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Title: Prétextes - Réflexions sur quelques points de littérature et de morale
Author: Gide, André
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Prétextes - Réflexions sur quelques points de littérature et de morale" ***

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                               PRÉTEXTES



                           _DU MÊME AUTEUR_


          ANDRÉ WALTER (Les cahiers; Les Poésies)..... épuisé

          LE VOYAGE D'URIEN........................... épuisé

          PALUDES..................................... épuisé


                         AU MERCURE DE FRANCE


          PRÉTEXTES................................... 1 vol.

          NOUVEAUX PRÉTEXTES.......................... 1 vol.

          L'IMMORALISTE, récit........................ 1 vol.

          LA PORTE ÉTROITE, récit..................... 1 vol.

          OSCAR WILDE................................. 1 vol.


                     A LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE


          LES NOURRITURES TERRESTRES.................. 1 vol.

          ISABELLE, récit............................. 1 vol.

          LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.............. 1 vol.

          LE ROI DE CANDAULE, suivi de SAUL........... 1 vol.

          LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ................... 1 vol.

          LES CAVES DU VATICAN........................ 1 vol.


                   *       *       *       *       *

                              ANDRÉ GIDE


                               Prétextes


                              Réflexions

                  sur quelques points de littérature

                             et de morale


                           Septième édition

                                 PARIS

                           MERCVRE DE FRANCE

                       XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

                                MCMXIX


                   *       *       *       *       *

[Pg 4]


                        JUSTIFICATION DU TIRAGE

  Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
                            pour tous pays


[Pg 5]

                          TABLE DES MATIÈRES


                          =Deux conférences.=


  De l'influence en Littérature..........................   7

  Les Limites de L'Art...................................  35


                        =Autour de M. Barrès.=


  A propos des _Déracinés_...............................  51

  La querelle du peuplier (_Réponse à M. Maurras_).......  61

  La Normandie et le Bas-Languedoc.......................  71


                          =Lettres à Angèle.=


     I.--Mirbeau; Curel; Hauptmann.......................  81

    II.--Signoret; Jammes................................  88

   III.--Les Naturistes..................................  99

    IV.--Barrès; Maeterlinck............................. 102

     V.--Verhaeren, Pierre Louys......................... 107

    VI.--Stevenson et _du nationalisme en littérature_... 113

   VII.--De quelques récentes idolâtries................. 124

  VIII.--Sada Yacco...................................... 135

    IX.--De quelques jeunes gens du Midi................. 142

     X.--Les Mille Nuits et une Nuit du Dr Mardrus....... 151

    XI.--Max Stirner et l'individualisme................. 160

   XII.--Nietzsche....................................... 166


                          =Quelques livres.=


  Villiers de l'Isle-Adam................................ 185

  Maurice Léon........................................... 192

  Camille Mauclair....................................... 197

  Henri de Régnier....................................... 203

  Dr J. C. Mardrus (_Les Mille Nuits et une Nuit_)....... 211

  Saint-Georges de Bouhélier............................. 225

    _Lettre à M. Saint-Georges de Bouhélier_............. 235


                             =Supplément.=


  Francis Jammes......................................... 241

  Saint-Georges de Bouhélier............................. 242

  Henri de Régnier....................................... 244

  Octave Mirbeau......................................... 246


                            =In Memoriam.=


  Stéphane Mallarmé...................................... 251

  Emmanuel Signoret...................................... 260

  Oscar Wilde............................................ 265


[Pg 6]

                           DEUX  CONFÉRENCES

[Pg 7]



                     DE L'INFLUENCE EN LITTÉRATURE

_Conférence faite à la_ LIBRE ESTHÉTIQUE _de Bruxelles le 29 Mars 1900._


_A Théo Van Rysselberghe._


MESDAMES, MESSIEURS,

Je viens ici faire l'apologie de l'influence.


On convient généralement qu'il y a de bonnes et de mauvaises
influences. Je ne me charge pas de les distinguer. J'ai la prétention
de faire l'apologie de toutes les influences.

J'estime qu'il y a de très bonnes influences qui ne paraissent pas
telles aux yeux de tous.

J'estime qu'une influence n'est pas bonne ou mauvaise
[Pg 8]
d'une manière absolue, mais simplement par rapport à qui la subit.

J'estime surtout qu'il y a de mauvaises natures pour qui tout est
guignon, et à qui tout fait tort. D'autres au contraire pour qui
tout est heureuse nourriture, qui changent les cailloux en pain: «Je
dévorais, dit Gœthe, TOUT ce que Herder voulait bien m'enseigner.»

L'apologie de l'influencé d'abord; l'apologie de l'influenceur ensuite;
ce seront là les deux points de notre causerie.


Gœthe, dans ses Mémoires, parle avec émotion de cette période
de jeunesse où, s'abandonnant au monde extérieur, il laissait
indistinctement chaque créature agir sur lui, chacune à sa
manière. «Une merveilleuse parenté avec chaque objet en résultait,
écrit-il,--une si parfaite harmonie avec toute la nature, que tout
changement de lieu, d'heure, de saison, m'affectait intimement.» Avec
délices il subissait la plus fugitive influence.

Les influences sont de maintes sortes--et si je vous ai rappelé ce
passage de Gœthe, c'est parce que je voudrais pouvoir parler de
_toutes_ les influences, chacune
[Pg 9]
ayant son importance,--commençant par les plus vagues, les plus
naturelles, gardant pour les dernières les influences des hommes et
celles des œuvres des hommes; les gardant pour les dernières parce
que ce sont celles dont il est le plus difficile de parler--et contre
lesquelles on tente le plus, ou l'on prétend tenter le plus, de
regimber.--Comme ma prétention est de faire l'apologie de celles-ci
aussi, je voudrais préparer cette apologie de mon mieux,--c'est-à-dire
lentement.

Il n'est pas possible à l'homme de se soustraire aux influences;
l'homme le plus préservé, le plus muré en sent encore. Les influences
risquent même d'être d'autant plus fortes qu'elles sont moins
nombreuses. Si nous n'avions rien pour nous distraire du mauvais temps,
la moindre averse nous ferait inconsolables.

Il est tellement impossible d'imaginer un homme complètement échappé
de toutes les influences naturelles et humaines, que, lorsqu'il s'est
présenté des héros qui paraissaient ne rien devoir à l'extérieur,
dont on ne pouvait expliquer la marche, dont les actions, subites, et
incompréhensibles aux profanes, étaient telles qu'aucun mobile humain
ne les semblait déterminer--on préférait, après leur réussite, croire à
l'influence
[Pg 10]
des _astres_, tant il est impossible d'imaginer quelque chose d'humain
qui soit complètement, profondément, foncièrement spontané.

En général on peut dire, je crois, que ceux qui avaient la glorieuse
réputation de n'obéir qu'à leur étoile étaient ceux sur qui les
influences personnelles, les influences d'élection agissaient plus
puissamment que les influences générales--je veux dire celles qui
agissent sur tout un peuple, du moins sur tous les habitants d'une même
ville, à la fois.

Donc deux classes d'influences, les influences communes, les influences
particulières; celles que toute une famille, un groupement d'hommes, un
pays subit à la fois; celles que dans sa famille, dans sa ville, dans
son pays, l'on est seul à subir (volontairement ou non, consciemment ou
inconsciemment, qu'on les ait choisies ou qu'elles vous aient choisi).
Les premières tendent à réduire l'individu au type commun; les secondes
à opposer l'individu à la communauté.--Taine s'est occupé presque
exclusivement des premières; elle flattaient son déterminisme mieux que
les autres...

Mais comme on ne peut inventer rien de neuf pour soi tout seul, ces
influences que je dis personnelles
[Pg 11]
parce qu'elles sépareront en quelque sorte la personne qui les subit,
l'individu, de sa famille, de sa société, seront aussi bien celles qui
le rapprocheront de tel inconnu qui les subit ou les a subies comme
lui,--qui forme ainsi des groupements nouveaux--et crée comme une
nouvelle famille, aux membres parfois très épars, tisse des liens,
fonde des parentés--qui peut pousser à la même pensée tel homme de
Moscou et moi-même, et qui, à travers le temps, apparente Jammes à
Virgile--et à ce poète chinois dont il vous lisait jeudi dernier le
charmant, modeste et ridicule poème.

Les influences _communes_ sont forcément les plus _grossières_--ce
n'est pas par hasard que le mot GROSSIER est devenu synonyme de
COMMUN.--J'aurais presque honte à parler de l'influence de la
nourriture si Nietzsche par exemple, paradoxalement je veux le croire,
ne prétendait que la boisson a une influence considérable sur les
mœurs et sur la pensée d'un peuple en général: que les Allemands par
exemple, en buvant de la bière, s'interdisent à jamais de prétendre à
cette légèreté, cette acuité d'esprit que Nietzsche prête aux Français
buveurs de vin. Passons.

Mais, je le répète: moins une influence est grossière,
[Pg 12]
plus elle agit d'une manière particulière. Et déjà l'influence du
temps, celle des saisons, bien qu'agissant sur de grandes foules à la
fois, agit sur elles de manière plus délicate et plus nerveuse, et
provoque des réactions très diverses.--Tel est exténué, tel autre est
exalté par la chaleur. Keats ne pouvait travailler bien qu'en été,
Shelley qu'en automne. Et Diderot disait: «J'ai l'esprit fou dans les
grands vents.» On pourrait citer encore, citer beaucoup... Passons.

L'influence d'un climat cesse d'être générale, et par là devient
sensible, à celui qui la subit en étranger.--Ici nous arrivons aux
influences particulières;--à vrai dire, les seules qui aient droit de
nous occuper ici.

Lorsque Gœthe, arrivant à Rome, s'écrie: «Nun bin ich endlich geboren!»
Enfin je suis né!... Lorsqu'il nous dit dans sa correspondance
qu'entrant en Italie il lui sembla pour la première fois prendre
conscience de lui-même et _exister_ ... voilà certes de quoi
nous faire juger l'influence d'un pays étranger comme des plus
importantes.--C'est, de plus, une _influence d'élection_: je veux
dire qu'à part de malheureuses exceptions, voyages forcés ou exils,
on choisit d'ordinaire la terre où l'on veut voyager; la choisir est
preuve que déjà l'on est un peu influencé par elle.--Enfin
[Pg 13]
l'on choisit tel pays précisément parce que l'on sait que l'on va
être influencé par lui, parce qu'on espère, que l'on souhaite cette
influence. On choisit précisément les lieux que l'on croit capables de
vous influencer le plus.--Quand Delacroix partait pour le Maroc, ce
n'était pas pour devenir orientaliste, mais bien, par la compréhension
qu'il devait avoir d'harmonies plus vives, plus délicates et plus
subtiles, pour «prendre conscience» plus parfaite de lui-même, du
coloriste qu'il était.

J'ai presque honte à citer ici le mot de Lessing, repris par Gœthe
dans les _Affinités Electives_, mot si connu qu'il fait sourire: «Es
wandelt niemand unbestraft unter Palmen», et que l'on ne peut traduire
en français qu'assez banalement par: «Nul ne se promène impunément sous
les palmes.» Qu'entendre par là? sinon qu'on a beau sortir de leur
ombre, on ne se retrouve plus tel qu'avant.

J'ai lu tel livre; et après l'avoir lu je l'ai fermé; je l'ai remis
sur ce rayon de ma bibliothèque,--mais dans ce livre il y avait telle
parole que je ne peux pas oublier. Elle est descendue en moi si avant,
que je ne la distingue plus de moi-même. Désormais je ne suis plus
comme si je ne l'avais pas connue.--Que j'oublie
[Pg 14]
le livre où j'ai lu cette parole: que j'oublie même que je l'ai
lue; que je ne me souvienne d'elle que d'une manière imparfaite ...
n'importe! Je ne peux plus redevenir celui que j'étais avant de l'avoir
lue.--Comment expliquer sa puissance?

Sa puissance vient de ceci qu'elle n'a fait que me révéler quelque
partie de moi encore inconnue à moi-même; elle n'a été pour moi qu'une
explication--oui, qu'une explication de moi-même. On l'a dit déjà: les
influences agissent par ressemblance. On les a comparées à des sortes
de miroirs qui nous montreraient, non point ce que nous sommes déjà
effectivement, mais ce que nous sommes d'une façon latente.

 Ce frère intérieur que tu n'es pas encore,

disait Henri de Regnier,--Je les comparerai plus précisément à ce
prince d'une pièce de Mæterlinck, qui vient réveiller des princesses.
Combien de sommeillantes princesses nous portons en nous, ignorées,
attendant qu'un contact, qu'un accord, qu'un mot les réveille!

Que m'importe, auprès de cela, tout ce que j'apprends par la tête, ce
qu'à grand renfort de mémoire j'arrive
[Pg 15]
à retenir?--Par instruction, ainsi, je peux accumuler en moi de lourds
trésors, toute une encombrante richesse, une fortune, précieuse certes
comme instrument, mais qui restera _différente_ de moi jusqu'à la
consommation des siècles.--L'avare met ses pièces d'or dans un coffre;
mais, sitôt le coffre fermé, c'est comme si le coffre était vide.

Rien de pareil avec cette intime connaissance, qui n'est plutôt qu'une
reconnaissance mêlée d'amour--de reconnaissance, vraiment; qui est
comme le sentiment d'une parenté retrouvée.

A Rome, près de la solitaire petite tombe de Keats, quand je lus ses
vers admirables, combien naïvement je laissai sa douce influence entrer
en moi, tendrement me toucher, me reconnaître, s'apparenter à mes plus
douteuses, à mes plus incertaines pensées.--A ce point que lorsque,
malade, il s'écrie dans _l'Ode au Rossignol:_

_Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin--longtemps refroidi dans la
terre profonde,--d'un vin qui sente Flora et la campagne verte, la
danse et les chansons provençales, et la joie que brûle le soleil?_

_--Oh! qui me donnera une coupe pleine de chaud Midi?_

[Pg 16]
Il me semblait, que, de mes propres lèvres, j'entendisse jaillir cette
plainte admirable.

S'éduquer, s'épanouir dans le monde, il semble vraiment que ce soit se
retrouver des parents.


Je sens bien qu'ici nous sommes arrivés au point sensible, dangereux,
et qu'il va devenir plus difficile et délicat de parler. Il ne s'agit
plus à présent des influences--dirai-je: naturelles--mais bien des
influences humaines.--Comment expliquer, tandis que _l'influence_
nous apparaissait jusqu'ici comme un heureux moyen d'enrichissement
personnel--ou du moins semblable à cette baguette de coudre des
sorciers qui permettrait de découvrir en soi des richesses,--comment
expliquer que brusquement ici l'on entre en garde, que l'on ait peur
(surtout de nos jours, disons-le bien), que l'on se défie. L'influence,
ici, est considérée comme une chose néfaste, une sorte d'attentat
envers soi-même, de crime de lèse-personnalité.

C'est que précisément aujourd'hui, même sans faire profession
d'individualisme, nous prétendons avoir chacun notre _personnalité_,
et que, sitôt que cette personnalité n'est plus très robuste, sitôt
qu'elle paraît,
[Pg 17]
à nous-mêmes ou aux autres, un peu indécise, chancelante ou débile, la
peur de la perdre nous poursuit et risque de gâter nos plus réelles
joies.

La peur de perdre sa personnalité!

Nous avons pu, dans notre bienheureux monde des lettres, connaître
et rencontrer bien des peurs: la peur du neuf, la peur du vieux--ces
derniers temps la peur des langues étrangères, etc. ... mais de toutes,
la plus vilaine, la plus sotte, la plus ridicule, c'est bien la peur de
perdre sa personnalité.

«Je ne veux pas lire Gœthe, me disait un jeune littérateur (ne craignez
rien, je ne nomme que quand je loue),--je ne veux pas lire Gœthe parce
que cela pourrait m'impressionner.»

Il faut, n'est-ce pas, être arrivé à un point de perfection rare, pour
croire que l'on ne peut changer qu'en mal.

La personnalité d'un écrivain, cette personnalité délicate,
choyée, celle qu'on a peur de perdre, non tant parce qu'on la sait
précieuse, que parce qu'on la croit sans cesse sur le point d'être
perdue--consiste trop souvent à n'avoir jamais fait telle ou telle
chose. C'est ce qu'on pourrait appeler une personnalité privative. La
perdre, c'est avoir envie de faire, ce
[Pg 18]
qu'on s'était promis de ne pas faire.--Il a paru, il y a quelque dix
ans, un volume de nouvelles que l'auteur avait intitulé: _Contes sans
qui ni que_. L'auteur s'était fait une manière d'originalité, un style
spécial, une personnalité, à n'employer jamais un pronom conjonctif.
(Comme si les _qui_ et les _que_ ne continuaient pas quand même
d'exister!)--Combien d'auteurs, d'artistes, n'ont d'autre personnalité
que celle-là, qui, le jour où ils consentiraient à employer les qui et
les que, comme tout le monde, se confondraient tout simplement dans la
masse banale et infiniment nuancée de l'humanité.

Et pourtant, il faut bien avouer que la personnalité des plus grands
hommes est faite aussi de leurs incompréhensions. L'accentuation même
de leurs traits exige une limitation violente. Aucun grand homme ne
nous laisse de lui une image vague, mais précise et très définie. On
peut même dire que ses incompréhensions font la _définition_ du grand
homme.

Que Voltaire n'ait compris Homère ni la Bible; qu'il éclate de rire
devant Pindare; est-ce que cela ne dessine pas la figure de Voltaire?
comme le peintre qui, traçant le contour d'un visage, dirait à ce
visage: Tu n'iras pas plus loin.

[Pg 19]
Que Gœthe, le plus intelligent des êtres, n'ait pas compris
Beethoven--Beethoven, qui, après avoir joué devant lui la sonate en ut
dièze mineur (celle qu'on a coutume de nommer la _Sonate au clair de
lune_), comme Gœthe demeurait froidement silencieux, poussait vers lui
ce cri de détresse: «Mais, Maître, si vous, vous ne me dites rien--qui
donc alors me comprendra?» est-ce que cela ne définit pas d'un coup
Gœthe--et Beethoven?

Ces incompréhensions s'expliquent, voici comment: elles ne sont certes
point sottise; elles sont _éblouissement_.--Ainsi tout grand amour
est exclusif, et l'admiration d'un amant pour sa maîtresse le rend
insensible à toute beauté différente.--C'est _l'amour_ qu'il avait pour
l'esprit, qui rendait Voltaire insensible au lyrisme. C'est l'adoration
de Gœthe pour la Grèce, pour la pure et souriante tendresse de Mozart,
qui lui faisait craindre le déchaînement passionné de Beethoven--et
dire à Mendelssohn qui lui jouait le début de la symphonie en ut
mineur: «Je ne ressens que de l'étonnement.»

Peut-être peut-on dire que tout grand producteur, tout créateur,
a coutume de projeter _sur le point qu'il veut opérer_ une telle
abondance de lumière spirituelle,
[Pg 20]
un tel faisceau de rayons--que tout le reste autour en paraît sombre.
Le contraire de cela, n'est-ce pas le dilettante? qui comprend tout,
précisément parce qu'il n'aime rien _passionnément_, c'est-à-dire
_exclusivement_.

Mais combien celui qui, sans avoir une personnalité fatale, toute
d'ombre et d'éblouissement, tâche de se créer une personnalité
restreinte et combinée, en se privant de certaines influences, en se
mettant l'esprit au régime, comme un malade dont l'estomac débile ne
saurait supporter qu'un choix de nourritures peu variées (mais qu'alors
il digère si bien!)--combien celui-là me fait aimer le dilettante, qui,
ne pouvant être producteur et parler, prend le charmant parti d'être
_attentif_ et se fait une carrière vraiment de savoir admirablement
_écouter_. (On manque d'écouteurs aujourd'hui, de même que l'on manque
_d'écoles_--c'est un des résultats de ce besoin d'originalité à tout
prix.)

La peur de ressembler à tous fait dès lors chercher à celui-ci quels
traits bizarres, uniques (incompréhensibles souvent par la même), il
peut bien montrer--qui lui apparaissent aussitôt d'une principale
importance, qu'il croit devoir exagérer, fût-ce aux dépens
[Pg 21]
de tout le reste. J'en sais un qui ne veut pas lire Ibsen parce que,
dit-il, «il a peur de le trop bien comprendre». Un autre s'est promis
de ne jamais lire les poètes étrangers, de crainte de perdre «le sens
pur de sa langue»...

Ceux qui craignent les influences et s'y dérobent font le tacite aveu
de la pauvreté de leur âme. Rien de bien neuf en eux à découvrir,
puisqu'ils ne veulent prêter la main à rien de ce qui peut guider leur
découverte. Et s'ils sont si peu soucieux de se retrouver des parents,
c'est, je pense, qu'il se pressentent fort mal apparentés.

Un grand homme n'a qu'un souci: devenir le plus humain
possible,---disons mieux: _devenir banal_. Devenir banal, Shakespeare,
banal Gœthe, Molière, Balzac, Tolstoï... Et, chose admirable, c'est
ainsi qu'il devient le plus personnel. Tandis que celui qui fuit
l'humanité pour lui-même, n'arrive qu'à devenir particulier, bizarre,
défectueux... Dois-je citer le mot de l'Evangile? Oui, car je ne pense
pas le détourner de son sens: «Celui qui veut sauver sa vie (sa vie
personnelle) la perdra; mais qui veut la donner la sauvera (ou pour
traduire plus exactement le texte grec: «_la rendra vraiment vivante_»),

[Pg 22]
Voilà pourquoi nous voyons les grands esprits ne jamais craindre les
influences, mais au contraire les rechercher avec une sorte d'avidité
qui est comme l'avidité d'ÊTRE.

Quelles richesses ne devait pas sentir en lui un Gœthe, pour ne
s'être refusé,--ou, selon le mot de Nietzsche, «n'avoir dit _non_»--à
rien! Il semble que la biographie de Gœthe soit l'histoire de ses
influences--(nationales avec Gœtz; moyenâgeuses avec Faust; grecques
avec les Iphigénies; italiennes avec le Tasse, etc.; enfin vers la fin
de sa vie encore, l'influence orientale, à travers le divan de Hafiz,
que venait de traduire Hammer--influence si puissante que, à plus de 70
ans, il apprend le persan et écrit lui aussi un Divan).

La même frénésie désireuse qui poussait Gœthe vers l'Italie, poussait
le Dante vers la France. C'est parce qu'il ne trouvait plus en Italie
d'influences suffisantes, qu'il accourait jusqu'à Paris se soumettre à
celle de notre Université.

Il faudrait pourtant se convaincre que la peur dont je parle est une
peur toute moderne, dernier effet de l'anarchie des lettres et des
arts; avant, on ne connaissait pas cette crainte-là. Dans toute grande
époque on se
[Pg 23]
contentait d'être personnel, sans chercher à l'être, de sorte qu'un
admirable fonds commun semble unir les artistes des grandes époques,
et, par la réunion de leurs figures involontairement diverses, créer
une sorte de société, admirable presque autant par elle-même, que l'est
chaque figure isolée. Un Racine se préoccupait-il de ne ressembler
à nul autre? Sa Phèdre est-elle diminuée parce qu'elle naquit,
prétend-on, d'une influence janséniste? Le XVIIe siècle français est-il
moins grand pour avoir été dominé par Descartes? Shakespeare a-t-il
rougi de mettre en scène les héros de Plutarque; de reprendre les
pièces de ses prédécesseurs ou de ses contemporains?

Je conseillais un jour à un jeune littérateur un sujet qui me
paraissait à ce point fait pour lui, que je m'étonnais presque qu'il
n'eût pas déjà songé à le prendre. Huit jours après, je le revis,
navré. Qu'avait-il? Je m'inquiétai... «Eh! me dit-il amèrement, je ne
veux vous faire aucun reproche, parce que je pense que le motif qui
vous faisait me conseiller était bon,--mais pour l'amour de Dieu, cher
ami, ne me donnez plus de conseils! Voici qu'à présent je viens _de
moi-même_ au sujet dont vous m'avez parlé l'autre jour. Que diable
voulez-vous que j'en fasse à présent? C'est
[Pg 24]
_vous_ qui me l'avez conseillé; je ne pourrai jamais plus croire que
je l'ai trouvé tout seul.»--Ah! je n'invente pas!--j'avoue que je fus
quelque temps sans comprendre:--le malheureux craignait de ne pas être
_personnel_.

On raconte que Pouchkine un jour dit à Gogol: «Mon jeune ami, il
m'est venu en tête, l'autre jour, un sujet--une idée que je crois
admirable--mais dont je sens bien que moi, je ne pourrai rien tirer.
Vous devriez la prendre; il me semble, tel que je vous connais, que
vous en feriez quelque chose.»--Quelque chose!--en effet--Gogol n'en
fit rien moins que les _Ames mortes_, à quoi il dut sa gloire, de ce
petit sujet, de ce germe que Pouchkine un jour posait dans son esprit.


Il faut aller plus loin et dire: les grandes époques de création
artistique, les époques fécondes, ont été les époques les plus
profondément influencées.--Telle la période d'Auguste, par les lettres
grecques; la renaissance anglaise, italienne, française par l'invasion
de l'antiquité, etc.

La contemplation de ces grandes époques où, par suite de conjonctures
heureuses, grandit, s'épanouit,
[Pg 25]
éclate, tout ce qui, depuis longtemps semé, germinait et restait dans
l'attente--peut nous emplir aujourd'hui de regrets et de tristesse.
A notre époque, que j'admire et que j'aime, il est bon, je crois, de
chercher d'où vient cette régnante anarchie, qui peut nous exalter un
instant en nous faisant prendre la fièvre qu'elle nous donne pour une
surabondance de vie;--il est utile de comprendre que ce qui fait, dans
sa plantureuse diversité, l'unité malgré tout d'une grande époque,
c'est que tous les esprits qui la composent se viennent abreuver aux
mêmes eaux...

Aujourd'hui nous ne savons plus à quelle source boire--nous croyons
trop d'eaux salutaires, et tel va boire ici, tel va là.

C'est aussi qu'aucune grande source unique, ne jaillit, mais que les
eaux, surgies de toutes parts, sans élan, sourdent à peine, puis
restent sur le sol, stagnantes--et que l'aspect du sol littéraire,
aujourd'hui, est assez proprement celui d'un marécage.

Plus de puissant courant, plus de canal, plus de grande influence
générale qui groupe et unisse les esprits en les soumettant à quelque
grande croyance commune, à quelque grande idée dominatrice--plus
d'ÉCOLE, en un mot--mais, par crainte de se ressembler,
[Pg 26]
par horreur d'avoir à se soumettre, par incertitude aussi, par
scepticisme, complexité, une multitude de petites croyances
particulières, pour le triomphe des bizarres petits particuliers.

Si donc les grands esprits cherchent avidement les influences, c'est
que, sûrs de leurs propres richesses, pleins du sentiment intuitif,
_ingénu_ de l'abondance immanente de leur être, ils vivent dans une
attente joyeuse de leurs nouvelles éclosions.--Ceux, au contraire, qui
n'ont pas en eux grande ressource, semblent garder toujours la crainte
de voir se vérifier pour eux le mot tragique de l'Evangile: «Il sera
donné à celui qui a; mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il
a.» Ici encore la vie est sans pitié pour les faibles.--Est-ce une
raison pour fuir les influences?--Non.--Mais les faibles y perdront le
peu d'originalité à laquelle ils peuvent prétendre... Messieurs: TANT
MIEUX! C'est là ce qui permet une Ecole.


Une Ecole est composée toujours de quelques rares grands esprits
directeurs--et de toute une série d'autres subordonnés, qui forment
comme le terrain neutre sur lequel ces quelques grands esprits peuvent
s'élever.
[Pg 27]
Nous y reconnaissons d'abord une subordination, une sorte de soumission
tacite, inconsciente, à quelques grandes idées que quelques grands
esprits proposent, que les esprits moins grands prennent pour
_Vérités_.--Et, s'ils _suivent_ ces grands esprits, peu m'importe! car
ces grands esprits les mèneront plus loin qu'ils n'eussent su aller par
eux-mêmes. Nous ne pouvons savoir ce qu'eût été Jordaens sans Rubens.
Grâce à Rubens, Jordaens s'est élevé parfois si haut, qu'il semble
que mon exemple soit mal choisi et qu'il faille placer Jordaens au
contraire parmi les grands esprits directeurs.--Et que serait ce si je
parlais de Van Dyck, qui, à son tour, crée et domine l'école anglaise?

Autre chose: souvent une grande idée n'a pas assez d'un seul grand
homme pour l'exprimer, pour l'exagérer tout entière; un grand homme
n'y suffit pas; il faut que plusieurs s'y emploient, reprennent
cette idée première, la redisent, la réfractent en fassent valoir
une dernière beauté.--La grandeur, qui paraissait démesurée, de
Shakespeare, a longtemps empêché de voir, mais ne nous empêche
plus aujourd'hui d'admirer, l'admirable pléiade de dramaturges qui
l'entourent.--_L'idée_ qu'exalte l'école hollandaise
[Pg 28]
s'est-elle satisfaite d'un Terburg, d'un Metsu, d'un Pieter de Hooch?
Non, non, il fallait chacun de ceux-là, et combien d'autres!

Enfin, disons que si toute une suite de grands esprits se dévouent pour
exalter une grande idée, il en faut d'autres, qui se dévouent aussi,
pour l'exténuer, la compromettre et la détruire.--Je ne parle pas de
ceux qui s'acharnent contre--non--ceux-là d'ordinaire servent l'idée
qu'ils combattent, la fortifient de leur inimitié.--Mais je parle de
ceux qui croient la servir, de cette malheureuse descendance en qui
s'épuise enfin l'idée.--Et, comme l'humanité fait et doit faire une
consommation effroyable d'idées, il faut être reconnaissant à ceux-ci
qui, en épuisant enfin ce qu'une idée avait encore de généreux en elle,
en la faisant redevenir IDÉE, de VÉRITÉ qu'elle semblait, la vident
enfin de tout suc, et forcent ceux qui viennent à chercher une idée
nouvelle,--idée qui, à son tour, paraisse pour un temps Vérité.

Bénis soient les Miéris et les Philippe Van Dyck pour achever de ruiner
la moribonde école hollandaise, pour venir à bout de ses dernières
dominations.

En littérature, croyez bien que ce sont pas les
[Pg 29]
«verslibristes», pas même les plus grands, les Vielé-Griffin, les
Verhaeren, qui viendraient à bout du Parnasse; c'est le Parnasse
lui-même qui se supprime, se compromet en ses derniers lamentables
représentants.

Disons encore ceci: ceux qui craignent les influences et s'y refusent
en sont punis de cette manière admirable: dès qu'on signale un
pasticheur, c'est parmi eux qu'il faut chercher.--_Ils ne se tiennent
pas bien_ devant les œuvres d'art d'autrui. La crainte qu'ils ont
les fait s'arrêter à la surface de l'œuvre; ils y goûtent du bout
des lèvres.--Ce qu'ils y cherchent, c'est le secret tout extérieur
(croient-ils) de la matière, du métier--ce qui précisément n'existe
qu'en relation intime et profonde avec la personnalité même de
l'artiste, ce qui demeure le plus inaliénable de ses biens.--Ils ont,
pour la raison d'être de l'œuvre d'art, une incompréhension totale.
Ils semblent croire qu'on peut prendre la peau des statues, puis qu'en
soufflant dedans, cela redonnera quelque chose.

L'artiste véritable, avide des influences profondes, se penchera sur
l'œuvre d'art, tâchant de l'oublier et de pénétrer plus arrière. Il
considérera l'œuvre d'art
[Pg 30]
accomplie, comme un point d'arrêt, de frontière; pour aller plus loin
ou ailleurs, il nous faut changer de manteau.--L'artiste véritable
cherchera, derrière l'œuvre, l'homme, et c'est de lui qu'il apprendra.

La franche imitation n'a rien à faire avec le pastiche qui toujours
reste besogne sournoise et cachée. Par quelle aberration aujourd'hui
n'osons-nous plus _imiter_, c'est ce qu'il serait trop long de
dire--d'ailleurs tout cela se tient et si l'on m'a suivi jusqu'ici l'on
me comprendra sans peine.--Les grands artistes n'ont jamais craint
d'imiter.

Michel-Ange imita d'abord si résolument les antiques que, certaines de
ses statues--entre autres un Cupidon endormi--il s'amusa de les faire
passer pour des statues retrouvées dans des fouilles.--Une autre statue
de l'amour fut, raconte-t-on, enterrée par lui, puis exhumée comme
marbre grec.

Montaigne, dans sa fréquentation des anciens, se compare aux abeilles
qui «pillottent de çà de là les fleurs», mais qui en font après
le miel, «_qui est tout leur_»--ce n'est plus, dit-il, «thym ne
marjoleine».

--Non: c'est du Montaigne, et tant mieux.


[Pg 31]
Mesdames et Messieurs,


Je m'étais promis de faire, après l'apologie de l'influencé, celle
de l'influenceur. A présent elle ne m'apparaît plus bien utile.
L'apologie de l'influenceur--ne serait-ce pas celle du «grand homme»?
Tout grand homme est un influenceur.--Artiste, ses écrits, ses
tableaux, ne sont qu'une part de son œuvre; son influence l'explique,
la continue. Descartes n'est pas seulement l'auteur du _Discours de
la Méthode_, de la _Dioptrique et des Méditations_; il est l'auteur
aussi du _Cartésianisme_.--Parfois même l'influence de l'homme est plus
importante que son œuvre; parfois elle s'en détache et ne semble la
suivre que de très loin;--telle est, à travers des siècles d'inaction,
celle de la Poétique d'Aristote sur le XVIIe siècle français. Parfois
enfin, l'influence est l'œuvre unique, comme il advint pour ces deux
uniques figures, que j'ose à peine citer, de _Socrate_ et du _Christ_.

On a souvent parlé de la responsabilité des grands hommes.--On n'a
point tant reproché au Christ tous les martyrs que le Christianisme
avait faits (car l'idée de salut s'y mêlait)--qu'on ne reproche encore
à tel
[Pg 32]
écrivain le retentissement parfois tragique de ses idées.--Après
Werther, on dit qu'il y eut une épidémie de suicides. De même en
Russie, après un poème de Lermontof. «Après ce livre, disait Mme de
Sévigné en parlant des Maximes de La Rochefoucauld,--il n'y a plus qu'à
se tuer ou qu'à se faire chrétien.» (Elle disait cela croyant sûrement
qu'il ne se trouverait personne qui ne préférât une conversion à la
mort).--Ceux que la littérature a tués, je pense qu'ils portaient déjà
la mort en eux; ceux qui se sont faits chrétiens étaient admirablement
prêts pour l'être; l'influence, disais-je, ne crée rien: elle éveille.

Mais je me garderai, d'ailleurs, de chercher à diminuer la
responsabilité des grands hommes; pour leur plus grande gloire, il faut
la croire même la plus lourde, la plus effrayante possible. Je ne sache
pas qu'elle ait fait reculer aucun d'eux. Au contraire, ils cherchent
de l'assumer toujours plus grande. Ils font, tout autour d'eux, que
l'on s'en doute ou non, une consommation de vie formidable.

Mais ce n'est pas toujours un besoin de domination qui les mène: Chez
l'artiste, souvent, la soumission d'autrui qu'il obtient a des causes
très différentes. Un mot pourrait, je crois, les résumer: _il ne se
suffit pas à
[Pg 33]
lui-même_. La conscience qu'il a de l'importance de l'idée qu'il
porte le tourmente. Il en est _responsable_, il le sent. Cette
responsabilité lui paraît la plus importante; l'autre ne passera
qu'après. Que peut-il? Seul!--Il est débordé. Il n'a pas assez de ses
cinq sens pour palper le monde; de ses vingt-quatre heures par jour,
pour vivre, penser, s'exprimer. Il n'y suffit pas, il le sent. Il a
besoin d'adjoints, de substituts, de secrétaires.--«Un grand homme, dit
Nietzsche, n'a pas seulement _son_ esprit, mais aussi celui de tous ses
amis.»--Chaque ami lui prêtera ses sens; bien plus: vivra pour lui.
Lui se fait centre (oh! malgré lui), il regarde et profite de tout. Il
influence: d'autres vivront et joueront pour lui ses idées; risqueront
le danger de les expérimenter à sa place.

Il est difficile parfois de faire l'apologie des grands hommes. Je ne
veux donc point dire ici que j'approuve _cela_; je dis seulement que
sans _cela_ le grand homme n'est guère possible.--S'il voulait œuvrer
sans influencer, il serait d'abord mal renseigné, n'ayant pu voir
opérer ses idées; puis il ne serait pas intéressant; car cela seul qui
nous influence nous importe.--Voilà pourquoi j'ai eu soin de faire
d'abord l'apologie des influencés,--pour pouvoir à
[Pg 34]
présent oser dire qu'ils sont indispensables aux grands hommes.


Mesdames et Messieurs,


Je vous ai dit à présent à peu près ce que je désirais vous dire.
Peut-être les quelques idées que j'ai tenté d'exposer ici vous
paraîtront-elles soit paradoxales, soit fausses.--Je me tiendrai
pourtant pour satisfait si, fût-ce par protestation contre elles, j'ai
pu faire naître en vous--je veux dire: éveiller--quelques idées que
vous jugerez justes et belles.--C'est ce que nous pourrons appeler de
l'influence par réaction.

_Bruxelles, le 29 mars 1900._


[Pg 35]

LES LIMITES DE L'ART


_Conférence._

_A Maurice Denis,_


MESDAMES ET MESSIEURS[1]


Si je viens vous parler ici des limites de l'art, ce n'est point,
soyez-en d'avance convaincus, que j'aie quelque prétention à les
reculer ou à les rapprocher, fût-ce durant le temps de cette causerie;
et si le titre que j'y ai laissé donner paraît un peu bien général, ma
hardiesse, je vous l'affirme, n'est pourtant point d'avoir choisi ce
titre: elle est de parler à des peintres.

[Pg 36]
Nous ne sommes plus au temps où quelques échappés de l'atelier Rouault
pouvaient redire avec Gautier le: _ut pictura poesis_ d'Horace; mais
si les littérateurs d'aujourd'hui ont compris le danger, le non-sens
tout au moins, de prétendre se servir de la plume comme d'un pinceau,
les peintres n'ont pas moins compris de leur côté que le _ut poesis
pictura_ serait pour eux théorie plus funeste encore. Littérature
et peinture se sont heureusement désalliées, et je ne viens pas ici
pour m'en plaindre; au contraire. Il est d'avance bien reconnu que je
n'entends rien à votre métier et que vous n'entendez rien au mien. Vous
cultivez votre jardin, nous le nôtre; nous voisinons un peu parfois;
c'est tout.

Pourtant, si vous m'avez amicalement convié à venir aujourd'hui vous
parler, et si je le fais avec joie, ce n'est pas pour de simples
raisons de voisinage; nous sommes quelques-uns à penser qu'il n'est
pas bon que les artistes d'un même pays, absorbés chacun dans leur
art, méconnaissent qu'au-dessus des questions particulières à la
littérature et à la peinture, il y a telles questions d'esthétique plus
générale,--de celles qui, résolues, firent Poussin frère de Racine, par
exemple,--et devant lesquelles nous pouvons
[Pg 37]
ensemble oublier un instant, vous, Messieurs, que vous êtes peintres,
moi que je suis littérateur, pour nous souvenir mieux que nous sommes,
et malgré toutes les différences de métier, les uns et l'autre des
artistes.

Voilà pourquoi, si j'aborde aujourd'hui devant vous de telles
généralités, je dis que ce n'est point hardiesse, mais modeste crainte,
au contraire, de n'avoir pas, pour tout sujet plus spécial, la
compétence nécessaire.


Il y a quelques jours, plutôt feuilletant que lisant un des épais
volumes du «Cours de philosophie positive», je fus frappé par un
curieux passage. Il s'y agit de louer la science; Auguste Comte
s'entend à cela et loue bien--peu le passé, plus le présent, presque
infiniment l'avenir,--je dis «presque», car tout aussitôt, par saine
horreur de l'hyperbole et souci de précision, Comte, après avoir
vaguement esquissé ce que, de la science, l'avenir paraît pouvoir
espérer et prétendre, ajoute que prétentions et espérances ne sauraient
être infinies. Il est, écrit-il (à peu près, car je cite de mémoire),
presque aisé d'en prévoir dès à présent les limites et d'indiquer
quelles
[Pg 38]
terres lui resteront toujours fermées; on sait par exemple que la
science n'atteindra jamais... Savez-vous l'exemple qu'il cite?--la
composition chimique des astres. Une génération s'écoulait, puis
simplement, sans bruit, l'analyse spectrale s'emparait de ces mêmes
astres, et la science franchissait les bornes assignées.

De cette page du positiviste, où je trouve malgré tout plus à admirer
qu'à sourire, est née, avec le titre et l'idée de cette causerie, une
défiance de moi plus grande encore, comme l'étrange avertissement que
prétendre fixer d'avance des limites au pouvoir de l'intelligence
humaine était folie--folie aussi présomptueuse en son genre que
prétendre prévoir et dessiner d'avance les futures manifestations de ce
pouvoir, et que de les croire infinies.

Sans cesse des moyens nouveaux permettent au savant des investigations
et des précisions nouvelles, chaque nouvelle découverte servant de
moyen à son tour; mais précisément pour cela, et parce qu'ainsi chaque
effort nouveau s'additionne, chaque effort ancien s'y confond et
s'anonymise, de sorte que l'on n'y considère jamais en chaque partie
que la plus récente victoire;--l'on peut donc dire (et c'est presque
une tautologie) que les limites de la science se reculent
[Pg 39]
toujours dans le sens même de son progrès. La question est: jusqu'où
ira-t-elle?

En art, la question se pose d'une manière très différente. Le mot
«progrès» y perd tout sens, et, comme l'écrivait naguère Ingres: on ne
peut entendre dire de sang-froid et lire que «la génération présente
jouit, en les voyant, des immenses progrès que la peinture a faits
depuis la Renaissance jusqu'à nos jours». La question ne sera donc
plus: _jusqu'où_ la peinture, la musique, la littérature iront-elles?
mais, plus vaguement encore: _où_ iront-elles? et l'on y peut encore
moins oser donner une réponse.

Il ne s'agit plus, pour l'artiste de valeur, de prendre appui sur l'art
d'hier pour tâcher d'aller au delà, et de reculer des limites, mais de
changer le sens même de l'art et d'inventer à son effort une nouvelle
direction. Et si, par contre, l'œuvre des artistes passés conserve sa
parfaite valeur, à ce point que chacun semble à neuf chaque fois avoir
presque inventé et comme défini son art, chaque génie nouveau semble
d'abord errer, tant il tourne résolument le dos aux autres; chaque
génie nouveau semble remettre le problème de l'art même en question.
Après un Jean-Sébastien Bach, on pense: telle est la musique; survient
[Pg 40]
un Mozart, un Beethoven, après lesquels on peut encore dire: Voilà
donc la musique--à moins que, déjà prévenu, l'on ne pense: Qu'est-ce
que la musique? et que l'on ne comprenne enfin que la musique n'est ni
Bach, ni Mozart, ni Beethoven; que chacun d'eux ne saurait limiter que
lui-même et que la musique, pour continuer d'être, doit être sans cesse
autre chose que ce qu'elle n'était que par eux.

Cependant, méconnaissant qu'il n'y a plus rien à tenter de son côté et
que l'artiste de génie n'indique la direction que de lui-même, semble
guider mais ne guide qu'à lui, et se dresse devant l'élan de qui le
suit comme une toile de fond devant la marche de l'acteur, certains
pensent découvrir d'après lui quelque secret du beau, quelque recette,
ou plutôt pensent que la réussite du maître va les dispenser d'un
effort et que, puisque le maître trouve, il n'importe plus de chercher;
ce n'est pas précisément qu'ils l'imitent, ils s'en défendent bien du
moins, mais ils suivent sa direction; c'est un remous puissant qui les
entraîne en son sillage; et bien mieux, le maître s'étant tu avant eux,
ils espèrent le dépasser, aller plus loin que lui, prenant pour de
l'audace leur folie, et le grand empêchement où ils restent d'essayer
d'un autre côté. C'est
[Pg 41]
par eux que la forme d'un maître devient formule, aucune intérieure
nécessité ne la motivant plus. C'est par eux, c'est sur eux que la nuit
se fait sans qu'ils s'en doutent, car leurs yeux, éblouis par le soleil
couché, voient encore l'astre au lieu du couchant obscurci--quand déjà
derrière eux, à l'autre pôle de l'art, un soleil rajeuni, radieux, se
relève.

