, concierge du Palays, deux de ses filx,
ung nommé Jehan le Gouayz et ses deux filx[199], bouchers, Denisot
Caboche[200], Denisot de Saint-Yon[201], tous deux bouchers, ledit
Caboche cappitaine du pont de Charenton, ledit de Saint-Yon cappitaine de
Sainct-Cloud. Iceulx estoient en la presence, quant le propos fut
octroié, qui leur sembla moult dure chose, et s'en vindrent tantost en
l'ostel de la ville, et là assemblerent gens, et leur monstrerent comment
la paix qui estoit traictée n'estoit point à l'onneur du roy, ne du duc
de Bourgongne, ne au prouffit de la bonne ville ne des habitans, mais à
l'onneur desdiz bandez, qui tant de foys avoient menty leur foy. Mais, jà
pour ce, le menu commun qui ja estoit assemblé en la place de Greve,
armez touz à leur povoir, qui moult desiroient la paix, ne vouldrent
oncques recevoir leurs parolles, mais ilz commencerent touz à une voix à
crier: «La paix! la paix! et qui ne la vieult, si se traie au lieu
senestre, et qui la vieult se traie au costé dextre.» Lors se trairent
tous au costé dextre, car nul n'osa contredire à tel peuple.

  [193] Pareille démarche fut faite le même jour par le premier
  président du Parlement. Le lendemain le Parlement, la Chambre des
  comptes et le chapitre de Notre-Dame se joignirent à l'Université
  et furent reçus à dix heures du matin, dans la grande cour de
  l'hôtel Saint-Paul, où un maître en théologie, Ursin de
  Tarevande, porta la parole au nom de l'Université et conclut en
  faveur de la paix.

  [194] Ms. de Paris: tranchées.

  [195] Le mot «duc» manque dans le ms. de Rome.

  [196] Robert de Boissay, chambellan du roi; l'un de ses fils,
  Jean de Boissay, maître des requêtes de l'hôtel (Religieux de
  Saint-Denis, t. V, 21, 45), était aussi, depuis 1408, chanoine de
  Notre-Dame (Arch. nat., LL 213, fol. 88). Un fils de Robert de
  Boissay est indiqué comme chambellan du dauphin, le 22 fév. 1413
  (_Ibid._, X{1a} 1479, fol. 49).

  [197] Antoine des Essarts, écuyer, valet tranchant, garde de
  l'épargne et de la librairie du roi, est du nombre des officiers
  visés dans les remontrances que l'Université adressa au roi, en
  1412, au sujet de la dilapidation des deniers royaux, et sa
  gestion fut qualifiée de «povre gouvernement» (Monstrelet, t. II,
  p. 315). Il fut véhémentement soupçonné par le duc d'Orléans
  d'avoir trempé dans la mort de son père (Arch. nat., X{1a} 1479,
  fol. 161 vº). Le 20 novembre 1411, Antoine des Essarts remplaça
  Thibaud du Méseray en qualité de concierge du Palais et conserva
  ce poste un peu plus d'une année. Arrêté en même temps que son
  frère le prévôt, il échappa à la mort grâce à ses amis; c'est
  alors qu'il fit ériger dans l'église Notre-Dame de Paris la
  statue de saint Christophe (Chronique des Cordeliers, p. 216). Il
  avait épousé la fille de Jean Noble, «espicier et varlet de
  chambre du roi» (Arch. nat., KK 31-32, fol. 59).

  [198] Jean de Troyes, chirurgien juré du roi dès l'année 1397,
  fut alors mêlé à une affaire criminelle où il était partie
  plaignante pour «bateures et navreures» que lui avait faites sur
  le grand pont un individu armé (Arch. nat., X{2a} 12, fol. 20);
  il figure en 1412 parmi les juges établis contre les Armagnacs
  (_Ibid._, X{1a} 1479, fol. 212 vº) et devint ensuite échevin. On
  sait le rôle actif qu'il joua dans les événements de l'année
  1413, principalement comme orateur des factieux. Frappé, après
  l'échec de son parti, par une sentence de bannissement (Douët
  d'Arcq, _Choix de pièces inédites_, t. I, p. 367), il se réfugia
  en Flandre, auprès du duc de Bourgogne, et ne revint à Paris
  qu'en 1418, à la suite des Bourguignons; réintégré dans
  l'échevinage, il prêta serment à Jean Sans-Peur, le 25 août 1418,
  et fut nommé, avec Jacques de Rouen, «commissaire sur le fait de
  la réformacion.» (Arch. nat., X{1a} 1480, fol. 156.) Il mourut
  avant la fin de 1424, comme le montre un procès relatif à la
  succession de sa femme Jeanne, morte en 1421 (_Ibid._, X{1a}
  1480, fº 302 vº; X{1a} 4793, fº 393; X{1a} 4794, fº 15 vº). Le
  fougueux chirurgien laissa sept fils et sept filles. L'un de ses
  fils, Digne, devint notaire au Châtelet; le plus connu est Henri
  de Troyes, qui exerça la même profession que son père. Il paraît
  en 1425 comme chirurgien juré du Châtelet dans un procès intenté
  par les chirurgiens de Paris à la corporation des barbiers (Arch.
  nat., X{1a} 64, fol. 164). Quant aux filles de Jean de Troyes,
  Jeanne épousa successivement Guillaume Lommoy, procureur du roi
  au Châtelet, et Nicolas Chaon; Jacquette fut mariée à Nicolas
  l'Estoffé, qui prêta serment au duc de Bourgogne, le 26 août
  1418; Jeannette fut femme de Colinet de Neuville, qui, bien que
  banni en 1413, devint plus tard receveur des aides et échevin;
  enfin, Philippote convola avec un chevalier de renom, Morelet de
  Bethencourt (Arch. nat., X{1a} 64, fol. 65 vº).

  [199] Thomas le Gouays, ou plutôt le Gois, boucher de la
  boucherie Sainte-Geneviève, avait trois fils: Guillemin ou Guiot,
  Guillaume et Jean. GUILLEMIN ou GUIOT le Gois participa à
  l'incendie du château de Bicêtre et fut tué à la fin de l'année
  1411 en combattant avec le comte de la Marche les garnisons
  orléanaises du Puiset et de Janville; son corps fut enterré à
  Sainte-Geneviève de Paris (Juvénal des Ursins, p. 473). GUILLAUME
  le Gois, dit le Jeune, eut l'entreprise de la «boucherie et
  poullailerie de madame de Brabant,» comme on le voit par le
  procès qu'il intenta à son associé, en 1411 (Arch. nat., X{1a}
  4789, fº 88 rº); la même année le roi lui fit don de tous les
  biens de Guillaume de Calleville, son chambellan rebelle (Arch.
  nat., JJ 168, fol. 71 vº). Banni le 12 décembre 1413, il se
  retira en Artois, auprès du duc de Bourgogne (Chronique des
  Cordeliers, p. 219). A partir de ce moment, Guillaume mena une
  existence assez accidentée: en 1419, il fut fait prisonnier au
  château de Chilly et conduit à Montlhery par les Armagnacs
  (_Ibid._, JJ 171, fol. 61 vº; X{1a} 4792, fol. 168). Sa détention
  ne fut pas de longue durée; en août 1420, il plaidait avec la
  dame de Chevreuse au sujet de l'administration de la terre de
  Montrouge (_Ibid._, X{1a} 4792, fol. 239 vº). Il mourut de 1421 à
  1423 et sa veuve se remaria avec Pierre l'Escuier. La maison à
  trois pignons qu'il possédait dans la rue de la Boucherie, au
  mont Sainte-Geneviève, resta entre les mains de sa femme (Arch.
  nat., X{1a} 1480, fº 377 vº; X{1a} 4796, fº 86, 102 vº, 294;
  X{1a} 4797, fº 120). JEAN le Gois, qui attacha son nom au néfaste
  traité de Troyes (Cousinot, p. 178), passa par les mêmes
  vicissitudes que son frère; un instant concierge du château du
  bois de Vincennes, il sut réparer les disgrâces du sort par son
  dévouement à la cause anglaise qui récompensa largement ses
  services et lui confia, dès l'année 1419, les importantes
  fonctions de gouverneur général des finances. (Cf. Longnon,
  _Paris pendant la domination anglaise_, p. 39 et 70.)

  [200] Simonnet le Coutellier, dit Caboche, écorcheur de la grande
  boucherie, le même, selon toute apparence, que Simon Caboche,
  dont l'oncle Jean Caboche, religieux de Cîteaux, avait ouvert en
  1412, sans l'autorisation du chapitre de N.-D., une école dans la
  paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois (Arch. nat., LL 214, fol.
  41, 43). Il se réfugia en Flandre et son expulsion fut promise
  par le duc de Bourgogne au roi de France (Religieux de
  Saint-Denis, t. V, p. 385). On le revit à Paris lors des
  sanglantes journées d'août 1418 (Juvénal des Ursins, p. 543).

  [201] Il faut lire ici «Chaumont,» car il s'agit non de Denis de
  Saint-Yon, mort en 1412, mais de Denisot de Chaumont, écorcheur
  en la grande boucherie, et non pelletier, comme le veut
  Saint-Remy (t. I, p. 75). Investi de la garde du pont de
  Saint-Cloud, Denisot eut aussi mission de lever, avec plusieurs
  de ses pareils, un emprunt forcé sur la bourgeoisie de Paris
  (Religieux de Saint-Denis, t. V, 63); il fut banni le 12 décembre
  1413 (Douët d'Arcq, _Choix de pièces inédites_, t. I, p. 367),
  quitta la capitale en même temps que Caboche, les Gois et les
  Saint-Yon (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 257) et revint en 1418,
  témoin le serment qu'il prêta le 25 août à Jean Sans-Peur.

72. Cependent le duc de Guienne et le duc de Berry ce misdrent au chemin
pour venir en Greve; mais, quant ilz furent devant l'ostel d'Anjou[202],
on ne les osa oncques laisser entrer en Greve pour paour que aucune
mocion de peuple ne se feist, et s'en allerent au Louvre, et en osterent
le duc de Bar et le duc de Baviere à trompettes, et à aussi grant honneur
furent admenez, comme s'ilz venissent de faire le plus bel fait c'om
puist faire en ce monde de sarazinesmie ou d'autre part. Et en venant
querre les prinsonniers dessusdiz, c'est assavoir, le duc de Baviere, le
duc de Bar et autres qui estoient au Louvre, ilz encontrerent le duc de
Bourgongne qui s'en alloit à Sainct-Paoul et de ce ne savoit riens. Si
fut moult esbahy quant on lui dist la chose; toutesvoyes il dissimula
celle foys, et alla avecques eulx au Louvre, regardant faire l'exploit
devantdit. Après ce fait ilz revindrent au Palays et crioit-on: «Nouel!»
partout où ilz passoient. Audit Palays estoit le sire de Boyssay, deux de
ses enfans (et) Anthoine des Essars, qui furent tous delivrez plainement,
qui que le voulsist veoir, fust tort ou droit. Et tantost le duc de
Guienne, qui ouvroit à voulenté, habandonna le corps et les biens de tous
ceulx qui savoit bien qui avoient causé de les emprinsonner. Pour lors
estoit concierge du Palays[203] maistre Jehan de Troyes devant nommé, et
là demouroit; mais après l'abandonnement, en mains de heure que on ne
seroit allé de Sainct-Nicolas à Sainct-Laurens, l'ostel dudit de Troyes
fut tout pillié et desnué de tous biens, ses serviteurs prins, menez en
diverses prinsons. Le bonhomme soy sauva le mieulx qu'il pot, et tous les
autres par tel party, c'est assavoir, les Gouais, les enffens dudit de
Troyes, les enfans Sainct-Yon[204] et Caboche, et plusieurs autres, qui
la bonne ville s'estoient avancez de garder à leur povoir; mais fortune
leur fut si perverse à celle heure que, se ilz eussent esté trouvez, fut
des gentilz ou du commun[205], ilz eussent esté tous despeciez, et si ne
savoit on pourquoy, fors que on disoit qu'ilz estoient trop couvoiteux.
Or voy on com peu de fiance partout, car le jour de devant ilz eussent
peu, s'ilz eussent voulu, faire assembler la ville de Paris en une place.
Ainsi leur advint par fureur de prince, par murmure de peuple, et furent
tous leurs biens mis en la main du roy; ainsi fust.

  [202] L'hôtel d'Anjou, situé dans la rue de la Tixeranderie,
  occupait tout l'espace compris entre cette rue, la rue du Coq, la
  rue de la Verrerie et celle des Coquilles; en 1421, il fut
  délivré à Laurent des Bordes par les commissaires des
  confiscations (Sauval, t. III, p. 289).

  [203] L'office de concierge du Palais était fort ambitionné à
  cause des avantages considérables qui y étaient attachés:
  indépendamment du logement, des profits des étaux, des jardins et
  de 400 livres de gages, le concierge du Palais prélevait chaque
  année sur les merciers, sous forme d'étrennes, la somme de 25
  écus d'or et une bourse brodée (Sauval, t. III, p. 275). Les
  prédécesseurs de Jean de Troyes furent Thibaud du Méseray, qui
  occupa le poste en question de 1402 à 1411 (Arch. nat., X{1a}
  1478, fol. 55 rº); Antoine des Essarts, reçu le 20 novembre 1411
  à l'emploi vacant par suite de la résignation de Thibaud du
  Méseray (_Ibid._ X{1a} 1479, fol. 150). Ce fut vers le mois de
  mars de l'année 1413 que Jean de Troyes remplaça A. des Essarts
  (_Ibid._, X{1a} 4789, fº 410 rº), qui rentra en fonctions cinq
  mois plus tard; en 1416, deux prétendants à ce poste, Jean
  Jouvenel et David de Brimeu, plaidaient devant le Parlement,
  Jouvenel affirmant que ledit office lui avait été donné le 4 août
  1413, tandis que la reine Isabeau réclamait de son côté la
  conciergerie que le roi lui avait cédée le 25 février 1413
  (_Ibid._, X{1a} 4791, fº 22, 25). Un arrêt du 22 janvier 1417 fit
  rentrer la conciergerie du Palais dans le domaine royal et décida
  qu'à l'avenir elle serait confiée à «aucune bonne personne» aux
  gages anciens de 3 sous par jour et d'un muid de blé par an
  (_Ibid._, X{1a} 1480, fol. 79).

  [204] Jean, Garnier et Robert de Saint-Yon, bouchers de la grande
  boucherie de Paris. On trouvera plus loin, sous l'année 1436, une
  note spéciale à Jean de Saint-Yon. Quant à Garnier (ou Garnot) de
  Saint-Yon, l'un des meneurs les plus actifs de la conspiration de
  1413, on le voit déjà, en décembre 1408, emprisonné à la
  Conciergerie, se faire réclamer comme clerc non marié par
  l'évêque de Paris (Arch. nat., X{1a} 4788, fol. 283, 288). Ce fut
  lui, et non Jean, comme tendrait à le faire croire Juvénal des
  Ursins, qui devint échevin après la mort de Denis de Saint-Yon.
  Adjoint aux commissaires chargés d'instruire le procès des
  prisonniers armagnacs, il fut banni le 12 décembre 1413 et se
  retira avec son frère Jean auprès du duc de Bourgogne (Chronique
  des Cordeliers, p. 219). Il rentra après le triomphe des
  Bourguignons et prêta serment à Jean Sans-Peur, le 24 août 1418;
  en 1419 il devint garde de la librairie royale du Louvre. Pendant
  les dernières années de l'occupation anglaise, Garnier, alors
  l'un des élus sur le fait des aides (_Ibid._, Z{1a} 10, fol. 8
  vº), assista, avec son frère Jean, aux assemblées où furent
  concertées les mesures que réclamait la sécurité de la capitale
  (_Ibid._, X{1a} 1481, fol. 112 vº). Après la reddition de Paris à
  Charles VII, il fut expulsé par le connétable de Richemont; mais,
  bientôt rappelé, il fut admis, avec Jacques de Saint-Yon, à
  prêter serment de fidélité au roi, sans être tenu à fournir
  caution ni à se renfermer en son hôtel (_Ibid._, X{1a} 1482, fol.
  4 vº).--Robert ou Robin de Saint-Yon, marchand boucher et
  monnoyer du serment de France, paraît s'être adonné exclusivement
  aux affaires de son commerce, fort étendu d'ailleurs, et c'est à
  ce seul point de vue qu'il se trouve mentionné à diverses
  reprises: en 1414, dans le registre de la prévôté de Paris, pour
  contestation relative à l'achat de bœufs; en 1420, plaidant avec
  les fermiers du poisson, aux Halles (_Ibid._, X{1a} 4792, fol.
  252 rº); il s'occupait aussi du commerce des vins (_Ibid._, X{1a}
  64, fol. 70) et reçut sa part des biens confisqués (Longnon,
  _Paris pendant la domination anglaise_, p. 68).

  [205] Ms. de Paris: «trouvez par des gens du commun.»

73. Advint après, que le duc de Guienne et les autres vindrent à
Sainct-Paoul, et changerent, ce propre jour de vendredi, le prevost de
Paris, qui estoit allé en Picardie pour le roy, [et] estoit nommé le
Borgne de la Heuse, et la baillerent à ung des serviteurs au duc
d'Orleans mort, qui estoit breton, et estoit nommé Tanneguy du
Chastel[206]. Ilz changerent deux des eschevins[207] et misdrent deux
autres, c'est assavoir, Perrin Oger[208], changeur, Guillaume
Cirasse[209], charpentier, qui avoient renommée d'estre de la bande; ilz
laisserent Andry d'Espernon prevost des marchans, pour sa tres bonne
renommée.

  [206] D'après Juvénal des Ursins (p. 489), le gouvernement de la
  prévôté de Paris fut alors confié à messire Tanneguy du Chatel et
  à messire Bertrand de Montauban, «deux vaillans chevaliers.»

  [207] Trois des échevins appartenant à la faction cabochienne,
  Jean de Troyes, Garnier de Saint-Yon et Robert du Belloy furent
  remplacés le 17 août 1413 (Arch. nat., KK 1009, fol. 1 vº) par
  Pierre Auger, Guillaume Cirasse et Jean Marcel; un seul membre de
  l'ancien échevinage conserva ses fonctions jusqu'au mois
  d'octobre 1415 (_Ibid._, X{1a} 4792, fol. 233; KK 495{3} fol.
  48).

  [208] Pierre Oger ou Auger, notable bourgeois de Paris, chargé,
  en 1411, par le prévôt de Paris, de garder l'abbaye de
  Saint-Denis, que Robinet Fretel, chevalier picard, n'avait pu
  préserver du pillage, s'acquitta de cette mission avec succès et
  garantit le monastère de tout dommage pendant trois semaines
  (Religieux de Saint-Denis, t. V, p. 567). Le poste d'échevin,
  auquel il fut appelé lors de la réaction de 1413, fut la juste
  récompense des services signalés qu'il rendit à la tête des
  habitants du quartier de Saint-Germain-l'Auxerrois (Cf. Juvénal
  des Ursins, p. 488, Cousinot, _Geste des nobles_, p. 149). Le 28
  janvier 1415, il fut mis en possession, par la prévôté de Paris,
  d'une rente de 40 s. avec les arrérages sur une maison de la rue
  des Arcis (Arch. nat., Y 5228, fol. 32 rº). Il mourut avant
  l'année 1430, laissant une veuve, Catherine la Remonde (_Ibid._,
  X{1a} 4796, fol. 293; X{1a} 68, fol. 51 vº).

  [209] Guillaume Cirasse était un charpentier huchier de Paris,
  fort habile en son métier, si l'on en juge par les travaux dont
  l'exécution lui fut confiée. En 1404, il fit les armoires du
  greffe en la Tournelle du Parlement (Arch. nat., X{1a} 1478, fol.
  299 rº). En 1413, il travailla pour le duc de Berry et lui
  fournit entre autres «parties de son mestier» une couchette
  garnie de marches destinée à la chambre qu'occupait ce prince à
  l'hôtel de Giac (_Ibid._, KK 250, fol. 75 vº). On connaît par
  Juvénal des Ursins (p. 487, 488) le rôle considérable joué par
  Cirasse, alors quartenier de la porte Baudoyer et du cimetière
  Saint-Jean, lors des troubles de l'année 1413, et la réponse
  énergique qu'il fit aux bouchers dans l'assemblée tumultueuse du
  2 août. Appelé au poste d'échevin, il se rendit, le lundi 7 août,
  au Parlement en compagnie de Jean Jouvenel, avocat du roi, et de
  J. le Bugle, procureur de la ville de Paris, et invita la Cour à
  suspendre ses plaidoiries «afin d'obvier à plusieurs entreprises
  et empeschemens que plusieurs pertourbleurs de la paix se
  pourroient efforcer de faire» (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 257).
  Dans l'exercice de ses fonctions d'échevin, Guillaume Cirasse fut
  à même de rendre service à plus d'un haut personnage, témoin la
  gratification de cent écus d'or que lui alloua le duc de Berry,
  le 4 janvier 1414, en considération «des bons et agreables
  services et plaisirs qu'il en avoit reçu» (Arch. nat, KK 250,
  fol. 34). Nommé prévôt des marchands le 12 septembre 1417, il
  assista en cette qualité à la séance tenue par le Parlement le 8
  avril 1418, séance où le président Jean de Vailly exposa le
  résultat des négociations ouvertes avec le duc de Bourgogne
  (_Ibid._, X{1a} 1480, fol. 133 vº). Destitué par les
  Bourguignons, il demeura étranger aux agitations de la politique.
  Il possédait une «masure» rue Neuve-Saint-Merry, citée dans des
  lettres de mai 1427 (_Ibid._, JJ 174, fol. 90), c'est le seul
  immeuble que nous lui connaissions.

74. Item, ilz firent les deux ducz devantdiz, de Baviere et de Bar,
cappitaines, l'un de Sainct-Anthoine et l'autre du Louvre; et autres, de
Sainct-Cloud, du pont de Charenton firent cappitaines, tous haynneux[210]
du commun.

  [210] Ms. de Paris: anciens.

75. Item, le sabmedi ensuivant, fist cerchier autour de Paris pour
trouver aucuns [des gouverneurs] devantdiz, mais nul n'en trouva; et ce
jour fut [crié] que on meist[211] des lanternes par nuyt.

  [211] Ms. de Paris: fut ce qu'on n'eust.

76. Item, le dimenche ensuivant, vie jour d'aoust mil IIIIc XIII, fut
criée la paix par tous les carrefours de Paris[212], et que nul ne se
meslast de chose que les signeurs feissent, et que nul ne feist armée, si
non par le commandement des quaterniers, et cinquanteniers ou diseniers.

  [212] Suivant le Religieux de Saint-Denis (t. V, p. 136), la
  publication de la paix conclue entre les princes eut lieu le 8
  août; vers la même époque, Tanneguy du Châtel, assisté de
  Remonnet de la Guerre, fit enlever et porter au Louvre, ainsi
  qu'à la Bastille, toutes les chaînes des rues de Paris, ordonna
  aux bourgeois de remettre leurs armes et défendit même le port de
  «bastons invasibles et deffensables» (Saint-Remy, t. I, p. 154,
  Monstrelet, t. II, p. 458, Chronique des Cordeliers, p. 220).

77. Item, le mercredi ensuivant, fut fait sire Henry de Marle[213]
chancelier de France, et fut [depposé] maistre Huystace de l'Estre[214]
qui l'avoit esté environ deux moys, et l'avoit esté fait par les
bouchers devant diz, et avoient depposé messire Ernault de Corbye[215],
qui bien avoit maintenu l'office plus de trente ans.

  [213] Henri le Corgne, dit de Marle, quatrième président du
  Parlement le 29 janvier 1393, premier président le 22 mai 1403
  (Arch. nat., X{1a} 1478, fº 112 vº), fut élu chancelier de France
  au scrutin, le 8 août 1413, par 44 voix contre 26 données à Simon
  de Nanterre, 6 à J. de Saulx, chancelier de Bourgogne, et 18 à
  Arnaud de Corbie (_Ibid._, X{1a} 1479, fol. 257).

  [214] Eustache de l'Aître, maître des requêtes de l'hôtel du roi
  dès 1399, président en la Chambre des comptes en novembre 1410
  (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 137), est cité parmi les juges
  institués contre les Armagnacs (_Ibid._, fol. 212 vº); il occupa
  le poste de chancelier, auquel l'avait appelé la faction
  cabochienne, «par environ ung mois, et fut depoincté» le 3 ou 4
  août 1413 (_Ibid._, fol. 257). Banni en vertu de sentence
  prononcée au Châtelet le 14 mai 1414, il trouva un refuge auprès
  du duc de Bourgogne (Chronique des Cordeliers, p. 219). En
  décembre 1415, Jean Sans-Peur l'envoya en ambassade à Paris avec
  Jean de Toulongeon; ces députés, logés à la Sirène, rue de la
  Harpe, furent gardés à vue jusqu'au retour des ambassadeurs du
  roi (Juvénal des Ursins, p. 527). Après la surprise de Paris et
  le massacre des Armagnacs, Eustache de l'Aître recueillit la
  succession de Henri de Marle, et, comme chancelier de France,
  présida la réouverture du Parlement, le 25 juillet 1418 (Arch.
  nat., X{1a} 1480, fol. 139); mais la mort surprit le nouveau
  chancelier, le 14 juin 1420, au moment même où il venait
  d'obtenir l'évêché de Beauvais. Voici en quels termes le greffier
  Fauquembergue relate cet événement: «Mardi, XVIIIe jour de juin
  (1420). Ce jour, vindrent nouvelles ou Palais de la mort et
  trespas de maistre Eustache de l'Aître, chancelier de France,
  esleu evesque de Beauvès, qui le venredi precedent estoit
  trespassé epidimié ou dyocese de Sens, ou service et en la
  compaignie du roy; et le jour precedent avoit esté dit et relaté
  communement en Paris que l'election dudit de l'Aître avoit esté
  confermée par le pape, qui lui a plus cousté que proufité.
  _Utinam proficiat ad salutem anime, cui misericorditer parcat
  Deus, justus judex misericors in sempiternum._» (Arch. nat, X{1a}
  1480, fol. 217 vº.)

  [215] Arnaud de Corbie, reçu premier président du Parlement le 2
  janvier 1373, succéda, en 1388, à Pierre de Giac en qualité de
  chancelier; il exerça donc ces fonctions pendant environ
  vingt-cinq ans, comme en témoigne le greffier du Parlement,
  d'après lequel le grand âge d'Arnaud de Corbie,--il avait alors
  près de 88 ans,--empêcha seul sa réélection.

78. Et fut cappitaine de Paris[216] le duc de Berry le vendredy
ensuivant. Et ce jour revint le prevost, c'est assavoir le Borgne de la
Heuse, et fut remis en sa prevosté, et l'autre, voulsist ou non, depposé.
Et ainsi ouvroit fortune à la vollée en ce royaulme, [et] qu'il n'y avoit
ne gentil, ne autre qui sceust quel [estat] estoit le meilleur: les grans
s'entrehayoient[217], les moyens estoient grevés par sussides, les tres
pouvres ne trouvoient où gaigner.

  [216] Le duc de Berry remplaça, dans la charge de capitaine de
  Paris, Hélion de Jacqueville, l'un des principaux meneurs de la
  sédition cabochienne, lequel se trouvait à Montereau dans
  l'attente des événements et se hâta de gagner les états du duc de
  Bourgogne (Monstrelet, t. II, p. 399).

  [217] Ms. de Paris: les grans seigneurs hayoient.

79. Item, le XVIe jour d'aoust oudit an, furent murées la porte
Sainct-Martin [et celle du Temple], et fist si chault que les raisins
d'entour Paris estoient presque bons à vendenger[218] en icellui temps.

  [218] Ms. de Paris: presque tous à vendenge.


80. Item, le XXIIIe jour dudit moys d'aoust, fut despendu le devantdit
prevost et Jaques de la Riviere, et furent mis en terre benoiste par
nuyt, et n'y avoit que deux torches, car on le fist tres celéement pour
le commun, et furent mis aux Maturins.

81. Item, la IIIe[219] sepmaine d'aoust ou environ, furent commencez
hucquez[220] par ceulx qui gouvernoient, où il avoit foison feulles
d'argent, et en escript d'argent: «le droit chemin», et estoient de drap
vyollet, et avant que la fin d'aoust fust, tant en avoit à Paris que sans
nombre, et especialment ceulx de la bande, qui estoient revenus, à cens
et à milliers la portoient. Et lors commencerent à gouverner, et misdrent
en tel estat tous ceulx qui s'estoient meslez du gouvernement du roy et
de la bonne ville de Paris, et qui y avoient mis tout le leur, que les
ungs s'enfuyoient en Flandres, autres en l'Empire ou oultre mer, ne leur
challoit où, mais se tenoient moult eureux quant ilz povoient eschapper
comme truans, [ou comme] paiges, ou comme porteurs d'afeutreure[221], ou
en autre maniere, quelle que ce fust, et nul si hardy d'oser parler
contre eulx[222].

  [219] Ms. de Paris: quatriesme.

  [220] Ces casaques violettes, en étoffe de deux tons, avec une
  grande croix blanche et la devise en question, richement garnie
  de perles, furent inaugurées, le 31 août, à l'entrée des princes,
  par les prévôt des marchands, échevins et bourgeois de Paris
  (Cousinot, _Geste des nobles_, p. 150, Juvénal des Ursins, p.
  490).

  [221] «Porteurs d'asentienne,» leçon du ms. de Paris, ne présente
  aucun sens, tandis que «porteurs d'afeutrure» s'explique
  aisément; il s'agit de vendeurs d'objets de harnachement.

  [222] Ms. de Paris: «Comme eulx.»

82. Item, celle dicte sepmaine, s'en alla le duc de Bourgongne hors de
Paris[223] et fist le mariaige de une de ses filles, comme on disoit,
mais de ce n'en estoit.

  [223] Jean Sans-Peur prolongea son séjour à Paris jusqu'au 22
  août; suivant l'itinéraire publié par M. Gachard (_Archives de
  Dijon_), il se trouvait le 23 à Pont-Sainte-Maxence, le 27 à
  Douai et le 29 à Lille.

83. Item, le vendredi XVe jour de septembre mil IIIIc et XIII, fut osté
le corps du faulx traistre Colinet de Pisieux du gibet, et ses iiii
menbres des portes, qui devant avoit vendu le pont de Sainct-Cloud; et
neantmoins [il] estoit mieulx digne d'estre [ars ou] baillé aux chiens
que d'estre mis en terre benoiste, sauf la chrestienté[224], mais ainsi
faisoient à leur voulenté les faulx bandez.

  [224] Ms. de Paris: parenté.


84. Item, le jour sainct Mathieu ensuivant, [fut] deffermée la porte
Sainct-Martin qui avoit esté murée par commandement des bandez, et par
eulx fut faicte desmurer, qui ainsi gouvernoient tout, ne nul n'en osoit
parler. Et environ X ou XII jours [devant] fut desposé le prevost des
marchans, c'est assavoir Andriet d'Espernon, et y fut remis Pierre
Gencien[225], qui moult avoit esté contraire au menu commun, et s'en
estoit fouy par ses faiz avecques les bandez, qui le remirent en son
office, fut tort ou droit.

  [225] Pierre Gentien, l'un des fils de Jean Gentien, receveur
  général des aides sous Charles V, et de Jeanne la Gentienne dite
  la Baillete, fut deux fois prévôt des marchands, la première du
  20 janvier 1412 au 16 mars 1413, la seconde du 9 septembre 1413
  au 10 octobre 1415 (Arch. nat., KK 1009, fol. 1), et remplit
  pendant près de vingt années (1399-1418) les fonctions de général
  maître des monnaies. Le bruit public l'accusa d'avoir altéré le
  poids et le titre des espèces d'or et d'argent, de concert avec
  Pierre des Essarts et Michel de Lailler; c'est ce qui ressort des
  remontrances adressées au roi par l'Université en février 1412.
  Mais cette imputation, dont la faction cabochienne se fit une
  arme pour lui enlever une première fois la prévôté des marchands,
  ne paraît point justifiée: en tout cas, le retrait de la prévôté
  en 1415 n'eut point le caractère d'une disgrâce, car Pierre
  Gentien conserva non seulement le poste de général des monnaies
  jusqu'au 28 mai 1418 (Arch. nat., Z{1b} 2), mais encore fut nommé
  trésorier de France (_Ibid._, X{1a} 4793, fol. 99).

85. Item, le XXVe jour de septembre mil IIIIc et XIII, demistrent le
Borgne de la Heuse de la prevosté de Paris, et firent[226] prevost de
Paris ung de leur bande nommé Andri Marchant[227]. En conclusion, il ne
demoura [oncques] nul officier du roy que le duc de Bourgongne eust
ordonné, qui ne fust osté ne depposé, sans leur faire aucun bien; et
faisoient crier la paix aux sabmediz es halles, et tout le plat païs
estoit plain de gens d'armes de par eulx. Et firent tant par _placebo_
qu'ilz orent tous les greigneurs[228] bourgoiz de la ville de Paris de
leur bande, qui par semblant avant avoient moult amé le duc de Bourgongne
pour le temps qu'il estoit à Paris, mais ilz se tournerent[229] tellement
contre lui qu'ilz eussent mis corps et chevance pour le destruire lui et
les siens; ne personne, tant fust grant, n'osoit de lui parler que on le
sceust, qu'il ne fust tantost prins et mis en diverses prinsons, ou mis à
grant finance ou banny. Et mesmes les petiz enfans qui chantoient aucunes
foiz une chançon[230] qu'on avoit faicte de lui; où on disoit:

        Duc de Bourgongne,
    Dieu te ramaint à joye.

estoient foullez en la boue et navrez villaynement desdiz bandez; ne nulz
n'osoit les regarder ne parler ensemble en my les rues, tant les
doubtoit-on pour leur cruaulté, et à chascun mot: «Faulx traistre, chien
bourgoignon, je regny Deu, ce vous ne serez pilliez.»

  [226] Ms. de Paris: fust.

  [227] André Marchand faisait partie du Parlement, non à titre
  d'avocat, ainsi qu'il est qualifié par Lefèvre de Saint-Remy,
  mais comme conseiller lay (depuis 1392 au moins). Suivant le
  Journal de Nicolas de Baye, il fut reçu prévôt de Paris le
  vendredi 22 septembre, par vertu «de l'eleccion faicte de lui au
  grant conseil.» (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 267.) Supplanté,
  malgré son opposition, par Tanneguy du Châtel le 23 octobre 1414,
  il se fit réintégrer le lendemain dans sa charge par lettres
  royaux (_Ibid._, X{1a} 4790, fol. 146), mais bientôt son
  compétiteur parvint à l'écarter définitivement. Après son départ
  de la prévôté, André Marchand fut successivement nommé bailli de
  Chartres le 14 décembre 1415, bailli de Sens le 27 décembre
  suivant, et enfin bailli d'Évreux; il resta en possession de ce
  dernier office jusqu'au 20 septembre 1418, date de son
  remplacement par Guillaume de Crannes (_Ibid._, X{1a} 1480, fol.
  39, 40, 148). Les Bourguignons maîtres de Paris mirent la main
  sur ses biens; sa maison, sise rue de l'Arbre-Sec, échut en
  partage au duc de Bourgogne, en vertu de lettres de don du 8
  octobre 1422, et dès 1421 cette maison était occupée au nom de
  Philippe le Bon par Mathieu Regnaud, maître de sa Chambre aux
  deniers (Sauval, t. III, p. 293, 312). André Marchand obtint
  comme compensation le poste important de gouverneur et capitaine
  d'Orléans et se signala par le zèle avec lequel il servit la
  cause de Charles VII: en 1424, il faisait arrêter et incarcérer
  un individu venant de Paris, trouvé porteur d'une croix de
  Saint-André et d'un lion couronné en argent, insignes des partis
  bourguignon et anglais (Arch. nat., X{2a} 18, 20 janvier, 15 mars
  1424).

  [228] Ms. de Paris: les greniers des bourgoiz.

  [229] Ms. de Paris: s'estonnerent.

  [230] Vers la même époque se colportait de ville en ville une
  ballade contre les Parisiens, dont mention est faite dans les
  lettres de rémission accordées le 2 septembre 1413 à Florent
  d'Encre, capitaine de Melun, qui avait mis «à la gehenne» un
  individu venu dans cette ville avec une harpe et la ballade en
  question; ce malheureux, soupçonné d'espionnage, confessa avoir
  été envoyé par l'archevêque de Sens et fut expédié à Paris au
  Petit-Châtelet et à la Conciergerie (Arch. nat., JJ 167, fol.
  267).

86. Et en ce temps estoit touzjours le roy mallade et enferme, et ilz
tenoient son ainsné filx, qui estoit duc de Guienne et avoit espousé la
fille du duc de Bourgongne, dedens le Louvre de si pres, que homme ne
pooit parler à lui, ne nuyt ne jour, que eulx; dont le povre commun de
Paris avoit moult de destrece au cuer, qu'ilz n'avoient aucun chef qui
pour eulx parlast, mais autre chose[231] n'en povoient faire. Ainsi
gouvernerent lesdiz bandez tout octembre, novembre, [decembre], janvier
mil IIIIc et XIII.

  [231] Ce mot manque dans le ms. de Rome.


   [1414.]


87. Item, à l'entrée de fevrier oudit an, vint le duc de Bourgongne à
Sainct-Denis, et fut le IXe jour dudit moys[232], et le sabmedi ensuivant
il cuidoit entrer à Paris pour parler au roy, mais on lui ferma les
portes, et furent murées comme autres foiz avoient esté; avecques ce tres
grant foison de gens d'armes les gardoient jour et nuyt, et nulle de deçà
les pons n'estoit ouverte que celle de Sainct-Anthoine, et (de) delà
celle de Sainct-Jaques[233]. Et estoit garde [de la porte] de
Sainct-Denis le sire de Gaule[234], et [de] celle de Sainct-Martin Louys
Bourdon qui donna tant de peine à Estampes, et le duc de Berry gardoit le
Temple, Orleans Sainct-Martin des Champs, Arminac [l'ostel] d'Arthoys qui
estoit le droit chief d'eulx, Alençon Behaingne[235]; brief tous
estoient deça les pons, et si n'avoient hardement d'ouvrir nulles des
portes, tant fut pou.

  [232] L'itinéraire dressé par M. Gachard fait arriver le duc de
  Bourgogne à Saint-Denis dès le 7 février; c'est de Saint-Denis
  que Jean Sans-Peur data le 11 février les lettres qui furent
  secrètement placardées dans Paris au portail de Notre-Dame et au
  Palais (Monstrelet, t. II, p. 434). Après sa tentative
  infructueuse, le duc de Bourgogne partit le 16 février «environ
  minuit ou le point du jour», suivant le témoignage de Nicolas de
  Baye (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 285 vº).

  [233] C'est ce que disent aussi les autres chroniqueurs,
  notamment Monstrelet (t. II, p. 431). Des notions précises sur la
  durée de la clôture des portes de Paris, en ce qui concerne la
  rive gauche, sont fournies par un procès plaidé au Parlement en
  mai 1418; au rapport de Martin Fouassier, fermier du droit des
  chaussées des portes Saint-Jacques et Saint-Michel, la porte
  Saint-Michel resta fermée à partir de l'année 1413 jusqu'en 1418;
  il en fut de même des portes Saint-Germain et de Nesle, et toute
  la circulation se faisait par la porte Saint-Jacques (Arch. nat.,
  X{1a} 4792, fol. 46 rº).

  [234] Lors du déploiement de forces militaires devant Notre-Dame
  et devant l'hôtel de ville fait à l'approche du duc de Bourgogne,
  l'arrière-garde était commandée par Bernard d'Armagnac, Louis de
  Bosredon et Jean de Gaule, le même qui occupait Montmartre
  pendant les événements de l'année 1411 (Monstrelet, t. II, p.
  430).

  [235] L'hôtel de Bohême ou de Soissons, situé à l'entrée de la
  rue de Nesle et tenant par derrière aux rues de Flandre et de
  Grenelle, appartenait au duc d'Orléans; lors de l'occupation
  anglaise, ce vaste hôtel et ses dépendances furent donnés le 26
  mai 1425 par le roi d'Angleterre à Robert de Willougby. (Cf.
  Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p. 156.)

88. Et couvint ce sabmedi devant, que ceulx qui admenoient les biens à
Paris, comme le pain de Sainct-Brice, comme autres biens et vivres,
plusieurs furent jusques à une heure sonnée pour attendre que on ouvrist
la porte, mais oncques ne fut en leur hardement de l'ouvrir, tant ilz
avoient grant paour du duc de Bourgongne; [et couvint que lesdictes
bonnes gens si remenassent leurs denrées, et les menerent en l'ost du duc
de Bourgongne] qui fist crier sur la hart, que on ne prinst riens sans
poier, et là vendirent leurs denrées bien.

89. Et fut ainsi Paris fermé bien XIIII jours, que homme n'osoit ne ne
povoit besongner aux champs, et si n'y avoit nulz gens d'armes sur les
champs plus pres que Sainct-Denis[236] où estoit le duc de Bourgongne et
ses gens, qui nul mal ne faisoient à creature nulle. Et disoit-on qu'il
ne vouloit rien à homme nul que au roy Loys, duc d'Anjou, pour ce que
ledit Loys avoit ung filx, lequel avoit espousé une des filles audit duc
de Bourgongne; et sans savoir [cause] pour quoy, ledit Loys fist
despartir son filx de ladicte fille dudit duc de Bourgongne, et la
renvoya comme une bien povre ou simple dame à son pere ledit duc[237]. Et
plus fort, avoit tant fait au duc de Bretaingne, qu'il donna en mariaige
une sienne fille qui n'avoit mie encores III ans à cedit filx du roy
Loys, qui estoit mary à la fille devant dicte, fille du duc de
Bourgongne.

  [236] Le fait n'est pas entièrement exact, car, suivant
  l'assertion d'un témoin oculaire, le duc de Bourgogne, arrivé
  devant Paris, fit ranger ses troupes en bataille entre Chaillot
  et Montmartre, et, ajoute le narrateur, «disoit l'en que les
  coureux de son ost avoient couru jusques ou marchié des
  Pourceaulx», c'est-à-dire près de la porte Saint-Honoré (Arch.
  nat., X{1a} 1479, fol. 284, 285).

  [237] Louis II, roi de Sicile, après avoir agréé, en 1410, la
  main de Catherine de Bourgogne, fille de Jean Sans-Peur, pour son
  fils aîné Louis d'Anjou, comte de Guise, jugea à propos de
  renvoyer cette jeune princesse et la fit reconduire le 20
  novembre 1413 par Louis de Loigny, maréchal de France, avec un
  brillant cortège. Reçue à Beauvais par les seigneurs
  bourguignons, elle fut ramenée à Amiens et de là à Lille
  (Monstrelet, t. II, p. 414).

90. Et en celle dicte sepmaine, firent crier sur la hart que nul du
commun ne se armast, et que on obeist au duc de Baviere et au conte
d'Arminac, qui estoient deux des hommes du monde qui plus hayoient les
bonnes gens de Paris. Ainsi estoit tout gouverné, comme vous avez ouy.

91. Item, le sabmedi ensuivant, XVIIe jour de fevrier oudit an, fut crié
ledit de Bourgongne [à trompettes] parmy les carrefours de Paris, banny
comme faulx traistre, murdrier, lui et tous les siens, [et habandonnez
corps et biens], sans pitié ne sans mercy[238].

  [238] Dès l'arrivée de Jean Sans-Peur sous les murs de Paris, en
  vertu d'une décision prise en conseil royal, le duc de Bourgogne
  fut réputé ennemi du roi et traité comme tel; le chapitre de
  Notre-Dame de Paris, réuni le vendredi 9 février, décida que les
  chapelains, clercs des matines, seraient convoqués le lendemain
  matin et que défenses leur seraient faites de prêter aucun
  concours au duc de Bourgogne, lequel devait être considéré
  désormais comme ennemi du roi (Arch. nat., LL 214, fol. 273).

92. Item, en icelluy temps, chantoient les petiz enfans au soir, en
allant au vin ou à la moustarde, tous communement:

    Vostre c.n[239] a la toux, commere,
    Vostre c.n a la toux, la toux.

  [239] Le mot est en toutes lettres dans le ms. de Rome.

93. Si advint par le plaisir Dieu que ung mauvais eir corrumpu chut sur
le monde, qui plus de cent mil personnes à Paris mit en tel (estat)[240]
qu'ilz perdirent le boire et le menger, le repouser, et avoient tres
forte fievre deux ou trois foys [le jour], et especialment toutes foys
qu'ilz mengeoient, et leur sembloient toutes choses quelxconques ameres
et tres maulvaises et puantes; touzjours trembloient où qu'ilz fussent.
Et avecques ce, qui pis estoit, on perdoit tout le povoir de son corps,
que on n'osoit toucher à soy de nulle part que ce fust, tant estoient
grevez ceulx qui de ce mal estoient attains; et dura bien sans cesser
trois sepmaines ou plus, et commença à bon escient à l'entrée du moys de
mars oudit an, et le nommoit-on le tac ou le horion[241]. Et ceulx qui
[point n']en avoient ou qui [en] estoient gueriz, disoient par
esbatement: «En as tu? Par ma foy! tu as chanté:

    Vostre c.n a la toux, commere.»

Car avec tout le mal devant dit, on avoit la toux si fort et la rume et
l'enroueure, que on ne chantoit qui rien fust de haultes messes à Paris.
Mais sur tous les maulx la toux estoit si cruelle à tous, jour et nuyt,
que aucuns hommes par force de toussir furent rompus par les genitoires
toute leur vie; et aucunes femmes qui estoient grosses, qui n'estoient
pas à terme, orent leurs enfans sans compaignie de personne, par force de
tousser, qu'il convenoit mourir à grant martire et mere et enfant. Et
quant ce venoit sur la garison, [ilz] gectoient grant foison sanc [bete]
par la bouche et par le nez et par dessoubz, qui moult les esbahissoit,
et neantmoins personne n'en mouroit; mais à peine en povoit personne
estre guery, car depuis que l'apetiz de menger fut aux personnes revenu,
si fut il plus de six sepmaines après, avant que on feust nettement
guery; ne fisissien nul ne savoit dire quel mal c'estoit.

  [240] Ce mot est resté en blanc dans le ms. de Paris.

  [241] Cette maladie, dont Nicolas de Baye décrit les symptômes
  observés sur lui-même, puisqu'il déclare en avoir été atteint,
  fut déterminée par un vent «merveilleux, puant et tout plein de
  froidures», dont on subit les atteintes en février et mars (Juv.
  des Ursins, p. 496); elle sévit à Paris avec une telle violence
  que, depuis le 1er mars jusqu'au 19, les plaidoiries du Parlement
  furent suspendues (Arch. nat., X{1a} 4790, fol. 49 et 50), et
  causa un tel émoi au sein de la population parisienne que le
  chapitre de Notre-Dame crut devoir ordonner, le 20 mars 1414, des
  processions pour le dimanche suivant: «Fiant processiones
  generales die dominica proxima, tam propter infirmitatem
  currentem quam alias, in ecclesia Parisiensi.» (_Ibid._, LL 214,
  fol. 301.) Cependant le mal redoutable, que N. de Baye appelle
  _lues aut pestis aerea_, n'était qu'une épidémie de coqueluche
  (Monstrelet, t. II, p. 463).

94. Item, le derrenier jour de mars oudit an, vigille de Pasques
flouries, menerent les devantdiz bandez le roy et son ainsné filx
ostoier[242] contre le duc de Bourgongne et lui firent assegier
Compingne. Aussi lui firent passer la sepmaine peneuse et les Pasques en
celle bonne besongne.

  [242] Ms. de Paris: _escris_ (probablement pour _escrier_).

95. Et ce pendant ceulx qui devoient garder la ville, comme le roy Loys,
le prevost de Paris et leurs bandez, firent et ordonnerent une tres
grosse taille, et firent crier parmy Paris que chascun portast la bande,
et tantost plusieurs la prindrent tout à plain, et fut ou moys d'avril
après Pasques.

96. Et en cedit moys fut ars le pont à Choisy[243] tretout; et si ne pot
homme savoir qui ce avoit fait, mais moult de bonnes gens y perdirent
tout le leur entierement.

  [243] Choisy-au-Bac, sur l'Aisne, près de son embouchure dans
  l'Oise (Oise, arr. et cant. de Compiègne), place importante
  connue à cette époque sous le nom de Pont-à-Choisy et dont les
  partis bourguignon et armagnac se disputèrent tour à tour la
  possession. L'accident dont parle le Journal parisien est
  également mentionné par Juvénal des Ursins qui nous apprend que
  l'incendie, qui consuma le village et le pont, coïncida avec
  l'arrivée du roi. En 1418, les Bourguignons s'emparèrent du
  Pont-à-Choisy que commandait en 1427 Jean d'Abbecourt, écuyer
  (Arch. nat., X{1a} 4795, fol. 26.) Deux années plus tard, la
  forteresse de Choisy se rendit à Charles VII; reprise en 1430 par
  le duc de Bourgogne, elle fut démolie (Monstrelet, t. III, p.
  267; t. IV, p. 354, 382).

97. Item, ou moys d'avril IIIIc XIIII, la darraine sepmaine, fut prinse
Compigne[244], par ainsi que ceulx qui dedens estoient ne se armeront
jamais contre le roy pour quelque homme du monde, sur peine de perdre
corps et biens sans mercy, et de estre reputez pour traistres à
touzjours.

  [244] Suivant Lefèvre de Saint-Remy (t. I, p. 161), Compiègne se
  rendit le 7 mai 1414: le roi, la reine et le duc de Guyenne y
  dînèrent le 8 mai (P. Cochon, p. 424). Une lettre de rémission
  accordée à un cordonnier de cette ville en novembre 1414 (Arch.
  nat., JJ 168, fol. 5 rº) complète les détails que donnent les
  chroniqueurs, notamment Juvénal des Ursins, sur les opérations du
  siège; on voit par ce document que, dans la sortie où fut
  enclouée la grosse pièce d'artillerie nommée la _Bourgeoise_, les
  habitants parvinrent à s'emparer de sept canons: «Lesquelx gens,
  est-il dit, prindrent certains canons, qui par nostre
  commandement avoient esté dreciez contre icelle ville, jusques au
  nombre de sept qu'ilz emporterent dedens icelle.»

98. Item, de là eulx en allerent à Soissons, et assegerent la ville et y
firent plusieurs assaulx où ilz gaignerent pou; car dedens estoit
Enguerren de Bournonville, ung homme moult prisié en armes, qui en estoit
cappitaine. Si la gardoit si songneusement jour et nuyt que oncques n'y
porent riens gaigner [en] ycellui temps, car ledit Enguerran ne laissoit
reposer ceulx de l'ost ne par nuyt ne par jour, et en prenoit souvent et
menu[245] de bons prinsonniers. Et advint à ung assault où il estoit, que
le bastard de Bourbon[246] y sourvint et se mist en la meslée tres
asprement, et Enguerran le navra à mort. Si laisserent ceulx de l'ost
l'assault, et Enguerran s'en alla en la cité, lui et ses gens.

  [245] Ms. de Paris: mesme.

  [246] Hector, bâtard de Bourbon, issu de Louis II, duc de
  Bourbon, frère de Jean I de Bourbon, créé chevalier en 1409,
  accompagna le maréchal Boucicaut à Gênes, prit part à la défense
  de Dun-le-Roi et de Bourges en 1412 contre l'armée royale et fut
  mortellement blessé le 10 mai 1414 d'un coup de flèche qui lui
  traversa la gorge.

99. Item, le XXe jour de may, oudit an, [advint][247] que fortune, qui
avoit tant amé Enguerran, le fist troubler aux gens de ladicte ville, par
quoy une tres grant murmure s'esmut contre luy, et machinerent que,
quant il yroit à la monstre pour veoir ses gens, ilz livreroient la ville
à ceulx de l'ost et sauveroient leurs vies, s'ilz povoient. Si avint que
Enguerren sceut leur voulenté, et se meslerent l'un à l'autre de parolle,
et les autres de fait. Adong yssit ung homme en larrecin hors de la
ville, qui dist en l'ost: «Se vous voullez assaillir la cité, vous
l'aurez en present, car ceulx de la ville se sont meslez aux gens
Enguerran, et ne trouverez personne qui la deffende, car tous sont couruz
à la meslée.» Tantost la ville fut assaillie tres asprement[248] et fut
tantost prinse et habandonnée à tous, et tous [les] biens et les corps.
Là fut prins Enguerren, qui bien se deffendit, et plusieurs autres
gentilz hommes de sa compaignie[249]; mais rien ne leur valut, car tous
furent prins, et liez et admenez par charrettées à Paris[250], et en
moururent tous par le jugement des bandez qui faisoient du tout à leur
vouloir.

  [247] Nous restituons le mot _advint_ qui manque aux mss. de Rome
  et de Paris.

  [248] Lors de la prise de Soissons, l'abbaye de Saint-Médard,
  convertie en forteresse et occupée par les gens du duc de
  Bourgogne, se rendit volontairement au roi (Rel. de Saint-Denis,
  t. V, p. 321). Vingt hommes de la garnison bourguignonne furent
  pendus la veille de la Pentecôte à un gibet dressé près du logis
  du roi. Quant aux serviteurs de l'abbaye et aux habitants du pays
  réfugiés à Saint-Médard en nombre assez considérable, ils durent
  composer pour leurs biens avec le connétable d'Albret, le duc de
  Bar et le comte d'Armagnac, dans les mains desquels ils versèrent
  la somme de 7,147 francs. Enfin, ils obtinrent le 5 juillet 1414
  des lettres de rémission (Arch. nat., JJ 168, fol. 27 vº).

  [249] Voici les noms de quelques-uns de ces gentilshommes, qui
  furent faits prisonniers en même temps qu'Enguerran de
  Bournonville: PIERRE DE MENOU, chevalier, capitaine «du commun»
  de Soissons, tomba ainsi que son père, «le viel seigneur de
  Menou, remply d'aage et de richesse,» au pouvoir des assiégeants;
  au moment même de son exécution, il intercéda pour son père,
  affirmant qu'il l'avait entraîné dans le parti bourguignon (Rel.
  de Saint-Denis, t. V, p. 329); le père fut épargné, mais les
  biens de sa famille furent confisqués et attribués au duc de
  Bourbon en dédommagement des pertes que lui avait fait subir
  Pierre de Menou par le pillage et l'incendie de divers châteaux
  de Beauvaisis (Arch. nat., JJ 167, fol. 482). RAOUL DU PLESSIS,
  dit Guynaye, chevalier, originaire du pays de Caux (Chron. norm.
  de P. Cochon), que Monstrelet (t. III, p. 11) appelle Gilles du
  Plessis, fut pris à Soissons dans l'abbaye de Saint-Médard et
  exécuté à Paris; sa tête fut placée à la porte du lieu de sa
  naissance. Jeanne de Villiers, sa veuve, et ses filles Charlotte
  et Robinette obtinrent la restitution de ses biens et la remise
  de son corps pour l'inhumer en terre sainte (Arch. nat., JJ 168,
  fol. 226). SIMON DE CRAON, chevalier, qui s'opposa à la sortie
  projetée par Enguerran de Bournonville, fut gracié à la requête
  du duc de Bar, des comtes d'Eu et d'Alençon, qui firent prendre
  en considération ses efforts pour déterminer la reddition de la
  place. La rémission qui lui fut accordée en mai 1414 invoque
  comme circonstance atténuante l'impossibilité où il se serait
  trouvé de quitter Soissons, s'étant porté caution pour 200 livres
  tournois (_Ibid._, JJ 167, fol. 589). GUILLAUME DE CRANNES,
  écuyer au service d'Enguerran de Bournonville, pris lors de
  l'assaut dans l'église Notre-Dame par Henri l'Allemand,
  chambellan du roi, fut conduit à Laon, condamné à être décapité,
  livré à l'exécuteur et gracié au moment suprême, à la prière du
  comte d'Alençon, qui alla le chercher au lieu de l'exécution et
  le ramena avec lui (_Ibid._, JJ 167, fol. 611).--Parmi les
  rémissions accordées à des habitants de Soissons, nous citerons
  celle de Mathieu de Corcy, bourgeois de cette ville, eu égard au
  mariage de sa fille avec Jean Pigeon qui l'avait fait son
  prisonnier (_Ibid._, fol. 585), et une autre grâce accordée à un
  malheureux qui était resté deux jours suspendu aux portes de la
  ville (_Ibid._, JJ 168, fol. 259 rº).

  [250] Au nombre des prisonniers amenés à Paris le 28 mai, sur des
  chariots attelés de quatre chevaux, sous la garde du prévôt de
  Paris et du prévôt des marchands, on cite seulement un personnage
  de marque, savoir Raoul du Plessis (Rel. de Saint-Denis, t. V, p.
  327; Monstrelet, t. III, p. 11).

100. Et fut la ville prinse le XXIe jour de may IIIIc et XIIII, à ung
lundi après digner[251], et Enguerran ot la teste couppée en ladicte
ville le XXVIe jour dudit moys, et plusieurs autres, et plusieurs en
furent penduz, et les femmes de religion et autres prudes femmes et
bonnes pucelles efforcées, et tous les hommes[252] rançonnez, et les
petiz enffans, et les eglises et reliques pillées, et livres[253] et
vestemens; et avant qu'il fut dix jours après la prinse de la ville, elle
fut si pillée au net qu'i n'y demoura chose que on peust emporter. Et dit
on que on n'ouyt oncques parler que les Sarazins feissent pis que firent
ceulx de l'ost en ladicte ville par le mauvais conseil qui [pour] lors
estoit entour le bon roy, dont homme n'osoit parler.

  [251] La ville de Soissons fut prise d'assaut le lundi 21 mai,
  entre trois et quatre heures de l'après-dînée; on en reçut la
  nouvelle à Paris le mardi matin, et le même jour eut lieu, en
  l'honneur de cet événement, une procession solennelle de
  Notre-Dame à Saint-Magloire (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 296,
  X{1a} 4790, fol. 81 vº). Le greffier du Parlement, en
  enregistrant ce fait d'armes, ajoute: «Et ibi infinita facta sunt
  crimina.»

  [252] Ms. de Paris: biens.

  [253] Ms. de Rome: livrées.

101. Item, quant ilz eurent fait du pis qu'ilz porent en ladicte ville,
ilz menerent le bon roy[254] à Laon, et entra dedens sans noise et sans
tançon[255], car ilz prindrent exemple à ceulx de Soissons.

  [254] Le mot _bon_ manque dans le ms. de Rome.

  [255] Ms. de Paris: sans façon.


102. Item, il est vray que ceulx de la bande, qui pour lors gouvernoient
le royaulme à Paris et ailleurs, firent faire les feus comme on fait à la
Sainct Jehan, aussitost que ilz sceurent la nouvelle de la destruction de
la ville, comme se [ce] eussent esté Sarazins ou mescreans que on eust
destruis, ne il n'estoit nul qui de ce osast parler ne [en] avoir pitié
devant les bandez [et bandées], dont vous eussiez veu à cesdiz feuz et à
la vigille Sainct Jehan et Sainct Pere[256] plus de IIII mil femmes,
toutes d'estat, non pas d'onneur, toutes bandées, et des hommes sans
nombre; et estoient si obstinez à celle faulce bande qu'il ne leur estoit
pas advis qu'il fust digne de vivre qui ne la portoit. Et s'aucun homme
en parlast par aventure, se on le povoit savoir, il estoit mis à grant
finance ou banny, ou longue peine de prinson sans mercy.

  [256] Ces réjouissances publiques eurent lieu le 28 juin, lors de
  la réception des lettres royales annonçant la déconfiture des
  Bourguignons dans le Hainaut; à cette occasion, de grands feux
  furent allumés dans les carrefours, et les danses au son des
  instruments se prolongèrent toute la nuit (Religieux de
  Saint-Denis, t. V, p. 341).

103. Item, de Laon s'en alla le roy à Peronne[257] et là vindrent ceulx
de Gant, et de Bruges[258] et du Franc, et des autres bonnes villes de
Flandres parlemanter[259], et aussy y vint la dame de Houllende[260] et
ne firent rien.

  [257] Si l'on suit l'itinéraire que permettent de tracer les
  lettres de rémission du Trésor des chartes, Charles VI se
  trouvait à Saint-Jean-des-Vignes, près Soissons, le 18 mai, à
  Laon le 30 mai, à Saint-Quentin du 13 au 24 juin. Suivant le
  Religieux de Saint-Denis (t. V, p. 347), le roi serait arrivé à
  Péronne le 29 juin et en serait reparti le 20 juillet; le 24 du
  même mois il était devant Bapaume (Saint-Remy, t. I, p. 167).

  [258] Ms. de Paris: Bourges.

  [259] Les députés flamands qui vinrent trouver Charles VI à
  Péronne représentaient les quatre _membres_ ou _mestiers_ du pays
  de Flandre, c'est-à-dire les habitants de Gand, de Bruges,
  d'Ypres et du Franc; suivant la chronique des Cordeliers
  (Monstrelet, t. VI, p. 222), ils avaient été secrètement mandés
  par lettres royaux que des mains invisibles transmirent dans
  toutes les villes de Flandre et s'en retournèrent chargés de
  présents; avant leur départ, le roi leur fit donner pour cent
  marcs d'argent en vaisselle dorée (Monstrelet, t. III, p. 16).

  [260] Marguerite de Bourgogne, sœur de Jean Sans-Peur et femme
  de Guillaume IV de Bavière, comte de Hollande et de Hainaut,
  avait reçu mission de négocier la paix avec le roi de France.
  Après une tentative infructueuse faite à Saint-Quentin, elle fit
  une nouvelle démarche à Péronne, en compagnie de son frère, le
  duc de Brabant.


104. Item, de là s'en alla le roy devant la cité d'Arras, et y fut moult
longuement le siege[261].

  [261] Le siège d'Arras commença le 28 juillet; c'est à cette date
  que le duc de Bourbon et le connétable d'Albret arrivèrent avec
  l'avant-garde sous les murs de la place (Religieux de
  Saint-Denis, t. V, p. 370).

105. Item, en cedit an IIIIc et XIIII fut commencée par lesdiz bandez une
confrairie de sainct Laurent aux Blans Manteaux, le jour de l'Invencion
Sainct Estienne, IIIe jour d'aoust, et disoient que ce estoit la
confrarie des vrays et bons catholiques envers Dieu et leur droit
signeur, et fut la Sainct Laurens au vendredy. Et le dimenche ensuivant
firent leur feste à Sainct Laurens, et furent plus de IIIIc tous bandez,
[et n'osoit] homme ne femme estre ou moustier ne à leur feste, s'il
n'avoit la bande, et aucunes personnes d'onneur qui y estoient alés veoir
leurs amis pour la feste Sainct Laurens qui se faisoit au dimenche, en
furent en tres grant danger de leur bien, pour ce qu'ilz n'avoient point
de bande.

106. Item, en ce temps estoient guerres par toute France, et si y avoit
si grant marché de vivre [à Paris], de pain et de vin; car on avoit une
pinte de bon vin sain et net pour ung denier parisis, blanc et vermoil en
C lieux à Paris, et pain à la vallue, et en toute celle année ne fut
trouvé du creu d'icelle vin qui devenist gras, ne bouté, ne puant.

107. Item, ceulx de l'ost en avoient grant charté[262], car ilz furent
moult devant Arras sans riens faire.

  [262] Les besoins étaient si grands que pendant le siège le roi
  fut obligé de demander au parlement de Paris un emprunt de mille
  livres parisis (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 304).

108. Item, quant ilz virent que tretout encherissoit, leurs biens et
tretout, et leurs chevaulx mouroient de fain partout, si firent crier la
paix le XIe jour de septembre[263] environ trois heures après mynuit à
ung mardi, et quant ilz partirent des tentes après le cry qui avoit esté
tel: que homme nul, sur peine de la hart, ne mist feu en son logeys. Mais
les Gascons, qui estoient en l'aide[264] de la bande, firent le
contraire, car ilz mirent le feu partout où ilz peurent, en despit [de
ce] que on s'en alloit ainsi; et fut le feu si grant que couru au
pavillon du roy par darriere, et eust esté le roy ars qui ne l'eust mis
hors par devers le meilleur. Et dient ceulx qui se salverent, que ou feu
demoura plus de Vc hommes qui furent ars, qui estoient malades dedens les
tentes.

  [263] Monstrelet (t. III, p. 32) indique une date différente qui
  nous semble plus exacte; suivant lui, la paix conclue par
  l'entremise du duc de Brabant et de la comtesse de Hainaut aurait
  été publiée devant la tente du roi le mardi 4 septembre à huit
  heures.

  [264] Ms. de Paris: en le halde.

109. Item, le jeudi ensuivant, fut sceu à Paris, et ne vistes[265], ne
ouistes oncques plus belle sonnerie à Paris que on y fist cellui jour,
que depuis le matin jusques au soir en tous les moustiers de Paris on
sonnoit, et faisoit on grant joye pour l'amour de la paix.

  [265] «Et ne vistes» manque dans le ms. de Rome.

110. Item, ce jeudi XIIIe jour de septembre, ung jeune homme osta la
bande à l'ymage [de] sainct Huistace[266] que on lui avoit baillée, [et
la deschica en despit de ceulx qui lui avoient baillée]. Et tantost fut
prins, fust tort ou droit, lui fut le poing coppé sur le pont Allaiz[267]
devant Sainct Huistace, et fut banny à touzjours mais; et si ne fust
oncques homme qui osast dire le contraire, tant estoit tout mal gouverné
et de maulvaises gens.

  [266] Le Religieux de Saint-Denis (t. V, p. 447) est plus
  explicite; ce fut un artisan qui, dans l'église Saint-Eustache,
  arracha l'écharpe ou bande blanche dont l'image de saint André
  était parée.

  [267] Le Pont Alais était une passerelle recouvrant, au bas de la
  rue Montmartre et de la rue Traînée, un cloaque où venaient se
  déverser les immondices des halles.

111. Et si sachez que tous ceulx qui devant Arras avoient esté, ou la
plus grant partie, quant ilz venoient, estoient si descharnez, si palles,
si empirez qu'il sembloit qu'ilz eussent esté en prinson VI ou VIII moys
au pain et à l'eaue, et n'en apporterent que pesché, et en mourut plus de
XI mil quant ilz vindrent à leur aise[268].

  [268] L'armée royale fut décimée pendant le siège par une
  «malladie de flux de ventre» qui fit de nombreuses victimes,
  entre autres Amé de Sarrebruck; le duc Louis de Bavière et le
  connétable en furent atteints (Saint-Remy, t. I, p. 182).

112. Item, le XIe jour d'octobre ensuivant, ung jeudi, fut fait ung champ
de bataille à Sainct-Ouyn, d'un Breton[269] et d'un Portingalois, et
estoit l'un au duc de Berry et l'autre au duc de Bourgongne; et furent
mis ou champ à oultrance, mais ilz ne firent chose dont on doye parler,
car on dist tantost,: «ho!» qu'ilz devoient faire armes. Et fist ce faire
le duc de Berry pour le Breton, qui estoit de la bande, dont il avoit
moult grant paour, car le Portingallois se maintenoit en son harnoys si
tres ligierement, que chascun lui donnoit la victoire, mais on ne pot
oncques dire lequel la deust avoir au vray.

  [269] Le champion breton était un écuyer du nom de Guillaume de
  la Haye qui périt dans les massacres de 1418 (_Documents relatifs
  à la surprise de Paris_, publiés par M. J. Garnier dans le
  Bulletin de la Société de l'Hist. de Paris, 1877, p. 52); le
  Religieux de Saint-Denis (t. V, p. 411) lui donne pour adversaire
  un chevalier portugais appelé Jean de Metz, le même sans doute
  que Jean du Mez, seigneur de Croy, marqué sur l'état des
  officiers de Philippe le Bon en qualité de chambellan et de
  bailli de Lille (cf. Labarre).

113. Item, le sabmedi ensuivant, XIIIe jour dudit moys d'octobre, oudit
an, s'en vint le roy à Paris, à belle compaignie de ceulx de Paris, et
plut tout le jour si tres fort[270] qu'il n'y avoit si jolis qui n'eust
voulu estre à couvert. Et soudainement, environ huit heures de nuyt,
commencerent les bonnes gens de Paris sans commandement à faire feus, et
à baciner le plus grandement que on eust veu passé c ans devant, et les
tables en my les rues [drecées à tous venans, par toutes les rues] de
Paris qui point aient de renon.

  [270] Ms. de Paris: tant.

114. Item, le XXIIIe jour d'octobre, depposerent le prevost, c'est
assavoir, Andry Marchant, et firent lesdiz bandez prevost ung chevalier
de la court du duc d'Orleans, qui estoit baron, nommé messire Tanneguy du
Chastel[271], et ne le fut que deux jours et deux nuys, pour ce qu'il
n'estoit pas bien de leur accort. La IIIe journée ensuivant fut reffait
prevost sire Andry Marchant, tres cruel et sans pitié, comme davant est
dit.

  [271] Tanneguy du Châtel, chambellan du roi et du duc de Guyenne,
  fut institué prévôt de Paris le mardi 23 octobre, entre quatre et
  cinq heures après midi, en vertu de lettres du roi publiées au
  Châtelet par Jean de Vailly, l'un des présidents du Parlement
  (Arch. nat., Y, 5228, fol. 28 vº). La veille, André Marchant
  s'était présenté au Parlement afin de mettre opposition à la
  réception de Tanneguy du Châtel, disant «qu'il estoit venu à sa
  cognoissance que messire Tanneguy du Chastel, par le moien de
  monseigneur de Guienne ou autrement, avoit impetré son office de
  prevost.» En acceptant les fonctions de prévôt, Tanneguy déclara
  le mardi matin qu'il «se deporteroit dudit office toutes fois
  qu'il plairoit» au duc de Guyenne. Le mercredi 24 octobre, André
  Marchant, ayant obtenu lettres royales auxquelles le Parlement
  obtempéra, parvint à se faire réintégrer dans sa charge (Arch.
  nat., X{1a} 4790, fol. 146).

115. Item, en cedit temps, entre la Sainct Remy et Noël, lesdiz bandez,
qui tout gouvernoient, firent bannir toutes les femmes de ceulx que
devant avoient bannyz sans mercy, qui estoit moult grant pitié à veoir,
car toutes estoient femmes de honneur et d'estat, et la plus grant
partie de elles n'avoit oncques eslongné Paris sans honneste compaignie;
et ilz estoient acompaignées de sergens très crueulx, selon signeur,
mesniée duicte. Et qui plus leur destraingnoit le cueur, c'estoit que on
les envoyoit toutes ou païs du duc d'Orleans, tout au contraire du païs
où leurs amys et mariz estoient; et encores autre chose qui leur venoit
au devant, car toutes femmes sont vittuperées d'estre menées à
Orléans[272], et là les envoyoit on le plus; mais autrement ne povoit
estre pour le temps, car tout estoit gouverné par jeunes signeurs, senon
le duc de Berry et le conte d'Arminac.

  [272] Il est assez difficile de s'expliquer pourquoi; ne
  serait-ce point parce qu'on avait coutume d'y interner des femmes
  de mœurs légères? Voici ce qui peut jusqu'à un certain point
  justifier cette hypothèse. Dans une affaire criminelle jugée au
  Parlement en 1407, Guillemette de Gouy prétendait avoir été
  violentée par un laboureur d'Arcueil; mais sa vertu n'étant point
  à l'abri de tout soupçon, une vieille femme nommée la Renaudine
  l'avait engagée à ne pas donner suite à sa plainte et à se
  désister moyennant finance, car, disait la vieille, «autrement
  elle seroit menée à Orléans» (Arch. nat., X{2a} 14, fol. 375).

116. Item, les festes de Nouel ensuivant, c'est assavoir, IIIIc et XIIII,
fut fait par le roy le conte d'Alençon duc d'Alençon, et fut faicte
duchié qui n'estoit que conté, ne oncques mais n'avoit esté duchié
jusques à cellui jour; ainsi en fut[273].

  [273] Le comté d'Alençon fut érigé en duché en faveur de Jean,
  comte d'Alençon, par lettres données à Paris dans la
  Sainte-Chapelle du Palais le 1er janvier 1415, en présence des
  ducs d'Orléans et de Bourbon, des comtes de Vertus, de la Marche,
  de Vendôme et d'autres conseillers et chambellans du roi (Arch.
  nat., JJ 168, fol. 210 rº).


   [1415.]


117. Item, à l'entrée de fevrier ensuivant, jouxterent le roy et les
grans[274] signeurs en la grant rue Sainct-Anthoine, entre
Sainct-Anthoine et Saincte-Katherine du Val des Escolliers, et y avoit
barrieres. En ces jouctes[275] vint le duc de Breban pour traicter la
paix, et jouxta et gaigna le prix.

  [274] «Grans» manque dans le ms. de Rome.

  [275] Ces joutes faisaient partie du programme des fêtes données
  à Paris en l'honneur des ambassadeurs anglais, fêtes qui
  commencèrent le 10 février et qui durèrent trois jours; le roi y
  tournoya avec le duc d'Alençon, et le duc de Brabant jouta avec
  le duc d'Orléans (Monstrelet, t. III, p. 60).


118. Ad ce temps estoient les Anglois à Paris pour traicter d'ung
mariaige à une des filles du roy de France[276].

  [276] Ce fut le mercredi 8 août 1414 que le Parlement prit, à la
  requête du duc de Berry, les dispositions nécessaires pour
  recevoir l'ambassade anglaise conduite par le comte de Dorset et
  deux évêques accompagnés d'une nombreuse suite; seize membres du
  Parlement eurent mission de se rendre à cheval jusqu'à la
  Chapelle-Saint-Denis pour y attendre l'arrivée de l'ambassade;
  les autres conseillers restèrent dans la salle du Palais donnant
  sur la Seine pour faire accueil aux «messagiers» d'Angleterre
  (Arch. nat., X{1a} 1479, fol. 304). Les Anglais, logés «en
  l'ostel du Temple» (J. des Ursins), étaient encore à Paris le 12
  mars 1415, jour où leur visite était annoncée au Parlement
  (_Ibid._, X{1a} 4790, fol. 219 vº).

119. Item, le mardi XIXe jour, (fut) depposé de la prevosté de Paris
Andry Marchant, qui autresfois avoit été depposé par ses desmerites, mais
il finoit[277] touzjours par argent, fors que à celle foys en ladicte
prevosté fut remis sire Tenneguy du Chastel la IIe ou la IIIe foys.

  [277] Ms. de Paris: Fuioit.

120. Mais en ce temps aussi estoient chevaliers d'Espaigne et de
Portingal, dont trois du Portingal[278], bien renommez de chevallerie
prindrent par ne sçay quelle folle entreprinse champ de bataille encontre
trois chevaliers de France, c'est assavoir, François de Gringnos, la
Rocque, Morigon[279]; et fut à oultrance ordonné au XXIe jour de
fevrier, vigille Sainct Pere, à Sainct-Ouyn, et fut avant soleil resconcé
qu'ilz entrassent en champ, mais en bonne vérité de Dieu, ilz ne mirent
pas tant que on mettroit à aller de la porte Sainct-Martin à celle de
Sainct-Anthoine, à cheval, que les Portingalloys ne fussent desconfiz par
les trois Françoys, dont la Roque fut le meilleur.

  [278] Les trois chevaliers portugais se nommaient Alvar Continge,
  Pierre Gonsalve de Mallefaye et Jean Gonsalve. Au lieu de Jean
  Gonsalve qu'indique Monstrelet (t. III, p. 61), Saint-Remy (t. I,
  p. 209) mentionne un champion appelé Rumaindres, nom qui paraît
  totalement défiguré.

  [279] FRANÇOIS DE GRIGNOLS, chambellan du roi, s'était déjà fait
  connaître par ses goûts chevaleresques. Vers le commencement de
  l'année 1406, il avait conçu le dessein, avec Jean de Garancières
  et le sire de Boqueaux, de faire «certaines joustes ou passes
  d'armes à Royaumont»; le roi, craignant la surexcitation des
  esprits, interdit formellement ces joutes par mandement du 25
  janvier 1406 au prévôt de Paris (Arch. nat., X{1a} 8602, fol.
  194). François de Grignols prit part à l'expédition dirigée par
  Charles VI contre les Bourguignons, et fut du nombre des otages
  envoyés aux assiégés de Compiègne lors des pourparlers relatifs à
  la reddition de cette place (Rel. de Saint-Denis, t. V, p. 307).
  Il occupa le poste de capitaine et de gouverneur de la Rochelle
  jusqu'au 25 octobre 1414, date de son remplacement par Tanneguy
  du Châtel (Arch. nat., X{1a} 4790, fol. 146). Il s'attacha
  ensuite à la personne du dauphin, auprès duquel il était le jour
  de l'entrevue de Montereau (Chron. des Cordeliers, p. 281); selon
  le Religieux de Saint-Denis (t. VI, p. 372), le duc de Bourgogne
  y aurait été reçu par Tanneguy du Châtel, François de Grignols et
  le vicomte de Narbonne. Grignols suivit dès lors la fortune de
  Charles VII, qui lui confia en 1423 une mission importante; il
  fit le voyage d'Écosse en compagnie du comte de Bucan avec une
  flotte considérable et dut ramener le comte de Douglas et le
  contingent écossais (Stevenson, _Wars of the English in France_,
  I, p. 6). Enfin il trouva la mort à la bataille de Verneuil
  (Monstrelet, t. IV, p. 196).--Les écrivains contemporains ne sont
  pas d'accord sur l'identité de LA ROCQUE: Archambaud de la Roque,
  écuyer gascon, selon Juvénal des Ursins (p. 503); François de
  Roque, chevalier poitevin, d'après le Religieux de Saint-Denis
  (t. V, p. 413).--Quant à MAURIGON (de Songnacq), écuyer gascon,
  ce fut l'un des capitaines chargés, en 1417, de la défense de
  Pontoise qu'il dut rendre aux Bourguignons. Retiré à Paris, il
  fut l'une des premières victimes des massacres de 1418 et reçut
  la sépulture dans la cour de Saint-Martin-des-Champs (Religieux
  de Saint-Denis, t. VI, p. 247, 251; Cousinot, _Geste des nobles_,
  159).

121. Item, le sabmedi ensuivant, vigille Sainct Mathieu, fut la paix
criée parmy Paris à trompettes[280] et disoit chascun que ce avoit fait
le duc de Breban; et fist on à ce sabmedy plus de feuz parmy Paris que
toutes les autres foys devant dictes, et si estoit les IIII temps des
Brandons.

  [280] A la suite de plusieurs conférences tenues par le grand
  conseil du roi avec le duc de Brabant et les gens du duc de
  Bourgogne, la paix pourparlée à Arras fut définitivement conclue
  et publiée à son de trompe le 23 février, et non le 24, comme le
  dit Monstrelet (t. III, p. 60); voici à cet égard ce que nous
  apprennent les Reg. capitulaires de N. D.: «Sabbati xxiii
  februarii, nichil actitum est in presenti capitulo propter
  solemnitatem pacis hujus regni hodie publicate, et quia dominus
  Aquitanie et omnes alii domini venerunt ad ecclesiam Parisiensem»
  (Arch. nat., LL 215, fol. 37). La publication des lettres de la
  paix au Parlement eut lieu le 16 mars, et les princes du sang,
  ainsi que les membres de la Cour, en jurèrent l'observation
  (Arch. nat., X{1a} 1480, fol. II vº). Pareil serment fut exigé du
  prévôt des marchands et des échevins le mardi 19 mars (Arch.
  nat., X{1a} 4790, fol. 224, 225).

122. Item, environ sept ou huit jours en mars, fut Saine si cruelle à
Paris que ung moulle de buche valloit IX ou X solz parisis, et ung cent
de costeretz, qui les voulloit avoir bons, XXVIII ou XXXII solz p.; le
sac de charbon, XII s. p.; bourrées, foing, semblablement[281]; tuylle,
plastre, en la maniere. Et si sachez que depuis la Toussaint jusques à
Pasques, ne fut oncques jour qu'il ne cheist (eaue) de jour ou de nuyt,
et dura la grant eaue jusques en my-avril[282] que on ne povoit aller es
marez entre Sainct-Anthoine et le Temple, ne dedens la ville, ne dehors.

  [281] Ms. de Paris: sable.

  [282] Ms. de Paris: jusques ou moys d'avril.

123. Item, le XVIIe jour d'avril[283] fut monseigneur de Guienne en
l'ostel de la ville, et ordonna trois eschevins nouveaulx, c'est
assavoir, Pierre de Grant-Rue[284], Andriet d'Esparnon et Jehan de
Louviers[285], et depposa Pierre Oger, Jehan Marcel[286], Guillaume
Cirasse.

  [283] Le 18 avril 1415, suivant le Cartulaire de la prévôté des
  marchands (Arch. nat., KK 1009, fol. I vº); c'est donc à tort que
  le ms. de Paris donne la date du XXVII avril.

  [284] Pierre de Grand-Rue, épicier, l'un des fournisseurs
  ordinaires du roi, comme on le voit par le compte de l'hôtel des
  années 1405 à 1409, qui mentionne l'achat chez ce marchand «de
  cire pour le cierge benoist de Pâques et pour le seel secret du
  roy, ainsi que de plusieurs espices de chambres confites» (Arch.
  nat., KK 31-32). Il ne fut échevin que quelques mois; on le perd
  ensuite de vue complètement; tout ce que l'on sait, c'est qu'il
  ne vivait plus au 27 mars, date sous laquelle le registre de la
  prévôté mentionne une maison de la rue Saint-Denis, attenante aux
  hoirs ou ayants-cause de feu Pierre de Grand-Rue (Arch. nat., Y
  5231, fol. 13).

  [285] Jean de Louviers le jeune, bourgeois de Paris, partisan de
  la cause bourguignonne, fut dépossédé de ses fonctions d'échevin
  le 10 octobre 1415 et rétabli le 10 juin 1418 après l'entrée des
  Bourguignons (Arch. nat., KK 1009, fol. 3 rº). Il prêta serment à
  Jean Sans-Peur le 25 août suivant.

  [286] Jean Marcel, drapier, l'un des échevins nommés le 17 août
  1413 et évincés en avril 1415, rentra dans la vie politique en
  1418 par sa prestation de serment au duc de Bourgogne faite le 25
  août. Le 2 janvier 1419, les bourgeois de Paris le déléguèrent
  avec Imbert des Champs pour siéger chaque jour à l'hôtel de ville
  et veiller «au bon gouvernement» de la capitale (Arch. nat.,
  X{1a} 1480, fol. 163). Jean Marcel possédait alors une maison rue
  des Bourdonnais, provenant de Denisot Mauduit (Sauval, t. III, p.
  293).

124. Item, le jour Sainct Marc ensuivant, fut criée parmy Paris la paix à
trompettes, sur peine de perdre corps et biens qui la contrediroit.

125. Item, le moys d'aoust ensuivant, au commencement aryva le roy
d'Engleterre à toute sa puissance en Normendie, et print port emprès
Harefleu, et assegea Harefleu et les bonnes villes d'entour.

126. Item, monsieur de Guienne, filz ainsné du roy, se party de Paris le
premier jour de septembre, à ung dimenche au soir, à trompes, et n'avoit
que jeunes gens avec lui, et party pour aller contre[287] les
Angloys[288]; et le roy de France, son pere, se parti le IXe jour
ensuivant pour aller après son filx, et alla à Sainct-Denis au giste. Et
tantost après fut cueillie à Paris la plus grant taille qu'on eust vu
cueillir d'aage de homme, qui nul bien ne fist pour le prouffit du
royaulme de France[289], ains estoit tout gouverné par lesdiz bandez, car
Harefleu fut prins par les Engloys oudit moys de septembre, le XIIIIe
jour[290], et tout le pais gasté et robbé, et faisoient autant de mal les
gens d'armes de France aux pouvres gens, comme faisoient les Angloys, et
nul autre bien n'y firent.

  [287] Ms. de Paris: au devant des Anglais.

  [288] Le duc de Guyenne se dirigea sur Rouen, où devaient se
  réunir tous les vassaux aptes au métier des armes, convoqués en
  vertu de lettres royales; d'intéressants détails sur les mesures
  de défense prises en Normandie lors de la descente des Anglais
  sont révélés par des lettres de rémission accordées en septembre
  1415 à Guillaume de Lescaux, chevalier (Arch. nat., JJ 168, fol.
  246 rº).

  [289] «De France» manque dans le ms. de Rome.

  [290] Monstrelet et Juvénal des Ursins s'accordent à donner la
  date du 22 septembre, qui n'est pas exacte; l'auteur de notre
  Journal est mieux renseigné. En effet, le roi d'Angleterre était
  en possession d'Harfleur dès le 16 septembre, ainsi qu'il résulte
  de lettres de ce jour, où il propose au dauphin de vider leur
  querelle par un duel (Rymer, t. IV, 2e partie, p. 147). C'est le
  dimanche 22 septembre que le bruit de la reddition d'Harfleur se
  répandit dans Paris: «Ipsa die dominica, dicitur quod Hariflotum
  fuit perditum» (Arch. nat., LL 215, fol. 72).

127. Et si fist[291] bien, VII ou VIII sepmaines puis que les Angloys
furent arivez, aussi bel temps comme on vit oncques point faire en aoust
et en vendenges, jour de vie de homme, et aussi bonne année de tous les
biens, mais neantmoins, pour ce, ne s'avanssa oncques nulz[292] des
signeurs de France de combatre les Anglois qui là furent.

  [291] Ms. de Paris: si y furent.

  [292] Ms. de Paris: oncques mais.

128. Item, les dessusdiz bandez, le Xe jour d'octobre, l'an mil IIIIc et
XV, firent à leur posté ung prevost des marchans nouvel et quatre
eschevyns, c'est assavoir, le prevost des marchans, Philippe de
Breban[293], filx d'un impositeur; les eschevins, Jehan du Pré,
espicier[294], Estienne de Bonpuis, pelletier[295], Regnault Pidoye,
changeur[296], Guillaume d'Ausserre, drappyer. Et si estoient le roy et
monseigneur de Guienne à ce jour en Normendie, l'un à Rouen, et l'autre à
Vernon[297]; ne oncques ceulx de Paris n'en sceurent rien, tant que ce
fut fait, et furent moult esbahiz le prevost des marchans et les
eschevins qui devant estoient, quant on les depposa sans autre[298]
mandement du roy ne du duc de Guienne, ne sans le sceu des bourgoys de
Paris[299].

  [293] Philippot de Breban ou Braban, riche changeur parisien,
  exerça la charge de prévôt des marchands du 10 octobre 1415 au 12
  septembre 1417. A cette date, pour cause de «certaine maladie en
  quoy il estoit encheu», et de son âge avancé, il demanda à être
  relevé de ses fonctions et fut remplacé par Guillaume Cirasse
  (Arch. nat., KK 1009, fol. 2 vº). Le 9 août 1420, il s'associa
  avec quinze de ses confrères pour l'exploitation des monnaies de
  Paris, Tournai, Châlons, Troyes, Mâcon, Nevers et Auxerre (Arch.
  nat., Z{1b} 58, fol. 159); Philippot de Braban dirigea alors la
  monnaie de Saint-Quentin, et, par suite de l'inexécution de ses
  engagements, un procès lui fut intenté en 1432 par ses
  co-associés (_Ibid._, X{1a} 4796, fol. 303, 304). Le 3 octobre
  1421, lorsque Pierre de Landes, l'un des seize changeurs réunis
  en association, obtint l'entreprise de la monnaie de Paris,
  Philippot de Braban et Germain Vivien se portèrent caution pour
  lui jusqu'à concurrence de 8000 livres tournois (_Ibid._, Z{1b}
  362). Tout en exerçant la profession de changeur, Braban avait le
  titre d'ouvrier et monnoyer du serment de France (_Ibid._, X{1a}
  4794, fol. 217).

  [294] Jean du Pré, épicier, valet de chambre du duc de Berry,
  fournit à ce prince en 1410 «des parties de plons et fondeures
  pour les reparacions des fontaines» de Bicêtre et Gentilly (Arch.
  nat., KK 250, fol. 76); quoique originaire de Rouen et ne pouvant
  faire partie de l'administration municipale, il fut désigné par
  Tanneguy du Châtel pour entrer dans l'échevinage (Arch. nat.,
  X{1a} 4795, fol. 55).

  [295] Etienne de Bonpuits, marchand pelletier, l'un des
  fournisseurs du duc de Berry, auquel il fit livraison le 18
  décembre 1410 de plusieurs «parties de pelleterie» destinées au
  comte d'Eu, son fils, comme cadeau de Noël (Arch. nat., KK 250,
  fol. 55 vº). A la date du 16 décembre 1413, Martin Gouge, évêque
  de Poitiers, en considération des «bons et agreables services»
  que lui avaient rendus Étienne de Bonpuits et Denisette sa femme,
  leur céda un hôtel sis au bourg de Saint-Germain-des-Prés, dans
  la censive de l'abbaye (Arch. nat., LL 1037, fol. 71 vº). Au mois
  d'avril 1418, Étienne de Bonpuits fut adjoint aux négociateurs
  chargés de traiter avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne et
  se rendit à Montereau en compagnie de Jean de Vailly, président
  au Parlement, et de J. Tudert, doyen de Notre-Dame (Arch. nat.,
  X{1a} 1480, fol. 133 vº). Dès l'entrée des Bourguignons à Paris,
  il prit la fuite et fut remplacé comme échevin le 10 juin 1418
  (_Ibid._, KK 1009, fol. 3 rº), tous ses biens furent confisqués
  et attribués d'abord à Henri Gregory, anglais, puis à Jean de
  Saint-Yon. (Cf. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_,
  p. 270.)

  [296] Renaud Pis-d'Oue, changeur-orfèvre du roi et de la cour
  (Arch. nat., KK 29), est cité en 1416 parmi les changeurs
  présents à la lecture des ordonnances faite au comptoir de la
  cour des Monnaies (Arch. nat., Z{1b} 2). Il se fit relever de ses
  fonctions d'échevin le 16 août 1417, mais continua à prendre part
  aux délibérations politiques; il assistait à la séance du
  Parlement tenue le 18 avril 1418, lorsque le président de Vailly
  exposa le résultat de ses négociations avec le duc de Bourgogne
  (Arch. nat., X{1a} 1480, fol. 134). Devenu suspect aux
  Bourguignons, il dut quitter Paris; on fit main basse sur ses
  biens et son bel hôtel de la rue des Bourdonnais fut donné le 30
  mars 1424 à un chevalier anglais, Jean de Haveford (Longnon,
  _Paris sous la domination anglaise_, p. 125). Les rentes qu'il
  prenait sur les terres de Robert, duc de Bar, passèrent en 1427
  aux mains de Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir (Arch.
  nat., JJ 173, fol. 326). Pis-d'Oue, chargé en 1423 de
  négociations relatives à la délivrance du comte d'Angoulême, se
  rendit en Angleterre avec un sauf-conduit que lui donna Henri VI
  (Rymer, t. IV, part. II, p. 94). Il mourut quelques années après;
  le 26 avril 1428 sa succession était ouverte au profit de ses
  enfants, Jean et Colette Pis-d'Oue (Arch. nat., X{1a} 4795, fol.
  247).

  [297] Charles VI se trouvait à Vernon le lundi 7 octobre et
  rejoignit le duc de Guyenne à Rouen le samedi suivant (Juv. des
  Ursins, p. 507).

  [298] Ms. de Paris: avoir.

  [299] Ce fut Tanneguy du Châtel qui, le 10 octobre 1415, vint en
  l'hôtel de ville accompagné de Robert le Maçon et de Jean Louvet,
  et qui, de son propre mouvement, renouvela l'échevinage sans
  suivre aucune des règles usitées en pareil cas, notamment sans
  s'astreindre rigoureusement à choisir comme échevins des
  bourgeois nés à Paris. Juvénal des Ursins (p. 509) raconte que
  l'annonce de la prochaine arrivée du duc de Bourgogne faite par
  un banni du nom de Colin, propriétaire de l'hôtel du Boisseau, à
  la porte du Temple, inspira des craintes aux gouverneurs de Paris
  qui changèrent aussitôt l'échevinage et firent murer les portes.

129. Item, le XXe jour dudit moys ensuivant, les signeurs de France
ouïrent dire que les Anglois s'en alloient par la Picardie, si les tint
monseigneur de Charrollays si court et de si près qu'ilz ne porent passer
par où ilz cuidoyent. Adonq allerent après tous les princes de France,
sinon vi ou vii, et les trouverent en ung lieu nommé Agincourt, près de
Rousseauville; et en ladicte place, le jour Sainct Crespin et Crespinien,
se combatirent à eulx; et estoient les Françoys plus la moictié que
Angloys, et si furent Françoys desconfys et tuez, et prins des plus grans
de France.

130. Item, tout premierement, le duc de Breban[300], le conte de
Nevers[301], freres du duc de Bourgongne, le duc d'Alençon[302], le duc
de Bar[303], le connestable de France Charles de Labrait[304], le conte
de Marle[305], le conte de Roussy[306], le conte de Psalmes[307], le
conte de Vaudesmons[308], le conte de Dampmartin[309], le marquis du
Pont. Ceulx cy nommez furent tous mors en la bataille, et bien trois mil
esperons dorez sur les autres; mais de ceulx qui furent prins et menez en
Angleterre, le duc d'Orleans, le duc de Bourbon, le conte d'Eu[310], le
conte de Richemont[311], le conte de Vendosme[312], le mareschal
Boussiquault[313], le filx du roy d'Ermenie[314], le sire de Torsy, le
sire de Helly[315], le sire de Mouy, [monseigneur de Savoysi] et
plusieurs autres chevaliers et escuiers dont on ne scet les noms.
Oncques, puis que Dieu fut né, ne fut fait telle prinse en France par
Sarazins ne par autres, car avec eulx furent mors plusieurs bailliz de
France[316], qui avoient avecques eulx admenez les communes de leurs
bailliaiges, qui tous furent mis à l'espée, comme le bailly de Vermendoys
et ses gens, le bailly de Mascon et ses gens, celuy de Sens et ses gens,
celuy de Senliz et ses gens, celuy de Caen et ses gens, le bailly de
Meaulx et ses gens; et disoit on communement que ceulx qui prins estoient
n'avoient pas esté bons ne loyaulx à ceulx qui moururent en bataille.

  [300] Antoine de Bourgogne, duc de Brabant, deuxième fils de
  Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, et de Marguerite, comtesse
  de Flandre.

  [301] Philippe de Bourgogne, comte de Nevers, troisième fils de
  Philippe le Hardi.

  [302] Jean Ier, duc d'Alençon.

  [303] Édouard III, duc de Bar.

  [304] Charles d'Albret, nommé connétable en 1402.

  [305] Robert de Bar, comte de Marle et de Soissons, grand
  bouteiller de France.

  [306] Jean VI, comte de Roucy et de Braine.

  [307] Jean V, comte de Salm, ne mourut pas à Azincourt; il fut
  tué seize ans plus tard à la bataille de Bulgnéville.

  [308] Ferri de Lorraine, comte de Vaudémont.

  [309] Charles de la Rivière, comte de Dammartin, souverain maître
  des eaux et forêts, réussit à s'échapper sain et sauf, et ne
  mourut qu'en 1427 (Cf. Monstrelet, t. III, p. 124).

  [310] Charles d'Artois, comte d'Eu, resta vingt-trois ans captif
  en Angleterre, et mourut le 25 juillet 1472.

  [311] Artus de Bretagne, comte de Richemont, rentra en France en
  1421, épousa le 20 octobre 1423 Marguerite de Bourgogne, veuve du
  duc de Guyenne. Il devint plus tard connétable de France et duc
  de Bretagne.

  [312] Louis de Bourbon, deuxième fils de Jean de Bourbon et de
  Catherine de Vendôme, conduit à la tour de Londres, ne sortit de
  prison qu'en 1426, contribua à la levée du siège d'Orléans.

  [313] Jean le Meingre, dit Boucicaut, maréchal de France depuis
  le 23 décembre 1391, mourut en captivité en 1421.

  [314] Le dernier roi d'Arménie, Léon III, mort en 1393 et enterré
  aux Célestins de Paris, ne laissa qu'un enfant naturel, Guy ou
  Guyot.

  [315] Jacques, seigneur de Heilly, maréchal de Guyenne,
  gouverneur de la Rochelle depuis le 14 mai 1411, déjà fait
  prisonnier par les Anglais en 1413.

  [316] Les baillis étaient si fréquemment renouvelés qu'il n'est
  pas facile de savoir quels étaient les baillis alors en
  fonctions. Nous nous bornerons à donner le nom du dernier
  titulaire que nous rencontrions avant la bataille, suivi de celui
  de son successeur; quelquefois seulement celui de ce dernier:
  MACON. Philippe de Bonnay, nommé le 27 décembre 1415 (Arch. nat.,
  X{1a} 1480, fol. 40).--SENS. Guy d'Aigreville, reçu le 9 octobre
  1411 (_Ibid._, X{1a} 1479, 173 vº). André Marchant, nommé le 27
  décembre 1415.--SENLIS. Trouillart de Maucreux, reçu le 12
  septembre 1411. Guillaume de Han, nommé le 27 décembre 1415
  (_Ibid._, fol. 172 vº; X{1a} 1480, fol. 40).--CAEN. Girard
  d'Esquay, 7 juin 1412 (Arch. nat., X{1a} 4789, fol. 283). Olivier
  de Mauny, nommé le 7 décembre 1415 (_Ibid._, X{1a} 1480, fol. 39
  vº).--MEAUX. Guillaume de Noiray, reçu le 6 octobre 1413
  (_Ibid._, X{1a} 1479, 267).--VERMANDOIS. Pierre de Beauvoir,
  seigneur de Bellefontaine, reçu le 15 mars 1414 (Arch. nat.,
  X{1a} 1479, fol. 288), tué à Azincourt, remplacé le 19 décembre
  1415 par Thomas de Larzi (_Ibid._, X{la} 4791, fol. 17 vº).

131. Environ trois sepmaines après, vint le duc de Bourgongne assez près
de Paris, moult troublé de la mort de ses freres et de ses hommes, pour
cuider parler au roy ou au duc de Guienne, mais on lui manda qu'il ne
fust si hardy de venir à Paris. Et fist on tantost murer les portes,
comme autresfois, et se logerent plusieurs cappitaines au Temple, à
Sainct-(Martin)[317] et es places devant dictes, par deffaulte de
signeurs; et furent toutes les ruelles d'entour les lieux devant diz
prinses desdiz cappitaines ou de leurs gens, et les pouvres gens boutez
hors de leurs maisons, et à grant priere et à [grant peine] avoient ilz
le couvert de leur hostel, et ceste larronnaille couchoit en leurs lictz,
comme ilz feissent à xi ou à xii lieues de Paris; et n'estoit homme qui
en osast parler ne porter coustel, qui ne fust mis en diverses prinsons
[comme au Temple, à Sainct-Martin, à Sainct-Magloire[318], en Tyron et en
autres diverses prinsons].

  [317] Le mot entre crochets est resté en blanc dans le ms. de
  Paris.

  [318] Le couvent de Saint-Magloire, situé entre les rues Aubry le
  Boucher, Saint-Denis, Quincampoix, Saint-Magloire et
  Salle-au-Comte, communiquait avec la rue Saint-Denis par un
  passage, avec la rue Quincampoix par le cul-de-sac de Venise.

132. Item, environ la fin de novembre, l'an mil IIIIc et XV, le duc de
Guienne, ainsné filx du roy de France, moult plain de sa voulenté plus
que de raison, acoucha malade et trespassa le XVIIIe jour de decembre
oudit [an], jour mercredi des IIII Temps[319]. Et furent faictes ses
vigilles le dimenche ensuivant à Nostre-Dame de Paris, et fu aporté du
Louvre sur les espaulles de quatre hommes, et n'y avoit que six hommes à
cheval, c'est assavoir devant; après, les quatre ordres mendians et les
autres colleges [de Paris]; après sur ung grant cheval, lui et son paige;
sur ung autre fut le chevalier du guet[320], après grant piece le prevost
de Paris; après le corps, fut le duc de Berry, le conte d'Eu et ung
autre. En ce point fut porté à Nostre-Dame de Paris, et là fut enterré le
lendemain.

  [319] Louis, duc de Guyenne, dont Nicolas de Baye nous a laissé
  un portrait peu flatté, menait une vie fort irrégulière,
  employant la nuit à veiller et «po faire» et le jour à dormir,
  dînant à trois ou quatre heures après midi et soupant à minuit.
  Aussi, pour nous servir des expressions du digne greffier, avec
  une existence aussi accidentée «estoit aventure qu'il vesquist
  longuement». Ce jeune prince, tombé malade en l'hôtel de Bourbon,
  succomba le 18 décembre 1415 aux atteintes d'une violente
  dyssenterie compliquée de fièvre pernicieuse. Des obsèques
  solennelles, auxquelles assistèrent le duc de Berry et le comte
  de Ponthieu, lui furent faites à Notre-Dame le lundi 23 décembre
  à dix heures du matin; son corps ne fut point transporté à
  Saint-Denis, comme le prétend Monstrelet (t. III, p. 131), mais
  enterré dans l'église même de Notre-Dame entre «le grant autel et
  les chaieres où se sient le prestre et diacre à la grant messe»
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 40); il y reposait encore en
  novembre 1416, ainsi que le prouve une donation de 120 livres de
  rente sur les biens de N. d'Orgemont (_Ibid._, JJ 170, fol. 57).
  Pour donner une idée du luxe de luminaire déployé à la cérémonie
  funèbre du duc de Guyenne, il suffira de dire qu'après la
  célébration du service, la cire fondue par ordre du chapitre
  produisit une masse de 2150 livres (_Ibid._, LL 215, fol. 85).

  [320] Le chevalier du guet était vraisemblablement Bertrand
  d'Enfernet, qui exerçait cet office à la date du 13 octobre 1414
  (Arch. nat., X{la} 4790, fol. 146).

133. Item, en ce temps fut le pain tres cher, car le pain que on avoit
devant pour viii blans valloit v solz parisis, et bon vin pour ii deniers
parisis la pinte. En ce temps furent les portes murées, comme autresfoys,
pour le duc de Bourgongne qui estoit pres de Paris, et grant foison de
gens d'armes; par quoy fromaiges et œufz [furent si chers] que on
n'avoit que trois oefz pour ung blanc, et ung fromaige commun (pour) III
ou IIII solz parisis.

134. Et Paris estoit gardé par gens estranges, et estoient leurs
cappitaines ung nommé Remonnet de la Guerre[321], Barbasan[322] et
autres, tous mauvais et sans pitié. Et pour mieulx faire leur voulenté
manderent le conte d'Armignac, personne escommeniée, comme devant est
dit, nommé Bernart, et de celui firent connestable de France à ung lundi
en la fin de decembre[323]. Et le prevost de Paris, ou moys ensuivant,
fut fait admiral de France, gouverneur de la Rochelle; et fut depposé
d'estre admiral une mauvaise personne nommée Clignet de Breban[324], qui
moult fist de mal en France, tant[325] comme il fut admiral.

  [321] Raymonnet de la Guerre, brave et habile capitaine gascon,
  tué dans les massacres de 1418 (le 12 juin) avec le connétable
  d'Armagnac et le chancelier de Marle, tint presque constamment la
  campagne contre les Anglais et Bourguignons; on le voit en
  octobre 1415 passer par le comté d'Étampes à la tête d'un corps
  de mille hommes (Arch. nat., JJ 169, fol. 5 rº), tenir garnison à
  Saint-Denis en décembre, conduire une expédition au pays de
  Santers le 24 janvier 1416 et retourner à Paris vers la fin
  d'avril (Monstrelet, t. III, p. 131, 133, 141).

  [322] Arnaud Guilhem, seigneur de Barbazan en Bigorre, célèbre
  capitaine qui illustra le règne de Charles VII, fut accusé
  d'avoir trempé dans l'assassinat de Montereau et se défendit
  énergiquement de toute participation à cet attentat. Chargé par
  le dauphin de la défense de Melun, il tomba en même temps que
  cette place au pouvoir des Anglais qui le retinrent prisonnier et
  l'enfermèrent le 24 février 1430 au Château-Gaillard (Chron. de
  P. Cochon, p. 464). Barbazan fut tué à la bataille de
  Bulgnéville.

  [323] Bernard d'Armagnac fut élevé à la dignité de connétable de
  France par lettres du 30 décembre 1415.

  [324] Pierre de Breban, dit Clignet, seigneur de Landreville,
  pourvu par lettres du 1er avril 1405 de la charge d'amiral de
  France au lieu de Renaud de Trie, fut remplacé le 27 avril 1408
  par Jacques de Châtillon; mais il continua à porter le titre
  d'amiral de France et défendit ses droits devant le Parlement
  (Arch. nat., X{la} 4790, fol. 36 rº, 120 vº). Breban occupa, en
  1411, le poste de gouverneur du comté de Vertus (_Ibid._, JJ 160,
  fol. 49 vº). Lors du siège de Montaimé en Champagne, il s'échappa
  de ce château, déguisé en valet (_Ibid._, JJ 165, fol. 245; JJ
  166, fol. 8). Il possédait alors à Paris, dans la rue
  Neuve-Saint-Merry, un fort bel hôtel que firent vendre des
  marchands de Lubeck, ses créanciers. Le principal enchérisseur de
  cet immeuble fut Hélion de Jacqueville (_Ibid._, X{la} 4789, fol.
  226 vº).

  [325] «Tant» manque dans le ms. de Rome.

135. Item, le duc de Bourgongne estoit touzjours en la Brie, ne ne povoit
parler au roy, ne le roy à luy, pour puissance qu'ilz eussent eulx deux;
car les traistres de France disoient au roy, quant il demandoit, qui
moult le demandoit souvent, que plusieurs foys on l'avoit mandé, mais il
ne daignoit venir; et d'autre part mandoient[326] au duc de Bourgongne,
qui estoit à Laingny, que le roy lui deffendoit sa terre, sur peine
d'estre repputé [pour] traistre faulx[327].

  [326] Ms. de Paris: mandement.

  [327] Pendant que le duc de Bourgogne était à Lagny (du 10
  décembre 1415 au 27 janvier 1416) avec «moult grant nombre de
  gens d'armes de pluseurs nacions qui tenoient toute la Brie et
  partie de la Champaigne et les rivieres de Marne et de Seinne»,
  une députation composée de Jean de Vailly, président au
  Parlement, de Simon de Nanterre et de l'évêque de Chartres, vint
  le trouver «pour traicter et apaiser les besoignes», mais ce fut
  en pure perte (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 41).


   [1416.]


136. Item, le XIIe jour [du moys] de fevrier, fut fait par les dessusdiz
bandez ledit conte d'Armignac seul[328] de tout le royaulme de France, à
qui qu'il en despleust, car le roy estoit tousjours mal dispousé. En
celui temps, s'en alla le duc de Bourgongne en son païs.

  [328] Les mss. de Rome et de Paris n'indiquent pas de lacune.

137. Item, le premier jour de mars IIIIc et XV ensuivant, jour Sainct
Aulbin, entra l'empereur roy de Hongrie à Paris, à ung dimenche[329], et
vint par la porte Sainct-Jacques et fut logé au Louvre; et le IIe mardi
ensuivant, furent envoiées semondre les damoiselles de Paris et des
bourgoises les plus honnestes, et leur donna à disner en l'ostel de
Bourbon, le Xe jour ensuivant après sa venue, et à chascune aucun jouel.

