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Title: La 628-E8 - Avec le chapitre intégral "Balzac"
Author: Mirbeau, Octave
Language: French
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LA 628-E8

Par

OCTAVE MIRBEAU

COMPRENANT EN ANNEXE

LE CHAPITRE INTÉGRAL «BALZAC»

SUPPRIMÉ LORS DE L'APPARITION

EN 1907

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

FASQUELLE ÉDITEURS

11, RUE DE GRENELLE, 11



DÉDICACE


À Monsieur FERNAND CHARRON

À qui dédier le récit de ce voyage, sinon à vous, cher Monsieur
Charron, qui avez combiné, construit, animé, d'une vie merveilleuse, la
merveilleuse automobile où je l'accomplis, sans fatigue et sans accrocs?

Cet hommage, je vous le dois, car je vous dois des joies multiples,
des impressions neuves, tout un ordre de connaissances précieuses que
les livres ne donnent pas, et des mois, des mois entiers de liberté
totale, loin de mes petites affaires, de mes gros soucis, et loin de
moi-même, au milieu de pays nouveaux ou mal connus, parmi des êtres si
divers dont j'ai mieux compris, pour les avoir approchés de plus près,
la force énorme et lente qui, malgré les discordes locales, malgré la
résistance des intérêts, des appétits et des privilèges, et malgré
eux-mêmes, les pousse invinciblement vers la grande unité humaine.

Oui, ce qui est nouveau, ce qui est captivant, c'est ceci. Non
seulement l'automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de
la montagne à la mer, à travers des formes infinies, des paysages
contrastés, du pittoresque qui se renouvelle sans cesse; elle nous mène
aussi à travers des mœurs cachées, des idées en travail, à travers
de l'histoire, notre histoire vivante d'aujourd'hui...

Du moins, on est si content qu'on croit vraiment que tout cela est
arrivé. Et puis, pour nous les rendre supportables et sans remords, ne
faut-il pas anoblir un peu toutes nos distractions?

       *       *       *       *       *

Il y a six ans, je me rappelle, parti, un malin, d'Aurillac, sur une
des premières automobiles que vous ayez construites, j'arrivai, le
soir, vers quatre heures, en plein Jura, à Poligny.

C'était la fin d'un jour de marché. Tout était calme dans les rues. Nul
bruit dans les cabarets, à peu près vides. Bêtes et gens s'en allaient
pacifiquement, qui à l'étable, qui au foyer. Quelques groupes restaient
encore à deviser sur la place, où les petits marchands avaient démonté
et repliaient leurs étalages... Rien qu'à la traverser, la ville me
fut sympathique. Elle avait un air de décence, de bonne santé, de bon
accueil, très rare en France.

Dans l'auberge où je descendis, je m'attablai entre deux paysans,
très beaux, très forts, les cheveux drus et noirs sur une puissante
tête carrée, le masque modelé en accents énergiques; singulièrement
avenants. Ils parlaient de leurs affaires, et moi, tout en mangeant
de savoureuses truites, arrosées d'un excellent vin d'Arbois, je les
écoutais parler. Comme ils n'avaient rien du nationalisme sectaire et
méfiant, avec lequel, d'ordinaire, les paysans reçoivent ce qu'ils
appellent les étrangers, ils permirent fort gentiment que je prisse
part à leur conversation.

Ils se montrèrent parfaits techniciens agricoles, curieux de progrès,
informés au delà des choses de leur métier. Je n'avais plus, devant
moi, l'Auvergnat, âpre et rusé, bavard et superstitieux, ignorant
et lyrique, que j'avais quitté le matin même, non sans plaisir, je
l'avoue; je voyais enfin des hommes, calmes, réfléchis, réalistes,
précis, qui ne croient qu'à leur effort, ne comptent que sur lui,
savent ce qu'ils veulent, ont le sentiment très net de leur force
économique, exigent qu'on respecte en eux la dignité sociale et humaine
du travail. Aucune trace de superstition, en leurs discours, et, ce qui
me frappa beaucoup, pas le moindre misonéisme. Ils n'eurent pas une
parole de haine contre l'automobilisme. Au contraire. Ils admiraient
grandement cette nouveauté, lui faisaient crédit de n'être encore
qu'un sport--un sport expérimental--aux mains des riches, et ils en
attendaient des applications démocratiques, avec confiance.

À plusieurs reprises, ils marquèrent cette fierté que, de tous les
départements français, le leur fût celui où l'instruction s'était le
plus développée.

L'un d'eux me dit:

--Chez nous, tous, nous désirons apprendre. Malheureusement, on ne
nous apprend pas grand'chose. Nous n'avons pas, bien sûr, l'ambition
de devenir des savants, comme Pasteur. Mais nous voudrions connaître
l'indispensable. Or, l'instruction qu'on nous donne est, tout entière,
à réformer. C'est l'instruction cléricale qui persiste hypocritement,
dans l'instruction laïque. On nous farcit toujours l'esprit de légendes
dont nous n'avons que faire... Mais nous continuons à ignorer les plus
simples éléments de la vie: par exemple, ce que c'est que l'eau que
nous buvons, la viande que nous mangeons, l'air que nous respirons, la
semence que nous confions à la terre..., en bloc, tous les phénomènes
naturels, et nous-mêmes... Alors, comme nos anciens, nous cheminons, à
tâtons, dans la routine, et nous ne sommes pas capables de tirer parti
des immenses richesses qui sont, partout, dans la nature, à portée de
la main.

L'autre, qui approuvait, dit à son tour:

--Les socialistes nous prêchent sans cesse l'émancipation,
l'affranchissement... J'en suis, parbleu!... Mais, l'affranchissement,
l'émancipation de quoi, si tout d'abord on n'affranchit et on
n'émancipe notre cerveau?

Je compris très bien que le passé n'avait plus aucune prise sur ces
hommes conscients et qu'ils défendraient avec une volonté tenace et une
tranquille assurance, les conquêtes, les pauvres petites conquêtes,
matérielles et morales, qu'ils avaient su, tout seuls, arracher à la
société et au sol ingrat de leurs montagnes...

Et tel était le miracle... En quelques heures, j'étais allé d'une
race d'hommes à une autre race d'hommes, en passant par tous les
intermédiaires de terrain, de culture, de mœurs, d'humanité qui les
relient et les expliquent, et j'éprouvais cette sensation--tant il me
semblait que j'avais vu de choses--d'avoir, en un jour, vécu des mois
et des mois.

Et cette sensation que, seule, l'automobile peut donner, car les
chemins de fer, qui ont leurs voies prisonnières, toujours pareilles,
leurs populations parquées, toujours pareilles, leurs villes
encloses que sont les chantiers et les gares, toujours pareilles,
ne traversent réellement pas les pays, ne vous mettent point en
communication directe avec leurs habitants,--cette sensation, tout
à fait nouvelle, que de fois j'en goûtai la force et le charme, au
cours de ce voyage exquis, où je retrouve constamment mon admiration
et, je puis le dire, ma reconnaissance, pour cette maison roulante
idéale, cet instrument docile et précis de pénétration qu'est
l'automobile, et surtout--puisqu'il faut bien finir par tout ramener
à soi--l'automobile créée par vous, cher monsieur Charron, pour mes
curiosités et mes vagabondes rêveries...

       *       *       *       *       *

C'est pour cela que j'aime mon automobile. Elle fait partie désormais
de ma vie; elle est ma vie, ma vie artistique et spirituelle, autant
et plus que ma maison. Elle est pleine de richesses, sans cesse
renouvelées, qui ne coûtent rien que la joie de les prendre au
passage, ici, là, partout où m'entraînent la fantaisie de voir et
le désir d'étudier. J'y sens vivre les choses et les êtres avec une
activité intense, en un relief prodigieux, que la vitesse accuse, bien
loin de l'effacer. Elle m'est plus chère, plus utile, plus remplie
d'enseignements que ma bibliothèque, où les livres fermés dorment sur
leurs rayons, que mes tableaux, qui, maintenant, mettent de la mort sur
les murs, tout autour de moi, avec la fixité de leurs ciels, de leurs
arbres, de leurs eaux, de leurs figures... Dans mon automobile j'ai
tout cela, plus que tout cela, car tout cela est remuant, grouillant,
passant, changeant, vertigineux, illimité, infini... J'entrevois,
sans en être troublé, la dispersion de mes livres, de mes tableaux,
de mes objets d'art; je ne puis me faire à l'idée, qu'un jour, je
ne posséderai plus cette bête magique, cette fabuleuse licorne qui
m'emporte, sans secousses, le cerveau plus libre, l'oeil plus aigu,
à travers les beautés de la nature, les diversités de la vie et les
conflits de l'humanité.

       *       *       *       *       *

Eh bien, faut-il vous le dire, cher monsieur Charron? J'ai beaucoup
hésité, avant d'inscrire votre nom en tête de ce petit volume...
J'avoue que, durant quelques heures, j'ai manqué de courage... Voilà un
bien gros mot, n'est-ce pas, pour une chose pourtant bien naturelle et
bien simple... C'est que je connais les hommes de mon temps, surtout de
mon milieu. Leur bienveillance si connue, leur indomptable morale et
l'intransigeance de leurs vertus, m'ont positivement effrayé... Mais le
sentiment très vif que j'ai de ma liberté, l'horreur, non moins vive,
que j'ai des usages reçus et des pratiques courantes, mon immoralité,
pour tout dire, eurent vite fait de surmonter cette terreur passagère
et absurde... Si on les écoutait, ces braves gens-là, on ne ferait
jamais rien de ce que l'on veut et de ce qui vous plaît... Laissons-les
dire...

Laissons-les dire, mais profitons de cette circonstance pour risquer
quelques observations...

       *       *       *       *       *

L'époque, cher monsieur Charron, est terriblement réfractaire à
l'admiration que nous devons aux choses du progrès, à la reconnaissance
que nous devons aux hommes qui travaillent, luttent et trouvent.
Admiration et reconnaissance, on ne les comprend et ne les accepte
que si elles sont tarifées et rétribuées selon des prix courants,
proportionnés à l'enthousiasme avec lequel on les exprime. La presse
est devenue si universellement vénale, elle oblige tellement toutes les
choses de la vie à verser dans sa caisse, pour être reconnues valables,
un impôt de plus en plus lourd, qu'un écrivain, aujourd'hui, sous
peine de se déshonorer, n'a plus le droit de signaler une découverte
scientifique importante, ou de confesser un plaisir, une émotion, si
cette émotion, ce plaisir lui viennent d'un objet fabriqué et qui se
vend. Pour un temps, dont on aperçoit, d'ailleurs, la fin prochaine, il
peut encore--sauf dans _Le Journal_, bien entendu--admirer un livre, un
tableau, une statue, dire, à peu près librement, ses impressions sur ce
qu'on appelle une œuvre de l'imagination. Classification vraiment
arbitraire et comique, car j'ai toujours pensé que les statues, les
tableaux, les livres se vendent avec plus d'âpreté encore que les
machines; et les machines m'apparaissent, bien plus que les livres, les
statues, les tableaux, des oeuvres de l'imagination. Quand je regarde,
quand j'écoute vivre cet admirable organisme qu'est le moteur de
mon automobile, avec ses poumons et son cœur d'acier, son système
vasculaire de caoutchouc et de cuivre, son innervation électrique,
est-ce que je n'ai pas une idée autrement émouvante du génie humain,
de sa puissance imaginative et créatrice, que si je lis un livre de
M. Paul Bourget, ou considère un tableau de M. Detaille, une statue
de M. Denys Puech? Est-ce que le moindre mécanisme qui transporte
l'énergie motrice, la chaleur, la parole, l'image, par de minces
réseaux de fils métalliques, ou par d'invisibles ondes, n'implique pas
une plus grande somme d'études, d'observations, d'efforts, de facultés
supérieures?... Et cependant, le livre banal, infiniment inutile de
M. Paul Bourget, la statue--si l'on peut dire--de M. Denys Puech, le
tableau--euphémisme--de M. Detaille, il est admis, il est honorable,
élégant, que je puisse les vanter tant que je voudrai, et tout le monde
me louera d'avoir débité, à leur propos, les sottises esthétiques
qui fermentent sous le crâne d'un critique d'art. Mais il me sera
formellement interdit de décrire une machine qui, comme l'automobile,
par exemple, bouleverse déjà, et bouleversera bien davantage les
conditions de la vie sociale.

Eh bien, je proteste, de toutes mes forces, contre cette conception
éducatrice des journaux qui leur permet--parce que c'est de l'art--de
vous raconter, en quatre colonnes, le dernier vaudeville des Variétés,
et qui fait que nous ne savons rien, jamais rien,--parce que c'est
du commerce,--des travaux admirables, par lesquels tant de savants
obscurs s'acharnent à conquérir, pour nous, chaque jour, un peu plus de
bonheur...

       *       *       *       *       *

Cette liberté, je ne la revendique pas, cher monsieur Charron, pour
déclarer, tout de go, que vous avez inventé l'automobile. Mais, de
vous y être passionné, l'automobilisme vous doit beaucoup. Parmi
les constructeurs français--j'ai plaisir à le reconnaître--vous
êtes certainement celui qui apporta le plus de progrès notables à
cette industrie. Ingénieux, pratique et tenace, vous n'avez cessé de
chercher et de trouver des améliorations, vous n'avez cessé de créer
des dispositifs, adoptés universellement aujourd'hui, grâce à quoi
nos moteurs ont atteint ce degré de presque-perfection, où nous les
voyons en ce moment. Et ce qui m'étonne le plus, et dont je vous loue
infiniment, c'est que vous vous soyez aussi préoccupé de leur donner
une forme harmonieuse, et de doter la machine, comme un objet d'art, de
sa part de beauté.

Je vous ai suivi, avec un intérêt grandissant, depuis le jour où, dans
les sous-sols de l'avenue de la Grande-Armée--vous n'aviez pas d'usine
en ce temps-là--vous convoquiez quelques personnes à venir voir les
pièces du premier châssis que vous alliez monter... J'en étais... Je
me souviens qu'un curieux personnage, un Américain, qui n'est pas un
inconnu et qui est roi, comme pas mal de citoyens de sa république,
roi de l'Acier, M. Schwab, pour tout dire, en était aussi... Je le
vois encore, prenant chaque pièce, successivement, et après l'avoir
examinée, soupesée, éprouvée, flairée, disant:

--Ça, c'est de l'acier... À la bonne heure!... Voilà de l'acier!...

Si bien qu'avant de s'en aller il vous commanda deux châssis pour lui,
dix autres, pour des Américains, des rois de quelque chose évidemment,
dont il vous donna les noms et les adresses:

Et il ajouta:

--S'ils n'en veulent pas... tant pis pour eux!... Je les prendrai,
moi... Marchez!... Marchez!... Ça, c'est de l'acier...

Et moi, qui ne suis roi de rien, entraîné par l'exemple de M. Schwab,
j'en commandai un, également.

--Bon!... s'écria M. Schwab... Parfait!... Et si, au dernier moment,
vous n'en voulez pas, non plus... je le prends... C'est de l'acier!

       *       *       *       *       *

Lors de ce voyage que j'entreprends de raconter ici M. Schwab me
rappelait cette journée, un soir, que je le vis entrer dans Delft, où
moi-même je venais d'arriver...

Ce fut une soirée assez comique, vraiment, et bien américaine.

Après le dîner, durant lequel nous avions beaucoup parlé de
nos autos--car entre autres bienfaits de l'automobilisme, il
est remarquable que le cours habituel de nos conversations sur
l'immortalité de l'âme et sur les femmes en ait été si radicalement
modifié--nous sortîmes. Et nous nous promenâmes par la ville.

Curieuse et délicieuse ville, et si lointaine!

La lune éclairait d'une lueur, aux éclats de nacre, les canaux
encaissés, les ponts qui les enjambent d'une arche unique, les
arbres grêles qui les bordent comme des rideaux de dentelle. Et les
découpages, sur le ciel, des hauts pignons, prenaient des aspects
d'un romantisme suranné et charmant... Puis, entre des espaces bleus,
d'énormes tours surgissaient tout à coup dans la nuit argentée... Je
dis qu'elles surgissaient; elles avaient plutôt l'air d'être tombées
du ciel, ayant gardé l'obliquité de leur chute sur le sol. Et nous
longions ensuite des palais, sombres et muets, où la lumière dessinait,
çà et là, l'ogive d'une porte, l'intervalle d'un créneau, des plaques
de vitraux treillissés... Personne dans les rues, presque pas de
lumières aux fenêtres... des boutiques endormies dont le rayonnement
semblait se rétrécir, s'affaiblir et mourir, comme celui des lampes qui
vont s'éteindre dans un sanctuaire... Et, brusquement, nous respirions,
parmi l'âcre odeur des eaux enfermées dans la pierre, de violents
parfums de jacinthes qui montaient, vers nous, de barquettes pleines de
fleurs, amarrées au quai et attendant le marché du lendemain.

Nous ne parlions pas... M. Schwab fumait avec effort un de ces
détestables cigares, comme n'en fument que les milliardaires... Et moi,
transporté dans ce décor nocturne du moyen âge, il me semblait que
fêtais loin de tout, loin des aciers et des rois de l'acier... si loin,
si loin, si loin!

Mais M. Schwab n'avait pas quitté le siècle, lui, ni l'Amérique, ni
même l'avenue de la Grande-Armée... Il s'acharnait à tirer sur son
cigare qui laissait une affreuse odeur, derrière lui... Et cela faisait
exactement le bruit que font les carpes dans un bassin, quand elles
viennent respirer, le museau hors de l'eau, l'air des beaux soirs
d'été. Je l'entendais, dans l'intervalle de ces bruits, qui disait:

--Ce petit Charron... Hein? C'est un gaillard!... Il sait ce que c'est
que l'acier...

Deux femmes, en longues manies noires, passèrent près de nous, avec
des pas feutrés, silencieuses comme des vols de chauves-souris... D'où
venaient-elles?... Où allaient-elles?... Était-ce même des femmes?...
N'était-ce pas plutôt des âmes, des âmes anciennes, les âmes nocturnes
de tout ce passé?... Je vis leurs manteaux se fondre dans la nuit...

M. Schwab ne les avait pas regardées... Il poursuivait:

--Vous savez... en Amérique... ce petit Charron, il serait roi aussi...
roi de l'automobile...

Et alors, au loin, très loin, ce fut comme un son de cloche, un tout
petit son de cloche, d'un timbre unique, sans vibration prolongée,
un son pareil au chant si joli, si mélancolique du crapaud, dans les
jardins étouffants d'août... Puis d'autres sons de cloche, aussi
lointains, à l'est, à l'ouest, se répondirent... Je crus voir des
intérieurs de couvents, des cloîtres, des visages blêmes sous des
voiles, des mains jointes, des cierges... Et, près de moi, une voix que
je n'écoutais plus, et dont il ne me venait que des paroles coupées par
le silence que ces petits sons de cloche, là-bas, partout, rendaient si
émouvant, si mystérieux, une voix disait:

--Carburateur... boîte de vitesse... boîte d'embrayage... magnéto...
acier... acier... acier... acier...

Et ce moi «trust... trust... trust...» qui vibrait, me chatouillait,
m'agaçait l'oreille, comme un bourdonnement d'insecte:

--Pruut... Pruut... Pruut!...

Nous ne rentrâmes que fort tard à l'hôtel.

J'ai pensé que cela vous amuserait de savoir que vous aviez préoccupé
l'esprit d'un homme tel que M. Schwab, au point que, dans un soir calme
de Hollande, parmi le décor d'une vieille ville, illustrée de tant de
souvenirs et qui, depuis Guillaume le Taciturne, n'a guère changé, il
vous ait sacré Roi de l'Automobile!...

OCTAVE MIRBEAU.



LA 628-E8



LE DÉPART


Avis au lecteur.

Voici donc le Journal de ce voyage en automobile à travers un peu de la
France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne, et, surtout, à
travers un peu de moi-même.

Est-ce bien un journal? Est-ce même un voyage?

N'est-ce pas plutôt des rêves, des rêveries, des souvenirs, des
impressions, des récits, qui, le plus souvent, n'ont aucun rapport,
aucun lien visible avec les pays visités, et que font naître ou
renaître, en moi, tout simplement, une figure rencontrée, un paysage
entrevu, une voix que j'ai cru entendre chanter ou pleurer dans le
vent? Mais est-il certain que j'aie réellement entendu cette voix, que
cette figure, qui me rappela tant de choses joyeuses ou mélancoliques,
je l'aie vraiment rencontrée quelque part; et que j'aie vu, ici ou là,
de mes yeux vu, ce paysage, à qui je dois telles pages d'un si brusque
lyrisme, et qui, tout à coup,--par suite de quelles associations
d'idées?--me fit songer au botanisme académique de M. André Theuriet?

Il y a des moments où, le plus sérieusement du monde, je me demande
quelle est, en tout ceci, la part du rêve, et quelle, la part de la
réalité. Je n'en sais rien. L'automobile a cela d'affolant qu'on n'en
sait rien, qu'on n'en peut rien savoir. L'automobile, c'est le caprice,
la fantaisie, l'incohérence, l'oubli de tout... On part pour Bordeaux
et--comment?... pourquoi?--le soir, on est à Lille. D'ailleurs, Lille
ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou
Pontarlier..., qu'est-ce que cela fait?...

L'automobile, c'est aussi la déformation de la vitesse, le continuel
rebondissement sur soi-même, c'est le vertige.

Quand, après une course de douze heures, on descend de l'auto, on est
comme le malade tombé en syncope et qui, lentement, reprend contact
avec le monde extérieur. Les objets vous paraissent encore animés
d'étranges grimaces et de mouvements désordonnés... Ce n'est que, peu
à peu, qu'ils reprennent leur forme, leur place, leur équilibre. Vos
oreilles bourdonnent, comme envahies par des milliers d'insectes aux
élytres sonores. Il semble que vos paupières se lèvent avec effort sur
la vie, comme un rideau de théâtre sur la scène qui s'illumine... Que
s'est-il donc passé?... On n'a que le souvenir, ou plutôt la sensation
très vague, d'avoir traversé des espaces vides, des blancheurs
infinies, où dansaient, se tordaient des multitudes de petites langues
de feu... Il faut se secouer, se tâter, taper du pied sur le sol, pour
s'apercevoir que votre talon pose sur quelque chose de dur, de solide,
et qu'il y a autour de vous, devant vous, des maisons, des boutiques,
des gens qui passent, qui parlent, qui s'empressent... On ne se
ressaisit bien que le soir, tard, après dîner. Encore, vous reste-t-il
une sorte d'agitation nerveuse qui décuplera et grossira vos rêves de
la nuit.

--Alors, me direz-vous, c'est le journal d'un malade, d'un fou, que
vous allez nous donner?

Hélas!..., cher monsieur Thureau-Dangin, quel homme--même parmi ceux
qui ont le moins de génie--peut se vanter de n'être ni fou, ni malade?

       *       *       *       *       *

Au gré de souvenirs qui ne sont peut-être que des rêves, et de rêves
qui ne sont peut-être que des impressions réelles, il est possible,
après tout, que je vous mène de Cologne à Rotterdam, de Rotterdam
à Hambourg, de Hambourg à Anvers, d'Anvers à Delft, de Delft au
Helder, du Helder à Brême et à Düsseldorf, et que, pour arriver à ces
différentes étapes, nous passions par l'Amérique, la Russie, la Chine,
les lacs d'Afrique, les montagnes glacées des solitudes polaires.
Mais ne vous y fiez point. En tout cas, n'attendez pas de moi des
renseignements historiques, géographiques, politiques, économiques,
statistiques, des documents parlementaires, édilitaires, militaires,
universitaires, judiciaires... Non que je les méprise, croyez-le
bien... Mais où et comment eussè-je pu les recueillir? Il faut habiter
un pays, vivre parmi ses institutions, ses usages quotidiens, ses
mœurs et ses modes, pour en sentir les bienfaits ou les outrages...
Or, je n'ai pu que rouler sur ses routes, comme un boulet sur la courbe
de sa trajectoire.

Que les démographes et les sociologues laissent donc ici toute
espérance! Je n'ai point la prétention de leur offrir un ouvrage
sérieux et copieux, comparatif de l'état des peuples, énumérateur de
leurs richesses, annonciateur de leurs destinées, et qui--pour peu
qu'en plus de ces connaissances respectables et chimériques je connusse
intimement la concierge ou la corsetière de Madame de X...,--me
vaudrait les éloges de l'Institut, et, peut-être, ce prix--ah! que j'ai
souvent souhaité--ce prix qui répond, au très gracieux, au très galant,
au très décoratif nom de Reine Pou!

       *       *       *       *       *

Je sais des gens qui ont le don d'écrire, en marge de leurs guides, au
jour le jour, leurs émotions de voyage, ou ce qu'ils croient être leurs
émotions; qui vont, de salle en salle, dans les musées, un stylographe
d'une main, un carnet de l'autre, le Bædecker en poche, les yeux
ailleurs et l'esprit nulle part; qui font arrêter la voiture devant une
ruine historique, un point de vue recommandé, l'emplacement d'un ancien
champ de bataille, pour enregistrer aussitôt une «idée et sensation»,
qui n'est le plus souvent que la réminiscence d'une lecture de la
veille; qui ne s'endorment jamais sans avoir inscrit scrupuleusement
le compte détaillé de leurs enthousiasmes, en même temps que de leurs
dépenses.

Par exemple, ceci, que j'ai lu sur un carnet oublié par un touriste
dans une chambre d'hôtel:

    «Visité le château de Chambord (voir description dans
    _Bædecker..._). On ne bâtit plus comme ça... Oublié les
    hontes du présent (Combes, Pelletan, Jaurès, Hervé)...
    Vécu toute la journée parmi les nobles gloires du passé...
    (François Ier, Diane de Poitiers, duchesse d'Étampes)...
    Me sens consolé, et meilleur... (à développer)... Donné
    deux francs au gardien, ce que ma femme trouve excessif...
    Acheté pour douze sous de cartes postales illustrées (montrer
    combien ces cartes postales grèvent aujourd'hui le budget
    d'un voyage).»


Ces gens-là, je les vénère. Peut-être connaissent-ils des joies
supérieures que j'ignore. Mais je tiens à les ignorer, me contentant
des miennes, dont je ne sais pas d'ailleurs si ce sont des joies.

       *       *       *       *       *

J'écrirai donc ceci au hasard de mes souvenirs et de mes rêves,
sans trop distinguer entre eux. Vous y verrez souvent, j'imagine,
des contradictions qui choqueront votre âme délicate et ordonnée,
exaspéreront votre esprit, si plein de forte logique... Qu'y faire?
C'est que je suis homme, comme tout le monde, et que rien des
infirmités, des incohérences, des erreurs humaines, ne m'est étranger.
De même que tous mes semblables,--qui se vantent, avec un si comique
orgueil, de n'être que cœur, cerveau, et tout ailes,--j'ai un
estomac, un foie, des nerfs, par conséquent des digestions, des
mélancolies et des rhumatismes, sur lesquels le soleil et la pluie, le
plaisir et la peine exercent des influences ennemies. Ce que M. Paul
Bourget appelle des «états de l'esprit», ce n'est jamais que des «états
de la matière», qui affectent diversement notre sensibilité morale,
notre imagination, le mouvement et la direction de nos idées, comme les
météores, qui passent sur la mer, en changent, mille fois par jour,
la coloration et le rythme. Selon que mes organes fonctionnent bien
ou mal, il m'arrive de détester, aujourd'hui, ce que j'aimais hier,
et d'aimer le lendemain, ce que, la veille, j'ai le plus violemment
détesté. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis, car c'est cela qui
donne à la vie son intérêt innombrable... «Il y a quelque chose que je
préfère à la beauté, c'est le changement», écrit Ernest Renan, à moins
que ce ne soit M. Maurice Barrès.

Enfin, je tâcherai de suivre, en toutes choses, le conseil de ce
Boileau, si sottement calomnié, et qui veut qu'un beau désordre soit un
effet de l'art.

Comme il doit être content, aujourd'hui, ce Boileau!



La vitesse.

Il faut bien le dire--et ce n'est pas la moindre de ses
curiosités--l'automobilisme est une maladie, une maladie mentale. Et
cette maladie s'appelle d'un nom très joli: la vitesse. Avez-vous
remarqué comme les maladies ont presque toujours des noms charmants?
La scarlatine, l'angine, la rougeole, le béri-béri, l'adénite, etc.
Avez-vous remarqué aussi que, plus les noms sont charmants, plus
méchantes sont les maladies?... Je m'extasie à répéter que la nôtre
se nomme: la vitesse... Non pas la vitesse mécanique qui emporte la
machine sur les routes, à travers pays et pays, mais la vitesse, en
quelque sorte névropathique, qui emporte l'homme à travers toutes
ses actions et ses distractions... Il ne peut plus tenir en place,
trépidant, les nerfs tendus comme des ressorts, impatient de repartir
dès qu'il est arrivé quelque part, en mal d'être ailleurs, sans cesse
ailleurs, plus loin qu'ailleurs... Son cerveau est une piste sans
fin où pensées, images, sensations ronflent et roulent, à raison de
cent kilomètres à l'heure. Cent kilomètres, c'est l'étalon de son
activité. Il passe en trombe, pense en trombe, sent en trombe, aime en
trombe, vit en trombe. La vie de partout se précipite, se bouscule,
animée d'un mouvement fou, d'un mouvement de charge de cavalerie, et
disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les
murs, les silhouettes qui bordent la route... Tout autour de lui, et
en lui, saute, danse, galope, est en mouvement, en mouvement inverse
de son propre mouvement. Sensation douloureuse, parfois, mais forte,
fantastique et grisante, comme le vertige et comme la fièvre.

Par exemple, je vais à Amsterdam... Quand j'ai un ennui, un dégoût,
simplement, pour ne plus entendre parler de M. Willy et de M.
Bernstein, je vais à Amsterdam. Je décide que j'y resterai huit jours,
huit jours d'oubli, huit jours de joie... Il me faut huit jours, bien
pleins, pour revoir, un peu superficiellement, mais avec calme, cette
admirable ville. Si huit jours ne me suffisent pas, j'en prendrai
quinze... Je suis libre de moi, de mon temps... Rien ne me retient ici;
rien ne me presse là-bas.

Et je pars.

J'arrive à Amsterdam... Malgré la douceur de ma C.-G.-V., et
l'élasticité moelleuse, berceuse, de ses uniques ressorts, j'arrive,
un peu moulu d'avoir traversé les infâmes pavés, les offensants et
barbares pavés de la Belgique, où succombèrent tant de pauvres châssis,
mal préparés à affronter ces obstacles de pierre qui font, des routes
flamandes, quelque chose comme d'interminables moraines... Donc,
j'arrive, un matin, car je suis allé coucher à La Haye, où j'ai revu le
Vivier et ses Cygnes, où j'ai respiré ce calme doux, ce calme doré qui
doit me guérir de toute vaine agitation... Enfin... enfin... me revoici
à Amsterdam... Je suis content... Décidément, huit jours, quinze
jours... ce n'est pas assez... Je resterai trois semaines.

Je dis à mon mécanicien:

--Brossette, mon ami... nous resterons un mois ici... Peut-être plus.

Brossette sourit et répond:

--Entendu, monsieur... Alors, faut descendre les bagages?... Tous?

--Tous, tous, tous... Je crois bien...

--Entendu, monsieur...

--Et vous, mon bon Brossette... congé... Je n'ai pas besoin de la
voiture ici...

Le sourire de Brossette s'accentue...

--Bon!... bon!... fait-il... En tout cas, j'attendrai monsieur, ce
soir, pour les ordres.

--Mais non, mais non... Couchez-vous... Amusez-vous...

Et il se rend au garage.

À peine sorti de la voiture, la douche prise, le corps, des pieds à
la tête, frotté à l'essence de sauge et de romarin, souple, gai, le
jarret solide, je vais par la ville... Lentement, d'abord... en bon
promeneur qui veut jouir des choses qu'il retrouve, qu'il aime...
Ah! quelle ville!... Quelle joie!... Quelle tranquillité en moi!...
Pour la cent-millième fois, avec des phrases que je connais et que
vous connaissez si bien, je bénis l'invention de l'automobile et ses
incomparables bienfaits... Je me dis:

--Quelle merveille! On part quand on veut. On s'arrête où l'on veut.
Plus de ces horaires tyranniques, qui vous arrachent du lit trop tôt,
qui vous font arriver à des heures stupides de la nuit, dans des gares
boueuses et compliquées. Plus de ces promiscuités, en d'étroites
cellules, avec des gens intolérables, avec les chiens, les valises, les
odeurs, les manies de ces gens... Viendrais-je si souvent à Amsterdam,
s'il me fallait subir, toute une nuit, en un wagon, l'horreur de ces
voisinages et le danger de ces haleines, quand on a l'air vivifiant
de la prairie, de la forêt? Oh non!... Et les flâneries libres, les
belles, les délicieuses flâneries!... Le polder, le polder!...

Et, en me disant cela, sans m'apercevoir de rien, à chaque pas qui me
pousse et qui m'entraîne, je vais plus vite... encore plus vite... Mes
reins ont des élasticités de caoutchouc neuf; mes semelles, sur les
pavés, les trottoirs, rebondissent, devant moi, derrière moi, comme
des balles de tennis... Je cours pour les rattraper... Je cours... je
cours...

Je commence par les musées, n'est-ce pas?... par ces musées magnifiques
où, devant le génie de Rembrandt et de Vermeer, je suis venu oublier
les Expositions parisiennes, les pauvres esthétiques, essoufflées et
démentes de nos esthéticiens... Des salles, des salles, des salles,
dans lesquelles il me semble que je suis immobile, et où ce sont les
tableaux qui passent avec une telle rapidité que c'est à peine si
je puis entrevoir leurs images brouillées et mêlées... Et l'instant
d'après, sans trop savoir ce qui m'est arrivé, je me trouve longeant
les canaux, les canaux aux eaux mortes, bronzées et fiévreuses, où
glissent, pareilles aux jonques chinoises, ces massives et belles
barques néerlandaises qui laissent tomber, sur la surface noire, le
reflet vert, acide et mouvant de leurs proues renflées.

Maintenant, me voici sur des places, dans des rues, dans des ruelles
qui se croisent et s'entre-croisent, ces rues si prodigieusement
colorées, où défilent, défilent des maisons en porte-à-faux, d'un
dessin si souple, de hautes façades, étroites et pointues, qui se
penchent les unes sur les autres, s'étranglent les unes entre les
autres, s'écrasent les unes contre les autres. Deux fois, trois fois,
j'ai traversé le Dam... Je vais toujours, et, devant les glaces des
magasins, je me surprends à regarder passer une image forcenée, une
image de vertige et de vitesse: la mienne.

Et ce sont des jardins, avec des massifs de tulipes... d'énormes
monuments de brique... des banques comme des citadelles, la Bourse,
toute rouge, encore des canaux, des canaux, des ponts, des ponts,
et encore des maisons qui dansent et croulent, et, à deux enjambées
de la Kalverstraat, c'est le petit béguinage catholique, invisible,
silencieux, tout à fait perdu au milieu des boutiques vivantes
et trafiquantes, avec sa minuscule église, ses étroits jardins
triangulaires, si tristes d'être sans verdure et sans fleurs, ses
petites maisons à pignon vert, au seuil desquelles, accroupies et
tassées sous leurs coiffes plates, l'on voit prier et dodeliner de la
tête, des vieilles très anciennes, qui ne vous regardent pas, qui ne
regardent jamais rien, qui n'ont jamais rien regardé...

Je vais toujours... Ah! c'est le port...

Le soir est venu... Il souffle un vent humide et très froid. Je
n'aperçois dans la brume que des feux rouges, jaunes, verts, qui
clignotent, très pâles, sur le canal... Les sirènes ne discontinuent
pas de crier, comme des chiens perdus dans la nuit. Alors, je m'enfonce
dans les quartiers presque inconnus de ce port, où se cachent d'affreux
bouges, des musicos hurlants, toute une Inde étrange, boueuse et
glacée, un carnaval mi-septentrional, mi-javanais, qui vous racle les
nerfs de ses musiques aigres et traînantes, vous prend à la gorge, par
ses odeurs de salure marine, de goudron, d'alcool, d'opium, de pétrole,
d'oripeaux fétides, de chairs noires ou cuivrées, où, ici et là, autour
d'un bras levé, d'une cheville en l'air, reluit un cercle d'or... Que
sais-je?...

Car tout est nouveau, à Amsterdam, tout vous arrête, à ses aspects
multiples, tragiques et lointains... Mais je ne m'arrête pas... je ne
m'arrête nulle part... Je bouscule une négresse qui s'est accrochée à
moi, et, de ses grosses lèvres rougies de bétel, me souffle au visage,
avec des paroles de luxure, une odeur de mort... Et je vais... je vais
sans savoir où je vais... Je garde le souvenir vague de brasseries
obscures et profondes, en voûte de chapelle, où des visages d'ombre et
de silence regardent des foules qui passent, sans cesse, en cortèges
noirs, sous des lumières aveuglantes, comme des projections de lanterne
magique... Et puis rien... rien que des choses qui glissent... qui
fuient... qui tournoient comme des ondes... et se balancent comme des
vagues...

Rentré à l'hôtel, exténué, fourbu, la tête éclatant sous la pression de
tout ce que j'y ai entassé d'images tronquées, qui cherchent vainement
à se rejoindre, je n'ai plus qu'une obsession: m'en aller, m'en
aller... Oh! m'en aller...

Brossette est là qui m'attend... Il cause avec le portier. Il fait
le héros... Avec des gestes imitatifs, il décrit des virages, des
vitesses extravagantes, raconte des voyages admirables qu'il n'a jamais
accomplis, et où son sang-froid, son audace, sa science de mécanicien
m'ont sauvé de la mort... Je suis si heureux de le voir là, que j'ai
envie de l'embrasser.

--Eh bien, mon bon Brossette... La voiture est prête?

--Oui, monsieur.

--Alors... demain matin..., sept heures précises, Brossette... Nous
partons... nous partons...

Brossette ne s'étonne pas... Il a l'habitude de ces brusques sautes
dans mes résolutions... Pourtant, il ne peut s'empêcher--mais avec
discrétion--de manifester son contentement... Je sais qu'il n'aime pas
Amsterdam. Il m'a dit, un jour de spleen:

--Ça n'est pas une ville pour un chauffeur...

Il préfère Trouville, Dieppe, Monte-Carlo, Ostende... Ça, c'est des
garages... Il préfère surtout l'avenue de la Grande-Armée, la vraie
patrie du chauffeur.

Il me demande:

--Alors, monsieur rentre à Paris?

--Oui, oui... Et d'un trait, Brossette... d'un trait...

--Monsieur a raison.

En se retirant, il hausse les épaules:

--Que monsieur ne me parle pas d'un pays où on tire l'essence à même un
tonneau.

Et puis, lui aussi, sans doute, a le vertige, quand il n'est plus sur
sa machine, la main au volant... C'est là que le calme rentre dans son
âme, et dans la mienne...

Il savait si bien à quoi s'en tenir, ce malin de Brossette, qu'en dépit
de mes ordres, il n'a descendu de l'auto que ma valise...

Ah! comment faire pour attendre à demain? car je sens que je ne
dormirai pas... Malgré le calme de cet hôtel, tous mes nerfs vibrent et
trépident... Je suis comme la machine qu'on a mise au point mort, sans
l'éteindre, et qui gronde...



Le garage.


Charles Brossette? Il vaut la peine d'une digression...

Mais avant que de parler de lui, je dois dire un mot du milieu où
naquit et se développa cette nouvelle forme zoologique: le mécanicien.

L'automobilisme est un commerce en marge des autres, un commerce qui
ressemble encore un peu à celui des tripots et des restaurants de nuit.
À son début, il ne s'adressait exclusivement qu'au monde du plaisir et
du luxe. Il groupa donc, fatalement, automatiquement, autour de lui, le
même personnel, à peu près: fêtards décavés, gentilshommes tire-sous,
pantins sportifs, échappés des albums de Sem, cocottes allumeuses
et proxénètes, toute cette apacherie brillante, toute cette pègre
en gilets à fleurs, qui vit des mille métiers obscurs, inavouables,
que produisent la galanterie et le jeu, et dont les cabinets de
toilette, les cercles, sont les ordinaires bureaux. Les «grands noms
de France», soutiens des religions mortes et des monarchies disparues,
qui rougiraient de pratiquer des commerces licites, s'adonnent le
plus volontiers du monde aux pires commerces clandestins, pourvu
que leur élégance n'en souffre pas trop, publiquement, et que s'y
rassurent leurs principes traditionnels. Car il est faux de dire qu'ils
déchoient, ces gentilshommes; ils continuent. Ils se ruèrent donc
sur l'automobilisme avec frénésie. Tel duc, tel vicomte, qui gagnait
péniblement sa vie, en procurant à des Américains, à des banquiers
enrichis, de vieux meubles truqués, d'antiques bibelots maquillés, des
tableaux contestables, et, à l'occasion, des demoiselles à coucher ou
à marier, se mirent à brocanter des automobiles, à décorer, de leur
présence rétribuée, des garages qui se constituèrent, un peu partout,
pour l'exploitation--que dis-je?--pour le détroussement du client
nouveau.

Ces garages formèrent des équipes de mécaniciens. Ils leur inculquèrent
d'assez vagues connaissances sur la conduite et l'entretien des
moteurs; ils leur apprirent, surtout, à les détraquer, adroitement,
comme le cocher de grande maison détraque un attelage, pour avoir à le
remplacer et réaliser aussi de forts bénéfices sur la vente de l'un et
l'achat de l'autre. Ils leur enseignèrent d'admirables méthodes, les
trucs les plus variés, qui permissent de centupler la fourniture de
l'outillage, des accessoires, de voler sur l'huile et sur l'essence,
d'exploiter la fragilité des pneumatiques, comme le cocher dont je
parle vole sur l'avoine, le fourrage, la paille... Ce fut une école de
démoralisation où, s'entraînant l'un l'autre, le vieux lascar stimulant
le néophyte timide, chacun perdit, peu à peu, le sens proportionnel de
l'argent, la plus élémentaire notion de la valeur réelle de la camelote
brute ou travaillée. Et ce fut si fou que ce qui coûtait, ailleurs,
deux sous, valut, ici, sans qu'on s'étonnât trop, vingt francs. J'ai
le souvenir d'une note où un lanternier d'automobile me comptait
cent francs une simple soudure de phare, qui en valait bien trois...
Tel accessoire, coté, en ces temps héroïques, quatre-vingts francs,
est coté sept francs aujourd'hui dans les catalogues--illustrés par
Helleu,--des maisons les plus chères. Le reste, à l'avenant.

Ils ne risquaient rien, ni le mécanicien, ni le garage, car ils
tablaient à coup sûr, sur l'ignorance du client, à qui il suffisait,
pour qu'il se tût, qu'on lui lançât à propos une belle expression
technique:

--Mais, monsieur, c'est le train baladeur. C'est l'arbre de came...
C'est le cône d'embrayage... C'est le différentiel... Le différentiel,
monsieur... pensez donc!

Contre de si terribles mots, que vouliez-vous qu'il fît?... Qu'il
payât... Et il payait... Il se montrait même assez fier d'avoir acquis
le droit de dire à ses amis:

--Je suis ravi de ma machine... Elle va très bien... Hier, j'ai eu une
panne de différentiel...

Aujourd'hui que le commerce de l'automobilisme se développe de tous
côtés, amène une concurrence formidable, tend à rentrer dans les
conditions normales des autres commerces, les garages voudraient bien
refréner le mal qu'ils ont déchaîné... Ainsi les escrocs arrivés, les
cocottes vieillies aspirent à l'honorabilité d'une existence décente et
régulière. Dans l'espoir de faire disparaître une partie de ces abus
qui finissaient par les discréditer, eux aussi, la chambre syndicale
des constructeurs d'automobiles a décidé de refuser impitoyablement,
aux mécaniciens, des commissions, sur les réparations des voitures
qu'ils mènent. On commence, un peu partout, à prendre des précautions,
pour ramener à des pourcentages avouables le taux de ces bénéfices
usuraires. On voit dans les garages, ceux qui furent les plus acharnés,
hier, à inculquer aux mécaniciens les meilleurs procédés de brigandage,
leur prêcher, aujourd'hui, d'un ton convaincu, les beautés de la
modération et du désintéressement, le respect enthousiaste de la
morale. Les garages leur crient:

--Il n'est que d'être honnête, mes amis, et d'avoir une conscience pure.

Reste à savoir si des gens habitués à des gains qui, pour être
immoraux, n'en ont pas moins augmenté leur vie, élargi leur bien-être,
fondé une caste, enviée des autres travailleurs, y renonceront
facilement...

Un jour, Brossette, avec qui je discutais de ces choses, me dit:

--Eh bien, quoi, monsieur?... Quoi donc?... Tout ça c'est des histoires
de riches... Alors?

Et pourtant Brossette est conservateur, nationaliste, clérical.
En dehors de _L'Auto_, il ne lit que _La Libre Parole..._ Encore
aujourd'hui, il croit fermement à la trahison de Dreyfus, comme un
brave homme.



Mon chauffeur.


Brossette--Charles-Louis-Eugène Brossette,--est né en Touraine, dans
un petit village, près d'Amboise. Jusqu'à vingt ans, il a travaillé,
chez son père, maréchal-ferrant, et là, il a pris, en même temps que
le goût des chevaux, le goût de «la mécanique»: les deux choses qui
ont fait sa vie. Son service militaire terminé, son père, un des plus
parfaits ivrognes de la région, étant mort, le jeune Charles Brossette
est entré, comme charretier, dans une grande ferme, puis, comme cocher,
chez des bourgeois riches. Il aimait bien les chevaux, les connaissait
à merveille, les menait et les soignait de même, mais il détestait la
livrée. Ses divers patrons souffraient de ce qu'il fût toujours «ficelé
comme quat'sous». Il n'a pas changé, d'ailleurs.

Lorsqu'on commence à parler de l'automobile, Brossette comprend
aussitôt qu'il y a quelque chose à faire «là-dedans». Il a des
économies--car, contrairement aux lois de l'hérédité, il est sobre et
même un peu avare--et il s'en vient à Paris, pour apprendre ce nouveau
métier, dans un garage. Il est intelligent, adroit; il s'y passionne.
Ce lourdaud de province en remontre bien vite aux lascars parisiens
les plus délurés. Il va d'usine en usine, de garage en garage, se
familiarise avec tous les types de voiture, conduit des cocottes, des
boursiers, des ducs, fait des voyages, prend part à des enlèvements de
jeunes filles et à des épreuves de tourisme.

Il revenait d'Amérique, un peu désillusionné, quand je le rencontrai,
lui cherchant une voiture, moi, un mécanicien. Au cours de nos
pourparlers, je lui demandai son opinion sur l'Amérique.

--Rien d'épatant, monsieur, me répondit-il. L'Amérique? Tenez... c'est
Aubervilliers... en grand!

L'observation était, sans doute, un peu courte. Elle m'amusa.
J'engageai Brossette.

J'eus d'abord de la peine à m'habituer à lui... Et puis, je m'y
habituai, comme à un vice.

Brossette est le produit du garage.

Il ne sait pas très bien distinguer entre ce qui m'appartient et lui
appartient, et confond volontiers ma bourse avec la sienne. Depuis
trois ans, l'extraordinaire, c'est que le réservoir d'essence de ses
voitures, grâce à une fatalité diabolique, a sans cesse des trous, des
trous invisibles, par où la motricine coule et fuit, et qu'on ne peut
pas arriver à boucher... Exemple fâcheux, et contagion plus rare, le
réservoir d'huile imite son voisin à la perfection.

À chaque fin de mois, lorsque Brossette m'apporte son livre, la même
conversation s'engage, chaque fois, entre nous...

--Voyons, Brossette, je n'y comprends rien. Le mardi 17, vous me
marquez cinquante-cinq litres d'essence.

--Sans doute...

--Bon. Le mercredi 18, encore cinquante-cinq litres...

--Bien sûr...

--Bon... Mais rappelez-vous?... Le mercredi, nous ne sommes pas
sortis...

--Évidemment... sans ça!...

--Et je vois que, le jeudi 19, c'est encore cinquante-cinq litres...

--Naturellement... Monsieur sait bien... Ce sacré réservoir!

--Et l'huile? Vous ne me ferez jamais croire...

--Le réservoir aussi!... C'est facile à comprendre. Ils fuient... Tout
s'en va...

--Réparez-les, sapristi!

--Mais je ne fais que ça, monsieur! Je m'y tue... je m'y tue... On ne
peut pas!

Il m'est pénible de prendre ce brave garçon en flagrant délit de
mensonge et de vol... Et puis, quoi?... Tout ça, c'est des histoires de
riches... Je me tais et je paie...

D'ailleurs, Brossette a des vertus qui font que je lui pardonne ces
pratiques professionnelles. C'est un excellent compagnon de route,
gai, débrouillard, attentif sans servilité, et, hormis ces légères
fantaisies de comptabilité, très fidèle. Il m'amuse, et avec lui je
jouis de la plus complète sécurité. Il a un sang-froid imperturbable,
de la prudence, et, quand il le faut, de la hardiesse. Il ignore la
fatigue, et, dans toutes les circonstances, garde sa belle humeur...
Il faut le voir aux prises avec les agents cyclistes et les gendarmes,
qu'il étourdit de sa gentillesse pittoresque, ce qui fait qu'il passe,
presque toujours indemne, au travers des contraventions les mieux
établies...

Et puis, il aime sa machine; il en est fier; il en parle comme d'une
belle femme.

Le mois dernier, nous revenions de Bordeaux, la nuit. Entre Blois et
Chartres «nous avions crevé»... quatre fois...; au delà de Versailles,
tout près de Ville-d'Avray, pour la cinquième fois, un pneu éclata.
J'étais énervé, pressé de rentrer. En outre, j'avais vraiment pitié de
ce pauvre Brossette.

--Tant pis! lui dis-je... Marchons comme ça!...

Il avait arrêté la voiture:

--Non, monsieur, c'est impossible... fit-il. Ça fatigue trop le
différentiel...

Et il se mit à travailler, en aidant son courage d'une chanson.


**Les mécaniciens exercent sur l'imagination des cuisinières et des
femmes de chambre un prestige presque aussi irrésistible que les
militaires. Ce prestige a une cause noble; il vient du métier même
qu'elles jugent héroïque, plein de dangers, et qu'elles comparent à
celui de la guerre. Pour elles, un homme toujours lancé à travers
l'espace, comme la tempête et le cyclone, a vraiment quelque chose
de surhumain. Elles se rappellent avoir vu des gravures où des anges
guerriers soufflaient dans les longues trompettes, pour exciter la
frénésie meurtrière des armées, ou bien des petits dieux joufflus
dont l'haleine soulevait la mer, culbutait les forêts, emportait les
montagnes, comme des fétus de paille... Je pense qu'elles se font une
idée semblable du mécanicien d'automobile.

Pourtant, Brossette n'est pas beau. Son aspect n'a rien d'exaltant
et qui puisse éveiller, dans l'esprit, de telles allégories, de tels
prodiges. Il a le dos voûté, la poitrine plate, les jambes maigres et
un peu cagneuses. On dirait que sa moustache, très courte, est rongée
par la pelade. N'était un sourire assez joli, qui lui donne parfois
une expression de joviale malice, un air de gaieté spirituelle et
farceuse, son visage n'offrirait aucun charme spécial à l'amour.
Sa tenue lâchée, ses vêtements le plus souvent sales et fripés, sa
casquette enfoncée en arrière, sur la nuque, sa démarche lourde et
raide d'ouvrier, n'excitent pas aux rêves de volupté et de gloire...

Eh bien! il n'y en a que pour lui, à l'office.

La cuisinière l'adore, et la femme de chambre en est folle. On le
soigne comme un pacha; on le dorlote comme un enfant. L'une le gorge
de petits plats amoureusement mijotés, et de friandises; l'autre
n'est occupée qu'à tenir sa garde-robe, son linge... Il est comblé
de cadeaux de toute sorte, et mes boîtes de cigares y passent, l'une
après l'autre. Lui, se laisse faire, gentiment, gaiement, sans trop
d'empressement, en homme blasé de toutes ces faveurs. Ménager de ses
forces et de sa moelle, Brossette n'a pas un tempérament d'amoureux. De
l'amour, il aime surtout les blagues un peu grasses, qui n'engagent à
rien, et les petits profits. Il se passe volontiers du reste.

Tout cela ne va pas, bien entendu, sans de terribles scènes de
jalousie. Souvent les deux rivales se menacent, se prennent aux
cheveux. Il y a de tels fracas dans la batterie de cuisine et dans
la vaisselle, que, pour mettre d'accord ces enragées, souvent je
suis obligé de les mettre à la porte... Et puis cela recommence avec
les autres... J'ai cru qu'en éloignant Brossette de la maison, j'y
ramènerais le calme... Je lui ai dit:

--Écoutez, Brossette... vous êtes assommant... Vous mettez tout sens
dessus dessous, chez moi. Je n'ai plus de maison. Dorénavant, vous
logerez et vous prendrez vos repas dehors.

Et lui, philosophe, m'a répondu:

--Monsieur a bien raison... Au moins, je pourrai lire _L'Auto_ à mon
aise... Mais, allez!... ça ne changera rien à rien... Elles en veulent,
monsieur... Ah! ces sacrées femmes, ce qu'elles sont embêtantes!...

En voyage, il est bombardé de lettres... À peine s'il les lit,
en haussant les épaules... Il n'y répond jamais... Mais il écrit
copieusement à des amis, à qui il raconte des aventures émouvantes,
des prouesses de plus en plus extraordinaires, et il tient pour eux un
livre de «moyennes», jamais atteintes, ai-je besoin de le dire?

Ce que j'admire en Brossette, c'est la puissance de sa vue, qui lui
permet d'apercevoir, à des kilomètres de distance, le moindre obstacle
sur la route; ce que j'admire surtout, c'est le sens étonnant,
mystérieux, qu'il a de l'orientation. Cette faculté, qui semble
un prodige, on peut l'expliquer, on l'explique, par des raisons
physiques, très claires, chez les pigeons, les canards sauvages, les
hirondelles... Mais comment l'expliquer chez Brossette? Et lui qui aime
tant à se vanter de tout, il est, sur ce point, d'une modestie qui me
surprend... Il n'y pense pas... n'en parle pas... Il est comme ça...
il a toujours été comme ça... voilà... Je l'observe souvent. Le dos
rond, la main touchant à peine le volant, la figure grave et plissée,
surveillant tour à tour le graisseur, le voltmètre, le manomètre, la
campagne... l'oreille attentive aux moindres bruits du moteur, il va,
sans s'inquiéter jamais de la borne indicatrice, du poteau, dont les
flèches montrent le chemin... Aux carrefours, il dresse un peu plus
la tête... Il regarde l'horizon, flaire le vent, puis il s'engage
résolument dans l'une des quatre ou six routes qui sont devant lui...
C'est toujours la bonne... Il n'arrive pour ainsi dire pas qu'il se
trompe...

Il y a deux ans de cela... Nous revenions de Marseille. Nous
nous étions arrêtés à Lyon, un jour... Brossette se montrait
particulièrement gai... jamais je ne l'avais vu si gai. Je lui en fis
la remarque.

--C'est la machine, monsieur... Elle va comme un ange... Ça me fait
plaisir.

Nous quittâmes Lyon, au petit matin. Je pensais rentrer par Dijon, où
j'avais l'intention de déjeuner chez un ami... Je m'aperçus bientôt
que nous n'étions pas sur la route... Mais Brossette me dit avec une
tranquille assurance:

--Que monsieur ne se fasse pas de mauvais sang!... Ça va bien... Ça va
très bien.

Il était tellement sûr de son fait que je n'osai pas insister
davantage... Pourtant, je ne cessai de me répéter à moi-même: «Nous ne
sommes pas sur la route... Nous ne sommes pas sur la route.»

Le temps était très frais... presque froid. Pas de soleil dans le
ciel... pas de brume, non plus... une atmosphère limpidement grise,
subtilement argentée, où toutes les choses prenaient des colorations
délicates... J'avais le cœur réjoui... La machine était ardente,
excitée par une carburation régulière et forte... Et nous allions...
nous allions... C'étaient des paysages, des villages, des villes, des
côtes que nous passions à toute vitesse, et dont j'étais bien sûr que
nous ne les avions jamais rencontrés; du moins, jamais rencontrés
entre Lyon et Dijon... Deux heures... trois heures... quatre heures.
Aux formes des terrains, au type des visages, je sentais que nous nous
approchions de la Touraine, que nous étions peut-être en Touraine, que
peut-être, nous l'avions déjà dépassée.

Il fallut faire de l'essence, dans un bourg. Je consultai la carte...
Parbleu! qu'est-ce que je disais?... Triomphalement, je montrai la
carte à Brossette, heureux de le prendre, une fois, en défaut.

--Encore quatre heures de ce train-là, Brossette.. et nous sommes à
Bordeaux. Nous courons vers l'ouest, mon ami... nous y courons, comme
l'avenir...

Mais Brossette hocha la tête:

--Comme monsieur se tourmente, fit-il... Puisque je dis à monsieur!...
Ces routes-là... j'irais les yeux fermés... Monsieur me connaît...

--La carte, Brossette... voyez la carte!

--Ah! la carte!

Et, jetant sur le trottoir le dernier bidon d'essence vidé, il haussa
les épaules, dans un mouvement de souverain mépris... Puis il se toucha
le front.

--La carte! répéta-t-il... la voilà la carte... le Taride...
l'État-major... c'est là!...

Nous repartîmes... J'étais résigné à tout, même à franchir
l'Atlantique, au besoin, si telle était la fantaisie de mon ami
Brossette.

Une heure après, à l'entrée d'un village, nous stoppions, le long
d'un grand mur, au milieu duquel s'ouvrait une porte, peinte en gris
et armée de lourdes traverses de fer... Au-dessus de la porte, était
écrit, en lettres noires presque effacées, et surmonté d'une croix de
pierre, ce mot: Asile. Brossette était vivement descendu de la voiture,
et sonnait à la porte...

--Que monsieur ne s'inquiète pas!... Je reviens tout de suite...

J'étais tellement stupéfait que je ne pensai pas à lui demander
d'explications... D'ailleurs, la porte aussitôt ouverte, Brossette
avait disparu...

Quel asile?... Pourquoi cet asile?... qu'allait-il faire en cet
asile?... Est-ce que mon mécanicien était devenu subitement fou?

Par l'entrebâillement de la porte, j'aperçus des jardins et, au fond,
une grande maison toute blanche... Des vieilles gens formaient des
groupes devant la maison. Des vieilles gens se promenaient, à petits
pas, dans les allées du jardin...

Brossette reparut bientôt, le visage tout épanoui. Il soutenait une
très vieille femme, grosse, courte, toute ridée, toute courbée, qui
marchait péniblement, en s'aidant d'un bâton. Il la conduisit, près de
moi, et me dit, en me regardant d'un regard qui demandait pardon, en
même temps qu'il s'illuminait de bonheur.

--Fallait pourtant bien, monsieur, que je vous fasse connaître maman...
C'est maman, monsieur!

Et s'adressant à la vieille:

--Tiens, maman... C'est monsieur... Dis bonjour à monsieur!

La vieille sembla d'abord consternée de nos peaux de loup, de nos
lunettes relevées sur la visière de nos casquettes... Tout rond,
hagard, son œil allait de moi à son fils, qu'en vérité elle ne
reconnaissait pas, sous cette vêture où s'ébouriffaient des poils
blancs et noirs... Enfin, elle chevrota, indignée:

--Si c'est Dieu possible!... Ah! ah!... Des masques!... Des masques!...

Brossette éclata d'un bon rire, d'un rire plein de tendresse.

--Maman! Oh! maman!... Ça t'épate, hein?,.. Et tiens..., ça...,
c'est une automobile... C'est moi, ton fils... qui la conduis...
Regarde un peu... T'en as peut-être jamais vu, ma pauvre maman, des
automobiles?... Attention...

Il mit le moteur en marche, le fit ronfler épouvantablement. La
vieille, effrayée, voulut rentrer. Elle criait:

--Si c'est Dieu possible!... Si c'est Dieu possible!

Brossette l'apaisa, en l'embrassant et en lui glissant deux louis dans
la main.

--Allons, dis adieu à monsieur... Faut que nous partions... Mais nous
reviendrons dans quelque temps... Nous reviendrons te voir, encore une
fois...

Il confia sa mère à une surveillante qui attendait, près de la porte,
l'embrassa de nouveau, tendrement...

--Porte-toi bien, maman...

Et il sauta dans la voiture:

--Soixante-dix-sept ans, monsieur!... Et maligne... maligne!... Vous
comprenez?... toute seule à son âge... Alors, je l'ai mise là... on la
soigne bien... elle est heureuse...

Puis:

--Monsieur a été bon pour moi... Je remercie bien monsieur... Vrai!...
monsieur est un bon garçon...

Il ajouta, après avoir vérifié son graisseur:

--Si monsieur a faim, nous pouvons aller déjeuner à Amboise... C'est à
dix minutes d'ici...

En traversant le village, lentement, il reconnaissait les maisons...
appelait les gens.

--Tiens!... C'est Prosper... Bonjour, Prosper!... Voilà la forge du
père... Maintenant, c'est un café... Tenez, monsieur. _À Tivoli_...
oui, c'est là qu'elle était... Eh bien, mon vieux Vazeilles... tu en
as un fameux coup de soleil... Ça, c'est mon oncle... ce petit gros,
devant l'épicier... Bonjour, mon oncle!...

Ému et glorieux, il se dressait, se carrait dans l'automobile.

Lorsque nous eûmes dépassé la dernière maison, il se retourna vers moi,
et me dit «en donnant ses gaz»:

--Joli patelin, n'est-ce pas?... Il n'a pas changé...

Ce mois-là, en examinant son livre, je constatai, sans trop de surprise
et sans la moindre irritation, que le bon Brossette avait largement
rattrapé les quarante francs donnés à sa mère. Je dois dire, à son
honneur, qu'il y avait eu lutte. Des surcharges toutes fraîches
indiquaient visiblement qu'il ne s'était décidé que tard, à cette
restitution... Je lui en sus gré. Mais l'habitude avait été plus forte
que la reconnaissance... Une fois de plus, son intérêt triomphait de
son émotion. Après tout, n'avait-il pas raison?... Tout ça, n'est-ce
pas? c'est des histoires de riches...

Brave Brossette!...



Frontières.


Ce n'est pas sans appréhension que, par un beau matin d'avril 1905,
nous démarrâmes, mes amis et moi, sur notre merveilleuse, ardente et
souple C.-G.-V.

Pas très loin de Saint-Quentin, où nous devions faire le petit
pèlerinage obligatoire aux pastels de Latour, on nous jeta des
pierres... À La Capelle, des gendarmes, embusqués derrière des verres
d'absinthe, dans un cabaret, nous arrêtèrent et réclamèrent les
papiers de la voiture, avec des airs menaçants. Après une discussion
interminable où, une fois de plus, j'admirai la belle tenue, le
beau langage, l'impeccable logique des autorités françaises, deux
contraventions, en dépit de la verve de Brossette, nous furent
dressées, la première pour excès de vitesse, la deuxième parce que
le numéro, à l'arrière, le 628-E8, avait, sur la route, recueilli
un peu de poussière qui le cachait en partie. Il faut bien que les
gendarmes égayent un peu leurs mornes stations dans les cafés... Comme
nous arrivions à Givet, place forte élevée contre les incursions des
Belges, un gamin, du haut d'un talus, fit rouler, sous les roues de la
voiture, une grosse bille de bois, qui nous obligea, pour l'éviter, à
un dangereux dérapage...

Et nous étions en France, dans la douce France, la France du progrès,
de la générosité et de l'esprit! Prémices réconfortantes! Qu'allait-il
advenir de nous, en Hollande, pensaient mes amis, et surtout en
Allemagne, où il est reconnu, par les plus doctes historiens de _La
Patrie_, que les êtres informes qui peuplent ces deux pays, ne sont
encore que des sauvages?...

J'avais beau les rassurer... Ils n'étaient pas si tranquilles.

On leur avait dit:

--Ah! vous allez en avoir des embêtements!... En Hollande, les Bataves
vous regardent comme des bêtes curieuses et malfaisantes, s'ameutent,
s'excitent, dressent des embûches... Et c'est la culbute dans le
canal... Pour l'Allemagne, c'est un pays encore plus dangereux...
Rappelez-vous la guerre de 70... Ce qui va vous arriver... c'est
effrayant!

On leur avait conté de terrifiantes anecdotes sur l'hostilité des
populations, l'implacable rigueur des règlements, la tyrannie
sanguinaire des autorités... Il semblait qu'il fût plus facile et moins
périlleux de pénétrer à la Mecque, à Péterhof ou à Lhassa, qu'à Cologne
et à Essen...

--Et les routes!... Quelque chose d'affreusement préhistorique... Pas
de vicinalités, dans ces pays-là... pas de ponts et chaussées!...
Admettons, pour un instant, que les populations ne vous massacrent
point; que vous sortiez, à peu près intacts, votre automobile et
vous, des griffes de l'autorité... jamais vous ne sortirez de ces
routes-là... Des cloaques,... des fondrières,... des abîmes...
L'accident certain,... la prison probable,... la mort possible... Voilà
ce qui vous attend... Mais vous ne connaissez pas les Allemands. Tenez,
pendant la guerre, nous avons dû loger, à la campagne, un escadron de
uhlans... Savez-vous ce qu'ils faisaient?... Ils mangeaient le cambouis
de nos voitures... Mais oui... tel est ce peuple, mon cher...

Si bien qu'ils avaient hésité longtemps à m'accompagner, dans ce
voyage, qui, pour toutes sortes de raisons, leur tenait à cœur...
Aussi, avant de partir, s'étaient-ils munis copieusement de toutes les
recommandations politiques, diplomatiques, militaires et douanières...
Nous avions un portefeuille bourré de certificats, d'attestations,
et d'admirables lettres d'une très belle écriture, ornées de cachets
rouges imposants. Les papiers hollandais disaient: «Nous prions les
autorités, etc.» Les papiers allemands disaient: «Ordre est donné aux
autorités.» Il y a avait là une nuance plutôt rassurante... Mais, le
moment venu de les mettre à l'épreuve, qu'allaient-ils peser, devant
tant de barbarie?...



La douane allemande.


Ce qui nous arriva, quand nous franchîmes la frontière allemande, à
Elten...

Nous venions de passer un mois merveilleux, un mois enchanté, en
Hollande, dans la douce et claire Hollande, encore tout émus de ses
paysages de ciel et d'eau, de ses villes penchées, de ses musées. Il
ne nous était rien arrivé de fâcheux, au contraire. Ici un accueil
réservé et, au fond, bienveillant; là, une hospitalité enthousiaste.
Même en Frise, où une automobile est une bête presque inconnue, où la
curiosité hollandaise se montre parfois gênante, nous n'avions suscité
qu'une sorte d'étonnement respectueux... Du moins, cet étonnement,
c'est ainsi que je me plus à le qualifier... Quand on file sur les
routes frisonnes, on voit, à chaque minute, passer des hommes au
visage placide, qui mènent ces admirables chevaux, dont la peinture
hollandaise consacre les belles formes rondes, de ces chevaux très
noirs, à la haute encolure, à la robe luisante, qui s'accordent si bien
avec le paysage et décorent nos corbillards parisiens avec tant de
majesté... Ils s'arrêtaient pour nous considérer, laissant s'emballer
leurs bêtes surprises... Je garde le souvenir de celui que nous fîmes,
en cornant, se retourner de loin, et qui, sans plus se soucier de son
cheval parti et galopant, à fond de train, dans le polder, demeura
pétrifié d'admiration, immobile au bord de la route, son chapeau à la
main...

Je me rappelais aussi qu'à Edam, ayant laissé l'automobile à la
garde de Brossette, pour prendre le coche d'eau qui mène à Volendam,
nous avions été entourés, subitement, par les habitants de tout le
village... Il y avait là de jolies filles souriantes, parées de
bijoux et de dentelles; il y avait surtout des hommes, dont l'aspect
nous inquiéta. Ces colosses, calmes et rasés, très beaux sous leurs
bonnets de peau de mouton et dans leurs amples culottes bouffantes, me
faisaient penser à ces paysans héros, leurs ancêtres, qui boutèrent,
hors de leur République, notre bouillant Louis XIV, ses fringantes
cavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et ses
dames, non sans garder quelques bannières et drapeaux, et quelques
canons historiés. Et je m'imaginai qu'ils examinèrent ces trophées du
même regard fier et conquérant dont leurs descendants examinaient notre
machine... À notre retour de Volendam, j'appris de Brossette, qu'il
avait été traité royalement et que ces braves gens lui avaient offert
un banquet.

--Seulement, expliqua Brossette,... j'ai dû en promener
quelques-uns,... les notables de l'endroit,... et y aller d'une
conférence sur le mécanisme...

--Vous savez donc le hollandais? lui demandai-je...

--Non, monsieur... Mais il y a les gestes... C'est égal... ce sont des
types, vous savez!... Et je ne m'y fierais pas...

Oui, mais l'Allemagne?... Ses douaniers rogues, ses terribles
officiers, son impitoyable police? Les épreuves allaient maintenant
commencer. Je regrettai, ah! combien je regrettai, à ce moment, de
n'avoir pas l'âme chimérique de M. Déroulède, pour, d'un geste, rayer à
jamais de la carte du monde ce barbare pays!

Nous arrivâmes, venant d'Arnheim, vers quatre heures de l'après-midi,
à Elten. Je cherchai longtemps où pouvait bien être la douane... On
m'indiqua un petit bâtiment, modeste et familial, que nous eûmes la
surprise de trouver vide... Je heurtai les portes et appelai vainement,
plusieurs fois... À grand'peine, je finis par découvrir une bonne
femme, assise, dans le coin d'une pièce, et qui reprisait pacifiquement
des bas... Elle avait de larges lunettes, un visage vénérable et très
doux. Elle était sourde. Près d'elle, un chat jaune dormait, roulé
en boule sur un vieux coussin... Un pot de terre chantait sur la
grille d'un fourneau. J'eus beau inspecter la pièce, pas le moindre
appareil de force, nulle part... pas de râtelier avec sa rangée de
fusils,... nul casque à pointe,... pas même un portrait de l'Empereur
Guillaume, aux murs... Je crus que je m'étais trompé. Avec beaucoup de
difficultés, je mis la bonne femme au fait de ce qui m'amenait.

--Oui... oui, fit-elle, en se levant pesamment... c'est bien ici...

Elle posa ses lunettes et son ouvrage sur une table encombrée de
paperasses, de registres, de livres à souche. Le chat réveillé s'étira
voluptueusement... Elle dit en souriant:

--Un beau temps pour voyager... Na!... Venez avec moi... C'est à deux
pas...

Nous traversâmes la rue. Elle me fît entrer dans un cabaret où un
gros homme, très rouge de figure et très court de cuisses, fumait sa
grande pipe, assis devant une chope de bière... Quoiqu'il fût tout
seul, il semblait s'amuser extraordinairement. Peut-être songeait-il
à nos défaites, à ses victoires? Car, à quoi peuvent bien songer les
Allemands?--La femme lui dit quelques mots.

--Ah! ah! fit le gros homme... Très bien... très bien! Nous allons voir
ça...

Je remarquai alors qu'il était coiffé, assez comiquement, d'une
casquette anglaise, qui lui collait au crâne, et que ses vêtements,
déteints, ne rappelaient l'uniforme que par deux ou trois boutons de
cuivre et par un liséré, où le rouge ancien reparaissait, çà et là, à
de longs intervalles... Nous sortîmes.

Il tourna autour de la voiture, l'examina avec une curiosité réjouie...
Brossette le suivait, prêt à ouvrir les coffres à la première
réquisition... Moi, j'extrayais de ma poche le fameux portefeuille...
Et tel fut le dialogue qui s'engagea entre un citoyen français et un
douanier allemand:

--Ça va bien, hein?

--Assez bien...

--Ça va vite?

--Assez vite, oui.

--Trente kilomètres?

--Oh! Plus... plus...

--Sacristi!... C'est joli... c'est joli...

Il passa la main sur la poire de la trompe, gonfla ses joues, souffla:

--Beuh? Beuh?....

--Oui...

--C'est joli... Et vous allez à Krefeld?

--Non... à Düsseldorf...

--À Düsseldorf?... Sapristi!... Alors, dépêchez-vous... Houp!...
Houp!... Houp!

Il me frappa amicalement sur l'épaule:

--Français, hein?...

--Oui...

Il me serra fortement la main, et, m'indiquant la route:

--Düsseldorf... la première à droite... À Emmerich, vous passez le
Rhin, sur le bac... Houp! Houp!

Je demandai:

--La route est mauvaise, hein?

--Mauvaise?... C'est comme du parquet ciré... Houp!

Avant de virer, selon les indications du douanier, je me retournai...
Je le vis planté au milieu de la route, qui agitait en l'air sa
casquette, en signe de bon voyage.

Nous fûmes longtemps à revenir de notre étonnement.

--Ça doit cacher quelque chose de terrible, dit l'un de nous...
Attention, Brossette... Et pas si vite!

C'est ainsi que nous entrâmes en Allemagne.



Vers Rocroy.


Pour l'instant, nous n'avons même pas franchi la frontière belge, et
nous roulons toujours vers Givet.

Première journée désagréable.

Après Compiègne, le vent s'était levé brusquement, un vent du nord,
âpre et dur, qui gênait beaucoup notre marche, et faisait tournoyer
vers nous, sur la route, de petits cyclones de poussière... Tant que
nous eûmes à longer l'Oise, à la quitter pour la retrouver ensuite,
avec la fraîcheur de sa vallée, la surprise de ses ports charmants,
et le mouvement de sa batellerie, cela alla très bien. Mais au-delà
de Saint-Quentin, où notre patriotisme se contenta d'admirer Latour
et ne songea pas une minute, hélas! à donner le moindre souvenir à M.
Anatole de la Forge, le paysage devint morose. Nous aussi. Presque rien
que des champs de betteraves, à peine ensemencés... Il semblait que la
campagne se fripât, se ratatinât, se décolorât, sous la sécheresse du
vent... Elle était laide à voir, comme une chambre dont on n'a pas fait
la toilette depuis longtemps... Peu de villages, pas de villes, sauf
Guise qui ne me parut pas être l'Eldorado industriel, célébré par le
bon Fournière et créé par le bon Godin. De loin en loin, des hameaux
endormis, des fermes ensommeillées; ici, une pauvre briqueterie; là,
une distillerie abandonnée... et la route, la route monotone, inactive,
presque déserte. Nous ne rencontrâmes guère que ces hautes et lourdes
voitures de liquoristes, qui s'en allaient, dans un bruit de bouteilles
secouées, porter aux rares humains de ces régions la tristesse, la
maladie et la mort.