La vérité (c'est-à-dire la ressource) se trouve toujours en deçà,
jamais au delà du génie.

Ce territoire qu'en allant toucher ses frontières, le génie laisse
derrière lui, cette contrée, d'où chacun doit partir, quelle est-elle?
quel est le lieu commun des chefs-d'œuvre? là chose toujours disponible?

Dois-je m'excuser ici, Messieurs, de ne m'apprêter à vous dire rien
que de banal et de simple? Comment choses si délibérément générales ne
seraient-elles pas très simples et connues? Et, si j'ose pourtant les
redire, c'est que, en art, il est bon, je crois, que chaque génération
nouvelle se pose à nouveau le problème; qu'elle n'accepte jamais toute
trouvée la solution que ceux d'avant-hier et d'hier lui en apportent,
et qu'elle n'oublie point que tous ceux du passé, qu'elle admire, sont
précisément ceux qui l'ont eux-mêmes d'abord et péniblement recherchée.
Le
[Pg 42]
Laocoon de Lessing est œuvre qu'il est bon tous les trente ans de
redire ou de contredire. Une grande clairvoyance fut toujours aux
grandes époques; elle semble encore souvent nous manquer; trop amoureux
souvent de ce que nous possédons déjà, nous perdons l'aigu sentiment de
ce qui nous manque, de nos défauts; et je vois hélas! aujourd'hui plus
d'artistes que _d'œuvres d'art_, car le goût de celles-ci s'est perdu,
et l'artiste trop souvent croit avoir fait suffisamment quand, dans sa
peinture ou ses vers, il a montré qu'il est artiste, considérant la
part de la raison, de l'intelligence et de la volonté, la composition
en un mot, comme négligeable et banalisante--car l'abominable discrédit
où la médiocrité des grands faiseurs a jeté ce que l'on appelait,
ce que l'on n'ose plus appeler sans sourire, «les grands genres»,
est cause que les peintres n'osent plus faire de _tableaux_, que les
littérateurs ne savent plus porter un sujet un peu plus d'un an dans
leur tête, que triomphe en littérature, en peinture, en musique,
l'impressionnisme, la poésie d'occasion.

Ce terrain neutre vers lequel, faisant volte-face, il nous faut
toujours à nouveau retourner, vous savez bien, Messieurs, que c'est
simplement la Nature...
[Pg 43]
Vais-je donc vous parler, moi aussi, de ce fameux retour à la nature?
dont il semble, à entendre certains, que ce soit l'unique secret de
tout art, et que l'on ait tout dit, disant cela!

Retour à la nature!... mais qu'est-ce dite? À quoi d'autre peut-on
retourner? Que trouver hors de soi, sinon sans cesse et partout la
nature? Mais que trouver en soi, sinon la nature aussi bien?

Le vrai retour à la nature, c'est le définitif retour aux éléments: la
mort. Mais, tant qu'il reste à l'homme encore un peu de volonté de vie,
un peu d'être, n'est-ce donc pas pour lutter contre? et n'est-ce pas,
artiste, pour s'opposer à la nature et s'affirmer?

Comment, pourquoi, ne pas comprendre que ces deux «naturels»--extérieur
et intime--s'opposent? et que c'est selon celui-ci que celui-là se
façonne et s'informe? Ce naturel intime a-t-il donc moins de valeur que
l'autre et va-t-on lui refuser ce droit, ou lui dénier ce pouvoir sans
lequel l'œuvre d'art n'est plus?--ou prétend-on que tout l'art ne soit
donc plus que réalisme?

Cette opinion, formulée en tout son excès, n'a personne pour la
défendre, je l'espère; mais n'est-ce pas là qu'on en vient en disant
que l'artiste doit être absent
[Pg 44]
de son œuvre, que l'objectivation est une des conditions de l'art;
de sorte que s'il était possible d'atteindre le but proposé, toute
personnalité s'effaçant devant la chose représentée, une œuvre ne
différerait plus d'une autre que par le sujet relaté, et l'artiste
se serait enfin satisfait pour avoir assuré la durée à quelque vaine
contingence--à moins que, trop peu désireux d'éterniser n'importe quoi,
il choisisse ... mais de quel droit même choisir? Et qu'appelle-t-on
«interprétation», sinon ensuite un choix encore, plus subtil et plus
détaillé, qui, comme le choix du «sujet», vient toujours indiquer,
sinon ma volonté, du moins ma préférence?...

Et ne pensez-vous pas précisément, qu'il convient de faire de ce choix
même, de cette instinctive puis volontaire préférence, l'affirmation
même de l'art,--de l'art qui n'est point dans la nature, de l'art qui
n'est point naturel, l'art que l'artiste seul impose à la nature,
impose difficilement?

Mais ici précisons encore:

Car il ne suffit pas dès lors de dire, comme vous savez qu'on a fait:
l'œuvre d'art, c'est un morceau de nature vu à travers un tempérament.
Dans cette spécieuse formule, ni l'intelligence, ni la volonté de
l'artiste
[Pg 45]
n'entre en jeu. Cette formule ne saurait donc me satisfaire.

L'œuvre d'art est œuvre volontaire. L'œuvre d'art est œuvre de raison.
Car elle doit trouver en soi sa suffisance, sa fin et sa raison
parfaite; formant un tout, elle doit pouvoir s'isoler et reposer, comme
hors de l'espace et du temps, dans une satisfaite et satisfaisante
harmonie. Que si, peinture, elle s'arrête au cadre, ce n'est point
parce que cadre il y a, mais, tout au contraire, il y a cadre parce
qu'ici elle s'arrête. Et le cadre n'est là, soulignant cet arrêt, que
pour faire cette isolation plus marquée.

Dans la nature, rien ne peut s'isoler ni s'arrêter; tout continue.
L'homme y peut essayer, proposer la beauté; la nature aussitôt
s'en rend maîtresse et en dispose. Et voici bien l'opposition que
je disais: Ici, l'homme est soumis à la nature; dans l'œuvre d'art
au contraire, il soumet la nature à lui.--«L'homme propose et Dieu
dispose», nous a-t-on dit; ceci est vrai dans la nature;--mais je vais
résumer l'opposition que j'indique en disant que, dans l'œuvre d'art,
au contraire, _Dieu propose et l'homme dispose_; et tout prétendu
producteur d'œuvres d'art qui n'est pas conscient de ceci est tout ce
que l'on veut; pas un artiste.

[Pg 46]
Coupez la phrase en deux, ne prenez pour credo qu'un des deux membres
de la formule, et vous aurez les deux grandes hérésies artistiques qui
toujours à neuf s'entrecombattent pour ne vouloir comprendre que c'est
de leur union même et de leur compromission seulement que l'art peut
naître.

_Dieu propose_: c'est le naturalisme, l'objectivisme, appelez-le comme
il vous plaît.

_L'homme dispose_: c'est l'à-priorisme, l'idéalisme...

_Dieu propose et l'homme dispose_: c'est l'œuvre d'art.

Pourquoi faut-il qu'à chaque nouvelle fausse «école» l'intransigeance
absurde des partis vienne voir le salut dans l'adoration exclusive
d'une des deux parties de la formule? Hier: _l'homme dispose_;
aujourd'hui; _Dieu propose_... Et tantôt l'on semble ignorer que
l'artiste a tous droits pour _disposer_; tantôt _qu'il ne doit disposer
que de ce que la nature lui propose._

Car, si je parlais tout à l'heure de l'artiste comme faisant opposition
à la nature, et semblais voir en l'œuvre d'art tout d'abord une
affirmation,--serait-ce pour prôner à présent l'individualisme, et ne
nous serons-nous arrachés d'un excès que pour nous précipiter vers un
autre? qu'est-ce qu'un artiste individualiste? Qu'est-ce qu'un artiste
anti-individualiste? Qu'il laisse
[Pg 47]
à d'autres les «convictions». Elles lui coûtent trop cher à lui et
elles le déforment trop. L'artiste n'est ni d'un camp ni de l'autre; il
est à tout point de conflit.

L'art est une chose tempérée. Et certes je ne veux non plus dire par
là que l'œuvre d'art la plus accomplie serait celle qui se tiendrait
à la plus égale distance de l'idéalisme et du réalisme; non certes!
et l'artiste peut bien se rapprocher autant qu'il osera d'un des deux
pôles, mais à condition qu'il ne quittera pas du talon le second; un
sursaut de plus, il perd pied.

«On ne montre pas sa grandeur, disait Pascal, pour être à une
extrémité, mais en touchant les deux à la fois et en remplissant
l'entre-deux.»

Et les limites de l'art que nous renoncions vite à chercher tant que
nous les demandions extérieures, ses limites, Messieurs, qui ne sont
point obstacles ni défi, nous les découvrons tout intimes: ce sont
limites d'extension.

Il est un point d'extrême tension, passé lequel l'œuvre brusquement
cède et se décompose,--on n'a jamais été composée.--Les _limites_ ne
sont qu'en l'artiste; heureux celui qui les élargit en lui, les recule
et qui,
[Pg 48]
comme devrait vouloir chacun d'eux, _soumet le plus possible à lui, le
plus possible de nature._


Mesdames et Messieurs,


Si, malgré que vous sachiez déjà tout cela, je me suis permis de le
redire, c'est que, vous qui pensez cela, vous restez en très petit
nombre, c'est que le nombre des faux artistes et des hérétiques est
grand.

_Été 1901._


[1] La conférence annoncée sous ce titre fut préparée pour l'exposition
des artistes indépendants de 1901; un contretemps subit m'empêcha, à
mon grand regret, de la prononcer. J'en donne ici simplement l'esquisse.


[Pg 49]

                          AUTOUR DE M. BARRÈS

[Pg 50]


[Pg 51]

                        A PROPOS DES DÉRACINÉS


Né à Paris, d'un père Uzétien et d'une mère Normande, où voulez-vous,
Monsieur Barrès, que je m'enracine?

J'ai donc pris le parti de voyager.

En ayant éprouvé beaucoup d'agrément (pour employer une de vos
exquises expressions de jadis) et surtout, j'ose le croire, beaucoup
de profit, je me suis permis de conseiller aux autres le voyage; j'ai
même fait plus: j'ai poussé, j'ai contraint d'autres au voyage; il en
est qui n'avaient jamais navigué et qui m'ont rejoint sur des terres
assez lointaines; il en est que j'ai mis en wagon; il en est que j'ai
accompagnés. J'ai fait plus encore; j'ai écrit tout un livre, d'une
folie très méditée, pour exalter la beauté du voyage, m'efforçant,
peut-être par manie de prosélytisme, d'enseigner la joie qu'il y aurait
à ne plus se sentir
[Pg 52]
d'attaches, de _racines_ si vous préférez (vous aviez bien écrit
l'_Homme libre_,--mais _libre_ un peu différemment).--Et c'est en
voyage que j'ai lu votre livre.--Rien d'étonnant donc si, à ma grande
admiration, je ne peux m'empêcher de mêler la critique: excusez ce
préambule; il n'est là que pour montrer combien je suis désigné pour la
faire, ceux pour vous louer étant légion.

Pourtant je voudrais commencer par dire combien j'admire votre livre;
certes vos œuvres précédentes nous permettaient d'attendre de vous
les plus exquises délicatesses, et bien des pages datées d'Espagne
ou d'Italie ne le cédaient pas de beaucoup au merveilleux récit de
Mme Aravian; nous connaissions la netteté de votre vue, la clarté de
vos jugements, votre vaillance, votre prudence, l'excellence de vos
conseils; et malgré tout cela les _Déracinés_ ont surpris même vos plus
chauds admirateurs; il y a là (non assez concentré peut-être), maintenu
sans inquiétude, un si sérieux travail, une si autoritaire affirmation,
que le respect de vous s'impose et que même vos plus entêtés ennemis
sont forcés à présent de vous considérer. Sous des noms affreux comme
ceux de l'_Education Sentimentale_, vous avez créé des types, pénibles,
mais que
[Pg 53]
l'on ne peut plus oublier; vous avez fait plus: vous les avez groupés,
hiérarchisés, ou plutôt et mieux: vous avez montré la fatalité de
cette hiérarchie, comme un professeur de physique montre le «Vase des
quatre éléments». La fondation du journal, son âpre vie, la façon dont
Sturel s'en tire, tout cela, pesant, est d'une remarquable tenue, d'une
absence de fantaisie parfaite.--Pourquoi, ce dessin si bon, avoir
cru devoir le boursoufler inartistiquement d'une thèse électorale,
intéressante certes en elle-même (sans souci même qu'elle soit juste
ou non), mais dont presque toutes les pages s'empèsent et qui en
épaissit les moindres mouvements?--Si vous venez, à chacun de ceux-ci,
ergoter et, à renfort de raisonnements, le rattacher à votre thèse
générale, c'est donc que ces événements n'étaient pas assez éloquents
par eux-mêmes? c'est donc que vous craigniez que l'on n'en pensât pas
tout ce que vous en pensez? c'est donc que, peut-être, si vous aviez
laissé l'esprit du lecteur libre, il en aurait conclu différemment?--Et
le résultat de votre habileté oratoire c'est que les événements que
vous dites, après que vous en avez parlé, semblent, pris hors du livre,
moins éloquents que vous-même, ou ne pas persuader toujours comme vous
voudriez
[Pg 54]
qu'ils persuadent. Car enfin Suret-Lefort, Renaudin, Sturel,
Rœmerspacher réussissent; s'il avait plus d'argent, on peut croire
que Racadot réussirait. D'ailleurs je consens que, _si_ Racadot n'eût
jamais quitté la Lorraine, il n'eût jamais assassiné; mais alors il
ne m'intéresserait plus du tout; tandis que, grâce aux circonstances
étranges qui l'acculent, c'est lui, vous le savez, sur qui se concentre
l'intérêt dramatique du livre; de sorte que, soucieux aussi de vérité
psychologique, votre livre, comme malgré vous, semble ne prouver
rien tant que ceci: «dans une situation où il se trouve souvent et
qui pour beaucoup est la même, l'organisme agit d'une façon banale;
dans une situation qui s'offre à lui pour la première fois, il fera
preuve d'originalité, s'il ne peut y échapper»[1]. _Le déracinement
contraignant Racadot à l'originalité_: on peut dire, en souriant, que
c'est là le sujet de votre livre.

Car votre affirmation trop constante nous fait désirer contredire;
désirer affirmer ceci: le déracinement peut être une école de
vertu.--C'est seulement lors d'un sensible apport de nouveauté
extérieure qu'un organisme, pour en moins souffrir, est amené à inventer
[Pg 55]
une modification propre permettant une appropriation plus sûre[2].
Faute d'être appelées par _de l'étrange_, les plus rares vertus
pourront rester latentes; irrévélées pour l'être même qui les possède,
n'être pour lui que cause de vague inquiétude, germe d'anarchie.

Par contre, plus l'être est faible, plus il répugne à _l'étrange_,
au changement; car la plus légère idée nouvelle, la plus petite
modification de régime nécessite de lui une vertu, un effort
d'adaptation qu'il ne va peut-être pas pouvoir fournir. Mais qu'est-ce
à dire? sinon qu'il est trop faible; allons! tant pis! qu'il s'enracine
et que ce soit tant mieux pour lui.

Mais ne cherchez pas non plus à l'instruire. Toute instruction est
un déracinement par la tête. Plus l'être est faible, moins il peut
supporter d'instruction. N'est-ce pas là ce qui vous fait dire:
«Beaucoup de femmes et d'enfants ne sont que d'un seul paysage»?
Traduisez: l'instruction n'est bonne que pour les
[Pg 56]
forts. Soignez le faible; protégez-le; mais par pitié pour nous,
n'établissez pas sur lui notre règle.

L'instruction, apport d'éléments étrangers, ne peut être bonne qu'en
tant que l'être à qui elle s'adresse trouvera en lui de quoi y faire
face; ce qu'il ne surmonte pas risque de l'accabler. L'instruction
accable le faible.

Oui, mais le fort en est fortifié.

S'il ne faut donc avoir en vue que le bien-être du plus grand nombre,
j'admets que c'est en ne bougeant pas de chez soi qu'on l'obtient
avec le moindre effort, n'y ayant là qu'à poursuivre d'ordinaire un
élan hérité...--Mais ne peut-il nous plaire de voir un homme exiger
de soi la plus grande valeur possible?--Dans le bien-être s'étiole
toute vertu; les routes neuves, ardues, la nécessitent. J'aime
(pardonnez-moi) tout ce qui met l'homme en demeure, ou de périr, ou
d'être grand. Les événements historiques qui nous ont le plus dépaysés
sont certes ceux qui ont fait le plus de victimes, mais aussi ceux qui
ont échauffé, éclairé le plus grand nombre de héros; c'est un tri; dans
le calme du coutumier, toutes les ailes inétendues, sans besoin d'être
grandes, oublient de l'être; plus le vent du dehors s'élève et plus se
nécessite une forte envergure.

[Pg 57]
Oui, mais les faibles y périront.

Faut-il s'en consoler, disant: c'étaient des faibles?--Disons
plutôt: aux forts seuls la véritable instruction. Aux faibles
l'enracinement, l'encroûtement dans les habitudes héréditaires qui
les empêcheront d'avoir froid.--Mais à ceux qui, non plus faibles, ne
cherchent pas, avant tout, leur confort, à ceux-ci, le déracinement,
proportionné autant qu'il se peut à leur force, à leur vertu--la
recherche du dépaysement qui exigera d'eux la plus grande vertu
possible. Et peut-être pourrait-on mesurer la valeur d'un homme au
degré de dépaysement (physique ou intellectuel) qu'il est capable de
maîtriser.--Oui, dépaysement; ce qui exige de l'homme une gymnastique
d'adaptation, un rétablissement sur du neuf: voilà l'éducation que
réclame l'homme fort,--dangereuse il est vrai, éprouvante; c'est
une lutte contre _l'étranger_; mais il n'y a éducation que dès que
l'instruction modifie.--Quant aux faibles: enracinez! enracinez!

Instruction, dépaysement, déracinement[3],--il
[Pg 58]
faudrait pouvoir en user selon les forces de chacun; on y trouve danger
sitôt que ce n'est plus profit; et que les faibles y agonisent, c'est
là ce que montrent
[Pg 59]
_les Déracinés_; mais pour préserver du danger le faible, nous
aveuglerons-nous sur le profit du fort? et que les forts s'y
fortifient, c'est là ce que ne montrent pas _les Déracinés_--ou du
moins ce qu'ils ne montrent que malgré vous.

Car se posait alors devant vous ce dilemme: ou, pour favoriser votre
thèse et montrer le danger du déracinement, peindre des êtres si
faibles et médiocres, qu'on eût crié: tant pis pour eux;--ou, pour
favoriser votre roman, peindre des êtres assez forts pour
[Pg 60]
qu'ils ne souffrent plus du dépaysement, assez importants pour
invalider votre thèse.

Il est beaucoup de ces points, je le sais bien, où l'on pourrait
infiniment contredire; aussi n'aurais-je point tant affirmé si vous
n'aviez si fort affirmé le contraire.

Ce qui reste pourtant certain, c'est que, si les sept Lorrains dont
vous donnez l'histoire n'étaient pas venus à Paris, vous n'eussiez
pas écrit _les Déracinés_; que vous n'eussiez pas écrit ce livre si
vous-même n'étiez pas venu à Paris;--et cela eût été extrêmement
regrettable, car, à cause de ses préoccupations mêmes, ce pesant livre
d'une excédente mais admirable tension, remet à leur médiocre place
tant de romans négligeables dont, faute de mieux, nous risquions de
nous occuper.

_Décembre 1897_.


[1] La formule est de Nordau.

[2] Le bien-être n'engendre que l'inertie; la gêne est le principe du
mouvement.

Renan (_Dialogues_).

ou encore:

«On acquiert rarement les qualités dont on peut se passer.»

Laclos (_Les liaisons dangereuses_).


[3] Ici une note de M. Charles Maurras:

«M. Doumic, dans la _Revue des Deux-Mondes_, admet la thèse des
Déracinés, mais sous la réserve suivante: Le propre de l'éducation est
d'arracher l'homme à son milieu formateur. Il faut qu'elle le déracine.
C'est le sens étymologique du mot «élever»... En quoi ce professeur se
moque de nous. M. Barrès n'aurait qu'à lui demander à quel moment un
peuplier, si haut qu'il s'élève, peut être contraint au déracinement...»

--Non, M. Maurras; j'en suis bien désolé, mais celui qui se moque de
nous ici, ce n'est pas M. Doumic, c'est vous; et pour peu que M. Doumic
ne soit pas aussi ignorant en arboriculture que vous paraissez l'être,
il vous aura répondu, je suppose, que le peuplier dont vous parlez,
pour être beau et bien fait, n'était sans doute pas né sur le sol
qu'il ombrageait à présent, mais venait tout vraisemblablement d'une
pépinière,--comme celle sur le catalogue de laquelle je copie pour
votre édification cette phrase:

 _Nos arbres ont été_ TRANSPLANTÉS (le mot est en gros caractères dans
 le texte) _2, 3, 4 fois et plus, suivant leur force_ (ce qui veut dire
 ici: suivant leur âge), _opération qui favorise la reprise_; ILS SONT
 DISTANCÉS CONVENABLEMENT, AFIN D'OBTENIR DES TÊTES BIEN FAITES (ici
 c'est moi qui souligne, car voici un des côtés de la question dont
 vous ne parlez pas, et qui importe).

 Catalogue des pépinières Croux (63e année, p. 72).

Ignorez-vous aussi l'opération qu'en culture on appelle REPIQUAGE?
Permettez que pour vous, je copie encore ces quelques phrases
instructives:

 _Dès que les plants ont quelques feuilles, on doit, selon les espèces
 et les soins particuliers qu'elles exigent, ou les_ ÉCLAIRCIR _ou les_
 REPIQUER.

 _Le repiquage est de la plus haute importance pour la plus grande
 majorité des plantes.--Et, en note: Toutes les plantes pourraient à la
 rigueur être repiquées._

 VILMORIN-ANDRIEUX, _Les fleurs de pleine terre_, p. 3.

Ou _repiquer_, ou _éclaircir_. Voici l'affreux dilemme que vous
proposent vos savants co-partisans MM. Croux et Vilmorin-Andrieux.
Renoncez à chercher vos exemples dans leur domaine. Et si cela ne
suffit pas à invalider la thèse de M. Barrès, vous m'accorderez tout au
moins que cela ne la renforce pas non plus...

(Le passage de M. Maurras que je cite est cité par M. Barrès dans les
_Scènes et doctrine du Nationalisme_.)


[Pg 61]

                      LA QUERELLE DU PEUPLIER[1]

                        (RÉPONSE A M. MAURRAS)


Lorsque, en 1897, parut dans l'_Ermitage_ mon article sur _les
Déracinés_, l'on n'y fit pas grande attention. L'an dernier, ayant
à réunir en volume quelques pages de critique, je relus cet article
oublié; ne le trouvant pas trop mauvais, je le joignis aux autres, tel
quel--avec l'addition pourtant d'une note, et voici pourquoi:

Entre 1897 et 1902, un article de M. Doumic avait paru, auquel avait
aussitôt répondu M. Maurras. De l'article et de la réponse, j'eus
connaissance par une note des «Scènes et Doctrines» de M. Barrès. Cette
note a depuis été tant de fois citée, que j'ai honte à la citer encore;
on la saura par cœur; tant pis:

[Pg 62]
«M. Doumic, dans la _Revue des Deux-Mondes_, admet la thèse des
Déracinés, mais sous la réserve suivante: «Le propre de l'éducation est
d'arracher l'homme à son milieu formateur. Il faut qu'elle le déracine:
c'est le sens étymologique du mot «élever...» En quoi ce professeur se
moque de nous. M. Barrès n'aurait qu'à lui demander à quel moment un
peuplier, si haut qu'il s'élève, peut être contraint au déracinement...»

Il coulait à ce moment, à propos de déracinement, des flots d'encre;
j'ai trouvé que celle de M. Maurras n'avait pas bien belle couleur.
Je me permis de lui faire observer l'imprudence de sa question; il
était en effet plus qu'aisé de répondre que ces peupliers exemplaires
sortaient d'une pépinière, tout vraisemblablement--comme celle,
ajoutai-je, sur le catalogue de laquelle je copie cette phrase:

 «_Nos arbres ont été_ TRANSPLANTÉS (le mot est en gros caractères
 dans le texte), 2, 3, 4 _fois et plus, suivant leur force, opération
 qui favorise la reprise_; ILS SONT DISTANCÉS CONVENABLEMENT, AFIN
 D'OBTENIR DES TÊTES BIEN FAITES (ici c'est moi qui soulignais).»

M. Maurras, ayant écrit naguère: «Je proteste publiquement que M. Gide
n'est pas justifiable de la critique»,
[Pg 63]
s'apprêtait à ne rien répondre. «Son esprit, son talent, son tour
d'imagination, affirme-t-il encore, sont d'une coquette achevée;
ils perdent donc à être connus de toutes parts. Ils ne peuvent être
soufferts qu'à la faveur d'une pénombre officieuse et d'un propice
clair obscur.» Donc, par égard pour moi, il fallait me laisser dans
l'ombre.

C'est ce que MM. Faguet, Blum et Remy de Gourmont n'eurent pas la
délicatesse de comprendre. A l'impertinence de me lire, ils ajoutèrent
celle de parler de mon livre et d'en parler excellemment; bien plus,
ils citèrent ma note.

M. Maurras alors n'y tint plus et me supprima durant dix-huit colonnes
de la _Gazette_.

Mes articles sur M. Barrès, que j'écoute toujours, que j'admire
souvent, et pour qui je garderais l'affection la plus vive s'il ne m'en
empêchait pas quelquefois---mes articles sont des plus modérés contre
une thèse dont je ne blâme que l'outrance et à qui j'en yeux de gâter
bien des pages d'un de nos meilleurs écrivains.

Cette doctrine de l'enracinement qu'il préconise, je la crois bonne en
effet pour les faibles, la masse; j'accorde que c'est d'eux qu'il se
faut occuper, car
[Pg 64]
les individus qui s'en échappent s'occupent très suffisamment
d'eux-mêmes, et l'on ne peut tabler sur eux. Mais je prétends que
ceux-ci trouvent profit au déracinement, et que l'enracinement,
tout au contraire, les empêche. Eux aussi sont nécessaires au pays.
«Instruction, dépaysement, déracinement, dis-je à la fin de mon premier
article--il faudrait pouvoir en user selon les forces de chacun; on
y trouve danger sitôt que ce n'est plus profit; et que les faibles
y agonisent, c'est là ce que montrent _les Déracinés_; mais pour
préserver du danger le faible, nous aveuglerons-nous sur le profit du
fort?[2]. Et que les forts s'y fortifient, c'est là ce que ne montrent
pas _les Déracinés_--ou du moins ce qu'ils ne montrent que malgré M.
Barrès.»

«De ce que les sept Lorrains du roman de M. Barrès ont eu tort de venir
à Paris, puisqu'ils s'y sont tous plus ou moins noyés, il ne s'en suit
pas qu'un
[Pg 65]
huitième Lorrain aura tort de suivre leur exemple; car ce huitième
Lorrain, ce sera peut-être un Barrès», écrit M. de Gourmont, résumant
ma conclusion. «Ainsi finit par un compliment cette dispute»,
conclut-il à son tour.

M. Maurras ne l'entend pas ainsi. Il a les conciliations en horreur.
L'huile qu'on apportait pour les blessures, c'est sur le feu qu'il la
renverse. Je doute qu'il ait lu nos articles. Du moins n'est-ce pas
à eux qu'il répond, mais tout simplement à la note où son nom s'est
trouvé cité. Et la querelle qu'il ravive, n'est pas sur le fond même du
sujet; lui-même la baptise: c'est «la querelle du peuplier». Il ne faut
pas qu'il ait eu tort de prendre le peuplier comme exemple. Ce n'est
pas facile à prouver. Il va parler fort et longtemps. Dix-huit colonnes
contre vingt lignes. Je suis vaincu.

«Cette leçon d'arboriculture a fait mon bonheur, lit-on dans la
_Gazette de France_ du 14 septembre 1903 après citation de ma
note. M. André Gide a découvert le repiquage dans le traité de M.
Vilmorin-Andrieux, et la transplantation dans le catalogue des
pépinières Croux.»

Je passe là-dessus. M. Maurras n'est nullement tenu
[Pg 66]
de savoir, et ses lecteurs encore moins, que je vis neuf mois sur douze
à la campagne, où je regarde plus mon jardin que mes livres--ni même
que la Société des Agriculteurs de Normandie accordait à ma pépinière
une première médaille, il y a quelques années--il faut vraiment une
occasion comme celle-ci pour l'avouer...

«L'étonnement naïf que fait paraître M. Gide--continue M. Maurras--en
nous révélant repiquage et transplantation est sans aucun doute
absolument étranger à ceux d'entre nous qui ..., etc ...; mais si cette
émotion merveilleuse leur manque, ils sont aussi gardés d'introduire
dans le langage d'aussi honnêtes gens que MM. Emile Faguet et Remy
de Gourmont ... une confusion ridicule entre _transplantation_ et
_déracinement_. A la place de M. André Gide, écrivain délicat, critique
difficile, on ne se consolerait pas de la mésaventure.»--Merci des
compliments--mais décidément, M. Maurras, vous êtes par trop sûr que
vos lecteurs ne seront pas les nôtres: Voici le début de l'article de
M. Gourmont:

«Au mot imaginé par M. Barrès «les Déracinés», il faudrait, je pense,
_en opposer un autre_, qui exprimerait la même idée matérielle, et une
idée psychologique
[Pg 67]
toute différente: les transplantés. On emploierait l'un ou l'autre
selon que l'on parlerait d'un homme à qui le changement de milieu a été
mauvais, ou d'un homme qui a trouvé une nouvelle vigueur par le fait
même de sa transplantation en un terrain nouveau.

«Cette insinuation m'est suggérée par la lecture de quelques pages du
nouveau livre de M. Gide... Esprit très logique, il a été choqué de
la thèse de M. Barrès en tant que thèse absolue. Il reconnaît que le
déracinement est défavorable aux natures faibles, qu'il est bon que
la plupart des hommes vivent et meurent là où ils sont nés; mais il
croit que la transplantation est heureuse pour les forts et qu'elle les
fortifie encore.» Là-dessus, exemples à l'appui de cette thèse;--je ne
puis citer tout l'article[3]; il est parfait.

Mais revenons au peuplier. M. Maurras, n'ayant pas sous la main son
«vieux jardinier Marius», appelle à la rescousse «quelqu'un de ces
grands amateurs de jardinage qui allient les plaisirs de leur art à la
haute culture intellectuelle». Tenons-nous!

[Pg 68]
«... Quand ces boutures (de peuplier) ont des feuilles et paraissent
pourvues de racines...» dit le grand amateur.

--On les déracine? interrompt M. Maurras.

--Mais non! _On éclaircit le plan, c'est-à-dire qu'on enlève à volonté
les plus forts pour en faire des arbres de choix_ (c'est moi qui
souligne), ou les plus nombreux et les plus délicats pour les repiquer
en rayons moins serrés, afin de permettre aux racines de se bien
développer.

--Et si l'on expédie?

--On enveloppe les racines avec beaucoup de soin pour qu'elles ne se
sèchent pas en route.»

Eh! parbleu, prétendis-je rien d'autre?

Mais, plus loin, ceci nous éclaire:

«En somme, continue M. Maurras, relever, dépiquer, repiquer, replanter,
même arracher sont des opérations qui n'ont rien de commun avec le
déracinement. On ne déracine que des arbres morts ou ceux qu'on
sacrifie.» Et plus loin:

«J'expliquai alors à mon jardinier ce qu'on appelle maintenant, selon
la forte et juste expression de Barrès, _un déraciné_... Je dis comment
la mauvaise éducation avait chez ces jeunes gens _tranché les racines_
(ici c'est
[Pg 69]
M. Maurras qui souligue) qui les attachaient à leur Lorraine..., etc.,
etc.»

Nous y voilà! «_Déracinés_» signifie pour M. Maurras «dont on a tranché
les racines». Que ne le disait-il plus tôt? J'aurais laissé son
peuplier tranquille.[4]

On comprenait sans peine la métaphore de M. Barrès, et ses écrits
l'éclairaient d'un bon jour; mais quelque éloquente que cette métaphore
demeure, il est très fâcheux qu'en arboriculture, le seul domaine où ce
mot _déraciné_ ait _un sens précis_, ce sens soit différent de celui
qu'est appelé à lui donner M. Barrès, sous peine de voir presque tous
les exemples qu'il y chercherait, contredire en plein sa théorie. Le
grand tort de M. Maurras aujourd'hui, par cette absurde querelle de
mots, est de rendre sensible une faute
[Pg 70]
qu'on n'avait pas bien remarquée,--en prétendant faire passer ce
nouveau sens du mot _déraciné_: _dont les racines ont été tranchées_,
en arboriculture où le mot déraciné n'a jamais voulu dire et ne voudra
jamais dire que: _dont les racines ont été arrachées de terre_. C'est
le seul sens que donne et qu'ait à donner Littré.

--Mais qu'importe le mot, dira-t-on, si la chose...

--Le mot n'importe point, peut-être; mais derrière la faute de mot,
accourt et s'abrite la faute de pensée. Et si M. Maurras ne la sentait
ici très grave, il n'emploierait pas tant d'âpres soins, ni ne
trouverait tant de difficultés, à la défendre.


[1] Cet article a paru dans l'_Ermitage_, n° de novembre 1903.

[2] «L'instruction, disais-je plus haut, apport d'éléments étrangers,
ne peut être bonne qu'en tant que l'être à qui elle s'adresse trouvera
en lui de quoi y faire face; ce qu'il ne surmonte pas risque de
l'accabler» ... etc... Je ne peux pourtant pas citer tout mon article!
Si M. Maurras ne l'a pas lu, je n'y peux rien. Mais alors pourquoi en
parle-t-il?

[3] Weekly Critical Review, 30 juillet.

[4] N'en déplaise à M. Maurras il arrive même souvent que ces racines,
au moment de la replantation, d'un coup de serpe, on les coupe,
_afin d'assurer mieux la reprise_; car il s'en forme aussitôt de
nouvelles et l'arbre reprend d'autant mieux, que les vieilles racines
ont été coupées. Les catalogues des pépiniéristes et les traités
d'arboriculture nous enseignent que c'est surtout la racine centrale,
pivotante (celle même de «la terre et les morts») qu'il importe de
trancher.


[Pg 71]

                  LA NORMANDIE ET LE BAS-LANGUEDOC[1]


Il est d'autres terres plus belles et que je crois que j'eusse
préférées. Mais de celles-ci je suis né. Si j'avais pu, je me serais
fait naître en Bretagne à Locmariaquer la dévote, ou, près de Brest,
à Camaret ou à Morgat, mais on ne choisit pas ses parents; et même ce
désir je l'héritai, je pense, avec le sang catholique et normand de la
famille de ma mère, le sang languedocien protestant de mon père. Entre
la Normandie et le Midi je ne voudrais ni ne pourrais choisir, et me
sens d'autant plus Français que je ne le suis pas d'un seul morceau de
France, que je ne peux penser et sentir spécialement en Normand ou en
Méridional, en catholique ou en protestant, mais en Français, et que, né
[Pg 72]
à Paris, je comprends à la fois l'Oc et l'Oïl, l'épais jargon normand,
le parler chantant du midi, que je garde à la fois le goût du vin, le
goût du cidre, l'amour des bois profonds, celui de la garrigue, du
pommier blanc et du blanc amandier,

Je ne choisis non plus ici: taire un des deux pays serait ingratitude,
et, puisque vous me pressez de parler, souffrez que je parle des deux.


                                   I


Du bord des bois normands j'évoque une roche brûlante--un air tout
embaumé, tournoyant de soleil, et roulant à la fois confondus les
parfums des thyms, des lavandes et le chant strident des cigales.
J'évoque à mes pieds, car la roche est abrupte, dans l'étroite vallée
qui fuit, un moulin, des laveuses, une eau plus fraîche encore d'avoir
été plus désirée. J'évoque un peu plus loin la roche de nouveau, mais
moins abrupte, plus clémente, des enclos, des jardins, puis des toits,
une petite ville riante: Uzès. C'est là qu'est né mon père et que je
suis venu tout enfant.

On y venait de Nîmes en voiture; on traversait au
[Pg 73]
pont Saint-Nicolas le Gardon. Ses bords au mois de mai se couvrent
d'asphodèles comme les bords de l'Anapo. Là vivent des dieux de la
Grèce. Le pont du Gard est tout auprès...

Plus tard je connus Arles, Avignon, Vaucluse... Terre presque latine,
de rire grave, de poésie lucide et de belle sévérité. Nulle mollesse
ici. La ville naît du roc et garde ses tons chauds. Dans la dureté de
ce roc l'âme antique reste fixée; inscrite en la chair vive et dure
de la race, elle fait la beauté des femmes, l'éclat de leur rire, la
gravité de leur démarche, la sévérité de leurs yeux; elle fait la
fierté des hommes, cette assurance un peu facile de ceux qui, s'étant
déjà dits dans le passé, n'ont plus qu'à se redire sans effort et ne
trouvent plus rien de bien neuf à chercher;--j'entends cette âme encore
dans le cri micacé des cigales, je la respire avec les aromates, je la
vois dans le feuillage aigu des chênes verts, dans les rameaux grêles
des oliviers...


Du bord de la garrigue enflammée, j'évoque une herbe épaisse et sans
cesse mouillée, des rameaux flexueux, des chemins creux ombrés;
j'évoque un bois où ils s'enfoncent... Mais d'autres ont chanté déjà la
verdoyante
[Pg 74]
terre du Calvados. Là nul chant de cigales; tout est mollesse et luxe;
sous la plante, le roc franc n'apparaît jamais. Là vivent d'autres
dieux, d'autres hommes; les dieux sont beaux, je crois; les hommes
laids. La race, alourdie de bien-être et ne songeant pourtant qu'à
l'augmenter, s'est déformée. Incapable de chant, de musique, elle
n'occupe plus qu'à boire, ses plus belles heures oisives. Ici l'amour
du gain vient seul à bout de la paresse; l'homme indolent laisse fuir
de ses mains les biens les plus précieux, les plus rares...

Mais, peut-être les qualités de la race normande, moins apparentes
que celles des méridionaux, prennent-elles chez ceux qui en restent
dépositaires une force d'autant plus grande qu'une chair plus lourde
les contraint plus, et gagnent-elles en gravité, en profondeur ce
qu'elles perdent d'éclat et de superficie.

Dès le pays de Caux tout change; les grands champs remplacent les
prés; l'homme plus travailleur est plus sobre; les femmes sont moins
déformées. Et ce quinze juillet, où j'écris ceci, près d'Etretat,
tantôt assis, tantôt marchant sous le plein soleil de midi, jamais
cette campagne ne m'a paru plus belle. Quelques lins sont encore en
fleur. On coupe les colzas;
[Pg 75]
les seigles sont fauchés. Les blés en quelques jours ont blondi. La
moisson s'annonce admirable. De ci de là, par places, partout, de
grands coquelicots posent une rougeur sur la terre.


                                  II


Les quelques lieux dont je parle ne sont pas plus toute la Normandie et
tout le Midi, que le Midi et la Normandie toute la France.


Je songe avec tristesse que si quelque hasard les rapprochait, le
paysan normand que je connais et l'homme du midi que je connais,
non seulement ne s'aimeraient pas, mais ne pourraient même pas se
comprendre. Pourtant ils sont Français tous deux.

Aux yeux d'un Allemand, d'un Italien, d'un Russe, qu'est-ce qui
représente «une ville française»?--Je ne sais pas. Je n'ai pas assez de
recul pour le comprendre. Je vois une Bretagne, une Normandie, un pays
basque, une Lorraine, et de leur addition je fais ma France. En Savoie
je sais que je suis en France; et je sais qu'un peu plus loin je n'y
suis plus. Je le sais
[Pg 76]
et je veux le sentir. Mais est-ce une simple annexion qui va faire une
terre française? Non; pas plus qu'un triste traité ne suffirait à faire
de l'Alsace-Lorraine une terre allemande; l'Allemagne l'a bien compris.
Pour que se forme et s'affermisse le sentiment d'unité d'un pays, il
faut que les divers éléments qui le composent se mêlent, se croisent
et fusionnent. La doctrine de l'enracinement, trop rigoureusement
appliquée, risquerait, en protégeant et en accentuant l'hétérogénéité
des divers éléments français, de les faire à jamais se mésentendre,
de former des bretons, des normands, des lorrains, des basques, plus
bretons, normands, lorrains et basques ... que français. Rien de plus
particulier que l'esprit de province; de moins particulier que le génie
français. Il est bon qu'il naisse des Français comme Hugo

    ... d'un sang breton et lorrain à la fois,

qui, portant en eux tout à la fois les richesses les plus extrêmes de
la France, les organisent et les contraignent à l'unité.

Disons encore: Il y a des landes plus âpres que celles de Bretagne; des
pacages plus verts que ceux de
[Pg 77]
Normandie; des rocs plus chauds que ceux de la campagne d'Arles; des
plages plus glauques que nos plages de la Manche, plus azurées que
celles de notre midi--mais la France a cela _tout à la fois_. Et le
génie français n'est, pour cela même, ni tout landes, ni tout cultures,
ni tout forêts, ni tout ombre, ni tout lumière--mais organise et tient
en harmonieux équilibre ces divers éléments proposés. C'est ce qui
fait de la terre française la plus classique des terres; de même que
les éléments si divers: ionien, dorien, béotien, attique, firent la
classique terre grecque.

_Juillet (1902)_


[1] L'_Occident_ ayant cru intéressant de demander à plusieurs de
raconter les aspects de la terre Occidentale, cet article fut le
premier d'une série consacrée à nos provinces.

[Pg 78]

[Pg 79]

                           LETTRES A ANGÈLE

                               1898-1900

Nous ne faisons que nous entregloser. Tout formille de commentaires;
d'aucteurs il en est grand'cherté.

MONTAIGNE, III, 13.

[Pg 80]
Ces chroniques ont paru irrégulièrement dans l'_Ermitage_, au cours des
années 1898, 1899 et 1900.

[Pg 81]


                                   I

Non, chère Angèle; j'y suis bien décidé; je ne recommanderai pas votre
livre au _Mercure_; d'abord parce que ma voix n'y a pas l'importance
que vous croyez, et puis parce que, si elle y avait plus d'importance,
j'en userais d'abord pour d'autres que pour vous.--Quelle drôle d'idée
vous avez eue d'écrire! Ne pouviez-vous vraiment vous empêcher? Ce
n'est pas certes que votre livre ne soit plein des qualités exquises
de votre âme, et de celles de beaucoup d'autres;--mais qui ne les
connaît, Angèle?--Vous m'écrivez que je dois les aimer, puisque déjà
je les aimais en d'autres;--mais c'est précisément pour cela, chère
amie.--Vous manifestez pour me plaire un anormal amour de la Nature,
comme si là gisait le salut assuré;--mais le salut n'est pas dans la
Nature, il est dans l'amour, chère amie... Et puis, vous n'aimez pas
tant que ça
[Pg 82]
la Nature; je me souviens de notre course à Suresnes: vous crachiez les
peaux des raisins...

