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Title: La Comédie humaine - Volume VIII - Scènes de la vie de Province - Tome IV
Author: Balzac, Honoré de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Comédie humaine - Volume VIII - Scènes de la vie de Province - Tome IV" ***

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    Au lecteur.

    Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
    la version originale. Seules les corrections indiquées
    à la fin du texte ont été effectuées.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  H. DE BALZAC


  LA
  COMÉDIE HUMAINE

  HUITIÈME VOLUME


  PREMIÈRE PARTIE
  ÉTUDES DE MŒURS


  DEUXIÈME LIVRE


  PARIS.—IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.



  SCÈNES
  DE LA
  VIE DE PROVINCE

  TOME IV


  ILLUSIONS PERDUES: (1re PARTIE) LES DEUX POÈTES
  (2e PARTIE) UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS
  (3e PARTIE) ÈVE ET DAVID


  PARIS
  V{E} A{DRE} HOUSSIAUX, ÉDITEUR
  HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
  7, RUE PERRONET, 7.

  1874



  [Illustration: IMP. E. MARTINET.

  SÉCHARD.

  Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres
  de l'automne.

                                               (ILLUSIONS PERDUES.)]



DEUXIÈME LIVRE

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE



ILLUSIONS PERDUES


  A MONSIEUR VICTOR HUGO.

  _Vous qui, par le privilége des Raphaël et des Pitt, étiez déjà grand
  poète à l'âge où les hommes sont encore si petits, vous avez, comme
  Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux
  embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du
  Journal. Aussi désiré-je que votre nom victorieux aide à la victoire
  de cette œuvre que je vous dédie, et qui, selon certaines personnes,
  serait un acte de courage autant qu'une histoire pleine de vérité.
  Les journalistes n'eussent-ils donc pas appartenu, comme les marquis,
  les financiers, les médecins et les procureurs, à Molière et à son
  Théâtre? Pourquoi donc la Comédie humaine, qui_ castigat ridendo
  mores, _excepterait-elle une puissance, quand la Presse parisienne
  n'en excepte aucune_?

  _Je suis heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi_

  _Votre sincère admirateur et ami_,

  DE BALZAC.



PREMIÈRE PARTIE.

LES DEUX POÈTES.


A l'époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les
rouleaux à distribuer l'encre ne fonctionnaient pas encore dans les
petites imprimeries de provinces. Malgré la spécialité qui la met en
rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours
des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire
gémir la presse, maintenant sans application. L'imprimerie arriérée y
employait encore des balles en cuir frottées d'encre, avec lesquelles
l'un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se
place la _forme_ pleine de lettres sur laquelle s'applique la feuille
de papier était encore en pierre et justifiait son nom de _marbre_.
Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd'hui si bien fait oublier
ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux
livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et des Didot, qu'il est
nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas
Séchard portait une superstitieuse affection; car ils jouent leur rôle
dans cette grande petite histoire.

Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot
typographique les ouvriers chargés d'assembler les lettres appellent
un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui
d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l'encrier
à la presse et de la presse à l'encrier, leur a sans doute valu ce
sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes,
à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres
dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues.
A la désastreuse époque de 1793, Séchard, âgé d'environ cinquante
ans, se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la
grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées.
Le vieux pressier resta seul dans l'imprimerie dont le maître,
autrement dit le Naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans
enfants. L'établissement parut menacé d'une destruction immédiate:
l'Ours solitaire était incapable de se transformer en Singe; car,
en sa qualité d'imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire. Sans
avoir égard à ses incapacités, un Représentant du Peuple, pressé de
répandre les beaux décrets de la Convention, investit le pressier du
brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition.
Après avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen Séchard indemnisa
la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme,
avec lesquelles il paya le matériel de l'imprimerie à moitié de la
valeur. Ce n'était rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les
décrets républicains. En cette conjoncture difficile, Jérôme-Nicolas
Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble Marseillais qui ne
voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour
ne pas perdre sa tête, et qui ne pouvait trouver de pain que par un
travail quelconque. Monsieur le comte de Maucombe endossa donc l'humble
veste d'un prote de province: il composa, lut et corrigea lui-même
les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui
cachaient des nobles; l'Ours devenu Naïf les tira, les fit afficher;
et tous deux ils restèrent sains et saufs. En 1795, le grain de la
Terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un autre
maître Jacques qui pût être compositeur, correcteur et prote. Un
abbé, depuis évêque sous la Restauration et qui refusait alors de
prêter le serment, remplaça le comte de Maucombe jusqu'au jour où le
Premier Consul rétablit la religion catholique. Le comte et l'évêque
se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs.
Si en 1802 Jérôme-Nicolas Séchard ne savait pas mieux lire et écrire
qu'en 1793, il s'était ménagé d'assez belles _étoffes_ pour pouvoir
payer un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était devenu
très-redoutable à ses Singes et à ses Ours. L'avarice commence où la
pauvreté cesse. Le jour où l'imprimeur entrevit la possibilité de
se faire une fortune, l'intérêt développa chez lui une intelligence
matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa
pratique narguait la théorie. Il avait fini par toiser d'un coup d'œil
le prix d'une page et d'une feuille selon chaque espèce de caractère.
Il prouvait à ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient
plus cher à remuer que les fines; s'agissait-il des petites, il disait
qu'elles étaient plus difficiles à manier. La _composition_ étant la
partie typographique à laquelle il ne comprenait rien, il avait si
peur de se tromper qu'il ne faisait jamais que des marchés léonins.
Si ses compositeurs travaillaient à l'heure, son œil ne les quittait
jamais. S'il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers
à vil prix et les emmagasinait. Aussi dès ce temps possédait-il déjà la
maison où l'imprimerie était logée depuis un temps immémorial. Il eut
toute espèce de bonheur: il devint veuf et n'eut qu'un fils; il le mit
au lycée de la ville, moins pour lui donner de l'éducation que pour se
préparer un successeur; il le traitait sévèrement afin de prolonger la
durée de son pouvoir paternel; aussi les jours de congé, le faisait-il
travailler à la casse en lui disant d'apprendre à gagner sa vie pour
pouvoir un jour récompenser son pauvre père, qui se saignait pour
l'élever. Au départ de l'abbé, Séchard choisit pour prote celui de ses
quatre compositeurs que le futur évêque lui signala comme ayant autant
de probité que d'intelligence. Par ainsi, le bonhomme fut en mesure
d'atteindre le moment où son fils pourrait diriger l'établissement, qui
s'agrandirait alors sous des mains jeunes et habiles. David Séchard
fit au lycée d'Angoulême les plus brillantes études. Quoiqu'un Ours,
parvenu sans connaissances ni éducation, méprisât considérablement
la science, le père Séchard envoya son fils à Paris pour y étudier
la haute typographie; mais il lui fit une si violente recommandation
d'amasser une bonne somme dans un pays qu'il appelait le _paradis des
ouvriers_, en lui disant de ne pas compter sur la bourse paternelle,
qu'il voyait sans doute un moyen d'arriver à ses fins dans ce séjour
_au pays de Sapience_. Tout en apprenant son métier, David acheva son
éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de
l'année 1819 David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge
liard à son père, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon
des affaires. L'imprimerie de Nicolas Séchard possédait alors le seul
journal d'annonces judiciaires qui existât dans le Département, la
pratique de la Préfecture et celle de l'Évêché, trois clientèles qui
devaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif.

Précisément à cette époque, les frères Cointet, fabricants de papiers,
achetèrent le second brevet d'imprimeur à la résidence d'Angoulême,
que jusqu'alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète
inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous l'Empire,
comprimèrent tout mouvement industriel; par cette raison, il n'en
avait point fait l'acquisition, et sa parcimonie fut une cause de
ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle, le
vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s'établirait entre
son établissement et les Cointet serait soutenue par son fils, et non
par lui.—J'y aurais succombé, se dit-il; mais un jeune homme élevé
chez MM. Didot s'en tirera. Le septuagénaire soupirait après le moment
où il pourrait vivre à sa guise. S'il avait peu de connaissances en
haute typographie, en revanche il passait pour être extrêmement fort
dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soûlographie,
art bien estimé par le divin auteur du _Pantagruel_, mais dont la
culture, persécutée par les sociétés dites de _tempérance_, est
de jour en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle
à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d'une soif
inextinguible. Sa femme avait pendant long-temps contenu dans de justes
bornes cette passion pour le raisin pilé, goût si naturel aux Ours
que monsieur de Chateaubriand l'a remarqué chez les véritables ours
de l'Amérique; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes
du jeune âge reviennent avec force dans la vieillesse de l'homme.
Séchard confirmait cette observation: plus il vieillissait, plus il
aimait à boire. Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des
marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement
et la forme d'un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues
veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités
violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d'une
truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l'automne. Cachés
sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés de neige, ses
petits yeux gris, où pétillait la ruse d'une avarice qui tuait tout en
lui, même la paternité, conservaient leur esprit jusque dans l'ivresse.
Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de cheveux grisonnants
qui frisotaient encore, rappelait à l'imagination les Cordeliers des
_Contes de la Fontaine_. Il était court et ventru comme beaucoup de
ces vieux lampions qui consomment plus d'huile que de mèche; car les
excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre.
L'ivrognerie, comme l'étude, engraisse encore l'homme gras et maigrit
l'homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis trente ans le
fameux tricorne municipal, qui dans quelques provinces se retrouve
encore sur la tête du tambour de la ville. Son gilet et son pantalon
étaient en velours verdâtre. Enfin, il avait une vieille redingote
brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d'argent. Ce
costume où l'ouvrier se retrouvait encore dans le bourgeois convenait
si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie,
que ce bonhomme semblait avoir été créé tout habillé: vous ne l'auriez
pas plus imaginé sans ses vêtements qu'un oignon sans sa pelure. Si
le vieil imprimeur n'eût pas depuis long-temps donné la mesure de son
aveugle avidité, son abdication suffirait à peindre son caractère.
Malgré les connaissances que son fils devait rapporter de la grande
École des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu'il
ruminait depuis long-temps. Si le père en faisait une bonne, le fils
devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme, il n'y avait ni
fils ni père en affaire. S'il avait d'abord vu dans David son unique
enfant, plus tard il y vit un acquéreur naturel de qui les intérêts
étaient opposés aux siens: il voulait vendre cher, David devait
acheter à bon marché; son fils devenait donc un ennemi à vaincre.
Cette transformation du sentiment en intérêt personnel, ordinairement
lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et
directe chez le vieil Ours, qui montra combien la soûlographie rusée
l'emportait sur la typographie instruite. Quand son fils arriva, le
bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles
ont pour leurs dupes: il s'occupa de lui comme un amant se serait
occupé de sa maîtresse; il lui donna le bras, il lui dit où il fallait
mettre les pieds pour ne pas se crotter; il lui avait fait bassiner
son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le lendemain, après avoir
essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas
Séchard, fortement aviné, lui dit un:—_Causons d'affaires?_ qui passa
si singulièrement entre deux hoquets, que David le pria de remettre les
affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de
son ivresse pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps.
D'ailleurs, après avoir porté son boulet pendant cinquante ans, il
ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils
serait le Naïf.

Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l'établissement.
L'imprimerie, située dans l'endroit où la rue de Beaulieu débouche
sur la place du Mûrier, s'était établie dans cette maison vers
la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux
avaient-ils été disposés pour l'exploitation de cette industrie. Le
rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un
vieux vitrage, et par un grand châssis sur une cour intérieure. On
pouvait d'ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais en
province les procédés de la typographie sont toujours l'objet d'une
curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une
porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu'il
fallût descendre quelques marches, le sol de l'atelier se trouvant au
dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne prenaient
jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de
l'atelier. S'ils regardaient les berceaux formés par les feuilles
étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le
long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de
fer qui maintenaient les presses. S'ils suivaient les agiles mouvements
d'un compositeur grapillant ses lettres dans les cent cinquante-deux
cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son
composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame
de papier trempé chargée de ses pavés, ou s'attrapaient la hanche dans
l'angle d'un banc; le tout au grand amusement des Singes et des Ours.
Jamais personne n'était arrivé sans accident jusqu'à deux grandes
cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables
pavillons sur la cour, et où trônaient d'un côté le prote, de l'autre
le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement
décorés par des treilles qui, vu la réputation du maître, avaient une
appétissante couleur locale. Au fond, et adossé au noir mur mitoyen,
s'élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le
papier. Là, étaient l'évier sur lequel se lavaient avant et après le
tirage les Formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches
de caractères; il s'en échappait une décoction d'encre mêlée aux eaux
ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les
jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison.
Cet appentis était flanqué d'un côté par la cuisine, de l'autre par
un bûcher. Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel il n'y
avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La
première, aussi longue que l'allée, moins la cage du vieil escalier de
bois, éclairée sur la rue par une petite croisée oblongue, et sur la
cour par un œil-de-bœuf, servait à la fois d'antichambre et de salle
à manger. Purement et simplement blanchie à la chaux, elle se faisait
remarquer par la cynique simplicité de l'avarice commerciale; le
carreau sale n'avait jamais été lavé; le mobilier consistait en trois
mauvaises chaises, une table ronde et un buffet situé entre deux portes
qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon; les
fenêtres et la porte étaient brunes de crasse; des papiers blancs ou
imprimés l'encombraient la plupart du temps; souvent le dessert, les
bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchard se voyaient
sur les ballots. La chambre à coucher, dont la croisée avait un vitrage
en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles
tapisseries que l'on voit en province le long des maisons au jour
de la Fête-Dieu. Il s'y trouvait un grand lit à colonnes garni de
rideaux, de bonnes-grâces et d'un couvre-pieds en serge rouge, deux
fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie,
un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette chambre, où
se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes,
avait été arrangée par le sieur Rouzeau, prédécesseur et maître de
Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu madame Séchard,
offrait d'épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier; les
panneaux étaient décorés d'un papier à scènes orientales, coloriées en
bistre sur un fond blanc; le meuble consistait en six chaises garnies
de basane bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux
fenêtres grossièrement cintrées, et par où l'œil embrassait la place
du Mûrier, était sans rideaux; la cheminée n'avait ni flambeau, ni
pendule, ni glace. Madame Séchard était morte au milieu de ses projets
d'embellissement, et l'Ours ne devinant pas l'utilité d'améliorations
qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, _pede
titubante_, Jérôme-Nicolas Séchard amena son fils et lui montra sur
la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé sous sa
direction par le prote.

—Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux
ivres du papier à son fils et de son fils au papier. Tu verras quel
bijou d'imprimerie je te donne.

—Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, à marbre en
fonte....

—Une amélioration que j'ai faite, dit le vieux Séchard en interrompant
son fils.

—Avec tous leurs ustensiles; encriers, balles et bancs, etc., seize
cents francs! Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber
l'inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus,
et dont il faut faire du feu.

—Des sabots?... s'écria le vieux Séchard, des sabots?... Prends
l'inventaire et descendons! Tu vas voir si vos inventions de méchante
serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Après, tu
n'auras pas le cœur d'injurier d'honnêtes presses qui roulent comme
des voitures en poste, et qui iront encore pendant toute ta vie sans
nécessiter la moindre réparation. Des sabots! Oui c'est des sabots où
tu trouveras du sel pour cuire des œufs! des sabots que ton père a
manœuvrés pendant vingt ans, qui lui ont servi à te faire ce que tu es.

Le père dégringola l'escalier raboteux, usé, tremblant, sans y
chavirer; il ouvrit la porte de l'allée qui donnait dans l'atelier,
se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et
nettoyées, il montra les fortes jumelles en bois de chêne frotté par
son apprenti.

—Est-ce là un amour de presse? dit-il.

Il s'y trouvait le _billet de faire part_ d'un mariage. Le vieil
Ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan sur le marbre
qu'il fit rouler sous la presse; il tira le barreau, déroula la corde
pour ramener le marbre, releva tympan et frisquette avec l'agilité
qu'aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi manœuvrée jeta un si
joli cri que vous eussiez dit d'un oiseau qui serait venu heurter à une
vitre et se serait enfui.

—Y a-t-il une seule presse anglaise capable d'aller ce train-là? dit le
père à son fils étonné.

Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, à la troisième
presse, sur chacune desquelles il fit la même manœuvre avec une égale
habileté. La dernière offrit à son œil troublé de vin un endroit
négligé par l'apprenti; l'ivrogne, après avoir notablement juré, prit
le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui lustre
le poil d'un cheval à vendre.

—Avec ces trois presses-là, sans prote, tu peux gagner tes neuf mille
francs par an, David. Comme ton futur associé, je m'oppose à ce que
tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui usent les
caractères. Vous avez crié miracle à Paris en voyant l'invention de ce
maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire la fortune
des fondeurs. Ah! vous avez voulu des Stanhope! merci de vos Stanhope
qui coûtent chacune deux mille cinq cents francs, presque deux fois
plus que valent mes trois bijoux ensemble, et qui vous échinent la
lettre par leur défaut d'élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi,
mais retiens bien ceci: la vie des Stanhope est la mort du caractère.
Ces trois presses te feront un bon user, l'ouvrage sera proprement
_tirée_, et les Angoumoisins ne t'en demanderont pas davantage. Imprime
avec du fer ou avec du bois, avec de l'or ou de l'argent, ils ne t'en
paieront pas un liard de plus.

—_Item_, dit David, cinq milliers de livres de caractères, provenant de
la fonderie de monsieur Vaflard... A ce nom, l'élève des Didot ne put
s'empêcher de sourire.

—Ris, ris! Après douze ans, les caractères sont encore neufs. Voilà ce
que j'appelle un fondeur! Monsieur Vaflard est un honnête homme qui
fournit de la matière dure; et, pour moi, le meilleur fondeur est celui
chez lequel on va le moins souvent.

—Estimés dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille
francs, mon père! mais c'est à quarante sous la livre, et messieurs
Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos
têtes de clous ne valent que le prix de la fonte, dix sous la livre.

—Tu donnes le nom de têtes de clous aux Bâtardes, aux Coulées, aux
Rondes de monsieur Gillé, anciennement imprimeur de l'Empereur, des
caractères qui valent six francs la livre, des chefs-d'œuvre de gravure
achetés il y a cinq ans, et dont plusieurs ont encore le blanc de la
fonte, tiens! Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de
_sortes_ qui n'avaient jamais servi et les montra.

—Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni écrire, mais j'en sais
encore assez pour deviner que les caractères d'écriture de la maison
Gillé ont été les pères des anglaises de tes messieurs Didot. Voici une
_ronde_, dit-il en désignant une casse et y prenant un M, une _ronde_
de cicéro qui n'a pas encore été dégommée.

David s'aperçut qu'il n'y avait pas moyen de discuter avec son père. Il
fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un non et
un oui. Le vieil Ours avait compris dans l'inventaire jusqu'aux cordes
de l'étendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la pierre
et les brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d'un avare.
Le total allait à trente mille francs, y compris le brevet de maître
imprimeur et l'achalandage. David se demandait en lui-même si l'affaire
était ou non faisable. En voyant son fils muet sur le chiffre, le
vieux Séchard devint inquiet; car il préférait un débat violent à une
acceptation silencieuse. En ces sortes de marchés, le débat annonce un
négociant capable qui défend ses intérêts. _Qui tope à tout_, disait
le vieux Séchard, _ne paye rien_. Tout en épiant la pensée de son
fils, il fit le dénombrement des méchants ustensiles nécessaires à
l'exploitation d'une imprimerie en province; il amena successivement
David devant une presse à satiner, une presse à rogner pour faire les
ouvrages de ville, et il lui en vanta l'usage et la solidité.

—Les vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. On devrait en
imprimerie les payer plus cher que les neufs, comme cela se fait chez
les batteurs d'or.

D'épouvantables vignettes représentant des Hymens, des Amours, des
morts qui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivant un V
ou un M, d'énormes cadres à masques pour les affiches de spectacles,
devinrent, par l'effet de l'éloquence avinée de Jérôme-Nicolas, des
objets de la plus immense valeur. Il dit à son fils que les habitudes
des gens de province étaient si fortement enracinées, qu'il essaierait
en vain de leur donner de plus belles choses. Lui, Jérôme-Nicolas
Séchard, avait tenté de leur vendre des almanachs meilleurs que le
_Double Liégeois_ imprimé sur du papier à sucre! eh! bien, le vrai
_Double Liégeois_ avait été préféré aux plus magnifiques almanachs.
David reconnaîtrait bientôt l'importance de ces vieilleries, en les
vendant plus cher que les plus coûteuses nouveautés.

—Ha! ha! mon garçon, la province est la province, et Paris est Paris.
Si un homme de l'Houmeau t'arrive pour faire faire son billet de
mariage, et que tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes,
il ne se croira point marié, et te le rapportera s'il n'y voit
qu'un _M_, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la
typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent
ans dans les provinces. Et voilà.

Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était une de ces
natures pudiques et tendres qui s'effraient d'une discussion, et qui
cèdent au moment où l'adversaire leur pique un peu trop le cœur. Ses
sentiments élevés et l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur
lui le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent
avec son père, surtout quand il lui croyait les meilleures intentions;
car il attribua d'abord la voracité de l'intérêt à l'attachement que
le pressier avait pour ses outils. Cependant, comme Jérôme-Nicolas
Séchard avait eu le tout de la veuve Rouzeau pour dix mille francs
en assignats, et qu'en l'état actuel des choses trente mille francs
étaient un prix exorbitant, le fils s'écria:—Mon père, vous m'égorgez!

—Moi qui t'ai donné la vie?... dit le vieil ivrogne en levant la main
vers l'étendage. Mais, David, à quoi donc évalues-tu le brevet? Sais-tu
ce que vaut le Journal d'Annonces à dix sous la ligne, privilége qui, à
lui seul, a rapporté cinq cents francs le mois dernier? Mon gars, ouvre
les livres, vois ce que produisent les affiches et les registres de la
Préfecture, la pratique de la Mairie et celle de l'Évêché! Tu es un
fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu marchandes le cheval qui
doit te conduire à quelque beau domaine comme celui de Marsac.

A cet inventaire était joint un acte de société entre le père et le
fils. Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de douze
cents francs, quoiqu'il ne l'eût achetée que six mille livres, et il
s'y réservait une des deux chambres pratiquées dans les mansardes. Tant
que David Séchard n'aurait pas remboursé les trente mille francs, les
bénéfices se partageraient par moitié; le jour où il aurait remboursé
cette somme à son père, il deviendrait seul et unique propriétaire de
l'imprimerie. David estima le brevet, la clientèle et le journal,
sans s'occuper des outils; il crut pouvoir se libérer et accepta ces
conditions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connaissant rien
aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d'une si prompte
conclusion.

—Mon fils se serait-il enrichi? se dit-il, ou invente-t-il en ce moment
de ne pas me payer? Dans cette pensée, il le questionna pour savoir
s'il apportait de l'argent, afin de le lui prendre en à-compte. La
curiosité du père éveilla la défiance du fils. David resta boutonné
jusqu'au menton. Le lendemain, le vieux Séchard fit transporter par son
apprenti dans la chambre au deuxième étage ses meubles qu'il comptait
faire apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient
à vide. Il livra les trois chambres du premier étage tout nues à
son fils, de même qu'il le mit en possession de l'imprimerie sans
lui donner un centime pour payer les ouvriers. Quand David pria son
père, en sa qualité d'associé, de contribuer à la mise nécessaire à
l'exploitation commune, le vieux pressier fit l'ignorant. Il ne s'était
pas obligé, dit-il, à donner de l'argent en donnant son imprimerie; sa
mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui
répondit que, quand il avait acheté l'imprimerie à la veuve Rouzeau,
il s'était tiré d'affaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de
connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux.
D'ailleurs David avait gagné de l'argent qui provenait de l'éducation
payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien l'employer
aujourd'hui.

—Qu'as-tu fait de tes _banques_? lui dit-il en revenant à la charge
afin d'éclaircir le problème que le silence de son fils avait laissé la
veille indécis.

—Mais n'ai-je pas eu à vivre, n'ai-je pas acheté des livres? répondit
David indigné.

—Ah! tu achetais des livres? tu feras de mauvaises affaires. Les gens
qui achètent des livres ne sont guère propres à en imprimer, répondit
l'Ours.

David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause
l'abaissement d'un père: il lui fallut subir le flux de raisons viles,
pleureuses, lâches, commerciales par lesquelles le vieil avare formula
son refus. Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul,
sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père que, par curiosité
philosophique, il voulut connaître à fond. Il lui fit observer qu'il
ne lui avait jamais demandé compte de la fortune de sa mère. Si cette
fortune ne pouvait entrer en compensation du prix de l'imprimerie, elle
devait au moins servir à l'exploitation en commun.

—La fortune de ta mère, dit le vieux Séchard, mais c'était son
intelligence et sa beauté!

A cette réponse, David devina son père tout entier, et comprit
que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procès
interminable, coûteux et déshonorant. Ce noble cœur accepta le fardeau
qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines il
acquitterait les engagements pris envers son père.

—Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j'ai du mal, le bonhomme en
a eu. Ne sera-ce pas d'ailleurs travailler pour moi-même?

—Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils.

David demanda quel était ce trésor.

—Marion, dit le père.

Marion était une grosse fille de campagne indispensable à
l'exploitation de l'imprimerie: elle trempait le papier et le
rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le
linge, déchargeait les voitures de papier, allait toucher l'argent et
nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire, le vieux Séchard l'aurait
mise à la composition.

Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de
sa vente, déguisée sous le nom d'association, il était inquiet de
la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente,
viennent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions sont
essentiellement jésuitiques. Cet homme, qui regardait l'instruction
comme inutile, s'efforça de croire à l'influence de l'instruction.
Il hypothéquait ses trente mille francs sur les idées d'honneur que
l'éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme
bien élevé, David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses
connaissances lui feraient trouver des ressources, il s'était montré
plein de beaux sentiments, il payerait! Beaucoup de pères, qui agissent
ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait
fini par se le persuader en atteignant son vignoble situé à Marsac,
petit village à quatre lieues d'Angoulême. Ce domaine, où le précédent
propriétaire avait bâti une jolie habitation, s'était augmenté d'année
en année depuis 1809, époque où le vieil Ours l'avait acquis. Il y
échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était,
comme il le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne pas
s'y bien connaître.

Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séchard
montra une figure soucieuse au-dessus de ses échalas; car il était
toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son
atelier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore plus
que la purée septembrale, il les maniait idéalement entre ses pouces.
Moins la somme était due, plus il désirait l'encaisser. Aussi, souvent
accourait-il de Marsac à Angoulême, attiré par ses inquiétudes. Il
gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise la ville,
il entrait dans l'atelier pour voir si son fils se tirait d'affaire.
Or les presses étaient à leurs places; l'unique apprenti, coiffé d'un
bonnet de papier, décrassait les tampons; le vieil Ours entendait crier
une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux
caractères, il apercevait son fils et le prote, chacun lisant dans sa
cage un livre que l'Ours prenait pour des épreuves. Après avoir dîné
avec David, il retournait alors à son domaine de Marsac en ruminant
ses craintes. L'avarice a comme l'amour un don de seconde vue sur les
futurs contingents, elle les flaire, elle les presse. Loin de l'atelier
où l'aspect de ses outils le fascinait en le reportant aux jours où
il faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d'inquiétants
symptômes d'inactivité. Le nom de _Cointet frères_ l'effarouchait,
il le voyait dominant celui de _Séchard et fils_. Enfin il sentait
le vent du malheur. Ce pressentiment était juste, le malheur planait
sur la maison Séchard. Mais les avares ont un dieu. Par un concours
de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans
l'escarcelle de l'ivrogne le prix de sa vente usuraire. Voici pourquoi
l'imprimerie Séchard tombait, malgré ses éléments de prospérité.

Indifférent à la réaction religieuse que produisait la Restauration
dans le gouvernement, mais également insouciant du Libéralisme,
David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique
et religieuse. Il se trouvait dans un temps où les commerçants de
province devaient professer une opinion afin d'avoir des chalands,
car il fallait opter entre la pratique des Libéraux et celle des
Royalistes. Un amour qui vint au cœur de David et ses préoccupations
scientifiques, son beau naturel l'empêchèrent d'avoir cette âpreté
au gain qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait
étudier les différences qui distinguent l'industrie provinciale de
l'industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départements
disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrents, les
frères Cointet se mirent à l'unisson des opinions monarchiques, ils
firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les
prêtres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin
se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l'avance dans cette branche
lucrative, et calomnièrent David Séchard en l'accusant de libéralisme
et d'athéisme. Comment, disaient-ils, employer un homme qui avait
pour père un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil
avare qui devait lui laisser des monceaux d'or? Ils étaient pauvres,
chargés de famille, tandis que David était garçon et serait puissamment
riche; aussi n'en prenait-il qu'à son aise, etc. Influencés par ces
accusations portées contre David, la Préfecture et l'Évêché finirent
par donner le privilége de leurs impressions aux frères Cointet.
Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l'incurie de leur
rival, créèrent un second journal d'annonces. La vieille imprimerie
fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille
d'annonces diminua de moitié. Riche de gains considérables réalisés
sur les livres d'église et de piété, la maison Cointet proposa bientôt
aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d'avoir les annonces
du département et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt
que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux vigneron,
épouvanté déjà par les progrès de la maison Cointet, fondit de Marsac
sur la place du Mûrier avec la rapidité du corbeau qui a flairé les
cadavres d'un champ de bataille.

—Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne te mêle pas de cette affaire,
dit-il à son fils.

Le vieillard eut bientôt deviné l'intérêt des Cointet, il les effraya
par la sagacité de ses aperçus. Son fils commettait une sottise qu'il
venait empêcher, disait-il.—Sur quoi reposera notre clientèle, s'il
cède notre journal? Les avoués, les notaires, tous les négociants de
l'Houmeau seront libéraux; les Cointet ont voulu nuire aux Séchard en
les accusant de Libéralisme, ils leur ont ainsi préparé une planche
de salut, les annonces des Libéraux resteront aux Séchard! Vendre le
journal! mais autant vendre matériel et brevet. Il demandait alors
aux Cointet soixante mille francs de l'imprimerie pour ne pas ruiner
son fils: il aimait son fils, il défendait son fils. Le vigneron se
servit de son fils comme les paysans se servent de leurs femmes: son
fils voulait ou ne voulait pas, selon les propositions qu'il arrachait
une à une aux Cointet, et il les amena, non sans efforts, à donner une
somme de vingt-deux mille francs pour le _Journal de la Charente_.
Mais David dut s'engager à ne jamais imprimer quelque journal que ce
fût, sous peine de trente mille francs de dommages-intérêts. Cette
vente était le suicide de l'imprimerie Séchard; mais le vigneron ne
s'en inquiétait guère. Après le vol vient toujours l'assassinat. Le
bonhomme comptait appliquer cette somme au payement de son fonds; et,
pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, d'autant
plus que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor inespéré.
En dédommagement, le généreux père lui abandonna l'imprimerie, mais en
maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.

Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement en
ville, il allégua son grand âge; mais la raison véritable était le peu
d'intérêt qu'il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus.
Néanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu'il
portait à ses outils. Quand ses affaires l'amenaient à Angoulême,
il eût été très-difficile de décider qui l'attirait le plus dans sa
maison, ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait
par forme demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des
Cointet, savait à quoi s'en tenir sur cette générosité paternelle;
il disait que ce fin renard se ménageait ainsi le droit d'intervenir
dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par
l'accumulation des loyers.

La nonchalante incurie de David Séchard avait des causes qui
peindront le caractère de ce jeune homme. Quelques jours après son
installation dans l'imprimerie paternelle, il avait rencontré l'un
de ses amis de collége, alors en proie à la plus profonde misère.
L'ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d'environ
vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d'un ancien chirurgien
des armées républicaines mis hors de service par une blessure. La
nature avait fait un chimiste de monsieur Chardon le père, et le
hasard l'avait établi pharmacien à Angoulême. La mort le surprit au
milieu des préparatifs nécessités par une lucrative découverte à la
recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d'études
scientifiques. Il voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte
est la maladie des riches; et comme les riches payent cher la santé
quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème à résoudre parmi
tous ceux qui s'étaient offerts à ses méditations. Placé entre la
science et l'empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait
seule assurer sa fortune: il avait donc étudié les causes de la
maladie, et basé son remède sur un certain régime qui l'appropriait
à chaque tempérament. Il était mort pendant un séjour à Paris, où
il sollicitait l'approbation de l'Académie des sciences, et perdit
ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien
ne négligeait rien pour l'éducation de son fils et de sa fille, en
sorte que l'entretien de sa famille avait constamment dévoré les
produits de sa pharmacie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants
dans la misère, mais encore, pour leur malheur, il les avait élevés
dans l'espérance de destinées brillantes qui s'éteignirent avec lui.
L'illustre Desplein, qui lui donna des soins, le vit mourir dans des
convulsions de rage. Cette ambition eut pour principe le violent amour
que l'ancien chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la
famille de Rubempré, miraculeusement sauvé par lui de l'échafaud en
1793. Sans que la jeune fille eût voulu consentir à ce mensonge, il
avait gagné du temps en la disant enceinte. Après s'être en quelque
sorte créé le droit de l'épouser, il l'épousa malgré leur commune
pauvreté. Ses enfants, comme tous les enfants de l'amour, eurent pour
tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si souvent
fatal quand la misère l'accompagne. Ces espérances, ces travaux, ces
désespoirs si vivement épousés avaient profondément altéré la beauté
de madame Chardon, de même que les lentes dégradations de l'indigence
avaient changé ses mœurs; mais son courage et celui de ses enfants
égala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie, située
dans la Grand'rue de l'Houmeau, le principal faubourg d'Angoulême. Le
prix de la pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs
de rente, somme insuffisante pour sa propre existence; mais elle et
sa fille acceptèrent leur position sans en rougir, et se vouèrent à
des travaux mercenaires. La mère gardait les femmes en couche, et ses
bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons
riches, où elle vivait sans rien coûter à ses enfants, tout en gagnant
vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir
sa mère dans un pareil abaissement de condition, elle avait pris le
nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins
s'adressaient à monsieur Postel, le successeur de monsieur Chardon.
La sœur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de fin, sa
voisine, et gagnait environ quinze sous par jour; elle conduisait les
ouvrières et jouissait, dans l'atelier, d'une espèce de suprématie
qui la sortait un peu de la classe des grisettes. Les faibles produits
de leur travail, joints aux trois cents livres de rente de madame
Chardon, arrivaient environ à huit cents francs par an, avec lesquels
ces trois personnes devaient vivre, s'habiller et se loger. La
stricte économie de ce ménage rendait à peine suffisante cette somme,
presque entièrement absorbée par Lucien. Madame Chardon et sa fille
Ève croyaient en Lucien comme la femme de Mahomet crut en son mari;
leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille
demeurait à l'Houmeau dans un logement loué pour une très-modique somme
par le successeur de monsieur Chardon, et situé au fond d'une cour
intérieure, au-dessus du laboratoire. Lucien y occupait une misérable
chambre en mansarde. Stimulé par un père qui, passionné pour les
sciences naturelles, l'avait d'abord poussé dans cette voie, Lucien fut
un des plus brillants élèves du collége d'Angoulême, où il se trouvait
en Troisième lorsque Séchard y finissait ses études.

Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collége, Lucien,
fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point
de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt
ans. Quarante francs par mois que David donna généreusement à Lucien
en s'offrant à lui apprendre le métier de prote, quoiqu'un prote lui
fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens
de leur amitié de collége ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt
par les similitudes de leurs destinées et par les différences de
leurs caractères. Tous deux, l'esprit gros de plusieurs fortunes, ils
possédaient cette haute intelligence qui met l'homme de plain-pied
avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société.
Cette injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux étaient
arrivés à la poésie par une pente différente. Quoique destiné aux
spéculations les plus élevées des sciences naturelles, Lucien se
portait avec ardeur vers la gloire littéraire; tandis que David, que
son génie méditatif prédisposait à la poésie, inclinait par goût vers
les sciences exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une
fraternité spirituelle. Lucien communiqua bientôt à David les hautes
vues qu'il tenait de son père sur les applications de la Science à
l'Industrie, et David fit apercevoir à Lucien les routes nouvelles
où il devait s'engager dans la littérature pour s'y faire un nom et
une fortune. L'amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jours
une de ces passions qui ne naissent qu'au sortir de l'adolescence.
David entrevit bientôt la belle Ève, et s'en éprit, comme se prennent
les esprits mélancoliques et méditatifs. L'_Et nunc et semper et in
secula seculorum_ de la liturgie est la devise de ces sublimes poètes
inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées
et perdues entre deux cœurs! Quand l'amant eut pénétré le secret des
espérances que la mère et la sœur de Lucien mettaient en ce beau front
de poète, quand leur dévouement aveugle lui fut connu, il trouva
doux de se rapprocher de sa maîtresse en partageant ses immolations
et ses espérances. Lucien fut donc pour David un frère choisi. Comme
les Ultras qui voulaient être plus royalistes que le Roi, David outra
la foi que la mère et la sœur de Lucien avaient en son génie, il le
gâta comme une mère gâte son enfant. Durant une de ces conversations
où, pressés par le défaut d'argent qui leur liait les mains, ils
ruminaient, comme tous les jeunes gens, les moyens de réaliser une
prompte fortune en secouant tous les arbres déjà dépouillés par les
premiers venus sans en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux
idées émises par son père. Monsieur Chardon avait parlé de réduire de
moitié le prix du sucre par l'emploi d'un nouvel agent chimique, et de
diminuer d'autant le prix du papier, en tirant de l'Amérique certaines
matières végétales analogues à celles dont se servent les Chinois
et qui coûtaient peu. David s'empara de cette idée en y voyant une
fortune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il ne
pourrait jamais s'acquitter.

Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des
deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de
rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères Cointet,
imprimeurs-libraires de l'Évêché, propriétaires du _Courrier de la
Charente_, désormais le seul journal du département, l'imprimerie
de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois,
sur lesquels il fallait prélever le traitement du prote, les gages
de Marion, les impositions, le loyer; ce qui réduisait David à une
centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient
renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient
procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu'ils eussent
imprimés à bas prix; mais le maître et le prote, perdus dans les
absorbants travaux de l'intelligence, se contentaient des ouvrages
que leur donnaient leurs derniers clients. Les frères Cointet avaient
fini par connaître le caractère et les mœurs de David, ils ne le
calomniaient plus; au contraire, une sage politique leur conseillait de
laisser vivoter cette imprimerie, et de l'entretenir dans une honnête
médiocrité, pour qu'elle ne tombât point entre les mains de quelque
redoutable antagoniste; ils y envoyaient eux-mêmes les ouvrages dits de
ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n'existait, commercialement
parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce
qu'ils nommaient sa manie, les Cointet avaient pour lui des procédés
en apparence pleins de droiture et de loyauté; mais ils agissaient, en
réalité, comme l'administration des Messageries, lorsqu'elle simule une
concurrence pour en éviter une véritable.

L'extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse
avarice qui régnait à l'intérieur, où le vieil Ours n'avait jamais
rien réparé. La pluie, le soleil, les intempéries de chaque saison
avaient donné l'aspect d'un vieux tronc d'arbre à la porte de l'allée,
tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade, mal bâtie en
pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier sous le
poids d'un toit vermoulu surchargé de ces tuiles creuses qui composent
toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu
était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses
qu'exige la chaleur du climat. Il eût été difficile de trouver dans
tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait
plus que par la force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux
extrémités, sombre au milieu, ses murs couverts d'affiches, bruni, en
bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans,
son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles
presses, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, ses rangs de
casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur côté, se tenaient
le maître et le prote; vous comprendrez alors l'existence des deux amis.

En 1821, dans les premiers jours du moi de mai, David et Lucien étaient
près du vitrage de la cour au moment où, vers deux heures, leurs quatre
ou cinq ouvriers quittèrent l'atelier pour aller dîner. Quand le maître
vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue,
il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur des papiers, des
encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable.
Tous deux s'assirent sous un berceau d'où leurs yeux pouvaient voir
quiconque entrerait dans l'atelier. Les rayons du soleil qui se
jouaient dans les pampres de la treille caressèrent les deux poètes
en les enveloppant de sa lumière comme d'une auréole. Le contraste
produit par l'opposition de ces deux caractères et de ces deux figures
fut alors si vigoureusement accusé, qu'il aurait séduit la brosse d'un
grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres
destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste
était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de
toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté
par un gros cou, enveloppé d'une abondante forêt de cheveux noirs,
ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau;
mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres
épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d'un nez carré,
fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout! le feu continu
d'un unique amour, la sagacité du penseur, l'ardente mélancolie d'un
esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l'horizon, en en
pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des
jouissances tout idéales en y portant les clartés de l'analyse. Si l'on
devinait dans cette face les éclairs du génie qui s'élance, on voyait
aussi les cendres auprès du volcan; l'espérance s'y éteignait dans un
profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut
de fortune maintiennent tant d'esprits supérieurs. Auprès du pauvre
imprimeur, à qui son état, quoique si voisin de l'intelligence, donnait
des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui
buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en
s'enivrant afin d'oublier les malheurs de la vie de province, Lucien
se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le
Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté
antique: c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des
femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour,
et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant. Ces
beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau
chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait
un duvet soyeux dont la couleur s'harmoniait à celle d'une blonde
chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans
ses tempes d'un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte
dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges
tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents.
Il avait les mains de l'homme bien né, des mains élégantes, à un
signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment
à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. A voir ses pieds,
un homme aurait été d'autant plus tenté de le prendre pour une jeune
fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne
pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d'une
femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la
pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l'état
actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière
aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous
les moyens, quelque honteux qu'ils soient. L'un des malheurs auxquels
sont soumises les grandes intelligences, c'est de comprendre forcément
toutes choses, les vices aussi bien que les vertus.

Ces deux jeunes gens jugeaient la société d'autant plus souverainement
qu'ils s'y trouvaient placés plus bas, car les hommes méconnus se
vengent de l'humilité de leur position par la hauteur de leur coup
d'œil. Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer qu'ils
allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable
destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé; David avait
beaucoup pensé, beaucoup médité. Malgré les apparences d'une santé
vigoureuse et rustique, l'imprimeur était un génie mélancolique et
maladif, il doutait de lui-même; tandis que Lucien, doué d'un esprit
entreprenant, mais mobile, avait une audace en désaccord avec sa
tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. Lucien
avait au plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux,
qui s'exagère le bien et amoindrit le mal, qui ne recule point devant
une faute s'il y a profit, et qui se moque du vice s'il s'en fait un
marchepied. Ces dispositions d'ambitieux étaient alors comprimées par
les belles illusions de la jeunesse, par l'ardeur qui le portait vers
les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant
tous les autres. Il n'était encore aux prises qu'avec ses désirs et
non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non
avec la lâcheté des hommes, qui est d'un fatal exemple pour les esprits
mobiles. Vivement séduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David
l'admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la
furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord
avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance
des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficultés, il se
promettait de les vaincre sans se rebuter; et, s'il avait la fermeté
d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une
inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux
aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il
en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté
physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se
trouvant lourd et commun.

—Au bœuf l'agriculture patiente, à l'oiseau la vie insouciante, se
disait l'imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l'aigle.

Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs
destinées si brillantes dans l'avenir. Il lisaient les grandes œuvres
qui apparurent depuis la paix sur l'horizon littéraire et scientifique,
les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Walter Scott,
de Jean Paul, de Berzélius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine, etc. Il
s'échauffaient à ces grands foyers, ils s'essayaient en des œuvres
avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient
continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse.
Également pauvres, mais dévorés par l'amour de l'art et de la science,
ils oubliaient la misère présente en s'occupant à jeter les fondements
de leur renommée.

—Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris? dit l'imprimeur
en tirant de sa poche un petit volume in-18. Écoute!

David lut, comme savent lire les poètes, l'idylle d'André de Chénier
intitulée Néère, puis celle du Jeune Malade, puis l'élégie sur le
suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.

—Voilà donc ce qu'est André de Chénier! s'écria Lucien à plusieurs
reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand
David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume.—Un poète
retrouvé par un poète! dit-il en voyant la signature de la préface.

—Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n'avoir
rien fait qui fût digne d'être publié.

Lucien lut à son tour l'épique morceau de l'Aveugle et plusieurs
élégies. Quand il tomba sur le fragment:

    S'ils n'ont point de bonheur, en est-il sur la terre?

il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient
avec idolâtrie. Les pampres s'étaient colorés, les vieux murs de la
maison, fendillés, bossues, inégalement traversés par d'ignobles
lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de
bas-reliefs et des innombrables chefs-d'œuvre de je ne sais quelle
architecture par les doigts d'une fée. La fantaisie avait secoué ses
fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d'André
Chénier était devenue pour David son Ève adorée, et pour Lucien
une grande dame qu'il courtisait. La poésie avait secoué les pans
majestueux de sa robe étoilée sur l'atelier où grimaçaient les Singes
et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux
amis n'avaient ni faim ni soif; la vie leur était un rêve d'or, ils
avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils apercevaient
ce coin d'horizon bleuâtre indiqué du doigt par l'Espérance à ceux dont
la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit: «Allez, volez,
vous échapperez au malheur par cet espace d'or, d'argent ou d'azur.»
En ce moment l'apprenti de l'imprimerie ouvrit la petite porte vitrée
qui donnait de l'atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un
inconnu qui s'avança vers eux en les saluant.

—Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici
un mémoire que je désirerais faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce
qu'il coûtera?

—Monsieur, nous n'imprimons pas des manuscrits si considérables,
répondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs Cointet.

—Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait
convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous
eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre
ouvrage pour estimer les frais d'impression.

—N'est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j'ai l'honneur?.....

—Oui, monsieur, répondit le prote.

—Je suis heureux, monsieur, dit l'auteur, d'avoir pu rencontrer un
jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame
de Bargeton.

En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour
exprimer sa reconnaissance de l'intérêt que lui portait madame de
Bargeton. David remarqua la rougeur et l'embarras de son ami, qu'il
laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur
d'un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait
à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la
Société d'agriculture.

—Hé! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s'en alla,
aimerais-tu madame de Bargeton?

—Éperdument!

—Mais vous êtes plus séparés l'un de l'autre par les préjugés que si
vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.

—La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les
yeux.

—Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Ève.

—Peut-être t'ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s'écria Lucien.

—Que veux-tu dire?

—Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à
m'impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n'y retournerais jamais
si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens, dont
l'avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami,
n'y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique
tous les aristocrates soient invités ce soir pour m'entendre lire des
vers, si la réponse est négative, je ne remettrai jamais les pieds chez
madame de Bargeton.

David serra violemment la main de Lucien, après s'être essuyé les yeux.
Six heures sonnèrent.

—Ève doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien.

Il s'échappa, laissant David en proie à l'une de ces émotions que l'on
ne sent aussi complètement qu'à cet âge, surtout dans la situation
où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province
n'avait pas encore coupé les ailes.

—Cœur d'or! s'écria David en accompagnant de l'œil Lucien qui
traversait l'atelier.

Lucien descendit à l'Houmeau par la belle promenade de Beaulieu, par la
rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S'il prenait ainsi le chemin
le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargeton était
située sur cette route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les
fenêtres de cette femme, même à son insu, que depuis deux mois il ne
revenait plus à l'Houmeau par la Porte-Palet.

En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui
séparait Angoulême de l'Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des
barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes
par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s'introduire
dans l'hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme un pont volant
entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa
maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce après avoir essayé
d'étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui
n'ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées
en ville haute et ville basse; mais il est d'autant plus nécessaire
d'entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu'elles feront
comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants
de cette histoire.

Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d'une roche en pain
de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher
tient vers le Périgord à une longue colline qu'il termine brusquement
sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire
dessiné par trois pittoresques vallées. L'importance qu'avait cette
ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts,
par ses portes et par les restes d'une forteresse assise sur le
piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique
également précieux aux catholiques et aux calvinistes; mais sa force
d'autrefois constitue sa faiblesse aujourd'hui; en l'empêchant de
s'étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du
rocher l'ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où
cette histoire s'y passa, le Gouvernement essayait de pousser la ville
vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la
préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en
préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs.
Depuis longtemps le bourg de l'Houmeau s'était agrandi comme une couche
de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le
long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne
n'ignore la célébrité des papeteries d'Angoulême, qui, depuis trois
siècles, s'étaient forcément établies sur la Charente et sur ses
affluents où elles trouvèrent des chutes d'eau. L'État avait fondé
à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le
roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de
voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route
et par la rivière, se groupèrent au bas d'Angoulême pour éviter les
difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les
blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée
de la Charente; puis les magasins d'eaux-de-vie, les dépôts de toutes
les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit
borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l'Houmeau
devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulême
que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l'Évêché,
la justice, l'aristocratie. Ainsi, l'Houmeau, malgré son active et
croissante puissance, ne fut qu'une annexe d'Angoulême. En haut la
Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l'Argent; deux zones
sociales constamment ennemies en tous lieux; aussi est-il difficile de
deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La restauration
avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous
l'Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par
des familles nobles ou par d'antiques familles bourgeoises qui vivent
de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochthone dans
laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. A peine si, après deux
cents ans d'habitation, si après une alliance avec l'une des familles
primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit
adoptée; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d'hier dans
le pays. Les Préfets, Les Receveurs-Généraux, les Administrations
qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces
vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants:
les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners; mais quant à les
admettre chez elles, elles s'y sont refusées constamment. Moqueuses,
dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se forment
en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne; les
créations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour elles, envoyer
un enfant à Paris, c'est vouloir le perdre. Cette prudence peint
les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d'un
royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses,
qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême
jouit cependant d'une grande réputation dans les provinces adjacentes
pour l'éducation qu'on y reçoit. Les villes voisines y envoient
leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile
de concevoir combien l'esprit de caste influe sur les sentiments qui
divisent Angoulême et l'Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse
est généralement pauvre; l'une se venge de l'autre par un mépris égal
des deux côtés. La bourgeoisie d'Angoulême épouse cette querelle. Le
marchand de la haute ville dit d'un négociant du faubourg, avec un
accent indéfinissable:—C'est un homme de l'Houmeau! En dessinant la
position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne
pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration
étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la
distance locale, Angoulême de l'Houmeau. La société noble, unie alors
au gouvernement, devint là plus exclusive qu'en tout autre endroit
de la France. L'habitant de l'Houmeau ressemblait assez à un paria.
De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une
effroyable unanimité à l'insurrection de 1830, et détruisirent les
éléments d'un durable État Social en France. La morgue de la noblesse
de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que
celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie, en en froissant toutes
les vanités. Un homme de l'Houmeau, fils d'un pharmacien, introduit
chez Madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels en
étaient les auteurs? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et
Jouy, Béranger et Chateaubriand, Villemain et M. Aignan, Soumet et
Tissot, Étienne et Davrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin
et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations
littéraires, les Libéraux comme les Royalistes. Madame de Bargeton
aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement
déplorée dans Angoulême, mais qu'il est nécessaire de justifier en
esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans
l'obscurité par de fatales circonstances, et dont l'influence détermina
la destinée de Lucien.

Monsieur de Bargeton était l'arrière-petit-fils d'un Jurat de
Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d'un long
exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de
Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand
mariage d'argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et
simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils
de monsieur Mirault-le-Jurat, tint si fort à se conduire en parfait
gentilhomme, qu'il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta
la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel,
redevinrent négociants, en sorte qu'il se trouve des Mirault dans le
commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois
dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi
qu'une maison d'Angoulême, appelée l'hôtel de Bargeton, le petit-fils
de monsieur de Bargeton-le-mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il
perdit ses droits utiles, et n'eut plus que le revenu de la terre, qui
valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi
les glorieux exemples de Bargeton Ier et de Bargeton II, Bargeton
V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton; il
se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair
comme tant d'autres; tandis qu'en 1805, il fut très-flatté d'épouser
mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de Nègrepelisse, fille d'un gentilhomme
oublié depuis longtemps dans sa gentilhommière, quoiqu'il appartînt
à la branche cadette d'une des plus antiques familles du midi de la
France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de saint Louis; mais
le chef de la branche aînée porte l'illustre nom d'Espard, acquis
sous Henri IV par un mariage avec l'héritière de cette famille. Ce
gentilhomme, cadet d'un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite
terre située près de Barbezieux, qu'il exploitait à merveille en allant
vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des
railleries pourvu qu'il entassât des écus, et que de temps en temps il
pût amplifier son domaine.

Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré
à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature.
Pendant la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l'abbé
Roze, se cacha dans le petit castel d'Escarbas, en y apportant son
bagage de compositeur. Il avait largement payé l'hospitalité du
vieux gentilhomme en faisant l'éducation de sa fille, Anaïs, nommée
Naïs par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée
à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme
de chambre. Non-seulement l'abbé était musicien, mais il possédait
des connaissances étendues en littérature, il savait l'italien et
l'allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à
mademoiselle de Nègrepelisse; il lui expliqua les grandes œuvres
littéraires de la France, de l'Italie et de l'Allemagne, en déchiffrant
avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le
désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les
événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna
quelque teinture des sciences naturelles. La présence d'une mère ne
modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop
portée à l'indépendance par la vie champêtre. L'abbé Niollant, âme
enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l'esprit
particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités,
mais qui s'élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des
jugements et par l'étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit
se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut
sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu'il inspire.
L'abbé ne manquait point de cœur, ses idées furent donc contagieuses
pour une jeune fille chez qui l'exaltation naturelle aux jeunes
personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L'abbé
Niollant communiqua sa hardiesse d'examen et sa facilité de jugement
à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme
deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations
d'une mère de famille. Quoique l'abbé recommandât continuellement à
son élève d'être d'autant plus gracieuse et modeste, que son savoir
était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente
opinion d'elle-même, et conçut un robuste mépris pour l'humanité. Ne
voyant autour d'elle que des inférieurs et des gens empressés de lui
obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces
fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un
pauvre abbé qui s'admirait en elle comme un auteur dans son œuvre,
elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui
l'aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands
inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres
les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd
l'habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la
forme et l'esprit. N'étant pas réprimée par le commerce de la société,
la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans
ses manières, dans son regard; elle eut cet air cavalier qui paraît
au premier abord original, mais qui ne sied qu'aux femmes de vie
aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient
polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule
à Angoulême, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des
erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à Monsieur de
Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver
un bœuf malade; car il était si avare qu'il ne lui aurait pas accordé
deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il
eût été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son
éducation. L'abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant,
mariage qu'il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se
trouva bien empêché de sa fille quand l'abbé fut mort. Il se sentit
trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice
et l'esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes
personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes,
Naïs avait jugé le mariage et s'en souciait peu. Elle répugnait à
soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et
sans grandeur personnelle qu'elle avait pu rencontrer. Elle voulait
commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à
des esprits sans indulgence pour ses goûts, et s'enfuir avec un amant
qui lui plairait, elle n'aurait pas hésité. Monsieur de Nègrepelisse
était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme
beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que
pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme
peu spirituel, incapable de chicaner sur le compte de tutelle qu'il
voulait rendre à sa fille, assez nul d'esprit et de volonté pour que
Naïs pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l'épouser
sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convînt également au
père et à la fille? Un pareil homme était le phénix des gendres. Dans
ce double intérêt, monsieur de Nègrepelisse étudia les hommes de la
province, et monsieur de Bargeton lui parut être le seul qui répondît
à son programme. Monsieur de Bargeton, quadragénaire fort endommagé
par les dissipations de sa jeunesse, était accusé d'une remarquable
impuissance d'esprit; mais il lui restait précisément assez de bons
sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le
monde d'Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur
de Nègrepelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du
mari-modèle qu'il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu'elle
en pouvait tirer pour son propre bonheur: elle épousait un nom, elle
achetait un chaperon, elle conduirait à son gré sa fortune à l'abri
d'une raison sociale, et à l'aide des liaisons que son esprit et sa
beauté lui procureraient à Paris. Naïs fut séduite par la perspective
d'une semblable liberté. Monsieur de Bargeton crut faire un brillant
mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser
la terre qu'il arrondissait avec amour; mais en ce moment monsieur de
Nègrepelisse paraissait devoir écrire l'épitaphe de son gendre.

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans, et son
mari en avait cinquante-huit. Cette disparité choquait d'autant plus
que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que
sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en
rose, ou se coiffer à l'enfant. Quoique leur fortune n'excédât pas
douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes
les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les
administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont
madame de Bargeton attendait l'héritage pour aller à Paris, et qui le
fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, força monsieur et
madame de Bargeton d'habiter Angoulême, où les brillantes qualités
d'esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Naïs devaient
se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules.
En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau
sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l'extrême. La
fierté que ne modifie pas l'usage du grand monde devient de la roideur
en se déployant sur de petites choses au lieu de s'agrandir dans un
cercle de sentiments élevés. L'exaltation, cette vertu dans la vertu,
qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les
éclatantes poésies, devient de l'exagération en se prenant aux riens de
la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l'air
est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l'instruction vieillit,
le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d'exercice, les
passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la
raison de l'avarice et du commérage qui empestent la vie de province.
Bientôt, l'imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne
la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands,
des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées
par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton
prenait la lyre à propos d'une bagatelle, sans distinguer les poésies
personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations
incomprises qu'il faut garder pour soi-même. Certes un coucher de
soleil est un grand poème, mais une femme n'est-elle pas ridicule en le
dépeignant à grands mots devant des gens matériels? Il s'y rencontre
de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu'à deux, poète à poète,
cœur à cœur. Elle avait le défaut d'employer de ces immenses phrases
bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des _tartines_
dans l'argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses
abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle
prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation
où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès
cette époque elle commençait à tout _typiser_, _individualiser_,
_synthétiser_, _dramatiser_, _supérioriser_, _analyser_, _poétiser_,
_prosaïser_, _colossifier_, _angéliser_, _néologiser_, et _tragiquer_;
car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des
travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s'enflammait
d'ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur
ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s'enthousiasmait pour
tout événement: pour le dévouement d'une sœur grise et l'exécution
des frères Faucher, pour l'Ipsiboé de monsieur d'Arlincourt comme
pour l'Anaconda de Lewis, pour l'évasion de Lavalette comme pour
une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la
grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange,
divin, merveilleux. Elle s'animait, se courrouçait, s'abattait sur
elle-même, s'élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre; ses
yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles
admirations et se consumait en d'étranges dédains. Elle concevait le
pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail,
et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée
à l'eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert.
Il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d'aller
mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades: c'était
là une grande, une noble destinée! Enfin, elle avait soif de tout
ce qui n'était pas l'eau claire de sa vie, cachée entre les herbes.
Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences
poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs
et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec
Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les
tyrans de l'Égypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d'une
auréole, et croyait qu'ils vivaient de parfums et de lumière. A
beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était
sans danger; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses
eussent semblé les débris d'un magnifique amour écroulé aussitôt que
bâti, les restes d'une Jérusalem céleste, enfin l'amour sans l'amant.
Et c'était vrai. L'histoire des dix-huit premières années du mariage
de madame de Bargeton peut s'écrire en peu de mots. Elle vécut pendant
quelque temps de sa propre substance et d'espérances lointaines. Puis,
après avoir reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait,
lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à
examiner les personnes qui l'entouraient, et frémit de sa solitude. Il
ne se trouvait autour d'elle aucun homme qui pût lui inspirer une de
ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir
que leur cause une vie sans issue, sans événement, sans intérêt. Elle
ne pouvait compter sur rien, pas même sur le hasard, car il y a des
vies sans hasard. Au temps où l'Empire brillait de toute sa gloire,
lors du passage de Napoléon en Espagne, où il envoyait la fleur de
ses troupes, les espérances de cette femme, trompées jusqu'alors, se
réveillèrent. La curiosité la poussa naturellement à contempler ces
héros qui conquéraient l'Europe sur un mot mis à l'Ordre du Jour, et
qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. Les villes
les plus avaricieuses et les plus réfractaires étaient obligées de
fêter la Garde Impériale, au-devant de laquelle allaient les Maires
et les Préfets, une harangue en bouche, comme pour la Royauté. Madame
de Bargeton, venue à une redoute offerte par un régiment à la ville,
s'éprit d'un gentilhomme, simple sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon
avait montré le bâton de maréchal de France. Cette passion contenue,
noble, grande, et qui contrastait avec les passions alors si facilement
nouées et dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort. A
Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du marquis de Cante-Croix
le seul portrait qui attestât la beauté de madame de Bargeton. Elle
pleura long-temps ce beau jeune homme, qui en deux campagnes était
devenu colonel, échauffé par la gloire, par l'amour, et qui mettait
une lettre de Naïs au-dessus des distinctions impériales. La douleur
jeta sur la figure de cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne
se dissipa qu'à l'âge terrible où la femme commence à regretter ses
belles années passées sans qu'elle en ait joui, où elle voit ses roses
se faner, où les désirs d'amour renaissent avec l'envie de prolonger
les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent
plaie dans son âme au moment où le froid de la province la saisit.
Comme l'hermine, elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se
fût souillée au contact d'hommes qui ne pensaient qu'à jouer quelques
sous, le soir, après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes
amours de la province. Entre la nullité des hommes qui l'entouraient
et le néant, une femme si supérieure dut préférer le néant. Le mariage
et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la
poésie, comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des
illustres étrangers jusqu'alors inconnus qui se publièrent de 1815 à
1821, les grands traités de monsieur de Bonald et ceux de monsieur de
Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses
de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers
rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n'assouplirent ni son esprit
ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu
un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté
la rendit précieuse et quintessenciée. Comme tous ceux qui se laissent
adorer par des courtisans quelconques, elle trônait avec ses défauts.
Tel était le passé de madame de Bargeton, froide histoire, nécessaire
à dire pour faire comprendre sa liaison avec Lucien, qui fut assez
singulièrement introduit chez elle. Pendant ce dernier hiver, il était
survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie monotone que
menait madame de Bargeton. La place de directeur des contributions
indirectes étant venue à vaquer, monsieur de Barante envoya pour
l'occuper un homme de qui la destinée aventureuse plaidait assez en sa
faveur pour que la curiosité féminine lui servît de passe-port chez la
reine du pays.

Monsieur du Châtelet, venu au monde Sixte Châtelet tout court, mais
qui dès 1804 avait eu le bon esprit de se qualifier, était un de
ces agréables jeunes gens qui, sous Napoléon, échappèrent à toutes
les conscriptions en demeurant auprès du soleil impérial. Il avait
commencé sa carrière par la place de secrétaire des commandements
d'une princesse impériale. Monsieur du Châtelet possédait toutes les
incapacités exigées par sa place. Bien fait, joli homme, bon danseur,
savant joueur de billard, adroit à tous les exercices, médiocre
acteur de société, chanteur de romances, applaudisseur de bons mots,
prêt à tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant
en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une femme
qui voulait chanter par complaisance une romance apprise avec mille
peines pendant un mois. Incapable de sentir la poésie, il demandait
hardiment la permission de se promener pendant dix minutes pour faire
un impromptu, quelque quatrain plat comme un soufflet, et où la rime
remplaçait l'idée. Monsieur du Châtelet était encore doué du talent
de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par
la princesse; il tenait avec une grâce infinie les écheveaux de soie
qu'elle dévidait, en lui disant des riens où la gravelure se cachait
sous une gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture, il savait
copier un paysage, crayonner un profil, croquer un costume et le
colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si
grands véhicules de fortune dans un temps où les femmes ont eu plus
d'influence qu'on ne le croit sur les affaires. Il se prétendait fort
en diplomatie, la science de ceux qui n'en ont aucune et qui sont
profonds par leur vide; science d'ailleurs fort commode, en ce sens
qu'elle se démontre par l'exercice même de ses hauts emplois; que
voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire,
de se retrancher dans des hochements de tête mystérieux; et qu'enfin
l'homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa
tête au-dessus du fleuve des événements qu'il semble alors conduire,
ce qui devient une question de légèreté spécifique. Là, comme dans les
arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie. Malgré
son service ordinaire et extraordinaire auprès de l'Altesse Impériale,
le crédit de sa protectrice n'avait pu le placer au Conseil d'État: non
qu'il n'eût fait un délicieux Maître des Requêtes comme tant d'autres,
mais la princesse le trouvait mieux placé près d'elle que partout
ailleurs. Cependant il fut nommé baron, vint à Cassel comme Envoyé
Extraordinaire, et y parut en effet très-extraordinaire. En d'autres
termes, Napoléon s'en servit au milieu d'une crise comme d'un courrier
diplomatique. Au moment où l'Empire tomba, le baron du Châtelet avait
la promesse d'être nommé Ministre en Westphalie, près de Jérôme. Après
avoir manqué ce qu'il nommait une ambassade de famille, le désespoir le
prit; il fit un voyage en Égypte avec le général Armand de Montriveau.
Séparé de son compagnon par des événements bizarres, il avait erré
pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des
Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le
moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de
l'imam de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger;
mais il eut le bonheur de trouver à Mascate un bâtiment anglais qui
mettait à la voile, et put revenir à Paris un an avant son compagnon de
voyage. Ses malheurs récents, quelques liaisons d'ancienne date, des
services rendus à des personnages alors en faveur, le recommandèrent
au Président du Conseil, qui le plaça près de Monsieur de Barante, en
attendant la première Direction libre. Le rôle rempli par monsieur du
Châtelet auprès de l'Altesse Impériale, sa réputation d'homme à bonnes
fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances,
tout excita la curiosité des femmes d'Angoulême. Ayant appris les mœurs
de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Châtelet se conduisit en
conséquence. Il fit le malade, joua l'homme dégoûté, blasé. A tout
propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient
pas un moment de relâche, petite manœuvre qui rappelait son voyage et
le rendait intéressant. Il alla chez les autorités supérieures, le
Général, le Préfet, le Receveur-Général et l'Évêque; mais il se montra
partout poli, froid, légèrement dédaigneux comme les hommes qui ne sont
pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. Il laissa
deviner ses talents de société, qui gagnèrent à ne pas être connus;
puis, après s'être fait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après
avoir reconnu la nullité des hommes et savamment examiné les femmes
pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut en madame
de Bargeton la personne dont l'intimité lui convenait. Il compta sur
la musique pour s'ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux
étrangers. Il se procura secrètement une messe de Miroir, l'étudia au
piano; puis, un beau dimanche où toute la société d'Angoulême était à
la messe, il extasia les ignorants en touchant l'orgue, et réveilla
l'intérêt qui s'était attaché à sa personne en faisant indiscrètement
circuler son nom par les gens du bas clergé. Au sortir de l'église,
madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l'occasion
de faire de la musique avec lui; pendant cette rencontre cherchée,
il se fit naturellement offrir le passe-port qu'il n'eût pas obtenu
s'il l'eût demandé. L'adroit baron vint chez la reine d'Angoulême,
à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce vieux beau, car
il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette femme toute une
jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peut-être une veuve
riche en espérances à épouser, enfin une alliance avec la famille
des Nègrepelisse, qui lui permettrait d'aborder à Paris la marquise
d'Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique.
Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait ce bel arbre, il résolut
de s'y attacher, de l'émonder, de le cultiver, d'en obtenir de beaux
fruits. L'Angoulême noble cria contre l'introduction d'un giaour dans
la Casba, car le salon de madame de Bargeton était le Cénacle d'une
société pure de tout alliage. L'Évêque seul y venait habituellement, le
Préfet y était reçu deux ou trois fois dans l'an; le Receveur-Général
n'y pénétrait point; madame de Bargeton allait à ses soirées, à ses
concerts, et ne dînait jamais chez lui. Ne pas voir le Receveur-Général
et agréer un simple Directeur des Contributions, ce renversement de la
hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédaignées.

Ceux qui peuvent s'initier par la pensée à des petitesses qui se
retrouvent d'ailleurs dans chaque sphère sociale, doivent comprendre
combien l'hôtel de Bargeton était imposant dans la bourgeoisie
d'Angoulême. Quant à l'Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au petit
pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin brillait à
une distance solaire. Tous ceux qui s'y rassemblaient étaient les
plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus
pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait
en banalités verbeuses et passionnées; la Quotidienne y paraissait
tiède, Louis XVIII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes,
la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient
quelque imperfection qui les faussait, rien n'y était complet, ni
la conversation ni la toilette, ni l'esprit ni la chair. Sans ses
projets sur madame de Bargeton, Châtelet n'y eût pas tenu. Néanmoins,
les manières et l'esprit de caste, l'air gentilhomme, la fierté du
noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y
couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup
plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes; il y éclatait
un respectable attachement _quand même_ aux Bourbons. Cette société
pouvait se comparer, si cette image est admissible, à une argenterie
de vieille forme, noircie, mais pesante. L'immobilité de ses opinions
politiques ressemblait à de la fidélité. L'espace mis entre elle
et la bourgeoisie, la difficulté d'y parvenir simulaient une sorte
d'élévation et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces
nobles avait son prix pour les habitants, comme le cauris représente
l'argent chez les nègres de Bambarra. Plusieurs femmes, flattées
par monsieur du Châtelet et reconnaissant en lui des supériorités
qui manquaient aux hommes de leur société, calmèrent l'insurrection
des amours-propres: toutes espéraient s'approprier la succession de
l'Altesse Impériale. Les puristes pensèrent qu'on verrait l'intrus
chez madame de Bargeton, mais qu'il ne serait reçu dans aucune autre
maison. Du Châtelet essuya plusieurs impertinences, mais il se maintint
dans sa position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts
que le terroir avait donnés à la reine d'Angoulême, il lui apporta
tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient.
Ils s'extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes poètes, elle
de bonne foi, lui s'ennuyant, mais prenant en patience les poètes
romantiques, qu'en homme de l'école impériale il comprenait peu.
Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance due à l'influence
des lis, aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu'il avait nommé
Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que
de loin, elle soupirait après Paris, où vivaient les grands hommes.
Monsieur du Châtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu'il
existait à Angoulême _un autre enfant sublime_, un jeune poète qui,
sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des constellations
parisiennes. Un grand homme futur était né dans l'Houmeau! Le Proviseur
du collége avait montré d'admirables pièces de vers au baron. Pauvre et
modeste, l'enfant était un Chatterton sans lâcheté politique, sans la
haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais
à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou
six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres,
celui-ci parce qu'il raclait un violon, celui-là parce qu'il tachait
plus ou moins le papier blanc de quelque sépia, l'un en sa qualité de
président de la Société d'agriculture, l'autre en vertu d'une voix de
basse qui lui permettait de chanter en manière d'hallali le _Se fiato
in corpo avete_; parmi ces figures fantasques, madame de Bargeton se
trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont
en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où
elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète, cet ange! elle
en raffola, elle s'enthousiasma, elle en parla pendant des heures
entières. Le surlendemain l'ancien courrier diplomatique avait négocié
par le Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.

Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales
sont plus longues à parcourir que pour les Parisiens aux yeux desquels
elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si
durement les grilles entre lesquelles chaque monde s'anathématise et
se dit _Raca_, vous seuls comprendrez le bouleversement qui laboura la
cervelle et le cœur de Lucien Chardon, quand son imposant Proviseur
lui dit que les portes de l'hôtel de Bargeton allaient s'ouvrir devant
lui! La gloire les avait fait tourner sur leurs gonds! Il serait bien
accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son
regard quand il se promenait le soir à Beaulieu avec David, en se
disant que leurs noms ne parviendraient peut-être jamais à ces oreilles
dures à la science lorsqu'elle partait de trop bas. Sa sœur fut
seule initiée à ce secret. En bonne ménagère, en divine devineresse,
Ève sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des
souliers fins chez le meilleur bottier d'Angoulême, un habillement
neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure
chemise d'un jabot qu'elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie,
quand elle le vit ainsi vêtu! combien elle fut fière de son frère!
combien de recommandations! Elle devina mille petites niaiseries.
L'entraînement de la méditation avait donné à Lucien l'habitude de
s'accouder aussitôt qu'il était assis, il allait jusqu'à attirer une
table pour s'y appuyer; Ève lui défendit de se laisser aller dans le
sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. Elle l'accompagna
jusqu'à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale,
le regarda prenant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la Promenade
où l'attendait monsieur du Châtelet. Puis la pauvre fille demeura
tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien
chez madame de Bargeton, c'était pour Ève l'aurore de la fortune. La
sainte créature, elle ignorait que là où l'ambition commence, les
naïfs sentiments cessent. En arrivant dans la rue du Minage, les
choses extérieures n'étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi
par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au
pays, et dorée par le temps. L'aspect, assez triste sur la rue, était
intérieurement fort simple: c'était la cour de province, froide et
proprette; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée.
Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les
marches cessaient d'être en pierre à partir du premier étage. Après
avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé,
il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries
sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris. Le
dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement
accompagné, décorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se
cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et blancs. Le
poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas
piqué, devant une table ronde couverte d'un tapis vert, éclairée par
un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine
ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siége, en
souriant au poète, que ce trémoussement serpentin émut beaucoup, il le
trouva distingué.

L'excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix,
tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poète était déjà la poésie.
Le jeune homme examina, par de discrètes œillades, cette femme qui
lui parut en harmonie avec son renom; elle ne trompait aucune de ses
idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant une mode
nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte
un souvenir du Moyen-Age, qui en impose à un jeune homme en amplifiant
pour ainsi dire la femme; il s'en échappait une folle chevelure d'un
blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles.
La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète
les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris
étincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse
blanche hardiment taillée; ils étaient cernés par une marge nacrée
où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir
la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure
bourbonnienne, qui ajoutait au feu d'un visage long en présentant comme
un point brillant où se peignait le royal entraînement des Condé. Les
cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment
croisée, laissait voir une poitrine de neige, où l'œil devinait une
gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un
peu secs, madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical, pour
lui indiquer la chaise qui était près d'elle. Monsieur du Châtelet prit
un fauteuil. Lucien s'aperçut alors qu'ils étaient seuls.

La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l'Houmeau.
Les trois heures passées près d'elle furent pour Lucien un de ces
rêves que l'on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt
maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force; ses
défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens
commencent par aimer l'exagération, ce mensonge des belles âmes. Il ne
remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes,
et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des
tons de brique. Son imagination s'empara d'abord de ces yeux de feu,
de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante
blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux
bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu'il pût juger la
femme. L'entrain de cette exaltation féminine, la verve des phrases
un peu vieilles que répétait depuis long-temps madame de Bargeton,
mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d'autant mieux qu'il
voulait trouver tout bien. Il n'avait point apporté de poésie à lire;
mais il n'en fut pas question: il avait oublié ses vers pour avoir
le droit de revenir; madame de Bargeton n'en avait point parlé pour
l'engager à lui faire quelque lecture un autre jour. N'était-ce pas
une première entente? Monsieur Sixte du Châtelet fut mécontent de cette
réception. Il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme,
qu'il reconduisit jusqu'au détour de la première rampe au-dessous de
Beaulieu, dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne
fut pas médiocrement étonné d'entendre le Directeur des Contributions
indirectes se vantant de l'avoir introduit, et lui donnant à ce titre
des conseils.

«Plût à Dieu qu'il fût mieux traité que lui, disait monsieur du
Châtelet. La cour était moins impertinente que cette société de
ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait
d'affreux dédains. La révolution de 1789 recommencerait si ces gens-là
ne se réformaient pas. Quant à lui, s'il continuait d'aller dans cette
maison, c'était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme un peu
propre qu'il y eût à Angoulême, à laquelle il avait fait la cour par
désœuvrement, et de laquelle il était devenu follement amoureux. Il
allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La
soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu'il
tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux.»

Châtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s'il en
rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur
le pauvre poète, en essayant de l'écraser sous son importance et de
lui faire peur. Il se grandit en racontant les périls de son voyage
grossis; mais, s'il imposa à l'imagination du poète, il n'effraya point
l'amant.

Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et
sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien était revenu chez madame
de Bargeton, d'abord avec la discrétion d'un homme de l'Houmeau; puis
il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d'abord une
énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d'un
pharmacien fut pris, par les gens de cette société, pour un être sans
conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques
femmes venus en visite chez Naïs rencontraient Lucien, tous avaient
pour lui l'accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec
leurs inférieurs. Lucien trouva d'abord ce monde fort gracieux; mais,
plus tard, il reconnut le sentiment d'où procédaient ces fallacieux
égards. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son
fiel et le confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par
lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens préludent avec la haute
société. Mais combien de souffrances n'aurait-il pas endurées pour Naïs
qu'il entendait nommer ainsi, car entre eux les intimes de ce clan,
de même que les Grands d'Espagne et les personnages de la _crème_ à
Vienne, s'appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière
nuance inventée pour mettre une distinction au cœur de l'aristocratie
angoumoisine.

Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le
flatte, car Naïs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à
Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez
elle son poète: non-seulement elle l'exaltait outre mesure, mais elle
le représentait comme un enfant sans fortune qu'elle voulait placer;
elle le rapetissait pour le regarder; elle en faisait son lecteur,
son secrétaire; mais elle l'aimait plus qu'elle ne croyait pouvoir
aimer après l'affreux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait
fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie
d'aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position était déjà
si loin d'elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties
par les fiertés que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait
tour à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D'abord
intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les
terreurs, les espoirs et les désespérances qui martellent le premier
amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent
alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en
elle une bienfaitrice qui allait s'occuper de lui maternellement. Mais
les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher
Lucien; puis cher, tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame
Naïs. En l'entendant lui donner ce nom, elle eut une de ces colères qui
séduisent tant un enfant; elle lui reprocha de prendre le nom dont se
servait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel
ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui. Lucien atteignit
au troisième ciel de l'amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que
Louise contemplait un portrait qu'elle serra promptement, il voulut le
voir. Pour calmer le désespoir d'un premier accès de jalousie, Louise
montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes, la
douloureuse histoire de ses amours, si purs et si cruellement étouffés.
S'essayait-elle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle
inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait? Lucien était trop
jeune pour analyser sa maîtresse, il se désespéra naïvement, car elle
ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche
des scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions
sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des
places fortes qu'elles aiment à voir prendre d'assaut. L'innocent
Lucien n'avait pas besoin de ses coquetteries, il eût guerroyé tout
naturellement.

—Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un
soir Lucien qui voulut en finir avec monsieur de Cante-Croix et qui
jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme.

Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son
poète, elle lui demanda les vers promis pour la première page de son
album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu'il mettait
à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes,
qu'elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de monsieur
de Lamartine?

    Le magique pinceau, les muses mensongères
    N'orneront pas toujours de mes feuilles légères
              Le fidèle vélin;
    Et le crayon furtif de ma belle maîtresse
    Me confîra souvent sa secrète allégresse
              Ou son muet chagrin.

    Ah! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées
    Demanderont raison des riches destinées
              Que lui tient l'avenir;
    Alors veuille l'Amour que de ce beau voyage
              Le fécond souvenir
    Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage!

—Est-ce bien moi qui vous les ai dictés? dit-elle.

Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d'une femme qui se plaisait
à jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien; elle
le calma en le baisant au front pour la première fois. Lucien fut
décidément un grand homme qu'elle voulut former; elle imagina de lui
apprendre l'italien et l'allemand, de perfectionner ses manières; elle
trouva là des prétextes pour l'avoir toujours chez elle, à la barbe
de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie! Elle se remit
à la musique pour son poète à qui elle révéla le monde musical, elle
lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven et le ravit; heureuse
de sa joie, elle lui disait hypocritement en le voyant à demi pâmé:—Ne
peut-on pas se contenter de ce bonheur? Le pauvre poète avait la bêtise
de répondre:—Oui.

Enfin, les choses arrivèrent à un tel point que Louise avait fait
dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente, en tiers avec
monsieur de Bargeton. Malgré cette précaution, toute la ville sut le
fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s'il était
vrai. Ce fut une rumeur affreuse. A plusieurs, la Société parut à la
veille d'un bouleversement. D'autres s'écrièrent: Voilà le fruit des
doctrines libérales. Le jaloux du Châtelet apprit alors que madame
Charlotte, qui gardait les femmes en couches, était madame Chardon,
mère du Chateaubriand de l'Houmeau, disait-il. Cette expression passa
pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de
Bargeton.

—Savez-vous, chère Naïs, ce dont tout Angoulême parle! lui dit-elle,
ce petit poëtriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux
mois ma belle-sœur en couches.

—Ma chère, dit madame Bargeton en prenant un air tout à fait royal,
qu'y a-t-il d'extraordinaire à ceci? n'est-elle pas la veuve d'un
apothicaire? une pauvre destinée pour une demoiselle de Rubempré.
Supposons-nous sans un sou vaillant?... que ferions-nous pour vivre,
nous! comment nourririez-vous vos enfants?

Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la
noblesse. Les âmes grandes sont toujours disposées à faire une
vertu d'un malheur. Puis, dans la persistance à faire un bien qu'on
incrimine, il se trouve d'invincibles attraits: l'innocence a le
piquant du vice. Dans la soirée, le salon de madame de Bargeton fut
plein de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle déploya
toute la causticité de son esprit: elle dit que si les gentilshommes
ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni
Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les
tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient
des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours gentilhomme.
Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d'entente de leurs vrais
intérêts. Enfin elle dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé
des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité.
Elle conjura donc l'orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par
elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l'on
jouait au whist à quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil,
et le présenta en reine qui voulait être obéie. Elle appela le
Directeur des Contributions, monsieur Châtelet, et le pétrifia en lui
faisant comprendre qu'elle connaissait l'illégale superfétation de sa
particule. Lucien fut dès ce soir violemment introduit dans la société
de madame de Bargeton; mais il y fut accepté comme une substance
vénéneuse que chacun se promit d'expulser en la soumettant aux réactifs
de l'impertinence. Malgré ce triomphe, Naïs perdit de son empire: il y
eut des dissidents qui tentèrent d'émigrer. Par le conseil de monsieur
Châtelet, Amélie, qui était madame de Chandour, résolut d'élever autel
contre autel en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton
ouvrait son salon tous les soirs, et les gens qui venaient chez elle
étaient si routiniers, si bien habitués à se retrouver devant les mêmes
tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à
mettre leurs manteaux, leurs doubles souliers, leurs chapeaux dans le
même couloir, qu'ils aimaient les marches de l'escalier autant que la
maîtresse de la maison. Tous se résignèrent à subir le chardonneret
du sacré bocage, dit Alexandre de Brébian, autre bon mot. Enfin le
président de la Société d'agriculture apaisa la sédition par une
observation magistrale.

—Avant la révolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient
Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de
l'Houmeau, étaient sans conséquence; mais ils n'admettaient point les
Receveurs des Tailles, ce qu'est, après tout, Châtelet.

Du Châtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur. En se
sentant attaqué, le Directeur des Contributions, qui, depuis le moment
où elle l'avait appelé Châtelet, s'était juré à lui-même de posséder
madame de Bargeton, entra dans les vues de la maîtresse du logis; il
soutint le jeune poète en se déclarant son ami. Ce grand diplomate dont
s'était si maladroitement privé l'Empereur caressa Lucien, il se dit
son ami. Pour lancer le poète, il donna un dîner où se trouvèrent le
Préfet, le Receveur-Général, le colonel du régiment en garnison, le
Directeur de l'École de Marine, le Président du Tribunal, enfin toutes
les sommités administratives. Le pauvre poète fut fêté si grandement
que tout autre qu'un jeune homme de vingt-deux ans aurait véhémentement
soupçonné de mystification les louanges au moyen desquelles on abusa
de lui. Au dessert, Châtelet fit réciter à son rival une ode de
Sardanapale mourant, le chef-d'œuvre du moment. En l'entendant, le
Proviseur du collége, homme flegmatique, battit des mains en disant
que Jean-Baptiste Rousseau n'avait pas mieux fait. Le baron Sixte
Châtelet pensa que le petit rimeur crèverait tôt ou tard dans la serre
chaude des louanges, ou que, dans l'ivresse de sa gloire anticipée,
il se permettrait quelques impertinences qui le feraient rentrer dans
son obscurité primitive. En attendant le décès de ce génie, il parut
immoler ses prétentions aux pieds de madame de Bargeton; mais, avec
l'habileté des roués, il avait arrêté son plan, et suivit avec une
attention stratégique la marche des deux amants en épiant l'occasion
d'exterminer Lucien. Il s'éleva dès lors dans Angoulême et dans les
environs un bruit sourd qui proclamait l'existence d'un grand homme en
Angoumois. Madame de Bargeton était généralement louée pour les soins
qu'elle prodiguait à ce jeune aigle. Une fois sa conduite approuvée,
elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans le
Département une soirée à glaces, à gâteaux et à thé, grande innovation
dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme
une drogue employée contre les indigestions. La fleur de l'aristocratie
fut conviée pour entendre une grande œuvre que devait lire Lucien.

Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle lui
toucha quelques mots de la conjuration formée contre lui par le monde;
car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la carrière
que doivent parcourir les hommes de génie, et où se rencontrent des
obstacles infranchissables aux courages médiocres. Elle fit de cette
victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle lui montra la
gloire achetée par de continuels supplices, elle lui parla du bûcher
des martyrs à traverser, elle lui beurra ses plus belles tartines et
les panacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fut une contrefaçon
des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Louise se trouva
si grande par son éloquence, qu'elle aima davantage le Benjamin qui la
lui inspirait; elle lui conseilla de répudier audacieusement son père
en prenant le noble nom de Rubempré, sans se soucier des criailleries
soulevées par un échange que d'ailleurs le Roi légitimerait. Apparentée
à la marquise d'Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en
crédit à la cour, elle se chargeait d'obtenir cette faveur. A ces
mots, le roi, la marquise d'Espard, la cour, Lucien vit comme un feu
d'artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée.

—Cher petit, lui dit Louise d'une voix tendrement moqueuse, plus tôt il
se fera plus vite il sera sanctionné.

Elle souleva l'une après l'autre les couches successives de l'État
Social, et fit compter au poète les échelons qu'il franchissait soudain
par cette habile détermination. En un instant, elle fit abjurer à
Lucien ses idées populacières sur la chimérique égalité de 1793, elle
réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de
David avait calmée, elle lui montra la haute société comme le seul
théâtre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral devint
monarchique _in petto_. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique
et de la gloire. Il jura d'apporter aux pieds de sa dame une couronne,
fût-elle ensanglantée; il la conquerrait à tout prix, _quibuscumque
viis_. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles
qu'il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinissable
pudeur attachée aux premiers sentiments, et qui défend au jeune homme
d'étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans
son _incognito_. Il peignit les étreintes d'une misère supportée avec
orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l'étude. Cette
jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame de Bargeton,
dont le regard s'amollit. En voyant la faiblesse gagner son imposante
maîtresse, Lucien prit une main qu'on lui laissa prendre, et la baisa
avec la furie du poète, du jeune homme, de l'amant. Louise alla jusqu'à
permettre au fils de l'apothicaire d'atteindre à son front et d'y
imprimer ses lèvres palpitantes.

—Enfant! enfant! si l'on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-elle
en se réveillant d'une torpeur extatique.

Pendant cette soirée, l'esprit de madame de Bargeton fit de grands
ravages dans ce qu'elle nommait les préjugés de Lucien. A l'entendre,
les hommes de génie n'avaient ni frères ni sœurs, ni pères ni mères;
les grandes œuvres qu'ils devaient édifier leur imposaient un apparent
égoïsme, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la
famille souffrait d'abord des dévorantes exactions perçues par un
cerveau gigantesque, plus tard elle recevrait au centuple le prix
des sacrifices de tout genre exigés par les premières luttes d'une
royauté contrariée, en partageant les fruits de la victoire. Le génie
ne relevait que de lui-même; il était seul juge de ses moyens, car lui
seul connaissait la fin: il devait donc se mettre au-dessus des lois,
appelé qu'il était à les refaire; d'ailleurs, qui s'empare de son
siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui. Elle citait
les commencements de la vie de Bernard de Palissy, de Louis XI, de
Fox, de Napoléon, de Christophe Colomb, de César, de tous les illustres
joueurs, d'abord criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour
fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus
tard devenaient l'orgueil de la famille, du pays, du monde.

Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien et
avançaient la corruption de son cœur; car, dans l'ardeur de ses désirs,
il admettait les moyens _a priori_. Mais ne pas réussir est un crime
de lèse-majesté sociale. Un vaincu n'a-t-il pas alors assassiné toutes
les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec
horreur les Marius assis devant leurs ruines? Lucien ne se savait pas
entre l'infamie des bagnes et les palmes du génie; il planait sur le
Sinaï des prophètes sans comprendre qu'au bas s'étend une mer Morte,
l'horrible suaire de Gomorrhe.

Louise débrida si bien le cœur et l'esprit de son poète des langes dont
les avait enveloppés la vie de province, que Lucien voulut éprouver
madame de Bargeton afin de savoir s'il pouvait, sans éprouver la honte
d'un refus, conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna
l'occasion de tenter cette épreuve. L'ambition se mêlait à son amour.
Il aimait et voulait s'élever, double désir bien naturel chez les
jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l'indigence à combattre.
En conviant aujourd'hui tous ses enfants à un même festin, la Société
réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la
jeunesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux
en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu'il en fût autrement;
mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on
voudrait croire, pour qu'on puisse se permettre de représenter le jeune
homme autrement qu'il est au Dix-neuvième Siècle. Le calcul de Lucien
lui parut fait au profit d'un beau sentiment, de son amitié pour David.

Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus
hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets
trois fois recopiés, il raconta le génie de son père, ses espérances
perdues, et la misère horrible à laquelle il était en proie. Il peignit
sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant
d'être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui; il se
croirait indigne d'être aimé de Louise, sa première gloire, s'il ne lui
demandait pas de faire pour David ce qu'elle faisait pour lui-même. Il
renoncerait à tout plutôt que de trahir David Séchard, il voulait que
David assistât à son succès. Il écrivit une de ces lettres folles où
les jeunes gens opposent le pistolet à un refus, où tourne le casuisme
de l'enfance, où parle la logique insensée des belles âmes; délicieux
verbiage brodé de ces déclarations naïves échappées du cœur à l'insu
de l'écrivain, et que les femmes aiment tant. Après avoir remis cette
lettre à la femme de chambre, Lucien était venu passer la journée à
corriger des épreuves, à diriger quelques travaux, à mettre en ordre
les petites affaires de l'imprimerie, sans rien dire à David. Dans les
jours où le cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes
discrétions. D'ailleurs peut-être Lucien commençait-il à redouter la
hache de Phocion, que savait manier David; peut-être craignait-il la
clarté d'un regard qui allait au fond de l'âme. Après la lecture de
Chénier, son secret avait passé de son cœur sur ses lèvres, atteint par
un reproche qu'il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une
plaie.

Maintenant embrassez les pensées qui durent assaillir Lucien
pendant qu'il descendait d'Angoulême à l'Houmeau. Cette grande dame
s'était-elle fâchée? allait-elle recevoir David chez elle? l'ambitieux
ne serait-il pas précipité dans son trou à l'Houmeau? Quoique avant
de baiser Louise au front, Lucien eût pu mesurer la distance qui
sépare une reine de son favori, il ne se disait pas que David ne
pouvait franchir en un clin d'œil l'espace qu'il avait mis cinq mois à
parcourir. Ignorant combien était absolu l'ostracisme prononcé sur les
petites gens, il ne savait pas qu'une seconde tentative de ce genre
serait la perte de madame de Bargeton. Atteinte et convaincue de s'être
encanaillée, Louise serait obligée de quitter la ville, où sa caste
la fuirait comme au Moyen-Age on fuyait un lépreux. Le clan de fine
aristocratie et le clergé lui-même défendraient Naïs envers et contre
tous, au cas où elle se permettrait une faute; mais le crime de voir
mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis; car si l'on excuse les
fautes du pouvoir, on le condamne après son abdication. Or, recevoir
David, n'était-ce pas abdiquer? Si Lucien n'embrassait pas ce côté de
la question, son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien
d'autres difficultés qui l'épouvantaient. La noblesse des sentiments
ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait
l'air du plus noble courtisan, Corneille ressemblait fort à un marchand
de bœufs. Descartes avait la tournure d'un bon négociant hollandais.
Souvent, en rencontrant Montesquieu son râteau sur l'épaule, son
bonnet de nuit sur la tête, les visiteurs de La Brède le prirent pour
un vulgaire jardinier. L'usage du monde, quand il n'est pas un don
de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par
le sang, constitue une éducation que le hasard doit seconder par une
certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par
un timbre de voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient à
David, tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa
mère, Lucien avait jusqu'au pied haut courbé du Franc; tandis que David
Séchard avait les pieds plats du Welche et l'encolure de son père le
pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il
lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton. Enfin,
sans avoir précisément honte de son frère, il se promettait de ne plus
écouter ainsi son premier mouvement, et de le discuter à l'avenir.

Donc, après l'heure de la poésie et du dévouement, après une lecture
qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées
par un nouveau soleil, l'heure de la politique et des calculs sonnait
pour Lucien. En rentrant dans l'Houmeau il se repentait de sa lettre,
il aurait voulu la reprendre; car il apercevait par une échappée les
impitoyables lois du monde. En devinant combien la fortune acquise
favorisait l'ambition, il lui coûtait de retirer son pied du premier
bâton de l'échelle par laquelle il devait monter à l'assaut des
grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des
plus vives fleurs du sentiment; ce David plein de génie qui l'avait
si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie; sa mère, si
grande dame dans son abaissement, et qui le croyait aussi bon qu'il
était spirituel; sa sœur, cette fille si gracieuse dans sa résignation,
son enfance si pure et sa conscience encore blanche; ses espérances,
qu'aucune bise n'avait effeuillées, tout refleurissait dans son
souvenir. Il se disait alors qu'il était plus beau de percer les
épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de
succès que de parvenir par les faveurs d'une femme. Son génie luirait
tôt ou tard comme celui de tant d'hommes, ses prédécesseurs, qui
avaient dompté la société; les femmes l'aimeraient alors! L'exemple de
Napoléon, si fatal au Dix-neuvième Siècle par les prétentions qu'il
inspire à tant de gens médiocres, apparut à Lucien qui jeta ses calculs
au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien, il allait du mal
au bien, du bien au mal avec une égale facilité. Au lieu de l'amour
que le savant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une
sorte de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes
sur un fond vert:

    _Pharmacie de_ POSTEL, _successeur de_ CHARDON.

Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes
les voitures, lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte
ornée d'une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire
à Beaulieu, parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville
en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait étrangement déploré
le désaccord qu'il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne
fortune.

—Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-être, et loger dans
ce nid à rats! se disait-il en débouchant par l'allée dans la petite
cour où plusieurs paquets d'herbes bouillies étaient étalés le long des
murs, où l'apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où monsieur
Postel, ceint d'un tablier de préparateur, une cornue à la main,
examinait un produit chimique tout en jetant l'œil sur sa boutique;
et s'il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l'oreille
à la sonnette. L'odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs
plantes distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où
l'on montait par un de ces escaliers droits appelés des escaliers de
meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus était l'unique
chambre en mansarde où demeurait Lucien.

—Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le véritable type du
boutiquier de province. Comment va notre petite santé? Moi, je viens de
faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père
pour trouver ce que je cherche. C'était un fameux homme, celui-là! Si
j'avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux
carrosse aujourd'hui!

Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bête qu'il
était bon homme, ne donnât un coup de poignard à Lucien, en lui parlant
de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.

—C'est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait
à trouver l'élève de son père prodigieusement commun après l'avoir
souvent béni; car plus d'une fois l'honnête Postel avait secouru la
veuve et les enfants de son maître.

—Qu'avez-vous donc? demanda monsieur Postel en posant son éprouvette
sur la table du laboratoire.

—Est-il venu quelque lettre pour moi?

—Oui, une qui flaire comme baume! elle est auprès de mon pupitre sur le
comptoir.

La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie!
Lucien s'élança dans la boutique.

—Dépêche-toi, Lucien! ton dîner t'attend depuis une heure, il sera
froid, cria doucement une jolie voix à travers une fenêtre entr'ouverte
et que Lucien n'entendit pas.

—Il est toqué, votre frère, mademoiselle, dit Postel en levant le nez.

Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d'eau-de-vie sur
laquelle la fantaisie d'un peintre aurait mis une grosse figure
grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Ève un air
cérémonieux et agréable qui prouvait qu'il pensait à épouser la fille
de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l'amour et
l'intérêt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent à Lucien
en souriant la phrase qu'il lui redit quand le jeune homme repassa près
de lui:—Elle est fameusement jolie, votre sœur! Vous n'êtes pas mal non
plus! Votre père faisait tout bien.

Ève était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.
Quoiqu'elle offrît les symptômes d'un caractère viril, elle était
douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille
résignation à une vie laborieuse, sa sagesse que nulle médisance
n'attaquait, avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur
première entrevue, une sourde et simple passion s'était-elle émue entre
eux, à l'allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations
empressées. Chacun d'eux avait pensé secrètement à l'autre, comme
s'ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment
aurait offensé. Tous deux se cachaient de Lucien, à qui peut-être ils
croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à
Ève, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de l'indigence.
Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais une enfant
bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en
apparence, fière en réalité, Ève ne voulait pas courir sus au fils
d'un homme qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de
la valeur croissante des propriétés, estimaient à plus de quatre-vingt
mille francs le domaine de Marsac, sans compter les terres que le
vieux Séchard, riche d'économies, heureux à la récolte, habile à
la vente, devait y joindre en guettant les occasions. David était
peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père.
Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize
mille francs, où il allait une fois par an au temps des vendanges,
et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des
récoltes que l'imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait
fort peu. L'amour d'un savant habitué à la solitude et qui grandit
encore les sentiments en s'en exagérant les difficultés, voulait
être encouragé; car, pour David, Ève était une femme plus imposante
que ne l'est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet
près de son idole, aussi pressé de partir que d'arriver, l'imprimeur
contenait sa passion au lieu de l'exprimer. Souvent, le soir, après
avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de
la place du Mûrier jusqu'à l'Houmeau, par la porte Palet; mais en
atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s'enfuyait, craignant
de venir trop tard ou de paraître importun à Ève qui sans doute était
couchée. Quoique ce grand amour ne se révélât que par de petites
choses, Ève l'avait bien compris; elle était flattée sans orgueil de
se voir l'objet du profond respect empreint dans les regards, dans les
paroles, dans les manières de David; mais la plus grande séduction
de l'imprimeur était son fanatisme pour Lucien: il avait deviné le
meilleur moyen de plaire à Ève. Pour dire en quoi les muettes délices
de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le
comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des
parterres. C'était des regards doux et délicats comme les lotos bleus
qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles
parfums de l'églantine, des mélancolies tendres comme le velours des
mousses; fleurs de deux belles âmes qui naissent d'une terre riche,
féconde, immuable. Ève avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée
sous cette faiblesse; elle tenait si bien compte à David de tout ce
qu'il n'osait pas, que le plus léger incident pouvait amener une plus
intime union de leurs âmes.

Lucien trouva la porte ouverte par Ève, et s'assit, sans lui rien dire,
à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était
mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d'argent,
Ève les employait tous pour le frère chéri.

—Que lis-tu donc là? dit-elle après avoir mis sur la table un plat
qu'elle retira du feu, et après avoir éteint son fourneau mobile en le
couvrant de l'étouffoir.

Lucien ne répondit pas. Ève prit une petite assiette coquettement
arrangée avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec une
jatte pleine de crème.

—Tiens, Lucien, je t'ai eu des fraises.

Lucien prêtait tant d'attention à sa lecture qu'il n'entendit point.
Ève vint alors s'asseoir près de lui, sans laisser échapper un murmure;
car il entre dans le sentiment d'une sœur pour son frère un plaisir
immense à être traitée sans façon.

—Mais qu'as-tu donc? s'écria-t-elle en voyant briller des larmes dans
les yeux de son frère.

—Rien, rien, Ève, dit-il en la prenant par la taille, l'attirant à
lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une
effervescence surprenante.

—Tu te caches de moi.

—Eh! bien, elle m'aime.

—Je savais bien que ce n'était pas moi que tu embrassais, dit d'un ton
boudeur la pauvre sœur en rougissant.

—Nous serons tous heureux, s'écria Lucien en avalant son potage à
grandes cuillerées.

—Nous? répéta Ève. Inspiré par le même pressentiment qui s'était emparé
de David, elle ajouta:—Tu vas nous aimer moins!

—Comment peux-tu croire cela, si tu me connais?

Ève lui tendit la main pour presser la sienne; puis elle ôta l'assiette
vide, la soupière en terre brune, et avança le plat qu'elle avait fait.
Au lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que
la discrète Ève ne demanda point à voir, tant elle avait de respect
pour son frère: s'il voulait la lui communiquer, elle devait attendre;
et s'il ne le voulait pas, pouvait-elle l'exiger? Elle attendit. Voici
cette lettre.

  «Mon ami, pourquoi refuserais-je à votre frère en science l'appui que
  je vous ai prêté? A mes yeux, les talents ont des droits égaux; mais
  vous ignorez les préjugés des personnes qui composent ma société.
  Nous ne ferons pas reconnaître l'anoblissement de l'esprit à ceux qui
  sont l'aristocratie de l'ignorance. Si je ne suis pas assez puissante
  pour leur imposer monsieur David Séchard, je vous ferai volontiers le
  sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme une hécatombe antique.
  Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas me faire accepter la
  compagnie d'une personne dont l'esprit ou les manières pourraient ne
  pas me plaire. Vos flatteries m'ont appris combien l'amitié s'aveugle
  facilement! m'en voudrez-vous, si je mets à mon consentement une
  restriction? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moi-même,
  dans l'intérêt de votre avenir, si vous ne vous abusez point.
  N'est-ce pas un de ces soins maternels que doit avoir pour vous, mon
  cher poète,

  LOUISE DE NÈGREPELISSE?»

Lucien ignorait avec quel art le oui s'emploie dans le beau monde pour
arriver au non, et le non pour amener un oui. Cette lettre fut un
triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton, il y brillerait
de la majesté de génie. Dans l'ivresse que lui causait une victoire qui
lui fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes, il prit
une attitude si fière, tant d'espérances se reflétèrent sur son visage
en y produisant un éclat radieux, que sa sœur ne put s'empêcher de lui
dire qu'il était beau.

—Si elle a de l'esprit, elle doit bien t'aimer, cette femme! Et alors
ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire mille
coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos!
Je voudrais être souris pour me glisser là! Viens, j'ai apprêté ta
toilette dans la chambre de notre mère.

Cette chambre était celle d'une misère décente. Il s'y trouvait un
lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s'étendait
un maigre tapis vert. Puis une commode à dessus de bois, ornée d'un
miroir, et des chaises en noyer complétaient le mobilier. Sur la
cheminée, une pendule rappelait les jours de l'ancienne aisance
disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient tendus
d'un papier gris à fleurs grises. Le carreau, mis en couleur et frotté
par Ève, brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un
guéridon où, sur un plateau rouge à rosaces dorées, se voyaient trois
tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Ève couchait dans un
cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et
une table à ouvrage près de la fenêtre. L'exiguïté de cette cabine de
marin exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d'y
donner de l'air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses, la
modestie d'une vie studieuse respirait là. Pour ceux qui connaissaient
la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d'attendrissantes
harmonies.

Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans
la petite cour, et l'imprimeur parut aussitôt avec la démarche et les
façons d'un homme pressé d'arriver.

—Eh! bien, David, s'écria l'ambitieux, nous triomphons! elle m'aime! tu
iras.

—Non, dit l'imprimeur d'un air confus, je viens te remercier de
cette preuve d'amitié qui m'a fait faire de sérieuses réflexions. Ma
vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du
roi à Angoulême, et dont le nom se lit sur tous les murs au bas des
affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un
négociant, si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de
Beaulieu, au coin de la place du Mûrier. Je n'ai encore ni la fortune
d'un Keller, ni le renom d'un Desplein, deux sortes de puissances que
les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis d'accord avec
eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du
gentilhomme. Par quoi puis-je légitimer cette subite élévation? Je me
ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi,
tu te trouves dans une situation différente. Un prote n'est engagé à
rien. Tu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour
réussir, tu peux expliquer tes occupations actuelles par ton avenir.
D'ailleurs tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le Droit,
la diplomatie, entrer dans l'Administration. Enfin tu n'es ni chiffré
ni casé. Profite de ta virginité sociale, marche seul et mets la main
sur les honneurs! Savoure joyeusement tous les plaisirs, même ceux que
procure la vanité. Sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un
second moi-même. Oui, ma pensée me permettra de vivre de ta vie. A toi
les fêtes, l'éclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. A
moi la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occupations
de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Ève.
Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu
as à te plaindre de quelque trahison, tu pourras te réfugier dans nos
cœurs, tu y trouveras un amour inaltérable. La protection, la faveur,
le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourraient se lasser,
nous nous nuirions à deux; marche devant, tu me remorqueras s'il le
faut. Loin de t'envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de
faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta maîtresse
peut-être, plutôt que de m'abandonner, que de me renier, cette simple
chose, si grande, eh! bien, Lucien, elle me lierait à jamais à toi, si
nous n'étions pas déjà comme deux frères. N'aie ni remords ni soucis de
paraître prendre la plus forte part. Ce partage à la Montgommery est
dans mes goûts. Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui
sait si je ne serais pas toujours ton obligé? En disant ces mots, il
coula le plus timide des regards vers Ève, qui avait les yeux pleins
de larmes, car elle devinait tout.—Enfin, dit-il à Lucien étonné, tu
es bien fait, tu as une jolie taille, tu portes bien tes habits, tu as
l'air d'un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un
simple pantalon de nankin; moi, j'aurais l'air d'un ouvrier au milieu
de ce monde, je serais gauche, gêné, je dirai des sottises ou je ne
dirais rien du tout: toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms,
prendre celui de ta mère, te faire appeler Lucien de Rubempré; moi, je
suis et serai toujours David Séchard. Tout te sert et tout me nuit dans
le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. Les femmes adoreront ta
figure d'ange. N'est-ce pas, Ève?

Lucien sauta au cou de David et l'embrassa. Cette modestie coupait
court à bien des doutes, à bien des difficultés. Comment n'eût-il pas
redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait à faire par amitié
les mêmes réflexions qu'il venait de faire par ambition? L'ambitieux
et l'amoureux sentaient la route aplanie, le cœur du jeune homme et de
l'ami s'épanouissait. Ce fut un de ces moments rares dans la vie où
toutes les forces sont doucement tendues, où toutes les cordes vibrent
en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse d'une belle âme excitait
encore en Lucien la tendance qui porte l'homme à tout rapporter à
lui. Nous disons tous, plus ou moins, comme Louis XIV: L'État, c'est
moi! L'exclusive tendresse de sa mère et de sa sœur, le dévouement de
David, l'habitude qu'il avait de se voir l'objet des efforts secrets
de ces trois êtres, lui donnaient les vices de l'enfant de famille,
engendraient en lui cet égoïsme qui dévore le noble, et que madame de
Bargeton caressait en l'incitant à oublier ses obligations envers sa
sœur, sa mère et David. Il n'en était rien encore; mais n'y avait-il
pas à craindre, qu'en étendant autour de lui le cercle de son ambition,
il fût contraint de ne penser qu'à lui pour s'y maintenir?


[Illustration: IMP. S. RAÇON.

  ÈVE ET DAVID SÉCHARD.

  Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé
  qu'il n'avait été dans aucun moment de sa vie.]


Cette émotion passée, David fit observer à Lucien que son poème de
Saint Jean dans Pathmos était peut-être trop biblique pour être
lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu
familière. Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile
de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla d'emporter
André de Chénier, et de remplacer un plaisir douteux pour un plaisir
certain. Lucien lisait en perfection, il plairait nécessairement et
montrerait une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart
des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence
et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n'a pas encore failli, est sans
indulgence pour les fautes des autres, elle leur prête aussi ses
magnifiques croyances. Il faut en effet avoir bien expérimenté la vie
avant de reconnaître que, suivant un beau mot de Raphaël, comprendre
c'est égaler. En général, le sens nécessaire à l'intelligence de la
poésie est rare en France, où l'esprit dessèche promptement la source
des saintes larmes de l'extase, où personne ne veut prendre la peine de
défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l'infini. Lucien
allait faire sa première expérience des ignorances et des froideurs
mondaines! Il passa chez David pour y prendre le volume de poésie.

Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé
qu'en aucun moment de sa vie. En proie à mille terreurs, il voulait
et redoutait un éloge, il désirait s'enfuir, car la pudeur a sa
coquetterie aussi! Le pauvre amant n'osait dire un mot qui aurait
eu l'air de quêter un remercîment; il trouvait toutes les paroles
compromettantes, et se taisait en gardant une attitude de criminel.
Ève, qui devinait les tortures de cette modestie, se plut à jouir de ce
silence; mais quand David tortilla son chapeau pour s'en aller, elle
sourit.

—Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soirée chez
madame de Bargeton, nous pouvons la passer ensemble. Il fait beau,
voulez-vous aller nous promener le long de la Charente? nous causerons
de Lucien.

David eut envie de se prosterner devant cette délicieuse jeune fille.
Ève avait mis dans le son de sa voix des récompenses inespérées; elle
avait, par la tendresse de l'accent, résolu les difficultés de cette
situation; sa proposition était plus qu'un éloge, c'était la première
faveur de l'amour.

—Seulement, dit-elle à un geste que fit David, laissez-moi quelques
instants pour m'habiller.

David, qui de sa vie n'avait su ce qu'était un air, sortit en
chanteronnant, ce qui surprit l'honnête Postel, et lui donna de
violents soupçons sur les relations d'Ève et de l'imprimeur.

Les plus petites circonstances de cette soirée agirent beaucoup sur
Lucien que son caractère portait à écouter les premières impressions.
Comme tous les amants inexpérimentés, il arriva de si bonne heure que
Louise n'était pas encore au salon. Monsieur de Bargeton s'y trouvait
seul. Lucien avait déjà commencé son apprentissage des petites lâchetés
par lesquelles l'amant d'une femme mariée achète son bonheur, et qui
donnent aux femmes la mesure de ce qu'elles peuvent exiger; mais il ne
s'était pas encore trouvé face à face avec monsieur de Bargeton.

Ce gentilhomme était un de ces petits esprits doucement établis entre
l'inoffensive nullité qui comprend encore, et la fière stupidité qui ne
veut ni rien accepter ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le
monde, et s'efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire
du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait. Il
souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu'à l'annonce d'un
heureux événement. Ce sourire répondait à tout par les expressions
que lui donnait monsieur de Bargeton. S'il fallait absolument une
approbation directe, il renforçait son sourire par un rire complaisant,
en ne lâchant une parole qu'à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui
faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il
était alors obligé de chercher quelque chose dans l'immensité de son
vide intérieur. La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant
les naïves coutumes de son enfance: il pensait tout haut, il vous
initiait aux moindres détails de sa vie; il vous exprimait ses besoins,
ses petites sensations qui, pour lui, ressemblaient à des idées. Il
ne parlait ni de la pluie ni du beau temps; il ne donnait pas dans
les lieux communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles,
il s'adressait aux plus intimes intérêts de la vie.—Par complaisance
pour madame de Bargeton, j'ai mangé ce matin du veau qu'elle aime
beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je sais
cela, j'y suis toujours pris! expliquez-moi cela? ou bien:—Je vais
sonner pour demander un verre d'eau sucrée, en voulez-vous un par la
même occasion? Ou bien:—Je monterai demain à cheval, et j'irai voir mon
beau-père. Ces petites phrases, qui ne supportaient pas la discussion,
arrachaient un non ou un oui à l'interlocuteur, et la conversation
tombait à plat. Monsieur de Bargeton implorait alors l'assistance de
son visiteur en mettant à l'ouest son nez de vieux carlin poussif; il
vous regardait de ses gros yeux vairons d'une façon qui signifiait:
_Vous dites?_ Les ennuyeux empressés de parler d'eux-mêmes, il les
chérissait, il les écoutait avec une probe et délicate attention qui le
leur rendait si précieux que les bavards d'Angoulême lui accordaient
une sournoise intelligence, et le prétendaient mal jugé. Aussi quand
ils n'avaient plus d'auditeurs ces gens venaient-ils achever leurs
récits ou leurs raisonnements auprès du gentilhomme, sûrs de trouver
son sourire élogieux. Le salon de sa femme étant toujours plein, il s'y
trouvait généralement à l'aise. Il s'occupait des plus petits détails:
il regardait qui entrait, saluait en souriant et conduisait à sa femme
le nouvel arrivé; il guettait ceux qui partaient, et leur faisait la
conduite en accueillant leurs adieux par son éternel sourire. Quand la
soirée était animée et qu'il voyait chacun à son affaire, l'heureux
muet restait planté sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur
ses pattes, ayant l'air d'écouter une conversation politique; ou il
venait étudier les cartes d'un joueur sans y rien comprendre, car il ne
savait aucun jeu; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant
sa digestion. Anaïs était le beau côté de sa vie, elle lui donnait
des jouissances infinies. Lorsqu'elle jouait son rôle de maîtresse de
maison, il s'étendait dans une bergère en l'admirant; car elle parlait
pour lui: puis il s'était fait un plaisir de chercher l'esprit de ses
phrases; et comme souvent il ne les comprenait que longtemps après
qu'elles étaient dites, il se permettait des sourires qui partaient
comme des boulets enterrés qui se réveillent. Son respect pour elle
allait d'ailleurs jusqu'à l'adoration. Une adoration quelconque ne
suffit-elle pas au bonheur de la vie? En personne spirituelle et
généreuse, Anaïs n'avait pas abusé de ses avantages en reconnaissant
chez son mari la nature facile d'un enfant qui ne demandait pas mieux
que d'être gouverné. Elle avait pris soin de lui comme on prend soin
d'un manteau; elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le
ménageait; et se sentant ménagé, brossé, soigné, monsieur de Bargeton
avait contracté pour sa femme une affection canine. Il est si facile de
donner un bonheur qui ne coûte rien! Madame de Bargeton ne connaissant
à son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chère, lui faisait
faire d'excellents dîners; elle avait pitié de lui; jamais elle ne s'en
était plainte; et quelques personnes ne comprenant pas le silence de
sa fierté, prêtaient à monsieur de Bargeton des vertus cachées. Elle
l'avait d'ailleurs discipliné militairement, et l'obéissance de cet
homme aux volontés de sa femme était passive. Elle lui disait:—Faites
une visite à monsieur ou à madame une telle, il y allait comme un
soldat à sa faction. Aussi devant elle se tenait-il au port d'armes
et immobile. Il était en ce moment question de nommer ce muet député.
Lucien ne pratiquait pas depuis assez long-temps la maison pour avoir
soulevé le voile sous lequel se cachait ce caractère inimaginable.
Monsieur de Bargeton enseveli dans sa bergère, paraissant tout voir et
tout comprendre, se faisant une dignité de son silence, lui semblait
prodigieusement imposant. Au lieu de le prendre pour une borne de
granit, Lucien fit de ce gentilhomme un sphinx redoutable, par suite du
penchant qui porte les hommes d'imagination à tout grandir ou à prêter
une âme à toutes les formes, et il crut nécessaire de le flatter.

—J'arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de respect
que l'on n'en accordait à ce bonhomme.

—C'est assez naturel, répondit monsieur de Bargeton.

Lucien prit ce mot pour l'épigramme d'un mari jaloux, il devint rouge,
et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.

—Vous habitez l'Houmeau, dit monsieur de Bargeton, les personnes qui
demeurent loin arrivent toujours plus tôt que celles qui demeurent près.

—A quoi cela tient-il? dit Lucien en prenant un air agréable.

—Je ne sais pas, répondit monsieur de Bargeton qui rentra dans son
immobilité.

—Vous n'avez pas voulu le chercher, reprit Lucien. Un homme capable de
faire l'observation peut trouver la cause.

—Ah! fit monsieur de Bargeton, les causes finales! Hé! hé!...

Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui tomba là.

—Madame de Bargeton s'habille sans doute? dit-il en frémissant de la
niaiserie de cette demande.

—Oui, elle s'habille, répondit naturellement le mari.

Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes, peintes
en gris, et dont les entre-deux étaient plafonnés, sans trouver une
phrase de rentrée; mais il ne vit pas alors sans terreur le petit
lustre à vieilles pendeloques de cristal, dépouillé de sa gaze et garni
de bougies. Les housses du meuble avaient été ôtées, et le lampasse
rouge montrait ses fleurs fanées. Ces apprêts annonçaient une réunion
extraordinaire. Le poète conçut des doutes sur la convenance de son
costume, car il était en bottes. Il alla regarder avec la stupeur de
la crainte un vase du Japon qui ornait une console à guirlandes du
temps de Louis XV; puis il eut peur de déplaire à ce mari en ne le
courtisant pas, et il résolut de chercher si le bonhomme avait un dada
que l'on pût caresser.

—Vous quittez rarement la ville, monsieur? dit-il à monsieur de
Bargeton vers lequel il revint.

—Rarement.

Le silence recommença. Monsieur de Bargeton épia comme une chatte
soupçonneuse les moindres mouvements de Lucien qui troublait son repos.
Chacun d'eux avait peur de l'autre.

—Aurait-il conçu des soupçons sur mes assiduités? pensa Lucien, car il
paraît m'être bien hostile!

En ce moment, heureusement pour Lucien fort embarrassé de soutenir les
regards inquiets avec lesquels monsieur de Bargeton l'examinait allant
et venant, le vieux domestique, qui avait mis une livrée, annonça
du Châtelet. Le baron entra fort aisément, salua son ami Bargeton,
et fit à Lucien une petite inclination de tête qui était alors à la
mode, mais que le poète trouva financièrement impertinente. Sixte du
Châtelet portait un pantalon d'une blancheur éblouissante, à sous-pieds
intérieurs qui le maintenaient dans ses plis. Il avait des souliers
fins et des bas de fil écossais. Sur son gilet blanc flottait le ruban
noir de son lorgnon. Enfin son habit noir se recommandait par une coupe
et une forme parisiennes. C'était bien le bellâtre que ses antécédents
annonçaient; mais l'âge l'avait déjà doté d'un petit ventre rond assez
difficile à contenir dans les bornes de l'élégance. Il teignait ses
cheveux et ses favoris blanchis par les souffrances de son voyage, ce
qui lui donnait un air dur. Son teint autrefois très-délicat avait pris
la couleur cuivrée des gens qui reviennent des Indes; mais sa tournure,
quoique ridicule par les prétentions qu'il conservait, révélait
néanmoins l'agréable Secrétaire des Commandements d'une Altesse
Impériale. Il prit son lorgnon, regarda le pantalon de nankin, les
bottes, le gilet, l'habit bleu fait à Angoulême de Lucien, enfin tout
son rival. Puis il remit froidement le lorgnon dans la poche de son
gilet comme s'il eût dit:—Je suis content. Écrasé déjà par l'élégance
du financier, Lucien pensa qu'il aurait sa revanche quand il montrerait
à l'assemblée son visage animé par la poésie; mais il n'en éprouva pas
moins une vive souffrance qui continua le malaise intérieur que la
prétendue hostilité de monsieur de Bargeton lui avait donné. Le baron
semblait faire peser sur Lucien tout le poids de sa fortune pour mieux
humilier cette misère. Monsieur de Bargeton, qui comptait n'avoir plus
rien à dire, fut consterné du silence que gardèrent les deux rivaux
en s'examinant; mais, quand il se trouvait au bout de ses efforts, il
avait une question qu'il se réservait comme une poire pour la soif, et
il jugea nécessaire de la lâcher en prenant un air affairé.

—Hé! bien, monsieur, dit-il à du Châtelet, qu'y a-t-il de nouveau?
dit-on quelque chose?

—Mais, répondit méchamment le Directeur des Contributions, le nouveau,
c'est monsieur Chardon. Adressez-vous à lui. Nous apportez-vous quelque
joli poème? demanda le sémillant baron en redressant la boucle majeure
d'une de ses faces qui lui parut dérangée.

—Pour savoir si j'ai réussi, j'aurais dû vous consulter, répondit
Lucien. Vous avez pratiqué la poésie avant moi.

—Bah! quelques vaudevilles assez agréables faits par complaisance, des
chansons de circonstance, des romances que la musique a fait valoir,
ma grande épître à une sœur de Buonaparte (l'ingrat!) ne sont pas des
titres à la postérité!

En ce moment madame de Bargeton se montra dans tout l'éclat d'une
toilette étudiée. Elle portait un turban juif enrichi d'une agrafe
orientale. Une écharpe de gaze sous laquelle brillaient les camées d'un
collier était gracieusement tournée à son cou. Sa robe de mousseline
peinte, à manches courtes, lui permettait de montrer plusieurs
bracelets étagés sur ses beaux bras blancs. Cette mise théâtrale charma
Lucien. Monsieur du Châtelet adressa galamment à cette reine des
compliments nauséabonds qui la firent sourire de plaisir, tant elle
fut heureuse d'être louée devant Lucien. Elle n'échangea qu'un regard
avec son cher poète, et répondit au Directeur des Contributions en le
mortifiant par une politesse qui l'exceptait de son intimité.

En ce moment, les personnes invitées commencèrent à venir. En premier
lieu se produisirent l'Évêque et son Grand-Vicaire, deux figures dignes
et solennelles, mais qui formaient un violent contraste: monseigneur
était grand et maigre, son acolyte était court et gras. Tous deux,
ils avaient des yeux brillants, mais l'Évêque était pâle et son
Grand-Vicaire offrait un visage empourpré par la plus riche santé. Chez
l'un et chez l'autre les gestes et les mouvements étaient rares. Tous
deux paraissaient prudents, leur réserve et leur silence intimidaient,
ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit.

Les deux prêtres furent suivis par madame de Chandour et son mari,
personnages extraordinaires que les gens auxquels la province est
inconnue seraient tentés de croire une fantaisie. Le mari d'Amélie,
la femme qui se posait comme l'antagoniste de madame de Bargeton,
monsieur de Chandour, qu'on nommait Stanislas, était un ci-devant
jeune homme, encore mince à quarante-cinq ans, et dont la figure
ressemblait à un crible. Sa cravate était toujours nouée de manière
à présenter deux pointes menaçantes, l'une à la hauteur de l'oreille
droite, l'autre abaissée vers le ruban rouge de sa croix. Les basques
de son habit étaient violemment renversées. Son gilet très-ouvert
laissait voir une chemise gonflée, empesée, fermée par des épingles
surchargées d'orfévrerie. Enfin tout son vêtement avait un caractère
exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures
qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire.
Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction
de haut en bas, en vérifiant le nombre des boutons de son gilet, en
suivant les lignes onduleuses que dessinait son pantalon collant, en
caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait amoureusement sur
les pointes de ses bottes. Quand il cessait de se contempler ainsi,
ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient
la frisure; il interrogeait les femmes d'un œil heureux en mettant un
de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant en arrière et se
posant de trois-quarts, agaceries de coq qui lui réussissaient dans
la société aristocratique de laquelle il était le beau. La plupart du
temps, ses discours comportaient des gravelures comme il s'en disait au
dix-huitième siècle. Ce détestable genre de conversation lui procurait
quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire. Monsieur du
Châtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées
par le dédain du fat des contributions indirectes, stimulées par son
affectation à prétendre qu'il était impossible de le faire sortir de
son marasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes le
recherchaient encore plus vivement qu'à son arrivée depuis que madame
de Bargeton s'était éprise du Byron d'Angoulême. Amélie était une
petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux
noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tête chargée
de plumes en été, de fleurs en hiver; belle parleuse, mais ne pouvant
achever sa période sans lui donner pour accompagnement les sifflements
d'un asthme inavoué.

Monsieur de Saintot, nommé Astolphe, le Président de la Société
d'Agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, apparut remorqué
par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée,
qu'on appelait Lili, abréviation d'Élisa. Ce nom, qui supposait
dans la personne quelque chose d'enfantin jurait avec le caractère
et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement
pieuse, joueuse difficile et tracassière. Astolphe passait pour être
un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe, il n'en avait
pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-Vie dans un Dictionnaire
d'agriculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les articles
des journaux et dans les anciens ouvrages où il était question de ces
deux produits. Tout le Département le croyait occupé d'un Traité sur
la culture moderne. Quoiqu'il restât enfermé pendant toute la matinée
dans son cabinet, il n'avait pas encore écrit deux pages depuis douze
ans. Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant
des papiers, cherchant une note égarée ou taillant sa plume; mais il
employait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet:
il y lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec
son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main,
il feuilletait Cicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des
passages dont le sens pouvait s'appliquer aux événements du jour; puis
le soir il s'efforçait d'amener la conversation sur un sujet qui lui
permît de dire:—Il se trouve dans Cicéron une page qui semble avoir
été écrite pour ce qui se passe de nos jours. Il récitait alors son
passage au grand étonnement des auditeurs, qui se redisaient entre
eux!—Vraiment Astolphe est un puits de science. Ce fait curieux se
contait par toute la ville, et l'entretenait dans ses flatteuses
croyances sur monsieur de Saintot.

Après ce couple, vint monsieur de Bartas, nommé Adrien, l'homme qui
chantait les airs de basse-taille et qui avait d'énormes prétentions en
musique. L'amour-propre l'avait assis sur le solfége: il avait commencé
par s'admirer lui-même en chantant, puis il s'était mis à parler
musique, et avait fini par s'en occuper exclusivement. L'art musical
était devenu chez lui comme une monomanie; il ne s'animait qu'en
parlant de musique, il souffrait pendant une soirée jusqu'à ce qu'on
le priât de chanter. Une fois qu'il avait beuglé un de ses airs, sa
vie commençait: il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant
des compliments, il faisait le modeste: mais il allait néanmoins de
groupe en groupe pour y recueillir des éloges; puis, quand tout était
dit, il revenait à la musique en entamant une discussion à propos des
difficultés de son air ou en vantant le compositeur.

Monsieur Alexandre de Brebian, le héros de la sépia, le dessinateur
qui infestait les chambres de ses amis par des productions saugrenues
et gâtait tous les albums du Département, accompagnait monsieur de
Bartas. Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre. Au dire
de la chronique scandaleuse, cette transposition était complète.
Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine
(madame Joséphine de Barcas), également préoccupées d'un fichu,
d'une garniture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes,
étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient
leur maison où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme
des poupées dans des robes économiquement établies, offraient sur
elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se
permettaient, en leur qualité d'artistes, un laissez-aller de province
qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient
l'air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute
société invitée aux noces.

Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l'une des
plus originales fut celle de monsieur le comte de Senonches,
aristocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à
figure hâlée, aimable comme un sanglier, défiant comme un Vénitien,
jaloux comme un More, et vivant en très-bonne intelligence avec
monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l'ami de la maison.

Madame de Senonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée
déjà par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer pour
une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions
lui permettaient d'avoir des manières langoureuses qui sentaient
l'affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices toujours
satisfaits d'une personne aimée.

Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat
de Valence et ses espérances dans la diplomatie, pour venir vivre à
Angoulême auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L'ancien consul
prenait soin du ménage, faisait l'éducation des enfants, leur apprenait
les langues étrangères, et dirigeait la fortune de monsieur et de
madame de Senonches avec un entier dévouement. L'Angoulême noble,
l'Angoulême administratif, l'Angoulême bourgeois avaient longtemps
glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes; mais, à
la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli,
que monsieur du Hautoy eût semblé prodigieusement immoral s'il avait
fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs, chacun
lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites
indispositions de son intendant volontaire en lui donnant le pas sur
sa femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux,
que ses meilleurs amis s'amusaient à le faire poser, et l'annonçaient à
ceux qui ne connaissaient pas le mystère afin de les amuser. Monsieur
du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels
avaient tourné à la mignardise et à l'enfantillage. Il s'occupait de
sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son manger. Zéphirine
avait amené son factotum à faire l'homme de petite santé: elle le
ouatait, l'embéguinait, le médicinait; elle l'empâtait de mets choisis
comme un bichon de marquise; elle lui ordonnait ou lui défendait tel
ou tel aliment; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates et
des mouchoirs; elle avait fini par l'habituer à porter de si jolies
choses qu'elle le métamorphosait en une sorte d'idole japonaise. Leur
entente était d'ailleurs sans mécompte: Zizine regardait à tout propos
Francis, et Francis semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizine.
Ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour
dire le plus simple bonjour.

Le plus riche propriétaire des environs, l'homme envié de tous,
monsieur le marquis de Pimentel et sa femme, qui réunissaient à eux
deux quarante mille livres de rente, et passaient l'hiver à Paris,
vinrent de la campagne en calèche avec leurs voisins, monsieur le
baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés de la tante de la
baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien
élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui fait tant valoir
les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l'élite de
la compagnie, furent reçues par un froid silence et par un respect
plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distraction de l'accueil
que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce
petit nombre de gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus
des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent dans une
retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. Monsieur de
Pimentel et monsieur de Rastignac étaient appelés par leurs titres;
aucune familiarité ne mêlait leurs femmes ni leurs filles à la haute
coterie d'Angoulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour se
commettre avec les niaiseries de la province.

Le Préfet et le Général arrivèrent les derniers, accompagnés du
gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur
les vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire de canton
recommandable par de belles propriétés; mais sa tournure et sa mise
trahissaient une désuétude complète de la société: il était gêné dans
ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son
interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre
quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique;
il se montrait tour à tour, obséquieux, inquiet, grave, il s'empressait
de rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façon servile, et
parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se moquait de lui.
Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de
parler vers à soie; mais l'infortuné monsieur de Séverac tomba sur
monsieur de Bartas qui lui répondit musique et sur monsieur de Saintot
qui lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire
finit par s'entendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle
du Brossard qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes
de cette société. Un seul mot dira tout: elles étaient aussi pauvres
que nobles. Elles avaient dans leur mise, cette prétention à la
parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort
maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille, âgée de
vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano; elle lui
faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et,
dans son désir d'établir sa chère Camille, elle avait dans une même
soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons, et
la ville tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes
deux, elles avaient la dignité pincée, aigre-douce des personnes que
chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme,
et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le
monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de
Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants; la
mère et la fille écoutèrent donc avec une dévotieuse admiration les
détails qu'il leur donna sur ses magnaneries.

—Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme
la soie que font ces petites bêtes intéresse les femmes, je vous
demanderai la permission d'aller à Séverac montrer à ma Camille
comment ça se récolte. Camille a tant d'intelligence qu'elle saisira
sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris un jour
la raison inverse du carré des distances?

Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur de
Séverac et madame du Brossard, après la lecture de Lucien.

Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l'assemblée, ainsi
que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, parés comme
des châsses, heureux d'avoir été conviés à cette solennité littéraire.
Toutes les femmes se rangèrent sérieusement en un cercle derrière
lequel les hommes se tinrent debout. Cette assemblée de personnages
bizarres, aux costumes hétéroclites, aux visages grimés, devint
très-imposante pour Lucien, dont le cœur palpita quand il se vit
l'objet de tous les regards. Quelque hardi qu'il fût, il ne soutint
pas facilement cette première épreuve, malgré les encouragements de
sa maîtresse, qui déploya le faste de ses révérences et ses plus
précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l'Angoumois.
Le malaise auquel il était en proie fut continué par une circonstance
facile à prévoir, mais qui devait effaroucher un jeune homme encore
peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, tout yeux et tout
oreilles, s'entendait appeler monsieur de Rubempré par Louise, par
monsieur de Bargeton, par l'Évêque, par quelques complaisants de la
maîtresse du logis, et monsieur Chardon par la majorité de ce redouté
public. Intimidé par les œillades interrogatives des curieux, il
pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres; il devinait
les jugements anticipés que l'on portait sur lui avec cette franchise
provinciale, souvent un peu trop près de l'impolitesse. Ces continuels
coups d'épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui-même.
Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin
de prendre une attitude qui fît cesser son supplice intérieur; mais
Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel; Adrien
s'entretenait du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle
Laure de Rastignac; Astolphe qui avait appris par cœur dans un journal
la description d'une nouvelle charrue en parlait au baron. Lucien ne
savait pas, le pauvre poète, qu'aucune de ces intelligences, excepté
celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes
ces personnes, privées d'émotions, étaient accourues en se trompant
elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait. Il est des
mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse
des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté,
gloire, poésie, ont des sortiléges qui séduisent les esprits les plus
grossiers.

Quand tout le monde fut arrivé, que les causeries eurent cessé, non
sans mille avertissements donnés aux interrupteurs par monsieur de
Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d'église qui fait
retentir sa canne sur les dalles, Lucien se mit à la table ronde, près
de madame de Bargeton, en éprouvant une violente secousse d'âme. Il
annonça d'une voix troublée que, pour ne tromper l'attente de personne,
il allait lire les chefs-d'œuvre récemment retrouvés d'un grand poète
inconnu. Quoique les poésies d'André de Chénier eussent été publiées
dès 1819, personne, à Angoulême, n'avait encore entendu parler d'André
de Chénier. Chacun voulut voir, dans cette annonce, un biais trouvé
par madame de Bargeton pour ménager l'amour-propre du poète et mettre
les auditeurs à l'aise. Lucien lut d'abord le Jeune Malade, qui fut
accueilli par des murmures flatteurs; puis l'Aveugle, poème que ces
esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut
en proie à l'une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être
parfaitement comprises que par d'éminents artistes, ou par ceux que
l'enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour
être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une
sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l'auditoire
une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des
sentiments n'ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle,
le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne
céleste au milieu des ricanements de l'enfer. Or, dans la sphère où
se développent leurs facultés, les hommes d'intelligence possèdent
la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l'oreille
de la taupe; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour
d'eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou
incompris, qu'une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie
ou ennemie. Les murmures des hommes qui n'étaient venus là que pour
leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient
à l'oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière;
de même qu'il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires
violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient. Lorsque,
semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin favorable où
son regard pût s'arrêter, il rencontrait les yeux impatientés de gens
qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour s'interroger
sur quelques intérêts positifs. A l'exception de Laure de Rastignac,
de deux ou trois jeunes gens et de l'Évêque, tous les assistants
s'ennuyaient. En effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à
développer dans leur âme ce que l'auteur a mis en germe dans ses vers;
mais ces auditeurs glacés, loin d'aspirer l'âme du poète, n'écoutaient
même pas ses accents. Lucien éprouva donc un si profond découragement,
qu'une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par
Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d'achever;
mais son cœur de poète saignait de mille blessures.

—Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit à sa voisine la sèche Lili
qui s'attendait peut-être à des tours de force.

—Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt
que j'entends lire.

—J'espère que Naïs ne nous donnera pas souvent des vers le soir, dit
Francis. Quand j'écoute lire après mon dîner, l'attention que je suis
forcé d'avoir trouble ma digestion.

—Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d'eau sucrée.

—C'est fort bien déclamé, dit Alexandre; mais j'aime mieux le whist.

En entendant cette réponse qui passa pour spirituelle à cause de la
signification anglaise du mot, quelques joueuses prétendirent que le
lecteur avait besoin de repos. Sous ce prétexte, un ou deux couples
s'esquivèrent dans le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la
charmante Laure de Rastignac et par l'Évêque, réveilla l'attention,
grâce à la verve contre-révolutionnaire des Iambes, que plusieurs
personnes, entraînées par la chaleur du débit, applaudirent sans les
comprendre. Ces sortes de gens sont influençables par la vocifération
comme les palais grossiers sont excités par les liqueurs fortes.
Pendant un moment où l'on prit des glaces, Zéphirine envoya Francis
voir le volume, et dit à sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien
étaient imprimés.

—Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c'est bien simple,
monsieur de Rubempré travaille chez un imprimeur. C'est, dit-elle en
regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait elle-même ses
robes.

—Il a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femmes.

—Pourquoi s'appelle-t-il donc alors monsieur de Rubempré? demanda
Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit quitter son nom.

—Il a effectivement quitté le sien, qui était roturier, dit Zizine,
mais pour prendre celui de sa mère qui est noble.

—Puisque ses vers (en province on nomme _verse_) sont imprimés, nous
pouvons les lire nous-mêmes, dit Astolphe.

Cette stupidité compliqua la question jusqu'à ce que Sixte du Châtelet
eût daigné dire à cette ignorante assemblée que l'annonce n'était
pas une précaution oratoire, et que ces belles poésies appartenaient
à un frère royaliste du révolutionnaire Marie-Joseph Chénier. La
société d'Angoulême, à l'exception de l'Évêque, de madame de Rastignac
et de ses deux filles, que cette grande poésie avait saisis, se
crut mystifiée et s'offensa de cette supercherie. Un sourd murmure
s'éleva; mais Lucien ne l'entendit pas. Isolé de ce monde odieux par
l'enivrement que produisait une mélodie intérieure, il s'efforçait de
la répéter, et voyait les figures comme à travers un nuage. Il lut la
sombre élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien où respire une
mélancolie sublime; puis celle où est ce vers:

    Tes vers sont doux, j'aime à les répéter.

Enfin, il termina par la suave idylle intitulée _Néère_.

Plongée dans une délicieuse rêverie, une main dans ses boucles,
qu'elle avait défrisées sans s'en apercevoir, l'autre pendant, les
yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Bargeton se
sentait pour la première fois de sa vie transportée dans la sphère qui
lui était propre. Jugez combien elle fut désagréablement distraite par
Amélie, qui s'était chargée de lui exprimer les vœux publics.

—Naïs, nous étions venues pour entendre les poésies de monsieur
Chardon, et vous nous donnez des vers (_verse_) imprimés. Quoique ces
morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux
le vin du cru.

—Ne trouvez-vous pas que la langue française se prête peu à la poésie?
dit Astolphe au Directeur des Contributions. Je trouve la prose de
Cicéron mille fois plus poétique.

—La vraie poésie française est la poésie légère, la chanson, répondit
du Châtelet.

—La chanson prouve que notre langue est très-musicale, dit Adrien.

—Je voudrais bien connaître les vers (_verse_) qui ont causé la perte
de Naïs, dit Zéphirine; mais d'après la manière dont elle accueille
la demande d'Amélie, elle n'est pas disposée à nous en donner un
échantillon.

—Elle se doit à elle-même de les lui faire dire, répondit Francis, car
le génie de ce petit bonhomme est sa justification.

—Vous qui avez été dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit Amélie à
monsieur du Châtelet.

—Rien de plus aisé, dit le baron.

L'ancien Secrétaire des Commandements, habitué à ces petits manéges,
alla trouver l'Évêque et sut le mettre en avant. Priée par monseigneur,
Naïs fut obligée de demander à Lucien quelque morceau qu'il sût par
cœur. Le prompt succès du baron dans cette négociation lui valut un
langoureux sourire d'Amélie.

—Décidément ce baron est bien spirituel, dit-elle à Lolotte.

Lolotte se souvenait du propos aigre-doux d'Amélie sur les femmes qui
faisaient elles-mêmes leurs robes.

—Depuis quand reconnaissez-vous les barons de l'empire? lui
répondit-elle en souriant.

Lucien avait essayé de déifier sa maîtresse dans une ode qui lui était
adressée sous un titre inventé par tous les jeunes gens au sortir
du collége. Cette ode, si complaisamment caressée, embellie de tout
l'amour qu'il se sentait au cœur, lui parut la seule œuvre capable de
lutter avec la poésie de Chénier. Il regarda d'un air passablement
fat madame de Bargeton, en disant: A ELLE! Puis il se posa fièrement
pour dérouler cette pièce ambitieuse, car son amour-propre d'auteur se
sentit à l'aise derrière la jupe de madame de Bargeton.

En ce moment, Naïs laissa échapper son secret aux yeux des femmes.
Malgré l'habitude qu'elle avait de dominer ce monde de toute la hauteur
de son intelligence, elle ne put s'empêcher de trembler pour Lucien.
Sa contenance fut gênée, ses regards demandèrent en quelque sorte
l'indulgence; puis elle fut obligée de rester les yeux baissés, et
de cacher son contentement à mesure que se déployèrent les strophes
suivantes.


A ELLE.

    Du sein de ces torrents de gloire et de lumière,
    Où, sur des sistres d'or, les anges attentifs,
    Aux pieds de Jéhova redisent la prière
          De nos astres plaintifs;

    Souvent un chérubin à chevelure blonde
    Voilant l'éclat de Dieu sur son front arrêté,
    Laisse aux parvis des cieux son plumage argenté,
          Et descend sur le monde.

    Il a compris de Dieu le bienfaisant regard:
    Du génie aux abois il endort la souffrance;
    Jeune fille adorée, il berce le vieillard
          Dans les fleurs de l'enfance;

    Il inscrit des méchants les tardifs repentirs;
    A la mère inquiète, il dit en rêve: Espère!
    Et, le cœur plein de joie, il compte les soupirs
          Qu'on donne à la misère.

    De ces beaux messagers un seul est parmi nous,
    Que la terre amoureuse arrête dans sa route;
    Mais il pleure, et poursuit d'un regard triste et doux
          La paternelle voûte.

    Ce n'est point de son front l'éclatante blancheur
    Qui m'a dit le secret de sa noble origine,
    Ni l'éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur
          De sa vertu divine.

    Mais par tant de lueur mon amour ébloui
    A tenté de s'unir à sa sainte nature,
    Et du terrible archange il a heurté sur lui
          L'impénétrable armure.

    Ah! gardez, gardez bien de lui laisser revoir
    Le brillant séraphin qui vers les cieux revole;
    Trop tôt il en saurait la magique parole
          Qui se chante le soir!

    Vous les verriez alors, des nuits perçant les voiles,
    Comme un point de l'aurore, atteindre les étoiles
          Par un vol fraternel;
    Et le marin qui veille, attendant un présage,
    De leurs pieds lumineux montrerait le passage,
          Comme un phare éternel.

—Comprenez-vous ce calembour? dit Amélie à monsieur du Châtelet en lui
adressant un regard de coquetterie.

—C'est des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir
du collége, répondit le baron d'un air ennuyé pour obéir à son rôle
de jugeur que rien n'étonnait. Autrefois nous donnions dans les
brumes ossianiques. C'était des Malvina, des Fingal, des apparitions
nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes avec des étoiles
au-dessus de leurs têtes. Aujourd'hui, cette friperie poétique est
remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes
des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec
les mots immense, infini, solitude, intelligence. C'est des lacs, des
paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de
rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et
glaïeul, etc. Enfin, nous avons changé de latitude: au lieu d'être au
nord, nous sommes dans l'orient: mais les ténèbres y sont tout aussi
épaisses.

—Si l'ode est obscure, dit Zéphirine, la déclaration me semble
très-claire.

—Et l'armure de l'archange est une robe de mousseline assez légère, dit
Francis.

Quoique la politesse voulût que l'on trouvât ostensiblement l'ode
ravissante à cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses de ne
pas avoir de poète à leur service pour les traiter d'anges, se levèrent
comme ennuyées, en murmurant d'un air glacial: _très-bien, joli,
parfait_.

—Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son ange, dit
Lolotte à son cher Adrien d'un air despotique auquel il dut obéir.

—Après tout, c'est des phrases, dit Zéphirine à Francis, et l'amour est
une poésie en action.

—Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, mais que je
n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s'épluchant
de la tête aux pieds par un regard caressant.

—Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à du Châtelet, pour
voir rabaisser la fièreté de Naïs qui se fait traiter d'archange, comme
si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils d'un
apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une grisette, et
qui travaille chez un imprimeur.

—Puisque le père vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, il
aurait dû en faire manger à son fils.

—Il continue le métier de son père, car ce qu'il vient de nous donner me
semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus
agaçantes. Drogue pour drogue, j'aime mieux autre chose.

En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot
d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action
charitable en disant qu'il était temps d'éclairer Naïs, bien près
de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à
bien cette sotte conspiration à laquelle tous ces petits esprits
s'intéressèrent comme au dénouement d'un drame, et dans laquelle ils
virent une aventure à raconter le lendemain.

L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se battre avec un jeune poète
qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mot insultant,
comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré contre lequel
la vengeance fût impossible. Il imita l'exemple que lui avait donné
l'adroit du Châtelet quand il avait été question de faire dire des
vers à Lucien. Il vint causer avec l'Évêque en feignant de partager
l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Sa Grandeur; puis
il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une
femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son
fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de
Lucien était de voir rendre justice à sa mère, qu'il adorait. Une fois
cette idée inculquée à l'Évêque, Francis s'en remit sur les hasards de
la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait médité de faire
dire par monseigneur.

Quand Francis et l'Évêque revinrent dans le cercle au centre duquel
était Lucien, l'attention redoubla parmi les personnes qui déjà lui
faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au manége
des salons, le pauvre poète ne savait que regarder madame de Bargeton,
et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées.
Il ignorait les noms et les qualités de la plupart des personnes
présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec des femmes
qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. Il se sentait
d'ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisines en s'entendant
nommer tantôt monsieur Chardon, tantôt monsieur de Rubempré, tandis
qu'elles s'appelaient Lolotte, Adrien, Astolphe, Lili, Fifine. Sa
confusion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom d'homme,
il appela monsieur Lili le brutal monsieur de Senonches. Le Nembrod
interrompit Lucien par un:—Monsieur Lulu? qui fit rougir madame de
Bargeton jusqu'aux oreilles.

—Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous présenter ce
petit bonhomme, dit-il à demi-voix.

—Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de Pimentel à voix basse,
mais de manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande
ressemblance entre monsieur Chardon et monsieur de Cante-Croix?

—La ressemblance est idéale, répondit en souriant madame de Pimentel.

—La gloire a des séductions que l'on peut avouer, dit madame de
Bargeton à la marquise. Il est des femmes qui s'éprennent de la
grandeur comme d'autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant
Francis.

Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul très-grand; mais
la marquise se rangea du côté de Naïs en se mettant à rire.

—Vous êtes bien heureux, monsieur, dit à Lucien monsieur de Pimentel
qui se reprit pour le nommer monsieur de Rubempré après l'avoir appelé
Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer?

—Travaillez-vous promptement? lui demanda Lolotte de l'air dont elle
eût dit à un menuisier: Êtes-vous longtemps à faire une boîte?

Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il releva la
tête en entendant madame de Bargeton répondre en souriant:—Ma chère, la
poésie ne pousse pas dans la tête de monsieur de Rubempré comme l'herbe
dans nos cours.

—Madame, dit l'Évêque à Lolotte, nous ne saurions avoir trop de
respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons.
Oui, la poésie est chose sainte. Qui dit poésie, dit souffrance.
Combien de nuits silencieuses n'ont pas values les strophes que vous
admirez! Saluez avec amour le poète qui mène presque toujours une vie
malheureuse, et à qui Dieu réserve sans doute une place dans le ciel
parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poète, ajouta-t-il en posant
la main sur la tête de Lucien, ne voyez-vous pas quelque fatalité
imprimée sur ce beau front?

Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salua l'Évêque par un
regard suave, sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau.
Madame de Bargeton lança sur le cercle ennemi des regards pleins de
triomphe qui s'enfoncèrent, comme autant de dards, dans le cœur de ses
rivales, dont la rage redoubla.

—Ah! monseigneur, répondit le poète en espérant frapper ces têtes
imbéciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, ni
votre charité. Nos douleurs sont ignorées, personne ne sait nos
travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l'or de la mine, que
nous n'en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate
des langues. Si le but de la poésie est de mettre les idées au point
précis où tout le monde peut les voir et les sentir, le poète doit
incessamment parcourir l'échelle des intelligences humaines afin de
les satisfaire toutes; il doit cacher sous les plus vives couleurs la
logique et le sentiment, deux puissances ennemies; il lui faut enfermer
tout un monde de pensées dans un mot, résumer des philosophies entières
par une peinture; enfin ses vers sont des graines dont les fleurs
doivent éclore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par
les sentiments personnels. Ne faut-il pas avoir tout senti pour tout
rendre? Et sentir vivement, n'est-ce pas souffrir? Aussi les poésies
ne s'enfantent-elles qu'après de pénibles voyages entrepris dans les
vastes régions de la pensée et de la société. N'est-ce pas des travaux
immortels que ceux auxquels nous devons des créatures dont la vie
devient plus authentique que celle des êtres qui ont véritablement
vécu, comme la _Clarisse_ de Richardson, la _Camille_ de Chénier,
la _Délie_ de Tibulle, l'_Angélique_ de l'Arioste, la _Francesca_
du Dante, l'_Alceste_ de Molière, le _Figaro_ de Beaumarchais, la
_Rebecca_ de Walter Scott, le _Don Quichotte_ de Cervantès!

—Et que nous créerez-vous? demanda du Châtelet.

—Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n'est-ce pas se
donner un brevet d'homme de génie? D'ailleurs ces enfantements sublimes
veulent une longue expérience du monde, une étude des passions et des
intérêts humains que je ne saurais avoir faite; mais je commence,
dit-il avec amertume en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le
cerveau porte longtemps...

—Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy en
l'interrompant.

—Votre excellente mère pourra vous aider, dit l'Évêque.

Ce mot si habilement préparé, cette vengeance attendue alluma dans tous
les yeux un éclair de joie. Sur toutes les bouches il courut un sourire
de satisfaction aristocratique, augmentée par l'imbécillité de monsieur
de Bargeton qui se mit à rire après coup.

—Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce moment,
ces dames ne vous comprennent pas, dit madame de Bargeton qui par ce
seul mot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un
poète qui prend toutes ses inspirations dans la Bible, a dans l'Église
une véritable mère. Monsieur de Rubempré, dites-nous _Saint Jean dans
Pathmos_, ou le _Festin de Balthasar_, pour montrer à Monseigneur que
Rome est toujours la _Magna parens_ de Virgile.

Les femmes échangèrent un sourire en entendant Naïs disant les deux
mots latins.

Au début de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts
d'abattement. Ce coup avait envoyé tout d'abord Lucien au fond de
l'eau; mais il frappa du pied et revint à la surface, en se jurant de
dominer ce monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva
furieux, et allait obéir à la voix de Louise en déclamant _Saint Jean
dans Pathmos_; mais la plupart des tables de jeu avaient attiré leurs
joueurs qui retombaient dans l'ornière de leurs habitudes en y trouvant
un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de
tant d'amours-propres irrités n'eût pas été complète sans le dédain
négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien
et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé: celui-ci alla causer
d'un chemin cantonal avec le Préfet, celle-là parla de varier les
plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique. La haute société
d'Angoulême, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout
curieuse de connaître l'opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien,
et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. La haute influence
que ces deux familles exerçaient dans le Département était toujours
reconnue dans les grandes circonstances; chacun les jalousait et les
courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.

—Comment trouvez-vous notre poète et sa poésie? dit Jacques à la
marquise chez laquelle il chassait.

—Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils ne sont pas
mal; d'ailleurs un si beau poète ne peut rien faire mal.

Chacun trouva l'arrêt adorable, et l'alla répéter en y mettant plus de
méchanceté que la marquise n'y en voulait mettre.

Du Châtelet fut alors requis d'accompagner monsieur de Bartas qui
massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la musique
il fallut écouter la romance chevaleresque faite sous l'Empire par
Chateaubriand, chantée par Châtelet. Puis vinrent les morceaux à quatre
mains exécutés par des petites filles, et réclamés par madame du
Brossard qui voulait faire briller le talent de sa chère Camille aux
yeux de monsieur de Séverac.

Madame de Bargeton, blessée du mépris que chacun marquait à son poète,
rendit dédain pour dédain en s'en allant dans son boudoir pendant le
temps que l'on fit de la musique. Elle fut suivie de l'Évêque à qui son
Grand-Vicaire avait expliqué la profonde ironie de son involontaire
épigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de Rastignac, que
la poésie avait séduite, se coula dans le boudoir à l'insu de sa mère.
En s'asseyant sur son canapé à matelas piqué où elle entraîna Lucien,
Louise put, sans être entendue ni vue, lui dire à l'oreille:—Cher ange,
ils ne t'ont pas compris! mais...

    Tes vers sont doux, j'aime à les répéter.

Lucien, consolé par cette flatterie, oublia pour un moment ses douleurs.

—Il n'y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Bargeton en
lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez, souffrez, mon ami,
vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immortalité. Je
voudrais bien avoir à supporter les travaux d'une lutte. Dieu vous
garde d'une vie atone et sans combats, où les ailes de l'aigle ne
trouvent pas assez d'espace. J'envie vos souffrances, car vous vivez au
moins, vous! Vous déploierez vos forces, vous espérerez une victoire!
Votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arrivé dans la sphère
impériale où trônent les grandes intelligences, souvenez-vous des
pauvres gens déshérités par le sort, dont l'intelligence s'annihile
sous l'oppression d'un azote moral et qui périssent après avoir
constamment su ce qu'était la vie sans pouvoir vivre, qui ont eu des
yeux perçants et n'ont rien vu, de qui l'odorat était délicat et qui
n'ont senti que des fleurs empestées. Chantez alors la plante qui
se dessèche au fond d'une forêt, étouffée par des lianes, par des
végétations gourmandes, touffues, sans avoir été aimée par le soleil,
et qui meurt sans avoir fleuri! Ne serait-ce pas un poème d'horrible
mélancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition sublime que
la peinture d'une jeune fille née sous les cieux de l'Asie, ou de
quelque fille du désert transportée dans quelque froid pays d'Occident,
appelant son soleil bien-aimé, mourant de douleurs incomprises,
également accablée de froid et d'amour! Ce serait le type de beaucoup
d'existences.

—Vous peindriez ainsi l'âme qui se souvient du ciel, dit l'Évêque,
un poème qui doit avoir été fait jadis, je me suis plu à en voir un
fragment dans le Cantique des cantiques.

—Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en exprimant une naïve
croyance au génie de Lucien.

—Il manque à la France un grand poème sacré, dit l'Évêque. Croyez-moi?
la gloire et la fortune appartiendront à l'homme de talent qui
travaillera pour la Religion.

—Il l'entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase.
Ne voyez-vous pas l'idée du poème poindant déjà comme une flamme de
l'aurore, dans ses yeux?

—Naïs nous traite bien mal, disait Fifine. Que fait-elle donc?

—Ne l'entendez-vous pas? répondit Stanislas. Elle est à cheval sur ses
grands mots qui n'ont ni queue ni tête.

Amélie, Fifine, Adrien et Francis apparurent à la porte du boudoir,
en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher sa fille pour
partir.

—Naïs, dirent les deux femmes enchantées de troubler l'à parte du
boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.

—Ma chère enfant, répondit madame de Bargeton, monsieur de Rubempré va
nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique poème biblique.

—Biblique! répéta Fifine étonnée.

Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mot comme
une pâture à moquerie. Lucien s'excusa de dire le poème en objectant
son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n'excita plus le moindre
intérêt. Chacun causait ou jouait. Le poète avait été dépouillé de tous
ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile,
les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur
ignorance; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de
ce nouveau Dante, selon le Vicaire-Général, lui jetaient des regards
froidement dédaigneux.

—Voilà donc le monde! se dit Lucien en descendant à l'Houmeau par les
rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie où l'on aime
à prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche le mouvement
d'idées où l'on se trouve, et au courant desquelles on veut se livrer.
Loin de le décourager, la rage de l'ambitieux repoussé donnait à Lucien
de nouvelles forces. Comme tous les gens emmenés par leur instinct dans
une sphère élevée où ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il
se promettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute société.
Chemin faisant, il ôtait un à un les traits envenimés qu'il avait
reçus, il se parlait tout haut à lui-même, il gourmandait les niais
auxquels il avait eu affaire; il trouvait des réponses fines aux sottes
demandes qu'on lui avait faites, et se désespérait d'avoir ainsi de
l'esprit après coup. En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente
au bas de la montagne et côtoie les rives de la Charente, il crut voir,
au clair de lune, Ève et David assis sur une solive au bord de la
rivière, près d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.

Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, sa
sœur avait pris une robe de percaline rose à mille raies, son chapeau
de paille cousue, un petit châle de soie; mise simple qui faisait
croire qu'elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez
lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires.
Aussi, quand elle quittait son costume d'ouvrière intimidait-elle
prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se fût résolu à parler
de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras
à la belle Ève pour traverser l'Houmeau. L'amour se plaît dans ces
respectueuses terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu
cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent silencieusement vers le
pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Ève,
qui trouva ce silence gênant s'arrêta vers le milieu du pont pour
contempler la rivière qui, de là jusqu'à l'endroit où se construisait
la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors
une joyeuse traînée de lumière.

—La belle soirée! dit-elle en cherchant un sujet de conversation,
l'air est à la fois tiède et frais, les fleurs embaument, le ciel est
magnifique.

—Tout parle au cœur, répondit David en essayant d'arriver à son amour
par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver
dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de l'air, dans
les parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature
parle pour eux.

—Et elle leur délie aussi la langue, dit Ève en riant. Vous étiez
bien silencieux en traversant l'Houmeau. Savez-vous que j'étais
embarrassée...

—Je vous trouvais si belle que j'étais saisi, répondit naïvement David.

—Je suis donc moins belle en ce moment? lui demanda-t-elle.

—Non; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que......

Il s'arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la
route de Saintes.

—Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j'en suis ravie,
car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle
que vous m'avez sacrifiée. En refusant d'aller chez madame de Bargeton,
vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la
fâcher par sa demande.

—Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes
seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux et les
buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chère Ève, de vous
exprimer quelques-unes des inquiétudes que me cause la marche actuelle
de Lucien. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous
paraîtront, je l'espère, un raffinement d'amitié. Vous et votre mère,
vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position; mais
en excitant son ambition, ne l'avez-vous pas imprudemment voué à de
grandes souffrances? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le
portent ses goûts? Je le connais! il est de nature à aimer les récoltes
sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et
le temps est le seul capital des gens qui n'ont que leur intelligence
pour fortune; il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu'aucune
somme ne pourra satisfaire, il dépensera de l'argent et n'en gagnera
pas; enfin, vous l'avez habitué à se croire grand; mais avant de
reconnaître une supériorité quelconque, le monde demande d'éclatants
succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la
solitude et par d'obstinés travaux. Que donnera madame de Bargeton à
votre frère en retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien
est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop
pauvre pour continuer à voir sa société, qui est doublement ruineuse.
Tôt ou tard cette femme abandonnera notre cher frère après lui avoir
fait perdre le goût du travail, après avoir développé chez lui le goût
du luxe, le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son
penchant à l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je
tremble que cette grande dame ne s'amuse de Lucien comme d'un jouet: ou
elle l'aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas
et le rendra malheureux, car il en est fou.

—Vous me glacez le cœur, dit Ève en s'arrêtant au barrage de la
Charente. Mais, tant que ma mère aura la force de faire son pénible
métier et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront
peut-être aux dépenses de Lucien, et lui permettront d'attendre le
moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de courage, car
l'idée de travailler pour une personne aimée, dit Ève en s'animant,
ôte au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en
songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c'est de la
peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour que
Lucien puisse aller dans le beau monde. Là est sa fortune.

—Là est aussi sa perte, reprit David. Écoutez-moi, chère Ève. La lente
exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute
venue ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi! Lucien a une
si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment
savouré l'arome des festins, la fumée des succès, son amour-propre a
si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu'il tentera
tout plutôt que de déchoir; et les produits de votre travail ne seront
jamais en rapport avec ses besoins.

—Vous n'êtes donc qu'un faux ami! s'écria Ève désespérée. Autrement
vous ne nous décourageriez pas ainsi.

—Ève! Ève! répondit David, je voudrais être le frère de Lucien.
Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout
accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec
le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, mais en y portant le
discernement du calculateur. Ève, cher enfant aimée, faites que Lucien
ait un trésor où il puisse puiser sans honte? La bourse d'un frère ne
sera-t-elle pas comme la sienne? si vous saviez toutes les réflexions
que m'a suggérées la position nouvelle de Lucien! S'il veut aller chez
madame de Bargeton, il ne doit plus être mon prote, il ne doit plus
loger à l'Houmeau, vous ne devez plus rester ouvrière, votre mère ne
doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme,
tout s'aplanirait: Lucien pourrait demeurer au second chez moi pendant
que je lui bâtirais un appartement au-dessus de l'appentis au fond de
la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous
lui arrangerions ainsi une vie sans soucis, une vie indépendante. Mon
désir de soutenir Lucien me donnera pour faire fortune un courage que
je n'aurais pas s'il ne s'agissait que de moi; mais il dépend de vous
d'autoriser mon dévouement. Peut-être un jour ira-t-il à Paris, le seul
théâtre où il puisse se produire, et où ses talents seront appréciés
et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop
de trois pour l'y entretenir. D'ailleurs, à vous comme à votre mère,
ne faudra-t-il pas un appui? Chère Ève, épousez-moi par amour pour
Lucien. Plus tard vous m'aimerez peut-être en voyant les efforts que
je ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous
deux également modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose; le
bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le trésor
où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout!

—Les convenances nous séparent, dit Ève émue en voyant combien ce grand
amour se faisait petit. Vous êtes riche et je suis pauvre. Il faut
aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable difficulté.

—Vous ne m'aimez donc pas assez encore? s'écria David atterré.

—Mais votre père s'opposerait peut-être...

—Bien, bien, répondit David, s'il n'y a que mon père à consulter, vous
serez ma femme. Ève, ma chère Ève! vous venez de me rendre la vie bien
facile à porter en ce moment. J'avais, hélas! le cœur bien lourd de
sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement
que vous m'aimez un peu, je prendrai le courage nécessaire pour vous
parler de tout le reste.

—En vérité, dit-elle, vous me rendez tout honteuse; mais puisque nous
nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n'ai jamais de
ma vie pensé à un autre qu'à vous. J'ai vu en vous un de ces hommes
auxquels une femme peut se trouver fière d'appartenir, et je n'osais
espérer pour moi, pauvre ouvrière sans avenir, une si grande destinée.

—Assez, assez, dit-il en s'asseyant sur la traverse du barrage auprès
duquel ils étaient revenus, car ils allaient et venaient comme des fous
en parcourant le même espace.

—Qu'avez-vous? lui dit-elle en exprimant pour la première fois cette
inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur
appartient.

—Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse,
l'esprit est comme ébloui, l'âme est accablée. Pourquoi suis-je le plus
heureux? dit-il avec une expression de mélancolie. Mais je le sais.

Ève regarda David d'un air coquet et douteux qui voulait une
explication.

—Chère Ève, je reçois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-je
toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus de raison de
vous aimer: vous êtes un ange et je suis un homme.

—Je ne suis pas si savante, répondit Ève en souriant. Je vous aime
bien...

—Autant que vous aimez Lucien? dit-il en l'interrompant.

—Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous et tâcher de ne
vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un peu pénible, que nous
mènerons.

—Vous êtes-vous aperçue, chère Ève, que je vous ai aimée depuis le
premier jour où je vous ai vue?

—Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée? demanda-t-elle.

—Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue
fortune. Je suis pauvre, ma chère Ève. Oui, mon père a pris plaisir
à me ruiner, il a spéculé sur mon travail, il a fait comme beaucoup
de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche
ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, mais une
réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils
sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère,
mes habitudes, les occupations qui me plaisent me rendent impropre à
tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne pouvons
devenir riches que par l'exercice de quelque industrie. Si je suis
capable de découvrir une mine d'or, je suis singulièrement inhabile à
l'exploiter. Mais vous, qui, par amour pour votre frère, êtes descendue
aux plus petits détails, qui avez le génie de l'économie, la patiente
attention du vrai commerçant, vous récolterez la moisson que j'aurai
semée. Notre situation, car depuis long-temps je me suis mis au sein de
votre famille, m'oppresse si fort le cœur que j'ai consumé mes jours
et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en
chimie et l'observation des besoins du commerce m'ont mis sur la voie
d'une découverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire encore, je
prévois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quelques années
peut-être: mais je finirai par trouver les procédés industriels à la
piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui nous procureront
une grande fortune. Je n'ai rien dit à Lucien, car son caractère ardent
gâterait tout, il convertirait mes espérances en réalités, il vivrait
en grand seigneur et s'endetterait peut-être. Ainsi gardez-moi le
secret. Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant
ces longues épreuves, comme le désir de vous enrichir vous et Lucien me
donnera de la constance et de la ténacité...

—J'avais deviné aussi, lui dit Ève en l'interrompant, que vous étiez un
de ces inventeurs auxquels il faut, comme à mon pauvre père, une femme
qui prenne soin d'eux.

—Vous m'aimez donc! Ah! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans
votre nom un symbole de mon amour. Ève était la seule femme qu'il y
eût dans le monde, et ce qui était matériellement vrai pour Adam l'est
moralement pour moi. Mon Dieu! m'aimez-vous?

—Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manière dont
elle la prononça comme pour peindre l'étendue de ses sentiments.

—Hé! bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Ève par la main vers
une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une papeterie.
Laissez-moi respirer l'air du soir, entendre les cris des ranettes,
admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux; laissez-moi
m'emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute
chose, et qui m'apparaît pour la première fois dans sa splendeur,
éclairée par l'amour, embellie par vous. Ève, chère aimée! voici le
premier moment de joie sans mélange que le sort m'ait donné! Je doute
que Lucien soit aussi heureux que moi!

En sentant la main d'Ève humide et tremblante dans la sienne, David y
laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien aborda sa sœur.

—Je ne sais pas, dit-il, si vous avez trouvé cette soirée belle, mais
elle a été cruelle pour moi.

—Mon pauvre Lucien, que t'est-il donc arrivé? dit Ève en remarquant
l'animation du visage de son frère.

Le poète irrité raconta ses angoisses, en versant dans ces cœurs amis
les flots de pensées qui l'assaillaient. Ève et David écoutèrent
Lucien en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui
révélait autant de grandeur que de petitesse.

—Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui
sera sans doute bientôt emporté par quelque indigestion, eh! bien, je
dominerai ce monde orgueilleux, j'épouserai madame de Bargeton! J'ai lu
dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle
les a ressenties; mes souffrances, elle les a calmées; elle est aussi
grande et noble qu'elle est belle et gracieuse! Non, elle ne me trahira
jamais!

—N'est-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit à voix
basse David à Ève.

Ève pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses
pensées, s'empressa de raconter à Lucien les projets qu'il avait
médités. Les deux amants étaient aussi pleins d'eux-mêmes que Lucien
était plein de lui; en sorte qu'Ève et David, empressés de faire
approuver leur bonheur, n'aperçurent point le mouvement de surprise que
laissa échapper l'amant de madame de Bargeton en apprenant le mariage
de sa sœur et de David. Lucien, qui rêvait de faire faire à sa sœur
une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, afin
d'étayer son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante
famille, fut désolé de voir dans cette union un obstacle de plus à ses
succès dans le monde.

—Si madame de Bargeton consent à devenir madame de Rubempré, jamais
elle ne voudra se trouver être la belle-sœur de David Séchard! Cette
phrase est la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le
cœur de Lucien.—Louise a raison! les gens d'avenir ne sont jamais
compris par leurs familles, pensa-t-il avec amertume.

Si cette union lui eût été présentée en un moment où il n'eût pas
fantastiquement tué monsieur de Bargeton, il aurait sans doute fait
éclater la joie la plus vive. En réfléchissant à sa situation actuelle,
en interrogeant la destinée d'une fille belle et sans fortune, d'Ève
Chardon, il eût regardé ce mariage comme un bonheur inespéré. Mais
il habitait un de ces rêves d'or où les jeunes gens, montés sur des
si, franchissent toutes les barrières. Il venait de se voir dominant
la Société, le poète souffrait de tomber si vite dans la réalité.
Ève et David pensèrent que leur frère accablé de tant de générosité
se taisait. Pour ces deux belles âmes, une acceptation silencieuse
prouvait une amitié vraie. L'imprimeur se mit à peindre avec une
éloquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre.
Malgré les interjections d'Ève, il meubla son premier étage avec le
luxe d'un amoureux; il bâtit avec une ingénue bonne foi le second pour
Lucien et le dessus de l'appentis pour madame Chardon, envers laquelle
il voulait déployer tous les soins d'une filiale sollicitude. Enfin
il fit la famille si heureuse et son frère si indépendant que Lucien,
charmé par la voix de David et par les caresses d'Ève, oublia sous les
ombrages de la route, le long de la Charente calme et brillante, sous
la voûte étoilée et dans la tiède atmosphère de la nuit, la blessante
couronne d'épines que la Société lui avait enfoncée sur la tête.
Monsieur de Rubempré reconnut enfin David. La mobilité de son caractère
le rejeta bientôt dans la vie pure, travailleuse et bourgeoise qu'il
avait menée; il la vit embellie et sans soucis. Le bruit du monde
aristocratique s'éloigna de plus en plus. Enfin, quand il atteignit le
pavé de l'Houmeau, l'ambitieux serra la main de son frère et se mit à
l'unisson des heureux amants.

—Pourvu que ton père ne contrarie pas ce mariage? dit-il à David.

—Tu sais s'il s'inquiète de moi! le bonhomme vit pour lui; mais j'irai
demain le voir à Marsac, quand ce ne serait que pour obtenir de lui
qu'il fasse les constructions dont nous avons besoin.

David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame Chardon à
laquelle il demanda la main d'Ève, avec l'empressement d'un homme qui
ne voulait aucun retard. La mère prit la main de sa fille, la mit dans
celle de David avec joie, et l'amant enhardi baisa au front sa belle
promise, qui lui sourit en rougissant.

—Voilà les accordailles des gens pauvres, dit la mère en levant les
yeux comme pour implorer la bénédiction de Dieu. Vous avez du courage,
mon enfant, dit-elle à David, car nous sommes dans le malheur, et je
tremble qu'il ne soit contagieux.

—Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour commencer,
vous ne ferez plus votre métier de garde-malade, et vous viendrez
demeurer avec votre fille et Lucien à Angoulême.

Les trois enfants s'empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée
leur charmant projet, en se livrant à l'une de ces folles causeries
de famille où l'on se plaît à engranger toutes les semailles, à jouir
par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David à la porte; il
aurait voulu que cette soirée fût éternelle. Une heure du matin sonna
quand Lucien reconduisit son futur beau-frère jusqu'à la Porte-Palet.
L'honnête Postel, inquiet de ces mouvements extraordinaires, était
debout derrière sa persienne; il avait ouvert la croisée et se disait,
en voyant de la lumière à cette heure chez Ève:—Que se passe-t-il donc
chez les Chardon?

—Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il
donc? Auriez-vous besoin de moi?

—Non, monsieur, répondit le poète; mais comme vous êtes notre ami, je
puis vous dire l'affaire: ma mère vient d'accorder la main de ma sœur à
David Séchard.

Pour toute réponse, Postel ferma brusquement sa fenêtre, au désespoir
de n'avoir pas demandé mademoiselle Chardon.

Au lieu de rentrer à Angoulême, David prit la route de Marsac. Il alla
tout en se promenant chez son père, et arriva le long du clos attenant
à la maison, au moment où le soleil se levait. L'amoureux aperçut sous
un amandier la tête du vieil Ours qui s'élevait au-dessus d'une haie.

—Bonjour, mon père, lui dit David.

—Tiens, c'est toi, mon garçon? par quel hasard te trouves-tu sur la
route à cette heure? Entre par là, dit le vigneron en indiquant à son
fils une petite porte à claire-voie. Mes vignes ont toutes passé fleur,
pas un cep de gelé! Il y aura plus de vingt poinçons à l'arpent cette
année; mais aussi comme c'est fumé!

—Mon père, je viens vous parler d'une affaire importante.

—Eh! bien, comment vont nos presses? tu dois gagner de l'argent gros
comme toi?

—J'en gagnerai, mon père, mais pour le moment je ne suis pas riche.

—Ils me blâment tous ici de fumer à mort, répondit le père. Les
bourgeois, c'est-à-dire monsieur le marquis, monsieur le comte,
messieurs ci et ça prétendent que j'ôte de la qualité au vin. A quoi
sert l'éducation? à vous brouiller l'entendement. Écoute! ces messieurs
récoltent sept, quelquefois huit pièces à l'arpent, et les vendent
soixante francs la pièce, ce qui fait au plus quatre cents francs
par arpent dans les bonnes années. Moi, j'en récolte vingt pièces et
les vends trente francs, total six cents francs! Où sont les niais!
La qualité! la qualité! Qu'est-ce que ça me fait, la qualité? qu'ils
la gardent pour eux, la qualité, messieurs les marquis! pour moi, la
qualité, c'est les écus. Tu dis?...

—Mon père, je me marie, je viens vous demander...

—Me demander? Quoi! rien du tout, mon garçon. Marie-toi, j'y consens;
mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans un sou. Les façons
m'ont ruiné! Depuis deux ans, j'avance des façons, des impositions, des
frais de toute nature; le gouvernement prend tout, le plus clair va au
gouvernement! Voilà deux ans que les pauvres vignerons ne font rien.
Cette année ne se présente pas mal, eh! bien, mes gredins de poinçons
valent déjà onze francs! On récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te
marier avant les vendanges...

—Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement.

—Ah! c'est une autre affaire. A l'encontre de qui te maries-tu, sans
curiosité?

—J'épouse mademoiselle Ève Chardon.

—Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce qu'elle mange?

—Elle est fille de feu monsieur Chardon, le pharmacien de l'Houmeau.

—Tu épouses une fille de l'Houmeau, toi, un bourgeois! toi, l'imprimeur
du roi à Angoulême! Voilà les fruits de l'éducation! Mettez donc vos
enfants au collége! Ah! çà, elle est donc bien riche, mon garçon? dit
le vieux vigneron en se rapprochant de son fils d'un air câlin; car si
tu épouses une fille de l'Houmeau, elle doit en avoir des mille et des
cent! Bon! tu me payeras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà
deux ans trois mois de loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents
francs, qui me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. A tout
autre qu'à mon fils, je serais en droit de demander des intérêts; car,
après tout, les affaires sont les affaires; mais je te les remets. Hé!
bien, qu'a-t-elle?

—Mais elle a ce qu'avait ma mère.

Le vieux vigneron allait dire:—Elle n'a que dix mille francs! Mais il
se souvint d'avoir refusé des comptes à son fils, et s'écria:—Elle n'a
rien!

—La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté.

—Va donc au marché avec ça, et tu verras ce qu'on te donnera dessus!
Nom d'une pipe, les pères sont-ils malheureux dans leurs enfants!
David, quand je me suis marié, j'avais sur la tête un bonnet de papier
pour toute fortune et mes deux bras, j'étais un pauvre Ours; mais avec
la belle imprimerie que je t'ai _donnée_, avec ton industrie et tes
connaissances, tu dois épouser une bourgeoise de la ville, une femme
riche de trente à quarante mille francs. Laisse ta passion, et je te
marierai, moi! Nous avons à une lieue d'ici une veuve de trente-deux
ans, meunière, qui a cent mille francs de bien au soleil; voilà ton
affaire. Tu peux réunir ses biens à ceux de Marsac, ils se touchent!
Ah! le beau domaine que nous aurions, et comme je le gouvernerais! On
dit qu'elle va se marier avec Courtois, son premier garçon, tu vaux
encore mieux que lui! Je mènerais le moulin, tandis qu'elle ferait les
beaux bras à Angoulême.

—Mon père, je suis engagé...

—David, tu n'entends rien au commerce, je te vois ruiné. Oui, si tu te
maries avec cette fille de l'Houmeau, je me mettrai en règle vis-à-vis
de toi, je t'assignerai pour me payer mes loyers, car je ne prévois
rien de bon. Ah! mes pauvres presses! mes presses! il vous fallait de
l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire rouler. Il n'y
a qu'une bonne année qui puisse me consoler de cela.

—Mon père, il me semble que jusqu'à présent je vous ai causé peu de
chagrin...

—Et très-peu payé de loyers, répondit le vigneron.

—Je venais vous demander, outre votre consentement à mon mariage, de
me faire élever le second étage de votre maison et de construire un
logement au-dessus de l'appentis.

—Bernique, je n'ai pas le sou, tu le sais bien. D'ailleurs, ce serait
de l'argent jeté dans l'eau, car qu'est-ce que ça me rapporterait? Ah!
tu te lèves dès le matin pour venir me demander des constructions à
ruiner un roi. Quoiqu'on t'ait nommé David, je n'ai pas les trésors
de Salomon. Mais tu es fou? On m'a changé mon enfant en nourrice. En
voilà-t-il un qui aura du raisin! dit-il en s'interrompant pour montrer
un cep à David. Voilà des enfants qui ne trompent pas l'espoir de leurs
parents: vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au
lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant, tu vas
étudier chez les Didot: et toutes ces frimes aboutissent à me donner
pour bru une fille de l'Houmeau, sans un sou de dot! Si tu n'avais pas
étudié, que tu fusses resté sous mes yeux, tu te serais conduit à ma
fantaisie, et tu te marierais aujourd'hui avec une meunière de cent
mille francs, sans compter le moulin. Ah! ton esprit te sert à croire
que je te récompenserai de ce beau sentiment, en te faisant construire
des palais?... Mais ne dirait-on pas en vérité que, depuis deux cents
ans, la maison où tu es n'a logé que des cochons, et que ta fille de
l'Houmeau ne peut pas y coucher. Ah ça! c'est donc la reine de France?

—Eh! bien, mon père, je construirai le second étage à mes frais; ce
sera le fils qui enrichira le père. Quoique ce soit le monde renversé,
cela se voit quelquefois.

—Comment, mon gars, tu as de l'argent pour bâtir, et tu n'en as pas
pour payer tes loyers? Finaud, tu ruses avec ton père!

La question ainsi posée devint difficile à résoudre, car le bonhomme
était enchanté de mettre son fils dans une position qui lui permît de
ne lui rien donner tout en paraissant paternel. Aussi David ne put-il
obtenir de son père qu'un consentement pur et simple au mariage et la
permission de faire à ses frais, dans la maison paternelle, toutes les
constructions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil Ours, ce modèle
des pères conservateurs, fit à son fils la grâce de ne pas exiger
ses loyers et de ne pas lui prendre les économies qu'il avait eu
l'imprudence de laisser voir. David revint triste: il comprit que dans
le malheur il ne pourrait pas compter sur le secours de son père.

Il ne fut question dans tout Angoulême que du mot de l'Évêque et de la
réponse de madame de Bargeton. Les moindres événements furent si bien
dénaturés, augmentés, embellis, que le poète devint le héros du moment.
De la sphère supérieure où gronda cet orage de cancans, il en tomba
quelques gouttes dans la bourgeoisie. Quand Lucien passa par Beaulieu
pour aller chez madame de Bargeton, il s'aperçut de l'attention
envieuse avec laquelle plusieurs jeunes gens le regardèrent, et saisit
quelques phrases qui l'enorgueillirent.

—Voilà un jeune homme heureux, disait un fils de famille qui avait
assisté à la lecture, il est joli garçon, il a du talent, et madame de
Bargeton en est folle!

—La plus belle femme d'Angoulême est à lui, fut une autre phrase qui
remua toutes les vanités de son cœur.

Il avait impatiemment attendu l'heure où il savait trouver Louise
seule, il avait besoin de faire accepter le mariage de sa sœur à cette
femme, devenue l'arbitre de ses destinées. Après la soirée de la
veille, Louise serait peut-être plus tendre, et cette tendresse pouvait
amener un moment de bonheur. Il ne s'était pas trompé: madame de
Bargeton le reçut avec une emphase de sentiment qui parut à ce novice
en amour un touchant progrès de passion. Elle abandonna ses beaux
cheveux d'or, ses mains, sa tête aux baisers enflammés du poète qui, la
veille, avait tant souffert!

—Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais, dit-elle, car ils
étaient arrivés la veille au tutoiement, à cette caresse du langage,
alors que sur le canapé Louise avait de sa blanche main essuyé les
gouttes de sueur qui par avance mettaient des perles sur le front où
elle posait une couronne. Il s'échappait des étincelles de tes beaux
yeux! je voyais sortir de tes lèvres les chaînes d'or qui suspendent
les cœurs à la bouche des poètes. Tu me liras tout Chénier, c'est
le poète des amants. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas! Oui,
cher ange, je te ferai une oasis où tu vivras toute ta vie de poète,
active, molle, indolente, laborieuse, pensive tour à tour; mais
n'oubliez jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi
la noble indemnité des souffrances qui m'adviendront. Pauvre cher, ce
monde ne m'épargnera pas plus qu'il ne t'épargne, il se venge de tous
les bonheurs qu'il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalousée,
ne l'avez-vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de sang sont-elles
accourues assez vite pour s'abreuver dans les piqûres qu'elles ont
faites? Mais j'étais heureuse! je vivais! Il y a si long-temps que
toutes les cordes de mon cœur n'ont résonné!

Des larmes coulèrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une main,
et pour toute réponse la baisa long-temps. Les vanités de ce poète
furent donc caressées par cette femme comme elles l'avaient été par
sa mère, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui continuait à
exhausser le piédestal imaginaire sur lequel il se mettait. Entretenu
par tout le monde, par ses amis comme par la rage de ses ennemis dans
ses croyances ambitieuses, il marchait dans une atmosphère pleine de
mirages. Les jeunes imaginations sont si naturellement complices de ces
louanges et de ces idées, tout s'empresse tant à servir un jeune homme
beau, plein d'avenir, qu'il faut plus d'une leçon amère et froide pour
dissiper de tels prestiges.

—Tu veux donc bien, ma belle Louise, être ma Béatrix, mais une Béatrix
qui se laisse aimer?

Elle releva ses beaux yeux qu'elle avait tenus baissés, et dit en
démentant sa parole par un angélique sourire:—Si vous le méritez...
plus tard! N'êtes-vous pas heureux? avoir un cœur à soi! pouvoir tout
dire avec la certitude d'être compris, n'est-ce pas le bonheur?

—Oui, répondit il en faisant une moue d'amoureux contrarié.

—Enfant! dit-elle en se moquant. Allons, n'avez-vous pas quelque chose
à me dire? Tu es entré tout préoccupé, mon Lucien.

Lucien confia timidement à sa bien-aimée l'amour de David pour sa sœur,
celui de sa sœur pour David, et le mariage projeté.

—Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d'être battu, grondé, comme si
c'était lui qui se mariât! Mais où est le mal? reprit-elle en passant
ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, où tu es
une exception? Si mon père épousait sa servante, t'en inquiéterais-tu
beaucoup? Cher enfant, les amants sont à eux seuls toute leur famille.
Ai-je dans le monde un autre intérêt que mon Lucien? Sois grand, sache
conquérir de la gloire, voilà nos affaires!

Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de cette égoïste réponse.
Au moment où il écoutait les folles raisons par lesquelles Louise lui
prouva qu'ils étaient seuls dans le monde, monsieur de Bargeton entra.
Lucien fronça le sourcil, et parut interdit; Louise lui fit un signe et
le pria de rester à dîner avec eux en lui demandant de lui lire André
Chénier, jusqu'à ce que les joueurs et les habitués vinssent.

—Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit monsieur de Bargeton,
mais à moi aussi. Rien ne m'arrange mieux que d'entendre lire après mon
dîner.

Câliné par monsieur de Bargeton, câliné par Louise, servi par les
domestiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris de leurs
maîtres, Lucien resta dans l'hôtel de Bargeton en s'identifiant à
toutes les jouissances d'une fortune dont l'usufruit lui était livré.
Quand le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la bêtise
de monsieur de Bargeton et de l'amour de Louise, qu'il prit un air
dominateur que sa belle maîtresse encouragea. Il savoura les plaisirs
du despotisme conquis par Naïs et qu'elle aimait à lui faire partager.
Enfin il s'essaya pendant cette soirée à jouer le rôle d'un héros
de petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien, quelques
personnes pensèrent qu'il était, suivant une expression de l'ancien
temps, du dernier bien avec madame de Bargeton. Amélie, venue avec
monsieur du Châtelet, affirmait ce grand malheur dans un coin du salon
où s'étaient réunis les jaloux et les envieux.

—Ne rendez pas Naïs comptable de la vanité d'un petit jeune homme
tout fier de se trouver dans un monde où il ne croyait jamais pouvoir
aller, dit Châtelet. Ne voyez-vous pas que ce Chardon prend les phrases
gracieuses d'une femme du monde pour des avances, il ne sait pas
encore distinguer le silence que garde la passion vraie du langage
protecteur que lui méritent sa beauté, sa jeunesse et son talent! Les
femmes seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les
désirs qu'elles nous inspirent. Il est certainement amoureux, mais
quant à Naïs...

—Oh! Naïs, répéta la perfide Amélie, Naïs est très-heureuse de cette
passion. A son âge, l'amour d'un jeune homme offre tant de séductions!
On redevient jeune auprès de lui, l'on se fait jeune fille, on en prend
les scrupules, les manières, et l'on ne songe pas au ridicule... Voyez
donc? le fils d'un pharmacien se donne des airs de maître chez madame
de Bargeton.

—L'amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien.

Le lendemain, il n'y eut pas une seule maison dans Angoulême où l'on
ne discutât le degré d'intimité dans lequel se trouvaient monsieur
Chardon, _alias_ de Rubempré, et madame de Bargeton: à peine coupables
de quelques baisers, le monde les accusait déjà du plus criminel
bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. Parmi
les bizarreries de la société, n'avez-vous pas remarqué les caprices
de ses jugements et la folie de ses exigences? Il est des personnes
auxquelles tout est permis: elles peuvent faire les choses les plus
déraisonnables; d'elles, tout est bienséant; c'est à qui justifiera
leurs actions. Mais il en est d'autres pour lesquelles le monde est
d'une incroyable sévérité: celles-là doivent faire tout bien, ne jamais
ni se tromper, ni faillir, ni même laisser échapper une sottise;
vous diriez des statues admirées que l'on ôte de leur piédestal dès
que l'hiver leur a fait tomber un doigt ou cassé le nez; on ne leur
permet rien d'humain, elles sont tenues d'être toujours divines et
parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton à Lucien équivalait aux
douze années de bonheur de Zizine et de Francis. Un serrement de main
entre les deux amants allait attirer sur eux toutes les foudres de la
Charente.

David avait rapporté de Paris un pécule secret qu'il destinait aux
vrais nécessités par son mariage et par la construction du second
étage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n'était-ce pas
travailler pour lui? tôt ou tard elle lui reviendrait, son père avait
soixante-dix-huit ans. L'imprimeur fit donc construire en colombage
l'appartement de Lucien, afin de ne pas surcharger les vieux murs
de cette maison lézardée. Il se plut à décorer, à meubler galamment
l'appartement du premier, où la belle Ève devait passer sa vie. Ce
fut un temps d'allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux
amis. Quoique las des chétives proportions de l'existence en province,
et fatigué de cette sordide économie qui faisait d'une pièce de cent
sous une somme énorme, Lucien supporta sans se plaindre les calculs
de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie avait fait place
à la radieuse expression de l'espérance. Il voyait briller une étoile
au-dessus de sa tête; il rêvait une belle existence en asseyant son
bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton, lequel avait de temps
en temps des digestions difficiles, et l'heureuse manie de regarder
l'indigestion de son dîner comme une maladie qui devait se guérir par
celle du souper.

Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'était plus prote,
il était monsieur de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la
misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau;
il n'était plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut Angoulême,
et dînait près de quatre fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris
en amitié par monseigneur, il était admis à l'Évêché. Ses occupations
le classaient parmi les personnes les plus élevées. Enfin il devait
prendre place un jour parmi les illustrations de la France. Certes,
en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un
cabinet plein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente francs
par mois sur les salaires si péniblement gagnés par sa sœur et par
sa mère; car il apercevait le jour où le roman historique auquel il
travaillait depuis deux ans, L'ARCHER DE CHARLES IX, et un volume de
poésies intitulées LES MARGUERITES, répandraient son nom dans le monde
littéraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter envers sa
mère, sa sœur et David. Aussi, se trouvant grandi, prêtant l'oreille au
retentissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il maintenant ces
sacrifices avec une noble assurance: il souriait de sa détresse, il
jouissait de ses dernières misères. Ève et David avaient fait passer
le bonheur de leur frère avant le leur. Le mariage était retardé par
le temps que demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles,
les peintures, les papiers destinés au premier étage: car les affaires
de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien ne se
serait pas étonné de ce dévouement: il était si séduisant! ses manières
étaient si câlines! son impatience et ses désirs, il les exprimait si
gracieusement! il avait toujours gagné sa cause avant d'avoir parlé. Ce
fatal privilége perd plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitués
aux prévenances qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette égoïste
protection que le Monde accorde à un être qui lui plaît, comme il
fait l'aumône au mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une
émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au
lieu de l'exploiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations
sociales, ils croient toujours rencontrer de décevants sourires; mais
ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au
moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le Monde
les laisse à la porte d'un salon et au coin d'une borne. Ève avait
d'ailleurs désiré ce retard, elle voulait établir économiquement les
choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants
à un frère qui, voyant travailler sa sœur, disait avec un accent parti
du cœur:—Je voudrais savoir coudre! Puis le grave et observateur David
avait été complice de ce dévouement. Néanmoins, depuis le triomphe
de Lucien chez madame de Bargeton, il eut peur de la transformation
qui s'opérait chez Lucien; il craignit de lui voir mépriser les
mœurs bourgeoises. Dans le désir d'éprouver son frère, David le mit
quelquefois entre les joies patriarcales de la famille et les plaisirs
du grand monde, et, voyant Lucien leur sacrifier ses vaniteuses
jouissances, il s'était écrié:—On ne nous le corrompra point! Plusieurs
fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir,
comme elles se font en province: ils allaient se promener dans les
bois qui avoisinent Angoulême et longent la Charente; ils dînaient sur
l'herbe avec des provisions que l'apprenti de David apportait à un
certain endroit et à une heure convenue; puis ils revenaient le soir,
un peu fatigués, n'ayant pas dépensé trois francs. Dans les grandes
circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un _restaurat_,
espèce de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le _bouchon_
des provinces et la _guinguette_ de Paris, ils allaient jusqu'à cent
sous partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à
Lucien d'oublier, dans ces champêtres journées, les satisfactions qu'il
trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde.
Chacun voulait alors fêter le grand homme d'Angoulême.

Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait presque plus
rien au futur ménage, pendant un voyage que David fit à Marsac pour
obtenir de son père qu'il vînt assister à son mariage, en espérant que
le bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes
dépenses nécessitées par l'arrangement de la maison, il arriva l'un de
ces événements qui, dans une petite ville, changent entièrement la face
des choses.

Lucien et Louise avaient dans du Châtelet un espion intime qui
guettait avec la persistance d'une haine mêlée de passion et d'avarice
l'occasion d'amener un éclat. Sixte voulait forcer madame de Bargeton à
si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle fût ce qu'on nomme _perdue_.
Il s'était posé comme un humble confident de madame de Bargeton; mais
s'il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs.
Il avait insensiblement conquis les petites entrées chez Naïs, qui ne
se défiait plus de son vieil adorateur; mais il avait trop présumé des
deux amants dont l'amour restait platonique, au grand désespoir de
Louise et de Lucien. Il y a en effet des passions qui s'embarquent mal
ou bien, comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique
du sentiment, parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au
lieu de faire un siége. Elles se blasent ainsi souvent d'elles-mêmes
en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se donnent alors
le temps de réfléchir, de se juger. Souvent des passions qui étaient
entrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à
tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire,
honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont
parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les
temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces
sortes de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent
la pratique, ni aux coquettes habituées aux manéges de la passion.

La vie de province est d'ailleurs singulièrement contraire aux
contentements de l'amour, et favorise les débats intellectuels de la
passion; comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce
qui lie tant les amants, précipite les âmes ardentes en des partis
extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une
si grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l'intimité
qui console sans offenser la vertu, les relations les plus pures y
sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup de femmes sont
flétries malgré leur innocence. Certaines d'entre elles s'en veulent
alors de ne pas goûter toutes les félicités d'une faute dont tous les
malheurs les accablent. La société qui blâme ou critique sans aucun
examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de longues
luttes secrètes, est ainsi primitivement complice de ces éclats; mais
la plupart des gens qui déblatèrent contre les prétendus scandales
offerts par quelques femmes calomniées sans raison n'ont jamais pensé
aux causes qui déterminent chez elles une résolution publique. Madame
de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se sont
trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu'après avoir été
injustement accusées.

Au début de la passion, les obstacles effraient les gens
inexpérimentés; et ceux que rencontraient les deux amants,
ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient
garrotté Gulliver. C'était des riens multipliés qui rendaient tout
mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi,
madame de Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait
fermer sa porte aux heures où venait Lucien, tout eût été dit, autant
aurait valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait à la vérité dans ce
boudoir auquel il s'était si bien accoutumé, qu'il s'en croyait le
maître; mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes. Tout
se passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se
promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme voulût
être seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que lui,
Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle était
accablée de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que la
curiosité était plus éveillée. Les gens de province sont naturellement
taquins, ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les
domestiques allaient et venaient dans la maison sans être appelés ni
sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises,
et qu'une femme qui n'avait rien à cacher leur avait laissé prendre.
Changer les mœurs intérieures de sa maison, n'était-ce pas avouer
l'amour dont doutait encore tout Angoulême? Madame de Bargeton ne
pouvait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la ville sût où
elle allait. Se promener seul avec Lucien hors de la ville était une
démarche décisive: il aurait été moins dangereux de s'enfermer avec lui
chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez madame de Bargeton,
sans y être en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. Ainsi au
dedans comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public.
Ces détails peignent toute la province: les fautes y sont ou avouées ou
impossibles.

Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en
avoir l'expérience, reconnaissait une à une les difficultés de sa
position; elle s'en effrayait. Sa frayeur réagissait alors sur ces
amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures où deux
amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n'avait pas de terre
où elle pût emmener son cher poète, comme font quelques femmes qui,
sous un prétexte habilement forgé, vont s'enterrer à la campagne.
Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie dont
le joug était plus dur que ses plaisirs n'étaient doux, elle pensait
à l'Escarbas, et méditait d'y aller voir son vieux père, tant elle
s'irritait de ces misérables obstacles.

Châtelet ne croyait pas à tant d'innocence. Il guettait les heures
auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait
quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de monsieur
de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il
cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant
si opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient
d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, afin de diriger
tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer. Aussi, pour
endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait
pas de perspicacité, s'était-il attaché par contenance à la jalouse
Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi
depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour et lui une
controverse au sujet des deux amoureux. Du Châtelet prétendait que
madame de Bargeton se moquait de Lucien, qu'elle était trop fière,
trop bien née pour descendre jusqu'au fils d'un pharmacien. Ce rôle
d'incrédule allait au plan qu'il s'était tracé, car il désirait passer
pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien
n'était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion
en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses raisons. Comme
il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la
maison Chandour arrivaient au milieu d'une conversation où du Châtelet
et Stanislas justifiaient à l'envi leur opinion par d'excellentes
observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât
pas des partisans en demandant à son voisin:—Et vous, quel est votre
avis? Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment
en vue. Enfin, un jour du Châtelet fit observer que toutes les fois que
monsieur de Chandour et lui se présentaient chez madame de Bargeton
et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations
suspectes: la porte du boudoir était ouverte, les gens allaient et
venaient, rien de mystérieux n'annonçait les jolis crimes de l'amour,
etc. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de bêtise,
se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied, ce à quoi la
perfide Amélie l'engagea fort.

Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunes
gens s'arrachent quelques cheveux en se jurant à eux-mêmes de ne
pas continuer le sot métier de soupirant. Il s'était accoutumé à
sa position. Le poète qui avait si timidement pris une chaise dans
le boudoir sacré de la reine d'Angoulême, s'était métamorphosé en
amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu'il se crût l'égal
de Louise, et il voulait alors en être le maître. Il partit de chez
lui se promettant d'être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu,
d'employer toutes les ressources d'une éloquence enflammée, de dire
qu'il avait la tête perdue, qu'il était incapable d'avoir une pensée
ni d'écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des
partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles aiment à céder
à l'entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne
veut d'un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de
Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet
_air agité_ qui trahit une résolution arrêtée: elle se proposa de la
déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une noble
entente de l'amour. En femme exagérée, elle s'exagérait la valeur de
sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine; une
Béatrix, une Laure. Elle s'asseyait, comme au Moyen-Age, sous le dais
du tournoi littéraire, et Lucien devait la mériter après plusieurs
victoires, il avait à effacer _l'enfant sublime_, Lamartine, Walter
Scott, Byron. La noble créature considérait son amour comme un principe
généreux: les désirs qu'elle inspirait à Lucien devaient être une cause
de gloire pour lui. Ce _donquichottisme_ féminin est un sentiment qui
donne à l'amour une consécration respectable, elle l'utilise, elle
l'agrandit, elle l'honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulcinée dans
la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait,
comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa personne par une
espèce de servage, par un temps de constance qui lui permît de juger
son ami.

Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes bouderies dont
se rient les femmes encore libres d'elles-mêmes, et qui n'attristent
que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l'un de
ses longs discours bardés de mots pompeux.

—Est-ce là ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant.
Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard
empoisonneraient ma vie. Ne gâtez pas l'avenir! Et je le dis avec
orgueil, ne gâtez pas le présent! N'avez-vous pas tout mon cœur? Que
vous faut-il donc? votre amour se laisserait-il influencer par les
sens, tandis que le plus beau privilége d'une femme aimée est de leur
imposer silence? Pour qui me prenez-vous donc? ne suis-je donc plus
votre Béatrix? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une
femme, je suis moins qu'une femme.

—Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n'aimeriez pas,
s'écria Lucien furieux.

—Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de véritable amour dans mes
idées, vous ne serez jamais digne de moi.

—Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y répondre, dit
Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant.

Le pauvre garçon pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à
la porte du paradis. Ce fut des larmes de poète qui se croyait humilié
dans sa puissance, des larmes d'enfant au désespoir de se voir refuser
le jouet qu'il demande.

—Vous ne m'avez jamais aimé, s'écria-t-il.

—Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-elle flattée de cette
violence.

—Prouvez-moi donc que vous êtes à moi, dit Lucien échevelé.

En ce moment, Stanislas arriva sans être entendu, vit Lucien à demi
renversé, les larmes aux yeux et la tête appuyée sur les genoux de
Louise. Satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se
replia brusquement sur du Châtelet, qui se tenait à la porte du salon.
Madame de Bargeton s'élança vivement, mais elle n'atteignit pas les
deux espions, qui s'étaient précipitamment retirés comme des gens
importuns.

—Qui donc est venu? demanda-t-elle à ses gens.

—Messieurs de Chandour et du Châtelet, répondit Gentil, son vieux valet
de Chambre.

Elle rentra dans son boudoir pâle et tremblant.

—S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à Lucien.

—Tant mieux! s'écria le poète.

Elle sourit à ce cri d'égoïsme plein d'amour. En province, une
semblable aventure s'aggrave par la manière dont elle se raconte.
En un moment, chacun sut que Lucien avait été surpris aux genoux de
Naïs. Monsieur de Chandour, heureux de l'importance que lui donnait
cette affaire, alla d'abord raconter le grand événement au Cercle,
puis de maison en maison. Du Châtelet s'empressa de dire partout
qu'il n'avait rien vu; mais en se mettant ainsi en dehors du fait, il
excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails;
et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux à chaque
récit. Le soir, la société afflua chez Amélie; car le soir les versions
les plus exagérées circulaient dans l'Angoulême noble, où chaque
narrateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient impatients
de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant
le plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie,
Zéphirine, Fifine, Lolotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de
bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons.

—Eh! bien, disait l'une, cette pauvre Naïs, vous savez? Moi, je ne
le crois pas, elle a devant elle toute une vie irréprochable; elle
est beaucoup trop fière pour être autre chose que la protectrice de
monsieur Chardon. Mais si cela est, je la plains de tout mon cœur.

—Elle est d'autant plus à plaindre, qu'elle se donne un ridicule
affreux; car elle pourrait être la mère de monsieur Lulu, comme
l'appelait Jacques. Ce poétriau a tout au plus vingt-deux ans, et Naïs,
entre nous soit dit, a bien quarante ans.

—Moi, disait Châtelet, je trouve que la situation même dans laquelle
était monsieur de Rubempré prouve l'innocence de Naïs. On ne se met pas
à genoux pour redemander ce qu'on a déjà eu.

—C'est selon! dit Francis d'un air égrillard qui lui valut de Zéphirine
une œillade improbative.

—Mais dites-nous donc bien ce qui en est? demandait-on à Stanislas en
se formant en comité secret dans un coin du salon.

Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures,
et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient
prodigieusement la chose.

—C'est incroyable, répétait-on.

—A midi, disait l'une.

—Naïs aurait été la dernière que j'eusse soupçonnée.

—Que va-t-elle faire?

Puis des commentaires, des suppositions infinies!... Du Châtelet
défendait madame de Bargeton; mais il la défendait si maladroitement
qu'il attisait le feu du commérage au lieu de l'éteindre. Lili, désolée
de la chute du plus bel ange de l'olympe angoumoisin, alla tout en
pleurs colporter la nouvelle à l'Évêché. Quand la ville entière fut
bien certainement en rumeur, l'heureux du Châtelet alla chez madame
de Bargeton, où il n'y avait, hélas! qu'une seule table de whist; il
demanda diplomatiquement à Naïs d'aller causer avec elle dans son
boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canapé.

—Vous savez sans doute, dit du Châtelet à voix basse, ce dont tout
Angoulême s'occupe?...

—Non, dit-elle.

—Eh! bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser
ignorer. Je dois vous mettre à même de faire cesser des calomnies sans
doute inventées par Amélie, qui a l'outrecuidance de se croire votre
rivale. Je venais ce matin vous voir avec ce singe de Stanislas, qui me
précédait de quelques pas, lorsqu'en arrivant là, dit-il en montrant la
porte du boudoir, il prétend vous avoir vue avec monsieur de Rubempré
dans une situation qui ne lui permettait pas d'entrer; il est revenu
sur moi tout effaré en m'entraînant, sans me laisser le temps de me
reconnaître; et nous étions à Beaulieu, quand il me dit la raison de
sa retraite. Si je l'avais connue, je n'aurais pas bougé de chez vous,
afin d'éclaircir cette affaire à votre avantage; mais revenir chez vous
après en être sorti ne prouvait plus rien. Maintenant, que Stanislas
ait vu de travers, ou qu'il ait raison, _il doit avoir tort_. Chère
Naïs, ne laissez pas jouer votre vie, votre honneur, votre avenir par
un sot; imposez-lui silence à l'instant. Vous connaissez ma situation
ici? Quoique j'y aie besoin de tout le monde, je vous suis entièrement
dévoué. Disposez d'une vie qui vous appartient. Quoique vous ayez
repoussé mes vœux, mon cœur sera toujours à vous, et en toute occasion
je vous prouverai combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous
comme un fidèle serviteur, sans espoir de récompense, uniquement pour
le plaisir que je trouve à vous servir, même à votre insu. Ce matin,
j'ai partout dit que j'étais à la porte du salon, et que je n'avais
rien vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus
sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'être votre
défenseur avoué; mais, entre nous, monsieur de Bargeton est le seul qui
puisse demander raison à Stanislas... Quand ce petit Rubempré aurait
fait quelque folie, l'honneur d'une femme ne saurait être à la merci
du premier étourdi qui se met à ses pieds. Voilà ce que j'ai dit.

Naïs remercia du Châtelet par une inclination de tête, et demeura
pensive. Elle était fatiguée, jusqu'au dégoût, de la vie de province.
Au premier mot de du Châtelet, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le
silence de madame de Bargeton mettait son savant adorateur dans une
situation gênante.

—Disposez de moi, dit-il, je vous le répète.

—Merci, répondit-elle.

—Que comptez-vous faire?

—Je verrai.

Long silence.

—Aimez-vous donc tant ce petit Rubempré?

Elle laissa échapper un superbe sourire, et se croisa les bras en
regardant les rideaux de son boudoir. Du Châtelet sortit sans avoir pu
déchiffrer ce cœur de femme altière. Quand Lucien et les quatre fidèles
vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s'émouvoir de ces
cancans problématiques furent partis, madame de Bargeton arrêta son
mari, qui se disposait à s'aller coucher, en ouvrant la bouche pour
souhaiter une bonne nuit à sa femme.

—Venez par ici, mon cher, j'ai à vous parler, dit-elle avec une sorte
de solennité.

Monsieur de Bargeton suivit sa femme dans le boudoir.

—Monsieur, lui dit-elle, j'ai peut-être eu tort de mettre dans mes
soins protecteurs envers monsieur de Rubempré une chaleur aussi mal
comprise par les sottes gens de cette ville que par lui-même. Ce matin,
Lucien s'est jeté à mes pieds, là, en me faisant une déclaration
d'amour. Stanislas est entré dans le moment où je relevais cet enfant.
Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un gentilhomme
envers une femme en toute espèce de circonstance, il a prétendu
m'avoir surprise dans une situation équivoque avec ce garçon, que je
traitais alors comme il le mérite. Si ce jeune écervelé savait les
calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais, il irait
insulter Stanislas et le forcerait à se battre. Cette action serait
comme un aveu public de son amour. Je n'ai pas besoin de vous dire que
votre femme est pure; mais vous penserez qu'il y a quelque chose de
déshonorant pour vous et pour moi à ce que ce soit monsieur de Rubempré
qui la défende. Allez à l'instant chez Stanislas, et demandez-lui
sérieusement raison des insultants propos qu'il a tenus sur moi; songez
que vous ne devez pas souffrir que l'affaire s'arrange, à moins
qu'il ne se rétracte en présence de témoins nombreux et importants.
Vous conquerrez ainsi l'estime de tous les honnêtes gens; vous vous
conduirez en homme d'esprit, en galant homme, et vous aurez des droits
à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval pour l'Escarbas, mon
père doit être votre témoin; malgré son âge, je le sais homme à fouler
aux pieds cette poupée qui noircit la réputation d'une Nègrepelisse.
Vous avez le choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez à
merveille.

—J'y vais, reprit monsieur de Bargeton qui prit sa canne et son chapeau.

—Bien, mon ami, dit sa femme émue; voilà comme j'aime les hommes. Vous
êtes un gentilhomme.

Elle lui présenta son front à baiser, que le vieillard baisa tout
heureux et fier. Cette femme, qui portait une espèce de sentiment
maternel à ce grand enfant, ne put réprimer une larme en entendant
retentir la porte cochère quand elle se referma sur lui.

—Comme il m'aime! se dit-elle. Le pauvre homme tient à la vie, et
cependant il la perdrait sans regret pour moi.

Monsieur de Bargeton ne s'inquiétait pas d'avoir à s'aligner le
lendemain devant un homme, à regarder froidement la bouche d'un
pistolet dirigé sur lui; non, il n'était embarrassé que d'une
seule chose, et il en frémissait tout en allant chez monsieur de
Chandour.—Que vais-je dire? pensait-il. Naïs aurait bien dû me faire un
thème! Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques phrases
qui ne fussent point ridicules.

Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bargeton, dans un
silence imposé par l'étroitesse de leur esprit et leur peu de portée,
ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennité toute
faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises;
puis, réfléchissant beaucoup à ce qu'ils doivent dire, leur extrême
défiance d'eux-mêmes les porte à si bien étudier leurs discours
qu'ils s'expriment à merveille par un phénomène pareil à celui qui
délia la langue à l'ânesse de Balaam. Aussi monsieur de Bargeton se
comporta-t-il comme un homme supérieur. Il justifia l'opinion de ceux
qui le regardaient comme un philosophe de l'école de Pythagore. Il
entra chez Stanislas à onze heures du soir, et y trouva nombreuse
compagnie. Il alla saluer silencieusement Amélie, et offrit à chacun
son niais sourire, qui, dans les circonstances présentes, parut
profondément ironique. Il se fit alors un grand silence, comme dans
la nature à l'approche d'un orage. Châtelet, qui était revenu, regarda
tour à tour d'une façon très-significative monsieur de Bargeton et
Stanislas, que le mari offensé aborda poliment.

Du Châtelet comprit le sens d'une visite faite à une heure où ce
vieillard était toujours couché: Naïs agitait évidemment ce bras
débile; et comme sa position auprès d'Amélie lui donnait le droit de se
mêler des affaires du ménage, il se leva, prit monsieur de Bargeton à
part et lui dit:—Vous voulez parler à Stanislas?

—Oui, dit le bonhomme heureux d'avoir un entremetteur qui peut-être
prendrait la parole pour lui.

—Eh! bien, allez dans la chambre à coucher d'Amélie, lui répondit le
Directeur des Contributions, heureux de ce duel qui pouvait rendre
madame de Bargeton veuve en lui interdisant d'épouser Lucien, la cause
du duel.

—Stanislas, dit du Châtelet à monsieur de Chandour, Bargeton vient sans
doute vous demander raison des propos que vous teniez sur Naïs. Venez
chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en gentilshommes. Ne
faites point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute
la froideur d'une dignité britannique.

En un moment Stanislas et du Châtelet vinrent trouver Bargeton.

—Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouvé madame de
Bargeton dans une situation équivoque avec monsieur de Rubempré?

—Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui ne croyait
pas Bargeton un homme fort.

—Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce propos en présence
de la société qui est chez vous en ce moment, je vous prie de prendre
un témoin. Mon beau-père, monsieur de Nègrepelisse, viendra vous
chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car
l'affaire ne peut s'arranger que de la manière que je viens d'indiquer.
Je choisis le pistolet, je suis l'offensé.

Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait ruminé ce discours,
le plus long qu'il eût fait en sa vie, il le dit sans passion et
de l'air le plus simple du monde. Stanislas pâlit et se dit en
lui-même:—Qu'ai-je vu, après tout? Mais, entre la honte de démentir ses
propos devant toute la ville, en présence de ce muet qui paraissait
ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse peur qui
lui serrait le cou de ses mains brûlantes, il choisit le péril le plus
éloigné.

—C'est bien. A demain, dit-il à monsieur de Bargeton en pensant que
l'affaire pourrait s'arranger.

Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie: du
Châtelet souriait, monsieur de Bargeton était absolument comme s'il
se trouvait chez lui; mais Stanislas se montra blême. A cet aspect
quelques femmes devinèrent l'objet de la conférence. Ces mots:—Ils se
battent! circulèrent d'oreille en oreille. La moitié de l'assemblée
pensa que Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance accusaient
un mensonge; l'autre moitié admira la tenue de monsieur de Bargeton.
Du Châtelet fit le grave et le mystérieux. Après être resté quelques
instants à examiner les visages, monsieur de Bargeton se retira.

—Avez-vous des pistolets? dit Châtelet à l'oreille de Stanislas qui
frissonna de la tête aux pieds.

Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s'empressèrent de la
porter dans sa chambre à coucher. Il y eut une rumeur affreuse, tout
le monde parlait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon et
déclarèrent d'une voix unanime que monsieur de Bargeton était dans son
droit.

—Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi? dit monsieur
de Saintot.

—Mais, dit l'impitoyable Jacques, dans sa jeunesse, il était un des
plus forts sous les armes. Mon père m'a souvent parlé des exploits de
Bargeton.

—Bah! vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez
des pistolets de cavalerie, dit Francis à Châtelet.

Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Stanislas et sa femme
en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel entre un
homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout
l'avantage.

Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était
revenu de Marsac sans son père, madame Chardon entra tout effarée.

—Hé! bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le
marché? Monsieur de Bargeton a presque tué monsieur de Chandour, ce
matin à cinq heures, dans le pré de monsieur Tulloye, un nom qui donne
lieu à des calembours. Il paraît que monsieur de Chandour a dit hier
qu'il t'avait surpris avec madame de Bargeton.

—C'est faux! madame de Bargeton est innocente, s'écria Lucien.

—Un homme de la campagne à qui j'ai entendu raconter les détails avait
tout vu de dessus sa charrette. Monsieur de Nègrepelisse était venu
dès trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton; il a
dit à monsieur de Chandour que s'il arrivait malheur à son gendre,
il se chargeait de le venger. Un officier du régiment de cavalerie
a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par
monsieur de Nègrepelisse. Monsieur du Châtelet voulait s'opposer à ce
qu'on exerçât les pistolets, mais l'officier que l'on avait pris pour
arbitre a dit qu'à moins de se conduire comme des enfants, on devait
se servir d'armes en état. Les témoins ont placé les deux adversaires
à vingt-cinq pas l'un de l'autre. Monsieur de Bargeton, qui était là
comme s'il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans
le cou de monsieur de Chandour, qui est tombé sans pouvoir riposter.
Le chirurgien de l'hôpital a déclaré tout à l'heure que monsieur de
Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis
venue te dire l'issue de ce duel pour que tu n'ailles pas chez madame
de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angoulême, car quelques
amis de monsieur de Chandour pourraient te provoquer.

En ce moment, Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton,
entra conduit par l'apprenti de l'imprimerie, et remit à Lucien une
lettre de Louise.

«Vous avez sans doute appris, mon ami, l'issue du duel entre Chandour
et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd'hui; soyez prudent, ne
vous montrez pas, je vous le demande au nom de l'affection que vous
avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le meilleur emploi de cette
triste journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est
toute changée par cet événement et qui a mille choses à vous dire?

—Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour après-demain; tu
auras une occasion d'aller moins souvent chez madame de Bargeton.

—Cher David, répondit Lucien, elle me demande de venir la voir
aujourd'hui; je crois qu'il faut lui obéir, elle saura mieux que nous
comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.

—Tout est donc prêt ici? demanda madame Chardon.

—Venez voir, s'écria David heureux de montrer la transformation
qu'avait subie l'appartement du premier étage où tout était frais et
neuf.

Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes ménages où les
fleurs d'oranger, le voile de la mariée couronnent encore la vie
intérieure, où le printemps de l'amour se reflète dans les choses, où
tout est blanc, propre et fleuri.

—Ève sera comme une princesse, dit la mère; mais vous avez dépensé trop
d'argent, vous avez fait des folies!

David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis le doigt
dans le vif d'une plaie secrète qui faisait cruellement souffrir le
pauvre amant: ses prévisions avaient été si grandement dépassées
par l'exécution qu'il lui était impossible de bâtir au-dessus de
l'appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de long-temps l'appartement
qu'il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives
douleurs de manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque
sorte les petites vanités de la tendresse. David cachait soigneusement
sa gêne, afin de ménager le cœur de Lucien qui aurait pu se trouver
accablé des sacrifices faits pour lui.

Ève et ses amis ont bien travaillé de leur côté, disait madame Chardon.
Le trousseau, le linge de ménage, tout est prêt. Ces demoiselles
l'aiment tant qu'elles lui ont, sans qu'elle en sût rien, couvert les
matelas en futaine blanche, bordée de liserés roses. C'est joli! ça
donne envie de se marier.

La mère et la fille avaient employé toutes leurs économies à fournir
la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes
gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question
d'un service de porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de
mettre de l'harmonie entre les choses qu'elles apportaient et celles
que s'achetait David. Cette petite lutte d'amour et de générosité
devait amener les deux époux à se trouver gênés dès le commencement de
leur mariage, au milieu de tous les symptômes d'une aisance bourgeoise
qui pouvait passer pour du luxe dans une ville arriérée comme l'était
alors Angoulême.

Au moment où Lucien vit sa mère et David passant dans la chambre
à coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier
lui était connu, il s'esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva
Naïs déjeunant avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade
matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s'était passé. Le vieux
gentilhomme campagnard, monsieur de Nègrepelisse, cette imposante
figure, reste de la vieille noblesse française, était auprès de sa
fille. Quand Gentil eut annoncé monsieur de Rubempré, le vieillard
à tête blanche lui jeta le regard inquisitif d'un père empressé de
juger l'homme que sa fille a distingué. L'excessive beauté de Lucien
le frappa si vivement, qu'il ne put retenir un regard d'approbation;
mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt
qu'une passion, un caprice plutôt qu'une passion durable. Le déjeuner
finissait, Louise put se lever, laisser son père et monsieur de
Bargeton, en faisant signe à Lucien de la suivre.

—Mon ami, dit-elle d'un son de voix triste et joyeux en même temps,
je vais à Paris, et mon père emmène Bargeton à l'Escarbas, où il
restera pendant mon absence. Madame d'Espard, une demoiselle de
Blamont-Chauvry, à qui nous sommes alliés par les d'Espard, les aînés
de la famille des Nègrepelisse, est en ce moment très-influente par
elle-même et par ses parents. Si elle daigne nous reconnaître, je
veux la cultiver beaucoup: elle peut nous obtenir par son crédit une
place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire désirer par
la Cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici.
La députation pourra plus tard favoriser mes démarches à Paris. C'est
toi, mon enfant chéri, qui m'as inspiré ce changement d'existence.
Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps,
car il y aura des gens qui prendront parti pour les Chandour contre
nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une
absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines le temps de
s'assoupir. Mais ou je réussirai et ne reverrai plus Angoulême, ou
je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai
passer tous les étés à l'Escarbas et les hivers à Paris. C'est la seule
vie d'une femme comme il faut, j'ai trop tardé à la prendre. La journée
suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit et
vous m'accompagnerez, n'est-ce pas? Vous irez en avant. Entre Mansle
et Ruffec, je vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientôt
à Paris. Là, cher, est la vie de gens supérieurs. On ne se trouve à
l'aise qu'avec ses pairs, partout ailleurs on souffre. D'ailleurs
Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos succès!
franchissez promptement l'espace qui vous en sépare! Ne laissez pas vos
idées se rancir en province, communiquez promptement avec les grands
hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle. Rapprochez-vous de la
cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignités ne viennent
trouver le talent qui s'étiole dans une petite ville. Nommez-moi
d'ailleurs les belles œuvres exécutées en province! Voyez au contraire
le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil
moral, qui crée les gloires en échauffant les esprits par le frottement
des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place
dans la pléiade qui se produit à chaque époque? Vous ne sauriez croire
combien il est utile à un jeune talent d'être mis en lumière par la
haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d'Espard; personne
n'a facilement l'entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands
personnages, les ministres, les ambassadeurs, les orateurs de la
chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il
faudrait être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt, quand
on est beau, jeune et plein de génie. Les grands talents n'ont pas de
petitesse, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut
placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le
grand problème à résoudre est de se mettre en vue. Il se rencontrera
donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une
pension sur la cassette. Les Bourbons aiment tant à favoriser les
lettres et les arts! aussi soyez à la fois poète religieux et poète
royaliste. Non seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune.
Est-ce l'Opposition, est-ce le libéralisme qui donne les places, les
récompenses, et qui fait la fortune des écrivains? Ainsi prenez la
bonne route et venez là où vont tous les hommes de génie. Vous avez mon
secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me suivre.
Ne le voulez-vous pas? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude
de son amant.

Lucien, hébété par le rapide coup d'œil qu'il jeta sur Paris, en
entendant ces séduisantes paroles, crut n'avoir jusqu'alors joui que
de la moitié de son cerveau; il lui sembla que l'autre moitié se
découvrait, tant ses idées s'agrandirent: il se vit, dans Angoulême,
comme une grenouille sous sa pierre au fond d'un marécage. Paris et
ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de
province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d'or, la tête
ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les gens
illustres allaient lui donner l'accolade fraternelle. Là tout souriait
au génie. Là ni gentillâtres jaloux qui lançassent des mots piquants
pour humilier l'écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie. De
là jaillissaient les œuvres des poètes, là elles étaient payées et
mises en lumière. Après avoir lu les premières pages de _l'Archer de
Charles IX_, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient:
Combien voulez-vous? Il comprenait d'ailleurs qu'après un voyage où ils
seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton serait à lui
tout entière, qu'ils vivraient ensemble.

A ces mots:—Ne le voulez-vous pas? il répondit par une larme, saisit
Louise par la taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par
de violents baisers. Puis il s'arrêta tout à coup comme frappé par un
souvenir, et s'écria:—Mon Dieu, ma sœur se marie après-demain!

Ce cri fut le dernier soupir de l'enfant noble et pur. Les liens si
puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier
ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible
coup de hache.

—Hé! bien, s'écria l'altière Nègrepelisse, qu'a de commun le mariage
de votre sœur et la marche de notre amour? tenez-vous tant à être le
coryphée de cette noce de bourgeois et d'ouvriers que vous ne puissiez
m'en sacrifier les nobles joies? Le beau sacrifice! dit-elle avec
mépris. J'ai envoyé ce matin mon mari se battre à cause de vous! Allez,
monsieur, quittez-moi! je me suis trompée.

Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l'y suivit en demandant pardon,
en maudissant sa famille, David et sa sœur.

—Je croyais tant en vous! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix avait une
mère qu'il idolâtrait, mais pour obtenir une lettre où je lui disais:
_Je suis contente!_ il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il
s'agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de
noces!

Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond,
que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu'il aurait à
racheter cette faute.

—Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez-vous demain soir
à minuit à une centaine de pas après Mansle.

Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David
suivi de ses espérances comme Oreste l'était par ses furies, car il
entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot
terrible:—Et de l'argent? La perspicacité de David l'épouvantait
si fort, qu'il s'enferma dans son joli cabinet pour se remettre de
l'étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait
donc quitter cet appartement si chèrement établi, rendre inutiles
tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David
économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu'il avait projeté de faire
au fond de la cour. Ce départ devait arranger sa famille, il trouva
mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n'y a rien de jésuite
comme un désir. Aussitôt il courut à l'Houmeau chez sa sœur, pour lui
apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec elle. En arrivant
devant la boutique de Postel, il pensa que, s'il n'y avait pas d'autres
moyens, il emprunterait au successeur de son père la somme nécessaire à
son séjour durant un an.

—Si je vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi comme une
fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or,
dans six mois, je serai riche!

Ève et sa mère entendirent, sous la promesse d'un profond secret, les
confidences de Lucien. Toutes deux pleurèrent en écoutant l'ambitieux;
et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui apprirent
que tout ce qu'elles possédaient avait été absorbé par le linge
de table et de maison, par le trousseau d'Ève, par une multitude
d'acquisitions auxquelles n'avait pas pensé David, et qu'elles étaient
heureuses d'avoir faites, car l'imprimeur reconnaissait à Ève une dot
de dix mille francs. Lucien leur fit part alors de son idée d'emprunt,
et madame Chardon se chargea d'aller demander à monsieur Postel mille
francs pour un an.

—Mais, Lucien, dit Ève avec un serrement de cœur, tu n'assisteras donc
pas à mon mariage? Oh! reviens, j'attendrai quelques jours! Elle te
laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que tu l'auras
accompagnée! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui t'avons
élevé pour elle! Notre union tournera mal si tu n'y es pas... Mais
auras-tu assez de mille francs? dit-elle en s'interrompant tout à coup.
Quoique ton habit t'aille divinement, tu n'en as qu'un! Tu n'as que
deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile. Tu n'as
que trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas commun;
et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une
sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras besoin?
il t'en faut bien davantage. Tu n'as qu'un pantalon de nankin fait
cette année, ceux de l'année dernière te sont justes, il faudra donc te
faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont pas ceux d'Angoulême.
Tu n'as que deux gilets blancs de mettables, j'ai déjà raccommodé les
autres. Tiens, je te conseille d'emporter deux mille francs.

En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers
mots, car il examina le frère et la sœur en gardant le silence.

—Ne me cachez rien, dit-il.

—Eh! bien, s'écria Ève, il part avec elle.

—Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent à
prêter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il veut une
lettre de change de toi acceptée par ton beau-frère, car il dit que tu
n'offres aucune garantie.

La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent
un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait
abusé de David. Tous étaient honteux. Une larme roula dans les yeux de
l'imprimeur.

—Tu ne seras donc pas à mon mariage? dit-il, tu ne resteras donc pas
avec nous? Et moi qui ai dissipé tout ce que j'avais! Ah, Lucien, moi
qui apportais à Ève ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais
pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche,
avoir à regretter de les avoir achetés.

Il posa plusieurs boîtes couvertes en maroquin sur la table, devant sa
belle-mère.

—Pourquoi pensez-vous tant à moi? dit Ève avec un sourire d'ange qui
corrigeait sa parole.

—Chère maman, dit l'imprimeur, allez dire à monsieur Postel que je
consens à donner ma signature, car je vois sur ta figure, Lucien, que
tu es bien décidé à partir.

Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant un moment
après:—Ne me jugez pas mal, mes anges aimés. Il prit Ève et David,
les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant:—Attendez
les résultats, et vous saurez combien je vous aime. David, à quoi
servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous permettait pas de
faire abstraction des petites cérémonies dans lesquelles les lois
entortillent les sentiments? Malgré la distance, mon âme ne sera-t-elle
pas ici? la pensée ne nous réunira-t-elle pas? N'ai-je pas une destinée
à accomplir? Les libraires viendront-ils chercher ici mon Archer de
Charles IX, et les Marguerites? Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne
faut-il pas toujours faire ce que je fais aujourd'hui, puis-je jamais
rencontrer des circonstances plus favorables? N'est-ce pas toute
ma fortune que d'entrer pour mon début à Paris dans le salon de la
marquise d'Espard?

—Il a raison, dit Ève. Vous-même ne me disiez-vous pas qu'il devait
aller promptement à Paris?

David prit Ève par la main, l'emmena dans cet étroit cabinet où elle
dormait depuis sept années, et lui dit à l'oreille:—Il a besoin de deux
mille francs, disais-tu, mon amour? Postel n'en prête que mille.

Ève regarda son prétendu par un regard affreux qui disait toutes ses
souffrances.

—Écoute, mon Ève adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes
dépenses ont absorbé tout ce que je possédais. Il ne me reste que
deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller
l'imprimerie. Donner mille francs à ton frère, c'est donner notre pain,
compromettre notre tranquillité. Si j'étais seul, je sais ce que je
ferais; mais nous sommes deux. Décide.

Ève éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement et
lui dit à l'oreille, tout en pleurs:—Fais comme si tu étais seul, je
travaillerai pour regagner cette somme!

Malgré le plus ardent baiser que deux fiancés aient jamais échangé,
David laissa Ève abattue, et revint trouver Lucien.

—Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.

—Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer tous deux
le papier.

Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Ève et sa mère à
genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d'espérances le
retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu'elles
perdaient dans cet adieu; car elles trouvaient le bonheur à venir payé
trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et les jeter dans
mille craintes sur les destinées de Lucien.

—Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l'oreille de Lucien, tu
serais le dernier des hommes.

L'imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires,
l'influence de madame de Bargeton ne l'épouvantait pas moins que la
funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien
dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Ève eut bientôt fait le
paquet de Lucien. Ce Fernand Cortès littéraire emportait peu de chose.
Il garda sur lui sa meilleure redingote, son meilleur gilet et l'une
de ses deux chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses
effets et ses manuscrits formèrent un si mince paquet, que, pour le
cacher aux regards de madame de Bargeton, David proposa de l'envoyer
par la diligence à son correspondant, un marchand de papier, auquel il
écrirait de le tenir à la disposition de Lucien.

Malgré les précautions prises par Madame de Bargeton pour cacher
son départ, monsieur du Châtelet l'apprit et voulut savoir si elle
ferait le voyage seule ou accompagné de Lucien; il envoya son valet de
chambre à Ruffec, avec la mission d'examiner toutes les voitures qui
relaieraient à la poste.

—Si elle enlève son poète, pensa-t-il, elle est à moi.

Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné de David qui
s'était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu'il allait
traiter d'affaires avec son père, petit mensonge qui dans les
circonstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent
à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil
Ours; puis le soir ils allèrent au delà de Mansle attendre madame
de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche
sexagénaire qu'il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien
éprouva l'une des plus vives émotions de sa vie, il se jeta dans les
bras de David, qui lui dit:—Dieu veuille que ce soit pour ton bien!

L'imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur
serré: il avait d'horribles pressentiments sur les destinées de Lucien
à Paris.



DEUXIÈME PARTIE.

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.


Ni Lucien, ni madame de Bargeton, ni Gentil, ni Albertine, la femme de
chambre, ne parlèrent jamais des événements de ce voyage; mais il est
à croire que la présence continuelle des gens le rendit fort maussade
pour un amoureux qui s'attendait à tous les plaisirs d'un enlèvement.
Lucien, qui allait en poste pour la première fois de sa vie, fut
très-ébahi de voir semer sur la route d'Angoulême à Paris presque toute
la somme qu'il destinait à sa vie d'une année. Comme les hommes qui
unissent les grâces de l'enfance à la force du talent, il eut le tort
d'exprimer ses naïfs étonnements à l'aspect des choses nouvelles pour
lui. Un homme doit bien étudier une femme avant de lui laisser voir
ses émotions et ses pensées comme elles se produisent. Une maîtresse
aussi tendre que grande sourit aux enfantillages et les comprend; mais
pour peu qu'elle ait de la vanité, elle ne pardonne pas à son amant de
s'être montré enfant, vain ou petit. Beaucoup de femmes portent une si
grande exagération dans leur culte, qu'elles veulent toujours trouver
un dieu dans leur idole; tandis que celles qui aiment un homme pour
lui-même avant de l'aimer pour elles, adorent ses petitesses autant
que ses grandeurs. Lucien n'avait pas encore deviné que chez madame
de Bargeton l'amour était greffé sur l'orgueil. Il eut le tort de ne
pas s'expliquer certains sourires qui échappèrent à Louise durant ce
voyage, quand, au lieu de les contenir, il se laissait aller à ses
gentillesses de jeune rat sorti de son trou.

Les voyageurs débarquèrent à l'hôtel du Gaillard-Bois, rue de
l'Échelle, avant le jour. Les deux amants étaient si fatigués l'un
et l'autre, qu'avant tout Louise voulut se coucher et se coucha, non
sans avoir ordonné à Lucien de demander une chambre au-dessus de
l'appartement qu'elle prit. Lucien dormit jusqu'à quatre heures du
soir. Madame de Bargeton le fit éveiller pour dîner, il s'habilla
précipitamment en apprenant l'heure, et trouva Louise dans une de
ces ignobles chambres qui sont la honte de Paris, où, malgré tant de
prétentions à l'élégance, il n'existe pas encore un seul hôtel où tout
voyageur riche puisse retrouver son chez soi. Quoiqu'il eût sur les
yeux ces nuages que laisse un brusque réveil, Lucien ne reconnut pas
sa Louise dans cette chambre froide, sans soleil, à rideaux passés,
dont le carreau frotté semblait misérable, où le meuble était usé, de
mauvais goût, vieux ou d'occasion. Il est en effet certaines personnes
qui n'ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées
des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. Les
physionomies vivantes ont une sorte d'atmosphère qui leur est propre,
comme le clair-obscur des tableaux flamands est nécessaire à la vie
des figures qu'y a placées le génie des peintres. Les gens de province
sont presque tous ainsi. Puis madame de Bargeton parut plus digne,
plus pensive qu'elle ne devait l'être en un moment où commençait
un bonheur sans entraves. Lucien ne pouvait se plaindre: Gentil et
Albertine les servaient. Le dîner n'avait plus ce caractère d'abondance
et d'essentielle bonté qui distingue la vie en province. Les plats
coupés par la spéculation sortaient d'un restaurant voisin, ils étaient
maigrement servis, ils sentaient la portion congrue. Paris n'est
pas beau dans ces petites choses auxquelles sont condamnés les gens
à fortune médiocre. Lucien attendit la fin du repas pour interroger
Louise dont le changement lui semblait inexplicable. Il ne se trompait
point. Un événement grave, car les réflexions sont les événements de la
vie morale, était survenu pendant son sommeil.

Sur les deux heures après midi, Sixte du Châtelet s'était présenté à
l'hôtel, avait fait éveiller Albertine, avait manifesté le désir de
parler à sa maîtresse, et il était revenu après avoir à peine laissé
le temps à madame de Bargeton de faire sa toilette. Anaïs dont la
curiosité fut excitée par cette singulière apparition de monsieur du
Châtelet, elle qui se croyait si bien cachée, l'avait reçu vers trois
heures.

—Je vous ai suivie en risquant d'avoir une réprimande à
l'Administration, dit-il en la saluant, car je prévoyais ce qui vous
arrive. Mais dussé-je perdre ma place, au moins vous ne serez pas
perdue, vous!

—Que voulez-vous dire? s'écria madame de Bargeton.

—Je vois bien que vous aimez Lucien, reprit-il d'un air tendrement
résigné, car il faut bien aimer un homme pour ne réfléchir à rien,
pour oublier toutes les convenances, vous qui les connaissez si
bien! Croyez-vous donc, chère Naïs adorée, que vous serez reçue chez
madame d'Espard ou dans quelque salon de Paris que ce soit, du moment
où l'on saura que vous vous êtes comme enfuie d'Angoulême avec un
jeune homme, et surtout après le duel de monsieur de Bargeton et de
monsieur Chandour? Le séjour de votre mari à l'Escarbas a l'air d'une
séparation. En un cas semblable, les gens comme il faut commencent
par se battre pour leurs femmes, et les laissent libres après. Aimez
monsieur de Rubempré, protégez-le, faites-en tout ce que vous voudrez,
mais ne demeurez pas ensemble! Si quelqu'un ici savait que vous avez
fait le voyage dans la même voiture, vous seriez mise à l'index par
le monde que vous voulez voir. D'ailleurs, Naïs, ne faites pas encore
de ces sacrifices à un jeune homme que vous n'avez encore comparé à
personne, qui n'a été soumis à aucune épreuve, et qui peut vous oublier
ici pour une Parisienne en la croyant plus nécessaire que vous à ses
ambitions. Je ne veux pas nuire à celui que vous aimez, mais vous
me permettrez de faire passer vos intérêts avant les siens, et de
vous dire: «Étudiez-le! Connaissez bien toute l'importance de votre
démarche.» Si vous trouvez les portes fermées, si les femmes refusent
de vous recevoir, au moins n'ayez aucun regret de tant de sacrifices,
en songeant que celui auquel vous les faites en sera toujours digne,
et les comprendra. Madame d'Espard est d'autant plus prude et sévère
qu'elle-même est séparée de son mari, sans que le monde ait pu pénétrer
la cause de leur désunion; mais les Navarreins, les Blamont-Chauvry,
les Lenoncourt, tous ses parents l'ont entourée, les femmes les plus
collet-monté vont chez elle et l'accueillent avec respect, en sorte
que le marquis d'Espard a tort. Dès la première visite que vous lui
ferez, vous reconnaîtrez la justesse de mes avis. Certes, je puis
vous le prédire, moi qui connais Paris: en entrant chez la marquise
vous seriez au désespoir qu'elle sût que vous êtes à l'hôtel du
Gaillard-Bois avec le fils d'un apothicaire, tout monsieur de Rubempré
qu'il veut être. Vous aurez ici des rivales bien autrement astucieuses
et rusées qu'Amélie, elles ne manqueront pas de savoir qui vous êtes,
où vous êtes, d'où vous venez, et ce que vous faites. Vous avez
compté sur l'incognito, je le vois; mais vous êtes de ces personnes
pour lesquelles l'incognito n'existe point. Ne rencontrerez-vous pas
Angoulême partout? c'est les Députés de la Charente qui viennent pour
l'ouverture des Chambres; c'est le Général qui est à Paris en congé;
mais il suffira d'un seul habitant d'Angoulême qui vous aperçoive pour
que votre vie soit arrêtée d'une étrange manière: vous ne seriez plus
que la maîtresse de Lucien. Si vous avez besoin de moi pour quoi que ce
soit, je suis chez le Receveur-Général, rue du Faubourg-Saint-Honoré,
à deux pas de chez madame d'Espard. Je connais assez la maréchale de
Carigliano, madame de Sérizy et le Président du Conseil pour vous y
présenter; mais vous verrez tant de monde chez madame d'Espard, que
vous n'aurez pas besoin de moi. Loin d'avoir à désirer d'aller dans tel
ou tel salon, vous serez désirée dans tous les salons.

Du Châtelet put parler sans que madame de Bargeton l'interrompît: elle
était saisie par la justesse de ces observations. La reine d'Angoulême
avait en effet compté sur l'incognito.

—Vous avez raison, cher ami, dit-elle; mais comment faire?

—Laissez-moi, répondit Châtelet, vous chercher un appartement tout
meublé, convenable; vous mènerez ainsi une vie moins chère que la vie
des hôtels, et vous serez chez vous; et, si vous m'en croyez, vous y
coucherez ce soir.

—Mais comment avez-vous connu mon adresse? dit-elle.

—Votre voiture était facile à reconnaître, et d'ailleurs je vous
suivais. A Sèvres, le postillon qui vous a menée a dit votre adresse
au mien. Me permettrez-vous d'être votre maréchal-des-logis? je vous
écrirai bientôt pour vous dire où je vous aurai casée.

—Hé! bien, faites, dit-elle.

Ce mot ne semblait rien, et c'était tout. Le baron du Châtelet avait
parlé la langue du monde à une femme du monde. Il s'était montré dans
toute l'élégance d'une mise parisienne; un joli cabriolet bien attelé
l'avait amené. Par hasard, madame de Bargeton se mit à la croisée
pour réfléchir à sa position, et vit partir le vieux dandy. Quelques
instants après, Lucien, brusquement éveillé, brusquement habillé, se
produisit à ses regards dans son pantalon de nankin de l'an dernier,
avec sa méchante petite redingote. Il était beau, mais ridiculement
mis. Habillez l'Apollon du Belvédère ou l'Antinoüs en porteur d'eau,
reconnaîtrez-vous alors la divine création du ciseau grec ou romain?
Les yeux comparent avant que le cœur n'ait rectifié ce rapide jugement
machinal. Le contraste entre Lucien et Châtelet fut trop brusque pour
ne pas frapper les yeux de Louise. Lorsque vers six heures le dîner fut
terminé, madame de Bargeton fit signe à Lucien de venir près d'elle sur
un méchant canapé de calicot rouge à fleurs jaunes, où elle s'était
assise.

—Mon Lucien, dit-elle, n'es-tu pas d'avis que si nous avons fait une
folie qui nous tue également, il y a de la raison à la réparer? Nous
ne devons, cher enfant, ni demeurer ensemble à Paris, ni laisser
soupçonner que nous y soyons venus de compagnie. Ton avenir dépend
beaucoup de ma position, et je ne dois la gâter d'aucune manière.
Ainsi, dès ce soir, je vais aller me loger à quelques pas d'ici; mais
tu demeureras dans cet hôtel, et nous pourrons nous voir tous les jours
sans que personne y trouve à redire.

Louise expliqua les lois du monde à Lucien, qui ouvrit de grands yeux.
Sans savoir que les femmes qui reviennent sur leurs folies reviennent
sur leur amour, il comprit qu'il n'était plus le Lucien d'Angoulême.
Louise ne lui parlait que d'elle, de ses intérêts, de sa réputation, du
monde; et pour excuser son égoïsme, elle essayait de lui faire croire
qu'il s'agissait de lui-même. Il n'avait aucun droit sur Louise, si
promptement redevenue madame de Bargeton, et, chose plus grave! il
n'avait aucun pouvoir. Aussi ne put-il retenir de grosses larmes qui
roulèrent dans ses yeux.

—Si je suis votre gloire, vous êtes encore plus pour moi, vous êtes ma
seule espérance et tout mon avenir. J'ai compris que si vous épousiez
mes succès, vous deviez épouser mon infortune, et voilà que déjà nous
nous séparons.

—Vous jugez ma conduite, dit-elle, vous ne m'aimez pas. Lucien la
regarda avec une expression si douloureuse qu'elle ne put s'empêcher
de lui dire:—Cher petit, je resterai si tu veux, nous nous perdrons et
resterons sans appui. Mais quand nous serons également misérables et
tous deux repoussés; quand l'insuccès, car il faut tout prévoir, nous
aura rejetés à l'Escarbas, souviens-toi, mon amour, que j'aurai prévu
cette fin, et que je t'aurai proposé d'abord de parvenir selon les lois
du monde en leur obéissant.

—Louise, répondit-il en l'embrassant, je suis effrayé de te voir si
sage. Songe que je suis un enfant, que je me suis abandonné tout entier
à ta chère volonté. Moi, je voulais triompher des hommes et des choses
de vive force; mais si je puis arriver plus promptement par ton aide
que seul, je serai bien heureux de te devoir toutes mes fortunes.
Pardonne! j'ai trop mis en toi pour ne pas tout craindre. Pour moi, une
séparation est l'avant-coureur de l'abandon; et l'abandon, c'est la
mort.

—Mais, cher enfant, le monde te demande peu de chose, répondit-elle. Il
s'agit seulement de coucher ici, et tu demeureras tout le jour chez moi
sans qu'on y trouve à redire.

Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. Une heure après, Gentil
apporta un mot par lequel Châtelet apprenait à madame de Bargeton qu'il
lui avait trouvé un appartement rue Neuve-du-Luxembourg. Elle se fit
expliquer la situation de cette rue, qui n'était pas très-éloignée de
la rue de l'Échelle, et dit à Lucien:—Nous sommes voisins. Deux heures
après, Louise monta dans une voiture que lui envoyait du Châtelet
pour se rendre chez elle. L'appartement, un de ceux où les tapissiers
mettent des meubles et qu'ils louent à de riches députés ou à de
grands personnages venus pour peu de temps à Paris, était somptueux,
mais incommode. Lucien retourna sur les onze heures à son petit hôtel
du Gaillard-Bois, n'ayant encore vu de Paris que la partie de la rue
Saint-Honoré qui se trouve entre la rue Neuve-du-Luxembourg et la rue
de l'Échelle. Il se coucha dans sa misérable petite chambre, qu'il ne
put s'empêcher de comparer au magnifique appartement de Louise. Au
moment où il sortit de chez madame de Bargeton, le baron Châtelet y
arriva, revenant de chez le Ministre des Affaires Étrangères, dans la
splendeur d'une mise de bal. Il venait rendre compte de toutes les
conventions qu'il avait faites pour madame de Bargeton. Louise était
inquiète, ce luxe l'épouvantait. Les mœurs de la province avaient
fini par réagir sur elle, elle était devenue méticuleuse dans ses
comptes; elle avait tant d'ordre, qu'à Paris, elle allait passer pour
avare. Elle avait emporté près de vingt mille francs en un bon du
Receveur-Général, en destinant cette somme à couvrir l'excédant de ses
dépenses pendant quatre années; elle craignait déjà de ne pas avoir
assez et de faire des dettes. Châtelet lui apprit que son appartement
ne lui coûtait que six cents francs par mois.

—Une misère, dit-il en voyant le haut-le-corps que fit Naïs.—Vous
avez à vos ordres une voiture pour cinq cents francs par mois, ce
qui fait en tout cinquante louis. Vous n'aurez plus qu'à penser
à votre toilette. Une femme qui voit le grand monde ne saurait
s'arranger autrement. Si vous voulez faire de monsieur de Bargeton
un Receveur-Général, ou lui obtenir une place dans la maison du Roi,
vous ne devez pas avoir un air misérable. Ici l'on ne donne qu'aux
riches. Il est fort heureux, dit-il, que vous ayez Gentil pour vous
accompagner, et Albertine pour vous habiller, car les domestiques sont
une ruine à Paris. Vous mangerez rarement chez vous, lancée comme vous
allez l'être.

Madame de Bargeton et le baron causèrent de Paris. Du Châtelet raconta
les nouvelles du jour, les mille riens qu'on doit savoir sous peine
de ne pas être de Paris. Il donna bientôt à Naïs des conseils sur
les magasins où elle devait se fournir: il lui indiqua Herbault pour
les toques, Juliette pour les chapeaux et les bonnets; il lui donna
l'adresse de la couturière qui pouvait remplacer Victorine; enfin il
lui fit sentir la nécessité de se _désangoulêmer_. Puis il partit sur
le dernier trait d'esprit qu'il eut le bonheur de trouver.

—Demain, dit-il négligemment, j'aurai sans doute une loge à quelque
spectacle, je viendrai vous prendre vous et monsieur de Rubempré, car
vous me permettrez de vous faire à vous deux les honneurs de Paris.

—Il a dans le caractère plus de générosité que je ne le pensais, se dit
madame de Bargeton en lui voyant inviter Lucien.

Au mois de juin, les Ministres ne savent que faire de leurs loges aux
théâtres: les Députés ministériels et leurs commettants font leurs
vendanges ou veillent à leurs moissons, leurs connaissances les plus
exigeantes sont à la campagne ou en voyage; aussi, vers cette époque,
les plus belles loges des théâtres de Paris reçoivent-elles des hôtes
hétéroclites que les habitués ne revoient plus et qui donnent au public
l'air d'une tapisserie usée. Du Châtelet avait déjà pensé que, grâce
à cette circonstance, il pourrait, sans dépenser beaucoup d'argent,
procurer à Naïs les amusements qui affriandent le plus les provinciaux.
Le lendemain, pour la première fois qu'il venait, Lucien ne trouva
pas Louise. Madame de Bargeton était sortie pour quelques emplettes
indispensables. Elle était allée tenir conseil avec les graves et
illustres autorités en matière de toilette féminine que Châtelet lui
avait citées, car elle avait écrit son arrivée à la marquise d'Espard.
Quoique madame de Bargeton eût en elle-même cette confiance que donne
une longue domination, elle avait singulièrement peur de paraître
provinciale. Elle avait assez de tact pour savoir combien les relations
entre femmes dépendent des premières impressions; et, quoiqu'elle se
sût de force à se mettre promptement au niveau des femmes supérieures
comme madame d'Espard, elle sentait avoir besoin de bienveillance à son
début, et voulait surtout ne manquer d'aucun élément de succès. Aussi
sut-elle à Châtelet un gré infini de lui avoir indiqué les moyens de
se mettre à l'unisson du beau monde parisien. Par un singulier hasard,
la marquise se trouvait dans une situation à être enchantée de rendre
service à une personne de la famille de son mari. Sans cause apparente,
le marquis d'Espard s'était retiré du monde; il ne s'occupait ni de ses
affaires, ni des affaires politiques, ni de sa famille, ni de sa femme.
Devenue ainsi maîtresse d'elle-même, la marquise sentait le besoin
d'être approuvée par le monde; elle était donc heureuse de remplacer
le marquis en cette circonstance en se faisant la protectrice de sa
famille. Elle allait mettre de l'ostentation à son patronage afin de
rendre les torts de son mari plus évidents. Dans la journée même, elle
écrivit à _madame de Bargeton, née Nègrepelisse_, un de ces charmants
billets où la forme est si jolie, qu'il faut bien du temps avant d'y
reconnaître le manque de fond:

  «Elle était heureuse d'une circonstance qui rapprochait de la famille
  une personne de qui elle avait entendu parler, et qu'elle souhaitait
  connaître, car les amitiés de Paris n'étaient pas si solides qu'elle
  ne désirât avoir quelqu'un de plus à aimer sur la terre; et si cela
  ne devait pas avoir lieu, ce ne serait qu'une illusion à ensevelir
  avec les autres. Elle se mettait tout entière à la disposition de
  sa cousine, qu'elle serait allée voir sans une indisposition qui la
  retenait chez elle; mais elle se regardait déjà comme son obligée de
  ce qu'elle eût songé à elle.»

Pendant sa première promenade vagabonde à travers les Boulevards et
la rue de la Paix, Lucien, comme tous les nouveaux venus, s'occupa
beaucoup plus des choses que des personnes. A Paris, les masses
s'emparent tout d'abord de l'attention: le luxe des boutiques,
la hauteur des maisons, l'affluence des voitures, les constantes
oppositions que présentent un extrême luxe et une extrême misère
saisissent avant tout. Surpris de cette foule à laquelle il était
étranger, cet homme d'imagination éprouva comme une immense
diminution de lui-même. Les personnes qui jouissent en province
d'une considération quelconque, et qui y rencontrent à chaque pas
une preuve de leur importance, ne s'accoutument point à cette perte
totale et subite de leur valeur. Être quelque chose dans son pays et
n'être rien à Paris, sont deux états qui veulent des transitions; et
ceux qui passent trop brusquement de l'un à l'autre, tombent dans une
espèce d'anéantissement. Pour un jeune poète qui trouvait un écho à
tous ses sentiments, un confident pour toutes ses idées, une âme pour
partager ses moindres sensations, Paris allait être un affreux désert.
Lucien n'était pas allé chercher son bel habit bleu, en sorte qu'il
fut gêné par la mesquinerie, pour ne pas dire le délabrement de son
costume en se rendant chez madame de Bargeton à l'heure où elle devait
être rentrée; il y trouva le baron du Châtelet, qui les emmena tous
deux dîner au Rocher de Cancale. Lucien, étourdi de la rapidité du
tournoiement parisien, ne pouvait rien dire à Louise, ils étaient tous
les trois dans la voiture; mais il lui pressa la main, elle répondit
amicalement à toutes les pensées qu'il exprimait ainsi. Après le dîner,
Châtelet conduisit ses deux convives au Vaudeville. Lucien éprouvait
un secret mécontentement à l'aspect de du Châtelet, il maudissait le
hasard qui l'avait conduit à Paris. Le Directeur des Contributions
mit le sujet de son voyage sur le compte de son ambition: il espérait
être nommé Secrétaire-Général d'une Administration, et entrer au
Conseil-d'État comme Maître des Requêtes; il venait demander raison des
promesses qui lui avaient été faites, car un homme comme lui ne pouvait
pas rester Directeur des Contributions; il aimait mieux ne rien être,
devenir Député, rentrer dans la diplomatie. Il se grandissait; Lucien
reconnaissait vaguement dans ce vieux beau la supériorité de l'homme
du monde au fait de la vie parisienne; il était surtout honteux de lui
devoir ses jouissances. Là où le poète était inquiet et gêné, l'ancien
Secrétaire des Commandements se trouvait comme un poisson dans l'eau.
Du Châtelet souriait aux hésitations, aux étonnements, aux questions,
aux petites fautes que le manque d'usage arrachait à son rival, comme
les vieux loups de mer se moquent des novices qui n'ont pas le pied
marin. Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois
le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses
confusions. Cette soirée fut remarquable par la répudiation secrète
d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle
s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Le voisinage
de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises,
lui fit remarquer la vieillerie de la toilette de madame de Bargeton,
quoiqu'elle fût passablement ambitieuse: ni les étoffes, ni les façons,
ni les couleurs n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à
Angoulême lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions
par lesquelles se recommandait chaque femme.—Va-t-elle rester comme ça?
se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer
une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à
faire: l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté
conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie
en province n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle
que par l'application du proverbe: _Dans le royaume des aveugles, les
borgnes sont rois._ Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que
madame de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet. De
son côté, madame de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur
son amant. Malgré son étrange beauté, le pauvre poète n'avait point
de tournure. Sa redingote dont les manches étaient trop courtes,
ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient
prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon: madame de
Bargeton lui trouvait un air piteux. Châtelet, occupé d'elle sans
prétention, veillant sur elle avec un soin qui trahissait une passion
profonde; Châtelet, élégant et à son aise comme un acteur qui retrouve
les planches de son théâtre, regagnait en deux jours tout le terrain
qu'il avait perdu en six mois. Quoique le vulgaire n'admette pas que
les sentiments changent brusquement, il est certain que deux amants se
séparent souvent plus vite qu'ils ne se sont liés. Il se préparait chez
madame de Bargeton et chez Lucien un désenchantement sur eux-mêmes
dont la cause était Paris. La vie s'y agrandissait aux yeux du poète,
comme la société prenait une face nouvelle aux yeux de Louise. A l'un
et à l'autre, il ne fallait plus qu'un accident pour trancher les
liens qui les unissaient. Ce coup de hache, terrible pour Lucien, ne
se fit pas long-temps attendre. Madame de Bargeton mit le poète à son
hôtel, et retourna chez elle accompagnée de du Châtelet, ce qui déplut
horriblement au pauvre amoureux.

—Que vont-ils dire de moi? pensait-il en montant dans sa triste chambre.

—Ce pauvre garçon est singulièrement ennuyeux, dit du Châtelet en
souriant quand la portière fut refermée.

—Il en est ainsi de tous ceux qui ont un monde de pensées dans le cœur
et dans le cerveau. Les hommes qui ont tant de choses à exprimer en de
belles œuvres long-temps rêvées professent un certain mépris pour la
conversation, commerce où l'esprit s'amoindrit en se monnayant, dit la
fière Nègrepelisse qui eut encore le courage de défendre Lucien, moins
pour Lucien que pour elle-même.

—Je vous accorde volontiers ceci, reprit le baron, mais nous vivons
avec les personnes et non avec les livres. Tenez, chère Naïs, je
le vois, il n'y a encore rien entre vous et lui, j'en suis ravi.
Si vous vous décidez à mettre dans votre vie un intérêt qui vous a
manqué jusqu'à présent, je vous en supplie, que ce ne soit pas pour
ce prétendu homme de génie. Si vous vous trompiez! si dans quelques
jours, en le comparant aux véritables talents, aux hommes sérieusement
remarquables que vous allez voir, vous reconnaissiez, chère belle
sirène, avoir pris sur votre dos éblouissant et conduit au port, au
lieu d'un homme armé de la lyre, un petit singe, sans manières, sans
portée, sot et avantageux, qui peut avoir de l'esprit à l'Houmeau, mais
qui devient à Paris un garçon extrêmement ordinaire? Après tout, il se
publie ici par semaine des volumes de vers dont le moindre vaut encore
mieux que toute la poésie de monsieur Chardon. De grâce, attendez et
comparez! Demain, vendredi, il y a opéra, dit-il en voyant la voiture
entrant dans la rue Neuve-du-Luxembourg, madame d'Espard dispose de la
loge des Premiers Gentilshommes de la Chambre, et vous y mènera sans
doute. Pour vous voir dans votre gloire, j'irai dans la loge de madame
de Sérizy. On donne les Danaïdes.

—Adieu, dit-elle.

Le lendemain, madame de Bargeton tâcha de se composer une mise du matin
convenable pour aller voir sa cousine, madame d'Espard. Il faisait
légèrement froid, elle ne trouva rien de mieux dans ses vieilleries
d'Angoulême qu'une certaine robe de velours vert, garnie d'une manière
assez extravagante. De son côté, Lucien sentit la nécessité d'aller
chercher son fameux habit bleu, car il avait pris en horreur sa maigre
redingote, et il voulait se montrer toujours bien mis en songeant
qu'il pourrait rencontrer la marquise d'Espard, ou aller chez elle à
l'improviste. Il monta dans un fiacre afin de rapporter immédiatement
son paquet. En deux heures de temps, il dépensa trois ou quatre francs,
ce qui lui donna beaucoup à penser sur les proportions financières de
la vie parisienne. Après être arrivé au superlatif de sa toilette, il
vint rue Neuve-du-Luxembourg, où, sur le pas de la porte, il rencontra
Gentil en compagnie d'un chasseur magnifiquement emplumé.

—J'allais chez vous, monsieur; madame m'envoie ce petit mot pour vous,
dit Gentil qui ne connaissait pas les formules du respect parisien,
habitué qu'il était à la bonhomie des mœurs provinciales.

Le chasseur prit le poète pour un domestique. Lucien décacheta le
billet, par lequel il apprit que madame de Bargeton passait la journée
chez la marquise d'Espard et allait le soir à l'Opéra; mais elle disait
à Lucien de s'y trouver, sa cousine lui permettait de donner une place
dans sa loge au jeune poète, à qui la marquise était enchantée de
procurer ce plaisir.

—Elle m'aime donc! mes craintes sont folles, se dit Lucien, elle me
présente à sa cousine dès ce soir.

Il bondit de joie, et voulut passer joyeusement le temps qui le
séparait de cette heureuse soirée. Il s'élança vers les Tuileries en
rêvant de s'y promener jusqu'à l'heure où il irait dîner chez Véry.
Voilà Lucien gabant, sautillant, léger de bonheur qui débouche sur la
terrasse des Feuillants et la parcourt en examinant les promeneurs,
les jolies femmes avec leurs adorateurs, les élégants, deux par deux,
bras dessus bras dessous, se saluant les uns les autres par un coup
d'œil en passant. Quelle différence de cette terrasse avec Beaulieu!
Les oiseaux de ce magnifique perchoir étaient autrement jolis que
ceux d'Angoulême! C'était tout le luxe de couleurs qui brille sur
les familles ornithologiques des Indes ou de l'Amérique, comparé aux
couleurs grises des oiseaux de l'Europe. Lucien passa deux cruelles
heures dans les Tuileries: il y fit un violent retour sur lui-même et
se jugea. D'abord il ne vit pas un seul habit à ces jeunes élégants.
S'il apercevait un homme en habit, c'était un vieillard hors la loi,
quelque pauvre diable, un rentier venu du Marais, ou quelque garçon
de bureau. Après avoir reconnu qu'il y avait une mise du matin et
une mise du soir, le poète aux émotions vives, au regard pénétrant,
reconnut la laideur de sa défroque, les défectuosités qui frappaient
de ridicule son habit dont la coupe était passée de mode, dont le
bleu était faux, dont le collet était outrageusement disgracieux,
dont les basques de devant, trop long-temps portées, penchaient
l'une vers l'autre; les boutons avaient rougi, les plis dessinaient
de fatales lignes blanches. Puis son gilet était trop court et la
façon si grotesquement provinciale que, pour le cacher, il boutonna
brusquement son habit. Enfin il ne voyait de pantalon de nankin qu'aux
gens communs. Les gens comme il faut portaient de délicieuses étoffes
de fantaisie ou le blanc toujours irréprochable! D'ailleurs tous
les pantalons étaient à sous-pieds, et le sien se mariait très-mal
avec les talons de ses bottes, pour lesquels les bords de l'étoffe
recroquevillée manifestaient une violente antipathie. Il avait une
cravate blanche à bouts brodés par sa sœur, qui, après en avoir vu
de semblables à monsieur de Hautoy, à monsieur de Chandour, s'était
empressée d'en faire de pareilles à son frère. Non-seulement personne,
excepté les gens graves, quelques vieux financiers, quelques sévères
administrateurs, ne portaient de cravate blanche le matin; mais encore
le pauvre Lucien vit passer de l'autre côté de la grille, sur le
trottoir de la rue de Rivoli, un garçon épicier tenant un panier sur
sa tête, et sur qui l'homme d'Angoulême surprit deux bouts de cravate
brodés par la main de quelque grisette adorée. A cet aspect, Lucien
reçut un coup à la poitrine, à cet organe encore mal défini où se
réfugie notre sensibilité, où, depuis qu'il existe des sentiments,
les hommes portent la main, dans les joies comme dans les douleurs
excessives. Ne taxez pas ce récit de puérilité? Certes, pour les
riches qui n'ont jamais connu ces sortes de souffrances, il se trouve
ici quelque chose de mesquin et d'incroyable; mais les angoisses
des malheureux ne méritent pas moins d'attention que les crises qui
révolutionnent la vie des puissants et des privilégiés de la terre.
Puis ne se rencontre-t-il pas autant de douleur de part et d'autre?
La souffrance agrandit tout. Enfin, changez les termes: au lieu d'un
costume plus ou moins beau, mettez un ruban, une distinction, un titre?
Ces apparentes petites choses n'ont-elles pas tourmenté de brillantes
existences? La question du costume est d'ailleurs énorme chez ceux
qui veulent paraître avoir ce qu'ils n'ont pas; car c'est souvent le
meilleur moyen de le posséder plus tard. Lucien eut une sueur froide en
pensant que le soir il allait comparaître ainsi vêtu devant la marquise
d'Espard, la parente d'un Premier Gentilhomme de la chambre du roi,
devant une femme chez laquelle allaient les illustrations de tous les
genres, des illustrations choisies.

—J'ai l'air du fils d'un apothicaire, d'un vrai courtaud de boutique!
se dit-il à lui-même avec rage en voyant passer les gracieux,
les coquets, les élégants jeunes gens des familles du faubourg
Saint-Germain, qui tous avaient une manière à eux qui les rendait tous
semblables par la finesse des contours, par la noblesse de la tenue,
par l'air du visage; et tous différents par le cadre que chacun s'était
choisi pour se faire valoir. Tous faisaient ressortir leurs avantages
par une espèce de mise en scène que les jeunes gens entendent à Paris
aussi bien que les femmes. Lucien tenait de sa mère les précieuses
distinctions physiques dont les priviléges éclataient à ses yeux;
mais cet or était dans sa gangue, et non mis en œuvre. Ses cheveux
étaient mal coupés. Au lieu de maintenir sa figure haute par une
souple baleine, il se sentait enseveli dans un vilain col de chemise;
et sa cravate, n'offrant pas de résistance, lui laissait pencher sa
tête attristée. Quelle femme eût deviné ses jolis pieds dans la botte
ignoble qu'il avait apportée d'Angoulême? Quel jeune homme eût envié sa
jolie taille déguisée par le sac bleu qu'il avait cru jusqu'alors être
un habit? Il voyait de ravissants boutons sur des chemises étincelantes
de blancheur, la sienne était rousse! Tous ces élégants gentilshommes
étaient merveilleusement gantés, et il avait des gants de gendarme!
Celui-ci badinait avec une canne délicieusement montée. Celui-là
portait une chemise à poignets retenus par de mignons boutons d'or. En
parlant à une femme, l'un tordait une charmante cravache, et les plis
abondants de son pantalon tacheté de quelques petites éclaboussures,
ses éperons retentissants, sa petite redingote serrée montraient qu'il
allait remonter sur un des deux chevaux tenus par un tigre gros comme
le poing. Un autre tirait de la poche de son gilet une montre plate
comme une pièce de cent sous, et regardait l'heure en homme qui avait
avancé ou manqué l'heure d'un rendez-vous. En regardant ces jolies
bagatelles que Lucien ne soupçonnait pas, le monde des superfluités
nécessaires lui apparut, et il frissonna en pensant qu'il fallait un
capital énorme pour exercer l'état de joli garçon! Plus il admirait
ces jeunes gens à l'air heureux et dégagé, plus il avait conscience
de son air étrange, l'air d'un homme qui ignore où aboutit le chemin
qu'il suit, qui ne sait où se trouve le Palais-Royal quand il y touche,
et qui demande où est le Louvre à un passant qui répond:—Vous y êtes.
Lucien se voyait séparé de ce monde par un abîme, il se demandait par
quels moyens il pouvait le franchir, car il voulait être semblable
à cette svelte et délicate jeunesse parisienne. Tous ces patriciens
saluaient des femmes divinement mises et divinement belles, des femmes
pour lesquelles Lucien se serait fait hacher pour prix d'un seul
baiser, comme le page de la comtesse de Konismarck. Dans les ténèbres
de sa mémoire, Louise, comparée à ces souveraines, se dessina comme une
vieille femme. Il rencontra plusieurs de ces femmes dont on parlera
dans l'histoire du dix-neuvième siècle, de qui l'esprit, la beauté,
les amours ne seront pas moins célèbres que celles des reines du temps
passé. Il vit passer une fille sublime, mademoiselle des Touches, si
connue sous le nom de Camille Maupin, écrivain éminent, aussi grande
par sa beauté que par un esprit supérieur, et dont le nom fut répété
tout bas par les promeneurs et par les femmes.

—Ha! se dit-il, voilà la poésie.

Qu'était madame de Bargeton auprès de cet ange brillant de jeunesse,
d'espoir, d'avenir, au doux sourire, et dont l'œil noir était vaste
comme le ciel, ardent comme le soleil! Elle riait en causant avec
madame Firmiani, l'une des plus charmantes femmes de Paris. Une
voix lui cria bien: «L'intelligence est le levier avec lequel on
remue le monde.» Mais une autre voix lui cria que le point d'appui
de l'intelligence était l'argent. Il ne voulut pas rester au milieu
de ses ruines et sur le théâtre de sa défaite, il prit la route du
Palais-Royal, après l'avoir demandée, car il ne connaissait pas encore
la topographie de son quartier. Il entra chez Véry, commanda, pour
s'initier aux plaisirs de Paris, un dîner qui le consolât de son
désespoir. Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d'Ostende,
un poisson, une perdrix, un macaroni, des fruits furent le _nec plus
ultra_ de ses désirs. Il savoura cette petite débauche en pensant à
faire preuve d'esprit ce soir auprès de la marquise d'Espard, et à
racheter la mesquinerie de son bizarre accoutrement par le déploiement
de ses richesses intellectuelles. Il fut tiré de ses rêves par le
total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il
croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son
existence d'Angoulême. Aussi ferma-t-il respectueusement la porte de ce
palais, en pensant qu'il n'y remettrait jamais les pieds.

—Ève avait raison, se dit-il en s'en allant par la galerie de Pierre
chez lui pour y reprendre de l'argent, les prix de Paris ne sont pas
ceux de l'Houmeau.

Chemin faisant, il admira les boutiques des tailleurs, et songeant aux
toilettes qu'il avait vues le matin:—Non, s'écria-t-il, je ne paraîtrai
pas fagoté comme je le suis devant madame d'Espard. Il courut avec
une vélocité de cerf jusqu'à l'hôtel du Gaillard-Bois, monta dans sa
chambre, y prit cent écus, et redescendit au Palais-Royal pour s'y
habiller de pieds en cap. Il avait vu des bottiers, des lingers, des
giletiers, des coiffeurs au Palais-Royal où sa future élégance était
éparse dans dix boutiques. Le premier tailleur chez lequel il entra lui
fit essayer autant d'habits qu'il voulut en mettre, et lui persuada
qu'ils étaient tous de la dernière mode. Lucien sortit possédant un
habit vert, un pantalon blanc et un gilet de fantaisie pour la somme
de deux cents francs. Il eut bientôt trouvé une paire de bottes fort
élégante et à son pied. Enfin après avoir fait emplette de tout ce
qui lui était nécessaire, il demanda le coiffeur chez lui où chaque
fournisseur apporta sa marchandise. A sept heures du soir, il monta
dans un fiacre et se fit conduire à l'Opéra, frisé comme un saint Jean
de procession, bien gileté, bien cravaté, mais un peu gêné dans cette
espèce d'étui où il se trouvait pour la première fois. Suivant la
recommandation de madame de Bargeton, il demanda la loge des Premiers
Gentilshommes de la Chambre. A l'aspect d'un homme dont l'élégance
empruntée le faisait ressembler à un premier garçon de noces, le
Contrôleur le pria de montrer son coupon.

—Je n'en ai pas.

—Vous ne pouvez pas entrer, lui répondit-on sèchement.

—Mais je suis de la société de madame d'Espard, dit-il.

—Nous ne sommes pas tenus de savoir cela, dit l'employé qui ne put
s'empêcher d'échanger un imperceptible sourire avec ses collègues du
Contrôle.


[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  MADAME DE BARGETON.           LA MARQUISE D'ESPARD.

  La loge des _Premiers Gentilshommes_ est celle qui se trouve dans
  l'un des deux pans coupés au fond de la salle; on y est vu comme on y
  voit de tous côtés.

                                 (UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)]


En ce moment une voiture s'arrêta sous le péristyle. Un chasseur, que
Lucien ne reconnut pas, déplia le marchepied d'un coupé d'où sortirent
deux femmes parées. Lucien, qui ne voulut pas recevoir du Contrôleur
quelque impertinent avis pour se ranger, fit place aux deux femmes.

—Mais cette dame est la marquise d'Espard que vous prétendez connaître,
monsieur, dit ironiquement le Contrôleur à Lucien.

Lucien fut d'autant plus abasourdi que madame de Bargeton n'avait
pas l'air de le reconnaître dans son nouveau plumage; mais quand il
l'aborda, elle lui sourit et lui dit:—Cela se trouve à merveille, venez!

Les gens du Contrôle étaient redevenus sérieux. Lucien suivit madame de
Bargeton, qui, tout en montant le vaste escalier de l'Opéra, présenta
son Rubempré à sa cousine. La loge des Premiers Gentilshommes est celle
qui se trouve dans l'un des deux pans coupés au fond de la salle: on
y est vu comme on y voit de tous côtés. Lucien se mit derrière sa
cousine, sur une chaise, heureux d'être dans l'ombre.

—Monsieur de Rubempré, dit la marquise d'un ton de voix flatteur, vous
venez pour la première fois à l'Opéra, ayez-en tout le coup d'œil,
prenez ce siége, mettez-vous sur le devant, nous vous le permettons.

Lucien obéit, le premier acte de l'opéra finissait.

—Vous avez bien employé votre temps, lui dit Louise à l'oreille dans le
premier moment de surprise que lui causa le changement de Lucien.

Louise était restée la même. Le voisinage d'une femme à la mode, de la
marquise d'Espard, cette madame de Bargeton de Paris, lui nuisait tant;
la brillante Parisienne faisait si bien ressortir les imperfections de
la femme de province, que Lucien, doublement éclairé par le beau monde
de cette pompeuse salle et par cette femme éminente, vit enfin dans la
pauvre Anaïs de Nègrepelisse la femme réelle, la femme que les gens de
Paris voyaient: une femme grande, sèche, couperosée, fanée, plus que
rousse, anguleuse, guindée, précieuse, prétentieuse, provinciale dans
son parler, mal arrangée surtout! En effet, les plis d'une vieille
robe de Paris attestent encore du goût, on se l'explique, on devine ce
qu'elle fut, mais une vieille robe de province est inexplicable, elle
est risible. La robe et la femme étaient sans grâce ni fraîcheur, le
velours était miroité comme le teint. Lucien, honteux d'avoir aimé cet
os de seiche, se promit de profiter du premier accès de vertu de sa
Louise pour la quitter. Son excellente vue lui permettait de voir les
lorgnettes braquées sur la loge aristocratique par excellence. Les
femmes les plus élégantes examinaient certainement madame de Bargeton,
car elles souriaient toutes en se parlant. Si madame d'Espard reconnut,
aux gestes et aux sourires féminins, la cause des sarcasmes, elle y
fut tout à fait insensible. D'abord chacun devait reconnaître dans sa
compagne la pauvre parente venue de province, de laquelle peut être
affligée toute famille parisienne. Puis sa cousine lui avait parlé
toilette en lui manifestant quelque crainte; elle l'avait rassurée
en s'apercevant qu'Anaïs, une fois habillée, aurait bientôt pris les
manières parisiennes. Si madame de Bargeton manquait d'usage, elle
avait la hauteur native d'une femme noble et ce _je ne sais quoi_ que
l'on peut nommer la _race_. Le lundi suivant elle prendrait donc sa
revanche. D'ailleurs, une fois que le public aurait appris que cette
femme était sa cousine, la marquise savait qu'il suspendrait le cours
de ses railleries et attendrait un nouvel examen avant de la juger.
Lucien ne devinait pas le changement que feraient dans la personne de
Louise une écharpe roulée autour du cou, une jolie robe, une élégante
coiffure et les conseils de madame d'Espard. En montant l'escalier,
la marquise avait déjà dit à sa cousine de ne pas tenir son mouchoir
déplié à la main. Le bon ou le mauvais goût tiennent à mille petites
nuances de ce genre, qu'une femme d'esprit saisit promptement, et que
certaines femmes ne comprendront jamais. Madame de Bargeton, déjà
pleine de bon vouloir, était plus spirituelle qu'il ne le fallait
pour reconnaître en quoi elle péchait. Madame d'Espard, sûre que son
élève lui ferait honneur, ne s'était pas refusée à la former. Enfin
il s'était fait entre ces deux femmes un pacte cimenté par leur
mutuel intérêt. Madame de Bargeton avait soudain voué un culte à
l'idole du jour, dont les manières, l'esprit et l'entourage l'avaient
séduite, éblouie, fascinée. Elle avait reconnu chez madame d'Espard
l'occulte pouvoir de la grande dame ambitieuse, et s'était dit qu'elle
parviendrait en se faisant le satellite de cet astre: elle l'avait
donc franchement admirée. La marquise avait été sensible à cette naïve
conquête, elle s'était intéressée à sa cousine en la trouvant faible
et pauvre; puis elle s'était assez bien arrangée d'avoir une élève
pour faire école, et ne demandait pas mieux que d'acquérir en madame
de Bargeton une espèce de dame d'atour, une esclave qui chanterait
ses louanges, trésor encore plus rare parmi les femmes de Paris qu'un
critique dévoué dans la gent littéraire. Cependant le mouvement de
curiosité devenait trop visible pour que la nouvelle débarquée ne s'en
aperçût pas, et madame d'Espard voulut poliment lui faire prendre le
change sur cet émoi.

—S'il nous vient des visites, lui dit-elle, nous saurons peut-être à
quoi nous devons l'honneur d'occuper ces dames...

—Je soupçonne fort ma vieille robe de velours et ma figure angoumoisine
d'amuser les Parisiennes, dit en riant madame de Bargeton.

—Non, ce n'est pas vous, il y a quelque chose que je ne m'explique pas,
ajouta-t-elle en regardant le poète qu'elle regarda pour la première
fois et qu'elle parut trouver singulièrement mis.

—Voici monsieur du Châtelet, dit en ce moment Lucien en levant le doigt
pour montrer la loge de madame de Sérizy où le vieux beau remis à neuf
venait d'entrer.

A ce signe madame de Bargeton se mordit les lèvres de dépit, car la
marquise ne put retenir un regard et un sourire d'étonnement, qui
disait si dédaigneusement:—D'où sort ce jeune homme? que Louise se
sentit humiliée dans son amour, la sensation la plus piquante pour une
Française, et qu'elle ne pardonne pas à son amant de lui causer. Dans
ce monde où les petites choses deviennent grandes, un geste, un mot
perdent un débutant. Le principal mérite des belles manières et du ton
de la haute compagnie est d'offrir un ensemble harmonieux où tout est
si bien fondu que rien ne choque. Ceux mêmes qui, soit par ignorance,
soit par un emportement quelconque de la pensée, n'observent pas les
lois de cette science, comprendront tous qu'en cette matière une seule
dissonance est, comme en musique, une négation complète de l'Art
lui-même, dont toutes les conditions doivent être exécutées dans la
moindre chose sous peine de ne pas être.

—Qui est ce monsieur? demanda la marquise en montrant Châtelet.
Connaissez-vous donc déjà madame de Sérizy?

—Ah! cette personne est la fameuse madame de Sérizy qui a eu tant
d'aventures, et qui néanmoins est reçue partout!

—Une chose inouïe, ma chère, répondit la marquise, une chose
explicable, mais inexpliquée! Les hommes les plus redoutables sont ses
amis, et pourquoi? Personne n'ose sonder ce mystère. Ce monsieur est-il
donc le lion d'Angoulême?

—Mais monsieur le baron du Châtelet, dit Anaïs qui par vanité rendit
à Paris le titre qu'elle contestait à son adorateur, est un homme
qui a fait beaucoup parler de lui. C'est le compagnon de monsieur de
Montriveau.

—Ah! fit la marquise, je n'entends jamais ce nom sans penser à la
pauvre duchesse de Langeais, qui a disparu comme une étoile filante.
Voici, reprit-elle en montrant une loge, monsieur de Rastignac et
madame de Nucingen, la femme d'un fournisseur, banquier, homme
d'affaires, brocanteur en grand, un homme qui s'impose au monde de
Paris par sa fortune, et qu'on dit peu scrupuleux sur les moyens
de l'augmenter; il se donne mille peines pour faire croire à son
dévouement pour les Bourbons, il a déjà tenté de venir chez moi. En
prenant la loge de madame de Langeais, sa femme a cru qu'elle en aurait
les grâces, l'esprit et le succès! Toujours la fable du geai qui prend
les plumes du paon!

—Comment font monsieur et madame de Rastignac, à qui nous ne
connaissons pas mille écus de rente, pour soutenir leur fils à Paris?
dit Lucien à madame de Bargeton en s'étonnant de l'élégance et du luxe
que révélait la mise de ce jeune homme.

—Il est facile de voir que vous venez d'Angoulême, répondit la marquise
assez ironiquement sans quitter sa lorgnette.

Lucien ne comprit pas, il était tout entier à l'aspect des loges où
il devinait les jugements qui s'y portaient sur madame de Bargeton
et la curiosité dont il était l'objet. De son côté, Louise était
singulièrement mortifiée du peu d'estime que la marquise faisait de
la beauté de Lucien.—Il n'est donc pas si beau que je le croyais! se
disait-elle. De là à le trouver moins spirituel, il n'y avait qu'un
pas. La toile était baissée. Châtelet, qui était venu faire une visite
à la duchesse de Carigliano, dont la loge avoisinait celle de madame
d'Espard, y salua madame de Bargeton qui répondit par une inclination
de tête. Une femme du monde voit tout, et la marquise remarqua la
tenue supérieure de du Châtelet. En ce moment quatre personnes
entrèrent successivement dans la loge de la marquise, quatre célébrités
parisiennes.

Le premier était monsieur de Marsay, homme fameux par les passions
qu'il inspirait, remarquable surtout par une beauté de jeune fille,
beauté molle, efféminée, mais corrigée par un regard fixe, calme, fauve
et rigide comme celui d'un tigre: on l'aimait, et il effrayait. Lucien
était aussi beau; mais chez lui le regard était si doux, son œil bleu
était si limpide, qu'il ne paraissait pas susceptible d'avoir cette
force et cette puissance à laquelle s'attachent tant les femmes.
D'ailleurs rien ne faisait encore valoir le poète, tandis que de Marsay
avait un entrain d'esprit, une certitude de plaire, une toilette
appropriée à sa nature qui écrasait autour de lui tous ses rivaux.
Jugez de ce que pouvait être dans son voisinage Lucien, gourmé, gommé,
roide et neuf comme ses habits. De Marsay avait conquis le droit de
dire des impertinences par l'esprit qu'il leur donnait et par la grâce
de manière dont il les accompagnait. L'accueil de la marquise indiqua
soudain à madame de Bargeton la puissance de ce personnage. Le second
était l'un des deux Vandenesse, celui qui avait causé l'éclat de lady
Dudley, un jeune homme doux et spirituel, modeste, et qui réussissait
par des qualités tout opposées à celles qui faisaient la gloire de de
Marsay. Le troisième était le général Montriveau, l'auteur de la perte
de la duchesse de Langeais. Le quatrième était monsieur de Canalis,
un des plus illustres poètes de cette époque, un jeune homme qui n'en
était encore qu'à l'aube de sa gloire, et qui se contentait d'être un
gentilhomme aimable et spirituel: il essayait de se faire pardonner son
génie. Mais on devinait dans ses formes un peu sèches, dans sa réserve,
une immense ambition qui devait plus tard faire tort à la poésie et le
lancer au milieu des orages politiques. Sa beauté froide et compassée,
mais pleine de dignité, rappelait Canning.

En voyant ces quatre figures si remarquables, madame de Bargeton
s'expliqua le peu d'attention de la marquise pour Lucien. Puis quand
la conversation commença, quand chacun de ces esprits si fins, si
délicats, se révéla par des traits qui avaient plus de sens, plus
de profondeur que ce qu'Anaïs entendait durant un mois en province;
quand surtout le grand poète fit entendre une parole vibrante où se
retrouvait le positif de cette époque, mais doré de poésie, Louise
comprit ce que du Châtelet lui avait dit la veille: Lucien ne fut
plus rien. Chacun regardait le pauvre inconnu avec une si cruelle
indifférence, il était si bien là comme un étranger qui ne savait pas
la langue, que la marquise en eut pitié.

—Permettez-moi, monsieur, dit-elle à Canalis, de vous présenter
monsieur de Rubempré. Vous occupez une position trop haute dans le
monde littéraire pour ne pas accueillir un débutant. Monsieur de
Rubempré arrive d'Angoulême, il aura sans doute besoin de votre
protection auprès de ceux qui mettent ici le génie en lumière. Il n'a
pas encore d'ennemis qui puissent faire sa fortune en l'attaquant.
N'est-ce pas une entreprise assez originale pour la tenter, que de lui
faire obtenir par l'amitié ce que vous tenez de la haine?

Les quatre personnages regardèrent alors Lucien pendant le temps que la
marquise parla. Quoiqu'à deux pas du nouveau venu, de Marsay prit son
lorgnon pour le voir; son regard allait de Lucien à madame de Bargeton,
et de madame de Bargeton à Lucien, en les appareillant par une pensée
moqueuse qui les mortifia cruellement l'un et l'autre; il les examinait
comme deux bêtes curieuses, et il souriait. Ce sourire fut un coup de
poignard pour le grand homme de province. Félix de Vandenesse eut un
air charitable. Montriveau jeta sur Lucien un regard pour le sonder
jusqu'au tuf.

—Madame, dit monsieur de Canalis en s'inclinant, je vous obéirai,
malgré l'intérêt personnel qui nous porte à ne pas favoriser nos
rivaux; mais vous nous avez habitués aux miracles.

—Hé! bien, faites-moi le plaisir de venir dîner lundi chez moi avec
monsieur de Rubempré, vous causerez plus à l'aise qu'ici des affaires
littéraires; je tâcherai de racoler quelques-uns des tyrans de la
littérature et les célébrités qui la protègent, l'auteur d'_Ourika_ et
quelques jeunes poètes bien pensants.

—Madame la marquise, dit de Marsay, si vous patronez monsieur pour
son esprit, moi je le protégerai pour sa beauté; je lui donnerai des
conseils qui en feront le plus heureux dandy de Paris. Après cela, il
sera poète s'il veut.

Madame de Bargeton remercia sa cousine par un regard plein de
reconnaissance.

—Je ne vous savais pas jaloux des gens d'esprit, dit Montriveau à de
Marsay. Le bonheur tue les poètes.

—Est-ce pour cela que monsieur cherche à se marier? reprit le dandy en
s'adressant à Canalis.

Lucien, qui se sentait dans ses habits comme une statue égyptienne dans
sa gaîne, était honteux de ne rien répondre. Enfin il dit de sa voix
tendre à la marquise:—Vos bontés, madame, me condamnent à n'avoir que
des succès.

Du Châtelet entra dans ce moment, en saisissant aux cheveux l'occasion
de se faire appuyer auprès de la marquise par Montriveau, un des rois
de Paris. Il salua madame de Bargeton, et pria madame d'Espard de lui
pardonner la liberté qu'il prenait d'envahir sa loge: il était séparé
depuis si long-temps de son compagnon de voyage! Montriveau et lui se
revoyaient pour la première fois après s'être quittés au milieu du
désert.

