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Title: Lois psychologiques de l'évolution des peuples
Author: Le Bon, Gustave
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Lois psychologiques de l'évolution des peuples" ***

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BIBLIOTHÈQUE
DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

LOIS PSYCHOLOGIQUES DE
L'ÉVOLUTION DES PEUPLES

PAR

GUSTAVE LE BON

Deuxième édition, revue et augmentée

PARIS

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET Cie

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

1895

Tous droits réservés.

A MON SAVANT AMI
CHARLES RICHET

Professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Paris
Directeur de la Revue scientifique.

En souvenir très reconnaissant pour l'hospitalité libre et sans
limites qu'il m'a offerte dans sa Revue.

GUSTAVE LE BON

LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L'ÉVOLUTION DES PEUPLES



INTRODUCTION

LES IDÉES ÉGALITAIRES MODERNES ET LES BASES PSYCHOLOGIQUES DE L'HISTOIRE

Naissance et développement de l'idée égalitaire. - Les conséquences
qu'elle a produites. - Ce qu'a déjà coûté son application. - Son
influence actuelle sur les foules. - Problèmes abordés dans cet
ouvrage. - Recherche des facteurs principaux de l'évolution générale
des peuples. - Cette évolution dérive-t-elle des institutions? - Les
éléments de chaque civilisation : institutions, arts, croyances, etc.,
n'auraient-ils pas certains fondements psychologiques spéciaux à
chaque peuple ? - Les hasards de l'histoire et les lois permanentes.

La civilisation d'un peuple repose sur un petit nombre d'idées
fondamentales. De ces idées dérivent ses institutions, sa littérature
et ses arts. Très lentes à se former, elles sont très lentes aussi à
disparaître. Devenues depuis longtemps des erreurs évidentes pour les
esprits instruits, elles restent pour les foules des vérités
indiscutables et poursuivent leur oeuvre dans les masses profondes des
nations. S'il est difficile d'imposer une idée nouvelle, il ne l'est
pas moins de détruire une idée ancienne. L'humanité s'est toujours
cramponnée désespérément aux idées mortes et aux dieux morts.

Sans doute, certaines des inégalités qui séparent les individus et
les races étaient trop apparentes pour pouvoir être sérieusement
contestées; mais on se persuada aisément que ces inégalités n'étaient
que les conséquences des différences d'éducation, que tous les hommes
naissent également intelligents et bons, et que les institutions
seules avaient pu les pervertir. Le remède était dès lors très simple :
refaire les institutions et donner à tous les hommes une instruction
identique. C'est ainsi que les institutions et l'instruction ont fini
par devenir les grandes panacées des démocraties modernes, le moyen de
remédier à des inégalités choquantes pour les immortels principes qui
sont les dernières divinités d'aujourd'hui. Certes, une science plus
avancée a prouvé la vanité des théories égalitaires et montré que
l'abîme mental, créé par le passé entre les individus et les races, ne
pourrait être comblé que par des accumulations héréditaires fort
lentes. La psychologie moderne, à côté des dures leçons de
l'expérience, a montré que les institutions et l'éducation qui
conviennent à certains individus et à certains peuples sont fort
nuisibles à d'autres, Mais il n'est pas au pouvoir des philosophes
d'anéantir les idées lancées dans le monde, le jour où ils
reconnaissent qu'elles sont erronées. Comme le fleuve débordé
qu'aucune digue ne saurait contenir, l'idée poursuit sa course
dévastatrice, et rien n'en ralentit le cours.

Cette notion chimérique de l'égalité des hommes qui a bouleversé le
monde, suscité en Europe une révolution gigantesque, lancé l'Amérique
dans la sanglante guerre de sécession et conduit toutes les colonies
françaises à un état de lamentable décadence, il n'est pas un
psychologue, pas un voyageur, pas un homme d'État un peu instruit, qui
ne sache combien elle est erronée; et pourtant il en est bien peu qui
ose la combattre.

Loin d'ailleurs d'être entrée dans une phase de déclin, l'idée
égalitaire continue à grandir encore. C'est en son nom que le
socialisme, qui semble devoir asservir bientôt la plupart des peuples
de l'Occident, prétend assurer leur bonheur. C'est en son nom que la
femme moderne, oubliant les différences mentales profondes qui la
séparent de l'homme, réclame les mêmes droits, la même instruction que
lui et finira, si elle triomphe, par faire de l'Européen un nomade
sans foyer ni famille.

Des bouleversements politiques et sociaux que les principes
égalitaires ont engendrés, de ceux beaucoup plus graves qu'ils sont
destinés à engendrer encore, les peuples ne se soucient guère, et la
vie politique des hommes d'État est aujourd'hui trop courte pour
qu'ils s'en soucient davantage. L'opinion publique est d'ailleurs devenue
maîtresse souveraine, et il serait impossible de ne pas la suivre.

L'importance sociale d'une idée n'a d'autre mesure réelle que la
puissance qu'elle exerce sur les âmes. Le degré de vérité ou d'erreur
qu'elle comporte ne saurait avoir d'intérêt qu'au point de vue
philosophique. Quand une idée vraie ou fausse est passée chez les
foules à l'état de sentiment, toutes les conséquences qui en découlent
doivent être successivement subies.

C'est donc au moyen de l'instruction et des institutions que le rêve
égalitaire moderne tente de s'accomplir. C'est grâce à elles que,
réformant les injustes lois de la nature, nous essayons de couler dans
le même moule les cerveaux des nègres de la Martinique, de la
Guadeloupe et du Sénégal, ceux des Arabes de l'Algérie et enfin ceux
des Asiatiques. C'est là sans doute une bien irréalisable chimère,
mais l'expérience seule peut montrer le danger des chimères. La raison ne
saurait transformer les convictions des hommes.

Cet ouvrage a pour but de décrire les caractères psychologiques qui
constituent l'âme des races et de montrer comment l'histoire d'un
peuple et sa civilisation dérivent de ces caractères. Laissant de côté
les détails, ou ne les envisageant que quand ils seront indispensables
pour démontrer les principes exposés, nous examinerons la formation et
la constitution mentale des races historiques, c'est-à-dire des races
artificielles formées depuis les temps historiques par les hasards des
conquêtes, des immigrations ou des changements politiques, et nous
tâcherons de démontrer que de cette constitution mentale découle leur
histoire. Nous constaterons le degré de fixité et de variabilité des
caractères des races. Nous essaierons de découvrir si les individus et
les peuples marchent vers l'égalité ou tendent au contraire à se
différencier de plus en plus. Nous rechercherons ensuite si les
éléments dont se compose une civilisation : arts, institutions,
croyances, ne sont pas les manifestations directes de l'âme des races,
et ne peuvent pour celte raison passer d'un peuple à un autre. Nous
terminerons enfin en tâchant de déterminer sous l'influence de quelles
nécessités les civilisations pâlissent, puis s'éteignent. Ce sont des
problèmes que nous avons longuement traités dans divers ouvrages sur
les civilisations de l'Orient. Ce petit volume doit être considéré
simplement comme une brève synthèse.

Ce qui m'est resté de plus clair dans l'esprit, après de lointains
voyages dans les pays les plus divers, c'est que chaque peuple possède
une constitution mentale aussi fixe que ses caractères anatomiques, et
d'où ses sentiments, ses pensées, ses institutions, ses croyances et
ses arts dérivent. Tocqueville et d'autres penseurs illustres ont cru
trouver dans les institutions des peuples la cause de leur évolution.
Je suis persuadé au contraire, et j'espère prouver, en prenant
précisément des exemples dans les pays qu'a étudiés Tocqueville, que
les institutions ont sur l'évolution des civilisations une importance
extrêmement faible. Elles sont le plus souvent des effets, et bien
rarement des causes.

Sans doute l'histoire des peuples est déterminée par des facteurs
fort divers. Elle est pleine de cas particuliers, d'accidents qui ont
été et qui auraient pu ne pas être. Mais à côté de ces hasards, de ces
circonstances accidentelles, il y a de grandes lois permanentes qui
dirigent la marche générale de chaque civilisation. De ces lois
permanentes, les plus générales, les plus irréductibles découlent de
la constitution mentale des races. La vie d'un peuple, ses institutions,
ses croyances et ses arts ne sont que la trame visible de son âme
invisible, Pour qu'un peuple transforme ses institutions, ses
croyances et ses arts, il lui faut d'abord transformer son âme; pour
qu'il pût léguer à un autre sa civilisation, il faudrait qu'il pût lui
léguer aussi son âme. Ce n'est pas là sans doute ce que nous dit
l'histoire; mais nous montrerons aisément qu'en enregistrant des
assertions contraires elle s'est laissé tromper par de vaines apparences.

Les réformateurs qui se succèdent depuis un siècle ont essayé de
tout changer : les dieux, le sol et les hommes. Sur les caractères
séculaires de l'âme des races que le temps a fixés, ils n'ont rien pu
encore.

La conception des différences irréductibles qui séparent les êtres
est tout à fait contraire aux idées des socialistes modernes, mais ce
ne sont pas les enseignements de la science qui pourraient faire
renoncer à des chimères les apôtres d'un nouveau dogme. Leurs
tentatives représentent une phase nouvelle de l'éternelle croisade de
l'humanité à la conquête du bonheur, ce trésor des Hespérides que
depuis l'aurore de l'histoire les peuples ont poursuivi toujours. Les
rêves égalitaires ne vaudraient pas moins peut-être que les vieilles
illusions qui nous menaient jadis, s'ils ne devaient se heurter
bientôt au roc inébranlable des inégalités naturelles. Avec la
vieillesse et la mort ces inégalités font partie des iniquités
apparentes dont la nature est pleine et que l'homme doit subir.



LIVRE PREMIER

LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES



CHAPITRE PREMIER

L'AME DES RACES

Comment les naturalistes classent les espèces. - Application à
l'homme de leurs méthodes. - Côté défectueux des classifications
actuelles des races humaines. - Fondements d'une classification
psychologique. - Les types moyens des races. - Comment l'observation
permet de les constituer. - Facteurs physiologiques qui déterminent le
type moyen d'une race. - L'influence des ancêtres et celle des parents
immédiats. - Fonds psychologique commun que possèdent tous les
individus d une race. - Immense influence des générations éteintes sur
les générations actuelles. - Raisons mathématiques de cette influence.
- Comment l'âme collective s'est étendue de la famille au village, à
la cité et à la province. - Avantages et dangers de la conception de la
cité. - Circonstances dans lesquelles la formation de l'âme collective
est impossible. - Exemple de l'Italie. - Comment les races naturelles
ont fait place aux races historiques.


Les naturalistes font reposer leur classification des espèces sur la
constatation de certains caractères anatomiques se reproduisant par
l'hérédité avec régularité et constance. Nous savons aujourd'hui que
ces caractères se transforment par l'accumulation héréditaire de
changements imperceptibles; mais si l'on ne considère que la courte
durée des temps historiques, on peut dire que les espèces sont
invariables.

Appliquées à l'homme, les méthodes de classification des
naturalistes ont permis d'établir un certain nombre de types
parfaitement tranchés. En se basant sur des caractères anatomiques
bien nets, tels que la couleur de la peau, la forme et la capacité du
crâne, il a été possible d'établir que le genre humain comprend plusieurs
espèces nettement séparées et probablement d'origines très différentes.
Pour les savants respectueux des traditions religieuses, ces espèces
sont simplement des races. Mais, comme on l'a dit avec raison, « si le
nègre et le caucasien étaient des colimaçons, tous les zoologistes
affirmeraient à l'unanimité qu'ils constituent d'excellentes espèces ,
n'ayant jamais pu provenir d'un même couple dont ils se seraient
graduellement écartés. »

Ces caractères anatomiques, ceux du moins que notre analyse peut
atteindre, ne permettent que des divisions générales fort sommaires.
Leurs divergences n'apparaissent que chez des espèces humaines bien
tranchées : les blancs, les nègres et les jaunes, par exemple. Mais
des peuples, très semblables par leur aspect physique, peuvent être fort
différents par leurs façons de sentir et d'agir, et par conséquent par
leurs civilisations, leurs croyances et leurs arts. Est-il possible,
par exemple, de classer dans un même groupe un Espagnol, un Anglais et
un Arabe? Les différences mentales existant entre eux n'éclatent-elles
pas à tous les yeux et ne se lisent-elles pas à chaque page de leur
histoire?

A défaut de caractères anatomiques, on a voulu s'appuyer, pour la
classification de certains peuples, sur divers éléments tels que les
langues, les croyances et les groupements politiques; mais de telles
classifications ne résistent guère à l'examen.

Les éléments de classification que l'anatomie, les langues, le
milieu, les groupements politiques ne sauraient fournir, nous sont
donnés par la psychologie. Celle-ci montre que, derrière les
institutions, les arts, les croyances, les bouleversements politiques
de chaque peuple, se trouvent certains caractères moraux et
intellectuels dont son évolution dérive. Ce sont ces caractères dont
l'ensemble forme ce que l'on peut appeler l'âme d'une race.

Chaque race possède une constitution mentale aussi fixe que sa
constitution anatomique. Que la première soit en rapport avec une
certaine structure particulière du cerveau, cela ne semble pas
douteux; mais comme la science n'est pas assez avancée encore pour
nous montrer cette structure, nous sommes dans l'impossibilité de
la prendre pour base. Sa connaissance ne saurait nullement modifier
d'ailleurs la description de la constitution mentale qui en découle
et que l'observation nous révèle.

Les caractères moraux et intellectuels, dont l'association forme
l'âme d'un peuple, représentent la synthèse de tout son passé,
l'héritage de tous ses ancêtres, les mobiles de sa conduite. Ils
semblent très variables chez les individus d'une même race; mais
l'observation prouve que la majorité des individus de cette race
possède toujours un certain nombre de caractères psychologiques
communs, aussi stables que les caractères anatomiques qui permettent
de classer les espèces. Comme ces derniers, les caractères psychologiques
se reproduisent par l'hérédité avec régularité et constance.

Cet agrégat d'éléments psychologiques observable chez tous les
individus d'une race constitue ce qu'on appelle avec raison le
caractère national. Leur ensemble forme le type moyen qui permet de
définir un peuple. Mille Français, mille Anglais, mille Chinois, pris
au hasard, diffèrent notablement entre eux; mais ils possèdent
cependant, de par l'hérédité de leur race, des caractères communs qui
permettent de construire un type idéal du Français, de l'Anglais, du
Chinois, analogue au type idéal que le naturaliste présente lorsqu'il
décrit d'une façon générale le chien ou le cheval. Applicable aux
diverses variétés de chiens ou de chevaux, une telle description ne
peut comprendre que les caractères communs à tous, et nullement ceux
qui permettent de distinguer leurs nombreux spécimens.

Pour peu qu'une race soit suffisamment ancienne, et par conséquent
homogène, son type moyen est assez nettement établi pour se fixer
rapidement dans l'esprit de l'observateur.

Lorsque nous visitons un peuple étranger, les seuls caractères qui
puissent nous frapper, parce qu'ils sont les seuls qui soient
constamment répétés, sont précisément les caractères communs à tous
les habitants du pays parcouru. Les différences individuelles, étant peu
répétées, nous échappent; et bientôt, non seulement nous distinguons à
première vue un Anglais, un Italien, un Espagnol, mais de plus nous
savons très bien leur attribuer certains caractères moraux et
intellectuels, qui sont justement les caractères fondamentaux dont
nous parlions plus haut. Un Anglais, un Gascon, un Normand, un Flamand
correspondent à un type bien défini dans notre esprit et que nous
pouvons décrire aisément. Appliquée à un individu isolé, la
description pourra être fort insuffisante, et parfois inexacte;
appliquée à la majorité des individus d'une de ces races, elle la
dépeindra parfaitement. Le travail inconscient qui s'établit dans
notre esprit pour déterminer le type physique et mental d'un peuple
est tout à fait identique dans son essence à la méthode qui permet au
naturaliste de classifier les espèces.

Cette identité dans la constitution mentale de la majorité des
individus d'une race a des raisons physiologiques très simples. Chaque
individu, en effet, n'est pas seulement le produit de ses parents
directs, mais encore de sa race, c'est-à-dire de toute la série de ses
ascendants. Un savant économiste, M. Cheysson, a calculé qu'en France,
à raison de trois générations par siècle, chacun de nous aurait dans
les veines le sang d'au moins 20 millions de contemporains de l'an
1000. « Tous les habitants d'une même localité, d'une même province
ont donc nécessairement des ancêtres communs, sont pétris du même
limon, portent la même empreinte, et sont sans cesse ramenés au type
moyen par cette longue et lourde chaîne dont ils ne sont que les
derniers anneaux. Nous sommes à la fois les fils de nos parents et
de notre race. Ce n'est pas seulement le sentiment, c'est encore la
physiologie et l'hérédité qui font pour nous de la patrie une seconde
mère. »

Si l'on voulait traduire en langage mécanique les influences
auxquelles est soumis l'individu et qui dirigent sa conduite, on
pourrait dire qu'elles sont de trois sortes. La première, et
certainement la plus importante, est l'influence des ancêtres; la
deuxième, l'influence des parents immédiats; la troisième qu'on croit
généralement la plus puissante, et qui cependant est de beaucoup la
plus faible, est l'influence des milieux. Ces derniers, en y
comprenant les diverses influences physiques et morales auxquelles
l'homme est soumis pendant sa vie, et notamment pendant son éducation,
ne produisent que des variations très faibles. Ils n'agissent réellement
que lorsque l'hérédité les a accumulés dans le même sens pendant
longtemps.

Quoi qu'il fasse, l'homme est donc toujours et avant tout le
représentant de sa race. L'ensemble d'idées, de sentiments que tous
les individus d'un même pays apportent en naissant, forme l'âme de la
race. Invisible dans son essence, cette âme est très visible dans ses
effets, puisqu'elle régit en réalité toute révolution d'un peuple.

On peut comparer une race à l'ensemble des cellules qui constituent
un être vivant. Ces milliards de cellules ont une durée très courte,
alors que la durée, de l'être formé par leur union est relativement
très longue; elles ont donc à la fois une vie personnelle, la leur, et
une vie collective, celle de l'être, dont elles composent la substance.
Chaque individu d'une race a, lui aussi, une vie individuelle très
courte et une vie collective très longue. Cette dernière est celle de
la race dont il est né, qu'il contribue à perpétuer, et dont il dépend
toujours.

La race doit donc être considérée comme un être permanent, affranchi
du temps. Cet être permanent est composé non seulement des individus
vivants qui le constituent à un moment donné, mais aussi de la longue
série des morts qui furent ses ancêtres. Pour comprendre la vraie
signification de la race, il faut la prolonger à la fois dans le passé
et dans l'avenir. Infiniment plus nombreux que les vivants, les morts
sont aussi infiniment plus puissants qu'eux. Ils régissent l'immense
domaine de l'inconscient, cet invisible domaine qui tient sous son
empire toutes les manifestations de l'intelligence et du caractère.
C'est par ses morts, beaucoup plus que par ses vivants, qu'un peuple
est conduit. C'est par eux seuls qu'une race est fondée. Siècle après
siècle, ils ont créé nos idées et nos sentiments, et par conséquent
tous les mobiles de notre conduite. Les générations éteintes ne nous
imposent pas seulement leur constitution physique; elles nous imposent
aussi leurs pensées. Les morts sont les seuls maîtres indiscutés des
vivants. Nous portons le poids de leurs fautes, nous recevons la
récompense de leurs vertus.

La formation de la constitution mentale d'un peuple ne demande pas,
comme la création des espèces animales, ces âges géologiques dont
l'immense durée échappe à tous nos calculs. Elle exige cependant un
temps assez long. Pour créer dans un peuple comme le nôtre, et cela à
un degré assez faible encore, cette communauté de sentiments et de
pensées qui forme son âme, il a fallu plus de dix siècles [1]. L'oeuvre
la plus importante peut être de notre Révolution a été d'activer cette
formation en finissant à peu près de briser les petites nationalités :
Picards, Flamands, Bourguignons. Gascons, Bretons, Provençaux, etc.,
entre lesquelles la France était divisée jadis. Il s'en faut, certes,
que l'unification soit complète, et c'est surtout parce que nous
sommes composés de races trop diverses, et ayant par conséquent des
idées et des sentiments trop différents, que nous sommes victimes de
dissensions que des peuples plus homogènes, tels que les Anglais, ne
connaissent pas. Chez ces derniers, le Saxon, le Normand, l'ancien
Breton ont fini par former, en se fusionnant, un type très homogène,
et par conséquent tout est homogène dans la conduite. Grâce à cette
fusion, ils ont fini par acquérir solidement ces trois bases
fondamentales de l'âme d'un peuple : des sentiments communs, des
intérêts communs, des croyances communes. Quand une nation en est
arrivée là, il y a accord instinctif de tous ses membres sur toutes
les grandes questions, et les dissentiments sérieux ne naissent plus
dans son sein.

[1] Ce temps, fort long pour nos anales, est en réalité assez court,
puisqu'il ne représente que trente générations, Si un temps
relativement aussi restreint suffit à fixer certains caractères, cela
tient à ce que dès qu'une cause agit pendant quelques temps dans le
même sens elle produit rapidement des effets très grands, Les
mathématiques montrent que quand une cause persiste  en produisant le
même effet, les causes croisent en progression arithmétique (1, 2, 3,
4, 5, etc.), et les effets en progression géométrique (2, 4, 8, 16, 32,
etc.) les causes sont les logarithmes des effets. Dans le fameux
problème du doublement des grains de blé sur les cases de l'échiquier,
le numéro d'ordre des cases est le logarithme du nombre des grains de
blé. De même pour la somme placée à intérêts composés, la loi de
l'accroissement est telle que le nombre des années est le logarithme du
capital accumulé. C'est pour des raisons de cet ordre que la plupart
des phénomènes sociaux peuvent se traduire par des courbes géométriques
à peu près semblables. Dans un autre travail j'étais arrivé à constater
que ces courbes peuvent s'exprimer au point de vue analytique par
l'équation de la parabole ou de l'hyperbole. Mon savant ami M. Cheysson
pense qu'ils se traduisent mieux le plus souvent par une équation
exponentielle.

Cette communauté de sentiments, d'idées, de croyances et d'intérêts,
créée par de lentes accumulations héréditaires, donne à la constitution
mentale d'un peuple une grande identité et une grande fixité. Elle
assure du même coup à ce peuple une immense puissance. Elle a fait la
grandeur de Rome dans l'antiquité, celle des Anglais de nos jours. Dès
qu'elle disparaît, les peuples se désagrègent. Le rôle de Rome fut fini
quand elle ne la posséda plus.

Il a toujours plus ou moins existé chez tous les peuples et à tous
les âges, ce réseau de sentiments, d'idées, de traditions et de
croyances héréditaires qui forme l'âme d'une collectivité d'hommes,
mais son extension progressive s'est faite d'une façon très lente.
Restreinte d'abord à la famille et graduellement propagée au village,
à la cité, à la province, l'âme collective ne s'est étendue à tous les
habitants d'un pays qu'à une époque assez moderne. C'est alors
seulement qu'est née la notion de patrie telle que nous la comprenons
aujourd'hui. Elle n'est possible que lorsqu'une âme nationale est
formée. Les Grecs ne s'élevèrent jamais au delà de la notion de cité,
et leurs cités restèrent toujours en guerre parce qu'elles étaient en
réalité très étrangères l'une à l'autre. L'Inde, depuis 2000 ans, n'a
connu d'autre unité que le village, et c'est pourquoi depuis 2000 ans,
elle a toujours vécu sous des maîtres étrangers dont les empires
éphémères se sont écroulés avec autant de facilité qu'ils s'étaient
formés.

Très faible au point de vue de la puissance militaire, la conception
de la cité comme patrie exclusive a toujours, au contraire, été très
forte au point de vue du développement de la civilisation. Moins
grande que l'âme de la patrie, l'âme de la cité fut parfois plus féconde.
Athènes dans l'antiquité, Florence et Venise au moyen âge nous montrent
le degré de civilisation auquel de petites agglomérations d'hommes
peuvent atteindre.

Lorsque les petites cités ou les petites provinces ont vécu pendant
longtemps d'une vie indépendante, elles finissent par posséder une âme
si stable que sa fusion avec celles de cités et de provinces voisines,
pour former une âme nationale, devient presque impossible. Une telle
fusion, alors même qu'elle peut se produire, c'est-à-dire lorsque les
éléments mis en présence ne sont pas trop dissemblables, n'est jamais
l'oeuvre d'un jour, mais seulement celle des siècles. Il faut des
Richelieu et des Bismarck pour achever une telle oeuvre, mais ils ne
l'achèvent que lorsqu'elle est élaborée depuis longtemps. Un pays peut
bien, comme l'Italie, arriver brusquement, par suite de circonstances
exceptionnelles, à former un seul État, mais ce serait une erreur de
croire qu'il acquiert du même coup pour cela une âme nationale. Je
vois bien en Italie des Piémontais, des Siciliens, des Vénitiens, des
Romains, etc., je n'y vois pas encore des Italiens.

Quelle que soit aujourd'hui la race considérée, qu'elle soit
homogène, ou ne le soit pas, par le fait seul qu'elle est civilisée et
entrée depuis longtemps dans l'histoire, il faut toujours la considérer
comme une race artificielle et non comme une race naturelle. De races
naturelles, on n'en trouverait guère actuellement que chez les sauvages.
Ce n'est plus que chez eux qu'on peut observer des peuples purs de
tout mélange. La plupart des races civilisées ne sont aujourd'hui que
des races historiques.

Nous n'avons pas à nous préoccuper maintenant des origines des
races. Qu'elles aient été formées par la nature ou par l'histoire, il
n'importe. Ce qui nous intéresse, ce sont leurs caractères tels qu'un
long passé les a constitués. Maintenus pendant des siècles par les
mêmes conditions d'existence et accumulés par l'hérédité, ces
caractères ont fini par acquérir une grande fixité et par déterminer
le type de chaque peuple.



CHAPITRE II

LIMITES DE VARIABILITÉ DU CARACTÈRE DES RACES

La variabilité du caractère des races, et non sa fixité, constitue
la règle apparente. - Raisons de cette apparence. - Invariabilité des
caractères fondamentaux et variabilité des caractères secondaires. -
Assimilation des caractères psychologiques aux caractères irréductibles
et aux caractères modifiables des espèces animales. - Le milieu, les
circonstances, l'éducation agissent seulement sur les caractères
psychologiques accessoires. - Les possibilités de caractère. - Exemples
fournis par diverses époques. - Les hommes de la Terreur. Ce qu'ils
fussent devenus à d'autres époques. - Comment malgré les révolutions
persistent les caractères nationaux. Exemples divers. - Conclusion.


Ce n'est qu'en étudiant avec soin l'évolution des civilisations
qu'on constate la fixité de la constitution mentale des races. Au
premier abord, c'est la variabilité et non la fixité qui semble la
règle générale. L'histoire des peuples pourrait faire supposer en
effet que leur âme subit parfois des transformations très rapides et
très grandes. Ne semble-t-il pas, par exemple, qu'il y ait une
différence considérable entre le caractère d'un Anglais du temps de
Cromwell et celui d'un Anglais moderne? L'Italien actuel, circonspect
et subtil, ne paraît-il pas fort différent de l'Italien impulsif et
féroce que nous décrit dans ses Mémoires Benvenuto Cellini ? Sans aller
si loin, et en nous bornant à la France, que de changements apparents
dans le caractère en un petit nombre de siècles, et parfois même
d'années ! Quel est l'historien qui n'ait pas noté les différences du
caractère national entre le XVIIe et le XVIIIe siècle ? et, de nos
jours, ne semble-t-il pas qu'il y ait un monde entre le caractère de
nos farouches conventionnels et celui des dociles esclaves de Napoléon ?
C'étaient pourtant les mêmes hommes, et, en quelques années, ils
semblent avoir entièrement changé.

Pour élucider les causes de ces changements, nous rappellerons tout
d'abord que l'espèce psychologique est, comme l'espèce anatomique,
formée d'un très petit nombre de caractères fondamentaux irréductibles,
autour desquels se groupent des caractères accessoires modifiables et
changeants. L'éleveur qui transforme la structure apparente d'un
animal, le jardinier qui modifie l'aspect d'une plante, au point qu'un
oeil non exercé ne la reconnaît pas, n'ont en aucune façon touché aux
caractères fondamentaux de l'espèce; ils n'ont agi que sur ses
caractères accessoires. Malgré tous les artifices, les caractères
fondamentaux tendent toujours à reparaître à chaque nouvelle
génération.

La constitution mentale, elle aussi, a des caractères fondamentaux,
immuables comme les caractères anatomiques des espèces; mais elle
possède également des caractères accessoires aisément modifiables. Ce
sont ces derniers que les milieux, les circonstances, l'éducation et
divers facteurs peuvent aisément changer.

Il faut aussi se rappeler, et ce point est essentiel, que dans notre
constitution mentale, nous possédons tous certaines possibilités de
caractère, auxquelles les circonstances ne fournissent pas toujours
l'occasion de se manifester. Lorsqu'elles viennent à surgir, une
personnalité nouvelle, plus ou moins éphémère, surgit aussitôt. C'est
ainsi qu'aux époques de grandes crises religieuses et politiques, on
observe des changements momentanés de caractère tels qu'il semble que
les moeurs, les idées, la conduite, tout enfin ait changé. Tout a
changé en effet, comme la surface du lac tranquille tourmentée par
l'orage. Il est rare que ce soit pour longtemps.

C'est en raison de ces possibilités de caractère mises en oeuvre par
certains événements exceptionnels, que les acteurs des grandes crises
religieuses et politiques nous semblent d'une essence supérieure à la
nôtre, des sortes de colosses dont nous serions les fils dégénérés.
C'étaient pourtant des hommes comme nous, chez lesquels les
circonstances avaient simplement mis en jeu des possibilités de
caractère que nous possédons tous. Prenez, par exemple, ces « géants
de la Convention », qui tenaient tête à l'Europe en armes et envoyaient
leurs adversaires à la guillotine pour une simple contradiction.
C'étaient, au fond, d'honnêtes et pacifiques bourgeois comme nous,
qui, en temps ordinaire, eussent probablement mené au fond de leur étude,
de leur cabinet, de leur comptoir, l'existence la plus tranquille et la
plus effacée. Des événements extraordinaires firent vibrer certaines
cellules de leur cerveau, inutilisées à l'état ordinaire, et ils
devinrent ces figures colossales que déjà la postérité ne comprend
plus. Cent ans plus tard, Robespierre eût été, sans doute, un honnête
juge de paix très ami de son curé; Fouquier-Tinville un juge
d'instruction, possédant un peu plus peut-être que ses collègues
l'âpreté et les façons rogues des gens de sa profession, mais très
apprécié pour son zèle à poursuivre les délinquants; Saint-Just fût
devenu un excellent maître d'école, estimé de ses chefs et très fier
des palmes académiques qu'il eût sûrement fini par obtenir. Il suffit,
pour ne pas douter de la légitimé de ces prévisions, de voir ce que
fit Napoléon des farouches terroristes qui n'avaient pas encore eu le
temps de se couper réciproquement le cou. La plupart devinrent chefs de
bureau, percepteurs, magistrats ou préfets. Les vagues soulevées par
l'orage, dont nous parlions plus haut, s'étaient calmées, et le lac
agité avait repris sa surface tranquille.

Même dans les époques les plus troublées, produisant les plus
étranges changements de personnalités, on retrouve aisément sous des
formes nouvelles les caractères fondamentaux de la race. Le régime
centralisateur, autoritaire et despotique de nos rigides jacobins
fut-il bien différent, en réalité, du régime centralisateur,
autoritaire et despotique que quinze siècles de monarchie avaient
profondément enraciné dans les âmes ? Derrière toutes les révolutions
des peuples latins, il reparaît toujours, cet obstiné régime, cet
incurable besoin d'être gouverné, parce qu'il représente une sorte de
synthèse des instincts de leur race. Ce ne fut pas seulement par
l'auréole de ses victoires que Bonaparte devint maître. Quand il
transforma la république en dictature, les instincts héréditaires de
la race se manifestaient chaque jour avec plus d'intensité; et, à défaut
d'un officier de génie, un aventurier quelconque eût suffi. Cinquante
ans plus tard l'héritier de son nom n'eut qu'à se montrer pour rallier
les suffrages de tout un peuple fatigué de liberté et avide de
servitude. Ce n'est pas Brumaire qui fit Napoléon, mais l'âme de sa
race qu'il allait courber sous son talon de fer [2].

[2] « A son premier geste, écrit Taine, les Français se sont prosternés
dans l'obéissance, et ils y persistent comme dans leur condition
naturelle, les petits : paysans et soldats, avec une fidélité animale;
les grands : dignitaires et fonctionnaires, avec une servilité
byzantine. - De la part des républicains, nulle résistance; au
contraire, c'est parmi eux qu'il a trouvé ses meilleurs instruments de
règne, sénateurs, députés, conseillers d'État, juges, administrateurs
de tout degré. Tout de suite, sous leurs prêches de liberté et
d'égalité, il a démêlé leurs instincts autoritaires, leur besoin de
commander, de primer, même en sous-ordre, et, par surcroît, chez la
plupart d'entre eux, les appétits d'argent ou de jouissance. Entre le
délégué du Comité de Salut Public et le ministre, le préfet ou
sous-préfet de l'Empire, la différence est petite : c'est le même homme
sous deux costumes, d'abord en carmagnole, puis en habit brodé. »

Si l'influence des milieux sur l'homme paraît aussi grande, c'est
précisément parce qu'ils agissent sur les éléments accessoires et
transitoires, ou encore sur les possibilités du caractère dont nous
venons de parler. En réalité, les changements ne sont pas bien
profonds. L'homme le plus pacifique, poussé par la faim, arrive à un
degré de férocité qui le conduit à tous les crimes, et parfois même à
dévorer son semblable. Dira-t-on pour cela que son caractère habituel
a définitivement changé?

Que les conditions de la civilisation conduisent les uns à l'extrême
richesse et à tous les vices qui en sont l'inévitable suite; qu'elles
créent chez les autres des besoins très grands sans leur donner les
moyens de les satisfaire, il en résultera un mécontentement et un
malaise général, qui agiront sur la conduite et provoqueront des
bouleversements de toute sorte, mais dans ces mécontentements, ces
bouleversements, se manifesteront toujours les caractères fondamentaux
de la race. Les Anglais des États-Unis ont jadis apporté à se déchirer
entre eux, pendant leur guerre civile, la même persévérance, la même
énergie indomptable qu'ils en mettent aujourd'hui à fonder les villes,
des universités et des usines. Le caractère ne s'était pas modifié.
Seuls les sujets auxquels on l'appliquait avaient changé.

En examinant successivement les divers facteurs, susceptibles d'agir
sur la constitution mentale des peuples, nous constaterions toujours
qu'ils agissent sur les côtés accessoires et transitoires du
caractère, mais ne touchent guère à ses éléments fondamentaux, ou n'y
touchent qu'à la suite d'accumulations héréditaires très lentes.

Nous ne conclurons pas de ce qui précède que les caractères
psychologiques des peuples sont invariables, mais seulement que, comme
les caractères anatomiques, ils possèdent une fixité très grande.
C'est en raison de cette fixité que l'âme des races change si lentement
pendant le cours des âges.



CHAPITRE III

HIÉRARCHIE PSYCHOLOGIQUE DES RACES

La classification psychologique repose, comme les classifications
anatomique, sur la constatation d'un petit nombre de caractères
irréductibles et fondamentaux., - Classification psychologique des
races humaines. - Les races primitives. - Les races inférieures. - Les
races moyennes. - Les races supérieures. - Éléments psychologiques
dont le groupement permet cette classification. - Éléments qui possèdent
le plus d'importance. - Le caractère. - La moralité. - Les qualités
intellectuelles sont modifiables par l'éducation. - Les qualités du
caractère sont irréductibles et constituent l'élément invariable de
chaque peuple. - Leur rôle dans l'histoire. - Pourquoi des races
différentes ne sauraient se comprendre et s'influencer. - Raisons de
l'impossibilité de faire accepter une civilisation supérieure par un
peuple inférieur.


Lorsqu'on examine, dans un livre d'histoire naturelle, les bases de
la classification des espèces, on constate aussitôt que les caractères
irréductibles et par conséquent fondamentaux, permettant de déterminer
chaque espèce, sont très peu nombreux. Leur énumération tient toujours
en quelques lignes.

C'est qu'en effet le naturaliste ne s'occupe que des caractères
invariables, sans tenir compte des caractères transitoires. Ces
caractères fondamentaux en entraînent fatalement d'ailleurs toute une
série d'autres à leur suite.