  [329] Au moment de l'arrivée de l'empereur Sigismond, les corps
  constitués de Paris, tels que l'échevinage, le Parlement, la
  Chambre des comptes, tous à cheval, allèrent au-devant du
  souverain allemand, les uns jusqu'à Étampes, les autres jusqu'à
  Longjumeau, le duc de Berry et sa suite jusqu'au moulin à vent
  vers Bourg-la-Reine (Arch. nat., X{la} 4791, fol. 45 vº). Le 8
  mars, à huit heures du matin, l'empereur se rendit à Notre-Dame,
  où une réception solennelle lui avait été préparée dès le 28
  février. Mais là comme ailleurs il laissa une réputation de
  parcimonie bien méritée; reçu à son entrée dans la nef par
  l'évêque de Paris entouré des chanoines, au son des grosses
  cloches Marie et Jacqueline, il entendit la messe dite en son
  honneur, mais ne donna rien à l'offrande. Après la messe,
  Sigismond alla visiter les reliques et le trésor de Notre-Dame
  qu'il admira beaucoup, mais ne fit aucune largesse pour les
  reliques, se bornant à gratifier les enfants de chœur d'un
  pauvre écu. Le dimanche suivant, l'empereur honora de sa présence
  le Palais où il se fit également montrer les reliques et poussa
  la générosité jusqu'à offrir un demi-franc (_Ibid._, LL 215, fol.
  93, 94). Lors de sa visite au Parlement, qui eut lieu le 16 mars,
  Sigismond prit fait et cause pour l'une des parties plaidantes,
  Guillaume Seignet, qui réclamait l'office de sénéchal de
  Beaucaire, et l'arma chevalier, ce qui ne plut que médiocrement
  au roi et à son conseil (_Ibid._, X{la} 4791, fol. 54 vº;
  Monstrelet, t. III, p. 138).

138. Item, il fut à Paris environ trois sepmaines, et puis s'en alla
devers Engleterre[330] pour avoir les prinsonniers du sang de France, qui
là estoient de la prinse d'Egincourt.

  [330] L'empereur Sigismond quitta Paris le mercredi avant Pâques
  fleuries (20 mars) pour se rendre en Angleterre, et passa par
  Beauvais, Saint-Riquier et Calais; il fit à Londres un séjour
  d'un mois à cinq semaines (Monstrelet, t. III, p. 136;
  Saint-Remy, t. I, p. 229).


139. Item, [commençant] la sepmaine penneuse ensuivant, qui fut [entrant]
le XIIIe[331] jour d'avril IIIIc XV, entreprindrent aucuns des bourgois
de Paris[332] de prendre ceulx qui ainsi tenoient Paris en subgection, et
devoient ce faire le jour de Pasques, qui furent le XIXe jour d'avril,
mais ilz ne le firent point par sens[333], car il fut sceu par ceulx de
la bande, qui les prindrent et les misdrent en prinson.

  [331] Ms. de Paris: XIIII.

  [332] Indépendamment des principaux chefs de la conspiration
  nommés plus loin, Thierry de la Bée, couturier, fut banni du
  royaume «comme consentant et coulpable de certaine commocion et
  monopole que aucuns habitans de Paris cuidierent mettre à
  execucion le jour de Pasques». Son hôtel à Paris rue de la
  Ferronnerie, ainsi qu'un autre hôtel à Chaillot (_Challoyau_)
  échurent à Mengin de Trèves, valet de chambre du dauphin (nov.
  1417, Arch. nat., JJ 170, fol. 125). L'ancien échevin, Jean de
  l'Olive, paraît avoir été impliqué dans ce complot, car une rente
  que J. de l'Olive, «nagueres condempné pour crime de leze
  majesté», possédait sur une maison rue Aubry le Boucher, passa en
  mars 1417 à G. Belier, chapelain en l'église Saint-Leu et
  Saint-Gilles (_Ibid._, JJ 169, fol. 349).

  [333] Ms. de Paris: Ilz ne le firent pas secrets.

140. Et le XXIIIIe jour dudit moys d'avril IIIIc XVI, fut [mené] en ung
tumberel à boue, le doyen de Tours, chanoyne de Paris, frere de l'evesque
de Paris de devant cellui qui pour lors estoit, nommé Nicole d'Orgemont,
filx de feu Pierre d'Orgemont[334]. En ce point, vestu d'un grant mantel
[de] viollet, et chapperon de mesmes, fut mené es halles de Paris, [et]
en une charrette devant estoient deux hommes de honneur sur deux aiz,
chascun une croix de boys en sa main; et avoit l'un esté eschevin de
Paris, et l'autre estoit homme de honneur et estoit en ars nommé maistre
Regnault[335], et l'eschevin Robert de Belloy[336]. Et à ces deux on
coppa les testes, voyant ledit d'Orgemont, lequel n'avoit que ung pié, et
après la justice fut ramené [sans oster dudit tumberel] en prinson ou
chastel de Sainct-Anthoine, et environ quatre jours après, fut presché ou
parviz Nostre-Dame et condampné en chartre perpetuelle au pain et à
l'eaue.

  [334] Nicolas d'Orgemont, dit le Boiteux d'Orgemont, archidiacre
  d'Amiens, chanoine de Notre-Dame de Paris, de
  Saint-Germain-l'Auxerrois et de Champeaux en Brie, maître des
  comptes, expia cruellement le double tort qu'il eut de faire
  partie en 1412 de la commission instituée contre les Armagnacs
  (Arch. nat., X{la} 1479, fol. 212 vº) et de posséder une fortune
  considérable. Ses envieux et ses ennemis lui firent un crime
  irrémissible de n'avoir point révélé le complot qui se tramait
  dans Paris, complot dont il avait eu connaissance le mercredi
  avant Pâques. Arrêté le mardi 21 avril dans sa maison du cloître
  Notre-Dame, il fut aussitôt emprisonné en la Bastille, et le
  vendredi suivant, le chancelier H. de Marle, assisté du prévôt de
  Paris, de Robert le Maçon, de Pierre de l'Esclat, de Robert de
  Tuillières, le fit amener au Châtelet dans la chambre des fiefs,
  et là, en présence des chanoines assemblés, lui donna lecture des
  lettres qui le déclaraient déchu de tous offices royaux et lui
  infligeaient une amende de quatre-vingt mille écus. Pour
  respecter l'immunité ecclésiastique, le chapitre de Notre-Dame
  fut chargé pour la forme de lui faire son procès; la sentence du
  chapitre, prononcée le 30 avril 1416 (Arch. nat., LL 215, fol.
  498) le condamna à perdre tous ses bénéfices et à tenir prison
  perpétuelle «au pain de doleur et à eaue d'angoisse» (_Ibid._,
  X{la} 1480, fol. 54). Ce même jour, Nicolas d'Orgemont, extrait
  de la Bastille et remis au chapitre, fut conduit sur le parvis
  Notre-Dame où il fut prêché sur «l'eschaffaut» au milieu d'une
  affluence énorme de populaire. Dès le 4 mai, les chanoines
  intercédèrent auprès du roi pour qu'une prison ecclésiastique fût
  assignée à leur confrère et afin qu'on lui donnât un confesseur;
  néanmoins, d'Orgemont ne fut transféré à Meung-sur-Loire, dans
  les prisons de l'évêque d'Orléans, que le samedi 18 juillet; à
  partir du mois d'août, sa captivité devint de plus en plus
  rigoureuse et ne tarda pas à entraîner sa mort (_Ibid._, LL 215,
  fol. 99-120, _passim_). Il n'existait plus au mois de novembre
  1416, comme le prouve la donation de 120 livres de rente sur ses
  terres de Méry-sur-Oise faite à l'église Notre-Dame (_Ibid._, JJ
  170, fol. 56 vº). Emeline de Nostemberg, dame d'honneur de la
  reine, obtint à titre gracieux 502 livres de rente sur ses biens
  confisqués, à condition de donner décharge d'une somme de dix
  mille livres dont le roi lui avait fait présent lors de son
  mariage (_Ibid._, JJ 169, fol. 322). Jean Taranne se fit adjuger
  pour 1500 livres le grand hôtel que d'Orgemont possédait à
  Gonesse (_Ibid._, fol. 312 vº), tandis que Hugues de Guingamp,
  maître des comptes, acquérait, moyennant 410 livres, une vieille
  tour à Fontenay et un hôtel à Montreuil (_Ibid._, JJ 170., fol.
  74).

  [335] «Maître Regnaut Maillet», qualifié homme d'église et curé
  par le greffier du Parlement (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 54).

  [336] Robert de Belloy, riche drapier et échevin pendant la
  période cabochienne; après son exécution, Jeanne sa veuve et sa
  fille Gilles de Belloy obtinrent la restitution de ses biens
  confisqués (Arch. nat., JJ 169, fol. 155 vº). Il laissa aussi un
  fils, Jean de Belloy, qui arriva plus tard à l'échevinage. Robert
  possédait une maison rue de la Ferronnerie.

141. Item, le premier sabmedi de may ensuivant furent decollez pour ce
fait trois moult honnestes hommes, et de moult bonne renommée, c'est
assavoir, le signeur de l'Ours[337], de la porte Baudet, ung tainturier
nommé Durant de Bry[338], ung marchant de laton et espinglier nommé Jehan
Perquin; et estoit ledit tainturier maistre de la soixantaine des
arbalestiers de Paris.

  [337] Le possesseur de l'hôtel de l'Ours, sis en la rue de la
  Porte Baudoyer, était un sergent d'armes du roi, nommé Jean
  Roche, qui passait pour un «grans riche homs», partisan dévoué du
  duc de Bourgogne à Paris. Après son exécution, les Armagnacs
  s'emparèrent de ses biens et réduisirent ses proches à
  l'indigence; la femme de Jean Roche, sa fille Jeannette avec son
  mari Jacquet Guillaume, l'un des conjurés de 1430, tombèrent dans
  une situation extrêmement précaire, et à la suite de la vente à
  Alexandre des Marais, changeur, d'une maison sise rue
  Saint-Antoine à l'enseigne de la Huchette, ils furent emprisonnés
  au Châtelet à cause de dépositions faites par témoins supposés;
  mais ils firent valoir des circonstances atténuantes et obtinrent
  des lettres de rémission (Longnon, _Paris sous la domination
  anglaise_, p. 119-127). Quant à l'hôtel de l'Ours, il subit
  encore de singulières vicissitudes. Ensuite du complot de 1430,
  son propriétaire Jacquet Guillaume fut exécuté, et la femme dudit
  Jacquet bannie du royaume; l'hôtel resta vide et en quelque sorte
  abandonné. Au mois d'août 1430, maître Jehan Carrelier, «commis à
  louer et recevoir les loyers de l'ostel de l'Ours,» demanda
  d'urgence que l'on y fît certaines réparations, faute desquelles
  «briefment ledit hostel devendroit en non valeur et en ruyne»;
  l'autorité compétente fit droit à cette requête (Arch. nat., Y
  5230, fol. 36 vº). En 1436, au moment de l'expulsion des Anglais,
  l'hôtel de l'Ours était occupé par Jacquet de Raye, «espicier»,
  partisan bien connu de la cause anglaise, qui fut banni (_Ibid._,
  X{la} 1481, fol. 120).

  [338] Ce nom est orthographié «De Vry» dans le ms. de Rome, et
  «Debry» dans le ms. de Paris.

142. Item, le VIIe jour de may, fut crié parmy Paris, que nul ne fust si
hardy de faire assemblée à corps, ne à nopces, ne en quelque maniere sans
le congié du prevost de Paris. En ce temps avoit, quant on faisoit
nopces, certains commissaires et sergens aux despens de l'espousé, pour
garder que homme ne murmurast de rien.

143. Item, le VIIIe jour de may, vendredi, furent ostées les
chaisnes de fer qui estoient à Paris et furent portées à la porte
Sainct-Anthoine[339]. En ce temps estoit [touzjours] le pain si cher que
petiz mesnaiges n'en povoient avoir leur saoul, car la charté dura moult
longuement, et coustoit bien la XIIne, que on avoit devant pour XVIII
deniers, IIII solz parisis.

  [339] Les chaînes de fer enlevées le vendredi 8 mai «à foison de
  gens d'armes» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 55) et portées «ou
  chastel de la bastille St-Anthoine» furent restituées deux jours
  après sur la demande du prévôt des marchands et des échevins,
  «pour icelles estre tournées et converties au prouffit,
  fortifficacion, emparement et decoracion de Paris,» à condition
  qu'il serait rendu compte de leur emploi ou des deniers qui en
  proviendraient. (Lettres de Charles VI du 10 mai 1416: _ibid._, K
  950, no 22.)

144. Item, le sabmedi ensuivant, IXe jour dudit moys, furent ostées les
armeures aux bouchers en leurs maisons, tant de Sainct-Germain, de
Sainct-Marcel, de Saincte-Geneviefve [et] de Paris.

145. Item, le lundi ensuivant, fut crié parmy Paris, sur peine d'estre
repputé vray[340] traistre, que tout homme, prestre, clerc ou lay,
portast ou envoiast toutes ses armeures, quelles qu'elles fussent, ou
espées, ou badelaires, ou hachetes, ou quelque armeure qu'il eust, au
chastel de Sainct-Anthoine.

  [340] Ms. de Rome: traistre.

146. Item, le vendredi, XVe jour dudit moys, firent lesdiz commencer à
abatre la grant boucherie de Paris[341], et le dimenche ensuivant
vendirent les bouchers de ladicte boucherie leurs chars sur le pont
Nostre-Dame, moult esbahiz pour les franchises qu'ilz avoient en la
boucherie, qui leur furent toutes ostées[342]; et sembloit ce dimenche
que les[diz] bouchers eussent [eu] quinze jours ou trois sepmaines [de
temps] à faire leurs estaulx, tant furent bien ordonnez du vendredi
jusques au dimenche.

  [341] En vertu de lettres du 13 mai 1416, publiées le 15 du même
  mois, portant que la grande boucherie, sise devant le Châtelet,
  serait «du tout demolie» et abattue jusqu'au ras du sol, et que
  l'écorcherie derrière le Grand Pont serait supprimée (Arch. nat.,
  K 950, no 23; Y 3, fol. 46 rº). Cette mesure d'ordre public, qui
  frappait la puissante corporation des bouchers, trouvait sa
  justification dans la nécessité de dégager les abords du Grand
  Châtelet et de faire cesser l'insalubrité notoire de la grande
  boucherie.

  [342] Ce ne fut qu'une installation provisoire. Afin de remplacer
  les trente-deux étaux que renfermait la grande boucherie démolie,
  le roi, par lettres publiées le 21 août, ordonna l'établissement
  de quatre nouvelles boucheries, comportant quarante étaux, en la
  halle de Beauvais, près du Châtelet en face Saint-Leufroy, près
  du Petit Pont, et autour des murs du cimetière Saint-Gervais; il
  supprima en même temps la communauté «que avoient les bouchiers
  tueurs et escorcheurs de la grant boucherie» et abolit leurs
  privilèges (Arch. nat., Y 3, fol. 47).

147. Item, le vendredi ensuivant, furent commencées à murer les portes
comme autresfoys.

148. Item, le lendemain de la Sainct Laurens ensuivant, firent crier
lesdiz bandez parmy Paris, que nul ne fust si hardy d'avoir à sa fenestre
coffre ne pot, ne hotte, ne coste en jardin, ne bouteille à vin aigre à
sa fenestre qui fust sur rue, sur peine de perdre corps et biens, ne que
nulz ne se baingnast en la riviere sur peine d'estre pendu par la gorge.

149. Item, le jour de Sainct Laurens ensuivant, firent chanter lesdiz
bandez aux Quinze-Vingt, fust tort ou droit, et y avoit commissaires et
sergens qui faisoient chanter devant eulx telz prebstres qu'ilz
vouloient, malgré ceulx dudit lieu, lesquelx vouloient que on leur fist
droit de certains prinsonniers qui estoient à Graville[343], lesquelx
furent prins en la franchise par l'oultraige du prevost de Paris; et
furent prins le XXVe jour de may, vigille de l'Ascencion
Nostre-Seigneur[344], et fut avant la Sainct Laurens ensuivant que on
chantast ne messe ne vespres en ladicte eglise.

  [343] Le ms. de Rome donne, mais d'une manière peu lisible, à
  _grauille_; celui de Paris écrit _greuille_ en toutes lettres.

  [344] Par suite de l'arrestation de ces malfaiteurs, opérée par
  les gens du roi du Châtelet au mépris de l'immunité des
  Quinze-Vingts, la célébration des offices avait été suspendue.
  L'évêque de Paris se joignit aux Quinze-Vingts pour demander
  réparation; l'affaire, portée devant le Parlement, reçut le 30
  mai une solution: le procureur du roi et l'évêque, d'un commun
  accord, arrêtèrent les poursuites, et il fut convenu que dans les
  huit jours le service religieux serait repris par les
  Quinze-Vingts, sans préjudice de leurs droits et privilèges
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 58).

150. Item, la premiere sepmaine de septembre ensuivant, fist on deffense
aux bouchiers que plus ne vendissent leur char sur le pont Nostre-Dame,
et en celle dicte sepmaine commencerent à vendre en la halle de
Beauvays[345], à Petit-Pont, à la porte Baudays, et environ xv jours
après commencerent à vendre devant Sainct-Lieufray[346] au
Trou-Pugnais[347].

  [345] Seize étaux de bouchers furent édifiés en la halle de
  Beauvais «es halles de Paris»; leur revenu, estimé 2,500 livres
  tournois, se monta pour l'année 1418 à 2,378 livres parisis. Le
  22 avril 1418, Charles VI en abandonna la propriété à l'abbaye de
  Saint-Denis pour l'indemniser du prêt de 20,000 francs par elle
  consenti, sacrifice d'autant plus lourd que les religieux durent
  pour se procurer cette somme vendre la châsse d'or où reposait le
  corps de saint Louis (Arch. nat., K 59, no 19). Après les
  observations présentées par G. le Tur, faisant fonctions de
  procureur du roi, le Parlement, ayant égard aux nécessités
  pressantes du moment, se résigna le 27 avril à enregistrer ces
  lettres, «combien qu'elles semblassent dommageables et
  préjudiciables au roy» (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 135).

  [346] La chapelle de Saint-Leufroy se trouvait près du Grand
  Châtelet entre le quai et la grande boucherie; l'emplacement de
  la boucherie qui fut établie sur ce point est déterminé par un
  article du compte des confiscations de 1421 mentionnant la
  démolition d'une maison au bout du Pont-aux-Meuniers «pour ce que
  l'on vouloit illec faire une boucherie» (Sauval, t. III, p. 283).

  [347] Il y avait alors à Paris plus d'un de ces cloaques, appelés
  _Trous punais_, où venaient se perdre les immondices et s'écouler
  le sang provenant des tueries d'animaux; le plus connu est celui
  du cul-de-sac Gloriette, où il y eut une boucherie du même nom.

151. Item, en celle sepmaine fut crié que nul sergent à cheval ne
demourast hors de la ville de Paris, sur peine de perdre son office.

152. Item, fut crié celle dicte sepmaine que lesdiz estaulx de boucherie
seroient baillez au prouffit du roy au plus offrant[348], et que lesdiz
bouchiers n'y auroient quelque franchise.

  [348] Suivant le compte de l'ordinaire de la prévôté de Paris
  pour 1417 (Sauval, t. III, p. 274) les étaux des nouvelles
  boucheries furent mis aux enchères en l'auditoire civil du
  Châtelet, le vendredi 2 octobre.

153. Item, le mois d'octobre ensuivant, fut commencée la boucherie du
cymetiere Sainct-Jehan, et fut achevée, et [y] vindrent vendre ceulx de
derriere Sainct-Gervais, le premier dimenche de febvrier oudit an.


   [1417.]

154. Item, le XXe jour de febvrier[349] oudit an, fut crié que on ne
prinst nulle monnoye à Paris que celle du roy[350], qui moult fist grant
dommaige aux gens de Paris, car la monnoye du duc de Bretagne et du duc
de Bourgongne estoient prinses comme celles du roy, dont plusieurs
marchans, riches et pouvres, et autres gens qui en avoient perdirent
moult, car pour la deffence homme n'en eust eu quelque neccessité senon
au buillon; mais environ ung moys après, on reprint les dessusdictes
monnoyes[351], et deffendues comme davant furent.

  [349] Ms. de Paris: XXIe jour de febvrier.

  [350] Voici la désignation des monnaies dont le cours et la
  valeur furent réglés par l'autorité royale: 1º deniers d'or fin,
  dits _écus à la couronne_, valant 22 sols 6 deniers tournois la
  pièce; 2º petits deniers d'or fin, dits _petits écus à la
  couronne_, d'une valeur de 15 sols tournois; 3º deniers blancs
  d'argent, appelés _gros_, valant 20 deniers tournois la pièce; 4º
  deniers blancs d'argent, nommés _demi gros_ et _quarts de gros_,
  reçus pour 10 deniers tourn. et 5 d. t. pièce; 5º blancs _deniers
  à l'écu_ de 10 d. t. la pièce; 6º petits blancs, appelés _demi
  blancs à l'écu_, de 5 d. t.; 7º doubles deniers tournois de 2 d.
  t. la pièce; 8º petits parisis, petits tournois, valant 1 den.
  parisis et 1 den. tournois; 9º petites mailles, valant une maille
  tournoise. Les dispositions qui prohibèrent toutes monnaies
  frappées dans le royaume, en ne laissant subsister que la monnaie
  royale, sont insérées dans un mandement du 20 janvier 1417,
  enjoignant au bailli de Mâcon, sénéchal de Lyon, de faire publier
  dans l'étendue de son ressort l'interdiction des espèces
  étrangères; pareilles lettres à l'adresse du prévôt de Paris
  furent remises le 19 février à son lieutenant par les généraux
  maîtres des monnaies (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 142, 143).

  [351] Rien ne prouve que cette assertion soit exacte, tandis
  qu'il est hors de doute que les monnaies de Bretagne et de
  Bourgogne restèrent prohibées; à la date du 7 juin 1417, nous
  voyons rendre à Robin Charon, épicier, demeurant sur le
  Petit-Pont, 18 fr. 4 s. de blancs, de dix deniers tournois la
  pièce, «lesquelx lui furent tous coppez, pour ce qu'ilz n'avoient
  point de cours» (Arch. nat., Z{1b} 2).


155. Item, le IIIe jour d'avril oudit an, trespassa monseigneur de
Guienne, ainsné filx du roy de France, à Compigne[352], qui avoit esté xv
moys ou environ Dalphin[353].

  [352] Ms. de Paris: accompaigné.

  [353] Jean, duc de Touraine (et non de Guyenne), quatrième fils
  de Charles VI, marié le 29 juin 1406 à Jacqueline de Hainaut,
  mourut à Compiègne vers le 4 ou 5 avril 1417 (_Bibl. de l'École
  des Chartes_, 4e série, t. IV, p. 480). Bien que sa mort eût été
  amenée par une cause toute naturelle, les Bourguignons firent
  peser sur l'entourage du roi une accusation des plus graves, dont
  Monstrelet se fait l'écho (t. III, p. 168) et que répète l'auteur
  anonyme de la Chronique des Cordeliers (t. VI, p. 234). Suivant
  le bruit public, le duc de Touraine et même son frère le duc de
  Guyenne auraient été victimes d'un empoisonnement. L'accusation
  fut nettement formulée par le duc de Bourgogne dans certaines
  lettres scellées de son sceau et signées de sa main, lesquelles
  furent placardées sur les portes de plusieurs églises de Rouen;
  ces lettres qui contenaient des menaces de mort contre les
  conseillers de Charles VI, qu'elles traitaient de «rapineurs,
  dissipeurs, traistres, empoisonneurs et murtriers», furent
  envoyées à Paris et apportées au Parlement le 24 mai 1417 par le
  lieutenant du prévôt; lecture publique en fut donnée, et
  l'original rendu au chancelier. Le 10 juillet suivant, le
  procureur du roi, analysant les lettres en question, s'exprime en
  ces termes au sujet du prétendu empoisonnement du Dauphin: «En
  oultre, lesdictes lettres contiennent libelle diffamatoire, et en
  especial en tant qu'elles font mencion de l'empoisonnement de feu
  monsr. de Guienne et de feu monsr. le Dauphin, et sont choses
  controuvées et diffamatoires, et est vray que lesdiz seigneurs
  après leur mort furent ouvers en presence de medicins et autres,
  et n'y avoit quelque signe de empoisonnement» (Arch. nat., X{la}
  4791, fol. 275). Le 21 juillet 1417, le Parlement rendit un arrêt
  conforme aux conclusions du procureur du roi données le 16
  juillet précédent, déclara les susdites lettres «mauvaises,
  sedicieuses et scandaleuses,» et ordonna qu'elles seraient
  déchirées en la Cour, «rompues et arses publiquement en la ville
  de Paris» (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 92, 99).

156. Item, ledit roy Louys, l'an mil IIIIc [XVII], trespassa environ
trois jours en la fin[354].

  [354] Louis II, roi de Sicile, beau-père de Charles VII, mourut à
  Angers le 30 avril 1417, suivant des informations précises tirées
  du livre d'heures du roi René et des comptes de l'hôtel de la
  duchesse d'Anjou (Arch. nat., KK 243, fol. 47 vº); il fut enterré
  le 1er mai.

157. Item, en icelluy temps, on avoit vin sain et net pour ung denier la
pinte, mais de grosses tailles [trois ou quatre] tous les ans; et n'osoit
nul parler du duc de Bourgongne, qu'il ne fust en peril[355] de perdre
le corps ou la chevance, ou d'estre banny.

  [355] Ms. de Paris: En grand danger.

158. Item, le XXIXe jour de may ensuivant, vigille de la Penthecoste, fut
crié que nul ne prinst quelque monnoie que celle du coing du roy
seullement, et que on ne marchandast que à solz et à livres[356]; et
furent aussi criez à prendre petiz moutons d'or pour XVI solz parisis,
qui n'en valloient pas plus de XI solz parisis[357].

  [356] «Que nul de quelque condicion ou estat qu'il soit ne face
  aucuns contraulx ou marchiez à sommes de mars d'or ou d'argent,
  ne à pièces d'or, mais seulement à solz et à livres.» (Lettres du
  20 janvier 1417: Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 142.) L'application
  de cette mesure souleva de nombreuses difficultés, à chaque
  instant des contestations étaient soumises au jugement de la
  prévôté de Paris «pour cause des lettres de change que les
  marchands faisoient les uns aux autres pour avoir change en
  divers pays;» aussi le 8 août 1417, le lieutenant du prévôt
  exposa-t-il en la Chambre des monnaies l'embarras qu'il
  éprouvait, demandant l'avis des généraux maîtres qui déclarèrent
  que, pour toutes lettres de change passées avant le 10 mai,
  chaque cent d'écus valant 18 sols parisis pièce se solderait par
  118 moutons au cours de 20 sols tournois pièce (_Ibid._, Z{1b}
  2).

  [357] Un mandement de Charles VI adressé le 10 mai 1417 aux
  généraux maîtres des monnaies prescrivit la fabrication dans tous
  les ateliers monétaires du royaume de deniers d'or fin, appelés
  moutons, à 23 carats, qui devaient avoir cours pour 20 den.
  tournois la pièce (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 144 vº). Le 14 juin
  suivant, un nouveau mandement au bailli de Meaux donna cours aux
  petits moutons (_Ibid._, fol. 148).

159. Et le lundi ensuivant, premier jour des festes de Penthecoste,
commencerent les gens de Paris, c'est assavoir, de quelque estat qu'ilz
fussent, prebstres ou clercs, ou autres, à curer les voiries[358] ou à
faire curer à leur argent; et fut celle queullecte si aspre, qu'il
falloit que chascun, de quelque estat qu'il fust, de v jours en v jours
en baillast argent, et quant on poyoit pour cent on ny en mettoit mie XL,
et avoient les gouverneurs le remenant[359].

  [358] L'auteur du journal, probablement atteint par cette taxe,
  exhale son mécontentement. Cependant il était vraiment urgent de
  «curer les voiries»; divers témoignages puisés à des sources
  authentiques montrent jusqu'à quel point Paris laissait à désirer
  sous le rapport de la salubrité. Malgré des défenses maintes fois
  renouvelées, notamment en janvier 1404, les habitants
  continuaient à jeter des immondices dans la Seine; en 1414, le
  chapitre de Notre-Dame, voisin d'un foyer permanent d'infection,
  s'émut de cet état de choses et, voulant y porter remède, chargea
  trois de ses membres d'en conférer avec le prévôt des marchands
  (Arch. nat., LL 214, fol. 318). Du reste, le nettoyage des rues,
  mal organisé, ne se faisait que d'une façon très imparfaite; des
  lettres du 25 janvier 1415 accordant l'exemption du guet aux
  voituriers chargés de l'enlèvement des boues, laissent échapper
  cet aveu caractéristique: «Par default de tumbereaux, nostre
  ville est à present tres orde et pleine de boues, ordures, et
  immundices» (_Ibid._, Y 3, fol. 100). (Cf. le mémoire de M.
  Lecaron sur les _travaux publics de Paris au moyen âge_, Mémoires
  de la Soc. de l'hist. de Paris, t. III, p. 108).

  [359] Ms. de Paris: revenu.

160. Item, celle dicte sepmaine, fut fait le pont leveys à la porte
Sainct-Anthoine, et celle année furent faictes les maisons entre les
bastilles et l'escorcherie aux Tuilleries[360].

  [360] L'écorcherie établie aux Tuileries Saint-Honoré, sur la
  Seine, en vertu des lettres d'août 1416 citées plus haut. En ce
  qui concerne les maisons dont la construction est ici mentionnée,
  nous savons qu'à cette époque les échevins édifièrent avec une
  partie du «Pont-Neuf XXX ou XL maisons d'entre la tour de Billy
  et la porte Saint-Honoré, et firent provision d'artillerie, de
  canons et de pouldres» (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 99).

161. Item, en cellui temps, fut prins de par le prevost de Paris ung
nommé Loys Bourdon, chevalier, qui tant fit de peine au chastel
d'Estampes, comme devant est dit, et fut noyé pour ses demerites. Et fut
la royne privée du tout, que plus ne seroit au conseil, et lui fut son
estat amendry. Et demourerent les choses en ce point, sinon que tousjours
prenoient lesdiz gouverneurs desquelx vouloient et les bannissoient; et
si failloit qu'ilz allassent où lesdiz gouverneurs vouloient, et en mains
de trois sepmaines en bannirent plus de VIIIc[361], sans ceulx qui
demourerent en prinson.

  [361] Le Parlement lui-même fut enveloppé dans ces mesures de
  proscription; le 30 août 1417, on l'avisa que le roi ou plutôt
  son entourage avait décidé l'éloignement de Paris de treize
  conseillers, du procureur du roi, de deux notaires, du greffier
  criminel, de quatre huissiers, «soubz umbre, disait-on, de ce que
  on les souspeçonnoit d'estre favorisans ou affectez au duc de
  Bourgongne.» Malgré la démarche faite en faveur des suspects par
  le Parlement tout entier, la décision du grand conseil fut
  maintenue et les membres de la Cour frappés de bannissement
  durent quitter Paris; cependant, pour atténuer ce qu'un tel
  procédé avait d'arbitraire, chacun des bannis obtint lettres de
  sauf-conduit du roi et du Parlement, portant que le roi «envoyoit
  iceulz conseillers et officiers en certaines parties de ce
  royaulme pour certaines besoingnes touchant le fait du roy et de
  la court» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 104).

162. Item, en ce temps, à l'issue d'aoust, s'esmeut[362] le duc de
Bourgongne pour venir à Paris, et vint en conquestant villes, cités,
chasteaulx, et partout faisoit crier, de par le roy et le daulphin, et
de par luy que on n'y paiast nulles subsides; dont les gouverneurs de
Paris prinrent si grant haine contre lui qu'ilz faisoient [faire
processions[363] et faisoient] prescher qu'ilz savoient bien de vray
qu'il voulloit estre roy de France, et que par lui et que par son conseil
estoient les Engloys en Normendie. Et par toutes les rues de Paris avoit
espies, qui estoient residans et demourans à Paris, qui leurs propres
voisins faisoient prendre et emprinsonner; et nul homme, après ce qu'ilz
estoient prins, n'en osoit parler aucunement, qu'il ne fust en peril de
sa chevance ou de sa vie.

  [362] Ms. de Paris: se surent.

  [363] Pendant les mois d'août, de septembre et d'octobre, les
  processions succédèrent aux processions. Indépendamment de celles
  que le chapitre de Notre-Dame ordonna de faire trois fois par
  semaine dans les églises soumises à son autorité, presque chaque
  dimanche eut lieu une procession générale; le 22 août à
  Sainte-Geneviève avec les châsses de Saint-Merry, Saint-Benoit et
  Saint-Marcel; le 2 septembre à Saint-Germain-l'Auxerrois; le 19
  septembre à Saint-Magloire; le 3 octobre à Notre-Dame; le 17
  octobre aux Carmélites (Arch. nat., LL 215, fol. 164-170).

163. Item, à l'entrée de septembre [mil] IIIIc XVII, aproucha le duc de
Bourgongne de Paris[364], et gaigna l'Isle Adam, Pons Sainte-Messent,
Senliz, Beaumont. Adonq fut la porte Sainct-Denis fermée, et furent
abatues les arches pour faire ung pont leveys, et fut deux moys fermée en
la droicte saison de vendanges.

  [364] Jean Sans-Peur, parti d'Arras le 9 août 1417, prit
  possession le 24 août de Montdidier, le 26 de Beauvais, et dans
  les premiers jours de septembre de Pontoise, de Provins et de
  Beaumont-sur-Oise.

164. Item, environ VIII ou IX jours en septembre, fut depposé Breban
devantdit de la prevosté des marchans[365], et fut fait prevost Estienne
de Bonpuis, lequel ne le fut que cinq jours, et fut mis en la prevosté
ung faiseur de cofres [et de bans], nommé Guillaume Syrasse, le XIIe jour
de septembre oudit an.

  [365] Philippe de Breban, malade et déjà avancé en âge, fut
  relevé de ses fonctions sur sa demande. Guillaume Cirasse, son
  successeur, fut remplacé dans ses fonctions d'échevin par Henri
  Mauloué, secrétaire du roi. Peu de temps auparavant (le 16 août),
  Regnaut Pis d'Oe avait cédé la place à Simon Taranne (Arch. nat.,
  KK 1009, fol. 2 vº).

165. En ce temps vindrent les Bourguignons devant Sainct-Cloud, et lors
fut le pont rompu, et les Bourguignons assaillirent la tour à engins[366]
et l'endommaigerent moult, mais point ne fut prinse à celle foys, ains la
laisserent, mais ilz tindrent si[367] le païs autour de Paris, que
quelque marée ne venoit à Paris de nulle part.

  [366] C'est le 16 septembre que le duc de Bourgogne fit mettre le
  siège devant la grosse tour de Saint-Cloud.

  [367] Entre les mots _tindrent si_ et _le païs_, on a laissé un
  blanc dans le ms. de Paris.

166. Item, la livre de beurre sallé valloit II solz parisis, et vendoit
on II œufs ou III au plus IIII deniers parisis; ung petit haren caqué vi
den. parisis; le freys haren vint environ les octabes Sainct-Denis III ou
IIII pennyers, et vendoit on la piece III ou IIII blans tout lavé[368],
et le pouldré II blans rien mains; et le vin que on avoit en aoust pour
ii deniers coustoit en septembre ensuivant IIII ou VI deniers parisis.

  [368] Ms. de Rome: tout lancé.

167. Item, en ce temps avoit si pesme douleur à Paris, que nul n'osoit
aller vendenger hors Paris, devers la porte Sainct-Jaques, de toutes
pars, comme à Chastillon, à Banuex, à Fontenay, Vanves[369], Icy,
[Clamart], Montrouge[370]; car les Bourgongnons hayoient moult les
bourgoys de Paris, et ilz venoient fourrer jusques aux forsbourgs de
Paris, et quelque personne qu'ilz trouvoient estoit prins et emmené en
leur ost. Et avecques eulx avoit moult de gens de Paris qui avoient esté
banniz, qui tous les congnoissoient par enquerir ou autrement; et s'ilz
estoient de quelque renon, ilz estoient cruellement traictez et mis à si
grant rançon, comme on les povoit mettre, et s'ilz eschappoient par
aucune aventure et venoient à Paris, et on le savoit, on leur mettoit
sur[371] qu'ilz s'estoient fait prendre de leur bon gré, et estoient mis
en prinson.

  [369] Ms. de Paris: Vavernes.

  [370] Jean Sans-Peur séjourna huit jours à Montrouge, où son
  logis est connu sous le nom de l'arbre sur lequel fut planté son
  étendard, l'_Arbre Sec_ ou l'_Orme Haudon_ (cf. Monstrelet, t.
  III, p. 217; Chron. des Cordeliers, t. VI, p. 240).

  [371] Ms. de Paris: on leur mettoit ceux.

168. Item, en ce temps fut fait cappitaine de la porte du Temple ung
nommé Symonnet du Boys[372], qui estoit clerc Jaquot l'Empereur[373]
garde des coffres du roy, et de la porte Sainct-Martin ung nommé
Jehannin Nepveu, chauderonnier, filz d'un chauderonnier nommé Colin
[Nepveu].

  [372] Ce Simonnet du Bois ne serait-il pas le personnage de ce
  nom inscrit sur la liste des prisonniers annexée à la dépêche du
  4 juin 1418 au duc de Bourgogne (_Documents relatifs à la
  surprise de Paris par les Bourguignons_, publiés par M. J.
  Garnier dans le Bull. de la Société de l'hist. de Paris,
  mars-avril 1877).

  [373] Jacques l'Empereur, maître et enquêteur des forêts et
  garennes du roi par tout le royaume en 1381, occupait en 1404 le
  poste d'échanson du roi, uni à celui de garde des joyaux et de
  l'épargne. Il remplit ces fonctions jusqu'en 1418; fait
  prisonnier par les Bourguignons, il parvint à échapper aux
  massacres et fut remplacé le 6 août par l'un des partisans de la
  faction cabochienne, Jean de Puligny, dit Chapelain, premier
  valet de chambre du roi, banni le 31 décembre 1413, qui
  recueillit en même temps une bonne partie des biens délaissés par
  son prédécesseur (Longnon, _Paris pendant la domination
  anglaise_, p. 31, 79). Jacques l'Empereur avait épousé avant 1404
  Eude Pis-d'Oe, veuve de Guillaume de Sens, président au Parlement
  (Arch. nat., X{la} 4786, fol. 281 rº).

169. Item, en cestuy mois d'octobre, fut faicte une grosse taille de sel;
car [pou] fu de gens qui fussent de nulle renommée, à qui on ne envoiast
II sextiers ou III, au gros[374] ung muy ou demy muy; et [si] le
couvenoit paier tantost et le porteur, ou avoir sergens en garnison, ou
estre mis en prinson au Palays, et coustoit le sextier IIII escus de
XVIII solz parisis pour piece.

  [374] Ms. de Paris: sestiers en gros.

170. Item, la plus grant partie des cappitaines qui estoient dans Paris,
on les paioit des advoynes que on avoit amenées à Paris pour estre
bien[375] salvement[376], et avoient congié de prendre ce qu'ilz povoient
[piller][377] autour de Paris, à II ou III lieues environ, et ilz ne s'en
faignoient pas[378]. En ce temps firent les bouchiers de
Sainct-Germain-des-Prez leur boucherie en une rue qui est entre les
Cordeliers et la porte Sainct-Germain[379], en ung lieu en maniere de
celier où on descendoit à degrez qui avoient dix marches.

  [375] Ms. de Paris: bien seurement.

  [376] A l'approche des Bourguignons, on se hâta de mettre à
  l'abri non seulement les grains, mais encore le bétail; ainsi
  nous voyons le 15 septembre 1417 l'Hôtel-Dieu de Paris demander
  au chapitre l'autorisation de disposer de l'île Notre-Dame pour y
  placer les bœufs et moutons qu'il avait fait rentrer dans Paris
  par crainte des incursions ennemies (Arch. nat., LL 215, fol.
  168).

  [377] Ms. de Paris: Et avoient congié de piller tout ce qu'ilz
  povoient.

  [378] Ce que dit l'auteur du Journal des déprédations exercées
  par les gens de guerre chargés de défendre la capitale n'a rien
  qui doive surprendre; l'argent faisant absolument défaut aux
  conseillers du roi, les gens de guerre n'étaient pas payés. Dès
  le 18 septembre 1417 le dauphin en était réduit à solliciter du
  chapitre un prêt de 12 à 15 mille francs sur les joyaux de
  Notre-Dame; son chancelier Robert le Maçon revint à la charge le
  8 octobre, en exposant l'urgence de la situation. Jean Louvet,
  président de Provence, voulant se rendre compte par lui-même des
  ressources capitulaires, se fit montrer le même jour le trésor de
  Notre-Dame; bref, après bien des négociations, le chapitre
  consentit le 9 novembre à prêter une somme de 3,000 francs
  augmentée le 15 novembre de 500 francs, et garantie par le dépôt
  d'un fleuron de la couronne comprenant dix-neuf grosses perles,
  dix rubis, trois saphirs et huit diamants; ce fleuron, remis le
  17 novembre 1417, fut retiré le 31 janvier suivant, et remplacé
  par une chapelle rouge, dite aux anges (Arch. nat., LL 215, fol.
  169-171). Dans les circonstances critiques que traversa Paris en
  ce moment, le chapitre de Notre-Dame s'imposa de réels
  sacrifices: il avait déjà donné le 27 août, à titre gracieux,
  cent francs à la ville de Paris pour subvenir à la mise en état
  des fossés de l'enceinte depuis la porte Saint-Jacques jusqu'à la
  Seine (_Ibid._, fol. 166).

  [379] Les tueries et les étaux du bourg Saint-Germain se
  trouvaient dans ces «forsbours» dont parle Guillebert de Metz et
  qui correspondent à la rue des Boucheries-Saint-Germain,
  aujourd'hui la partie supérieure de la rue de l'École de
  Médecine.

171. Item, en ce temps valloit le caque de haren XVI livres[380] parisis.
Item, que autour de Paris, de quelque part que ce feust, n'osoit homme
aller qu'il ne fust desrobé, et, s'il se revenchoit ou deffendoit, il
estoit tué des gens d'armes de Paris mesmes, qui yssoient toutesfois
qu'ilz vouloient hors de Paris pour piller; car quant ilz revenoient, ilz
estoient aussi troussez de biens que fait le heriçon de pommes; et nul
n'en osoit parler, car ainsi plaisoit aux gouverneurs de Paris.

  [380] Ms. de Paris: XV liv. parisis.

172. Item, en icellui temps, allerent les Bourguignons [devant
Corbeil[381], et] fourerent le païz[382] tout entour et firent plusieurs
assaulx, mais pas ne le prindrent à celle foys, car ilz se retrairent
vers Chartres, mais la nuyt Sainct Climent ariverent devant Paris si
soudainement que merveilles[383], et les gens d'armes de Paris les
allerent sovent escarmoucher, mais touzjours y perdoient grant [foison
de] soudayers de Paris, et ceulx qui eschappoient s'en revenoient par les
villaiges d'entour Paris, et pilloient, roboient, rançonnoient, et avec
ce admenoient tout le bestail qu'i povoient trouver, comme beufs, vaches,
chevaux, asnes, asnesses, jumens, porcs, brebis, moutons, [chevres],
chevreaulx et toute autre chose dont ilz povoient avoir argent; et en
eglise prenoient ilz livres et toute autre chose qu'ilz povoient happer,
et en abbayes de dames autour de Parys prindrent ilz messel, brevieres et
toutes autres choses qu'ilz povoient piller; et quelque personne qui s'en
plaignoit à justice ou au connestable, ou aux cappitaines, tout bel luy
estoit de soy tayre. Et vray est que les gens aucuns qui venoient de
Normendie à Paris, qui estoient eschappez des Angloys par rançon ou
autrement, après et avoient esté prins des Bourguignons, et puis à demie
lieue ou environ, estoient reprins des François et traictez si
cruellement et par tyrannie comme Sarazins; mais ilz par leurs
seremenz[384], c'est assavoir, aucuns bons marchans, hommes de honneur,
qui avoient esté prinsonniers à tous les trois devant diz, dont ilz
estoient eschappez par argent, juroient et affermoient que plus amoureux
leur avoient esté les Angloys que les Bourguignons, et les Bourguignons
plus amoureux cent foyz que ceulx de Paris, et de pitance et de rançon,
et de paine[385] de corps et de prison, qui moult leur estoit esbahissant
chose, et à tout bon chrestien doit estre.

  [381] Après la levée du siège de Corbeil (28 octobre), Jean
  Sans-Peur passa par Chartres que ses gens occupaient depuis le
  14, se dirigea sur Tours afin de délivrer Isabeau de Bavière de
  l'étroite captivité qu'elle subissait, et revint à Chartres le 8
  novembre en compagnie de la reine.

  [382] Ms. de Paris: soyerent les païs.

  [383] L'auteur du Journal, qui ne dissimule point ses sympathies
  pour la cause bourguignonne, glisse à dessein sur la conspiration
  qui devait éclater à Paris dans la nuit de la Saint-Clément (23
  novembre) et livrer aux troupes de Jean Sans-Peur la porte
  Bordelle; ce complot, qu'avait tramé un curé de Champagne, P.
  Jeannin, dit Michel, fut dévoilé à Tanneguy du Châtel par l'un
  des conjurés, un pelletier de la rue Saint-Jacques, et la
  tentative que firent les Bourguignons sous les ordres d'Hector de
  Saveuse échoua complètement. On instruisit aussitôt le procès de
  P. Jeannin qui avait été incarcéré au Châtelet, et un arrêt du
  Parlement en date du 26 novembre 1417, arrêt cité par Mlle Dupont
  dans son édition de Fenin, dont nous n'avons pu retrouver le
  texte, rendit le coupable à l'évêque de Paris (Cf. Juv. des
  Ursins, p. 537).

  [384] Ms. de Paris: sermons.

  [385] Ms. de Paris: deppence de corps.

173. Item, [ung pou] après la Toussains, enchery tellement la buche que
le cent de bons costeretz valloit II frans, et XXIIII solz moyenne buche,
et celle de Bondiz XX solz parisis.

174. Item, la buche de molle valloit X solz parisis le molle, et dura
celle charté tout l'yver.

175. Item, en ce temps fut la char si chere, que ung petit quartier de
mouton valloit VII ou VIII solz parisis, et ung petit morsel de beuf de
bon androit II [solz parisis] qu'on avoit en octobre pour VI deniers
parisis, une froissure de mouton II ou III blans, une teste de mouton VI
deniers parisis, la livre de beurre sallé VIII blans[386].

  [386] L'approvisionnement de Paris ne se faisait qu'avec une
  extrême difficulté, aucun marchand ne voulant s'exposer aux
  risques que faisaient courir les allées et venues continuelles
  des gens de guerre; aussi la cherté des vivres alla toujours
  croissant, et les embarras de la situation préoccupèrent vivement
  le prévôt des marchands et les échevins, comme le prouve la
  démarche qu'ils firent auprès du Parlement le 16 novembre 1417.
  «Ce jour, vindrent le lieutenant du prevost de Paris, les prevost
  des marchans, eschevins et autres officiers du roy et habitans de
  la ville de Paris, pour avoir advis et deliberacion et provision
  à ce que on puist seurement amener vivres à Paris, et obvier à ce
  que aucunes roberies ou extorcions ne soient faictes indeuement
  aux marchans» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 110 vº).

176. Item, ung bien petit porc coustoit LX solz ou IIII frans.


   [1418.]


177. Item, ou moys de janvier oudit an, fut le prevost de Paris devant
Montlehery[387], et lui rendirent ceulx [de] dedens de par traictié
d'argent.

  [387] Ms. de Paris: Montierry.

178. Item, de là s'en alla à Chevreuse[388], et gaigna la ville et fist
tout piller, quant que homme povoit apporter à charroy ou autrement,
comme ilz firent à Soissons, et moult y ot des bonnes gens du païs tuez
sans pitié.

  [388] Lors de la prise de Chevreuse que Tanneguy du Châtel enleva
  d'assaut (Cousinot, _Geste des nobles_, p. 168), Guillaume
  Maradon, curé de Chevreuse, âgé de 72 ans, fut emmené à Paris et
  mis à la Bastille; le pauvre prêtre protesta contre son
  incarcération, disant qu'il était clerc, écolier de l'Université
  de Paris, que depuis vingt-deux ans il remplissait les fonctions
  curiales à Chevreuse et qu'il avait toujours fait son devoir «de
  preschier ses paroissiens et les amonester pour demourer en
  l'obeissance du roy» (Arch. nat., X{la} 4792, fol. 48 vº).

179. Item, la darraine sepmaine de janvier oudit an, alla le roy devant
Senliz pour le prendre par force ou autrement, et fut la cité habandonnée
avant qu'elle fust assaillie.

180. Item, en icellui temps[389] toutes les bonnes villes de Normendie,
comme Rouen, Montivillier, Dyeppe, et plusieurs autres, quant ilz virent
comment Caen, Harefleu, Falaise et plusieurs bonnes villes du païs
avoient esté prinses des Angloys, sans avoir secours du roy de France
pour messaige qu'ilz envoiassent, se rendirent au duc de Bourgongne[390].

  [389] Le ms. de Paris ajoute ici: estoient.

  [390] Les Bourguignons entrèrent à Rouen par la porte
  Saint-Hilaire le mercredi 12 janvier 1418; Caen était tombée au
  pouvoir des Anglais le samedi 4 septembre 1417 (P. Cochon,
  _Chron. normande_, p. 432) et Falaise capitula le 20 novembre
  1417.

181. Item, que le jour Sainct-Martin d'yver IIIIc XVII fut fait pappe
ung cardinal nommé Martin[391] par l'acort[392] et consentement de tous
les roys chrestiens, et en fist on feste par toute chrestienté, senon à
Paris, ne on n'en osoit parler; car le IIIIe sabmedi de karesme oudit an,
pour ce que le recteur toucha au conseil, que ce lui sembloit bon que on
feist solempnité du Sainct-Pere, qui tant avoit cousté à faire, et si y
avoit on mis plus de II ans et demy, pour tant fut mis en prinson, et X
ou XII maistres avecques lui[393].

  [391] Martin V, de la famille Colonna, cardinal diacre, élu pape
  au concile de Constance le 11 novembre 1417, consacré et couronné
  le 21 novembre, mourut à Rome dans la nuit du 20 au 21 février
  1431.

  [392] Ms. de Paris: par la Cour.

  [393] Notre chroniqueur dénature complètement les faits qui
  occasionnèrent l'arrestation du recteur de l'Université et de
  certains des maîtres venus à sa suite. Voici ce qui se passa à la
  séance du Parlement tenue sous la présidence du Dauphin, le
  samedi 26 février 1418: Raoul de la Porte, docteur régent en la
  faculté de théologie, grand maître du collège de Navarre, au nom
  de l'Université et en présence du recteur, prit la parole et
  demanda que la collation des bénéfices nouvellement attribuée aux
  évêques demeurât entre les mains du pape; c'est alors que le
  dauphin fit arrêter Pierre Forget, recteur de l'Université, et
  plusieurs autres membres de l'Université qui avaient donné leur
  adhésion aux doctrines soutenues par Raoul de la Porte. Forget
  tint prison en l'hôtel de Me Pierre d'Yerres, chanoine du Palais
  et curé de Saint-André-des-Arts, mais fut élargi le lendemain;
  quant aux maîtres incarcérés en même temps que lui, ils ne furent
  mis en liberté que le 7 mars, après s'être rendus chez le dauphin
  et l'avoir supplié de les laisser partir (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 120-122).

182. Item, estoit touzjours le siege devant Senliz de par le roy, et
saichez que pou de gens dedens Senliz avoit[394], mais touzjours yssoient
[ou] par nuyt ou par jour, et souvent firent si grant dommaige à l'ost du
roy que le connestable jura la destruction de ladicte cité à feu et à
sang, et fist crier à trompes, le XIIe jour d'avril, que tous les gens
d'armes qui à Paris estoient, de quelque estat qu'ilz fussent, allassent
devant Senliz, sur peine de perdre harnoys et chevaulx. Et tant en y alla
et tant en y avoit sur les champs de toutes pars, que la sepmaine peneuse
Paris fut si desgarny de buche, que, qui eust donné en Greve XX solz
parisis d'un costeret, on n'en eust peu finer. Et à Pasques ensuivant,
coustoit le quarteron d'œufs VIII blans, et ung tres petit fromaige
blanc [VI ou VII blans, la livre de viel beurre sallé] VII ou VIII blans,
une petite piece de beuf ou mouton V ou VI blans, et tout par le mauvais
gouvernement du prevost de Paris et des marchans.

  [394] Jean Sans-Peur avait confié la défense de Senlis à un
  capitaine d'une bravoure éprouvée, Jean bâtard de Thian, qui
  après le siège fut nommé bailli et reçut en récompense de ses
  services le domaine de Mouchy-le-Vieux, plus quatre cents livres
  de rente provenant de la confiscation de feu Guillaume le
  Bouteiller (Arch. nat., JJ 172, fol. 62).

183. Item, celle année, le jour des grans Pasques, nega toute jour, aussi
fort qu'on veist oncques faire à Nouel, et si n'eust-on finé en Greve [de
buche], qui eust donné ung franc d'ung quarteron.

184. Item, le XIIIIe jour d'avril IIIIc XVIII, fut faicte la solempnité
du pappe Martin par les eglises à Paris et environ, tres simplement[395].

  [395] La célébration du pontificat de Martin V, qui avait été
  ajournée par ordre du roi signifié au chapitre de Notre-Dame le
  29 novembre 1417, eut lieu le 14 avril 1418 avec un pompeux
  appareil. L'archevêque de Tours officia à Notre-Dame, et, dans
  toutes les églises, un _Te Deum_ fut chanté, avec les cloches
  sonnant à toute volée, au milieu d'une foule considérable qui se
  pressait à cette solennité (Arch. nat., LL 215, fol. 177, 193).

185. Item, le XXIIIIe jour d'avril oudit an, revint le roy et son ost de
devant Senliz, où il avoit esté depuis le moys de janvier[396], et ne la
pot oncques prendre, et si lui cousta que en cannons que [en] autre
artillerie, avec autre despence plus de IIc mil frans; et si furent
souvent ses gens tuez, rançonnez de ceulx de la cité, et ses tentes arses
et prinse son artillerie. Et au derrenier s'en parti le roy et le
connestable [à tres petit honneur, dont les gens d'armes qui avec le
connestable] estoient furent si enragez de ce qu'ilz orent failly à leur
intencion de piller Senliz, qu'ilz se tindrent si près de Paris de toutes
pars, que homme n'osoit aller plus loing de Paris que Sainct-Laurens tout
au plus qu'il ne fust desrobé ou tué.

  [396] «Dimenche XXIIIIe jour d'avril, le roy retourna de Creilg,»
  où il s'était tenu pendant le siège de Senlis, «et entra ce jour
  à Paris par la porte Saint-Anthoine» (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 174 vº).

186. Et vray fut que l'année de may[397], les gens de l'ostel du roy
allerent, comme acoustumé est, au boys de Boulongne, pour apporter du may
pour l'ostel du roy, les gens d'armes de Montmartre, [à] la
Ville-l'Evesque, à l'entrée de Paris vindrent sur eulx à force, et les
navrerent de plusieurs plaies, et puis les desroberent de tout ce qu'ilz
porent, et fut bien eureux desdiz serviteurs du roy qui se pot sauver en
gippon ou en chemise tout à pié. En celluy temps alloient femmes
d'onneur bien acompaignées veoir leurs[398] heritaiges pres de Paris, à
demie lieue, qui furent efforcées, et leur compaignie bastue, navrée et
desrobbée.

  [397] Ms. de Paris: lendemain; le mot _comme_ a été laissé en
  blanc.

  [398] _Leurs_ manque dans le ms. de Rome.

187. Item, vray fut que les aucuns desdiz gens d'armes furent plains de
si grant cruaulté et tyrannye qu'ilz rostirent hommes et enfans au feu
quant ilz ne povoient paier leur rançon, et quant on s'en plaignoit au
connestable [ou au prevost], leur responce estoit: «S'ilz n'y fussent pas
allées, ce se feussent les Bourguignons, vous n'en parlissiez pas[399].»

  [399] Cette phrase est conçue en ces termes dans le ms. de Paris:
  «la responce estoit: S'ils n'y fussent point allez, si c'estoient
  les Bourguignons, vous n'en parleriez pas.»

188. Ainsi commença tout à encherir à Paris, car deux œufs coustoient
IIII deniers parisis, ung petit fromaige blanc VII ou VIII blans, la
livre de beurre XI ou XII blans, ung petit haren sor de Flandres III
deniers ou IIII deniers parisis, et ne venoit quelque chose de dehors à
Paris, pour les gens d'armes dessusdiz.

189. Ainsi estoit[400] Paris gouverné faulcement, et tant hayoient ceulx
qui gouvernoient ceulx qui n'estoient de leur bande, qu'ilz proposerent
que par toutes les rues ilz les prendroient[401] et tueroient sans mercy,
et les femmes ilz noieroient; et avoient prinses par leurs forces les
toilles de Paris aux marchans et à autres sans paier, disant que c'estoit
pour [faire des tantes et des pavillons pour le roy, et c'estoit pour
faire] les sacs pour noyer lesdictes femmes. Et encore plus, ilz
proposerent que, avant les Bourguignons venissent à Paris, ne que la paix
se feist, ilz rendroient Paris au roy d'Engleterre, et [touz] ceulx qui
pas ne devoient mourir devoient avoir ung escu noir [à] une croix rouge,
et en firent faire plus de XVI mil, qui depuis furent trouvées en leurs
maisons. Mais Dieu qui scet les choses abscondées[402], regarda en pitié
son peuple et esveilla Fortune, qui en soursault[403] se leva comme chose
estourdie, et mist les pans à la saincture, et donna hardement à aucuns
de Paris[404] de faire assavoir aux Bourguignons que ilz, tout
hardiement, venissent le dimenche ensuivant, qui estoit XXIXe jour de
may, à heure de mynuyt, et ilz les mettroient dedens Paris par la porte
Sainct-Germain, et que point n'y eust de faulte, et que pas ne leur
fauldroient pour mourir, et que point ne doubtassent fortune, car bien
sceussent que [toute] la plus grant partie du peuple estoit des leurs.

  [400] Ms. de Paris: estre.

  [401] Ms. de Paris: entreroient.

  [402] Ms. de Paris: absouldées.

  [403] Ms. de Paris: son sault.

  [404] Au sujet des conjurés qui ouvrirent les portes de Paris aux
  Bourguignons, voy. Longnon, _Paris sous la domination anglaise_,
  p. 35, note 1.

190. En icelle sepmaine s'esmeurent les Bourguignons de Pontoise, et
vindrent au jour dit [et] à l'eure en Garnelles, et là compterent leurs
gens, et ne se trouverent que environ VI ou VIIc chevaulx[405], quant
Fortune leur dist que avec eulx seroit [la] journée. Adonc prindrent cuer
et hardement, et vindrent à la porte Sainct-Germain entre une heure et
deux devant le jour, et en estoit chef le signeur de l'Isle-Adam[406] et
le beau sire de Bar[407], et entrerent dedens Paris, le XXIXe jour de
may, criant: «Nostre Dame! la paix! Vive le roy et le dalphin et la
paix!» Et tantost Fortune, qui tant avoit nourry lesdiz bandez, vit que
nul gré ne lui savoient de son bien, vint avecques lesdiz
Bourguignons[408] à toutes manieres d'armes et des communes[409] de
Paris, et leur fist rompre leurs portes, et effundrer leurs tresors et
piller, et tourna sa roe si despitement en soy vengent de leurs
ingratitudes, pour ce que de paix n'avoient cure; [quar tout joyeulx
estoit qui se povoit mucer en cave, ou] en celier, ou en quelque destour.

  [405] Ms. de Paris: VII ou VIIIc chevaulx.

  [406] Jean de Villiers, seigneur de l'Isle-Adam, capitaine de
  Pontoise au moment de l'entrée des Bourguignons, fut reçu
  maréchal de France le 17 juin 1418, au lieu de Boucicaut, et
  rivalisa de «pilleries et de roberies» avec Guy de Bar et Claude
  de Chastellux. Juvénal des Ursins évalue à 100,000 écus les
  profits réalisés par chacun de ces capitaines lors de la surprise
  de Paris; on sait, du reste, que Jean de Villiers vendit à Robin
  Clément, changeur sur le Pont, un rubis balay provenant des
  joyaux de la couronne, estimé dix mille francs (Arch. nat., X{la}
  4795, fol. 193). Le 8 juin 1421, sur la dénonciation de Jean de
  Beaussault, demeurant en la rue des Vieux-Augustins, près de la
  chapelle de Sainte-Marie-l'Égyptienne, L'Isle-Adam, accusé
  d'avoir voulu livrer Paris au dauphin, fut arrêté par ordre du
  duc d'Exeter, capitaine de Paris, et conduit à la Bastille; mais,
  comme il était très populaire, son arrestation produisit une
  certaine émotion dans Paris et le bruit s'y répandit que les
  Anglais l'avaient tué et voulaient emmener le roi hors de la
  capitale (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 234). Une commission
  instruisit son procès, mais les charges n'étant point
  suffisantes, il obtint son élargissement, le 10 septembre 1422,
  sous caution fournie par Regnier Pot, Jean de la Trémoille et
  autres chambellans du roi, et des lettres royaux du 20 novembre
  1423 l'innocentèrent de toute accusation (_Ibid._ X{2a} 16, fol.
  424, 466). Du reste les Anglais n'épargnèrent rien pour
  l'attacher à leur cause, témoin les nombreuses libéralités dont
  il fut l'objet (cf. Longnon, _Paris pendant la domination
  anglaise_, p. 313, 340). Réintégré au rang de maréchal de France,
  il prêta serment le 3 mai 1432 (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 55
  vº). Ce fut en pure perte; le seigneur de l'Isle-Adam, rallié à
  Charles VII, chassa les Anglais de Paris en 1436, comme il avait
  chassé les Armagnacs en 1418, et périt peu de temps après dans
  une émeute à Bruges.

  [407] Guy de Bar, seigneur de Presles, chambellan du duc de
  Bourgogne, bailli d'Auxois, nommé le 29 mai 1418 prévôt de Paris
  en remplacement de Tanneguy du Châtel et installé le 31 mai
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 137), occupa ce poste jusqu'au 3
  février 1419. Il fut reçu le 11 mai 1424 en l'office de bailli de
  Sens et d'Auxerre (_Ibid._, fol. 297). Guy de Bar, quoiqu'ayant
  déjà prélevé de fortes rançons, eut sa part des confiscations
  (cf. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p. 192).

  [408] Ms. de Paris: bourgeois.

  [409] Ms. de Rome: de commune.

191. Et quant le prevost de Paris, nommé Tenneguy du Chastel, vit Fortune
ainsi contre luy, et que les Bourguignons taschoient à emprinsonner les
autres en plusieurs prinsons diverses, et le commun à piller, vint à
Sainct-Paul, et print le daulphin ainsné filx du roy et s'en fouy atout
droit à Meleun, qui moult troubla la ville de Paris. Et plusieurs autres
des plus gros de la bande, comme maistre Robert le Maçon[410], chancelier
du dalphin, l'evesque de Clermont, le grant presidant de Provence[411],
l'un des maulvais chrestiens du monde, et plusieurs autres de leur
bande, se bouterent[412] dedens le chasteau de la porte Sainct-Anthoine,
et par ce furent sauvez et par le dalphin qu'ilz avoient, et firent moult
d'assaulx à ceulx qui par là passoient, de traict dont foison avoient.

  [410] Robert le Maçon, légiste de naissance obscure, originaire
  de Château-du-Loir, et anobli en mars 1401 (Arch. nat., JJ 155,
  fol. 279), s'éleva par son mérite aux plus hautes dignités;
  maître des requêtes de l'hôtel en 1414 (Arch. nat., X{la} 1479,
  fol. 290 vº), il gagna la confiance de la reine Isabeau, qui le
  nomma son chancelier et le chargea de plusieurs missions, en
  récompense desquelles il reçut, le 5 novembre 1415, 500 francs,
  et, le 7 août 1416, 1,000 francs (_Ibid._, KK 47, fol. 12, 13).
  Il entra bientôt, en qualité de chancelier, au service du
  dauphin, alors duc de Touraine, et prit part à l'importante
  délibération relative aux finances qui eut lieu en mai 1417
  (_Ibid._ X{la} 1480, fol. 92 vº). C'est grâce à son dévouement
  que le dauphin parvint à s'échapper lors de la surprise de Paris
  par les Bourguignons, Robert le Maçon lui ayant cédé son propre
  cheval au péril de sa vie; cet acte méritoire est rappelé dans
  les lettres du 7 novembre 1420, par lesquelles le dauphin lui
  accorda un droit de péage sur le vin et le sel passant par la
  Loire au château de Trèves en Anjou, dont il était seigneur
  (_Ibid._, X{la} 8604, fol. 53). Le 31 mai 1418, au moment même où
  son maître voulut tenter de recouvrer Paris, Robert le Maçon
  adressa de Melun aux autorités du Dauphiné une missive dont le
  texte est joint à la chronique de Fénin (édit. Dupont, p.
  267-268).

  [411] Jean Louvet, président des aides et des comptes en
  Provence, venu à Paris en 1415 à la suite du roi de Sicile,
  s'attacha à la personne du dauphin, sur lequel il exerça la plus
  funeste influence; ce fut lui qui, le 8 octobre 1417, vint à
  Notre-Dame avec Jean Coignet et se fit montrer, au nom du
  dauphin, le trésor et les reliques, afin de voir par lui-même ce
  qui pourrait en être détaché sans inconvénient dans ce moment
  critique. La reine Isabeau utilisa ses services et dans sa
  reconnaissance lui alloua mille francs par lettres du 30
  septembre 1416 (Arch. nat., KK 47, fol. 13). Lors des événements
  de 1418, le président de Provence s'estima heureux d'échapper aux
  mains des Bourguignons, en ne perdant que sa chaîne d'or
  (_Ibid._, X{la} 4793, fol. 296). L'un des ennemis acharnés du duc
  de Bourgogne, il accompagnait le dauphin le jour de l'attentat de
  Montereau.

  [412] Ms. de Paris: «se vouloient,» avec un mot laissé en blanc.

192. Le dimenche au soir, le lundi, le mardi ensuivant, convint faire
grant guet et feus parmy Paris pour paour de eulx. Et en icelluy temps se
fournirent de gens d'armes des fuyans de leur bande, et le mercredi
ensuivant, environ VIII heures du matin, yssirent du chastel et allerent
ouvrir la porte par dedens la ville, qui que le voulsist veoir, et
avecques eulx entra grant foison de gens d'armes, et entrerent en la
grant rue Sainct-Anthoine, criant: «A mort! à mort! Ville gaingnée! Vive
le roy et le dalphin et le roy d'Engleterre! Tuez tout! tuez tout[413]!»

  [413] Ms. de Paris: tuez, tuez, tuez tout!

193. Item, vray est que dimenche XXIXe jour de may, à l'entrée des
Bourguignons[414], avant qu'il fust nonne de jour, on [eust] trouvé à
Paris gens de tous estatz, comme moynes, ordres mendiens, femmes, hommes,
portans la croix de Sainct-Andry ou de Troye ou d'autre matiere, plus de
deux cens mille, sans les enffans. Lors fut Paris moult esmeu, et se arma
le peuple moult plustost que les gens d'armes, et avant que les gens
d'armes fussent venus, estoient [tant aprouchez lesdiz bandez par force
qu'ilz estoient] à l'endroit de Tyron[415]. Adonq vint le nouveau prevost
de Paris à force de gent, et tantost à l'aide de la commune respoussa
fort, abatant et occiant à grans tas jusque dehors la porte
Sainct-Anthoine, et tantost le peuple, moult eschauffé contre lesdiz
bandez, vindrent par toutes les hostelleries de Paris querant les gens de
ladicte bande, et quant[416] qu'ilz en porent trouver, de quelque estat
qu'il feust, [fust] prinsonnier ou non, aux gens d'armes estoit [amené]
en my la rue, et tantost tué sans pitié de grosses haches et d'autres
armes; et n'estoit homme [nul], à celui jour, qui ne portast quelque
armeure dont ilz feroient lesdiz bandez en passant par emprès, depuis
qu'ilz estoient tous mors estanduz; [et] femmes et enfens, et gens sans
puissance, qui ne leur povoient pis faire, les maudisoient en passant par
emprès, disans: «Chiens traistres, vous estes mieulx que à vous
n'appartient, encore en y a il, que pleust à Dieu que tous feussent en
tel estat.» Et si n'eussiez trouvé à Paris rue de nom, où n'eust aucune
occision, et en mains que on yroit cent pas de terre depuis que mors
estoient, ne leur demouroit que leurs brayes; et estoient en tas comme
porcs ou millieu de la boe, qui moult grant pitié estoit, car pou fu
celle sepmaine jour[417] qu'il ne pleust moult fort. Et furent celle
journée[418] à Paris mors à l'espée ou d'aultres armes, en my les rues,
sans aucuns qui furent tuez es maisons, cinq cens vingt deux hommes, et
plut tant fort celle nuyt que oncques ne sentirent nulle malle odeur,
mais furent lavez par force de la pluie leurs plaies, que au matin n'y
avoit que sang bete, ne ordure sur leurs plaies.

  [414] A côté de cette relation de l'entrée des Bourguignons dans
  Paris, due à la plume passionnée de l'un de leurs dévoués
  partisans, on ne lira pas sans intérêt le récit calme et
  impartial inséré dans les registres capitulaires de Notre-Dame
  par un homme d'église, Nicolas le Sellier, qui remplissait à
  cette époque les fonctions de notaire du chapitre: «Veneris XXVII
  maii, dominica sequenti, post primam horam noctis medie,
  intraverunt Burgundi Parisius per portam Sancti Germani que per
  nonnullos custodes clavium fuit eis aperta; erant capitanei
  dominus de l'Isle Adam et le Veau de Bar, cum quatuor milibus
  hominibus, ut dicebatur, defferentibus crucem Sancti Andree, et
  ante horam octavam ipsius diei dominice opportuit quod omnes
  tenentes partem regis, qui tunc dicebantur Armeniaci, defferrent
  ipsam crucem; plures fuerunt ipsa die depredati, comes Armeniaci,
  cancellarius Francie et plures valentes viri capti.» (Arch. nat.,
  LL 215, fol. 197.)

  [415] L'hôtel appartenant à l'abbaye de Tiron était situé dans la
  rue de ce nom que l'ouverture de la rue de Rivoli a divisée en
  deux tronçons, l'un aboutissant à la rue François-Miron, l'autre
  à la rue du roi de Sicile.

  [416] Ms. de Paris: et ce qu'ilz.

  [417] «Jour» manque dans le ms. de Rome.

  [418] Les mots «dimanche vingt neuf may», introduits dans le
  texte par les éditeurs du journal, ne se trouvent point dans les
  mss. et doivent être supprimés, avec d'autant plus de raison
  qu'ils dénaturent le récit en rapportant ces 522 victimes au jour
  même de l'entrée des Bourguignons, où il n'y eut, de l'aveu d'un
  témoin digne de foi (le greffier Clément de Fauquembergue), que
  deux à trois personnes tuées pour avoir crié: «Vive Armagnac!»


194. Item, en ces jours devant diz prenoit on les Arminalx par tout Paris
et hors Paris. Entre lesquelx furent prins plusieurs grans de renom et
tres mauvais couraige, comme Bernard d'Armignac[419], connestable de
France, aussi cruel homme que fut oncques Noyron[420]; Henry de
Marle[421], chancelier de France; Jehan Gaude[422], maistre de
l'artillerie, le pire de tous;--quant les pouvres ouvriers lui
demandoient leur salaire de leur besongne, il leur disoit: «Avez-vous
point chascun ung[423] petit blanc, pour à chascun ung chevestre avoir
pour vous aller pandre? Senglante chenaille, c'est pour vostre preu!»; et
n'en avoient autre chose, et par ainsi espargna si tres grant trésor plus
que le roy n'avoit;--maistre Robert de Tuillieres[424]; maistre Oudart
Baillet[425]; l'abbé de Sainct-Denys en France[426], tres faulx papelart;
Remonnet de la Guerre, cappitaine des plus fors larrons que on peust
trouver en place, car ilz faisoient pis que Sarazins; maistre Pierre de
l'Esclat[427]; maistre Pierre le Gaiant[428], personne sismatique, herite
contre la foy, et avoit esté presché en Greve, digne d'ardoir.

  [419] Bernard d'Armagnac réussit à se cacher, lors de l'entrée
  des Bourguignons, dans l'habitation d'un maçon voisine de son
  hôtel, mais sa retraite ayant été découverte, il fut emmené
  prisonnier le 31 mai au Petit-Châtelet et transféré le 6 juin
  suivant dans la grosse tour du Palais (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 138, 139). C'est là, ou plutôt dans la cour du Palais, qu'il
  subit le 12 juin une mort ignominieuse; son corps, exposé aux
  outrages de la populace pendant trois jours, traîné dans les rues
  avec ceux du chancelier et de Remonnet de la Guerre, reçut un
  semblant de sépulture dans la cour du prieuré de
  Saint-Martin-des-Champs, au milieu d'un fumier, s'il faut en
  croire la chronique de J. Raoulet (J. Chartier, éd. Vallet, t.
  III, p. 163). L'hôtel qu'occupait Bernard d'Armagnac, près du
  collège des Bons-Enfants, fut donné au comte de Charolais par
  lettres du 21 juillet 1418 (Arch. nat., JJ 170, fol. 168).

  [420] Ms. de Rome: aussi cruel homme qui fut oncques noyer.

  [421] Le chancelier Henri de Marle, emprisonné le 6 juin dans la
  grosse tour du Palais, avec son fils l'évêque de Coutances,
  partagea le sort du connétable. Après sa mort, Augustin Ysbarre,
  bourgeois de Paris, prit, le 16 octobre 1422, possession de son
  hôtel, situé près de la rue aux Oues (cf. Longnon, _Paris pendant
  la domination anglaise_, p. 58). Pierre le Clerc, valet de
  chambre du duc de Bourgogne, obtint au mois d'août 1418 200
  livres de rente sur l'ensemble des biens du chancelier (Arch.
  nat., JJ 171, fol. 109). Nous ne savons en quelles mains passa
  son hôtel du Blanc-Mesnil (Arch. nat., JJ 170, fol. 242).

  [422] Jean Gaudé, simple écuyer de cuisine en 1408 (Arch. nat.,
  X{la} 55, fol. 28 vº), devint maître et garde de l'artillerie
  royale; il se signala par ses rapines et profita du désarroi
  général pour mettre en gage quelques-uns des joyaux de la
  couronne; il emprunta notamment à un riche marchand lucquois
  établi à Paris, Gauvain Trente, huit cents francs sur un balay
  qui valait bien huit mille écus. Quoique son nom figure sur la
  liste des prisonniers qui accompagne la dépêche adressée le 4
  juin 1418 au duc de Bourgogne par ses officiers, on ne saurait
  cependant affirmer qu'il ait été enveloppé dans le massacre; en
  tout cas, ses biens furent confisqués et donnés, au mois d'août
  1418, à Simon de Neuville, valet de chambre du roi (Arch. nat.,
  JJ 171, no 189). Jean Gaudé avait deux maisons dans Paris, l'une
  à l'enseigne du Cygne, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, l'autre rue
  Arnoul-de-Charonne, sans compter divers héritages à Chatou
  (Sauval, III, 310, 312, 319, 326).

  [423] Les mots «chacun ung» sont ajoutés dans le ms. de Paris qui
  remplace «pour achater ung chevestre» par «pour à chacun ung
  chevestre avoir». Le reste de la phrase est défiguré: «Sanglante
  chenallie, c'est pour vostre pren.»

  [424] Robert de Tuillières, d'abord simple sergent au Châtelet
  avec son frère Guillaume (Arch. nat., Y2, fol. 172 vº), devint
  lieutenant criminel du prévôt de Paris (avant 1404); reçu
  trésorier de France avec Michel de Lallier, en vertu de lettres
  du 25 septembre 1409 (Arch. nat., Z 5187, fol. 218), il quitta
  Paris lors de la réaction cabochienne et resta quelque temps
  absent (_Ibid._, X{la} 8602, fol. 285 vº). Dans un sauf-conduit
  que lui délivra le roi d'Angleterre le 27 novembre 1415, il est
  qualifié de conseiller du duc d'Orléans (_Rôles français_, t. II,
  p. 225). En sa qualité de lieutenant criminel il ne pouvait
  échapper aux haines féroces d'une vile multitude et dut succomber
  sous les coups des meurtriers dans la sinistre journée du 12
  juin. Guillaume de Foletemps, l'un de ceux qui firent entrer les
  Bourguignons, et Étienne Morel, valet de chambre du roi et
  contrôleur de la dépense du duc de Bourgogne, se partagèrent ses
  dépouilles; le second reçut pour sa part l'hôtel de Robert de
  Tuillières, sis à Paris rue de l'Arbre-Sec, garni de ses meubles,
  jusqu'à concurrence de 400 livres de rente (Arch. nat., JJ 170,
  no 256; JJ 171, no 195). Robert de Tuillières laissa une veuve et
  des enfants; sa sœur, Marguerite de Tuillières, épousa Miles du
  Breuil, notaire du roi au Châtelet, dont la maison, rue de la
  Parcheminerie, fut également confisquée (Sauval, III, 314).

  [425] Oudart Baillet, conseiller en la grand' chambre du
  Parlement depuis le 22 septembre 1413, fut aussi l'une des
  victimes de la fureur populaire; il siégea encore le samedi 28
  mai, veille de l'entrée des Bourguignons; sa maison, rue
  Aubry-le-Boucher, fut donnée à bail pour trois ans à Jean Seguin
  (Sauval, III, 291).

  [426] Philippe de Villette, abbé de Saint-Denis, éprouva bien des
  vicissitudes, témoin ce curieux épisode: Après la prise du pont
  de Saint-Cloud, en 1411, il fut emmené de Saint-Denis à Paris et
  enfermé pendant dix à douze jours dans un galetas près de
  Saint-Eustache; les écuyers qui s'étaient chargés de sa personne
  voulurent le mettre à composition et lui réclamèrent huit cents
  écus; le malheureux abbé ne sachant que répondre et requérant
  justice, ces écuyers lui demandèrent ironiquement de quelle
  justice il entendait parler, «s'il voloit que l'en menast copper
  sa teste es halles, ou que l'en le feroit pas, mais seroit mis en
  un sac en la riviere.» (Arch. nat., X{la} 4789, fol. 452 vº.)
  Lors des massacres qui ensanglantèrent la prison de Saint-Éloi,
  voisine du Palais, où Philippe de Villette avait été enfermé,
  l'abbé, revêtu de ses ornements pontificaux, officiait au pied de
  l'autel, et il dut passer par de terribles angoisses en voyant
  suspendues au-dessus de sa tête les lames dégouttantes de sang
  que brandissaient les assassins. Grâce à l'intervention de Jean
  de Villiers, l'abbé de Saint-Denis fut épargné, mais il succomba
  le 27 juin au château de l'Isle-Adam, où il avait trouvé un
  refuge, aux atteintes de l'épidémie régnante (Religieux de
  Saint-Denis, t. VI, p. 273). L'hôtel qu'il occupait à Paris, rue
  de Bièvre, fut confisqué (Sauval, III, 296).

  [427] Pierre de l'Esclat, maître des requêtes de l'hôtel depuis
  1397, «que le bon temps couroit», chargé de belles «embexades»,
  où il sut faire de beaux profits, passait pour avoir une fortune
  d'au moins vingt mille écus (Arch. nat., X{2a} 18, avril 1426);
  comme conseiller de la reine Isabeau, il recevait cinq cents
  livres par an (_Ibid._, KK 48, fol. 22). Constamment fidèle au
  parti armagnac, il fut emprisonné en 1409 avec Jean de Montaigu
  et se racheta à prix d'argent. Il participa ensuite à la
  rébellion des princes et perdit pour cette cause ses fonctions de
  maître des requêtes de l'hôtel (_Ibid._, X{la} 4789, fol. 238
  vº). Après l'échec des Cabochiens, il prit part de nouveau aux
  délibérations du Parlement. Lors de la révolution bourguignonne,
  il fut arrêté et mis à mort le 12 juin 1418. Sa veuve, Jeanne
  Porchière, et sa sœur, Jeanne de l'Esclat, se réfugièrent à
  Orléans (_Ibid._, X{2a} 18, avril 1426, X{2a} 21, juillet 1431).
  Cf. au sujet de ses biens confisqués, Longnon, _Paris pendant la
  domination anglaise_, p. 62.

  [428] Ms. de Paris: Pierre le Grand.

195. Item, il alla après ce à court de Romme, et quant il revint, il fut
plus maistre en Chastellet que devant, et les lettres dont il se mesloit,
c'on avoit avant pour VIII solz parisis, il en failloit bailler XXIIII
solz parisis, et si failloit il paier par sa main.

196. Item, l'evesque de Clermont[429], qui estoit tout le pire contre la
paix, et plusieurs autres[430]. Et tant en avoit au Palays, au
Chastellet, Petit et Grant, à Sainct-Martin, à Sainct-Anthoine, à Tyron,
au Temple, que on ne les savoit où mettre.

  [429] Martin Gouge de Charpaigne, évêque de Clermont, chancelier
  du duc de Guyenne, incarcéré en 1409 avec Jean de Montaigu,
  parvint à s'échapper de Paris à la faveur d'un déguisement, mais
  fut arrêté par Georges de la Trémoille, seigneur de Sully, son
  ennemi personnel, qui le retint dans les prisons de son château
  de Sully jusqu'à sa délivrance par le dauphin (Cousinot, _Geste
  des nobles_, p. 172). Le bel hôtel de l'évêque de Clermont fut
  successivement donné: en décembre 1418 à Jacques de Montberon,
  maréchal de France (Arch. nat., JJ. 170, no 286), le 29 avril
  1423 à Guy le Bouteiller, seigneur de la Roche-Guyon (Longnon,
  _Paris pendant la domination anglaise_, p. 88).

  [430] Une liste détaillée des principaux prisonniers faits par
  les Bourguignons à leur entrée dans Paris est annexée à la
  dépêche du 4 juin 1418, publiée par M. J. Garnier. Nous
  essayerons de compléter sur certains points les indications
  qu'elle nous fournit et de rectifier quelques noms.--MABRIGOIR
  est le même que Maurigon, écuyer gascon, emprisonné et massacré
  avec le connétable d'Armagnac (Gousinot, _Geste des nobles_, p.
  169).--GUILLAUME BATAILLE, chevalier de la suite du dauphin, l'un des
  acteurs du drame de Montereau.--JEAN COIGNET, ALEXANDRE LE BOURSIER,
  commissaires généraux sur le fait des finances.--MORELET DE
  MARANCOURT n'est peut-être pas différent de Morelet de Montmaur,
  qui, enfermé à la Bastille, échappa au massacre du 21
  août.--ANDRÉ GIFFET ou GIFFART, trésorier de France, tué dans les
  prisons du Châtelet.--HENRI L'ALEMANT, chambellan du roi.

197. Item, [ce pendent] estoient touzjours les Arminaz à la porte
Sainct-Anthoine, pour quoy on faisoit toutes les nuys tres grans feuz, et
n'estoit nuyt que on ne criast alarme, et faisoit-on cris à trompe à
mynuit, après mynuit, davant mynuit, et neantmoins tout ce plaisoit au
peuple, pour ce que de bon cuer le faisoient.

198. Item, le peuple s'advisa de faire en la parroisse Sainct-Huitasse la
confrarie Sainct-Andry[431], et la firent à ung jeudy, IXe jour de juing,
et chascun qui s'y mettoit avoit ung chappeau de roses vermeilles. Et
tant s'i mist de gens de Paris, que les maistres de la confrarie disoient
et affermoient qu'ilz avoient fait faire plus de LX douzaines de
chappeaulx, mais avant qu'il fust doze heures, les chappeaulx furent
failliz; mais le moustyer de Sainct-Huistace estoit tout plain de
gens[432], mais pou y avoit homme, prebstre ne autre, qui n'eust en sa
teste chappeau de roses vermeilles, et sentoit tant bon au moustier,
comme s'il fust lavé d'eau rose.

  [431] Au mois de septembre 1418, s'établit une autre confrérie en
  l'église Saint-Eustache, sous l'invocation de saint Sébastien,
  saints Jean Baptiste et l'Évangeliste (Arch. nat., JJ 170, no
  198); mais les registres du Trésor des chartes ne mentionnent
  point celle de saint Andry, instituée en juin.

  [432] Ms. de Paris: monde.

199. Item, en celle sepmaine, ceulx de Rouen demanderent à ceulx de Paris
aide[433], et [on] leur envoya IIIc lances et IIIc hommes de traict pour
ovier[434] aux Engloys.

  [433] Deux chevaucheurs, G. Poulain et G. le Fournier, furent
  dépêchés de Rouen à Paris, «par l'ordonnance du bailli, devers
  les seigneurs de Chastellus, l'un des marechaulx de France, et le
  prevost de Paris» (Arch. nat., JJ 170, no 142, 143). Des lettres
  du 26 juin instituèrent Claude de Chastellux lieutenant général
  et capitaine au duché de Normandie (_Ibid._, no 147), mais elles
  n'eurent aucun effet; le seul secours qui parvint à Rouen, à part
  le contingent parisien, se composa de quatre mille hommes envoyés
  par Jean Sans-Peur (Cf. Monstrelet, t. III, p. 281).

  [434] Ms. de Paris: nuire.

200. Item, le dimenche ensuivant, XIIe jour de juing, environ XI heures
de nuyt, on cria alarme, [comme on faisoit souvent alarme] à la porte
Sainct-Germain; les autres crioient à la porte [de] Bordelles. Lors
s'esmut le peuple vers la place Maubert et environ, puis après ceulx de
deçà les pons, [comme] des Halles et de Greve et de tout Paris, et
coururent vers les portes dessusdictes, mais nulle part ne trouverent
[nulle] cause de crier alarme. Lors se leva[435] la deesse de Discorde,
qui estoit en la tour de Mau-Conseil, [et esveilla] Ire la forcenée[436]
et Convoitise et Enragerie et Vengence, et prindrent armes de toutes
manieres et bouterent hors d'avec eulx Raison, Justice, Memoyre de Dieu
et Atrempance[437], moult honteusement. Et quant Ire et Convoitise virent
le commun de leur accort, si les eschauffa plus et plus, et vindrent au
Palays du roy. Lors Ire la desvée leur gecta sa semence tout ardant sur
leurs testes; lors furent eschauffez oultre mesure, et rompirent portes
et barres, et entrerent es prinsons dudit Pallays à mynuit, heure moult
esbahissant à homme sourprins; et Convoitise qui estoit leur cappitaine,
et portoit la baniere devant, qui avec lui menoit Traïson et Vengence qui
commencerent à crier haultement: «Tuez, tuez ces faulx[438] traistres
Arminaz! Je reny bieu, se ja pié en eschappe en ceste nuyt.» Lors
Forcenerie la desvée, et Murtre[439] et Occision occirent, abatirent,
tuerent, murtrirent tout ce qu'ilz trouverent es prinsons, sans mercy,
fut de tort ou de droit, sans cause ou à cause; et Convoitise avoit les
pans à la saincture, avec Rapine sa fille et son filx Larrecin, qui, tost
après qu'ilz estoient mors ou avant, leur ostoient tout ce qu'ilz
avoient, et ne volut pas Convoitise que on leur laissast neis leurs
brayes, pour tant qu'ilz vaulsissent iiii deniers[440], qui estoit un des
plus grans cruaultés et inhumanité chrestienne [à aultre de quoy on peust
parler. Quant Murtre et] Occision avoit fait ce, revenoit tout le jour
Convoitise, Ire, Vengence, qui, dedens les corps humains qui mors
estoient, boutoient toutes manieres d'armes, et en tous lieux et tant
que, avant que prime fust de jour, orent de coupz de taille et d'estoc ou
visaige, tant que en n'y povoit homme congnoistre quel qu'il fust, ce ne
fut le connestable et le chancelier qui furent cogneuz ou lict où tuez
estoient. Après, allerent cedit peuple par l'ennortement de leurs deesses
qui les menoient, c'est assavoir, Ire, Convoitise et Vengence, par toutes
les prinsons publicques de Paris, c'est assavoir, à Sainct-Eloy, au Petit
Chastellet, au Grant Chastellet, au Four l'Evesque, à Sainct-Magloire, à
Sainct-Martin-des-Champs, au Temple, et partout firent comme devant est
dit du Pallays. Et n'estoit homme [nul] qui en celle nuyt ou jour, eust
osé parler de Raison ou de Justice, ne demander où elle estoit enfermée,
car Ire les avoit mises en si profonde fosse, que on ne les pot oncques
trouver [toute] celle nuyt, ne la journée ensuivant. Si en parla le
prevost de Paris au peuple, et le seigneur de l'Isle-Adam, en leur
admonestant [Pitié], Justice et Raison; mais Ire et Forcenerie respondit
par la bouche du peuple: «Maulgré bieu, sire, de vostre Justice, de
vostre Pitié [et] de vostre Raison! mauldit soit de Dieu qui aura ja
pitié de ces faulx traistres Arminaz Angloys ne que [de] chiens! car par
eulx est le royaulme de France tout destruit et gasté, et si l'avoient
vendu aux Engloys.»

  [435] Ms. de Paris: s'esleva.

  [436] Ms. de Paris: Ire la sornée.

  [437] Ms. de Paris: atremance.

  [438] Ms. de Rome: chiens.

  [439] Ms. de Paris: murmure.

  [440] Ms. de Paris: pour tant qu'ilz ne vaulsissent que iii
  deniers.

201. Item, est [vray] que devant chascune desdictes prinsons, avant qu'il
fust dix heures de jour, estoient tous entassez comme se feussent chiens
ou moutons, et n'en avoit nulle pitié disant: «Aussi ont ilz fait sacs
pour nous noyer et noz femmes et noz enfens, et ont fait faire estandars
pour le roy d'Engleterre et pour ses chevaliers, pour mettre sur les
portes de Paris, quant ilz l'auront livré aux Englois. Item, ilz ont fait
escussons à une rouge croix, plus de XXX milliers, dont ilz avoient
proposé de seigner les huys de ceulx qui devoient estre tuez ou non. Si
ne nous en parlez plus de par le diable, que pour vous n'en laisserons
riens à faire par le sang Dieu!» Quant le prevost vit qu'ilz estoient
ainsi eschauffez de la faulce Ire qui les menoit, si n'osa plus parler
[de Raison], de Pitié, ne de Justice, et leur dist: «Mes amys, faictes ce
qu'il vous plaira.» Ainsi s'en allerent es prinsons dessusdictes, et
quant ilz trouvoient trop fortes prinsons où ilz ne povoient entrer, si
boutoient dedens force [de] feu, et ceulx qui dedens estoient n'avoient
riens de quoy leur aider, si estraingnoient[441] et ardoient là dedens à
grant martire. Et ne laisserent en prinson de Paris, sinon au Louvre,
pour ce que le roy y estoit[442], quelque prinsonnier qu'ilz ne tuassent
ou par feu ou par glayve[443]. Et tant tuerent de gens à Paris, que
hommes que femmes, depuis celle heure de mynuit jusques au lendemain XII
heures, qui furent nombrez à mille cinq cens dix huit; et furent le
connestable, le chancelier, ung cappitaine nommé Remonnet de la Guerre,
maistre Pierre de l'Esclat, maistre Pierre Gaiant, maistre Guillaume
Paris[444], l'evesque de Coustances, filx du chancelier de France[445],
en la court de darriere devers la Cousture, et furent deux jours entiers
au pié du degré du Palays sur la pierre de marbre, et puis furent
enterrez ces VII[446] à Sainct-Martin en ladicte court de derriere la
Cousture, et tous les autres à la Trinité[447]; entre lesquelx mors
furent trouvez tuez IIII evesques du faulx et dampnable conseil[448], et
deux des presidens de Parlement[449].

  [441] Ms. de Rome: estaingnoient.

  [442] Charles VI avait été conduit au Louvre le 1er juin «après
  disner»; son Conseil y tint séance le jeudi 2 juin (Arch. nat.,
  X{la} 1480, fol. 108).

  [443] Ms. de Paris: ou par sang.

  [444] Pierre le Gayant et Guillaume Paris, tous deux clercs
  criminels de la prévôté de Paris, le premier antérieurement à
  l'année 1402 (Arch. nat., X{la} 1479, fol. 6 vº; Y 2, fol. 204),
  tombèrent probablement au Grand Châtelet sous les coups de la
  populace qui se précipita à l'assaut de cette prison; leurs biens
  confisqués furent attribués à Colette, veuve de Jean de Dammart,
  valet de chambre du roi (_Ibid._, JJ 171, no 193). Pierre le
  Gayant était possesseur d'une maison sise rue des Arsis et
  attenante à celle de Marivaux (Sauval, III, 308); au mois de
  décembre 1408, il avait été poursuivi pour hérésie; entre autres
  énormités, on l'accusait d'avoir craché sur la croix. Dans sa
  défense, Le Gayant déclare «estre né près de Paris, avoir vecu
  bien et loyaument, estre bon notaire et avoir exercé l'office de
  clerc criminel du Châtelet XVII ans» (Arch. nat., X{la} 4788,
  fol. 183).

  [445] Jean de Marle, reçu le 11 décembre 1409 maître des requêtes
  de l'hôtel à la place de Pierre Trousseau, évêque de Poitiers,
  fut nommé évêque de Coutances au début de l'année 1414 et céda
  ses fonctions à son frère Arnaud de Marle, que le Parlement admit
  le 25 avril par considération pour le chancelier (Arch. nat.,
  X{la} 1479, fol. 96 vº, 292 vº).

  [446] Ms. de Paris: un.

  [447] La Trinité, hôpital situé rue Saint-Denis, en face la rue
  Saint-Sauveur. C'est probablement dans son enclos, compris entre
  les rues Grenetat et Guérin-Boisseau, que furent enterrées les
  victimes.

  [448] Guillaume de Cantiers, évêque d'Évreux, Pierre Fresnel,
  évêque de Lisieux, Jean d'Achery, docteur en théologie, évêque de
  Senlis, tels sont, avec Jean de Marle, les quatre évêques qui
  périrent dans les massacres du 12 juin 1418; par raffinement de
  cruauté, le cadavre de Jean d'Achery fut traîné hors des portes
  par une corde attachée à ses pieds. Quant aux évêques de Bayeux
  et de Saintes, que Monstrelet (t. III, p. 270) compte au nombre
  des victimes, ils réussirent à s'échapper.

  [449] Parmi les membres du Parlement tués dans l'émeute du 12
  juin, on peut citer les conseillers Jean de Vitry, dont les biens
  confisqués furent donnés, jusqu'à concurrence de 200 livres de
  rente, à Jean Caucousin (Arch. nat., JJ 170, no 251), et Oudart
  Gentien, qui faisait partie du Parlement depuis 1403 et qui subit
  le même sort que son frère, Benoît Gentien, religieux de
  Saint-Denis (Cf. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_,
  p. 323). Deux procureurs au Parlement, Oudart Correl et Jean de
  Combes, furent également mis à mort (Sauval, III, 317. Arch.
  nat., X{1c} 124).

202. Item, celle sepmaine fut depposé de la prevosté des marchans
Guillaume Cyrasse, et y fut mis sire Noel Marchant[450].

  [450] Guillaume Cirasse ayant été déchargé de la prévôté des
  marchands le lundi 6 juin 1418, les maréchaux de France de
  Chastellux et de l'Isle-Adam, assistés de Guy de Bar, le
  remplacèrent par Noël Marchand, bourgeois de Paris. Le vendredi
  suivant, 10 juin, l'échevinage fut complètement renouvelé:
  Étienne de Bonpuits, Jean Dupré, Henri Mauloué et Simon Taranne,
  qui avaient pris la fuite, firent place à Michel Thibert,
  boucher, place aux Veaux, Marcellet Testard, qui devint trésorier
  de la reine Isabeau, Jean de Louviers le jeune, ancien échevin,
  et Pierre le Voyer (Arch. nat., KK 1009, fol. 2 vº, 3 rº).

203. Item, en celui temps, on attendoit monseigneur de Bourgongne de jour
en jour, et si n'estoit homme qui peust savoir au vray où il estoit, dont
le peuple fut plus felon, et n'osoit le prevost de Paris faire justice.

204. Item, celle sepmaine fut fait procureur du roy ung nommé Vincent
Lormoy[451].

  [451] L'office de procureur du roi au Châtelet était exercé en
  1413 par Guillaume Lormoy, que Guillaume Marescot déposséda le 2
  octobre, en vertu de lettres de substitution qu'il produisit au
  Parlement (Arch. nat., X{la} 1479, fol. 267 vº). Nous ignorons
  quels liens de parenté existaient entre ce Guillaume Lormoy et
  Vincent Lormoy qui, appelé en 1418 aux mêmes fonctions, ne
  conserva ce poste que fort peu de temps, car, le 22 septembre
  1421, ses exécuteurs testamentaires demandèrent au Parlement à
  être déchargés «de certain tapis vermeil semé d'arbres orbatus et
  d'un livre en françois contenant plusieurs livres de devocion»
  dont l'évêque de Paris et le procureur général du roi se
  disputaient la propriété et que Vincent Lormoy avait reçus en
  dépôt (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 241; P 1189).

205. Item, le XXe[452] jour de juing, fut faicte justice d'ung nommé
Boutart[453], qui estoit sergent à cheval, demourant en la grant rue
Sainct-Denis, l'ung des plus mauvais de tous ceulx de la bande, et pour
ce que si mauvais estoit contre le duc de Bourgongne, et [que] moult bel
parleur estoit et grande faconde de homme, il recongnut à sa fin que
quant il vouloit il estoit à l'estroit conseil des bandez, et avoit eu
commission de par le prevost et les autres, environ devant VIII ou IX
jours que les Bourguignons aryvassent à Paris, de faire tuer tout le
quartier des Halles, c'est assavoir, hommes, femmes et enffens, lesquelx
qu'il eust voulu, et leurs biens confisquez à luy et à ceulx qui luy
eussent aidé à fayre ladicte occision. La sepmaine que lesdiz
Bourguignons entrerent à Paris, devoit ce estre fait, et recognut que ung
nommé Simonnet Taranne[454] avoit ung autre quartier pour faire
semblablement[455], et autres de leur maldit conseil devoient ainsi faire
par tout Paris. Mais Dieu qui scet les choses abscondites, qui mua le
conseil d'Olofernes par main de femme, les fist cheoir en la fosse qu'ilz
avoient faicte, comme devant est dit.

  [452] Ms. de Paris: XXIe.

  [453] Pierre Boudaut, sergent à cheval au Châtelet, est mentionné
  dans un compte de la prévôté de Paris comme porteur de mandements
  notifiant la mise aux enchères, le vendredi 2 octobre 1416, en
  l'auditoire du Châtelet, des étaux créés dans les nouvelles
  boucheries de Paris (Sauval, III, 274).

  [454] Simon Taranne, fils du changeur Jean Taranne, était échevin
  de Paris au moment de l'entrée des Bourguignons. Plus heureux que
  son père mis à mort dans l'émeute du 21 août 1418, il réussit à
  s'échapper. (Au sujet de ses biens confisqués, cf. Longnon,
  _Paris pendant la domination anglaise_, p. 173, 216).

  [455] Ms. de Paris: semblable.

206. Item, le sabmedi ensuivant, fut decapité Guillaume d'Ausserre[456],
drappier, esleu de Sainct-Eloi, aagé de plus de LXVI ans, qui avoit de
moult belles filles à Paris, toutes femmes d'honneur et[457] d'estat,
lesquelles il vilena moult, car il congnut tant de traïsons contre le
roy et son royaulme, que lui et ceulx de ladicte bande avoient machinées
et fait aliance aux Englois, que fort seroit à croire; et encusa autres,
desquelx furent decapitez ung sergent d'armes, nommé Monmelian, lequel
avoit fait par son pourchaz decapiter le sieur de l'Ours de la porte
Baudet, [et lequel seigneur de l'Ours, environ six sepmaines] après que
les Bourguignons furent entrez à Paris, fut despendu, lui et plusieurs
autres, du gibet, et furent mis en terre saincte, et fait leur service
honnestement.

  [456] Guillaume d'Auxerre, riche drapier de la Cité, originaire
  de Bourges, occupa l'échevinage du 10 octobre 1415 au 30 août
  1416; il possédait deux maisons à Paris, l'une rue de la Harpe,
  au coin de la rue Percée, l'autre rue Vieille-Plâtrière (Sauval,
  III, 295, 316); une partie de ses biens fut la récompense des
  services rendus par Jean de l'Isle, l'un des complices de
  Perrinet le Clerc (Arch. nat., JJ 171, no 192). Sa veuve Jeanne,
  retirée à Bourges, obtint des lettres de rémission le 12 juin
  1427 (Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p. 266).
  Sa fille Marguerite avait épousé Thomas du Han. En même temps que
  G. d'Auxerre, furent exécutés maître Pierre la Gode, avocat au
  Parlement (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 133 vº), et Philippe de
  Corbie, maître des requêtes de l'hôtel depuis 1408, suspect au
  duc de Bourgogne (Cf. Monstrelet, t. III, p. 201). La maison que
  Pierre la Gode possédait rue des Barres passa en novembre 1418 à
  Philippot de Juilly, valet tranchant du roi (Arch. nat., JJ 170,
  no 139). Philippe de Corbie avait la seigneurie de Sèvres et
  Meudon, comme on le voit par le procès qu'engagèrent les tuteurs
  et curateurs de ses enfants pour en obtenir la restitution
  (_Ibid._, X{la} 4797, fol. 90 vº).

  [457] «D'honneur et» manque dans le ms. de Rome.

207. Item, ou moys de juing, fut la porte Sainct-Anthoine murée, et
n'avoit à Paris que deux portes ouvertes, c'est assavoir, la porte
Sainct-Denis et celle de Sainct-Germain.

208. Item, en celle année ne fut nouvelle du Landit, ce ne fu à la fin
que on vendy ung pou de souliers de Breban en trois estaulx en la grant
rue Sainct-Denis, emprès les Filles-Dieu.

209. Item, la vigille Sainct Jehan furent remises les chesnes de fer[458]
au boutz des rues de Paris, et cuida on tout trouver; mais il s'en
faillit iiic que les bandez en leur vivant avoient degasté en leur
prouffit, on ne scet en quel lieu, et les refist-on moult hastivement.

  [458] Peu de temps avant l'entrée des Bourguignons, Pierre Emery,
  bon marchand de Paris, qui avait la confiance du connétable
  d'Armagnac, fut chargé d'enlever les chaînes des rues de Paris.
  Après sa fin tragique à la Conciergerie, on retrouva chez lui
  29,356 livres de fer en verges et en petites pièces, que l'on
  déposa partie à la halle au blé, partie dans l'hôtel de la
  Trémoille. Robert le Doyen, quartenier du quartier des Halles,
  jugea à propos d'employer ce fer à la réfection des chaînes de
  son quartier. Une action judiciaire lui fut intentée par Jeanne
  Emery, fille de Pierre Emery, mariée à Thomas de Herlay, à la
  suite de laquelle Robert le Doyen se vit condamné, par arrêt du
  10 juin 1430, à payer 342 livres 16 s. par., représentant la
  valeur de ces 29,000 livres de fer, dont la provenance fut jugée
  douteuse. Robert le Doyen actionna à son tour la prévôté des
  marchands en garantie de tous frais et dommages; un arrêt
  intervenu le 28 mars 1431 fit droit à sa requête et rendit la
  prévôté des marchands responsable de 19,885 livres et demie de
  fer en verges et de 862 livres en petites pièces, évaluées 243
  livres parisis; en outre, un supplément d'enquête au sujet des
  chaînes du quartier de Saint-Germain-l'Auxerrois fut ordonné
  (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 43; X{la} 67, fol. 104, 151).
  Indépendamment de cette masse considérable que nous voyons
  utilisée, il y eut certainement nombre de chaînes «degastées» au
  profit de diverses personnes, témoin celles qui furent achetées à
  un canonnier peu de temps après la surprise de Paris (_Ibid._, JJ
  171, no 214).

210. Item, le dimenche IIIe jour de juillet, fut faicte une des plus
belles processions que on eust veu oncques[459]. Toutes les eglises de
Paris s'assemblerent à Nostre-Dame de Paris et de là vindrent à grant
luminaire [et sainctuaires] à Sainct-Marry[460], à Sainct-Jehan en Greve,
et là moult bien devottement prindrent le corps Nostre Seigneur que les
faulx juifz boullirent[461] et l'apporterent moult reverentement, faisans
grans louanges à Dieu, à Sainct-Martin-des-Champs; et alloient les gens
de l'Université deux et deux, c'est assavoir, emprès chascun maistre
alloit ung bourgois au dessoubz de lui, et tous les autres semblablement.

  [459] En présence de l'effervescence populaire qui était loin
  d'être calmée, le 24 juin 1418, l'Université de Paris,
  représentée par son recteur et un certain nombre de députés, se
  joignit au Chapitre de Notre-Dame pour tenter la pacification des
  esprits au moyen d'une procession solennelle où serait intercalée
  une prédication. Le 27 juin, après mûre délibération, bien qu'il
  semblât aux chanoines fort hasardeux de convoquer le peuple «et
  de lui prêcher la paix et justice», à moins de le faire avec une
  extrême prudence, on décida la procession solennelle, après
  s'être assuré le concours du conseil royal, des échevins et de
  l'Université. Les dernières dispositions furent prises le 30
  juin: deux chanoines furent chargés de régler avec les députés de
  l'Université l'ordre de la procession, pour éviter tout conflit
  qui pourrait s'élever pendant la cérémonie entre le Chapitre et
  l'Université au sujet de la préséance de l'un ou l'autre de ces
  corps (Arch. nat., LL 215, fol. 201).

  [460] «Sainct-Marry» manque dans le ms. de Rome.

  [461] Ms. de Paris: voulurent.

211. Item, le vendredy ensuivant vindrent les Arminalz de Meaux jusques
devant Paris, et bouterent le feu à la Villette, à la Chappelle et
ailleurs es granches plaines de blez nouveaulx. Si cria on alerme à
Paris, si s'enfouirent, et en eulx en allant [allerent coupper les cordes
des Arminalz qui penduz estoient au petit gibet de Paris[462]; et en eulx
en allant] prindrent grant proie de bestail, [et] prinsonniers pouvres
laboureurs en leurs lis, et le commun de Paris s'arma, mais on ne leur
volt ouvrir la porte sitost, pour ce que sans chief estoient. Tosts[463]
après vint le prevost de Paris, qui yssit à grant compaignie, et eulx le
suyvirent moult asprement. Et fut vray que les Arminas povoient bien
estre à plus de trois lieues loing ains que le prevost yssist, ne le
commun qui moult s'en tint mal comptent, toutes voies suivirent ilz tant
leurs annemys à pié qu'ilz rescouirent[464] presque tous les
prinsonniers, et furent jusques à Langny-sur-Marne, et là leur fut dit
que la grosse bataille povoit [ja] bien estre à trois grosses lieues
loing; lors s'en revindrent le mieulx qu'ilz porent, moult las, car moult
faisoit grant chault, et on ne trouvoit rien nulle part que es bonnes
villes, car pour la guerre on y mettoit tout. Quant ilz furent venus à
Paris, si furent moult courroucez et vouldrent aller tuer les
prinsonniers arminalx du Chastellet, se n'eust esté le cappitaine de
Paris[465] qui par doulces parolles les appaisa. Et tantost après on fist
faire les barrieres devant Chastellet, mais neantmoins convint il mener
les gros prinsonniers à tres grant compaignie de gens d'armes à la porte
Sainct-Anthoine, ou autrement eussent esté tuez du peuple.