Ah! si vous récrivez, n'ayez donc pas souci de me plaire; et c'est
ainsi que vous plairez vraiment; c'est ainsi que vous intéresserez. Ah!
quand donc, chère amie, saurez-vous, oserez-vous me déplaire un peu
puissamment!--Je suis sûr que vous n'avez jamais songé aux permissions
que donne la blancheur des pages. Mais, avant de prendre la plume,
la page s'assombrit déjà de quels compliqués esclavages!--Chaque
sympathie, chaque théorie, chaque réprobation vous enchaîne; et combien
le champ blanc se rétrécit! Vous ne vous affirmez jamais. Vous vous
laissez tracer votre figure. Vous n'occupez (en souriant toujours!) que
la place que l'on vous laisse. Tout vous dicte, et vous ne protestez
pas!--Des amis vous ont dit qu'il fallait à tout prix de la joie: c'est
fâcheux; vous étiez née pour être heureuse; mais vous voilà contrainte,
et votre sourire est forcé. On blâme autour de vous les intrigues; on
rêve des récits sans événements: c'est fâcheux; vous vous entendiez
aux intrigues; dans votre livre il n'y en a plus l'ombre; on y marche
comme en plein champ. Chaque page en soi est charmante; je sais, je
sais;--mais en soi le livre
[Pg 83]
n'existe pas; de sorte qu'il faudrait alors chaque page encore plus
charmante, ou bien un tempérament stupéfiant, ou bien un style ... et
ne me poussez pas, chère Angèle, sinon je finirais par vous dire que
rien ne m'intéresse dans un livre, que la révélation d'une attitude
nouvelle devant la vie.

J'exagère...

Mais je sais que je voudrais pouvoir considérer l'œuvre d'un artiste
comme un microcosme complet, _étrange_ tout entier, où pourtant
toute la complexité de la vie se retrouve. Je voudrais y sentir une
philosophie spéciale, une morale spéciale, une langue spéciale, une
plaisanterie spéciale... Cieux! à propos de votre livre délicat, où
m'égarai-je?...

Et n'est-ce pas une calamité de notre époque, au contraire, cette peur
de paraître banal, ce désir de génie, ce dédain du talent.--Voyez M.
Mirbeau... Vous qui le connaissez et qui avez quelque influence sur
lui, vous devriez bien tâcher de lui lire un peu ses articles. Ils sont
stupides. Certainement c'est parce qu'il a du génie; mais c'est fâcheux
qu'il n'ait pas plus de talent. Il faut terriblement de talent, chère
amie, pour rendre un peu de génie supportable.

Dans son dernier article, un Monsieur compte les
[Pg 84]
étamines d'une fleur; il compte: «une, deux, quatre, huit, dix,
vingt...» Il est lancé quoi!--C'est tout Mirbeau.--Dites-lui donc
que ce n'est pas vrai; que tout cela c'est de la rhétorique; que
compter sérieusement, c'est compter difficilement.--Mais voilà: s'il
était plus vrai, M. Mirbeau serait moins brutal, et s'il était moins
brutal, il ne serait plus rien du tout. Non, chère Angèle, s'il avait
seulement un peu de talent, je crois qu'il n'oserait plus écrire.--Ah!
souhaitons-lui du talent, chère Angèle[1]!

Parlons plutôt de M. de Curel. Car M. de Curel manque surtout de génie.
Ses pièces sont, comme il sied alors, d'une grande hardiesse de pensée
et d'une grande timidité de présentation. Après M. Mirbeau cette
timidité paraît presque une politesse, exquise vraiment; M. de Curel
vous laisse la parole sans cesse, par chacun de ses personnages--de
sorte que, de quelque côté qu'on se tourne, on est contraint d'être
de son avis. L'effet dramatique de ses pièces reste donc à peu près
complètement subordonné à l'exposition des idées:--il faut dire qu'elle
est excellente;--mais l'erreur dramatique est que l'idée devienne plus
importante en
[Pg 85]
elle-même que le personnage qui l'exprime; les _idées_ ne devraient
être exprimées que par _l'action_--ou, autrement dit, il ne devrait
pas y avoir d'idées; ou, autrement dit encore, une _idée_, au théâtre,
ce devrait être un caractère, une situation, les pseudo-idées que l'on
prête à la bouche des personnages ne sont jamais que des opinions et
doivent être subordonnées aux personnages; ce n'est pas par elles
_surtout_ qu'ils s'expriment; elles ne doivent être que le contenu
conscient de leurs actes. Le soutien inconscient plus intéressant, plus
important, plus fort, c'est le caractère lui-même.

D'ailleurs, l'on peut dire que, dans l'œuvre de M. de Curel, les
caractères sont fort bien observés; on sent surtout qu'il y a très
soigneusement pris garde et que ses pièces sont consciencieusement
travaillées. Tout bas je vous avoue que je préfère _Ubu_; mais au
_Repas du Lion_, à la _Nouvelle Idole_ j'applaudis de toutes mes
forces; j'y retourne plusieurs fois: j'y entraîne les autres; car
telles qu'elles sont, ces pièces restent beaucoup au-dessus des
stupidités auxquelles les théâtres nous accoutument; et j'applaudis
pour ne pas donner gain de cause aux imbéciles, car certainement le
rôle des intelligents est ici d'applaudir--quitte à dire ensuite tout
ce qu'ils veulent, en fait de restrictions.

[Pg 86]
Je ne crois pas pourtant que de telles pièces puissent durer; il n'y
a pas de _beauté_ en elles; leur aristocratie intellectuelle nous
flatte (vous du moins, chère Angèle--moi je préfère la grossièreté);
elle fait dire aux délicats: «que cela est bien écrit!» précisément là
où le style cesse complètement d'être un style de rampe, sans fournir
pour cela de phrases vraiment belles. Il y a (comme il me souvient
qu'il y avait dans l'_Invitée_) des comparaisons prolongées qui sont
pénibles... Malgré toutes ces réserves, j'aime en M. de Curel une très
grande, une parfaite honnêteté artistique, une bonne foi qui, souvent,
m'émouvait plus que le drame...

J'eusse voulu vous parler aussi des _Tisserands_: c'est une forte
pièce que j'admire et qui m'exaspère; je ne décolère pas de toute
la représentation. Je voudrais protester, crier que je m'en f...,
car enfin ces gens-là ne m'intéressent que parce qu'ils ont faim;
s'ils cessaient de crever de faim, ils ne m'intéresseraient plus du
tout;--aussi soyez bien sûre qu'il ne mangeront pas durant cinq actes;
et nous voilà contraints d'être émus.--Oserais-je écrire que, de
toutes les façons de mourir au théâtre, celle «de faim» est la moins
_intéressante_,--car enfin, quand nous regardons cela, c'est toujours
au sortir de table... etc.

[Pg 87]
Et certes, la signification des situations est ce qu'au théâtre
devient l'éloquence; mais la lumière qu'elle apporte ici n'y est,
volontairement, pas propagée; elle est subite et s'arrête, à la
scène même; elle n'éclaire rien à l'entour; elle n'éclaire pas; elle
aveugle ... et si ceux qui assistent, si les spectateurs n'avaient
pas suffisamment dîné, s'ils avaient faim, s'ils étaient pauvres, les
voici chauds pour tous les crimes, grisés et ne voyant plus que _cela_:
l'auteur leur a bandé les yeux avec du feu.--C'est un miroir qu'ils
brisent (admirable, le bruit du verre cassé sur la scène!) mais c'est
que ça serait tout aussi bien une œuvre d'art ... oh! qu'elles sont
loin de cette pièce, les œuvres d'art! oh! combien Hauptmann les a
prudemment écartées!

Qu'elle est habile, cette grossière et fruste pièce!--Tenez, chère
Angèle, un seul trait:--pour garder l'anonymat de la foule malgré la
précision des misères particulières, remarquez qu'à chaque acte ce
sont des _représentants_ différents qui paraissent--et qu'on ne s'en
aperçoit presque pas, tant leur passion est la même ... tant ils sont
peu intéressants. «L'important, dit quelqu'un près de moi--l'important,
c'est que ça fasse peur au bourgeois.»--Evidemment, ça y arrive.


[1] V. p. 246.

[Pg 88]


                                  II

Parler des autres est bien malaisé, chère Angèle.

On reproche à M. Maurras de ne dire du bien que de ses amis; cela est
désagréable à penser; et puis on peut répondre qu'ils ne sont ses amis
que parce qu'il en pensait du bien. Ce n'est pas mal répondre, mais les
amitiés ne se choisissent pas tant que ça; certaines, au contraire,
s'imposent fâcheusement. Pour moi, qui les choisis pourtant le plus
possible, j'ai la pudeur contraire exagérée: l'amitié que je voue à
certains et celle qu'ils veulent bien m'offrir relient l'expression
de mon éloge; il peut m'en retourner quelque chose et, pour un peu,
les louant, je me paraîtrais immodeste. C'est ainsi que l'amitié de
Jammes m'a souvent empêché de crier combien je l'admire; et peut-être
ne l'eussè-je pas encore fait, sans la petite plaquette rare qu'il
m'apporte, où vous lirez quatorze de ses plus
[Pg 89]
belles _Prières_ qui paraîtront bientôt en volume[1].

Ce sont d'autres raisons qui rendent la louange de Signoret difficile;
d'abord parce que le parti qu'il en tire l'exagère et risque de la
dénaturer; ensuite parce que l'admiration qu'il proclame pompeusement
pour mes écrits risque de donner à mes éloges l'allure fâcheuse d'une
réciproque; enfin parce que tous les éloges qu'on y pourrait faire
ne vaudront jamais ceux qu'il se converse à lui-même. Ils frémissent
immodestement en chaque page; son œuvre en est remplie, encombrée;
souvent l'œuvre est comme mangée et remplacée par sa propre louange;
celle-ci devient alors parfaite, sonore à souhait, et complètement
désintéressée--forcément.

J'allais pourtant oser parler de Signoret lorsque voici que me parvient
le dernier numéro du _Saint-Graal_. J'y vois que M. Signoret trouve
plus simple de publier directement des fragments, choisis élogieux, de
ce qu'on lui écrivait en des lettres particulières; autant alors vous y
renvoyer simplement n'ayant d'ailleurs rien d'autre à vous dire sur lui
que ce que je lui disais à lui-même. Mais pour permettre dans
[Pg 90]
le prochain _Saint-Graal_ plus de place à l'œuvre propre de Signoret,
mieux vaut que je publie aussitôt ici la lettre que je lui adressais
hier pour le remercier de l'envoi du premier livre de ses Sonnets[2].
Parcourez-la si
[Pg 91]
cela vous amuse, puis redisons ensemble son _Chant d'amour_ dont
j'appris comme malgré moi ces beaux vers:

    Que sous tes seins un cœur de gloire en toi bondisse
    Clair et s'enflant comme la lune sur les flots!
    Délivre-nous de toute ton ombre, Eurydice.
    Vers toi nos luths sont tout soulevés de sanglots!

    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .        [Pg 92]

    Eurydice, Eurydice, Eurydice, regarde:
    Nous tordons ta couronne à genoux dans les fleurs.

Lyrisme orgueilleux et rapide; absorption des sens dans l'exaltation de
la pensée:

    Enivrez les cieux bleus de vos profonds murmures,
    O vents spirituels de la sainte raison!

    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

    Quand ma nef passera près des plages obscures,
    A l'heure délicate où dorment les troupeaux,
    Jetez au vent des nuits, ô vierges, vos ceintures,
    Sombres bergers, jetez aux torrents vos pipeaux!

    Et courez vers la vague où traînant l'aube grave
    Le grand Vaisseau tonnant de musique s'accroît;
    --La mer engloutira la plage où dort l'esclave,
    --Le fruit de vie est mûr dans les jardins du Roi.

Il faut, après ces vers dignes d'être cités auprès des plus splendides,
rouvrir le livre à peine fermé de Jammes pour comprendre aussitôt et
comme instinctivement les positions réciproques de ces deux poètes; ils
se limitent l'un par l'autre. Tout le faste d'Emmanuel Signoret fait
mieux sentir encore la fraîche
[Pg 93]
nouveauté de ce dernier; car il y a là quelque chose d'autre, quelque
chose de neuf, quelque chose de jamais encore entendu. Là, plus de
sonorité, ni d'éclat; une voix souvent presque fausse, mais à la façon
de celles que troublent les larmes--et je comprends que M. Signoret
n'aime pas Francis Jammes, car devant une voix si orgueilleusement
simple, toute la rumeur rhétorique et la belle sonorité ne paraît plus,
comme dit l'Evangile, «qu'un airain qui résonne, qu'une cymbale qui
retentit».--Même il n'est pas intéressant de marquer les différences
de ces deux esprits; ils ne vivent pas dans le même monde et regardent
opposément. L'impersonnalité du premier est si grande que ce que l'on
admire ici, il semble que ce soit la langue française elle-même; M.
Signoret n'est personnel que parce qu'il parle de lui. La personnalité
de Francis Jammes déconcerte; mais ce n'est qu'au premier abord; jamais
une plus complète absence de recherche extérieure n'avait permis encore
recherche d'union plus intime des mots avec l'émotion, des sensations
entre elles-mêmes. On n'imagine pas beauté plus fièrement déparée de
tout fard. Sa seule coquetterie, si c'en est une, est la montre presque
involontaire de sensations plus subtiles et plus subtilement associées
qu'on ne le pouvait supposer jusqu'alors.
[Pg 94]
Elles se touchent, se continuent, s'appellent et se marient, à ce point
que parfois elles font à l'émotion qu'elles entourent un vêtement sans
couture.

Francis Jammes est un grand poète; il a l'audace la plus noble: celle
de la simplicité. Il existe assez réellement lui-même pour pouvoir se
passer d'adjuvants, des communes ressources littéraires; de sorte qu'on
s'étonne d'abord, tant sa littérature emprunte peu à celle des autres.

L'amour de la simplicité est tel, chez lui, qu'il va parfois jusqu'à
certaine affectation de dénuement;

    Redescends, redescends dans ta simplicité.
    Je viens de voir les guêpes travailler dans le sable.
    Fais comme elles, à mon cœur malade et tendre: sois sage,
    Accomplis ton devoir comme Dieu l'a dicté.

    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

    Faites qu'en me levant, ce matin, de ma table,
    Je sois pareil à ceux qui, par ce beau Dimanche,
    Vont répandre à vos pieds dans l'humble église blanche,
    L'aveu modeste et pur de leur simple ignorance.

Patient dénuement de pensée pour permettre un accueil plus vaste et
plus surpris à tout émoi vibrant, à toute sensation éparse autour de
lui. Chaque soupir errant trouve en lui son écho disponible. Sa poésie
[Pg 95]
fluide et pure est comme le ruisseau sous les bois, où chaque oiseau
vient boire, où tremble chaque feuille mirée, où l'eau se plaint à
chaque roche. Aucune abondance inutile; cette eau vaut par sa pureté;
savez-vous ce qui la fait si grande? C'est que pas une eau étrangère
n'en est venue grossir, en le troublant, le cours; c'est qu'il se
résigne à lui-même, pour aliment n'espérant que du ciel les abondantes
eaux des averses.

    Mon Dieu, calmez mon cœur, calmez mon pauvre cœur,
    Et faites qu'en ce jour d'été où la torpeur
    S'étend comme de l'eau sur les choses égales,
    J'aie le courage encor, comme cette cigale,
    Dont éclate le cri dans le sommeil du pin,
    De vous louer, mon Dieu, modestement et bien.

Et parfois la pureté de cette eau devient telle qu'elle n'est plus que
murmure, transparence, et reflet, et fraîcheur.

    Mon Dieu, c'est le matin, et, déjà, la prière
    Monte vers vous avec ces papillons fleuris,
    Le cri du coq et le choc des casseurs de pierres.
    Sous les platanes dont les palmes vertes luisent,

    Dans ce mois de juillet où la terre se craquèle,            [Pg 96]
    On entend, sans les voir, les cigales grinçantes
    Chanter assidûment votre Toute-Puissance.
    Le merle inquiet, dans les noirs feuillages des eaux,
    Essaie de siffler un peu longtemps, mais n'ose...

Ces prières sont belles et, presque toutes, parmi les plus belles
pièces de Jammes. Elles marqueront pour cet involontaire esprit non un
repos, mais au contraire une période d'inquiétude. Il semble parler
beaucoup de Dieu pour tâcher de se prouver qu'il y croit. Peut-être en
parlait-il mieux en ne le nommant pas, mais simplement, comme avant,
délicieusement chaque chose. Prendre Dieu à partie sans cesse, comme
ici, donnerait à entendre qu'on en attend encore en vain une réponse.
Je sens en ces _Prières_ une âme excessivement affectueuse et désolée.
La prière n'est souvent que le besoin, quand on se sent seul, de
parler _à la seconde personne_.--Ces prières sont l'œuvre d'une crise,
inquiète et passionnée. J'attends avec confiance que ce sensuel si peu
mystique, ressentant à nouveau chaque émotion en soi suffisante, se
plaisant à _l'aspect_ et le disant dès lors divin tant qu'il lui plaît,
laisse de nouveau Dieu tranquille et le fasse seulement entrevoir sous
la terre très habitée. Nul
[Pg 97]
doute alors que le grand mouvement de ses prières, plus plein et
soulevé qu'il ne l'avait encore jamais été chez Jammes, gonfle
admirablement de longues pièces d'une allure assez différente--comme
voici qu'il fait cette délicieuse élégie que vous lirez dans le
prochain numéro du _Mercure_[3].

C'est près des bois épais qu'elle fut composée, dans cette Normandie
ruisselante et penchée où je m'attarde encore, où nous vîmes approcher
l'automne, ensemble avec Henri Ghéon dont il faut aussi que je vous
parle; j'aime à placer ce nom près de celui de Jammes; leurs livres
sont voisins dans ma bibliothèque; ils vivent dans une même atmosphère,
cela leur fait, par sympathie, une espèce de ressemblance; mais c'est
par où devraient se ressembler tous les poètes: l'entente à demi-mot
de la nature. Ceci dit, il est difficile d'imaginer deux esprits de
nature plus différente. Celui-là, tout le trouble; son émoi, c'est la
contagion d'une tristesse; pour motiver mieux sa pitié, il imagine une
souffrance en chaque chose; il explique ainsi sa tendresse.--En Ghéon,
aucune tristesse; c'est une âme de cristal et d'or, pleine de sonorités
merveilleuses.
[Pg 98]
Tout ce qui la touche y retentit; rien ne la laisse indifférente;
pourtant, à travers tout, elle reste la même. Tout l'émeut et rien ne
la trouble; le monde se revoit en elle dans une charmante, vibrante et
souriante harmonie[4].

Je suis heureux que vous ayez pu parler à M. Mirbeau; je remarquais
bien en effet que ses derniers articles devenaient meilleurs...

_La Roque, 15 octobre 1898_.


[1] V. _Le Deuil des Primevères_ (_Mercure de France_).

[2]

 CHER SIGNORET,

 Vos sonnets paraissent plus beaux à la seconde lecture qu'à la
 première. L'égalité de leur éclat trompe d'abord; on doute d'une
 clarté sans étincelles; on ne comprend que peu à peu qu'elles sont
 toutes dévorées. Voilà pourquoi je crus d'abord vos belles élégies
 préférables: leur morbidesse est moins cachée et mon esprit s'étonne
 encore d'une beauté sans renoncement ni faiblesse, comme si sa
 perfection n'était due qu'aux dépens de son humanité. C'est aussi
 que nous sommes en un temps où il semble que la trop pure beauté ait
 besoin de faire pardonner sa _présence_; on ne l'accepte, semble-t-il,
 que venue de loin et passée; on prend aisément son parti que la
 Renaissance italienne et la Pléïade qu'était Ronsard, en la démontrant
 de manière si glorieuse, l'aient comme monopolisée.

 Je pense que le souvenir de cette Renaissance admirée vous hante;
 vous y cherchez non seulement le secret de votre forme, mais encore
 un modèle de vie, franche jusqu'à l'orgueil, superbement extérieure,
 aventurée. J'ai peu lu, je l'avoue, les lettres de ce temps, qui
 m'hallucine moins que vous, et ne sais si les Donatello et les
 Brunelleschi que vous citez oseraient porter leur orgueil aussi
 sonorement devant eux. N'importe; je m'amuse trop de cela pour m'en
 plaindre et n'en souffre que lorsque cet orgueil vient pour boucher
 les vides de l'esprit, que lorsque l'affirmation de votre génie tend
 à remplacer sa manifestation effective. Au reste, je conviens que le
 public est si bête que c'est surtout en lui affirmant que vous avez
 du génie que vous le forcerez de le croire ... mais vous n'écrivez
 pas pour ce public, et les gens intelligents que vous prétendez que
 nous sommes savent comprendre la beauté de vos vers sans que vous
 l'affirmiez à l'avance.

 J'admire aussi votre riante audace de publier les lettres qu'on vous
 écrit: si je vous estimais assez peu pour vous croire capable d'une
 habileté, je dirais qu'elle est excellente; mais non: j'y veux voir
 seulement l'exigence d'une franchise et m'y plaire; tel qui louerait
 secrètement par flatterie va se croire contraint de rester fidèle
 à lui-même et continuer à vous louer; vous innovez une coutume, et
 certes rien n'est moins facile, car certes sans vous on ne l'eût pas
 choisie. Les lettres des littérateurs sont trop aisément ténébreuses;
 il est bon d'illuminer cela. Créons des précédents. J'y veux aider
 aussi, et laissez-moi trouver plus simple de publier déjà moi-même
 cette lettre à vous adressée.

 Au revoir, etc.

 A. G.

[3] V. p. 241.

[4] _Les Chansons d'Aube_ et _La Solitude de l'Eté_ (Mercure de France).

[Pg 99]


                                  III

--Quand donc pourrons-nous parler librement, tranquillement, du
Naturisme? A chaque fois quelque nouvel éclat nous empêche.--Naguère
quelques critiques mal renseignés (ou du moins renseignés trop
exclusivement par M. de Bouhélier lui-même) voulurent bien, dans
l'ignorance des dates, me croire adepte d'une école qui simplement
avait le goût naissant de m'approuver. Affamé de plus bruyante gloire,
M. de Bouhélier entraînait mon nom à sa suite jusque dans les colonnes
du _Figaro_; l'admiration que je manifestais pour son jeune talent
trouvait ainsi sa récompense. Mon admiration n'en fut pas précisément
modifiée, mais du coup je la manifestai moins.--Ce n'est non plus une
mauvaise pièce de théâtre qu'un médiocre volume de vers qui peuvent
faire oublier l'extraordinaire don de prosateur que montraient ses
premiers écrits;
[Pg 100]
nulle composition; une redondance souvent vaine, aidant une plus grande
sonorité; un lyrisme souvent imité, mais sincère (je vous assure que
cela se peut): tout cela, la pensée même, ou l'apparence de pensée,
complètement subordonné au rythme sûr, plein, riche, harmonieux de
la phrase; et souvent on n'y sentait rien d'autre--comme on ne sent
souvent rien d'autre chez Hugo que le vers.--Et je comprends que
l'orgueil de M. de Bouhélier puisse déplaire; mais c'est tant qu'il
n'est pas plus grandement justifié. Quelqu'un qui sent en lui des
œuvres grandes (comme je pense que fait M. de Bouhélier) peut prendre
des allures modestes, mais c'est en attendant et par hypocrisie. Chez
M. de Bouhélier, l'orgueil de l'œuvre précède l'œuvre; mais j'espère
que l'œuvre suivra[1].

Le talent de M. Monfort semble plus personnel et plus particulier;
c'est peut-être parce qu'il est plus restreint. Il est bien difficile
de jauger sa future valeur d'après ses deux premiers écrits. L'émotion,
qu'aucun
[Pg 101]
souci de composition non plus ne contrefait, trouve souvent pour se
chanter les exclamations les plus justes; il semble parfois qu'il y
ait là comme le bruissement même de la vie, le battement léger des
artères sans même un doigt posé dessus pour le sentir et pour y imposer
un unique lien. D'où quelque chose d'éperdu, qui charme mais qui
déconcerte; une fuite dans le temps, mais une telle absence d'espace
que les émotions se succèdent sans parvenir à voisiner. Que deviendra
tant de fluidité? Que donnera ce don d'expression si immédiate, mais si
exclusivement passionnée?

Les articles de M. Mirbeau deviennent bons.


[1] Malgré que, depuis notre article, la _Route Noire_ et _Le Nouveau
Christ_ aient parus, nos espérances veulent rester aussi vivaces,
puisque l'orgueil de M. de Bouhélier reste aussi grand. V. p. 224 et
241.

[Pg 102]


                                  IV

CHÈRE AMIE,

Monsieur Mirbeau fait comme tant d'autres devraient faire: il change.
Dans un article de _l'Aurore_ du 15 novembre, intitulé «Palinodies»,
il écrit: «Aujourd'hui, j'aime des personnes, des choses, des idées
qu'autrefois je détestais, et je déteste des idées, des choses et
des personnes que j'ai aimées jadis...» Que M. Mirbeau nous permette
donc de faire comme lui; de l'aimer aujourd'hui d'autant plus que
nous l'aimions moins naguère et qu'il en est plus revenu.--Parlant du
suicide de Gérard de Nerval, Baudelaire ou Gautier, je ne sais plus
lequel, revendique deux libertés que l'on refuse volontiers aux hommes:
celle de se tuer, celle de se contredire. Aux yeux de certains, c'est
presque la même chose. C'est presque
[Pg 103]
le contraire, aux yeux de certains autres, et seuls, pensent-ils, ceux
qui sont morts, ou presque, ne se contredisent jamais. C'est l'avis de
M. Mirbeau qui tient à vivre, et c'est le mien.

Se contredire! Si seulement M. Barrès l'osait ... quelle belle
carrière!--Au lieu de cela il tâche de faire se contredire M. France
et ne réussit à rien, sinon montrer que M. France a été sincère deux
fois. La politique est désastreuse pour cela; le parti que l'on sert
emprisonne; on ne s'en dégage pas sans apparence de désertion; la
franchise y perd, il est vrai, mais c'est pour que le parti y gagne...
J'ai la terreur des partis pris. Songez donc: c'est de vingt à trente
ans qu'une carrière se décide; est-ce de quinze à vingt que l'on aura
pu réfléchir! Qu'y faire? car c'est une fatalité. L'action seule vous
éduque; on ne l'apprend qu'en agissant; un premier acte vous engage; il
éduque, mais compromet; dût-on l'avoir trouvé mauvais, c'est le même
qu'on va refaire. Les co-partisans vous déplaisent? on ne se sent que
mal avec eux? n'importe, il faut continuer: d'autres comptent déjà sur
vous; changer ce serait les trahir. A trente-cinq ans vous n'avez fait
que des écoles; mais vous apportez un passé qui dictera votre avenir.

[Pg 104]
La vie d'un «homme libre» est décidément difficile et terriblement
motivée.

--Au moins, vous dites-vous, chère Angèle, en art, tout cela
n'existe pas!--Oh! sous une autre forme, si pourtant. De toutes les
fidélités, celle à soi-même est la plus sotte--dès qu'elle n'est plus
spontanée.--Fidélité à quoi, grand Apollon?--à ses principes; on se
fait de cela sa personnalité.

Par une affirmation prématurée, que de sincérités compromises? Mais on
veut se manifester précocement.--Passe encore, lorsqu'on écrit roman ou
drame, ou que l'on se raconte, simplement; parler de soi n'est pas un
mal; on s'y aide à changer; que raconter de soi, sinon des changements?
«Le _Moi_ est haïssable», dit Pascal; le _Moi_ d'hier, par celui
d'aujourd'hui.

--Non, le danger, c'est d'exprimer précocement des opinions, des
idées. M. Mæterlinck le sait bien. M. Mæterlinck a changé, mais reste
esclave d'un premier livre. Je ne parle pas, vous le pensez, de ses
drames--mais bien du «Trésor des Humbles».--Là tentait de se fixer sa
pensée; c'était un livre de morale.

Chère Angèle, vous savez si je les aime, moi, les livres de morale; si
je ne me retenais, chère Angèle, j'en écrirais
[Pg 105]
un tous les mois; mais un tous les trois ans, ah! non!--ou seulement
passé cinquantaine; on ne sait pas, avant, ce qui peut arriver...
Maurice Mæterlinck est encore jeune; il peut créer, _mais_ il raisonne:
il écrit _Sagesse et Destinée_ au lieu d'écrire d'autres _Maleine_,
des _Intérieur_, des _Mélisande_. Combien peu de temps pense-t-il
vivre encore? N'attend-il donc plus rien de la vie? Un livre comme
ce dernier[1] me fait l'effet d'un testament. J'aime, comme Pascal,
attendre d'être mort pour livrer mes pensées. Qu'elles vivent,
après! Ça les regarde; mais c'est parce que soi l'on est mort.--M.
Mæterlinck, lui, n'est pas mort; et je vous dis qu'il a changé. Depuis
le _Trésor des Humbles_, qu'a-t-il donc rencontré sur sa route?--La
vie et Nietzsche;--quoi de plus pour bouleverser?--Mais le _Trésor
des Humbles_ étant écrit, il a voulu rester fidèle à ce qu'il y
disait si bien, relier au nouveau moi l'ancien. Etrange mariage de
l'individualisme et de l'humilité; un peu de mysticisme rend tout
possible.

M. Mæterlinck est un fort, et sa pensée continuera; déjà bien des
phrases de ce livre n'eussent pu être
[Pg 106]
écrites dans le _Trésor des Humbles_. Espérons que nous connaîtrons
plus tard de lui bien des phrases qui n'eussent pu être écrites dans
celui-ci. Plus un tel livre engage la pensée, plus une âme aussi
sincère que la sienne se sent le devoir de redonner un nouveau livre,
sitôt que celui-ci n'en est plus le portrait fidèle. «Nées douces, les
pensées, elles vieillissent féroces»,--dit votre ami Vielé-Griffin dans
la très belle lettre qu'il nous adresse[2]; «belles d'hier, les voici
ridées, flétries, hideuses à faire pleurer qui les mit au monde...»--«O
mes pensées d'hier! O mes belles pensées! s'écriait Nietzsche, qu'ai-je
donc fait de vous? qu'est-ce que vous voilà devenues?»

Que M. Vielé-Griffin se rassure: même avec des précautions, je n'ose
encore guider personne.--Qui veut se promener, qu'il me suive!
Mais vers quoi guiderais-je les autres? moi qui ne sais pas où je
vais.--Allons-y--mais doucement, ma chère Angèle. _Léo est in via_, dit
Salomon. Et _errare humanum est_ ... mais il y a quelque charme à cela.

_Paris, 15 novembre 1898._


[1] _La Sagesse et la Destinée_.

[2] _Ermitage_ de novembre 1898.

[Pg 107]


                                   V

CHÈRE ANGÈLE,

Pardonnez-moi, je ne suis pas parti, je ne pars pas. Je ne sais plus
partir.--Le petit appartement que nous prîmes à frais communs, si petit
qu'on n'y peut tenir ensemble, et que vous n'y venez que lorsque je
cède la place, je ne le quitterai qu'au printemps. Paris me retient, me
possède; j'y vis, j'y revis, j'y voyage; j'y regarde inlassablement. A
force de le fuir naguère, j'ai trouvé le secret d'y vivre comme en une
ville étrangère, c'est-à-dire d'y admirer tout. Non! Rome et le grave
Palatin, les quais argentés de Venise, Naples et ses tièdes aurores
n'ont pas eu pour moi plus de charmes. Quand je regrette (car je me
plais à regretter parfois), c'est plus lointainement encore, Kairouan,
Tunis, Touggourt, le mirage infini du désert, l'oasis
[Pg 108]
pleine de colombes... Que n'y allez vous à présent, tandis que je
m'attarde ici? Vous m'écririez: Il fait un temps affreux; depuis
trois jours nous suffoquons sous une tempête de sable. Je répondrais:
Il fait un temps charmant, gris et tiède, et de sourire entre les
larmes; l'alternance de brefs soleils et de passagères ondées fait un
étonnement pour chaque heure, et les travaux des quais renouvellent
les paysages.--Paris est merveilleux, chère amie, et défoncé de
toutes parts: vous savez que ce n'est pas seulement à l'Exposition
qu'on travaille; on perce tous les boulevards; on sape, on creuse, on
lance et fait rôder sous terre des projets ténébreux d'égouts et de
chemins de fer. Le travail souterrain crève par places la surface; on
se penche au-dessus; on suppose des cavités inexplorables où tout un
peuple harassé travaille le jour et la nuit.--Car la nuit, le travail
continue; sur les quais, dès la tombée du soir, de fantastiques
fanaux éclatent. Passé minuit, dans le silence d'alentour, les abords
de l'ex-Cour des Comptes sont lyriques. Il y a, près du pont Royal,
d'énormes arbres; leurs branches s'allongent et baignent dans cette
lumière factice, et, derrière eux, les murs semblent incendiés. Plus
loin des palais naissent, comme poussés par en bas.

    Les ponts, les tours, les arches                           [Pg 109]
    Tremblent au fond du sol profond.
    La multitude et ses brusques poussées
    Semblent faire éclater les villes oppressées...

Ces vers sont de Verhaeren; je vous envoie son dernier volume[1].
Citerai-je encore?

    Un vaste espoir, venu de l'inconnu, déplace
    L'équilibre ancien dont les âmes sont lasses,
    La nature paraît sculpter
    Un visage nouveau à son éternité;
    Tout bouge--et l'on dirait les horizons en marche.

Et ceci me permet d'ajouter que je ne suis pas de ceux qui regrettent
la Cour des Comptes. Par principe, je veux avoir toutes les ruines en
horreur. Certes, si c'est pour construire un aussi terrible monument
que le nouvel Opéra-Comique qu'on les enlève, je préférerai toujours
ce qui pouvait se trouver à la place.--Mais quel terrible aveu
d'impuissance que cette crainte du neuf, que ce respect du vieux. Les
époques créatrices n'avaient pas tant de scrupules et se plaisaient à
démolir--pour avoir plus à reconstruire après--soucieuses
[Pg 110]
surtout d'imposer au dehors des formes à leur ressemblance. La première
condition pour cela, c'est de ne pas ressembler au passé. L'admiration
de l'antiquité qu'avait la grande Renaissance ne me contredit point;
c'était pour elle une ferveur de plus, une émulation, une excitation
à produire.--Mais l'archéologie, le contemplatif regret du passé ne
créent pas les œuvres nouvelles.

M. Louys nous le prouve surabondamment et plus délicieusement que
jamais dans le conte qu'il donne au _Mercure_, où il s'excuse de ne
parvenir plus à rien inventer de bien neuf[2].--Il m'est difficile, je
l'avoue, de suivre une discussion où l'on veut faire le mot «histoire»
synonyme du mot «progrès», surtout lorsqu'on entend par progrès
simplement augmentation de confort, perfectionnement des voluptés. Il
m'est difficile et désagréable de considérer l'histoire de l'humanité
comme une marche, de sensualités en sensualités plus charmantes, et
rien dans ce monde ne me convainc que ce soit de volupté que le monde
doive mourir.

Constater que l'antiquité tissait déjà la soie ne
[Pg 111]
déprécie pas la soie à mes yeux. La ramie ne me semble pas d'une
textilité plus parfaite, la pomme de terre d'un goût plus délicat
pour avoir été découvertes hier. Si l'on n'a pas inventé, comme il
est déploré dans ce conte, de nouvelles pierres précieuses, c'est
peut-être qu'on n'en avait pas grand besoin et que celles d'avant
contentaient.--Que M. Louys trouve la vie antique parfaite, j'y
consens; mais alors il ne devrait pas regretter que l'homme ne l'ait
point perfectionnée--s'extasier sur la beauté d'antiques marbres et
déplorer tout à la fois que l'homme n'ait pas trouvé depuis «une pierre
naturelle, un alliage chimique plus digne de reproduire la figure
humaine»,--c'est peut-être une inconséquence. L'idée de _perfection_
exclut celle de _progrès_; on parle de la _perfection_ de l'art et des
_progrès_ de l'industrie; cela M. Louys le sait bien,--mais je vous le
dis à vous, chère Angèle, pour que vous compreniez qu'il est dangereux
de refaire l'œuvre d'autrui, fût-ce en vue de la perfectionner, et
surtout lorsqu'elle est déjà parfaite; on risquerait sinon, par
bienveillance envers soi-même, de préférer le Guide à Raphaël, le
plafond du palais Farnèse à celui de la Sixtine, et _Une volupté
nouvelle_ au _Dialogue avec une momie_ d'Edgar Poe.

[Pg 112]
Certes, nos temps sont laids; le temple de Pœstum reste plus
immuablement beau que tout ce qu'on fit dans la suite,--mais
l'admirable aujourd'hui, chère Angèle, c'est, malgré la vieillesse des
temps, de sentir sa propre jeunesse, d'imposer, malgré tout, celle-ci;
c'est là ce qui fait ce qu'on appelle les «renaissances».

_15 février 1899._


[1] _Les visages de la Vie_.

[2] _Une Volupté nouvelle, Mercure_ de février (paru depuis en volume).

[Pg 113]


                                  VI

CHÈRE AMIE,

Je relève de voyage. Excusez mon trop long silence. Je vous écris
sitôt rentré, et, si ma lettre d'aujourd'hui marque encore un peu de
fatigue, n'en accusez que le voyage: c'est une grave maladie qui laisse
les facultés éblouies, et dont je fais maintenant à Paris une heureuse
convalescence.

J'ai vu des villes et des villes encore; croyez un voyageur: Paris est
merveilleux. Si parfois je pouvais souhaiter être étranger, ce serait
pour le découvrir.--Mais vous l'aimez autant que moi, je le sais, et
m'en parliez dans vos dernières lettres de façon à me faire déplorer
encore plus mon absence; aussi maintenant c'est fini, je ne voyage
plus, chère amie.--Les voyages, d'ailleurs, n'ont qu'un temps; non
qu'on se lasse de courir
[Pg 114]
les routes, mais parce qu'on les sent plus longues que la vie; et
parce qu'on se dit que la vie n'est point faite uniquement pour voir,
mais aussi pour se souvenir d'avoir vu. Il est un temps pour jeter des
pierres, dit l'Ecclésiaste, et un temps pour les ramasser...

Pourtant, si vous partez, prévenez-moi--et surtout n'allez pas en
Algérie sans moi! j'en serais malade.

Pourquoi me reprocher encore de ne pas vous écrire des lettres de
_là-bas_? Je vous l'ai dit vingt fois: en voyage, je ne peux pas
écrire; cela m'empêche de regarder; et puis je ne veux pas brusquer mes
souvenirs, ni les empailler tout vivants. Pourquoi vous obstiner à vous
en plaindre? Me faut-il vous citer votre cher Stevenson?

«Ecrire m'est impossible en voyage, dit-il (la lettre est datée
d'Avignon). C'est un défaut, mais qu'y faire? Il me faut, pour pouvoir
écrire, me sentir un peu chez moi, et ma tête doit avoir le loisir de
se mettre en ordre. Les images nouvelles m'oppressent et puis j'ai
une fièvre de mouvement...» Et plus loin; «J'aimerais à rester plus
longtemps ici; je ne peux pas. Je suis poussé devant moi par une
inquiétude invincible...» Ces lignes, ainsi détachées, se fanent comme
une fleur coupée; je me doute, en les transcrivant, qu'elles ne
[Pg 115]
vous diront pas grand'chose; mais songez à cette délicate figure de
malade sans cesse exilé, et ces mots «me sentir un peu chez moi»
prendront pour vous une saveur singulière.

Je ne professe point pour Stevenson une de ces admirations sans
mesure; mais c'est un excellent auteur. Je n'aime pas beaucoup son
_Prince Othon_, que des maladroits veulent faire passer pour son
chef-d'œuvre, mais dans ses _Nouvelles Mille et une nuits_ il y a des
inventions merveilleuses. Bien des gens ignorent que le _Dynamiteur_
est traduit,--ou bien qu'attendent-ils donc pour le lire? Et _l'Ile
au Trésor_ ou même _le Club du suicide_?--L'absence de pensée est
là volontaire et charmante; à l'excellence du récit, l'intelligence
fine et vive de Stevenson est uniquement employée; et quel choix de
détails! quel tact! quelle aristocratie de moyens! Cela est fin,
spécieux, délicat, extrêmement civilisé. Lui reste correct et discret;
toujours conteur, acteur jamais; la vie le grise, mais comme un très
léger champagne; rien de dionysiaque en cette ivresse, rien de divin;
son ivresse est toujours lucide et n'excite que son cerveau; ivresse
de salon, de causeur;--vous savez que ce n'est pas la mienne; et je
souffre souvent, le lisant, de sentir
[Pg 116]
que toujours il est resté _devant_ les choses, un peu distant, voyeur
amusé, non viveur; je lui voudrais de moins bons yeux et qu'il eût dû
s'approcher pour bien voir; il ne se compromet jamais dans quoi que ce
soit qu'il raconte; actions hâtives, forcenées, trépidantes, mais sans
chaleur; c'est un pirate de cabinet, Kipling, depuis, nous a montré de
la sauvagerie plus réelle.

Louons les patients traducteurs! A quelle reconnaissance notre
native ignorance des langues étrangères ne nous oblige-t-elle
pas envers eux! Peu de jours passent sans que je rende grâces à
quelqu'un d'eux;--et principalement à votre excellent ami Davray, qui
comble mes vœux en ouvrant une bibliothèque d'auteurs étrangers, au
_Mercure_. Combien de livres sont restés sans lecteurs parce que les
lecteurs ne savaient où trouver ces livres! L'ignorance, faute de
renseignements, est déplorable; il serait si facile d'y remédier, sinon
par une centralisation des livres de même famille, du moins par une
bibliographie bien faite.

--Je sais que la question de nationalité littéraire a passionné quelque
temps «toute la presse». J'ai peu suivi, je vous l'avoue, cette
querelle qui ne m'intéressait
[Pg 117]
pas grandement. Certains nationalistes, m'a-t-on dit, contestaient
jusqu'au droit de traduire ou de lire les étrangers, sous prétexte
que ce qui s'y trouvait de non français, d'exotique, était fait pour
intoxiquer la France; que la France ne se pouvait assimiler rien qui
ne fût déjà français par avance, et que ce qui, dans ces fâcheux
auteurs, se pouvait absorber sans péril, c'était toutes qualités que
nous n'avions pas su reconnaître en nous-mêmes; que les voisins nous
servaient tout bonnement notre bien propre et que si l'on recherchait
mieux on trouverait, à tout ce que nous admirons chez eux, toujours
une origine française.--La détestable infatuation d'une pareille
thèse ne peut pourtant me faire la rejeter trop vite en entier. Je
crois en effet que notre littérature est très imparfaitement connue
de nous-mêmes, et que les étrangers la connaissent beaucoup mieux que
nous ne connaissons la leur. Gœthe, Heine, Schopenhauer, Nietzsche,
Ibsen, Dostoïevsky, Tolstoï, tous les grands esprits étrangers ont
tenu leurs regards sans cesse tournés vers la France, et beaucoup ont
trouvé dans les recoins de notre bibliothèque les germes de pensées
qui, développées, exagérées par eux, vont revenir à nous comme de vieux
parents reviennent d'Amérique,
[Pg 118]
partis pauvres, jadis, depuis presque oubliés, maintenant étonnamment
riches, mais ne parlant plus notre langue. Il est entendu que c'est un
caractère de notre race, de courir trop vite et de laisser tomber en
courant toutes les pommes d'or d'Hippomène, dont les nations voisines
aussitôt vont s'emparer, comme Atalante... Longtemps avant Jules
Lemaître, Viollet-le-Duc disait cela, et je ne pense pas que nul l'ait
mieux dit dans la suite:--«Nous cherchons, nous entrevoyons, nous
poursuivons le bien, mais nous ne tenons pas à le fixer ... et ainsi
courant, haletant, notre jouissance est sans cesse ajournée... Cette
disposition, chez nous, amène dans l'étude des arts les plus étranges
bévues. Nous émettons un principe qui en fait naître un autre, et ainsi
de suite; nous ne poursuivons pas l'application et les développements
du premier, nous allons en avant, laissant inachevée l'œuvre commencée;
pendant ce temps, un peuple plus calme, ou plus attaché aux intérêts
du moment, s'empare du premier principe abandonné par nous, il le
développe, l'étudie, en perfectionne les conséquences: or il arrive un
jour que ces développements perfectionnés par d'autres se rencontrent
sur notre route; nous voilà ravis d'admiration, et
[Pg 119]
nous mettons autant d'ardeur à imiter les conséquences souvent mal
déduites, des principes abandonnés jadis par nous, que nous avions
mis d'empressement à en poursuivre de nouveaux. On conçoit combien
ces retours étranges amènent de confusion dans les idées, combien
il devient difficile de démêler le vrai du faux, l'inspiration de
l'imitation au milieu de ces éléments divers. C'est pourquoi nous avons
aujourd'hui tant de peine à savoir ce que nous voulons et ce qui nous
convient en fait d'art[1].»