Il en est de même des caractères psychologiques des races. Si l'on
entre dans les détails, on constate, d'un peuple à l'autre, d'un
individu à l'autre, des divergences innombrables et subtiles; mais si
l'on ne s'attache qu'aux caractères fondamentaux, on reconnaît que
pour chaque peuple ces caractères sont peu nombreux. Ce n'est que par des
exemples - nous en fournirons bientôt de très caractéristiques - qu'on
peut montrer clairement l'influence de ce petit nombre de caractères
fondamentaux dans la vie des peuples.

Les bases d'une classification psychologique des races ne pouvant
être exposées qu'en étudiant dans ses détails la psychologie de divers
peuples, tâche qui demanderait à elle seule des volumes, nous nous
bornerons à les indiquer dans leurs grandes lignes.

En ne considérant que leurs caractères psychologiques généraux, les
races humaines peuvent être divisées en quatre groupes : 1- les races
primitives; 2- les races inférieures; 3- les races moyennes; 4- les
races supérieures.

Les races primitives sont celles chez lesquelles on ne trouve aucune
trace de culture, et qui en sont restées à cette période voisine de
l'animalité qu'ont traversée nos ancêtres de l'âge de la pierre
taillée : tels sont aujourd'hui les Fuégiens et les Australiens.

Au-dessus des races primitives se trouvent les races inférieures,
représentées surtout par les nègres. Elles sont capables de rudiments
de civilisation, mais de rudiments seulement. Elles n'ont jamais pu
dépasser des formes de civilisation tout à fait barbares, alors même
que le hasard les a fait hériter, comme à Saint-Domingue, de
civilisations supérieures.

Dans les races moyennes, nous classerons les Chinois, les Japonais,
les Mogols et les peuples sémitiques. Avec les Assyriens, les Mogols.
les Chinois, les Arabes, elles ont créé des types de civilisations
élevées que les peuples européens seuls ont pu dépasser.

Parmi les races supérieures, on ne peut faire figurer que les
peuples indo-européens. Aussi bien dans l'antiquité à l'époque des
Grecs et des Romains, que dans les temps modernes, ce sont les seules
qui aient été capables de grandes inventions dans les arts, les
sciences et' l'industrie. C'est à elles qu'est dû le niveau élevé que
la civilisation a atteint aujourd'hui. La vapeur et l'électricité sont
sorties de leurs mains. Les moins développées de ces races supérieures,
les Hindous notamment, se sont élevées dans les arts, les lettres et
la philosophie, à un niveau que les Mogols, les Chinois et les Sémites
n'ont jamais pu atteindre.

Entre les quatre grandes divisions que nous venons d'énumérer,
aucune confusion n'est possible, l'abîme mental qui les sépare est
évident. Ce n'est que lorsqu'on veut subdiviser ces groupes que les
difficultés commencent. Un Anglais, un Espagnol, un Russe, font partie
de la division des peuples supérieurs, mais cependant nous savons bien
qu'entre eux les différences sont très grandes.

Pour préciser ces différences, il faudrait prendre chaque peuple
séparément et décrire son caractère. C'est ce que nous ferons bientôt
pour deux d'entre eux afin de donner une application de la méthode et
montrer l'importance de ses conséquences.

Pour le moment, nous ne pouvons qu'indiquer très sommairement la
nature des principaux éléments psychologiques qui permettent de
différencier les races.

Chez les races primitives et inférieures - et il n'est pas besoin
d'aller chez les purs sauvages pour en trouver, puisque les couches
les plus basses des sociétés européennes sont homologues des êtres
primitifs - on constate toujours une incapacité plus ou moins grande de
raisonner, c'est-à-dire d'associer dans le cerveau, pour les comparer
et percevoir leurs analogies et leurs différences, les idées produites
par les sensations passées ou les mots qui en sont les signes, avec
les idées produites par les sensations présentes. De cette incapacité de
raisonner résulte une grande crédulité et une absence complète d'esprit
critique. Chez l'être supérieur, au contraire, la capacité d'associer
les idées, d'en tirer des conclusions est très grande, l'esprit
critique et la précision hautement développés.

Chez les êtres inférieurs, on constate encore une dose d'attention
et de réflexion très minime, un esprit d'imitation très grand,
l'habitude de tirer des cas particuliers des conséquences générales
inexactes, une faible capacité d'observer et de déduire des résultats
utiles des observations, une extrême mobilité du caractère et une très
grande imprévoyance. L'instinct du moment est le seul guide. Comme Esaü
- type du primitif - ils vendraient volontiers leur droit d'aînesse
futur pour le plat de lentilles présent. Lorsque à l'intérêt immédiat
l'homme sait opposer un intérêt futur, se donner un but et le suivre
avec persévérance, il a réalisé un grand progrès.

Cette incapacité de prévoir les conséquences lointaines des actes et
cette tendance à n'avoir pour guide que l'instinct du moment condamnent
l'individu aussi bien que la race à rester toujours dans un état très
inférieur. Ce n'est qu'à mesure qu'ils ont pu dominer leurs instincts,
c'est-à-dire qu'ils ont acquis de la volonté, et par conséquent de
l'empire sur eux-mêmes, que les peuples ont pu comprendre l'importance
de la discipline, la nécessité de se sacrifier à un idéal et s'élever
jusqu'à la civilisation. S'il fallait évaluer par une mesure unique le
niveau social des peuples dans l'histoire, je prendrais volontiers pour
échelle le degré de leur aptitude à dominer leurs impulsions réflexes.
Les Romains, dans l'antiquité, les Anglo-Américains dans les temps
modernes, représentent les peuples qui ont possédé cette qualité au
plus haut point. Elle a contribué puissamment à assurer leur
grandeur.

C'est par leur groupement général et leur développement respectif
que les divers éléments psychologiques précédemment énumérés forment
les constitutions mentales qui permettent de classifier les individus
et les races.

De ces éléments psychologiques les uns ont trait au caractère, les
autres à l'intelligence.

Les races supérieures se différencient des races inférieures aussi
bien par le caractère que par l'intelligence, mais c'est surtout par le
caractère que se différencient entre eux les peuples supérieurs. Ce
point a une importance sociale considérable et il importe de le marquer
nettement.

Le caractère est formé par la combinaison, en proportion variée, des
divers éléments que les psychologues désignent habituellement
aujourd'hui sous le nom de sentiments. Parmi ceux qui jouent le rôle le
plus important, il faut noter surtout : la persévérance, l'énergie,
l'aptitude à se dominer, facultés plus ou moins dérivées de la volonté.
Nous mentionnerons aussi, parmi les éléments fondamentaux du caractère
, et bien qu'elle soit la synthèse de sentiments assez complexes, la
moralité. Ce dernier terme, nous le prenons dans le sens de respect
héréditaire des règles sur lesquelles l'existence d'une société repose.
Avoir de la moralité, pour un peuple, c'est avoir certaines règles
fixes de conduite et ne pas s'en écarter. Ces règles variant avec les
temps et les pays, la morale semble par cela même chose très variable,
et elle l'est en effet; mais pour un peuple donné, à un moment donné,
elle doit être tout à fait invariable. Fille du caractère, et nullement
de l'intelligence, elle n'est solidement constituée que lorsqu'elle est
devenue héréditaire, et, par conséquent, inconsciente. D'une façon
générale, c'est en grande partie du niveau de leur moralité que dépend
la grandeur des peuples.

Les qualités intellectuelles sont susceptibles d'être légèrement
modifiées par l'éducation; celles du caractère échappent à peu près
entièrement à son action. Quand l'éducation agit sur elles, ce n'est
que chez les natures neutres, n'ayant qu'une volonté à peu près nulle,
et penchant aisément par conséquent vers le côté où elles sont
poussées. Ces natures neutres se rencontrent chez des individus, mais
bien rarement chez tout un peuple, ou, si on les y observe, ce n'est
qu'aux heures d'extrême décadence.

Les découvertes de l'intelligence se transmettent aisément d'un
peuple à l'autre. Les qualités du caractère ne sauraient se
transmettre. Ce sont les éléments fondamentaux irréductibles qui
permettent de différencier la constitution mentale des peuples
supérieurs. Les découvertes dues à l'intelligence sont le patrimoine
commun de l'humanité; les qualités ou les défauts du caractère
constituent le patrimoine exclusif de chaque peuple. C'est le roc
invariable que la vague doit battre jour après jour pendant des siècles
avant d'arriver à pouvoir seulement en émousser les contours; c'est
l'équivalent de l'élément irréductible de l'espèce , la nageoire du
poisson, le bec de l'oiseau, la dent du carnivore.

Le caractère d'un peuple et non son intelligence détermine son
évolution dans l'histoire et règle sa destinée. On le retrouve
toujours, derrière les fantaisies apparentes, de ce hasard très
impuissant, de cette providence très fictive, de ce destin très réel,
qui, suivant les diverses croyances, guide les actions des hommes.

L'influence du caractère est souveraine dans la vie des peuples,
alors que celle de l'intelligence est véritablement bien faible. Les
Romains de la décadence avaient une intelligence autrement raffinée que
celle de leurs rudes ancêtres, mais ils avaient perdu les qualités de
caractère : la persévérance, l'énergie, l'invincible ténacité,
l'aptitude à se sacrifier pour un idéal, l'inviolable respect des lois,
qui avaient fait la grandeur de leurs aïeux. C'est par le caractère que
60000 Anglais tiennent sous le joug 250 millions d'Hindous, dont
beaucoup sont au moins leurs égaux par l'intelligence, et dont
quelques-uns les dépassent immensément par les goûts artistiques et la
profondeur des vues philosophiques. C'est par le caractère qu'ils sont
à la tête du plus gigantesque empire colonial qu'ait connu l'histoire.
C'est sur le caractère et non sur l'intelligence que se fondent les
sociétés, les religions et les empires. Le caractère, c'est ce qui
permet aux peuples de sentir et d'agir. Ils n'ont jamais beaucoup gagné
à vouloir trop raisonner et trop penser [3].

[3] C'est à l'étude du caractère qu'il faudra s'attacher, comme j'essaie
de le montrer ici, quand on voudra décrire la psychologie comparée des
peuples. Qu'une science aussi importante, puisque l'histoire et la
politique en découlent, n'ait jamais été l'objet d'aucune étude, c'est
là ce qu'on comprendrait difficilement si on ne savait qu'elle ne peut
s'acquérir ni dans les laboratoires, ni dans les livres, mais seulement
par de longs voyages. Rien ne fait présager d'ailleurs qu'elle soit
bientôt abordée par les psychologues de profession. Ils abandonnent de
plus en plus aujourd'hui ce qui fut jadis leur domaine, pour se
confiner dans des recherches d'anatomie et de physiologie.

C'est de la constitution mentale des races que découle leur
conception du monde et de la vie, par conséquent leur conduite. Nous en
fournirons bientôt d'importants exemples. Impressionné d'une certaine
façon par les choses extérieures, l'individu sent, pense et agit d'une
façon fort différente de celles dont sentiront, penseront et agiront
ceux qui possèdent une constitution mentale différente. Il en résulte
que les constitutions mentales, construites sur des types très divers,
ne sauraient arriver à se pénétrer. Les luttes séculaires des races ont
surtout pour origine l'incompatibilité de leurs caractères. Il est
impossible de rien comprendre à l'histoire si l'on n'a pas toujours
présent à l'esprit que des races différentes ne sauraient ni sentir, ni
penser, ni agir de la même façon, ni par conséquent se comprendre. Sans
doute les peuples divers ont dans leurs langues des mots communs qu'ils
croient synonymes, mais ces mots communs éveillent des sensations, des
idées, des modes de penser tout à fait dissemblables chez ceux qui les
entendent. Il faut avoir vécu avec des peuples dont la constitution
mentale diffère sensiblement de la nôtre, même en ne choisissant parmi
eux que les individus parlant notre langue et ayant reçu notre
éducation, pour concevoir la profondeur de l'abîme qui sépare la pensée
des divers peuples. On peut, sans de lointains voyages, s'en faire
quelque idée en constatant la grande séparation mentale qui existe
entre l'homme civilisé et la femme, alors même que celle-ci est très
instruite. Ils peuvent avoir des intérêts communs, des sentiments
communs, mais jamais des enchaînements de pensées semblables. Ils se
parleraient pendant des siècles sans s'entendre parce qu'ils sont
construits sur des types trop différents pour pouvoir être
impressionnés de la même façon par les choses extérieures. La
différence de leur logique suffirait à elle seule pour créer entre eux
un infranchissable abîme.

Cet abîme entre la constitution mentale des diverses races nous
explique pourquoi les peuples supérieurs n'ont jamais pu réussir à
faire accepter leur civilisation par des peuples inférieurs. L'idée si
générale encore que l'instruction puisse réaliser une telle tâche est
une des plus funestes illusions que les théoriciens de la raison pure
aient jamais enfantée. Sans doute, l'instruction permet, grâce à la
mémoire que possèdent les êtres les plus inférieurs - et qui n'est
nullement le privilège de l'homme, - de donner à un individu placé
assez bas dans l'échelle humaine, l'ensemble des notions que possède un
Européen. On fait aisément un bachelier ou un avocat d'un nègre ou d'un
Japonais; mais on ne lui donne qu'un simple vernis tout à fait
superficiel, sans action sur sa constitution mentale. Ce que nulle
instruction ne peut lui donner, parce que l'hérédité seule les crée, ce
sont les formes de la pensée, la logique, et surtout le caractère des
Occidentaux. Ce nègre ou ce Japonais accumulera tous les diplômes
possibles sans arriver jamais au niveau d'un Européen ordinaire. En dix
ans, on lui donnera aisément l'instruction d'un Anglais bien élevé.
Pour en faire un véritable Anglais, c'est-à-dire un homme agissant
comme un Anglais dans les diverses circonstances de la vie où il sera
placé, mille ans suffiraient à peine. Ce n'est qu'en apparence qu'un
peuple transforme brusquement sa langue, sa constitution, ses croyances
ou ses arts. Pour opérer en réalité de tels changements, il faudrait
pouvoir transformer son âme.



CHAPITRE IV

DIFFÉRENCIATION PROGRESSIVE DES INDIVIDUS ET DES RACES

L'inégalité entre les divers individus d'une race est d'autant plus
grande que cette race est plus élevée. - Égalité mentale de tous. les
individus des races inférieures. - Ce ne sont pas les moyennes des
peuples mais leurs couches supérieures qu'il faut comparer pour
apprécier les différences qui séparent les races. - Les progrès de la
civilisation tendent à différencier de plus en plus les individus et
les races. - Conséquences de cette différenciation. - Raisons
psychologiques qui l'empêchent de devenir trop considérable. - Les
divers individus des races supérieures sont très différenciés au point
de vue de l'intelligence et très peu au point de vue du caractère. -
Comment l'hérédité tend à ramener constamment les supériorités
individuelles au type moyen de la race.- Observations anatomiques
confirmant la différenciation psychologique progressive des races, des
individus et des sexes.


Les races supérieures ne se distinguent pas uniquement par leurs
caractères psychologiques et anatomiques des races inférieures. Elles
s'en distinguent encore par la diversité des éléments qui entrent dans
leur sein. Chez les races inférieures, tous les individus, alors même
qu'ils sont de sexes différents, possèdent à peu près le même niveau
mental. Se ressemblant tous, ils présentent l'image parfaite de
l'égalité rêvée par nos socialistes modernes. Chez les races
supérieures, l'inégalité intellectuelle des individus et des sexes est,
au contraire, la loi.

Aussi, n'est-ce pas en comparant entre elles les moyennes des
peuples, mais leurs couches élevées - quand ils en possèdent - qu'on
peut mesurer l'étendue des différences qui les séparent. Hindous,
Chinois, Européens se différencient intellectuellement très peu par
leurs couches moyennes. Ils se différencient considérablement au
contraire par leurs couches supérieures.

Avec les progrès de la civilisation, non seulement les races, mais
encore les individus de chaque race, ceux du moins des races
supérieures,- tendent à se différencier de plus en plus. Contrairement
à nos rêves égalitaires, le résultat de la civilisation moderne n'est
pas de rendre les hommes de plus en plus égaux intellectuellement,
mais, au contraire, de plus en plus différents.

Une des principales conséquences de la civilisation est, d'une part,
de différencier les races par le travail intellectuel, chaque jour plus
considérable, qu'elle impose aux peuples arrivés à un haut degré de
culture, et d'autre part de différencier de plus en plus les diverses
couches dont chaque peuple civilisé se compose.

Les conditions de l'évolution industrielle moderne condamnent les
couches inférieures des peuples civilisés à un labeur très spécialisé,
qui, loin d'accroître leur intelligence, ne tend qu'à la réduire. Il y
a cent ans, un ouvrier était un véritable artiste capable d'exécuter
tous les détails d'un mécanisme quelconque, d'une montre, par exemple.
Aujourd'hui, c'est un simple manoeuvre, qui ne fabrique jamais qu'une
seule pièce, passe sa vie à forer des trous semblables, polir le même
organe, conduire la même machine. Il en résulte que son intelligence
arrive bientôt à s'atrophier tout à fait. Pressé par les découvertes et
la concurrence, l'industriel, ou l'ingénieur qui dirige l'ouvrier, est
obligé, au contraire, d'accumuler infiniment plus de connaissances,
d'esprit d'initiative et d'invention que le même industriel, le même
ingénieur, il y a un siècle. Constamment exercé, son cerveau subit la
loi qui régit, dans en cas, tous les organes, il se développe de plus
en plus.

Tocqueville avait déjà indiqué cette différenciation progressive des
couches sociales à une époque où l'industrie se trouvait bien loin du
degré de développement atteint aujourd'hui. « A mesure que le principe
de la division du travail reçoit une application plus complète,
l'ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art fait
des progrès, l'artisan rétrograde. Le patron et l'ouvrier diffèrent
chaque jour davantage. »

Aujourd'hui, un peuple supérieur peut, au point de vue intellectuel,
être considéré comme constituant une sorte de pyramide à gradins, dont
la plus grande partie est formée par les masses profondes de la
population, les gradins supérieurs par les couches intelligentes [4].

[4] Je dis intelligentes, sans ajouter instruites. C'est une erreur
spéciale aux peuples latins de croire qu'il y ait parallélisme entre
l'instruction et l'intelligence. L'instruction implique uniquement la
possession d'une certaine dose de mémoire, mais ne nécessite pour être
acquise aucune qualité de jugement, de réflexion, d'initiative et
d'esprit d'invention. On rencontre très fréquemment des individus
abondamment pourvus de diplômes quoique très bornés, mais on rencontre,
aussi fréquemment, des individus fort peu instruits et possédant
pourtant une intelligence élevée. Les couches supérieures de notre
pyramide seraient donc formées d'éléments empruntés à toutes les
classes. Toutes les professions renferment un très petit nombre
d'esprits distingués. Il paraît probable cependant, en raison des lois
de l'hérédité, que ce sont les classes sociales dites supérieures qui
en renferment le plus et c'est sans doute en cela surtout que réside
leur supériorité.

la pointe de la pyramide, par une toute petite élite de savants,
d'inventeurs, d'artistes, d'écrivains, groupe infiniment restreint
vis-à-vis du reste de la population, mais qui, à lui seul, donne le
niveau d'un pays sur l'échelle intellectuelle de la civilisation. Il
suffirait de le faire disparaître pour voir disparaître en même temps
tout ce qui fait la gloire d'une nation. « Si la France, comme le dit
justement Saint-Simon, perdait subitement ses cinquante premiers
savants, ses cinquante premiers artistes, ses cinquante premiers
fabricants, ses cinquante premiers cultivateurs, la nation deviendrait
un corps sans âme, elle serait décapitée. Si elle venait au contraire à
perdre tout son personnel officiel, cet événement affligerait les
Français parce qu'ils sont bons, mais il n'en résulterait pour le pays
qu'un faible dommage. »

Avec les progrès de la civilisation, la différenciation  entre les
couches extrêmes d'une population s'accroît fort rapidement; elle tend
même, à un certain moment, à s'accroître suivant ce que les
mathématiciens appellent une progression géométrique. Il suffirait
donc, si certains effets de l'hérédité n'y mettaient obstacle, de faire
intervenir le temps pour voir les couches supérieures d'une population
séparées intellectuellement des couches inférieures par une distance
aussi grande que celle qui sépare le blanc du nègre, ou même le nègre
du singe.

Mais plusieurs raisons s'opposent' à ce que cette différenciation
intellectuelle des couches sociales, tout en devenant très grande,
s'accomplisse avec autant de rapidité qu'on pourrait théoriquement
l'admettre. En premier lieu, en effet, la différenciation ne porte
guère que sur l'intelligence, peu ou pas sur le caractère; et nous
savons que c'est le caractère, et non l'intelligence, qui joue le rôle
fondamental dans la vie des peuples. En second lieu, les masses tendent
aujourd'hui, par leur organisation et leur discipline, à devenir
toutes-puissantes. Leur haine des supériorités intellectuelles étant
évidente, il est probable que toute aristocratie intellectuelle est
destinée à être violemment détruite par des révolutions périodiques, à
mesure que les masses populaires s'organiseront, comme fut détruite, il
y a un siècle, l'ancienne noblesse. Lorsque le socialisme s'étendra en
maître sur l'Europe, sa seule chance d'exister quelque temps sera de
faire périr, jusqu'au dernier, tous les individus possédant une
supériorité capable de les élever, si faiblement que ce soit, au dessus
de la plus humble moyenne.

En dehors des deux causes que je viens d'énoncer et qui sont d'ordre
artificiel, puisqu'elles résultent de conditions de civilisation
pouvant varier, il en est une beaucoup plus importante - parce qu'elle
est une loi naturelle inéluctable - et qui empêchera toujours l'élite
d'une nation, non pas de se différencier intellectuellement des couches
inférieures, mais de s'en différencier par trop rapidement. En présence
des conditions actuelles de la civilisation qui tendent, de plus en
plus, à différencier les hommes d'une même race, se trouvent en effet
les pesantes lois de l'hérédité, qui tendent à faire disparaître, ou à
ramener à la moyenne, les individus qui la dépassent trop nettement.

Des observations déjà anciennes, mentionnées par tous les auteurs de
travaux sur l'hérédité, ont prouvé en effet que les descendants de
familles éminentes par l'intelligence subissent tôt ou tard - tôt, le
plus souvent, - des dégénérescences qui tendent à les supprimer tout à
fait.

La grande supériorité intellectuelle ne paraît donc s'obtenir qu'à
la condition de ne laisser derrière soi que des dégénérés. En fait, ce
n'est qu'en empruntant sans cesse aux éléments placés au-dessous
d'elle, que peut subsister la pointe de la pyramide sociale dont je
parlais plus haut. Si l'on réunissait dans une île isolée tous les
individus composant cette élite, on formerait, par leurs croisements,
une race atteinte de dégénérescences variées et condamnée par
conséquent à disparaître bientôt. Les grandes supériorités
intellectuelles peuvent se comparer à ces monstruosités botaniques
créées par l'artifice du jardinier. Abandonnées à elles-mêmes, elles
meurent ou retournent au type moyen de l'espèce, qui, lui, est
tout-puissant, parce qu'il représente la longue série des ancêtres.

L'étude attentive des divers peuples montre que si les individus
d'une même race se différencient immensément par l'intelligence ils se
différencient assez peu par le caractère, ce roc invariable dont j'ai
déjà montré la permanence à travers les âges. Nous devons donc en
étudiant une race la considérer à deux points de vue fort différents.
Au point de vue intellectuel elle ne vaut que par une petite élite à
laquelle sont dus tous les progrès scientifiques, littéraires et
industriels d'une civilisation. Au point de vue du caractère c'est la
moyenne seule qu'il importe de connaître. C'est du niveau de cette
moyenne que dépend toujours la puissance des peuples. Ils peuvent à la
rigueur se passer d'une élite intellectuelle mais non d'un certain
niveau de caractère. Nous le montrerons bientôt.

Ainsi, tout en se différenciant intellectuellement de plus en plus à
travers les siècles, les individus d'une race tendent toujours au point
de vue du caractère à osciller autour du type moyen de cette race.
C'est à ce type moyen, qui s'élève fort lentement, qu'appartient la
très grande majorité des membres d'une nation. Ce noyau fondamental est
revêtu - au moins chez les peuples supérieurs - d'une mince couche
d'esprits éminents, capitale au point de vue de la civilisation, mais
sans importance au point de vue de la race. Sans cesse détruite, elle
est renouvelée sans cesse aux dépens de la couche moyenne qui, elle, ne
varie que fort lentement, parce que les moindres variations, pour
devenir durables, demandent à être accumulées dans le même sens par
l'hérédité pendant plusieurs siècles.

Il y a plusieurs années déjà que j'étais arrivé, en m'appuyant sur
des recherches d'ordre purement anatomique, aux idées qui précèdent
sur
la différenciation des individus et des races, et pour la justification
desquelles je n'ai invoqué, aujourd'hui, que des raisons
psychologiques. Les deux ordres d'observation conduisant aux mêmes
résultats, je me permettrai de rappeler quelques-unes des conclusions
de mon premier travail. Elles s'appuient sur des mensurations exécutées
sur plusieurs milliers de crânes anciens et modernes appartenant à des
races diverses. En voici les parties les plus essentielles :

Le volume du crâne est en rapport étroit avec l'intelligence,
lorsque, laissant de côté les cas individuels, on opère sur des
séries.
On constate alors que ce qui distingue les races inférieures des races
supérieures, ce ne sont pas de faibles variations dans la capacité
moyenne de leurs crânes,mais bien ce fait essentiel que la race
supérieure contient un certain nombre d'individus au cerveau très
développé, alors que la race inférieure n'en contient pas. Ce n'est
donc pas par les foules, mais bien par le nombre de ceux qui s'en
distinguent, que les races diffèrent. D'un peuple à l'autre, la
différence moyenne du crâne - sauf quand on considère les races tout à
fait inférieures - n'est jamais bien considérable.

En comparant les crânes des diverses races humaines, dans le présent
et le passé, on voit que les races dont le volume du crâne présente les
plus grandes variations individuelles sont les races les plus élevées
en civilisation; qu'à mesure qu'une race se civilise, les crânes des
individus qui la composent se différencient de plus en plus; ce qui
conduit à ce résultat que ce n'est pas vers l'égalité intellectuelle
que la civilisation nous conduit, mais vers une inégalité de plus en
plus profonde. L'égalité anatomique et physiologique n'existe qu'entre
individus de races tout à fait inférieures. Entre les membres d'une
tribu sauvage, tous adonnés aux mêmes occupations, la différence est
forcément minime. Entre le paysan, qui n'a que trois cents mots dans
son vocabulaire, et le savant, qui en a cent mille avec les idées
correspondantes, la différence est, au contraire, gigantesque.

Je dois ajouter à ce qui précède que la différenciation entre
individus produite par le développement de la civilisation se manifeste
également entre les sexes. Chez les peuples inférieurs ou dans les
couches inférieures des peuples supérieurs, l'homme et la femme sont
intellectuellement fort voisins. A mesure au contraire que les peuples
se civilisent, les sexes tendent de plus en plus à se différencier.

Le volume du crâne de l'homme et de la femme, même quand on compare
uniquement, comme je l'ai fait, des sujets d'âge égal, de taille égale
et de poids égal, présente des différences très rapidement croissantes
avec le degré de la civilisation. Très faibles dans les races
inférieures, ces différences deviennent immenses dans les races
supérieures. Dans ces races supérieures, les crânes féminins sont
souvent à peine plus développés que ceux des femmes de races très
inférieures. Alors que la moyenne des crânes parisiens masculins les
range parmi les plus gros crânes connus, la moyenne des crânes
parisiens féminins les classe parmi les plus petits crânes observés,à
peu près au niveau de ceux des Chinoises, à peine au-dessus des crânes
féminins de la Nouvelle-Calédonie [5].

[5] Dr Gustave le Bon. Recherches anatomiques et mathématiques sur les
variations de volume du cerveau et sur leurs relations avec
l'intelligence. In-8-, 1879. Mémoire couronné par l'Académie des
sciences et par la Société d'anthropologie.



CHAPITRE V

FORMATION DES RACES HISTORIQUES

Comment se sont formées les races historiques. - Conditions qui
permettent à des races diverses de fusionner pour former une race
unique. - Influence du nombre des individus mis en présence, de
l'inégalité de leurs caractères, des milieux, etc. - Résultats des
croisements. - Raisons de la grande infériorité des métis. - Mobilité
des caractères psychologiques nouveaux créés par les croisements. -
Comment ces caractères arrivent à se fixer. - Les périodes critiques de
l'histoire. - Les croisements constituent un facteur essentiel de
formation de races nouvelles, et en même temps un puissant facteur de
dissolution des civilisations. - Importance du régime des castes. -
Influence des milieux. - Ils ne peuvent agir que sur les races
nouvelles en voie de formation dont les croisements ont dissocié les
caractères ancestraux. - Sur les races anciennes les milieux sont sans
action. - Exemples divers. - La plupart des races historiques de
l'Europe sont encore en voie de formation. - Conséquences politiques et
sociales. - Pourquoi la période de formation des races historiques
sera bientôt passée.


Nous avons déjà fait remarquer qu'on ne pouvait plus guère rencontrer
chez les peuples civilisés de véritables races, dans le sens
scientifique de ce mot, mais seulement des races historiques,
c'est-à-dire des races créées par les hasards des conquêtes, des
immigrations, de la politique, etc., et formées par conséquent du
mélange d'individus d'origines différentes.

Comment ces races hétérogènes arrivent-elles à se fondre et former
une race historique possédant des caractères psychologiques communs?
C'est ce que nous allons rechercher.

Remarquons tout d'abord que les éléments mis en présence par le
hasard ne se fondent pas toujours. Les populations allemande,
hongroise, slave, etc., qui vivent sous la domination autrichienne,
forment des races parfaitement distinctes et qui n'ont jamais tenté de
se fusionner. L'Irlandais, qui vit sous la domination des Anglais, ne
s'est pas davantage mélangé avec eux. Quant aux peuples tout à fait
inférieurs, Peaux-Rouges, Australiens, Tasmaniens, etc., non seulement
ils ne s'unissent pas aux peuples supérieurs, mais en outre ils
disparaissent rapidement à leur contact. L'expérience prouve que tout
peuple inférieur mis en présence d'un peuple supérieur est fatalement
condamné à bientôt disparaître.

Trois conditions sont nécessaires pour que des races arrivent à se
fusionner et à former une race nouvelle plus ou moins homogène.

La première de ces conditions est que les races soumises aux
croisements ne soient pas trop inégales par leur nombre; la seconde,
qu'elles ne diffèrent pas trop par leurs caractères; la troisième,
qu'elles soient soumises pendant longtemps à des conditions de milieu
identiques.

La première des conditions qui viennent d'être énumérées est d'une
importance capitale. Un petit nombre de blancs transportés chez une
population nègre nombreuse disparaissent, après quelques générations,
sans laisser de traces de leur sang parmi leurs descendants. Ainsi ont
disparu tous les conquérants qui ont envahi des populations trop
nombreuses. Ils ont pu, comme les Latins en Gaule, les Arabes en
Égypte, laisser derrière eux leur civilisation, leurs arts et leur
langue. Ils n'y ont jamais laissé leur sang.

La seconde des conditions précédentes a également une importance
très grande. Sans doute des races fort différentes, le blanc et le noir
par exemple, peuvent se fusionner, mais les métis qui en résultent
constituent une population très inférieure aux produits dont elle
dérive, et complètement incapable de créer, ou même de continuer une
civilisation. L'influence d'hérédités contraires dissocie leur moralité
et leur caractère. Quand les métis de blancs et de nègres ont hérité
par hasard, comme à Saint-Domingue, d'une civilisation supérieure,
cette civilisation est rapidement tombée dans une misérable décadence.
Les croisements peuvent être un élément de progrès entre des races
supérieures, assez voisines, telles que les Anglais et les Allemands de
l'Amérique. Ils constituent toujours un élément de dégénérescence quand
ces races, même supérieures, sont trop différentes [6].

[6] Tous les pays qui présentent un trop grand nombre de métis sont, pour
cette seule raison, voués à une perpétuelle anarchie, à moins qu'ils ne
soient dominés par une main de fer. Tel sera fatalement le cas du
Brésil. Il ne compte qu'un tiers de blancs. Le reste de la population
se compose de nègres et de mulâtres. Le célèbre Agassiz dit avec raison
« qu'il suffît d'avoir été au Brésil pour ne pas pouvoir nier la
décadence résultant des croisements qui ont eu lieu dans ce pays plus
largement qu'ailleurs. Ces croisements effacent, dit-il, les meilleures
qualités, soit du blanc, soit du noir, soit de l'Indien, et produisent
un type indescriptible dont l'énergie physique et mentale s'est
affaiblie ».

Croiser deux peuples, c'est changer du même coup aussi bien leur
constitution physique que leur constitution mentale. Les croisements
constituent d'ailleurs le seul moyen infaillible que nous possédions de
transformer d'une façon fondamentale le caractère d'un peuple,
l'hérédité seule étant assez puissante pour lutter contre l'hérédité.
Ils permettent de créer à la longue une race nouvelle, possédant des
caractères physiques et psychologiques nouveaux.

Les caractères ainsi créés restent au début très flottants et très
faibles. Il faut toujours de longues accumulations héréditaires pour
les fixer. Le premier effet des croisements entre races différentes est
de détruire l'âme de ces races, c'est-à-dire cet ensemble d'idées et de
sentiments communs qui font la force des peuples et sans lesquels il
n'y a ni nation ni patrie. C'est la période critique de l'histoire des
peuples, une période de début et de tâtonnements que tous ont dû
traverser, car il n'est guère de peuple européen qui ne soit formé des
débris d'autres peuples. C'est une période pleine de luttes intestines
et de vicissitudes, qui dure tant que les caractères psychologiques
nouveaux ne sont pas encore fixés.

Ce qui précède montre que les croisements doivent être considérés à
la fois comme un élément fondamental de la formation de races
nouvelles, et comme un puissant facteur de dissolution des races
anciennes. C'est donc avec raison que tous les peuples arrivés à un
haut degré de civilisation ont soigneusement évité de se mêler avec des
étrangers. Sans l'admirable régime des castes, la petite poignée
d'Aryens qui envahit l'Inde, il y a trois mille ans, se fût bien vite
noyée dans l'immense foule des populations noires qui l'enveloppait de
toutes parts, et aucune civilisation ne fût née sur le sol de la grande
péninsule. Si, de nos jours, les Anglais n'avaient pas conservé en
pratique le même système, et avaient consenti à se croiser avec les
indigènes, il y a déjà longtemps que le gigantesque empire de l'Inde
leur aurait échappé. Un peuple peut perdre bien des choses, subir bien
des catastrophes, et se relever encore. Il a tout perdu, et ne se
relève plus quand il a perdu son âme.

C'est au moment où les civilisations en décadence sont devenues la
proie d'envahisseurs pacifiques ou guerriers, que les croisements
exercent successivement le rôle destructeur, puis créateur, dont je
viens de parler. Ils détruisent la civilisation ancienne puisqu'ils
détruisent l'âme du peuple qui la possédait. Ils permettent la création
d'une civilisation nouvelle puisque les anciens caractères
psychologiques des races en présence ont été détruits et que sous
l'influence de conditions d'existence nouvelle, de nouveaux caractères
vont pouvoir se former.

C'est seulement sur les races en voie de formation et dont par
conséquent les caractères ancestraux ont été détruits par des hérédités
contraires, que peut se manifester l'influence du dernier des facteurs
mentionnés au début de ce chapitre, les milieux. Très faible sur les
races anciennes, l'influence des milieux est au contraire très grande
sur les races nouvelles. Les croisements, en détruisant des caractères
psychologiques ancestraux, créent une sorte de table rase sur laquelle
l'action des milieux, continuée pendant des siècles, arrive à -édifier,
puis à fixer des caractères psychologiques nouveaux. Alors, et
seulement alors, une nouvelle race historique est formée. Ainsi s'est
constituée la nôtre.

L'influence des milieux - milieux physiques et moraux - est donc
très grande ou au contraire très faible suivant les cas, et on
s'explique ainsi que les opinions les plus contradictoires aient pu
être émises sur leur action. Nous venons de voir que cette influence
est très grande sur les races en voie de formation; mais si nous avions
considéré des races anciennes solidement fixées depuis longtemps par
l'hérédité, nous aurions pu dire que l'influence des milieux est au
contraire à peu près entièrement nulle.

Pour les milieux moraux, nous avons la preuve de leur nullité
d'action par l'absence d'influence de nos civilisations occidentales
sur les peuples de l'Orient, alors même qu'ils sont soumis pendant
plusieurs générations à leur contact, ainsi que cela s'observe sur les
Chinois habitant les États-Unis. Pour les milieux physiques, nous
constatons la faiblesse de leur pouvoir par les difficultés de
l'acclimatement. Transportée dans un milieu trop différent du sien, une
race ancienne - qu'il s'agisse d'un homme, d'un animal ou d'une plante
- périt plutôt que de se transformer. Conquise par dix peuples divers,
l'Egypte a toujours été leur tombeau. Pas un n'a pu s'y acclimater.
Grecs, Romains, Perses, Arabes, Turcs, etc., n'y ont jamais laissé de
traces de leur sang. Le seul type qu'on y rencontre est celui de
l'impassible Fellah, dont les traits reproduisent fidèlement ceux que
les artistes égyptiens gravaient il y a sept mille ans sur les tombes
et les palais des Pharaons.