  [462] Le petit gibet doit s'entendre des fourches patibulaires
  qui furent érigées vers 1416 «outre Saint-Laurent, hors Paris,
  sur une petite montagne», à proximité de l'ancienne et grande
  justice, dont l'état de délabrement exigeait des réparations
  (Sauval, t. III, p. 273).

  [463] Ms. de Paris: item.

  [464] Ms. de Paris: recouvrirent.

  [465] Charles de Lens, amiral de France, remplissait les
  fonctions de capitaine de Paris au nom du duc de Bourgogne (Cf.
  Monstrelet, t. III, p. 273).

212. Item, vray est que en icellui temps Soissons se rendit aux
Bourguignons, et prindrent des gros bourgoys de la ville qui estoient
Arminalx, desquelx ilz firent justice, car ilz congneurent à la mort que
dedens iiii jours [ilz avoient en pencée] de tuer par nuyt ou par jour
tous ceulx qui estoient de la partie au duc de Bourgongne, et femmes et
enfens faire noyer en sacs qu'ilz avoient tous propres fais faire à
femmes moult voulentaires à la faulce traistre bande.

213. Item, vray est qu'ilz avoient fait faire monnoye de plon tres grant
foison, et en devoient bailler aux diseniers de la ville de Paris, selon
ce qu'ilz avoient de gens en leurs dizaines qui estoient de la bande, et
n'en devoit avoir [nul] autre que ceulx; et devoient aller parmy les
maisons lesdiz bandez par tout Paris à force de gens armez portant
ladicte bande, disant partout: «Avez vous point de telle monnoye?» S'ilz
disoient: «Veez en ci!» ilz passoient oultre [sans plus dire]; s'ilz
disoient: «Nous n'en avons point!» ilz devoient tout estre mis à l'espée,
et les femmes et enfans noyez. Et estoit la monnoye telle: ung pou plus
grant que ung blanc de IIII deniers parisis, en la pille ung escu à deux
lieppars l'un sur l'autre, et une estoille sur l'escu, en la croix; à ung
des quingnez une estoille, à chascun bout de la croix une couronne[466].

  [466] Notre chroniqueur avait annexé à son récit un dessin
  représentant cette monnaie; ainsi s'explique le début de sa
  description: «Et estoit la monnoie telle», c'est-à-dire «telle»
  qu'elle se trouvait figurée dans le texte; malheureusement ce
  dessin n'est que grossièrement indiqué dans le ms. de Rome et ne
  peut donner aucune idée d'une pièce dont il n'existe probablement
  aucun spécimen.

214. Item, le jeudi XIIIIe jour de juillet vint la royne à Paris, et la
admena le duc de Bourgongne et la presenta au roy au Louvre, laquelle
avoit esté longtemps comme bannie et hors de France par les bandez, se le
duc de Bourgongne ne l'eust secourue, qui tousjours en son exil l'onnoura
comme sa dame, et la rendy à son signeur le roy de France, moult
honnorablement le jour dessusdit. Et fut à leur venue la porte
Sainct-Anthoine desmurée, et furent les bourgois de Paris vestuz tous de
pers; et furent receus avecque telle honneur et joye que oncques dame ou
signeur avoit esté en France, car par tout où ilz passoient, on crioit à
haulte voix «Nouel!» et pou y avoit gent qui ne plourassent de joie et de
pitié[467].

  [467] Voy., au sujet de la réception enthousiaste qui fut faite
  au duc de Bourgogne et à la reine, Monstrelet (t. III, p. 273),
  ainsi que la chronique des Cordeliers (t. VI, p. 260), où l'on
  constate que, pendant le séjour du roi au Louvre, Jean Sans-Peur
  habita son hôtel d'Artois, et qu'aussitôt le retour de Charles VI
  à Saint-Pol il alla lui-même se loger à proximité dans un grand
  hôtel situé devant l'hôtel des Tournelles, dit l'Hôtel-Neuf.

215. Item, la sepmaine ensuivant, avoit à Sainct-Denis en France ung
[cappitaine] nommé Jehan Bertran[468], aussi bon homme d'armes et aussi
proud'homme pour son signeur comme nul c'om sçeust en tout le royaulme de
France, mais pas n'estoit de grant lignaige. Si acroissoit sa renommée
de jour en jour[469] pour le bon sens et proesse qu'il avoit; si en orent
les Picquars si grant envie qu'ilz l'espierent le lundi ensuivant que la
royne vint à Paris, entre Paris et Sainct-Denis endroit la Chappelle de
la ville[470], et là l'assaillirent en traïson et le navrerent de lances
et d'espées; moult se deffendi longuement, mais riens ne lui vallu, car
il n'estoit que lui cinquiesme; enfin le despecerent tout et murtrirent,
dont le duc de Bourgongne fut si dolent quant il le sceut, que il
commença à lermer moult fort des yeulx, mais autre chose n'en osa faire
pour paour d'esmouvoir le commun, qui fut si esmeu quant ilz le sceurent
que à tres grant peine furent apaisiez[471].

  [468] Jean Bertrand, capitaine de Saint-Denis, exerçait d'abord
  dans cette ville la profession de boucher. Compromis en 1413 dans
  la sédition cabochienne, il fut banni le 28 juillet 1414 et se
  retira auprès des Bourguignons. Il figure, comme «bouchier de
  Saint-Denis», parmi les fauteurs de troubles qu'énumère le
  mandement royal du 30 août 1416 (Cf. Monstrelet, t. III, p. 154).
  Le récit de sa mort, donné par l'auteur de notre journal, est
  conforme, sauf quelques détails, à celui que nous lisons dans les
  lettres de rémission accordées en mai 1420 à deux écuyers qui
  avaient participé à cet événement. D'après ces lettres,
  quelques-uns des gens de guerre servant sous l'étendard de Jean
  de Luxembourg, ayant été dépouillés par Jean Bertrand et ayant
  obtenu de lui, pour toute réponse à la réclamation de leurs
  biens, qu'il se garderait bien d'eux, «se mirent en aguet en la
  Chappelle Saint-Denis lez Paris» et l'attendirent au passage.
  Bertrand, retournant à Saint-Denis et se méfiant de quelque
  piège, poussa sur les compagnons embusqués et en blessa un, nommé
  le bastard Remi, d'un coup de lance; c'est alors que les autres
  fondirent sur lui et le laissèrent mort sur place (Arch. nat., JJ
  171, nos 115 et 117).

  [469] Ms. de Paris: si augmentoit sa renommée tous les jours.

  [470] Ms. de Paris: entre la Chappelle et la ville.

  [471] Ms. de Paris: rassasiez.

216. Item, en ce temps, les Arminalz faisoient moult souvent grans griefz
autour de Paris, et prindrent celle sepmaine mesmes Moret[472] en
Gastinoys, et tuerent grant partie du peuple sans mercy.

  [472] Ms. de Paris: Milly.

217. Item, le XXe jour dudit moys de juillet, les Angloys prindrent le
Pont-de-l'Arche[473] par deux cappitaines failliz et recreans, l'un nommé
Guillaume, et l'autre Robinet de Bracquemont, et le rendirent par leur
mauvaistie, avant que les tryeves fussent faillies, car ilz sçavoient
bien que le secours venoit de Paris tres grant, pour y estre à la
journée.

  [473] Pont-de-l'Arche se rendit aux Anglais après quelques jours
  de siège; la capitulation conclue par Jean de Graville, Pierre de
  Rouville, Jacques de Chiffrevast, Jean d'Iffreville et Robert de
  Braquemont, est un peu antérieure au 19 juillet 1418 (Rymer, t.
  IV, 3e partie, 58). Les deux capitaines auxquels notre
  chroniqueur impute la reddition de Pont-de-l'Arche étaient Robert
  de Braquemont, dit Robinet (amiral de France depuis le 22 avril
  1417, nommé le 2 janvier 1418 lieutenant général pour le roi dans
  les bailliages de Rouen, Gisors, Caux), et son frère Guillaume de
  Braquemont; ce qui justifierait jusqu'à un certain point cette
  opinion, c'est la faveur qui s'attacha à la personne de Pierre de
  Rouville, gendre de Robert de Braquemont, complètement rallié à
  la cause anglaise (Voir la notice de M. Ch. de Beaurepaire,
  _Bibl. de l'École des chartes_, 1875).

218. Item, en icellui temps avoit à Paris ung chevalier du guet[474],
nommé messire Gaultier Rallart, qui nulles foys n'alloit au guet qui
n'eust devant lui III ou IIII menestriers jouans de haulx instrumens, qui
moult estoit estrange chose au peuple, car ilz disoient qu'il sembloit
qu'il deist aux malfaicteurs: «Fuiez vous en, car je vien.»

  [474] Voici les noms des chevaliers du guet qui se succédèrent à
  Paris de 1408 à 1436.--1º FLORENT D'ENCRE, chambellan de Jean
  Sans-Peur, est cité comme chevalier du guet le 20 avril 1409
  (Arch. nat., Z 5187, fol. 144); au mois de septembre 1413 il
  était capitaine de Melun (_Ibid._, JJ 167, fol. 267). 2º BERTRAND
  D'ENFERNET occupait le poste de chevalier du guet le 13 octobre
  1414; à cette date, le Parlement lui défend de s'attaquer à Colin
  de la Chapelle, sergent à verge et collecteur du guet des métiers
  (_Ibid._, X{la} 4790, fol. 146). 3º GAUCHER RAILLART, capitaine
  bourguignon, qui conduisit les Parisiens au siège de Montlhéry
  (Monstrelet, t. III, p. 291; Cousinot, p. 173) et qui prit part à
  l'expédition dirigée contre la tour du Tramblay (Arch. nat.,
  X{la} 1480, fol. 208), représente cet étrange chevalier du guet
  mis en scène dans le Journal parisien. 4º MORELET DE BÉTHENCOURT
  remplit la charge de chevalier du guet pendant l'occupation
  anglaise, au moins durant toute la période comprise entre les
  années 1428 et 1436.

219. Item, touzjours faisoient les pouvres gens le guet[475] et feux, et
veillier toute nuyt. Et si estoit la buche si chiere que touzjours la
buche de Bondiz coustoit XIII ou XIIII solz parisis, [celle de Griesve la
plus petite estoit à XXVI solz parisis, le molle à X solz parisis], le
sac de charbon XIII ou XIIII solz parisis[476], et nul temps on n'avoit
que ii ou iii œufs pour ung blanc, la livre de beurre au meilleur marché
VI blans, tres petit vin pour VI deniers parisis à la pinte.

  [475] Ce n'est pas seulement sur les remparts et aux portes de
  l'enceinte que se faisait le guet. En effet le Chapitre de
  Notre-Dame décida, le 27 juillet, que toutes les nuits on
  veillerait à la porte du cloître, près de Saint-Jean-le-Rond, et
  que tous les habitants du cloître attachés à Notre-Dame seraient
  astreints à ce service, sous peine, pour chaque absent, de 2 sous
  d'amende (Arch. nat., LL 215, fol. 204).

  [476] Ms. de Paris: XIIII ou XV.

220. Item, le dimenche XXIe jour d'aoust, fut fait en Paris une grant
[esmeute][477] terrible et orrible et merveilleuse; car pour la cause que
tout estoit si cher à Paris [et] que on ne gaingnoit rien pour les
Arminaz qui estoient autour de Paris, s'esmut le peuple celui jour, et
tuerent et abatirent ceulx qu'i porent sçavoir qui estoient de ladicte
bande, et comme dervez s'en furent en[478] Chastellet et l'assaillirent
de droit assault; et cilz qui dedens estoient, qui bien savoient la malle
voulenté du commun, especial aux Arminalx, eulx deffendirent moult
efforceement[479], et gectoient tuilles et pierres et ce qu'ilz
povoient[480] pour cuider eslonguer leurs vies. Mais ce ne leur vallut
rien, car le Chastellet fut eschellé de toutes pars, et descouvert[481]
et prins par force, et tous ceulx de dedens mis à l'espée, et la plus
grant partie fist on saillir sur les carreaulx, où la grant compaignie
estoit du peuple qui les occioient sans mercy de plus de cent plaies
mortelles; car trop souffroit le peuple de griefz par eulx, car riens ne
povoit venir à Paris qui ne fust rançonné deux foys plus qu'il ne
valloit, et toutes nuys guet de feu, de lanternes en my les rues, aux
portes[482], faire gens d'armes et riens gaigner, et tout cher plus que
de raison[483] par les faulx bandez qui tenoient maintes bonnes villes
d'entour Paris, comme Sens, Moret, Meleun, Meaulx en Brye, Crecy[484],
Compigne, Mont-le-Hery, et plusieurs autres forteresses et
chasteaulx[485], où ilz faisoient tous les maulx que on peust faire ne
pencer. Car par eulx fut plus martiré de gens que ne firent les anxiens
annemys de chrestienté, comme Dyoclecien et Maximien, et autres qui
firent à Romme martirer plusieurs sains et saintes, mais leur tyrannie
n'estoit point acomparegée[486] ausdiz bandez, comme Dieu scet; par quoy
ledit peuple estoit ainsi esmeu contre eulx, comme davant est dit.

  [477] L'émeute commença le samedi 20 août, vers dix heures du
  soir, et dura toute la nuit ainsi que le jour suivant (Arch.
  nat., X{la} 1480, fol. 142, 143; Conclusions de la nation
  d'Allemagne, reg. 7 des Arch. de l'Université). Une foule de gens
  armés, appartenant aux classes les plus infimes de la société, se
  porta d'abord au Grand Châtelet et renouvela les scènes du 12
  juin; on peut citer parmi ceux qui furent «précipités es prisons»
  Aimeri de Vauboulon, Pierre de Campignolles, Jean Tesson, J. de
  Courbes (Sauval, III, 294).

  [478] Ms. de Paris: s'enfuirent au.

  [479] Ms. de Paris: moult efforçoient.

  [480] Ms. de Paris: ce qu'ilz trouvoient.

  [481] Ms. de Paris: destruict.

  [482] Au commencement de septembre 1418, Paris se trouvant
  dégarni par suite de l'envoi de ses défenseurs au siège de
  Montlhéry et au secours de Rouen, les mesures les plus
  rigoureuses furent prises pour assurer la garde de la ville; des
  lettres de Charles VI, en date du 4 septembre 1418, autorisèrent
  les prévôt des marchands et échevins à contraindre toutes
  personnes privilégiées ou non, officiers royaux, gens d'église, à
  faire le guet, avec faculté d'infliger aux contrevenans des
  amendes graduées jusqu'à 20 sols parisis (Arch. nat., K 950, no
  25).

  [483] Tout ce membre de phrase manque dans le ms. de Rome.

  [484] Après la reddition de Crécy en Brie, qui eut lieu vers le
  mois de janvier 1421, «les gens d'eglise, nobles, bourgois,
  manans et habitans de cette ville» obtinrent une rémission
  générale (Arch. nat., JJ 171, no 283).

  [485] Entre autres Brie-Comte-Robert, alors occupé par les
  «desobeissans» (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 17).

  [486] Ms. de Paris: accompagnée.

221. Item, dudit Chastellet, quant ilz orent mis à l'espée tous ceulx
qu'ilz porent trouver, s'en allerent au Petit Chastellet, où ilz orent
moult fort assault; mais ce ne leur vallu riens, car tous furent tuez
comme ceulx du Grant Chastellet, de là s'esmurent[487] pour venir au
chasteau de Sainct-Anthoine. Lors vint le duc de Bourgongne à eulx, qui
les cuida apaisier par doulces parolles, mais riens n'y valu; car ilz
s'en fuirent, comme gens dervez, droit au chasteau et l'assaillirent à
force, et percerent portes [et tout] à pierres qu'ilz gectoient encontre;
et nul si hardy de en hault qui s'osast monstrer, car ilz leur envoyoient
sajettes et cannons si tres dru que merveilles. Grant pitié en avoit le
duc de Bourgongne, qui là affouy [à grant haste], acompaignié de
plusieurs grans signeurs et gens d'armes, pour leur cuider faire
cesser[488] l'assault pour la compaignie qu'il admenoit, mais oncques,
pour puissance qu'il eust, ne lui, ne sa compaignie ne les porent
apaisier, si ne leur monstroit tous les prinsonniers qui là estoient, et
s'ilz n'estoient admenez ou Chastellet de Paris, que ilz disoient que
ceulx que on mettoit oudit chasteau estoient touzjours delivrez par
argent, et les boutoit on [hors] par les champs, et faisoient après plus
de maulx que devant, et pour ce les vouloient avoir. Et quant le duc de
Bourgongne vit la chace ainsi, que bien veoit qu'ilz disoient verité, si
leur delivra, par ainsi que nul mal ne leur feroient, et ainsi fut
accordé d'une part et d'autre, et furent admenez par les gens du duc de
Bourgongne, et estoient, que ung que autre, environ vingt[489]. Quant ilz
vindrent pres du Chastellet, si furent moult esbahiz, car ilz trouverent
si grant nombre de peuple, que oncques, pour puissance qu'ilz eussent, ne
les porent[490] sauver qu'ilz ne fussent tous martirez de plus de cent
plaies; et là furent tuez cinq chevaliers, tous grans signeurs, comme
Enguerran de Malcongnat[491] et son filx, premier chambellan du roy
nostre sire, monseigneur Ecthor de Chartres[492] et plusieurs autres,
Charlot Poupart[493], argentier du roy, le vielz Taranne[494] et ung de
ses filx, dont le duc de Bourgongne fut moult troublé, mais autre chose
n'en osa faire.

  [487] Ms. de Paris: survindrent.

  [488] Ms. de Paris: pour leur faire cuider laisser l'assaut.

  [489] Sept prisonniers, suivant la chronique des Cordeliers (p.
  263), huit ou neuf d'après le récit du greffier Clément de
  Fauquembergue, furent extraits de la Bastille et confiés aux
  massacreurs; parmi les victimes, indépendamment de celles
  mentionnées ci-après, il faut compter Étienne de Mauregard,
  secrétaire du roi (Religieux de Saint-Denis, t. VI, p. 265). Deux
  chevaliers, Jacquelin Trousseau et Jacques de Montmor, grâce «à
  l'ayde et intercession d'aucuns de leur cognoissance», réussirent
  à préserver leur existence (Arch. nat., X{1a} 1480, fol. 142,
  143).

  [490] Ms. de Paris: sceurent sauver.

  [491 Enguerran de Marcognet, premier écuyer d'écurie du duc
  d'Orléans en 1393, puis chambellan de Charles VI, s'unit en
  premières noces avec Jeanne Sance, veuve de Jean le Breton, et lui
  constitua, par acte passé le 4 octobre 1393 sous le sceau de la
  prévôté de Paris, un douaire de trois mille francs d'or, dont les
  deux tiers furent donnés par le duc d'Orléans, la somme totale
  devant être remise entre les mains d'un ami de l'épousée, Simon de
  Dammartin, bourgeois de Paris (Arch. nat., Y 2, fol. 238).
  Enguerran de Marcognet contracta un second mariage qui,
  semble-t-il, ne fut pas heureux, puisque sa femme, Michelle, se
  vit réduite à assigner son mari devant le Châtelet, pour lui
  réclamer une pension alimentaire. Elle survécut nombre d'années à
  son mari, et son testament fut enregistré le 15 juillet 1433 par
  le Parlement. Enguerran de Marcognet remplit jusqu'au 31 octobre
  1411 les fonctions de bailli de Melun (Arch. nat., X{1a} 1479,
  fol. 173 vº); il laissa deux enfants, Isabeau et Louis de
  Marcognet, probablement issus de son premier mariage. (Longnon,
  _Paris pendant la domination anglaise_, p. 65.)

  [492] Hector de Chartres, que Juvénal des Ursins qualifie de
  maître de l'hôtel du roi, était, en 1408, maître des eaux et
  forêts pour les pays de Picardie et de Normandie (Arch. nat., KK
  16, fol. 159 vº).

  [493] Le 5 juin 1390, Charles Poupart, valet de chambre du roi,
  fut nommé argentier au lieu d'Arnoul Boucher (Arch. nat., KK 21,
  fol. 2); en 1412, l'Université le signala dans ses remontrances
  au roi comme coupable de dilapidations; on lui reprochait d'avoir
  acquis «grans rentes et possessions», ce qu'il n'avait pu faire,
  disait-on, avec les seuls gages de son office (Monstrelet, t. II,
  p. 312).

  [494] Jean Taranne, riche changeur sur le Pont, était dès 1416
  l'un des notables de sa corporation (Arch. nat., Z{1b} 2).
  Concessionnaire, avec Michel de Lailler, des trente-deux loges
  édifiées sur le pont Saint-Michel (Sauval, III, 271), il exerçait
  en même temps la profession d'orfèvre, et fournit à la cour de
  grandes nefs d'argent doré entre autres pièces importantes
  d'orfèvrerie (Arch. nat., KK 29, fol. 115 et suiv.). Il fut l'un
  des prisonniers de la Bastille que Capeluche décapita au
  Châtelet; celui de ses fils qui périt avec lui n'est point
  Simonnet Taranne, lequel parvint à s'échapper. Après la mort de
  Jean Taranne, sa veuve se retira à Orléans, chez Étienne
  l'Amirant (_Ibid._, X{2a} 18, avril 1426). Au sujet de ses biens,
  cf. Longnon, _Paris pendant la domination anglaise_, p. 173.

222. Item, après ce l'occision, droit en l'ostel de Bourbon[495] s'en
allerent, et misdrent à mort aucuns prinsonniers; (qu)'ilz y trouverent
en une chambre une queue plaine de chausses-trapes, et une grant baniere
comme estandart, où il avoit ung dragon figuré, qui par la gueule[496]
gectoit feu et sang. Si furent plus meuz en ire que davant, et la
portèrent tout parmy Paris, les espées [toutes] nues, criant sans raison:
«Veez cy la baniere que le roy d'Angleterre avoit envoiée aux faulx
Arminalz, en signifiance de la mort dont ilz nous devoient faire mourir.»
Et ainsi criant, quant ilz orent partout monstré, la porterent au duc de
Bourgongne, et quant il l'ot veue, sans plus dire, fut mise à terre, et
marcherent dessus, et en print chascun qui en pot avoir sa piece, et en
misdrent les pieces au boutz de leurs espées et de leurs haches.

  [495] L'hôtel de Bourbon, situé près du Louvre, entre les rues
  des Poulies et d'Autriche, affectait la forme d'une croix
  irrégulière, dont trois branches aboutissaient aux voies
  publiques et la quatrième à l'hôtel de Marigny; reconstruit vers
  1390, cet hôtel passait pour l'une des plus somptueuses demeures
  du vieux Paris; après l'adjudication qui en fut faite, en
  novembre 1425, au profit du chapitre de
  Saint-Germain-l'Auxerrois, il devint la propriété du duc de
  Bedford le 2 décembre 1426. Marie d'Anjou, la jeune épouse ou
  fiancée du dauphin, y trouva un refuge au moment de l'invasion
  des Bourguignons à Saint-Paul et fut témoin de toutes ces scènes
  de désordre (Voy. A. Berty, _Topographie historique du Vieux
  Paris_, t. I, p. 33).

  [496] Ms. de Paris: gorge.

223. Item, toute celle nuyt ne dormirent[497], ne ne cesserent de querir
et de demander partout se on savoit nulz Arminalx; aucuns en trouverent
qui furent tuez et mis à mort sur les carreaulx tous nuds.

  [497] Ms. de Paris: ne demourerent.

224. Item, le lundi ensuivant, XXIIe jour d'aoust, [furent] encusées
aucunes femmes, lesquelles furent tuées et mises sur les carreaulx sans
robbe que de leur chemise, et ad ce faire estoit plus enclin le bourreau
que nulz des autres; entre lesquelles femmes il tua une femme grosse, qui
en ce cas n'avoit aucune coulpe, dont il advint ung pou de jours après
qu'il en fut prins et mis en Chastellet, lui IIIe de ses complices, et au
bout de trois jours après eurent les testes coppées[498]. Et ordonna le
bourreau la maniere au nouveau bourreau comment il devoit copper teste,
et fut deslié et ordonna le tronchet pour son coul et pour sa face, et
osta du boys au bout de la doloaire et à son coustel, tout ainsi comme
s'il voulsist faire ladicte office à ung autre, dont tout le monde estoit
esbahy; après ce, cria mercy à Dieu et fut décollé par son varlet.

  [498] Capeluche couronna ses méfaits par l'outrageante
  familiarité avec laquelle il traita le duc de Bourgogne, se
  permettant de toucher la main de ce prince et de l'appeler son
  «beau-frère»; arrêté le 23 août dans un cabaret des Halles et
  condamné à mort par un jugement du prévôt de Paris, il fut
  décapité le vendredi 26 août avec deux de ses complices, et
  «eurent chascun d'eulx ung poing copé es halles de Paris, et leur
  corps mis au gibet» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 144). Afin
  d'éviter tout mouvement populaire le jour de cette triple
  exécution, les bourgeois de Paris en armes occupèrent les
  carrefours.

225. Item, en celui temps, vers la fin du moys d'aoust, faisoit si grant
chalour de jour et de nuyt, que homme ne femme ne povoit dormir par nuyt,
et avec ce estoit tres grant mortalité de boce et d'espidymie, et tout
sur jeune gent et sur enfens.

226. Item, celuy an, demouroient les blez et les advoynes [aux champs] à
sayer tout autour de Paris, que nul n'y osoit aller pour les Arminaz qui
tuoient tous ceulx qu'ilz povoient prendre qui estoient de Paris. Pour
quoy la commune de Paris s'esmut, et allerent devant Montlehery[499], et
y furent [environ] X ou XII jours, et firent le mieulx qu'ilz porent, et
eussent gaigné le chastel et les traistres de dedens, se n'eussent esté
aucuns gentilzhommes[500] qui avec eulx estoient, qui les devoient garder
et mener; mais, quant ilz virent que la commune besongnoit si bien, si
parlementerent aux Arminalx qui bien veoient qu'ilz ne povoient
longuement durer contre la commune, qui si asprement les assailloit de
jour et de nuyt, et prindrent grant argent des Arminaz, par ainsi qu'ilz
feroient lever le siege, et ainsi firent ilz quant ilz orent l'argent. Si
firent entendant aux bonnes gens, que vrayement il venoit ung tres grant
secours à ceulx du chastel, et qui se pouroit sauver, si se sauvast, que
plus ne seroient là, et se partirent. Quant ce virent la commune, si se
departirent [de là] moult courcez, et quant ilz vindrent pres de Paris,
on leur ferma les portes, et demourerent à Sainct-Germain, à
Sainct-Marcel, à Nostre-Dame-des-Champs, ii ou iii jours et nuys; et les
Arminalz, tantost après le departement du siege[501], couroient jusques
au bout desdiz villaiges où estoient noz gens pour les cuider
sourprendre, mais oncques pour leur puissance ne les porent grever. Et si
n'avoient nul cappitaine que de ceulx de Paris, car les gentilzhommes qui
les avoient laissez cuidoient que les Arminalz les deussent tous tuer,
mais oncques Arminaz ne les oserent assaillir; et vray estoit que qui
eust laissé faire les communes, il n'y eust demouré Arminac en France en
mains de deux moys qu'ilz n'eussent mis à fin; et pour ce les hayoient
les gentilzhommes qui ne vouloient que la guerre, et ilz la vouloient
mettre à fin. Quant on vit qu'ilz avoient si grant voulenté d'affiner la
guerre, on les laissa entrer dedens Paris, et allerent faire leur labour;
et les Arminalz faisoient du pis qu'ilz povoient, car ilz tuoient femmes
et enfens, et boutoient feux autour de Paris[502], et si n'estoit homme
nul qui y meist remede aucun.

  [499] Ce n'est point de leur plein gré que les Parisiens
  entreprirent cette expédition. Voici ce que porte l'un des
  registres du Parlement à la date du 30 août: «Par l'ordonnance
  des gens du conseil du roy, on fist vuidier de Paris les gens de
  menu peuple pour aler en la compaignie de certain nombre de gens
  d'armes au siege de Montlehery»; l'éloignement de cette populace
  remuante étant le seul moyen d'éviter le retour des désordres qui
  avaient ensanglanté les rues de Paris. (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 144 vº.)

  [500] Louis de Berghes, seigneur de Cohen, et Gautier de Ruppes,
  capitaines bourguignons, étaient avec Gaucher Raillart, chevalier
  du guet de Paris, à la tête des gens de guerre qui accompagnèrent
  la milice parisienne au siège de Montlhéry (Cousinot, _Geste des
  nobles_, p. 173; Monstrelet, t. III, p. 291; Chron. des
  Cordeliers, p. 264).

  [501] A l'approche de Tanneguy du Châtel, lieutenant du dauphin,
  qui entra le 10 septembre à Étampes, les Bourguignons levèrent
  précipitamment le siège de Montlhéry, abandonnant ou brûlant leur
  matériel (Cousinot, _Geste des nobles_, p. 174). Dans la nuit du
  mardi 13, la garnison de Montlhéry s'enhardit jusqu'à faire une
  incursion aux portes mêmes de Paris. «Ce jour, après mynuit,
  raconte le greffier Clément de Fauquembergue, vindrent courir
  devant Paris les gens d'armes de la garnison de Montlehery et
  autres favorisans du conte d'Armaignac, et bouterent le feu en
  pluseurs maisons du fourbourg de Saint-Germain-des-Prez, et se y
  tindrent jusques au plain jour, et y tuerent IIII ou V personnes»
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 146).

  [502] Après les courses faites par les partisans du dauphin dans
  le bourg Saint-Germain-des-Prés, où ils avaient «bouté feuz, tué
  et meudry gens, emmené aucuns d'eulx prinsonniers» et mis les
  maisons au pillage, les habitants, désireux de se mettre à l'abri
  de pareilles tentatives, demandèrent à l'abbé de
  Saint-Germain-des-Prés la permission d'établir des barrières en
  bois; l'abbé Guillaume fit droit à leur requête et le 23 novembre
  1418 accorda l'autorisation demandée (Arch. nat., K 59, no 22).

227. Et d'autre part estoient les Angloys devant Rouen de toutes pars
assiegez, qui moult faisoient de grief de toutes pars à ceulx de Rouen,
et[503] si n'estoit homme nul qui aucun secours leur envoiast; si leur
convint perdre l'abbaye de Saincte-Katherine-du-Mont de Rouen[504], dont
furent moult affoiblyz, mais à souffrir leur convint; et tout ce estoit
par les faulx traistres de France qui ne vouloient que la guerre; car
bien savoient tous combien de rançon ilz devoient paier, se prins
estoient.

  [503] Ce membre de phrase est omis dans toutes les éditions.

  [504] Les Anglais s'emparèrent le 30 août du fort
  Sainte-Catherine, qui dominait la ville et le fleuve (Vallet,
  _Hist. de Charles VII_, t. I, p. 117).

228. Alloit ainsi le [royaulme de] France de pis [en pis], et povoit on
mieulx dire la Terre Deserte que la terre de France. Et tout ce estoit,
ou la plus grant partie, par le duc de Bourgongne qui estoit le plus long
homme en toutes ses besongnes c'om peust trouver[505] car il ne se
mouvoyt d'une cité [quant il y estoit, ne que] se paix fust partout, se
le peuple par force de plaintes ne l'esmouvoit, dont tout enchery en
Paris [de plus en plus][506]. Car il estoit en septembre le commencement
d'yver que on se devoit garnir, et ung cent de bonne buche valloit
touzjours II frans, ung sac de charbon, XVI solz parisis; le moulle X ou
XII solz parisis; la livre de beurre sallé, VII ou VIII blans en
gros[507]; œufs, II deniers parisis la piece; ung petit fromaige, III
solz parisis; bien petites poires ou pommes, ung denier la piece; deux
petiz oingnons, II deniers parisis; bien petit vin pour II ou III blans,
et ainsi de toutes choses.

  [505] L'un des annotateurs du manuscrit de Rome, frappé de cette
  attaque dirigée contre le duc de Bourgogne par un Bourguignon, a
  inscrit à la marge la remarque suivante: «Contre le duc de
  Bourgongne, combien que l'autheur soit pour lui» (fol. 54 vº).
  Dans le ms. de Paris, le mot _long_, qui donne un sens
  défavorable à la phrase, est remplacé par _grant_, mais cette
  leçon nous paraît mauvaise.

  [506] Le renchérissement prodigieux des denrées fit cruellement
  souffrir la population parisienne. Les documents contemporains
  témoignent de la dureté des temps et de l'extrême difficulté de
  la vie matérielle. Le 17 août 1418, le chapitre de Notre-Dame,
  ayant égard à la pauvreté de l'Hôtel-Dieu, à la perte de ses
  revenus, à la cherté et au manque de vivres nécessaires à
  l'entretien des pauvres et des serviteurs de cet établissement,
  autorisa son maître à recevoir des exécuteurs testamentaires du
  doyen J. Chanteprime les 400 francs légués à l'Hôtel-Dieu.
  Quelques jours plus tard, le duc de Bourgogne étant venu à
  Notre-Dame et ayant laissé un noble d'or pour le clergé
  inférieur, les malheureux prêtres se disputèrent ce présent avec
  acharnement, telle était leur pénurie (Arch. nat., LL 215, fol.
  206, 207). Voici maintenant les réflexions que suggère au
  greffier du Parlement l'état misérable de la capitale à la
  mi-octobre: «Combien que le peuple de Paris fut grandement
  diminué tant par le fait des guerres comme de l'epidimie,
  neantmoins estoient les vivres en grant chierté à Paris, et
  vendoit-on busche, blefs et avoines à plus hault pris que on
  n'avoit fait longtemps avant.» (Arch. nat., X{la} 1480, fol.
  151.)

  [507] Ms. de Paris: et gros œufs.

229. Item, en cellui moys de septembre, fut mandé le duc de Bretaigne de
par le roy, et y vint à Corbeil, de là à Sainct-Mordes-Fossez[508]. Et
là vint la royne, le duc de Bourgongne et plusieurs autres signeurs; là
firent-[ilz] une paix telle quelle, [que] voulsist ou non la royne. Tout
fut pardonné aux Arminalz, les maulx qu'ilz avoient faiz, et si estoit
tout prouvé[509] contre eulx qu'ilz estoient consentans de la venue du
roy d'Engleterre, et qu'ilz en avoient eu grans deniers dudit roy; item,
de empoisonner[510] les deux ainsnez filz du roy de France, et savoit-on
bien que ce avoit esté et fait faire, et de l'empoisonnement du duc de
Holende, et de bouter hors la royne de France de son royaulme[511]. Et si
convint tout mettre ce à nyant, ou se non ilz eussent destruit tout le
royaulme de France et livré aux Engloys le daulphin qu'ilz avoient devers
eulx. Ainsi fut faicte celle paix, qui que en fust courcé ou joyeulx, et
fut criée parmy Paris à quatre trompes et à six menestriers, le lundi
XIXe jour de septembre l'an IIIIc XVIII[512].

  [508] Jean VI, duc de Bretagne, mari de Jeanne de France,
  troisième fille de Charles VI, fut chargé de négocier la paix
  entre le dauphin et le duc de Bourgogne; il vint à Corbeil en
  compagnie des ducs d'Anjou et d'Alençon et se rencontra le 13
  septembre, au pont de Charenton, avec Jean Sans-Peur, qui le
  reçut à dîner en son logis de Conflans-Sainte-Honorine; mais les
  négociations ne purent aboutir immédiatement et se continuèrent
  les jours suivants à Saint-Maur-des-Fossés, où fut délibéré le
  traité de paix connu sous le nom de traité de Saint-Maur; ce
  pacte fut conclu le 16 septembre 1418 au château de Vincennes, en
  présence des ducs de Bourgogne, de Bretagne et de la reine, qui
  ne paraît pas, quoi qu'en dise le chroniqueur, avoir soulevé de
  difficulté (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 147).

  [509] Ms. de Paris; tout premier.

  [510] Ms. de Paris: emprisonner.

  [511] Toutes ces accusations, est-il besoin de le dire, sont
  mensongères et représentent autant d'imputations calomnieuses
  inventées par les Bourguignons qui, dès 1417, s'en firent une
  arme contre le connétable d'Armagnac.

  [512] Ce même jour, le chancelier Eustache de l'Aître fit publier
  au Parlement le traité de paix, dont la teneur existe dans le
  registre des Ordonnances (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 36).

230. Item, en cedit moys, au commencement, [fut] depposé de la prevosté
de Paris le Beau de Bar[513], et y fut mis ung escuier nommé Jacques
Lamben[514].

  [513] Guy de Bar, envoyé vers Rouen en qualité de lieutenant
  général de Normandie, ne perdit point sa charge de prévôt de
  Paris, comme le prouvent les lettres rendues le 20 août 1418, qui
  le maintinrent dans ses fonctions et déclarèrent que Jacques
  Lamban, bailli de Vermandois, n'était que provisoirement commis à
  la garde de la prévôté, en l'absence du titulaire (Arch. nat.,
  X{la} 8603, fol. 32 vº).

  [514] Jacques Lamban, seigneur de Semeuse, châtelain de Rethel
  jusqu'en 1404 et signalé en 1413 comme l'un des fauteurs de la
  conspiration cabochienne (Monstrelet, t. VI, p. 117), se réfugia
  auprès du duc de Bourgogne, qui utilisa ses services. Ainsi le
  futur prévôt de Paris figure au nombre des commissaires nommés
  pour la mise à exécution de l'ordonnance du 7 avril 1415, portant
  réformation des duché et comté de Bourgogne (Dom Plancher, _Hist.
  de Bourgogne_, t. IV, p. 433). Lamban revint à Paris le 15
  décembre 1415 avec une députation composée du prince d'Orange et
  de plusieurs autres conseillers et familiers de Jean Sans-Peur
  (Juvénal des Ursins, p. 526). L'année suivante, le même fit
  partie d'une autre délégation chargée de conférer avec les
  députés de Brabant au sujet du droit que prétendait le duc de
  Bourgogne sur l'administration des biens appartenant aux enfants
  du duc de Brabant, tué à Azincourt (D. Plancher, t. IV, p. 448).
  C'est le vendredi 19 août 1418 que Lamban, alors bailli de
  Vermandois, fut temporairement institué prévôt de Paris, jusqu'au
  retour de Guy de Bar, c'est-à-dire jusqu'en octobre 1418 (Arch.
  nat., Y 1, fol. 1).


231. Item, cedit moys de septembre, estoit à Paris et autour la mortalité
si tres cruelle[515], que on eust veu puis IIIc ans par le dit des
anciens; car nul n'eschapoit qui fust feru de l'espidimie, especialment
jeunes gens et enfans. Et tant en mouru vers la fin dudit moys, et si
hastivement, qu'il convint faire es cymetieres [de Paris] grans fosses,
où on en mettoit XXX ou XL en chascune, et estoient arangés comme lars,
et puis [ung pou] pouldrez par dessus de terre; et touzjours jour et nuyt
on n'estoit en rue que on ne rencontrast Nostre Seigneur, que on portoit
aux malades, et tretous avoient la plus belle cognoissance de Dieu Nostre
Seigneur à la fin, que on vit oncques avoir à chrestiens. Mais au dict
des clercs, on ne avoit oncques veu ne ouy parler de mortalité qui fust
si desvée, ne plus aspre, ne dont moins eschappast de gens qui feru en
fussent; car en moins de cinq sepmaines trespassa en ville de Paris plus
de L mil personnes. Et tant trespassa de gens de l'Eglise que on
enterroit IIII, ou VI, ou huit chefs de hostel à une messe à notte, et
convenoit marchander aux presbtres pour combien ilz la chanteroient[516],
et bien souvent en convenoit paier XVI ou XVIII solz parisis, et d'une
messe basse IIII solz parisis.

  [515] Le mercredi 28 septembre, par suite de la «grant mortalité»
  régnant à Paris et en plusieurs parties du royaume, le Parlement
  dut suspendre ses plaidoiries, et l'on voit, le 3 novembre
  suivant, que l'évêque, «pour doubte de l'epidimie ayant cours à
  Paris», s'était retiré dans l'abbaye de Saint-Maur (Arch. nat.,
  X{la} 1480, fol. 148, 153).

  [516] Ms. de Paris: pour combien ilz l'achetteroient.

232. Item, en ce temps, qui estoit environ XII jours en octobre,
n'estoit pas encore cessée la mortalité aucunement[517] ne les Arminaz
pour paix ne pour autre chose ne laissoient à faire comme davant tretous
le pis qu'ilz povoient, et venoient souvent jusques emprès de Paris
prendre proies et hommes et femmes, et menoient en leurs garnisons, ne
nul n'en osoit mot dire, et pour vray il ressembloit que au duc de
Bourgongne en fust apoy, et apoisoit le peuple de douces parolles.

  [517] Une procession solennelle à Saint-Victor eut lieu le 5
  octobre, «pour occasion des guerres et grans mortalitez estans en
  ce royaume», et ce même jour, suivant les injonctions de l'évêque
  de Paris ou de ses vicaires, la population parisienne s'imposa,
  ce qui n'était déjà que trop entré dans ses habitudes, une
  abstinence générale de viande (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 149
  vº).

233. Item, tout le moys d'octobre et de novembre, fut la mort ainsi
cruelle comme davant est dit, et quant on la vit si dervée que on ne
savoit mais où les enterrer, on fist grans fosses, aux Sains-Innocens
cinq, à la Trinité quatre, aux autres selon leur grandeur, et en chascune
on mettoit VIc personnes ou environ. Et fut vray que les cordouanniers de
Paris compterent le jour de leur confrarie Sainct Crespin et Sainct
Crespinien[518] les mors de leur mestier, et compterent et trouverent
qu'ilz estoient trespassez bien XVIIIc, tant maistres que varletz, en ces
deux moys en ladicte ville. Et ceulx de l'Ostel-Dieu, ceulx qui faisoient
les fosses es cymetieres de Paris, affermoient que entre la Nativité
Nostre-Dame et sa Concepcion, avoient enterré de la ville de Paris plus
de cent mille personnes[519], et en IIII ou V cens n'en mouroit pas XII
anciens, que tous enfens et jeunes gens.

  [518] Le 23 mai 1430, Henri VI, roi d'Angleterre, confirma les
  privilèges de la confrérie des «maîtres et varlets cordouanniers,
  dite de Saint Crespin et Saint Crespinien», qui comptait déjà
  plus de cinquante années d'existence, et l'autorisa à se faire
  représenter en justice par un examinateur du Châtelet (Longnon,
  _Paris pendant la domination anglaise_, p. 310). Depuis le règne
  de Charles V, cette confrérie faisait, chaque année, célébrer un
  service dans la chapelle de Notre-Dame consacrée aux saints
  Crépin et Crépinien; en 1432, les garçons cordonniers, formant
  une confrérie distincte, admirent dans leur association les
  maîtres du métier, qui avaient une confrérie à Saint-Barthélemy,
  et la redevance de 20 sols, annuellement payée à Notre-Dame, fut
  doublée (Arch. nat., LL 216, fol. 170).

  [519] L'auteur de la chronique des Cordeliers rend le même
  témoignage: «Et y fu, dit-il en parlant de l'épidémie parisienne,
  celle an la mortalité si grande qu'il y moru près de IIIIXX mil
  personnes.» (Monstrelet, t. VI, p. 265.)

234. Item, les Arminalz tenoient touzjours les villes et forteresses
devant dictes, et tindrent Paris en si grant subgection que ung enffant
de XIIII ans mengoit bien pour VIII deniers de pain à l'eure, et coustoit
la XIIne VI solz parisis, que on avoit eue pour VII ou VIII blans, ung
bien petit fromaige X ou XII blans, le quarteron d'œufs V ou VI solz
parisis; la char d'un bon mouton, le bœuf XXXVIII frans; ainsi petite
bûche comme de Marne toute verte, XL solz parisis ou III frans le cent,
la buche de molle XII solz le molle[520], meschantes bourrées où il
n'avoit que feilles, le cent XXXVI solz parisis[521], ung quarteron de
poires d'Engoisses IIII solz parisis, de pommes II solz ou VI blans, la
livre de beurre sallé VIII blans, ung petit fromaige venant de la
Frisselle[522] XVI deniers parisis, une paire de soulliers que on avoit
devant pour VIII blans [en mil] IIIIc XVIII, coustoient XVI ou XVIII
blans, et toutes autres choses, quelles qu'elles fussent, estoient ainsi
cheres à Paris partout.

  [520] La rareté et le prix exagéré de la «marchandise de busche»
  nécessitèrent des mesures exceptionnelles; le Parlement décida,
  dans sa séance du 26 novembre, que les verdiers feraient abattre
  dans les forêts royales de Bondy, Saint-Germain-en-Laye, Senart
  et Pommeraye, trois cents arpents de bois de chauffage pour les
  vendre à marchands solvables à raison de six à huit livres
  l'arpent; le prix de vente au détail fut ainsi fixé: «le mole de
  busche» ne pourrait dépasser 6 sols parisis, et le cent de menus
  cotrets 16 sols parisis; au 22 décembre la valeur du cent de
  petits cotrets s'éleva à 16 sols, des moyens à 20 sols, et des
  meilleurs à 24 sols parisis. Bien qu'il y eût un tarif en quelque
  sorte officiel, les marchands ne se gênaient pas pour vendre à
  leur fantaisie, et la tâche du commissaire chargé par le
  Parlement de surveiller le commerce du bois n'était pas exempte
  de difficultés; le 22 décembre, Guillaume Rose, avocat au
  Parlement, délégué par la Cour, ayant voulu mettre à prix
  «certaine busche» arrivée à Paris par bateau, le marchand le
  menaça de le jeter dans la rivière et fut condamné, pour sa
  rébellion, à faire amende honorable et à tenir prison (Arch.
  nat., X{la} 1480, fol. 159-164). Aucune décision ne fut prise
  dans la séance du 26 novembre «ou regard du pain et des autres
  vivres qui estoient à grant chierté à Paris.»

  [521] Ms. de Paris: XXV solz.

  [522] Ms. de Paris: la Foiselle.

235. Item, en ce moys de novembre, fut remis le Beau[523] de Bar, c'est
assavoir, messire Guy de Bar, dit le Beau, en la prevosté de Paris, comme
devant[524].

  [523] Ms. de Paris: Le Veau de Bar.

  [524] Guy de Bar reprit possession de la prévôté de Paris le
  lundi 10 octobre et prêta de nouveau devant le Parlement le
  serment habituel (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 150). D'après le
  registre Doux Sire (_Ibid._, Y 1, fol. 1), la rentrée de Guy de
  Bar serait du 3 octobre, mais la mention inscrite sur les
  registres du Parlement nous semble plus exacte.


236. Item, en cedit moys de novembre, orent lesdiz bouchiers congié de
refaire la grant boucherie de Paris, de devant le Chastellet[525], et fut
commencé à querir les fondemens le mercredy XIe jour de novembre.

  [525] En vertu de lettres d'août 1418, portant rétablissement de
  la grande boucherie et autorisant sa reconstruction sur son
  ancien emplacement, la corporation des bouchers obtint en même
  temps l'annulation de toutes les condamnations et proscriptions
  prononcées par Bernard d'Armagnac, et la restitution de ses
  anciens privilèges (Arch. nat., JJ 170, no 263). Ces lettres
  furent publiées en séance du Parlement le 3 octobre 1418
  (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 249) et insérées au volume des
  Ordonnances (_Ibid._, X{la} 8603, fol. 38).

237. Et environ XII jours après fist crier le roy à trompes qu'il
pardonnoit à tout homme, fust Arminac ou autre, quelque chose que on luy
eust mesfait[526], ce non à troys, le président de Provence, maistre
Robert le Maçon et Remon Raguier[527]; ces troys avoient fait tant de
traïson contre le roy qu'il ne leur volt pardonner, car par eulx troys se
faisoient tous les maulx devant diz à Paris[528].

  [526] L'autorité royale rendit, le 13 novembre 1418, l'ordonnance
  qui confirmait le traité de Saint-Maur, mais en exceptait
  nommément les conseillers intimes du dauphin, «infracteurs et
  perturbateurs» de ladite paix, et, comme tels, déclarés rebelles
  et ennemis du roi; deux jours après, dans un conseil tenu à
  Saint-Paul, en présence du recteur de l'Université, du prévôt de
  Paris, du prévôt des marchands, des échevins et d'une nombreuse
  assistance, Charles VI fit donner lecture de ces lettres que le
  Parlement publia et enregistra dans sa séance du jeudi 17
  novembre (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 156; X{la} 8603, fol. 40).

  [527] Raymond Raguier, trésorier général de la reine et des
  guerres, remplissait, dès 1409, les fonctions de maître de la
  Chambre aux Deniers (Arch. nat., KK 31-32). En 1412, l'Université
  le signala, dans ses remontrances au roi, comme coupable de
  dilapidations; néanmoins, il ne fut pas disgracié et devint, de
  1417 à 1418, l'un des généraux commissaires sur le fait des
  finances (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 92). Sa haute situation le
  désignait au ressentiment des Bourguignons; ne pouvant
  l'atteindre dans sa personne, ils le frappèrent dans ses biens;
  le grand hôtel de Raymond Raguier, situé rue Bourtibourg, fut
  occupé par l'évêque de Thérouanne, chancelier de France, avec les
  autres maisons que R. Raguier possédait dans cette rue. Jean de
  Villiers, seigneur de l'Isle-Adam, revendiqua un autre immeuble,
  rue de la Heaumerie, comme lui ayant été vendu par ledit Raymond
  ou donné par le roi (Sauval, p. 291 et 304; _Longnon, Paris
  pendant la domination anglaise_, p. 315).

  [528] «A Paris» manque dans le ms. de Rome.

238. Item, la sepmaine d'après party le roy[529] et monseigneur de
Bourgongne pour aller contre les Angloys, et allerent loger à Pontoise,
et là furent jusques à trois sepmaines après Noel[530] sans riens faire,
se non menger tout le païs d'autour. Et les Angloys estoient devant
Rouen[531], et le dalphin ou ses gens gastoient le païs de Touraine[532];
et les autres estoient autour de Paris, et venoient jusques aux portes de
Paris piller, tuer, ne oncques le duc de Bourgongne ne les siens ne
s'avancerent aucunement de contester aux Engloys ne Arminaz. Et pour ce,
enchery tretout de plus en plus à Paris, car riens n'y povoit venir pour
ceulx devant diz[533]. En icellui temps coustoit ung petit pourcel VI ou
VII frans, et toute char enchery tellement que pouvres gens n'en
mengeoient point; mais en celle année fut tant de choulx que tout Paris
en fut gouverné tout l'yver, car febves et poys estoient oultraigeusement
chers.

  [529] Charles VI, après avoir entendu, le 12 novembre, une messe
  dite en son honneur à Notre-Dame, partit le 24, accompagné de la
  reine et du duc de Bourgogne, avec le dessein plus ou moins
  arrêté de porter secours à la ville de Rouen; le lendemain de son
  départ, le Parlement se joignit au clergé de la Sainte-Chapelle
  et se rendit processionnellement à Notre-Dame (Arch. nat., X{la}
  1480, fol. 153, 155, 158).

  [530] Jean Sans-Peur séjourna à Pontoise du 24 novembre au 28
  décembre (Gachard, _Archives de Dijon_, p. 240).

  [531] Dans la dernière période du siège de Rouen, alors que la
  détresse de la vaillante population rouennaise était extrême, le
  gouvernement de Charles VI fit une suprême tentative pour venir
  en aide à la cité assiégée; le 7 décembre 1418, il conféra au
  chancelier de l'Aître, assisté du grand maître de l'hôtel,
  Thibaud de Neufchâtel, du prévôt Guy de Bar et de quelques autres
  personnages, le pouvoir d'aliéner jusqu'à dix mille livres de
  terre du domaine royal (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 42). Le 10
  décembre, le Parlement de Paris, instruit de la situation
  critique de Rouen par lettres des capitaine, gens d'armes et
  bourgeois assiégés, «faisant mencion de leur estat moult
  piteable», se cotisa pour offrir mille francs au roi (_Ibid._,
  X{la} 1480, fol. 161).

  [532] Après avoir réduit Georges de la Trémoille dans son château
  de Sully, le dauphin mit le siège devant la ville de Tours, le 26
  novembre; au bout de cinq semaines, le capitaine bourguignon, qui
  commandait à Tours, composa avec le prince Charles et lui rendit
  la place par traité du 30 décembre (Cf. Vallet de Viriville,
  _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 140).

  [533] L'arrivage des vivres devenant de jour en jour plus
  difficile, le Parlement dut aviser au moyen d'assurer
  l'approvisionnement de la capitale; dans sa séance du 22 octobre,
  un capitaine bourguignon, nommé Callot d'Ully, à la tête de 200
  hommes d'armes et de 200 hommes de trait, fut spécialement chargé
  d'escorter les vivres destinés à la subsistance de Paris. Par la
  même occasion, le Parlement s'occupa aussi de régler la
  «distribucion» et principalement l'«appreciacion» des denrées
  dont le prix avait atteint des proportions exagérées; à cet
  effet, il adjoignit au prévôt des marchands et aux échevins deux
  conseillers, Mes Hugues le Coq et Jacques le Fer, avec un maître
  des comptes, Gilles de Clamecy (Arch. nat., X{la} 1480, fol.
  152).

239. Item, en ce temps valloit une bonne livre de chandelle VIII blans,
ou VII de mains.

240. Item, on paoit en ce temps, tout homme qui vendoit vin, de chascune
queue en gros, huit solz parisis; et cil[534] qui l'achatoit autant, et
du poinson IIII solz parisis, et se on la vendoit à detail de vin, à IIII
deniers autres VIII solz parisis, à VI deniers XII solz parisis. Et fut
commencée ceste doloreuse praticque environ la Toussaint IIIIc XVIII.

  [534] Ms. de Paris: qui vouloit vendre.


   [1419.]


241. Item, le XXe jour de janvier, oudit an IIIIc XVIII, entrerent les
Engloys dedens Rouen[535], et la gaignerent par leur force, et parce
qu'ilz n'avoient de quoy vivre dedens la cité, mais moult la tindrent
longuement contre les Angloys, comme environ VI ou VII moys.

  [535] La date du 20 janvier ici indiquée est celle de la
  réception triomphale du roi d'Angleterre à Rouen. Suivant la
  chronique Normande de P. Cochon, ce fait se serait passé le 19
  janvier; quant au traité qui fit tomber cette ville au pouvoir
  des Anglais, il fut conclu le 13 janvier 1419 (Rymer, t. IV, 3e
  partie, p. 82). C'est le mardi 17 janvier que l'on apprit à Paris
  la capitulation de Rouen «par defaulte de vivres», car, ajoute le
  greffier du Parlement, «autrement par force d'armes ou par
  assaulz la ville n'estoit pas prenable» (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 166).

242. Item, après ce vindrent devers Paris pour gaigner le remenant de
France, et nul ne les contredisoit que ceulx des bonnes villes qui leur
tenoient ung pou de pié, mais tantost les convenoit rendre, car nulz des
gentilzhommes ou pou s'en mesloient[536] pour la haingne des Bourguignons
et Arminalx; et par ce vint si grant cherté à Paris de toutes choses dont
on povoit vivre, car tous les plus grans estoient esbahiz. Et valloit ung
sextier de blé IIII ou V frans oudit an mil IIIIc XVIII; petit pain pour
VIII solz parisis la XIIne; une petite piece de char, VI blans; une
froissure de mouton, XII deniers; [pour] ung petit frommaige, IIII solz
parisis; trois œufs, III blans; la livre de beurre sallé, IIII solz
parisis; ung quarteron de petites pommes, XVI deniers; chascune poire,
IIII deniers; le cent de harens sors, III escuz; le cent de haren
cacqué, IIII frans; deux petis oingnons, ung denier; deux chefs d'auls,
IIII deniers; IIII navez, II deniers; ung boessel de bons pois, X ou XI
solz parisis, et feves autant; buche chere comme devant est dit; le cent
de noys, XVI deniers; la pinte d'uylle d'olive, VI solz parisis; la livre
de sain doulx, XII blans; la chopine, XVIII deniers; la livre de fromaige
de presse, III solz parisis. Brief, tout [ce de quoy creature humaine
povoit vivre] estoit tant cher que chascun denier coustoit quatre
[deniers] de toutes choses, se non de mettaulx comme arain ou estain;
arain avoit-on pour VI deniers la livre; estain pour X deniers la livre
ou pour VIII deniers; la livre de potin IIII deniers parisis; mais argent
valloit en ce temps X frans le marc; ung des petiz moutons devant diz de
XVI solz valloit XX solz parisis.

  [536] Ms. de Paris: marchoient.

243. Item, la premiere sepmaine de fevrier oudit an, fut prinse Mante par
les Angloys, et plusieurs forteresses d'autour[537]; et n'estoit homme
qui y meist aucun remede, car les signeurs de France estoient si courcez
l'ung à l'autre, car le dalphin de France estoit contre son pere à cause
du duc de Bourgongne qui estoit avec le roy, et tous les autres signeurs
du sang de France estoient prinsonniers au roy d'Angleterre de la
bataille d'Agincourt du jour Sainct Crespin, et son frere devant dit.

  [537] D'après Cl. de Fauquembergue: «Jeudi, IXe jour de fevrier,
  vindrent nouvelles (à Paris) de la reddicion faicte au roy
  d'Angleterre de la ville de Mante, et que les Anglois estoient à
  siège devant Pontoyse.» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 170.)
  Vernon se rendit également aux envahisseurs (Chron. des
  Cordeliers, p. 266), ainsi que nombre de places dont la
  nomenclature est donnée par Monstrelet (t. III, p. 309).

244. Item, en ce moys de fevrier oudit an, l'an mil IIIIc XVIII, fut
depposé le Beau de Bar de la prevosté de Paris, et fut fait prevost de
Paris ung nommé Gilles de Clamecy[538], natif de la ville de Paris; ce
que on n'avoit oncques [mais] veu d'aage de homme qui à celuy temps fust
trouvé [en vie], que de la nacion de Paris on eust fait prevost.

  [538] Gilles de Clamecy, licencié ès lois, reçu le 29 juillet
  1406 conseiller en la Chambre des enquêtes à la recommandation de
  son oncle, J. Chanteprime, qui résigna ses fonctions en sa
  faveur, passa en 1417 à la Chambre des comptes en qualité de
  maître et fut remplacé le 12 novembre au Parlement par Pierre le
  Bescot (Arch. nat., X{la} 1478, fol. 283; X{la} 1480, fol. 110).
  Les services qu'il rendit dans la crise que traversait la
  population parisienne le mirent en évidence, et il fut appelé le
  vendredi 3 février 1419 au poste éminent de prévôt de Paris. Le 5
  octobre suivant, Gilles de Clamecy ayant ouï dire «qu'il n'estoit
  mie bien agreable oudit office à aucuns des habitans de la ville
  de Paris», remit sa démission entre les mains du comte de
  Saint-Pol et des membres du grand Conseil royal; mais, au scrutin
  qui eut lieu le 6 octobre, il réunit la majorité des suffrages et
  fut obligé de conserver sa charge, malgré le refus persistant
  qu'il opposa (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 194). Gilles de
  Clamecy habitait dès 1399 un hôtel sis rue des Poulies, adjacent
  à celui du trésorier Jean Coignet (_Ibid._, JJ 172, no 193;
  Berty, _Topographie historique du vieux Paris_, t. I, p. 93).
  C'est dans cette demeure que vinrent le trouver, le 2 décembre
  1420, les chanoines Nicolas Fraillon et Pierre d'Orgemont, pour
  solliciter l'autorisation nécessaire à l'effet de réunir leurs
  collègues absents, en vue de l'élection épiscopale (Arch. nat.,
  LL 215, fol. 649). Le prévôt de Paris accorda l'autorisation
  demandée; ce fut l'un de ses derniers actes, car il ne tarda pas
  à céder la place à Jean du Mesnil. Gilles de Clamecy resta
  néanmoins en faveur et obtint des Anglais, en compensation des
  sommes dues pour ses services, le château et la châtellenie de
  Bazoches, les seigneuries de Vauxceré et de Vieil-Arcy,
  confisquées sur Guillaume de Champeaux et sa sœur, avec le bel
  hôtel parisien appartenant au duc d'Alençon, dit l'hôtel
  d'Autriche (_Ibid._, JJ 172, no 257; Sauval, III, 313). En 1423,
  «messire Gilles de Clamessye de Parys,» chevalier, est nommé
  parmi les conseillers du régent, qui le chargea en 1430 de faire
  une enquête dans les pays d'Anjou et du Maine sur les abus commis
  par Thomas Ruault, trésorier de ce pays, et Thomas Owerton
  (_Ibid._, X{2a} 20, fol. 20); en 1434, il est porté pour 600
  livres de gages sur le tableau des payements effectués par la
  recette générale de Normandie. (J. Stevenson, _Wars of the
  English in France_, vol. II, part. 11, p. 531.)

245. Item, ou moys de mars ensuivant, valloit le marc d'argent XIIII
frans; le sextier de bon blé, C solz parisis; la pinte de bonne huylle de
noix, VII ou VIII solz.

246. Item, ou[539] moys de mars ensuivant, environ XV jours, fut le blé
si cher que le sextier valloit VIII frans; et environ VIII jours à
l'yssue dudit moys, fut crié par les carrefours de Paris que nul ne fust
si hardy qu'il vendist blé seigle plus de III frans le sextier, le
meilleur sextier de mestail plus de LX solz parisis, le meilleur froment
plus de LXXII solz parisis le sextier, et que nul moulnier ne prenist
point de la moulture que argent, c'est assavoir, VIII blans pour sextier,
et que chascun boulenger feist bon pain blanc, pain bourgois et pain
festiz à toute sa fleur, et de certain poix[540] dit ou cry[541]. Quant
les marchans qui alloient aux blez et les boullengiers ouirent le cry,
si cesserent de cuire, et les marchans d'aller hors; et aussi ilz n'y
alloient point, [et n'allassent] que à une lieue de Paris que ce ne fust
sur leur vye, car les Angloys sans cesser [venoient] toutes les sepmaines
une foys ou deux jusques au pont de Sainct-Cloud, et les Arminaz jusques
aux portes de Paris sans cesser, et nul homme n'osoit yssir.

  [539] Ms. de Paris: en ce moys.

  [540] Ms. de Paris: pris.

  [541] Ce règlement du mois de mars 1419, relatif à la meunerie et
  boulangerie parisiennes, ne se trouve point dans les registres du
  Châtelet, mais d'autres règlements de même nature furent
  promulgués cette année; ainsi nous savons que les boulangers se
  plaignirent d'être grevés par une ordonnance du prévôt de Paris
  publiée le jeudi 30 août 1419 (Arch. nat., X{la} 4792, fol. 161
  ro).

247. Item, en la darraine sepmaine[542] de mars, l'an mil IIIIc XVIII, la
IIIIe sepmaine de karesme, qui eust donné es Halles de Paris, ou en la
place Maubert, XX solz d'une XIIne de pain, il n'en eust peu finer. Vray
est que aucuns boullengiers cuisoient, et n'en povoit avoir chascun que
ung ou deux tout[543] au plus, et y avoit tousjours quelque L ou LX
personnes à l'uys qui attendoient qu'il fust cuyt, et le prenoient tout
venant du four. En ce point estoit la cité de Paris gouvernée, et pour
vray en tout le karesme povres gens ne mengeoient que pain aussi noir et
mal savouré[544] c'om pouroit faire. Vers la fin de karesme vint des
hannons de foys à autres, mais on vendoit le sac XXVI solz parisis c'om
avoit veu avoir pour V blans autres fois, et n'en avoit on que bien pou
pour V ou VI blans; et vint ung pou de figgues grasses et rudes, et si en
vendoit on la livre deux solz; et touzjours ung haren caqué bon VIII
deniers parisis; ung sor VI deniers; une petite seiche, III ou IIII
blans; et enchérirent tant les oingnons que une petite bote de [XX ou] de
XXIIII oingnons valloit[545] IIII solz parisis.

  [542] Le mot «sepmaine» est laissé en blanc dans le ms. de Paris.

  [543] «Tout» manque dans le ms. de Rome.

  [544] Ms. de Paris: plus assesonné.

  [545] «Valloit» manque dans le ms. de Rome.

248. Item, ung pou devant mars, fut pillée la ville de[546]
Soissons[547], et grant occision faicte de hommes, de femmes et d'enfens
par les Arminalx.

  [546] «La ville de» manque dans le même ms.

  [547] Soissons fut pris par escalade le 8 mars au point du jour.
  Le Religieux de Saint-Denis (t. VI, p. 317) donne les détails les
  plus complets sur cet exploit des partisans du Dauphin.

249. Item, oudit an, en mars, fut faicte grant occision en la cité de
Sens, que le seigneur de Guittré[548] y fist, pour ce que ceulx de la
cité vouloient mettre les Bourguignons dedens sans son seu, car il en
estoit bailly.

  [548] Ms. de Paris: seigneur Guiatre.

250. Item, en ce temps furent Pasques le XVIe jour d'avril IIIIc XIX.
Lors fut la char si chere que ung beuf, qu'on avoit veu donner maintes
foys pour VIII frans ou pour dix tout au plus, coustoit L frans; ung veau
IIII ou V frans; ung mouton LX solz ou IIII frans. Toute char que on
povoit menger, fust vollaille ou autre, estoit tant chere, car ung homme
eust bien mengé à son repas pour VI blans de bon beuf, ou mouton, ou
lart; et n'avoit-on que II œufs pour II blans; ung fromaige mol, VI ou
VIII blans; la livre de beurre sallé XIIII blans; le froys, XVIII blans;
une froessure de mouton, II solz ou VIII blans; ung pié de mouton, IIII
deniers; la teste de mouton, III ou IIII blans. Et touzjours couroient
les Arminaz[549], comme devant est dit, tuoient, pilloient, boutoient feu
partout sur femmes, sur hommes [et] sur grains, et faisoient pis que
Sarazins, et nul ne les contredisoit; car le duc de Bourgongne estoit
touzjours avec le roy à Prouvins, et ne s'en bougeoient, et y furent
jusques au XXVIIIe jour de may IIIIc XIX qu'ilz vindrent à Pontoise[550],
c'est assavoir le roy, la royne, le duc de Bourgongne, et passerent [par]
devant Paris par le bout de Sainct-Laurens sans entrer à Paris, dont on
fut moult esbahy [à Paris; de Pontoise allerent à Meurlan et] orent
treves aux Arminalx trois moys ensuivans[551]; et là parlementerent aux
Engloys aussi par treves de faire aucun mariaige[552]; et fut une dure
chose au roy de France, que lui, qui devoit estre le souverain roy des
chrestiens, convint qu'il obeist à son anxien ennemy mortel, pour estre
contre son enfant et ceulx de la bande qui nonobstant treves pilloient
tousjours et roboient comme devant.

  [549] La garnison de Meaux s'enhardit jusqu'à pousser une pointe
  aux environs de Paris et fit, le 11 mai, une tentative «pour
  escheller le pont de Charenton et entrer dedens le chastel du
  Bois de Vincennes.» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 177 vº.)

  [550] A la date du 26 mai 1419, le duc de Bourgogne, accompagné
  du roi et de la reine, quitta Provins où il avait séjourné plus
  de quatre mois (du 22 janvier au 25 mai), passa la nuit au
  château du Bois-de-Vincennes et se dirigea le lendemain sur
  Pontoise pour se trouver à Meulan le 30 mai et y traiter avec les
  Anglais.

  [551] C'est le dimanche 28 mai que fut publiée à Paris la trêve
  conclue le 14 mai entre les Bourguignons et les gens du dauphin
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 186 vº).

  [552] Il s'agit des pourparlers concernant le mariage de
  Catherine de France avec le roi d'Angleterre; le 23 juin, des
  commissaires spéciaux nommés par Henri V furent chargés de suivre
  les négociations relatives à l'union projetée
  (Champollion-Figeac, _Lettres des rois et reines_, t. II, p.
  345).

251. Item, en ce temps estoit la tres grant charté de toute vitaille,
comme devant est dit, et valloient quatre chefs d'aulx bien petiz IIII
deniers parisis.

252. Item, le VIIIe et le IXe jour de juing ensuivant, après les triefves
devant dictes environ six jours, vint tant de biens à Paris, de lars, de
fromaiges de presse, qu'ilz estoient es Halles entassez aussi hault que
ung homme, et fut donné pour II blans ou pour III frans ce qui coustoit
six la sepmaine de devant; et vint tant d'aulx à Paris, que ce qui
coustoit XII ou XVI solz la sepmaine de devant estoit donné pour V ou
pour VI blans; et vint grant foison de pain de Corbeil, de Meleun et du
plat païs d'entour Paris, qu'ilz avoient des biens des bonnes villes, et
si en vint d'Amiens et de par delà, mais pou amenda du marché de
touzjours, fors qu'il estoit plus blanc.

253. Item, la vigille de la Trinité, vint tant de poisson à Paris que on
avoit IIII ou V bonnes solles pour ung gros, et l'autre marée à la
vallue; et fut la Trinité le jour Sainct Barnabé, XIe jour de juing l'an
mil IIIIc XIX.

254. Item, la sepmaine ensuivant, fut crié que on prenist les moutons
devant diz de XVI solz pour XXIIII solz parisis[553], dont les marchans
de loing furent plus eslongnez[554] que devant de venir marchander à
Paris, ne nul n'y venoit qui de la monnoye tenist compte ou pris[555]
qu'elle couroit en ce temps; car il couroit à Paris blans de Bourgongne
de VIII deniers parisis piece, que on appelloit lubres, qui ne valoient
mie trois deniers, et avec ce estoient rouges comme meriaux[556]. Si
eussiez veu par tout Paris où marchandise couroit touzjours debat, fust
à pain ou à vin, ou à autre chose.

  [553] Par lettres du 18 juin 1419 à l'adresse du prévôt de Paris,
  publiées «es lieux notables et accoutumez» de la ville de Paris,
  Charles VI ordonna que les deniers d'or, «appeliez moutons,
  lesquelx avoient cours pour XX solz tournois la piece,» seraient
  pris dorénavant dans toute l'étendue du royaume pour trente sols
  tournois; cette surélévation du cours des moutons avait pour but
  de faire cesser l'exportation de l'or, spéculation à laquelle se
  livraient plusieurs marchands étrangers. (Arch. nat., Z{1b} 58,
  fol. 153 vº.) La rareté des espèces d'or donna naissance à de
  nombreuses contestations: ainsi le chapitre de Notre-Dame avait
  prêté au roi une certaine somme en petits moutons d'or; on voulut
  au mois de juillet 1419 la rembourser en monnaie blanche, mais
  cette monnaie était déjà tellement discréditée que le chapitre
  refusa, demandant à être payé en monnaie d'or de valeur
  équivalente; après longue discussion où le duc de Bourgogne
  allégua que les chanoines n'avaient déboursé que de l'argent
  blanc, la question en litige fut déférée au Parlement (_Ibid._,
  LL 215, fol. 240).

  [554] Ms. de Paris: estonnez.

  [555] Ms. de Paris: païs.

  [556] Ms. de Paris: memoriaux.

255. Item, en icellui temps fist tant le duc de Bourgongne que paix fust
faicte entre le Dalphin et le roy de France, son pere, et tous les
Angloys, comme en maniere de traicté, tant que la dicte paix fut faicte
entre Meleun et Corbeil, en ung lieu dit le Poncel, à une lieue de Meleun
emprès Poully; et là jurerent touz les vassaulx d'une part et d'autre à
tenir ladicte paix, sans jamais aller à l'encontre de ce qui fait en
estoit; et fut le mardi XIe jour de juillet, et en fut faicte tres grant
feste à Paris[557]; et fut confermée le XIXe jour dudit moys ladicte paix
de tous les signeurs qui pour lors estoient en France[558]. Et tous les
jours [à Paris] et especialment de nuyt faisoit on tres grant feste pour
ladicte paix à menestriers et autrement.

  [557] Dès que l'on reçut à Paris la nouvelle du traité qui venait
  d'être signé entre le dauphin et le duc de Bourgogne,
  c'est-à-dire le mercredi 12 juillet, on fit sonner les cloches et
  chanter le _Te Deum_ en signe d'allégresse; le lendemain et le
  surlendemain des processions solennelles se rendirent aux églises
  de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers et de Sainte-Geneviève
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 189).

  [558] Les lettres de Charles VI ratifiant le traité du Ponceau
  furent enregistrées au Parlement le 20 juillet (Arch. nat., X{la}
  8603, fol. 50); leur publication faite dans Paris le même jour
  donna lieu à de nouvelles réjouissances publiques: «Et fuerunt in
  vespere facti ignes per totam villam cum maximo gaudio et
  exultacione tocius populi.» (_Ibid._, LL 215, fol. 240.)

256. Item, le penultime jour dudit moys, fut la feste Sainct Huistace,
qui fut faicte moult joieusement, et l'endemain, jour Sainct Germain,
tourna en si grant tribulacion que oncques fist feste; car à dix heures,
ainsi qu'ilz cuidoient [ordonner] d'aller jouer au Marais, comme coustume
estoit, vint à Paris ung grant effroy, car, par la porte Sainct-Denis,
quelque XX ou XXX personnes, si effroyez comme gens qui estoient, n'avoit
gueres, eschappez de la mort; et bien y paroit, car les aucuns estoient
navrez, les autres le cueur leur failloit de paour et de chault et de
faing, et sembloient mieulx mors que vifs. Si furent artez à la porte et
leur demanda on l'achoison dont grant douleur leur venoit, et ilz
prindrent à larmoyer en disant: «Nous sommes de Pontoyse qui a esté à
ceste journée, au matin, prinse des Angloys [pour certain[559]], et puis
ont tué, navré tout ce qu'ilz ont trouvé en leur voye, et bien se tient
pour bien euré qui peut eschapper de leur main, car oncques Sarazins ne
firent pis aux chrestiens qu'ilz font.» Et ainsi qu'ilz disoient et
regardoient ceulx qui gardoient la porte devers Sainct-Ladre, et veoient
venir grans tourbes[560] de hommes, femmes et enfens, les ungs navrez,
les autres despoulliez; l'autre portoit deux enfens entre ses bras ou en
hostes, et estoient les femmes, les unes sans chapperon, les autres en
ung povre corcet, autres en leur chemise; povres prebstres qui n'avoient
que leur chemise ou ung seurpeliz vestu, la teste toute descouverte, et
en venant faisoient si grans pleurs, criz et lamentacions, en disant:
«Dieu, gardez nous par vostre grace de desespoir, car huy au matin
estions en nos maisons aises [et manans], et à medy ensuivant sommes
comme gens en exil querans nostre pain.» Et en ce disant, les aucuns se
pasmoient, les autres s'asseoient à terre si las et si doloreus que plus
ne povoient; car moult avoient perdu aucuns de sang, les autres estoient
moult affebliz de porter leurs enfans, car la journée estoit tres chaude
et vaine. Et eussiez trouvé entre Paris et le Landit quelque iiic ou
iiiic ainsi assiz, qui recordoient leurs grans douleurs et leurs grans
pertes de chevances et d'amys, car pou y avoit personne qu'il neust aucun
amy ou amye ou enffant demouré à Pontoyse. Si leur croissoit leur douleur
tellement, quant il leur souvenoit de leurs amis qui estoient demourez
entre ces crueulx tirans Angloys, que le povre cueur ne les povoit
soustenir, car foibles estoient moult pour ce que encore n'avoit le plus
beu ne mangé, et aucunes femmes grosses acoucherent en la fuite, qui tost
après moururent; et n'est nul si dur cueur qui eust veu leur grant
desconfort qui se fust tenu de plourer ou larmoier. Et [toute] la
sepmaine ensuivant ne finerent que de ainsi venir, [que] de Pontoise
[que] des villaiges d'entour, et estoient parmy Paris moult esbahiz à
grans tropeaulx. Car [toute] vitaille estoit moult chere, especialment
pain et vin, [car on n'avoit point de vin] qui riens vaulsist, pour moins
de viii deniers la pinte; ung petit pain blanc viii deniers parisis; les
autres choses de quoy homme povoit vivre, par cas pareil.

  [559] En général, les chroniqueurs s'accordent à dire que les
  Anglais s'emparèrent de Pontoise par escalade; c'est aussi ce que
  rapporte Clément de Fauquembergue. Cependant il existe une autre
  version, celle du greffier du chapitre de Notre-Dame, qui se fait
  l'écho du bruit public et laisse à entendre que la trahison ne
  fut pas étrangère à cet événement. Voici en quels termes ce
  personnage mentionne la prise de Pontoise: «Die lune, de mane,
  venerunt nova Parisius, vera, proh dolor! quod per prodicionem
  Anglici ceperant Pontisaram, propter quod plurima negocia
  manserunt indiscussa.» (Arch. nat., LL 215, fol. 242.)

  [560] Ms. de Paris: troupes.

257. Item, le peuple de Paris estoit moult esmerveillé du roy et du duc
de Bourgongne, que, quant Pontoise fut prinse, comme dit est, ilz
estoient à Sainct-Denis bien acompaignez de gens d'armes[561], et ne
firent aucun secours à ceulx de Pontoise, ains vuyderent l'endemain le
bagaige et allerent au pont de Charenthon, et de là à Laingny, et
passerent au plus pres de Paris sans entrer ens, dont [tout] le peuple
[de Paris] fut moult esbahi[562] et se tint pour mal comptent; car il
sembloit proprement que tous s'en fouissent devant les Angloys, qu'ilz
eussent grant haine à ceulx de Paris et du royaulme; car en ce temps
n'avoyt chevalier de renon d'armes à Paris, ne cappitaine nul[563], non
plus que le prevost de Paris et cellui des marchans, qui n'avoient pas
acoustumé à mener fait de guerre. Et pour ce les Anglois, qui savoient
bien que à Paris n'avoit que la commune, car touzjours avoient-ilz des
amys à Paris et ailleurs, vindrent la vigille Sainct Laurens[564]
ensuivant devant Paris jusques auprès de Paris[565], sans ce que nulz
leur contredeist; mais assaillir n'oserent Paris pour la commune, qui
tantost se misdrent sur les murs pour deffendre la ville, et fussent
voulentiers ladicte commune aux champs yssue, mais les gouverneurs ne
voldrent laisser homme yssir. Quant ce virent les Angloys, ilz s'en
allerent pillant, tuant, robant, prenant gens à rançon, et le lendemain,
jour Sainct Laurens, revindrent faire une cource jusques devant Paris, et
s'en retournerent vers Pontoise.

  [561] Jean Sans-Peur séjourna à Saint-Denis du 23 au 30 juillet,
  et à Lagny du 31 juillet au 6 août (Gachard, _Archives de Dijon_,
  p. 241).

  [562] «Fut moult esbahi» manque dans le ms. de Rome.

  [563] La capitainerie de Paris avait été confiée, vers le milieu
  de janvier 1419, à un enfant, Philippe de Bourgogne, comte de
  Saint-Pol, que suppléa le duc de Clarence (Fenin, éd. Dupont, p.
  119).

  [564] Mercredi matin, 9 août, arrivèrent sous les murs de Paris
  les Anglais commandés par le duc de Clarence; après s'être
  arrêtés devant la porte Saint-Denis près de la maison de
  Saint-Lazare, vers midi ils regagnèrent Argenteuil. Par suite de
  cette incursion, le 10 août, jour de saint Laurent, «cessa le
  marchié et foire acoustumés chascun an ledit jour estre tenu ou
  forsbourc de Saint-Lorens leiz Paris.» Le 11 août, les Anglais
  jugèrent à propos de rebrousser chemin et de revenir à Pontoise
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 191).

  [565] Les mots «jusques auprès de Paris» manquent dans le ms. de
  Rome.

258. Item, ce jour Sainct Laurens, tonna et esparty le plus terriblement
et le plus longuement que on eust veu d'aage de homme, et plut à la
value, car celle tempeste dura plus de quatre heures sans cesser. Ainsi
estoit le monde en doubte de la guerre Nostre Seigneur et de celle de
l'ennemy.

259. Item, [environ] XII jours après, commencerent [les bouchers]
derechief à refaire la grant boucherie. En ce temps n'estoit nouvelle
fors que du mal que les Angloys faisoient en France, car de jour en jour
gangnoient villes et chasteaux, et minoient tout le royaume de France de
chevance et gens, et tout envoyoient en Engleterre . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . .[566]

  [566] Cette lacune regrettable, qui devait selon toute apparence
  contenir le récit du drame de Montereau, existe dans le ms. de
  Rome aussi bien que dans le ms. de Paris. Dans le premier, elle
  correspond au bas du folio 60 vº. Bien que la main d'un
  annotateur du XVIe siècle ait constaté à cet endroit l'absence de
  trois feuillets, aucun indice matériel ne permet de supposer la
  moindre lacération.

260. .....comment, et[567] les grans[568] signeurs de France prins des
Angloys tout par orgueil, faire sacrilege c foys le jour, violer eglises,
menger char au vendredi [à cuire], efforcer filles et femmes et dames de
religion, rostir hommes et enfans; brief, je croy que les tyrans de
Romme, comme Neron, Dio(c)lecian, Dacien et les autres ne firent oncques
la tyrannie qu'ilz font et ont fait. Tous ces fais devantdiz de
pardurable perdicion que chascun scet, estoient tous mis à nyant, quant à
la justice corporelle, de la divine je me teys, quant la deesse de
Discorde et son pere Sathan, à qui ilz sont, leur fist la faulce traïson
doloreuse faire, dont tout le royaulme est à perdicion, se Dieu n'en a
pitié [ou] y vueille de sa grace [ouvrer], qu'ilz soient en tel estat
qu'ilz le veullent cognoistre et qu'ilz ne puissent nuire à nulli, comme
ilz ont fait le temps passé, car par leurs [faiz] oultraigeux devantdiz
meurent de fain les gens aux champs et à la ville, et de froit. Car
aussitost qu'ilz orent fait leur dampnable voulenté du bon duc[569],
tous ceulx des garnisons coururent çà et là, pillant, robant, rançonnant,
boutant feus, par quoy tout enchery tellement[570] que le blé, qui ne
valloit que XL solz[571] parisis, valu tantost après VI ou VII frans;
[ung sextier de pois ou de febves X ou XII frans]; frommaige, œufs,
beurre, aulx, ongnons, buche, char, bref toutes choses de quoy gens et
bestes [et enffans] povoient vivre, encherirent tellement que tres petite
buche valloit III frans le cent[572]. Et pour celle charté fut ordonné
le boys de Vicennes à estre coppé, et costoit le molle XVI ou XVIII solz
parisis, et n'en avoit on que XXXII pour molle; une somme de charbon, III
frans, que on avoit eue autres foys [aussi bonne] pour V ou pour VI solz.

  [567] Ces deux mots ont été ajoutés au XVe siècle en haut du fol.
  61 rº du ms. de Rome et sont d'une écriture analogue à celle du
  texte; au lieu de _comment_, le ms. de Paris porte _convient_.

  [568] «Grans» manque dans le ms. de Rome.

  [569] Plus d'une année après la catastrophe du pont de Montereau,
  le Parlement de Paris procédait à une enquête sur l'assassinat de
  Jean Sans-Peur, perpétré par les «gens ou officiers de Charles
  soi-disant dauphin,» et chargeait, le 23 janvier 1421, l'un de
  ses conseillers, Jean de Saint-Romain, d'informer à l'encontre de
  certains prisonniers détenus à la Conciergerie (Arch. nat., X{2a}
  16, fol. 397). Le 13 février suivant, l'instruction était assez
  avancée pour que le Parlement se réunît à l'effet d'expédier le
  procès de ceux «que on disoit estre coulpables et consentans de
  la mort du feu duc de Bourgogne.» Trois séances furent consacrées
  à l'examen de la cause; à la séance du mercredi 19 février 1421
  assistaient le duc d'Exeter, capitaine de Paris, Lourdin de
  Saligny, Renier Pot, le sire de Courcelles et autres chevaliers
  du grand Conseil royal. Comme les registres criminels de cette
  époque font défaut, le sort des malheureux accusés d'avoir trempé
  dans le meurtre de Jean Sans-Peur reste inconnu, et nous sommes
  réduits aux indications sommaires contenues au registre du
  Conseil, qui ne donne même pas leurs noms (_Ibid._, X{la} 1480,
  fol. 228, 229).

  [570] Une lettre de rémission, accordée à une pauvre femme que la
  misère avait chassée de Paris au mois de novembre 1419, témoigne
  «de la grant famine et chierté de vivres qui lors estoit à Paris»
  (Arch. nat., JJ 173, fol. 193 vo).

  [571] Ms. de Paris: XV solz.

  [572] A la suite de la prise de Pontoise, qui fermait l'une des
  voies de ravitaillement de la capitale, quelques marchands ayant
  voulu «rencherir oultrageusement leur busche», l'échevinage
  parisien fut obligé de tarifer le bois de chauffage; des jurés se
  transportèrent sur le port afin d'examiner les arrivages et pour
  débattre les prix. «Les aucuns disoient que le cent de ladicte
  busche valoit bien XXXII solz, les autres disoient XXXVI, et
  finalement fu mise à XL solz» le cent, chiffre d'ailleurs fixé à
  un marchand au début de l'année 1419. Malgré cette évaluation
  basée sur le maximum, un marchand vendit sa bûche jusqu'à LX sols
  le cent (Arch. nat., X{la} 4792, fol. 158, 159). Quant aux coupes
  faites dans le bois de Vincennes, elles avaient été décidées le 9
  février 1419 par le Parlement, qui ordonna «de hastivement coper
  et abatre les bois du roy environ Saint-Cloud et certaine
  quantité du boys de Vincennes pour faire merrian et bois [de]
  chauffage» (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 170 vo). Malgré toutes les
  mesures prises pour assurer l'approvisionnement de Paris, la
  rareté toujours croissante du combustible se fit sentir à un tel
  point que l'on fut obligé d'en régler la consommation; ainsi le
  chapitre, ayant acheté pour 25 francs de bois spécialement
  destiné à chauffer ceux qui veillaient toutes les nuits au
  cloître de Notre-Dame, fixa à deux grosses bûches et à deux
  cotrets la quantité de bois qui serait délivrée à chaque chanoine
  de garde au _terrain_ (_Ibid._, LL 215, fol. 248). Le Parlement
  n'éprouva pas moins de difficultés pour obtenir du receveur de
  Paris un peu de bois nécessaire à son chauffage (_Ibid._, X{la}
  1480, fol. 203).

261. Item, les petis enfens ne mengeoient point de lait, car pinte
coustoit X deniers ou XII. Certes, en ycellui temps pouvres gens ne
mengeoient ne char ne gresse, car ung petit enffant eust bien mengé pour
III blans de char à son repas. La pinte de bon sain doulx, IIII ou V solz
parisis; ung pié de mouton, IIII deniers; ung pié de beuf, VII blans, et
les trippes à la vallue; beurre sallé, IIII solz; ung œuf, VIII deniers;
ung petit frommaige, VII solz parisis; une paire de soulliers à homme,
VIII solz parisis; ungs patins, VIII blans; brief et toutes autres choses
quelxconques estoient [encheries] pour la mort du bon duc, et se ne
gaignoit on denier. Et si ne valloit rien la monnoye blanche[573], car
ung blanc de XVI deniers ne valloit pas plus de III deniers parisis en
argent, et ung escu d'or du temps passé valloit XXXVIII solz
parisis[574]; [pour] ung marc d'argent, XIIII frans[575]. Et pour ce
point, pour la feible monnoye, ne venoit point de marchandise à Paris, et
si estoient les Angloys tous les jours jusques aux portes de Paris, s'ilz
vouloient, et les Arminaz d'autre costé, qui estoient aussi mauvays; et
alloit chascun II ou III foys la sepmaine au guet, une foys parmy la
ville, l'autre foys sur les eschifflez[576]; et si estoit le fin cueur de
l'yver, et touzjours plevoyt et faisoit tres froit[577]. Et furent les
vendenges celle année, l'an mil IIIIc XIX, les plus ordes [et
pluvieuses], les raisins pouris, les plus feibles vins que on eust
oncques veu d'aage de homme, et si cousta celle année IIII foys plus
qu'ilz n'avoient fait d'aage de homme qui fust en vie, et tout par les
maulx qu'ilz faisoient partout; car, pour certain qui avoit à V ou VI
lieues près de Paris, la queue lui coustoit V ou VI frans tant seullement
à admener, et en convoy de gens d'armes à une lieue pres de Paris, XVI ou
XX solz parisis, sans vendenger, labourer, reloyer, autre despence. Et
quant tout ot esté vendengé et recuilli, ilz n'orent ne force ne vertu,
ne couleur, et n'en estoit gueres ou pou qui sentissent se non le pourry;
car le plus n'avoient point esté ordonnez en vendenges à leur droit, pour
la paour que on avoit des dessusdiz, et pour la doubte que on avoit tout
temps de leur traïson. La nuyt de la saincte feste de Toussaint, oncques
[on] ne sonna à Paris pour les trespassez, comme coustume est, se non
guare-feu; et neantmoins toutes ces pouvretez, miseres et doleurs,
oncques à pape ne à emperiere, n'à roy, n'à duc, si comme je croy, on ne
fist autant de service après leur trespassement, n'aussi solempnel en une
cité, comme on a fait pour le bon duc de Bourgongne, à qui Dieu pardoint.

  [573] Par ordonnance du 17 janvier 1420, Charles VI prescrivit la
  fabrication de petits deniers blancs qui devaient avoir cours
  pour 5 deniers tournois la pièce, et de doubles deniers parisis
  valant 2 deniers parisis pièce, que M. A. de Barthélemy (_Essai
  sur la monnaie parisis_) signale comme fort rares (Arch. nat.,
  X{lb} 58, fol. 154).

  [574] Nous voyons dans un procès plaidé au Parlement (Arch. nat.,
  X{la} 4792, fol. 190 vº) un individu réclamer le payement d'une
  créance «en escus en or ou au pris et à la valeur qu'ilz valent
  de present, c'est assavoir XLII solz pour chascun escu.»

  [575] Le prix du marc d'argent s'éleva de plus en plus: on le
  voit fixé le 17 janvier 1420 à 16 livres 10 sols. Une ordonnance
  du 9 avril suivant accorda aux marchands qui apporteraient de
  l'argent à la monnaie de Paris une prime de 30 sols tournois, en
  sus du prix de 16 livres 10 sols tournois alloué pour chaque
  marc. Le 11 février 1421, alors que le marc d'argent valait 26
  livres tournois, la prime fut portée à 40 sols tournois (Arch.
  nat., Z{1b} 58, fol. 154, 155, 162).

  [576] Les échiffles étaient des guérites placées de distance en
  distance sur les remparts, comme on le voit par l'exemple suivant
  tiré des comptes de la ville de Paris: «cy après s'ensuivent les
  eschiffles et les bastides estans sur les murs de Paris» (Arch.
  nat., KK 403, fol. 24).

  [577] La saison s'annonçait effectivement comme très rigoureuse,
  si nous en jugeons par une lettre de rémission accordée à un
  laboureur des environs de Corbeil, qui avait volé des pourceaux à
  des marchands de passage, attendu que les gens de la campagne «ne
  gagnoient rien pour les neges et gelées qui lors estoient moult
  grandes et pour les Armignacs qui souvent les assailloient»
  (Arch. nat., JJ 171, fol. 50).

262. Item, à Nostre-Dame de Paris fut fait le jour Sainct Michel le plus
piteusement que faire se pot, et y avoit ou moustier iii mil libvres de
cire, toutes en cierges et en torches; et là ot ung moult piteux sermon
que fist le recteur de l'Université, nommé maistre Jehan l'Archer[578].
Et après ce le firent toutes les parroisses de Paris [et toutes les
confraries de Paris] l'une après l'autre, et partout faisoit-on la
presentacion de grans cierges et de grans torches, et estoient les
moustiers encourtinez de noyres sarges. Et chantoit on le _Subvenite_ des
Mors et vigilles à neuf pseaulmes, et par tous les moustiers estoient
après mis [les armes[579]] du bon duc trespassé et du sire de
Novaille[580] qui fut mort avec luy, dont Dieu vueille avoir les ames et
de tous les autres trespassez, et vueille donner grace à nous et à toute
ceste gent de le congnoistre, comme nous devons, et nous doint ce que
disoit à ses apostres: «Paix soit avec vous!» car par ceste maldicte
guerre tant de maulx ont esté fais que je cuide que en telx LX ans passez
par devant, il n'avoit pas eu ou royaulme de France, comme il a esté [de
mal] puis XII ans en ça. Helas! tout premier Normendie en est toute
exillée, et la plus grant partie, qui soulloit faire labourer et estre en
son [lieu], lui, sa femme, sa mesnie, et estre sans danger, marchans,
marchandises, gens d'eglise, moynes, nonnains, gens de tous estaz, ont
esté boutez hors de leurs lieux, estrangers comme ce eussent esté bestes
sauvaiges, dont il convient que les uns truandent qui soulloient donner,
les autres servent qui soulloient estre serviz, les autres larrons et
meurdriers par desespoir, bonnes pucelles, bonnes proudes femmes venir à
honte par effors ou autrement, qui par neccessité sont devenues
mauvaises; tant de moynes, tant de prebstres, tant de dames de religion
et d'autres gentes femmes avoir tout laissé par force et mis corps et ame
au desespoir, Dieu scet bien comment. Helas! tant d'enfans mors [nez] par
faulte d'ayde, tant de mors sans confession, par tyrannie et en autre
maniere, tant de mors sans sepulture en forestz et en autre destour,
tant de mariaiges qui ont esté delaissez à faire, tant d'eglises arses et
bruies, et chappelles, maisons Dieu, malladeries où on soulloit faire le
sainct service Nostre Seigneur et les œuvres de misericorde, où il n'a
mais que les places, tant d'avoir mussé, qui jamais bien ne fera, et de
joyaulx d'eglise et de reliques, et d'autres qui jamais bien ne feront,
ce n'est d'adventure. Brief, je cuide que homme ne pourroit[581], pour
sens qu'il ait, bien dire les grans, miserables, enormes et dampnables
pechez qui se sont ensuyviz et faiz puis la tres maleureuse et dampnable
venue de Bernart, le conte d'Arminac, connestable de France; car,
oncques, puis que le nom vint en France de Bourguignon et d'Arminac, tous
les maulx que on pourroit pencer ne dire ont esté tous commis ou royaulme
de France, tant que la clamour du sang innocent [espandu] crie devant
Dieu vengence. Et cuide en ma conscience que ledit conte d'Arminac estoit
ung ennemy en fourme de homme, car je ne voy nul qui ait esté à lui, ou
qui de lui se renomme, ou qui porte sa bende, qui tienne point la loy ne
foy chrestienne, ains se maintiennent envers tous ceulx dont ilz ont la
maistrise, comme gens qui auroient renyé leur creatour, comme il appert
par tout le royaulme de France. Car j'ose bien dire que le roy
d'Angleterre n'eust esté tant hardy de mettre le pié en France [par
guerre], ce n'eust esté la discencion qui a esté de ce maleureux nom, et
fust encore toute Normendie françoyse, ne le noble sanc de France ainsi
espandu, ne les signeurs dudit royaume ainsi menez en exil, ne la
bataille perdue, ne tant de bonnes gens mors n'eussent oncques esté en la
piteuse journée d'Egincourt, où tant perdit le roy de ses bons et loyaulx
amys, ce ne fust l'orgueil de ce maleureux nom Arminac[582]. Hélas! à
faire cestes maleureuses œuvres ilz n'en auront de remenant que le
pechié, et s'ilz n'en font amendement durant la povre vie du corps ilz en
seront en tres cruelle, miserable [et pardurable] dampnacion; car certes
on ne peut riens mesconter à Dieu, car il scet tout, plain de
misericorde, ne s'y fie homme nulz, ne en longue vie n'en autre chose de
folle esperance ou de vaine gloire, car en verité il fera à chascun droit
selon sa deserte. Helas! je ne cuide mie, que depuis le temps du[583] roy
Clovis qui fut le premier roy chrestien, que France fust aussi desollée
et divisée comme elle est aujourduy, car le Dalphin ne tand à autre chose
jour et nuyt, lui et les siens, que de gaster tout le païs de son pere à
feu et à sang; et les Angloys d'autre costé font autant de mal que les
Sarrazins. Mais encore vaut-il trop mielx estre prins des Angloys que du
Dalphin ou de ses gens[584], qui se dient Arminaz; et le povre roy et la
royne depuis la prinse de Pontoise ne se meuvent[585] de Troyes à povre
mesnie, comme futifs[586] et deschassez hors de leur lieu par leur propre
enfant, qui est grant pitié à pancer à toute bonne personne.

  [578] Jean l'Archer, docteur en théologie, élu recteur le 23 juin
  1419, devint procureur de la nation de France le 13 janvier 1422
  (Du Boulay, _Hist. Univ._, t. V, p. 341). Dans maintes occasions,
  l'Université le chargea de porter la parole; il fut l'un des
  orateurs qui requirent, en l'hôtel de Saint-Pol, la punition des
  meurtriers de Jean Sans-Peur (Monstrelet, t. IV, p. 19). En 1424,
  il vint au Parlement, toujours au nom de l'Université, demander
  l'enregistrement des lettres conservatoires de ses privilèges,
  octroyées par Charles VI, lettres dont on avait différé la
  publication pour éviter «rumeurs et tumultes de peuple»; Jean
  l'Archer s'acquitta de cette mission délicate dans les séances
  des 7 et 15 décembre 1424 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 312 vº;
  X{la} 4794, fol. 11 vº).

  [579] Ces mots, qui ne se trouvent point dans les mss. de Rome et
  de Paris, ont été suppléés par les éditeurs.

  [580] Archambaud de Foix, seigneur de Navailles, grièvement
  blessé en essayant de défendre le duc de Bourgogne, succomba au
  bout de quelques jours à l'hôpital de Montereau.

  [581] Ms. de Paris: pourra.

  [582] Le mot _Armagnac_ était plus que jamais une appellation
  injurieuse, et les commissaires parisiens «sur le fait des
  crimineulx infracteurs de paix, tenans le dampnable parti
  d'Armagnac et de cellui qui se dit daulphin,» ne plaisantaient
  pas sur ce point; ils infligèrent à un individu ayant faussement
  accusé un autre d'appartenir au parti armagnac, la peine du
  pilori avec une mitre sur laquelle serait écrit: _faulx
  accuseur_, et amende honorable (Arch. nat., JJ 171, no 90).

  [583] Les mots «temps du» manquent dans le ms. de Rome.

  [584] Ms. de Rome: des gens du dalphin.

  [585] Ms. de Paris: mouvoient.

  [586] Ms. de Paris: comme fut ilz dechassez.

263. Item, fist le roy à Troyes la feste de Toussaint en l'an mil IIIIc
XIX, et ceulx de Paris ne povoient avoir nulle vraie nouvelle de son
retour, dont moult estoient courcez les bons.

264. Item, fist le roy à Troyes son Nouel, parce que on ne l'osoit oster
de Troyes, pour faute de puissance et de compaignie et pour paour des
Angloys et des Arminalz; car chascun d'eulx le taschoit à prendre, et par
especial les Arminaz pour avoir leur paix. La IIIe cause, tout estoit si
cher à Paris que le plus saige ne s'i savoit vivre[587]; especialment
pain et buche y estoit si chere que oncques puis IIc ans avoit esté, et
la char, car à Nouel, ung quartier de mouton, quant il estoit bon,
coustoit XXIIII solz parisis; pour la char d'un mouton, VI frans; une
oue[588] XVI solz parisis, et l'autre à la vallue. En ce temps, il
n'estoit nouvelles sur mesnaigeres d'œufs ne de fromaiges de Brie, ne de
poix ne de febves, car les Arminalz destruisoient tout et prenoient
femmes et enfens à rançon, et les Angloys d'autre costé. Et convint
prendre treves aux Engloys par force, qui estoient anxiens ennemis du
roy, et furent données depuis la moittié de decembre jusques ou moys de
mars.

  [587] La cherté excessive des denrées et le manque de travail
  chassèrent de Paris le pauvre peuple, témoin ce barbier qui,
  voyant «que vivres estoient lors moult chiers à Paris où il
  n'avoit pas bien de quoy vivre,» abandonna son ouvroir sis au
  coin de la rue de la Vieille-Pelleterie, devant
  Saint-Denis-de-la-Châtre, et s'en alla à Mehun-sur-Yèvre. Pris
  comme bourguignon par la garnison d'Étampes et relâché, il mena
  pendant près de deux ans une existence vagabonde, voyageant
  d'Avignon à Aix et Marseille, de Marseille à Chambéry et Nice; de
  retour enfin à Paris et emprisonné au Châtelet, ce malheureux
  obtint lettres de rémission (Arch. nat., JJ 172, no 190).

  [588] Ms. de Paris: queue.


   [1420.]


265. Passa decembre, janvier, fevrier que oncques le roy ne la royne ne
vindrent à Paris, ains estoient touzjours à Troyes, et touzjours
couroient autour de Paris les Arminalz, pillant, robant, boutant feuz,
tuant, efforçant femmes et filles, femmes de religion. Et à dix lieues
autour de Paris ne demouroit au villaige nulle personne que aux bonnes
villes, [et quant ilz s'en fuioient aux bonnes villes] et s'ilz
apportoient quelque chose, fust vitaille ou autre chose, tout leur estoit
osté des gens d'armes, des ungs ou des autres, fust Bourguignon ou
Arminac, chascun faisoit bien son personnaige; et ainsi le plus, fust
femmes ou hommes, quant ilz venoient aux bonnes villes, y venoient nudz
de tous biens, et convenoit que les bonnes villes fournissent tous les
villaiges, par quoy le pain enchery tant. Car en ce temps on n'avoit pas
trop bon blé pour X frans le sextier, dont chascun franc valloit XVI solz
parisis, et si coustoit le sextier à mouldre VIII ou X solz parisis, sans
ce que le munier en prenoit à mau prouffit.

266. Item, pour ce fut ordonné que le blé, quant on le bailleroit au
moulnier, seroit pesé, et randroit la farine par poix, et avoit on du
sextier [pesant] VIII deniers, et le moulnier du mouldre IIII solz
parisis.

267. Item, en ce temps, on ne faisoit point de pain blanc et si n'en
faisoit-on point de mains de VIII deniers parisis la piece, par quoy
pouvres gens n'en povoient finer, et le plus de pouvres gens ne
mangeoient que pain de noix.

268. Item, en ce temps en karesme, estoit celle charté, car il n'y avoit
ny espices, ne figgues, ne raisins, ne admendes, de chascun ce coustoit
la livre V solz parisis; l'uylle d'olive, IIII solz parisis.

269. Item, la tainture estoit si chere que une aulne de drap à taindre
en vert ancre coustoit XIIII solz parisis, et autre couleurs[589] à la
value.

  [589] Ms. de Paris: autres coustoient.

270. Item, en ce temps de mars, l'an mil IIIIc XIX, faillirent les treves
des Angloys, et on leur demanda autres treves en attendant le duc de
Bourgongne[590], mais le roy angloys ne volt oncques[591] nulles
donner, s'il n'avoit le chasteau de Beaumont, et Corbeil et
Pont-Saincte-Messance, et pluseurs autres choses, mais on ne lui en
accorda nulle. Si commença la guerre comme devant, et tous, ungs et
autres n'avoient envie que sur la ville de Paris seullement, [et
seullement] pour la richesse qu'ilz cuidoient à eulx usurper, ne à nulle
autre chose ne tendoient que à piller tout.

  [590] Vers la fin de février, une députation, composée de
  Guillaume le Clerc, conseiller au Parlement, de Jean de
  Saint-Yon, de Guillaume Rose et de Jean de Betisy, se rendit
  auprès du roi d'Angleterre pour obtenir une prolongation de la
  trêve. Dès le retour de ces ambassadeurs, il y eut une séance
  extraordinaire au Parlement, tenue le 29 février, et en présence
  du comte de Saint-Pol, des prévôts de Paris et des marchands, des
  quarteniers et bourgeois, Guillaume le Clerc exposa le résultat
  des négociations. Henri V consentait à proroger les trêves
  jusqu'au 12 mars, «pourveu que on lui feroit bailler et delivrer
  le chastel et forteresse de Beaumont» (sur Oise), déclarant qu'au
  cas contraire il porterait le siège devant cette place et ferait
  arrêter les marchandises et vivres chargés en Normandie par des
  marchands de Paris et destinés à l'approvisionnement de la
  capitale. Cette considération décida l'assemblée à acquiescer aux
  conditions posées par le roi d'Angleterre; aussi fut-il conclu
  «_a majori parte_ qu'il estoit plus expedient..... de faire
  bailler et delivrer ladicte forteresse qui estoit mal emparée,
  mal garnie et mal avitaillée,» que d'attendre sa prise par force
  d'armes. Le comte de Saint-Pol reçut mission de remettre Beaumont
  entre les mains du roi d'Angleterre (Arch. nat., X{la} 1480, fol.
  208).

  [591] «Oncques» manque dans le ms. de Rome.

271. Item, en cellui karesme, le jour du grant vendredy qui fut le Ve
jour d'avril, vindrent les Arminalz comme deables dechaisnez, et
coururent autour de Paris, tuant, robant et pillant. Et icellui jour
bouterent le feu au fort de Champigny-sur-Marne et ardirent femmes et
enfens, hommes, beufs, vaches, brebiz et autre bestail, advoine, blé et
autre grain, et quant aucuns des hommes sailloient pour la destresse du
feu, ilz mettoient leurs lances à l'androit, et ains qu'ilz fussent à
terre, ilz estoient percez de III ou IIII lances ou de leurs haches;
celle tres cruelle felonnie firent là et ailleurs cedit jour, et
l'endemain, vigille de Pasques, firent autant ou pis à ung chastel nommé
Croissy[592].

  [592] Croissy-Beaubourg (Seine-et-Marne, arr. de Meaux, cant. de
  Lagny).

272. Item, la sepmaine de devant, estoient allez les marchans de Paris et
d'ailleurs vers Chartres et ou proche, pour faire venir de la vitaille
pour la ville de Paris, qui grant mestier en avoit[593], mais aussi tost
qu'ilz furent partiz, les Arminalz le sceurent par faulx traistres, de
quoy Paris estoit bien garny. Si leur allerent au devant jusques à
Gallardon[594] et là les assegerent; pour quoy à Pasques ot si grant
charté de char que le plus de gens de Paris ne mengerent ce jour que du
lart, qui en povoit avoir; car le quartier d'ung bon mouton coustoit bien
XXXII solz parisis, une petite queue de mouton X solz parisis, une teste
de veel et la froissure XII solz chascune, VI solz parisis la vache, le
porc au prix, car de beuf n'y avoit point à Paris pour le jour. Et pour
vray les bouchers de la grant boucherie de Beauvays juroient et
affermoient par la foy de leurs corps, qu'ilz avoient veu par maintes
années devant passées que en l'ostel d'un tout seul boucher de Paris, à
ung tel jour, on avoit tué plus de char que on ne fist en toutes les
boucheries de Paris, ne autour.

  [593] Au nord de Paris, les arrivages de vivres se faisaient, non
  sans difficulté, par Creil, où des marchands avaient été envoyés
  en vertu des ordres du comte de Saint-Pol; comme l'on entravait
  leurs opérations, deux frères, Gillet et Jacquotin de Coquerel,
  se chargèrent, «à la requeste et instance du prevost des
  marchans,» de porter à Creil des lettres du même comte et furent
  surpris à leur retour par un parti d'Armagnacs qui les emmena à
  Meaux (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 13).