—Se quitter dans le désert et se retrouver à l'Opéra! dit Lucien.

—C'est une véritable reconnaissance de théâtre, dit Vandenesse.

Montriveau présenta le baron du Châtelet à la marquise, et la marquise
fit à l'ancien Secrétaire des Commandements de l'Altesse impériale un
accueil d'autant plus flatteur, qu'elle l'avait déjà vu bien reçu dans
trois loges, que madame de Sérizy n'admettait que des gens bien posés,
et qu'enfin il était le compagnon de Montriveau. Ce dernier titre
avait une si grande valeur, que madame de Bargeton put remarquer dans
le ton, dans les regards et dans les manières des quatre personnages,
qu'ils reconnaissaient du Châtelet pour un des leurs sans discussion.
La conduite sultanesque tenue par Châtelet en province fut tout à coup
expliquée à Naïs. Enfin du Châtelet vit Lucien, et lui fit un de ces
petits saluts secs et froids par lesquels un homme en déconsidère un
autre, en indiquant aux gens du monde la place infime qu'il occupe dans
la société. Il accompagna son salut d'un air sardonique par lequel
il semblait dire: Par quel hasard se trouve-t-il là? Du Châtelet fut
bien compris, car de Marsay se pencha vers Montriveau pour lui dire à
l'oreille, de manière à se faire entendre du baron:—Demandez-lui donc
quel est ce singulier jeune homme qui a l'air d'un mannequin habillé à
la porte d'un tailleur.

Du Châtelet parla pendant un moment à l'oreille de son compagnon, en
ayant l'air de renouveler connaissance, et sans doute il coupa son
rival en quatre. Surpris par l'esprit d'à-propos, par la finesse avec
laquelle ces hommes formulaient leurs réponses, Lucien était étourdi
par ce qu'on nomme le trait, le mot, surtout par la désinvolture de
la parole et l'aisance des manières. Le luxe qui l'avait épouvanté le
matin dans les choses, il le retrouvait dans les idées. Il se demandait
par quel mystère ces gens trouvaient à brûle-pourpoint des réflexions
piquantes, des reparties qu'il n'aurait imaginées qu'après de longues
méditations. Puis, non-seulement ces cinq hommes du monde étaient
à l'aise par la parole, mais ils l'étaient dans leurs habits: ils
n'avaient rien de neuf ni rien de vieux. En eux, rien ne brillait, et
tout attirait le regard. Leur luxe d'aujourd'hui était celui d'hier, il
devait être celui du lendemain. Lucien devina qu'il avait l'air d'un
homme qui s'était habillé pour la première fois de sa vie.

—Mon cher, disait de Marsay à Félix de Vandenesse, ce petit Rastignac
se lance comme un cerf-volant! le voilà chez la marquise de Listomère,
il fait des progrès, il nous lorgne! Il connaît sans doute monsieur,
reprit le dandy en s'adressant à Lucien mais sans le regarder.

—Il est difficile, répondit madame de Bargeton, que le nom du grand
homme dont nous sommes fiers ne soit pas venu jusqu'à lui, sa sœur a
entendu dernièrement monsieur de Rubempré nous lire de très-beaux vers.

Félix de Vandenesse et de Marsay saluèrent la marquise et se rendirent
chez madame de Listomère. Le second acte commença, et chacun laissa
madame d'Espard, sa cousine et Lucien seuls: les uns pour aller
expliquer madame de Bargeton aux femmes intriguées de sa présence, les
autres pour raconter l'arrivée du poète et se moquer de sa toilette.
Lucien fut heureux de la diversion que produisait le spectacle. Toutes
les craintes de madame de Bargeton relativement à Lucien furent
augmentées par l'attention que sa cousine avait accordée au baron
du Châtelet, et qui avait un tout autre caractère que sa politesse
protectrice envers Lucien. Pendant le second acte, la loge de madame de
Listomère resta pleine de monde, et parut agitée par une conversation
où il s'agissait de madame de Bargeton et de Lucien. Le jeune Rastignac
était évidemment l'_amuseur_ de cette loge, il donnait le branle à ce
rire parisien qui, se portant chaque jour sur une nouvelle pâture,
s'empresse d'épuiser le sujet présent en en faisant quelque chose de
vieux et d'usé dans un seul moment. Madame d'Espard devint inquiète;
mais elle devinait les mœurs parisiennes, et savait qu'on ne laisse
ignorer aucune médisance à ceux qu'elle blesse: elle attendit la fin
de l'acte. Quand les sentiments se sont retournés sur eux-mêmes comme
chez Lucien et chez madame de Bargeton, il se passe d'étranges choses
en peu de temps: les révolutions morales s'opèrent par des lois d'un
effet rapide. Louise avait présentes à la mémoire les paroles sages
et politiques que du Châtelet lui avait dites sur Lucien en revenant
du Vaudeville; chaque phrase était une prophétie, et Lucien prit à
tâche de les accomplir toutes. En perdant ses illusions sur madame de
Bargeton, comme madame de Bargeton perdait les siennes sur lui, le
pauvre enfant, de qui la destinée ressemblait un peu à celle de J.-J.
Rousseau, l'imita en ce point qu'il fut fasciné par madame d'Espard;
et il s'amouracha d'elle aussitôt. Les jeunes gens ou les hommes qui
se souviennent de leurs émotions de jeunesse comprendront que cette
passion était extrêmement probable et naturelle. Les jolies petites
manières, ce parler délicat, ce son de voix fin, cette femme fluette,
si noble, si haut placée, si enviée, cette reine apparaissait au poète
comme madame de Bargeton lui était apparue à Angoulême. La mobilité de
son caractère le poussa promptement à désirer cette haute protection;
le plus sûr moyen était de posséder la femme, il aurait tout alors!
Il avait réussi à Angoulême, pourquoi ne réussirait-il pas à Paris?
Involontairement et malgré les magies de l'Opéra toutes nouvelles pour
lui, son regard, attiré par cette magnifique Célimène, se coulait à
tout moment vers elle; et plus il la voyait, plus il avait envie de la
voir! Madame de Bargeton surprit un des regards pétillants de Lucien;
elle l'observa et le vit plus occupé de la marquise que du spectacle.
Elle se serait de bonne grâce résignée à être délaissée pour les
cinquante filles de Danaüs; mais quand un regard plus ambitieux, plus
ardent, plus significatif que les autres lui expliqua ce qui se passait
dans le cœur de Lucien, elle devint jalouse, mais moins pour l'avenir
que pour le passé.—Il ne m'a jamais regardée ainsi, pensa-t-elle. Mon
Dieu, Châtelet avait raison! Elle reconnut alors l'erreur de son amour.
Quand une femme arrive à se repentir de ses faiblesses, elle passe
comme une éponge sur sa vie, afin d'en effacer tout. Quoique chaque
regard de Lucien la courrouçât, elle demeura calme.

De Marsay revint à l'entr'acte en amenant monsieur de Listomère.
L'homme grave et le jeune fat apprirent bientôt à l'altière marquise
que le garçon de noces endimanché qu'elle avait eu le malheur
d'admettre dans sa loge ne se nommait pas plus monsieur de Rubempré
qu'un juif n'a de nom de baptême. Lucien était le fils d'un apothicaire
nommé Chardon. Monsieur de Rastignac, très au fait des affaires
d'Angoulême, avait fait rire déjà deux loges aux dépens de cette espèce
de momie que la marquise nommait sa cousine, et de la précaution que
cette dame prenait d'avoir près d'elle un pharmacien pour pouvoir sans
doute entretenir par des drogues sa vie artificielle. Enfin de Marsay
rapporta quelques-unes des mille plaisanteries auxquelles se livrent
en un instant les Parisiens, et qui sont aussi promptement oubliées
que dites, mais derrière lesquelles était Châtelet, l'artisan de cette
trahison carthaginoise.

—Ma chère, dit sous l'éventail madame d'Espard à madame de Bargeton,
de grâce, dites-moi si votre protégé se nomme réellement monsieur de
Rubempré?

—Il a pris le nom de sa mère, dit Anaïs embarrassée.

—Mais quel est le nom de son père?

—Chardon.

—Et que faisait ce Chardon!

—Il était pharmacien.

—J'étais bien sûre, ma chère amie, que tout Paris ne pouvait se moquer
d'une femme que j'adopte. Je ne me soucie pas de voir venir ici des
plaisants enchantés de me trouver avec le fils d'un apothicaire; si
vous m'en croyez, nous nous en irons ensemble, et à l'instant.

Madame d'Espard prit un air assez impertinent, sans que Lucien pût
deviner en quoi il avait donné lieu à ce changement de visage. Il pensa
que son gilet était de mauvais goût, ce qui était vrai; que la façon
de son habit était d'une mode exagérée, ce qui était encore vrai. Il
reconnut avec une secrète amertume qu'il fallait se faire habiller
par un habile tailleur, et il se promit bien le lendemain d'aller
chez le plus célèbre, afin de pouvoir, lundi prochain, rivaliser avec
les hommes qu'il trouverait chez la marquise. Quoique perdu dans ses
réflexions, ses yeux, attentifs au troisième acte, ne quittaient pas
la scène. Tout en regardant les pompes de ce spectacle unique, il se
livrait à son rêve sur madame d'Espard. Il fut au désespoir de cette
subite froideur qui contrariait étrangement l'ardeur intellectuelle
avec laquelle il attaquait ce nouvel amour, insouciant des difficultés
immenses qu'il apercevait, et qu'il se promettait de vaincre. Il sortit
de sa profonde contemplation pour revoir sa nouvelle idole; mais en
tournant la tête, il se vit seul; il avait entendu quelque léger bruit,
la porte se fermait, madame d'Espard entraînait sa cousine. Lucien fut
surpris au dernier point de ce brusque abandon, mais il n'y pensa pas
long-temps, précisément parce qu'il le trouvait inexplicable.

Quand les deux femmes furent montées dans leur voiture et qu'elle roula
par la rue de Richelieu vers le faubourg Saint-Honoré, la marquise dit
avec un ton de colère déguisée:—Ma chère enfant, à quoi pensez-vous?
mais attendez donc que le fils d'un apothicaire soit réellement célèbre
avant de vous y intéresser. Ce n'est ni votre fils ni votre amant,
n'est-ce pas? dit cette femme hautaine en jetant à sa cousine un regard
inquisitif et clair.

—Quel bonheur pour moi d'avoir tenu ce petit à distance et de ne lui
avoir rien accordé! pensa madame de Bargeton.

—Eh! bien, reprit la marquise qui prit l'expression des yeux de sa
cousine pour une réponse, laissez-le là, je vous en conjure. S'arroger
un nom illustre?... mais c'est une audace que la société punit.
J'admets que ce soit celui de sa mère; mais songez donc, ma chère,
qu'au roi seul appartient le droit de conférer, par une ordonnance,
le nom des Rubempré au fils d'une demoiselle de cette maison; et, si
elle s'est mésalliée, la faveur est énorme. Pour l'obtenir, il faut
une immense fortune, des services rendus, de très-hautes protections.
Cette mise de boutiquier endimanché prouve que ce garçon n'est ni riche
ni gentilhomme; sa figure est belle, mais il me paraît fort sot, il ne
sait ni se tenir ni parler; enfin il n'est pas _élevé_. Par quel hasard
le protégez-vous?

Madame de Bargeton renia Lucien, comme Lucien l'avait reniée en
lui-même; elle eut une effroyable peur que sa cousine n'apprît la
vérité sur son voyage.

—Mais, chère cousine, je suis au désespoir de vous avoir compromise.

—On ne me compromet pas, dit en souriant madame d'Espard. Je ne songe
qu'à vous.

—Mais vous l'avez invité à venir dîner lundi.

—Je serai malade, répondit vivement la marquise, vous l'en préviendrez,
et je le consignerai sous son double nom à ma porte.

Lucien imagina de se promener pendant l'entracte dans le foyer en
voyant que tout le monde y allait. D'abord aucune des personnes qui
étaient venues dans la loge de madame d'Espard ne le salua ni ne
parut faire attention à lui, ce qui sembla fort extraordinaire au
poète de province. Puis du Châtelet, auquel il essaya de s'accrocher,
le guettait du coin de l'œil, et l'évita constamment. Après s'être
convaincu, en voyant les hommes qui vaguaient dans le foyer, que sa
mise était assez ridicule, Lucien vint se replacer au coin de sa loge
et demeura, pendant le reste de la représentation, absorbé tour à tour
par le pompeux spectacle du ballet du cinquième acte, si célèbre par
son _Enfer_, par l'aspect de la salle dans laquelle son regard alla de
loge en loge, et par ses propres réflexions qui furent profondes en
présence de la société parisienne,

—Voilà donc mon royaume! se dit-il, voilà le monde que je dois dompter.

Il retourna chez lui à pied en pensant à tout ce qu'avaient dit les
personnages qui étaient venus faire leur cour à madame d'Espard; leurs
manières, leurs gestes, la façon d'entrer et de sortir, tout revint à
sa mémoire avec une étonnante fidélité. Le lendemain, vers midi, sa
première occupation fut de se rendre chez Staub, le tailleur le plus
célèbre de cette époque. Il obtint, à force de prières et par la vertu
de l'argent comptant, que ses habits fussent faits pour le fameux
lundi. Staub alla jusqu'à lui promettre une délicieuse redingote, un
gilet et un pantalon pour le jour décisif. Lucien se commanda des
chemises, des mouchoirs, enfin tout un petit trousseau, chez une
lingère, et se fit prendre mesure de souliers et de bottes par un
cordonnier célèbre. Il acheta une jolie canne chez Verdier, des gants
et des boutons de chemise chez madame Irlande; enfin il tâcha de se
mettre à la hauteur des dandies. Quand il eut satisfait ses fantaisies,
il alla rue Neuve-du-Luxembourg, et trouva Louise sortie.

—Elle dîne chez madame la marquise d'Espard, et reviendra tard, lui dit
Albertine.

Lucien alla dîner dans un restaurant à quarante sous au Palais-Royal,
et se coucha de bonne heure. Le dimanche, il alla dès onze heures chez
Louise; elle n'était pas levée. A deux heures il revint.

—Madame ne reçoit pas encore, lui dit Albertine, mais elle m'a donné un
petit mot pour vous.

—Elle ne reçoit pas encore, répéta Lucien; mais je ne suis pas
quelqu'un...

—Je ne sais pas, dit Albertine d'un air fort impertinent.

Lucien, moins surpris de la réponse d'Albertine que de recevoir une
lettre de madame de Bargeton, prit le billet et lut dans la rue ces
lignes désespérantes:

  «Madame d'Espard est indisposée, elle ne pourra pas vous recevoir
  lundi; moi-même je ne suis pas bien, et cependant je vais m'habiller
  pour aller lui tenir compagnie. Je suis désespérée de cette petite
  contrariété; mais vos talents me rassurent, et vous percerez sans
  charlatanisme.»

—Et pas de signature! se dit Lucien, qui se trouva dans les Tuileries,
sans croire avoir marché. Le don de seconde vue que possèdent les gens
de talent lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid
billet. Il allait, perdu dans ses pensées, il allait devant lui,
regardant les monuments de la place Louis XV. Il faisait beau. De
belles voitures passaient incessamment sous ses yeux en se dirigeant
vers la grande avenue des Champs-Élysées. Il suivit la foule des
promeneurs et vit alors les trois ou quatre mille voitures qui, par
une belle journée, affluent en cet endroit le dimanche, et improvisent
un Longchamp. Étourdi par le luxe des chevaux, des toilettes et des
livrées, il allait toujours, et arriva devant l'Arc-de-Triomphe
commencé. Que devint-il quand, en revenant, il vit venir à lui madame
d'Espard et madame de Bargeton dans une calèche admirablement attelée,
et derrière laquelle ondulaient les plumes du chasseur dont l'habit
vert brodé d'or les lui fit reconnaître. La file s'arrêta par suite
d'un encombrement, Lucien put voir Louise dans sa transformation,
elle n'était pas reconnaissable: les couleurs de sa toilette étaient
choisies de manière à faire valoir son teint; sa robe était délicieuse;
ses cheveux arrangés gracieusement lui seyaient bien, et son chapeau
d'un goût exquis était remarquable à côté de celui de madame d'Espard,
qui commandait à la mode. Il y a une indéfinissable façon de porter
un chapeau: mettez le chapeau un peu trop en arrière, vous avez l'air
effronté; mettez-le trop en avant, vous avez l'air sournois; de côté,
l'air devient cavalier; les femmes comme il faut posent leurs chapeaux
comme elles veulent et ont toujours bon air. Madame de Bargeton avait
sur-le-champ résolu cet étrange problème. Une jolie ceinture dessinait
sa taille svelte. Elle avait pris les gestes et les façons de sa
cousine; assise comme elle, elle jouait avec une élégante cassolette
attachée à l'un des doigts de sa main droite par une petite chaîne, et
montrait ainsi sa main fine et bien gantée sans avoir l'air de vouloir
la montrer. Enfin elle s'était faite semblable à madame d'Espard sans
la singer; elle était la digne cousine de la marquise, qui paraissait
être fière de son élève. Les femmes et les hommes qui se promenaient
sur la chaussée regardaient la brillante voiture aux armes des d'Espard
et des Blamont-Chauvry, dont les deux écussons étaient adossés.
Lucien fut étonné du grand nombre de personnes qui saluaient les deux
cousines; il ignorait que tout ce Paris, qui consiste en vingt salons,
savait déjà la parenté de madame de Bargeton et de madame d'Espard.
Des jeunes gens à cheval, parmi lesquels Lucien remarqua de Marsay et
Rastignac, se joignirent à la calèche pour conduire les deux cousines
au bois. Il fut facile à Lucien de voir, au geste des deux fats,
qu'ils complimentaient madame de Bargeton sur sa métamorphose. Madame
d'Espard petillait de grâce et de santé: ainsi son indisposition était
un prétexte pour ne pas recevoir Lucien, puisqu'elle ne remettait
pas son dîner à un autre jour. Le poète furieux s'approcha de la
calèche, alla lentement, et, quand il fut en vue des deux femmes, il
les salua: madame de Bargeton ne voulut pas le voir, la marquise le
lorgna et ne répondit pas à son salut. La réprobation de l'aristocratie
parisienne n'était pas comme celle des souverains d'Angoulême: en
s'efforçant de blesser Lucien, les hobereaux admettaient son pouvoir
et le tenaient pour un homme; tandis que, pour madame d'Espard, il
n'existait même pas. Ce n'était pas un arrêt, mais un déni de justice.
Un froid mortel saisit le pauvre poète quand de Marsay le lorgna; le
lion parisien laissa retomber son lorgnon si singulièrement qu'il
semblait à Lucien que ce fût le couteau de la guillotine. La calèche
passa. La rage, le désir de la vengeance s'emparèrent de cet homme
dédaigné: s'il avait tenu madame de Bargeton, il l'aurait égorgée; il
se fit Fouquier-Tinville pour se donner la jouissance d'envoyer madame
d'Espard à l'échafaud; il aurait voulu pouvoir faire subir à de Marsay
un de ces supplices raffinés qu'ont inventés les sauvages. Il vit
passer Canalis à cheval, élégant comme s'il n'était pas sublime, et qui
saluait les femmes les plus jolies.

—Mon Dieu! de l'or à tout prix! se disait Lucien, l'or est la seule
puissance devant laquelle ce monde s'agenouille. Non! lui cria
sa conscience, mais la gloire, et la gloire c'est le travail! Du
travail! c'est le mot de David. Mon Dieu! pourquoi suis-je ici? mais
je triompherai! Je passerai dans cette avenue en calèche à chasseur!
j'aurai des marquises d'Espard!

Au moment où il se disait ces paroles enragées, il était chez Hurbain
et y dînait à quarante sous. Le lendemain, à neuf heures, il alla chez
Louise dans l'intention de lui reprocher sa barbarie: non-seulement
madame de Bargeton n'y était pas pour lui, mais encore le portier ne le
laissa pas monter, il resta dans la rue, faisant le guet, jusqu'à midi.
A midi, du Châtelet sortit de chez madame de Bargeton, vit le poète du
coin de l'œil et l'évita. Lucien, piqué au vif, poursuivit son rival;
du Châtelet se sentant serré, se retourna et le salua dans l'intention
évidente d'aller au large après cette politesse.

—De grâce, monsieur, dit Lucien, accordez-moi une seconde, j'ai deux
mots à vous dire. Vous m'avez témoigné de l'amitié, je l'invoque pour
vous demander le plus léger des services. Vous sortez de chez madame
de Bargeton, expliquez-moi la cause de ma disgrâce auprès d'elle et de
madame d'Espard?

—Monsieur Chardon, répondit du Châtelet avec une fausse bonhomie,
savez-vous pourquoi ces dames vous ont quitté à l'Opéra?

—Non, dit le pauvre poète.

—Hé! bien, vous avez été desservi dès votre début par monsieur
de Rastignac. Le jeune dandy, questionné sur vous, a purement et
simplement dit que vous vous nommiez monsieur Chardon et non monsieur
de Rubempré; que votre mère gardait les femmes en couches, que votre
père était en son vivant apothicaire à l'Houmeau, faubourg d'Angoulême;
que votre sœur était une charmante jeune fille qui repassait
admirablement les chemises, et qu'elle allait épouser un imprimeur
d'Angoulême nommé Séchard. Voilà le monde. Mettez-vous en vue? il
vous discute. Monsieur de Marsay est venu rire de vous avec madame
d'Espard, et aussitôt ces deux dames se sont enfuies en se croyant
compromises auprès de vous. N'essayez pas d'aller chez l'une ou chez
l'autre. Madame de Bargeton ne serait pas reçue par sa cousine si elle
continuait à vous voir. Vous avez du génie, tâchez de prendre votre
revanche. Le monde vous dédaigne, dédaignez le monde. Réfugiez-vous
dans une mansarde, faites-y des chefs-d'œuvre, saisissez un pouvoir
quelconque, et vous verrez le monde à vos pieds; vous lui rendrez
alors les meurtrissures qu'il vous aura faites là où il vous les aura
faites. Plus madame de Bargeton vous a marqué d'amitié, plus elle aura
d'éloignement pour vous. Ainsi vont les sentiments féminins. Mais il ne
s'agit pas en ce moment de reconquérir l'amitié d'Anaïs, il s'agit de
ne pas l'avoir pour ennemie, et je vais vous en donner le moyen. Elle
vous a écrit, renvoyez-lui toutes ses lettres, elle sera sensible à ce
procédé de gentilhomme; plus tard, si vous avez besoin d'elle, elle ne
vous sera pas hostile. Quant à moi, j'ai une si haute opinion de votre
avenir, que je vous ai partout défendu, et que dès à présent, si je
puis ici faire quelque chose pour vous, vous me trouverez toujours prêt
à vous rendre service.

Lucien était si morne, si pâle, si défait, qu'il ne rendit pas au
vieux beau rajeuni par l'atmosphère parisienne le salut sèchement
poli qu'il reçut de lui. Il revint à son hôtel, où il trouva Staub
lui-même, venu moins pour lui essayer ses habits, qu'il lui essaya, que
pour savoir de l'hôtesse du Gaillard-Bois ce qu'était sous le rapport
financier sa pratique inconnue. Lucien était arrivé en poste, madame
de Bargeton l'avait ramené du Vaudeville jeudi dernier en voiture. Ces
renseignements étaient bons. Staub nomma Lucien monsieur le comte, et
lui fit voir avec quel talent il avait mis ses charmantes formes en
lumière.

—Un jeune homme mis ainsi, lui dit-il, peut s'aller promener aux
Tuileries; il épousera une riche Anglaise au bout de quinze jours.

Cette plaisanterie de tailleur allemand et la perfection de ses
habits, la finesse du drap, la grâce qu'il se trouvait à lui-même en
se regardant dans la glace, ces petites choses rendirent Lucien moins
triste. Il se dit vaguement que Paris était la capitale du hasard, et
il crut au hasard pour un moment. N'avait-il pas un volume de poésies
et un magnifique roman, l'Archer de Charles IX, en manuscrit? il
espéra dans sa destinée. Staub promit la redingote et le reste des
habillements pour le lendemain.

Le lendemain, le bottier, la lingère et le tailleur revinrent tous
munis de leurs factures. Lucien ignorant la manière de les congédier,
Lucien encore sous le charme des coutumes de province, les solda; mais
après les avoir payés, il ne lui resta plus que trois cent soixante
francs sur les deux mille francs qu'il avait apportés à Paris: il y
était depuis une semaine! Néanmoins il s'habilla et alla faire un tour
sur la terrasse des Feuillants. Il y prit une revanche. Il était si
bien mis, si gracieux, si beau, que plusieurs femmes le regardèrent,
et deux ou trois furent assez saisies par sa beauté pour se retourner.
Lucien étudia la démarche et les manières des jeunes gens, et fit son
cours de belles manières tout en pensant à ses trois cent soixante
francs.


[Illustration: LUCIEN CHARDON.

  Il se courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre
  suivante dans le paroxysme de la colère.

                                 (UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)]


Le soir, seul dans sa chambre, il lui vint à l'idée d'éclaircir le
problème de sa vie à l'hôtel du Gaillard-Bois, où il déjeunait des
mets les plus simples, en croyant économiser. Il demanda son mémoire
en homme qui voulait déménager, il se vit débiteur d'une centaine de
francs. Le lendemain, il courut au pays latin, que David lui avait
recommandé pour le bon marché. Après avoir cherché pendant longtemps,
il finit par rencontrer rue de Cluny, près de la Sorbonne, un misérable
hôtel garni, où il eut une chambre pour le prix qu'il voulait y mettre.
Aussitôt il paya son hôtesse du Gaillard-Bois et vint s'installer
rue de Cluny dans la journée. Son déménagement ne lui coûta qu'une
course de fiacre. Après avoir pris possession de sa pauvre chambre, il
rassembla toutes les lettres de madame de Bargeton, en fit un paquet,
le posa sur sa table, et avant de lui écrire, il se mit à penser à
cette fatale semaine. Il ne se dit pas qu'il avait, lui le premier,
étourdiment renié son amour, sans savoir ce que deviendrait sa Louise à
Paris; il ne vit pas ses torts, il vit sa situation actuelle; il accusa
madame de Bargeton: au lieu de l'éclairer, elle l'avait perdu. Il se
courrouça, il devint fier, et se mit à écrire la lettre suivante dans
le paroxysme de sa colère.

  MADAME,

  «Que diriez-vous d'une femme à qui aurait plu quelque pauvre enfant
  timide, plein de ces croyances nobles que plus tard l'homme appelle
  des illusions, et qui aurait employé les grâces de la coquetterie,
  les finesses de son esprit, et les plus beaux semblants de l'amour
  maternel pour détourner cet enfant? Ni les promesses les plus
  caressantes, ni les châteaux de cartes dont il s'émerveille ne lui
  coûtent; elle l'emmène, elle s'en empare, elle le gronde de son peu
  de confiance, elle le flatte tour à tour; quand l'enfant abandonne
  sa famille, et la suit aveuglément, elle le conduit au bord d'une
  mer immense, le fait entrer par un sourire dans un frêle esquif, et
  le lance seul, sans secours, à travers les orages; puis, du rocher
  où elle reste, elle se met à rire et lui souhaite bonne chance.
  Cette femme c'est vous, cet enfant c'est moi. Aux mains de cet
  enfant se trouve un souvenir qui pourrait trahir les crimes de votre
  bienfaisance et les faveurs de votre abandon. Vous pourriez avoir
  à rougir en rencontrant l'enfant aux prises avec les vagues, si
  vous songiez que vous l'avez tenu sur votre sein. Quand vous lirez
  cette lettre, vous aurez le souvenir en votre pouvoir. Libre à vous
  de tout oublier. Après les belles espérances que votre doigt m'a
  montrées dans le ciel, j'aperçois les réalités de la misère dans la
  boue de Paris. Pendant que vous irez, brillante et adorée, à travers
  les grandeurs de ce monde, sur le seuil duquel vous m'avez amené,
  je grelotterai dans le misérable grenier où vous m'avez jeté. Mais
  peut-être un remords viendra-t-il vous saisir au sein des fêtes et
  des plaisirs, peut-être penserez-vous à l'enfant que vous avez plongé
  dans un abîme. Eh! bien, madame, pensez-y sans remords! Du fond de
  sa misère, cet enfant vous offre la seule chose qui lui reste, son
  pardon dans un dernier regard. Oui, madame, grâce à vous, il ne me
  reste rien. Rien? n'est-ce pas ce qui a servi à faire le monde? le
  génie doit imiter Dieu: je commence par avoir sa clémence sans
  savoir si j'aurai sa force. Vous n'aurez à trembler que si j'allais
  à mal; vous seriez complice de mes fautes. Hélas! je vous plains de
  ne pouvoir plus rien être à la gloire vers laquelle je vais tendre
  conduit par le travail.

  «LUCIEN.»

Après avoir écrit cette lettre emphatique, mais pleine de cette sombre
dignité que l'artiste de vingt et un ans exagère souvent, Lucien
se reporta par la pensée au milieu de sa famille: il revit le joli
appartement que David lui avait décoré en y sacrifiant une partie de sa
fortune, il eut une vision des joies tranquilles, modestes, bourgeoises
qu'il avait goûtées; les ombres de sa mère, de sa sœur, de David
vinrent autour de lui, il entendit de nouveau les larmes qu'ils avaient
versées au moment de son départ, et il pleura lui-même, car il était
seul dans Paris, sans amis, sans protecteurs.

Quelques jours après, voici ce que Lucien écrivit à sa sœur:

  «Ma chère Ève, les sœurs ont le triste privilége d'épouser plus de
  chagrins que de joies en partageant l'existence de frères voués à
  l'Art, et je commence à craindre de te devenir bien à charge. N'ai-je
  pas abusé déjà de vous tous, qui vous êtes sacrifiés pour moi? Ce
  souvenir de mon passé, si rempli par les joies de la famille, m'a
  soutenu contre la solitude de mon présent. Avec quelle rapidité
  d'aigle, revenant à son nid, n'ai-je pas traversé la distance qui
  nous sépare pour me trouver dans une sphère d'affections vraies,
  après avoir éprouvé les premières misères et les premières déceptions
  du monde parisien! Vos lumières ont-elles pétillé? Les tisons de
  votre foyer ont-ils roulé? Avez-vous entendu des bruissements dans
  vos oreilles! Ma mère a-t-elle dit: «Lucien pense à nous?» David
  a-t-il répondu: «Il se débat avec les hommes et les choses?» Mon Ève,
  je n'écris cette lettre qu'à toi seule. A toi seule j'oserai confier
  le bien et le mal qui m'adviendront, en rougissant de l'un et de
  l'autre, car ici le bien est aussi rare que devrait l'être le mal. Tu
  vas apprendre beaucoup de choses en peu de mots: madame de Bargeton
  a eu honte de moi, m'a renié, congédié, répudié le neuvième jour de
  mon arrivée. En me voyant, elle a détourné la tête, et moi, pour
  la suivre dans le monde où elle voulait me lancer, j'avais dépensé
  dix-sept cent soixante francs sur les deux mille emportés d'Angoulême
  et si péniblement trouvés. A quoi? diras-tu. Ma pauvre sœur, Paris
  est un étrange gouffre: on y trouve à dîner pour dix-huit sous, et
  le plus simple dîner d'un _restaurat_ élégant coûte cinquante francs;
  il y a des gilets et des pantalons à quatre francs et quarante sous,
  les tailleurs à la mode ne vous les font pas à moins de cent francs.
  On donne un sou pour passer les ruisseaux des rues quand il pleut.
  Enfin la moindre course en voiture vaut trente-deux sous. Après avoir
  habité le beau quartier, je suis aujourd'hui hôtel de Cluny, rue
  de Cluny, dans l'une des plus pauvres et des plus sombres petites
  rues de Paris, serrée entre trois églises et les vieux bâtiments
  de la Sorbonne. J'occupe une chambre garnie au quatrième étage
  de cet hôtel, et, quoique bien sale et dénuée, je la paye encore
  quinze francs par mois. Je déjeune d'un petit pain de deux sous et
  d'un sou de lait, mais je dîne très-bien pour vingt-deux sous au
  restaurat d'un nommé Flicoteaux, lequel est situé sur la place même
  de la Sorbonne. Jusqu'à l'hiver ma dépense n'excédera pas soixante
  francs par mois, tout compris, du moins je l'espère. Ainsi mes deux
  cent quarante francs suffiront aux quatre premiers mois. D'ici là,
  j'aurai sans doute vendu l'Archer de Charles IX et les Marguerites.
  N'ayez donc aucune inquiétude à mon sujet. Si le présent est froid,
  nu, mesquin, l'avenir est bleu, riche et splendide. La plupart des
  grands hommes ont éprouvé les vicissitudes qui m'affectent sans
  m'accabler. Plaute, un grand poète comique, a été garçon de moulin.
  Machiavel écrivait _le Prince_ le soir, après avoir été confondu
  parmi des ouvriers pendant la journée. Enfin le grand Cervantès,
  qui avait perdu le bras à la bataille de Lépante en contribuant au
  gain de cette fameuse journée, appelé _vieux et ignoble manchot_
  par les écrivailleurs de son temps, mit, faute de libraire, dix ans
  d'intervalle entre la première et la seconde partie de son sublime
  Don Quichotte. Nous n'en sommes pas là aujourd'hui. Les chagrins
  et la misère ne peuvent atteindre que les talents inconnus; mais
  quand ils se sont fait jour, les écrivains deviennent riches, et je
  serai riche. Je vis d'ailleurs par la pensée, je passe la moitié
  de la journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, où j'acquiers
  l'instruction qui me manque, et sans laquelle je n'irai pas loin.
  Aujourd'hui je me trouve donc presque heureux. En quelques jours
  je me suis conformé joyeusement à ma position. Je me livre dès le
  jour à un travail que j'aime; la vie matérielle est assurée; je
  médite beaucoup, j'étudie, je ne vois pas où je puis être maintenant
  blessé, après avoir renoncé au monde où ma vanité pouvait souffrir
  à tout moment. Les hommes illustres d'une époque sont tenus de vivre
  à l'écart. Ne sont-ils pas les oiseaux de la forêt? ils chantent,
  ils charment la nature, et nul ne doit les apercevoir. Ainsi
  ferai-je, si tant est que je puisse réaliser les plans ambitieux
  de mon esprit. Je ne regrette pas madame de Bargeton. Une femme
  qui se conduit ainsi ne mérite pas un souvenir. Je ne regrette pas
  non plus d'avoir quitté Angoulême. Cette femme avait raison de me
  jeter dans Paris en m'y abandonnant à mes propres forces. Ce pays
  est celui des écrivains, des penseurs, des poètes. Là seulement se
  cultive la gloire, et je connais les belles récoltes qu'elle produit
  aujourd'hui. Là seulement les écrivains peuvent trouver, dans les
  musées et dans les collections, les vivantes œuvres des génies du
  temps passé qui réchauffent les imaginations et les stimulent. Là
  seulement d'immenses bibliothèques sans cesse ouvertes offrent à
  l'esprit des renseignements et une pâture. Enfin, à Paris, il y a
  dans l'air et dans les moindres détails un esprit qui se respire
  et s'empreint dans les créations littéraires. On apprend plus de
  choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu'en
  province en dix ans. Ici, vraiment, tout est spectacle, comparaison
  et instruction. Un excessif bon marché, une cherté excessive, voilà
  Paris, où toute abeille rencontre son alvéole, où tout âme s'assimile
  ce qui lui est propre. Si donc je souffre en ce moment, je ne me
  repens de rien. Au contraire, un bel avenir se déploie et réjouit mon
  cœur un moment endolori. Adieu, ma chère sœur, ne t'attends pas à
  recevoir régulièrement mes lettres: une des particularités de Paris
  est qu'on ne sait réellement pas comment le temps passe. La vie y est
  d'une effrayante rapidité. J'embrasse ma mère, David, et toi plus
  tendrement que jamais. Adieu donc, ton frère qui t'aime.

  LUCIEN.»

Flicoteaux est un nom inscrit dans bien des mémoires. Il est peu
d'étudiants logés au quartier latin pendant les douze premières
années de la Restauration qui n'aient fréquenté ce temple de la faim
et de la misère. Le dîner, composé de trois plats, coûtait dix-huit
sous, avec un carafon de vin ou une bouteille de bière, et vingt-deux
sous avec une bouteille de vin. Ce qui, sans doute, a empêché cet
ami de la jeunesse de faire une fortune colossale, est un article
de son programme imprimé en grosses lettres dans les affiches de
ses concurrents et ainsi conçu: PAIN A DISCRÉTION, c'est-à-dire
jusqu'à l'indiscrétion. Bien des gloires ont eu Flicoteaux pour
père-nourricier. Certes le cœur de plus d'un homme célèbre doit
éprouver les jouissances de mille souvenirs indicibles à l'aspect de
la devanture à petits carreaux donnant sur la place de la Sorbonne et
sur la rue Neuve-de-Richelieu, que Flicoteaux II ou III avait encore
respectée, avant les journées de Juillet, en leur laissant ces teintes
brunes, cet air ancien et respectable qui annonçait un profond dédain
pour le charlatanisme des dehors, espèce d'annonce faite pour les yeux
aux dépens du ventre par presque tous les restaurateurs d'aujourd'hui.
Au lieu de ces tas de gibier empaillé destinés à ne pas cuire, au lieu
de ces poissons fantastiques qui justifient le mot du saltimbanque:
«J'ai vu une belle carpe, je compte l'acheter dans huit jours;» au
lieu de ces primeurs, qu'il faudrait appeler postmeurs, exposées
en de fallacieux étalages pour le plaisir des caporaux et de leurs
_payses_, l'honnête Flicoteaux exposait des saladiers ornés de maint
raccommodage, où des tas de pruneaux cuits réjouissaient le regard du
consommateur, sûr que ce mot, trop prodigué sur d'autres affiches,
_dessert_, n'était pas une charte. Les pains de six livres, coupés en
quatre tronçons, rassuraient sur la promesse du pain à discrétion.
Tel était le luxe d'un établissement que, de son temps, Molière eût
célébré, tant était drôlatique l'épigramme du nom. Flicoteaux subsiste,
il vivra tant que les étudiants voudront vivre. On y mange, rien de
moins, rien de plus; mais on y mange comme on travaille, avec une
activité sombre ou joyeuse, selon les caractères ou les circonstances.
Cet établissement célèbre consistait alors en deux salles disposées
en équerre, longues, étroites et basses, éclairées l'une sur la
place de la Sorbonne, l'autre sur la rue Neuve-de-Richelieu; toutes
deux meublées de tables venues de quelque réfectoire abbatial, car
leur longueur a quelque chose de monastique, et les couverts y sont
préparés avec les serviettes des abonnés passées dans des coulants de
moiré métallique numérotés. Flicoteaux Ier ne changeait ses nappes
que tous les dimanches; mais Flicoteaux II les a changées, dit-on,
deux fois par semaine dès que la concurrence a menacé sa dynastie.
Ce restaurant est un atelier avec ses ustensiles, et non la salle de
festin avec son élégance et ses plaisirs: chacun en sort promptement.
Au dedans, les mouvements intérieurs sont rapides. Les garçons y vont
et viennent sans flâner, ils sont tous occupés, tous nécessaires. Les
mets sont peu variés. La pomme de terre y est éternelle, il n'y aurait
pas une pomme de terre en Irlande, elle manquerait partout, qu'il
s'en trouverait chez Flicoteaux. Elle s'y produit depuis trente ans
sous cette couleur blonde affectionnée par Titien, semée de verdure
hachée, et jouit d'un privilége envié par les femmes: telle vous
l'avez vue en 1814, telle vous la trouverez en 1840. Les côtelettes de
mouton, le filet de bœuf sont à la carte de cet établissement ce que
les coqs de bruyère, les filets d'esturgeon sont à celle de Véry, des
mets extraordinaires qui exigent la commande dès le matin. La femelle
du bœuf y domine, et son fils y foisonne sous les aspects les plus
ingénieux. Quand le merlan, les maquereaux donnent sur les côtes de
l'Océan, ils rebondissent chez Flicoteaux. Là, tout est en rapport
avec les vicissitudes de l'agriculture et les caprices des saisons
françaises. On y apprend des choses dont ne se doutent pas les riches,
les oisifs, les indifférents aux phases de la nature. L'étudiant parqué
dans le quartier latin y a la connaissance la plus exacte des Temps:
il sait quand les haricots et les petits pois réussissent, quand la
Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a
manqué. Une vieille calomnie, répétée au moment où Lucien y venait,
consistait à attribuer l'apparition des beafteaks à quelque mortalité
sur les chevaux. Peu de restaurants parisiens offrent un si beau
spectacle. Là vous ne trouvez que jeunesse et foi, que misère gaiement
supportée, quoique cependant les visages ardents et graves, sombres et
inquiets n'y manquent pas. Les costumes sont généralement négligés.
Aussi remarque-t-on les habitués qui viennent bien mis. Chacun sait
que cette tenue extraordinaire signifie: maîtresse attendue, partie de
spectacle ou visite dans les sphères supérieures. Il s'y est, dit-on,
formé quelques amitiés entre plusieurs étudiants devenus plus tard
célèbres, comme on le verra dans cette histoire. Néanmoins, excepté les
jeunes gens du même pays réunis au même bout de table, généralement les
dîneurs ont une gravité qui se déride difficilement, peut-être à cause
de la catholicité du vin qui s'oppose à toute expansion. Ceux qui ont
cultivé Flicoteaux peuvent se rappeler plusieurs personnages sombres
et mystérieux, enveloppés dans les brumes de la plus froide misère,
qui ont pu dîner là pendant deux ans, et disparaître sans qu'aucune
lumière ait éclairé ces farfadets parisiens aux yeux des plus curieux
habitués. Les amitiés ébauchées chez Flicoteaux se scellaient dans les
cafés voisins aux flammes d'un punch liquoreux, ou à la chaleur d'une
demi-tasse de café bénie par un _gloria_ quelconque.

Pendant les premiers jours de son installation à l'hôtel de Cluny,
Lucien, comme tout néophyte, eut des allures timides et régulières.
Après la triste épreuve de la vie élégante qui venait d'absorber ses
capitaux, il se jeta dans le travail avec cette première ardeur que
dissipent si vite les difficultés et les amusements que Paris offre à
toutes les existences, aux plus luxueuses comme aux plus pauvres, et
qui, pour être domptés, exigent la sauvage énergie du vrai talent ou
le sombre vouloir de l'ambition. Lucien tombait chez Flicoteaux vers
quatre heures et demie, après avoir remarqué l'avantage d'y arriver des
premiers; les mets étaient alors plus variés, celui qu'on préférait s'y
trouvait encore. Comme tous les esprits poétiques, il avait affectionné
une place, et son choix annonçait assez de discernement. Dès le premier
jour de son entrée chez Flicoteaux, il avait distingué, près du
comptoir, une table où les physionomies des dîneurs, autant que leurs
discours saisis à la volée, lui dénoncèrent des compagnons littéraires.
D'ailleurs, une sorte d'instinct lui fit deviner qu'en se plaçant près
du comptoir il pourrait parlementer avec les maîtres du restaurant.
A la longue la connaissance s'établirait, et au jour des détresses
financières il obtiendrait sans doute un crédit nécessaire. Il s'était
donc assis à une petite table carrée à côté du comptoir, où il ne vit
que deux couverts ornés de deux serviettes blanches sans coulant, et
destinées probablement aux allants et venants. Le vis-à-vis de Lucien
était un maigre et pâle jeune homme, vraisemblablement aussi pauvre
que lui, dont le beau visage déjà flétri annonçait que des espérances
envolées avaient fatigué son front et laissé dans son âme des sillons
où les graines ensemencées ne germaient point. Lucien se sentit poussé
vers l'inconnu par ces vestiges de poésie et par un irrésistible élan
de sympathie.

Ce jeune homme, le premier avec lequel le poète d'Angoulême put
échanger quelques paroles, au bout d'une semaine de petits soins, de
paroles et d'observations échangées, se nommait Étienne Lousteau. Comme
Lucien, Étienne avait quitté sa province, une ville du Berry, depuis
deux ans. Son geste animé, son regard brillant, sa parole brève par
moments, trahissaient une amère connaissance de la vie littéraire.
Étienne était venu de Sancerre, sa tragédie en poche, attiré par ce qui
poignait Lucien: la gloire, le pouvoir et l'argent. Ce jeune homme,
qui dîna d'abord quelques jours de suite, ne se montra bientôt plus
que de loin en loin. Après cinq ou six jours d'absence, en retrouvant
une fois son poète, Lucien espérait le revoir le lendemain; mais le
lendemain la place était prise par un inconnu. Quand, entre jeunes
gens, on s'est vu la veille, le feu de la conversation d'hier se
reflète sur celle d'aujourd'hui; mais ces intervalles obligeaient
Lucien à rompre chaque fois la glace, et retardaient d'autant une
intimité qui, durant les premières semaines, fit peu de progrès.
Après avoir interrogé la dame du comptoir, Lucien apprit que son ami
futur était rédacteur d'un petit journal, où il faisait des articles
sur les livres nouveaux, et rendait compte des pièces jouées à
l'Ambigu-Comique, à la Gaieté, au Panorama-Dramatique. Ce jeune homme
devint tout à coup un personnage aux yeux de Lucien, qui compta bien
engager la conversation avec lui d'une manière un peu plus intime,
et faire quelques sacrifices pour obtenir une amitié si nécessaire
à un débutant. Le journaliste resta quinze jours absent. Lucien ne
savait pas encore qu'Étienne ne dînait chez Flicoteaux que quand il
était sans argent, ce qui lui donnait cet air sombre et désenchanté,
cette froideur à laquelle Lucien opposait de flatteurs sourires et de
douces paroles. Néanmoins cette liaison exigeait de mûres réflexions,
car ce journaliste obscur paraissait mener une vie coûteuse, mélangée
de petits-verres, de tasses de café, de bols de punch, de spectacles
et de soupers. Or, pendant les premiers jours de son installation
dans le quartier, la conduite de Lucien fut celle d'un pauvre enfant
étourdi par sa première expérience de la vie parisienne. Aussi,
après avoir étudié le prix des consommations et soupesé sa bourse,
Lucien n'osa-t-il pas prendre les allures d'Étienne, en craignant de
recommencer les bévues dont il se repentait encore. Toujours sous le
joug des religions de la province, ses deux anges gardiens, Ève et
David, se dressaient à la moindre pensée mauvaise, et lui rappelaient
les espérances mises en lui, le bonheur dont il était comptable à sa
vieille mère, et toutes les promesses de son génie. Il passait ses
matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Ses
premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs
dans son roman de l'Archer de Charles IX. La bibliothèque fermée,
il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y
recoudre, y supprimer des chapitres entiers. Après avoir dîné chez
Flicoteaux, il descendait au passage du Commerce, lisait au cabinet
littéraire de Blosse les œuvres de la littérature contemporaine, les
journaux, les recueils périodiques, les livres de poésie pour se mettre
au courant du mouvement de l'intelligence, et regagnait son misérable
hôtel vers minuit sans avoir usé de bois ni de lumière. Ces lectures
changeaient si énormément ses idées, qu'il revit son recueil de
sonnets sur les fleurs, ses chères Marguerites, et les retravailla si
bien qu'il n'y eut pas cent vers de conservés. Ainsi, d'abord, Lucien
mena la vie innocente et pure des pauvres enfants de la province qui
trouvent du luxe chez Flicoteaux en le comparant à l'ordinaire de la
maison paternelle, qui se récréent par de lentes promenades sous les
allées du Luxembourg en y regardant les jolies femmes d'un œil oblique
et le cœur gros de sang, qui ne sortent pas du quartier, et s'adonnent
saintement au travail en songeant à leur avenir. Mais Lucien, né
poète, soumis bientôt à d'immenses désirs, se trouva sans force contre
les séductions des affiches de spectacle. Le Théâtre-Français, le
Vaudeville, les Variétés, l'Opéra-Comique, où il allait au parterre,
lui enlevèrent une soixantaine de francs. Quel étudiant pouvait
résister au bonheur de voir Talma dans les rôles qu'il a illustrés?
Le théâtre, ce premier amour de tous les esprits poétiques, fascina
Lucien. Les acteurs et les actrices lui semblaient des personnages
imposants; il ne croyait pas à la possibilité de franchir la rampe et
de les voir familièrement. Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour
lui des êtres merveilleux que les journaux traitaient comme les grands
intérêts de l'État. Être auteur dramatique, se faire jouer, quel
rêve caressé! Ce rêve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne,
le réalisaient! Ces fécondes pensées, ces moments de croyance en soi
suivis de désespoir agitèrent Lucien et le maintinrent dans la sainte
voie du travail et de l'économie, malgré les grondements sourds de
plus d'un fanatique désir. Par excès de sagesse, il se défendit de
pénétrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition où, pendant une
seule journée, il avait dépensé cinquante francs chez Véry, et près
de cinq cents francs en habits. Aussi quand il cédait à la tentation
de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n'allait-il pas
plus loin que l'obscure galerie où l'on faisait queue dès cinq heures
et demie, et où les retardataires étaient obligés d'acheter pour dix
sous une place auprès du bureau. Souvent, après être resté là pendant
deux heures, ces mots: _il n'y a plus de billets!_ retentissaient à
l'oreille de plus d'un étudiant désappointé. Après le spectacle,
Lucien revenait les yeux baissés, ne regardant point dans les rues
alors meublées de séductions vivantes. Peut-être lui arriva-t-il
quelques-unes de ces aventures d'une excessive simplicité, mais qui
prennent une place immense dans les jeunes imaginations timorées.
Effrayé de la baisse de ses capitaux, un jour où il compta ses écus,
Lucien eut des sueurs froides en songeant à la nécessité de s'enquérir
d'un libraire et de chercher quelques travaux payés. Le jeune
journaliste dont il s'était fait, à lui seul, un ami, ne venait plus
chez Flicoteaux. Lucien attendait un hasard qui ne se présentait pas.
A Paris, il n'y a de hasard que pour les gens extrêmement répandus; le
nombre des relations y augmente les chances du succès en tout genre, et
le hasard aussi est du côté des gros bataillons. En homme chez qui la
prévoyance des gens de la province subsistait encore, Lucien ne voulut
pas arriver au moment où il n'aurait plus que quelques écus: il résolut
d'affronter les libraires.

Par une assez froide matinée du mois de septembre, il descendit la rue
de la Harpe, ses deux manuscrits sous le bras. Il chemina jusqu'au
quai des Augustins, se promena le long du trottoir en regardant
alternativement l'eau de la Seine et les boutiques des libraires, comme
si un bon génie lui conseillait de se jeter à l'eau plutôt que de se
jeter dans la littérature. Après des hésitations poignantes, après
un examen approfondi des figures plus ou moins tendres, récréatives,
refrognées, joyeuses ou tristes qu'il observait à travers les vitres ou
sur le seuil des portes, il avisa une maison devant laquelle des commis
empressés emballaient des livres. Il s'y faisait des expéditions,
les murs étaient couverts d'affiches. _En vente_: LE SOLITAIRE, _par
M. le vicomte d'Arlincourt. Troisième édition._ LÉONIDE, _par Victor
Ducange; cinq volumes in 12 imprimés sur papier fin. Prix, 12 francs._
INDUCTIONS MORALES, _par Kératry_.

—Ils sont heureux ceux-là! se disait Lucien.

L'affiche, création neuve et originale du fameux Ladvocat, florissait
alors pour la première fois sur les murs. Paris fut bientôt bariolé
par les imitateurs de ce procédé d'annonce, la source d'un des revenus
publics. Enfin le cœur gonflé de sang et d'inquiétude, Lucien, si grand
naguère à Angoulême et à Paris si petit, se coula le long des maisons
et rassembla son courage pour entrer dans cette boutique encombrée
de commis, de chalands, de libraires!—Et peut-être d'auteurs, pensa
Lucien.

—Je voudrais parler à monsieur Vidal ou à monsieur Porchon, dit-il à un
commis.

Il avait lu sur l'enseigne en grosses lettres: VIDAL ET PORCHON,
_libraires-commissionnaires pour la France et l'étranger_.

—Ces messieurs sont tous deux en affaires, lui répondit un commis
affairé.

—J'attendrai.

On le laissa dans la boutique où il examina les ballots; il resta deux
heures occupé à regarder les titres, à ouvrir les livres, à lire des
pages çà et là. Lucien finit par s'appuyer l'épaule à un vitrage garni
de petits rideaux verts, derrière lequel il soupçonna que se tenait ou
Vidal ou Porchon, et il entendit la conversation suivante.

—Voulez-vous m'en prendre cinq cents exemplaires? je vous les passe
alors à cinq francs et vous donne double treizième.

—A quel prix ça les mettrait-il?

—A seize sous de moins.

—Quatre francs quatre sous, dit Vidal ou Porchon à celui qui offrait
ses livres.

—Oui, répondit le vendeur.

—En compte? demanda l'acheteur.

—Vieux farceur! et vous me régleriez dans dix-huit mois, en billets à
un an?

—Non, réglés immédiatement, répondit Vidal ou Porchon.

—A quel terme, neuf mois? demanda le libraire ou l'auteur qui offrait
sans doute un livre.

—Non, mon cher, à un an, répondit l'un des deux
libraires-commissionnaires.

Il y eut un moment de silence.

—Vous m'égorgez, s'écria l'inconnu.

—Mais, aurons-nous placé dans un an cinq cents exemplaires de
_Léonide_? répondit le libraire-commissionnaire à l'éditeur de Victor
Ducange. Si les livres allaient au gré des éditeurs, nous serions
millionnaires, mon cher maître; mais ils vont au gré du public. On
donne les romans de Walter Scott à dix-huit sous le volume, trois
livres douze sous l'exemplaire, et vous voulez que je vende vos
bouquins plus cher? Si vous voulez que je vous pousse ce roman-là,
faites moi des avantages.—Vidal!

Un gros homme quitta la caisse et vint, une plume passée entre son
oreille et sa tête.

—Dans ton dernier voyage, combien as-tu placé de Ducange? lui demanda
Porchon.

—J'ai _fait deux cents Petit Vieillard de Calais_; mais il a fallu,
pour les placer, déprécier deux autres ouvrages sur lesquels on ne nous
faisait pas de si fortes remises, et qui sont devenus de fort jolis
_rossignols_.

Plus tard Lucien apprit que ce sobriquet de rossignol était donné par
les libraires aux ouvrages qui restent perchés sur les casiers dans les
profondes solitudes de leurs magasins.

—Tu sais d'ailleurs, reprit Vidal, que Picard prépare des romans.
On nous promet vingt pour cent de remise sur le prix ordinaire de
librairie, afin d'organiser un succès.

—Hé! bien, à un an, répondit piteusement l'éditeur foudroyé par la
dernière observation confidentielle de Vidal à Porchon.

—Est-ce dit? demanda nettement Porchon à l'inconnu.

—Oui.

Le libraire sortit. Lucien entendit Porchon disant à Vidal:—Nous en
avons trois cents exemplaires de demandés, nous lui allongerons son
règlement, nous vendrons les Léonide cent sous à l'unité, nous nous les
ferons régler à six mois, et...

—Et, dit Vidal, voilà quinze cents francs de gagnés.

—Oh! j'ai bien vu qu'il était gêné.

—Il s'enfonce! il paye quatre mille francs à Ducange pour deux mille
exemplaires.

Lucien arrêta Vidal en bouchant la petite porte de cette cage.

—Messieurs, dit-il aux deux associés, j'ai l'honneur de vous saluer.

Les libraires le saluèrent à peine.

—Je suis auteur d'un roman sur l'histoire de France, à la manière
de Walter Scott et qui a pour titre l'Archer de Charles IX; je vous
propose d'en faire l'acquisition.

Porchon jeta sur Lucien un regard sans chaleur en posant sa plume sur
son pupitre.

Vidal, lui, regarda l'auteur d'un air brutal, et lui
répondit:—Monsieur, nous ne sommes pas libraires-éditeurs, nous sommes
libraires-commissionnaires. Quand nous faisons des livres pour notre
compte, ils constituent des opérations que nous entreprenons alors avec
des _noms faits_, nous n'achetons d'ailleurs que des livres sérieux,
des histoires, des résumés.

—Mais mon livre est très-sérieux, il s'agit de peindre sous son vrai
jour la lutte des catholiques qui tenaient pour le gouvernement absolu,
et des protestants qui voulaient établir la république.

—Monsieur Vidal! cria un commis.

Vidal s'esquiva.

—Je ne vous dis pas, monsieur, que votre livre ne soit pas un
chef-d'œuvre, reprit Porchon en faisant un geste assez impoli, mais
nous ne nous occupons que des livres fabriqués. Allez voir ceux qui
achètent des manuscrits, le père Doguereau, rue du Coq, auprès du
Louvre, il est un de ceux qui font le roman. Si vous aviez parlé plus
tôt, vous venez de voir Pollet, le concurrent de Doguereau, et des
libraires des Galeries-de-Bois.

—Monsieur, j'ai un recueil de poésie...

—Monsieur Porchon! cria-t-on.

—De la poésie, s'écria Porchon en colère. Et pour qui me prenez-vous?
ajouta-t-il en lui riant au nez et disparaissant dans son
arrière-boutique.

Lucien traversa le Pont-Neuf en proie à mille réflexions. Ce qu'il
avait compris de cet argot commercial lui fit deviner que, pour ces
libraires, les livres étaient comme des bonnets de coton pour des
bonnetiers, une marchandise à vendre cher, à acheter bon marché.

—Je me suis trompé, se dit-il frappé néanmoins du brutal et matériel
aspect que prenait la littérature.

Il avisa rue du Coq une boutique modeste devant laquelle il avait déjà
passé, sur laquelle étaient peints en lettres jaunes, sur un fond
vert, ces mots: DOGUEREAU, LIBRAIRE. Il se souvint d'avoir vu ces mots
répétés au bas du frontispice de plusieurs des romans qu'il avait lus
au cabinet littéraire de Blosse. Il entra non sans cette trépidation
intérieure que cause à tous les hommes d'imagination la certitude d'une
lutte. Il trouva dans la boutique un singulier vieillard, l'une des
figures originales de la librairie sous l'Empire. Doguereau portait un
habit noir à grandes basques carrées, et la mode taillait alors les
fracs en queue de morue. Il avait un gilet d'étoffe commune à carreaux
de diverses couleurs d'où pendaient, à l'endroit du gousset, une chaîne
d'acier et une clef de cuivre qui jouaient sur une vaste culotte noire.
La montre devait avoir la grosseur d'un oignon. Ce costume était
complété par des bas drapés, couleur gris de fer, et par des souliers
ornés de boucles en argent. Le vieillard avait la tête nue, décorée de
cheveux grisonnants, et assez poétiquement épars. Le père Doguereau,
comme l'avait surnommé Porchon, tenait par l'habit, par la culotte
et par les souliers au professeur de belles-lettres, et au marchand
par le gilet, la montre et les bas. Sa physionomie ne démentait point
cette singulière alliance: il avait l'air magistral, dogmatique, la
figure creusée du maître de rhétorique, et les yeux vifs, la bouche
soupçonneuse, l'inquiétude vague du libraire.

—Monsieur Doguereau? dit Lucien.

—C'est moi, monsieur...

—Je suis auteur d'un roman, dit Lucien.

—Vous êtes bien jeune, dit le libraire.

—Mais, monsieur, mon âge ne fait rien à l'affaire.

—C'est juste, dit le vieux libraire en prenant le manuscrit. Ah,
diantre! L'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune homme,
dites-moi votre sujet en deux mots.

—Monsieur, c'est une œuvre historique dans le genre de Walter Scott, où
le caractère de la lutte entre les protestants et les catholiques est
présenté comme un combat entre deux systèmes de gouvernement, et où le
trône était sérieusement menacé. J'ai pris parti pour les catholiques.

—Hé! mais, jeune homme, voilà des idées. Eh! bien, je lirai votre
ouvrage, je vous le promets. J'aurais mieux aimé un roman dans le genre
de madame Radcliffe; mais si vous êtes travailleur, si vous avez un peu
de style, de la conception, des idées, l'art de la mise en scène, je ne
demande pas mieux que de vous être utile. Que nous faut-il?.... de bons
manuscrits.

—Quand pourrai-je venir?

—Je vais ce soir à la campagne, je serai de retour après-demain,
j'aurai lu votre ouvrage, et s'il me va, nous pourrons traiter le jour
même.

Lucien, le voyant si bonhomme, eut la fatale idée de sortir le
manuscrit des Marguerites.

—Monsieur, j'ai fait aussi un recueil de vers...

—Ah! vous êtes poète, je ne veux plus de votre roman, dit le vieillard
en lui tendant le manuscrit. Les rimailleurs échouent quand ils veulent
faire de la prose. En prose, il n'y a pas de chevilles, il faut
absolument dire quelque chose.

—Mais, monsieur, Walter Scott a fait des vers aussi.....

—C'est vrai, dit Doguereau qui se radoucit, devina la pénurie du jeune
homme, et garda le manuscrit. Où demeurez-vous? j'irai vous voir.

Lucien donna son adresse, sans soupçonner chez ce vieillard la moindre
arrière-pensée, il ne reconnaissait pas en lui le libraire de la
vieille école, un homme du temps où les libraires souhaitaient tenir
dans un grenier et sous clef Voltaire et Montesquieu mourant de faim.

—Je reviens précisément par le quartier latin, lui dit le vieux
libraire après avoir lu l'adresse.

—Le brave homme! pensa Lucien en saluant le libraire. J'ai donc
rencontré un ami de la jeunesse, un connaisseur qui sait quelque chose.
Parlez-moi de celui-là? Je le disais bien à David: le talent parvient
facilement à Paris.

Lucien revint heureux et léger, il rêvait la gloire. Sans plus songer
aux sinistres paroles qui venaient de frapper son oreille dans le
comptoir de Vidal et Porchon, il se voyait riche d'au moins douze cents
francs. Douze cents francs représentaient une année de séjour à Paris,
une année pendant laquelle il préparerait de nouveaux ouvrages. Combien
de projets bâtis sur cette espérance? Combien de douces rêveries en
voyant sa vie assise sur le travail? Il se casa, s'arrangea, peu s'en
fallut qu'il ne fît quelques acquisitions. Il ne trompa son impatience
que par des lectures constantes au cabinet de Blosse. Deux jours après,
le vieux Doguereau, surpris du style que Lucien avait dépensé dans sa
première œuvre, enchanté de l'exagération des caractères qu'admettait
l'époque où se développait le drame, frappé de la fougue d'imagination
avec laquelle un jeune auteur dessine toujours son premier plan, il
n'était pas gâté, le père Doguereau! vint à l'hôtel où demeurait
son Walter Scott en herbe. Il était décidé à payer mille francs la
propriété entière de l'Archer de Charles IX, et à lier Lucien par un
traité pour plusieurs ouvrages. En voyant l'hôtel, le vieux renard se
ravisa.—Un jeune homme logé là n'a que des goûts modestes, il aime
l'étude, le travail; je peux ne lui donner que huit cents francs.
L'hôtesse, à laquelle il demanda monsieur Lucien de Rubempré, lui
répondit:—Au quatrième! Le libraire leva le nez, et n'aperçut que le
ciel au-dessus du quatrième.—Ce jeune homme, pensa-t-il, est joli
garçon, il est même très-beau; s'il gagnait trop d'argent, il se
dissiperait, il ne travaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je
lui offrirai six cents francs; mais en argent, pas de billets. Il
monta l'escalier, frappa trois coups à la porte de Lucien, qui vint
ouvrir. La chambre était d'une nudité désespérante. Il y avait sur la
table un bol de lait et une flûte de deux sous. Ce dénûment du génie
frappa le bonhomme Doguereau.

—Qu'il conserve, pensa-t-il, ces mœurs simples, cette frugalité, ces
modestes besoins. J'éprouve du plaisir à vous voir, dit-il à Lucien.
Voilà, monsieur, comment vivait Jean-Jacques, avec lequel vous aurez
plus d'un rapport. Dans ces logements-ci brille le feu du génie et
se composent les bons ouvrages. Voilà comment devraient vivre les
gens de lettres, au lieu de faire ripaille dans les cafés, dans les
restaurants, d'y perdre leur temps, leur talent et notre argent. Il
s'assit. Jeune homme, votre roman n'est pas mal. J'ai été professeur
de rhétorique, je connais l'histoire de France; il y a d'excellentes
choses. Enfin vous avez de l'avenir.

—Ah! monsieur.

—Non, je vous le dis, nous pouvons faire des affaires ensemble. Je vous
achète votre roman...

Le cœur de Lucien s'épanouit, il palpitait d'aise, il allait entrer
dans le monde littéraire, il serait enfin imprimé.

—Je vous l'achète quatre cents francs, dit Doguereau d'un ton mielleux
et en regardant Lucien d'un air qui semblait annoncer un effort de
générosité.

—Le volume? dit Lucien.

—Le roman, dit Doguereau sans s'étonner de la surprise de Lucien. Mais,
ajouta-t-il, ce sera comptant. Vous vous engagerez à m'en faire deux
par an pendant six ans. Si le premier s'épuise en six mois, je vous
payerai les suivants six cents francs. Ainsi, à deux par an, vous aurez
cent francs par mois, vous aurez votre vie assurée, vous serez heureux.
J'ai des auteurs que je ne paye que trois cents francs par roman. Je
donne deux cents francs pour une traduction de l'anglais. Autrefois, ce
prix eût été exorbitant.

—Monsieur, nous ne pourrons pas nous entendre, je vous prie de me
rendre mon manuscrit, dit Lucien glacé.

—Le voilà, dit le vieux libraire. Vous ne connaissez pas les affaires,
monsieur. En publiant le premier roman d'un auteur, un éditeur doit
risquer seize cents francs d'impression et de papier. Il est plus
facile de faire un roman que de trouver une pareille somme. J'ai cent
manuscrits de romans chez moi, et n'ai pas cent soixante mille francs
dans ma caisse. Hélas! je n'ai pas gagné cette somme depuis vingt ans
que je suis libraire. On ne fait donc pas fortune au métier d'imprimer
des romans. Vidal et Porchon ne nous les prennent qu'à des conditions
qui deviennent de jour en jour plus onéreuses pour nous. Là où vous
risquez votre temps, je dois, moi, débourser deux mille francs. Si
nous sommes trompés, car _habent sua fata libelli_, je perds deux
mille francs; quant à vous, vous n'avez qu'à lancer une ode contre la
stupidité publique. Après avoir médité sur ce que j'ai l'honneur de
vous dire, vous viendrez me revoir.—Vous reviendrez à moi, répéta le
libraire avec autorité pour répondre à un geste plein de superbe que
Lucien laissa échapper. Loin de trouver un libraire qui veuille risquer
deux mille francs pour un jeune inconnu, vous ne trouverez pas un
commis qui se donne la peine de lire votre griffonnage. Moi, qui l'ai
lu, je puis vous y signaler plusieurs fautes de français. Vous avez
mis _observer_ pour _faire observer_, et _malgré que_. Malgré veut un
régime direct. Lucien parut humilié.—Quand je vous reverrai, vous aurez
perdu cent francs, ajouta-t-il, je ne vous donnerai plus alors que
cent écus. Il se leva, salua, mais sur le pas de la porte il dit:—Si
vous n'aviez pas du talent, de l'avenir, si je ne m'intéressais pas
aux jeunes gens studieux, je ne vous aurais pas proposé de si belles
conditions. Cent francs par mois! Songez-y. Après tout, un roman dans
un tiroir, ce n'est pas comme un cheval à l'écurie, ça ne mange pas de
pain. A la vérité, ça n'en donne pas non plus!

Lucien prit son manuscrit, le jeta par terre en s'écriant:—J'aime mieux
le brûler, monsieur!

—Vous avez une tête de poète, dit le vieillard.

Lucien dévora sa flûte, lappa son lait et descendit. Sa chambre n'était
pas assez vaste, il y aurait tourné sur lui-même comme un lion dans sa
cage au Jardin-des-Plantes.

A la bibliothèque Sainte-Geneviève, où Lucien comptait aller, il avait
toujours aperçu dans le même coin un jeune homme d'environ vingt-cinq
ans qui travaillait avec cette application soutenue que rien ne
distrait ni dérange, et à laquelle se reconnaissent les véritables
ouvriers littéraires. Ce jeune homme y venait sans doute depuis
long-temps, les employés et le bibliothécaire lui-même avaient pour lui
des complaisances; le bibliothécaire lui laissait emporter des livres
que Lucien voyait rapporter le lendemain par le studieux inconnu, dans
lequel le poète reconnaissait un frère de misère et d'espérance.
Petit, maigre et pâle, ce travailleur cachait un beau front sous une
épaisse chevelure noire assez mal tenue, il avait de belles mains,
il attirait le regard des indifférents par une vague ressemblance
avec le portrait de Bonaparte gravé d'après Robert Lefebvre. Cette
gravure est tout un poème de mélancolie ardente, d'ambition contenue,
d'activité cachée. Examinez-la bien? Vous y trouverez du génie et
de la discrétion, de la finesse et de la grandeur. Les yeux ont de
l'esprit comme des yeux de femme. Le coup d'œil est avide de l'espace
et désireux de difficultés à vaincre. Le nom de Bonaparte ne serait
pas écrit au-dessous, vous le contempleriez tout aussi longtemps.
Le jeune homme qui réalisait cette gravure avait ordinairement un
pantalon à pied dans des souliers à grosses semelles, une redingote
de drap commun, une cravate noire, un gilet de drap gris, mélangé de
blanc, boutonné jusqu'en haut, et un chapeau à bon marché. Son dédain
pour toute toilette inutile était visible. Ce mystérieux inconnu,
marqué du sceau que le génie imprime au front de ses esclaves, Lucien
le retrouvait chez Flicoteaux le plus régulier de tous les habitués;
il y mangeait pour vivre, sans faire attention à des aliments avec
lesquels il paraissait familiarisé, il buvait de l'eau. Soit à la
bibliothèque, soit chez Flicoteaux, il déployait en tout une sorte
de dignité qui venait sans doute de la conscience d'une vie occupée
par quelque chose de grand, et qui le rendait inabordable. Son regard
était penseur. La méditation habitait sur son beau front noblement
coupé. Ses yeux noirs et vifs, qui voyaient bien et promptement,
annonçaient une habitude d'aller au fond des choses. Simple en ses
gestes, il avait une contenance grave. Lucien éprouvait un respect
involontaire pour lui. Déjà plusieurs fois, l'un et l'autre ils
s'étaient mutuellement regardés comme pour se parler à l'entrée ou à
la sortie de la bibliothèque ou du restaurant, mais ni l'un ni l'autre
ils n'avaient osé. Ce silencieux jeune homme allait au fond de la
salle, dans la partie située en retour sur la place de la Sorbonne,
Lucien n'avait donc pu se lier avec lui, quoiqu'il se sentît porté vers
ce jeune travailleur en qui se trahissaient les indicibles symptômes
de la supériorité. L'un et l'autre, ainsi qu'ils le reconnurent plus
tard, ils étaient deux natures vierges et timides, adonnées à toutes
les peurs dont les émotions plaisent aux hommes solitaires. Sans leur
subite rencontre au moment du désastre qui venait d'arriver à Lucien,
peut-être ne se seraient-ils jamais mis en communication. Mais en
entrant dans la rue des Grès, Lucien aperçut le jeune inconnu qui
revenait de Sainte-Geneviève.

—La bibliothèque est fermée, je ne sais pourquoi, monsieur, lui dit-il.

En ce moment Lucien avait des larmes dans les yeux, il remercia
l'inconnu par un de ces gestes qui sont plus éloquents que le discours,
et qui, de jeune homme à jeune homme, ouvrent aussitôt les cœurs. Tous
deux descendirent la rue des Grès en se dirigeant vers la rue de La
Harpe.

—Je vais alors me promener au Luxembourg, dit Lucien. Quand on est
sorti, il est difficile de revenir travailler.

—On n'est plus dans le courant d'idées nécessaires, reprit l'inconnu.
Vous paraissez chagrin, monsieur?

—Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit Lucien.

Il raconta sa visite sur le quai, puis celle au vieux libraire et les
propositions qu'il venait de recevoir; il se nomma, et dit quelques
mots de sa situation. Depuis un mois environ, il avait dépensé soixante
francs pour vivre, trente francs à l'hôtel, vingt francs au spectacle,
dix francs au cabinet littéraire, en tout cent vingt francs; il ne lui
restait plus que cent vingt francs.

—Monsieur, lui dit l'inconnu, votre histoire est la mienne et celle
de mille à douze cents jeunes gens qui, tous les ans, viennent de
la province à Paris. Nous ne sommes pas encore les plus malheureux.
Voyez-vous ce théâtre? dit-il en lui montrant les cimes de l'Odéon.
Un jour vint se loger, dans une des maisons qui sont sur la place,
un homme de talent qui avait roulé dans des abîmes de misère; marié,
surcroît de malheur qui ne nous afflige encore ni l'un ni l'autre, à
une femme qu'il aimait; pauvre ou riche, comme vous voudrez, de deux
enfants; criblé de dettes, mais confiant dans sa plume. Il présente
à l'Odéon une comédie en cinq actes, elle est reçue, elle obtient un
tour de faveur, les comédiens la répètent, et le directeur active
les répétitions. Ces cinq bonheurs constituent cinq drames encore
plus difficiles à réaliser que cinq actes à écrire. Le pauvre auteur,
logé dans un grenier que vous pouvez voir d'ici, épuise ses dernières
ressources pour vivre pendant la mise en scène de sa pièce, sa femme
met ses vêtements au Mont-de-Piété, la famille ne mange que du pain.
Le jour de la dernière répétition, la veille de la représentation, le
ménage devait cinquante francs dans le quartier, au boulanger, à la
laitière, au portier. Le poète avait conservé le strict nécessaire:
un habit, une chemise, un pantalon, un gilet et des bottes. Sûr du
succès, il vient embrasser sa femme, il lui annonce la fin de leurs
infortunes.—Enfin il n'y a plus rien contre nous! s'écrie-t-il.—Il
y a le feu, dit la femme, regarde, l'Odéon brûle. Monsieur, l'Odéon
brûlait. Ne vous plaignez donc pas. Vous avez des vêtements, vous
n'avez ni femme ni enfants, vous avez pour cent vingt francs de hasard
dans votre poche, et vous ne devez rien à personne. La pièce a eu cent
cinquante représentations au théâtre Louvois. Le roi a fait une pension
à l'auteur. Buffon l'a dit, le génie, c'est la patience. La patience
est en effet ce qui, chez l'homme, ressemble le plus au procédé que la
nature emploie dans ses créations. Qu'est-ce que l'Art, monsieur? c'est
la nature concentrée.

Les deux jeunes gens arpentaient alors le Luxembourg, Lucien apprit
bientôt le nom, devenu depuis célèbre, de l'inconnu qui s'efforçait de
le consoler. Ce jeune homme était Daniel d'Arthez, aujourd'hui l'un des
plus illustres écrivains de notre époque, et l'un des gens rares qui,
selon la belle pensée d'un poète, offrent

    L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.

—On ne peut pas être grand homme à bon marché, lui dit Daniel de sa
voix douce. Le génie arrose ses œuvres de ses larmes. Le talent est une
créature morale qui a, comme tous les êtres, une enfance sujette à des
maladies. La Société repousse les talents incomplets comme la Nature
emporte les créatures faibles ou mal conformées. Qui veut s'élever
au-dessus des hommes doit se préparer à une lutte, ne reculer devant
aucune difficulté. Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas,
voilà tout. Vous avez au front le sceau du génie, dit d'Arthez à Lucien
en lui jetant un regard qui l'enveloppa; si vous n'en avez pas au cœur
la volonté, si vous n'en avez pas la patience angélique, si à quelque
distance du but que vous mettent les bizarreries de la destinée vous
ne reprenez pas, comme les tortues en quelque pays qu'elles soient, le
chemin de votre infini, comme elles prennent celui de leur cher océan,
renoncez dès aujourd'hui.

—Vous vous attendez donc, vous, à des supplices? dit Lucien.

—A des épreuves en tout genre, à la calomnie, à la trahison, à
l'injustice de mes rivaux; aux effronteries, aux ruses, à l'âpreté du
commerce, répondit le jeune homme d'une voix résignée. Si votre œuvre
est belle, qu'importe une première perte...

—Voulez-vous lire et juger la mienne? dit Lucien.

—Soit, dit d'Arthez. Je demeure rue des Quatre-Vents, dans une maison
où l'un des hommes les plus illustres, un des plus beaux génies de
notre temps, un phénomène dans la science, Desplein, le plus grand
chirurgien connu, souffrit son premier martyre en se débattant avec les
premières difficultés de la vie et de la gloire à Paris. Ce souvenir
me donne tous les soirs la dose de courage dont j'ai besoin tous
les matins. Je suis dans cette chambre où il a souvent mangé, comme
Rousseau, du pain et des cerises, mais sans Thérèse. Venez dans une
heure, j'y serai.

Les deux poètes se quittèrent en se serrant la main avec une indicible
effusion de tendresse mélancolique. Lucien alla chercher son manuscrit.
Daniel d'Arthez alla mettre au Mont-de-Piété sa montre pour pouvoir
acheter deux falourdes, afin que son nouvel ami trouvât du feu chez
lui, car il faisait froid. Lucien fut exact et vit d'abord une maison
moins décente que son hôtel et qui avait une allée sombre, au bout
de laquelle se développait un escalier obscur. La chambre de Daniel
d'Arthez, située au cinquième étage, avait deux méchantes croisées
entre lesquelles était une bibliothèque en bois noirci, pleine de
cartons étiquetés. Une maigre couchette en bois peint, semblable aux
couchettes de collége, une table de nuit achetée d'occasion, et deux
fauteuils couverts en crin occupaient le fond de cette pièce tendue
d'un papier écossais verni par la fumée et par le temps. Une longue
table chargée de papiers était placée entre la cheminée et l'une des
croisées. En face de cette cheminée, il y avait une mauvaise commode
en bois d'acajou. Un tapis de hasard couvrait entièrement le carreau.
Ce luxe nécessaire évitait du chauffage. Devant la table, un vulgaire
fauteuil de bureau en basane rouge blanchie par l'usage, puis six
mauvaises chaises complétaient l'ameublement. Sur la cheminée, Lucien
aperçut un vieux flambeau de bouillotte à garde-vue, muni de quatre
bougies. Quand Lucien demanda la raison des bougies, en reconnaissant
en toutes choses les symptômes d'une âpre misère, d'Arthez lui répondit
qu'il lui était impossible de supporter l'odeur de la chandelle. Cette
circonstance indiquait une grande délicatesse de sens, l'indice d'une
exquise sensibilité.

La lecture dura sept heures. Daniel écouta religieusement, sans dire
un mot ni faire une observation, une des plus rares preuves de bon goût
que puissent donner les auteurs.

—Eh! bien, dit Lucien à Daniel en mettant le manuscrit sur la cheminée.

—Vous êtes dans une belle et bonne voie, répondit gravement le jeune
homme; mais votre œuvre est à remanier. Si vous voulez ne pas être
le singe de Walter Scott, il faut vous créer une manière différente,
et vous l'avez imité. Vous commencez, comme lui, par de longues
conversations pour poser vos personnages; quand ils ont causé, vous
faites arriver la description et l'action. Cet antagonisme nécessaire
à toute œuvre dramatique vient en dernier. Renversez-moi les termes du
problème. Remplacez ces diffuses causeries, magnifiques chez Scott,
mais sans couleur chez vous, par des descriptions auxquelles se prête
si bien notre langue. Que chez vous le dialogue soit la conséquence
attendue qui couronne vos préparatifs. Entrez tout d'abord dans
l'action. Prenez-moi votre sujet tantôt en travers, tantôt par la
queue; enfin variez vos plans, pour n'être jamais le même. Vous serez
neuf tout en adaptant à l'histoire de France la forme du drame dialogué
de l'Écossais. Walter Scott est sans passion, il l'ignore, ou peut-être
lui était-elle interdite par les mœurs hypocrites de son pays. Pour
lui, la femme est le devoir incarné. A de rares exceptions près, ses
héroïnes sont absolument les mêmes, il n'a eu pour elles qu'un seul
poncif, selon l'expression des peintres. Elles procèdent toutes de
Clarisse Harlowe; en les ramenant toutes à une idée, il ne pouvait que
tirer des exemplaires d'un même type variés par un coloriage plus ou
moins vif. La femme porte le désordre dans la société par la passion.
La passion a des accidents infinis. Peignez donc les passions, vous
aurez les ressources immenses dont s'est privé ce grand génie pour être
lu dans toutes les familles de la prude Angleterre. En France, vous
trouverez les fautes charmantes et les mœurs brillantes du catholicisme
à opposer aux sombres figures du calvinisme pendant la période la plus
passionnée de notre histoire. Chaque règne authentique, à partir de
Charlemagne, demandera tout au moins un ouvrage, et quelquefois quatre
ou cinq, comme pour Louis XIV, Henri IV, François Ier. Vous ferez ainsi
une histoire de France pittoresque où vous peindrez les costumes, les
meubles, les maisons, les intérieurs, la vie privée, tout en donnant
l'esprit du temps, au lieu de narrer péniblement des faits connus. Vous
avez un moyen d'être original en relevant les erreurs populaires qui
défigurent la plupart de nos rois. Osez, dans votre première œuvre,
rétablir la grande et magnifique figure de Catherine que vous avez
sacrifiée aux préjugés qui planent encore sur elle. Enfin peignez
Charles IX comme il était, et non comme l'ont fait les écrivains
protestants. Au bout de dix ans de persistance, vous aurez gloire et
fortune.

Il était alors neuf heures. Lucien imita l'action secrète de son futur
ami en lui offrant à dîner chez Édon, où il dépensa douze francs.
Pendant ce dîner Daniel livra le secret de ses espérances et de ses
études à Lucien. D'Arthez n'admettait pas de talent hors ligne sans de
profondes connaissances métaphysiques. Il procédait en ce moment au
dépouillement de toutes les richesses philosophiques des temps anciens
et modernes pour se les assimiler. Il voulait, comme Molière, être un
profond philosophe avant de faire des comédies. Il étudiait le monde
écrit et le monde vivant, la pensée et le fait. Il avait pour amis de
savants naturalistes, de jeunes médecins, des écrivains politiques et
des artistes, société de gens studieux, sérieux, pleins d'avenir. Il
vivait d'articles consciencieux et peu payés mis dans des dictionnaires
biographiques, encyclopédiques ou de sciences naturelles; il n'en
écrivait ni plus ni moins que ce qu'il en fallait pour vivre et pouvoir
suivre sa pensée. D'Arthez avait une œuvre d'imagination, entreprise
uniquement pour étudier les ressources de la langue. Ce livre, encore
inachevé, pris et repris par caprice, il le gardait pour les jours de
grande détresse. C'était une œuvre psychologique et de haute portée
sous la forme du roman. Quoique Daniel se découvrît modestement, il
parut gigantesque à Lucien. En sortant du restaurant, à onze heures,
Lucien s'était pris d'une vive amitié pour cette vertu sans emphase,
pour cette nature, sublime sans le savoir. Le poète ne discuta pas les
conseils de Daniel, il les suivit à la lettre. Ce beau talent déjà
mûri par la pensée et par une critique solitaire, inédite, faite pour
lui non pour autrui, lui avait tout à coup poussé la porte des plus
magnifiques palais de la fantaisie. Les lèvres du provincial avaient
été touchées d'un charbon ardent, et la parole du travailleur parisien
trouva dans le cerveau du poète d'Angoulême une terre préparée. Lucien
se mit à refondre son œuvre.

Heureux d'avoir rencontré dans le désert de Paris un cœur où abondaient
des sentiments généreux en harmonie avec les siens, le grand homme de
province fit ce que font tous les jeunes gens affamés d'affection:
il s'attacha comme une maladie chronique à d'Arthez, il alla le
chercher pour se rendre à la bibliothèque, il se promena près de lui
au Luxembourg par les belles journées, il l'accompagna tous les soirs
jusque dans sa pauvre chambre, après avoir dîné près de lui chez
Flicoteaux, enfin il se serra contre lui comme un soldat se pressait
sur son voisin dans les plaines glacées de la Russie. Pendant les
premiers jours de sa connaissance avec Daniel, Lucien ne remarqua pas
sans chagrin une certaine gêne causée par sa présence dès que les
intimes étaient réunis. Les discours de ces êtres supérieurs, dont lui
parlait d'Arthez avec un enthousiasme concentré, se tenaient dans les
bornes d'une réserve en désaccord avec les témoignages visibles de
leur vive amitié. Lucien sortait alors discrètement en ressentant une
sorte de peine causée par l'ostracisme dont il était l'objet et par
la curiosité qu'excitaient en lui ces personnages inconnus; car tous
s'appelaient par leurs noms de baptême. Tous portaient au front, comme
d'Arthez, le sceau d'un génie spécial. Après de secrètes oppositions
combattues à son insu par Daniel, Lucien fut enfin jugé digne d'entrer
dans ce Cénacle de grands esprits. Lucien put dès lors connaître ces
personnes unies par les plus vives sympathies, par le sérieux de leur
existence intellectuelle, et qui se réunissaient presque tous les
soirs chez d'Arthez. Tous pressentaient en lui le grand écrivain:
ils le regardaient comme leur chef depuis qu'ils avaient perdu l'un
des esprits les plus extraordinaires de ce temps, un génie mystique,
leur premier chef, qui, pour des raisons inutiles à rapporter, était
retourné dans sa province, et dont Lucien entendait souvent parler
sous le nom de Louis. On comprendra facilement combien ces personnages
avaient dû réveiller l'intérêt et la curiosité d'un poète, à
l'indication de ceux qui depuis ont conquis, comme d'Arthez, toute leur
gloire; car plusieurs succombèrent.

Parmi ceux qui vivent encore était Horace Bianchon, alors interne à
l'Hôtel-Dieu, devenu depuis l'un des flambeaux de l'École de Paris,
et trop connu maintenant pour qu'il soit nécessaire de peindre sa
personne ou d'expliquer son caractère et la nature de son esprit. Puis
venait Léon Giraud, ce profond philosophe, ce hardi théoricien qui
remue tous les systèmes, les juge, les exprime, les formule et les
traîne aux pieds de son idole, l'HUMANITÉ; toujours grand, même dans
ses erreurs, ennoblies par sa bonne foi. Ce travailleur intrépide,
ce savant consciencieux, est devenu chef d'une école morale et
politique sur le mérite de laquelle le temps seul pourra prononcer. Si
ses convictions lui ont fait une destinée en des régions étrangères
à celles où ses camarades se sont élancés, il n'en est pas moins
resté leur fidèle ami. L'Art était représenté par Joseph Bridau, l'un
des meilleurs peintres de la jeune École. Sans les malheurs secrets
auxquels le condamne une nature trop impressionnable, Joseph, dont le
dernier mot n'est d'ailleurs pas dit, aurait pu continuer les grands
maîtres de l'école italienne: il a le dessin de Rome et la couleur de
Venise; mais l'amour le tue et ne traverse pas que son cœur: l'amour
lui lance ses flèches dans le cerveau, lui dérange sa vie et lui fait
faire les plus étranges zigzags. Si sa maîtresse éphémère le rend ou
trop heureux ou trop misérable, Joseph enverra pour l'exposition tantôt
des esquisses où la couleur empâte le dessin, tantôt des tableaux qu'il
a voulu finir sous le poids de chagrins imaginaires, et où le dessin
l'a si bien préoccupé que la couleur, dont il dispose à son gré, ne
s'y retrouve pas. Il trompe incessamment et le public et ses amis.
Hoffmann l'eût adoré pour ses pointes poussées avec hardiesse dans le
champ des Arts, pour ses caprices, pour sa fantaisie. Quand il est
complet, il excite l'admiration, il la savoure, et s'effarouche alors
de ne plus recevoir d'éloges pour les œuvres manquées où les yeux de
son âme voient tout ce qui est absent pour l'œil du public. Fantasque
au suprême degré, ses amis lui ont vu détruire un tableau achevé auquel
il trouvait l'air trop peigné.—C'est trop fait, disait-il, c'est
trop écolier. Original et sublime parfois, il a tous les malheurs et
toutes les félicités des organisations nerveuses, chez lesquelles la
perfection tourne en maladie. Son esprit est frère de celui de Sterne,
mais sans le travail littéraire. Ses mots, ses jets de pensée ont une
saveur inouïe. Il est éloquent et sait aimer, mais avec ses caprices,
qu'il porte dans les sentiments comme dans son _faire_. Il était
cher au Cénacle précisément à cause de ce que le monde bourgeois eût
appelé ses défauts. Enfin Fulgence Ridal, l'un des auteurs de notre
temps qui ont le plus de verve comique, un poète insouciant de gloire,
ne jetant sur le théâtre que ses productions les plus vulgaires, et
gardant dans le sérail de son cerveau, pour lui, pour ses amis, les
plus jolies scènes; ne demandant au public que l'argent nécessaire
à son indépendance, et ne voulant plus rien faire dès qu'il l'aura
obtenu. Paresseux et fécond comme Rossini, obligé, comme les grands
poètes comiques, comme Molière et Rabelais, de considérer toute chose,
à l'endroit du pour et à l'envers du contre, il était sceptique, il
pouvait rire et riait de tout. Fulgence Ridal est un grand philosophe
pratique. Sa science du monde, son génie d'observation, son dédain de
la gloire, qu'il appelle la parade, ne lui ont point desséché le cœur.
Aussi actif pour autrui qu'il est indifférent à ses intérêts, s'il
marche, c'est pour un ami. Pour ne pas mentir à son masque vraiment
rabelaisien, il ne hait pas la bonne chère et ne la recherche point,
il est à la fois mélancolique et gai. Ses amis le nomment le _chien du
régiment_, rien ne le peint mieux que ce sobriquet. Trois autres, au
moins aussi supérieurs que ces quatre amis peints de profil, devaient
succomber par intervalles: Meyraux d'abord, qui mourut après avoir
ému la célèbre dispute entre Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire, grande
question qui devait partager le monde scientifique entre ces deux
génies égaux, quelques mois avant la mort de celui qui tenait pour
une science étroite et analyste contre le panthéiste qui vit encore
et que l'Allemagne révère. Meyraux était l'ami de ce Louis qu'une
mort anticipée allait bientôt ravir au monde intellectuel. A ces deux
hommes, tous deux marqués par la mort, tous deux obscurs aujourd'hui
malgré l'immense portée de leur savoir et de leur génie, il faut
joindre Michel Chrestien, républicain d'une haute portée qui rêvait
la fédération de l'Europe et qui fut en 1830 pour beaucoup dans le
mouvement moral des Saint-Simoniens. Homme politique de la force de
Saint-Just et de Danton, mais simple et doux comme une jeune fille,
plein d'illusions et d'amour, doué d'une voix mélodieuse qui aurait
ravi Mozart, Weber ou Rossini, et chantant certaines chansons de
Béranger à enivrer le cœur de poésie, d'amour ou d'espérance, Michel
Chrestien, pauvre comme Lucien, comme Daniel, comme tous ses amis,
gagnait sa vie avec une insouciance diogénique. Il faisait des tables
de matières pour de grands ouvrages, des prospectus pour les libraires,
muet d'ailleurs sur ses doctrines comme est muette une tombe sur les
secrets de la mort. Ce gai bohémien de l'intelligence, ce grand homme
d'État, qui peut-être eût changé la face du monde, mourut au cloître
Saint-Méry comme un simple soldat. La balle de quelque négociant tua là
l'une des plus nobles créatures qui foulassent le sol français. Michel
Chrestien périt pour d'autres doctrines que les siennes. Sa fédération
menaçait beaucoup plus que la propagande républicaine l'aristocratie
européenne; elle était plus rationnelle et moins folle que les
affreuses idées de liberté indéfinie proclamées par les jeunes insensés
qui se portent héritiers de la Convention. Ce noble plébéien fut pleuré
de tous ceux qui le connaissaient; il n'est aucun d'eux qui ne songe,
et souvent, à ce grand homme politique inconnu.