La plupart des races historiques de l'Europe sont encore en voie de
formation, et il importe de le savoir pour comprendre leur histoire.
Seul l'Anglais actuel représente une race presque entièrement fixée.
Chez lui l'ancien Breton, le Saxon et le Normand se sont effacés pour
former un type nouveau bien homogène. En France, au contraire, le
Provençal est bien différent du Breton, et l'Auvergnat du Normand.
Cependant, s'il n'existe pas encore un type moyen du Français, il
existe au moins des types moyens de certaines régions. Ces types sont
malheureusement bien séparés encore par les idées et le caractère. Il
est donc par conséquent difficile de trouver des institutions qui
puissent leur convenir également, et ce n'est que par une
centralisation énergique qu'il est possible de leur donner quelques
communauté de pensée. Nos divergences profondes de sentiments et de
croyances, et les bouleversements politiques qui en sont la
conséquence, tiennent principalement à des différences de constitution
mentale que l'avenir seul pourra peut-être effacer.

Il en a toujours été ainsi quand des races différentes se sont
trouvées en contact. Les dissentiments et les luttes intestines ont
toujours été d'autant plus profondes que les races en présence étaient
plus différentes. Quand elles sont trop dissemblables, il devient
absolument impossible de les faire vivre sous les mêmes institutions et
les mêmes lois. L'histoire des grands empires formés de races
différentes a toujours été identique. Ils disparaissent le plus souvent
avec leur fondateur. Parmi les nations modernes, les Hollandais et les
Anglais ont seuls réussi à imposer leur joug à des peuples asiatiques
fort différents d'eux, mais ils n'y sont parvenus que parce qu'ils ont
su respecter les moeurs, les coutumes et les lois de ces peuples, les
laissant en réalité s'administrer eux-mêmes, et bornant leur rôle à
toucher une partie des impôts, à pratiquer le commerce et à maintenir
la paix.

A part ces rares exceptions, tous les grands empires réunissant des
peuples dissemblables ne peuvent être créés que par la force et sont
condamnés à périr par la violence. Pour qu'une nation puisse se former
et durer il faut qu'elle se soit constituée lentement, par le mélange
graduel de races peu différentes, croisées constamment entre elles,
vivant sur le même sol, subissant l'action des mêmes milieux, ayant les
mêmes institutions et les mêmes croyances. Ces races diverses peuvent
alors, au bout de quelques siècles, former une nation bien homogène.

A mesure que vieillit le monde, les races deviennent de plus en plus
stables, et leurs transformations par voie de mélange de plus en plus
rares. En avançant en âge l'humanité sent le poids de l'hérédité
devenir plus lourd et les transformations plus difficiles. En ce qui
concerne l'Europe, on peut dire que l'ère de formation des races
historiques sera bientôt passée.



LIVRE II

COMMENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES SE MANIFESTENT DANS
LES DIVERS ÉLÉMENTS DE LEURS CIVILISATIONS



CHAPITRE PREMIER

LES DIVERS ÉLÉMENTS D'UNE CIVILISATION COMME MANIFESTATION
EXTÉRIEURE DE L'AME D'UN PEUPLE

Les éléments dont une civilisation se compose sont les
manifestations extérieures de l'âme des peuples qui les ont créés. -
L'importance de ces divers éléments varie d'un peuple à un autre. - Les
arts, la littérature, les institutions, etc., jouent, suivant les
peuples, le rôle fondamental. - Exemples fournis dans l'antiquité par
les Egyptiens, les Grecs et les Romains. - Les divers éléments d'une
civilisation peuvent avoir une évolution indépendante de la marche
générale de cette civilisation. - Exemples fournis par les arts. - Ce
qu'ils traduisent. - Impossibilité de trouver dans un seul élément
d'une civilisation la mesure du niveau de cette civilisation. -Éléments
qui assurent la supériorité à un peuple. - Des éléments
philosophiquement fort inférieurs peuvent être, socialement, très
supérieurs.

Les éléments divers : langues, institutions, idées, croyances, arts,
littérature, dont une civilisation se compose, doivent être considérés
comme la manifestation extérieure de l'âme des hommes qui les ont
créés. Mais suivant les époques et les races, l'importance de ces
éléments comme expression de l'âme d'un peuple est fort inégale.

Il n'est guère aujourd'hui de livres consacrés aux oeuvres d'art, où
il ne soit répété qu'elles traduisent fidèlement la pensée des peuples
et sont la plus importante expression de leur civilisation.

Sans doute il en est souvent ainsi, mais il s'en faut de beaucoup
que cette règle soit absolue, et que le développement des arts
corresponde toujours au développement intellectuel des nations. S'il
est des peuples pour qui les oeuvres d'art sont la plus importante
manifestation de leur âme, il en est d'autres, très haut placés
pourtant sur l'échelle de la civilisation, chez qui les arts n'ont joué
qu'un rôle fort secondaire. Si l'on était condamné à écrire l'histoire
de la civilisation de chaque peuple en ne prenant qu'un élément, cet
élément devrait varier d'un peuple à l'autre. Ce seraient les arts pour
les uns, mais, pour les autres, ce seraient les institutions,
l'organisation militaire, l'industrie, le commerce, etc., qui nous
permettraient de les mieux connaître. C'est un point qu'il importe
d'abord d'établir, car il nous permettra plus tard de comprendre
pourquoi les divers éléments de la civilisation ont subi des
transformations très inégales en se transmettant d'un peuple à un
autre.

Parmi les peuples de l'antiquité, les Egyptiens et les Romains
présentent des exemples tout à fait caractéristiques de cette inégalité
dans le développement des divers éléments d'une civilisation, et même
dans les diverses branches dont chacun de ces éléments se compose.

Prenons d'abord les Egyptiens. Chez eux, la littérature fut toujours
très faible, la peinture fort médiocre. L'architecture et la statuaire
produisirent au contraire des chefs-d'oeuvre. Leurs monuments provoquent
encore notre admiration. Les statues qu'ils nous ont laissées telles
que le Scribe, le Cheik-el-Beled, Rahotep, Nefertiti, et bien d'autres,
seraient encore des modèles aujourd'hui, et ce n'est que pendant une
bien courte période que les Grecs ont réussi à les surpasser.

Des Egyptiens, rapprochons les Romains, qui jouèrent un rôle si
prépondérant dans l'histoire. Ils ne manquèrent ni d'éducateurs ni de
modèles, puisqu'ils avaient les Egyptiens et les Grecs derrière eux;
et, cependant, ils ne réussirent pas à se créer un art personnel.
Jamais, peut-être, aucun peuple ne manifesta moins d'originalité dans
ses productions artistiques. Les Romains se souciaient fort peu des
arts, ne les envisageaient guère qu'au point de vue utilitaire et n'y
voyaient qu'une sorte d'article d'importation analogue aux autres
produits, tels que les métaux, les aromates et les épices qu'ils
demandaient aux peuples étrangers. Alors qu'ils étaient déjà les
maîtres du monde, les Romains n'avaient pas d'art national, et même, à
l'époque où la paix universelle, la richesse et les besoins du luxe
développèrent un peu leurs faibles sentiments artistiques, ce fut
toujours à la Grèce qu'ils demandèrent des modèles et des artistes.
L'histoire de l'architecture et de la sculpture romaines ne sont guère
qu'un sous-chapitre de l'histoire de l'architecture et de la sculpture
grecques.

Mais ce grand peuple romain, si inférieur dans ses arts, éleva au
plus haut degré trois autres éléments de la civilisation. Il eut des
institutions militaires qui lui assurèrent la domination du monde; des
institutions politiques et judiciaires que nous copions encore; enfin
il créa une littérature dont la nôtre s'est inspirée pendant des siècles.

Nous voyons donc, d'une façon frappante, l'inégalité de
développement des éléments de la civilisation chez deux nations dont le
haut degré de culture ne saurait être contesté, et nous pouvons
pressentir les erreurs auxquelles on s'exposerait en ne prenant pour
échelle qu'un de ces éléments, les arts par exemple. Nous venons de
trouver chez les Egyptiens des arts extrêmement originaux et
remarquables, la peinture exceptée; une littérature, au contraire, fort
médiocre. Chez les Romains, des arts médiocres, sans traces
d'originalité, mais une littérature brillante, et enfin des
institutions politiques et militaires de premier ordre.

Les Grecs eux-mêmes, un des peuples qui ont manifesté le plus de
supériorité dans les branches les plus différentes, peuvent être cités
également pour prouver le défaut de parallélisme entre le développement
des divers éléments de la civilisation. A l'époque homérique, leur
littérature était déjà fort brillante, puisque les chants d'Homère sont
encore regardés comme des modèles dont la jeunesse universitaire de
l'Europe est condamnée à se saturer depuis des siècles; et pourtant les
découvertes de l'archéologie moderne ont prouvé qu'à l'époque à
laquelle remontent les chants homériques, l'architecture et la
sculpture grecques étaient grossièrement barbares, et ne se composaient
que d'informes imitations de l'Egypte et de l'Assyrie.

Mais ce sont surtout les Hindous qui nous montreront ces inégalités
de développement des divers éléments de la civilisation. Au point de
vue de l'architecture, il est bien peu dépeuples qui les aient
dépassés. Au point de vue de la philosophie, leurs spéculations ont
atteint une profondeur à laquelle la pensée européenne n'est arrivée
qu'à une époque toute récente. En littérature, s'ils ne valent pas les
Grecs et les Latins, ils ont produit cependant des morceaux admirables.
Pour la statuaire, ils sont au contraire médiocres et très au-dessous
des Grecs. Sur le domaine des sciences et sur celui des connaissances
historiques, ils sont absolument nuls, et on constate chez eux une
absence de précision qu'on ne rencontre chez aucun peuple à un pareil
degré. Leurs sciences n'ont été que des spéculations enfantines; leurs
livres d'histoire d'absurdes légendes, ne renfermant pas une seule date
et probablement pas un seul événement exact. Ici encore, l'étude
exclusive des arts serait insuffisante pour donner l'échelle de la
civilisation chez ce peuple.

Bien d'autres exemples peuvent être fournis à l'appui de ce qui
précède. Il y a des races qui, sans jamais avoir occupé un rang tout à
fait supérieur, réussirent à se créer un art absolument personnel, sans
parenté visible avec les modèles antérieurs. Tels furent les Arabes.
Moins d'un siècle après qu'ils eurent envahi le vieux monde
gréco-romain, ils avaient transformé l'architecture byzantine adoptée
par eux tout d'abord, au point qu'il serait impossible de découvrir de
quels types ils se sont inspirés, si nous n'avions encore sous les yeux
la série des monuments intermédiaires.

Alors même d'ailleurs qu'il ne posséderait aucune aptitude
artistique ou littéraire, un peuple peut créer une civilisation élevée.
Tels furent les Phéniciens, qui n'eurent d'autre supériorité que leur
habileté commerciale. C'est par leur intermédiaire que s'est civilisé
le monde antique dont ils mirent toutes les parties en relation; mais
par eux-mêmes ils n'ont à peu près rien produit, et l'histoire de leur
civilisation n'est que l'histoire de leur commerce.

Il est enfin des peuples chez qui tous les éléments de la
civilisation restèrent inférieurs, à l'exception des arts. Tels furent
les Mogols. Les monuments qu'ils élevèrent dans l'Inde, et dont le
style n'a presque rien d'hindou, sont tellement splendides qu'il en est
quelques-uns que des artistes compétents ont qualifié des plus beaux
monuments édifiés par la main des hommes; et cependant personne ne
pourrait songer à classer les Mogols parmi les races supérieures.

On remarquera d'ailleurs que, même chez les peuples les plus
civilisés, ce n'est pas toujours à l'époque culminante de leur
civilisation que les arts atteignent le plus haut degré de
développement. Chez les Égyptiens et chez les Hindous, les monuments
les plus parfaits sont généralement les plus anciens; en Europe, c'est
au moyen âge, regardé comme une époque de demi-barbarie, qu'a fleuri ce
merveilleux art gothique dont les oeuvres admirables n'ont jamais été
égalées.

Il est donc tout à fait impossible de juger du niveau d'un peuple
uniquement par le développement de ses arts. Ils ne constituent, je le
répète, qu'un des éléments de sa civilisation; et il n'est pas démontré
du tout que cet élément - pas plus que la littérature d'ailleurs - soit
le plus élevé. Souvent, au contraire, ce sont les peuples placés à la
tête de la civilisation : les Romains dans l'antiquité, les Américains
de nos jours, chez qui les oeuvres artistiques sont les plus faibles.
Souvent aussi, comme nous le disions à l'instant, ce fut aux âges de
demi-barbarie que les peuples enfantèrent leurs chefs-d'oeuvre
littéraires et artistiques, leurs chefs-d'oeuvre artistiques surtout. Il
semblerait même que la période de personnalité dans les arts, chez un
peuple, est une éclosion de son enfance ou de sa jeunesse, et non pas
de son âge mûr; et, si l'on considère que, dans les préoccupations
utilitaires du monde nouveau dont nous entrevoyons l'aurore, le rôle
des arts est à peine marqué, nous pouvons prévoir le jour où ils seront
classés parmi les manifestations, sinon inférieures, au moins tout à
fait secondaires d'une civilisation.

Bien des raisons s'opposent à ce que les arts suivent dans leur
évolution des progrès parallèles à ceux des autres éléments d'une
civilisation et puissent toujours renseigner par conséquent sur l'état
de cette civilisation. Qu'il s'agisse de l'Égypte, de la Grèce ou des
divers peuples de l'Europe, nous constatons cette loi générale
qu'aussitôt que l'art a atteint un certain niveau, c'est-à-dire que
certains chefs-d'oeuvre ont été créés, commence immédiatement une
période de décadence, tout à fait indépendante du mouvement des autres
éléments de la civilisation. Cette phase de décadence des arts subsiste
jusqu'à ce qu'une révolution politique, une invasion, l'adoption de
croyances nouvelles ou tout autre facteur vienne introduire dans l'art
des éléments nouveaux. C'est ainsi qu'au moyen âge les croisades
apportèrent des connaissances et des idées nouvelles qui imprimèrent à
l'art une impulsion d'où résulta la transformation du style roman en
style ogival. C'est ainsi encore que, quelques siècles plus tard, la
Renaissance des études gréco-latines amena la transformation de l'art
gothique en art de la Renaissance. C'est également ainsi que, dans
l'Inde, les invasions musulmanes amenèrent la transformation de l'art
hindou.

Il importe de remarquer, également, que puisque les arts traduisent
d'une façon générale certains besoins de la civilisation et
correspondent à certains sentiments ils sont condamnés à subir des
transformations conformes à ces besoins, et même à disparaître
entièrement si les besoins et les sentiments qui les ont engendrés
viennent eux-mêmes à se transformer ou à disparaître. Il ne s'ensuivra
pas du tout pour cela que la civilisation soit en décadence, et ici
encore nous saisissons le défaut de parallélisme entre l'évolution des
arts et celle des autres éléments de la civilisation. A aucune époque
de l'histoire, la civilisation n'a été aussi élevée qu'aujourd'hui, et
à aucune époque, peut-être, il n'y eut d'art plus banal et moins
personnel. Les croyances religieuses, les idées et les besoins qui
faisaient de l'art un élément essentiel de la civilisation, aux époques
où elle avait pour sanctuaires les temples et les palais, ayant
disparu, l'art est devenu un accessoire, une chose d'agrément à
laquelle il n'est possible de consacrer ni beaucoup de temps ni
beaucoup d'argent. N'étant plus une nécessité, il ne peut plus guère
être qu'artificiel et d'imitation. Il n'y a plus de peuples aujourd'hui
qui aient un art national, et chacun, en architecture comme en
sculpture, vit des copies plus ou moins heureuses d'époques disparues.

Elles représentent sans doute des besoins ou des caprices, ces
modestes copies, mais il est visible qu'elles ne sauraient traduire nos
idées modernes. J'admire les oeuvres naïves de nos artistes du moyen âge
peignant des saints, le Christ, le paradis et l'enfer, choses tout à
fait fondamentales alors, et qui étaient le principal objectif de
l'existence; mais quand des peintres qui n'ont plus ces croyances
couvrent nos murs de légendes primitives ou de symboles enfantins, en
essayant de revenir à la technique d'un autre âge, ils ne font que de
misérables pastiches sans intérêt pour le présent et que méprisera
l'avenir.

Les seuls arts réels, les seuls qui traduisent une époque, sont ceux
où l'artiste représente ce qu'il sent ou ce qu'il voit au lieu de se
borner à des imitations de formes correspondant à des besoins ou à des
croyances que nous n'avons plus. La seule peinture sincère de nos jours
est la reproduction des choses qui nous entourent, la seule
architecture également sincère, est celle de la maison à cinq étages,
du viaduc et de la gare de chemin de fer. Cet art utilitaire correspond
aux besoins et aux idées de notre civilisation. Il est aussi
caractéristique d'une époque que le fut jadis l'église gothique et le
château féodal. Pour l'archéologue de l'avenir, les grands
caravansérails modernes et les églises gothiques anciennes présenteront
un intérêt égal parce que ce seront des pages successives de ces livres
de pierre que chaque siècle laisse derrière lui, alors qu'il dédaignera
comme d'inutiles documents les maigres contrefaçons de tant d'artistes
modernes.

Chaque esthétique représente l'idéal d'une époque et d'une race, et
par cela seul que les époques et les races sont différentes, l'idéal
doit constamment varier. Au point de vue philosophique, tous les idéals
se valent, car ils ne constituent que de transitoires symboles.

Les arts sont donc de même que tous les éléments d'une civilisation,
la manifestation extérieure de l'âme du peuple qui les a créés,mais
nous devons reconnaître aussi qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils
constituent pour tous les peuples la plus exacte manifestation de leur
pensée.

La démonstration était nécessaire. Car, à l'importance que prend
chez un peuple un élément de civilisation, se mesure la puissance de
transformation que ce peuple applique au même élément lorsqu'il
l'emprunte à une race étrangère. Si sa personnalité se manifeste
surtout dans les arts, par exemple, il ne saura reproduire des modèles
importés sans les marquer profondément à son empreinte. Au contraire,
il transformera peu les éléments qui ne sauraient servir d'interprètes
à son génie. Lorsque les Romains adoptèrent l'architecture des Grecs,
ils ne lui firent pas subir de modifications radicales, parce que ce
n'est pas dans leurs monuments qu'ils mettaient le plus de leur âme.

Et, cependant, même chez un pareil peuple, dénué d'une architecture
personnelle, obligé d'aller chercher à l'étranger ses modèles et ses
artistes, l'art est obligé de subir en peu de siècles l'influence du
milieu et de devenir, presque malgré lui, l'expression de la race qui
l'adopte. Les temples, les palais, les arcs de triomphe, les
bas-reliefs de la Rome antique sont oeuvres de Grecs ou d'élèves de
Grecs; et pourtant le caractère de ces monuments, leur destination,
leurs ornements, leurs dimensions mêmes, n'éveillent plus en nous les
souvenirs poétiques et délicats du génie athénien, mais bien l'idée de
force, de domination, de passion militaire, qui soulevait la grande âme
de Rome. Ainsi, même sur le domaine où elle se montre le moins
personnelle, une race ne peut faire un pas sans y laisser quelque trace
qui n'appartient qu'à elle et qui nous révèle quelque chose de sa
constitution mentale et de son intime pensée.

C'est qu'en effet l'artiste véritable, qu'il soit architecte,
littérateur ou poète, possède la faculté magique de traduire dans ses
synthèses l'âme d'une époque et d'une race. Très impressionnables, très
inconscients, pensant surtout par images, et raisonnant fort peu, les
artistes sont à certaines époques les miroirs fidèles de la société
dans laquelle ils vivent; leurs oeuvres, les plus exacts des documents
qu'on puisse invoquer pour restituer une civilisation. Ils sont trop
inconscients pour n'être pas sincères, et trop impressionnés par le
milieu qui les entoure pour ne pas en traduire fidèlement les idées,
les sentiments, les besoins et les tendances. De liberté, ils n'en ont
pas, et c'est ce qui fait leur force. Ils sont enfermés dans un réseau
de traditions, d'idées, de croyances, dont l'ensemble constitue l'âme
d'une race et d'une époque, l'héritage de sentiments, de pensées et
d'inspirations dont l'influence est toute-puissante sur eux, parce
qu'elle gouverne les régions obscures de l'inconscient où s'élaborent
leurs oeuvres. Si, n'ayant pas ces oeuvres, nous ne savions des siècles
morts que ce qu'en disent les absurdes récits et les arrangements
artificiels des livres d'histoire, le véritable passé de chaque peuple
nous serait presque aussi fermé que celui de cette mystérieuse
Atlantide submergée par les flots dont parle Platon.

Le propre de l'oeuvre d'art réelle est donc d'exprimer sincèrement
les besoins et les idées du temps qui l'ont vue naître. De tous les
langages divers qui racontent le passé, les oeuvres d'art, celles de
l'architecture surtout, sont les plus intelligibles encore. Plus
sincères que les livres, moins artificielles que les religions et les
langues, elles traduisent à la fois des sentiments et des besoins.
L'architecte est le constructeur de la demeure de l'homme et de celle
des dieux; or ce fut toujours dans l'enceinte du temple et dans celle
du foyer que s'élaborèrent les causes premières des événements qui
constituent l'histoire.

De ce qui précède nous pouvons conclure que si les divers éléments
dont une civilisation se compose sont bien l'expression de l'âme du
peuple qui les a créés, certains de ces éléments variables suivant les
races et variables aussi suivant les époques chez la même race
traduisent beaucoup mieux que d'autres l'âme d'une race.

Mais puisque la nature de ces éléments varie d'un peuple à l'autre,
d'une époque à l'autre, il est évident qu'il est impossible d'en
trouver un seul dont on puisse se servir comme de commune mesure pour
évaluer le niveau des diverses civilisations.

Il est évident aussi qu'on ne peut établir entre ces éléments de
classement hiérarchique, car le classement varierait d'un siècle à
l'autre, l'importance des éléments considérés variant elle-même avec
les époques.

Si l'on ne jugeait de la valeur des divers éléments d'une
civilisation qu'au point de vue de l'utilité pure, on arriverait à dire
que les éléments de civilisation les plus importants sont ceux qui
permettent à un peuple d'asservir les autres, c'est-à-dire les
institutions militaires. Mais alors il faudrait placer les Grecs,
artistes, philosophes et lettrés, au-dessous des lourdes cohortes de
Rome, les sages et savants Egyptiens au-dessous des Perses
demi-barbares, les Hindous au-dessous des Mogols également
demi-barbares.

Ces distinctions subtiles, l'histoire ne s'en préoccupe guère. La
seule supériorité, devant laquelle elle s'incline toujours, est la
supériorité militaire; mais celle-ci s'accompagne bien rarement d'une
supériorité correspondante dans les autres éléments de la civilisation,
ou, du moins, ne la laisse pas subsister longtemps à ses côtés. La
supériorité militaire ne peut malheureusement s'affaiblir chez un
peuple sans qu'il soit bientôt condamné à disparaître. Ce fut toujours
alors qu'ils étaient arrivés à l'apogée de la civilisation, que les
peuples supérieurs durent céder la place à des barbares très inférieurs
à eux par l'intelligence, mais possédant certaines qualités de
caractère et de valeur guerrière, que les civilisations trop raffinées
ont toujours eu pour résultat de détruire.

Il faudrait donc arriver à cette conclusion attristante que ce sont
les éléments, philosophiquement inférieurs, d'une civilisation qui,
socialement, sont les plus importants. Si les lois de l'avenir devaient
être celles du passé, on pourrait dire que ce qui est le-plus nuisible
pour un peuple, c'est d'être arrivé à un trop haut degré d'intelligence
et de culture. Les peuples périssent dès que s'altèrent les qualités de
caractère qui forment la trame de leur âme et ces qualités s'altèrent
dès que grandissent leur civilisation et leur intelligence.



CHAPITRE II

COMMENT SE TRANSFORMENT LES INSTITUTIONS, LES RELIGIONS ET LES
LANGUES

Les races supérieures ne peuvent, pas plus que les races
inférieures, transformer brusquement les éléments de leur civilisation.
- Contradictions présentées par les peuples qui ont changé leurs
religions, leurs langues et leurs arts. - Le cas du Japon. - En quoi
ces changements ne sont qu'apparents. - Transformations profondes
subies par le Bouddhisme, le Brahmanisme, l'Islamisme et le
Christianisme, suivant les races qui les ont adoptés. - Variations que
subissent les institutions et les langues suivant la race qui les
adopte. - Comment les mots considérés comme se correspondant dans des
langues différentes représentent des idées et des modes de penser très
dissemblables. - Impossibilité, pour cette raison, de traduire
certaines langues. - Pourquoi, dans les livres d'histoire, la
civilisation d'un peuple paraît parfois subir des changements profonds.
- Limites de l'influence réciproque des diverses civilisations.


Dans un travail publié ailleurs, nous avons montré que les races
supérieures sont dans l'impossibilité de faire accepter ou d'imposer
leur civilisation aux races inférieures. Prenant un à un les plus
puissants moyens d'action dont les Européens disposent, l'éducation,
les institutions et les croyances, nous avons démontré l'insuffisance
absolue de ces moyens d'action pour changer l'état social des peuples
inférieurs. Nous avons essayé d'établir que, tous les éléments d'une
civilisation correspondant à une certaine constitution mentale bien
définie créée par un long passé héréditaire, il était impossible de les
modifier sans changer la constitution mentale d'où ils dérivent. Les
siècles seuls, et non les conquérants, peuvent accomplir une telle
tâche. Nous avons fait voir aussi que c'est seulement par une série
d'étapes successives, analogues à celles que franchirent les barbares,
destructeurs de la civilisation gréco-romaine, qu'un peuple peut
s'élever sur l'échelle de la civilisation. Si, au moyen de l'éducation,
on essaye de lui éviter ces étapes, on ne fait que désorganiser sa
morale et son intelligence, et le ramener finalement à un niveau
inférieur à celui où il était arrivé par lui-même.

L'argumentation que nous avons appliquée aux races inférieures est
applicable également aux races supérieures. Si les principes que nous
avons exposés dans cet ouvrage sont exacts, nous devrons constater que
les races supérieures ne peuvent pas non plus transformer brusquement
leur civilisation. A elles aussi il faut le temps et les étapes
successives. Si des peuples supérieurs semblent parfois avoir adopté
des croyances, des institutions, des langues et des arts différents de
ceux de leurs ancêtres, ce n'est, en réalité, qu'après les avoir
transformés lentement et profondément, de façon à les mettre en
rapport avec leur constitution mentale.

L'histoire semble contredire à chaque page la proposition qui
précède. On y voit très fréquemment des peuples changer les éléments de
leur civilisation, adopter des religions nouvelles, des langues
nouvelles, des institutions nouvelles. Les uns abandonnent des
croyances plusieurs fois séculaires, pour se convertir au
christianisme, au bouddhisme ou à l'islamisme; d'autres transforment
leur langue; d'autres enfin modifient radicalement leurs institutions
et leurs arts. Il semble même qu'il suffise d'un conquérant ou d'un
apôtre, ou même d'un simple caprice, pour produire très facilement de
semblables transformations.

Mais, en nous offrant le récit de ces brusques révolutions,
l'histoire ne fait qu'accomplir une de ses tâches habituelles : créer
et propager de longues erreurs. Lorsqu'on étudie de près tous ces
prétendus changements, on s'aperçoit bientôt que les noms seuls des
choses varient aisément, tandis que les réalités qui se cachent
derrière les mots continuent à vivre et ne se transforment qu'avec une
extrême lenteur.

Pour le prouver, et pour montrer en même temps comment, derrière des
dénominations semblables, s'accomplit la lente évolution des choses, il
faudrait étudier les éléments de chaque civilisation chez divers
peuples, c'est-à-dire refaire leur histoire. Cette lourde tâche, je
l'ai déjà tentée dans plusieurs volumes: je ne saurais donc songer à la
recommencer ici. Laissant de côté les nombreux éléments dont une
civilisation se compose, je ne choisirai comme exemple que l'un d'eux :
les arts.

Avant d'aborder, cependant, dans un chapitre spécial, l'étude de
l'évolution qu'accomplissent les arts en passant d'un peuple à un
autre, je dirai quelques mots des changements que subissent les autres
éléments de la civilisation, afin de montrer que les lois applicables à
un seul de ces éléments sont bien applicables à tous, et que, si les
arts des peuples sont en rapport avec une certaine constitution
mentale, les langues, les institutions, les croyances, etc., le sont
également, et, par conséquent, ne peuvent brusquement changer et passer
indifféremment d'un peuple à un autre [7].

[7] Je n'aborderai pas ici le cas du Japon que j'ai déjà traité ailleurs
et sur lequel je reviendrai sûrement un jour. Il serait impossible
d'étudier en quelques pages une question sur laquelle des hommes d'État
éminents, malheureusement suivis par des philosophes peu éclairés,
s'illusionnent si complètement. Le prestige des triomphes militaires,
fussent-ils obtenus sur de simples barbares, reste encore pour bien des
esprits le seul critérium du niveau d'une civilisation. Il est possible
de dresser à l'européenne une armée de nègres, de leur apprendre à
manier fusils et canons, on n'aura pas pour cela modifié leur
infériorité mentale et tout ce qui découle de cette infériorité. Le
vernis de civilisation européenne qui recouvre actuellement le Japon ne
correspond nullement à l'état mental de la race. C'est un misérable
habit d'emprunt que déchireront bientôt de violentes révolutions.

C'est surtout en ce qui concerne les croyances religieuses que cette
théorie peut sembler paradoxale, et c'est pourtant dans l'histoire de
ces croyances mêmes qu'on peut trouver les meilleurs exemples à
invoquer, pour prouver qu'il est aussi impossible à un peuple de
changer brusquement les éléments de sa civilisation, qu'à un individu
de changer sa taille ou la couleur de ses yeux.

Sans doute personne n'ignore que toutes les grandes religions, le
brahmanisme, le bouddhisme, le christianisme, l'islamisme, ont provoqué
des conversions en masse chez des races entières qui ont paru les
adopter tout à coup; mais quand on pénètre un peu dans l'étude de ces
conversions, on constate bientôt que ce que les peuples ont changé
surtout, c'est le nom de leur ancienne religion, et non la religion
elle-même; qu'en réalité les croyances adoptées ont subi les
transformations nécessaires pour se mettre en rapport avec les vieilles
croyances qu'elles sont venues remplacer, et dont elles n'ont été en
réalité que la simple continuation.

Les transformations subies par les croyances, en passant d'un peuple
à un autre, sont même si considérables souvent, que la religion
nouvellement adoptée n'a plus aucune parenté visible avec celle dont
elle garde le nom. Le meilleur exemple nous est fourni par le
bouddhisme, qui, après avoir été transporté en Chine, y est devenu à ce
point méconnaissable que les savants l'ont pris d'abord pour une
religion indépendante et ont mis fort longtemps à reconnaître que cette
religion était simplement le bouddhisme transformé par la race qui
l'avait adopté. Le bouddhisme chinois n'est pas du tout le bouddhisme
de l'Inde, fort différent lui-même du bouddhisme du Népal, lequel
s'éloigne aussi du bouddhisme de Ceylan. Dans l'Inde, le bouddhisme ne
fut qu'un schisme du brahmanisme, qui l'avait précédé, et dont il
diffère au fond assez peu; en Chine, il fut également un schisme de
croyances antérieures auxquelles il se rattache étroitement.

Ce qui est rigoureusement démontré pour le bouddhisme ne l'est pas
moins pour le brahmanisme. Les races de l'Inde étant extrêmement
diverses, il était facile de présumer que, sous des noms identiques,
elles devaient avoir des croyances religieuses extrêmement différentes.
Sans doute tous les peuples brahmaniques considèrent Vishnou et Siva
comme leurs divinités principales, les Védas comme leurs livres sacrés;
mais ces dieux fondamentaux n'ont laissé dans la religion que leurs
noms, les livres sacrés que leur texte. A côté d'eux se sont formés des
cultes innombrables où l'on retrouve, suivant les races, les croyances
les plus variées : monothéisme, polythéisme, fétichisme, panthéisme,
culte des ancêtres, des démons, des animaux, etc. A ne juger des cultes
de l'Inde que par ce qu'en disent les Védas, on n'aurait pas la plus
légère idée des dieux ni des croyances qui règnent dans l'immense
péninsule. Le titre des livres sacrés est vénéré chez tous les
brahmanes, mais de la religion que ces livres enseignent, il ne reste
généralement rien.

L'islamisme lui-même, malgré la simplicité de son monothéisme, n'a
pas échappé à cette loi : il y a loin de l'islamisme de la Perse à
celui de l'Arabie et à celui de l'Inde. L'Inde, essentiellement
polythéiste, a trouvé moyen de rendre polythéiste la plus monothéiste
des croyances. Pour les cinquante millions de musulmans hindous,
Mahomet et les saints de l'Islam ne sont guère que des dieux nouveaux
ajoutés à des milliers d'autres. L'islamisme n'a même pas réussi à
établir dans l'Inde cette égalité de tous les hommes, qui fut ailleurs
une des causes de son succès : les musulmans de l'Inde pratiquent,
comme les autres Hindous, le système des castes. Dans le Dekkan, parmi
les populations dravidiennes, l'islamisme est devenu tellement
méconnaissable, qu'on ne peut guère le distinguer du brahmanisme; il ne
s'en distinguerait même pas du tout sans le nom de Mahomet, et sans la
mosquée, où le prophète, devenu dieu, est adoré.

Il n'est pas besoin d'aller jusque dans l'Inde pour voir les
modifications profondes qu'a subies l'islamisme en passant d'une race à
une autre. Il suffit de regarder notre grande possession, l'Algérie.
Elle contient deux races fort différentes : Arabes et Berbères,
également musulmans. Or, il y a loin de l'islamisme des premiers à
celui des seconds; la polygamie du Coran est devenue monogamie chez les
Berbères, dont la religion n'est guère qu'une fusion de l'islamisme
avec le vieux paganisme qu'ils ont pratiqué depuis les âges lointains
où dominait Carthage.

Les religions de l'Europe elles-mêmes ne sont pas soustraites à la
loi commune de se transformer suivant l'âme des races qui les adoptent.
Comme dans l'Inde, la lettre des dogmes fixés par les textes est restée
invariable; mais ce sont de vaines formules dont chaque race interprète
le sens à sa façon. Sous la dénomination uniforme de chrétiens, on
trouve en Europe de vrais païens, tels que le Bas-Breton priant des
idoles; des fétichistes, tels que l'Espagnol qui adore des amulettes;
des polythéistes, tels que l'Italien qui vénère comme des divinités
fort diverses les madones de chaque village. Poussant l'étude plus
loin, il serait facile de montrer que le grand schisme religieux de la
Réforme fut la conséquence nécessaire de l'interprétation d'un même
livre religieux par des races différentes : celles du Nord voulant
discuter elles-mêmes leur croyance et régler leur vie, et celles du
Midi restées bien en arrière au point de vue de l'indépendance et de
l'esprit philosophique. Aucun exemple ne serait plus probant.

Mais ce sont là des faits dont le développement entraînerait trop
loin. Nous devrons passer plus vite encore sur deux autres éléments
fondamentaux de la civilisation, les institutions et les langues, parce
qu'il faudrait entrer dans des détails techniques qui sortiraient par
trop des limites de ce travail. Ce qui est vrai pour les croyances
l'est également pour les institutions; ces dernières ne peuvent se
transmettre d'un peuple à un autre sans se transformer. Sans vouloir
multiplier les exemples, je prie le lecteur de considérer simplement
combien, dans les temps modernes, les mêmes institutions, imposées par
la force ou la persuasion, se transforment suivant les races, tout en
conservant des noms identiques. Je le montrerai dans un prochain
chapitre, à propos des diverses régions de l'Amérique.