Il y a des gens pour s'étonner sans cesse que l'art et la pensée soient
de domaine public. Tous les protectionnismes du monde ne pourront
empêcher les paroles, les formes et les sons, de voler par-dessus
les frontières comme les oiseaux par-dessus les murs. Toutes les
considérations les plus admirablement patriotiques ne me retiendront
pas d'être à l'affût de tout ce qui peut paraître d'étrange. J'attends
toujours je ne sais quoi d'inconnu, nouvelles formes d'art et nouvelles
pensées et quand elles devraient venir de la planète Mars, nul Lemaître
ne me persuadera qu'elles doivent m'être nuisibles ou me demeurer
inconnues.
[Pg 120]
Nous sommes loin du temps où La Bruyère disait que tout est déjà
dit; nos littératures modernes diffèrent extraordinairement des
antiques ... imaginez un Balzac chez les Grecs! un Whitman! un
Dostoïevsky!--Qu'est-ce qui va venir après?--ô richesses insoupçonnées!
Je vous propose, chère amie, une belle définition du génie: Le génie,
c'est le sentiment de la ressource.

Celle de notre race est loin d'être épuisée.


Je vous envoie, avec cette lettre, tout un bouquet de beaux poèmes:
lisez-les; une jeunesse active, amoureuse et fervente y respire. Si
ce n'est pas là une renaissance, alors, qu'appelle t-on ainsi?--Cela
m'emplit de confiance; on lit en eux comme une certitude d'avenir. Et
vous verrez que le vieil alexandrin n'est pas mort, quoi que vous en
disiez.--Vous me demandez mon opinion sur le vers libre.--En ai-je
seulement? On vit si bien sans opinions. A cause des autres, j'ai dû
m'en faire quelques-unes; mais c'est à peine si j'y crois; elles me
gênent; quand je suis seul, je les renie.

André Beaunier faisait habilement remarquer, dans une conférence
récente, comment la poésie, passant
[Pg 121]
de la littérature grecque à la latine, avait pris soin de remplacer
par l'observation stricte des règles, le sentiment poétique qui lui
manquait. Peut-être y a-t-il lieu de dire aussi que la rigidité même
de notre vers classique et de nos lois prosodiques est la conséquence
et le signe du caractère si médiocrement poétique de notre peuple et
de notre langue. Il n'y avait poésie qu'à conditions strictes, et
de là vint dès lors que ce qu'on appelait «génie poétique» n'était
souvent qu'un génie tout verbal, et métaphorique, et rhéteur. En une
période comme la nôtre, où le sentiment poétique semble surabonder,
et surabonde, c'est parce que les règles prosodiques _ne sont plus_
nécessaires pour soutenir la poésie que certains poètes, suffisamment
poètes pour s'en passer, s'en passent.--Le danger vient de ce que
peut-être notre langue ne le supportera pas; on ne peut le savoir
encore. Peut-être des poètes aussi clairs que Vielé-Griffin, aussi
robustes que Verhaeren, nous donnent-ils inconsciemment le change;
peut-être n'admirons-nous en leurs nouvelles formes qu'eux-mêmes;
peut-être donnent-ils sans le vouloir le coup de grâce à la _poésie_
vraiment française et leur génie, pour un dernier éclat, la
détériore-t-il à jamais; peut-être, ne
[Pg 122]
laissant après eux plus aucune forme banale, aucune forme métrique
fixe, arbitraire, disponible, indépendante de l'émotion qui l'emplit,
contraindront-ils les faux et médiocres poètes à ne plus oser écrire
en vers; et peut-être les vrais poètes eux-mêmes n'écriront-ils
plus nécessairement en vers, et le mot poésie ne sera-t-il plus
nécessairement synonyme de vers, quand déjà celui de vers est si
rarement, en France, synonyme de poésie.--Et peut-être cela sera-t-il
très heureux, si la prose d'autant y gagne, si les poètes à venir,
héritiers d'aucune forme, mais de la très riche ferveur, de l'intense
et diverse émotion de la pléiade d'aujourd'hui, trouvent, plastique à
souhait, une langue, prose tant qu'on voudra, mais si belle, si souple,
et nombreuse et rythmique enfin, si hardie, sensuelle et soucieuse
d'émotion, que le plus poétique génie pourra s'y dire, tandis que
les mauvais poètes seuls demanderont encore aux formes surannées la
protection, le support et le déguisement de leur débilité lyrique...

Je dis «peut-être» pour ne froisser personne; car l'alexandrin n'est
pas mort; mais «la France est le pays de la prose», dit Michelet--et
puis je vous ai dit que je n'avais pas d'opinion.

... Mais, je vous en prie, chère amie, ne confondez
[Pg 123]
pas Art et Vie; certes cela n'est pas le contraire, comme on nous l'a
fait croire trop longtemps au Parnasse; mais ça n'est pas non plus la
même chose... J'y reviendrai dans ma prochaine lettre. Au revoir.

_Paris, 10 mai 1899._


[1] Septième entretien sur l'architecture.

[Pg 124]


                                  VII

Non, chère amie, je ne discuterai pas avec vous. Il fait trop chaud.
Je m'irriterais, et je ne vous persuaderais point.--Vous me demandez,
sur le téméraire engagement que je prenais en vous quittant le mois
dernier, de différencier Art et Vie. Vous me le demandez parce que vous
savez très bien que je n'y arriverai pas.

Par instants on peut croire que l'on se fait des idées nettes sur ces
choses, c'est d'ordinaire au sortir de médiocres lectures; on sent
alors fort bien de quelles funestes théories le médiocre auteur est
victime; par charité, pour excuser l'auteur, on accuse les théories;
on feint d'oublier un instant que certains auteurs naissent victimes,
et que ceux que précisément n'importe quelle théorie écrase, écrasera,
doit écraser, sont aussi ceux-là mêmes qui s'en chargent le plus
volontiers,
[Pg 125]
par une sorte d'instinctif talent de portefaix,--comme si de s'en
décharger leur faisait trop froid aux épaules ou comme s'il leur
fallait un faix pour marcher droit.

Par instants l'on n'y comprend plus rien du tout.--Ces instants sont
les bons.--Si ces questions supportaient une solution définitive,
la littérature en mourrait; elle vit d'une confusion momentanée,
volontaire ou charmante de ces choses. On se donne beaucoup de mal pour
tâcher de fixer et de délimiter ses idées, par une manie toute latine.
Les idées nettes sont les plus dangereuses, parce qu'alors on n'ose
plus en changer; et c'est une anticipation de la mort.

Il y a eu l'idolâtrie de la mort. S'il nous faut une idolâtrie,
préférons celle de la vie.--Mais pourquoi des idolâtries? Notre ferveur
est-elle donc si languissante qu'elle ait besoin de se construire
des autels? Pourquoi des autels à la Vie? Que signifie la Vie, par
elle-même? Pourquoi lui subordonner l'art? comme si l'art était, en
face de la vie, un dangereux ennemi à soumettre, qui sinon réduirait la
vie. Un rancunier souvenir du Parnasse nous fait-il oublier la médiocre
utopie des Goncourt? L'art des Goncourt, autant que celui du Parnasse,
est signe d'une diminution
[Pg 126]
de vie. Ce n'est que lorsque la vie d'un peuple baisse comme une eau
se retire, que l'art de ce peuple s'isole, ou qu'il prétend doubler
et redire la vie.--Opposer l'art à la vie est absurde, parce que l'on
ne peut faire de l'art qu'avec la vie. Mais ce n'est que là où la vie
surabonde que l'art a chance de commencer. L'art naît par surcroît, par
pression de surabondance; il commence là où _vivre_ ne suffit plus à
exprimer la vie. L'œuvre d'art est une œuvre de distillation; l'artiste
est un bouilleur de cru. Pour une goutte de ce fin alcool, il faut une
somme énorme de vie, qui s'y concentre.

Il y a eu l'idolâtrie de la tristesse. S'il nous faut une idolâtrie,
préférons celle de la joie. On disait, il y a cinquante ans:

    _Les plus désespérés sont les chants les plus beaux._

Beaucoup alors n'osèrent pas être joyeux, ce qui est triste. Le mot
d'ordre aujourd'hui vaut mieux, bien que ce soit un mot d'ordre. Les
vrais tristes n'en seront pas plus joyeux, mais les joyeux sauront
mieux le paraître; et un grand nombre de douteux n'oseront pas paraître
tristes,--ce qui leur apprendra le bonheur.

[Pg 127]
Je vous ai déjà dit ce que je pensais de l'idolâtrie de la Nature. Ceux
qui l'idolâtrent croient trop qu'on sort de la nature sitôt qu'on sort
des champs de blé. Laissons cela... Une idolâtrie bien plus grave, que
certains enseignent aujourd'hui, c'est celle du peuple, de la foule.
Certains voudraient nous persuader qu'il y a profit à se laisser
mener par elle, et qu'elle est belle. Marc Lafargue compromet son nom
délicieux à louanger le populaire. C'est un poète fort et délicat;
sans doute sa naturelle générosité le leurre; je ne puis m'expliquer
autrement son erreur. La terre riche et riante où il a le bonheur de
vivre nourrit sans doute un peuple confiant et joyeux. Pour moi qui
passe depuis mon enfance de longs morceaux d'année dans une pluvieuse
province, où le presque unique souci des hommes qui l'habitent est de
changer l'abondante eau du ciel en alcool, je ne peux penser comme
lui.--Vous parlez d'éduquer la foule; essayez-le; si vous sentez
que c'est votre métier, je vais vous trouver admirable, car c'est
extrêmement peu le mien. Vous parlez de récitations populaires; certes,
l'entreprise est curieuse et vaut la peine qu'on la loue: gloire à
MM. Mendès et Kahn, gloire à Sarah Bernhardt, de la tenter! Et je ne
m'étonne pas trop que,
[Pg 128]
dans une société aussi prétentieuse que celle de Paris, on puisse
hebdomadairement trouver de quoi remplir une vaste salle de spectacle,
avec des gens qui viennent _voir_ réciter, par nos plus illustres
acteurs, des vers qu'ils n'ont jamais l'idée de lire; ils trouvent que
paraître goûter l'Œuvre d'Art vaut bien quelques heures d'ennui.

O Marc Lafargue! vous dont j'aimais les vers, défiez-vous des foules!
Pour aimer bien chacun, séparez-le de tous. Réunis, les hommes perdent
ce qu'ils ont de précieusement personnel; ils n'additionnent et ne
renforcent que ce qu'ils ont «de même nature»; il n'y a bientôt plus
qu'un total monstrueux.--Vous parlez d'émotions propagées et de
contagions admirables... Les maladies seules sont contagieuses, et rien
d'exquis ne se propage par contact. La communion ne s'obtient ici que
sur les points les plus communs, les plus grossiers et les plus vils.
Sympathiser avec la foule c'est déchoir.

Je comprends que vous admiriez en la foule le trouble réservoir des
énergies futures, mais vous, dont tout l'effort a été de sortir de
cette foule et de vous différencier d'elle assez pour pouvoir vous
opposer à elle et pour _la voir_,--que vous veniez vous incliner devant
[Pg 129]
elle, lui apporter votre œuvre d'art comme un présent, comme un
hommage, la lui soumettre ... ô malheureux!

Je hais la foule; elle ne respecte rien; toute tendresse, toute
délicatesse, toute justesse, toute beauté s'y faussent, s'y brisent,
s'y mortifient; houle mobile, inconsciente, sans cesse à la merci du
souffle d'un tribun qui la mène, quand elle est belle, c'est comme une
mer en démence; quand je l'admire, c'est du balcon--_e terra_.

Je hais la foule;--ne voyez pas d'orgueil dans mes paroles: quand je
suis dans la foule, j'en fais partie, et c'est parce que je sais ce que
j'y deviens que je hais la foule.

Et c'est ce qui rend la question théâtrale si passionnante; c'est
que l'œuvre dramatique est, comme nous nous plaisons tous à dire:
«faite pour être jouée», pour être livrée à la foule; c'est-à-dire
que, dans le livre, elle demeure comme une symphonie sur le papier,
virtuelle, lisible seulement pour quelques initiés. C'est, avec toutes
les prétentions qu'on voudra, une œuvre qui ne trouve pas sa fin en
elle-même, qui vit entre les acteurs et le public et qui n'existe qu'à
l'aide de lui... Et pourtant je ne peux considérer le drame
[Pg 130]
comme soumis au public; non jamais; je le considère comme une lutte
au contraire, ou mieux comme un duel contre lui--duel où le mépris du
public est un des principaux éléments du triomphe. La grande erreur
de nos dramaturges modernes est de ne pas mépriser suffisamment leur
public. Il ne faut pas chercher à l'acquérir, mais à le vaincre. Un
duel, vous dis-je, et d'où le public sorte et battu, et content.

Je ne vais pas souvent au théâtre; l'ennui que j'y goûte est souvent
infini. Rarement, surtout quand je n'ai près de moi personne avec qui
causer, rarement je peux prendre sur moi d'attendre jusqu'à la fin du
spectacle, où je ne sais ce qui me gêne le plus: de l'admiration benête
de mes voisins, du jeu factice et sans art des acteurs, ou des informes
pièces qu'on nous sert aujourd'hui.--Pourtant, grâce à vos conseils
toujours bons, j'ai voulu voir _Hamlet_ ... je n'ai vu que Sarah
Bernhardt.

Des artistes dont je respecte la science sûre et le goût fin m'avaient
tant dit et répété que Sarah était excellente, etc.,--que pendant
quelques jours, plutôt que de n'être pas de leur avis, j'ai préféré
croire que j'étais, par un malchanceux hasard, tombé sur une de ces
représentations extraordinaires où les acteurs jouent
[Pg 131]
comme si vous n'étiez pas là... Mais non; tout était volontaire et
appris. Causant depuis avec les uns et les autres, j'ai dû comprendre
que la grande Sarah n'était pas différente pour exalter les uns et pour
m'exaspérer.

Je sais qu'il se produit dans une salle de spectacle des zones torrides
et des îlots de froideur. Peut-être, auprès de moi, eussiez-vous donc
trouvé Sarah moins bonne; peut-être auprès de vous l'eussè-je donc
trouvée moins détestable. Combien de fois la crainte d'être appelé à
donner mon avis en sortant m'a-t-elle fait fuir théâtres ou concerts.

--Comment trouvez-vous que *** ait dirigé la 9e?

--Ne préfériez-vous pas X ou Z?

Ces questions tuent. Mon cerveau a ceci de cruel qu'il ne fonctionne
jamais si peu que devant une pure œuvre d'art. L'enthousiasme ou la
contemplation ont pour premier effet chez moi l'inhibition délicieuse
et vraisemblablement divine de mes facultés critiques... Je dois vous
avouer que devant Sarah Bernhardt il n'y a pas eu d'inhibition du tout.
Au contraire, mes facultés critiques ont seules profité de la pièce,
et, vous l'avouerai-je, mon amie, malgré la remarquable traduction de
Schwob, _Hamlet_ m'a ennuyé à périr, et je
[Pg 132]
n'y ai quasiment plus rien compris. Il me paraît même possible que je
n'y eusse plus vu qu'un médiocre mélodrame, si, Dieu merci, je n'avais
pas connu la pièce par avance.--Telle que la joue Sarah, la pièce,
dès le troisième acte, change de sujet... Eh quoi? n'aimez-vous pas
_Hamlet_? Ou quelle étrange idée vous faites-vous de ce rôle pour avoir
pu vous satisfaire d'une telle interprétation?--Je vous en parlerai
longuement, mais le temps aujourd'hui me manque; j'y reviendrai.

Au revoir, je vous laisse Paris. S'il en paraît de bons, envoyez-moi
des livres.

 _Paris, 15 Juin 1899._

 En post-scriptum à cette lettre, et simplement pour opposer une
 interprétation, que je crois juste, à beaucoup d'interprétations
 récentes, que je crois fausses, et tout particulièrement à celle de la
 grande Sarah, qui prétend ne voir dans Hamlet que le type de «l'homme
 résolu»--je transcris ici quelques notes prises au lendemain de la
 représentation:

 --«Un caractère résolu» prétend-elle trouver dans Hamlet ... «résolu»,
 oui; _mais_ réfléchi. Et tandis qu'Othello agit avant de penser,
 celui-ci pense avant d'agir. Il pense au lieu d'agir; il est distrait
 de l'action par la pensée.

 Au début du drame que voyons-nous?--Un homme inscrire sur les
 tablettes de son carnet et au plus profond de son
 [Pg 133]
 cerveau _qu'il a quelque chose à faire_: venger son père. «Oui, pauvre
 ombre, je veux du registre de ma mémoire effacer tous les souvenirs
 vulgaires et frivoles, toutes les maximes des livres, toutes les
 formes, toutes les impressions ... et ton ordre vivant remplira seul
 les feuillets du livre de mon cerveau, fermé à ces vils sujets.»

 Va-t-il agir?--Non. Il réfléchira:

 Doit-il se fier au récit d'un fantôme? Il s'agit de contrôler
 d'abord.--Et dès lors l'action (j'entends: la vengeance) passe au
 second plan, se recule. Ce qu'il cherche, ce n'est pas l'action, c'est
 une raison d'agir. Il invente l'épreuve du spectacle. Il expérimente;
 il essaie: et le voilà qui, peu à peu, _se distrait de l'action
 par les moyens mêmes qu'il employait pour se pousser à agir_. A ce
 point que, dans le quatrième acte, à peine est-il question de père à
 venger, mais bien d'Ophélie, de Laërte, et de généralités vagues où
 toute décision se perd. C'est là ce qui vous faisait dire qu'Hamlet
 avait «changé de sujet».--Non; car le sujet c'est: _la distraction de
 Hamlet_.

 Et il faudrait alors que, par une habile gradation, _qui est dans la
 pièce_, l'acteur force le spectateur de penser: Mais le malheureux!
 il oublie ce qu'il _devait_ faire! il oublie!--Oui: et l'action sinon
 le sujet bifurque, et l'intérêt semble changer. Les moyens d'action
 ont pris la place de l'action même, à ce point qu'il ne faut rien
 moins que l'angoisse d'une mort imminente pour rappeler à Hamlet _son
 devoir_. Alors, soudain, de nouveau, tout disparaît. «J'avais _une_
 chose à faire; je ne l'ai pas faite,--et je meurs!...» Monnet, qui
 certes ne nous satisfaisait pas toujours durant le cours de la pièce,
 devenait alors, et brusquement, superbe. Chez cet homme qui, durant
 quatre actes, balançait et ne pouvait se décider à tuer il y avait une
 soudaine rage atroce, une ruée, comme une fringale d'action après ces
 quatre actes de jeûne; il agissait: il agissait soudain beaucoup trop:
 il tuait
 [Pg 134]
 le roi trois fois, oui, trois fois de suite, en forcené qui ne tuera
 jamais assez. Il le crevait de coups d'épée: il lui enfonçait dans
 la bouche le bord de son hanap empoisonné; il l'écrasait à coups de
 bottes.--Réfléchir quatre actes durant, pour en arriver là!... C'était
 une action stupide, irraisonnée, frénétique, et maladroite encore,
 autant que celle qui tuait Polonius, affolait Ophélie, torturait
 inutilement la reine et démoralisait Laërte. Oh non! pas l'action d'un
 «homme résolu», mais celle de quelqu'un qui n'était pas né pour agir,
 et à qui Horatio saura dire: «Vous auriez pu naître poète.»

[Pg 135]


                                 VIII

CHÈRE ANGÈLE,

J'aurais plus de plaisir à vous parler de l'Exposition si déjà
M. Verhaeren n'en avait si excellemment parlé dans le _Mercure_.
J'aime son optimisme flagrant; il a parbleu le goût tout aussi fin
qu'un autre, que M. de Gourmont par exemple, et sait être choqué
par les hideurs; mais tandis que celui-ci s'y attarde et leur donne
précisément l'importance de ses sarcasmes, celui-là passe (ce qui est
la plus simple façon de mépriser) et réserve sa vie pour admirer ce
qui pourtant reste admirable. Affaire de tempéraments.

De tout ce que j'ai vu dans cette foire, un souvenir domine. Près de
lui pâlissent les autres, et si je vous en parle aujourd'hui, c'est
pour, le ravivant par ma parole, le mieux défendre contre mon propre
oubli;--aussi
[Pg 136]
pour que vous regrettiez un peu de n'avoir pas parfois épousé ma
folie, surtout lorsqu'elle me menait, comme elle fit souvent, au
théâtre de la Loïe Fuller, pour y voir jouer la troupe japonaise. De
ne l'avoir pas vue, je comprendrais que vous fussiez inconsolable, si
elle ne nous avait déjà donné l'espoir de reparaître à Paris dans deux
ans.

Elle n'a guère joué que deux pièces: «la Geisha et le Chevalier»,
puis «Kesa». Il s'ajoutait à l'excellence de l'interprétation cet
intérêt bizarre: l'actrice unique de la troupe, Sada Yacco, était,
prétendait-on, la première femme qui jamais au Japon eût monté sur les
planches. Bien mieux: certains très renseignés affirmaient que jamais
encore elle n'avait paru au Japon même, mais que dès son retour là-bas
on la présenterait à l'empereur. Sa carrière se serait décidée d'une
façon subite: durant une tournée que la troupe faisait, en Amérique je
crois, un soir, tout brusquement, le jeune acteur chargé du rôle de la
Geisha tomba malade. Allait-il falloir désappointer la salle? la femme
de l'acteur principal, Kawa Kamy, se proposa; elle savait le rôle,
disait-elle, elle le jouerait sans erreurs, et le public non averti ne
s'apercevrait même pas du scandale; sur la scène, une femme tenir un
rôle de femme!...

[Pg 137]
Qu'elle eût été d'abord admirable, c'est ce qu'on ne saurait affirmer,
tant son jeu semble appris, modéré, retenu. Il offre, avec le jeu des
coacteurs, une adaptation si parfaite, que le geste de l'un semble
mourir toujours où commence le geste de l'autre, de sorte que, dans
le dialogue, aucun aléa n'est laissé et que l'expansion de chacun
se tempère selon celle de tous les autres et la limite à son tour
strictement. Une perpétuelle vision de l'ensemble ne permet à chacun
que son temps, que sa place, de même que dans un concert, tout le
lyrisme du soliste se soumet au besoin précis de la mesure.

Aussi ne puis-je dire que c'est Sada Yacco que je trouve uniquement
admirable, mais bien toute la troupe, vraiment.

Le rideau s'ouvre. On est je ne sais où, dans le Japon. Une toile de
fond montre le faîte des maisons d'une rue dont les arbres fleuris
font un square. On est dans un quartier de plaisir que les courtisanes
habitent.

Un seigneur se paie le spectacle d'un mime; il s'évente distraitement,
tandis que le mime s'évertue devant lui. Le mime est excellent, le
seigneur excellent; nous verrons plus pathétique ensuite, nous ne
verrons rien de meilleur.

[Pg 138]
Quand la danse du mime est finie, la Geisha passe; elle est vêtue
à la façon des courtisanes, richement, mais avec un goût délicat.
Sa démarche est gênée et sa taille grandie par de hauts souliers de
bois, que d'ailleurs elle n'aura plus à son apparition prochaine. Le
désœuvré seigneur s'empresse, offre son bras, veut le faire accepter
de force. La courtisane le repousse, et passe, et se retourne en
souriant.

--Je suis retourné six fois voir cette pièce, à des intervalles assez
grands: ce sourire est un des rares gestes dont la fine et presque
imperceptible détérioration progressive montre, à qui sait bien voir,
le mal que fait à l'œuvre d'art un sot public, ses incompréhensions et
surtout ses louanges.

La Geisha revient bientôt au bras de son amant de cœur. Il tient une
branche d'amandier fleuri; il paraît heureux autant qu'elle.--Le
seigneur repoussé les voit, les arrête, les sépare; il insulte,
provoque l'amant. Une courte lutte s'engage; les sabres sont au
clair;--le rideau tombe.

Il se relève sur l'antichambre d'un temple. L'amant du premier acte
est, paraît-il, fiancé; la Geisha le poursuit; c'est pour éviter sa
colère amoureuse qu'il a fui dans le pays jusqu'à ce temple; il arrive
avec sa
[Pg 139]
fiancée; elle et lui vont y prendre refuge.--La scène, après qu'ils
sont entrés dans l'intérieur du temple, reste occupée par cinq bonzes
bizarres, types, je pense, traditionnels comme les apothicaires au
temps de Molière. Ils sont oisifs, niais, couards et fantoches assez
pour ne pouvoir, à cinq, garder la porte du temple lorsque la Geisha
tout à l'heure va venir pour y pénétrer. Car elle a découvert la
retraite de l'amant et de la rivale. Et d'abord elle s'y prend par
la douceur; et repoussée d'abord, demande aux bonzes la faveur de
danser devant eux pour le dieu.--Cette danse commence lente et grave;
puis s'anime; la Geisha tout entière y paraît, avec ses docilités
langoureuses, ses souplesses de courtisane, avec aussi les sursauts
brusques, les élans de l'amante passionnée. Cependant les gardiens,
séduits au début, se reprennent, et devant sa croissante insistance,
la repoussent enfin assez brutalement. Elle revient; sa passion
fait sa force; elle envoie, en quelques coups de reins culbuter les
gardiens du temple, et pénètre tragiquement.

Dans cette scène, où, dépouillant de minces robes superposées, trois
fois elle se métamorphose, Sada Yacco est merveilleuse. Elle l'est
plus encore lorsqu'au bout d'un instant, parmi le désarroi que vient
[Pg 140]
de causer sa violence, elle reparaît, pâle, les vêtements défaits,
les cheveux tombants, les yeux fous. La pauvre fiancée cependant a pu
réoccuper la scène; les bonzes la protègent, l'entourent, et, dans
son égarement, la Geisha ne la voit pas d'abord. Mais, dès qu'elle
l'a vue, sa fureur, l'acharnement contre cette victime misérable,
que défendent en vain les gardiens, sa lutte enfin contre le prêtre
survenu, ses efforts insensés où sa passion et sa vie s'exténuent ...
je n'irai pas chercher comparaison bien loin, chère Angèle: ce fut
beau comme de l'Eschyle.

Oui, Sada Yacco nous donna, dans son emportement rythmique et mesuré,
l'émotion sacrée des grands drames antiques, celles que nous cherchons
et ne trouvons plus sur nos scènes. Car aucune inharmonie dans ses
gestes que scande et rythme un lyrisme constant; aucune nuance
inutile, aucun détail; ce fut d'un paroxysme très sobre, comme celui
des hautes œuvres d'art, que domine et que se soumet une supérieure
idée de beauté, Sada Yacco ne cesse jamais d'être belle; elle l'est
d'une manière continue et continuellement accrue; elle ne l'est jamais
plus que dans sa mort, toute droite et toute raidie, dans les bras de
l'amant qu'un si farouche amour a reconquis, et qui la touche et qui
la presse,
[Pg 141]
mais qu'elle ne reconnaît pas d'abord, tant la tendresse et la
douceur ont déjà déserté son âme; mais quand elle comprend à la fin
que c'est lui qui la tient dans ses bras, tandis que déjà la mort
les sépare, elle pousse un grand cri d'étonnement d'amour, puis
retombe épuisée, ayant fini de haïr et d'aimer.--C'est à vrai dire
le seul cri qu'elle pousse dans toute la pièce; et même ce suprême
cri d'amour est _tempéré_; il arrive admirablement et simplement
satisfait une attente, une attente très préparée. (Les acteurs, même
dans les instants de plus grande fureur tragique, parlent à voix
très maintenue; ils ne donnent jamais toute leur voix; jamais ils ne
«donnent de la voix».)--Et je me réjouissais qu'il soit encore ici
bien prouvé que: _l'œuvre d'art ne s'obtient que par contrainte, et
par la soumission du réalisme à l'idée de beauté préconçue._

C'est pour vous redire cela que je vous écris cette lettre; mais je
vous connais bien; vous lirez peut-être ma lettre, mais sauterez par
là-dessus. Tant pis.

[Pg 142]


                                  IX

CHÈRE ANGÈLE,

Excusez mon silence de deux mois; je voudrais le prolonger encore,
en prolongeant l'été qui le causa. Et je m'attarde où il s'attarde,
dans un petit repli des Cévennes; après le temps affreux de Normandie,
la chaleur y paraît plus belle, et je ne croirais pas à l'hiver sans
la chute des feuilles lassées, sans l'abandon des champs et sans mon
désir de la ville.

J'ai pu revoir, avant de m'exiler ici, les grands champs plats de la
Seine-Inférieure, qui, fauchés, nous rappelèrent le désert, à cause
aussi des oasis qu'y forment au loin les hêtraies.

Est-ce à ces vastes horizons, à des conditions économiques
différentes, que l'on doit le repos de voir à quelque cent kilomètres
à peine du Calvados d'où je
[Pg 143]
revenais attristé, des paysans, de même race je suppose, mais non plus
perdus de richesse et de paresse et d'alcool, mais laborieux, graves,
décents et prolifiques, Sous le ciel léger du Midi, la différence est
bien plus grande encore; je comprends volontiers ceux de Toulouse
ou d'Aix, qui, n'ayant point quitté leur soleil radieux, parlent
du peuple comme j'en parlerais, je pense, si je vivais toujours au
milieu d'eux.--Oui certes, je crois le _théâtre du peuple_ possible;
mais cela dépend des contrées. Le malheur est que là où il pourrait
faire le plus de bien, c'est là que son établissement est le plus
difficile.--Riante terre du Midi, donne-nous de nouveaux exemples! De
loin on peut traiter cela de chimères: on se rapproche et l'on y croit.

Dans la campagne des environs de Nîmes, je retrouve un simple
jardinier qui baptise sa chienne _Corinne_ par enthousiasme pour le
livre de Madame de Staël.--En Normandie, on ne se réjouit de rien
d'humain sans être dupe. Votre ami Raymond Bonheur vint m'y voir:

--Quelle excellente idée vous eûtes, me dit-il, de nommer votre
poulain _Chopin_. Comme cela convient à sa grâce!

[Pg 144]
--Oh! lui dis-je, ne m'attristez pas. Je ne fus pour rien au baptême,
et ne peux rien à rien, ici. S'il s'appelle _Chopin_, c'est que sa
mère s'appelait _Chopine_; voilà tout.

--A Magny, dit Bonheur, je m'émus d'un petit garçon, parce qu'il
s'appelait Virgile. Qui t'a nommé ainsi, lui demandai-je?--C'est ma
marraine.--Et pourquoi?--Parce qu'elle s'appelle Virginie.--Ne vous
plaignez donc pas; vous voyez que c'est partout la même chose.

--Eh bien, non! cher Bonheur: dans le Midi, ce n'est pas la même
chose; c'est pourquoi j'aime le Midi.--Vous pensez bien qu'il m'est
assez indifférent que cette chienne ou cette jument près de moi
s'appelle ou Corinne ou Chopine; mais un pays où l'homme ne songe pas
uniquement à s'enrichir et s'alcooliser me paraîtra toujours un beau
pays, et que j'envie.--Que des fêtes comme celles de Béziers y aient
été possibles, voilà qui dit un pays admirable. Verrons-nous donc
revivre enfin, ailleurs qu'en des musées, l'art pour qui nous vivons,
mais de qui nous portions le deuil? De peur de trop me désoler après,
je doute encore, et retiens encore ma joie. Le seul récit des belles
fêtes de la Grèce nous a laissé de si mortels regrets!...

                   *       *       *       *       *

[Pg 145]
Je reçois le _Pays de France_, l'_Effort_, et je m'attriste; il y a
là un malentendu. M. Nadi s'indigne de ce que j'écrive: «Sympathiser
avec la foule, c'est déchoir.»--Où j'écrivais _foule_ il a cru lire
_peuple_, je pense; pourtant, entre foule de peuple et foule de
bourgeois, ma sympathie irait plutôt vers la première; vous le savez,
vous du moins, chère amie, et cela me console.--_C'est en elle_ (la
foule), dit M. Nadi[1], _que nous chercherons le démenti le plus
éclatant à de telles paroles; ... notre œuvre, nous avons la certitude
qu'elle la comprend, l'aime et l'attend._--Je suis tout au contraire
heureux de faire partie de cette foule qui attend l'œuvre de M. Nadi.

Mais ce n'est pas ce malentendu que je veux dire. L'autre est plus
grave, car il n'est pas à mon sujet. Et
[Pg 146]
ce n'est pas non plus de M. Nadi seul qu'il s'agit; si je parle de lui
plus que d'un autre, c'est qu'aussi bien son article est meilleur, et
que lui-même semble riche de promesses; il le dit un peu fort,--mais
comment ne pas croire pleins de promesses des jeunes gens qui écrivent
si exactement comme nous eussions pu écrire à vingt ans?

Tant que M. Nadi parlera, passe encore; il parle bien; mais quand ce
sera quelqu'un d'autre... Ecoutez d'abord M. Nadi:

_Elle_ (la Race) _connaîtra le frisson de notre foi. Elle appellera
avec nous les délices d'un jour nouveau. Nous l'entraînerons dans
cette adoration consciente de l'Univers, depuis l'atome jusqu'à
l'Humanité._--Cela va bien, oui; mais cela va bientôt se gâter.--Je
continue?...

_Oh! devant Elle_ (la Race), _nous éprouverons avec puissance
l'ivresse de posséder la Vérité._--Cela va se gâter, vous
dis-je.--_Nous célébrerons l'Essence, la Forme éternelle et
universelle_, etc., etc... Tout cela c'est de M. Nadi.

_Ah! l'on s'étonnera peut-être de la puissance de notre
lyrisme!..._--Non, M. Nadi, non; au contraire, j'ai peur qu'il n'ait
pas de puissance, votre lyrisme. Il faut
[Pg 147]
tant de lyrisme pour faire une œuvre d'art,--et tant d'autres choses
avec! J'ai peur que, loin de faire œuvre d'art, votre lyrisme
n'enfante ceci, par exemple, que je m'en vais vous lire, dans
l'_Effort_ de Toulouse:

_La Raison n'est qu'une forme, mais par elle l'homme devient Dieu,
ou plutôt s'achemine vers Dieu, car il le sera un jour, il faut le
croire, alors que son cerveau omniscient embrassera le monde entier et
que, d'un geste, il guidera les phénomènes de Vie et de Mort. Et sur
ce point je vous renvoie à Ernest Renan et à Joachim Gasquet_(_?_).
_Prisonnières de notre substance nerveuse, les sensations acceptent
l'ordre que leur imprime Dieu. Avec un arsenal de méthodes, l'homme
s'empare de l'Univers. Il faut relire Descartes_ (Le délicieux
Descartes, disait Bouhélier). _Il faut relire Taine et Claude Bernard_
(Plus loin l'auteur l'appellera Bernard tout court). _Je lisais
récemment la Synthèse chimique de Berthelot et le livre de Duclaux sur
Pasteur... Quel merveilleux monument que celui des sciences chimiques!
Analyse, décomposition des éléments et des principes immédiats,
isométrie, analyse par décomposition graduelle, synthèse._--Et
l'auteur ajoute: _Les autres méthodes de Dieu sont plus connues._ Vous
me permettrez donc d'en sauter. Je reprends plus
[Pg 148]
loin: _Depuis longtemps Aristote a dit que la beauté est l'ordre.
Dès lors l'art est frère de la science et ne se sépare plus
d'elle..._--Plus loin cette note effarante: _Il y a beaucoup à dire
là-dessus; j'y reviendrai dans mon prochain article._--Et plus loin:
_En tout et pour tout il s'agit de méthode. Ainsi de la politique.
Le citoyen, la République, autant de mots très beaux qui viennent
confirmer notre thèse. Imprimez donc un rythme à la Société. Ne
négligez aucune puissance._--Et plus loin encore: _Permettez-moi de
rêver un peu._--Mais je vous en prie, faites donc.

S'imaginer qu'au bout de tout cela va poindre une œuvre d'art, voilà
le malentendu, chère amie. Certes j'applaudis de toutes mes forces
à l'entreprise d'un théâtre populaire (quand ce ne serait que pour
nous tirer de la médiocrité des autres),--mais gare aux pièces que
l'on va nous écrire _pour_ lui! Les théories humanitaires nous
préparent, je le crains, une littérature déplorable.--Pourquoi?--Parce
que «méfiez-vous, dit Diderot, de celui qui veut mettre de l'ordre.
Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres en les
gênant.» C'est _son œuvre_ que l'artiste doit ordonner, et non le
monde qui l'entoure; car l'ordre extérieur rend celui de l'œuvre
dramatique impossible.

                   *       *       *       *       *

[Pg 149]
Mais que sert de parler? Ils n'écouteront pas.--Et c'est moi qui
les écouterai m'appeler, moi et d'autres, _esprits craintifs, âmes
pondérées, n'ayant eu jusque-là aucun contact avec nous_,--et cela
au nom de la Vie, de la Joie dont ils se disent déjà dispensateurs.
Les poèmes de Griffin, les Nourritures Terrestres, les poèmes de
Henri Ghéon, etc., ont pourtant précédé, non suivi leurs dires; s'ils
le savaient un peu plus, peut-être écouteraient-ils un peu plus
nos paroles et comprendraient-ils mieux que, si nous leur crions:
fausse-route! c'est au nom même des dieux qu'ils nomment et dont aussi
la religion délaissée nous réunit à quelques-uns dans l'_Ermitage_. Et
c'est au nom de l'œuvre d'art qu'ils veulent faire--et qu'il faudra
réinventer complètement, car notre littérature a désappris le goût du
beau et en a perdu le souci.

Pour la musique et la peinture, nous sommes certes moins à
plaindre--et pourtant combien le ciel s'assombrit de la seule mort
d'un Puvis!--Le ciel de notre littérature est resté sombre assez
longtemps. Du côté de l'occident, plus rien n'y luit beaucoup; mais
l'orient
[Pg 150]
s'emplit de lueurs. Un extraordinaire silence semble creuser l'espace
entre le siècle mort et celui qui commence, comme il se fit entre le
XVIIe siècle et le suivant. Malgré son œuvre déjà grande, Verhaeren
pas plus que Moréas ni que Griffin n'est de la génération passée,
sans quoi je n'eusse pas dit que notre ciel était si sombre. Régnier,
plus différent de nous peut-être, maintient le goût d'une langue si
pure, que c'est à lui que je voudrais aller comme à un maître, s'il
était plus âgé, ou si j'étais plus jeune.--Chère Angèle, dites aux
jeunes gens du _Pays de France_ et de l'_Effort_ que nous, tout autant
qu'eux, c'est l'œuvre d'art que nous voulons: que c'est vers elle que
nous marchons, et qu'ils se trompent en croyant notre but opposé ou
nos routes divergentes. Répétez-leur ce vers du Dante:

    _Noi sem peregrin, como voi sete._

Adieu.


[1] Comme je le montre plus loin, ce n'est pas procès de personnes,
mais de tendances que je veux faire. M. Nadi nous a écrit, sitôt après
cet article, la plus aimable des lettres; si notre modestie se refuse
à la citer en ce lieu, je veux au moins que nul ne mette en doute
l'_impersonnalité_ de mes accusations.

[Pg 151]


                                   X

CHÈRE ANGÈLE,

Aujourd'hui, je ne vous enverrai qu'un livre; et ce livre en vaudra
beaucoup: Voici les Mille et une Nuits, que le Dr Mardrus vient de
traduire, et de rebaptiser avec une pointe d'arabisme: _Les Mille
Nuits et une Nuit._

Vous savez mon admiration pour ce livre. Mon père qui l'admirait
aussi le mit entre mes mains de si bonne heure que c'est, je crois,
avec la Bible le premier livre que j'ai lu.--Mais je pense que, si,
seule, la traduction de Mardrus eût alors existé, mon père eût choisi,
pour m'y apprendre à lire, un autre livre. A peine osai-je vous le
donner. Il faut bien, pour m'y décider, la tranquille assurance de la
préface, dans laquelle le traducteur se fait garant de la naïveté et
de l'ingénuité du conteur.

On m'avait mis en garde contre Galland, dit et redit
[Pg 152]
qu'il prenait dans sa traduction toutes les libertés qu'il enlevait
aux contes; à défaut de Burton, dont j'ai l'ennui de ne comprendre pas
la langue, j'avais pu lire la version allemande de Weil et me rendre
compte que celle de Galland respectait bien plus Louis XIV que le
grand sultan Schahriar; que Galland omettait systématiquement (entre
autres choses) les citations poétiques qui surabondent dans le récit,
en sont une des particularités merveilleuses, et pourraient, réunies,
former une très importante anthologie.

Les critiques contre la traduction de Galland sont faciles. Elles sont
inutiles aussi. Il s'agissait à cette époque de réduire au bon goût
français les ouvrages qu'on prétendait traduire. Près de cinquante
ans plus tard, l'abbé Prévost écrivait en préface de sa traduction de
_Grandison_: «J'ai supprimé ou réduit aux usages communs de l'Europe
ce que ceux de l'Angleterre peuvent avoir de choquant pour les autres
nations.» Et le biographe de Prévost ajoute: «Son goût était trop
sûr pour se borner à traduire son original.» Galland avait aussi «le
goût trop sûr».--Ces phrases font sourire aujourd'hui; mais on oublie
trop que, sous Louis XIV, les Français avaient plus de droit que nous
n'avons d'être infatués de la France.

[Pg 153]
La langue de Galland est plaisante, douce à lire, classique encore
et souvent non sans grâce. Son orientalisme affaibli garde un
charme. Enfin peut être sa traduction n'était-elle pas inutile à
titre d'initiation préparatoire. Celle de Mardrus[1] d'abord eût pu
surprendre et rebuter. Galland fut comme l'étuve tiède qui précède,
dans un Hammam, la salle torride. Et, tandis que Galland, à la manière
de son siècle, recherchait dans ses contes avant tout l'émotion
générale et la part qu'il croyait être commune à tous parce qu'il la
sentait être semblable à lui, Mardrus, lui, se plaît au contraire (et
nous nous plaisons avec lui), à l'étrange, à la différence; ou mieux,
il ne se plaît à rien qu'à une traduction très fidèle, et, si la vie
de ces contes va différer de notre vie, c'est par toute l'ardeur et
la saveur orientale qu'il leur laisse. Ah! l'habile Mardrus! Ah! vive
Mardrus! Ah! merci! Ici l'on exulte; on éclate; on s'enivre par tous
les sens.

Que la sensualité de Galland paraît pâle! Le bol «plein de grains
de grenade apprêtés au sucre, aux amandes décortiquées, et parfumés
délicieusement et juste à point» que le faux pâtissier Hassan prépare
[Pg 154]
pour le petit Agib, et auquel il ajoute encore, lorsqu'on lui
redemande de ce plat, «un peu de musc et d'eau de roses»; ce plat
exquis par lequel Hassan se laisse inespérément reconnaître, devient
chez Galland «une tarte à la crème», bonnement. Et dire que déjà
les «confitures sèches» qu'on y goûte me faisaient rêver! qu'eût-ce
été si j'avais ouï parler de la «boisson délicieuse et parfumée aux
fleurs»? si j'avais lu: «Elle m'offrit à boire du sirop au musc»?--Car
ce qui ressort avant tout de cette traduction si nouvelle, ce n'est
pas l'invention prodigieuse de ces contes, pour laquelle je garde une
inlassable _curiosité_ mais que, plus ou moins, nous connaissions
déjà,--c'est la sensualité splendide, persistante, indécente, et mêlée
de rires. Permettez-vous que je cite? «. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . .»