  [594] Le siège de Gallardon, dirigé par le dauphin en personne,
  eut lieu à la suite de la bataille de Baugé et se termina le 25
  juin 1421 par la prise d'assaut de cette ville, qui fut
  complètement démantelée de 1442 à 1443. Les opérations militaires
  dans le pays chartrain gênèrent considérablement les Parisiens,
  «qui en estoient souvent mis en l'estroicte disette de vivres.»
  (Chronique de Chastellain, t. I, p. 235.)

273. Item, encore fist le roy sa Pasque à Troyes celle année, l'an mil
IIIIc XX.

274. Item, celle année estoient les viollettes ou moys de janvier, bleues
[et jaunes], plus que l'année d'avant n'avoient esté en mars.

275. Item, à Pasques mil IIIIc et XX, qui furent le VIIe jour d'avril,
estoient ja les roses, et furent toutes passées quinze jours en may, et
en l'entrée de may vendoit [on des] serises bonnes, et estoient les blez
plus meurs en la fin de may qu'en l'année devant à la Sainct Jehan, et
autres biens par cas semblable, qui fut grant bien pour le pouvre peuple,
car touzjours estoit le tres cher temps [de toutes choses[595]], comme
devant est dit, et de vesture encore plus. Drap de XVI solz valloit XL
solz parisis, l'aune de bonne toille XII solz, fustayne XVI solz parisis,
sarge XVI solz, et chausses et soulliers encore plus que devant.

  [595] Une lettre de rémission, octroyée pour vol de blé dans un
  grenier de l'hôtel de ville, vol commis par «un povre varlet
  dechargeur du vin et du pain de Corbeil en Greve», atteste «le
  cher temps qui couroit» à Paris durant l'année 1420, de
  lamentable memoire (Arch. nat., JJ 171, no 131).

276. Item, en ce temps estoient les Arminalz plus achenez à cruaulté que
oncques mais, et tuoient, pilloient[596], efforçoient, ardoient eglises
et les gens dedens, femmes grosses et enffans, brief ilz faisoient tous
les maulx en tyrannie et en cruaulté qui pussent estre faiz par deable ne
par homme; par quoy il convint que on traictast au roy d'Engleterre, qui
estoit l'ancien ennemy de France, maugré que on en eust, pour la cruaulté
des Arminalz, et lui fut donnée une des filles de France, nommée
Katherine. Et vint gesir dedens l'abbaye de Sainct-Denis le VIIIe jour de
may mil IIIIc et XX, et l'endemain passa par [devant] la porte
Sainct-Martin par dehors la ville, et avoit bien en sa compaignie, comme
on disoit, VIIm hommes de traict et tres grant compaignie de gens
d'estoffe[597]; et portoit on devant luy ung heaume couronné d'une
couronne d'or pour cognoissance, et portoit en sa devise une queue de
regnart de broderie. Et alla gesir au pont de Charenton, pour aller à
Troyes pour veoir le roy, et là lui fut presenté quatre charretées de
moult bon vin de par ceulx de Parys, dont il ne tint pas grant compte par
semblant.

  [596] Ms. de Paris: roboient.

  [597] Ms. de Paris: gens d'Escosse.

277. Item, celle journée, ne laissa-on yssir personne de ceulx du commun
de Paris[598].

  [598] Toute cette phrase et la fin de la précédente sont omises
  dans les éditions.

278. Item, de là alla à Troyes[599] sans contredit des Arminalz qui
s'estoient vantez qu'ilz le combatroient, mais oncques ne s'oserent
monstrer.

  [599] Henri V fit son entrée à Troyes, le lundi 20 mai, avec une
  escorte de 12,000 combattants, accompagné de son frère le duc de
  Clarence et d'autres grands seigneurs de l'Angleterre; ses
  fiançailles avec Catherine de France furent célébrées en l'église
  Saint-Pierre de Troyes par l'archevêque de Sens, Henri de Savoisy
  (Voyez la lettre adressée le 22 mai 1420 par le roi d'Angleterre
  au duc de Glocester, son frère; Rymer, t. IV, 3e partie, p. 175;
  Fenin-Dupont, p. 135; Arch. nat., X{la} 1480, fol. 215).

279. Item, le jour de la Trinité mil IIIIc XX, qui fut le IIe jour de
juing, espousa à Troyes ledit roy angloys la fille de France[600]; et le
lundy ensuivant, quant les chevaliers de France et d'Engleterre voldrent
faire une jouxtes pour la solempnité du mariaige de tel prince, comme
acoustumé est, le roy d'Angleterre, pour qui on voulloit faire les
jouxtes pour lui faire plaisir, dist, oians[601] tous, de son movement:
«Je prie à monseigneur le roy, de qui j'ay [espousée la] fille, et à tous
ses serviteurs, et à mes serviteurs je commande, que demain au matin nous
soyons tous prestz pour aller mettre le siege devant la cité de Sens, où
les annemys de monseigneur le roy sont, et là pourra chascun de nous
jouxter [et] tournoier, et monstrer sa proesse et son hardement, car [la]
plus belle prœsse n'est ou monde que de faire justice des mauvays, affin
que le pouvre peuple [se] puisse vivre.» Adonc le roy lui octroya, et
chascun s'i accorda, et ainsi fut fait; et tant firent que le jour Sainct
Barnabé, XIe jour dudit moys de juing, fut la cité prinse[602], et de là
vindrent assegier Montereau-où-fault-Yonne[603].

  [600] C'est bien le dimanche 2 juin, et non le 3, comme le
  prétendent Monstrelet et Lefèvre de Saint-Remy, que s'accomplit
  le mariage du roi Henri V d'Angleterre et de Catherine de France;
  le témoignage d'un contemporain, Jean Ofort, qui précise le jour
  et l'heure de la cérémonie, ne laisse aucun doute à cet égard
  (Lettre du 6 juin 1420, datée du siège de Sens, Rymer, t. IV, 3e
  partie, p. 177; Fenin-Dupont, p. 136).

  [601] Ms. de Paris: avant tous.

  [602] Sens se rendit aux Anglais après quelques jours de siège,
  six ou sept au plus, et non pas douze, comme l'affirme Monstrelet
  (t. III, p. 402); le roi d'Angleterre était dès le mercredi 6
  juin sous les murs de cette ville qui capitula le mardi suivant.
  Après la reddition de Sens, connue à Paris le 12 juin (Arch.
  nat., X{la} 1480, fol. 217), Jean le Hongre en fut institué
  capitaine (_Ibid._, X{la} 64, fol. 50).

  [603] Tous les éditeurs du Journal parisien ont inséré en cet
  endroit le texte du traité de Troyes, qui figure dans les
  manuscrits de Rome et de Paris sous la rubrique suivante: «Cy
  ensuit le traicté faict entre les roys de France et d'Angleterre
  et tout leur conseil.» Comme ce document important a été
  fidèlement reproduit dans le volume XI des _Ordonnances des rois
  de France_ (p. 86), d'après le registre 171 du Trésor des
  chartes, et que nous ne pourrions relever que des variantes
  insignifiantes, nous croyons pouvoir nous dispenser d'en donner
  ici une nouvelle édition, laquelle aurait d'ailleurs pour
  inconvénient de couper le récit du chroniqueur.


280. Item, tant furent devant Monteriau en l'an mil IIIIc XX que ceulx de
dedens se rendirent, sauf leur vie, en paiant une somme d'argent[604].
Entre les autres estoit le sire de Guitry[605], l'un des plus plain de
cruaulté et de tirannye qui fut ou monde, lequel fut delivré avec les
autres, qui depuis fist tant de tirannye ou païs de Gastinoys et ailleurs
que fist oncques sarazin.

  [604] La reddition du château de Montereau eut lieu le 1er
  juillet 1420; ce même jour, Charles VI ou plutôt son gendre le
  roi d'Angleterre accorda aux habitants de la ville qui s'étaient
  réfugiés dans le château des lettres de rémission portant
  délivrance pleine et entière de leurs biens (Arch. nat., JJ 171,
  no 175). Par d'autres lettres de pareille date, données «en
  l'ost» devant Montereau, l'un des principaux défenseurs de la
  place, Charles de Montmor, dit Morelet, chevalier, obtint
  rémission et abolition pour sa participation à la résistance de
  la ville et du château (_Ibid._, no 196).

  [605] Guillaume de Chaumont, seigneur de Guitry, nommé bailli
  d'Évreux le 27 décembre 1415 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 40),
  concourut à la défense d'Harfleur et fut autorisé le 8 avril 1416
  à se rendre auprès des Anglais pour traiter de sa rançon, à la
  condition de laisser un bon lieutenant à la tête de son bailliage
  (_Ibid._, X{la} 4790, fol. 71 vº). Lors des événements de 1418,
  il se rangea dans le parti du dauphin, qui le nomma maître
  enquêteur et général réformateur des eaux et forêts de France et
  lui donna le comté de Chaumont. Il paraît avoir assisté, sinon
  pris part, à l'assassinat de Jean Sans-Peur sur le pont de
  Montereau (Chron. des Cordeliers, p. 281). A la suite de ce
  tragique événement, un capitaine bourguignon, Guillaume de
  Bierre, l'ayant accusé de complicité, fut par lui provoqué en
  champ clos, et, le 15 juillet 1420, le roi d'Angleterre délivra
  un sauf-conduit au seigneur de Guitry pour lui et pour cinquante
  hommes d'armes de son escorte (Champollion, _Lettres de rois et
  reines_, t. II, p. 383). Guillaume de Chaumont fut tué à la
  bataille de Verneuil.

281. Item, de là vindrent le roy d'Angleterre et les Bourguignons devant
Meleun et misdrent le siege.

282. Item, en ce temps estoient plaines vendenges à la my-aoust, et
touzjours couroient les Arminalz plus que devant; et par eulx enchery
tant la chose, especialment à Paris, que une paire de souliers valloit X
solz parisis, une paire de chausses pou bonnes II frans ou XL solz;
toutes choses de quoy homme se povoit aider, au prix.

283. Item, ung escu d'or de XVIII solz valloit en ce temps IIII frans ou
plus; ung [bon] noble d'Engleterre valloit VIII frans[606].

  [606] A la date du 26 février 1420, il y eut une nouvelle
  émission d'écus à la couronne, conformes au type précédemment
  adopté, dont le cours fut fixé à 40 sols parisis; les moutons
  d'or valaient à cette époque, officiellement du moins, 26 sols 8
  deniers parisis (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 154 vº).

284. Item, en ce temps avoit si grant faulte de change à Paris que les
pouvres gens n'avoient nulles aumosnes ou bien pou; car en ce temps IIII
vielz deniers parisis valloient mieulx que ung gros de XVI deniers qui
pour lors couroit[607], et faisoit-on de tres mauvays lubres de VIII
deniers, qui par devant furent tant refusez, et par justice defenduz les
gros dessusdiz. Et pour plus grever le povre commun, fut mis le pain de
VIII deniers à X[608], et celui de seze à vingt.

  [607] Ces gros ou blancs deniers, de fabrication récente, avaient
  été frappés en vertu de lettres du 6 mai 1420 à l'adresse des
  généraux des monnaies (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 156 rº). Ils
  tombèrent dans le discrédit le plus complet, à un tel point qu'à
  la fin du mois de janvier 1421, lors de la distribution d'un gros
  de seize deniers faite aux chanoines de Notre-Dame, le notaire du
  Chapitre ne put s'empêcher de remarquer que ces gros étaient de
  la faible monnaie et que les six deniers autrefois distribués
  valaient beaucoup plus (_Ibid._, LL 215, fol. 309).

  [608] Un règlement, délibéré en séance du Conseil royal et publié
  le 3 juillet 1420, détermina le prix et le poids du pain; des
  peines rigoureuses furent édictées contre ceux qui se rendirent
  coupables d'infractions. Ainsi le prévôt de Paris condamna un
  boulanger au pilori avec deux pains pendus à son cou, pour avoir
  façonné et mis en vente pain blanc du poids de douze onces et
  pain bis de quinze onces, lesquels devaient peser seize onces; le
  prix de vente du pain blanc, qui avant le 3 juillet 1420 était de
  10 deniers parisis, avait été réduit à 8 deniers; celui du pain
  bis, de 8 deniers à 6 deniers. Toutefois, bien qu'il y eût
  récidive, la peine infamante infligée par le prévôt de Paris fut
  commuée par le Parlement et convertie en une amende de 10 livres,
  avec obligation imposée au boulanger de faire moudre 2 setiers de
  froment pour être distribués aux pauvres en pains de quatre
  deniers chaque (Arch. nat., X{2a} 16, fol. 392).

285. Item, une livre de bonne chandelle valloit dix blans[609]; ung œuf
IIII deniers; la livre de fromaige de presse VIII blans.

  [609] Ms. de Paris: XV blans.

286. Item, à la Sainct Remy, le propre jour, fut crié le pain de V blans
à II solz parisis, celui de X deniers à XII deniers; ung œuf, VI
deniers; ung harenc caqué, XII deniers; ung haren pouldré, V blans[610].

  [610] Le hareng constituait au XVe siècle la principale
  alimentation du pauvre, surtout en temps de carême, témoin la
  distribution de 78 milliers de harengs saurs et caqués faite par
  ordre du roi, en 1408 et 1409, à plusieurs «hospitaulx,
  maisons-Dieu et autres povres gens (Arch. nat., KK 32, fol. 52,
  92).» Aussi ne faut-il point s'étonner du soin tout particulier
  avec lequel l'administration s'occupait de «mettre à pris
  raisonnable» cet important article de consommation; le 17 février
  1420, dans une séance du Parlement tenue en présence du
  chancelier, du prévôt de Paris et des officiers du Châtelet, il
  fut décidé que le prévôt tiendrait la main à ce que le hareng ne
  dépassât point le prix de vente déjà fort élevé du vendredi 16
  février (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 200 vº).

287. Item, en celle saison estoit le vin si cher que une queue de vin du
creu d'entour Paris, on la vendoit XXI ou XXII frans ou plus; et en celle
année plusieurs qui furent cuilliz ou moys d'aoust devindrent gras ou
aigres.

288. Item, en ce temps couroient touzjours devant Paris et venoient
jusques aux portes de Paris les Arminalz, et boutoient feuz, prenoient
marchans à l'entrée de Paris, et n'estoit homme que on laissast yssir. Et
sembloit que aucuns de ceulx qui gouvernoient en ce temps eussent aucune
aliance avec eulx, car nul marchant n'alloit de Paris ou ne venoit à
Paris tant segretement qu'ilz ne sceussent aucunement l'allée ou la
venue; par quoy Paris demoura si nu de tous biens, especialment de pain
et de buche, que ung sextier de bonne farine valloit XVI ou XVII frans,
la meschante buche de Marne IIII frans, et toutes choses au pris, car
l'ost du roy qui touzjours estoit devant Meleun sans riens faire
degastoient tant de biens que on s'en sentoit bien XX lieues tout autour.

289. Item, fut là tout octobre, et le XVIIe jour de novembre, jour
Sainct-Germain, à ung dimenche, entrerent noz signeurs dedens Meleun, et
se rendirent tous ceulx [de] dedens à la voulenté [du roy][611]; car tous
mouroient de fain, et mengeoient leurs chevaulx ceulx qui en avoient.

  [611] Juvénal des Ursins se trompe lorsqu'il nous dit que les
  défenseurs de Melun purent quitter la ville, «sauves leurs vies
  et sans estre mis à aucune rançon ou finance.» Cette assertion
  ferait croire à une générosité qui n'était point dans le
  caractère du roi anglais; les habitants de la ville payèrent à
  beaux deniers sonnants la rémission qui leur fut accordée le 21
  novembre 1420 (Arch. nat., JJ 171, no 134); vingt mille francs
  payables moitié «dedans» Noël, moitié «dedans» Pâques, tel fut le
  chiffre de la rançon stipulée, charge d'autant plus lourde
  qu'elle pesa sur les seuls bourgeois; non seulement le clergé
  mais encore les nobles furent exceptés de cette contribution; les
  habitants durent en outre «remparer» et mettre en état dans le
  délai d'une année les portes, murs et fossés ruinés par un siège
  de plusieurs mois.

290. Item, le jeudy ensuivant, furent admenez à Paris environ de V ou à
VIc prinsonniers de ladicte ville de Meleun, et furent mis en diverses
prinsons[612].

  [612] Les prisonniers de Melun furent amenés par bateaux à Paris
  et enfermés les uns en la bastille Saint-Antoine, les autres au
  Châtelet, d'autres encore au Palais et au Temple; ceux du
  Châtelet périrent pour la plupart de faim et de misère dans les
  basses fosses où on les avait jetés (Cf. Juvénal des Ursins, p.
  561). On n'épargna que ceux qui pouvaient financer, comme Pierre
  de Vaudetar, ancien valet de chambre du roi, mis en liberté
  moyennant 2,000 livres, ou Étienne de Commargon, qui avait été
  incarcéré au Châtelet (Arch. nat,, JJ 171, no 350; JJ 172, no
  246). Le Parlement de Paris vaqua du 22 janvier au 17 mai au
  procès de ces malheureux: de toutes ces séances, la plus
  importante fut celle du 12 mars, à laquelle assistèrent le
  chancelier, Lourdin de Saligny, Renier Pot et nombre de
  personnages; les samedis 15 et 29 mars furent écartelés deux des
  prisonniers condamnés par le Parlement, Tanneguy de Coesmerel et
  Jean Gault (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 227-233).

291. Item, depuis que la ville de Meleun fut prinse, furent noz signeurs
de France[613], c'est assavoir, [le roy de France], le roy d'Engleterre,
les deux roynes, le duc de Bourgongne, le duc Rouge[614] et plusieurs
autres signeurs, tant de France que d'ailleurs, demourans à Meleun et à
Corbeil jusques au premier jour de decembre, jour Sainct Eloy, qui fut à
ung dimenche. Et cedit jour entrerent à Paris à grant noblesse, car toute
la grant rue Sainct-Denis par où ilz entrerent, depuis la seconde porte
jusques à Nostre-Dame de Paris, estoient encourtinées les rues et parées
moult noblement, et la plus grant partie des gens de Paris qui avoient
puissance furent vestuz de rouge couleur. Et fut fait en la rue de la
Kalende[615] devant le Palais, ung [moult] piteux mistere de la passion
Nostre Seigneur au vif, selon que elle est figurée autour du cueur de
Nostre-Dame de Paris; et duroient les eschauffaux environ cent pas de
long, venant de la rue de la Kalande jusques aux murs du Palais, et
n'estoit homme qui veist le mistere à qui le cueur n'apiteast. Ne oncques
princes ne furent receuz à plus grant joye qu'ilz furent, car ilz
encontroient par toutes les rues processions de prebstres revestuz de
chappes et de seurpeliz, [portans saintuaires], chantans _Te Deum
laudamus_ ou _Benedictus qui venit_; et fut entre V et VI heures après
medi, et toute nuyt quant ilz revenoient en leurs eglises; et ce
faisoient si liement et de si joyeux cueur[616], et le commun par cas
pareil, car rien qu'ilz feissent pour complaire ausdiz signeurs ne leur
ennuyoit, et si avoit tres grant pouvreté de fain la plus grant partie,
especialment le menu peuple; car ung pain, que on avoit ou temps devant
pour IIII deniers parisis, coustoit XL deniers parisis, le sextier de
farine XXIIII frans, [le sextier] de pois ou de feves bonnes XX frans.

  [613] «De France» manque dans le ms. de Rome.

  [614] Louis III de Bavière, dit le Barbu, frère de la reine
  Isabeau.

  [615] La rue de la Calandre en la Cité, conduisant en droite
  ligne du Palais à Notre-Dame, donnait d'un bout rue de la
  Barillerie et de l'autre rue du Marché-Palu, vis-à-vis celle de
  Saint-Christophe.

  [616] La présence du clergé parisien ne fut pas si spontanée que
  veut bien le dire l'auteur du Journal: il y eut en quelque sorte
  dans cette circonstance ce que l'on pourrait appeler un service
  commandé, car le 29 novembre, sur l'invitation adressée par
  Charles VI au Parlement et appuyée par ses conseillers, qui
  insistaient pour que les églises se rendissent
  processionnellement avec leurs reliques jusqu'à la porte
  Saint-Denis à la rencontre des rois de France et d'Angleterre, le
  chapitre de Notre-Dame décida que la procession de l'église
  cathédrale ne dépasserait pas l'Hôtel-Dieu, mais que les autres
  églises s'avanceraient aussi loin qu'elles pourraient (Arch.
  nat., LL 215, fol. 299).

292. Item, le lendemain, IIe jour dudit moys, entra la royne, avecques
elle la royne d'Engleterre, la femme du duc de Clarence[617] frere du roy
d'Engleterre, dedens Paris, à telle joie comme devant est dit du jour du
dimenche, et vindrent lesdictes roynes par la porte Sainct-Anthoine, et
furent les rues tandues par où ilz vindrent et leur compaignie, comme
devant est dit.

  [617] Marguerite Holland, veuve de J. de Beaufort, marquis de
  Somerset, épousa en secondes noces le duc de Clarence; elle
  accompagnait la reine d'Angleterre qui, ainsi que sa mère, avait
  établi son séjour à Corbeil durant le siège de Melun (Arch. nat.,
  X{la} 1480, fol. 224).

293. Item, avant qu'il fust huit jours passez après leur venue, enchery
tant le blé et la farine que le sextier de blé fourment valloit à la
mesure de Paris, es Halles dudit Paris, XXX frans de la monnoie qui lors
couroit, et la farine bonne valloit XXXII frans, et autre grain au
pris[618], selon qu'il estoit; et n'y avoit point de pain à moins de
XXIIII deniers parisis pour piece, qui estoit à tout le bran[619], et le
plus pesant ne pesoit que vingt onczes ou environ. En icellui temps
avoient povres gens et pouvres prebstres mal temps, que on ne leur
donnoit que II solz parisis pour leur messe[620]; et pouvres gens[621] ne
mengeoient point de pain que choulx et naveaulx, et telz potaiges sans
pain ne sel.

  [618] Ms. de Rome: au poix.

  [619] Ms. de Paris: vren.

  [620] Comme on peut le voir par les délibérations capitulaires de
  Notre-Dame, les chanoines eux-mêmes n'étaient pas beaucoup mieux
  partagés; le 22 janvier 1421, il fut décidé «propter maliciam et
  caristiam temporis» que tout chanoine qui assisterait aux messes
  ou vêpres bénéficierait de quatre sols parisis, et de douze
  deniers en plus lorsqu'il serait aux matines (Arch. nat., LL 215,
  fol. 309).

  [621] «Gens» manque dans le ms. de Rome.

294. Item, tant enchery le pain avant que Nouel fust, que cil de IIII
blans valloient VIII blans, et n'estoit nul qui encore en peust finer, se
il n'alloit devant le jour ches boullengers[622] et donner pintes et
choppines aux maistres et aux varletz pour en avoir. Et si n'y avoit vin
en ce temps qui ne coustast XII deniers la pinte du moins; mais on ne le
plaignoit point qui en povoit avoir, car quant ce venoit environ VIII
heures, il y avoit si tres grant presse à l'uys des boullengiers que nul
ne le croyroit qui ne l'auroit veu. Et les pouvres creatures, qui pour
leurs pouvres maris qui estoient aux champs ou pour leurs enfans [qui
mouroient de fain en leurs maisons, quant ilz] n'en povoient avoir pour
leur argent ou pour la presse, après celle heure, ouyssez parmy Paris
piteux plains, [piteux criz], piteuses lamentacions, et petiz enfans
crier: «Je meur de fain.» Et sur les fumiers parmy Paris (en) IIIIc XX,
peussiez trouver cy dix, cy vingt ou XXX enfans, filz et filles, qui là
mouroient de fain et de froit, et n'estoit si dur cueur qui par nuyt les
ouist crier: «Helas! je meur de fain!» qui grant pitié n'en eust; mais
les pouvres mesnaigiers ne leur povoient ayder, car on n'avoit ne pain,
ne blé, ne buche, ne charbon; et si estoit le pouvre peuple tant oppressé
des guetz, qu'il failloit faire de nuyt et de jour, qu'ilz ne savoient
eulx aider ne à autruy.

  [622] Si le pain était devenu aussi rare et aussi cher, c'est que
  les boulangers, se jugeant lésés par certaines ordonnances de la
  prévôté de Paris publiées vers la fin d'avril ou le commencement
  de mai 1420, avaient considérablement restreint la panification.
  Le Parlement s'émut de cet état de choses et, voulant y porter
  remède, ordonna, dans sa séance du 12 mai, à son premier huissier
  de faire crier à son de trompe que, sous peine de la hart, les
  boulangers se missent en devoir de cuire autant de pain que par
  le passé. De plus, le Parlement, croyant remarquer que les
  officiers du Châtelet ne procédaient que civilement contre les
  boulangers, infligea un blâme sévère au prévôt de Paris et à ses
  lieutenants et leur recommanda de punir avec une extrême rigueur
  tout délinquant. Malgré ces mesures coercitives, la situation ne
  s'améliora guère, puisque nous voyons les conseillers s'assembler
  le 15 juin pour délibérer sur «les faultes, abus ou monopoles que
  faisoient les boulangers et musniers de Paris.» Le 12 juillet
  suivant, intervint un arrêt qui défendit à tout boulanger de
  s'entremettre de meunerie; ce même arrêt condamna un certain
  nombre de gros meuniers à crier merci et à demander pardon à la
  Cour, chacun d'eux à porter un cierge allumé d'une livre en
  l'église Notre-Dame par le Grand-Pont et le pont Notre-Dame, avec
  distribution d'une quantité déterminée de pains aux principaux
  établissements hospitaliers de Paris (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 109, 217, 219 vº).

295. Item, en ce moys de decembre, fut déposé de la prevosté de Paris
Clamecy, et fut institué prevost de Paris ung chevalier nommé [monsr]
Jehan, signeur du Mesnil[623], XVIIe jour de decembre, jour Sainct Ladre.

  [623] Jean du Mesnil, chevalier, chambellan du roi et maître de
  son hôtel, fut gratifié le 5 octobre 1418 d'un logement dans les
  dépendances de l'hôtel de Saint-Pol (Arch. nat., JJ 170, no 208).
  Il figure parmi les ambassadeurs du roi qui vinrent au Parlement
  le 29 avril 1420, avec mission de faire connaître la marche des
  négociations ouvertes à Troyes (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 213).
  Reçu prévôt de Paris le mardi 17 décembre 1420, en vertu de
  lettres royaux rendues en conseil le jour précédent (_Ibid._,
  fol. 225), il établit sa demeure dans une maison sise rue
  Vieille-du-Temple, provenant de Jean de Vailly qui avait quitté
  Paris pour siéger au Parlement de Poitiers (Sauval, III, 288).
  C'est à peine si Jean du Mesnil eut le temps de prendre
  possession de sa charge; la mort l'enleva dans les premiers jours
  de mars 1421 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 230 vº).

296. Item, le jour Sainct Estienne ensuivant, fut institué prevost des
marchans ung nommé maistre Hugues le Coq[624].

  [624] Hugues le Coq, conseiller au Parlement de Paris, nommé
  prévôt des marchands le jeudi 26 décembre 1420, après la mort de
  Noel Marchant (Arch. nat., KK 1009, fol. 3 vº), était déjà initié
  à la gestion des affaires municipales, ayant été appelé le 19
  septembre 1419 à prendre part aux délibérations du Conseil qui
  s'assemblait quotidiennement à l'hôtel de ville. En récompense de
  ses services, Hugues le Coq obtint le 26 juin 1423 les biens
  confisqués sur son frère Pierre le Coq et son neveu Jeannin
  Anchier (Longnon, _Paris sous la domination anglaise_, p. 102).
  Lorsqu'en 1429 il quitta la prévôté des marchands, il continua à
  siéger au Parlement en qualité de conseiller et remplit plusieurs
  missions de confiance. Au mois d'octobre 1430, la Cour l'envoya à
  Rouen auprès du roi d'Angleterre, en compagnie de Jacques
  Branlard, président aux Enquêtes, pour solliciter le payement des
  gages arriérés; le même conseiller fut commis avec le greffier
  Jean de l'Epine à dresser l'inventaire des biens de la duchesse
  de Bedford (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 34, 35, 61). Hugues le
  Coq redevint prévôt des marchands le 23 juillet 1434. Marié en
  premières noces à Jeanne de Langres, défunte avant 1427 (Sauval,
  III, 301), et en secondes à Jacquette Gudin, il possédait, rue
  des Prouvaires, un immeuble attenant à l'hôtel de Jean de Lommoy,
  notaire et secrétaire du roi (Arch. nat., Y 5230, fol. 56 vº).
  Après la réduction de la capitale sous l'autorité de Charles VII,
  l'ancien prévôt des marchands fut enveloppé dans les mesures de
  proscription et perdit tous ses biens qui furent dévolus à Henri
  Lestauf (Arch. nat., PP 118; Mémorial Bourges, I, fol. 2).

297. Item, le jour Sainct Jehan-Euvangeliste ensuivant, XXVIIe jour de
decembre, fut institué evesque de Paris ung nommé maistre Jehan
Courtecuisse[625], maistre en theologie et proudomme.

  [625] Jean Courtecuisse, docteur en théologie, aumônier du roi de
  1409 à 1421, porta la parole dans maintes circonstances
  importantes, notamment en 1408 pour combattre la bulle du pape
  Benoît XIII (Juvénal des Ursins, p. 447); le 15 octobre 1418, il
  eut charge de remontrer au roi et au duc de Bourgogne l'état
  précaire de Paris et les difficultés de tout genre qui
  entravaient le ravitaillement (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 151).
  Son élection à l'évêché de Paris rencontra une vive opposition:
  les rois de France et d'Angleterre ainsi que le duc de Bourgogne,
  qui désiraient transférer à l'évêché de Paris Philibert de
  Montjeu, élu d'Amiens, poursuivirent Jean Courtecuisse de leur
  hostilité. Une véritable pression fut exercée sur le chapitre; la
  veille même de l'élection, l'un des chanoines, Jean du Moulin,
  premier chapelain de Charles VI, rapporta une conversation qu'il
  avait eue le mardi précédent, dans la chapelle royale de
  Saint-Pol, avec Lourdin de Saligny et Renier Pot; ces deux
  chevaliers l'avaient sondé sur les intentions du chapitre,
  ajoutant que la coutume d'Angleterre ne permettait point d'élire
  une autre personne que celle ayant l'agrément du roi. Le chapitre
  passa outre, et son choix se porta sur Jean Courtecuisse
  (_Ibid._, LL 215, fol. 291-304).

298. Item, ce jour party la fille de France, nommée Katherine, que le roy
d'Engleterre avoit espousée et fut menée en Engleterre[626], et fut une
piteuse departie, especialment du roy de France et de sa fille.

  [626] Catherine de France quitta Paris après les fêtes de Noël
  avec le roi d'Angleterre, qu'accompagnaient ses frères, les ducs
  de Bedford et de Clarence; elle fit le 31 décembre son entrée
  solennelle à Rouen et reçut de cette ville de magnifiques
  présents (P. Cochon, Chron. norm., p. 440). La nouvelle reine
  d'Angleterre débarqua le 1er février sur le sol anglais et fut
  couronnée le 23 dans l'abbaye de Westminster.

299. Item, le roy d'Angleterre laissa pour estre cappitaine de Paris son
frere le duc de Clarence, et deux autres contes qui pou de bien firent à
Paris[627].

  [627] Thomas Beaufort, duc d'Exeter, oncle du roi d'Angleterre,
  fut adjoint au duc de Clarence et, après son départ, lui succéda
  dans le gouvernement de la capitale (Champollion, _Lettres de
  rois et reines_, t. II, p. 388). A la même époque, Henri V nomma
  Jean Holland, comte de Huntingdon, capitaine du Bois de
  Vincennes, et Gilbert Humphreville, comte de Kent, capitaine de
  Melun (Monstrelet, t. IV, p. 23; G. Chastellain, t. I, p. 203).

300. Item, en ce temps estoit le blé si cher, que le sextier de bon blé
valloit XXXII frans et plus[628]; le sextier d'orge, XXVII frans ou
XXVIII frans; ung pain de XVI onces à toute la paille, VIII blans; de
feves, de pois, nul pouvre homme n'en mangeoit qui ne les luy donnoit.

  [628] Il n'y a rien d'excessif dans l'évaluation donnée par
  l'auteur de notre Journal: le setier de blé atteignit bien le
  prix de 32 francs et dépassa de beaucoup la taxe officielle
  imposée par deux commissaires du Parlement, Jean Aguenin et
  Quentin Massue; c'est au moins ce que prétendirent certains
  boulangers qui s'en étaient autorisés pour «apeticier» leurs
  pains; la Cour leur enjoignit de se présenter par devant les
  commissaires qui leur feraient délivrer «es greniers par les
  marchans le meilleur blé et au plus hault pris, pour xxvi frans
  chascun sextier» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 233).

301. Item, une pinte de vin moien pour mesnaige coustoit XVI deniers
parisis tout le mains, qu'on avoit eu meilleur le temps precedant ou
aussi bon pour ii deniers parisis.


   [1421.]


302. Item, en ce temps, à la Chandeleur, pour conforter pouvres gens,
furent remises sus les enffans de l'ennemy d'enfer, c'est assavoir,
imposicions, quatriesmes, et males toutes[629], et en furent gouverneurs
gens oyseurs qui ne savoient mais de quoy vivre, qui pinçoient tout[630]
de si pres que toutes marchandises laissoient à venir à Paris, tant pour
la monnoye, comme pour les subsides. Par quoy si grant charté
s'ensuivi[631] que à Pasques ung bon beuf coustoit IIc frans ou
plus[632]; ung bon veel XII frans; la fliche de lart VIII ou X frans; ung
pourcel XVI ou XX frans; ung [petit] frommaige tout blanc VI solz
parisis, et toute vyande au prix; ung cent d'œufz coustoit XVI solz
parisis. Et toute jour et toute nuyt avoit parmy Paris, pour la charté
devant dicte, les longs plains, lamentacions, douleurs, criz piteables,
que oncques je croy que Jheremie le prophete ne fist plus doloreux, quant
la cité de Jherusalem fut toute destruite et que les enffans de Israel
furent menez en Babilonie en chetivoison; car jour et nuyt crioient
hommes, femmes, petiz enffans: «Helas! je meur de froit,» l'autre de
fain. Et en bonne vérité il fist le plus long yver que homme eust veu,
passé avoit XL ans, car les feriers de Pasques il negoit, il geloit et
faisoit toute la douleur de froit que on povoit pencer. Et pour la grant
pouvreté que aucuns des bons habitans de la bonne ville de Paris veoient
souffrir, firent tant qu'ilz acheterent maisons III ou IIII dont ilz
firent hospitaulx pour les pouvres enffans qui mouroient de fain parmy
Paris, et avoient potaige et bon feu et bien couchez; et en mains de
trois moys avoit en chascun hospital bien XL liz ou plus bien fourniz,
que les bonnes gens de Paris y avoient donnez; et estoit l'ung en la
Heaumerie, ung autre devant le Pallays, et l'autre en la place Maubert.
Et en vérité, quant ce vint sur le doulx temps, comme en avril, ceulx qui
[en yver] avoient fait leurs buvraiges comme despence de pommes ou de
prunelles, quant plus n'y en avoit, ilz vuydoient leurs pommes
ou leurs prunelles en my la rue, en intencion que les porcs de
Sainct-Anthoine[633] les mengeassent. Mais les porcs n'y venoient pas à
temps, car aussitost qu'elles y estoient gectées, elles estoient prinses
de pouvres gens, de femmes, d'enfans qui les mengeoient par grant saveur,
qui estoit une tres grant pitié, chascun pour soy mesmes, car ilz
mengeoient ce que les pourceaulx ne daignoient menger; ilz mengeoient
trougnons de choux sans pain ne sans cuire, les herbetes des champs sans
pain et sans sel. Brief, il estoit si cher temps[634] que pou des
mesnaigers de Paris mangeoient leur saoul de pain, car de char ne
mengeoient-ilz point, ne de feves, ne de pois, que verdure, qui estoit
merveilleusement chere.

  [629] De toutes ces contributions, celle qui offrait le caractère
  le plus vexatoire était l'imposition connue sous le nom de
  _quatrième_ [denier], levée sur le vin vendu au détail; il n'en
  est pas qui ait suscité autant de procès, comme en font foi les
  registres de la Cour des aides pendant la domination anglaise.
  Les commis pouvaient commencer leurs visites «es celiers à VI
  heures en esté et en yver à VII heures du matin,» et bien qu'il
  leur fût défendu d'aller «es hostelz des bourgois fere queste,
  s'il n'y avoit taverne et enseigne,» ils s'arrogeaient cependant
  ce droit (Arch. nat., Z{1a} 7, fol. 32, 140); aussi c'était à qui
  mettrait en œuvre toutes les ruses possibles pour déjouer la
  perspicacité des collecteurs. Cet impôt s'affermait par
  quartiers: les Halles, la Cité, la Grève, Oultre-Petit-Pont
  formaient autant de régions distinctes. Entre autres taxes qui
  grevaient à Paris les objets de consommation, on peut citer:
  l'imposition du 12e denier pour livre sur le bétail à pied
  fourché vendu à Paris (_Ibid._, Z{1a} 9, fol. 79); l'imposition
  de 12 deniers par livre sur le poisson de mer débité aux halles
  (_Ibid._, Z{1a} 7, fol. 171 vº); l'imposition de la busche, droit
  perçu sur le bois de chauffage vendu à Paris; l'imposition
  foraine, droit d'exportation qui se payait non seulement à Paris,
  mais encore dans tout le royaume, droit auquel étaient assujettis
  les objets fabriqués, tels que les draps, «les joyaulx»
  d'orfévrerie; non seulement les bourgeois parisiens qui faisaient
  sortir des articles de cette nature, mais encore les marchands
  étrangers, emportant des pièces d'orfévrerie, devaient acquitter
  cet impôt entre les mains d'un receveur spécial (_Ibid._, Z{1a}
  7, fol. 79).

  [630] Ms. de Paris: pignoient tous.

  [631] Ms. de Paris: s'esmeut.

  [632] La spéculation, comme toujours, exagéra les prix et
  contribua à accroître la cherté, déjà si grande; aussi fut-on
  obligé de prendre des mesures radicales. A ce moment, «comme y
  avoit grant faulte de vivres à Paris», des marchands étaient
  allés chercher en Savoie quatre-vingts bœufs et les avaient mis
  en vente à trois ou quatre reprises différentes, sans conclure
  aucune affaire, ne trouvant pas apparemment les offres assez
  élevées, excellent moyen pour rendre _annonam caristiorem_ et
  pour augmenter la misère publique; aussi le bétail fut-il saisi
  et vendu au marché de Paris (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 204
  vº).

  [633] Les pourceaux privilégiés de l'abbaye de Saint-Antoine
  avaient seuls le droit de vaguer dans les rues.

  [634] Eu égard à la cherté du temps, le maître de l'hôtel-Dieu de
  Paris fut autorisé le 20 février 1421 à faire placarder sur les
  portes de l'église Notre-Dame et dans Paris des cédules énumérant
  les besoins de l'hôtel-Dieu et faisant un appel pressant à la
  compassion du peuple (Arch. nat., LL 215, fol. 313). La misère,
  si forte à Paris, n'était pas moindre dans les pays qui
  touchaient à l'Ile-de-France; des témoignages irrécusables sont
  fournis par les documents contemporains. Une lettre de rémission
  parle «de la grant detresse de famine et de fain, qui pour lors
  estoit grant et excessive ou païs de Beauvoisin» (_Ibid._, JJ
  171, fol. 260). Une autre lettre nous apprend que dans la Brie
  les vivres «estoient en si grant chierté que le menu peuple y
  mouroit de fain, et se partoient lors par famine d'icellui païs
  et s'en aloient à l'avanture en païs où ilz pensoient à gaingnier
  et avoir vivres à marchié competent (_Ibid._, no 503).» Les
  régions qui n'avaient pas été éprouvées par le fléau de la guerre
  souffraient elles-mêmes de la disette; le compte de l'hôtel du
  dauphin pour l'année 1421 mentionne, pour justifier un supplément
  de dépenses, «la grant chierté des vivres qui lors estoit»
  (_Ibid._, KK 50, fol. 3).

303. Item, ou moys de mars vers la fin, es foiriers de Pasques, prindrent
journée de combatre les Arminalz contre le duc de Clarence, qui estoit
cappitaine de Paris, et le duc d'Ostet[635] et frere ainsné du roy
angloys; et devoit estre la bataille entre Angers et le Mans sur la
riviere du Loir[636]. Si alla veoir la place le duc de Clarence avant que
le jour de la bataille fust, laquelle place estoit ou païs des Arminalz,
et lui convint passer ladicte riviere par ung pont bien estroit, et fut
bien acompaigné de XVc hommes d'onneur et de Vc archers. Ses annemis, qui
touzjours avoient des amis partout, le sceurent et firent deux embuches
en ung boys où il lui convenoit passer après la riviere; et devant oultre
le boys avoit bien IIIIc hommes armez [au cler] sur une petite montaigne,
lesquelx les Angloys povoient bien veoir. Si n'en tindrent compte, car
ilz cuidoient que plus n'en y eust que ceulx là, dont ilz furent deceuz;
car en la vallée avoit une grosse bataille d'Arminalz, sans les deux
embuches devant dictes, qui, aussitost qu'ilz virent que les Angloys
furent[637] dedens le boys, yssirent par derriere, et allerent rompre le
pont, et puis les vindrent acuillir par derriere et par les costez, et
les autres par devant; et ainsi furent tous mis à l'espée[638], senon
environ IIc, comme menestrées et autres qui eschapperent par bien fouir,
et refirent le pont le mieulx qu'ilz porent et s'enfouirent à leurs
logeys. Et quant ceulx des logeys qui estoient demourez le sceurent, ilz
se mirent comme tous enragez es faulsbourgs du Mans, et mirent le feu, et
tuerent femmes et enfens, et hommes vieulx et jeunes sans mercy. Et fut
la vigille de Pasques, qui fut le XXIe jour de mars IIIIc XX[639].

  [635] S'agirait-il de Humphroy, duc de Glocester, frère du roi
  Henri V? Cependant aucun chroniqueur ne signale sa présence dans
  le camp du duc de Clarence.

  [636] Baugé-en-Vallée (Maine-et-Loire), entre Beaufort et la
  Flèche.

  [637] Ms. de Paris: estoient.

  [638] Pour se servir des expressions de P. de Fenin (p. 155, éd.
  Dupont), «la fleur de la seignourie d'Engleterre» resta sur le
  champ de bataille. Parmi ceux qui succombèrent aux côtés du duc
  de Clarence, on peut citer lord Roos, maréchal d'Angleterre, et
  son frère sir William Roos, Gilbert Humphreville, comte de Kent,
  sir John Gray, comte de Tancarville. Nombre de personnages de
  distinction, entre autres Jean Beaufort, comte de Sommerset, et
  Jean Holland, comte de Huntingdon, tombèrent au pouvoir du
  dauphin qui leur offrit à Tours un repas somptueux pour lequel on
  dépensa six cents livres (Arch. nat., KK 50, fol. 3). La nouvelle
  de la défaite de Baugé parvint à Paris le 4 avril 1421 (_Ibid._,
  X{la} 1480, fol. 231 vº), et le lundi 14 un service solennel fut
  célébré à Notre-Dame pour le défunt duc de Clarence (_Ibid._, LL
  215, fol. 319).

  [639] L'auteur du Journal se trompe d'un jour; la veille de
  Pâques tombait cette année le samedi 22 mars.

304. Item, en ce moys fut ordonné garde de la justice de la prevosté de
Paris sire Jehan de la Baulme, signeur de Waleffin[640].

  [640] Jean de la Baume-Montrevel, seigneur de Valfin, et non Jean
  de la Vallée, seigneur de Valestin, comme portent les manuscrits,
  était l'un des chambellans et conseillers de Charles VI; il
  devint le 17 mars 1405 chambellan du duc d'Orléans, qui lui donna
  l'ordre du Porc-Épic (Arch. nat., K 57, no 9{26}), passa ensuite
  au service du duc de Bourgogne qui en fit son échanson, puis son
  chambellan. Appelé le vendredi 14 mars 1421 à la prévôté de
  Paris, vacante par le décès de Jean du Mesnil, il remplaça
  Gaucher Jayer, procureur général du roi, qui avait été
  provisoirement chargé des fonctions de prévôt le mardi précédent
  (Arch. nat., Y 1, fol. 4). Jean de la Baume occupa en ce moment
  un hôtel de la rue du Temple, près de Sainte-Avoye, confisqué sur
  Thibaud de Chantemerle (Sauval, t. III, p. 269). Au bout de deux
  mois, il se retira de la prévôté et eut pour successeur Pierre de
  Marigny, maître des requêtes de l'hôtel, installé le samedi 3 mai
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 230 vº, 233 rº). C'est alors que le
  roi d'Angleterre, par lettres du 8 juillet 1421, lui confia le
  commandement militaire de la capitale. Au début de l'année 1422,
  Jean de Baume se fit nommer maréchal de France et fut reçu le 3
  février, malgré l'opposition de Claude de Chastellux (_Ibid._,
  fol. 246 rº). Il termina, paraît-il, sa carrière en 1436; son
  testament est du 25 janvier 1435 (v. st.). Cf. Anselme, _Hist.
  généal._, t. VII, p. 41.

305. Item, le sabmedy XIIe jour d'avril ensuivant, fut criée la monnoye à
Rouen, que le gros de XVI deniers parisis ne vauldroit que IIII deniers
parisis, et le noble LX solz tournois, et l'escu XXX solz tournois[641].

  [641] Conformément à une ordonnance de Henri V, roi d'Angleterre,
  donnée à Rouen le 11 avril 1421 (_Lettres de rois et reines_, t.
  II, p. 389).

306. Item, le mardi ensuivant, en fut si grant escry à Paris que chascun
cuidoit certainement que on feist ainsi le mercredi ou le sabmedi
ensuivant de la monnoie comme on avoit fait à Rouen, dont tous vivres
encherirent tant que on n'en povoit finer; car une pinte de huille qui ne
valloit que V solz ou XVI blans cousta avant le sabmedi XII solz parisis;
la livre de chandelle X solz parisis; la livre de beurre sallé X solz
parisis, et toutes autres choses au prix. Et vendoit chascun marchant
ainsi qu'il voulloit toutes denrées, car nul n'y metoit aucun remede pour
le prouffit publique, mais disoit on que tous ceulx qui y devoient mettre
le meilleur remede estoient marchans eulx mesmes; par quoy le povre
peuple souffroit tant de pouvreté, de fain, de froit et de toute autre
meschance, que nul ne le scet que Dieu de paradis, car quant le tueur des
chiens avoit tué des chiens, les pouvres gens le suyvoient aux champs
pour avoir la char ou les trippes pour leur menger.

307. Item, le dimenche devant la Penthecoste commencerent les bouchiers à
vendre char à la porte de Paris, et laisserent le cymetiere Sainct-Jehan,
Petit-Pont, la halle de Beauvays et les autres boucheries qui par devant
avoient esté faictes.

308. Item, en cel an fut yver si long et si dyvers qu'il faisoit tres
grant froit jusques en la fin de may, et en la fin de juing n'estoient
pas les vignes encore fleuries; et si fut si grant année de channilles
que le fruict fut tout degasté, et furent en celle année trouvés à Paris
en aucuns lieux escorpions que on n'avoit point en ce temps acoustumé à
veoir.

309. Item, en ce temps à la porte Sainct-Honoré fut veue dessoubz le pont
en l'eaue une source comme de sang ung pou moins rouge, et fut apperceue
le jour Sainct Pere et Sainct Paul qui fut au dimenche, et dura jusques
au mercredy ensuivant; et en furent les gens qui y alloient moult
esbahiz, et tant qu'il convint que la porte fust fermée et le pont levé
deux jours[642] pour la grant multitude du peuple qui là alloit, et si ne
pot oncques personne savoir la signifiance de la chose.

  [642] «Et le pont levé deux jours» manque dans le ms. de Rome.

310. Item, le jeudy ensuivant, vigille Sainct Martin, furent criées les
monnoies à Paris, que le gros de XVI deniers ne vauldroit que IIII
deniers parisis, le blanc de IIII deniers I denier parisis; une piece de
monnoie de II deniers parisis qui pour lors estoit[643] ne valloit que
une maille; qui moult dommaiga pouvres gens et ne fist prouffit que à
ceulx qui avoient rentes et revenues[644].

  [643] Ms. de Paris: une pièce de monnoie qui pour lors estoit de
  III deniers.

  [644] Une ordonnance du 26 juin, applicable dans tout le royaume
  et publiée le jeudi 3 juillet au Parlement ainsi que dans Paris,
  régla à la fois le cours des monnaies et le mode de payement des
  rentes et loyers; ce fut une mesure désastreuse pour la
  population parisienne; ces lettres portaient en effet que «toutes
  debtes deues,» soit pour loyers de maisons, soit pour rentes et
  gages quelconques, échus depuis la Saint Jean 1420 jusqu'au jour
  de la publication, devraient être payées en monnaie comptée à
  l'ancien prix, et, pour les termes suivants, d'après le nouveau
  cours fixé comme il suit: l'écu d'or, 30 sols tournois; le mouton
  d'or, 20 sols tournois; le gros de 20 deniers tournois, 5
  deniers; le blanc de 10 deniers tournois, 2 deniers obole, et la
  monnaie noire, une maille (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 163, 164).

311. Item, le jour sainct Martin, entra le roy d'Engleterre à Paris à
belle compaignie[645], et si ne savoit-on rien de sa venue, tant qu'il
fut à Sainct-Denis en France.

  [645] Clément de Fauquembergue dit au contraire que le roi Henri
  V fit son entrée le 4 juillet «en compagnie de petit nombre
  d'archiers et gens d'armes.» (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 236.)

312. Item, en ce temps estoient les loups si affamez qu'ilz desterroient
à leurs pattes les cors des gens que on enterroit aux villaiges et aux
champs; car partout où on alloit, on trouvoit des mors et aux champs et
aux villes de la grant povreté qu'ilz [du cher temps et de la famine]
souffroient, par la maldicte guerre qui touzjours croissoit de jour en
jour de mal en pire.

313. Item, en ce temps estoit [tres] grant mortalité, et tous mouroient
de chaleur qui ou chief les prenoit et puis la fievre, et mouroient sans
rien ou pou empirer de leur char, et toutes femmes ou les plus jeunes
gens. En ce temps estoit le vin si cher que chascune pinte de vin moyen
coustoit IIII solz parisis; et si n'amendoit point le pain, et si y avoit
en ce temps à Paris plus de blé que homme qui fust né en ce temps [y]
eust oncques veu de son aage, car on tesmoignoit qu'il y en avoit pour
bien gouverner Paris [pour plus] de deux ans entiers, et si n'estoit
point [encore] cuilly l'aoust de nul grain.

314. Item, en ce temps estoit une grosse murmure [à Paris] pour le cry
devantdit de la monnoye, car tous les gros (_sic_), ceulx du Pallays, du
Chastellet se faisoient poier en forte monnoye[646], et tout le demainne
du roy, comme impositeurs, quatriesmes et toutes subsides; et ne
prenoient le gros que pour iiii deniers parisis, et le mettoient en
toutes choses aux pouvres gens pour XVI deniers parisis. Sy se coursa le
commun et firent parlement en la maison de ville; quant les gouverneurs
les virent, si orent paour, et firent crier que le terme des maisons
premier venant se paieroit en XII gros pour ung franc, et ce pendant on y
remedieroit le mieulx que on pouroit, et estoit environ X ou XII jours
après la Sainct Jehan, l'an mil CCCCXXI. Et fut dit ou cry que la
darraine sepmaine d'aoust chascun qui tenoit maison à titre de louaige,
ou qui devoit cens ou rente, allast parler à son hoste, ou censier ou
rentier, savoir en quelle monnoye ilz se vouldroient paier après la
Sainct Remy, et, ouye leur responce, ilz estoient quictes pour renoncer
au louaige[647], ou cens ou rente; dont le peuple se deporta et fut
apaisié, pour ce que encore avoient deux moys de terme à prendre ou
renoncer, et que le terme de la Sainct Remy venant seroit poié, comme on
l'avoit acoustumé devant, xii gros pour ung franc.

  [646] L'obligation d'acquitter tout impôt en forte monnaie excita
  une indignation générale et indisposa les esprits. A ce sujet, un
  boucher de Beauvais laissa échapper ces paroles singulièrement
  significatives: «Il nous vauldroit mieulx, s'écria-t-il, que on
  nous coppast les testes, que nous faire pour noz cens paier forte
  monnoie, ou que nous les coppissions aux juges qui nous y
  vouldroient contraindre; ilz nous vouldroient faire estre
  larrons, s'il nous faloit paier noz cens en forte monnoie» (Arch.
  nat., JJ 171, no 483).

  [647] Les locataires des maisons possédées par le chapitre de
  Notre-Dame s'empressèrent pour la plupart d'user de cette faculté
  et déclarèrent leur intention de renoncer «au louage» des
  immeubles qu'ils occupaient, parce que l'ordonnance récemment
  publiée les mettait dans l'alternative de payer à partir de la
  Saint Remy en forte monnoie ou de signifier leur congé aux
  propriétaires. Le chapitre, bien avisé, comprit les difficultés
  de la situation et consentit à recevoir ses loyers en monnaie
  courante, non seulement pour le terme qui allait échoir, mais
  encore pour les termes suivants (Arch. nat., LL 215, fol. 337).
  Une ordonnance générale, rendue le 15 décembre 1421 et publiée le
  17 dans les carrefours, réglementa les payements (_Ibid._, X{la}
  8603, fol. 76).

315. Item, en ce temps estoient les loups si affamez qu'ilz entroient de
nuyt es bonnes villes et faisoient moult de dyvers dommaiges, et souvent
passoient la riviere de Saine et plusieurs autres à neu; et aux
cymetieres qui estoient aux champs, aussi tost que on avoit enterré les
corps, ilz venoient par nuyt et les desterroient et les mangoient; et les
gembes que on pendoit aux portes mengerent ilz en saillant, et les femmes
et enfans en plusieurs[648] lieux.

  [648] «Plusieurs» manque dans le ms. de Rome.

316. Item, la premiere sepmaine du mois d'aoust, l'an mil CCCCXXI, fut
institué prevost de Paris Pierre dit le Barrat[649].

  [649] Pierre le Verrat, seigneur de Crosne, écuyer d'écurie du
  roi, institué bailli de Montargis le 27 décembre 1415, résigna
  ses fonctions le 30 mai 1416 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 58).
  Après l'attentat de Montereau, il fut envoyé en Picardie et en
  Champagne avec mission de notifier aux habitants des bonnes
  villes la fin tragique du duc de Bourgogne et resta absent près
  de trois mois (_Ibid._, KK 17, fol. 75 vº). Capitaine du château
  de Vincennes vers le milieu de l'année 1420, il fut nommé prévôt
  de Paris le 31 juillet 1421 et figure au début de l'année 1423
  parmi les officiers du régent qui négocièrent la reddition de
  Meulan (Monstrelet, t. IV, p. 138). Pierre le Verrat se signala
  par de nombreux services rendus dans maintes occurrences,
  notamment à l'occasion de la garde des forteresses de Sens, de
  Melun, du Bois de Vincennes, et reçut pour ses gages arriérés une
  portion de la châtellenie de la Queue-en-Brie, confisquée sur
  Jeanne Gencien, avec la terre de Grandpré, plus une maison dite
  «la maison de Buye (Arch. nat., JJ 172, nos 214, 227).» Pendant
  qu'il était capitaine de Sens, il lui arriva une assez singulière
  mésaventure; en 1426, cinq otages confiés à sa garde par le comte
  de Salisbury trompèrent la surveillance du lieutenant de Pierre
  le Verrat, alors à Paris, et s'échappèrent par les fossés; le
  comte de Salisbury rendit Le Verrat civilement responsable de
  l'évasion et l'assigna devant le Parlement de Paris (_Ibid._,
  X{la} 4795, fol. 5). A la date du 14 novembre 1432, le même
  personnage, désormais fixé à Paris, fut chargé par le Parlement
  d'arrêter toutes les dispositions concernant les obsèques et
  funérailles de la duchesse de Bedford et prit part, le 12 janvier
  1436, aux délibérations du Conseil tenu à l'effet d'organiser la
  défense de la capitale menacée (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 63, 112
  vº). Après l'expulsion des Anglais, il dut se retirer auprès du
  duc de Bourgogne, dont il devint l'un des conseillers (La Barre,
  t. II, p. 185). Ses biens confisqués furent attribués au sieur de
  Coetivy avec 2,000 saluts d'or provenant du douaire de sa fille.
  Pierre le Verrat, qui décéda avant septembre 1440, avait épousé
  Catherine Alory, veuve de Guillaume Barbery; sa fille Denise fut
  mariée à un marchand lucquois établi à Paris, Jacques Bernardini,
  qui, en 1436, se réfugia à la Bastille avec les Anglais et se
  retira à Rouen. Les autres filles de Catherine Alory, nées de son
  premier mariage, épousèrent Pierre de Landes, Jean Chanteprime et
  Jean Piédefer (Arch. nat., X{la} 4798, fol. 283; X{1c} 135; X{2a}
  23, fol. 64 PP 118; Memorial Bourges fol. 19).


317. Item, en cellui temps[650], print le roy d'Engleterre Dreux[651],
Bonneval, Espernon[652] et autres villes, par traicté que les Arminalx
qui dedens estoient s'en allerent sauvement, que puis firent tant de
maulx que nul ne le croiroit.

  [650] Ms. de Rome: moys.

  [651] Dreux, assiégé le 18 juillet, se rendit aux Anglais le 20
  août, la garnison, privée de son chef Amaury d'Estissac, n'ayant
  opposé qu'une faible résistance; à la suite de la capitulation,
  les habitants obtinrent en septembre 1421 des lettres d'abolition
  dont le bénéfice fut étendu même aux absents (Arch. nat., JJ 171,
  nos 442 à 449).

  [652] Avec Bonneval et Épernon, les Anglais réduisirent entre
  autres places Gallardon, Nogent-le-Roi, Tillières et Croisy.

318. Item, en ce temps estoit tout fruict si cher que on n'avoit que IIII
pommes pour ung blanc; le cent de noix valloit[653] IIII solz; deux
poires VI blans; deux livres de chandelle pour XVI solz parisis; ung
petit fromaige XIII solz parisis; ung œuf III blans; ung boisseau de
feves ou pois II frans; la livre de beurre XXVIII blans; la pinte de
huylle XVI solz parisis; une paire de souliers de cordouan XXIIII solz;
la paire de basanne XVI solz; la pinte de vin IIII solz; la char plus
chere que oncques mais.

  [653] «Valloit» manque dans le ms. de Rome.

319. Item, en ce temps, print le roy d'Angleterre deux villes moult
nuysans à Paris, que les Arminalz tenoient, assavoir, Baugency[654] et
Villeneufve-le-Roy[655], et de là s'en vint devant Meaulx, droict à la
Sainct-Remy.

  [654] Les mss., au lieu de «Rangenay», portent «Baugency», où
  l'on sait que le roi d'Angleterre conduisit ses troupes avant de
  mettre le siège devant Villeneuve-sur-Yonne (Monstrelet, t. IV,
  p. 70).

  [655] Villeneuve-sur-Yonne, dont les partisans du dauphin
  s'étaient emparés au mois de février 1421, tomba entre les mains
  du roi Henri V le 27 septembre, après un siège de deux ou trois
  jours (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 241); en 1429, cette place,
  toujours au pouvoir des Anglais, avait pour capitaine Pierre
  Grassart, qui commandait en même temps à la Charité (_Ibid._, JJ
  174, fol. 149 vº).

320. Item, en ce temps estoit le duc de Bourgongne devant Sainct-Requier
en Pontieu, et là tenoit le siege, et comme il volt aller à
Boulongne-sur-la-mer en pelerinaige, les Arminalz le seurent et le
cuiderent sourprendre, mais la Vierge Marie y fist miracle, car une
partie de ses gens le laissa et s'enfuirent comme consentans de la venue
des Arminalz; mais malgré eulx, par la grace de Dieu [et de sa glorieuse
mere], les Arminalz furent tous[656] desconfiz, et en demoura bien XIc
sur la place, sans les cappitaines qui furent prins, et tous les grans
qui là estoient, [qui] furent menez en diverses prinsons[657].

  [656] «Tous» manque dans le ms. de Rome.

  [657] Après avoir levé le siège de Saint-Riquier, Philippe le Bon
  livra bataille, le samedi 30 août, aux troupes dauphinoises qui
  venaient au secours de cette place, et, malgré la panique qui
  faillit compromettre le sort de la journée, remporta un avantage
  signalé sur ses adversaires. Parmi les capitaines français faits
  prisonniers se trouvaient Poton de Saintrailles, le bâtard de la
  Hire, Gilles et Louis de Gamaches, Raoul de Gaucourt. Quant au
  chiffre des morts donné par l'auteur du Journal parisien, il est
  fort exagéré; l'estimation la plus élevée est celle de Lefèvre de
  Saint-Remy, qui évalue à 6 ou 700 la perte des deux partis; le
  chiffre moyen indiqué par Monstrelet et G. Chastellain est de 4 à
  500, dont le sixième environ représente celle des Bourguignons.
  Par convention spéciale conclue au mois de novembre 1421, la
  reddition de Saint-Riquier aux Bourguignons servit de rançon aux
  prisonniers français; les habitants, à l'exception du maire J. de
  Bersaque et de quelques autres individus, obtinrent, le 28 août
  1422, des lettres de rémission (Arch. nat., JJ 172, no 145).

321. Item, le IIIe jour de novembre ensuivant mil IIIIc XXI, fut
derechief la monnoie criée, que les gros de XVI deniers ne seroient mis
que pour II deniers[658], et firent autre monnoie qui ne valloit que II
deniers tournois[659], dont le peuple fut si oppressé et grevé que povres
gens ne povoient vivre; car comme choux, poreaux, ongnons, verjus, etc.,
on n'avoit à moins de II blans, car ilz ne valloient que ung denier après
le cry. Et qui tenoit à louaige maison ou autre chose, il en convenoit
paier VIII foys plus que le louaige, c'est assavoir, du franc VIII frans,
de VIII frans, LXIIII frans; [ainsi] des autres choses, dont le povre
peuple ot tant à souffrir de fain et de froit que nul ne le scet que
Dieu. Et si geloit aussi fort à la Toussaint qu'il fist oncques à Nouel,
et ne fynoit [on] de rien qui n'avoit menue monnoye.

  [658] Indépendamment de l'ordonnance spéciale fixant le cours du
  gros et mentionnant l'émission de nouvelles espèces, ordonnance
  datée du 12 octobre et publiée le 3 novembre dans les carrefours
  de Paris, un mandement du 31 octobre à l'adresse du prévôt de
  Paris, également publié le 3 novembre, interdit non seulement la
  circulation, mais encore la conservation des anciennes monnaies,
  dont le dépôt devait être opéré sous peine de confiscation et
  d'amende arbitraire, et réglementa le prix des denrées et
  marchandises ainsi que le salaire des ouvriers suivant un tarif
  uniforme (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 74 vo; Z{1b} 58, fol.
  165).

  [659] Il s'agit de doubles tournois blancs portant une fleur de
  lys couronnée, à un denier douze grains de loy, et de neuf sols
  quatre deniers obole au marc de Paris. Ces doubles qui «au commun
  langaige furent appelez niquets» devaient avoir cours pour deux
  tournois pièce; quant aux simples tournois au type d'une fleur de
  lys sans couronne, ils valaient un tournois.

322. Item, en ce temps avoit à Paris le premier presidant de Parlement,
nommé Philippe de Morvillier[660], le plus cruel tirant que homme eust
oncques veu à Paris, car pour une parolle contre sa voulenté, ou pour
sourfaire aucune denrée, il faisoit percer langues, il faisoit mener bons
marchans en tumbereaux parmy Paris, il faisoit gens tourner ou pillory;
brief il faisoit jugemens si crueulx et si terribles et si espoventables
que homme nul n'osoit parler contre luy ne appeller de luy, et avec ce
faisoit paier si grans amendes et si pesantes que tous ceulx qui venoient
entre ses mains s'en sentoient toutes leurs vies, ou de villennie ou de
chevance, ou de partie de leurs corps.

  [660] Philippe de Morvilliers, avocat au Parlement de Paris,
  plaida dans diverses affaires criminelles de novembre 1412 à
  février 1414; compromis dans la conspiration de Pâques 1416, il
  fut banni en même temps que le mercier Colin du Pont (Cousinot,
  _Geste des nobles_, p. 160). C'est alors qu'il fut chargé de
  présider le Parlement établi en Picardie par le duc de Bourgogne
  (Monstrelet, t. III, p. 145, 234). Après l'entrée des
  Bourguignons à Paris, Philippe de Morvilliers fut appelé, le 12
  juillet 1418, au poste de premier président du Parlement, vacant
  par suite de la révocation de Robert Mauger. D'importantes
  missions lui furent confiées, la plupart affectant un caractère
  politique. Il était à Montereau lors de l'assassinat de Jean
  Sans-Peur, eut grand'peine à s'échapper et revint à Troyes, fut
  envoyé en Flandre auprès du nouveau duc de Bourgogne, se rendit
  ensuite en Normandie vers le roi d'Angleterre et revint à Paris à
  la fin de décembre 1419. Il visita le duc de Bretagne en décembre
  1422 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 265); on le voit faire de
  fréquents voyages à Rouen où le mandait le duc de Bedford; l'une
  de ces absences se prolongea du 3 novembre 1425 au 3 avril 1426
  (Stevenson, _Wars of the English in France_, vol. II, 1re partie,
  p. 57, 65). De nombreuses donations récompensèrent ses services;
  le premier président du Parlement occupait en 1421 une maison rue
  de la Bretonnerie, faisant le coin de la rue Pernelle-Saint-Paul,
  dont le roi l'avait gratifié, indépendamment de plusieurs hôtels
  sis rue Vieille-du-Temple et rue de la Mortellerie (Arch. nat.,
  JJ 172, no 185). Si en 1421 Philippe de Morvilliers exerçait au
  sein de la capitale une autorité despotique qui le rendait aussi
  impopulaire, c'est que le roi l'avait «commis à la police de sa
  bonne ville de Paris.» Chassé de Paris par le retour de Charles
  VII et dépossédé de sa charge de premier président, il mourut le
  25 juillet 1438 et fut inhumé avec Jeanne du Drac, sa femme, à
  Saint-Martin-des-Champs (Cf. Longnon, _Paris pendant la
  domination anglaise_, p. 29, 41, 229).

323. Item, en ce temps il ordonna, de sa maistrise et de son orgueil, que
nul orfevre ne nul d'autre mestier ne changeroit pour nul besoing à son
amy ne à aultre or pour monnoye, ne monnoye pour or que les
changeurs[661]; et si n'y avoit si hardy changeur qui eust osé prendre
d'ung escu d'or pour change que II deniers tournoys[662], qu'i ne lui
eust fait tantost amender [de II ou] de IIIc livres de bonne monnoye.

  [661] Cette prohibition, au moins en ce qui concerne les
  orfèvres, remontait au lundi 18 décembre 1419; voici le texte
  même de la décision prise ce jour par les généraux maîtres des
  monnaies: «Fu dit aux maistres du mestier d'orfevrerie que il
  estoit venu à la cognoissance du comptoir que plusieurs orfevres
  faisoient fait de change publiquement, qui estoit contre les
  ordonnances du fait des monnoies, et pour ce leur fu enjoint et
  defendu de par le roy que doresnavant ilz ne s'entremeissent de
  faire fait de change (Arch. nat., Z{1b} 2).» Un arrêt, rendu par
  le Parlement le 31 décembre 1421 au profit des maîtres jurés du
  métier de changeur, interdit aux orfèvres l'achat de toute
  monnaie d'or en circulation dans le royaume, et pour les besoins
  de leur profession leur ordonna de se pourvoir auprès des
  généraux maîtres des monnaies (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 244).

  [662] L'un des articles de l'ordonnance du 31 octobre 1421
  enjoignait effectivement aux changeurs de délivrer «aux marchans
  ou populaires qui requerront et vouldront avoir or pour et ou
  lieu de la nouvelle monnoie» l'écu neuf à raison de dix-huit sols
  parisis, et le salut à raison de vingt sols parisis de cette même
  monnaie, «sans pour ce prendre, recevoir ne exiger que deux
  tournois pour piece d'or et non plus» (Arch. nat., Z{1b} 58, fol.
  165 vo).

324. Item, en ce temps, estoit uncores le roy d'Angleterre devant Meaulx,
qui là perdoit moult de ses gens de fain, de froit; car environ quinze
jours ou troys sepmaines devant Nouel, plut tant fort jour et nuyt, et
tant negea au hault païs que Sainne fut si desrivée et si grant que en
Greve elle estoit jusques par deça le moustier du Sainct-Esperit[663]
plus de deux lances, et en la grant court du Pallays tout oultre le
moustier de Nostre-Dame, de dessoubz la Saincte-Chappelle et en la place
Maubert [emprès] la Croix-Hemon[664]. Et [ne] dura [que] dix jours, et
puis commença descroistre le dimenche devant Nouel[665], et tant qu'elle
mist à croistre il geloit si fort que tout Paris estoit prins de glace
et de gelée, et ne povoit-on mouldre à nul moulin à eaue nulle part que à
ceulx au vent, pour les grans eaues.

  [663] L'hôpital du Saint-Esprit formait un carré, limité à
  l'ouest par la place de Grève, à l'est par la rue des
  Vieilles-Garnisons, au sud par l'Hôtel de ville qui touchait à la
  chapelle de l'hôpital.

  [664] La Croix-Hémon était le nom du carrefour auquel
  aboutissaient les rues Saint-Victor, de la
  Montagne-Sainte-Geneviève, des Noyers, de Bièvre et la place
  Maubert.

  [665] Une procession en l'honneur de sainte Geneviève fut
  organisée le 20 décembre, afin que cette sainte, par son
  intercession auprès du Tout-Puissant, daignât faire cesser le
  fléau dévastateur. Fort heureusement, dans la nuit la Seine
  commença à décroître, ce qui n'empêcha point, dit le greffier du
  chapitre Notre-Dame, la procession d'avoir lieu (Arch. nat., LL
  215, fol. 350).

325. Item, en ce temps, toute maleureuseté estoit à Paris par lui qu'il
faisoit paier à tout homme qui n'avoit point de puissance selon sa
qualité, argent fin, l'un IIII marcs[666], l'autre III, l'autre II,
l'autre III ou IIII onces, et pour faire celle meschante monnoye davant
dicte; et qui estoit reffusant, tantost avoit sergens en sa maison et
estoit mené en prinsons diverses, et ne povoit on parler à lui, et le
convenoit paier, et n'eust eu plus vaillant au monde, puis que ce
president l'avoit dit. Et estoient de son conseil deux autres tirans,
Jehan Dole[667] et Pierre d'Orgemont, qui misdrent Pierre d'Orgemont
était, de même que Jean Dole, commissaire et gouverneur des
finances du royaume (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 230 vº).
marchandise si au bas, que homme ne vendoit ne n'achetoit que seullement
pain et vin, car ung homme estoit tout chargé de dix frans en monnoye, et
pour ce n'en portoit on point dehors. Et si estoit chascun si grevé de
paier sa maison que plusieurs renoncerent en ce temps à leurs propres
heritaiges pour la rente, et s'en alloient par desconfort vendre leurs
biens sur les carreaux, et se partoient de Paris comme gens[668]
desesperez. Les ungs alloient à Rouen, les autres à Senliz, les autres
devenoient brigans de boys[669] ou Arminalz, et faisoient tant de maulx
après, comme eussent fait les Sarasins, et tout par le faulx gouvernement
des devantdiz loups ravissans, qui faisoient contre la deffence du Vieil
Testament et du Nouvel, car ilz mengeoient la char à tout le sang, et si
prenoient la brebiz et la laine. Helas! la grant pitié d'aller parmy la
ville de Paris, fust à feste ou autre jour, car vrayement on y veoit plus
de gens demandans l'aumosne que d'autres, qui maudisoient leurs vies C
mille foys le jour, car trop avoient à souffrir. Car en ce temps on leur
donnoit tres pou, car chascun avoit tant à faire de soy que pou povoit
ayder à aultre nulle personne, ne vous eussiez esté en [quelque]
compaignie que vous ne veissiez les ungs lamenter ou plourer à grosses
lermes, maudisant leur nativité, les autres fortune, [les autres] les
signeurs, les autres les gouverneurs, en criant à haulte voix bien
souvent et asseurement[670]: «Helas! hélas! vray tres doulx Dieu, quant
nous cessera ceste pesme douleur et[671] ceste doloreuse vie et de
dampnable guerre»; en disant maintes foys: «[Vray Dieu] _vindica
[sanguinem] Sanctorum_! Venge le sang des bonnes creatures qui meurent
[sans deserte] par ces faulx traistres Arminalx.»

  [666] Cet emprunt forcé, voté par les gens des Trois États
  assemblés à Paris, emprunt que Juvénal des Ursins (p. 562)
  appelle «l'impost des marcs d'argent,» mécontenta vivement la
  population parisienne qui pour huit francs versés en argent ne
  recevait que sept francs au monnayage (Chastellain, t. I, p.
  313). Si l'auteur du Journal parisien s'élève aussi vivement
  contre cette contribution, c'est qu'elle frappa indistinctement
  les bourgeois, marchands et gens d'église. M. Douët d'Arcq
  (_Recueil de pièces inédites sur le règne de Charles VI_, t. II,
  p. 417) a donné des extraits du compte de Jean Courtillier,
  changeur, chargé de recevoir l'impôt des marcs d'argent dans les
  quartiers de la Cité et de l'Université (Arch. nat., KK 323). Le
  marc d'argent qui, en 1391, valait 6 livres 2 sols tournois,
  avait atteint, dans la période comprise entre le 3 février et le
  3 novembre 1421, le prix de 28 livres tournois, mais après le 3
  novembre il retomba à 6 livres 3 sols tournois; quant au marc
  d'or fin, il valait alors 70 livres 5 sols tournois.

  [667] Jean Dole ou Doule, avocat au Trésor dès 1401, plaida
  également au Parlement jusqu'à 1419; il ne fut jamais, quoi qu'en
  dise Blanchard (_Généal. des maistres des Requestes de l'hôtel_,
  p. 122), avocat général; le compte du Trésor de 1420 le qualifie
  conseiller du roi et avocat en Parlement (Arch. nat., KK 17, fol.
  49 vº); à cette époque, il fit un voyage en Normandie auprès du
  roi d'Angleterre et se rendit également pour les affaires de
  l'État auprès du duc de Bourgogne. Il fut nommé, avant mars 1421,
  maître des Requêtes de l'Hôtel et trésorier de France (Arch.
  nat., KK 33, fol. 6 vº). P. Cochon (Chronique normande, p. 437),
  l'appelle «l'un des plus avanchiez d'autour le roy d'Angleterre,»
  qui l'envoya à Troyes, en compagnie des comtes de Kent et de
  Warwick, pour négocier son mariage avec Catherine, fille de
  Charles VI (Juvénal des Ursins, p. 557). Dole siégeait avec
  Pierre d'Orgemont dans la séance extraordinaire tenue par le
  Parlement le 12 mars 1421 pour le jugement des prisonniers de
  Melun. Le 9 septembre 1421, il fut, ainsi que l'évêque de
  Thérouanne, investi du gouvernement des finances (Arch. nat.,
  X{la} 1480, fol. 230 vº, 240 vº). Après la mort de Henri V, il
  devint conseiller du régent et, en cette qualité, assista le 24
  septembre 1425 à la lecture de la bulle du pape Martin V,
  interdisant tout duel entre le duc de Bourgogne et le duc de
  Glocester (Stevenson, _Wars of the English_, vol. II, 2e partie,
  p. 414).

  [668] «Gens» manque dans le ms. de Rome.

  [669] Les lettres de rémission de cette époque abondent en
  détails curieux sur le genre de vie et les exploits de ces
  «brigans de bois, aguetteurs de chemins», qui avaient établi leur
  repaire dans les forêts de Lyons, de Bray, de Jouy, du pays
  d'Auge. Ces malheureux, poussés à bout par la misère,
  contraignaient les habitants des campagnes à leur porter des
  vivres ou faisaient irruption pendant la nuit dans les villes,
  disant «qu'ilz mouroient de fain et qu'ilz ne vouloient que
  soupper» (Arch. nat., JJ 172, no 502). L'un de ces «brigans» ou
  «Armignaz» (on leur donnait indifféremment l'un ou l'autre de ces
  noms), songeant au salut de son âme, donna, à cette intention, un
  assemblage hétéroclite d'objets pillés, savoir, une peau
  «d'escureux», un bissac de toile «ouquel avoit deux balances, du
  vif argent, noix de Galles, coupperose, rigolice, et environ dix
  livres de cire» (_Ibid._, no 609). Ces brigands et leurs
  émissaires étaient impitoyablement traqués et justiciés, témoin
  ce «messagier» qui fut apprehendé et, pour ses démérites,
  décapité à Vernon (_Ibid._, no 597).

  [670] Ms. de Rome: «à sceu» au lieu de «bien souvent et
  asseurement.»

  [671] Ms. de Paris: en.

326. Item, en ce moys de decembre, le Ve jour d'icelluy, ot la fille de
France en Angleterre ung filx nommé Henry[672].

  [672] Catherine de Valois mit au monde le 6 décembre, au château
  de Windsor, un fils qui eut pour parrains le duc de Bedford et
  l'évêque d'Exeter. Le 23 octobre précédent, le chapitre de
  Notre-Dame, après avoir pris connaissance des lettres adressées
  par la reine d'Angleterre aux habitants de la ville de Paris en
  vue d'obtenir une heureuse délivrance, décida à cet effet qu'une
  messe solennelle de Notre-Dame serait célébrée le lendemain dans
  la cathédrale et que le prévôt des marchands, destinataire
  desdites lettres, en serait avisé (Arch. nat., LL 215, fol. 344).

327. Item, le lundy devant Noel, l'andemain Sainct Thomas, furent
apportées les nouvelles à Paris, dont on sonna partout moult grandement,
et fist on par tout Paris les feux comme à la Sainct Jehan[673].

  [673] Le mercredi suivant (24 décembre), des processions
  générales à l'église Notre-Dame fêtèrent cet heureux événement
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 244).


   [1422.]


328. Item, [en ce temps], la vigille de la Thyephaine, vint à Paris le
duc de Bourgongne[674], qui admena foison de gens d'armes qui firent
moult de mal aux villaiges d'entour Paris, car il ne demoura riens après
eulx qu'ilz peussent (emporter)[675], s'il n'estoit trop chault ou trop
pesant; et les Arminalx estoient au costé de la porte Sainct-Jacques, de
Sainct-Germain, de Bordelles jusques à Orleans, qui faisoient des maulx
tant que oncques firent tyrans Sarazins.

  [674] Philippe le Bon entra le 5 janvier à Paris avec le comte de
  Saint-Pol et toute sa chevalerie, et fut «receu des Parisiens
  tres solemnellement» (Monstrelet, t. IV, p. 78). Après avoir
  visité Charles VI au Bois-de-Vincennes, il partit le vendredi 16
  janvier, en compagnie du chancelier de France, des évêques de
  Thérouanne et de Beauvais, pour rejoindre le roi d'Angleterre
  occupé au siège de Meaux (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 245).

  [675] Lacune d'un mot dans les mss.

329. Item, en ce temps estoit le roy d'Angleterre devant Meaulx, et y
fist son Nouel et sa Thyephaine, qui en toute la Brie avoit ses gens qui
partout pilloient; et, pour iceulx et pour les devantdiz, on ne povoit
labourer ne semer nulle part. Souvent on s'en plaignoit aux signeurs
dessusdiz, mais ilz ne s'en faisoient que mocquer ou rire, et en
faisoient leurs gens pis trop que davant, dont le plus des laboureurs
cesserent de labourer, et furent comme desesperez, et laisserent femmes
et enffans, en disant l'un à l'autre: «Que ferons nous[676]? Mettons tout
en la main du deable, ne nous chault que nous devenons; autant vault
faire du pis qu'on peut comme du mieulx. Mieulx nous vaulsist servir les
Sarazins que les Chrestiens, et pour ce faisons du pis que nous pourrons.
Aussi bien ne nous peut on que tuer ou que prendre; car par le faulx
gouvernement des trestres gouverneurs, il nous fault renyer femmes et
enfans, et fouir au boys comme bestes esgarées; non pas ung an ne deux,
mais il a ja XIIII ou XV ans que ceste dance doloreuse commença, et la
plus grant partie des signeurs de France en sont mors à glaive, ou par
poison, ou par traïson, ou sans confession, ou de quelque mauvaise mort
contre nature.»

  [676] «Que ferons nous» manque dans le ms. de Rome.

330. Item, en ce temps n'avoit point à Paris de evesque, car maistre
Jehan Courtecuisse devant dit, esleu par l'Université et par le clergé et
par Parlement, ne plaisoit point au roy d'Angleterre, et pour ce ne fut
il tout cel an aucunement possesseur de l'evesché, mais demoura tout ce
temps à Sainct-Germain-des-Prez, car il n'estoit pas bien asseur en son
hostel à Paris, pour ce qu'il n'estoit en la grace du roy
d'Angleterre[677].

  [677] Jean Courtecuisse, comme l'on sait, avait été élu
  contrairement au vœu exprimé par le roi d'Angleterre, qui avait
  inutilement usé de tous les moyens pour empêcher cette élection,
  allant même jusqu'aux menaces, ainsi que le montre le langage
  tenu le 24 décembre 1420 par le premier chapelain de Charles VI,
  langage textuellement reproduit par l'un des chanoines de
  Notre-Dame, Jean Voygnon: «Messeigneurs, dit-il, je viengs de la
  Court, et m'a chargé mons. le premier chapelain de vous dire ce
  que je vous diré. Il m'a dit que messire Lourdin de Saligny et
  messire Regnier Pot, chevaliers, sont venus à lui et li ont dit
  de par le roy d'Angleterre que il vous deist que vous elisissiez
  cellui pour qui il vous avoit ou a prié, et se vous faictes
  aultrement, l'eglise de Paris en pourra bien avoir à souffrir, et
  cellui que vous eslirez n'ara pas beau demourer en ce royaume.»
  (Arch. nat., LL 215, fol. 304.) Bien que l'élection de Jean
  Courtecuisse eût été confirmée par bulle du 16 juin 1421, le
  nouvel évêque n'avait point trouvé grâce auprès du roi
  d'Angleterre, et le 31 août 1421, à la requête de l'Université,
  le Parlement dut lui donner lettres recommandatoires à l'adresse
  de Henri V (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 239). Le chapitre de
  Notre-Dame lui-même écrivit en sa faveur le 20 octobre (_Ibid._,
  LL 215, fol. 343). Le roi anglais se montra inflexible et, au
  début de l'année 1422, témoigna tout son déplaisir de la présence
  à Paris de l'élu, s'en prenant au chapitre qui n'avait pas trouvé
  moyen de l'éloigner (_Ibid._, fol. 353). Jean Courtecuisse fut
  transféré à l'évêché de Genève le 12 juin 1422 et mourut le 4
  mars 1423; il n'oublia point, dans ses dispositions
  testamentaires, le chapitre de Notre-Dame et lui légua 1,200 écus
  d'or, sans préjudice des donations énumérées dans un acte du 28
  juillet 1422 (_Ibid._, fol. 511). Pour conserver le souvenir de
  ces libéralités, le chapitre institua un obit solennel chaque
  année (_Ibid._, fol. 343).

331. Item, pour la bienvenue du duc de Bourgongne devantdit on fist crier
que une petite monnoye nommée noireis, qui ne valloit que une poictevine,
vauldroit une maille tournoise[678]; et fut tout le bien qu'il nous fist
pour lors à la ville de Paris, qui tant l'amoit et qui tant avoit eu à
souffrir et encore avoit et de rechief pour lui et pour son pere, qui
tant fut long et negligent en ces choses toutes, que Dieu scet. Et
vraiement le filx en tenoit bien les taches, car il eust bien fait en ung
quart d'an[679] ce où il mettoit deux ou trois ans, et faisoit bien
semblant que de la mort de son pere pou ou nyant lui chausist; car certes
il menoit telle vie dampnable et de jour et de nuyt, comme avoit fait le
duc d'Orleans et les autres signeurs qui estoient mors moult
honteusement, et estoit gouverné par jeunes chevaliers plains de folie et
de oultrecuidance, et gouvernoit selon ce qu'ilz se gouvernoient, et eulx
selon lui, et en vérité de Dieu à nul d'eulx ne challoit [que] d'acomplir
sa voulenté.

  [678] L'ordonnance générale du 15 décembre 1421, publiée le
  samedi 17 janvier 1422, en vue de fixer définitivement le cours
  des monnaies d'or et d'argent, telles que saluts, demi-saluts,
  nobles, demi-nobles, quarts de nobles, blancs deniers et gros,
  assimile comme valeur le double denier parisis à la maille
  tournoise (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 77 vº).

  [679] «D'an» manque dans le ms. de Rome.

332. Item, en ce temps fut desposé de la prevosté de Paris cil qui est
nommé davant le Warrat, et fut le bailli de Vermandois[680] de
Champluisant[681].

  [680] Nous restituons «de Vermandois» d'après le même ms.

  [681] Simon de Champluisant, licencié ès lois, bailli de
  Vermandois, était originaire de Noyon; reçu prévôt de Paris le
  mardi 3 février 1422, il prêta serment en présence du Parlement
  et non entre les mains du chancelier, comme le portaient ses
  lettres d'institution que la Cour fit rectifier. Lorsqu'il quitta
  la prévôté le 1er décembre suivant, le duc de Bedford récompensa
  ses services en lui attribuant la charge de quatrième président
  au Parlement, sans qu'il fût procédé à aucune élection, et il fut
  installé le 2 décembre. Simon de Champluisant ne resta pas
  inactif dans le nouveau poste qui lui était confié; on le voit
  figurer au nombre des commissaires désignés le 18 septembre 1423
  pour ouvrir une enquête sur les abus commis au Châtelet; le 24
  février 1424, le Parlement lui donna mission de visiter les
  merciers «et merceries de ceintures et autres joyaux d'or et
  d'argent.» Le président de Champluisant mourut à la fin de
  l'année 1426, laissant un fils nommé Charles, que l'on qualifie
  d'écuyer; ses obsèques, auxquelles assistèrent les présidents et
  conseillers, eurent lieu le lundi 30 décembre (Arch. nat., X{la}
  1480, fol. 246, 264, 283, 290, 363).

333. Item, le roy d'Angleterre fist son Nouel, sa Thiephaine et sa
quarantaine devant Meaulx.

334. Item, le IIe jour de mars IIIIc XXI, le signeur d'Auphemont[682]
cuida venir conforter les Arminalx de Meaulx, et vint environ minuyt,
acompaigné de cent fers de lance, et savoit bien par où on povoit mieulx
entrer en la cité par sur les murs; et là les Arminalx de dedens avoient
mises eschelles apuyées aux murs pour monter ledit signeur d'Aulphemont
et ses gens, et avoient lesdiz Arminalx couvertes les eschelles de draps
de lit pour sembler à ceulx de l'ost, quant ilz tournoient pour faire le
guet, que ce fussent les murs qui blans estoient à celluy androit, et
aussi le cuidoit le guet en passant par celluy androit. Quant le guet fut
passé, ceulx de dedens virent que temps estoit de faire monter ledit
signeur, si firent le signe que faire devoient quant temps seroit de
monter, et monterent par les eschelles qui moult estoient près à près.

  [682] Guy de Nesle, seigneur d'Offemont, l'un des gentilshommes
  qui prirent fait et cause pour le Dauphin en Picardie, coopéra à
  la prise de Saint-Riquier, et, à la suite du combat livré le 31
  août 1421, rendit cette place au duc de Bourgogne en échange des
  capitaines français restés entre ses mains (Fenin-Dupont, p. 157,
  170). Fait prisonnier par les Anglais et grièvement blessé, le
  seigneur d'Offemont obtint en juillet 1422 des lettres de
  rémission et d'abolition sous la caution de son oncle, Raoul de
  Coucy, évêque de Noyon, d'Aubert, seigneur de Cauny, et de Jean
  de Flavy (Arch. nat., JJ 172, no 117). C'est dans la nuit du
  lundi 9 mars qu'eut lieu la tentative infructueuse de Guy de
  Nesle; cette date est fournie par la relation insérée au registre
  du Conseil (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 248) et par la Chronique
  des Cordeliers (p. 309). Le lendemain, à deux heures après midi,
  les Anglais pénétrèrent par escalade dans la ville de Meaux dont
  les défenseurs s'étaient retirés dans le Marché.

335. Item, la moitié des gens dudit d'Aulphemont alla esmouvoir l'ost,
pensant[683], que quant il seroit monté lui et l'autre moitié de ses
gens, qu'il vendroit compaignie[684] de ceulx de la ville pour secourer
les autres, mais il advint autrement. Quar, en la propre eschelle par où
ledit signeur montoit, avoit devant lui iiii ou v ribaulx, montans comme
lui, dont l'un avoit à son col unes besaces qui [toutes] estoient plaines
de harens sors que ledit larron avoit emblées en venant à ung marchant;
comme il estoit presque au plus hault de l'eschelle, et sa besace lui
eschappe, qui pesoit et estoit fort loyée, et encontre ledit signeur
d'Aulphemont sur la teste et le trebuche de si hault comme il estoit
dedens les fossez. Quant ses gens l'entendirent, si dirent l'ung à
l'autre: «Aidons à monsigneur. Helas! monsigneur est cheu!» Çà et là es
fossez avoit des Anglois du commun qui faisoient le guet, si cuidoient
que ceulx qu'ilz ouoient parler[685] fussent de leurs gens; mais, quant
ilz ouirent dire: «Aide à monsigneur!», [si] furent esbahiz, car bien
savoient que nul homme de nom n'avoient[686] celle nuyt avec eulx au
guet, et cuiderent que ceulx de la ville descendissent sur eulx. Si
cuiderent eslonger la place pour l'aller dire en l'ost, mais, pour ce
qu'il estoit après mynuit, que leurs corps estoient travailliez de
veiller, adventure les mena tout droit aux eschelles. Si ouirent que on
plaignoit trop le signeur, si dirent: «Monsigneur, de par le deable, pert
vous mors tretous[687]». Et crierent alarme, si furent les Arminalx si
effraiez qu'ilz s'enfouirent qui mieulx mieulx, et fut ledit signeur
prins par ung qui estoit queux de la cuisine du roy angloys, et dix ou
XII autres qui furent menez au roy d'Engleterre comme prinsonniers.

  [683] Les mss. donnent: l'ost puissant.

  [684] Ms. de Rome: accompagné de ceulx.

  [685] Ms. de Paris: ceulx qui avoient parlé.

  [686] Ms. de Paris: n'avoit esté.

  [687] Ms. de Paris: Par vous morrons trestous.

336. Item, ceulx qui dedens la ville estoient savoient bien que la minne
que le roy d'Angleterre avoit fait faire estoit pres de[688] parcée, et
sceurent bien le lendemain que le sire d'Auphemont estoit prins et autres
assès, et que le plus des habitans estoient contre eulx, s'ilz eussent
peu ou osé. Si prindrent conseil ensemble qu'ilz porteroient leurs biens
et leurs vivres au Marché, qui moult estoit fort, et bouteroient le feu
en la ville, et tueroient tous ceulx qui ne seroient de leur malle
intencion dampnable; et ainsi commencerent à porter leurs biens oudit
Marché, et tellement et de tel cueur y entendirent, qu'ilz delaisserent
et oublierent tout entierement la garde des murs de la ville. Ung bon
proudomme des habitans de ladicte ville, quant il vit qu'ilz estoient en
ce point, si soy pensa, s'il povoit, qu'il garderoit la cité d'ardoir, et
monta sur les murs, et fist assavoir aux Angloys leur voulenté, et que
hardiement assaillissent, que personne ne leur contrediroit; si lui
baillerent une eschelle, et descendit, et fut mené au roy
d'Angleterre[689] et lui dist qu'il voulloit qu'on lui coppast le col, se
ainsi n'estoit, comme devant est dit. Si la fist tantost le roy assaillir
et la print sans avoir guieres de peine[690]. Quant les habitans de la
ville se virent ainsi sourprins, si se bouterent es eglises çà et là où
ilz porent et cuiderent mieulx eulx sauver; et quant le roy angloys
apperceut ainsi leur meschief, si fist crier partout que chascun revenist
à son propre hostel, et que chascun feist son labour, comme devant
faisoient. Et ainsi le firent, et le roy d'Angleterre mist le siege
devant le Marché de la dicte ville.

  [688] Ms. de Paris: presque.

  [689] «D'Angleterre» manque dans le ms. de Rome.

  [690] La fin de la phrase, «si la fist, etc.,» manque dans
  l'édition de La Barre.

337. Item, en ce temps avoit ou chastel de Oursay[691] XX murdriers ou
XXX, qui le VIe jour d'avril prindrent le pont et le chasteau de
Meullent[692], et fut avecques eulx le cappitaine de Estampes[693]; dont
tout enchery après merveilleusement en cellui an, l'an mil CCCC XXI à
Paris, pour ce qu'il ne venoit nulz vivres en ce temps à Paris que de
Rouen[694], si convenoit passer par là allant et venant; dont ceulx de
Paris furent moult esbahiz[695]. Mais par la grace de Dieu ilz ne s'y
tindrent que XIIII jours ou environ qu'ilz ne s'en allassent frans et
quictes par traicté, et emporterent tout ce qu'ilz voldrent emporter; car
on ne povoit pour lors mieulx faire, pour ce que le siege estoit
touzjours devant Meaulx.

  [691] Ms. de Paris: Coursy.

  [692] Ms. de Paris: Melun.

  [693] Louis Paviot ou Patiot, capitaine d'Étampes, s'empara le
  dimanche 5 avril du pont de Meulan, mais, assiégé aussitôt par le
  comte de Salisbury, il se vit obligé de rendre la place le 15
  avril. Lors du second siège que soutint Meulan en 1423, Louis
  Paviot qui commandait la garnison fut tué d'un coup de canon
  (Cousinot, _Geste des nobles_, p. 184, 189).

  [694] Aussitôt que la prise de Meulan fut connue à Paris,
  c'est-à-dire dès le mardi 7 avril, défenses furent faites au nom
  du roi de renchérir vivres ou marchandises (Arch. nat., X{la}
  1480, fol. 250). On se plaignait toujours «de la chierté du
  temps»; le blé valait dans les premiers mois de 1422 seize sols
  parisis le setier (_Ibid._, KK 33, fol. 43); à l'entrée du
  carême, le maître de l'Hôtel-Dieu, eu égard à la cherté et à la
  pénurie des subsistances, obtint de faire manger aux malades du
  lait, du beurre et des œufs (_Ibid._, LL 215, fol. 359).

  [695] Ms. de Paris: troublez.

338. Item, en celle année estoit la plus belle apparance es vignes en
tout le royaulme de France que on eust oncques veu, mais la nuyt Sainct
Marc et la nuyt ensuivant furent toutes gelées [entierement], et sembloit
proprement que on eust bouté le feu partout de fait advisé, tant estoient
brouyes jusques à la terre.

339. Item, celle année mil CCCCXXII fut la grant année de hannetons, de
Pasques jusques à la Sainct-Jehan.

340. Item, le premier dimenche de may ensuivant, se rendirent ceulx du
Marché de Meaulx à la voulenté du roy d'Engleterre; et fist on parmy
Paris les feuz et tres grant feste[696].

  [696] Aux termes de la capitulation conclue entre le duc
  d'Exeter, les comtes de Warwick et de Conversan, W. de
  Hungerford, au nom du roi d'Angleterre, et Philippe Mallet,
  Perron de Luppé, Jean d'Aunay, Sinador de Girême et plusieurs
  autres capitaines, pour les assiégés, la garnison du Marché de
  Meaux se rendit non pas le dimanche 3 mai, mais le 2 mai; le
  texte anglais de ce traité se trouve parmi les _Acta publica_ de
  Rymer (t. IV, 4e vol., p. 64). Monstrelet en donne une analyse
  (t. IV, p. 93). L'acte de la reddition de Meaux fut lu et publié
  à Paris le mercredi 5 mai, à l'issue du sermon prêché lors de la
  procession générale de Notre-Dame à Sainte-Geneviève (Arch. nat.,
  X{la} 1480, fol. 251). Quant aux habitants de Meaux qui avaient
  pris part au siège, Henri V leur accorda le 14 mai 1422 des
  lettres de rémission portant restitution de leurs biens, à la
  condition de jurer la paix et de réparer avant la Toussaint les
  remparts et portes de la ville, y compris le pont réunissant la
  Cité au Marché (Arch. nat., JJ 172, no 98); la même faveur fut
  étendue au mois d'octobre 1425 à trente-sept habitants du Marché
  également compromis dans la rébellion (_Ibid._, JJ 173, fol. 195
  vº).

341. Item, le jeudi ensuivant, envoia à Paris le roy d'Angleterre bien
cent prinsonniers dudit chastel, et estoient liez IIII et IIII, et furent
mis dedens le [chastel du] Louvre; et le deuxiesme jour après furent
remis en bateaux et menez en diverses prinsons en Normendie et en
Angleterre[697].

  [697] Les prisonniers de guerre amenés à Paris furent pour la
  plupart transportés par bateaux de Paris à Caudebec et de
  Harfleur à Portsmouth. Le roi Henri V chargea Jean Harpeley,
  lieutenant du capitaine de Rouen, et Robert Witgreve de conduire
  en Angleterre ceux des captifs dont on espérait tirer bonne
  rançon, comme Perron de Luppé, Guichard de Chissay, capitaine de
  Meaux, et il fit répartir entre divers châteaux, notamment ceux
  de Flint, Holt, Nottingham et Conway, cent cinquante de ces
  malheureux d'abord enfermés à la Tour de Londres (Rymer, _Acta
  publica_, t. IV, 4e vol., p. 66). L'un des chevaliers qui
  négocièrent la capitulation, Philippe Mallet, revenait à peine
  d'Angleterre, où il avait subi une longue captivité comme
  prisonnier d'Azincourt; repris à Meaux, il fut mis une seconde
  fois à rançon (Arch. nat., JJ 172, no 650).

342. Item, le mardy ensuivant, on en admena de rechief bien cent et
cinquante, et l'evesque au Louvre comme les autres, et [le vendredi
ensuivant, XVe jour de may, furent mis en] bateaux comme les autres
devantdiz, mais les premiers ne furent point ferrez, mais ceulx cy le
furent deux et deux, chascun par une des jambes, senon l'evesque de
Meaulx[698] et ung chevalier qui avecques lui estoit. Ces deux furent
entre eulx deux en ung batel petit, et tous les autres comme porcs en
tas, et en ce point furent menez comme les autres devantdiz; et n'avoient
III et IIII à l'eure que ung pain bien noir pesant deux livres, et tres
pou de pitance, et de l'eaue à boire. Et ce pourquoy ferrez estoient et
non les autres, la cause est [pour ce] que natifs du païs estoient et
d'environ, et estoient avecques ce tous de renon de chevance, mais les
laboureurs du païs en icellui temps n'avoient nulz pires ennemis, car ilz
estoient pires à leurs voisins que n'eussent esté [les] Sarazins.

  [698] Robert de Girême, emmené en Angleterre et remis entre les
  mains de l'archevêque de Cantorbéry, conformément à un ordre de
  Henri VI donné le 8 février 1424, fut confié à la garde du
  capitaine de la Tour de Londres; c'est sans doute dans cette
  prison que le prélat meldois mourut en 1426 (Rymer, t. IV, 4e
  vol., p. 105).

343. Item, le Ve jour de may, fut le bastart de Vauru[699] trainé parmy
toute la ville de Meaulx, et puis la teste coppée, et son corps pendu à
ung arbre, lequel il avoit nommé à son vivant l'Arbre de Vauru, et estoit
ung ourme; et dessus lui fut mise sa teste en une lance au plus hault de
l'arbre, et son estandart dessus son corps.

  [699] Ms. de Paris: de Bavon.

344. Item, emprès lui fut pendu ung larron murdrier nommé Denis de
Vauru[700], lequel se nommoit son cousin, pour la grant cruaulté dont il
estoit plain, car on n'ouy oncques parler de plus cruel chrestien en
tirannie, que tout homme de labour qu'il povoit trouver[701] et atrapper,
ou faire atrapper, quant il veoit qu'ilz ne povoient de leur rançon
finer, il les faisoit mener liez à queues de chevaulx à son ourme tout
batant, et s'il ne trouvoit bourrel prest, lui mesme les pandoit, ou
cellui qui fut pandu avecques lui, qui se[702] disoit son cousin. Et pour
certain tous ceulx de ladicte garnison ensuivoient la cruaulté des deux
tirans davantdiz.

  [700] S'il faut en croire Monstrelet (t. IV, p. 96), Denis de
  Vauru, cousin du bâtard, aurait été décapité aux Halles de Paris
  en même temps que Louis Gast et Jean de Rouvres.

  [701] Ce mot manque dans le ms. de Rome.

  [702] Ms. de Rome: qui ce.--Ms. de Paris: pour ce se disoit.

345. Et bien paru par une dampnable cruaulté que ledit de Vauru fist que
c'estoit le plus cruel que oncques gueres fut Noiron ne autre; car quant
il print ungs jeunes homs en faisant son labour, il le loia à la queue de
son cheval et le mena batant jusques à Meaulx, et puis le fist gehenner,
pour laquelle doulour le jeune homme lui acorda ce qu'il demandoit pour
cuider eschever la grant tyrannie qu'il lui faisoit souffrir, et fut à si
grant finance que telx iii ne l'eussent peu paier. Le jeune homme manda à
sa femme, laquelle il avoit espousée en cel an, et estoit assès pres de
terme d'avoir enffent, la grant somme en quoy il s'estoit assis pour
eschever la mort et le quassement de ses membres. Sa femme qui moult
l'amoit y vint, qui cuida ameliorer le cueur du tirant [plus que pour
l'omme], mais riens n'y esploita, ains lui dist, que s'il n'avoit la
rançon à certain jour nommé, qu'il le pandroit à son orme. La jeune femme
commanda à son mary à Dieu, moult tendrement plourant, et luy d'autre
part plouroit moult fort pour la pitié qu'il avoit d'elle. Adong se
departi la jeune femme maudisant fortune, et fist le plus tost qu'elle
pot finance, mais ne pot pas au jour qui nommé [luy] estoit, mais environ
huit jours après. Aussi (tost) que le jour que le tirant avoit dit fut
passé, il fist mourir le jeune homme, comme il avoit fait mourir les
autres, à son ourme sans pitié et sans mercy. La jeune femme vint
aussitost qu'elle pot avoir fait finance, si vint au tirant, et lui
demanda son mary en plorant moult fort, car tant lassée estoit que [plus]
ne se povoit soustenir, [tant pour l'eure du travail qui aprouchoit] que
pour le chemin qu'elle avoit fait, qui moult estoit grant; brief tant de
douleur avoit qu'il la convint pasmer. Quant elle revint, si se leva
moult piteusement quant au secret de nature, et demanda son mary de
rechief, et tantost lui fut respondu que ja ne le verroit tant que sa
rançon fust paiée. Si attendi encore et vit plusieurs laboureurs admener
devant lesdiz tirans, lesquelz aussi tost qu'ilz ne povoient paier leur
rançon, estoient noyez ou panduz sans mercy; si ot tres grant paour de
son mary, car son povre cueur lui jugeoit moult mal; neantmoins [amour]
la tint de si pres, qu'elle leur bailla ladicte rançon de son mary.
Aussitost qu'ilz orent la pecune, ilz lui dirent qu'elle s'en allast
d'illec, et que son mary estoit mort ainsi que les autres villains. Quant
elle ouyt leur tres crueulle parolle, si ot tel deul à son cueur que
nulle plus, et parla à eulx comme femme desesperée et[703] forcenée qui
son sens perdoit pour la grant douleur de son cuer. Quant le faulx et
cruel tirant, le bastart de Vauru, vit qu'elle disoit parolles qui pas ne
lui plaisoient, si la fist batre de bastons, et mener tout batant à son
ourme et lui fist acoller, et la fist lier, et puis lui fist copper
[tous] ses dras si tres cours que on la povoit veoir jusques au nombril,
qui estoit une des grans inhumanités c'om pourroit pencer. Et dessus luy
avoit IIIIxx ou cent hommes panduz, les uns bas, les autres hault; [les
bas, aucunes foiz, quant le vent les faisoit brandeler,] touchoient à sa
teste, qui tant lui faisoient de freour que elle ne se povoit soustenir
sur piez; si luy coppoient les cordes dont elle estoit liée la char de
ses bras; si crioit la povre lasse moult hault criz et piteux plains. En
celle doloreuse douleur où elle estoit, vint la nuyt, si se desconforta
sans mesure, comme celle qui trop de martire souffroit, et quant il lui
souvenoit de l'orrible lieu où elle estoit, qui tant estoit espoventable
à humaine nature, si recommançoit sa douleur si piteusement en disant:
«Sire Dieu, quant me cessera ceste pesme douleur que je seuffre.» Si cria
tant fort et longuement que de la cité la povoit-on bien ouir, mais il
n'y avoit nul qui l'eust osée aller[704] oster dont elle estoit, que
n'eust esté mort. En ces douleurs et[705] doloreus criz le mal de son
enffant la print, tant pour la douleur de ses criz, comme de la froidure
du vent qui par dessoubz l'assailloit de toutes pars, ces ondées la
hasterent plus et plus; si cria tant hault que les loups qui là
reperoient pour la charongne, vindrent à son cry droit à elle, et de
toutes pars [l'assaillirent], especialment au pouvre ventre qui
descouvert estoit, et lui ouvrirent à leurs cruelles dens, et tirerent
l'enffent hors par pieces, et le remenant de son corps despecerent tout.
Ainsi fina celle pouvre creature et autres assès, et fut ou moys de mars
en karesme, l'an mil CCCC XX.

  [703] «Desesperée et» manque dans le ms. de Rome.

  [704] «Aller» manque dans le même ms.

  [705] «Douleurs et» manque dans le même ms.

346. Item, en ce temps, le sabmedi XXIIIe jour de may, firent crier
soubdainement les gouverneurs de Paris que nul, de quelque estat qu'il
fust, ne prinst gros[706] ne ne feist prendre sur [tres] grosses peines,
et que on les portast tous aux changeurs ordonnez pour ce changer,
lesquelx estoient quatre, qui avoient chascun une banyere de France à
leur change. Et n'avoit on du marc pesant des bons gros que VIII solz
parisis, des mauvais aussi comme rien, qui fut une tres esbahissant chose
à Paris aux riches et aux pouvres, car le plus n'avoient aultre monnoye;
si perdoient moult, car le meilleur qui soulloit valloir XVI deniers
parisis ne valloit que I denier ou I tournois. Si y ot grant murmure du
peuple, mais à souffrir leur couvint, quelque necessité qu'ilz eussent de
pain ou de vin, par deffaulte d'autre monnoye. Car vray est que iceulx
gros furent ainsi deffenduz à prendre, pour gros tres mauvais que le
Dalphin ou les Arminalx faisoient faire en son nom, qui par eulx estoient
envoyez à Paris et es autres bonnes villes non tenant leur partie
dampnable, par faulx marchans qui après ce encore gaingnoient par grant
decepcion; car quant la monnoye fut criée que plus ne eust de cours, tout
le meilleur d'iceulx gros faulx on n'en avoit que une maille tournoise,
et pour celle cause fut ainsi deffendue que nul n'en feist aucun tresor.