Les institutions sont en réalité la conséquence de nécessités sur
lesquelles la volonté d'une seule génération d'hommes ne saurait avoir
d'action. Pour chaque race et pour chaque phase de l'évolution de cette
race, il y a des conditions d'existence, de sentiments, de pensées,
d'opinions, d'influences héréditaires qui impliquent certaines
institutions et n'en impliquent pas d'autres. Les étiquettes
gouvernementales importent fort peu. Il n'a jamais été donné à un
peuple de choisir les institutions qui lui semblaient les meilleures.
Si un hasard fort rare lui permet de les choisir, il ne saurait les
garder. Les nombreuses révolutions, les changements successifs de
constitutions auxquels nous nous livrons depuis un siècle constituent
une expérience qui aurait dû fixer depuis longtemps l'opinion des
hommes d'État sur ce point. Je crois d'ailleurs qu'il n'y a plus guère
que dans l'obtuse cervelle des foules et dans l'étroite pensée de
quelques fanatiques que puisse encore persister l'idée que des
changements sociaux importants se font à coups de décrets. Le seul rôle
utile des institutions est de donner une sanction légale aux
changements que les moeurs et l'opinion ont fini par accepter. Elles
suivent ces changements mais ne les précèdent pas. Ce n'est pas avec
des institutions qu'on modifie le caractère et la pensée des hommes. Ce
n'est pas avec elles qu'on rend un peuple religieux ou sceptique, qu'on
lui apprend à se conduire lui-même au lieu de demander sans cesse à
l'État de lui forger des chaînes.

Je n'insisterai pas plus pour les langues que je ne l'ai fait pour
les institutions, et me bornerai à rappeler qu'alors même qu'elle est
fixée par l'écriture, une langue se transforme nécessairement en
passant d'un peuple à un autre, et c'est cela même qui rend si absurde
l'idée d'une langue universelle. Sans doute, moins de deux siècles
après la conquête, les Gaulois, malgré l'immense supériorité de leur
nombre, avaient adopté le latin; mais cette langue, le peuple la
transforma bientôt suivant ses besoins et la logique spéciale de son
esprit. De ces transformations, notre français moderne est finalement
sorti.

Des races différentes ne sauraient longtemps parler la même langue.
Les hasards des conquêtes, les intérêts de son commerce pourront sans
doute amener un peuple à adopter une autre langue que sa langue
maternelle, mais, en peu de générations, la langue adoptée sera
entièrement transformée. La transformation sera d'autant plus profonde
que la race à laquelle la languie a été empruntée diffère davantage de
celle qui l'a empruntée.

On est toujours certain de rencontrer des langues dissemblables dans
les pays où subsistent des races différentes. L'Inde en fournit un
excellent exemple. La grande péninsule étant habitée par des races
nombreuses et diverses, il n'est pas étonnant que les savants y
comptent deux cent quarante langues, quelques-unes différant beaucoup
plus entre elles que le grec ne diffère du français. Deux cent quarante
langues, sans parler d'environ trois cents dialectes ! Parmi ces
langues, la plus répandue est toute moderne, puisqu'elle n'a pas trois
siècles d'existence; c'est l'hindoustani, formé par la combinaison du
persan et de l'arabe, que parlaient les conquérants musulmans, avec
l'hindi, une des langues les plus répandues dans les régions envahies.
Conquérants et conquis oublièrent bientôt leur langue primitive pour
parler la langue nouvelle, adaptée aux besoins de la race nouvelle
produite par le croisement des divers peuples en présence.

Je ne saurais insister davantage et suis obligé de me borner à
indiquer les idées fondamentales. Si je pouvais entrer dans les
développements nécessaires, j'irais plus loin et je dirais que, lorsque
des peuples sont différents,  les mots considérés chez eux comme
correspondants représentent des modes de penser et de sentir tellement
éloignés, qu'en réalité leurs langues n'ont pas de synonymes et que la
traduction réelle de l'une à l'autre est impossible. On le comprend en
voyant, à quelques siècles de distance, dans le même pays, dans la même
race, le même mot correspondre à des idées tout à fait dissemblables.

Ce que les mots anciens représentent, ce sont les idées des hommes
d'autrefois. Les mots qui étaient à l'origine des signes de choses
réelles ont bientôt leur sens déformé par suite des changements des
idées, des moeurs et des coutumes. On continue à raisonner sur ces
signes usés qu'il serait trop difficile de changer, mais il n'y a plus
aucune correspondance entre ce qu'ils représentaient à un moment donné
et ce qu'ils signifient aujourd'hui. Lorsqu'il s'agit de peuples très
éloignés de nous, ayant appartenu à des civilisations sans analogie
avec les nôtres, les traductions ne peuvent donner que des mots
absolument dénués de leur sens réel primitif, c'est-à-dire éveillant
dans notre esprit des idées sans parenté avec celles qu'ils ont
évoquées jadis. Ce phénomène est frappant, surtout pour les anciennes
langues de l'Inde. Chez ce peuple aux idées flottantes, dont la logique
n'a aucune parenté avec la nôtre, les mots n'ont jamais eu ce sens
précis et arrêté que les siècles et la tournure de notre esprit ont
fini par leur donner en Europe. Il y a des livres, comme les Védas,
dont la traduction, vainement tentée, est impossible [8]. Pénétrer dans
la pensée d'individus avec lesquels nous vivons, mais dont certaines
différences d'âge, de sexe, d'éducation nous séparent, est déjà fort
difficile; pénétrer dans la pensée de races sur lesquelles s'est
appesantie la poussière des siècles est une tâche qu'il ne sera jamais
donné à aucun savant d'accomplir. Toute la science qu'on peut acquérir
ne sert qu'à montrer la complète inutilité de telles tentatives.

[8] Parlant des nombreuses tentatives de traduction des Védas, un
éminent indianiste, M. Barth, ajoute : « Un résultat se dégage de toutes
ces études si diverses, et parfois si contradictoires, je veux dire
notre impuissance à traduire ces documents au vrai sens du mot. »

Si brefs et si peu développés que soient les exemples qui précèdent,
ils suffisent à montrer combien sont profondes les transformations que
les peuples font subir aux éléments de civilisation qu'ils empruntent.
L'emprunt paraît souvent considérable, parce que les noms, en effet,
changent brusquement; mais il est toujours en réalité fort minime. Avec
les siècles, grâce aux lents travaux des générations, et par suite
d'additions successives, l'élément emprunté finit par différer beaucoup
de l'élément auquel il s'est substitué tout d'abord. De ces variations
successives, l'histoire, qui s'attache surtout aux apparences, ne tient
guère compte, et, quand elle nous dit, par exemple, qu'un peuple adopta
une religion nouvelle, ce que nous nous représentons aussitôt, ce ne
sont pas du tout les croyances qui ont été adoptées réellement, mais
bien la religion telle que nous la connaissons aujourd'hui. Il faut
pénétrer dans l'étude intime de ces lentes adaptations pour bien
comprendre leur genèse et saisir les différences qui séparent les mots
des réalités.

L'histoire des civilisations se compose ainsi de lentes adaptations,
de petites transformations successives. Si ces dernières nous
paraissent soudaines et considérables, c'est parce que, comme en
géologie, nous supprimons les phases intermédiaires pour n'envisager
que les phases extrêmes.

En réalité, si intelligent et si bien doué qu'on suppose un peuple,
sa faculté d'absorption pour un élément nouveau de civilisation est
toujours fort restreinte. Les cellules cérébrales ne s'assimilent pas
en un jour ce qu'il a fallu des siècles pour créer, et ce qui est
adapté aux sentiments et aux besoins d'organismes différents. De lentes
accumulations héréditaires permettent seules de telles assimilations.
Lorsque nous étudierons plus loin l'évolution des arts chez le plus
intelligent des peuples de l'antiquité, les Grecs, nous verrons qu'il
lui a fallu bien des siècles pour sortir des grossières copies des
modèles de l'Assyrie et de l'Égypte, et arriver d'étapes en étapes
successives aux chefs-d'oeuvre que l'humanité admire encore.

Et cependant tous les peuples qui se sont succédé dans l'histoire- à
l'exception de quelques peuples primitifs tels que les Égyptiens et les
Chaldéens - n'ont guère eu qu'à s'assimiler, en les transformant
suivant leur constitution mentale, les éléments de civilisation qui
constituent l'héritage du passé. Le développement des civilisations eût
été infiniment plus lent, et l'histoire des divers peuples n'eût été
qu'un éternel recommencement, s'ils n'avaient pu profiter des matériaux
élaborés avant eux. Les civilisations créées, il y a sept ou huit mille
ans, par les habitants de l'Égypte et de la Chaldée, ont formé une
source de matériaux où toutes les nations sont venues puiser tour à
tour. Les arts grecs sont nés des arts créés sur les bords du Tigre et
du Nil. Du style grec, est sorti le style romain qui, mélangé à des
influences orientales, a donné successivement naissance aux styles
byzantin, roman et gothique, styles variables suivant le génie et l'âge
des peuples chez qui ils ont pris naissance, mais styles qui ont une
commune origine.

Ce que nous venons de dire des arts est applicable à tous les
éléments d'une civilisation : institutions, langues et croyances. Les
langues européennes dérivent d'une langue mère jadis parlée sur le
plateau central de l'Asie. Notre droit est le fils du droit romain,
fils lui-même de droits antérieurs. La religion juive dérive
directement des croyances chaldéennes. Associée à des croyances
aryennes, elle est devenue la grande religion qui régit les peuples de
l'Occident depuis près de deux mille ans. Nos sciences elles-mêmes ne
seraient pas ce qu'elles sont aujourd'hui sans le lent labeur des
siècles. Les grands fondateurs de l'astronomie moderne, Copernic,
Kepler, Newton, se rattachent à Ptolémée, dont les livres servirent à
l'enseignement jusqu'au XVe siècle, et Ptolémée se rattache, par
l'école d'Alexandrie, aux Égyptiens et aux Chaldéens. Nous entrevoyons
ainsi, malgré les formidables lacunes dont l'histoire de la
civilisation est pleine, une lente évolution de nos connaissances qui
nous fait remonter à travers les âges et les empires jusqu'à l'aurore
de ces antiques civilisations, que la science moderne essaye
aujourd'hui de rattacher aux temps primitifs où l'humanité n'avait pas
d'histoire. Mais si la source est commune, les transformations -
progressives ou régressives - que chaque peuple, suivant sa
constitution mentale, fait subir aux éléments empruntés, sont fort
diverses, et c'est l'histoire même de ces transformations qui constitue
l'histoire des civilisations.

Nous venons de constater que les éléments fondamentaux dont se
compose une civilisation sont individuels à un peuple, qu'ils sont le
résultat, l'expression même de sa structure mentale, et qu'ils ne
peuvent par conséquent passer d'une race à une autre sans subir des
changements tout à fait profonds. Nous avons vu aussi que ce qui masque
l'étendue de ces changements, c'est, d'une part, les nécessités
linguistiques qui nous obligent à désigner sous des mots identiques des
choses fort différentes, et, d'autre part, les nécessités historiques
qui amènent à n'envisager que les formes extrêmes d'une civilisation,
sans considérer les formes intermédiaires qui les unissent. En étudiant
dans le prochain chapitre les lois générales de l'évolution des arts,
nous pourrons montrer avec plus de précision encore la succession des
changements qui s'opèrent sur les éléments fondamentaux d'une
civilisation lorsqu'ils passent d'un peuple à un autre.



CHAPITRE III

COMMENT SE TRANSFORMENT LES ARTS

Application des principes précédemment exposés à l'étude de
l'évolution des arts chez les peuples orientaux. - L'Égypte. - Idées
religieuses d'où ses arts dérivent. - Ce que devinrent ses arts
transportés chez des races différentes : Éthiopiens, Grecs et Perses. -
Infériorité primitive de l'art grec. - Lenteur de son évolution. -
Adoption et évolution en Perse de l'art grec, de l'art égyptien et de
l'art assyrien. - Les transformations subies par les arts dépendent de
la race, et nullement des croyances religieuses. - Exemples fournis par
les grandes transformations subies par l'art arabe suivant les races
qui ont adopté l'Islamisme. - Application de nos principes à la
recherche des origines et de l'évolution des arts de l'Inde. - L'Inde
et la Grèce ont puisé aux mêmes sources, mais en raison de la diversité
des races elles sont arrivées à des arts n'ayant aucune parenté. -
Transformations immenses que l'architecture a subies dans l'Inde
suivant les races qui l'habitent, et malgré la similitude des croyances.


En examinant les rapports qui relient la constitution mentale d'un
peuple, ses institutions, ses croyances et sa langue, j'ai dû me borner
à de brèves indications. Pour élucider de tels sujets, il faudrait
entasser des volumes.

En ce qui concerne les arts, un exposé clair et précis est
infiniment plus facile. Une institution, une croyance sont choses de
définition douteuse, d'interprétation obscure. Il faut rechercher les
réalités, changeantes à chaque époque, qui se cachent derrière des textes
morts, se livrer à tout un travail d'argumentation et de critique pour
arriver à des conclusions finalement contestables. Les oeuvres d'art,
les monuments surtout, sont au contraire fort définies et
d'interprétation facile. Les livres de pierre sont les plus lumineux
des livres, les seuls qui ne mentent jamais, et c'est pour cette raison
que je leur ai donné une place prépondérante dans mes ouvrages sur
l'histoire des civilisations de l'Orient. J'ai toujours eu la plus
grande défiance pour les documents littéraires. Ils trompent souvent et
instruisent rarement. Le monument ne trompe guère et instruit toujours.
C'est lui qui garde le mieux la pensée des peuples morts. Il faut
plaindre la cécité mentale des spécialistes qui n'y cherchent que des
inscriptions.

Étudions donc maintenant comment les arts sont l'expression de la
constitution mentale d'un peuple et comment ils se transforment en
passant d'une civilisation à une autre.

Dans cet examen, je ne m'occuperai que des arts orientaux. La genèse
et la transformation des arts européens ont été soumises à des lois
identiques; mais, pour montrer leur évolution chez les diverses races,
il faudrait entrer dans des détails que ne saurait comporter le cadre
infiniment restreint de cette étude.

Prenons d'abord les arts de l'Égypte, et voyons ce qu'ils sont
devenus jadis en passant successivement chez trois races différentes :
les nègres de l'Éthiopie, les Grecs et les Perses.

De toutes les civilisations qui ont fleuri sur la surface du globe,
celle de l'Égypte s'est traduite le plus complètement dans ses arts.
Elle s'y est exprimée avec tant de puissance et de clarté que les types
artistiques nés sur les bords du Nil ne pouvaient convenir qu'à elle
seule et n'ont été adoptés par d'autres peuples qu'après avoir subi de
considérables transformations.

Les arts égyptiens, l'architecture surtout, sont issus d'un idéal
particulier qui, durant cinquante siècles, fut la préoccupation
constante de tout un peuple. L'Egypte rêvait de créer à l'homme une
demeure impérissable en face de son existence éphémère. Cette race, au
contraire de tant d'autres, a méprisé la vie et courtisé la mort. Ce
qui l'intéressait avant tout, c'était l'inerte momie qui, de ses yeux
d'émail incrustés dans son masque d'or, contemple éternellement, au
fond de sa noire demeure, des hiéroglyphes mystérieux. A l'abri de
toute profanation dans sa maison sépulcrale, vaste comme un palais,
cette momie retrouvait, peint et sculpté sur les parois de corridors
sans fin, ce qui l'avait charmée durant sa brève existence terrestre.

L'architecture égyptienne est surtout une architecture funéraire et
religieuse, ayant plus ou moins pour but la momie et les dieux. C'est
pour eux que se creusaient les souterrains, que s'élevaient les
obélisques, les pylônes, les pyramides, pour eux encore que les
colosses pensifs se dressaient sur leurs trônes de pierre avec un geste
si majestueux et si doux.

Tout est stable et massif dans cette architecture, parce qu'elle
visait à être éternelle. Si les Égyptiens étaient le seul peuple de
l'antiquité que nous connaissions, nous pourrions bien dire, en effet,
que l'art est la plus fidèle expression de l'âme de la race qui l'a
créé.

Des peuples très différents les uns des autres : les Éthiopiens,
race inférieure, les Grecs et les Perses, races supérieures, ont
emprunté, soit à l'Égypte seule, soit à l'Égypte et à l'Assyrie, leurs
arts. Voyons ce qu'ils sont devenus entre leurs mains.

Prenons d'abord le plus inférieur des peuples que nous venons de
citer, les Éthiopiens.

On sait qu'à une époque fort avancée de l'histoire égyptienne (XXIVe
dynastie), les peuples du Soudan, profitant de l'anarchie et de la
décadence de l'Egypte, s'emparèrent de quelques-unes de ses provinces
et fondèrent un royaume qui eut successivement Xapata et Méroé pour
capitale, et qui conserva son indépendance pendant plusieurs siècles.
Éblouis par la civilisation des vaincus, ils essayèrent de copier leurs
monuments et leurs arts; mais ces copies, dont nous possédons des
spécimens, ne sont le plus souvent que de grossières ébauches. Ces
nègres étaient des barbares que leur infériorité cérébrale condamnait à
ne jamais sortir de la barbarie; et, malgré l'action civilisatrice des
Égyptiens continuée pendant plusieurs siècles, ils n'en sont, en effet,
jamais sortis. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire ancienne ou
moderne qu'une peuplade nègre se soit élevée à un certain niveau de
civilisation; et toutes les fois que, par un de ces accidents qui, dans
l'antiquité, se sont produits en Éthiopie, de nos jours à Haïti, une
civilisation élevée est tombée entre les mains de la race nègre, cette
civilisation a été rapidement ramenée à des formes misérablement
inférieures.

Sous une latitude bien différente, une autre race, alors également
barbare, mais une race blanche, celle des Grecs, emprunta à l'Égypte et
à l'Assyrie les premiers modèles de ses arts, et se borna d'abord, elle
aussi, à d'informes copies. Les produits des arts de ces deux grandes
civilisations lui étaient fournis par les Phéniciens, maîtres des
routes de la mer reliant les côtes de la Méditerranée, et par les
peuples de l'Asie Mineure, maîtres des routes de terre qui conduisaient
à Ninive et à Babylone.

Personne n'ignore à quel point les Grecs finirent par s'élever
au-dessus de leurs modèles. Mais les découvertes de l'archéologie
moderne ont prouvé aussi combien furent grossières leurs premières
ébauches, et ce qu'il leur fallut de siècles pour arriver à produire
les chefs-d'oeuvre qui les rendirent immortels. A cette lourde tâche de
créer un art personnel et supérieur avec un art étranger, les Grecs ont
dépensé environ sept cents ans; mais les progrès réalisés dans le
dernier siècle sont plus considérables que ceux de tous les âges
antérieurs. Ce qui est le plus long à franchir pour un peuple, ce ne
sont pas les étapes supérieures de la civilisation, ce sont les étapes
inférieures. Les plus anciens produits de l'art grec, ceux du Trésor de
Mycènes, du XIIe siècle avant notre ère, indiquent des essais tout
barbares, de grossières copies d'objets orientaux; six siècles plus
tard, l'art reste bien oriental encore; l'Apollon de Ténéa, l'Apollon
d'Orchomène ressemblent singulièrement à des statues égyptiennes; mais
les progrès vont devenir fort rapides, et, un siècle plus tard, nous
arrivons à Phidias et aux merveilleuses statues du Parthénon,
c'est-à-dire à un art dégagé de ses origines orientales et fort
supérieur aux modèles dont il s'était inspiré pendant si longtemps.

Il en fut de même pour l'architecture, bien que les étapes de son
évolution soient moins faciles à établir. Nous ignorons ce que
pouvaient être les palais des poèmes homériques, vers le IXe siècle
avant notre ère; mais les murs d'airain, les faîtes brillant de
couleurs, les animaux d'or et d'argent gardant les portes, dont nous
parle le poète, font immédiatement songer aux palais assyriens revêtus
de plaques de bronze et de briques émaillées, et gardés par des
taureaux sculptés. Nous savons, en tout cas, que le type des plus
anciennes colonnes doriques grecques, qui paraissent remonter au VIIe
siècle, se retrouve en Égypte à Karnak et à Béni-Hassan; que la colonne
ionique a plusieurs de ses parties empruntées à l'Assyrie; mais nous
savons aussi que de ces éléments étrangers, un peu superposés d'abord,
puis fusionnés, et enfin transformés, sont nés des colonnes nouvelles
fort différentes de leurs primitifs modèles.

A une autre extrémité de l'ancien monde, la Perse va nous offrir une
adoption et une évolution analogues, mais une évolution qui n'a pu
arriver à son terme, parce qu'elle a été brusquement arrêtée par la
conquête étrangère. La Perse n'a pas eu sept siècles, comme la Grèce,
mais deux cents ans seulement pour se créer un art. Un seul peuple, les
Arabes, a réussi jusqu'ici à faire éclore un art personnel dans un
temps aussi court.

L'histoire de la civilisation perse ne commence guère qu'avec Cyrus
et ses successeurs, qui réussirent, cinq siècles avant notre ère, à
s'emparer de la Babylonie et de l'Égypte, c'est-à-dire des deux grands
centres de civilisation dont la gloire éclairait alors le monde
oriental. Les Grecs, qui devaient dominer à leur tour, ne comptaient
pas encore. L'empire perse devint le centre de la civilisation, jusqu'à
ce que, trois siècles avant notre ère, il fût renversé par Alexandre,
qui déplaça du même coup le centre de la civilisation du monde. Ne
possédant aucun art, les Perses, lorsqu'ils se furent emparés de
l'Égypte et de la Babylonie, lui empruntèrent des artistes et des
modèles. Leur puissance n'ayant duré que deux siècles, ils n'eurent pas
le temps de modifier profondément ces arts, mais, lorsqu'ils furent
renversés, ils commençaient déjà à les transformer. Les ruines de
Persépolis, encore debout, nous redisent la genèse de ces
transformations. Nous y retrouvons sans doute la fusion, ou plutôt la
superposition des arts de l'Égypte et de l'Assyrie, mêlés à quelques
éléments grecs; mais, des éléments nouveaux, notamment la haute colonne
persépolitaine aux chapiteaux bicéphales, s'y montrent déjà, et
permettent de pressentir que si le temps n'avait pas été si restreint
pour les Perses, cette race supérieure se fût créé un art aussi
personnel, sinon aussi élevé que celui des Grecs.

Nous en avons la preuve, lorsque nous retrouvons les monuments de la
Perse une dizaine de siècles plus tard. A la dynastie des Achéménides,
renversée par Alexandre, a succédé celle des Séleucides, puis celles
des Arsacides et enfin celles des Sassanides, renversée au VIIe siècle
par les Arabes. Avec eux la Perse acquiert une architecture nouvelle et
quand elle édifie de nouveau des monuments, ils ont un cachet
d'originalité incontestable résultant de la combinaison de l'art arabe
avec l'ancienne architecture des Achéménides, modifiée par sa
combinaison avec l'art hellénisant des Arsacides (portails gigantesques
prenant toute la hauteur de la façade, briques émaillées, arcades
ogivales, etc.). Ce fut cet art nouveau que les Mogols devaient ensuite
transporter dans l'Inde en le modifiant à leur tour.

Dans les exemples qui précèdent, nous trouvons des degrés variés des
transformations qu'un peuple peut faire subir aux arts d'un autre,
suivant la race et suivant le temps qu'il a pu consacrer à cette
transformation.

Chez une race inférieure, les Éthiopiens, ayant cependant les
siècles pour elle, mais n'étant douée que d'une capacité cérébrale
insuffisante, nous avons vu que l'art emprunté avait été ramené à une
forme inférieure. Chez une race, à la fois élevée et ayant les siècles
pour elle, les Grecs, nous avons constaté une transformation complète
de l'art ancien en un art nouveau fort supérieur. Chez une autre race,
les Perses, moins élevée que les Grecs , et à laquelle le temps fut
mesuré, nous n'avons trouvé qu'une grande habileté d'adaptation et des
commencements de transformation.

Mais, en dehors des exemples la plupart lointains que nous venons de
citer, il en est d'autres beaucoup plus modernes, dont les spécimens
sont encore debout, qui montrent la grandeur des transformations qu'une
race est obligée de faire subir aux arts qu'elle emprunte. Ces exemples
sont d'autant plus typiques, qu'il s'agit de peuples professant la même
religion, mais ayant des origines différentes. Je veux parler des
musulmans.

Lorsqu'au VIIe siècle de notre ère, les Arabes s'emparèrent de la
plus grande partie du vieux monde gréco-romain, et fondèrent ce
gigantesque empire qui s'étendit bientôt de l'Espagne au centre de
l'Asie, en longeant tout le nord de l'Afrique, ils se trouvèrent en
présence d'une architecture nettement définie : l'architecture
byzantine. Ils l'adoptèrent simplement tout d'abord, aussi bien en
Espagne qu'en Égypte et en Syrie, pour l'édification de leurs mosquées.
La mosquée d'Omar, à Jérusalem, celle d'Amrou, au Caire, et d'autres
monuments encore debout, nous montrent cette adoption. Mais elle ne
dura pas longtemps, et on voit les monuments se transformer de contrée
en contrée, de siècle en siècle. Dans notre Histoire de la Civilisation
des Arabes, nous avons montré la genèse de ces changements. Ils sont
tellement considérables, qu'entre un monument du début de la conquête,
comme la mosquée d'Amrou, au Caire (742), et celle de KaïtBey (1468) de
la fin de la grande période arabe, il n'y a pas trace de ressemblance.
Nous avons fait voir par nos explications et nos figures que, dans les
divers pays soumis à la loi de l'Islam : l'Espagne, l'Afrique, la
Syrie, la Perse, l'Inde, les monuments présentent des différences
tellement considérables qu'il est vraiment impossible de les classer
sous une même dénomination, comme on peut le faire, par exemple, pour
les monuments gothiques, qui, malgré leurs variétés, présentent une
évidente analogie.

Ces différences radicales dans l'architecture des pays musulmans ne
peuvent tenir à la diversité des croyances, puisque la religion est la
même; elle tient à ces divergences de races, qui influent sur
l'évolution des arts aussi profondément que sur les destinées des
empires.

Si cette assertion est exacte, nous devons nous attendre à trouver
dans un même pays, habité par des races différentes, des monuments fort
dissemblables, malgré l'identité des croyances et l'unité de la
domination politique. C'est là précisément ce qu'on peut observer dans
l'Inde. C'est dans l'Inde qu'il est le plus facile de trouver des
exemples venant à l'appui des principes généraux exposés dans cet
ouvrage et c'est pourquoi j'y reviens toujours. La grande péninsule
constitue le plus suggestif et le plus philosophique des livres
d'histoire. C'est aujourd'hui la seule contrée, en effet, où, par de
simples déplacements dans l'espace, on puisse se déplacer à volonté
dans le temps, et revoir vivantes encore les séries d'étapes
successives que l'humanité a dû traverser pour atteindre les niveaux
supérieurs de la civilisation. Toutes les formes d'évolution s'y
retrouvent : l'âge de la pierre y a ses représentants, et l'âge de
l'électricité et de la vapeur les y possède également. Nulle part on ne
saurait mieux voir le rôle des grands facteurs qui président à la
genèse et à l'évolution des civilisations.

C'est en appliquant les principes développés dans le présent ouvrage
que j'ai essayé de résoudre un problème cherché depuis longtemps :
l'origine des arts de l'Inde. Le sujet étant fort peu connu et
constituant une application intéressante de nos idées sur la
psychologie des races, nous allons en résumer ici les lignes les plus
essentielles [9].

[9] Pour les détails techniques qui ne pourraient même pas être
effleurés ici je renverrai à mon ouvrage : Les Monuments de l'Inde, un
vol. in-folio illustré de 400 planches d'après mes photographies, plans
et dessins (librairie Didot). Plusieurs de ces planches, réduites, ont
paru dans mon ouvrage Les Civilisations dans l'Inde, in-4- de 800 pages.

Au point de vue des arts, l'Inde n'apparaît que fort tard dans
l'histoire. Ses plus vieux monuments, tels que les colonnes d'Asoka,
les temples de Karli, de Bharhut, de Sanchi, etc., sont de deux siècles
à peine antérieurs à notre ère. Lorsqu'ils furent construits, la
plupart des vieilles civilisations du monde ancien, celles de l'Égypte,
de la Perse et de l'Assyrie, celle de la Grèce elle-même, avaient
terminé leur cycle et pénétraient dans la nuit de la décadence. Une
seule civilisation, celle de Rome, avait remplacé toutes les autres. Le
monde ne connaissait plus qu'un maître.

L'Inde, qui émergeait si tard de l'ombre de l'histoire, avait donc
pu emprunter bien des choses aux civilisations antérieures; mais
l'isolement profond où naguère encore on admettait qu'elle avait
toujours vécu, et l'étonnante originalité de ses monuments, sans
parenté visible avec tous ceux qui les avaient précédés, a fait
longtemps écarter toute hypothèse d'emprunts étrangers.

A côté de leur incontestable originalité, les premiers monuments de
l'Inde montraient aussi une supériorité d'exécution que, dans la suite
des siècles, ils ne devaient pas dépasser. Des oeuvres d'une telle
perfection avaient été précédées sans doute de longs tâtonnements
antérieurs; mais, malgré les plus minutieuses recherches, aucune
ébauche, aucun monument d'ordre inférieur ne révélait la trace de ces
tâtonnements.

La découverte récente, dans certaines régions isolées du nord-ouest
de la péninsule, de débris de statues et de monuments révélant des
influences grecques évidentes avait fini par faire croire aux
indianistes que l'Inde avait emprunté ses arts à la Grèce.

L'application des principes précédemment exposés et l'examen
approfondi de la plupart des monuments existant encore dans l'Inde,
nous conduisit à une solution tout à fait différente. L'Inde, suivant
nous, malgré son contact accidentel avec la civilisation grecque, ne
lui a emprunté aucun de ses arts et ne pouvait lui en emprunter aucun.
Les deux races en présence étaient trop différentes, leurs pensées trop
dissemblables, leurs génies artistiques trop incompatibles pour
qu'elles aient pu s'influencer.

L'examen des anciens monuments disséminés dans l'Inde montre
immédiatement d'ailleurs qu'entre ses arts et ceux de la Grèce il n'y a
aucune parenté. Alors que tous nos monuments européens sont pleins
d'éléments empruntés à l'art grec, les monuments de l'Inde n'en
présentent absolument aucun. L'étude la plus superficielle prouve que
nous sommes en présence de races extrêmement différentes, et qu'il n'y
eut jamais peut-être de génies plus dissemblables - je dirai même plus
antipathiques - que le génie grec et le génie hindou.

Cette notion générale ne fait que s'accentuer quand on pénètre plus
avant dans l'étude des monuments de l'Inde et dans la psychologie
intime des peuples qui les ont créés. On constate bientôt que le génie
hindou est trop personnel pour subir une influence étrangère éloignée
de sa pensée. Elle peut être imposée, sans doute, cette influence
étrangère; mais, si prolongée qu'on la suppose, elle reste infiniment
superficielle et transitoire. Il semble qu'entre la constitution
mentale des diverses races de l'Inde et celle des autres peuples, il y
ait des barrières aussi hautes que les obstacles formidables créés par
la nature entre la grande péninsule et les autres contrées du globe. Le
génie hindou est tellement spécial que, quel que soit l'objet dont la
nécessité lui impose l'imitation, cet objet est immédiatement
transformé et devient hindou. Même dans l'architecture, où il est
pourtant difficile de dissimuler les emprunts, la personnalité de ce
bizarre génie, cette faculté de déformation rapide se révèle bien vite.
On peut bien faire copier une colonne grecque par un architecte hindou,
mais on ne l'empêchera pas de la transformer rapidement en une colonne
qu'à première vue on qualifiera d'hindoue. Même de nos jours où
l'influence européenne est pourtant si puissante dans l'Inde, de telles
transformations s'observent journellement. Donnez à un artiste hindou
un modèle européen quelconque à copier, il en adoptera la forme
générale, mais il exagérera certaines parties, multipliera, en les
déformant, les détails d'ornementation, et la seconde ou la troisième
copie aura dépouillé tout caractère occidental pour devenir
exclusivement hindoue.

Le caractère fondamental de l'architecture hindoue, - et ce
caractère se retrouve dans la littérature, fort parente pour cette
raison de l'architecture, - c'est une exagération débordante, une
richesse infinie de détails, une complication qui est précisément
l'antipode de la simplicité correcte et froide de l'art grec. C'est
surtout en étudiant les arts de l'Inde qu'on comprend à quel point les
oeuvres plastiques d'une race sont souvent en rapport avec sa
constitution mentale, et forment le plus clair des langages pour qui
sait les interpréter. Si les Hindous avaient, comme les Assyriens,
entièrement disparu de l'histoire, les bas-reliefs de leurs temples,
leurs statues, leurs monuments suffiraient à nous révéler leur passé.
Ce qu'ils nous diraient surtout, c'est que l'esprit méthodique et clair
des Grecs n'a jamais pu exercer la plus légère influence sur
l'imagination débordante et sans méthode des Hindous. Ils nous feraient
comprendre aussi pourquoi une influence grecque dans l'Inde ne put
jamais être que transitoire et limitée toujours à la région où elle fut
momentanément imposée.

L'étude archéologique des monuments nous a permis de confirmer par
des documents précis ce que la connaissance générale de l'Inde et de
l'esprit hindou révèle immédiatement. Elle nous a permis de constater
ce fait curieux que, à plusieurs reprises et notamment pendant les deux
premiers siècles de notre ère, des souverains hindous en relations avec
les rois Arsacides de la Perse, dont la civilisation était très
empreinte d'hellénisme, voulurent introduire dans l'Inde l'art grec,
mais ne réussirent jamais à l'y faire vivre.

Cet art d'emprunt, tout officiel, et sans relation avec la pensée du
peuple chez lequel il était importé, disparut toujours avec les
influences politiques qui lui avaient donné naissance. Il était
d'ailleurs trop antipathique au génie hindou, pour avoir eu, même
pendant la période où il fut imposé, quelque influence sur l'art
national. On ne retrouve pas, en effet, dans les monuments hindous
contemporains ou postérieurs, tels que les nombreux temples
souterrains, trace d'influences grecques. Elles seraient, d'autre part,
trop faciles à discerner pour pouvoir être méconnues. En dehors de
l'ensemble, qui est toujours caractéristique, il y a des détails
techniques, le travail des draperies notamment, qui révèle
immédiatement la main d'un artiste grec.

La disparition de l'art grec dans l'Inde fut aussi soudaine que son
apparition, et cette soudaineté même montre à quel point il fut un art
d'importation, officiellement imposé, mais sans affinité avec le peuple
qui avait dû l'accepter. Ce n'est jamais ainsi que disparaissent les
arts chez un peuple; ils se transforment, et l'art nouveau emprunte
toujours quelque chose à celui dont il hérite. Venu brusquement dans
l'Inde, l'art grec en disparut brusquement, et y exerça une influence
aussi nulle que celle des monuments européens que les Anglais y
construisent depuis deux siècles.

L'absence actuelle d'influence des arts européens dans l'Inde,
malgré plus d'un siècle de domination absolue, peut être rapprochée du
peu d'influence des arts grecs, il y a dix-huit siècles. On ne peut
nier qu'il y ait là une incompatibilité de sentiments esthétiques, car
les arts musulmans, bien qu'aussi étrangers à l'Inde que les arts
européens, ont été imités dans toutes les parties de la péninsule. Même
dans celles où les musulmans n'ont jamais possédé aucun pouvoir, il est
rare de trouver un temple ne contenant pas quelques motifs
d'ornementation arabe. Sans doute, comme au temps lointain du roi
Kanishka, nous voyons aujourd'hui des rajahs, tels que celui de
Gwalior, séduits par la grandeur de la puissance des étrangers, se
faire bâtir des palais européens de style gréco-latin, mais - toujours
comme au temps de Kanishka - cet art officiel, superposé à l'art
indigène, est totalement sans influence sur ce dernier.

L'art grec et l'art hindou ont donc jadis subsisté côte à côte,
comme l'art européen et l'art hindou aujourd'hui, mais. sans jamais
s'influencer. En ce qui concerne les monuments de l'Inde proprement
dite, il n'en est pas un seul dont on puisse dire qu'il présente dans
son ensemble ou dans ses détails une ressemblance quelconque, si
lointaine qu'on la suppose, avec un monument grec.

Cette impuissance de l'art grec à s'implanter dans l'Inde a quelque
chose de frappant, et il faut bien l'attribuer à cette incompatibilité
que nous avons signalée entre l'âme des deux races, et non à une sorte
d'incapacité native de l'Inde à s'assimiler un art étranger,
puisqu'elle a parfaitement su s'assimiler et transformer les arts qui
étaient en rapport avec sa constitution mentale.