Non; décidément, je n'ose pas citer.--Mais il y a d'autres passages;
par exemple ces vers si moqueurs et charmants «sur l'excellence des
pâtisseries arabes», ces vers que le troisième calender (il s'appelle
ici: _saalouk_), métamorphosé en singe, écrit pour révéler qu'il est
un homme,--et l'on ne saura ce dont on doit s'étonner le plus: ou de
son lyrisme subit, ou de la subtilité de sa gourmandise:

[Pg 155]
«_O pâtisseries, douces, fines et sublimes; pâtisseries enroulées par
les doigts! Vous êtes la thériaque, antidote de tout poison! En dehors
de vous, pâtisseries, je ne saurais aimer jamais rien; et vous êtes
mon seul espoir, toute ma passion!_

_O frémissements de mon cœur à la vue d'une nappe tendue ou, en son
milieu, s'aromatise une Kenafa_ (ici une note nous apprend que la
Kenafa est «une sorte de pâtisserie faite avec des filets très fins de
vermicelle») _nageant au milieu du beurre et du miel, dans le grand
plateau!_

_O Kenafa! Kenafa amincie en une chevelure appétissante, réjouissante!
mon désir, le cri de mon désir vers toi, ô Kenafa, est extrême! Et je
ne pourrais, au risque de mourir, passer un jour de ma vie sans toi
sur ma nappe, ô Kenafa, ya Kenafa_!

_Et ton sirop! ton adorable, délicieux sirop! Haï! en mangerais-je, en
boirais-je jour et nuit, que j'en reprendrais dans la vie future!_»

--Je ne sais pas, chère amie, ce que ces strophes valent dans le
texte; dans la traduction de Mardrus, je les trouve parfaitement
merveilleuses.

Cette traduction abonde d'ailleurs en passages exquis. Écoutez cette
courte phrase: «Par Allah! notre nuit va être une nuit bénie, une nuit
de blancheur!»--Mais
[Pg 156]
c'est de sensualité que je voulais vous parler. Le mot «sensualité»
est devenu chez nous de signification si vilaine que vous n'osez
plus l'employer; c'est un tort; il faudra réformer cela. Sachez que
Coleridge, à propos de Millon, fait de la sensualité une des trois
vertus du poète. La sensualité, chère amie, consiste simplement _à
considérer comme une fin et non comme un moyen l'objet présent et
la minute présente._ C'est là ce que j'admire aussi dans la poésie
persane; c'est là ce que j'y admire surtout.--Car la littérature
persane presque entière m'apparaît pareille à ce palais doré, dont il
est raconté, dans le récit d'un des trois saalouks, que les quarante
portes ouvrent, la première sur un verger plein de fruits, la seconde
sur un jardin de fleurs, la troisième sur une volière, la quatrième
sur des joyaux entassés ... mais dont la quarantième défendue, ferme
une salle très obscure dont l'atmosphère saturée d'une sorte de parfum
très subtil vous soûle et vous fait défaillir; une salle où l'on entre
pourtant, où l'on trouve un cheval très noir, qui n'a l'air qu'étrange
et que beau, mais qui, dès qu'on l'enfourche, déploie des ailes, des
ailes «qu'on n'avait pas d'abord remarquées»,--qui bondit avec vous,
vous enlève au plus haut d'un ciel inconnu; puis brusquement
[Pg 157]
s'abat, vous désarçonne, et puis vous crève un œil avec la pointe
de son aile, comme pour marquer mieux l'éblouissement que laisse
ce rapide voyage en plein ciel.--C'est ce cheval noir que les
commentateurs d'Omar et de Hafiz appellent «le sens mystique des
poètes persans». Car on affirme qu'il y est. Pour moi qui n'apprécie
que peu cette équitation aérienne, ni surtout la demi-cécité qui la
suit, plus sage que le troisième saalouk, je n'ouvre pas la porte
défendue et préfère m'attarder encore dans les vergers, et les jardins
et les volières. Je trouve là quelques voluptés si intenses qu'elles
suffisent pour désaltérer mes désirs et pour endormir ma pensée.


Ne lisez pas Omar Kheyam dans la traduction française de Nicolas: elle
est littérale, il le dit; mais la traduction anglaise de Fitz-Gérald
est bien autre chose et bien plus: elle est belle. Dans son texte
excessivement resserré, chaque quatrain prend un sens et un poids
admirable. Aussi déçu que l'Ecclésiaste, lyrique à la façon du
Cantique de Salomon, et pondéré comme ses Proverbes, Omar Kheyam, à
travers Fitz-Gérald, paraît un poète admirable[2].

[Pg 158]
Pour Hafiz, si vous ne pouvez vous procurer la très rare de
Rosenzweig, lisez-le dans la traduction de Hammer; c'est celle qui, en
1812, révélait l'Orient au grand Gœthe. Voyez dans ses _Annales_ avec
quelle admiration il en parle.--Plutôt que de vous en parler à mon
tour, laissez-moi vous transcrire un de ces courts ghazels: le voici
tout entier:

    Echanson! viens. Les tulipes ont rempli de vin leurs calices,
        Depuis assez longtemps j'étais religieux!
    A d'autres les fiertés, les soins d'un renom considérable!
        Où sont les empereurs de Grèce? de Sina?
    Comprends! et quand l'oiseau lui-même s'enivre
        Veille, car te guette le sommeil du néant.
    Ramures du printemps dans l'azur que vos courbes sont belles!
        La bourrasque d'hiver ne vous tourmente plus.
    Croyez-moi, mes amis, les promesses de bonheur sont trompeuses,
        Malheur à celui qui se repose sur elles.
    Demain sur les pelouses d'Eden, demain les houris nous attendent
        Mais aujourd'hui, l'échanson et la coupe, les voici.
    Le souvenir de la reine Balkis dans le vent d'Orient flotte encore;
        Que ce vin en guérisse notre âme!
    Ne t'attarde pas devant l'émerveillement d'une rose;

    [Pg 159]
    Au souffle du soir ses pétales sont dispersés.
    Mais ce vin de couleur rouge, de goût exquis,
        Fait plus exquise la rougeur de l'ami.
    Apportez ces coussins dehors, étendez-les sur la prairie;
        Les cyprès et les flûtes nous attendent...
    Ces chanteurs, que la plaine entende! accordent déjà
        Le barbitos avec les flûtes.
    Et les chants délicieux, ô Hafiz, se répandent
        Du pays de Grèce au Sina[3].

Il est assurément très ridicule de traduire une traduction: mais que
ne savez-vous l'allemand?--ou que ne sais-je le persan?

Vous pouvez lire en français le Gulistan de Sadi et Firdousy tout
entier;--je ne vous cache pas que je préfère Omar et Hafiz.

Pardonnez-moi d'oser parler ainsi d'une littérature que, malgré tout
mon amour pour elle, je connais peu. Je la connais peu, mais je l'aime
beaucoup; que cela me serve d'excuse. Et puis j'écris pour qui la
connaît encore moins.


[1] _Le livre des Mille Nuits et une Nuit_. Traduction complète par le
D. J. C. Mardrus.--Fasquelle.

[2] Une remarquable traduction d'Omar a paru l'an passé chez
Carrington. Elle est de M. Ch. Grolleau.

[3] HAMMER, II, p. 426.


[Pg 160]

                                  XI

CHÈRE ANGÈLE,

Que votre palais délicat excuse un tel pâté d'arêtes: Voici le livre
de Stirner _l'Unique et sa propriété_[1], que M. Lasvignes vient de
traduire,--avec quelle patience, vous en jugerez par celle qu'il faut
pour le lire.

Du temps de Jean-Paul Richter, ce qu'on appelait _l'Unique_, c'était
lui--lui Jean-Paul, et c'était assez.--Vous souvient-il qu'en le
lisant, nous nous disions: quelle chance qu'il soit Unique! S'il
devait y en avoir beaucoup comme lui, le monde des lettres ne serait
plus tenable... Hélas! ô mon unique Angèle! _l'Unique_ de M. Max
Stirner est légion!--Unique, il ne l'est
[Pg 161]
plus d'ailleurs que pour lui-même: c'est sa seule «propriété»;
l'_Unique_, c'est moi, vous, Tityre; l'_Unique_, c'est chacun pour soi.

Voilà ce que M. Stirner expose en un livre de près de 500 pages; et
il ne faut pas dire: l'Egoïsme, nous le connaissions déjà; ce serait
mal entendre le jeu du philosophe: nomenclateur, sa mission n'est pas
d'inventer; n'en déplaise au grand Nietzsche, le philosophe ne crée ni
ne déplace les valeurs: simplement il légitime et enrôle ce que des
tempéraments neufs et robustes lui proposaient. L'homme propose; le
philosophe dispose. L'_Unique et sa propriété_, c'est l'égoïsme bien
disposé.

Au cours des 500 pages, pas un accroc, pas un trouble, pas une
rencontre; le livre est laid, ressasseur, comble et vide. C'est un
livre de ruminant.

Et je ne vous en parlerais même pas, chère Angèle, si, par un procédé
digne des _lois scélérates_, certains ne voulaient à présent lier le
sort de Nietzsche à celui de Stirner, juger l'un avec l'autre pour
les englober mieux tous deux dans une admiration ou une réprobation
plus facile. Il serait trop long aujourd'hui de chercher avec vous en
quoi l'un de l'autre diffère, diffère jusqu'à s'opposer; la question
demeurera si grave que
[Pg 162]
plus d'une fois nous y reviendrons, je suppose. En attendant,
indignez-vous tout simplement en entendant dire: «Stirner et
Nietzsche» comme Nietzsche lui-même s'indignait en entendant dire:
«Gœthe _et_ Schiller».

C'est à propos de Stirner, non de Nietzsche qu'il me plaît de vous
parler un peu des «dangers de l'individualisme». Je crains, Angèle,
je crains les ratés de l'individualisme, autant que tous les autres
ratés. Ratés et médiocres, laissons-les donc aux religions établies;
ils s'en trouveront mieux; nous aussi. Ne poussons donc pas vers
l'individualisme ce qui n'a rien d'individuel; le résultat serait
piteux. Ou mieux:

Pourquoi formuler l'individualisme? Il n'y a pas d'individualisme qui
tienne; les grands individus n'ont nul besoin des théories qui les
protègent: ils sont vainqueurs. Laissons donc aux médiocres et aux
faibles la joie de les pouvoir condamner, et vaincus, écrasés par eux,
de prendre une innocente revanche en les vainquant en effigie[2].

[Pg 163]
Il me plaît, à Moi, l'unique, que le «grand homme» continue à me
paraître un grand coupable. Et puisque Max Stirner ose encore employer
le mot de lâcheté, je dirai que je trouve lâche, Moi, de l'innocenter.
Eh quoi! pour disculper sa grandeur, rétablirez-vous donc la notion
du bien et du mal? Aurez-vous peur du crime encore, Monsieur Stirner?
Vous n'êtes qu'un théoricien, non un vrai criminel. Sous votre
apparence logique, vous souhaitez encore mon estime. Eh bien! vous
ne l'aurez pas! précisément, vous ne l'aurez pas. Je ne m'accorde la
mienne que lorsque je ne pense plus comme vous.

O Stirner! allez-vous à nouveau nous rendre le «Moi, haïssable»? Nous
espérions n'y plus penser!...

Mais c'est qu'il faudrait mieux s'entendre et ne pas illustrer un
tel livre avec l'image d'un Gœthe, d'un Beethoven, d'un Balzac, d'un
Nietzsche ou d'un Napoléon (ces grandes et altières figures furent
admirablement dévouées à quelque grande idée projetée devant eux,
au-dessus d'eux); car il faut encore dire ceci d'admirable, c'est que
plus les individus sont grands,
[Pg 164]
moins il y en a. En sorte qu'une théorie qui chercherait à produire
le plus grand nombre possible d'individus diminuerait chacun pour
tous, et tendrait à se rapprocher du socialisme. Tous individus: plus
d'individu. Ah! pour l'amour de Moi! pas d'individualisme!!!

Retenez-les! Angèle! Retenez-les! Ne favorisons pas ces éclosions
malheureuses; continuons à honnir, à bannir, à lapider l'individu.
Ceux que ne retiendra ni le respect d'autrui, ni la crainte, ni la
pitié, ni la pudeur, ni le mépris ou la haine d'autrui, ceux-là ce
sont les vrais; nous pouvons espérer qu'ils vaudront quelque chose.
Et ils s'inquiètent peu qu'un Stirner les approuve, ou que les
désapprouve un Tolstoï. S'ils sont grands, c'est qu'ils sont en petit
nombre; ils sont triés. Et rien n'a pu contre eux, pas même _mon_
épouvante: voilà pourquoi je les admire, je les aime, je les trouve
grands. Il faut, pour en obtenir quelques-uns, forcer à la médiocrité
beaucoup d'autres et tâcher d'y contraindre même celui-là.

Pourquoi le disculper?--Il faut que tout s'acharne contre le grand
homme, car le grand homme est l'ennemi de beaucoup[3].

[Pg 165]
Pourquoi le plaindre?--C'est un grand homme. Et, s'il est authentique,
il saura toujours bien s'en tirer.

Pourquoi le protéger?--Ses épreuves mêmes et son isolement feront sa
force--ou du moins celui-là seul qui les supporte et qui en sort était
puissant.

Par pitié, pas d'individualisme! par pitié pour les individus.
N'encouragez jamais les grands hommes; et pour les autres: découragez!
découragez!...

_10 décembre 1899._


[1] 1 vol. in-8° carré (Editions de la _Revue blanche_).

[2] C'est aussi ce que M. Lasvignes exprime excellemment à la fin
de son intéressante préface: «Les masses humaines, dit-il, ne
seront jamais plus conscientes de la puissance formidable qu'elles
représentent en face de la poignée d'hommes qui les tient asservies,
que les forces naturelles ne le sont de l'infinie faiblesse de l'homme
qui les gouverne.» (Page XXIX.)

[3] ... «Nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu'un
homme soit au-dessus de l'humanité, il en coûte trop cher à tous les
autres.»

MONTESQUIEU.

[Pg 166]


                                  XII

CHÈRE ANGÈLE,

Vous recevrez par le même courrier deux gros livres de Nietzsche. Vous
ne les lirez probablement pas; mais je veux que vous les ayez quand
même. C'est mon petit cadeau de janvier.

Et je préférerais, il est vrai, du fond de l'Algérie, vous envoyer des
dattes, ainsi que je faisais si joliment, les ans passés. Hélas! Paris
me tient encore et, si j'y pensais trop, l'approche ici d'un nouvel an
me rendrait triste.--Que ne puis-je parler des sables et des palmes!
je m'y connais, et mieux qu'à la philosophie... Mais j'en suis loin,
et voici Nietzsche, chère amie; si je suis grave, excusez-moi.

Grâces soient rendues à M. Henri Albert qui nous donne enfin _notre_
Nietzsche, et dans une fort bonne
[Pg 167]
traduction. Depuis si longtemps nous l'attendions! L'impatience nous
le faisait épeler déjà dans le texte--mais nous lisons si mal les
étrangers!

Et peut-être valait-il mieux que cette traduction ait mis tant de
temps à paraître: grâce à cette cruelle lenteur, l'influence de
Nietzsche a précédé chez nous l'apparition de son œuvre; celle-ci
tombe en terrain préparé; elle eût risqué sinon de ne pas _prendre_;
à présent elle ne surprend plus, elle confirme; ce qu'elle apprend
surtout, c'est sa splendide et enthousiasmante vigueur;--mais elle
n'était presque plus indispensable; car l'on peut presque dire que
l'influence de Nietzsche importe plus que son œuvre, ou même que son
œuvre est d'influence seulement.

Encore et malgré tout l'œuvre importe, car son influence, on
commençait de la fausser.--Il faut, pour bien comprendre Nietzsche,
s'en éprendre, et seuls le peuvent comme il faut les cerveaux
préparés à lui depuis longtemps par une sorte de protestantisme ou de
jansénisme natif; des cerveaux qui n'ont rien tant en horreur que le
scepticisme, ou chez qui le scepticisme, nouvelle forme de croyance
qui mue amour en haine, garde toute la chaleur d'une foi.--Voilà
pourquoi tels esprits ingénieux et souples comme
[Pg 168]
celui de M. de Wyzewa s'y trompèrent: peu d'études sur Nietzsche (je
ne parle que des plus remarquables) trahissent autant Nietzsche que la
sienne[1]. Il voulut voir en lui un pessimiste: Nietzsche est avant
tout un croyant. Il ne sut voir en son œuvre que démolitions et que
ruines: elles y sont, mais loués soient ceux-là qui nous permettent de
construire! Seuls ceux-là ruinent qui découragent et diminuent notre
croyance en la vie...:

_Je veux l'homme le plus orgueilleux, le plus vivant, le plus
affirmatif; je veux le monde, et le veux_ TEL QUEL, _et le veux
encore, le veux éternellement, et je crie insatiablement: Bis! et
non seulement pour moi seul, mais pour toute la pièce, et pour tout
le spectacle; et non pour tout le spectacle seul, mais au fond pour
moi, parce que le spectacle m'est nécessaire--parce qu'il me rend
nécessaire--parce que je lui suis nécessaire--et parce que je le rends
nécessaire._

Oui, Nietzsche démolit; il sape, mais ce n'est point en découragé,
c'est en féroce; c'est noblement, glorieusement, surhumainement, comme
un conquérant neuf violente des choses vieillies. La ferveur qu'il
[Pg 169]
y met, il la redonne à d'autres pour construire. L'horreur du repos,
du confort, de tout ce qui propose à la vie une diminution, un
engourdissement, un sommeil, c'est là ce qui lui fait crever murailles
et voûtes: _On ne produit qu'à condition d'être riche en antagonismes,
dit-il; on ne reste jeune qu'à condition que l'âme ne se détende pas,
n'aspire pas au repos_. Il sape les œuvres fatiguées et n'en forme
pas de nouvelles, lui--mais il fait plus: il forme des ouvriers. Il
démolit pour exiger plus d'eux; les accule.

L'admirable, c'est qu'il les gonfle en même temps de vie joyeuse,
c'est qu'avec eux il rit au milieu des décombres, c'est qu'il y sème à
tour de bras. Il n'est jamais plus rouge de vie que quand c'est pour
ruiner les choses mortelles ou tristes. Chaque page est alors saturée
d'une énergie créatrice; d'indistinctes nouveautés s'y agitent;
il prévoit, il pressent, il appelle--et il rit.--Œuvre admirable?
non--mais préface d'œuvres admirables. Démolir, Nietzsche? Allons
donc! Il construit,--il construit, vous dis-je! il construit à bras
raccourcis.

Je voudrais pouvoir louer plus le petit livre de Lichtenberger sur
Nietzsche. A défaut de Nietzsche même, c'est là, chère Angèle, ce que
je vous conseillerais
[Pg 170]
de lire. Je le ferais plus volontiers si certaine timidité d'esprit
n'avait fait l'auteur traiter son sujet avec presque trop de
conscience. Oui, pour bien parler de Nietzsche, il faut plus de
passion et moins d'école; plus de passion surtout, et partant moins
de crainte. Le dernier chapitre, en guise de conclusion, étudiant
Nietzsche dans son ensemble, cherche en quoi il est bon, en quoi
mauvais--etc.; il pondère, limite, sauvegarde. Nietzsche entraîne tant
d'effrayantes choses après lui! Si donc la peur domine, je préfère
entendre bannir Nietzsche en entier plutôt que d'en voir approuver
seulement les parties rassurantes. Ce sont parties d'un tout. La
modération le supprime. Et je comprends que Nietzsche fasse peur; mais
les idées qui ne heurtent rien d'abord ne sont en rien réformatrices.

Tout cela ne suffirait pas à me faire critiquer ce petit livre, je lui
en veux un peu pour de plus particulières raisons: certaines de vos
amies, chrétiennes il est vrai, ont pu à travers lui se représenter
Nietzsche comme «quelqu'un d'excessivement triste». Et c'est vraiment
contrariant, vous l'avouerez, cherchant la joie jusque dans la folie
et la glorifiant à travers toutes les souffrances, martyr vraiment
dans le sens plein du
[Pg 171]
mot, d'arriver aux yeux de certains à représenter «Quelqu'un
d'excessivement triste»!--Mais la joie chrétienne admet malaisément
d'autre forme de joie que la sienne: ne pouvant réduire celle-là, elle
la nie.

«Œuvre profondément triste», dit aussi M. de Wyzewa, et diront encore
long temps d'autres. Décidément il était temps que cette traduction
parût!

Ces deux livres[2] font connaître Nietzsche autant que le pourra faire
l'œuvre entière--d'une admirable monotonie. Douze volumes; de l'un à
l'autre aucune nouveauté; le ton seul change, devient plus lyrique et
plus âpre, plus forcené.

Dès le premier ouvrage (la Naissance de la Tragédie), l'un des plus
beaux, Nietzsche s'affirme et se montre tel qu'il sera: tous ses
futurs écrits sont là en germe. Dès lors une ferveur l'habite qui va
toucher à tout en lui, réduire en cendres ou vitrifier tout ce qui ne
supporte pas tant de chaleur.

L'œuvre des philosophes est fatalement monotone; nulle surprise en
eux; une appliquée conséquence à soi-même; aucune contradiction qui ne
soit dès lors
[Pg 172]
une erreur.--«L'esprit fait sa maison, dit Emerson, puis la maison
enferme l'esprit.»--Système clos; la solidité des murs d'enceinte
en fait la force; on ne les perd jamais de vue ... ou sinon ce sont
des transes: on croit être sorti du système, s'être trompé.--Se
tromper!--Comment me tromperais-je? «Qui trompe-t-on ici?»--Un
philosophe ne trompe jamais que les autres... On ne trompe jamais que
les autres.

Et Nietzsche lui-même s'emprisonne; ce passionné, ce créateur, se
débat dans son système qui se replie de toutes parts sur lui comme un
rets; il le sait et rugit de le savoir, mais n'en sort pas; c'est un
lion dans une cage d'écureuil. Quoi de plus dramatique que cela: cet
antirationnel veut prouver. Ses moyens sont autres, mais qu'importe?
Artiste, il ne crée pas; il prouve; il prouve passionnément. Il nie
la raison et raisonne. Il nie avec une ferveur de martyr.--De part en
part son œuvre n'est qu'une polémique: douze volumes de cela; on ouvre
au hasard; on lit n'importe quoi; d'une page à l'autre, c'est tout de
même; la ferveur seule se renouvelle et la maladie l'alimente; aucun
calme; il y souffle sans cesse une colère, une passion enflammée.
Etait-ce donc là que devait aboutir le protestantisme?--Je
[Pg 173]
le crois--et voilà pourquoi je l'admire;--à la plus grande libération.

Je suis trop protestant moi-même, et pour cela j'admire trop Nietzsche
pour oser parler en mon nom propre. J'aime mieux laisser parler M.
Fouillée. En 1895, il écrivait dans la _Revue des Deux Mondes_[3]:

 «Le protestantisme, après avoir été plus réactionnaire que le
 catholicisme lui-même, s'avisa d'opposer à l'immobilité catholique
 l'idée du libre examen. Quand ils eurent trouvé cela, les protestants
 eurent cause gagnée--et aussi perdue. Ils avaient trouvé l'arrêt de
 mort de leurs adversaires; car en face d'une religion enchaînée par
 elle-même et engagée dans son passé comme un terme dans une gaine, ils
 dressaient une religion libre, progressive, capable de tout ce que la
 libre recherche scientifique lui apporterait. Le leur: car, n'y ayant
 pas de limite au libre examen, ils créaient une religion illimitée,
 donc indéfinie, donc indéfinissable, qui ne saurait pas, le jour où
 le libre examen lui apporterait l'athéisme, si l'athéisme fait partie
 d'elle-même ou non; une religion destinée à s'évanouir dans le cercle
 indéfini du philosophisme
 [Pg 174]
 qu'elle a ouvert. Toute la libre pensée, tout le philosophisme, toute
 l'anarchie intellectuelle étaient contenus, dans le protestantisme dès
 qu'il cesserait d'être un catholicisme radical.»

Certes, cela n'apporte pas de repos, et rien n'y est plus opposé. Rien
n'est plus opposé à ces phrases (magistrales certes) de Bossuet, dans
ses lettres pastorales:

 Nous n'avons jamais condamné nos prédécesseurs et nous laissons la
 foi des Eglises telle que nous l'avons trouvée... Dieu a voulu que la
 vérité vînt à nous de pasteur en pasteur et de main en main sans que
 jamais on n'aperçût d'innovation. C'est par là qu'on reconnaît ce qui
 a toujours été cru et par conséquent ce que l'on doit toujours croire.
 C'est pour ainsi dire dans ce _toujours_ que paraît la force de la
 vérité et de la promesse, et on le perd tout entier dès qu'on trouve
 de l'interruption en un seul endroit[4].»

Mais Nietzsche ne cherchait pas le repos, lui qui disait encore:

 [Pg 175]
 _Rien ne nous est devenu plus étranger que ce desideratum du passé,
 la paix de l'âme, desideratum chrétien. Rien ne nous fait moins envie
 que la Morale de ruminant et l'épais bonheur d'une bonne conscience._
 Et ailleurs: _La plus belle vie, pour le héros, est de mûrir pour la
 mort, dans le combat._

J'espère par ces quelques citations vous éclairer un peu le débat,
vous faire comprendre pourquoi Nietzsche paraît et continuera de
paraître à certains «quelqu'un d'excessivement malheureux».--Je vous
satisferais trop maladroitement en disant que ce n'est pas le «bonheur»
qu'il recherche, car précisément c'est «ce que l'on recherche» que
l'on appelle «bonheur»;--mais il est difficile toujours de continuer à
appeler «bonheur» ce dont on ne voudrait pas pour soi-même. Tant pis!
J'en tiens pour le bonheur de Nietzsche, chère amie.

Que de choses sur lui j'aurais donc à vous dire! Mais le temps
presse; j'écris presque au hasard, hâtivement. Excusez-moi. J'y
reviendrai.--Comment ne pas y revenir? Je suis entré dans Nietzsche
malgré moi, je l'attendais avant de le connaître--de le connaître
fût-ce de nom. Une sorte de fatalité charmante me conduisait aux lieux
qu'il avait traversés, en Suisse,
[Pg 176]
en Italie,--me faisait choisir pour y vivre un hiver précisément ce
Sils-Maria de la Haute Engadine, où j'appris ensuite qu'il avait
agonisé plus doucement. Et pas à pas ensuite, le lisant, il me semblait
qu'il excitait _mes_ pensées.

Nous devons tous à Nietzsche une reconnaissance mûrie: sans lui, des
générations peut-être se seraient employées à insinuer timidement ce
qu'il affirme avec hardiesse, avec maîtrise, avec folie. Nous-mêmes,
plus personnellement, nous risquions de laisser s'encombrer toute
notre œuvre par d'informes mouvements de pensées--de pensées qui
maintenant sont dites. C'est _à partir de là_ qu'il faut créer, et
que l'œuvre d'art est possible.--Voilà ce qui me faisait considérer
plus haut l'œuvre entière de Nietzsche comme une préface, on pourrait
dire: Préface à toute dramaturgie future.--Nietzsche le sait, le
montre sans cesse. Il semble, anachroniquement, que toute son œuvre
soit sous-entendue en celle d'un Shakespeare, d'un Beethoven, d'un
Michel-Ange. Nietzsche est infus dans tout cela. Il est même plus
simple de dire que tout grand créateur, tout grand affirmateur de Vie
est forcément un Nietzschéen.

«_Voyez enfin quelle naïveté il y a à dire: l'homme devrait
[Pg 177]
être tel ou tel. La réalité nous montre une richesse enivrante de
types, une multiplicité de formes, d'une exubérance et d'une profusion
inouïes»..._

Nietzsche, tout comme un créateur de types, est _enivré_ par la
contemplation de la ressource humaine; mais, tandis que les autres
créateurs échappent à la folie de leur génie par la continuelle
purgation qu'est pour eux la création artistique, la fiction de leurs
passions Nietzsche, prisonnier dans sa cage de philosophe, dans son
hérédité protestante, y devient fou.

J'ai dit que nous attendions Nietzsche bien avant de le connaître:
c'est que le Nietzschéisme a commencé bien avant Nietzsche; le
Nietzschéisme est à la fois une manifestation de vie surabondante qui
s'était exprimée déjà dans l'œuvre des plus grands artistes, et une
tendance aussi qui, suivant les époques, s'est baptisée «jansénisme»,
ou «protestantisme», et qu'on nommera maintenant Nietzschéisme, parce
que Nietzsche a osé formuler jusqu'au bout tout ce qui murmurait de
latent encore en elle.

Si j'eusse eu plus de temps, je me fusse amusé à vous montrer le
Nietzschéisme d'avant Nietzsche. Par des citations habilement choisies
j'eusse pu circonvenir presque de toutes parts sa figure; mais ce serait
[Pg 178]
trop long pour aujourd'hui; puis ce qu'il eût fallu citer surtout, ce
sont des phrases des dernières œuvres de Beethoven. J'y reviendrai.
Laissez-moi seulement en passant vous montrer ce passage de
Dostoievsky. Nul plus que Dostoievsky n'a _aidé_ Nietzsche.--Je
cite, puis passe; et si vous ne comprenez pas, dites-le-moi; je vous
expliquerai cela dans la suite,--Cela se lit presque à la fin des
_Possédés_:

Celui qui parle (Kiriloff) est à moitié fou. Il _doit_ se suicider
dans un quart d'heure. Celui qui l'écoute compte profiter du suicide;
il s'agit de faire endosser à Kiriloff un crime que lui, l'écouteur, a
commis. Kiriloff, avant de se tuer, _doit_ signer un papier où il se
déclare coupable. A l'instant précis où nous sommes, la conversation
entre eux a dévié; Kiriloff hésite, n'est plus capable de rien, pas
même d'un suicide; il risque de redevenir raisonnable; tout est perdu
pour Pierre, l'écouteur, s'il ne remet pas Kiriloff _en état_ de se
tuer. (Tant il est vrai que tout état pathologique inconscient peut
proposer à l'individu des actes neufs, que sa raison s'ingéniera
aussitôt à admettre, à soutenir, à systématiser). Il faut que toute une
philosophie, toute une morale subitement improvisée, paraisse motiver
cet acte qui, réciproquement, motive cette
[Pg 179]
philosophie. Voici ce que, poussé par Pierre, Kiriloff arrive à
dire, superuomo d'un instant,--un instant seulement, s'il vous
plaît,--simplement le temps de se tuer:

... «Enfin tu m'as compris! s'écria Kiriloff enthousiasmé.---Tu
comprends maintenant que le salut pour l'humanité consiste à lui
prouver cette pensée[5]. Qui la prouvera?--Moi. Je ne comprends pas
comment jusqu'à présent l'athée a pu savoir qu'il n'y a pas de Dieu
et ne pas se tuer tout de suite! Sentir que Dieu n'existe pas, et ne
pas sentir du même coup qu'on est soi-même devenu Dieu, c'est une
absurdité..... Si tu sens cela, toi, tu es un tzar, et, loin de te
tuer, tu vivras au comble de ta gloire

»Mais celui-là seul, qui est le premier, doit absolument se tuer;
sans cela, qui donc commencera et prouvera? C'est moi qui me tuerai
absolument, pour commencer, et pour prouver. Je ne suis encore Dieu que
par force, et je suis malheureux, car je suis _obligé_ d'affirmer ma
liberté. Tous sont malheureux parce que tous ont peur d'affirmer leur
liberté. Si l'homme jusqu'à
[Pg 180]
présent a été si malheureux et si pauvre, c'est parce qu'il n'osait
pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot et qu'il
se contentait d'une insubordination d'écolier... La crainte est la
malédiction de l'homme... Mais je manifesterai mon indépendance, je
finirai et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera
tous les hommes et transformera physiquement la génération suivante;
car autant que j'en puis juger, sous sa forme physique actuelle il
est impossible à l'homme de se passer de l'ancien Dieu. J'ai cherché
pendant trois ans l'attribut de ma divinité, c'est _l'indépendance_!
C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut degré mon
insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. Car elle est
terrible. Je me tuerai pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle
et terrible liberté!»

Kiriloff se tue, Pierre «devient tzar».--Nietzsche sombre dans la
folie, vive à présent son superuomo!

Je sais bien que Dostoievsky met ces paroles dans la bouche d'un
fou; mais peut-être une certaine folie est-elle _nécessaire_ pour
faire dire une première fois certaines choses;--peut-être Nietzsche
l'a-t-il senti. L'important, c'est que ces choses-là soient dites; car
maintenant il n'est plus besoin d'être fou pour les penser.

[Pg 181]
Mais lorsque des raisonnables viennent dire: c'est un malade; des
orthodoxes: sa folie finale condamne son système--je proteste et dis
que ce sont les mêmes qui criaient au Christ sur la croix: «Si tu es
le Christ, sauve-toi toi-même.» Il y a là une grave incompréhension.
Je ne veux plus savoir ici ce qui est cause et ce qui est effet; et je
préfère dire que Nietzsche _s'est fait fou_. Et pour écrire de telles
pages, peut-être fallait-il consentir d'être malade[6]: c'est une forme
de dévouement. Les livres de Lombroso ne gênent que les sots.--La
raison de Nietzsche au début de la vie s'y propose une tragique partie
dont sa raison même est l'enjeu. Il joue contre lui-même, perd la
raison,--mais gagne la partie; il a gagné, _puisqu'il_ est fou.

Nietzsche a voulu savoir, et jusqu'à la folie; sa clairvoyance fut de
plus en plus aiguë, cruelle, délibérée. A mesure qu'il voyait plus
clair, il prônait davantage l'inconscience. Nietzsche voulait la joie
à tout prix. De toute la force de sa raison il se poussait à la folie,
comme vers un refuge. Que son génie surmené
[Pg 182]
s'y repose!--L'an passé, j'ai lu, dans _les Débats_ je crois, un court
article où l'on parlait de Nietzsche. On le montrait près de sa sœur,
distrait, insouciant, point triste.--«Il cause avec moi, disait sa
sœur, et s'intéresse à tout autour de lui, tout comme s'il n'était
pas fou--seulement il ne sait plus qu'il est Nietzsche. Parfois, le
regardant, je ne peux retenir mes larmes; il dit alors: _Pourquoi
pleures-tu? Est-ce que nous ne sommes pas heureux?_»

Au revoir, chère amie!--Dieu vous mesure le bonheur!

_Paris, 10 décembre 1893._


[1] Wyzewa.--_Revue bleue_ du 7 novembre 1891. Wyzewa.--_Ecrivains
Etrangers_ (Perrin), février 1896.

[2] _Par delà le bien et le mal; Ainsi parlait Zarathustra_ (Mercure de
France).

[3] _Etude sur Auguste Comte_, 1er août 1895.

[4] Lettre pastorale aux nouveaux catholiques de son diocèse, II.

[5] «Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne peux rien en dehors
de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu
d'affirmer mon indépendance.»]

[6] Guéri! je ne veux pas l'être! Mon esprit est puissant! Je serais
alors abject comme les autres.»

(Faust, _Apostrophe à Chiron_.)

[Pg 183]


                            QUELQUES LIVRES


[Pg 184]
Ces articles ont paru dans la _Revue Blanche_, au cours de l'an 1901.

[Pg 185]


                        VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

                        =Histoires souveraines=


Pour la plus grande joie d'un petit nombre, M. Deman en libraire
amateur riche de loisirs et en artiste de haut goût, parachève
parfois une impression nouvelle qu'orne précieusement un Redon, un
Van Rysselberghe, un Renoir. Les livres qu'il nous offre alors avec
lenteur sont beaux, comme furent presque tous ceux de Verhaeren, ou
la récente réédition des poésies de Stéphane Mallarmé; mais jamais la
réussite de M. Deman ne fut plus heureuse que pour cette anthologie de
Villiers.--Sur le papier de moire vert foncé qui la couvre, au-dessus
d'un grand ornement noir, on lit, en caractères d'or: _Histoires
Souveraines_. Ce sont là, prédit l'éditeur, «les vingt meilleurs
contes» de l'inimitable conteur.

[Pg 186]
Je n'ai pu apprendre précisément comment se décida le choix de ces
contes; on parle d'une enquête: ceux des littérateurs qui furent jugés
dignes de s'y connaître auraient envoyé des listes selon leur goût;
ce choix représenterait donc à peu près celui du meilleur public;--on
parle aussi de Mallarmé tout seul... Quoi qu'il en soit, le choix est
bon. Je regrette, il est vrai, pour ma part, l'absence du délicieux
_Sentimentalisme_, de _Sombre récit, conteur plus sombre_, la présence
de _la Voix du Passé_, du _Meilleur Amour_, de _Impatience de la
Foule_--mais j'indique un goût personnel; je préfère le taire ici,
prendre ce livre tel que si ce choix était celui du temps lui-même et
que ce fussent là les _opera quæ supersunt_ de tout Villiers. Aussi
bien, ces vingt contes suffisent-ils pour le connaître; il est là très
entier, tour à tour mystique et passionné, grandiloquent, courtois,
lyrique, oriental, ironique surtout, «cruel», avec toutes les nuances
de la haine, du dédain,--un et divers, satisfaisant enfin et ne nous
déconcertant plus.

Le recul s'est fait vite, ces dernières années; les influences
violentes se succèdent fièvreusement, nous créant _ad hoc_ une espèce
de petit passé provisoire, comme pour donner plus d'élan et plus
d'apparente
[Pg 187]
jeunesse à la nouvelle croyance de l'instant; Villiers qui, tant que
vivait Mallarmé, pouvait inquiéter encore, semble à présent déjà
si loin de nous que je crois en pouvoir parler sans injustice et,
comme l'on dit alors: historiquement. Et peu m'importe alors qu'il
n'apparaisse plus, peut-être, comme une étoile de première grandeur: il
a tiré vers lui d'étroites marées d'enthousiasme; il eut ses fervents,
ses disciples, tout ce qu'il faut pour qu'on le considère comme un
maître; intéressant peut-être d'autant plus qu'il n'y eut pas chez lui
grande invention personnelle, qu'il est lui-même un résultat, mais
qu'en lui convergent en faisceau, s'unissent des influences assez
diverses (faux hégélianisme, wagnérisme, morale hindoue, etc.) et que
des idées flottantes, et pour cela gênantes, se sont trouvées par lui
_artificiées_, poussées à bout et portées à leur point de perfection
littéraire, sinon de maturité réelle.

Oui vraiment: perfection littéraire. Je sais, dans notre langue, peu
de choses aussi belles que le début d'_Amour Suprême_,--et pourquoi ne
pas dire: que le conte tout entier?--Quel juste et délicat mélange de
frivolité, de politesse et d'esprit dans le _Tsar et les grands-ducs_!
la proportion de chaque élément est parfaite--et
[Pg 188]
dans d'autres contes quelle sûreté de _diction_!--Parfois une
insistance inutile et charmante; car les plus belles phrases de
Villiers sont d'ordinaire des phrases de pure _insistance_, savamment
préparées, annoncées, et dont la surprise n'est plus que presque
exclusivement verbale. Souvent deux ou trois pages s'y emploient,
nuançant, graduant l'émotion d'une même idée; la dernière phrase vient,
sans heurt, comme la résolution d'une suite d'accords. L'art littéraire
ne peut être poussé plus loin.--Nulle violence, nulle perturbation de
l'instinct, nulle indiscrétion de la chair; le sang qui rougit aisément
la pâleur de ses très chastes héroïnes coule paisiblement; chaque
passion assagie n'est peinte, chaque mot, chaque cri n'est amené qu'en
vue de l'effet artistique. Le mot _factice_ ici devient éloge, mais
c'est lui qu'il faut qu'on emploie.

Car la phrase ne paraît pas chez lui profondément nécessitée; née
plutôt d'un besoin de parure et de luxe où s'affirme à la fois tout son
amour et tout son mépris de l'_aspect_, elle ne s'identifie jamais avec
l'idée, mais reste comme sa projection sensible, et semble parfois,
postiche, n'être que son prestigieux et chatoyant faire-valoir;
factice--autant, pas plus
[Pg 189]
que ne l'était pour lui toute apparence, tout le rideau diapré de notre
monde phénoménal. «_Sic indutus et ornatus_», citera-t-il.--Parfois,
souvent, le mot limite l'évocation de l'objet qu'il désigne, à sa seule
signification décorative. Non seulement il n'y croit pas, à l'objet,
mais encore veut nous faire sentir qu'il n'y croit pas. Le réel, pour
nous, dira-t-il, est seulement ce qui touche soit nos sens, soit notre
esprit. «Les objets se transfigurent selon le magnétisme des personnes
qui les approchent, toutes choses n'ayant d'autre signification,
pour chacun, que celle que chacun _peut_ leur prêter.--Pour nous ces
candélabres _étaient_, nécessairement, d'un or vierge, etc...» Et
encore: «Nul ne peut posséder d'une chose que ce qu'il en éprouve.» Et
plus subtilement: «Le seul contrôle que nous ayons de la _réalité_,
c'est l'_idée_.» Voilà, plus ou moins déguisé, le sujet même de la
plupart de ces contes, et d'_Axel_, de l'_Eve future_, et de _Tribulat
Bonhomet_.

Est-ce son subjectivisme quasi religieux qui impose à Villiers sa
méconnaissance, quasi religieuse aussi, de la vie? ou au contraire
cette méconnaissance précède-t-elle, lui dicte-t-elle le subjectivisme,
comme pour se justifier? Je ne sais.--La même question
[Pg 190]
peut d'ailleurs se poser, et vainement, pour tous les «écrivains
catholiques». Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Hello, Bloy, Huysmans,
c'est là leur trait commun: méconnaissance de la vie, et même haine de
la vie,--mépris, honte, peur, dédain, il y a toutes les nuances,--une
sorte de religieuse rancune contre la vie. L'ironie de Villiers s'y
ramène.

Villiers parle de «ceux qui portent, dans l'âme, un exil»; «tant que
traîna le simulacre de sa vie», dit Mallarmé, parlant précisément de
Villiers;--car la vie devient alors aisément une sorte de parade,
ironique et déclamatoire, parfois cabotine; et le rôle de l'artiste
est, n'y croyant pas, de jeter sur son néant un prestige,--ou mieux,
d'opposer à ce néant, avoué, une autre vie, un autre monde, monde créé
par lui, _factice_, qu'il prétendra révélateur de l'_idée_ pure que
bientôt il appellera le vrai monde--l'œuvre d'art[1].

Dans un de ses plus beaux contes, dans _Vera_ (quelle intention
déjà dans ce titre!), Villiers nous dit l'histoire d'un jeune homme
surhumainement amoureux de sa femme. Celle-ci meurt. Il n'admet pas que
la
[Pg 191]
mort la lui enlève; il rejette par-dessus la grille du caveau la clef
du caveau où repose Vera. Rentré dans la demeure en deuil, il s'occupe
de son amour; il commence à jouer pour lui-même une amoureuse et
persuadante comédie, feint un dialogue, suppose sans cesse la présence
de la morte; bientôt rien ne manquera plus, qu'elle-même; il parvient,
à force d'amour, à imaginer--bien plus: à forcer, à nécessiter sa
présence. «Le comte avait creusé dans l'air la forme de son amour, et
il fallait bien que ce vide fut comblé par le seul être qui lui était
homogène, autrement l'Univers aurait croulé.» «_Et comme il ne manquait
plus que Vera elle-même_, tangible, extérieure, il fallut bien qu'elle
s'y trouvât.»