Ces neuf personnes composaient un Cénacle où l'estime et l'amitié
faisaient régner la paix entre les idées et les doctrines les plus
opposées. Daniel d'Arthez, gentilhomme picard, tenait pour la Monarchie
avec une conviction égale à celle qui faisait tenir Michel Chrestien
à son fédéralisme européen. Fulgence Ridal se moquait des doctrines
philosophiques de Léon Giraud, qui lui-même prédisait à d'Arthez la
fin du christianisme et de la Famille. Michel Chrestien, qui croyait
à la religion du Christ, le divin législateur de l'Égalité, défendait
l'immortalité de l'âme contre le scalpel de Bianchon, l'analyste par
excellence. Tous discutaient sans disputer. Ils n'avaient point de
vanité, étant eux-mêmes leur auditoire. Ils se communiquaient leurs
travaux, et se consultaient avec l'adorable bonne foi de la jeunesse.
S'agissait-il d'une affaire sérieuse? l'opposant quittait son opinion
pour entrer dans les idées de son ami, d'autant plus apte à l'aider,
qu'il était impartial dans une cause ou dans une œuvre en dehors de ses
idées. Presque tous avaient l'esprit doux et tolérant, deux qualités
qui prouvaient leur supériorité. L'Envie, cet horrible trésor de nos
espérances trompées, de nos talents avortés, de nos succès manqués,
de nos prétentions blessées, leur était inconnue. Tous marchaient
d'ailleurs dans des voies différentes. Aussi, ceux qui furent admis,
comme Lucien, dans leur société, se sentaient-ils à l'aise. Le vrai
talent est toujours bon enfant et candide, ouvert, point gourmé; chez
lui, l'épigramme caresse l'esprit, et ne vise jamais l'amour-propre.
Une fois la première émotion que cause le respect dissipée, on
éprouvait des douceurs infinies auprès de ces jeunes gens d'élite. La
familiarité n'excluait pas la conscience que chacun avait de sa valeur,
chacun sentait une profonde estime pour son voisin; enfin, chacun se
sentant de force à être à son tour le bienfaiteur ou l'obligé, tout
le monde acceptait sans façon. Les conversations pleines de charmes
et sans fatigue, embrassaient les sujets les plus variés. Légers à la
manière des flèches, les mots allaient à fond tout en allant vite. La
grande misère extérieure et la splendeur des richesses intellectuelles
produisaient un singulier contraste. Là, personne ne pensait aux
réalités de la vie que pour en tirer d'amicales plaisanteries. Par
une journée où le froid se fit prématurément sentir, cinq des amis de
d'Arthez arrivèrent ayant eu chacun la même pensée, tous apportaient
du bois sous leur manteau, comme dans ces repas champêtres où, chaque
invité devant fournir son plat, tout le monde donne un pâté. Tous doués
de cette beauté morale qui réagit sur la forme, et qui, non moins
que les travaux et les veilles, dore les jeunes visages d'une teinte
divine, ils offraient ces traits un peu tourmentés que la pureté de la
vie et le feu de la pensée régularisent et purifient. Leurs fronts se
recommandaient par une ampleur poétique. Leurs yeux vifs et brillants
déposaient d'une vie sans souillures. Les souffrances de la misère,
quand elles se faisaient sentir, étaient si gaiement supportées,
épousées avec une telle ardeur par tous, qu'elles n'altéraient point
la sérénité particulière aux visages des jeunes gens encore exempts
de fautes graves, qui ne se sont amoindris dans aucune des lâches
transactions qu'arrachent la misère mal supportée, l'envie de parvenir
sans aucun choix de moyens, et la facile complaisance avec laquelle
les gens de lettres accueillent ou pardonnent les trahisons. Ce qui
rend les amitiés indissolubles et double leur charme, est un sentiment
qui manque à l'amour, la certitude. Ces jeunes gens étaient sûrs
d'eux-mêmes: l'ennemi de l'un devenait l'ennemi de tous, ils eussent
brisé leurs intérêts les plus urgents pour obéir à la sainte solidarité
de leurs cœurs. Incapables tous d'une lâcheté, ils pouvaient opposer un
_non_ formidable à toute accusation, et se défendre les uns les autres
avec sécurité. Également nobles par le cœur et d'égale force dans les
choses de sentiment, ils pouvaient tout penser et se tout dire sur le
terrain de la science et de l'intelligence; de là, l'innocence de leur
commerce, la gaieté de leur parole. Certains de se comprendre, leur
esprit divaguait à l'aise; aussi ne faisaient-ils point de façon entre
eux, ils se confiaient leurs peines et leurs joies, ils pensaient et
souffraient à plein cœur. Les charmantes délicatesses qui font de la
fable DES DEUX AMIS un trésor pour les grandes âmes étaient habituelles
chez eux. Leur sévérité pour admettre dans leur sphère un nouvel
habitant se conçoit. Ils avaient trop la conscience de leur grandeur
et de leur bonheur pour le troubler en y laissant entrer des éléments
nouveaux et inconnus.

Cette fédération de sentiments et d'intérêts dura sans choc ni
mécomptes pendant vingt années. La mort, qui leur enleva Louis Lambert,
Meyraux et Michel Chrestien, put seule diminuer cette noble Pléiade.
Quand, en 1832, ce dernier succomba, Horace Bianchon, Daniel d'Arthez,
Léon Giraud, Joseph Bridau, Fulgence Ridal allèrent, malgré le péril
de la démarche, retirer son corps à Saint-Merry, pour lui rendre les
derniers devoirs à la face brûlante de la Politique. Ils accompagnèrent
ces restes chéris jusqu'au cimetière du Père-Lachaise pendant la nuit,
Horace Bianchon leva toutes les difficultés à ce sujet, et ne recula
devant aucune; sollicita les ministres en leur confessant sa vieille
amitié pour le fédéraliste expiré. Ce fut une scène touchante gravée
dans la mémoire des amis peu nombreux qui assistèrent les cinq hommes
célèbres. En vous promenant dans cet élégant cimetière, vous verrez un
terrain acheté à perpétuité, où s'élève une tombe de gazon surmontée
d'une croix en bois noir sur laquelle sont gravés en lettres rouges ces
deux noms: MICHEL CHRESTIEN. C'est le seul monument qui soit dans ce
style. Les cinq amis ont pensé qu'il fallait rendre hommage à cet homme
simple par cette simplicité.

Dans cette froide mansarde se réalisaient donc les plus beaux rêves du
sentiment. Là, des frères tous également forts en différentes régions
de la science, s'éclairaient mutuellement avec bonne foi, se disant
tout, même leurs pensées mauvaises, tous d'une instruction immense
et tous éprouvés au creuset de la misère. Une fois admis parmi ces
êtres d'élite et pris pour un égal, Lucien y représenta la Poésie et
la beauté. Il y lut des sonnets qui furent admirés. On lui demandait
un sonnet, comme il priait Michel Chrestien de lui chanter une
chanson. Dans le désert de Paris, Lucien trouva donc une oasis rue des
Quatre-Vents.

Au commencement du mois d'octobre, Lucien, après avoir employé le reste
de son argent pour se procurer un peu de bois, resta sans ressources
au milieu du plus ardent travail, celui du remaniement de son œuvre.
Daniel d'Arthez, lui, brûlait des mottes, et supportait héroïquement
la misère: il ne se plaignait point, il était rangé comme une vieille
fille, et ressemblait à un avare, tant il avait de méthode. Ce courage
excitait celui de Lucien qui, nouveau venu dans le Cénacle, éprouvait
une invincible répugnance à parler de sa détresse. Un matin, il alla
jusqu'à la rue du Coq pour vendre l'Archer de Charles IX à Doguereau,
qu'il ne rencontra pas. Lucien ignorait combien les grands esprits ont
d'indulgence. Chacun de ses amis concevait les faiblesses particulières
aux hommes de poésie, les abattements qui suivent les efforts de l'âme
surexcitée par les contemplations de la nature qu'ils ont mission
de reproduire. Ces hommes si forts contre leurs propres maux étaient
tendres pour les douleurs de Lucien. Ils avaient compris son manque
d'argent. Le Cénacle couronna donc les douces soirées de causeries, de
profondes méditations, de poésies, de confidences, de courses à pleines
ailes dans les champs de l'intelligence, dans l'avenir des nations,
dans les domaines de l'histoire, par un trait qui prouve combien Lucien
avait peu compris ses nouveaux amis.

—Lucien mon ami, lui dit Daniel, tu n'es pas venu dîner hier chez
Flicoteaux, et nous savons pourquoi.

Lucien ne put retenir des larmes qui coulèrent sur ses joues.

—Tu as manqué de confiance en nous, lui dit Michel Chrestien, nous
ferons une croix à la cheminée et quand nous serons à dix...

—Nous avons tous, dit Bianchon, trouvé quelque travail extraordinaire:
moi j'ai gardé pour le compte de Desplein un riche malade; d'Arthez a
fait un article pour la Revue encyclopédique; Chrestien a voulu aller
chanter un soir dans les Champs-Élysées avec un mouchoir et quatre
chandelles; mais il a trouvé une brochure à faire pour un homme qui
veut devenir un homme politique, et il lui a donné pour six cents
francs de Machiavel; Léon Giraud a emprunté cinquante francs à son
libraire, Joseph a vendu des croquis, et Fulgence a fait donner sa
pièce dimanche, il a eu salle pleine.

—Voilà deux cents francs, dit Daniel, accepte-les et qu'on ne t'y
reprenne plus.

—Allons, ne va-t-il pas nous embrasser, comme si nous avions fait
quelque chose d'extraordinaire? dit Chrestien.


[Illustration: IMP. S. RAÇON.

  LUCIEN CHARDON.

  Ils avaient compris son manque d'argent.

                            (UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS.)]


Pour faire comprendre quelles délices ressentait Lucien dans cette
vivante encyclopédie d'esprits angéliques, de jeunes gens empreints
des originalités diverses que chacun d'eux tirait de la science qu'il
cultivait, il suffira de rapporter les réponses que Lucien reçut,
le lendemain, à une lettre écrite à sa famille, chef-d'œuvre de
sensibilité, de bon vouloir, un horrible cri que lui avait arraché sa
détresse.


  LETTRE DE DAVID SÉCHARD A LUCIEN.

  «Mon cher Lucien, tu trouveras ci-joint un effet à quatre-vingt-dix
  jours et à ton ordre de deux cents francs. Tu pourras le négocier
  chez monsieur Métivier, marchand de papier, notre correspondant à
  Paris, rue Serpente. Mon bon Lucien, nous n'avons absolument rien. Ma
  femme s'est mise à diriger l'imprimerie, et s'acquitte de sa tâche
  avec un dévouement, une patience, une activité qui me font bénir le
  ciel de m'avoir donné pour femme un pareil ange. Elle-même a constaté
  l'impossibilité où nous sommes de t'envoyer le plus léger secours.
  Mais, mon ami, je te crois dans un si beau chemin, accompagné de
  cœurs si grands et si nobles, que tu ne saurais faillir à ta belle
  destinée en te trouvant aidé par les intelligences presque divines de
  messieurs Daniel d'Arthez, Michel Chrestien et Léon Giraud, conseillé
  par messieurs Meyraux, Bianchon et Ridal que ta chère lettre nous a
  fait connaître. A l'insu d'Ève, je t'ai donc souscrit cet effet, que
  je trouverai moyen d'acquitter à l'échéance. Ne sors pas de ta voie:
  elle est rude; mais elle sera glorieuse. Je préférerais souffrir
  mille maux à l'idée de te savoir tombé dans quelques bourbiers de
  Paris où j'en ai tant vu. Aie le courage d'éviter, comme tu le
  fais, les mauvais endroits, les méchantes gens, les étourdis et
  certains gens de lettres que j'ai appris à estimer à leur juste
  valeur pendant mon séjour à Paris. Enfin, sois le digne émule de ces
  esprits célestes que tu m'a rendus chers. Ta conduite sera bientôt
  récompensée. Adieu, mon frère bien aimé, tu m'as ravi le cœur, je
  n'avais pas attendu de toi tant de courage.

  »DAVID.»


  LETTRE D'ÈVE SÉCHARD A LUCIEN CHARDON.

  «Mon ami, ta lettre nous a fait pleurer tous. Que ces nobles cœurs
  vers lesquels ton bon ange te guide le sachent: une mère, une pauvre
  jeune femme prieront Dieu soir et matin pour eux; et si les prières
  les plus ferventes montent jusqu'à son trône, elles obtiendront
  quelques faveurs pour vous tous. Oui, mon frère, leurs noms sont
  gravés dans mon cœur. Ah! je les verrai quelque jour. J'irai,
  dussé-je faire la route à pied, les remercier de leur amitié pour
  toi, car elle a répandu comme un baume sur mes plaies vives. Ici,
  mon ami, nous travaillons comme de pauvres ouvriers. Mon mari, ce
  grand homme inconnu que j'aime chaque jour davantage en découvrant
  de moments en moments de nouvelles richesses dans son cœur, délaisse
  son imprimerie, et je devine pourquoi: ta misère, la nôtre, celle
  de notre mère l'assassinent. Notre adoré David est comme Prométhée
  dévoré par un vautour, un chagrin jaune à bec aigu. Quant à lui, le
  noble homme, il n'y pense guère, il a l'espoir d'une fortune. Il
  passe toutes ses journées à faire des expériences sur la fabrication
  du papier; il m'a priée de m'occuper à sa place des affaires, dans
  lesquelles il m'aide autant que lui permet sa préoccupation. Hélas!
  je suis grosse. Cet événement, qui m'eût comblée de joie, m'attriste
  dans la situation où nous sommes tous. Ma pauvre mère est redevenue
  jeune, elle a retrouvé des forces pour son fatigant métier de
  garde-malade. Aux soucis de fortune près, nous serions heureux. Le
  vieux père Séchard ne veut pas donner un liard à son fils; David est
  allé le voir pour lui emprunter quelques deniers afin de te secourir,
  car ta lettre l'avait mis au désespoir. «Je connais Lucien, il perdra
  la tête, et fera des sottises,» disait-il. Je l'ai bien grondé. Mon
  frère, manquer à quoi que ce soit?... lui ai-je répondu, Lucien sait
  que j'en mourrais de douleur. Ma mère et moi, sans que David s'en
  doute, nous avons engagé quelques objets; ma mère les retirera dès
  qu'elle rentrera dans quelque argent. Nous avons pu faire ainsi cent
  francs que je t'envoie par les messageries. Si je n'ai pas répondu à
  ta première lettre, ne m'en veux pas, mon ami. Nous étions dans une
  situation à passer les nuits, je travaillais comme un homme. Ah! je
  ne me savais pas autant de force. Madame de Bargeton est une femme
  sans âme ni cœur; elle se devait, même en ne t'aimant plus, de te
  protéger et de t'aider après t'avoir arraché de nos bras pour te
  jeter dans cette affreuse mer parisienne où il faut une bénédiction
  de Dieu pour rencontrer des amitiés vraies parmi ces flots d'hommes
  et d'intérêts. Elle n'est pas à regretter. Je te voulais auprès de
  toi quelque femme dévouée, une seconde moi-même; mais maintenant
  que je te sais des amis qui continuent nos sentiments, me voilà
  tranquille. Déploie tes ailes, mon beau génie aimé! Tu seras notre
  gloire, comme tu es déjà notre amour.

  »ÈVE.»


  «Mon enfant chéri, je ne puis que te bénir après ce que te dit ta
  sœur, et t'assurer que mes prières et mes pensées ne sont, hélas!
  pleines que de toi, au détriment de ceux que je vois; car il est des
  cœurs où les absents ont raison, et il en est ainsi dans le cœur de

  »TA MÈRE.»

Ainsi, deux jours après, Lucien put rendre à ses amis leur prêt si
gracieusement offert. Jamais peut-être la vie ne lui sembla plus belle,
mais le mouvement de son amour-propre n'échappa point aux regards
profonds de ses amis et à leur délicate sensibilité.

—On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s'écria
Fulgence.

—Oh! le plaisir qu'il manifeste est bien grave à mes yeux, dit Michel
Chrestien, il confirme les observations que j'ai faites: Lucien a de la
vanité.

—Il est poète, dit d'Arthez.

—M'en voulez-vous d'un sentiment aussi naturel que le mien?

—Il faut lui tenir compte de ce qu'il ne nous l'a pas caché, dit Léon
Giraud, il est encore franc; mais j'ai peur que plus tard il ne nous
redoute.

—Eh pourquoi? demanda Lucien.

—Nous lisons dans ton cœur, répondit Joseph Bridau.

—Il y a chez toi, lui dit Michel Chrestien, un esprit diabolique avec
lequel tu justifieras à tes propres yeux les choses les plus contraires
à nos principes: au lieu d'être un sophiste d'idées, tu seras un
sophiste d'action.

—Ah! j'en ai peur, dit d'Arthez. Lucien, tu feras en toi-même des
discussions admirables où tu seras grand, et qui aboutiront à des faits
blâmables... Tu ne seras jamais d'accord avec toi-même.

—Sur quoi donc appuyez-vous votre réquisitoire? demanda Lucien.

—Ta vanité, mon cher poète, est si grande, que tu en mets jusque dans
ton amitié! s'écria Fulgence. Toute vanité de ce genre accuse un
effroyable égoïsme, et l'égoïsme est le poison de l'amitié.

—Oh! mon Dieu, s'écria Lucien, vous ne savez donc pas combien je vous
aime.

—Si tu nous aimais comme nous nous aimons, aurais-tu mis tant
d'empressement et tant d'emphase à nous rendre ce que nous avions tant
de plaisir à te donner?

—On ne se prête rien ici, on se donne, lui dit brutalement Joseph
Bridau.

—Ne nous crois pas rudes, mon cher enfant, lui dit Michel Chrestien,
nous sommes prévoyants. Nous avons peur de te voir un jour préférant
les joies d'une petite vengeance aux joies de notre pure amitié. Lis
le Tasse de Gœthe, la plus grande œuvre de ce beau génie, et tu y
verras que le poète aime les brillantes étoffes, les festins, les
triomphes, l'éclat: eh! bien, sois le Tasse sans sa folie. Le monde et
ses plaisirs t'appelleront? reste ici... Transporte dans la région des
idées tout ce que tu demandes à tes vanités. Folie pour folie, mets la
vertu dans tes actions et le vice dans tes idées; au lieu, comme te le
disait d'Arthez, de bien penser et de te mal conduire.

Lucien baissa la tête: ses amis avaient raison.

—J'avoue que je ne suis pas aussi fort que vous l'êtes, dit-il en
leur jetant un adorable regard. Je n'ai pas des reins et des épaules
à soutenir Paris, à lutter avec courage. La nature nous a donné des
tempéraments et des facultés différents, et vous connaissez mieux que
personne l'envers des vices et des vertus. Je suis déjà fatigué, je
vous le confie.

—Nous te soutiendrons, dit d'Arthez, voilà précisément à quoi servent
les amitiés fidèles.

—Le secours que je viens de recevoir est précaire, et nous sommes
tous aussi pauvres les uns que les autres; le besoin me poursuivra
bientôt. Chrestien, aux gages du premier venu, ne peut rien en
librairie. Bianchon est en dehors de ce cercle d'affaires. D'Arthez
ne connaît que les libraires de science ou de spécialités, qui n'ont
aucune prise sur les éditeurs de nouveautés. Horace, Fulgence Ridal et
Bridau travaillent dans un ordre d'idées qui les met à cent lieues des
libraires. Je dois prendre un parti.

—Tiens-toi donc au nôtre, souffrir! dit Bianchon, souffrir
courageusement et se fier au Travail!

—Mais ce qui n'est que souffrance pour vous est la mort pour moi, dit
vivement Lucien.

—Avant que le coq ait chanté trois fois, dit Léon Giraud en souriant,
cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la Paresse et
des vices de Paris.

—Où le travail vous a-t-il menés? dit Lucien en riant.

—Quand on part de Paris pour l'Italie, on ne trouve pas Rome à moitié
chemin, dit Joseph Bridau. Pour toi, les petits pois devraient pousser
tout accommodés au beurre.

—Ils ne poussent ainsi que pour les fils aînés des pairs de France, dit
Michel Chrestien. Mais, nous autres, nous les semons, les arrosons et
les trouvons meilleurs.

La conversation devint plaisante, et changea de sujet. Ces esprits
perspicaces, ces cœurs délicats cherchèrent à faire oublier cette
petite querelle à Lucien, qui comprit dès lors combien il était
difficile de les tromper. Il arriva bientôt à un désespoir intérieur
qu'il cacha soigneusement à ses amis, en les croyant des mentors
implacables. Son esprit méridional, qui parcourait si facilement le
clavier des sentiments, lui faisait prendre les résolutions les plus
contraires.

A plusieurs reprises il parla de se jeter dans les journaux, et
toujours ses amis lui dirent:—Gardez-vous-en bien.

—Là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons et
connaissons, dit d'Arthez.

—Tu ne résisterais pas à la constante opposition de plaisir et de
travail qui se trouve dans la vie des journalistes; et, résister,
c'est le fond de la vertu. Tu serais si enchanté d'exercer le pouvoir,
d'avoir droit de vie et de mort sur les œuvres de la pensée, que
tu serais journaliste en deux mois. Être journaliste, c'est passer
proconsul dans la république des lettres. Qui peut tout dire, arrive à
tout faire! Cette maxime est de Napoléon et se comprend.

—Ne serez-vous pas près de moi? dit Lucien.

—Nous n'y serons plus, s'écria Fulgence. Journaliste, tu ne penserais
pas plus à nous que la fille d'Opéra brillante, adorée, ne pense,
dans sa voiture doublée de soie, à son village, à ses vaches, à ses
sabots. Tu n'as que trop les qualités du journaliste: le brillant et
la soudaineté de la pensée. Tu ne te refuserais jamais à un trait
d'esprit, dût-il faire pleurer ton ami. Je vois les journalistes aux
foyers de théâtre, ils me font horreur. Le journalisme est un enfer,
un abîme d'iniquités, de mensonges, de trahisons, que l'on ne peut
traverser et d'où l'on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par
le divin laurier de Virgile.

Plus le Cénacle défendait cette voie à Lucien, plus son désir de
connaître le péril l'invitait à s'y risquer, et il commençait à
discuter en lui-même: n'était-il pas ridicule de se laisser encore
une fois surprendre par la détresse sans avoir rien fait contre elle?
En voyant l'insuccès de ses démarches à propos de son premier roman,
Lucien était peu tenté d'en composer un second. D'ailleurs, de quoi
vivrait-il pendant le temps de l'écrire? Il avait épuisé sa dose de
patience durant un mois de privations. Ne pourrait-il faire noblement
ce que les journalistes faisaient sans conscience ni dignité? Ses amis
l'insultaient avec leurs défiances, il voulait leur prouver sa force
d'esprit. Il les aiderait peut-être un jour, il serait le héraut de
leurs gloires!

—D'ailleurs, qu'est donc une amitié qui recule devant la complicité?
demanda-t-il un soir à Michel Chrestien qu'il avait reconduit jusque
chez lui, en compagnie de Léon Giraud.

—Nous ne reculons devant rien, répondit Michel Chrestien. Si tu avais
le malheur de tuer ta maîtresse, je t'aiderais à cacher ton crime et
pourrais t'estimer encore; mais, si tu devenais espion, je te fuirais
avec horreur, car tu serais lâche et infâme par système. Voilà le
journalisme en deux mots. L'amitié pardonne l'erreur, le mouvement
irréfléchi de la passion; elle doit être implacable pour le parti pris
de trafiquer de son âme, de son esprit et de sa pensée.

—Ne puis-je me faire journaliste pour vendre mon recueil de poésies et
mon roman, puis abandonner aussitôt le journal?

—Machiavel se conduirait ainsi, mais non Lucien de Rubempré, dit Léon
Giraud.

—Eh! bien, s'écria Lucien, je vous prouverai que je vaux Machiavel.

—Ah! s'écria Michel en serrant la main de Léon, tu viens de le perdre.
Lucien, dit-il, tu as trois cents francs, c'est de quoi vivre pendant
trois mois à ton aise; eh! bien, travaille, fais un second roman,
d'Arthez et Fulgence t'aideront pour le plan, tu grandiras, tu seras un
romancier. Moi, je pénétrerai dans un de ces _lupanar_ de la pensée,
je serai journaliste pendant trois mois, je te vendrai tes livres à
quelque libraire de qui j'attaquerai les publications, j'écrirai les
articles, j'en obtiendrai pour toi; nous organiserons un succès, tu
seras un grand homme, et tu resteras notre Lucien.

—Tu me méprises donc bien en croyant que je périrais là où tu te
sauveras! dit le poète.

—Pardonnez-lui, mon Dieu, c'est un enfant! s'écria Michel Chrestien.

Après s'être dégourdi l'esprit pendant les soirées passées chez
d'Arthez, Lucien avait étudié les plaisanteries et les articles des
petits journaux. Sûr d'être au moins l'égal des plus spirituels
rédacteurs, il s'essaya secrètement à cette gymnastique de la pensée,
et sortit un matin avec la triomphante idée d'aller demander du service
à quelque colonel de ces troupes légères de la Presse. Il se mit dans
sa tenue la plus distinguée et passa les ponts en pensant que des
auteurs, des journalistes, des écrivains, enfin ses frères futurs
auraient un peu plus de tendresse et de désintéressement que les deux
genres de libraires contre lesquels s'étaient heurtées ses espérances.
Il rencontrerait des sympathies, quelque bonne et douce affection
comme celle qu'il trouvait au Cénacle de la rue des Quatre-Vents.
En proie aux émotions du pressentiment écouté, combattu, qu'aiment
tant les hommes d'imagination, il arriva rue Saint-Fiacre auprès du
boulevard Montmartre, devant la maison où se trouvaient les bureaux du
petit journal et dont l'aspect lui fit éprouver les palpitations du
jeune homme entrant dans un mauvais lieu. Néanmoins il monta dans les
bureaux situés à l'entresol. Dans la première pièce, que divisait en
deux parties égales une cloison moitié en planches et moitié grillagée
jusqu'au plafond, il trouva un invalide manchot qui de son unique main
tenait plusieurs rames de papier sur la tête et avait entre ses dents
le livret voulu par l'administration du Timbre. Ce pauvre homme, dont
la figure était d'un ton jaune et semée de bulbes rouges, ce qui lui
valait le surnom de _Coloquinte_, lui montra derrière le grillage le
Cerbère du journal. Ce personnage était un vieil officier décoré, le
nez enveloppé de moustaches grises, un bonnet de soie noire sur la
tête, et enseveli dans une ample redingote bleue comme une tortue sous
sa carapace.

—De quel jour monsieur veut-il que parte son abonnement? lui demanda
l'officier de l'Empire.

—Je ne viens pas pour un abonnement, répondit Lucien. Le poète regarda
sur la porte qui correspondait à celle par laquelle il était entré, la
pancarte où se lisaient ces mots: BUREAU DE RÉDACTION, et au-dessous:
_Le public n'entre pas ici_.

—Une réclamation sans doute, reprit le soldat de Napoléon. Ah! oui:
nous avons été durs pour Mariette. Que voulez-vous, je ne sais
pas encore pourquoi. Mais si vous demandez raison, je suis prêt,
ajouta-t-il en regardant des fleurets et des pistolets, la panoplie
moderne groupée en faisceau dans un coin.

—Encore moins, monsieur. Je viens pour parler au rédacteur en chef.

—Il n'y a jamais personne ici avant quatre heures.

—Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes, lesquelles à
cent sous pièce font cinquante-cinq francs; j'en ai reçu quarante, donc
vous me devez encore quinze francs, comme je vous le disais...

Ces paroles partaient d'une petite figure chafouine, claire comme
un blanc d'œuf mal cuit, percée de deux yeux d'un bleu tendre, mais
effrayants de malice, et qui appartenait à un jeune homme mince,
caché derrière le corps opaque de l'ancien militaire. Cette voix
glaça Lucien, elle tenait du miaulement des chats et de l'étouffement
asthmatique de l'hyène.

—Oui, mon petit milicien, répondit l'officier en retraite: mais vous
comptez les titres et les blancs, j'ai ordre de Finot d'additionner
le total des lignes et de les diviser par le nombre voulu pour chaque
colonne. Après avoir pratiqué cette opération strangulatoire sur votre
rédaction, il s'y trouve trois colonnes de moins.

—Il ne paye pas les blancs, l'arabe! et il les compte à son associé
dans le prix de sa rédaction en masse. Je vais aller voir Étienne
Lousteau, Vernou...

—Je ne puis enfreindre la consigne, mon petit, dit l'officier. Comment,
pour quinze francs, vous criez contre votre nourrice, vous qui faites
des articles aussi facilement que je fume un cigare! Eh! vous payerez
un bol de punch de moins à vos amis, ou vous gagnerez une partie de
billard de plus, et tout sera dit!

—Finot réalise des économies qui lui coûteront bien cher, répondit le
rédacteur qui se leva et partit.

—Ne dirait-on pas qu'il est Voltaire et Rousseau? se dit à lui-même le
caissier en regardant le poète de province.

—Monsieur, reprit Lucien, je reviendrai vers quatre heures.

Pendant la discussion, Lucien avait vu sur les murs les portraits de
Benjamin Constant, du général Foy, des dix-sept orateurs illustres
du parti libéral, mêlés à des caricatures contre le gouvernement. Il
avait surtout regardé la porte du sanctuaire où devait s'élaborer la
feuille spirituelle qui l'amusait tous les jours et qui jouissait du
droit de ridiculiser les rois, les événements les plus graves, enfin
de mettre tout en question par un bon mot. Il alla flâner sur les
boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, mais si attrayant qu'il vit
les aiguilles des pendules chez les horlogers sur quatre heures sans
s'apercevoir qu'il n'avait pas déjeuné. Le poète rabattit promptement
vers la rue Saint-Fiacre, il monta l'escalier, ouvrit la porte, ne
trouva plus le vieux militaire et vit l'invalide assis sur son papier
timbré mangeant une croûte de pain et gardant le poste d'un air
résigné, fait au journal comme jadis à la corvée, et ne le comprenant
pas plus qu'il ne connaissait le pourquoi des marches rapides
ordonnées par l'Empereur. Lucien conçut la pensée hardie de tromper ce
redoutable fonctionnaire; il passa le chapeau sur la tête, et ouvrit,
comme s'il était de la maison, la porte du sanctuaire. Le bureau de
rédaction offrit à ses regards avides une table ronde couverte d'un
tapis vert, et six chaises en merisier garnies de paille encore neuve.
Le petit carreau de cette pièce, mis en couleur, n'avait pas encore
été frotté; mais il était propre, ce qui annonçait une fréquentation
publique assez rare. Sur la cheminée une glace, une pendule d'épicier
couverte de poussière, deux flambeaux où deux chandelles avaient
été brutalement fichées, enfin des cartes de visite éparses. Sur la
table grimaçaient de vieux journaux autour d'un encrier où l'encre
séchée ressemblait à de la laque et décoré de plumes tortillées en
soleils. Il lut sur de méchants bouts de papier quelques articles d'une
écriture illisible et presque hiéroglyphique, déchirés en haut par les
compositeurs de l'imprimerie, à qui cette marque sert à reconnaître les
articles faits. Puis, çà et là, sur des papiers gris, il admira des
caricatures dessinées assez spirituellement par des gens qui sans doute
avaient tâché de tuer le temps en tuant quelque chose pour s'entretenir
la main. Sur le petit papier de tenture couleur vert d'eau, il vit
collés avec des épingles neuf dessins différents faits en charge et à
la plume sur le SOLITAIRE, livre qu'un succès inouï recommandait alors
à l'Europe et qui devait fatiguer les journalistes.

Le Solitaire en province, paraissant, les femmes étonne.—Dans un
château, le Solitaire, lu.—Effet du Solitaire sur les domestiques
animaux.—Chez les sauvages, le Solitaire expliqué, le plus succès
brillant obtient.—Le Solitaire traduit en chinois et présenté, par
l'auteur, de Pékin à l'empereur.—Par le Mont-Sauvage, Élodie violée.

Cette caricature sembla très-impudique à Lucien, mais elle le fit rire.

—Par les journaux, le Solitaire sous un dais promené
processionnellement.—Le Solitaire, faisant éclater une presse, les Ours
blesse.—Lu à l'envers, étonne le Solitaire les académiciens par des
supérieures beautés.

Lucien aperçut sur une bande de journal un dessin représentant un
rédacteur qui tendait son chapeau, et dessous: _Finot, mes cent
francs?_ signé d'un nom devenu fameux, mais qui ne sera jamais
illustre. Entre la cheminée et la croisée se trouvaient une table à
secrétaire, un fauteuil d'acajou, un panier à papiers et un tapis
oblong appelé _devant de cheminée_; le tout couvert d'une épaisse
couche de poussière. Les fenêtres n'avaient que de petits rideaux. Sur
le haut de ce secrétaire, il y avait environ vingt ouvrages déposés
pendant la journée, des gravures, de la musique, des tabatières à la
Charte, un exemplaire de la neuvième édition du Solitaire, toujours la
grande plaisanterie du moment, et une dizaine de lettres cachetées.
Quand Lucien eut inventorié cet étrange mobilier, eut fait des
réflexions à perte de vue, que cinq heures eurent sonné, il revint à
l'invalide pour le questionner. Coloquinte avait fini sa croûte et
attendait avec la patience du factionnaire le militaire décoré qui
peut-être se promenait sur le boulevard. En ce moment, une femme parut
sur le seuil de la porte après avoir fait entendre le murmure de sa
robe dans l'escalier et ce léger pas féminin si facile à reconnaître.
Elle était assez jolie.

—Monsieur, dit-elle à Lucien, je sais pourquoi vous vantez tant les
chapeaux de mademoiselle Virginie, et je viens vous demander d'abord un
abonnement d'un an; mais dites-moi ses conditions...

—Madame, je ne suis pas du journal.

—Ah!

—Un abonnement à dater d'octobre? demanda l'invalide.

—Que réclame madame? dit le vieux militaire qui reparut.

Le vieil officier entra en conférence avec la belle marchande de modes.
Quand Lucien, impatienté d'attendre, rentra dans la première pièce, il
entendit cette phrase finale:—Mais je serai très-enchantée, monsieur.
Mademoiselle Florentine pourra venir à mon magasin et choisira ce
qu'elle voudra. Je tiens les rubans. Ainsi tout est bien entendu: vous
ne parlerez plus de Virginie, une saveteuse incapable d'inventer une
forme, tandis que j'invente, moi!

Lucien entendit tomber un certain nombre d'écus dans la caisse. Puis le
militaire se mit à faire son compte journalier.

—Monsieur, je suis là depuis une heure, dit le poète d'un air assez
fâché.

—_Ils_ ne sont pas venus, dit le vétéran napoléonien en manifestant
un émoi par politesse. Ça ne m'étonne pas. Voici quelque temps que je
ne _les_ vois plus. Nous sommes au milieu du mois, voyez-vous. Ces
lapins-là ne viennent que quand on paye, entre les 29 et les 30.

—Et monsieur Finot? dit Lucien qui avait retenu le nom du directeur.

—Il est chez lui, rue Feydeau. Coloquinte, mon vieux, porte chez lui
tout ce qui est venu aujourd'hui en portant le papier à l'imprimerie.

—Où se fait donc le journal? dit Lucien en se parlant à lui-même.

—Le journal? dit l'employé qui reçut de Coloquinte le reste de l'argent
du timbre, le journal?... broum! broum! Mon vieux, sois demain à six
heures à l'imprimerie pour voir à faire filer les porteurs. Le journal,
monsieur, se fait dans la rue, chez les auteurs, à l'imprimerie, entre
onze heures et minuit. Du temps de l'Empereur, monsieur, ces boutiques
de papier gâté n'étaient pas connues. Ah! il vous aurait fait secouer
ça par quatre hommes et un caporal, et ne se serait pas laissé embêter
comme ceux-ci par des phrases. Mais, assez causé. Si mon neveu y trouve
son compte, et que l'on écrive pour le fils de _l'autre_, broum! broum!
après tout, ce n'est pas un mal. Ah ça, les abonnés ne m'ont pas l'air
d'arriver en colonne serrée: je vais quitter le poste.

—Monsieur, vous me paraissez être au fait de la rédaction du journal.

—Sous le rapport financier, broum! broum! dit le soldat en ramassant
les phlegmes qu'il avait dans le gosier. Selon les talents, cent sous
ou trois francs la colonne, cinquante lignes à soixante lettres sans
blancs, voilà. Quant aux rédacteurs, c'est de singuliers pistolets,
de petits jeunes gens dont je n'aurais pas voulu pour des soldats du
train, et qui, parce qu'ils mettent des pattes de mouche sur du papier
blanc, ont l'air de mépriser un vieux capitaine des dragons de la Garde
Impériale, retraité chef de bataillon, entré dans toutes les capitales
de l'Europe avec Napoléon...

Lucien, poussé vers la porte par le soldat de Napoléon, qui brossait sa
redingote bleue et manifestait l'intention de sortir, eut le courage de
se mettre en travers.

—Je viens pour être rédacteur, dit-il, et vous jure que je suis plein
de respect pour un capitaine de la Garde Impériale, des hommes de
bronze...

—Bien dit, mon petit pékin, reprit l'officier en frappant sur le
ventre de Lucien; mais dans quelle classe des rédacteurs voulez-vous
entrer? répliqua le soudard en passant sur le ventre de Lucien
et descendant l'escalier. Il ne s'arrêta que pour allumer son
cigare chez le portier.—S'il vient des abonnements, recevez-les et
prenez-en note, mère Chollet. Toujours l'abonnement, je ne connais
que l'abonnement, reprit-il en se tournant vers Lucien qui l'avait
suivi. Finot est mon neveu, le seul de ma famille qui m'ait adouci ma
position. Aussi quiconque cherche querelle à Finot trouve-t-il le vieux
Giroudeau, capitaine aux dragons, parti simple cavalier à l'armée de
Sambre-et-Meuse, cinq ans maître d'armes au premier hussards, armée
d'Italie! Une, deux, et le plaignant serait à l'ombre! ajouta-t-il
en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon petit, nous avons
différents corps dans les rédacteurs: il y a le rédacteur qui rédige et
qui a sa solde, le rédacteur qui rédige et qui n'a rien, ce que nous
appelons un volontaire; enfin le rédacteur qui ne rédige rien et qui
n'est pas le plus bête, il ne fait pas de fautes celui-là, il se donne
les gants d'être un homme d'esprit, il appartient au journal, il nous
paye à dîner, il flâne dans les théâtres, il entretient une actrice, il
est très-heureux. Que voulez-vous être?

—Mais rédacteur travaillant bien, et partant bien payé.

—Vous voilà comme tous les conscrits qui veulent être maréchaux de
France! Croyez-en le vieux Giroudeau, par file à gauche, pas accéléré,
allez ramasser des clous dans le ruisseau comme ce brave homme qui a
servi, ça se voit à sa tournure. Est-ce pas une horreur qu'un vieux
soldat qui est allé mille fois à la gueule du brutal ramasse des clous
dans Paris? Dieu de Dieu, tu n'es qu'un gueux, tu n'as pas soutenu
l'Empereur? Enfin, mon petit, ce particulier que vous avez vu ce matin
a gagné quarante francs dans son mois. Ferez-vous mieux? ils disent que
c'est le plus spirituel.

—Quand vous êtes allé dans Sambre-et-Meuse, on vous a dit qu'il y avait
du danger.

—Parbleu!

—Eh! bien?

—Eh! bien, allez voir mon neveu Finot, un brave garçon, le plus loyal
garçon que vous rencontrerez, si vous pouvez le rencontrer; car il se
remue comme un poisson. Dans son métier, il ne s'agit pas d'écrire,
voyez-vous, mais de faire que les autres écrivent. Il paraît que
les paroissiens aiment mieux se régaler avec les actrices que de
barbouiller du papier. Oh! c'est de singuliers pistolets! A l'honneur
de vous revoir.

Le caissier fit mouvoir sa redoutable canne plombée, une des
protectrices de Germanicus, et laissa Lucien sur le boulevard, aussi
stupéfait de ce tableau de la rédaction qu'il l'avait été des résultats
définitifs de la littérature chez Vidal et Porchon. Lucien courut dix
fois chez Andoche Finot, directeur du journal, rue Feydeau, sans jamais
le trouver. De grand matin, Finot n'était pas rentré. A midi Finot
était en course:—il déjeunait, disait-on, à tel café. Lucien allait au
café, demandait Finot à la limonadière, en surmontant des répugnances
inouïes: Finot venait de sortir. Enfin Lucien, lassé, regarda Finot
comme un personnage apocryphe et fabuleux, il trouva plus simple
de guetter Étienne Lousteau chez Flicoteaux. Le jeune journaliste
expliquerait sans doute le mystère qui planait sur la vie du journal
auquel il était attaché.

Depuis le jour béni cent fois où Lucien fit la connaissance de Daniel
d'Arthez, il avait changé de place chez Flicoteaux: les deux amis
dînaient à côté l'un de l'autre, et causaient à voix basse de haute
littérature, des sujets à traiter, de la manière de les présenter, de
les entamer, de les dénouer. En ce moment, Daniel d'Arthez tenait le
manuscrit de l'Archer de Charles IX, il y refaisait des chapitres, il
y écrivait les belles pages qui y sont, et avait encore pour quelques
jours de corrections. Il y mettait la magnifique préface qui peut-être
domine le livre, et qui jeta tant de clartés dans la jeune littérature.
Un jour, au moment où Lucien s'asseyait à côté de Daniel, qui l'avait
attendu et dont la main était dans la sienne, il vit à la porte Étienne
Lousteau qui tournait le bec de cane. Lucien quitta brusquement la
main de Daniel, et dit au garçon qu'il voulait dîner à son ancienne
place auprès du comptoir. D'Arthez jeta sur Lucien un de ces regards
angéliques, où le pardon enveloppe le reproche, et qui tomba si
vivement dans le cœur tendre du poète qu'il reprit la main de Daniel
pour la lui serrer de nouveau.

—Il s'agit pour moi d'une affaire importante, je vous en parlerai, lui
dit-il.

Lucien était à sa place au moment où Lousteau prenait la sienne;
le premier, il salua, la conversation s'engagea bientôt, et fut si
vivement poussée entre eux, que Lucien alla chercher le manuscrit des
Marguerites pendant que Lousteau finissait de dîner. Il avait obtenu de
soumettre ses sonnets au journaliste, et comptait sur sa bienveillance
de parade pour avoir un éditeur ou pour entrer au journal. A son
retour, Lucien vit, dans le coin du restaurant, Daniel tristement
accoudé qui le regarda mélancoliquement; mais, dévoré par la misère
et poussé par l'ambition, il feignit de ne pas voir son frère du
Cénacle, et suivit Lousteau. Avant la chute du jour, le journaliste et
le néophyte allèrent s'asseoir sous les arbres dans cette partie du
Luxembourg qui de la grande allée de l'Observatoire conduit à la rue
de l'Ouest. Cette rue était alors un long bourbier, bordé de planches
et de marais où les maisons se trouvaient seulement vers la rue de
Vaugirard, et le passage était si peu fréquenté, qu'au moment où Paris
dîne, deux amants pouvaient s'y quereller et s'y donner les arrhes
d'un raccommodement sans crainte d'y être vus. Le seul trouble-fête
possible était le vétéran en faction à la petite grille de la rue de
l'Ouest, si le vénérable soldat s'avisait d'augmenter le nombre de
pas qui compose sa promenade monotone. Ce fut dans cette allée, sur
un banc de bois, entre deux tilleuls, qu'Étienne écouta les sonnets
choisis pour échantillons parmi les Marguerites. Étienne Lousteau, qui,
depuis deux ans d'apprentissage, avait le pied à l'étrier en qualité
de rédacteur, et qui comptait quelques amitiés parmi les célébrités de
cette époque, était un imposant personnage aux yeux de Lucien. Aussi,
tout en détortillant le manuscrit des Marguerites, le poète de province
jugea-t-il nécessaire de faire une sorte de préface.

—Le sonnet, monsieur, est une des œuvres les plus difficiles de la
poésie. Ce petit poème a été généralement abandonné. Personne en France
n'a pu rivaliser Pétrarque, dont la langue, infiniment plus souple que
la nôtre, admet des jeux de pensée repoussés par notre _positivisme_
(pardonnez-moi ce mot). Il m'a donc paru original de débuter par
un recueil de sonnets. Victor Hugo a pris l'ode, Canalis le poème,
Béranger la chanson, Casimir Delavigne la tragédie.

—Êtes-vous classique ou romantique? lui demanda Lousteau.

L'air étonné de Lucien dénotait une si complète ignorance de l'état des
choses dans la République des Lettres, que Lousteau jugea nécessaire de
l'éclairer.

—Mon cher, vous arrivez au milieu d'une bataille acharnée, il faut
vous décider promptement. La littérature est partagée d'abord en
plusieurs zones; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les
écrivains royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques.
La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des
opinions politiques, et il s'ensuit une guerre à toutes armes, encre
à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies pointues, sobriquets à
outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une
singulière bizarrerie, les Royalistes romantiques demandent la liberté
littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues
à notre littérature; tandis que les Libéraux veulent maintenir les
unités, l'allure de l'alexandrin et les formes classiques. Les opinions
littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp, avec les opinions
politiques. Si vous êtes éclectique, vous n'aurez personne pour vous.
De quel côté vous rangez-vous?

—Quels sont les plus forts?

—Les journaux libéraux ont beaucoup plus d'abonnés que les journaux
royalistes et ministériels; néanmoins Lamartine et Victor Hugo percent,
quoique monarchiques et religieux, quoique protégés par la cour et
par le clergé.—Bah! des sonnets, c'est de la littérature d'avant
Boileau, dit Étienne en voyant Lucien effrayé d'avoir à choisir entre
deux bannières. Soyez romantique. Les romantiques se composent de
jeunes gens, et les classiques sont des perruques: les romantiques
l'emporteront.

Le mot perruque était le dernier mot trouvé par le journalisme
romantique, qui en avait affublé les classiques.

—LA PAQUERETTE! dit Lucien en choisissant le premier des deux sonnets
qui justifiaient le titre et servaient d'inauguration.

    Paquerettes des prés, vos couleurs assorties
    Ne brillent pas toujours pour égayer les yeux;
    Elles disent encor les plus chers de nos vœux
    En un poème où l'homme apprend ses sympathies:

    Vos étamines d'or par de l'argent serties
    Révèlent les trésors dont il fera ses dieux;
    Et vos filets, où coule un sang mystérieux,
    Ce que coûte un succès en douleurs ressenties!

    Est-ce pour être éclos le jour où du tombeau
    Jésus, ressuscité sur un monde plus beau,
    Fit pleuvoir des vertus en secouant ses ailes.

    Que l'automne revoit vos courts pétales blancs
    Parlant à nos regards de plaisirs infidèles,
    Ou pour nous rappeler la fleur de nos vingt ans?

Lucien fut piqué de la parfaite immobilité de Lousteau pendant qu'il
écoutait ce sonnet; il ne connaissait pas encore la déconcertante
impassibilité que donne l'habitude de la critique, et qui distingue les
journalistes fatigués de prose, de drames et de vers. Le poète, habitué
à recevoir des applaudissements, dévora son désappointement; il lut le
sonnet préféré par madame de Bargeton et par quelques-uns de ses amis
du Cénacle.

—Celui-ci lui arrachera peut-être un mot, pensa-t-il.


DEUXIÈME SONNET.

LA MARGUERITE.

    Je suis la marguerite, et j'étais la plus belle
    Des fleurs dont s'étoilait le gazon velouté.
    Heureuse, on me cherchait pour ma seule beauté,
    Et mes jours se flattaient d'une aurore éternelle.

    Hélas! malgré mes vœux, une vertu nouvelle
    A versé sur mon front sa fatale clarté;
    Le sort m'a condamnée au don de vérité,
    Et je souffre et je meurs: la science est mortelle.

    Je n'ai plus de silence et n'ai plus de repos;
    L'amour vient m'arracher l'avenir en deux mots,
    Il déchire mon cœur pour y lire qu'on l'aime.

    Je suis la seule fleur qu'on jette sans regret:
    On dépouille mon front de son blanc diadème,
    Et l'on me foule aux pieds dès qu'on a mon secret.

Quand il eut fini, le poète regarda son aristarque. Étienne Lousteau
contemplait les arbres de la pépinière.

—Eh! bien? lui dit Lucien.

—Eh! bien? mon cher, allez! Ne vous écouté-je pas? A Paris, écouter
sans mot dire est un éloge.

—En avez-vous assez? dit Lucien.

—Continuez, répondit assez brusquement le journaliste.

Lucien lut le sonnet suivant; mais il le lut la mort au cœur, et le
sang-froid impénétrable de Lousteau lui glaça son débit. Plus avancé
dans la vie littéraire, il aurait su que, chez les auteurs, le silence
et la brusquerie en pareille circonstance trahissent la jalousie que
cause une belle œuvre, de même que leur admiration annonce le bonheur
inspiré par une œuvre médiocre qui rassure leur amour-propre.


TRENTIÈME SONNET.

LE CAMÉLIA.

    Chaque fleur dit un mot du livre de nature:
    La rose est à l'amour et fête la beauté,
    La violette exhale une âme aimante et pure,
    Et le lis resplendit de sa simplicité.

    Mais le camélia, monstre de la culture,
    Rose sans ambroisie et lis sans majesté,
    Semble s'épanouir, aux saisons de froidure,
    Pour les ennuis coquets de la virginité.

    Cependant, au rebord des loges de théâtre,
    J'aime à voir, évasant leurs pétales d'albâtre,
    Couronne de pudeur, de blancs camélias

    Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes
    Qui savent inspirer un amour pur aux âmes,
    Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias.

—Que pensez-vous de mes pauvres sonnets? demanda formellement Lucien.

—Voulez-vous la vérité? dit Lousteau.

—Je suis assez jeune pour l'aimer, et je veux trop réussir pour ne pas
l'entendre sans me fâcher, mais non sans désespoir, répondit Lucien.

—Hé! bien, mon cher, les entortillages du premier annoncent une œuvre
faite à Angoulême et qui vous a sans doute trop coûté pour y renoncer;
le second et le troisième sentent déjà Paris; mais lisez-m'en un autre
encore? ajouta-t-il en faisant un geste qui parut charmant au grand
homme de province.

Encouragé par cette demande, Lucien lut avec plus de confiance le
sonnet que préféraient d'Arthez et Bridau, peut-être à cause de sa
couleur.


CINQUANTIÈME SONNET.

LA TULIPE.

    Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande;
    Et telle est ma beauté que l'avare Flamand
    Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,
    Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.

    Mon air est féodal, et, comme une Yolande
    Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement,
    Je porte des blasons peints sur mon vêtement;
    Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande;

    Le jardinier divin a filé de ses doigts
    Les rayons du soleil et la pourpre des rois
    Pour me faire une robe à trame douce et fine.

    Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur,
    Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur
    Dans mon calice fait comme un vase de Chine.

—Eh! bien? dit Lucien après un moment de silence qui lui sembla d'une
longueur démesurée.

—Mon cher, dit gravement Étienne Lousteau en voyant le bout des bottes
que Lucien avait apportées d'Angoulême et qu'il achevait d'user, je
vous engage à noircir vos bottes avec votre encre afin de ménager votre
cirage, à faire des curedents de vos plumes pour vous donner l'air
d'avoir dîné quand vous vous promenez, en sortant de chez Flicoteaux,
dans la belle allée de ce jardin, et à chercher une place quelconque.
Devenez petit-clerc d'huissier si vous avez du cœur, commis si vous
avez du plomb dans les reins, ou soldat si vous aimez la musique
militaire. Vous avez l'étoffe de trois poètes; mais, avant d'avoir
percé, vous avez six fois le temps de mourir de faim, si vous comptez
sur les produits de votre poésie pour vivre. Or, vos intentions sont,
d'après vos trop jeunes discours, de battre monnaie avec votre encrier.
Je ne juge pas votre poésie, elle est de beaucoup supérieure à toutes
les poésies qui encombrent les magasins de la librairie. Ces élégants
rossignols, vendus un peu plus cher que les autres à cause de leur
papier vélin, viennent presque tous s'abattre sur les rives de la
Seine, où vous pouvez aller étudier leurs chants, si vous voulez faire
un jour quelque pèlerinage instructif sur les quais de Paris, depuis
l'étalage du père Jérôme, au pont Notre-Dame, jusqu'au Pont-Royal.
Vous rencontrerez là tous les Essais poétiques, les Inspirations, les
Élévations, les Hymnes, les Chants, les Ballades, les Odes, enfin
toutes les couvées écloses depuis sept années, des muses couvertes de
poussière, éclaboussées par les fiacres, violées par tous les passants
qui veulent voir la vignette du titre. Vous ne connaissez personne,
vous n'avez d'accès dans aucun journal, vos Marguerites resteront
chastement pliées comme vous les tenez: elles n'écloront jamais au
soleil de la publicité dans la prairie des grandes marges, émaillée des
fleurons que prodigue l'illustre Dauriat, le libraire des célébrités,
le roi des Galeries-de-Bois. Mon pauvre enfant, je suis venu comme
vous le cœur plein d'illusions, poussé par l'amour de l'Art, porté
par d'invincibles élans vers la gloire: j'ai trouvé les réalités du
métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère.
Mon exaltation, maintenant concentrée, mon effervescence première me
cachaient le mécanisme du monde; il a fallu le voir, se cogner à tous
les rouages, heurter les pivots, me graisser aux huiles, entendre le
cliquetis des chaînes et des volants. Comme moi, vous allez savoir
que, sous toutes ces belles choses rêvées, s'agitent des hommes, des
passions et des nécessités. Vous vous mêlerez forcément à d'horribles
luttes, d'œuvre à œuvre, d'homme à homme, de parti à parti, où il
faut se battre systématiquement pour ne pas être abandonné par les
siens. Ces combats ignobles désenchantent l'âme, dépravent le cœur
et fatiguent en pure perte; car vos efforts servent souvent à faire
couronner un homme que vous haïssez, un talent secondaire présenté
malgré vous comme un génie. La vie littéraire a ses coulisses. Les
succès surpris ou mérités, voilà ce qu'applaudit le parterre; les
moyens, toujours hideux, les comparses enluminés, les claqueurs et les
garçons de service, voilà ce que recèlent les coulisses. Vous êtes
encore au parterre. Il en est temps, abdiquez avant de mettre un pied
sur la première marche du trône que se disputent tant d'ambitions, et
ne vous déshonorez pas comme je le fais pour vivre. (Une larme mouilla
les yeux d'Étienne Lousteau.) Savez-vous comment je vis? reprit-il
avec un accent de rage. Le peu d'argent que pouvait me donner ma
famille fut bientôt mangé. Je me trouvai sans ressource après avoir
fait recevoir une pièce au Théâtre-Français. Au Théâtre-Français, la
protection d'un prince ou d'un Premier Gentilhomme de la Chambre du
Roi ne suffit pas pour faire obtenir un tour de faveur: les comédiens
ne cèdent qu'à ceux qui menacent leur amour-propre. Si vous aviez
le pouvoir de faire dire que le jeune premier a un asthme, la jeune
première une fistule où vous voudrez, que la soubrette tue les mouches
au vol, vous seriez joué demain. Je ne sais pas si dans deux ans d'ici
je serai, moi qui vous parle, en état d'obtenir un semblable pouvoir:
il faut trop d'amis. Où, comment et par quoi gagner mon pain, fut une
question que je me suis faite en sentant les atteintes de la faim.
Après bien des tentatives, après avoir écrit un roman anonyme payé deux
cents francs par Doguereau, qui n'y a pas gagné grand'chose, il m'a
été prouvé que le journalisme seul pourrait me nourrir. Mais comment
entrer dans ces boutiques? Je ne vous raconterai pas mes démarches et
mes sollicitations inutiles, ni six mois passés à travailler comme
surnuméraire et à m'entendre dire que j'effarouchais l'abonné, quand au
contraire je l'apprivoisais. Passons sur ces avanies. Je rends compte
aujourd'hui des théâtres du boulevard, presque gratis, dans le journal
qui appartient à Finot, ce gros garçon qui déjeune encore deux ou
trois fois par mois au café Voltaire (mais vous n'y allez pas!). Finot
est rédacteur en chef. Je vis en vendant les billets que me donnent
les directeurs de ces théâtres pour solder ma sous-bienveillance au
journal, les livres que m'envoient les libraires et dont je dois
parler. Enfin je trafique, une fois Finot satisfait, des tributs en
nature qu'apportent les industries pour lesquels ou contre lesquels
il me permet de lancer des articles. L'_Eau carminative_, la _Pâte
des Sultanes_, l'_Huile céphalique_, la _Mixture brésilienne_ payent
un article goguenard vingt ou trente francs. Je suis forcé d'aboyer
après le libraire qui donne peu d'exemplaires au journal: le journal
en prend deux que vend Finot, il m'en faut deux à vendre. Publiât-il
un chef-d'œuvre, le libraire avare d'exemplaires est assommé. C'est
ignoble, mais je vis de ce métier, moi comme cent autres! Ne croyez pas
le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire: tout
dans ces deux mondes est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur
ou corrompu. Quand il s'agit d'une entreprise de librairie un peu
considérable, le libraire me paye, de peur d'être attaqué. Aussi mes
revenus sont-ils en rapport avec les prospectus. Quand le Prospectus
sort en éruptions miliaires, l'argent entre à flots dans mon gousset,
je régale alors mes amis. Pas d'affaires en librairie, je dîne chez
Flicoteaux. Les actrices payent aussi les éloges, mais les plus habiles
payent les critiques, le silence est ce qu'elles redoutent le plus.
Aussi une critique, faite pour être rétorquée ailleurs, vaut-elle
mieux et se paye-t-elle plus cher qu'un éloge tout sec, oublié le
lendemain. La polémique, mon cher, est le piédestal des célébrités.
A ce métier de spadassin des idées et des réputations industrielles,
littéraires et dramatiques, je gagne cinquante écus par mois, je puis
vendre un roman cinq cents francs, et je commence à passer pour un
homme redoutable. Quand, au lieu de vivre chez Florine aux dépens d'un
droguiste qui se donne des airs de milord, je serai dans mes meubles,
que je passerai dans un grand journal où j'aurai un feuilleton, ce
jour-là, mon cher, Florine deviendra une grande actrice; quant à moi,
je ne sais pas alors ce que je puis devenir: ministre ou honnête homme,
tout est encore possible. (Il releva sa tête humiliée, jeta vers le
feuillage un regard de désespoir accusateur et terrible.) Et j'ai une
belle tragédie reçue! Et j'ai dans mes papiers un poème qui mourra! Et
j'étais bon! J'avais le cœur pur: j'ai pour maîtresse une actrice du
Panorama-Dramatique, moi qui rêvais de belles amours parmi les femmes
les plus distinguées du grand monde! Enfin, pour un exemplaire refusé
par le libraire à mon journal, je dis du mal d'un livre que je trouve
beau!

Lucien, ému aux larmes, serra la main d'Étienne.

—En dehors du monde littéraire, dit le journaliste en se levant et se
dirigeant vers la grande allée de l'Observatoire où les deux poètes se
promenèrent comme pour donner plus d'air à leurs poumons, il n'existe
pas une seule personne qui connaisse l'horrible odyssée par laquelle on
arrive à ce qu'il faut nommer, selon les talents, la vogue, la mode,
la réputation, la renommée, la célébrité, la faveur publique, ces
différents échelons qui mènent à la gloire, et qui ne la remplacent
jamais. Ce phénomène moral, si brillant, se compose de mille accidents
qui varient avec tant de rapidité, qu'il n'y a pas exemple de deux
hommes parvenus par une même voie. Canalis et Nathan sont deux faits
dissemblables et qui ne se renouvelleront pas. D'Arthez, qui s'éreinte
à travailler, deviendra célèbre par un autre hasard. Cette réputation
tant désirée est presque toujours une prostituée couronnée. Oui, pour
les basses œuvres de la littérature, elle représente la pauvre fille
qui gèle au coin des bornes; pour la littérature secondaire, c'est la
femme entretenue qui sort des mauvais lieux du journalisme et à qui je
sers de souteneur; pour la littérature heureuse, c'est la brillante
courtisane insolente, qui a des meubles, paye des contributions à
l'État, reçoit les grands seigneurs, les traite et les maltraite, a sa
livrée, sa voiture, et qui peut faire attendre ses créanciers altérés.
Ah! ceux pour qui elle est, pour moi jadis, pour vous aujourd'hui, un
ange aux ailes diaprées, revêtu de sa tunique blanche, montrant une
palme verte dans sa main, une flamboyante épée dans l'autre, tenant à
la fois de l'abstraction mythologique qui vit au fond d'un puits et de
la pauvre fille vertueuse exilée dans un faubourg, ne s'enrichissant
qu'aux clartés de la vertu par les efforts d'un noble courage, et
revolant aux cieux avec un caractère immaculé, quand elle ne décède
pas souillée, fouillée, violée, oubliée, dans le char des pauvres: ces
hommes à cervelle cerclée de bronze, aux cœurs encore chauds sous les
tombées de neige de l'expérience, ils sont rares dans le pays que vous
voyez à nos pieds, dit-il en montrant la grande ville qui fumait au
déclin du jour.

Une vision du Cénacle passa rapidement aux yeux de Lucien et l'émut,
mais il fut entraîné par Lousteau qui continua son effroyable
lamentation.

—Ils sont rares et clair-semés dans cette cuve en fermentation, rares
comme les vrais amants dans le monde amoureux, rares comme les fortunes
honnêtes dans le monde financier, rares comme un homme pur dans le
journalisme. L'expérience du premier qui m'a dit ce que je vous dis a
été perdue, comme la mienne sera sans doute inutile pour vous. Toujours
la même ardeur précipite chaque année, de la province ici, un nombre
égal, pour ne pas dire croissant, d'ambitions imberbes qui s'élancent
la tête haute, le cœur altier, à l'assaut de la Mode, cette espèce
de princesse Tourandocte des Mille et Un jours pour qui chacun veut
être le prince Calaf! Mais aucun ne devine l'énigme. Tous tombent dans
la fosse du malheur, dans la boue du journal, dans les marais de la
librairie. Ils glanent, ces mendiants, des articles biographiques, des
tartines, des faits-Paris aux journaux, ou des livres commandés par
de logiques marchands de papier noirci qui préfèrent une bêtise qui
s'enlève en quinze jours à un chef-d'œuvre qui veut du temps pour se
vendre. Ces chenilles, écrasées avant d'être papillons, vivent de honte
et d'infamie, prêtes à mordre un talent naissant, sur l'ordre d'un
pacha du Constitutionnel, de la Quotidienne, des Débats, au signal des
libraires, à la prière d'un camarade jaloux, souvent pour un dîner.
Ceux qui surmontent les obstacles oublient les misères de leur début.
Moi qui vous parle, j'ai fait pendant six mois des articles où j'ai
mis la fleur de mon esprit pour un misérable qui les disait de lui, qui
sur ces échantillons a passé rédacteur d'un feuilleton: il ne m'a pas
pris pour collaborateur, il ne m'a pas même donné cent sous, je suis
forcé de lui tendre la main et de lui serrer la sienne.

—Et pourquoi? dit fièrement Lucien.

—Je puis avoir besoin de mettre dix lignes dans son feuilleton,
répondit froidement Lousteau. Enfin, mon cher, travailler n'est pas le
secret de la fortune en littérature, il s'agit d'exploiter le travail
d'autrui. Les propriétaires de journaux sont des entrepreneurs, nous
sommes des maçons. Aussi plus un homme est médiocre, plus promptement
arrive-t-il; il peut avaler des crapauds vivants, se résigner à tout,
flatter les petites passions basses des sultans littéraires, comme un
nouveau-venu de Limoges, Hector Merlin, qui fait déjà de la politique
dans un journal du centre droit, et qui travaille à notre petit
journal: je lui ai vu ramasser le chapeau tombé d'un rédacteur en chef.
En n'offusquant personne, ce garçon-là passera entre les ambitions
rivales pendant qu'elles se battront. Vous me faites pitié. Je me vois
en vous comme j'étais, et je suis sûr que vous serez, dans un ou deux
ans, comme je suis. Vous croirez à quelque jalousie secrète, à quelque
intérêt personnel dans ces conseils amers; mais ils sont dictés par le
désespoir du damné qui ne peut plus quitter l'Enfer. Personne n'ose
dire ce que je vous crie avec la douleur de l'homme atteint au cœur et
comme un autre Job sur le fumier: Voici mes ulcères!

—Lutter sur ce champ ou ailleurs, je dois lutter, dit Lucien.

—Sachez-le donc! reprit Lousteau, cette lutte sera sans trêve si
vous avez du talent, car votre meilleure chance serait de n'en pas
avoir. L'austérité de votre conscience aujourd'hui pure fléchira
devant ceux à qui vous verrez votre succès entre les mains; qui, d'un
mot, peuvent vous donner la vie et qui ne voudront pas le dire: car,
croyez-moi, l'écrivain à la mode est plus insolent, plus dur envers les
nouveaux-venus que ne l'est le plus brutal libraire. Où le libraire
ne voit qu'une perte, l'auteur redoute un rival: l'un vous éconduit,
l'autre vous écrase. Pour faire de belles œuvres, mon pauvre enfant,
vous puiserez à pleines plumées d'encre dans votre cœur la tendresse,
la séve, l'énergie, et vous l'étalerez en passions, en sentiments, en
phrases! Oui, vous écrirez au lieu d'agir, vous chanterez au lieu de
combattre, vous aimerez, vous haïrez, vous vivrez dans vos livres;
mais quand vous aurez réservé vos richesses pour votre style, votre
or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en
guenilles dans les rues de Paris, heureux d'avoir lancé, en rivalisant
avec l'État Civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse, René,
que vous aurez gâté votre vie et votre estomac pour donner la vie à
cette création, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée
dans les lagunes de l'oubli par les journalistes, ensevelie par vos
meilleurs amis. Pourrez-vous attendre le jour où votre créature
s'élancera réveillée par qui? quand? comment? Il existe un magnifique
livre, le _pianto_ de l'incrédulité, Obermann, qui se promène solitaire
dans le désert des magasins, et que dès lors les libraires appellent
ironiquement un rossignol: quand Pâques arrivera-t-il pour lui?
personne ne le sait! Avant tout, essayez de trouver un libraire assez
osé pour imprimer les Marguerites? Il ne s'agit pas de vous les faire
payer, mais de les imprimer. Vous verrez alors des scènes curieuses.

Cette rude tirade, prononcée avec les accents divers des passions
qu'elle exprimait, tomba comme une avalanche de neige dans le cœur
de Lucien et y mit un froid glacial. Il demeura debout et silencieux
pendant un moment. Enfin, son cœur, comme stimulé par l'horrible poésie
des difficultés, éclata. Lucien serra la main de Lousteau, et lui
cria:—Je triompherai!

—Bon! dit le journaliste, encore un chrétien qui descend dans l'arène
pour se livrer aux bêtes. Mon cher, il y a ce soir une première
représentation au Panorama-Dramatique, elle ne commencera qu'à huit
heures, il est six heures, allez mettre votre meilleur habit, enfin
soyez convenable. Venez me prendre. Je demeure rue de La Harpe,
au-dessus du café Servel, au quatrième étage. Nous passerons chez
Dauriat d'abord. Vous persistez, n'est-ce pas? Eh! bien, je vous ferai
connaître ce soir un des rois de la librairie et quelques journalistes.
Après le spectacle, nous souperons chez ma maîtresse avec des amis, car
notre dîner ne peut pas compter pour un repas. Vous y trouverez Finot,
le rédacteur en chef et le propriétaire de mon journal. Vous savez le
mot de Minette du Vaudeville: _Le temps est un grand maigre_? eh! bien,
pour nous le hasard est aussi un grand maigre, il faut le tenter.

—Je n'oublierai jamais cette journée, dit Lucien.

—Munissez-vous de votre manuscrit, et soyez en tenue, moins à cause de
Florine que du libraire.

La bonhomie de camarade, qui succédait au cri violent du poète peignant
la guerre littéraire, toucha Lucien tout aussi vivement qu'il l'avait
été naguère à la même place par la parole grave et religieuse de
d'Arthez. Animé par la perspective d'une lutte immédiate entre les
hommes et lui, l'inexpérimenté jeune homme ne soupçonna point la
réalité des malheurs moraux que lui dénonçait le journaliste. Il ne
se savait pas placé entre deux voies distinctes, entre deux systèmes
représentés par le Cénacle et par le Journalisme, dont l'un était long,
honorable, sûr; l'autre semé d'écueils et périlleux, plein de ruisseaux
fangeux où devait se crotter sa conscience. Son caractère le portait
à prendre le chemin le plus court, en apparence le plus agréable, à
saisir les moyens décisifs et rapides. Il ne vit en ce moment aucune
différence entre la noble amitié de d'Arthez et la facile camaraderie
de Lousteau. Cet esprit mobile aperçut dans le Journal une arme à sa
portée, il se sentait habile à la manier, il la voulut prendre. Ébloui
par les offres de son nouvel ami dont la main frappa la sienne avec
un laisser-aller qui lui parut gracieux, pouvait-il savoir que, dans
l'armée de la Presse, chacun a besoin d'amis, comme les généraux ont
besoin de soldats! Lousteau, lui voyant de la résolution, le racolait
en espérant se l'attacher. Le journaliste en était à son premier ami,
comme Lucien à son premier protecteur: l'un voulait passer caporal,
l'autre voulait être soldat.

Lucien revint joyeusement à son hôtel, où il fit une toilette aussi
soignée que le jour néfaste où il avait voulu se produire dans la loge
de la marquise d'Espard à l'Opéra. Mais déjà ses habits lui allaient
mieux, il se les était appropriés. Il mit son beau pantalon collant
de couleur claire, de jolies bottes à glands qui lui avaient coûté
quarante francs, et son habit de bal. Ses abondants et fins cheveux
blonds, il les fit friser, parfumer, ruisseler en boucles brillantes.
Son front se para d'une audace puisée dans le sentiment de sa valeur
et de son avenir. Ses mains de femme furent soignées, leurs ongles en
amande devinrent nets et rosés. Sur son col de satin noir, les blanches
rondeurs de son menton étincelèrent. Jamais un plus joli jeune homme ne
descendit la montagne du pays latin. Lucien était beau comme un dieu
grec. Il prit un fiacre, et fut à sept heures moins un quart à la porte
de la maison du café Servel. La portière l'invita à grimper quatre
étages en lui donnant des notions topographiques assez compliquées.
Armé de ces renseignements, il trouva, non sans peine, une porte
ouverte au bout d'un long corridor obscur, et reconnut la chambre
classique du quartier latin. La misère des jeunes gens le poursuivait
là comme rue de Cluny, chez d'Arthez, chez Chrestien, partout! Mais,
partout, elle se recommande par l'empreinte que lui donne le caractère
du patient. Là cette misère était sinistre. Un lit en noyer, sans
rideaux, au bas duquel grimaçait un méchant tapis d'occasion; aux
fenêtres, des rideaux jaunis par la fumée d'une cheminée qui n'allait
pas et par celle du cigare; sur la cheminée, une lampe Carcel donnée
par Florine et encore échappée au Mont-de-Piété; puis, une commode
d'acajou terni, une table chargée de papiers, deux ou trois plumes
ébouriffées là-dessus, pas d'autres livres que ceux apportés la veille
ou pendant la journée: tel était le mobilier de cette chambre dénuée
d'objets de valeur, mais qui offrait un ignoble assemblage de mauvaises
bottes bâillant dans un coin, de vieilles chaussettes à l'état de
dentelle; dans un autre, des cigares écrasés, des mouchoirs sales, des
chemises en deux volumes, des cravates à trois éditions. C'était enfin
un bivouac littéraire meublé de choses négatives et de la plus étrange
nudité qui se puisse imaginer. Sur la table de nuit, chargée des livres
lus pendant la matinée, brillait le rouleau rouge de Fumade. Sur le
manteau de la cheminée erraient un rasoir, une paire de pistolets,
une boîte à cigares. Dans un panneau, Lucien vit des fleurets croisés
sous un masque. Trois chaises et deux fauteuils, à peine dignes du
plus méchant hôtel garni de cette rue, complétaient cet ameublement.
Cette chambre, à la fois sale et triste, annonçait une vie sans repos
et sans dignité: on y dormait, on y travaillait à la hâte, elle était
habitée par force, on éprouvait le besoin de la quitter. Quelle
différence entre ce désordre cynique et la propre, la décente misère de
d'Arthez?... Ce conseil enveloppé dans un souvenir, Lucien ne l'écouta
pas, car Étienne lui fit une plaisanterie pour masquer le nu du Vice.

—Voilà mon chenil, ma grande représentation est rue de Bondy, dans le
nouvel appartement que notre droguiste a meublé pour Florine, et que
nous inaugurons ce soir.

Étienne Lousteau avait un pantalon noir, des bottes bien cirées, un
habit boutonné jusqu'au cou; sa chemise, que Florine devait sans doute
lui changer, était cachée par un col de velours, et il brossait son
chapeau pour lui donner l'apparence du neuf.

—Partons, dit Lucien.

—Pas encore, j'attends un libraire pour avoir de la monnaie, on jouera
peut-être. Je n'ai pas un liard; et, d'ailleurs, il me faut des gants.

En ce moment les deux nouveaux amis entendirent les pas d'un homme dans
le corridor.

—C'est lui, dit Lousteau. Vous allez voir, mon cher, la tournure
que prend la Providence quand elle se manifeste aux poètes. Avant
de contempler dans sa gloire Dauriat le libraire fashionable, vous
aurez vu le libraire du quai des Augustins, le libraire escompteur,
le marchand de ferraille littéraire, le Normand ex-vendeur de salade.
Arrivez donc, vieux Tartare? cria Lousteau.

—Me voilà, dit une voix fêlée comme celle d'une cloche cassée.

—Avec de l'argent?

—De l'argent? il n'y en a plus en librairie, répondit un jeune homme
qui entra en regardant Lucien d'un air curieux.

—Vous me devez cinquante francs d'abord, reprit Lousteau. Puis voici
deux exemplaires d'un Voyage en Égypte qu'on dit une merveille, il
y foisonne des gravures, il se vendra: Finot a été payé pour deux
articles que je dois faire. _Item_, deux des derniers romans de Victor
Ducange, un auteur illustre au Marais. _Item_, deux exemplaires du
second ouvrage d'un commençant, Paul de Kock, qui travaille dans le
même genre. _Item_, deux d'Yseult de Dôle, un joli ouvrage de province.
En tout cent francs, au prix fort. Ainsi vous me devez cent francs, mon
petit Barbet.

Barbet regarda les livres en en examinant les tranches et les
couvertures avec soin.

—Oh! ils sont dans un état parfait de conservation, s'écria Lousteau.
Le Voyage n'est pas coupé, ni le Paul de Kock, ni le Ducange, ni
celui-là sur la cheminée, _Considérations sur la symbolique_, je vous
l'abandonne, le mythe est si ennuyeux, que je le donne pour ne pas en
voir sortir des milliers de mites.

—Eh! bien, dit Lucien, comment ferez-vous vos articles?

Barbet jeta sur Lucien un regard de profond étonnement, et reporta ses
yeux sur Étienne en ricanant:—On voit que monsieur n'a pas le malheur
d'être homme de lettres.

—Non, Barbet, non. Monsieur est un poète, un grand poète qui enfoncera
Canalis, Béranger et Delavigne. Il ira loin, à moins qu'il ne se jette
à l'eau, encore irait-il jusqu'à Saint-Cloud.

—Si j'avais un conseil à donner à monsieur, dit Barbet, ce serait de
laisser les vers et de se mettre à la prose. On ne veut plus de vers
sur le quai.

Barbet avait une méchante redingote boutonnée par un seul bouton,
son col était gras, il gardait son chapeau sur la tête, il portait
des souliers, son gilet entr'ouvert laissait voir une bonne grosse
chemise de toile forte. Sa figure ronde, percée de deux yeux avides,
ne manquait pas de bonhomie; mais il avait dans le regard l'inquiétude
vague des gens habitués à s'entendre demander de l'argent et qui en
ont. Il paraissait rond et facile, tant sa finesse était cotonnée
d'embonpoint. Après avoir été commis, il avait pris depuis deux ans
une misérable petite boutique sur le quai, d'où il s'élançait chez
les journalistes, chez les auteurs, chez les imprimeurs, y achetant à
bas pris les livres qui leur étaient donnés, et gagnant ainsi quelque
dix ou vingt francs par jour. Riche de ses économies, il flairait les
besoins de chacun, il espionnait quelque bonne affaire, il escomptait
au taux de quinze ou vingt pour cent, chez les auteurs gênés, les
effets des libraires auxquels il allait le lendemain acheter, à prix
débattus au comptant, quelques bons livres demandés; puis il leur
rendait leurs propres effets au lieu d'argent. Il avait fait ses
études, et son instruction lui servait à éviter soigneusement la poésie
et les romans modernes. Il affectionnait les petites entreprises,
les livres d'utilité dont l'entière propriété coûtait mille francs
et qu'il pouvait exploiter à son gré, tels que l'_Histoire de France
mise à la portée des enfants_, la _Tenue des livres en vingt leçons_,
la _Botanique des jeunes filles_. Il avait laissé échapper déjà deux
ou trois bons livres, après avoir fait revenir vingt fois les auteurs
chez lui, sans se décider à leur acheter leur manuscrit. Quand on lui
reprochait sa couardise, il montrait la relation d'un fameux procès
dont le manuscrit, pris dans les journaux, ne lui coûtait rien, et lui
avait rapporté deux ou trois mille francs.

Barbet était le libraire trembleur, qui vit de noix et de pain, qui
souscrit peu de billets, qui grappille sur les factures, les réduit,
colporte lui-même ses livres on ne sait où, mais qui les place et se
les fait payer. Il était la terreur des imprimeurs, qui ne savaient
comment le prendre: il les payait sous escompte et rognait leurs
factures en devinant des besoins urgents; puis il ne se servait plus de
ceux qu'il avait étrillés, en craignant quelque piége.

—Hé! bien, continuons-nous nos affaires? dit Lousteau.

—Eh! mon petit, dit familièrement Barbet, j'ai dans ma boutique six
mille volumes à vendre. Or, selon le mot d'un vieux libraire, les
_livres_ ne sont pas des _francs_. La librairie va mal.

—Si vous alliez dans sa boutique, mon cher Lucien, dit Étienne, vous
trouveriez sur un comptoir en bois de chêne, qui vient de la vente
après faillite de quelque marchand de vin, une chandelle non mouchée,
elle se consume alors moins vite. A peine éclairé par cette lueur
anonyme, vous apercevriez des casiers vides. Pour garder ce néant, un
petit garçon en veste bleue souffle dans ses doigts, bat la semelle, ou
se brasse comme un cocher de fiacre sur son siége. Regardez! pas plus
de livres que je n'en ai ici. Personne ne peut deviner le commerce qui
se fait là.

—Voici un billet de cent francs à trois mois, dit Barbet qui ne put
s'empêcher de sourire en sortant un papier timbré de sa poche, et
j'emporterai vos bouquins. Voyez-vous, je ne peux plus donner d'argent
comptant, les ventes sont trop difficiles. J'ai pensé que vous aviez
besoin de moi, j'étais sans le sou, j'ai souscrit un effet pour vous
obliger, car je n'aime pas à donner ma signature.

—Ainsi, vous voulez encore mon estime et des remercîments? dit Lousteau.

—Quoiqu'on ne paye pas ses billets avec des sentiments, je les
accepterai tout de même, répondit Barbet.

—Mais il me faut des gants, et les parfumeurs auront la lâcheté de
refuser votre papier, dit Lousteau. Tenez, voilà une superbe gravure,
là, dans le premier tiroir de la commode, elle vaut quatre-vingts
francs, elle est avant la lettre et après l'article, car j'en ai fait
un assez bouffon. Il y avait à mordre sur Hippocrate refusant les
présents d'Artaxerxès. Hein! cette belle planche convient à tous les
médecins qui refusent les dons exagérés des satrapes parisiens. Vous
trouverez encore sous la gravure une trentaine de romances. Allons,
prenez le tout, et donnez-moi quarante francs.

—Quarante francs! dit le libraire en jetant un cri de poule effrayée,
tout au plus vingt. Encore puis-je les perdre, ajouta Barbet.

—Où sont les vingt francs? dit Lousteau.

—Ma foi, je ne sais pas si je les ai, dit Barbet en se fouillant. Les
voilà. Vous me dépouillez, vous avez sur moi un ascendant...

—Allons, partons, dit Lousteau qui prit le manuscrit de Lucien et fit
un trait à l'encre sous la corde.

—Avez-vous encore quelque chose? demanda Barbet.

—Rien, mon petit Shylock. Je te ferai faire une affaire excellente (où
tu perdras mille écus, pour t'apprendre à me voler ainsi), dit à voix
basse Étienne à Lucien.

—Et vos articles? dit Lucien en roulant vers le Palais-Royal.

—Bah! vous ne savez pas comment cela se bâcle. Quant au voyage en
Égypte, j'ai ouvert le livre et lu des endroits çà et là sans le
couper, j'y ai découvert onze fautes de français. Je ferai une colonne
en disant que si l'auteur a appris le langage des canards gravés sur
les cailloux égyptiens appelés des obélisques, il ne connaît pas sa
langue, et je le lui prouverai. Je dirai qu'au lieu de nous parler
d'histoire naturelle et d'antiquités, il aurait dû ne s'occuper que
de l'avenir de l'Égypte, du progrès de la civilisation, des moyens de
rallier l'Égypte à la France, qui, après l'avoir conquise et perdue,
peut se l'attacher encore par l'ascendant moral. Là-dessus une tartine
patriotique, le tout entrelardé de tirades sur Marseille, sur le
Levant, sur notre commerce.

—Mais s'il avait fait cela, que diriez-vous?

—Hé! bien, je dirais qu'au lieu de nous ennuyer de politique, il aurait
dû s'occuper de l'Art, nous peindre le pays sous son côté pittoresque
et territorial. Le critique se lamente alors. La politique, dit-il,
nous déborde, elle nous ennuie, on la trouve partout. Je regretterais
ces charmants voyages où l'on nous expliquait les difficultés de la
navigation, le charme des débouquements, les délices du passage de la
Ligne, enfin ce qu'ont besoin de savoir ceux qui ne voyageront jamais.
Tout en les approuvant, on se moque des voyageurs qui célèbrent comme
de grands événements un oiseau qui passe, un poisson volant, une pêche,
les points géographiques relevés, les bas-fonds reconnus. On redemande
ces choses scientifiques parfaitement inintelligibles, qui fascinent
comme tout ce qui est profond, mystérieux, incompréhensible. L'abonné
rit, il est servi. Quant aux romans, Florine est la plus grande
liseuse de romans qu'il y ait au monde, elle m'en fait l'analyse, et
je broche mon article d'après son opinion. Quand elle a été ennuyée
par ce qu'elle nomme les _phrases d'auteur_, je prends le livre en
considération, et fais redemander un exemplaire au libraire qui
l'envoie, enchanté d'avoir un article favorable.

—Bon Dieu! mais la critique, la sainte critique! dit Lucien imbu des
doctrines de son Cénacle.

—Mon cher, dit Lousteau, la critique est une brosse qui ne peut
pas s'employer sur les étoffes légères, où elle emporterait tout.
Écoutez, laissons là le métier. Voyez-vous cette marque? lui dit-il
en lui montrant le manuscrit des Marguerites. J'ai uni par un peu
d'encre votre corde au papier. Si Dauriat lit votre manuscrit, il lui
sera certes impossible de remettre la corde exactement. Ainsi votre
manuscrit est comme scellé. Ceci n'est pas inutile pour l'expérience
que vous voulez faire. Encore, remarquez que vous n'arriverez pas, seul
et sans parrain, dans cette boutique, comme ces petits jeunes gens
qui se présentent chez dix libraires avant d'en trouver un qui leur
présente une chaise...

Lucien avait éprouvé déjà la vérité de ce détail. Lousteau paya le
fiacre en lui donnant trois francs, au grand ébahissement de Lucien
surpris de la prodigalité qui succédait à tant de misère. Puis les deux
amis entrèrent dans les Galeries-de-Bois, où trônait alors la Librairie
dite de Nouveautés.

A cette époque, les Galeries-de-Bois constituaient une des curiosités
parisiennes les plus illustres. Il n'est pas inutile de peindre
ce bazar ignoble; car, pendant trente-six ans, il a joué dans la
vie parisienne un si grand rôle, qu'il est peu d'hommes âgés de
quarante ans à qui cette description incroyable pour les jeunes
gens, ne fasse encore plaisir. En place de la froide, haute et large
galerie d'Orléans, espèce de serre sans fleurs, se trouvaient des
baraques, ou, pour être plus exact, des huttes en planches, assez
mal couvertes, petites, mal éclairées sur la cour et sur le jardin
par des jours de souffrance appelés croisées, mais qui ressemblaient
aux plus sales ouvertures des guinguettes hors barrière. Une triple
rangée de boutiques y formait deux galeries, hautes d'environ douze
pieds. Les boutiques sises au milieu donnaient sur les deux galeries
dont l'atmosphère leur livrait un air méphitique, et dont la toiture
laissait passer peu de jour à travers des vitres toujours sales. Ces
alvéoles avaient acquis un tel prix par suite de l'affluence du monde,
que malgré l'étroitesse de certaines, à peine large de six pieds et
longues de huit à dix, leur location coûtait mille écus. Les boutiques
éclairées sur le jardin et sur la cour étaient protégées par de petits
treillages verts, peut-être pour empêcher la foule de démolir, par
son contact, les murs en mauvais plâtras qui formaient le derrière
des magasins. Là donc se trouvait un espace de deux ou trois pieds où
végétaient les produits les plus bizarres d'une botanique inconnue à la
science, mêlés à ceux de diverses industries non moins florissantes.
Une maculature coiffait un rosier, en sorte que les fleurs de
rhétorique étaient embaumées par les fleurs avortées de ce jardin mal
soigné, mais fétidement arrosé. Des rubans de toutes les couleurs ou
des prospectus fleurissaient dans les feuillages. Les débris de modes
étouffaient la végétation: vous trouviez un nœud de rubans sur une
touffe de verdure, et vous étiez déçu dans vos idées sur la fleur que
vous veniez admirer en apercevant une coque de satin qui figurait un
dahlia. Du côté de la cour, comme du côté du jardin, l'aspect de ce
palais fantasque offrait tout ce que la saleté parisienne a produit de
plus bizarre: des badigeonnages lavés, des plâtras refaits, de vieilles
peintures, des écriteaux fantastiques. Enfin le public parisien
salissait énormément les treillages verts, soit sur le jardin, soit
sur la cour. Ainsi, des deux côtés, une bordure infâme et nauséabonde
semblait défendre l'approche des Galeries aux gens délicats; mais
les gens délicats ne reculaient pas plus devant ces horribles choses
que les princes des contes de fées ne reculent devant les dragons
et les obstacles interposés par un mauvais génie entre eux et les
princesses. Ces Galeries étaient comme aujourd'hui percées au milieu
par un passage, et comme aujourd'hui l'on y pénétrait encore par les
deux péristyles actuels commencés avant la Révolution et abandonnés
faute d'argent. La belle galerie de pierre qui mène au Théâtre-Français
formait alors un passage étroit d'une hauteur démesurée et si mal
couvert qu'il y pleuvait souvent. On la nommait Galerie-Vitrée, pour
la distinguer des Galeries-de-Bois. Les toitures de ces bouges étaient
toutes d'ailleurs en si mauvais état, que la Maison d'Orléans eut un
procès avec un célèbre marchand de cachemires et d'étoffes qui, pendant
une nuit, trouva des marchandises avariées pour une somme considérable.
Le marchand eut gain de cause. Une double toile goudronnée servait
de couverture en quelques endroits. Le sol de la Galerie-Vitrée, où
Chevet commença sa fortune, et celui des Galeries-de-Bois étaient le
sol naturel de Paris, augmenté du sol factice amené par les bottes et
les souliers des passants. En tout temps, les pieds heurtaient des
montagnes et des vallées de boue durcie, incessamment balayées par les
marchands, et qui demandaient aux nouveaux-venus une certaine habitude
pour y marcher.

Ce sinistre amas de crottes, ces vitrages encrassés par la pluie et par
la poussière, ces huttes plates et couvertes de haillons au dehors,
la saleté des murailles commencées, cet ensemble de choses qui tenait
du camp des Bohémiens, des baraques d'une foire, des constructions
provisoires avec lesquelles on entoure à Paris les monuments qu'on
ne bâtit pas, cette physionomie grimaçante allait admirablement aux
différents commerces qui grouillaient sous ce hangar impudique,
effronté, plein de gazouillements et d'une gaieté folle, où, depuis
la Révolution de 1789 jusqu'à la Révolution de 1830, il s'est fait
d'immenses affaires. Pendant vingt années, la Bourse s'est tenue en
face, au rez-de-chaussée du Palais. Ainsi, l'opinion publique, les
réputations se faisaient et se défaisaient là, aussi bien que les
affaires politiques et financières. On se donnait rendez-vous dans
ces galeries avant et après la Bourse. Le Paris des banquiers et des
commerçants encombrait souvent la cour du Palais-Royal, et refluait
sous ces abris par les temps de pluie. La nature de ce bâtiment, surgi
sur ce point on ne sait comment, le rendait d'une étrange sonorité.
Les éclats de rire y foisonnaient. Il n'arrivait pas une querelle à
un bout qu'on ne sût à l'autre de quoi il s'agissait. Il n'y avait là
que des libraires, de la poésie, de la politique et de la prose, des
marchandes de modes, enfin des filles de joie qui venaient seulement
le soir. Là fleurissaient les nouvelles et les livres, les jeunes
et les vieilles gloires, les conspirations de la Tribune et les
mensonges de la Librairie. Là se vendaient les nouveautés au public,
qui s'obstinait à ne les acheter que là. Là, se sont vendus dans une
seule soirée plusieurs milliers de tel ou tel pamphlet de Paul-Louis
Courier, ou des _Aventures de la fille d'un roi_. A l'époque où
Lucien s'y produisait, quelques boutiques avaient des devantures,
des vitrages assez élégants; mais ces boutiques appartenaient aux
rangées donnant sur le jardin ou sur la cour. Jusqu'au jour où périt
cette étrange colonie sous le marteau de l'architecte Fontaine, les
boutiques sises entre les deux galeries furent entièrement ouvertes,
soutenues par des piliers comme les boutiques des foires de province,
et l'œil plongeait sur les deux galeries à travers les marchandises
ou les portes vitrées. Comme il était impossible d'y avoir du feu,
les marchands n'avaient que des chaufferettes et faisaient eux-mêmes
la police du feu, car une imprudence pouvait enflammer en un quart
d'heure cette république de planches desséchées par le soleil et
comme enflammées déjà par la prostitution, encombrées de gaze, de
mousseline, de papiers, quelquefois ventilées par des courants d'airs.
Les boutiques de modistes étaient pleines de chapeaux inconcevables,
qui semblaient être là moins pour la vente que pour l'étalage, tous
accrochés par centaines à des broches de fer terminées en champignon,
et pavoisant les galeries de leurs mille couleurs. Pendant vingt ans,
tous les promeneurs se sont demandé sur quelles têtes ces chapeaux
poudreux achevaient leur carrière. Des ouvrières généralement laides,
mais égrillardes, raccrochaient les femmes par des paroles astucieuses,
suivant la coutume et avec le langage de la Halle. Une grisette dont la
langue était aussi déliée que ses yeux étaient actifs, se tenait sur
un tabouret et harcelait les passants:—Achetez-vous un joli chapeau,
madame?—Laissez-moi donc vous vendre quelque chose, monsieur? Leur
vocabulaire fécond et pittoresque était varié par les inflexions de
voix, par des regards et par des critiques sur les passants. Les
libraires et les marchandes de modes vivaient en bonne intelligence.
Dans le passage nommé si fastueusement la Galerie-Vitrée, se trouvaient
les commerces les plus singuliers. Là s'établissaient les ventriloques,
les charlatans de toute espèce, les spectacles où l'on ne voit rien
et ceux où l'on vous montre le monde entier. Là s'est établi pour la
première fois un homme qui a gagné sept ou huit cent mille francs à
parcourir les foires. Il avait pour enseigne un soleil tournant dans
un cadre noir, autour duquel éclataient ces mots écrits en rouge: _Ici
l'homme voit ce que Dieu ne saurait voir. Prix: deux sous._ L'aboyeur
ne vous admettait jamais seul, ni jamais plus de deux. Une fois entré,
vous vous trouviez nez à nez avec une grande glace. Tout à coup une
voix, qui eût épouvanté Hoffmann le Berlinois, partait comme une
mécanique dont le ressort est poussé. «Vous voyez là, messieurs, ce
que dans toute l'éternité Dieu ne saurait voir, c'est-à-dire votre
semblable. Dieu n'a pas son semblable!» Vous vous en alliez honteux
sans oser avouer votre stupidité. De toutes les petites portes
partaient des voix semblables qui vous vantaient des Cosmoramas, des
vues de Constantinople, des spectacles de marionnettes, des automates
qui jouaient aux échecs, des chiens qui distinguaient la plus belle
femme de la société. Le ventriloque Fitz-James a fleuri là dans le café
Borel avant d'aller mourir à Montmartre, mêlé aux élèves de l'École
Polytechnique. Il y avait des fruitières et des marchandes de bouquets,
un fameux tailleur dont les broderies militaires reluisaient le soir
comme des soleils. Le matin, jusqu'à deux heures après midi, les
Galeries-de-Bois étaient muettes, sombres et désertes. Les marchands
y causaient comme chez eux. Le rendez-vous que s'y est donné la
population parisienne ne commençait que vers trois heures, à l'heure
de la Bourse. Dès que la foule venait, il se pratiquait des lectures
gratuites à l'étalage des libraires par les jeunes gens affamés de
littérature et dénués d'argent. Les commis chargés de veiller sur les
livres exposés laissaient charitablement les pauvres gens tournant les
pages. Quand il s'agissait d'un in-12 de deux cents pages comme Smarra,
Pierre Schlémilh, Jean Sbogar, Jocko, en deux séances il était dévoré.
En ce temps-là les cabinets de lecture n'existaient pas, il fallait
acheter un livre pour le lire; aussi les romans se vendaient-ils alors
à des nombres qui paraîtraient fabuleux aujourd'hui. Il y avait donc
je ne sais quoi de français dans cette aumône faite à l'intelligence
jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éclatait à la
tombée du jour. De toutes rues adjacentes allaient et venaient un
grand nombre de filles qui pouvaient s'y promener sans rétribution.
De tous les points de Paris, une fille de joie accourait _faire
son Palais_. Les Galeries-de-Pierre appartenaient à des maisons
privilégiées qui payaient le droit d'exposer des créatures habillées
comme des princesses, entre telle ou telle arcade, et à la place
correspondante dans le jardin; tandis que les Galeries-de-Bois étaient
pour la prostitution un terrain public, le Palais par excellence, mot
qui signifiait alors le temple de la prostitution. Une femme pouvait
y venir, en sortir accompagnée de sa proie, et l'emmener où bon lui
semblait. Ces femmes attiraient donc le soir aux Galeries-de-Bois une
foule si considérable qu'on y marchait au pas, comme à la procession
ou au bal masqué. Cette lenteur, qui ne gênait personne, servait à
l'examen. Ces femmes avaient une mise qui n'existe plus; la manière
dont elles se tenaient décolletées jusqu'au milieu du dos, et très-bas
aussi par devant; leurs bizarres coiffures inventées pour attirer les
regards: celle-ci en Cauchoise, celle-là en Espagnole; l'une bouclée
comme un caniche, l'autre en bandeaux lisses; leurs jambes serrées par
des bas blancs et montrées on ne sait comment mais toujours à propos,
toute cette infâme poésie est perdue. La licence des interrogations et
des réponses, ce cynisme public en harmonie avec le lieu ne se retrouve
plus, ni au bal masqué, ni dans les bals si célèbres qui se donnent
aujourd'hui. C'était horrible et gai. La chair éclatante des épaules et
des gorges étincelait au milieu des vêtements d'hommes presque toujours
sombres, et produisait les plus magnifiques oppositions. Le brouhaha
des voix et le bruit de la promenade formait un murmure qui s'entendait
dès le milieu du jardin, comme une basse continue brodée des éclats
de rire des filles ou des cris de quelque rare dispute. Les personnes
comme il faut, les hommes les plus marquants y étaient coudoyés par
des gens à figure patibulaire. Ces monstrueux assemblages avaient je
ne sais quoi de piquant, les hommes les plus insensibles étaient émus.
Aussi tout Paris est-il venu là jusqu'au dernier moment; il s'y est
promené sur le plancher de bois que l'architecte a fait au-dessus des
caves pendant qu'il les bâtissait. Des regrets immenses et unanimes ont
accompagné la chute de ces ignobles morceaux de bois.