  [706] Par un mandement du 22 mai à l'adresse du prévôt de Paris,
  Charles VI ordonna de faire crier et publier solennellement que
  les deniers gros ne fussent acceptés à aucun prix, mais fussent
  portés au marc pour billon en la plus proche des monnaies royales
  ou chez les changeurs institués _ad hoc_; cette démonétisation
  subite du gros, succédant à une énorme dépréciation, n'avait
  d'autre but que d'arrêter l'émission des deniers blancs fabriqués
  au nom du dauphin, identiques à ceux qui sortaient des ateliers
  royaux et que l'on voulait discréditer en les déclarant «faulx et
  mauvais tant en poix comme en loy» (Arch. nat., Z{1b} 56, fol.
  170 vº).

347. Item, le XXVe jour de may, jour sainct Urban, furent à Paris
decapitez deux des cappitaines de la rebellion de Meaulx, c'est assavoir,
maistre Jehan de Rouvres, et ung chevalier qui estoit bailli de ladicte
ville, nommé messire Loys Gas[707].

  [707] Jean de Rouvres et Louis Gast subirent la peine capitale le
  mardi 26 mai, le jour même où le Parlement prononça son arrêt
  confirmant la sentence du prévôt de Paris, dont les condamnés
  avaient interjeté appel. Les biens de Jean de Rouvres, confisqués
  et donnés à Jean de Rinel, notaire et secrétaire du roi
  d'Angleterre (Longnon, _Paris sous la dom. angl._, p. 108),
  furent réclamés par Simon l'Uillier et Marion l'Uillière,
  beau-frère et belle-sœur de Jean de Rouvres, auxquels on
  accorda, à titre de compensation, un hôtel à la Ville-Évrard,
  provenant de Thomas d'Aunoy (_Ibid._, p. 109). Un autre
  secrétaire du roi d'Angleterre, Jean Milet, se fit délivrer sur
  les biens de Louis Gast le domaine de la Bergeresse en Brie
  (_Ibid._, p. 100).--Louis Gast eut pour successeur dans sa charge
  de bailli Jean Choart, clerc de la prévôté de Paris et
  examinateur au Châtelet, reçu le 23 août (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 250 vº).

348. Item, ce jour, vint la royne d'Angleterre au Boys de Vincennes à
moult belle compaignie de chevaliers et de dames[708].

  [708] Pendant que l'on procédait à Paris à l'exécution des
  défenseurs de Meaux, la jeune reine d'Angleterre venait rejoindre
  au château de Vincennes son royal époux (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 252 vº).

349. Item, le XXIXe jour dudit moys de may, vint la royne à Paris[709] et
portoit on devant sa litiere deux manteaulx d'armines, dont le peuple ne
savoit que pencer sur ce, se non que ce estoit signe qu'elle estoit royne
de France et d'Angleterre.

  [709] L'entrée solennelle de la reine d'Angleterre eut lieu le
  samedi 30, et non le 29 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 253).

350. Item, pour l'amour du roy d'Angleterre et de la royne, et des
signeurs dudit païs, firent les [gens de] Paris les festes de la
Penthecoste, qui fut le derrain jour de may, le mistere de la passion
Sainct George en l'ostel de Nelle[710].

  [710] Cette représentation théâtrale, organisée par «aucuns
  habitans qui s'entremetoient d'iceulz jeus», dura deux jours
  consécutifs, les mardi 2 et mercredi 3 juin. La nouveauté du
  spectacle attira une brillante affluence; l'élite de la noblesse
  anglo-française, se pressant sur les pas du roi et de la reine
  d'Angleterre, assista à la fête; ce genre de divertissement,
  malgré les malheurs des temps, était alors très goûté même dans
  les petites villes. Nous citerons comme exemple «les jeux ou
  personnages des Trois Roys» donnés à Chauny, en l'église
  Notre-Dame, le jour des Rois de l'année 1420 (Arch. nat., JJ 171,
  fol. 156 vº), et le jeu de la passion de saint Barthélemy
  représenté à Senlis le 6 janvier 1427 (_Ibid._, JJ 173, fol.
  298).

351. Item, l'endemain de la Feste-Dieu, se party le roy d'Angleterre de
Paris[711] et enmena à Senlis le roy et la royne de France et sa femme.
Et la sepmaine ensuivant, fut prins ung armeurier de la Heaumerie, nommé
maistre Jehan ***, lequel estoit ou avoit esté armeurier du roy, et sa
femme, et ung boullenger du coing de la Heaumerie, nommé ***, lequel
boullenger ot la teste coppée ung pou de temps après; et fut prins ledit
armeurier à Couppeaulx lez Saint-Marcel dehors Paris, et sa femme aussi,
et furent emprinsonnez au Pallays. Et disoit on qu'ilz avoient marchandé
aux Arminalx de livrer la ville de Paris le dimenche ensuivant, qui
estoit XXIe jour de juing IIIIc XXII, et que pour celle cause les
Arminalz de Compigne s'estoient plus tost rendus[712] en esperance que en
celle journée on pillast Paris. Mais Dieu, qui ordonne et nous devisons,
les en garda, dont ilz se tindrent moult à deceupz, car ilz estoient
assés fors et bien envitaillez pour tenir ung an entier la place, comme
il apparoit quant ilz issirent. Ilz estoient plus de cent hommes d'armes
à cheval, et bien mil de pié, et bien vc foles malles femmes, qui tous
firent serment aux roys que jamais ne s'armeroient contre le roy de
France ne d'Angleterre; et ainsi s'en allèrent frans et quictes,
emportans chascun ce qu'il pot emporter, sans aucune autre aide de
chevaulx ou de charrettes, et s'en alloient moult joyeusement en celle
intencion de piller Paris.

  [711] Henri V quitta Paris le vendredi 11 juin et passa la nuit à
  Saint-Denis; son intention était d'aller prendre possession de
  Compiègne dont la reddition venait d'être stipulée par traité
  conclu avec les partisans du Dauphin (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 253).

  [712] D'après Monstrelet (t. IV, p. 103), Guillaume de Gamaches,
  capitaine de Compiègne, rendit cette place au duc de Bedford le
  18 juin 1422, afin de racheter la liberté de son frère, Philippe
  de Gamaches, abbé de Saint-Faron de Meaux, fait prisonnier par
  les Anglais.

352. Item, en celle année fist merveilleusement chault en juing et en
juillet, et n'y pleut que une foys, dont les terres se sentissent, pour
quoy les potaiges et les marès furent aussi que tous ars aux champs, et
ne rendirent pas la moitié de leur semence; et convint aracher les
advoynes et les orges à la main, racine et tout sans faulcher ne soyer.
Et pour celle grant challeur fut si grant année d'enfans mallades de la
verolle que oncques de vie de homme on eust veu, et tant en estoient
couvers que on ne les congnoissoit; et plusieurs grans hommes l'avoient,
especialment des Angloys, et disoit on que le roy d'Angleterre en ot sa
part. Et vray est que moult de petis enffans en furent si aggrevez que
les ungs en mouroient, les autres en perdoient la veue corporelle.

353. Item, en celle année mil IIIIc XXII, fut largement fruict et si bon
que on doit ou peut demander, et tres bons blez et largement; et vray est
qu'il fut si tres pou de vin que en deux arpens on ne trouvoit que ung
caque de vin, ou ung poinsson tout au plus.

354. [Item, en la darraine sepmaine d'aoust estoient plaines vendanges.]

355. Item, en cel an, ou moys de juing, deffierent les Arminalx le duc de
Bourgongne et toute sa puissance, et devoit estre la journée le IIe
mercredy d'aoust, et le XIIe jour dudit moys, et devoit estre la bataille
en leurs marches sur la riviere de Loire vers la Charité-sur-Loire[713].
Si fist le duc de Bourgongne une tres belle assemblée, et vint en la
place où estoit devisé que la bataille serait[714], et là fut devant la
journée que ce devoit estre et après iii ou iiii jours. Mais les
Arminalx, quant ilz sceurent sa puissance, ilz ne se oserent oncques[715]
monstrer, et n'orent point de honte de eulx enfouir sans cop frapper, et
tant que le duc de Bourgongne les attendoit, qui les avoit bel attendre,
car ilz savoient que le plus des [grans] garnisons de Normendie estoient
venus en l'aide du duc de Bourgongne; là tournerent ilz et firent
occisions grandes[716], bouterent feus, ardirent eglises et tous les
maulx que on peut pencer, comme eussent fait Sarazins.

  [713] L'auteur du Journal relate ici d'une manière assez confuse
  la campagne dirigée par le duc de Bourgogne contre les troupes
  dauphinoises, qui, après s'être emparées de la Charité, avaient
  mis le siège devant Cosne; d'après un arrangement intervenu le 30
  juin, la garnison anglo-bourguignonne de cette ville devait
  capituler le 16 août, si elle n'était secourue avant cette
  époque. Philippe le Bon se présenta le 15 août sous les murs de
  la place et y attendit vainement le Dauphin; c'est alors que ce
  prince fit sans résultat appréciable une pointe sur la Charité,
  l'attitude résolue des dauphinois ayant déterminé sa retraite.

  [714] Ms. de Paris: se feroit.

  [715] «Oncques» manque dans le ms. de Rome.

  [716] «Grandes» manque dans le même ms.

356. Item, en ce moys d'aoust, le darrain jour, à ung dimenche, trespassa
le roy d'Angleterre Henry au Boys de Vincennes[717], qui pour lors estoit
regent de France, comme davant est dit; et fut audit Boys tout mort, pour
l'ordonner comme à tel prince affiert, jusques [au jour de] l'Exaltacion
Saincte Croix en septembre. Et ce jour après disner fut porté à
Sainct-Denis sans entrer à Paris, et le lendemain, jour des octabes
Nostre Dame, fut fait son service à Sainct-Denis en France, et tousjours
y avoit cent torches ardans en chemin comme aux eglises.

  [717] Henri V rendit le dernier soupir au château de Vincennes le
  lundi 31 août à deux heures du matin, entouré de son frère le duc
  de Bedford, de son oncle le duc d'Exeter et de quelques autres
  grands dignitaires; son corps fut transporté le 15 septembre en
  l'abbaye de Saint-Denis (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 257, 259).

357. Item, de Sainct-Denis fut porté à Pontoise et de là à Rouen[718].

  [718] Le cortège funéraire, accompagné des princes anglais, entra
  à Rouen le 19 septembre et, après la célébration d'un service
  dans la cathédrale, s'achemina vers Abbeville, Hesdin, Boulogne
  et Calais; la dépouille mortelle du roi, confiée à un navire le 5
  octobre, arriva à Londres le 12 novembre et fut inhumée dans
  l'abbaye de Westminster (Voyez dans Rymer, t. IV, 4, p. 81, les
  ordres donnés les 5 et 15 octobre pour les funérailles de Henri
  V.--Cf. P. Cochon, p. 445; Chastellain, t. I, p. 333).

358. Item, le sabmedi après la Saincte Croix en septembre, vint le roy de
France et la royne à Paris[719], qui moult avoit esté grant piece à
Senliz; et moult fut le peuple de Paris joyeulx de leur venue et
crioient, parmy les rues où ilz passoient, moult haultement «Nouel!» et
faisoient bien signe que moult amoient leur souverain signeur loyalment.

  [719] Charles VI fit son entrée à Paris le samedi 19 septembre et
  retourna à l'hôtel de Saint-Paul où il devait bientôt s'éteindre
  dans le plus triste abandon (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 259
  rº).

359. Item, ilz firent au soir des feuz parmy Paris, et dançoient et
monstroient signe de leesce moult grant de la venue dudit signeur.

360. Item, le sabmedy ensuivant après la venue du roy et de la royne, qui
fut le XXVe jour de septembre l'an mil IIIIc XXII, fut decollé et
escartellé es halles de Paris ung nommé messire de Bloquiaulx[720],
chevalier et grant terrien et grant signeur, lequel estoit de la maldicte
bande ung des souverains; et congnut et confessa que par lui estoit ou
avoit esté tué et murdry, de laboureurs et autres, [plus] de VI à VIIc
hommes, sans ce qu'il avoit bouté feux, pillié eglises, efforcé pucelles
et femmes de religion et autres, et si fut le principal de piller la
ville de Soissons.

  [720] Raoul de Boqueaux, chambellan du roi, institué le 13
  novembre 1413 capitaine et garde du château et de la tour du pont
  de Choisy (-sur-Oise), fut fait prisonnier dans cette forteresse
  vers le mois de novembre 1422; on lui imputait, entre autres
  méfaits, la mort de Guy de Harcourt, bailli de Vermandois. C'est
  en 1418 que le même personnage enleva par surprise la cité de
  Soissons qui fut alors «desnuée de tous biens.» (Monstrelet, t.
  III, p. 292; t. IV, p. 131; Arch. nat., X{la} 4793, fol. 251 vº.)

361. Item, le XXIe jour du moys d'octobre, vigille de XIm Vierges,
trespassa de ce siecle le bon roy Charles, qui plus longuement regna que
nul roy chrestien dont on eust memoire, car il regna roy de France XLIII
ans. Et fut en (son) hostel de Sainct-Pol comme il estoit trespassé
dedens son lict en sa chambre, le visaige tretout descouvert deux ou
trois jours, la croix aux piez de son lict, et bel luminaire; et là le
veoit chascun qui vouloit, pour prier pour luy.

362. Item, il fut ordonné à Sainct-Paul, comme à tel prince appartenoit,
et y mist on, tant pour l'ordonnance comme pour attendre aucun des
signeurs du sanc de France pour le compaigner à mettre en terre; car il
fut à Sainct-Paul depuis le jour de son trespassement devantdit jusques
au XIe jour de novembre ensuivant, jour Sainct Martin. Mais oncques n'y
ot à le compaigner cellui jour nul du sanc de France quant il fut porté à
Nostre-Dame de Paris ne en terre, ne nul signeur que ung duc
[d'Engleterre], nommé le duc de Betefort[721], frere de feu le roy Henry
d'Angleterre, et son peuple et ses serviteurs, qui moult faisoient grant
deul pour leur perte, et especialment le menu commun de Paris crioit
quant on le portoit parmy les rues: «A! tres cher prince, jamais n'arons
si bon, jamais ne te verrons. Maldicte soit la mort! jamais n'arons que
guerre, puisque tu nous as laissé. Tu vas en repos, nous demourons en
toute tribulacion et en toute douleur, car nous sommes bien taillez que
nous ne soions en la maniere de la chetyvoison des enffans de Israël,
quant ilz furent menez en Babilonie.» Ainsi disoit le peuple en faisant
grans plains, parfons suspirs et piteux.

  [721] Jean, duc de Bedford, de retour à Paris depuis le 5
  novembre, avait fait visite le jour même de son arrivée à la
  reine Isabeau en l'hôtel de Saint-Paul, où était exposé le corps
  du roi.

363. _Item, la maniere comment il fut porté à Nostre-Dame de Paris._

Il y avoit que evesques que abbés, dont les IIII avoient la mitre
blanche, dont l'ung estoit l'evesque de Paris novel[722], car il avoit
chanté premierement à Paris le jour de la Toussains comme evesque, lequel
attendit le corps du roy à l'entrée de Sainct-Paul pour lui donner de
l'eaue benoiste au partir hors dudit lieu; et tous les autres entrerent
dedens ledit lieu, senon lui, c'est assavoir, tous les mendians[723],
l'Université en son estat, tous les colleges, tout le Parlement[724], le
Chastellet, le commun, et lors fut apporté hors de Sainct-Paul. Quant
tout fut assemblé, lors commencerent les serviteurs tel et si grant
deul, comme devant est dit.

  [722] Jean de la Rochetaillée, patriarche de Constantinople,
  venait de prendre possession du siège épiscopal de Paris, vacant
  par la translation de Jean Courtecuisse à l'évêché de Genève.

  [723] Les quatre ordres mendiants: Franciscains, Jacobins, Carmes
  et Augustins.

  [724] Les présidents du Parlement appelés à tenir les quatre
  coins du poêle accompagnèrent le corps du roi depuis l'hôtel de
  Saint-Paul jusqu'à Saint-Denis.

364. _La maniere comment il fut porté à Nostre-Dame et à Sainct-Denis et
enterré_[725].

  [725] Le ms. de Paris donne un intitulé un peu différent: «La
  maniere comment il fut porté à Saint-Denis en France et premier à
  Nostre-Dame.»

Il fut porté tout en la maniere que on porte le corps Nostre Seigneur à
la feste Sainct Saulveur, et ung drap d'or sur lui porté (à) quatre
proches ou à six; et le portoient les serviteurs sur leurs espaulles, et
estoient bien trente ou plus, car il pesoit bien, comme on disoit.

365. Item, il estoit hault comme une toise, largement couché en envers en
ung lict, le visaige descouvert ou sa semblance, couronne d'or, tenant en
une de ses mains ung sceptre royal, et en l'autre une maniere de main
faisant la benediction de deux doyz, et estoient dorez et si longs qu'ilz
advenoient à sa couronne.

366. Item, tout devant alloient les mendians, l'Université; après, les
eglises de Paris; après, Nostre-Dame de Paris et le Pallais après; et
chantoient ceulx la et non autres. Et tout le peuple qui estoit en my les
rues et aux fenestres ploroient et crioient, comme se chascun veist
mourir la rien que plus amast, et vraiement leurs lamentacions [estoient]
assès semblables à ceulx de Geremie le prophete qui crioit au dehors de
Jherusalem, quant elle fut destruite: «_Quomodo sedet sola civitas plena
populo_[726].»

  [726] C'est le début même des _Lamentations_ de Jérémie; le texte
  complet est celui-ci: _Quomodo sedet sola civitas plena populo?
  facta est quasi vidua domina gentium, princeps provinciarum facta
  est sub tributo_.

367. Item, là avoit VII croces, c'est assavoir, l'evesque de Paris
nouvel, celui de Beauvays[727] et celui de Terouenne[728], l'abbé de
Sainct-Denis[729], celui de Sainct-Germain-des-Prez[730], celui de
Sainct-Magloire[731], celui de Sainct-Crespin et Sainct-Crespinien[732];
et estoient les prebstres et clercs tous d'un renc, les signeurs du
Pallays, comme le prevost, le chancelier et les autres de l'autre renc;
et devant y avoit IIc L torches que les pouvres serviteurs portoient,
tous vestuz de noir, qui moult [fort] plouroient, et ung pou devant y
avoit dix huit crieurs de corps.

  [727] Pierre Cauchon, prélat dévoué aux Anglais, célèbre par le
  triste rôle qu'il joua dans le procès de Jeanne d'Arc.

  [728] Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de
  France sous la domination anglaise et plus tard archevêque de
  Rouen.

  [729] Jean de Bourbon, frère de Gérard, seigneur de la Boulaye,
  succéda en 1418 à Philippe de Villette et passa en 1430 à
  l'abbaye de Saint-Wandrille par permutation avec Guillaume le
  Farrechal.

  [730] Jean Bourron (1419-1436).

  [731] Pierre Louvel, abbé de Saint-Magloire de 1417 à 1447.

  [732] Jean de Servaville, abbé de Saint-Crépin-le-Grand, de
  Soissons.

368. Item, il avoit XXIIII croix de religieux, et d'autres sonnans leurs
cloches [devant]. Ainsi fut porté, et estoit après le corps tout seul le
duc de Bedfort, frere de feu le roy Henry d'Angleterre, qui tout seul
faisoit le deul, ne quelque homme du sang de France n'y avoit. Ainsi fut
porté ce lundy à Nostre-Dame de Paris, où il avoit IIc L torches qui
toutes estoient alumées. Là furent dictes vigilles, et l'endemain bien
matin sa messe, et après sa messe fut porté en la maniere devant dicte à
Sainct-Denis, et fut après son service enterré emprès son pere et sa
mere; et y alla de Paris plus de xviii mil personnes, tant petiz que
grans, et fut faicte une donnée à tous de huit doubles, qui pour lors
valloient II deniers tournois la piece, et n'avoit pour lors plus grant
monnoye ne plus petite[733], ce n'estoit or[734].

  [733] «Ne plus petite» manque dans le ms. de Rome.

  [734] Depuis le mois de juin 1422, c'est-à-dire à partir de la
  publication du mandement de Charles VI au prévôt de Paris, le
  cours de toutes monnaies blanches, quelles qu'elles fussent,
  avait été interdit, à l'exception du double valant deux deniers
  tournois et du petit tournois estimé un denier tournois; les
  autres espèces d'argent ne devaient être acceptées qu'au marc
  pour billon (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 172 rº).

369. Item, on donna à disner à tous venans, et fut le mercredy qu'il fut
enterré; et quant il fut enterré et couvert, et que l'evesque de Paris,
qui avoit dicte la messe, et son diacre l'abbé de Sainct-Denis et le
sou-diacre l'abbé de Sainct-Crespin, qu'ilz orent dit les commandaces des
Trespassez, ung herault cria haultement que chascun priast pour son ame,
et que Dieu voulsist sauver et garder le duc Henry de Lanclastre, roy de
France et d'Angleterre; et, en criant ce cry, tous les serviteurs du roy
trespassé tournerent ce dessus dessoubz leurs maces, leurs verges, leurs
espées, comme ceulx qui plus n'estoient officiers.

370. Item, le duc de Bedfort, au revenir, fist porter l'espée du roy de
France davant luy, comme regent, dont le peuple murmuroit fort, mais
souffrir à celle foys le convint.

371. Item, à tel jour proprement, le jour Sainct-Martin d'yver, et
avecques à telle heure comme il entra à Paris au revenir de son sacre,
au XLIIIe an de son regne, fut il porté enterrer à Sainct-Denis le jour
Sainct-Martin d'yver; et disoient aucuns anciens qu'ilz avoient veu son
pere venir du sacre, et vint en estat royal, c'est assavoir, tout vestu
d'escarlatte vermeille, de housse, de chapperon fourré, comme à estat
royal appartient[735]; et en telle maniere fut porté enterrer à
Sainct-Denis. Et aussi, comme on disoit, avoit esté cestuy roy à son
sacre ainsi ordonné de souliers d'asur semés de fleur de lis d'or, vestu
d'un manteau de drap d'or vermeil, fourré d'armines, et comme chascun le
pot veoir; mais plus noble compaignie [ot] à son sacre qu'il n'ot à son
enterrement. Et son pere ot aussi noble compaignie ou plus à son
enterrement que à son sacre, car il fut porté [enterrer] de ducz et de
contes, et non d'autre gent, qui tous estoient vestuz [des] armes de
France, et y avoit plus de prelaz, de chevaliers et d'escuiers de
renommée qu'il n'y avoit à compaigner ce bon roy à ses darrains jours de
toutes gens, de quelque estat que ce fust. Et veu ce, les grans
lamentacions que le pouvre peuple faisoit de si debonnaire avoir perdu,
et le pou d'amis qu'ilz avoient, et la foison d'ennemis, n'est pas
merveilles se ilz se doubtoient moult la fureur de leurs ennemis et se
ilz disoient la lamentacion Jeremie le prophete: «_Quomodo sedet sola
civitas._» Et car touzjours faisoient iceulx ennemis de pis en pis, et
convint en ce temps abatre le chastel de Beaumont, et fut abatu[736].

  [735] Tout le membre de phrase, depuis «c'est assavoir» jusqu'au
  mot «appartient», manque dans les éditions du Journal.

  [736] Le château de Beaumont-sur-Oise fut démoli par ordre du duc
  de Bedford (Monstrelet, t. IV, p. 175).

371. Item, en decembre, les blans de deux blans en la premiere sepmaine
furent criez à prendre partout, ung pou devant Nouel.

372. Item, en icellui temps, fut desmis le prevost de Paris devant nommé,
qui avoit esté bailly de Vermandoys, et fut esleu ung nommé messire Simon
Morhier, chevalier[737].

  [737] Simon Morhier, maître de l'hôtel de la reine Isabeau, fit
  partie de la députation envoyée à Troyes en 1419 sous la conduite
  de Philippe de Morvilliers; institué prévôt de Paris le mardi 1er
  décembre 1422, il conserva ces fonctions pendant toute la durée
  de la domination anglaise; d'importantes donations rémunérèrent
  ses services (Cf. Longnon, _Paris pendant la domination
  anglaise_, p. 147). Après l'expulsion des Anglais, il devint
  gouverneur de Dreux, puis trésorier de France en Normandie en
  1438 et se fixa à Rouen (Voyez la notice consacrée à ce
  personnage par Vallet de Viriville dans les _Mémoires de la
  Société des Antiquaires de France_, t. XXV, à propos du monument
  funéraire de Blanche de Popincourt, première femme du prévôt
  parisien, inhumée en 1422 dans l'église du Mesnil-Aubry).


   [1423.]


373. Item, en icellui temps, le premier jour de l'an, prindrent les
Arminalx le pont de Meullent[738], qui tant cousta que Dieu le scet; car
il les convint asseger, et ilz se tindrent fort et puissamment, et
coururent jusques à Mante souvent piller et rober, ou ailleurs, comme
acoustumé l'avoient.

  [738] Suivant Monstrelet (t. IV, p. 134) la forteresse du pont de
  Meulan fut enlevée le 14 janvier par Jean de Graville, accompagné
  de cinq cents combattants. Cousinot (_Geste des nobles_, p. 189)
  attribue la prise de cette place à un capitaine nommé Yvonnet de
  Garencières, qui en confia la garde à son lieutenant Louis
  Paviot. En tout cas, Jean de Graville prit part à la défense de
  Meulan contre les Anglais.

374. Item, le dixiesme jour après qu'ilz orent pris Meullent, à la
conjuncion du moys de janvier, XIIe jour, fist le plus aspre froit que
homme eust veu faire; car il gela si terriblement, que en mains de trois
jours, le vin aigre, le verjus[739] geloit dedans les caves et celiers,
et pendoient les glaçons es voultes des caves; et fut la riviere de
Saine, qui grande estoit, toute prinse, et les puis gelez en mains de
IIII jours, et dura celle aspre gelée XVIII jours entiers. Et si avoit
tant negé avant que celle aspre gelée commençast environ ung jour ou deux
devant, comme on avoit veu XXX ans devant; et, pour l'aspreté de celle
gellée et de la nege, il faisoit si tres froit que personne ne faisoit
quelque labour que souller[740], crocer, jouer à la pelote ou autres jeus
pour soy eschauffer; et vray est qu'elle fut si forte qu'elle dura en
glaçons, en cours, en rues, pres de fontaines[741], jusques pres de la
Nostre Dame en mars. Et vray est que les coqs et gelines avoient les
crestes [gelées] jusques à la teste.

  [739] Ms. de Paris: vin.

  [740] Ms. de Paris: saulter.

  [741] Ms. de Paris: prez et fontaines.

375. Item, en icellui moys [de fevrier], furent sarmentez tous ceulx de
Paris[742], c'est assavoir, bourgoiz, mesnaigers, charrettiers, bergers,
vachers, porchers des abbayes, et les chamberieres et les moynes mesmes,
d'estre bons et loyaux au duc de Bedfort, frere de feu Henry roy
d'Angleterre, regent de France, de lui obeïr en tout et par tout, et de
nuire de tout leur povoir à Charles qui se disoit roy de France et à tous
ses alliez et complices[743]. Les ungs de bon cuer le firent, les autres
de tres malvese volenté.

  [742] Philippe de Morvilliers et Simon de Champluisant,
  présidents au Parlement, assistés de Nicolas Fraillon, maître des
  requêtes de l'hôtel, furent délégués le 21 décembre 1422 en
  qualité de commissaires dans les établissements religieux de
  Paris, tels que chapitres, abbayes, couvents des ordres
  mendiants, avec mission spéciale de faire jurer en leur présence
  sur les Évangiles l'observation du traité de Troyes, suivant une
  formule annexée à leurs lettres de nomination. Dès le 4 janvier
  1423, les chanoines de Notre-Dame ainsi que le clergé des églises
  sujettes prêtèrent le serment exigé entre les mains de Simon de
  Champluisant et de Nicolas Fraillon (Arch. nat., LL 215, fol.
  392, 516).

  [743] Si les Anglais jugèrent à propos de lier par une prestation
  de serment jusqu'aux gens de la plus infime condition, c'est que
  «celui qui se disoit roy de France» comptait de nombreux
  partisans, non seulement à Paris, mais encore dans le nord de la
  France, témoin le langage séditieux tenu à cette époque par un
  pauvre savetier de Noyon qui se permit de proclamer: «Que le
  Daulphin seroit maistre et roy, et que à luy devoit competer le
  royaume de France et non à autre, et que s'il venoit devant
  Noyon, on lui ouvreroit les portes de la ville.» (Arch. nat., JJ
  172, no 406.)

376. Item, en icellui temps, cuiderent les Arminalx faire lever le siege
qui devant le pont de Meullent estoit, mais ilz n'oserent, pour ce que
trop pou estoient et moult doubtoient les communes qui trop les haoient,
et à bonne cause estoit, car tous les pires Sarazins de ce monde ne leur
eussent pas fait plus de tirannie qu'ilz faisoient quant ilz les
prenoient. Et quant ilz virent la puissance dudit regent, si lui
manderent journée de bataille au vendredy, XXVIe jour de fevrier. Et la
sepmaine devant celui jour, on ne cessoit jour et nuyt de prendre gens à
Paris, que on souspeçonnoit estre de leur party, et estoient mis en
prinsons[744].

  [744] La découverte, vers Noël 1422, d'un complot tramé contre le
  gouvernement anglais par quelques bourgeois parisiens, entre
  autres Michel de Lallier, motiva les mesures de rigueur prises
  par le duc de Bedford à son retour de Normandie, c'est-à-dire dès
  le 5 janvier 1423. C'est probablement à cette conjuration que se
  rattache une affaire mentionnée au registre criminel du Parlement
  (21 mai 1423). Michelette d'Auxerre, veuve de Guiot le Bossu,
  accueillit et cacha dans sa demeure un messager du parti
  français, et se chargea même de faire tenir à divers habitants de
  Paris les lettres dont cet envoyé était porteur; arrêtée pour ce
  fait, elle fut appliquée à la question, condamnée à l'exposition
  au pilori et au bannissement; le Parlement commua sa peine en un
  emprisonnement d'un mois (Arch. nat., X{2a} 16, fol. 453 vº).

377. Item, en celle sepmaine on fist IIII jours ensuivant
processions[745], et ne fist homme à Paris quelque labour en ces jours.

  [745] Ces processions eurent lieu dans toutes les églises «par
  l'advis et ordonnance des gens du conseil du roy et de l'evesque
  de Paris»; elles commencèrent le samedi 13 février et se
  poursuivirent le jeudi 18 février et jours suivants; le Parlement
  décida le 18 février que chacun de ses membres, pour donner
  l'exemple, irait dans sa paroisse accompagner la procession. Le
  jeudi 25 février, la Cour se joignit au cortège de la
  Sainte-Chapelle; enfin le vendredi 5 mars, il y eut procession
  générale à Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers. Durant cette
  période, des indulgences spéciales furent accordées par l'évêque
  de Paris à tous ceux qui prieraient avec persévérance pour les
  combattants occupés au siège de Meulan (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 269 vº, 270 rº).

378. Item, quant ce vint à la journée que combatre se devoient les
Arminalx, vint à IIII lieues pres ou environ ung conte d'Escosse[746] qui
estoit bien acompaigné, mais il attendoit le secours de Tanguy du
Chastel, qui lui avoit promis qu'il le secoureroit, mais il lui joua de
son mestier dont Gannelon joua à son vivant, car il n'y vint ne n'y
envoya. Quant ce vit le conte d'Escosse qu'il fut trahy, si se retraict
le plus bel qu'il pot pour sauver ses gens et luy vers le païs des
Arminalx, et là ot grant tançon entre luy et Tanguy et grosses parolles;
par quoy ledit conte se party de leur compaignie et s'en alla en son
païs. Et ceulx de Meullenc qui dedens estoient assegez, ne se sceurent
comment conseillier; car bien apperceurent que Tanguy, en qui ilz se
fioient le plus, les avoit trahyz. Si se fierent pou ou demourant des
Arminalx, car ilz n'avoient à menger se pou non, et bien savoient que les
communes les haoient tres mortellement, comme ceulx qui bien l'avoient
desservi [à eulx], comme devant est dit, de leur cruaulté et tyrannie. Si
n'oserent attendre plus, ne eulx fier en leur fortune, ains se rendirent
bon gré mal gré à la voulenté du duc de Bedfort, regent, lequel les print
tous à mercy le premier jour de mars l'an mil IIIIc XXII[747], pour ce
que à grant foison estoient gentilz hommes, car ilz estoient bien de C à
IIIIxx cottes d'armes. Sy soy panssa que moult appetissoit la puissance
des autres et que la sienne croistroit, dont il fut deceu, car aussitost
qu'ilz porent yssir, ilz ne tindrent oncques ne foy ou serment qu'ilz
eussent fait, mais firent pis qu'ilz n'avoient fait devant, dont le
peuple fut moult à malle paix, mais à souffrir le convint.

  [746] Jean Stuart, comte de Bucan, fils de Robert, duc d'Albanie,
  régent d'Écosse et cousin germain du roi Jacques Ier, était
  gendre du comte de Douglas; nommé connétable de France par le
  dauphin après la victoire de Baugé, il succomba trois ans plus
  tard à la bataille de Verneuil. La mésintelligence qui éclata
  entre ce capitaine et Tanneguy du Châtel ne fut point l'unique
  cause de son départ. Charles VII envoya le comte de Bucan en
  Écosse avec une flotte «pour charger et amener le comte de
  Douglas et les gens d'armes et de trait du pays d'Escosse»,
  lesquels en effet ne tardèrent pas à arriver sous la conduite des
  comtes de Douglas et de Bucan (Stevenson, _Wars of the English in
  France_, t. II, part. 1, p. 25).

  [747] V. dans Monstrelet (t. IV, p. 188) les articles de la
  capitulation accordée le 1er mars 1423 à la garnison de Meulan
  par le comte de Salisbury, Jean Falstaff et autres représentants
  du duc de Bedford. Le Parlement de Paris fut avisé le 3 mars de
  la reddition de cette place par lettres closes du même duc de
  Bedford, publiquement lues «à la fenestre de la sale» du Palais,
  ainsi que l'appointement passé avec les assiégés (Arch. nat.,
  X{la} 1480, fol. 270 rº).

379. Item, en avril ensuivant après Pasques qui furent le IIIIe jour
d'avril l'an mil IIIIcXXIII, fut fait ung grant conseille[748] en la cité
d'Amiens de nos signeurs, et là firent mariaiges et aliances de maintenir
la guerre contre les Arminalx[749], et fut donnée la seur du duc de
Bourgongne au regent de France[750]. Et après leurs diz mariaiges
vindrent à Paris, c'est assavoir, le duc de Bedfort, le conte de
Salsebry[751], le conte de Suffort[752] et plusieurs autres signeurs
[d'Angleterre; ne n'y vint quelque signeur] de France, se non Angloys,
lesquelx menoient le plus grant estat de vesture et de joyaulx que on
eust oncques veu d'aage de homme nul, ne nul ne s'entremetoit du
gouvernement du royaulme que eulx.

  [748] Ms. de Paris: concille.

  [749] Une copie vidimée du traité d'alliance conclu à Amiens le
  17 avril 1423 entre Jean duc de Bedford, Philippe duc de
  Bourgogne et Jean duc de Bretagne, fut apportée au Parlement le
  samedi 23 avril par l'évêque de Paris (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 273 rº); ce traité stipulait que chacun des contractants
  serait tenu de mettre 500 hommes d'armes à la disposition de
  celui d'entre eux qui se trouverait avoir besoin d'aide (Cf.
  Monstrelet, t. IV, p. 147).

  [750] Anne de Bourgogne épousa Jean, duc de Bedford, à Troyes le
  14 juin 1423, mourut à Paris le 13 novembre 1432 et fut enterrée
  aux Célestins (Vallet de Viriville, _Hist. de Charles VII_, t. I,
  p. 366 note). Le mariage d'Arthur de Richemond, frère du duc de
  Bretagne, avec Marguerite de Bourgogne, veuve du duc de Guyenne,
  fut célébré le 10 octobre 1423.

  [751] Thomas de Montagu, comte de Salisbury, tué au siège
  d'Orléans le 3 novembre 1428.

  [752] William de la Pole, comte de Suffolk et de Dreux,
  gouverneur du pays chartrain en 1423, prit part aux batailles de
  Cravant et de Verneuil.

380. Item, en celui an, furent tous les figuiers, rommarins, les trailles
des marays et tres grant partie des vignes toutes gelées, et des noyers,
de la gelée devant dicte, especialment tout ce qui estoit dehors de la
terre, et environ la my-may commencerent à gecter de terre.

381. Item, en cel an IIIIc XXIII, la IIe sepmaine de juing, allerent les
Angloys devant Oursay[753] qui tant avoit fait de mal en France,
especialment autour de Paris, de toutes pars; car les larrons qui
estoient dedens le chastel, estoient pires que Sarazins qui oncques
feussent. Et n'est nul qui creust la douleur et la tyrannie qu'ilz
faisoient souffrir aux chrestiens qu'ilz prenoient, car, premier, nulz
n'eschappoit d'eulx quant ilz le prenoient qu'il ne perdist quant que il
avoit, s'ilz povoient; et, après celle cruelle rançon, quant ilz avoient
tout ce que les pouvres gens ou les riches povoient finer, les faisoient
ilz aucunes foys mourir de fain ou d'autre cruelle mort. Et pour ce,
aussitost que on mist le siege devant, ceulx de Paris et des villaiges
d'entour y allerent de bon cueur, et fut assegé ledit chastel moult
asprement. Moult se deffendirent les larrons qui dedens estoient, car
bien avoient de quoy, car grant temps avoit qu'ilz n'avoient fait que
gaigner par roberies, mais leur deffence rien ne leur valu, car avant
huit jours ensuivant ilz furent si honteusement prins qu'ilz furent
admenez à Paris, chascun ung chevestre dedens le col bien estroit fermé,
acoupplez l'ung à l'autre, comme chiens, venans à pié depuys ledit
chastel jusques à Paris, et estoient environ cinquante, sans les femmes
et petis paiges.

  [753] Wavrin (édit. Dupont, t. I, p. 215) est le seul chroniqueur
  qui signale la présence du comte de Salisbury à la prise d'Orsay.

382. Item, ceulx que on tenoit à gentilz hommes venoient ung pou après
les devant diz et n'avoient point de corde au col, mais ilz tenoient
chascun en la dextre main une espée toute nue par le millieu de
l'alemelle ou environ, la pointe contre la poictrine en signe de gens
renduz à la voulenté du prince; et furent admenez le jour Sainct Gervais
et Sainct Prothais qui fut celle année au sabmedi[754].

  [754] Monstrelet ajoute à ces détails que les prisonniers furent
  conduits à l'hôtel des Tournelles en présence du duc de Bedford
  et de sa femme, laquelle intercéda en faveur de ces malheureux et
  obtint leur mise en liberté.

383. Item, tantost après fut faicte une grosse taille et emprunt, qui
fist tant de grief aux pouvres gens, que tres grant foison s'en allerent
hors de Paris demourer[755].

  [755] Le clergé parisien paya sa part de cet emprunt forcé; le 31
  mai 1423 le chapitre de Notre-Dame fut appelé à délibérer sur
  l'assiette d'une taille de huit mille francs demandée pour
  chasser les ennemis des forteresses voisines de Paris; après de
  longs débats, la somme fut réduite à deux mille francs, payables
  moitié en juillet, moitié en août (Arch. nat., LL 215, fol. 404,
  406).

384. Item, la derraine sepmaine du moys de juillet, fut ordonné par
l'evesque de Paris que nulle femme ne seroit ou cueur du moustier quant
on feroit le divin office, ne nul homme bisgame ou sans couronne ne
toucheroit aux reliques, ne à quelque chose qui fust sacrée ou beniste,
ne ne serviroit le prebstre à l'austel, mais ce ne dura gueres.

385. Item, en ce temps fut faicte monnoie noire de III tournois la piece,
que on n'osa faire oncques courir, pour ce que celle de II tournois
estoit blanche et celle de trois tournois noire; le peuple en fut si mal
comptent qu'il la convint laisser, et si estoit [toute] assennié[756].

  [756] Afin de donner satisfaction au peuple de Paris «acoustumé à
  marchander à parisis», ces deniers noirs d'émission récente, dont
  le cours avait été fixé à trois tournois pièce, furent cotés deux
  parisis (ordonnance du 6 septembre 1423). Indépendamment de la
  monnaie noire ci-mentionnée, le gouvernement anglais ordonna par
  un mandement du 31 mai 1424 la fabrication de petits parisis
  noirs, évalués un denier parisis pièce (Arch. nat., Z{1b} 58,
  fol. 181 rº).

386. Item, en ce temps venoient à Paris les loups toutes les nuys, et en
prenoit on souvent III ou IIII à une foys, et estoient portez [par mi
Paris] panduz par les piez de derriere, et leur donnoit on de l'argent
grant foison.

387. Item, le jour de l'Invencion Sainct Estienne, IIIe jour d'aoust, fut
faicte grant feste à Paris au soir, comme de faire grans feus, dancer
tout ainsi comme à la Sainct Jehan[757]; mais ce estoit moult piteuse
chose à pancer pourquoy la feste se faisoit, car mieulx on deust avoir
plouré; car, comme on disoit que IIIm ou plus furent mors des Arminalx
par armes[758] et quelque IIm prins et quelque XVc noiez pour eschever
la cruelle mort que ceulx qui les suivoient leur promettoient. Or, veez,
quel dommaige et quel pitié par toute chrestienté, car pou d'iceulx qui
ainsi sont mors ont petite souvenance de leur Createur à l'eure, et ceulx
qui les occient aussi pou, car le plus n'y vont que pour la convoitise,
et non point pour l'amour de leurs signeurs dont ilz se renomment, ne
pour l'amour de Dieu, ne pour charité aucune, dont ilz sont tous en peril
d'estre honteusement mors au siecle, et les ames à perdicion.

  [757] Il s'agit de la victoire de Cravant remportée le samedi 31
  juillet par les troupes anglo-bourguignonnes sur l'armée du
  dauphin que commandait le connétable d'Écosse, Jean Stuart de
  Darnley; la nouvelle de ce brillant fait de guerre parvint à
  Paris le mardi 3 août, fort avant dans la soirée. Pour célébrer
  ce succès des armes anglaises, il y eut à Paris processions sur
  processions, le mercredi 4 août à Notre-Dame, le vendredi 6 août
  à Saint-Germain-l'Auxerrois, le mercredi 11 à la Sainte-Chapelle,
  ce dernier jour, en présence du duc et de la duchesse de Bedford
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 280 rº).

  [758] Pareil chiffre est donné par Clément de Fauquembergue et
  Cousinot de Montreuil (_Chron. de la Pucelle_, p. 214).

388. Item, quans lieux demourez inhabitez, comme villes, chasteaulx,
moustiers, abbayes et autres, helas! helas! quans orphelins on peut en
terre chrestienne trouver, et quantes pouvres femmes vefves et chetives
par telz occisions. Helas! se ung chascun de nous regardoit [bien] se
autel douleur nous estoit advenue ou promise, com grant douleur et com
grant hayne nous perceroit les cueurs de noz ventres, et com grant
voulenté nous aurions de en estre vengez, et tout, pour ce que nous
n'avons nul regart au temps qui est à advenir, lequel est moult doubteux
tant au regart de cruelle mort par vengence divine, pour la joye que nous
avons du mal d'autruy et de la destruction dont on nous peut tous juger
homicides, car on dit que bonne voulenté est reputée pour fait. Et si dit
Nostre Seigneur par la bouche de l'apostre: «Qui de glaive ferra, de
glaive mourra!» Nous faisons semblant, comme fist Calcas, ung devineur de
Troyes la grant, lequel alla à son dieu qui estoit nommé Appollo, par le
congé du roy Priant, pour demander lesquelx seroient vaincuz ou ceulx de
la grant Troye ou les Gregois; si lui fut respondu que en la fin Troye
seroit destruite, pourquoy il laissa sa cité et [ses amys], et s'en alla
par devers les Gregoys, et leur dist le respons d'Appollo, par quoy ilz
luy firent moult grant joye pour celle foys pour le respons [d'Appollo].
Ouquel Appollo le dyable conversoit, qui dist à Calcas que les Gregoys
vaincroient, mais il leur cela la tres grant douleur qui leur en advint,
car tous perirent, car tres pou en eschappa, que tous ne fussent occis ou
perilliez en mer à leur retour, ne Calcas n'ot oncques puis joye que ung
pou, quant il vint avecques les Gregois, ne oncques puis on ne se fia en
luy. Or veez quelle douleur il en advint aux deux parties pour vouloir
avoir vengence[759], car l'Escripture tesmoigne que là moururent par
glaive ou par feu plus de XXII milliers de hommes, dont tres grant
partie d'Orient demoura vefve [et orpheline] de toute chevalerie, car pou
ou neant en eschappa qui peust rapporter les nouvelles plaines de
douleurs en son pays. Et pour ce pour l'amour de Dieu ayons pitié de nous
mesmes, en crainant la main de Nostre Sauveur Jhesu Crist, car nul ne
scet que à l'ueil lui pend, car à telle mesure que nous mesurons nous
serons mesurez.

  [759] Ms. de Paris: vengement.

389. Item, la derraine sepmaine d'aoust, vint le duc de Bourgongne à
Paris[760] à petit preu pour le peuple, car il avoit grant compaignie qui
tout degastoient aux villaiges d'entour Paris, et les Englois aussi y
estoient. En icelluy temps le vin estoit tres cher plus que long temps
n'avoit esté, et si y avoit tres pou raisins es vignes, et encores ce pou
degastoient lesdiz Angloys et Bourguignons, comme eussent fait porcs, et
n'estoit nul qui en osast parler. Ainsi estoit le peuple gouverné par la
malle et convoiteuse voulenté des gros, qui gouvernoient Paris, qui
touzjours estoient avec les signeurs, et n'avoient nulle pitié du povre
peuple qui tant avoit de pouvreté. Mais firent lesdiz gouverneurs, pour
complaire aux signeurs, à ung lundi, VIe jour de septembre, après disner,
environ trois heures, crier la monnoye, que trois doubles ou niquès ne
vauldroient que ung blanc, qui devant valloient VI tournois[761]; dont le
peuple se troubla moult[762], et de ce advint que on ne pot, celle
journée ne l'endemain, ne pain ne vin à Paris pour son argent finer[763].

  [760] Philippe le Bon, accompagné du comte de Richemond, fit son
  entrée à Paris le vendredi 27 août; il trouva près de la Chapelle
  (Saint-Denis) le duc de Bedford, avec lequel il se rendit chez la
  reine Isabeau. Le duc de Bourgogne quitta la capitale le mercredi
  23 février 1424, se dirigeant vers Amiens (Arch. nat., X{la}
  1480, fol. 281 vº et 290).

  [761] Un mandement royal au prévôt de Paris, publié le 6
  septembre 1423, fixa de la manière suivante le cours des doubles
  deniers de deux tournois pièce: désormais six de ces doubles
  devaient valoir un grand blanc de dix deniers tournois de
  nouvelle fabrication, et trois doubles un petit blanc de cinq
  deniers tournois (Arch. nat., Z{1b} 58, fol. 177 vº). Le
  gouvernement anglais voulait par ce moyen empêcher la contrefaçon
  des deniers en question faite sous le couvert du dauphin; à peine
  les blancs de 10 d. t. furent-ils frappés que l'on vit circuler
  de faux blancs aux armes de France et d'Angleterre jusques dans
  Paris (_Ibid._, Z{1b} 3, fol. 9 vº). Cette dépréciation soudaine
  troubla profondément les marchés et transactions: c'est ainsi que
  le chapitre de Notre-Dame, bénéficiant de la situation, décida de
  payer les ouvriers de ses moulins à raison de six doubles pour
  deux blancs, malgré les conventions passées avant l'abaissement
  de la monnaie, cinq doubles valant alors deux blancs de 8 deniers
  (_Ibid._, LL 215, fol. 419).

  [762] «Dont le peuple se troubla moult» manque dans le ms. de
  Rome.

  [763] Après la publication de l'ordonnance du 6 septembre 1423,
  les denrées et la main-d'œuvre subirent un renchérissement
  tellement excessif, que, le vendredi 10 septembre, le Parlement
  dut intervenir et ordonna au prévôt de Paris de prendre les
  mesures nécessaires pour faire cesser cet état de choses (Arch.
  nat., X{la} 1480, fol. 283 rº).

390. Item, en ce temps, les Anglois prenoient aucunes foys une forteresse
sur les Arminalx au matin, et si ilz en perdoient aucunes foys deux au
soir, ainsi duroit la guerre de Dieu mauldite.

391. Item, en ce temps, ou moys de septembre, fist tant l'evesque de
Paris, qui estoit patriarche, qu'il fut arcevesque de Rouen par faulte de
souffisance[764], et le jour Sainct Denis ensuivant, IXe jour d'octobre,
fut fait ung autre evesque de Paris nommé[765] Jehan de Vienne[766].

  [764] Jean de Rochetaillée, patriarche de Constantinople,
  administrateur de l'évêché de Paris, transféré en 1423 à
  l'archevêché de Rouen, refusa tout d'abord d'abandonner le siège
  épiscopal de Paris, alléguant au mois d'août 1423, dans un procès
  qu'il soutenait au sujet de la régale, que si le pape, à ce qu'on
  disait, lui avait donné «licence d'aler à l'archeveschié de
  Rouen», il l'ignorait et n'en «estoit mie certifié deument.»
  (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 341 rº.) C'est en pure perte que ce
  prélat se fit délivrer lettres royales le maintenant en
  possession de l'évêché, lettres qui furent présentées au chapitre
  le 12 septembre; il dut céder et composa avec les chanoines
  (_Ibid._, LL 215, fol. 416).

  [765] Ms. de Paris: qui se nommoit.

  [766] Jean de Nant, archevêque de Vienne, transféré à l'évêché de
  Paris par bulle de Martin V du 27 juin 1423, se fit recevoir le
  24 septembre suivant; dès le 6 septembre, se trouvant en l'abbaye
  de Saint-Victor, il exprima le désir d'établir sa demeure dans la
  maison de son oncle, Jean de Vienne, amiral de France; le
  chapitre, se rendant à ses vœux, lui permit de traverser la
  Seine de Saint-Victor à Saint-Antoine et de séjourner à Paris à
  condition de ne point pénétrer dans la Cité. La date du 9 octobre
  donnée par le Journal est celle de l'entrée solennelle du nouvel
  évêque, qui, pour célébrer son intronisation, convia les
  chanoines à un grand dîner (Arch. nat., LL 215, fol. 415-418).
  Jean de Nant resta en possession de l'évêché de Paris jusqu'à sa
  mort, survenue le 7 octobre 1426; son exécuteur testamentaire,
  Guillaume de Chauvirey, préchantre de Lyon, chanoine de Besançon,
  présenta le 28 avril 1427 le testament du prélat pour être
  enregistré au Parlement (_Ibid._, X{la} 9807, fol. 28 rº). La
  succession de Jean de Nant n'était pas encore liquidée en 1436; à
  cette époque, le chapitre de N.-D. ordonna de dresser
  l'inventaire de biens déposés dans une chambre de la rue
  Saint-Pierre-aux-Bœufs et confiés à la garde d'un chanoine,
  serviteur dudit évêque (_Ibid._, LL 217, fol. 193).

392. Item, en ce moys de septembre devantdit, orent journée de bataille
ensemble les Arminalx et les Angloys, et fut en Normendie environ
Avranches; et furent desconfis bien IIIIm Angloys tous mors en la
place[767], dont ce fut pitié et est qu'il fault que chrestienté
destruise ainsi l'un l'autre, et certes ce ne fut pas sans grant
destruction des autres, car tout le peuple les avoit en trop mortel haine
et les ungs et les autres.

  [767] Sans doute, l'auteur du Journal veut parler de la victoire
  de la Gravelle, au Maine, que remporta le 26 septembre Jean
  d'Harcourt, comte d'Aumale; les Anglais, commandés par W. Pole,
  laissèrent sur le champ de bataille environ quinze cents morts et
  perdirent plusieurs centaines de prisonniers, dont leur chef;
  c'est à la suite de cette affaire que le comte d'Aumale fit une
  tentative infructueuse pour enlever Avranches de vive force
  (Cousinot, _Chron. de la Pucelle_, p. 214).

393. Item, quant ledit evesque de Vienne fut receu evesque de Paris, il
fist faire XL jours tout ensuivant procession, que Dieu par sa grace
voulsist mettre la paix en la chrestienté et apaisier le temps qui trop
estoit contraire pour les semailles, car il fut bien iiii moys tous
entiers ou plus que oncques ne cessa de plouvoir de jour ou de nuyt.

394. [Item, en ce temps avoit ou chastel de Yvry-la-Chaussé[768] une
grant compaignie de larrons qui se disoient Arminalx ou de la bende,
ausquelx rien, s'il n'estoit trop chault ou trop pesant, ne leur
eschappoit, et, qui pis est, tuoient, boutoient feux, efforçoient femmes
et filles, pendoient hommes, s'ilz ne paioient rançon à leur guise, ne
marchandise nulle par là ne povoit eschapper.]

  [768] Ivry-la-Bataille (Eure, arr. d'Évreux, cant. de
  Saint-André), anciennement Ivry-la-Chaussée, place forte de
  Normandie, appartenant au comte Arthur de Richemond, tomba entre
  les mains de Géraud de la Pallière, gentilhomme gascon au service
  de Charles VII, qui l'enleva «par eschielle et faulte de guet»;
  l'écuyer anglais du nom de Pierre Glé, auquel la garde de ce
  château avait été confiée, obtint le 20 mars 1424 des lettres de
  rémission pour sa négligence (Arch. nat., JJ 172, no 442).

395. Item, en icelui temps, le monde estoit [moult] esbahi pour le temps
[pluvieux] qui tant duroit et le doulx temps qu'il faisoit. De la
Sainct-Remy jusques environ la Sainct-Thomas l'apostre, faisoit si tres
doulx temps, que la violete jaune[769] estoit aussi commune comme elle a
esté aucunes foys en mars, ne ne gela point en icelui temps, et disoit
chascun que yver estoit tout passé; mais Dieu qui ordonne, et nous
devisons, commença à faire geler à la Sainct Thomas, et gela de plus en
plus fort, et dura jusques à la Chandeleur sans cesser. Et en ce temps
qu'i geloit si asprement avoit si grant marché de choulx à Paris que on
en avoit une charretée pour XII blans, on en avoit assès pour IIII ou
pour VI personnes pour ung noiret[770] qui ne valloit que une poitevine
ou environ, et avoit on pois, feves pour II solz parisis le boessel.

  [769] Ms. de Paris: jeune.

  [770] Le noiret était un petit denier noir, de la valeur d'une
  maille tournoise, comme on le voit par le mandement du 22 juin
  1423 fixant le cours de la menue monnaie (Arch. nat., Z{1b} 58,
  fol. 179).

396. Item, de fruict à grant habundance et tres bon on avoit à
Nouel et après ung quarteron de pommes de roumau ou de capendu pour
IIII deniers et pour moins.

397. Item, en ce temps, toutes gens qui avoient maisons y renonçoient,
puis qu'elles estoient chargées de rentes, car nulz des censiers ne
vouloient rien laisser de leurs rentes et amoient mieulx tout perdre que
faire humanité à ceulx qui leur devoient rente, tant estoit la foy
petite, et par celle deffaulte de foy on eust trouvé à Paris de maisons
vuydes et croisées saines et entieres plus de XXIIII milliers où nulli ne
habitoit.

398. Item, en ce temps, bien pou après ou devant Nouel, fut reprinse
Compigne par les Arminalx[771], et avecques ce prindrent [tres] grant
foison blez que on amenoit à Paris [du païs] de Picardie. Et tantost que
les nouvelles furent sceues à Paris, le prevost de Paris y mena grant
foison de gens de Paris pour les asseger, mais il n'y fist chose dont on
doye parler, que gaster finance et donner peine aux pouvres gens.

  [771] Trois à quatre cents partisans français, sous la conduite
  d'Yvon du Puis, de Gautier de Broussart et d'Angelot de Laux,
  escaladèrent au point du jour la ville de Compiègne; presque
  aussitôt après Lionnel de Bournonville et le seigneur de
  l'Isle-Adam, joints «à ceulx de Paris», dirigèrent contre les
  occupants une attaque qui échoua complètement; c'est à cette
  expédition avortée que fait allusion notre chroniqueur (cf.
  Monstrelet, t. IV, p. 174, Cousinot, _Geste des nobles_, p. 194).
  Au début de l'année 1424, le duc de Bedford fit assiéger
  Compiègne, et s'en rendit maître; la capitulation conclue avec le
  capitaine français fut suivie de lettres de rémission accordées
  le 4 avril 1424 aux bourgeois qui, par «leur negligence et faulte
  de deue garde et deffense», avaient laissé prendre la ville, à
  l'exception toutefois «des officiers et habitans consentans et
  coulpables de la prise d'icelle ville» (Arch. nat., JJ 172, no
  448).

399. Item, en ce temps n'avoit en France nul signeur, ne nul chevalier de
nom, ne Angloys, ne autre, et pour ce estoient les Arminalx si hardiz et
si entreprenans.


   [1424.]


400. Item, à l'issue de fevrier, oudit an, IIIIc XXIII, ce rendirent
ceulx du Crotay[772] et ceulx de Mont-Aguillon[773] aux Angloys leurs
vies sauves, et s'en allerent franchement, qui tant de maulx avoient
fait, car ilz s'estoient tenus plus d'un an.

  [772] Les château et ville du Crotoy se rendirent le 3 mars 1424,
  en vertu de conventions passées au mois d'octobre 1423 entre
  Raoul le Bouteiller, représentant le duc de Bedford, et Jacques
  d'Harcourt (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 291 vº). L'une des
  principales dispositions de ce traité (Monstrelet, t. IV, p. 166)
  portait que les habitants pourraient conserver leurs biens en
  prêtant serment au régent; un bourgeois de Paris, Jacques de
  Lailler, qui s'était trouvé au Crotoy, invoqua le bénéfice de cet
  article, et obtint en conséquence des lettres de rémission qui
  furent entérinées au Parlement (Arch. nat., X{2a} 16, fol. 477
  vº; voir d'autres lettres du 27 mai 1424, Arch. nat., JJ 172, no
  477).

  [773] Montaiguillon, château fort, situé entre Provins et
  Nogent-sur-Seine (commune de Louan), fut assiégé par le comte de
  Salisbury en personne, qui, après un siège meurtrier, parvint à
  réduire cette forteresse et en ordonna la démolition (Monstrelet,
  t. IV, p. 154, Cousinot, _Geste des nobles_, p. 195).

401. Item, en ce temps riens ne se faisoit que par l'Angloys, ne nul des
signeurs de France ne se mesloit du gouvernement du royaulme. En icellui
temps estoit la royne de France demourante à Paris, mais elle estoit si
pouvrement gouvernée qu'elle ne avoit tous les jours que VIII sextiers de
vin tout au plus pour elle et son tinel; ne le plus de ceulx de Paris,
qui leur eust demandé: «Où est la royne?» ilz n'en eussent sceu parler.
Tant en tenoit-on pou de compte, que à paine en challoit il au peuple,
pour ce que on disoit qu'elle estoit cause des grans maulx et douleurs
qui pour lors estoient sur terre.

402. Item, tout l'yver[774] et tout le karesme jusques après Pasques qui
furent le XXIIIe jour d'avril l'an mil CCCC XXIIII, environ le may, on
alla assegier Gaillon[775], Sedanne[776], Nangis et autres forteresses,
lesquelles furent toutes prinses des Angloys, et s'en allerent les
Arminalx desdiz, leurs vies sauves, senon ceulx de la garnison du chastel
de Sedanne, qui furent tous mis à l'espée, et les autres firent pis la
moitié qu'ilz n'avoient fait devant.

  [774] L'hiver de 1424 se prolongea outre mesure, car suivant le
  témoignage d'un contemporain, le samedi premier avril «il neiga
  et gela bien fort plus que long temps par avant n'avoit fait»
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 193 vº).

  [775] La forteresse archiépiscopale de Gaillon, que les gens du
  dauphin avaient enlevée le 16 avril 1424, fut réduite par les
  Anglais le 8 juillet suivant et aussitôt démolie (P. Cochon,
  _Chron. normande_, p. 449; Monstrelet, t. IV, p. 186).

  [776] Sézanne (Marne, arr. d'Épernay), battue en brèche par le
  comte de Salisbury depuis le 6 avril, opposa une résistance
  désespérée et dut être enlevée d'assaut; ses habitants, traités
  avec une extrême rigueur, périrent misérablement (Arch. nat.,
  X{la} 4796, fol. 77 vº. Cf. A. Longnon, _Les limites de la France
  et l'étendue de la domination anglaise à l'époque de la mission
  de Jeanne d'Arc_, p. 48).

403. Item, en ce temps, le regent de France fist asseger à l'entrée de
juillet ceulx qui estoient dedens Yvry-la-Chaussée qui avoient pou de
vivres[777], et estoit leur esperance toute de eulx garnir de vivres des
biens qui estoient sur terre en cellui moys, especialment de tous blez et
de potaiges pour toute l'année, car de char avoient ilz touzjours assez.
Mais on dit bien souvent que ung pansse ly asgne et autre ly asgnier, et
Dieu qui mua le propos de Oloferne, tourna leur joie, quant ilz cuiderent
estre plus asseurez, en tristour; car ilz furent de si pres prins qu'ilz
n'orent point de povoir de cuillir ne blé, ne vin, ne potaige, pour quoy
il convint qu'ilz traictassent au regent. Et fut leur traicté tel: qu'ilz
se devoient rendre à la voulenté du prince, s'ilz n'avoient dedens quinze
jours secours ou moys d'aoust, lequel leur fut accordé, et de ce
baillerent ostaiges bons et suffisans tous gentilz hommes; car bien
estoient oudit chastel IIIIc hommes d'armes, tout de renon, si orent
grant esperance au secours que point ne leur fauldroit audit jour. Si
sceurent les Arminalx le jour, si firent grant assemblée de toute leur
puissance, et eulx mirent au chemin par devers Chartres, tuant, robant,
pillant, prenant hommes et femmes, brief, ilz faisoient tout mal. D'autre
part, le regent qui estoit devant le chastel d'Yvry-la-Chaussée fist
semondre son ost partout, et quant ilz furent venuz, si furent armez à
dix milliers tous hommes deffensables, lesquelx il ordonna moult
saigement, car il se mist en une plaine moult belle; et, par derriere lui
avoit ung tertre moult hault, par quoy il n'avoit garde par derriere, car
nul ne peust bonnement descendre ladicte montaigne par devers eulx sans
grant travail. En ce temps, Arminalx approucherent plus et plus l'ost du
regent; quant il le sceut, si fist ordonner ses batailles et les pria de
bien faire, et là les attendy de pié quoy en moult belle ordonnance. Les
Arminalx envoierent coureux montez d'avantaige pour aviser l'ost dudit
regent; quant les coureux virent son ost en si belle ordonnance, si s'en
retournerent comme gens effraiez à leurs gens, en leur disant que tres
grant folie seroit d'assembler, et que le mieulx seroit de s'en retourner
chascun en sa garnison. Si s'aviserent puis après ce d'une traïson, car
ilz envoierent à une lieue pres de l'ost du regent environ Vc hommes
d'armes bien montez et armez, lesquelx firent semblant de [venir pour]
lever le siege, dont ilz n'avoient talent ne hardement; et ceulx qui
estoient dedans le chastel eulx orguillirent et commencerent à crier et
braire, en disant parolles moult villeneuses et despiteuses au regent et
à ses gens, car ilz cuiderent bien à celle foys estre secouruz et
delivrez, quant ilz virent les cinq cens hommes, car leur pencée estoit
que ce fust l'avangarde des Arminalx, mais autrement estoit, car ilz
n'estoient ainsi venuz que pour ce que bien savoient que le regent les
attendroit en la place; si ne se bougerent du lieu où ilz estoient, dont
les deux osts povoient veoir l'un l'autre. Et, ce pendent que là se
tenoient, les Arminalx faisoient retourner leur charroy et leur trayn le
plus tost qu'ilz povoient pour eulx en fuir sans riens perdre ne sans
coup ferir.

  [777] Géraud de la Pallière, assiégé dès le 15 juin par le comte
  de Suffolk, capitula le 5 juillet, c'est-à-dire promit de rendre
  la place le 15 août, s'il n'était secouru à cette date.

404. Quant ceulx qui devant l'ost du regent estoient venus orent tant
esté illec, que bien fut l'ost à pié[778] eslongné iii ou iiii grosses
lieues, si monterent moult tost et s'enfouirent après leurs gens qui
tiroient vers le Perche; et ce jour estoit lundy, vigille de la
Nostre-Dame my-aoust mil IIIIc XXIIII. Quant ilz furent pres de Verneil
ou Perche, si firent une grant traïson, car ilz prindrent grant foison de
leurs soudaiers escossays, qui bien savoient parler le langaige
d'Engleterre, et leur lierent les mains, et les mirent aux queues des
chevaulx, et les touillerent de sanc en maniere de plaies en mains, en
bras et en visaige, et ainsi les menerent devant Verneil, criant et
braiant à haulx criz en langaige d'Angloys: «Mal veismes ceste doloreuse
journée! quant nous cessera ceste douleur?» Quant les Angloys qui dedens
la ville estoient virent la douleur contrefaicte, si furent moult
esbahiz, et fermerent leurs portes et se mirent en hault pour deffendre
leur ville. Et quant les Arminalx virent cecy, leur monstrerent le sire
de Torcy[779] qui s'estoit rendu à eulx, qui estoit lié comme les autres
par traïson, qui leur dist que toute la chevalerie d'Angleterre estoit
morte en celui jour devant Yvry, et que pour neant se tandroient, que
jamais n'auroient secours, et ce tesmoignerent les autres qui bien
parloient anglois, et jurerent par leur serement que ainsi estoit. Si ne
se sceurent comment conseiller, car ilz tenoient le sire de Torcy l'un
des bons et vrais chevaliers qui fust avec le regent, et veoient les
autres liez aux queues des chevaulx, qui parloient leur langaige et leur
affermoient la chose estre toute vraye, et si avoient pou de vivres; si
s'acorderent que ilz se randroient, leurs vies sauves, ainsi leur fut
accordé. Mais quant les Arminalx furent dedens la ville, si firent trop
grant mal, car ilz mirent tous ceulx qu'ilz porent atraper à mort, et
plusieurs femmes et enffans, et se logerent en la ville et tout leur
trayn. Ceulx qui porent eschapper s'en fouirent qui mieulx mieulx, les
aucuns arriverent en l'ost du regent, qui moult furent esbahiz quant ilz
virent ceulx de l'ost qui faisoient bonne chere et liée[780], si
conterent leur adventure au regent, et on avoit dit au regent qu'ilz
faisoient semblant de fouir, affin qu'il donnast congé à ses gens, et
celle pancée avoient ilz de lui courir [sur], s'il leur eust donné
congié; mais aussitost qu'il sceut la chose, si soy departy et parlemanta
à ceulx du chastel qu'ilz avoient pancée de faire, que bien sceussent que
tous mourroient de malle mort, s'ilz ne se randoient, si se randirent à
lui, et en fist ce qu'il volt; il en fist pandre, il en delivra la plus
grant partie, qui depuis firent tant de maulx tant que cest hydeux temps
dura[781].

  [778] Ms. de Paris: à peu.

  [779] Jean d'Estouteville, seigneur de Torcy, qui devint plus
  tard grand maître des arbalétriers de France, n'avait guère que
  dix-neuf ans au moment de la bataille de Verneuil; malgré son
  jeune âge, il représentait alors la famille privée de son chef,
  car son père, Guillaume d'Estouteville, prisonnier des Anglais
  depuis l'année 1419, se trouvait encore en leur pouvoir le 9 mai
  1427, date du sauf-conduit donné à l'un de ses serviteurs qui se
  rendait en France pour traiter de sa rançon (Rymer, t. IV, partie
  IV, p. 127).

  [780] Ms. de Paris: liesse.

  [781] Les mss. de Rome et Paris, au lieu de «temps dura», portent
  «duraançon», leçon inintelligible.

405. Après ce s'esmeut ledit regent, duc de Bedfort, à tout son ost, le
plus tost qu'il pot, et suivy les Arminalx jour et nuyt, (tant) que, le
jeudi d'après la my-aoust qui fut au mardy, aproucha des Arminalx tant
qu'ilz virent l'un et l'autre. Quant ilz virent le regent, si esmeurent
leur gent et virent qu'ilz estoient bien dix huit mil combatans, et
firent esmer par leurs heraulx les gens dudit regent, qu'ilz dirent par
leur foy qu'ilz n'estoient pas dix mil au plus. Quant ce ouirent les
Arminalx, qui de Lombars avoient grant planté moult bien montez, si leur
dirent: «Nous ordonnerons en telle maniere, que vous de Lombardie, qui si
bien estes montez, quant la bataille sera bien esmeue, vous serez IIIm de
vous qui par derriere eulx vendrez, et tuerez tout sans prendre homme à
rançon.» A ce s'acorderent les Lombars, le regent d'autre part ordonna sa
bataille, et fut en une belle plaine, si n'ot de quoy se fermer. Si fist
descendre ses gens à pié, et fist lier tous les chevaulx de son ost
derriere l'ost, les testes devers le cul, III ou IIII d'espès, et tous
furent ainsi liez ensemble, que mesmes les chevaulx ne se povoient
mouvoir l'un sans l'autre, car moult estoient court liez. Quant orent
ainsi ordonné les deux osts leurs batailles, et qu'ilz furent en
ordonnance, les Arminalx, qui moult estoient pecheurs, firent demander au
regent qu'il avoit en pençée et que il vauldroit mieulx faire ung bon
traicté que combatre, car moult se doubtoient pour leurs pechez. Le
regent tout asseuré leur manda que tant de foys avoient leur foy mentie,
que jamais on ne les devoit croire, et que bien sceussent que à lui
jamais n'auroient traicté ne paix, tant qu'il les eust combatus. Adonq il
n'y ot plus parlé, les deux osts vindrent l'un contre l'autre, [et
commencerent à frapper et mallier l'un sur l'autre] de toutes manieres
d'armeures[782] de guerre que on peust pancer, de traict ou d'autre
chose. Là eussiez ouy tant doloreux criz et plaintes, tant hommes cheoir
à terre, que puis n'en releverent, l'un chacer[783], l'autre fouir, l'un
mort sus, l'autre gesir à terre gueulle baiée, tant sanc espandu de
chrestiens, qui oncques n'avoient veu en leur vivant l'un l'autre, et si
venoient ainsi tuer l'un l'autre pour ung pou de pecune qu'ilz en
attendoient à avoir. La bataille fut moult cruelle, que on ne savoit qui
en avoit le meilleur. Les Arminalx avoient grant fiance aux Lombars
qu'ilz avoient ordonnez [de] venir par derriere rompre la bataille du
regent de France, lesquelx n'oserent oncques ce faire quant ilz virent la
haye des chevaulx qui par derriere estoit. Si ne leur fut à gueres qui
gaignast ou perdist, mais qu'ilz eussent du pillaige; si tuerent les
pouvres varletz et paiges qui dessus les chevaulx estoient, et orent le
cueur failli de aider à leur gent, et prindrent tous les bons chevaulx et
tout ce qui dessus estoit troussé, et ainsi s'en fouirent sans plus
revenir vers leur païs; ainsi s'en allerent honteusement comme couars et
convoiteus. Quant les Arminalx virent qu'ilz ne venoient point, si furent
moult esbahiz; si leur fut dit par ung herault comment les Lombars s'en
estoient fouiz sans cop ferir pour le pillaige, si furent les Arminalx si
esbahiz qu'ilz ne sorent quel conseil prendre; et si estoient entrez en
bataille plus de XVm[784], mais leur pechié leur nuisoit tant qu'ilz ne
povoient faire chose où ilz eussent honneur oncques, puis que le duc de
Bourgongne fut tué par eulx. Quant les Angloys les virent esbahiz, si se
ralient et leur courent sur moult asprement de tout leur povoir, et
prennent terre sur eulx plus et plus, si asprement que les Arminalx ne
porent plus souffrir l'estour, ains s'en commencerent à fouir moult
honteusement pour sauver leurs vies, et les gens du regent les
poursuivirent jusques devant Verneuil ou Perche. Là fu grant l'occision
et cruelle des Arminalx, car là furent mors par armes par le dit des
heraux bien neuf milliers[785]. Et si fut prins le duc d'Alençon[786] et
mort le conte d'Aumalle[787] filx du conte de Harecourt, et le conte de
Ghayglas[788] escossois[789] mort, et le conte de Boucan mort, et le
conte de Tonnoyre mort[790], et le conte de Vantadour[791] mort, et le
viconte de Nerbonne[792], lequel ot la teste coppée depuis qu'il fut
mort, et son corps pandu au gibet et sa teste en une lance moult hault.

  [782] Ms. de Paris: armes.

  [783] Ms. de Paris: cacher.

  [784] Ms. de Paris: XVIII mil.

  [785] Le roi d'armes Montjoie fit, paraît-il, le relevé des
  pertes subies par l'armée franco-écossaise; c'est du moins ce qui
  ressort de l'extrait relatif à la bataille de Verneuil que
  reproduit Stephenson (_Wars of the English_, vol. II, part. II,
  p. 395).

  [786] Jean II, duc d'Alençon, retenu prisonnier par les Anglais,
  se trouvait en 1425 au Crotoy, lorsque le régent lui offrit sa
  liberté et ses domaines à condition de prêter serment de fidélité
  au roi d'Angleterre; le jeune duc refusa énergiquement de
  souscrire à ces conditions et préféra garder prison; il fut
  néanmoins relâché peu après et assista en 1428, à Chinon, à la
  présentation de Jeanne d'Arc (Monstrelet, t. IV, p. 241, 316).

  [787] Jean d'Harcourt, comte d'Aumale, remplit en 1417 les
  fonctions de capitaine général de Normandie et fut nommé le 15
  avril de cette même année capitaine de Rouen.

  [788] Ms. de Rome: le conte de Ghay.

  [789] Archibald, comte de Douglas, nommé duc de Touraine par
  Charles VII, l'un des chefs du contingent écossais, était
  beau-père du comte de Bucan qui fut tué ainsi que lui.

  [790] Louis de Chalon, comte de Tonnerre, l'un des chevaliers
  échappés au désastre d'Azincourt (_Chron. des Cord._, p. 229).

  [791] Jacques, comte de Ventadour, avait contribué à la victoire
  de Baugé; fait prisonnier à la bataille de Cravant, où il eut un
  œil crevé, il succomba à la journée de Verneuil.

  [792] Guillaume d'Avaugour, vicomte de Narbonne, acquit une
  triste notoriété par sa participation à l'assassinat de Jean
  Sans-Peur, ce qui explique la haine des Anglo-Bourguignons
  s'acharnant sur son cadavre.

406. Item, furent trouvez mors de la partie des Arminalx bien IIm IIIc
LXXV cottes d'armes.

407. Item, de ceulx du regent, furent environ trouvez IIIm mors, et tres
pou y ot de mors de gens de nom[793].

  [793] Les Anglais éprouvèrent des pertes tellement sensibles
  qu'au dire de Cousinot de Montreuil, le duc de Bedford, annonçant
  sa victoire, interdit en quelque sorte toutes réjouissances,
  attendu que «combien qu'ils eussent eu l'honneur, toutesfois ils
  avoient beaucoup de dommage» (Cousinot, _Chron. de la pucelle_,
  p. 226).

408. Quant ceulx qui dedens la ville s'estoient mis, virent la grant
desconfiture, si ne sceurent comment conseiller fors que de eulx rendre à
la mercy du regent[794], et ainsi le firent. Si furent les ungs navrez,
les autres bien demy mors, et en ce point furent boutez hors de la ville
à leur grant confusion, tous nuds de toutes leurs armeures.

  [794] Les lettres de rémission accordées le 11 août 1424 aux
  habitants de Verneuil, «pour le fait d'avoir baillé entrée de la
  ville et du chastel» aux ennemis du roi d'Angleterre, mentionnent
  le traité conclu après la défaite du 17 août pour la reddition de
  la place qu'occupaient les gens du dauphin, mais ne rappellent
  qu'une seule clause de ce traité, clause stipulant que les
  habitants ne seraient point inquiétés (Arch. nat., JJ 172, no
  585).

409. Item, les Lombars qui avoient pillié les chevaulx devantdiz ne
tindrent pas tous ensemble leur chemin, par quoy l'une partie fut
encontrée devers Chartres, et furent tous destroussez et grant foison de
tuez et navrez; laquelle bataille dessusdicte fut le jeudi XVIIe jour du
moys d'aoust, l'an mil CCCC XXIV. Et le vendredy ensuivant, [dix
huitiesme] jour dudit moys, fist on les feus par tout Paris et moult
grant feste pour la perte des Arminalx[795], car on disoit qu'ilz
s'estoient vantez, que se ilz eussent eu le dessus de noz gens, qu'ilz
n'eussent espargné ne femmes, ne enfens, ne heraux, ne menestriers, que
tout ne fust mort à l'espée.

  [795] Un _Te Deum_, chanté à Notre-Dame le mercredi 16 août,
  célébra la réduction du château d'Ivry par le duc de Bedford;
  après la victoire de Verneuil, il y eut deux jours de
  processions, les samedi 19 et dimanche 20 août (Arch. nat., LL
  215, fol. 455; X{la} 1480, fol. 305 vº).

410. Item, le jour de la Nativité Nostre-Dame en septembre vint le regent
à Paris[796], et fut Paris paré partout où il devoit passer, et les rues
parées, nettoyées. Et furent au devant de lui ceulx de Paris vestus de
vermeil, et vint environ cinq heures après disner, et allerent une partie
des processions de Paris aux champs au devant de lui jusques oultre la
Chappelle-[de]-Sainct-Denis, et quant ilz encontrerent, si chanterent
haultement: _Te Deum laudamus_ et autres louanges à Dieu. Ainsi vint
dedens Paris bien aconvoyé de processions et de ceulx de la ville, et
partout où il passoit, on crioit haultement: «Nouel!» Quant il vint au
coing de la rue aux Lombars, là joua ung homme despartisé le plus
habillement que on avoit oncques veu.

  [796] Clément de Fauquembergue, autre témoin oculaire, rapporte
  dans son Journal que le duc de Bedford vint à Paris accompagné du
  comte de Salisbury et qu'ils descendirent à Notre-Dame pour
  rendre grâces du succès de leurs armes; les gens du conseil du
  roi, avec les principaux officiers et bourgeois de Paris qui
  attendaient les nobles visiteurs au champ du Landit, se
  joignirent à leur cortège; enfin, ajoute le greffier, si les rues
  furent parées et des feux de joie allumés, ce fut par ordre
  supérieur, en témoignage de réjouissance (Arch. nat., X{la} 1480,
  fol. 308 rº).

411. Item, devant le Chastellet avoit ung moult [bel] mistere du Vieilz
Testament et du Nouvel, que les enfens de Paris firent, et fut fait sans
parler ne sans signer, comme se ce feussent ymaiges eslevez[797] contre
ung mur. Après, quant il ot moult regardé le mistere, il s'en alla à
Nostre-Dame, où il fut receu comme se ce feust Dieu, car les processions
qui n'avoient pas esté aux champs et les chanoynes de Nostre-Dame le
receurent à la plus grant honneur, en chantant hympnes et louanges que
ilz peurent, et jouoit on des orgues et de trompes, et sonnoient toutes
les cloches. Brief, on ne vit oncques plus d'onneur faire quant les
Roumains faisoient leur triumphe que on lui fist à celle journée et à sa
femme, qui touzjours alloit après [lui], quelque part qu'il allast.

  [797] Ms. de Rome: enlevez.

412. Item, celle année furent les plus belles vendenges que oncques on
eust veu d'aage de homme, et tant de vin que la fustaille fut si chiere
que on vendoit II ou III queues vuides une queue de vin; ung poinson sans
loyer, XVI ou XVIII solz parisis, et, brief, plusieurs mirent leur vin
en cuves qu'ilz firent enfoncer. Et fut le vin à si grant marché [avant
la fin de vendenge] que on avoit la pinte pour ung double, dont les trois
ne valloient que ung blanc, et pour I denier en avoit on la pinte environ
la Sainct Remy qui fut au dimenche celle année.

413. Item, au soir que le regent fut entré[798] à Paris, comme devant est
dit, on fist par tout Paris feus et tres grant joye, et fut la Nativité
Nostre-Dame au vendredy.

  [798] Ms. de Paris: arrivé.

414. Item, tout homme de quelque estat, senon les gouverneurs, de tant de
queues[799] de vin qu'ilz cuillirent, chascun paia tres grant rançon, car
tous ceulx qui avoient vin devers la porte Sainct-Jacques et celle de
Bordelles, paioient de chascune queue III solz parisis, forte monnoye, et
de poinsons, de caques, de barilz au feur des queues; et si avoient à
leurs despens les Angloys par delà la porte Sainct-Jacques, et l'autre
porte pour les Arminalx qui touzjours couroient en ce païs là[800].

  [799] Ms. de Paris: cuves.

  [800] Dès l'année 1422, une taille de huit cents livres avait été
  ordonnée par le roi en son grand conseil sur les possesseurs de
  terres et héritages sis au-delà de la porte Saint-Jacques, afin
  de résister aux ennemis qui occupaient Marcoussis, Orsay et
  autres forteresses (Arch. nat., X{la} 4793, fol. 238 vº).

415. Item, au costé de deça les pons ne paioient que la moytié, pour ce
que les faulx mauvays n'y couroient point, et si ne avoient nulles gens
d'armes.

416. Item, ou moys de novembre, fut marié le sire de Toulongion[801] en
l'ostel du duc de Bourgongne, qui estoit frere au signeur de la
Trimoullie, lequel y vint par sauf conduit, et si fut marié le sire
d'Esequalle[802], anglois, et firent jouxtes plus de XV jours tous les
jours sans cesser[803], et puis s'en alla le duc de Bourgongne en son
païs. Et quant il s'en fut allé, le regent print l'ostel de Bourbon pour
sien[804] la premiere sepmaine de decembre, et là firent [moult] grant
feste qui cousta moult; et pour ce fut assise une tres grosse taille et
lourde, et fut XV jours devant Nouel, et quant elle fut assise, tous les
grans signeurs s'en allerent à Rouen.

  [801] Jean de la Trémoille, seigneur de Jonvelle, grand-maître de
  l'hôtel et chambellan du duc Philippe de Bourgogne, épousa dans
  les premiers jours de novembre Jacqueline d'Amboise, dame de la
  reine Isabeau, sœur de Louis d'Amboise et nièce de Pierre II
  d'Amboise; Georges de la Trémoille, frère aîné de Jean, au
  service de Charles VII, muni d'un sauf-conduit, assista aux fêtes
  de ce mariage qui eurent lieu en l'hôtel d'Artois (Voy.
  Fenin-Dupont, p. 224, et _Chartrier de Thouars_, p. 21, le texte
  de lettres du 10 septembre 1433 concernant la succession de
  Jacqueline d'Amboise).

  [802] Thomas de Scales, capitaine de Verneuil en 1424, de
  Domfront de 1433 à 1434, de Vire en 1437 et sénéchal de Normandie
  au moment de la réduction de cette province, périt de mort
  violente en 1460 à la suite de la reddition par lui faite de la
  Tour de Londres, laissant comme héritière de son nom une fille
  unique, Élisabeth, issue de son mariage avec Emma, fille de John
  Walesborough, laquelle épousa en premières noces Antoine Widwille
  (Wavrin, édit. Dupont, t. II, p. 230).

  [803] Ces joutes eurent lieu en décembre 1424; le compte de
  l'Ordinaire pour l'année 1425 (Sauval, t. III, p. 275) mentionne
  parmi les épaves une bourse boutonnée de perles, qu'une femme
  avait trouvée à Saint-Paul près de la barrière du champ clos,
  laquelle bourse contenait sept écus et un franc à cheval.

  [804] Précédemment le duc de Bedford habitait l'hôtel de Clisson
  qui lui fut donné par lettres de juin 1424 (Longnon, _Paris
  pendant la domination anglaise_, p. 135-136).

417. Item, en ce temps couroient blans de VIII deniers parisis, petiz
blans aux armes de France et d'Angleterre, et couroit niquez et noirez,
IIII pour ung nicquet, niquez III pour I blanc; et si avoit tres grant
foison de blans de VIII deniers aux armes de Bretaigne, dont plusieurs
marchans, bourgois et autres qui en avoient, furent trompez, car
soudainement, le IXe jour de decembre, fut publié qu'ilz ne courroient
que pour VII deniers parisis. Ainsi perdirent tous ceulx qui en avoient
la VIIIe partie de leur pecune.

418. Item, la royne de France ne se mouvoit de Paris ne tant ne quant, et
estoit aussi comme se ce feust une femme d'estrange païs, enfermée tout
temps en l'ostel de Sainct-Paul, où le noble roy Charles le VIe trespassa
de ce siecle, son bon mary que Dieu pardoint, et bien gardoit son lieu,
comme femme vefve doit faire.

419. Item, en icellui temps s'en allerent les Anglois en la conté de
Haynault, et là furent jusques après la Sainct-Jehan Baptiste, pour ce
qu'ilz vouloient avoir la terre de la contesse[805] que ung des freres
du regent de France avoit prinse plus par voulenté que par raison, et
l'espousa; et si estoit-elle mariée en France au conte de Haynault, frere
du conte de Sainct-Paul. Si encommença une tres doloreuse guerre.

  [805] Jacqueline de Bavière, comtesse de Hollande et de Hainaut,
  veuve en 1417 de Jean, dauphin de France, épousa en secondes
  noces Jean de Bourgogne, duc de Brabant; mais, ne pouvant vivre
  en bonne harmonie avec lui, elle fit casser son mariage par la
  cour de Rome, et contracta au mois de mars 1423 une nouvelle
  union avec Humphroi, duc de Glocester, frère du roi Henri V
  d'Angleterre. C'est à la suite de ce mariage que Humphroi de
  Glocester éleva du chef de sa femme des prétentions sur le
  Hainaut, et les soutint à main armée en dirigeant dès le mois de
  novembre 1424 une expédition contre les domaines du duc Jean (Cf.
  Fenin-Dupont, p. 227; Monstrelet, t. IV, p. 210).


   [1425.]


420. Item, après Pasques, l'an mil IIIIc XXV, fut si grant année de
hannetons en France, que tous les fruictz furent gastez et grant partie
des vignes.

421. Item, en ce temps rendirent ceulx d'Estampes le chastel au duc de
Bourgongne et plusieurs forteresses d'entour, et après allerent les
Angloys, de par le regent, devant la cité du Mans[806].

  [806] C'est au comte de Salisbury que fut confiée la direction
  des opérations militaires dans le Maine. Le siège de la ville du
  Mans se prolongea jusqu'au mois d'août 1425; suivant le traité
  conclu entre les habitants et le célèbre capitaine anglais, la
  place devait se rendre le 10 août, à midi, si elle n'était
  secourue dans ce délai; le président Philippe de Morvilliers, à
  son retour de Rouen, communiqua le 8 août le texte même de cette
  convention. Pour fêter cet heureux événement, il y eut le
  lendemain procession générale de Notre-Dame à Sainte-Catherine du
  Val des Écoliers (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 330 rº).

422. Item, l'an mil CCCC XXIIII, fut faicte la Danse Macabre aux
Innocens, et fut commencée environ le moys d'aoust et achevée ou karesme
ensuivant[807].

  [807] Il s'agit, comme l'on sait, des fameuses fresques dont
  furent ornés les charniers des Innocents; les sujets constituant
  cette décoration lugubre ont été transmis à la postérité par
  l'imagerie populaire et se trouvent reproduits en fac-similé dans
  _Paris et ses historiens_, p. 283 et suiv., d'après les éditions
  de Guyot Marchant. Il est bon de remarquer que la date fournie
  par le ms. de Rome placerait l'exécution de ces peintures entre
  le mois d'août 1424 et le carême de l'année 1425; le ms. de Paris
  indique l'année 1425.

423. Item, après Pasques, ung pou devant la Sainct-Jehan, ceulx de la rue
Sainct-Martin et des rues d'entour orent congié de faire ouvrir la porte
Sainct-Martin à leurs coustz et despens, et de faire le pont leveys, les
barrieres, brief et tout ce qu'à la porte convenoit pour lors, qui moult
estoit endommaigée; car l'arche du pont estoit rompue, et les murs
d'entour de toutes pars, et toutes les barrieres pouries, et toutes les
serreures enroullies. Brief il sembloit que on ne l'eust point ouverte
puys quarante ans, tant estoit tout desmolly et empiré; mais les habitans
de la grant rue Sainct-Martin y firent si grant diligence et si bonne de
leur peine et de leur argent, que on povoit bien dire que ilz avoient le
cueur à l'euvre, car chascune dizene à son tour y alloit, et portoient
pelles, houes, et hottes et penniers, et amplirent et vuyderent ce que y
failloit ainsi faire, et tiroient les grans pierres des fossez, pesans
une queue de vin ou plus. Et avec eulx se mettoient prebstres et clercs,
qui de leur aider faisoient toute leur puissance, et firent par bonne
diligence, tant de leurs corps pener que bien paier ouvriers, qu'elle fut
plus tost faicte que chascun y povoit passer chevaulx et charrettes, VII
sepmaines, que le commun peuple ne la jugoit, car tous ou le plus
disoient qu'il seroit avant la Sainct-Remy qu'on y peust passer, et gens
et harnoys, comme dit est, y passerent tout à leur aise l'an mil IIIIc
XXV, et dist on que, passé avoit XXX ans, on n'y avoit veu passer autant
de gens comme ce jour y passa. Et cedit jour la garderent les dizeniers
du quartier, et le quartenier et le cinquantenier, et firent bonne chere
ce jour de Sainct-Laurens, qui fut au mercredy.

424. Item, le darrenier dimenche du moys d'aoust, fut fait ung esbatement
en l'ostel nommé d'Arminac[808], en la rue Sainct-Honoré, que on mist
IIII aveugles tous armez en ung [parc], chascun ung baston en sa main, et
en ce lieu avoit ung fort pourcel, lequel ilz devoient avoir s'ilz le
povoient tuer. Ainsi fut fait, et firent celle bataille si estrange, car
ilz se donnerent tant de grans colz de ces bastons, que de pis leur en
fut, car quant [le mieulx] cuidoient frapper le pourcel, ilz frappoient
l'un sur l'autre, car se ilz n'eussent esté armez pour vray, ilz
l'eussent[809] tué l'un l'autre.

  [808] L'hôtel d'Armagnac, qui servait de demeure au connétable
  Bernard d'Armagnac, était situé à proximité du collège des
  Bons-Enfants et de l'église Saint-Honoré.

  [809] Ms. de Paris: s'eussent tué.

425. Item, le sabmedi vigille du dimenche devant dit, furent menez lesdiz
aveugles parmi Paris, tous armez, une grant baniere devant, où il avoit
ung pourcel pourtraict, et devant eulx ung homme jouant du bedon.

426. Item, le jour Sainct-Leu et Sainct-Gilles, qui fut au sabmedy
premier jour de septembre, proposerent aucuns de la parroisse faire ung
esbatement nouvel, et le firent, et fut tel ledit esbatement: ilz
prindrent une perche bien longue de six toises ou pres, et la ficherent
en terre, et au droit bout de hault mirent ung pannier et dedens une
grasse oue et six blans, et oingnirent tres bien la perche, et puis fut
crié que qui pouroit aller querre ladicte oue en rampant contremont sans
aide, la perche et pannier il auroit, et l'oue et les VI blans; mais
oncques nul, tant sceut il bien gripper, n'y pot avenir. Mais au soir ung
jeune varlet, qui avoit grippé le plus hault, ot l'oue, non pas le
pennyer, ne les vi blans, ne la perche; et fut fait ce droit devant
Quinquempoit, en la rue aux Oues.

427. Et le mercredy suivant, on coppa la teste à ung chevalier, mauvès
brigant, nommé messire Estienne de Favieres, né de Brie, tres mauvès
larron et pire que larron, et furent penduz aucuns de ses disciples au
gibet de Paris et en autres gibetz.

428. Item, en celui mois, les Arminalx laisserent Rochefort[810] où ilz
estoient assegez de noz gens, et si vindrent plus IIII temps que noz gens
n'estoient pour lever le siege. Mais quant les Arminalx virent que noz
gens estoient de si bonne ordonnance, ilz n'oserent approucher se non de
bien loing, et firent une escarmouche bien aspre de leur traict, et les
autres contre eulx moult asprement, especialment ceulx de Paris qui moult
les greverent de leur traict, dont plusieurs de delà furent navrez, aussi
furent plusieurs de noz gens. Mais quant les Arminalx virent la bonne
voulenté que noz gens avoient de eulx deffendre, comme il apparoit à
eulx, ilz orent paour et tindrent la chose en estat, et en ce faisant
firent vuyder leur bagaige le plus tost qu'ilz peurent. Et quant ilz
sceurent que ce fut fait, ilz firent maniere d'entrer dedens Rochefort,
mais ilz firent autrement, car ilz firent bouter le feu dedens, et
ardirent blez et lars et autres biens qu'ilz ne povoient emporter, à fin
telle que les autres n'en amandassent de rien; et quant ilz virent que le
feu montoit hault et que on ne le pouroit destaindre, ilz s'en allerent
[ainsi] sans plus faire. Ung pou après noz gens allèrent dedens, ilz n'y
trouverent que les paroys, si s'en revint chascun en son lieu.

  [810] Le château de Rochefort en Yveline (Seine-et-Oise, arr. de
  Rambouillet, canton de Dourdan), enlevé en 1426 par les Anglais
  sous la conduite du sire de Scales, fut recouvré en 1427 par
  Géraud de la Pallière, capitaine gascon au service de Charles
  VII, mais il retomba l'année suivante au pouvoir du comte de
  Salisbury (Cf. Chron. de J. Raoulet, c. 17, de Cousinot le
  Chancelier, p. 202, de Cousinot de Montreuil, p. 256).

429. Item, en ce temps fut ouverte la porte de Montmartre ou moys de
septembre, et ou moys d'octobre fut fait le pont leveys.

430. Item, en ce temps couroit une monnoie à Paris, nommée placques[811],
pour XII deniers parisis, et estoient de par le duc de Bourgongne;
lesquelles placques, quant on vit que chascun en avoit ou pou ou grant,
on les cria parmy Paris, le sabmedi XIIe jour de novembre mil IIIIc XXV,
à VIII doubles qui avoient esté prins pour neuf doubles, dont grant
murmure fut, mais à souffrir le convint, quoy que le cueur en
doulust[812].

  [811] Sous le nom de «placques», il faut entendre une monnaie
  flamande, frappée par les ducs de Bourgogne et ayant cours dans
  les Pays-Bas; l'atelier monétaire de Tournai, pendant toute la
  durée de la domination anglaise, en fabriqua d'analogues pour le
  compte de Charles VII. M. de Saulcy, dans ses _Recherches sur les
  monnaies du système flamand frappées à Tournai_ (t. XXXVII des
  _Mém. de la Soc. des Antiq. de France_), assimile avec raison aux
  plaques de Flandres les doubles gros de 14 deniers tournois et
  aux demi-plaques les petits gros de 7 deniers tournois,
  d'émission française.

  [812] Par un mandement à l'adresse du prévôt de Paris, publié le
  samedi 17 novembre 1425 (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 4 rº), il fut
  interdit à tout marchand de prendre les monnaies flamandes, dites
  placques, pour plus de huit doubles, et les demi-placques connues
  sous la dénomination de «gros de Flandres» pour plus de quatre
  doubles; le prétexte mis en avant pour justifier cette mesure
  était la nécessité de réagir contre la surélévation de ces
  espèces, de meilleur titre et par conséquent fort recherchées.
  Une nouvelle ordonnance du 13 mars 1429 abaissa encore le cours
  des plaques qui furent mises à 7 doubles pièce, et des
  demi-plaques ou gros dans la même proportion (_Ibid._, fol. 17
  rº).


   [1426.]


431. Item, la premiere sepmaine de janvier mil IIIIc XXV, vint une grant
plainte[813] à Paris de laboureurs pour larrons brigans qui estoient
entour à XII, à XVI[814], à XX lieues de Paris environ, et faisoient tant
de maulx que nul ne le diroit, et si n'avoient point d'aveu et nul
estandart, et estoient pouvres gentilz hommes qui ainsi devenoient
larrons de jour et de nuyt. Quant le prevost de Paris ouyt la plainte, si
print les compaignons de la LXne de Paris, d'arbalestiers et d'archiers,
et les mena hastivement où on lui avoit dit que ces larrons reperoient,
et tant fist que en mains de VIII jours il en print plus de IIc et les
envoya en diverses prinsons es bonnes villes dont plus pres estoit, et le
mercredy, IXe jour du moys de janvier mil IIIIc, en admena à Paris deux
charettées des plus gros, et n'estoient que XX ou environ.

  [813] Ms. de Rome: planté.

  [814] Ms. de Paris: ou à XV.
432. Item, en ce temps avoit tousjours guerre le frere du regent de
France au duc de Bourgongne, et firent plusieurs escarmouches les
Flamens et les Anglois de la partie dudit frere du regent[815].

  [815] Notre chroniqueur fait probablement allusion aux hostilités
  qui résultèrent de la fuite précipitée de la duchesse Jacqueline
  de Bavière, retenue prisonnière à Gand par le duc de Bourgogne.
  Monstrelet (t. IV, p. 253, 256), après avoir raconté quelques-uns
  des épisodes de la lutte engagée, notamment la déroute des
  Anglais envoyés par le duc de Glocester sous le commandement du
  seigneur de Fitzwalter, se borne à mentionner «plusieurs
  rencontres et grans escarmuces» dont le pays de Hollande fut le
  théâtre et qui tournèrent pour la plupart à la confusion des gens
  de la duchesse Jacqueline de Bavière.

433. Item, en ce temps on crioit les harens froys parmy Paris à la moitié
de karesme, environ la Sainct-Benoist, et en vint grant foison à Paris.

434. Item, on avoit aussi bons poys qu'il en fut oncques nulz, le boessel
pour III blans ou XIIII deniers; feves pour X deniers ou pour XII
deniers.

435. Item, en ce temps commença la guerre entre les Angloys et les
Bretons, et [prindrent] les Angloys la ville de Sainct-James-de
Beuveron[816], et la garnirent de vivres et la fortifierent moult; et les
Bretons les assegerent dedens la ville en mars, l'an mil CCCC XXV, et là
furent jusques après Pasques l'an mil IIIIc XXVI, qui traicterent
ensemble sans cop ferir; et disoit on communement que aucuns des grans de
Bretaigne, evesques[817] ou autres, en orent de l'argent, dont la
commune de Bretaigne en fut trop mal comptent, mais ilz l'endurerent pour
celle foys.

  [816] Saint-James-de-Beuvron, place normande sur les confins de
  la Bretagne, occupée par les Anglais que commandait Thomas de
  Rameston, lieutenant du comte de Suffolk, fut investie par le
  comte de Richemont, rallié depuis peu à la cause de Charles VII
  et créé connétable. L'armée bretonne, qui se montait d'après la
  Chronique de la Pucelle (p. 240) à quinze ou seize mille
  combattants, donna l'assaut et, après avoir essuyé un sanglant
  échec, fut obligée de lever le siège et de battre en retraite
  (cf. Monstrelet, t. IV, p. 286).

  [817] Cousinot le Chancelier, dans les quelques lignes qu'il
  consacre au siège de Saint-James-de-Beuvron, parle de la «malice
  et traïson de l'evesque de Nantes» (J. de Malestroit) qui aurait
  fait échouer l'entreprise (_Geste des nobles_, p. 199).

436. Item, en ce temps estoit recommancée la guerre entre le duc de
Bourgongne et le frere du regent de France, et fut adong levée une grosse
taille, qui moult greva le menu peuple.

437. Item ou moys de juing ensuivant, furent les eaues si grandes par
toute France que la propre nuyt de la Sainct-Jehan, l'an mil IIIIc XXVI,
quant le feu fut bien alumé et que les gens danssoient autour, et que le
feu fut abatu, la riviere creut tant quelle vint destaindre le feu, et
print on ce que on pot avoir du feu hastivement, et le boys qui n'estoit
pas encore tout ars, et le porta on vers la croix, et là fut ars le
remenant de la buche. Mais avant qu'il fust IIII jours ou six après, elle
fut si desmesurée qu'elle passa la croix, et furent les marays de Paris
plains d'eaue; et commença à l'antrée de juing, et fut avant X ou XII
jours, ou moys de juillet, qui sont bien XL jours, qu'elle fust tant
apetissée que d'estre marchande, et furent les gaignages des bas païs
[avecques] tous perduz. Pour ce fut faicte une procession generalle la
sepmaine d'après la Sainct Jehan, mercredy devant Sainct-Pere et
Sainct-Paul, qui fut moult solempnelle et piteuse; et allerent les
parroisses à Nostre-Dame, et porterent la chace de la benoiste vierge
Marie, c'est assavoir, par le pont qui est derriere l'Ostel Dieu, et puis
par la rue premiere d'oultre le Petit Chastellet, et allerent par dessus
le Pont-Neuf, et après par le Grant-Pont, et revindrent par le pont
Nostre-Dame en la grant eglise; et là chanterent une messe de la Vierge
Marie moult devotement, et fist on ung moult piteux sermon, et le fist
frere Jaques de Touraine[818], religieux de l'ordre Sainct-Françoys[819].

  [818] Ms. de Paris: frère Jacques Tourans.

  [819] Jacques de Touraine, alias _Texier_ ou _Textoris_, docteur
  en théologie de l'Université de Paris, est bien connu par le rôle
  qu'il joua dans le procès de Jeanne d'Arc; appelé à siéger parmi
  ses juges, cet ardent cordelier se signala par sa partialité et
  revint à Paris avec ses confrères pour soumettre aux Facultés les
  pièces de la procédure; les Anglais rétribuèrent son zèle par une
  allocation de cent livres indépendante de la somme de vingt sols
  tournois par jour qui lui fut payée pendant son séjour à Rouen
  (cf. Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. V, p. 197, 203).
  Deux ans plus tard, nous voyons Jacques de Touraine porter la
  parole au nom de l'Université dans l'affaire de Me Paul (ou
  Paoul) Nicolas, bachelier formé en théologie, exclu du corps
  enseignant pour avoir tenu des propos séditieux et pour avoir
  fomenté la discorde entre les suppôts de sa nation (Arch. nat.,
  X{la} 4797, fol. 44 rº, 46 rº); le même orateur, toujours délégué
  par l'Université, se présenta le 7 mai 1433 devant le Parlement
  et démontra «moult plainement et notablement par raisons et
  escriptures» que l'ordonnance touchant la collation des bénéfices
  par distribution alternative était «moult convenable et utile» et
  devait être observée et exécutée (_Ibid._, fol. 66 vº, 83 vº).
  Jacques de Touraine n'existait plus en 1450 lors de la révision
  du procès de Jeanne d'Arc.

438. Item, en ce temps fut le Landit ou lieu acoustumé, qui n'avoit mais
sis puis l'an mil IIIIc XVIII[820].

  [820] «Le mercredi 12 juin 1426, dit Clément de Fauquembergue,
  l'evesque de Chalon (Jean IV de Sarrebruck, 1420-1438) en
  l'absence de l'evesque de Paris a fait la bénédiction du Lendit
  que on n'avoit tenu long temps a pour le peril et empeschement
  des guerres.» (Arch. nat., X{la} 4794, fol. 256 rº.)

439. Item, en celle année IIIIc XXVI, fut tant de serises que maintes
foys on en avoit es halles de Paris IX livres pour ung blanc de IIII
deniers parisis; mais, tout courant plus de six sepmaines, on en avoit VI
livres pour IIII deniers parisis, et durerent jusques à la my aoust, que
on avoit la livre touzjours pour deux deniers, ou au plus pour II
doubles, qui ne valloient pas IIII tournois.

440. Item, en septembre, le jour Saincte-Croix, qui fut au sabmedy, fut
la porte Sainct-Martin, comme davant avoit esté, fermée sans murer, et
demoura fermée jusques au VIIe jour de decembre ensuivant, l'endemain de
la feste Sainct-Nicolas d'yver; et furent les dizeniers du quartier et
plusieurs autres gens d'onneur, à laquelle peticion et requeste ladicte
porte avoit esté ouverte. Là fut le prevost des marchans et les eschevins
qui à la porte ouvrir dirent: «Entre vous, bourgoys[821] et mesnaigers,
ceste porte soit ouverte et gardée à voz perilz.» Et ainsi fut ouverte la
porte [Sainct-Martin] au sabmedi VIIe jour de decembre.

  [821] Ms. de Paris: Entres, bons bourgoys.

441. Item, le dimenche XVIe jour dudit moys, fut faicte procession
generalle à Sainct-Magloire [encontre] aucuns hereses[822] qui avoient
herré contre nostre foy, comme devant est dit, ou moys de may mil IIIIc
XXIIII, de leurs invocacions et de ce qui fut fait, c'est assavoir, par
maistre Guillaume l'Amy[823], maistre Angle du Temple et plusieurs
autres, en la prouchaine rue d'emprès le Temple, du renc du Temple, et
est nommé la rue Portefin[824].

  [822] Sous la rubrique: _De causa tangente fidem_, le registre
  capitulaire de Notre-Dame pour l'année 1426 donne quelques
  détails sur la procédure instruite contre divers individus
  entachés d'hérésie, notamment contre maître Guillaume Vignier,
  clerc, et ses complices laïques. Suivant l'exposé présenté par
  l'inquisiteur de la foi dans la séance capitulaire du 9 novembre
  1426, l'évêque de Paris, joint à l'inquisiteur, ayant revendiqué,
  contrairement aux prétentions de l'Université, le droit de juger
  les hérétiques incarcérés, le souverain pontife délégua en
  qualité de commissaires les évêques de Thérouanne et de Noyon, en
  présence desquels les chanoines de Notre-Dame, le siège épiscopal
  vacant, durent comparaître; ils déclarèrent à l'inquisiteur
  qu'après avoir pris connaissance de la sentence rendue par
  l'évêque de Paris et de l'appellation interjetée par
  l'Université, ils rendraient réponse. Le sous-inquisiteur, frère
  Martin, s'opposa le même jour à la mise en liberté d'un certain
  Radigo, condamné pour fait d'hérésie _ad carceris oblietas_. A la
  date du 11 novembre, le chapitre désigna quatre fondés de
  procuration chargés de suivre cette affaire dont les registres
  capitulaires ne font plus mention (Arch. nat., LL 216, fol. 67,
  69).

  [823] Peut-être s'agit-il de Guillaume l'Amy, clerc en la Chambre
  des comptes, qui dressa les 12 et 23 juin 1420 l'inventaire des
  châteaux de Beauté et de Vincennes (_Revue archéolog_., 1854, p.
  456) et que nous voyons figurer en 1431 avec Pierre Verrat et
  Hugues de Dicy parmi les exécuteurs testamentaires de Marie de
  Passy, veuve de Robert de Châtillon (Arch. nat., X{la} 67, fol.
  157 vº). Il mourut avant 1435, laissant une veuve, Antoinette de
  Maignac, qui soutint plusieurs procès au Parlement au sujet de la
  succession de son mari (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 120; X{la} 74,
  fol. 189 vº).

  [824] La rue Portefin, aujourd'hui Portefoin, comprise entre la
  rue du Temple et celle des Enfants-Rouges, s'appelait au XIIIe
  siècle rue des Poulies et tira son nom actuel de l'hôtel qu'y
  possédait Jean Portefin.