Moins un pays travaille, et plus l'on dirait qu'on rencontre de ces
assommoirs ambulants. Cela tient, sans doute, à ce qu'on ne rencontre
qu'eux.

Je remarquai que presque tous les vieux châteaux sont désertés...
Ils ne nourrissaient plus leur homme. Quelques-uns servent, pour les
pauvres gens, de sanatoria, ou de colonies de vacances; ils sont
revenus au peuple, et c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les
autres tombent en ruine et meurent dans leur cercle de ronces. Personne
n'en veut plus. Le temps est dur à l'oisiveté des hobereaux. Les jours
de marché, et le dimanche, à l'heure de la messe, on les voit encore se
pavaner à la ville, avec des culottes de velours usé, des cravaches,
des bottes, des éperons qu'ils font toujours sonner fièrement sur les
trottoirs. Mais ils n'ont plus de cheval, car l'avoine est chère; et
ils n'ont plus rien, car, pour avoir quelque chose, il faut le gagner
au travail. Ils se contentent de ces simulacres de luxe et de chic, où
ils trouvent encore de quoi alimenter leur orgueil déchu, et leur foi
chimérique... Heureux pourtant, quand, au retour de la foire, sur la
route, ils rencontrent un paysan qui consent à les ramener, chez eux,
dans sa carriole, avec son porc!... Je parle surtout de la Bretagne, du
Perche, du Nivernais, où il y a encore des châteaux, plus sales que des
porcheries, habités par des hobereaux, plus dénués que des mendiants...
Mais ici il semble qu'il n'y ait même plus de hobereaux, retournés avec
leurs cravaches, leurs éperons, leur Roi et leur Dieu, dans le grand
tout du passé.

Quelquefois, sur une hauteur, se dresse encore un château tout neuf, de
brique et de pierre, avec des tours, des tourelles, des créneaux. Soyez
sûr qu'il appartient à un cordonnier heureux, à un épicier enrichi,
parvenus enfin à réaliser le rêve anachronique et seigneurial, qui
hanta leur esprit de prolétaire..



Une ville morte.


Rocroy, nom sonore qui semble claironner, à lui seul, toute la jeune
gloire de Louis XIV.

J'ai vu bien des villes mortes,--elles ne sont pas rares en
France,--mais d'aussi mortes que Rocroy, il n'est pas possible qu'il
y en ait, nulle part, dans le monde. Rocroy est plus qu'une ville
morte, c'est un cimetière; plus qu'un cimetière, c'est le cimetière
d'un cimetière, si une telle chose peut se concevoir. L'administration
des ponts et chaussées qui, par pudeur nationale, sans doute, a voulu
épargner aux voyageurs étrangers l'affligeant spectacle de cette
déchéance, a déclassé la route qui mène à Rocroy. Rien ne mène plus à
Rocroy qu'un chemin ensablé, cahoteux, que personne ne prend, et où
poussent librement des herbes grisâtres: l'ancienne route. La nouvelle
le contourne à quelques kilomètres, et s'en va desservant des villages
plus vivants et de moins mornes campagnes. Pourtant, Rocroy subsiste
encore sur les cartes, par habitude, je pense, peut-être par charité,
comme, dans les budgets de l'État, subsistent parfois des crédits
alloués à des services supprimés, ou à des personnes disparues... Je ne
puis me faire à l'idée que le gouvernement trouve des fonctionnaires
assez dénués, pour les envoyer--sous-préfets, juges, percepteurs,
etc.--dans cette nécropole. J'imagine qu'on les recrute--et avec peine
encore--parmi les anciens concierges de châteaux historiques et les
gardiens de cimetières désaffectés... Quant aux quelques figurants,
chargés de représenter l'indigène, d'où viennent-ils? De quels
hôpitaux? De quelles morgues?... De quels musées de cire?

Et remarquez que, par une audacieuse ironie, Rocroy tient, dans
notre système de géographie départementale, l'emploi de chef-lieu
d'arrondissement... C'est chef-lieu de rétrécissement qu'il faudrait
dire...

Nous y arrivâmes par hasard, ou plutôt par erreur, car, malgré
Brossette, que son instinct ne trompe jamais, je m'acharnai à croire
que le dit chemin cahoteux devait être un raccourci, et, qu'à le
prendre, nous économiserions de la route et du temps, pour gagner Fumay.

Hélas! ce fut Rocroy.

Mais, je ne regrette rien. Les spectacles agréables ne nous sont pas
seuls utiles, et nous avons appris, depuis l'histoire romaine, que rien
n'exerce l'esprit, n'élève le cœur, comme de méditer sur des ruines.


Rocroy a encore ses remparts et ses deux portes. Bien qu'ils aient
été construits par Vauban, qui avait pourtant de l'imagination et le
goût du pittoresque, ils n'ont rien de terrible, rien de décoratif,
non plus. La ville n'est, pour ainsi dire, qu'une place, une petite
place lugubre et muette, fort sale, autour de laquelle des maisons, qui
n'ont même pas le prestige des architectures anciennes, se délabrent,
s'excorient, s'exfolient, ainsi que de pauvres visages, atteints de
dermatose. Cela est noir, galeux, effrayamment vide. Je ne me rappelle
pas y avoir vu un arbre, une fontaine, un kiosque. On y chercherait
vainement, même sur une boutique ou sur un café, le souvenir du grand
Condé... Ah! les Espagnols peuvent venir à Rocroy, sans la moindre
humiliation. Rien n'y évoque plus la mémorable frottée qu'ils y
reçurent; aucun trophée à la mairie, aucun canon sur les remparts...
Mais que viendraient faire à Rocroy les Espagnols? Ils ont aussi des
villes mortes, chez eux, de vieilles villes sarrasines, des villes de
porcelaine que le soleil, chaque matin et chaque soir, anime de reflets
enflammés et merveilleux.

Quand nous traversâmes cette place, nous vîmes quelques fantômes,
assis sur des chaises et sur des bancs, au seuil des portes, devant
les boutiques, dont la plupart, d'ailleurs, étaient closes. Ils ne
remuaient pas, ne parlaient pas, ne regardaient pas. Le bruit de
l'automobile ne leur fit même pas lever la tête.

Dans les plus petits villages, perdus au fond des terres, un chien
étranger, un chemineau qui passe, une voiture d'ambulant, un vol
d'oies sauvages, est un événement considérable. À plus forte raison,
une auto... On s'inquiète, on s'assemble autour de ces choses
inhabituelles, qui, pour un instant, rompent la monotonie de ces
existences enfermées.

À Rocroy, ils ne s'inquiétaient de rien, ne regardaient rien, si
parfaitement immobiles que nous eûmes la pensée que c'étaient des
mannequins d'étoupe, et que, si nous les avions effleurés d'une
chiquenaude, ils fussent tombés sur le trottoir, avec un bruit mou...
Notre surprise s'augmenta à découvrir que les devantures des boutiques
s'ornaient d'enseignes, telles que celles-ci: «Épicerie parisienne...
Boulangerie parisienne... Charcuterie parisienne...». J'ignore l'idée
que ces spectres se font de Paris, si Paris, pour eux, symbolise la vie
ou la mort... Ce que je sais, c'est que tout était parisien, à Rocroy,
et que tout était mort.

On ne perçoit d'abord que le comique des choses; ce n'est qu'à la
réflexion que le tragique apparaît.

Il ne nous fallut pas longtemps pour sentir que cette ruine et que
cette mort étaient bien la parfaite et douloureuse image de la ruine
et de la mort, que fut l'œuvre politique et militaire de Louis XIV,
œuvre à jamais néfaste, que, plus tard, vint achever Napoléon dont,
par un prodige, la France n'est pas morte, mais qui pèse toujours sur
elle d'un poids si lourd et si étouffant...

Aujourd'hui, de probes et sagaces historiens entreprennent de réviser
l'histoire de ce siècle abominable que, dans les écoles démocratiques
et les salons libéraux, on appelle toujours le grand siècle. Vraiment,
nous n'avons plus à avoir honte du nôtre, quoi qu'en aient les
Académies, gardiennes sévères des mensonges du passé.

Que sont nos vices, notre corruption, notre vénalité, que sont nos
pauvres petits Panamas, si on les compare aux vices, aux corruptions,
aux concussions, aux trahisons de cette cour fameuse qu'on nous donne
encore pour le modèle de l'honneur, du patriotisme, de l'élégance et
de la vertu? À peine des farces de collégien... Ma pensée allait,
avec une sorte de reconnaissante piété, vers nos bons radicaux et
radicaux socialistes qui, comme la noblesse d'alors, forment la classe
privilégiée d'aujourd'hui, celle qui, éternellement, sous des titres
différents, mais avec des appétits égaux, se rue, dit-on, à la même
curée des honneurs et de l'argent... Quelles braves gens! Et comme
je les aime!... Ils sont affables, polis, modérés dans l'expression
publique de leurs passions, ennemis du scandale qui est toujours laid,
des intrigues trop bruyantes qui sont parfois dangereuses. Excellents
patriotes, fermes capitalistes, intermédiaires habiles entre l'épargne
et les banques, propriétaires orthodoxes, qui donc pourrait mieux
défendre les immortels principes de la conservation sociale, repartir
plus équitablement, entre les grosses affaires qu'ils protègent, et les
menus besoins des pauvres qu'ils administrent, la manne des budgets?...
En outre, ils ont de l'éducation, de la décence et de la vertu, une
culture moyenne qui les rend aptes à toutes les médiocrités éclatantes
et fructueuses, un raffinement de mœurs, qui fait leur commerce
agréable et sans surprises, des habitudes électorales qui les mêlent au
peuple, qui apprennent, même aux plus grincheux, la bienveillance et la
familiarité envers les petits...

Ah! comme ils ont bonne figure, à les comparer, en leur sévère habit
noir, à ces grands seigneurs, vêtus de soies et de dentelles, brutaux
et goujats, ignorants et voleurs, domestiques et proxénètes, dont
l'élégance si vantée, si regrettée, consistait à se roter au visage
l'un de l'autre, donner audience, déculottés sur leurs chaises percées,
se barbouiller de sauces, comme les chiens qui fouillent du nez dans
leur pâtée, cultiver, bactériologistes sans le savoir, d'immondes
vermines sous leurs perruques: charniers ambulants, ambulantes ordures,
qui laissaient de leur passage dans les couloirs de Versailles, de
Meudon, du Petit-Luxembourg, une persistante odeur de musc et de
merde... Prestigieux serviteurs de la monarchie et de la religion, ils
ne pensaient qu'à trafiquer de leurs fonctions, piller le trésor, les
tailles, les gabelles, les magasins publics, tricher au jeu, trahir
leur pays, mener leurs femmes, leurs filles, leurs maîtresses, au
lit royal, leurs fils au lit des augustes sodomistes de la Maison de
France, et, mieux que sur les champs de bataille où ils se battaient,
d'ailleurs, comme des lions, leur fierté chevaleresque s'exaltait
à présenter le pot de chambre au Roi, à changer ses chemises, ses
chausses, ses draps, souillés par les déjections de ses purgatifs...

Règne monstrueux et fétide, dont l'odeur de latrines, de bordel, vous
prend à la gorge, et vous fait tourner, soulever le cœur, jusqu'au
vomissement!... Ni la beauté des palais, ni la grâce des jardins et des
parcs, ni la gloire de La Rochefoucauld, de Pascal, de La Bruyère, de
Corneille, de Racine, de Molière, ni le puissant génie constructeur de
Colbert, ni--ce qui est plus beau et plus grand que tout cela--la force
accusatrice des aveux, des portraits de l'immortel Saint-Simon, ne
sauraient en effacer les hontes et les crimes.

Et comme je n'oubliais pas que nous étions à Rocroy, je m'arrêtai
plus complaisamment à la physionomie du grand Condé qui, au dire de
l'Histoire, fut la plus pesante, la plus stupide, la plus héroïque
brute de ce siècle de brutes, qui vendit toujours son épée au plus
offrant, qui la vendit même à la France... O gloire de Chantilly!

En sortant de Rocroy, où, parmi tant de morts, m'étaient revenus tant
de souvenirs d'un passé détesté, avec quelle ferveur je me plongeai à
nouveau--c'est une image--dans le bain de vos vertus rafraîchissantes
et hygiéniques, bons radicaux et radicaux socialistes de notre
temps, si paisible et si raffiné!... Avec quelle joie purifiante,
avec quelle dévotion consolatrice je me plus à évoquer vos vertueux
hauts-de-forme et vos honnêtes habits noirs... à évoquer encore, à
évoquer toujours, groupées autour de M. Fallières--c'était alors
M. Loubet--dans les appartements enfin aérés, enfin désinfectés de
Rambouillet, les élégances de notre Cour contemporaine!... Qu'il me
parut rassurant, M. Loubet!--c'est aujourd'hui M. Fallières, bon gros
vigneron de notre terroir méridional.--Qu'elles me parurent charmantes,
émouvantes, antiseptiques, vos élégances nouvelles, bons radicaux et
radicaux socialistes! La belle affaire qu'un esprit vil, frivole et
chagrin observe, si mal à propos, tout ce qu'elles doivent encore aux
parfumeries des salons de coiffure, à la coupe familiale des coupeurs
de la Belle-Jardinière!....

       *       *       *       *       *

La mort de Rocroy a gagné la campagne qui l'environne, comme la
gangrène d'un membre gagne le membre voisin... L'impression en est
sinistre... On croit qu'on va respirer, on étouffe plus encore.
Avant de retrouver la vie balsamique de la terre, la splendeur de la
forêt, le tumulte de la Meuse, au long des ardoisières de Fumay, il
nous faut traverser un large plateau, sorte de zone funéraire, où le
sol est pierreux, lugubrement stérile. Là, ne poussent que des herbes
sèches et décolorées, de maigres bouleaux qui ne dépassent pas la
taille d'un arbuste nain, et çà et là, des ajoncs qui n'ont pas une
fleur... Ensuite, c'est une joie à pousser des hosannas, c'est comme
une résurrection, lorsque nous rejoignons, par les lacets des Ardennes,
la rivière mouvementée, et que nous entendons la sirène des remorqueurs
qui entraînent les longs trains de bateaux... Et tout reverdit, tout
miroite, tout sent bon, tout travaille, le sol fleuri, les arbres s,
les eaux, les coteaux, les maisons, les hommes, le ciel; tout est
féerique jusqu'à Givet.



Une ville forte.


Quelle folle terreur ont donc su nous inspirer les Belges, que Givet
soit une telle forteresse?

La ville disparaît presque sous l'accumulation des défenses
militaires... Forts tapis au haut des pics, terrasses armées, enceintes
bastionnées, casemates blindées, fossés remplis d'eau, pont-levis,
mâchicoulis, échauguettes, demi-lunes, chemins de ronde, tout ce
qu'inventa, pour la sécurité des frontières, la science ancienne et
moderne de la fortification, Givet en est pourvu... Par les poternes
et les chemins couverts, on s'attend à voir, tout d'un coup, débusquer
des hommes d'armes, bardés de fer... Ah! les Belges doivent être fiers
d'être Belges, en regardant Givet... Ils savent ainsi tout ce que
leur puissance militaire a de redoutable... J'imagine aisément que
Givet soit, pour eux, la meilleure école, où se fortifie leur arrogance
nationale. Le dimanche, les pères doivent conduire leurs enfants à
Givet, et je les entends qui leur disent:

--Voyez, comme nous faisons trembler le monde!

De son côté, un officier français, devant qui je m'étonnais de ce luxe
guerrier, m'a expliqué ceci:

--Il ne faut plus, au cours des luttes futures, qu'on puisse encore
s'écrier: «Ah! voici les Belges. Nous sommes foutus!»

Et que de casernes!... Quelles immenses esplanades pour l'évolution des
troupes!... Que de soldats!

J'ai vu défiler des bataillons et des bataillons d'infanterie. En
tenue de campagne et clairon sonnant, sans doute ils revenaient
d'une reconnaissance, peut-être d'un combat. Et j'ai admiré leur
allure martiale, leur souple entraînement... Nous sommes bien
gardés, allez!... Tout me fait croire aujourd'hui que, devant un tel
déploiement de forces, un tel hérissement de défenses, l'armée belge
nous laissera tranquilles, désormais.

«Si tu veux la paix...», dit la Sottise des nations.

On rêve pour Nancy le tiers seulement des travaux patriotiques exécutés
à Givet... Il est vrai que, là-bas, ce ne sont que les Allemands...



Une famille d'automobilistes.


Revenus de notre surprise, bien sûrs de n'être pas dérangés par une
attaque soudaine des corps d'armée belges, nous passâmes la soirée
assez gaiement, dans un hôtel propre, très recommandé par le _Touring
Club_, où l'on nous servit de la cuisine simple et modeste, de la
cuisine de siège. Les truites de la Meuse, annoncées sur la carte,
furent, au dernier moment, remplacées par une plus humble friture de
gardons, et l'on substitua de la charcuterie au rosbif promis; tout
cela de si bonne grâce que nous fûmes enchantés de notre dîner.

Près de nous, était attablée toute une famille: le père et la mère, la
fille, le fils. Ils étaient arrivés, un peu avant nous, en automobile
aussi... Partis de Paris, depuis trois jours, ils avaient été arrêtés,
dans des endroits peu habitables, par toute sorte d'accidents... Ils en
parlaient avec aigreur... La mère, surtout, se plaignait amèrement de
la machine:

--Ce n'est rien... ce n'est rien... expliquait le père. Elle est un peu
paresseuse, c'est vrai... Elle va s'échauffer...

Elle insistait:

--Je t'ai toujours dit que tu aurais dû acheter une Charron, comme les
Levasseur, ou une Panhard, comme les Tripier... Ce ne sont pourtant pas
des imbéciles, eux!... Ah! c'est agréable, d'avoir tout le temps des
pannes!

--Elle va s'échauffer... je te répète qu'elle va s'échauffer... Il faut
qu'elle se fasse... Mais naturellement.... Tu n'es pas raisonnable...
Voyons, c'est comme des chaussures neuves... elles ne vont bien au pied
qu'au bout de huit jours... Ah! les femmes... la lune, tout de suite!

--Eh bien, moi, je te dis que nous n'arriverons jamais à Bruxelles,
avec ce sabot-là...

Il se mit à rire bruyamment, se tourna vers nous, comme pour en appeler
à notre témoignage:

--Sabot!... Une Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Ah! ah! ah!...

--Tu verras... tu verras!...

Elle était couperosée, flasque, minaudière, et pessimiste. Pour bien
prouver qu'elle était venue en automobile, elle avait conservé ses
terribles lunettes bien en vue sur son chapeau de feutre beige. Lui,
gros, court, la joue ronde et rasée, la barbe en pointe, jovial,
vulgaire, et brave homme, arborait orgueilleusement une casquette
russe, ornée des insignes du _Touring._ Impossible d'être plus gauche,
plus sottement fagotée que la fille. Sans fraîcheur, sans grâce, les
oreilles livides et comme décollées, le cheveu pauvre, elle montrait
déjà, sur le devant de la bouche, une denture toute gâtée... Quant au
fils, le front bas, le menton fuyant, jaune et très maigre, le corps
aveuli par des habitudes solitaires, il était totalement abruti...
Famille bien française, comme on voit.

En voyage, nous ne cessons, nous autres de France, de nous moquer
des familles allemandes, anglaises, italiennes, que nous rencontrons
sur notre route, et qui, souvent, nous donnent l'exemple de la santé
physique et de la bonne éducation. Avec une joie féroce et un imbécile
orgueil, nous nous complaisons à relever, toujours à notre avantage,
ce que nous appelons leurs ridicules, leurs tares, qui ne sont,
peut-être, que des vertus... Mais il est entendu que rien n'est beau,
élégant, pétulant, spirituel, rien n'est intelligent que de France. Les
grands hommes d'autre part ne sont que de plats copistes, de honteux
plagiaires. Dickens doit tout à Alphonse Daudet, Tolstoi à Stendhal...
Ibsen est, tout entier, dans _La Révolte_ de Milliers de l'Isle-Adam...
Qu'eût été Gœthe sans Gounod et sans Thomas?... Et pour ce qui
est de Henri Heine, ne parlons pas, voulez-vous?... de ce vil espion
pensionné par Guizot... L'âme française, je la retrouve, toute, dans
cette exclamation de Brossette qui, un jour, à Kœnigsberg, me
disait:

--Les Allemands, monsieur?... quel peuple de sauvages!... Ils ne
comprennent pas un mot de français...


Ah! si pourtant nous songions quelquefois à mirer, dans nos familles
à nous, nos infériorités de race, nos descendances d'alcooliques, de
syphilitiques, notre lourdeur, notre stupidité haineuse ou jobarde?

Cette fois, en considérant cette famille de mon pays, attablée près de
nous, j'y songeai, avec quelle douloureuse humilité!


**Ils allaient en Belgique. Jamais encore ils n'étaient sortis de
France, et l'idée que, le lendemain matin, pour la première fois, ils
franchiraient une frontière, entreraient dans un pays qui ne serait
plus la France, cette idée-là les impressionnait, les troublait au delà
de tout... Ils ne savaient pas trop s'ils devaient avoir peur, ou se
réjouir...

Après le dîner, la table desservie, le père s'entretint longuement,
avec le patron de l'hôtel, des industries du pays; la mère tira de son
sac un jeu de cartes et fit une patience; la jeune fille feuilleta le
_Bædecker_, et le fils, écroulé sur sa chaise, bouche ouverte et
bras pendants, s'endormit profondément.

Tout à coup la jeune fille demanda:

--Mère!... qu'est-ce que c'est que le Mannekem-Piss?

--Veux-tu bien te taire?... chuchota la mère, en glissant vers nous un
regard inquiet... Veux-tu bien ne pas dire de ces choses-là, petite
malheureuse?

Mais la jeune fille appuya, ingénument:

--Quelles choses?... Puisque c'est dans le _Bædecker!_

--Ça n'est pas convenable, là!

--Pourquoi?

--Parce que...

--Alors, on ne verra pas le Manneken-Piss?

--Si, tu le verras... Tu le verras avec ta mère... Seulement, tais-toi!

Et le père continuait de s'instruire auprès du patron de l'hôtel.

--Nous avons ici, énumérait ce dernier, de très beaux calcaires... une
importante fabrique de colle forte.... des tanneries...

--Des tanneries?... Ah!... c'est intéressant... Et la conserve?

--Non, nous n'avons pas ça... Par exemple, nous avons aussi une belle
usine de caoutchouc...

--Bigre!... Ah! dites-moi?... Et pas de conserve?... C'est curieux!...

À cette insistance, nous comprîmes que le gros monsieur avait, quelque
part, un établissement de conserves... Malgré son air bonhomme,
avait-il dû en empoisonner des gens! Et, peut-être, avait-il élevé ses
enfants avec ses produits, ce qui expliquait leur teint terreux et
maladif... Satisfaits de ce renseignement et de ces hypothèses, nous
allions nous retirer, quand le mécanicien entra, en cotte de travail,
les mains toutes noires de graisse...

--Ah! Ferdinand, dites-moi?... La voiture?... Ça va, hein?... Nous
partons demain, à huit heures, mon garçon... huit heures précises...
Dites-moi?... Faites le plein d'essence... Voyons... Namur?... Soixante
kilomètres, à peu près, hein? Non... le demi-plein... Ce sera assez...

Le mécanicien parut gêné, se gratta la tête:

--C'est que... dit-il... voilà... la machine ne va pas du tout... Elle
n'embraye plus...

--Sacristi!... Dites-moi?... Ça n'est pas grave?

--Hé!... monsieur... c'est embêtant...

Toute la famille, même le fils réveillé, tendait le col vers le
mécanicien...

--Comment?... Qu'est-ce que vous dites?... Une machine toute neuve!

--Bien sûr... mais monsieur doit comprendre... du moment qu'elle
n'embraye plus...

--Je comprends... certainement, je comprends... mais...dites-moi?...Ce
n'est pas une raison... Voyez ça... travaillez...

--Mauvais travail... Ici, il n'y a pas de fosse... Et puis, il fait
trop noir... Demain matin, nous verrons ça... Ah! j'ai bien peur...

--Mais non... mais non... Huit heures, hein?... Ah!.. Dix litres
seulement... Nous remplirons après la frontière...

Il prononça «la frontière» avec un accent majestueux. Le mécanicien
parti, il se promena quelques minutes dans la salle, le front plissé...
Mais, pour dissimuler ses préoccupations, les pouces aux entournures du
gilet, et balançant la tête, il faisait:

--Peuh! peuh! peuh!... Peuh! peuh!

La mère avait un sourire méchant... Elle dit:

--Tu verras... tu verras!

La fille demanda:

--Père... qu'est-ce que c'est: «elle n'embraye plus»?

--Mon enfant, c'est...

Il resta court, chercha une explication, et n'en trouvant pas:

--C'est rien... fit-il, rien du tout... Un peu de graissage... il n'y
paraîtra plus...

--Oui! oui... compte là-dessus... ricana la mère, en se levant.

Et nous allâmes nous coucher.

Le lendemain matin, dans la cour de l'hôtel, ce fut une scène tragique.

La famille, harnachée pour le voyage, était réunie autour de la
Brulard-Taponnier, douze chevaux... Nous arrivâmes juste au moment où
Brossette, à qui son collègue avait demandé aide, sortait de dessous la
voiture.

--Eh bien? interrogea le monsieur, qui avait mis ses derniers espoirs
dans la science de notre mécanicien...

--Eh bien... répondit-il en s'époussetant... rien à faire... Le cône
est faussé, le cuir est brûlé... Faut qu'elle aille à l'usine.

Ils furent tellement consternés, tous les quatre, qu'ils ne songèrent
même pas à protester, à s'indigner. Le silence qui suivit cette
sentence fut quelque chose de poignant... J'eus pitié d'eux...
Vraiment, ils avaient l'air de condamnés à mort.

Ferdinand s'approcha de son maître. Son expression de fourberie me
frappa. Il fut verbeux.

--Je l'avais bien dit à monsieur, hier soir... Ah! c'est très
embêtant... J'vas ramener la sacrée machine à Paris, et je viendrai
retrouver monsieur en Belgique, où que monsieur me dira... Vrai!... on
peut appeler ça de la guigne... Monsieur, lui, va prendre le chemin de
fer pour quelques jours, cinq... six jours... huit jours au plus...
le temps des réparations, quoi!... À moins que monsieur ne préfère
m'attendre ici... C'est, comme de juste, à la disposition de monsieur...

Le patron de l'hôtel, qui circulait autour de la voiture, lança
négligemment:

--Il y a de bien belles promenades, dans les environs... Bons
chevaux... Voitures confortables... Prix modérés...

Après un nouveau silence, le monsieur regarda Ferdinand d'un regard
timide et suppliant:

--Vous êtes bien sûr?... Il n'y a pas un moyen?... Dites-moi?... pas un
moyen?

--Que monsieur demande à mon collègue!...

Brossette, qui se lavait les mains à la pompe, tourna la tête, répéta:

--Rien à faire...

Ferdinand rajusta le capot du moteur. Ils le considéraient comme s'ils
eussent encore espéré un miracle... Mais le moteur resta silencieux...

--Ah! c'est complet, fit, dans un serrement des lèvres, la femme dont
la couperose, sous le voile, s'accentuait de barres violacées... Elle
est jolie la Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Elle est jolie!

De plus en plus hébété, le monsieur soupira.

--Arriver à Bruxelles en chemin de fer!... Dites-moi?... C'est raide...

La fille avait des larmes dans les yeux. Adieu, peut-être, le
Manneken-Piss!... Le fils ouvrait et refermait la portière d'un geste
colère et stupide...

En écoutant le bruit doux et régulier de notre moteur que Brossette
venait de mettre en marche, le monsieur, dans sa détresse, s'enhardit
jusqu'à m'adresser la parole:

--Vous avez de la chance... Ah! vous avez de la chance...

--Monsieur a une bonne voiture, voilà... rectifia aigrement la femme...
Monsieur n'a pas une Brulard-Taponnier, douze chevaux!...

Notre 628-E8 partit dans un démarrage que, malicieusement, Brossette
s'était appliqué à faire foudroyant.

--Pauvres gens!... dis-je à Brossette, quand nous fûmes sortis de la
ville.

Brossette, d'abord, ne répondit rien. Puis, haussant les épaules et ne
pouvant retenir un petit rire que je voyais se tordre, au coin de sa
bouche:

--De bonnes poires, monsieur!... La voiture n'a rien, vous savez?...
Seulement, Ferdinand est jaloux de sa femme... Ça le travaille... ça
le travaille... Il veut rentrer pour la surprendre... Et comme ils n'y
connaissent rien...

J'adressai de vifs reproches à Brossette, pour s'être fait le complice
d'une si mauvaise action.

--Oh! moi, monsieur... bien sûr que je donne tort à Ferdinand... Ces
choses-là, ça se fait pas... Mieux vaut être cocu... je lui ai dit...
Il s'est entêté... Tout de même, je pouvais pas refuser ce service à un
copain... Et puis, on n'est pas poires comme ces gens-là!

L'air piquait; le matin était exquis, odorant... Un gros bateau
remontait la Meuse, dans un clapotement rouge... Nous marchions
vivement... Peu à peu, je sentais mon indignation faiblir. Quand
nous nous arrêtâmes, devant la douane, les mauvais instincts, qui
travaillent l'âme de l'automobiliste, avaient fait leur œuvre. Et
c'est avec une sorte de joie méchante, de plaisir barbare, que j'aimai
à me représenter, dans la cour de l'hôtel, groupée autour de la machine
silencieuse, cette famille désemparée, à qui le patron de l'hôtel
continuait de dire, sans doute:

--Il y a de bien belles promenades, dans les environs!...



BRUXELLES


Il y a de quoi s'irriter d'avoir roulé, depuis la frontière, sur
d'infâmes pavés, sur d'immenses vagues de pavés, d'avoir traversé le
Borinage noir et fumant au soleil, avec des éclats de métaux, et qui,
toutes les nuits, incendie la nuit de ses bouillonnements de forge et
de ses flammes d'enfer, pour n'aboutir qu'à cette ville si parfaitement
inutile, si complètement parodique: Bruxelles.

Bruxelles!

Vraiment, il est insupportable, et même un peu humiliant de se sentir
dans cette capitale des sociétés de tramways du monde entier, reine de
l'industrie des asperges précoces, des endives amères et des raisins
de serre sans goût, quand Bruges en dentelles, Liège en acier, Louvain
en prières, Gand d'autrefois, avec ses rues si anciennes, ses pignons
peints, ses toits coloriés et tout ce que disent les façades de ses
églises, tout ce que chuchotent les vieux murs au bord du canal;
quand les formidables quais d'Anvers, Mons où grouillent les gueules
farouches, Charleroi et ses montagnes de crassiers que franchissent
les petits chemins de fer aériens; Furne où les processionnaires du
Saint-Sang défilent, portant des croix de fer, lourdes comme leurs
péchés, quand tout ce pittoresque, tout cet art, tout ce mouvement
tragique du travail, tout ce tumulte de la Meuse et de l'Escaut, tout
ce silence mortuaire des béguinages, tous ces souvenirs de kermesses et
de massacres, ne sont qu'à quelques tours de pneus d'ici.

Et justement Bruxelles!

Enfin, j'y suis... Il faut bien que j'y reste, ne fût-ce que pour
panser mes côtes meurtries et mes reins brisés par tant de ressauts et
de cahots, sur ces routes de supplice...

       *       *       *       *       *

Après tout, on peut aimer Bruxelles. Il n'y a là rien d'absolument
déshonorant.

Je sais des gens, de pauvres gens, des gens comme tout le monde, qui y
vivent heureux, du moins qui croient y vivre heureux, et c'est tout un.

J'ai conté, jadis, je crois, l'histoire de cet ami, interne dans une
maison de fous en province, qui, de sa chambre, n'ayant pour spectacle
que les casernes, à droite; à gauche, la prison et une usine de
produits chimiques; en face, l'hôpital et le lycée; rien que de la
pierre grise, des chemins de ronde, des préaux nus, des cours sans
verdure, des fenêtres grillées, me montrait, avec attendrissement,
au-dessus d'un mur, un petit cerisier tortu, malade, la seule chose qui
fût à peine vivante, au milieu de ce paysage de damnation, et me disait:

--Regarde, mon vieux... On est bien ici, hein?... C'est tout à fait la
campagne.

Il y a des gens qui croient que Bruxelles, c'est tout à fait la ville.

J'en sais même qui voudraient y vivre, qui regrettent de ne pas y
vivre, par exemple ces gais notaires de nos provinces économes, ces
financiers bons enfants de la rue Lepelletier qui, actuellement, au
Dépôt, à Gaillon, à Poissy, à Clairvaux, se reprochent amèrement
de n'avoir pas su mettre au point--au point légal--ces dangereuses
opérations de l'abus de confiance et du faux. Mais l'espèce en devient
de plus en plus rare. Et depuis la réforme du régime des prisons,
préfèrent-ils à Bruxelles ce Fresnes humanitaire, où le confort et
l'hygiène ne sont pas illusoires, où le travail semble récréatif et
moralisateur, où le modem style des cellules, des préaux, des parloirs,
est supportable, sobre, et ne donne pas de cauchemars: la première
prison où l'on cause.

       *       *       *       *       *

On peut ne pas aimer Bruxelles. C'est d'ailleurs le cas de beaucoup de
Bruxellois et non des moindres.

Voyez le roi Léopold qui n'y est jamais, qui multiplie les occasions de
n'y jamais rester, qui est partout, en France, en Italie, en Suisse,
en Allemagne, en Angleterre, qui est en chemin de fer, en yacht, en
automobile, mais jamais en Belgique.

--C'est ainsi, confessait-il gaiement, un soir d'Élysée Palace, à un de
mes amis, lequel sait parler aux rois, c'est ainsi que j'ai pu garder
la vivacité de mon esprit, la sûreté de mon goût, et cette jeunesse qui
impressionne tant les femmes... Et puis, que voulez-vous?... J'ai de si
grosses affaires, dans tant de pays...

--Même en Belgique, sire...

--Oui... je sais bien... faisait-il en hochant la tête... en Belgique,
j'ai un peuple... Mais j'ai aussi, ailleurs, une fortune énorme, qui me
cause beaucoup de tracas... Il faut bien que je l'administre...

Voyez tous les poètes, tous les écrivains, tous les artistes bruxellois
et ixellois qui, dès l'âge le plus tendre, en cohortes serrées,
s'empressent de déserter leur capitale, et s'en viennent à Paris, afin,
sans doute, d'y apporter un peu de cet accent savoureux qui manque
encore à notre littérature, et d'y gagner rapidement cette consécration
décorative et lucrative qui manque tant à la leur...

Et comme ils ont raison.

       *       *       *       *       *

Ils ont raison, car presque tout me paraît ridicule à Bruxelles, me
donne et leur donne envie de rire, mais d'un rire terne, d'un rire sans
éclats, de ce rire glacial, douloureux qui rend tout à coup si triste,
si triste, triste comme son ciel d'hiver, ses boulevards circulaires,
les livres de M. Edmond Picard, les poèmes de M. Ivan Gilkin, les
couvertures de M. Deman, les meubles de M. Vandevelde.

Pourtant, Bruxelles est comique. Il n'y a pas à dire, il est
extrêmement comique, n'est-ce pas, cher monsieur Camille Lemonnier,
qui fûtes, tour à tour, avec une ardeur égale et avec un égal bonheur,
Alfred de Musset, Byron, Victor Hugo, Émile Zola, Chateaubriand, Edgar
Poe, Ruskin, tous les préraphaélites, tous les romantiques, tous les
naturalistes, tous les symbolistes, tous les impressionnistes, et qui,
aujourd'hui, après tant de gloires différentes et tant d'universels
succès, mettez vos vieux jours et vos toujours jeunes œuvres sous
la protection du naturisme, et de son jeune chef, M. Saint-Georges de
Bouhélier?

       *       *       *       *       *

Au temps de sa splendeur, au temps où les ducs de Bourgogne y étalaient
leur luxe barbare et magnifique, où les infants et les archiducs
y commandaient pour le compte de l'Empereur ou du roi d'Espagne,
Bruxelles fut la ville éclatante de drap d'or, de velours, de soies,
de fourrures, la poétique et amoureuse ville des dentelles, qui sont
le luxe le plus joliment féminin, l'art le plus exquisement valet de
la sensualité. Ce fut la capitale du bien vivre, du bien boire, où
bourgeois cossus, riches marchands, ribaudes étoffées, s'amusaient
grassement et cognaient leurs danses titubantes aux murs des rues
étroites, où les étrangers les plus opulents se sentaient pauvres et
dénués devant tant de somptuosités et tant de ribotes...

De cette vie pittoresque et forcenée il ne demeure pour témoins que
la Maison de ville, trop regrattée, trop redorée, Sainte-Gudule au
nom joli, mais dont pas une femme ne voudrait pour patronne, le
Manneken-Piss, tristement anachronique, et quelques ruelles aux pignons
penchés, aux noms sonores de mangeailles.

Maintenant, il n'y a plus que des femmes qui sont presque jolies,
presque bien mises, nymphes grassouillettes du Parc, de la Monnaie et
de la Cambre, des messieurs presque élégants, qui font l'ornement de
Spa, la parure de Blankenberghe, et la royale gloire d'Ostende. Il n'y
a plus que de faux cigares de la Havane qui, tous, viennent d'Anvers et
de Hambourg, et d'affreuses dentelles fausses, d'affreuses dentelles
mécaniques, bien que cent maisons de lingerie se disputent--comme
jadis cent villes de la Grèce faisaient d'Homère--le piètre honneur
d'avoir fourni le trousseau de la princesse Stéphanie.

Et il n'y a plus, à Bruxelles, que des boursiers sans carnet, les
fondateurs des XX sans tableaux, les inventeurs du modem style sans
clients, çà et là, quelques critiques d'art symbolistes, hélas! sans
emploi, quelques poètes aigris de n'avoir pu partir pour ailleurs,
mélancoliques laissés pour compte de la littérature, de l'art, de la
brasserie, et ce qui est pire que tout cela--oh! comme je comprends
mieux tous les jours, cher Baudelaire, ton sarcasme douloureux!--des
Bruxellois.

       *       *       *       *       *

Sous l'Empire qui fut le second et qui sera le dernier--car nous
n'avons rien à redouter d'un prince qui a pu vivre vingt ans avenue
Louise,--Bruxelles était encore quelque chose... On le dit du moins...
Aujourd'hui, ce n'est plus rien.

Ah! comme ils furent bien inspirés, le jour où ils chassèrent Victor
Hugo de chez eux!... Quel bonheur, en quelque sorte providentiel, pour
le grand poète, et pour nous! Il y eût sûrement perdu tout son génie;
nous, nous eussions perdu toute sa gloire, insuffisamment remplacée par
celle de M. Viélé-Griffin.

D'ailleurs, jamais ils n'ont pu garder un exilé de choix. Il leur
fallait des proscrits à leur taille, de pauvres petits proscrits de
rien du tout... C'est Boulange, Boulange, Boulange, c'est Boulange
qu'il leur faut!... Oui, il leur fallait le général Boulanger... Ils
l'ont eu... Ils étaient fiers de ses bottes dévernies et de sa plume
blanche maculée de la boue du nationalisme... Ils l'entouraient de
prévenances, lui envoyaient des fleurs, lui jouaient de la musique de
M. Gevaert... Et voilà qu'au bout de très peu de temps, écœuré de
la rue Montagne-de-la-Cour, du bois de la Cambre, n'en pouvant plus
d'ennui et de dégoût, le pauvre diable finit par se brûler ce qui lui
restait de cervelle... Celui-là aussi!... Alors qui?

Je ne crois pas qu'il existe, aujourd'hui, dans n'importe quel pays, à
Aurillac et au Puy, pas même à Briançon, de caissiers assez dépourvus
pour prendre leur retraite à Bruxelles. À preuve cette confidence,
émouvante et douloureuse, que me fit, un soir, un honorable préposé à
la caisse d'un grand établissement de crédit français:

--Plusieurs fois, monsieur, m'avoua ce sage, j'ai songé à me sauver
avec la caisse... Que voulez-vous?... J'ai trop de famille, et pas
assez d'appointements... Je n'arrive pas... je n'arrive pas à nouer les
deux bouts... Ah! cela m'était bien facile, je vous assure... Du samedi
soir au lundi matin... j'avais tout le temps, vous comprenez!... Mais
je me suis dit: «Il va falloir vivre à Bruxelles désormais... Ma foi,
non... J'aime mieux rester honnête homme.»

Et il soupira profondément...

       *       *       *       *       *

Malgré toute ma bonne volonté--car il est bien évident, n'est-ce pas,
que je suis sans parti pris, touchant Bruxelles,--il m'est impossible
de trouver à ces rangées de petits hôtels et à ces parcs minuscules,
de caractère. Ils ne paraissent faits que pour démontrer que Londres
est une belle ville unique. De ci, de là, des constructions neuves, de
larges voies moroses, où le Roi s'acharne à engloutir les millions de
ses filles, évoquent la triste richesse de Berlin... Mais Bruxelles,
avec ses gardes civiques, n'est pas la capitale d'un Empire de canons
et d'affaires, où subsistent encore le souvenir d'un grand Frédéric, et
le charme de son dix-huitième siècle truqué.

Non, Bruxelles est bien la capitale comique, la capitale d'opérette, la
capitale de Vandepereboom!

       *       *       *       *       *

Derrière le Musée, dans une rue que bordent de maigres acacias, j'ai
remarqué, à travers sa grille, entre cour et jardin, une maison, trop
petite assurément pour y loger Little-Tich... Devant la maison, un
bassin rond, et guère plus grand qu'une assiette, d'où s'élancent deux
fleurs d'arum, et qu'enjambe, on ne sait pourquoi, un pont arqué, peint
en vert. Quelques plantes, qui gardèrent leur secret, se dessèchent au
bas des murs, le long desquels la clématite et la vigne vierge refusent
obstinément de grimper. On aperçoit à droite quelque chose de fauve, de
roussi et de pelé qui fut peut-être, jadis, une pelouse.

Le propriétaire de cette villa a deux cygnes, l'un blanc, l'autre
noir, mais le bassin est si étroit, et si peu profonde l'eau, que les
deux malheureux volatiles, dans l'impossibilité de se baigner, se sont
réfugiés sur le pont. C'est là que, affalés, étalés, tantôt le bec sous
l'aile, tantôt le col allongé vers l'eau, ils passent leurs journées à
dormasser, à rêvasser de lacs bleus et d'étangs pleins de roseaux...

Je ne veux pas dire que ceci soit un trait de bucolique spécial
à Bruxelles. On peut le rencontrer, l'observer dans toutes les
banlieues, à Chatou, au Vésinet, sans doute, non moins qu'à Villeneuve
Saint-Georges et à Choisy-le-Roi, partout, autour des villes, où
l'homme qui se relire des affaires a des désirs plus vastes que sa
maison, son jardin et son bassin, et croit se créer un univers, en
faisant souffrir les bêtes et les plantes...

Ce qui me fait supposer que Bruxelles n'est pas une ville, mais la
banlieue d'une ville qu'on construira peut-être un jour...

Espérons... Espérons...!

       *       *       *       *       *

J'ai été chercher, à la gare, des bagages que nous avions fait expédier
par le train.

Au-dessus d'une porte, j'ai lu cette inscription, en deux langues,
encore:

_Sortie des voyageurs sans bagages, et des autres aussi._

       *       *       *       *       *

Nous avons été recevoir, à la gare, un ami qui arrive d'Amsterdam... Et
nous attendons le train sur le quai.

Un employé nous dit:

--Ici, savez-vous, c'est les Belges.

Il nous indique un autre point du quai:

--Là... savez-vous... c'est les autres!

       *       *       *       *       *

Le même soir, au coin d'une rue, une femme--une Flamande assez fraîche
de visage, mais massive et pesante,--racole un passant. La conversation
s'engage; le passant demande:

--Et où demeures-tu?

La femme répond avec orgueil:

--Rue Montagne-de-la-Cour.

Le passant objecte:

--C'est trop loin.

Alors, la femme:

--Viens donc!... J'ai une belle chambre, sais-tu... bien _ridonnée_...
Tu verras, Manneke, comme elle est _ridonnée_... Je _tapisse_ partout.

       *       *       *       *       *

Gérald B..., un de nos compagnons, nous raconte qu'il a passé la nuit
chez une des plus jolies cocottes de Bruxelles...

--Très jolie, ma foi!... et bonne fille... Et un appartement d'un
goût... qui m'a beaucoup gêné... Au moment du grand délire, la jolie
cocotte se met à pousser des soupirs, des soupirs, et, tout d'un coup,
elle s'écrie: «Il y a du bon... sais-tu... il y a du bon!»

       *       *       *       *       *

Il circule dans Bruxelles beaucoup d'automobiles, et qui, toutes,
semblent des engins formidables. La plupart simulent--à ne pas s'y
méprendre--nos plus illustres marques françaises. En dépit de leur
apparence de monstres, elles ne vont pas vite, elles vont très
lentement, elles ne vont pas du tout.

--Par prudence, m'explique-t-on... Les Belges sont des mécaniciens très
sages... Sans ça!

Ce matin, j'ai vu, arrêtée devant la porte d'un petit hôtel que
décorent--comme tous les petits hôtels--des vitraux, des mosaïques, des
cuivres vernis, dessinés par M. Théo Van Rysselberghe, j'ai vu une de
ces voitures monstrueuses, plus monstrueuse encore que toutes celles
que j'ai vues jusqu'ici... Un frisson m'a secoué tout le corps, rien
qu'à considérer le redoutable capot qui protège le moteur... C'est
un prodigieux cube de tôle, flanqué de sirènes de paquebot, armé de
phares lenticulaires, gigantesques. En outre, un projecteur électrique,
capable d'éclairer toute la Belgique nocturne, est fixé à la barre
de direction. Je me dis avec un sentiment d'épouvante, où il entre,
d'ailleurs, beaucoup d'admiration:

--Une machine d'au moins cinq cents chevaux... Ces Belges, qui n'ont
l'air de rien, sont inouïs...

Très impressionné, je m'approche de cette terrible machine de guerre.
Elle est au repos... elle dort... Ah! j'aime mieux ça... Le mécanicien,
non plus, n'est pas là... quelle imprudence!... Sans doute, il boit,
dans un bar voisin, de la bière qui n'est pas de la bière, à moins que
ce soit du gin qui n'est même pas de l'eau-de-vie de pomme de terre...
Enfin, il n'est pas là... J'ai alors la curiosité de soulever cet
effarant capot... C'est comme si je tenais dans mes mains une bombe,
garnie de sa mèche allumée. Le cœur me bat, me bat...

D'abord, je ne vois rien, rien que le vide... Puis, à force de
regarder, je finis par apercevoir une espèce de minuscule mécanisme,
monocylindrique, de la grosseur d'une tasse à café chinoise, et dont la
force ne doit pas excéder un cheval et demi...

Le mécanicien revient. Il a un visage d'orgueil... il me regarde avec
pitié. Puis il se met à tourner la manivelle... Je m'en vais...

Une heure après, je repasse par cette rue, devant le petit hôtel. Le
mécanicien tourne toujours, sans succès, la manivelle... Tête nue, le
visage dégouttant de sueur, ses habits à terre, il tourne... tourne...
tourne!...

       *       *       *       *       *

Après des révolutions, dans le genre des nôtres bien entendu, ils ont
été chercher, pour l'installer dans cette capitale nulle, une dynastie
de principicules allemands, mâtinés de quoi?... de d'Orléans.

Les drôles de gens!

Il n'est pas moins admirable qu'ils poursuivent l'effort paradoxal de
se faire une nationalité autonome avec des résidus de tant de races
si mal amalgamées, de même qu'ils s'acharnent à se faire une langue
officielle avec un patois.

Qu'on parle flamand en Flandre, wallon en Wallonnie, mais, je vous en
prie, monsieur Picard, qu'ils continuent de parler, à Bruxelles, ce
belge que vous parlez si bien!

Car si toute la Belgique est merveilleusement flamande, Bruxelles n'est
que belge, irréparablement belge. Nulle part ailleurs, on ne rencontre
plus d'effigies en pierre, en marbre, en bronze, en saindoux, en pain
d'épices, de ce lion qui n'est ni héraldique, ni zoologique, de ce lion
qui n'est pas méchant, qui n'est pas un lion, pas même un caniche,
qui ressemble si fort au lion des grands Magasins du Louvre, et à qui
est réservé, sans doute, le destin léopoldien de devenir, un jour,
l'enseigne des grands Magasins du Congo.

«L'union fait la force», répète partout l'inscription bilingue. C'est
l'union de toutes les imitations qui fait la force de leur comique.

       *       *       *       *       *

Cependant Bruxelles ne semble se douter de rien de tout cela, ni de
cette drôlerie éparse, obsédante, ni de ce que fut le Bruxelles
d'autrefois. Et cette espèce de toute petite grande ville a l'air
encore assez satisfait de n'être que le Bruxelles d'aujourd'hui, et se
trouve--c'est le plus comique--à son avantage.

S'il est un Bruxelles charmant, et dont on puisse s'éprendre--après
tout, pourquoi pas?--je suis bien sûr, au moins, que c'est un Bruxelles
qu'on ne voit point. Le voyageur, qui passe quelque part, ne voit
jamais que ce qui se voit. Les âmes cachées dans les villes, comme les
fleurs qui se cachent dans les prairies, sont toujours les plus jolies.
Ah! je voudrais bien voir ce qui se cache à Bruxelles...

Cherchons toujours...



Le Roi en est...


Nous sommes descendus à l'hôtel Bellevue. On le répare. De la cave
au grenier, on le remet à neuf. Les couloirs sont obstrués par des
planches, des échelles, des tréteaux. De gros madriers soutiennent les
plafonds qui croulent. On nage dans les plâtras, dans les gravats; on
bute sur des pots de colle. Ça va être, paraît-il, une orgie de confort
moderne. Du moins, l'annoncent en anglais, en allemand, en russe, en
français, de petites notices, bien en vue dans les chambres.

Les garçons vous disent avec des airs avisés, et pour vous donner
confiance:

--Le Roi en est.

Parbleu! Le Roi est de tout, en Belgique; seulement, il n'est jamais en
Belgique. D'ailleurs, dans quelques jours, lorsque je paierai ma note
à la caisse, je m'apercevrai bien que le Roi en est... Il en est même
trop.

En attendant, on rencontre, dans l'hôtel, plus de peintres, de
fumistes, de plombiers, de menuisiers, de tapissiers, que de
voyageurs... À peine quatre ou cinq Américaines qui vont en Hollande,
ou qui en reviennent, elles ne savent pas au juste; à peine trois
pauvres Anglais, qui, demain matin, se rendront au champ de bataille de
Waterloo.

Le service est complètement désorganisé. On ne peut rien avoir,
pas même d'eau. Ce matin, en guise de petit déjeuner, j'ai eu une
conversation avec le garçon.

--Monsieur va sans doute à Ostende?

--Non, mon ami... Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je n'irai point
à Ostende.

--Monsieur a tort... monsieur devrait y aller... Il faut avoir vu
cela... C'est curieux... Depuis l'abolition des jeux, nous avons
au Casino d'Ostende, quatre tables de roulette et trente-deux de
baccara... Elles travaillent nuit et jour, monsieur... Je ne parle pas
des petits chevaux, pour les petites gens... Il y en a!... Il y en
a!... Et les femmes... les femmes!... Ah!... monsieur sait sans doute
que, maintenant, Ostende doit rester ouvert toute l'année?... Du moment
que les jeux sont supprimés, il n'y a plus à se gêner, n'est-ce pas?

Puis, discrètement:

--Le Roi en est!

Et comme je ne dis mot, le garçon explique:

--Oh! il ne s'en cache pas... Il s'en moque, allez, de ce qu'on peut
penser ou ne pas penser de lui... C'est un type... Et pourvu que la
galette soit au bout!... Bras dessus, bras dessous, il se promène, sur
la digue, avec Marquet, le directeur du Casino... En voilà un qui a de
la veine! Il n'y a pas si longtemps, il était garçon... petit garçon...
à la buvette de la gare de Namur... Bien des fois, il m'a servi une
tasse de café, entre deux trains... Il n'était pas fier, alors... Et
le voilà maintenant presque ministre... plus que ministre... associé du
Roi...

Je suis sorti.

Devant l'hôtel, sur le parvis de l'hôtel, j'aperçois une jeune femme
très jolie, infiniment gracieuse, qui joue avec ses deux petites
filles. La jeune femme, très élégante, est tout en blanc, souple,
mol et léger; les deux petites filles, en blanc aussi, jambes nues,
avec d'immenses chapeaux de paille et de dentelles... Toutes les
trois, elles jouent à se poursuivre, autour d'une caisse verte où
fleurit un grand laurier rose. Très raide, très digne, tout en noir,
la gouvernante est assise sur un banc, près de la porte, un paquet
d'ombrelles et de manteaux sur les genoux, un livre, non ouvert, à la
main. Elles attendent, sans doute, une voiture commandée qui ne vient
pas plus que n'est venu mon déjeuner... Le portier, tout galonné d'or,
inspecte la place et les rues d'un air inquiet.

Je m'arrête à considérer cette jeune femme, qui est bien plus enfant
que ses deux petites filles. Je n'ai jamais vu de si beaux cheveux
blonds, blonds, comme, à certains jours, est blonde cette mer si
merveilleusement blonde du Nord. Je n'ai jamais vu une nuque, mieux
infléchie, d'une pulpe plus soyeuse. Les yeux bleus sont d'une candeur
puérile, adorable. Ah! comme ils ignorent Nietzsche, et comme leur est
indifférent ce Rembrandt, dont la _Ronde de Nuit_ leur est inexplicable
et ridicule, puisqu'on n'y voit pas des petites filles qui dansent, le
soir, dans un jardin... Chaque mouvement du buste des bras, des jambes
qui, souvent se devinent sous la batiste brodée de la robe, chaque
balancement des hanches, chaque pli de la jupe est une élégance, une
caresse, une invention de beauté, une fête émouvante de la vie. Bien
qu'elle soit fine de lignes, d'apparence presque délicate, on la sent
ronde et ferme avec une peau qui, certainement, irradie de la lumière,
comme, au crépuscule, ces grands iris blancs de Florence...

Tout à coup, elle pousse un petit cri d'oiseau, s'arrête de courir,
se hausse sur la pointe de ses souliers mordorés, allonge divinement
les bras, tend son buste élastique, et prend je ne sais quoi sur une
branche du laurier.

Les deux petites trépignent, tapent dans leurs mains.

--Donne... donne... maman.

Et je vois dans sa main, gantée de suède du même blond que les cheveux,
une coquille de petit escargot, sèche et vide.

--Ah! le pauvre petit!... Il est mort... dit-elle avec un air de
consternation délicieuse... Il est mort!

Je crois bien qu'il est mort, le pauvre escargot... Il est mort
depuis des millions d'années, car c'est un escargot fossile... Avec
des précautions infinies, des tendresses maternelles, qui furent des
prodiges de grâce sculpturale, elle remet la coquille, dans la fourche
d'une branche. Elle semble lui dire:

--Dors, petit, dors!

Puis elle recommence de courir, de poursuivre les deux petites filles,
en criant:

--Jeanne... Gabrielle... mes amours... Le gros lion... le gros lion...
le gros lion!

Comme Jeanne, Gabrielle, faisant semblant d'avoir peur, se mettent à
pleurer pour rire, la jeune femme se baisse, s'accroupit, attire dans
ses bras les enfants qu'elle dévore de caresses et de baisers:

--O les petites bébêtes aimées!... les chères bébêtes adorées!

Il ne m'a pas échappé que, se sentant regardée, admirée, elle a
prodigué peut-être pour le portier de l'hôtel, peut-être pour le
passant qui passe, peut-être pour moi aussi, le charme multiple de
ses gestes, la grâce glissée ou appuyée de ses œillades. Mais je
n'en tire aucune vanité, aucun espoir. Je connais ces coquetteries et
jusqu'où elles vont, ou plutôt, jusqu'où elles ne vont pas.

Du reste, il serait tout à fait surnaturel que, dans un hôtel de
Bruxelles, il pût m'arriver des aventures qui ne me sont jamais
arrivées dans aucun hôtel du monde.

N'y pensons plus, comme chante M. Gounod, et allons bravement voir le
Manneken-Piss, puisque c'est par là que tout finit, ici...

Tout de même, le soir, j'ai voulu m'informer auprès du garçon:

--C'est une dame de Paris... explique-t-il... elle vient quelquefois...
elle se fait appeler Madame X... mais nous savons que ce n'est pas son
nom...

--Ah!

--Oui...

Il s'approche de moi, et tout bas, avec une sorte de gravité
confidentielle:

--Le Roi en est!...



L'accent belge.


Leurs théâtres, sauf le théâtre du Parc, qui est tout à fait français,
c'est presque la Comédie-Française, presque l'Opéra, presque les
Nouveautés, presque l'Olympia, mais avec l'accent. Or, cet accent est
triste et comique, à la façon d'un air faux.

Non seulement les ingénues, les grandes coquettes, les jeunes
premières, les vieilles dernières, les amoureux, les pères nobles, les
chanteuses, les choristes, les souffleurs, régisseurs, décorateurs, les
gymnastes, les montreurs de phoques et les écuyères, ont cet accent
sans accent qui fait rire et qui fait pleurer aussi, mais--chose
fantastique--les danseuses également, les danseuses surtout qui, ne
pouvant mettre l'accent dans leur bouche, l'introduisent dans leurs
jambes, dans leurs bras, dans leurs sourires, dans leurs exercices de
désarticulation, dans toutes leurs poses, jusque dans le frémissement
aérien des tutus envolés.

       *       *       *       *       *

Je suis allé au Palais de Justice, où ils ont entassé pêle-mêle,
tant qu'ils ont pu, des souvenirs de monuments sur des monuments
de souvenirs, pour n'aboutir qu'à un monument d'une laideur
invraisemblable. Ils y ont empilé de l'assyrien sur du gothique, du
gothique sur du tibétain, du tibétain sur du Louis XVI, du Louis XVI
sur du papou... C'est tellement laid, que ça en devient beau...

On y jugeait un pauvre diable de Français qui, ne pensant pas à mal,
et pour s'emparer de son argent, dont elle ne faisait rien, avait
étranglé une vieille dame de Bruxelles. Sa mine réjouie, bonasse, naïve
me frappa. M. Edmond Picard le défendait, car, non seulement M. Edmond
Picard écrit, mais il parle aussi le belge le plus pur et le plus
châtié.

Quand le président lut, avec l'accent qui, cette fois, me parut d'un
comique étrangement sinistre, l'arrêt qui le condamnait au bagne
perpétuel, le client de M. Edmond Picard se mit à rire, à se tordre de
rire. À plusieurs reprises, il applaudit frénétiquement.

Le soir, il a dit à son avocat, qui lui reprochait sa conduite
inconvenante:

--Je ne croyais pas que c'était vrai... Je m'imaginais qu'on m'avait
amené au théâtre, pour me distraire un peu, et me faire voir les
meilleurs comiques de l'endroit. J'étais content... Je m'amusais... Ah!
je m'amusais!... Que voulez-vous? J'aime les imitations...

Et il a ajouté, déçu:

--Alors, c'est pas imité?... Ce juge, c'était bien un juge?... Et vous,
vous êtes bien un avocat?... Et moi, je suis bien un assassin?... Ah
vrai!...



Le repas des funérailles.


Il m'a bien fallu aller à l'enterrement de Mme Hoockenbeck, la femme
de mon ami Hoockenbeck. Il me savait à Bruxelles. D'ailleurs, un
enterrement belge, je n'y eusse point manqué pour un empire.

Mon ami Hoockenbeck, commerçant réputé,--il a brillamment réussi dans
ses affaires,--homme politique important--il est député,--protecteur
des arts--il est de toutes les sociétés artistiques qu'invente et
préside M. Octave Maus,--mon ami Hoockenbeck est bien le type de ces
pauvres diables dont on dit qu'ils «n'existent pas». Et si mon ami
Hoockenbeck «n'existe pas» à Bruxelles, je vous laisse à imaginer...
Hoockenbeck n'a jamais eu une opinion, ni un goût, ni une habitude, ni
même une manie capable de résister, plus de cinq minutes, à une autre
qu'on lui ait, je ne dis pas opposée, mais proposée. Rien de plus
facile que de le faire varier, surtout dans les questions qui lui
tiennent le plus à cœur: _la pôlitiq_, et l'art indépendant. Par
exemple, il se montre intraitable, quant aux calembours. Il fait des
calembours inlassablement, insupportablement. Cela vient de son bon
naturel. Il aime faire rire. Et, comme il n'a pas toujours le choix,
c'est de lui-même, le plus souvent, qu'il fait rire. Moi, qui n'ai pas
une âme pure, il m'a beaucoup fait pleurer. Avec cela bavard, fatigant,
médisant, curieux, vaniteux, au moins autant, à lui seul, que tous les
autres hommes. Son seul avantage sur eux, c'est qu'il est tout cela,
plus ingénument... Hoockenbeck est peut-être le seul homme au monde à
qui, pas une fois, je n'aie pu adresser la parole sérieusement; le seul
aussi qu'il m'ait été impossible d'écouter sans en être agacé, jusqu'à
la crise de nerfs... Au demeurant, je l'aime bien.

Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi
neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu
dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque.
Banale, jusqu'à en être exceptionnelle. Je l'aimais bien aussi.

J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré. Il faisait
peine à voir. Il reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait
tellement les démonstrations de sa douleur, que je le regardais,
parfois, à la dérobée, avec la crainte d'une farce, encore.

Il voulut absolument m'amener devant le cercueil, et me fit, en
hoquetant, le récit de la mort de sa femme.

--Une tumeur à la matrice!... Oui... oui... Auriez-vous jamais cru ça,
à la voir? Moi... jamais, jamais, je ne m'étais aperçu de rien... Et
elle... ah!... elle ne m'avait jamais rien dit... Elle était si brave!

Et il sanglota:

--Ma pauvre Louise! Quelle perte pour moi!... Elle aimait tant...
an... s'amuser!... Nous devions aller à Paris... oh! oh!... le
mois prochain... Elle voulait retourner à l'abbaye de Thélème... à
l'abbaye... hi! hi!... de Thélème... Pauvre Louise!... Ouh! ouh!...
Elle était si brave! Et maintenant... voilà!... Une tumeur à la
matrice.... Et voilà!... Non... non... jamais... je ne...

Sur quoi, mon ami Hoockenbeck eut une redoutable crise de sanglots,
durant laquelle je me surpris à jouer, par contenance, avec la
frange d'argent du drap mortuaire... Puis, tout à coup, je le vis se
précipiter sur le tapis, à plat ventre, et partir à se claquer les
fesses, comme s'il eût voulu se corriger de sa douleur, ou se punir de
n'en être pas assez abîmé...

--Elle était si brave!... Elle était si brave!

Il fallut lui tamponner les tempes, le frictionner, le faire boire,
enfin, le coucher sur un divan et lui tenir les mains jusqu'à ce qu'il
se fût, comme un petit enfant, apaisé.

Heureusement, d'autres visiteurs survinrent. Il se remit tout à fait,
pour les recevoir, et, tandis qu'il recommençait de pleurer sur leurs
joues, je m'esquivai.

Le lendemain, il y eut une messe magnifique, mais une messe belge...
Un latin, d'un sonore! Et un français, d'un belge!... Au cimetière,
oraisons funèbres en belge, condoléances en belge. Je me rappelle
qu'au milieu du discours pathétique d'un vieux petit blond, chauve,
étrangement sphérique, qui, tout pâle, suait à grosses gouttes, et dont
la voix tonnait en belge, toujours en belge, je poussai un cri qui fit
qu'on se retourna, et dus enfoncer mon mouchoir dans ma bouche. J'ai
gardé l'espoir qu'on s'était mépris, au sens de mes larmes...

Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de Hoockenbeck qui
insista, en pleurant, pour me garder à dîner.

Je pensais dîner en tête-à-tête avec lui. Ma surprise fut grande de
trouver dans le salon, où l'on avait débarrassé, à la hâte, la chapelle
ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens,
une autre, équivoque, persistaient, qui étaient affreusement pénibles.
On me présenta à des tantes, à des cousines de Louvain, à des nièces de
Liège, à des amis d'Anvers, à une famille de Verviers, et à nombre de
Bruxellois. Les hommes en habit, cravatés de blanc; les femmes en robe
de soie. D'une, corpulente et fardée, le corsage était ouvert. Tout ce
monde avait une expression singulière, gênée: une expression d'attente.
Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. La
mesure juste y est fort délicate. Après tout, un dîner, même un dîner
d'enterrement, ce n'est pas un enterrement... Ce n'est pas, non plus,
un dîner ordinaire...

Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux
comme il n'en fermente que chez nous, mais comme on n'en élève qu'en
Belgique. Il commença tristement. Un oncle colossal évoqua, d'une voix
funèbre, l'enfance de la défunte. Insensiblement, de souvenirs en
souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent doucement
pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux
grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire.

--Elle était si brave!... répétait, tantôt sur le mode douloureux,
tantôt sur le mode joyeux, mon ami Hoockenbeck, qui, d'ailleurs,
parlait peu et buvait beaucoup.

À une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck, voulant s'empêcher de
rire, avala de travers une grosse bouchée de homard, et, de peur qu'il
n'étouffât, chacun se mit à lui bourrer le dos de coups de poing. À
partir de ce moment, l'animation s'accentua et, bientôt, l'enterrement
dégénéra en kermesse. Les trognes des hommes s'enluminaient de rouges
violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles. Et
les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se
croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre bout. Et, sous la
table, Dieu sait ce qui se passait! Une grosse cousine appuyait, avec
une persistance de plus en plus frénétique, son pied sur le mien... Des
couples disparaissaient, revenaient...

--On n'enterre pas tous les jours une femme pareille... tonitruait
l'oncle colossal... une femme pareille!

Et, dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoockenbeck bégayait:

--Elle était si brave!... si bra... a... ve!...

Malgré les vins, malgré les sauces, malgré les parfums évaporés des
peaux moites, l'odeur des fleurs fanées, et l'autre, s'acharnaient.
Mais la gaité d'aucun n'en paraissait retenue.

Quand je voulus rentrer, Hoockenbeck s'excusa,--il me sembla que
c'était à regret,--de ne pas me reconduire. Mais son beau-frère, un
capitaine revenu du Congo (il n'était malheureusement pas en uniforme),
prétendit que l'air lui ferait du bien... Aidé d'un jeune ménage de
Liège, il triompha aisément des scrupules du veuf qui, généralement
rubicond et couperosé, était devenu violet, à force de congestion.

Nous partîmes à cinq.

Que faire à Bruxelles, vers dix heures de la nuit, sinon la tournée
traditionnelle dans les cafés? De brasseries en brasseries, de cafés en
cafés, notre bande grossissait d'amis rencontrés... On s'attendrissait:

--Ah! mon pauvre vieux!

--Ah! la pauvre Louise!

--Comme ça... si vite?... qu'est-ce qu'il y a eu donc?

--Une tumeur à la matrice... Auriez-vous cru ça, à la voir?...

Hoockenbeck avait parfois des remords.

--Si elle nous voyait!... disait-il timidement.

À quoi le capitaine répliquait:

--Allons donc! Louise était une excellente femme... Elle aimait à
s'amuser, sans en avoir l'air. Comme elle serait contente, d'être au
milieu de nous!

--Elle était si brave... leitmotiv ait, d'une voix do plus en plus
pâteuse, le malheureux veuf...

Il arriva, à la fin, qu'ayant épuisé tous les cafés et tous les bouges,
nous échouâmes dans un restaurant de nuit... Il était bruyant... Des
femmes dégrafées, des jeunes gens ivres, chantaient, dansaient aux sons
de la musique des _laoutars_ roumains.

--Du champagne! du champagne! commanda Hoockenbeck qui, entré dans la
salle, sa cravate dénouée, et son chapeau de travers, prit la taille
d'une petite brune... Mais je crois bien que ce fut seulement pour
assurer son équilibre... En suite de quoi, il alla rouler sur une
banquette...

À six heures du matin,--j'ai honte de l'avouer, mais il faut bien
l'avouer,--je me réveillai dans un fiacre, à la porte de mon hôtel. Le
veuf ronflait à mes côtés. Je sortis sans bruit, et donnai l'adresse
d'Hoockenbeck au cocher. Je ne m'aperçus que plus tard que je m'étais
trompé: c'était l'adresse d'un mauvais lieu.

Brave Hoockenbeck! Il y est peut-être encore...



Vive l'armée belge!


Le plus comique--tout est toujours le plus comique en Belgique--c'est
l'armée belge. L'armée belge est bien plus terrible à voir que l'armée
allemande, non par le nombre de ses soldats, mais par la chamarrure de
ses uniformes. Elle rappelle--en beaucoup plus hippodrome--les plus
splendides moments de l'Épopée napoléonienne. Il ne lui manque que ses
guerres et ses victoires, et Monsieur d'Esparbès, pour les chanter. Les
Belges n'ont pas osé aller jusque-là...

Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, ce matin, six soldats, des cavaliers.
Gros, gras, lourds, la moustache longue et épaisse, le torse bombé
sous un dolman vert que passementent, sur la poitrine, sur les flancs
et dans le dos, d'énormes brandebourgs orange, les manches tellement
galonnées qu'on ne sait jamais si on a affaire à des caporaux ou à
des généraux, le pantalon amarante, très collant aux cuisses, et
tirebouchonné sur la botte, le bonnet de police avec des brandebourgs
aussi, crânement posé sur l'oreille... Et tellement martiaux, tellement
conquérants qu'on dirait qu'ils ont vaincu le monde!... J'ai cru voir
des survivants de l'immortelle garde impériale... Ils étaient six.

La foule, heureuse, toute fière, entoure ces six cavaliers... D'après
ce que j'entends autour de moi, il paraît que c'est la petite tenue...
et presque la tenue de corvée... Un bourgeois dit à un ami étranger
qu'il promène par la ville:

--Et si tu les voyais, en grande tenue, sais-tu?...

Quelque temps après, le même bourgeois, tout rayonnant d'enthousiasme,
dit encore:

--Cent mille hommes comme ça... tu penses?



Ma complice.


Je n'ai passé à Bruxelles qu'une bonne journée: celle qu'y a passée Mme
B... arrivant de Monte-Carlo pour aller à Ostende. C'est toujours un
plaisir que de la voir et de l'entendre rire.

J'ai pu lui parler de Bruxelles, à mon aise, et c'est sa complaisance
qui est un peu responsable du souvenir que j'ai gardé de ce dernier
séjour.

Elle possède à merveille la coquetterie de donner, en riant à tout ce
qu'ils disent, de l'orgueil aux plus sots, comme si elle ne savait pas
du tout qu'elle arrive à être encore un peu plus jolie quand elle rit,
que ses yeux s'approfondissent et jouent, à la façon du velours sous la
pesée du doigt, et que sa lèvre, non contente de se soulever sur les
dents qu'elle a, découvre encore la surprise et le délice d'une gencive
de chatte. Si je n'étais guéri d'aimer l'amour, et capable en tous cas
de m'éprendre d'autre chose qu'une femme laide, j'envierais l'ami qui
est si amoureux d'elle, et l'envierais plus qu'elle, qui ne sait que
s'en moquer.

Ce n'est sans doute pas cette pauvre jolie petite Mme B... qui a
inventé l'accent belge, l'accent belge de Bruxelles, surtout; ni
elle qui est responsable de l'art belge, ou des modes belges, ou des
mœurs belges, ou des imitations belges, ni de l'aspect comique et
cossu des Bruxellois et de leurs Bruxelloises. Mais, à coup sûr, si
les compatriotes de M. Francis de Croisset, né Wiener, me demeurent
tellement comiques, où, ce qui revient au même, sont aussi comiques,
c'est que je n'ai poussé si fort leurs ridicules que pour entendre
encore, entendre toujours glousser de rire et pleurer de rire, et
s'étouffer à rire, et chanter à force de rire, cette jolie petite Mme
B... dont le naturel a le goût exquis de l'eau très pure, et dont
l'absence d'hypocrisie eût ravi Stendhal, aux Italiennes de qui elle
ressemble.

De sorte que si ces pages ont un sort heureux, si elles demeurent
quelques jours, si on m'accuse d'avoir calomnié Bruxelles, s'il m'est
désormais interdit de m'y montrer, sans risquer de me faire lapider,
c'est votre faute, vous avez beau rire, vous avez bien raison de rire,
ce sera votre faute, Madame...



Au cabaret.


Nous fûmes, un soir, dans un de ces cabarets à bonne chair de la rue
Chair-et-pain ou de la rue des Harengs, les hôtes d'une bande de
Bruxellois...

Ai-je besoin de dire que ce sont d'excellents garçons, et qu'ils ont le
cœur sur la main? Après tout, ce n'est point de leur faute, s'ils
sont de Bruxelles... D'une amabilité bruyante, quasi marseillaise, mais
sans le pittoresque, sans la grâce piquante, fleurie, de Marseille, ils
s'intitulent les Parisiens de Bruxelles, ou les Bruxellois de Paris...
je ne sais plus au juste.

Ce soir-là, nous étions, moi particulièrement, j'étais las de musées et
las de galeries, las de la plus belle peinture, même las de la peinture
flamande et des plus purs Hollandais... Je ne pouvais plus entendre,
sans devenir aussitôt neurasthénique et chronophage, les noms vénérés
de Van Eyck, de Jordaens, de Rubens, de Bouts. Volontiers, j'eusse
donné, sinon un Vermeer de Delft,--j'ai horreur de l'exagération--mais
peut-être quatre Memling, et sûrement l'œuvre entier de Wiertz, de
Gallait, de Leys, de Van Beers, de Jef Lambeaux, des deux Stevens et
de Rops, et encore celui de Henri de Groux ajouté à celui de Knopff,
et bien d'autres avec, ah! je vous le jure, sans compter bien entendu,
les lanternes japonaises de M. Théo Van Rysselberghe, pour manger
tranquillement, et que je n'entendisse pas parler d'art, et pas parler
de Paris... de Paris, surtout... de Paris... Mais les Bruxellois,
quand ils se mettent en frais, et pour bien étaler leur culture, et
pour bien montrer qu'ils sont de Bruxelles, n'ont que deux sujets de
conversation: l'art et Paris... Paris et l'art...

Par malheur, ce soir-là, nos hôtes étaient particulièrement amateurs
d'art, et amateurs de Paris, et particulièrement prolixes. Au bout de
cinq minutes, à peine avions-nous touché aux hors-d'œuvre--comment
s'y prirent-ils?--ils avaient fini par me dégoûter de leur musée,
qui est un admirable musée de province, par me dégoûter de tous les
musées, aussi bien ceux de Dresde et de Berlin que de La Haye, de
Madrid et de Florence... Quant à Paris, chaque fois que ce nom sortait
de leur bouche, l'effet en était tel que je me mettais à aboyer
douloureusement, comme un chien devant qui l'on joue du piano...
Faut-il tout avouer? Ils avaient fini par me dégoûter de leur cuisine
merveilleuse...