Le libraire Ladvocat s'était établi depuis quelques jours à l'angle
du passage qui partageait ces galeries par le milieu, devant Dauriat,
jeune homme maintenant oublié, mais audacieux, et qui défricha la route
où brilla depuis son concurrent. La boutique de Dauriat se trouvait
sur une des rangées donnant sur le jardin, et celle de Ladvocat était
sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique de Dauriat offrait
un vaste magasin à sa librairie, et l'autre portion lui servait de
cabinet. Lucien, qui venait là pour la première fois le soir, fut
étourdi de cet aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les
jeunes gens. Il perdit bientôt son introducteur.

—Si tu étais beau comme ce garçon-là, je te donnerais du retour, dit
une créature à un vieillard en lui montrant Lucien.

Lucien devint honteux comme le chien d'un aveugle, il suivit le torrent
dans un état d'hébétement et d'excitation difficile à décrire. Harcelé
par les regards des femmes, sollicité par des rondeurs blanches, par
des gorges audacieuses qui l'éblouissaient, il se raccrochait à son
manuscrit qu'il serrait pour qu'on ne le lui volât point, l'innocent!

—Hé! bien, monsieur, cria-t-il en se sentant pris par un bras et
croyant que sa poésie avait alléché quelque auteur.

Il reconnut son ami Lousteau qui lui dit:—Je savais bien que vous
finiriez par passer là!

Le poète était sur la porte du magasin où Lousteau le fit entrer, et
qui était plein de gens attendant le moment de parler au Sultan de la
librairie. Les imprimeurs, les papetiers et les dessinateurs, groupés
autour des commis, les questionnaient sur des affaires en train ou qui
se méditaient.

—Tenez, voilà Finot, le directeur de mon journal; il cause avec un
jeune homme qui a du talent, Félicien Vernou, un petit drôle méchant
comme une maladie secrète.

—Hé! bien, tu as une première représentation, mon vieux, dit Finot en
venant avec Vernou à Lousteau. J'ai disposé de la loge.

—Tu l'as vendue à Braulard?

—Eh! bien, après? tu te feras placer. Que viens-tu demander à Dauriat?
Ah! il est convenu que nous pousserons Paul de Kock, Dauriat en a pris
deux cents exemplaires et Victor Ducange lui refuse un roman. Dauriat
veut, dit-il, faire un nouvel auteur dans le même genre. Tu mettras
Paul de Kock au dessus de Ducange.

—Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaieté, dit Lousteau.

—Hé! bien, tu lui diras que l'article est de moi, je serai censé
l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci, il te devra des remercîments.

—Ne pourrais-tu me faire escompter ce petit bon de cent francs par
le caissier de Dauriat? dit Étienne à Finot. Tu sais! nous soupons
ensemble pour inaugurer le nouvel appartement de Florine.

—Ah! oui, tu nous traites, dit Finot en ayant l'air de faire un effort
de mémoire. Hé! bien, Gabusson, dit Finot en prenant le billet de
Barbet et le présentant au caissier, donnez quatre-vingt-dix francs
pour moi à cet homme-là. Endosse le billet, mon vieux?

Lousteau prit la plume du caissier pendant que le caissier comptait
l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout oreilles, ne perdit pas
une syllabe de cette conversation.

—Ce n'est pas tout, mon cher ami, reprit Étienne, je ne te dis pas
merci, c'est entre nous à la vie à la mort. Je dois présenter monsieur
à Dauriat, et tu devrais le disposer à nous écouter.

—De quoi s'agit-il? demanda Finot.

—D'un recueil de poésies, répondit Lucien.

—Ah! dit Finot en faisant un haut-le-corps.

—Monsieur, dit Vernou en regardant Lucien, ne pratique pas depuis
longtemps la librairie, il aurait déjà serré son manuscrit dans les
coins les plus sauvages de son domicile.

En ce moment un beau jeune homme, Émile Blondet, qui venait de débuter
au journal des Débats par des articles de la plus grande portée, entra,
donna la main à Finot, à Lousteau, et salua légèrement Vernou.

—Viens souper avec nous, à minuit, chez Florine, lui dit Lousteau.

—J'en suis, dit le jeune homme. Mais qu'y a-t-il?

—Ah! il y a, dit Lousteau, Florine et Matifat le droguiste; Du Bruel,
l'auteur qui a donné un rôle à Florine pour son début; un petit vieux,
le père Cardot et son gendre Camusot; puis Finot...

—Fait-il les choses convenablement, ton droguiste?

—Il ne nous donnera pas de drogues, dit Lucien.

—Monsieur a beaucoup d'esprit, dit sérieusement Blondet en regardant
Lucien. Il est du souper, Lousteau?

—Oui.

—Nous rirons bien.

Lucien avait rougi jusqu'aux oreilles.

—En as-tu pour long-temps, Dauriat? dit Blondet en frappant à la vitre
qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat.

—Mon ami, je suis à toi.

—Bon, dit Lousteau à son protégé. Ce jeune homme, presque aussi jeune
que vous, est aux Débats. Il est un des princes de la critique: il est
redouté, Dauriat viendra le cajoler, et nous pourrons alors dire notre
affaire au Pacha des vignettes et de l'imprimerie. Autrement, à onze
heures notre tour ne serait pas venu. L'audience se grossira de moment
en moment.

Lucien et Lousteau s'approchèrent alors de Blondet, de Finot, de
Vernou, et allèrent former un groupe à l'extrémité de la boutique.

—Que fait-il? dit Blondet à Gabusson, le premier commis qui se leva
pour venir le saluer.

—Il achète un journal hebdomadaire qu'il veut restaurer afin de
l'opposer à l'influence de la Minerve qui sert trop exclusivement
Eymery, et au Conservateur qui est trop aveuglément romantique.

—Payera-t-il bien?

—Mais comme toujours... trop! dit le caissier.

En ce moment un jeune homme entra, qui venait de faire paraître un
magnifique roman, vendu rapidement et couronné par le plus beau succès,
un roman dont la seconde édition s'imprimait pour Dauriat. Ce jeune
homme, doué de cette tournure extraordinaire et bizarre qui signale les
natures artistes, frappa vivement Lucien.

—Voilà Nathan, dit Lousteau à l'oreille du poète de province.

Nathan, malgré la sauvage fierté de sa physionomie, alors dans toute
sa jeunesse, aborda les journalistes chapeau bas, et se tint presque
humble devant Blondet qu'il ne connaissait encore que de vue. Blondet
et Finot gardèrent leurs chapeaux sur la tête.

—Monsieur, je suis heureux de l'occasion que me présente le hasard...

—Il est si troublé, qu'il fait un pléonasme, dit Félicien à Lousteau.

—... de vous peindre ma reconnaissance pour le bel article que vous
avez bien voulu me faire au journal des Débats. Vous êtes pour la
moitié dans le succès de mon livre.

—Non, mon cher, non, dit Blondet d'un air où la protection se cachait
sous la bonhomie. Vous avez du talent, le diable m'emporte, et je suis
enchanté de faire votre connaissance.

—Comme votre article a paru, je ne paraîtrai plus être le flatteur du
pouvoir: nous sommes maintenant à l'aise vis-à-vis l'un de l'autre.
Voulez-vous me faire l'honneur et le plaisir de dîner avec moi demain?
Finot en sera. Lousteau, mon vieux, tu ne me refuseras pas? ajouta
Nathan en donnant une poignée de main à Étienne. Ah! vous êtes dans un
beau chemin, monsieur, dit-il à Blondet, vous continuez les Dussault,
les Fiévée, les Geoffroi! Hoffmann a parlé de vous à Claude Vignon, son
élève, un de mes amis, et lui a dit qu'il mourrait tranquille, que le
journal des Débats vivrait éternellement. On doit vous payer énormément?

—Cent francs la colonne, reprit Blondet. Ce prix est peu de chose quand
on est obligé de lire les livres, d'en lire cent pour en trouver un
dont on peut s'occuper, comme le vôtre. Votre œuvre m'a fait plaisir,
parole d'honneur.

—Et il lui a rapporté quinze cents francs, dit Lousteau à Lucien.

—Mais vous faites de la politique? reprit Nathan.

—Oui, par-ci, par là, répondit Blondet.

Lucien, qui se trouvait là comme un embryon, avait admiré le livre de
Nathan, il révérait l'auteur à l'égal d'un Dieu, et il fut stupide
de tant de lâcheté devant ce critique dont le nom et la portée lui
étaient inconnus.—Me conduirais-je jamais ainsi? faut-il donc abdiquer
sa dignité! se dit-il. Mets donc ton chapeau, Nathan? tu as fait un
beau livre et le critique n'a fait qu'un article. Ces pensées lui
fouettaient le sang dans les veines. Il apercevait, de moment en
moment, des jeunes gens timides, des auteurs besogneux qui demandaient
à parler à Dauriat; mais qui, voyant la boutique pleine, désespéraient
d'avoir audience et disaient en sortant:—Je reviendrai. Deux ou
trois hommes politiques causaient de la convocation des Chambres et
des affaires publiques au milieu d'un groupe composé de célébrités
politiques. Le journal hebdomadaire duquel traitait Dauriat avait
le droit de parler politique. Dans ce temps les tribunes de papier
timbré devenaient rares. Un journal était un privilége aussi couru
que celui d'un théâtre. Un des actionnaires les plus influents du
Constitutionnel se trouvait au milieu du groupe politique. Lousteau
s'acquittait à merveille de son office de cicérone. Aussi, de phrase en
phrase, Dauriat grandissait-il dans l'esprit de Lucien, qui voyait la
politique et la littérature convergeant dans cette boutique. A l'aspect
d'un poète éminent y prostituant la muse à un journaliste, y humiliant
l'Art, comme la Femme était humiliée, prostituée sous ces galeries
ignobles, le grand homme de province recevait des enseignements
terribles. L'argent! était le mot de toute énigme. Lucien se sentait
seul, inconnu, rattaché par le fil d'une amitié douteuse au succès et
à la fortune. Il accusait ses tendres, ses vrais amis du Cénacle de
lui avoir peint le monde sous de fausses couleurs, de l'avoir empêché
de se jeter dans cette mêlée, sa plume à la main.—Je serais déjà
Blondet, s'écria-t-il en lui-même. Lousteau, qui venait de crier sur
les sommets du Luxembourg comme un aigle blessé, qui lui avait paru si
grand, n'eut plus alors que des proportions minimes. Là, le libraire
fashionable, le moyen de toutes ces existences, lui parut être l'homme
important. Le poète ressentit, son manuscrit à la main, une trépidation
qui ressemblait à de la peur. Au milieu de cette boutique, sur des
piédestaux de bois peint en marbre, il vit des bustes, celui de Byron,
celui de Gœthe et celui de monsieur de Canalis, de qui Dauriat espérait
obtenir un volume, et qui, le jour où il vint dans cette boutique,
avait pu mesurer la hauteur à laquelle le mettait la Librairie.
Involontairement, Lucien perdait de sa propre valeur, son courage
faiblissait, il entrevoyait quelle était l'influence de ce Dauriat sur
sa destinée et il en attendait impatiemment l'apparition.

—Hé! bien, mes enfants, dit un petit homme gros et gras à figure
assez semblable à celle d'un proconsul romain, mais adoucie par un
air de bonhomie auquel se prenaient les gens superficiels, me voilà
propriétaire du seul journal hebdomadaire qui pût être acheté et qui a
deux mille abonnés.

—Farceur! le Timbre en accuse sept cents, et c'est déjà bien joli, dit
Blondet.

—Ma parole d'honneur la plus sacrée, il y en a douze cents. J'ai
dit deux mille, ajouta-t-il à voix basse, à cause des papetiers et
des imprimeurs qui sont là. Je te croyais plus de tact, mon petit,
reprit-il à haute voix.

—Prenez-vous des associés? demanda Finot.

—C'est selon, dit Dauriat. Veux-tu d'un tiers pour quarante mille
francs?

—Ça va, si vous acceptez pour rédacteurs Émile Blondet que voici,
Claude Vignon, Scribe, Théodore Leclercq, Félicien Vernou, Jay, Jouy,
Lousteau...

—Et pourquoi pas Lucien de Rubempré? dit hardiment le poète de province
en interrompant Finot.

—Et Nathan? dit Finot en terminant.

—Et pourquoi pas les gens qui se promènent? dit le libraire en fronçant
le sourcil et se tournant vers l'auteur des Marguerites. A qui ai-je
l'honneur de parler! dit-il en regardant Lucien d'un air impertinent.

—Un moment, Dauriat, répondit Lousteau. C'est moi qui vous amène
monsieur. Pendant que Finot réfléchit à votre proposition, écoutez-moi.

Lucien eut sa chemise mouillée dans le dos en voyant l'air froid et
mécontent de ce redoutable Visir de la librairie, qui tutoyait Finot
quoique Finot lui dît vous, qui appelait le redouté Blondet _mon
petit_, qui avait tendu royalement sa main à Nathan en lui faisant un
signe de familiarité.

—Une nouvelle affaire, mon petit, s'écria Dauriat. Mais, tu le sais,
j'ai onze cents manuscrits? Oui, messieurs, cria-t-il, on m'a offert
onze cents manuscrits, demandez à Gabusson? Enfin j'aurai bientôt
besoin d'une administration pour régir le dépôt des manuscrits, un
bureau de lecture pour les examiner; il y aura des séances pour
voter sur leur mérite, avec des jetons de présence, et un Secrétaire
Perpétuel pour me présenter les rapports. Ce sera la succursale de
l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux
Galeries-de-Bois qu'à l'Institut.

—C'est une idée, dit Blondet.

—Une mauvaise idée, reprit Dauriat. Mon affaire n'est pas de procéder
au dépouillement des élucubrations de ceux d'entre vous qui se mettent
littérateurs quand ils ne peuvent être ni capitalistes, ni bottiers, ni
caporaux, ni domestiques, ni administrateurs, ni huissiers! On n'entre
ici qu'avec une réputation faite! Devenez célèbre, et vous y trouverez
des flots d'or. Voilà trois grands hommes de ma façon, j'ai fait trois
ingrats! Nathan parle de six mille francs pour la seconde édition de
son livre qui m'a coûté trois mille francs d'articles et ne m'a pas
rapporté mille francs. Les deux articles de Blondet, je les ai payés
mille francs et un dîner de cinq cents francs...

—Mais, monsieur, si tous les libraires disent ce que vous dites,
comment peut-on publier un premier livre? demanda Lucien aux yeux de
qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il apprit le chiffre
auquel Dauriat devait les articles des Débats.

—Cela ne me regarde pas, dit Dauriat en plongeant un regard assassin
sur le beau Lucien qui le regarda d'un air agréable. Moi, je ne
m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en
gagner deux mille; je fais des spéculations en littérature: je publie
quarante volumes à dix mille exemplaires, comme font Panckoucke et les
Beaudouin. Ma puissance et les articles que j'obtiens poussent une
affaire de cent mille écus au lieu de pousser un volume de deux mille
francs. Il faut autant de peine pour faire prendre un nom nouveau, un
auteur et son livre, que pour faire réussir les Théâtres Étrangers,
Victoires et Conquêtes, ou les Mémoires sur la Révolution, qui sont
une fortune. Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires
à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes
célèbres. Le manuscrit que j'achète cent mille francs est moins cher
que celui dont l'auteur inconnu me demande six cents francs! Si je
ne suis pas tout à fait un Mécène, j'ai droit à la reconnaissance de
la littérature: j'ai déjà fait hausser de plus du double le prix des
manuscrits. Je vous donne ces raisons, parce que vous êtes l'ami de
Lousteau, mon petit, dit Dauriat au poète en le frappant sur l'épaule
par un geste d'une révoltante familiarité. Si je causais avec tous
les auteurs qui veulent que je sois leur éditeur, il faudrait fermer
ma boutique, car je passerais mon temps en conversations extrêmement
agréables, mais beaucoup trop chères. Je ne suis pas encore assez riche
pour écouter les monologues de chaque amour-propre. Ça ne se voit qu'au
théâtre, dans les tragédies classiques.

Le luxe de la toilette de ce terrible Dauriat appuyait aux yeux du
poète de province, ce discours cruellement logique.

—Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il à Lousteau.

—Un magnifique volume de vers.

En entendant ce mot, Dauriat se tourna vers Gabusson par un mouvement
digne de Talma:—Gabusson, mon ami, à compter d'aujourd'hui, quiconque
viendra ici pour me proposer des manuscrits.... Entendez-vous ça, vous
autres? dit-il en s'adressant à trois commis qui sortirent de dessous
les piles de livres à la voix colérique de leur patron qui regardait
ses ongles et sa main qu'il avait belle. A quiconque m'apportera des
manuscrits, vous demanderez si c'est des vers ou de la prose. En cas de
vers, congédiez-le aussitôt. Les vers dévoreront la librairie!

—Bravo! Il a bien dit cela, Dauriat, crièrent les journalistes.

—C'est vrai, s'écria le libraire en arpentant sa boutique le manuscrit
de Lucien à la main; vous ne connaissez pas, messieurs, le mal que
les succès de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir
Delavigne, de Canalis et de Béranger ont produit. Leur gloire nous
vaut une invasion de Barbares. Je suis sûr qu'il y a dans ce moment
en librairie mille volumes de vers proposés qui commencent par des
histoires interrompues, et sans queue ni tête, à l'imitation du
Corsaire et de Lara. Sous prétexte d'originalité, les jeunes gens se
livrent à des strophes incompréhensibles, à des poèmes descriptifs où
la jeune École se croit nouvelle en inventant Delille! Depuis deux ans,
les poètes ont pullulé comme les hannetons. J'y ai perdu vingt mille
francs l'année dernière! Demandez à Gabusson? Il peut y avoir dans
le monde des poètes immortels, j'en connais de roses et de frais qui
ne se font pas encore la barbe, dit-il à Lucien; mais en librairie,
jeune homme, il n'y a que quatre poètes: Béranger, Casimir Delavigne,
Lamartine et Victor Hugo; car Canalis!... c'est un poète fait à coup
d'articles.

Lucien ne se sentit pas le courage de se redresser et de faire de
la fierté devant ces hommes influents qui riaient de bon cœur.
Il comprit qu'il serait perdu de ridicule, mais il éprouvait une
démangeaison violente de sauter à la gorge du libraire, de lui déranger
l'insultante harmonie de son nœud de cravate, de briser la chaîne d'or
qui brillait sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le déchirer.
L'amour-propre irrité ouvrit la porte à la vengeance, il jura une haine
mortelle à ce libraire auquel il souriait.

—La poésie est comme le soleil qui fait pousser les forêts éternelles
et qui engendre les cousins, les moucherons, les moustiques, dit
Blondet. Il n'y a pas une vertu qui ne soit doublée d'un vice. La
littérature engendre bien les libraires.

—Et les journalistes! dit Lousteau.

Dauriat partit d'un éclat de rire.

—Qu'est-ce que ça, enfin? dit-il en montrant le manuscrit.

—Un recueil de sonnets à faire honte à Pétrarque, dit Lousteau.

—Comment l'entends-tu? demanda Dauriat.

—Comme tout le monde, dit Lousteau qui vit un sourire fin sur toutes
les lèvres.

Lucien ne pouvait se fâcher, mais il suait dans son harnais.

—Eh! bien, je le lirai, dit Dauriat en faisant un geste royal qui
montrait toute l'étendue de cette concession. Si tes sonnets sont à la
hauteur du dix-neuvième siècle, je ferai de toi, mon petit, un grand
poète.

—S'il a autant d'esprit qu'il est beau, vous ne courrez pas de grands
risques, dit un des plus fameux orateurs de la Chambre qui causait avec
un des rédacteurs du _Constitutionnel_ et le directeur de la _Minerve_.

—Général, dit Dauriat, la gloire c'est douze mille francs d'articles
et mille écus de dîners, demandez à l'auteur du Solitaire? Si monsieur
Benjamin de Constant veut faire un article sur ce jeune poète, je ne
serai pas longtemps à conclure l'affaire.

Au mot de général et en entendant nommer l'illustre Benjamin Constant,
la boutique prit aux yeux du grand homme de province les proportions de
l'Olympe.

—Lousteau, j'ai à te parler, dit Finot; mais je te retrouverai au
théâtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais à des conditions. Entrons
dans votre cabinet.

—Viens, mon petit? dit Dauriat en laissant passer Finot devant lui et
faisant un geste d'homme occupé à dix personnes qui attendaient, il
allait disparaître, quand Lucien, impatient, l'arrêta.

—Vous gardez mon manuscrit, à quand la réponse?

—Mais, mon petit poète, reviens ici dans trois ou quatre jours, nous
verrons.

Lucien fut entraîné par Lousteau qui ne lui laissa pas le temps de
saluer Vernou, ni Blondet, ni Raoul Nathan, ni le général Foy, ni
Benjamin Constant dont l'ouvrage sur les Cent-Jours venait de paraître.
Lucien entrevit à peine cette tête blonde et fine, ce visage oblong,
ces yeux spirituels, cette bouche agréable, enfin l'homme qui pendant
vingt ans avait été le Potemkin de madame de Staël, et qui faisait la
guerre aux Bourbons après l'avoir faite à Napoléon, mais qui devait
mourir atterré de sa victoire.

—Quelle boutique! s'écria Lucien quand il fut assis dans un cabriolet
de place à côté de Lousteau.

—Au Panorama-Dramatique, et du train! tu as trente sous pour ta
course, dit Étienne au cocher. Dauriat est un drôle qui vend pour
quinze ou seize cent mille francs de livres par an, il est comme le
ministre de la littérature, répondit Lousteau dont l'amour-propre était
agréablement chatouillé et qui se posait en maître devant Lucien.
Son avidité, tout aussi grande que celle de Barbet, s'exerce sur des
masses. Dauriat a des formes, il est généreux, mais il est vain; quant
à son esprit, ça se compose de tout ce qu'il entend dire autour de lui;
sa boutique est un lieu très-excellent à fréquenter. On peut y causer
avec les gens supérieurs de l'époque. Là, mon cher, un jeune homme en
apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans.
On y discute des articles, on y brasse des sujets, on s'y lie avec des
gens célèbres ou influents qui peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour
réussir, il est nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard, vous
le voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout
seul dans son coin.

—Mais quelle impertinence! dit Lucien.

—Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, répondit Étienne. Vous avez
besoin de lui, il vous marche sur le ventre; il a besoin du Journal des
Débats, Émile Blondet le fait tourner comme une toupie. Oh! si vous
entrez dans la littérature, vous en verrez bien d'autres! Eh! bien, que
vous disais-je?

—Oui, vous avez raison, répondit Lucien. J'ai souffert dans cette
boutique encore plus cruellement que je ne m'y attendais, d'après votre
programme.

—Et pourquoi vous livrer à la souffrance? Ce qui nous coûte notre
vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravagé notre
cerveau; toutes ces courses à travers les champs de la pensée, notre
monument construit avec notre sang devient pour les éditeurs une
affaire bonne ou mauvaise. Les libraires vendront ou ne vendront pas
votre manuscrit. Voilà pour eux tout le problème. Un livre, pour eux,
représente des capitaux à risquer. Plus le livre est beau, moins il a
de chances d'être vendu. Tout homme supérieur s'élève au-dessus des
masses, son succès est donc en raison directe avec le temps nécessaire
pour apprécier l'œuvre. Aucun libraire ne veut attendre. Le livre
d'aujourd'hui doit être vendu demain. Dans ce système-là, les libraires
refusent les livres substantiels auxquels il faut de hautes, de lentes
approbations.

—D'Arthez a raison, s'écria Lucien.

—Vous connaissez d'Arthez? dit Lousteau. Je ne sais rien de plus
dangereux que les esprits solitaires qui pensent, comme ce garçon-là,
pouvoir attirer le monde à eux. En fanatisant les jeunes imaginations
par une croyance qui flatte la force immense que nous sentons d'abord
en nous-mêmes, ces gens à gloire posthume les empêchent de se remuer
à l'âge où le mouvement est possible et profitable. Je suis pour le
système de Mahomet, qui, après avoir commandé à la montagne de venir à
lui, s'est écrié:—Si tu ne viens pas à moi, j'irai donc vers toi!

Cette saillie, où la raison prenait une forme incisive, était de
nature à faire hésiter Lucien entre le système de pauvreté soumise
que prêchait le Cénacle, et la doctrine militante que Lousteau lui
exposait. Aussi le poète d'Angoulême garda-t-il le silence jusqu'au
boulevard du Temple.

Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplacé par une maison, était
une charmante salle de spectacle située vis-à-vis la rue Charlot, sur
le boulevard du Temple, et où deux administrations succombèrent sans
obtenir un seul succès, quoique Bouffé, l'un des acteurs qui se sont
partagé la succession de Potier, y ait débuté, ainsi que Florine,
actrice qui, cinq ans plus tard, devint si célèbre. Les théâtres,
comme les hommes, sont soumis à des fatalités. Le Panorama-Dramatique
avait à rivaliser avec l'Ambigu, la Gaîté, la Porte-Saint-Martin et
les théâtres de vaudeville; il ne put résister à leurs manœuvres,
aux restrictions de son privilége et au manque de bonnes pièces. Les
auteurs ne voulurent pas se brouiller avec les théâtres existants
pour un théâtre dont la vie semblait problématique. Cependant
l'administration comptait sur la pièce nouvelle, espèce de mélodrame
comique d'un jeune auteur, collaborateur de quelques célébrités, nommé
Du Bruel qui disait l'avoir faite à lui seul. Cette pièce avait été
composée pour le début de Florine, jusqu'alors comparse à la Gaîté, où
depuis un an elle jouait des petits rôles dans lesquels elle s'était
fait remarquer, sans pouvoir obtenir d'engagement, en sorte que le
Panorama l'avait enlevée à son voisin. Coralie, une autre actrice,
devait y débuter aussi. Quand les deux amis arrivèrent, Lucien fut
stupéfait par l'exercice du pouvoir de la Presse.

—Monsieur est avec moi, dit Étienne au Contrôle qui s'inclina tout
entier.

—Vous trouverez bien difficilement à vous placer, dit le contrôleur en
chef. Il n'y a plus de disponible que la loge du directeur.

Étienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors
et à parlementer avec les ouvreuses.

—Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous prendra
dans sa loge. D'ailleurs je vous présenterai à l'héroïne de la soirée,
à Florine.

Sur un signe de Lousteau, le portier de l'orchestre prit une petite
clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son
ami, et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui, dans
presque tous les théâtres, sert de communication entre la salle et
les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le poète
de province aborda la coulisse, où l'attendait le spectacle le plus
étrange. L'étroitesse des _portants_, la hauteur du théâtre, les
échelles à quinquets, les décorations si horribles vues de près, les
acteurs plâtrés, leurs costumes si bizarres et faits d'étoffes si
grossières, les garçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent,
le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête, les comparses
assises, les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de
choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes ressemblait si
peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre que son étonnement
fut sans bornes. On achevait un gros bon mélodrame intitulé Bertram,
pièce imitée d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infiniment Nodier,
lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun succès à Paris.

—Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans une trappe,
recevoir une forêt sur la tête, renverser un palais ou accrocher une
chaumière, dit Étienne à Lucien. Florine est-elle dans sa loge, mon
bijou? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en
écoutant les acteurs.

—Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. Tu es
d'autant plus gentil que Florine entrait ici.

—Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau.
Précipite-toi, haut la patte! dis-moi bien: _Arrête, malheureux!_ car
il y a deux mille francs de recette.

Lucien stupéfait vit l'actrice se composant et s'écriant: _Arrête,
malheureux!_ de manière à le glacer d'effroi. Ce n'était plus la même
femme.

—Voilà donc le théâtre, se dit-il.

—C'est comme la boutique des Galeries-de-Bois et comme un journal pour
la littérature, une vraie cuisine.

Nathan parut.

—Pour qui venez-vous donc ici? lui dit Lousteau.

—Mais je fais les petits théâtres à la Gazette, en attendant mieux,
répondit Nathan.

—Eh! soupez donc avec nous ce soir, et traitez bien Florine, à charge
de revanche, lui dit Lousteau.

—Tout à votre service, répondit Nathan.

—Vous savez, elle demeure maintenant rue de Bondy.

—Qui donc est ce beau jeune homme avec qui tu es, mon petit Lousteau?
dit l'actrice en rentrant de la Scène dans la coulisse.

—Ah! ma chère, un grand poète, un homme qui sera célèbre. Comme vous
devez souper ensemble, monsieur Nathan, je vous présente monsieur
Lucien de Rubempré.

—Vous portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à Lucien.

—Lucien? monsieur Raoul Nathan, fit Étienne à son nouvel ami.

—Ma foi, monsieur, je vous lisais il y a deux jours, et je n'ai pas
conçu, quand on a fait votre livre et votre recueil de poésies, que
vous soyez si humble devant un journaliste.

—Je vous attends à votre premier livre, répondit Nathan en laissant
échapper un fin sourire.

—Tiens, tiens, les Ultras et les Libéraux se donnent donc des poignées
de main, s'écria Vernou en voyant ce trio.

—Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan, mais le soir
je pense ce que je veux, _la nuit tous les rédacteurs sont gris_.

—Étienne, dit Félicien en s'adressant à Lousteau, Finot est venu avec
moi, il te cherche. Et.... le voilà.

—Ah! çà, il n'y a donc pas une place? dit Finot.

—Vous en avez toujours une dans nos cœurs, lui dit l'actrice qui lui
adressa le plus agréable sourire.

—Tiens, ma petite Florville, te voilà déjà guérie de ton amour. On te
disait enlevée par un prince russe.

—Est-ce qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit la Florville qui
était l'actrice d'_Arrête, malheureux_. Nous sommes restés dix jours
à Saint-Mandé, mon prince en a été quitte pour une indemnité payée à
l'Administration. Le directeur, reprit Florville en riant, va prier
Dieu qu'il vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités lui
feraient des recettes sans frais.

—Et toi, ma petite, dit Finot à une jolie paysanne qui les écoutait, où
donc as-tu volé les boutons de diamants que tu as aux oreilles? As-tu
_fait_ un prince indien?

—Non, mais un marchand de cirage, un Anglais qui est déjà parti! N'a
pas qui veut, comme Florine et Coralie, des négociants millionnaires
ennuyés de leur ménage: sont-elles heureuses?

—Tu vas manquer ton entrée, Florville, s'écria Lousteau, le cirage de
ton amie te monte à la tête.

—Si tu veux avoir du succès, lui dit Nathan, au lieu de crier comme
une furie: _Il est sauvé!_ entre tout uniment, arrive jusqu'à la rampe
et dis d'une voix de poitrine: _Il est sauvé_, comme la Pasta dit: _O!
patria_ dans _Tancrède_. Va donc! ajouta-t-il en la poussant.

—Il n'est plus temps, elle rate son effet! dit Vernou.

—Qu'a-t-elle fait? la salle applaudit à tout rompre, dit Lousteau.

—Elle leur a montré sa gorge en se mettant à genoux, c'est sa grande
ressource, dit l'actrice veuve du cirage.

—Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot à
Étienne.

Lousteau conduisit alors Lucien derrière le théâtre à travers le dédale
des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisième étage,
à une petite chambre où ils arrivèrent suivis de Nathan et de Félicien
Vernou.

—Bonjour ou bonsoir, messieurs, dit Florine. Monsieur, dit-elle en se
tournant vers un homme gros et court qui se tenait dans un coin, ces
messieurs sont les arbitres de mes destinées, mon avenir est entre
leurs mains; mais ils seront, je l'espère, sous notre table demain
matin, si monsieur Lousteau n'a rien oublié...

—Comment! vous aurez Blondet des _Débats_, lui dit Étienne, le vrai
Blondet, Blondet lui-même, enfin Blondet.

—Oh! mon petit Lousteau, tiens, il faut que je t'embrasse, dit-elle en
lui sautant au cou.

A cette démonstration, Matifat, le gros homme, prit un air sérieux. A
seize ans, Florine était maigre. Sa beauté, comme un bouton de fleur
plein de promesses, ne pouvait plaire qu'aux artistes qui préfèrent
les esquisses aux tableaux. Cette charmante actrice avait dans les
traits toute la finesse qui la caractérise, et ressemblait alors à la
Mignon de Gœthe. Matifat, riche droguiste de la rue des Lombards, avait
pensé qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse;
mais, en onze mois, Florine lui coûta cent mille francs. Rien ne parut
plus extraordinaire à Lucien que cet honnête et probe négociant posé
là comme un dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix pieds carrés,
tendu d'un joli papier, décoré d'une psyché, d'un divan, de deux
chaises, d'un tapis, d'une cheminée et plein d'armoires. Une femme de
chambre achevait d'habiller l'actrice en Espagnole. La pièce était un
imbroglio où Florine faisait le rôle d'une comtesse.

—Cette créature sera dans cinq ans la plus belle actrice de Paris, dit
Nathan à Félicien.

—Ah! çà, mes amours, dit Florine en se retournant vers les trois
journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai fait garder des
voitures cette nuit, car je vous renverrai soûls comme des mardi-gras.
Matifat a eu des vins, oh! mais des vins dignes de Louis XVIII, et il a
pris le cuisinier du ministre de Prusse.

—Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur, dit
Nathan.

—Mais il sait qu'il traite les hommes les plus dangereux de Paris,
répondit Florine.

Matifat regardait Lucien d'un air inquiet, car la grande beauté de ce
jeune homme excitait sa jalousie.

—Mais en voilà un que je ne connais pas, dit Florine en avisant Lucien.
Qui de vous a ramené de Florence l'Apollon du Belvédère? Monsieur est
gentil comme une figure de Girodet.

—Mademoiselle, dit Lousteau, monsieur est un poète de province que
j'ai oublié de vous présenter. Vous êtes si belle ce soir qu'il est
impossible de songer à la civilité puérile et honnête...

—Est-il riche, qu'il fait de la poésie? demanda Florine.

—Pauvre comme Job, répondit Lucien.

—C'est bien tentant pour nous autres, dit l'actrice.

Du Bruel, l'auteur de la pièce, un jeune homme en redingote, petit,
délié, tenant à la fois du bureaucrate, du propriétaire et de l'agent
de change, entra soudain.

—Ma petite Florine, vous savez bien votre rôle, hein? pas de défaut de
mémoire. Soignez la scène du second acte, du mordant, de la finesse!
Dites bien: _Je ne vous aime pas_, comme nous en sommes convenus.

—Pourquoi prenez-vous des rôles où il y a de pareilles phrases? dit
Matifat à Florine.

Un rire universel accueillit l'observation du droguiste.

—Qu'est-ce que cela vous fait, lui dit-elle, puisque ce n'est pas
à vous que je parle, animal-bête? Oh! il fait mon bonheur avec ses
niaiseries, ajouta-t-elle en regardant les auteurs. Foi d'honnête
fille, je lui payerais tant par bêtise, si ça ne devait pas me ruiner.

—Oui, mais vous me regardez en disant cela comme quand vous répétez
votre rôle, et ça me fait peur, répondit le droguiste.

—Hé! bien, je regarderai mon petit Lousteau, répondit-elle.

Une cloche retentit dans les corridors.

—Allez-vous-en tous, dit Florine, laissez-moi relire mon rôle et tâcher
de le comprendre.

Lucien et Lousteau partirent les derniers. Lousteau baisa les épaules
de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant:—Impossible pour ce
soir. Cette vieille bête a dit à sa femme qu'il allait à la campagne.

—La trouvez-vous gentille? dit Étienne à Lucien.

—Mais, mon cher, ce Matifat... s'écria Lucien.

—Eh! mon enfant, vous ne savez rien encore de la vie parisienne,
répondit Lousteau. Il est des nécessités qu'il faut subir! C'est comme
si vous aimiez une femme mariée, voilà tout. On se fait une raison.

Étienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avant-scène, au
rez-de-chaussée, où ils trouvèrent le directeur du théâtre et Finot.
En face, Matifat était dans la loge opposée, avec un de ses amis nommé
Camusot, un marchand de soieries qui protégeait Coralie, et accompagné
d'un honnête petit vieillard, son beau-père. Ces trois bourgeois
nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre dont
les agitations les inquiétaient. Les loges offraient la société bizarre
des premières représentations: des journalistes et leurs maîtresses,
des femmes entretenues et leurs amants, quelques vieux habitués des
théâtres friands de premières représentations, des personnes du beau
monde qui aiment ces sortes d'émotions. Dans une première loge se
trouvait le Directeur-général et sa famille qui avait casé Du Bruel
dans une administration financière où le faiseur de vaudevilles
touchait les appointements d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner,
voyageait d'étonnements en étonnements. La vie littéraire, depuis deux
mois si pauvre, si dénuée à ses yeux, si horrible dans la chambre de
Lousteau, si humble et si insolente à la fois aux Galeries-de-Bois, se
déroulait avec d'étranges magnificences et sous des aspects singuliers.
Ce mélange de hauts et de bas, de compromis avec la conscience, de
suprématies et de lâchetés, de trahisons et de plaisirs, de grandeurs
et de servitudes, le rendait hébété comme un homme attentif à un
spectacle inouï.

—Croyez-vous que la pièce de Du Bruel vous fasse de l'argent? dit Finot
au directeur.

—La pièce est une pièce d'intrigue où Du Bruel a voulu faire du
Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime pas ce genre, il veut
être bourré d'émotions. L'esprit n'est pas apprécié ici. Tout, ce soir,
dépend de Florine et de Coralie qui sont ravissantes de grâce, de
beauté. Ces deux créatures ont des jupes très-courtes, elles dansent
un pas espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation
est un coup de cartes. Si les journaux me font quelques articles
spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus.

—Allons, je le vois, ce ne sera qu'un succès d'estime, dit Finot.

—Il y a une cabale montée par les trois théâtres voisins, on va siffler
quand même; mais je me suis mis en mesure de déjouer ces mauvaises
intentions. J'ai surpayé les claqueurs envoyés contre moi, ils
siffleront maladroitement. Voilà trois négociants qui, pour procurer
un triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent billets et
les ont donnés à des connaissances capables de faire mettre la cabale
à la porte. La cabale, deux fois payée, se laissera renvoyer, et cette
exécution dispose toujours bien le public.

—Deux cents billets! quels gens précieux! s'écria Finot.

—Oui! avec deux autres jolies actrices aussi richement entretenues que
Florine et Coralie, je me tirerais d'affaire.

Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par de
l'argent. Au Théâtre comme en Librairie, en Librairie comme au Journal,
de l'art et de la gloire, il n'en était pas question. Ces coups du
grand balancier de la Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les
lui martelaient. Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture, il ne put
s'empêcher d'opposer aux applaudissements et aux sifflets du parterre
en émeute les scènes de poésie calme et pure qu'il avait goûtées dans
l'imprimerie de David, quand tous deux ils voyaient les merveilles de
l'Art, les nobles triomphes du génie, la Gloire aux ailes blanches. En
se rappelant les soirées du Cénacle, une larme brilla dans les yeux du
poète.

—Qu'avez-vous? lui dit Étienne Lousteau.

—Je vois la poésie dans un bourbier, dit-il.

—Eh! mon cher, vous avez encore des illusions.

—Mais faut-il donc ramper et subir ici ces gros Matifat et Camusot,
comme les actrices subissent les journalistes, comme nous subissons les
libraires.

—Mon petit, lui dit à l'oreille Étienne en lui montrant Finot, vous
voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent, mais avide, voulant la
fortune à tout prix et habile en affaires, qui, dans la boutique de
Dauriat, m'a pris quarante pour cent en ayant l'air de m'obliger?...
eh! bien, il a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux
devant lui pour cent francs.

Une contraction causée par le dégoût serra le cœur de Lucien qui se
rappela: _Finot, mes cent francs?_ ce dessin laissé sur le tapis vert
de la Rédaction.

—Plutôt mourir, dit-il.

—Plutôt vivre, lui répondit Étienne.

Au moment où la toile se leva, le directeur sortit et alla dans les
coulisses pour donner quelques ordres.

—Mon cher, dit alors Finot à Étienne, j'ai la parole de Dauriat, je
suis pour un tiers dans la propriété du journal hebdomadaire. J'ai
traité pour trente mille francs comptant à condition d'être fait
rédacteur en chef et directeur. C'est une affaire superbe. Blondet
m'a dit qu'il se prépare des lois restrictives contre la Presse, les
journaux existants seront seuls conservés. Dans six mois, il faudra un
million pour entreprendre un nouveau journal. J'ai donc conclu sans
avoir à moi plus de dix mille francs. Écoute-moi. Si tu peux faire
acheter la moitié de ma part, un sixième, à Matifat, pour trente mille
francs, je te donnerai la rédaction en chef de mon petit journal,
avec deux cent cinquante francs par mois. Tu seras mon prête-nom.
Je veux pouvoir toujours diriger la rédaction, y garder tous mes
intérêts et ne pas avoir l'air d'y être pour quelque chose. Tous les
articles te seront payés à raison de cent sous la colonne; ainsi tu
peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant que
trois francs, et en profitant de la rédaction gratuite. C'est encore
quatre cent cinquante francs par mois. Mais je veux rester maître de
faire attaquer ou défendre les hommes et les affaires à mon gré dans
le journal, tout en te laissant satisfaire les haines et les amitiés
qui ne gêneront point ma politique. Peut-être serai-je ministériel ou
ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver, en dessous main,
mes relations libérales. Je te dis tout, à toi qui es un bon enfant.
Peut-être te ferais-je avoir les Chambres dans le journal où je les
fais, je ne pourrai sans doute pas les garder. Ainsi, emploie Florine
à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton
au droguiste: je n'ai que quarante-huit heures pour me dédire, si je
ne peux pas payer. Dauriat a vendu l'autre tiers trente mille francs
à son imprimeur et à son marchand de papier. Il a, lui, son tiers
_gratis_, et gagne dix mille francs, puisque le tout ne lui en coûte
que cinquante mille. Mais dans un an le recueil vaudra deux cent mille
francs à vendre à la Cour, si elle a, comme on le prétend, le bon sens
d'amortir les journaux.

—Tu as du bonheur, s'écria Lousteau.

—Si tu avais passé par les jours de misère que j'ai connus, tu ne
dirais pas ce mot-là. Mais dans ce temps-ci, vois-tu, je jouis d'un
malheur sans remède: je suis fils d'un chapelier qui vend encore des
chapeaux rue du Coq. Il n'y a qu'une révolution qui puisse me faire
arriver; et, faute d'un bouleversement social, je dois avoir des
millions. Je ne sais pas si, de ces deux choses, la révolution n'est
pas la plus facile. Si je portais le nom de ton ami, je serais dans
une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finot en se
levant. Je vais à l'Opéra, j'aurai peut-être un duel demain: je fais et
signe d'un F un article foudroyant contre deux danseuses qui ont des
généraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opéra.

—Ah! bah? dit le directeur.

—Oui, chacun lésine avec moi, répondit Finot. Celui-ci me retranche mes
loges, celui-là refuse de me prendre cinquante abonnements. J'ai donné
mon ultimatum à l'Opéra: je veux maintenant cent abonnements et quatre
loges par mois. S'ils acceptent, mon journal aura huit cents abonnés
servis et mille payants. Je sais les moyens d'avoir encore deux cents
autres abonnements: nous serons à douze cents en janvier...

—Vous finirez par nous ruiner, dit le directeur.

—Vous êtes bien malade, vous, avec vos dix abonnements. Je vous ai fait
faire deux bons articles au _Constitutionnel_.

—Oh! je ne me plains pas de vous, s'écria le directeur.

—A demain soir, Lousteau, reprit Finot. Tu me donneras réponse aux
Français, où il y a une première représentation; et comme je ne pourrai
pas faire l'article, tu prendras ma loge au journal. Je te donne la
préférence: tu t'es échiné pour moi, je suis reconnaissant. Félicien
Vernou m'offre de me faire remise des appointements pendant un an et me
propose vingt mille francs pour un tiers dans la propriété du journal;
mais j'y veux rester maître absolu. Adieu.

—Il ne se nomme pas Finot pour rien, celui-là, dit Lucien à Lousteau.

—Oh! c'est un pendu qui fera son chemin, lui répondit Étienne sans se
soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte
de la loge.

—Lui?... dit le directeur, il sera millionnaire, il jouira de la
considération générale, et peut-être aura-t-il des amis...

—Bon Dieu! dit Lucien, quelle caverne! Et vous allez faire entamer par
cette délicieuse fille une pareille négociation? dit-il en montrant
Florine qui leur lançait des œillades.

—Et elle réussira. Vous ne connaissez pas le dévouement et la finesse
de ces chères créatures, répondit Lousteau.

—Elles rachètent tous leurs défauts, elles effacent toutes leurs
fautes par l'étendue, par l'infini de leur amour quand elles aiment,
dit le directeur en continuant. La passion d'une actrice est une chose
d'autant plus belle qu'elle produit un plus violent contraste avec son
entourage.

—C'est trouver dans la boue un diamant digne d'orner la couronne la
plus orgueilleuse, répliqua Lousteau.

—Mais, reprit le directeur, Coralie est distraite. Notre ami _fait_
Coralie sans s'en douter, et va lui faire manquer tous ses effets;
elle n'est plus à ses répliques, voilà deux fois qu'elle n'entend pas
le souffleur. Monsieur, je vous en prie, mettez-vous dans ce coin,
dit-il à Lucien. Si Coralie est amoureuse de vous, je vais aller lui
dire que vous êtes parti.

—Eh! non, s'écria Lousteau, dites-lui que monsieur est du souper,
qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle jouera comme mademoiselle
Mars.

Le directeur partit.

—Mon ami, dit Lucien à Étienne, comment! vous n'avez aucun scrupule
de faire demander par mademoiselle Florine trente mille francs à ce
droguiste pour la moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce
prix-là?

Lousteau ne laissa pas à Lucien le temps de finir son raisonnement.

—Mais, de quel pays êtes-vous donc, mon cher enfant? ce droguiste n'est
pas un homme, c'est un coffre-fort donné par l'amour.

—Mais votre conscience?

—La conscience, mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour
battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui. Ah! çà, à qui
diable en avez-vous? Le hasard fait pour vous en un jour un miracle
que j'ai attendu pendant deux ans, et vous vous amusez à en discuter
les moyens? Comment! vous qui me paraissez avoir de l'esprit, qui
arriverez à l'indépendance d'idées que doivent avoir les aventuriers
intellectuels dans le monde où nous sommes, vous barbotez dans des
scrupules de religieuse qui s'accuse d'avoir mangé son œuf avec
concupiscence?... Si Florine réussit, je deviens rédacteur en chef,
je gagne deux cent cinquante francs de fixe, je prends les grands
théâtres, je laisse à Vernou les théâtres de vaudeville, vous mettez le
pied à l'étrier en me succédant dans tous les théâtres des boulevards.
Vous aurez alors trois francs par colonne, et vous en écrirez une par
jour, trente par mois qui vous produiront quatre-vingt-dix francs;
vous aurez pour soixante francs de livres à vendre à Barbet; puis
vous pouvez demander mensuellement à vos théâtres dix billets, en
tout quarante billets, que vous vendrez quarante francs au Barbet des
théâtres, un homme avec qui je vous mettrai en relation. Ainsi je vous
vois deux cents francs par mois. Vous pourriez, en vous rendant utile
à Finot, placer un article de cent francs dans son nouveau journal
hebdomadaire, au cas où vous déploieriez un talent transcendant; car
là on signe, et il ne faut plus rien _lâcher_ comme dans le petit
journal. Vous auriez alors cent écus par mois. Mon cher, il y a des
gens de talent, comme ce pauvre d'Arthez qui dîne tous les jours chez
Flicoteaux, ils sont dix ans avant de gagner cent écus. Vous vous ferez
avec votre plume quatre mille francs par an, sans compter les revenus
de la Librairie, si vous écrivez pour elle. Or, un Sous-Préfet n'a
que mille écus d'appointements, et s'amuse comme un bâton de chaise
dans son Arrondissement. Je ne vous parle pas du plaisir d'aller au
Spectacle sans payer, car ce plaisir deviendra bientôt une fatigue;
mais vous aurez vos entrées dans les coulisses de quatre théâtres.
Soyez dur et spirituel pendant un ou deux mois, vous serez accablé
d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez courtisé par
leurs amants; vous ne dînerez chez Flicoteaux qu'aux jours où vous
n'aurez pas trente sous dans votre poche, ni pas un dîner en ville.
Vous ne saviez où donner de la tête à cinq heures dans le Luxembourg,
vous êtes à la veille de devenir une des cent personnes privilégiées
qui imposent des opinions à la France. Dans trois jours, si nous
réussissons, vous pouvez, avec trente bons mots imprimés à raison de
trois par jour, faire maudire la vie à un homme; vous pouvez vous
créer des rentes de plaisir chez toutes les actrices de vos théâtres,
vous pouvez faire tomber une bonne pièce et faire courir tout Paris à
une mauvaise. Si Dauriat refuse d'imprimer les Marguerites sans vous
en rien donner, vous pouvez le faire venir, humble et soumis, chez
vous, vous les acheter deux mille francs. Ayez du talent, et flanquez
dans trois journaux différents trois articles qui menacent de tuer
quelques-unes des spéculations de Dauriat ou un livre sur lequel il
compte, vous le verrez grimpant à votre mansarde et y séjournant comme
une clématite. Enfin votre roman, les libraires, qui dans ce moment
vous mettraient tous à la porte plus ou moins poliment, feront queue
chez vous, et le manuscrit, que le père Doguereau vous estimerait
quatre cents francs, sera surenchéri jusqu'à quatre mille francs!
Voilà les bénéfices du métier de journaliste. Aussi défendons-nous
l'approche des journaux à tous les nouveaux venus; non-seulement il
faut un immense talent, mais encore bien du bonheur pour y pénétrer.
Et vous chicanez votre bonheur!.... Voyez? si nous ne nous étions pas
rencontrés aujourd'hui chez Flicoteaux, vous pouviez faire le pied de
grue encore pendant trois ans ou mourir de faim, comme d'Arthez, dans
un grenier. Quand d'Arthez sera devenu aussi instruit que Bayle et
aussi grand écrivain que Rousseau, nous aurons fait notre fortune,
nous serons maîtres de la sienne et de sa gloire. Finot sera député,
propriétaire d'un grand journal; et nous serons, nous, ce que nous
aurons voulu être: pairs de France ou détenus à Sainte-Pélagie pour
dettes.

—Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui donneront le
plus d'argent, comme il vend ses éloges à madame Bastienne en dénigrant
mademoiselle Virginie, et prouvant que les chapeaux de la première sont
supérieurs à ceux que le journal vantait d'abord! s'écria Lucien en se
rappelant la scène dont il avait été témoin.

—Vous êtes un niais, mon cher, répondit Lousteau d'un ton sec. Finot,
il y a trois ans, marchait sur les tiges de ses bottes, dînait chez
Tabar à dix-huit sous, brochait un prospectus pour dix francs, et son
habit lui tenait sur le corps par un mystère aussi impénétrable que
celui de l'immaculée conception: Finot a maintenant à lui seul son
journal estimé cent mille francs; avec les abonnements payés et non
servis, avec les abonnements réels et les contributions indirectes
perçues par son oncle, il gagne vingt mille francs par an; il a tous
les jours les plus somptueux dîners du monde, il a cabriolet depuis
un mois; enfin le voilà demain à la tête d'un journal hebdomadaire,
avec un sixième de la propriété pour rien, cinq cents francs par
mois de traitement auxquels il ajoutera mille francs de rédaction
obtenue gratis et qu'il fera payer à ses associés. Vous, le premier,
si Finot consent à vous payer cinquante francs la feuille, serez trop
heureux de lui apporter trois articles pour rien. Quand vous aurez
gagné cent mille francs, vous pourrez juger Finot: on ne peut être
jugé que par ses pairs. N'avez-vous pas un immense avenir, si vous
obéissez aveuglément aux haines de position, si vous attaquez quand
Finot vous dira: Attaque! si vous louez quand il vous dira: Loue!
Lorsque vous aurez une vengeance à exercer contre quelqu'un, vous
pourrez rouer votre ami ou votre ennemi par une phrase insérée tous
les matins à notre journal en me disant: Lousteau, tuons cet homme-là!
Vous réassassinerez votre victime par un grand article dans le journal
hebdomadaire. Enfin, si l'affaire est capitale pour vous, Finot, à qui
vous vous serez rendu nécessaire, vous laissera porter un dernier coup
d'assommoir dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonnés.

—Ainsi vous croyez que Florine pourra décider son droguiste à faire le
marché? dit Lucien ébloui.

—Je le crois bien, voici l'entr'acte, je vais déjà lui en aller dire
deux mots, cela se conclura cette nuit. Une fois sa leçon faite,
Florine aura tout mon esprit et le sien.

—Et cet honnête négociant qui est là, bouche béante, admirant Florine,
sans se douter qu'on va lui extirper trente mille francs!...

—Encore une autre sottise! Ne dirait-on pas qu'on le vole? s'écria
Lousteau. Mais, mon cher, si le Ministère achète le journal, dans six
mois le droguiste aura peut-être cinquante mille francs de ses trente
mille. Puis, Matifat ne verra pas le journal, mais les intérêts de
Florine. Quand on saura que Matifat et Camusot (car ils se partageront
l'affaire) sont propriétaires d'une Revue, il y aura dans tous les
journaux des articles bienveillants pour Florine et Coralie. Florine
va devenir célèbre, elle aura peut-être un engagement de douze mille
francs dans un autre théâtre. Enfin, Matifat économisera les mille
francs par mois que lui coûteraient les cadeaux et les dîners aux
journalistes. Vous ne connaissez ni les hommes, ni les affaires.

—Pauvre homme! dit Lucien, il compte avoir une nuit agréable.

—Et, reprit Lousteau, il sera scié en deux par mille raisonnements
jusqu'à ce qu'il ait montré à Florine l'acquisition du sixième acheté à
Finot. Et moi le lendemain je serai rédacteur en chef, et je gagnerai
mille francs par mois. Voici donc la fin de mes misères! s'écria
l'amant de Florine.

Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de
pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux
Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la
gloire, après s'être promené dans les coulisses du théâtre, le poète
apercevait l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie
parisienne, le mécanisme de toute chose. Il avait envié le bonheur de
Lousteau en admirant Florine en scène. Déjà, pendant quelques instants,
il avait oublié Matifat. Il demeura là durant un temps inappréciable,
peut-être cinq minutes. Ce fut une éternité. Des pensées ardentes
enflammaient son âme, comme ses sens étaient embrasés par le spectacle
de ces actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges
étincelantes, vêtues de basquines voluptueuses à plis licencieux, à
jupes courtes, montrant leurs jambes en bas rouges à coins verts,
chaussées de manière à mettre un parterre en émoi. Deux corruptions
marchaient sur deux lignes parallèles, comme deux nappes qui, dans une
inondation, veulent se rejoindre; elles dévoraient le poète accoudé
dans le coin de la loge, le bras sur le velours rouge de l'appui, la
main pendante, les yeux fixés sur la toile, et d'autant plus accessible
aux enchantements de cette vie mélangée d'éclairs et de nuages qu'elle
brillait comme un feu d'artifice après la nuit profonde de sa vie
travailleuse, obscure, monotone. Tout à coup la lumière amoureuse d'un
œil ruissela sur les yeux inattentifs de Lucien, en trouant le rideau
du théâtre. Le poète, réveillé de son engourdissement, reconnut l'œil
de Coralie qui le brûlait: il baissa la tête, et regarda Camusot qui
rentrait alors dans la loge en face.


[Illustration: IMP. S. RAÇON.

  CAMUSOT.

  Cet amateur était un bon, gros et gras marchand de soieries de la rue
  des Bourdonnais, etc.

                                                  (ILLUSIONS PERDUES.)]


Cet amateur était un bon gros et gras marchand de soieries de la rue
des Bourdonnais, Juge au Tribunal de commerce, père de quatre enfants,
marié pour la seconde fois à une épouse légitime, riche de quatre-vingt
mille livres de rente, mais âgé de cinquante-six ans, ayant comme un
bonnet de cheveux gris sur la tête, l'air papelard d'un homme qui
jouissait de son reste, et qui ne voulait pas quitter la vie sans son
compte de bonne joie, après avoir avalé les mille et une couleuvres
du commerce. Il y avait sur ce front couleur beurre frais, sur ces
joues monastiques et fleuries tout l'épanouissement d'une jubilation
superlative: Camusot était sans sa femme, et entendait applaudir
Coralie à tout rompre. Coralie était toutes les vanités réunies de ce
riche bourgeois, il tranchait chez elle du grand seigneur d'autrefois;
il se croyait là de moitié dans son succès, et il le croyait d'autant
mieux qu'il l'avait soldé. Cette conduite était sanctionnée par la
présence du beau-père de Camusot, un petit vieux, à cheveux poudrés,
aux yeux égrillards, et très-digne. Les répugnances de Lucien se
réveillèrent, il se souvint de l'amour pur, exalté, qu'il avait
ressenti pendant un an pour madame de Bargeton. Aussitôt l'amour des
poètes déplia ses ailes blanches: mille souvenirs environnèrent de
leurs horizons bleuâtres le grand homme d'Angoulême qui retomba dans la
rêverie. La toile se leva. Coralie et Florine étaient en scène.

—Ma chère, il pense à toi comme au grand Turc, dit Florine à voix basse
pendant que Coralie débitait une réplique.

Lucien ne put s'empêcher de rire, et regarda Coralie. Cette femme,
une des plus charmantes et des plus délicieuses actrices de Paris,
la rivale de madame Perrin et de mademoiselle Fleuriet, auxquelles
elle ressemblait et dont le sort devait être le sien, était le type
des filles qui exercent à volonté la fascination sur les hommes.
Coralie montrait une sublime figure hébraïque, ce long visage
ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge comme une grenade, à
menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupières chaudes et
comme brûlées par une prunelle de jais, sous des cils recourbés, on
devinait un regard languissant où scintillaient à propos les ardeurs du
désert. Ces yeux étaient entourés d'un cercle olivâtre, et surmontés
de sourcils arqués et fournis. Sur un front brun, couronné de deux
bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis,
siégeait une magnificence de pensée qui aurait pu faire croire à du
génie. Mais Coralie, semblable à beaucoup d'actrices, était sans esprit
malgré son nez ironique et fin, sans instruction malgré son expérience;
elle n'avait que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses.
Pouvait-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle éblouissait le
regard avec ses bras ronds et polis, ses doigts tournés en fuseaux, ses
épaules dorées, avec la gorge chantée par le Cantique des cantiques,
avec un col mobile et recourbé, avec des jambes d'une élégance
adorable, et chaussées en soie rouge? Ces beautés d'une poésie vraiment
orientale étaient encore mises en relief par le costume espagnol
convenu dans nos théâtres. Coralie faisait la joie de la salle où tous
les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, et flattaient
sa croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe. Il
y eut un moment où Lucien, en voyant cette créature jouant pour lui
seul, se souciant de Camusot autant que le gamin du Paradis se soucie
de la pelure d'une pomme, mit l'amour sensuel au-dessus de l'amour pur,
la jouissance au-dessus du désir, et le démon de la luxure lui souffla
d'atroces pensées.


[Illustration: IMP. S. RAÇON.

  CORALIE faisait la joie de la salle, où tous les yeux serraient sa
  taille bien prise dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse
  qui imprimait des torsions lascives à la jupe.

                                         (UN GRAND HOMME DE PROVINCE.)]


«J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chère, dans le
vin, dans les joies de la matière, se dit-il. J'ai plus encore vécu par
la Pensée que par le Fait. Un homme qui veut tout peindre doit tout
connaître. Voici mon premier souper fastueux, ma première orgie avec
un monde étrange, pourquoi ne goûterais-je pas une fois ces délices si
célèbres où se ruaient les grands seigneurs du dernier siècle en vivant
avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter dans les
belles régions de l'amour vrai, ne faut-il pas apprendre les joies, les
perfections, les transports, les ressources, les finesses de l'amour
des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, après tout, la poésie
des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient des divinités
gardées par des dragons inabordables; en voilà une dont la beauté
surpasse celle de Florine que j'enviais à Lousteau; pourquoi ne pas
profiter de sa fantaisie, quand les plus grands seigneurs achètent de
leurs plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs,
quand ils mettent le pied dans ces gouffres, ne se soucient ni de la
veille ni du lendemain. Je serais un niais d'avoir plus de délicatesse
que les princes, surtout quand je n'aime encore personne.

Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le
plus profond dégoût pour le plus odieux partage, il tombait dans cette
fosse, il nageait dans un désir, entraîné par le jésuitisme de la
passion.

—Coralie est folle de vous, lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté,
digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans
les coulisses. Vous êtes heureux, mon cher. A dix-huit ans, Coralie
pourra dans quelques jours avoir trente mille francs par an pour sa
beauté. Elle est encore très-sage. Vendue par sa mère, il y a trois
ans, soixante mille francs, elle n'a encore eu que des chagrins, et
cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir, elle
avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur; et, au sortir de
la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandies,
elle a trouvé ce bon Camusot qu'elle n'aime guère: mais il est comme
un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé
déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot qui ne la
tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh! elle a reçu comme
un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant, et Florine est allée
l'arraisonner dans sa loge où elle pleure de votre froideur. La pièce
va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu l'engagement au
Gymnase que Camusot lui préparait!...

—Bah?... pauvre fille! dit Lucien dont toutes les vanités furent
caressées par ces paroles et qui se sentit le cœur gonflé
d'amour-propre. Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus
d'événements que dans les dix-huit premières années de ma vie.

Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargeton, et sa haine
contre le baron Châtelet.

—Tiens, le journal manque de bête noire, nous allons l'empoigner. Ce
baron est un beau de l'empire, il est ministériel, il nous va, je l'ai
vu souvent à l'Opéra. J'aperçois d'ici votre grande dame, elle est
souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la cour à
votre ex-maîtresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient de m'envoyer
un exprès me dire que le journal est sans copie, un tour que lui joue
un de nos rédacteurs, un drôle, le petit Hector Merlin, à qui l'on a
retranché ses blancs. Finot au désespoir broche un article contre les
danseuses et l'Opéra. Eh! bien, mon cher, faites l'article sur cette
pièce, écoutez-la, pensez-y. Moi, je vais aller dans le cabinet du
directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle
dédaigneuse qui ne seront pas à la noce demain....

—Voilà donc où et comment se fait le journal? dit Lucien.

—Toujours comme ça, répondit Lousteau. Depuis dix mois que j'y suis, le
journal est toujours sans _copie_ à huit heures du soir.

On nomme, en argot typographique, _copie_, le manuscrit à composer,
sans doute parce que les auteurs sont censés n'envoyer que la copie de
leur œuvre. Peut-être aussi est-ce une ironique traduction du mot latin
_copia_ (abondance), car la copie manque toujours!...

—Le grand projet qui ne se réalisera jamais est d'avoir quelques
numéros d'avance, reprit Lousteau. Voilà dix heures, et il n'y a pas
une ligne. Je vais dire à Vernou et à Nathan, pour finir brillamment le
numéro, de nous prêter une vingtaine d'épigrammes sur les députés, sur
le chancelier _Cruzoé_, sur les ministres, et sur nos amis au besoin.
Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est comme un corsaire qui
charge ses canons avec les écus de sa prise pour ne pas mourir. Soyez
spirituel dans votre article, et vous aurez fait un grand pas dans
l'esprit de Finot: il est reconnaissant par calcul. C'est la meilleure
et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles du
Mont-de-Piété!

—Quels hommes sont donc les journalistes?... s'écria Lucien. Comment,
il faut se mettre à une table et avoir de l'esprit...

—Absolument comme on allume un quinquet... jusqu'à ce que l'huile
manque.

Au moment où Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur et Du
Bruel entrèrent.

—Monsieur, dit l'auteur de la pièce, laissez-moi dire de votre part à
Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou ma pièce va
tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait,
elle va pleurer quand il faudra rire, et rira quand il faudra pleurer.
On a déjà sifflé. Vous pouvez encore sauver la pièce. Ce n'est
pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend.

—Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux, dit Lucien.

—Ne lui dites pas cela, s'écria le directeur en regardant l'auteur,
Coralie est fille à jeter Camusot par la fenêtre, à le mettre à la
porte, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocon-d'Or
donne à Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes et
ses claqueurs.

—Comme votre promesse ne m'engage à rien, sauvez votre pièce, dit
sultanesquement Lucien.

—Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille, dit le
suppliant Du Bruel.

—Allons, il faut que j'écrive l'article sur votre pièce, et que je
sourie à votre jeune première, soit! s'écria le poète.

L'auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie qui joua dès
lors merveilleusement et fit réussir la pièce. Bouffé, qui remplissait
le rôle d'un vieil alcade dans lequel il révéla pour la première fois
son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d'un tonnerre
d'applaudissements dire: _Messieurs, la pièce que nous avons eu
l'honneur de représenter est de messieurs Raoul et Du Bruel_.

—Tiens, Nathan est de la pièce, dit Lousteau, je ne m'étonne plus de
l'intérêt qu'il y prend, ni de sa présence.

—Coralie! Coralie! s'écria le parterre soulevé.

De la loge où étaient les deux négociants, il partit une voix de
tonnerre qui cria:—Et Florine!

—Florine et Coralie! répétèrent alors quelques voix.

Le rideau se releva, Bouffé reparut avec les deux actrices à qui
Matifat et Camusot jetèrent chacun une couronne; Coralie ramassa
la sienne et la tendit à Lucien. Pour Lucien, ces deux heures
passées au théâtre furent comme un rêve. Les coulisses, malgré leurs
horreurs, avaient commencé l'œuvre de cette fascination. Le poète,
encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l'air de la
volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument
des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l'âme. La
vie n'y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses
sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme
un narcotique pour Lucien, et Coralie acheva de le plonger dans une
ivresse joyeuse. Le lustre s'éteignit. Il n'y avait plus alors dans la
salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les
petits bancs et fermant les loges. La rampe, soufflée comme une seule
chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne
descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les
garçons de service. A la féerie de la scène, au spectacle des loges
pleines de jolies femmes, aux étourdissantes lumières, à la splendide
magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid,
l'horreur, l'obscurité, le vide. Ce fut hideux.

—Eh! bien, viens-tu, mon petit? dit Lousteau sur le théâtre.

Lucien était dans une surprise indicible.

—Saute de la loge ici, lui cria le journaliste.

D'un bond, Lucien se trouva sur la scène. A peine reconnut-il Florine
et Coralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des
douillettes communes, la tête couverte de chapeaux à voiles noirs,
semblables enfin à des papillons rentrés dans leurs larves.

—Me ferez-vous l'honneur de me donner le bras? lui dit Coralie en
tremblant.

—Volontiers, dit Lucien qui sentit le cœur de l'actrice palpitant sur
le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise.

L'actrice, en se serrant contre le poète, eut la volupté d'une chatte
qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur.

—Nous allons donc souper ensemble! lui dit-elle.

Tous quatre sortirent et trouvèrent deux fiacres à la porte des acteurs
qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie fit monter Lucien
dans la voiture où était déjà Camusot et son beau-père, le bonhomme
Cardot. Elle offrit la quatrième place à Du Bruel. Le directeur partit
avec Florine, Matifat et Lousteau.

—Ces fiacres sont infâmes! dit Coralie.

—Pourquoi n'avez-vous pas un équipage? répliqua Du Bruel.

—Pourquoi? s'écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant
monsieur Cardot qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous que,
petit et vieux comme il est, monsieur Cardot ne donne que trois cents
francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée
et ses socques. Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille
livres de rente, m'offre un coupé depuis deux mois. Mais je suis une
artiste, et non une fille.

—Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit gravement
Camusot; mais vous ne me l'aviez jamais demandée.

—Est-ce que ça se demande? Comment, quand on aime une femme la
laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes
en allant à pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune pour aimer la
boue au bas d'une robe.

En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot,
Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes,
elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut
concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces
pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et
qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à
qui ces violents contrastes manquent, heureusement.

—Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars, dit Du
Bruel à Coralie.

—Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement
qui la chiffonnait; mais dès le milieu du second acte, elle a été
délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès.

—Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel.

—Vous vous battez de la chape de l'évêque, dit-elle d'une voix altérée.

L'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres
la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut
alors ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane
amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux
anges.

—Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut
écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie.

—Oh! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d'un homme
à genoux devant Lucien, vous trouverez en moi un serviteur bien disposé
pour vous, en tout temps.

—Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l'actrice enragée,
il écrira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des
éloges.

—Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien. Je n'ai
jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs
mœurs, vous aurez la virginité de ma plume...

—Ce sera drôle, dit Du Bruel.

—Nous voilà rue de Bondy, dit le petit père Cardot que la sortie de
Coralie avait atterré.

—Si j'ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, dit
Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien dans
la voiture.

Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y
prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait
pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses
les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat,
qui n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami
Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris
en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap
vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes,
meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie
jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles
alors à la mode, un lustre de Thomire, un tapis à dessins perses. La
pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait
laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait
une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit
un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il
des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir
sans cesse devant lui le chiffre des mémoires, et regardait ces
magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin.

—Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était
une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot.

Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau
n'inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes,
Étienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carrait-il en
maître de maison, devant la cheminée, en causant avec le directeur qui
félicitait Du Bruel.

—La copie! la copie! cria Finot en entrant. Rien dans la boîte du
journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront bientôt
fini.

—Nous arrivons, dit Étienne. Nous trouverons une table et du feu dans
le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous procurer du
papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et
Coralie s'habillent.

Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les
plumes, les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux écrivains. En ce
moment une des plus jolies danseuses de ce temps, Tullia se précipita
dans le salon.

—Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes cent abonnements,
ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés
au Chant, à l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si
spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Enfin voici
le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de
banque. Ainsi, ne m'échine pas!

—Je suis perdu, s'écria Finot. Je n'ai plus d'article de tête pour mon
numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe...

—Quel beau mouvement! ma divine Laïs, s'écria Blondet qui suivait
la danseuse avec Nathan, Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu
resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme
un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n'exciteras ici
aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop
d'esprit pour être jalouses en public.

—Mon Dieu! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot.
J'ai besoin de cinq colonnes.

—J'en ferai deux avec la pièce, dit Lucien.

—Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.

—Eh! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la
fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux petites colonnes
de la première page. Je cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu
es venue avec ta voiture.

—Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.

—Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.

—Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de
hardiesses, il en écrira à sa cour, s'écria Blondet.

—Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour descendre lui
parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate, amène le duc
de Rhétoré, le ministre, et donne le bras à Tullia. Mon Dieu! Tullia
est-elle belle ce soir?...

—Nous allons être treize! dit Matifat en pâlissant.

—Non, quatorze, s'écria Florentine en arrivant, je veux surveiller
milord Cardot!

—D'ailleurs, dit Lousteau, Blondet est accompagné de Claude Vignon.

—Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah! çà,
vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de
vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez
Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques
méchantes pointes, élevez-le jusqu'au bon mot.

Lucien animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages
si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du
boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat.

  PANORAMA DRAMATIQUE.

  _Première représentation de_ l'Alcade dans l'embarras, _imbroglio
  en trois actes.—Début de mademoiselle Florine.—Mademoiselle
  Coralie.—Bouffé._

  «On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche quelque chose
  et l'on ne trouve rien, tout est en rumeur. L'alcade a perdu sa
  fille et retrouve son bonnet; mais le bonnet ne lui va pas, ce doit
  être le bonnet d'un voleur. Où est le voleur? On entre, on sort, on
  parle, on se promène, on cherche de plus belle. L'alcade finit par
  trouver un homme sans sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui
  est satisfaisant pour le magistrat, et non pour le public. Le calme
  renaît, l'alcade veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied
  dans un grand fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade.
  L'Espagne est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de
  grandes manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises
  qui sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur
  gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard
  poussif, est Bouffé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur
  qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux
  vieillards. Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve,
  dans cette voix chevrotante, dans ces fuseaux tremblants sous un
  corps de Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie,
  on a peur que sa vieillesse ne se communique comme une maladie
  contagieuse. Et quel admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet,
  quelle bêtise importante! quelle dignité stupide! quelle hésitation
  judiciaire! Comme cet homme sait bien que tout peut devenir
  alternativement faux et vrai! Comme il est digne d'être le ministre
  d'un roi constitutionnel! A chacune des demandes de l'alcade,
  l'inconnu l'interroge; Bouffé répond, en sorte que questionné par
  la réponse, l'alcade éclaircit tout par ses demandes. Cette scène
  éminemment comique où respire un parfum de Molière a mis la salle en
  joie. Tout le monde est d'accord; mais je suis hors d'état de vous
  dire ce qui est clair et ce qui est obscur: la fille de l'alcade
  était là, représentée par une véritable Andalouse, une Espagnole,
  aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la
  démarche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard
  dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix au bout d'un ruban
  sur la gorge. A la fin de l'acte, quelqu'un m'a demandé comment
  allait la pièce, je lui ai dit: Elle a des bas rouges à coins verts,
  un pied grand comme ça, dans des souliers vernis, et la plus belle
  jambe de l'Andalousie! Ah! cette fille d'alcade, elle fait venir
  l'amour à la bouche, elle vous donne des désirs horribles, on a envie
  de sauter dessus la scène et de lui offrir sa chaumière et son cœur,
  ou trente mille livres de rente et sa plume. Cette Andalouse est la
  plus belle actrice de Paris. Coralie, puisqu'il faut l'appeler par
  son nom, est capable d'être comtesse ou grisette, on ne sait sous
  quelle forme elle plairait davantage. Elle sera ce qu'elle voudra
  être, elle est née pour tout faire, n'est-ce pas ce qu'il y a de
  mieux à dire d'une actrice au boulevard?

  »Au second acte est arrivée une Espagnole de Paris, avec sa figure
  de camée et ses yeux assassins. J'ai demandé à mon tour d'où elle
  venait, on m'a répondu qu'elle sortait de la coulisse et se nommait
  mademoiselle Florine; mais, ma foi, je n'en ai rien pu croire, tant
  elle avait de feu dans les mouvements, de fureur dans son amour.
  Cette rivale de la fille de l'Alcade est la femme d'un seigneur
  taillé dans le manteau d'Almaviva, où il y a de l'étoffe pour cent
  grands seigneurs du boulevard. Si Florine n'avait ni bas rouges à
  coins verts, ni souliers vernis, elle avait une mantille, un voile
  dont elle se servait admirablement, la grande dame qu'elle est!
  Elle a fait voir à merveille que la tigresse peut devenir chatte.
  J'ai compris qu'il y avait là quelque drame de jalousie, aux mots
  piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand tout
  allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouillé. Tout ce
  monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, de seigneurs,
  d'alcades, de filles et de femmes, s'est remis à chercher, aller,
  venir, tourner. L'intrigue s'est alors renouée et je l'ai laissée
  se renouer, car ces deux femmes, Florine la jalouse et l'heureuse
  Coralie, m'ont entortillé de nouveau dans les plis de leur basquine,
  de leur mantille, et m'ont fourré leurs petits pieds dans l'œil.

  »J'ai pu gagner le troisième acte sans avoir fait de malheur,
  sans avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni
  scandalisé la salle, et je crois dès lors à la puissance de la morale
  publique et religieuse dont on s'occupe à la Chambre des Députés.
  J'ai pu comprendre qu'il s'agit d'un homme qui aime deux femmes sans
  en être aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les
  alcades ou que les alcades n'aiment pas; mais qui, à coup sûr, est un
  brave seigneur qui aime quelqu'un, lui-même ou Dieu, comme pis-aller,
  car il se fait moine. Si vous voulez en savoir davantage, allez au
  Panorama-Dramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y
  aller une première fois pour se faire à ces triomphants bas rouges
  à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux qui
  filtrent le soleil, à ces finesses de femme parisienne déguisée en
  Andalouse, et d'Andalouse déguisée en Parisienne; puis une seconde
  fois pour jouir de la pièce qui fait mourir de rire sous forme de
  vieillard, pleurer sous forme de seigneur amoureux. La pièce a réussi
  sous les deux espèces. L'auteur, qui, dit-on, a pour collaborateur
  un de nos grands poètes, a visé le succès avec une fille amoureuse
  dans chaque main; aussi a-t-il failli tuer de plaisir son parterre en
  émoi. Les jambes de ces deux filles semblaient avoir plus d'esprit
  que l'auteur. Néanmoins quand les deux rivales s'en allaient, on
  trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victorieusement
  l'excellence de la pièce. L'auteur a été nommé au milieu
  d'applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte de
  la salle; mais l'auteur, habitué à ces mouvements du Vésuve aviné
  qui bout sous le lustre, ne tremblait pas: c'est M. Du Bruel. Quant
  aux deux actrices, elles ont dansé le fameux boléro de Séville qui a
  trouvé grâce devant les pères du concile autrefois, et que la censure
  a permis, malgré la lasciveté des poses. Ce boléro suffit à attirer
  tous les vieillards qui ne savent que faire de leur reste d'amour, et
  j'ai la charité de les avertir de tenir le verre de leur lorgnette
  très-limpide.»

Pendant que Lucien écrivait cet article, qui fit révolution dans
le journalisme par la révélation d'une manière neuve et originale,
Lousteau écrivait un article, dit de mœurs, intitulé l'_ex-beau_, et
qui commençait ainsi:

  «Le beau de l'Empire est toujours un homme long et mince,
  bien conservé, qui porte un corset et qui a la croix de la
  Légion-d'Honneur. Il s'appelle quelque chose comme Potelet; et,
  pour se mettre bien en cour aujourd'hui, le baron de l'Empire s'est
  gratifié d'un _du_: il est du Potelet, quitte à redevenir Potelet en
  cas de révolution. Homme à deux fins d'ailleurs comme son nom, il
  fait la cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux,
  l'utile et l'agréable porte-queue d'une sœur de cet homme que la
  pudeur m'empêche de nommer. Si du Potelet renie son service auprès de
  l'Altesse impériale, il chante encore les romances de sa bienfaitrice
  intime...»

L'article était un tissu de personnalités comme on les faisait à cette
époque. Il s'y trouvait entre madame de Bargeton, à qui le baron
Châtelet faisait la cour, et un os de seiche un parallèle bouffon
qui plaisait sans qu'on eût besoin de connaître les deux personnes
desquelles on se moquait. Châtelet était comparé à un héron. Les amours
de ce héron, ne pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois quand
il la laissait tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette
plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut, comme on sait,
un retentissement énorme dans le faubourg Saint-Germain, et fut une
des mille et une causes des rigueurs apportées à la législation de la
Presse. Une heure après, Blondet, Lousteau, Lucien revinrent au salon
où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre femmes,
les trois négociants, le directeur du théâtre, Finot et les trois
auteurs. Un apprenti, coiffé de son bonnet de papier, était déjà venu
chercher la copie pour le journal.

—Les ouvriers vont quitter si je ne leur rapporte rien, dit-il.

—Tiens, voilà dix francs, et qu'ils attendent, répondit Finot.

—Si je les leur donne, monsieur, ils feront de la soûlographie, et
adieu le journal.

—Le bon sens de cet enfant m'épouvante, dit Finot.

Ce fut au moment où le ministre prédisait un brillant avenir à ce gamin
que les trois auteurs entrèrent. Blondet lut un article excessivement
spirituel contre les romantiques. L'article de Lousteau fit rire. Le
duc de Rhétoré recommanda, pour ne pas trop indisposer le faubourg
Saint-Germain, d'y glisser un éloge indirect pour madame d'Espard.

—Et vous, lisez-nous ce que vous avez fait, dit Finot à Lucien.

Quand Lucien, qui tremblait de peur, eut fini, le salon retentissait
d'applaudissements, les actrices embrassaient le néophyte, les trois
négociants le serraient à l'étouffer, Du Bruel lui prenait la main et
avait une larme à l'œil, enfin, le directeur l'invitait à dîner.

—Il n'y a plus d'enfants, dit Blondet. Comme monsieur de Chateaubriand
a déjà fait le mot d'_enfant sublime_ pour Victor Hugo, je suis obligé
de vous dire tout simplement que vous êtes un homme d'esprit, de cœur
et de style.

—Monsieur est du journal, dit Finot en remerciant Étienne et lui jetant
le fin regard de l'exploitateur.

—Quels mots avez-vous faits? dit Lousteau à Blondet et à Du Bruel.

—Voilà ceux de Du Bruel, dit Nathan.

⁂ _En voyant combien monsieur le vicomte d'A....... occupe le public,
monsieur le vicomte Démosthène a dit hier:—Ils vont peut-être me
laisser tranquille._

⁂ _Une dame dit à un Ultra qui blâmait le discours de monsieur Pasquier
comme continuant le système de Decazes:—Oui, mais il a des mollets bien
monarchiques._

—Si ça commence ainsi, je ne vous en demande pas davantage; tout va
bien, dit Finot. Cours leur porter cela, dit-il à l'apprenti. Le
journal est un peu plaqué, mais c'est notre meilleur numéro, dit-il en
se tournant vers le groupe des écrivains qui déjà regardaient Lucien
avec une sorte de sournoiserie.

—Il a de l'esprit, ce gars-là, dit Blondet.

—Son article est bien, dit Claude Vignon.

—A table! cria Matifat.

Le duc donna le bras à Florine, Coralie prit celui de Lucien, et la
danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand.

—Je ne comprends pas pourquoi vous attaquez madame de Bargeton et le
baron Châtelet, qui est, dit-on, nommé préfet de la Charente et maître
des requêtes.

—Madame de Bargeton a mis Lucien à la porte comme un drôle, dit
Lousteau.

—Un si beau jeune homme! fit le ministre.

Le souper, servi dans une argenterie neuve, dans une porcelaine de
Sèvres, sur du linge damassé, respirait une magnificence cossue.
Chevet avait fait le souper, les vins avaient été choisis par le plus
fameux négociant du quai Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat
et de Cardot. Lucien, qui vit pour la première fois le luxe parisien
fonctionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait son
étonnement en homme d'esprit, de cœur et de style qu'il était, selon le
mot de Blondet.

En traversant le salon, Coralie avait dit à l'oreille de
Florine:—Fais-moi si bien griser Camusot qu'il soit obligé de rester
endormi chez toi.

—Tu as donc _fait_ ton journaliste? répondit Florine.

—Non, ma chère, je l'aime! répliqua Coralie en faisant un admirable
petit mouvement d'épaules.

Ces paroles avaient retenti dans l'oreille de Lucien, apportées par le
cinquième péché capital. Coralie était admirablement bien habillée,
et sa toilette mettait savamment en relief ses beautés spéciales; car
toute femme a des perfections qui lui sont propres. Sa robe, comme
celle de Florine, avait le mérite d'être d'une délicieuse étoffe
inédite nommée _mousseline de soie_, dont la primeur appartenait
pour quelques jours à Camusot, l'une des providences parisiennes des
fabriques de Lyon, en sa qualité de chef du Cocon-d'Or. Ainsi l'amour
et la toilette, ce fard et ce parfum de la femme, rehaussaient les
séductions de l'heureuse Coralie. Un plaisir attendu, et qui ne nous
échappera pas, exerce des séductions immenses sur les jeunes gens.
Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout l'attrait des mauvais
lieux, peut-être est-elle le secret des longues fidélités? L'amour pur,
sincère, le premier amour enfin, joint à l'une de ces rages fantasques
qui piquent ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la
grande beauté de Lucien, donnèrent l'esprit du cœur à Coralie.

—Je t'aimerais laid et malade! dit-elle à l'oreille de Lucien en se
mettant à table.

Quel mot pour un poète! Camusot disparut et Lucien ne le vit plus en
voyant Coralie. Était-ce un homme tout jouissance et tout sensation,
ennuyé de la monotonie de la province, attiré par les abîmes de Paris,
lassé de misère, harcelé par sa continence forcée, fatigué de sa vie
monacale rue de Cluny, de ses travaux sans résultat, qui pouvait se
retirer de ce festin brillant? Lucien avait un pied dans le lit de
Coralie, et l'autre dans la glu du Journal, au-devant duquel il avait
tant couru sans pouvoir le joindre. Après tant de factions montées en
vain rue du Sentier, il trouvait le Journal attablé, buvant frais,
joyeux, bon garçon. Il venait d'être vengé de toutes ses douleurs
par un article qui devait le lendemain même percer deux cœurs où il
avait voulu mais en vain verser la rage et la douleur dont on l'avait
abreuvé. En regardant Lousteau, il se disait:—Voilà un ami! sans se
douter que déjà Lousteau le craignait comme un dangereux rival. Lucien
avait eu le tort de montrer tout son esprit: un article terne l'eût
admirablement servi. Blondet contre-balança l'envie qui dévorait
Lousteau en disant à Finot qu'il fallait capituler avec le talent quand
il était de cette force-là. Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau
qui résolut de rester l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot pour
exploiter un nouveau-venu si dangereux en le maintenant dans le besoin.
Ce fut un parti pris rapidement et compris dans toute son étendue entre
ces deux hommes par deux phrases dites d'oreille à oreille.

—Il a du talent.

—Il sera exigeant.

—Oh!

—Bon!

—Je ne soupe jamais sans effroi avec des journalistes français, dit
le diplomate allemand avec une bonhomie calme et digne en regardant
Blondet qu'il avait vu chez la comtesse de Montcornet. Il y a un mot de
Blucher que vous êtes chargés de réaliser.

—Quel mot? dit Nathan.

—Quand Blucher arriva sur les hauteurs de Montmartre avec Saacken,
en 1814, pardonnez-moi, messieurs, de vous reporter à ce jour fatal
pour vous, Saacken, qui était un brutal, dit: Nous allons donc brûler
Paris!—Gardez-vous en bien, la France ne mourra que de _ça_! répondit
Blucher en montrant ce grand chancre qu'ils voyaient étendu à leurs
pieds, ardent et fumeux, dans la vallée de la Seine. Je bénis Dieu de
ce qu'il n'y a pas de journaux dans mon pays, reprit le ministre après
une pause. Je ne suis pas encore remis de l'effroi que m'a causé ce
petit bonhomme coiffé de papier, qui, à dix ans, possède la raison d'un
vieux diplomate. Aussi, ce soir, me semble-t-il que je soupe avec des
lions et des panthères qui me font l'honneur de velouter leurs pattes.

—Il est clair, dit Blondet, que nous pouvons dire et prouver à
l'Europe que votre excellence a vomi un serpent ce soir, qu'elle
a manqué l'inoculer à mademoiselle Tullia, la plus jolie de nos
danseuses, et là-dessus faire des commentaires sur Ève, la Bible, le
premier et le dernier péché. Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte.

—Ce serait drôle, dit Finot.

—Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques sur tous les
serpents trouvés dans le cœur et dans le corps humain pour arriver au
corps diplomatique, dit Lousteau.

—Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises
à l'eau-de-vie, dit Vernou.

—Vous finiriez par le croire vous-même, dit Vignon au diplomate.

—Le serpent est assez ami de la danseuse, dit Du Bruel.

—Dites d'un premier sujet, reprit Tullia.

—Messieurs, ne réveillez pas vos griffes qui dorment, s'écria le duc de
Rhétoré.

—L'influence et le pouvoir du journal n'est qu'à son aurore, dit Finot,
le journalisme est dans l'enfance, il grandira. Tout, dans dix ans
d'ici, sera soumis à la publicité. La pensée éclairera tout.

—Elle flétrira tout, dit Blondet en interrompant Finot.

—C'est un mot, dit Claude Vignon.

—Elle fera des rois, dit Lousteau.

—Et défera les monarchies, dit le diplomate.

—Aussi, dit Blondet, si la Presse n'existait point, faudrait-il ne pas
l'inventer; mais la voilà, nous en vivons.

—Vous en mourrez, dit le diplomate. Ne voyez-vous pas que la
supériorité des masses, en supposant que vous les éclairiez, rendra la
grandeur de l'individu plus difficile; qu'en semant le raisonnement au
cœur des basses classes, vous récolterez la révolte, et que vous en
serez les premières victimes. Que casse-t-on à Paris quand il y a une
émeute?

—Les réverbères, dit Nathan; mais nous sommes trop modestes pour avoir
des craintes, nous ne serons que fêlés.

—Vous êtes un peuple trop spirituel pour permettre à un gouvernement de
se développer, dit le ministre. Sans cela vous recommenceriez avec vos
plumes la conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su garder.

—Les journaux sont un mal, dit Claude Vignon. On pouvait utiliser ce
mal, mais le gouvernement veut le combattre. Une lutte s'ensuivra. Qui
succombera? voilà la question.

—Le gouvernement, dit Blondet, je me tue à le crier. En France,
l'esprit est plus fort que tout, et les journaux ont de plus que
l'esprit de tous les hommes spirituels, l'hypocrisie de Tartufe.

—Blondet! Blondet, dit Finot, tu vas trop loin: il y a des abonnés ici.

—Tu es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin, tu dois avoir peur;
mais moi je me moque de toutes vos boutiques, quoique j'en vive!

—Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d'être un
sacerdoce est devenu un moyen pour les partis; de moyen, il s'est
fait commerce; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi.
Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l'on vend au
public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un
journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté,
la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour éclairer,
mais pour flatter les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans
un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins; ils
tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela
même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison: le mal sera
fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous
serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot, des Aristide, des Platon,
des Caton, des hommes de Plutarque; nous serons tous innocents, nous
pourrons nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné la
raison de ce phénomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans
un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention: _Les
crimes collectifs n'engagent personne_. Le journal peut se permettre la
conduite la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement.

—Mais le pouvoir fera des lois répressives, dit Du Bruel, il en prépare.

—Bah! que peut la loi contre l'esprit français, dit Nathan, le plus
subtil de tous les dissolvants.

—Les idées ne peuvent être neutralisées que par des idées, reprit
Vignon. La terreur, le despotisme peuvent seuls étouffer le génie
français dont la langue se prête admirablement à l'allusion, à la
double entente. Plus la loi sera répressive, plus l'esprit éclatera,
comme la vapeur dans une machine à soupape. Ainsi, le roi fait du
bien, si le journal est contre lui, ce sera le ministre qui aura tout
fait, et réciproquement. Si le journal invente une infâme calomnie,
on la lui a dite. A l'individu qui se plaint, il sera quitte pour
demander pardon de la liberté grande. S'il est traîné devant les
tribunaux, il se plaint qu'on ne soit pas venu lui demander une
rectification; mais demandez-la-lui? il la refuse en riant, il traite
son crime de bagatelle. Enfin il bafoue sa victime quand elle triomphe.
S'il est puni, s'il a trop d'amende à payer, il vous signalera le
plaignant comme un ennemi des libertés, du pays et des lumières. Il
dira que monsieur Un Tel est un voleur en expliquant comment il est
le plus honnête homme du royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles! ses
agresseurs, des monstres! et il peut en un temps donné faire croire ce
qu'il veut à des gens qui le lisent tous les jours. Puis rien de ce
qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais il n'aura tort. Il se
servira de la religion contre la religion, de la charte contre le roi;
il bafouera la magistrature quand la magistrature le froissera; il la
louera quand elle aura servi les passions populaires. Pour gagner des
abonnés, il inventera les fables les plus émouvantes, il fera la parade
comme Bobèche. Le journal servirait son père tout cru à la croque au
sel de ses plaisanteries, plutôt que de ne pas intéresser ou amuser son
public. Ce sera l'acteur mettant les cendres de son fils dans l'urne
pour pleurer véritablement, la maîtresse sacrifiant tout à son ami.

—C'est enfin le peuple in-folio, s'écria Blondet en interrompant Vignon.

—Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de
son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les
journaux, dirigés d'abord par des hommes d'honneur, tomber plus tard
sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la
lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des
épiciers qui auront de l'argent pour acheter des plumes. Nous voyons
déjà ces choses-là! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collége
se croira un grand homme, il montera sur la colonne d'un journal pour
souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur
place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais
que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l'Opposition
battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles
qui se font aujourd'hui contre celui du roi, ce même gouvernement
au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de
concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les
journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et
pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, de
plus en plus insolente; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré,
jusqu'au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur
abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes,
que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus
loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu'ils
dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six
cérébral; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une
mine de vif-argent en sachant qu'ils y mourront. Voilà là-bas, à côté
de Coralie, un jeune homme... comment se nomme-t-il? Lucien! il est
beau, il est poète, et, ce qui vaut mieux pour lui, homme d'esprit; eh!
bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la pensée
appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera
son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés
anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les
pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des
_condottieri_. Quand il aura, lui, comme mille autres, dépensé quelque
beau génie au profit des actionnaires, ces marchands de poison le
laisseront mourir de faim s'il a soif, et de soif s'il a faim.

—Merci, dit Finot.

—Mais, mon Dieu, dit Claude Vignon, je savais cela, je suis dans le
bagne, et l'arrivée d'un nouveau forçat me fait plaisir. Blondet et
moi, nous sommes plus forts que messieurs tels et tels qui spéculent
sur nos talents, et nous serons néanmoins toujours exploités par eux.
Nous avons du cœur sous notre intelligence, il nous manque les féroces
qualités de l'exploitant. Nous sommes paresseux, contemplateurs,
méditatifs, jugeurs: on boira notre cervelle et l'on nous accusera
d'inconduite!

—J'ai cru que vous seriez plus drôles, s'écria Florine.

—Florine a raison, dit Blondet, laissons la cure des maladies publiques
à ces charlatans d'hommes d'État. Comme dit Charlet: Cracher sur la
vendange? jamais!