Magnificence de l'artiste! L'art suprême supplante l'inexistante
réalité. L'imaginaire Vera devient plus vraie que la vraie Vera
morte.--Ce conte, le premier des _Histoires Souveraines_, est
l'histoire même de l'artiste Villiers.--S'il est vrai que Vera soit
morte et que ce monde est imposteur: vive Villiers!--Mais on peut
estimer que le monde extérieur existe et que Vera ne meurt que parce
que c'est Villiers qui la tue: son art n'apparaît plus alors qu'une
admirable et éblouissante imposture.


[1] «L'auteur a dû modifier un peu le personnage même du Duc de
Portland--puisqu'il écrit cette histoire _telle qu'elle aurait dû se
passer_», dit Villiers en note du _Duke of Portland_.

[Pg 192]


                             MAURICE LÉON

                    =Le livre du Petit Gendelettre=


Inconnu d'hier, le très jeune Maurice Léon arrivera-t-il à la célébrité
par ce livre?--Il a pris, sinon la meilleure, du moins la route la plus
courte; il s'est tué.

Autant dire qu'il est mort de ce livre; car nulle cause extérieure à
son suicide, nulle maladie, nulle intrigue, nulle complicité d'amour:
il reste responsable seul, avec ceux qui l'ont fait ainsi, et c'est
dans sa seule pensée, qu'ici minutieusement il expose, qu'il sied
de découvrir la cause de sa mort lente et compliquée, qu'un coup de
pistolet achève. Triste autopsie! qui peut-être n'intéressera que les
spécialistes, psychologues et psychothérapeutes, mais qui intéressera
ceux-là passionnément. A chaque page de ce livre on réfléchit, on
pense: qu'y a-t-il donc de mortel là-dedans?--Et
[Pg 193]
cela seul suffit à dramatiser tout le livre.

Une robuste préface de Paul Adam nous avertit (nul, je pense, ne
pouvait être plus désigné pour antidoter un tel livre) et par des
phrases habilement choisies au cours du livre, nous prépare; puis
commencent sans ordre apparent, et continuent sans gradation sensible,
ces 300 pages où Maurice Léon ne parlera strictement que de lui: «Me
commenter, m'expliquer moi-même, me critiquer si profondément que l'on
n'ait _plus rien à dire_ de moi» ... et si, les 300 pages écrites, le
«petit Gendelettre» s'est tu, c'est qu'il n'aura trouvé sur lui _plus
rien à dire._

De ces pages, excellentes souvent, il est peu dont je n'eusse voulu
souligner quelques lignes; il en est d'assez remarquables pour mériter
de n'ennuyer que les esprits superficiels et que les sots: il en
est qui se juxtaposent, se répètent et font, semble-t-il, double
emploi; mais cette obsédante rétrospection est précisément un des
plus étonnants caractères du livre; il en est dont la forme sèche,
non abstraite pourtant, sans hypocrite attrait, étonne lorsqu'on les
songe écrites avant vingt ans, et leur aiguë pénétration inquiète;
l'intelligence de Léon fut un instrument délicat, un instrument de
précision.

[Pg 194]
«Mon autobiographie, dira-t-il, je la veux froide, méticuleuse; elle
sera douloureuse au fond, douloureuse par l'effort--jamais sûre de
son résultat, doutant de sa sincérité même--vers la vérité nue.»--Une
biographie cela!--Pas un fait, pas une émotion--j'allais dire: pas
une pensée, tant l'étude ou la critique de la pensée tient lieu de la
pensée nouvelle. C'est là l'effort d'Orphée pour apercevoir Eurydice,
et son étonnement déçu de n'en saisir jamais que le cadavre. «La pensée
que j'étudie ne vit pas dans la même atmosphère que ma pensée»; autant
dire: ma pensée, dès que je l'étudie, est morte.

Qu'Orphée n'avançait-il simplement et sans regarder en arrière?
Eurydice suivait si bien!--Que Léon n'écrivait-il simplement, sans
souci de se voir écrire?--Ecrire!--mais écrire quoi? Maurice Léon
n'avait _rien à dire_. Son active pensée fonctionne à vide. Il eut
tôt fait de le comprendre, et dès lors c'est ceci même que de page
en page il dira. Il s'observera, tentera d'observer sa pensée, son
fonctionnement délicat, pour raconter après, non point la première
pensée (encore une fois il n'en a pas), mais l'observation de cette
pensée et tout son travail désœuvré. «Je veux faire le livre où l'on se
fige, où l'on se momifie pour ne pas
[Pg 195]
mourir tout... Je ne pourrai pas être sincère; ce n'est pas moi que je
momifierai pour l'éternité.»

Et dès lors ce souci concomitant l'habite: _être sincère_. Il importe
de constater que ce souci n'habite et ne peut habiter que ceux
précisément qui n'ont _rien à dire_; comprenne qui voudra pourquoi...
Ces quelques phrases de Léon éclairent un peu ce que j'avance: «Je
ne sais si je mens ou si je dis vrai; j'écris, voilà tout...» voici
comment parle l'artiste qui a quelque chose à dire--mais Léon ajoute:
«Suis-je sincère? Eh oui! je suis sincère _comme lorsque j'ai peur de
la mort: peur verbale_, qui ne peut pas se traduire par le plus léger
battement de cœur.»--Peur verbale, émotions verbales ... tout ce que
je dirais ici ne pourrait qu'affaiblir _ses paroles_; aussi bien cette
jeune voix qui s'est tue, je voudrais qu'elle parlât encore: «Le mot,
dit Maurice Léon, ne dérive jamais chez moi de mon émotion, de ma
vision; il paraît par une _spontanéité acquise_ en venir parfois; en
réalité, c'est la nécessité d'écrire, l'habitude qui l'appellent...
Pour l'âme artiste, le mot ne fait que rendre imparfaitement
l'impression ressentie; pour moi il la crée presque; je dis plus que je
n'éprouve.»--Et ailleurs: «Réfléchissez sur votre bonheur, sur votre
jeunesse, et vous
[Pg 196]
n'en jouirez plus qu'en paroles.»--Enfin je veux encore citer cette
si clairvoyante phrase, qui désormais prend un accent d'adieu: «Un
caractère n'existe pas; il n'y a que des sensations et des réactions;
les plus fréquentes ne sont même pas les plus essentielles.--Que
reste-t-il? Les balbutiements de l'auteur, et la bonne volonté du
lecteur.»

Comprendre tout, ne rien sentir... De nouveau la question se pose:
qu'y a-t-il de mortel là-dedans?--Oh! rien, peut-être--car enfin, des
générations l'ont prouvé: on peut bien vivre ainsi sans en mourir,
sans en trop souffrir même, surtout sans s'en douter. La conscience
d'un mal, plus que le mal lui-même, fait le suicide, et l'on prend
sans vertu son parti des souffrances très partagées. Mais le monde en
tournant change un peu; une souffrance, commune hier, devient plus rare
et solitaire, s'exagère par comparaison. Pour beaucoup l'intelligence
a suffi; si Léon est mort, c'est donc qu'_elle commence à ne plus
suffire_. Le suicide de Léon est important; il y a peu de temps encore
on ne se serait pas tué pour cela... Hélas! Léon n'avait pas moins à
dire que plusieurs autres d'aujourd'hui _et_ qui vivent.--Léon fut plus
consciencieux.

[Pg 197]


                           CAMILLE MAUCLAIR

                         =L'Ennemie des Rêves=


Certes M. Mauclair est bien de la famille intelligente des Léon; mais
une sorte de ferveur l'anime. Sa pensée, pour n'être pas toujours
très autochtone, est véhémente: tout ce qu'il prend s'émeut en lui et
se réchauffe; il fusionne passionnément. Bellement soucieux de tout
ce qu'il découvre, il consent de s'instruire encore et se complète
incessamment; mais son cerveau modeleur achève vite; Mauclair ne se
critique pas, mais passe; à la fois penseur et lyrique il semble
procéder par bonds.

Parfois quelque excellent article de revue nous fait douter dans quels
parages ne poussera-t-il point sa pensée;--réunis prochainement, je
l'espère, en volume ces essais paraîtront peut-être la partie la
[Pg 198]
meilleure de l'œuvre de M. Mauclair, et me seront occasion de louer son
esprit généralisateur.

J'avoue que M. Mauclair me plaît moins lorsqu'il généralise ses
propres sentiments, comme il fait dans la préface de l'_Ennemie des
Rêves_.--Ses sentiments, il les prête à une génération tout entière.
Par horreur de l'égoïsme, croit-il, il ne dit jamais Je, mais Nous.
L'expérience, peut-être maladroite, qu'il fit de la vie, il aime à la
croire celle de tous; c'est comme telle qu'il la condamne. D'autres
peut-être se seront pu reconnaître dans le portrait qu'il fait de
«Nous»; moi pas; et qui j'y reconnais surtout, c'est M. Mauclair.

Habile aux avatars, il condamne ce qu'il était au nom de ce qu'il
est aujourd'hui; sa nature généreuse et crédule l'y pousse. Depuis
la première _Eleusis_, quel chemin parcouru! Ses regards sur son moi
d'hier sont hostiles; mais ses erreurs d'hier, il les généralise et
s'en échappe; il les met au présent d'autrui. Il écrit: «Il _leur_
faudrait apprendre d'abord à ne plus tant s'analyser eux-mêmes...»
etc.; ou bien: «Le vice essentiel de l'éducation actuelle est d'avoir
trop habitué les jeunes hommes à s'occuper constamment d'eux-mêmes, de
ce qu'ils sentent.» Ne
[Pg 199]
pouvant reconnaître moi ni les miens dans ce portrait, je préférerais
lire: «Le vice essentiel de mon éducation était de m'avoir trop habitué
à m'occuper constamment de moi-même.»--M. Mauclair continue: «Ils
ne sortent de cette étude que pour rêver à ce qu'ils devraient ou
pourraient éprouver encore...» Je préférerais lire: «Je ne suis sorti
d'_Eleusis_, causerie sur la cité intérieure, que pour écrire _Couronne
de Clarté_.»

Au demeurant, peut-être l'extraordinaire malléabilité de M. Camille
Mauclair, en nuisant à l'affirmation de sa propre personnalité
indécise, lui a-t-elle permis mieux de comprendre, d'adopter et de
représenter une génération anonyme. Ce que je lui reproche donc, ce
n'est pas de changer, non certes: c'est, prenant chaque changement
pour un état définitif, de renier son état de la veille, sans songer
que le présent sort du passé, et qu'il dut, à ce qu'il était, d'être
ce qu'il est aujourd'hui. Il peut paraître beau de voir un fervent
converti renier et brûler l'idole de la veille, mais M. Mauclair est
trop intelligent pour avoir fini de changer; il demeure catéchumène, et
si cette ferveur crédule lui fait prendre pour vérité chaque idée qu'il
traverse, chaque route qu'il suit pour chemin de Damas, son demain
risque
[Pg 200]
fort de renier son aujourd'hui,--comme son aujourd'hui, son hier.

Aujourd'hui, vive le féminisme! L'«Ennemie des rêves», c'est la
femme; et M. Mauclair louera Marthe d'avoir délivré Maxime Hersent de
ses rêves; aussi bien les rêves du pauvre garçon tournaient-ils au
cauchemar. Mais comme il n'a guère rien en lui que ses «rêves», il y
tient.--Maxime Hersent préférera-t-il ses rêves à sa femme, sa femme à
ses rêves? incertitude, drame et option, c'est ce que le livre raconte.
La femme en veut aux rêves; les rêves en veulent à la femme. Maxime
Hersent, qui craint d'être dépossédé, commence par haïr la femme.
«Marthe l'irritait par une constante pesée de son regard amoureux. Il
s'en devinait suivi et s'en croyait harcelé... Il était appris par
cœur.» Plus loin, cette excellente remarque: «Et comme il ne savait au
juste ce qu'il désirait, ne se donnant ni raison ni tort, il piétinait
entre deux regrets. _En réalité il était heureux._»

La figure de Marthe est assez belle et délicatement tracée: «Elle
n'avait pas eu de printemps et ne s'en était pas aperçue.»--Mais
pourquoi, dès qu'elle parle, dit-elle: «Que faites-vous donc tous?
Qu'est-il, votre art? Un fétichisme de subtilité, un nœud
[Pg 201]
gordien fait de toutes les contorsions nerveuses d'une époque
hystérisée.»--Pourquoi dit-il: «J'obéis à la tradition éternelle
des artistes, qui est de craindre la femme... Oh! oui, vous êtes
dangereuses, ... mais malgré tout nous avons notre domaine, nous
fermons la porte derrière nous, nous sommes seuls, quand il nous
plaît, face à face, avec notre torture et notre ivresse, humant dans
la solitude le poison divin, la plante d'oubli pour la chair vilement
vautrée dans le désir de l'éternelle Circé, etc.»--Cela n'est pas
naturel.

Les rêves de ce pauvre Hersent paraissent, à travers ces déclamations,
si médiocres, qu'on lui pardonne mal d'y tenir. L'ennui c'est qu'aussi
l'on pardonne mal à la femme de tenir à Maxime Hersent... Et pourtant
le problème existe et si M. Mauclair eût accepté de n'y donner qu'une
solution particulière, il nous aurait plus vivement intéressés. Les
problèmes psychologiques ne comportent peut-être pas de solutions
générales, et la préoccupation de leur en donner une, nuit à la
peinture des caractères.--Si l'homme est supérieur, la femme aura tort;
si l'homme est médiocre, elle aura raison (le plus simple alors serait
de le plaquer). Si tous les deux sont «supérieurs», ils auront
[Pg 202]
tous les deux raison; avec beaucoup d'amour c'est le paradis; avec
un peu moins d'amour c'est l'enfer; question de dosage. S'ils sont
médiocres tous les deux,--alors ce sont des discussions infinies, c'est
le roman de M. Mauclair.--Ne pas craindre de peindre un héros médiocre,
et le peindre sans ironie; preuve d'un grand courage littéraire.

[Pg 203]


                           HENRI DE RÉGNIER

                         =La Double Maîtresse=


M. Henri de Régnier est aujourd'hui l'un des seuls qui _écrivent_; il
a l'amour et le souci de notre langue; français très exclusivement,
il le prouve jusqu'en ses défauts mêmes, si bien que, même de
ceux-là, on peut trouver à le louer. Et, certes, le dernier livre
de M. de Régnier ne m'empêchera pas de dire le grand cas que je
fais de son incontestable talent, l'admiration même que parfois je
lui porte,--mais, ayant à parler pour la première fois ici de M. de
Régnier, je regrette que ce soit au sujet de _la Double Maîtresse_.

Non point que _la Double Maîtresse_ ne soit, en son genre et somme
toute, réussi,--et peut-être ce livre montre-t-il d'aussi nombreuses
qualités que nous pouvions croire et attendre,--mais ces qualités
extrinsèques
[Pg 204]
ne semblent cultivées et poussées qu'en vue d'un effet plus connu; nous
regrettons alors des défauts plus charmants; nous cherchons tristement
en vain ce que tant nous aimions dans _Hertulie_ et les délicates
merveilles du _Trèfle blanc_, ce souci, cette grâce morose, cette tenue
un peu guindée mais digne et donnant plus d'attrait encore au lieu des
sensations ingénues.

Mais il importe de situer le livre dans l'œuvre, de comprendre la
personnalité de M. de Régnier tout entière et d'admettre que l'auteur
de _Tel qu'en songe_ soit aussi l'auteur de _la Double Maîtresse_.
Aussi bien saurais-je montrer que M. de Régnier seul pouvait l'écrire,
et que ce livre était en lui tout préparé.--«Je ne sais trop, pour dire
vrai, confesse-t-il dans sa préface, d'où j'ai été conduit à écrire
ce singulier roman, ni par où il m'est venu à l'esprit. Ce qui est
certain, c'est qu'il y trouva presque à mon insu de quoi m'imposer
son autorité et me contraindre à faire droit à ses exigences.»--On
peut donc aimer ou n'aimer point ce livre, le critiquer ou le louer,
l'admirer ou le déplorer au contraire, mais pour s'en étonner, il faut
avoir mal compris tous les autres. Voilà pourquoi, bien qu'ayant lu _la
Double Maîtresse_ avec plus de
[Pg 205]
curiosité que d'intérêt,--d'abord parce que les anecdotes piquantes
dont la suite immotivée fait le livre sont plus curieuses
qu'intéressantes, puis surtout parce que j'estime qu'il était plus
curieux qu'intéressant que M. de Régnier l'écrivit--je n'en fus pas
autrement étonné.

Qui connaissait M. de Régnier n'ignorait pas qu'il réservait en lui,
avec particulière intelligence, un don, sinon de psychologue, au sens
plutôt russe du mot, du moins d'observateur à la manière française,
et qu'il collectionnait misanthropiquement, comme La Bruyère ses
_Caractères_, tout ce que la mouvante nature humaine pouvait lui
présenter de bizarre, de fantasque, de maniaque ou de disconvenu.
L'effet lui importait, plus que la cause; chercher d'y remonter,
n'était-ce pas risquer de réduire une diversité qui par elle-même
amusait; plus peintre que musicien, son esprit se refusait toute
synthèse; par raison d'art sa connaissance restait extérieure et
pour cela très variée.--C'est ce don qui dans _la Double Maîtresse_
s'exagère avec minutie, mais c'est à lui déjà que nous dûmes ce
chef-d'œuvre qu'est l'historiette des _Petits Messieurs de Nèvres_ et
certaines pages de _Monsieur d'Amercœur_, la moins bonne des œuvres de
M. de Régnier, mais une des
[Pg 206]
plus significatives. La grâce d'une mythologie de quinconces et la
poudre du siècle dernier s'y mêlaient; les petits dieux et les déesses
luttaient encore, marbre ou chair, et cette lutte, qu'ils livraient
bien un peu je pense en l'esprit même de l'auteur, faisait presque le
sujet du livre; et parfois le contact était exquis, du marbre ou de la
chair faunesque avec une costumerie, qui pourrait bien être historique,
mais qui paraît seulement surannée. Ici les culottes courtes et les
tabatières à vignette ont complètement chassé ce qui restait encore de
divin; une licence polissonne remplace cette sorte de demi-chasteté qui
peut-être devait sa décence à ce qu'elle gardait d'irréel.

Le libertinage obstiné des romans du XVIIIe siècle avait pour excuse,
pour prétexte ou pour raison d'être les mœurs du temps qu'ils
représentent (si tant est qu'il n'ait pas contribué à les faire); je ne
vois pas ce qu'il «représente» ici. Ce livre est un amusement d'auteur
admirablement doué pour décrire. Le récit est trop objectif, trop
parfait pour qu'on soupçonne un seul instant une satire; le charme, ou
le brillant du moins, en est si vif qu'il ferait presque naître des
regrets pour ces mœurs un peu disparues--regrets fâcheux je pense, car
il y eut à cette époque et dans tous ces petits
[Pg 207]
romans pour la peindre, et dans ce livre enfin, habile à la
ressusciter, plus de goût que d'intelligence, plus d'esprit que
d'émotion, plus de débauche que de sensualité profonde, de gourmandise
que d'appétit réel.--Cette époque, de grands et graves esprits la
sauvèrent. Que resterait-il d'elle, sans eux? On les accuse d'avoir
fait la Révolution; mais c'était empêcher une dissolution. Dans ce
roman galant, rien ne l'empêche; que dis-je? tout y porte et tout la
favorise; le cynique Lamparelli, cardinal romain, l'épicurien Hubertet,
abbé de France, vilainement ou délicatement y travaillent; elle emplit
le livre, l'émeut, en fait le principal délice, elle y est peinte avec
beaucoup d'attrait.

Que Nicolas de Galandot, à Pont-aux-Belles d'abord, avec sa cousine
Julie, puis à Rome, avec la belle et très facile Olympia, se soit
appris piteusement qu'il était peu fait pour l'amour, c'est ce qui
donne son titre au livre, comme l'explique vers la fin cette phrase:
«Qui eût pensé que le pauvre gentilhomme servait, en une _double
maîtresse_, le fantôme d'un amour unique et deux fois vain?»--Mais
l'histoire de Galandot ne tient que la moitié du volume; celle de M. de
Portebize s'y mêle de la façon la plus inattendue,--ou
[Pg 208]
plutôt ne s'y mêle pas, mais la coupe; et les deux histoires, qui se
passent à quelque cinquante ans de distance, alternent; les chapitres
II et IV sont consacrés à Nicolas de Galandot; les chapitres I, III
et V à François de Portebize, son neveu et son héritier. Le neveu n'a
pas connu l'oncle, et c'est pourquoi l'on nous raconte son histoire;
mais comme il n'apprend l'existence de son oncle qu'en apprenant aussi
sa mort, aucun rapprochement n'est possible; les deux histoires ne
se rejoignent pas. Un seul des personnages passe de l'une à l'autre;
c'est l'abbé Hubertet qui, vers 1730, s'occupait de l'éducation du
petit Nicolas, tout en mangeant les savoureuses poires de madame de
Galandot; François de Portebize plus tard le retrouve à Paris, où il
élève, pour les ballets de l'Opéra et pour les plaisirs de François,
la jeune et charmante Fanchon. Et sinon, d'une histoire à l'autre, à
peine un rappel, un écho, comme une très lointaine résonnance; et gêne
et plaisir à la fois naissent de cette juxtaposition si spécieusement
délicate.--J'oubliais l'urne de bronze vert que Galandot d'abord envoie
de Rome à son vieux maître; Hubertet mort, Portebize l'hérite; dans
sa fraîche Folie de Feuilly, les colombes de Fanchon s'y posent; «On
entendait sur le métal le grincement
[Pg 209]
des pattes écailleuses ou le frottement du bec de corne. Puis l'oiseau
s'envolait, et le vase seul restait debout.»


Je ne raconte point ce livre; ce serait tâche trop ardue. Les petits
événements qui s'y suivent sont presque d'égale importance; le récit
en est si bien fait qu'on n'en pourrait rien supprimer. L'amusement
que j'y pris fut vif, mais successif; chaque perle de ce collier me
plut parce qu'elle fut charmante déformé ou brillante, mais je n'en
pus saisir fortement le lien; c'était plutôt de l'une à l'autre la
fine attache d'une convenance esthétique, qu'une intime nécessitation;
de sorte que, le livre lu, je n'en aurais pu rien retenir qu'un
miroitement de parure, si chaque figure d'acteur et chaque événement
du récit n'était décrit de manière si vive, qu'il imposât sa vision
précise à l'esprit. C'est le pauvre M. de Galandot, qui promène au
soleil de Rome son impuissance résignée; c'est Julie de Mausseuil que
corrompt le vieux Portebize; c'est le ménage du Fresnay, c'est ...
le roman ne se raconte pas, il s'énumère... C'est le vieux Galandot,
le père, qu'on ne fait qu'entrevoir mais dont il nous est dit qu'«il
n'avait guère de goût que pour le jeu,
[Pg 210]
moins ceux de cartes que tels autres, non les échecs par exemple
dont la difficulté le fatiguait vite, mais les jonchets qui le
divertissaient infiniment. De sa belle main sortant des dentelles de
la manchette, il débrouillait l'enchevêtrement capricieux des petites
figures taillées dans l'os ou l'ivoire et mettait à cette tactique une
patience et une dextérité remarquables.» Et si je cite cette phrase
charmante c'est que l'intrigue même du livre aux délicates figures
m'apparaît, patiemment et dextrement débrouillée, comme le jeu de
jonchets de l'auteur.

Voilà donc ce singulier livre, à la fois déplorable et plaisant. Que si
celui qui vient de lire ces lignes hésite et doute si je l'aime ou non,
c'est bien que je doute moi-même.--Sur un de ses tout premiers livres,
M. de Régnier a mis en épigraphe cette parole des Goncourt: «On n'écrit
pas les livres qu'on veut.» Quand je me souviens bien de ce mot, j'ose
aimer _la Double Maîtresse_[1].


[1] V. p. 244.

[Pg 211]


                           Dr J. C. MARDRUS

 =Le Livre des Mille Nuits et une Nuit=, tome IV, traduction littérale
                      et complète du texte arabe.


On peut aimer ou ne comprendre point la Bible, aimer ou ne comprendre
point _les Mille Nuits et une Nuit_, mais, s'il vous plaît, je
partagerai la foule des pensants en deux classes, à cause de deux
formes inconciliables d'esprit: ceux qui devant ces deux livres
s'émeuvent; ceux devant qui ces livres restent et resteront fermés.
Faut-il les plaindre? non; sans doute qu'ils ont d'autres joies. Mais
avec eux je ne saurais bien m'entendre; ce qui les intéresse surtout,
ne m'intéresse pas beaucoup, et, réciproquement, quand ils m'écoutent
c'est qu'ils se trompent; je commence un malentendu.

Par la grâce de quelles conjonctures heureuses, le
[Pg 212]
Dr Mardrus, à la fois oriental et roumi, arabisant d'enfance et sûr
lettré français, se trouve-t-il, avec les droits d'unique héritier
légitime, naître pour nous montrer cette littérature admirable; moi
naître juste à temps pour l'écouter et pour le lire ... c'est ce dont
je ne me lasserai point de nous féliciter tous deux.

Dans les _Mille Nuits et une Nuit_, comme dans la Bible, un monde,
un peuple entier s'expose et se révèle; le récit n'a plus rien de
personnellement littéraire, et seules les parties lyriques sont pour
nous dire qu'un homme était là, qui chantait. Le récit est de la
voix même du peuple; c'est _son_ livre, et c'est tous ses livres, sa
littérature, sa Somme; il n'a produit rien d'autre que cela.--Que
m'importe dès lors que le conte ici parfois traîne, qu'une souplesse
manque à ce contour, que parfois tel sanglot soit trop bref; que tel
rire paraisse un peu rauque; il ne s'agit plus de la Grèce et de sa
souriante eurythmie, de Rome et de sévérité latine; c'est une autre
race qui parle; il faut la prendre telle, ou ne pas l'écouter du
tout; on lit ce livre comme on voyage; partons-nous, que ce soit sans
bagages; il faut n'emporter rien, oublier tout; ici comme à Baghdad
l'habit européen fait tache; si
[Pg 213]
l'on ne peut d'abord s'y vêtir à l'arabe, alors il faut y entrer nu.

J'eus la chance d'entrer nu dans ce livre: je veux dire que c'est, je
crois, avec la Bible, le premier livre que j'ai lu. Contes charmants!
Je racontais ailleurs l'enchantement de ma première enfance... Pourtant
qu'en connaissais-je! que ce qu'une première traduction, apprêtée à
l'excès, réformée, voulait bien m'en laisser connaître. Heureusement!
car cette traduction de Galland devait laisser à celle de Mardrus sa
fleur, toute son authentique saveur et comme sa virginité. Je retrouve
à la lire aujourd'hui une surprise aussi parfaite et tout mon enfantin
plaisir.

D'abord j'entrai nu dans ce livre; à présent je m'y vêts à l'arabe.
J'oublie passé, futur, lois, religion, morale et littérature, et
contrainte; j'emplis de moi la minute présente, et, comme je fais en
voyage, j'ai soin surtout de ne pas me faire remarquer,--pour ne plus
trop me remarquer moi-même. Au bout de peu de temps je m'aperçois que
c'est sans peine; je n'ai pour ressembler à tout, ici, qu'à me laisser
aller à moi-même, jusqu'à redevenir _naturel_. Non point que je me
découvre des goûts très particulièrement arabes, mais bien parce que
les us de chacun sont ici très
[Pg 214]
généralement et naturellement humains. Ici,--non plus comme en la
Bible,--aucune menace divine n'y contrefait l'homme à plaisir. Ici
l'instinct seul, charmant ou vil, propose ce qu'Allah favorise ou non.

--Un seul récit, dans ces quatre volumes, un court récit de quatre
pages, qui semble de tradition différente et comme une importation,
donne un exemple d'abstinence: Un berger très pieux, dans une Thébaïde,
est tenté. Allah, pour l'éprouver, permet que le visite une riante
adolescente «qui pouvait bien passer aussi pour un adolescent». La
grotte en est du coup parfumée, et le berger sent «sa vieille chair
frissonner», mais résiste; l'adolescente insiste; Le berger résiste
toujours, puis enfin se retourne «entièrement du coté du mur»,
c'est-à-dire, je pense, du côté de Dieu,--de sorte que l'adolescente
presque à bout de charmes s'écrie: «O saint berger! bois le lait de
tes brebis; et habille-toi de leur laine, et prie ton Soigneur dans la
solitude et dans la paix de ton cœur!»--puis disparaît. Et le vieux
Sultan Schahriar, que cette morale imprévue déconcerte, s'écrie, un
instant alarmé: «En vérité, Schahrazade, l'exemple du berger me donne à
réfléchir! Et je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux pour moi me retirer
aussi dans
[Pg 215]
une grotte...» Heureusement que bien vite il ajoute: «Mais je
veux d'abord entendre la suite de l'Histoire des Animaux et des
Oiseaux!»--de sorte que le cours un instant troublé du récit continue
et que Schahriar, à la nuit suivante, peut dire: «O Schahrazade, les
paroles ne font que me confirmer dans le retour vers des pensers
moins farouches.»--Schahriar, sultan luxurieux, que vous avez raison
d'écouter plus longtemps les histoires! quel mauvais saint vous eussiez
fait!

Aussi bien les «paroles des animaux et des oiseaux» sont charmantes.

--«Mais que peuvent bien dire les animaux et les oiseaux? questionnait
d'abord Schahriar; dans quelle langue parlent-ils?--En prose et en
vers, dans le pur arabe», répond Schahrazade aussitôt. Et quand les
animaux ont parlé:

«Que leurs propos sont admirables! ne peut se retenir de crier
Schahriar,--et que ces animaux sont bien doués!»--Pourtant le paon
et la paonne, l'oie, le chameau, le cheval, l'âne ont parlé si
_naturellement_ que l'on ne peut imaginer pour eux d'autres paroles, et
que ces seyantes paroles on ne peut les prêter qu'à eux.

[Pg 216]
Entre tous leurs propos, ceux de l'âne sont remarquables. Il conte ce
qu'a fait de lui l'homme; il se plaint:

«Sache, en effet, dit-il au jeune lion,--sache que je lui sers
de monture!» puis il décrit au lion chaque pièce de son pauvre
harnachement. «Et c'est alors, ajoute-t-il, que lui me monte, et que,
pour me faire aller plus vite que je ne peux, il me pique le cou et
le derrière avec un aiguillon. Et si, fourbu, je fais mine d'aller
moins vite, il me lance d'effroyables malédictions et des jurons qui
me font frissonner, tout âne que je suis, car devant tout le monde
il m'appelle: «E...! f... de p...! f... d'e...! le c... de t. s...!
coureur de femmes!!»--M. Mardrus écrit les mots en toutes lettres. On
le lui reprocha. C'est absurde.--On lui dit (ce fut spécieux) que ces
mots, si gros dans notre langue polie, n'ont plus là-bas même valeur;
qu'ils sont d'usage si courant que personne ne s'en étonne (et le peu
que je sais d'arabe me permit de les reconnaître, en effet, sur les
lèvres de petits et purs enfants); qu'il s'agit pour le traducteur
de trouver des équivalents; qu'il fallait traduire par exemple: f...
de p... par: «bouffi!» et: le c... de t. s... par: «chameau!» C'est
absurde! Car l'âne alors se serait-il
[Pg 217]
scandalisé? Tant pis pour eux si les critiques sont des ânes.

D'après eux il aurait fallu, sous prétexte qu'un vocable «courait»,
enlever à la langue arabe toute sa spéciale saveur. Il est certain que
chaque langue est farcie de métaphores si «courantes» qu'on n'en peut
rattraper le premier sens; l'image sous le mot se recule, s'éteint
enfin complètement; le costume élégant et rare devient habit de
chaque jour. C'est pourquoi bien des phrases ici, qui nous paraissent
de goût puissant ou de grâce plaisante, ne sont plus que banales
formules là-bas.--Si Mardrus, comme on s'en est plaint, redonne à
chaque locution sa complète valeur, son relief, faut-il l'en blâmer?
Certes pas! S'il traduisait l'œuvre d'un homme, il pourrait avoir tort
parfois, et prêter à l'auteur, ce faisant, trop d'intentions et de
sens;--mais ici l'œuvre est anonyme; encore un coup c'est un peuple qui
parle; sa langue il l'a lui seul formée: en redonnant à chaque mot sa
valeur complète et native, le Dr Mardrus à la fois nous permet d'entrer
mieux dans la pensée même du peuple, dans sa pensée _en formation,_--et
fait œuvre de bon écrivain.

«A un monde faire connaître un autre monde»,
[Pg 218]
telle est sa légitime prétention. C'est là ce qu'il promet et que nous
désirons. Par des _équivalents_, fussent-ils très exacts, qu'eût-il
montré de tout cela? Tout au plus eussions-nous pu juger, lisant ces
contes en une telle adaptation, de leur «vraie valeur littéraire»;
précisément ils n'en ont point; ou du moins ce n'est pas par là qu'ils
importent.

Et voilà comment et pourquoi le Dr Mardrus, d'un texte arabe parfois
de langue très banale et lâchée, nous donne une version sans cesse
prestigieuse.

J'aurais à dire, de ce dernier volume et des trois autres, des choses
en grand nombre encore,--mais douze volumes doivent suivre et je
voudrais me réserver, craignant d'avoir à louer plus que je ne saurai
de louanges.


=Le livre des Mille Nuits et Une Nuit=, tome VI. Traduction littérale
et complète du texte arabe, par le Dr J-C. MARDRUS.


Cinq volumes ont déjà paru. Aujourd'hui voici le sixième et nous
gardons, comme nous garderons encore pour les dix autres, un étonnement
non lassé.

Ici, pour la première fois, nous voyons apparaître
[Pg 219]
enfin la figure d'Abou-Nowas, de cet extraordinaire poète, ivrogne,
pédéraste, libertin, demi-fou de Haroun Al-Rachid, aussi connu par
ses bons mots, ses facéties, que par ses vers--dont, aux échoppes des
libraires, pour deux sous, les petits enfants de Tunis achètent la
scabreuse et populaire histoire, comme les petits enfants sages, ici,
celle de Duguesclin ou Bayard. C'est Abou-Nowas qui disait, comme
Haroun Al-Rachid lui demandait, à lui qui la pratiquait si bien, de
parler un peu de l'ivresse:

--«Sire, comment le ferais-je: mon ivresse, je ne la peux point voir;
et quant à celle des autres comment la connaîtrais-je?--Sur la natte
de la taverne, je suis toujours le premier ivre et le dernier.» Mais
l'aventure qu'aujourd'hui rapporte de lui la sultane ne satisfait
pas Schahriar: c'est, je crois, la première nuit qu'il se fâche, et,
tandis que la petite Doniazade enfonce son visage dans le tapis pour
tâcher d'y étouffer son rire, le roi s'écrie: «Je n'aime pas du tout
cet Abou-Nowas-là! Si tu tiens absolument à avoir la tête coupée sur
l'heure, tu n'as qu'à continuer le récit de ses aventures. Sinon, et
pour achever de nous faire passer cette nuit, hâte-toi de me raconter
une histoire de voyages; car depuis le jour où, avec mon frère
[Pg 220]
Schahzamân, roi de Samarkand Al-Ajam, j'ai entrepris une excursion aux
pays lointains, à la suite de l'aventure avec ma femme maudite, dont
j'ai fait couper la tête, j'ai pris goût à tout ce qui a rapport aux
_voyages instructifs._» Suit le célèbre récit de _Sindbad le Marin_.

D'autres discuteront, diront si ce conte est d'une tradition
différente. Dans une brève et mordante réponse à quelques impertinents
chamailleurs, le docteur Mardrus nous annonce qu'il «se réserve, une
fois tout son ouvrage publié, de faire paraître une vue d'ensemble
sur les Mille Nuits et Une Nuit, en un volume pesant, documenté et
suffisamment indigeste pour faire le bonheur des vénérables savants».
C'est nous engager sagement à prendre d'ici là un plaisir purement
artistique. Faisons ainsi. Nous ergoterons après.

Aussi bien, de toutes celles des Nuits, la figure vieillie de Sindbad
est-elle une des plus admirables. Nulle obscénité dans ce récit; cela
change. C'est donc celui qui nous surprend le moins dans sa traduction
nouvelle; mais c'est aussi celui, je crois, dont cette nouvelle
traduction fait le plus négliger toutes les traduction précédentes. Je
veux dire que, dans quelques
[Pg 221]
récits d'intrigue plus amoureuse et plaintive, certaine grâce atténuée
que, facticement, laissait traîner Galland, pouvait y plaire. Ici plus
rien de doux, de languissant n'était possible: le récit de Mardrus se
superpose point par point au récit de Galland, le remplace absolument,
le supprime.

Je ne peux raconter à neuf ces aventures que chacun connaissait déjà,
que les lecteurs de cette revue[1] ont eu le plaisir de goûter avec
toute leur saveur nouvelle, ici même. Cette saveur persiste dans
l'esprit, l'embrume et l'engourdit comme fait la vapeur subtile et
capiteuse de certains aromates d'Orient. Que nous sommes loin de la
Grèce! ici même où, par l'Odyssée, nous en pourrions le plus approcher.
Mais Sindbad, πολυτλας comme Ulysse, n'a pour l'attendre aucune
Ithaque, aucune femme, aucun fils, aucun chien. Ce ne sont pas non plus
les sentiments qui le gênent. Nul être plus libre, plus détaché de
tout, plus flottant. Même il n'a, semble-il, d'autre «figure» que celle
que ces aventures vont lui faire; il paraîtrait sans caractère aucun,
n'était cette passion unique qui précisément le précipite à l'aventure:
une inlassable curiosité.--Cette
[Pg 222]
passion tient, non seulement dans l'histoire de Sindbad, mais dans
tous ces récits arabes, tant déplacé qu'il semble, par comparaison,
qu'elle n'en tienne aucune dans notre littérature, dans nos mythes,
ou dans nos récits populaires. La curiosité de Pandore, celle d'Eve,
celle de Psyché est de nature si différente! Combien elle est ...
occidentale--il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Orientale serait
celle de l'épouse de Barbe-Bleue, celle de la Marienkind des contes
populaires allemands, mais combien pâle elle apparaît, et tremblante,
et doutant de soi, auprès de celle de Sindbad, des trois saâlik,
de Kamaralzamân. Remarquons d'ailleurs que, dans la tradition de
l'occident, la curiosité est réservée aux femmes, et que les hommes n'y
ont pas droit. C'est qu'ici la curiosité est faiblesse. Elle est toute
audace là-bas. C'est une sorte d'avidité de l'esprit et des sens qui
détériore le goût du présent au profit de la plus chanceuse aventure;
c'est un désir de risque qui devient d'autant plus aigu que le confort
où l'on vit est plus grand. Sindbad possède de nombreux biens; il les
dissipe plus vite encore qu'il ne s'en lasse; il semble ne goûter dans
le luxe et dans l'abondance qu'un sentiment de satiété, d'ennui, qui
précisément le dispose à partir. Ses aventures,
[Pg 223]
sept fois, sont cruelles; sept fois il se repent d'être parti; chaque
fois que s'offre à lui une façon de mourir nouvelle, celle qu'il venait
d'éviter lui paraît aussitôt maintes fois préférable; n'importe! rien
ne peut le lasser, quand il possède, de risquer, quand il n'a rien,
de conquérir. Rien du guerrier d'ailleurs; il reste commerçant dans
l'âme; pas plutôt échappé à la mort, il trafique; son courage est
tout négatif; c'est une résistance simplement; il se défend très bien
et s'obstine à ne pas mourir avec grande ingéniosité. «Mon premier
mouvement, dira-t-il après une nouvelle épreuve, fut d'aller me jeter
à la mer pour en finir avec une vie misérable et pleine d'alarmes plus
terribles les unes que les autres; mais je m'arrêtai en route, _car mon
âme n'y consentit pas, étant donné que l'âme est une chose précieuse_;
et même elle me suggéra une idée à laquelle je dus mon salut.»

De sorte que sans cesse les deux états se succèdent; de sorte qu'il
dira tantôt: «Dans la délicieuse vie que je menais depuis mon retour de
voyage, au milieu des richesses et de l'épanouissement, je finis par
perdre complètement le souvenir des maux éprouvés et des danger courus,
et par m'ennuyer de l'oisiveté monotone de mon existence à Baghdad.--Et
tantôt, au
[Pg 224]
milieu des tribulations: «Tu mérites bien ton sort, Sindbad à l'âme
insatiable!... Qu'avais-tu donc besoin, misérable, de voyager encore,
alors qu'à Baghdad tu vivais dans les délices?... Que manquait-il à ton
bonheur...» Il y manquait précisément d'être risqué...

J'eusse voulu parler aussi de l'autre Sindbad, du «terrien», qui dans
Galland s'appelle Hindbad, du portefaix, de l'écouteur des récits
merveilleux que le marin Sindbad lui fait, pour lui montrer (avec
quelle prudence amusée!) qu'il n'a pas à lui envier ses richesses, car
elles sont le fruit d'extraordinaires labeurs; mais ces labeurs sont
si surprenants, inouïs, ils sont contés si joliment, qu'on se prend à
les envier plus encore que les richesses.--J'eusse voulu rapprocher la
figure du pauvre Sindbad de celle du porteur des premiers contes, de
celle du dormeur éveillé et de celles de plusieurs autres--pour parler
du sentiment des classes sociales particulier à tous ces contes, de
la pénétrabilité (si j'ose ainsi parler) de ces classes, de l'amour
de ce que Nietzsche appellera: les mauvaises fréquentations»... Mais
j'attends que de nouveaux volumes aient paru.


[1] Le conte de Sindbad avait paru, ainsi que cet article, dans la
_Revue Blanche_.

[Pg 225]


                      SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

                           =La Route Noire.=


L'orgueil des grands m'offusque moins que ne m'irrite la sottise
de celui qui le leur reproche. On voudrait, semble-t-il, qu'ils
s'ignorent, ou qu'ils feignent de s'ignorer. L'étonnement que cause
leur génie, on ne veut pas qu'ils le partagent; on leur sait gré
pourtant d'admettre que le génie procède du Divin, etc. Leur attitude
est difficile.--A ceux à qui leur orgueil ne plaît point, j'aime redire
le mot de Gœthe: «Il n'y a que les gueux pour être modestes.»--Hélas!
pourquoi n'y a-t-il pas que les gens de génie pour être orgueilleux?

Lorsque M. de Bouhélier naissant voulut bien annoncer à la France qu'il
allait faire une renaissance
[Pg 226]
littéraire, je me suis immodérément réjoui. Ses premiers écrits
étaient beaux, sonores, pleins de sublime vague et de précis orgueil.
L'abondante négligence de presque tous les écrivains d'aujourd'hui me
fit apprécier d'autant plus, chez un si jeune, une phrase toujours
formée, souvent plus mûre que la pensée, mais véhémente, de charme
grave et de nombreuse eurythmie.--M. de Bouhélier s'avança comme un
dieu. Tous ceux qui l'approchaient devenaient aussitôt ses disciples.
Il parlait peu, mais semblait écrire à voix haute; on n'attendait de
lui rien que de déclamé. Le vent qu'il respirait s'enflait autour de
lui de promesses. Romans, drames, poèmes ... on attendait. Il annonçait
toujours.--On attendait.

Et _la Route Noire_ a paru... Je voudrais parler doucement de ce
livre.--J'eusse eu réel plaisir à le louer, et déjà ma louange était
prête ... mais, hélas! je voulus d'abord lire le livre, et, vite, dus
me rendre à cette pénible évidence: M. de Bouhélier ne sait plus le
français.

Je dis: _plus_--car, chose bizarre, en ses premiers écrits, rien de
bien alarmant encore. On imputait plutôt l'imprécision des épithètes,
qui surtout pouvait étonner, au vague de la vision, à l'imprécision des
[Pg 227]
idées. Procédé, me disais-je souvent; au moins croyais-je cela
conscient et volontaire. La phrase n'était pas _châtiée_, mais elle
paraissait solide. Et peut-être un disciple instruit avait-il pris
le soin de revoir d'abord les épreuves ... toujours est-il que les
quelques fautes, noyées, pouvaient passer inaperçues. Là où désormais
l'on s'écrie: quelle ignorance! on pouvait dire encore: quelle
hardiesse!--et tant qu'il n'avait pas écrit: «des épices secs» (p. 72),
on pouvait prendre les «branches rubicondes» (p. 270) pour une audace,
les «plumages coloriés» (p. 273) pour une négligence.