Ils énuméraient, comme un vieux soldat ses campagnes, les premières
parisiennes où ils avaient été, où ils iraient, revenaient des
vernissages, des grandes ventes, du Salon des Indépendants,
retourneraient à d'autres salons, d'autres vernissages, d'autres
grandes ventes, au Grand Prix, aux dernières premières de la
saison, au Salon d'automne, chez les Bernheim, chez Vollard, chez
Moline, chez Durand Ruel... J'avais honte d'ignorer jusqu'aux neuf
dixièmes des Parisiens illustres qu'ils tutoyaient, et plus des
quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auteurs, dont ils citaient, par
cœur, des pages entières, en prose libre et en vers libérés...

J'aurais bien voulu m'en aller...

Mais c'étaient nos hôtes, et nous étions définitivement attablés.

À des huîtres, nourries des plus grasses algues de la Zélande,
avaient succédé des poissons dont la chair exhalait toute la forte
saveur de la mer du Nord; aux pièces de boucherie ruisselantes
de jus, flanquées de pâtes rissolées, toutes sortes de volatiles
dorés, craquants, débordant de truffes par tous les bouts; à des
légumes rares, choux maritimes, jets de houblon, qui avaient pompé
les plus subtils arômes de la terre et les éthers les plus parfumés
des terreaux, des montagnes d'écrevisses, des lacs de crème, des
pâtisseries des Mille et une Nuits. Et encore des fruits, qui avaient
dû murir en paradis, s'ajoutaient à des fromages qui avaient dû
pourrir en enfer. Les meursault, les haut-brion, les château-laffitte,
les clos-vougeot, les chambolle-musigny, les ruchotte, les romanée
dont s'enorgueillit la cave du professeur Albert Robin, des
champagnes plus durs que l'acier-nickel, les eaux-de-vie, mieux que
centenaires, toutes les liqueurs de la Hollande, tous les tord-boyaux
de l'Angleterre et de l'Amérique ne faisaient qu'exciter la verve
esthétique et le parisianisme pourtant si exalté de nos hôtes, tandis
que, l'abrutissement me gagnant, je ne trouvais même plus la force
d'exprimer, pas même la faculté de sentir toute l'horreur que l'art
m'inspirait, et Paris, donc... ah! Paris!

Je ne songeais plus à m'en aller... je ne songeais plus à rien...

Au fond de la petite salle, à la peinture écaillée, aux lambris
dévernis, parmi une tablée de Flamands, dont je regardais s'empourprer
les visages, comme des pignons de brique, sous le soleil couchant, un
couple ne cessait de s'embrasser, de s'embrasser à perdre haleine, de
s'embrasser toujours, de s'embrasser encore... Ah! ils ne pensaient
pas à l'art, ceux-là... Ils ne parlaient pas d'art, ceux-là... Ils ne
parlaient pas d'art, et pas de Paris, je vous assure... Les heureuses
gens!... Et comme je les enviais... non de s'embrasser... mais de se
taire!... Je m'attachai désespérément au spectacle qu'ils me donnaient
comme on s'attache à une image quelconque, aux fleurs d'un tapis, aux
rais de lumière d'une persienne, à la promenade d'une mouche sur un mur
blanc, pour chasser, loin de soi, une idée pénible, et qui revient, et
qui s'obstine...

Elle était presque trop blonde, presque trop rose, presque trop
grasse, de ce gras fleuri de rose et malsain qu'ont les bons pâtés
de Strasbourg, et elle s'enroulait à un joli gars, aux yeux les plus
noirs, sec et bistré comme un Espagnol... Pendant que leurs amis
mangeaient avec une gloutonnerie silencieuse, eux ne faisaient que
s'enlacer, s'enlaçaient si bien qu'ils semblaient tourner, tourner...
Hors des longs gants de Suède, retroussés, les menottes, un peu
courtes et potelées, pas jolies, sensuelles, mais d'une sensualité
un peu grossière, ces menottes, où jouaient les feux d'un rubis, se
crispaient, pour ajouter encore au goût du baiser, sur un brin de
moustache, sur les épaules, la nuque, le col, dans les cheveux épais du
garçon, dont les mains, aussi, s'égaraient sous les jupons, comme au
bord d'une kermesse de Rubens. Et cela n'était pas très impudique, à
force de franchise, de naïveté et de maladresse...

Personne, d'ailleurs, ne prenait garde au couple énamouré, ni leurs
compagnons qui n'en perdaient pas une bouchée, ni mes amis accablés,
ni nos hôtes infatigables, ni la caissière penchée sur ses additions,
ni le vieux maître d'hôtel, à l'habit crasseux et trop large, au crâne
luisant, aux cheveux gris envolés, qui circulait, pesamment, entre les
tables, portant les plats... Oh! ce vieux domestique de _La Joie fait
peur!_

Quand la petite enragée s'arrêtait pour reprendre son souffle, on
percevait à son cou l'éclat d'une croix en brillants... Elle se
tapotait vivement les cheveux, au bord du chapeau, suçait, non moins
vivement, une patte d'écrevisse, et remontait, ensuite, d'un geste
bref, ses gants au-dessus de ses coudes... Puis ils s'enlaçaient
à nouveau, avec plus de hardiesse, aussi libres que s'ils eussent
été seuls, dans une chambre... Leurs mains cachées sous la table
travaillaient à des caresses invisibles, mais précises... J'admirais
que, gauche et lourde, elle ne fût gracieuse et légère que dans le
baiser... Ils ne disaient toujours rien, non plus que leurs compagnons,
comme si les mots dussent contrarier les joies, également passionnées,
également fugaces, de la gueule et de l'amour...

Et j'entendais la caissière, très pâle et très hautaine, sous ses
bandeaux noirs, répéter, en écrivant sur un gros registre, comme les
mots d'une dictée.

--Quatre homards grillés..., quatre bécassines au champagne.

Et j'entendais le vieux maître d'hôtel crier, d'une voix cassée:

--Les cigares... voilà, monsieur...

Et j'entendais nos Bruxellois, de plus en plus enthousiastes, clamer,
l'un:

--Paris!... Paris!... Paris!

L'autre:

--L'art!... l'art!... l'art!

Un troisième rythmer cette phrase, où M. Camille Lemonnier _avère_,
comme ils disent, une autobiographie, si poétiquement juste:

--«Et depuis lors, mon âme se volatilise, parmi la gracilité mouvante
des roseaux, et la frivolité des libellules.»

Et j'entendais une voix furieuse s'élever du fond de moi-même:

--Zut! Zut! Zut!...

Si bien que, vers deux heures du matin, étourdi, exténué, le cerveau
affreusement liquéfié, le cœur chaviré, les jambes titubantes, je me
couchai, aussi informé des choses de Paris que le moindre d'entre ces
Parisiens de Bruxelles, ou de ces Bruxellois de Paris... je ne sais pas
encore...

     Et plus compétent en art
     Que leur monsieur Edmond Picard,
     Et plus aussi, mon cher Mendès,
     Que votre Dujardin-Beaumetz
     Qui n'est pas de Bruxelles, mais
     Qui, dans un discours belgifique,
     Reconcentra les esthétiques
     De la France et de la Belgique.

Et voyant que je parlais en vers... en vers belges, je m'endormis
rageusement...



CHEZ LES BELGES



Catholicisme.


Ce n'est pas en passant quelques jours dans un pays qu'on peut juger
de ses mœurs, de ses tendances, de ses idées, de ses institutions.
Les observations y sont forcément rapides et superficielles; elles ne
portent que sur un ordre de choses infiniment restreint, et d'ailleurs
peu important. On n'atteint pas l'âme intime, l'âme secrète, l'âme
profonde d'un pays, à moins d'y vivre de sa vie... Il faut donc se
contenter des apparences, qui trompent souvent. En considération de
quoi, je prie les lecteurs de me pardonner le ton parfois frivole et
injuste de ces pages.

Pourtant, dès que vous entrez en Belgique, vous êtes frappé par cette
sorte de malaria religieuse qui y règne. Elle attriste singulièrement
ce petit pays... C'est peut-être cela qui rend si noires ces verdures
de la campagne belge que détestait tant Baudelaire... De même que dans
notre sauvage et dolente Bretagne, où l'esprit religieux a en quelque
sorte tout pétrifié, de même que, dans le Tyrol autrichien, où, à
chaque tournant de route, à chaque carrefour, partout, se dressent des
images de sainteté qui pourraient servir à l'administration vicinale de
bornes kilométriques, de même, en Belgique, la superstition religieuse
est souveraine maîtresse des âmes, des paysages et des lois. Je ne
parle pas seulement des couvents qui y pullulent, comme, en Allemagne,
les casernes; je ne parle pas de ces béguinages, qui ne sont d'ailleurs
plus que des souvenirs, gardés seulement par Gand et par Bruges, pour
les badauds du pittoresque et les moutons de Panurge du tourisme. Je
parle de tout ce pays, sur qui le catholicisme étend son ombre épaisse
et malsaine. Dans les chemins, dans les sentes et dans les villes, on
rencontre, par milliers, de ces figures de foi têtue, de ces figures de
prières, agressives et sombres, telles qu'elles sont peintes dans les
triptyques des primitifs flamands. Les siècles ont passé sur elles, les
progrès et la science ont passé sur elles, sans en adoucir les angles
durs et obtus.

Je me souviens qu'il y a plusieurs années, pris d'un malaise subit dans
une auberge de village, je demandai qu'on allât me chercher un médecin,
à la ville voisine, qui était Gand.

--Ah! Seigneur Jésus, s'écria la bonne, en me voyant très pâle... Il va
peut-être mourir... Dites une prière, bien vite, monsieur... Dites une
prière... Et attendez-moi...

Elle sortit précipitamment, sans m'apporter d'autres secours.

Quelques minutes après, je vis entrer, introduit dans ma chambre par
la petite bonne, un gros prêtre, essoufflé d'avoir trop couru...
Il voulut, à toute force m'administrer l'extrême-onction. Et comme
je refusais de me munir des sacrements de l'Église, il insista
avec violence et ne se retira qu'après avoir appelé, sur ma tête de
mécréant, toutes les malédictions du ciel et toutes les fureurs de
l'enfer.

Partout des processions, des sons de cloche, des cérémonies cultuelles,
extravagantes et moyenâgeuses, des églises pleines et chantantes,
des décors d'autels dans les chambres privées, des dos courbés, des
mains jointes... et des prêtres insolents, paillards et pillards,
et de terribles évêques, avec des faces d'inquisition. Partout,
aussi, cette littérature dont l'érotisme mystique s'associe si
bien aux ferveurs pieuses et les exalte... Qui n'a pas assisté aux
fêtes du Saint-Sang, dans Furne, devenu, ces jours-là, un véritable
asile d'aliénés, ne peut concevoir à quels dérèglements, à quelles
démences, la religion, ainsi enseignée, peut conduire la pauvre âme des
hommes... C'est ce carillonneur de Rodenbach--personnage d'ailleurs
historique--qui gravait sur l'airain sonore et bénit de ses cloches
les plus monstrueuses obscénités... (Il paraît que ces cloches
illustrées, on peut les voir à Bruges, si l'on a quelques hautes
références ecclésiastiques...) C'est Philippe II, couvrant son carnet
d'imaginations démoniaques, alors qu'entouré de ses évêques, de ses
moines, de ses bourreaux, une nonne sur les genoux, il faisait couler
le sang et tenailler la chair des hérétiques, dans les chambres de
torture...

Les centres ouvriers eux-mêmes, les cités industrielles, où souvent
grondent la révolte et l'émeute, n'échappent pas toujours à la
contagion. J'ai vu autrefois, à Gand, une grève. Ce n'étaient point
des flots de peuple lâchés et battant, avec des clameurs de mer
soulevée, les murs de la ville... C'était une procession religieuse qui
défilait silencieusement, avec des attributs religieux, des bannières
ecclésiales, des oriflammes, des femmes déguisées en Saintes-Vierges,
des enfants, en petits anges frisés... Et je me souviendrai toujours
de cet ouvrier, à la gueule farouche, qui marchait devant la foule,
portant je ne sais quoi, qui ressemblait à un ostensoir...

La Belgique ne peut pas éliminer le sang espagnol qui coule dans ses
veines...



Démocrates de Gand.


Un charmant ami de Mæterlinck, retrouvé à Bruxelles, nous conte
cette anecdote:


**Gand a chez nous la spécialité des émeutes bizarres. Vous
souvenez-vous de celles qui eurent lieu, en Belgique, il y a quelque
douze ans? Le peuple réclamait le suffrage universel. Il voulait, lui
aussi, être souverain. Cela lui était venu, tout d'un coup, on ne
sait pourquoi. Il avait déjà un Roi constitutionnel et trouvait, sans
doute, que cela ne suffisait pas à son bonheur. Il en voulait d'autres,
beaucoup d'autres, des rois en habit civil, et il les voulait de son
choix... Le peuple, donc, descendit en armes dans la rue et se livra
aux vociférations d'usage. Les bourgeois, protégés par les troupes,
s'amusèrent à ces spectacles qu'ils croyaient sans danger.

À Gand, les choses semblèrent, durant quelque temps, tourner au
tragique. Cris, barricades, rixes sanglantes, coups de revolver,
charges de cavalerie, décharges de mousqueterie, rien ne manqua à la
fête, pas même les morts. Ordinaire apothéose... Ces escarmouches
menaçant de se prolonger, on convoqua la garde civique. J'en faisais
partie. Force me fut de me ranger sous le drapeau de l'ordre, parmi les
défenseurs de la société. Dans ma compagnie, nous n'étions que deux
bourgeois authentiques, un peintre de mes amis, et moi. Le reste?...
ouvriers, petits employés, commis de magasin, tous, ou presque tous,
en parfaite communion d'idées avec les émeutiers. Dans le rang, ils
discutaient, entre eux, à voix basse, et ce mot de «suffrage universel»
revenait sans cesse, sur leurs lèvres.

Ils se promettaient bien, ils juraient, si on leur commandait de tirer
sur le peuple, de tirer en l'air.

--Ils ont raison, disait l'un, ils combattent pour notre bonheur.

--Mieux que cela, appuyait un autre... pour notre souveraineté...

--Oui, oui!... Tous, nous voulons être souverains, comme en France.

--Imposer notre volonté, comme en France.

--Dicter nos lois, comme en France.

--Patience!... Encore quelques jours, et nous serons les maîtres de
tout, comme en France.

Un autre disait:

--On peut commander tout ce qu'on voudra. Je ne tirerai pas... D'abord,
parce que ce n'est point mon idée, ensuite parce que mon frère est avec
ceux qui se battent, pour notre souveraineté. Je me serais bien battu,
moi aussi... mais j'ai une femme, deux enfants...

--Moi aussi, je me serais bien battu... mais le patron, qui n'est
pas pour le peuple, m'aurait mis à la porte, et je n'aurais plus
d'ouvrage... Oui, mais, quand nous serons souverains, c'est nous qui
mettrons les patrons à la porte...

Un petit homme, qui n'avait encore rien dit, se mit, tout à coup, à
répéter, plusieurs fois, en me criblant de regards aigus, sautillants
et menaçants:

--Moi, je sais bien pour qui je voterai...

Et, comme je restais muet, dans mon rang...

--Oui, oui... Vous voudriez que je vote pour vous... Mais je ne suis
pas un imbécile... Je ne voterai pas pour vous... Je sais bien pour qui
je voterai... Je voterai pour quelqu'un... Et quand j'aurai voté pour
celui que je sais... ah! ah! ah!... Je sais ce que je dis... Et vous...
vous ne dites pas ce que vous savez...

--Au moins, pensais-je... ils ne tireront pas.

Notre capitaine se promenait devant le front de la compagnie, inquiet,
nerveux, l'oreille ouverte aux clameurs encore lointaines de l'émeute.
De temps en temps, des cavaliers traversaient la place, au galop.
Les boutiques se fermaient; de pâles bourgeois rentraient chez eux,
en hâte, essoufflés. Peu à peu, le grondement populaire se fit plus
proche; les cris, les vociférations, les appels, plus distincts. Deux
coups de feu claquèrent, comme deux coups de fouet, dans une bagarre
de voitures... Le capitaine se tourna vers nous. C'était un marchand
de cravates de la ville... Il avait une figure toute ronde et rose, un
gros ventre pacifique, des yeux doux...

--Mes enfants, nous dit-il... ça se gâte... Ils vont être là dans
quelques minutes... Qu'est-ce que vous voulez?... Je vais être obligé
de faire les sommations légales et de commander le feu... C'est très
embêtant... car je les connais... ce sont des enragés... ils ne
m'écouteront pas... Tirer sur des gens de la ville, des gens qu'on
connaît... c'est très embêtant. D'un autre côté, il faut bien que
force reste à la loi... Il le faut... C'est très embêtant... Si encore
ils avaient exposé tranquillement leurs revendications!... Le Roi
est un brave homme, les ministres sont de braves gens... Eux aussi,
parbleu, sont de braves gens... On se serait arrangé, bien ou mal...
Enfin, ça n'est pas tout ça... Le devoir avant tout... c'est très
embêtant... Soldats... écoutez-moi bien... Il faut faire le moins
de malheur qu'on pourra... Quand je commanderai le feu, le premier
rang ne tirera pas... Il n'y aura que le second rang qui tirera...
Et encore est-il nécessaire que le second rang tire, tout entier?...
Non... non... En somme, il ne s'agit que de les effrayer... Trois,
quatre morts... trois, quatre blessés... C'est très embêtant... mais
ce n'est pas une grosse affaire... Et ça suffira peut-être à les
arrêter, ces bougres-là... Voyons, vous, là-bas, dans le second rang,
attention!... Fixe!... Y a-t-il, parmi vous, dix hommes... bien décidés
à lâcher leur coup sur le peuple, à mon commandement?... Y en a-t-il
cinq seulement?... Voyons, voyons, sacristi!... Y en a-t-il quatre?...
quatre?... Répondez!

Et à ma stupéfaction, de la droite à la gauche du rang, j'entendis sur
chaque lèvre, voltiger sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre, ce
mot:

--Moi... moi... moi... moi... moi!...

Sur les cinquante hommes que nous étions dans le rang, deux seulement
s'étaient tus... Deux seulement étaient froidement résolus, non
seulement à ne pas tirer sur des hommes, mais à lever la crosse en
l'air, aussitôt parti l'ordre de mort... Et ces deux hommes, ce
n'étaient point des prolétaires, c'étaient les deux bourgeois de la
compagnie, mon ami le peintre et moi...

Heureusement qu'ils tirèrent fort mal... Il n'y eut que dix pauvres
diables de tués, et douze de blessés!...



Constantin Meunier.


Revu toute la journée--une journée triste et pluvieuse--des œuvres
de Constantin Meunier.

Constantin Meunier est un artiste intéressant et méritoire. Par son
talent, par sa belle vie sans défaillance, il a droit au respect de
tous. De son œuvre, se dégage une forte signification humaine.

Comme tant d'autres, qui y trouvèrent fortune et profit, il eût pu
faire des Dianes cireuses, d'onduleuses Vénus et de voluptueuses
faunesses. Il eût pu élever, aussi bien que d'autres, des monuments en
sucre ou en saindoux, à la mémoire des grands hommes de Bruxelles, et
peupler le bois de la Cambre de toute une foule de peintres, de poètes,
d'orateurs et de militaires... Mais il avait un idéal plus fier.

Né au milieu d'un pays de travail et de souffrance, vivant dans une
atmosphère homicide, ayant toujours sous les yeux, le lugubre spectacle
de l'enfer des mines, le drame rouge de l'usine, il fit des ouvriers.

Il les peignit d'abord; ensuite, il les modela.

Ardemment, il se passionna à leurs labeurs, à leurs misères, à
leurs révoltes. Il comprit la rude beauté tragique de leurs torses,
la musculature contractée, violente de leurs gestes, la tristesse
haletante, farouche, durcie de leurs faces souterraines. Il tenta de
styliser, de ramener vers la simplicité linéaire du drapement antique,
leurs tabliers de cuir, leurs bourgerons collants, leurs pauvres
hardes de travail. Et surtout, il s'émut,--car il était infiniment
bon, et il rêvait toujours de justice,--de ce que contient d'injustice
sociale, d'âpre exploitation capitaliste et politique, la destinée de
ces parias, à qui il est dévolu de ne trouver leur maigre existence
quotidienne, que dans l'effroi, ou dans l'usure lente d'un métier,
auprès de quoi le bagne semble presque une douceur.

De tout cela il sut tirer des accents assez nobles, des apparences
sculpturales assez fortes, de la pitié. On lui doit trois œuvres
presque entièrement belles: Une _Figure de paysanne_, au visage usé,
aux yeux morts, aux seins taris; le _Cheval de mine_, la _Femme au
grisou_, cette dernière, surtout, d'une composition ample et simple,
d'un métier plus serré. C'est déjà beaucoup.

Malheureusement, venu trop tard à la sculpture, qui est un art très
difficile, ennemi du truquage et du trompe-l'œil, Constantin
Meunier, en dépit de ses dons réels, de sa passion, de sa forte
compréhension de la vie ouvrière, ne connut pas très bien son métier.
Son modelé est pauvre, parfois désuni, sa forme souvent lourde, ses
plans pas assez nombreux, pas assez colorés, ses contours secs... Il
ne sait pas toujours combiner avec harmonie un monument, architecturer
un ensemble, grouper des figures... On sent trop l'effort en tout ce
qu'il fait. La souplesse qui donne la vie, le mouvement à la matière,
est peut-être ce qui lui manque le plus. Seul, le morceau vaut ce qu'il
vaut, et, le plus souvent il n'a qu'une valeur,--par conséquent, une
illusion--de littérature.

       *       *       *       *       *

On m'a raconté le drame suivant:

La Ligue des Droits de l'homme que préside, avec tant de fermeté et un
si beau dévouement, M. Francis de Pressensé, institua une commission
chargée d'élever, à la grande mémoire d'Émile Zola, un monument.
Cette commission choisit, pour l'exécuter, Constantin Meunier. Mais
celui-ci hésita longtemps, émit des scrupules. Il était souffrant,
se trouvait bien vieux, avait encore une œuvre importante à
terminer, cette œuvre dont nous avons admiré, à nos expositions, de
nombreux fragments, et qu'il eût bien voulu voir se dresser sur une
des places publiques de Bruxelles, avant de mourir. Sur des instances
réitérées, flatteuses pour lui, à coup sûr, mais maladroites, car lui
seul était en mesure de savoir ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas
entreprendre,--il finit par accepter cette lourde mission, mollement,
à la condition qu'on lui adjoignît un collaborateur français, qui fut
aussitôt désigné, ou plutôt qui se désigna lui-même: M. Alexandre
Charpentier.

Au bout d'une très longue année, Constantin Meunier et M. Alexandre
Charpentier présentèrent à la commission une maquette, pas très
heureuse, dit-on. Elle fut jugée insuffisante. Les deux artistes
avouaient d'ailleurs qu'ils n'en étaient pas contents. Ils comprirent
qu'ils devaient chercher et trouver autre chose...

Le monument était tel. Un Émile Zola, debout, oratoire, dramatique,
étriqué, en veston d'ouvrier, en pantalon tirebouchonné, un Zola sans
noblesse et sans vie propre, où rien ne s'évoquait de cette physionomie
mobile, ardente, volontaire, timide, si conquérante et si fine, rusée
et tendre, joviale et triste, enthousiaste et déçue, et qui semblait
respirer la vie, toute la vie, avec une si forte passion. Derrière ce
Zola, banal et pauvre, une Vérité nue étendait les mains. À droite,
un mineur; à gauche, une glèbe. L'invention était quelconque. On voit
qu'elle ne dépassait pas la mentalité des artistes officiels. Et tout
cela se groupait assez mal.

--Sapristi! dit M. Alexandre Charpentier, devant cette découverte un
peu tardive... Voilà qui est ennuyeux... Car ils ont raison... Ça ne
vaut rien du tout... J'ai idée que c'est la Vérité qui nous gêne...
Elle est très jolie... mais pas à sa place, derrière Zola... Il faut
absolument la mettre devant... Qu'en dites-vous?

--Essayons de la mettre devant... consentit Constantin Meunier.

--Essayons.

Placée devant, la Vérité produisit un effet plus déplorable encore. Et
puis elle annulait la glèbe, le mineur.

--Diable! s'écrièrent, avec un ensemble plus parfait que leur œuvre,
les deux artistes terrifiés...

Et ils réfléchirent longuement.

--Si on l'habillait?... proposa Constantin Meunier.

--La Vérité?

--Oui... Eh bien, quoi?

--Une Vérité habillée?... Ce ne serait plus la Vérité... Non...
Essayons à droite.

--Essayons... acquiesça Constantin Meunier.

On transporta la Vérité à droite... Mais...

--Non, non... quelle horreur!... Enlevez...

Constantin Meunier se cache la face... Tout se déséquilibre du
monument... Tout s'effondre... tout fiche le camp, comme on dit dans
les ateliers.

Le problème devenait de plus en plus ardu.

--Alors, à gauche, invita, pour la deuxième fois, M. Alexandre
Charpentier.

Le pauvre Constantin Meunier n'avait plus la foi. Il répondit,
mollement:

--Essayons à gauche.

On transporta la Vérité à gauche.

--Impossible!

Tel fut le cri que poussèrent simultanément Constantin Meunier et M.
Alexandre Charpentier.

Hélas! ni devant, ni derrière, ni à droite, ni à gauche.... Situation
douloureuse et sans issue. Ce qu'elle dut en entendre, la Vérité, comme
toujours!

Au cours de leurs travaux, les deux sculpteurs avaient eu des
mésententes assez pénibles. Cette dernière aventure n'était point pour
les dissiper. Ceux qui connaissent le cœur des hommes, surtout le
cœur des artistes, qui sont deux fois des hommes, peuvent se faire
une idée de ce qui se passa entre Constantin Meunier et M. Alexandre
Charpentier. Ils en arrivèrent, dans leurs rapports, à une tension
telle, que l'artiste belge, irrité de l'ingérence dominatrice de son
collaborateur, et pensant que son influence avait pu être déprimante,
finit par se priver de ses services. Peut-être eût-il dû commencer par
là.

Resté seul, le pauvre grand sculpteur fut bien embarrassé. Faut-il
croire, comme d'aucuns l'affirment, que l'atmosphère de Bruxelles,
aujourd'hui, est funeste à toute création artistique? Ou bien,
Constantin Meunier était-il trop vieux? Manquait-il de cette ardeur
d'imagination qui tant de fois corrigea ce que son métier avait
d'insuffisant? Il essaya quantité de combinaisons qui ne réussirent
point. Finalement, après des jours d'efforts, après des luttes
douloureuses avec son œuvre et avec lui-même, il en vint à cette
conclusion stupéfiante: que, esthétiquement, du moins, les deux figures
de la Vérité et de Zola s'excluaient, qu'il fallait choisir entre la
Vérité et Zola et ne plus tenter de les associer l'une à l'autre, en
bronze. Et il choisit Zola, réservant la Vérité pour une destination
inconnue.

On prétend que l'irritation, le chagrin, l'état de lutte constante
où il avait dû se mettre vis-à-vis de M. Alexandre Charpentier, la
déception, tout cela ne fut pas étranger à sa mort, qui arriva peu
après. Et le monument d'Émile Zola, en dépit des oppositions de la
famille de Constantin Meunier, revint à M. Alexandre Charpentier, qui y
travaille, seul, désormais. Où en est-il? Comment est-il? Je n'en sais
rien, n'étant pas dans le secret des dieux.

Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle
a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce
qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de
près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la
vie.


**Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Émile
Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de
génie,--surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain,--Zola a
créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que
la bourrasque souffle encore.

Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle
et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait
l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes,
constructrices, de la science et de la raison.

On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice.
On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila: tout cela parce qu'au
crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie
nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la
justice et l'amour.

Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les
rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait
montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage,
il n'a rien pu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses,
car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine
atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau.

Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent
être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent,
et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une
œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage
d'artistes fourvoyés:

--Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble.

Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il
ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de
métier...

Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel
affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et
fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places
publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient
au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments
formidables et dérisoires.

Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en
sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que
jamais... Elle ne jouait plus au gros lion avec ses petites filles;
elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de
chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la
ronde de leur comique.

     Sur les ponts
     De Bruxelles...

Qu'est-ce que je chantais là, mon Dieu?... À Bruxelles, il n'y a pas
de ponts... Ils avaient bien, autrefois, une rivière, une rivière
que, par esprit d'imitation et pour justifier leur parisianisme, ils
avaient appelée, en en réformant l'orthographe: la Senne. Mais, depuis
longtemps, ils l'ont enfouie sous terre et recouverte d'une voûte...
Peut-être aussi, est-ce pour ne pas faire concurrence au Manneken-Piss,
dont le pipi puéril leur suffit, suffit à leur amour de l'eau, à leur
amour des reflets dans l'eau...



Un Industriel.


J'ai vu un grand industriel. Il était d'ailleurs tout petit, ainsi
qu'il arrive souvent des grands écrivains, des grands artistes, des
grands avocats, des grands médecins.... Il était tout petit, très rouge
de visage, très blond de barbe et de cheveux, et bedonnant, avec une
très grosse chaîne, ou plutôt un très gros câble d'or, en guirlande sur
son ventre.

--Ça va très mal... ça va très mal... gémit-il... On ne peut plus
travailler tranquillement... Toujours des grèves!... Quand l'une cesse,
l'autre commence... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Ah! je ne sais pas
ce que va devenir notre industrie, notre pauvre industrie... Elle est
bien malade...

Et, brusquement:

--C'est de votre faute!... crie-t-il.

--De ma faute?... À moi?

--Oui, oui... Enfin, de la faute des socialistes... des anarchistes
français... Mais oui... Vous ne connaissez pas nos ouvriers, à nous...
De braves gens... de très braves gens... Au fond, ils ne veulent
rien... ne demandent rien... sont très contents de ce qu'ils gagnent.
Ils ne gagnent pas grand'chose, c'est vrai. Mais ça leur suffit... Du
reste, qu'est-ce qu'ils feraient de plus d'argent?... Rien... rien...
rien... Vous allez rire. L'année dernière, j'ai donné vingt francs à un
ouvrier qui avait sauvé la vie à ma fille... ma fille unique... tombée
dans le canal... Savez-vous ce qu'il a fait de ses vingt francs? Il a
acheté un samovar, mon cher monsieur, un samovar!... Il est vrai que
c'est un Russe... N'importe.

Et il répète, en levant les bras au ciel:

--Un samovar!... Un samovar! Et ils sont tous comme ça!... Parbleu! ils
se mettent bien en grève, de temps en temps, comme les autres... Que
voulez-vous?... c'est la mode, aujourd'hui, dans le monde ouvrier...
Du moins, chez nous, les grèves ne sont pas sérieuses... des grèves
pour rire... Quelques jours de flâne... et puis à l'ouvrage!... Nos
grèves?... C'est la forme moderne de la kermesse... Oui, mais, dès
que nos ouvriers sont en grève, arrivent, on ne sait d'où... des
tas de socialistes... d'anarchistes... enfin des Français... Ils
gueulent: «Debout! Debout!... Sus aux patrons!... Mort au capital!...»
Ils excitent à la violence, à l'émeute, au pillage. Et voilà nos
bons petits agneaux belges, changés, aussitôt, en bêtes féroces
françaises... Alors, tout va mal... le gâchis, quoi!... Nous sommes
bien obligés, parfois, d'augmenter les salaires... Or, augmenter les
salaires, savez-vous ce que c'est? C'est ruiner notre industrie, tout
simplement... Oui, monsieur, notre industrie... vous ruinez notre
industrie, tout simplement... Ah! sans vous!...

Je voulus expliquer à mon interlocuteur que nos grands industriels du
Nord formulaient les mêmes éloges sur le désintéressement de leurs
ouvriers, et les mêmes plaintes contre les excitateurs belges. C'est
beaucoup plus facile que de rechercher les vraies causes d'une
évolution, disons, pour ne pas les vexer, d'une maladie économique,
et d'y remédier. Je tâchai de lui faire comprendre que, tant que les
conditions du travail ne seraient pas réorganisées sur des bases plus
justes, il en serait toujours ainsi... Mais le petit grand industriel
s'obstine à ne pas entendre raison.

Il proteste, s'agite, trépigne, crie:

--Non, non... Il n'y a pas d'évolution économique, pas de maladie
économique... Il n'y a rien d'économique. Il y a le travail... Le
travail est le travail... Qu'est-ce que le travail?... Rien... Que
doit-il être?... Rien... Je ne connais que ce principe-là... Mais,
laissez-moi donc tranquille... Non, non. Il y a vous, vous!... Vous,
vous avez toujours été les propagandistes de l'esprit révolutionnaire
parmi les peuples... C'est dégoûtant... Ah! je sais bien ce que vous
rêvez... je vois bien ce que vous attendez... La Belgique aux Français,
hein?

--Et vous la France aux Belges, hein?

Le petit grand industriel me considère alors d'un œil singulièrement
brillant:

--Hé!... Hé! fait-il en claquant de la langue... Ne riez pas...
Dites donc? Dites donc?... Avec nos bons, nos excellents amis les
Allemands?... Hé! hé?... Mais dites donc?... Ah! ah!...

Puis, il se hausse sur la pointe des pieds, atteint de la main mon
épaule, où il tape, le bon Belge, de petits coups protecteurs:

--Hé! hé!... Sapristi... dites-moi donc?... Ce serait une fameuse
chance, pour vous!...



Waterloo.


Le même jour, je suis allé visiter le champ de bataille de Waterloo.
Peut-être ai-je été poussé inconsciemment à cette absurde visite, par
cette idée, non moins absurde, de m'habituer tout de suite à l'idée de
la défaite, de la dénationalisation, de la belgification, qu'évoque en
moi le nom seul de Waterloo.

Mais je n'ai rien vu, au champ de bataille de Waterloo... Au champ de
bataille de Waterloo, près de l'auberge de Belle-Alliance, où quelques
excursionnistes anglais échangeaient de petits cailloux jaunes contre
de petits cailloux noirs, je n'ai vu, debout sur une table, les jambes
bottées, sur la tête un panama en bataille, aux yeux une énorme
lorgnette, je n'ai vu que M. Henry Houssaye, qui regardait... quoi?

Des corbeaux volaient ici et là, dans la morne plaine... Et je me dis
mélancoliquement:

--Il les prend encore pour des aigles.



Au Musée.


Je ne dirai rien des visites que j'ai faites aux Musées. Je veux
garder secrètes en moi, au plus profond de moi, les jouissances et les
rêveries que je vous dois, ô Van Eyck, ô Jordaens, ô Rubens, ô Teniers,
ô Van Dyck!... Je veux, en admirateur respectueux, soucieux de votre
immortel repos, vous épargner toutes les sottises, épaisses, gluantes,
que sécrètent hideusement les critiques d'art, lorsqu'ils se trouvent
en présence des œuvres d'art, de n'importe quelles œuvres d'art,
sottises indélébiles qui, bien mieux que les poussières accumulées et
les vernis encrassés, encrassent à jamais vos chefs-d'œuvre, et
finissent par vous dégoûter de vous-mêmes... Ah! c'est bien la peine
que vous ayez été de grands hommes et de braves gens!

Un soir, au Musée de La Haye, j'ai vraiment entendu l'_Homère_ de
Rembrandt me dire:

--Éloigne de moi,--ah! je t'en supplie, toi qui sembles m'aimer
silencieusement,--éloigne de moi tous ces sourds bourdonnements de
moustiques, toutes ces douloureuses piqûres de mouches, qui rendent
ma vie si intolérable, dans ce musée, et qui font que je regrette
souvent--je t'en donne ma parole d'honneur--de n'avoir pas été
peint par M. Dagnan-Bouveret... Car, si j'avais été peint par M.
Dagnan-Bouveret, comprends-tu?... tout ce qui se dit de moi aurait sa
raison d'être... Et je n'en souffrirais pas... Tiens! regarde cette
grosse dame... oui, là-bas... à gauche..., cette grosse dame en rose...
devant le Vermeer... Tout à l'heure, elle rassemblait autour de moi
toute sa famille--quatre petits garçons, quatre petites filles, et
autant de neveux et de nièces--et elle disait à tout ce monde, en me
désignant de la pointe d'une aiguille à chapeau: «Examinez bien ce
vieux-là, mes enfants. Comme il ressemble à votre grand-père!» Et
les enfants de s'écrier, en tapant dans leurs mains: «C'est vrai!...
Grand-papa... grand-papa!» Eh bien, j'aime mieux ça. Je ne sais pas
pourquoi... ça m'a fait plaisir... oui, ça m'a ému, de savoir que je
ressemble à quelqu'un, à quelqu'un de vivant, même à quelqu'un de
Bruxelles;... car, sûrement, elle est de Bruxelles, la grosse dame en
rose... Mais si tu avais entendu, l'autre jour, M. Thiébaut-Sisson?
Alors je ne ressemblais plus à rien... Et M. Mauclair, donc?...
N'affirmait-il pas que je suis «de la peinture statique»? Quelle pitié,
mon Dieu... quelle pitié!

Est-ce curieux?... Est-ce humiliant pour notre mentalité, qu'il existe
encore au XXe siècle tant de gens assez oisifs, assez pauvres d'idées,
assez dénués du sens de la vie, assez peu respectueux du sens de la
beauté, pour se donner la mission ridicule d'expliquer des choses, que
d'ailleurs on n'explique point, auxquelles ils ne comprennent et ne
comprendront jamais rien, quand il est si facile de laisser, chacun,
jouir de ce qu'il a devant les yeux, librement, à sa façon?

Mais voilà... Tout homme a, dans le cœur, un Mauclair qui sommeille.

Si, du moins, il sommeillait toujours, ce sacré Mauclair-là!...
N'est-ce pas, mon pauvre Homère?



Il fait de la race.


Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont
fabriqué une espèce de lapin qui se nomme d'un nom grandiose: le géant
des Flandres, et qui, pour un lapin, animal généralement peu lyrique,
est bien un géant, plus qu'un géant, un véritable monstre. Le géant des
Flandres arrive à peser jusqu'à vingt-deux livres de viande.

Mais c'est surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un
commerce intéressant et très prospère. Il faut le reconnaître, les
Belges sont des maîtres incomparables, en aviculture.

Parmi les élevages, très nombreux autour de Bruxelles, j'en ai visité
un qu'on m'avait spécialement recommandé. Il appartient à M. de S...
Mi-paysan, mi-hobereau, d'accueil un peu rude, mais bon homme au fond,
M. de S..., après quelques minutes, finit par se familiariser jusqu'à
l'indiscrétion, jusqu'aux bourrades joyeuses, aux tapes sur le ventre.
Et son rire est quelque chose de si assourdissant que, chaque fois
qu'il rit, on est instinctivement porté à se boucher les oreilles,
comme au passage d'une locomotive qui siffle.

Son installation est merveilleuse. Rien n'y est laissé au hasard...
Tout y est combiné, prévu, réglementé, discipliné: nourriture, soins,
hygiène, exercice physique, sélection, en vue de l'amélioration
constante et du plus parfait bonheur de la race.. Je n'ai jamais vu
que, nulle part, on en ait fait autant pour les hommes.

--Je suis sévère..., confesse M. de S..., ça oui... mais je ne les
embête pas... Il ne faut jamais embêter les bêtes... Il faut qu'elles
s'amusent, au contraire.. Quand elles ne s'amusent pas, elles
dépérissent... Et alors, bonsoir les œufs!...

Ils ont deux espèces de poules, en Belgique; la Coucou de Malines,
et la Campine. Produit très bien fixé d'un croisement de la Brahma
herminée avec la Campine, la Coucou de Malines est résistante,
grosse, un peu lourde de formes, d'un joli gris caillouté, d'une
chair abondante et délicate. Elle est essentiellement commerciale. On
en expédie dans le monde entier. La Campine est la poule nationale.
On raconte qu'il y a plus d'un siècle, la race en était à peu près
perdue; du moins elle s'était astucieusement dispersée parmi d'autres
races. Peu à peu, on l'a reconstituée dans toute sa pureté originelle.
Elle est petite, mais extrêmement élégante, vive et jolie. M. Paul
Bourget dirait qu'elle a des allures aristocratiques. Svelte et un peu
piaffeuse, telle du moins que je la connais, je crois qu'il serait
plus juste de lui attribuer des airs de petite cocotte, de cocodette.
Un mantelet blanc, délicieusement blanc, accompagne sa robe blanche et
noire, très collante au corps, et qui dessine les formes avec une grâce
un peu hardie... Une crête effilée, d'un rouge vif, la coiffe d'une
façon exquisément insolente. Comme notre Bresse, elle a des pattes
bleues, ce qui est un signe de bonne naissance. Le sang bleu, toujours.

--Une pondeuse admirable, s'extasiait notre hobereau... la meilleure,
la plus régulière de toutes les pondeuses... avec ses petites mines
évaporées...

Et, tout en me promenant à travers ses parquets, propres, luisants,
luxueux, pareils aux villas de Saint-Germain et de l'Isle-Adam, il me
confiait, en termes prolixes, ses idées sur l'élevage...

Comme j'admirais la vitalité, la robustesse, la belle humeur de ses
bêtes:

--Ah! voilà!...professait-il. Il faut être impitoyable et
scientifique.. Je suis impitoyable et scientifique... J'élimine les
coqs qui ne chantent pas bien... dont la voix n'est pas assez sonore et
retentissante... Tout est là, mon cher monsieur... J'ai observé que,
plus un coq chante fort, plus il est ardent et, par conséquent, apte à
la reproduction. Une belle voix, chez les coqs, de même que chez les
hommes, annonce toujours... enfin, vous savez ce que je veux dire...

--Alors, les ténors?... ne pus-je m'empêcher de remarquer... Dites
donc, voilà un point de vue nouveau.

--Non, pas les ténors, naturellement. Les ténors sont des lavettes...
Ah! ah! ah!... Les ténors, à la broche!... Dans la marmite, les
ténors!... Bien entendu, je ne conserve que les barytons... les
barytons sérieux, bien gorgés... Allez! les poules ne s'y trompent
pas... Elles savent parfaitement que plus un coq barytonne, mieux elles
seront servies, plus leurs œufs seront gros, abondants... et plus
vigoureux leurs petits... car tout s'enchaîne, dans la nature... Tenez,
j'ai fondé à Bruxelles un Club, chargé de propager, à travers le monde,
ces vérités biologiques... Un succès fou, mon cher monsieur... Nous
avons maintenant des journaux, des conférences, des laboratoires...
beaucoup d'argent... Nous organisons des expositions épatantes...
avec des concours de chant... Un vrai conservatoire... mais pas de
musique... ah! ah!... non, sacré matin!... un conservatoire de... enfin
vous savez ce que je veux dire... C'est passionnant.

Il m'apprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de reconstituer une race
dégénérée: l'inceste.

--Ainsi vous prenez, je suppose, deux cochins fauves... Ils ont des
tares inadmissibles, ignobles, dégoûtantes, criminelles, telles, par
exemple, que des plumes grises, noires ou blanches... des culottes
étriquées, pas assez bouffantes... des queues trop longues... Enfin,
il reste en eux des mélanges anciens, des influences disparates... Eh
bien, vous les isolez dans un parquet... Bon... Ils ont des couvées...
Bon!... Vous sélectionnez, sans faiblesse, la poule et le coq,
c'est-à-dire le frère et la sœur que vous mettez carrément à la
reproduction... Et ainsi de suite, de couvées en couvées... Peu à peu,
les influences étrangères s'atténuent, les mélanges disparaissent...
Après cinq, six générations, vous avez retrouvé tous les caractères
bien définis, toutes les vertus ataviques, toute la pureté première de
la race. Ah! c'est passionnant.

Il ajouta:

--Pour les hommes, ma foi!... je n'ai point essayé...

Et il me poussa du coude légèrement:

--Hé! hé! Dites donc? Faudrait peut-être essayer ça... en France, où la
race s'en va... s'en va...

Je vis, dans un parquet, des oiseaux extraordinaires que, tout
d'abord, je pris pour des rapaces. Droits comme des hommes et juchés
sur de hautes pattes sèches, nerveuses, armées de terribles éperons,
le poitrail bombant, serré dans un justaucorps de plumes bleuâtres,
la queue courte, pointue, relevée à la manière d'un sabre, l'œil
féroce, le bec recourbé, coupant, nomme celui des vautours, ils me
firent l'effet de ces reitres querelleurs, qui, pour un rien, tiraient
l'épée, et vous étendaient, d'un coup d'estoc, sur la berge des routes.

--Des Combattants de Bruges... expliqua en haussant les épaules,
le hobereau... Rien du tout... rien du tout... Oui, ils font les
fendants... ça a l'air de quelque chose... et, au fond, des couillons,
mon cher monsieur, les pires couillons du monde. Ne me parlez pas de
ces épateurs, qu'un rouge, gorge mettrait en déroute... et qu'il faut
élever dans du coton...

Nous marchions toujours de parquets en parquets, et, toujours, le grand
aviculteur parlait, parlait, expliquait, commentait:

--L'hôpital! me dit-il, tout à coup.

Il s'arrêta, me montra un grand espace, divisé en cinq ou six
compartiments, enclos de grillages, où s'élevaient, bien exposées
au soleil, de vraies maisonnettes. Une forte odeur d'acide phénique
montait du sol soigneusement ratissé... Quelques poules se promenaient,
l'aile basse, de l'allure triste, lente et cassée qu'ont les vieilles
bonnes femmes, dans la campagne. J'en vis qui boitillaient, qui
sautillaient sur leurs pattes, entourées de linges de pansement.
D'autres, hottues, les plumes ternes et bouffantes, la crête décolorée,
restaient immobiles, sans rien voir de ce qui se passait autour
d'elles. D'autres encore, accroupies en rang, sur l'herbe sulfatée,
dodelinaient de la tête et se racontaient de petites histoires,
parlaient, sans doute, de leurs maladies, comme font les convalescents,
assis, dans le jardin de l'hospice, sur des bancs, un jour de soleil.

Et M. de S... me conta ceci:

--Un matin, j'apprends par mon chef basse-courrier, que j'ai deux
poules diphtériques... Comment avaient-elles pu attraper cette
contagion, ici, où, chaque jour, les parquets, le sol, les mangeoires,
l'eau, la nourriture même, tout enfin est désinfecté?... Je me le
demande encore... Mais il n'y avait pas à s'y tromper; elles étaient
diphtériques... Ah! sacristi!... Immédiatement, j'ordonne de les
isoler dans une de ces maisonnettes que vous voyez... Et on les
soigne... Trois fois par jour, un employé venait avec un petit attirail
d'infirmier... Il commençait par racler, avec un grattoir, le gosier
des poules, enduisait, ensuite, à l'aide d'un pinceau, les plaies à
vif, d'une bonne couche de pétrole, et comme il faut soutenir les
malades, durant l'évolution de cette maladie, qui est très déprimante,
il leur entonnait deux ou trois boulettes, d'une composition spéciale
et tonique... Ce régime leur était extrêmement pénible et douloureux.
Mais quoi? Elles avaient beau protester, il fallait bien en passer
par là... Or, voici ce qu'elles imaginèrent... C'est à ne pas croire!
Moi-même, j'eusse traité de blagueur celui qui m'eût rapporté la chose,
si je n'en avais pas été, une dizaine de fois, le témoin stupéfait...
Du plus loin qu'elles voyaient venir leur bourreau, avec sa trousse,
elles essayaient aussitôt de se mettre sur leurs pattes, battaient de
l'aile, affectaient la plus folle gaieté, puis, se précipitant aux
mangeoires garnies d'un peu de millet, elles faisaient semblant de
manger.... Oui, mon cher monsieur, avec une ostentation comique, elles
faisaient semblant de manger, goulûment. Et, regardant l'employé, en
dessous, d'un air malin, elles semblaient lui dire: «Tu vois, nous
avons grand appétit... nous sommes tout à fait guéries... Remporte donc
ton grattoir, ton pinceau au pétrole, et tes boulettes»... Ah! les
roublardes!... C'est passionnant...

--Dire, m'écriai-je, que j'ai été puni, au collège, de huit jours
de cachot pour avoir écrit, dans un discours français, ces mots
sacrilèges: «l'intelligence des bêtes»!

--Tiens! moi aussi, dans un thème latin, s'exclama l'aviculteur... chez
les Jésuites...

Et son gros rire fit s'agiter toute la basse-cour...

Je n'étais pas au bout de mes surprises...

Au centre d'un parquet, un petit homme, enveloppé d'une longue
blouse de toile écrue, un tablier blanc noué autour des reins, la
tête coiffée d'une calotte ronde--tout à fait l'air classique d'un
interne--disposait sur une table, méthodiquement, des pots, des fioles,
des bandes, des rouleaux de ouate hydrophile, et faisait flamber de
fins instruments d'acier, dans un récipient de métal.

--Pourquoi est-ce?... demandai-je.

L'aviculteur parut un moment gêné:

--Pour rien... pour rien... répondit-il.

Puis, tout à coup:

--Bah!... vous avez l'air d'un brave homme... Seulement, pas un mot à
personne, hein?... Eh bien, voilà... Il arrange les poules pour une
prochaine exposition... Il les met au point réglementaire...

Et, son caractère joyeux reprenant le dessus:

--Il fait de la race... ajouta-t-il, dans un rire sonore. Vous
comprenez?... J'ai des sujets qui ont des qualités... mais qui ont
aussi des tares... On n'est pas parfait, que diable!... Alors,
j'augmente les qualités, et je détruis les tares... Je rajeunis les
éperons trop vieux... Je peins en rose ou en bleu, selon l'espèce, les
pattes jaunes... Je teins les plumes défectueuses... Je supprime des
doigts, ou j'en rajoute, suivant le cas... Je retaille les crêtes mal
faites et les mets à l'ordonnance... Très délicat, très compliqué, vous
savez?... Enfin, voilà!... Que voulez-vous?... Il faut bien faire comme
tout le monde... Si je vous disais qu'il y a deux ans, à Liège, j'ai
enlevé le Grand Prix d'honneur, avec un mauvais lot de cochins fauves,
entièrement passés au carbonyle?... Le diable m'emporte!... Ah! c'est
passionnant.

Sur cette étrange confidence, nous terminâmes notre visite.



Roi d'affaires.


Dînant chez des amis de la colonie étrangère, je demandai à un Belge
notoire, qui passe pour presque tout savoir des choses de Bruxelles,
surtout les choses scandaleuses, de me conter quelques anecdotes
caractéristiques, sur le roi Léopold.

Le Belge notoire sourit, et il me dit:

--Oh! ce n'est pas la peine... Vous le connaissez mieux que moi...
Léopold, c'est Isidore Lechat...

Et, finement:

--Un Lechat mieux léché, par exemple... corrigea-t-il.

--Bon! répliquai-je... Isidore Lechat... C'est entendu... Mais cela ne
me dit rien de précis... J'entends toujours, quand on parle du Roi: «Le
Roi est ceci... Le Roi est cela»... mais d'histoires, qui illustrent
ces vagues affirmations, pas la moindre. Ou bien alors, ce sont des
histoires qui courent les rues, les théâtres, les boudoirs, les
restaurants de Paris, et que je ne puis vraiment prendre au sérieux...
Non, je voudrais des faits positifs... des traits de caractère... du
document, enfin... Un homme pareil!... Il doit y en avoir d'admirables,
d'extraordinaires, par milliers...

Alors, ils se mirent à bavarder sur le Roi, avec abondance...

Mais on ne sait jamais rien... Les gens passent près de vous, les
choses arrivent et défilent autour de vous; personne n'a d'yeux,
personne n'a d'oreilles...

Ils restèrent, comme de coutume, dans des généralités lyriques qui
ne m'apprirent rien d'autre, sur ce personnage passionnant, que leur
propre opinion, laquelle, faut-il le dire, m'était fort indifférente.

Je sus, ainsi, ce que je savais déjà depuis longtemps, que le Roi
est fin, rusé, retors, voluptueux, sans le moindre scrupule ni la
moindre pitié. Il est horriblement âpre et avare, mégalomane aussi,
par surcroît, d'une mégalomanie singulière qui le pousse à bâtir, à
bâtir des maisons, des palais, des boutiques, sans autre but que de
faire de Bruxelles une ville monumentale, dans le genre de New-York
et de Chicago. Projet absurde, car il n'a sans doute pas réfléchi que
c'est à des Belges--à des Belges de Bruxelles--qu'il s'adresse, non
à des Américains. Pour satisfaire en même temps à son avarice, à ses
plaisirs, à sa mégalomanie, il ne pense qu'à conquérir de l'argent,
encore de l'argent, toujours de l'argent. Tous les moyens lui sont
bons, principalement les pires. Son imagination, en affaires, est
inépuisable et merveilleuse. Il roule les gens, et même les peuples,
avec une maestria souveraine. Les bons tours ne lui font jamais
défaut. Il a beau le vider, son sac en est toujours plein. Ses filles,
qu'il a dépouillées en un tour de main, en savent quelque chose.
L'Angleterre et l'Allemagne, qui ne sont point pourtant des gogos
faciles à _mettre dedans_, ont connu, à leurs dépens, cette supériorité
prestidigitatrice, lors des fameuses négociations du Congo... De
son trône, il a fait une sorte de comptoir commercial, de bureau
d'affaires, comme il n'en existe nulle part de mieux organisé, et
où il brasse de tout, où il vend de tout, même du scandale. Dans un
autre temps, cet homme-là eût été un véritable fléau d'humanité, car
son cœur est absolument inaccessible à tout sentiment de justice
et de bonté. Sous des dehors polis, aimables, spirituels, élégamment
sceptiques, familiers même, il cache une âme d'une férocité totale,
qu'aucune douleur ne peut attendrir... Ce qu'il a fait souffrir sa
femme, ses filles, on ne le saura sans doute jamais... Ah! les pauvres
créatures!... Et on les enviait!... Ce fut une stupeur, dans toute
la Belgique, quand on apprit que la Reine--la meilleure, la plus
douce, la plus résignée des femmes--était morte, seule, toute seule,
abandonnée comme une pauvresse, dans cette triste résidence de Spa. Le
Roi, lui, était à Paris... Il vint sans hâte, en rechignant, enterra
sa femme, sans cérémonie, vite, vite, et, la formalité accomplie,
le soir même, il s'empressa de reprendre le train pour Paris et de
retourner à ses plaisirs... On ne lui sut, en cette circonstance, aucun
gré de son manque d'hypocrisie... Je pense qu'on eut le plus grand
tort, car il est beau que les hommes--fussent-ils rois--se montrent
tels qu'ils sont. Il estima peut-être assez son peuple, pour ne point
lui donner la comédie d'une douleur bourgeoise qu'il ne ressentait
pas; explication trop idéaliste à laquelle le Belge notoire ne voulut
pas souscrire... Non, ce jour-là, on ne vit sur la figure du Roi que
l'ennui, l'agacement d'avoir été dérangé pour si peu de chose... Cette
messe mortuaire, vite expédiée pourtant, ne valait pas la déception
d'un rendez-vous d'affaires manqué, ou d'un déjeuner remis, au Pavillon
d'Armenonville...

La femme du Belge notoire dit à son tour:

--Indulgent pour lui-même, le Roi est implacable aux autres. Sa
Cour est gourmée, raide, d'un protocole compassé et vieillot, d'une
hiérarchie surannée et comique... Il y veut de la vertu et de la
religion... On s'y ennuie mortellement... Peu lui importe. Sa vie à
lui n'est pas là... Il ne vient à sa Cour que pour se reposer de ses
fatigues parisiennes et se mettre au vert... Nous lui servons de temps
de carême... D'ailleurs, outre cette cure d'hygiène dont nous faisons
tous les frais, je crois que son malfaisant égoïsme s'amuse énormément
à voir les autres se dessécher d'ennui... Ah! vous n'avez pas idée de
ce qu'est une fête à la Cour du roi Léopold, ce vieux marcheur, cet ami
de tous les plaisirs... On y a toujours l'air d'enterrer quelqu'un...

J'objectai:

--Mais il a la réputation d'être charmant, galant avec les femmes...

--Avec les femmes des autres pays, parbleu!... s'écria la dame
courroucée... Mais nous?... Ah! nous!... Il n'a qu'une joie... une joie
infernale: nous embarrasser, nous blesser, nous mortifier... Il ne nous
montre que de l'ironie, et... le dirai-je?... du mépris... oui, c'est
cela, du mépris...

--Cependant... commençai-je à insinuer... la...

La dame du Belge notoire me coupa violemment la parole.

--Je sais ce que vous voulez dire... vous vous trompez... Elle n'est
pas belge... elle n'est pas belge... Elle est... enfin, elle n'est pas
belge...

Et elle poursuivit:

--Je ne l'ai jamais vu que méchant avec les femmes belges... d'une
grossièreté d'âme qu'il sait, mieux que personne, orner d'un badinage
léger, d'une drôlerie piquante, mais qui ajoute encore à la cruauté de
la blessure... Que faire?... Lui répondre?... se fâcher?... Il se venge
aussitôt sur les maris, car il dispose des places, des honneurs...
Alors, on se tait, on sourit, on accepte toutes les humiliations...
Il faut bien vivre... Tenez... voici un trait, tout récent, de son
caractère, ce qu'on se plaît à appeler son esprit... Au dernier bal de
la Cour, je me trouvais, dans un petit salon, avec une de mes amies, la
comtesse de M... C'est une charmante femme, veuve depuis quatre ans...
assez jolie... enfin pas très jolie... très bonne, par exemple, très
entrain... et dont l'existence est un peu libre, je le reconnais... un
peu libre... Mais quoi!... Elle fait ce qu'elle veut, et ce qu'elle
fait ne regarde qu'elle, après tout. La veille, au bal du Cercle de la
Noblesse, la comtesse avait beaucoup dansé avec M. de K... qui passe,
à tort ou à raison, pour être son ami... Mais enfin, elle avait dansé
décemment, et personne n'avait trouvé à y redire... Voyons, monsieur,
je vous le demande... si M. de K... est son amant, rien de plus naturel
qu'elle danse avec lui...

--Évidemment...

--Et s'il ne l'est pas?...

--Rien de plus naturel encore, approuvai-je... pour qu'il le devienne...

--Évidemment...

Elle s'aperçut que cet adverbe, ainsi placé, était peut-être un peu
vif... Aussi s'empressa-t-elle de reprendre son récit.

--Nous étions donc toutes les deux à nous morfondre dans ce petit
salon, quand le Roi, après le défilé du corps diplomatique, y entra.
Rien ne l'assomme, ne le dispose mal, comme cette cérémonie, qu'il
déteste... Il vint vers nous... Je suis obligée d'avouer, qu'en dépit
des années, le Roi a toujours une belle allure... de la sveltesse... de
la grâce... Enfin, il est très bien... Mais à ses petits yeux bridés,
effrayants quand on les regarde de près, à un certain pli de la bouche,
je sais lorsqu'il est en veine de méchanceté... Il y était...

--Eh bien, madame, dit-il, en abordant la comtesse... vous amusez-vous,
aujourd'hui?...

--Oui, Sire, beaucoup... répondit-elle, en faisant une profonde
révérence.

--Pas tant qu'hier... pas tant qu'hier, n'est-ce pas?

Mon amie s'embarrassa, balbutia:

--Comment, Sire?...

--On m'a dit, appuya le Roi... on m'a dit que vous aviez beaucoup
dansé, hier... au Cercle de la Noblesse... beaucoup dansé... Avec qui
avez-vous donc tellement dansé?

Ma pauvre amie rougit:

--Mais, Sire, bégaya-t-elle... je... je... ne sais plus...

--Ah!... Bien... bien...

Et, se retournant vers moi, brusquement, il me dit:

--Et, vous, madame?... Est-il indiscret aussi de vous demander avec qui
vous avez dansé?

Le Roi attendit ma réponse... Comme je me taisais, il salua, et, riant
d'un petit rire méchant qui nous couvrit de confusion, s'éloigna
lentement.

La dame semblait outrée, en racontant cette anecdote. Elle finit sur
cette conclusion d'une énergie un peu rude:

--Tout ce que vous voudrez... C'est un mufle!...

Alors, un haut fonctionnaire belge protesta doucement:

--On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger
des rois qu'ils soient au-dessus, ou en dehors de l'humanité... Mais
non... Ils sont des hommes comme les autres... Léopold est un homme
comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos désirs, nos
passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi--qui sait?--nos
qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût
meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes
et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes?
Vous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse,
qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa
Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout
Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous,
selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il
va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne
peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles
toutes!

Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire,
parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle
fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins
son panégyrique.

--Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa
royauté. Il aura beaucoup servi--beaucoup plus que les anarchistes--à
démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose
tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que
ces vieilles armures de chevaliers qui meublent encore, çà et là, les
antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers
enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes,
encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé.
Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne,
avec la bouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque
de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides
décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations
d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais
l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis: «Ah! voilà le
président du Conseil d'administration de la Belgique!»... Et cela
suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale...
Et puis, je l'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos
charmant, de la modération... En voulez-vous une preuve?... Il fut un
temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les
devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes
postales, représentant--Dieu sait en quelles postures!--le Roi et Mlle
Cléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes...
Cela l'agaçait beaucoup... et ce qui l'agaçait plus encore que
l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement,
c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais
plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui
continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat.

Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander:

--Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre compatriote?

--Le sosie du Roi?

--Oui.

--Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe
carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire!

--Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à
Ostende, le Roi se promenait sur la digue... avec quelques amis...
Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas
attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un
kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de
ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de
voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger
vers le kiosque!

--Bonjour, bonjour, cher monsieur C..., me dit-il, de sa voix la plus
aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On
m'a dit que vous aviez gagné, hier, au Cercle... une grosse somme...
une très grosse somme...

--Mon Dieu, Sire... c'est vrai... J'ai été assez heureux... assez
heureux...

--Tant mieux... tant mieux... Il faut gagner de l'argent, cher monsieur
C..., beaucoup d'argent.

Il acheta un journal qu'il mit dans la poche de son pardessus...
et, levant la tête, il considéra toutes ces cartes dont la moins
inconvenante le représentait avec, sur ses genoux, Mlle Cléo de Mérode,
presque nue, et qui lui tirait la barbe. J'étais anxieux, quoique assez
amusé, je dois le dire.

Son examen terminé, il me montra ces ordures, avec une parfaite
aisance, et, du ton le plus naturel:

--Ce kiosque, hein?... fit-il. Croyez-vous?... Ah! ce pauvre B!...
Au fond, ça doit bien l'ennuyer, toutes ces cochonneries. Je sais
qu'il doit venir à Ostende, ces jours-ci... Faites donc enlever ça,
discrètement...

Et m'ayant serré la main, il alla rejoindre ses amis.

L'anecdote eut du succès.

--C'est assez joli!... murmurait-on, en approuvant par de petits
mouvements de tête... ça n'est pas mal...

Seule, la femme du Belge notoire ne désarma pas. Elle regarda, avec une
expression de haine, le haut fonctionnaire qui maintenant se taisait
et piquait, du bout des doigts, une praline de chocolat, dans une
bonbonnière... puis, haussant les épaules si fort qu'une rose, détachée
de son corsage, roula sur le tapis:

--Oh! vous... d'abord... grinça-t-elle.

On ne parla plus du Roi... On parla de Paris et on parla d'art, et on
parla d'art et de Paris, de Paris et d'art.

Naturellement!...

Naturellement aussi, je m'esquivai du mieux que je pus.



Le caoutchouc rouge.


Je m'arrête devant une petite boutique, dont l'étalage est étrange: des
pyramides de petites meules, petits cubes, petits cylindres, petits
parallélépipèdes, petits pains d'une matière mate, alternativement
grise et noire. Rien d'autre. Pas d'indication. Aucune étiquette. Le
front collé à la vitre, je distingue, dans le magasin, un homme épais,
en redingote, qui, cigare aux dents, lit un journal. L'enseigne porte
ce seul nom, écrit en rouge: «Blothair et Cie».

J'entre; j'interroge.

--Qu'est-ce que cela?

L'homme en redingote s'est levé. Il pose le journal sur une chaise, son
cigare sur le bord d'une table, s'incline, sourit et dit:

--Des échantillons de caoutchouc, monsieur.

La boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, en acajou ciré,
fermées. À droite, une table, où se répètent les échantillons de la
vitrine. À gauche, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte
ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, encombrée de
manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de
soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de
chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre,
une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux,
usagé, comme on dit.

Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande:

--Congo, n'est-ce pas?

--Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil.

Cette vitrine a l'air inoffensif; la boutique est d'aspect placide.
Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à
ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc.
Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, de _photos_, dans cette
vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer.

Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil
et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants,
capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants.
Je me rappelle cette phrase d'un explorateur: «Ils sont jolis et doux
comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur
toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées.» Ce qui, d'ailleurs, ne
l'empêchait pas de les tuer... J'en vois montrer en riant leurs dents
éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des
tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et
les petits courir, dont le ventre bombe. Je vois de grands diables,
aussi beaux que des statues antiques, sourire à un pagne, à des
verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner
autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que
nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se
moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme
des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des
blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise.

Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le
fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus
que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que
les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail
harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis.
Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent,
pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des
femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux,
des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes
disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque
grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une
négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés,
agonisants, dont craquent les membres secs. Et il me faut fermer
les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces
échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se
sont brusquement animés.

Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et
presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas
toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait: il vient du Congo.
C'est bien le _red rubber_, le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à
Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté.

Dans l'Amérique tropicale, en Malaisie, aux Indes, l'exploitation
des plantes à caoutchouc n'est qu'une industrie agricole. Au Congo,
c'est la pire des exploitations humaines. On a commencé par inciser
les arbres, comme en Amérique et en Asie, et puis, à mesure que les
marchands d'Europe et l'industrie aggravaient leurs exigences, et qu'il
fallait plus de revenus aux compagnies qui font la fortune du roi
Léopold, on a fini par arracher les arbres et les lianes. Jamais les
villages ne fournissent assez de la précieuse matière. On fouaille les
nègres qu'on s'impatiente de regarder travailler si mollement. Les dos
se zèbrent de tatouages sanglants. Ce sont des fainéants, ou bien, ils
cachent leurs trésors. Des expéditions s'organisent qui vont partout,
razziant, levant des tributs. On prend des otages, des femmes, parmi
les plus jeunes, des enfants, dont il est bien permis de s'amuser, pour
s'occuper un peu, ou des vieux dont les hurlements de douleur font
rire. On pèse le caoutchouc devant les nègres assemblés. Un officier
consulte un calepin. Il suffit d'un désaccord entre deux chiffres, pour
que le sang jaillisse et qu'une douzaine de têtes aillent rouler entre
les cases.

Et il faut toujours plus de pneus, plus d'imperméables, plus de réseaux
pour nos téléphones, plus d'isolants pour les câbles des machines.
Aussi, de même qu'on incise les végétaux, on incise les déplorables
races indigènes, et la même férocité, qui fait arracher les lianes,
dépeuple le pays de ses plantes humaines.

Au diable les Anglais, qui sont des jaloux, et qui ne pardonnent pas au
roi Léopold de les avoir dupés et volés! Au diable les barbouilleurs
de papier, faiseurs d'embarras! Si du sang nègre poisse à tous nos
pneus, à tous nos câbles, la belle affaire! Pouvons-nous mieux associer
les races inférieures à notre civilisation, les mêler de plus près aux
besoins de notre commerce et de notre vie?... Et puis, les palais de
Léopold, ses fantaisies, ses voyages, ses voluptés, sont coûteux. Ne
faut-il pas aussi augmenter les dividendes des actionnaires, payer les
journaux, pour qu'ils se taisent, intéresser le Parlement belge, pour
qu'il vote, désintéresser les autres gouvernements, pour qu'ils ferment
les yeux sur ces atrocités?

C'est égal. Quand je rencontrerai encore le roi Léopold, traînant la
jambe dans Monte-Carlo, dans Trouville, ou rue de la Paix, quand je
verrai son œil briller, sous le verre, à contempler les écrins
d'un bijoutier, à détailler le corsage ou les lèvres d'une femme
qui passe, quand je reverrai la compagne trop mûre d'une demoiselle
très jolie parler, à l'oreille du souverain, dans un restaurant des
Champs-Élysées, je penserai à cette vitrine-ci, et je n'aurai plus
envie de rire...

--Nous avons aussi du bien bel ivoire... me dit l'homme en redingote,
en me reconduisant jusqu'à la porte.



Remords.


Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur
ironie agressive et leur injustice envers les autres peuples, je viens
de me montrer bien français envers les Belges.

Parce qu'ils ont Bruxelles?

N'avons-nous pas Toulouse? N'avons-nous pas l'esprit de Toulouse qui
caricature l'esprit de la France, au moins autant que l'esprit de
Bruxelles, celui de la Belgique?

Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme
en ont tous les peuples. Ils ont aussi des qualités, des vertus, que
beaucoup n'ont pas, et que je souhaiterais aux Français, si orgueilleux
de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent.
Ils savent réveiller les vieilles cités de leur torpeur ancienne.
Même Bruges sort, enfin, de son long silence mystique. Le bruit des
marteaux, le sifflement des usines dominent aujourd'hui le chant de ses
carillons et le chuchotement mortuaire de ses béguinages. En dépit de
toutes ses tares religieuses, un frémissement de vie nouvelle secoue
et anime ce petit pays. Enfin M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier
ne sont pas plus la Belgique, que M. Drumont et M. Bourget ne sont la
France.

Et puis, je n'oublie pas que j'aime Maurice Mæterlinck, que j'aime
Émile Verhaeren, que j'ai aimé Franz Servais, le doux et tendre
Rodenbach. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que
j'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus
encore et les admire avec une foi plus haute. Ils ne doivent rien à
la France, qui, au contraire, fut heureuse de les accueillir, de les
honorer et de s'en honorer. Et Bruxelles, dont ils ne sont pas, dont
ils ne pouvaient pas être, qu'ils ont traversé en passant, ne leur a
rien enlevé, non plus, de leur génie. Ils sont de chez eux, car ils ont
su incarner dans leurs œuvres si différentes, avec une force et une
grâce très rares, l'âme même des pays où ils sont nés.

Mæterlinck, je l'ai retrouvé à Gand, au bord du canal, et j'ai
retrouvé aussi, dans les eaux mortes du canal, tous les mirages, tous
les reflets, toutes les féeriques mélancolies de sa jeunesse. Et, dans
le jardin de la maison familiale, j'ai revu la ruche, d'où partirent
les divines abeilles, qui allèrent butiner les belles fleurs de sagesse
et de vie.

Verhaeren, j'ai entendu sa voix éloquente, son verbe emporté, dans le
vent qui souffle sur les dures plaines de l'Escaut... et j'ai cueilli,
aux vieilles portes des demeures flamandes, aux vieux bahuts flamands
de ses villages, ses beaux vers sculptés d'une gouge si sûre, d'un
ciseau si puissant et si passionné.

J'ai cherché, comme s'il était encore vivant, Franz Servais, dans la
campagne abondante des environs de Hall et les tristes rues d'Ixelles.
Je l'ai entendu rire joyeusement, et s'attarder à parler de la musique
de Liszt, et de la part d'inspiration flamande qu'il y a dans celle
de Beethoven, et, une fois encore, de cet admirable poème de _Jeanne
d'Arc_, qu'il allait noter et qu'il a remporté.

Et j'ai surpris Rodenbach dans une vieille maison dentelée de Bruges,
aux intimités silencieuses, assis, derrière ce transparent qui vaporise
les figures, écoutant chanter les carillons, et pleurer l'âme des
hommes, regardant glisser les cygnes sur les eaux bronzées du Lac
d'Amour...

Ils sont de chez eux, parce qu'il faut toujours à la pensée un point
d'appui, un tremplin sûr, pour, de là, s'élancer et se disperser à
travers l'humanité. Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous, et
ils sont de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une
vérité, une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s'en
réjouit...

       *       *       *       *       *

Et peut-être que ma mauvaise humeur--qu'ils me pardonneront pour
l'amour de Mæterlinck, de Verhaeren, de Franz Servais et de
Rodenbach--tient uniquement à ce fait puéril, que nous avons été
forcés de gravir et dégringoler trop souvent, malgré nous, la rue
Montagne-de-la-Cour, et de tourner, beaucoup plus longtemps que nous
n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre... Il n'en faut pas plus...

À peine, en effet, au bout de huit jours, avions-nous achevé de
circuler dans Bruxelles, qu'au moment de partir, en plein boulevard
Anspach, nos quatre pneus éclatèrent à la fois.

J'ai tout de même pensé, en dépit de mes remords, que ça avait dû être
de rire.



ANVERS



Vers le port.


Un monsieur avait fait je ne sais quoi de contraire aux lois de la
Principauté de Monaco; car il n'y a pas seulement que des roulettes
et des cocottes, dans la Principauté de Monaco, il y a aussi--la
justice me pardonne!--des lois. Peut-être, ce monsieur avait-il eu
l'indiscrétion de gagner une trop grosse somme au Trente-et-quarante;
peut-être s'était-il permis de mettre en doute les vertus princières de
l'océanographie; peut-être avait-il attribué un caractère expiatoire
aux appareils sismographiques, dont la générosité du Prince a doté
chaque coin de rue, à Monte-Carlo. Toujours est-il, qu'un matin il vit
entrer dans la chambre de son hôtel le commissaire de police, qui,
solennellement, au nom de Son Altesse Sérénissime, lui signifia un
arrêté d'expulsion. Après quoi, le commissaire, selon l'usage, ajouta:

--Vous avez vingt-quatre heures, pour gagner la frontière.

Le monsieur répliqua, en souriant:

--Oh!... cinq minutes me suffiront...

Il n'y a guère plus de distances en Belgique qu'en Monaco. Ce qui fait
qu'ici on y est plus sensible, c'est l'état chaotique de la vicinalité.

Et j'invoque Léopold, avec quelle ferveur!

--O Léopold, supplié-je, souverain maître de la Commission, du Courtage
et de la Banque, Prince du Négoce, Roi d'affaires et des affaires,
incomparable Business king, toi qui comprends si bien, pour ton propre
compte, toutes les nécessités économiques de la vie moderne, Roi vert
galant, qui, si bien aussi, sais semer l'or et les roses sur toutes
les routes de Cythère, ne pourrais-tu distraire quelques-uns de tes
scandaleux profits sur les sables d'Ostende et les nègres du Congo, en
faveur de tes routes métropolitaines, qui vous rompent côtes et reins,
aussi cruellement que les phrases artistiques de M. Edmond Picard vous
meurtrissent le cerveau?