Les documents archéologiques que nous avons pu réunir nous ont
montré que c'est en effet à la Perse que l'Inde a demandé l'origine de
ses arts; non pas à la Perse un peu hellénisée du temps des Arsacides,
mais à la Perse héritière des vieilles civilisations de l'Assyrie et de
l'Egypte. On sait que lorsque, 330 ans avant Jésus-Christ, Alexandre
renversa la dynastie des rois Achéménides, les Perses possédaient
depuis deux siècles une civilisation brillante. Ils n'avaient pas
trouvé sans doute la formule d'un art nouveau, mais le mélange des arts
égyptien et assyrien dont ils avaient hérité, avait produit des oeuvres
remarquables. Nous en pouvons juger par les ruines encore debout de
Persépolis. Là, les pylônes de l'Égypte, les taureaux ailés de
l'Assyrie, et même quelques éléments grecs nous montrent que, sur cette
région limitée de l'Asie, se trouvaient en présence tous les arts des
grandes civilisations antérieures.

C'est dans la Perse que l'Inde est venue puiser, mais elle puisait
en réalité dans les arts de la Chaldée et de l'Égypte que la Perse
s'était bornée à emprunter.

L'étude des monuments de l'Inde révèle de quels emprunts ils ont
vécu à leur origine; mais, pour constater ces emprunts, il faut
s'adresser aux monuments les plus anciens : l'âme hindoue est tellement
spéciale, que les choses empruntées subissent, pour s'adapter à ses
conceptions, des transformations telles qu'elles deviennent bientôt
méconnaissables.

Pourquoi l'Inde, qui s'est montrée si incapable d'emprunter quoi que
ce soit à la Grèce, s'est-elle, au contraire, montrée si apte à
emprunter à la Perse ? C'est évidemment que les arts de la Perse
étaient très en rapport avec la structure de son esprit, alors que les
arts de la Grèce ne l'étaient nullement. Les formes simples, les
surfaces peu ornementées des monuments, grecs ne pouvaient convenir à
l'esprit hindou, alors que les formes tourmentées, l'exubérance de la
décoration, la richesse de l'ornementation des monuments de la Perse
devaient le séduire.

Ce n'est pas d'ailleurs seulement à cette époque lointaine,
antérieure à notre ère, que la Perse, représentante de l'Egypte et de
l'Assyrie, exerça par ses arts son influence sur l'Inde. Lorsque, bien
des siècles plus tard, les musulmans apparurent dans la péninsule, leur
civilisation, pendant son passage à travers la Perse, s'était
profondément saturée d'éléments persans; et ce qu'elle apporta à
l'Inde, ce fut un art surtout persan qui portait encore la trace de ses
vieilles traditions assyriennes continuées par les rois achéménides.
Les portes gigantesques des mosquées, et surtout les briques émaillées
qui les recouvrent, sont des vestiges de la civilisation
chaldéo-assyrienne. Ces arts, l'Inde sut se les assimiler encore, parce
qu'ils étaient en rapport avec le génie de sa race, alors que l'art
grec autrefois, l'art européen aujourd'hui, profondément antipathiques
à sa façon de sentir et de penser, sont toujours restés sans influence
sur lui.

Ce n'est donc pas à la Grèce, comme le soutiennent encore les
archéologues, mais bien à l'Egypte et à l'Assyrie - par l'intermédiaire
de la Perse, - que l'Inde se rattache. L'Inde n'a rien pris à la Grèce,
mais toutes deux ont puisé aux mêmes sources, à ce trésor commun,
fondement de toutes les civilisations, élaboré pendant des siècles par
les peuples de l'Egypte et de la Chaldée. La Grèce lui a emprunté, par
l'intermédiaire des Phéniciens et des peuples de l'Asie Mineure, l'Inde
par l'intermédiaire de la Perse. Les civilisations de la Grèce et de
l'Inde remontent ainsi à une source commune; toutefois dans les deux
contrées, les courants issus de cette source ont bientôt - suivant le
génie de chaque race - profondément divergé.

Mais si, comme nous l'avons dit, l'art est en rapport intime avec la
constitution mentale de la race et si pour cette raison le même art
emprunté par des races dissemblables revêt aussitôt des formes très
différentes, nous devons nous attendre à ce que l'Inde, habitée par des
races très diverses, possède des arts fort différents, des styles
d'architecture sans ressemblance, malgré l'identité des croyances.

L'examen des monuments des diverses régions de l'Inde montre à quel
point il en est ainsi. Les différences entre les monuments sont même
tellement profondes que nous n'avons pu les classer que par régions,
c'est-à-dire suivant la race, et pas du tout suivant la religion à
laquelle appartiennent les peuples qui les ont construits.

Il n'y a aucune analogie entre les monuments du nord de l'Inde et
ceux du sud élevés à la même époque par des peuples professant pourtant
une religion semblable. Même pendant la domination musulmane, c'est-à
dire pendant la période où l'unité politique de l'Inde fut la plus
complète, l'influence du pouvoir central la plus grande, les monuments
purement musulmans présentent des différences profondes d'une région à
l'autre. Une mosquée d'Ahmedabad, une mosquée de Lahore, une mosquée
d'Agra, une mosquée de Bijapour, bien que consacrées au même culte, ne
présentent qu'une bien faible parenté, parenté beaucoup moindre que
celle qui rattache un monument de la Renaissance à ceux de la période
gothique.

Ce n'est pas seulement l'architecture qui diffère dans l'Inde d'une
race à l'autre; la statuaire varie également dans les diverses régions,
non seulement par les types représentés, mais surtout par la façon dont
ils sont traités. Que l'on compare les bas-reliefs ou les statues de
Sanchi avec ceux de Bharhut, presque contemporains pourtant, la
différence est déjà manifeste. Elle est plus grande encore quand on
compare les statues et les bas-reliefs de la province d'Orissa avec
ceux du Bundelkund, ou encore les statues du Mysore avec celles des
grandes pagodes du sud de l'Inde. L'influence de la race apparaît
partout. Elle apparaît d'ailleurs dans les moindres objets
artistiques : personne n'ignore combien ils sont différents d'une
partie de l'Inde à l'autre. Il ne faut pas un oeil très exercé pour
reconnaître un coffret de bois sculpté de Mysore du même coffret
sculpté dans le Guzrat, ni pour distinguer un bijou de la côte d'Orissa
d'un bijou de la côte de Bombay.

Sans doute, l'architecture de l'Inde est, comme celle de tous les
Orientaux, une architecture principalement religieuse; mais quelque
grande que puisse être l'influence religieuse, en Orient surtout,
l'influence de la race est beaucoup plus considérable.

Cette âme de la race, qui dirige la destinée des peuples, dirige
donc aussi leurs croyances, leurs institutions et leurs arts; quel que
soit l'élément de civilisation étudié, nous la retrouvons toujours.
Elle est la seule puissance contre laquelle aucune autre ne saurait
prévaloir. Elle représente le poids de milliers de générations, la
synthèse de leur pensée.



LIVRE III

L'HISTOIRE DES PEUPLES COMME CONSEQUENCE DE LEUR CARACTÈRE



CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES INSTITUTIONS DÉRIVENT DE L'AME DES PEUPLES

L'histoire d'un peuple dérive toujours de sa constitution mentale. -
Exemples divers. - Comment les institutions politiques de la France
dérivent de l'âme de la race. - Leur invariabilité réelle sous leur
variabilité apparente. - Nos partis politiques les plus divers
poursuivent, sous des noms différents, des buts politiques identiques.
- Leur idéal est toujours la centralisation et la destruction de
l'initiative individuelle au profit de l'Etat. - Comment la Révolution
française n'a fait qu'exécuter le programme de l'ancienne monarchie. -
Opposition de l'idéal de la race anglo-saxonne à l'idéal latin. -
L'initiative du citoyen substituée à l'initiative de l'État. - Les
institutions des peuples dérivent toujours de leur caractère.


L'histoire dans ses grandes lignes peut être considérée comme le
simple exposé des résultats engendrés par la constitution psychologique
des races. Elle découle de cette constitution, comme les organes
respiratoires des poissons découlent de leur vie aquatique. Sans la
connaissance préalable de la constitution mentale d'un peuple,
l'histoire apparaît comme un chaos d'événements régis par le hasard.
Lorsque l'âme d'un peuple nous est connue, sa vie se montre au
contraire comme la conséquence régulière et fatale de ses caractères
psychologiques. Dans toutes les manifestations de la vie d'une nation,
nous retrouvons toujours l'âme immuable de la race tissant elle-même
son propre destin.

C'est surtout dans les institutions politiques que se manifeste le
plus visiblement la souveraine puissance de l'âme de la race. Il nous
sera facile de le prouver par quelques exemples.

Prenons d'abord la France, c'est-à-dire un des pays du monde qui ont
été soumis aux bouleversements les plus profonds, où, en peu d'années,
les institutions politiques semblent avoir le plus radicalement changé,
où les partis semblent le plus divergents. Si nous envisageons, au
point de vue psychologique, ces opinions si dissemblables en apparence,
ces partis sans cesse en lutte, nous constaterons qu'ils ont en réalité
un fond commun parfaitement identique qui représente exactement l'idéal
de notre race. Intransigeants, radicaux, monarchistes, socialistes, en
un mot tous les défenseurs des doctrines les plus diverses, poursuivent
avec des étiquettes dissemblables un but parfaitement identique :
l'absorption de l'individu par l'État. Ce que tous veulent avec la même
ardeur, c'est le vieux régime centralisateur et césarien, l'Etat
dirigeant tout, réglant tout, absorbant tout, réglementant les moindres
détails de la vie des citoyens, et les dispensant ainsi d'avoir à
manifester aucune lueur de réflexion et d'initiative. Que le pouvoir
placé à la tête de l'Etat s'appelle roi, empereur, président, etc., il
n'importe, ce pouvoir, quel qu'il soit, aura forcément le même idéal,
et cet idéal est l'expression même des sentiments de l'âme de la
race [10]. Elle n'en tolérerait pas d'autre.

[10] « Tel est, écrit un fort judicieux observateur, Dupont White, le
singulier génie de la France : elle n'est pas de caractère à réussir en
certaines choses, essentielles ou désirables qui touchent à l'ornement
ou au fond même de la civilisation sans y être soutenue et stimulée par
son gouvernement. »

Si donc notre nervosité extrême, notre facilité très grande à être
mécontents de ce qui nous entoure, l'idée qu'un gouvernement nouveau
rendra notre sort plus heureux, nous conduisent à changer sans cesse
nos institutions, la grande voix des morts qui nous mène, nous condamne
à ne changer que des mots et des apparences. La puissance inconsciente
de l'âme de notre race est telle que nous ne nous apercevons même pas
de l'illusion dont nous sommes victimes.

Rien assurément, si l'on ne s'en tient qu'aux apparences, n'est plus
différent de l'ancien régime que celui créé par notre grande
Révolution. En réalité pourtant, et sans s'en douter certes, elle n'a
fait que continuer la tradition royale, en achevant l'oeuvre de
centralisation commencée par la monarchie depuis quelques siècles. Si
Louis XIII et Louis XIV sortaient de leurs tombes pour juger l'oeuvre de
la Révolution, ils blâmeraient sans doute quelques-unes des violences
qui ont accompagné sa réalisation, mais ils la considéreraient comme
rigoureusement conforme à leurs traditions et à leur programme et
reconnaîtraient qu'un ministre chargé par eux d'exécuter ce programme
n'eût pas mieux réussi. Ils diraient que le moins révolutionnaire des
gouvernements que la France a connus fut précisément celui de la
Révolution. Ils constateraient, en outre, que, depuis un siècle, aucun
des régimes divers qui se sont succédé en France n'a essayé de toucher
à cette oeuvre, tant elle est bien le fruit d'une évolution régulière,
la continuation de l'idéal monarchique et l'expression du génie de la
race. Sans doute ces fantômes illustres, en raison de leur grande
expérience, présenteraient quelques critiques, et peut-être
feraient-ils observer qu'en remplaçant la caste aristocratique
gouvernementale par la caste administrative, on a créé dans l'État un
pouvoir impersonnel plus redoutable que celui de l'ancienne noblesse,
parce que c'est le seul qui, échappant aux changements politiques,
possède des traditions, un esprit de corps, l'absence de responsabilité
et la perpétuité, c'est-à-dire une série de conditions qui l'amèneront
nécessairement à devenir le seul maître. Ils n'insisteraient pas
beaucoup, je crois, cependant sur cette objection, considérant que les
peuples latins se souciant fort peu de liberté et beaucoup d'égalité,
supportent aisément tous les despotismes, à la seule condition que ces
despotismes soient impersonnels. Peut-être encore trouveraient-ils bien
excessifs et bien tyranniques les règlements innombrables, les mille
liens qui entourent aujourd'hui le moindre des actes de la vie, et
feraient-ils remarquer que quand l'État aura tout absorbé, tout
réglementé, dépouillé les citoyens de toute initiative, nous nous
trouverons spontanément, et sans aucune révolution nouvelle, en plein
socialisme. Mais, alors les lumières divines qui éclairent les rois, ou
à défaut les lumières mathématiques qui enseignent que les effets
croissent en progression géométrique quand les mêmes causes subsistent,
leur permettraient de concevoir que le socialisme n'est autre chose que
l'expression ultime de l'idée monarchique, dont la Révolution n'a été
qu'une phase accélératrice.

Ainsi, dans les institutions d'un peuple, nous retrouvons à la fois
ces circonstances accidentelles mentionnées au début de cet ouvrage, et
ces lois permanentes que nous avons essayé de déterminer. Les
circonstances accidentelles créent les noms, les apparences. Les lois
fondamentales, et les plus fondamentales découlent du caractère des
peuples, créent la destinée des nations.

A l'exemple qui précède, nous pouvons opposer celui d'une autre
race, la race anglaise, dont la constitution psychologique est très
différente de la nôtre. Par ce fait seul, ses institutions
s'éloigneront radicalement des nôtres.

Que les Anglais aient à leur tête un monarque comme en Angleterre,
ou un président comme aux États-Unis, leur gouvernement présentera
toujours les mêmes caractéristiques fondamentales : l'action de l'État
sera réduite au minimum, et celle des particuliers portée au maximum,
ce qui est précisément le contraire de l'idéal latin. Ports, canaux,
chemins de fer, établissements d'instruction, etc., seront toujours
créés et entretenus par l'initiative des particuliers et jamais par
celle de l'État [11]. Il n'y a ni révolutions, ni constitutions, ni
despotes qui puissent donner à un peuple qui ne les possède pas, ou
ôter à un peuple qui les possède, les qualités de caractère d'où ses
institutions dérivent. On a répété bien des fois que les peuples ont
les gouvernements qu'ils méritent. Pourrait-on concevoir qu'ils en
eussent d'autres?

[11] Cette prépondérance de l'initiative individuelle doit être surtout
observée en Amérique. En Angleterre, elle a singulièrement baissé
depuis vingt-cinq ans et l'Etat s'y montre de plus en plus envahissant.

Nous montrerons bientôt par d'autres exemples qu'un peuple ne se
soustrait pas aux conséquences de sa constitution mentale; ou que, s'il
s'y soustrait, c'est pour de rares instants, comme le sable soulevé par
l'orage semble échapper pour un moment aux lois de l'attraction. C'est
une chimère enfantine de croire que les gouvernements et les
constitutions sont pour quelque chose dans la destinée d'un peuple.
C'est en lui-même que se trouve sa destinée, et non dans les
circonstances extérieures. Tout ce qu'on peut demander à un
gouvernement, c'est d'être l'expression des sentiments et des idées du
peuple qu'il est appelé à régir, et, par le fait seul qu'il existe, il
en est l'image. Il n'y a pas de gouvernements ni d'institutions dont on
puisse dire qu'ils sont absolument bons ou absolument mauvais. Le
gouvernement du roi de Dahomey était probablement un gouvernement
excellent pour le peuple qu'il était appelé à gouverner; et la plus
savante constitution européenne eût été inférieure pour ce même peuple.
C'est là ce qu'ignorent malheureusement les hommes d'État qui se
figurent qu'un gouvernement est chose d'exportation, et que des
colonies peuvent être gouvernées avec les institutions d'une métropole.
Autant vaudrait tâcher de persuader aux poissons de vivre dans l'air,
sous prétexte que la respiration aérienne est pratiquée par tous les
animaux supérieurs.

Par le fait seul de la diversité de leur constitution mentale, des
peuples différents ne sauraient subsister longtemps sous un régime
identique. L'Irlandais et l'Anglais, le Slave et le Hongrois, l'Arabe
et le Français ne sont maintenus qu'avec les plus grandes difficultés
sous les mêmes lois et au prix de révolutions incessantes. Les grands
empires contenant des peuples divers ont toujours été condamnés à une
existence éphémère. Lorsqu'ils ont eu quelque durée comme celui des
Mogols, puis des Anglais dans l'Inde, c'est d'une part parce que les
races en présence étaient tellement nombreuses, tellement différentes
et par conséquent tellement rivales, qu'elles ne pouvaient songer à
s'unir contre l'étranger; c'est, d'autre part, parce que ces maîtres
étrangers ont eu un instinct politique assez sûr pour respecter les
coutumes des peuples conquis et les laisser vivre sous leurs propres
lois.

On écrirait bien des livres, on referait même l'histoire tout
entière et à un point de vue très nouveau, si on voulait montrer toutes
les conséquences de la constitution psychologique des peuples. Son
étude approfondie devrait être la base de la politique et de
l'éducation. On pourrait même dire que cette étude éviterait bien des
erreurs et bien des bouleversements si les peuples pouvaient échapper
aux fatalités de leur race, si la voix de la raison n'était pas
toujours éteinte par l'impérieuse voix des morts.



CHAPITRE II

APPLICATION DES PRINCIPES PRÉCÉDENTS A L'ÉTUDE COMPARÉE DE
L'ÉVOLUTION DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE ET DES RÉPUBLIQUES
HISPANO-AMÉRICAINES

Le caractère anglais.-Comment l'âme américaine s'est formée.- Dureté
de la sélection créée par les conditions d'existence. - Disparition
forcée des éléments inférieurs. - Les nègres et les Chinois. - Raisons
de la prospérité des États-Unis et de la décadence des Républiques
hispano-américaines malgré des institutions politiques identiques. -
L'anarchie forcée des Républiques hispano-américaines comme conséquence
de l'infériorité des caractères de la race.


Les brèves considérations qui précèdent montrent que les
institutions d'un peuple sont l'expression de son âme et que, s'il lui
est aisé d'en changer la forme, il ne saurait en changer le fond. Nous
allons maintenant montrer par des exemples très précis à quel point
l'âme d'un peuple régit sa destinée et le rôle insignifiant que jouent
les institutions dans cette destinée [12].

[12] L'illustre sociologiste anglais Herbert Spencer avait laissé de
côté dans ses grands ouvrages l'influence du caractère des peuples sur
leurs destinées, et ses belles synthèses théoriques l'avaient d'abord
conduit à des conclusions fort optimistes. S'étant décidé en
vieillissant à tenir compte du rôle fondamental du caractère, il a dû
modifier entièrement ses conclusions premières et est arrivé finalement
à leur en substituer de fort pessimistes. Nous en trouvons l'expression
dans un discours récemment publié sur Tyndall et reproduit dans la
Revue des Revues. En voici quelques extraits :
... « Ma foi dans les institutions libres, si forte à l'origine, s'est
vue dans ces dernières années considérablement diminuée... Nous
reculons vers le régime de la main de fer représenté par le despotisme
bureaucratique d'une organisation socialiste, puis par le despotisme
militaire qui lui succédera si toutefois ce dernier ne nous est pas
brusquement apporté par quelque krach social. »

Ces exemples, je les prendrai dans un pays où vivent côte à côte,
dans des conditions de milieu peu différentes, deux races européennes
également civilisées et intelligentes, et ne différant que par leur
caractère : je veux parler de l'Amérique. Elle est formée par deux
continents distincts, réunis par un isthme. La superficie de chacun de
ces continents est à peu près égale, leur sol très comparable. L'un
d'eux a été conquis et peuplé par la race anglaise, l'autre par la race
espagnole. Ces deux races vivent sous des constitutions républicaines
semblables, puisque les républiques du sud de l'Amérique ont toutes
copié les leurs sur celles des États-Unis. Il n'y a donc en présence,
pour expliquer les destinées différentes de ces peuples, que des
différences de races. Voyons ce que ces différences ont produit.

Résumons d'abord en quelques mots les caractères de la race
anglo-saxonne, qui a peuplé les États-Unis. Il n'en est peut-être pas
dans le monde qui soit plus homogène, et dont la constitution mentale
soit plus facile à définir dans ses grandes lignes.

Les dominantes de cette constitution mentale sont, au point de vue
du caractère : une somme de volonté que bien peu de peuples, sauf les
Romains peut-être, ont possédée, une énergie indomptable, une
initiative très grande, un empire absolu sur soi, un sentiment de
l'indépendance poussé jusqu'à l'insociabilité excessive, une activité
puissante, des sentiments religieux très vifs, une moralité très fixe,
une idée de devoir très nette.

Au point de vue intellectuel, on ne peut donner de caractéristiques
spéciales, c'est-à-dire indiquer des éléments particuliers qu'on ne
puisse retrouver chez les autres nations civilisées. Il n'y a guère à
noter qu'un jugement sûr qui permet de saisir le côté pratique et
positif des choses et de ne pas s'égarer dans des recherches
chimériques : un goût très vif pour les faits et médiocre pour les
idées générales, une certaine étroitesse d'esprit, qui empêche de voir
les côtés faibles des croyances religieuses, et met, par conséquence,
ces croyances à l'abri de la discussion.

A ces caractéristiques générales, il faut joindre cet optimisme
complet de l'homme dont la voie est bien tracée dans la vie, et qui ne
suppose même pas qu'il puisse en choisir de meilleure. Il sait toujours
ce que lui demandent sa patrie, sa famille et ses dieux. Cet optimisme
est poussé au point de faire considérer comme extrêmement méprisable
tout ce qui est étranger. Le mépris de l'étranger et de ses usages
dépasse certainement, en Angleterre, celui que professaient jadis les
Romains et les Barbares à l'époque de leur grandeur. Il est tel qu'à
l'égard de l'étranger toute règle morale disparaît. Il n'est pas un
homme d'État anglais qui ne considère comme parfaitement légitime, dans
sa conduite à l'égard des autres peuples, des actes qui provoqueraient
la plus profonde et la plus unanime indignation s'ils étaient pratiqués
à l'égard de ses compatriotes. Ce dédain de l'étranger est sans doute,
au point de vue philosophique, un sentiment d'ordre très inférieur;
mais, au point de vue de la prospérité d'un peuple, il est d'une
utilité extrême. Comme le fait justement remarquer le général anglais
Wolseley, il est un de ceux qui font la force de l'Angleterre. On a dit
avec raison, à propos de leur refus, très judicieux d'ailleurs, de
laisser établir sous la Manche un tunnel qui faciliterait les rapports
avec le continent, que les Anglais prenaient autant de peine que les
Chinois pour empêcher toute influence étrangère de pénétrer chez eux.

Tous les caractères qui viennent d'être énumérés se retrouvent dans
les diverses couches sociales; on ne pourrait découvrir aucun élément
de la civilisation anglaise sur lequel ils n'aient marqué leur solide
empreinte. L'étranger qui visite l'Angleterre, ne fût-ce que pendant
quelques jours, en est immédiatement frappé. Il constatera le besoin de
la vie indépendante dans le cottage du plus modeste employé, habitation
étroite, sans doute, mais à l'abri de toute contrainte et isolée de
tout voisinage; dans les gares les plus fréquentées, où le public
circule à toute heure sans être parqué comme un troupeau de moutons
dociles derrière une barrière que garde un employé, comme s'il fallait
assurer par la force la sécurité de gens incapables de trouver en
eux-mêmes la somme d'attention nécessaire pour ne pas se faire écraser.
Il retrouvera l'énergie de la race, aussi bien dans le dur travail de
l'ouvrier que dans celui du collégien qui, abandonné à lui-même dès le
jeune âge, apprend à se conduire tout seul, sachant déjà que dans la
vie personne que lui-même ne s'occupera de sa destinée; chez les
professeurs, qui font un cas médiocre de l'instruction et un cas très
grand du caractère, qu'ils considèrent comme une des plus grandes
forces motrices du monde [13]. En pénétrant dans la vie publique du
citoyen, il verra que ce n'est pas à l'État, mais à l'initiative
individuelle qu'on fait toujours appel, qu'il s'agisse de réparer la
fontaine d'un village, de construire un port de mer ou de créer un
chemin de fer. En poursuivant son enquête, il reconnaîtra bientôt que
ce peuple, malgré des défauts qui en font pour l'étranger le plus
insupportable des peuples, est le seul vraiment libre, parce que c'est
le seul qui, ayant appris à se gouverner lui-même, a pu ne laisser à
son gouvernement qu'un minimum d'action. Si l'on parcourt son histoire,
on voit que c'est celui qui sut le premier s'affranchir de toute
domination, aussi bien de celle de l'Église que de celle des rois. Dès
le XVe siècle, le légiste Fortescue opposait « la loi romaine, héritage
des peuples latins, à la loi anglaise; l'une, oeuvre de princes absolus
et toute portée à sacrifier l'individu; l'autre, oeuvre de la volonté
commune et toute prête à protéger la personne ».

[13] Chargé par la reine d'Angleterre de fixer les conditions d'un prix
annuel décerné par elle au collège "Wellington, le prince Albert décida
qu'il serait accordé, non à l'élève le plus instruit, mais à celui dont
le caractère serait jugé le plus élevé. Chez une nation latine le prix
eût été certainement accordé à l'élève qui eût le mieux récité ce qu'il
avait appris dans ses livres. Tout notre enseignement, y compris ce que
nous qualifions d'enseignement supérieur, consiste à faire réciter à la
jeunesse des leçons. Elle en conserve si bien ensuite l'habitude
qu'elle continue à les réciter pendant le reste de son existence.

En quelque lieu du globe qu'un peuple semblable émigre, il deviendra
immédiatement prépondérant et fondera de puissants empires. Si la race
envahie par lui est, comme les Peaux-Rouges de l'Amérique, par exemple,
suffisamment faible et insuffisamment utilisable elle sera
méthodiquement exterminée. Si la race envahie est, comme les
populations de l'Inde, trop nombreuse pour être détruite et peut
fournir d'ailleurs un travail productif, elle sera simplement réduite à
un vasselage très dur et obligée de travailler à peu près exclusivement
pour ses maîtres.

Mais c'est surtout dans un pays neuf, comme l'Amérique, qu'il faut
suivre les étonnants progrès dus à la constitution mentale de la race
anglaise. Transportée dans des régions sans culture à peine habitées
par quelques sauvages, et n'ayant à compter que sur elle-même, on voit
ce qu'elle est devenue. Il lui a fallu un siècle à peine pour se placer
au premier rang des grandes puissances du monde, et aujourd'hui il n'en
est guère qui pourrait lutter contre elle. Je recommande la lecture des
livres de MM. Rousier et Paul Bourget sur les États-Unis aux personnes
désireuses de se rendre compte de la somme énorme d'initiative et
d'énergie individuelle dépensée par les citoyens de la grande
République. L'aptitude des hommes à se gouverner eux-mêmes, à
s'associer pour fonder de grandes entreprises, créer des villes, des
écoles, des ports, des chemins de fer, etc., est portée à un tel
maximum, et l'action de l'Etat réduite à un tel minimum, qu'on pourrait
presque dire qu'il n'existe pas de pouvoirs publics. En dehors de la
police et de la représentation diplomatique, on ne voit pas même à quoi
ils pourraient servir.

On ne peut prospérer d'ailleurs aux États-Unis qu'à la condition de
posséder les qualités de caractère que je viens de décrire, et c'est
pourquoi les immigrations étrangères ne sauraient modifier l'esprit
général de la race. Les conditions d'existence sont telles que
quiconque ne possède pas ces qualités est condamné à promptement
disparaître. Dans cette atmosphère saturée d'indépendance et d'énergie,
l'Anglo-Saxon seul peut vivre. L'Italien y meurt de faim, l'Irlandais
et le nègre y végètent dans les emplois les plus subalternes.

La grande République est assurément la terre de la liberté; ce n'est
sûrement pas celle de l'égalité ni de la fraternité, ces deux chimères
latines que les lois du progrès ne sauraient connaître. Dans aucune
contrée du globe, la sélection naturelle n'a fait plus rudement sentir
son bras de fer. Elle s'y montre impitoyable; mais c'est justement
parce qu'elle ne connaît pas la pitié que la race qu'elle a contribué à
former conserve sa puissance et son énergie. Il n'y a point de place
pour les faibles, les médiocres, les incapables sur le sol des
États-Unis. Par le fait seul qu'ils sont inférieurs, individus isolés
ou races entières sont destinés à périr. Les Peaux-Rouges, devenus
inutiles, ont été exterminés à coup de fusil ou condamnés à mourir de
faim. Les ouvriers chinois, dont le travail constitue une concurrence
gênante, vont bientôt subir un sort analogue. La loi qui a décrété leur
totale expulsion n'a pu être appliquée à cause des frais énormes que
son exécution eût coûtés [14]. Elle sera promptement remplacée sans
doute par une destruction méthodique commencée déjà dans plusieurs
districts miniers. D'autres lois ont été récemment votées pour
interdire l'entrée du territoire américain aux émigrants pauvres.
Quant aux nègres, qui servirent de prétexte à la guerre de Sécession
- guerre entre ceux qui possédaient des esclaves et ceux qui, ne
pouvant pas en posséder, ne voulaient pas permettre à d'autres d'en
avoir - ils sont à peu près tolérés, parce qu'ils restent confinés
dans des fonctions subalternes dont aucun citoyen américain ne
voudrait. Théoriquement, ils ont tous les droits; pratiquement, ils
sont traités comme des animaux à demi utiles dont on se débarrasse
dès qu'ils deviennent dangereux. Les procédés sommaires de la loi de
Lynch sont universellement reconnus comme suffisants pour eux. Au
premier délit gênant, fusillés ou pendus. La statistique, qui ne
connaît qu'une partie de ces exécutions, en a enregistré plus de mille
pendant les sept dernières années.

[14] Le 53e congrès n'a ajourné l'exécution de la loi Geary (Chinese
exclusion act) que parce qu'on a constaté que pour rapatrier 100,000
Chinois, il faudrait dépenser 30 millions de francs, alors que la somme
inscrite au budget pour l'expulsion des ouvriers chinois n'était que de
100,000 francs.

Ce sont là, sans doute, les côtés sombres du tableau. Il est assez
brillant pour les supporter. S'il fallait définir d'un mot la
différence entre l'Europe continentale et les États-Unis, on pourrait
dire que la première représente le maximum de ce que peut donner la
réglementation officielle remplaçant l'initiative individuelle; les
seconds le maximum de ce que peut donner l'initiative individuelle
entièrement dégagée de toute réglementation officielle. Ces
différences
fondamentales sont exclusivement des conséquences du caractère. Ce
n'est pas sur le sol de la rude République que le socialisme européen a
chance de s'implanter. Dernière expression de la tyrannie de l'État, il
ne saurait prospérer que chez des races vieillies, soumises depuis des
siècles à un régime qui leur a ôté toute capacité de se gouverner
elles-mêmes [15].

[15] L'Amérique que je viens de décrire est celle d'hier et
d'aujourd'hui, mais ce ne sera sans doute pas celle de demain. Nous
verrons dans un prochain chapitre que par suite de l'invasion récente
d'un nombre immense d'éléments inférieurs non assimilables, elle est
menacée d'une guerre civile gigantesque et d'une séparation en plusieurs
États indépendants toujours en lutte comme ceux de l'Europe.

Nous venons de voir ce qu'a produit dans une partie de l'Amérique
une race possédant une certaine constitution mentale, où dominent la
persévérance, l'énergie et la volonté. Il nous reste à montrer ce
qu'est devenu un pays presque semblable, dans les mains d'une autre
race, fort intelligente pourtant, mais ne possédant aucune des qualités
de caractère dont je viens de constater les effets.

L'Amérique du Sud est, au point de vue de ses productions
naturelles, une des plus riches contrées du globe. Deux fois grande
comme l'Europe et dix fois moins peuplée, la terre n'y manque pas et
est, pour ainsi dire, à la disposition de tous. Sa population
dominante, d'origine espagnole, est divisée en nombreuses républiques :
Argentine, Brésilienne, Chilienne, Péruvienne, etc. Toutes ont adopté
la constitution politique des États-Unis, et vivent par conséquent sous
des lois identiques. Eh bien, par ce fait seul que la race est
différente et manque des qualités fondamentales que possède celle qui
peuple les États-Unis, toutes ces républiques, sans une seule
exception, sont perpétuellement en proie à la plus sanglante anarchie,
et, malgré les richesses étonnantes de leur sol, sombrent les unes
après les autres dans les dilapidations de toute sorte, la faillite et
le despotisme.

Il faut parcourir le remarquable et impartial ouvrage de Th. Child,
sur les républiques hispano-américaines, pour apprécier la profondeur
de leur décadence. Les causes en sont tout entières dans la
constitution mentale d'une race n'ayant ni énergie, ni volonté, ni
moralité. L'absence de moralité, surtout, dépasse tout ce que nous
connaissons de pire en Europe. Citant une des villes les plus
importantes, Buenos-Ayres, l'auteur la déclare inhabitable pour
quiconque a quelque délicatesse de conscience et quelque moralité. A
propos de l'une des moins dégradées de ces républiques, la république
Argentine, le même écrivain ajoute : « Que l'on examine cette
république au point de vue commercial, on reste confondu par
l'immoralité qui s'affiche partout. »

Quant aux institutions, nul exemple ne montre mieux à quel point
elles sont filles de la race, et l'impossibilité de les transporter
d'un peuple à un autre. Il était fort intéressant de savoir ce que
deviendraient les institutions si libérales des États-Unis transportées
chez une race inférieure. « Ces pays, nous dit en parlant des diverses
républiques hispano-américaines M. Child, sont sous la férule de
présidents qui exercent une autocratie non moins absolue que le czar de
toutes les Russies; plus absolue même, en ce qu'ils sont à l'abri de
toutes les importunités et de l'influence de la censure européenne. Le
personnel administratif est uniquement composé de leurs créatures...;
les citoyens votent comme bon leur semble, mais il n'est tenu aucun
compte de leurs suffrages. La République Argentine n'est une république
que de nom; en réalité, c'est une oligarchie de gens qui font de la
politique un commerce. »

Un seul pays, le Brésil, avait un peu échappé à cette profonde
décadence, grâce à un régime monarchique qui mettait le pouvoir à
l'abri des compétitions. Trop libéral pour des races sans énergie et
sans volonté, il a fini par succomber. Du même coup le pays est tombé
en pleine anarchie; et, en peu d'années, les gens au pouvoir ont
tellement dilapidé le Trésor, que les impôts ont dû être augmentés de
plus de 60 p. 100.

Ce n'est pas seulement en politique, naturellement, que se manifeste
la décadence de la race latine qui peuple le sud de l'Amérique, mais
bien dans tous les éléments delà civilisation. Réduites à elles-mêmes,
ces malheureuses républiques retourneraient à la pure barbarie. Toute
l'industrie et tout le commerce sont dans les mains des étrangers :
Anglais, Américains et Allemands. Valparaiso est devenu une ville
anglaise; et il ne resterait rien au Chili, si on lui ôtait ses
étrangers. C'est grâce à eux que ces contrées conservent encore ce
vernis extérieur de civilisation qui trompe encore l'Europe. La
République Argentine compte 4 millions de blancs d'origine espagnole;
je ne sais si on en citerait un seul, en dehors des étrangers, à la
tête d'une industrie vraiment importante.

Cette effroyable décadence de la race latine, abandonnée à
elle-même, mise en présence de la prospérité de la race anglaise, dans
un pays voisin, est une des plus sombres, des plus tristes et, en même
temps, des plus instructives expériences que l'on puisse citer à
l'appui des lois psychologiques que j'ai exposées.



CHAPITRE III

COMMENT L'ALTÉRATION DE L'AME DES RACES MODIFIE L'ÉVOLUTION
HISTORIQUE DES PEUPLES

L'influence d'éléments étrangers transforme aussitôt l'âme d'une
race, et par conséquent sa civilisation. - Exemple des Romains. - La
civilisation romaine ne fut pas détruite par les invasions militaires,
mais par les invasions pacifiques des Barbares.- Les Barbares ne
songèrent jamais à détruire l'Empire.- Leurs invasions n'eurent pas le
caractère de conquêtes. - Les premiers chefs Francs se considérèrent
toujours comme des fonctionnaires au service de l'Empire romain. - Ils
respectèrent toujours la civilisation romaine et ne songèrent qu'à la
continuer. - Ce n'est qu'à partir du VIIe siècle que les chefs barbares
de la Gaule cessèrent de considérer l'empereur comme leur chef. - La
transformation complète de la civilisation romaine ne fut pas la
conséquence d'une destruction, mais de l'adoption d'une civilisation
ancienne par une race nouvelle. - Les invasions modernes aux
États-Unis. - Luttes civiles et séparation en États indépendants et
rivaux qu'elles préparent. - Les invasions des étrangers en France et
leurs conséquences.