Mais tout cela s'additionne, s'aggrave, encourage notre blâme naissant.
La faute d'orthographe promet la faute de syntaxe, qui promet à son
tour bien pis. Fautes de relation, de coordination, de rapport... M.
de Bouhélier tient ses promesses, et l'illogisme de cet esprit devient
flagrant.

Il écrit: «J'en ai vues» (p. 50), «J'en ai eues» (p. 167), «Ne te
récries pas» (p. 176), «Ne vas pas croire» (p. [180), et, par contre,
«suppose-tu que...» (p. 187).

J'avais passé légèrement sur «Si j'eus nié les talents de ce poète»
dans _l'Hiver en méditation_, et sur «ces
[Pg 228]
méditations ne seront pas sans quelque prix si de jeunes auteurs _lui_
en trouvent assez» (p. 272); mais dans _la Route Noire_ je retrouve:
«Quand je débouchai près du quai, _leur_ couleur, _leur_ tohu-bohu me
saisirent fort» (p. 265). Il n'y a pas là simple erreur, inadvertence
ou négligence; il y a illogisme, vague, incoordination des sensations,
des sentiments et des pensées. Celui qui fait dire à une femme: «Il
n'en est pas un seul qui m'ait _compris_» (p. 106) est aussi bien
celui qui écrira: «Aucun des quolibets ne parvint jusqu'à lui. Les
écailles de poisson pourri, les fruits en décomposition, les bouts de
paille et de fumier que lui jetaient les boutiquières, rien ne réussit
à l'atteindre» (p. 158).--Le même indiscernement, le même illogisme
lui feront dire: «Quel mal faisait ce perroquet? _En revanche_, il
mettait partout la gaîté» (p. 229). Et, quand sa maîtresse l'abandonne:
«J'aurais pu la croire en promenade. Je n'en eus pas même l'idée. Je ne
sais quel pressentiment m'avertissait _du contraire_» (p. 257). Faut-il
citer encore? «Rien ne m'avait ému _hors de_ moi-même» (p. 180). «Le
scorbut, la fièvre, les luttes ne les avaient pas épargnés _les uns
les autres_» (p. 216). O notre belle langue! école de pensée... M. de
Bouhélier ne sait pas le français.

[Pg 229]
L'ignorance des mots reflète l'inconnaissance des objets. «Il y a
ainsi bien des mots, avoue-t-il, dont la forme, le volume, le taux, la
densité ne nous sont aucunement connus, quoique nous les utilisions
à tout propos «(p. 200). Tel le mot «conjoncture» qu'il emploie à
trois reprises dans le sens «d'événement»; le mot «dilection» (pour
«délectation», je suppose): «Te presser sur mon cœur n'en est pas
moins une profonde dilection» (p. 180). «Je goûtais moins de dilection
à voir Lénore, que...» (p. 85). Déjà dans _l'Hiver en Méditation_ il
écrivait: «L'insufflation des dieux l'inspire», et nous n'y prêtions
pas grande attention,--«des précipices, par interstices, découpent
d'épaisses grottes grondantes de glaciers», et nous passions,--mais à
présent, de plus belle, il écrit: «Puis il se produisit soudain une
circonstance» (p. 231); sur les quais de Paris il entend «des tonnes
bombées qui sonnaient en heurtant _la pierre des estacades_» (p. 266).
«Elle entrait dans une sombre extase quand je lui disais que nulle
femme n'était plus belle, que son souvenir resterait intact... _que je
lui garderais son contour_» (p. 225).

--«Si j'insiste sur ces choses (dit-il, et dis-je avec lui), c'est
qu'elles ont une grande importance à mon
[Pg 230]
avis.--. Nous ne nous comprenons si peu les uns les autres que
parce que nous utilisons une infinité d'adjectifs, de verbes, de
conjonctions, de noms propres et communs, dont nous n'avons pu établir
la vraie valeur» (p. 200). Aussi écrira-t-il sans gêne: «Je gardais
mon air restreint»; «l'air était strict et mat; «son teint était rouge
et compact»; «ces lieux autrefois si placides étaient pétulants et
commerciaux» (p. 265); «ma course a été frénétique et mouvementée» (p.
_ibid_.).--Une femme reste-t-elle assise pendant qu'on lui raconte un
voyage, elle dira: «De cette manière je m'intruisis en restant stable»
(p. 216). On lui parlera de «sites polaires _ou_ antarctiques» (p.
226). «Au Midi ou dans les régions de l'Antarctique, elle avance» (p.
226); etc., etc.

--Vous cherchez les puces du lion.

--Non, monsieur! je cherche un lion sous des puces.

Assez longtemps je crus au lion;--j'ai besoin de croire aux grands
hommes. Je me réjouissais d'abord de voir M. de Bouhélier tomber
le naturalisme,--écrire: «Comme l'on était au printemps les arbres
pliaient sous le poids des poires[1].» Nous n'avions
[Pg 231]
pas de répugnance foncière à voir Edmond, son héros, sortant dans les
premiers jours de printemps, être ému par «l'incarnat d'une pomme
ou d'un coquelicot» (p. 45). Nous nous plaisions à imaginer, avec
l'auteur, des marchandes ambulantes promenant au mois de juillet «des
pommes d'api» (p. 131) et des «bananes» (p. 195); je ne m'irritais
pas non plus de voir sur les quais du «port» de Paris «les steamers
charger du charbon» ou décharger «les toiles précieuses des colonies,
le minerai et les houilles brillantes, les graines rapportées des
tropiques, les pâtes _curatives et utiles_, etc., etc. (p. 226),--j'ai
bien écrit _le Voyage d'Urien_;--enfin je suis trop convaincu de la
fausseté des théories naturalistes pour ne pas lire avec joie telle
description à la manière épique: «Des voitures chargées de bananes, de
tomates, de noix de coco encombraient la voie populaire et rocailleuse.
(Nous sommes à Paris au mois de juillet.) Autour bavardaient des
commères au teint de pourpre ... de figure encarminée et écaillée. En
piétinant elles écrasaient des céréales. Elles broyaient des fraises
sous leurs pas sur le trottoir... _Des melons tombaient dans des sacs.
Des bonds de noix et d'abricots produisaient un sonore grondement_ sur
le pavé. On entendait rouler des poires noires et
[Pg 232]
opaques» (p. 196).--Mais quand j'entends parler d'un «chardonneret
vert», appeler un perroquet «l'oiseau au bec rouge» (p. 10), je
proteste et ne sens plus qu'une chose: l'auteur n'a jamais rien su
voir, rien regardé que son génie.

Cependant M. de Bouhélier ose écrire, dans _la Revue naturiste_ de
décembre dernier:

 Apprendre la chimie, la physique, l'astronomie, l'algébre,
 Hydraulique, la médecine et la géologie, afin d'en appliquer les
 lois à l'esthétique, c'est bien, mais ce n'est pas tout. Ne jamais
 cesser de s'instruire dans toutes les matières possibles, étudier
 la dialectique ... faire des voyages, voir des contrées, accomplir
 le périple du monde, aller sans cesse d'un pôle à l'autre, observer
 les mœurs des contrées les plus lointaines, comparer les flores,
 les parfums, les lumières et les aromates du sud au nord, voilà
 quelques-uns des devoirs qui nous incombent (J'en ai sauté).

 Si nombreux qu'ils soient, ils ne sont pas tout...

En effet, monsieur de Bouhélier, il reste encore _celui_ d'apprendre le
français.

Peut-être, après, sentant vous-même le vide affreux de votre pompeux
pathétique, rougirez-vous d'écrire des dialogues comme celui-ci:

 [Pg 233]
 «Mes récits t'ennuient?--Pas du tout.--Tu parais fâché!--Je
 n'ai rien.--Allons donc, Edmond.--Je t'assure.--T'ai-je fait du
 chagrin?--Toi! aucun.--De quel ton furieux tu me dis cela!--Ce
 n'est pas ma faute.--Tu es las peut-être? [Ils ont passé la nuit
 ensemble.]--Qu'ai-je donc fait pour l'être?--Oh! oh! tu veux
 rire...»--«Pourquoi te montres-tu si cruel? Et toi, pourquoi es-tu si
 fausse?--Tu me mets au désespoir!--Moi j'y suis depuis longtemps.--Ne
 te souviens-tu plus de rien?--Souhaite plutôt que j'oublie tout.--En
 quoi t'ai-je déplu?--En voulant me plaire.--Comme tu es changé! Tu me
 hais.--Que veux tu? Tout casse et tout lasse.--Tu dois bien souffrir
 pour dire de pareilles choses!--Mais non, je t'assure.--Que tu es
 méchant!--Je pourrais l'être bien davantage.--Oh! Edmond, quel mal tu
 me fais! etc.» (p. 79)[2].

Peut-être rirez-vous vous-même de ces phrases saugrenues contre
lesquelles on butte à chaque pas, dans ce volume: «Juliette est douce,
disait Lénore. De la voir entre une branche de rose et une feuille
[Pg 234]
cuite(!), je me sens toute réconfortée au-dedans de moi» (p. 247).

--Mais que me font, direz-vous, ces erreurs si _le livre lui-même_
est bon?--Mais, monsieur, comment voulez-vous que cela soit? L'auteur
n'a pas changé, pour penser ce livre et pour écrire ces phrases. Le
livre, l'auteur et _cela_, c'est tout un.--J'y mets de l'acharnement,
direz-vous.--Oui certes! le plus possible; et je défends MON BIEN.
Notre admirable langue française, des gâcheurs sont en train de la
dénaturer et de la perdre: parfois, malgré mon espérance, m'envahit
une grande tristesse ... je pense alors que nous n'avons pas trop d'un
Pierre Louys, d'un Francis Jammes, d'un Régnier, d'un Marcel Schwob[3],
pour assurer à chaque mot français «sa forme, son volume, son taux, sa
densité», comme dit sans rougir notre auteur.

Mal rugi! jeune lion Bouhélier, mal rugi!--Reprenez; reprenez.

Peu de temps après cet article, M. de Bouhélier, avec une grande
courtoisie, voulut bien écrire sur ma conférence: _de l'influence en
Littérature_ qui venait de
[Pg 235]
paraître, quelques phrases de grand éloge que, disait-il, l'injuste
violence de mon article ne savait lui faire modifier. A cette occasion,
me reprochant de n'avoir point voulu reconnaître la beauté de son
livre, il établissait que la beauté de ce livre était telle que seuls
quelques griefs personnels pouvaient m'empêcher de la voir. Par la
même occasion M. de Bouhélier me reprochait mon «sourire», indice d'un
«esprit léger». Je redonne ici la lettre que je lui répondis, telle
qu'elle parut dans l'_Ermitage_ d'Août 1900.


                LETTRE A M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER


Je conviens, Monsieur, que vous avez pris le beau rôle, et que je
vous l'avais laissé. Plus que l'accent de la critique, l'accent de la
louange est délectable; que si mon modeste opuscule vous donne occasion
de le prendre, j'en suis heureux. Vous forcez mon remercîment; je vous
l'adresse sans gêne aucune.--La véhémence de mon article sur vous ne
saurait, dites-vous, influencer votre jugement sur mes œuvres, ni vous
faire trouver ma conférence moins excellente. Je
[Pg 236]
vous estime assez pour le croire. La gentillesse de votre éloge, de
même, ne saurait, hélas, me faire trouver _La Route Noire_ moins
mauvaise.--Vous me forcez d'y revenir; sachez bien que j'en suis désolé.

Vous posez que, pour n'aimer point un tel livre il faut être ou
aveugle, ou de mauvaise foi, et (car vous m'octroyez de la finesse)
vous parlez donc de griefs personnels. Je vous affirme qu'il n'en est
point. Tout me portait vers vous, au contraire; et bien des sentiments
m'y porteraient encore; mais deux choses m'écartent, que je ne puis
aimer, que je ne peux souffrir--ou du moins souffrir réunies:--_La
suffisance_--qui, à peine passé vingt ans, vous fait écrire: «J'ai
longtemps cru que la douleur devait être exclue de l'étude de l'art»[4]
et l'_ignorance_.

Vous prétendez donner cet exemple impossible d'un grand artiste qui ne
sache pas son métier.

Vous abîmez notre langue, Monsieur; voilà mon «grief personnel». Vous
citez (dans une extraordinaire phrase[5], que je relis encore avec un
étonnement
[Pg 237]
grandissant)--les hardiesses de Saint-Simon, Hugo «chez qui fourmillent
tant d'erreurs». Je ne reconnais pas les erreurs de Hugo--et,
quand vous écrivez, comme dans votre dernière revue[6]: «Le grand
perfectionnement que Rodin a apporté à la statuaire a été de substituer
à l'étude de la dynamique l'étude de la statique», je prétends que ce
n'est pas par «hardiesse» que vous dites strictement le contraire de ce
que vous voulez dire--comme le montre la fin de votre phrase: «Je veux
dire par là, à la science de l'équilibre stable, celle de l'équilibre
mobile.»

Parce que je souriais souvent (c'est le plus gros de vos reproches)
vous m'avez cru sans passion. Vous vous trompez. Le rire n'empêche pas
la haine, et ni le sourire l'amour.--Mais je veux, ici, puisque mon
rire vous déplaît, cesser de rire et parler franc:--C'est parce que
j'aime mon art que je hais le journalisme _qui le détruit_. Par le mot
_journalisme_, j'entends
[Pg 238]
beaucoup, j'entends trop; j'entends aussi le mal écrire, quand il
devient le fait d'un écrivain-né, tel que vous.--Au revoir, Monsieur;
j'attends les livres que vous annoncez avec faste; croyez bien que,
s'ils sont meilleurs, nul ne sera plus heureux de le reconnaître que

Votre cordial serviteur

A. G.

_10 août 1900._


[1] Je m'excuse de citer de mémoire et peut-être imparfaitement cette
phrase.

[2] Que le lecteur me pardonne une si longue citation; je ne l'eusse
point faite si je ne lisais à l'instant dans la Revue de M. de
Bouhélier que nous ne saurions trouver dans «Werther, Adolphe ou les
Confessions d'un enfant du siècle ... une page d'un goût plus âcre
et plus pénétrant.» Plus loin le même disciple comparera cela à du
Dostoïevsky.

[3] Ecrit en 1901.

[4] _Revue Naturiste_ de juillet (Etude sur Rodin)

[5] Textuellement: «Tous les arguments possibles tirés de
l'éthnographie, de la botanique et de la grammaire, ne feront jamais
que Hugo, chez qui fourmillent tant d'erreurs, que Saint-Simon, si
hardi dans la construction expressive de toutes ses phrases, sans que
toutes sortes d'autres hommes ne soient des poètes parfaits et des
génies véritables.» _Revue Naturiste_ de juillet, p. 38.

[6] _Ibid._, p. 5.

[Pg 239]


                              SUPPLÉMENTS


[Pg 240]
Des quelques notices bibliographiques parues en revue de fin d'année
dans l'_Ermitage_ de décembre 1901, je ne redonne ici que celles
concernant des auteurs dont il a été question dans ce livre. Trop peu
importantes par elles-mêmes, elles ne valent que supplémentairement.

[Pg 241]


                            FRANCIS JAMMES

                         =Almaïde d'Etremont=


On ne lit pas le Francis Jammes; on le respire; on le hume; il pénètre
en vous par les sens. Il rappelle ces balsamines d'Espagne, de qui,
non seulement la fleur est parfumée, mais aussi la feuille et la tige;
émotion, volonté, pensée, tout, en M. Jammes, n'est que poésie et
parfum. _Clara d'Ellébeuse_ sentait le buis et la pervenche; _Almaïde_
est plus sauvagement et plus voluptueusement embaumée. De ces deux
petits livres, je ne sais lequel je préfère et ne pourrais choisir
entre eux; et l'on ne peut avec eux restreindre sa louange ou limiter
son blâme; autant ne les aimer pas du tout, que de ne les aimer qu'à
demi. Sitôt que l'on veut critiquer, on hésite: défauts ou qualités se
fondent; il n'y a plus défaut ni qualité. Sitôt que l'on veut louer,
il faut louer tout Francis Jammes. Dès qu'on se laisse aller à lui, il
semble que lui seul soit poète.

[Pg 242]


                      SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

                    =La Tragédie du Nouveau Christ=


J'estime M. de Bouhélier; c'est pourquoi je voudrais qu'il me fut
permis de ne parler point de sa nouvelle tragédie; évidemment elle
le trahit. Mais les fervents dont il s'entoure, et lui-même il faut
l'avouer, ne nous permettent pas le silence; car loin d'en savoir gré,
ils l'appellent «conspiration».

Que l'œuvre d'art soit chose ardue, et qu'il ne suffise pas pour la
faire de s'en croire infiniment capable, c'est ce que M. de Bouhélier
semble désirer n'apprendre qu'à ses dépens. Je ne veux point douter
encore qu'avec ses remarquables dons, il ne soit à la fin capable de
tenir ce qu'il nous promet. J'avoue pourtant, hélas! qu'à chaque œuvre
nouvelle, ma confiance diminue. En effet, loin de reconnaître que
jusqu'à présent ses promesses restent ce qu'il nous a
[Pg 243]
donné de plus fameux, M. de Bouhélier et la majeure partie de ses
naturistes semblent se refuser à comprendre que n'ait pas cessé notre
attente, s'étonner que _la Route Noire, la Victoire_, et _le Nouveau
Christ_, ne nous aient pas rassasiés.

Vraiment M. de Bouhélier n'exige-t-il pas plus de lui? Ne s'estime-t-il
donc pas autant qu'il nous avait appris à faire?--Que ne reconnaît-il
simplement que son roman ne valait pas grand'chose, que ses deux drames
ne valent rien. Je pourrais penser aussitôt: Bah! qu'importe! Flaubert
n'a-t-il pas déchiré cinq livres avant d'avoir écrit la _Bovary_?

[Pg 244]


                           HENRI DE RÉGNIER

                        =Les Amants Singuliers=


Que la «Double Maîtresse» de M. de Régnier m'ait au premier abord assez
fâcheusement surpris, peut-être ma prédilection pour la grave Hertulie
des premiers contes l'expliquait-elle; mais le temps passe; la belle
figure du poète plus minutieusement et plus complètement se dessine;
certains traits indistincts d'abord, ou inexpliqués, s'accentuent, et
l'on comprend enfin qu'on ne pourrait supprimer, ou même souhaiter
différente, aucune ligne de son œuvre sans fausser aussitôt toute
l'expression du visage,--dont un des plus mystérieux attraits est de
sembler toujours morose et grave lorsqu'il parle au présent, toujours
souriant et bizarre lorsqu'il s'occupe du passé--comme s'il indiquait
par là qu'il ne restera rien des
[Pg 245]
plus hautains soucis, qu'une plus ou moins belle apparence, que les
peines les plus profondes, ne se manifestant jamais qu'à la surface,
pourront sembler plus tard peu sérieuses, et que tout aboutit enfin à
un assez plaisant mirage.

«Cette fièvre appelée vivre», comme disait Edgar Poe, et tant
d'angoisse passionnée, se vêt de drame puis se retire, n'abandonnant
au souvenir qu'une dépouille diaprée, comme le flot abandonne à la
plage les belles coquilles vidées. Des drames les plus surprenants
nous ne touchons que l'apparence; le reste est supposition. _Balthazar
Aldramin_, _la Femme de Marbre_, _le Rival_, les trois contes qui
composent ce dernier livre, sont des coquilles merveilleuses d'éclat,
de ligne, de coloration; chacune concrétise un drame, en devient la
forme parfaite, et en garde une tache de sang. Pourquoi souhaiterait-on
que l'angoisse et la fièvre les viennent habiter de nouveau?

[Pg 246]


                            OCTAVE MIRBEAU

              =Les Vingt-et-un jours d'un Neurasthénique=


Je ne me plaindrai pas que, d'un bout à l'autre de l'œuvre de
M. Mirbeau, il n'y ait pas un honnête homme; je m'en passe très
volontiers. Si M. Mirbeau n'en peint point, c'est apparemment qu'il
saurait mal les peindre; c'est aussi qu'il ne s'y intéresse pas.--M.
Mirbeau est fait de la curieuse étoile de ces satiristes, qui semblent
n'exister qu'en raison de ce qu'ils attaquent. Les monstres leur
sont absolument indispensables. Que feraient-ils sans eux?--Ils en
inventeraient à plaisir.--C'est ce que fait M. Mirbeau. Il s'arc-boute
contre sa lance; ce dont il a besoin, c'est de motiver sa posture: peu
lui chaut que l'ennemi soit vrai. Il a bien plus beau jeu avec ceux
qu'il invente. Ah! comme il les ridiculise! Comme il s'irrite
[Pg 247]
bien des bosses qu'il leur met! Il semble s'y piper lui-même. Son
têtu procédé d'outrance lui fournit des guignols qui ne manquent pas
de laideur. Quand il leur prête un nom connu, les baptise Sarcey,
Emile Ollivier, Leygues, et nous les veut bailler pour portraits, il
irrite: il ne sait pas _voir ressemblant_. Dès qu'il ne les nomme plus
que Fistule, que Chomassus, Tarte ou Portpierre, il devient vraiment
amusant: peu nous importe alors qu'il imagine, ou s'imagine copier.
Les dialogues sont nets, inégaux, mais parfois très bons; les récits
parfois vigoureux. Si tout le chapitre de _Fistule_ est stupide
péniblement, tout le chapitre de _Portpierre_, l'épisode du hérisson,
certains des récits chez Triceps, d'autres encore sont bien menés,
curieux et pressants.[1]


[1] La nouvelle pièce de M. Mirbeau: _Les Affaires sont les affaires_,
paraît, comme achève de s'imprimer ce volume. J'eusse voulu exprimer
mieux que dans une note tout le bien que je pense de cette belle œuvre,
excellente en plus d'un endroit.

[Pg 248]


[Pg 249]


                              IN MEMORIAM


[Pg 250]


[Pg 251]


                           STÉPHANE MALLARMÉ


Octobre 1898.

Stéphane Mallarmé est mort.--Notre cœur est empli de tristesse.
Comment parlerais-je aujourd'hui de rien d'autre? La figure si belle
qui disparaît vit presque encore; nous sentons encore plus à présent
combien elle était unique; c'est d'elle, avant qu'elle soit plus
écartée, que je voudrais parler surtout, et de son exemple admirable.
On a tout le temps désormais pour parler de son œuvre; ceux qui
viendront après nous pourront mieux en parler encore; elle couvre ce
nom très aimé d'une gloire sans rumeur, mais pure; tout y est d'une
beauté sans tristesse et presque sans humain émoi; d'une tranquillité
déjà et d'une sérénité immortelle;--la plus belle des gloires,--la plus
belle et la plus amère des gloires.

[Pg 252]
Car même devant la mort, les moqueries et les mauvais vouloirs n'ont
pas désarmé; et il est à penser que longtemps encore la sottise, la
légèreté d'esprit, la suffisance ne pardonneront pas à ce qui par son
éclat seul, et simplement en paraissant, les humilie[1].

Par une sorte de fierté cruelle, mais plutôt encore naturellement
et par la seule pureté de sa belle pensée, Stéphane Mallarmé avait
préservé son œuvre de la vie; celle-ci coulait autour de lui comme
s'écoule un fleuve, aux côtés d'un navire à l'ancre; il n'était jamais
entraîné. L'inopportunité même de son œuvre fera qu'elle ne sera pas
passagère. Déjà d'avance hors du
[Pg 253]
présent, elle apparaissait bien comme une œuvre lointaine, éprouvée
déjà par le temps, sur quoi le temps n'a plus de prise. Et je crois
fermement que l'œuvre de Mallarmé durera presque tout entière.--Quel
éloge plus rare faire à ce rare esprit, isolé dans une société de gens
de lettres qui spéculent, confondent gloire et succès, n'acquièrent
l'un qu'au mépris de l'autre et ne doivent qu'à l'apparente actualité
de l'œuvre, la bruyance des applaudissements immédiats, la vulgarité
de leur public sans choix, puis l'immortel mépris ou l'immortel oubli
qui va suivre. Le public croit choisir ses auteurs; mais non: c'est
l'artiste qui choisit son public; l'un est toujours digne de l'autre.
Certains, peu désireux des faveurs triviales, trouvent dans une foule
énorme et affairée bien peu de lecteurs dignes d'eux; il leur faut
plus de choix, dans une foule plus vaste encore et plus lointainement
répartie. Mépriser le public vulgaire, c'est estimer d'autant plus
quelques-uns. Où les trouver? Ce n'est que dans la longue suite des
temps qu'ils peuvent se choisir eux-mêmes; un ici, l'autre là, chacun
d'eux solitaire; et que se forme lentement, à travers les générations
survenues, un public qui soit lui de même admirable[2].

[Pg 254]
La fuite du temps entraîne tout ce qui s'attachait à lui; c'est hors
du temps que pose l'ancre; assuré contre les dérives, depuis longtemps
Mallarmé s'était immobilisé hors du monde; voilà pourquoi, ne recevant
plus aucun aliment du dehors, son œuvre tout abstraite, jaillissante de
soi et ne se servant plus du monde que comme d'un moyen représentatif,
peut paraître vaine tout entière à qui cherche ses rapports avec «son
temps»--mais s'illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer
intimement, lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos
d'un Spinoza, d'un Laplace, ou dans une géométrie[3].

[Pg 255]
Il importe que nous puissions avoir bientôt une édition complète
des œuvres de Stéphane Mallarmé. A part quelques poèmes admirables
isolément (presque tous d'une ancienne époque), l'œuvre de Mallarmé
demande, pour être comprise, une très lente et progressive initiation.
Les derniers écrits déconcertent ceux qui n'y sont pas parvenus
par l'étude des précédents. Les mots n'y révèlent qu'à l'étude
très attentive l'effrayante densité que leur laisse la méditation
intérieure, et comme ils ne valent plus ni par pittoresque ni
par pathétique direct, mais seulement par _cela_, tout échappe à
l'impatient qui veut que l'écrit parle vite; il ne tient plus rien
devant lui,--rien qu'un peu de noir sur du blanc: «Words! words! words!»

Mais l'attention qu'on refuse aux vivants, on l'accorde plus volontiers
aux morts.

Nous ne nous flattons pas, certes, d'avoir «compris» tout Mallarmé.
Bien des passages restent à l'étude. Puis notre esprit souvent se
rebute, refuse de
[Pg 256]
pourchasser plus longtemps une pensée si différente de la sienne;--(car
il semble souvent que le secret ici ne se livre que comme récompense
d'une poursuite très assidue). Mais je sais que jamais la poursuite
ne fut vaine, et que, plus elle fut patiente, plus le repos, après,
dans la contemplation de cette imagination pure et belle, fut profond,
joyeux, fécond, plein de délices.

J'avoue par contre l'irritation que me causent certains
pseudo-admirateurs du poète, qui vraiment «comprennent» avec une
facilité qui fait croire plus à la légèreté de leur esprit qu'à sa
force. Ceux-là, d'ordinaire écrivains eux-mêmes, non contents de
comprendre, imitent. Un Mallarmé subit revit en eux.--Pour l'un d'eux
Mallarmé eut une ironie très douce et à peine attristée, si discrète
que celui qui me la rapportait, l'auteur même à qui furent dites ces
paroles, les répétait comme un éloge: «Ce que j'admire surtout ici,
disait le Maître, c'est que, ce que j'ai mis trente ans à chercher,
vous, avec vos vingt ans, en un an l'ayez découvert.»

Imiter Mallarmé, c'est folie!--Tout au plus pourrait-on, pour d'autres
résultats, employer sa patiente méthode, mais imiter le résultat de
cette méthode
[Pg 257]
dans la bizarrerie extérieure qu'elle lui doit parfois, c'est aussi
sot que de se promener en scaphandre dans les rues, ou d'écrire à
l'envers sous prétexte qu'on admire les manuscrits du Vinci. Mallarmé,
sous ce rapport, fit beaucoup de bien et beaucoup de mal, comme fait
toujours tout puissant esprit. Beaucoup de bien, parce qu'il désigna
certains sots plagiaires à une risée méritée; beaucoup de mal parce que
l'autorité de ce magique esprit, son despotisme involontaire, d'autant
plus redoutable qu'il était plus voilé de douceur, put incliner
quelques esprits non négligeables, mais trop flexibles, ou trop
jeunes, pas assez formés, les plier en des postures peu sincères, leur
faire adopter une syntaxe, une manière d'écrire qui supposait et que
nécessitait une méthode, mais qui sans elle n'était plus que manière et
que pure affectation.

Comment en eût-il été autrement? Ceux qui viendront, ceux qui sont
venus depuis trois ans ne peuvent assez se rendre compte de la
déconvenue qui attendait un jeune esprit avide d'art et des émotions
de l'esprit à son entrée dans la «Société littéraire» d'alors. Renan,
Leconte de Lisle et Banville étaient morts; Rimbaud perdu; Verlaine
hagard, impossible à saisir;
[Pg 258]
la conversation de Heredia, toute de verve, nourrissait peu:
Sully-Prudhomme se méprenait; certaine méprisante infatuation empêchait
de reconnaître en Moréas ses qualités de vrai poète; Régnier, Griffin
naissaient à peine... Auprès de qui aller? Qui admirer, grands dieux?

--On entrait chez Mallarmé; c'était le soir; on trouvait là d'abord
enfin un grand silence; à la porte, tous les bruits de la rue
mouraient; Mallarmé commençait à parler d'une voix douce, musicale,
inoubliable,--hélas! à jamais étouffée. Chose étrange: IL PENSAIT AVANT
DE PARLER!

Et pour la première fois, près de lui, on sentait, on touchait la
réalité de la pensée: ce que nous cherchions, ce que nous voulions,
ce que nous adorions dans la vie, existait; un homme, ici, avait tout
sacrifié à _cela_.

Pour Mallarmé, la littérature était le but, oui la fin même de la vie;
on la sentait ici, authentique et réelle. Pour y sacrifier tout comme
il fit, il fallait bien y croire uniquement. Je ne pense pas qu'il y
ait, dans notre histoire littéraire, exemple de plus intransigeante
conviction.

Ne pouvant écouter nul autre, on ne sut point voir en lui le
représentant dernier et le plus parfait du
[Pg 259]
Parnasse, son sommet, son accomplissement et sa consommation; on
y vit un initiateur. Voilà pourquoi peut-être la réaction, ces
dernières années, fut si vive, si follement passionnée. On eût cru
la revendication d'une liberté compromise, tant cet esprit calme et
retrait avait soumis à lui de pensées, avait contraint les autres
à l'admirer. On regimba; on fit semblant de le haïr; et jamais sa
domination ne fut plus affirmée que par ceux qui s'en délivrèrent; ils
ne le purent faire qu'à grand éclat; ils réclamèrent le droit de vivre;
comme si Mallarmé leur défendait d'exister dans quelque autre monde
que le sien--par la seule manifestation tranquille d'une beauté morale
hors du monde, éblouissante comme celle du solitaire dont il parle, qui
_nie_ le monde extérieur par la puissance de sa foi.

Et je consens que la violence et la passion des réactions récentes vint
aussi de la violence et de la passion de certains admirateurs, dont
nous fûmes.

En un âge où nous avions besoin d'admirer, Mallarmé seul motivait une
admiration légitime: comment n'eût-elle pas été violente et passionnée?

_Été 1898._


[1] Citons, en regard de l'indécent article du _Temps_, le respectueux
et sérieux hommage de M. Lalo dans les _Débats_; peut-être pour
racheter le sot et vil article que ce même journal osait faire paraître
naguère, qui s'appelait «le Coup du père Verlaine»; c'était signé
Georges Clément. Il faut se souvenir de ces choses.

Quant à _l'Aurore_, on ne peut lui demander de comprendre une figure
aussi inactuelle; elle eût mieux fait de n'en pas parler du tout.
Rien ne paraît plus vain qu'une occupation dont on ne pénètre pas
les motifs; sans l'invention du pratique feu grégeois, le mépris des
Syracusains pour Archimède eût été sans bornes; surtout quand il se
laissa tuer. Le mépris tend ici à devenir même de la haine; le savant
n'indiquait-il pas par là que ce qui l'occupait et que ne pouvaient
apercevoir les autres, était plus important que Syracuse, plus
important même que sa vie?

[2] Je sais que l'on peut citer bien des noms et parmi les plus
grands, pour qui la faveur populaire n'empêcha pas les faveurs plus
choisies, dont le succès ne tua pas la gloire, et dont la gloire pour
être populaire d'abord, ne fut ni moins belle ni moins parfaitement
prolongée;--mais c'est que l'œuvre de ces admirables génies sans murs
d'enceinte pour ainsi dire, se prolongeait au loin sur le terrain
public; de sorte que, ce que la foule admire en eux n'est pas le centre
même de l'œuvre, le dieu dans le secret du temple, mais bien les
dépendances d'accès facile et le terrain banal où l'on peut aisément
se retrouver.--D'ailleurs pas de règle à cela; et quand mille exemples
audacieux protesteraient, ce que je dis plus haut peut se redire.

[3] Littérature d'à prioriste, par conséquent française entre toutes,
cartésienne,--mais de forme plus concise que ne le supporte d'ordinaire
l'esprit un peu coureur des Français et d'apparence plutôt latine,
pour sa concision, sa syntaxe,--à ce point que certains passages de
l'_Après-Midi d'un Faune_ ont pu nous redonner une émotion poétique
très semblable à celle que nous cherchons dans les Eglogues de Virgile.


[Pg 260]


                           EMMANUEL SIGNORET

    Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:
    J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande
    Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins.
    Muses! vous soutenez mes plus hardis desseins:
    Ma parole de feu vous l'avez enfantée
    Pour qu'elle soit enfin des races écoutée.


Ces vers, que publiait la _Revue Blanche_ du 1er janvier dernier, sont
à peu près les derniers d'Emmanuel Signoret. Le 20 décembre 1900, à
Cannes, où, longtemps, des soins vigilants et une sorte d'inspiration
latente la prolongèrent encore, s'acheva enfin sa triste lutte contre
la nuit et la misère. La mort vint, non comme une étrangère, et non
comme une amie, mais comme une fatale attendue qui ne _devait_ trouver
en lui plus rien à prendre, qu'une souffrante dépouille épuisée--tant
l'effort du poète avait été de poser, en
[Pg 261]
des vers qu'elle ne put toucher, la part exquise de lui-même--de sorte
que, reculé et comme disparu derrière son œuvre, son absence n'importât
plus.

Oui, tout l'effort de Signoret, sachant de loin la mort venir, fut
l'effort propre de l'artiste: la nier. Fixer sa propre gloire et sa
pensée en des lignes si belles, si pures, que le temps n'y pût rien
enlever.--Qu'eût été l'œuvre d'art sans la mort, contre laquelle elle
proteste?

L'imperfection de certains poètes rassure. Il semble, tant leur
effort satisfait peu, qu'ils aient encore beaucoup à dire, parce que
jusqu'alors ils ont mal dit. Un long temps de vie leur est dû pour
mener à mieux leur pauvre œuvre.--Par sa beauté, parfaite trop vite,
accomplie, l'œuvre de Signoret inquiétait: elle empiétait sur sa vie.
La satisfaction de ses vers ne lui laissait, nous semblait-il, plus
rien à dire. Hélas! C'étaient--beauté, vie, œuvres--choses disons-nous:
_accomplies_. La mort ne changera rien à ses vers. La vie n'y eût rien
ajouté.

Il était, pour les choses terrestres, sinon aveugle comme Homère,
du moins d'une si extraordinaire myopie, que jamais la laideur ou
l'infirmité du réel ne vint heurter, comme elle fait si douloureusement
[Pg 262]
chez Baudelaire, la poétique vision dans laquelle il avançait en rêve.
Autant sa marche dans les rues était gauche, tâtonnante et gênée,
autant son essor était là robuste, tranquille, assuré. Ce que d'autres
appellent inspiration, visitation de la Muse, dont tels poètes sortent
las et boiteux comme Jacob d'une lutte avec l'ange, c'était pour
lui l'état constant, normal--à ce point qu'au contraire ce qui l'en
distrayait, les soins matériels et urgents de la vie devenaient pour
lui causes de maladie, de ruine.

La misère, parfois, arracha d'un Léopardi, d'un Verlaine des chants si
inespérément beaux qu'on doute s'il sied bien d'accuser de sa cruauté
pour eux la Nature. Ici point: la douleur, la misère n'arrachèrent
d'Emmanuel Signoret pas un chant, pas un cri personnel. Les cordes
métalliques de sa lyre ne se détendirent jamais. Il n'y eut là, ni
pose, ni affectation d'impassibilité, mais _isolation_ naturelle et
complète de sa faculté poétique. De sorte que cette grande misère où
vécut, dont mourut Signoret n'a servi de rien pour son art et reste
simplement lamentable.

Un jour je le vis, à Cannes; je me plaignis à lui de ce qu'il ne
produisait pas davantage.--«Moi, je suis toujours prêt, répondit-il;
j'attends que l'on me commande
[Pg 263]
quelque chose.»--A la façon de Malherbe, de Pindare, Signoret se
sentait _poète officiel_; tout comme eux, sur commande, à propos de
n'importe quoi, il eût fait des vers admirables; il eût su couronner
d'un laurier neuf chaque victoire... Et comme aucune commande
officielle ne lui venait, Signoret, n'ayant rien de _particulier_ à
dire, satisfaisait son lyrisme en se chantant. Il se chantait lui-même
sans repos et sans lassitude; il chantait Puget-Théniers, Lançon,
villages immortels de ce qu'il les avait habités; il chantait la plage
de Cannes comme Ronsart avait chanté les bords du Loir. Comme Ronsart
chantait:

    Quelqu'un après mil ans, de mes vers étonné
    Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire,--

il chantait, en non moins beaux vers:

    O Cannes! jamais l'œil véridique des Muses
    Ne t'avait éclairé pour l'immortalité.--
    Tremblez sur ses deux mers, belles strophes confuses,
    Comme oscille un brouillard au clair des nuits d'été.

Et puisque aucune gloire extérieure et matérielle ne descendait, il
posait sur son propre front, le tressant lui-même en couronne, le
laurier que lui-même et solitaire
[Pg 264]
avait cueilli. Et dans l'orgueil, dans l'infatuation même du
geste, rien de bassement égoïste ni d'intéressé ne restait. Rien
d'impersonnel, de général, d'officiel dirai-je, comme la figure qu'il
évoque de lui-même en ses vers. Il parle de lui-même comme _d'une autre
divinité_.

Une poésie si déshumanisée étonne aujourd'hui, déconcerte. Les âmes
trop sceptiques et trop peu dévouées méconnaissent la divine et païenne
ferveur qui peut, sur l'autel d'Apollon, consumer sans laisser de
cendres. Le profane n'estime la passion qu'à ce qu'elle a laissé de
déchets. La pureté du sacrifice est telle, ici, qu'il se méprend.
Qu'importe! si, sur la pierre lisse où, par le feu, tout ce qui restait
de charnel fut dévoré, la flamme intense et sans vacillement de cette
glorieuse consomption se reflète.

    Nous mettrons aux bergers un flambeau dans les mains;
    Nous leur dirons: «Versez, par torrents, aux chemins
    La lumière opulente! Assez d'âmes sont mortes!
    De la maison sans joie, allez! brisez les portes!
    L'œil de l'homme a du ciel les charmantes couleurs!
    Les membres parfumés des enfants sont des fleurs
    Où, du pollen des dieux, l'homme vrai fructifie.
    Des sépulcres brisés jaillit l'aube de vie!»

        _Girgenti, janvier 1902._

[Pg 265]


                              OSCAR WILDE


Il y a un an, à même époque[1], c'est à Biskra que j'appris par
les journaux la lamentable fin d'Oscar Wilde. L'éloignement ne me
permit pas, hélas! de me joindre au maigre cortège qui suivit sa
dépouille jusqu'au cimetière de ***; en vain me désolai-je que mon
absence semblât diminuer encore le nombre si petit des amis demeurés
fidèles;--du moins les pages que voici, je voulus aussitôt les écrire;
mais durant un assez long temps, de nouveau, le nom de Wilde sembla
devenir la propriété des journaux... A présent que toute indiscrète
rumeur autour de ce nom si tristement fameux s'est calmée, que la foule
enfin s'est lassée, après avoir loué, de s'étonner, puis de maudire,
peut-être un ami pourra-t-il exprimer une
[Pg 266]
tristesse qui dure, apporter, comme une couronne sur une tombe
délaissée, ces pages d'affection, d'admiration et de respectueuse pitié.

Lorsque le scandaleux procès, qui passionna l'opinion anglaise, menaça
de briser sa vie, quelques littérateurs et quelques artistes tentèrent
une sorte de sauvetage au nom de la littérature et de l'art. On espéra
qu'en louant l'écrivain on allait faire excuser l'homme. Hélas! un
malentendu s'établit; car, il faut bien le reconnaître: Wilde n'est
pas un grand écrivain. La bouée de plomb qu'on lui jeta ne fit donc
qu'achever de le perdre; ses œuvres, loin de le soutenir, semblèrent
foncer avec lui. En vain quelques mains se tendirent. Le flot du monde
se referma; tout fut fini.

On ne pouvait alors songer à tout différemment le défendre. Au
lieu de chercher à cacher l'homme derrière son œuvre, il fallait
montrer l'homme d'abord admirable, comme je vais essayer de faire
aujourd'hui--puis l'œuvre même en devenant illuminée.--«J'ai mis tout
mon génie dans ma vie; je n'ai mis que mon talent dans mes œuvres»,
disait Wilde.--Grand écrivain non pas, mais grand _viveur_, si l'on
permet au mot de prendre son plein sens. Pareil aux philosophes de la
Grèce, Wilde n'écrivait pas mais
[Pg 267]
causait et vivait sa sagesse, la confiant imprudemment à la mémoire
fluide des hommes, et comme l'inscrivant sur de l'eau. Que ceux qui
l'ont plus longuement connu racontent sa biographie; un de ceux qui
l'auront le plus avidement écouté rapporte simplement ici quelques
souvenirs personnels:

[Pg 268]


                                   I

Ceux qui n'ont approché Wilde que dans les derniers temps de sa vie,
imaginent mal, d'après l'être affaibli, défait, que nous avait rendu la
prison, l'être prodigieux qu'il fut d'abord.

C'est en 1891 que je le rencontrai pour la première fois. Wilde avait
alors ce que Thackeray appelle «le principal don des grands hommes»:
le succès. Son geste, son regard triomphaient. Son succès était si
certain qu'il semblait qu'il précédât Wilde et que lui n'eût qu'à
s'avancer. Ses livres étonnaient, charmaient. Ses pièces allaient faire
courir Londres. Il était riche; il était grand; il était beau; gorgé de
bonheurs et d'honneurs. Certains le comparaient à un Bacchus asiatique;
d'autres à quelque empereur romain; d'autres à Apollon lui-même--et le
fait est qu'il rayonnait.

A Paris, sitôt qu'il y vint, son nom courut de
[Pg 269]
bouche en bouche; on rapportait sur lui quelques absurdes anecdotes:
Wilde n'était encore que celui qui fumait des cigarettes à bout d'or et
qui se promenait dans les rues une fleur de tournesol à la main. Car,
habile à piper ceux qui font la mondaine gloire, Wilde avait su créer,
par devant son vrai personnage, un amusant fantôme dont il jouait avec
esprit.

J'entendis parler de lui chez Mallarmé: on le peignit brillant causeur,
et je souhaitai le connaître, tout en n'espérant pas d'y arriver. Un
hasard heureux, ou plutôt un ami, me servit, à qui j'avais dit mon
désir. On invita Wilde à dîner. Ce fut au restaurant. Nous étions
quatre, mais Wilde fut le seul qui parla.