Vaine prière.


Même il me semble qu'une voix ironique, une voix bien connue des
cabinets particuliers de chez Paillard, me répond:

--Pourquoi veux-tu que je donne des routes à ces Belges dont je suis
le Roi toujours absent?... Fais comme moi... Les routes de France sont
magnifiques...

Alors, nos quatre pneus, sur les injonctions énergiques de Brossette,
ayant fini de rire, nous filons sur Anvers. Ai-je besoin de répéter que
ce sont toujours les mêmes pavés, en vagues de pierre dure?... Mais,
au risque de casser nos ressorts et d'éventrer notre carter sur ces
rudes obstacles, nous faisons, dans la joie de quitter Bruxelles, du
cinquante-cinq de moyenne. Il nous faudra trois quarts d'heure pour
atteindre Anvers... Et pourtant je m'irrite que le moteur ne tourne pas
assez fort et que de la campagne flamande, qui, de sa fertilité plate,
nourrit un peuple industrieux, les arbres, les maisons basses, les
verdures noires, les petits villages coloriés et réguliers, ne passent
pas assez rapidement, au gré de mon désir, impatient d'un port...

Près de Malines, ô joie! des équipes d'ouvriers travaillent à enlever
les pavés... Nous allons dorénavant, je suppose, rouler sur la soie
élastique d'un macadam tout neuf... Et, voilà que, brusquement, une
violente secousse nous a jetés les uns contre les autres. La voiture
s'est enfoncée, jusqu'aux moyeux, dans un bourbier. Elle rage, gronde
et fume, impuissante... Une conduite d'eau, crevée, a, en cet endroit,
amolli, affaissé le sol, et transformé la route en un lac de boue
gluante et profonde... Il nous faut l'aide, un peu humiliante, de deux
chevaux, tirant à plein collier, pour arracher la voiture de cette
fondrière...

Et les pavés reprennent leurs ondulations suppliciantes...

Ah! ces routes!... ces routes!

Heureusement que la bonne C.-G.-V. est résistante à miracle, et si bien
assemblée, que pas un boulon ne manque, après ce raid audacieux... pas
un n'est desserré... Furieuse d'avoir dû demander du secours au cheval,
on ne peut pas la maîtriser. Il y a des moments où elle ne tient plus
au sol... Elle vole, vole dans l'air comme un ballon... Nous serons au
port, dans quelques minutes... à moins que nous ne soyons, gisant sur
la route, broyés et le ventre ouvert!...



Un port.


Spectacle merveilleux que celui d'un grand port et toujours nouveau!
Monde effarant où tout l'univers tient à l'aise entre les docks d'un
bassin, où, dans un prodige de couleur, s'entre-choquent les réalités
implacables de l'argent, du commerce, de la guerre, et les féeries les
plus délicieuses! Masses noires et roulantes qui portent dans leurs
soutes l'imagination, le génie, la fécondité, l'ordure, les richesses,
la mort de toute la terre!... Tumulte, sur les eaux clapotantes, des
petits remorqueurs enragés et des lourds chalands, autour desquels les
mouettes blanchissent et jaillissent, comme des flocons d'écume autour
d'un récif! Sur les quais, parmi les ballots, les tonnes de graisse
et de saindoux, les laines et les peaux, aux odeurs de pourriture,
grouillement des torses nus, ployant sous le faix, et des pauvres
gueules contractées de fatigue et de révolte! Travail des machines
qui, sans cesse criant, soulèvent et promènent dans l'espace, au bout
de leurs bras de fer, les charges pesantes, molles comme des ruées!...
Silhouettes légères, aériennes, des voilures, des mâtures.--«Tes
cheveux sont des mâtures... Ta robe glisse sur la pelouse du jardin,
comme une petite voile rose, sur la mer...»

Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante,
l'entassement muet d'une ville, et la vaporisation, dans le ciel, de
coupoles dorées, de flèches bleues, de tours, de cathédrales, d'on ne
sait quoi... Au delà, encore, l'infini... avec tout ce qu'il réveille
en nous de nostalgies endormies, tout ce qu'il déchaîne en nous de
désirs nouveaux et passionnés!

       *       *       *       *       *

Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits
m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond
rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon
cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains
s'y unissent à la mer surnaturelle.

Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes
fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y
cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est
irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le
ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb.
La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au
sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse
qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où,
parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort...

Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est
pas, comme ils disent ici, de _piers_, au long desquels des bateaux
se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et
joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les
vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements
sans éclat; ils ne parlent pas assez à mon imagination... L'appel des
sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée
plus haute. Quand il s'amplifie dans les ports, il a la sonorité, la
profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du
monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai
entendu leur répondre, du plus lointain de moi, mon avidité insatiable
des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores,
des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne
connaîtrai, sans doute, jamais.

Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde
entier...



Bateaux.


Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et
plus douce.

Je les aime tous.

C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement
le plus d'élégance. Je pense souvent, avec tendresse, à l'âme intrépide
et charmante de celui--dont l'histoire n'a pas retenu le nom--qui, un
jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable
petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque.

Ah! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je
crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et
qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un
mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des
vases communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout
heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer,
sommairement, cette découverte à mon professeur:

--Mais c'est le puits artésien!... s'écria celui-ci, avec une
expression de pitié méprisante que je n'oublierai jamais... Petit
imbécile, va!... Et Moïse, qui faisait jaillir les eaux, dans le
désert, du bout de sa baguette? Qu'en fais-tu, de Moïse?... Et la
poudre, l'as-tu aussi inventée, la poudre?... Tu me copieras mille fois
cette phrase: «J'ai inventé les puits artésiens.»

C'est à ce pensum, sans doute, que je dois de ne pas avoir, plus tard,
inventé la poudre... J'eus trop de honte.

       *       *       *       *       *

Le goût que j'ai pour l'auto, sœur moins gentille et plus savante de
la barque, pour le patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la
fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui m'élève et m'emporte, très
vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours
plus loin, au delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement
parents... Ils ont leur commune origine dans cet instinct, refréné par
notre civilisation, qui nous pousse à participer aux rythmes de toute
la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas! comme nos
désirs et nos destinées...

       *       *       *       *       *

La locomotive qui me fut chère, jadis, je ne l'aime plus. Elle est sans
fantaisie, sans grâce, sans personnalité, trop asservie aux rails,
trop esclave des stupides horaires et des règlements tyranniques. Elle
est administrative, bureaucratique; elle a l'âme pauvre, massive, sans
joies, sans rêves, d'un fonctionnaire qui, toute la journée, fait les
mêmes écritures sur le même papier et insère des fiches, toujours
pareilles, dans les cases d'un casier qui ne change jamais. Sur ses
voies clôturées, entre ses talus d'herbe triste, elle me fait aussi
l'effet d'un prisonnier, à qui il n'est permis de se promener que dans
le chemin de ronde de la prison.

Trop gauche pour plier ses grossiers assemblages, ses articulations
raidies, à la jolie courbe des virages, trop lourde, trop vite
essoufflée pour escalader les pentes, elle s'enfonce, pour un rien,
dans les tunnels, comme un rat peureux dans les ténèbres de son terrier.

Elle n'est pas si vieille pourtant, et ce n'est déjà plus rien. De même
que tant de formes régressives, qui ne correspondent plus aux besoins
de l'homme nouveau, elle doit fatalement disparaître... Mais dans
combien de siècles?

Soyons justes envers elle. Elle eut son heure de gloire, et, quand on
va de Zurich à Innsbrück, traîné par elle, à travers les hardis défilés
de l'Arlberg, sa gloire dure encore. Il est vrai que la plus grande
part en revient aux ingénieurs audacieux qui surent tailler, pour elle,
dans la roche, au flanc des gorges, des chemins là où jadis n'osaient
pas s'aventurer les chamois et les pâtres...

       *       *       *       *       *

L'homme ne s'est vraiment surpassé que quand il a construit des
machines qu'il a pu douer de la vertu de se mouvoir librement, à
l'heure de son besoin, à la minute même de son caprice.

Telle, l'auto.

Les ballons que je connais mal, presque aussi mal que M. Santos-Dumont,
mais beaucoup mieux que M. Lebaudy, font encore trop songer aux bêtes
disproportionnées, où la nature bégayait ses essais d'expression. Ces
monstres d'avant l'histoire, dont nous avons encore une survivance,
de plus en plus déchue, parmi ces curieux animaux qu'on appelle les
nationalistes (voir Millevoye, Déroulède), devaient faire de grands
bonds inutiles, et leur stupidité seule les empêchait de s'étonner de
leur maladresse énorme.

L'auto, elle, commence à prendre toute la beauté souple des êtres
construits raisonnablement, raisonnablement équilibrés, et dont les
organes répondent aux nécessités des fonctions.

       *       *       *       *       *

Ici, pourtant, indignons-nous un peu.

Il y a d'irritants imbéciles, assez dépourvus d'imagination et de goût,
pour jucher sur un châssis de voiturette je ne sais quelle singerie
de chaises à porteurs; d'autres, non moins irritants et non moins
imbéciles, que hantent orgueilleusement des réminiscences de carrosses
vitrés, conservés dans les armeries royales, et que l'on vit encore, il
y a quelques années, servir aux carnavaleries des hippodromes... Il y
a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant
de hideuses bedaines sur des membres grêles d'insectes... Il y a eu, il
reste des radiateurs mal attachés que l'auto semble perdre, en route,
comme un pauvre cheval de corrida, ses intestins... Il y a des capots
parcimonieux, qui n'enferment pas tout le moteur et font croire à de
l'inachèvement. Il y en a, il y en a même beaucoup, qui ressemblent à
des garde-manger ambulants, d'autres à des cercueils déjà rongés des
vers, d'autres encore à de menus monuments funéraires, prématurément
édifiés pour y recevoir les membres mutilés de leurs infortunés
conducteurs... et encore d'autres, dont l'ambition peu éclatante, se
borne à simuler, en vue d'on ne sait quelle analogie, un modeste tuyau
de poêle couché... Il y en a dont l'emphase, tout italienne, et nous
l'avons vu, toute bruxelloise, est comique à développer l'envergure
d'une cloche à gaz autour de chambres vides où ne détonne pas seulement
la puissance de huit chevaux de fiacre. Il y a aussi des voitures
qui, au repos, paraissent logiques, stables, depuis l'avant courbé
à souhait, jusqu'à l'arrière arrondi en poupe de chaland, et qui,
quand la machine les emporte, sursautent, tressautent, se désunissent
et ferraillent lugubrement, de ce fait seul que leur maître, mal à
propos ambitieux, n'a pas compris l'irréparable faute d'équilibre et
de goût qu'est un porte-à-faux. C'est le même, entrepreneur enrichi,
commissionnaire heureux, qui croit étaler un faste seigneurial, en
installant au volant de son auto un mécanicien rasé, botté, sanglé,
affublé dérisoirement d'un haut de forme, d'une livrée de cocher
resplendissante et obscène...

Quant à la voiture électrique, elle n'est qu'un leurre, ne sachant pas
encore où loger sa force...

Et je n'ai pas un lit où reposer ma tête...

       *       *       *       *       *

Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en
France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire.

Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe,
si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la
Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son
épiderme exact. Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à
l'enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement
de l'admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental,
à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur
objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait
vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté
véritable.

Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune...

S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi
d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur
destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme
vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté.

L'esthétique des objets d'art est infiniment plus mystérieuse et, par
conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute
magie qu'il lui faille un grimoire.

       *       *       *       *       *

Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a
créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de
l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère.

Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique;
la même ivresse m'exalte... À leur bord, je suis au bord de l'espace.
Chaque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple
effort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infini
les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard,
avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma
notion de l'espace mouvant.. Alors, peu à peu, j'ai conscience
que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce vertige...
Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée
de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait
battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner
tous les rouages de cette inconcevable usine: l'univers... Oui, je sens
que je suis, pour tout dire d'un mot formidable: un atome... un atome
en travail de vie...

       *       *       *       *       *

Il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque s'apparentent;
que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la
mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que
le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de sa
machine, comme à l'autre, à la barre de son navire, le même esprit de
décision rapide devant l'obstacle soudain qui se dresse, la même froide
tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux,
l'observation continue des espaces approfondisse la même qualité de
couleur, aiguise la même sûreté de vision...

Et la sirène dans la campagne, la sirène dans la montagne, presque
aussi émouvante que sur la mer et dans les ports, la sirène dont
l'avertissement prolongé apprend aux bêtes peureuses, aux villages en
émoi, aux voitures somnolentes, aux humanités hostiles, que les routes
sont faites pour que tout y passe, même la tempête, même le progrès,
qui est une tempête, puisqu'il est une révolution!



La ville.


Après avoir longtemps longé les méandres de la Senne--la route et l'eau
se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en
jouant--après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des
villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante
de vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi
les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne
nous sommes arrêtés qu'au milieu de la ville, place de Meir, pour
déjeuner.

Si l'on devait juger de la beauté d'une ville, par l'excellence de
ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. À Anvers
qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est,
dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité
de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les
restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas
de luxe; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés,
et l'on s'en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois
n'ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde,
moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu'à Bruxelles.

La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui
ne s'attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui
se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse...
Elles vont au travail, aux affaires... Cela rappelle, avec moins de
fébrilité trépidante, l'activité de Londres, dans les rues de la
Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, dans la
Friedrichstrasse. Peu de caractère dans les types, au premier abord.
En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les
beautés blondes, la luxuriance, l'épanouissement lyrique des chairs de
Rubens... Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout
au village, à la campagne, au seuil des portes, et j'ai remarqué, à
quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail
et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les
humanités, ont vite fait d'unifier, en un seul type, le caractère des
visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations,
tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres.

Il ne faut pas grand'chose pour que la badauderie reprenne le dessus,
en cette foule qui paraît si affairée. Il suffit d'une automobile,
arrêtée devant un restaurant. Dois-je croire qu'il y ait ou qu'il
passe, à Anvers, si peu d'automobiles, que la nôtre y soit un
spectacle à ce point nouveau, ou si rare? Ce serait surprenant. Elle
fait sensation, il n'y a pas à dire; elle fait même scandale. On la
regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue,
dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se
laisse caresser. Des gamins, d'abord, comme partout, puis des femmes,
s'approchent, s'interrogent d'un regard à la fois inquiet et réjoui.
Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la
machine, respectueusement... Chacun se dit:

--Si, tout d'un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous!...

Puis, au bout de quelques minutes, c'est une véritable foule qui,
d'instant en instant, grossit, grossit. On s'enhardit jusqu'à la
toucher, jusqu'à vouloir faire jouer la manette des vitesses, celle du
frein, la pédale d'embrayage, jusqu'à soulever les ouvertures du capot.
Bientôt, on ne distingue plus les têtes confondues, on ne voit que des
ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d'où s'élèvent
des murmures...

Brossette a fort à faire. Je crains qu'il ne laisse échapper quelque
parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il
arriver? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus
nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-même, autant que sa machine,
est l'objet de la curiosité générale. Comme le vent était froid, ce
matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos
d'un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les
autres se scandalisent, d'autres encore ont presque peur. On n'a jamais
vu une créature humaine habillée comme une bête... Tous, ils veulent
tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur
les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet
homme étrange et fabuleux... Un loustic, au milieu des rires, demande
à Brossette s'il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi
il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire
le beau, sur deux, comme un homme... Ah! enfin! l'esprit parisien,
je le retrouve donc sur ces bords de l'Escaut, qui furent nôtres...
Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéisme et de
blague... Et je le retrouverai bien mieux encore, ce soir, au théâtre,
dans une revue satirique: _Tout Anvers à l'envers_, qui semble,
obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un
monsieur de Gorsse du crû... Et c'est probablement tout ce qu'Anvers
a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination
si éphémère, bien que Lazare Carnot, qui le gouverna, n'eût point
la réputation d'un esprit très parisien, ni d'un vaudevilliste des
boulevards extérieurs...

Je ne sais comment tout cela va finir, comment nous allons pouvoir
remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours
grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m'en inquiète auprès
du patron du restaurant... Il est souriant, empressé, fier de nous
recevoir dans son établissement. Il me dit:

--Rien... rien... ne craignez rien... Ils s'amusent... Ils n'en voient
pas souvent... ou alors de toutes petites machines de rien du tout...
vous comprenez?... Braves gens... braves gens...

Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace:

--Tout de même... votre mécanicien ferait bien de retirer ça...
oui... enfin... sa peau, là!... Ah! sa peau!... C'est cette peau,
voyez-vous... c'est cette peau...

Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à
un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut
s'empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et
comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau... Ah! cette peau!

Cette curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais...
Elle nous suivra, dans toute la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye,
et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes,
des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts
bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses...

       *       *       *       *       *

Je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des
vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures qui dégringolent
les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce
l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départemental qui, le
dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées,
les chambranles et les poutres aux historiages disparus... Je n'aime
plus les vieux porches s'ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent
jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le
lichen... Et je n'aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des
eaux noires et putrides. Si le pittoresque m'en plaît tout d'abord;
si je suis tout d'abord séduit par le dessin souple et compliqué de
ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le
temps polit et modela; si ce faux «sentiment artiste» que je dois à une
éducation régressive, me retient quelques minutes devant ce spectacle
de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment--un
sentiment de révolte et de dignité humaine--m'en éloigne bien vite
avec horreur. Car j'y vois le triomphe de l'ordure, de la maladie,
de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s'étiolent
misérablement les réalités du présent...

Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie
à n'aimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort,
et à condamner, au nom d'une beauté imbécile et stérile, le jeune et
magnifique effort que font les hommes d'aujourd'hui, pour soumettre à
une domination créatrice l'élément indompté et toutes les farouches
forces que la nature n'employait qu'à la destruction?

Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous
apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de
roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui
l'a transformée en énergie motrice, en lumière, en source infinie
de travail qu'elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à
travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion
autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement
grandiose que devant quelques pierres effritées?

Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car
elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et
catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles
maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de
l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la
santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés
de protection artistique, historique, se forment, des commissions
bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes
les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste,
le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de
vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine
national. Finalement, l'administration recule devant le danger
électoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une
œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire,
elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux:
elle nommera, pour les conserver, un conservateur.

Ah! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la
splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime
social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gravé
tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions,
toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible
de ses vers?

       *       *       *       *       *

Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée
Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir
interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien
raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils
écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non
moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo,
l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin
vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite
que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces
rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces
pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour
authentifier ses vers, dorment, non plus dans l'air glacé des Andes,
mais dans leurs cages,

    ... les ailes toutes grandes.

Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour
prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes
rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont
M. Ingres--ô ma chère Hélène Fourment!--écrivait qu'il n'était que le
«boucher ivre», le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de
la peinture.

Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses
larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande,
toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux
narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y
retient. Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines
bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs
de salure et de coaltar.


**Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande
ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands,
tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands,
les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons
d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation,
d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et
travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure,
combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent.

Du moins, l'affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes
dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons
elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet
orgueilleux monumentalisme que l'Allemagne a pris à l'Amérique, et
dont l'Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf
Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s'obstine à multiplier,
en nos rues, l'aspect alourdi, parodique, d'un dix-huitième siècle de
pacotille et de caricature.

C'est à Anvers, dans un immeuble d'affaires, que j'ai vu, pour la
première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de
trottoirs roulants, perpendiculaires, que l'on prend en marche, que
l'on quitte en marche, et qui, sans s'arrêter jamais, mènent jusqu'au
toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui
accourent de la Bourse ou qui s'y ruent.

Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications
ont de la prestance. Les Belges en sont très fiers. Ils prétendent que
la ville est imprenable. Le malheur est qu'elle est déjà prise. Je
veux croire que les uhlans auraient plus de peine à y pénétrer que dans
Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d'y pénétrer par
la force? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées
en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement.

Mais voici des rues noires, des chaussées que l'on dirait faites avec
de la poussière de charbon; des maisons crasseuses, saurées, une
foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de
petites boutiques, d'étranges petits comptoirs, tassés les uns contre
les autres... tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent,
de locomotives qui sifflent, de lourds camions... Et des figures
boucanées, des figures exilées, des figures d'autre part, de nulle part
et de partout... des entassements de sacs, des piles de caisses, des
barriques roulantes... et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux,
qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des
baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c'est la guerre...

Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l'alcool, la bière, l'huile
grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l'orange...

Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se
balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le
ciel, la noire chevauchée de leurs fumées... et, de place en place, par
un échappement de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses
silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes
de l'Escaut.

C'est le port.



Sur les Quais.


Moins joyeux et divers, moins bigarré que Marseille, le port d'Anvers
est presque aussi imposant--pas aussi féerique et sinistre--que le
monstre Hambourg. Mais il n'est qu'un Hambourg.

Nul port n'a sa couleur extraordinaire, sa variété, son étendue, son
machinisme, ni ses puissantes avenues d'eau que bordent, jusqu'à
l'infini, comme d'immenses arbres d'hiver, les navires. Aucun n'a
ses venelles tortueuses, par où il se divise, se répand, en canaux
innombrables dans la ville, et longeant des parcs, des pelouses, des
palais, des talus fleuris, va rejoindre la belle nappe tranquille de
l'Alster. Aucun n'a ses recoins mouvants où l'Elbe, si difficile à
discipliner, s'infiltre, s'étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir
toute la terre. Nulle part, ces colossales silhouettes imprévues,
ces îles flottantes, ces jardins magiques suspendus dans la brume,
ces énormes et interminables villes que sont les docks, et cette
impressionnante falaise rouge que font tout à coup surgir, dans le
brouillard, les hautes maisons de brique d'Altona. Nulle part, ces
nuits fantastiques qu'éclaire toute une prodigieuse constellation
d'astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques,
multicolores, de hublots embrasés... J'y ai, sur un petit yacht
très rapide de la Hamburg-America, voyagé tout un jour et tout un
soir, et je n'en ai vu qu'une partie infime. Nul grand port anglais
ne m'a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presque
douloureuse, du formidable...

L'horloge monumentale de Saint-Pierre, à Beauvais, est si compliquée
qu'elle renferme quatre-vingt-dix mille pièces mécaniques, et ces
quatre-vingt-dix mille pièces sont mises en mouvement par un simple
petit poids de cuivre, qui pèse cinquante grammes... Ici, c'est un tout
petit homme, un tout petit et très vieux homme, presque aussi petit,
presque aussi vieux et guère plus lourd que le poids de l'horloge de
Beauvais, M. Ballin, dont le génie est l'âme motrice de ce gigantesque
instrument de diffusion commerciale. À lui tout seul, M. Ballin a plus
fait pour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons
de de Moltke, les mensonges de Bismarck, l'universelle agitation de
Guillaume II.


**Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi nous satisfaire et nous
divertir.

On y débarque à quai des denrées du monde entier. Le double réseau du
chemin de fer et du fleuve canalisé y fait rythmiquement, comme aux
battements d'un organe d'échanges, l'échange des ballots de laine,
des métaux, de l'ivoire, contre les vêtements, les jouets et les
machines; des fruits, des plantes exotiques, des épices, des pétroles,
des tonnes de caoutchouc, des bois précieux, contre les calicots
coloriés, les parfumeries et les verroteries chères aux nègres... Des
vaisseaux frais, pimpants, partent gaiement, comme en sifflant d'aise,
et des coques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et les
pousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s'étendre, dans les
bassins, pour se refaire... De même les marins... Ils sont partis, eux
aussi, la tête pleine de l'espoir de l'inconnu et des aventures...
Ils sont allés vers le prodige... Beaucoup sont restés... On en voit
qui reviennent qu'on ne reconnaît plus, qui ne reconnaissent plus
rien et personne... qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes... Ils sont
étrangers.

       *       *       *       *       *

Les ports sont l'image la plus parfaite, la plus exacte du rêve de
l'homme. Ils le contiennent, et ils l'emportent, tout entier, vers
toutes les chimères... Rêve de bonheur, espoir de fortune, oubli
des déchéances, illusion de l'aventure, rajeunissement des énergies
malchanceuses... Le départ fait joyeuses les pires détresses... car,
pour les malades, le remède n'est jamais là où ils souffrent... il est
là-bas... C'est qu'on a l'espace devant soi et pour soi... et, qu'ayant
l'espace, on a le temps aussi, et qu'au bout de l'espace et du temps
cela ne peut être que le bonheur... Le voyage est un engourdissement,
un sommeil que peuplent les songes heureux... Mais un rien vous
réveille et fait s'envoler les songes... Il suffit de la première forme
rencontrée en ce vague énorme qui vous berce; il suffit de la première
ville où l'on atterrit, du premier visage humain où se confrontent
à nouveau nos égoïsmes implacables... Et quand on arrive, c'est la
réalité qui vous reprend, partout... partout... partout!....

       *       *       *       *       *

Les membres que, de tous côtés, en grinçant, les grues agitent,
multiplient l'effort des bras humains. Les manœuvres, les dockers
aux poitrines velues, aux dos écrasés, aux yeux hagards, à la face
de bêtes fourbues, qui paraissent condamnés à quelque vain supplice
de l'antiquité, déchargent les cales, qu'ils vont remplir, pour les
décharger et les remplir, sans relâche. C'est à croire que les bateaux
ne font le tour du monde que pour occuper interminablement leur effort
de farouches Danaïdes.



Tapirs.


Il y a mieux qu'une odeur de mer sur ces quais... On y respire les
Iles et tout un fiévreux parfum d'Afrique. On voit passer des nègres
qui grelottent, des oiseaux qui secouent, parmi des cris rauques, une
infinité de couleurs, des troupes de singes, curieux, bavards, où nous
aimons toujours à mirer nos grimaces, des animaux de toute sorte.

J'ai assisté au débarquement de vingt tapirs. Admirables bêtes et
bien modernes, quoique l'on sente qu'elles se sont arrêtées dans leur
évolution, dont l'idéal terminus est peut-être le porc et peut-être
l'éléphant. Ils ne paraissaient étonnés ni de la foule, ni de la
ville... Ils ne paraissaient étonnés de rien. Ils considéraient
tout avec une tranquillité pesante, une assurance impassible et
dure. On eût dit de vingt directeurs de banque--tout un conseil
d'administration--revenant d'un voyage d'études, d'une exploration
économique, et qui rentraient dans leurs bureaux, plus lourds
d'affaires nouvelles.



Minstrels.


Entourés de badauds, ouvriers, commis, petits marmitons de bord, deux
nègres... deux pauvres nègres, en habit noir, chapeau de haute forme,
comiquement cabossé, foulard rouge autour du cou. L'un dansait,
l'autre chantait.

Il chantait:

       Dans mon pays, il y a des forêts,
       Dans les forêts, il y a des arbres,
       Dans les arbres, il y a des branches,
       Dans les branches, il y a des oiseaux,
       Et dans les oiseaux il y a une musique,
Une espèce de petite flûte qui fait: «Pipi... pipi... pipi...».



L'Évangéliste.


On m'a montré, assis sur une pile de bagages, devant un steamer
en partance, un compatriote. C'est un missionnaire. Barbu, botté,
sanglé de cuir, coiffé d'un trop hâtif casque colonial, la soutane
graisseuse et retroussée comme une capote de soldat, il s'initie au
mécanisme d'un revolver Browning, dont l'étui est fixé à sa ceinture,
près d'un chapelet à gros grains. Sa figure bronzée est énergique,
ses yeux rieurs sont très doux. Quand il rit, il ouvre une bouche de
scorbutique, toute noire et sans dents. Un brave homme, sûrement, et
qui a plutôt l'air d'un bandit que d'un apôtre... Cela me rassure. Je
l'aborde. Nous causons... Il part pour les îles Fidji... il emporte
avec lui toute une cargaison de gramophones.

--Vous n'imaginez pas, me dit-il, comme ces bougres de nègres-là
sont bornés, têtus!... C'est curieux..., je ne peux pas arriver à
les évangéliser... J'ai essayé de tout... Rien... rien n'y fait...
Des murs... Le bon Dieu, la Vierge, saint Joseph, les joies du
Paradis?... Ah! bien oui... Ce qu'ils s'en foutent..., vous n'avez
pas idée... J'en ai vu des nègres, dans ma vie... j'en ai vu, mais de
ce numéro-là... jamais... Croiriez-vous que l'alcool, ou rien... c'est
kif-kif?... Et pourtant, Dieu sait si c'est une excellente méthode de
conversion!... Ah! parbleu, ils se saoulent comme des cochons... Et
puis, un point, c'est tout... Mécréants après comme avant... Ça, vous
savez, c'est inouï... c'est même unique... Alors, ce coup-ci... je vais
essayer le gramophone... Ma foi, oui!... Qu'est-ce que je risque? Il
paraît, du reste, que le gramophone opère de vrais miracles... J'ai, en
Afrique, un ami, à qui ça réussit merveilleusement... Et pas d'ennuis,
pas de fatigues... pas de catéchisation... Il rassemble ses nègres
autour de l'instrument, et au bout de la troisième plaque... pan...
ils sont chrétiens... La grâce, ça leur vient en écoutant chanter
le gramophone... Ah! ah! ah!... Ça ne m'étonne qu'à moitié... J'ai
toujours remarqué que les nègres raffolent de musique et de chansons.
Enfin, je vais bien voir si, avec les marches militaires de la garde
républicaine, les valses de Strauss, les chansonnettes d'Yvette
Guilbert, et le _bel canto_ de M. Caruso, je serai plus heureux qu'avec
le bon Dieu, la promesse du Paradis, et les petits verres de rhum. En
tout cas...

Il se met à rire d'un rire franc, sonore:

--En tout cas, reprend-il, je ne serai pas reparti là-bas, pour rien...
Et je vous donne ma parole d'honneur que, si je n'arrive pas à les
convertir... et même, si j'y arrive... dites donc!... ah! ah!... ils me
les paieront ces gramophones, et un prix... ah! ah!... un vrai prix...
Qu'est-ce que je risque? J'en emporte mille que je dois à la générosité
d'une vieille douairière très pieuse... Ah! la brave femme, la sainte
femme!...

Il insère son revolver dans l'étui, et faisant tournoyer son
chapelet où des croix, des cœurs de Jésus, des médailles bénites
s'entre-choquent:

--C'est heureux, conclut-il, que, de temps en temps nous rencontrions
des âmes généreuses, des âmes comme ça... parce que la religion,
voyez-vous... dans ce temps-ci... ça devient un sale métier... ah!
sacristi... un bien sale métier! Enfin, voilà...



Émigrants.


Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des
prolétaires bulgares, dont le goût s'apparente à celui des nègres,
des troupes de chanteurs russes s'embarquent pour l'Amérique...
Leur lassitude, déjà, fait de la peine... Des femmes éclatantes et
vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre,
traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue,
de faim, d'étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et
s'ils arriveront jamais au bout de l'exil... On les fait descendre
brutalement, on les empile, comme des marchandises qu'ils sont, au fond
des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là,
pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air,
presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus
dure... Ils n'auront même pas cette sorte de répit qu'est le voyage;
ils ne connaîtront pas cette sorte d'engourdissement, cet anesthésique,
qu'apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l'infini de
la mer et du ciel.

Mais les pires émigrants sont ces juifs de tous pays, cherchant, une
fois de plus, un coin de terre, qu'ils n'ambitionnent pas hospitalier,
mais où ils puissent s'affranchir, un peu, du mépris qui les suit, et
rompre les chaînes de cet affreux boulet d'infamie, qu'ils traînent
partout... J'en ai suivi une troupe en sombres guenilles, qu'aucun
spectacle ne laissait indifférents, et qui gesticulaient avec
vivacité... Malgré leur détresse, on devinait en eux un amour de la
vie, une intelligence de la vie, quelque chose d'ardent, de fort, de
tenace qu'on ne voit presque jamais au visage des autres hommes...
On sentait vraiment, rien qu'à les considérer, tout ce qu'on détruit
bêtement d'énergie utile, de travail ingénieux, de progrès, en les
massacrant, dans les pays barbares, comme la Russie, en les boycottant,
dans les pays civilisés, comme la France.

Et je me disais:

--C'est douloureux et absurde, sans doute; cela étreint le cœur
et confond la raison... Mais qu'y faire? Le juif pauvre paie pour le
juif riche... le juif ostentatoire, insolent, voluptueux, conquérant,
qui, de plus en plus, perd toutes les vertus anciennes de la race...
Ce n'est même plus sous son nom, dont il a honte et qu'il renie,
c'est maintenant, sous des noms d'emprunt, des noms ronflants et qui
n'ont pas d'odeur, qu'il travaille à la dépossession, à la ruine des
autres... Il met la main sur tout, il marche sur tout, piétine sur
tout. Dès qu'il s'installe quelque part, ce n'est pas seulement pour
s'y faire une place, ce qui serait légitime, c'est pour en chasser tout
le monde... Il a inventé des philosophies, des morales, où les vertus
les plus indispensables à l'homme, la conscience, la foi à la parole
donnée, sont bafouées et traitées de préjugés et de sottises... «Je me
fous de tout», telle est sa devise... On le déteste, mais on le redoute
aussi, car, dans une société uniquement fondée sur la puissance de
l'argent, son argent le protège.

Les haines qu'il déchaîne ne lui sont pas encore préjudiciables, à
lui; elles s'émoussent et se brisent sur sa cuirasse d'or. Elles
n'atteignent en plein cœur, en pleine vie, que les petits, que les
pauvres, comme toujours. On se venge sur eux, innocents, des excès de
ce brigand, qui semble--à l'exemple des aristocraties déchues, dont,
par de honteuses alliances, il s'efforce de redorer les blasons ternis,
de remplir les coffres vides--n'avoir rien appris et tout oublié. Lui
qui, jadis, tout au long de sa belle et terrible histoire, fut un des
plus nobles éléments du progrès humain, lui qui se devait à soi-même
et devait à sa race, toujours proscrite, d'être l'éternel révolté, le
voilà devenu le complice et, le plus souvent, le trésorier de toutes
les réactions, même de la réaction antisémite, la plus hideuse, la
plus barbare de toutes... Et c'est pourquoi, ces malheureux, chargés
de ses crimes à lui, partent à la recherche d'un pays libre,--en
existe-t-il?--où d'être juif cela ne soit pas une irrémédiable honte.

Et de ces pauvres diables que j'écoutais parler, avec une pitié
amère, combien, de continents en continents, poursuivront leur course
errante, sans un seul des cinq sous, leur espoir, dont continue de
les leurrer la Providence qu'ils se sont inventée?... Sur mille, un
reviendra à bord d'un paquebot magnifique, dans une cabine dorée, il
reviendra ostentatoire, insolent, conquérant, et il trahira ses anciens
compagnons de misère, et contribuera à faire pire leur infortune
éternelle.



Pogromes.


Sur un sac de hardes, un peu à l'écart, un homme était assis qui
retint, un peu plus longtemps, mon attention. C'était un vieillard. Sa
barbe descendait très bas. Comme la plupart de ses compagnons, il était
vêtu d'une longue redingote, sorte de lévite, qui avait été noire, et,
comme eux, il portait une casquette à visière, mais la sienne était en
drap. Il ne parlait à personne et regardait devant soi... à la façon
de ceux qui regardent en eux-mêmes. Son visage fermé exprimait plus de
détresse qu'aucun visage, même de vieux en larmes, et toute la fatigue
du malheur humain. Cependant, ses yeux avaient conservé une jeunesse et
une douceur émouvantes. Je me reprochais mon indiscrétion, mais sans
parvenir à me détacher de cette figure en ruines où brillait ce regard
jeune.

Il mit quelque temps à me voir, et puis se prit à me considérer. Je
redoutai une apostrophe, au moins une grimace, et ce que je redoutai
surtout, quand il se souleva, ce fut de le perdre. Mais il sourit et,
ravi, j'entendis sa voix chanter:

--Bonjour, mossié!...

Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa main molle resta quelques
secondes dans la mienne, avec gaucherie, et je fus si ému, que je
n'entendis pas ce qu'il me dit tout d'abord. J'écoutais, comme on
écoute le bruit du vent, le bruit de la mer, ce parler où les _r_
roulaient et où chantaient les finales... Il se comparait à Job et
répétait:

--Yobb! Yobb!...

Je m'assis près de lui, sur une malle de bois noir que rayaient deux
bandes de peau de cochon.

Où avait-il appris le français?

Jeune avocat, ayant, contre le gré de ses parents, épousé une fille
pauvre, il avait dû, à la suite d'une altercation avec un magistrat
antisémite, quitter la petite ville russe où il gagnait péniblement sa
vie. Il était venu en France, avec sa femme et trois enfants qu'il
avait déjà... Ses yeux brillaient en parlant de Paris. En dépit des
promesses, il n'avait pu trouver une situation sortable.... Le ménage
s'était installé dans les environs de l'Hôtel-de-Ville, et vivait mal
de petits commerces variés, entre autres, du commerce des _confetti._

--Qui n'a pas ses confetti? scandait sa voix, à contretemps...

Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules, sur ce quai, parmi cette
foule en guenilles, et ces bateaux en partance...

--Qui n'a pas ses confetti?

J'en étais mal à l'aise.

Un associé «pas juif, non, mossié», rencontré «boulévard Ornano»,
l'avait volé, et un mardi-gras pluvieux achevait sa ruine. Fatigué de
lui faire crédit, le logeur, un jour d'hiver, arrachait sa porte, et,
aidé de deux camelots, tirait du lit la femme enceinte, culbutait les
enfants, jetait tout le monde à la rue.

Il avait bien porté plainte, mais, devant le tribunal, le logeur, qui
avait amené des témoins, eut, tout de suite, raison de lui qui n'en
avait pas. Les pauvres gens n'ont jamais de témoins... Il fallut se
désister pour éviter une condamnation.

--J'ai pleuré dé la rage, j'ai pleuré, mossié...

Cet homme qui, depuis, avait dû connaître tant de misères, de deuils,
de ruines, de violences, ce pitoyable monument d'infortune s'arrêtait
complaisamment aux moindres détails de cette injustice.

--En France, mossié!... En France!... Ach!...

Un peu de bave salissait le coin de ses lèvres. Son haleine me
repoussait. Et cette insistance me troubla jusqu'à l'angoisse.

Il avait quitté Paris pour retourner en Russie, grâce à l'aide d'une
bonne œuvre israélite, et il était parvenu à s'établir marchand
d'habits, dans une petite ville du Sud. Son commerce lui donnait à
peine de quoi vivre, mais il vivait heureux, entre sa femme et six
enfants... Cela dura seize années.

Je me souviens qu'à cet endroit de son récit, il s'était tu
subitement.... Et il regardait... Un vaisseau passait en sifflant; des
mouchoirs s'agitaient à bord... que regardait-il donc, au loin?

Il avait pu faire venir auprès de lui le frère de sa femme, qui
était rabbin, et, depuis, tout ce qu'il arrivait à mettre de côté on
le forçait à le dépenser pour l'éducation de ses cinq fils... Deux
devaient être: «advocats», un docteur «dé la médicine», les deux plus
jeunes «inginieurs». La fille travaillait «à la broderie». Il me parut
qu'il souriait presque, mais une grimace tordit son visage où son nez
si long se fronça tout entier.

--Pourquoi faire, Mossié?... Ach! Pourquoi faire?.. Bêtise!

Un soir,--c'était tout au début de la Révolution, la ville était depuis
des mois en état de siège; toute la famille mourait de faim,--un
soir de sabbat, le gouverneur autorisa les boutiques juives à rester
ouvertes jusqu'à dix heures. Tout le quartier s'était réjoui. Comme on
était à la veille d'une fête orthodoxe, peut-être pourraient-ils enfin
gagner quelque argent?... On avait davantage soigné les étalages, et
fait des frais de lumière pour attirer les clients... Tout à coup, à
neuf heures un quart, «un quart après neuf, mossié, juste un quart»,
une bande de soldats fit irruption dans la petite rue où était sa
boutique, et une volée de balles brisa toutes les vitres.

--Pourquoi? Ach!... Pourquoi?

Son fils le plus jeune--et sa main sale, aux ongles noirs,
tremblait, en figurant la taille du petit--a un garçon, «tellément
spirituel»,--était tombé dans ses bras, en vomissant du sang, et,
chargé de ce cadavre, le père avait vu un dragon ivre enfoncer deux
doigts dans les yeux du fils aîné, du fils «qui devait être advocat,
mossié... advocat!» Et il s'était évanoui.

Quand il revint à lui, il avait la barbe arrachée, une oreille
décollée d'un coup de sabre, mais c'était surtout son menton qui était
douloureux... Il faisait noir dans la boutique; il trébuchait sur des
corps, et il ne s'arrêtait de pousser des cris que pour écouter les
salves qui s'éloignaient, et les gémissements qui semblaient sortir
de la rue, qui semblaient sortir du plancher, de dedans les murs, de
dessous la terre. À la lueur d'une chandelle, il avait pu constater
qu'il ne restait pas un vêtement aux étalages. Les pillards avaient
tout saccagé, tout pris... Sur les degrés du comptoir, au fond de la
boutique, parmi des tiroirs vides, des tiroirs brisés, des choses
piétinées et sanglantes, sa femme gisait, qui lui parut tout d'abord
évanouie.

--J'ai baissé les jupes, ajouta-t-il, tout bas... Et ses yeux se
fermèrent.

Puis, encore plus bas:

--Elles étaient rélévées, mossié!... Uné femme dé plus qué cinquante
ans!...

Il reconnut alors qu'elle était morte, étranglée, les yeux ouverts.

Il me regarda un instant, sans rien dire... Une vague de sang courut
sous sa peau jaunâtre, qui en fut à peine rougie.... Je revis la
grimace qui faisait remonter la barbe et fronçait le nez... et il
recommença de parler de sa femme, de sa femme bien aimée.

--Uné femme tellément brave... tellément économe!...

Il s'animait. Son haleine devenait insupportable. Je remarquai qu'il
parlait presque sans colère et comme sans douleur... Peut-être
n'avait-il plus la force d'en exprimer!... Et ce furent mes yeux que je
sentis se remplir de larmes...

--C'était pas assez... Ils ont pris les corps... ils ont pas voulu
rendre les corps, enterrés, la nuit, morts et blessés, pêlé-mêle, on ne
sait où... Ils ont massacré des juifs, et ils ont pillé, pendant sept
jours... Nous pouvions pas résister... Comment aurions-nous pu, mossié?
Et ils nous giflaient... et ils donnaient des coups dans lé ventre...
et ils crachaient encore sur nous... Pourquoi?... Ach!... Pourquoi?...

Des incendies s'allumèrent qu'on n'éteignait pas... La plus grande
partie du pauvre quartier fut détruite... Un de ses enfants mourut,
encore, à l'hôpital, d'un coup de talon de botte qui lui avait fendu le
crâne... Et de neuf qu'ils étaient auparavant, à peu près heureux dans
leur misère, ils quittèrent à cinq cette ville maudite, dépouillés de
tout, en deuil pour jamais...

--Vous né savez pas comme ces soldats sont méchants, mossié... comme
ils sont méchants... méchants.

Il secoua la tête, et il répéta:

--Personne... non... personne ne sait comme ils sont méchants...

J'écoutai le récit des misères, des iniquités, des privations et des
longues pérégrinations, de ville en ville, de villes interdites aux
juifs, en villages d'où on les chassait à coups de pierres, à coups de
faux... Il ne savait plus de quoi ni comment ils avaient vécu, durant
ce temps affreux... Enfin, le vieux vagabond put trouver un emploi dans
une petite banque... chez un coreligionnaire... Des enfants qui lui
restaient, ses deux fils, dont l'un s'était marié et avait une petite
fille, travaillèrent, à la gare, comme porteurs...

--Si faibles, mossié, si faibles... et malades!...

La fille se mit à vendre des oranges et de l'ail...

--Des oranges!... des oranges!... La pauvre Sarah!

Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliés au _Bound_, en révolte
ouverte contre le gouvernement et la société.

--Rouges, rouges, mossié... tous rouges!... Ach!

Quand il s'entêtait, dans d'interminables discussions, à répéter que
les juifs sont noirs par vocation, qu'ils doivent être noirs, c'était
le rabbin qui venait au secours des enfants.

--Oui, disait-il, les juifs sont noirs de nature, mais quand on les
fait bouillir, ils deviennent rouges... rouges comme des écrevisses...

Et le rabbin riait un peu, heureux de sa comparaison.

--Ça devait mal finir... Ça a mal fini... Lé gouvernement a tant dés
fusils, et même les canons... Et eux, ils montraient les _révolves_,
les pauvres _révolves_... Bêtise! Pour un sergent dé ville blessé, un
mossié général qui saute dé la voiture, cent juifs tués... trois cents
juifs avec du sang!...

Un soir qu'il aidait son patron à faire des comptes avec un gentilhomme
venu pour traiter une affaire... ils avaient entendu des salves de
coups de fusil, au loin d'abord, puis proches... puis tout près, dans
la rue... et une volée de balles, au travers des vitres en éclat, avait
sifflé dans la pièce, qui était un premier étage...

--Une autre ville, mossié... mais les mêmes balles... les mêmes balles!

Ils se jetèrent à plat-ventre, essayèrent de gagner, en rampant,
la chambre voisine qui donnait sur la cour. Une nouvelle volée de
projectiles abattit le suspension. Dans les ténèbres, ils entendaient
le pas des soldats résonner sur les marches de l'escalier. Des
clameurs... des coups sourds...

--Ouvrez!... Ouvrez!

Et la porte, que le patron avait barricadée, céda sous l'effort des
crosses de fusil... Un sous-officier brandissait une lanterne...
Des soldats se précipitèrent qui hurlaient comme des sauvages... Le
gentilhomme criait qu'on ne pouvait pas tuer, comme ça, des créatures
humaines. Il s'était fait reconnaître, réussissait à glisser un billet
de cent roubles dans la main du sous-officier qui l'emmena. Et, à ce
moment, pendant que des soldats tentaient d'enfoncer le coffre-fort, le
vieux avait senti, dans son cou, la pointe d'une baïonnette.

Il écarta son foulard, pour me montrer la cicatrice.

--Pourquoi, jé suis pas mort?...Ach! pourquoi? Ces _dragonns_, mossié,
et ces gendarmes... (il prononçait _djandarmms_)... Ach! c'est pire que
des animaux féroces... On les saoule, Dieu sait avec quoi... Et alors
ils se jettent sur les femmes... ils se jettent sur les enfants... Ils
ne peuvent même plus distinguer un juif d'une autre personne, ni une
femme d'un jeune garçon... C'est affreux, mossié... Et toujours tuant,
trouant, ils rient tellément!...

À l'hôpital, il avait appris que ses deux fils avaient été fusillés,
dans la gare même, par les troupes mandées pour aider au massacre...
Son beau-frère le rabbin avait été arraché de chez lui... On l'avait
conduit en prison... Depuis, il n'avait jamais eu de ses nouvelles.

--Là-bas... mossié... là-bas... dans la neige... dans la mine!...

Il apprit aussi, quelque temps après, que sa fille, la pauvre Sarah,
on l'avait retrouvée, sur sa voiturette, morte parmi des légumes, des
fruits écrasés, et qu'ils avaient eu le courage d'enfoncer ses jambes
coupées dans son ventre ouvert... Pourquoi cette voisine lui avait-elle
raconté cette horreur? Il l'eût ignorée... Et maintenant, il aurait
ce cauchemar devant les yeux, toujours, toujours, jusqu'à son dernier
soupir!... Il ajouta encore que sa belle-fille avait succombé, des
suites d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine...

--Pourquoi jé suis pas mort, moi lé plus vieux?... Pourquoi, j'ai
_survi_ à tout cela?... Ach!... Bêtise...!

De tous les siens, il ne lui était resté que sa petite-fille, la petite
Sonia...

--Jolie, mossié, jolie!... Et ses pétites mains, et sa pétite bouche
dans ma barbe... Ach!... Et ses yeux!...

C'était la fille de son fils préféré.

--Pourquoi je préférais?

Ce n'était plus à moi qu'il parlait, mais à lui-même... Et il ne se
répondit que par un essai de sourire... De nouveau, il regardait au
loin... Et je l'entendis dire timidement, sans me regarder, que ce fils
s'appelait Jacob. Il répéta lentement le mot: «Yacobb», en balançant la
tête, et comme s'il eût voulu le caresser de ses lèvres qui tremblaient:

--Yacobb!... Yacobb!...

Ma gorge se séchait... Mais tel était mon ahurissement devant cette
succession, devant cette invraisemblable accumulation de crimes, qu'en
vérité il me sembla que je ne les sentais plus.

Il avait emporté sa petite-fille, et c'était un miracle qu'il fût,
enfin, parvenu, entre tant de miséreux inoccupés, à trouver du travail,
au fond d'un autre gouvernement, dans un hôtel, où il faisait les
commissions et aidait, parfois, la caissière, dans ses comptes.

Là, aussi, tout allait mal... Des grèves... des incendies dans la
campagne... des perquisitions... des rafles... des meurtres... les
rues pleines de soldats, pleines de bandes de pillards. Des cosaques
fouaillant les foules avec leur nagaïkas, plus terrible que le fer
des sabres et la baïonnette des fusils... On annonçait partout le
«pogrome». Deux mois, il avait attendu, dans les transes. Il ne vivait
plus... Non qu'il eût peur pour lui. C'est à cause de la petite Sonia
qu'il tremblait... Arrivait-il des soldats? Il tremblait. À chaque
attentat, il tremblait... Un bruit inaccoutumé dans la rue, une porte
poussée trop violemment... des pas, dans la nuit... il tremblait...
Dès qu'on l'envoyait en ville, il courait à la maison,--un sale
taudis, où il laissait Sonia, à la garde d'une voisine, la veuve d'un
sergent de ville tué par les rouges... Enfin, les nouvelles sinistres
se précisèrent... Un soir, il apprenait à l'hôtel, que la ville était
fermée.

Alors, voilà... Encore une fois...

Ce soir-là, dans la grande salle du restaurant, des voyageurs assemblés
se désolaient de ne pouvoir partir. Ils se rassuraient pourtant, en
voyant, à une table, boire et causer tranquillement quatre officiers
de dragons, des «mossié» de Pétersbourg, des officiers de la garde,
dont l'un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousin de
l'Empereur.

Soudain, une détonation, un coup de revolver, fit taire toutes les
conversations... Et ce fut dans un grand silence angoissant que, la
minute d'après, éclata le crépitement d'une fusillade, qui paraissait
lui répondre. Les officiers continuaient de boire, de causer, comme
si rien ne se fût produit... À leur table, à l'écart, ils mêlaient
leurs têtes... Aux autres tables, des gens anxieux les désignaient.
Quelqu'un osa leur adresser la parole... Ils répondirent poliment, par
des gestes évasifs, en gens qui ne savent rien. Aucune provocation,
aucune ironie... de l'indifférence... Des femmes criaient... Un enfant
s'étant mis à pleurer, le vieux avait voulu courir à sa petite-fille...
Mais, de nouveau, un coup de revolver fit taire tout le monde. Dans la
rue, les volets des boutiques se fermaient, claquaient sinistrement...
Des gens passaient en fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi!...
Personne n'avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que
cent nouveaux coups de fusil partaient à la fois... Puis, au dehors,
des galops de chevaux, des cliquetis d'armes... des ordres, des
vociférations...

Un homme qu'on eût dit de cire, tête nue, les vêtements en lambeaux,
pénétra, en chancelant, dans le restaurant. On l'entoura... S'appuyant
à une table, avec effort, il dit que le massacre était organisé,
qu'on menait les soldats à l'assaut des boutiques juives, des maisons
juives... On prenait l'argent, les valeurs, les objets de prix... on
prenait les femmes... on tuait... on jetait les cadavres mutilés, par
les fenêtres, dans la rue...

Et, tout à coup, l'homme qui parlait, se tut... tourna sur lui-même,
et s'abattit sur le parquet, en entraînant, de ses doigts crispés, la
nappe chargée de vaisselle.

C'est alors seulement qu'on vit que sa chemise était ensanglantée,
et que du sang, encore, en longs filaments noirâtres, poissait à ses
cheveux, à sa barbe...

Des cris d'horreur... des protestations indignées, s'élevèrent... Les
quatre officiers avaient disparu.

Au cours de la soirée tragique, les pillards, malgré le planton de
service, envahirent le restaurant; mais la nuit même, le colonel
ordonna de rapporter à l'hôtel une part du butin, des caisses de vin
de Champagne, toutes sortes de victuailles, que les hommes avaient
volées...

Le pauvre vieux, profitant d'une accalmie, avait pu courir jusque chez
lui... Le pavé était couvert de culots de cartouches... Des ivrognes
ronflaient au travers des cadavres... Des blessés se tordaient et
gémissaient; d'autres rampaient pour gagner un abri... Un jeune homme,
à barbe rousse, le visage broyé, essayait de boire, comme un chien,
la boue rouge du ruisseau... Mais il ne s'arrêtait pas, et courait,
courait...

Enfin, il avait trouvé sa petite Sonia, endormie, et, penché sur son
matelas, «sans faire du brui», il avait pleuré, pleuré, jusqu'à ce
qu'il fit grand jour.

--C'est la dernière fois qué j'ai pleuré dans ma vie, mossié!...

La fusillade reprit le lendemain... Le gouverneur avait défendu de
tirer sur les pharmacies et l'hôpital, mais les chefs n'étaient plus
maîtres de la troupe. Il y eut des scènes d'une horreur sauvage...

--On né peut pas croire, mossié!...

Vers midi, l'artillerie d'une ville voisine amena ses canons. Les
notables juifs, mandés au château du gouverneur, entendirent que la
ville serait rasée, s'ils refusaient de livrer les terroristes du
_Bound_... Ils se lamentèrent, sans pouvoir rien faire...

--Quoi faire?... Dites, mossié...

Deux notables furent gardés en otages et pendus, le soir même, dans la
cour de la prison...

--Nous avions compté sur les «artilléristes», qui sont plus éclairés,
moins méchants... Ach!... Bêtise...

Le canon gronda durant deux jours...

Le vieux s'était arrêté... Lui aussi semblait fatigué de raconter
toutes ces horreurs... Il ne parlait plus que d'une voix molle, un
peu basse, comme lointaine... Et il regardait le sol à ses pieds, ou
plutôt, il ne regardait rien...

Je pris sa main... Il ne bougea pas... Je serrai sa main... Alors il
leva vers moi ses yeux, et me sourit, d'un sourire hébété..., mais sa
main restait molle et froide dans la mienne, comme la main d'un mort...
Il ne la retira que pour tracer, par terre, avec la pointe de son
parapluie en loques, le plan de la maison où il s'était réfugié.

La façade s'élevait sur la rue; au milieu s'ouvrait la porte cochère,
épaisse, massive, avec de lourdes pattes et de gros clous de fer... De
chaque côté, un bâtiment perpendiculaire à la façade limitait la cour
dont le quatrième côté était fermé par un jardin. De par où que l'on
sortît, c'était s'exposer à une mort certaine.

Dans la maison, habitaient une quarantaine de pauvres gens, qui mirent
leurs provisions en commun... Mais, la première fois qu'une femme alla
chercher de l'eau au puits, qui était au fond de la cour, elle tomba
sous les balles... Dans les maisons voisines aussi, les puits étaient
interdits et gardés par des sentinelles... Les malheureux connurent les
tortures de la soif... Par exemple, ils souffraient moins de la faim...
On les autorisait à manger... Vers le cinquième jour, on put espérer
que le calme allait renaître... Les soldats avaient dû quitter le
jardin... on n'en voyait plus autour des puits. En ville, la fusillade
s'apaisait.

--Boire, mossié!... Boire, boire!

Ils étaient ivres de soif; ils étaient fous de soif...

--Boire!... Boire!

Deux hommes eurent le courage de s'avancer, avec des seaux, jusqu'à
la margelle du puits. Toutes les faces étaient tendues vers eux, dans
un ravissement d'espoir... Ils accrochèrent les seaux. Le bruit de la
chaîne qui descendait était une musique...

--Nous l'écoutions descendre... descendre... Ach!

Mais, comme les porteurs s'en revenaient avec leur charge, les dragons,
qui s'étaient dissimulés jusque-là, se montrèrent tout à coup... Ils
tuèrent d'un coup de carabine l'un des hommes, et l'autre, épouvanté
s'enfuit, en laissant tomber le seau, dont l'eau se répandit dans la
cour...

--Nous connaissions lé mort. Tous aimaient un garçon si brave...
Mais... c'est terrible, il faut bien lé dire... c'est l'eau qu'on
regrettait.

Le soir, les puits étaient remplis de boue, de fumier, d'immondices de
toute sorte. On y jeta aussi le cadavre du pauvre garçon...

Alors, une folie gagna les assiégés... Ils s'assemblèrent dans la cour,
y passèrent la nuit à gémir, à prier, à hurler, à dormir, à s'enlacer...

--Je n'ai jamais rien vu dé si triste, mossié... jamais rien dé
pareil...

Au matin--leur présence fut-elle signalée?... ou bien n'était-ce qu'une
patrouille qui faisait sa ronde?--toujours est-il qu'on entendit des
pas de chevaux dans la rue, et, bientôt, des coups furieux ébranler
la porte cochère, qui ne fut pas longtemps à céder... Un cheval, d'un
bond, traversa les décombres, portant un officier qui s'arrêta, à
quelques mètres des prisonniers terrifiés, et, revolver au poing, hurla
l'ordre habituel:

--Haut les mains!...

Le vieux crut devoir m'expliquer:

--Les officiers et les sergents dé ville, ils crient toujours: «Bras
en l'air!... En haut les mains!» parce qu'ils ont peur des _révolves_,
et des bombes... Alors, ils crient: «Bras en l'air!... En haut les
mains!»...

Toutes les mains se dressèrent... Seule, la petite Sonia qui n'avait
pas compris... qui ne pouvait pas comprendre, qui ne savait rien
que sourire, regardait l'officier, en souriant, ses petites mains
baissées... Son grand-père voulut l'avertir d'un geste:

--Comme ça... Comme ça!

Et le vieillard imitait de ses mains tremblantes le geste sauveur.

Il n'eut pas le temps. Déjà l'officier visait l'enfant et, malgré le
cri d'horreur qui emplit la cour, l'abattait...

J'entends encore, j'entendrai longtemps, j'entendrai toujours, la voix
étranglée du vieillard:

--D'un coup dé son _révolve_, mossié!...

Elle ne poussa pas un cri. Elle eut quelques contractions, gratta le
pavé du bout de ses petits doigts... Un petit peu de sang sur elle...
un petit peu de sang autour d'elle... Et ce fut fini... Comme un petit
oiseau...

--J'étais seul, tout seul dans la vie... J'étais seul sur la terre...

Je compris qu'il eût bien voulu pleurer... Il ne le pouvait pas... Il
se mordit les lèvres... sa barbe remonta, par de légers soubresauts,
son nez se fronça... Mais il ne pleurait pas... La source de ses larmes
était, en lui, à jamais taire...

Il répéta, en réunissant ses mains:

--Uné pétite chose... comme ça... pétite... pétite... rien, mossié...
rien... comme un petit oiseau... Ach!...

Balançant la tête, il dit, après un silence:

--Pourquoi jé pars?... Jé né sais pas... Pourquoi jé vais là-bas?...
Ach!... Jé né sais pas!

Il dit encore:

--Bêtise!... Bêtise!

Je considérais le malheureux et me sentais incapable de l'effort
qu'il eût fallu pour en détacher mes yeux... Je me sentais encore
plus incapable de la moindre parole... J'étais saturé d'horreur...
L'horreur me paralysait... Et puis à quoi bon parler? Que pouvais-je
dire qui n'eût pas été ridicule et glacé devant un si affreux exemple
du malheur humain? Le vieux juif ne me demandait ni une consolation, ni
une pitié... Il ne me demandait rien; il ne me demandait rien que de me
taire...

À la fin, je le vis rougir, baisser la tête, la détourner... Il
avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, de ne pouvoir plus
jamais pleurer... Des sanglots m'étreignaient la gorge, des larmes me
montaient aux yeux.

Et pour qu'il ne vit pas mes larmes, moi aussi je me détournai...



Prostitution.


En longeant les boulevards--boulevards encombrés, trépidants--que sont
ces quais, je me suis rappelé le port d'Anvers, il y a une trentaine
d'années, les ruelles tortueuses, où la prostitution, en chemise rose,
en jupons étoilés, vivait comme au Havre, à Marseille, à Toulon, sur
le pas des portes. De grosses femmes hébétées et fardées, une fleur
de papier dans les cheveux, attendaient le client, assises sur des
chaises, ou bien dormassaient, le menton appuyé sur leurs bras nus...
Je me suis rappelé la difficulté d'accéder jusqu'aux bassins, le défaut
d'air, de lumière de ces bouges, leur désordre puant, la misère et la
saleté.

À cette époque, ce n'était déjà plus les splendeurs orientales du
Rideck, que je n'ai pas connues, dont Anvers fut si fier, dont quelques
vieux Anversois m'ont parlé, avec de lyriques enthousiasmes...

--Tout s'en va, monsieur... Hélas! tout s'en va...

Il paraît que la municipalité en faisait les honneurs aux étrangers de
distinction, comme nous faisons aux délégations anglaises, italiennes,
norvégiennes, aux étudiants, aux blanchisseuses des pays amis, aux
rois des pays alliés, les honneurs de notre Louvre, de notre Sorbonne,
de notre Opéra, de nos Académies... Dès qu'un personnage célèbre, un
prince plus ou moins couronné, débarquait à Anvers, vite au Rideck!...
C'était le complément obligé des banquets et de toutes fêtes. Même le
dimanche, après dîner, des familles entières, pères, mères, filles
et garçons, nièces et cousins, et leurs camarades, et leurs bonnes,
venaient s'y promener, sans gêne, en leurs plus riches atours... On
disait aux enfants: «Si vous êtes bien sages toute la semaine, si vous
travaillez avec assiduité, on vous mènera, dimanche, au Rideck!». La
messe, les vêpres, des gâteaux et le Rideck, voilà ce qu'on pouvait
appeler un beau dimanche... Nul ne songeait à s'en offenser... Bien au
contraire...

Le Rideck, c'était des petites boutiques, pittoresquement aménagées, où
l'on vendait des produits exotiques, des petits cafés où l'on dansait
des danses nègres, au son des banjos... et des petites cases où l'on
vendait de la chair jaune, rouge, cuivrée, noire et même blanche. Et
quels parfums!... Les jours de visites, on s'arrangeait pour que tout
cela fût décent et ressemblât à quelque exposition coloniale.

--Colonisons... Il en restera toujours quelque chose...

Je n'ai pas vu ces spectacles familiaux. Je n'en parle que sur la foi
des souvenirs évoqués par des notables d'Anvers... Mais j'ai vu--je
m'en souviens avec une grande tristesse--j'ai vu, la nuit, dans les
rues chaudes, la pantomime de la luxure internationale et son avidité
effrénée qui bousculait, en criant, les filles de toutes races... J'ai
vu des matelots de tous pays, bras noués, entre les murs des ruelles,
braillant et courant, comme de grands enfants fous... Je ne les ai pas
vus qu'à Anvers, je les ai vus à Hambourg, au Havre, à Marseille, et,
le samedi soir, je les ai vus surtout à Toulon. Tous les mêmes, d'où
qu'ils viennent, tous pareils avec leurs mufles de poisson sur leurs
cous nus... Et, dans les taudis pleins de fumées sonores, j'ai vu les
brutes affalées, ceux qui n'avaient plus la force de boire... ceux qui
n'avaient plus la force d'embrasser et de se battre... et des colosses
endormis, débraillés, la tête roulant sur les genoux compatissants
d'une négresse, qu'ornait, dans les cheveux, un peigne doré, et
qu'habillait, aux reins, une mince écharpe de gaze rouge.

Je me rappelle, en ce temps-là, une négresse. C'était une Dahoméenne,
de Kotonou. Son corps long, fin et souple, d'un noir profond, avait
des transparences d'or. Elle reposait sur un matelas de soie jaune,
nue, toute frottée de parfums violents qui vous prenaient à la gorge.
Un gros dahlia pourpre fleurissait sa chevelure laineuse. Des anneaux
de cuivre cerclaient ses bras. Et son rire était d'une blancheur
aveuglante. Des coutelas à manche de bois peint, des masques de
féticheurs, deux petites idoles de terre bleue, une cruche à long
bec, couverte de dessins enfantins, ornaient l'étroite chambre...
Elle savait un peu de français, n'ayant pas connu de l'Europe que les
bouges d'Anvers... Toute jeune, elle avait servi, à Bordeaux, dans la
famille d'un armateur, puis à Paris, dans une maison publique... Un
commissionnaire en viande humaine l'avait emmenée à Anvers... Il y
faisait trop froid. Il y faisait trop gris. Elle ne s'y plaisait pas.

Près d'elle, un soir de mélancolie sinistre, j'essayais d'évoquer son
pays, les sanglants mystères de la brousse, les rudes chemins semés
d'épines où les amazones courent, pieds nus, pour s'entraîner à la
douleur, les plaines toutes rouges, les maisons de boue rose, les
palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains.
Mais c'était très difficile. Curieuse, indiscrète et bavarde, elle
ne me laissait pas un instant de répit.... Elle me racontait toutes
sortes d'histoires ridicules que, d'ailleurs, j'avais peine à suivre
et à comprendre. Des souvenirs de Paris, surtout, tantôt puérils,
tantôt obscènes, des attrapades, des batteries avec ses camarades de
prostitution... Enfin, elle parla de son pays pour m'en décrire, comme
elle pouvait, les splendeurs regrettées... C'était une nuit d'été,
étouffante... La fenêtre était ouverte... j'entendais, tandis qu'elle
parlait, des musiques bizarrement ululantes, qui venaient d'un taudis
voisin...

De tout son verbiage inutile, sans couleur, sans accent, sans imprévu,
je n'ai retenu que ceci, que je traduis, ou plutôt que je commente
fidèlement:

--Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'est le palais de notre
grand roi, à Kotonou... Ce palais est d'une beauté inouïe, et tous vos
monuments, à côté de lui, ne sont que de misérables cahutes... Il a de
grands murs épais, tout roses. Presque pas de fenêtres. On y pénètre,
par une porte basse, en demi-cercle, que gardent des guerrières,
effrayamment tatouées... Ce qu'il a surtout de remarquable, c'est le
toit... un toit plat entièrement couvert, ou mieux, entièrement pavé
de têtes coupées... C'est un travail minutieux, très difficile...
Il y faut d'habiles artistes qui sachent arranger ces têtes comme
de la marqueterie, comme de la mosaïque... Le Roi, qui est lui-même
un artiste et qui possède un goût merveilleux, exige que ce soit
très beau, et très bien fait, de façon que la pluie ne tombe jamais
dans son palais... Il veut, sous peine de mort, que ces têtes soient
aussi imperméables que la tuile d'Europe, ou le chaume de la paillote
hindoue. L'aspect en est vraiment féerique, le soir, au soleil
couchant, et l'odeur délicieuse... Par les vents du nord, elle se
répand sur la ville, comme une pluie de parfums. Mais ce genre de
toiture, quoiqu'on fasse, n'est pas très solide. Du moins, elle ne
dure pas longtemps. Soit que les têtes se désagrègent sous l'action
de la putréfaction, soit que les vautours parviennent à en chaparder
quelques-unes, des fissures ne tardent pas à se produire, par où la
pluie s'infiltre et s'égoutte dans l'intérieur du palais... Alors,
notre grand Roi envoie par tout le royaume ses féticheurs les plus
fidèles. Le visage couvert de leurs masques horrifiants, à corne rouge,
un lourd coutelas en main, ils crient, ils hurlent: «Le toit du Roi
se dépave!... Le toit du Roi se dépave!...» Aussitôt les massacres
s'organisent... Les poitrines des sujets viennent, d'elles-mêmes,
s'offrir au couteau... Partout, la terre, pourtant si rouge de notre
pays, rougit encore sous les flots de sang... «Le toit du Roi se
dépave!...» Et le palais reprend bien vite un aspect tout neuf,
éclatant, vraiment royal...

Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était
envolée, là-bas; son idéal--tout le monde a son idéal--l'avait reprise
et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa
belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et
elle respirait délicieusement l'odeur natale qui monte des charniers...

J'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien...
Je restai là à considérer ce corps de bronze précieux, étendu sur
le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa
chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j'écoutais les
musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévalées de matelots
ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de
la rue... Car il faut toujours à la débauche, comme à la royauté, des
gestes de meurtre, et beaucoup de sang...


Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces
quartiers immondes ont été en partie démolis. À la place où étaient ces
ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et
l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises.



Anvers prospère.


Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique,
à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants,
tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui
pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus
profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent
africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure
guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles,
administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour
complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il
a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres,
comme tous les grands ports, abrités sur les fleuves, prospèrent au
détriment des rades et des havres inutiles.

Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour
d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen,
et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port
français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de
féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de
poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand,
aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en
ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin,
en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte
marine dans leur République.

       *       *       *       *       *

Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue
s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais
n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres
ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la
science... Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de
là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer
que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un
môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on
accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend
toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent,
Semiramis. Mais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les
môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port.
Il y faut aussi des bateaux. Et pour qu'il y ait des bateaux, il faut
tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à
Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, l'herbe pousse
sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et
les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les
pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât,
une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir,
mille fois déçu, renaît... Toute la ville accourt sur le môle... On
escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes,
on agite des mouchoirs. On crie:

--Cette fois, c'est pour Flessingue!

--Anvers est perdu! C'est bien pour Flessingue...

--Vive Flessingue!

--À bas Anvers!...

Le navire approche, s'engage dans la passe:

--Le voilà!... le voilà!

--Je vous dis que c'est pour Flessingue.

Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers...

Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le
môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de
Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers
qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de
Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras
trop rouges...

En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral
Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de
se dire, mélancoliquement:

--Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français!...

Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il
n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens
et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!...

Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa
flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché
de crevettes...

Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce.



EN HOLLANDE



Fantômes.


Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de
sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je
disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.

Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la
frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré.
J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez
l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine
de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j'étais toujours dans
l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux
boqueteaux chétifs que nous traversions, comment-l'eussè-je reconnue?
Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en
Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, avec un orgueil
farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds
sabots:

--_Nidreland!... Nidreland!_ Ah! il avait bien sa patrie à la semelle
de ses sabots, celui-là!

Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous
mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne
badine pas avec la douane en Hollande.

Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère
et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur
l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient
de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues,
comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs,
et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité
translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son
soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.

J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction.
C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent.
Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce
képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on
n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour
les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais
muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une
grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara
qu'il en référerait au ministre des Digues.

Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...

J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans
papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un
prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant
et dormant, dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des
Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son
mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à
la patience...

--Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli...
mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour,
dites?...

       *       *       *       *       *

Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait
tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter...
Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus
belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint
avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent,
saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à
mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont
pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre
mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité,
et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.

Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que
les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de
nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le
jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le
petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour
un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant
plus que l'adolescence--sans amertume--d'un autre âge, nous resterions
perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il
faudrait ne retourner jamais, à quinze ans d'intervalle, dans un pays
où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans
une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et
tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.

Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable.

       *       *       *       *       *

Je ne me doutais pas de cela--du moins, je ne pensais pas à cela--quand
l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement
que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse,
son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses
canaux.

C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début
du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que
son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et
je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse.

Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le
nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en
avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous
avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils
fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se
lasser.

--C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne
cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans
les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées
trempaient dans l'eau d'un pot bleu...

Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus
jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts...

--C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!...

Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au
miracle--puisqu'ils sont eux-mêmes le miracle--et qui ne veulent
écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre
prodige...

       *       *       *       *       *

Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré...

Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht--que nous appelions
Dordt--réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient
les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau
des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien
le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans
la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de
Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton
des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles
tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux
et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à
Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des
pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies
barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en
boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement,
l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et
qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye,
me fit m'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le
cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis
ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de
Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux ferveurs de ma vie!...

Je me demandais tout cela... Et que ne me demandais-je pas encore?

       *       *       *       *       *

Mais cette fois-ci, comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas entrés
en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de
la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de
souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous
sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il
n'en fallut pas moins--tant pleurer est le propre de l'homme--il n'en
fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et
sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer
leurs dolentes images, et aussi l'image--qui les contenait toutes--du
vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à
Rotterdam... jadis!...

Par bonheur, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent
plaisir de la vitesse...


**Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît
mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une
mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur hallucinée...
Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis
remontent s'élance dans le ciel...

Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues
écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints,
fuient en tous sens, comme des soldats pris do panique...


Le lilas André Theuriet[1].

Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la
route est un petit événement. On l'accoste, on reconnaît son essence,
on le salue, on lui parle... On dit:

--C'est un chêne!

--Ah! voici un orme... un peuplier... un platane.

--Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là?

Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle...

Il vous revient des histoires amusantes...

Un jour--la vie a de ces rencontres,--je me promenais avec M. André
Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet--on le sait--est
l'Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les
bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la
littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... J'étais fier, vous
pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses
qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout
à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes.

--Ah! ah!... fît-il.

Et il parut intrigué...

[Footnote 1: Écrit en mars 1906.]

Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes
avaient des feuilles... M. Theuriet était donc très intrigué devant ces
arbustes... Il dit:

--C'est curieux... Je ne connais pas ça...

Il prit une branche, dans sa main, l'inclina, en examina longuement
l'écorce, les bourgeons prêts à éclater... J'admirais sa grâce de
botaniste...

--Tiens! tiens!... fit-il encore...

Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut
recours à un lorgnon qu'il posa, avec des gestes méthodiques, sur son
nez... il dit:

--Voilà qui est fort!... Ah! par exemple... Figurez-vous, mon cher...
Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là... C'est bien étrange.

Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit:

--Je ne les connais pas... Ça doit être une nouveauté... une
importation... récente... Je ne serais pas étonné que cette importation
nous vînt de... de... Ah! c'est curieux... c'est extraordinaire...
c'est à ne pas croire!

Et se retournant vers moi:

--Pas besoin de vous demander, à vous? Une importation... comment
sauriez-vous?

J'étais ahuri...

--Mais, monsieur Theuriet... m'écriai-je... ce sont...

Je m'arrêtai... car j'avais honte de faire honte à l'Amant de la nature.

--Naturellement... ricana M. Theuriet... Ce sont... ce sont... Vous ne
savez pas...

Je m'armai de courage, et criai:

--Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas... des lilas, monsieur
Theuriet... des lilas!

L'Amant de la nature me regarda sévèrement:

--Des lilas?... Vous vous moquez de moi... fit-il.