—Savez-vous de quoi Vignon me fait l'effet? dit Lousteau en montrant
Lucien, d'une de ces grosses femmes de la rue du Pélican, qui dirait à
un collégien: Mon petit, tu es trop jeune pour venir ici.....

Cette saillie fit rire, mais elle plut à Coralie. Les négociants
buvaient et mangeaient en écoutant.

—Quelle nation que celle où il se rencontre tant de bien et tant de
mal! dit le ministre au duc de Rhétoré. Messieurs, vous êtes des
prodigues qui ne pouvez pas vous ruiner.

Ainsi, par la bénédiction du hasard, aucun enseignement ne manquait à
Lucien sur la pente du précipice où il devait tomber. D'Arthez avait
mis le poète dans la noble voie du travail en réveillant le sentiment
sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé
de l'éloigner par une pensée égoïste, en lui dépeignant le journalisme
et la littérature sous leur vrai jour. Lucien n'avait pas voulu croire
à tant de corruptions cachées; mais il entendait enfin des journalistes
criant de leur mal, il les voyait à l'œuvre, éventrant leur nourrice
pour prédire l'avenir. Il avait pendant cette soirée vu les choses
comme elles sont. Au lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect du cœur
même de cette corruption parisienne si bien qualifiée par Blucher,
il jouissait avec ivresse de cette société spirituelle. Ces hommes
extraordinaires sous l'armure damasquinée de leurs vices et le casque
brillant de leur froide analyse, il les trouvait supérieurs aux hommes
graves et sérieux du Cénacle. Puis il savourait les premières délices
de la richesse, il était sous le charme du luxe, sous l'empire de la
bonne chère; ses instincts capricieux se réveillaient, il buvait pour
la première fois des vins d'élite, il faisait connaissance avec les
mets exquis de la haute cuisine; il voyait un ministre, un duc et sa
danseuse, mêlés aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir; il
sentit une horrible démangeaison de dominer ce monde de rois, il se
trouvait la force de les vaincre. Enfin, cette Coralie qu'il venait de
rendre heureuse par quelques phrases, il l'avait examinée à la lueur
des bougies du festin, à travers la fumée des plats et le brouillard de
l'ivresse, elle lui paraissait sublime, l'amour la rendait si belle!
Cette fille était d'ailleurs la plus jolie, la plus belle actrice de
Paris. Le Cénacle, ce ciel de l'intelligence noble, dut succomber sous
une tentation si complète. La vanité particulière aux auteurs venait
d'être caressée chez Lucien par des connaisseurs, il avait été loué
par ses futurs rivaux. Le succès de son article et la conquête de
Coralie étaient deux triomphes à tourner une tête moins jeune que la
sienne. Pendant cette discussion, tout le monde avait remarquablement
bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Camusot, lui
versa deux ou trois fois du kirsch dans son vin, sans que personne y
fît attention, et il stimula son amour-propre pour l'engager à boire.
Cette manœuvre fut si bien menée, que le négociant ne s'en aperçut pas,
il se croyait dans son genre aussi malicieux que les journalistes.
Les plaisanteries acerbes commencèrent au moment où les friandises du
dessert et les vins circulèrent. Le diplomate, en homme de beaucoup
d'esprit, fit un signe au duc et à la danseuse dès qu'il entendit
ronfler les bêtises qui annoncèrent chez ces hommes d'esprit les
scènes grotesques par lesquelles finissent les orgies, et tous trois
ils disparurent. Dès que Camusot eut perdu la tête, Coralie et Lucien
qui, durant tout le souper, se comportèrent en amoureux de quinze
ans, s'enfuirent par les escaliers et se jetèrent dans un fiacre.
Comme Camusot était sous la table, Matifat crut qu'il avait disparu de
compagnie avec l'actrice; il laissa ses hôtes fumant, buvant, riant,
disputant, et suivit Florine quand elle alla se coucher. Le jour
surprit les combattants, ou plutôt Blondet, buveur intrépide, le seul
qui pût parler et qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux
doigts de rose.

Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; il jouissait bien
encore de sa raison quand il descendit les escaliers, mais le grand air
détermina son ivresse qui fut hideuse. Coralie et sa femme de chambre
furent obligées de monter le poète au premier étage de la belle maison
où logeait l'actrice, rue de Vendôme. Dans l'escalier, Lucien faillit
se trouver mal, et fut ignoblement malade.

—Vite, Bérénice, s'écria Coralie, du thé. Fais du thé!

—Ce n'est rien, c'est l'air, disait Lucien. Et puis, je n'ai jamais
tant bu.

—Pauvre enfant! c'est innocent comme un agneau, dit Bérénice.

Bérénice était une grosse Normande aussi laide que Coralie était belle.

Enfin Lucien fut mis à son insu dans le lit de Coralie. Aidée par
Bérénice, l'actrice avait déshabillé avec le soin et l'amour d'une mère
pour un petit enfant son poète qui disait toujours:—C'est rien! c'est
l'air. Merci, maman.

—Comme il dit bien maman! s'écria Coralie en le baisant dans les
cheveux.

—Quel plaisir d'aimer un pareil ange, mademoiselle, et où l'avez-vous
pêché? Je ne croyais pas qu'il pût exister un homme aussi joli que vous
êtes belle, dit Bérénice.

Lucien voulait dormir, il ne savait où il était et ne voyait rien,
Coralie lui fit avaler plusieurs tasses de thé, puis elle le laissa
dormant.

—La portière ni personne ne nous a vus, dit Coralie.

—Non, je vous attendais.

—Victoire ne sait rien.

—Plus souvent, dit Bérénice.

Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous les yeux de
Coralie qui l'avait regardé dormant! Il comprit cela, le poète.
L'actrice était encore dans sa belle robe abominablement tachée
et de laquelle elle allait faire une relique. Lucien reconnut
les dévouements, les délicatesses de l'amour vrai qui voulait sa
récompense: il regarda Coralie. Coralie fut déshabillée en un moment,
et se coula comme une couleuvre auprès de Lucien. A cinq heures,
le poète dormait bercé par des voluptés divines, il avait entrevu
la chambre de l'actrice, une ravissante création du luxe, toute
blanche et rose, un monde de merveilles et de coquettes recherches
qui surpassait ce que Lucien avait admiré déjà chez Florine. Coralie
était debout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept
heures au théâtre. Elle avait encore contemplé son poète endormi dans
le plaisir, elle s'était enivrée sans pouvoir se repaître de ce noble
amour, qui réunissait les sens au cœur, et le cœur aux sens pour les
exalter ensemble. Cette divinisation qui permet d'être deux ici-bas
pour sentir, un seul dans le ciel pour aimer, était son absolution.
A qui d'ailleurs la beauté surhumaine de Lucien n'aurait-elle pas
servi d'excuse? Agenouillée à ce lit, heureuse de l'amour en lui-même,
l'actrice se sentait sanctifiée. Ces délices furent troublées par
Bérénice.

—Voici le Camusot, il vous sait ici, cria-t-elle.

Lucien se dressa, pensant avec une générosité innée à ne pas nuire
à Coralie. Bérénice leva un rideau. Lucien entra dans un délicieux
cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec
une prestesse inouïe les vêtements de Lucien. Quand le négociant
apparut, les bottes du poète frappèrent les regards de Coralie;
Bérénice les avait mises devant le feu pour les chauffer après les
avoir cirées en secret. La servante et la maîtresse avaient oublié ces
bottes accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé un regard
d'inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et
dit à Camusot de s'asseoir dans une gondole en face d'elle. Le brave
homme, qui adorait Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les
yeux sur sa maîtresse.

—Dois-je prendre la mouche pour cette paire de bottes et quitter
Coralie? La quitter! ce serait se fâcher pour peu de chose. Il y a des
bottes partout. Celles-ci seraient mieux placées dans l'étalage d'un
bottier, ou sur les boulevards à se promener aux jambes d'un homme.
Cependant, ici, sans jambes, elles disent bien des choses contraires
à la fidélité. J'ai cinquante ans, il est vrai: je dois être aveugle
comme l'amour.

Ce lâche monologue était sans excuse. La paire de bottes n'était pas
de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et que jusqu'à un certain
point un homme distrait pourrait ne pas voir; c'était, comme la
mode ordonnait alors de les porter, une paire de bottes entières,
très-élégantes, et à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants
presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets
comme dans un miroir. Ainsi, les bottes crevaient les yeux de l'honnête
marchand de soierie, et, disons-le, elles lui crevaient le cœur.

—Qu'avez-vous? lui dit Coralie.

—Rien, dit-il.

—Sonnez, dit Coralie en souriant de la lâcheté de Camusot.—Bérénice,
dit-elle à la Normande dès qu'elle arriva, ayez-moi donc des crochets
pour que je mette encore ces damnées bottes. Vous n'oublierez pas de
les apporter ce soir dans ma loge.

—Comment?... vos bottes?... dit Camusot qui respira plus à l'aise.

—Eh! que croyez-vous donc? demanda-t-elle d'un air hautain. Grosse
bête, n'allez-vous pas croire... Oh! il le croirait! dit-elle à
Bérénice. J'ai un rôle d'homme dans la pièce de Chose, et je ne me suis
jamais mise en homme. Le bottier du théâtre m'a apporté ces bottes-là
pour essayer à marcher, en attendant la paire de laquelle il m'a pris
mesure; il me les a mises, mais j'ai tant souffert que je les ai ôtées,
et je dois cependant les remettre.

—Ne les remettez pas si elles vous gênent, dit Camusot que les bottes
avaient tant gêné.

—Mademoiselle, dit Bérénice, ferait mieux, au lieu de se martyriser,
comme tout à l'heure; elle en pleurait, monsieur! et si j'étais homme,
jamais une femme que j'aimerais ne pleurerait! elle ferait mieux de
les porter en maroquin bien mince. Mais l'administration est si ladre!
Monsieur, vous devriez aller lui en commander.....

—Oui, oui, dit le négociant. Vous vous levez, dit-il à Coralie.

—A l'instant, je ne suis rentrée qu'à six heures, après vous avoir
cherché partout, vous m'avez fait garder mon fiacre pendant sept
heures. Voilà de vos soins! m'oublier pour des bouteilles. J'ai dû
me soigner, moi qui vais jouer maintenant tous les soirs, tant que
l'_Alcade_ fera de l'argent. Je n'ai pas envie de mentir à l'article de
ce jeune homme!

—Il est beau, cet enfant-là, dit Camusot.

—Vous trouvez? je n'aime pas ces hommes-là, ils ressemblent trop à une
femme; et puis ça ne sait pas aimer comme vous autres, vieilles bêtes
du commerce. Vous vous ennuyez tant!

—Monsieur, dîne-t-il avec madame, demanda Bérénice.

—Non, j'ai la bouche empâtée.

—Vous avez été joliment paf, hier. Ah! papa Camusot, d'abord, moi je
n'aime pas les hommes qui boivent...

—Tu feras un cadeau à ce jeune homme, dit le négociant.

—Ah! oui, j'aime mieux les payer ainsi, que de faire ce que fait
Florine. Allons, mauvaise race qu'on aime, allez-vous-en, ou donnez-moi
ma voiture pour que je file au théâtre.

—Vous l'aurez demain pour dîner avec votre directeur, au Rocher de
Cancale; il ne donnera pas la pièce nouvelle dimanche.

—Venez, je vais dîner, dit Coralie en emmenant Camusot.

Une heure après, Lucien fut délivré par Bérénice, la compagne d'enfance
de Coralie, une créature aussi fine, aussi déliée d'esprit qu'elle
était corpulente.

—Restez ici, Coralie reviendra seule, elle veut même congédier Camusot
s'il vous ennuie, dit Bérénice à Lucien; mais, cher enfant de son cœur,
vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle me l'a dit, elle est décidée
à tout planter là, à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre
mansarde. Oh! les jaloux, les envieux ne lui ont-ils pas expliqué que
vous n'aviez ni sou, ni maille, que vous viviez au quartier latin. Je
vous suivrais, voyez-vous, je vous ferais votre ménage. Mais je viens
de consoler la pauvre enfant. Pas vrai, monsieur, que vous avez trop
d'esprit pour donner dans de pareilles bêtises? Ah! vous verrez bien
que l'autre gros n'a rien que le cadavre et que vous êtes le chéri, le
bien-aimé, la divinité à laquelle on abandonne l'âme. Si vous saviez
comme ma Coralie est gentille quand je lui fais répéter ses rôles! un
amour d'enfant, quoi! Elle méritait bien que Dieu lui envoyât un de ses
anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été si malheureuse avec
sa mère, qui la battait, qui l'a vendue! Oui, monsieur, une mère, sa
propre enfant! Si j'avais une fille, je la servirais comme ma petite
Coralie, de qui je me suis fait un enfant. Voilà le premier bon temps
que je lui ai vu, la première fois qu'elle a été bien applaudie. Il
paraît que, vu ce que vous avez écrit, on a monté une fameuse claque
pour la seconde représentation. Pendant que vous dormiez, Braulard est
venu travailler avec elle.

—Qui! Braulard? demanda Lucien qui crut avoir entendu déjà ce nom.

—Le chef des claqueurs, qui, de concert avec elle, est convenu des
endroits du rôle où elle serait soignée. Quoiqu'elle se dise son amie,
Florine pourrait vouloir lui jouer un mauvais tour et prendre tout pour
elle. Tout le boulevard est en rumeur à cause de votre article. Quel
lit arrangé pour les amours d'une fée et d'un prince?... dit-elle en
mettant sur le lit un couvre-pied en dentelle.

Elle alluma les bougies. Aux lumières, Lucien étourdi se crut en
effet dans un conte du Cabinet des fées. Les plus riches étoffes du
Cocon-d'Or avaient été choisies par Camusot pour servir aux tentures et
aux draperies des fenêtres. Le poète marchait sur un tapis royal. Les
meubles en palissandre sculpté arrêtaient dans les tailles du bois des
frissons de lumière qui y papillotaient. La cheminée en marbre blanc
resplendissait des plus coûteuses bagatelles. La descente du lit était
en cygne bordé de martre. Des pantoufles en velours noir, doublées de
soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui attendaient le poète des
Marguerites. Une délicieuse lampe pendait du plafond tendu de soie.
Partout des jardinières merveilleuses montraient des fleurs choisies,
de jolies bruyères blanches, des camélias sans parfum. Partout vivaient
les images de l'innocence. Il était impossible d'imaginer là une
actrice et les mœurs du théâtre. Bérénice remarqua l'ébahissement de
Lucien.

—Est-ce gentil? lui dit-elle d'une voix câline. Ne serez-vous pas
mieux là pour aimer que dans un grenier? Empêchez son coup de tête,
reprit-elle en amenant devant Lucien un magnifique guéridon chargé de
mets dérobés au dîner de sa maîtresse, afin que la cuisinière ne pût
soupçonner la présence d'un amant.

Lucien dîna très-bien, servi par Bérénice dans une argenterie sculptée,
dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur
son âme comme une fille des rues agit avec ses chairs nues et ses bas
blancs bien tirés sur un lycéen.

—Est-il heureux, ce Camusot! s'écria-t-il.

—Heureux? reprit Bérénice. Ah! il donnerait bien sa fortune pour être à
votre place, et pour troquer ses vieux cheveux gris contre votre jeune
chevelure blonde.

Elle engagea Lucien, à qui elle donna le plus délicieux vin que
Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en
attendant Coralie, à faire un petit somme provisoire, et Lucien avait
en effet envie de se coucher dans ce lit qu'il admirait. Bérénice,
qui avait lu ce désir dans les yeux du poète, en était heureuse pour
sa maîtresse. A dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous un regard
trempé d'amour. Coralie était là dans la plus voluptueuse toilette
de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivre que d'amour.
Bérénice se retira demandant:—A quelle heure demain?

—Onze heures, tu nous apporteras notre déjeuner au lit. Je n'y serai
pour personne avant deux heures.

A deux heures le lendemain, l'actrice et son amant étaient habillés et
en présence, comme si le poète fût venu faire une visite à sa protégée.
Coralie avait baigné, peigné, coiffé, habillé Lucien; elle lui avait
envoyé chercher douze belles chemises, douze cravates, douze mouchoirs
chez Colliau, une douzaine de gants dans une boîte de cèdre. Quand elle
entendit le bruit d'une voiture à sa porte, elle se précipita vers la
fenêtre avec Lucien. Tous deux virent Camusot descendant d'un coupé
magnifique.

—Je ne croyais pas, dit-elle, qu'on pût haïr tant un homme et le luxe...

—Je suis trop pauvre pour consentir à ce que vous vous ruiniez, dit
Lucien en passant ainsi sous les Fourches-Caudines.

—Pauvre petit chat, dit-elle en pressant Lucien sur son cœur, tu
m'aimes donc bien?—J'ai engagé monsieur, dit-elle en montrant Lucien
à Camusot, à venir me voir ce matin, en pensant que nous irions nous
promener aux Champs-Élysées pour essayer la voiture.

—Allez-y seuls, dit tristement Camusot, je ne dîne pas avec vous, c'est
la fête de ma femme, je l'avais oublié.

—Pauvre Musot! comme tu t'ennuieras, dit-elle en sautant au cou du
marchand.

Elle était ivre de bonheur en pensant qu'elle étrennerait seule avec
Lucien ce beau coupé, qu'elle irait seule avec lui au Bois; et, dans
son accès de joie, elle eut l'air d'aimer Camusot, à qui elle fit mille
caresses.

—Je voudrais pouvoir vous donner une voiture tous les jours, dit le
pauvre homme.

—Allons, monsieur, il est deux heures, dit l'actrice à Lucien qu'elle
vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable.

Coralie dégringola les escaliers en entraînant Lucien qui entendit
le négociant se traînant comme un phoque après eux, sans pouvoir
les rejoindre. Le poète éprouva la plus enivrante des jouissances:
Coralie, que le bonheur rendait sublime, offrit à tous les yeux ravis
une toilette pleine de goût et d'élégance. Le Paris des Champs-Élysées
admira ces deux amants. Dans une allée du bois de Boulogne, leur
coupé rencontra la calèche de mesdames d'Espard et de Bargeton qui
regardèrent Lucien d'un air étonné, mais auxquelles il lança le coup
d'œil méprisant du poète qui pressent sa gloire et va user de son
pouvoir. Le moment où il put échanger par un coup d'œil avec ces deux
femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles lui avaient
mises au cœur pour le ronger, fut un des plus doux de sa vie et
décida peut-être de sa destinée. Lucien fut repris par les Furies de
l'orgueil: il voulut reparaître dans le monde, y prendre une éclatante
revanche, et toutes les petitesses sociales, naguère foulées aux pieds
du travailleur, de l'ami du Cénacle, rentrèrent dans son âme. Il
comprit alors toute la portée de l'attaque faite pour lui par Lousteau:
Lousteau venait de servir ses passions; tandis que le Cénacle, ce
Mentor collectif, avait l'air de les mater au profit des vertus
ennuyeuses et de travaux que Lucien commençait à trouver inutiles.
Travailler! n'est-ce pas la mort pour les âmes avides de jouissances?
Aussi avec quelle facilité les écrivains ne glissent-ils pas dans le
_far niente_, dans la bonne chère et les délices de la vie luxueuse des
actrices et des femmes faciles! Lucien sentit une irrésistible envie de
continuer la vie de ces deux folles journées.

Le dîner au Rocher de Cancale fut exquis. Lucien trouva les convives
de Florine, moins le ministre, moins le duc et la danseuse, moins
Camusot, remplacés par deux acteurs célèbres et par Hector Merlin
accompagné de sa maîtresse, une délicieuse femme qui se faisait appeler
madame du Val-Noble, la plus belle et la plus élégante des femmes
qui composaient alors à Paris le monde exceptionnel, de ces femmes
qu'aujourd'hui l'on a décemment nommées des _Lorettes_. Lucien, qui
vivait depuis quarante-huit heures dans un paradis, apprit le succès de
son article. En se voyant fêté, envié, le poète trouva son aplomb: son
esprit scintilla, il fut le Lucien de Rubempré qui pendant plusieurs
mois brilla dans la littérature et dans le monde artiste. Finot, cet
homme d'une incontestable adresse à deviner le talent, dont il devait
faire une grande consommation et qui le flairait comme un ogre sent la
chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l'embaucher dans l'escouade
de journalistes qu'il commandait, et Lucien mordit à ses flatteries.
Coralie observa le manége de ce consommateur d'esprit, et voulut mettre
Lucien en garde contre lui.

—Ne t'engage pas, mon petit, dit-elle à son poète, attends, ils veulent
t'exploiter, nous causerons de cela ce soir.

—Bah! lui répondit Lucien, je me sens assez fort pour être aussi
méchant et aussi fin qu'ils peuvent l'être.

Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour les blancs avec
Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et Lucien à Merlin. Coralie et
madame du Val-Noble fraternisèrent, se comblèrent de caresses et de
prévenances. Madame du Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner.

Hector Merlin, le plus dangereux de tous les journalistes présents à ce
dîner, était un petit homme sec, à lèvres pincées, couvant une ambition
démesurée, d'une jalousie sans bornes, heureux de tous les maux qui
se faisaient autour de lui, profitant des divisions qu'il fomentait,
ayant beaucoup d'esprit, peu de vouloir, mais remplaçant la volonté par
l'instinct qui mène les parvenus vers les endroits éclairés par l'or
et par le pouvoir. Lucien et lui se déplurent mutuellement. Il n'est
pas difficile d'expliquer pourquoi. Merlin eut le malheur de parler
à Lucien à haute voix comme Lucien pensait tout bas. Au dessert, les
liens de la plus touchante amitié semblaient unir ces hommes, qui tous
se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien, le nouveau venu, était
l'objet de leurs coquetteries. On causait à cœur ouvert. Hector Merlin
seul ne riait pas. Lucien lui demanda la raison de sa raison.

—Mais je vous vois entrant dans le monde littéraire et journaliste
avec des illusions. Vous croyez aux amis. Nous sommes tous amis ou
ennemis selon les circonstances. Nous nous frappons les premiers
avec l'arme qui devrait ne nous servir qu'à frapper les autres. Vous
vous apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par les beaux
sentiments. Si vous êtes bon, faites-vous méchant. Soyez hargneux par
calcul. Si personne ne vous a dit cette loi suprême, je vous la confie
et je ne vous aurai pas fait une médiocre confidence. Pour être aimé,
ne quittez jamais votre maîtresse sans l'avoir fait pleurer un peu;
pour faire fortune en littérature, blessez toujours tout le monde,
même vos amis, faites pleurer les amours-propres: tout le monde vous
caressera.

Hector Merlin fut heureux en voyant à l'air de Lucien que sa parole
entrait chez le néophyte comme la lame d'un poignard dans un cœur.
On joua. Lucien perdit tout son argent. Il fut emmené par Coralie,
et les délices de l'amour lui firent oublier les terribles émotions
du Jeu qui, plus tard, devait trouver en lui une de ses victimes. Le
lendemain, en sortant de chez elle et revenant au quartier latin, il
trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait perdu. Cette attention
l'attrista d'abord, il voulut revenir chez l'actrice et lui rendre un
don qui l'humiliait; mais il était déjà rue de La Harpe, il continua
son chemin vers l'hôtel Cluny. Tout en marchant, il s'occupa de ce soin
de Coralie, il y vit une preuve de cet amour maternel que ces sortes
de femmes mêlent à leurs passions. Chez elles, la passion comporte
tous les sentiments. De pensée en pensée, Lucien finit par trouver
une raison d'accepter en se disant:—Je l'aime, nous vivrons ensemble
comme mari et femme, et je ne la quitterai jamais! A moins d'être
Diogène, qui ne comprendrait alors les sensations de Lucien en montant
l'escalier boueux et puant de son hôtel, en faisant grincer la serrure
de sa porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse cheminée de sa
chambre horrible de misère et de nudité? Il trouva sur sa table le
manuscrit de son roman et ce mot de Daniel d'Arthez:

  «Nos amis sont presque contents de votre œuvre, cher poète. Vous
  pourrez la présenter avec plus de confiance, disent-ils, à vos
  amis et à vos ennemis. Nous avons lu votre charmant article sur le
  Panorama-Dramatique, et vous devez exciter autant d'envie dans la
  littérature que de regrets chez nous.

  »DANIEL.»

—Regrets! que veut-il dire? s'écria Lucien surpris du ton de politesse
qui régnait dans ce billet. Était-il donc un étranger pour le Cénacle?
Après avoir dévoré les fruits délicieux que lui avait tendus l'Ève des
coulisses, il tenait encore plus à l'estime et à l'amitié de ses amis
de la rue des Quatre-Vents. Il resta pendant quelques instants plongé
dans une méditation par laquelle il embrassait son présent dans cette
chambre et son avenir dans celle de Coralie. En proie à des hésitations
alternativement honorables et dépravantes, il s'assit et se mit à
examiner l'état dans lequel ses amis lui rendaient son œuvre. Quel
étonnement fut le sien! De chapitre en chapitre, la plume habile et
dévouée de ces grands hommes encore inconnus avait changé ses pauvretés
en richesses. Un dialogue plein, serré, concis, nerveux remplaçait ses
conversations qu'il comprit alors n'être que des bavardages en les
comparant à des discours où respirait l'esprit du temps. Ses portraits,
un peu mous de dessin, avaient été vigoureusement accusés et colorés;
tous se rattachaient aux phénomènes curieux de la vie humaine par des
observations physiologiques dues sans doute à Bianchon, exprimées avec
finesse, et qui les faisaient vivre. Ses descriptions verbeuses étaient
devenues substantielles et vives. Il avait donné une enfant mal faite
et mal vêtue, et il retrouvait une délicieuse fille en robe blanche, à
ceinture, à écharpe roses, une création ravissante. La nuit le surprit,
les yeux en pleurs, atterré de cette grandeur, sentant le prix d'une
pareille leçon, admirant ces corrections qui lui en apprenaient plus
sur la littérature et sur l'art que ses quatre années de travaux, de
lectures, de comparaisons et d'études. Le redressement d'un carton mal
conçu, un trait magistral sur le vif en disent toujours plus que les
théories et les observations.

—Quels amis! quels cœurs! suis-je heureux! s'écria-t-il en serrant le
manuscrit.

Entraîné par l'emportement naturel aux natures poétiques et mobiles,
il courut chez Daniel. En montant l'escalier, il se crut cependant
moins digne de ces cœurs que rien ne pouvait faire dévier du sentier de
l'honneur. Une voix lui disait que, si Daniel avait aimé Coralie, il ne
l'aurait pas acceptée avec Camusot. Il connaissait aussi la profonde
horreur du Cénacle pour les journalistes, et il se savait déjà quelque
peu journaliste. Il trouva ses amis, moins Meyraux, qui venait de
sortir, en proie à un désespoir peint sur toutes les figures.

—Qu'avez-vous, mes amis? dit Lucien.

—Nous venons d'apprendre une horrible catastrophe: le plus grand esprit
de notre époque, notre ami le plus aimé, celui qui pendant deux ans a
été notre lumière...

—Louis Lambert, dit Lucien.

—Il est dans un état de catalepsie qui ne laisse aucun espoir, dit
Bianchon.

—Il mourra le corps insensible et la tête dans les cieux, ajouta
solennellement Michel Chrestien.

—Il mourra comme il a vécu, dit d'Arthez.

—L'amour, jeté comme un feu dans le vaste empire de son cerveau, l'a
incendié, dit Léon Giraud.

—Oui, dit Joseph Bridau, l'a exalté à un point où nous le perdons de
vue.

—C'est nous qui sommes à plaindre, dit Fulgence Ridal.

—Il se guérira peut-être, s'écria Lucien.

—D'après ce que nous a dit Meyraux, la cure est impossible, répondit
Bianchon. Sa tête est le théâtre de phénomènes sur lesquels la médecine
n'a nul pouvoir.

—Il existe cependant des agents, dit d'Arthez...

—Oui, dit Bianchon, il n'est que cataleptique, nous pouvons le rendre
imbécile.

—Ne pouvoir offrir au génie du mal une tête en remplacement de
celle-là! Moi, je donnerais la mienne! s'écria Michel Chrestien.

—Et que deviendrait la fédération européenne? dit d'Arthez.

—Ah! c'est vrai, reprit Michel Chrestien, avant d'être à un homme on
appartient à l'Humanité.

—Je venais ici le cœur plein de remercîments pour vous tous, dit
Lucien. Vous avez changé mon billon en louis d'or.

—Des remercîments! Pour qui nous prends-tu? dit Bianchon.

—Le plaisir a été pour nous, reprit Fulgence.

—Eh! bien, vous voilà journaliste? lui dit Léon Giraud. Le bruit de
votre début est arrivé jusque dans le quartier latin.

—Pas encore, répondit Lucien.

—Ah! tant mieux! dit Michel Chrestien.

—Je vous le disais bien, reprit d'Arthez. Lucien est un de ces cœurs
qui connaissent le prix d'une conscience pure. N'est-ce pas un viatique
fortifiant que de poser le soir sa tête sur l'oreiller en pouvant se
dire:—Je n'ai pas jugé les œuvres d'autrui, je n'ai causé d'affliction
à personne: mon esprit, comme un poignard, n'a fouillé l'âme d'aucun
innocent; ma plaisanterie n'a immolé aucun bonheur, elle n'a même pas
troublé la sottise heureuse, elle n'a pas injustement fatigué le génie;
j'ai dédaigné les faciles triomphes de l'épigramme; enfin je n'ai
jamais menti à mes convictions?

—Mais, dit Lucien, on peut, je crois, être ainsi tout en travaillant
à un journal. Si je n'avais décidément que ce moyen d'exister, il
faudrait bien y venir.

—Oh! oh! oh! fit Fulgence en montant d'un ton à chaque exclamation,
nous capitulons.

—Il sera journaliste, dit gravement Léon Giraud. Ah! Lucien, si tu
voulais l'être avec nous, qui allons publier un journal où jamais ni
la vérité ni la justice ne seront outragées, où nous répandrons les
doctrines utiles à l'humanité, peut-être...

—Vous n'aurez pas un abonné, répliqua machiavéliquement Lucien en
interrompant Léon.

—Ils en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent mille, répondit
Michel Chrestien.

—Il vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien.

—Non, dit d'Arthez, mais du dévouement.

—Tu sens comme une vraie boutique de parfumeur, dit Michel Chrestien
en flairant par un geste comique la tête de Lucien. On t'a vu dans une
voiture supérieurement astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec
une maîtresse de prince, Coralie.

—Eh! bien, dit Lucien, y a-t-il du mal à cela?

—Tu dis cela comme s'il y en avait, lui cria Bianchon.

—J'aurais voulu à Lucien, dit d'Arthez, une Béatrix, une noble femme
qui l'aurait soutenu dans la vie...

—Mais, Daniel, est-ce que l'amour n'est pas partout semblable à
lui-même? dit le poète.

—Ah! dit le républicain, ici je suis aristocrate. Je ne pourrais pas
aimer une femme qu'un acteur baise sur la joue en face du public, une
femme tutoyée dans les coulisses, qui s'abaisse devant un parterre et
lui sourit, qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se met en
homme pour montrer ce que je veux être seul à voir. Ou, si j'aimais une
pareille femme, elle quitterait le théâtre, et je la purifierais par
mon amour.

—Et si elle ne pouvait pas quitter le théâtre?

—Je mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux. On ne peut pas
arracher son amour de son cœur comme on arrache une dent.

Lucien devint sombre et pensif.—Quand ils apprendront que je subis
Camusot, ils me mépriseront, se disait-il.

—Tiens, lui dit le sauvage républicain avec une affreuse bonhomie, tu
pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu'un petit
farceur.

Il prit son chapeau et sortit.

—Il est dur, Michel Chrestien, dit le poète.

—Dur et salutaire comme le davier du dentiste, dit Bianchon. Michel
voit ton avenir, et peut-être en ce moment pleure-t-il sur toi dans la
rue.

D'Arthez fut doux et consolant, il essaya de relever Lucien. Au bout
d'une heure le poète quitta le Cénacle, maltraité par sa conscience qui
lui criait:—Tu seras journaliste! comme la sorcière crie à Macbeth: Tu
seras roi.

Dans la rue, il regarda les croisées du patient d'Arthez, éclairées
par une faible lumière, et revint chez lui le cœur attristé, l'âme
inquiète. Une sorte de pressentiment lui disait qu'il avait été serré
sur le cœur de ses vrais amis pour la dernière fois. En entrant dans
la rue de Cluny par la place de la Sorbonne, il reconnut l'équipage de
Coralie. Pour venir voir son poète un moment, pour lui dire un simple
bonsoir, l'actrice avait franchi l'espace du boulevard du Temple à la
Sorbonne. Lucien trouva sa maîtresse tout en larmes à l'aspect de sa
mansarde, elle voulait être misérable comme son amant, elle pleurait
en rangeant les chemises, les gants, les cravates et les mouchoirs
dans l'affreuse commode de l'hôtel. Ce désespoir était si vrai, si
grand, il exprimait tant d'amour, que Lucien, à qui l'on avait reproché
d'avoir une actrice, vit dans Coralie une sainte bien près d'endosser
le cilice de la misère. Pour venir, cette adorable créature avait pris
le prétexte d'avertir son ami que la société Camusot, Coralie et Lucien
rendrait à la société Matifat, Florine et Lousteau leur souper, et de
demander à Lucien s'il avait quelque invitation à faire qui lui fût
utile; Lucien lui répondit qu'il en causerait avec Lousteau. L'actrice,
après quelques moments, se sauva en cachant à Lucien que Camusot
l'attendait en bas.

Le lendemain, dès huit heures, Lucien alla chez Étienne, ne le trouva
pas, et courut chez Florine. Le journaliste et l'actrice reçurent
leur ami dans la jolie chambre à coucher où ils étaient maritalement
établis, et tous trois ils y déjeunèrent splendidement.

—Mais mon petit, lui dit Lousteau quand ils furent attablés et que
Lucien lui eut parlé du souper que donnerait Coralie, je te conseille
de venir avec moi voir Félicien Vernou, de l'inviter, et de te lier
avec lui autant qu'on peut se lier avec un pareil drôle. Félicien te
donnera peut-être accès dans le journal politique où il cuisine le
feuilleton, et où tu pourras fleurir à ton aise en grands articles dans
le haut de ce journal. Cette feuille, comme la nôtre, appartient au
parti libéral, tu seras libéral, c'est le parti populaire; d'ailleurs,
si tu voulais passer du côté ministériel, tu y entrerais avec d'autant
plus d'avantages que tu te serais fait redouter. Hector Merlin et sa
madame du Val-Noble, chez qui vont quelques grands seigneurs, les
jeunes dandies et les millionnaires, ne t'ont-ils pas prié, toi et
Coralie, à dîner?

—Oui, répondit Lucien, et tu en es avec Florine.

Lucien et Lousteau, dans leur griserie de vendredi et pendant leur
dîner du dimanche, en étaient arrivés à se tutoyer.

—Eh! bien, nous rencontrerons Merlin au journal, c'est un gars qui
suivra Finot de près; tu feras bien de le soigner, de le mettre de ton
souper avec sa maîtresse: il te sera peut-être utile avant peu, car les
gens haineux ont besoin de tout le monde, et il te rendra service pour
avoir ta plume au besoin.

—Votre début a fait assez de sensation pour que vous n'éprouviez aucun
obstacle, dit Florine à Lucien, hâtez-vous d'en profiter, autrement
vous seriez promptement oublié.

—L'affaire, reprit Lousteau, la grande affaire est consommée! Ce Finot,
un homme sans aucun talent, est directeur et rédacteur en chef du
journal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d'un sixième qui ne lui
coûte rien, et il a six cents francs d'appointements par mois. Je suis,
de ce matin, mon cher, rédacteur en chef de notre petit journal. Tout
s'est passé comme je le présumais l'autre soir: Florine a été superbe,
elle rendrait des points au prince de Talleyrand.

—Nous tenons les hommes par leur plaisir, dit Florine, les diplomates
ne les prennent que par l'amour-propre; les diplomates leur voient
faire des façons et nous leur voyons faire des bêtises, nous sommes
donc les plus fortes.

—En concluant, dit Lousteau, Matifat a commis le seul bon mot qu'il
prononcera dans sa vie de droguiste: L'affaire, a-t-il dit, ne sort pas
de mon commerce!

—Je soupçonne Florine de le lui avoir soufflé, s'écria Lucien.

—Ainsi, mon cher amour, reprit Lousteau, tu as le pied à l'étrier.

—Vous êtes né coiffé, dit Florine. Combien voyons-nous de petits
jeunes gens qui _droguent_ dans Paris pendant des années sans arriver
à pouvoir insérer un article dans un journal! Il en aura été de vous
comme d'Émile Blondet. Dans six mois d'ici, je vous vois _faisant votre
tête_, ajouta-t-elle en se servant d'un mot de son argot et en lui
jetant un sourire moqueur.

—Ne suis-je pas à Paris depuis trois ans, dit Lousteau, et depuis hier
seulement Finot me donne trois cents francs de fixe par mois pour la
rédaction en chef, me paye cent sous la colonne, et cent francs la
feuille à son journal hebdomadaire.

—Hé! bien, vous ne dites rien?... s'écria Florine en regardant Lucien.

—Nous verrons, dit Lucien.

—Mon cher, répondit Lousteau d'un air piqué, j'ai tout arrangé pour
toi comme si tu étais mon frère; mais je ne te réponds pas de Finot.
Finot sera sollicité par soixante drôles qui, d'ici à deux jours, vont
venir lui faire des propositions aux rabais. J'ai promis pour toi, tu
lui diras non, si tu veux. Tu ne te doutes pas de ton bonheur, reprit
le journaliste après une pause. Tu feras partie d'une coterie dont
les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et s'y
servent mutuellement.

—Allons d'abord voir Félicien Vernou, dit Lucien qui avait hâte de se
lier avec ces redoutables oiseaux de proie.

Lousteau envoya chercher un cabriolet, et les deux amis allèrent rue
Mandar, où demeurait Vernou, dans une maison à allée, il y occupait un
appartement au deuxième étage. Lucien fut très-étonné de trouver ce
critique acerbe, dédaigneux et gourmé, dans une salle à manger de la
dernière vulgarité, tendue d'un mauvais petit papier briqueté, chargé
de mousses par intervalles égaux, ornée de gravures à l'aqua-tinta dans
des cadres dorés, attablé avec une femme trop laide pour ne pas être
légitime, et deux enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds
très-élevés et à barrière, destinées à maintenir ces petits drôles.
Surpris dans une robe de chambre confectionnée avec les restes d'une
robe d'indienne à sa femme, Félicien eut un air assez mécontent.

—As-tu déjeuné, Lousteau? dit-il en offrant une chaise à Lucien

—Nous sortons de chez Florine, dit Étienne, et nous y avons déjeuné.

Lucien ne cessait d'examiner madame Vernou, qui ressemblait à une
bonne, grasse cuisinière, assez blanche, mais superlativement commune.
Madame Vernou portait un foulard par-dessus un bonnet de nuit à
brides que ses joues pressées débordaient. Sa robe de chambre, sans
ceinture, attachée au col par un bouton, descendait à grands plis et
l'enveloppait si mal, qu'il était impossible de ne pas la comparer
à une borne. D'une santé désespérante, elle avait les joues presque
violettes, et des mains à doigts en forme de boudins. Cette femme
expliqua soudain à Lucien l'attitude gênée de Vernou dans le monde.
Malade de son mariage, sans force pour abandonner femme et enfants,
mais assez poète pour en toujours souffrir, cet auteur ne devait
pardonner à personne un succès, il devait être mécontent de tout,
en se sentant toujours mécontent de lui-même. Lucien comprit l'air
aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties que
ce journaliste semait dans sa conversation, l'acerbité de sa phrase,
toujours pointue et travaillée comme un stylet.

—Passons dans mon cabinet, dit Félicien en se levant, il s'agit sans
doute d'affaires littéraires.

—Oui et non, lui répondit Lousteau. Mon vieux, il s'agit d'un souper.

—Je venais, dit Lucien, vous prier de la part de Coralie....

A ce nom, madame Vernou leva la tête.

—... A souper d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en continuant. Vous
trouverez chez elle la société que vous avez eue chez Florine, et
augmentée de madame du Val-Noble, de Merlin et de quelques autres. Nous
jouerons.

—Mais, mon ami, ce jour-là nous devons aller chez madame Mahoudeau, dit
la femme.

—Eh! qu'est-ce que cela fait? dit Vernou.

—Si nous n'y allions pas, elle se choquerait, et tu es bien aise de la
trouver pour escompter tes effets de librairie.

—Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui
commence à minuit n'empêche pas d'aller à une soirée qui finit à onze
heures. Je travaille à côté d'elle, ajouta-t-il.

—Vous avez tant d'imagination! répondit Lucien qui se fit un ennemi
mortel de Vernou par ce seul mot.

—Eh! bien, reprit Lousteau, tu viens, mais ce n'est pas tout. Monsieur
de Rubempré devient un des nôtres, ainsi pousse-le à ton journal;
présente-le comme un gars capable de faire la haute littérature, afin
qu'il puisse mettre au moins deux articles par mois.

—Oui, s'il veut être des nôtres, attaquer nos ennemis comme nous
attaquerons les siens, et défendre nos amis, je parlerai de lui ce soir
à l'Opéra, répondit Vernou.

—Eh! bien, à demain, mon petit, dit Lousteau en serrant la main de
Vernou avec les signes de la plus vive amitié. Quand paraît ton livre?

—Mais, dit le père de famille, cela dépend de Dauriat, j'ai fini.

—Es-tu content!...

—Mais oui et non...

—Nous chaufferons le succès, dit Lousteau en se levant et saluant la
femme de son confrère.

Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries des deux
enfants qui se disputaient et se donnaient des coups de cuiller en
s'envoyant de la panade par la figure.

—Tu viens de voir, mon enfant, dit Étienne à Lucien, une femme qui,
sans le savoir, fera bien des ravages en littérature. Ce pauvre Vernou
ne nous pardonne pas sa femme. On devrait l'en débarrasser, dans
l'intérêt public bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles
atroces, d'épigrammes contre tous les succès et contre toutes les
fortunes. Que devenir avec une pareille femme accompagnée de ces deux
horribles moutards? Vous avez vu le Rigaudin de la Maison en loterie,
la pièce de Picard... eh! bien, comme Rigaudin, Vernou ne se battra
pas, mais il fera battre les autres; il est capable de se crever un
œil pour en crever deux à son meilleur ami; vous le verrez posant le
pied sur tous les cadavres, souriant à tous les malheurs, attaquant
les princes, les ducs, les marquis, les nobles, parce qu'il est
roturier; attaquant les renommées célibataires à cause de sa femme, et
parlant toujours morale, plaidant pour les joies domestiques et pour
les devoirs de citoyen. Enfin ce critique si moral ne sera doux pour
personne, pas même pour les enfants. Il vit dans la rue Mandar entre
une femme qui pourrait faire le mamamouchi du Bourgeois gentilhomme
et deux petits Vernou laids comme des teignes; il veut se moquer du
faubourg Saint-Germain, où il ne mettra jamais le pied, et fera parler
les duchesses comme parle sa femme. Voilà l'homme qui va hurler après
les jésuites, insulter la cour, lui prêter l'intention de rétablir les
droits féodaux, le droit d'aînesse, et qui prêchera quelque croisade en
faveur de l'égalité, lui qui ne se croit l'égal de personne. S'il était
garçon, s'il allait dans le monde, s'il avait les allures des poètes
royalistes pensionnés, ornés de croix de la Légion-d'Honneur, ce serait
un optimiste. Le journalisme a mille points de départ semblables. C'est
une grande catapulte mise en mouvement par de petites haines. As-tu
maintenant envie de te marier? Vernou n'a plus de cœur, le fiel a tout
envahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence, un tigre à deux
mains qui déchire tout, comme si ses plumes avaient la rage.

—Il est gunophobe, dit Lucien. A-t-il du talent?

—Il a de l'esprit, c'est un _Articlier_. Vernou porte des articles,
fera toujours des articles, et rien que des articles. Le travail le
plus obstiné ne pourra jamais greffer un livre sur sa prose. Félicien
est incapable de concevoir une œuvre, d'en disposer les masses, d'en
réunir harmonieusement les personnages dans un plan qui commence,
se noue et marche vers un fait capital; il a des idées, mais il ne
connaît pas les faits; ses héros seront des utopies philosophiques ou
libérales; enfin, son style est d'une originalité cherchée, sa phrase
ballonnée tomberait si la critique lui donnait un coup d'épingle. Aussi
craint-il énormément les journaux, comme tous ceux qui ont besoin des
gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soutenir au-dessus de l'eau.

—Quel article tu fais, s'écria Lucien.

—Ceux-là, mon enfant, il faut se les dire et jamais les écrire.

—Tu deviens rédacteur en chef, dit Lucien.

—Où veux-tu que je te jette? lui demanda Lousteau.

—Chez Coralie.

—Ah! nous sommes amoureux, dit Lousteau. Quelle faute! Fais de Coralie
ce que je fais de Florine, une ménagère, mais la liberté sur la
montagne!

—Tu ferais damner les saints! lui dit Lucien en riant.

—On ne damne pas les démons, répondit Lousteau.

Le ton léger, brillant de son nouvel ami, la manière dont il traitait
la vie, ses paradoxes mêlés aux maximes vraies du machiavélisme
parisien agissaient sur Lucien à son insu. En théorie, le poète
reconnaissait le danger de ces pensées, et les trouvait utiles à
l'application. En arrivant sur le boulevard du Temple, les deux amis
convinrent de se retrouver, entre quatre et cinq heures, au bureau du
journal, où sans doute Hector Merlin viendrait. Lucien était, en effet,
saisi par les voluptés de l'amour vrai des courtisanes qui attachent
leurs grappins aux endroits les plus tendres de l'âme en se pliant avec
une incroyable souplesse à tous les désirs, en favorisant les molles
habitudes d'où elles tirent leur force. Il avait déjà soif des plaisirs
parisiens, il aimait la vie facile, abondante et magnifique que lui
faisait l'actrice chez elle. Il trouva Coralie et Camusot ivres de
joie. Le Gymnase proposait pour Pâques prochain un engagement dont les
conditions nettement formulées, surpassaient les espérances de Coralie.

—Nous vous devons ce triomphe, dit Camusot.

—Oh! certes, sans lui l'Alcade tombait, s'écria Coralie, il n'y avait
pas d'article, et j'étais encore au boulevard pour six ans.

Elle lui sauta au cou devant Camusot. L'effusion de l'actrice avait
je ne sais quoi de moelleux dans sa rapidité, de suave dans son
entraînement: elle aimait! Comme tous les hommes dans leurs grandes
douleurs, Camusot abaissa ses yeux à terre, et reconnut, le long de
la couture des bottes de Lucien, le fil de couleur employé par les
bottiers célèbres et qui se dessinait en jaune foncé sur le noir
luisant de la tige. La couleur originale de ce fil l'avait préoccupé
pendant son monologue sur la présence inexplicable d'une paire de
bottes devant la cheminée de Coralie. Il avait lu en lettres noires
imprimées sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un
bottier fameux à cette époque: Gay, rue de La Michodière.

—Monsieur, dit-il à Lucien, vous avez de bien belles bottes.

—Il a tout beau, répondit Coralie.

—Je voudrais bien me fournir chez votre bottier.

—Oh! dit Coralie, comme c'est rue des Bourdonnais de demander les
adresses des fournisseurs! Allez-vous porter des bottes de jeune
homme? vous seriez joli garçon. Gardez donc vos bottes à revers, qui
conviennent à un homme établi, qui a femme, enfants et maîtresse.

—Enfin, si monsieur voulait tirer une de ses bottes, il me rendrait un
service signalé, dit l'obstiné Camusot.

—Je ne pourrais la remettre sans crochets, dit Lucien en rougissant.

—Bérénice en ira chercher, ils ne seront pas de trop ici, dit le
marchand d'un air horriblement goguenard.

—Papa Camusot, dit Coralie en lui jetant un regard empreint d'un
atroce mépris, ayez le courage de votre lâcheté! Allons, dites toute
votre pensée. Vous trouvez que les bottes de monsieur ressemblent aux
miennes? Je vous défends d'ôter vos bottes, dit-elle à Lucien. Oui,
monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument les mêmes que celles
qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, et monsieur
caché dans mon cabinet de toilette les attendait, il avait passé la
nuit ici. Voilà ce que vous pensez, hein? Pensez-le, je le veux. C'est
la vérité pure. Je vous trompe. Après? Cela me plaît, à moi!

Elle s'assit sans colère et de l'air le plus dégagé du monde en
regardant Camusot et Lucien, qui n'osaient se regarder.

—Je ne croirai que ce que vous voudrez que je croie, dit Camusot. Ne
plaisantez pas, j'ai tort.

—Ou je suis une infâme dévergondée qui dans un moment s'est amourachée
de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui a senti pour
la première fois le véritable amour après lequel courent toutes les
femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je
suis, dit-elle en faisant un geste de souveraine par lequel elle écrasa
le négociant.

—Serait-ce vrai? dit Camusot qui vit à la contenance de Lucien que
Coralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie.

—J'aime mademoiselle, dit Lucien.

En entendant ce mot dit d'une voix émue, Coralie sauta au cou de son
poète, le pressa dans ses bras et tourna la tête vers le marchand de
soieries en lui montrant l'admirable groupe d'amour qu'elle faisait
avec Lucien.

—Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m'as donné, je ne veux rien de
toi, j'aime comme une folle cet enfant-là, non pour son esprit, mais
pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui, à des millions avec toi.

Camusot tomba sur un fauteuil, se mit la tête dans les mains, et
demeura silencieux.

—Voulez-vous que nous nous en allions? lui dit-elle avec une incroyable
férocité.

Lucien eut froid dans le dos en se voyant chargé d'une femme, d'une
actrice et d'un ménage.

—Reste ici, garde tout, Coralie, dit le marchand d'une voix faible
et douloureuse qui partait de l'âme, je ne veux rien reprendre. Il y
a pourtant là soixante mille francs de mobilier, mais je ne saurais
me faire à l'idée de ma Coralie dans la misère. Et tu seras cependant
avant peu dans la misère. Quelque grands que soient les talents de
monsieur, ils ne peuvent pas te donner une existence. Voilà ce qui nous
attend tous, nous autres vieillards! Laisse-moi, Coralie, le droit
de venir te voir quelquefois: je puis t'être utile. D'ailleurs, je
l'avoue, il me serait impossible de vivre sans toi.

La douceur de ce pauvre homme, dépossédé de tout son bonheur au moment
où il se croyait le plus heureux, toucha vivement Lucien, mais non
Coralie.

—Viens, mon pauvre Musot, viens tant que tu voudras, dit-elle. Je
t'aimerai mieux en ne te trompant point.

Camusot parut content de n'être pas chassé de son paradis terrestre
où sans doute il devait souffrir, mais où il espéra rentrer plus tard
dans tous ses droits en se fiant sur les hasards de la vie parisienne
et sur les séductions qui allaient entourer Lucien. Le vieux marchand
matois pensa que tôt ou tard ce beau jeune homme se permettrait des
infidélités, et pour l'espionner, pour le perdre dans l'esprit de
Coralie, il voulait rester leur ami. Cette lâcheté de la passion vraie
effraya Lucien. Camusot offrit à dîner au Palais-Royal, chez Véry, ce
qui fut accepté.

—Quel bonheur, cria Coralie quand Camusot fut parti, plus de mansarde
au quartier latin, tu demeureras ici, nous ne nous quitterons pas,
tu prendras pour conserver les apparences un petit appartement, rue
Charlot, et vogue la galère!

Elle se mit à danser son pas espagnol avec un entrain qui peignit une
indomptable passion.

—Je puis gagner cinq cents francs par mois en travaillant beaucoup, dit
Lucien.

—J'en ai tout autant au théâtre, sans compter les feux. Camusot
m'habillera toujours, il m'aime! Avec quinze cents francs par mois,
nous vivrons comme des Crésus.

—Et les chevaux, et le cocher, et le domestique? dit Bérénice.

—Je ferai des dettes, s'écria Coralie.

Elle se remit à danser une gigue avec Lucien.

—Il faut dès lors accepter les propositions de Finot, s'écria Lucien.

—Allons, dit Coralie, je m'habille et te mène à ton journal, je
t'attendrai en voiture, sur le boulevard.

Lucien s'assit sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa toilette et
se livra aux plus graves réflexions. Il eût mieux aimé laisser Coralie
libre que d'être jeté dans les obligations d'un pareil mariage; mais
il la vit si belle, si bien faite, si attrayante, qu'il fut saisi par
les pittoresques aspects de cette vie de Bohême, et jeta le gant à la
face de la Fortune. Bérénice eut ordre de veiller au déménagement et à
l'installation de Lucien. Puis, la triomphante, la belle, l'heureuse
Coralie entraîna son amant aimé, son poète, et traversa tout Paris
pour aller rue Saint-Fiacre. Lucien grimpa lestement l'escalier, et
se produisit en maître dans les bureaux du journal. Coloquinte ayant
toujours son papier timbré sur la tête et le vieux Giroudeau lui dirent
encore assez hypocritement que personne n'était venu.

—Mais les rédacteurs doivent se voir quelque part pour convenir du
journal, dit-il.

—Probablement, mais la rédaction ne me regarde pas, dit le capitaine de
la Garde Impériale qui se remit à vérifier ses bandes en faisant son
éternel broum! broum!

En ce moment, par un hasard, doit-on dire heureux ou malheureux? Finot
vint pour annoncer à Giroudeau sa fausse abdication, et lui recommander
de veiller à ses intérêts.

—Pas de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot à son
oncle en prenant la main de Lucien et la lui serrant.

—Ah! monsieur est du journal, s'écria Giroudeau surpris du geste de son
neveu. Eh! bien, monsieur, vous n'avez pas eu de peine à y entrer.

—Je veux y faire votre lit pour que vous ne soyez pas _jobardé_ par
Étienne, dit Finot en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur aura
trois francs par colonne pour toute sa rédaction, y compris les
comptes-rendus de théâtre.

—Tu n'as jamais fait ces conditions à personne, dit Giroudeau en
regardant Lucien avec étonnement.

—Il aura les quatre théâtres du boulevard, tu auras soin que ses loges
ne lui soient pas _chippées_, et que ses billets de spectacle lui
soient remis. Je vous conseille néanmoins de vous les faire adresser
chez vous, dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage à
faire, en outre de sa critique, dix articles Variétés d'environ deux
colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous
va-t-il?

—Oui, dit Lucien qui avait la main forcée par les circonstances.

—Mon oncle, dit Finot au caissier, tu rédigeras le traité que nous
signerons en descendant.

—Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et ôtant son bonnet
de soie noire.

—Monsieur Lucien de Rubempré, l'auteur de l'article sur l'Alcade, dit
Finot.

—Jeune homme, s'écria le vieux militaire en frappant sur le front de
Lucien, vous avez là des mines d'or. Je ne suis pas littéraire, mais
votre article, je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela!
Voilà de la gaieté. Aussi ai-je dit:—Ça nous amènera des abonnés! Et il
en est venu. Nous avons vendu cinquante numéros.

—Mon traité avec Étienne Lousteau est-il copié double et prêt à signer,
dit Finot à son oncle.

—Oui, dit Giroudeau.

—Mets à celui que je signe avec monsieur la date d'hier, afin que
Lousteau soit sous l'empire de ces conventions. Finot prit le bras de
son nouveau rédacteur avec un semblant de camaraderie qui séduisit le
poète, et l'entraîna dans l'escalier en lui disant:—Vous avez ainsi
une position faite. Je vous présenterai moi-même à _mes_ rédacteurs.
Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnaître aux théâtres. Vous
pouvez gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal
que va diriger Lousteau; aussi tâchez de bien vivre avec lui. Déjà le
drôle m'en voudra de lui avoir lié les mains en votre endroit, mais
vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte aux
caprices d'un rédacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter
jusqu'à deux feuilles par mois pour ma Revue hebdomadaire, je vous les
payerai deux cents francs. Ne parlez de cet arrangement à personne, je
serais en proie à la vengeance de tous ces amours-propres blessés de la
fortune d'un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux feuilles,
signez-en deux de votre nom et deux d'un pseudonyme, afin de ne pas
avoir l'air de manger le pain des autres. Vous devez votre position
à Blondet et à Vignon qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous
galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux,
entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez
pour quarante francs de loges et de billets à vendre, et pour soixante
francs de livres à _laver_. Ça et votre rédaction vous donneront quatre
cent cinquante francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver
au moins deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront
des articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je
puis compter sur vous.

Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inouï.

—N'ayons pas l'air de nous être entendus, lui dit Finot à l'oreille en
poussant la porte d'une mansarde au cinquième étage de la maison, et
située au fond d'un long corridor.

Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Vernou, Hector Merlin et deux
autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tous réunis à une table
couverte d'un tapis vert, devant un bon feu, sur des chaises ou des
fauteuils, fumant ou riant. La table était chargée de papiers, il
s'y trouvait un véritable encrier plein d'encre, des plumes assez
mauvaises, mais qui servaient aux rédacteurs. Il fut démontré au
nouveau journaliste que là s'élaborait le grand œuvre.

—Messieurs, dit Finot, l'objet de la réunion est l'installation en mon
lieu et place de notre cher Lousteau comme rédacteur en chef du journal
que je suis obligé de quitter. Mais, quoique mes opinions subissent une
transformation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur en chef
de la Revue dont les destinées vous sont connues, mes convictions sont
les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous, comme vous serez
à moi. Les circonstances sont variables, les principes sont fixes. Les
principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre
politique.

Tous les rédacteurs partirent d'un éclat de rire.

—Qui t'a donné ces phrases-là? demanda Lousteau.

—Blondet, répondit Finot.

—Vent, pluies, tempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout
ensemble.

—Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les métaphores:
tous ceux qui auront quelques articles à m'apporter retrouveront Finot.
Monsieur, dit-il en présentant Lucien, est des vôtres. J'ai traité avec
lui, Lousteau.

Chacun complimenta Finot sur son élévation et sur ses nouvelles
destinées.

—Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit l'un des
rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus...

—Pourvu qu'il ne soit pas Janot, dit Vernou.

—Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires?

—Tout ce que vous voudrez! dit Finot.

—Ah! mais, dit Lousteau, le journal ne peut pas reculer. Monsieur
Châtelet s'est fâché, nous n'allons pas le lâcher pendant une semaine.

—Que s'est-il passé? dit Lucien.

—Il est venu demander raison, dit Vernou. L'ex-beau de l'Empire a
trouvé le père Giroudeau, qui, du plus beau sang-froid du monde, a
montré dans Philippe Bridau l'auteur de l'article, et Philippe a
demandé au baron son heure et ses armes. L'affaire en est restée là.
Nous sommes occupés à présenter des excuses au baron dans le numéro de
demain. Chaque phrase est un coup de poignard.

—Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J'aurai l'air de
lui rendre service en vous apaisant, il tient au Ministère, et nous
accrocherons là quelque chose, une place de professeur suppléant ou
quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se soit piqué au
jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal un article de fond
sur Nathan?

—Donnez-le à Lucien, dit Lousteau. Hector et Vernou feront des articles
dans leurs journaux respectifs.....

—Adieu, messieurs, nous nous reverrons seul à seul chez Barbin, dit
Finot en riant.

Lucien reçut quelques compliments sur son admission dans le corps
redoutable des journalistes, et Lousteau le présenta comme un homme sur
qui l'on pouvait compter.

—Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper chez sa maîtresse, la
belle Coralie.

—Coralie va au Gymnase, dit Lucien à Étienne.

—Eh! bien, messieurs, il est entendu que nous pousserons Coralie, hein?
Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur son engagement
et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de l'habileté à
l'administration du Gymnase, pouvons-nous lui donner de l'esprit?

—Nous lui donnerons de l'esprit, répondit Merlin, Frédéric a une pièce
avec Scribe.

—Oh! le directeur du Gymnase est alors le plus prévoyant et le plus
perspicace des spéculateurs, dit Vernou.

—Ah! çà, ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous ne
nous soyons concertés, vous saurez pourquoi, dit Lousteau. Nous devons
être utiles à notre nouveau camarade. Lucien a deux livres à placer, un
recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l'entre-filet! il doit
être un grand poète à trois mois d'échéance. Nous nous servirons de
ses Marguerites pour rabaisser les Odes, les Ballades, les Méditations,
toute la poésie romantique.

—Ça serait drôle si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que
pensez-vous de vos sonnets, Lucien?

—Là, comment les trouvez-vous? dit un des rédacteurs inconnus.

—Messieurs, ils sont bien, dit Lousteau, parole d'honneur.

—Eh! bien, j'en suis content, dit Vernou, je les jetterai dans les
jambes de ces poètes de sacristie qui me fatiguent.

—Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites, nous lui
flanquerons article sur article contre Nathan.

—Et Nathan, que dira-t-il? s'écria Lucien.

Les cinq rédacteurs éclatèrent de rire.

—Il sera enchanté, dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons les
choses.

—Ainsi, monsieur est des nôtres? dit un des deux rédacteurs que Lucien
ne connaissait pas.

—Oui, oui, Frédéric, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit Étienne au
néophyte, comment nous agissons avec toi, tu ne reculeras pas dans
l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer.
Maintenant partageons-nous l'empire d'Alexandre. Frédéric, veux-tu les
Français et l'Odéon?

—Si ces messieurs y consentent, dit Frédéric.

Tous inclinèrent la tête, mais Lucien vit briller des regards d'envie.

—Je garde l'Opéra, les Italiens et l'Opéra-Comique, dit Vernou.

—Eh! bien, Hector prendra les théâtres de Vaudeville, dit Lousteau.

—Et moi, je n'ai donc pas de théâtres? s'écria l'autre rédacteur que ne
connaissait pas Lucien.

—Eh! bien, Hector te laissera les Variétés, et Lucien la
Porte-Saint-Martin, dit Étienne. Abandonne-lui la Porte-Saint-Martin,
il est fou de Fanny Beaupré, dit-il à Lucien, tu prendras le
Cirque-Olympique en échange. Moi, j'aurai Bobino, les Funambules et
Madame Saqui. Qu'avons-nous pour le journal de demain?

—Rien.

—Rien.

—Rien!

—Messieurs, soyez brillants pour mon premier numéro. Le baron Châtelet
et sa seiche ne dureront pas huit jours. L'auteur du Solitaire est bien
usé.

—Sosthène-Démosthène n'est plus drôle, dit Vernou, tout le monde nous
l'a pris.

—Oh! il nous faut de nouveaux morts, dit Frédéric.

—Messieurs, si nous prêtions des ridicules aux hommes vertueux de la
Droite? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des pieds? s'écria
Lousteau.

—Commençons une série de portraits des orateurs ministériels, dit
Hector Merlin.

—Fais cela, mon petit, dit Lousteau, tu les connais, ils sont de ton
parti, tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne
Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peuvent être
prêts à l'avance, nous ne serons pas embarrassés pour le journal.

—Si nous inventions quelques refus de sépulture avec des circonstances
plus ou moins aggravantes? dit Hector.

—N'allons pas sur les brisées des grands journaux constitutionnels qui
ont leurs _cartons aux curés_ pleins de _Canards_, répondit Vernou.

—De Canards? dit Lucien.

—Nous appelons un canard, lui répondit Hector, un fait qui a l'air
d'être vrai, mais qu'on invente pour relever les Faits-Paris quand ils
sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui a inventé le
paratonnerre, le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien
les encyclopédistes par ses canards d'outre-mer que, dans l'Histoire
Philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ces canards pour des
faits authentiques.

—Je ne savais pas cela, dit Vernou. Quels sont les deux canards?

—L'histoire relative à l'Anglais qui vend sa libératrice, une négresse,
après l'avoir rendue mère afin d'en tirer plus d'argent. Puis le
plaidoyer sublime de la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand
Franklin vint à Paris, il avoua ses canards chez Necker, à la grande
confusion des philosophes français. Et voilà comment le Nouveau-Monde a
deux fois corrompu l'ancien.

—Le journal dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable.
Nous partons de là.

—La justice criminelle ne procède pas autrement, dit Vernou.

—Eh! bien, à ce soir, neuf heures, ici, dit Merlin.

Chacun se leva, se serra les mains, et la séance fut levée au milieu
des témoignages de la plus touchante familiarité.

—Qu'as-tu donc fait à Finot, dit Étienne à Lucien en descendant, pour
qu'il ait passé un marché avec toi? Tu es le seul avec lequel il se
soit lié.

—Moi, rien, il me l'a proposé, dit Lucien.

—Enfin, tu aurais avec lui des arrangements, j'en serais enchanté, nous
n'en serions que plus forts tous deux.

Au rez-de-chaussée, Étienne et Lucien trouvèrent Finot qui prit à part
Lousteau dans le cabinet ostensible de la Rédaction.

—Signez votre traité pour que le nouveau directeur croie la chose faite
d'hier, dit Giroudeau qui présentait à Lucien deux papiers timbrés.

En lisant ce traité, Lucien entendit entre Étienne et Finot une
discussion assez vive qui roulait sur les produits en nature du
journal. Étienne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau. Il
y eut sans doute une transaction entre Finot et Lousteau, car les deux
amis sortirent entièrement d'accord.

—A huit heures, aux Galeries-de-Bois, chez Dauriat, dit Étienne à
Lucien.

Un jeune homme se présenta pour être rédacteur de l'air timide et
inquiet qu'avait Lucien naguère. Lucien vit avec un plaisir secret
Giroudeau pratiquant sur le néophyte les plaisanteries par lesquelles
le vieux militaire l'avait abusé; son intérêt lui fit parfaitement
comprendre la nécessité de ce manége, qui mettait des barrières presque
infranchissables entre les débutants et la mansarde où pénétraient les
élus.

—Il n'y a pas déjà tant d'argent pour les rédacteurs, dit-il à
Giroudeau.

—Si vous étiez plus de monde, chacun de vous en aurait moins, répondit
le capitaine. Et donc!

L'ancien militaire fit tourner sa canne plombée, sortit en
_broum-broumant_, et parut stupéfait de voir Lucien montant dans le bel
équipage qui stationnait sur les boulevards.

—Vous êtes maintenant les militaires, et nous sommes les pékins, lui
dit le soldat.

—Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent être les meilleurs
enfants du monde, dit Lucien à Coralie. Me voilà journaliste avec la
certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois, en travaillant
comme un cheval; mais je placerai mes deux ouvrages et j'en ferai
d'autres, car mes amis vont m'organiser un succès! Ainsi, je dis comme
toi, Coralie: Vogue la galère.

—Tu réussiras, mon petit; mais ne sois pas aussi bon que tu es beau, tu
te perdrais. Sois méchant avec les hommes, c'est bon genre.

Coralie et Lucien allèrent se promener au bois de Boulogne, ils y
rencontrèrent encore la marquise d'Espard, madame de Bargeton et le
baron Châtelet. Madame de Bargeton regarda Lucien d'un air séduisant
qui pouvait passer pour un salut. Camusot avait commandé le meilleur
dîner du monde. Coralie, en se sachant débarrassée de lui, fut si
charmante pour le pauvre marchand de soieries qu'il ne se souvint pas,
durant les quatorze mois de leur liaison, de l'avoir vue si gracieuse
ni si attrayante.

—Allons, se dit-il, restons avec elle, _quand même_!

Camusot proposa secrètement à Coralie une inscription de six mille
livres de rente sur le Grand-Livre, que ne connaissait pas sa femme, si
elle voulait rester sa maîtresse, en consentant à fermer les yeux sur
ses amours avec Lucien.

—Trahir un pareil ange?... mais regarde-le donc, pauvre magot, et
regarde-toi! dit-elle en lui montrant le poète que Camusot avait
légèrement étourdi en le faisant boire.

Camusot résolut d'attendre que la misère lui rendît la femme que la
misère lui avait déjà livrée.

—Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front.

Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux Galeries-de-Bois. Quel
changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans
son esprit! Il se mêla sans peur à la foule qui ondoyait dans les
Galeries, il eut l'air impertinent parce qu'il avait une maîtresse,
il entra chez Dauriat d'un air dégagé parce qu'il était journaliste.
Il y trouva grande société, il y donna la main à Blondet, à Nathan, à
Finot, à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis
une semaine; il se crut un personnage, et se flatta de surpasser ses
camarades; la petite pointe de vin qui l'animait le servit à merveille,
il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec les loups.
Néanmoins, Lucien ne recueillit pas les approbations tacites, muettes
ou parlées sur lesquelles il comptait, il aperçut un premier mouvement
de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être de
savoir quelle place prendrait une supériorité nouvelle, et ce qu'elle
avalerait dans le partage général des produits de la Presse. Finot,
qui trouvait en Lucien une mine à exploiter; Lousteau, qui croyait
avoir des droits sur lui, furent les seuls que le poète vit souriant.
Lousteau, qui avait déjà pris les allures d'un rédacteur en chef,
frappa vivement aux carreaux du cabinet de Dauriat.

—Dans un moment, mon ami, lui répondit le libraire en levant la tête
au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant.

Le moment dura une heure, après laquelle Lucien et son ami entrèrent
dans le sanctuaire.

—Eh! bien, avez-vous pensé à l'affaire de notre ami? dit le nouveau
rédacteur en chef.

—Certes, dit Dauriat en se penchant sultanesquement dans son fauteuil.
J'ai parcouru le recueil, je l'ai fait lire à un homme de goût, à un
bon juge, car je n'ai pas la prétention de m'y connaître. Moi, mon ami,
j'achète la gloire toute faite comme cet Anglais achetait l'amour.
Vous êtes aussi grand poète que vous êtes joli garçon, mon petit, dit
Dauriat. Foi d'honnête homme, je ne dis pas de libraire, remarquez? vos
sonnets sont magnifiques, on n'y sent pas le travail, ce qui est rare
quand on a l'inspiration et de la verve. Enfin, vous savez rimer, une
des qualités de la nouvelle école. Vos Marguerites sont un beau livre,
mais ce n'est pas une affaire, et je ne peux m'occuper que de vastes
entreprises. Par conscience, je ne veux pas prendre vos sonnets, il
me serait impossible de les pousser, il n'y a pas assez à gagner pour
faire les dépenses d'un succès. D'ailleurs vous ne continuerez pas la
poésie, votre livre est un livre isolé. Vous êtes jeune, jeune homme!
vous m'apportez l'éternel recueil des premiers vers que font au sortir
du collége tous les gens de lettres, auquel ils tiennent tout d'abord,
et dont ils se moquent plus tard. Lousteau, votre ami, doit avoir
un poème caché dans ses vieilles chaussettes. N'as-tu pas un poème,
Lousteau? dit Dauriat en jetant sur Étienne un fin regard de compère.

—Eh! comment pourrais-je écrire en prose? dit Lousteau.

—Eh! bien, vous le voyez, il ne m'en a jamais parlé; mais notre ami
connaît la librairie et les affaires, reprit Dauriat. Pour moi, la
question, dit-il en câlinant Lucien, n'est pas de savoir si vous êtes
un grand poète; vous avez beaucoup, mais beaucoup de mérite; si je
commençais la librairie, je commettrais la faute de vous éditer. Mais
d'abord, aujourd'hui, mes commanditaires et mes bailleurs de fonds
me couperaient les vivres; il suffit que j'y aie perdu vingt mille
francs l'année dernière pour qu'ils ne veuillent entendre à aucune
poésie, et ils sont mes maîtres. Néanmoins la question n'est pas là.
J'admets que vous soyez un grand poète, serez-vous fécond? Pondrez-vous
régulièrement des sonnets? Deviendrez-vous dix volumes? Serez-vous
une affaire? Eh! bien, non, vous serez un délicieux prosateur; vous
avez trop d'esprit pour le gâter par des chevilles, vous avez à gagner
trente mille francs par an dans les journaux, et vous ne les troquerez
pas contre trois mille francs que vous donneront très-difficilement vos
hémistiches, vos strophes et autres ficharades!

—Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau.

—Oui, répondit Dauriat, j'ai lu son article; et, dans son intérêt bien
entendu, je lui refuse les Marguerites! Oui, monsieur, je vous aurai
donné plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que j'irai
vous demander que pour votre poésie invendable!

—Et la gloire? s'écria Lucien.

Dauriat et Lousteau se mirent à rire.

—Dame! dit Lousteau, ça conserve des illusions.

—La gloire, répondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et une
alternative de cent mille francs de perte ou de gain pour le libraire.
Si vous trouvez des fous qui impriment vos poésies, dans un an d'ici
vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le résultat de leur
opération.

—Vous avez là le manuscrit? dit Lucien froidement.

—Le voici, mon ami, répondit Dauriat dont les façons avec Lucien
s'étaient déjà singulièrement édulcorées.

Lucien prit le rouleau sans regarder l'état dans lequel était la
ficelle, tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il
sortit avec Lousteau sans paraître ni consterné ni mécontent. Dauriat
accompagna les deux amis dans la boutique en parlant de son journal et
de celui de Lousteau. Lucien jouait négligemment avec le manuscrit des
Marguerites.

—Tu crois que Dauriat a lu ou fait lire tes sonnets? lui dit Étienne à
l'oreille.

—Oui, dit Lucien,

—Regarde les scellés.

Lucien aperçut l'encre et la ficelle dans un état de conjonction
parfaite.

—Quel sonnet avez-vous le plus particulièrement remarqué? dit Lucien au
libraire en pâlissant de colère et de rage.

—Ils sont tous remarquables, mon ami, répondit Dauriat, mais celui
sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et
très-délicate. Là, j'ai deviné le succès que votre prose doit obtenir.
Aussi vous ai-je recommandé sur-le-champ à Finot. Faites-nous des
articles, nous les payerons bien. Voyez-vous, penser à la gloire, c'est
fort beau, mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui se
présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.

Le poète sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il
était furieux.—Eh! bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit, sois donc
calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont, des moyens. Veux-tu
prendre ta revanche?

—A tout prix, dit le poète.

—Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner,
et dont la seconde édition paraît demain; relis cet ouvrage et fais un
article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont
le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une
des manies de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le soleil, il
n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article
dans le grand journal auquel il travaille.

—Mais que peut-on dire contre ce livre? Il est beau, s'écria Lucien.

—Ha! çà, mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le
livre, fût-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume une stupide
niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine.

—Mais comment?

—Tu changeras les beautés en défauts.

—Je suis incapable d'opérer une pareille métamorphose.

—Mon cher, voici la manière de procéder en semblable occurrence.
Attention, mon petit! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle, et tu
peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira:
Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. Dès lors
le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis
l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système
dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature
française. La France, diras-tu, ne gouverne-t-elle pas l'intelligence
du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains
français maintenaient l'Europe dans la voie de l'analyse, de l'examen
philosophique, par la puissance du style et par la forme originale
qu'ils donnaient aux idées. Ici, tu places, pour le bourgeois, un éloge
de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, de Buffon. Tu
expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras
qu'elle est un vernis étendu sur la pensée. Tu lâcheras des axiomes,
comme: Un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est
tenu par la langue à toujours penser; il n'en est pas ainsi dans les
autres pays, etc. Tu démontreras ta proposition en comparant Rabener,
un moraliste satirique allemand, à La Bruyère. Il n'y a rien qui pose
un critique comme de parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est le
piédestal de Cousin. Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui
résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie du
dernier siècle, en appelant leur littérature une _littérature idéée_.
Armé de ce mot, tu jettes tous les morts illustres à la tête des
auteurs vivants. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit
une nouvelle littérature où l'on abuse du dialogue (la plus facile des
formes littéraires), et des descriptions qui dispensent de penser. Tu
opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Lesage,
si substantiels, si incisifs, au roman moderne où tout se traduit par
des images, et que Walter Scott a beaucoup trop _dramatisé_. Dans
un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman à la
Walter Scott est un genre et non un système, diras-tu. Tu foudroieras
ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées
au laminoir, genre accessible à tous les esprits, genre où chacun
peut devenir auteur à bon marché, genre que tu nommeras enfin la
_littérature imagée_. Tu feras tomber cette argumentation sur Nathan,
en démontrant qu'il est un imitateur et n'a que l'apparence du talent.
Le grand style serré du dix-huitième siècle manque à son livre, tu
prouveras que l'auteur y a substitué les événements aux sentiments. Le
mouvement n'est pas la vie, le tableau n'est pas l'idée! Lâche de ces
sentences-là, le public les répète. Malgré le mérite de cette œuvre,
elle te paraît alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du
Temple de la Gloire à la foule, et tu feras apercevoir dans le lointain
une armée de petits auteurs empressés d'imiter cette forme. Ici tu
pourras te livrer dès-lors à de tonnantes lamentations sur la décadence
du goût, et tu glisseras l'éloge de MM. Étienne, Jouy, Tissot, Gosse,
Duval, Jay, Benjamin Constant, Aignan, Baour-Lormian, Villemain, les
coryphées du parti libéral napoléonien, sous la protection desquels
se trouve le journal de Vernou. Tu montreras cette glorieuse phalange
résistant à l'invasion des romantiques, tenant pour l'idée et le style
contre l'image et le bavardage, continuant l'école voltairienne et
s'opposant à l'école anglaise et allemande, de même que les dix-sept
orateurs de la Gauche combattent pour la nation contre les Ultras
de la Droite. Protégé par ces noms révérés de l'immense majorité
des Français qui sera toujours pour l'Opposition de la Gauche, tu
peux écraser Nathan dont l'ouvrage, quoique renfermant des beautés
supérieures, donne en France droit de bourgeoisie à une littérature
sans idées. Dès-lors, il ne s'agit plus de Nathan ni de son livre,
comprends-tu? mais de la gloire de la France. Le devoir des plumes
honnêtes et courageuses est de s'opposer vivement à ces importations
étrangères. Là, tu flattes l'abonné. Selon toi, la France est une fine
commère, il n'est pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par
des raisons dans lesquelles tu ne veux pas entrer, escamoté un succès,
le vrai public a bientôt fait justice des erreurs causées par les cinq
cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu
le bonheur de vendre une édition de ce livre, le libraire est bien
audacieux d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile
éditeur connaisse si peu les instincts du pays. Voilà tes masses.
Saupoudre-moi d'esprit ces raisonnements, relève-les par un petit
filet de vinaigre, et Dauriat est frit dans la poêle aux articles.
Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan
l'erreur d'un homme à qui, s'il quitte cette voie, la littérature
contemporaine devra de belles œuvres.

Lucien fut stupéfait en entendant parler Lousteau: à la parole du
journaliste, il lui tombait des écailles des yeux, il découvrait des
vérités littéraires qu'il n'avait même pas soupçonnées.

—Mais ce que tu me dis, s'écria-t-il, est plein de raison et de
justesse.

—Sans cela, pourrais-tu battre en brèche le livre de Nathan? dit
Lousteau. Voilà, mon petit, une première forme d'article qu'on emploie
pour démolir un ouvrage. C'est le pic du critique. Mais il y a bien
d'autres formules! ton éducation se fera. Quand tu seras obligé de
parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas, quelquefois les
propriétaires, les rédacteurs en chef d'un journal ont la main forcée,
tu déploieras les négations de ce que nous appelons l'article de
fonds. On met en tête de l'article, le titre du livre dont on veut
que vous vous occupiez; on commence par des considérations générales
dans lesquelles on peut parler des Grecs et des Romains, puis on dit
à la fin: Ces considérations nous ramènent au livre de monsieur un
tel, qui sera la matière d'un second article. Et le second article ne
paraît jamais. On étouffe ainsi le livre entre deux promesses. Ici, tu
ne fais pas un article contre Nathan, mais contre Dauriat; il faut un
coup de pic. Sur un bel ouvrage, le pic n'entame rien, et il entre dans
un mauvais livre jusqu'au cœur: au premier cas, il ne blesse que le
libraire; et dans le second, il rend service au public. Ces formes de
critique littéraire s'emploient également dans la critique politique.

La cruelle leçon d'Étienne ouvrait des cases dans l'imagination de
Lucien qui comprit admirablement ce métier.

—Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouverons nos amis, et nous
conviendrons d'une charge à fond de train contre Nathan, et ça les fera
rire, tu verras.

Arrivés rue Saint-Fiacre, ils montèrent ensemble à la mansarde où
se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir
l'espèce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de démolir le
livre de Nathan. Hector Merlin prit un carré de papier, et il écrivit
ces lignes qu'il alla porter à son journal.

  _On annonce une seconde édition du livre de monsieur Nathan. Nous
  comptions garder le silence sur cet ouvrage, mais cette apparence du
  succès nous oblige à publier un article, moins sur l'œuvre que sur la
  tendance de la jeune littérature._

En tête des plaisanteries pour le numéro du lendemain, Lousteau mit
cette phrase.

  ⁂ _Le libraire Dauriat publie une seconde édition du livre de
  monsieur Nathan? Il ne connaît donc pas le proverbe du Palais_: NON
  BIS IN IDEM. _Honneur au courage malheureux!_

Les paroles d'Étienne avaient été comme un flambeau pour Lucien,
à qui le désir de se venger de Dauriat tint lieu de conscience et
d'inspiration. Trois jours après, pendant lesquels il ne sortit pas
de la chambre de Coralie où il travaillait au coin du feu, servi par
Bérénice, et caressé dans ses moments de lassitude par l'attentive et
silencieuse Coralie, Lucien mit au net un article critique, d'environ
trois colonnes, où il s'était élevé à une hauteur surprenante. Il
courut au journal, il était neuf heures du soir, il y trouva les
rédacteurs et leur lut son travail. Il fut écouté sérieusement.
Félicien ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dégringola les
escaliers.

—Que lui prend-il? s'écria Lucien.

—Il porte ton article à l'imprimerie! dit Hector Merlin, c'est un
chef-d'œuvre où il n'y a ni un mot à retrancher, ni une ligne à ajouter.

—Il ne faut que te montrer le chemin! dit Lousteau.

—Je voudrais voir la mine que fera Nathan demain en lisant cela, dit un
autre rédacteur sur la figure duquel éclatait une douce satisfaction.

—Il faut être votre ami, dit Hector Merlin.

—C'est donc bien? demanda vivement Lucien.

—Blondet et Vignon s'en trouveront mal, dit Lousteau.

—Voici, reprit Lucien, un petit article que j'ai broché pour vous,
et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions
semblables.

—Lisez-nous cela, dit Lousteau.

Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la
fortune de ce petit journal, et où en deux colonnes il peignait un des
menus détails de la vie parisienne, une figure, un type, un événement
normal, ou quelques singularités. Cet échantillon, intitulé: _Les
passants de Paris_, était écrit dans cette manière neuve et originale
où la pensée résultait du choc des mots, où le cliquetis des adverbes
et des adjectifs réveillait l'attention. Cet article était aussi
différent de l'article grave et profond sur Nathan, que les Lettres
Persanes diffèrent de l'Esprit des Lois.

—Tu es né journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain, fais-en
tant que tu voudras.

—Ah çà, dit Merlin, Dauriat est furieux des deux obus que nous avons
lancés dans son magasin. Je viens de chez lui; il fulminait des
imprécations, il s'emportait contre Finot qui lui disait t'avoir vendu
son journal. Moi, je l'ai pris à part, et je lui ai coulé ces mots dans
l'oreille: Les Marguerites vous coûteront cher! Il vous arrive un homme
de talent, et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras
ouverts.

—Dauriat sera foudroyé par l'article que nous venons d'entendre, dit
Lousteau à Lucien. Tu vois, mon enfant, ce qu'est le journal? Mais
ta vengeance marche! Le baron Châtelet est venu demander ce matin ton
adresse, il y a eu ce matin un article sanglant contre lui, l'ex-beau
a une tête faible, il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal?
l'article est drôle. Vois? _Convoi du Héron pleuré par la Seiche._
Madame de Bargeton est décidément appelée l'_os de Seiche_ dans le
monde et Châtelet n'est plus nommé que le _baron Héron_.

Lucien prit le journal et ne put s'empêcher de rire en lisant ce petit
chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou.

—Ils vont capituler, dit Hector Merlin.

Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons mots et des
traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant,
en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades
ou quelques nouveaux détails sur leur caractère. Cette conversation
éminemment moqueuse, spirituelle, méchante mit Lucien au courant des
mœurs et du personnel de la littérature.

—Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais aller faire
un tour avec toi, te présenter à tous les contrôles et à toutes les
coulisses des théâtres où tu as tes entrées; puis nous irons retrouver
Florine et Coralie au Panorama-Dramatique où nous _folichonnerons_ avec
elles dans leurs loges.

Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, ils allèrent de théâtre
en théâtre, où Lucien fut intronisé comme rédacteur, complimenté
par les directeurs, lorgné par les actrices qui tous avaient su
l'importance qu'un seul article de lui venait de donner à Coralie et
à Florine, engagées, l'une au Gymnase à douze mille francs par an,
et l'autre à huit mille francs au Panorama. Ce fut autant de petites
ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux, et lui donnèrent
la mesure de sa puissance. A onze heures, les deux amis arrivèrent au
Panorama-Dramatique où Lucien eut un air dégagé qui fit merveille.
Nathan y était, Nathan tendit la main à Lucien qui la prit et la serra.

—Ah çà, mes maîtres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, vous
voulez donc m'enterrer?

—Attends donc à demain, mon cher, tu verras comment Lucien t'a
empoigné! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique est
aussi sérieuse que celle-là, un livre y gagne.

Lucien était rouge de honte.

—Est-ce dur? demanda Nathan.

—C'est grave, dit Lousteau.

—Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin disait au
foyer du Vaudeville que j'étais échiné.

—Laissez-le dire, et attendez, s'écria Lucien qui se sauva dans la loge
de Coralie en suivant l'actrice au moment où elle quittait la scène
dans son attrayant costume.

Le lendemain, au moment où Lucien déjeunait avec Coralie, il entendit
un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire annonçait
une élégante voiture, et dont le cheval avait cette allure déliée et
cette manière d'arrêter qui trahit la race pure. De sa fenêtre, Lucien
aperçut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat, et Dauriat
qui tendait les guides à son groom avant de descendre.

—C'est le libraire, cria Lucien à sa maîtresse.

—Faites attendre, dit aussitôt Coralie à Bérénice.

Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si
admirablement à ses intérêts, et revint l'embrasser avec une effusion
vraie: elle avait eu de l'esprit. La promptitude de l'impertinent
libraire, l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait à
des circonstances presque entièrement oubliées, tant le commerce de
la librairie s'est violemment transformé depuis quinze ans. De 1816
à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis
pour la lecture des journaux, entreprirent de donner à lire les livres
nouveaux moyennant une rétribution, et où l'aggravation des lois
fiscales sur la presse périodique fit créer l'Annonce, la librairie
n'avait pas d'autres moyens de publication que les articles insérés ou
dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en 1822, les
journaux français paraissaient en feuilles d'une si médiocre étendue,
que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions des petits
journaux d'aujourd'hui. Pour résister à la tyrannie des journalistes,
Dauriat et Ladvocat, les premiers, inventèrent ces affiches par
lesquelles il captèrent l'attention de Paris, en y déployant des
caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des vignettes, et
plus tard des lithographies qui firent de l'affiche un poème pour
les yeux et souvent une déception pour la bourse des amateurs. Les
affiches devinrent si originales qu'un de ces maniaques appelés
_collectionneurs_ possède un recueil complet des affiches parisiennes.
Ce moyen d'annonce, d'abord restreint aux vitres des boutiques et aux
étalages des boulevards, mais plus tard étendu à la France entière,
fut abandonné pour l'Annonce. Néanmoins l'affiche, qui frappe encore
les yeux quand l'annonce et souvent l'œuvre sont oubliées, subsistera
toujours, surtout depuis qu'on a trouvé le moyen de la peindre sur
les murs. L'annonce, accessible à tous moyennant finance, et qui a
converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour
le fisc que pour les spéculateurs, naquit sous les rigueurs du timbre,
de la poste et des cautionnements. Ces restrictions inventées du temps
de monsieur de Villèle, qui aurait pu tuer alors les journaux en les
vulgarisant, créèrent au contraire des espèces de priviléges en rendant
la fondation d'un journal presque impossible. En 1821, les journaux
avaient donc droit de vie et de mort sur les conceptions de la pensée
et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques lignes
insérée aux Faits-Paris se payait horriblement cher. Les intrigues
étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction, et le soir sur
le champ de bataille des imprimeries, à l'heure où la _mise en page_
décidait de l'admission ou du rejet de tel ou tel article, que les
fortes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres
pour rédiger ces petits articles où il fallait faire entrer beaucoup
d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement
après l'insertion, restaient souvent pendant la nuit aux imprimeries
pour voir mettre sous presse, soit les grands articles obtenus, Dieu
sait comme! soit ces quelques lignes qui prirent depuis le nom de
_réclames_. Aujourd'hui, les mœurs de la littérature et de la librairie
ont si fort changé, que beaucoup de gens traiteraient de fables les
immenses efforts, les séductions, les lâchetés, les intrigues que
la nécessité d'obtenir ces réclames inspirait aux libraires, aux
auteurs, aux martyrs de la gloire, à tous les forçats condamnés au
succès à perpétuité. Dîners, cajoleries, présents, tout était mis en
usage auprès des journalistes. L'anecdote suivante expliquera mieux
que toutes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la
librairie.

Un homme de haut style et visant à devenir homme d'État, dans ces
temps-là jeune, galant et rédacteur d'un grand journal, devint le
bien-aimé d'une fameuse maison de librairie. Un jour, un dimanche, à
la campagne où l'opulent libraire fêtait les principaux rédacteurs
des journaux, la maîtresse de la maison, alors jeune et jolie, emmena
dans son parc l'illustre écrivain. Le premier commis, Allemand froid,
grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires, se promenait un
feuilletoniste sous le bras, en causant d'une entreprise sur laquelle
il le consultait; la causerie les mène hors du parc, ils atteignent les
bois. Au fond d'un fourré, l'Allemand voit quelque chose qui ressemble
à sa patronne; il prend son lorgnon, fait signe au jeune rédacteur
de se taire, de s'en aller, et retourne lui-même avec précaution
sur ses pas.—Qu'avez-vous vu? lui demanda l'écrivain.—Presque rien,
répondit-il. Notre grand article passe. Demain nous aurons au moins
trois colonnes aux Débats.

Un autre fait expliquera cette puissance des articles. Un livre de
monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Stuarts était dans un
magasin à l'état de rossignol. Un seul article écrit par un jeune homme
dans le Journal des Débats fit vendre ce livre en une semaine. Par un
temps où, pour lire un livre, il fallait l'acheter et non le louer, on
débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages libéraux, vantés
par toutes les feuilles de l'Opposition; mais aussi la contre-façon
belge n'existait pas encore. Les attaques préparatoires des amis de
Lucien et son article avaient la vertu d'arrêter la vente du livre
de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, il n'avait
rien à perdre, il était payé; mais Dauriat pouvait perdre trente mille
francs. En effet le commerce de la librairie dite de _nouveautés_ se
résume dans ce théorème commercial: une rame de papier blanc vaut
quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou
cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là, décidait
souvent cette question financière. Dauriat, qui avait cinq cents rames
à vendre, accourait donc pour capituler avec Lucien. De Sultan, le
libraire devenait esclave. Après avoir attendu pendant quelque temps
en murmurant, en faisant le plus de bruit possible et parlementant
avec Bérénice, il obtint de parler à Lucien. Ce fier libraire prit
l'air riant des courtisans quand ils entrent à la cour, mais mêlé de
suffisance et de bonhomie.

—Ne vous dérangez pas, mes chers amours! dit-il. Sont-ils gentils, ces
deux tourtereaux! vous me faites l'effet de deux colombes! Qui dirait,
mademoiselle, que cet homme, qui a l'air d'une jeune fille, est un
tigre à griffes d'acier qui vous déchire une réputation comme il doit
déchirer vos peignoirs quand vous tardez à les ôter. Et il se mit à
rire sans achever sa plaisanterie. Mon petit, dit-il en continuant et
s'asseyant auprès de Lucien... Mademoiselle, je suis Dauriat, dit-il en
s'interrompant.

Le libraire jugea nécessaire de lâcher le coup de pistolet de son nom,
en ne se trouvant pas assez bien reçu par Coralie.

—Monsieur, avez-vous déjeuné, voulez-vous nous tenir compagnie? dit
l'actrice.

—Mais oui, nous causerons mieux à table, répondit Dauriat. D'ailleurs,
en acceptant votre déjeuner, j'aurai le droit de vous avoir à dîner
avec mon ami Lucien, car nous devons maintenant être amis comme le gant
et la main.

—Bérénice! des huîtres, des citrons, du beurre frais, et du vin de
Champagne, dit Coralie.

—Vous êtes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui m'amène,
dit Dauriat en regardant Lucien.

—Vous venez acheter mon recueil de sonnets?

—Précisément, répondit Dauriat. Avant tout, déposons les armes de part
et d'autre.

Il tira de sa poche un élégant portefeuille, prit trois billets de
mille francs, les mit sur une assiette, et les offrit à Lucien d'un air
courtisanesque en lui disant:—Monsieur est-il content?

—Oui, dit le poète qui se sentit inondé par une béatitude inconnue à
l'aspect de cette somme inespérée.

Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter, il
croyait à la Lampe Merveilleuse, aux Enchanteurs; il croyait enfin à
son génie.

—Ainsi, les Marguerites sont à moi? dit le libraire. Mais vous
n'attaquerez jamais aucune de mes publications.

—Les Marguerites sont à vous, mais je ne puis engager ma plume, elle
est à mes amis, comme la leur est à moi.

—Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes
amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaires sans que je sois averti
des attaques afin que je puisse les prévenir.

—D'accord.

—A votre gloire! dit Dauriat en haussant son verre.

—Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien. Dauriat ne
se déconcerta pas.

—Mon petit, acheter les Marguerites sans les connaître est la plus
belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois,
vous serez un grand poète; vous aurez des articles, on vous craint,
je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui
le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui ai
changé, mais vous: la semaine dernière, vos sonnets étaient pour moi
comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre position en a fait des
Messéniennes.

—Eh! bien, dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une belle
maîtresse et que la certitude de son succès rendait railleur et
adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets, vous avez
lu mon article.