Wilde ne causait pas: il contait. Durant presque tout le repas, il
n'arrêta pas de conter. Il contait doucement, lentement; sa voix
même était merveilleuse. Il savait admirablement le français, mais
feignait de chercher un peu les mots qu'il voulait faire attendre. Il
n'avait presque pas d'accent, ou du moins que ce qu'il lui plaisait
d'en garder, et qui pouvait donner aux mots un aspect parfois neuf et
étrange. Il prononçait volontiers, pour scepticisme: _skepticisme_...
Les contes qu'il nous dit interminablement ce soir-là étaient confus et
pas de ses meilleurs; Wilde, incertain
[Pg 270]
de nous, nous essayait. De sa sagesse ou bien de sa folie, il ne
livrait jamais que ce qu'il croyait qu'en pourrait goûter l'auditeur;
il servait à chacun, selon son appétit, sa pâture; ceux qui
n'attendaient rien de lui n'avaient rien, ou qu'un peu de mousse
légère; et comme il s'occupait d'abord d'amuser, beaucoup de ceux qui
crurent le connaître n'auront connu de lui que l'amuseur.

Le repas fini, nous sortîmes. Mes deux amis marchant ensemble, Wilde me
prit à part:

--«Vous écoutez avec les yeux, me dit-il assez brusquement. Voilà
pourquoi je vous raconterai cette histoire:

»Quand Narcisse fut mort, les fleurs des champs se désolèrent et
demandèrent à la rivière des gouttes d'eau pour le pleurer.--Oh! leur
répondit la rivière, quand toutes mes gouttes d'eau seraient des
larmes, je n'en aurais pas assez pour pleurer moi-même Narcisse: je
l'aimais.--Oh! reprirent les fleurs des champs, comment n'aurais-tu pas
aimé Narcisse? Il était beau.--Etait-il beau? dit la rivière.--Et qui
mieux que toi le saurait? Chaque jour penché sur ta rive, il mirait
dans tes eaux sa beauté...»

Wilde s'arrêtait un instant...

[Pg 271]
--«Si je l'aimais, répondit la rivière, c'est que, lorsqu'il se
penchait sur mes eaux, je voyais le reflet de mes eaux dans ses yeux.»

Puis Wilde, se rengorgeant avec un bizarre éclat de rire, ajoutait:

--«Cela s'appelle: _Le Disciple._»

Nous étions arrivés devant sa porte et le quittâmes. Il m'invita à le
revoir. Cette année et l'année suivante je le vis souvent et partout.


Devant les autres, je l'ai dit, Wilde montrait un masque de parade,
fait pour étonner, amuser ou pour exaspérer parfois. Il n'écoutait
jamais et prenait peu souci de la pensée dès que ce n'était plus la
sienne. Dès qu'il ne brillait plus tout seul, il s'effaçait. On ne le
retrouvait alors qu'en se retrouvant seul avec lui.

Mais, sitôt seuls, il commençait:

--«Qu'avez-vous fait depuis hier?»

Et comme alors ma vie coulait sans heurts, le récit que j'en pouvais
faire ne présentait nul intérêt. Je redisais docilement de menus faits,
observant, tandis que je parlais, le front de Wilde se rembrunir.

--«C'est vraiment là ce que vous avez fait?

--Oui, répondais-je.

[Pg 272]
--Et ce que vous dites est vrai!

--Oui, bien vrai.

--Mais alors pourquoi le redire? Vous voyez bien: cela n'est pas du
tout intéressant.--Comprenez qu'il y a deux mondes: celui qui _est_
sans qu'on en parle; on l'appelle _le monde réel_, parce qu'il n'est
nul besoin d'en parler pour le voir. Et l'autre, c'est le monde de
l'art; c'est celui dont il faut parler, parce qu'il n'existerait pas
sans cela.

»Il y avait un jour un homme que dans son village on aimait parce
qu'il racontait des histoires. Tous les matins il sortait du village,
et quand le soir il y rentrait, tous les travailleurs du village,
après avoir peiné tout le jour, s'assemblaient tout autour de lui et
disaient: Allons! Raconte: Qu'est-ce que tu as vu aujourd'hui?--Il
racontait: J'ai vu dans la forêt un faune qui jouait de la flûte, et
qui faisait danser une ronde de petits sylvains.--Raconte encore:
qu'as-tu vu? disaient les hommes.--Quand je suis arrivé sur le bord de
la mer, j'ai vu trois sirènes, au bord des vagues, et qui peignaient
avec un peigne d'or leurs cheveux verts.--Et les hommes l'aimaient
parce qu'il leur racontait des histoires.

»Un matin il quitta comme tous les matins son
[Pg 273]
village--mais quand il arriva sur le bord de la mer, voici qu'il
aperçut trois sirènes, trois sirènes au bord des vagues, et qui
peignaient avec un peigne d'or leurs cheveux verts. Et comme il
continuait sa promenade, il vit, arrivant près du bois, un faune qui
jouait de la flûte à une ronde de sylvains... Ce soir-là, quand il
rentra dans son village et qu'on lui demanda comme les autres soirs:
Allons! raconte: Qu'as-tu vu? Il répondit:--Je n'ai rien vu.»

Wilde s'arrêtait un peu, laissait descendre en moi l'effet du conte:
puis reprenait:

«Je n'aime pas vos lèvres; elles sont droites comme celles de quelqu'un
qui n'a jamais menti. Je veux vous apprendre à mentir, pour que vos
lèvres deviennent belles et tordues comme celles d'un masque antique.

»Savez-vous ce qui fait l'œuvre d'art et ce qui fait l'œuvre de la
nature? Savez-vous ce qui fait leur différence? Car enfin la fleur du
narcisse est aussi belle qu'une œuvre d'art--et ce qui les distingue
ce ne peut être la beauté. Savez-vous ce qui les distingue?--L'œuvre
d'art est toujours _unique_. La nature, qui ne fait rien de durable, se
répète toujours, afin que rien de ce qu'elle fait ne soit perdu. Il y a
beaucoup de
[Pg 274]
fleurs de narcisse; voilà pourquoi chacune peut ne vivre qu'un jour.
Et chaque fois que la nature invente une forme nouvelle elle la répète
aussitôt. Un monstre marin dans une mer sait qu'il est dans une autre
mer un monstre marin, son semblable. Quand Dieu crée un Néron, un
Borgia ou un Napoléon dans l'histoire, il en met un autre à côté; on ne
le connaît pas, peu importe; l'important c'est qu'_un_ réussisse; car
Dieu invente l'homme, et l'homme invente l'œuvre d'art.

»Oui, je sais ... un jour il se fit sur la terre un grand malaise,
comme si enfin la nature allait créer quelque chose d'unique, quelque
chose d'unique vraiment--et le Christ naquit sur la terre. Oui, je sais
bien ... mais écoutez:

«Quand Joseph d'Arimathie, au soir, descendit du mont du Calvaire où
venait de mourir Jésus, il vit sur une pierre blanche un jeune homme
assis, qui pleurait. Et Joseph s'approcha de lui et lui dit:--Je
comprends que ta douleur soit grande, car certainement cet homme-là
était un juste.--Mais le jeune homme lui répondit:--Oh! ce n'est pas
pour cela que je pleure! Je pleure parce que moi aussi j'ai fait des
miracles! Moi aussi j'ai rendu la vue aux aveugles, j'ai guéri des
paralytiques et j'ai ressuscité des morts. Moi aussi j'ai
[Pg 275]
séché le figuier stérile et j'ai changé de l'eau en vin... Et les
hommes ne m'ont pas crucifié.»

Et qu'Oscar Wilde fût convaincu de sa mission représentative, c'est ce
qui m'apparut plus d'un jour.

L'Évangile inquiétait et tourmentait le païen Wilde. Il ne lui
pardonnait pas ses miracles. Le miracle païen, c'est l'œuvre d'art: le
Christianisme empiétait. Tout irréalisme artistique robuste, exige un
réalisme convaincu dans la vie.

Ses apologues les plus ingénieux, ses plus inquiétantes ironies étaient
pour confronter les deux morales, je veux dire le naturalisme païen et
l'idéalisme chrétien, et décontenancer celui-ci de tout sens.

--«Quand Jésus voulut rentrer dans Nazareth, racontait-il, Nazareth
était si changée, qu'il ne reconnut plus sa ville. La Nazareth où il
avait vécu était pleine de lamentations et de larmes; cette ville
nouvelle, pleine d'éclats de rire et de chants. Et le Christ, entrant
dans la ville, vit des esclaves chargés de fleurs, qui s'empressaient
vers l'escalier de marbre d'une maison de marbre blanc. Le Christ entra
dans la maison, et au fond d'une salle de jaspe, couché sur une couche
de pourpre, il vit un homme dont les cheveux
[Pg 276]
défaits étaient mêlés aux roses rouges et dont les lèvres étaient
rouges de vin. Le Christ s'approcha de lui, lui toucha l'épaule et lui
dit:--Pourquoi mènes-tu cette vie?--L'homme se retourna, le reconnut
et répondit:--J'étais lépreux; tu m'as guéri. Pourquoi mènerais-je une
autre vie?

»Le Christ sortit de cette maison. Et voici que dans la rue, il vit
une femme dont le visage et les vêtements étaient peints, et dont les
pieds étaient chaussés de perles; et derrière elle, marchait un homme
dont l'habit était de deux couleurs et dont les yeux se chargeaient
de désirs. Et le Christ s'approcha de l'homme, lui toucha l'épaule
et lui dit:--Pourquoi donc suis-tu cette femme et la regardes-tu
ainsi?--L'homme se retournant le reconnut et répondit:--J'étais
aveugle; tu m'as guéri. Que ferais-je d'autre de ma vue?

»Et le Christ s'approcha de la femme:--Cette route que tu suis, lui
dit-il, est celle du péché; pourquoi la suivre?--La femme le reconnut
et lui dit en riant:--La route que je suis est agréable et tu m'as
pardonné tous mes péchés.

»Alors le Christ sentit son cœur plein de tristesse et voulut quitter
cette ville. Mais comme il en sortait,
[Pg 277]
il vit enfin, au bord des fossés de la ville, un jeune homme assis qui
pleurait. Le Christ s'approcha de lui, et touchant les boucles de ses
cheveux, il lui dit:--Mon ami, pourquoi pleures-tu?

»Et Lazare leva les yeux, le reconnut et répondit:

--J'étais mort et tu m'as ressuscité; que ferais-je d'autre de ma vie?»

--«Voulez-vous que je vous dise un secret? commençait Wilde, un autre
jour;--c'était chez Heredia; il m'avait pris à part au milieu du salon
plein de monde--un secret ... mais promettez-moi de ne le redire à
personne.... Savez-vous pourquoi le Christ n'aimait pas sa mère?--Cela
était dit à l'oreille, à voix basse et comme honteusement. Il faisait
une courte pause, saisissait mon bras, se reculait, puis, éclatant de
rire, brusquement:

--C'est parce qu'elle était vierge!!...»

Qu'on me laisse encore citer ce conte, un des plus étranges où se
puisse achopper l'esprit--et comprenne qui peut la contradiction que
semble à peine inventer Wilde:

«... Puis il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de
Dieu.--Et l'âme du pécheur s'avança toute nue devant Dieu.

[Pg 278]
Et Dieu ouvrit le livre de la vie du pécheur:

--Certainement ta vie a été très mauvaise: Tu as... (suivait une
prodigieuse, merveilleuse énumération de péchés)[2].--Puisque tu as
fait tout cela, certainement je vais t'envoyer en Enfer.

--Tu ne peux pas m'envoyer en Enfer.

--Et pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer en Enfer?

--Parce que j'y ai vécu toute ma vie.

Alors il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de Dieu.

--Eh bien! puisque je ne puis pas t'envoyer en Enfer, je m'en vais
t'envoyer au Ciel.

--Tu ne peux pas m'envoyer au Ciel.

--Et pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer au Ciel?

--Parce que je n'ai jamais pu l'imaginer.

Et il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de Dieu[3].»

[Pg 279]
Un matin, Wilde me tendit à lire un article où un critique assez épais
le félicitait de «savoir inventer de jolis contes pour habiller mieux
sa pensée».

--«Ils croient, commença Wilde, que toutes les pensées naissent nues...
Ils ne comprennent pas que _je ne peux pas_ penser autrement qu'en
contes. Le sculpteur ne cherche pas à traduire en marbre sa pensée; _il
pense en marbre_, directement.

»Il y avait un homme qui ne pouvait penser qu'en bronze. Et cet homme,
un jour, eut une idée, l'idée de la joie, de la joie qui habite
l'instant. Et il sentit qu'il lui fallait la dire. Mais dans le monde
tout entier il ne restait plus un seul morceau de bronze; car les
hommes avaient tout employé. Et cet homme sentit qu'il deviendrait fou,
s'il ne disait pas son idée.

»Et il songeait à un morceau de bronze, sur la tombe de sa femme, à
une statue qu'il avait faite pour orner la tombe de sa femme, de la
seule femme qu'il eût aimée; c'était la statue de la tristesse, de la
tristesse qui habite la vie. Et l'homme sentit qu'il devenait fou s'il
ne disait pas son idée.

«Alors il prit cette statue de la tristesse, de la tristesse qui habite
la vie; il la brisa; il la fondit, et il en
[Pg 280]
fit la statue de la joie, de la joie qui n'habite que dans l'instant.»

Wilde croyait à quelque fatalité de l'artiste, et que l'idée est plus
forte que l'homme.

--«Il y a, disait-il, deux espèces d'artistes: les uns apportent des
réponses, et les autres, des questions. Il faut savoir si l'on est
de ceux qui répondent ou bien de ceux qui interrogent; car celui
qui interroge n'est jamais celui qui répond. Il y a des œuvres qui
attendent, et qu'on ne comprend pas pendant longtemps; c'est qu'elles
apportaient des réponses à des questions qu'on n'avait pas encore
posées; car la question arrive souvent terriblement longtemps après la
réponse.»

Et il disait encore:

--«L'âme naît vieille dans le corps; c'est pour la rajeunir que
celui-ci vieillit. Platon, c'est la jeunesse de Socrate...»


Puis je restai trois ans sans le revoir.

[Pg 281]


                                  II


Ici commencent les souvenirs tragiques.

Une persistante rumeur, grandissant avec celle de ses succès (à Londres
on le jouait à la fois sur trois théâtres), prêtait à Wilde d'étranges
mœurs, dont certains voulaient bien encore ne s'indigner qu'avec
sourire, et d'autres ne s'indigner point; on prétendait d'ailleurs que
ces mœurs, il les cachait peu, souvent les affichait au contraire,
certains disaient: avec courage; d'autres: avec cynisme; d'autres:
avec affectation. J'écoutais, plein d'étonnement, cette rumeur.
Rien, depuis que je fréquentais Wilde, ne m'avait jamais pu rien
faire soupçonner.--Mais déjà, par prudence, nombre d'anciens amis le
désertaient. On ne le reniait pas nettement encore, mais on ne tenait
plus à l'avoir rencontré.

Un extraordinaire hasard croisa de nouveau nos
[Pg 282]
deux routes. C'est en janvier 1895. Je voyageais; une humeur chagrine
m'y poussait, et plus en quête de solitude que de la nouveauté des
lieux. Le temps était affreux; j'avais fui d'Alger vers Blidah;
j'allais laisser Blidah pour Biskra. Au moment de quitter l'hôtel,
par curiosité désœuvrée, je regardai le tableau noir où les noms des
voyageurs sont inscrits. Qu'y vis-je?--A côté de mon nom, le touchant,
celui de Wilde... J'ai dit que j'avais soif de solitude: je pris
l'éponge et j'effaçai mon nom.

Avant d'avoir atteint la gare, je n'étais plus bien sûr qu'un peu de
lâcheté ne se fut pas cachée dans cet acte; aussitôt, revenant sur mes
pas, je fis remonter ma valise, et récrivis mon nom sur le tableau.

Depuis trois ans que je ne l'avais vu (car je ne puis compter pour un
revoir, l'an d'avant, une courte rencontre à Florence), Wilde était
certainement changé. On sentait dans son regard moins de mollesse,
quelque chose de rauque en son rire et de forcené dans sa joie, Il
semblait à la fois plus sûr de plaire et moins ambitieux d'y réussir;
il était enhardi, affermi, grandi. Chose étrange, il ne parlait plus
par apologues; durant les quelques jours que je m'attardai près de lui,
je ne pus arracher de lui le moindre conte.

[Pg 283]
Je m'étonnai d'abord de le trouver en Algérie.--«Oh! me dit-il, c'est
que maintenant je fuis l'œuvre d'art. Je ne veux plus adorer que le
soleil... Avez-vous remarqué que le soleil déteste la pensée; il la
fait reculer toujours, et se réfugier dans l'ombre. Elle habitait
d'abord l'Égypte; le soleil a conquis l'Égypte. Elle a vécu longtemps
en Grèce, le soleil a conquis la Grèce; puis l'Italie et puis la
France. A présent toute la pensée se trouve repoussée jusqu'en Norvège
et en Russie, là où ne vient jamais le soleil. Le soleil est jaloux de
l'œuvre d'art.»

Adorer le soleil, ah! c'était adorer la vie. L'adoration lyrique de
Wilde devenait farouche et terrible. Une fatalité le menait; il ne
pouvait pas et ne voulait pas s'y soustraire. Il semblait mettre tout
son soin, sa vertu, à s'exagérer son destin et à s'exaspérer lui-même.
Il allait au plaisir comme on marche au devoir.--«Mon devoir à moi,
disait-il, c'est de terriblement m'amuser.»--Nietzsche m'étonna moins
plus tard, parce que j'avais entendu Wilde dire;

--«Pas le bonheur! Surtout pas le bonheur. Le plaisir! Il faut vouloir
toujours le plus tragique...»

Il marchait dans les rues d'Alger précédé, escorté, suivi d'une
extraordinaire bande de maraudeurs; il
[Pg 284]
conversait avec chacun; il les regardait tous avec joie et leur jetait
son argent au hasard.

--«J'espère, me disait-il, avoir bien démoralisé cette ville.»

Je songeais au mot de Flaubert, qui lorsqu'on lui demandait quelle
sorte de gloire il ambitionnait le plus, répondait:

--«Celle de démoralisateur.»

Je restais devant tout cela plein d'étonnement, d'admiration et de
crainte. Je savais sa situation ébranlée, les hostilités, les attaques
et quelle sombre inquiétude il cachait sous sa joie hardie[4]. Il
parlait de rentrer
[Pg 285]
à Londres; le marquis de Q... l'insultait, l'appelait, l'accusait de
fuir.

--«Mais si vous retournez là-bas, qu'adviendra-t-il? lui demandai-je.
Savez-vous ce que vous risquez?

--Il ne faut jamais le savoir... Ils sont extraordinaires, mes amis;
ils me conseillent la prudence. La prudence! Mais est-ce que je peux en
avoir? Ce serait
[Pg 286]
revenir en arrière. Il faut que j'aille aussi loin que possible... Je
ne peux pas aller plus loin... Il faut qu'il arrive quelque chose,
quelque chose d'autre...»

Wilde s'embarqua le lendemain.

Le reste de l'histoire, on le sait. Ce «quelque chose d'autre» ce fut
le _hard labour_[5].

[Pg 287]


                                  III


Dès qu'il fut sorti de prison, Oscar Wilde revint en France. A
Berneval, discret petit village aux environs de Dieppe, un nommé
Sébastien Melmoth s'établit; c'était lui. De ses amis français, comme
j'avais été le dernier à le voir, à le revoir je voulus être le
premier. Dès que je pus connaître son adresse, j'accourus.

J'arrivai vers le milieu du jour. J'arrivais sans m'être annoncé.
Melmoth que la bonne cordialité de T*** appelait assez souvent à
Dieppe, ne devait rentrer que le soir. Il ne rentra qu'au milieu de la
nuit.

C'était presque encore l'hiver. Il faisait froid; il faisait laid. Tout
le jour je rôdai sur la plage déserte, découragé et plein d'ennui.
Comment Wilde avait-il pu choisir Berneval pour y vivre? C'était
lugubre.

La nuit vint. Je rentrai retenir une chambre à l'hôtel, celui même où
vivait Melmoth, et d'ailleurs le
[Pg 288]
seul de l'endroit. L'hôtel, propre, agréablement situé, n'hébergeait
que quelques êtres de second plan, d'inoffensifs comparses auprès de
qui je dus dîner. Triste société pour Melmoth!

Heureusement j'avais un livre. Lugubre soir! onze heures... J'allais
renoncer à attendre, quand j'entends le roulement d'une voiture... M.
Melmoth est arrivé.

M. Melmoth est tout transi. Il a perdu en route son pardessus. Une
plume de paon que, la veille, lui apporta son domestique (affreux
présage) lui avait bien annoncé un malheur; il est heureux que ce ne
soit que cela. Mais il grelotte et tout l'hôtel s'agite pour lui faire
chauffer un grog. A peine s'il m'a dit bonjour. Devant les autres tout
au moins, il ne veut pas paraître ému. Et mon émotion presque aussitôt
retombe, à trouver Sébastien Melmoth si simplement pareil à l'Oscar
Wilde qu'il était: non plus le lyrique forcené d'Algérie, mais le doux
Wilde d'avant la crise; et je me trouvais reporté non pas de deux ans,
mais de quatre ou cinq ans en arrière; même regard rompu, même rire
amusé, même voix...

Il occupe deux chambres, les deux meilleures de l'hôtel, et se les est
fait aménager avec goût. Beaucoup
[Pg 289]
de livres sur sa table, et parmi lesquels il me montre mes _Nourritures
Terrestres_ qui avaient paru depuis peu. Une jolie vierge gothique, sur
un grand piédestal, dans l'ombre...

A présent nous sommes assis près de la lampe et Wilde boit son grog à
petits coups. Je remarque, à présent qu'il est mieux éclairé, que la
peau du visage est devenue rouge et commune; celle des mains encore
plus, qui pourtant ont repris les mêmes bagues; une à laquelle il tient
beaucoup porte en chaton mobile un scarabée d'Égypte en lapis-lazuli.
Ses dents sont atrocement abîmées.

Nous causons. Je lui reparle de notre dernière rencontre à Alger. Je
lui demande s'il se souvient qu'alors je lui prédisais presque la
catastrophe.

--«N'est-ce pas, dis-je, que vous saviez à peu près ce qui vous
attendait en Angleterre; vous aviez prévu le danger et vous y êtes
précipité?...

(Ici je ne crois pas pouvoir mieux faire que recopier les feuilles où
je transcrivis peu après tout ce que je pus me rappeler de ses paroles).

--«Oh! naturellement! naturellement, je savais qu'il y aurait une
catastrophe--celle-là, ou une autre, je l'attendais. Il fallait que
cela finisse ainsi. Songez
[Pg 290]
donc: Aller plus loin, ce n'était pas possible; et cela ne pouvait plus
durer. C'est pourquoi vous comprenez qu'il faut que cela soit fini. La
prison m'a complètement changé. Je comptais sur elle pour cela--Bosy[6]
est terrible; il ne peut pas comprendre cela; il ne peut pas comprendre
que je ne reprenne pas la même existence; il accuse les autres de
m'avoir changé... Mais il ne faut jamais reprendre la même existence...
Ma vie est comme une œuvre d'art; un artiste ne recommence jamais deux
fois la même chose ... ou bien c'est qu'il n'avait pas réussi. Ma vie
d'avant la prison a été aussi réussie que possible. Maintenant c'est
une chose achevée.»

Il allume une cigarette.

--«Le public est tellement terrible qu'il ne connaît jamais un homme
que par la dernière chose qu'il a faite. Si je revenais à Paris
maintenant, on ne voudrait voir en moi que le ... condamné. Je ne veux
pas reparaître avant d'avoir écrit un drame. Il faut jusque-là qu'on me
laisse tranquille.»--Et il ajoute brusquement:--«N'est-ce pas que j'ai
bien fait de venir ici? Mes amis voulaient que j'aille dans le Midi pour
[Pg 291]
me reposer; parce que, au commencement, j'étais très fatigué. Mais je
leur ai demandé de chercher pour moi, dans le Nord de la France, une
très petite plage, où je ne voie personne, où il fasse bien froid,
où il n'y ait presque jamais de soleil... Oh! n'est-ce pas que j'ai
bien fait de venir habiter à Berneval? (Dehors il faisait un temps
épouvantable.)

»Ici tout le monde est très bon pour moi. Le curé surtout. J'aime
tellement la petite église! Croiriez-vous qu'elle s'appelle Notre-Dame
de Liesse! Aoh! n'est-ce pas que c'est charmant?--Et maintenant je sais
que je ne vais plus jamais pouvoir quitter Berneval, parce que le curé
m'a offert ce matin une stalle perpétuelle dans le chœur!

»Et les douaniers! Ils s'ennuyaient tellement, ici! alors je leur ai
demandé s'ils n'avaient rien à lire; et maintenant je leur apporte tous
les romans de Dumas père... N'est-ce pas qu'il faut que je reste ici?

»Et les enfants! aoh! ils m'adorent! Le jour du jubilé de la reine,
j'ai donné une grande fête, un grand dîner, où j'avais quarante enfants
de l'école--tous! tous! avec le maître! pour fêter la reine! N'est-ce
pas que c'est absolument charmant?... Vous savez que j'aime beaucoup la
reine. J'ai toujours son portrait
[Pg 292]
avec moi.»--Et il me montre, épinglé au mur, le portrait caricatural de
Nicholson.

Je me lève pour le regarder; une petite bibliothèque est auprès; je
regarde un instant les livres. Je voudrais amener Wilde à me parler
plus gravement. Je me rassieds, et avec un peu de crainte je lui
demande s'il a lu les _Souvenirs de la Maison des Morts_. Il ne répond
pas directement, mais commence:

--«Les écrivains de la Russie sont extraordinaires. Ce qui rend leurs
livres si grands, c'est la pitié qu'ils y ont mise. N'est-ce pas, avant
j'aimais beaucoup _Madame Bovary_; mais Flaubert n'a pas voulu de
pitié dans son œuvre, et c'est pourquoi elle a l'air petite et fermée;
la pitié, c'est le côté par où est ouverte une œuvre, par où elle
paraît infinie... Savez-vous, dear, que c'est la pitié qui m'a empêché
de me tuer? Oh! pendant les six premiers mois j'ai été terriblement
malheureux; si malheureux que je voulais me tuer; mais ce qui m'a
retenu de le faire, ç'a été de regarder _les autre_s, de voir qu'ils
étaient aussi malheureux que moi, et d'avoir pitié. O dear! c'est une
chose admirable, que la pitié; et je ne la connaissais pas! (Il parlait
à voix presque basse, sans exaltation aucune.)--Est-ce que vous avez
bien compris combien
[Pg 293]
la pitié est une chose admirable? Pour moi je remercie Dieu chaque
soir--oui, à genoux, je remercie Dieu de me l'avoir fait connaître.
Car je suis entré dans la prison avec un cœur de pierre et ne songeant
qu'à mon plaisir, mais maintenant mon cœur s'est complètement brisé; la
pitié est entrée dans mon cœur; j'ai compris maintenant que la pitié
est la plus grande, la plus belle chose qu'il y ait au monde... Et
voilà pourquoi je ne peux pas en vouloir à ceux qui m'ont condamné, ni
à personne, parce que, sans eux, je n'aurais pas connu tout cela.--Bosy
m'écrit des lettres terribles; il me dit qu'il ne me comprend pas;
qu'il ne comprend pas que je n'en veuille pas à tout le monde; que
tout le monde a été odieux pour moi... Non, il ne me comprend pas; il
ne peut plus me comprendre. Mais je le lui répète dans chaque lettre;
nous ne pouvons pas suivre la même route; il a la sienne; elle est très
belle; j'ai la mienne. La sienne, c'est celle d'Alcibiade; la mienne
est maintenant celle de saint François d'Assise... Connaissez-vous
saint François d'Assise? aoh! admirable! admirable! Voulez-vous me
faire un grand plaisir? Envoyez-moi la meilleure vie de saint François
que vous connaissiez...»

[Pg 294]
Je le lui promets, il reprend:

--«Oui--ensuite nous avons eu un directeur de prison charmant, aoh!
tout à fait charmant! mais les six premiers mois, j'ai été terriblement
malheureux. Il y avait un gouverneur de prison très méchant, un juif,
qui était très cruel, parce qu'il manquait complètement d'imagination.»
Cette dernière phrase, dite très vite, était irrésistiblement comique;
et comme j'éclate de rire, il rit aussi, la répète, puis continue:

--«Il ne savait quoi imaginer pour nous faire souffrir:--Vous allez
voir comme il manquait d'imagination... Il faut que vous sachiez que,
dans la prison, on ne vous laisse sortir qu'une heure par jour; alors
on marche dans une cour, en rond, les uns derrière les autres, et il
est absolument défendu de se parler. Des gardes vous surveillent et il
y a de terribles punitions pour celui qu'on surprend--Ceux qui sont
pour la première fois en prison se reconnaissent à ce qu'ils ne savent
pas parler sans remuer les lèvres.., Il y avait déjà six semaines que
j'étais enfermé, et que je n'avais dit un mot à personne--à personne.
Un soir, nous marchions comme cela les uns derrière les autres pendant
l'heure de la promenade, et tout d'un coup,
[Pg 295]
derrière moi, j'entends prononcer mon nom: c'était le prisonnier qui
était derrière moi, qui disait: «Oscar Wilde, je vous plains, parce
que vous devez souffrir plus que nous.» Alors j'ai fait un énorme
effort pour ne pas être remarqué (je croyais que j'allais m'évanouir)
et j'ai dit sans me retourner: «Non, mon ami; nous souffrons tous
également.»--Et ce jour-là je n'ai plus du tout eu envie de me tuer.

»Nous avons parlé comme cela plusieurs jours. J'ai su son nom, et ce
qu'il faisait. Il s'appelait P***; c'était un excellent garçon; aoh!
excellent!... Mais je ne savais pas encore parler sans remuer les
lèvres, et un soir: «C. 33! (C. 33 c'était moi)--C. 33 et C. 48, sortez
des rangs!» Alors nous sortons des rangs et le gardien dit: «Vous allez
comparaître devant Monsieur le Dirrrecteur!»--Et comme la pitié était
déjà entrée dans mon cœur, je ne m'effrayais absolument que pour lui;
j'étais, au contraire, heureux de souffrir à cause de lui.--Mais le
directeur était tout à fait terrible. Il a fait passer P*** le premier;
il voulait nous interroger séparément,--parce qu'il faut vous dire que
la peine n'est pas la même pour celui qui a commencé à parler que pour
celui qui a répondu; la peine de
[Pg 296]
celui qui a parlé le premier est le double de celle de l'autre;
d'ordinaire le premier a quinze jours de cachot, le second seulement
huit; alors le directeur voulait savoir qui de nous deux avait
parlé le premier. Et, naturellement, P***, qui était un excellent
garçon, a dit que c'était lui. Et quand, après, le directeur m'a fait
venir pour m'interroger, naturellement, j'ai dit que c'était moi.
Alors le directeur est devenu très rouge, parce qu'il ne comprenait
plus.--«Mais P*** dit aussi que c'est lui qui a commencé! Je ne peux
pas comprendre...»

«Pensez-vous, dear!! Il ne pouvait pas comprendre! Il était très
embarrassé; il disait: «Mais je lui ai déjà donné quinze jours
à lui...» et puis il a ajouté: «Enfin! si c'est comme ça, je
m'en vais vous donner quinze jours à tous les deux.» N'est-ce
pas que c'est extraordinaire! Cet homme-là n'avait aucune espèce
d'imagination.»--Wilde s'amuse énormément de ce qu'il dit; il rit; il
est heureux de raconter:

--«Et naturellement, après les quinze jours, nous avions beaucoup
plus envie qu'auparavant, de nous parler. Vous ne savez pas combien
cela pouvait paraître doux, de sentir que l'on souffrait l'un pour
l'autre.--Peu à peu, comme on n'occupait pas tous les jours
[Pg 297]
le même rang, peu à peu j'ai pu parler à chacun des autres; à tous! à
tous!... J'ai su le nom de chacun d'eux, l'histoire de chacun, et quand
il devait sortir de prison.... Et à chacun d'eux je disais: En sortant
de prison, la première chose que vous ferez ce sera d'aller à la poste;
il y aura une lettre pour vous avec de l'argent.--De sorte que, comme
cela, je continue à les connaître, parce que je les aime beaucoup. Et
il y en a de tout à fait délicieux. Croiriez-vous qu'il y en a déjà
trois qui sont venus me voir ici! N'est-ce pas que c'est tout à fait
admirable?...

«Celui qui a remplacé le méchant directeur était un très charmant
homme, aoh! remarquable! tout à fait aimable avec moi... Et vous ne
pouvez pas imaginer quel bien m'a fait dans la prison la _Salomé_
que l'on a jouée à Paris, précisément à cette époque. Ici, on avait
complètement oublié que j'étais littérateur! Quand on a vu ici que
ma pièce avait du succès à Paris, on s'est dit: Tiens! mais, c'est
étrange! il a donc du talent. Et à partir de ce moment on m'a laissé
lire tous les livres que je désirais.

«J'ai pensé d'abord que ce qui me plairait le plus ce serait la
littérature grecque. J'ai demandé Sophocle;
[Pg 298]
mais je n'ai pu y prendre goût. Alors j'ai pensé aux Pères de l'Eglise;
mais eux non plus ne m'intéressaient pas. Et tout d'un coup j'ai pensé
à Dante... oh! Dante! J'ai lu le Dante tous les jours; en italien;
je l'ai lu tout entier; mais ni le _Purgatoire_ ni le _Paradis_ ne
me semblaient écrits pour moi. C'est son _Inferno_ surtout que j'ai
lu; comment ne l'aurais-je pas aimé? Comprenez-vous? L'Enfer, nous y
étions. L'Enfer, c'était la prison...»

--Ce même soir il me raconte son projet de drame sur Pharaon et un
ingénieux conte sur Judas.


Le lendemain il me mène dans une charmante petite maison, à deux cents
mètres de l'hôtel, qu'il a louée et commence à faire meubler. C'est là
qu'il veut écrire ses drames; son _Pharaon_ d'abord, puis un _Achab et
Jésabel_ (il prononce: _Isabelle_) qu'il raconte merveilleusement.

La voiture qui m'emmène est attelée. Wilde y monte avec moi, pour
m'accompagner un instant. Il me reparle de mon livre, le loue, mais
avec je ne sais quelle réticence. Enfin la voiture s'arrête. Il me
dit adieu, va descendre, mais, tout à coup:--«Ecoutez, dear, il faut
maintenant que vous me fassiez une promesse.
[Pg 299]
_Les Nourritures Terestres_, c'est bien... c'est très bien... Mais
dear, promettez-moi: maintenant n'écrivez plus jamais JE.»

Et comme je paraissais ne pas suffisamment comprendre, il
reprenait:--«En art, voyez-vous, il n'y a pas de _première_ personne.»

[Pg 300]


                                  IV


De retour à Paris, j'allai donner de ses nouvelles à Lord Alfred
Douglas. Celui-ci me dit:

--«Mais tout cela est tout à fait ridicule. Wilde est tout à fait
incapable de supporter l'ennui. Je le sais très bien: il m'écrit tous
les jours; et moi aussi je suis d'avis qu'il faut d'abord qu'il termine
sa pièce; mais, après, il me reviendra; il n'a jamais rien fait de bon
dans la solitude; il a besoin d'être tout le temps distrait. C'est
près de moi qu'il a écrit tout ce qu'il a écrit de meilleur.--Voyez
d'ailleurs sa dernière lettre...» Lord Alfred me la montre et me
la lit.--Elle supplie Bosy de le laisser finir tranquillement son
_Pharaon_, mais dit en effet que, sitôt cette pièce écrite, il
reviendra, le retrouvera,--et termine par cette phrase glorieuse: «...
et alors je serai de nouveau _le Roi de la Vie_ (the King of Life).»

[Pg 301]


                                   V


Et peu de temps après Wilde revint à Paris[7]. Sa pièce n'était pas
écrite; elle ne le sera jamais. La société sait bien s'y prendre quand
elle veut supprimer un homme, et connaît des moyens plus subtils que
la mort... Wilde avait trop souffert depuis deux ans et d'une façon
trop passive. Sa volonté avait été brisée. Les premiers mois, il put se
faire illusion encore, mais bientôt il s'abandonna. Ce fut comme une
abdication. Rien ne resta dans sa vie effondrée qu'un douloureux relent
de ce qu'il avait été naguère; un besoin par instants de prouver qu'il
pensait encore; de l'esprit, mais
[Pg 302]
cherché, contraint, fripé. Je ne le revis plus que deux fois:

Un soir, sur les boulevards où je me promenais avec G***, je m'entendis
appeler par mon nom. Je me retournai: c'était Wilde. Ah! combien il
était changé!... «Si je reparais avant d'avoir écrit mon drame, le
monde ne voudra voir en moi que le forçat», m'avait-il dit. Il était
reparu sans drame et, comme devant lui quelques portes s'étaient
fermées, il ne cherchait plus de rentier nulle part; il rôdait. Des
amis, à plusieurs reprises, avaient tenté de le sauver; on s'ingéniait;
on l'emmenait en Italie... Wilde échappait bientôt; retombait. Parmi
ceux demeurés le plus longtemps fidèles, quelques-uns m'avaient
tant redit que «Wilde n'était plus visible...», je fus un peu gêné,
je l'avoue, de le revoir et dans un lieu où pouvait passer tant de
monde.--Wilde était attablé sur la terrasse d'un café. Il commanda pour
G*** et pour moi deux cocktails... J'allais m'asseoir en face de lui,
c'est-à-dire de manière à tourner le dos aux passants, mais Wilde,
s'affectant de ce geste qu'il crut causé par une absurde honte (il ne
se trompait, hélas! pas tout à fait):

--«Oh! mettez-vous donc là, près de moi, dit-il,
[Pg 303]
en m'indiquant, à côté de lui, une chaise; je suis tellement seul à
présent!»

Wilde était encore bien mis; mais son chapeau n'était plus si brillant;
son faux-col avait même forme, mais il n'était plus aussi propre; les
manches de sa redingote étaient légèrement frangées»

--«Quand, jadis, je rencontrais Verlaine, je ne rougissais pas de lui,
reprit-il, avec un essai de fierté. J'étais riche, joyeux, couvert
de gloire, mais je sentais que d'être vu près de lui m'honorait,
même quand Verlaine était ivre...» Puis craignant d'ennuyer G***, je
pense, il changea brusquement de ton, essaya d'avoir de l'esprit, de
plaisanter, devint lugubre. Mon souvenir ici reste abominablement
douloureux. Enfin, G*** et moi nous nous levâmes. Wilde tint à payer
les consommations. J'allais lui dire adieu quand il me prit à part et,
confusément, à voix basse:

--«Ecoutez, me dit-il, il faut que vous sachiez...: je suis absolument
sans ressources...»


Quelques jours après, pour la dernière fois, je le revis. Je ne
veux citer de notre conversation qu'un mot. Il m'avait dit sa gêne,
l'impossibilité de continuer, de commencer même un travail. Tristement
je lui rappelais
[Pg 304]
la promesse qu'il s'était faite de ne reparaître à Paris qu'avec une
pièce achevée:

--«Ah! pourquoi, commençais-je, avoir si tôt quitté Berneval, où vous
vous étiez promis de rester si longtemps? Je ne puis pas dire que je
vous en veuille, mais...»

Il m'interrompit, mit sa main sur la mienne, me regarda de son plus
douloureux regard:

--«Il ne faut pas en vouloir, me dit-il, à _quelqu'un qui a été
frappé_.»


Oscar Wilde mourut dans un misérable petit hôtel de la rue des
Beaux-Arts. Sept personnes suivirent l'enterrement; encore
n'accompagnèrent-elles pas toutes jusqu'au bout le funèbre convoi. Sur
la bière, des fleurs, des couronnes; une seule m'a-t-on dit portait une
inscription: c'était celle du propriétaire de l'hôtel; on y lisait ces
mots: _A MON LOCATAIRE_.


[1] Ecrit en Décembre 1901.

[2] La rédaction qu'il fit plus tard de ce conte est, par
extraordinaire, excellente--par conséquent aussi la traduction qu'en
donna notre ami H. Davray, dans la _Revue Blanche_.

[3] Depuis que Villiers de l'Isle-Adam l'a trahi, tout le monde sait,
hélas! le grand secret de l'Eglise: _Il n'y a pas de purgatoire._

[4] Un de ces derniers soirs d'Alger, Wilde semblait s'être promis de
ne rien dire de sérieux. Enfin je m'irritai quelque peu de ses trop
spirituels paradoxes:

--«Vous avez mieux à dire que des plaisanteries, commençai-je; vous me
parlez ce soir comme si j'étais le public. Vous devriez plutôt parler
au public comme vous savez parler à vos amis. Pourquoi vos pièces
ne sont-elles pas meilleures? Le meilleur de vous, vous le parlez;
pourquoi ne l'écrivez-vous pas?

--Oh! mais, s'écria-t-il aussitôt,--mes pièces ne sont pas du tout
bonnes! et je n'y tiens pas du tout... Mais si vous saviez comme
elles amusent!... Elles sont presque toutes le résultat d'un pari.
_Dorian Grey_ aussi; je l'ai écrit en quelques jours, parce qu'un de
mes amis prétendait que je ne pourrais jamais écrire de romans. Cela
m'ennuie tellement d'écrire!»--Puis se penchant brusquement vers moi:
«Voulez-vous savoir le grand drame de ma vie?--C'est que j'ai mis mon
génie dans ma vie; je n'ai mis que mon talent dans mes œuvres.»

Il n'était que trop vrai. Le meilleur de son écriture n'est qu'un pâle
reflet de sa brillante conversation. Ceux qui l'ont entendu parler
trouvent décevant de le lire. _Dorian Grey_, tout d'abord, était une
admirable histoire, combien supérieure à la _Peau de Chagrin_! combien
plus _significative_! Hélas! écrit, quel chef-d'œuvre manqué!--Dans
ses contes les plus charmants trop de littérature se mêle, si gracieux
qu'ils soient on y sent trop l'apprêt; la préciosité, l'euphuisme y
cachent la beauté de la première invention; on y sent, on ne peut
cesser d'y sentir les trois moments de leur genèse; l'idée première
en est fort belle, simple, profonde et de retentissement certain; une
sorte de nécessité latente en relient fixement les parties; mais dès
ici le don s'arrête; le développement des parties se fait de manière
factice; elles ne s'organisent pas bien; et quand, après, Wilde
travaille ses phrases, s'occupe de mettre en valeur, c'est par une
prodigieuse surcharge de concettis, de menues inventions plaisantes
et bizarres où l'émotion s'arrête de sorte que le chatoiement de la
surface fait perdre de vue et d'esprit la profonde émotion centrale.

[5] Je n'ai rien inventé, rien arrangé, dans les derniers propos que
je cite. Les paroles de Wilde sont présentes à mon esprit, et j'allais
dire à mon oreille. Je ne prétends pas que Wilde vit nettement se
dresser devant lui la prison; mais j'affirme que le grand coup de
théâtre qui surprit et bouleversa Londres, transformant brusquement
Oscar Wilde d'accusateur en accusé, ne lui causa pas à proprement
parler de surprise. Les journaux, qui ne voulaient plus voir en lui
qu'un pitre, ont dénaturé de leur mieux l'attitude de sa défense,
jusqu'à lui enlever tout sens. Peut-être, quelque jour lointain,
siéra-t-il de relever de la fange cet abominable procès...

[6] Lord Alfred Douglas.

[7] Les représentants de sa famille assuraient à Wilde une fort belle
situation s'il consentait à prendre certains engagements, entre autres
celui de ne jamais revoir Lord Alfred. Il ne put ou ne voulut pas les
prendre.


                   *       *       *       *       *


                          _ACHEVÉ D'IMPRIMER_

               Le vingt novembre mil neuf cent dix-neuf

                                  PAR

                               BUSSIÈRE

                         A SAINT-AMAND (CHER)

                                pour le

                                MERCVRE

                                  DE

                                FRANCE





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