Puis il haussa les épaules... puis il se mit à rire:

--Des lilas?... C'est idiot!... ah! ah! ah!... Et c'est à moi que...
Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu'il y a un lilas qui porte mon
nom?... Il y a le lilas André Theuriet, mon cher... un lilas à fleurs
doubles...

Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j'en ris
encore, moi aussi, car j'ai lu souvent que, lorsque l'Académie
travaille au dictionnaire, et qu'elle discute sur un nom de plante,
elle dit:

--Ça regarde Theuriet... laissons faire Theuriet... c'est notre
botaniste...

       *       *       *       *       *

Les haies aussi vous arrêtent... On sourit aux aubépines, aux
églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils
et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps
oubliés. On s'attendrit... Parfois, pour fleurir sa marche, on les
cueille...

De l'auto, c'est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les
feuillages différents. Et l'on ne voit pas les fleurs des haies...
et l'on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet... Ces
arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus... et ils galopent,
galopent... Qu'importe qu'ils s'appellent chêne, acacia, orme ou
platane? Ils galopent, voilà tout... Ils accourent vers nous, se
précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait--tellement ils
ont peur et ne savent plus ce qu'ils font--qu'ils vont entrer dans
la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu'ils ne sont
même plus de la matière: ils sont devenus des reflets, des ombres,
et qui galopent. La plaine aussi s'immatérialise, emportée dans un
galop surnaturel... Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des
montagnes... des forêts... Au galop! Au galop!... À peine entrevus,
aussitôt dépassés. Au galop!... A-t-on le temps de penser, de
rêver, de pleurer? Au galop les petites joies attendrissantes, les
petites douleurs qui larmoient et où se complaît l'enfantillage
des souvenirs!... D'ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des
souvenirs?... On ne sait pas... on ne le sait pas plus, que, des
arbres, on ne sait s'ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras...
On ne sait rien... À peine sait-on que l'air qui fouette le visage, et
qu'on avale, avec toutes sortes de poussières, on s'en grise, et qu'on
est ivre, comme tout l'univers!...



Vincent van Gogh et Bréda.


La route d'Anvers à Bréda n'est ni meilleure ni pire que la plupart
des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi
s'explique--car il n'eût pas suffi de ma rêverie--que je n'aie point
reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée... Ce n'est rien que
de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la
lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l'eau manque.
Rien n'est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces
petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets...

--Assez bien de bouquets... diraient nos excellents amis les Belges,
auxquels, même en Hollande, il m'arrive de penser encore en riant...

Bréda--dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une
excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du
moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, les _Lances_
de Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d'esprit,
de gaité second Empire, «Ah! c'était le temps où...» et Villemessant
et Dinochau et Carjat--Bréda est une ville tout à fait quelconque et
tellement insignifiante qu'il m'affole de penser qu'elle ne soit pas
belge... Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l'emphase
tout italienne d'un sculpteur bolonais ne s'était avisée de faire,
au-dessus d'un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit
prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et
Philippe de Macédoine.

Au sortir des musées et des cathédrales belges, j'étais un peu las, non
seulement de la grandiloquence italienne qui s'y boursoufle, mais même
de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu'à
me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J'aspirais
à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d'un voyage qui dure.
Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de
toutes sortes d'excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice
de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C'est dans cette disposition
d'esprit que cet Italien flagorneur--les guides ont beau dire que ce
n'est pas Michel-Ange--m'a agacé, choqué... J'aurais dû en rire...

Mais je pardonne à Bréda, en raison d'un détail de son histoire qui
m'émeut et qu'elle ignore.

Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l'habita quelque
temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu'on admire et qui
marquèrent leur trace, dans la vie, d'un peu de génie, d'un peu de
grâce, d'un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve
d'un joli décor, à leur naissance. Je crois à l'influence profonde
et secrète du milieu sur la direction et la destinée d'un esprit; je
crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le
cerveau, et qu'il est très difficile de s'en affranchir, plus tard,
quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune
affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu'il
y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l'artiste original et
violent qu'il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes
étriquées, aux formes pauvres, Bréda n'avait pas su lui révéler sa
vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur
libre. Il parlait aux enfants qu'il assemblait dans la rue, même aux
hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce
que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d'élans passionnés
vers le grand et vers le beau... Et puis il était parti, découragé de
son impuissance et de l'inutilité des paroles...

J'aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van
Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et,
de sa maison, les premiers spectacles qui s'offrirent à lui et qui
l'émurent... Je m'informai... À mes questions, les gens s'ébahirent:

--Vous dites?... Comment dites-vous?... Vincent van Gogh?... Un
peintre?... Vous ne vous trompez pas de nom?... À Bréda?... Vous ne
confondez pas avec Amsterdam?... Attendez donc...

Personne ne savait.

J'expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste... qu'il
était mort, encore jeune, en France... qu'il n'y avait pas longtemps
de cela... Et, m'animant devant ces mines étonnées, j'expliquai qu'il
était célèbre en France, en Allemagne... même en Hollande... qu'il y
avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam... Et j'insistais:

--Voyons!... Au musée de Rotterdam... ah!

--C'est bien possible, me répondit-on... Van Gogh?... Non, ça ne nous
dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande!

Je m'efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné,
ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde.

--Des barbes blondes... ça n'est pas ce qui manque ici...

Je m'acharnai sottement:

--Enfin... souvenez-vous... Il était bon avec les enfants... il leur
parlait...

Mais ils ne m'écoutaient plus... Ils s'éloignèrent de moi, en me
regardant avec méfiance.

Pauvre Vincent!... Il n'eût pas été humilié de l'ignorance de ses
compatriotes... Il ne chercha pas la gloire... il chercha quelque chose
de plus impossible: l'absolu. Et il en est mort...

J'appris, à Rotterdam, qu'un parent très proche de van Gogh vivait à
Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres.
Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh.

Voilà pourquoi «van Gogh», «ça ne leur disait rien».


**J'ai une autre impression.

Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j'avais passé
presque toute la journée. J'étais ivre de Vermeer, ivre surtout de
Rembrandt... La tête me tournait. L'_Homère_ et, davantage, le
portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient... Ce visage si
prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique
et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus
vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée
qui l'anima et qui le modela, et ces yeux où l'on voit tout ce qu'ils
ont regardé!... Le génie de Rembrandt est si fort, qu'il en devient
douloureux... On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand
bouleversement. J'avais besoin de me remettre de mon émotion... Je
longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les
arbres de cette place où tout s'apaise, devient doux, silencieux,
glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent... Et je rentrai dans
la ville...

Comme je flânais à travers la rue, j'avisai une petite boutique, devant
laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des
œuvres de van Gogh... Je me dis:

--Non... non... pas aujourd'hui... Ce serait une trahison... Je
reviendrai demain...

Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique.

Le soir commençait à venir... Il n'y avait plus personne, qu'un employé
qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues... Sur les murs
gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce,
une sorte de divan circulaire, d'un rouge affreux, du milieu duquel
jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier
dans un pot de céramique.

Je m'assis, et je regardai... Je regardai longtemps... Je regardais,
sans fatigue, intéressé...

Je sentais bien que d'autres tableaux, même parmi ceux qu'on appelle de
bons tableaux, m'eussent fait fuir. Je les eusse considérés comme une
profanation... Oui, oui, j'étais bien sûr qu'il m'eût été impossible de
les regarder...

Je regardais toujours...

Et un calme, une sécurité--plus que cela--une sorte de joie nouvelle,
entraient en moi...

C'étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi... des
vergers... des moissons dorées ondulant sous le vent... Et des ciels
étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes
couchées, s'allongeaient, s'émiettaient, reprenaient d'autres formes...
Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d'un
accent si tragique... celle aussi du bon père Tanguy, souriante,
avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de
travail... Et des fleurs, d'adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses,
iris, soleils, d'une vie, d'un éclat, d'une caresse, d'un rayonnement
extraordinaires...

Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même
d'une façon si sommaire... C'est l'ensemble des formes, c'étaient les
taches de lumière qu'elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et
me charmaient...

Je me disais:

--Ce que j'ai là, devant moi... c'est une autre sensibilité, une
autre recherche... c'est autre chose... c'est un autre art... moins
écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je
viens de recevoir une commotion si violente... Évidemment, je vois,
parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j'y sens
une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement,
l'œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette
grimace, je ne la vois, cette impuissance, je ne la sens, peut-être,
que parce que j'ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les
angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d'analyse, et
cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante,
toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où
il se consuma. D'ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie
la réalisation complète, en une œuvre d'art? N'est-ce pas dans les
créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques
appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus
loin, le plus haut, dans la science et dans le génie?... Mais de ces
toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que
je sais c'est, qu'en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement,
de leur brutalité, c'est le seul art que mes nerfs surexcités, que
mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter,
aujourd'hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la
nature, on peut s'arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante...
Et la preuve c'est que je suis là, encore, que je regarde, et que je
suis content.

Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait
venu...



Sur les Hollandais.


À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c'est enfin la
Hollande... la Hollande d'eau et de ciel, la Hollande infiniment
verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n'osera s'aventurer le
moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques,
sans poussière, avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ.
Elles sont plantées magnifiquement d'arbres gigantesques, des ormes,
des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les
racines plongent au plus profond d'un sol riche où l'humus ne leur
a pas plus manqué que l'eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets
voyagent dans l'air, des bandes de canards voyagent sur l'eau... Et
l'eau est partout... On la voit sourdre sous les nappes de verdure,
comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la
rougeur d'un brasier...

Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement.
Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en
contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d'âne et de petits
ponts-levis qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est dessus. Chaque fois
que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l'encolure
guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter
secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même
stupide animal, et, ici, son danger s'accroît de sa masse, et du peu de
place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades.

Il n'existe pas d'autre règlement, sur la circulation automobile, que
celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité.
En Hollande, l'important est d'entrer... Une fois cette difficulté
levée, vous faites ce que vous voulez... Vous tombez même dans le
canal, si tel est votre plaisir... Personne n'y voit le moindre
inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que
vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais.
Il suffit d'ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien
ait, en de certains endroits, une seconde de distraction. Car les
routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve,
ou devant le canal qu'il vous faut traverser sur des bacs à vapeur,
puissants et rapides...

Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte
d'arrêts, est d'abord irritante. Brossette maugrée à toutes les
minutes, il s'écrie: «Sale pays!»... Et puis il s'y fait, et puis l'on
s'y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi
beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est
charmant et nouveau, en ce pays, c'est que, partout, même sur la route,
on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on
vit avec eux... On est chez eux...


**Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais
est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l'ironie. Mais quand
on n'est pas un Anglais, et qu'on s'habille comme tout le monde,
on s'en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant
sans servilité, et gaiement accueillant, s'il ne lui en coûte rien.
Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les
peaux de bêtes excitent d'abord sa curiosité, et sa curiosité peut
devenir agressive et méchante. Il m'est arrivée Rotterdam, où pourtant
débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden
aussi, d'être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents
personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se
moquer, et bientôt, s'énervant l'un l'autre, finissaient par me lancer
des boules de papier et des pelures d'orange. Or, de l'orange à la
pierre, il n'y a pas très loin. Ce furent, des moments extrêmement
désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques,
au temps de l'affaire Dreyfus. Ce n'est pas que le Hollandais soit
misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu'il s'étonne,
outre mesure, des choses dont il n'a pas l'habitude. Au contraire, il
accepte facilement un progrès, surtout quand il est d'intérêt général.
Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il
tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais
contrarier son esthétique populaire, d'ailleurs harmonieuse. Et on
l'aime, et il nous aime à sa façon, qui n'est pas la nôtre, mais dont
la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque.

En Hollande, il n'y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni
fruits. Ce n'est que de l'eau. Les petits vallonnements des environs
d'Arnheim, qu'on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée,
et la forêt d'Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font
l'effet d'étrangers. Ils annoncent déjà l'Allemagne. Là, l'homme est
moins actif; il m'a paru moins fort, moins beau. C'est une autre race.
Le vrai Hollandais, c'est le Hollandais du polder et du canal. La lutte
qu'il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences
de l'eau, l'a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette
force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique,
une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un
gros entrepreneur d'Amsterdam me disait:

--En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d'avoir des volcans...
Et qu'est-ce qu'ils en font?... Rien... absolument rien... De la ruine
et de la mort, monsieur... C'est pitoyable... Ah! si nous les avions
ces volcans-là!... Notre eau et ces volcans-là, monsieur?... ah! vous
verriez.... vous verriez!... Quelles tristes gens!...

--Que feriez-vous des volcans?... lui demandai-je.

--Je n'en sais rien... la question ne se pose pas chez nous... Soyez
sûr que nous en ferions quelque chose... Tenez, c'est comme votre
vent, dans le Midi, le mistral... Oui... Eh bien! qu'est-ce que vous
en faites?... Rien, non plus... Pourtant, je me suis laissé dire qu'on
sait parfaitement où il se forme... Rien de plus facile alors que de le
capter et de s'en servir... Mais non... vous le laissez souffler où il
veut, comme il veut... C'est de la gâcherie, monsieur.... de la vraie
gâcherie...

Mais je crois bien qu'il se moquait de moi...


**Ce terrible élément de l'eau, le Hollandais a pu l'assouplir, le
domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à
tous les décors de son existence. L'eau est non seulement la parure
de la Hollande; non seulement elle est le grand moyen de circulation,
et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays; non seulement
elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par
mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les
villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées
dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le
long des digues; elle fait aussi office d'engrais merveilleux, de
basse-cour pour les canards dont il y a partout d'immenses élevages;
elle sert de bornage, de délimitation cadastrale; elle sépare et
identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à
Zwolle, j'ai longé toute une série de petits villages, où chaque
maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d'eau, comme ailleurs,
de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d'un coup,
transporté au temps des habitations lacustres. Rien n'est joli, et
étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés
par leurs reflets, où l'on voit travailler durement et passer l'eau,
sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et
lourdes robes de bure, le corsage avivé d'une broderie rouge, la tête
ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil.

La grande passion de l'homme, en Hollande, c'est le travail. De Bréda
au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes,
enfants, travaille d'un travail âpre et continu. On travaille à l'eau,
à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n'est
perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d'enrichissement.
Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché,
cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et
développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche.

Il n'est pas jusqu'au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit
pressuré, vidé, desséché... Comme il est ravi du voyage, il paie et ne
dit mot.

Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s'additionnaient, se
multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l'hôtelier me dit,
avec un sourire:

--Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire...

--Pourquoi... de Voltaire?... fis-je... Quel rapport?

--Mais oui... monsieur... de Voltaire... qui disait... monsieur sait
bien... qui disait: «Pays de canaux, de canards et de canaille». Ah!
nous l'avons toujours sur le cœur, ce mot-là...

--Je vois... et sur la note, hein?

Canailles?... non pas... Commerçants? Oui... Et n'est-ce pas un peu
la même chose? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun
peuple n'est mieux doué pour les affaires, et pour la banque... Ils
mettent, à drainer l'or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu'à
drainer l'eau du polder...

On sait qu'ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer
utilement en Chine. Avant tous pour-parlers, les Chinois, redoutant en
eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher
sur le crucifix, ce qu'ils firent sans la moindre hésitation. Après
quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays,
et à y commercer à leur guise.

Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes
choses, par l'intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment.
Quoi qu'en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais
violenter, absorber par l'Allemagne... La Hollande n'est pas au bout de
son histoire.

Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses
magnifiques établissements dans l'Inde, des profits considérables. Mais
il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le
Chinois sourcille de partout, s'infiltre et s'étale partout... C'est
une sorte d'eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut
pas endiguer et qui menace de le submerger...

Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X..., m'a conté cette anecdote
caractéristique:

À Canton,--il y a vingt ans de cela--M. X... avait à son service un
boy chinois, d'une intelligence, d'une souplesse, d'une fidélité
extraordinaires... Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur,
bottier, musicien et poète, ce boy était tout... tout ce qu'on
voulait...

--Je l'aimais beaucoup, me dit M. X..., et lui, paraissait s'être
attaché à moi, pour la vie... Une perle!...

Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement
d'une affaire importante. Sachant combien il tenait à cet excellent
serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison...

--Aussitôt là-bas... il sera circonvenu, pris, embauché par des
compatriotes... Vous ne le reverrez plus...

Son boy? La fidélité même... Allons donc!... Les autres boys,
peut-être... mais le sien?... C'était absurde... Il l'emmena. À
Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller
avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du
gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se
rendit sans plus tarder. Deux heures, fois heures, quatre heures se
passèrent... Pas de boy... Qu'était-il donc arrivé?... Il envoya
aux informations: pas de boy... Très inquiet, M. X... allait prier
le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un
commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La
lettre était du boy... Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu'il
était obligé de quitter son service, vu qu'il était installé horloger,
dans un beau quartier de Batavia... Horloger?... Déjà!... C'était
une plaisanterie, sans doute... M. X... courut à l'adresse indiquée.
Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l'établi, la
loupe à l'œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le
mécanisme d'une montre...

--Tu es fou!... cria M. X... Qu'est-ce que cela veut dire?...

Alors, le boy raconta que, durant qu'il attendait les bagages, un vieux
Chinois l'avait abordé... Ils avaient longtemps causé, discuté...

--Qu'est-ce que tu veux faire? avait dit le vieux Chinois... Veux-tu
être tailleur... cuisinier... médecin... horloger?... Quoi?... Dis ce
que tu veux...

Bref, le boy avait choisi l'horlogerie... Et le vieux Chinois venait de
l'installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune... M.
X... était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci:

--Mais tu connais donc l'horlogerie?

Et le boy répondit d'un air tranquille:

--Faut bien... Un vrai Chinois doit tout connaître.



Gorinchem.


La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci,
ce fut d'apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n'oublierai
plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très
loin, de l'autre côté de l'eau,--c'est le Rhin et la Meuse qui coulent
là, confondus--me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès
que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues
étroites, pleines de promeneurs... J'en étais enchanté, comme un
enfant d'un joujou. Elle avait bien l'air d'un joujou luisant, tout
neuf,--quoiqu'elle fût très vieille--et sa nouveauté, c'était sa
propreté...

En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne
m'attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes,
et ces plaies qu'avivent sans cesse les entassements de poussière
corrosive. Elles n'offrent point l'aspect délabré de ruines. À force
de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé.
Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà
tout... Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse
de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus
riant, sous les cheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens
l'indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des
vieilles gens.

Délicieuse petite vieille, que Gorinchem!... On pouvait, de l'auto,
sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues,
où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient
lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit
Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de
couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et
des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des
dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d'argent, paraient les
devantures d'un luxe choisi... C'était la première petite ville des
Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité...

Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout
pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.

Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la
machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je
les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent
des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient
admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se
regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé
le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient
à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés;
il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints
où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des
pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont
les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de
grandes mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait
des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à
vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien
que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme
chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec
son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je
me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une
joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence
des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans
empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine,
qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante
odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face,
petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour
les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me
semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma
vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je
m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des
arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout
cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher.

Il me fallut faire un effort pour me lever et partir...



La découverte de Claude Monet.


Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes
images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et
mourir la vigueur du Rhin. J'admirai délicieusement les petits ponts,
enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se
referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du
Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et
défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées,
qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat
unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les
caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous
apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le
transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de
jacinthes, de tulipes...

Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect
oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des
villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il
est fait.

C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de
la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents
baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis
des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées
qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les
enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.

Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée
dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation
des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait
d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce
voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande,
il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un
paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné de voir.
Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement,
tout modelé tiennent dans un trait--art qu'il ignorait, d'ailleurs,
comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la
prescience, en quelque sorte fraternelle--cette émotion-là, vous la
devinez.

Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer,
par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que
par des cris.

--Ah!... ah!... Nom de Dieu!... faisait-il... Nom de Dieu!...

Ce juron contenait tout l'infini de son admiration.

Et c'est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal,
ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa
flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses
ruelles d'eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons
vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande.

Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais
ceux des pairs qu'il a parmi ses contemporains et ses cadets, et
jusqu'aux noms, alors inconnus, d'Hokousaï, d'Outamaro et d'Hiroshige,
pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d'où
lui venait ce paquet... Vague petite boutique d'épicerie, où les gros
doigts d'un gros homme enveloppaient--sans en être paralysés--deux
sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées
de l'Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des
épices!... Bien qu'il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était
bien résolu à acheter tout ce que l'épicerie contenait de ces
chefs-d'œuvre... Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur
bondit... Et puis, il vit l'épicier qui servait une vieille femme,
détacher une feuille de la pile... Il se précipita:

--Non... non... cria-t-il... je vous achète ça... je vous achète tout
ça... tout ça...

L'épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original...
Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien: il les avait
par-dessus le marché... Comme on donne à un enfant qui pleure, pour
l'apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant
un peu:

--Prenez... prenez... dit-il... Ah! vous pouvez bien les prendre... Ça
ne vaut rien... Ça n'est pas solide... J'aime mieux ce papier-là, moi...

Se tournant vers la cliente:

--Et vous? Ça ne vous fait rien, non plus, hein?

--Moi?... Ah! Dieu de Dieu!...

Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau
de fromage qu'avait acheté la vieille femme.

Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala «ses images». Parmi les plus
belles, les plus rares épreuves, qu'il ne savait pas être d'Hokousaï,
d'Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers,
des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un
troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes
merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu'elle était de
Korin...

Ce fut le commencement d'une collection célèbre, mais surtout d'une
telle évolution de la peinture française, à la fin du XXXe siècle, que
l'anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une véritable valeur
historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet important
mouvement de l'art, qu'on appela du nom d'impressionnisme, ne peuvent
la négliger...

Aujourd'hui qu'on célèbre tant d'anniversaires, inutiles et ridicules,
ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l'anniversaire de
cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se
rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe
japonaise?...



Le port, patrie du peintre.


Je crois bien que, nulle part ailleurs, l'émotion de Claude Monet
n'eût été plus forte. C'est que l'art extrême-oriental, on le voit
apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l'eau. Il
est vrai que dans les ports d'Occident--et toute la Hollande n'est
qu'un grand port--les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des
éclats de l'Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de
subtilité comme de splendeur, avec la lumière même.

Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines,
et son climat n'eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour
l'enchantement du monde, les yeux de Titien.

Le hasard uniquement fit que Rubens n'ouvrit pas les siens à Anvers,
où commerçait, avec l'Europe, de toutes les marchandises d'outre-mer,
la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l'y ramenèrent
de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus
féconde. De sorte qu'il tira des quais fameux de l'Escaut, outre
l'arrangement des lignes et l'ampleur ornementale de ses compositions,
une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les
souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes
effigies.

Même Marseille, «Porte de l'Orient», écrit Puvis de Chavannes,
Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l'étrange
grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales,
les coquillages nacrés,--s'écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces
noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de
navires...

Est-il possible aussi que personne ait pu se défendre de croire qu'il
abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés
dans le fjord de Kristiania?

       *       *       *       *       *

Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il
soit, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance,
la formation, l'éducation d'une âme d'artiste. Un artiste qui est
né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse,
parmi la variété, l'imprévu, l'enseignement sans cesse renouvelé de
ses spectacles, est, forcément, en avance, sur celui qui naquit, au
fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans
l'étouffante obscurité d'un faubourg de la ville. Son imagination,
surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s'éveille
plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop
de luttes... Il s'habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée
qui n'est pas bornée par un mur, «le mur de la maison Meyer», ou par
un coteau, est libre de vagabonder, à travers l'espace, comme ces
jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n'ont d'autre limite
à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes... Il englobe, dans un
regard, plus de choses d'ici et de là-bas, plus de visages d'ici et de
là-bas, plus de vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement,
le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées,
le rythme de la houle, l'entrée des navires dans les bassins,
l'oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages,
les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées,
toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux
qu'un professeur, l'élégance, la souplesse, la diversité infinie de la
forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne
s'effaceront plus, qu'il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre
un visage, un torse de femme, l'ondulation d'une jupe, la flexion d'une
hanche, le balancement d'une branche... Car il y a de tout cela dans un
port... Il y a de tout et il y a tout, dans un port.

       *       *       *       *       *

Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt.

Rembrandt n'est pas né dans un grand port, c'est vrai... Mais son nom
est inséparable de celui d'Amsterdam, où il vécut tant d'années, et
y trouva l'emploi de ses dons, en leur toute-puissance... Amsterdam,
dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le
même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements
lourds. Dans l'une et l'autre ville, le soleil fait la même féerie avec
le ciel et avec l'eau qui divise les maisons, jusqu'à ce que l'humidité
se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la
restituer à l'obscurité, sur qui le triomphe de l'astre n'aura que plus
de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître
en quelque petite ville endormie dans les terres, sans jamais voir
le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer
l'atmosphère profonde, «l'obscure clarté» qui grouille entre les coques
des navires... Peut-être que ce qu'il eût tiré de lui-même eût suffi
pour émerveiller les humains. Mais je m'exalte à découvrir, dans son
œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs
les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le
luxe d'un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à
Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d'Occident, Amsterdam et
sa sombre population juive.


Fermant les yeux à l'ardeur insoutenable du couchant, vers où nous
courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt
des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur,
expiant, lui aussi, peut-être, le crime d'avoir osé dérober au ciel,
pour nous, le feu divin de sa lumière...



La Digue.


Depuis Gorinchem, c'est presque, jusqu'à Dordrecht, une succession
de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la
traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut
de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l'intérieur
des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les
paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d'entrer,
les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas
feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace,
même de son, sur les parquets et les dalles qu'on voit briller, au
passage... Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des
étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous
pareils... Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge
mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement; d'autres
astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres
qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de
la maison, afin qu'aucune besogne malpropre ne puisse la souiller...
Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée,
mais à peine, de fils de métal... Ce qui est charmant, c'est que,
derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une
remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l'eau du polder,
avec deux ou trois bachots à l'amarre, qui leur servent pour la coupe
des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites
routes liquides, à travers la plaine verte...

Je me rappelle, au détour d'une ruelle où commençait un jardin, fleuri
de fritillaires, avoir vu s'accroupir une paysanne à la peau fraîche,
et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l'avais vue déjà, cette
même paysanne, dans un tableau...

Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses
costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent
l'eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le
charme du déjà vu. D'eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres
qui les ont présentés, avec amour, à tout l'univers...

Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoyevski et à
Tolstoi, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et
que Cézanne, qui ne chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs,
l'anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux,
aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui
ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi,
grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu'ils les ont vues
dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins,
sous l'ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus
vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des
frises grecques...


**Le soleil échancrait déjà l'horizon, quand nous nous trouvâmes, tout
à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules,
nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l'heure, qui
amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue... La
Meuse--ou plutôt--la Merwede était encombrée, comme la rue d'une grande
ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas... Il nous fallut
attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu
à peu l'éclat de leurs couleurs, jusqu'à devenir tout à fait noirs, et
tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l'envergure
de leurs énormes ailes ténébreuses... Les coques des chalands
émergeaient de l'eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs,
qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans
leur sillage... À force de s'allumer de toute part, la ville devint un
brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons... Le vent
qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le
feu et préparer la forge qu'il fallait au travail d'on ne savait quel
surhumain forgeron...



Soir à Dordrecht.


Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui
m'attendrissaient, ceux aussi qui m'irritaient à force d'amertume, une
fois ou deux, m'était revenue en mémoire la dimension extraordinaire
des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt... Comme
elle riait, notre jeunesse!...

C'était sur la terrasse d'un hôtel, au bord des eaux, où le soleil
jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout
l'appareil d'un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des
préparatifs d'une fête... la nôtre, sans doute.

Gerinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et
qui s'était éteinte presque tragiquement, m'avaient fait tout oublier,
mais, jusque-là je n'avais été impatient que de retrouver les traces de
mon bonheur d'autrefois...

Entre mille images qui fuyaient, j'avais peine à en retenir
quelques-unes qui se laissassent préciser... Je sens sur mon épaule le
poids et la tiédeur d'une tête, dont l'effort du vent happe les cheveux
et leur parfum, mais m'en laisse ma part... Je souris à l'hésitation de
deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur
le tapis sordide des chambres d'hôtel. Quelle vertu donnent à la valse
de _Faust_, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon
cœur content? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne
m'ont causé plus d'émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si
lamentablement, la musique de Monsieur Gounod... Je ris d'un mensonge
inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux
cheveux qu'on détache, et d'un de ces ordres, si durs, de la pudeur,
qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus
doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et
qu'on n'oserait nommer... Je vois les gares où l'on s'embarque, les
gares aussi où l'on revient, et ces quais, enfin, où l'on regrette
même le terrible mouchoir qu'aucune main, fût-elle perfide, n'agite
plus... Je retiens, une seconde, l'éclat de deux genoux polis et la
courbe tendue d'un sein... une épaule ronde parfumée chaleureusement,
le duvet de sa cheville... J'attends des larmes qui vont couler sur un
visage tout pâle et silencieux de bonheur... Me reviennent en tête, et
y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi,
l'on se croyait de force, même qu'on chancelât, à défier l'univers, à
en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle... Je songe
aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui
déchaînaient des tempêtes... et à ces après-midi de fatigue, où on se
laissait aller à l'ennui, qu'elle définissait: «l'indifférence à ma
vie, comme à ma mort».

Mais, malgré mon désir de mélancolie, je sens que tout cela est
loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s'efface... Au fond de
moi-même, je m'aperçois que, de tous ces souvenirs, qu'une hypocrite
et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il
m'en reste un de vraiment vivent, et tout proche, et si vulgaire: la
fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu'on mangeait si
gaiement, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l'eau.

C'était, c'est encore l'hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus
tassé, lui aussi... Je reconnus le même tapis, sur les marches si
raides de l'escalier; aux fenêtres, les mêmes rideaux; dans la salle
à manger, qui sert, en même temps, d'office, de caisse, de salon,
et de restaurant, les mêmes meubles... Suivi de l'hôtelier qui nous
retenait--le même hôtelier aussi, je crois bien--je courus jusqu'à la
terrasse... La nuit était complète, sans la fissure d'une lumière, et
les eaux silencieuses... De toutes petites vagues venaient clapoter,
chuchoter au bord... C'est à peine si je parvins à distinguer des
feux qui se mouvaient dans le lointain... De gros nuages cachaient la
lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la
terre... Pas le moindre violon... Aucune valse, même de _Faust_, pour
m'attendrir... Tout était donc bien mort!...

Revenu dans la salle à manger, j'étonnai le maître d'hôtel, en criant
d'une voix forte:

--Des soles... des soles, comme autrefois!...

Il n'y avait même plus de soles...

Mes compagnons, dont j'avais excité l'appétit par des descriptions
enthousiastes, insistèrent vainement près du patron...

Il n'y avait plus de soles... il n'y avait plus rien...

Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves...

Mais quelles sardines!... Elles nous parurent extraordinairement
exquises... Pimentées, condimentées, nous n'en avions jamais mangé de
pareilles. Les soles furent oubliées... L'un de nous s'extasia:

--Il n'y a que la Hollande pour préparer de tels poissons... Vive la
Hollande!

Et, appelant le maître d'hôtel:

--Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques
sardines?... demanda-t-il... J'en veux commander des caisses, des
wagons, des bateaux! Je veux épater la France, et la faire rougir de
son ignorance sardinière... À Rotterdam?... à Maestricht? À La Haye?...
À Batavia?... Où?... Où?

Le maître d'hôtel redressa sa taille, et, avec dignité:

--Nous les faisons venir de Bordeaux... dit-il...

       *       *       *       *       *

Comme nous finissions de dîner, une société d'Anglais vint prendre le
thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en
smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune
lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était
assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec
son éventail, avec une cigarette à bout d'or, avec ses bagues, avec
ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses
pieds, sous le fauteuil, ne s'arrêtaient pas de déchausser, pour les
rechausser, des pantoufles argentées où s'impatientait la soie de ses
bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et
baisser les joues de ses amies, ce n'est pas assez dire que la petite
agitée rougissait; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge
se levait à l'épaule, couvrait tout ce qu'on voyait de sa peau, pour
s'en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard
rencontra, tout à coup, dans le sien, l'angoisse de ne pas retrouver,
au bout de l'orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin
la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en
mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc,
où le pied se crispait, jusqu'à ce qu'il disparût dans la pantoufle
d'argent, enfin reconquise...

Cette nuit-là, je dormis, d'un sommeil profond, sans rêves...



Dordrecht.


Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie
sur les vitres, qui nous réveilla.

Le joli Dordt s'était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville
ennuyeuse et crottée, où je me rappelai--pourquoi éclatai-je de rire
subitement?--qu'Ary Scheffer était né...

Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie,
elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville
trempée d'eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout
environnée de routes fluviales... On y distingue, mais amorties, des
traditions magnifiques d'autrefois... Dans des maisons à pignons qui
abritaient beaucoup d'activité, et où le luxe avait tant de morgue,
il semble que ne vive plus personne... Dans ses églises, avant que
la foi catholique ait eu le temps de les achever, c'est la Réforme
qui s'est installée... Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus
d'orgueil que les pompes des rites orientaux qu'elle en a chassés.
Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où
la piété païenne s'agenouillait devant les Images, on a rangé des
sièges en quantité où la raison puisse s'installer comme il faut,
afin de s'examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La
Groote-kerke est une cathédrale d'autrefois... Seulement, elle
est tout à fait nue... Les stalles sont, pourtant, toujours là que
les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées
dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui
grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de
rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.

Ces cuivres et ces arabesques m'en évoquent d'autres; des rampes, des
balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous
ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le
nom de _modern-style_, nom anglais d'une manie où les Belges ne sont
parvenus qu'en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et
les déformant affreusement...

Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures
des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries,
dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des
esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et
cuivres d'or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse,
l'honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais?

Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants.
Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le
marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues
et caquetantes, elles se pressent l'une contre l'autre, comme des
poules sous l'auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où
s'avivent les plaies anciennes, pleurent; tous les ponts, aux arches
de guingois, qui s'étagent dans la perspective, pleurent aussi; tout
pleure. L'eau des canaux, sous les gouttes de l'averse qui s'acharne,
semble dégager des bulles de gaz, comme d'une mare putride. Derrière
les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des
airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent
on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues
formes d'êtres humains... On dirait des ombres, des fantômes du passé.

Heureusement, tout n'est pas du passé, tout n'est pas mort à Dordrecht,
et c'est avec une joie «bien moderne» que j'ai vu vivre les machines et
se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point,
comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les
quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l'air, Dordrecht commerce
de tout, avec toute la terre. C'est, au carrefour de ses fleuves, une
des plus importantes gares d'eau de l'Allemagne. Ce que les artères
des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu'à son port, elle
le fabrique, le malaxe, le forge, l'ajuste elle-même: poissons fumés
et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d'Allemagne et
d'Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire
des machines, vaisseaux qui feront--combien de fois?--le tour du monde.
Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s'embarque,
parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des
tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n'en finissent
pas des sirènes.

On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville
vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force
expansive et laborieuse, qu'elle la laisse retomber en pluie, sans
s'arrêter de travailler, sur la ville morte.



Le musée des Boërs.


Nous n'avons vu à Dordrecht qu'un musée, mais qui m'a assez remué, pour
m'empêcher d'entrer dans aucun autre: le musée des Boërs.

Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie,
Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen,
sont bien de Hollande et de l'École hollandaise. Malgré le temps, le
climat, le sol, l'adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé
le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs
frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l'allure souple et
déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une
expression au moins aussi significative de la physionomie d'un peuple.

Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu'au bout de
l'Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs
compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches:
le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs
ne les employèrent qu'à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils
ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races,
et ils se tinrent à l'écart des coureurs de fortune, des chercheurs
d'aventures, qu'attirent toujours les pays qui recèlent de l'inconnu.
Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à
leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d'un Port-Royal.
Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation
de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyrans
pour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même
austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux
n'ignoraient pas, du moins n'ignorèrent pas toujours qu'ils méditaient,
labouraient sur des trésors, mais qu'ils les méprisèrent.

Les méprisèrent-ils? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter?

Si l'histoire qu'on m'a contée est vraie, ce sont les banques de
Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans
le succès, auraient cédé aux _brookers_ et _promotors_ anglais les
dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l'impérialisme
financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard,
massacrer leurs nationaux...

Pauvres Boërs! C'est à peine si quelques spéculateurs malchanceux
déplorent aujourd'hui leur dépossession et leur défaite... À vrai dire,
on n'en parle plus... Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un
mauvais mélodrame qui n'a pas réussi. De cette épopée grandiose qui
fit courir, par le monde, un long frisson d'enthousiasme, il ne reste
plus que ce petit musée... C'est déjà quelque chose... Mais personne
n'y vient. J'ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était,
dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la
tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons
de jacinthes. Il m'a considéré avec surprise, et même avec un peu
d'effroi, comme un phénomène surnaturel...

--Vous comprenez... me dit-il, s'excusant de son accueil... voilà plus
de trois mois que je n'ai vu, ici, un visage humain... L'été... de loin
en loin... un Anglais... et c'est tout... Et c'est toujours un Anglais
qui s'est trompé... Il me demande où sont les Rembrandt? Oui, monsieur,
les Rembrandt... Ici!

D'un air navré, il me montre uns table de bois noirci, sur laquelle,
parmi de la poussière, s'empilent des cartes postales et des catalogues
illustrés qu'on ne vend jamais...

--Mon Dieu, oui!... Voilà!... C'est comme ça...

Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu'au moment de l'ouverture du
musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en
scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste
khaki, et des guêtres de cuir... Au moins, ç'avait de l'allure..

--Et j'avais une cartouchière sur la poitrine... Maintenant,
soupire-t-il... je n'ai même pas, comme tous mes collègues, une
casquette galonnée...

Il se tait, et puis reprend:

--Il y a, tout près d'ici, sur une place... une espèce de baraque, où
l'on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la
bourre de mouton... Eh bien, elle ne désemplit pas...

J'ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en
disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l'ingratitude
de l'histoire, que tout un discours.

Il dit encore:

--Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht... Eh bien,
monsieur, il n'est même pas venu au musée. Le président Krüger!...
Parfaitement!... Ah! ah! ah!

Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour
crasseux enveloppait les objets comme d'un voile funèbre, j'avais le
cœur serré. Et je me disais:

--Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui
prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n'y enfoncer
que le soc de la charrue, valait bien au gardien de ces glorieux
souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux
que l'indifférence générale... Elle ne semble pas seulement digne
d'admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement
leur liberté, elle me paraît d'un héroïsme presque surhumain, parce
que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l'humanité de
cet alcoolisme, pire que l'autre, que propage l'abus de l'or... Ils
gardèrent l'or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément
des charognes, afin de ne pas infecter l'air qu'on respire, et ne pas
empoisonner les hommes par des contagions mortelles... Ils recélèrent
l'or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire,
en les étouffant, les germes de folie et de mort... Recel--pour peu
qu'il fût conscient--absurde, sans doute, mais sublime!

Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes,
les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues
redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les
bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur
épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses
des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre...

Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des
héros, je me pris à réfléchir...

Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le
plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison,
de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même
d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner
l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires
de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison,
qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue. Combien de millions
et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en
déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie
et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à
la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir
l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique,
aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup
les hommes. Même aucun martyr--si douloureux soit-il--n'est fécond. Et
quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers
les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu
le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix
sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles
et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences
et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré
l'humanité d'un Dieu!»

Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un
jour nous renonçons à l'or--et j'entends la richesse individuelle,--ce
ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en
bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par
sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir
que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur
d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos
intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions,
enfin, le moyen de vivre autrement--un moyen plus rationnel, moins
compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos
joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne
sera pas demain...

Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, qui n'est pas venu au
musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que
c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que
ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée,
et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des
Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons
vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or,
là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants...

Mais, n'est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité
disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle
injustice cimente la solidarité--les juifs encore, pour tout dire--qui
a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux,
acheteur--à quel découvert? à terme de combien de siècles? et contre
la somme des capitaux coalisés-du bonheur que rêve le prolétariat
universel?

       *       *       *       *       *

Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu
optimiste, j'emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes
postales coloriées: rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs
de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de
Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens,
des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n'y en a point,
étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je
m'arrête devant l'Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il
ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu'on peut retrouver, dans
du métal coulé, l'expression d'un visage humain, j'ai senti qu'il y
avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant,
de la forme, et j'ai rougi de mon éclat de rire de tout à l'heure...
Il s'en est fallu peut-être de peu,--de génie, sans doute--pour qu'Ary
Scheffer ne fût devenu un grand peintre... En tout cas, j'ai mieux
goûté le charme de sa gravité, et j'ai songé à ce qui en demeure, dans
le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan...

La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu'aux profondeurs
du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les
nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un
Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l'aspect sombre et
sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y
distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu'elles ont, par
endroits, et où l'abondance des fleurs contribue. Les canaux s'animent,
les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d'où les spectres du
passé semblent être partis... Ce contraste a un charme brusque et
vif, auquel on s'attarde, avec un nouveau désir de flânerie... Devant
les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les
murs de couches de poussière, qu'il patine depuis des siècles, les
jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux
lances héraldiques, les fleurs d'aujourd'hui semblent gardées par des
hallebardiers d'autrefois... Du haut des ponts surélevés, l'eau des
canaux n'a presque plus rien de liquide, à force d'immobilité, que sa
demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l'on en vient à
imaginer qu'elle s'enfonce, à l'infini, mais que ce n'est plus dans
l'espace, que c'est dans le temps...

Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie à ne vouloir
sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut
partir... Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous
achetons et que nous mangerons en chemin.

Et la 628-E8 démarre dans la boue glissante, plus d'une fois dérape...
Mais le sol s'essore dans la campagne. On oublierait l'averse, n'était
le nombre des flaques où se reflètent le bleu céleste et des bouts
de nuages nacrés, comme en autant d'éclats d'un grand miroir qui, en
tombant du ciel, se serait brisé sur la route...



Rotterdam.


De ce court voyage de Dordrecht à Rotterdam je ne me rappelle rien,
sinon que l'auto allait, glissait, sans heurts, sans secousses, et
comme allégée des servitudes de la pesanteur. Elle me donnait une
joie qui n'est ni la joie de bondir, ni la joie de patiner, mais qui
ressemble à l'une et l'autre. Elle m'emportait avec une extraordinaire
allégresse, et, vraiment, je me sentais doué de son élasticité. On
eût dit que, pour se faire plus douce et pour aller plus vite, elle
courait, de toutes ses forces, pieds nus, sur la route.

Et voici que, tout à coup, en haut d'une petite côte qui, en ce pays,
nous sembla être une montagne himalayenne, par delà un pont énorme,
nous nous trouvâmes devant une espèce de falaise, ou plutôt devant un
pan de mur de rêve, formé d'on ne sait quel amoncellement de briques
multicolores, de fragments de verre colorié, d'éclaboussures de soleil,
au pied duquel venait battre, comme une mer déchaînée, le furieux
tumulte d'une ville en travail et d'un port en fièvre. Falaise ou pan
de mur de rêve, il nous fallut quelques minutes pour reconnaître que
nous étions en face de la ville neuve de Rotterdam.

À peine entrés dans Rotterdam, nous y avons été enveloppés aussitôt
d'un mouvement, d'une agitation que les sirènes sur le canal, les
sifflets des locomotives sur les voies ferrées, le roulement des
fourgons sur les pavés, faisaient retentir à l'infini... Mais nous
fûmes enveloppés bien davantage par la population qui nous environna de
faces bouche bée, de gestes qui puérilement cherchaient à s'instruire
au contact d'un cuivre, au contact, aussitôt rompu, du radiateur,
éprouvaient les pneus, appuyaient sur les garde-crotte. L'ébahissement
de cette foule, qui souriait ou s'assombrissait, mais demeurait
silencieuse, nous enserra si bien, que nous dûmes nous arrêter.

Pour bruyante et remuante qu'elle fût, Rotterdam me parut bien plutôt
une ville sauvage et lointaine. Au plus plaisant, au plus riche milieu
de l'Europe, ses habitants avaient l'air de Lapons ahuris. À tout le
moins, ils n'avaient jamais vu ou ne voyaient que rarement d'autos...
Cette population, habituée à tous les vacarmes, à toutes les étrangetés
de la vie cosmopolite, au spectacle du commerce mondial et de travaux
surhumains, s'affolait, autour de notre machine, sans paroles.

Les dames n'oublient en aucune circonstance de s'apprêter pour les
regards, et tous les regards leur plaisent, excepté qu'elles y voient
durer l'hébétement. Les nôtres se remuaient sur leurs coussins, assez
mal à leur aise, en apercevant--vision de terreur--de rudes mains se
coller aux vitres, s'y promener. Ma voisine ferma les yeux... Ses gants
tremblaient.

Cette foule muette, dans cette ville en fièvre et pleine de tapage,
c'était la population laborieuse qu'on n'entend point dans une usine
assourdissante. La civilisation assouplit, polit les instincts et
les énergies dont elle n'utilise que la force vive, pour ses fins
obscures... Mais n'accumule-t-elle pas artificiellement des éléments
qu'elle déforme en les comprimant, et dont la déflagration multipliera,
dans une circonstance donnée, la redoutable puissance inerte?

À force de coups de trompe, Brossette parvenait péniblement à se
frayer un chemin dans la masse que le capot fendait lentement... Nous
voyions passer, sans bruit, derrière les vitres, un monde de têtes
levées, de bouches ouvertes, qui, même quand le flot se fût refermé, ne
s'abaissèrent pas, ne se refermèrent pas...

Pas d'autos, partant, pas de garage. J'eus beaucoup de peine à en
trouver un... C'était dans un quartier malpropre de la périphérie, une
sorte de hangar où l'on avait remisé des caisses vides, un vieux camion
hors d'usage, des voiles de barque roulées autour de mâts pourris.

Brossette était consterné.

--Ça! un pays?... fit-il, en se grattant la tête... Oh! la! la!...

Nous n'y étions arrivés, d'ailleurs, que lentement, péniblement... Les
enfants se collaient sur les marche-pieds, s'agglutinaient au capot,
et il fallut les faire tomber, en les secouant, comme les grappes
d'insectes rôtis qu'on détache la nuit du radiateur...



Un spéculateur.


Si j'ai mal vu Rotterdam, si je n'ai même pu qu'entrevoir son port,
c'est que, dans le hall de l'hôtel, à peine au sortir de table, j'ai
rencontré mon ami Weil-Sée, mon meilleur ami, mon cher Weil-Sée, que,
depuis des années, je n'avais pas revu...

Nous nous sommes embrassés à plusieurs reprises... Mon ami Weil-Sée
est un des rares hommes que j'embrasse et qui m'embrasse, et nous nous
embrassons, depuis une quarantaine d'années, toutes les fois que nous
nous séparons ou retrouvons, c'est-à-dire tous les cinq ou six ans.

--Vous ici?... Vous ici?...

Et j'essuyai, à la dérobée, la plus mouillée de mes joues...

Il me considérait en souriant, mais sans répondre...

--Vous n'êtes donc plus à Grenoble? Je vous croyais à Grenoble...
riche... heureux?... Et votre usine d'énergie électrique?... Vous
n'êtes donc plus marchand d'énergie?

À toutes mes questions, il secouait la tête, et il souriait.

--Qu'est-ce que vous faites ici?

Je connais trop mon ami Weil-Sée pour imaginer qu'il pût vivre
en Hollande, n'importe où d'ailleurs, sans motifs sérieux... Je
savais sa sagesse à trouver du plaisir en tout, mais à le trouver,
principalement, dans un frémissement d'activité toujours nouvelle.
S'il était en Hollande, ce ne pouvait être que pour quelque découverte
fabuleuse, pour quelque colossale entreprise.

--Qu'est-ce... qu'est-ce que vous faites ici?

Et je répétai:

--Vous n'êtes donc plus marchand d'énergie à Grenoble?

--Non... se décida-t-il à me répondre enfin... Je ne suis plus marchand
d'énergie. Je place des risques... je place des risques... ici... à
Rotterdam... des risques, mon cher.

D'un autre, j'eusse pu croire à quelque bouffonnerie, et même--à
considérer ses yeux un peu fixes et le sourire durable que la mauvaise
qualité de ses dents ne parvenait pas à gâter--à de la folie. Mais il
ne m'est jamais arrivé de douter de mon ami Weil-Sée, de la solidité
de son intelligence. Je l'écoutais avidement, en me laissant entraîner
vers sa table, au fond de la salle, ou plutôt, je le suivais, sans même
en avoir été prié, car Weil-Sée a une telle horreur de la violence
qu'il n'oserait pas entraîner son meilleur ami par le bras, fût-ce vers
un trésor.

Ces «risques» dont il me parlait, ces «risques» qu'il plaçait, je
compris bien vite que c'étaient les maisons, les récoltes, les
automobiles, les chevaux de courses, les tableaux de maîtres, les
bateaux, les meubles, les ouvriers, qu'il assurait contre les
accidents et même contre les assurances... Agent d'assurances...
voilà... il était tout simplement agent d'assurances... Mais, avec
mon ami Weil-Sée, rien n'est jamais simple. J'entrevis aussitôt des
spéculations ingénieuses et formidables.

Il m'expliqua avec animation...

--Assurances contre l'incendie, les accidents, le vol, les naufrages,
la pluie, la grêle, les sauterelles... sans doute... Que voulez-vous?
Il faut vivre... Mais le nouveau, l'important, mon cher, ce sont les
assurances et les réassurances que j'établis contre le mensonge, la
vérité, la stérilité et la fécondité, contre la maladie--toutes les
maladies,--contre la débauche et contre la vertu, contre la guerre et
contre la paix, contre les monarchies et contre les républiques, contre
l'ennui... la stupidité des fonctionnaires et la tyrannie des lois,
contre la trahison, l'amour, la littérature...

Je crois bien qu'il parla encore de réassurances contre le doute, les
désillusions, puis encore de bourses d'assurances, de risques des
risques, de mutualité individualiste, d'individualisme collectiviste
et, toujours et à tout propos, de la statistique...

Dans toutes les conversations de ce philosophe, le passé de l'humanité,
l'avenir du monde, évoluent aisément. Je croyais entendre débiter le
prospectus d'un Crédit International de l'Ataraxie universelle. Mais
ce que je me rappelle le mieux, c'est que son regard lucide était
bordé de paupières d'un rouge de sang, comme en ont certaines figures
de Poussin; que son nez s'était encore allongé, depuis notre dernière
rencontre; que sa barbe, qui fut châtaine quand j'étais blond, se
désargentait, jaunissait autour des lèvres minces, sur lesquelles
je voyais, avec confiance, à coups de paroles et jets de salive, se
construire le bonheur de l'humanité... Qu'importait alors que certains
chiffres, les milliards surtout, eussent une si mauvaise odeur?...

À tout petits pas, nous étions arrivés jusqu'à sa table, auprès d'un de
ces verres où je lui vois boire, depuis quelque quarante ans, ce même
thé blond, dont un fleuve a passé par son corps.

Une fois de plus, Weil-Sée me démontra qu'il allait incessamment faire
cette fortune mondiale, qu'il lui fallait...

--Tout simplement, mon cher, pour arriver, entre autres, à décupler
la puissance du microscope et en construire un qui grossisse l'objet
soixante mille fois... soixante mille fois, c'est absolument
indispensable. Mais ce n'est pas tout... Il me faudrait aussi des
températures... ah! des températures, à cuire, en bloc et en douze
heures, l'univers, comme une plaque de céramique...

Je me fie, sans restriction, à l'intelligence de mon ami Weil-Sée...
Je le suivais admirablement, et j'étais convaincu, au point de prêter
serment, qu'il ne disait rien qui ne fût vrai ou qui n'importât...
Mais, quand je ne l'entends plus, je suis incapable d'expliquer ce
qu'il m'a dit, et en quoi consistent ses projets et son métier...

--Vous sentez bien, n'est-ce pas? Ce n'est plus que quelques mois de
patience... pfuut!... quelques mois...

Sur quoi, ayant écarté des piles de catalogues--personne ne lit
autant de catalogues--de livres, de denrées, de graines, de plantes,
d'instruments, de machines, il prit du papier quadrillé, et se mit
à dessiner, pour achever de me convaincre, des diagrammes et des
graphiques...

Dans son visage malmené, couturé, je cherchais quelque chose, mais
quoi?... quelque chose qui restât des traits de l'enfant que j'avais
vu arriver au collège, du fond de la Dalmatie... quelque chose de son
nez aquilin, de l'expression de ses yeux tellement doux, de l'arc
ingénu de sa lèvre et même de ses boucles autour d'un front énorme et
bombé... Mais tout cela était si fané, si racorni! Je me rappelais
comme son intelligence, tout de suite, avait fait merveille, parmi
nous... Il s'était révélé aussitôt élève prodige... Nos professeurs
lui prédisaient le plus bel avenir... Et voilà où il en était, son
avenir!...

--Vous comprenez?... entendais-je, durant ces rappels de souvenirs...
ce qui serait important, encore, c'est de pouvoir s'enfoncer dans la
terre, un peu... je ne crois pas qu'on ait été au delà de quelque deux
mille mètres... Et dessous... dessous... réfléchissez!...

Il s'arrêta.

--Dessous... ce sont évidemment... il ne se peut pas que ce ne soient
point des métaux inconnus... de fantastiques métaux...

Ses yeux brillaient:

--Et avec des propriétés, mon cher!

À mesure qu'il parlait, sa fortune prospérait, et il arrachait un
secret de plus à la nature...

Il avait beau vieillir, le pauvre Weil-Sée, il ne changeait pas...

Très jeune, je l'avais rencontré à Manchester, passionné de géologie
et cherchant, en même temps, des capitaux pour une fabrique d'armes
tellement redoutables, que c'en était fini do la guerre... C'était
lui, pourtant, qui m'avait aidé à supporter les plus dures journées de
cet hiver 70-71, où, sous les ordres de Chanzy, les loqueteux que nous
étions fuyaient de tous les côtés de la Loire... Ah! sa tendresse et sa
gaité, durant ces affreuses semaines...! Je ne l'avais plus retrouvé
qu'à la Bourse, à son retour du Paraguay, enthousiaste du caoutchouc...
à la Bourse, dont il fut, plus tard, au krach de Bontoux, une des
innombrables victimes.

--Comprenez... mon cher... que ce qu'il me faut... c'est une fortune...
mais une fortune, tellement folle, qu'elle rende les autres fortunes
impossibles... comme il a fallu les trusts, pour voir la fin de
l'industrie privée...

Depuis le krach, il avait cherché et découvert du graphite en
Sibérie, de l'étain en Espagne, du fer en Australie, du manganèse en
Transylvanie, du cuivre en Roumanie et jusqu'à du pétrole en Galicie,
mais toujours trop tôt... Aucune banque ne voulait croire en lui... Son
imagination, sa culture générale, l'énormité de son lyrisme idéologique
terrifiaient aussi les gens d'affaires...

--C'est peut-être un bien que je n'aie pas réussi trop jeune... Car, à
présent que je sais...

Et son geste avait une telle ampleur, qu'il semblait vraiment razzier
l'univers...

Je savais, moi, que las de ne pouvoir arriver à y exploiter une
montagne d'or, il avait, dans les années 90, quitté le Cap, justement
sur le bateau qui avait amené, dans la colonie, Cécil Rhodes,
mourant... Puis, en quête d'une source d'énergie, qui lui permît de
poursuivre des expériences de thermochimie, je crois, pour lesquelles
il se passionnait, il avait cherché du charbon en Amérique, avait dû
revendre à vil prix un charbonnage extraordinaire, qu'il n'avait pas
le moyen de mettre en exploitation, et il était venu, dans le Sud-Est
de la France, s'intéresser à l'industrie naissante des Centrales
hydro-électriques, la dernière à laquelle je l'eusse vu prendre part à
Grenoble...

Il admirait que les circonstances l'eussent fait renoncer...

--À toutes ces affaires... médiocres... vraiment médiocres.

Je protestai:

--Non... non... je vous assure... très, très médiocres.

Il admirait surtout que les mêmes circonstances l'eussent enfin amené
à choisir la riche, industrieuse, économe et féconde Hollande pour y
fonder...

--Ah! ça... ça en vaut la peine... quelque chose comme la Bourse des
Bourses où l'on ne spéculera plus... enfantillage!... sur les chances
de l'activité, de la production contemporaines--aucun intérêt!--mais
véritablement, sur des probabilités pures... sur des futuritions...
et à Rotterdam... Rotterdam... épatant!... Rotterdam, mon cher, qui
n'est pas seulement la première place de commerce de la Hollande...
Rotterdam, à qui j'assigne...

De son index replié, il frottait activement son nez...

--À qui j'assigne, entre les ports du monde, la plus puissante
virtualité spécifique de spéculation.

Et il éternua sept fois de suite, car c'était une de ses particularités
d'éternuer abondamment, sans se laisser distraire de son discours...

--Il ne s'agira plus, continuait-il entre les derniers éternuements,
de la hausse ou de la baisse... atchi!... des stocks des marchandises
du monde... ou du cours de quelques milliards de fonds publics...
qu'est-ce que c'est que ça?... Mais non... Il s'agit, comprenez bien...
d'une sorte... mettons, si vous voulez... de Bourse... d'Agence, de
Tribunal, où s'arbitrera et se compensera le malheur humain... qui fera
équilibre à toutes les mauvaises chances du calcul des probabilités,
et où viendront successivement s'amortir les inévitables crises des
évolutions futures...

Or, je ne me demandais même pas, en l'écoutant, s'il arriverait jamais
à posséder cette fortune qu'il poursuivait depuis si longtemps, en
vain, mais seulement--considérant son pauvre dos qui se voûtait--je
déplorais, à part moi, qu'il dût lui rester si peu d'années pour en
jouir..

--Écoutez, me dit-il enfin, très tard, tandis que le dernier garçon
resté pour nous servir, sommeillait lourdement, sur une chaise, sa
serviette entre les jambes..., écoutez... Il y a des années que je n'en
ai dit autant à personne... Avec mes Hollandais... je sais aussi...

Et il sourit finement:

--Je sais aussi me taire, diable!... ou ne parler que chiffres...
Mais je veux vous confier encore, à vous, un secret... Il y a eu des
gens pour douter de mon avenir.. En général, personne n'a guère cru
en moi... Vous-même... Mais si... Laissez donc!... qu'est-ce que ça
fait?...Tenez... vous rappelez-vous?...

Il éclata de rire, d'un rire qui ressemblait à un éternuement...

--...Vous rappelez-vous Charlotte qui prétendait que j'étais un pauvre
garçon... qui n'arriverait jamais à rien?... Ah! ah!... Oui... Et
Noémi?...

Il rit plus fort.

--Noémi, qui m'a quitté, parce que je n'avais plus le sou?... Crevant,
hein?... Plus le sou. Avec ce front-là?...

Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques
pauvres florins, qu'il fit rouler sur la table:

--Plus le sou? Tordant!... tordant!

Puis:

--Il y en a même qui me reprochent de rêver... d'être insouciant...
léger... trop peu pratique... de mettre, en toutes choses... comment
appellent-ils cela?... de l'exagération... oui, mon cher, de
l'exagération!...

Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu'il avait été,
parfois, de ceux-là...

--Tout le monde disait: «Il rêve... il rêve!...» Pour rien... à
propos de tout... Et je me reprochais de rêver... je m'en voulais de
rêver... Je m'en voulais de m'absorber si longtemps à voir couler un
fleuve, passer une femme, flamber un foyer... tandis que des projets
tambourinaient à mes tempes... ou simplement, de contempler, toute une
soirée, mon papier, sans y toucher... Et mes journées... mes nuits, à
bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête!... J'en
vins à me refuser cette volupté du rêve... comme j'ai su renoncer à
l'éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac... J'en vins--c'est
affreux--j'en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant
pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants... à en
accuser ce geste de maman...

Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres.

--J'ai tant hérité d'elle!... oui... ce geste où je l'ai vue si
souvent s'oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux
perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman!... deux cents fois de suite,
peut-être, le fermoir d'un bracelet d'or, à son bras... Les idiots!...
L'idiot que j'étais!

Il hurla et il cracha... je puis bien dire qu'il cracha dans mon
oreille:

--Eh bien! tout ce que la fortune... n'importe quelle fortune...
peut donner... je l'ai déjà, puisque je l'ai imaginé. Et ma tête
me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les
milliardaires des deux Amériques... Tout... je l'ai possédé, possédé...
écoutez-moi... possédé!...

Il appuya encore sur le mot... et, m'attirant à lui--décidément,
trop de thé finissait par l'enivrer,--il ajouta encore plus
confidentiellement:

--Qu'est-ce que c'est que posséder?... Posséder, c'est comprendre...
ou, si vous aimez mieux... imaginer. À notre ploutocratie misérable,
voici que succède une _gnosticratie!..._

--Quoi?

--Une gnosticratie... vous comprenez?... gnosticratie.

Est-ce que je comprenais?... Bah!

--Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au
nihilisme parfait de l'indifférence absolue, où les arrière-neveux de
nos arrière-neveux... Mais c'est évident... Pour moi, j'aurai tout
compris...

Il me sourit:

--Ou j'aurai cru que j'ai tout compris.

Il éclata de rire.

--C'est tout à fait la même chose...

Ce n'est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier:

--Qui donc aurait raison contre moi?... Je récuse tous les juges...
tous... même le plus vieux juif... là-haut...

Son index se tendait vers le plafond.

--Même le plus vieux juif... je lui défends d'avoir raison contre
moi... Lui?

Il haussa les épaules, avec l'expression du plus complet dédain...

--Voyons!... il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant
l'éternité des éternités... Et il l'a créé?... L'imbécile!... Et il l'a
créé tel qu'il est encore?... Et pour la misère de quelques milliards
de siècles?... Inimaginable!... Et qu'est-ce qu'il a, maintenant, avec
cet univers sur les bras?... Rien... plus rien... plus rien... C'est
bien fait...!

Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en
sursaut, accourut:

--Du thé!... commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci...

       *       *       *       *       *

Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété
des environs. J'en profitai pour passer quelques jours avec mon ami
Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m'en expliquer
le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes... Il arriva,
naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam... Il
trouvait que, pour n'avoir pas vu assez de ciels et d'eaux de Hollande,
je n'avais pas vu la Hollande, et que, n'ayant pas vu la Hollande,
je ne pouvais rien comprendre à Rotterdam... En bac, en bateau, en
voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse,
sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras
du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l'eau, et ce fut surtout,
hélas! sur des ponts... J'ai passé des journées sans voir le ciel, sans
oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et
sur ceux qui osent chevaucher la mer... De Rotterdam, nous n'avons
vu que l'immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa
largeur.

De ces quelques jours, il ne me reste que d'intolérables sensations de
vertige. Le vertige, en Hollande? Eh bien, oui! Ai-je rêvé? Rêve-je
encore?

Je me demande aujourd'hui si ce n'était point la seule présence
de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces
extra-humaines, l'immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi,
déformaient ainsi, les choses autour de lui... Je crois, en vérité,
je crois qu'il avait cette puissance extraordinaire de communiquer
son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus
inerte... À son contact, la nature elle-même s'affolait...

Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des
wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu'il fallait deviner
leur vacarme qui s'enfuyait... Ailleurs, nous dominions--le cœur
m'en tourne--des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des
barques qui paraissaient des mouches... Et je fermais les yeux...
Ici, c'était l'effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe
d'arches et de piliers rompus l'anéantit; là, l'angoisse que ne cédât
le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de
palets sur l'eau, ce tablier si fragile, qu'il s'agitait au vent, et
résonnait, en tous ses assemblages, sous notre poids... Je me souviens
de ponts, où j'eusse donné des millions d'hectares de ciel de Hollande
pour un bon kilomètre solide de grand'route de Beauce. Et pour ajouter
à l'horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient,
au-dessus de nous, comme l'annonce d'un malheur, et l'on entendait,
en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes.
Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient
mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient
mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me
parcourait à sentir que je «ne pesais plus»... Un dégoût de vivre,
pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l'air... Non, en
vérité, je ne pesais plus... Quand sur les remblais, les digues, et
puis à rouler sur la brique ferme, j'avais repris, peu à peu, mon
poids et ma raison, je goûtais comme le délice d'une convalescence, à
suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans
la transparence des eaux, au ras du sol... Et du vertige, je parlais
légèrement, ainsi qu'on médit d'un ami...

--J'envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige,
mais je les plains aussi... Quelle idée peuvent-ils avoir de l'enfer et
comment pensent-ils qu'on ait pu l'imaginer?

Cette idée le fit longuement ricaner... Puis, il continua:

--Il est certain que la damnation, c'est d'être, éternellement,
les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir
invinciblement attiré... de se sentir tomber dans un gouffre, dont on
sait qu'on n'atteindra jamais le fond.

À mon tour, j'évoquais le vertige, à bord d'un ballon captif dont la
nacelle résiste à la corde et au vent, et se couche; sur les falaises
des côtes bretonnes qu'on sent glisser sous ses semelles, quand on
se penche vers la mer; sur un balcon où l'on est monté, en riant, et
dont le parapet est trop bas de cinq centimètres; sur les échelles des
échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont
il m'est arrivé de mordre... oui... de mordre, à m'en casser les dents,
les barreaux.

--Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j'avais eu la folie de
suivre un ami sur un sentier qu'au bout de dix minutes je sentis--je
n'aurais pas baissé les yeux pour un empire--se rétrécir jusqu'à
devenir plus étroit que mes semelles... Je m'arrêtai enfin et mis
bien une demi-heure--comme un petit équilibriste japonais au sommet
d'une pyramide de tonneaux--à me retourner, et le double de temps à me
coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage
de se moquer de moi... Je n'avais pas, moi, seulement la force de
souhaiter sa mort... Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la
montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j'ai mis le temps d'une
autre vie à refaire le chemin parcouru...

--Ce n'est rien... dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires... le
Mont-Vallier, ce n'est rien... Vous n'avez pas suivi, comme moi, les
torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent
de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond
desquels le ciel ne paraît plus qu'un tout petit ruisseau bleu... Voilà
le vertige...

Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant:

--C'est parce que je sais ce que c'est que le vertige... que je
comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des
genoux et du bassin, quand Satan l'a tenté.

Les juifs sont très préoccupés de Jésus... Weil-Sée aimait à en parler;
il en parlait à propos de tout... Au fond, il était fier d'avoir un
Dieu dans sa famille. Il reprit.

--Le Malin--c'est bien le sobriquet qu'il mérite--avait mené Jésus
sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c'est un
gouffre qu'il lui montrait... Or, ce qu'il y eut de divin dans le
refus, ce n'est pas d'avoir refusé l'offre dérisoire d'un monde--quel
monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à
un Spinoza?--Non... le divin... écoutez-moi... c'est d'avoir, sur la
montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l'appui...


**Il prit un air dégagé--nous étions, en ce moment, sur la terre
ferme--et il ajouta le plus gaiement du monde:

--Pour moi... je suis persuadé que je n'irai pas en enfer... Oh! ce
n'est point que je croie tellement à l'enfer... Ce n'est pas non plus
que j'aie une telle confiance dans la vertu de mes actions... ni dans
la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à
la diable, a fait annoncer partout--forfanterie!--qu'il le jugerait en
un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des
audiences correctionnelles... Du moins, Dieu sait-il très bien qu'ayant
connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait
plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas
un supplice... Alors?... À quoi bon?... Ah! ah! ah!...

Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas,
de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu'y
jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu'il regrettait chaque
fois qu'il visitait une exposition de peintures.

       *       *       *       *       *

C'est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n'ai rien vu du
port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter
longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de
même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai
jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du
monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines
phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis,
me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse
m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai
pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai
aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont
Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies
du monde entier y circulent»...

       *       *       *       *       *

Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur
résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée
est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour
moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne
résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler,
ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne
m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse
fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du
théâtre.

Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une femme prétentieuse
et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris
aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les
injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus
chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes
convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne
me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à
les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir
de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais--pauvre
de moi!--du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire
pas un mot... et mes yeux--que des yeux ennemis font étinceler--se
baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur...
Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de
m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi
qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui...
je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à
l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à
l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai
dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont,
pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce
que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de
l'intelligence satisfaite...

Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous
tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me
suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous
êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de
larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré
la belle source de tendresses qu'il y avait en moi.

       *       *       *       *       *

Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un
club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du
moins, Weil-Sée me l'assura.

Les membres du cercle--armateurs, banquiers, marchands--étaient réunis
dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant
lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons.
Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient
dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs
silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un
pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée
s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale,
dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les
lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille,
un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même
temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient
ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même
temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le
pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre,
des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des
quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre
des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que
ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un _tutti_ de rires.
Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant, avec des
complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu.

Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix
basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un
beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui
faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit
vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton
minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque
instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt
s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté...
Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et
son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne
faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un
des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les
plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné
le plus de familles, en Hollande.

La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables,
fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du
lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces
tranquilles...

Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s'avancer, porté par un
laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline
pyramidale d'œufs de vanneau.

La colline fut, en un instant, rasée... Des gestes menus et pressés
dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu'eussent
fait les dents d'un assemblée de rats.

Le plaisir que j'aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et
les jaunes un tantinet boueux, fut gâté par la curiosité muette mais
indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m'observait.

Ce fut, après ce repas d'un seul plat, qu'une longue barbe blanche
m'apostropha... C'était un discours. Il était prononcé en français,
mais un français mêlé d'expressions qu'avaient dû laisser les armées
de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin... On accueillit
aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me
serra la main avec émotion; mon voisin de gauche, le petit vieux,
sourit. Mais, je ne sus qu'à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que
j'avais parlé beaucoup trop vite... et que les Hollandais--même les
plus familiers avec notre langue--n'avaient absolument rien compris à
mes paroles.

--Tant mieux! ajouta-t-il... tant mieux!... Cela arrive souvent...
en tout... partout... Mais oui... Les mots que nous comprenons, non
plus, ne sont que des signes... Tenez!... ah! ah! c'est très drôle...
En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une
espèce de banquet... Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer
inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de
beaux gestes... et une voix musicale... une page de _Salammbô_... Tout
simplement... Ce fut un enthousiasme... du délire... Ils pleuraient
tous d'émotion, de joie... Ils m'embrassaient. Le roi m'accorda tous
les territoires que je lui demandais... et même d'autres que je ne lui
demandais pas... Il chanta, il dansa... Voyez-vous, mon cher, quand on
comprend, on est triste... et on est méchant.

       *       *       *       *       *

Jamais, je n'aurais osé m'avouer à moi-même que j'eusse pu regretter
mes compagnons, encore moins me lasser de l'éloquence de Weil-Sée,
ou du soin qu'il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait
ami... Cependant quel soupir de soulagement je poussai... quel cri de
délivrance, quand la Charron me les ramena! Jamais je ne vis avec plus
d'aise nos dames descendre de l'auto, la tête enveloppée du voile, ou
traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion
encore à la poussière de la route... J'étais impatient de repartir;
j'étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les
émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde... Et
si le sublime leur en échappait, n'avais-je point--pourquoi ne pas
l'avouer?--la ressource de les en faire rire?

Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés,
ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands
hommes, et de bien des chefs-d'œuvre... Il n'en va pas autrement
pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et
la caricature.

Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes
d'oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort...

       *       *       *       *       *

Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée.

Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain
matin, je l'aurais quitté, pour combien d'années?

Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les
amitiés sans courage qu'il avait dû laisser le long de la route... de
l'ironie, de l'égoïsme, chez les meilleures, de la pitié offensante,
chez les pires. Et voilà... Il était fatigué de se sentir toujours si
seul... fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu'il n'était même pas,
à soi-même, un «compagnon»... Et quand la vieillesse viendrait tout à
fait?...

--Il y a des moments où je ne m'aime plus... je ne m'intéresse plus,
des moments où je ne me comprends pas plus qu'on ne me comprend... Je
suis peut-être un raté?...

Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse... Je
haussai les épaules, pour le rassurer.

Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé.
Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van
Gogh, _Le Moulin dans le polder, L'Allée_, qui ont, déjà, la majesté
souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d'œuvre. Pendant
que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve,
Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d'une
tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait
rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa
bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes... Je
songeai que j'avais été, pour lui, un moment d'exaltation, d'oubli, de
répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber
plus profondément dans les affres de la solitude et... qui sait?... de
la désespérance.

--Mais non... mais non... me disais-je, pour ne pas trop m'attendrir...
Je me trompe... Il est nerveux, ce matin, c'est peut-être le temps...
Weil-Sée? Allons donc! Son imagination lui tient lieu de tout... de
femme, de famille, d'amis, de fortune, de succès, de bonheur.. Oui...
oui... Il est heureux...

Et, tout d'un coup, le secouant joyeusement:

--Ah! mon vieux Weil-Sée!... mon vieux Weil-Sée!

Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d'aller par
les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les
tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose...

Il ne s'arrêta que devant L'_Age de pierre_, de Rodin; il s'y arrêta
de longues minutes... Il s'asseyait auprès, tournait autour, les mains
derrière le dos, s'adossait à un mur, clignait de l'œil, et, de
temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume,
lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune
impression. J'en avais le cœur serré.

Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui... Il habitait une
petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique...

Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa
chambre. J'imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses
bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments
de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt,
épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu'il eût gardé de sa
collection, depuis longtemps dispersée, et qui l'accompagnait partout...

Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner.

--Voyez-vous... me dit-il, tout à coup... Nous n'arriverons à rien...
Nous sommes un siècle perdu... un siècle mort... si les hommes comme
vous... mais oui!... Laissez donc la littérature..., ses inutilités...
ses frivolités... sa bêtise encrassante... Entrez résolument dans...

Sur le trottoir opposé, près d'un réverbère, dont la lueur courte et
tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme
passait et repassait que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me
préoccupait... Comment eût-il deviné que notre présence dans cette
rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu'un?...
Pourtant elle gênait probablement le couple, qu'après deux essais
infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant,
replet, courtaud, dont je vis luire, dans l'ombre, le chapeau haut de
forme.

Weil-Sée continuait:

--Croyez-moi... lancez-vous dans les spéculations supérieures...
abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort... le
présent agonise, et demain il sera mort aussi... L'avenir... toujours
l'avenir... rien que l'avenir... les hypothèses... les probabilités...
ce qu'ils appellent l'irréalisable... à la bonne heure!...
Travaillez... Le monde... le monde....

La femme avait entraîné son compagnon dans l'invisible, au fond de la
rue.

Et Weil-Sée parlait, parlait... parlait... Mais son verbe n'était plus
le même... Il s'enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite,
flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle...