442. Item, y fut proposé à ladicte procession que le Sainct-Pere vouloit
que l'Université en feist son devoir, et à ce faire leur ordonna III ou
IIII evesques pour estre avecques eulx, c'est assavoir, l'evesque de
Terouanne[825], qui pour lors estoit chancellier de France, et l'evesque
de Beauvays[826].

  [825] Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, nommé chancelier
  de France en remplacement de Jean le Clerc, démissionnaire, par
  lettres du 7 février 1425 (Arch. nat., X{la} 8603, fol. 89 vº),
  fut installé le même jour dans ses fonctions et prêta serment
  entre les mains du duc de Bedford (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 315
  vº).

  [826] Pierre Cauchon occupa le siège épiscopal de Beauvais de
  1420 à 1430 et fut appelé à l'évêché de Lisieux par bulle du 29
  janvier 1432.


   [1427.]


443. Item, le VIIe jour de janvier IIIIc XXVI, fut crié que les doubles
[du coing de France, les IIII] ne vauldroient que ung blanc I denier la
piece, et que ceulx qui [estoient] signés aux armes d'Angleterre ne se
changeroient point[827].

  [827] L'ordonnance du 20 novembre 1426, publiée «à cry publique
  par les carrefours de Paris» le 7 janvier 1427, tout en prohibant
  les doubles aux armes de France, donna cours aux doubles frappés
  en Normandie, à raison de trois pour un petit blanc, et
  n'autorisa comme monnaies d'or que les saluts, les nobles,
  demi-nobles et quarts de nobles; quant aux écus et petits moutons
  d'or, qui subirent, comme l'on voit, une assez forte
  dépréciation, l'ordonnance officielle ne réglementa point leur
  cours. En ce qui concerne les saluts, à la suite des réclamations
  populaires, les changeurs eurent ordre de les prendre pour 21
  sols 4 deniers parisis la pièce (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 13
  rº; X{la} 8603, fol. 95 vº). Le nouveau règlement, relatif aux
  monnaies, est également mentionné dans les registres capitulaires
  de Notre-Dame. «Martis sequentis moneta cecidit, dit le greffier
  du chapitre, nam duplices, quorum tres valebant album de cugno
  Francie, fuerunt omnino prohibiti et tres de cugno Anglie
  manserunt in suo valore, et omnes monete auri fuerunt prohibite
  recipi, preterquam salutes de cugno Anglie, de Burgundia,
  Flandria et Britannia, et sic cecidit omnis que non habuit signum
  leopardi cum lilio.» (_Ibid._, LL 216, fol. 77.)

444. Item, escus d'or, que on prenoit pour XXIII solz, furent mis à XVIII
solz.

445. Item, petis moutons d'or, pour ce qu'ilz estoient aux armes de
France [comme les escus], furent mis à XII solz parisis, qui devant en
valloient XV solz; et vray est que le lendemain que le cry fut fait, on
ne eust eu ne pain ne vin, ne quelque neccessité des doubles françoys, ne
les changeurs n'en vouloient donner deniers ne oboles[828]; et si n'avoit
le peuple menu autre monnoye que celle, qui rien ne leur valu. Et quant
ce virent aucuns que la perte leur estoit grande, si maudisoient fortune
en appert et à secret, disans leurs voulentés des gouverneurs. Et vray
fut que plusieurs gectoient par dessus les changes en la riviere leur
monnoye, pour ce que rien n'en povoient avoir, car de VIII ou de X solz
parisis on ne eust eu que IIII blans ou V au plus, et en fut gecté, celle
sepmaine que la monnoie fut criée, en la riviere plus de cinquante
fleurins ou la value en monnoye par droit desespoir.

  [828] Ce n'est pas tout à fait exact: l'autorité prit des mesures
  pour recevoir les doubles défendus jusqu'à concurrence de 20 sols
  par personne. Voici, d'après le registre officiel de la Cour des
  Monnaies (Arch. nat., Z{1b} 3, fol. 77 vº), le texte même de la
  délibération relative au change des doubles que l'on jugeait à
  propos de retirer de la circulation: «Dimenche, ve jour de
  janvier, l'an mil ccccxxvi, fut deliberé en l'ostel de monsr le
  premier president où estoient ledit monsr le president, sire
  Michel de Lalier, conseillier du roy nostre sire en sa Chambre
  des comptes, et les generaulx maistres des monnoies, que, à cause
  de ce qu'il estoit ordonné abatre le cours aux doubles faiz aux
  armes de France et de Bourgongne, il estoit expediant ordonner
  sur le grant pont de Paris viii changeurs auxquelx seroit baillé
  à chascun d'iceulx cent livres tournois en petiz deniers parisis
  noirs, pour iceulx bailler en change au peuple, et que à chascun
  d'iceulx seroit mis à leur change une baniere aux armes de
  France. Et pour ce faire furent ordonnez Jaquet Trotet, Pierre
  Chauviau, Alixandre des Marés, Gaucher Vivien, Gabriel Closier,
  Macelet de Genillac, Robin Climent et Jehan Huve.»

  «Lundi VIe jour dudit mois de janvier, de relevée, en la monnoie
  de Paris où estoient les generaulx maistres des monnoies, furent
  mandez les changeurs cy dessus nommez, ausquelx fut dit et exposé
  qu'il avoit esté ordonné par le conseil du roy nostre sire que,
  pour obvier _à la clameur du peuple_, à cause de ce que on avoit
  entencion de abatre le cours aux doubles faiz aux armes de France
  et de Bourgongne, il leur seroit baillé à chascun cent livres
  tournois en petiz parisis de l'argent du roy pour iceulx bailler
  au peuple, chascun denier pour ung bon double, ausquelx changeurs
  fut enjoint et commandé que ainsi le feissent sur peinne de
  l'amende.»

446. Item, en ce temps, le regent de France estoit touzjours en
Angleterre, ne nul signeur n'avoit en France, et se parti ledit regent de
Paris le jour Sainct Eloy, premier jour de decembre IIIIc XXV[829].

  [829] Avant son départ pour l'Angleterre, le duc de Bedford fit
  rendre le 26 novembre 1425 des lettres nommant le comte de
  Warwick son lieutenant dans les pays de France, Vermandois,
  Champagne, Brie et Gâtinais; le comte de Salisbury au même titre
  en Normandie, Anjou, Maine, Vendômois, Chartrain, Beauce; le
  comte de Suffolk, lieutenant en la basse marche de Normandie. Ces
  lettres furent publiées au Châtelet le jeudi 13 décembre (Arch.
  nat., X{la} 8603, fol. 90 rº).

447. Item, en ce temps, estoit le siege devant Moymer en Champaigne[830],
et là estoit le conte de Salcebry, qui moult estoit chevallereux et bon
homme d'armes et substil en tous ses faiz.

  [830] Moymer ou Montaimé, place forte située non loin de Vertus,
  était occupée en 1425 par Eustache de Conflans; le comte de
  Salisbury en fit le siège et ne s'en rendit maître qu'au prix de
  lourds sacrifices. Vers le mois d'octobre 1425, le président
  Jacques Branlard fut chargé de recouvrer une aide destinée au
  payement des gens de guerre qui assiégeaient cette forteresse
  (Cf. Stevenson, _Wars of the English_, vol. II, part. 1, p. 56).
  Après la reddition de la place, le capitaine anglais en ordonna
  le démantèlement et confia le soin de cette opération à Jean
  Blanchard, fermier de la prévôté d'Épernay, qui y vaqua huit
  jours et y employa quinze ou seize charpentiers (Arch. nat., JJ
  174, fol. 97 rº).

448. Item, en celle année fut faicte une ordonnance de par le prevost de
Paris et de par les signeurs de Parlement, que nul sergent à cheval, ne
nul sergent à verge, s'il n'estoit marié ou s'il ne se marioit,
n'officeroit plus[831]; et fut le terme de eulx marier depuis la
Toussaint jusques à Quasimodo ou après, sans passer l'Ascencion de
Nostre-Seigneur.

  [831] L'ordonnance réorganisatrice du Châtelet, rendue en mai
  1425 et publiée le 23 octobre suivant, défendait de recevoir à
  l'office de sergent tout individu n'étant pas «lay ou marié, ou
  portant tonsure ou continuelment portant habit royé ou party.»
  (Arch. nat., Y 1, fol. 79 vº.) Le mercredi 11 septembre 1426, le
  Parlement imposa aux sergents du Châtelet, qui, au temps de la
  publication de l'ordonnance précitée, «estoient clercs non
  mariez», l'obligation de se marier dans le délai de la Chandeleur
  prochaine, sous peine de voir leurs offices déclarés vacants
  (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 357 vº). C'est à cette mesure, dont le
  prévôt de Paris fut chargé d'assurer la mise à exécution, que
  doit se référer ce passage de notre chronique.

449. Et en cel an fut tres grant yver, car le premier jour de l'an
commença à geler, et dura XXXVI jours sans cesser, et pour ce fut la
verdure toute faillie, car il n'estoit nouvelle de choulx, ne de porée,
ne de persil, ne de herbes.

450. Item, en ce temps fut fait evesque de Paris maistre Nicolle Frallon,
et fut receu à Nostre-Dame de Paris[832] le [sabmedy] XXVIIIe jour de
decembre IIIIc XXVI[833].

  [832] «De Paris» manque dans le ms. de Rome.

  [833] Nicolas Fraillon, docteur _in utroque jure_, conseiller au
  Parlement, devint maître des requêtes de l'hôtel le 26 novembre
  1412; reçu chanoine de Notre-Dame le 26 mars 1406 et official le
  17 octobre 1426 (Arch. nat., LL 212c, fol. 547, LL 215, fol.
  288), il fut élu évêque de Paris le 28 décembre 1426,
  contrairement au vœu exprimé par le régent et le duc de
  Bourgogne, qui recommandèrent au choix du chapitre Jacques du
  Châtelier; mais, malgré son intronisation, Fraillon n'occupa que
  temporairement le siège épiscopal et fut remplacé le 8 avril 1427
  par son rival muni de bulles apostoliques (_Ibid._, LL 216, fol.
  89). Ne pouvant garder l'épiscopat, Fraillon se contenta de
  l'archidiaconé de Paris, où Jacques Jouvenel des Ursins le
  remplaça le 13 avril 1441. Il était à cette dernière date en
  procès avec Guillaume Évrard au sujet de la cure de
  Saint-Gervais: un arrêt du 11 septembre 1441 le débouta de ses
  prétentions (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 214 vº). Il habitait dans
  le cloître Notre-Dame une maison donnant sur le cloître
  Saint-Denis de la Châtre (_Ibid._, LL 215, fol. 107).

451. Item, il fut avant la fin de mars que verdure yssist de terre et
encore n'en avoit on point pour moins de II deniers; car il gela tres
fort à glace presque tout le moys de fevrier, pour ce fut verdure si
chere.

452. Item, le Ve jour d'avril à ung sabmedi, vigille du dimenche [perdu],
vint le regent à Paris[834], qui avoit demoré en Angleterre XVI moys
pour cuider traicter paix entre le duc de Bourgongne, frere de sa femme,
et son frere le duc de Clocestre, mais il n'y pot mettre paix à celle
foys[835].

  [834] Le duc de Bedford rentra en France vers la fin de février
  1427; le jeudi 27 de ce mois, le chancelier et autres du conseil
  royal partirent de Paris pour aller en Picardie au-devant de ce
  prince qui revenait d'Angleterre (Arch. nat., X{la} 1480, fol.
  368 rº).

  [835] Le différend qui divisait les ducs de Bourgogne et de
  Glocester s'envenima au point qu'un gage de bataille fut échangé;
  le Parlement de Paris, voyant la querelle se prolonger, jugea à
  propos d'intervenir et s'avisa, le 13 août 1427, «de rescripre
  lettres closes exhortatives à fin de paix et concorde.» (Arch.
  nat., X{la} 1480, fol. 381 rº.)

453. Item, vint le cardinal de Vincestre[836] le derrain jour d'avril
ensuivant IIIIc XXVII, lequel estoit oncle au regent de France et avoit
plus grant tynel avec lui, quant il vint, que le regent de France, [qui
estoit gouverneur de France] et d'Angleterre.

454. Item, le moys d'avril et du moys de may jusques environ III ou IIII
jours en la fin, ne cessa de faire tres grant froit, et ne fut guere
sepmaine qu'il ne gelast [ou greslast] tres fort, et touz jours plouvoit.
Et le lundi devant l'Ascencion la procession de Nostre-Dame et sa
compaignie furent à Montmartre; et ce jour ne cessa de plouvoir depuis
environ IX heures au matin jusques à troys heures après disner, non pas
qu'ilz se musassent pour la pluye, mais pour certain les chemins furent
si tres fort enfondrés entre Montmartre et Paris que nous mismes une
heure largement à venir de Montmartre à Sainct-Ladre. Et de là vint la
procession par Sainct-Laurens, et, au departir de Sainct-Laurens, il
estoit environ une heure ou plus, la pluie s'efforça plus fort que
devant. Et à celle heure s'en alloit le regent et sa femme par la porte
Sainct-Martin, et encontrerent la procession dont ilz tindrent moult pou
de compte, car ilz chevaulchoient moult fort, et ceulx de la procession
ne porent reculler, si furent moult toulliez [de la boue que les piez des
chevaulx gectoient] par devant et darriere, mais oncques n'y ot [nul] si
gentil qui, pour chasse ne pour procession, se daingnast ung pou
arrester. Ainsi s'en vint à Paris la procession le plus tost qu'elle pot,
et si fut entre II et III heures quant ilz vindrent à Sainct-Merry. A
cellui jour se parti le regent pour aller devers le duc de
Bourgongne[837], comme devant est dit, qui fut le XXVIe jour de may l'an
mil CCCC XXVII.

  [836] Henri de Beaufort, évêque de Lincoln, puis de Winchester,
  promu au cardinalat en 1426 par le pape Martin V, reçut le 27
  mars 1427, dans l'église de Notre-Dame de Calais, le chapeau de
  cardinal des mains de son neveu le duc de Bedford; il mourut le
  11 avril 1447.

  [837] Jean de Lancastre se rendit à Lille, où il eut plusieurs
  entrevues avec le duc de Bourgogne pour apaiser le différend
  existant entre ce prince et le duc de Glocester (Monstrelet, t.
  IV, p. 258).

455. Item, le premier jour de juing oudit an, fist l'evesque de Paris sa
feste, et fut confermé evesque; et ne fut plus parlé de l'election qui
davant avoit esté faicte, c'est assavoir, de messire Nicolle Frallon,
lequel avoit esté esleu de tout le chappitre de Nostre-Dame, mais
nonobstant l'ellection du chappitre ledit Nicollas Frallon en fut
débouté, et l'autre dedens bouté, car ainsi le plaisoit aux gouverneurs;
et estoit nommé le grant tresorier de Rains et en son propre nom messire
Jaques[838].

  [838] Jacques du Châtelier, trésorier de Reims, originaire de
  Bourgogne, vint le 16 octobre 1426 annoncer au chapitre de
  Notre-Dame la mort de l'évêque Jean de Nant et se mit sur les
  rangs pour recueillir sa succession. Le régent et sa femme se
  joignirent au duc de Bourgogne pour écrire en sa faveur au
  chapitre et le firent recommander par le chancelier de
  Thérouanne, l'archevêque de Rouen et l'évêque de Noyon. Le 8
  avril 1427, Jacques du Châtelier, représenté par Jacques
  Branlard, se fit mettre en possession de l'évêché de Paris qu'il
  s'était fait adjuger par la cour de Rome malgré l'élection de
  Nicolas Fraillon; après sa consécration en l'église de
  Sainte-Geneviève, il fut reçu à Notre-Dame le dimanche 1er juin
  avec le cérémonial accoutumé. Le nouvel évêque, reconnaissant de
  l'appui que lui avait prêté le Parlement, l'invita à sa première
  entrée _in pontificalibus_, ainsi qu'au dîner qui eut lieu le
  même jour en son hôtel épiscopal, et, non content de ce, vint en
  personne remercier la compagnie (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 375
  vº, 376 rº; LL 216, fol. 61, 72, 89, 91, 95).

456. Item, en cel an fut la riviere de Saine si tres grande[839], car à
la Penthecoste, qui fut le VIIIe jour de juing, estoit ladicte riviere à
la croix de Greve, et se tint en ce point jusques au bout des festes, et
le jeudy elle crut de pres de pié et demy de hault; et fut l'isle
Nostre-Dame couverte, et aux Ormetiaux[840] qui sont deça de l'autre
costé de la riviere, devers l'eglise de Sainct-Paul, presque toute la
terre estoit couverte; et ce n'estoit mie trop grant merveille, car
depuis la moittié du moys d'avril jusques au lundy de la Penthecoste, qui
fut le IXe jour de juing l'an mil IIIIc XXVII ne fina de plovoir[841], et
touzjours jusques à cellui jour faisoit tres grant froit comme à l'entrée
de mars. Et en ce temps faisoit on processions moult piteuses et dedens
Paris[842] et aux villaiges; car, le mercredi des feriers de la saincte
feste de Penthecoste, furent à[843] la beneïsson dix gros villaiges de
devers la porte Sainct-Jacques, comme Vanves, Meudon, Clamart, Yssi,
etc., et furent jusques à dix parroisses, tant qu'ilz furent bien de V à
VIc personnes ou plus, femmes, enfens, vieilz et jeunes, la plus grant
partie nudz piez, à croix et bannieres, chantant hymnes et louanges à
Dieu nostre sire, pour la pitié de la grant eaue et pour la pitié de la
froidure qu'il faisoit, car à ce jour n'eust on point trouvé une vigne en
fleur.

  [839] De mémoire d'homme, suivant le témoignage d'un contemporain
  (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 376 vº), la Seine n'avait atteint
  une pareille élévation; aussi ce débordement fut-il désastreux.
  Le chapitre de Notre-Dame eut particulièrement à en souffrir: il
  fut obligé de réparer les dégâts causés par l'inondation à une
  grande maison sise au port Saint-Landry et de remettre partie du
  fermage dû par un boucher près de l'Hôtel-Dieu, lequel amodiait
  l'herbe de l'île Notre-Dame alors couverte par les eaux (_Ibid._,
  LL 216, fol. 98, 99).

  [840] Il s'agit du quai des Célestins, alors nommé quai des
  Ormes,--des _Ormeteaux_,--à cause des arbres de cette essence que
  Charles V et Charles VI y avaient fait planter.

  [841] Suivant le greffier du chapitre de Notre-Dame, le temps
  pluvieux aurait duré jusqu'au milieu du mois de juillet (Arch.
  nat., LL 216, fol. 99).

  [842] Pendant le mois de juin, «des oroisons et prieres» furent
  ordonnées pour conjurer «l'indisposicion du temps et la tres
  grant inundacion des eaues et rivieres qui avoient fait de tres
  grans dommages» (Arch. nat., X{la} 4795, fol. 109 vº). Le mardi
  10 juin, des processions générales se rendirent de Notre-Dame à
  Saint-Germain-l'Auxerrois; le lendemain, ce fut l'évêque et le
  chapitre de Paris qui allèrent au Lendit pour y faire la
  bénédiction; le 16 juin, nouvelle procession avec la châsse de
  Sainte-Geneviève; le 14 juillet, autre procession aux Jacobins
  (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 376 vº; LL 216, fol. 96, 99).

  [843] Les mss. portent: fut le jour de.

457. Item, en ce point vindrent à Paris, et de là à la beneïsson au
Landit, et puis à Sainct-Denis en France, et là firent leurs devocions,
et puis s'en revindrent tous jeuns à Paris, et telz y eut jusques en leur
lieu, qui sont pres de dix lieues de terre. Et quant ilz passerent parmy
Paris au retourner, il avoit bien dur cueur à qui le sang ne muast en
pitié jusques aux lermes; car là eussiez veu tant de vieilles gens, tous
nudz piez, tant de petiz enffens comme de XII ans ou de XIIII, si
travaillez, car cellui jour fist si grant chault que merveilles.

458. Item, le jeudy ensuivant, crut tant l'eaue que l'isle Nostre-Dame
fut couverte, et devant l'isle, aux Ormetiaux, estoit tant creue que on y
eust bien mené bateaux ou nacelles, et toutes les maisons d'entour qui
basses estoient, comme le sellier et le premier estage, estoient plaines;
telles y avoit dont le sellier estoit plain du hault de deux hommes, et
là estoit pitié, car les vins si estoient par dessus l'eaue. Et en aucuns
lieux, en estables qui estoient basses de III ou IIII degrez, l'eaue crut
tant là entour que les chevaulx, qui fort liez là estoient, ne porent
tous estre rescoux qu'ilz ne fussent noyez, les aucuns pour la grandeur
de l'eaue qui sourdit en mains de deux heures de plus du hault de ung
homme là endroit et ailleurs; car elle crut tant le vendredi et le
sabmedi ensuivant qu'elle s'espandit jusques devant l'ostel de la ville,
et fut plus d'un hault pié largement en l'ostel du mareschal qui demeure
à l'opposite devant du costé de la Vannerie[844] et jusques au VIe degré
de la croix de Greve, droit devant l'ostel de la ville au droit de la
croix, et fut avant environ la Sainct-Eloy que on peust aller en la
Mortellerie[845]. Et bref elle fut plus grande pres de deux piez de hault
qu'elle n'avoit esté en l'année de devant, et par tous les lieux où elle
fut, comme en blez, en avoynes, es marès, elle degasta tout et secha
tellement que celle année ne firent oncques bien[846], car elle y fut
bien V ou VI sepmaines.

  [844] La rue de la Vannerie partait de la rue Planche-Mibray et
  aboutissait à la place de Grève; elle a disparu en 1855, lors du
  percement de l'avenue Victoria.

  [845] La rue de la Mortellerie, parallèle à la Seine, commençait
  à la Grève et finissait au carrefour de l'Ave-Maria.

  [846] Ms. de Paris: ne furent avec bien.

459. [Item, en ce temps fut ordonnée une grosse taille et cuillie sans
mercy[847].]

  [847] Le gouvernement anglais fit effectivement lever une aide
  pour le recouvrement de Montargis et autres «forteresses voisines
  estans entre les rivieres de Seine et Loire»; mention en est
  faite dans un procès soutenu en 1428 à la Cour des Aides par les
  habitants de Nemours, qui furent taxés à 200 livres, somme
  excessive, prétendirent-ils, attendu qu'ils ne comptaient pas «de
  present plus de cinquante feux, et ilz souloient bien estre IIIIc
  et plus» (Arch. nat., Z{1a} 7, fol. 128 rº). A Paris, le régent
  demanda également un subside au clergé pour concourir au même
  but. Le lundi 11 août, le chapitre de Notre-Dame, convoqué à cet
  effet, décida de consigner par écrit tout ce que le roi devait à
  Notre-Dame, «de quo nichil solvit», et de présenter cette note à
  son conseil; le 1er septembre, c'est-à-dire quatre jours avant la
  levée du siège de Montargis, les chanoines s'assemblèrent afin de
  délibérer sur l'aide destinée aux troupes anglaises (_Ibid._, LL
  216, fol. 101, 104).

460. Item, en ce temps, environ XV jours en juillet, fist mettre le
regent le siege devant Montargis[848]. Et le VIe jour d'aoust ensuivant
fut ordonné que on ne feroit plus pain que de II deniers parisis et de I
denier piece, et ainsi fut fait, et bien avoit VIII ou IX ans que on n'en
avoit point [fait] à Paris, qui mains vaulsist de II deniers.

  [848] Dès la seconde moitié du mois de juin, le prévôt de Paris
  reçut mandat de fournir l'armée assiégeante de viande et de
  vivres; le 24 juin, il réunit à cet effet les bouchers et
  vendeurs et les mit en demeure d'envoyer soixante «chiefs
  d'aumaille» (gros bétail), soixante porcs et cent moutons; sur
  cette commande forcée, les bouchers de la grande boucherie
  devaient à eux seuls livrer pour leur part cinq aumailles, vingt
  porcs et vingt moutons; ils s'y refusèrent absolument. Alors deux
  examinateurs du Châtelet, Jacques Cardon et Jean le Coletier, se
  présentèrent en l'écorcherie de Paris et, s'adressant
  successivement à divers bouchers, notamment à Thomas Thibert et
  Robert de Saint-Yon, jurés de la corporation, leur ordonnèrent,
  sous peine d'emprisonnement, d'expédier du bétail au siège de
  Montargis (Arch. nat., X{la} 4795, fol. 151 rº).

461. Item, celle dicte sepmaine [mesmes], fut crié et publié que les
escus d'or ne les moutons d'or n'auroient plus de cours pour nul prix que
pour tant d'or[849].

  [849] Un mandement du 8 août 1427, publié le 9 août, à la seule
  fin «d'abatre le cours aux escuz et aux doubles faictz aux armes
  de France», prohiba d'une manière absolue toutes monnaies d'or et
  d'argent autres que les monnaies en voie de fabrication et ne
  laissa dans la circulation que les saluts et angelots d'or,
  nobles et fractions de nobles, grands blancs de dix deniers,
  petits blancs de cinq deniers, enfin les doubles de Normandie de
  trois pour un petit blanc (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 16 rº).

462. Item, celle année, fut moult largement fruict et bon, car on avoit
le cent de bonnes prunes pour I denier, et nulles n'estoient verouses, et
de tout autre fruict largement, especialment d'amendes avoit tant sur les
arbres qu'ilz en rompirent tous; et fist aussi bel aoust qu'il fist
oncques d'aage de homme vivant, quoy que devant eust fait grant froidure
et grant pluie, comme dit est, mais en pou de heure Dieu laboure, comme
il appert ceste année, car les blez furent bons et largement.

463. Item, le XVIIIe jour d'aoust ensuivant l'an mil IIIIc XXVII, se
parti de Paris le regent, qui touzjours enrichissoit son païs d'aucune
chose de ce royaulme, et si n'y rapportoit riens que une taille quant il
revenoit. Et touz les jours couroient[850] les murtriers et larrons
autour de Parys, comme touzjours pillant et robant, prenant, ne nul ne
disoit: _Dimitte_.

  [850] Ms. de Paris: arrivoient.

464. Le dimenche d'après la my-aoust, qui fut le XVIIe jour d'aoust oudit
an mil IIIIc XXVII, vint à Paris XII penanciers, comme ilz disoient,
c'est assavoir, ung duc et ung conte, et dix hommes tous à cheval, et
lesquelx se disoient tres bons chrestiens, et estoient de la Basse
Egipte; et encore disoient qu'ilz avoient esté chrestiens autresfois, et
n'avoit pas grant temps que les chrestiens les avoient subjugués et tout
leur païs et tous fais christianner ou mourir ceulx qui ne le vouloient
estre; ceulx qui furent baptisez furent signeurs du païs comme devant, et
promistrent d'estre bons et loyaulx et de garder la loy[851] de
Jhesu-Crist jusques à la mort. Et avoient roy et royne en leur païs, qui
demouroient en leur signeurie parce qu'ilz furent christiennez.

  [851] Ms. de Rome: foy.

465. Item, vray est, comme ilz disoient, que, après aucuns temps qu'ilz
orent prins la foy chrestienne, les Sarazins les vindrent assaillir,
quant ilz se virent comme pou fermes en nostre foy à tres pou d'achoison,
sans endurer gueres la guerre et sans faire leur devoir de leur païs
deffendre que tres pou, se randirent à leurs ennemys et devindrent
Sarazins comme devant, et renoierent[852] Nostre Signeur.

  [852] Ms. de Paris: renoncerent.

466. Item, il advint après que les chrestiens, comme l'empereur
d'Allemaigne, le roy de Poullaine et autres signeurs, quant ilz sorent
qu'ilz orent ainsi faulcement et sans grant peine laissée nostre foy et
qu'ilz estoient devenus sitost Sarazins et ydolatres, leur coururent sur
et les vainquirent tantost, comme s'ilz cuidoient que on laissast en leur
païs, comme à l'autre fois, pour devenir chrestiens. Mais l'empereur et
les autres signeurs, par grant deliberacion de conseil, dirent que jamais
ne tenroient terre en leur païs, se le pappe ne le consentoit, et qu'il
convenoit que là allassent au Sainct-Pere à Romme; et là allerent tous,
petiz et grans, à moult grant peine pour les enffans. Quant là furent,
ilz confesserent en general leurs pechez. Quant le pappe ot ouye leur
confession, par grant deliberacion de conseil, leur donna en penance
d'aller VII ans ensuivant parmy le monde, sans coucher en lict, et pour
avoir aucun confort pour leur despence, ordonna, comme on disoit, que
tout evesque et abbé portant crosse leur donroit pour une foys dix livres
tournois, et leur bailla lettres faisant mencion de ce aux prelatz
d'eglise et leur donna sa beneisson, puis se departirent. Et furent
avant cinq ans par le monde qu'ilz venissent à Paris, et vindrent le
XVIIe jour d'aoust l'an mil IIIIc XXVII, les doze devant diz, et le jour
Sainct Jehan Decolace vint le commun, lequel on ne laissa point entrer
dedens Paris; mais par justice furent logez à la Chappelle-Sainct-Denis,
et n'estoient point plus en tout, de hommes, de femmes et d'enfens de
cent ou six vingt ou environ. Et quant ilz se partirent de leur païs,
estoient mil ou XIIc, mais le remenant estoit [mort] en la voye, et leur
roy et leur royne, et ceulx qui estoient en vie avoient esperance d'avoir
encore des biens mondains, car le Sainct-Pere leur avoit promis qu'il
leur donroit païs pour habiter bon et fertille, mais qu'ilz de bon cuer
achevacent leur penance.

467. Item, quant ilz furent à la Chappelle, on ne vit oncques plus grant
allée de gens à la beneïsson du Landit que là alloit de Paris, de
Sainct-Denis et d'entour Paris pour les veoir. Et vray est que les
enffans d'icelx estoient tant habilles filx et filles que nulz plus, et
le plus et presque tous avoient les deux oreilles percées, et en chascune
oreille ung anel d'argent ou deux en chascune, et disoient que ce estoit
gentillesse en leur païs.

468. Item, les hommes estoient tres noirs, les cheveulx crespez, les plus
laides femmes que on peust veoir et les plus noires; toutes avoient le
visage deplaié, chevelx noirs comme la queue d'un cheval, pour toutes
robbes une vieille flaussoie tres grosse d'un lien de drap ou de corde
liée sur l'espaulle, et dessoubz ung povre roquet ou chemise pour tous
paremens. Brief, ce estoient les plus povres creatures que on vit oncques
venir en France de aage de homme. Et neantmoins leur povreté, en la
compaignie avoit sorcieres qui regardoient es mains des gens et disoient
ce que advenu leur estoit ou à advenir, et mirent contans en plusieurs
mariaiges, car elles disoient (au mari): «Ta femme [ta femme t'a fait]
coux», ou à la femme: «Ton mary t'a fait coulpe.» Et qui pis estoit, en
parlant aux creatures, par art magicque, ou autrement, ou par l'ennemy
d'enfer, ou par entregent d'abilité, faisoient vuyder[853] les bources
aux gens et le mettoient en leur bource, comme on disoit. Et vrayement,
je y fu III ou IIII foys pour parler à eulx, mais oncques ne m'aperceu
d'un denier de perte, ne ne les vy regarder en main, mais ainsi le disoit
le peuple partout, tant que la nouvelle en vint à l'evesque de Paris,
lequel y alla et mena avec lui ung frere meneur, nommé le Petit Jacobin,
lequel par le commandement de l'evesque fist là une belle predicacion, en
excommuniant tous ceulx et celles qui ce faisoient et qui avoient creu et
monstré leurs mains[854]. Et convint qu'ilz s'en allassent, et se
partirent le jour de Nostre-Dame en septembre, et s'en allerent vers
Pontoise.

  [853] Ms. de Rome: faisoient vuides les bources.

  [854] Ce que l'auteur du Journal raconte des bohémiennes qui
  lisaient l'avenir dans la main des visiteurs est parfaitement
  exact; l'autorité ecclésiastique fut même obligée de réagir
  contre l'entraînement populaire et fit célébrer, le dimanche 14
  septembre, des processions générales aux Jacobins, relativement à
  ceux qui avaient montré leurs mains aux Égyptiens. Voici en quels
  termes le fait est rapporté dans les registres capitulaires de
  Notre-Dame (Arch. nat., LL 216, fol. 205): «Veneris XII
  septembris, die dominica proxima, fient processiones generales ad
  Jacobitas pro facto illorum qui exhibuerunt manus suas illis
  extraneis de Egipto ad devinandum plura que petebant ab eis.»

469. Item, le vendredy Ve jour de septembre l'an mil IIIIc XXVII, fut
levé le siege par [les gens de] cellui qui se dit dalphin, qui estoit
devant Montargis[855]. Et furent les Angloys moult grevez, car trop se
fioient en leur force, et furent trouvez desarmez de leurs ennemys, qui
bien en tuerent VIc ou plus, que marchans de vivre que hommes d'armes, et
leur convint laisser le siege au droit temps que on cueult les biens.

  [855] La levée du siège de Montargis fut, pour employer les
  expressions de Cousinot de Montreuil (_Chronique de la Pucelle_,
  p. 247), «une bien vaillante entreprise mise à effet» par La
  Hire, aidé du bâtard d'Orléans; les Anglais, placés sous les
  ordres des comtes de Warwick et de Suffolk, éprouvèrent un
  sanglant échec qu'un narrateur parisien, Cl. de Fauquembergue, se
  borne à mentionner en deux lignes: «Ce jour (vendredi 5
  septembre), par puissance d'armes les ennemis leverent le siege
  que tenoit le conte de Sulfok devant Montargis.» (Arch. nat.,
  X{la} 1480, fol. 384 rº.)

470. Item, en cel an faisoit aussi grant chault à la Sainct Remy ou
pres[856] qu'il avoit fait à la Sainct Jehan, car en cel an ne fist pas
plus d'ung moys d'esté. Par quoy les vignes apporterent si pou que le
plus n'apporterent que ung caque de vin en l'arpent, et encore mains telz
y avoit; moult se tenoit eureux qui en avoit en l'arpent ung muy ou une
queue, et tout par le long yver qui tant dura que on vit oncques mais si
long; et vraiement on trouvoit es almandiers après la feste de Toussains
des almandes toutes vertes bonnes à peler comme à la my-aoust, et
estoient de tres bon goust.

  [856] Ms. de Paris: auprès.

471. Item, en ce temps fut le vin tres cher, car on avoit tres petit vin
pour VIII deniers parisis pinte, et si estoit la monnoye tres bonne.

472. Item, en cel an, ou pou devant, vint à Paris une femme nommée
Margot, assez jeune, comme de XXVIII à XXX ans, qui estoit du païs de
Henault, laquelle jouoit le mieulx à la palme que oncques homme eust veu,
et avec ce jouoit devant main derriere main tres puissanment, tres
malicieusement, tres abillement, comme povoit faire homme, et pou venoit
de hommes à qui elle ne gaignast, se ce n'estoit les plus puissans
joueux. Et estoit le jeu de Paris où le mieulx on jouoit en la rue
Garnier-Sainct-Ladre, qui estoit nommé le Petit Temple[857].

  [857] L'immeuble où se tenait le jeu de paume de la rue
  Grenier-Saint-Lazare appartenait, au commencement du XVIe siècle,
  au couvent des Chartreux de Paris, comme le prouve une sentence
  des requêtes du Palais rendue le 21 avril 1501 au profit de ces
  religieux qui réclamaient les loyers dus par les «locateurs de
  certaines maisons assises en la rue Garnier-Saint-Ladre, où pend
  pour enseigne Melusine et le jeu de Paulme» (Arch. nat., X{3a}
  13, fol. 2 rº). La plupart des jeux de paume, fréquentés par la
  population parisienne au XVe siècle, furent établis dans des
  plâtrières, exemple celui qui existait dès 1415 «en la
  plastrerie» de la rue Bourg-l'Abbé; un autre jeu non moins connu
  occupait «l'ostel de G. Soret en la rue de la Plaistriere», près
  de la porte Saint-Honoré (_Ibid._, JJ 172, no 166). C'est
  probablement le même que Sauval (t. II, p. 125) cite comme annexé
  à l'hôtel de Calais, au coin de la rue Plâtrière. Une autre rue
  du même quartier, la rue du Pélican, possédait également un jeu
  de paume, dont l'emplacement, avec une bâtisse neuve y attenante,
  fut revendiqué en 1437 par Aimeri Marchand, conseiller au
  Parlement, Jean de Vaudetar, avocat au Châtelet, et Barthélemy
  Claustre, au détriment du propriétaire, Colin Drouet, maréchal
  (Arch. nat., X{la} 1482, fol. 30 vº). Sur la rive gauche existait
  un jeu de paume dans l'hôtel dénommé le séjour d'Orléans, sis en
  la rue Saint-André-des-Arts (Sauval, t. III, p. 332).

473. Item, en ce temps, environ quinze jours devant la Sainct Remy, cheut
ung mauvais air corrumpu, dont une tres malvaise maladie avint que on
appelloit la dando, et n'estoit nul ne nulle qui aucunement ne s'en
sentist dedens le temps qu'elle dura. Et la maniere comment elle prenoit:
elle commençoit es rains et es espaulles, et n'estoit [nul] quant elle
prenoit qui ne cuidast avoir la gravelle, tant faisoit cruelle douleur,
et après ce à tous venoient les assées ou fortes[858] frissons, et
estoit-on bien VIII ou X ou XV jours que on ne povoit ne boire, ne
menger, ne dormir, les uns plus, les autres mains; après ce venoit une
toux si tres mauvaise à chascun que quant on estoit au sermon, on ne
povoit entendre ce que le sermonneur disoit, pour la grant noise des
tousseurs.

  [858] Ms. de Paris: les avez ou force frissons.

474. Item, elle ot tres forte durée jusques après la Toussains bien XV
jours ou plus. Et ne eussez gueres trouvé homme ne femme qui ne eust la
bouche ou le nes tout eslevé de grosse rongne pour l'assées, et quant on
encontroit l'un l'autre, [on demandoit: «As tu point eu de la dando».]
S'il disoit non, on lui respondoit tantost: «Or te garde bien, que
vraiement tu en gousteras[859] ung morcelet». Et vrayment on ne mantoit
pas, que pour vray, il fut pou, fust petit ou grant, femme ou enfens, qui
n'eust en ce temps ou assées, ou frissons, ou la toux qui trop duroit
longuement.

  [859] Ms. de Rome: bouteras.

475. Item, le XVe jour de decembre ensuivant, fut prins ung escuier nommé
Sauvage de Fremonville[860] dedens le chastel de l'Isle-Adam, par force,
lui et deux varletz, car plus n'y avoit de gens quant il fut prins. Assez
fut qui le lia, et fut mis sur ung cheval, les piez liez et les mains,
sans chaperon, en ce point admené à Baignollet où le regent estoit, qui
tantost commanda que sans nul delay on le allast pandre au gibet
hastivement, sans estre ouy en ses deffences, car on avoit grant paour
qu'il ne fust rescoux, car de tres grant lignaige estoit. Ainsi fut amené
au gibet, acompaigné du prevost de Paris et de plusieurs gens, et avec
estoit ung nommé Pierre Baillé[861] qui avoit esté varlet cordouannier à
Paris, et puis fut sergent à verge, et puis receveur de Paris, et lors
estoit grant tresorier du Meinne. Lequel Pierre Baillé ne voult oncques,
quant ledit Sauvaige demanda confession, qu'il vesquist si longuement,
mais lui fist tantost monter l'eschelle, et monta après en deux ou trois
eschelons en lui disant grosses parolles. Le Sauvaige ne lui respondit
pas à sa voulenté, pour quoy ledit Pierre lui donna ung grant cop de
baston, et en donna[862] V ou VI au bourrel pour ce qu'il l'interrogoit
du sauvement de son ame. Quant le bourrel vit que l'autre avoit si malle
voulenté, si ot paour que ledit Baillé ne lui feist pis, si se hasta
plustost qu'il ne devoit pour la paour [et le pendit]; mais, pour ce que
trop se hasta, la corde rompi ou se desnoua, et cheut ledit jugié sur les
rains, et furent tous rompus et une jambe brisée, mais en celle douleur
lui convint remonter, et fut pandu et estranglé. Et pour vray dire, on
lui pourtoit une tres malle grace, especialment de plusieurs meurdres
tres orribles, et disoit on qu'il avoit tué de sa main ou païs de
Flandres ou de Haynault ung evesque.

  [860] Sauvage de Fremainville, hardi chef de partisans, excellait
  dans les coups de main et entreprises aventureuses. Vers 1419,
  servant la cause bourguignonne, il avait enlevé de vive force le
  château de Saint-Germain-en-Laye (Arch. nat., JJ 171, no 203).
  Lors du voyage que fit le duc de Bedford, au mois de décembre
  1425, d'Amiens à Doullens, Fremainville fut assez mal avisé pour
  se mettre en embuscade sur le passage du régent qui n'échappa que
  fortuitement et ne lui pardonna pas ce guet-apens. Par ses
  ordres, Morelet de Béthencourt, chevalier du guet, réunit une
  troupe d'archers et d'arbalétriers, lesquels, pour faire plus
  grande diligence, empruntèrent de gré ou de force des montures
  aux religieux de Saint-Martin-des-Champs et se transportèrent à
  l'Ile-Adam. Quoique pris à l'improviste, Fremainville opposa une
  vive résistance et blessa mortellement l'un des assaillants, un
  sergent du nom de Colin l'Aignel, dont la veuve intenta un procès
  à Morelet de Béthencourt, gratifié par le roi de 200 livres de
  rente sur les biens dudit Fremainville. Par arrêt du 23 décembre
  1429, le Parlement réduisit les prétentions de la veuve Colin
  l'Aignel à une somme de 100 livres une fois payée (Arch. nat.,
  X{la} 4795, fol. 192 vº, 193 rº, 231 vº, 241 vº; X{la} 67, fol.
  27 vº).

  [861] Pierre Baillé, personnage de basse extraction et de mince
  valeur, dut son élévation à un dévouement sans bornes à la cause
  anglaise; il occupait dès 1425 le poste de receveur et payeur de
  la ville de Paris (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 337 vº),
  peut-être même avait-il succédé à Jean Cointaut, qui s'était
  enfui lors de l'entrée des Bourguignons. Il était en même temps
  receveur des domaines et confiscations (A. Longnon, _Paris
  pendant la domination anglaise_, p. 265) et trésorier du duc de
  Bedford (Arch. nat., Z{1b} 3, fol. 167 rº). Vers cette époque, il
  remplaça comme receveur du Maine Richard Ruaut (accord du 6
  juillet 1428, _Ibid._, X{1c} 136). Après l'expulsion des Anglais
  de la capitale, il suivit leur fortune; de nombreuses quittances
  nous montrent Pierre Baillé remplissant les fonctions de receveur
  général des finances en Normandie de 1437 à 1446 (Stevenson,
  _Wars of the English in France_, vol. II, part. 11, p. 372 et
  passim).

  [862] Ms. de Rome: donnoit.


   [1428.]


476. Item, en cel an après Pasques, qui furent le IIIIe jour d'avril l'an
mil CCCC XXVIII, fut si grant foison de hannetons que on avoit oncques
veu, et mengerent tellement [vignes], allemandiers, noyers et autres
arbres, que par les contrées où ilz furent n'avoit, especiallement es
noiers, nulles feuilles XV jours devant la Sainct Jehan Baptiste.

477. Item, le duc de Bourgongne vint à Paris le XXIIe jour de may à ung
sabmedi, vigille de la Penthecoste, et vint sur ung petit cheval en guise
d'archer, et n'eust point esté congneu du peuple, ce n'eust esté le
regent qui le compaignoit et la regente après.

478. Item, il s'en alla le IIe jour de juing ensuivant, vueille du Sainct
Sacrement, qui fut le IIIe jour de juing.

479. Item, en celle année, fut tant de hannetons que les anxiens disoient
avoir oncques veu, et durerent jusques après la Sainct Jehan, et
gasterent toutes les vignes, et les noiers et les almandiers, et fut
avant la Sainct Pere que on s'en peust delivrer; et si faisoit tres grant
froit à la Sainct Jehan, et touzjours pluvoit, tonnoit, espartissoit. Et
advint que le XIIIe jour de juing le tonnoire chut à Paris sur le clocher
des Augustins, et fouldroia ledit clochier, toute la couverture qui
estoit d'ardoise, et le merrien par dedens, que on estimoit le dommaige
qu'il fist à VIIIc ou mil frans.

480. Item, le XXVe jour de may, le mardy des festes de la Penthecoste,
l'an mil IIIIc XXVIII, prindrent par traïson les Arminalx la cité du
Mans, et du prendre furent plusieurs de la ville consentans[863], par
ainsi que lesdiz Arminalx promisdrent qu'ilz les garderoient en leur
franchise et seroient avec eulx comme amys, mais sitost qu'ilz orent la
signeurie de la ville, ilz pillerent, roberent, efforcerent filles et
femmes, et firent tous les maulx que on peust faire à ses ennemis à ceulx
qui les cuidoient amis.

  [863] Suivant Cousinot le Chancelier (_Geste des nobles_, p.
  202), et Cousinot de Montreuil (_Chron. de la Pucelle_, p. 251),
  les capitaines français chargés de conduire cette entreprise,
  entre autres les sires d'Orval, de Bueil et La Hire, étaient de
  connivence avec l'évêque Adam Châtelain, le clergé et un certain
  nombre de bourgeois qui les introduisirent dans la place.

481. Item, quant ladicte cité fut prinse, le cappitaine qui y estoit de
par le regent ordonné estoit allé en ung sien affaire environ vingt
lieues loing de la cité[864], quant il sceut la chose comment elle
estoit, s'il fut moult courcé nul ne demande. Il fist finance de IIIc
hommes d'armes, et s'en vint le vendredy ensuivant environ mynuit, et
fist tant qu'il regaigna la cité avant qu'il fust gueres grant jour; car
quant la commune vit la grant cruaulté des Arminalx, ilz les prindrent en
si grant haine qu'ilz laisserent entrer dedens ledit cappitaine, ou au
moins ne se deffendirent ilz que bien pou. Quant ilz furent dedens, ilz
commencerent à crier: «Ville gaignée!» et le cry du cappitaine dedens la
forteresse[865], où une quantité de ses gens se estoient retraictz, quant
la cité fut trahie premier. Quant ilz ouirent le cry de leur cappitaine
ou banniere, si se mirent à lancier et gecter et à laisser cheoir grosses
pierres sur les Arminalx qui les avoient assegez, et leur cappitaine leur
vint par darriere, qui avoit avec lui IIIc hommes, comme devant est dit,
de bonne estoffe; si comprindrent toute la place tellement que les
Arminalx ne porent reculler ne entrer ou chastel. Si se combatirent main
à main moult longuement, mais en la fin furent desconfiz les Arminalx,
car la commune les avoit en si grant haine pour leur mauvestie que, par
les fenestres, ilz leur gectoient grosses pierres dont ilz tuoient eulx
et leurs chevaulx, et quant aucun des Arminalx eschappoit par bon cheval
ou autrement, tantost estoit tué du commun. Et tant firent, c'est
assavoir, le cappitaine, nommé messire Talebot[866], et ceulx du chastel
et la commune, que XII [cens] Arminalx demourerent en la place, sans
ceulx qui furent decollez, qui avoient esté consentans de l'entrée des
Arminalx par traïson, et sans les prinsonniers qui furent tres grant
nombre; car il y avoit XXII ou XXIIII cappitaines d'Arminalx qui estoient
acompaignez de IIIm hommes d'armes et plus[867], dont il appert [bien]
clerement qu'ilz sont bien maleureux quant IIIc hommes les desconfit si
laidement, et pour[868] leur peché, car, se ilz se fussent bien portez
vers ceulx de la ville, selon qu'ilz avoient juré, ilz eussent fait que
saiges.

  [864] Ce capitaine était Jean Talbot qui se tenait en ce moment à
  Alençon (_Chron. de la Pucelle_, p. 252).

  [865] Au moment de la surprise de la ville les Anglais s'étaient
  retirés dans une tour dite la Tour Ribendelle, située près de la
  porte Saint-Vincent (_Chron. de la Pucelle_, p. 252).

  [866] Jean Talbot, sire de Furnival, comte de Shrewsbury,
  maréchal de France, l'un des plus vaillants capitaines anglais,
  fut mêlé aux principaux faits militaires qui signalèrent cette
  époque. Le roi d'Angleterre lui confia la garde des places les
  plus importantes de la Normandie: il fut capitaine de Gisors de
  1434 à 1436, de Coutances et du Pont-de-l'Arche en 1435, de
  Lisieux, Harfleur, Montivilliers en 1440; cette même année, lui
  fut allouée une pension de 300 saluts d'or (V. Stevenson, _Wars
  of the English_, vol. II, part. I et II, _passim_). Ses services
  avaient déjà été récompensés le 24 août 1434 par le don du comté
  de Clermont en Beauvaisis (Arch. nat., JJ 175, fol. 109). Jean
  Talbot fut tué à la bataille de Chastillon (20 juillet 1453).

  [867] «Et plus» manque dans le ms. de Rome.

  [868] Ms. de Paris: par.

482. Item, fut l'année froide si longuement[869] que [tout] le Landit ne
à la Sainct Jehan n'avoit encore nulles bonnes serises, ne bien pou
encore de feves nouvelles, ne blé, ne vigne en fleur.

  [869] «L'indisposicion du temps, qui estoit moult pluvieux et
  froit,» pour employer le langage d'un contemporain, détermina une
  recrudescence de ferveur religieuse; «les povres laboureurs et
  habitans, femmes et petis enfans de Villejuifve» et de quatre ou
  cinq villages voisins vinrent le 11 juin à Notre-Dame avec un
  appareil inaccoutumé, à la fois religieux et militaire; à côté
  des porteurs de croix et bannières marchaient leurs défenseurs,
  armés d'arcs, d'arbalètes, de lances et de bâtons pour repousser
  au besoin les incursions ennemies (Arch. nat., X{la} 1480, fol.
  404 rº; X{la} 4795, fol. 275 rº). Le dimanche 20 juin, le clergé
  de Notre-Dame se rendit processionnellement à Sainte-Geneviève;
  le vendredi 2 juillet, tout Paris prit part aux processions
  générales où furent portées à Notre-Dame les châsses de saint
  Marcel et de sainte Geneviève et autres corps saints de la
  Sainte-Chapelle et de différentes églises, avec messe, sermon
  solennel et prières au Tout-Puissant pour la conservation des
  biens de la terre. Enfin, les dimanches 25 juillet et 22 août,
  eurent lieu de nouvelles processions aux Augustins et en l'église
  des Carmes (_Ibid._, LL 216, fol. 135; X{la} 4795, fol. 282 rº,
  288 rº, 321).

483. Item, le jour Sainct Leuffrey, qui fut au lundy XXIe jour de juing,
fut la plus sumptueuse feste faicte au Palays à Paris que homme qui pour
lors vesquist eust oncques veue; car toute personne, de quelque estat
qu'il fust, estoit receu à digner selon son estat; car le regent de
France et sa femme, et la chevallerie furent servis en lieu et de viande
selon leur estat, le clergé premier, comme evesques, prelas, abbés,
prieurs; après, docteurs de toutes sciences, le Parlement; après, le
prevost de Paris et ceulx du Chastellet; après, le prevost des marchans
[et les eschevins et bourgois et marchans] ensemble; [et après le commun
de tous estatz]. Et furent bien à cellui digner[870] que ungs que autres
plus de huit milliers seans à table, car il y ot de pain distribué de
environ III deniers la piece, qui pour lors estoit moult grant, car on
avoit ung sextier de tres bon fourment pour XII solz parisis, si y en ot
bien VIIº douzaines.

  [870] Ce dîner d'apparat fut donné pour fêter la réception de
  quatre nouveaux docteurs en décret, deux anglais et deux
  français: cinq à six mille personnes y assistèrent, au témoignage
  de Clément de Fauquembergue: «Lundi XXIe jour de juing. Ce jour,
  dit le greffier, les plaidoieries cesserent à IX heures, et se
  leva la court pour aler es escoles de decret au commencement dez
  quatre nouveaux docteurs, dont les deux estoient anglois et deux
  françois, et fu es dictes escoles le duc de Bedford regent, et
  avec lui fu au disner au Palais la duchesse sa femme, seur du duc
  de Bourgogne, et pluseurs autres de tous estas, jusques au nombre
  de Vm à VIm personnes, si comme on disoit.» (Arch. nat., X{la}
  4795, fol. 283 rº.)

484. Item, on y but de vin bien XL muis.

485. Item, y ot bien VIIIc plaz de viande, sans le beuf et le mouton qui
fut sans nombre.

486. Item, environ le moys d'aoust, l'an IIIIc XXVIII, le conte de
Salsebry avec sa compaignie print la ville de Nogent-le-Roy[871], print
Ianville[872] en Beausse, print Rochefort et de là alla à Chasteaudun et
à Orleans boire (_sic_) devant la ville. Et fut faicte une grosse taille
aussi bien aux villaiges comme es cités; et si leur convint faire finance
de bien IIc voitures, chascune à III ou à IIII chevaulx, pour mener
vivres et artillerie ou pour mener bien IIc queues de vin ou plus, qui
furent prinses dedens Paris; et si estoit le vin si cher que nulz ou pou
des mesnaigers n'en buvoient, car la pinte de moien vin ou moys de
septembre coustoit XII deniers, tres forte monnoie.

  [871] Nogent-le-Roi (Eure-et-Loir, arr. de Dreux), que Giraud de
  la Pallière avait recouvré en 1427, fut la première place
  conquise par le comte de Salisbury (_Chron. de la Pucelle_, p.
  256).--Janville (Eure-et-Loir, arr. de Chartres), vaillamment
  défendu par Prégent de Coetivy et autres capitaines français, fut
  enlevé d'assaut le 29 août.--Rochefort se rendit par composition
  en même temps que Rambouillet, Châteauneuf-en-Thimerais (_Chron.
  de la Pucelle_, p. 256).

  [872] Ms. de Rome: Canville; ms. de Paris: Combeville.

487. Item, en ce temps, pour la charté du vin, plusieurs se mirent à
brasser servoise, et avant que la Toussains vint[873], en ot bien à Paris
trente brasseurs, et si la amenoit on tous les jours à charretées de
Sainct-Denis et d'ailleurs, et que on la crioit parmy Paris, comme on a
acoustumé à crier le vin, et si n'estoit celle de Paris que à II doubles,
et celle de Sainct-Denis à III doubles, qui valloient IIII deniers
parisis piece.

  [873] «Vint» manque dans le ms. de Rome.

488. Item, en ce temps, on avoit bons pois pour X deniers le boessel,
bonnes feves pour X deniers, le quarteron d'œufs pour XII deniers
parisis.

489. Item, en cellui moys de septembre IIIIc XXVIII, à la Saincte Croix,
n'avoit encore nulz raisins que on eust peu dire: «Veez ci une grappe
noire entierement», tant fut l'année froide longuement et tardive.

490. Item, en cellui temps, ou moys d'aoust, fut faicte une ordonnance
sur les rentes[874], que chascun qui auroit puissance povoit avoir la
livre pour XV livres tournois, pour tant qu'ilz fussent ou eussent esté
grant temps cuillies; et aussi en furent mis hors de ladicte ordonnance
enfans mineurs d'ans, femmes veuves[875], eglises. Et plusieurs autres
ordonnances furent faictes sur lesdictes rentes, lesquelles on peut
savoir ou Chastellet qui veut[876].

  [874] L'ordonnance relative au rachat des rentes constituées sur
  les maisons et héritages de Paris est du 31 juillet 1428; elle
  fut publiée au Parlement le samedi 14 août et au Châtelet le
  lundi suivant (Arch. nat., X{la} 8605, fol. 8; Y1, fol. 44). Par
  suite de la faculté de se rédimer, à raison d'un denier pour
  douze deniers, laissée aux propriétaires, il devint nécessaire de
  stipuler dans les contrats si la rente était sujette au rachat;
  ainsi nous voyons le chapitre de Notre-Dame décider le 20 février
  1435 la démolition d'une maison près de l'église
  Saint-Christophe, s'il ne se présentait personne qui voulût
  l'accenser pour 60 sols «non rachetables», suivant l'expression
  française intercalée dans le texte des registres capitulaires
  (_Ibid._, LL 217, fol. 135).

  [875] En ce qui concerne les veuves et les mineurs, un paragraphe
  spécial de l'ordonnance du 31 juillet portait que «esdiz rachatz
  ne seront point comprinses les rentes deuement admorties et
  celles qui appartiennent à femmes vefves et enfans mineurs
  d'aage, durant leurs viduitez et majoritez.»

  [876] «Qui veut» manque dans le ms. de Rome.

491. Item, ladicte ordonnance fut publiée le darrain jour de juillet l'an
mil IIIIc XXVIII.

492. Item, le vendredy Xe jour de septembre IIIIc XXVIII, fut despandu du
gibet de Paris ung nommé Sauvage de Fromonville, à qui Pierre Baillé fist
tant de desplaisir quant on le pandoit, car il le frappa en l'eschelle
moult cruellement, et si baty le bourrel d'un gros baston qu'il tenoit;
et estoit pour lors ledit Pierre receveur de Paris.

493. Item, en celui temps, estoit touzjours le conte de Salcebry sur la
riviere de Loire, et prenoit chasteaulx et villes[877] à son vouloir, car
moult estoit expert en armes; si s'en vint devant Orleans et l'assist de
toutes pars, mais Fortune, qui n'est à nully seure amye, lui monstra de
son mestier dont elle sert ses amez sans deffier[878], car plus cuide
estre plus seurement comme à siege, une pierre de canon luy fut presentée
qui lui donna le cop de la mort[879]; dont moult grant dommaige orent
les Angloys, especialment le regent de France, car il se reposoit es
citez de France à son aise lui et sa femme qui partout où il alloit le
suivoit; et quant l'autre fut mort, il luy convint maintenir la guerre,
et party de Paris pour y aller le mercredy, veuillie Sainct Martin d'yver
IIIIc XXVIIII[880], et le conte de Salsebry estoit mort la sepmaine
devant.

  [877] Voir la liste des forteresses réduites par Salisbury,
  annexée à la lettre que ce capitaine adressa le 5 septembre 1428
  à la commune de Londres, avec les restitutions et identifications
  géographiques dues à la perspicacité de M. A. Longnon (_Les
  limites de la France et l'étendue de la domination anglaise à
  l'époque de la mission de Jeanne d'Arc_, 1875).

  [878] «Sans deffier» manque dans le ms. de Rome.

  [879] Ce fut le dimanche soir 24 octobre 1429 que le comte de
  Salisbury, se tenant en observation à une fenêtre des Tourelles,
  eut le visage emporté par un coup de canon qui vint frapper
  l'angle de la muraille; transporté à Meung, l'illustre capitaine
  y expira huit jours après (Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_,
  t. IV, p. 100).

  [880] Le duc de Bedford établit sa résidence à Mantes, où il se
  trouvait à la date du 13 novembre, ainsi que le prouve le voyage
  fait par le héraut Maine, porteur de lettres du régent à
  l'adresse du comte de Suffolk, donné comme successeur à
  Salisbury. De Mantes le régent se transporta à Chartres (Cf.
  Vallet de Viriville, _Hist. de Charles VII_, t. II, p. 36).


   [1429.]


494. Item, en ce temps, estoit le IIIIme de la servoise à Paris à VIm VIc
frans, et cellui du vin n'estoit mie à la IIIe partie, car le vin nouvel
de ladicte année[881] estoit si petit et si feible que on n'en tenoit
compte, car tout le meilleur ou la plus grant partie se santoit plus de
verjus que de vin, et si estoit si cher que on faisoit le caque, qui
estoit ung pou plus fort que despence IIII tournois parisis, et ne
eussiez eu nul à moins de IIII frans.

  [881] «De la dicte année» manque dans le ms. de Rome.

495. En icellui temps convint faire par les bourgois de Paris finance de
farine pour mener en l'ost devant Orleans, et en firent finance de plus
de IIIc chariotz chargez, [lesquelx chariotz et chevaulx et toutes
choses] appartenans à charroy ceulx du plat païs d'entour Paris paierent,
se non qu'ilz furent, quant ilz vindrent à Paris, assignés de leurs
despens jusques à neuf jours ensuivans, et n'y devoient plus demourer,
mais ilz y furent, après les neuf jours, autres IX à leurs despens, et
leurs chevaulx, qui moult les greva. Et le XIIe jour de fevrier, se
partirent à grant compaignie de gens d'armes[882] et allerent
jusques à Estampes sans danger. Quant ilz furent [ung pou] par
delà entre Iainville en Beausse[883] et ung villaige nommé
Rouvray-Sainct-Denis[884], il leur vint bien VIIm[885] Arminalx qui les
amenerent comme un danel[886] fait ung tas de petis enfans. Quant noz
gens virent ce, ilz [se] ordonnerent au mieulx qu'ilz porent et ne se
hoberent; ilz avoient foison grans pieulx, agus à ung bout et ferrés à
l'autre, qu'ilz ficherent en terre en panchant devers leurs ennemis, et
furent mis les archiers et arbalestiers de Paris à ung costé, ausquelx
fut ordonné une elle de noz gens et l'autre elle fut des archiers
angloys, et ou millieu fut ce qu'ilz povoient avoir de grosse bataille,
car ilz n'estoient en tout pas plus de XVc contre VIIm, qui estoient XIII
Arminalx contre deux de noz gens[887]. Quant les Arminalx[888] orent bien
tournoié de loing autour de noz gens, si s'en revindrent et se mirent en
ordonnance en la maniere comme noz gens le manderent qu'ilz voulsissent
que, s'ilz prenoient aucuns des nostres qui fust mis à fin, c'est
assavoir, à rançon, ausquelz ilz respondirent, [especialment] le sire de
Bourbon[889], que jamais Dieu ne lui aidast, se jà pié en eschappoit,
que tout ne fust mis à l'espée et, que se les heraulx y revenoient plus,
qu'ilz fussent mors. Quant les heraulx orent ce dit à noz gens, ilz se
hourderent par darriere de leur charroy et se recommanderent à Nostre
Seigneur, et prierent l'ung l'autre de bien faire, et puis ordonnerent
bonne garde pour le charroy avec les charretiers pour le grant peril
[eschever] qui povoit advenir, et comme il advint; car aucuns et grant
quantité des Arminalx vindrent par derriere, cuidant pillier les biens de
noz gens. Et aucuns des voituriers les virent venir, ilz destellerent
leurs chevaulx et s'en voldrent fuir, mais les Arminalx leur furent au
devant, qui moult les dommaigerent du corps et aucuns de la vie, et après
cuiderent venir au pillaige, mais ilz furent si bien receuz que moult fut
joieux qui se pot sauver. En tant que les larrons furent ainsi gardez de
pillier, les Arminalx aproucherent noz gens, et furent les Gascons qui
estoient bien montez, et la greigneur partie de leur gent, ordonnez
encontre les arbalestiers et archiers et compaignons de Paris, et les
Escossois contre les Anglois, la grosse bataille contre la grosse
bataille. Quant ceulx de Paris virent que ceulx à cheval venoient vers
eulx, ilz commencerent à traire de ars et d'arbalestes moult asprement;
quant Gascons virent ce, ilz baisserent la chere et tournoierent leurs
lances devant eulx pour garder leurs chevaulx du trait, et les poignerent
de l'esperon moult fort, comme cilz qui avoient esperance de les mettre
tous à mort, mais qu'ilz fussent pres; mais les maleureus, les meschans,
les maudiz ne veoient pas le mal qui estoit devant leurs yeulx; car comme
ilz approucherent de noz gens à pointe d'esperon, leurs chevaulx
entrerent dedens les pieux fichiez, et les pieux dedens leurs poitrines,
et en ventres et en jambes, si ne porent aller[890] en avant, mais
churent les aucuns tous mors et les maistres après. Ceulx qui furent
aterrez, crioient aux autres: «Viras! viras!» c'est à dire: «Retournez!
retournez!» Si s'en cuiderent tantost fuir, mais leurs chevaulx, qui
navrez estoient des pieux davantdiz, cheoient tous mors soubz eulx, qui
en abatoient deux ou trois et faisoient trebucher leurs gens qui après
venoient. Quant les Escossois et les autres virent ce, moult furent
esbahiz et eulx prindrent à fuir comme bestes que ung loup espart çà et
là, et noz gens à les suyvir de pres, et à occire et abatre ce qu'ilz
porent attaindre, et en demoura en la place de mors IIIIc et plus, et de
prins grant quantité. Et, comme les meschans eulx cuiderent sauver à
entrer à Orleans, ilz furent apperceuz de ceulx du siege, qui leur
allerent au devant et en tuerent autant ou plus qu'on avoit fait en la
bataille devant dicte. Ainsi leur advint pour leur peché qu'ilz avoient
en pancée que tout fust mis à l'espée, mais tout bel leur fut quant ilz
se porent garder que l'espée de leurs ennemis ne les tuast. Quant noz
gens orent menez leurs vivres en l'ost, ilz s'en revindrent à Paris le
XIXe jour de fevrier, l'an mil IIIIc XXVIII[891], et fut trouvé que de
ceulx de Paris n'estoit mort en la bataille que IIII hommes et des
voituriers qui s'en cuiderent fouir, plus et moult de navrez. Dont c'est
grant pitié et d'une part et d'autre, que fault que chrestienté tue ainsi
l'un l'autre sans savoir cause pourquoy, car l'un sera de cent lieues
loing de l'autre, qui se vendront entretuer, pour gaigner ung pou
d'argent ou le gibet au corps ou enfer à la pauvre ame.

  [882] Ce convoi de vivres de carême, expédié de Paris sous la
  conduite de Falstaff et du prévôt Simon Morhier avec 2,000
  Anglais, fut attaqué le 12 février 1429 par 1,500 hommes détachés
  de la garnison d'Orléans, auxquels s'était joint le corps
  commandé par le comte de Clermont; les Français furent
  complètement défaits, et cette déroute est restée célèbre dans
  l'histoire sous le nom de «Journée des Harengs».

  [883] Le ms. de Rome et les éditions portent «Canville». La forme
  «Iainville» que donne le ms. de Paris est justifiée par ces
  paroles de Jean Chartier, relatives à la journée du 12 février
  1429: «Et furent iceulx Jean Fastol et autres (chargés d'escorter
  le convoi de vivres) rencontrés pres d'Yenville en Beauce» (Jean
  Chartier, _Chronique de Charles VII_, t. I, p. 62).

  [884] Les mss. de Rome et de Paris portent ici «Toumray» ou
  «Tommiray»; mais il s'agit ici de Rouvray-Saint-Denis
  (Eure-et-Loir, arr. de Chartres, cant. de Janville), dont
  l'église était fortifiée et qui tomba au pouvoir du comte de
  Salisbury lors de la campagne d'août 1428. Le capitaine anglais
  délivra le 27 septembre 1428 des lettres à Jeanne, veuve de
  Charlot Boitel, écuyer à Baugency, qui mentionnent la reddition
  au roi «des retraiz, manans et habitans de l'eglise fort de la
  parroisse de Rouvray-Saint-Denis en Beauce» (Arch. nat., JJ 174,
  fol. 108 vº).

  [885] Ms. de Paris: VIIIm.

  [886] Ms. de Rome: une dance.

  [887] Cette proportion est mal établie: il fallait dire XIIII
  contre III.

  [888] Tout le passage, depuis les mots «quant les Arminalx»
  jusqu'à la phrase qui commence par «Quant les heraulx orent ce
  dit à nos gens», manque à toutes les éditions; nous le restituons
  d'après le ms. de Rome; le ms. de Paris nous donne une version
  incomplète et un peu différente: au lieu de: «noz gens le
  manderent», il porte: «avoient faict adoncques le mandement».

  [889] Charles de Bourbon, comte de Clermont, fils aîné du duc de
  Bourbon, que les Anglais retenaient captif depuis la bataille
  d'Azincourt, obtint le duché de Bourbon en 1434 après la mort de
  son père.

  [890] «Aller» manque dans le ms. de Rome.

496. Item, en ce temps furent commencées à Sainct-Jaques de la Boucherie
à dire les heures canoniaux comme à Nostre-Dame, le XVIe jour de janvier
l'an mil CCCC XXIX, jour de dimenche qui estoit par V.

497. Item, le duc de Bourgongne revint à Paris le IIIIe jour d'avril,
jour Sainct Ambroise, à moult belle compaignie de chevaliers et
d'escuiers; et après, environ VIII jours, vint à Paris ung cordelier
nommé frere Richart[892], homme de tres grant prudence, scevant à
oraison[893], semeur de bonne doctrine pour ediffier son proisme. Et tant
y labouroit fort que enviz le creroit qui ne l'auroit veu, car tant comme
il fut à Paris il ne fut que une journée sans faire predicacion. Et
commença [le] sabmedi XVIe jour d'avril IIIIc XXIX à Saincte-Genevieve,
et le dimenche ensuivant, et la sepmaine ensuivant, c'est assavoir, le
lundy, le mardy, le mercredy, le jeudy, le vendredy, le sabmedy, le
dimenche aux Innocens; et commençoit son sermon environ cinq[894] heures
au matin, et duroit jusques entre dix et unze heures, et y avoit
touzjours quelque cinq ou six mil personnes à son sermon. Et estoit monté
quant il preschoit sur ung hault eschauffaut qui estoit pres de toise et
demie de hault, le dos tourné vers les Charniers encontre la
Charonnerie[895], à l'androit de la Dance Macabre[896].

  [891] Trois jours après, le mardi 22 février, eut lieu par ordre
  du régent une procession générale en l'honneur de la victoire des
  Harengs, à laquelle avait contribué un contingent parisien (Arch.
  nat., LL 216, fol. 156).

  [892] Frère Richard, prédicateur populaire qui, par l'ascendant
  de sa parole, exerça une immense influence, venait de se faire
  entendre à Troyes pendant l'Avent de 1428 et avait excité
  l'enthousiasme de ses auditeurs. Il obtint le même succès à
  Paris, mais, devenu suspect au gouvernement anglais, il s'enfuit
  de la capitale dans la nuit du 30 avril et embrassa avec ardeur
  la cause française; on sait qu'il fut le confesseur de la
  Pucelle. Une relation inédite concernant cette héroïne, publiée
  par M. J. Quicherat (_Revue historique_, 1877, juillet-août),
  fournit de curieux détails sur l'entrevue du cordelier Richard et
  de la Pucelle, qui eut lieu sous les murs de Troyes en 1429. A la
  suite de l'entretien qu'il eut avec Jeanne d'Arc, «le sainct
  prudhomme prescha moult grandement au peuple, l'admonestant de
  faire leur devoir envers le roy»; il est donc certain que ses
  éloquentes exhortations ne furent point étrangères à la
  soumission des habitants de Troyes (Cf. _Bibl. de l'École des
  chartes_, 1872, p. 95).

  [893] Ms. de Paris: à raison.

  [894] Ms. de Paris: six heures.

  [895] La Charronnerie était la portion de la rue de la
  Ferronnerie qui s'étendait de la rue Saint-Denis à celle de la
  Lingerie, le long des charniers des Innocents; sous le nom de
  Ferronnerie on désignait alors la partie de la rue Saint-Honoré
  formant le prolongement de la Charronnerie après la place aux
  Chaps.

  [896] Ms. de Paris: encontre la Feronnerie, à l'androit de la
  Dance Machabée.

498. Item, le jour de l'Invencion Sainct Denis, s'en retourna le duc de
Bourgongne en son pays de Flandres; et touzjours estoit le siege devant
Orleans, dont les vivres encherirent fort à Paris, car par contraincte il
y convenoit souvent mener grant foison de farines et d'autres vivres et
choses qui sont neccessaires pour guerre au siege; brief, on en mena tant
que le blé enchery à Paris, de sabmedi à autre, de XX solz parisis à XL
solz parisis, et toutes choses dont homme povoit vivre par cas pareil.
Ainsi, comme devant est dit, se departy le duc de Bourgongne, sans ce que
il feist aucun bien au regart de la paix ou du povre peuple, et disoit on
qu'il alloit combatre les Liegoys.

499. Item, le cordelier devantdit prescha le jour Sainct Marc ensuivant à
Boulongne-la-Petite, et là ot tant de peuple, comme devant est dit. Et
pour [vray] celle journée, au revenir dudit sermon, furent les gens de
Paris tellement tournez en devocion et esmeuz que en mains de trois
heures ou de quatre eussiez veu plus de cent feux, en quoy les hommes
ardoient tables et tabliers, dés, quartes, billes, billars, nurelis et
toutes choses à quoy on se povoit courcer à maugréer à jeu convoiteux.

500. Item, les femmes, cellui jour et le lendemain, ardoient devant tous
les attours de leurs testes, comme bourreaux, truffaux, pieces de cuir ou
de balaine qu'ilz mettoient en leurs chapperons pour estre plus roides ou
rebras davant; [les damoiselles laisserent leurs cornes] et leurs queues
et grant foison de leurs pompes. Et vraiement dix sermons qu'il fist à
Paris et ung à Boulongne tournerent plus le peuple à devocion que tous
les sermonneurs qui puis cent ans avoient presché à Paris.

501. Item, il disoit pour vray que depuis ung pou il estoit venu de
Cirie, comme de Jherusalem, et là encontra plusieurs tourbes de Juifs
qu'il interroga, et ilz lui dirent pour vray que Messias estoit né,
lequel Messias leur devoit rendre leur heritaige, c'est assavoir la Terre
de Promission, et s'en alloient vers Babiloine à tourbes, et selon la
Saincte Escripture celui Messias est Antecrist, lequel doit naistre en la
cité de Babiloine, qui jadis fut chef des royaulmes des Persans, et doit
estre nourry en Bethsaida et converser en Coronaym en sa jouvente,
esquelles Nostre Seigneur dit: «Vhe! vhe! t(ibi) Bethsaida! Vhe! vhe!
Coronaym[897]!»

  [897] La fin de cette phrase, omise dans toutes les éditions, est
  une citation empruntée aux Évangiles selon saint Mathieu, XI, 21,
  et selon saint Luc, X, 13. Voici le texte rétabli en son entier:
  «Vae tibi Corozain, vae tibi Bethsaida, quia si in Tyro et Sidone
  factae essent virtutes quae factae sunt in vobis, olim in cilicio
  et cinere poenitentiam egissent.»

502. Item, ledit frere Richart prescha le darrain sermon à Paris le mardy
l'endemain Sainct Marc, XXVIe jour d'avril IIIIc XXIX, et dist au
departir que l'an qui seroit après, c'est assavoir, l'an XXXe, que on
verroit les plus grandes merveilles que on eust oncques veues, et que son
maistre frere Vincent[898] le tesmoingne selon l'Apocalice et
l'escriptures monsr sainct Paul, et ainsi le tesmoingne frere Bernart,
ung des bons prescheurs du monde, si comme on disoit cestuy frere
Richart. Et en celuy temps estoit cellui frere Bernart en predicacion
par delà les Alpes en Ytalie, où il avoit plus converti de peuple à
devocion que tous les prescheurs qui depuis IIc ans devant y avoient
presché. Et pour vray, le mardy que cestuy frere Richart se party de son
sermon, le Xe, que plus n'avoit congié d'en faire à Paris, quant il
commanda sa bonne recommandacion et qu'il commanda à Dieu le peuple de
Paris, et qu'ilz priassent pour luy et il prieroit Dieu pour eulx, les
gens grans et petiz plouroient si piteusement et si fondement, comme
s'ilz veissent porter en terre leurs meilleurs amis, et lui aussi. Et
atant, celui jour ou l'endemain, se cuidoit despartir le proudomme et
s'en aller vers les parties de Bourgongne, mais ses freres firent tant
par priere que encore demoura il à Paris pour confermer par predicacion
le bon ediffiement qu'il avoit commancé. Et en ce temps fist ardre
plusieurs madagoires que maintes sotes [gens] gardoient en lieux repos,
et avoient si grant foy en celle ordure que pour vray ilz creoient
fermement que tant comme ilz l'avoient, mais qu'il fust bien nettement en
beaux drapeaulx de soie ou de lin enveloppé, que jamais jour de leur vie
ne seroient pouvres; et pour certain telx y avoit qu'ilz les baillerent
de leur gré, quant ilz orent ouy comment le proudomme blasmoit tous ceulx
qui ainsi follement creoient, ilz jurerent que oncques, puis qu'ilz les
garderent, ilz ne se virent ung jour qu'ilz ne deussent touzjours plus
que vaillant ilz n'avoient, mais tres grant esperance avoient qu'ilz les
eussent faictz[899] moult riches ou temps avenir, par le mauvais conseil
d'aucunes vieilles femmes qui trop cuident savoir, quant elles se boutent
en telles meschancetés, qui sont droictes sorceries et heresies.

  [898] Saint Vincent Ferrier, prédicateur espagnol de l'ordre des
  Frères Mineurs, né à Valence le 22 janvier 1357, mort à Vannes le
  5 avril 1429, et saint Bernardin de Sienne, moine cordelier,
  vicaire général de son ordre, mort à Aquila le 20 mai 1444. Ces
  illuminés parcoururent l'Europe, annonçant au peuple l'avènement
  de l'Antechrist, et propagèrent cette nouvelle doctrine acceptée
  par des milliers d'adeptes. (Cf. Vallet de Viriville, _Procès et
  condamnation de Jeanne d'Arc_, traduit du latin, 1867,
  introduction.)

  [899] «Faictz» manque dans le ms. de Rome.

503. Item, en celui temps avoit une Pucelle, comme on disoit, sur la
riviere de Loire, qui se disoit prophete, et disoit: «Telle chose
advendra pour vray». Et estoit du tout contraire au regent de France et à
ses aidans[900]. Et disoit on que maugré tous ceulx qui tenoient le siege
devant Orleans, elle entra en la cité à tout grant foison d'Arminalx et
grant quantité de vivres, que oncques ceulx de l'ost ne s'en meurent; et
si les veoient passer à ung traict ou deux d'arc pres de eulx, et si
avoient si grant neccessité de vivres que ung homme eust bien mengé pour
iii blans de pain à son disner. Et plusieurs autres choses de elle
racontoient ceulx qui mieulx amoient les Arminalx que les Bourguignons
ne que le regent de France; ilz affermoient, que quant elle estoit bien
petite, qu'elle gardoit les brebis, que les oiseaulx des bois et des
champs, quant elle les appelloit, ilz venoient menger son pain en son
giron comme privez. _In veritate appocrisium est._

  [900] Ms. de Paris: gens.

504. Item, en celui temps leverent le siege les Arminalx et firent partir
les Angloys par force de devant Orleans, mais ilz allerent devant
Vendosme et la prindrent, comme on disoit. Et partout alloit celle
Pucelle armée avec les Arminalx et portoit son estandart, où estoit
[tant] seullement [en] escript Jhesus, et disoit on qu'elle avoit dit à
ung cappitaine angloys[901] qu'il se departist du siege avec sa
compaignie, ou mal leur vendroit et honte à tretous, lequel la diffama
moult de langaige, comme clamer ribaulde et putain; et elle lui dist que
maugré eulx tous ilz partiroient bien bref, mais il ne le verroit jà, et
si seroient grant partie de sa gent tuez. Et ainsi en advint il, car il
se noia le jour devant que l'occision fut faicte, et depuis fut pesché et
[fut] despecé [par quartiers, et boullu et enbosmé, et apporté] à
Sainct-Merry, et fut VIII ou X jours en la chapelle devant le cellier, et
nuyt et jour ardoient devant son corps IIII sierges ou torches, et après
fut emporté en son païs pour enterrer.

  [901] William Glasdale, lieutenant du comte de Salisbury au pays
  de Mâconnais en 1424, «moult renommé en fait d'armes», qui fut
  chargé de la conduite du siège d'Orléans après la mort de
  Salisbury, se noya avec plusieurs centaines d'Anglais le jour de
  l'assaut donné à la bastille des Tourelles, au moment de la chute
  du pont de bois qui réunissait cette bastille au boulevard des
  Tourelles, pont incendié par les Orléanais (Voy. le Journal du
  siège, apud Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. IV, p. 150).

505. Item, en ce temps s'en alla frere Richart, et le dimenche devant
qu'il s'en devoit aller, fut dit parmy Paris qu'il devoit prescher au
lieu ou bien pres où monseigneur sainct Denis avoit esté descollé et
maint autre martir. Si y alla plus de VIm personnes de Paris, et parti la
plus grant partie le sabmedi au soir à grans tourbes, pour avoir
meilleure place le dimenche au matin, et coucherent aux champs en
vieilles masures et où ilz porent mieulx, mais son fait fut empesché,
comment ce fu, atant m'en tais, mais il ne prescha point, dont les bonnes
gens furent moult troublez, ne plus ne prescha pour celle saison à Paris,
et lui convint partir.

506. Item, en celui temps tenoient les Arminalx les champs, qui tout
destruisoient, si y furent commis[902] Angloys environ huit mille. Mais
quant ce vint au jour que les Angloys trouverent les Arminalx, ilz
n'estoient pas plus de six mil, et les Arminalx estoient X mil. Si
coururent sus aux Angloys moult asprement et les Angloys ne les
refuserent mie; là ot grant desconfiture d'un lez et d'autre, mais en la
fin ne le porent les Angloys souffrir, car les Arminalx, qui plus
estoient de la moitié que n'estoient les Angloys, les encloyrent de
toutes pars. Là furent Angloys desconfis, et furent bien, comme on
disoit, trouvez mors des Angloys iiiim ou plus, des autres ne sot on le
nombre à Paris[903].

  [902] «Commis» manque dans le ms. de Rome.

  [903] Notre chroniqueur fait allusion à la victoire de Patay
  remportée par la Pucelle le 18 juin 1429, où les Anglais
  perdirent plus de 2,000 des leurs restés sur le champ de
  bataille, sans compter les prisonniers, au nombre desquels se
  trouvèrent leurs principaux chefs, tels que Talbot, Scales. Dans
  ses _Chroniques d'Engleterre_, Wavrin évalue la force numérique
  de l'armée française à 12 ou 13,000 hommes, mais ce calcul est
  empreint d'exagération.

507. Item, le dimenche XIXe jour de juing l'an mil IIIIc XXIX, fut dediée
l'eglise de Sainct-Laurens dehors Paris par reverend pere en Dieu,
l'evesque de Paris, et autres prelaz.

508. Item, le VIe jour du moys de juing oudit an mil IIIIc XXIX, furent
nées à Hobarvilliers deux enfans qui estoient proprement, ainsi comme
ceste figure est[904]; car pour vray je les vy et les tins entre mes
mains, et avoient, comme vous voyez, deux testes, quatre bras, deux
coulz, quatre jambes, quatre piez, et n'avoient que ung ventre ne que ung
nombril, deux testes, deux dos. Et furent christiennés, et furent trois
jours sur terre pour veoir la grant merveille au peuple de Paris; et pour
vray, du peuple de Paris y fut les veoir plus de dix mil personnes, que
hommes que femmes, et par la grace de Nostre Seigneur la mere en delivra
saine et sauve[905]. Ilz furent nées environ VII heures au matin, et
furent christiannées en la parroisse Sainct-Cristoufle, et la dextre fut
nommée Agnès, la senestre Jehanne, leur pere Jehan Discret, la mere
Gillette, et vesquirent après le baptesme une heure.

  [904] Ce croquis d'après nature, que l'auteur du Journal avait
  joint à la description du phénomène, manque au ms. de Rome; ne
  pouvant sans doute reproduire le dessin qu'il avait sous les
  yeux, le copiste s'est contenté de réserver la place nécessaire à
  cette figure.

  [905] Le phénomène d'Aubervilliers, qui pendant deux jours
  défraya la curiosité de la population parisienne, suggéra à
  Clément de Fauquembergue une notice détaillée insérée dans les
  registres du Parlement; son récit est plus complet et diffère en
  quelques points de celui de notre Journal (Arch. nat., X{la}
  1481, fol. 13 rº).

509. Item, en celle propre sepmaine, le dimenche ensuivant, fut né en la
Chanvarie[906], derriere Sainct-Jehan, ung veel qui avoit deux testes,
VIII piez et deux queues; et la sepmaine ensuivant fut né vers
Sainct-Huistace ung pourcellet qui avoit deux testes, mais il n'avoit que
quatre piez.

  [906] La rue de la Chanvrerie était située non derrière l'église
  Saint-Jean en Grève, mais à proximité de Saint-Eustache; elle
  aboutissait à la rue de Mondetour.

510. Item, le mardy devant la Sainct Jehan, fut grant esmeute que les
Arminalx devoient entrer celle nuyt à Paris, mais il n'en fut rien.

511. Item, depuis, sans cesser jour ne nuyt, ceulx de Paris enforcerent
le guet et firent fortifier les murs, et y mirent foison cannons et autre
artillerie; et changerent le prevost des marchans et les eschevins, [et
firent ung nommé Guillaume Sanguin[907] prevost des marchans. Et les
eschevins] furent, c'est assavoir, Ymbert des Champs[908], mercier et
tapissier, Colin de Neufville, poissonnier[909], Jehan de
Dampierre[910], mercier, Remon Marc[911], drapier, et furent faiz et
instituez la premiere sepmaine de juillet[912].

  [907] Guillaume Sanguin, changeur parisien, maître de l'hôtel des
  ducs de Bourgogne, anobli le 22 décembre 1400, possédait un
  somptueux hôtel rue des Bourdonnais. Sa fortune considérable lui
  permit de rendre d'importants services aux princes et grands
  seigneurs; en mars 1412, il prêta plus de 7,000 livres tournois
  au duc de Bourgogne (Arch. nat., X{la} 64, fol. 189 vº). Plus
  tard, le duc de Bedford lui confia des joyaux que Sanguin garda
  jusqu'à sa mort (_Ibid._, X{la} 1482, fol. 225 vº). Compromis
  dans la conspiration de 1416 et banni le 6 mai (Monstrelet, t.
  III, p. 145), il reparaît sur la scène politique après
  l'occupation de Paris par les Bourguignons, comme le montre sa
  participation aux pourparlers qui précédèrent la conclusion du
  traité de Troyes (_Ibid._, X{la} 1480, fol. 173 vº); en 1423, il
  fut en Angleterre l'un des ambassadeurs des Parisiens. En 1432,
  il remit à Hugues Rapiout la prévôté des marchands, mais conserva
  toujours une certaine influence. Au début de 1436, en présence du
  danger qui menaçait la capitale, il fut décidé qu'on lui écrirait
  afin qu'il intercédât auprès du duc de Bourgogne en faveur des
  Parisiens (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 113 rº). Sanguin, mort le 14
  février 1441, fut inhumé aux Innocents dans la chapelle
  Saint-Michel. (Cf. _Paris et ses historiens_, p. 340.)

  [908] Imbert des Champs, notable marchand de «touailles» (Arch.
  nat., KK 33, fol. 23), l'un des quatre maîtres ou gouverneurs de
  la confrérie du Saint-Sépulcre (Lebeuf, édit. Cocheris, t. II, p.
  246), prêta serment à Jean Sans-Peur le 24 août 1418 et fut
  appelé le 22 septembre 1419 aux fonctions d'échevin qu'il
  conserva jusqu'au 26 décembre 1420 (Arch. nat., KK 1009, fol. 3).
  Il obtint en 1431 le poste d'élu sur le fait des aides à Paris
  (_Ibid._, Z{1a} 10, fol. 8 vº). Bien qu'il eût pris une part
  active au gouvernement de Paris sous les Anglais, notamment en
  assistant au conseil du 14 janvier 1436, il accepta sans trop de
  répugnance la domination de Charles VII; on le voit taxé à 48
  sols dans le compte de l'aide de janvier 1438 (_Ibid._, KK 284,
  fol. 7). Son fils Jean entra dans les ordres et fit solliciter le
  23 septembre 1435 un canonicat de l'église du S.-Sépulcre que le
  chapitre de Notre-Dame ne voulut point accorder (_Ibid._, LL 217,
  fol. 172, 173). Imbert mourut le 29 juin 1464 et fut inhumé aux
  Innocents.

  [909] Nicolas ou Colin de Neufville, vendeur de poisson de mer
  aux halles de Paris, banni à la suite de la conspiration
  cabochienne en même temps que son beau-père, Jean de Troyes,
  revint à Paris avec les Bourguignons et prêta serment à Jean
  Sans-Peur le 5 septembre 1418. Échevin en 1429 et en 1436, il
  exerça en outre de 1433 à 1442 l'emploi de receveur des aides
  précédemment occupé par Pierre Giraud (Arch. nat., Z{1a} 9, fol.
  55 rº; X{la} 4797, fol. 176 rº; X{la} 1482, fol. 129 vº). Colin
  possédait une maison rue Montmartre (_Ibid._, LL 498, fol. 68).
  Il fut inhumé aux Innocents (Lebeuf, _Hist. du diocèse de Paris_,
  t. I, p. 203).

  [910] Jean de Dampierre et autres merciers du Palais soutinrent
  en 1427 un procès au sujet de la saisie par Simon de Champluisant
  de divers objets d'orfévrerie jugés défectueux. Les merciers
  rejetèrent la faute sur les orfèvres auxquels incombait la
  fabrication. Jean de Dampierre, à qui l'on avait confisqué
  trente-une ceintures, allégua pour sa défense qu'il les avait
  fait faire par un orfèvre déjà puni pour sa fraude «et mené en
  ung tumbereau» (Arch. nat., X{la} 4795, fol. 116, 117; X{la}
  1480, fol. 372 vº; X{la} 1481, fol. 9 vº). Il prêta serment à
  Jean Sans-Peur le 30 août 1418 et participa aux délibérations du
  conseil réuni le 12 janvier 1436 pour assurer la défense de la
  capitale (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 112 vº).

  [911] Raymond Marc, changeur et bourgeois de Paris, afferma avec
  Arnoulet Ram la monnaie de Paris; déclaré adjudicataire le 9
  janvier 1427, il se trouva redevable envers son prédécesseur,
  Pierre de Landes, d'une somme de 400 livres qu'il dut rembourser
  aux changeurs du Trésor (Arch. nat., Z{1b} 3, fol. 78 rº; X{2a}
  20, fol. 188; X{la} 4795, fol. 241 rº, 309 rº). A sa sortie de
  l'échevinage, il fut commis au gouvernement de l'artillerie de
  France, en l'absence de Philibert de Molans, et mourut dans ces
  fonctions le 17 décembre 1432. Raymond ne laissa de sa femme,
  Marie Dourdin, qu'une fille, Louise Marc, morte en avril 1439 (P.
  Anselme, _Hist. généal._ t. VIII, p. 131).

  [912] Ce renouvellement de la municipalité eut lieu le 12 juillet
  1429 (Arch. nat., KK 1009, fol. 3 vº et 4).

512. Et le dixiesme jour dudit moys vint le duc de Bourgongne à Paris, à
ung jour de dimenche, environ six heures après disner, et n'y demoura que
cinq jours, esquelx cinq jours y ot moult grant conseil; et fut faicte
procession generalle[913], et fut fait ung moult bel sermon à
Nostre-Dame de Paris. Et au Palays fut publiée la chartre ou lettre
comment les Arminalx traicterent jadis la paix en la main du legat du
pappe, et en oultre que tout estoit pardonné d'un costé et d'autre, et
comment ilz firent les grans sermens, c'est assavoir, le dalphin et le
duc de Bourgongne, et comment ilz receurent le precieulx corps Nostre
Seigneur ensemble, et le nombre de chevaliers [de nom] d'un lez et
d'autre. En ladicte lettre ou chartre mirent tous leurs signés et seaulx,
et après comme le duc de Bourgongne voulant et desirant la paix dudit
royaume, et voullant acomplir la promesse qu'il avoit faicte, se submist
à aller en quelque lieu que le dalphin et son conseil vouldroient
ordonner; si fut ordonné par ledit dalphin ou ses complices la place, en
laquelle place le duc de Bourgongne se comparu, lui dixiesme des plus
privez chevalliers qu'il eust, lequel duc de Bourgongne, lui estant à
genoulx devant le dalphin, fut ainsi traiteusement murdry, comme chascun
scet. Après la conclusion de ladicte lettre, grant murmure commença, et
telz avoient grant aliance aux Arminalx qui les prindrent en tres grant
haine. Après la murmure, le regent de France et duc de Bedfort fist faire
silence, et le duc de Bourgongne se plaint de la paix ainsi enfrainte, et
en après de la mort de son pere, et adoncques on fist lever les mains au
peuple que tous seroient bons et loyaux au regent et au duc de
Bourgongne[914]. Et lesdiz signeurs leur promistrent par leurs foys
garder la bonne ville de Paris.

  [913] Il y eut procession générale à Saint-Magloire le vendredi
  15 juillet pour remercier Dieu de l'arrivée du duc de Bourgogne
  (Arch. nat., LL 216, fol. 169).

  [914] Le serment d'observer le traité de Troyes, prêté lors de la
  cérémonie du 14 juillet par nombre d'habitants de Paris, fut
  aussi exigé des personnages ecclésiastiques dans la séance du
  Parlement tenue le 26 août; le lendemain et jours suivants,
  Philippe de Rully, trésorier de la Sainte-Chapelle, et Marc de
  Foras, archidiacre de Thiérache, se transportèrent dans les
  églises et couvents et recueillirent les serments du clergé tant
  séculier que régulier (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 18 rº).

513. Et le sabmedi ensuivant le duc de Bourgongne se parti de Paris et
emmena sa seur la femme du regent avec luy, [et le regent s'en alla
d'autre part à Pontoise, lui] et ses gens[915], et fut ordonné cappitaine
de Paris le signeur de l'Isle-Adam. Et les Arminalx entrerent celle
sepmaine en la cité d'Ausserre, et puis vindrent à Troyes[916], et
entrerent dedens, sans ce que on leur deffendist. Et quant ceulx des
villaiges de Paris à l'entour sceurent comment ilz conquestoient ainsi
païs, ilz laisserent leurs maisons et apporterent leurs biens es bonnes
villes, et soierent leurs blez avant qu'ilz fussent meurs et apporterent
à la bonne ville de Paris[917]. Après tantost après, entrerent en
Compigne[918] et gaignerent les chastelleries d'entour sans nulle
deffense, et entour Paris prindrent ilz Lusarches et Dampmartin et
plusieurs autres fortes villes. Et ceulx de Paris moult avoient grant
paour, car nul signeur n'y avoit, mais le jour Sainct Jaques, en juillet,
furent ung pou resconfortez, car ce jour vint à Paris le cardinal de
Vicestre[919] et le regent de France, et avoient en leur compaignie
foison de gens d'armes et archiers, bien environ IIII mil, et le sire de
l'Isle-Adam, qui en avoit de Picars bien environ VII cens, sans la
commune de Paris.

  [915] C'est le 4 août que partit le duc de Bedford, se dirigeant
  du côté de Corbeil et de Melun; le vendredi 5, l'évêque de Paris
  célébra une messe à Notre-Dame en son honneur (Arch. nat., LL
  216, fol. 170).

  [916] Les troupes françaises ne firent que passer devant Auxerre
  le 29 juin et prirent possession de Troyes le 11 juillet.

  [917] «De Paris» manque dans le ms. de Rome.

  [918] Charles VII passa près de Crêpy en Valois et de Dammartin
  le 14 août et fit son entrée à Compiègne le 18 (_Chron. de la
  Pucelle_, p. 326).

  [919] Le cardinal de Winchester, accompagné de son neveu le
  régent et de cinq mille hommes d'armes et archers, fit son entrée
  à Paris le lundi 25 juillet et s'en retourna à Rouen le 3 août
  avec ses seuls familiers, laissant au duc de Bedford le
  contingent qu'il avait amené d'Angleterre pour combattre les
  «Boemiens» et autres hérétiques, lequel servit à renforcer
  l'armée anglaise (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 16, 17).

514. Item, pour vray, le cordelier qui prescha aux Innocens, qui tant
assembloit de peuple à son sermon, comme devant est dit, pour vray
chevaulchoit avec eulx, et aussitost que ceulx de Paris furent certains
qu'il chevaulchoit ainsi et que par son langaige il faisoit ainsi tourner
les cités qui avoient faiz les seremens au regent de France ou à ses
commis, ilz le maudisoient de Dieu et de ses sains[920]; et qui pis est,
les jeus, comme des tables, des boules, [des] dés[921], brief, tous
autres jeus qu'il avoit deffenduz, recommancerent en despit de luy, et
mesmes ung meriau d'estain où estoit empraint le nom de Jhesus, qu'il
leur avoit fait prandre, laisserent ilz, et prindrent tretous la croix
Sainct Andry.

  [920] Dans ses lettres du 7 août 1429 au roi Charles VII, le duc
  de Bedford traite le cordelier Richard de «frere mendiant,
  appostat et sedicieux» (Monstrelet, t. IV, p. 341).

  [921] A cette époque, la population parisienne s'adonnait aux
  jeux de hasard avec une telle passion que le clergé lui-même
  cédait parfois à l'entraînement général, témoin l'enquête
  ordonnée le 16 mai 1421 par le chapitre de Notre-Dame au sujet
  d'un chanoine de Saint-Merry qui ne se contentait pas de jouer
  publiquement aux dés, mais tenait encore un jeu dans sa propre
  maison (Arch. nat., LL 215, fol. 325).

515. Item, environ la fin, se rendit aux Arminalx la cité de Beauvays et
la cité de Senlis[922].

  [922] Senlis se rendit «au roy par traictié» et en reçut des
  lettres d'abolition datées du 22 août 1429.

516. Item, le XXVe jour d'aoust, fut prinse par eulx la ville de
Sainct-Denis, et le lendemain couroient jusques aux portes de Paris, et
n'osoit homme yssir pour vendenger vigne ou verjus, ne aller aux marays
riens cuillir, dont tout encheryt bientost.

517. Item, la vigille Sainct Laurens, fut fermée la porte Sainct-Martin,
et fut crié que nul ne fust si osé d'aller à Sainct-Laurens par
devocion[923] ne pour nulle marchandise, sur la hart, aussi ne fist on;
et la feste Sainct Laurens fut en la grant court[924] Sainct-Martin, et
là fut grant foison de peuple, mais nulle marchandise ne s'i vendoit, se
non des fromaiges et œufs, et de fruict de toutes manieres, selon la
saison.

  [923] La procession qui se faisait traditionnellement à
  Saint-Laurent le jour de la fête de ce saint eut lieu cette année
  à l'église du Sépulcre (rue Saint-Denis), à cause des incursions
  ennemies.

  [924] Ms. de Paris: rue.

518. Item, la premiere sepmaine de septembre l'an mil IIIIc XXIX, les
quarteniers, chascun en son endroit, commencerent à fortifier Paris, aux
portes de boulevars, es maisons qui estoient sur les murs affuster canons
et queues plaines de pierres sur les murs[925], redrecer les fossez
dehors la ville [et faire barrieres dehors la ville] et dedens. Et en
icellui temps les Arminalx firent escripre lettres scellées du seel du
conte d'Alençon, et les lettres disoient: «A vous, prevost de Paris et
prevost des marchans et eschevins», et les nommoient par leurs noms, et
leur mandoient des salus par bel langaige largement pour cuider esmouvoir
le peuple l'un contre l'autre et contre eulx, mais on apperçut bien leur
malice, et leur fut mandé que plus ne gastassent leur papier pour ce
faire, et n'en tint oncques compte.

  [925] Au moment de l'attaque de Paris par la Pucelle, les
  tailleurs de pierres pour canons furent mandés par l'échevinage
  afin de «besogner» de leur métier; un certain Hilaire Caillet fit
  pour sa part onze cent soixante-seize boules de canon qu'il livra
  aux portes en présence des dizeniers, cinquanteniers et échevins;
  mais lorsqu'il s'agit du paiement, une contestation s'éleva entre
  Hilaire Caillet et le prévôt des marchands, représentant
  l'administration municipale, le tailleur de pierres réclamant
  quatre livres par centaine de projectiles, l'un dans l'autre,
  tandis que l'échevinage ne voulait allouer que deux francs (Arch.
  nat., X{la} 4796, fol. 239-241).

519. Item, la vigille de la Nativité Nostre-Dame en septembre, vindrent
assaillir aux murs de Paris les Arminalx et le cuidoient prendre
d'assault, mais pou y conquesterent, se ne fu douleur, honte et meschef,
car plusieurs d'eulx furent navrez pour toute leur vie, qui par avant
l'assault estoient tous sains, mais fol ne croit jà tant qu'il prent,
pour eulx le dy, qui estoient plains de si grant mal eur et de si malle
creance que pour le dict d'une creature qui estoit en forme de femme avec
eulx, que on nommoit la Pucelle, qui c'estoit, Dieu le scet, le jour de
la Saincte Nativité Nostre-Dame firent conjuracion, tous d'un accord, de
cellui jour assaillir Paris[926]. Et s'assemblerent bien XII mil ou
plus, et vindrent [environ] heure de grant messe, entre XI et XII, leur
Pucelle avec eulx et tres grant foison chariots, charettes et chevaulx,
tous chargez de grans bourées à trois hars pour emplir les fossez de
Paris; et commencerent à assaillir entre la porte Sainct-Honoré et la
porte Sainct-Denis, et fut l'assault tres cruel, et en assaillant
disoient moult de villeines parolles à ceulx de Paris. Et là estoit leur
Pucelle, à tout son estandart sur le condos des fossez, qui disoit à
ceulx de Paris: «Rendez-vous, de par Jhesus, à nous tost, car se vous ne
vous rendez avant qu'il soit [la] nuyt, nous y entrerons par force,
vueillez ou non, et tous serez mis à mort sans mercy.» «Voyre, dist ung,
paillarde, ribaulde!» Et traict de son arbaleste droit à elle et lui
perce la jambe tout oultre, et elle de s'enfouir, ung autre persa le pié
tout oultre à cellui qui portoit son estandart; quant il se senti navré,
il leva sa visiere pour veoir à oster le vireton de son pié, et ung autre
lui traict, et le saigne entre les II yeulx et le navre à mort, dont la
Pucelle et le duc d'Allençon jurerent depuis que mieulx ilz aymassent
avoir perdu XL des meilleurs hommes d'armes de leur compaignie. L'assault
fut moult cruel d'une part et d'autre, et dura bien jusques à quatre
heures après disner, sans que on sceust qui eut le meilleur. Ung pou
après IIII heures ceulx de Paris prindrent cuer en eulx, et tellement les
verserent de cannons et d'autre traict qui leur convint par force
reculler et laisser leur assault, et eulx en aller; qui mieulx s'en
povoit aller estoit le plus eureux, car ceulx de Paris avoient de grans
cannons qui gectoient de la porte Sainct-Denis jusques par delà
Sainct-Ladre largement, qui leur gectoient au dos, dont moult furent
espovantez; ainsi furent mis à la fuite, mais homme n'yssi de Paris pour
les suivir, pour paour de leurs embusches. En eulx en allant ilz
bouterent le feu en la granche des Mathurins, emprès les Pocherons, et
mirent de leurs gens qui mors estoient à l'assault, qu'ilz avoient
troussez sur leurs chevaulx, dedens cellui feu à grant foison, comme
faisoient les païens à Romme jadis. Et maudisoient moult leur Pucelle,
qui leur avoit promis que sans nulle faulte ilz gaigneroient à cellui
assault la ville de Paris par force, et qu'elle y gerroit celle nuyt, et
eulx tous, et qu'ilz seroient tous enrichiz des biens de la cité, et que
tous seroient mis, qui y mettraient aucune deffence, à l'espée ou ars en
sa maison; mais Dieu qui mua la grant entreprinse d'Olofernes par une
femme nommée Judihe ordonna par sa pitié autrement qu'ilz ne pansoient.
Car l'endemain[927] y vindrent querir par sauf conduit leurs mors, et le
herault qui vint avec eulx fut sarmenté du cappitaine de Paris combien il
y avoit eu de navrez de leurs gens, lequel jura qu'ilz estoient bien
quinze cens, dont bien Vc ou plus estoient mors ou navrez à mort. Et vray
est que en cellui assault n'avoit aussi comme nulz hommes d'armes que
environ XL ou L Anglois qui moult y firent bien leur devoir; car la plus
grant partie de leur charroy, en quoy ilz avoient admené leurs bourrées,
ceulx de Paris leur osterent, car bien ne leur devoit pas venir de
voulloir faire telle occision le jour de la Saincte Nativité Nostre-Dame.

  [926] Une relation circonstanciée de l'attaque de Paris par la
  Pucelle, due à Nicolas Sellier, greffier du chapitre de
  Notre-Dame, se trouve insérée dans les délibérations
  capitulaires. Comme elle ne figure point parmi les témoignages
  des chroniqueurs et historiens recueillis par M. Quicherat
  (_Procès de Jeanne d'Arc_, t. IV) et qu'elle nous semble inédite,
  nous pensons qu'il y a quelque intérêt à en reproduire le texte:

  Mercurii VII septembris.

  Hodie fit processio solemnis ad Sanctam Genovefam in Monte pro
  malicia temporis et hostilitate inimicorum sedanda et pacificanda,
  in qua intererunt canonici Palacii cum vera cruce. Et est sciendum
  quod ipsi inimici dederunt insultum contra villam Parisiensem,
  credentes eam capere et quotquot personas utriusque sexus
  repperirent in ea, prout juraverant quemadmodum ipsimet
  asserebant, interficere, et in vespere cessaverunt et se
  retraxerunt. In crastinum vero, in die festi Nativitatis beate
  Marie Virginis, cum eorum Puella, in qua tanquam in Deum suum
  confidebant, iterum circa unam horam post meridiem suum insultum
  inceperunt fortissimeque in eodem insultu continuaverunt,
  fortissime totis viribus dimicantes usque ad mediam noctem, sed
  obstante resistencia civium Parisiensium cum fiducia Dei et
  gloriose Virginis cujus festum in eadem villa Parisiensi
  honorificè celebrabatur, nichil finaliter fecerunt, nonnullos
  Anglicos et alios vulneraverunt et paucissimos interfecerunt, de
  suis quamplurimos perdiderunt, quorum non fuit numerus cognitus,
  quia dictum est quod ipsos combusserunt. Eorum Puella in femore
  vulnerata fuit, et credo quod propter hoc recesserunt, eciam una
  videbant socios suos morientes et mortuos, et mortem timentes
  retrocesserunt, dimiserunt maximum numerum boretarum ex quibus
  volebant implere fossata ville et aliquas in eis dimiserunt paucas
  tamen. Puella defferens suum vexillum venit super fossata, in quo
  loco fuit, ut dicitur, vulnerata, VIc LX scalas dimiserunt et bene
  IIIIor milia gallice _de clayes_, habuerunt ad illa omnia
  afferendum bene trecentum quadrigas quas ipsimet ad colla
  trahentes adduxerunt oneratas pisside, borretis, scalis et
  _clayes_, quarum quadrigarum plures reduxerunt ad Sanctum
  Dyonisium defferentes in eis suos vulneratos, alie Parisius
  adducte fuerunt in crastinum, et reliquam partem combuxerunt, quia
  repperte fuerunt rote centum, quare residuum earum presumitur
  fuisse combustum in ipsa nocte ante recessum eorum, et sic
  vituperose recesserunt. In crastinum Dalphinus eorum Rex fecit
  celebrari plures missas in Sancto Dyonisio pro rege Karolo sexto,
  suo patre. (Arch. nat., LL 216, fol. 173.)

  On lit cette note en marge du registre: De insultu inimicorum
  contra villam Parisiensem malè consultorum: Ista Puella finaliter
  fuit capta durante obsidione Compendii et in fine Rothomagi
  condempnata et combusta.

  [927] Le lendemain de l'assaut donné à Paris, des reliques
  égarées on ne sait par quel hasard furent trouvées dans les
  champs et offertes au chapitre de Notre-Dame par un garçon de la
  confrérie de S. Crépin et S. Crépinien; le 9 décembre 1429, par
  décision des chanoines, ces reliques durent être soumises à
  l'examen de l'official (Arch. nat., LL 216, fol. 182).