Les exemples que nous avons cités montrent que l'histoire d'un
peuple ne dépend pas de ses institutions, mais de son caractère,
c'est-à-dire de sa race. Nous avons vu d'autre part, en étudiant la
formation des races historiques, que leur dissolution se fait par des
croisements; et que les peuples qui ont conservé leur unité et leur
force, comme jadis les Aryens dans l'Inde, et, de nos jours, les
Anglais dans leurs diverses colonies, sont ceux qui ont toujours évité
soigneusement de se mêler à des étrangers. La présence d'étrangers,
même en petit nombre, suffit à altérer l'âme d'un peuple. Elle lui fait
perdre son aptitude à défendre les caractères de sa race, les monuments
de son histoire, les oeuvres de ses aïeux.

Cette conclusion ressort de tout ce qui précède. Si les divers
éléments d'une civilisation doivent être considérés comme la
manifestation extérieure de l'âme d'un peuple, il est évident que, dès
que l'âme de ce peuple change, sa civilisation doit également
changer.

L'histoire du passé nous en fournit d'incontestables preuves, et
l'histoire de l'avenir en fournira bien d'autres encore.

La transformation progressive de la civilisation romaine est un des
plus frappants exemples qu'on puisse invoquer. Les historiens nous
représentent généralement cet événement comme le résultat d'invasions
destructives des Barbares; mais une étude plus attentive des faits
montre, d'une part, que ce sont des invasions pacifiques, et nullement
guerrières, qui amenèrent la chute de l'Empire; d'autre part, que, loin
de vouloir renverser la civilisation romaine, les Barbares en furent
toujours de respectueux admirateurs, et firent tous leurs efforts pour
l'adopter et la continuer. Ils essayèrent de s'approprier sa langue,
ses institutions et ses arts. Jusque sous les derniers Mérovingiens,
ils essayaient de continuer encore la grande civilisation dont ils
avaient hérité. Tous les actes du grand empereur Charlemagne sont
imprégnés de cette pensée.

Mais nous savons qu'une telle tâche fut toujours irréalisable. Il
fallut aux Barbares plusieurs siècles pour former, par des croisements
répétés et des conditions d'existence identiques, une race un peu
homogène; et quand cette race fut formée, elle possédait par ce seul
fait des arts nouveaux, une langue nouvelle, des institutions nouvelles
et par conséquent une civilisation nouvelle. La grande mémoire de Rome
ne cessa de peser sur cette civilisation; mais ce fut en vain qu'à
plusieurs reprises on essaya de la faire revivre. En vain, la
Renaissance essaya de ressusciter ses arts, la Révolution de ramener
ses institutions.

Les Barbares qui envahirent progressivement l'Empire dès le premier
siècle de notre ère, et finirent par l'absorber, ne songèrent donc
jamais à détruire sa civilisation, mais uniquement à la continuer.
Alors même qu'ils n'eussent jamais combattu Rome, et se fussent bornés
à se mêler de plus en plus aux Romains chaque jour moins nombreux, le
cours de l'histoire n'eût pas changé, ils n'auraient pas détruit
l'Empire, mais la simple influence de leur mélange eût suffi à détruire
l'âme romaine. On peut donc dire que la civilisation romaine n'a jamais
été renversée, mais s'est simplement continuée en se transformant dans
le cours des âges par le fait seul qu'elle est tombée dans les mains de
races différentes.

Un simple coup d'oeil sur l'histoire des invasions barbares justifie
amplement ce qui précède.

Les travaux des érudits modernes, et notamment de Fustel de
Coulanges, ont bien montré que ce furent les invasions pacifiques des
Barbares, et nullement les invasions agressives - aisément repoussées
par les Barbares à la solde de l'Empire - qui amenèrent
l'évanouissement progressif de la puissance romaine. Dès les premiers
empereurs, la coutume s'était introduite d'employer des Barbares dans
les armées. Elle s'accentua de plus en plus à mesure que les Romains
devenaient plus riches et plus réfractaires au service militaire; et,
au bout de quelques siècles, il n'y eut plus dans l'armée, comme dans
l'administration, que des étrangers: «Les Wisigoths, les Burgondes, les
Francs ont été des soldats fédérés au service de l'Empire romain. »

Quand Rome n'eut plus à son service que des Barbares, et que ses
provinces furent gouvernées par des chefs barbares, il était évident
que ces chefs se rendraient progressivement indépendants. Ils y
réussirent, en effet, mais Rome exerçait un tel prestige qu'il ne vint
jamais à l'idée d'aucun d'eux de renverser l'Empire, alors même que
Rome tombait en son pouvoir. Lorsqu'un de ces chefs, Odoacre, roi des
Hérules à la solde de l'Empire, s'empara de Rome, en 470, il s'empressa
de solliciter de l'empereur résidant alors à Constantinople
l'autorisation de gouverner l'Italie avec le titre de patrice. Aucun
autre chef ne procéda autrement. C'était toujours au nom de Rome qu'ils
gouvernaient les provinces. Ils n'eurent jamais l'idée de disposer du
sol ni de toucher aux institutions. Clovis se considérait comme un
fonctionnaire romain et fut très fier d'obtenir de l'empereur le titre
de consul. Trente ans après sa mort, ses successeurs recevaient encore
les lois édictées par les empereurs et se considéraient comme tenus de
les faire observer. Il faut arriver au commencement du VIIe siècle pour
voir les chefs Barbares de la Gaule oser frapper des monnaies à leur
effigie. Jusqu'alors elles portaient toujours l'effigie des empereurs.
Ce n'est que de cette époque que l'on peut dire que les populations
gauloises ne considérèrent plus l'empereur comme leur chef. Les
historiens font donc commencer, en réalité, deux cents ans trop tôt
l'histoire de France et nous donnent une dizaine de rois de trop.

Rien ne ressemble moins à une conquête que les invasions barbares,
puisque les populations conservèrent leurs terres, leur langue et leurs
lois, ce qui n'est jamais le cas dans les vraies conquêtes, telles, par
exemple, que celle de l'Angleterre par les Normands.

Il est probable que la disparition de la puissance romaine fut si
progressive que les contemporains ne s'en aperçurent même pas. Les
provinces étaient habituées depuis des siècles à être gouvernées par
des chefs agissant au nom des empereurs. Très progressivement et très
lentement ces chefs finirent par agir pour leur propre compte. Rien
donc ne fut changé. Le même régime continua sous de nouveaux maîtres
pendant toute la durée de l'époque mérovingienne [16].

[16] « Le gouvernement mérovingien, écrit M. Fustel de Coulanges, est
pour plus des trois quarts la continuation de celui que l'Empire romain
avait donne à la Gaule... Rien n'est féodal dans le gouvernement des
Mérovingiens. »

Le seul changement réel, et celui-là finit par devenir très profond,
fut la formation d'une race historique nouvelle, et comme conséquence
nécessaire - suivant les lois que nous avons exposées - la naissance
d'une civilisation nouvelle.

Avec cette répétition éternelle des mêmes choses, qui semble la plus
solide des lois de l'histoire, nous sommes probablement appelés de nos
jours à constater des invasions pacifiques analogues à celle qui amena
la transformation de la civilisation romaine. Avec l'extension générale
de la civilisation moderne, il peut sembler aujourd'hui qu'il n'y ait
plus de Barbares, ou du moins que ces Barbares, perdus au fond de
l'Asie et de l'Afrique, soient trop loin de nous pour être bien
redoutables. Assurément nous n'avons pas à craindre leurs invasions;
et, s'ils sont redoutables, ce ne sera, comme je l'ai montré dans un
autre ouvrage, que par la concurrence économique qu'ils feront un jour
à l'Europe. Ce n'est donc pas d'eux qu'il s'agit ici, mais si les
Barbares semblent bien loin, ils sont pourtant en réalité bien près,
beaucoup plus près qu'à l'époque des empereurs romains. C'est dans le
sein même des nations civilisées qu'ils se trouvent en effet. Par suite
de la complication de notre civilisation moderne, de la différenciation
progressive des individus, dont j'ai parlé, chaque peuple contient un
nombre immense d'éléments inférieurs incapables de s'adapter à une
civilisation trop élevée pour eux. C'est un énorme déchet sans cesse
grandissant, et dont l'invasion sera redoutable pour les peuples qui la
subiront.

C'est, aujourd'hui, vers les États-Unis d'Amérique que se dirigent
comme d'un commun accord ces nouveaux Barbares, et c'est par eux que la
civilisation de cette grande nation est sérieusement menacée. Tant que
l'immigration étrangère a été rare, et composée surtout d'éléments
anglais, l'absorption a été facile et utile. Elle a fait l'étonnante
grandeur de l'Amérique. Aujourd'hui les États-Unis sont soumis à une
gigantesque invasion d'éléments inférieurs qu'ils ne veulent ni ne
peuvent s'assimiler. Entre 1880 et 1890 ils ont reçu près de 6 millions
d'émigrants, presque exclusivement composés de travailleurs médiocres
de toutes origines. Actuellement sur 1,100,000 habitants, Chicago ne
compte pas un quart d'Américains. Cette ville renferme 400,000
Allemands, 220,000 Irlandais, 30,000 Polonais, 33,000 Tchèques, etc.
Aucune fusion n'existe entre ces émigrants et les Américains. Ils ne se
donnent même pas la peine d'apprendre la langue de leur nouvelle patrie
et y forment de simples colonies occupées à des travaux mal rétribués.
Ce sont des mécontents, et par conséquent des ennemis. Dans la grève
récente des chemins de fer, ils ont failli incendier Chicago et il a
fallu les mitrailler sans pitié. C'est uniquement parmi eux que se
recrutent les adeptes de ce socialisme niveleur et grossier, réalisable
peut-être dans une Europe affaiblie, mais tout à fait antipathique au
caractère des vrais Américains. Les luttes que ce socialisme va
engendrer sur le sol de la grande république seront, en réalité, des
luttes de races arrivées à des niveaux d'évolution différents.

Il semble évident que dans la guerre civile qui se prépare entre
l'Amérique des Américains et l'Amérique des étrangers, le triomphe ne
sera pas du côté des Barbares. Cette lutte gigantesque se terminera
sans doute par une de ces hécatombes reproduisant sur une échelle
immense l'extermination complète des Cimbres par Marius. Si la lutte
tarde un peu, et que l'invasion continue, la solution ne pourra être
une destruction totale. La destinée des États-Unis sera probablement
alors celle de l'Empire romain, c'est-à-dire une séparation des
provinces actuelles de la République en États indépendants, aussi
divisés et aussi fréquemment en guerre que ceux de l'Europe ou que ceux
de l'Amérique espagnole.

Ce n'est pas l'Amérique seule que menacent de telles invasions. Il
est en Europe un État, la France, qui en est menacé également. C'est un
pays riche, dont la population ne s'accroît plus, entouré de pays
pauvres dont la population s'accroît constamment. L'immigration de ces
voisins est fatale, et d'autant plus fatale que les exigences
croissantes de nos ouvriers la rendent nécessaire pour les besoins de
l'agriculture et de l'industrie. Les avantages que trouvent ces
émigrants sur notre sol sont évidents. Pas de régime militaire à subir,
peu ou pas d'impôts en leur qualité de nomades étrangers, un travail
plus facile et mieux rétribué que sur leur territoire natal. Ils se
dirigent vers notre pays, non seulement parce qu'il est plus riche,
mais aussi parce que la plupart des autres édictent chaque jour des
mesures pour les repousser.

L'invasion des étrangers est d'autant plus redoutable, que ce sont,
naturellement, les éléments les plus inférieurs, ceux qui n'arrivaient
pas à se suffire à eux-mêmes dans leur patrie, qui émigrent. Nos
principes humanitaires nous condamnent à subir une invasion croissante
d'étrangers. Ils n'étaient pas 400,000 il y a quarante ans, ils sont
plus de 1,200,000 aujourd'hui, et ils arrivent en rangs chaque jour
plus pressés. Si l'on ne considérait que le nombre d'Italiens qu'elle
contient, Marseille pourrait être qualifiée de colonie italienne.
L'Italie ne possède même aucune colonie qui contienne un pareil nombre
d'Italiens. Si les conditions actuelles ne changent pas, c'est-à-dire
si ces invasions ne s'arrêtent pas, il faudra un temps bien court pour
qu'en France un tiers de la population soit devenu allemand et un tiers
italien. Que devient l'unité, ou simplement l'existence d'un peuple,
dans des conditions semblables ? Les pires désastres sur les champs de
bataille seraient infiniment moins redoutables pour lui que de telles
invasions [17]. C'est un instinct très sûr que celui qui enseignait aux
peuples anciens à redouter les étrangers; ils savaient bien que la
valeur d'un pays ne se mesure pas au nombre de ses habitants, mais à
celui de ses citoyens.

[17] Ces invasions étant la conséquence de certains phénomènes
économiques sur lesquels nous ne pouvons rien, il est impossible de les
empêcher. On pourrait cependant prendre certaines mesures qui
permettraient au moins de les ralentir : service militaire obligatoire
dans la légion étrangère pour tous les étrangers âgés de moins de
vingt-cinq ans et ayant deux années de séjour; taxe militaire pour ceux
plus âgés; suppression à peu près absolue de la naturalisation; impôt
du quart des revenus ou des salaires pour tous les individus d'origine
étrangère,naturalisés ou non, établis en France depuis moins de
cinquante ans. On pourrait considérer comme digne d'une statue, élevée
par la patrie reconnaissante, le député qui aurait fait voter une telle
loi.

Nous voyons donc, une fois encore, qu'à la base de toutes les
questions historiques et sociales se retrouve toujours l'inévitable
problème des races. Il domine tous les autres.



LIVRE IV

COMMENT SE MODIFIENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES



CHAPITRE PREMIER

LE ROLE DES IDEES DANS LA VIE DES PEUPLES

Les idées directrices de chaque civilisation sont toujours en très
petit nombre. - Lenteur extrême de leur naissance et de leur
disparition. - Les idées n'agissent sur la conduite qu'après s'être
transformées en sentiments. - Elles font alors partie du caractère. -
C'est grâce à la lenteur de l'évolution des idées que les civilisations
possèdent une certaine fixité. - Comment s'établissent les idées. -
L'action du raisonnement est totalement nulle. - Influence de
l'affirmation et du prestige. - Rôle des convaincus et des apôtres. -
Déformation qu'éprouvent les idées en descendant dans les foules. -
L'idée universellement admise agit bientôt sur tous les éléments de la
civilisation. - C'est grâce à la communauté des idées que les hommes de
chaque âge ont une somme de conceptions moyennes qui les rend fort
semblables dans leurs pensées et leurs oeuvres. - Le joug de la coutume
et de l'opinion. - Il ne diminue qu'aux âges critiques de l'histoire où
les vieilles idées ont perdu de leur influence et ne sont pas encore
remplacées. - Cet âge critique est le seul où la discussion des
opinions puisse être tolérée. - Les dogmes ne se maintiennent qu'à la
condition de n'être pas discutés. - Les peuples ne peuvent changer
leurs idées et leurs dogmes sans être aussitôt obligés de changer de
civilisation.


Après avoir montré que les caractères psychologiques des races
possèdent une grande fixité et que de ces caractères l'histoire des
peuples dérive, nous avons ajouté que les éléments psychologiques
pouvaient, de même que les éléments anatomiques des espèces, se
transformer à la longue par de lentes accumulations héréditaires. C'est
en grande partie de ces transformations que l'évolution des
civilisations dépend.

Les facteurs susceptibles de provoquer les changements
psychologiques sont variés. Les besoins, la concurrence vitale,
l'action de certains milieux, les progrès des sciences et de
l'industrie, l'éducation, les croyances et bien d'autres encore
exercent leur action. Nous avons consacré déjà un volume [18] à l'étude
du rôle de chacun d'eux. Il ne saurait donc être question de traiter en
détail ce sujet maintenant. Nous n'y revenons ici que pour montrer, en
choisissant quelques facteurs essentiels, le mécanisme de leur action.
C'est à cette étude que sera consacré ce chapitre et ceux qui vont
suivre.

[18] L'homme et les sociétés. Leurs origines et leur histoire, t. II
Évolution des sociétés.

L'étude des diverses civilisations qui se sont succédé depuis
l'origine du monde prouve qu'elles ont toujours été guidées dans leurs
développements par un très petit nombre d'idées fondamentales. Si
l'histoire des peuples se réduisait à celle de leurs idées, cette
histoire ne serait jamais bien longue. Lorsqu'une civilisation a réussi
à créer en un siècle une ou deux idées fondamentales dans le domaine
des arts, des sciences, de la littérature ou de la philosophie, on peut
considérer qu'elle a été exceptionnellement brillante.

Les idées ne sauraient avoir d'action réelle sur l'âme des peuples
que lorsque, à la suite d'une élaboration très lente, elles sont
descendues des régions mobiles de la pensée dans cette région stable et
inconsciente des sentiments où s'élaborent les motifs de nos actions.
Elles deviennent alors des éléments du caractère et peuvent agir sur la
conduite. Le caractère est en partie formé d'une stratification d'idées
inconscientes.

Quand les idées ont subi cette lente élaboration, leur puissance est
considérable, parce que la raison cesse d'avoir prise sur elles. Le
convaincu que domine une idée quelconque, religieuse ou autre, est
inaccessible à tous les raisonnements, quelque intelligent qu'on le
suppose. Tout ce qu'il pourra tenter, et encore le plus souvent ne le
tentera-t-il pas, ce sera de faire rentrer, par des artifices de pensée
et des déformations souvent très grandes, l'idée qu'on lui objecte dans
le cadre des conceptions qui le dominent.

Si les idées ne peuvent avoir d'action qu'après être lentement
descendues des régions du conscient dans celles de l'inconscient, nous
comprenons avec quelle lenteur elles doivent se transformer et pourquoi
les idées directrices d'une civilisation sont si peu nombreuses et
demandent si longtemps pour évoluer. Il faut nous féliciter qu'il en
soit ainsi : car, autrement, les civilisations n'auraient pu avoir
aucune fixité. Il est heureux également que des idées nouvelles
puissent finir à la longue par se faire accepter, car si les anciennes
idées étaient absolument immuables, les civilisations n'auraient pu
réaliser aucun progrès. Grâce à la lenteur de nos transformations
mentales, il faut plusieurs âges d'hommes pour faire triompher des
idées nouvelles, et plusieurs âges d'hommes encore pour les faire
disparaître. Les peuples les plus civilisés sont ceux dont les idées
directrices ont su se maintenir à une égale distance de la variabilité
et de la fixité. L'histoire est jonchée des débris de ceux qui n'ont
pas su maintenir cet équilibre.

Il est donc facile de concevoir que ce qui frappe le plus, quand on
parcourt l'histoire des peuples, ce ne soit pas la richesse et la
nouveauté de leurs idées, mais au contraire l'extrême pauvreté de ces
idées, la lenteur de leurs transformations, et la puissance qu'elles
exercent. Les civilisations sont les résultats de quelques idées
fondamentales et quand ces idées viennent à changer les civilisations
sont aussitôt condamnées à changer. Le moyen âge a vécu sur deux idées
principales : l'idée religieuse et l'idée féodale. De ces deux idées
sont issus ses arts, sa littérature et sa conception de la vie tout
entière. Au moment de la Renaissance, ces deux idées s'altèrent un peu;
l'idéal retrouvé du vieux monde gréco-latin s'impose à l'Europe, et
aussitôt la conception de la vie, les arts, la philosophie, la
littérature commencent à se transformer. Puis l'autorité de la
tradition s'ébranle, les vérités scientifiques se substituent
graduellement à la vérité révélée, et de nouveau encore la civilisation
se transforme. Aujourd'hui les vieilles idées religieuses semblent
avoir définitivement perdu la plus grande partie de leur empire, et par
cela seul toutes les institutions sociales qui s'appuyaient sur elle
menacent de s'effondrer.

L'histoire de la genèse des idées, de leur domination, de leur
usure, de leurs transformations, et de leur disparition ne saurait être
faite qu'en l'appuyant de nombreux exemples. Si nous pouvions entrer
dans les détails, nous montrerions que chaque élément de civilisation :
philosophie, croyances, arts, littérature, etc., est soumis à un fort
petit nombre d'idées directrices dont l'évolution est fort lente. Les
sciences elles-mêmes n'échappent pas à cette loi. Toute la physique
moderne dérive de l'idée d'indestructibilité de la force, toute la
biologie, de l'idée du transformisme, toute la médecine, de l'idée de
l'action des infiniment petits, et l'histoire de ces idées montre que,
bien qu'elles s'adressent aux esprits les plus éclairés elles ne
s'établissent que peu à peu et avec peine. Dans un siècle où tout va si
vite, dans un ordre de recherches où les passions et les intérêts ne
parlent guère, l'établissement d'une idée scientifique fondamentale ne
prend pas moins de vingt-cinq ans. Les plus claires, les plus faciles à
démontrer, celles qui devraient prêter le moins à la controverse,
telles par exemple que l'idée de la circulation du sang, n'ont pas
demandé un temps moins long.

Qu'il s'agisse d'une idée scientifique, artistique, philosophique,
religieuse, en un mot d'une idée quelconque, sa propagation se fait
toujours par un mécanisme identique. Il faut qu'elle soit d'abord
adoptée par un petit nombre d'apôtres auxquels l'intensité de leur foi
ou l'autorité de leur nom donnent un grand prestige. Ils agissent alors
beaucoup plus par suggestion que par démonstration. Ce n'est pas dans
la valeur d'une démonstration qu'il faut chercher les éléments
essentiels du mécanisme de la persuasion. On impose ses idées soit par
le prestige qu'on possède, soit en s'adressant aux passions, mais on
n'exerce aucune influence en s'adressant uniquement à la raison. Les
foules ne se laissent jamais persuader par des démonstrations, mais
seulement par des affirmations, et l'autorité de ces affirmations
dépend uniquement du prestige exercé par celui qui les énonce.

Lorsque les apôtres ont réussi à convaincre un petit cercle
d'adeptes et formé ainsi de nouveaux apôtres, l'idée nouvelle commence
à entrer dans le domaine de la discussion. Elle soulève tout d'abord
une opposition universelle, parce qu'elle heurte forcément beaucoup de
choses anciennes et établies. Les apôtres qui la défendent, se trouvent
naturellement excités par cette opposition, qui ne fait que les
persuader de leur supériorité sur le reste des hommes, et ils défendent
avec énergie l'idée nouvelle, non pas parce qu'elle est vraie - le plus
souvent ils n'en savent rien - mais simplement parce qu'ils l'ont
adoptée. L'idée nouvelle est alors de plus en plus discutée,
c'est-à-dire, en réalité, acceptée en bloc par les uns, rejetée en bloc
par les autres. On échange des affirmations et des négations, et fort
peu d'arguments, les seuls motifs d'acceptation ou de rejet d'une idée
ne pouvant être, pour l'immense majorité des cerveaux, que des motifs
de sentiment dans lesquels le raisonnement ne saurait jouer aucun
rôle.

Grâce à ces débats toujours passionnés, l'idée progresse lentement.
Les générations nouvelles qui la trouvent contestée tendent à l'adopter
par le fait seul qu'elle est contestée. Pour la jeunesse, toujours
avide d'indépendance, l'opposition en bloc aux idées reçues est la
forme d'originalité qui lui est le plus accessible.

L'idée continue donc à grandir, et bientôt elle n'a plus besoin
d'aucun appui. Elle va maintenant se répandre partout par le simple
effet de l'imitation par voie de contagion, faculté dont les hommes
sont généralement doués à un aussi haut degré que les grands singes
anthropoïdes, que la science moderne leur assigne pour pères.

Dès que le mécanisme de la contagion intervient, l'idée entre dans
la phase qui la conduit forcément au succès. L'opinion l'accepte
bientôt. Elle acquiert alors une force pénétrante et subtile qui la
répand progressivement dans tous les cerveaux, créant du même coup une
sorte d'atmosphère spéciale, une manière générale de penser. Comme
cette fine poussière des routes qui pénètre partout, elle se glisse
dans toutes les conceptions et toutes les productions d'une époque.
L'idée et ses conséquences font alors partie de ce stock compact de
banalités héréditaires que nous impose l'éducation. Elle a triomphé et
est entrée dans le domaine du sentiment, ce qui la met désormais pour
longtemps à l'abri de toute atteinte.

De ces idées diverses qui guident une civilisation, les unes, celles
relatives aux arts ou à la philosophie par exemple, restent dans les
couches supérieures d'une nation; les autres, celles relatives aux
conceptions religieuses et politiques notamment, descendent parfois
jusque dans la profondeur des foules. Elles y arrivent généralement
fort déformées, mais, lorsqu'elles y arrivent, le pouvoir qu'elles
exercent sur des âmes primitives incapables de discussion est immense.
L'idée représente alors quelque chose d'invincible, et ses effets se
propagent avec la violence d'un torrent qu'aucune digue ne contient
plus. Il est toujours facile de trouver chez un peuple cent mille
hommes prêts à se faire tuer pour défendre une idée dès que cette idée
les a subjugués. C'est alors que surviennent ces grands événements qui
révolutionnent l'histoire et que seules les foules peuvent accomplir.
Ce n'est pas avec des lettrés, des artistes et des philosophes que se
sont établies les religions qui ont gouverné le monde, ni ces vastes
empires qui se sont étendus d'un hémisphère à l'autre, ni les grandes
révolutions religieuses et politiques qui ont bouleversé l'Europe.
C'est avec des illettrés assez dominés par une idée pour sacrifier leur
vie à sa propagation. Avec ce bagage théoriquement très mince, mais
pratiquement très fort, les nomades des déserts de l'Arabie ont conquis
une partie du vieux monde gréco-romain et fondé un des plus
gigantesques empires qu'ait connus l'histoire. C'est avec un semblable
bagage moral - la domination d'une idée - que les héroïques soldats de
la Convention ont victorieusement tenu tête à l'Europe en armes.

Une forte conviction est tellement irrésistible que seule, une
conviction égale a des chances de lutter victorieusement contre elle.
La foi n'a d'autre ennemi sérieux à craindre que la foi. Elle est sûre
du triomphe quand la force matérielle qu'on lui oppose est au service
de sentiments faibles et de croyances affaiblies. Mais si elle se
trouve en face d'une foi de même intensité, la lutte devient très vive
et le succès est alors déterminé par des circonstances accessoires, le
plus souvent d'ordre moral, telles que l'esprit de discipline et la
meilleure organisation. En étudiant de près l'histoire des Arabes, que
nous citions à l'instant, nous constaterions que, dans leurs premières
conquêtes,- et ce sont toujours ces conquêtes qui sont à la fois les
plus difficiles et les plus importantes - ils rencontrèrent des
adversaires moralement très faibles, bien que leur organisation
militaire fût assez savante. Ce fut d'abord en Syrie qu'ils portèrent
leurs armes. Ils n'y trouvèrent que des armées byzantines formées de
mercenaires peu disposés à se sacrifier pour une cause quelconque.
Animés d'une foi intense qui décuplait leurs forces, ils dispersèrent
ces troupes sans idéal, aussi facilement que jadis une poignée de
Grecs, soutenus par l'amour de la cité, dispersèrent les innombrables
soldats de Xerxès. L'issue de leur entreprise eût été tout autre si
quelques siècles plus tôt ils s'étaient heurtés aux cohortes de Rome.
Il est évident que lorsque des forces morales également puissantes sont
en présence, ce sont toujours les mieux organisées qui l'emportent. Les
Vendéens avaient assurément une foi très vive, c'étaient des convaincus
énergiques; mais les soldats de la Convention avaient, eux aussi, des
convictions très fortes, et, comme ils étaient militairement mieux
organisés, ce furent eux qui l'emportèrent.

En religion comme en politique le succès est toujours aux croyants,
jamais aux sceptiques, et si aujourd'hui l'avenir semble appartenir aux
socialistes, malgré l'inquiétante absurdité de leurs dogmes, c'est
qu'il n'y a plus qu'eux qui soient réellement convaincus. Les classes
dirigeantes modernes ont perdu la foi en toutes choses. Elles ne
croient plus à rien, pas même à la possibilité de se défendre contre le
flot menaçant des barbares qui les entourent de toutes parts.

Lorsque, après une période plus ou moins longue de tâtonnements, de
remaniements, de déformations, de discussion, de propagande, une idée a
acquis sa forme définitive et a pénétré dans l'âme des foules, elle
constitue un dogme, c'est-à-dire une de ces vérités absolues qui ne se
discutent plus. Elle fait alors partie de ces croyances générales sur
lesquelles l'existence des peuples repose. Son caractère universel lui
permet de jouer un rôle prépondérant. Les grandes époques de
l'histoire, le siècle d'Auguste comme celui de Louis XIV, sont celles
où les idées sorties des périodes de tâtonnements et de discussion se
sont fixées et sont devenues maîtresses souveraines de la pensée des
hommes. Elles deviennent alors des phares lumineux, et tout ce qu'elles
éclairent de leurs feux revêt une teinte semblable.

Dès qu'une idée nouvelle a triomphé, elle marque son empreinte sur
les moindres éléments de la civilisation; mais pour qu'elle produise
tous ses effets, il faut qu'elle pénètre aussi dans l'âme des foules.
Des sommets intellectuels où elle a pris naissance, elle descend de
couche en couche en s'altérant et se modifiant sans cesse jusqu'à ce
qu'elle ait revêtu une forme accessible à l'âme populaire qui la fera
triompher. Elle se présente alors concentrée en un petit nombre de
mots, parfois en un seul, mais ce mot évoque de puissantes images,
séduisantes ou terribles, et par conséquent impressionnantes toujours.
Tels le paradis et l'enfer au moyen âge, courtes syllabes qui ont le
pouvoir magique de répondre à tout, et pour les âmes simples
d'expliquer tout. Le mot socialisme représente pour l'ouvrier moderne
une de ces formules magiques et synthétiques capables de dominer les
âmes. Elle évoque, suivant les masses où elle pénètre, des images
variées, mais puissantes malgré leurs formes toujours rudimentaires.

Pour le théoricien français, le mot socialisme évoque l'image d'une
sorte de paradis où les hommes devenus égaux jouiront sous la direction
incessante de l'Etat d'une félicité idéale. Pour l'ouvrier allemand,
l'image évoquée se présente sous forme d'une fumeuse taverne où le
gouvernement servirait gratuitement à tout venant de gigantesques
pyramides de saucisses et de choucroute, et un nombre infini de cruches
de bière. Nul, bien entendu, rêveur de choucroute ou rêveur d'égalité,
ne s'est jamais préoccupé de connaître la somme réelle des choses à
partager et le nombre des partageants. Le propre de l'idée est de
s'imposer avec une forme absolue qu'aucune objection ne saurait
atteindre.

Lorsque l'idée a peu à peu fini par se transformer en sentiment et
est devenue un dogme, son triomphe est acquis pour une longue période,
et tous les raisonnements tenteraient vainement de l'ébranler. Sans
doute l'idée nouvelle finira, elle aussi, par subir le rôle de celle
qu'elle a remplacée. Elle vieillira et déclinera; mais avant sa
complète usure, il lui faudra subir toute une série de transformations
régressives, de déformations variées, qui demanderont pour s'accomplir
plusieurs générations. Avant de mourir tout entière elle fera longtemps
partie des vieilles idées héréditaires que nous qualifions de préjugés,
mais que nous respectons pourtant. L'idée ancienne, alors même qu'elle
n'est plus qu'un mot, un son, un mirage, possède un pouvoir magique qui
nous subjugue encore.

Ainsi se maintient ce vieil héritage d'idées surannées, d'opinions,
de conventions, que nous acceptons dévotement, et qui ne résisteraient
pas à quelques efforts de raisonnement si nous voulions les discuter un
instant. Mais combien d'hommes sont-ils capables de discuter leurs
propres opinions, et combien est-il de ces opinions qui subsisteraient
après le plus superficiel examen ?

Mieux vaut ne pas le tenter, cet examen redoutable. Nous y sommes
heureusement peu exposés. L'esprit critique constituant une faculté
supérieure fort rare, alors que l'esprit d'imitation représente une
faculté infiniment répandue, l'immense majorité des cerveaux accepte
sans discussion les idées toutes faites que lui fournit l'opinion et
que l'éducation, lui transmet.

Et c'est ainsi que, de par l'hérédité, l'éducation, le milieu, la
contagion, l'opinion, les hommes de chaque âge et de chaque race ont
une somme de conceptions moyennes qui les rendent singulièrement
semblables les uns aux autres, et semblables à ce point que lorsque les
siècles se sont appesantis sur eux, nous reconnaissons par leurs
productions artistiques, philosophiques et littéraires, l'époque où ils
ont vécu. Sans doute on ne pourrait dire qu'ils se copiaient
absolument, mais ce qu'ils ont eu en commun c'étaient des modes
identiques de sentir, de penser, conduisant nécessairement à des
productions fort parentes.

Il faut se féliciter qu'il en soit ainsi, car c'est précisément ce
réseau de traditions, d'idées, de sentiments, de croyances, de modes de
penser communs qui forment l'âme d'un peuple. Nous avons vu que cette
âme est d'autant plus solide que ce réseau est plus fort. C'est lui en
réalité, et lui seul, qui maintient les nations, et il ne saurait se
désagréger sans que ces nations se dissolvent aussitôt. Il constitue à
la fois leur vraie force et leur vrai maître. On représente parfois les
souverains asiatiques comme des sortes de despotes n'ayant que leurs
fantaisies pour guide. Ces fantaisies sont, au contraire, enfermées
dans des limites singulièrement étroites. C'est en Orient, surtout, que
le réseau des traditions est puissant. Les traditions religieuses, si
ébranlées chez nous, y ont conservé tout leur empire, et le despote le
plus fantaisiste ne se heurterait jamais à ces deux souverains qu'il
sait infiniment plus puissants que lui : la tradition et l'opinion.

L'homme civilisé moderne se trouve à une de ces rares périodes
critiques de l'histoire où les idées anciennes, d'où sa civilisation
dérive, ayant perdu leur empire, et les idées nouvelles n'étant pas
encore formées, la discussion est tolérée. Il lui faut se reporter soit
aux époques des civilisations antiques, soit seulement à deux ou trois
siècles en arrière pour concevoir ce qu'était alors le joug de la
coutume et de l'opinion, et savoir ce qu'il en coûtait au novateur
assez hardi pour s'attaquer à ces deux puissances. Les Grecs, que
d'ignorants rhéteurs nous disent avoir été si libres, étaient soumis
étroitement au joug de l'opinion et de la coutume. Chaque citoyen était
entouré d'un faisceau de croyances absolument inviolables; nul n'aurait
songé à discuter les idées reçues et les subissait sans esprit de
révolte. Le monde grec n'a connu ni la liberté religieuse ni la liberté
de la vie privée, ni libertés d'aucune sorte. La loi athénienne ne
permettait pas même à un citoyen de vivre à l'écart des assemblées, ou
de ne pas célébrer religieusement une fête nationale. La prétendue
liberté du monde antique n'était que la forme inconsciente, et par
conséquent parfaite, de l'assujettissement absolu du citoyen au joug
des idées de sa cité. Dans l'état de guerre générale où les sociétés
vivaient alors, une société dont les membres eussent possédé la liberté
de penser et d'agir n'eût pas subsisté un seul jour. L'âge de la
décadence pour les dieux, les institutions et les dogmes a toujours
commencé le jour où ils ont supporté la discussion.

Dans les civilisations modernes, les vieilles idées qui servaient de
base à la coutume et à l'opinion étant presque détruites, leur empire
sur les âmes est devenu très faible. Elles sont entrées dans cette
phase d'usure durant laquelle les idées anciennes passent à l'état de
préjugé. Tant qu'elles ne sont pas remplacées par une idée nouvelle,
l'anarchie règne dans les esprits. Ce n'est que grâce à cette anarchie
que la discussion peut être tolérée. Écrivains, penseurs et philosophes
doivent bénir l'âge actuel et se hâter d'en profiter, car ils ne le
reverront plus. C'est un âge de décadence peut-être, mais c'est un des
rares moments de l'histoire du monde où l'expression de la pensée est
libre. Il ne saurait durer. Avec les conditions actuelles de la
civilisation les peuples européens marchent vers un état social qui ne
tolérera ni discussion ni liberté. Les dogmes nouveaux qui vont naître
ne sauraient s'établir, en effet, qu'à la condition de n'accepter de
discussions d'aucune sorte et d'être aussi intolérants que ceux qui les
ont précédés.

L'homme actuel cherche encore les idées qui devront servir de base à
un futur état social, et là est le danger pour lui. Ce qui importe dans
l'histoire des peuples, et ce qui influe profondément sur leur
destinée, ce ne sont ni les révolutions, ni les guerres - leurs ruines
s'effacent vite - ce sont les changements dans les idées fondamentales.
Ils ne sauraient s'accomplir sans que, du même coup, tous les éléments
d'une civilisation soient condamnés à se transformer. Les vraies
révolutions, les seules dangereuses pour l'existence d'un peuple, sont
celles qui atteignent sa pensée.