Depuis dix minutes, j'entendais des mots énormes s'élever, puis crever,
s'évanouir, quand l'homme replet de tout à l'heure revint à passer,
mais seul, de l'autre côté de la rue... Il marchait vite, la figure
cachée dans le col relevé de son pardessus... Un reflet sur le devant,
puis un reflet sur le derrière de son chapeau... et il disparut sans
avoir, une seule fois, tourné la tête...

--La gnosticratie... mon cher... savez-vous bien que cette
gnosticratie...

Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de
gaz, l'active promeneuse qui sa dandinait... Elle ne se doutait pas
que nous décidions, en ce moment, du sort de l'humanité... En pleine
lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir... Et
puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit...



Canaux d'Amsterdam.


Je ne vous dirai pas qu'Amsterdam est la Venise du Nord. D'abord, parce
que j'ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce
que je n'en sais rien, n'étant jamais allé à Venise.

--Comment, monsieur?... me dit un jour une dame offensée par cette
cynique déclaration... Est-ce possible?

Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta:

--Vous n'avez donc jamais aimé?

--Pas à Venise... non, madame... pas à Venise...

--Ah! monsieur... je vous plains... On n'aime bien qu'à Venise...

Me plaignit-elle?... Je crois plutôt qu'elle me méprisa...

Dois-je dire-c'est peut-être le moment--que je me gondolais?

Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m'ont toujours empêché d'aller
à Venise.

Manet, en haine de l'école de 1830, ne consentit jamais à mettre les
pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon,
de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine
croyable, il refusa plusieurs fois l'invitation de Mallarmé de l'aller
voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y
alla; il y peignit. Moi, si je n'ai jamais été à Venise où, pourtant,
j'aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j'en
accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens
de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins
crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n'y avait-il
qu'un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de
tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite
et Cie, c'était d'aller à Venise. Mais chaque fois que je suis arrivé à
en prendre la résolution, j'ai eu tellement peur de ne rencontrer, sur
la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay, ou des paysages
de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j'ai toujours préféré
retourner, une fois de plus, sur le Dam.

       *       *       *       *       *

Quand on ne les connaît pas bien, et si l'on n'a point le sens aigu
des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux
d'Amsterdam se ressemblent.

--C'est effrayamment monotone... s'écrie la dame citée plus haut.

Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très
grande joie, que rien n'est plus divers, et plus bougeant qu'Amsterdam;
que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils,
mais qu'aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque
portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de
chalands, de fenêtres fleuries; chaque maison a son visage propre, sa
structure individuelle, selon le degré d'affaissement des pilotis qui
la soutiennent... Et, surtout, c'est un autre paysage de ciel, dont on
dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine
prodigieuse.

       *       *       *       *       *

Au bord des canaux d'Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je
m'attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui
meurent, je sens que monte jusqu'à moi une odeur qui devient, chaque
année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été,
c'était, le soir, une puanteur dont le souvenir ma poursuit.

Je sais le pouvoir de l'imagination sur les sens, sur les nerfs. C'est
à ce dernier voyage que j'ai appris cette chose effrayante: on n'avait
pas curé les canaux d'Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que
de l'avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu'une épouvantable odeur
me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit
jours, dans ma chambre d'hôtel d'où je voyais passer, sur le canal, les
noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal,
de longues images grimaçantes, de longs spectres verts.

La _dame de la mer_ trouve l'eau lourde dans les fjords... Si elle
était venue à Amsterdam, qu'eût-elle dit de l'eau des canaux? Elle est
de plomb... Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu'elle
a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface.

L'eau encore, même l'eau boueuse, on peut l'agiter; les coques des
chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant; les
courants de mer qu'on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la
rafraîchissent... Mais la vase? Mais ces vases séculaires, ces lents
et continuels déversements d'égouts, ces dépôts de tant de millions de
vies humaines qui se stratifient au fond?... Comment s'en débarrasser?
Déjà, les miasmes traversent les boues et l'eau, envoient crever
à la surface leurs bulles d'infection. Qu'on remue ce lit profond
de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres
captives, qu'on le drague, qu'on l'expose à l'air, et c'est la ville,
c'est le pays entier, ce sont les pays voisins, c'est toute l'Europe
empoisonnée... C'est la peste, le choléra, ce sont peut-être des
fièvres inconnues, c'est la mort sur le monde!

Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l'abri de
toutes surprises derrière leurs remparts d'eau. Ils n'ont qu'à rompre
une digue pour noyer d'un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l'eau
découvre son lit de bourbes, et c'est fini d'eux. L'eau se venge
d'avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre.
Elle est faite pour courir, s'épandre et chanter sur les cailloux d'or.
Chaque fois qu'elle croupit quelque part, elle devient mortelle...
On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue
formidablement le joug de l'homme...

Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de
l'homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles,
veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une
infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres
des saints embaumaient est digne de l'Immaculée-Conception. Inventions
misérables! Tous les cadavres puent; tous les corps humains puent.

Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement,
comme il faut qu'y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n'y va
pas, le cher cœur, elle ne t'aimera plus... Constipé, le divin
Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L'intestin
commande au cerveau... Quant à cette putréfaction que les villes font
sous elles, elle menace toutes las agglomérations, à la façon, songes-y
bien, dont les ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches
menacent les sociétés d'une fermentation inapaisable de la misère.

Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame
d'eau qu'elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage.
Plus on tarde d'y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire?...
On est impuissant. Des commissions s'assemblent et travaillent, des
rapports s'ajoutent à des rapports, les projets chimériques s'empilent
sur les projets irréalisables; les parlements légifèrent. Duquel, entre
ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le
salut?... On ne sait pas... Ce qu'on sait, c'est que les ouvriers de la
redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats
qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la
Guyane.

En attendant, Amsterdam s'épanouit au soleil du printemps. Les tons
délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les
ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent; ils
donnent l'exemple de l'activité et de l'emploi judicieux des richesses;
ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner
la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu... Ils cultivent les
tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l'Extrême-Orient, taillent
le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent
l'or, rêvent d'un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée
desséché... Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se
superposent les unes aux autres, s'accumulent...

Et quand elles affleureront à la surface?...



Foire aux fromages.


À l'entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite
place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d'une
foire aux fromages... Une longue file de chalands, pleins de ces boules
rouges ou violacées qu'on appelle des têtes de nègres, s'amarrent le
long des quais, oh, de place en place, avec cette cargaison, l'on
construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets
louis-quatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes.
C'est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin
fait vibrer les feuillages, joyeusement. L'air, où circule une odeur
aigrelette, est d'une grande transparence. Les contours des objets,
des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des
bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie...

De ces bateaux, qu'on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs
lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles
qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en
dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui
en remplissent, jusqu'au bord, leurs voitures.

Des paysannes,--presque toutes ont les tempes ornées de coquilles d'or,
ou portent le casque doré sous le bonnet de dentelles,--des paysans, en
pantalons courts, en sabots clairs, ont, en se renvoyant ces ballons
ronds et rouges, des figures rondes et rouges, si bien que, parfois,
nous pourrions croire qu'ils jouent à la balla, avec leurs propres
têtes, et que nous assistons au dernier acte d'une opérette féerique,
ou encore à un ballet de jongleurs au bord de l'eau.

       *       *       *       *       *

La 628-E8 dut manœuvrer avec précaution entre ces obstacles et ces
jeux. Heureusement, nous étonnions la foule, au moins autant qu'elle
nous amusait. Elle ne se livra à aucune démonstration. Même, tout
à coup, à la suite d'une légère détonation du carburateur, sur les
bateaux, sur les tas, dans les voitures, à bout de bras, et, je crois
bien, en l'air, un millier de sphères colorées s'immobilisèrent...

Sur un coup de frein, la circonférence d'une roue se fit un instant
tangente à celle d'un de ces ballons qui avait roulé jusqu'à nous... La
seconde d'après, un bond du moteur détruisait ce concept géométrique,
dont il ne resta plus sur le sol qu'un peu de pâte rouge, aplatie.

Et, de loin, en nous retournant, nous vîmes toutes les balles et, je
crois bien, toutes les têtes aussi, reprendre, à la fois leur vol et
leurs paraboles...

«Fromages, mirages...» dirait Jean Dolent.



La porte entrebâillée.


Depuis le début de notre voyage,--aveu pénible pour un Français,--il
ne nous est arrivé aucune aventure dans un hôtel, j'entends, aucune
aventure galante. Gérald B... celui, de nous, qui a le plus voyagé, et
qui, d'ailleurs, est Anglais, prétend que, dans les hôtels, il n'arrive
jamais rien.

--Je vous assure, répète-t-il... rien... rien... jamais rien... sauf,
bien entendu, ce qui peut arriver à chacun sur un trottoir ou dans un
cabaret de nuit... Les Allemandes, les Anglaises qui voyagent seules,
lorsque le roman sentimental ou la bouteille de gin, le souvenir d'un
opéra, d'un officier, ou tout simplement d'un commis de magasin, agite
leur imagination, et qu'elles ont besoin d'aide, sonnent le garçon
d'étage... Considérez-vous comme une aventure l'offre de la servante de
l'hôtel, dans les petites villes de Serbie, de Roumanie?...

--Alors, en Serbie?

--Oui... en Bulgarie, en Hongrie aussi... Mais cela fait partie de
leur service, comme le cirage des chaussures incombe au conducteur
du sleeping... Un trait... je me rappelle un seul trait qui vaille
d'être rapporté... Et encore!... C'était en Transylvanie, au pays
de l'or. Nous étions, en été, au petit jour, après une nuit passée
en wagon, et avant de repartir en voiture, descendus dans un hôtel,
pour y refaire un peu notre toilette... Deux filles nous servaient...
L'une, geignant, suppliait en mauvais allemand, qu'on acceptât ses
offres, criait qu'elle était pauvre, qu'elle n'avait vraiment rien...
Pour nous prouver, sans doute, son dénuement, tout à coup elle souleva
crânement le cache-misère dont, en hâte, à notre arrivée, au saut du
lit, elle s'était enveloppée, toute nue... Sa hardiesse ne manquait
pas de grâce... Elle était grande, bien faite... de belles lignes...
un joli grain de peau... Mais nous étions trop nombreux... Je lui en
fis la remarque: «Qu'est-ce que ça fait?... répondit-elle. Tous...
tous... tous... Je suis si pauvre!» Pendant ce temps-là, l'autre ne
disait rien, souriait en continuant son ouvrage. À peine débarbouillés,
mal brossés... nous prenions la fuite... Je n'ai jamais eu d'autre
aventure...

Pourtant, un soir, à La Haye, après dîner, Gérald B..., qui, pendant
le repas, avait paru rêveur, préoccupé, nous avoua, à peine les dames
parties, qu'il s'était trompé, et qu'il pouvait arriver, qu'il arrivait
parfois des aventures, à un voyageur, dans les hôtels... Il avait des
scrupules à parler, mais nous l'aidâmes à trouver de quoi les apaiser...

--Eh bien, voilà! C'est assez drôle, du reste...

Il était rentré à l'hôtel, vers cinq heures. En voulant ouvrir la
porte de sa chambre, il s'étonna qu'elle fût entrebâillée. Et, la
porte poussée, il s'étonna bien davantage, en voyant, devant l'armoire
à glace, une chemise lentement se hisser, se plisser sur une croupe
féminine, découvrir le rein, les omoplates et, à la fin, s'élever,
avec précaution, sans en déranger l'ordonnance blonde, au-dessus des
ondulations de la coiffure. Rien de plus rouge que le visage de la
dame, sans chemise quand elle s'était, tout à coup, instinctivement,
retournée, au léger grincement de la porte.

--Monsieur!... Oh! Me... Monsieur! cria-t-elle, pas trop haut
cependant, et sans trop de colère, tandis que ses doigts
s'embarrassaient et embarrassaient leurs bagues dans les dentelles...

Ce qui était vraiment le plus délicieux à regarder, c'est que, au plus
fort de son trouble, elle ne parvenait pas à vêtir seulement, de ce
nuage de batiste qui s'enroulait à son bras, ses seins nus... Tout le
corps était d'une blancheur dorée, éblouissante, sauf la taille où le
corset avait mis, en la serrant, comme des morsures et des pinçons, et
les jambes où la peau transparaissait, par les fines mailles de deux
bas de soie noire à jour...

Notre ami avait refermé, verrouillé la porte.

--Monsieur!... Oh! Me... Monsieur!...

Sans répondre à la voix qui tremblait--tremblait-elle elle
vraiment?--il se rapprocha, à pas de loup, de la glace, qui, loin
d'offrir un voile à la pudeur de la dame, ne la dévêtait que
davantage...

--Me... Monsieur!... Non... non... Soyez gentil. Non... je... je...
Allez-vous-en... je... vous supplie!

Des bras suppliants sont débiles. Les bras de notre ami l'avaient
prise, enserrée, l'entraînaient vers le lit, tout couvert de robes, de
corsages, de gants, de chiffons, de lingeries parfumées que, l'un après
l'autre, il envoyait promener à travers la chambre, sans un mot... Et
la dame ne pouvait crier, mais à peine, et de plus en plus bas, que:

--Me... Monsieur!... Ah!... Ah!... Me... Me...

Puis, il sentit qu'une étreinte répondait à ses étreintes, que des
caresses répondaient à ses caresses... Et la voix, peu à peu voilée, et
puis rauque, enfin haletante et pâmée, balbutiait:

--Ah! mon chéri!... mon chéri!

Gérald en riait encore quand il eut regagné sa chambre, voisine de
celle de la dame, et y fut tombé dans un fauteuil, où il s'endormit
jusqu'au dîner.

Son récit terminé, il nous dit:

--Je comprends que je mes sois trompé de chambre... Mais, elle?...
Pourquoi la sienne, juste à ce moment pathétique, était-elle
entrebâillée?...

Nous allions nous livrer gaiement à diverses hypothèses, quand nous
vîmes Gérald tout à coup rougir... ah! rougir comme avait dû rougir
la dame en chemise, ou plutôt sans chemise. Mais il ne rougissait pas
seul. Un couple pénétrait dans le restaurant, où nous nous étions
attardés à fumer. Une femme, d'à peine vingt-cinq ans, blonde, les
joues en feu, toute scintillante de jais, et ramenant, par contenance,
la gaze verte qui se gonflait à son épaule, s'avançait, incertaine,
hésitante. Un homme énorme, beaucoup plus âgé, très haut de taille,
gros, gras, glabre, l'air malsain, l'air bourru, l'air fourbe aussi, la
suivait, ouvrant de grands pas, et se dandinant ridiculement, sur des
hanches trop fortes de vieille femme... Un oeillet, d'un pourpre noir,
s'empâtait à la boutonnière de son smoking...

--Avancez donc, ma chère! fit-il en russe, d'une voix dure.

La table voisine de la nôtre portait une corbeille de roses rouges,
et un maître d'hôtel s'empressait auprès des arrivants pour les y
conduire. La dame, visiblement, répugnait à aller jusque-là... Elle
tournait la tête vers l'autre bout de la salle, où, par une baie
ouverte, l'on apercevait une sorte de petit jardin de palmiers,
illuminé de girandoles; un jet d'eau sortait d'un amas de petites
roches en carton, que tapissaient des fougères stérilisées.

--Non, ce n'est pas la peine... fit encore le mari... Il y a un courant
d'air... avancez donc...

Ce fut lui qui insista encore pour qu'elle s'assît à la place qui,
justement, nous faisait face... Un mot bref, détaché d'une voix
coupante, obligea le colosse à se taire, à courber sa tête teinte... Il
s'effaça, en laissant, enfin, sa femme, prendre l'autre chaise et nous
dérober sa rougeur...

Dans ces circonstances-là, je m'intéresse surtout aux maris; et c'est
le meilleur moyen que j'aie de trouver des excuses à leurs femmes.
Dans la face énorme et molle de celui-ci, le menton saillait. Il
était sinon absolument sourd, du moins très dur d'oreille, ce qui le
forçait à pencher souvent, vers sa compagne, le masque rasé, plaqué
de deux bandeaux trop noirs, et dont un monocle détruisait seul la
ressemblance avec celui d'un cocher de maison cossue. Ses gros doigts,
courts et boullus, très blancs, étaient gainés de bagues, où des feux
étincelaient. En parcourant le menu, il haussait les épaules, parlait
fort, maugréait, semblait mâcher ses mots comme de la viande trop dure.

D'elle, qui nous tournait le dos, je remarquais seulement, sous les
cheveux ondulés qui la couronnaient comme d'une tiare légère, une
rigole qui se creusait à partir de la nuque, détail que Gérald, tout à
l'heure, dans l'intime description de son inconnue, nous avait donné.

Notre ami, très gêné, fit observer tout à coup, à voix basse, combien
nos cigares faisaient de fumée... Il y avait, dans ses paroles, une
insistance suppliante. De temps en temps, le gros monsieur, sans nous
regarder, mais avec ostentation, agitait l'air du plat de ses mains
gantées d'or et de pierreries, et soufflait bruyamment:

--Pfouou!... Pfouou!...

Ah! s'il n'y avait eu que le gros monsieur!... Nous nous levâmes, sans
plus parler... Les autres défilèrent avant moi, devant la table aux
roses... Pas un, je l'avoue à notre honte, n'eut le bon goût ni la
force de résister au désir de retourner la tête. Et moi, plus goujat
que tous, sans même me donner l'excuse de la liberté du voyage, bravant
les regards de la dame et le monocle furieux du mari, je me retournai
aussi, brusquement, m'arrêtai quelques secondes, sous prétexte
d'épousseter le revers de mon smoking, où un peu de cendre de cigare
était tombé, et je vis, avec une sorte de joie jalouse et basse, le
joli visage blond s'empourprer... Tout au plus ne cédai-je pas à la
tentation de dire, en passant:

--Me... Monsieur...

Dehors, je complimentai Gérald, qui avait retrouvé toute son
assurance. Après nous avoir traités de «cochons», pour la forme, il
nous avoua:

--C'est curieux... Vous savez que, si elle n'avait pas rougi en me
voyant dans la salle... je crois, ma parole, que je ne l'eusse pas
reconnue!... Dame, habillée, n'est-ce pas?... Mais qu'est-ce que ça
peut bien être que ces types-là?... Il faudra que je le demande au
portier...



Hymne à la paix et à La Haye.


Je comprends qu'on ait choisi la Hollande et, dans la Hollande, La
Haye, pour y installer ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des
plaisanteries et des dénégations pessimistes, se substituera au bon
plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements, pour connaître des
querelles internationales, leur trouver des solutions qui ne seront
plus des massacres, et, enfin, établir la paix, je ne dis pas entre les
hommes, mais entre les peuples.

Il est certain que la Hollande et, parmi toutes les villes de Hollande,
que La Haye, possèdent un charme, une vertu--pas encore pacifistes,
peut-être--mais singulièrement pacifiants. On peut y rêver de choses
merveilleuses, on peut y rêver le bonheur universel, comme dans un beau
parc, le soir, après dîner...

Cette vertu de la Hollande, ce charme de La Haye, j'en ai subi, bien
des fois, les influences sédatives, et d'autres, comme moi, qui étaient
plus agités, plus malades que moi, les ont subies également. C'est
délicieux. La douceur du sol uni, sa claire et profonde monotonie que
rompent et diversifient, à l'infini, l'immense lumière du ciel et les
reflets de l'eau confondus, l'absence de tout appareil guerrier, le
spectacle d'une vie à la fois active et très calme, d'où tout effort
douloureux semble être banni, l'énergie tranquille des visages, le
silence des polders et des canaux, tout cela vous prend, vous subjugue,
vous conquiert. Jamais rien qui grince et qui menace... Et la terre, si
âpre autre part, l'eau, si terrible partout, se font dociles aux mains
de l'homme qui leur demande son pain et ses joies.

En bons égoïstes, en sages privilégiés de la fortune, ne cherchez pas
trop à briser cette surface riante qui recouvre, peut-être, comme
partout, des haines farouches, bien des luttes fratricides, une
fermentation sociale qui, à Amsterdam, à Rotterdam, principalement,
s'échauffe et bout dans les bas-fonds de la misère et du travail.
Contentez-vous, comme toujours, des apparences qui rassurent, et,
comme toujours, faites-en des réalités. Que vous importe, si elles
mentent?... Il sera toujours temps de vous réveiller de vos rêves
d'autruches.

       *       *       *       *       *

Que de fois je suis venu ici, déprimé, surmené, les nerfs tendus et
vibrants, par conséquent prédisposé à toutes les impulsions mauvaises!
Et, après deux jours passés à La Haye, où ce qui reste d'un peu
sauvage, d'un peu inquiétant dans le caractère hollandais disparaît,
après deux jours de flânerie devant le Vivier, le Palais de Rembrandt,
que gardent les cygnes, le Palais de la Petite Reine douloureuse, où
ne veille aucun soldat, après deux jours de promenades, le long de ces
jolies rues, de ces jolis jardins, si joliment fleuris, à travers cette
belle campagne verte qui s'étale autour de la ville, comme un doux et
somptueux tapis, voici que s'opère en moi la détente miraculeuse...
Tout s'apaise, âme, muscles, nerfs et cerveau. Je suis heureux de
vivre, sans hâtes fébriles, sans désirs brusques et sursautants.
Avec une tranquillité complète, je jouis de toute cette mélancolie
qui m'entoure et me pénètre, non point la mélancolie amère comme le
fiel où elle alla chercher son nom, mais cette mélancolie rayonnante
que, jeune, j'ai tant de fois connue aux approches de l'amour, et que
donnent aussi les quelques instants de parfait bonheur, dont tout
homme, même le plus dénué, garde en soi, au fond de soi, sans savoir
d'où il est venu, le souvenir miséricordieux et lointain: peut-être
un paysage entrevu, le soir après une journée de marche fatigante;
peut-être le regard d'espoir d'un malade aimé, peut-être moins encore...

Comment ne pas croire à l'amour, à la fraternité de l'avenir, quand,
sur toutes les routes, sur toutes les digues, de La Haye à Haarlem,
vous ne rencontrez que des visages heureux, que des chapeaux, des
corsages, des mains, des bicyclettes, des voitures, fleuris de tulipes,
de narcisses et de jacinthes; que des sentiers d'eau argentée où,
entre des rives rouges, des rives pourprées, des rives d'or, les
barques glissent silencieusement, chargées de leurs moissons rouges,
de leurs moissons pourprées, de leurs moissons d'or?... Un jour, nous
avons croisé un petit détachement de fantassins... Ils chantaient,
avec des accords délicieux, des chansons idylliques, des sortes de
lieds d'amour... Et des tulipes, comme dans les vases de la maison,
trempaient leurs tiges au goulot du canon des fusils.

La paix rayonne tellement partout, elle habite si bien ces demeures
lustrées et souriantes, qui s'espacent dans les verdures de ce
continuel jardin qu'est la Hollande... et je la sens si forte en moi,
que je ne veux même pas me demander à qui appartiennent toute cette
abondance et toute cette richesse du sol, de l'eau et de la mer, dont
la Hollande regorge... Et je ne veux pas savoir, non plus, ce que
cache, à Amsterdam, par exemple, cette Bourse toute rouge, dont les
murs hauts, les créneaux, les meurtrières évoquent les citadelles de
guerre, et les châteaux de rapines d'autrefois.

       *       *       *       *       *

Nous avons revu le mari de la dame à la chemise... Interrogé par
Gérald, le portier nous apprend qu'il s'appelle le comte K..., qu'il
est Russe..., délégué au Congrès de la Paix..., enfin quelque chose
comme ça... Et il raconte:

--C'est un monsieur pas commode... Il grogne toujours... et d'une
violence!... Chaque fois qu'il sort en ville, il a de mauvaises
affaires avec quelqu'un. L'autre soir, au théâtre, il a souffleté
le contrôleur. Hier, il a pris à la gorge, dans sa boutique, un
boutiquier. Ce matin même... monsieur ne sait pas?... on a eu toutes
les peines à l'empêcher de jeter par la fenêtre le valet de chambre
de l'étage... Enfin, il a lancé une carafe de vin à la tête du maître
d'hôtel... le pauvre diable est très blessé... Il ne peut dire un
mot qui ne soit une injure, faire un geste qui ne soit un coup de
poing... Le patron voudrait bien le renvoyer... Mais quoi! il dépense
beaucoup... Et ce serait peut-être des histoires... des complications
internationales.

--La guerre, parbleu!

--Hé!... on ne sait pas.

Après un petit silence. Gérald demande encore:

--Et sa femme?

Le portier, qui est un homme superbe, musclé et râblé comme un athlète,
sourit. Il lisse ses moustaches, claque de la langue, redresse son
cou de taureau, où je vois des tendons se bander comme des cordes. Il
ne répond pas tout de suite. Un moment, j'admire sa force et l'or qui
resplendit à sa casquette, au col de sa redingote, aux revers de ses
manches...

Puis, avantageux et rêveur, il murmure:

--Dame!... avec un homme comme ça... vous pensez bien!...



LA FAUNE DES ROUTES


Ce printemps dernier, allant à Grenoble, par les Grands-Goulets, nous
fûmes arrêtés, à quelques kilomètres, au delà de Pont-en-Royans, par un
troupeau de deux mille moutons, qu'on menait dans les hauts pâturages,
et qu'il nous fallut suivre, pas à pas, jusqu'au Villard de Lans. En
ces régions difficiles, où les routes, souvent dangereuses, toujours
étroites, très rares d'ailleurs, ne se croisent presque jamais, où un
carrefour est un scandale, impossible de traverser une telle masse. Les
pâtres, disons-le, ne mettaient aucune complaisance à nous faciliter le
passage. Ils s'amusaient même beaucoup de notre déconvenue. Ils s'en
seraient amusés bien davantage, s'ils avaient su que des amis nous
attendaient à Grenoble, et que, pour nous être arrêtés trop longtemps,
dans Valence, devant l'infortuné Émile Augier, de Mme la duchesse
d'Uzès, nous étions fort en retard. Peut-être le savaient-ils, car les
pâtres savent tout, étant sorciers.

Suivant l'exemple de leurs maîtres, les chiens, visiblement,
encourageaient le troupeau à ne pas se garer, et, à leur mauvaise
volonté, vraiment humaine, ils ajoutaient la joie, humaine aussi, de
se tourner, de temps en temps, vers nous, et de nous insulter par un
aboiement. Tel le charretier, le doux charretier des belles routes de
France, qui, ayant placé sa voiture, comme une barricade, en travers
du chemin, ne livre le passage que pour se donner le plaisir de vous
lancer un outrage obscène, qu'accompagne presque toujours un fort
claquement de fouet: geste imbécile, purement animal, grâce à quoi
il espère effrayer, faire s'emballer et culbuter, comme un cheval,
l'automobile; grâce à quoi aussi, il s'imagine--ce qui soulage sa
haine--qu'il nous a cassé «la gueule».

Jamais je ne pestai autant que ce jour-là.

La machine retenue grondait, chauffait, fumait horriblement, et, malgré
un copieux graissage, je n'étais pas sans inquiétude au sujet des
cylindres.

J'ai, pour les animaux, une tendresse de neurasthénique et de
misanthrope. Leurs souffrances me font horreur. Mais je crois bien
que j'eusse foncé, de toute la force de nos quarante chevaux, dans le
troupeau, et fait une bouillie sanglante de ces moutons, si je n'eusse
prudemment réfléchi qu'une telle opération entraînait, pour la machine
et pour nous, de sérieux dommages. Je me contentai de lâcher les cris
sauvages de la sirène. Criminellement, je me disais que les bêtes
seraient prises de panique et que, affolées, bondissantes, sautant,
pêle-mêle, par-dessus les parapets, elles rouleraient au fond des
précipices, où le torrent les emporterait... Adieu! adieu!

Il n'en fut rien.

La sirène et ses plus stridents, ses plus déchirants appels, multipliés
par les échos de la montagne, demeurèrent sans effet sur des animaux,
habitués sans doute à de plus terribles bruits d'avalanches.

Alors, je pris le parti plus sage de regarder.

On eût dit que ces deux mille moutons se portaient et que leur masse,
qui bêlait lamentablement, était suspendue. Elle ne bougeait qu'aux
bords, ne semblait même pas toucher terre de ses milliers de pattes
fragiles... Cependant leur piétinement faisait, sur le terrain, le
bruit d'un roulement continu de tonnerre. Je remarquai aussi que ce
fracas imite de loin le ronflement d'une auto pas très bien mise au
point.

Les troupeaux de moutons ont, avec l'auto, une autre ressemblance; ils
soulèvent autant de poussière et dégradent autant les routes.

Ceux-là se défendent par leur masse, qui est un obstacle
infranchissable, comme une inondation, une coulée de lave qui marche...
une ruée de pierres qui tombe...


**Dans certains pays, le Nivernais, le Bourbonnais, le Morvan,
l'Auvergne, la Bretagne, les routes sont des écuries, des bergeries,
des porcheries, des étables, des basses-cours, des clapiers, tout ce
que vous voudrez, sauf des routes. Parfois, elles remplacent aussi
l'aire des granges. Non contents d'y faire camper et gambader leurs
bêtes, les paysans y installent leurs machines. Un jour, en Auvergne,
nous fûmes arrêtés par une batteuse mécanique et ses accessoires qui
barraient la route, en toute sa largeur. Les paysans refusèrent de
nous livrer passage. Et ils s'interrompirent de travailler, pour nous
regarder en ricochant.

--Vous n'avez pas le droit d'arrêter la circulation, dis-je...

--J'avons l'droit d'battre l'blé... où qu'ça nous plaît...

--Battez-le chez-vous, dans la cour de votre ferme.

--Ça nous encombre... Et puis nous sommes chez nous ici... D'où qu'vous
êtes, vous?

Un autre, les bras passés entre les dents de sa fourche, ricana:

--Il n'est p'tête seulement pas du département...

Un troisième dit:

--Allons... passe-nous la gerbe...

Et ils se remirent au travail... Avaient-ils lu Barrès?

J'avisai un vieil homme que, à sa barbiche militaire et à la plaque
qu'il portait au bras, je reconnus pour être le garde champêtre... Il
avait écouté ce dialogue, sans rien dire, en hochant un peu la tête...
Je le sommai de faire son devoir.

--Bien sûr... bien sûr!... fit-il... J'vas vous dire, mon cher
monsieur... Ces gens-là ont raison... Faut bien qu'ils battent leur
blé, ces gens-là...ha!... ha!... ha! L'blé, c'est la nourriture du
pauv'monde...

Il ne voulut pas entendre nos protestations.

--Tenez, mon cher monsieur... Redescendez jusqu'au pays... Prenez
à droite... et puis encore à droite... au coin d'un petit café...
Rémongeat, qu'on l'appelle.., le café Rémongeat... oui... Et puis vous
suivrez tout droit... À deux kilomètres, p'tête trois... vous verrez un
lavoir, sus vot'gauche... Prenez à droite du lavoir... Et puis toujours
tout droit, jusqu'à la route... L'chemin n'est point trop bon... il
n'est point trop mauvais, non plus... Il est comme ça... quoi!...

Il nous fallut bien en passer par là...

--Toujours sus vot'droite!... répéta le garde champêtre pendant que
nous faisions marche arrière... Y a pas à s'tromper...

Le chemin était affreux, hérissé de culs de bouteilles, encombré de
cailloux coupants... J'y laissai deux pneus.

Le paysan n'a pas encore compris, ne comprendra probablement jamais que
les routes ont été construites pour qu'on y circule d'un point à un
autre. Il s'imagine, de bonne foi, peut-être, qu'elles ne sont faites
que pour lui, pour les différents besoins de son exploitation et les
services de ses élevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les
agents voyers, les maires, les préfets et les ministres se l'imaginent
aussi. Il est donc bien entendu qu'on doit y rencontrer, comme dans
l'arche de Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier.

Excellent terrain d'observation pour un chauffeur qui a du loisir, et
qui veut étudier ce que j'appellerai: la faune des routes...

       *       *       *       *       *

Rien de plus divers que la façon des animaux de se comporter au
passage des autos. Elle instruit sur leur caractère et le degré de
leur intelligence. Or il s'en faut que le classement, qui en résulte,
corresponde aux idées qui ont cours, encore moins aux vieux dictons et
aux métaphores populaires.

Le cheval, à propos de qui il me faut bien répéter, pour la cent
millionième fois, l'agaçante parole de Buffon, le cheval, «la plus
noble conquête de l'homme», qui voit, sans s'émouvoir, son camarade
d'attelage tomber, expirer à ses côtés, le cheval est stupide.
Pourtant, s'il croise une charrette d'équarrisseur, où se dressent,
en l'air, les quatre sabots d'un compagnon mort, aussitôt il se met
à trembler, frissonne, s'emballe. Au dire des naturalistes les plus
experts, on ne saurait voir dans ce trouble la manifestation d'une
sensibilité altruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement
une protestation olfactive, la révolte inconsciente de l'odorat.
Le cheval a peur de l'odeur, peur de la couleur, de la lumière, de
l'ombre, de son ombre, de l'ombre de celui qui le mène; il a peur
d'un bout de papier, d'un sac d'avoine tombé, d'un morceau de verre
qui brille, d'une lueur de lune dans une flaque d'eau, d'un reflet de
feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route. Le cheval a
toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies, et à un degré de
morbidité que n'a peut-être pas atteint M. Émile Loubet, lequel, avec
un si bel à-propos et entant de fureur prophétique, fulminait, contre
les automobiles, les mêmes fâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers
contre les chemins de fer... Ah! ces grands hommes!

Ce n'est que quand la machine, qu'il n'a ni devinée ni prévue,--je
parle du cheval,--le frôle, qu'il fait un écart, se cabre, rompt son
attelage, et renverse choses, gens, voiture et lui-même, dans le fossé.
Ainsi que le lièvre, qui n'est dangereux qu'à soi-même, mais qui ne
hante pas les routes, le cheval a cette infériorité physiologique de ne
rien voir devant soi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche,
comme un politicien de la Chambre. Pour qu'il marche sans accrocs
et sans dommages, il faut qu'il ne voie rien du tout... Bandez-lui
complètement les yeux, et, d'un pas égal, d'une allure somnolente, cet
Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple, des
heures, des heures et des heures, la roue d'un manège sans s'arrêter
jamais, sans jamais se révolter.

On ne rencontre pas, en chauffant, d'animal--l'homme et même le
cycliste compris--qui soit plus dangereux, et dont il faille se méfier
davantage. Chaque fois que j'aperçois, sur la route, ce périlleux
imbécile, je ralentis toujours, et souvent je m'arrête, car on ne
sait quelles frasques, quelles extravagances meurtrières peuvent bien
lui passer par la tête. Sa stupidité fait penser à celle d'une caste,
naguère omnipotente, à qui, dans sa déchéance actuelle, il ne reste
plus, pour se donner encore l'illusion de la puissance et de la vie,
que la faculté de caracoler. On s'applaudit de voir qu'elle sera
bientôt dépossédée.

Le cheval n'est qu'un mécanisme--un vieux mécanisme--remonté pour
piaffer et faire la bête... la bête de luxe et de cirque, si ses formes
sont belles... ou la bête de somme, car il est fort... fort comme un
cheval.

       *       *       *       *       *

Près de Grenoble, dans la descente de Sassenage, nous vîmes venir,
de loin, vers nous, une lourde charrette. Comme le cheval paraissait
s'effrayer,--bien qu'il eût fort à faire d'arcbouter ses sabots sur le
sol poussiéreux et de tirer à plein collier, car la côte est rude,--je
mis la machine tout au bord du talus de droite, et l'arrêtai. La
voiture portait un chargement de tuiles. Étendu, tout de son long, le
conducteur dormait, le ventre contre les tuiles, le menton appuyé sur
un sac d'avoine. Il ne se réveilla qu'aux appels réitérés de la trompe.
Il n'avait pas les guides à portée de la main, ni le fouet. Il souleva
seulement un peu la tête et montra une des plus pesantes faces de brute
que jamais il m'ait été donné de rencontrer.

--Hue! fit-il, d'une voix graillonneuse d'alcool et de sommeil...

Le charretier chercha vainement les guides, en ramant de la main
droite, et, se soulevant un peu plus, il s'appuya sur ses coudes...
Je l'entendis grogner je ne sais quoi. Livré à son seul instinct de
cheval, le cheval mena, naturellement, la voiture sur le talus de
gauche.

--Hue donc!... fit à nouveau le charretier, sans bouger davantage...

Les roues s'engagèrent sur le talus, derrière lequel le terrain
descendait presque à pic, jusqu'au fond de la vallée... Je vis la
voiture pencher, pencher, puis se renverser lentement. L'homme avait
pu sauter à terre... Mais les tuiles gisaient sur le sol, brisées, en
miettes...

--Nom de Dieu! jura l'homme. Nom de Dieu de nom de Dieu!

Il commença par lancer, d'un geste furieux, sa casquette contre le tas
de tuiles. Ensuite, il s'en prit à son cheval qu'il roua de coups, puis
à nous à qui il eût bien voulu en faire autant.

--Ah! salauds!... ah! salauds!

Il fit claquer son fouet:

--Attends un peu!... ah! salauds!

Il fallut le tenir en respect, relever le cheval, déblayer un peu la
route... Voyant son impuissance, il avait pris le parti de s'asseoir
sur le talus, et, tandis que chaque mot détachait de sa barbe et de ses
cils des flocons de poussière, il gémissait:

--J'suis écrasé... J'vas mourir... qu'on me foute une indemnité!

Il était complètement ivre.

       *       *       *       *       *

Je me rappelle qu'une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam...
Nuit émouvante!... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous
écoutions l'eau, l'eau infinie de Hollande, sourdre et chanter,
partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la
brume où tourbillonnaient des poussières d'or, d'argent, d'émeraude
et de rubis, où passaient des insectes nocturnes, des papillons de
feu; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des
silhouettes d'ombres glissant sur le canal, éclairèrent, subitement,
l'effort d'un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à
Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. À
peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur
son siège, que le cheval, effrayé par les lumières,--car la lumière
l'effraye comme les ténèbres,--se retourna brusquement, et faisant
faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à
la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d'où
il devait venir... Son maître ne s'était pas réveillé. La secousse du
virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d'oreillers,
et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait, comme sur son lit,
confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et
les guides étaient enroulées à son poignet pendant.

Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête
ahurie qu'il ferait, après s'être réveillé, peut-être, une fois ou
deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu'il se
retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à
Rotterdam, d'où il avait dû partir la veille.

Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout
fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles
partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de
route leur fait rebrousser chemin... et elles reviennent, le matin, au
point d'où elles étaient parties.

       *       *       *       *       *

Le paysan breton, celui du Morbihanais et du pays gallot, a une peur
spéciale de l'automobile. Il y voit certainement une œuvre du
diable, sinon le diable en personne. Dès qu'il en aperçoit une, il
marmotte aussitôt des prières. S'il est à pied, il s'agenouille et
joint ses mains tremblantes. Il invoque saint Yves, qui donne la
richesse, et saint Tugen, qui guérit de la rage, car il n'y a pas
encore de saints, en Bretagne, qui préservent de l'automobile. S'il est
à cheval, il descend précipitamment, et, la face toute pâle, claquant
des dents, mais toujours priant, il se met à l'abri, derrière sa
monture, dont il se sert, selon la circonstance, comme d'un bouclier ou
d'un rempart.

Une fois, pas très loin de Vannes, sur la route de Larmor, un paysan
était ainsi caché, presque accroupi, derrière son cheval... C'était un
tout petit cheval de la lande, à longs poils rouges, et barbu comme une
chèvre. Il se démenait, ruait, hennissait. L'homme, qui s'accrochait à
lui, criait, implorait, suppliait:

--Nostre Jésus!... Ah! nostre Jésus!... Ho!... Ho!... Ho donc!

Aussi effrayé de la mimique de son maître que des ronflements de
l'auto, le petit cheval finit par détacher une ruade plus violente, qui
atteignit le paysan et l'envoya rouler dans le fossé...

Nous eûmes beaucoup de peine à nous emparer du blessé, pour le conduire
à l'hôpital de Vannes. En dépit de sa jambe cassée, il luttait contre
nous, désespérément, s'imaginant que nous voulions l'emmener en
enfer... Et, afin d'éloigner de lui le démon, il hurlait, très vite:

--Ah! sainte Vierge!... Ah! bonne mère sainte Anna... Ah! nostre Jésus!

Quant au petit cheval, il avait franchi, d'un bond, le mur de pierre
de la route... Et il galopait, à travers la lande en rumeur, suivi de
quatre petites vaches folles et de deux moutons noirs, éperdus...

       *       *       *       *       *

Les vaches, les bœufs peuvent aller de pair avec les chevaux.
Cependant, il semble qu'il y ait, comme entre le prolétaire des villes
et celui des champs, une sorte d'avantage intellectuel, au profit du
rustre, plus lourd, moins déluré, mais plus avisé.

Une vache ou deux, surprises, une bande de bœufs qui vont à
l'herbage ou à l'abattoir, auront l'air gauche et comique à détaler
pesamment, et leur gros derrière à se lever, se trémousser, et leur
queue ridicule, à battre l'air, devant le moteur qui les pousse. Ils
vous mèneront peut-être loin ainsi. Mais même une troupe de veaux,
très longtemps poursuivis, tourneront toujours dans un chemin, dans
une brèche de la haie, dans un champ, où ils se remettront bien vite.
Je leur émoi, et vous regarderont passer avec une curiosité un peu
tremblante, une gentillesse étonnée... J'ai remarqué que les vaches
ont, en général, une certaine sagesse. Elles ne perdent complètement
la tête que si, parmi elles, un cheval vient leur communiquer sa peur
stupide.


**Les chèvres, nerveuses, au point que leur lait donne, parfois,
dit-on, des convulsions aux petits enfants, les chèvres ne s'affolent
que si elles sont attachées, leur petit près d'elles. Alors, désarmées,
elles tirent sur leurs entraves, tournent autour du piquet, de la
longueur de leur chaîne, en bondissant et secouant leurs cornes,
s'élancent, retombent, cabriolent et dégringolent... Libres, d'un bond
leste et précis, sans trop de terreur, elles grimpent sur le haut
du talus, où, se sentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à
grignoter les pousses tendres des broussailles...

Beau thème pour un discours académique sur les vertus éducatrices de la
liberté.


**On sait les profondes méditations des chats, le magnétisme
baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à se tirer des pas les
plus difficiles... Dès le premier jour, ils ont reconnu, dans l'auto,
un danger nouveau, et, tout de suite, sans bruit, sans éclat, ils
l'ont évité... On en rencontre peu sur les routes, qui ne sont pas un
bon terrain pour leurs affaires, toujours un peu mystérieuses... Ils
préfèrent les endroits touffus et obscurs. Parfois, de très loin, ils
sortent de la haie, avec prudence, et traversent la route, en rampant,
un mulot vivant entre leurs dents. Le plus souvent, dans les villages,
assis sur leur derrière, au seuil des portes, ils suivent, d'un regard
rêveur, faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent,
en l'air, le vol d'un papillon...

Bien rares les chauffeurs qui les peuvent prendre en défaut...


**Les jeunes cochons, si roses, si gais, si jolis, accompagnent l'auto,
en galopant joyeusement sur les berges. Ils ne traversent jamais...
C'est une joie de la route que de voir ces petits êtres charmants se
suivre et nous suivre,--frise délicieusement enfantine,--le groin
en avant, les oreilles battantes, la queue qui frétille... Aussi
gras, joufflus, et plus roses que ces Amours qui, sur les plafonds,
les tapisseries, les boîtes de chocolat, sortent du déroulement des
banderoles, des conques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah!...
petits cochons... petits cochons!... C'est aussi une tristesse de se
dire que toute cette jeunesse, toute cette joliesse, toute cette
gaieté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin...

Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraiment de beaux exemples au
cheval qui n'en profite pas. Peut-être, est-ce la servitude trop
étroite où il est retenu, peut-être l'éducation absurde de l'homme
qui l'abrutit, à ce point? J'ai bien peur que, même libre, dans ses
prairies d'origine, il sache plus mal se défendre, et qu'il n'emploie
sa force qu'à des sottises encore plus grossières... Sa masse de
viande, son énorme charpente, ne sont-elles pas à la merci d'un loup,
d'une petite panthère, d'un minuscule rat?

       *       *       *       *       *

L'âne n'est pas moins tenu de court, ni le mulet... Mais quelle
différence! Comme ils savent, l'âne et le mulet, juger la stupidité de
leurs maîtres, leur ignorance pénible, leurs fantaisies inexplicables,
leurs exigences contradictoires! Et surtout, comme ils savent y
résister avec un admirable courage... le courage de la raison!

L'incohérence leur est odieuse. Tous les deux, ils sont épris de
logique et de réalités, ce qui fait croire qu'ils sont inéducables...
Au lieu de toutes les manifestations de l'effroi des chevaux, de
leurs brusques écarts, de leurs hallucinations subites, de leurs
tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades, reculs, toute la
comédie vaine et bruyante, les ânes passent tranquillement, do leur
petit trot raisonnable, regardent la machine sans peur, comme sans
sans extase, infiniment moins puérils, beaucoup plus dignes... et, au
fond, blagueurs!... Ça ne les épate pas!... Mieux que les chevaux, qui
ont des nerfs féminins, qu'un rien agace et décontenance, ils savent
très bien tenir tête à l'affolement de leurs conducteurs, voire des
conductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et, tout
simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriant d'un air
malicieux, le vol effaré des jupons.

Bêtes d'une admirable sagesse, dont la tête est solide, le pied sûr, le
caractère digne et bon, qui connaissent la fragilité des enfants et qui
la respectent, jusqu'à se laisser torturer, sans autre révolte qu'un
léger mouvement des oreilles, par leurs petites mains cruelles...

De tous les quadrupèdes,--je parle de ceux qui hantent les routes, car
il ne m'a pas été donné d'y rencontrer des éléphants ni des lions,--les
ânes et les mulets sont seuls à mériter une appellation trop souvent
déshonorée: ce sont des hommes.

Ce seraient des hommes, si les hommes n'étaient pas hélas! des
chevaux...

       *       *       *       *       *

Les chiens ont contre eux leur fidélité et la bêtise de leur maître, et
je ne sais pas ce qui leur est le plus funeste. Ils ne redoutent rien
du cher homme, jusqu'au moment où celui-ci les extermine. Et encore à
ce moment suprême, avant que de rendre l'âme, lui prouvent-ils, une
dernière fois, leur tendresse imbécile, en le remerciant d'un regard
mourant, et en lui léchant les mains... Ils s'élancent au-devant des
voitures, parce qu'ils veulent défendre leurs maîtres, et les biens
de leurs maîtres, contre des dangers imaginaires, car cette fameuse
tendresse du chien ne s'emploie qu'à inventer mille périls, et à y
trouver l'occasion d'aboyer, d'aboyer sans cesse, contre quelqu'un,
contre quelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leur
flair, si impeccable, les trompe au point de prendre le radiateur
d'une auto pour le derrière d'un ami... Non... Il y a donc ceci que les
chiens songent moins à éviter la machine qu'à charger contre elle, pour
aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virer à temps,
pour tomber sous les roues...

--Ah! la chale bête! dit Brossette.

Ils ne sont pas nombreux à s'être aperçus que les autos vont plus vite
que les chevaux, et même qu'elles ne sont pas des chevaux... Cependant,
j'ai cru remarquer, qu'aujourd'hui, autour des grandes villes, et sur
les routes particulièrement fréquentées, ils commencent à acquérir un
semblant d'éducation. Ils deviennent prudents; ils réfléchissent. J'en
vois en qui se révèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de
la vie, de leur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités...
Peut-être arriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à
se débarrasser complètement de leurs fantasmes, s'il n'y avait pas le
maître, s'il n'y avait pas la fidélité vouée au maître. C'est leur
grand malheur...

Il est bien évident que, neuf fois sur dix, l'homme est entièrement
responsable de l'écrasement du chien. Le chien est-il parvenu à se
mettre en sûreté d'un côté de la route, que, bien vite, l'homme
l'appelle, comme si, d'être près de l'homme, cela suffisait à tout,
pour le chien... L'homme l'appelle avec une autorité impérieuse,
glapissante, comme on voit les mères appeler leurs enfants, dans les
rues, juste pour qu'ils se précipitent sous les véhicules. Merveilleux
instinct de l'amour maternel des mères, accouplé à leur sottise! Le
chien, qui se plaît aux caresses plus qu'un homme, et aux coups, mieux
qu'une femme, accourt à l'appel. Peut-être a-t-il vu le danger? Il
n'importe. Il accourt, puisqu'il est fidèle, et, en accourant, il se
fait écraser. Naturellement. D'ailleurs, que peut-il arriver d'autre,
lorsqu'on au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier,
comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité?

Le chien est donc écrasé. Et, devant le petit tas sanglant, pendant que
l'automobile roule, au loin, déjà perdue dans son nuage de poussière,
l'homme, au lieu d'accuser son orgueil, sa propre maladresse, maudit le
progrès, la science, le monde entier.

--Ah! les automobiles! Quel désastre!... quelle folie!... quel crime!

Il jure qu'il va prendre un fusil et faire, désormais, la chasse à «ces
outils» de malheur.

--Deux hommes... dix hommes... vingt hommes pour mon chien!

Richard III avait déjà dit, dans un accès de folie: «Mon royaume pour
un cheval!»

Le pauvre Brossette fait grande attention. Du plus loin qu'il voit un
chien, invariablement, quelque pays qu'il parcoure, il lui crie, dans
le patois des bords de la Loire:

--Moussu!... Moussu!

Il ne l'injurie jamais avant de l'avoir évité ou écrasé. Après quoi, il
maugrée, en serrant les dents:

--Ah! la chale bête!

Ce qui donne à ce pur Tourangeau--et seulement, dans ces moments
tragiques--une prononciation étonnamment auvergnate.

Mais, c'est le prix de l'effort qu'il vient de faire, l'expression de
sa joie ou de son dépit.

Hélas! trop souvent, l'appellation: «Moussu, Moussu!» est aussi inutile
que la précaution d'une charmante femme qui, maternelle aux poules, ne
peut s'empêcher, dès qu'elle en aperçoit, de taper dans ses mains, du
fond de la voiture, s'imaginant qu'en plus du grondement des gaz et
des appels de la trompe, ce bruit étouffé instruit, à vingt mètres, les
bêtes, du danger qui les menace.

--Moussu, moussu! crie Brossette au chien.

Mais il est, d'une part, improbable que l'animal entende et, au
surplus, impossible que, sauf aux bords de la Loire, il comprenne...

--Ploc! Ploc! Ploc! fait la dame.

Mais autant en emporte le vent...

Efforts stériles! Brossette n'y tient pas et ne s'y tient pas. Il
ralentit et, au besoin, s'arrête. C'est la méthode à laquelle nous
devons d'avoir très peu de meurtres à nous reprocher. Elle n'est
malheureusement pas infaillible. Il y faudrait, si peu que ce soit, la
collaboration du chien. Il faudrait surtout qu'elle ne fût point, dans
la plupart des cas, annihilée par la stupidité du maître.

Heureusement, automobiliste prudent, j'en suis encore à pouvoir compter
mes victimes.

       *       *       *       *       *

Un monsieur âgé, comme nous sortions de Moerbeke, allait, à tout
petits pas, d'un côté de la route. Son chien, un chien minuscule, tout
à fait comique d'avoir, à quatorze centimètres de terre, une petite
crinière de lion et une houppette au bout de la queue, trottinait sur
l'autre accotement. Très dur d'oreille, sans doute, le vieux monsieur
n'entendit la corne de l'auto que très tard. Aussitôt, il siffla son
chien. Le chien, voyant venir l'auto, hésita tout d'abord, et, afin
de bien montrer le danger de la traversée, il poussa quelques grêles
aboiements. Mais les vieux messieurs, si parfaitement lâches devant
leur femme ou leur bonne, se vengent intrépidement sur leurs chiens,
dont ils exigent une obéissance passive. Donc, le vieux monsieur siffla
le chien, pour la seconde fois, et plus énergiquement. Alors, sans
hésiter davantage, le pauvre cabot déguisé bondit à l'appel de son âne,
pardon! de son cheval de maître.

--Moussu! Moussu! cria Brossette.

--Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.

Brossette n'avait pas achevé de pousser ce cri, la dame de taper dans
ses mains, que le pneu avait fait du chien, de sa crinière et de sa
houppette, un tout petit pâté.

--Ah! la chale bête!

Je descendis pour mêler mes condoléances à la douleur du vieux
monsieur. Il ne voulut rien entendre. À peine s'il me regarda.
Épouvanté, désespéré, à la vue de cette galette de poils noirs, qu'un
peu de sang rougissait, il ne cessait de répéter:

--Ah! bien, merci!... Ah! bien, merci!...Il est mort... Oui... Oui...
Il est bien mort!... Et que va dire Rébecca? Comment faire? Mon Dieu!
Ah! mon Dieu!... Comment faire?...

Et comme je lui offrais de le reconduire à la maison, avec la dépouille
de son chien:

--Non... non!... Chez moi?... Non... non... C'est affreux!... Je ne
peux plus rentrer chez moi... Je ne peux plus rentrer chez moi. Ah!
bien, merci!...

La tête penchée, les mains aux cuisses, il tournait, maintenant, autour
de ce rond noir, qui avait été un chien, son chien... le chien de
Rébecca... et il gémissait:

--Ah! ah! ah!... qu'est-ce que je vais devenir?... Où aller?... Où
aller?... Je ne peux plus rentrer chez moi...

       *       *       *       *       *

Et voici le meurtre d'un autre, le grand chien d'une petite bergère.

Son souvenir m'a poursuivi, cruellement, plusieurs jours... Et
aujourd'hui qu'il me revient, je ne puis me défendre encore d'une
tristesse, qui m'est presque douloureuse.

Pauvre chien, à longs poils argentés, comme en ont ceux de notre Brie,
et dont les yeux devaient refléter une bêtise attendrissante... qu'il
était beau!

C'était sur la route de Leyde à Haarlem.

Nous étions partis de grand matin, et voulions d'abord aller voir, à
Endegeest, qui est entre Leyde et la mer, la maison où avait bien pu
habiter Descartes. La notoriété de Endegeest est limitée; nous nous
étions perdus. Assez insouciants du prodige qu'est ce philosophe, les
paysans nous regardaient, en riant, sans nous répondre. Peut-être,
tout simplement, parce que nous prononcions mal ce nom de Endegeest...
À Endegeest même, aucun ne pouvait nous désigner la maison de
Descartes... Et quant à Descartes... c'était bien pire... Son nom
avait, à jamais, disparu des souvenirs de ce petit pays... Plusieurs
nous adressèrent à l'asile d'aliénés dont l'architecture, toute neuve,
est une de curiosités de la ville.

--Peut-être que là... Oui, il y a des chances.

D'autres nous renvoyèrent au meilleur hôtel...

--Il y a beaucoup de monde, en ce moment... Hé! hé!...

Ils s'interrogeaient:

--Descartes?... Tu connais ce Descartes?

--Attends un peu... Descartes?... Non... ma foi, non... Qu'est-ce qu'il
fait?

--Il est mort! répondis-je.

--Ah! bien, alors... c'est au cimetière...

Et tous, de rire...

Un monsieur très bien, et, sûrement, d'une culture supérieure,
absolument muet sur Descartes, d'ailleurs, nous engagea fort d'aller, à
quelques kilomètres, visiter la maison où vécut Spinoza.

Il expliqua:

--Spinoza... mon Dieu!... c'était un philosophe... un philosophe
fameux. Il est mort... Évidemment, il est mort... comme tout le
monde... Mais, ça ne fait rien... On a fait de sa maison... un
musée... un musée très curieux... Vous y verrez de vieilles savates,
en feutre..., des savates portées par lui... et des verres de
lunettes... car il était aussi opticien... des verres de lunettes polis
par lui... C'est amusant... c'est même très intéressant... Et puis,
beaucoup d'autres choses... Spinoza... la maison Spinoza... Vous vous
rappellerez?...

Redoutant les aventures, connaissant le genre d'émotion que procurent
les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressés
d'arriver à Haarlem, où Franz Hals nous attendait, et où nous devions
visiter un établissement d'horticulture, nous reprîmes la grande
route...

Je songeais à Descartes, au mouvement de ses pensées qu'aucun importun
ne devait troubler, en ces contrées paisibles. Je songeais à ses
méditations sur les bêtes et à la peine avec laquelle La Fontaine
acceptait sa théorie du mécanisme animal... Qui fut pour elles plus
sévère? Le savant qui leur refusait rigoureusement l'intelligence, même
la sensibilité, ou le plus charmant de nos poètes que leur spectacle
émerveilla, mais qui ne leur fit parler que la langue de nos vices et
de notre sottise?

Ma rêverie se perdait, au loin, dans le polder, au-dessus duquel des
vols de vanneaux tournaient. Il s'étendait à l'infini, avec ses rares
peupliers, hauts et graciles, ses troupeaux, les routes brillantes de
ses eaux qui se croisent, et ses vannes qu'actionnent de tout petits
moulins à vent... Puis le polder finit, la digue devint une route;
apparurent des petits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés
de tulipes et de narcisses, dont la magnificence--je ne suis pas fâché
d'en convenir--ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nos
sauves sauvages.

Tout à coup, à notre gauche, je distinguai le menu troupeau--deux
vaches et trois moutons--que gardait une petite bergère blonde, jolie
malgré sa taille carrée et son court jupon, aux plis lourds... Un grand
chien, disproportionné, était paisiblement couché de l'autre côté de la
route... Il avait l'air de dormir... Sa tête barbue reposait, entre ses
pattes allongées...

Le malheur voulut que la fillette aperçût la voiture, se dressât,
groupât son petit monde, se retournât en quête du chien, et, comme nous
allions passer--pas très vite, pourtant,--l'appelât.

--Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.

--Moussu! Moussu! cria Brossette.

Mais rien n'empêcha le stupide héros de la fidélité de traverser la
route, si près do nous, qu'en dépit du plus violent tour de volant, il
disparut, engouffré sous le carter.

J'éprouvai une forte secousse... J'entendis comme un craquement d'os,
sous les roues... puis la voix funèbre de Brossette:

--Ah! la chale bête!

Je vois encore--je verrai longtemps--ce beau chien, son grand corps
velu se remettre debout, anguleux, tout désarticulé, et partir à
tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences
de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un
moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut
plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans
relief, sans plus de relief qu'une ombre.

Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas
bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée
de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois
moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes
défleuries...

Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne
devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les
épargnèrent...

       *       *       *       *       *

Les poules sont absurdes.

Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver,
dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental.

Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion
qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les
porcs--braves anachorètes dans leurs bauges--sont sobres et chastes.
Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont
au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y
boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que,
dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit
de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et
s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits
monstres dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus
cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les
avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se
laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le
sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en
place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls
cailloux.

On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre
côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par
hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre
un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer
dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs
plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement
en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur
leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre
pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la
race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais,
à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain
d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier
tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans
quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de
l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait
ensuite: «Je n'ai pas mangé».

Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui
devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui
n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée,
et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes.
Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant
les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop
lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles
proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins.
Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très
vif des analogies--lui pardonnent les Anglaises!--leur crie: «Putain!»
expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!»

Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards,
criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes...
à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour
quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette
double posture!...

Comme Wallenstein, qui «avait cela de commun avec les lions», dit
Schiller, j'ai horreur du cri du coq. Dès le matin, ils claironnent une
chanson monotone et stupide qui me réveille et qui m'irrite... S'ils
n'étaient pas si bien mis--avec trop d'éclat, pourtant--ah! comme on
les détesterait!

Les Gaulois, bavards, vantards, paillards, pillards, braillards,
guerriers et militaristes, ne pouvaient mieux choisir leur emblème.

       *       *       *       *       *

Les canards sont bien mieux doués. Il m'est agréable de rendre hommage
à leurs vertus. Quoiqu'on leur ait enlevé tous moyens de défense, en
les tenant éloignés des rivières et des étangs où ils voguent avec une
aisance et une grâce merveilleuses, ils s'arrangent... C'est toujours
à l'écart que leurs petites troupes humiliées boitracaillent. Ils
n'occupent jamais le milieu des routes, sachant parfaitement qu'ils
n'ont rien à craindre sur les bas côtés... Les canards savent beaucoup
de choses... Il n'arrive pour ainsi dire pas, qu'on en écrase...

Ni de dindons, non plus.

Les dindons sont bien gardés...

Ils répugnent, d'ailleurs, à se commettre avec la gent prolétarienne
des routes... C'est dans des enclos, sortes d'Académies, qu'ils se
gonflent d'orgueil, comme des poètes, des artistes, à leur aise.

       *       *       *       *       *

Mais ce sont les oies que je voudrais réhabiliter.

Je n'ai jamais tant regretté de n'être pas Plutarque, pour conter,
comme il faudrait, la vie de ces bêtes illustres. Je ne m'étonne
plus, maintenant, qu'on leur ait confié la garde du Capitole... Elles
méritaient cet honneur.

Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro
Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes
politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs
japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des
baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils
Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une
infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie,
celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent
tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le
duvet et les pâtés de Strasbourg.

Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence
est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible
vigilance sauva Rome. Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à
des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller
sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel
à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le
Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican.

La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure,
habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du
goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne
dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent
jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la
vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien
ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes
circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et,
par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur
sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu,
sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme.
Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le
soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre
dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles
gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue.

Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang,
qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux
oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et
dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit,
séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais
ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour,
mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les
naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur
forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient
des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne
s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif
empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de
leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses.
Et, depuis, elles ne se quittèrent plus...

Sur la route--j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs--quand
passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre,
sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de
l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes
encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les
dérangent mais ne les ont pas «épatées».

Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me
sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à
leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries
qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais
grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible.

Mais que disent les oies, quand je passe?...

       *       *       *       *       *

J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons
ceci, loyalement, sur les vieux porcs...

On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours
de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté
et ne se vautrent dans les flaques boueuses que parce qu'ils sont
tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au
retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans
les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur
humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai
toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif...
Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence,
comme tous ceux qui sont gras:

--Parbleu! nous qui adorons la propreté, tu penses si nous préférerions
un bon tub, avec de la belle eau claire, parfumée au benjoin... Nous
autres, vieux cochons, ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes
d'amande, de frictions au gant de crin, de pédicures... Mais tu vois...
on ne nous donne que ça!... Il faut bien s'en contenter...

Ils semblent dire encore:

--C'est dommage que les hommes, en France, soient si sales... qu'ils
aient vraiment le goût de la saleté... Ils ne se doutent même pas, que,
propres comme des cochons d'Alsace ou d'Angleterre, nous sommes bien
meilleurs à manger et valons beaucoup plus d'argent.

Si, exceptionnellement, en traversant la route, ils se font
écraser, croyez alors qu'ils se vengent. Il n'y a pas d'exemple que
l'auto ne capote sur leur masse de lard et de viande, et ne fasse,
instantanément, une même horrible bouillie de l'homme et du cochon

       *       *       *       *       *

C'est tout à fait par hasard que j'ai vu, sur nos routes, des
chameaux... Les chameaux sont très rares en France--je le dis au
propre, bien entendu. Si j'en juge par celui que, deux ou trois fois,
je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ils semblent absolument
indifférents à l'automobile. Conduit par un chamelier du Pecq, pelé,
galeux et triste comme tous les fatalistes, il allait de son grand
pas allongé et mou. Un jour, il transportait, à Poissy, un lit, une
armoire, des matelas; un autre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une
colonie moins pénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI...
C'était, si j'ose dire, un chameau déménageur... Quand il croisa
l'automobile, il ne la regarda même pas... Mais, fait singulier, le
piano secoué résonna, et il me sembla qu'il jouait, tout naturellement,
une valse de M. Gounod...

Je n'en tirai, d'ailleurs, aucune conséquence sur l'infériorité
esthétique du chameau...

       *       *       *       *       *

Il paraît--c'est notre charmant Capus qui l'affirme--qu'on peut forcer
des lièvres en auto, mais seulement de nuit. Une fois pris dans les
rais du phare, il ne leur vient même pas à l'idée qu'ils puissent en
sortir. Ils courent, droit, devant le moteur, jusqu'à ce qu'on les
prenne, sans tenter, un seul instant, de rentrer dans l'obscurité
des champs et des bois. Encore un joli thème à développer sur
l'éblouissement que donnent aux littérateurs les succès éphémères, et
qui les mène à la catastrophe...

Mais j'imagine que Capus a dû faire des chasses dans le Midi, qui est
la route du Blésois, ou dans le Blésois, qui est la route du Midi...

En Allemagne, la nuit, traversant des bois, j'ai souvent rencontré des
lapins, des foules énormes de lapins, et jamais je n'en ai capturé
ni écrasé. Ils étaient charmants--bien que ce fussent des lapins
d'Allemagne--charmants à jouer, tout blancs sur la route, blanche de la
lumière du phare. Ils allaient, venaient, bondissaient, gambadaient,
tenaient de curieux conciliabules, et ne se décidaient à fuir, en
montrant la blanche houppette de leur derrière, que lorsque la voiture
était sur eux...

Oui, mais--me pardonnent les lapins de France--en Allemagne, ce sont de
fameux lapins.

       *       *       *       *       *

Marsiens...

La nuit est complète. Plus une âme sur la route, ni même un spectre de
voiture. Plus un village éclairé, plus une maison vivante. Les abois
des chiens se sont apaisés. Ceux de nous, qui ne dorment pas dans la
voiture, se traînent sur la berge, lamentablement, pour se réchauffer.
Les phares trouent le sol de trous noirs, teignent les simples
ondulations en précipices, et grandissent nos ombres démesurément.
Brossette travaille, s'acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air
éclatée, se tordent dans le fossé... Nous avons le sentiment d'être des
victimes, et le souvenir, seulement, d'avoir eu très faim...

Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartons et montons une côte très
rude.

Bientôt une lueur, une sorte d'aurore, mais froide, apparaît à
l'horizon, s'épand et, peu à peu, occupe tout le ciel. Ce n'est
sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissance d'un astre qui
monte sur la nuit, pour la dissiper... Un astre, en effet, un astre
prodigieux!... Brusquement, il surgit sur la crête, énorme, aveuglant,
éblouissant, éclaboussant, roule vers nous, au ras de la terre. Il
ronfle, crache le tonnerre, et, dans une nuée de poussière d'or,
entraîne, avec des gémissements de sirène, des cris, des rires de
femmes, sans rien d'autre de visible que des éclats de cuivre, et
des bouts de voiles couleur de lune... Et comme un éclair, il passe,
remmenant avec lui les ténèbres qu'il a, un instant, déchirées... Puis,
une nouvelle lueur au ciel, et, sur la route, une trombe pareille de
lumière qui ne laisse encore que la nuit, pour sillage à sa course...
Puis une autre... puis d'autres...

Nous avons franchi la côte... C'est maintenant, autant qu'on peut le
deviner, par l'ombre moins dense, par plus de silhouettes vagues,
et par plus de ciel, c'est maintenant un large plateau. Des bruits
sourds, des gémissements lointains, des ronflements étouffés, des
voix de métal à peine distinctes, plus près, des détonations, des
crépitements! Et partout des astres, des astres qui courent, galopent,
roulent, bondissent, se croisent, ont l'air de chevaucher des vagues...
s'allument, tout à coup, au haut d'une colline, et, derrière un pli
de terrain, tout à coup s'éteignent... On dirait que les astres sont
tombés du ciel sur la terre...

Arrêtés de nouveau, nous entendons une sorte de halètement, puis des
claquements de quelque chose en quoi nous devinons plutôt une bête
qu'une machine... Ce ne peut être une auto, cette fois... car ce
bruit est sans lumière. Rien ne s'éclaire autour de ce bruit qui se
rapproche... Si, pourtant... un tout petit point de feu pâle, semblable
à une luciole qui voyage dans l'ombre d'un oranger... Et, subitement,
à notre gauche, nous voyons, tressautant sur la route, comme un
coléoptère géant, pétant, pétaradant, une motocyclette, qui porte,
agrippé à la selle, un être couché, qui n'a plus rien d'humain, une
grosse larve, avec une peau de reptile, noire et lisse...

Et voici que dos phares, soudainement, ont fait surgir des ténèbres,
devant nous, penchés sur une voiture énorme, éteinte et morte, deux
hommes, de la couleur des arbres et de l'horizon... Je dis deux hommes:
deux Marsiens, peut-être... Leurs formes sont sans aspérités, enfermées
dans de longs sacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des
doigts aux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu'un petit
triangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, les
antennes de métal de leurs lunettes... Ils barrent la route... Deux
bras s'agitent. La 628-E8 stoppe.

L'un est petit... Il a la tête enfouie dans le capot gigantesque de
la voiture. Il ne se dérange pas... L'autre, très long, très mince,
s'est redressé... Il tient une tige d'acier que le mouvement de ses
mains fait parfois étinceler. Il me demande, avec un accent russe, si
je ne pourrais pas lui prêter une épingle, une épingle de cravate,
et ce qu'il aimerait, c'est qu'elle fût en or... Surpris d'abord, je
comprends à la fin qu'il s'agit de déboucher un bec de phare... Mais
pourquoi en or?... À ce moment, une motocyclette, comme un insecte
dément, le frôle, de si près, que j'ai cru que son vêtement, au moins,
avait dû être arraché... Mais il le secoue sans hâte, en riant, et
il regarde la motocyclette disparue dans la nuit, avec le regret,
peut-être, de n'avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de
cravate en or...

Nous les laissons sur la route, sans qu'ils aient rien fait pour
nous retenir, salués du plus grand, et toujours sans que le petit
ait seulement dit un mot et détourné la tête du mécanisme, où il ne
cessait de maintenir ses doigts, grave, sérieux, avec l'entêtement d'un
ivrogne, dont rien ne parvient à distraire les mains, du tablier d'une
servante...

       *       *       *       *       *

J'ai gardé, pour la fin, le cycliste.

Dès qu'un homme--fût-il le plus charmant homme du monde-enfourche une
bicyclette, on peut dire que, de ce fait seul, il devient un cheval,
avec tous les caprices, toutes les sottises, toutes les caracolades
encombrantes et folles, tous les dangers mortels du cheval... mais
combien plus dangereux! Aux dangers du cheval qu'il fait siens, le
cycliste en ajoute de personnels, qui sont consacrés, légalisés,
intangibles, pour cette raison qu'en plus du cheval qu'il est devenu,
il est aussi, la plupart du temps, électeur... Fort de ce privilège, il
ne se range jamais... N'est-il pas souverain, cet animal? Tout ne lui
appartient-il pas?... La route, la fortune politique du député qu'il
nomme, la majorité du gouvernement qu'il soutient?... De même que le
cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petits verres, et
sur qui repose tout le système social, il ne faut pas qu'on embête le
cycliste. Son importance tracassière, sa dignité agressive s'en prend
à tout le monde, aux piétons, aux voitures, aux autos, aux bêtes...
C'est le maître, le seul maître de la route... On le voit, devant le
moteur, qui, les mains dans les poches, la casquette collée à la nuque,
fait des effets de torse et de jambes, s'amuse à décrire des courbes,
des spirales, des zigzags, exercices inutiles et vexatoires, au cours
desquels il lui arrive, comme au chien, de tomber sous les roues... Et
alors, c'est toute une histoire, qui vous vaut des mois de prison et
d'énormes indemnités.

Il n'y a pas si longtemps, c'est le cycliste qu'on accablait de toutes
les malédictions dont on accable l'automobiliste aujourd'hui... Il
devrait y avoir entre eux, une sorte de fraternité, de solidarité
routière. Or, le cycliste est devenu le pire ennemi du chauffeur.
Il s'associe à la haine du paysan, et au besoin la provoque. J'en
ai vu qui, devant une auto, semaient négligemment de gros clous, et
s'esclaffaient de rire, s'ils entendaient un pneu éclater...

Plus je vais dans la vie, et plus je vois clairement que chacun est
l'ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux
êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer. Notre optimisme
aura beau inventer des lois de justice sociale et d'amour humain,
les républiques auront beau succéder aux monarchies, les anarchies
remplacer les républiques, tant qu'il y aura des êtres vivants, tant
qu'il y aura des hommes sur la terre, la loi du meurtre dominera parmi
leurs sociétés, comme elle domine parmi la nature. C'est la seule qui
puisse satisfaire les convoitises, départager les intérêts...

Mais un cycliste solitaire,--si malfaisant qu'il soit--ce n'est rien,
auprès d'une bande de cyclistes... Quand ils tiennent la route, c'est
fini des piétons, des voitures, des autos... Vous n'avez plus qu'à
rentrer chez vous...

J'aime mieux la batteuse à blé qui barre les routes d'Auvergne; j'aime
mieux les deux mille moutons dans les gorges des Grands-Goulets..

       *       *       *       *       *

On m'a dit à Karlsruhe, le dicton des officiers de cavalerie allemands:

--D'abord, il y a Dieu, le Père... Et puis, il y a l'officier de
cavalerie... Et puis, il y a la monture de l'officier de cavalerie. Et
puis, il n'y a rien...

Ici une longue suite de points. Et le dicton reprend:

--Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a
l'officier d'infanterie...

Pour classer les bêtes de la route, par ordre de mérite, je propose le
dicton suivant:

--D'abord, il y a l'Oie, la Mère... Et puis, il y a le canard... Et
puis, il y a l'âne et le mulet... Et puis, il y a le cochon... Et puis,
il n'y a rien. Et puis, il n'y a rien...

Ici une longue suite de points...

--Et puis, il y a la vache... Et puis, il y a le chien. Et puis, il y a
le maître du chien...

Encore des points:

--Et puis, il y a la poule... Et puis, il y a le cheval... Et puis, il
y a le charretier... Et puis, il n'y a rien...

Encore une très longue suite de points...

--Et puis, il y a le cycliste!

       *       *       *       *       *

Il y a le cycliste... C'est entendu...

Mais il y a aussi l'automobiliste...

Ayons le courage de le confesser. Peut-être, de toutes les bêtes de la
route, est-ce la pire?

Je le sens par moi-même. Quand, les pieds au sol, et la tête calme, il
m'arrive de faire mon examen de conscience, je suis épouvanté d'être,
parfois, cette bête-là...

Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans la tenue générale de mon
existence, je ne suis pas un snob qu'exalte le spectacle de la
richesse, ni un méchant qu'offense le spectacle de la misère. Sans
pose, sans littérature, sans arrière-pensée d'ambition, puisque je n'en
attends aucune place, aucun mandat, aucune décoration,--j'ai grand
pitié du malheur humain. Chaque jour, de plus en plus, je m'indigne
que,--quelle que soit l'étiquette, même la plus rouge, sous laquelle
ils arrivent au pouvoir,--les hommes de pouvoir, par seul amour du
pouvoir, fassent de l'inégalité sociale, soigneusement cultivée, une
méthode toujours pareille de gouvernement, et qu'ils maintiennent,
avec âpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste
esclavage, un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse
d'un pays, sans qu'on l'admette jamais à y participer. Et puisque le
riche--c'est-à-dire le gouvernant--est toujours aveuglément contre le
pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre
contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade
contre la maladie, avec la vie contre la mort. Gela est peut-être
un peu simpliste, d'un parti pris facile, contre quoi, il y a sans
doute beaucoup à dire... Mais je n'entends rien aux subtilités de la
politique. Et elles me blessent comme une injustice.

Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné
par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent. Peu à
peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer,
s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil...
C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive unité
humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être
prodigieux, en qui s'incarnent--ah! ne riez pas, je vous en supplie--la
Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté, plusieurs fois, au cours
de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique.

Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre,
vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile,
je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma
Toute-Puissance? Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une
petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé
et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait
culbuter dans le fossé!

Il n'importe... il n'importe.

Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que
le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non
seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il
ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une
vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer
à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui
accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir
sa marche invincible et dominatrice.

--Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe!

Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club,
c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit,
mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire
la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits
civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des
montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de
s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées...

--Place donc au Progrès!... Place! Place!

Ah! bien oui!

Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent
leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing,
brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis
Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour les
hommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant
plus qu'ils vous crucifient!

N'est-ce pas la chose la plus déconcertante, la plus décourageante,
la plus irritante que cette obstination rétrograde des villageois,
dont j'écrase les poules, les chiens, quelquefois les enfants, à ne
pas vouloir comprendre que je suis le Progrès et que je travaille
pour le bonheur universel? Dégoûté de cet accueil, furieux de cette
incompréhension, je pourrais bien les abandonner à leur sort ridicule,
respecter leur morne repos, passer dans leurs villages et sur leurs
routes avec une lenteur régressive, une modération de vieille
diligence... Mais non... Il ne faut pas que leur stupidité m'empêche
d'accomplir ma mission de Progrès... Je leur donnerai le bonheur,
malgré eux; je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde!...

--Place! Place au Progrès! Place au Bonheur!

Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour
leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie,
j'écrase, je tue... Je terrifie! Tout fuit, éperdu, devant moi... Les
poteaux télégraphiques eux-mêmes sont pris de panique; les arbres ont
le vertige.... l'épilepsie semble convulser les maisons... Dans les
champs, je vois les chevaux, à la charrue, se cabrer aussi follement
que les chevaux de pierre de Coustou, rompre l'attelage, galoper en
secouant leurs crinières horrifiées. Les vaches culbutent dans les
fossés... Et derrière le Jupiter, assembleur de poussières que je suis,
la route se jonche de voitures brisées et de bêtes mortes...

--Plus vite! Encore plus vite... C'est le Bonheur!

**Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage, par la triste Argonne
et les lugubres déserts de la Champagne Pouilleuse, je vis, entre La
Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis, de loin, un groupe de gens qui
s'agitaient étrangement... Quelqu'un se détacha du groupe et me fit
signe d'arrêter...

Une automobile, défoncée, tordue, gisait sur le milieu de la route... À
quelques pas, sur la berge, une petite paysanne de douze ans à peine,
gisait aussi, la poitrine broyée, la face toute sanglante... Penchée
sur elle, une femme tentait de la rappeler à la vie... Elle criait:

--Madeleine!... Ma petite Madeleine!

Je m'approchai, examinai l'enfant, pratiquai sur le thorax des
injections d'éther et de caféine, vainement, hélas!

--Elle est morte, dis-je à la mère.

Ses cris devinrent déchirants. Alors, le maître de l'automobile
renversée s'approcha à son tour. Il n'avait aucune blessure, lui...
Il était nu-tête, ayant perdu sa casquette dans la bagarre. Un peu de
poussière blondissait sa barbe noire... Il dit:

--Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est
fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre
enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque
mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et
sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit
jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines...
Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des
exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe...
Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un
progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?...
Alors, élevez votre âme au-dessus de ces vulgaires contingences.
S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre,
rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille
ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma
brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun.
Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre
communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous
verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources
de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions
mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela...
que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout
de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre
adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est
une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité...
une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale,
qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les
choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma
voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer
à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste,
comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je
travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu!

Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de
rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma
voiture.

Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant,
continuait de sangloter:

--Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près
de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la
peine à inculquer la véritable notion du progrès... à ces pauvres
gens-là... Ils ont la tê...

Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la
tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue
sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti...

Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous
mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je
commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement,
j'étais bien le Progrès et le Bonheur?

       *       *       *       *       *

Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des
bêtes de la route:

--Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a
l'automobiliste!...



BORDS DU RHIN


Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous
franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l'accueil de ce douanier
paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon
voyage.

Nous allions, vous vous souvenez, à Düsseldorf.

Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était
toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures,
avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment
de bouquets de bois, et des petites maisons basses--fermes et
laiteries--aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge
jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.

Ce n'était plus la Hollande et ce n'était pas encore l'Allemagne.
C'était un reste de Hollande dans très peu d'Allemagne, quelque
chose d'intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de
plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très
ancienne--je ne saurais dire--assez émouvant.

Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la
vitesse.

Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d'âne: une piste
bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous
dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à
leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en
camarades.

Brossette me dit:

--Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne!

--Pourquoi donc, Brossette?

--Parce que je n'aime point ces gens-là... Et puis, monsieur,
parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du
quatre-vingt-dix... plus, peut-être...

Et, après un silence:

--C'est curieux!... Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en
Allemagne?

--Voyons!... Et la frontière?... Tout à l'heure?

Il haussa les épaules.

--Ça? Une frontière?... Oh! la la!... Givet, oui... voilà une
frontière... Mais du moment que monsieur est sûr?

Et il grogna:

--Sale pays, tout de même!

Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt
pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours,
de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous
fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur
de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la
terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme
insidieux.

Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans
retenus... Elle semblait encapuchonner son capot, comme un ardent
étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On
eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses
guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre
heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire,
avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver
avant la nuit.

Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi
justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode
intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté?

Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major
et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne
grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que
ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait,
par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette
occupation, et il veillait à ce que rien--autant que cela était
possible--ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait
comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.

Un matin, il se fit annoncer chez mon père:

--Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à
l'armée de la Loire?... Est-ce vrai?

--Oui.

--Avez-vous de ses nouvelles?

--Je n'en ai plus depuis longtemps déjà.

--Depuis quand, exactement?

--Depuis Patay... soupira mon père.

--Ah!...

Puis:

--Voulez-vous me permettre de m'informer?... Moi aussi, monsieur, j'ai
des enfants... Je sais... Je sais... Cela ne vous désobligera pas que...

--Je vous en serai reconnaissant, au contraire... J'avoue que j'ai de
grandes inquiétudes...

Le général demanda quelques renseignements complémentaires... et,
saluant:

--À bientôt, j'espère...

Quelques jours après, il se présentait à nouveau... Il était tout
souriant:

--J'ai des nouvelles de monsieur votre fils... Il est au Mans... Il se
porte très bien. ..Je suis heureux d'avoir pu... Puis:

--Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose...

Puis encore:

--Voulez-vous me permettre de vous serrer la main?

J'entendais encore mon père me dire qu'il n'avait jamais été plus
touché par la bonté d'un homme, et que, jamais, il n'avait serré
une main française avec autant de joie qu'il étreignit cette main
allemande... C'est que mon père était, lui aussi, un brave homme...
Dieu merci, il n'avait rien d'un héros de théâtre.

Sous l'impression de ce souvenir, je m'exaltai:

--Ma foi! tant pis... m'écriai-je tout à coup... Arrivera ce qui
pourra... Allons-y, Brossette, allons-y!

L'air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V.,
lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.

--L'accélérateur, Brossette!... Nous verrons bien...

--Sale pays! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant
méthodiquement de l'avance à l'allumage.

En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le
Rhin, sur un bac à vapeur très puissant; eu quelques autres, à Clèves,
dont nous escaladâmes les rues sinueuses et montueuses, à la grande
joie des promeneurs--c'était un dimanche,--et sous la conduite d'un
petit pâtissier, très fier d'être monté sur le marchepied, et qui nous
mit gentiment sur notre chemin, de l'autre côté de la ville.

Ah! quelle route!

Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves,
la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon,
pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce
que l'automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de
sociabilité universelle et d'avenir pacificateur.

Elle était, cette route, bordée d'une double rangée de magnifiques
ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches,
une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe
de leurs branches; elle était large, étalée, comme notre avenue des
Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et
toute droite, si droite qu'on n'en voyait pas le bout, sinon, là-bas,
tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout
petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre...
Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de
l'ombre, comme un tapis, tel que n'en tissèrent jamais les plus subtils
artisans de la Perse.

Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d'un ronflement
léger, régulier, infiniment doux-bruit d'ailes ou souffle de vent
lointain--glissait, volait, ainsi qu'un oiseau rapide qui rase la
surface immobile d'un lac.

Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il
était grave, regardait la route d'un œil légèrement bridé, et il
écoutait chanter la belle chanson des cylindres.

       *       *       *       *       *

Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs
belles cultures, l'abondance de leurs troupeaux. Les villages, très
propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres
luisants avaient un aspect d'aisance tranquille. Partout cela sentait
le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le
bonheur, c'est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux
des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit
qu'à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.

Nous prîmes de «la benzine» dans une petite ville dont je n'ai pas
retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie,
presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées,
et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l'un
tout neuf, l'autre très vieux, enjambaient, le premier, d'une seule
courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d'une
rivière, que bordaient de petites industries qu'à leur air actif et
coquet l'on pressentait prospères.

Comme dans toute l'Allemagne, les édifices administratifs s'imposaient
aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d'un
goût horrible souvent, d'une opulence orgueilleuse et bien assise,
toujours. Je m'étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu
important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des
soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes,
des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries
architecturales, ornées, comme des églises, un jour de fête. Partout
l'abondance, la sensualité, la richesse.

Et je me disais:

--Ces objets ne sont pas là, pour le simple plaisir de la montre. Il
y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les
achètent.

Je me disais encore, non sans mélancolie:

--Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de
leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques
sordides et fanées!... Chez nous, on ne travaille qu'à Paris, dans
quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est...
Le reste s'étiole et meurt chaque jour. D'immenses richesses dorment
inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux
Pyrénées le secret de leurs métaux? Qui donc oserait confier des
capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver
chez elle l'emploi de son activité et de sa force, est contrainte de
s'expatrier et de travailler à l'enrichissement des autres pays?...
Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui
se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je
vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la
porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse,
s'appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à
s'envier, se diffamer les uns les autres! Nul effort individuel, nul
élan collectif... Quand je reviens dans des régions traversées quelques
années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus
vieilles, un peu plus diminuées; et chacun s'est enfoncé, un peu plus
profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n'est pas
relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent
aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C'est à peine si
on redresse un peu ce qui est par trop gauchi, si on remplace aux
toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres
disloquées... N'ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre,
rien à acheter, ils économisent... Sur quoi, mon Dieu!... Mais sur
leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction,
leur santé... Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial,
l'épargne, a conduites à l'avarice, qui est, pour un peuple, ce que
l'artériosclérose est pour un individu. Ce n'est pas de leur bas de
laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau,
de leur travail et de leur joie... Et ce n'est pas leur faute, après
tout... On ne leur a jamais dit: «Vivez! Travaillez!» On leur a
toujours dit: «Épargnez!» Ils épargnent...

J'évoquai la petite ville où je suis né, et que j'avais revue, quelques
mois auparavant... Oh! comme elle pesa à mon enfance! Quels souvenirs
d'ennui mortel j'en ai gardés! Et comme elle fatigue encore, souvent,
mes nuits des cauchemars persistants qu'elle m'apporte! Quelle cure
longue et pénible il m'a fallu suivre, pour me laver de tous les germes
mauvais qu'elle avait déposés en moi! Eh bien, je l'ai revue... Depuis
cinquante ans, rien n'y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas
une maison nouvelle ne s'est élevée; pas une industrie--si petite
soit-elle--ne s'y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie
toujours la même farine... Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes
enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas
dire que les gens y soient morts... car les fils, ce sont les pères...
Et j'ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d'autrefois,
la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité... On me dit:
«Vous savez bien... un tel est parti depuis quinze ans... Il a on ne
sait quelle fabrique à Madagascar!... C'était sûr qu'il tournerait
mal!...»

Il n'y a que les cabarets qui donnent à cela l'illusion de la vie. Et
c'est de la mort!

Ah! oui! combien j'ai douce souvenance!...

       *       *       *       *       *

Nous repartîmes.

Gorgée d'essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en
vitesse. Ce n'était plus une machine, c'était l'Élément lui-même, non
pas l'Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout
ce qu'il touche, mais l'Élément soumis, discipliné, qui conquiert le
temps, l'espace, le bonheur humain, l'avenir; l'Élément qui obéit,
comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de
l'homme.

Brossette me dit:

--Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne?...

--En Prusse, même... en Prusse Rhénane, mon bon Brossette...

Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros
caractères noirs, à la suite d'une flèche, ces mots: _Krefeld... 50
kilomètres..._

--Épatant!... fit-il... Mais c'est un pays épatant!... Et si nous
marchons toujours de ce train-là... monsieur... bien sûr que nous
serons à Berlin... avant l'armée française!

       *       *       *       *       *

Je m'étais bien promis de m'arrêter à Krefeld. Je voulais y visiter
quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de
coton, pour le monde entier... Mais quoi! Düsseldorf n'était qu'à
quarante kilomètres... Rien ne m'obligeait, ce soir-là, au contraire,
tout me déconseillait de pousser jusqu'à Düsseldorf, sinon l'impérieux
besoin, l'impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres,
encore... Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le
mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse... Affaires et
plaisirs, tout y était... Ville charmante, propre, colorée. Les rues
étaient pleines de monde... Et ce monde semblait joyeux... Une foule
gaie, voilà un spectacle rare...

Qu'on excuse ce souvenir personnel... Moi aussi, je m'amusai à voir
que, ce soir-là, on jouait _Les affaires sont les affaires_, au théâtre
municipal...

À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route
que je note, parce qu'il est caractéristique des moeurs allemandes,
m'a laissé, dans l'esprit, en même temps qu'une légère impression de
remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie.

Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette
vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur--les
chevaux sont partout les mêmes--et, les oreilles dressées, se mit
brusquement au galop. J'arrêtai la machine, mais l'animal effrayé ne se
calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque
de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula
sur la route... Je me précipitai à son secours, aidai à la relever...
Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée...

Dès qu'elle fut debout, elle s'efforça de sourire... s'excusa:

--C'est ce vilain petit cheval... Mon Dieu, qu'il est bête!... Il a
peur de tout... Excusez bien.

Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait.

--Non... non... fit-elle doucement... oh! non!... Je n'ai rien...
Excusez, n'est-ce pas?

Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l'un de ses
genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de
pharmacie, un peu d'eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui
saignait à peine... Elle protestait, et riait, comme si on l'eût
chatouillée:

--Ce n'est rien... ce n'est rien... Tiens, mais ça pique...

Et, de plus en plus rieuse:

--C'est ce maudit cheval... répéta-t-elle... Et comme je suis fâchée de
vous causer tant d'embarras!

Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles...
Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture:

--Je suis bien reconnaissante... bien reconnaissante... disait-elle.

Et avec un regard suppliant:

--Ah! monsieur, ne parlez pas de ça... Ne le dites à personne... Parce
que, si on savait, chez nous... eh bien, jamais plus, je ne pourrais
aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval...

Elle avait pris les guides:

--Là! là!... Tu vas te tenir tranquille, maintenant... Petit
imbécile!... Excusez encore... Excusez bien...

Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l'immense pont de
Düsseldorf.



Düsseldorf.


Donc, la première ville d'Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce
fut--je ne m'en vante pas--Düsseldorf. Et, dès mon arrivée, je
regrettai de ne m'être pas arrêté à Krefeld.

Nous descendîmes, ainsi qu'il convient, au Bradenbrager-Hof.

Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s'appliquer exactement à la
ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait,
la ville, par excellence, du modern-style. Quand j'aurai décrit
l'hôtel, j'aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées,
ses boutiques luxueuses... sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui
s'obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver
un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela
me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous,
chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu'infligèrent à
notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes,
tant de Belges exaspérés et novateurs... Car, à quoi bon vous le
cacher?--nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M.
Vandevelde. Après avoir mis à l'envers les maisons et les meubles de
la pauvre Belgique, il est venu s'installer à Weimar... C'est de là
qu'il déverse, sur toute l'Allemagne, les produits de ses fantaisies
carnavalesques qui l'ont enfin amené à découvrir la quadrature du
cercle et la circonférence du carré.

       *       *       *       *       *

Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre
qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé
en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son
maître, sur un ton grave et réservé:

--J'ai lu ce matin l'article de monsieur... Il est bien...

--Ah! je vois qu'il ne te plaît pas...

--Mon Dieu!

--Que lui reproches-tu?

--Je dois le dire à monsieur... Monsieur manque quelquefois de chic
pour ses qualificatifs... Ils sont trop simples... Ils ne peignent
pas assez exactement les objets... Ainsi dans l'article de ce matin,
monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée
est belle... Mais ce n'est pas la beauté... la beauté vague qui fait le
caractère de l'orchidée... L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive,
perverse, fallacieuse, déconcertante... Moi, j'aurais écrit: «la
déconcertante orchidée»... Je dis ça à monsieur...

--Mais tu as raison... avoua Maupassant que les réflexions de son valet
de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant?...

--Oh! monsieur!

--Mais si... Et où as-tu appris tout ça?

Alors, il se rengorgea, et, très sérieux:

--Monsieur, répondit-il... monsieur sait bien qu'avant de servir chez
monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge!...

Et, après un petit silence, négligemment:

--Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1er janvier?...



Modern-style.


Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m'a rappelé le valet
de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en
trouve dans les moindres villes d'Allemagne, et comme nous n'en avons
qu'à Paris et dans quelques villes d'eaux, un de ces caravansérails
nouveaux et art nouveau d'Occident, construits par les Belges et les
Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais...
Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec
des fumoirs de paquebot. Rien n'y est plus droit, plus d'équerre,
plus d'aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est
carré y devient rond. Je veux dire que rien n'y est rond, ni carré,
ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal.
Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne; tout roule,
s'enroule, se déroule, et brusquement s'écroule, on ne sait pourquoi
ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu'astragales de
bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé,
trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en
colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme
des perroquets sur leurs perchoirs... Des larves plates et minces
dorment à l'entrée des serrures; des embryons, des têtards montent, se
glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres,
des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques;
les bibliothèques, des paravents; les paravents, des armoires, et les
armoires, des canapés. L'électricité jaillit aussi bien des parquets
que des plafonds, d'ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou
en bêtes de cauchemar; elle court, chahute, bostonne, virevolte,
cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de
Saint-Guy. Les meubles ont l'air d'avoir bu, et semblent inviter la
livrée aux pires excès d'acrobatie. Et, pour qu'on ne s'y trompe pas,
sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées
de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se
neutralisent et s'annulent, les balustrades des balcons sont soutenues
par des sarabandes frénétiques de points d'interrogation.

Ces sortes d'hôtels, si hostiles par tous les détails de leur
esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu'ils offrent au voyageur
le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de
toilette et d'hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un
cabinet muni de tous les appareils désirables d'hydrothérapie, je ne
pouvais m'empêcher de songer que, par là encore, j'étais bien loin de
notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes
villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race,
la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un
véritable Français de France: la malpropreté. Malpropreté monarchique
et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d'une vertu, et la
force d'émulation d'un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu'un
gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles
étaient empuantis d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux
de «pisser» abondamment autour de son château?

Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple,
j'ai dû m'enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux,
les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des
tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs,
par les fentes des portes, s'infiltrent, pénètrent, imprègnent tous
les objets!... Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto,
comme un forain dans sa roulotte, à l'entrée des villes, sous les
arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l'on respire un air
moins mortellement humain!...

Et je me souvenais qu'un jour, dans une ville du Morvan, descendu
à l'hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon
l'Évangile du Touring-Club, je m'étonnai de voir combien étaient
ignominieusement tenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence,
qui, pourtant, s'il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient
directement d'Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me
répondit d'un air découragé:

--Ah! ne m'en parlez pas, monsieur...

--Mais si... mais si... au contraire, je veux vous en parler...

--Que voulez-vous? Ce n'est pas de ma faute, je vous assure... Je
veille pourtant, je veille... Mais les Français, qui savent tant de
choses, ne savent pas c.... Ça, ils ne le savent pas!... Ce sont des
cochons, monsieur...

Il s'emporta:

--Vous avez bien vu?... J'ai collé des affiches... des affiches, où
j'explique la façon de se servir de ces appareils... Eh bien, non...
Ils ne veulent pas... Ils montent toujours dessus... C'est dégoûtant!...

Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste:

--Peut-être qu'avec tous ces sports... oui, enfin... avec l'automobile,
apprendront-ils à c... comme tout le monde. J'ai confiance dans les
sports, monsieur... Mais, sapristi!... il y a à faire... il y a à
faire...

--À faire autrement, grommelai-je.



Mon ami von B...


Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât
comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures
de route. Il semble cependant qu'on ne sente vraiment sa fatigue qu'en
s'enfonçant dans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules
où tout tourne et qui fulgurent d'éclats.

Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir
à des dossiers belliqueux, j'eus la surprise de reconnaître mon ami von
B..., un Allemand que j'ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus
encore à Paris.

--J'arrive d'Essen, en auto, me dit von B... Dînons ensemble.

Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé
des choses d'Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent
français.

J'acceptai avec joie.

Mon ami, le baron von B..., en véritable Allemand, est un philosophe,
grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand
amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant
il n'est pas qu'amateur de philosophie; il l'a professée jadis, avec
succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa
retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C'est un personnage
singulier, tout à fait fin, et qui n'a pas usurpé sa réputation de
causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop
de bavardage... Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux,
quelque fonction que j'ignore, ou tout simplement sa naissance qui
lui donnent accès près de l'Empereur. Je crois lui avoir entendu dire
qu'il avait été son condisciple, à l'université de Bonn... Mais,
tant d'Allemands, et même tant de Français, se vantent d'avoir été
les condisciples de l'Empereur, à l'université de Bonn, que cela ne
serait pas une explication de l'intimité qui existe entre Guillaume
et mon ami von B... Von B... aime l'Empereur, ou plutôt l'homme privé
qu'est l'Empereur; du moins, il l'affirme. Mais il juge l'Empereur
très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à
l'entendre.

Ajouterai-je--et il aura tout de suite conquis vos sympathies--que
c'est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure?

Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés.

       *       *       *       *       *

Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien
qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu,
décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un
gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours,
en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez
quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun
hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre
chose que de la mauvaise cuisine française.

Il me dit en riant:

--Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est,
peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de
manger... par exemple... de la choucroute?

Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à
notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées
dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à
la nappe.


**Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les
automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces
admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B...
répondit:

--Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de
touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des
Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact
que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements
prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on
se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre,
mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement
aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je
sais aussi--il m'en a quelquefois parlé--que l'Empereur rêve de doter
l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire,
en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du
monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre
excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un
véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère
s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant,
nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude
agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné,
peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a
là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il
se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et,
s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est
pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières
qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde--et ce n'est pas
beaucoup dire,--malgré notre transformation économique, nous sommes
restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La
noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui
est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre.
Il n'y a pas que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent
sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le
hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des
serfs... Nous avons--ce que l'on ne croirait plus possible que dans les
opérettes--nous avons une loi de lèse-majesté.

Ici, von B... pouffa de rire:

--Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement,
plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en
plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur,
les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la
voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du
pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par
droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par
droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave
homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort,
n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout.
D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici,
où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si
vexatoires.

Il conta:

--Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de
l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur
le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je
la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement,
elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la
voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non...
non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara
bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait été imprudente...
qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait
sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais
tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à
la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu:
«Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère...
Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune
fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé...
Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages
et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à
cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif,
romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un
avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette
déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque
chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne,
une telle condamnation était impossible...

La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs
d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit:

--Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,--vous
l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que
vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace
et léger,--l'Empereur a tout fait pour la développer également en
Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait
que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela
le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il
est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous
les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant
de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'on dise, l'argent qui nous
manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à
donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre
aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien
meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni
même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque
chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait
votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit...
Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont
spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de
mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce
sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés,
le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de
véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions
des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez
pas large, en France.

Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie
jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de
Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe,
de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je
me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures
allemandes.

--Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes
voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une
Mercédès... Il faut bien!...

Après un temps:

--Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est
vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les
pannes en sont terribles... Au bout de six mois d'usage, elle se
dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi--c'est peut-être
ce nom espagnol qui me le suggère--un bruit de castagnettes fort
désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès,
d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré
profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en
sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement
vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez
vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault,
la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si
simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de
son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours
frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la
connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de
Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son
bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés
du fond de la Silésie--et par quelles routes!--jusqu'à Cannes, sans
accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle
comme un bel objet d'art.

--Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide
réalité de cinquante chevaux...

--Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse,
elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se
fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit,
d'un très mauvais œil, les produits de provenance française...
Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous
savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie
de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à
Cannes, où les Mecklembourg possèdent une propriété magnifique...
trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne,
le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses
préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire
des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau
de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula
aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse,
qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa
popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on,
elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à
Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On
va la fagoter.

--Bah! m'écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale
d'Allemagne...

--Ne vaut pas, interrompit vivement von B..., qu'on soit condamnée à un
cordonnier allemand, quand on a le pied joli...


**Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses
convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité
morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il
conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se
glaçaient?... Voulut-il se faire pardonner? Il prit tout à coup, à la
pointe de son couteau, le menu morceau d'un exquis camembert, et dit,
en souriant:

--Par exemple... nous n'avons pas chez nous de pareils fromages.
Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très
supérieurs...


**Von B... est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand,
et comme beaucoup d'étrangers qui, au fond, méprisent la France pour
sa frivolité agressive et vantarde, et qui l'admirent seulement--en
la méprisant toujours--pour l'élégance de ses femmes, de ses modes,
pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote,
quoiqu'on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière
illusion.


**Le restaurant se vidait... Et, comme on nous apportait une troisième
bouteille d'un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine
de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l'œil,
éclatant, très rouge d'être sanglé, plus rouge d'avoir énormément
bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en
s'inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai,
le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d'une minute dans
une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les
fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi,
d'un geste sec, il les congédia:

Alors, je dis à von B...:

--Mon ami... parlez-moi de l'Empereur d'Allemagne.



Le Surempereur.


--L'Empereur? me dit von B... après un temps, et avec une légère
grimace... Ma foi! je me sens fort embarrassé pour vous parler de
lui... Si bien qu'on croie connaître un homme,--surtout un homme de
ce calibre-là,--on ne le connaît jamais complètement, et l'on risque
d'être injuste envers lui... Et puis... diable!

Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de
ce vin pétillant qui fait, dans la bouche, comme un joli petit bruit
de mer sur les galets, et il reprit:

--Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir,
il ne faut jamais perdre de vue qu'il date de la _Gründerzeit_... et
que nous, nous n'en datons plus... du moins, pas tous.

--De la...? Comment dites-vous?... De la...? fis-je, après avoir vidé
mon verre.

--_Gründerzeit_... la _Gründerzeit_... l'époque des fondateurs, des
vainqueurs--excusez-moi--de 71. Les fondateurs de 71, ce furent,
peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient
partis pour la frontière Prussiens et pauvres; ils s'en revinrent
de Paris Allemands et milliardaires... Rien ne développe les pires
instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous
empêche de penser... La Victoire n'a pour fils que des brutes. Songez
aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans,
de la fin de l'Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n'avoir pas
eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers... Nous sommes
faits pour réfléchir... L'habitude du malheur force l'homme à se
replier sur soi... C'est en ce sens qu'il est une école d'intelligence
et de générosité... Quelqu'un qui réussit--même un philosophe--cesse
de penser... En 71, c'était un peuple tout entier, habitué à recevoir
des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d'en avoir donné... J'admire
les hommes qui résistent à l'infortune; j'admire bien davantage ceux
qui résistent au succès... ce sont des héros. N'oubliez donc pas que
ces vainqueurs s'en revenaient de France, non seulement glorieux,
mais milliardaires. L'ère des milliards date de 71... C'est un mot
qui n'était pas en usage... Le milliard des émigrés?... Oui, je sais
bien... Mais ce milliard des émigrés, ce n'était pas un milliard, ce
n'était que beaucoup de millions... Le milliard n'est véritablement
entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une
aventure pareille!... Songez donc! On perdrait la tête à moins...
Alors, on se mit à faire l'Allemagne, à la construire... Chez nous,
on n'est pas économe... on aime à manger bruyamment, à beaucoup
boire... et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait!... Et puis
on bâtit!... On construisit des forts et des canons; des ports, des
navires et des canons; des routes, des canaux et des canons... et puis
des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours
des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une
capitale pour l'Empire qu'on venait de se donner... On rebâtit, du nord
au sud, toute l'Allemagne... Il fallait bien des villes en harmonie
avec la capitale qu'on bâtissait... Et l'on ne s'est pas arrêté de
bâtir... On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des
statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses,
des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries
Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique
date de la _Gründerzeit_... Si la _Gründerzeit_ disparaît peu à peu de
l'âme des hommes, elle survit dans l'âme des pierres... Et Guillaume
II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l'uniforme du dieu
Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles
d'or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces
années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure,
leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était
bien jeune en 70, mais, quand on n'a pas en soi de quoi les refaire, on
garde, toute sa vie, les idées qu'on vous a mises en tête avant vingt
ans.

Von B... respira, un moment. J'admirais son endurance à dire tant de
paroles. Il continua en souriant:

--Le vieux Guillaume... «l'inoubliable grand-père»... oui... ah! je me
souviens... On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il
était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant... Ce n'était
qu'une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un
conquérant malgré lui... Il faut dire qu'il était bien servi... Roon,
Roon, surtout,--on ne parle que de Bismarck et de Moltke--mais il
faut que vous lisiez Roon... celui qui mettait Bismarck en avant, le
dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie... Quelqu'un, ma
foi, de génie!... Oui, Guillaume était mieux que bien servi... Ce
maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui
avaient déjà apporté d'assez bonnes affaires... J'entends: les duchés,
Sadowa... Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n'a jamais
fait figure de conquérant; du conquérant, il n'avait pas l'âme sauvage
et violente. Savez-vous qu'il ne passa le Rhin qu'en rechignant?...
C'était trop... Il avait peur... Savez-vous aussi que bombarder Paris
lui parut une énormité?... Bombarder Paris!... Il aurait mieux aimé
rentrer chez lui... Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout
au moins, par ruse, l'ordre de tirer le premier coup de canon... Oh!
ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards!... Ce n'est,
d'ailleurs, qu'à force de champagne--ça, c'est la vérité--que Bismarck
se monta, peu à peu, jusqu'au chiffre qui devait étonner le monde et
qui, tout d'abord, lui semblait, à lui-même, chimérique... Mais oui,
mon cher, toute l'histoire est à refaire... je vous assure... toute
l'histoire de ces hommes et de ce temps... et de tous les temps, le
diable m'emporte! S'il n'avait pas été le parfait ivrogne qu'il fut,
je me demande ce qu'aurait bien pu faire Bismarck... Il n'avait de
hardiesse que dans le vin... Le bon hobereau de Guillaume laissa donc
travailler ses serviteurs;--les vieux domestiques finissent souvent par
commander... Mais le succès ne le changea pas... Il y a comme cela,
dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune,
pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et
de boire la même bière qu'ils aimaient à l'époque des débuts...

Il ne s'interrompit pas de parler, pour me verser à boire...

--Le curieux, voyez-vous, c'est que notre vieux «inoubliable
grand-père» n'a eu que tard son «fils à papa»... Il ne l'a trouvé qu'à
la troisième génération... Le pauvre Fritz n'eut pas le temps, s'il en
avait eu l'envie, de profiter de l'aventure de 70, d'en jouir... On
le connaît peu... et c'est dommage... Une belle figure, en somme...
Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des
écrivains, des artistes... Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et,
quand il y fut, presque à son corps défendant, il s'y révéla grand
capitaine... Destinée curieuse!... De cet humanitaire,--excusez ce
mot horrible,--de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n'a
fait qu'un guerrier... Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70,
plus de besogne qu'il ne fit de bruit... Il était ennemi du tapage, du
faste... Et, s'il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement,
qu'une vaincue, vengeant sur lui les siens, l'empoisonna, je parie que
ça n'aura pas été une cocodette, ni même une cocotte... Sa femme, de
sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui... En bonne fille
de la reine Victoria, elle ne demandait qu'à vivre bourgeoisement...

Von B... haussa un peu le ton:

--Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?...
Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée...
On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de
son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur
ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui
laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise...
Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En
tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce
silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter
que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui,
et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient
et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent
point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins
qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère
son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont
son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti...
Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce
fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait
la _Gründerzeit_... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur
pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros
pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et
le bruit qu'il fallait à la _Gründerzeit_, le premier nouvel Empereur
d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas
conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans
coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres,
pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'est
bien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas».

Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé
dire, ajouta, plus lentement:

--Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui
semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup;
l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins
depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien
que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme...
J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai,
très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis...
Oui,--cela vous semble un paradoxe,--il a des amis, de vrais amis,
dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi,
n'attendent rien de sa toute-puissance.

Il dit textuellement:

--_C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!..._ Vous voyez ça?...

Et il poursuivit:

--À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue,
sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas,
les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne
pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable,
encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et
le monde du fracas de sa personnalité.

S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait,
plus de champ, il fit encore une digression:

--Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise,
c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au
lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer
un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monterait en
course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme
est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de
ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment
ferait-il?

Ici, von B... parla plus bas:

--Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas
poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez
même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les
précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...

Et il susurra le mot dans mon oreille.

--C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...

Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer.
Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses
déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur...
Il dit alors, d'un ton plus détaché:

--Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues.
Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout,
Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise
et détaillée--c'est là un trait important de son caractère et de sa
politique--que la géographie, car la géographie, c'est le commerce...
Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de
littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement
ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus
bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son
avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand
il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne
impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir raison. Je
suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.

Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes
que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la
table, l'alluma et continua:

--Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé.
Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage
deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte
de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des
doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant,
a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin,
il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis.
L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités...
Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de
lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours
dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de
Maximilien Harden, qui ne _débine_ tant son Empereur que parce qu'il
en attend trop, ou le _Simplicissimus_, l'ennemi intime de Guillaume,
et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne.
En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse
jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que
d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales:
les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de
maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde,
mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice.
L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème
qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en conflit,
se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous
accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni
des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse
qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle
soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque
totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait
toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu,
et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire,
par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus
qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à
sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses
discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup
regretter cette vieille et douce Augusta,--vertueuse, elle aussi,
mais plus humainement,--à qui votre Jules Laforgue disait des choses
si jolies et lisait des vers français--du Baudelaire, je crois... il
n'alla pas jusqu'à Verlaine--qui eussent fait mourir de honte notre
Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui
vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission
bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on
représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle
remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye
impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot: _Amour_, qui lui
paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère--probablement,
par résignation nationale--que dans les drames de Schiller, et aussi,
dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les
tournées de Coquelin, lequel est au _Schloss_ presque aussi national
que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot
indécent offre moins de dangers pour la vertu allemande... Elle a une
autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par
hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des
tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...

--Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je.

À quoi von B... riposta:

--Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les
réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails
qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On
raconte... Mais ça... comment le savoir?...

Il conclut:

--Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de
l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme
ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une
étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui
n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les
plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour
de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive
pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon
cher...

Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais
von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit:

--Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait
un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et
que vous appelez... l'allure... de l'allure.

Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.

--La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous
dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même
les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque
chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre
affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de
naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est
ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante...
La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais
une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il
y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine
énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans
jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une
nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant
l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer:
elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder
aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle,
chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent,
pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane
Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente
à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient
des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70,
quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la
gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière,
elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et
dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes
qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui
furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement: la
Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile;
et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement
élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent
difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.

--Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux
amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère...
Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il
accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.

--Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien
mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à
Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être
pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise...
On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée,
Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas
beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que
chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples,
et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente
femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans
doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête
de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers
et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne
dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle
pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et
des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades,
les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son
effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de
son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui
tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?...
Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»--« Eh! oui.
Oh! oui!»--«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses
aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas
une bonne impératrice?»--«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très
bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice...
répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...»


**Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de
restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des
lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des
apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage
avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu
beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa
table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés
d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas,
haussa le ton.

--Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le
connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute
l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût,
n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art.
Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse
ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir
de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait
fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent
deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de
génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche,
pour l'éternité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en
est-il resté là?... Hélas! Depuis la _Gründerzeit_, et, surtout,
depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la
risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez
le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les
maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo
et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons,
entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on
eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de
Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de
la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde
carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville
s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir
notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait
refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait
fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur
caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses
deniers--et, personnellement, il n'est pas si riche--l'exécution de ce
projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout
seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que,
dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur
déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les
voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime
représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation
presque douloureuse.

--Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?

--Non... il les trouva laides... Comme il trouve laides les statues
de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait
qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de
corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je
vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à
la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz.
Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort
belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à
Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita
l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus
mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et
juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement,
presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât
édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et,
de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une
atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté.
Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque.
Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de
l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires
de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il
prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine...
comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais
je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de
le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je
sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste,
aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de
peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration,
quel ne fut pas l'étonnement de la foule, quand, tout à coup, elle vit
apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus
provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit
le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du
donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la
ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point...
Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention,
en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes
loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je
n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les
foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai...
J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il
murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade:
«Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!...
ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu,
laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le
singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne.
On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas
la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte
de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons
de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé,
l'indécente nudité de leur père.

Après une pause, il ajouta:

--On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en
calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper
l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne
prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela,
il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il
est beaucoup moins comédien qu'on ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à
son impulsion du moment--il en a de généreuses--et il est incapable
d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite...
Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les
neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus
déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi,
on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe
immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle:
il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va
péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il
exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la
tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la
part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans
doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous
dire, si vous n'êtes pas fatigué...

       *       *       *       *       *

Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant
profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles
de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je
l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand
éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste,
pense de son Empereur et de son Allemagne...

Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment
intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il
poursuivit:

--Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime
plus l'Empereur, chez nous.... On n'y croit plus... On le redoute,
voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue,
il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui,
voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé
à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,--et la mauvaise
foi finit par dégoûter même un premier ministre,--jusqu'au dernier
des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement
aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où
il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et
non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède,
décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves
gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes
redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre
prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté
notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir,
cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons
être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des
complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les
jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et
qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on
reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur,
c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à
propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble
plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des
prétentions de la _Gründerzeit_, de l'art éclaboussant, mégalomanique,
qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux
affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner,
une génération d'hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux
conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité,
héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit
qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force...
C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents...
Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de
nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons,
et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France,
nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,--je parle de
l'essentiel,--nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime
l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la
gorge...

--Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que
Guillaume est empereur.

--Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre...
Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht
français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il
faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il
avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli...
je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!...
Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche
de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les
Français, d'ailleurs--est-ce amusant?--sont-ils assez empoisonnés par
leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait
avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans,
pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?...
Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés,
courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol,
naturellement!...

Il se mit à rire et reprit:

--Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons
à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse,
trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener
l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach,
dont nous aurons bien de la peine à nous relever...

--Vous êtes pessimiste...

--Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux,
comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos
villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit:
«Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes
la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas
à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque
en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares,
l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent.
Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le
maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence,
du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous
ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à
Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que
l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie,
le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est,
pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les
à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi
les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on
meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire
que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée...
L'Empereur a affolé l'industrie allemande en la faisant se ruer,
vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que
l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il
l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire
toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks
et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks
énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que
nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un
exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès
mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez
avec quelle _furia_ Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et
nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les
manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins,
courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce
fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même
qui--encore un uniforme!--une serviette sous le bras, le tablier de
lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins...
Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du
cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et,
devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de
quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est
que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin
emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans
se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques,
comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le
débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les
mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique se
traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt
les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait,
dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les
plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les
plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les
chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous
en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien
arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et
c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans
ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un
peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que
nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons...
Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus
économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...

Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...

--À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières
années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un
temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...

S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.

--Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la
salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...

Je répliquai:

--Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand...
Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un
malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien
entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs
d'argent,--on nous appelle les usuriers du monde,--puisque, d'autre
part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par
excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à
toutes concurrences industrielles,--pourquoi ne serait-ce pas nous qui
donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est
honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense,
digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui
est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que
nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable
que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération
financière...

--Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré
vin me fait dire des bêtises...

Sur quoi, il remplit son verre et le mien...

Je lui demandai:

--Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?

--Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça,
jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares
de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire,
ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de
commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de
peur...

--Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...

--Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore
un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement
pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir
une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une
paix sans nuages serait la ruine... Et puis, comment voulez-vous?...
Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de
gloire militaire qu'elle en a... Mais...

Il se mit à pouffer de rire.

--Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé!
hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement,
l'Angleterre...

Je ne pus m'empêcher de m'écrier:

--Ubu! C'est Ubu!

Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette
exclamation...

--Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la
plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois,
et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de
gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter
la santé de M. Alfred Jarry...

Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit
encore:

--Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer
la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte,
la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que
vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet...
nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus
d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade,
qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second
Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas
et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même
les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi
eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant
promis au plus bel avenir, un général fort bien en cour, un courtisan
de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la
femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut
commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux
mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires
intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont
amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez
à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à
personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans
de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des
plans de tout...

Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un
instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait.

--Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse...
par la Suisse... je vous dis... par la Suisse!

Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie:

--Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?...
Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en
scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux,
eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le
battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine...
J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une
bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus
désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...

Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux:

--Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur
les Empereurs et sur les armées... Même chez nous, le soldat commence
à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la
discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure,
pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris
entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand
mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis
pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore
la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète,
d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections,
tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais
je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses
populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...

--Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander.

--Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma
von B... solennellement.

Et il continua:

--Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de
sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables
préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans
le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui,
aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être
un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations
de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui
serait saluée, avec enthousiasme--que les Empereurs le veuillent ou
non--par toutes les nations...

Il s'exaltait et, à mesure qu'il s'exaltait, sa voix s'embarrassait,
s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que
difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa
tirade.

Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sur l'aveugle absurdité des
hommes politiques.

--Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent
rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils
comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette
effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en
vivent... Alors?

--Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se
leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.

Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il
se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler:

--Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique
est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux
fonctions qu'ils assuraient...

--Les survivances, oui...

--Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains
et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre....
Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son
peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant
pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller
jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le
vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire
que... que...

--Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?...

--Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies
n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado,
lui-même... Sans aller si loin...

Et von B... se retint mal au velours insidieux d'un fauteuil...

--Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus
conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients,
vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la
masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés...
Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement--je veux dire comme des
radicaux--les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux
qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais
à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le
prolétariat bouillonne, celui qui les emportera...

--Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de
plus significatif à formuler... Alors?

Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de
la langue de von B.... Il répondit:

--Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... À quoi
bon ces appendices?

Et il éclata de rire...

Je riais de le voir rire.

--Vous voulez qu'on nous en opère?

--Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la
chirurgie...

Il eut un hoquet...

--À la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne...
mais... je... humpph!... je crois à la chirurgie...

--L'antisepsie à la dynamite?... m'écriai-je, en l'entraînant à mon
bras...

Il me força de m'arrêter, prononça lentement:

--L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui...

--Vous vous disiez socialiste?

--Je suis toujours socialiste, après dîner... mais...

Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d'un
cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient...

--Il est trois heures du matin, mon cher...

Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y
était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la
pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von
B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de
nos yeux las.

--Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant
longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse...
En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités
prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand!

Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant.

--Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien
réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et
synthèse de trois époques de philosophie...

Il sourit et ses yeux s'animèrent.

--Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une
chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe...
voulez-vous?...

Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir
d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée...

--C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à
Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y
ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère...
À peine le vieux chancelier l'eut-il contée qu'il me parut, à une
contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu,
pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût
fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me
demanda même pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que
j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux
ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma
foi!... profitez-en...

Sa main étreignit mon genou:

--Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier
acte d'autorité de Guillaume II?...

Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.

--En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume--alors
fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se
pétrifiait--épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?...
Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne
de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné?
Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents...
Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux
diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus
belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur
impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et
redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises.
Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme,
la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait
prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son
trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à
dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père
que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence
de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les
rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des
plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait
placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade...
Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une
mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond,
dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit
l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années...
Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck,
à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour
à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût
beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre...
Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce
journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa
conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y
étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer
de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à
l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils,
elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à
son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement...
À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume
se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice
feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna
à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système....
Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la
menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes
de sa mère paraissaient un stratagème... Plus elle résistait,
plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à
l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité,
il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si
fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister...
La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence...
Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison
dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa
sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez
les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez
obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.»
En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais
environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend
comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est
encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte
pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non...
non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur
le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier
reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son
énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts--et
pourtant respectueux--pour empêcher que durât, une minute de plus,
cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui
commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il
eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain...
«Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu
m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière...
l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de
l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était
allé, comme il arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un
silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite
qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace...
Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre
les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme...
Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter...
les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire...
l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec
beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre:
«Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par
s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent
levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et
Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il
voulait fastueux!...

--Mais la fin de l'histoire? demandai-je.

--La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en
fallut au moins six...

Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer
violemment dans le hall.

--Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur
obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une
gaillarde!...

Je le vis taper du pied:

--Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui,
désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck,
discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût
mettre en balance!

Il ajouta:

--Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite.

Et tout à coup:

--Dites-moi, mon cher?... Si nous prenions notre café au lait... avec
du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphalie!...



L'école de Düsseldorf.


Je dois des excuses à Düsseldorf.

C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs
de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues
enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais
elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de
ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les
fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font
vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin
y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants,
les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux
argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices
antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands
couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.

Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs,
le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine
richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste
en apparaît parfois fatigant, d'une sensualité un peu bien lourde.
Mais j'ai souvent trouvé à l'empressement démonstratif, à la rondeur
accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de
charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien
d'antipathique ni de banal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai
rencontré là plus d'un Isidore Lechat.

Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la région,
m'a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne.
La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher;
voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste,
personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il
révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui...
Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et
de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore
plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me
raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis
aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Düsseldorf,
le rival de Krupp...

--Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez
voir mes pianos?

--Comment... vos pianos?

--Mais oui... Érard... Érard... votre Érard... Seulement, moi, c'est
une autre musique... Ah! ah! ah!... Passez donc!

Il me raconte aussi cette anecdote:

Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci
est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il
s'en alla trouver H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre
préambule:

--Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il
y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à
Londres, je veux trouver tout prêt: meubles, tableaux, domestiques,
chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner... Que je n'aie à
m'occuper de rien... pas même d'acheter des cure-dents... Vous avez
compris?

--Oui...

--Combien?

--Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce
que vous aimez... ce que...

--Je ne sais pas ce que j'aime... interrompit l'Américain... je n'a pas
le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vous chargerais pas...
Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien?

--Dix millions... à peu près, risqua le grand tapissier qui avait
repris un peu, et même beaucoup d'assurance...

--Pas à peu près... Exactement... Vite... Combien?

--Dix millions, alors!

--_All right..._ voici un chèque de quatre millions... Quand vous aurez
besoin du reste... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au
revoir!

Et von B... me dit:

--Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je crois
d'ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les
manies que donne l'argent sont partout les mêmes... Il y a une sorte
d'uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires.


**Le luxe extravagant de ces maisons m'étonna. Je garderai
longtemps, entre autres souvenirs le souvenir de certains plafonds
où toute l'École de Düsseldorf s'est réunie pou accumuler les plus
invraisemblables horreurs... Car il y a toujours une École de
Düsseldorf. C'est, autant que j'ai pu comprendre, une collectivité, une
espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui
s'acharnent aux plus singuliers travaux, dans les hôtels de la ville
et les châteaux des environs... Si vous demandez:

--De qui est ce tableau?... ce plafond?... cette grande fresque?

On vous répondra invariablement:

--C'est de l'École de Düsseldorf...

Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de
Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets
mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués,
maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes... Et
le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette
jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si
frissonnant...

J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.

--C'est de l'École de Düsseldorf...

Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.

Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts--ah! on ne peut jamais retrouver
le nom d'aucun de ses membres--ne se constituerait-elle pas franchement
en société anonyme d'exploitation artistique?...Cela faciliterait
beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne
des pauvres critiques d'art...

**L'Empereur ne vient plus jamais à Düsseldorf. Il n'y est pas
populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne
pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le
monde vous dit:

--Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme même de l'Allemagne!



Le théâtre repopulateur.


Nous sommes allés au théâtre. On y joue _Monna Vanna_, de Maurice
Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de
cette belle tragédie. On n'en compte plus les représentations, et son
succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans
verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs
y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de
la figuration, c'est de la fulguration.

Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée,
archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que
recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur
de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention
aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur
la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère
de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je
n'ai entendu un si impressionnant silence.

Von B... me dit, dans un entr'acte:

--Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui
puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Düsseldorf,
se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on
joue, ce soir, _Monna Vanna_... Savez-vous ce qui fait, au fond, le
succès sans précédent de cette tragédie? Je vais vous le dire... C'est
tout ce qu'il y a de plus allemand... Au second acte, Monna Vanna entre
dans la tente de Prinzivalle «nue sous le manteau»...

Il s'était tu.

--Eh bien? dis-je.

--Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point
que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du
drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes....
Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de
l'imagination. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché
qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré
de ses scories anciennes, le ravit... De plus, il est passionné
de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici... il y
a quelque chose de plus... Monna Vanna est «nue sous le manteau».
Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle
rejetait le manteau; si un accident de mise en scène--que le spectateur
n'attend pas, d ailleurs--la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa
nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux
de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son
exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est «nue sous
le manteau»... Cela lui suffit... Et croyez bien que, pour notre bon
Allemand, «sous le manteau», Monna Vanna est infiniment plus nue que
«sans le manteau». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards,
dilatés comme sou l'influence de la belladone, et si étrangement
immobiles?... Avez-vous remarqué, surtout que quelques hommes, pour
mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux
réaliser l'image, ont fermé les yeux?...Tout ce qu'il y a de passion
voilée, de désirs contenus et violents dans l'âme de l'Allemand, s'est
exalté à ce fait que Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Volupté
permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance
de la vision intérieure!... Et vous allez voir, tout à l'heure,
une chose encore bien plus curieuse et qui ne s'est jamais vue, je
crois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper,
après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger... Ils vont
rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l'image de
Monna Vanna «nue sous le manteau», ils vont doter la patrie allemande
d'un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de
l'Anthotropogénie... Ah! mon cher, on ne peut ««avoir à quel point
une femme, qui, d'ailleurs, n'est pas du tout «nue sous le manteau»,
peut augmenter, en un soir, la population d'un grand pays, comme
l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour...

E il ajouta:

--Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y
ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du
livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent
la pornographie devait être respecté, entretenu, protégé, comme une
force, comme une vertu nationale, puisqu'elle facilite le rapprochement
des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces
sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme...

--Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation?

--Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mon
cher...



Une soirée au music-hall.


Foule énorme à l'_Apollo-Theater_, où l'élément militaire domine. On ne
voit que des uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres.

Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes
et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles
anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux
vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les
capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et
artistiques de nos contemporains.

Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers.

Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques,
le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils
ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner
sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits
professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devant le
Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de
ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses.
Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout
de leurs gants blancs...

Un moment, ils nous regardent en ricochant, dévisagent nos femmes
avec une grossièreté tellement appuyée, que l'un de nous ne peut
s'empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante
comme une gifle. Cris, tapage, provocations... Le pauvre von B... est
obligé d'intervenir. Il le fait, d'ailleurs, avec une telle autorité
que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salie, en se
trémoussant des fesses...

--Voilà notre armée! dit von B...

--Voilà le armées! rectifiai-je...

Et je con ai à von B... une scène analogue, plus écœurante
peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de
l'Hôtel d'Angleterre, à Rouen, où une dizaine d'officiers français,
espoir de la patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas
d'insulter, grossièrement, deux dames...



Souvenirs et rêveries dans Cologne.


De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage
fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on
élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de
pierres, ornières et fondrières. Trois fois--humiliation!--je dus
recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8,
embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était
presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des
chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés,
où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties
refaites, le service de la vicinalité,--imagination satanique!--avait
disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière
que, pour les éviter et pour éviter le «panache» mortel, nous devions
exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à
la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles,
Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard.
Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées: «Sale pays!» et tout
ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires.

Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le
malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais
il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne
que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait son
courage et son adresse.

Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié--ah! que le diable
emporte son amitié!--avait tenu à nous accompagner, eut une «panne
d'essence», la terrible, l'insoluble panne des Mercédès, ce qui nous
immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien: car,
après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation,
déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement,
toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la
route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas!
impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès,
jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de
kilomètres.

       *       *       *       *       *

C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes
Bonn... Je regrette maintenant d'avoir été si injuste envers cette
ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes,
pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle
d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je
dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas
une raison--pas même une excuse--de n'avoir montré que du mépris pour
ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux,
me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses
mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui
je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette
université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et
couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de
vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi!

Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit
chien, von B..., lui non plus, ne songea pas à Beethoven. Et il ne
reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des
brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon
des fenêtres en fleurs... Ah! pauvre «Vieil Heidelberg»!

       *       *       *       *       *

Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans
Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse.
Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes
monochromes. J'eus l'impression que j'arrivais à Pontoise, au
crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade,
tout y était. Mais la hâte, l'activité, le mouvement de la foule,
l'absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant
le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent
le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent vite cette illusion
patriotique.

Nous descendîmes de voiture, devant l'hôtel du Dôme qu'écrase, de son
ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du
monde.

Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B...
transformé, quinteux, querelleur, avec l'exclusivisme, les préjugés,
la suffisance agressive d'un bon Allemand, abonné à la _Gazette de la
Croix._ Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de
Cologne, «qui est la plus belle cathédrale du monde», les Mercédès,
«qui sont les meilleures automobiles du monde», l'Empereur Guillaume,
«qui est le plus génial Empereur du monde», le goût de Berlin, «qui est
le goût la plus admirable du monde», enfin, la vertu allemande, «qui
est la plus solide vertu du monde »... Et il revenait à la cathédrale,
avec une sorte d'hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et
de bredouillements:

--La plus belle..., vous entendez..., la plus belle du monde!...

Moi, de mon côté, puérilement, je m'acharnais:

--La plus laide... la plus laide... la plus laide du monde!

Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins,
proclamai-je avec un pompeux lyrisme, «a cette beauté de dresser sa
masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir,
avec les palais qui l'entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau».

--La Moldau! criait von B... en haussant les épaules... la Moldau n'est
belle qu'à Dresde, n'est belle que quand elle est allemande, et qu'elle
s'appelle l'Elbe... Et le Rhin?... Ah! ah!... Le Rhin?... Vous n'en
parlez pas, du Rhin?

Je sentis s'engouffrer, en moi, comme un grand vent, l'âme de M.
Déroulède.

--Le Rhin? déclama l'âme de M. Déroulède... Mais, mon pauvre von B...,
il a tenu dans notre verre!

Jusqu'au doux Gerald qui, avec une persistance d'ivrogne, revendiquait
la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales
et tous les fleuves du monde!

Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres,
furieux les uns contre les autres, et contre nous-mêmes...

O Gœthe! si tu nous avais entendus!... Et toi, Heine quelles
figures de grimaces ta forte et délicieuse ironie eût ajouté à cette
collection hilarante de marionnettes, qu'est ton _École de Souabe!_

       *       *       *       *       *

Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette
cathédrale, sur laquelle--c'est ce qui m'irrite le plus en elle--le
temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la
pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui
apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles
coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les
pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouffait,
m'écrasait; et, du parvis jusqu'à la pointe de ses flèches, mille
formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se
détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture...
Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.

Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne,
ses églises, ses ponts, ses musées, et meme son jardin zoologique, où,
pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des
bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu
des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrès, en
habit d'académicien... De tout cela, j'étais las, jusqu'au dégoût.

En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous
disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour
découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous
énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir
d'un musée, où je viens de me gorger d'art, comme au sortir d'un
lit, où j'ai cru épuiser toutes les joies--toutes les joies?--de la
possession, je n'éprouve plus qu'un besoin, mais un besoin impérieux:
marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la
distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi.

Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie
traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous
précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts,
avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me
disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'affermir dans mes
résolutions:

--Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas...

Absolument comme un enfant, qui se dit:

--Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui... Non... non... je n'irai
pas...

Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de
repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les
Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la _Vierge
à la fleur de haricot_, et le maître de _La Passion de Lyversberg_, et
le maître de _La Glorification de la Vierge_, et le maître de _L'auteur
de Saint Barthélemy_, et le maître des _Demi-Figures_... et tous les
autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des
Clous, de l'Éponge, du Roseau, des Olives du Calvaire, ne m'attiraient
pas davantage. Non que je n'aimasse plus ces peintres ingénus de la
vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais
pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne
m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que
les maîtres modernes, le maître de la _Femme au tub_, le maître de
_La Passion et la Mort de M. Félix Faure_, le maître de _L'immaculée
Conception de la vierge Otero._ J'aimais mieux les débardeurs des
quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des
troupeaux de cochons et des charretées de choux.

       *       *       *       *       *

Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant
de m'intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et
active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres,
m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches,
non moins que de ses moines, qu'on rencontre partout, traînant leurs
robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes...
Et puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi
beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces
auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française
à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m'est
intolérable, je remarquai la _Correspondance de Balzac_, en son édition
in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis
que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais
de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais
ennuyeuse et sans joies: j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette
devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale
de Cologne, l'Allemagne, l'illusion des musées, et mes fantasmes. Comme
je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de
donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.

L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, dans
ma chambre, avec Balzac.

La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un
universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation,
l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. Pensées,
passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans
un volcan. Il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre,
des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours
de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du
bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la
maladie.

Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième
jour.



Avec Balzac.


J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de _La Comédie
humaine_, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige
d'humanité qu'il a été.

Sa vie--du moins par ce que l'on en connaît--ressemble à son œuvre.
On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse,
bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement,
on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent,
sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac
se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques
liaisons qui furent célèbres... Mais les autres?... Mais toutes les
autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes.

Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un
chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme
Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut
honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi! c'était là cet
homme sublime, ce héros?

Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès
qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle
autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces
physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la
beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait
conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac
créait de l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées,
les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail
intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé
pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas--ou si peu--de
quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun
autre, la vertu délicate et rare de les exalter.

Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait: «Quand on parlait
femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon...
Mais il ne racontait jamais rien.» Malgré son infatuation, parfois
comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur
sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux
complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste,
pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en
retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette
discrétion, si rare chez un homme de lettres,--mais Balzac n'était
point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre
est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui,--nous irrite
beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire
européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de
se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités,
dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se
doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la
police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie
de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait
de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il?
S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête
pour ses livres? Poursuivait-il une intrigue amoureuse?... Une
affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses
déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On
les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne,
d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune
de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau
soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait
soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa
canne dont il disait--le dindon--que la pomme avait été ciselée dans
l'or fondu des bracelets de ses amies... Il semblait reprendre une
conversation interrompue la veille, était au courant des moindres
potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il
n'était pas là... De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien
comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait.

On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en
scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres
et pour lui-même; qu'il en tirait une sorte de mystère, par conséquent,
de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut
aussi des drames.

       *       *       *       *       *

De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons
pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et
des jugements littéraires,--ce n'est pas ce que je recherche,--mais
nous n'avons rien qui soit réellement une biographie.

On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui
racontent ce qu'ils virent, ne virent sûrement pas grand'chose: de
l'extériorité, des gestes superficiels, des manies, avec quoi ils
composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent
rien. Gautier et Gozlan n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait
pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le
maître préféra. C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents,
mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses
œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé
les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et
d'énorme, en leur dieu.

Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages magnifiantes,
une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à
prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant,
bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à
de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme
cette première entrevue, à Neufchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette
naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en
dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher...
Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait
que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse
de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne
l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder
un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il
n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était
une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait
ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle
âme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce
génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient.
Du reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses
chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir
pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.

Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se
tut.

       *       *       *       *       *

Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac: M. de
Spoelberch de Lovenjoul[1].

Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité
passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette
vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure
d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a
pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de
menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour
mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique,
de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements,
inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus
haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.

Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente,
féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres
ou qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros
morceau. Et, un jour, elle «le mangera», mais à sa façon. Un jour
(pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi
noble faculté), elle inventera--c'est son métier--elle inventera des
légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire
qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le
mensonge.

[Footnote 1: Écrit en mars 1906.]

Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme
honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge
pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer.
Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des
documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de
chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres
feront le reste.

Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme
tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand
homme. Le grand homme doit être un _personnage sympathique_, comme
au théâtre. Le grand homme n'est véritablement un grand homme qu'à
la condition qu'on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu'on le
diminue de tout ce qu'il eut d'humain. Ainsi de Verlaine, qu'on nous
présente aujourd'hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier,
comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la
bohème, qui paient bien leurs contributions et font l'ornement de la
respectabilité française. Pour qu'un grand homme entre, par la bonne
porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et
bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il
lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les
comédies sacramentelles de l'Extrême-Onction, et l'absolution, par la
crapule, de ses péchés.

Or, c'est par ses péchés qu'un grand homme nous passionne le plus.
C'est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes, et
tout ce qu'ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous
émeut aux larmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de
tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l'humanité.

       *       *       *       *       *

Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d'une anthropométrie
vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cellule des morales courantes et
des respects sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est
nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il fut. Nous
devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut.

Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti,
tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon,
Vandenesse, Louis Lambert; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin.
Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités,
disons, passionnelles, s'affranchissant parfois, comme la nature
elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature,--laquelle n'a
pas de lois,--s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts,--des
sensations,--dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des
traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il,
retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains
de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe,
des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens,
des frères ignorantes, diraient-ils que c'est là une exception?
Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous
connaissons «les fureurs secrètes», et à qui, selon leur rang social,
nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar
Wilde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu. Tous
n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse.

La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un
universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation,
l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La
pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité,
dans un volcan. Avec une aisance qui confond,--une aisance, une force
d'élément,--il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre,
des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours
de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes,
du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme,
la maladie. Balzac écrit: «Le docteur Dubois frémissait de ma vie.»
Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un
affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours plus
ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le
corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé
par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit
avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne
s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives
neurasthénies!

Et il n'a vécu que cinquante et un ans!... Et non seulement, il a
accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en
a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets,
parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois
cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on
lit ces émouvantes, ces stupéfiantes _Lettres à l'Étrangère_, quand
on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend
bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris
de vertige. Et l'on ne s'étonne plus que son cerveau ait pesé si
lourd, et qu'il soit mort d'une hypertrophie du cœur.

       *       *       *       *       *

L'Académie n'a pas voulu de Balzac.

M. Dupin disait à Victor Hugo:

--Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi...
Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une
chose: il le mérite.

Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet,
de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville,
Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet,
impardonnable.

Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une
telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment
couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste,
catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses
propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation
politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les
plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences,
toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe
quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la
révolution»? Est-ce que cela se pouvait?

Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas
son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas
un bohème,--et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,--c'était
quelque chose de bien pis.

L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide,
athée, et même qu'on ait du génie, pourvu que l'on soit très duc,
très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas,
ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore,
elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer
que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des
entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite
retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait
à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier,
au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers,
avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect
de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux
qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des
autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des
terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait,
au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches,
qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise
pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce
que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de
telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches,
comme tout le monde...

--Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite,
disait M. Viennet.

Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui
n'a pas cours à l'Académie.

       *       *       *       *       *

Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De
la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de
l'ignorance et de la féerie. C'est le point faible, la fêlure, dans
cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque
chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans?

M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté,
dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en
amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs
mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères;
pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette
image par ce mot: un faiseur.

Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec
médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité
d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la
routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une
affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas,
en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un
escroc, la plupart du temps.

Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes
ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même
qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité
logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait,
quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le
drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait,
avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la
même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des
hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers,
par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la
connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique,
économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute,
étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours
trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il
faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe.
L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence
fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus
tard, les ont réalisées. Épilogue connu.


**Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en
dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale
pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle.
Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit
l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui.
Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste
révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement
des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il
rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de
secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres,
qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien
oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme
l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il
rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création
du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la
vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative
des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et
maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se
réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze
ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit:
«Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et
l'on construira une gare, tout près de ma maison. Faites comme moi,
achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare
y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux
Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach,
célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac,
mais celui de Gambetta.


**Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes
pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde
artificiel,--le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer
au monde de la réalité,--que, toute une catégorie d'ambitieux,
d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité
triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme
sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait
pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et
le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art,
entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin.

On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en
riant,--riait-il autant qu'on veut bien le croire?--un moyen sûr,
rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un
grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait
eu souvent la hantise.

--Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les
intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille
hebdomadaire, qu'on appellerait _Le Journal des Médecins._ Cette
feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la
semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la
distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici
les médecins... Ce serait énorme.

Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.

Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui
ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac,
réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des
plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde.

       *       *       *       *       *

Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et
grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il
était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de
journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté
scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui
avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse,
parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la
procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur
rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses?
N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant
l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme
d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait,
avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?...

Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes,
mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne
s'en est pas caché. Les _Lettres à l'Étrangère_, qui, malgré les
beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la
confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même,
et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la
bouffonnerie, sont le plus émouvant, le plus angoissant martyrologe
qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent
des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute,
mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de
Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce
point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un
homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours:
«L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en
fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination,
par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail,
l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses
réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima
ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement
de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses
hontes.

Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur de _La Comédie
humaine_ évoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on
se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où
chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui
le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les
étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le
lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir
d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos de _Modeste
Mignon_, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix
feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de
forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il
ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise
de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne
de malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes
spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse
Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir
où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et
dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de
l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique
et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un
plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une
compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres
incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement
plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses
revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a
laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine
les mœurs et les formes judiciaires.

Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de
la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il
a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la
balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de
demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en
vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour
agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?...
N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il
prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune
certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir,
peut-être au centuple...

Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de
leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le
raniment. Il en oublie sa détresse; il en oublie jusqu'aux affreuses
douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle,
la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le
sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu...
Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux
décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à
leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il
va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques
créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en
éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut
donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de
l'argent?



La femme de Balzac.


Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de
Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains
épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps
que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de
deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques
éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre
Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac,
à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont
un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est
vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que
les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences
écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage.
Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit, très désillusionné.
Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu
un grand courage, ou un grand cynisme--ce qui est souvent la même
chose,--pour aller jusqu'au bout de sa confidence.

Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme,
l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste,
trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832.
Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'_Étrangère._ Balzac
était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut
dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre
le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain.
Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac
la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un
drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui.
Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a
dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle
révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à
en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre...
Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et
bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans
l'amour.

Il y est écrit, textuellement, ceci:

    «Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être
    votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités
    inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être
    votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah!
    vous me comprendrez!»

Plus loin:

    «Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et
    embaumées.»

On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de
correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je
suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à
celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles
femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces
lettres, y répondit.

Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie
enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle
était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un
homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le
cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si
profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes
dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à
Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac,
il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer,
éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir
son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa
vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs,
ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination
aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus
merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses
affaires.

Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui
avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait.
Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu
empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très
vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures
sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules,
les plus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux
très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et
très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise,
un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses
mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité,
une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et
prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent
brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour
être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus
hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus
que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie,
et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments.
Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle
voulait...

--En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine
de toutes les folies.

Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il
m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison
de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son
cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de
rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable,
odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus
chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette
figure entrevue, un souvenir impressionné.

Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac,
car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean
Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie
bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours nous fier à
Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité
le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la
manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et
puis, n'a-t-on pas prétendu que les _Lettres à l'Étrangère_ étaient un
document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme
Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties
d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me
paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point
convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si
belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle,
qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure.
Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son
caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples
hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne
sera pas levé de sitôt.

On peut reconstituer l'état d'esprit de Mme Hanska, lorsqu'elle résolut
d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine,
avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement
d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette
sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait
pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était
la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle
lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries,
elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont
ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient
particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle
avait compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout
ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très
vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse,
aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes
couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de
feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en
pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves,
et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse,
aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux
surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la
poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental,
ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui
résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets
désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,--il
est permis de le supposer,--un instinct de bas-bleu qui espère
profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui
une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas
n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous
attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose
devant un tel objectif?

Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont
passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début,
l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de
l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne
viendra qu'après.

Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter
leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants
admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur
première rencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique,
jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se
sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à
Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme
Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom
d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel
meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste
pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux
brutalités du contact?

Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir.
Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se
surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa
personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il
se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis.
Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la
tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on
le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait
être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure
de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son
habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les
attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments
d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent.
N'est-ce donc point là le parfait amour?

Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent--pour combien de temps,
hélas!--ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de
déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse,
plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque
de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle de joies, de
chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées,
plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites
coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses,
et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette
halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de
misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses
maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait
nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à
la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était
assez riche d'imagination pour les aimer toutes!...

Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser
Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous
le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne
dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la
situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien
un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un
trait, tout de suite. Il met sur le mari un _deleatur_, comme sur une
faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme
Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de
Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales...
Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?»
Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus
loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine,
j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...».
Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est
resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis,
ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce sont, à chaque page,
des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans
détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus
désirée de Balzac que de Mme Hanska.

Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse.
Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra
pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces
projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les
encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations
peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et
s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être,
par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède
et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur de _La
Comédie humaine_ son estime et son admiration. Quoique Balzac soit de
bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel
personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme
qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette
histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal.

C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est
assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari
et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses
genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion
de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a
entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid,
passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce
ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le
livre... L'homme aussitôt l'aborde... Elle dit, toute pâle, dans un
cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants
après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est
allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des
fiançailles!

Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes,
rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais
que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal
en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres
mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les
dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les
difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord
point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne.
En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il
veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de
merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis
précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par
d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille
et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa
fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur!
Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir,
sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt
imposer à l'admiration de Paris!

De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a
toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se
débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité
intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac
lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante...
L'existence morne qu'elle mène, là-bas, lui pèse de plus en plus.
Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette
royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son
miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa
beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est
que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres
lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province,
la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à
pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps
romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en
voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant,
Paris, à nous deux!»

Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide
Balzac, de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes
les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond?

Il semble pourtant, sans qu'on en démêle bien la cause profonde,
qu'il y ait eu souvent, et de tout temps, même au temps des premiers
bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des
hésitations, sinon des peurs, traversent parfois, d'un vol inquiet, les
si beaux rêves de la vie promise.


**Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu
mettre une somme importante à l'abri de leurs revendications, toujours
en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de
Rothschild, il l'a convertie en actions du chemin de fer du Nord. Mais
la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les
valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment
terrible et qui faillit l'abattre. Mais, ramassant les débris de
cette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir
engagé de tous les côtés, il n'hésite plus; il part pour la Russie. Il
comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu'il est perdu,
qu'il ne lui reste plus qu'une ressource: se marier. Coûte que coûte,
il faut qu'il revienne à Paris avec une femme, c'est-à-dire avec
une fortune. On peut chiffrer l'illusion vers laquelle il marchait.
Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit:

--Oui, je vais en Russie... Une affaire... J'en rapporterai dix
millions.

Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre
Mme Hanska et lui? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l'ignore
totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur
cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m'en a parlé
qu'en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il
semble d'ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne
se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu'il ait
borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes,
aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa
part d'action. Il croyait pourtant avoir entendu dire à Mme Hanska que
Balzac avait eu beaucoup de peine à la décider. Elle avait réfléchi,
voulait renoncer à une union qui avait subi tant d'entraves et ne la
tentait plus. Il paraît aussi que Balzac avait énormément changé. Il
perdait de sa séduction, de sa gentillesse, montrait une autorité
despotique, de bizarres manies qui l'effrayaient. Son masque tombé,
il devenait rude et violent. Et puis, il était très malade. Il avait
eu, là-bas, des crises au foie, au cœur. La déchéance morale, la
destruction physiologique commençaient... Enfin l'entourage de Mme
Hanska la détournait de ce mariage. On prétend même que l'Empereur y
avait mis son veto... Ah! la pauvre femme était bien revenue de tous
ses rêves!

Il faut croire que la tenace éloquence de Balzac, ou peut-être la pitié
de Mme Hanska, avait été plus forte que tout. Je me souviens, comme
j'émettais cette hypothèse de la pitié, que Gigoux leva les bras au
plafond, et qu'il dit avec un dur sourire ironique:

--La pitié de Mme Hanska?... Ah! mon cher!

Moi, je n'en sais rien... Mais je sais qu'il y avait des choses que
Jean Gigoux ne pouvait pas comprendre.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, un soir du mois de mai 1850, Balzac
rentrait à Paris, marié. Marié et presque mourant...