520. Item, environ III ou IIII jours après, vint le regent à Paris[928]
et envoya de ses gens à Sainct-Denis, mais les Arminalx s'en estoient
partis sans riens paier de leurs despens, car ilz promettoient à ceulx de
Sainct-Denis de les paier des biens de Paris, quant ilz seroient entrez
dedens, mais ilz faillirent à leur intencion, pour quoy ilz tromperent
leurs hostes de Sainct-Denis et d'ailleurs. Et qui pis fut pour eulx, le
regent et les prevost de Paris et des marchans et eschevins de Paris les
orent en grant indignacion, pour ce que sitost se randirent aux Arminalx
sans cop ferir, et en furent condampnez en trs grans amendes, comme vous
orez cy après declairer pour vray.

  [928] La présence du régent à Paris est signalée le dimanche 18
  septembre; ce jour-là il vint faire ses dévotions à Notre-Dame
  assez tard avant dîner, et déposa sur le grand autel une pièce
  d'or en témoignage de munificence (Arch. nat., LL 216, fol. 175).

521. Item, le vendredy derrain jour de septembre l'an mil IIIIc XXIX,
vint à Paris le duc de Bourgongne, à moult belle compaignie[929] et tant
grant qu'il convint que on les logeast es maisons des mesnaigiers et en
maisons vuydes, dont moult avoit à Paris, et avec porcs et vaches
couchoient leurs chevaulx. Et vint par la porte[930] Sainct-Martin et
amena avec lui sa seur, femme du duc de Bedfort, regent de France, qui
avec lui estoit, et avoit devant lui dix heraux, tous vestus de costes
d'armes du signeur à qui chascun estoit, et autant de trompettes; et en
celle pompe ou vaine gloire allerent par la rue Maubué à madame
Saincte-Avoye[931] faire leurs oblacions, et de là allerent à
Sainct-Paul.

  [929] Jean de Lancastre, accompagné des gens du conseil royal, du
  prévôt des marchands, des échevins, se porta à la rencontre de
  son beau-frère, le duc de Bourgogne, et se joignit à son cortège.

  [930] Ms. de Rome: rue.

  [931] Sainte-Avoye, communauté de pauvres femmes fondée en 1288
  par J. Sequence, chevecier de Saint-Merry, dans la rue
  Sainte-Avoye à son point d'intersection avec la rue Rambuteau; ce
  couvent, auquel étaient annexés une chapelle et un hôpital, a été
  démoli lors du percement de la rue Rambuteau.

522. Environ huit jours [après], vint le cardinal de Vincestre à belle
compaignie[932] et puis firent plusieurs conseilz, tant que enfin, à la
requeste de l'Université, de Parlement et de la bourgoisie de Paris, fut
ordonné que le duc anglois de Bedfort seroit gouverneur de Normendie, et
que le duc de Bourgongne seroit regent de France[933]. Ainsi fut fait,
mais moult laissoit envis le duc de Bedfort ledit gouvernement, si
faisoit sa femme, mais à faire leur convint[934]. Et quant les Anglois
furent partiz, qui partirent à ung sabmedi au soir, et allerent à
Sainct-Denis, faisant du mal assez, le duc de Bourgongne se parti après,
et print trefves aux Arminalx jusques à Nouel ensuivant, c'est assavoir,
pour la ville de Paris et pour les faulxbourgs d'autour tant seullement;
et tous les villaiges d'entour Paris estoient apatiz aux Arminalx, ne
homme de Paris n'osoit mettre le pié hors des faulxbourgs qui ne fust
mort, ou perdu, ou rançonné de plus qu'il n'avoit vaillant, ne si osoit
revancher; et si ne venoit rien à Paris pour vie de corps d'homme, qui ne
fust rançonné II ou III foys plus qu'elle ne valloit. Le cent de petis
costeretz valloit XXIIII solz parisis; le molle, VII[935] solz ou VIII
solz; II œufs, IIII deniers parisis; ung petit fromaige tout nouvel
fait, IIII blans; le boessel de poys, XIIII ou XV blans; et si couroit
tres forte monnoye, ne il n'estoit nouvelle, ne pour Toussains ne pour
autre feste en cellui temps, de haren froys, ne de quelque marée à Paris.

  [932] C'est le jeudi six octobre que «vint et entra à Paris le
  cardinal d'Excestre, auquel fu au devant le duc de Bourgongne à
  grant compaignie» (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 18 vº).

  [933] Des lettres données le 13 octobre 1429 à la relation du
  grand conseil tenu par le régent, assisté du cardinal
  d'Angleterre, du duc de Bourgogne, du sire de Scales, de Jean
  Falstaff, confièrent le gouvernement de Paris et des bailliages
  limitrophes ainsi que la lieutenance à Philippe le Bon qui
  s'était assuré l'adhésion du duc de Bedford, «occupé, disait-on,
  au gouvernement du royaume, mesmement du duchié de Normandie».
  Les lettres du 13 octobre furent publiées le même jour au Palais,
  dans la grande salle sur la Seine, au milieu d'un concours
  empressé de population, en présence du duc de Bourgogne qui fit
  également promulguer la trêve conclue avec Charles VII (Arch.
  nat., X{la} 8605, fol. 14).

  [934] Le duc de Bedford et sa femme quittèrent Paris le lundi 17
  octobre, en compagnie du duc de Bourgogne qui «les convoya
  jusques à Saint-Denis où ilz demourerent tous au giste, et le
  mardi ensuivant parti le duc de Bourgongne pour aler en son païs
  de Flandres pour attendre et recevoir sa fiancée fille du roy de
  Portugal» (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 18 vº).

  [935] Ms. de Rome: XII.

523. Item, le duc de Bourgongne, quant il ot esté environ quinze jours à
Paris, il se departy la vigille Sainct-Luc et emmena avec lui ses
Picquars qu'il avoit amenez, environ VIm, aussi fors larrons qu'il avoit
entré à Paris, puis que la maleureuse guerre estoit commencée, et comme
il paru bien en toutes les maisons où ilz furent logez. Et aussitost
qu'ilz furent partiz hors des portes de Paris, ilz n'encontroient homme
qu'ilz ne desrobassent ou batissent. Quant l'avangarde fut partie, le duc
de Bourgongne fist crier, comme une maniere d'apaiser gens simples, que
se on veoit que les Arminalx venoient assaillir[936] Paris, que on soy
deffendist le mieulx qu'on pouroit, et laissa sans garnison ainsi la
ville de Paris. Veez là tout le bien qu'il y fist pour la ville; or
n'estoient point les Anglois noz amis, pour ce que on les mist hors du
gouvernement.

  [936] Ms. de Paris: vinssent assieger.

524. Item, avant que Nouel fust et que les trefves faillissent, firent
tant de maulx les Arminalx entour Paris, que oncques les tirans de Romme,
ne larrons de bois, ne murdriers, ne firent oncques plus grans tyrannies
souffrir à chrestiens qu'ilz faisoient, et avec la tyrannie prenoient
quanque avoient ceulx qui cheoient en leurs mains, jusques à vendre femme
et enfans, qui les eust peu vendre: et personne nulle ne leur
contredisoit, car le regent de France, duc de Bedfort, n'avoit cause de
s'en mesler, pour ce que on avoit fait le duc de Bourgongne regent,
lequel ot en icellui termine grant tribulacion. Car, comme il ot fait
tout bien et bel ordonner et appareiller tout quanque puet et doit
appartenir à nopces de si grant prince, et comme tout fut apresté, qu'il
n'atendoit de jour en jour que la dame qu'il devoit prendre à femme, qui
estoit fille du roy de Portugal[937], laquelle s'estoit mise en mer, et
quant elle fuyt[938] et sa mesniée pres de l'Escluse, aussi comme à une
veue, et que on commançoit ja la feste de sa venue, il vint ung vent qui
lui fut si contraire que elle fu eslongnée en pou de heure en ung
loingtain païs, qu'il fut plus de XL jours avant que on sceust la
certeneté en quel païs elle estoit arivée, et lui convint par force en la
terre son pere ariver en Arragon, et après fut elle ramenée au duc de
Bourgongne saine et sauve[939]. Et ce estoit la cause pourquoy il
entrelaissa ainsi Paris cellui temps.

  [937] C'est à tort que le ms. de Rome qualifie cette princesse de
  «fille du roy d'Aragon», le ms. de Paris la désigne comme fille
  du roi de Portugal.

  [938] Ms. de Rome: lui.

  [939] Isabelle, fille de Jean Ier roi de Portugal et de Philippe
  de Lancastre, que le duc de Bourgogne épousa à Bruges le 10
  janvier 1430, était arrivée en vue du port de l'Écluse,
  lorsqu'une violente tempête jeta le navire qui la portait sur les
  côtes d'Angleterre, ainsi qu'en fait foi l'ordre de payement
  délivré le 6 décembre 1429 à Guillaume Aleyn, clerc de l'hôtel du
  roi d'Angleterre, pour les dépenses de la fille du roi de
  Portugal récemment débarquée dans le pays et allant en Flandre
  (Rymer, _Acta publica_, t. IV, p. 151). Isabelle de Portugal
  n'eut donc pas à retourner dans les états de son père.


   [1430.]


525. Et par celle faulte [et] que nul gouverneur n'avoit à Paris, ne qui
obviast à l'encontre des ennemis, et que rien ne venoit à Paris qui ne
fust rançonné deux ou trois foys[940] et qu'il le convenoit vendre,
quant il estoit arivé, si cher que povres gens n'en povoient avoir, si en
advint une grant douleur, car grant foison de povres mesnaigiers, dont
les aucuns avoient femmes et enfens, les autres non, s'en yssirent grant
foison de Paris, comme par maniere d'aler esbatre ou gaigner, et se
desespererent pour la grant pouvreté qu'ilz souffroient, et
s'acompaignerent avec autres qu'ilz trouverent, et commencerent par
l'ennortement de l'ennemi à faire tous les maulx que pevent faire
chrestiens, dont il convint par force que on s'assemblast pour les
prendre. Et en print on à la premiere fois IIIIxx XVII, et ung pou de
jours après on en pandit XII au gibet de Paris le IIe jour de janvier, et
le Xe ensuivant on en mena XI es halles de Paris, et leur coppa on les
testes à tous dix. Le unziesme estoit ung tres bel jeune filx d'environ
XXIIII ans, il fut despoullié et prest pour bander ses yeulx, quant une
jeune fille née des Halles le vint hardiement demander et tant fist par
son bon pourchas qu'il fut remené ou Chastellet, et depuis furent
espousez ensemble[941].

  [940] Ce qui échappait aux coureurs de Charles VII était pillé
  par les Anglais eux-mêmes qui ne se faisaient aucun scrupule
  d'arrêter au passage les approvisionnements destinés à la
  capitale. Dans les premiers mois de l'année 1430, à l'instigation
  des échevins de Paris, divers marchands, notamment Alexandre des
  Marais, changeur de la rue des Arsis, Jean de la Poterne,
  Guillaume Lorget, Nicolas Scale, Gabriel Fatinant, Benoît Astay
  et Jean de Goudonvilliers, commandeur de Saint-Jean de Jérusalem,
  formèrent une association et firent charger à frais communs en
  Normandie un bateau de blé, de lard, de beurre et d'autres
  denrées; le chargement arriva sans encombre jusqu'à Triel le
  vendredi après Pâques; là il fut en quelque sorte happé par
  Jennequin Rippley et plusieurs Anglais de la garnison de
  Pontoise, qui conduisirent le bateau dans cette ville et
  s'adjugèrent le contenu. Les marchands lésés n'eurent d'autre
  ressource que d'intenter un procès aux pillards par-devant le
  Parlement et n'obtinrent qu'un résultat illusoire, c'est-à-dire
  l'ouverture d'une enquête ordonnée le 7 septembre 1430 (Arch.
  nat., X{2a} 20, fol. 193 vº).

  [941] Le cas n'est pas sans analogues et l'on pourrait citer plus
  d'un condamné que sa bonne mine préserva d'une mort ignominieuse,
  témoin ce malheureux sur le point d'être pendu à Verneuil et
  sauvé du gibet par une jeune fille de quinze ans qui le demanda
  pour mari (Arch. nat., JJ 172, no 406).

526. Item, en cellui temps fut la Pasque le XVIIe jour d'avril, et fut si
tres cher et tres froit; valloit le molle de buche ix solz parisis, et le
costeret et le charbon ainsi cher ou plus, et toutes choses dont on
povoit vivre, se non pommes, dont les pouvres gens[942] avoient tant
seullement admendement; et pour la deffaulte de huylle on mengoit du
beurre en cellui karesme, es Halles, comme en charnaige.

  [942] Ms. de Paris: chrestiens.

527. Item, le XXIe jour de mars, vindrent les Arminalx proier gens et
bestail, et firent cellui jour moult de maulx. Si le vint on dire à Paris
au sire de Saveuze[943], lequel s'arma lui et sa gent, et avec lui
plusieurs de Paris, avecques lesquelx avoit [ung quartenier], ung
eschevin de Paris et[944] receveur des aides, nommé Colinet de Neuville,
le bastart de Sainct-Paul[945], le bastart de Saveuze, tout fut prins,
[lesquelx], aussitost qu'ilz furent aux champs, se desréerent sans eulx
tenir ensemble, et tous furent prins en mains d'une heure, dont les
Arminalx orent tres grant finance.

  [943] Probablement Philippe de Saveuses, seigneur de Saveuses
  après la mort de son frère Hector vers 1426. Monstrelet le cite
  fréquemment parmi les seigneurs du parti anglo-bourguignon.

  [944] «De Paris et» manque dans le ms. de Rome.

  [945] Jean de Luxembourg, seigneur de Montmorency, reçut des
  Anglais en 1429 le commandement de la forteresse de Meaux et fut
  créé chevalier de la main même du duc de Bedford lors de
  l'expédition de ce prince sous les murs de Senlis; le bâtard de
  Saint-Pol était du nombre des personnages qui assistèrent aux
  noces de Philippe le Bon célébrées à Bruges le 10 janvier 1430;
  le jeune roi d'Angleterre l'attacha à sa personne comme grand
  maître de son hôtel; c'est en cette qualité qu'on le voit figurer
  au festin donné au Palais après le sacre de Henri VI, au mois de
  décembre 1431 (Monstrelet, t. IV, _passim_). Jean de Luxembourg
  prit part en 1452 à la campagne contre les Gantois et y arma
  chevalier le comte d'Étampes (G. Chastellain, t. II, p. 235).

528. Item, quant les Arminalx virent que leurs choses de toutes pars leur
venoient si bien à point, si s'enhardirent et vindrent le vendredy
ensuivant, XXIIIe jour de mars, environ mynuit, à tout eschelles devant
Sainct-Denis, et l'eschellerent et entrerent dedens, et tuerent les
bonnes gens qui faisoient celle nuyt le guet sans mercy; et après
allerent parmy la ville tuant et occiant quanque ilz encontroient, et
pillerent celle nuyt la ville et tuerent grant foison des Picquars qui y
estoient en garnison, et enmenerent presque tous leurs chevaulx, et quant
ilz furent bien troussez, ilz laisserent la ville et s'en allerent à tout
leur pillaige qui moult grant estoit et trop.

529. Item, en celluy temps furent aucuns des grans de Paris, comme de
Parlement et du Chastellet, et des marchans et gens de mestier, qui
firent ensemble conjuracion[946] de mettre les Arminalx dedens Paris, à
quelque dommaige que ce fust, et devoient estre signez de certains signes
quant les Arminalx entreroient à Paris, et qui n'auroit ce signe estoit
en peril de mort. Et y avoit ung carme nommé frere Pierre d'Allée, qui
estoit porteur et rapporteur des lettres de ung lès et d'autre, mais Dieu
ne voult pas souffrir que si grant homicide fust faicte en la bonne
cité[947] de Paris, car le carme fut prins, qui moult en encusa par
gehenne que on lui fist. Et vray fut que la sepmaine de la Passion, entre
Pasque fleurie et le dimenche devant, on en print plus de CL, et la
vigille de Pasques flouries, on en coppa à VI la teste es Halles[948]; on
en noya, aucuns moururent par force de gehenne, aucuns finerent par
chevance, aucuns s'enfouirent sans revenir. Quant les Arminalx virent
qu'ilz orent failli à leur entreprinse, ilz furent tous desesperez, et
n'esparnoient ne femme ne enfent qu'ilz ne prinssent, [et] venoient
jusques aux portes de Paris sans contredit de nully, mais on attendoit de
jour en jour le duc de Bourgongne, qui n'alla ne vint, passa janvier,
fevrier, mars et avril.

  [946] Les détails les plus précis sur la conspiration d'avril
  1430 et sur les stratagèmes que devaient employer les conjurés
  pour introduire les Français sont fournis par les lettres de
  rémission accordées à Jean de Calais, révélateur du complot.
  Quelques années auparavant, nous rencontrons un personnage du
  même nom impliqué dans une affaire de coups et blessures envers
  un chanoine du Saint-Sépulcre, écolier de l'Université. Ce Jean
  de Calais avait su dégager sa responsabilité, tandis que
  Guillaume Doucet, son complice, était condamné à faire amende
  honorable à l'Université, dans l'église des Mathurins (Arch.
  nat., X{la} 64, fol. 235 vº). Ce qui est hors de doute, c'est que
  Jean de Calais était né à Paris et qu'il y rentra après la
  réduction de la capitale par Charles VII; il fut même appelé aux
  fonctions d'échevin le 23 juillet 1440 (_Ibid._, KK 1009, fol.
  6). Voir la note consacrée à Jean de Calais par M. Longnon
  (_Paris pendant la domination anglaise_, p. 303).

  [947] Ms. de Paris: ville.

  [948] Le 8 avril, on exécuta aux Halles les conjurés dont
  Fauquembergue donne les noms: JEAN DE LA CHAPELLE, clerc des
  comptes, l'âme de la conspiration, fut décapité et écartelé;
  grands et petits se disputèrent ses dépouilles; Jean Bourdin,
  geôlier des prisons du Châtelet, revendiqua la robe longue de
  viollet fourrée que portait Jean de la Chapelle lorsqu'il fut
  amené au Châtelet (Arch. nat., Y 5230, fol. 23 rº). Jean de
  Villiers, sire de l'Isle-Adam, se fit adjuger ses biens
  confisqués (_Ibid._, JJ 174, no 354) et soutint un procès au
  Parlement contre la veuve et les enfants mineurs du condamné,
  lesquels réclamaient 60 livres de rente (_Ibid._, X{la} 4796,
  fol. 224 vº; X{la} 1481, fol. 32 rº). RENAUD SAVIN et PIERRE
  MORANT, procureurs au Châtelet, furent décapités; GUILLAUME
  PERDRIAU et JEAN LE FRANÇOIS, dit Baudrain, décapités, le second
  écartelé; JEAN LE RIGUEUX, boulanger, décapité. Un autre
  adhérent, dont ne parle point le greffier du Parlement, mais cité
  dans la rémission de Jean de Calais, est ce Jacquet Guillaume
  demeurant à l'Ours, à la Porte Baudoyer, déjà connu par les
  lettres de rémission qu'il obtint en janvier 1424 (Longnon,
  _Paris pendant la domination anglaise_, p. 118); il subit
  également la peine capitale, sa femme Jeannette fut bannie du
  royaume et ses biens confisqués (Arch. nat., Y 5230, fol. 36 vº).
  Quant à JACQUET PERDRIEL, qui parvint à s'échapper, ses biens
  saisis, entre autres un hôtel sis rue de la Verrerie, furent
  donnés à Jean Stanlawe, trésorier de l'hôtel du duc de Bedford
  (_Ibid._, JJ 174, fol. 137 vº). Cf. Longnon, _Paris pendant la
  domination anglaise_, p. 303.

530. Le XXIe jour d'avril, allerent bien IIIc Angloys ou environ pour
cuider prendre ung chastel nommé la Chasse[949], mais [par] leur
convoitise ilz se transporterent à Chele[-Saincte-Baudour[950]] et
pillerent la ville et puis l'abbaye, et s'en vindrent devant ledit
chastel ainsi troussez des biens de l'eglise et des laboureurs, dont il
leur meschut tres griefment; car ce pendent qu'ilz pillerent ladicte
abbaye, les Arminalx eulx assemblerent des garnisons d'entour et les
encloyrent entre le chastel et eulx. Si ne sorent oncques les entendre,
car ceulx de dedens les greverent moult de trait, et ceulx de derriere
les assaillirent si asprement que en bien pou de heure furent tous mors
ou prins; et ainsi donq les Arminalx furent moult enrichiz, car ilz orent
tous leurs chevaulx et tout ce qu'ilz avoient pillié à Chelle, et les
rançons des vivans et la despoulle des mors.

  [949] La forteresse de la Chasse, en la forêt de Montmorency, fut
  réduite par le comte de Norfolk en même temps que celles de
  Dammartin-en-Goelle et Montjay (Monstrelet, t. IV, p. 495). Ce
  lieu fortifié avait pour capitaine en juin 1437 un écuyer du nom
  de Jacquet de Sèvres (Arch. nat., Zº{1a} 10, fol. 48 rº).

  [950] Chelles (Seine-et-Marne, arr. de Meaux, cant. de Lagny).

531. Item, le XXVe jour dudit moys, l'endemain de Sainct-Marc, firent
tant les Arminalx, par leur force ou par traïson, qu'ilz gaignerent
l'abbaye de Sainct-Mor-des-Fossez; et partout leur venoit bien, ne
oncques puis que le conte de Salcebry fut tué devant Orleans, ne furent
les Angloys en place dont il ne leur convint partir à tres grant damage
ou à tres grant honte pour eulx.

532. Item, celle année, avoit foison roses blanches au jour de Pasques
flouries, qui furent le VIIIe jour d'avril l'an mil IIIIc XXIX, tant
estoit l'année hastive[951].

  [951] «Tant estoit l'année hastive» manque dans le ms. de Rome.

533. Item, le XXVIe jour dudit moys, l'an mil IIIIc XXX, firent faire les
gouverneurs de Paris[952] [grans] feus, comme on fait à la Sainct-Jehan
d'esté, pour ce que le peuple s'esbahissoit de ce que les Arminalx
avoient partout le meilleur où ilz venoient, et firent entendre au
peuple que c'estoit pour le jeune roy Henry[953] qui se tenoit roy de
France et d'Angleterre, qui estoit arivé à Boullongne, lui et grant
foison de souldoiers, pour combatre les Arminalx, dont il n'estoit rien,
ne du duc de Bourgongne nouvelle nulle n'estoit. Si estoit le monde aussi
comme au desespoir de ce que on ne gaingnoit rien, et que les gouverneurs
leur faisoient ainsi entendant que brief ilz auroient secours, dont
quelque signeur ne faisoit nul semblant de secours, ne d'aucun traicté,
pour quoy [moult] des mesnaigers de Paris se departoient, de quoy Paris
affeblioit moult.

  [952] «De Paris» manque dans le même ms.

  [953] Le jeudi 28 avril 1430, vint la nouvelle à Paris que le
  jeune roi d'Angleterre venait de débarquer à Calais. Pour
  célébrer son heureuse arrivée, le chancelier fit chanter un _Te
  Deum_ à Notre-Dame et allumer des feux de joie dans les rues de
  Paris; le lendemain il y eut processions générales de Notre-Dame
  à Sainte-Geneviève (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 26 rº; X{la}
  4796, fol. 204 rº).

534. Item, la sepmaine de may, avoit à la porte Sainct-Antoine
prinsonniers, dont l'un avoit paié sa rançon, et estoit eslargy et alloit
avec les gens du chastel à son plaisir. Si trouva un jour que cellui qui
gardoit les prinsons s'endormy après disner sur ung bang, comme on fait
en esté, si lui osta les clefs ainsi comme il dormoit et ouvry la
prinson, et en deslia trois avec lui, et vindrent où cil dormoit encore,
et autres l'un ça, l'autre là, et frapperent sur eulx pour les tuer, et
en navrerent à mort deux ou trois, avant que les gens qui estoient du
chastel en peussent rien ouyr. Quant ilz sorent comment lesdiz
prinsonniers avoient ouvré, si acoururent à l'aide de leurs compaignons
hastivement, et le signeur de l'Isle-Adam qui leans estoit, qui en estoit
cappitaine et de la ville de Paris, vint tost où cilz estoient. Si les
escrie, et fiert d'une hache qu'il tenoit le premier qu'il trouve, si
l'abat mort; les autres ne porent fuir, si furent tretous prins, et
recongnurent qu'ilz avoient en pencée de tuer tous ceulx qui estoient
dedens le chastel et de livrer le chastel aux Arminalx pour prendre Paris
par traïson ou autrement. Et tantost qu'ilz orent ce dit, si les fist le
cappitaine tous tuer et trayner en la riviere.

535. Item, en celle année, le XIIe et [le] XIIIe jour de may, gellerent
avecques toutes les vignes, qui estoient les plus belles par apparance de
foison de grappes [et grosses] que homme les eust veues puis XXX ans
devant. Ainsi plut à Dieu qu'il advenist, pour nous donner exemple que en
ce monde n'a rien seur, comme il appert de jour en jour.

536. Item, le XXIIIe jour de may, fut prinse devant Compigne dame
Jehanne, la Pucelle aux Arminalx, par messire Jehan de Luxembourc et ses
gens[954], et bien mil Anglois qu'ilz venoient à Paris, et furent bien
IIIIc des hommes à la Pucelle que tuez que noyez. Après ce, le dimenche
ensuivant, vindrent les mil Angloys à Paris et allerent asseger les
Arminalx qui estoient dedens l'abbaïe de Sainct-Mor-[des-Fossez], si ne
se tindrent point et rendirent ladicte abbaïe, sauve leur vie, sans rien
emporter que ung baston en leur poing, et estoient bien c; et fut le IIe
jour de juing mil IIIIc XXX.

  [954] C'est le mercredi 24 mai 1430, veille de l'Ascension, que
  Jeanne d'Arc fut prise sous les murs de Compiègne.

537. Item, en celui temps, la livre de beurre sallé valloit III solz
parisis de tres forte monnoye, et la pinte de huylle de noiz, VI solz
parisis. Et pour certain, aussitost que les Arminalx furent departiz, les
Anglois, bon gré ou mal gré de leurs cappitaines, pillerent toute
l'abbaïe et la ville si au net que ilz n'y laisserent pas les culliers au
pot qu'ilz n'emportassent[955], et ceulx de davant à leur entrée avoient
bien pillié, et les derrains encore rien n'y laisserent; quelle pitié!

  [955] Ms. de Paris: apportassent.

538. Item, en cellui moys de juing, n'estoit encore aucune nouvelle du
roy Henry d'Angleterre, qu'il fut point passé la mer, et les gouverneurs
de Paris firent entendant au peuple des le jour Sainct-George, qu'il
avoit passé la mer par decza, dont ilz firent faire les feus parmy Paris;
dont le menu peuple n'estoit pas bien comptent pour la buche qui tant
estoit chere, et que bien savoient les aucuns qu'il n'estoit point passé
deça la mer[956].

  [956] L'incrédulité que manifeste l'auteur du journal au sujet de
  l'arrivée en France de Henri VI d'Angleterre est inexplicable,
  car l'on voit à la date du 13 juin que le jeune roi était attendu
  à Paris, ainsi que l'atteste la délibération du Parlement ayant
  pour objet de déterminer «en quel estat et en quelz habis» les
  membres de la compagnie iraient au-devant du roi; il fut décidé
  que les conseillers clercs du Parlement, vêtus de robes longues
  en drap _pers_ avec chaperons fourrés, et les lays de simple
  drap, montés tous sur des chevaux, se porteraient hors des murs à
  la rencontre du souverain (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 28 rº).

539. Item, du duc de Bourgongne n'estoit nulle nouvelle qu'il deust
venir, et si n'estoit il sepmaine qu'on ne l'atandist depuis janvier, et
c'estoit pres de la Sainct-Jehan, mais aussi le donnoient à entendre les
gouverneurs au peuple pour les appaisier, mais ilz disoient, quant on
parloit de son venir, les aucuns et le plus: _Patrem sequitur sua
proles_; «vraiement les enfens ensuivent voulentiers leur pere», et plus
n'en disoient. Et vraiement encore passa juillet que de lui n'estoit
nouvelle, fors qu'il avoit grant foison Picquars, qui des le moys d'avril
avoient mis le siege devant Compigne, mais encore n'y avoient rien fait
ou moys d'aoust. Et vraiement IIIc Anglois faisoient [plus] en armes que
Vc Picquars, et si n'estoit nulz plus fors larrons et mocqueurs de gens;
et les Anglois gangnerent bien XII forteresses entour Paris en ung moys,
et après allerent à Corbeil la IIe sepmaine de juillet.

540. Item, le XVIIe jour de juillet, à ung lundi, vigille Sainct-Arnoul,
fut la cloche de Nostre-Dame fondue et nommée Jaqueline[957], et fut
faicte par ung fondeur nommé Guillaume Sifflet[958], et pesoit quinze mil
ou environ.

  [957] _Jacqueline_, l'une des deux grosses cloches de Notre-Dame,
  avait été offerte par Jean de Montaigu, grand maître de l'hôtel
  de Charles VI, et devait son nom à Jacqueline de la Grange, femme
  de ce personnage; l'entretien de ce bourdon était ruineux et le
  chapitre cherchait à s'en décharger sur l'évêque, comme le montre
  un procès plaidé au Parlement en 1426 (Arch. nat., X{la} 4794,
  fol. 287 rº; X{la} 65, fol. 187 vº). Cette cloche se brisa le
  jour de l'élection de Nicolas Fraillon et sa refonte fut décidée;
  le 7 novembre 1429, on avisa le chapitre de N.-D. qu'un individu
  s'offrait pour ce travail, qui fut entrepris; c'est bien le lundi
  17 juillet que la nouvelle cloche fut fondue par maître Guillaume
  Sifflet qui y employa 17,842 livres de matière, savoir: 11,542
  livres provenant de l'ancienne cloche hors d'usage, 3,200 livres
  représentant le poids d'une autre cloche brisée trouvée dans le
  vieux beffroi, plus 3,100 livres de métal neuf acheté;
  l'opération réussit à merveille, et la cloche fondue sans le
  moindre défaut pesait 16,192 livres. Le mercredi 2 août, le
  chapitre décida qu'avant de remettre à G. Sifflet son obligation,
  la cloche Jacqueline serait visitée en présence des chanoines par
  des ouvriers experts (Arch. nat., LL 216, fol. 78, 179, 209,
  210). Quatre années s'étaient à peine écoulées que Jacqueline
  nécessitait de nouvelles réparations; le 11 août 1434, Berthelot
  de Louvain, serrurier de N.-D., refit un battant de cette cloche,
  et les chanoines ne la laissèrent sonner à Noël qu'après s'être
  assurés qu'il n'y avait aucun risque à courir (_Ibid._, LL 217,
  fol. 106, 124).

  [958] Antérieurement à l'année 1430, Guillaume Sifflet et sa
  femme occupaient un hôtel sis en la rue des Étuves, à l'enseigne
  de la Pomme de Pin (Arch. nat., Y 5231, fol. 11 vº).

541. Item, le sire de Roz, ung chevalier angloys, vint à Paris le
mercredi XVIe jour d'aoust l'an mil IIIIc XXX, le plus pompeusement que
on vit oncques chevalier, s'il n'estoit roy ou duc, ou conte; car il
avoit devant lui IIII menesterelz jouans trompes, clerons, tous jouans de
leurs instrumens; mais le vendredy ensuivant, fortune lui fut trop
contraire, car les Arminalx vindrent prendre la proie devers la porte
Sainct-Anthoine, et prindrent beufs, vaches, brebis et autre bestail, et
s'en tournerent atout. Quant le sire de Roz le sceut, il alla à toutes
ses gens après et poursuivy fort, et ung autre chevalier anglois qui
estoit cappitaine du Boys de Vicennes[959], qui le suyvi de pres, et
autres, et virent les Arminalx qui passoient Marne par dela Sainct-Mor;
si les suyvirent, et aucuns se mirent en la riviere, qui bien virent le
gué par où les Arminalx passerent, et allerent oultre. Le sire de Roz
failly à trouver le gué et soy bouta en la riviere trop hardiement, et le
cappitaine du Bois de Vicennes qui aussi faillyt, et ung autre chevalier
nommé monseigneur de Moucy[960], et plusieurs autres qui tous furent
noyez, et grant foison d'Arminalx aussi le furent; mais ceulx qui
passerent besongnerent si bien qu'ilz rescouirent[961] tous les
prinsonniers et la proie, et avec ce prindrent le cappitaine de Langny
messire Jehan Foucault[962], et plusieurs autres tuerent, et plusieurs
d'eulx furent tuez. Et n'estoit gueres quinze jours qu'il ne venist à
Paris III ou IIIIc ou plus ou mains d'Anglois, mais aussitost qu'ilz
alloient sur les Arminalx, touzjours perdoient aussitost qu'ilz
frappoient ensemble, et les Arminalx les mettoient tous à mort;
et disoit que c'estoit pour ce, que puis le siege fut mis devant
Orleans, quele onte de Salcebry pilla et fist piller l'eglise
Nostre-Dame-de-Clery[963], lequel mourut tantost après par cas de
meschief d'une piece de cannon qui rompit.

  [959] Jean de Honneford, chevalier anglais, était capitaine du
  Bois de Vincennes de 1425 à 1426, mais exerçait-il encore ce
  commandement en 1430? Il est permis d'en douter, avec d'autant
  plus de raison que, d'après Monstrelet, le duc de Bourgogne,
  après le départ de Jean de Bedford en 1429, renouvela
  complètement le personnel chargé de garder les points fortifiés
  voisins de la capitale, ce qui s'accorde avec un document cité
  par le P. Anselme dans son _Hist. généal._ (t. VI, p. 668), où le
  seigneur de Mouchy, dont est question plus loin, figure à la date
  du 29 mars 1429 en qualité de capitaine du Bois de Vincennes.
  Voici les noms des officiers qui se succédèrent au château du
  Bois de 1418 à 1426: en 1418, Ch. Boistel; ensuite, Andry de
  Salins jusqu'au mois de juin 1420; puis, Pierre le Verrat,
  remplacé à la fin de décembre de la même année par un chevalier
  anglais, le comte de Huntington; en 1423, Huguenin de Saubertier;
  en 1425, J. de Honneford (Arch. nat., X{la} 4792, fol. 41 rº;
  X{la} 4793, fol. 253 rº; X{la} 4794, fol. 45 rº, 179 rº; P 1189.
  _Revue archéologique_, année 1854, p. 456).

  [960] Pierre de Trie, dit Patrouillart, seigneur de Mouchy le
  Chatel et de Grigny, soutint en 1427 un procès au Parlement avec
  Emmeline de Nostemberch, au sujet d'un fief de 200 livres de
  rente (Arch. nat., X{la} 4795, fol. 85 rº). Suivant le P.
  Beurrier, célestin, que cite le P. Anselme (_Hist. gén._ t. VI,
  p. 668), il serait mort en 1433; mais le récit de notre
  chroniqueur est conforme à la vérité, car, le 23 septembre 1430,
  Guillaume l'Étendard, écuyer, seigneur de Beauchesne, héritier
  sous bénéfice d'inventaire de Pierre de Trie, après avoir prêté
  au Châtelet serment de féauté et juré l'observation du traité de
  Troyes, obtint un répit pour bailler son aveu et dénombrement; en
  outre, comme plusieurs des biens qui devaient lui revenir se
  trouvaient entre les mains des Français, il déclara faire toutes
  oppositions de droit (Arch. nat., Y 5230, fol. 75 rº).

  [961] Ms. de Paris: recouvrerent.

  [962] Jean Foucaut, «vaillant chevalier de Limosin» (Cousinot de
  Montreuil, Chron. _de la Pucelle_, p. 335), conduisait les
  archers dans l'armée de Charles VII, il fut chargé de la défense
  de Lagny au mois de septembre 1429 en compagnie d'Ambroise de
  Loré. Après la réduction de Paris en 1436, messire Jean Foucaut,
  avec un écuyer du nom de Pierre Jaillet, commandait les gens
  d'armes et de trait en garnison à Saint-Denis (Arch. nat., KK
  284, fol. 16).

  [963] C'est au mois de septembre 1428 que le comte de Salisbury
  envoya des Anglais «en tres grant nombre en l'eglise de Clery qui
  la pillerent et y firent des maux innumerables» (_Chron. de la
  Pucelle_, p. 257).

542. Item, après fut levé le siege qui tant avoit cousté, et tant de
leurs gens prins et mors.

543. Item, depuis que ce qu'il fist à Lusarches en l'eglise de
Sainct-Cosme et puis à Chele Saincte-Baudour, et tantost après
furent resque tous prins et tuez; et puis que ont ilz fait à
Sainct-Mor-des-Fossez en l'eglise, et partout où ilz pevent avoir le
dessus? Les eglises sont pillées, qui n'y demoure ne livres, ne la
bouette ou couppe où le corps de Nostre-Seigneur repose, ne reliques,
pour tant qu'il y ait or ou argent, ou aucun mettal, qu'ilz ne gettent
soit le corps Nostre-Seigneur, soient reliques. Tout ne leur chault, ou
des corporaulx, n'y laissent ilz nulz qui puissent, et n'y a aucun qui
soit maintenant aux armes, de quel costé qu'il soit, François ou Anglois,
Arminac ou Bourgoignon ou Picquart, à qui il eschappe rien qu'ilz
puissent, s'il n'est trop chault ou trop pesant, dont c'est grant pitié
et dommaige que les signeurs ne sont d'accort. Mais, se Dieu n'en a
pitié, toutte France est en grant danger d'estre perdue, car de toutes
pars on y gaste les biens, on y tue les hommes, on y boute feus, et n'est
estrange ne privé qui point en die: _Dimitte_, mais touzjours va de mal
en pis, comme il appert.

544. Vray est que le jour Sainct-Augustin, en aoust mil IIIIc XXX, L ou
LX voyturiers ou environ, que de Paris que d'entour, allerent querre des
blez qui pres du Bourgel estoient nouveaux soiez, et estoient aux
bourgois de Paris. Les Arminalx le sceurent par leurs espies dont ilz
avoient assez à Paris, si vindrent sur eulx à grant puissance; si se
combatirent le mieulx qu'ilz porent noz gens de Paris. Mais rien ne leur
valu, car tantost les Arminalx les desconfirent [et en tuerent moult], et
tout le remenant qu'ilz ne tuerent mirent en leurs prinsons, et par leur
grant mauvaistie mirent le feu dedens les blez qui es chariotz et
charrettes estoient, et tout ardoient que rien n'en fut rescous que les
ferreures; et quant ilz veoient aucun de ceulx qui estoit à la terre
navré à mort ou mains que mort, qui remuoit, ilz le prenoient et le
gettoient dedens le feu qui moult grant estoit, car tout le blé et tout
le charroy estoit en feu et en flambe.

545. Item, sans ceulx qui furent mors, ilz en prindrent bien VIxx ou plus
et tous les chevaulx, et les rançonnerent. Et à celle heure de maleur
ariva le connestable de France à Paris, nommé le signeur de Stanfort,
atout une tres grant compaignie d'Angloys, et passa à une lieue ou
environ pres de la place où ilz se combatoient, et si n'en sot rien, dont
ce fut grant pitié et grant domage; car la plus grant partie de ceulx qui
furent prins estoient tous mesnaigers aians femmes et enfens, qui furent
auques tous à pouvreté par les rançons qu'il leur convint paier, ou estre
mors sans mercy.

546. Item, le IIIe jour de septembre, à ung dimenche, furent preschées au
parvis Nostre-Dame[964] deux femmes, qui environ demy an devant avoient
esté prinses à Corbeil et admenées à Paris, dont la plus aisnée
Pieronne[965] et estoit de Bretaigne bretonnant; elle disoit et vray
propos avoit que dame Jehanne, qui se armoit avec les Arminalx, estoit
bonne, et ce qu'elle faisoit estoit bien fait et selon Dieu.

  [964] Bien que le manuscrit de Rome porte «puis Nostre-Dame,» la
  leçon «parvis» que nous donne le ms. de Paris, leçon adoptée par
  M. Vallet de Viriville (_Procès de condamnation de Jeanne d'Arc_,
  traduit du latin, 1867, p. LXIV), nous semble préférable.

  [965] Pieronne la Bretonne ou Perinaïk, ainsi que la nomme M. de
  la Villemarqué, était l'une des pénitentes du frère Richard; elle
  suivit Jeanne d'Arc à sa sortie de Sully, fut prise à Corbeil par
  les Anglo-Bourguignons, jugée à Paris en cour d'église, et périt
  comme la Pucelle sur le bûcher (Vallet de Viriville, _Procès de
  condamnation de Jeanne d'Arc_, p. LXIV).

547. Item, elle recognut avoir deux foys receu le precieux corps
Nostre-Seigneur en ung jour.

548. Item, elle affermoit et juroit que Dieu s'apparoit souvant à elle en
humanité, et parloit à elle comme amy fait à autre, et que la darraine
foys qu'elle l'avoit veu, il estoit long vestu de robe blanche, et avoit
une hucque vermeille par dessoubz, qui est aussi comme blaspheme. Si ne
s'en volt oncques revocquer de l'afermer en son propos qu'elle veoit Dieu
souvent [vestu] ainsi, par quoy cedit jour elle fut jugée à estre arce,
et le fut, et mourut en ce propos cedit jour de dimenche, et l'autre fut
délivrée pour celle heure.

549. Item, le lendemain jour de lundy, IIIIe jour de septembre mil IIIIc
XXX, venoit par la riviere XXIII fonces chargées de vivres et d'autre
marchandise; si ot grosses parolles entre les gens d'armes et les
mariniers, et à celle heure ariverent les Arminalx moult cruellement sur
eulx, et pour le descort qui entre eulx estoit, et especialment en XIII
de leurs fonces ilz orent trop pou de deffence en eulx; et furent prins
bien VIxx personnes[966] et plus sans les mors, et les dix qui n'avoient
point de descort le firent si bien qu'ilz passerent eulx et leurs dix
fonces et vindrent à port sauvement, et pour ce descort entre gens en
doubte est trop grant peril, comme il appert à ce royaulme de France.

  [966] «Personnes» manque dans le ms. de Rome.

550. Item, l'endemain que le sire de Stanfort[967] fut arivé à
Paris[968], il fist aller asseger la ville de Brie-Conte-Robert et la
print d'assault au IIe jour, mais il n'ot pas si tost le chastel, mais
tost après se rendirent ceulx de dedens. Quant est de monseigneur de
Bourgongne, n'estoit nulle nouvelle grant piece après la Sainct Remy ne
de personne qui bien voulsist[969] à la bonne ville de Paris, et bien y
apparoit, car il n'y avoit que ung pou de ne scay quelx larrons à Langny,
mais nul ne y mettoit remede que toutes les sepmaines ne prinssent à
quelque porte de Paris ou bien pres hommes, femmes, enfens, bestail sans
nombre dont ilz avoient grant finance et touzjours or ou argent, et ceulx
qui ne povoient paier leurs rançons estoient acoupplez à cordes et gectez
en la riviere de Marne, ou panduz par les gorges, ou en vieilles caves
liez sans jamais leur donner que menger. Et si n'estoit rien qui de
quelque bien pour corps humain, qui peust ariver à Paris sans estre en
leur danger, tant gardoient bien tous les passaiges par terre et par
eaue, et tellement à la Sainct Remy IIIIc XXX la buche estoit si chere
que le cent de petis costeretz de Bondy ou de Boulongne-la-Petite
coustoit XXIIII solz parisis forte monnoie, que on soulloit avoir pour VI
ou pour VII solz, et le molle de buche X solz parisis, que on soulloit
avoir pour VIII ou pour IX blans.

  [967] Ms. de Rome: le seigneur d'Estanfort.

  [968] Selon Fauquembergue, Humphrey, comte de Stafford,
  connétable de France pour le roi d'Angleterre, quitta Paris le
  vendredi 1er septembre et y revint le lundi 9 octobre, après la
  «recouvrance et demolicion de la forteresse de la Queue en Brie»
  et de diverses autres places, telles que Brie-Comte-Robert
  enlevée à Jacques de Milly, et Jean de la Haye, Grand-Puits,
  Rampillon (Monstrelet, t. IV, p. 405; Arch. nat., X{la} 1481,
  fol. 32 rº, 34 vº).

  [969] Ms. de Paris: bien vouast.

551. Item, en cellui an fut tres bel aost et tres belles vendenges, et
furent les vertjus hastifs, car aussitost qu'ilz estoient entonnez, ils
commençoient à boullir ou à gieter pour mieulx dire; et furent les vins
tres bons, et en avoit on assez bon compte, car on avoit une pinte de bon
vin pour tout homme d'onneur pour VI deniers parisis la pinte, aussi c'om
l'avoit à Rouen pour VI blans, ce[970] tesmoignoient ceulx qui en
bevoient[971] que tres bien cognoissoient que estoit bon vin.

  [970] Ms. de Rome: et.

  [971] Ms. de Paris: venoient.


   [1431.]


552. Item, passa septembre, octobre, novembre, [decembre,] janvier
jusques au penultime jour, qui estoit la feste Saincte Bauldour, que le
duc de Bedfort, lequel on disoit le regent de France, vint à tres belle
compaignie[972], car il amena avec lui bien cinquante six bateaux, et XII
fonsses, tous chargez de biens de quoy corps de homme doit vivre, et ne
les volt oncques laisser qu'il ne les veist touzjours, ou feist veoir,
tant qu'ilz fussent à Paris. Et disoit tout le peuple que passé a IIIIc
ans, ne vint si grant foison de biens pour une foys, et disoit on par
maniere d'esbatement: «Le duc de Bedfort a amené par le plus fort temps
pour estre en riviere qu'on vit oncques gueres faire.» Car le vent fut
sans cesser bien trois sepmaines si tres cruel qu'on le vit oncques, et
touzjours il plouvoit, et les eaues si tres parfaictement grandes, et les
Arminalx qui de toutes pars mettoient grans embusches pour le destruire
et sa compaignie, mais oncques ne l'oserent assaillir; et si fu tesmoigné
par les heraux qu'ilz estoient bien IIII contre ung, et disoit on pour ce
que en ce fort temps et contremont l'eaue, que le duc de Bourgongne en
feroit venir aval eaue du païs d'amont dans[973] telz temps, car il est
regent de France, et verra on bien comment il besongnera bien, mais il
sera avant après Pasques l'an mil CCCC XXXI, car à present il est trop
embesongné pour sa femme qui a geu nouvellement d'un beau filx qui fut
christianné le jour Sainct-Anthoine en janvier, mais il fut né le .....
jour du moys de .....[974]; et on dit communement que la premiere année
du mariaige on doit complaire à l'espousée, et que ce sont tretoutes
nopces, et pour celle cause n'a peu assez vacquer devant Compigne tant
qu'il l'eust prinse. Ainsi disoit on du duc de Bourgongne, et pis assez,
car ceulx de Paris especialment l'amoient tant comme on povoit amer
prince; et en vérité il n'en tenoit compte s'ilz avoient faing ou soif,
car tout se perdoit par sa negligence, aussi bien en son païs de
Bourgongne comme entour Paris; et pour ce disoient ilz ainsi, comme gens
moult troublez pour ce que on ne gaignoit rien, car marchandise ne
couroit point; par ce mouroient les pouvres gens de fain et de pouvreté,
dont ilz le maudisoient souvent et menu, moult doloreusement et à secret
et en appert, comme desesperez et non creans qu'il tiengne jamais nulle
chose qu'il promette.

  [972] Le duc de Bedford, venant de Rouen, rentra à Paris le mardi
  30 janvier à quatre heures après midi, avec toute une cargaison
  de vivres et provisions destinés aux habitants de Paris,
  impatiemment attendue, si l'on en juge par la procession qui eut
  lieu à Notre-Dame le 12 janvier pour la préservation des biens
  arrivant par la Seine (Arch. nat., LL 216, fol. 231). Cette
  flottille, grâce à l'escorte du régent, arriva à bon port et fut
  amarrée entre Saint-Denis et Paris (_Ibid._, X{la} 1481, fol. 39
  rº).

  [973] Ms. de Rome: deux.

  [974] Les dates sont restées en blanc dans les mss. de Rome et de
  Paris; ce fils d'Isabelle de Portugal, qui reçut le nom
  d'Antoine, vit le jour à Bruxelles le 30 septembre 1430, mais il
  ne vécut qu'une année. Sa mort causa un vif chagrin au duc de
  Bourgogne, qui s'écria, rapporte Monstrelet (t. IV, p. 430):
  «Pleust à Dieu que je fusse mort aussi josne, je me tenrois bien
  heurés.»

553. Item, après la venue du regent, bien pou [de temps], encheri tant le
blé à Paris que le sextier [de blé], qui ne valloit devant sa venue que
XL solz parisis, ou XLII ou environ, valu ou moys ensuivant LXXII solz
ou V frans, tout mesalé, dont le pain appetissa tant[975] que le pain
d'un blanc tres noir et tres mesalé ne pesoit gueres plus de XII onces,
et en mangoit bien ungs laboureurs III ou quatre par jour; car pouvres
gens n'avoient ne vin ne pitance, se non ung pou de noiz et du pain et de
l'eaue, car pois ne feves ne mangoient point, car ilz coustoient trop en
achapt et plus en cuire, et pour ce s'apetissoit moult Paris de gens.

  [975] L'autorité s'émut de ce renchérissement et prit les mesures
  nécessaires pour y porter remède; le prévôt de Paris ordonna aux
  officiers du Châtelet de se transporter chez les boulangers de
  Paris, tandis que le Parlement chargeait de son côté un boulanger
  de la rue Saint-Antoine, au four Saint-Éloy, de faire la
  «visitacion» du pain dans les boutiques des boulangers forains
  (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 41 vº, 42 rº).

554. Item, en cellui mars, le regent fist faire aux pouvres gens de Paris
certains gens d'armes dont trop furent grevez, mais à faire leur convint.
Après on alla à Gournay[976] et fut prins, et après alla on à la tour de
Montgay[977] et fut prinse par composicion le dix huitiesme jour de mars,
et puis allerent devant Langny, et là firent par plusieurs foys grans
assaulx, [mais] en la fin n'y orent point de honneur, car ceste malle
œuvre se faisoit la sepmaine peneuse; mais ceulx de dedens eulx
deffendirent si bien que pour certain fut gecté en la ville IIIIc et XII
pierres de cannon en ung jour, qui ne firent oncques mal à personne que à
ung seul coq qui en fut tué, dont fut grant merveille, que bel fut à
ceulx du regent et de Paris de laisser leur siege et de s'en venir[978],
et s'en vindrent la veuillie de Pasques qui furent cellui an le premier
jour d'avril l'an mil CCCC XXXI; et disoit on par mocquerie qu'ilz
estoient ainsi revenus pour eulx confesser et ordonner à Pasques en
leurs parroisses.

  [976] Dès l'année 1431, la garde de Gournay fut confiée à Thomas
  Kyriel, chevalier anglais, qui était encore pourvu de ce
  commandement en 1433 et 1434; lors de la campagne de 1449, qui se
  termina par l'expulsion des Anglais, Gournay avait pour capitaine
  Guillaume Carwan, lequel traita de la reddition de cette place
  (Arch. nat., JJ 175, fol. 41.--Listes de places fortes tenues par
  les Anglais dans Stevenson, _Wars of the English_, vol. II, part.
  II, pag. 544, 622).

  [977] La tour de Montjay était située au nord-ouest de Lagny, sur
  le territoire de Villevaudé (Seine-et-Marne). En 1419, un écuyer,
  du nom de Girard Rolin, qui commandait à Lagny, était en même
  temps capitaine de cette petite forteresse; c'est dans la grosse
  tour de Montjay que furent alors enfermés des gens de la garnison
  de Meaux faits prisonniers et mis à grosse rançon par le même
  Girard Rolin (Arch. nat., X{la} 63, fol. 409 rº).

  [978] «De laisser leur siege et de s'en venir» manque dans le ms.
  de Rome.

555. Item, environ la my avril, pour la grant charté de tous vivres et
pour les mauvaises gaignes qui pour lors à Paris estoient, à ung sabmedi,
XIIIIe jour dudit moys d'avril, la vigille de _Misericordia Domini_, fut
nombré que par eaue que par terre se parti de Paris bien XIIc personnes
sans les enfans, parce qu'ilz n'avoient de quoy vivre et qu'ilz
perissoient de fain.

556. Item, le lundy ensuivant, se parti environ C hommes d'armes de Paris
et allerent vers Chevreuse[979] à une [vieille] forte maison nommée
Damiette[980], où avoit bien XL larrons dedens qui faisoient tous les
maulx qui pevent estre fais; et furent prins et admenez à Paris le jeudy
ensuivant, et furent par nombre tous acoupplez ensemble, XXIX, tous
jeunes hommes qui le plus vieil n'avoit point plus de XXXVI ans.

  [979] A cette époque Chevreuse et Marcoussis avaient un capitaine
  commun, Gauvain le Roy, cité dans des lettres de rémission du 8
  février 1432 (Arch. nat., JJ 175, fol. 28).

  [980] Damiette (Seine-et-Oise), commune de
  Saint-Remy-lez-Chevreuse.

557. Item, le sabmedi ensuivant, furent pandus XIII au gibet de Paris, et
deux quant on les print devant leur forteresse, et neuf qui eschapperent
comme saiges.

558. Item, le XXIIe jour d'avril l'an mil CCCC XXXI, allerent les gens du
regent, qui avoient esté à Damiette, à la Motte, et prindrent cent
murdriers qui là estoient, dont en pandit VI audit lieu, et en admena à
Paris tous, comme davant est dit, tous acoupplez et liez de cordes, le
XXVIe jour dudit moys, le nombre de IIIIXX [XIIII].

559. Item, le lundy ensuivant, derrain jour d'avril, on pandit au gibet
de Paris des larrons qui estoient de la prinse de la Motte, XXXII.

560. Item, le vendredy ensuivant, [IIIIe jour de may], des larrons qui à
la Motte avoient esté prins on pandit au gibet de Paris XXX; ainsi furent
panduz en ce lundy et vendredy LXII de ces larrons.

561. Item, le XXVe jour de may, vendredy ensuivant, fut faicte une
procession generalle à Nostre-Dame de Paris, et de là on alla aux
Augustins. Là fut faicte une predicacion, en laquelle predicacion fut
monstré et déclaré le tres hault bien espirituel que pappe Martin, Ve de
ce nom, avoit donné et octroié à la feste du Sainct Sacrement à tous
loyaux chrestiens qui seroient en estat d'avoir celui bien[981], c'est
assavoir, vray confées et repentant; vray fut que celui XXVe jour fut le
vendredy davant la Feste Dieu. Ce jour prescha ung maistre en theologie
et devisa au peuple comment pappe Urbain, quart de ce nom, ordonna
premierement à celebrer ladicte solempnité tout temps le jeudy premier
après les octabes de Penthecoste, et les pardons qu'il y donna, c'est
assavoir, aux premieres vespres, à matines, à la procession, à la grant
messe, aux vespres du jour, pour chascune de ces quatre, C jours de leurs
penitences enjoinctes.

  [981] Ces indulgences pour la fête du Saint-Sacrement furent
  accordées par Martin V en vertu de bulles du 26 mai 1428.

562. Item, à ceulx qui seroient à prime, tierce, sexte, none, complie
ledit jour, pour chascune heure XL jours, et pour ceulx qui seront aux
dictes heures durans les octaves, pour chascun jour C jours de pardon.

563. Item, ladicte feste fut premierement [establie[982]] par Gilles
l'Augustin[983] mil IIIIc XVIII[984], en celui an, l'ordonna ledit pappe
Urbain, IIIIe de ce nom, et le jour Sainct Urbain fut faicte la
predicacion.

  [982] Ce mot indispensable au sens n'est donné par aucun
  manuscrit.

  [983] Vraisemblablement Egidio Colonna, connu en France sous le
  nom de Gilles de Rome, général de l'ordre des Augustins et
  théologien éminent, auteur du _De regimine principum_; ce
  personnage mourut en 1316.

  [984] Ms. de Paris: mil IIIIc XVIII.--Cette date n'est pas plus
  exacte que celle de 1418 donnée par le ms. de Rome; la fête du
  Saint-Sacrement fut instituée par le pape Urbain IV en 1264, dans
  la dernière année de son pontificat.

564. Item, vray est que pappe Martin, le cinquiesme de ce nom, lequel
trespassa l'an mil IIIIc XXX, donna et octroia à tous ceulx qui en estat
de grace juneroient la vigille du Sainct Sacrement ou feroient autre
penitance par le conseil de leur confesseur, pour ce que en icellui temps
il fait chault et greve[985] moult à jeuner à aucunes gens, il donne--à
chascun qui bonnement fera celui jour ladicte penitance--C jours de
pardon; et qui sera aux premieres vespres, à matines, à la messe, aux
secondes vespres, à chascune heure IIc jours de pardon; et qui sera à
toutes les autres heures du jour, pour chascune heure IIIIxx jours de
pardon; pour chascune heure des octabes, c'est assavoir, matines, messe
et vespres, cent jours de pardon, et pour les autres heures, pour
chascune quarante jours.

  [985] Ms. de Paris: gehenne.

565. Item, à tous prelatz qui ont dignité, qui seroient aucunement
empeschez pour le bien de l'Eglise ou pour le bien commun, ou pour la
foy, qui ne pevent estre au sainct service celui jour, ou les octabes, il
leur octroie autel pardon, comme se ilz y estoient presens, car bonne
voulenté est reputée pour le fait.

566. Item, à tous ceulx qui devottement et à jeun sans fabler, ne sans
bouter l'un l'autre cent jours de pardon, [et pour tous ceulx qui ce jour
recevront Nostre Seigneur cent jours de pardon.]

567. Item, à tous prebstres, qui devottement celui jour et chascun jour
des octabes celebreront en la reverence de la feste, [pour chascun jour
cent jours de vray pardon].

568. Item, se aucunes eglises sont entredictes par cas de hastif meschef,
comme aucunes fois avient en aucunes terres, il octroie que celui jour et
les octabes on puist celebrer es dictes terres ou eglises, à portes
toutes ouvertes, sains sonnans, c'est assavoir, tous excommeniez et tous
ceulx par qui l'entredict seroit seroient hors boutez de l'eglise et du
service.

569. Item, à tous ceulx qui devottement envoieront ou porteront lumiere à
convoier le precieux Sainct Sacrement le jour, ou quant on le porte à
aucun malade par la ville, ou qui le convoiront allant et venant en
devocion et reverance, pour chascune foys cent jours, et pour tous ceulx
qui le feroient voulentiers et ne pevent, L jours de pardon.

570. Item, il ordonne que tous prelatz ou curez, de quelque estat qu'ilz
soient, tous les ans d'ores en avant, le dimenche des octabes de la
Penthecoste, ilz prononcent ou facent prononcer le dessusdit pardon aux
bons chrestiens, à ce que par negligence ne les perdent.

571. Ainsi furent les dessusdiz pardons publiez, premierement en l'eglise
de Sainct-Augustin, à Paris, le jour Sainct Urban pappe et martir, XXVe
jour de juing mil IIIIc XXXI.

572. Item, la vigille du Sainct Sacrement en cellui an, qui fut le XXXe
jour de may oudit an XXXI, dame Jehanne qui avoit esté prinse devant
Compigne, que on nommoit la Pucelle, icellui jour fut fait ung
preschement à Rouen, elle estant en ung eschauffaut que chascun la povoit
veoir bien clerement, vestue en habit de homme, et là lui fut demonstré
les grans maulx doloreux qui par elle estoient advenus en Chrestienté,
especialment ou royaulme de France, comme chascun scet, et comment le
jour de la Saincte Nativité Nostre-Dame elle estoit venue assaillir la
ville de Paris à feu et à sang, et plusieurs grans pechez enormes qu'elle
avoit fait et fait faire, et comment à Senliz et ailleurs elle avoit fait
ydolatrer le simple peuple, car par sa faulce ypocrisie ilz la suyvoient
comme saincte pucelle, car elle leur donnoit à entendre que le glorieux
archange sainct Michel, saincte Katherine et saincte Marguerite et
plusieurs autres sains et sainctes se apparoient à lui souvent et
parloient [à lui], comme amy fait à l'autre, et non pas comme Dieu a fait
aucunes fois à ses amis par revelacions, mais corporelment et bouche à
bouche ou amy à autre.

573. Item, vray est qu'elle disoit estre aagée environ de XVII ans[986],
sans avoir honte que maugré pere et mere et parens et amis, que souvent
alloit à une belle fontaine ou païs de Louraine, laquelle elle nommoit
Bonne Fontaine aux Fées Nostre-Seigneur, et en cellui lieu tous ceulx du
païs, quant ilz avoient fievres, ilz alloient pour recouvrer garison. Et
là alloit souvent ladicte Jehanne la Pucelle soubz ung grant arbre qui la
fontaine ombreoit, et s'apparurent à lui saincte Katherine et saincte
Marguerite, qui lui dirent qu'elle allast à ung cappitaine que ilz lui
nommerent[987], laquelle y alla sans prendre congié à pere ne à mere;
lequel cappitaine la vesti en guise de homme, et l'arma et lui sainct
l'espée, et lui bailla ung escuier et IIII varletz, et en ce point fut
montée sur ung bon cheval. Et en ce point vint au roy de France et lui
dist que du commendement de Dieu[988] estoit venue à lui, et qu'elle le
feroit estre le plus grant signeur du monde, et qu'il fust ordonné que
tretous ceulx qui lui desobeiroient fussent occis sans mercy, et que
sainct Michel et plusieurs anges lui avoient baillé une coronne moult
riche pour lui, et si avoit une espée en terre aussi pour lui, mais elle
ne lui baudroit tant que sa guerre fust faillie[989]. Et tous les jours
chevaulchoit avec le roy, à grant foison de gens d'armes, sans aucune
femme, vestue, atachée et armée en guise de homme, ung gros baston en sa
main, et quant aucun de ses gens mesprenoit, elle frappoit dessus de son
baston grans coulz, en maniere de femme tres cruelle.

  [986] M. Quicherat conjecturait, non sans raison, que l'âge de 27
  ans assigné à la Pucelle par les éditeurs de notre chronique ne
  pouvait provenir que d'une erreur de transcription; les mss. de
  Rome et de Paris nous permettent de rétablir la vraie leçon, XVII
  ans, la seule qui soit conforme aux données historiques.

  [987] Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs.

  [988] Ms. de Rome: de lui.

  [989] Ms. de Paris: Mais elle ne lui vaudroit tant qu'elle fust
  faillie.

574. Item, dist que elle est certaine de estre (en) paradis en la fin de
ses jours.

575. Item, dist que elle est toute certaine que ce est sainct Michel et
saincte Katherine et saincte Marguerite qui à lui parlent souvent, et
quant elle veult, et que bien souvent les a veuz avec couronnes d'or en
leurs testes, et que tout ce qu'elle fait est du commandement de Dieu,
et, plus fort, dit qu'elle scet grant partie des choses à advenir.

576. Item, plusieurs foys a prins le precieux sacrement de l'autel toute
armée, vestue en guise de homme, les cheveulx rondiz, chapperon
deschicqueté, gippon, chausses vermeilles atachées à foison aguillettes,
dont aucuns grans signeurs et dames lui disoient en la reprenant de la
derision de sa vesture, que ce estoit pou priser Nostre Seigneur de le
recevoir en tel habit, femme qu'elle estoit, laquelle leur respondit
promptement, car pour rien n'en feroit autrement et que mieulx aimeroit
mourir que laisser l'abit de homme pour nulle defense, et que, se elle
vouloit, elle feroit tonner et autres merveilles, et que une foys on
(volt) lui faire [de son corps] desplaisir, mais elle sailly d'une haulte
tour en bas sans soy blecier aucunement[990].

  [990] Allusion à la chute que fit Jeanne d'Arc en essayant de
  s'échapper du château de Beaurevoir en Cambresis, où elle avait
  été enfermée par Jean de Luxembourg; mais cette tentative
  d'évasion ne se rattache nullement aux obsessions dont l'héroïne
  aurait été l'objet durant sa captivité de la part d'un écuyer de
  Jean de Luxembourg, Aymon de Macy.

577. Item, en plusieurs lieux elle fist tuer hommes et femmes tant en
bataille comme de vengence voluntaire, car qui n'obeïssoit aux lettres
qu'elle faisoit elle faisoit tantost mourir sans pitié quant elle en
avoit povoir, et disoit et affermoit que elle ne faisoit nulle rien que
par le commandement que Dieu lui mandoit tres souvent par l'archange
sainct Michel, saincte Katherine et saincte Marguerite, lesquelx lui
faisoient ce faire, et non pas comme Nostre Seigneur faisoit à Moyse au
mont de Synaï, mais proprement lui disoient des choses secretes à
advenir, et qu'ilz lui avoient ordonné et ordonnoient toutes les choses
qu'elle faisoit, fust en son habit ou autrement.

578. Telles faulces erreurs et pires avoit assez[991] dame Jehanne, et
lesquelles lui furent toutes declairées devant [tout] le peuple, dont ilz
orent moult grant orreur quant ilz ouirent raconter les grans erreurs
qu'elle avoit eues contre nostre foy et avoit encore, car pour chose que
on lui demonstrast ses grans malefices et erreurs, elle ne s'en effroioyt
ne esbahissoit, ains respondoit hardiement aux articles que on lui
proposoit devant elle, comme celle qui estoit toute plaine de l'ennemy
d'enfer; et bien y paru, car elle veoit les clercs de l'Université de
Paris[992] qui si humblement la prioient qu'elle se repentist et revocast
de celle malle erreur, et que tout luy seroit pardonné par penitance, ou,
se non, elle seroit devant tout le peuple arse et son ame dampnée ou fons
d'enfer, et lui fut monstré l'ordonnance et la place où le feu devoit
estre fait pour l'ardoir bientost, se elle ne se revocquoit. Quant elle
vit que c'estoit à certes, elle cria mercy et soy revocqua de bouche, et
fut sa robe ostée et vestue en habit de femme, mais aussitost qu'elle se
vit en tel estat, elle recommença son erreur comme devant, demandant son
habit de homme. Et tantost elle fut de tous jugée à mourir, et fut liée à
une estache qui estoit sur l'eschaffaut qui estoit fait de plastre, et le
feu sus lui, et là fut bientost estainte et sa robbe toute arse, et puis
fut le feu tiré ariere, et fut veue de tout le peuple toute nue et tous
les secrez qui pevent estre ou doyvent [estre] en femme, pour oster les
doubtes du peuple. Et quant ilz orent assez et à leur gré veue toute
morte liée à l'estache, le bourel remist le feu grant sur sa pouvre
charongne qui tantost fut toute comburée, et os et char mise en cendre.
Assez avoit là et ailleurs qui disoient [qu'elle estoit martire et pour
son droit signeur, autres disoient] que non et que mal avoit fait qui
l'avoit tant gardée. Ainsi disoit le peuple[993], mais quelle mauvestie
ou bonté qu'elle eust faicte, elle fut arse celui jour.

  [991] Ms. de Paris: celle dame.

  [992] Les clercs de l'Université de Paris dont veut parler
  l'auteur du Journal sont vraisemblablement Gérard Feuillet,
  Jacques de Touraine, Nicolas Midy, Maurice du Quesnoy et
  Guillaume le Boucher, tous docteurs et professeurs en la faculté
  de théologie de Paris, qui dans la séance du 18 avril adjurèrent
  Jeanne d'Arc de renoncer à ses erreurs et de se soumettre à
  l'Église (Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 375).

  [993] Tout ce qui est de nature à nous éclairer sur les
  manifestations de l'opinion publique au moment où Jeanne d'Arc
  remplissait sa sublime mission mérite de fixer l'attention des
  érudits; aussi lira-t-on avec intérêt, croyons-nous, les propos
  tenus à Abbeville sur la Pucelle l'année même de sa mort, tels
  que nous les trouvons rapportés dans des lettres de rémission du
  6 juillet 1432, lettres dont personne à notre connaissance n'a
  tiré parti. «Après que nos ennemis et adversaires, estant en leur
  compaignie la femme vulgaument nommée la Pucelle, furent venus en
  nostre ville de Paris, un certain jour, lesd. supplians (deux
  habitants d'Abbeville) estans en la compaignie d'un nommé Colin
  Broyart devant et assez pres de l'ostel d'un mareschal nommé
  Guillaume du Pont en nostre ville d'Abbeville, entendirent que
  aucuns parloient des faiz et abusions de ladicte nommée
  vulgaument la Pucele, et par especial un herault, auquel herault
  ledit Petit eust dit: _Bran! bran! et que chose que dist ne fist
  icele femme n'estoit que abusion_, et pareillement le dirent
  ledit Colin et autres dessusdiz, _et que à icele femme l'en ne
  devoit adjouster foy, et que ceulx qui en icele avoient creance
  estoient folz et sentoient la persinée_, ou paroles semblables en
  substance.» (Arch. nat., JJ 175, no 125.)

579. Et celle sepmaine fut prins le plus mauvais et le plus tirant et le
mains piteux de tous les cappitaines qui fussent de tous les Arminalx, et
estoit nommé pour sa mauvestie La Hire; et fut prins par povres
compaignons et fut mis ou chastel de Dourdan[994].

  [994] Étienne de Vignolles, dit La Hire, en ce moment chargé de
  la défense de Louviers, fut fait prisonnier par les Bourguignons
  au sortir de cette place, mais sa captivité ne fut pas de longue
  durée, car il assista à la bataille dite du Berger livrée près de
  Beauvais vers le 12 août.

580. Item, le jour Sainct Martin le Boullant fut faicte une procession
generalle à Sainct-Martin-des-Champs, et fist on une predicacion, et la
fist ung frere de l'ordre sainct Dominique[995] qui estoit inquisiteur de
la foy, maistre en theologie, et prononça de rechief tous les fais de
Jehanne la Pucelle. Et disoit qu'elle avoit dit qu'elle estoit fille de
tres pouvres gens, et que environ l'aage de XIIII ans elle s'estoit ainsi
maintenue en guise de homme, et que son pere et sa mere l'eussent
voulentiers faicte des lors mourir, s'ilz eussent peu sans blecer
conscience, et pour ce se departy de eulx acompaignée de l'ennemy
d'enfer, et depuis vesqui homicide de chrestienté, plaine de feu et de
sanc, jusques à tant qu'elle fut arse; et disoit qu'elle se fust
revocquée, et que on lui ot baillé penitance, c'est assavoir, IIII ans en
prinson à pain et à eaue, dont elle ne fist oncques jour, mais se faisoit
servir en la prinson comme une dame, et l'ennemy s'apparu à lui lui IIIe,
c'est assavoir, sainct Michel, saincte Katherine et saincte Marguerite,
comme elle disoit, qui moult avoit [grant] paour qui ne la perdist, c'est
assavoir, iceulx ennemy ou ennemiz en la fourme de ces III sains, et lui
dist: «Meschante creature, qui pour paour de la mort[996] as laissé ton
habit, n'aies paour, nous te garderons moult bien de tous.» Par quoy sans
attendre se despouilla et se revestit de toutes ses robbes qu'elle
vestoit quant elle chevauchoit, que boutées avoit ou feurre de son lict,
et se fia en l'ennemy tellement qu'elle dist qu'elle se repantoit de ce
que oncques avoit laissé son habit. Quant l'Université ou ceulx de par
elle virent ce et qu'elle estoit ainsi obstinée, si fut livrée à la
justice laie pour mourir. Quant elle se vit en ce point, elle appella les
ennemys qui se apparoient à lui en guise de sains, mais oncques, puis
qu'elle fut jugée, nul ne s'apparut à elle pour invocacion qu'elle sceust
faire, adong s'avisa, mais ce fut trop tart. Encore dist il en son sermon
qu'ilz estoient IIII, dont les III avoient esté prinses, c'est assavoir,
ceste Pucelle, et Peronne et sa compaigne, et une qui est avec les
Arminalx, nommée Katherine de la Rochelle[997], laquelle dit, que quant
on sacre le precieulx corps Nostre Seigneur, que elle veoit merveilles du
hault secret de Nostre Seigneur Dieu; et disoit que toutes ces quatre
pouvres femmes frere Richart le cordelier, qui après lui avoit si grant
suyte quant il prescha à Paris aux Innocens et ailleurs, les avoit toutes
ainsi gouvernées, car il estoit leur beau pere, et que le jour de Noel en
la ville de Jarguiau il bailla à ceste dame Jehanne la Pucelle trois foys
le corps Nostre Seigneur, dont il estoit moult à reprandre, et l'avoit
baillé à Peronne celui jour deux foys, par le tesmoing de leur
confession et d'aucuns qui presens furent aux heures qu'il leur bailla le
precieux sacrement.

  [995] Jean Graverent, dominicain, docteur et professeur en
  théologie, succéda dans l'office de grand inquisiteur de France à
  Jacques Suzay, que cite du Boulay à l'année 1422 (_Hist. Univ._
  t. V, p. 323); il s'abstint de prendre part au procès de Jeanne
  d'Arc et délégua ses pouvoirs à Jean Lemaître (Quicherat, _Procès
  de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 2). Ce Jean Graverent était l'un des
  partisans déclarés de la cause anglaise à Paris, comme en
  témoigne la prestation de serment qu'il fit devant le Parlement
  le vendredi 26 août 1429, en qualité de prieur des Jacobins; il
  ne doit pas être confondu avec son homonyme, Jean Graverent, qui
  remplit les fonctions curiales dans l'église Saint-Christophe de
  la Cité, de 1437 à 1453, lequel n'était lors de son installation
  que maître ès-arts et bachelier en théologie (Arch, nat., LL 217,
  fol. 322; LL 220, fol. 427).

  [996] «De la mort» manque dans le ms. de Rome.

  [997] Catherine de la Rochelle s'était rencontrée avec Jeanne
  d'Arc à Jargeau et à Montfaucon en Berry vers le mois de décembre
  1429; après la prise de l'illustre héroïne, cette aventurière
  vint à Paris, y fut arrêtée et traduite devant l'official qui lui
  fit subir un interrogatoire; elle déposa contre Jeanne d'Arc,
  donnant à entendre qu'elle sortirait de prison par le secours du
  diable, si l'on ne faisait bonne garde. L'autorité ecclésiastique
  relâcha sa prisonnière, car au mois de juillet 1431 Catherine de
  la Rochelle se trouvait de nouveau dans les rangs des Armagnacs
  (Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. I, p. 100, 295; t. V, p.
  473; Vallet de Viriville, _Procès de condamnation de Jeanne
  d'Arc_, préface, p. LXI-LXV).

581. Item, cel année fut la Sainct Dominique au dimenche, et ce jour
revint le regent à Paris, lequel avoit esté espié des Arminalx. Quant il
cuida passer Mante, ilz le cuiderent prendre, mais comme bien advisé
repassa la riviere et vint jour et nuyt, tant qu'il fut à Paris, et vint
par la porte Sainct-Jacques le jour Sainct Dominique, et ses gens
tindrent pié à leurs ennemis tant que de toutes pars en demoura plus que
mestier ne fust. La nouvelle de ce courut jusques à ceulx de l'ost qui
estoient devant Loviers, si laisserent II ou III cappitaines le siege à
toutes leurs gens, qui cuidoient que le regent fust prins; quant ilz
sorent que non estoit, si se enhardirent et allerent jusques devant
Beauvays et s'embuscherent, si fut dit à ceulx de la cité, si se
hasterent d'yssir qui mieulx mieulx. Les gens du regent sorent leur
maniere par leurs espies, si en yssi une partie qui se mirent entre la
ville et les Arminalx, et les autres vindrent par devant et les
assaillirent moult asprement[998], et eulx se deffendirent moult bien,
mais quant ilz virent venir par darriere les autres, si cuiderent que
plus fussent trop qu'ilz n'estoient. Si se desconfirent de eulx mesmes,
et furent prins les plus gros cappitaines ou tuez, et entre les autres
avoit ung meschant nommé Guillaume le Berger[999] qui faisoit les gens
ydolatres en luy, et chevaulchoit de costé, et monstroit de foys en
autres ses mains et ses piez et son costé, et estoient tachez de sanc
comme sainct Françoys. Et fut prins ung cappitaine nommé Poton de
Sainct-Traille, de moult grant renommée, et autres assez, et furent
[menez] à Rouen.

  [998] Cette rencontre entre les Anglais commandés par les comtes
  de Warwick, d'Arondel, de Salisbury, de Suffolk, et les Français
  sous les ordres du maréchal de Boussac, de Poton de Saintrailles,
  de Louis de Waucourt et de La Hire eut lieu vers le 12 août entre
  Beauvais et Savignies; elle est connue dans l'histoire sous le
  nom de bataille du Berger (v. _Lefèvre de Saint-Remy_, édit.
  Buchon, c. CCXXII).

  [999] Guillaume de Mende, dit le Petit Berger, visionnaire idiot
  substitué à la Pucelle par Renaud de Chartres, archevêque de
  Reims, eut une piteuse odyssée: tombé au pouvoir des Anglais,
  conduit d'abord à Rouen, puis ramené à Paris pour être donné en
  spectacle lors de l'entrée du roi d'Angleterre, il finit par
  disparaître sans laisser de traces. Suivant un chroniqueur
  bourguignon, Lefèvre de Saint-Remy (édit. Buchon, p. 526), «le
  pauvre bregier fut gecté en la riviere de Seine» et noyé sans
  autre forme de procès.

582. Item, le jour de la my aoust mil IIIIc XXXI, cuisy ung boulenger en
la rue Sainct-Honoré du pain bien largement de tres belle farine, et
quant il fut cuit bien et bel, il fut de couleur de cendre, dont il fu si
grant parler à Paris que le plus disoient que c'estoit signifiance de
tres grant mal advenir, les autres disoient que c'estoit miracle, pour ce
que cuit avoit esté le jour de l'Assumpcion Nostre Dame; brief, Paris
estoit tout esbahi de ceste merveille, et n'y avoit celui qui n'en
jugeast en aucune maniere. Et fut le boullenger prins et sa farine
pareillement, et en fist le prevost de Paris cuire, et quant il fut cuit
et ordonné le mieulx que faire se povoit, il fu trouvé autel que l'autre
ou plus lait; si se conseilla la justice, et du blé veoir voldrent et ne
virent point ou blé nulle deffaulte, si en firent mouldre et cuire de
rechief, mais il fut autel comme devant est dit. Là avoit aucuns marchans
qui blé congnoissoient, qui dirent que en aucun païs où ilz avoient esté
avoient mengé de tel pain plusieurs foys, especialment en aucunes
contrées de Bourgongne, et est tres bon et savoureux à menger, et advient
par une herbe qui croist avec le blé souvent, que on nomme la roivolle,
et vray estoit; mais le peuple de Paris ne s'en povoit appaisier, et
n'estoit pas filx de bonne mere qui n'avoit ung morsel de ce pain pour
monstrer l'un à l'autre pour la coulleur.

583. Item, en octobre ensuivant, le XXVe jour, se partirent de la ville
de Louviers, qui bien l'avoient tenue cinq moys ou environ contre les
Anglois[1000]; et fu par composicion qu'ilz emporterent tout ce qu'ilz
porent emporter, et si orent grant finance avec, et encore estoit en la
composicion que les Angloys ne devoient à tous les habitans de la ville
reproucher ne faire aucun grief par pillaige ou autrement; mais de ce se
parjurerent, car aussitost que la garnison fut yssue, ilz firent tout le
contraire de ce qu'ilz avoient promis, et si firent abatre les murs de
tout entour; quant ilz orent fait leur voulenté, qui ne fu gueres à leur
honneur, ilz allerent à Rouen, c'est assavoir, les plus grans pour eulx
aisier. Et disoit on qu'il vendroit tant de buche, mais que la ville de
Louviers fut délivrée, que chascun en vauldroit mieulx; mais tantost
après, environ huit jours, elle enchery de [tournois] à Paris, ou plus.
Et disoient les gouverneurs et faisoient dire de jour en jour que le duc
de Bourgongne venoit à Paris, et que pour vray il admenoit avec lui ung
legat du pappe, et que eulx deux devoient mettre bonne paix entre Charles
qui se disoit roy de France [et Henry qui se disoit roy de France] et
d'Angleterre, mais cela n'estoit que pour appaisier le peuple qui moult
estoit en grant oppression; car, en vérité, le duc de Bourgongne ne
tenoit compte de tous ceulx de Paris ne du royaume en rien qui soit, et
pour ce vint Henry à Paris bien acompaigné, et y fut sacré et couronné.

  [1000] Le recouvrement de Louviers tenait tellement à cœur aux
  Anglais qu'ils n'épargnèrent aucun sacrifice pour se rendre
  maîtres de cette place; trois jours après la mort de Jeanne
  d'Arc, c'est-à-dire le 3 juin 1431, le roi d'Angleterre, par un
  mandement à l'adresse de Thomas Blount, ordonnait la dépense
  d'engins de guerre destinés au siège de Louviers (Arch. nat., K
  63, no 1315).

584. Item, le jour Sainct André, darrain jour de novembre, vint gesir
Henry, aagé de IX ans ou environ, en l'abbaïe de Sainct-Denis en France,
à ung vendredy, lequel se nommoit roy de France et d'Angleterre.

585. Item, le dimenche ensuivant, premier jour des Advens, vint ledit roy
à Paris par la porte Sainct-Denis, laquelle porte devers les champs avoit
les armes de la ville, c'est assavoir, ung escu si grant qu'il couvroit
toute la maçonnerie de la porte, et estoit à moitié de rouge et le dessus
d'azur semé de fleurs de lis, et au travers de l'escu avoit une neuf
d'argent, grande comme pour trois hommes.

586. Item, à l'entrée de la ville par dedens estoit le prevost des
marchans et les eschevins, tous rangés et vestuz[1001] de vermeil,
chascun ung chappel en sa teste, et aussi tost que le roy entra dedens la
ville ilz lui mirent ung grant ciel d'azur sur la teste, semé de fleurs
de lis d'or, et le porterent sur lui les IIII eschevins[1002] tout en la
fourme et maniere c'om fait à Nostre Seigneur à la Feste-Dieu, et plus,
car chascun crioit: Nouel! par où il passoit.

  [1001] Ms. de Rome: tous rouges et tous vestuz.

  [1002] Les quatre échevins en exercice au mois de décembre 1431
  étaient Marcel Testart et Guillaume de Troyes nommés le 30
  juillet 1430 au lieu et place d'Imbert des Champs et de Nicolas
  de Neufville, Robert Climent, changeur, et Henri Aufray qui
  avaient succédé le 1er septembre 1431 à Jean de Dampierre et à
  Raymond Marc (Arch. nat., KK 1009, fol. 3, 4).

587. Item, devant lui avoit les IX preux et les IX preues dames, et après
foison chevaliers et escuiers, et entre les autres estoit Guillaume qui
se disoit le Berger, qui avoit monstré ses plaies comme sainct Françoys,
dont devant est parlé, mais il ne povoit avoir joie, car il estoit fort
lié de bonnes cordes comme ung larron.

588. Item, après devant le roy avoit quatre evesques, celui de
Paris[1003], le chancelier[1004], celui de Noyon[1005] et ung
d'Angleterre[1006], et après estoit le cardinal de Vincestre.

  [1003] Jacques du Châtelier, évêque de Paris depuis 1427.

  [1004] Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de
  France pour les Anglais.

  [1005] Jean de Mailly, évêque de Noyon, doyen de
  Saint-Germain-l'Auxerrois, qui assista au procès et au supplice
  de Jeanne d'Arc, remplit successivement les charges de conseiller
  au Parlement (1411), de maître des requêtes de l'hôtel (1418) et
  de président en la Chambre des comptes (1424).

  [1006] Probablement l'évêque de Norwick, alors Guillaume Alnewick
  (1426-1436). Parmi les personnages de distinction que nomme
  Monstrelet dans sa relation de l'entrée du jeune roi anglais
  figure l'évêque de Nyorc; il nous paraît difficile d'admettre un
  autre nom que celui de l'évêque de Norwick, constamment attaché à
  la personne du roi, comme en font foi les lettres concernant la
  régence du duc de Bedford, données à Rouen le 12 octobre 1431 «à
  la relacion du grant conseil, ouquel estoient monsr le cardinal
  d'Angleterre, les evesques de Beauvais, de Noyon et de Norwich»
  (Arch. nat., X{la} 8605, fol. 20 vº, 21).

589. Item, encore devant le roy y avoit XXV heraux et XXV trompettes, et
en ce point vint à Paris et regarda moult les serainnes du Ponceau
Sainct-Denis, car là avoit trois serainnes moult bien ordonnées, et ou
milieu avoit ung lis qui par ses fleurs et boutons gectoit vin et lait,
et là buvoit qui vouloit ou qui povoit, et dessus avoit ung petit bois où
il avoit hommes sauvages qui faisoient esbatemens en plusieurs manieres,
et jouoient des escus moult joieusement que chascun veoit tres
voulentiers. Après s'en vint devant la Trinité[1007] où il avoit sus
eschaffaut le mistere depuis la Concepcion Nostre Dame jusques que Joseph
la mena en Egipte pour le roy Herode qui fist decoller ou tuer VIIxx IIII
milliers d'enfans masles; tout cela estoit ou mistere, et duroient les
eschauffaux depuis ung pou par delà Sainct-Sauveur[1008] jusques au bout
de la rue Dernetal[1009] où il a une fontaine que on dit la Fontaine de
la Royne.

  [1007] La Trinité, hôpital situé rue Saint-Denis, en face de
  Saint-Sauveur.

  [1008] L'église de Saint-Sauveur, au coin de la rue de ce nom et
  de la rue Saint-Denis.

  [1009] C'est dans la rue Darnetal, aujourd'hui Gréneta,
  conduisant de la rue Saint-Denis à la rue Saint-Martin, que se
  trouvait l'entrée principale de l'hôpital de la Trinité.

590. Item, de là vint à la porte Sainct-Denis où on fist la decolacion
du glorieux martir monsr sainct Denis, et à l'entrée de la porte les
eschevins laisserent le ciel qu'ilz portoient, et le prindrent les
drappiers et le porterent jusques aux Innocens; et là fut fait une chace
d'un cerf tout vif, qui fut moult plaisant à veoir.

591. Item, là laisserent les drappiers le ciel et le prindrent les
espiciers jusques devant le Chastellet, où avoit moult bel mistere, car
là avoit droit encontre le Chastellet à venir de front le lit de justice.
Là avoit ung enfant du grant [du] roy et de son aage, vestu en estat
royal, housse vermeille et chapperon fourré, deux couronnes pendans, qui
estoient tres riches à veoir à ung chascun, sur sa teste, à son costé
dextre estoit tout le sanc de France, c'est assavoir, tous les grans
signeurs de France, comme Anjou, Berry, Bourgongne, etc., et ung pou
loing de eulx estoient les clercs et après les bourgoys, et à senestre
estoient tous les grans signeurs d'Angleterre, qui tous faisoient maniere
de donner conseil au jeune roy, bon et loyal, et chascun avoit vestu sa
cotte de ses armes, et estoient iceulx de bonnes gens qui ce faisoient.
Et là laisserent les espiciers le ciel, et le prindrent les changeurs et
le porterent jusques au palays royal, et là baisa les sainctes reliques,
et puis se parti; et là prindrent le ciel les orfevres et le porterent
parmy la rue de Kalende et parmy la Vieille Jurie[1010] jusques davant
Sainct-Denis de la Chartre, et n'ala point à Nostre-Dame celle journée.
Quant ce vint devant Sainct-Denis de la Chartre, les orfevres laisserent
le ciel, et le prindrent les merciers qui le porterent jusques à l'ostel
d'Anjou, et là le prindrent les peletiers qui le porterent jusques devant
Sainct-Anthoine le Petit[1011], et après le prindrent les bouchers qui le
porterent jusques à l'ostel des Tournelles. Quant ilz furent devant
l'ostel de Sainct-Paul, la royne de France, Ysabel, femme de feu le roy
Charles VIe de ce nom, estoit aux fenestres, avec elle dames et
damoiselles; quant elle vit le jeune roy Henry, filx de sa fille, à
l'endroit d'elle, il osta tantost son chapperon et la salua, et tantost
elle s'enclina vers luy moult humblement et se tourna d'autre part
plorant. Et là prindrent les sergens d'armes le ciel, car c'est leur
droit, et fut baillé au prieur de Saincte-Katherine dont ilz sont
fondeurs.

  [1010] La rue de la Juiverie constituait la partie centrale de la
  rue de la Cité; elle continuait la rue du Marché-Palu et
  aboutissait à la rue de la Lanterne où se voyait l'église
  Saint-Denis de la Chartre.

  [1011] L'hôpital de Saint-Antoine le Petit était situé entre la
  rue Saint-Antoine et celle du Roi-de-Sicile.

592. Item, le XVIe jour de decembre[1012], à ung dimenche, vint ledit roy
Henry du pallays royal à Nostre-Dame de Paris[1013], c'est assavoir, à
pié bien matin, acompaigné des processions de la bonne ville de Paris qui
tous moult chantoient melodieusement. Et en ladicte eglise avoit ung
eschaffaut qui avoit bien de long et de large (_sic_), et montoit sus à
bien grans degrez larges que dix hommes et plus y povoient monter de
front, et quant on estoit dessus, on povoit aller par dessoubz le cruxifi
autant dedens le cueur comme on avoit fait par dehors, et estoit tout
paint et couvert d'azur les degrés, et tout semé de fleurs de lis; et par
là monta lui et sa compaignie et descendit dedens le cueur, et là fut
sacré de la main du cardinal de Vincestre.

  [1012] Le ms. de Rome porte «octobre», mais le mot «decembre» a
  été restitué en marge.

  [1013] Le chapitre de Notre-Dame n'eut pas trop à se louer des
  procédés de l'entourage du roi d'Angleterre; non seulement les
  officiers royaux s'adjugèrent, au dire de Monstrelet (t. V, p.
  5), le pot d'argent doré qui avait contenu le vin de la messe,
  mais ils réclamèrent encore l'étoffe suspendue au-dessus du
  trône. Ils poussèrent si loin leurs exigences qu'une députation
  de chanoines dut se rendre au Palais, où se tenait le conseil, et
  représenter au cardinal d'Angleterre et au chancelier tout le
  tort que l'on causait à l'église. En fin de compte, le plus clair
  bénéfice que le chapitre retira de cette dispendieuse cérémonie
  fut l'offrande d'un noble d'or faite aux reliques de Notre-Dame
  par le jeune roi (Arch. nat., LL 216, fol. 269).

593. Item, après son sacre vint au Palais disner lui et sa
compaignie[1014] et digna en la grant salle à la grant table de marbre,
et tout le remenant parmy la salle çà et là, car il n'y avoit nulle
ordonnance, car le commun de Paris y estoit entré des le matin, les ungs
pour veoir, les autres pour gourmander, les autres pour piller ou pour
desrober viandes ou autre chose; car icellui jour à icelle assemblée
furent emblez en la presse plus de XL chapperons, et coppés[1015] mordans
de saintures grant nombre; car si grant presse y ot pour le sacre du roy,
que l'Université, ne le Parlement, ne le prevost des marchans, ne
eschevins n'osoient entreprendre de monter à mont pour le peuple, dont il
y avoit tres grant nombre. Et vray est que ilz cuiderent monter devant II
ou III foys à mont, mais le commun les reboutoit arriere si fierement,
que par plusieurs foys leur convenoit trebucher l'un sur l'autre, voire
IIIIxx ou cent à une foys, et là besongnoient les larrons. Quant tout fut
escoulé le commun, ilz monterent après, et quant ilz furent en la salle,
tout estoit si plain, que à peine trouverent ilz où ilz se peussent
asseoir; neantmoins s'assirent ilz aux tables qui pour eulx ordonnées
estoient, mais ce fu avec savetiers, moustardiers, lieux ou vendeurs de
vin de buffet, aides à maçons, que on cuida faire lever, mais quant on en
faisoit lever ung ou deux, il s'en asseoit VI ou VIII d'autre costé.

  [1014] Entre autres personnages présents à ce dîner de gala,
  Monstrelet (t. V, p. 5) mentionne le cardinal de Winchester, le
  fameux Pierre Cauchon, Jean de Mailly, évêque de Noyon, les
  comtes de Stafford, de Mortain et de Salisbury.

  [1015] Ms. de Paris: chapperons et cappes.

594. Item, ilz furent si mal servis que personne nulle ne s'en louoit,
car le plus de la viande, especialment pour le commun, estoit cuide des
le jeudi de devant, qui moult sembloit estrange chose aux Françoys, car
les Anglois estoient chefz de la besongne, et ne leur challoit quelle
honneur il y eust, mais qu'ilz en fussent délivrez; et vraiement oncques
personne ne s'en loua, mesmement les malades de l'Ostel Dieu disoient que
oncques si pouvre ne si nu relief de tout bien ilz ne virent à Paris.

595. Item, le jour Sainct Thomas l'Apostre ensuivant, à ung vendredy, fut
dicte une messe solempnelle en la grant salle du Palays, le roy estant en
estat royal, tout le Parlement en estat, c'est assavoir, à chapperons
fourez et manteaulx, et après la messe lui firent plusieurs demandes
raisonnables, lesquelles il leur octroia, et aussi firent certains
seremens qui leur furent demandés, qui sont selon Dieu et verité, car
autrement ne voldrent ilz[1016].

  [1016] Dans le compte-rendu de la séance tenue le vendredi 21
  décembre, Clément de Fauquembergue ne dit mot de la requête
  adressée au roi d'Angleterre par le Parlement, mais on devine
  sans peine que ces demandes durent porter sur l'éternelle
  question des gages de la Cour, «dont estoient deubz arrerages de
  deux ans et demi» et au sujet desquels Richard Chaucey et Jacques
  Branlart, envoyés à Rouen au mois de juillet 1431, n'avaient pu
  obtenir qu'une réponse évasive. Quant au serment dont parle
  l'auteur du Journal, il fut exigé de tous les assistants,
  «conseillers, officiers, subgiez et habitans de Paris» dans les
  termes suivants (Arch. nat., X{la} 4796, fol. 294 vº; X{la} 1481,
  fol. 48 rº): «Vous jurez et promettez que à nostre souverain
  segneur, Henry, par la grace de Dieu roy de France et
  d'Angleterre, cy present, vous obeirez diligemment et loyalment,
  et serez ses loiaulz officiers et vrais subgiez de ses hoirs
  perpetuelment, comme vray roy de France, et que jamais à nul
  autre pour roy de France ne obeirez ou favoriserez; item, que
  vous ne serez en aide, conseil ou consentement que nostredit
  souverain segneur ne ses hoirs de France et d'Angleterre perdent
  la vie ou membre, ou soient pris de mauvaise prise, ou qu'ilz
  seuffrent dommage ou diminucion en leurs personnes de leurs
  estas, segnouries ou biens quelconques, mais se vous savez ou
  congnoissiez aucune chose estre faicte, pourpensée ou machinée,
  qui leur puist porter dommage ou prejudice, ou à leurs
  adversaires prouffit, aide ou confort ou faveur, comment que ce
  soit, vous l'empescherez en tant que vous pourrez et saurez, et
  pour vous mesmes par messages ou lettres le ferez savoir ausdiz
  rois ou à leurs principaulx officiers ou autres leurs gens et
  bien vueillans, ausquelz pourrez avoir accès, tout le plustost
  qu'il vous sera possible, sans dissimulacion aucune, et
  entenderez et vous emploierez de tous voz povoirs à la garde,
  tuicion et defense de sa bonne ville de Paris.» Après la
  publication de ce serment le roi dit en anglais et fit répondre
  par le comte de Warwick qu'il «garderoit et maintendroit» le
  Parlement.

596. Item, vray est que ledit roy ne fut à Paris que jusques à l'endemain
de Noel. Ilz firent unes petites joustes l'endemain de son sacre[1017];
mais, pour certain, maintes foys on a veu à Paris enfans de bourgoys, que
quant ilz se marioient, tous mestiers, comme orfebvres, orbateurs, brief
gens de tous joieux mestiers en amendoient plus que ilz n'ont fait du
sacre du roy et de ses joustes et de tous ses Angloys, mais espoir c'est
pour ce que on ne les entend point [parler et que ilz ne nous entendent
point]; je m'en rapporte à ce qui en est, car pour ce qu'il faisoit trop
grant froit en celui temps et que les jours estoient cours, ilz firent
ainsi pou de largesse.

  [1017] Les vainqueurs de ce tournoi, qui eut lieu en l'hôtel de
  Saint-Paul, furent du côté des Anglais le comte d'Arondel et du
  côté des Français le bâtard de Saint-Pol (Monstrelet, t. V, p.
  6).

597. Item, vray est que l'endemain de Noel, jour Sainct Estienne, le roy
se departy de Paris sans faire aucuns biens à quoy on s'atendoit, comme
delivrer prinsonniers, de faire cheoir malles toutes, comme imposicions,
gabelles, quatriesmes et telles mauvaises coustumes qui sont contre loy
et droit, mais oncques personnes, ne à secret ne en appert, on n'en ouy
louer. Et si ne fist on oncques à Paris autant de honneur à roy, comme on
lui fist à sa venue et à son sacre, voire veu le pou de peuple, les males
gaignes, le cueur d'yver, la grant charté de vivres, especialment de
boys; car ung meschant fagot de bois tout vert valloit touzjours iiii
deniers ou vi tournois; et vray est qu'il faisoit si fort yver qu'il
n'estoit sepmaine qu'il ne gelast tres fort deux ou trois jours, ou il
negoit jour et nuyt, et avecques touzjours il plouvoit, et si commença
dès la Toussains.

[1432.]

598. Et le XIIIe jour de janvier, après l'allée du roy proprement, gela
si asprement XVII jours ensuivans que [Saine], qui estoit tres grande,
comme jusques dedans la Mortelerie, fut toute prinse de la gelée jusques
à Corbeil, et si print en une maniere de admiracion, car le lundy dont
elle print, le mardy tout le jour il pleut et toute nuyt, et cessa ung
pou devant le jour et faisoit chault, et au point du jour celuy mardy,
aussitost que la pluie fut cessée, celle tres mauvaise [et forte] gellée
commença qui dura, comme davant est dit, XVII jours. Et, après celle
gelée que la riviere estoit ainsi prinse, le jour Sainct Paul il commença
à degeler tant doulcement et de nuit et de jour, que la riviere fut toute
degelée par pieces, sans faire quelque mal à pons ne à moulins, avant
qu'il fust VI jours après. Et si disoient les mariniers qu'elle avoit
plus de deux piez de espais, et bien y apparoit, car on alloit par
dessus, on y charpantoit piex pour mettre au devant des moulins pour
rompre la glace au degel, on y levoit engins pour frapper les piex, mais
oncques ne s'en desmantoit. Et pour vray, par la grace de Nostre
Seigneur, elle fut ainsi doulcement desgellée, comme dit est, mais moult
grant dommaige fist, car il avoit grant foison vins, blez, lars, œufs,
fromaiges qui estoient arivez à Mante pour venir à Paris, mais tout ou
bien pres fut perdu pour les marchans, car moult avoit pleu devant, qui
tout empira pour la longueur du temps, et si leur coustoit tant en garde
que autres frais qu'ilz perdirent presque tout.

599. Item, en cellui temps, costoit bien ung meschant cousteret de vieulx
chevrons V deniers ou VI, car autre boys n'y avoit, et pour ce le regent
abandonna le boys des bruyeres aux bonnes gens, qui secouru ung pou
Paris.

600. Item, le XXe jour de fevrier l'an mil CCCC XXXI, ariva le cardinal
de Saincte-Croix de Jherusalem[1018], legat du pape, pour faire paix
entre les deux roys, dont l'un estoit nommé Charles de Valoys et se
disoit par droicte ligne estre roy de France, et l'autre estoit nommé
Henry, lequel se disoit roy d'Angleterre par succession de ligne, et de
France par le conquest de son feu pere; lequel legat en fist tres
grandement son devoir, que tous deux luy promistrent qu'ilz s'en
soubmettroient du tout sur ce qui ordonné en seroit au grant concille qui
devoit estre celle année à Balle en Allemaigne[1019]; après qu'il ot ouy
leurs responces, il s'en parti de Paris[1020] et alla aux autres signeurs
chrestiens partout.

  [1018] Nicolas Albergati, prieur des Chartreux à Florence, devint
  évêque de Bologne en 1417, légat du saint siège en 1422, cardinal
  du titre de Sainte-Croix en 1426; il remplit plusieurs missions
  importantes et joua un rôle considérable dans les négociations du
  traité d'Arras. Le jour même de son arrivée à Paris, mercredi 20
  février, il se rendit à Notre-Dame, et, après cette visite
  obligée, il vint loger en l'hôtel d'un drapier bien connu, Martin
  de Neauville, sis rue Saint-Antoine, pendant que ses gens et
  chevaux prenaient leur gîte dans les hôtelleries voisines (Arch.
  nat., X{la} 1481, fol. 50 vº).

  [1019] Le concile général pour l'extinction du schisme et la
  réformation de l'Eglise s'ouvrit à Bâle le 15 décembre 1431 et
  tint ses séances jusqu'au 16 mai 1443.

  [1020] Le cardinal de Sainte-Croix ne fit pas long séjour à
  Paris, car le 26 mars le duc de Bedford, accompagné du chancelier
  et de plusieurs membres du Parlement, vint trouver le cardinal à
  Corbeil pour y tenir une conférence au sujet des conditions de la
  paix projetée (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 53 vº).

601. Item, le moys de[1021] mars ensuivant, furent les eaues si grandes,
car en Greve à Paris elles estoient devant l'Ostel de la Ville, en la
place Maubert jusques à la moictié du marché au pain, et tous les marays
depuis la porte Sainct-Martin jusques à my voye de la porte
Sainct-Anthoine tous plains jusques à VIII jours du moys d'avril; ne
depuis Noel jusques après Pasques de l'an XXXII, qui furent le XXe jour
d'avril, on ne menga point de verdure, car pour faire une escuelle[1022]
coustoit ung blanc sans l'apareil; et bonnes feves coustoient XII blans
le boessel; pois XIIII ou XV.

  [1021] «Moys de» manque dans le ms. de Rome.

  [1022] Ms. de Paris: «une escuellée,» avec un mot laissé en
  blanc.

602. Item, la premiere sepmaine de mars, vindrent les Arminalx cuider
prendre Rouen[1023] et furent bien VII ou VIIIxx qui firent tant, par
l'aide que on leur fist, que par eschelles ilz gaingnerent la plus grosse
tour du chastel; mais ceulx de la ville le sceurent tantost, si garderent
tres bien le remenant du chastel qu'il n'y en pot plus entrer, ne ilz
n'en porent yssir. Si furent si esbahiz qu'il convint qu'ilz se
rendissent à la voulenté de ceulx de la ville, et le XVIe et XVIIe jour
dudit moys de mars on en fit mourir C et XIIII, sans ceulx qui furent à
rançon ou noiez.

  [1023] La surprise du château de Rouen dirigée par Guillaume de
  Ricarville, de connivence avec un «écheleur» béarnais, Pierre de
  Biou, eut lieu le 3 février 1432. Malgré un heureux début, le
  défaut d'entente fit échouer cet audacieux coup de main; les
  Anglais joints aux habitants de Rouen, après un siège en règle
  qui dura douze jours, recouvrèrent la grosse tour du château
  restée au pouvoir des assaillants (Cf. Monstrelet, t. V, p. 12;
  Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p.
  289-290).

603. Item, touzjours geloit ou gresloit, ou il faisoit trop grant froit
oultre mesure, car le sabmedi Ve jour d'avril l'an mil CCCC XXXI gresla
et nega toute jour. Et le dimenche ensuivant, que on dit le dimenche
perdu, gela si fort et si asprement que entre mynuit et le point du jour
que tous les bourgons et fleurs d'arbres qui estoient dehors yssues, et
tous les noyers, tout fut ars et bruy de la gelée.

604. Item, le sabmedi ensuivant, vigille de Pasques flouries, fut prinse
la ville de Chartres par grant traïson[1024], car il y repparoit ung
homme d'Orleans qui moult sembloit estre bon marchant, et pour ce avoit
il sauf conduit d'aller et venir à Chartres, et ja estoit congneu par
toute la ville comme le meilleur bourgoys qui y feust. En celui temps
avoit en la cité grant faulte de sel, si leur dist qu'il leur en
ameneroit X ou XII charrettées à ung jour qu'il leur dist, si s'y
acorderent; si vint la vigille de Pasques fleuries, à toutes les
charrettes, en chascune deux grans queues, en chascune avoit deux hommes
bien armez, et à chascune deux hommes d'armes comme charretiers vestus de
roques, guietres en leurs jambes, ung fouait chascun en leur main, et si
avoient celle nuyt fait bien IIIm hommes d'armes embuschez es villaiges
d'entour, et gardoient les chemins que nul ne le peust faire savoir à
ceulx de la cité. Quant ilz furent ainsi ordonnez, si se mirent au chemin
lesdiz charretiers et vindrent à la porte[1025], le traictour appella les
portiers qu'ilz lui ouvrissent tantost la porte, car il leur amenoit,
comme il leur dist, grant foison sel et des alloses. Si ilz convoicterent
la vitaille et l'allerent dire au cappitaine[1026], lequel vint tost et
vit le traistre; si ne s'en deffia point, pour ce que souvent repairoit
avec eulx, et lui fist ouvrir la porte, et lui donna ung pannier
d'allouses le traistre pour [plus] l'abuser. Quant ilz orent mis deux ou
III de leurs charrettes dedans, ilz en arresterent une sus le pont
[leveys, et tuerent le limonnier, et fut le pont] arresté, lors yssirent
ceulx qui estoient dedans les queues à toutes grosses haches, et tuerent
les portiers; et tantost l'embuche vint, acourant qui mieulx mieulx, et
entrerent en la ville à force, et gaignerent les portes et la ville, car
si matin estoit que les gens estoient encores en leurs lictz.
L'evesque[1027] s'arma quant il ouy dire la chose, et vint contre eulx
atout ung pou de gent, mais ce ne luy valu rien, car il fut tué, et de
ses gens et la plus grant partie des bourgoys prins et mis en diverses
prinsons; ainsi les trahy le faulx traistre, et disoit on qu'il en devoit
avoir IIII mil salus d'or. Pour celle prinse de Chartres enchery moult le
pain[1028] à Paris, car moult de bien[1029] en venoit avant la prinse.

  [1024] C'est par l'entremise de deux marchands de Chartres,
  nommés l'un Jean Ansel ou G. le Sueur, l'autre Guillaume
  Bouffineau ou le Petit Guillemin, et grâce au stratagème imaginé
  par eux que les Français enlevèrent cette place au parti
  anglo-bourguignon. (Cf. Vallet de Viriville, _Histoire de Charles
  VII_, t. II, p. 292). Lorsque Chartres fut tombé au pouvoir de
  Charles VII, Thibaud de Charmes, issu de la maison d'Armagnac,
  qui, paraît-il, avait «esté cause principal de la reduire», en
  fut nommé bailli et capitaine et conserva la garde de cette ville
  (Arch. nat., Z{1a} 12, fol. 19 vº).

  [1025] Il s'agit de la porte Saint-Michel, dans la direction de
  Blois.

  [1026] Suivant Monstrelet (t. V, p. 24), le capitaine de la
  garnison de Chartres était alors un certain Guillaume de
  Villeneuve qui réussit à s'échapper.

  [1027] Jean de Fetigny, bourguignon de cœur et d'origine, évêque
  de Chartres depuis 1419, périt de la main du bâtard d'Orléans.