Ce n'est pas tant l'adoption d'idées nouvelles qui est dangereuse
pour un peuple, que l'essai successif d'idées auquel il est condamné
avant de trouver celle sur laquelle il pourra solidement asseoir un
édifice social nouveau destiné à remplacer l'ancien. Ce n'est pas
certes parce que l'idée est erronée qu'elle est dangereuse - les idées
religieuses dont nous avons vécu jusqu'ici étaient fort erronées- mais
c'est parce qu'il faut des expériences longtemps répétées pour savoir
si les idées nouvelles peuvent s'adapter aux besoins des sociétés qui
les adoptent. Leur degré d'utilité n'est malheureusement appréciable
pour les foules qu'au moyen de l'expérience. Sans doute, il n'est pas
besoin d'être un grand psychologue, ni un grand économiste, pour
prédire que l'application des idées socialistes actuelles conduira les
peuples qui les adopteront à un état d'abjecte décadence et de honteux
despotisme: mais comment empêcher les peuples qu'elles séduisent
d'accepter l'évangile nouveau qui leur est prêché ?

L'histoire nous montre fréquemment ce qu'a coûté l'essai des idées
inacceptables pour une époque, mais ce n'est pas dans l'histoire que
l'homme puise ses leçons. Charlemagne essaya vainement de refaire
l'Empire romain, mais l'idée d'unité n'était plus réalisable alors, et
son oeuvre périt avec lui, comme devait périr plus tard celle de
Napoléon. Philippe II usa inutilement son génie et la puissance de
l'Espagne - prédominante alors - à combattre l'esprit de libre examen
qui, sous le nom de protestantisme, se répandait en Europe. Tous ses
efforts contre l'idée nouvelle ne réussirent qu'à jeter l'Espagne dans
un état de ruine et de décadence dont elle ne s'est jamais relevée. De
nos jours, les idées chimériques d'un visionnaire couronné, inspiré par
l'incurable sensiblerie internationale de sa race, ont fait l'unité de
l'Italie et de l'Allemagne, et nous ont coûté deux provinces et la paix
pour longtemps. L'idée si profondément fausse que le nombre fait la
force des armées a couvert l'Europe d'une sorte de garde nationale en
armes, et la mène à une inévitable faillite. Les idées socialistes sur
le travail, le capital, la transformation de la propriété privée en
propriété de l'État, etc., achèveront les peuples que les armées
permanentes et la faillite auront épargné.

Le principe des nationalités, si cher jadis aux hommes d'État et
dont ils faisaient tout le fondement de leur politique, peut être
encore cité parmi les idées directrices dont il a fallu subir la
dangereuse influence. Sa réalisation a conduit l'Europe aux guerres les
plus désastreuses, l'a mise sous les armes et conduira successivement
tous les États modernes à la ruine et à l'anarchie. Le seul motif
apparent qu'on pouvait invoquer pour défendre ce principe était que les
pays les plus grands et les plus peuplés sont les plus forts et les
moins menacés. Secrètement, on pensait aussi qu'ils étaient les plus
aptes aux conquêtes. Or, il se trouve aujourd'hui que ce sont
précisément les pays les plus petits et les moins peuplés : le
Portugal, la Grèce, la Suisse, la Belgique, la Suède, les minuscules
principautés des Balkans, qui sont les moins menacés. L'idée de l'unité
a ruiné l'Italie, jadis si prospère, au point qu'elle est aujourd'hui à
la veille d'une révolution et d'une faillite. Le budget annuel des
dépenses de tous les États italiens, qui, avant la réalisation de
l'unité italienne, s'élevait à 500 millions, atteints milliards
aujourd'hui.

Mais il n'est pas donné aux hommes d'arrêter la marche des idées
lorsqu'elles ont pénétré dans les âmes. Il faut alors que leur
évolution s'accomplisse et elles ont le plus souvent pour défenseurs
ceux-là même qui sont marqués pour leurs premières victimes. Il n'y a
pas que les moutons qui suivent docilement le guide qui les conduit à
l'abattoir. Inclinons-nous devant la puissance de l'idée. Quand elle
est arrivée à une certaine période de son évolution, il n'y a plus ni
raisonnements, ni démonstrations qui pourraient prévaloir contre elle.
Pour que les peuples puissent s'affranchir du joug d'une idée, il faut
des siècles ou des révolutions violentes; les deux parfois. L'humanité
n'en est plus à compter les chimères qu'elle s'est forgées et dont elle
a été successivement victime.



CHAPITRE II

LE ROLE DES CROYANCES RELIGIEUSES DANS L'ÉVOLUTION DES
CIVILISATIONS

Influence prépondérante des idées religieuses. - Elles ont toujours
constitué l'élément le plus important de la vie des peuples. - La
plupart des événements historiques, ainsi que les institutions
politiques et sociales, dérivent des idées religieuses. - Avec une idée
religieuse nouvelle naît toujours une civilisation nouvelle. -
Puissance de l'idéal religieux. - Son influence sur le caractère. - Il
tourne toutes les facultés vers un même but. - L'histoire politique
artistique et littéraire des peuples est fille de leurs croyances. - Le
moindre changement dans l'état des croyances d'un peuple a pour
conséquence toute une série de transformations dans son existence. -
Exemples divers.


Parmi les idées diverses qui conduisent les peuples et qui sont les
phares de l'histoire, les pôles de la civilisation, les idées
religieuses ont joué un rôle trop prépondérant et trop fondamental pour
que nous ne leur consacrions pas un chapitre spécial.

Les croyances religieuses ont toujours constitué l'élément le plus
important de la vie des peuples et par conséquent de leur histoire. Les
plus considérables des événements historiques, ceux qui ont eu la plus
colossale influence, ont été la naissance et la mort des dieux. Avec
une idée religieuse nouvelle naît une civilisation nouvelle. A tous les
âges de l'humanité, aux temps anciens comme aux temps modernes, les
questions fondamentales ont toujours été des questions religieuses. Si
l'humanité pouvait permettre à tous ses dieux de mourir, on pourrait
dire d'un tel événement qu'il serait par ses conséquences le plus
important de ceux qui se sont accomplis à la surface de notre planète
depuis la naissance des premières civilisations.

Il ne faut pas oublier en effet que, depuis l'aurore des temps
historiques, toutes les institutions politiques et sociales ont été
fondées sur des croyances religieuses, et que, sur la scène du monde,
les dieux ont toujours joué le premier rôle. En dehors de l'amour, qui
est, lui aussi, une religion puissante, mais personnelle et
transitoire, les croyances religieuses peuvent seules agir d'une façon
rapide sur le caractère. Les conquêtes des Arabes, les Croisades,
l'Espagne sous l'Inquisition, l'Angleterre pendant l'époque puritaine,
la France avec la Saint-Barthélemy et les guerres de la révolution,
montrent ce que devient un peuple fanatisé par ses chimères. Celles-ci
exercent une sorte d'hypnotisation permanente tellement intense que
toute la constitution mentale en est profondément transformée. C'est
l'homme sans doute qui a créé les dieux, mais après les avoir créés il
a été promptement asservi par eux. Ils ne sont pas fils de la peur,
comme le prétend Lucrèce, mais bien de l'espérance, et c'est pourquoi
leur influence sera éternelle.

Ce que les dieux ont donné à l'homme, et eux seuls jusqu'à présent
ont pu le lui donner, c'est un état d'esprit comportant le bonheur.
Aucune philosophie n'a jamais su encore réaliser une telle tâche.

La conséquence, sinon le but, de toutes les civilisations, de toutes
les philosophies, de toutes les religions, est d'engendrer certains
états d'esprit. Or, de ces étals d'esprit, les uns impliquent le
bonheur, les autres ne l'impliquent pas. C'est très peu des
circonstances extérieures et beaucoup de l'état de notre âme que dépend
le bonheur. Les martyrs sur leurs bûchers se trouvaient probablement
beaucoup plus heureux que leurs bourreaux. Le cantonnier dévorant avec
insouciance sa croûte de pain frottée d'ail peut être infiniment plus
heureux qu'un millionnaire que les soucis assiègent.

L'évolution de la civilisation a malheureusement créé chez l'homme
moderne une foule de besoins sans lui donner les moyens de les
satisfaire et produit ainsi un mécontentement général dans les âmes.
Elle est mère du progrès sans doute, la civilisation, mais elle est
mère aussi du socialisme et de l'anarchie, ces expressions redoutables
du désespoir des foules, qu'aucune croyance ne soutient plus. Comparez
l'Européen inquiet, fiévreux, mécontent de son sort, avec l'Oriental,
toujours heureux de sa destinée. En quoi diffèrent-ils, sinon par
l'état de leur âme? On a transformé un peuple quand on a transformé sa
façon de concevoir et par conséquent de penser et d'agir.

Trouver les moyens de créer un état d'esprit rendant l'homme
heureux, voilà ce qu'une société doit avant tout chercher, sous peine
de ne pouvoir subsister longtemps. Toutes les sociétés fondées
jusqu'ici ont eu pour soutien un idéal capable de subjuguer les âmes,
et elles se sont toujours évanouies dès que cet idéal a cessé de les
subjuguer.

Une des grandes erreurs de l'âge moderne est de croire que c'est
seulement dans les choses extérieures, que l'âme humaine peut trouver
le bonheur. Il est en nous-mêmes, créé par nous-mêmes et presque jamais
hors de nous-mômes. Après avoir brisé les idéals des vieux âges, nous
constatons aujourd'hui qu'il n'est pas possible de vivre sans eux, et
que, sous peine d'avoir à disparaître, il faut trouver le secret de les
remplacer.

Les véritables bienfaiteurs de l'humanité, ceux qui méritent que les
peuples reconnaissants leur élèvent de colossales statues d'or, ce sont
ces magiciens puissants, créateurs d'idéals, que l'humanité produit
quelquefois, mais qu'elle produit si rarement. Au-dessus du torrent des
vaines apparences, seules réalités que l'homme puisse jamais connaître,
au-dessus de l'engrenage rigide et glacial du monde, ils ont fait
surgir de puissantes et pacifiantes chimères, qui cachent à l'homme les
côtés sombres de sa destinée, et créent pour lui les demeures
enchantées du rêve et de l'espoir.

En se plaçant exclusivement au point de vue politique, on constate
que là encore l'influence des croyances religieuses est immense. Ce qui
fait leur irrésistible force, c'est qu'elles constituent le seul
facteur qui puisse momentanément donner à un peuple une communauté
absolue d'intérêts, de sentiments et de pensées. L'esprit religieux
remplace ainsi d'un seul coup ces lentes accumulations héréditaires
nécessaires pour former l'âme d'une nation. Le peuple subjugué par une
croyance ne change pas sans doute de constitution mentale mais toutes
ses facultés sont tournées vers un même but : le triomphe de sa
croyance, et, par ce seul fait, sa puissance devient formidable. C'est
aux époques de foi que, momentanément transformés, les peuples
accomplissent ces efforts prodigieux, ces fondations d'empires qui
étonnent l'histoire. C'est ainsi que quelques tribus arabes, unifiées
par la pensée de Mahomet, conquirent en peu d'années des nations qui
ignoraient jusqu'à leurs noms, et fondèrent leur immense empire.

Ce n'est pas la qualité des croyances qu'il faut considérer, mais le
degré de domination qu'elles exercent sur les âmes. Que le dieu invoqué
soit Moloch ou toute autre divinité plus barbare encore, il n'importe.
Il importe même pour son prestige qu'il soit tout à fait intolérant et
barbare. Les dieux trop tolérants et trop doux ne donnent aucune
puissance à leurs adorateurs. Les sectateurs du rigide Mahomet
dominèrent pendant longtemps une grande partie du monde et sont
redoutables encore; ceux du pacifique Bouddha n'ont jamais rien fondé
de durable et sont déjà oubliés par l'histoire.

L'esprit religieux a donc joué un rôle politique capital dans
l'existence des peuples, parce qu'il fut toujours le seul facteur
capable d'agir rapidement sur leur caractère. Sans doute, les dieux ne
sont pas immortels, mais l'esprit religieux, lui, est éternel. Assoupi
pour quelque temps, il se réveille dès qu'une nouvelle divinité est
créée. Il a permis à la France, il y a un siècle, de tenir
victorieusement tête à l'Europe en armes. Le monde a vu, une fois
encore, ce que peut l'esprit religieux; car ce fut vraiment une
religion nouvelle qui se fondait alors, et qui anima de son souffle
tout un peuple. Les divinités qui venaient d'éclore étaient sans doute
trop fragiles pour pouvoir durer; mais aussi longtemps qu'elles
durèrent, elles exercèrent un empire absolu.

Le pouvoir de transformer les âmes que les religions possèdent est
d'ailleurs assez éphémère. Il est rare que les croyances se
maintiennent pendant un temps un peu long à ce degré d'intensité qui
transforme entièrement le caractère. Le rêve finit par pâlir,
l'hypnotisé se réveille un peu, et le vieux fond du caractère
reparaît.

Alors même que les croyances sont toutes-puissantes, le caractère
national se reconnaît toujours à la façon dont ces croyances sont
adoptées et aux manifestations qu'elles provoquent. Voyez la même
croyance en Angleterre, en Espagne et en France : quelles différences !
La Réforme eût-elle jamais été possible en Espagne, et l'Angleterre
eût-elle jamais consenti à se soumettre à l'effroyable joug de
l'Inquisition ? Chez les peuples qui ont adopté la Réforme, ne
perçoit-on pas aisément les caractères fondamentaux de races qui,
malgré l'hypnotisation des croyances, avaient conservé les traits
spéciaux de leur constitution mentale : l'indépendance, l'énergie,
l'habitude de raisonner et de ne pas subir servilement la loi d'un
maître ?

L'histoire politique, artistique et littéraire des peuples est fille
de leurs croyances; mais ces dernières, tout en modifiant le caractère,
sont également profondément modifiées par lui. Le caractère d'un peuple
et ses croyances, telles sont les clefs de sa destinée. Le premier est,
dans ses éléments fondamentaux, invariable, et c'est précisément parce
qu'il ne varie pas que l'histoire d'un peuple conserve toujours une
certaine unité. Les croyances, elles, peuvent varier, et c'est
justement parce qu'elles varient que l'histoire enregistre tant de
bouleversements.

Le moindre changement dans l'état des croyances d'un peuple a
forcément pour suite toute une série de transformations dans son
existence. Nous disions, dans un précédent chapitre, qu'en France, les
hommes du XVIIIe siècle semblaient fort différents de ceux du XVIIe.
Sans doute, mais quelle est l'origine de cette différence ? Simplement
dans ce fait que, d'un siècle à l'autre, l'esprit avait passé de la
théologie à la science, opposé la raison à la tradition, la vérité
observée à la vérité révélée. Par ce simple changement de conceptions,
l'aspect d'un siècle s'est transformé, et, si nous voulions en suivre
les effets, nous verrions que notre grande Révolution, ainsi que les
événements qui la suivent et durent encore, sont la simple conséquence
d'une évolution des idées religieuses.

Et si aujourd'hui la vieille société chancelle sur ses bases et voit
toutes ses institutions profondément ébranlées, c'est qu'elle perd de
plus en plus les antiques croyances dont elle avait vécu jusqu'ici.
Quand elle les aura tout à fait perdues, une civilisation nouvelle,
fondée sur une foi nouvelle prendra nécessairement sa place. L'histoire
nous montre que les peuples ne survivent pas longtemps à la disparition
de leurs dieux. Les civilisations nées avec eux meurent également avec
eux. Il n'est rien d'aussi destructif que la poussière des dieux
morts.



CHAPITRE III

LE ROLE DES GRANDS HOMMES DANS L'HISTOIRE DES PEUPLES

Les grands progrès de chaque civilisation ont toujours été réalisés
par une petite élite d'esprits supérieurs. - Nature de leur rôle. - Ils
synthétisent tous les efforts d'une race. - Exemples fournis par les
grandes découvertes. - Rôle politique des grands hommes. - Ils
incarnent l'idéal dominant de leur race. - Influence des grands
hallucinés. - Les inventeurs de génie transforment une civilisation. -
Les fanatiques et les hallucinés font l'histoire.


En étudiant la hiérarchie et la différenciation des races, nous
avons vu que ce qui différencie le plus les Européens des Orientaux,
c'est que les premiers sont les seuls à posséder une élite d'hommes
supérieurs. Essayons de marquer en quelques lignes les limites du rôle
de cette élite.

Cette petite phalange d'hommes éminents qu'un peuple civilisé
possède et qu'il suffirait de supprimer à chaque génération pour
abaisser considérablement le niveau intellectuel de ce peuple,
constitue la véritable incarnation des pouvoirs d'une race. C'est à
elle que sont dus les progrès réalisés dans les sciences, les arts,
l'industrie, en un mot dans toutes les branches de la civilisation.

L'histoire démontre que c'est à cette élite peu nombreuse que nous
sommes redevables de tous les progrès accomplis. Bien que profitant de
ces progrès la foule n'aime guère cependant qu'on la dépasse, et les
plus grands penseurs ou inventeurs ont été bien souvent ses martyrs.
Cependant toutes les générations, tout le passé d'une race,
s'épanouissent en ces beaux génies qui sont les fleurs merveilleuses
d'une race. Ils sont la vraie gloire d'une nation, et chacun, jusqu'au
plus humble, pourrait s'enorgueillir en eux. Ils ne paraissent pas au
hasard et par miracle, mais représentent le couronnement d'un long
passé. Ils synthétisent la grandeur de leur temps et de leur race.
Favoriser leur éclosion et leur développement, c'est favoriser
l'éclosion du progrès dont bénéficiera toute l'humanité. Si nous nous
laissions trop aveugler par nos rêves d'égalité universelle nous en
serions les premières victimes. L'égalité ne peut exister que dans
l'infériorité, elle est le rêve obscur et pesant des médiocrités
vulgaires. Les temps de sauvagerie l'ont seuls réalisée. Pour que
l'égalité régnât dans le monde, il faudrait rabaisser peu à peu tout ce
qui fait la valeur d'une race au niveau de ce qu'elle a de moins
élevé.

Mais si le rôle des hommes supérieurs est considérable dans le
développement d'une civilisation, il n'est pas cependant tout à fait
tel qu'on le dit généralement. Leur action consiste, je le répète, à
synthétiser tous les efforts d'une race; leurs découvertes sont
toujours le résultat d'une longue série de découvertes antérieures; ils
bâtissent un édifice avec des pierres que d'autres ont lentement
taillées. Les historiens, généralement fort simplistes, ont toujours
cru pouvoir accoler devant chaque invention le nom d'un homme; et
pourtant, parmi les grandes inventions qui ont transformé le monde,
telles que l'imprimerie, la poudre, la vapeur, la télégraphie
électrique, il n'en est pas une dont on puisse dire qu'elle a été créée
par un seul cerveau. Quand on étudie la genèse de telles découvertes,
on voit toujours qu'elles sont nées d'une longue série d'efforts
préparatoires : l'invention finale n'est qu'un couronnement.
L'observation de Galilée sur l'isochronisme des oscillations d'une
lampe suspendue prépara l'invention des chronomètres de précision, d'où
devait résulter pour le marin la possibilité de retrouver sûrement sa
route sur l'Océan. La poudre à canon est sortie du feu grégeois
lentement transformé. La machine à vapeur représente la somme d'une
série d'inventions dont chacune a exigé d'immenses travaux. Un Grec,
eût-il eu cent fois le génie d'Archimède, n'aurait pu découvrir la
locomotive. Il ne lui eût aucunement servi d'ailleurs de la découvrir,
car, pour l'exécuter, il lui eût fallu attendre que la mécanique eût
réalisé des progrès qui ont demandé deux mille ans d'efforts.

Pour être, en apparence, plus indépendant du passé, le rôle
politique des grands hommes d'État ne l'est pas beaucoup moins
cependant que celui des grands inventeurs. Aveuglés par l'éclat bruyant
de ces puissants remueurs d'hommes qui transforment l'existence
politique des peuples, des écrivains tels que Hegel, Cousin, Carlyle,
etc., ont voulu en faire des demi-dieux dont le génie seul modifie la
destinée des peuples. Ils peuvent sans doute troubler l'évolution d'une
société, mais il ne leur est pas donné d'en changer le cours. Le génie
d'un Cromwell ou d'un Napoléon ne saurait accomplir une telle tâche.
Les grands conquérants peuvent détruire par le fer et le feu les
villes, les hommes et les empires comme un enfant peut incendier un
musée rempli des trésors de l'art; mais cette puissance destructive ne
doit pas nous illusionner sur la nature de leur rôle. L'influence des
grands hommes politiques n'est durable que lorsque, comme César ou
Richelieu, ils savent diriger leurs efforts dans le sens des besoins du
moment; la vraie cause de leurs succès est généralement alors bien
antérieure à eux-mêmes. Deux ou trois siècles plus tôt César n'eût pas
plié la grande république romaine sous la loi d'un maître, et Richelieu
eût été impuissant à réaliser l'unité française. En politique, les
véritables grands hommes sont ceux qui pressentent les besoins qui vont
naître, les événements que le passé a préparés, et montrent le chemin
où il faut s'engager. Nul ne le voyait peut-être, ce chemin, mais les
fatalités de l'évolution devaient bientôt y pousser les peuples aux
destins desquels ces puissants génies président momentanément. Eux
aussi, comme les grands inventeurs, synthétisent les résultats d'un
long travail antérieur.

Il ne faudrait pas pousser trop loin cependant ces analogies entre
les diverses catégories des grands hommes. Les inventeurs jouent un
rôle important dans l'évolution future d'une civilisation, mais aucun
rôle immédiat dans l'histoire politique des peuples. Les hommes
supérieurs auxquels sont dues, depuis la charrue jusqu'au télégraphe,
les importantes découvertes qui sont le patrimoine commun de
l'humanité, n'ont jamais eu les qualités de caractère nécessaires pour
fonder une religion ou conquérir un empire, c'est-à-dire pour changer
visiblement la face de l'histoire. Le penseur voit trop la complexité
des problèmes pour avoir jamais des convictions bien profondes, et trop
peu de buts politiques lui paraissent assez dignes de ses efforts pour
qu'il en poursuive aucun. Les inventeurs peuvent modifier à la longue
une civilisation; les fanatiques, à l'intelligence étroite, mais au
caractère énergique et aux passions puissantes, peuvent seuls fonder
des religions, des empires et soulever le monde. A la voix d'un Pierre
l'Ermite, des millions d'hommes se sont précipités sur l'Orient : les
paroles d'un halluciné, comme Mahomet, ont créé la force nécessaire
pour triompher du vieux monde gréco-romain; un moine obscur, comme
Luther, a mis l'Europe à feu et à sang. Ce n'est pas parmi les foules
que la voix d'un Galilée ou d'un Newton aura jamais le plus faible
écho. Les inventeurs de génie hâtent la marche de la civilisation. Les
fanatiques et les hallucinés créent l'histoire.

De quoi se compose-t-elle, en effet, l'histoire, telle que les
livres l'écrivent, sinon du long récit des luttes soutenues par l'homme
pour créer un idéal, l'adorer, puis le détruire. Et devant la science
pure, de tels idéals ont-ils plus de valeur que les vains mirages créés
par la lumière sur les sables mobiles du désert?

Ce sont pourtant les hallucinés, créateurs ou propagateurs de tels
mirages, qui ont le plus profondément transformé le monde. Du fond de
leurs tombeaux, ils courbent encore l'âme des races sous le joug de
leurs pensées et agissent sur le caractère et la destinée des peuples.
Ne méconnaissons pas l'importance de leur rôle, mais n'oublions pas non
plus que la tâche qu'ils ont accomplie, ils n'ont réussi à l'accomplir
que parce qu'ils ont inconsciemment incarné et exprimé l'idéal de leur
race et de leur temps. On ne conduit un peuple qu'en incarnant ses
rêves. Moïse a représenté, pour les Juifs, le désir de délivrance qui
couvait depuis des années sous leurs fronts d'esclaves lacérés par les
fouets égyptiens. Bouddha et Jésus ont su entendre les misères infinies
de leur temps et traduire en religion le besoin de charité et de pitié
qui, à des époques de souffrance universelle, commençaient à se faire
jour dans le monde. Mahomet réalisa par l'unité de la croyance l'unité
politique d'un peuple divisé en milliers de tribus rivales. Le soldat
de génie qui fut Napoléon incarna l'idéal de gloire militaire, de
vanité, de propagande révolutionnaire, qui étaient alors les
caractéristiques du peuple qu'il promena pendant quinze ans à travers
l'Europe à la poursuite des plus folles aventures.

Ce sont donc en définitive les idées, et par conséquent, ceux qui
les incarnent et les propagent, qui mènent le monde. Leur triomphe est
assuré dès qu'elles ont pour les défendre des hallucinés et des
convaincus. Peu importe, qu'elles soient vraies ou fausses. L'histoire
nous prouve même que ce sont les idées les plus chimériques qui ont
toujours le mieux fanatisé les hommes et joué le rôle le plus
important. C'est au nom des plus décevantes chimères que le monde a été
bouleversé jusqu'ici, que des civilisations qui semblaient
impérissables ont été détruites, et que d'autres ont été fondées. Ce
n'est pas, comme l'assure l'Évangile, le royaume du ciel qui est
destiné aux pauvres d'esprit, mais bien celui de la terre, à la seule
condition qu'ils possèdent la foi aveugle qui soulève les montagnes.
Les philosophes, qui consacrent souvent des siècles à détruire ce que
les convaincus ont parfois créé en un jour, doivent s'incliner devant
eux. Les convaincus font partie des forces mystérieuses qui régissent
le monde. Ils ont déterminé les plus importants des événements dont
l'histoire enregistre le cours.

Ils n'ont propagé que des illusions sans doute, mais c'est de ces
illusions à la fois redoutables, séduisantes et vaines, que l'humanité
a vécu jusqu'ici et sans doute continuera à vivre encore. Ce ne sont
que des ombres. Il faut les respecter pourtant. Grâce à elles, nos
pères ont connu l'espérance, et dans leur course héroïque et folle à la
poursuite de ces ombres, ils nous ont sortis de la barbarie primitive
et conduits où nous sommes aujourd'hui. De tous les facteurs du
développement des civilisations, les illusions sont peut-être les plus
puissants. C'est une illusion qui a fait surgir les pyramides et
pendant cinq mille ans hérissé l'Egypte de colosses de pierre. C'est
une illusion qui, au moyen âge, a édifié nos gigantesques cathédrales
et conduit l'Occident à se précipiter sur l'Orient pour conquérir un
tombeau. C'est en poursuivant des illusions qu'ont été fondées des
religions qui ont plié la moitié de l'humanité sous leurs lois et
qu'ont été édifiés ou détruits les plus vastes empires. Ce n'est pas à
la poursuite de la vérité, mais à celle de l'erreur, que l'humanité a
dépensé le plus d'efforts. Les buts chimériques qu'elle poursuivait,
elle ne pouvait les atteindre; mais c'est en les poursuivant qu'elle a
réalisé tous les progrès qu'elle ne cherchait pas.



LIVRE V

LA DISSOCIATION DU CARACTÈRE DES RACES ET LEUR DÉCADENCE



CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES CIVILISATIONS PALISSENT ET S'ÉTEIGNENT

Dissolution des espèces psychologiques. - Comment des dispositions
héréditaires qui avaient demandé des siècles pour se former peuvent
être rapidement perdues. - Il faut toujours un temps très long à un
peuple pour s'élever à un haut degré de civilisation et parfois un
temps très court pour en descendre. - Le principal facteur de la
décadence d'un peuple est l'abaissement de son caractère. - Le
mécanisme de la dissolution des civilisations a jusqu'ici été le même
pour tous les peuples. - Symptômes de décadence que présentent quelques
peuples latins. - Développement de l'égoïsme. - Diminution de
l'initiative et de la volonté. - Abaissement du caractère et de la
moralité. - La jeunesse actuelle. - Influence probable du socialisme. -
Ses dangers et sa force. - Comment il ramènera les civilisations qui le
subiront à des formes d'évolution tout à fait barbares. - Peuples où il
pourra triompher.


Pas plus que les espèces anatomiques, les espèces psychologiques ne
sont éternelles. Les conditions de milieux qui maintiennent la fixité
de leurs caractères ne subsistent pas toujours. Si ces milieux viennent
à se modifier, les éléments de constitution mentale, maintenus par leur
influence, finissent par subir des transformations régressives qui les
conduisent à disparaître. Suivant des lois physiologiques, aussi
applicables aux cellules cérébrales qu'aux autres cellules du corps, et
qui s'observent chez tous les êtres, les organes mettent infiniment
moins de temps à disparaître qu'il ne leur en a fallu pour se former.
Tout organe qui ne fonctionne pas cesse bientôt de pouvoir fonctionner.
L'oeil des poissons qui vivent dans les lacs des cavernes s'atrophie à
la longue, et cette atrophie finit par devenir héréditaire. A ne
considérer même que la courte durée d'une vie individuelle, un organe
qui a demandé peut-être des milliers de siècles pour se former par de
lentes adaptations et accumulations héréditaires, arrive à s'atrophier
fort rapidement, lorsqu'il cesse d'être mis en action.

La constitution mentale des êtres ne saurait échapper à ces lois
physiologiques. La cellule cérébrale qui n'est plus exercée cesse, elle
aussi, de fonctionner, et des dispositions mentales qui avaient demandé
des siècles pour se former peuvent être promptement perdues. Le
courage, l'initiative, l'énergie, l'esprit d'entreprise et diverses
qualités de caractère fort longues à acquérir peuvent s'effacer assez
rapidement quand elles n'ont plus l'occasion de s'exercer. Ainsi
s'explique qu'il faille toujours à un peuple un temps très long pour
s'élever à un haut degré de culture, et parfois un temps très court
pour tomber dans le gouffre de la décadence.

Quand on examine les causes qui ont conduit successivement à la
ruine les peuples divers dont nous entretient l'histoire, qu'il
s'agisse des Perses, des Romains, ou de tout autre, on voit que le
facteur fondamental de leur chute fut toujours un changement de leur
constitution mentale résultant de l'abaissement de leur caractère. Je
n'en vois pas un seul qui ait disparu par suite de l'abaissement de son
intelligence.

Pour toutes les civilisations passées, le mécanisme de la
dissolution a été identique, et identique à ce point que c'est à se
demander, comme l'a fait un poète, si l'histoire, qui a tant de livres,
n'aurait pas qu'une seule page. Arrivé à ce degré de civilisation et de
puissance où, étant sûr de ne plus être attaqué par ses voisins, un
peuple commence à jouir des bienfaits de la paix et du bien-être que
procurent les richesses, les vertus militaires se perdent, l'excès de
civilisation crée de nouveaux besoins, l'égoïsme se développe. N'ayant
d'autre idéal que la jouissance hâtive de biens rapidement acquis, les
citoyens abandonnent la gestion des affaires publiques à l'État et
perdent bientôt toutes les qualités qui avaient fait leur grandeur.
Alors des voisins barbares ou demi-barbares, ayant des besoins très
faibles mais un idéal très fort, envahissent le peuple trop civilisé,
puis forment une nouvelle civilisation avec les débris de celle qu'ils
ont renversée. C'est ainsi que, malgré l'organisation formidable des
Romains et des Perses, les Barbares détruisirent l'empire des premiers
et les Arabes celui des seconds. Ce n'étaient pas certes les qualités
de l'intelligence qui manquaient aux peuples envahis. A ce point de vue
aucune comparaison n'était possible entre les conquérants et les
vaincus. Ce fut quand elle portait déjà en elle des germes de prochaine
décadence, c'est-à-dire sous les premiers empereurs, que Rome compta le
plus de beaux esprits, d'artistes, de littérateurs et de savants.
Presque toutes les oeuvres qui ont fait sa grandeur remontent à cette
époque de son histoire. Mais elle avait perdu cet élément fondamental
qu'aucun développement de l'intelligence ne saurait remplacer : le
caractère [19]. Les Romains des vieux âges avaient des besoins très
faibles et un idéal très fort. Cet idéal - la grandeur de Rome -
dominait absolument leurs âmes, et chaque citoyen était prêt à y
sacrifier sa famille, sa fortune et sa vie. Lorsque Rome fut devenue le
pôle de l'univers, la plus riche cité du monde, elle fut envahie par
des étrangers venus de toutes parts et auxquels elle finit par donner
les droits de citoyen. Ne demandant qu'à jouir de son luxe, ils
s'intéressaient fort peu à sa gloire. La grande cité devint alors un
immense caravansérail, mais ce ne fut plus Rome. Elle semblait bien
vivante encore, mais son âme était morte depuis longtemps.

[19] « Le mal dont souffrait alors la société romaine, écrit M. Fustel
de Coulanges, n'était pas la corruption des moeurs, c'était
l'amollissement de la volonté et pour ainsi dire l'énervement du
caractère. »

Des causes analogues de décadence menacent nos civilisations
raffinées, mais il s'en ajoute d'autres dues à l'évolution produite
dans les esprits par les découvertes scientifiques modernes. La science
a renouvelé nos idées et ôté toute autorité à nos conceptions
religieuses et sociales. Elle a montré à l'homme la faible place qu'il
occupe dans l'univers et l'absolue indifférence de la nature pour lui.
Il a vu que ce qu'il appelait liberté n'était que l'ignorance des
causes qui l'asservissent, et que, dans l'engrenage des nécessités qui
les mènent, la condition naturelle de tous les êtres est d'être
asservis. Il a constaté que la nature ignorait ce que nous appelons la
pitié, et que tous les progrès réalisés par elle ne l'avaient été que
par une sélection impitoyable amenant sans cesse l'écrasement des
faibles au profit des forts.

Toutes ces conceptions glaciales et rigides, si contraires à ce que
disaient les vieilles croyances qui ont enchanté nos pères, ont produit
d'inquiétants conflits dans les âmes. Dans des cerveaux ordinaires, ils
ont engendré cet état d'anarchie des idées qui semble la
caractéristique de l'homme moderne. Chez la jeunesse artiste et
lettrée, ces mêmes conflits ont abouti à une sorte d'indifférence
morne, destructive de toute volonté, à une incapacité complète de
s'enthousiasmer pour une cause quelconque, et à un culte exclusif
d'intérêts immédiats et personnels.

Commentant cette très juste réflexion d'un écrivain moderne que le
« sens du relatif domine la pensée contemporaine », un ministre de
l'instruction publique proclamait avec une satisfaction évidente dans
un discours récent que « la substitution des idées relatives aux
notions abstraites dans tous les ordres de la connaissance humaine est
la plus grande conquête de la science ».La conquête déclarée nouvelle
est en réalité bien vieille. Il y a de longs siècles que la philosophie
de l'Inde l'avait accomplie. Ne nous félicitons pas trop de ce qu'elle
tend aujourd'hui à se répandre. Le vrai danger pour les sociétés
modernes tient précisément à ce que les hommes ont perdu toute
confiance dans la valeur des principes sur lesquels elles reposent. Je
ne sais pas si l'on pourrait citer depuis l'origine du monde une seule
civilisation, une seule institution, une seule croyance qui aient
réussi à se maintenir en s'appuyant sur des principes considérés comme
n'ayant qu'une valeur relative. Et si l'avenir semble appartenir à ces
doctrines socialistes que condamne la raison, c'est justement parce que
ce sont les seules dont les apôtres parlent au nom de vérités qu'ils
proclament absolues. Les foules se tourneront toujours vers ceux qui
lui parleront de vérités absolues et dédaigneront les autres. Pour être
homme d'État, il faut savoir pénétrer dans l'âme de la multitude,
comprendre ses rêves et abandonner les abstractions philosophiques. Les
choses ne changent guère. Seules les idées qu'on s'en fait peuvent
changer beaucoup. C'est sur ces idées-là qu'il faut savoir agir.

Sans doute nous ne pouvons connaître du monde réel que des
apparences, de simples états de conscience dont la valeur est
évidemment relative. Mais quand nous nous plaçons au point de vue
social nous pouvons dire que pour un âge donné et pour une société
donnée, il y a des conditions d'existence, des lois morales, des
institutions qui ont une valeur absolue, puis que cette société ne
saurait subsister sans elles. Dès que leur valeur est contestée et que
le doute se répand dans les esprits, la société est condamnée à bientôt
mourir.