       *       *       *       *       *

M. de Spoelberch de Lovenjoul raconte que, ce soir-là, vers minuit,
Balzac et sa femme descendirent de voiture, très fatigués, très énervés
par le voyage, devant le n° 12 de l'avenue Fortunée. De Russie, il
avait écrit à sa mère une longue et minutieuse lettre, dans laquelle
il annonçait la date et l'heure de son retour, et lui recommandait
de mettre les choses en ordre, en fête, dans la maison. Il voulait
que tout y fût gai et souriant, pour les accueillir, les meubles, les
bibelots à leur place... des lumières et des fleurs, partout... un
souper joliment préparé. Il la priait, en outre, de rentrer chez elle,
car il désirait ne lui présenter sa belle-fille que le lendemain,
solennellement. Il attachait beaucoup d'importance à ces formes
protocolaires. Mme de Balzac exécuta ponctuellement les ordres de son
fils. Sa mission terminée, elle se retira, laissant la maison parée,
les fleurs, le souper, à la garde d'un domestique, qu'elle-même avait
engagé pour la circonstance, et qui se nommait François Munck.

Ils arrivent. Ils voient la maison tout illuminée. Ils sonnent.
Rien ne leur répond. Ils sonnent encore. Rien. Toutes les fenêtres
brillent; on aperçoit des fleurs, dans la lumière. Une grosse lampe
éclaire les marches du perron... Mais rien ne bouge. Tout cela est
immobile, silencieux, plus effrayant que si tout cela était noir. Que
se passe-t-il donc? Balzac a peur. Il appelle, crie, frappe à grands
coups, contre la grille. Rien toujours. Quelques passants attardés,
croyant à un accident, à un crime, se sont assemblés, offrent leur
aide. Ils unissent leurs efforts, leurs poings, leurs cris... En
vain... Pendant ce temps-là, le cocher a déchargé les bagages sur le
trottoir. La nuit est fraîche. Mme de Balzac a froid. Elle ramène plus
étroitement sur elle les plis de son manteau, se promène, en tapant du
pied sur le pavé. Elle s'impatiente. Balzac s'agite. Allant de l'un à
l'autre, il explique aux passants:

--C'est incroyable... Je suis M. de Balzac... Cette maison est ma
maison... Je reviens de voyage... Nous sommes attendus. Ah! je n'y
comprends rien!...

L'un propose d'aller requérir un serrurier. Justement il en connaît
un dans une rue voisine... Il s'appelle Marminia... C'est un bon
serrurier...

--Soit, consent Balzac, qui trouve pourtant ce moyen de rentrer chez
soi un peu humiliant... Un serrurier... c'est cela... Car, enfin, M. de
Balzac ne peut rester dans la rue, à une pareille heure de la nuit.

Et, tandis qu'on attend le serrurier, on frappe toujours à la porte; on
essaie de jeter des petits cailloux contre les fenêtres, on crie...

--Hé! Hé! Ouvrez donc!... C'est nous... Je suis M. de Balzac.

Inutilement.

D'autres passants arrivent. Mme de Balzac s'est assise sur une malle,
très lasse, la tête dans ses mains. Balzac va, vient, explique toujours:

--Je suis M. de Balzac... Je n'aurais jamais cru... C'est
extraordinaire!

Enfin on amène le serrurier, qui enfonce la grille... Suivi de ses amis
nocturnes, qui tiennent à le protéger contre on ne sait quoi, Balzac
traverse la petite cour très vite, entre dans la maison. Et alors
s'offre à ses yeux le plus surprenant spectacle. Le valet de chambre
François Munck est devenu subitement fou. Il a saccagé le souper,
éparpillé et cassé la vaisselle. Les meubles dansent dans les pièces;
les fleurs partout jonchent les parquets. Une bouteille brisée achève
de répandre, sur le tapis, un liquide mousseux. Et le malheureux se
livre à mille extravagances. On s'empare de lui, on le maintient et
on l'enferme à clé dans une petite chambre. Il se laisse faire, sans
trop de résistance, et il rit plus qu'il ne se défend. Le calme revenu,
Balzac remercie ses vaillants amis, s'excuse, les reconduit, fait
rentrer les bagages dans la cour, et se couche. Il étouffe, il a la
fièvre. Affalée dans un coin de la chambre, et de plus en plus énervée,
Mme de Balzac ne songe même pas à quitter son manteau de voyage, et
pleure «toutes les larmes de son corps».

Ce petit drame l'impressionna vivement. Elle y vit les plus mauvaises
présages.

Hélas! une réalité plus douloureuse, qu'ils n'avaient pas osé s'avouer
encore, avait précédé ces présages de malheur. Ce n'étaient plus des
présages; c'était le fait brutal, inexorable, d'une situation définie.

Ils revenaient mariés et ennemis.

De tout ce grand amour, qu'avaient surexalté quinze ans d'absence, il
avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu'il ne restât plus
rien... plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On
peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant
où ils entrèrent, rivés l'un à l'autre, dans la maison.

Des scènes intimes, tragiques, des querelles domestiques qui suivirent
cette lamentable arrivée au foyer, nous ne connaissons absolument
rien... Elles durent être violentes et honteuses. Mais pas un document
n'en demeure. S'il en exista jamais, ils ont certainement disparu
dans le tri sévère que Mme de Balzac fit des papiers du grand homme,
après la mort. Trois ans auparavant, Balzac avait brûlé toutes les
lettres de Mme Hanska. Acte impulsif d'amoureux, sans doute. C'était
maintenant à Mme de Balzac de détruire les lettres de Balzac. Acte de
prudence réfléchie, peut-être. Sa mémoire bénéficiera-t-elle de cette
regrettable absence de renseignements?... S'en aggravera-t-elle, au
contraire? Je ne puis le juger.

Je ne puis que me référer aux souvenirs de Jean Gigoux. Là, ils sont
précis, et ils ont la valeur de témoins.

Ce que j'y trouve, c'est que Balzac et sa femme ne se pardonnèrent
point de s'être mutuellement trompés. Balzac savait maintenant que sa
femme n'était point aussi riche qu'il le croyait... De la liquidation
de ses affaires, de ses procès, elle avait, en somme, sauvé peu
de chose, presque rien. Presque rien pour Balzac. Et ce mariage
auquel il s'était, pour ainsi dire, férocement accroché, comme à sa
dernière ressource, ce mariage qu'il avait pensé être le salut, la
fin de ses embarras, l'apothéose de sa vie, n'était, en définitive,
qu'un embarras et une charge de plus. Belle encore, sans doute, et
remarquablement douée par l'esprit? Mais qu'est-ce que cela, devant un
tel effondrement de ses espérances?... Ce n'était pas de la beauté,
ni de l'esprit, qu'il était allé chercher, là-bas, au fond de cette
sauvage Ukraine... C'était de l'argent, toujours de l'argent... Et il
n'y avait plus d'argent, du moins plus assez d'argent... Alors, tout
était à recommencer.

Et elle?... Voilà donc où aboutissaient les promesses de triomphes
mondains, de gloire littéraire, de vie adulée, enivrée, les rêves
de domination universelle, par quoi, durant quinze ans, on l'avait
engourdie, leurrée, volée, et finalement enchaînée à un cadavre!...
Ils aboutissaient à cette maison gardée par un fou, à cette
maison disparate et désordonnée, comme l'existence même de son
propriétaire..., à cette maison qui criait la hâte, la fièvre d'une
vie de fille ou de bohème, le luxe précaire, les sursauts de l'au
jour le jour, la misère du lendemain, à cette maison avec ses pièces,
ici, pleines d'un bric-à-brac parfois douteux et truqué, là, vides,
désolées, et où était figurée, à la craie, sur les murs nus, la place
des meubles vendus, ou des meubles à acheter... Ils aboutissaient à cet
homme, ridiculement laid, isolé de tout et de tous, traqué par toute
sorte de créanciers, sans amis, sans liens de famille, ruiné d'argent,
perdu de santé, dont la grosse chair sentait déjà la pourriture et la
mort!... Avec quelle amertume elle dut se reprocher cette phrase de sa
première lettre: «l'union des anges doit être votre partage», qui avait
été le point de départ de tout ce malheur!...

Ils s'étaient dupés l'un l'autre, l'un par l'autre, ayant cru,
sincèrement, qu'on peut transformer, en élans spirituels, en
exaltations amoureuses, ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus précis
dans le désir humain... Et quinze ans... quinze ans de projets, de
rêves, d'idéal fou, de mensonges, pour constater, en un jour, cette
double méprise et cette double chute!...

Dès lors, ce fut fini.

Huit jours après leur arrivée à Paris, excédés de reproches, fatigués
de dégoûts, ils résolurent de vivre, à part, dans la maison, sachant
mettre plus de distance d'une chambre à l'autre, qu'il y en avait de
Paris à Wierszchownia. Et ils ne se rencontrèrent plus, même aux repas.

D'ailleurs, Balzac était presque toujours alité. Un cercle de fer se
resserrait, de plus en plus, sur sa poitrine. Il passait ses nuits à
suffoquer, cherchant vainement, devant la fenêtre ouverte, à happer
un peu de cet air qui ne pouvait plus dilater ses poumons. Ses jambes
enflaient, suintaient; l'œdème gagnait le ventre, le thorax. Il ne
se plaignait pas, ne désespérait pas. Confiant, comme il avait attendu
la fortune, il attendait la guérison, pour se remettre au travail,
avec une jeunesse, une énergie, un immense besoin de créer, qui le
soutinrent jusqu'à l'agonie. Au milieu de la putréfaction de ses
organes, le cerveau demeurait sain, intact. L'imagination y régnait en
souveraine immaculée. Il ne cessait de faire des projets, des projets,
des plans de livres, des plans de comédies, accumulait des matériaux
pour l'œuvre à venir... Il n'avait rien perdu de sa fécondité
merveilleuse. Chaque jour, il demandait à son médecin, le fidèle
Nacquart:

--Pensez-vous que demain je puisse reprendre la besogne?... Hâtez-vous.
Il le faut... Il le faut...

Mme de Balzac, elle, inquiète, nerveuse, désemparée, courait la ville.
Elle avait retrouvé des parentes polonaises, des amis russes. Un jour,
dans un de ces salons, où elle fréquentait, elle rencontra le peintre
Jean Gigoux, qui lui offrit de faire son portrait. Il était très beau;
il avait les muscles durs, la joie bruyante, de longues moustaches de
guerrier gaulois. Elle se donna à lui rageusement, furieusement.



La mort de Balzac.


Je laisse à Jean Gigoux le soin de raconter la mort de Balzac, en cette
terrible journée du 18 août 1850. Ce récit, le voici, tel que je le
tiens de lui, tel que je l'ai noté, le soir même, en rentrant chez moi.
Je n'y change rien... Je ne le brode, ni ne le charge, ni ne l'atténue.

C'était, dans son atelier, parmi toutes les belles choses, toutes les
belles œuvres qu'il avait rassemblées. Il me dit:

--Victor Hugo a raconté, dans _Choses vues_, la mort de Balzac. Ces
pages sont extrêmement belles et poignantes. Je n'en connais pas de
plus puissamment tragiques, mais elles sont un peu inexactes, en ce
sens qu'elles ne montrent pas encore assez l'abandon dans lequel mourut
le grand écrivain. Peut-être Hugo, qui admirait, qui aimait beaucoup
Balzac, a-t-il reculé devant l'horreur de la vérité? La vérité vraie
est que Balzac est mort abandonné de tous et de tout, comme un chien!

À ce mot de «chien», un grand épagneul roux, qui dormait, roulé en
boule sur le tapis, remua la queue et tourna la tête vers son maître.

--Non... non... fit celui-ci, qui se pencha pour caresser le poil
soyeux de l'animal... sois tranquille, mon garçon... Tu ne crèveras
pas comme Balzac, toi!... on te fermera les yeux, à toi!

Et il reprit:

--Hugo prétend avoir été reçu dans la maison par Mme Surville. Il
prétend qu'il s'est entretenu quelques minutes avec M. Surville, qu'il
a vu Mme de Balzac au chevet de son fils agonisant. Or j'affirme que
ni Mme Surville, ni M. Surville, ni Mme de Balzac mère, ne vinrent, ce
soir-là, à l'hôtel de l'avenue Fortunée. La vieille femme que Hugo a
prise pour la mère était une simple garde... et Dieu sait ce qu'elle
gardait! Il y avait aussi un vieux domestique, paresseux et roublard,
celui-là même qui dit à Hugo: «Monsieur est perdu et Madame est rentrée
chez elle.» Ils n'étaient presque jamais dans la chambre du moribond.
Ils n'y étaient même pas au moment précis où Balzac rendit le dernier
soupir... Ni famille, ni amis... Gozlan, je me rappelle, était absent
de Paris... On oublia de prévenir Gautier et Laurent Jan... Aucun
éditeur ne fut averti, aucun journal... Le jour du 18 août 1850... je
vous en donne ma parole d'honneur... il n'est venu, chez Balzac, que
deux personnes: Nacquart, son médecin, dans la matinée, et Hugo, le
soir, à neuf heures... J'en oublie une troisième: Mme Victor Hugo, qui,
l'après-midi, demanda Mme de Balzac, et ne fut pas reçue...

--Et vous? interrompis-je.

--Oh! moi!... fit Jean Gigoux...

Il haussa les épaules, lissa ses longues et fortes moustaches.

--Moi! répéta-t-il... attendez... j'aurai aussi mon compte...

Il continua:

--Vous savez que Balzac était rentré de Russie, très malade, perdu. Il
avait une artériosclérose,--ce qu'on appelait, en ce temps-là, une
hypertrophie du cœur,--que lui avaient valu son travail fou, et
quelque chose de plus fou encore que son travail, l'abus qu'il faisait
du café. Aggravée par le chagrin, la maladie avait marché rapidement.
C'était effrayant à voir. Il souffrait, comme un damné, de la poitrine,
des reins, du cœur. Il ne pouvait absolument pas respirer:
l'asphyxie, il n'y a pas d'autre mot. Et il enflait comme une outre...
Chaque jour, on le ponctionnait... Mais il arriva bientôt que les
ponctions ne le soulagèrent plus... Le trocart criait, grinçait dans
la chair des jambes devenue dure, imperméable, sèche et très rouge,
pareille à du «lard salé», a dit le docteur Louis... On ne peut pas se
figurer! Le 17 août, dans la journée, il fut administré, et les trois
chirurgiens, qui le soignaient...

Levant ses mains vers le plafond, et les laissant ensuite retomber sur
ses cuisses, lourdement, il répéta:

--Qui le soignaient!... qui le soignaient!... Ah!... Enfin!...
les trois chirurgiens qui le soignaient, avec le bon Nacquart, se
retirèrent, en recommandant qu'on ne les dérangeât plus, désormais...
quoi qu'il pût arriver!... Il n'y avait plus rien à faire... Balzac
s'en allait, mourait par le bas, mais le haut, la tête, restait
toujours bien vivant... La vie était si fortement ancrée en ce diable
d'homme qu'elle ne pouvait même pas se décider à quitter un corps
presque entièrement décomposé... Et il y avait, dans toute la maison,
une affreuse odeur de cadavre... Croiriez-vous que, quand je repense
à cette journée-là, cette odeur me revient?... que je ne puis m'en
débarrasser?... Après tant d'années?... Mais vous savez tout cela....
Ce n'est pas ce que je veux vous dire....

Il se tut quelques secondes. Puis:

--Écoutez... ce que je vais vous dire, je ne l'ai encore raconté à
personne... Si, à Rodin... je l'ai raconté à notre ami Rodin, un jour
que j'étais allé, dans sa petite maison du boulevard d'Italie, voir une
esquisse de son Balzac... Eh bien, promettez-moi que ce que je vais
vous dire, vous ne l'écrirez pas, du moins que vous ne l'écrirez pas,
moi vivant?... Après... ma foi!... ce que vous voudrez...

Un peu timide, un peu gêné, il ajouta:

--Il est bon, peut-être, qu'on sache, un jour... ce qui est arrivé...

Et il poursuivit:

--Dans la matinée du 18, Nacquart revint. Il resta plus d'une heure
au chevet de son ami... Balzac étouffait... Pourtant, entre ses
étouffements, il put demander à Nacquart: «Dites-moi la vérité... Où
en suis-je?» Nacquart hésita... Enfin, il répondit: «Vous avez l'âme
forte... Je vais vous dire la vérité... Vous êtes perdu.» Balzac eut
une légère crispation de la face; ses doigts égratignèrent la toile
du drap... Il fit simplement: «Ah!...» Puis, un peu après: «Quand
dois-je mourir?» Les yeux pleins de larmes, le médecin répliqua: «Vous
ne passerez peut-être pas la nuit.» Et ils se turent... En dépit de
ses souffrances, Balzac semblait réfléchir profondément... Tout à
coup, il regarda Nacquart, le regarda longtemps, avec une sorte de
sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit,
dans l'intervalle de ses halètements: «Ah! oui!... Je sais... Il me
faudrait Bianchon... Il me faudrait Bianchon... Bianchon me sauverait,
lui!» Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute
sa foi dans son œuvre, il l'affirmait encore dans ces derniers
mots, qu'il prononça avec une conviction sublime: «Il me faudrait
Bianchon!»... À partir de ce moment, la crise s'atténua, mollit peu
à peu. Il parut respirer moins douloureusement... Nacquart était au
courant des dissentiments du ménage... Voyant le malade plus calme,
espérant peut-être un attendrissement, il demanda: «Avez-vous une
recommandation à me faire?... quelque chose à me confier?... Enfin,
désirez-vous quelque chose?» À chaque question, Balzac secouait la tête
et répondait: «Non... je n'ai rien... je ne désire rien.» Nacquart
insista: «Vous ne voulez voir... personne?--Personne.» À aucun moment,
au cours de cette visite, il ne parla de sa femme. Il semblait qu'elle
n'existât plus pour lui,... qu'elle n'eût jamais existé... Comme
Nacquart allait partir, Balzac demanda du papier, un crayon... D'une
main tremblante, il traça une dizaine de lignes... Mais il était si
faible que le crayon lui glissa des doigts... Il dit: «Je crois que
je vais m'endormir... Je terminerai cela... quand je me sentirai un
peu plus fort...» Et il s'assoupit. Qu'avait-il écrit? À qui avait-il
écrit? On ne retrouva jamais cette feuille, qui eut le sort de beaucoup
d'autres, qu'on ne retrouva pas non plus...

Pendant qu'il parlait, Gigoux, qui était un peu cabotin, comme tous les
conteurs, me considérait du coin de l'œil, essayant de surprendre
mes impressions, au besoin de les provoquer. Il n'avait point
l'habitude des récits dramatiques. Sa grosse verve joyeuse, commune et
brutale s'y trouvait mal à l'aise. Pourtant, il me parut sincère, ému.
Je ne l'en écoutai pas moins impassible, sans l'interrompre.

À ce moment, il se tut, reprit haleine, passa plusieurs fois la main
sur son front, et, d'une voix un peu plus basse, un peu moins hardie:

--Ce matin-là, poursuivit-il, j'étais venu, de très bonne heure,
chez Mme de Balzac. Je la trouvai dans une sorte de grand peignoir
rouge, les bras nus, et déjà toute coiffée. Elle n'avait pas dormi
de la nuit... Elle m'avoua qu'elle n'avait pas osé entrer dans la
chambre du malade..., que Nacquart y était en ce moment..., qu'elle
ne savait que faire..., qu'elle était très malheureuse. «Il est si
dur pour moi, gémit-elle... J'ai peur de le voir...» Elle semblait
fort surexcitée et, en même temps, très abattue. Je lui conseillai de
se montrer, ne fût-ce que quelques minutes, au chevet de son mari...
Elle répliqua: «Il ne fait même pas attention à ma présence... Il
m'humilie... Non... non... C'est trop affreux!» Et, brusquement, en
larmes: «Vous n'allez pas encore me laisser seule, toute la journée,
comme hier?... J'ai failli devenir folle.» Doucement, je lui reprochai
son obstination à ne vouloir recevoir personne, surtout les anciens
familiers de Balzac. Je tâchai de lui faire sentir combien son attitude
serait mal jugée: «On soupçonne vos dissentiments... mais on ne les
sait pas si profonds... C'est maladroit, je vous assure... Croyez-vous
que les amis ne jaseront pas... ne jasent pas déjà?... Même pour les
domestiques...» Elle s'irrita: «Ces gens m'agacent... Je n'ai besoin
que de vous... je ne veux voir que vous... Ah! et puis... vous aussi...
tenez... vous m'agacez... Je ne vous aime plus.» Il était près de
midi, quand Nacquart, sortant de chez le moribond, la fit demander...
Elle ne resta que quelques minutes avec lui et rentra très pâle, très
vite, dans la chambre, où elle s'affala sur un fauteuil. «Il paraît
que c'est pour aujourd'hui!» fit-elle, brièvement. Et, la tête un
peu penchée, son beau front tout plissé, les yeux vagues, elle joua
avec les effilés de son peignoir rouge: «Il s'est endormi, dit-elle
encore... Tant mieux s'il ne souffre plus!» Tout à coup, tapant sur
les bras du fauteuil: «Ah! ce Nacquart! je le déteste... je le
déteste...» J'étais horriblement gêné... Il ne me venait à l'esprit
que des mots bêtes, des phrases banales, toutes faites, comme on
en adresse aux gens qui ne vous sont de rien... Que nous avons peu
d'imagination, dans ces moments-là, ou peu de sensibilité!... Est-ce
curieux?... Faisant allusion à la couleur éclatante de son peignoir,
je ne trouvai que ceci: «Vraiment, ma chère amie, vous êtes bien trop
en rouge, aujourd'hui.» Étonnée, elle répliqua vivement: «Pourquoi?
Il n'est pas encore mort.» Elle fit servir un déjeuner auquel elle
ne toucha point et que, moi, je l'avoue à ma honte, je dévorai avec
appétit. Il était d'ailleurs exécrable... Nous parlions peu... Elle
allait de son fauteuil à la fenêtre, revenait de la fenêtre à son
fauteuil, tantôt limant ses ongles avec rage, tantôt poussant des
soupirs. Moi, j'essayais de démêler la qualité de son émotion...
Ce n'était pas de la douleur, pas même du chagrin, ni du remords,
j'en suis sûr... C'était quelque chose comme de l'ennui... Ce qui
la préoccupait le plus, c'était tout ce qu'elle aurait à faire,
après la mort... Elle ne cessait d'y penser et de répéter, entre de
longs soupirs: «Comment vais-je me tirer de tout cela?... Je ne sais
pas, moi!... Un homme pareil... si illustre!... Ça va en être, des
histoires et des cérémonies!... Ici... je suis toute dépaysée... Ah!
ces journées!... ces journées...» Elle redoutait infiniment Victor
Hugo. Elle l'avait vu cinq ou six fois... Sa politesse si grave, sa
violente admiration pour Balzac, et son regard profond, qui pénétrait
jusqu'à l'âme secrète, lui faisaient peur... Il serait là, sûrement...
Il lui parlerait: «Comment ferai-je?... Non... Non... Je ne pourrai
jamais!» Et elle limait ses ongles avec plus de frénésie... Dans
l'après-midi, nous apprîmes, par la garde, que Balzac était entré
en agonie. Depuis qu'il s'était réveillé de son assoupissement, il
n'avait plus sa connaissance. Ses yeux étaient grands ouverts, mais
il ne voyait plus rien. Il râlait d'un grand râle sourd qui, parfois,
lui soulevait la poitrine, à la faire éclater. Le plus souvent, il
demeurait calme, la tête enfouie dans l'oreiller, sans le moindre
mouvement... N'eussent été le bruit de sa gorge et le gargouillement
de son nez, on l'eût cru déjà mort. Le drap était tout mouillé de
la sueur soudaine, fétide, qui lui ruisselait du visage et de tout
le corps. La garde conta: «Monsieur a, au bout de chaque doigt, une
énorme goutte de sueur que le drap pompe et qui se renouvelle sans
cesse... On dirait qu'il se vide, surtout par les doigts... c'est
extraordinaire!...» Elle n'avait jamais vu ça... Elle dit: «Ah! Madame
fera bien de ne pas entrer... Vrai! c'est pas engageant, pour une
dame... J'en ai veillé, vous pensez!... Mais des comme Monsieur... oh!
la la!... Et j'ai beau mettre du chlore...!» Elle dit aussi: «Il me
faudra une paire de beaux draps, tout à l'heure, pour quand je ferai
la toilette... Le valet de chambre n'en a plus que de vieux...» Et,
comme la pauvre femme épouvantée de tous ces détails, répétait: «La
toilette!... Mon Dieu!... c'est vrai... la toilette!...» la garde la
rassurait d'un affreux sourire: Oh! Madame n'a pas besoin d'être là...
Que Madame ne se tourmente pas... Ce n'est rien... j'ai l'habitude,
allez!» La journée passa ainsi, lugubre et lente, éternelle. Il ne me
fut pas permis de sortir, d'aller à mes affaires, à mon atelier, où
j'avais donné un rendez-vous important... Chaque fois que j'en émettais
le désir, elle s'accrochait à moi, poussait de petits cris. «Non...
non... Ne me laisse pas toute seule, ici... Ton atelier!... Reste avec
moi, je t'en prie!» Si la garde se présentait pour demander quelque
chose qui lui manquât, ou pour nous tenir au courant des progrès de
l'agonie, elle se bouchait les oreilles, ne voulant rien entendre.
Elle la pria même de ne revenir que «quand tout serait fini». La sorte
d'enfant tardif, d'animal hébété, que peut devenir une femme qui,
comme Mme de Balzac, avait la réputation--exagérée, d'ailleurs--d'être
une créature supérieure, énergique, brillante, je n'aurais jamais
cru que cela fût possible, à ce point!... Car, j'ai toujours vu, au
contraire, les femmes plus fortes que les événements, et donnant aux
hommes l'exemple du courage, de l'endurance, de la maîtrise de soi...
Elle, elle n'était plus rien... plus rien... Ce n'était plus un être
de raison, ce n'était pas même une folle... pas même une bête... Ah!
quelle pitié!... ce n'était rien... Vaincue par la fatigue, engourdie
par la chaleur de cette chambre fermée, elle consentit à s'étendre sur
la chaise longue, où elle sommeilla, d'un sommeil pénible, troublé,
jusqu'à la nuit... J'avais pris un livre... _Le Médecin de campagne_,
je me souviens... un exemplaire décousu, déchiré, sali à force d'avoir
été lu et relu... Mais, faut-il vous le dire? j'étais totalement
abruti, aussi incapable de lire n'importe quoi que de penser à quoi
que ce soit... Je n'éprouvais qu'une sensation... l'ennui de ne savoir
que faire... de ne savoir que dire... l'ennui d'être là... Surtout, je
souffrais cruellement de ne pouvoir pas fumer... Et, dans cette maison,
en plein Paris, où, plus délaissé qu'une bête malade au fond d'un trou,
dans les bois, mourait le plus grand génie du siècle, j'écoutais, sans
être impressionné par l'atrocité de ce drame, j'écoutais l'immense,
le lugubre silence que troublait seulement, de loin en loin, le bruit
humain, l'unique bruit humain de deux immondes savates, traînant,
derrière la porte, dans le couloir...

Gigoux s'arrêta. Il semblait fatigué... Peut-être hésitait-il à en dire
davantage. Ce vieil homme que j'avais connu toujours si sceptique dans
la vie, si dépourvu de préjugés, sauf dans son art, qui faisait du
cynisme une sorte de parure intellectuelle, et comme une loi morale de
l'existence, était, devant moi, timide, incertain, pareil à un petit
enfant pris en faute. Et maintenant, il détournait la tête, pour ne
pas rencontrer mon regard... Je crus qu'il n'oserait plus, qu'il ne
pourrait plus parler... Je lui sus gré de l'effort douloureux que,
visiblement, il dut faire, afin de reprendre et achever son récit...
Enfin, il se décida:

--À dix heures et demie du soir, exactement, on frappa deux coups
violents à la porte de la chambre: «Madame!... Madame!...» Je reconnus
la voix aigre, la voix glapissante de la garde... «Madame!... Madame!»
répéta la voix... Et, quelques secondes après: «Venez, Madame...
venez!... Monsieur passe!...» Puis encore deux coups, si rudement
portés que je crus que la serrure avait cédé, et que la garde entrait
dans la chambre... Nous nous étions dressés sur le lit... Et, le cou
tendu, la bouche ouverte, immobiles, nous nous regardions, sans une
parole... Vivement, elle avait glissé une jambe hors des draps, comme
pour se lever: «Attendez!» fis-je, en la retenant, par les poignets...
Pourquoi attendre?... attendre quoi?... J'avais murmuré cela, tout
bas... machinalement, bêtement... sans que cela correspondît à aucune
idée, à aucune intention de ma part... J'aurais pu aussi bien dire:
«Dépêchez-vous!»... Mais la voix s'était tue... Il n'y avait plus
personne derrière la porte. Et, déjà, j'entendais les deux savates
s'éloigner, dans le couloir, en claquant... puis une porte, plus loin,
s'ouvrir... une porte se refermer... puis le silence!... Ses cheveux
libres couvraient son visage, comme un voile de crêpe, roulaient
en ondes noires sur ses épaules, d'où la chemise avait glissé...
Elle chuchota enfin: «C'est stupide, c'est stupide... J'aurais dû
répondre... que va-t-elle penser?... Non, vraiment, c'est trop bête!»
Mais elle ne bougeait toujours pas, la jambe toujours hors des draps...
Et elle répétait, d'une voix à peine perceptible: «C'est stupide...
Pourquoi m'avez-vous empêchée, retenue?» Et moi, obstinément, je
disais: «Attendez!... Elle reviendra.»--«Non... non... elle vous sait
ici... J'aurais dû répondre... Et maintenant...»--«Elle reviendra...
Attendez!»... En effet, au bout de dix minutes, qui nous parurent des
heures et des heures et des siècles, la garde revint... Deux coups
contre la porte, comme la première fois... Et: «Madame!... Madame!»...
Puis: Monsieur a passé!...Monsieur est mort!»

Ici, le vieux peintre s'interrompit... et, hochant la tête:

--Laissez-moi, dit-il, vous confesser une chose inouïe... une chose
inexplicable... Ce n'est pas pour m'excuser... pour me défendre...
C'est... Enfin, voilà!... Je vous jure que ce: «Monsieur est mort!»
n'évoqua en moi, tout d'abord, rien de précis... rien de formidable,
surtout... Je n'y associai pas l'idée de Balzac... Je n'y vis pas se
dresser, soudainement, la colossale figure de Balzac, les yeux clos,
la bouche close, refroidie à jamais... Non... J'étais tellement hors
de moi-même, hors de toute conscience... de toute vérité... j'étais
noyé en de telles ténèbres morales, que cette nouvelle, criée derrière
cette porte, et dont le monde entier, demain, allait retentir, ne
m'impressionna pas plus que si j'eusse appris qu'un homme quelconque...
un homme inconnu était mort... Je ne me dis pas: «Balzac est mort!...»
Je me demandai plutôt: «Qui donc est mort?» Mieux, je ne me demandai
rien du tout... Par un exceptionnel phénomène d'amnésie, j'oubliais
réellement que j'étais, à l'instant même où il mourait... dans la
maison, dans le lit, avec la femme de Balzac!... Comprenez-vous ça?...

Il eut un sourire amer, un geste presque comique, qui exprimait
l'étonnement de «n'avoir pas compris ça», et il continua:

--Au cri de «Monsieur est mort!», elle s'était levée, d'un bond,
et s'était mise à courir dans la chambre, pieds nus, sans savoir,
elle aussi, ce qu'elle faisait, et où véritablement elle était...
«Mon Dieu!... Mon Dieu! gémissait-elle... c'est de votre faute!...
c'est de votre faute!»... Elle allait d'un fauteuil à l'autre, d'un
meuble à l'autre, soulevait et rejetait mes vêtements épars, les
siens tombés sur le tapis, culbutait une chaise, se cognait à une
table, où l'on n'avait pas enlevé la desserte du dîner... Et les
glaces multipliaient son image affolée, de seconde en seconde plus
nue... Les coups redoublaient, plus sourds, la voix appelait plus
glapissante: «Madame!... Madame!... Hé! Madame!...» Je vis qu'elle
allait sortir dans cet état de presque complète nudité... Je criai: «Où
allez-vous?... Habillez-vous un peu, au moins. Et puis, calmez-vous!»
Je me levai, l'obligeai à mettre ses bas, à revêtir une sorte de
peignoir blanc, très sale, que j'avais trouvé dans le cabinet de
toilette... Comme elle voulait sortir encore: «Et tes cheveux?...
voyons... arrange tes cheveux!» Elle sanglotait, se lamentait:
«Ah! pourquoi l'ai-je suivi?... Je ne voulais pas... je ne voulais
pas... C'est lui... tu le sais bien... Et toi... Pourquoi es-tu
venu, aujourd'hui?... C'est de ta faute... Et cette vieille-là?...
Que va-t-elle croire?... Mon Dieu!... Mon Dieu!... Et ma fille?...
ma pauvre enfant!... C'est horrible!... Je ne pourrai jamais...»
Pourtant, elle ramena ses cheveux, les tordit, les fixa, sur la nuque,
en un gros paquet, d'où de longues mèches s'échappaient... «Non...
non... je ne veux pas... je ne veux pas y aller... je ne veux pas le
voir... Emmène-moi en Russie... tout de suite... tout de suite...
emmène-moi, dis?»... Et, sur de nouveaux coups frappés à la porte,
sur de nouveaux appels, presque injurieux, le peignoir mal agrafé, la
tête tout ébouriffée, sans pantoufles aux pieds, elle se précipita,
en criant: «Oui... oui... c'est moi... je viens... je viens...» Je me
recouchai... Allongé sur la couverture, les jambes nues, le poitrail
à l'air, les bras remontés et ramenés sous la nuque, sans songer à
rien... sans l'émotion de ce qui venait de se passer, sans la terreur
de ce voisinage de la mort, longtemps, je considérai mes orteils, à qui
j'imprimais des mouvements désordonnés et des gestes de marionnettes...
Le silence de la maison avait je ne sais quoi de si lourd, de si peu
habité, qu'il ne me semblait pas réel... Avec cela, m'arrivaient aux
narines, des odeurs d'amour, d'écœurantes odeurs de nourriture
aussi, et de boisson, que la chaleur aigrissait... Mes vêtements, des
jupons, tramaient sur les fauteuils, pendaient des meubles, jonchaient
le tapis, en un désordre tel et si ignoble, que, n'eût été la splendeur
royale du lit, n'eussent été les cuivres étincelants de la psyché, je
me serais cru échoué, après boire, au hasard d'une rencontre nocturne,
chez une racoleuse d'amour... Pour compléter l'illusion, à ma gauche,
par la porte du cabinet de toilette, j'apercevais une bouilloire qui
chauffait sur une petite lampe... Je restai ainsi cinq heures, durant
lesquelles, pour me prouver que tout n'était pas mort dans la maison,
je cherchais à percevoir, çà et là, dans un demi-assoupissement, le
bruit de chuchotements, d'allées et venues, le long du couloir. Cela
n'était pas gai, certes; cela n'était pas non plus très pénible... Au
fond, je n'étais pas fâché d'être libre, je jouissais presque d'être
seul. Quand Mme de Balzac rentra, j'avais donné un peu d'air à la
chambre et m'étais rhabillé... Elle était extrêmement pâle, défaite...
Ses paupières gonflées et très rouges montraient qu'elle avait dû
beaucoup pleurer: «C'est fini, dit-elle... Il est mort... il est bien
mort!» Elle se laissa tomber sur le bord du lit, se couvrit la figure
de ses mains, soupira: «C'est effrayant!» Et, toute secouée par un
long frisson, elle répéta: «C'est effrayant!... c'est effrayant ce
qu'il sent mauvais!»... Elle ne me donna aucun détail... À toutes mes
questions elle ne répondit que par des plaintes... des plaintes brèves,
agacées... Elle avait un pli amer, presque méchant, au coin de la
bouche. Et la bouche, d'un dessin si joliment sensuel, prenait alors
une expression vulgaire, basse, qui avait quelque chose de répugnant...
Je lui demandai si elle avait fait prévenir la famille; «Demain...
demain..., dit-elle... À cette heure, comment voulez-vous?» Sa voix,
toute changée, sans cet accent chantant qui me plaisait en elle...
devenait agressive... En me regardant, en regardant le lit, le désordre
de la chambre, elle eut comme un haut-le-cœur... Je crus qu'elle
allait éclater en larmes, ou en fureur... Je l'aidai à s'étendre sur
le lit... «Vous aurez demain une journée fatigante... beaucoup de
monde... beaucoup à faire... Reposez-vous... Tâchez de dormir»--«Oui...
oui... fit-elle... je suis brisée...» Il était quatre heures du
matin; le petit jour allait paraître... Doucement, tendrement, je lui
dis: «Vous ne m'en voudrez pas de vous quitter... Soyez gentille...
Il le faut... Ce ne serait pas convenable qu'on me vit chez vous à
pareille heure!» Je m'attendais à une scène, à des larmes... Elle
ne protesta pas... ne chercha pas à me retenir...--«Oui, vous avez
raison, approuva-t-elle sur un petit ton sec... C'est mieux ainsi...
Allez-vous-en!...» Et, comme je ne partais pas encore, cherchant
je ne sais quoi, dans la chambre: «Allez-vous-en!... Eh bien?...
Allez-vous-en!» répéta-t-elle d'une voix plus dure, en se tournant
du côté du mur, avec une affectation qui m'étonna... Elle refusa mon
baiser: «C'est bien...c'est bien...laissez-moi... je vous en prie.»
Était-ce la fatigue?... Était-ce le dégoût?... Ou bien quoi?... Je
dis: «Alors... à bientôt!»--«Comme vous voudrez!», fit-elle... Je
sortis... Personne dans le couloir... Aucun bruit dans la maison...
Une lampe achevait de brûler sur une petite table. Sa lueur tremblante
faisait mouvoir de grandes ombres sur les murs. En passant devant la
chambre de Balzac, je faillis me heurter à une chaise sur laquelle la
garde avait empilé des paquets de linges souillés, qui dégageaient une
abominable odeur de pourriture... Je m'arrêtai pourtant... j'écoutai...
Rien... Un craquement de meuble... ce fut tout!... J'eus une secousse
au cœur, et comme un étranglement dans la gorge... Un instant, je
songeai à entrer; je n'osai pas... Je songeai aussi à aller chercher ma
boîte de couleurs, et à faire une rapide esquisse du grand homme, sur
son lit de mort... Cette idée me parut impossible et folle... «Non...
non... pas moi..., me dis-je... Ce serait une trop sale blague.» Alors,
je descendis l'escalier lentement, sur la pointe du pied... En bas,
c'était la cuisine... Elle était entr'ouverte, éclairée. Des bruits
de voix en venaient: la voix de la garde, la voix du vieux valet
de chambre... Ils soupaient, gaiement, ma foi!... En m'approchant,
j'eusse pu entendre ce qu'ils disaient. Je n'osai pas, non plus,
dans la crainte qu'ils ne parlassent de moi... de nous... Les autres
domestiques étaient rentrés chez eux, sans doute, et dormaient...
Là-haut, Balzac était seul, tout seul!... Une fois dans la rue, je
poussai un long soupir de délivrance, j'aspirai l'air frais du matin,
avec délices, et j'allumai un cigare.

Se levant tout à coup, Jean Gigoux marcha dans l'atelier, la tête
basse, les mains derrière le dos... marcha longtemps dans l'atelier...
Et, s'arrêtant devant moi, il me dit:

--Et voilà comment Balzac est mort... Balzac!... vous entendez?...
Balzac!... Voilà comment il est mort!...

Puis il se remit à marcher... Après un court silence:

--C'est drôle! fit-il... Je ne suis pourtant pas un méchant homme...
je ne suis pas une canaille... une crapule... Mon Dieu!... je suis
comme tout le monde... Eh bien... je n'ai vraiment compris que plus
tard... beaucoup plus tard... Certes, cette journée-là... cette
nuit-là... j'ai eu de la gêne... de l'embêtement... je ne sais pas...
du dégoût... Je sentais que ça n'était pas bien... Oui, mais ça?...
ça?... l'ignominie?... Non... Je vous donne ma parole d'honneur... ce
n'est que plus tard... Qu'est-ce que voulez?... on aime une femme... on
se laisse aller... et c'est toujours, toujours, de la saleté!... Ah!...
et puis, est-ce que vraiment je l'aimais?...

Il écarta les bras, les ramena vivement le long de son corps, en
faisant claquer ses mains sur ses cuisses:

--Ma foi!... Je n'en sais plus rien...

Haussant les épaules, il ajouta:

--L'homme est un sale cochon... voilà ce que je sais... un sale cochon!

Il tourna, quelque temps, dans l'atelier, tapotant les meubles,
dérangeant les sièges, grommelant:

--Balzac!... Balzac!... Un Balzac!

Puis il revint s'asseoir, brusquement, sur le fauteuil, en face de
moi...

--Quant à Mme de Balzac...

Il appuya sur chaque mot, avec une ironie pesante, qui me choqua un
peu...

--Quant à Mme de Balzac, répéta-t-il... le lendemain, elle s'était
reprise... oh! tout à fait... Elle fut très digne... très noble... très
douloureuse... très littéraire... Épatante, mon cher... Andromaque
elle-même, quand elle perdit Hector... Elle émerveilla et toucha tout
le monde par la correction tragique, par la beauté de son attitude.
Quelle ligne!... Ah! quelle ligne pour un Prix de Rome!... On
l'entoura, on la plaignit... vous pensez?... Le plus comique, c'est, je
crois bien, qu'elle fut sincère dans sa comédie... La considération,
les respects, les hommages, lui redonnaient de la douleur et de
l'amour. Je n'en revenais pas, moi, pourtant revenu de tant de choses,
déjà!... Ah! ces obsèques!...

Il eut un sourire presque gai:

--Mon cher... figurez-vous... le ministre Baroche, qui représentait le
gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui
dit: «Au fond, ce monsieur de Balzac était, n'est-ce pas?... un homme
assez distingué.» Hugo regarda ce ministre,--qui a une si belle presse
dans _Les Châtiments_,--il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit:
«C'était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps.» Et il
lui tourna le dos... Hugo a raconté cela quelque part... Rien n'est
plus vrai... Je me trouvais à côté de lui, quand cette petite énorme
scène se passa... Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c'est que
le ministre Baroche, s'adressant à son autre voisin qui avait, je me
rappelle, de très beaux favoris... lui dit, tout bas, à l'oreille: «Ce
monsieur Hugo est encore plus fou qu'on ne pense...»

Et Gigoux se mit à rire franchement, d'un de ces rires comme il en
avait, même très vieux, de si sonores. Il ajouta:

--Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade... Il ne l'a pas volé,
hein?...

Il dit encore:

--Ah!... savez-vous ce détail?... Quand, le lendemain de la mort, les
mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de
s'en retourner... bredouille, mon cher... La décomposition avait été si
rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées... Le nez avait
entièrement coulé sur le drap...



Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.


Ce même soir, von B... nous emmena souper chez un riche industriel de
ses amis... Ce n'était point une réception priée. Il n'y avait là que
des intimes, six ménages qui avaient l'habitude de se réunir tous les
soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort
intelligents et accueillants; les femmes, pas très jolies, pas très
élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de
Paris, mais charmantes, d'un charme plus sérieux, plus profond, et plus
lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie,
qui vient d'elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit.

La maison est fort joliment arrangée, un peu comme un intérieur
anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de
la vie quotidienne... Les meubles, quelques-uns trop massifs, d'autres
trop étriqués, ne satisfaisaient pas toujours mon goût de la sobriété
et de la ligne. Je dois dire pourtant qu'ils étaient réduits au minimum
de laideur que comporte le modern-style... Ce ne fut qu'une impression
momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu'ils prennent
très vite le visage et l'âme de leurs propriétaires. Par exemple, je
fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec
une décision d'art très hardie et très sûre: de très beaux paysages
de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus
admirables nus de Renoir. La salle à manger est ornée d'exquis panneaux
de Vuillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre
Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu,
si incisif, de l'observation des formes en mouvement, et cette qualité
de matière, cette richesse de couleur, qui n'appartiennent qu'à lui.
Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs,
des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand
Courbet--paysage de roches jurassiennes--occupe magnifiquement la
place d'honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec,
quelques-uns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de
Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier
étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les
meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de
Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir
d'étonner ne l'avaient imposé, mais une préférence esthétique très
raisonnée, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes... Il
fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir,
ainsi compris, ainsi fêté, ce que j'aimais, et, pour toute une soirée,
sentir ce plaisir si rare, même en France, d'être en communion de
goûts et de pensées avec les êtres qui vous entourent...

Comme je m'attardais à regarder une très importante toile de Vallotton:
des _Femmes au Bain_, notre hôtesse me dit:

--Je suis choquée de voir que M. Vallotton n'a pas encore conquis, chez
vous, la situation qu'il mérite et qu'il commence à avoir en Allemagne.
Ici, nous l'aimons beaucoup; nous le tenons pour un des artistes
les plus personnels de sa génération. C'est vraiment un maître, si
ce mot a encore un sens, aujourd'hui. Son art, très réfléchi, très
volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir
par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l'étroit, et comme
mal à l'aise, dans les sujets intimes. Mais comme il se développe,
comme il s'amplifie dans les grands! Ce qui me plaît si fort en lui,
c'est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons
synthétiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande
expression décorative. Je trouve qu'il y a, en lui, la force sévère,
la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire,
qu'on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui
m'impressionne le plus, dans son œuvre... Elle a quelque chose de
mural... Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de
vastes fresques? Aucun autre artiste n'y réussirait davantage... Mais
c'est un art perdu, aujourd'hui, je sais bien... Il ne s'accorde plus à
notre civilisation bibelotière et compliquée.

Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont
assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m'est plus odieux que
leur bavardage, où s'étale, bouffonne et dindonne, une prétention à
l'esprit, au savoir, à l'originalité de la pensée, qui n'est le plus
souvent que l'apanage des ignorants et des sots. Elles ne peuvent avoir
de l'intelligence avec simplicité. Le talent n'est, chez elles, que
l'aggravation de la sottise... Nous avons en France, une femme, une
poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et
neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme
nous serions fiers d'elle!... Comme elle serait émouvante, adorable,
si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle
burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables
petites perruches de salon! Tenez! la voici chez elle, toute blanche,
toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins...
Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la
regarder et de lui parler.

L'une dit, en balançant une fleur à longue tige:

--Vous êtes plus sublime que Lamartine!

--Oh!... oh!... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau
effarouché... Lamartine!... C'est trop!... C'est trop!

--Plus triste que Vigny!

--Oh! chérie!... chérie!... Vigny!... Est-ce possible?

--Plus barbare que Leconte de l'Isle... plus mystérieuse que
Mæterlinck!

--Taisez-vous!... Taisez-vous!

--Plus universelle que Hugo!

--Hugo!... Hugo!... Hugo!... Ne dites pas ça!... C'est le ciel!...
c'est le ciel!

--Plus divine que Beethoven!...

--Non... non... pas Beethoven... Beethoven!... Ah! je vais mourir!

Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans
la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue
d'adoration.

--Encore! encore!... Dites encore!

Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que
la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle
n'est pas une aventure, une religion, et--qu'on me permette ce mot peu
galant--une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à
nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un
peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de
la passion, dans l'intelligence,--ce qui est une grande séduction,--et,
comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit
critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent,
jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que
j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus
précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la
plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante.
Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient
pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie
très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai
même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté,
de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens
supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la
beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une
femme intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et
je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine,
ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne
vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de
Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.

Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice. Les femmes
savaient tout, parlaient de tout,--même des choses françaises,
frivoles ou sérieuses,--avec une précision, une justesse, et des
détails qui allèrent jusqu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout
frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le
plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit
succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et--pourquoi ne
pas l'avouer?--ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi
bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son
œuvre. Aucun des personnages de _La Comédie humaine_ ne leur était
étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la
portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans
la moindre pruderie.

L'une dit:

--Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui
me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs--les mœurs
parisiennes--qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac
est, de tous vos écrivains--de tous les écrivains, je pense--celui qui
me semble avoir exprimé la vie--non pas seulement individuelle, mais
la vie universelle--avec le plus de vérité et le plus de puissance...
Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes
son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de
Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac
peut recréer tout un monde et le monde?... Il est un peu désespérant...
La vie, non plus, n'est guère belle, même chez nous, où l'hypocrisie
nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas
toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les
méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu'on ne croit, encore
asservis aux dogmes du vieux romantisme de Schelling... Malgré nos
savants, toute métaphysique n'est pas morte, chez nous... Quoiqu'on
dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n'a pas germé,
partout, sur la terre allemande.

Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de
tous, et même--dégringolade!--de M. Paul Bourget.

Elles étaient curieuses--comme d'un petit jeu de société, j'imagine--de
savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je
pensais quelque chose de M. Paul Bourget? Bah!

Je répondis:

--J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions
fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler... Et puis, il a pris
par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela
qu'il me semble bien qu'il est mort...

Je mis un temps, comme à la Comédie, et:

--C'était un garçon intelligent... déclarai-je, sur un ton d'oraison
funèbre.

Elles se récrièrent... J'insistai bravement:

--Je vous assure... intelligent... très intelligent... Tenez, c'est
peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac... qui en a le mieux
parlé... Il était très jeune, alors... et charmant... Il avait une
certaine générosité d'esprit... sauf que, déjà, il n'aimait pas les
pauvres... Oh! il avait les pauvres en horreur... Il ne les trouvait
pas dignes de la littérature... ni de l'humanité... Étant plus jeune
que moi, il me protégeait, m'éduquait, me tenait en garde contre
ce qu'il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop
grossiers aussi de ma nature... Un jour que nous remontions les
Champs-Élysées, il me dit: «Laissez donc les pauvres... ils sont
inesthétiques... ils ne mènent à rien.» Et, me montrant les beaux
hôtels qui, de chaque côté, bordent l'avenue: «Voilà, cher ami...
C'est là!...» Ah! si j'avais su profiter de ses leçons... Enfin, il
était charmant... Depuis, la vie, n'est-ce pas?... toutes sortes
d'ambitions...

--Il est si ennuyeux!... s'écria une dame, avec une conviction qui nous
fit tous éclater de rire...

--Enfin, comment est-il?... demanda une autre dame... Est-il vrai que
les femmes françaises raffolent de lui? Je ne puis le croire...

--Mon Dieu!... elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh!
autrefois... Tout est possible. Il le croyait, d'ailleurs... Mais
Bourget a cru à tant de choses... auxquelles il ne croyait pas!...
Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux...
Il ne flirte plus guère qu'avec Joseph de Maistre M. de Donald, la
monarchie, le pape...

--Pauvre garçon!... gémit la dame, avec une voix et une mine également
compatissantes.

--Ne le plaignez pas... Il y a là aussi des dessous à chiffonner... Il
est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir.

Un souvenir, alors, me revint:

--Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m'a fait,
sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien... Il est pittoresque,
mais un peu vulgaire... Je n'ose...

--Dites... dites!...

--Eh bien, Augier m'a dit... il me l'a même dit en vers: «Votre
Bourget, mon cher, mais c'est un cochon triste!...» Je rapportai le mot
à Bourget... Il s'en montra ravi...

--À cause de «triste»? .. sans doute...

--Non... à cause de «cochon»... C'était bien plus avantageux pour un
romancier psychologue...

--Cela est très drôle... Mais vous ne nous avez toujours pas dit
comment il est?...

--Je vais, si vous le permettez, vous raconter encore une histoire...
La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous
devez le penser... Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son
yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du
Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama: «Vous?... Ah! que je suis
heureux!... Il y a tellement longtemps!.. Cela méfait une telle joie
de vous revoir!... Toute ma jeunesse!»... Et il m'embrassa, le cher
Bourget... Après quoi: «Vous savez?... Vous allez être très étonné...
Vous verrez un Maupassant transformé... oh! transformé!» L'orgueil
riait par tous les plis de sa face... Il me confia: «Vous savez?... Je
l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie!»...
C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait _Notre
Cœur_, hélas!... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me
le reprocha: «Comment? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme...
énorme?»--«Si... si... dis-je... oh! si!»--«Mais c'est le plus grand
événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort! Comme il
eût aimé cela!» Il ajouta: «Ç'a été dur!... Maintenant, Dieu merci,
c'est fait!...» Sur le _Bel Ami_, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M.
Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de _L'Écho de Paris_,
et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes
aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne...
Maupassant ne disait pas un mot... Il était si affreusement triste, il
nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains,
que je ne pus m'empêcher de lui demander: «Qu'est-ce que tu as?...
Es-tu malade?»... Il se décida enfin à répondre: «Non... Je ne suis pas
malade... seulement... voilà... tu comprends?... Hier... tiens!... à la
place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Baüer,
la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux?» J'étais, en effet,
très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis
Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou
verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement... Maintenant,
le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé
de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui
devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant: «Qu'est-ce que
tu veux?... qu'est-ce que tu veux?»... Puis: «Ces femmes-là... je les
adore... parce que, mon vieux, vois-tu?... elles ont quelque chose
que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères
aïeules... l'amour de l'amour!» Tous, nous avions le cœur serré,
sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda: «Et _Notre
Cœur?_... Où en êtes-vous?» Et comme Maupassant ne répondait pas,
faisait un geste vague: «Quel beau titre!» s'écria Bourget, qui nous
prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre!...
Un livre extraordinaire!» Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer
plus lourdement encore: «Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené
à la psychologie... N'est-ce pas, Maupassant?... c'est moi? Dites que
c'est moi?» Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire,
d'un rire pénible qui me lit l'effet d'une sonnerie électrique qui se
déclenche... Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre... Voilà donc
où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la
Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu manier l'aviron avec un
si bel entrain de joyeux canotier!... Ce furent d'atroces moments...
Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua
à Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au
train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui
frappai sur l'épaule, et je lui dis: «Ah! oui!... vous l'avez amené à
la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein!...
Mes compliments, mon cher Bourget...» Depuis, je ne l'appelle plus «mon
cher Bourget», ni même «Bourget», je ne l'appelle plus du tout... Car
je ne l'ai jamais revu... C'est le général Mercier qui l'a revu...



Nos colonies.


Le lendemain, von B... rentrait à Berlin par le chemin de fer; sa
Mercédès aussi... Nous, nous filions sur Mayence...

À Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt,
le vieil Allemand classique, comme il s'en trouve encore, dans
les stations de la Suisse, l'Allemand à longue redingote, à barbe
broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s'en
perd, de plus en plus.

Épigraphiste de son métier, le docteur a rapporté de Tunisie de très
belles pierres puniques, à moins qu'elles ne fussent phéniciennes--il
n'est pas encore fixé--et qui offrent, pour l'Histoire, un intérêt
capital, en ce sens qu'elles sont absolument indéchiffrables...

--Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration... C'est là le plus
beau!

Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées...

--Oui, monsieur, refusées... Ce sont des ânes!...

Il consent à me les céder pour pas très cher... pour presque rien...

--De si belles inscriptions!... Syriaques, qui sait?... ou, peut-être,
persanes?... Pour quelques marks!...

Mais je refuse, moi aussi... Le docteur n'insiste pas davantage, hausse
les épaules, et:

--Bêtise!... fait-il simplement... Bêtise!

Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tanger, et même, à
Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire...
«pas puniques, pas phéniciennes... non... allemandes, monsieur... Ah!
ah! ah!... De la bonne fabrication allemande!...» Il s'écrie:

--Très beau, le Maroc!... Un pays, très beau... Et les Marocains, de
très braves gens, monsieur... de si excellentes gens!... Ah! les braves
gens!...

Nous parlons de la toute récente frasque de l'empereur Guillaume, son
débarquement à Tanger... Le docteur dit:

--À quoi bon faire des choses si inutiles?... Toutes ces démonstrations
bruyantes... théâtrales... Ah! je n'aime pas ça... Oui... je sais,
l'honneur national?... Mais l'honneur national, monsieur, c'est le
commerce... Et le commerce allemand va très bien au Maroc... Il va
très bien, très bien... parce que nous avons, au Maroc, des agents
admirables... admirables... oui, monsieur... les meilleurs agents du
monde... les Français!...

Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs poils de sa barbe...
Et il reprend sur un ton où l'ironie est restée...

--J'aime beaucoup les Français... Vous autres Français... vous avez de
grandes... grandes qualités... des qualités brillantes... énormes...
vous êtes... vous êtes...

Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français... à
citer des exemples caractéristiques de nos si brillantes qualités; et,
ne trouvant ni définition ni exemples, il s'en tient, décidément, à sa
première affirmation, si vague:

--Enfin... vous avez de grandes qualités, ah!... Mais, excusez-moi...
vous n'êtes pas toujours faciles à vivre... Autoritaires en diable...
tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et de querelles... un
peu pillards... hé!... hé!... et même cruels...--je parle, dans vos
colonies, vos protectorats... partout, où vous avez un établissement,
une influence quelconque...--est-ce vrai?... Enfin, on vous déteste...
on vous a en horreur!... Hein?... Vous en convenez?... C'est très
triste...

Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur.

--Alors, les indigènes ne pensent qu'à se soustraire à votre
autorité... à ruiner, s'ils le peuvent, votre influence... Et s'ils
trouvent une bonne occasion--on trouve toujours une bonne occasion--de
vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer... Dame! écoutez
donc?... Ne vous fâchez pas, monsieur... Nous causons, n'est-ce pas?...
Je fais de l'histoire... Je fais votre histoire... votre histoire
coloniale... et même votre histoire nationale... Si elle a été souvent
glorieuse--mais qu'est-ce que la gloire, mon Dieu?--elle n'a pas
été toujours bien généreuse... Toutes ces querelles... toutes ces
guerres... tout ce sang...au long des siècles!... Enfin, n'importe...
J'aime beaucoup les Français... Nous leur devons la grandeur
allemande... On ne peut pas oublier ça!... Ah! ah!... Et tenez...
je suppose... au Maroc... parfaitement... au Maroc, il y a aussi
des Allemands... Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules... Ils
boivent de la bière et mangent des saucisses fumées... Je sais... je
sais bien... Mais ils sont gentils avec le Marocain... Ils respectent
ses mœurs, ses coutumes, sa religion, son droit à rester un être
humain... Ils l'aident, à l'occasion, et, au besoin, le défendent,
sans l'exciter ostensiblement contre les autres... Ils lui donnent
confiance... Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc,
quelque chose à y vendre... hé, mon Dieu, c'est l'Allemand qui profite
tout naturellement des bonnes dispositions de l'indigène, et de sa
haine contre les Français... Voyez-vous... ça n'est pas plus compliqué
que ça!... La diplomatie, monsieur... quelle sottise!... Moi, j'aurais
été l'Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J'aurais dit, en fumant
tranquillement, ma bonne pipe de porcelaine: «Laissons faire les
Français... Ils travaillent pour nous...» Et, là-dessus, j'aurais pris
un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si
lourds...

Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées
se projettent de tous les côtés.

--Tenez! propose-t-il... Nous allons faire un pari... c'est cela...
un petit pari... Nous allons parier mes très belles pierres puniques
contre ce que vous voudrez... ce que vous voudrez, ah!... Nous allons
parier que, si les Français quittaient le Maroc, et qu'il ne restât
plus, au Maroc, avec les Marocains, que des Allemands... il n'y aurait
plus d'embêtements... plus de grabuges, d'anarchie, de guerres, de
massacres... plus rien... Le Maroc redeviendrait, subitement, une sorte
de Paradis terrestre... Vous ne voulez pas?... Non? Vous avez raison...

Puis, après un petit silence:

--Vous ne voulez pas non plus, décidément, de mes inscriptions
puniques, phéniciennes, syriaques ou persanes?... Allons, monsieur,
cent marks?... Non plus?... Dommage... dommage!...



Strasbourg.


Après avoir traversé le Rhin à Kohl, en dépit de nos lettres de
recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer
par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre,
en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements
vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce
alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires
de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le
gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de
plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore
très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le
gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance,
une sorte de rancune sourde contre ce pays.

Je n'avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne
l'ai pas reconnue? À l'exception du quartier de la cathédrale, et de
ce vieux quartier si pittoresque, qu'on appelle la petite France,
rien d'autrefois n'est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où
nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est
déjà. Aujourd'hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et
toute neuve, la ville des belles maisons blanches et des balcons
fleuris. Nous n'en avons pas une pareille en France. Les larges voies
des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les
universités monumentales, tous ces palais élevés à l'honneur des
lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l'Allemagne
s'est enfoncée jusqu'au plus profond du vieux sol français, ces jardins
merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s'épanouit en banques
énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille
sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui
gardent encore, au cœur, d'impossibles espérances. Ah! je plains le
pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au
développement continu d'une cité à qui il a suffi d'infuser du sang
allemand pour qu'elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur.
Telle fut, au moins, ma première impression.

Je n'ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa
mentalité. Un voyageur est dupe de tant d'apparences! Et tant de choses
lui échappent!... Mais j'ai longuement causé avec un Alsacien très
intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m'a dit:

--Strasbourg est complètement germanisée... Quelques familles
bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à
ressasser, en français, d'anciens souvenirs, le soir, autour de la
lampe... Elles n'ont ni influence, ni crédit. N'oubliez pas, non plus,
que le prêtre, en ce pays très catholique, s'est fait tout de suite
l'agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive.
Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément,
agressivement allemand. Il n'a même pas attendu le dernier chant du coq
gaulois, pour renier sa patrie!... Au vrai, il n'y a plus ici que très
peu d'Alsaciens, noyés sous un flot d'Allemands qui, après l'annexion,
sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires
et chercher fortune. Ce n'est pas la crème de l'Allemagne. Nos
fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème
des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas...
Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace... Et ils
espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré... Ils sont
rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle
un peu humiliante... Par exemple, nous avons ce qu'il y a de mieux
comme armée... Sous ce rapport, on n'a pas lésiné, pas marchandé...
vingt mille hommes!... Les meilleurs, les plus solides régiments de
tout l'Empire... Oh! nous n'en sommes pas très fiers... Je dois dire
pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de
leur morgue... Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la
vie générale, vivent en bonne harmonie avec l'élément civil... Beaucoup
sont riches et font de la dépense... Et puis, les musiques, qui se
prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes...

Comme je lui parlais de l'énorme développement de la ville:

--Oui!... fit-il assez vaguement... C'est surtout un décor, derrière
lequel il y a bien de la misère... pour ne rien exagérer, bien de
la gêne. Quoique l'Alsace ait un sol fertile, et qu'elle soit, pour
ainsi dire, la seule province agricole de tout l'Empire, nous n'en
sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les
centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi... Les
impôts nous écrasent... La vie est horriblement chère, quarante-cinq
pour cent de plus qu'autrefois... Matériellement, nous ne sommes donc
pas très heureux... Moralement, politiquement, nous restons, sous
l'autorité de l'Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France:
soumis, passifs, et mécontents... Ou se trompe beaucoup en France sur
la mentalité et la sentimentalité de l'Alsacien. Il n'est pas du tout
tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes,
et toute une littérature stupidement patriotique... L'Alsacien déteste
les Allemands, rien de plus exact... Vous en concluez qu'il adore les
Français... Grave erreur! S'il est vrai que dans l'imagerie populaire
et les dictons familiers d'un pays se voie et se lise l'expression de
ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous
saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l'Alsacien traite
les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu'ils sont des
_schwein_, des porcs; il appelle les Français, des «welches»!...

Je croyais avoir entendu: des belges. Je lui en fis la remarque.

--Welches... belges..., c'est le même mot, répondit-il. Et croyez que,
dans son esprit, ceci n'est pas moins injurieux que cela. Au fond,
ça lui est tout à fait indifférent d'être Allemand ou Français...
Ce qu'il voudrait, c'est être Alsacien... Ce qu'il rêve?... Son
autonomie... Seulement, saurait-il s'en servir?... J'ai bien peur
que non... Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait
obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à
l'Allemagne... Mais, livré à lui-même, je crains qu'il ne se perde dans
toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu'il sache,
qu'il puisse se conduire tout seul... Il a besoin qu'on le mène par la
bride... Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux... Si
vous connaissiez son patois?... Oh! bien plus riche en couleurs que
l'argot parisien... Excellent homme, d'ailleurs, qu'il faut aimer, car
il a de fortes qualités...

Il sourit, et je pus constater que son sourire n'avait aucune amertume.

--Je vous dis mes craintes... Craintes tout idéales, n'est-ce pas?...
Car l'autonomie de l'Alsace, voilà une question qui n'est pas près de
se poser...

Il ajouta:

--Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité
humaine... Tenez, sous l'Empire, Colmar était ignoblement sale,
puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en
réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le
lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand
a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente,
avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands
nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable,
et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide
et moins âpre. L'Allemand--je ne dis pas le juif allemand--l'Allemand
ignore l'économie. Il est--non pas fastueux--car le faste suppose une
imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que
l'Allemand n'a pas,--mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il
a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs
et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail
assez curieux... À Berlin--je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que
je pourrais dire--le jour même des vacances, plus de deux cent mille
familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais
particulièrement en Suisse... Vous avez du les rencontrer, au bord de
tous les lacs, au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens,
un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux
tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à
la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig...
Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent
ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de
partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cette
fameuse instruction!...

Il se mit à rire.

--Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça...

--En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux,
sous le régime allemand?

Il répondit simplement:

--Mon Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi...
d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a
pas une grande importance...

--Et la Lorraine?

--Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque
dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce
vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance...



Berlin-Sodome.


Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l'Alsace, au
moment même de nous installer dans l'auto, nous vîmes accourir, épanoui
d'aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son
front, mon ami Albert D... Il paraissait essoufflé mais ravi de la
rencontre. Il promenait en Allemagne ce vêtement et un chapeau qui ne
sont pas, depuis quelque quinze ans, indifférents qu'aux saisons, comme
je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j'eus
la surprise de le constater...

--Enfin, s'écria-t-il, après s'être incliné devant les dames, enfin!...
Je trouve des Français... je trouve des Parisiens, des êtres simples,
candides... des êtres normaux et vertueux... Laissez-moi vous regarder!

Ses lèvres s'avançaient pour rire; il ne criait pas moins fort que, rue
Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu'il parle d'art, et ne forçait pas
moins sa voix jusqu'au fausset.

--Oui, mes amis, j'arrive de Berlin... Vous n'avez pas été, cette
fois-ci, jusqu'à Berlin?... Allez à Berlin... allez-y... il faut
absolument aller à Berlin... Il faut le voir, le revoir... C'est
prodigieux... kolossal!... comme ils disent... Allez-y!...

Et, me prenant par le bras comme pour m'y entraîner, il parlait
toujours:

--Toutes les fois que j'y reviens, j'y ai une surprise nouvelle...
C'est que j'ai connu Berlin, en 56, moi... Une grande ville de
province, pleine de soldats, triste, l'air pauvre. À présent, le luxe
s'y étale... brououu... Et le dévergondage?... Brououu!... Ah!...
Kolossal!...

Ses yeux se bridaient dans la grimace qu'il faisait en riant, et il
baissait la voix en m'emmenant à l'écart avec Gerald.

--Des pédérastes! des pédérastes!... Tous pédérastes!... Les plus
grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les
chambellans... et les généraux, et les grands écuyers, et les
ambassadeurs..., tous!... tous!... Scandales sur scandales... procès
sur procès... disparitions sur disparitions... Kolossal!... D'ailleurs,
vous avez bien lu, en première page du _Temps_, qui n'en peut mais,
ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de
là-bas? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui
font la fortune du _Journal?..._

Il sautillait sur ses vieilles bottines déformées par la goutte, et
se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire une _bonne
blague_ à son professeur:

--Et savez-vous qu'il s'est formé une ligue de ces messieurs, en vue
d'obtenir l'abrogation d'articles gênants du code, qui les empêchent
de... de...

Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer
de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines...

--Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et
du pédéraste... une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses
assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je
suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent
pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la
richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant,
ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est
l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la
_Gründerzeit_... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui
ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils
m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi! Scandaliser un
Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure
ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous
ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!... À en croire
leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces
germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien...
ils font mieux que nous... Ils sont Sodome... Sodome-sur-la-Sprée.
Naturellement, la province suit le mouvement; les officiers et les
hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la-Sprée... Mais
il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l'Oder, et Sodome-sur-l'Elbe, et
Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin...
Ah! ah!... sur-le-Rhin, mon cher.

Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta:

--Quand nous avons été vicieux, nous autres,--nous ne le sommes plus
guère, la mode en est passée,--nous l'avons été légèrement, gaiement...
Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et
ignorent le goût, le sont--comment dire?--scientifiquement... Il ne
leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont
inventé l'_homosexualité_... Où la science va-t-elle se nicher, mon
Dieu?... Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils
savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakespeare
ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de
Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur
les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les
pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites
avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice,
tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie... Allez à
Berlin, je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage...

Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans, qu'il s'arrêtât
de parler, de crier et de rire, et nous, étions loin, déjà, que nous le
voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous
tournions le dos...



Les deux frontières.


Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace,
ses cultures d'orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses
belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux
pentes molles, aux tons très doux de vieux velours... Quelle lumière
attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les
transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer
les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et
tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la
même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes
Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les
beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes,
à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne,
qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien...

Dans une de ces petites villes, nous manquons d'essence... On nous dit:

--Vous en trouverez chez le pharmacien.

Mais le pharmacien n'en a plus... Il vient de vendre son dernier litre
à des Anglais...

--Vous trouverez cela chez le médecin, renseigne-t-il...

Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n'y a plus à la maison
qu'une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j'aperçois un
tonneau, plein de «benzine», et un gros bidon d'huile.

--Prenez ce qu'il vous faut...

Elle ne sait même pas ce que cela vaut... Sur mon insistance:

--À votre idée... fait-elle en souriant...

Elle n'est pas jolie, pas même blonde; et elle n'a pas ce costume dont
Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants
actualistes de bière et de femmes affublèrent, dans leurs brasseries,
tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge.

Dans une «restauration», où nous avons fort mal déjeuné, on nous a
servi, je ne sais plus quoi:

--Plat allemand! salue l'un de nous.

--Alsacien, monsieur, riposte vivement l'aubergiste.

Et, comme on nous en apporte un autre:

--Plat français!... Ah! ah! crié-je, avec un geste à la Déroulède.

--Alsacien! alsacien! rectifie, sur un ton irrité et plus rude,
l'aubergiste qui nous tourne le dos.

Et j'ai cru voir, sur ses lèvres, le mot: «welches!»... Il ne l'a pas
prononcé.

C'est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la
frontière, à Grand-Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets
chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et
demie... Et nous avions l'idée folle d'aller coucher à Baccarat...
Pourquoi, mon Dieu? Le douanier activa les formalités. Malgré l'heure
tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt.

--J'ai justement, aujourd'hui, de l'argent français, nous dit-il. Je
pense que vous aimerez mieux ça...

Le bureau était très propre, bien rangé; les hommes, très astiqués,
dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage.

À Raon-la-Plaine, douane française nous fûmes accueillis comme des
chiens. Un trou puant, un cloaque immonde, un amoncellement de fumier:
telle était notre frontière, à nous... Ce que nous vîmes des maisons,
nous parut misérable et sordide. Des gens hurlaient dans un café...

Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, une cravate
bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante
de graisse, un douanier s'était précipité au-devant de la voiture,
en agitant une lanterne... Il nous interrogea, sur un ton impératif,
presque grossier.

--Qu'est-ce qu'il y a dans ces malles?... ces paquets?

--Rien... des effets.

--Que vous dites?... Faudra voir ça!... Mais il est trop tard... À
c't'heure, bonsoir!... Demain!

J'entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef... Une pièce en
désordre... un parquet gluant de saletés... Il n'y avait pas de
chef... Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac... Il
poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte...
Dehors, les gens étaient sortis du café... entouraient l'automobile,
nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche
mauvaise, les yeux sournois...

Je décidai de rebrousser chemin jusqu'à Grand-Fontaine, pour y passer
la nuit...

Le lendemain matin, il nous fallut subir la visite. Le douanier
s'acharna à la rendre la plus ignominieuse qu'il put. Il bouscula nos
effets dans les malles, brisa un flacon dans un nécessaire, inventoria,
pièce par pièce, les outils du mécanicien... Jusqu'à un kodak qu'il
fallut enlever de son étui, pour voir ce qu'il y avait au fond. Cela
dura une heure... Je rédigeai une réclamation... Mais où vont les
réclamations?...

Enfin, il nous permit de partir... furieux de n'avoir rien trouvé de
suspect, heureux, tout de même, de nous avoir embêtés...

Comme nous dépassions la dernière maison de cet ignoble village,
une pierre, lancée, on ne sait d'où, vint briser une des glaces de
l'automobile... J'en fus quitte pour une écorchure légère à la joue.

--Allons! dis-je... Pas d'erreur!... Nous sommes bien en France.

--Sale pays!... maugréa Brossette.

Mais je pense qu'il parlait seulement de Raon-la-Plaine...



Paris, Cormeilles-en-Vexin, 1905-1907.



TABLE


DÉDICACE.--À Monsieur Fernand Charron

LE DÉPART

Avis au lecteur.--La vitesse.--Le garage.--Mon chauffeur.
--Frontières.--La douane allemande.--Vers Rocroy.--Une ville
morte.--Une ville forte.--Une famille d'automobilistes.

BRUXELLES

Le roi en est.--L'accent belge.--Le repas des funérailles.
--Vive l'armée belge!--Ma complice.--Au cabaret.

CHEZ LES BELGES

Catholicisme.--Démocrates de Gand.--Constantin Meunier.--Un
Industriel.--Waterloo.--Au Musée.--Il fait de la race.--Roi
d'affaires.--Le caoutchouc rouge.--Remords.

ANVERS

Vers le port.--Un port--Bateaux--La ville.--Sur les quais.
--Tapirs.--Ministrels.--L'évangéliste --Émigrante.--Pogromes
--Prostitution.--Anvers prospère.

EN HOLLANDE

Fantômes.--Le lilas André Theuriet.--Vincent van Gogh et Bréda.--Sur
les Hollandais.--Gorinchem.--La découverte de Claude Monet.--Le port,
patrie du peintre.--La digue.--Soir à Dordrecht.--Dordrecht.--Le musée
des Boërs.--Rotterdam.--Un spéculateur.--Canaux d'Amsterdam.--Foire aux
fromages.--La porte entrebâillée.--Hymne à la paix et à La Haye.

LA FAUNE DES ROUTES

BORDS DU RHIN

Düsseldorf.--Modern-style.--Mon ami von B...--Le Surempereur.--L'école
de Düsseldorf.--Le théâtre repopulateur.--Une soirée au
music-hall.--Souvenirs et rêveries dans Cologne.--Avec Balzac.--La
femme de Balzac.--La mort de Balzac.--Les femmes allemandes et M.
Paul Bourget.--Nos colonies.--Strasbourg.--Berlin-Sodome.--Les deux
frontières.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La 628-E8 - Avec le chapitre intégral "Balzac"" ***

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