  [1028] Ms. de Rome: de bien.

  [1029] Ms. de Rome: moult de bon.

605. Item, avec ce faisoit si grant froit tous les jours et ung vent si
grant que tant pou de fruict qui estoit demouré sur les arbres fut [tout]
abatu par le vent qui tant estoit fort et froit; et avec ce geloit tous
les matins tres fort, et dura celle tres grant froidure jusques après la
Translacion de Sainct Nicolas en may. Et vrayement on n'eust pas trouvé
en cent almandiers L almandes, ne prunes, ne quelque fruict, que tout ne
fust tout rompu du vent ou gasté, ne des noiers n'eust on trouvé une
toute seulle noix de la grant froidure qu'il faisoit tous les matins. Ne
en cellui temps n'estoit encore aussi comme point de verdure, et ce qui
en estoit, si n'estoit ce que vieille porée qui avoit regecté, et
vraiement II ou III personnes en eussent bien mangé pour ung blanc, ou de
choulx; et si estoient frommaiges tant chers que ung bien petit qui
estoit tout pissant coustoit III ou IIII blans, et n'avoit on que V œufs
pour II blans.

606. Item, le premier jour de may IIIIc XXXII, fut fait le signeur de
l'Isle-Adam mareschal de France[1030], et celle sepmaine on alla
assegier Langny; et pour ce que prevost de Paris estoit et saiges homs,
il fu ordonné à garder vers Chartres, et la cuida reprendre par l'aide de
aucuns qui dedens estoient, mais on advisa leurs voulentez, dont ilz
furent mors honteusement, et failly le prevost à son intencion par celle
cause.

  [1030] Jean de Villiers, seigneur de l'Isle-Adam, tombé en
  disgrâce et dépossédé de sa charge de maréchal de France le 12
  janvier 1421, y fut réintégré par le duc de Bedford le 2 mai
  1432; le samedi 3 mai, il présenta au Parlement ses nouvelles
  lettres de provision et prêta le serment accoutumé, ces mêmes
  lettres furent publiées le surlendemain à l'heure des plaidoiries
  (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 55 vº).

607. Item, la premiere sepmaine de juing ensuivant, fut fait Gilles de
Clamecy, chevalier, garde ou commis de la prevosté de Paris, tant que
l'autre fust revenu.

608. Item, celle sepmaine mesmes, cuiderent livrer aux Arminalx aucuns de
Pontoise et aucuns Anglois avec eulx aliez la ville de Pontoise, mais ilz
furent apperceuz et prins, et recongnurent que leur voulenté estoit de
tout tuer, hommes et femmes et enfens, pour quoy ilz furent mors
honteusement, et leur lignaige [à hontaige], et femmes et enfans mis à
pouvreté. En celui temps n'estoit nouvelle du duc de Bourgongne.

609. Item, en celui an, le jour Sainct Jehan Baptiste, fist une fortune
de temps si grande de tonnoirre et de fouldre, laquelle fist moult de
maulx en plusieurs lieux, et par especial à Victry, car le clocher qui
estoit de pierre fut abatu et fouldroié, et au cheoir rompit la
couverture et puis les voultes, qui cheurent dedens le moustier, et
affollerent moult de creatures et en tuerent cinq tous mors, qui estoient
venus pour ouyr les vespres du jour. Et le jour Sainct Pere et Sainct
Paul ensuivant, gresla si terriblement qu'il fut trouvé gresle qui avoit
XVI poulces de tour, l'autre comme billes à biller, de plus menue et de
plus grosse, et fut vers Langny et Meaulx.

610. Item, le XXIIIe jour de juillet, fut mis hors de la prevosté des
marchans Guillaume Sanguin, et y fut ordonné ung signeur de Parlement
nommé maistre Hugues Rappiot, et ung pou devant on avoit changé des
eschevins deux[1031].

  [1031] Hugues Rapiout exerça la charge de lieutenant civil de la
  prévôté de Paris durant cette période critique qui suivit
  l'entrée des Bourguignons. Témoin des excès populaires qu'il ne
  put empêcher, il fut mandé le 22 août 1418 au Parlement où le
  président Philippe de Morvilliers lui adressa une verte semonce
  au sujet «des inconveniens et esclandes avenuz» les jours
  précédents, avec injonction d'avoir à prendre les mesures
  nécessaires pour éviter le retour de semblables désordres.
  Rapiout échangea bientôt ses fonctions de lieutenant en la
  prévôté contre celles d'avocat du roi au Châtelet, c'est le titre
  qu'il prend le 30 juillet 1421; moins d'un an après, le 15 juin
  1422, il fut reçu président des requêtes du Palais, au lieu et
  place de Robert Piédefer; les premiers temps de la domination
  anglaise lui valurent aussi l'office de commissaire sur le fait
  des confiscations et forfaitures. De 1422 à 1423 il remplit
  plusieurs missions de confiance; après avoir accompagné Philippe
  de Morvilliers dans son voyage à Mantes auprès du régent, il se
  rendit en ambassade, avec Roland de Dunkerque, auprès des ducs de
  Savoie et de Lorraine. Nommé peu après maître des requêtes de
  l'Hôtel, il conserva cette charge jusqu'en 1436; au 15 mars de
  cette dernière année, c'est-à-dire à la veille de la réduction de
  Paris par Charles VII, on le voit au nombre des fidèles qui
  renouvelèrent leur serment entre les mains du chancelier. Il
  était également à cette époque conseiller du roi au Trésor; il
  occupa la prévôté des marchands deux années durant, savoir, de
  1432 à 1434 (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 143 vº, 238 rº, 253 vº,
  285 rº; X{la} 1481, fol. 114 vº, 118 rº. Blanchard, _Généalogies
  des maîtres des requestes de l'hostel du Roy_, p. 128). Hugues
  Rapiout possédait la châtellenie de Livry en Launoy et Corberon,
  avec le fief de Torcy en Brie, pour lesquels il rendit hommage
  les 17 mai 1425 et 18 décembre 1431; c'est comme seigneur de
  Livry qu'il soutint un procès en 1429 avec le grand prieur de
  l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem au sujet du droit exclusif de
  vendre le vin à Livry (Arch. nat., P 1, nos 110 et 113; X{la} 67,
  fol. 82 rº). Il mourut avant la fin de 1441, laissant une veuve
  (_Ibid._, Z 5192, fol. 60 vº).

  Le jour même où Hugues Rapiout fut appelé à la prévôté des
  marchands, c'est-à-dire le mercredi 23 juillet 1432, deux nouveaux
  échevins, Louis Gobert et Jacques de Raye, remplacèrent Marcel
  Testart et Guillaume de Troyes; c'est vraisemblablement à cette
  mutation que fait allusion l'auteur du Journal, et non à celle du
  1er septembre de l'année précédente (Arch. nat., KK 1009, fol. 4).

611. Item, le dimenche jour Sainct Laurens, cuiderent prendre les Anglois
Langny et gaignerent le boullevart, et fut mise la baniere du regent
dessus, mais gueres n'y demoura, car ceulx de dedens yssirent, qui
estoient reposez[1032], et vindrent sur eulx par devant, et ceulx qui
venus estoient à l'aide de ceulx de Langny vindrent hastivement par
derriere[1033]. Si orent les Angloys trop à faire, et avec ce leva une si
grant challour cellui jour à l'eure qu'ilz (s'entre encontrerent), qu'on
avoit--grant temps avoit--ne veue ne sentie, dont les Angloys orent pis
que de leurs ennemis, et leur convint reculler par force; et là furent
bien mors, tant par leurs ennemis que par la challeur du temps, IIIc
Angloys ou plus, et ce ne fut mie grant merveille, car les Arminalx
estoient bien, si comme on tesmoignoit, V contre II, qui est grant chose
à telle besongne[1034]. Et convint qu'ilz meissent leurs tantes où
premier s'estoient logez quant ilz mirent le siege devant Langny, et de
maleur comme Fortune, quant elle commence à nuire, elle fait de mal en
pis, car elle leur fu contraire en plusieurs manieres, car entre le lundy
et le mardy ensuivant, de nuyt, la riviere de Marne si desriva par telle
maniere qu'elle crut celle nuyt de IIII piez de hault. Et vray fut que le
moys de juillet fut si pluieux qu'il plut bien XXIIII jours tout de reng,
et puis si vint ou moys d'aoust une challeur trop merveilleuse plus que
acoustumance, car elle ardoit toutes les vignes en verjus, et pour ce et
pour le vin que on menoit en l'ost, enchery tant le vin à Paris que
cellui que on donnoit pour VI deniers en juillet, à la my aoust il
coustoit III blans, et encore n'en povoit on finer pour son argent, car
chascun cloit sa taverne à cop.

  [1032] Ms. de Paris: dispersés.

  [1033] Raoul de Gaucourt, le bâtard d'Orléans et Rodrigue de
  Villandrando commandaient l'armée de secours expédiée par le
  gouvernement de Charles VII; tout l'honneur de la victoire,
  remportée le 10 août 1432, revient au fameux capitaine de
  routiers, qui par la rapidité de ses mouvements et son habile
  stratégie décida du succès. Le récit complet de cette brillante
  action se trouve dans la biographie de ce personnage. (J.
  Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, p. 73-77.)

  [1034] Cette assertion n'est pas exacte, le duc de Bedford
  disposait de forces à peu près égales à celles de son adversaire,
  dix à onze mille combattants étaient en ligne de part et d'autre
  (V. Vallet de Viriville, _Hist. de Charles VII_, t. II, p. 295).

612. Item, le mercredy des octaves de l'Assumpcion Nostre Dame, jour
Sainct Bernard, laissa le duc de Bedfort, regent, lui et sa compaignie,
le siege de Langny[1035], et furent si pres prins qu'ilz laisserent leurs
cannons et leurs viandes toutes prestes à menger, et grant foison de
queues de vin, dont on avoit si grant disete à Paris, et de pain par cas
pareil, dont le blé enchery à Paris tellement, car le sextier monta le
sabmedy ensuivant de XVI solz parisis[1036]. Veez là comment tout en
alloit: quant toute la Brie fut destruite des ungs, les autres gastoient
Beausse et Gastinoys, et tout le païs, de quelque part qu'ilz
tournassent, estoit pis que les Sarazins, qui contre la loy de Dieu
sont, ilz fussent entrez, car il n'estoit rien qui tant leur pleust que
tiranner les pouvres laboureurs de droicte tirannie. Et pour ce que le
siege fut levé si honteusement, ceulx que on disoit Arminalx furent
hardiz à mal faire, que on n'osoit yssir de Paris, et si estoit
commencement de faire les vendenges, qui trop grant dommaige estoit à
Paris après le siege de Langny, qui tant l'avoit dommaigé de tous biens
dont on eust peu vivre, et de toutes manieres de cannons et d'artillerie
dont on peut grever ses ennemis; car vraiement gens à ce recongnoissans
juroient et affermoient que bien avoit cousté plus de cent et cinquante
mil salus d'or, dont la piece valloit XXII solz parisis, bonne monnoie.

  [1035] Fauquembergue glisse, à dessein, sur la déconfiture du
  régent et l'annonce en ces termes discrets et mesurés: «Mardi
  XIXe jour d'aoust, le duc de Bedford, regent, qui avoit tenu
  siege de gens d'armes devant la ville de Laigny par l'espace de
  trois mois ou environ, leva sondit siege et retourna à Paris»
  (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 60 rº).

  [1036] Grande était la détresse de la population parisienne, si
  l'on en juge par la délibération du chapitre de Notre-Dame, du 22
  août 1432, ordonnant des processions, «tant que durera la misere
  du temps present» (Arch. nat., LL 216, fol. 305).

613. Item, il y avoit en ce temps une piece d'or qui n'estoit pas de fin
or, et les nommoit on dourderès, et valloient XVI solz parisis; tantost
après furent criées à XIIII solz parisis[1037] [et moult en y avoit], par
quoy on perdy moult.

  [1037] Le nom de «dourderès» ou «dourdrets» servait à désigner
  une monnaie d'or de frappe bourguignonne, en circulation à Paris,
  mais dont le cours, paraît-il, était facultatif; un mandement du
  roi d'Angleterre au prévôt de Paris, en date du 30 août 1432,
  interdit de prendre les «durdrecs faictz aux armes du duc de
  Bourgoigne» pour une somme supérieure à quatorze sols parisis et
  les placques flamandes pour plus de sept doubles pièce, personne
  n'étant d'ailleurs obligé de les accepter; ce mandement fut rendu
  exécutoire par la publication qui en fut faite au Châtelet de
  Paris, le samedi 6 septembre 1432, en présence des avocats et
  procureur du roi» (Arch. nat., Z{1b} 60, fol. 22 rº). Une autre
  dénomination, celle de «cliquars», était encore appliquée à cette
  monnaie (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 382 rº).

614. Item, en la fin d'aoust, fut mise en prinson l'abbesse de
Sainct-Anthoine[1038] et aucunes de ses nonnains, que on disoit qu'ilz
avoient esté consentans de vouloir, à la faveur du nepveu de ladicte
abbesse qui se faisoit moult amy de la cité de Paris, trahir ladicte
ville de Paris par la porte Sainct-Anthoine; et devoient premier tuer les
portiers, et après tout tuer sans rien espargner, comme il estoit après
la prinse d'eulx commune renommée.

  [1038] Emerance de Calonne, abbesse de Saint-Antoine-des-Champs
  depuis 1419, fut arrachée de son couvent avec quelques-unes de
  ses religieuses et emmenée au Châtelet de Paris, le mercredi 3
  septembre, sous la conduite du prévôt Simon Morhier et de son
  lieutenant criminel, Jean l'Archer. Les seuls renseignements que
  l'on possède sur cette conspiration d'août 1432 se réduisent à la
  mention fort brève insérée au Conseil par Fauquembergue qui
  renvoie au registre criminel de Jean de l'Épine, malheureusement
  perdu (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 61 rº). Emerance de Calonne
  ne tarda guère à être remise en liberté et reprit la direction de
  son abbaye, mais elle s'acquitta si mal de sa tâche, que l'année
  même qui précéda sa mort, en 1439, l'abbé de Cîteaux fut obligé
  d'intervenir et d'ordonner une enquête. On accusait, non sans
  raison, l'abbesse d'avoir dilapidé les biens de son couvent;
  comme le montrent les débats engagés au Parlement le 30 octobre
  1439, elle avait vendu «des joyaulx de l'eglise bien de XVI à
  XVIIIm escus et entre les autres une vraye croix dont elle a eu
  XVIc escus»; aussi l'abbaye, autrefois si florissante et dans
  laquelle «anciennement aucuns des bourgois de Paris avoient
  acoustumé de mettre leurs filles», se trouva-t-elle dans une
  situation des plus précaires, ne comptant plus que six
  religieuses «là où en souloit avoir XXIIII, et si meurent de fain
  et vivent d'ausmone» (Arch. nat., X{la} 4798, fol. 119 vº).

615. Item, le XIe jour de septembre, prindrent les Angloys en une forte
maison nommée Maurepas[1039] le signeur de Macy[1040], le plus cruel
tirant de sang humain qui fust en France, et bien cent larrons avec luy,
entre lesquelx en avoit ung nommé Mainguet, qui recongnut que dedens ung
vieulx puiz avoit gecté en ung jour VII hommes l'ung après l'autre, et
après les tuer de grosses pierres, sans plusieurs autres murdres qu'il
recongnut.

  [1039] Maurepas (Seine-et-Oise, arr. de Rambouillet, cant. de
  Chevreuse) possédait un château du XIe siècle, aujourd'hui ruiné,
  dont il ne subsiste qu'une portion de donjon; cette forteresse
  servait de repaire à des partisans français qui faisaient de
  fréquentes incursions dans les environs de Paris; on les voit, au
  mois de juillet 1432, pousser une pointe jusqu'à Notre-Dame des
  Champs, où ils enlevèrent 177 moutons dans l'hôtel de Gilles de
  Moulins, notaire du roi et audiencier de la chancellerie; les
  Chartreux de Vauvert perdirent par la même occasion 300 bêtes à
  laine qu'ils recouvrèrent en partie (Arch. nat., X{la} 4797, fol.
  49 vº; Accord du 7 mai 1433, X{1c} 145).

  [1040] Probablement Aymon de Mouchy, seigneur de Massy,
  personnage bien connu par le rôle peu honorable qu'il joua dans
  la captivité de Jeanne d'Arc, âgé de 56 ans lors du procès de
  réhabilitation, lequel se permit certaines privautés à l'égard de
  l'illustre héroïne enfermée dans le château de Beaurevoir, et qui
  vint plus tard la visiter dans sa prison de Rouen, en compagnie
  des comtes de Warwick et de Stafford (V. Quicherat, _Procès de
  Jeanne d'Arc_, t. III, p. 121).

616. Item, en cellui an, faillirent les blez, et fut si grant charté que
ung sextier de bon blé valloit VII frans[1041], forte monnoie, et l'orge
valloit IIII frans; et estoit à la Toussains.

  [1041] Ms. de Paris, «VII livres parisis»; un peu plus loin,
  «IIII livres.»

617. Item, en celluy temps, estoit tres grant mortalité sur jeunes gens
et sur petis enffans, et tout d'espidimie.

618. Item, le IIe jour d'octobre ensuivant, fut prinse la ville de
Provins et le chastel par les Angloys[1042] et fut pillée et robbée, et
tué gens, comme coustume est à telz gens de faire, et dient que c'est
droicte usance de guerre.

  [1042] Dans la nuit du jeudi 2 au vendredi 3 octobre 1432, quatre
  cents Anglais détachés des garnisons de Meaux, Corbeil,
  Brie-Comte-Robert, sous les ordres de Jean Raillart, de Maudon de
  Lussac, de Richard Husson et de Thomas Guérard, capitaine de
  Montereau, escaladèrent les remparts, et après un combat acharné,
  où l'un de leurs meilleurs chevaliers, Henri de Hungerford,
  perdit la vie, pénétrèrent dans la ville par la porte au Pain,
  au-dessus de la poterne Farneron; les assaillants mirent tout au
  pillage, arrachant les reliques de leurs châsses, massacrant même
  d'inoffensifs bourgeois réfugiés au pied des autels dans l'église
  Saint-Ayoul (Bourquelot, _Histoire de Provins_, t. II, p. 85,
  86).

619. Item, en cellui temps, fut fait à Ausserre ung concille pour
traicter de la paix des deux roys, et plusieurs signeurs de toutes les
deux parties y furent, et de par le duc de Bourgongne plusieurs[1043].

  [1043] Les conférences d'Auxerre devaient s'ouvrir le 8 juillet,
  mais divers incidents, tels que la mort du maréchal de Bourgogne,
  les retardèrent jusqu'à la fin de novembre. D'après les
  instructions en date du 8 mai (Dom Plancher, _Histoire de
  Bourgogne_, t. IV, p. 159, et preuves CXXIII), les ambassadeurs
  bourguignons étaient Charles de Poitiers, évêque de Langres,
  l'évêque de Nevers, Jean de Blaisy, abbé de Saint-Seine, le
  chancelier Nicolas Rolin, le prince d'Orange; Antoine de
  Toulongeon, maréchal de Bourgogne; Jean de la Trémoille, sire de
  Jonvelle; Antoine de Vergy, seigneur de Champlitte, et quelques
  autres dont la personnalité est plus effacée.

620. Item, en cellui temps estoit touzjours la mortalité à Paris,
laquelle asailli la duchesse de Bedfort, femme du regent de France, seur
du duc de Bourgongne, nommée Anne, la plus plaisant de toutes dames qui
adong furent en France, car elle estoit bonne et belle, et de bel aage,
car elle n'avoit que XXVIII ans quant elle trespassa; et certes, elle
estoit bien amée du peuple de Paris[1044]. Et vray est qu'elle trespassa
en l'ostel de Bourbon, emprès le Louvre, le XIIIe jour de novembre, deux
heures après minuyt entre le jeudy et le vendredy[1045], dont ceulx de
Paris pardirent moult de leur esperance, mais à souffrir leur convint.

  [1044] Pendant son séjour à Paris, Anne de Bourgogne fit preuve
  d'une véritable sollicitude pour la classe populaire et ne
  craignit point de visiter elle-même les pauvres malades de
  l'Hôtel-Dieu, auxquels elle laissa de nombreux témoignages de sa
  libéralité.

  [1045] Rien ne put conjurer ce fatal événement, ni l'assistance
  dévouée de Raoul Palouyn, médecin confesseur attaché à la
  personne de la duchesse de Bedford, ni l'intervention du clergé
  de Notre-Dame qui, à la prière de la régente, alla chercher
  processionnellement la châsse de Ste Geneviève le lundi 10
  novembre, comme dans les calamités publiques, et célébra une
  messe solennelle à l'intention de l'illustre malade (Arch. nat.,
  LL 216, fol. 318).

621. Item, le sabmedy ensuivant, elle fut enterrée [aux Celestins et son
cueur fut enterré] aux Augustins[1046], et au porter le corps en terre
avoient tous ceulx de Sainct-Germain, et les prebstres de la Confrarie
des Bourgoys, chascun une estolle noire et ung sierge ardant en leur
main, et ilz chantoient en allant, en portant le corps en terre
seullement, les Angloys en la guise du païs moult piteusement[1047].

  [1046] Son tombeau en marbre noir, placé dans le sanctuaire des
  Célestins, à peu de distance du maître-autel, était surmonté
  d'une statue en marbre blanc, aujourd'hui conservée dans le musée
  du Louvre. M. de Guilhermy dans ses _Inscriptions de la France_,
  anc. diocèse de Paris, t. I, p. 438, reproduit le texte de
  l'inscription funéraire que porte une plaque de plomb retrouvée
  en 1847 lors de la destruction des Célestins et déposée au musée
  de Cluny.

  [1047] Les obsèques et funérailles de la duchesse de Bedford
  furent réglées par Regnault Doriac, conseiller en la Chambre des
  comptes, et Pierre le Verrat, écuyer, investis de ce soin par le
  Parlement qui délégua, le 15 janvier 1433, Guillaume Cotin et
  Philippe de Nanterre, pour ouïr le compte de ces commissaires;
  l'inventaire des biens de la régente fut dressé par Hugues le
  Coq, conseiller, et Jean de l'Épine, greffier criminel du
  Parlement (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 63 rº; X{la} 68, fol. 3
  rº).

622. Item, s'en alla la sepmaine d'après le regent à Mante et y demoura
environ trois sepmaines, et puis revint à Paris. Et en celle sepmaine,
ceulx qui estoient allez (à) Ausserre pour traicter de la paix
revindrent, et ne firent rien que despendre bien largement et gaster le
temps[1048]; et quant ilz furent revenus, on fist entendent au peuple que
tres bien besongné avoient, mais le contraire estoit. Et quant le peuple
le sceut au vray, si commencerent à murmurer moult fort contre ceulx qui
y avoient esté, dont plusieurs furent mis en prinson, dissimulant que
c'estoit à fin celle que le peuple ne s'esmeust, et quant ilz avoient
paié leurs despens largement, on les mettoit hors.

  [1048] Cette assemblée pour la conclusion de la paix générale ne
  produisit aucun résultat, les négociateurs français ayant élevé
  des prétentions inadmissibles au sujet du retour en France des
  princes du sang prisonniers en Angleterre (Voir à ce sujet la
  lettre adressée, le 15 décembre 1432, au duc de Bourgogne par le
  cardinal de Sainte-Croix, Dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, t.
  IV, preuves).

623. Item, quant les larrons qui estoient sur les champs sceurent de vray
qu'ilz n'orent rien fait et de la mort de la regente, ilz devindrent si
esragez que oncques les paiens, ne loups erragez, ne firent pire à
chrestiens qu'ilz faisoient aux bonnes gens de labour et aux bons
marchans. Et pour certain il n'estoit sepmaine qu'ilz ne venissent II ou
III foys jusques aux portes de Paris, et faisoient si grant cruaulté
qu'ilz prenoient moynes, nonnains, prebstres, femmes, petis enffans,
hommes vielx de LX ou IIIIXX ans, et nul n'eschappoit de leurs mains sans
paier grant rançon ou mourir; et si n'estoit nul signeur, quel qu'il
fust, qui y meist tant soit pou de contredit.


   [1433.]


624. Item, le jeudi VIIIe jour de janvier, fist le regent l'obseque de sa
femme aux Celestins, et fist faire une donnée à chascun de II blans, et y
furent bien XIIII milliers à la donnée, et y ot bien IIIIc livres de
cire[1049].

  [1049] Le Parlement convié par le duc de Bedford assista le
  mercredi 7 janvier aux vigiles célébrées à deux heures après midi
  dans l'église des Augustins, et se rendit le lendemain en
  chaperons fourrés à la messe des funérailles qui eut lieu à neuf
  heures du matin, puis au dîner offert en l'hôtel des Tournelles
  (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 64 rº).

625. Item, en cellui temps gella si fort que Saine qui moult grande
estoit, car elle passoit la Mortellerie en Greve, et pour certain y gella
si fort que en deux jours et en une nuit, elle fut si fermement gellée
qu'elle dura jusques après la Sainct Vincent. Et pour ce encherirent tous
vivres[1050], especialment tout grain dont on povoit faire farine, car le
froument coustoit VIII frans; petites feves de deux ans ou de trois, que
on soulloit donner aux pourceaulx, coustoient V frans le sextier; orge, V
ou VI frans; vesse, nelle, tout se vandoit ainsi cher à la value; ne on
ne mangoit à Paris que pain que on soulloit faire pour les chiens, et
estoit si petit de IIII deniers parisis qu'il passoit bien par dessobz la
main d'un homme.

  [1050] A l'entrée du carême de l'année 1433, l'évêque de Paris,
  ayant égard à la cherté de l'huile et des autres vivres, permit
  au clergé d'user de beurre et de lait (Arch. nat., LL 216, fol.
  330). Le compte de l'Hôtel-Dieu de Paris pour l'exercice
  1432-1433 témoigne de la misère qui régnait à Paris; on voit un
  notable, Imbert des Champs, élu de Paris, demander et obtenir la
  réduction d'une rente, dont était chargée sa maison sous les
  piliers des Halles, alléguant que cette maison, «pour la malice
  du temps de present et depopulacion de la ville de Paris, luy
  estoit comme de nul proffit.» (Archives de l'assistance
  publique.)


626. Item, le IIIIe jour de fevrier, se party le regent[1051] et alla en
Normendie cuillir une grosse taille de IIc mil frans que on lui avoit
octroiée, quant il fut à Mante, comme dit est par davant[1052].

  [1051] C'est le jeudi 5 février que le régent quitta Paris, se
  rendant à Rouen et de là à Calais (Arch. nat., X{la} 1481, fol.
  64 vº).

  [1052] Les gens des trois «estaz du duchié de Normandie,»
  convoqués à Mantes au mois de novembre 1432, votèrent une aide de
  deux cent mille livres tournois, payable par tiers et destinée à
  l'entretien des garnisons se trouvant dans les villes et
  forteresses du duché (Arch. nat., K 63, no 24{4}).

627. Item, en celle sepmaine fut deppointé de toutes offices royalles le
president, c'est assavoir, Phelippe de Morvillier[1053], et fut ordonné
en son lieu comme commis, maistre Robert Pié-de-Fer[1054], demourant pour
lors empres la porte Sainct-Martin.

  [1053] Le motif de cette disgrâce ne nous est pas connu; tout ce
  que l'on sait par les registres du Parlement, c'est qu'il y eut
  une action intentée à Philippe de Morvilliers par le procureur du
  roi, action qui fut déférée à une commission spéciale, composée
  de membres du Parlement et du grand conseil, dont les séances se
  tinrent en l'hôtel du chancelier, pendant tout le mois de
  février; mais dès le 5 février un «appointement défavorable» au
  président fut prononcé par le chancelier en présence du régent,
  ce qui suggéra au greffier cette réflexion: «Dieu lui doint bon
  advis et pacience.» Le lundi 9 février, Robert Piédefer, nommé
  président en vertu de lettres royales, était installé dans ses
  fonctions par Louis de Luxembourg et prêtait entre ses mains le
  serment d'usage; quant à Philippe de Morvilliers, il resta à
  l'écart jusqu'à la fin de la domination anglaise, et ne reprit
  son rang que le lundi 16 avril 1436 (Arch. nat., X{la} 1481, fol.
  65 rº, 120 vº).

  [1054] Robert Piédefer, avocat puis conseiller au Châtelet, entra
  au Parlement le 14 août 1410 comme conseiller en la Chambre des
  enquêtes; les événements dont Paris fut le théâtre en 1413 le
  mirent en lumière, il est en effet nommé par le Religieux de
  S.-Denis (t. V, p. 33) au nombre des commissaires chargés
  d'instruire le procès des prisonniers de la sédition cabochienne.
  Lors de la réorganisation du Parlement après l'entrée des
  Bourguignons à Paris, Robert Piédefer succéda à Jean de
  Quatremares, en qualité de président des Requêtes du Palais, et,
  s'étant fait recevoir maître des requêtes de l'hôtel vers le 15
  juin 1422, il céda momentanément son office à Hugues Rapiout;
  mais il ne tarda point à reprendre son poste qu'il conserva
  jusqu'à l'année 1433, et en juillet 1429 il coopérait avec
  l'échevinage aux mesures nécessitées par la situation critique de
  la ville de Paris. Le 9 février 1433, en suite de la retraite
  forcée de Philippe de Morvilliers, il fut créé président et
  installé par le chancelier Louis de Luxembourg qui reçut son
  serment; il siégea jusqu'à la fin de la domination anglaise, ce
  qui ne l'empêcha point, lorsque Paris ouvrit ses portes à Charles
  VII, d'être maintenu dans sa charge. La mort le frappa dans
  l'exercice de ses fonctions le jeudi 17 juillet 1438, et tout le
  Parlement tint à honneur d'assister à ses obsèques qui furent
  célébrées le lendemain aux Innocents, où Robert Piédefer fut
  inhumé ainsi que Jeanne d'Ally, sa femme; au XVIIe siècle, son
  épitaphe se voyait encore sur une lame de cuivre placée contre le
  mur de la chapelle d'Orgemont. Il était seigneur de
  Saint-Just-en-Chaussée (Oise). (Arch. nat., X{la} 1479, fol. 126
  vº, 140 rº; X{la} 1480, fol. 139 vº, 253 vº; X{la} 1481, fol. 65
  rº; X{la} 1482, fol. 85 vº; KK 33, fol. 70; Lebeuf, _Histoire du
  diocèse de Paris_, édition Cocheris, t. I, p. 199; Blanchard,
  _Les présidents à mortier du Parlement de Paris_, p. 71,
  _Généalogies des maistres des requestes de l'hostel_, p. 124.)
  Piédefer possédait trois maisons rue Saint-Martin en dehors de
  l'enceinte, l'une de ces maisons à l'enseigne de la Coupe; il
  était également propriétaire de plusieurs masures dans la rue de
  la Fausse-Poterne-Nicolas-Ydron, près de la rue
  Grenier-Saint-Lazare (Arch. nat., S 1384 A).

628. Item, la darraine sepmaine de mars, fut fait ung concille à
Corbeil[1055], et là furent en celui temps tout le remenant du karesme et
plus. A ce concille estoit [le cardinal] de la Croix et l'evesque de
Paris, et plusieurs autres evesques et grans signeurs, et grans clercs
d'une part et d'autre; et fut envoié à Paris par le concille ung evesque
qui estoit venu avec le cardinal à Corbeil, lequel fist le divin office
la sepmaine peneuse, comme d'assoultes, comme du cresme, prebstres,
dyacres, soubz-dyacres, acolites couronnés, mais il les fist si matin que
tres grant partie de toutes ordres à ce jour faillirent; après s'en alla
à Corbeil celui jour mesmes.

  [1055] Ce congrès se réunit non à Corbeil, mais dans un village
  ignoré sis entre Corbeil et Melun; ce point ressort d'une lettre
  du prieur de S.-Innocent du 10 avril 1433, à l'adresse de N.
  Rolin, chancelier de Bourgogne (Dom Plancher, _Histoire de
  Bourgogne_, t. IV, preuves, p. CXXIX), ainsi que de la réponse
  faite en juillet 1433 par le roi d'Angleterre et son conseil aux
  articles remis par Hue de Lannoy et le trésorier du Boulenois
  (Stevenson, _Wars of the English_, vol. II, part. I, p. 253). Il
  ne sortit rien de ces nouvelles conférences, les députés de
  Charles VII persistant à réclamer, avant d'entrer en
  négociations, le retour des princes du sang prisonniers en
  Normandie; le cardinal de Sainte-Croix voyant l'insuccès des
  pourparlers annonça son intention de se rendre en personne auprès
  du roi de France.

629. Item, en celle année, l'an mil CCCC XXXII, fist si grant froit que
jusques bien pres de Pasques XXXII, geloit tous les jours, mesmes le jour
Sainct Marc fist il si grant froit que on le portoit à grant peine, car
après disner nega et gresla moult terriblement.

630. Item, faisoit tres grant froit à la Penthecoste, qui fut cel an le
derrain jour de may mil IIIIc XXXIII.

631. Item, en ce temps, se maria nostre regent de France, le duc de
Bedfort, le XXe jour d'avril, l'endemain de Quasimodo, et print par
mariaige la fille au conte de Sainct-Paul, niepce du chancelier de
France[1056].

  [1056] Jean de Lancastre épousa, à Thérouanne, Jacqueline de
  Luxembourg, âgée de dix-sept ans, «frisque, belle et gracieuse,»
  suivant l'expression de Monstrelet (t. V, p. 56). La nouvelle
  duchesse de Bedford était la fille aînée de Pierre de Luxembourg,
  comte de S.-Paul, et la nièce du chancelier Louis de Luxembourg;
  les noces se firent avec grande pompe en l'hôtel épiscopal de
  Thérouanne.

632. Item, le VIIe jour de may, vindrent les Arminalx à mynuit en la
ville de Sainct-Marcel lez Paris, et firent moult de maulx, car ilz
prindrent hommes, femmes et enfans, dont ilz orent moult grant finance,
et ainsi eulx en allerent, tuant, occiant, boutans feus en mostiers, et à
celle foys cuillirent moult grant proye qui moult greva Paris; car pour
celle prinse enchery tout plus que devant, et ainsi s'en allerent [à
Chartres. Tantost après allerent] devant Crespi en Valloys, laquelle
ville les Angloys avoient prinse ung pou devant, mais elle fut par
traïson rendue aux Arminalx, qui fut douleur sur douleur aux bons
mesnaigers de la ville[1057].

  [1057] D'après Monstrelet (t. V, p. 68), les gens du roi Charles
  prirent «par eschiellement, à ung point du jour» Crespy en
  Valois, et comme de coutume livrèrent la ville au pillage; la
  garnison commandée par le bâtard de Thian fut faite prisonnière,
  ainsi que son capitaine.

633. Item, en juing ensuivant, fut fait de rechief ung conseil à Corbeil,
lequel devoit estre pour faire treves ou paix ou abstinance de guerre
entre les deux roys; mais l'evesque de Terouanne, chancelier de par le
roy Henry en France, en cel espace de temps qui fut entre le premier
conseil et cestuy dernier, alla cestuy evesque et assembla les garnisons
de Normendie, et les admena à Paris la premiere sepmaine de juillet, et
après alla au conseil à Corbeil. Et quant on cuida qu'il deust seeller
ledit traicté qui devant avoit esté accordé par le cardinal et par le
chancelier du roy Charles, evesque de Rains[1058], et par les autres
signeurs, il n'en voulut rien faire; dont chascun se departi comme par
mal talant, et s'en alla le cardinal au grant concille à Balle, pour
rapporter comme ledit conseil s'estoit departi, et l'arcevesque de Rains
se departi moult dolent, et monstroit son volt et sa maniere qu'il fust
moult courcé de ce que la chose ainsi alloit, mais autre chose n'en pot
faire. Cestuy chancelier de par le roy Henry, après le departement, mena
ou envoia ces gens qu'il avoit admenés droit à Milly en Gastinoys[1059],
et gaignerent moustier et ville, et ardirent tout et firent pis que
Sarazins, ne que paiens aux Sarazins.

  [1058] Renaud de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de
  Charles VII, dont la néfaste influence mit tout en œuvre pour
  ruiner les projets de Jeanne d'Arc et entraîner la perte de
  l'illustre héroïne.

  [1059] Milly (Seine-et-Oise, arr. d'Étampes, ch.-l. de canton)
  avait déjà soutenu un siège contre le comte de Salisbury dans les
  premiers mois de l'année 1425 (Arch. nat., JJ 173, fol. 95).

634. Item, en ce temps de l'an mil IIIIc XXXIII, coustoit le blé seigle
IIII livres parisis ou plus, et l'autre au cas pareil; la darraine
sepmaine de juing, ariva de Normendie tant grant foison blé que le
premier sabmedi de juillet on cria parmy Paris bon blé mectail à XXIIII
solz parisis, ce que on n'avoit oncques mais veu crier le blé comme
charbon; et le mercredy[1060] ensuivant fut le pain de VIII deniers mis à
IIII deniers, car il fut cedit an tres bon blé et grant foison; et si
fist moult bel aoust, mais tres grant mortalité estoit en celui temps,
especialment sur petis enfens, de boce ou de verolle plate. Et [encore]
en cellui temps, n'estoit oncques puys venu le duc de Bourgongne à Paris
que vous avez devant ouy, ne le regent depuis qu'il fut marié n'estoit
retourné à Paris, et laissoit du tout regenter le devant dit evesque de
Terouanne[1061] lui et ses aliez.

  [1060] Ms. de Paris: sabmedi.

  [1061] Dès le départ du duc de Bedford, l'évêque de Thérouanne
  avait été autorisé, par ordonnance du 5 février 1433, à réunir
  les gens du grand conseil toutes les fois qu'il le jugerait à
  propos; d'autres lettres, rendues à Calais le 29 mai 1433,
  commirent le chancelier au gouvernement du royaume pour le temps
  que durerait l'absence du régent (Arch. nat., X{la} 8605, fol. 23
  rº et vº).

635. Item, en cel an, fist le plus bel aoust que on eust oncques veu
d'aage de homme, et furent les blés et les potaigés tres bons, mais si
grant mortalité [estoit de boce et d'espidimie que puis la grant
mortalité] qui fut l'an mil IIIc XLVIII[1062], ne fut veue si grande [ne
si dervée]; car pour seignée ne pour cristoire, ne pour bonne garde, nul
ne nulle qui fut frappé de la boce qui pour lors couroit n'en povoit
point eschapper, senon par la mort; et commença des le moys de mars l'an
mil IIIIc XXXIII et dura ainsi cruellement jusques à bien pres de l'an
mil IIIIc XXXIIII, [car touzjours jeunes gens mouraient[1063]].

  [1062] Le fait est exact, l'année 1348 est marquée au nombre des
  années les plus calamiteuses dont les historiens nous aient gardé
  le souvenir.

  [1063] Conformément aux instructions du conseil royal, l'autorité
  ecclésiastique, représentée par le chapitre de Notre-Dame,
  organisa une procession générale qui dut se rendre le dimanche 23
  août à la Montagne Sainte-Geneviève, dans le but d'adresser à la
  fois des prières à Dieu pour l'apaisement de l'épidémie régnante
  et des actions de grâce pour l'abondance des biens de la terre;
  le vendredi 4 septembre on se rendit processionnellement à
  Sainte-Geneviève et l'on descendit la châsse de la sainte (Arch.
  nat., LL 217, fol. 59, 61).

636. Item, en cellui temps, en la darraine sepmaine de septembre, firent
aucuns de Paris, gens qui avoient bonne chevance[1064], une conjuracion
ensemble bien maudite, car ilz avoient ordonné qu'ilz feroient entrer à
Paris grant foison d'Escossois qui auroient la croix rouge, et seroient
IIc ou plus, et admeneroient cent des plus fors et hardiz de leurs gens
qui auroient la croix blanche et auroient les mains liées bien simplement
et armez à couvert; et devoient venir par la porte Sainct-Denis et par la
porte Sainct-Anthoine, et devoient embucher entour Paris bien pres III ou
IIIIm Arminalx en querieres et ailleurs en destours, dont assez et trop
avoit entour Paris; et puis devoient admener leurs prinsonniers environ
medy, que les portiers disnent, et devoient tous les portiers tuer [et]
tous ceulx qu'ilz eussent trouvez allans ou venans, fust aux champs ou à
la ville, et devoient gaigner les deux bastides devant dictes, et envoier
tantost querir leurs embusches, et mettre tout à l'espée. Mais Dieu qui
ot pitié de la cité, donna congnoissance de leur dampnable conseil et
leur tourna leur fait, comme dit le Psalmiste[1065]: _Lacum apperuit et
fodit, et incidit in foveam quam fecit_, car les uns furent
decollez[1066], les autres banniz et perdirent leur chevance, et mirent
leurs femmes et enfans en mandicité, et en reprouche eulx et leurs hoirs,
et furent en haine de toutes les deux parties.

  [1064] Les principaux conjurés étaient Jean Trotet, boulanger;
  Vincent, dit le Beaubourgeois; Jean Simon, dit d'Arras,
  cordonnier; Gossouin du Luet, orfèvre; et Michel Garcye,
  saulcier; mais le promoteur et l'organisateur du complot paraît
  avoir été Jean Trotet. La conspiration devait éclater le 9
  octobre et c'est par la porte Saint-Denis que les adhérents
  devaient introduire les Écossais de Charles VII (Cf. Longnon,
  _Paris pendant la domination anglaise_, _passim_).

  [1065] Voici le texte exact de cette citation empruntée au Psaume
  VII, v. 16: _Lacum aperuit et effodit eum, et incidit in foveam
  quam fecit_.

  [1066] JEAN TROTET, VINCENT, dit LE BEAUBOURGEOIS, et cinq ou six
  de leurs complices, dont les noms sont restés inconnus, furent
  exécutés. le Beaubourgeois, dit D'ARRAS, réussit à s'échapper de Paris
  au moyen d'un bateau, mais revint de Lagny au mois d'avril 1434, et
  s'étant engagé à faire des révélations obtint sa grâce. JEAN DU
  BOIS, dit BOUQUET, cordonnier, ayant prêté son concours à
  l'évasion de Jean Simon, fut impliqué dans l'affaire et gracié le
  même jour que Jean Simon. GOSSOUIN DU LUET, orfèvre à Paris, qui
  trempa également dans le complot, en fut quitte pour une
  détention au Châtelet, où il subit la question, et obtint des
  lettres de rémission, le 10 février 1435. MICHEL GARCYE, saulcier
  à Paris, qui avait dans l'église S.-Jacques-de-la-Boucherie
  appris la venue d'un messager de Lagny, fut emprisonné au
  Châtelet pour n'avoir point dévoilé la conspiration; des lettres
  de rémission lui furent octroyées le 10 février 1435 «en
  contemplacion du cardinal de S. Ange, legat au S. Concille à
  Balle, qui en avoit prié le duc de Bedfort.» (Cf. Longnon, _Paris
  pendant la domination anglaise_.)

637. Item, celle sepmaine mesmes, avoit autres qui avoient vendue ladicte
ville pour paiement d'argent qu'ilz en devoient avoir, et devoient venir
la vigille Sainct Denis atout nacelles, et entrer par les fossez d'entre
la porte Sainct-Denis et la porte Sainct-Honoré, pour ce que il ne
demoure personne là endroit, et devoient tout tuer, comme devant est dit;
et, pour vray, ilz ne savoient rien l'un de l'autre, selon leur
confession et selon le cry que on fist es Halles quant on les decolla. Et
iceulx de ces nacelles devoient entrer le jour Sainct Denis, et avoient
pancée moult cruelle et plaine de sang et aux champs et à la ville, et à
femmes et enfens, mais le glorieux martir monsr sainct Denis ne volt pas
souffrir qu'ilz feissent telle cruaulté en la bonne cité de Paris, qu'il
a autres foys gardée par sa saincte priere de tel peril et de plusieurs
autres plus grans.


   [1434.]


638. Item, le vendredy, XXIXe jour de janvier mil IIIIc XXXIII, venoit à
Paris grant foison de bestail, comme bien II mil pors, grant foison
[bestes à cornes et grant foison] brebiz; les Arminalx, qui avoient leurs
espies, leur vindrent au devant ung pou par delà Sainct-Denis, dont
cappitaine estoit ung nommé la Hire, plus deux foys que ceulx qui
convoioient le bestail, si furent tost desconfis; et tuerent la plus
grant partie, et prindrent la proie et les marchans, et les mirent à tres
grant rançon, et quant ilz orent tout tué, ilz firent sercher le champ et
les prinsonniers, et tous ceulx qu'ilz trouverent mors ou vifs qui
portoient ou par saing d'Anglois[1067] ou parloient angloys, ilz leur
copperent les gorges et aux mors et aux vifs, qui estoit grant inhumanité
de retourner ou champ et copper la gorge aux chrestiens qu'ilz avoient
tuez.

  [1067] Ms. de Paris: Qui estoit ou de sang anglois.

639. Item, la sepmaine d'après, vindrent à Victry par nuyt et pillerent
et ardirent tout, si furent l'endemain suyviz ung pou de ceulx de Paris;
si y ot XIII povres laboureux qui allerent après ceulx de Paris, et
laisserent ung pou la compaignie pour cuider gangner et rescouvrer aucune
chose du leur, si les adviserent les Arminalx et vindrent à eulx; et
tantost les prindrent et leur copperent les gorges.

640. En cellui temps ilz gangnerent la ville et chastel de Beaumont, et
le XXVIIe jour de fevrier, fut faicte prinse de chevaulx et de gens
dedens Paris, le plus que on pot, et quant ilz furent là, tout bel leur
fut[1068] de eulx en rafouir bientost, et eulx qui s'en rafuioient ne se
faingnirent pas de piller en revenant vaches, beufs et tout ce qu'ilz
porent, non pas ce qu'ilz voldrent, comme il appert clerement que le
meilleur ne vault rien.

  [1068] Ms. de Paris: tout bel heure fust.

641. Item, en cellui temps, il n'estoit nulle nouvelle du regent, ne
homme ne gouvernoit que l'evesque de Terouanne, chancelier de France,
lequel estoit moult hay du peuple, car on disoit à secret et bien souvent
en appert qu'il ne tenoit que à luy que la paix ne fust en France, dont
il estoit tant maudit et tous ses complices que [fut] oncques l'empereur
Noiron, mais je ne scay s'il avoit deservi ou non, mais Dieu le scet
bien.

642. Item, en cel an mil IIIIc XXXIIII, furent Pasques le XXVIIe jour de
mars [l'an mil IIIIc XXXIIII], et fu tres fort yver et aspre en gellée,
car il commença à geller [environ] VIII ou XV jours devant Nouel, et dura
bien XXX jours sans cesser jour qu'il ne gelast fort. Et aucuns des
clercs de Paris qui estoient enflez de science affermerent que pour
certain celle grant froidure dureroit jusques à la my may ou plus, mais
Dieu qui tout scet fist autrement, [que pour vray] oncques homme n'avoit
veu à son vivant tel mars, car oncques ne plut tout le moys de mars, et
si fist si tres chault que par maintes foys on n'avoit veu faire plus
chault à la Sainct Jehan d'esté qu'il fist tout ledit moys. Et le karesme
fut si plantureux de harens sors et blans que à la my karesme on avoit la
caque de bon haren blanc pour XXIIII solz ou pour XXVI solz parisis; on
avoit le quarteron de bon haren sor pour dix deniers ou pour II blans, et
du blanc pareillement; bons pois pour VI blans ou pour VII blans; feves
pour IIII blans; huylle pour VII blans la pinte, toute la meilleure que
on peust trouver à Paris.

643. Item, tout le moys d'avril ne plut point, mais la darraine sepmaine
dudit moys, le XXVIIIe jour, le jour Sainct Vital, gella tant fort que
toutes les vignes furent celle nuyt gelées et tous les mareys, et si y
avoit adong la plus belle apparance de foison vin que on eust veu X ans
devant, mais bien apparu que pou sont les choses de ce monde seures, car
avec la gelée vint tant de hannetons et de channilles que tout le fruict
fut tout degasté d'icelle vermine, et estoient les pommiers et les
pruniers sans fueille comme à Nouel.

644. Et en celui temps croissoit plus et plus fort la guerre, car ceulx
qui se disoient Françoys, comme de Langny et des autres forteresses
d'entour Paris, couroient tous les jours jusques aux portes de
Paris[1069], pilloient, tuoient hommes, pour ce que à nul des signeurs ne
challoit de mettre la guerre à fin, pour ce que leurs souldoiers point ne
paioient et qu'ilz n'avoient autre chose que ce qu'ilz embloient en
tuant, en prenant hommes de tous estatz, femmes, enfans.

  [1069] Dès le commencement de l'année 1434, les environs
  immédiats de Paris offraient si peu de sécurité que l'on n'osait
  même plus se hasarder en dehors de l'enceinte; c'est ainsi que le
  26 février le chapitre de Notre-Dame se rendait en procession à
  Saint-Étienne-des-Grés, au lieu d'aller à Notre-Dame-des-Champs,
  et ce «à cause des guerres», les mercredi 3 et vendredi 5 mars,
  pour les mêmes motifs, la procession de Notre-Dame, qui devait se
  transporter à Saint-Victor et à Saint-Marcel, dirigea ses pas
  vers la chapelle du Cardinal Lemoine et vers S.-Hilaire au Mont
  Sainte-Geneviève (Arch. nat., LL 217, fol. 85, 86).

645. Item, à l'entrée de may, l'an mil IIIIc XXXIV, vint le conte
d'Arondel et ung chevalier d'Angleterre nommé Tallebot, et reprindrent
par force Beaumont[1070], et furent pandus aucuns des larrons qui dedens
furent prins; et après allerent devant le chastel de Crauil en
Beauvoisin[1071], et puis s'en revindrent sans plus rien faire.

  [1070] Beaumont-sur-Oise, dont le château avait été rétabli par
  Amado de Vignolles, frère de La Hire, fut occupé sans résistance
  par Jean Talbot, joint au maréchal de L'Isle-Adam, à l'évêque de
  Thérouanne et au Gallois d'Aunay; la prise de possession de cette
  ville fut suivie de lettres de rémission accordées le 28 juin
  1434 aux habitants absents de leurs demeures, à condition de
  rentrer dans le délai de quinze jours et de prêter serment de
  fidélité, excepté seulement le prieur de la ville et «tous autres
  qui ont esté cause et occasion de faire venir les ennemis et
  faire remparer ledit chastel.» (Arch. nat., JJ 175, fol. 107;
  Monstrelet, t. V, p. 91.)

  [1071] Creil, où Amado de Vignolles s'était réfugié après
  l'abandon du château de Beaumont, soutint un siège de six
  semaines, durant lequel le frère de La Hire fut mortellement
  blessé; un traité pour la reddition de cette place fut passé le
  13 juin 1434 entre Talbot et Georges, bâtard de Senneterre,
  capitaine du château et de la ville de Creil, agissant au nom des
  habitants. Ce traité stipulait que les assiégés ouvriraient leurs
  portes le 20 juin au soleil levant et que jusqu'à ce moment
  toutes opérations militaires seraient suspendues (Arch. nat., JJ
  175, fol. 107; Monstrelet, t. V, p. 92).

646. Item, en ce moys de juillet, fut desposé de la prevosté des marchans
maistre Hugues Rappiot, et changez deux des eschevins[1072].

  [1072] «Le vendredi XXIIIe jour de juillet l'an mil CCCC XXXIIII,
  honnorable homme et saige, maistre Hugues le Coq, conseiller du
  roy nostre sire en sa court de Parlement, fut esleu prevost des
  marchans ou lieu de maistre Hugues Rapiout qui avoit fait son
  temps, et pour nouveaulx eschevins furent esleuz maistre Loys
  Galet, examinateur ou Chastellet de Paris, et sire Luques du
  Pleis, ou lieu de sires Jaques de Roye et Loys Gobert qui avoient
  fait leur temps, tous iceulx prevost et eschevins natifz de la
  ville de Paris.» (Arch. nat., KK 1009, fol. 4.)

647. Item, en cellui temps, n'estoit nulle nouvelle du regent ne du duc
de Bourgongne, ne que si fussent mors, et donnoit on tous les jours
entendre au peuple qu'ilz devoient venir bien bref, puis l'un, puis
l'autre, et les ennemis venoient tous les jours au plus pres de Paris
prendre les proies, car nulz n'y remedioit, ne Angloys, ne Françoys, ne
quelque chevalier ou signeur; et si estoit tousjours le conseil à Balle
en Allemaigne, dont on n'ouoit aussi nulles nouvelles.

648. Item, en ce temps, à la Sainct Remy, on avoit bon blé fourment pour
XXIIII solz parisis.

649. Item, ou moys d'aoust, le IIe jour, se troublerent en la Normendie
les Angloys à aucunes communes de Normans[1073], et en mirent bien à
l'espée XIIc, et fut emprès Sainct-Sauveur-sur-Dyve[1074].

  [1073] Cette déroute des communes normandes poursuivies et
  taillées en pièces près de Saint-Pierre-sur-Dive est bien
  antérieure au mois d'août 1434, car l'on sait que Richard
  Venables et son lieutenant Waterhoo, qui avaient sous leurs
  ordres quelques centaines de pillards anglais avec lesquels ils
  organisèrent ce guet-apens, furent décapités à Rouen le 22 juin;
  quant au chiffre de douze cents morts, il concorde bien avec
  celui que donne Monstrelet (t. V, p. 104). (Cf. Vallet de
  Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 335.)

  [1074] «Sur» manque dans le ms. de Rome.

650. Item, le VIIe jour d'octobre, qui fut au jeudy, commença le plus
terrible vent de quoy en eust point veu puis L ans devant[1075], et
estoit environ deux heures après disner, et dura jusques entre dix et
unze de nuit; et en ce pou de temps fist cheoir à Paris maisons et
cheminées sans nombre, et aux champs abatyt noyers, pommiers sans nombre.
Et pour certain il fist cheoir une vieille salle pres de ma maison, où il
avoit de grosses pierres de taille, mais le vent en gicta trois pesanz
comme ung caque d'eaue ou de vin plus de XIIII piez loing en ung autre
jardin. Et vraiement il leva une poultre toute en l'air de ladicte salle,
et fut assise sur les murs du jardin, chascun bout portant sur l'un des
murs, sans aucunement grever les murs, comme se XX hommes l'eussent
assise le plus doulcement que faire se peust, et si avoit bien IIII
toises de longueur, et si fut bien portée du vent, comme dit est, V ou VI
toises loing de là où elle fut levée du vent, et je vous jure que ce vy
ge à mes yeulx aussi bien qu'oncques je vy rien de ce monde, ne je n'en
creusse [homme], se veu ne l'eusse.

  [1075] L'ouragan du 7 octobre 1433, dont ce Journal décrit les
  ravages, paraît avoir vivement frappé l'imagination des
  Parisiens; notre chroniqueur n'est pas le seul qui ait noté ses
  impressions. Fauquembergue, témoin oculaire de cette lutte des
  éléments déchaînés, a inséré dans l'un de ses registres une
  relation succincte de ce trouble atmosphérique, agrémentée de
  citations classiques: «Septima die mensis octobris, ruinose domus
  excelse, vento valido exagitate fuerunt cum eversione tectorum et
  caminorum, et nusquam visus fuit tantus ventorum impetus apud
  Parisienses, quos Omnipotens tueatur, qui luctantes ventos
  tempestatesque sonoras imperio premit, vinclisque ac carcere
  firmat, Virgilio testante» (Arch. nat., X{la} 4797, fol. 208 rº).
  En marge du manuscrit de Rome, la main de l'un des annotateurs a
  tracé la note suivante, dont l'écriture appartient aux dernières
  années du XVIe siècle: «Vent pareil à celuy qui fut l'an 1567, le
  lundi, mardi et mercredi 14, 15 et 16 de juillet et le dimanche 7
  septembre.»

651. Item, dedens le boys de Vicennes y fist si grant tempeste que, en
mains de V heures, abaty ledit vent plus de IIIc LX des plus gros arbres
qui y fussent, les racines contre mont, sans les petiz arbres dont on ne
parle point; brieff, il fist tant de maulx en bien pou de heure que c'est
une grant admiracion.

652. Item, le vin fut si cher que on ne buvoit point à moins de III blans
vin qui valust rien; mais on avoit à la Sainct Andry le meilleur fourment
pour XXII solz parisis et autre grain à bon marché au cas pareil.

653. Item, le regent revint de Normendie à Paris, et admena sa femme le
sabmedy XVIIIe jour de decembre, l'an mil IIIIc XXXIV, environ entre une
et deux heures après disner, et fist on aller au devant de lui aux champs
les processions des mandiens et des parroisses, revestus et portans croix
et encenssiers, comme on feroit à Dieu; et à la bastide Sainct-Denis
estoient les enffens de cuer de Nostre-Dame qui moult chantoient
melodieusement, quant il entra à la porte Sainct-Denis avec sa femme, et
crioit le peuple abusé à haulte voix: Nouel! Brief, on lui faisoit telle
honneur comme on doit faire à Dieu[1076].

  [1076] Cet enthousiasme populaire était factice: tous les détails
  de la réception du régent furent réglés à l'avance par le grand
  conseil, qui décida le 15 décembre que chaque «college et corps,
  acompagnié de ses suppostz habilliez le plus honnestement que
  possible,» se porterait à la rencontre du prince anglais et que
  le Parlement irait jusqu'à Saint-Ladre, programme qui fut exécuté
  en tous points; le samedi 18 décembre, les présidents et
  conseillers, en chaperons fourrés, partirent du Palais à neuf
  heures du matin et reçurent le duc de Bedford avec sa jeune
  épouse, qui descendirent en l'hôtel du chancelier Louis de
  Luxembourg, oncle de la duchesse (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 94
  vº, 95 rº).

654. Item, des dictes communes qui furent tuées emprès
Sainct-Sauveur-sur-Dyve des Anglois, n'estoit plus parlé, fors que quant
on parloit à Paris que c'estoit pitié, aucuns disoient que bien l'avoient
deservy, aucuns Anglois disoient, quant on en parloit, que c'avoit esté à
bonne cause et que les villains voulloient destourber aux gentilz hommes
à faire leur voulenté, et que ce avoit esté à bon droit.

655. Item, en cellui temps, n'estoit nouvelle du conseil de Balle ne en
sermon ne autre part à Paris, ne que s'ilz fussent touz en Jherusalem.


   [1435.]


656. Item, en cellui an, fist moult doulx temps jusques à la Sainct
Andry, et cellui jour commença à geller si fort que merveilles, et dura
ung quart d'an--IX jours mains--sans point desgeller; et si nega bien XL
jours sans cesser ou de jour ou de nuyt. Et fut abandonnée la place de
Greve pour la porter à tumbereaux, car il fut commandé de par le roy que
on l'ostast hors des rues, mais on n'en savoit tant oster que l'endemain
n'en eust comme devant, et la convint mettre aval les rues en grans tas
[comme mules de foing, tout] parmy Paris, car oncques tant comme il gela
et nega si fort, ne plut ne ne desgela. Et pour vray la glace, avant
qu'elle fust toute fondue, il fut l'Annunciacion Nostre Dame en mars,
qui est VII jours à l'yssue.

657. Item, le regent se party de Paris, luy et sa femme, le Xe jour de
fevrier.

658. Item, le duc de Bourgongne ne vint, ne alla à Paris, depuis que
devant est dit.

659. Item, le vin fut si cher celle année que du plus petit on n'avoit
point la pinte à mains de III blans, et si ne povoit on finer point de
servoise qui vaulsist pour les mauldites subsides qui furent dessus
mises, ne vendoit servoise qui ne paiast VII blans pour chascune
sepmaine, et sans le IIIIe et l'imposicion[1077].

  [1077] La cherté excessive du vin durant les années 1434 et 1435
  accrut dans de fortes proportions la consommation des bières et
  cervoises qui constituèrent l'unique boisson des Parisiens; en
  effet, un procès intenté en 1435 à un «cervoisier», Jean de
  Vitry, sergent d'armes du roi, par Jean Bouchacier et ses
  compagnons, fermiers des cervoises de Paris pour l'année
  commencée le 1er octobre 1434, nous apprend que, «pour la faulte
  du vin ceste année, il fut vendu grant quantité de cervoise en
  gros à plusieurs bourgois et gens notables.» Malgré les
  prétentions des fabricants de cervoises qui se refusaient à payer
  le quatrième denier sur leurs ventes en gros et invoquaient entre
  autres immunités celles dont jouissaient les arbalétriers de la
  soixantaine, la Cour des aides donna raison aux fermiers et
  condamna deux «cervoisiers» à payer le quatrième denier de la
  vente de 24 «brassins de servoise et biere froide» d'une part et
  de 18 d'autre, à raison de 16 caques par brassin et de 24 sous
  parisis par caque, en n'exceptant que la quantité strictement
  nécessaire à leur consommation personnelle (Arch. nat., Z{1a} 9,
  fol. 183-184; Z{1a} 10, fol. 101 rº).

660. Item, le fruict fut tant cher que on vendoit ung cent de bonnes
pommes de Cappendu ung pou grosses XVI solz parisis.

661. Item, il recommença à geller en la fin de mars, et ne fut jour qu'il
ne gelast jusques après Pasques, qui furent le XVIIe jour d'avril, et
furent les vignes qui estoient en vallées et les marès touz gelez, et
tous les bourdelays qui es trailles des jardins estoient, et tous les
figuiers mors, et tous les loriers grans et petiz, et le bel pin de
Sainct-Victor qui estoit le plus bel que on sceust en France, et la plus
grant partie des serisiers aussi moururent celle année pour la grant
froidure qui dura sans pluvoir ne sans desgeler que trop pou plus d'un
quart d'an.

662. Item, en celle année, eust on trouvé en cours umbragez dessobz fyens
de grans glaçons, et en vérité je en vy le jour Sainct Yves, et furent
trouvez en ung arbre creux en cel an, par compte fait, VIIxx oiseaux mors
de froit et plus.

663. Item, en celle année, les almandiers ne flourirent point que pou, ou
neant pour vray.

664. Item, le jeudy absolu que on vent le lart, qui fut le XIIIIe [jour]
du moys d'avril, vint à Paris le duc de Bourgongne[1078], à moult noble
compaignie de signeurs et de dames, et admena avec lui sa femme la
duchesse et ung bel filx qu'elle avoit eue de lui en mariaige[1079], et
avec ce amena trois jeunes jouvenceaux qui moult beaulx estoient, qui
n'estoient pas de mariaige[1080], et une belle pucelle, et le plus vieulx
n'avoit pas plus de dix ans ou environ. Et avoit en sa compaignie trois
chariotz tous couvers de draps d'or, et une litiere pour son filx de
mariaige, car les autres chevaulchoient tres bien; et pour sa gouvernance
de lui et ses gens avoit bien cent chariotz et quelque vingt charrettes,
qui sont XIxx, tous chargez d'armeures, d'artillerie, de char sallée, de
poisson sallé, de frommaiges, de vins de Bourgongne. Brief, il avoit
toute pourveance que on peut ou doit avoir en temps de guerre ou de paix,
car aussi il avoit foison pavillons pour loger aux champs, se mestier
eust esté, et chascun chariot avoit tous les jours XL solz parisis, et
les charrettes II frans.

  [1078] Le duc de Bourgogne et sa suite logèrent en l'hôtel
  d'Artois; le dimanche suivant, jour de Pâques, ils entendirent à
  Notre-Dame la grand'messe célébrée par l'évêque de Paris, qui les
  reçut solennellement à la grande porte de l'église, avec les
  chanoines et tout le clergé, et leur présenta la sainte croix et
  l'eau bénite (Arch. nat., LL 217, fol. 142, 143).

  [1079] C'est le comte de Charolais, qui fut plus tard Charles le
  Téméraire; il était né le 10 novembre 1433.

  [1080] Philippe le Bon eut, comme l'on sait, une nombreuse
  progéniture illégitime, huit bâtards et sept bâtardes; l'une
  d'elles, Marie, épousa, le 30 septembre 1448, Pierre de
  Bauffremont.

665. Item, il fist sa Pasque à Paris et tint court planiere à tous
venans, et l'endemain l'Université proposa devant lui sur le fait de la
paix. Et le mardy ensuivant, il fist faire ung moult bel obseque aux
Celestins pour feue la duchesse de Bedfort, sa seur, qui là estoit
enterrée[1081], et là fist moult riche offrande d'argent et de
luminaire, et tous prebstres, qui là voldrent aller, orent messe[1082].

  [1081] La sépulture de la duchesse de Bedford qui se trouvait
  dans l'église des Célestins, près de la chapelle d'Orléans, a été
  retrouvée lors des fouilles faites aux Célestins en 1847; à la
  suite de cette découverte les restes mortels d'Anne de Bourgogne
  ont été transportés à Dijon. Sur sa tombe se lisait cette
  épitaphe: «Cy gist madame Anne de Bourgongne, espouse de tres
  noble prince monseigneur Jehan, duc de Bedfort et regent de
  France, et fille de tres noble prince monseigneur Jehan, duc de
  Bourgongne, laquelle trespassa à Paris le XIIIIe jour de novembre
  l'an MCCCC et XXXII.» Près du corps de la duchesse de Bedford fut
  déposé le cœur de son frère Philippe le Bon (Le P. Louys
  Beurrier, _Histoire du monastère et couvent des Pères Célestins_,
  p. 370; de Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, p. 438).

  [1082] Ms. de Paris: Ouirent messe.

666. Item, le mercredy ensuivant, les damoiselles et les bourgoises de
Paris allerent prier moult piteusement à la duchesse qu'elle eust la paix
du royaulme pour recommandée, laquelle leur fist responce moult doulce et
moult benigne en disant: «Mes bonnes amies, c'est une des choses de ce
monde[1083] dont j'ay plus grant desir, et dont je prie plus mon seigneur
et jour et nuyt, pour le tres grant besoing que je voy qu'il en est, et
pour certain je scay bien que mon seigneur en a tres grande[1084]
voulenté de y exposer corps et chevance.» Si la mercierent moult, et
prindrent congé et se départirent.

  [1083] «De ce monde» manque dans le ms. de Rome.

  [1084] Ms. de Paris: tres bonne.

667. Item, le jeudy ensuivant, XXIe jour d'avril, se departy de Paris le
duc et sa femme pour estre le premier jour de juillet à Arras, au
conseil.

668. Et la premiere sepmaine de may, fut desconfit et prins le conte
d'Arondel[1085], et ses gens mors de par les Arminalx, et fust
navré[1086], et fut devant Gerberoy.

  [1085] Jean Fitz-Allan, comte d'Arundel, seigneur de Mautravers,
  lieutenant général du roi sur le fait de la guerre «es païs
  d'entre les rivieres de Seine, Loire et la mer, du 1er juin 1433
  au 1er mai ensuivant,» devait aux termes de «l'endenture» faite
  le 11 juin 1433 avec Jean Stanlaw, trésorier général des finances
  en Normandie, tenir la campagne avec 200 lances et 600 archers.
  Il eut mission de recouvrer Bonsmoulins, Laigle et autres places
  normandes occupées par les partisans de Charles VII (Arch. nat.,
  K 63, no 24{5}, no 24{8}). Le duc de Bedford le récompensa, le 8
  septembre 1434, par le don du duché de Touraine et de deux mille
  livres tournois de revenu en terres dans la Normandie (_Ibid._,
  JJ 175, fol. 131, 132). Au commencement de mai 1435 le comte
  d'Arundel, ayant appris que Xaintrailles et La Hire mettaient en
  état de défense la vieille forteresse de Gerberoy, marcha
  rapidement contre eux, espérant les surprendre; mais il fut
  complètement défait sous les murs de Gerberoy et blessé au pied
  d'un coup de couleuvrine; transporté à Beauvais, il y mourut peu
  après des suites de sa blessure (Monstrelet, t. V, p. 118;
  Guillaume Gruel, p. 379; J. Chartier, t. I, p. 169).

  [1086] «Et fust navré» manque dans le ms. de Rome.

669. Item, de nuyt, entre le darrain jour de may et le premier jour de
juing après mynuit, fut prinse la ville de Sainct-Denis par les
Arminalx[1087], dont tant de mal s'ensuivy que la ville de Paris fut si
assegée que de nulle part n'y povoit venir nulz biens par riviere ne par
autre part. Et venoient tous les jours jusques aux portes de Paris[1088],
et à tous ceulx qu'ilz trouvoient en allant ou en venant qui estoient de
Paris, ilz les tuoient, et femmes et filles prenoient à force, et
faisoient sayer les blez auprès de Paris, ne nul n'y mettoit contredit,
et après s'acoustumerent que tous ceulx qu'ilz prenoient ilz leur
coppoient les gorges, fucent laboureux ou autres, et les mettoient en my
les chemins, et à femmes aussi bien.

  [1087] Cet audacieux coup de main, qui donnait aux Français toute
  latitude pour intercepter les arrivages de vivres à Paris, déjà
  si difficiles, fut dirigé par les capitaines de Melun et de
  Lagny; ce dernier, Jean Foucaut, chevalier d'une bravoure
  éprouvée, à la tête de trois à quatre cents combattants suivant
  Fauquembergue (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 101 rº), de douze
  cents d'après Monstrelet (t. V, p. 125).

  [1088] Une surveillance attentive fut organisée à Paris, le long
  de la Seine, pour empêcher toute surprise; dès le 3 juin, Jean
  Haussecul, boucher de la grande boucherie, vint trouver les
  chanoines de Notre-Dame de la part du prévôt des marchands et
  leur exposa la nécessité pressante de faire guet sur le
  «Terrain,» à cause de la présence des ennemis à Saint-Denis;
  cette requête fut accueillie le 14 juin; une nouvelle démarche
  fut faite auprès du chapitre en vue de se procurer les fonds
  nécessaires pour solder les gens de guerre que l'on devait
  envoyer au siège de S.-Denis. Dans la seconde quinzaine de mars
  1436, l'imminence du danger fit redoubler de précautions; à la
  date du 20, le chancelier signifia aux chanoines domiciliés dans
  le cloître «qu'ils eussent à faire murer, en raison du danger des
  guerres, les portes de leurs maisons donnant sur la riviere»
  (Arch. nat., LL 217, fol. 150, 152, 203).

670. Après, vers la fin d'aoust, vint grant foison d'Angloys, c'est
assavoir, le sire de Huillebit[1089], le sire d'Escalle, le sire de
Staufort, et son nepveu le bastart de Sainct-Paul[1090], et plusieurs
autres signeurs d'Angleterre. Et la derraine sepmaine d'aoust,
assegerent ceulx qui dedens Sainct-Denis estoient et leur osterent la
riviere qu'on nomme Crout, et à faire leurs logeys despecerent les
maisons de Sainct-Ouin, de Haubervilliers, de la Chappelle, brief de tous
les villaiges d'entour, qu'il n'y demoura ne huys ne fenestres, ne
traillis de fer, ne quelque chose que on peust emporter; ne n'y demoura
aux champs, despuis qu'ilz furent logez, feves ne pois, ne quelque autre
chose, et si y avoit encore des biens sur terre, mais quelque chose n'y
demoura, et coppoient les vignes atout le grain et en couvroient leurs
logeys, et quant ilz estoient ung pou à sejour, ilz alloient piller tous
les villaiges d'entour Sainct-Denis. Quant ceulx qui dedens Sainct-Denis
estoient se virent ainsi encloz, si yssoient souvent sur eulx et en
tuoient tres grant foison, et quant dedens estoient ilz les tuoient par
cannons grans et petis, et especialment par petis longs cannons qu'ilz
appeloient couleubvres, et qui en estoit frappé à peine povoit il
eschaper sans mort.

  [1089] Robert de Willougby, illustre capitaine anglais, que la
  libéralité du régent gratifia successivement du comté de Vendôme
  confisqué sur Louis de Bourbon (20 septembre 1424) et du comté de
  Beaumont-sur-Oise (12 septembre 1431), était gouverneur de
  Pontoise lorsqu'il fut appelé au commandement des forces
  militaires chargées de garder la capitale; mais ses efforts ne
  purent empêcher la révolution de 1436.

  [1090] Jean de Luxembourg, bâtard de S.-Paul, seigneur de
  Haubourdin, figure effectivement au nombre des capitaines tenant
  le parti d'Angleterre qui vinrent mettre le siège devant S.-Denis
  et fut «l'un des principaulz à faire certain traictié et
  convenance avecques ceulx qui estoient en garnison en icelle
  ville de S. Denis» pour la rendre aux Anglais; ces faits sont
  rappelés dans les lettres de rémission qu'il obtint de Charles
  VII en février 1446 (Arch. nat., JJ 177, fol. 104).

671. Item, l'endemain de la Nativité Nostre-Dame, leverent ung assault à
ceulx de Sainct-Denis, mais tant bien se deffendirent qu'ilz tuerent
grant foison d'Anglois et de bien gros chevaliers et autres; et fut tué
le nepveu au sire de Facetost[1091], et après fut despecé par pieces et
cuit en une chaudiere ou cymetiere de Sainct-Nicolas tant et largement
que les os laisserent la char, et puis furent tres bien nettoiez, ilz
furent mis en ung coffre pour porter en Angleterre, et les trippes et la
char et l'eaue furent enfouys en une grant fosse oudit cymetiere de
Sainct-Nicolas.

  [1091] C'était sans doute un neveu du fameux Jean Falstalf.

672. Item, celle année, fist le plus bel aoust, et bon blé et foison.

673. Item, celle année, les moriers ne porterent nulles mores, mais il
fut tant de pesches que on n'en vit oncques mais tant, car on avoit le
cent de tres belles pour II deniers parisis ou II tournoys, ou pour
mains.

674. Item, il ne fut nulles almendes.

675. Item, encore estoit le conseil à Arras, et on n'en ouoit aucunes
nouvelles à Paris en celui temps.

676. Item, le duc de Bedfort qui avoit esté regent de France depuis la
mort du roy de Angleterre Henry, et estoit trespassé à Rouen le XIIIIe
jour de septembre, jour Saincte Croix[1092].

  [1092] Jean de Lancastre, duc de Bedford, dévoré par le chagrin
  que lui causait l'écroulement de la domination anglaise, ne put
  supporter la ruine de toutes ses espérances après la conclusion
  du traité d'Arras et mourut au château de Rouen le 14 septembre
  1435. Son corps, embaumé et mis dans un cercueil de plomb, fut
  inhumé le 30 septembre dans le chœur de la cathédrale de Rouen,
  du côté gauche, aux pieds de Henri Courtmantel; ses exécuteurs
  testamentaires lui firent élever un magnifique tombeau de marbre
  noir, achevé dès l'année 1446 (_celebre monumentum ac speciosa
  sepultura artificiosissime composita_). Ce tombeau fut mutilé par
  les Calvinistes en 1562 et complètement détruit en 1734 (Cf.
  _Bibl. de l'École des chartes_, t. XXXIV, p. 348; l'abbé Cochet,
  _Répertoire archéologique de la Seine-Inférieure_, p. 436).

677. Item, les Arminalx de Sainct-Denis prindrent le dimenche XXIIIIe
jour de septembre l'an mil IIIIc XXXV treves, et celle propre nuyt, ceulx
de leur party prindrent le pont de Meurlan[1093], dont ceulx qui estoient
dedens Sainct-Denis, quant on cuida traicter avec eulx, ilz furent pires
que devant; et convint à eulx traicter, par ainsi qu'ilz s'en yroient à
tout ce qu'ilz vouldroient ou pourroient emporter sans quelque contredit
de nully, et aussi leur fut acordé par les signeurs qui tenoient le
siege. Et se partirent le jour Saincte Aure, IIIIe jour d'octobre, tout
mocquant des Anglois, en disant: «Recommandez nous aux roys qui sont
enterrez en l'abbaïe de Sainct-Denis et à tous noz compaignons,
cappitaines et autres qui là dedens sont enterrez.» Et estoient bien de
XIIII à XVc, tres bien montez et abillez, et aux escarmouches et assaulx
en mourut bien environ IIIIc, et ce n'eust esté qu'ilz avoient tres grant
faulte d'eaue doulce et de vin et de sel, et si n'avoient admené nulz
mires avec eulx, par quoy plusieurs navrez moururent par deffaulte
d'appareil, et si leur avoit on osté leur riviere, se n'eust esté ce, on
n'eust pas eu si bon marché de leur departie.

  [1093] Le pont de Meulan fut «prins d'eschielle» sur les Anglais
  par le sire de Rambouillet et un écuyer français du nom de Pierre
  Jaillet, lequel se fit instituer capitaine de cette forteresse,
  comme le montrent les lettres de rémission délivrées en sa faveur
  au mois de mars 1446 pour levée abusive de péages (Arch. nat., JJ
  177, fol. 131). Au moment de la surprise de septembre 1435, le
  capitaine anglais était Richard Merbury qui dut évacuer la place
  (Arch. nat., K 63, no 1030; J. Chartier, t. I, p. 181).

678. Item, deux jours après vindrent devant Paris, pillant, robant,
prenant hommes, femmes et enfans, car il n'estoit personne qui aux champs
osast yssir, et les Anglois estoient dedens Sainct-Denis qui pilloient la
ville sans rien y laisser à leur povoir; ainsi fut la ville de
Sainct-Denis destruicte, et quant ilz orent tout pillié [à leur povoir],
si firent abatre les portes et les murs, et en firent ville champestre;
et tant comme le siege dura, il n'estoit sepmaine que l'evesque de
Terouanne, qui estoit chancellier, ne couchast en l'ost une foys ou deux,
et fist faire en l'isle de Sainct-Denis une petite forteresse toute
environnée de grans fossez tres parfons.

679. Item, la royne de France, Ysabel, femme de feu Charles le VIme,
trespassa en l'ostel de Sainct-Paul le sabmedi XXIIIIe jour de septembre
l'an mil IIIIc XXXV[1094], et fut trois jours que chascun la veoit qui
vouloit; et après fut ordonnée comme il appartenoit à telle dame, et fut
gardée jusques au XIIIe jour [jeudy] d'octobre qu'elle fut apportée à
Nostre-Dame, à IIII heures après disner; et y avoit XIIII[1095] sonneurs
devant le corps et cent torches, et n'y avoit compaignie de femmes
d'estat que la dame de Baviere, et ne scay quantes damoiselles après le
corps, qui estoit en hault levé sur les espaulles de XVI hommes vestuz de
noir; et estoit sa representacion moult bien faicte, car elle estoit
couchée si proprement qu'il sembloit qu'elle dormist, et tenoit ung
ceptre royal en sa main dextre. Celle journée, furent dictes ses vigilles
moult sollempnellement, et fut prelat l'abbé de Saincte-Geneveve[1096] et
là furent toutes les processions de Paris.

  [1094] Isabeau de Bavière rendit le dernier soupir le jeudi 29
  septembre un peu avant minuit; ses serviteurs et familiers
  transportèrent son corps à Notre-Dame le jeudi 13 octobre sur une
  litière, précédée par les huissiers du Parlement qui faisaient
  faire place aux membres de la Cour, les présidents tenant les
  quatre coins du poêle dont la litière était recouverte. Bien que
  la reine déchue n'eût laissé qu'une bien maigre somme (80 livres
  tournois) à la fabrique de Notre-Dame, le clergé de la cathédrale
  se rendit processionnellement à Saint-Paul, et n'épargna rien
  pour que le service fût digne d'une souveraine, prêtant même un
  sceptre, une couronne et autres ornements royaux pour la
  décoration du chœur; la cérémonie funèbre se fit en présence de
  Louis de Luxembourg, chancelier de France, de Jacques du
  Châtelier, évêque de Paris, des seigneurs de Scales et de
  Willougby et de quelques autres personnages (Arch. nat., X{la}
  1481, fol. 107 rº; LL 217, fol. 175-178). Après la célébration de
  la messe, la dépouille d'Isabeau de Bavière, pieusement
  accompagnée par les présidents du Parlement jusqu'au port
  S.-Landry, fut confiée à un bateau où se trouvaient seulement ses
  exécuteurs testamentaires, notamment son confesseur et son
  chancelier, et conduite dans cet appareil à S.-Denis, où elle
  reçut la sépulture à côté de son mari (J. Chartier, t. I, p.
  211).

  [1095] Ms. de Paris «XXIIII».

  [1096] Pierre Caillou, élu abbé de Sainte-Geneviève en 1433,
  reçut ses bulles en 1435 et remplit les fonctions abbatiales
  jusqu'au 27 août 1466, date de sa mort.


680. Item, le lendemain, fut mise en la riviere de Saine après sa messe
en ung batel, et fut portée enterrer à Sainct-Denis en France, car on ne
l'osa porter par terre pour les Arminalx dont les champs estoient
touzjours plains, et tous les villaiges d'entour Paris.

681. Item, aussitost que le pont de Meulen fut prins, tout enchery à
Paris[1097], se non le vin, mais le blé que on avoit pour XX solz parisis
monta tantost après à II frans; fromaige, beurre, huille, pain, tout
enchery ainsi de pres de la moitié ou du tiers; et la char, et sain doulx
IIII blans la choppine.

  [1097] Dans la séance du Parlement, tenue le 12 octobre, Jean
  Chouart, procureur du roi au Châtelet, demanda que la Cour voulût
  bien adjoindre quelques conseillers au prévôt des marchands, aux
  échevins et aux conseillers du Châtelet, à l'effet «de pourveoir
  au fait de la policie de ceste ville, pour ce que toutes denrées,
  obstant la prinse du pont de Mellant par les adversaires,
  encherissent tres fort de jour en jour»; le Parlement désigna le
  président Piédefer et quatre autres membres de la compagnie, afin
  de prendre les mesures nécessaires (Arch. nat., X{la} 1481, fol.
  107 rº). Les registres capitulaires de N.-D. témoignent aussi de
  la cherté excessive et de la difficulté que l'on éprouvait pour
  se procurer les objets de première nécessité; le 30 août 1435,
  les cheveciers de Saint-Merry vinrent se plaindre au chapitre de
  la maigreur de leurs revenus. «Par suite des guerres et de la
  misere des temps, helas! trop notoire», disaient-ils, ces revenus
  étaient tellement diminués qu'ils ne pouvaient plus suffire aux
  charges d'un seul des cheveciers ainsi qu'à son modeste entretien
  (Arch. nat., LL 217, fol. 265).

682. Item, en cellui temps, n'estoit nulle nouvelle du conseil d'Arras,
ne que s'ilz fucent à IIc lieux de Paris.

683. Item, en cellui conseil ne firent rien qui prouffitast à Paris, car
chascun vouloit tenir le parti[1098] dont le prouffit lui venoit.

  [1098] Ms. de Paris: la partie.

684. Item, quant les Françoys ou Arminalx virent qu'ilz ne porent trouver
autre accort, ilz se misdrent sus plus fort que devant, et se mirent en
Normendie à puissance, et en pou de temps gaignerent des meilleurs pors
de mer qui y soient, comme Montyvillier[1099], Dieppe, Harefleu et autres
bonnes villes et chastellenies assez, et après vindrent plus pres de
Paris, et gaignerent Corbeil[1100], le Bois de Vicenne[1101], Beauté,
Pontoise, Sainct-Germain-en-Laie[1102], et autres villes et chasteaux
assis[1103] autour de Paris, par quoy nul bien ne povoit venir en la
ville de Paris de Normendie ne d'ailleurs, ne pour monter ne pour avaller
aucuns biens[1104]. Et pour ce, tous biens furent tres chiers en karesme,
et especialment harens caqué, car pour certain le caqué coustoit XIIII
frans, et le sor aussi cher à la value, et n'amanda de rien tout le
karesme; et environ Pasques tant enchery le blé qu'il valloit IIII frans,
qui ne valloit à la Chandelleur que XX solz parisis le meilleur.

  [1099] A Montivilliers commandait pour les Anglais Clément
  Overton; à Dieppe Jean Salvayn, chevalier, bailli de Rouen; à
  Harfleur Guillaume Myners (Arch. nat., K 63, no 34{6}; Stevenson,
  _Wars of the English_, t. II, part. 2, p. 541).

  [1100] Corbeil avait alors pour capitaine un certain Ferrières
  qui livra la place moyennant finance payée par le duc de Bourbon
  (Berry, édit. Godefroy, p. 392); ses gens firent une pointe
  audacieuse et réussirent à s'emparer du pont de Charenton. Ce
  fâcheux incident fut annoncé au Parlement le mercredi 11 janvier
  1436, en présence de l'évêque de Paris, du sire de Willougby, de
  Simon Morhier, du prévôt des marchands et des échevins (Arch.
  nat., X{la} 1481, fol. 112 vº).

  [1101] Le château du Bois de Vincennes tomba au pouvoir des
  Français le 19 février 1436. Un Écossais de la garnison, de garde
  au donjon et gagné à prix d'or, donna accès à dix partisans
  déterminés conduits par Guillaume de la Barre, lesquels
  escaladèrent la forteresse et s'en rendirent maîtres presque sans
  coup férir (Cf. Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_,
  t. II, p. 349).

  [1102] Saint-Germain-en-Laye était défendu par une garnison peu
  importante, composée de trois lances à cheval, de sept à pied et
  de trente archers sous les ordres d'un chevalier gascon nommé
  Louis d'Espoy, qui y commandait dès 1431; on voit déjà à cette
  époque l'un des archers de la garnison emprisonné pour avoir
  voulu livrer la place; l'époque de sa réduction ne nous est pas
  connue (Arch. nat., K 63, no 1024; Stevenson, _Wars of the
  English_, t. II, 2e partie, p. 543).

  [1103] Ms. de Paris: assès autour de Paris.

  [1104] Un seul exemple donnera une idée de la difficulté des
  communications entre Paris et le nord-ouest de la France. Au mois
  d'octobre 1435, Pierre Cauchon, Guillaume Érard, docteur en
  théologie, et Jean de Rinel, ambassadeurs du roi d'Angleterre au
  congrès d'Arras, suivirent pour leur retour l'itinéraire suivant:
  après avoir gagné par la Flandre Calais et Boulogne, ils
  s'embarquèrent à Boulogne pour le Tréport, du Tréport se
  rendirent à Dieppe, de Dieppe à Caudebec, et arrivèrent ainsi à
  Rouen. Jean de Rinel, dont le voyage ne devait se terminer qu'à
  Paris, dut faire le trajet de Rouen à Mantes par eau et de Mantes
  à Paris par terre (Arch. nat., K 64, no 119).

685. Item, en ce temps que chascun avoit aprins à gaigner, estoient les
gaignes si mauvaises que les bonnes femmes qui avoient aprins à gaigner
V ou VI blans pour jour se donnoient voulentiers pour II blans et se
vivoient dessus.

686. Item, le vendredy de la IIIe sepmaine de karesme, furent envoiez les
Anglois en tous les villaiges d'entour Pontoise pour bouter le feu
partout, et en blez et en advoynes, et en poys et en feves qui dedens les
maisons estoient, et en après pillerent tout ce qu'ilz porent trouver, et
qui pis est, tretous ceulx à qui les biens estoient admenerent
prinsonniers, dont ilz orent moult grant finance. Et pour vray fut dit en
la ville de Paris par gens dignes de foy tous ordonnez pour mouldre, de
bons blez avoient ars pour vivre VIm personnes demy an, et ceulx de Paris
en avoient tres grant neccessité, comme devant est dit. Et toute ceste
mallefice et dyabolicque guerre soustenoient et maintenoient trois
evesques; c'est assavoir: le chancellier, homme tres cruel, qui estoit
evesque de Terouanne; l'evesque qui fut de Beauvays, qui pour lors estoit
evesque de Lisieux, et l'evesque de Paris. Et, pour certain, par leur
fureur, sans pitié on faisoit à secret et en appert moult [mourir] de
peuple, ou par noyer ou autrement, sans ceulx qui mouroient par bataille.

   [1436.]


687. Item, la sepmaine devant Pasques flouries, l'an mil IIIIc XXXV, on
fist aller commissaires par tout Paris pour savoir combien de blé ou de
farine chascun avoit, ou d'avoyne, ou de feves, ou de poys.

688. Item, les devantdiz gouverneurs firent faire en celuy karesme à tous
ceulx de Paris le serment[1105], sur peine de dampnacion de l'ame, sans
espargnier prebstre ne religieux, qu'ilz seroient bons et loyaux au roy
Henry d'Angleterre, et qui ne vouloit faire, il perdoit ses biens et
estoit banny, ou il avoit pis, et n'estoit nul homme qui parler en osast
ne faire semblant; et si faillirent les harens quinze jours devant
Pasques et les oingnons, car VI[1106] oingnons ung pou gros coustoient
IIII deniers parisis, et tout estoit tant cher[1107], pour ce que nul
n'osoit rien apporter à Paris qui ne fust en peril d'estre tué.

  [1105] Cette nouvelle prestation de serment eut lieu le jeudi 15
  mars 1436 en séance solennelle du Parlement tenue sous la
  présidence du chancelier, évêque de Thérouanne. Au nombre des
  prélats et autres personnages considérables qui vinrent jurer sur
  les saints Évangiles d'être bons et loyaux envers le roi
  d'Angleterre, nous signalerons les évêques de Lisieux, de Paris,
  de Meaux, les abbés de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de
  Saint-Victor, de Saint-Maur-des-Fossés, de Sainte-Geneviève, le
  prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jean Le Clerc, Jean de
  Courcelles, Simon Morhier, Gilles de Clamecy, Hugues le Coq,
  prévôt des marchands, avec quantité de bourgeois et notables
  Parisiens, dont le registre du Parlement donne une longue
  énumération (Arch. nat., X{la} 1481, fol. 118 ro).

  [1106] D'après le ms. de Paris, un seul oignon aurait coûté 4
  deniers parisis.

  [1107] Eu égard à la cherté des vivres (_propter caristiam
  victualium_), l'évêque de Paris et le chapitre de Notre-Dame
  permirent à leurs ouailles d'user pendant le temps du carême de
  beurre et d'œufs (Arch. nat., LL 217, fol. 199).

689. Item, il convint par la force des devantdiz gouverneurs que chascun
portast la croix rouge, sur peine de la vie et de perdre le sien[1108];
et tous les gouverneurs portoient une grant bande blanche toute plaine de
croisettes rouges.

  [1108] L'ordonnance rendue le 16 mars 1436 au nom du roi
  d'Angleterre et publiée au Parlement le 17 contenait défenses aux
  habitants de Paris de porter autre enseigne que la croix rouge et
  imposait ce signe de ralliement à tous les gens de guerre et à
  «tous autres qui d'ores en avant iront et seront ordonnez aler
  aux guetz et aux gardes des portes et murs d'icelle ville, soit
  de jour, soit de nuit.» (Arch. nat., X{la} 8605, fol. 33 ro.)

690. Item, le mercredy de la sepmaine peneuse, se departirent de Paris
environ IIIIc Anglois, pour ce que on ne les paoit point de leurs gaiges,
et le jeudi absolu ensuivant estoient encore à Nostre-Dame des Champs, et
là firent du pis qu'ilz porent, et mengerent celui jour tous les œufs et
fromaiges qu'ilz porent [trouver] là et ailleurs par où ilz tindrent le
chemin, et roberent et pillerent les eglises de croix, de calices et de
nappes, et toutes les maisons des bonnes gens; brief, après eulx, ne
demouroit rien en plus que après feu, mais environ III ou IIII jours
après ilz furent rencontrés tellement qu'ilz furent presque tous mis à
mort.

691. Item, le mardy des festes de Pasques, les gouverneurs de Paris
firent partir de Paris, environ minuyt, bien VI ou VIIIc Anglois pour
aller bouter le feu en tous les petiz villaiges et grans qui sont entre
Paris et Pontoise sur la riviere de Saine, et quant ilz furent à
Sainct-Denis, ilz pillerent l'abbaïe. Et vray est que en l'abbaïe aucuns
prenoient les reliques pour l'argent avoir qui autour estoit, et de fait
l'un regarda le prebstre qui chantoit la messe, et pour ce qu'elle lui
sembloit trop longue, quant le prebstre ot dit _Agnus Dei_ et qu'il usoit
le precieux sacrement, aussi tost qu'il ot prins le precieux sang, ung
grant ribaut saut avant, et tantost print calice et les corporaulx, et
s'en va; les autres prindrent les nappes de tous les autelz et tout ce
qu'ilz porent trouver en l'eglise de Sainct-Denis, et s'en alloient atout
faire les douleurs que noz evesques et les gouverneurs leur avoient
ordonné à faire. Mais le signeur de l'Isle-Adam, qui estoit yssu de
Pontoise et estoit sur les champs, vint contre eulx et les mist presque
tous à mort, et les chassa tuant et occiant depuis par delà Espinel[1109]
jusques aux portes de Paris, c'est assavoir, la bastide Sainct-Denis,
mais cellui jour, environ IIc s'estoient espartis es villaiges, quant ilz
sorent la chose comment elle alloit, ilz se mirent dedens Sainct-Denis en
une tour c'on nomme la tour du Velin[1110]. Quant le sire de l'Isle-Adam
vit qu'ilz furent là, si dist qu'il n'en partiroit point tant qu'il les
eust mors ou vis; si laissa de ses gens, et firent tant qu'ilz les
prindrent, et tantost furent tous mis à mort sans rançon; et fut le
vendredy des festes de Pasques, l'an mil CCCC XXXVI, et furent cel an
Pasques le VIIIe jour d'avril, et fut celle année bissextre, dimenche
courant par G.

  [1109] Épinay-sur-Seine (Seine, arr. et cant. de Saint-Denis).

  [1110] La tour de Velin ou du Venin, attenante à l'abbaye de
  Saint-Denis et plus connue sous le nom de tour du Salut, servit
  de refuge au seigneur de Brichanteau, neveu de Morhier, qui s'y
  tint jusqu'au jour de l'entrée du connétable de Richemont à
  Paris; jugeant alors la situation désespérée, il abandonna ce
  dernier rempart des Anglais et fut massacré dans la plaine (Cf.
  Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 362).

692. Item, en cellui vendredy d'après Pasques, vindrent devant Paris les
signeurs de la bande devantdicte, c'est assavoir, le conte de Richemont
qui estoit connestable de France de par le roy Charles, le bastart
d'Orleans, le signeur de l'Isle-Adam et plusieurs autres signeurs droict
à la porte Sainct-Jaque, et parlerent aux portiers, disant: «Laissez nous
entrer dedens Paris paisiblement, ou vous serez tous mors par famine, par
cher temps ou autrement.» Les gardes de la porte regarderent par dessus
les murs et virent tant de peuple armé qu'ilz ne cuidoient mie que toute
la puissance du roy Charles peust finer de la moitié d'autant de gens
d'armes comme ilz povoient veoir. Si orent paour, et doubterent moult la
fureur, si se consentirent à les bouter dedens la ville.

_L'antrée des Francoys à Paris en l'an mil IIIIc XXXVI._

693. Et entra le premier le signeur de l'Isle-Adam par une grant
eschelle que on lui avalla, et mist la baniere de France dessus la porte,
criant: «Ville gaignée!» Le peuple en sceut parmy Paris la nouvelle, si
prindrent tantost la croix blanche droicte, ou la croix Sainct Andry.
L'evesque de Terouanne, chancellier de France, quant il vit la besongne
ainsi tournée, si manda le prevost et le signeur de Huillebit et tous les
Anglois, et furent tous armez au mieulx qu'ilz porent. D'autre part,
ceulx de Paris prindrent cuer par ung bon bourgois nommé Michel de
Lalier[1111] et autres plusieurs qui estoient cause de la dicte
entrée[1112]; si firent armer le peuple et allerent droit à la porte
Sainct-Denis, et furent tantost [quelque] III ou IIIIm hommes, que de
Paris que des villaiges, qui tant avoient grant haine aux Anglois et aux
gouverneurs, que autre chose ne desiroient que les destruire. Comme ilz
estoient à garder ladicte porte, et les gouverneurs davantdiz orent
assemblé leurs Anglois, si firent trois batailles, en l'une le sire de
Huillebit, en l'autre le chancellier et le prevost, et en l'autre Jehan
l'Archer[1113], ung des plus crueulx chrestiens du monde, et estoit
lieutenent du prevost ung gros villain comme ung cagoux[1114]. Et pour ce
que ilz craignoient moult le quartier des Halles, y fut envoié le prevost
atoute son armée, et en allant trouva ung sien compere, ung tres bon
marchant nommé[1115] Le Vavasseur[1116], qui lui dist: «Monsieur mon
compere, aiez pitié de vous, car je vous prometz qu'il convient à ceste
foys faire la paix, ou nous sommes tous destruictz.--Comment, dist il,
traistre! es tu tourné,» et sans plus dire, le fiert de son espée par le
travers du visaige, dont il chut, et après le fist tuer par ses gens. Le
chancellier et ses gens alloit par la grant rue Sainct-Denis, Jehan
l'Archer alloit par la rue Sainct-Martin, lui et sa compaignie, et
n'avoit celui qui n'eust bien en sa compaignie II ou IIIc hommes tous
armez ou archers, et crioient le plus orriblement que oncques on vyt
crier gens: «Sainct George! sainct George! traistres Francoys, vous
serés[1117] tous mors!» Et ce traistre L'Archer crioit que on tuast tout,
mais ilz ne trouvèrent homme parmy les rues, ce ne fu en la rue
Sainct-Martin qu'ilz trouvèrent devant Sainct-Merry ung nommé Jehan le
Prebstre et ung autre nommé Jehan des Croustez, lesquelx estoient tres
bons mesnaigers et hommes de honneur, qu'ilz tuerent plus de dix foys.
En après allerent criant, comme davant est dit, et tirant aux fenestres,
especialment aux boutz des rues, de leurs fleches, mais les chesnes qui
estoient tendues parmy Paris leur firent perdre toute leur force. Ainsi
allerent à la porte Sainct-Denis où ilz furent bien receuz, car quant
virent tant de peuple et qu'ilz virent qu'on leur gecta IIII ou V canons,
si furent moult esbahiz, et au plus tost qu'ilz porent s'en fouirent tous
vers la porte Sainct-Anthoine et se bouterent tous dedens la forteresse.
Tantost après vindrent parmy Paris le connestable devantdit et les autres
signeurs, aussi doulcement comme se toute leur vie ne se feussent point
meuz hors de Parys, qui estoit ung bien grant miracle, car deux heures
devant qu'ilz entrassent, leur intencion estoit et à ceulx de leur
compaignie de piller Paris et de mettre tous ceulx qui les contrediroient
à mort; et, par le recort d'eulx, bien cent charretiers[1118] et plus qui
venoient après l'ost admenerent blez et autres vitailles, disant: «On
pillera Paris, et quant nous aurons vendu nostre vitaille à ces villains
de Paris, nous chargerons noz charrettes du pillaige de Paris et
remporterons or et argent et mesnaige, dont nous serons tous riches
toutes noz vies.» Mais les gens de Paris, aucuns bons chrestiens et
chrestiennes, se mirent dedens les eglises et appelloient la glorieuse
Vierge Marie et monsieur sainct Denis, qui apporta la foy en France,
qu'ilz voulsissent deprier à Nostre Seigneur qu'il ostast toute la fureur
des princes devant nommez, et de leur compaignie. Et vraiement bien fut
apparant que monsr sainct Denis avoit esté advocat [de la cité par devers
la glorieuse Vierge Marie, et] la glorieuse Vierge Marie par devers
Nostre Seigneur Jhesu-Crist, car quant ilz furent entrez dedens et qu'ilz
virent que on avoit rompue à force la porte Sainct-Jaque pour leur donner
entrée, ilz furent si meuz de pitié et de joye qu'ilz ne se porent
[oncques] tenir de larmoier. Et disoit le connestable, aussitost qu'il se
vit dedens la ville, aux bons habitans de Paris: «Mes [bons] amys, le bon
roy Charles vous remercie C mil foys, et moy de par luy, de ce que si
doulcement vous lui avez rendue sa mestresse cité de son royaulme, et
s'aucun, de quelque estat qu'il soit, a mesprins par devers monsigneur le
roy, soit absent ou autrement, il lui est tout pardonné[1119].» Et
tantost sans descendre fist crier à son de trompe que nul ne fust si
hardi, sur peine d'estre pandu par la gorge, de soy loger en hostel de
bourgois ou de mesnaiger oultre sa voulenté, ne de reproucher, ne de
faire quelque desplaisir, ou piller personne de quelque estat, non s'il
n'estoit natif d'Angleterre et souldoier; dont le peuple de Paris les
print en si grant amour que, avant qu'il fust l'endemain, n'y avoit celui
qui n'eust mis son corps et sa chevance pour destruire les Angloys. Après
ce cry furent cerchées les hostelleries pour trouver les Angloys, et tous
ceulx qui furent trouvez furent mis à rançon et pillez, et plusieurs
mesnaigers et bourgois qui s'enfouirent avec le chancelier dedens la
porte Sainct-Anthoine, ceulx là furent pillez, mais oncques personne, de
quelque estat qu'il fust ne de quelque langue, ne tant eust mal fait
contre le roy, n'en fut tué.

  [1111] Michel de Laillier, maître des comptes sous Charles VI,
  servit en cette qualité le gouvernement anglais et prêta même le
  serment du 15 mars 1436; il n'en est pas moins vrai qu'il joua le
  principal rôle dans la reddition de Paris (Cf. Vallet de
  Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 354).

  [1112] Après Michel de Laillier, on peut citer, au nombre des
  partisans les plus dévoués de la cause française, les bourgeois
  qui constituèrent le nouvel échevinage, notamment Jean de Belloy
  qui, est-il dit dans un procès plaidé à la Cour des aides, «a
  servy monsr de Bourgongne et a beaucoup labeuré par l'ordonnance
  dudit seigneur à remettre Paris en l'obeissance du roy» (Arch.
  nat., Z{1a} 10, fol. 9 vº).

  [1113] Jean l'Archer, lieutenant criminel de la prévôté de Paris
  pendant l'occupation anglaise, était examinateur au Châtelet dès
  le début du XVe siècle. En 1402, il fut chargé de débarrasser les
  abords de la grande boucherie des étaux et paniers empiétant sur
  la voie publique (Arch. nat., Y2, fol. 204 rº). Nommé lieutenant
  criminel du prévôt de Paris à la suite de la réaction
  bourguignonne de 1418, il occupait ce poste le 31 mars 1425; à
  cette date, le chanoine Pierre d'Orgemont fut chargé de lui
  présenter, au nom du chapitre et des paroissiens des églises
  Saint-Christophe, de Saint-Pierre-aux-Bœufs et de Sainte-Marine
  de la Cité, une pétition tendant à l'expulsion des femmes de
  mauvaise vie qui avaient élu domicile autour de l'hôtel de l'Ours
  et du Lion (_Ibid._, LL 217, fol. 140). Le 28 février 1432, le
  chapitre de Notre-Dame nomma Jean l'Archer franc-sergent de
  l'église de Paris. Le lieutenant criminel du prévôt de Paris,
  objet de l'exécration universelle, suivit les Anglais dans leur
  retraite le 17 avril 1436; trois jours après, les chanoines
  déclarèrent l'office de franc-sergent vacant, attendu que ledit
  l'Archer était allé «soy rendre ennemy du roy nostre sire et
  demourer en l'obeissance du roy d'Angleterre», et ils le
  remplacèrent par Jean de Hacqueville, drapier. Le successeur de
  L'Archer comme lieutenant-criminel fut Jean Truquan; ses biens
  furent attribués en 1437 à Ambroise de Loré (Arch. nat., PP 118,
  Mémorial Bourges, fol. 11). En 1401, Jean l'Archer possédait à la
  porte Baudoyer une maison à l'enseigne du Chaudron (_Ibid._, Z
  5184, fol. 68 vo).

694. Item, l'endemain de l'antrée, jour de sabmedi, vint tant de
biens à Paris qu'on avoit le blé pour XX solz parisis, [qui le
mercredy devant coustoit XLVIII ou L solz]; et fut le vieulx marché
de devant la Magdeleine ouvert, et y vendist on le blé, qui plus de
XVIII ou XX ans avoit esté fermé, et on ot celui jour VII œufs
pour I blanc, et le jour de devant on n'en avoit que V pour II
blans, et autres vitailles au cas pareil.

  [1114] Ms. de Paris: cacque ou cacqué.

  [1115] Avant «le Vavasseur» il y a un blanc dans le ms. de Paris.

  [1116] Guillaume le Vavasseur, gros boulanger-meunier, s'enrichit
  par des spéculations sur les grains et farines, spéculations qui
  prirent parfois le caractère d'abus et d'exactions et tombèrent
  sous le coup d'une répression sévère. Le 17 juillet 1420, année
  signalée par une cherté excessive du pain, dix meuniers de Paris,
  Guillaume le Vavasseur en tête, furent condamnés par le Parlement
  à crier merci et demander pardon au procureur général du roi, à
  se rendre par le Grand-Pont et le pont Notre-Dame jusqu'en
  l'église Notre-Dame, tenant en leur main un cierge ardent d'une
  livre qu'ils devaient déposer devant l'image de Notre-Dame, enfin
  à tenir prison en la Conciergerie jusqu'à ce qu'ils eussent fait
  cuire et distribuer aux établissements hospitaliers de la
  capitale une certaine quantité de pains, dans la proportion d'un
  muid de blé pour Le Vavasseur et Rappan et d'un demi-muid pour
  les autres meuniers. Le Parlement défendit en outre à tout
  boulanger, sous peine de cent livres d'amende et d'exposition au
  pilori, de s'entremettre de meunerie, mais il déclara en même
  temps que la condamnation infligée aux meuniers n'aurait rien
  d'infamant (Arch. nat., X{la} 1480, fol. 219 vº).

  [1117] «Serés» manque dans le ms. de Rome.

  [1118] Ms. de Rome: charrettes.

  [1119] Les lettres d'abolition accordées aux habitants de Paris
  par Charles VII furent solennellement publiées à Notre-Dame et en
  l'hôtel de ville le samedi 14 avril, en présence de «tres noble
  et puissant prince monsr le conte de Richemont, connestable de
  France, monseigneur le bastart d'Orleans, le seigneur de
  l'Isle-Adam, le sire de Ternant et autres seigneurs, nobles, gens
  d'eglise, bourgois et habitans de la ville de Paris en moult
  grant nombre.» On les fit publier le même jour dans les
  carrefours de Paris; le texte de ces lettres données à Poitiers
  le 28 février, avec mention officielle des publications, est
  inséré au Livre vert vieil second (Arch. nat., Y4, fol. 1).

695. Item, ceulx qui se bouterent en la porte Sainct-Anthoine eulx
trouverent moult esbahiz quant ilz se virent enfermez là dedens, car ilz
estoient tant que tout estoit plain, et eussent esté tantost affamez. Si
parlerent au connestable et finerent avec luy par grant[1120] finance
qu'ilz s'en iroient sains et saulx par sauf-conduit; et ainsi vuiderent
la place le mardy XVIIe jour d'avril l'an mil IIIIc XXXVI[1121]; et pour
certain oncques gens ne furent autant mocquez ne huyez[1122] comme ilz
furent, especialment le chancelier, le lieutenent du prevost, le maistre
des bouchers[1123] et tous ceulx qui avoient esté coupables de
l'oppression que on faisoit au pouvre commun, car en verité oncques les
Juifs qui furent menez en Caldée en chetivoison[1124] ne furent pis menez
que estoit le pouvre peuple de Paris; car nulle personne n'osoit yssir
hors de Paris sans congé, ne rien porter sans passe porte, tant fust pou
de chose, et disoit on: «Vous allez en tel lieu, revenez à telle heure ou
ne revenez plus.»

  [1120] «Luy» et «grant» manquent dans le ms. de Rome.

  [1121] La capitulation fut conclue le dimanche 15 avril, ainsi
  qu'en témoigne la note suivante due à Fauquembergue: «Dimenche,
  XVe jour dudit moys, fu fait traictié de la reddicion dudit