Ce sont là des vérités que l'on peut enseigner hardiment, car elles
ne sont pas de celles qu'aucune science puisse contester. Un langage
contraire ne peut qu'engendrer les plus désastreuses conséquences. Le
nihilisme philosophique, que des voix autorisées propagent aujourd'hui
dans de faibles esprits, les fait immédiatement conclure à l'injustice
absolue de notre ordre social, à l'absurdité de toutes les hiérarchies,
leur inspire la haine de tout ce qui existe et les mène directement au
socialisme et à l'anarchisme. Les hommes d'État modernes sont trop
persuadés de l'influence des institutions et trop peu de l'influence
des idées. La science leur montre pourtant que les premières sont
toujours filles des secondes et n'ont jamais pu subsister sans
s'appuyer sur elles. Les idées représentent les ressorts invisibles des
choses. Quand elles ont disparu, les supports secrets des institutions
et des civilisations sont brisés. Ce fut toujours pour un peuple une
heure redoutable que celle où ses vieilles idées sont descendues dans
la sombre nécropole où reposent les Dieux morts.

Laissant maintenant de côté les causes pour étudier les effets, nous
devons reconnaître qu'une visible décadence menace sérieusement la
vitalité de la plupart des grandes nations européennes, et notamment de
celles dites latines et qui le sont bien en réalité, sinon par le sang,
du moins parles traditions et l'éducation. Elles perdent chaque jour
leur initiative, leur énergie, leur volonté et leur aptitude à agir. La
satisfaction de besoins matériels toujours croissants tend à devenir
leur unique idéal. La famille se dissocie, les ressorts sociaux se
détendent. Le mécontentement et le malaise s'étendent à toutes les
classes, des plus riches aux plus pauvres. Semblable au navire ayant
perdu sa boussole et errant à l'aventure au gré des vents, l'homme
moderne erre au gré du hasard dans les espaces que les dieux peuplaient
jadis et que la science a rendus déserts. Il a perdu la foi et du même
coup l'espérance. Devenues impressionnables et mobiles à l'excès, les
foules, qu'aucune barrière ne retient plus, semblent condamnées à
osciller sans cesse de la plus furieuse anarchie au plus pesant
despotisme. On les soulève avec des mots, mais leurs divinités d'un
seul jour sont bientôt leurs victimes. En apparence elles semblent
souhaiter la liberté avec ardeur; en réalité elles la repoussent
toujours et demandent sans cesse à l'État de leur forger des chaînes.
Elles obéissent aveuglément aux plus obscurs sectaires, aux plus bornés
despotes. Les rhéteurs qui croient guider les masses, et le plus
souvent qui les suivent, confondent l'impatience et la nervosité
faisant sans cesse changer de maître avec le véritable esprit
d'indépendance, empêchant de supporter aucun maître. L'État, quel que
soit le régime nominal, est la divinité vers laquelle se tournent tous
les partis. C'est à lui qu'on demande une réglementation et une
protection chaque jour plus lourdes, enveloppant les moindres actes de
la vie des formalités les plus byzantines et les plus tyranniques. La
jeunesse renonce de plus en plus aux carrières demandant du jugement,
de l'initiative, de l'énergie, des efforts personnels et de la volonté.
Les moindres responsabilités l'épouvantent. Le médiocre horizon des
fonctions salariées par l'Etat lui suffit. Les commerçants ignorent les
chemins des colonies et celles-ci ne sont peuplées que par des
fonctionnaires [20]. L'énergie et l'action sont remplacées chez les
hommes d'État par des discussions personnelles effroyablement vides,
chez les foules par des enthousiasmes ou des colères d'un jour, chez
les lettrés par une sorte de sentimentalisme larmoyant, impuissant et
vague, et de pâles dissertations sur les misères de l'existence. Un
égoïsme sans bornes se développe partout. L'individu finit par n'avoir
plus d'autre préoccupation que lui-même. Les consciences capitulent, la
moralité générale s'abaisse et graduellement s'éteint [21].

[20] Dans un discours prononcé à la Chambre des députés le 27 novembre
1890 par M. Etienne, sous-secrétaire d'État aux colonies, je relève le
très caractéristique passage suivant que j'emprunte au journal le
Siècle .
« La Cochinchine comprend 1,800,000 âmes; dans ce total, on compte
1,600 Français dont 1,200 fonctionnaires. Elle est administrée par un
conseil colonial élu par ces 1,200 fonctionnaires; elle a un député. Et
vous voulez que l'anarchie ne règne pas dans ce pays ! (Exclamations et
rires sur un grand nombre de bancs.)
... Eh bien, savez-vous ce que produit un pareil système. Il produit ce
phénomène que votre budget réduit à 22 millions est absorbé pour 9
millions par les dépenses des fonctionnaires.
Oui, en 1877, j'ai essayé de réduire les fonctionnaires; je les ai
réduits pour 3,500,000 francs sur 9; j'ai pris cette mesure au mois
d'octobre. Or, au mois de décembre, le cabinet dont je faisais partie
disparaissait, et, au mois de mars suivant, tous les fonctionnaires
licenciés ont reparu. »

[21] Cet abaissement de la moralité est grave quand il s'observe dans
des professions telles que la magistrature et le notariat, chez
lesquelles la probité était jadis aussi générale que le courage chez les
militaires. En ce qui concerne le notariat, la moralité est descendue
aujourd'hui à un niveau fort bas. Les statisticiens officiels ont
constaté « qu'il y a dans le notariat une proportion de 43 accusés sur
10,000 individus, alors que la moyenne pour l'ensemble de la population
de la France est de un accusé pour le même nombre d'individus ». Dans
un rapport du garde des sceaux au Président de la République, publié
par l'Officiel le 31 janvier 1890, je trouve le passage suivant : « Les
désastres qui, dès 1840, avaient commencé à jeter l'inquiétude dans le
public, s'accrurent progressivement à ce point qu'en 1876 un de mes
prédécesseurs dut appeler spécialement l'attention des magistrats du
parquet sur la situation du notariat. Les destitutions et les
catastrophes notariales se reproduisaient avec un caractère de gravité
et de fréquence inaccoutumé. Le chiffre des sinistres s'élevait
successivement de 31 en 1882; à 41 en 1883; à 54 en 1884; à 71 en 1886,
et le total des détournements commis par les notaires représentait plus
de 62 millions pour la période comprise en 1880 et 1886. En 1889,
enfin, 103 notaires ont dû être destitués ou contraints de céder leur
étude. » Si l'on rapproche de ces faits la chute successive de nos plus
grandes entreprises financières (Comptoir d'escompte, Dépôts et
comptes courants. Panama, etc.), il faut bien reconnaître que les
invectives des socialistes contre la moralité des classes dirigeantes
ne sont pas sans fondement. Les mêmes symptômes de démoralisation
profonde s'observent malheureusement chez tous les peuples latins. Le
scandale des banques d'État italiennes où le vol se pratiquait sur une
immense échelle par les hommes politiques les plus haut placés, la
faillite du Portugal, la misérable situation financière de l'Espagne et
de l'Italie, la décadence profonde des républiques latines de
l'Amérique, prouvent que le caractère et la moralité de certains
peuples ont reçu d'incurables atteintes et que leur rôle dans le monde
est bien près d'être terminé.

L'homme perd tout empire sur lui-même. Il ne sait plus se dominer;
et qui ne sait se dominer est condamné bientôt à être dominé par
d'autres.

Changer tout cela serait une lourde tâche. Il faudrait changer tout
d'abord notre lamentable éducation latine. Elle dépouille de toute
initiative et de toute énergie ceux à qui l'hérédité en aurait laissé
encore. Elle éteint toute lueur d'indépendance intellectuelle en
donnant pour seul idéal à la jeunesse d'odieux concours qui, ne
demandant que des efforts de mémoire, ont pour résultat final de placer
à la tête de toutes les carrières les cerveaux que leur aptitude
servile à l'imitation rend précisément les plus incapables
d'individualité et d'efforts personnels. « Je tâche de couler du fer
dans l'âme des enfants » disait un instituteur anglais à Guizot qui
visitait les écoles de la Grande-Bretagne. Où sont chez les nations
latines les instituteurs et les programmes qui puissent réaliser un tel
rêve? Le régime militaire le réalisera peut-être. Il est en tous cas le
seul éducateur qui le puisse réaliser. Pour les peuples qui
s'affaissent, une des principales condition de relèvement est
l'organisation d'un service militaire universel très dur et la menace
permanente de guerres désastreuses.

C'est à cet abaissement général du caractère, à l'impuissance des
citoyens à se gouverner eux-mêmes, et à leur égoïste indifférence
qu'est due surtout la difficulté qu'éprouvent la plupart des peuples
latins à vivre sous des lois libérales aussi éloignées du despotisme
que de l'anarchie. Que de telles lois soient peu sympathiques aux
foules, on le comprend aisément, car le césarisme leur promet, sinon la
liberté dont elles ne se soucient guère, au moins une égalité très
grande dans la servitude. Que ce soit, au contraire, des couches
éclairées que les institutions républicaines aient le plus de peine à
se faire accepter, voilà ce qu'on ne comprendrait pas si l'on ne se
rendait compte du poids des influences ancestrales. N'est-ce pas avec
de telles institutions que toutes les supériorités, celle de
l'intelligence surtout, ont le plus de chance de pouvoir se manifester ?
On pourrait même dire que le seul inconvénient réel de ces institutions,
pour les égalitaires à tout prix, est de permettre la formation
d'aristocraties intellectuelles puissantes. Le plus oppressif des
régimes, aussi bien pour le caractère que pour l'intelligence, est
au contraire le césarisme sous ses diverses formes. Il n'a pour lui que
d'amener facilement l'égalité dans la bassesse, l'humilité dans la
servitude. Il est très adapté aux besoins inférieurs des peuples en
décadence, et c'est pourquoi, dès qu'ils le peuvent, ils y reviennent
toujours. Le premier panache venu d'un général quelconque les y ramène.
Quand un peuple en est là, son heure est venue, les temps sont
accomplis pour lui.

Il subit actuellement une évolution manifeste, ce césarisme des
vieux âges que l'histoire a toujours vu apparaître dans les
civilisations à leur extrême aurore et à leur extrême décadence. Nous
le voyons renaître aujourd'hui sous le nom de socialisme. Cette
nouvelle expression de l'absolutisme de l'Etat sera sûrement la plus
dure des formes du césarisme, parce qu'étant impersonnelle, elle
échappera à tous les motifs de crainte qui retiennent les pires
tyrans.

Le socialisme paraît être aujourd'hui le plus grave des dangers qui
menacent les peuples européens. Il achèvera sans doute une décadence
que bien des causes préparent, et marquera peut-être la fin des
civilisations de l'Occident.

Pour comprendre ses dangers et sa force, il ne faut pas envisager
les enseignements qu'il répand, mais bien les dévouements qu'il
inspire. Le socialisme constituera bientôt la croyance nouvelle de
cette foule immense de déshérités auxquels les conditions économiques
de la civilisation actuelle créent fatalement une existence souvent
très dure. Il sera la religion nouvelle qui peuplera les deux vides.
Cette religion remplacera, pour tous les êtres qui ne sauraient
supporter la misère sans illusion, les lumineux paradis que leur
faisaient jadis entrevoir les vitraux de leurs églises. Cette grande
entité religieuse de demain voit s'accroître chaque jour la foule de
ses croyants. Elle aura bientôt ses martyrs. Et alors elle deviendra un
de ces credo religieux qui soulèvent les peuples et dont la
puissance-sur les âmes est absolue.

Que les dogmes du socialisme conduisent à un régime de bas esclavage
qui détruira toute initiative et toute indépendance dans les âmes
pliées sous son empire, cela est évident, sans doute, mais seulement
pour les psychologues connaissant les conditions d'existence des
hommes. De telles prévisions sont inaccessibles aux foules. Il faut
d'autres arguments pour les persuader, et ces arguments n'ont jamais
été tirés du domaine de la raison.

Que les dogmes nouveaux que nous voyons naître soient contraires au
plus élémentaire bon sens, cela est évident encore. Mais les dogmes
religieux qui nous ont conduits pendant tant de siècles n'étaient-ils
pas, eux aussi, contraires au bon sens, et cela les a-t-il empêchés de
courber les plus lumineux génies sous leurs lois? En matière de
croyances, l'homme n'écoute que la voix inconsciente de ses sentiments.
Ils forment un obscur domaine d'où la raison a toujours été exclue.

Donc et par le fait seul de la constitution mentale qu'un long passé
leur a créée, les peuples de l'Europe vont être obligés de subir la
redoutable phase du socialisme. Il marquera une des dernières étapes de
la décadence. En ramenant la civilisation à des formes d'évolution tout
à fait inférieures, il rendra faciles les invasions destructrices qui
nous menacent.

En dehors de la Russie, dont les populations sont au point de vue
psychologique beaucoup plus asiatiques qu'européennes, on ne voit guère
en Europe que l'Angleterre dont la race possède une énergie assez
grande, des croyances assez stables, un caractère assez indépendant
pour se soustraire pendant quelque temps encore à la religion nouvelle
que nous voyons éclore. L'Allemagne moderne, malgré de trompeuses
apparences de prospérité, en sera sans doute la première victime, à en
juger par le succès des diverses sectes qui y pullulent. Le socialisme
qui la ruinera sera sans doute revêtu de formules scientifiques
rigides, bonnes tout au plus pour une société idéale que l'humanité ne
produira jamais, mais ce dernier fils de la raison pure sera plus
intolérant et plus redoutable que tous ses aînés. Aucun peuple n'est
aussi bien préparé que l'Allemagne à le subir. Aucun n'a plus perdu
aujourd'hui l'initiative, l'indépendance et l'habitude de se gouverner
[22].

[22] Les écrivains allemands les plus éminents sont parfaitement
d'accord sur ce point. Dans son livre récent sur la Question sociale,
M. T. Ziegler, professeur à l'université de Strasbourg, s'exprime de
la façon suivante :
« Si le Self-help est la tendance dominante de l'Angleterre, le recours
à l'Etat est la caractéristique de l'Allemagne. Nous sommes un peuple
mis en tutelle depuis des siècles. De plus, pendant les vingt dernières
années, la forte main de Bismarck, en nous assurant la sécurité, nous a
fait perdre le sentiment de la responsabilité et de l'initiative. C'est
pour cela que dans les cas difficiles et; même faciles, nous en
appelons à l'aide et à la police de l'Etat et que nous abandonnons tout
à son initiative. »

Quant à la Russie, elle est trop récemment et trop incomplètement
sortie du régime du mir, c'est-à-dire du communisme primitif, la plus
parfaite forme du socialisme, pour songer à retourner à cette étape
inférieure d'évolution. Elle a d'autres destinées. C'est elle sans
doute qui fournira un jour l'irrésistible flot de barbares destiné à
détruire les vieilles civilisations de l'occident, dont les luttes
économiques et le socialisme auront préparé la fin.

Mais cette heure n'est pas venue encore. Quelques étapes nous en
séparent. Le socialisme sera un régime trop oppressif pour pouvoir
durer. Il fera regretter l'âge de Tibère et de Caligula et ramènera cet
âge. On se demande quelquefois comment les Romains du temps des
empereurs supportaient si facilement les férocités furieuses de tels
despotes. C'est qu'eux aussi avaient passé par les luttes sociales, les
guerres civiles, les proscriptions et y avaient perdu leur caractère.
Ils en étaient arrivés à considérer ces tyrans comme leurs derniers
instruments de salut. On leur passa tout parce qu'on ne savait comment
les remplacer. On ne les remplaça pas en effet. Après eux, ce fut
l'écrasement final sous le pied des barbares, la fin du monde.
L'histoire tourne toujours dans le même cercle.



CHAPITRE II

CONCLUSIONS GÉNÉRALES

Nous avons déjà fait observer, dans l'Introduction de cet ouvrage,
qu'il n'était qu'un court résumé, une sorte de synthèse des volumes que
nous avons consacrés à l'histoire des civilisations. Chacun des
chapitres qui le composent doit être considéré comme la conclusion de
travaux antérieurs. Il est donc bien difficile de condenser encore des
idées déjà si condensées. Je vais essayer cependant, pour les lecteurs
dont le temps est précieux, de présenter sous forme de propositions
très brèves les principes fondamentaux qui représentent la philosophie
de cet ouvrage.

- Une race possède des caractères psychologiques presque aussi fixes
que ses caractères physiques. Comme l'espèce anatomique, l'espèce
psychologique ne se transforme qu'après des accumulations d'âges.

- Aux caractères psychologiques fixes et héréditaires, dont
l'association forme la constitution mentale d'une race, s'ajoutent,
comme chez toutes les espèces anatomiques, des éléments accessoires
créés par diverses modifications des milieux. Renouvelés sans cesse,
ils permettent à la race une variabilité apparente assez étendue.

- La constitution mentale d'une race représente non seulement la
synthèse des êtres vivants qui la composent, mais surtout celle de tous
les ancêtres qui ont contribué à la former. Ce ne sont pas les vivants,
mais les morts, qui jouent le rôle prépondérant dans l'existence d'un
peuple. Ils sont les créateurs de sa morale et des mobiles inconscients
de sa conduite.

- Les différences anatomiques très grandes qui séparent les diverses
races humaines s'accompagnent de différences psychologiques non moins
considérables. Quand on ne compare entre elles que les moyennes de
chaque race, les différences mentales paraissent souvent assez
faibles.
Elles deviennent immenses aussitôt qu'on fait porter la comparaison sur
les éléments les plus élevés de chaque race. On constate alors que ce
qui différencie surtout les races supérieures des races inférieures,
c'est que les premières possèdent un certain nombre de cerveaux très
développés, alors que les autres n'en possèdent pas.

- Les individus qui composent les races inférieures présentent entre
eux une égalité manifeste. A mesure que les races s'élèvent sur
l'échelle de la civilisation, leurs membres tendent à se différencier
de plus en plus. L'effet inévitable de la civilisation est de
différencier les individus et les races. Ce n'est donc pas vers
l'égalité que marchent les peuples, mais vers une inégalité
croissante.

- La vie d'un peuple et toutes les manifestations de sa civilisation
sont le simple reflet de son âme, les signes visibles d'une chose
invisible, mais très réelle. Les événements extérieurs ne sont que la
surface apparente de la trame cachée qui les détermine.

- Ce n'est pas le hasard, ni les circonstances extérieures, ni
surtout les institutions politiques qui jouent le rôle fondamental dans
l'histoire d'un peuple. C'est surtout son caractère qui crée sa
destinée.

- Les divers éléments de la civilisation d'un peuple n'étant que les
signes extérieurs de sa constitution mentale, l'expression de certains
modes de sentir et de penser spéciaux à ce peuple, ne sauraient se
transmettre sans changement à des peuples de constitution mentale
différente. Ce qui peut se transmettre, ce sont seulement des formes
extérieures, superficielles et sans importance.

- Les différences profondes qui existent entre la constitution
mentale des divers peuples ont pour conséquence de leur faire percevoir
le monde extérieur de façons très dissemblables. Il en résulte qu'ils
sentent, raisonnent et agissent de façons fort différentes et se
trouvent par conséquent en dissentiment sur toutes les questions dès
qu'ils sont en contact. La plupart des guerres qui remplissent
l'histoire sont nées de ces dissentiments. Guerres de conquêtes,
guerres de religions, guerres de dynasties, ont toujours été en réalité
des guerres de races.

- Une agglomération d'hommes d'origines différentes n'arrive à
former une race, c'est-à-dire à posséder une âme collective, que
lorsque, par des croisements répétés pendant des siècles et une
existence semblable dans des milieux identiques, elle a acquis des
sentiments communs, des intérêts communs, des croyances communes.

- Chez les peuples civilisés, il n'y a plus guère de races
naturelles, mais seulement des races artificielles créées par des
conditions historiques.

- Les changements de milieux n'agissent profondément que sur les
races nouvelles, c'est-à-dire sur les mélanges d'anciennes races dont
les croisements ont dissocié les caractères ancestraux. L'hérédité
seule est assez puissante pour lutter contre l'hérédité. Sur les races
chez qui ces croisements ne sont pas venus détruire la fixité des
caractères, les changements de milieu n'ont qu'une action purement
destructive. Une race ancienne périt plutôt que de subir les
transformations que nécessite l'adaptation à des milieux nouveaux.

- L'acquisition d'une âme collective solidement constituée marque
pour un peuple l'apogée de sa grandeur. La dissociation de cette âme
marque toujours l'heure de sa décadence. L'intervention d'éléments
étrangers constitue un des plus sûrs moyens d'arriver à cette
dissociation.

- Les espèces psychologiques subissent, comme les espèces
anatomiques, les effets du temps. Elles sont également condamnées à
vieillir et à s'éteindre. Toujours très lentes à se former, elles
peuvent au contraire rapidement disparaître. Il suffit de troubler
profondément le fonctionnement de leurs organes pour leur faire subir
des transformations régressives dont la conséquence est une destruction
souvent très prompte. Les peuples mettent de longs siècles pour
acquérir une certaine constitution mentale et ils la perdent parfois en
un temps très court. Le chemin ascendant qui les conduit à un haut
degré de civilisation est toujours très long, la pente qui les mène à
la décadence est le plus souvent fort rapide.

- A côté du caractère, on doit placer les idées comme un des facteurs
principaux de l'évolution d'une civilisation. Elles n'agissent que
lorsque, après une évolution très lente, elles se sont transformées en
sentiments et font par conséquent partie du caractère. Elles échappent
alors à l'influence du raisonnement et mettent un temps fort long à
disparaître. Chaque civilisation dérive d'un petit nombre d'idées
fondamentales universellement acceptées.

- Parmi les plus importantes des idées directrices d'une civilisation
se trouvent les idées religieuses. C'est de la variation des croyances
religieuses que sont indirectement sortis la plupart des événements
historiques. L'histoire de l'humanité a toujours été parallèle à celle
de ses dieux. Ces fils de nos rêves ont une telle puissance que leur
nom même ne peut changer sans que le monde soit aussitôt bouleversé. La
naissance de dieux nouveaux a toujours marqué l'aurore d'une
civilisation nouvelle, et leur disparition a toujours marqué son
déclin.



TABLE DES MATIERES


INTRODUCTION

LES IDÉES ÉGALITAIRES MODERNES ET LES BASES PSYCHOLOGIQUES DE L'HISTOIRE

Naissance et développement de l'idée égalitaire. - Les conséquences
qu'elle a produites. - Ce qu'a déjà coûté son application. - Son
influence actuelle sur les foules. - Problèmes abordés dans cet
ouvrage. - Recherche des facteurs principaux de l'évolution générale
des peuples. - Cette évolution dérive-t-elle des institutions? - Les
éléments de chaque civilisation : institutions, arts, croyances, etc.,
n'auraient-ils pas certains fondements psychologiques spéciaux à chaque
peuple ? - Les hasards de l'histoire et les lois permanentes.


LIVRE PREMIER

LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES

CHAPITRE PREMIER

L'AME DES RACES

Comment les naturalistes classent les espèces. - Application à l'homme
de leurs méthodes. - Côté défectueux des classifications actuelles des
races humaines. - Fondements d'une classification psychologique. -
Les types moyens des races. - Comment l'observation permet de les
constituer. - Facteurs physiologiques qui déterminent le type moyen
d'une race. - L'influence des ancêtres et celle des parents immédiats.
- Fonds psychologique commun que possèdent tous les individus d une
race. - Immense influence des générations éteintes sur les générations
actuelles. - Raisons mathématiques de cette influence. - Comment
l'âme collective s'est étendue de la famille au village, à la cité et à
la province. - Avantages et dangers de la conception de la cité. -
Circonstances dans lesquelles la formation de l'âme collective est
impossible. - Exemple de l'Italie. - Comment les races naturelles ont
fait place aux races historiques.

CHAPITRE II

LIMITES DE VARIABILITÉ DU CARACTÈRE DES RACES

La variabilité du caractère des races, et non sa fixité, constitue la
règle apparente. - Raisons de cette apparence. - Invariabilité des
caractères fondamentaux et variabilité des caractères secondaires. -
Assimilation des caractères psychologiques aux caractères irréductibles
et aux caractères modifiables des espèces animales. - Le milieu, les
circonstances, l'éducation agissent seulement sur les caractères
psychologiques accessoires. - Les possibilités de caractère. -
Exemples fournis par diverses époques. - Les hommes de la Terreur. Ce
qu'ils fussent devenus à d'autres époques. - Comment malgré les
révolutions persistent les caractères nationaux. Exemples divers. -
Conclusion.

CHAPITRE III

HIÉRARCHIE PSYCHOLOGIQUE DES RACES

La classification psychologique repose, comme les classifications
anatomique, sur la constatation d'un petit nombre de caractères
irréductibles et fondamentaux., - Classification psychologique des
races humaines. - Les races primitives. - Les races inférieures. -
Les races moyennes. - Les races supérieures. - Éléments
psychologiques dont le groupement permet cette classification. -
Éléments qui possèdent le plus d'importance. - Le caractère. - La
moralité. - Les qualités intellectuelles sont modifiables par
l'éducation. - Les qualités du caractère sont irréductibles et
constituent l'élément invariable de chaque peuple. - Leur rôle dans
l'histoire. - Pourquoi des races différentes ne sauraient se
comprendre et s'influencer. - Raisons de l'impossibilité de faire
accepter une civilisation supérieure par un peuple inférieur.

CHAPITRE IV

DIFFÉRENCIATION PROGRESSIVE DES INDIVIDUS ET DES RACES

L'inégalité entre les divers individus d'une race est d'autant plus
grande que cette race est plus élevée. - Égalité mentale de tous. les
individus des races inférieures. - Ce ne sont pas les moyennes des
peuples mais leurs couches supérieures qu'il faut comparer pour
apprécier les différences qui séparent les races. - Les progrès de la
civilisation tendent à différencier de plus en plus les individus et
les races. - Conséquences de cette différenciation. - Raisons
psychologiques qui l'empêchent de devenir trop considérable. - Les
divers individus des races supérieures sont très différenciés au point
de vue de l'intelligence et très peu au point de vue du caractère. -
Comment l'hérédité tend à ramener constamment les supériorités
individuelles au type moyen de la race.- Observations anatomiques
confirmant la différenciation psychologique progressive des races, des
individus et des sexes.

CHAPITRE V

FORMATION DES RACES HISTORIQUES

Comment se sont formées les races historiques. - Conditions qui
permettent à des races diverses de fusionner pour former une race
unique. - Influence du nombre des individus mis en présence, de
l'inégalité de leurs caractères, des milieux, etc. - Résultats des
croisements. - Raisons de la grande infériorité des métis. - Mobilité
des caractères psychologiques nouveaux créés par les croisements. -
Comment ces caractères arrivent à se fixer. - Les périodes critiques
de l'histoire. - Les croisements constituent un facteur essentiel de
formation de races nouvelles, et en même temps un puissant facteur de
dissolution des civilisations. - Importance du régime des castes. -
Influence des milieux. - Ils ne peuvent agir que sur les races
nouvelles en voie de formation dont les croisements ont dissocié les
caractères ancestraux. - Sur les races anciennes les milieux sont sans
action. - Exemples divers. - La plupart des races historiques de
l'Europe sont encore en voie de formation. - Conséquences politiques
et sociales. - Pourquoi la période de formation des races historiques
sera bientôt passée.


LIVRE II

COMMENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES SE MANIFESTENT DANS LES
DIVERS ÉLÉMENTS DE LEURS CIVILISATIONS

CHAPITRE PREMIER

LES DIVERS ÉLÉMENTS D'UNE CIVILISATION COMME MANIFESTATION EXTÉRIEURE
DE L'AME D'UN PEUPLE

Les éléments dont une civilisation se compose sont les manifestations
extérieures de l'âme des peuples qui les ont créés. - L'importance de
ces divers éléments varie d'un peuple à un autre. - Les arts, la
littérature, les institutions, etc., jouent, suivant les peuples, le
rôle fondamental. - Exemples fournis dans l'antiquité par les
Egyptiens, les Grecs et les Romains. - Les divers éléments d'une
civilisation peuvent avoir une évolution indépendante de la marche
générale de cette civilisation. - Exemples fournis par les arts. - Ce
qu'ils traduisent. - Impossibilité de trouver dans un seul élément
d'une civilisation la mesure du niveau de cette civilisation.
-Éléments qui assurent la supériorité à un peuple. - Des éléments
philosophiquement fort inférieurs peuvent être, socialement, très
supérieurs.

CHAPITRE II

COMMENT SE TRANSFORMENT LES INSTITUTIONS, LES RELIGIONS ET LES LANGUES

Les races supérieures ne peuvent, pas plus que les races inférieures,
transformer brusquement les éléments de leur civilisation. -
Contradictions présentées par les peuples qui ont changé leurs
religions, leurs langues et leurs arts. - Le cas du Japon. - En quoi
ces changements ne sont qu'apparents. - Transformations profondes
subies par le Bouddhisme, le Brahmanisme, l'Islamisme et le
Christianisme, suivant les races qui les ont adoptés. - Variations que
subissent les institutions et les langues suivant la race qui les
adopte. - Comment les mots considérés comme se correspondant dans des
langues différentes représentent des idées et des modes de penser très
dissemblables. - Impossibilité, pour cette raison, de traduire
certaines langues. - Pourquoi, dans les livres d'histoire, la
civilisation d'un peuple paraît parfois subir des changements profonds.
- Limites de l'influence réciproque des diverses civilisations.

CHAPITRE III

COMMENT SE TRANSFORMENT LES ARTS

Application des principes précédemment exposés à l'étude de l'évolution
des arts chez les peuples orientaux. - L'Égypte. - Idées religieuses
d'où ses arts dérivent. - Ce que devinrent ses arts transportés chez
des races différentes : Éthiopiens, Grecs et Perses. - Infériorité
primitive de l'art grec. - Lenteur de son évolution. - Adoption et
évolution en Perse de l'art grec, de l'art égyptien et de l'art
assyrien. - Les transformations subies par les arts dépendent de la
race, et nullement des croyances religieuses. - Exemples fournis par
les grandes transformations subies par l'art arabe suivant les races
qui ont adopté l'Islamisme. - Application de nos principes à la
recherche des origines et de l'évolution des arts de l'Inde. - L'Inde
et la Grèce ont puisé aux mêmes sources, mais en raison de la diversité
des races elles sont arrivées à des arts n'ayant aucune parenté. -
Transformations immenses que l'architecture a subies dans l'Inde
suivant les races qui l'habitent, et malgré la similitude des
croyances.


LIVRE III

L'HISTOIRE DES PEUPLES COMME CONSEQUENCE DE LEUR CARACTÈRE

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES INSTITUTIONS DÉRIVENT DE L'AME DES PEUPLES

L'histoire d'un peuple dérive toujours de sa constitution mentale. -
Exemples divers. - Comment les institutions politiques de la France
dérivent de l'âme de la race. - Leur invariabilité réelle sous leur
variabilité apparente. - Nos partis politiques les plus divers
poursuivent, sous des noms différents, des buts politiques identiques.
- Leur idéal est toujours la centralisation et la destruction de
l'initiative individuelle au profit de l'Etat. - Comment la Révolution
française n'a fait qu'exécuter le programme de l'ancienne monarchie. -
Opposition de l'idéal de la race anglo-saxonne à l'idéal latin. -
L'initiative du citoyen substituée à l'initiative de l'État. - Les
institutions des peuples dérivent toujours de leur caractère.

CHAPITRE II

APPLICATION DES PRINCIPES PRÉCÉDENTS A L'ÉTUDE COMPARÉE DE L'ÉVOLUTION
DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE ET DES RÉPUBLIQUES HISPANO-AMÉRICAINES

Le caractère anglais.-Comment l'âme américaine s'est formée.- Dureté
de la sélection créée par les conditions d'existence. - Disparition
forcée des éléments inférieurs. - Les nègres et les Chinois. -
Raisons de la prospérité des États-Unis et de la décadence des
Républiques hispano-américaines malgré des institutions politiques
identiques. - L'anarchie forcée des Républiques hispano-américaines
comme conséquence de l'infériorité des caractères de la race.

CHAPITRE III

COMMENT L'ALTÉRATION DE L'AME DES RACES MODIFIE L'ÉVOLUTION HISTORIQUE
DES PEUPLES

L'influence d'éléments étrangers transforme aussitôt l'âme d'une race,
et par conséquent sa civilisation. - Exemple des Romains. - La
civilisation romaine ne fut pas détruite par les invasions militaires,
mais par les invasions pacifiques des Barbares.- Les Barbares ne
songèrent jamais à détruire l'Empire.- Leurs invasions n'eurent pas le
caractère de conquêtes. - Les premiers chefs Francs se considérèrent
toujours comme des fonctionnaires au service de l'Empire romain. - Ils
respectèrent toujours la civilisation romaine et ne songèrent qu'à la
continuer. - Ce n'est qu'à partir du VIIe siècle que les chefs
barbares de la Gaule cessèrent de considérer l'empereur comme leur
chef. - La transformation complète de la civilisation romaine ne fut
pas la conséquence d'une destruction, mais de l'adoption d'une
civilisation ancienne par une race nouvelle. - Les invasions modernes
aux États-Unis. - Luttes civiles et séparation en États indépendants
et rivaux qu'elles préparent. - Les invasions des étrangers en France
et leurs conséquences.


LIVRE IV

COMMENT SE MODIFIENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES

CHAPITRE PREMIER

LE ROLE DES IDEES DANS LA VIE DES PEUPLES

Les idées directrices de chaque civilisation sont toujours en très
petit nombre. - Lenteur extrême de leur naissance et de leur
disparition. - Les idées n'agissent sur la conduite qu'après s'être
transformées en sentiments. - Elles font alors partie du caractère. -
C'est grâce à la lenteur de l'évolution des idées que les civilisations
possèdent une certaine fixité. - Comment s'établissent les idées.
- L'action du raisonnement est totalement nulle. - Influence de
l'affirmation et du prestige. - Rôle des convaincus et des apôtres.
- Déformation qu'éprouvent les idées en descendant dans les foules.
- L'idée universellement admise agit bientôt sur tous les éléments de la
civilisation. - C'est grâce à la communauté des idées que les hommes
de chaque âge ont une somme de conceptions moyennes qui les rend fort
semblables dans leurs pensées et leurs ?uvres. - Le joug de la coutume
et de l'opinion. - Il ne diminue qu'aux âges critiques de l'histoire
où les vieilles idées ont perdu de leur influence et ne sont pas encore
remplacées. - Cet âge critique est le seul où la discussion des
opinions puisse être tolérée. - Les dogmes ne se maintiennent qu'à la
condition de n'être pas discutés. - Les peuples ne peuvent changer
leurs idées et leurs dogmes sans être aussitôt obligés de changer de
civilisation.

CHAPITRE II

LE ROLE DES CROYANCES RELIGIEUSES DANS L'ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
Influence prépondérante des idées religieuses. - Elles ont toujours
constitué l'élément le plus important de la vie des peuples. - La
plupart des événements historiques, ainsi que les institutions
politiques et sociales, dérivent des idées religieuses. - Avec une
idée religieuse nouvelle naît toujours une civilisation nouvelle. -
Puissance de l'idéal religieux. - Son influence sur le caractère. -
Il tourne toutes les facultés vers un même but. - L'histoire politique
artistique et littéraire des peuples est fille de leurs croyances. -
Le moindre changement dans l'état des croyances d'un peuple a pour
conséquence toute une série de transformations dans son existence. -
Exemples divers.

CHAPITRE III

LE ROLE DES GRANDS HOMMES DANS L'HISTOIRE DES PEUPLES

Les grands progrès de chaque civilisation ont toujours été réalisés par
une petite élite d'esprits supérieurs. - Nature de leur rôle. - Ils
synthétisent tous les efforts d'une race. - Exemples fournis par les
grandes découvertes. - Rôle politique des grands hommes. - Ils
incarnent l'idéal dominant de leur race. - Influence des grands
hallucinés. - Les inventeurs de génie transforment une civilisation.
- Les fanatiques et les hallucinés font l'histoire.


LIVRE V

LA DISSOCIATION DU CARACTÈRE DES RACES ET LEUR DÉCADENCE

CHAPITRE PREMIER

COMMENT LES CIVILISATIONS PALISSENT ET S'ÉTEIGNENT

Dissolution des espèces psychologiques. - Comment des dispositions
héréditaires qui avaient demandé des siècles pour se former peuvent
être rapidement perdues. - Il faut toujours un temps très long à un
peuple pour s'élever à un haut degré de civilisation et parfois un
temps très court pour en descendre. - Le principal facteur de la
décadence d'un peuple est l'abaissement de son caractère. - Le
mécanisme de la dissolution des civilisations a jusqu'ici été le même
pour tous les peuples. - Symptômes de décadence que présentent
quelques peuples latins. - Développement de l'égoïsme. - Diminution
de l'initiative et de la volonté. - Abaissement du caractère et de la
moralité. - La jeunesse actuelle. - Influence probable du socialisme.
- Ses dangers et sa force. - Comment il ramènera les civilisations
qui le subiront à des formes d'évolution tout à fait barbares. -
Peuples où il pourra triompher.

CHAPITRE II

CONCLUSIONS GÉNÉRALES





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