—Oui, mon ami, sans cela serais-je venu si promptement? Il est
malheureusement très-beau, ce terrible article. Ah! vous avez un
immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue, dit-il
avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du mot. Mais
avez-vous reçu le journal, l'avez-vous lu?

—Pas encore, dit Lucien, et cependant voilà la première fois que je
publie un grand morceau de prose; mais Hector l'aura fait adresser chez
moi, rue Charlot.

—Tiens, lis, dit Dauriat en imitant Talma dans Manlius.

Lucien prit la feuille que Coralie lui arracha.

—A moi les prémices de votre plume, vous savez bien, dit-elle en riant.

Dauriat fut étrangement flatteur et courtisan, il craignait Lucien,
il l'invita donc avec Coralie à un grand dîner qu'il donnait aux
journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des
Marguerites en disant à _son_ poète de passer quand il lui plairait
aux Galeries-de-Bois pour signer le traité qu'il tiendrait prêt.
Toujours fidèle aux façons royales par lesquelles il essayait d'en
imposer aux gens superficiels, et de passer plutôt pour un Mécène que
pour un libraire, il laissa les trois mille francs sans en prendre de
reçu, refusa la quittance offerte par Lucien en faisant un geste de
nonchalance, et partit en baisant la main à Coralie.

—Eh! bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffons-là, si
tu étais resté dans ton trou de la rue de Cluny à marauder dans tes
bouquins de la bibliothèque Sainte-Geneviève? dit Coralie à Lucien qui
lui avait raconté toute son existence. Tiens, tes petits amis de la rue
des Quatre-Vents me font l'effet d'être de grands _Jobards_!

Ses frères du Cénacle étaient des Jobards! et Lucien entendit cet
arrêt en riant. Il avait lu son article imprimé, il venait de goûter
cette ineffable joie des auteurs, ce premier plaisir d'amour-propre
qui ne caresse l'esprit qu'une seule fois. En lisant et relisant son
article, il en sentait mieux la portée et l'étendue. L'impression est
aux manuscrits ce que le théâtre est aux femmes, elle met en lumière
les beautés et les défauts; elle tue aussi bien qu'elle fait vivre;
une faute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles pensées.
Lucien enivré ne songeait plus à Nathan, Nathan était son marche-pied,
il nageait dans la joie, il se voyait riche. Pour un enfant qui naguère
descendait modestement les rampes de Beaulieu à Angoulême, revenait
à l'Houmeau dans le grenier de Postel où toute la famille vivait
avec douze cents francs par an, la somme apportée par Dauriat était
le Potose. Un souvenir, bien vif encore, mais que les continuelles
jouissances de la vie parisienne devaient éteindre, le ramena sur la
place du Mûrier. Il se rappela sa belle, sa noble sœur Ève, son David
et sa pauvre mère; aussitôt il envoya Bérénice changer un billet, et
pendant ce temps il écrivit une petite lettre à sa famille; puis il
dépêcha Bérénice aux Messageries en craignant de ne pouvoir, s'il
tardait, donner les cinq cents francs qu'il adressait à sa mère. Pour
lui, pour Coralie, cette restitution paraissait être une bonne action.
L'actrice embrassa Lucien, elle le trouva le modèle des fils et des
frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent
ces bonnes filles qui toutes ont le cœur sur la main.

—Nous avons maintenant, lui dit-elle, un dîner tous les jours pendant
une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien assez
travaillé.

Coralie, en femme qui voulait jouir de la beauté d'un homme que toutes
les femmes allaient lui envier, le ramena chez Staub, elle ne trouvait
pas Lucien assez bien habillé. De là, les deux amants allèrent au
bois de Boulogne, et revinrent dîner chez madame du Val-Noble où
Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupeaulx, Finot, Blondet, Vignon,
le baron de Nucingen, Beaudenord, Philippe Bridau, Conti le grand
musicien, tout le monde des artistes, des spéculateurs, des gens qui
veulent opposer de grandes émotions à de grands travaux, et qui tous
accueillirent Lucien à merveille. Lucien, sûr de lui, déploya son
esprit comme s'il n'en faisait pas commerce, et fut proclamé _homme
fort_, éloge alors à la mode entre ces demi-camarades.

—Oh! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre, dit Théodore Gaillard
à l'un des poètes protégés par la cour qui songeait à fonder un petit
journal royaliste appelé plus tard le RÉVEIL.

Après le dîner, les deux journalistes accompagnèrent leurs maîtresses
à l'Opéra, où Merlin avait une loge, et où toute la compagnie
se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant là où, quelques mois
auparavant, il était lourdement tombé. Il se produisit au foyer
donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en face les dandies
qui naguère l'avaient mystifié. Il tenait Châtelet sous ses pieds! De
Marsay, Vandenesse, Manerville, les lions de cette époque, échangèrent
alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait été question
du beau, de l'élégant Lucien dans la loge de madame d'Espard, où
Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargeton
lorgnèrent Coralie. Lucien excitait-il un regret dans le cœur de
madame de Bargeton? Cette pensée préoccupa le poète: en voyant la
Corinne d'Angoulême, un désir de vengeance agitait son cœur comme au
jour où il avait essuyé le mépris de cette femme et de sa cousine aux
Champs-Élysées.

—Êtes-vous venu de votre province avec une amulette? dit Blondet à
Lucien en entrant quelques jours après vers onze heures chez Lucien qui
n'était pas encore levé. Sa beauté, dit-il en montrant Lucien à Coralie
qu'il baisa au front, fait des ravages depuis la cave jusqu'au grenier,
en haut, en bas. Je viens vous mettre en réquisition, mon cher, dit-il
en serrant la main au poète, hier, aux Italiens, madame la comtesse de
Montcornet a voulu que je vous présentasse chez elle. Vous ne refuserez
pas une femme charmante, jeune, et chez qui vous trouverez l'élite du
beau monde?

—Si Lucien est gentil, dit Coralie, il n'ira pas chez votre comtesse.
Qu'a-t-il besoin de traîner sa cravate dans le monde? il s'y ennuierait.

—Voulez-vous le tenir en charte-privée? dit Blondet. Êtes-vous jalouse
des femmes comme il faut?

—Oui, s'écria Coralie, elles sont pires que nous.

—Comment le sais-tu, ma petite chatte? dit Blondet.

—Par leurs maris, répondit-elle. Vous oubliez que j'ai eu de Marsay
pendant six mois.

—Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup à
introduire chez madame de Montcornet un homme aussi beau que le
vôtre? Si vous vous y opposez, prenons que je n'ai rien dit. Mais il
s'agit moins, je crois, de femme, que d'obtenir paix et miséricorde
de Lucien à propos d'un pauvre diable, le plastron de son journal. Le
baron Châtelet a la sottise de prendre des articles au sérieux. La
marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de la comtesse de
Montcornet s'intéressent au Héron, et j'ai promis de réconcilier Laure
et Pétrarque.

—Ah! s'écria Lucien dont toutes les veines reçurent un sang plus frais
et qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite, j'ai
donc le pied sur leur ventre! Vous me faites adorer ma plume, adorer
mes amis, adorer le journal et la fatale puissance de la pensée. Je
n'ai pas encore fait d'article sur la Seiche et le Héron. J'irai, mon
petit, dit-il en prenant Blondet par la taille, oui, j'irai, mais quand
ce couple aura senti le poids de cette chose si légère! Il prit la
plume avec laquelle il avait écrit l'article sur Nathan et la brandit.
Demain je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous
verrons. Ne t'inquiète de rien, Coralie: il ne s'agit pas d'amour, mais
de vengeance, et je la veux complète.

—Voilà un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien il est
rare de trouver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris,
tu pourrais t'apprécier. Tu seras un fier drôle, dit-il en se servant
d'une expression un peu plus énergique, tu es dans la voie qui mène au
pouvoir.

—Il arrivera, dit Coralie.

—Mais il a déjà fait bien du chemin en six semaines.

—Et quand il ne sera séparé de quelque sceptre que par l'épaisseur d'un
cadavre, il pourra se faire un marchepied du corps de Coralie.

—Vous vous aimez comme au temps de l'âge d'or, dit Blondet. Je te fais
mon compliment sur ton grand article, reprit-il en regardant Lucien, il
est plein de choses neuves. Te voilà passé maître.

Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut
prodigieusement flatté d'être l'objet de leurs attentions. Félicien
apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal
avait senti la nécessité de rétribuer un travail si bien fait, afin de
s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant ce Chapitre de journalistes,
avait envoyé commander un déjeuner au Cadran-Bleu, le restaurant le
plus voisin; elle les invita tous à passer dans sa belle salle à manger
quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt. Au milieu du repas,
quand le vin de Champagne eut monté toutes les têtes, la raison de la
visite que faisaient à Lucien ses camarades se dévoila.

—Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan? Nathan
est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais tour à ta
première publication. N'as-tu pas l'Archer de Charles IX à vendre?
Nous avons vu Nathan ce matin, il est au désespoir; mais tu vas lui
faire un article où tu lui seringueras des éloges par la figure.

—Comment! après mon article contre son livre, vous voulez... demanda
Lucien.

Émile Blondet, Hector Merlin, Étienne Lousteau, Félicien Vernou, tous
interrompirent Lucien par un éclat de rire.

—Tu l'as invité à souper ici pour après-demain? lui dit Blondet.

—Ton article, lui dit Lousteau, n'est pas signé. Félicien, qui n'est
pas si neuf que toi, n'a pas manqué d'y mettre au bas un C, avec
lequel tu pourras désormais signer tes articles dans son journal, qui
est Gauche pure. Nous sommes tous de l'Opposition. Félicien a eu la
délicatesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la boutique
d'Hector, dont le journal est Centre droit, tu pourras signer par un L.
On est anonyme pour l'attaque, mais on signe très-bien l'éloge.

—Les signatures ne m'inquiètent pas, dit Lucien; mais je ne vois rien à
dire en faveur du livre.

—Tu pensais donc ce que tu as écrit? dit Hector à Lucien.

—Oui.

—Ah! mon petit, dit Blondet, je te croyais plus fort! Non, ma parole
d'honneur, en regardant ton front, je te douais d'une omnipotence
semblable à celle des grands esprits, tous assez puissamment constitués
pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Mon petit, en
littérature, chaque idée a son envers et son endroit; et personne ne
peut prendre sur lui d'affirmer quel est l'envers. Tout est bilatéral
dans le domaine de la pensée. Les idées son binaires. Janus est le
mythe de la critique et le symbole du génie. Il n'y a que Dieu de
triangulaire! Ce qui met Molière et Corneille hors ligne, n'est-ce pas
la faculté de faire dire _oui_ à Alceste et _non_ à Philinte, à Octave
et à Cinna. Rousseau, dans la Nouvelle-Héloïse, a écrit une lettre pour
et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer
sa véritable opinion? Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et
Lovelace, entre Hector et Achille? Quel est le héros d'Homère? quelle
fut l'intention de Richardson? La critique doit contempler les œuvres
sous tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs.

—Vous tenez donc à ce que vous écrivez? lui dit Vernou d'un air
railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons
de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvre,
un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y
attacher, le défendre; mais des articles lus aujourd'hui, oubliés
demain, ça ne vaut à mes yeux que ce qu'on les paye. Si vous mettez de
l'importance à de pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la
croix et vous invoquerez l'Esprit saint pour écrire un prospectus!

Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules et achevèrent
de mettre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile
des journalistes.

—Sais-tu par quel mot s'est consolé Nathan après avoir lu ton article?
dit Lousteau.

—Comment le saurais-je?

—Nathan s'est écrié:—Les petits articles passent, les grands ouvrages
restent! Cet homme viendra souper ici dans deux jours, il doit se
prosterner à tes pieds, baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand
homme.

—Ce serait drôle, dit Lucien.

—Drôle! reprit Blondet, c'est nécessaire.

—Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris; mais comment faire?

—Eh! bien, dit Lousteau, écris pour le journal de Merlin trois belles
colonnes où tu te réfuteras toi-même. Après avoir joui de la fureur
de Nathan, nous venons de lui dire qu'il nous devrait bientôt des
remercîments pour la polémique serrée à l'aide de laquelle nous allions
faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu es, à
ses yeux, un espion, une canaille, un drôle; après-demain tu seras un
grand homme, une tête forte, un homme de Plutarque! Nathan t'embrassera
comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu as trois billets de mille
francs: le tour est fait. Maintenant il te faut l'estime et l'amitié de
Nathan. Il ne doit y avoir d'attrapé que le libraire. Nous ne devons
immoler et poursuivre que nos ennemis. S'il s'agissait d'un homme qui
eût conquis un nom sans nous, d'un talent incommode et qu'il fallût
annuler, nous ne ferions pas de réplique semblable; mais Nathan est
un de nos amis, Blondet l'avait fait attaquer dans le Mercure pour
se donner le plaisir de répondre dans les Débats. Aussi la première
édition du livre s'est-elle enlevée!

—Mes amis, foi d'honnête homme, je suis incapable d'écrire deux mots
d'éloge sur ce livre...

—Tu auras encore cent francs, dit Merlin, Nathan t'aura déjà rapporté
dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de
Finot, et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par
la Revue: total, vingt louis!

—Mais que dire? demanda Lucien.

—Voici comment tu peux t'en tirer, mon enfant, répondit Blondet en
se recueillant. L'envie, qui s'attache à toutes les belles œuvres,
comme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce
livre, diras-tu. Pour y trouver des défauts, la critique a été forcée
d'inventer des théories à propos de ce livre, de distinguer deux
littératures: celle qui se livre aux idées et celle qui s'adonne
aux images. Là, mon petit, tu diras que le dernier degré de l'art
littéraire est d'empreindre l'idée dans l'image. En essayant de
prouver que l'image est toute la poésie, tu te plaindras du peu de
poésie que comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous
font les étrangers sur le _positivisme_ de notre style, et tu loueras
monsieur de Canalis et Nathan des services qu'ils rendent à la France
en déprosaïsant son langage. Accable ta précédente argumentation
en faisant voir que nous sommes en progrès sur le dix-huitième
siècle. Invente le _Progrès_ (une adorable mystification à faire
aux bourgeois)! Notre jeune littérature procède par tableaux où se
concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions,
les caractères, le dialogue, sortis par les nœuds brillants d'une
intrigue intéressante. Le roman, qui veut le sentiment, le style et
l'image, est la création moderne la plus immense. Il succède à la
comédie qui, dans les mœurs modernes, n'est plus possible avec ses
vieilles lois; il embrasse le fait et l'idée dans ses inventions qui
exigent et l'esprit de La Bruyère et sa morale incisive, les caractères
traités comme l'entendait Molière, les grandes machines de Shakspeare
et la peinture des nuances les plus délicates de la passion, unique
trésor que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien
supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse
du dix-huitième siècle. Le roman, diras-tu sentencieusement, est une
épopée amusante. Cite Corinne, appuie-toi sur madame de Staël. Le
dix-huitième siècle a tout mis en question, le dix-neuvième est chargé
de conclure: aussi conclut-il par des réalités; mais par des réalités
qui vivent et qui marchent; enfin il met en jeu la passion, élément
inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant à Rousseau, il n'a
fait qu'habiller des raisonnements et des systèmes. Julie et Claire
sont des entéléchies, elles n'ont ni chair ni os. Tu peux démancher
sur ce thème et dire que nous devons à la paix, aux Bourbons, une
littérature jeune et originale, car tu écris dans un journal Centre
droit. Moque-toi des faiseurs de systèmes. Enfin tu peux t'écrier par
un beau mouvement: Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez
notre confrère! et pourquoi? pour déprécier une belle œuvre, tromper
le public et arriver à cette conclusion: Un livre qui se vend ne se
vend pas. _Proh pudor!_ lâche _Proh pudor!_ ce juron honnête anime
le lecteur. Enfin annonce la décadence de la critique! Conclusion:
Il n'y a qu'une seule littérature, celle des livres amusants. Nathan
est entré dans une voie nouvelle, il a compris son époque et répond à
ses besoins. Le besoin de l'époque est le drame. Le drame est le vœu
du siècle où la politique est un mimodrame perpétuel. N'avons-nous
pas vu en vingt ans, diras-tu, les quatre drames de la Révolution, du
Directoire, de l'Empire et de la Restauration? De là, tu roules dans
le dithyrambe de l'éloge, et la seconde édition s'enlève; car, samedi
prochain, tu feras une feuille dans notre Revue, et tu la signeras
DE RUBEMPRÉ en toutes lettres. Dans ce dernier article, tu diras: Le
propre des belles œuvres est de soulever d'amples discussions. Cette
semaine tel journal a dit telle chose du livre de Nathan, tel autre
lui a vigoureusement répondu. Tu critiques les deux critiques _C._ et
_L._, tu me dis en passant une politesse à propos de mon article des
Débats, et tu finis en affirmant que l'œuvre de Nathan est le plus beau
livre de l'époque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela de
tous les livres. Tu auras gagné quatre cents francs dans ta semaine,
outre le plaisir d'écrire la vérité quelque part. Les gens sensés
donneront raison ou à C. ou à L. ou à Rubempré, peut-être à tous trois!
La mythologie, qui certes est une des plus grandes inventions humaines,
a mis la Vérité dans le fond d'un puits, ne faut-il pas des seaux pour
l'en tirer? tu en auras donné trois pour un au public? Voilà, mon
enfant. Marche! Lucien fut étourdi, Blondet l'embrassa sur les deux
joues en lui disant:—Je vais à ma boutique.

Chacun s'en alla à sa boutique; car, pour ces hommes forts, le
journal était une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux
Galeries-de-Bois, où Lucien irait signer son traité chez Dauriat.
Florine et Lousteau, Lucien et Coralie, Blondet et Finot dînaient au
Palais-Royal, où Du Bruel traitait le directeur du Panorama-Dramatique.

—Ils ont raison! s'écria Lucien quand il fut seul avec Coralie, les
hommes doivent être des moyens entre les mains des gens forts. Quatre
cents francs pour trois articles! Doguereau me les donnait à peine pour
un livre qui m'a coûté deux ans de travail.

—Fais de la critique, dit Coralie, amuse-toi! Est-ce que je ne suis pas
ce soir en Andalouse, demain ne me mettrai-je pas en bohémienne, un
autre jour en homme? Fais comme moi, donne-leur des grimaces pour leur
argent, et vivons heureux.

Lucien, épris du paradoxe, fit monter son esprit sur ce mulet
capricieux, fils de Pégase et de l'ânesse de Balaam. Il se mit à
galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au Bois, et
découvrit des beautés originales dans la thèse de Blondet. Il dîna
comme dînent les gens heureux, il signa chez Dauriat un traité par
lequel il lui cédait en toute propriété le manuscrit des Marguerites
sans y apercevoir aucun inconvénient; puis il alla faire un tour au
journal, où il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendôme. Le
lendemain matin, il se trouva que les idées de la veille avaient germé
dans sa tête, comme il arrive chez tous les esprits pleins de séve
dont les facultés ont encore peu servi. Lucien éprouva du plaisir à
méditer ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa plume se
rencontrèrent les beautés que fait naître la contradiction. Il fut
spirituel et moqueur, il s'éleva même à des considérations neuves sur
le sentiment et l'image en littérature. Ingénieux et fin, il retrouva,
pour louer Nathan, ses premières impressions à la lecture du livre
au cabinet littéraire de la cour du Commerce. De sanglant et âpre
critique, de moqueur comique, il devint poète en quelques phrases
finales qui se balancèrent majestueusement comme un encensoir chargé de
parfums vers l'autel.

—Cent francs, Coralie! dit-il en montrant les huit feuillets de papier
écrits pendant qu'elle s'habillait.

Dans la verve où il était, il fit à petites plumées l'article terrible
promis à Blondet contre Châtelet et madame de Bargeton. Il goûta
pendant cette matinée l'un des plaisirs secrets les plus vifs des
journalistes, celui d'aiguiser l'épigramme, d'en polir la lame froide
qui trouve sa gaîne dans le cœur de la victime, et de sculpter le
manche pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de
cette poignée, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon
mot altéré de vengeance barbote dans un amour-propre fouillé savamment,
blessé de mille coups. Cet horrible plaisir, sombre et solitaire,
dégusté sans témoins, est comme un duel avec un absent, tué à distance
avec le tuyau d'une plume, comme si le journaliste avait la puissance
fantastique accordée aux désirs de ceux qui possèdent des talismans
dans les contes arabes. L'épigramme est l'esprit de la haine, de la
haine qui hérite de toutes les mauvaises passions de l'homme, de même
que l'amour concentre toutes ses bonnes qualités. Aussi n'est-il pas
d'homme qui ne soit spirituel en se vengeant, par la raison qu'il n'en
est pas un à qui l'amour ne donne des jouissances. Malgré la facilité,
la vulgarité de cet esprit en France, il est toujours bien accueilli.
L'article de Lucien devait mettre et mit le comble à la réputation de
malice et de méchanceté du journal; il entra jusqu'au fond de deux
cœurs, il blessa grièvement madame de Bargeton, son ex-Laure, et le
baron Châtelet, son rival.

—Eh! bien, allons faire une promenade au Bois, les chevaux sont mis, et
ils piaffent, lui dit Coralie; il ne faut pas se tuer.

—Portons l'article sur Nathan chez Hector. Décidément le journal est
comme la lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait
faites, dit Lucien en corrigeant quelques expressions.

Les deux amants partirent et se montrèrent dans leur splendeur à ce
Paris qui, naguère, avait renié Lucien, et qui maintenant commençait à
s'en occuper. Occuper Paris de soi quand on a compris l'immensité de
cette ville et la difficulté d'y être quelque chose, causa d'enivrantes
jouissances qui grisèrent Lucien.

—Mon petit, dit l'actrice, passons chez ton tailleur presser tes habits
ou les essayer s'ils sont prêts. Si tu vas chez tes belles madames, je
veux que tu effaces ce monstre de De Marsay, le petit Rastignac, les
Ajuda-Pinto, les Maxime de Trailles, les Vandenesse, enfin tous les
élégants. Songe que ta maîtresse est Coralie! Mais ne me fais pas de
traits, hein?

Deux jours après, la veille du souper offert par Lucien et Coralie à
leurs amis, l'Ambigu donnait une pièce nouvelle dont le compte devait
être rendu par Lucien. Après leur dîner, Lucien et Coralie allèrent
à pied de la rue de Vendôme au Panorama-Dramatique, par le boulevard
du Temple du côté du café Turc, qui, dans ce temps-là, était un lieu
de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son bonheur et la
beauté de sa maîtresse. Les uns disaient que Coralie était la plus
belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le
poète se sentit dans son milieu. Cette vie était sa vie. Le Cénacle,
à peine l'apercevait-il. Ces grands esprits qu'il admirait tant deux
mois auparavant, il se demandait s'ils n'étaient pas un peu niais avec
leurs idées et leur puritanisme. Le mot de jobards, dit insouciamment
par Coralie, avait germé dans l'esprit de Lucien, et portait déjà
ses fruits. Il mit Coralie dans sa loge, flâna dans les coulisses
du théâtre où il se promenait en sultan, où toutes les actrices le
caressaient par des regards brûlants et par des mots flatteurs.

—Il faut que j'aille à l'Ambigu faire mon métier, dit-il.

A l'Ambigu, la salle était pleine. Il ne s'y trouva pas de place pour
Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amèrement de ne
pas être placé. Le régisseur, qui ne le connaissait pas encore, lui dit
qu'on avait envoyé deux loges à son journal, et l'envoya promener.

—Je parlerai de la pièce selon ce que j'en aurai entendu, dit Lucien
d'un air piqué.

—Êtes-vous bête? dit la jeune première au régisseur, c'est l'amant de
Coralie!

Aussitôt le régisseur se retourna vers Lucien et lui dit:—Monsieur, je
vais aller parler au directeur.

Ainsi les moindres détails prouvaient à Lucien l'immensité du pouvoir
du journal et caressaient sa vanité. Le directeur vint et obtint du duc
de Rhétoré et de Tullia, le premier sujet, qui se trouvaient dans une
loge d'avant-scène, de prendre Lucien avec eux. Le duc y consentit en
reconnaissant Lucien.

—Vous avez réduit deux personnes au désespoir, lui dit le jeune homme
en lui parlant du baron Châtelet et de madame de Bargeton.

—Que sera-ce donc demain? dit Lucien. Jusqu'à présent mes amis se
sont portés contre eux en voltigeurs, mais je tire à boulet rouge
cette nuit. Demain, vous verrez pourquoi nous nous moquons de Potelet.
L'article est intitulé: _Potelet de 1811 à Potelet de 1821_. Châtelet
sera le type des gens qui ont renié leur bienfaiteur en se ralliant
aux Bourbons. Après avoir fait sentir tout ce que je puis, j'irai chez
madame de Montcornet.

Lucien eut avec le jeune duc une conversation étincelante d'esprit; il
était jaloux de prouver à ce grand seigneur combien mesdames d'Espard
et de Bargeton s'étaient grossièrement trompées en le méprisant;
mais il montra le bout de l'oreille en essayant d'établir ses droits
à porter le nom de Rubempré, quand, par malice, le duc de Rhétoré
l'appela Chardon.

—Vous devriez, lui dit le duc, vous faire royaliste. Vous vous êtes
montré homme d'esprit, soyez maintenant homme de bon sens. La seule
manière d'obtenir une ordonnance du roi qui vous rende le titre et
le nom de vos ancêtres maternels, est de la demander en récompense
des services que vous rendrez au Château. Les Libéraux ne vous feront
jamais comte! Voyez-vous, la Restauration finira par avoir raison de
la Presse, la seule puissance à craindre. On a déjà trop attendu, elle
devrait être muselée. Profitez de ses derniers moments de liberté pour
vous rendre redoutable. Dans quelques années, un nom et un titre seront
en France des richesses plus sûres que le talent. Vous pouvez ainsi
tout avoir: esprit, noblesse et beauté, vous arriverez à tout. Ne soyez
donc en ce moment libéral que pour vendre avec avantage votre royalisme.

Le duc pria Lucien d'accepter l'invitation à dîner que devait lui
envoyer le ministre avec lequel il avait soupé chez Florine. Lucien
fut en un moment séduit par les réflexions du gentilhomme, et charmé
de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'où il se croyait
à jamais banni quelques mois auparavant. Il admira le pouvoir de la
pensée. La Presse et l'esprit étaient donc le moyen de la société
présente. Lucien comprit que peut-être Lousteau se repentait de lui
avoir ouvert les portes du temple, il sentait déjà pour son propre
compte la nécessité d'opposer des barrières difficiles à franchir aux
ambitions de ceux qui s'élançaient de la province vers Paris. Un poète
serait venu vers lui comme il s'était jeté dans les bras d'Étienne, il
n'osait se demander quel accueil il lui ferait. Le jeune duc aperçut
chez Lucien les traces d'une méditation profonde et ne se trompa point
en en cherchant la cause: il avait découvert à cet ambitieux, sans
volonté fixe, mais non sans désir, tout l'horizon politique comme les
journalistes lui avaient montré en haut du Temple, ainsi que le démon à
Jésus, le monde littéraire et ses richesses. Lucien ignorait la petite
conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en ce moment
le journal, et dans laquelle monsieur de Rhétoré trempait. Le jeune duc
avait effrayé la société de madame d'Espard en leur parlant de l'esprit
de Lucien. Chargé par madame de Bargeton de sonder le journaliste, il
avait espéré le rencontrer à l'Ambigu-Comique. Ni le monde, ni les
journalistes n'étaient profonds, ne croyez pas à des trahisons ourdies.
Ni l'un ni les autres ils n'arrêtent de plan; leur machiavélisme va
pour ainsi dire au jour le jour, et consiste à toujours être là, prêts
à tout, prêts à profiter du mal comme du bien, à épier les moments où
la passion leur livre un homme. Pendant le souper de Florine, le jeune
duc avait reconnu le caractère de Lucien, il venait de le prendre par
ses vanités, et s'essayait sur lui à devenir diplomate.

Lucien, la pièce jouée, courut à la rue Saint-Fiacre y faire son
article sur la pièce. Sa critique fut, par calcul, âpre et mordante;
il se plut à essayer son pouvoir. Le mélodrame valait mieux que celui
du Panorama-Dramatique; mais il voulait savoir s'il pouvait, comme
on le lui avait dit, tuer une bonne et faire réussir une mauvaise
pièce. Le lendemain, en déjeunant avec Coralie, il déplia le journal,
après lui avoir dit qu'il y éreintait l'Ambigu-Comique. Lucien ne
fut pas médiocrement étonné de lire, après son article sur madame de
Bargeton et sur Châtelet, un compte-rendu de l'Ambigu si bien édulcoré
durant la nuit, que, tout en conservant sa spirituelle analyse, il en
sortait une conclusion favorable. La pièce devait remplir la caisse
du théâtre. Sa fureur ne saurait se décrire; il se proposa de dire
deux mots à Lousteau. Il se croyait déjà nécessaire, et se promettait
de ne pas se laisser dominer, exploiter comme un niais. Pour établir
définitivement sa puissance, il écrivit l'article où il résumait et
balançait toutes les opinions émises à propos du livre de Nathan pour
la Revue de Dauriat et de Finot. Puis, une fois monté, il brocha l'un
de ses articles _Variétés_ dus au petit journal. Dans leur première
effervescence, les jeunes journalistes pondent des articles avec
amour et livrent ainsi très-imprudemment toutes leurs fleurs. Le
directeur du Panorama-Dramatique donnait la première représentation
d'un vaudeville, afin de laisser à Florine et à Coralie leur soirée.
On devait jouer avant le souper. Lousteau vint chercher l'article de
Lucien, fait d'avance sur cette petite pièce, dont il avait vu la
répétition générale, afin de n'avoir aucune inquiétude relativement à
la composition du numéro. Quand Lucien lui eut lu l'un de ces petits
charmants articles sur les particularités parisiennes, qui firent la
fortune du journal, Étienne l'embrassa sur les deux yeux et le nomma la
providence des journaux.

—Pourquoi donc t'amuses-tu à changer l'esprit de mes articles? dit
Lucien, qui n'avait fait ce brillant article que pour donner plus de
force à ses griefs.

—Moi! s'écria Lousteau.

—Eh! bien, qui donc a changé mon article?

—Mon cher, répondit Étienne en riant, tu n'es pas encore au courant des
affaires. L'Ambigu nous prend vingt abonnements, dont neuf seulement
sont servis au directeur, au chef d'orchestre, au régisseur, à leurs
maîtresses et à trois copropriétaires du théâtre. Chacun des théâtres
du boulevard paye ainsi huit cents francs au journal. Il y a pour tout
autant d'argent en loges données à Finot, sans compter les abonnements
des acteurs et des auteurs. Le drôle se fait donc huit mille francs aux
boulevards. Par les petits théâtres, juge des grands! Comprends-tu?
Nous sommes tenus à beaucoup d'indulgence.

—Je comprends que je ne suis pas libre d'écrire ce que je pense....

—Eh! que t'importe, si tu y fais tes orges, s'écria Lousteau.
D'ailleurs, mon cher, quel grief as-tu contre le théâtre? il te faut
une raison pour échiner la pièce d'hier. Échiner pour échiner, nous
compromettrions le journal. Quand le journal frapperait avec justice,
il ne produirait plus aucun effet. Le directeur t'a-t-il manqué?

—Il ne m'avait pas réservé de place.

—Bon, fit Lousteau. Je montrerai ton article au directeur, je lui
dirai que je t'ai adouci, tu t'en trouveras mieux que de l'avoir fait
paraître. Demande-lui demain des billets, il t'en signera quarante
en blanc tous les mois, et je te mènerai chez un homme avec qui tu
t'entendras pour les placer; il te les achètera tous à cinquante pour
cent de remise sur le prix des places. On fait sur les billets de
spectacle le même trafic que sur les livres. Tu verras un autre Barbet,
un chef de claque, il ne demeure pas loin d'ici, nous avons le temps,
viens?

—Mais, mon cher, Finot fait un infâme métier à lever ainsi sur les
champs de la pensée des contributions indirectes. Tôt ou tard...

—Ah! çà, d'où viens-tu? s'écria Lousteau. Pour qui prends-tu Finot?
Sous sa fausse bonhomie, sous cet air Turcaret, sous son ignorance et
sa bêtise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux dont il
est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage, au Bureau du journal, un vieux
soldat de l'Empire, l'oncle de Finot? Cet oncle est non-seulement un
honnête homme, mais il a le bonheur de passer pour un niais. Il est
l'homme compromis dans toutes les transactions pécuniaires. A Paris,
un ambitieux est bien riche quand il a près de lui une créature qui
consent à être compromise. Il est en politique comme en journalisme
une foule de cas où les chefs ne doivent jamais être mis en cause.
Si Finot devenait un personnage politique, son oncle deviendrait son
secrétaire et recevrait pour son compte les contributions qui se lèvent
dans les bureaux sur les grandes affaires. Giroudeau, qu'au premier
abord on prendrait pour un niais, a précisément assez de finesse pour
être un compère indéchiffrable. Il est en vedette pour empêcher que
nous ne soyons assommés par les criailleries, par les débutants, par
les réclamations, et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un
autre journal.

—Il joue bien son rôle, dit Lucien, je l'ai vu à l'œuvre.

Étienne et Lucien allèrent dans la rue du Faubourg-du-Temple, où le
rédacteur en chef s'arrêta devant une maison de belle apparence.

—Monsieur Braulard y est-il? demanda-t-il au portier.

—Comment monsieur? dit Lucien. Le chef des claqueurs est donc
_monsieur_?

—Mon cher, Braulard a vingt mille livres de rente, il a la griffe
des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant
chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de faveur
se vendent. Cette marchandise, Braulard la place. Fais un peu de
statistique, science assez utile quand on n'en abuse pas. A cinquante
billets de faveur par soirée à chaque spectacle, tu trouveras deux cent
cinquante billets par jour; si, l'un dans l'autre, ils valent quarante
sous, Braulard paye cent vingt-cinq francs par jour aux auteurs et
court la chance d'en gagner autant. Ainsi, les seuls billets des
auteurs lui procurent près de quatre mille francs par mois, au total
quarante-huit mille francs par an. Suppose vingt mille francs de perte,
car il ne peut pas toujours placer ses billets.

—Pourquoi?

—Ah! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent
concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places
réservées. Enfin le théâtre garde ses droits de location. Il y a les
jours de beau temps, et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne
peut-être trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses
claqueurs, autre industrie. Florine et Coralie sont ses tributaires; si
elles ne le subventionnaient pas, elles ne seraient point applaudies à
toutes les entrées et leurs sorties.

Lousteau donnait cette explication à voix basse en montant l'escalier.


[Illustration: IMP. E. MARTINET.

  BRAULARD a vingt mille livres de rentes, puis il a ses claqueurs.

                                              (ILLUSIONS PERDUES.)]


—Paris est un singulier pays, dit Lucien en trouvant l'intérêt accroupi
dans tous les coins.

Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez monsieur
Braulard. Le marchand de billets, qui siégeait sur un fauteuil de
cabinet, devant un grand secrétaire à cylindre, se leva en voyant
Lousteau. Braulard, enveloppé d'une redingote de molleton gris, portait
un pantalon à pied et des pantoufles rouges absolument comme un médecin
ou comme un avoué. Lucien vit en lui l'homme du peuple enrichi: un
visage commun, des yeux gris pleins de finesse, des mains de claqueur,
un teint sur lequel les orgies avaient passé comme la pluie sur les
toits, des cheveux grisonnants, et une voix assez étouffée.

—Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et monsieur pour
mademoiselle Coralie, dit-il, je vous connais bien. Soyez tranquille,
monsieur, dit-il à Lucien, j'achète la clientèle du Gymnase, je
soignerai votre maîtresse et je l'avertirai des farces qu'on voudrait
lui faire.

—Ce n'est pas de refus, mon cher Braulard, dit Lousteau; mais nous
venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards:
moi comme rédacteur en chef, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre.

—Ah, oui, Finot a vendu son journal. J'ai su l'affaire. Il va bien,
Finot. Je lui donne à dîner à la fin de la semaine. Si vous voulez me
faire l'honneur et le plaisir de venir, vous pouvez amener vos épouses,
il y aura noces et festins, nous avons Adèle Dupuis, Ducange, Frédéric
Du Petit-Méré, mademoiselle Millot ma maîtresse, nous rirons bien! nous
boirons mieux!

—Il doit être gêné, Ducange, il a perdu son procès.

—Je lui ai prêté dix mille francs, le succès de Calas va me les
rendre; aussi l'ai-je chauffé! Ducange est un homme d'esprit, il a des
moyens... Lucien croyait rêver en entendant cet homme apprécier les
talents des auteurs.—Coralie a gagné, lui dit Braulard de l'air d'un
juge compétent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai secrètement
contre la cabale à son début au Gymnase. Écoutez? Pour elle, j'aurai
des hommes bien mis aux galeries qui souriront et qui feront de petits
murmures afin d'entraîner l'applaudissement. Voilà un manége qui pose
une femme. Elle me plaît, Coralie, et vous devez être content d'elle,
elle a des sentiments. Ah! je puis faire chuter qui je veux...

—Mais pour les billets? dit Lousteau.

—Hé! bien, j'irai les prendre chez monsieur, vers les premiers jours de
chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme vous. Vous
avez cinq théâtres, on vous donnera trente billets; ce sera quelque
chose comme soixante-quinze francs par mois. Peut-être désirez-vous
une avance? dit le marchand de billets en revenant à son secrétaire et
tirant sa caisse pleine d'écus.

—Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour les
mauvais jours...

—Monsieur, reprit Braulard en s'adressant à Lucien, j'irai travailler
avec Coralie ces jours-ci, nous nous entendrons bien.

Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond le cabinet de
Braulard où il voyait une bibliothèque, des gravures, un meuble
convenable. En passant par le salon, il en remarqua l'ameublement
également éloigné de la mesquinerie et du trop grand luxe. La salle à
manger lui parut être la pièce la mieux tenue, il en plaisanta.

—Mais Braulard est gastronome, dit Lousteau. Ses dîners, cités dans la
littérature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse.

—J'ai de bons vins, répondit modestement Braulard. Allons, voilà mes
allumeurs, s'écria-t-il en entendant des voix enrouées et le bruit de
pas singuliers dans l'escalier.

En sortant, Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des
claqueurs et des vendeurs de billets, tous gens à casquettes, à
pantalons mûrs, à redingotes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres,
verdâtres, boueuses, rabougries, à barbes longues, aux yeux féroces et
patelins tout à la fois, horrible population qui vit et foisonne sur
les boulevards de Paris, qui, le matin, vend des chaînes de sûreté, des
bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres le
soir, qui se plie enfin à toutes les fangeuses nécessités de Paris.

—Voilà les Romains! dit Lousteau en riant, voilà la gloire des actrices
et des auteurs dramatiques. Vu de près, ça n'est pas plus beau que la
nôtre.

—Il est difficile, répondit Lucien en revenant chez lui, d'avoir des
illusions sur quelque chose à Paris. Il y a des impôts sur tout, on y
vend tout, on y fabrique tout, même le succès.

Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama,
Matifat et Florine, Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector Merlin et
madame du Val-Noble, Félicien Vernou, Blondet, Vignon, Philippe Bridau,
Mariette, Giroudeau, Cardot et Florentine, Bixiou. Il avait invité ses
amis du Cénacle. Tullia la danseuse, qui, disait-on, était peu cruelle
pour du Bruel, fut aussi de la partie, mais sans son duc, ainsi que les
propriétaires des journaux où travaillaient Nathan, Merlin, Vignon et
Vernou. Les convives formaient une assemblée de trente personnes, la
salle à manger de Coralie ne pouvait en contenir davantage.

Vers huit heures, au feu des lustres allumés, les meubles, les
tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fête qui
prête au luxe parisien l'apparence d'un rêve. Lucien éprouva le
plus indéfinissable mouvement de bonheur, de vanité satisfaite et
d'espérance en se voyant le maître de ces lieux, il ne s'expliquait
plus ni comment ni par qui ce coup de baguette avait été frappé.
Florine et Coralie, mises avec la folle recherche et la magnificence
artiste des actrices, souriaient au poète de province comme deux anges
chargés de lui ouvrir les portes du palais des Songes. Lucien songeait
presque. En quelques mois sa vie avait si brusquement changé d'aspect,
il était si promptement passé de l'extrême misère à l'extrême opulence,
que par moments il lui prenait des inquiétudes comme aux gens qui, tout
en rêvant, se savent endormis. Son œil exprimait néanmoins à la vue
de cette belle réalité une confiance à laquelle des envieux eussent
donné le nom de fatuité. Lui-même, il avait changé. Heureux tous les
jours, ses couleurs avaient pâli, son regard était trempé des moites
expressions de la langueur; enfin, selon le mot de madame d'Espard, il
avait l'_air aimé_. Sa beauté y gagnait. La conscience de son pouvoir
et de sa force perçait dans sa physionomie éclairée par l'amour et
par l'expérience. Il contemplait enfin le monde littéraire et la
société face à face, en croyant pouvoir s'y promener en dominateur.
A ce poète, qui ne devait réfléchir que sous le poids du malheur,
le présent parut être sans soucis. Le succès enflait les voiles de
son esquif, il avait à ses ordres les instruments nécessaires à ses
projets: une maison montée, une maîtresse que tout Paris lui enviait,
un équipage, enfin des sommes incalculables dans son écritoire. Son
âme, son cœur et son esprit s'étaient également métamorphosés: il ne
songeait plus à discuter les moyens en présence de si beaux résultats.
Ce train de maison semblera si justement suspect aux économistes qui
ont pratiqué la vie parisienne, qu'il n'est pas inutile de montrer la
base, quelque frêle qu'elle fût, sur laquelle reposait le bonheur
matériel de l'actrice et de son poète. Sans se compromettre, Camusot
avait engagé les fournisseurs de Coralie à lui faire crédit pendant au
moins trois mois. Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme
par enchantement pour ces deux enfants empressés de jouir, et qui
jouissaient de tout avec délices. Coralie vint prendre Lucien par la
main et l'initia par avance au coup de théâtre de la salle à manger,
parée de son couvert splendide, de ses candélabres chargés de quarante
bougies, aux recherches royales du dessert, et au menu, l'œuvre de
Chevet. Lucien baisa Coralie au front en la pressant sur son cœur.

—J'arriverai, mon enfant, lui dit-il, et je te récompenserai de tant
d'amour et de tant de dévouement.

—Bah! dit-elle, es-tu content?

—Je serais bien difficile.

—Eh! bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un
mouvement de serpent ses lèvres aux lèvres de Lucien.

Ils trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en train
d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous ces
gens s'intitulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures
à minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu; mais
Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien qui ne crut pas
pouvoir se dispenser de les prêter, car son ami les lui demanda. A dix
heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent. Lucien, qui
alla causer avec eux dans un coin, trouva leurs visages assez froids
et sérieux, pour ne pas dire contraints. D'Arthez n'avait pu venir,
il achevait son livre. Léon Giraud était occupé par la publication du
premier numéro de sa Revue. Le Cénacle avait envoyé ses trois artistes
qui devaient se trouver moins dépaysés que les autres au milieu d'une
orgie.

—Eh! bien, mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton de
supériorité, vous verrez que le _petit farceur_ peut devenir un _grand
politique_.

—Je ne demande pas mieux que de m'être trompé, dit Michel.

—Tu vis avec Coralie en attendant mieux? lui demanda Fulgence.

—Oui, reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naïf. Coralie avait
un pauvre vieux négociant qui l'adorait, elle l'a mis à la porte. Je
suis plus heureux que ton frère Philippe qui ne sait comment gouverner
Mariette, ajouta-t-il en regardant Joseph Bridau.

—Enfin, dit Fulgence, tu es maintenant un homme comme un autre, tu
feras ton chemin.

—Un homme qui pour vous restera le même en quelque situation qu'il se
trouve, répondit Lucien.

Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire moqueur que
vit Lucien, et qui lui fit comprendre le ridicule de sa phrase.

—Coralie est bien admirablement belle, s'écria Joseph Bridau. Quel
magnifique portrait à faire!

—Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme, elle est angélique; mais tu
feras son portrait; prends-la, si tu veux, pour modèle de ta Vénitienne
amenée au vieillard.

—Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien.

En ce moment Raoul Nathan se précipita sur Lucien avec une furie
d'amitié, lui prit les mains et les lui serra.

—Mon bon ami, non-seulement vous êtes un grand homme, mais encore vous
avez du cœur, ce qui est aujourd'hui plus rare que le génie, dit-il.
Vous êtes dévoué à vos amis. Enfin, je suis à vous à la vie, à la mort,
et n'oublierai jamais ce que vous avez fait cette semaine pour moi.

Lucien, au comble de la joie en se voyant pateliné par un homme
dont s'occupait la Renommée, regarda ses trois amis du Cénacle avec
une sorte de supériorité. Cette entrée de Nathan était due à la
communication que Merlin lui avait faite de l'épreuve de l'article en
faveur de son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain.

—Je n'ai consenti à écrire l'attaque, répondit Lucien à l'oreille de
Nathan, qu'à la condition d'y répondre moi-même. Je suis des vôtres.

Il revint à ses trois amis du Cénacle, enchanté d'une circonstance qui
justifiait la phrase de laquelle avait ri Fulgence.

—Vienne le livre de d'Arthez, et je suis en position de lui être utile.
Cette chance seule m'engagerait à rester dans les journaux.

—Y es-tu libre? dit Michel.

—Autant qu'on peut l'être quand on est indispensable, répondit Lucien
avec une fausse modestie.

Vers minuit, les convives furent attablés, et l'orgie commença.
Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car
personne ne soupçonna la divergence de sentiments qui existait entre
les trois députés du Cénacle et les représentants des journaux. Ces
jeunes esprits, si dépravés par l'habitude du Pour et du Contre, en
vinrent aux prises, et se renvoyèrent les plus terribles axiomes de la
jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. Claude Vignon, qui
voulait conserver à la critique un caractère auguste, s'éleva contre
la tendance des petits journaux vers la personnalité, disant que plus
tard les écrivains arriveraient à se déconsidérer eux-mêmes. Lousteau,
Merlin et Finot prirent alors ouvertement la défense de ce système,
appelé dans l'argot du journalisme la _blague_, en soutenant que ce
serait comme un poinçon à l'aide duquel on marquerait le talent.

—Tous ceux qui résisteront à cette épreuve seront des hommes réellement
forts, dit Lousteau.

—D'ailleurs, s'écria Merlin, pendant les ovations des grands hommes, il
faut autour d'eux, comme autour des triomphateurs romains, un concert
d'injures.

—Eh! dit Lucien, tous ceux de qui l'on se moquera croiront à leur
triomphe!

—Ne dirait-on pas que cela te regarde? s'écria Finot.

—Et nos sonnets! dit Michel Chrestien, ne nous vaudraient-ils pas le
triomphe de Pétrarque?

—L'or (Laure) y est déjà pour quelque chose, dit Dauriat dont le
calembour excita des acclamations générales.

—_Faciamus experimentum in anima vili_, répondit Lucien en souriant.

—Eh! malheur à ceux que le Journal ne discutera pas, et auxquels il
jettera des couronnes à leur début! Ceux-là seront relégués comme des
saints dans leur niche, et personne n'y fera plus la moindre attention,
dit Vernou.

—On leur dira comme Champcenetz au marquis de Genlis, qui regardait
trop amoureusement sa femme:—Passez, bonhomme, on vous a déjà donné,
dit Blondet.

—En France, le succès tue, dit Finot. Nous y sommes trop jaloux les uns
des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier les triomphes
d'autrui.

—C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littérature, dit
Claude Vignon.

—Comme dans la nature, où elle résulte de deux principes qui se
combattent, s'écria Fulgence. Le triomphe de l'un sur l'autre est la
mort.

—Comme en politique, ajouta Michel Chrestien.

—Nous venons de le prouver, dit Lousteau. Dauriat vendra cette semaine
deux mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi? Le livre attaqué
sera bien défendu.

—Comment un article semblable, dit Merlin en prenant l'épreuve de son
journal du lendemain, n'enlèverait-il pas une édition?

—Lisez-moi l'article? dit Dauriat. Je suis libraire partout, même en
soupant.

Merlin lut le triomphant article de Lucien, qui fut applaudi par toute
l'assemblée.

—Cet article aurait-il pu se faire sans le premier? demanda Lousteau.

Dauriat tira de sa poche l'épreuve du troisième article et le lut.
Finot suivit avec attention la lecture de cet article destiné au second
numéro de sa Revue; et, en sa qualité de rédacteur en chef, il exagéra
son enthousiasme.

—Messieurs, dit-il, si Bossuet vivait dans notre siècle, il n'eût pas
écrit autrement.

—Je le crois bien, dit Merlin. Bossuet aujourd'hui serait journaliste.

—A Bossuet II! dit Claude Vignon en élevant son verre et saluant
ironiquement Lucien.

—A mon Christophe Colomb! répondit Lucien en portant un toast à Dauriat.

—Bravo! cria Nathan.

—Est-ce un surnom? demanda méchamment Merlin en regardant à la fois
Finot et Lucien.

—Si vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons pas vous
suivre, et ces messieurs, ajouta-t-il en montrant Matifat et Camusot,
ne vous comprendront plus. La plaisanterie est comme le coton qui filé
trop fin, casse, a dit Bonaparte.

—Messieurs, dit Lousteau, nous sommes témoins d'un fait grave,
inconcevable, inouï, vraiment surprenant. N'admirez-vous pas la
rapidité avec laquelle notre ami s'est changé de provincial en
journaliste?

—Il était né journaliste, dit Dauriat.

—Mes enfants, dit alors Finot en se levant, et tenant une bouteille de
vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et tous encouragé
les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé
nos espérances. En deux mois il a fait ses preuves par les beaux
articles que nous connaissons: je propose de le baptiser journaliste
authentiquement.

—Une couronne de roses afin de constater sa double victoire, cria
Bixiou en regardant Coralie.

Coralie fit un signe à Bérénice qui alla chercher de vieilles fleurs
artificielles dans les cartons de l'actrice. Une couronne de roses fut
bientôt tressée dès que la grosse femme de chambre eut apporté des
fleurs avec lesquelles se parèrent grotesquement ceux qui se trouvaient
les plus ivres. Finot, le grand-prêtre, versa quelques gouttes de vin
de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien en prononçant avec
une délicieuse gravité ces paroles sacramentales:—Au nom du Timbre,
du Cautionnement et de l'Amende, je le baptise journaliste. Que tes
articles te soient légers!

—Et payés sans déduction des blancs! dit Merlin.

En ce moment Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chrestien,
de Joseph Bridau et de Fulgence Ridal qui prirent leurs chapeaux et
sortirent au milieu d'un hurrah d'imprécations.

—Voilà de singuliers chrétiens? dit Merlin.

—Fulgence était un bon garçon, reprit Lousteau; mais _ils_ l'ont
perverti de morale.

—Qui? demanda Claude Vignon.

—Des jeunes hommes graves qui s'assemblent dans un _musico_
philosophique et religieux de la rue des Quatre-Vents, où l'on
s'inquiète du sens général de l'Humanité... répondit Blondet.

—Oh! oh! oh!

—... On y cherche à savoir si elle tourne sur elle-même, dit Blondet
en continuant, ou si elle est en progrès. Ils étaient très-embarrassés
entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient un non-sens au
triangle biblique, et il leur est alors apparu je ne sais quel prophète
qui s'est prononcé pour la spirale.

—Des hommes réunis peuvent inventer des bêtises plus dangereuses,
s'écria Lucien qui voulut défendre le Cénacle.

—Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien
Vernou, mais il vient un moment où elles se transforment en coups de
fusil ou en guillotine.

—Ils n'en sont encore, dit Bixiou, qu'à chercher la pensée
providentielle du vin de Champagne, le sens humanitaire des pantalons
et la petite bête qui fait aller le monde. Ils ramassent des grands
hommes tombés, comme Vico, Saint-Simon, Fourier. J'ai bien peur qu'ils
ne tournent la tête à mon pauvre Joseph Bridau.

—Y enseigne-t-on la gymnastique et l'orthopédie des esprits? demanda
Merlin.

—Ça se pourrait, répondit Finot. Rastignac m'a dit que Bianchon donnait
dans ces rêveries.

—Leur chef visible n'est-il pas d'Arthez, dit Nathan, un petit jeune
homme qui doit nous avaler tous?

—C'est un homme de génie! s'écria Lucien.

—J'aime mieux un verre de vin de Xérès, dit Claude Vignon en souriant.

En ce moment, chacun expliquait son caractère à son voisin. Quand les
gens d'esprit en arrivent à vouloir s'expliquer eux-mêmes, à donner la
clef de leurs cœurs, il est sûr que l'ivresse les a pris en croupe.
Une heure après, tous les convives, devenus les meilleurs amis du
monde, se traitaient de grands hommes, d'hommes forts, de gens à qui
l'avenir appartenait. Lucien, en qualité de maître de maison, avait
conservé quelque lucidité dans l'esprit: il écouta des sophismes qui le
frappèrent et achevèrent l'œuvre de sa démoralisation.

—Mes enfants, dit Finot, le parti libéral est obligé de raviver sa
polémique, car il n'a rien à dire en ce moment contre le gouvernement,
et vous comprenez dans quel embarras se trouve alors l'Opposition. Qui
de vous veut écrire une brochure pour demander le rétablissement du
droit d'aînesse, afin de faire crier contre les desseins secrets de la
Cour? La brochure sera bien payée.

—Moi, dit Hector Merlin, c'est dans mes opinions.

—Ton parti dirait que tu le compromets, répliqua Finot. Félicien,
charge-toi de cette brochure, Dauriat l'éditera, nous garderons le
secret.

—Combien donne-t-on? dit Vernou.

—Six cents francs! Tu signeras: le comte C...

—Ça va! dit Vernou.

—Vous allez donc élever le canard jusqu'à la politique, reprit Lousteau.

—C'est l'affaire de Chabot transportée dans la sphère des idées,
reprit Finot. On attribue des intentions au Gouvernement, et l'on
déchaîne contre lui l'opinion publique.

—Je serai toujours dans le plus profond étonnement de voir un
gouvernement abandonnant la direction des idées à des drôles comme nous
autres, dit Claude Vignon.

—Si le Ministère commet la sottise de descendre dans l'arène, reprit
Finot, on le mène tambour battant; s'il se pique, on envenime la
question, on désaffectionne les masses. Le Journal ne risque jamais
rien, là où le pouvoir a toujours tout à perdre.

—La France est annulée jusqu'au jour où le Journal sera mis hors la
loi, reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des progrès,
dit-il à Finot. Vous serez les Jésuites, moins la foi, la pensée fixe,
la discipline et l'union.

Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent bientôt
pâlir les bougies.

—Tes amis de la rue des Quatre-Vents étaient tristes comme des
condamnés à mort, dit Coralie à son amant.

—Ils étaient les juges, répondit le poète.

—Les juges sont plus amusants que ça, dit Coralie.

Lucien vit pendant un mois son temps pris par des soupers, des dîners,
des déjeuners, des soirées, et fut entraîné par un courant invincible
dans un tourbillon de plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula
plus. La puissance du calcul au milieu des complications de la vie
est le sceau des grandes volontés que les poètes, les gens faibles
ou purement spirituels ne contrefont jamais. Comme la plupart des
journalistes, Lucien vécut au jour le jour, dépensant son argent à
mesure qu'il le gagnait, ne songeant point aux charges périodiques
de la vie parisienne, si écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et
sa tournure rivalisaient avec celles des dandies les plus célèbres.
Coralie aimait, comme tous les fanatiques, à parer son idole; elle se
ruina pour donner à son cher poète cet élégant mobilier des élégants
qu'il avait tant désiré pendant sa première promenade aux Tuileries.
Lucien eut alors des cannes merveilleuses, une charmante lorgnette,
des boutons de diamants, des anneaux pour ses cravates du matin, des
bagues à la chevalière, enfin des gilets mirifiques en assez grand
nombre pour pouvoir assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientôt
dandy. Le jour où il se rendit à l'invitation du diplomate allemand,
sa métamorphose excita une sorte d'envie contenue chez les jeunes gens
qui s'y trouvèrent, et qui tenaient le haut du pavé dans le royaume
de la fashion, tels que de Marsay, Vandenesse, Ajuda-Pinto, Maxime de
Treilles, Rastignac, le duc de Maufrigneuse, Beaudenord, Manerville,
etc. Les hommes du monde sont jaloux entre eux à la manière des femmes.
La comtesse de Montcornet et la marquise d'Espard, pour qui le dîner se
donnait, eurent Lucien entre elles, et le comblèrent de coquetteries.

—Pourquoi donc avez-vous quitté le monde! lui demanda la marquise,
il était si disposé à vous bien accueillir, à vous fêter. J'ai une
querelle à vous faire! vous me deviez une visite, et je l'attends
encore. Je vous ai aperçu l'autre jour à l'Opéra, vous n'avez pas
daigné venir me voir ni me saluer.

—Votre cousine, madame, m'a si positivement signifié mon congé...

—Vous ne connaissez pas les femmes, répondit madame d'Espard en
interrompant Lucien. Vous avez blessé le cœur le plus angélique et
l'âme la plus noble que je connaisse. Vous ignorez tout ce que Louise
voulait faire pour vous, et combien elle mettait de finesse dans son
plan. Oh! elle eût réussi, fit-elle à une muette dénégation de Lucien.
Son mari qui maintenant est mort, comme il devait mourir, d'une
indigestion, n'allait-il pas lui rendre, tôt ou tard, sa liberté?
Croyez-vous qu'elle voulût être madame Chardon? Le titre de comtesse de
Rubempré valait bien la peine d'être conquis. Voyez-vous? l'amour est
une grande vanité qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes
les autres vanités. Je vous aimerais à la folie, c'est-à-dire assez
pour vous épouser, il me serait très-dur de m'appeler madame Chardon.
Convenez-en? Maintenant, vous avez vu les difficultés de la vie à
Paris, vous savez combien de détours il faut faire pour arriver au but;
eh! bien, avouez que pour un inconnu sans fortune, Louise aspirait à
une faveur presque impossible, elle devait donc ne rien négliger. Vous
avez beaucoup d'esprit, mais quand nous aimons, nous en avons encore
plus que l'homme le plus spirituel. Ma cousine voulait employer ce
ridicule Châtelet... Je vous dois des plaisirs, vos articles contre lui
m'ont fait bien rire! dit-elle en s'interrompant.

Lucien ne savait plus que penser. Initié aux trahisons et aux perfidies
du journalisme, il ignorait celles du monde; aussi, malgré sa
perspicacité, devait-il recevoir de rudes leçons.

—Comment, madame, dit le poète dont la curiosité fut vivement éveillée,
ne protégez-vous pas le Héron?

—Mais dans le monde on est forcé de faire des politesses à ses plus
cruels ennemis, de paraître s'amuser avec les ennuyeux, et souvent on
sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir. Vous êtes donc
encore bien neuf? Comment, vous qui voulez écrire, vous ignorez les
tromperies courantes du monde. Si ma cousine a semblé vous sacrifier au
Héron, ne le fallait-il pas pour mettre cette influence à profit pour
vous, car notre homme est très-bien vu par le Ministère actuel; aussi,
lui avons-nous démontré que jusqu'à un certain point vos attaques le
servaient, afin de pouvoir vous raccommoder tous deux, un jour. On a
dédommagé Châtelet de vos persécutions. Comme le disait des Lupeaulx
aux ministres: Pendant que les journaux tournent Châtelet en ridicule,
ils laissent en repos le Ministère.

—Monsieur Blondet m'a fait espérer que j'aurais le plaisir de vous
voir chez vous, dit la comtesse de Montcornet pendant le temps que la
marquise abandonna Lucien à ses réflexions. Vous y trouverez quelques
artistes, des écrivains et une femme qui a le plus vif désir de vous
connaître, mademoiselle des Touches, un de ces talents rares parmi
notre sexe, et chez qui sans doute vous irez. Mademoiselle des Touches,
Camille Maupin, si vous voulez, a l'un des salons les plus remarquables
de Paris, elle est prodigieusement riche; on lui a dit que vous êtes
aussi beau que spirituel, elle se meurt d'envie de vous voir.

Lucien ne put que se confondre en remercîments, et jeta sur Blondet
un regard d'envie. Il y avait autant de différence entre une femme
du genre et de la qualité de la comtesse de Montcornet et Coralie
qu'entre Coralie et une fille des rues. Cette comtesse, jeune, belle
et spirituelle, avait, pour beauté spéciale, la blancheur excessive
des femmes du Nord; sa mère était née princesse Scherbellof, aussi le
ministre, avant de dîner, lui avait-il prodigué ses plus respectueuses
attentions. La marquise avait alors achevé de sucer dédaigneusement une
aile de poulet.

—Ma pauvre Louise, dit-elle à Lucien, avait tant d'affection pour vous!
j'étais dans la confidence du bel avenir qu'elle rêvait pour vous:
elle aurait supporté bien des choses, mais quel mépris vous lui avez
marqué en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les cruautés, il
faut encore croire en nous pour nous blesser; mais l'indifférence!...
l'indifférence est comme la glace des pôles, elle étouffe tout. Allons,
convenez-en, vous avez perdu des trésors par votre faute. Pourquoi
rompre? Quand même vous eussiez été dédaigné, n'avez-vous pas votre
fortune à faire, votre nom à reconquérir? Louise pensait à tout cela.

—Pourquoi ne m'avoir rien dit? répondit Lucien.

—Eh! mon Dieu, c'est moi qui lui ai donné le conseil de ne pas vous
mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant si peu
fait au monde, je vous craignais: j'avais peur que votre inexpérience,
votre ardeur étourdie ne détruisissent ou ne dérangeassent ses calculs
et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir de vous-même?
Avouez-le? vous seriez de mon opinion en voyant aujourd'hui votre
Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. Là est le seul tort que nous ayons
eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il un homme qui réunisse à tant
d'esprit une si merveilleuse aptitude à prendre l'unisson? Je n'ai
pas cru que vous fussiez une si surprenante exception. Vous vous êtes
métamorphosé si promptement, vous vous êtes si facilement initié aux
façons parisiennes, que je ne vous ai pas reconnu au Bois de Boulogne,
il y a un mois.

Lucien écoutait cette grande dame avec un plaisir inexprimable: elle
joignait à ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si
naïf; elle paraissait s'intéresser à lui si profondément, qu'il
crut à quelque prodige semblable à celui de sa première soirée au
Panorama-Dramatique. Depuis cet heureux soir, tout le monde lui
souriait, il attribuait à sa jeunesse une puissance talismanique, il
voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne pas se laisser
surprendre.

—Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui des chimères?

—Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permît de porter
le nom et le titre de Rubempré. Elle voulait enterrer le Chardon.
Ce premier succès, si facile à obtenir alors, et que maintenant vos
opinions rendent presque impossible, était pour vous une fortune. Vous
traiterez ces idées de visions et de bagatelles; mais nous savons un
peu la vie, et nous connaissons tout ce qu'il y a de solide dans un
titre de comte porté par un élégant, par un ravissant jeune homme.
Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises millionnaires ou devant
des héritières: _Monsieur Chardon_ ou _Monsieur le comte de Rubempré_?
il se ferait deux mouvements bien différents. Fût-il endetté, le comte
trouverait les cœurs ouverts, sa beauté mise en lumière serait comme
un diamant dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas
seulement remarqué. Nous n'avons pas créé ces idées, nous les trouvons
régnant partout, même parmi les bourgeois. Vous tournez en ce moment
le dos à la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le vicomte Félix
de Vandenesse, il est un des deux secrétaires particuliers du roi. Le
roi aime assez les jeunes gens de talent, et celui-là quand il est
arrivé de sa province, n'avait pas un bagage plus lourd que le vôtre,
vous avez mille fois plus d'esprit que lui; mais appartenez-vous à une
grande famille? avez-vous un nom? Vous connaissez des Lupeaulx, son nom
ressemble au vôtre, il se nomme Chardin; mais il ne vendrait pas pour
un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des
Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. Si
vous continuez à marcher dans la fausse voie où vous vous êtes engagé,
vous êtes perdu. Voyez combien monsieur Émile Blondet est plus sage que
vous? il est dans un journal qui soutient le pouvoir, il est bien vu
par toutes les puissances du jour, il peut sans danger se mêler avec
les Libéraux, il pense bien; aussi parviendra-t-il tôt ou tard; mais il
a su choisir et son opinion et ses protections. Cette jolie personne,
votre voisine, est une demoiselle de Troisville qui a deux pairs de
France et deux députés dans sa famille, elle a fait un riche mariage
à cause de son nom; elle reçoit beaucoup, elle aura de l'influence et
remuera le monde politique pour ce petit monsieur Émile Blondet. A
quoi vous mène une Coralie? à vous trouver perdu de dettes et fatigué
de plaisirs dans quelques années d'ici. Vous placez mal votre amour,
et vous arrangez mal votre vie. Voilà ce que me disait l'autre jour à
l'Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l'abus
que vous faites de votre talent et de votre belle jeunesse, elle ne
s'occupait pas d'elle, mais de vous.

—Ah! si vous disiez vrai, madame! s'écria Lucien.

—Quel intérêt verriez-vous à des mensonges? fit la marquise en jetant
sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans le néant.

Lucien interdit ne reprit pas la conversation, la marquise offensée ne
lui parla plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu'il y avait eu de sa
part maladresse et se promit de la réparer. Il se tourna vers madame de
Montcornet et lui parla de Blondet en exaltant le mérite de ce jeune
écrivain. Il fut bien reçu par la comtesse qui l'invita, sur un signe
de madame d'Espard, à sa prochaine soirée, en lui demandant s'il n'y
verrait pas avec plaisir madame de Bargeton, qui, malgré son deuil, y
viendrait: il ne s'agissait pas d'une grande soirée, c'était sa réunion
des petits jours, on serait entre amis.

—Madame la marquise, dit Lucien, prétend que tous les torts sont de mon
côté, n'est-ce pas à sa cousine à être bonne pour moi?

—Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet, qui
d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme de qui elle se
moque, et vous aurez bientôt signé la paix. Vous vous êtes cru joué
par elle, m'a-t-on dit, moi je l'ai vue bien triste de votre abandon.
Est-il vrai qu'elle ait quitté sa province avec vous et pour vous?

Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser répondre.

—Comment pouviez-vous vous défier d'une femme qui vous faisait de tels
sacrifices! Et d'ailleurs belle et spirituelle comme elle l'est, elle
devait être aimée _quand même_. Madame de Bargeton vous aimait moins
pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes aiment l'esprit
avant d'aimer la beauté, dit-elle en regardant Émile Blondet à la
dérobée.

Lucien reconnut dans l'hôtel du ministre les différences qui existent
entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis
quelque temps. Ces deux magnificences n'avaient aucune similitude,
aucun point de contact. La hauteur et la disposition des pièces dans
cet appartement, l'un des plus riches du faubourg Saint-Germain; les
vieilles dorures des salons, l'ampleur des décorations, la richesse
sérieuse des accessoires, tout lui était étranger, nouveau; mais
l'habitude si promptement prise des choses de luxe empêcha Lucien de
paraître étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de l'assurance et
de la fatuité que de la complaisance et de la servilité. Le poète eut
bonne façon et plut à ceux qui n'avaient aucune raison de lui être
hostiles, comme les jeunes gens à qui sa soudaine introduction dans
le grand monde, ses succès et sa beauté donnèrent de la jalousie. En
sortant de table, il offrit le bras à madame d'Espard qui l'accepta.
En voyant Lucien courtisé par la marquise d'Espard, Rastignac vint
se recommander de leur compatriotisme, et lui rappeler leur première
entrevue chez madame du Val-Noble. Le jeune noble parut vouloir se lier
avec le grand homme de sa province en l'invitant à venir déjeuner chez
lui quelque matin, et s'offrant à lui faire connaître les jeunes gens
à la mode. Lucien accepta cette proposition.

—Le cher Blondet en sera, dit Rastignac.

Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de
Ronquerolles, le duc de Rhétoré, de Marsay, le général Montriveau,
Rastignac et Lucien.

—Très-bien, dit-il à Lucien avec la bonhomie allemande sous laquelle
il cachait sa redoutable finesse, vous avez fait la paix avec madame
d'Espard, elle est enchantée de vous, et nous savons tous, dit-il en
regardant les hommes à la ronde, combien il est difficile de lui plaire.

—Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre
compatriote en vend.

—Il ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu'il fait, dit
vivement Blondet, il nous viendra, ce sera bientôt un des nôtres.

Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux
lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, les jeunes
gens plaisantèrent du parti libéral.

—Il a, je suis sûr, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la Gauche ou
la Droite; mais il va maintenant choisir.

Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec
Lousteau.

—Il a pris pour cornac, dit Blondet en continuant, un Étienne Lousteau,
un bretteur de petit journal qui voit une pièce de cent sous dans une
colonne, dont la politique consiste à croire au retour de Napoléon, et,
ce qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme
de messieurs du Côté Gauche. Comme Rubempré, les penchants de Lucien
doivent être aristocrates; comme journaliste, il doit être pour le
pouvoir, ou il ne sera jamais ni Rubempré ni secrétaire général.

Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist,
excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.

—Mon ami, lui dit à l'oreille Rastignac, arrivez de bonne heure chez
moi le jour où vous y viendrez faire un méchant déjeuner, je vous
apprendrai le whist, vous déshonorez notre royale ville d'Angoulême,
et je répéterai un mot de monsieur de Talleyrand en vous disant que,
si vous ne savez pas ce jeu-là, vous vous préparez une vieillesse
très-malheureuse.

On annonça des Lupeaulx, un maître des requêtes en faveur et qui
rendait des services secrets au Ministère, homme fin et ambitieux
qui se coulait partout. Il salua Lucien avec lequel il s'était déjà
rencontré chez madame du Val-Noble, et il y eut dans son salut un
semblant d'amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune
journaliste, cet homme qui se faisait en politique ami de tout le
monde, afin de n'être pris au dépourvu par personne, comprit que Lucien
allait obtenir dans le monde autant de succès que dans la littérature.
Il vit un ambitieux en ce poète, et il l'enveloppa de protestations,
de témoignages d'amitié, d'intérêt, de manière à vieillir leur
connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et de
ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe de bien connaître ceux
dont il voulait se défaire, quand il trouvait en eux des rivaux. Ainsi
Lucien fut bien accueilli par le monde. Il comprit tout ce qu'il
devait au duc de Rhétoré, au ministre, à madame d'Espard, à madame de
Montcornet. Il alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques
moments avant de partir, et déploya pour elles toute la grâce de son
esprit.

—Quelle fatuité! dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien la quitta.

—Il se gâtera avant d'être mûr, dit à la marquise de Marsay en
souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi
la tête.

Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle était
venue l'attendre; il fut touché de cette attention, et lui raconta sa
soirée. A son grand étonnement, l'actrice approuva les nouvelles idées
qui trottaient déjà dans la tête de Lucien, et l'engagea fortement à
s'enrôler sous la bannière ministérielle.

—Tu n'as que des coups à gagner avec les Libéraux, ils conspirent, ils
ont tué le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement? Jamais! Par
eux, tu n'arriveras à rien; tandis que, de l'autre côté, tu deviendras
comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, être nommé pair de
France, épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon
genre, ajouta-t-elle en lançant le mot qui pour elle était la raison
suprême. La Val-Noble, chez qui je suis allée dîner, m'a dit que
Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé
le Réveil, afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir.
A l'entendre, monsieur de Villèle et son parti seront au Ministère
avant un an. Tâche de profiter de ce changement en te mettant avec eux
pendant qu'ils ne sont rien encore; mais ne dis rien à Étienne ni à tes
amis qui seraient capables de te jouer quelque mauvais tour.

Huit jours après, Lucien se présenta chez madame de Montcornet, où il
éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu'il avait
tant aimée, et à laquelle sa plaisanterie avait percé le cœur. Louise
aussi s'était métamorphosée! Elle était redevenue ce qu'elle eût été
sans son séjour en province, grande dame. Il y avait dans son deuil une
grâce et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse. Lucien crut
être pour quelque chose dans cette coquetterie, et il ne se trompait
pas; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche, il resta
pendant toute cette soirée indécis entre la belle, l'amoureuse, la
voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise. Il
ne sut pas prendre un parti, sacrifier l'actrice à la grande dame. Ce
sacrifice, madame de Bargeton, qui ressentait alors de l'amour pour
Lucien en le voyant si spirituel et si beau, l'attendit pendant toute
la soirée; elle en fut pour ses frais, pour ses paroles insidieuses,
pour ses mines coquettes, et sortit du salon avec un irrévocable désir
de vengeance.

—Eh! bien, cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleine de grâce
parisienne et de noblesse, vous deviez être mon orgueil, et vous m'avez
prise pour votre première victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, en
songeant qu'il y avait un reste d'amour dans une pareille vengeance.

Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagnée
d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, se
trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre
d'adieu par laquelle il avait rompu, ni des motifs de la rupture.
Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir
leurs torts en en plaisantant. Elles peuvent et savent tout effacer
par un sourire, par une question qui joue la surprise. Elles ne se
souviennent de rien, elles expliquent tout, elles s'étonnent, elles
interrogent, elles commentent, elles amplifient, elles querellent,
et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par
un petit savonnage: vous les saviez noires, elles deviennent en un
moment blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bienheureux
de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En
un moment, Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur
eux-mêmes, parlaient le langage de l'amitié; mais Lucien, ivre de
vanité satisfaite, ivre de Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie
facile, ne sut pas répondre nettement à ce mot que Louise accompagna
d'un soupir d'hésitation: Êtes-vous heureux? Un non mélancolique eût
fait sa fortune. Il crut être spirituel en expliquant Coralie; il se
dit aimé pour lui-même, enfin toutes les bêtises de l'homme épris.
Madame de Bargeton se mordit les lèvres. Tout fut dit. Madame d'Espard
vint auprès de sa cousine avec madame de Montcornet. Lucien se vit,
pour ainsi dire, le héros de la soirée: il fut caressé, câliné, fêté
par ces trois femmes qui l'entortillèrent avec un art infini. Son
succès dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas moindre qu'au
sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches, si célèbre sous
le nom de Camille Maupin, et à qui mesdames d'Espard et de Bargeton
présentèrent Lucien, l'invita pour l'un de ses mercredis à dîner, et
parut émue de cette beauté si justement fameuse. Lucien essaya de
prouver qu'il était encore plus spirituel que beau. Mademoiselle des
Touches exprima son admiration avec cette naïveté d'enjouement et cette
jolie fureur d'amitié superficielle à laquelle se prennent tous ceux
qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, où l'habitude et la
continuité des jouissances rendent si avide de la nouveauté.

—Si je lui plaisais autant qu'elle me plaît, dit Lucien à Rastignac et
à de Marsay, nous abrégerions le roman.....

—Vous savez l'un et l'autre trop bien les écrire pour vouloir en faire,
répondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s'aimer? Il arrive
toujours un certain moment où l'on se dit de petits mots piquants.

—Vous ne feriez pas un mauvais rêve, lui dit en riant de Marsay.
Cette charmante fille a trente ans, il est vrai; mais elle a près de
quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse,
et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort long-temps. Coralie
est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser; car il ne faut
pas qu'un joli garçon reste sans maîtresse; mais si vous ne faites
pas quelque belle conquête dans le monde, l'actrice vous nuirait à la
longue. Allons, mon cher, supplantez Conti qui va chanter avec Camille
Maupin. De tout temps la poésie a eu le pas sur la musique.

Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses espérances
s'envolèrent.

—Conti chante trop bien, dit-il à des Lupeaulx.

Lucien revint à madame de Bargeton, qui l'emmena dans le salon où était
la marquise d'Espard.

—Eh! bien, ne voulez-vous pas vous intéresser à lui? dit madame de
Bargeton à sa cousine.

—Mais monsieur Chardon, dit la marquise d'un air à la fois impertinent
et doux, doit se mettre en position d'être patronné sans inconvénient.
Pour obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter le misérable nom
de son père pour celui de sa mère, ne doit-il pas être au moins des
nôtres?

—Avant deux mois j'aurai tout arrangé, dit Lucien.

—Eh! bien, dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de
service auprès du roi, ils en parleront au chancelier.

Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l'endroit sensible
chez Lucien. Ce poète, ravi des splendeurs aristocratiques, ressentait
des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand
il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms
sonores enchâssés dans des titres. Cette douleur se répéta partout
où il se produisit pendant quelques jours. Il éprouvait d'ailleurs
une sensation tout aussi désagréable en redescendant aux affaires
de son métier, après être allé la veille dans le grand monde, où il
se montrait convenablement avec l'équipage et les gens de Coralie.
Il apprit à monter à cheval pour pouvoir galoper à la portière des
voitures de madame d'Espard, de mademoiselle des Touches et de la
comtesse de Montcornet, privilége qu'il avait tant envié à son arrivée
à Paris. Finot fut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une
entrée de faveur à l'Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial
des élégants de cette époque. Il rendit à Rastignac et à ses amis du
monde un splendide déjeuner; mais il commit la faute de le donner chez
Coralie. Lucien était trop jeune, trop poète et trop confiant pour
connaître certaines nuances. Une actrice, excellente fille, mais sans
éducation, pouvait-elle lui apprendre la vie? Le provincial prouva de
la manière la plus évidente à ces jeunes gens, pleins de mauvaises
dispositions pour lui, cette collusion d'intérêts entre l'actrice et
lui que tout jeune homme jalouse secrètement et que chacun flétrit.
Celui qui le soir même en plaisanta le plus cruellement fut Rastignac,
quoiqu'il se soutînt dans le monde par des moyens pareils, mais en
gardant si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la médisance
de calomnie. Lucien avait promptement appris le whist. Le jeu devint
une passion chez lui. Coralie, pour éviter toute rivalité, loin de
désapprouver Lucien, favorisait ses dissipations avec l'aveuglement
particulier aux sentiments entiers, qui ne voient jamais que le
présent, et qui sacrifient tout, même l'avenir, à la jouissance
du moment. Le caractère de l'amour véritable offre de constantes
similitudes avec l'enfance: il en a l'irréflexion, l'imprudence, la
dissipation, le rire et les pleurs.

A cette époque florissait une société de jeunes gens riches et
désœuvrés appelés _viveurs_, et qui vivaient en effet avec une
incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides
encore. Tous bourreaux d'argent et mêlant les plus rudes plaisanteries
à cette existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient
devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de leurs méfaits,
contenus néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original
couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas les leur
pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la
Restauration avait condamné la jeunesse. Les jeunes gens, qui ne
savaient à quoi employer leurs forces, ne les jetaient pas seulement
dans le journalisme, dans les conspirations, dans la littérature et
dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès, tant il
y avait de séve et de luxuriantes puissances dans la jeune France.
Travailleuse, cette belle jeunesse voulait le pouvoir et le plaisir;
artiste, elle voulait des trésors; oisive, elle voulait animer ses
passions; de toute manière elle voulait une place, et la politique
ne lui en faisait nulle part. Les viveurs étaient des gens presque
tous doués de facultés éminentes; quelques-uns les ont perdues dans
cette vie énervante, quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de
ces viveurs, le plus spirituel, Rastignac a fini par entrer, conduit
par de Marsay, dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les
plaisanteries auxquelles ces jeunes gens se sont livrés sont devenues
si fameuses qu'elles ont fourni le sujet de plusieurs vaudevilles.
Lucien lancé par Blondet dans cette société de dissipateurs, y
brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus méchants et le plus
infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de
Lucien fut donc une longue ivresse coupée par les faciles travaux du
journalisme; il continua la série de ses petits articles, et fit des
efforts énormes pour produire de temps en temps quelques belles pages
de critique fortement pensée. Mais l'étude était une exception, le
poète ne s'y adonnait que contraint par la nécessité: les déjeuners,
les dîners, les parties de plaisir, les soirées du monde, le jeu
prenaient tout son temps, et Coralie dévorait le reste. Lucien se
défendait de songer au lendemain. Il voyait d'ailleurs ses prétendus
amis se conduisant tous comme lui, défrayés par des prospectus de
librairie chèrement payés, par des primes données à certains articles
nécessaires aux spéculations hasardées, mangeant à même et peu soucieux
de l'avenir. Une fois admis dans le journalisme et dans la littérature
sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre
au cas où il voudrait s'élever: chacun consentait à l'avoir pour égal,
nul ne le voulait pour supérieur. Insensiblement il renonça donc à la
gloire littéraire en croyant la fortune politique plus facile à obtenir.

—L'intrigue soulève moins de passions contraires que le talent, ses
menées sourdes n'éveillent l'attention de personne, lui dit un jour
Châtelet avec qui Lucien s'était raccommodé. L'intrigue est d'ailleurs
supérieure au talent. De rien, elle fait quelque chose; tandis que la
plupart du temps les immenses ressources du talent ne servent à rien.

A travers cette vie abondante, pleine de luxe, où toujours le Lendemain
marchait sur les talons de la Veille au milieu d'une orgie et ne
trouvait point le travail promis, Lucien poursuivit donc sa pensée
principale: il était assidu dans le monde, il courtisait madame de
Bargeton, la marquise d'Espard, la comtesse de Montcornet, et ne
manquait jamais une seule des soirées de mademoiselle des Touches. Il
arrivait dans le monde avant une partie de plaisir, après quelque dîner
donné par les auteurs ou par les libraires; il quittait les salons
pour un souper, fruit de quelque pari. Les frais de la conversation
parisienne et le jeu absorbaient le peu d'idées et de forces que lui
laissaient ses excès. Lucien n'eut plus alors cette lucidité d'esprit,
cette froideur de tête nécessaires pour observer autour de lui, pour
déployer le tact exquis que les parvenus doivent employer à tout
instant; il lui fut impossible de reconnaître les moments où madame de
Bargeton revenait à lui, s'éloignait blessée, lui faisait grâce ou le
condamnait de nouveau. Châtelet aperçut les chances qui restaient à son
rival, et devint l'ami de Lucien pour le maintenir dans la dissipation
où se perdaient ses forces. Rastignac, jaloux de son compatriote et qui
trouvait d'ailleurs dans le baron un allié plus sûr et plus utile que
Lucien, en épousa la cause. Aussi, quelques jours après l'entrevue du
Pétrarque et de la Laure d'Angoulême, Rastignac avait-il réconcilié le
poète et le vieux beau de l'Empire au milieu d'un magnifique souper au
Rocher de Cancale. Lucien, qui rentrait toujours le matin et se levait
au milieu de la journée, ne savait pas résister à un amour à domicile
et toujours prêt. Ainsi le ressort de sa volonté, sans cesse assoupli
par une paresse qui le rendait indifférent aux belles résolutions
prises dans les moments où il entrevoyait sa position sous son vrai
jour, devint nul, et ne répondit bientôt plus aux plus fortes pressions
de la misère. Après avoir été très-heureuse de voir Lucien s'amusant,
après l'avoir encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pour
la durée de son attachement et des liens dans les nécessités qu'elle
créait, la douce et tendre Coralie eut le courage de recommander à son
amant de ne pas oublier le travail, et fut plusieurs fois obligée de
lui rappeler qu'il avait gagné peu de chose dans son mois. L'amant et
la maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapidité. Les quinze
cents francs restant sur le prix des Marguerites, les premiers cinq
cents francs gagnés par Lucien avaient été promptement dévorés. En
trois mois, ses articles ne produisirent pas au poète plus de mille
francs, et il crut avoir énormément travaillé. Mais Lucien avait adopté
déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes
sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans; plus tard, personne
ne les pardonne. Il est à remarquer que certaines âmes, vraiment
poétiques, mais où la volonté faiblit, occupées à sentir pour rendre
leurs sensations par des images, manquent essentiellement du sens moral
qui doit accompagner toute observation. Les poètes aiment plutôt à
recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres y étudier
le mécanisme des sentiments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux
viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient, il ne vit pas l'avenir
de ces prétendus amis qui les uns avaient des héritages, les autres des
espérances certaines, ceux-ci des talents reconnus, ceux-là la foi la
plus intrépide en leur destinée et le dessein prémédité de tourner les
lois. Lucien crut à son avenir en se fiant à ces axiomes profonds de
Blondet:

«Tout finit par s'arranger.—Rien ne se dérange chez les gens qui n'ont
rien.—Nous ne pouvons perdre que la fortune que nous cherchons!—En
allant avec le courant, on finit par arriver quelque part.—Un homme
d'esprit qui a pied dans le monde fait fortune quand il le veut!»

Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut nécessaire à Théodore
Gaillard et à Hector Merlin pour trouver les capitaux qu'exigeait la
fondation du Réveil, dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822.
Cette affaire se traitait chez madame du Val-Noble. Cette élégante
et spirituelle courtisane qui disait, en montrant ses magnifiques
appartements:—Voilà les comptes des mille et une nuits! exerçait une
certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les
écrivains du parti royaliste tous habitués à se réunir dans son salon
pour traiter des affaires qui ne pouvaient être traitées que là.
Hector Merlin, à qui la rédaction en chef du Réveil était promise,
devait avoir pour bras droit Lucien, devenu son ami intime, et à qui
le feuilleton d'un des journaux ministériels fut également promis. Ce
changement de front dans la position de Lucien se préparait sourdement
à travers les plaisirs de sa vie. Il se croyait un grand politique en
dissimulant ce coup de théâtre, et comptait beaucoup sur les largesses
ministérielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis
secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant, lui cachait sa
détresse; mais Bérénice, plus hardie, instruisait Lucien. Lucien, comme
tous les poètes, s'apitoyait un moment sur les désastres, il promettait
de travailler, il oubliait sa promesse et noyait ce souci passager
dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le
front de Lucien, elle grondait Bérénice et disait à son poète que tout
se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton attendaient la
conversation de Lucien pour faire demander au ministre par Châtelet
l'ordonnance tant désirée par le poète. Lucien avait promis de dédier
ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait très-flattée
d'une distinction que les auteurs ont rendue rare depuis qu'ils sont
devenus un pouvoir. Quand Lucien allait le soir chez Dauriat et
demandait où en était son livre, le libraire lui opposait d'excellentes
raisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle
opération en train qui lui prenait tout son temps, Ladvocat allait
publier un nouveau volume de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait
pas se heurter, les secondes Méditations de monsieur de Lamartine
étaient sous presse, et deux importants recueils de poésie ne devaient
pas se rencontrer, Lucien devait d'ailleurs se fier à l'habileté de
son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressants,
et il eut recours à Finot qui lui fit quelques avances sur des
articles. Quand le soir, à souper, Lucien, un peu triste, expliquait
sa situation à ses amis les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans
des flots de vin de Champagne glacé de plaisanterie. Les dettes! il
n'y a pas d'homme fort sans dettes! Les dettes représentent des besoins
satisfaits, des vices exigeants. Un homme ne parvient que pressé par la
main de fer de la nécessité.

—Aux grands hommes, le Mont-de-Piété reconnaissant! lui criait Blondet.

—Tout vouloir, c'est devoir tout, criait Bixiou.

—Non, tout devoir, c'est avoir eu tout! répondait des Lupeaulx.

Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient
l'aiguillon d'or avec lequel il piquerait les chevaux attelés au
char de sa fortune. Puis toujours César avec ses quarante millions
de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et
toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés
dans leurs vices et non dans la toute-puissance de leur courage et de
leurs conceptions! Enfin la voiture, les chevaux et le mobilier de
Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le
total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau
pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prêté,
Lousteau lui montra des papiers timbrés qui établissaient chez Florine
une position analogue à celle de Coralie; mais Lousteau reconnaissant
lui proposa de faire des démarches nécessaires pour placer l'Archer de
Charles IX.

—Comment Florine en est-elle arrivée là? demanda Lucien.

—Le Matifat s'est effrayé, répondit Lousteau, nous l'avons perdu;
mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison! Je te conterai
l'affaire!

Trois jours après la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau,
les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans la belle
chambre à coucher; Bérénice leur avait cuisiné des œufs sur le plat
dans la cheminée, car la cuisinière, le cocher, les gens étaient
partis. Il était impossible de disposer du mobilier saisi. Il n'y
avait plus dans le ménage aucun objet d'or ou d'argent, ni aucune
valeur intrinsèque, mais tout était d'ailleurs représenté par des
reconnaissances du Mont-de-Piété formant un petit volume in-octavo
très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Le petit
journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie
en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière,
qui tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de
tympaniser leurs établissements. Lousteau vint pendant le déjeuner en
criant:—Hourrah! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai _lavé_ pour cent
francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons!

Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un
déjeuner substantiel.

—Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des libraires, et nous
avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu
es en marché avec Dauriat; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner
plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux
six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter
Scott. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres
pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus
ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce mot collection a porté
coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille: _la Grande
mademoiselle_, ou _la France sous Louis XIV_.—_Cotillon Ier_, ou _les
Premiers jours de Louis XV_.—_la Reine et le Cardinal_, ou _Tableau
de Paris sous la Fronde_.—_Le fils de Concini_, ou _Une intrigue de
Richelieu_!... Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous
appelons cette manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres
sur la couverture jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, et l'on est
alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles
qu'on a faites. Le _Sous presse_ est l'hypothèque littéraire! Allons,
rions un peu? Voici du vin de Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos
hommes ont ouvert des yeux grands comme tes soucoupes.... Tu as donc
encore des soucoupes?

—Elles sont saisies, dit Coralie.

—Je comprends et je reprends, reprit Lousteau. Les libraires croiront à
tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. En librairie, on demande
à voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux
libraires leur fatuité: jamais ils ne lisent de livres, autrement ils
n'en publieraient pas tant! Hector et moi, nous avons laissé pressentir
qu'à cinq mille francs tu concéderais trois mille exemplaires en
deux éditions. Donne-moi le manuscrit de l'Archer, après demain nous
déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons!

—Qui est-ce? dit Lucien.

—Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires, nommés
Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la maison
Vidal et Porchon, l'autre est le plus habile voyageur du quai des
Augustins, tous deux établis depuis un an. Après avoir perdu quelques
légers capitaux à publier des romans traduits de l'anglais, mes
gaillards veulent maintenant exploiter les romans indigènes. Le bruit
court que ces deux marchands de papier noirci risquent uniquement les
capitaux des autres, mais il t'est, je pense, assez indifférent de
savoir à qui appartient l'argent qu'on te donnera.

Le surlendemain, les deux journalistes étaient invités à déjeuner rue
Serpente, dans l'ancien quartier de Lucien, où Lousteau conservait
toujours sa chambre rue de la Harpe; et Lucien, qui vint y prendre son
ami, la vit dans le même état où elle était le soir de son introduction
dans le monde littéraire, mais il ne s'en étonna plus: son éducation
l'avait initié aux vicissitudes de la vie des journalistes, il en
concevait tout. Le grand homme de province avait reçu, joué, perdu le
prix de plus d'un article en perdant aussi l'envie de le faire; il
avait écrit plus d'une colonne d'après les procédés ingénieux que lui
avait décrits Lousteau quand ils avaient descendu de la rue de la Harpe
au Palais-Royal. Tombé sous la dépendance de Barbet et de Braulard, il
trafiquait des livres et des billets de théâtres; enfin il ne reculait
devant aucun éloge, ni devant aucune attaque; il éprouvait même en ce
moment une espèce de joie à tirer de Lousteau tout le parti possible
avant de tourner le dos aux Libéraux, qu'il se proposait d'attaquer
d'autant mieux qu'il les avait plus étudiés. De son côté, Lousteau
recevait, au préjudice de Lucien, une somme de cinq cents francs en
argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir
procuré ce futur Walter Scott aux deux libraires en quête d'un Scott
français.

La maison Fendant et Cavalier était une de ces maisons de librairie
établies sans aucune espèce de capital, comme il s'en établissait
beaucoup alors, et comme il s'en établira toujours, tant que la
papeterie et l'imprimerie continueront à faire crédit à la librairie,
pendant le temps de jouer sept à huit de ces coups de cartes appelés
publications. Alors comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient aux
auteurs en billets souscrits à des échéances de six, neuf et douze
mois, payement fondé sur la nature de la vente qui se solde entre
libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires payaient
en même monnaie les papetiers et les imprimeurs, qui avaient ainsi
pendant un an entre les mains, _gratis_, toute une librairie composée
d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En supposant deux ou
trois succès, le produit des bonnes affaires soldait les mauvaises,
et ils se soutenaient en entant livre sur livre. Si les opérations
étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, ils rencontraient
de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés,
appréciés par le vrai public; si les escomptes de leurs valeurs étaient
onéreux, s'ils subissaient eux-mêmes des faillites, ils déposaient
tranquillement leur bilan, sans nul souci, préparés par avance à ce
résultat. Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur, ils jouaient
sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d'autrui, non les
leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans cette situation, Cavalier
avait apporté son savoir-faire, Fendant y avait joint son industrie.
Le fonds social méritait éminemment ce titre, car il consistait en
quelques milliers de francs, épargnes péniblement amassées par leurs
maîtresses, sur lesquels ils s'étaient attribué l'un et l'autre des
appointements assez considérables, très-scrupuleusement dépensés en
dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle où se
faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces demi-fripons passaient tous
deux pour habiles; mais Fendant était plus rusé que Cavalier. Digne de
son nom, Cavalier voyageait, Fendant dirigeait les affaires à Paris.
Cette association fut ce qu'elle sera toujours entre deux libraires, un
duel.

Les associés occupaient le rez-de-chaussée d'un de ces vieux hôtels
de la rue Serpente, où le cabinet de la maison se trouvait au bout de
vastes salons convertis en magasins. Ils avaient déjà publié beaucoup
de romans, tels que la _Tour du Nord_, _le Marchand de Bénarès_, _la
Fontaine du Sépulcre_, _Tekeli_, les romans de Galt, auteur anglais
qui n'a pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait tant
l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre, que les
libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête
de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on
devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume
dans les marais, et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en
projet. Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de
vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les
contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès. Aussi sous le
titre de _Les Strelitz_, ou _la Russie il y a cent ans_, Fendant et
Cavalier inséraient-ils bravement en grosses lettres, _dans le genre
de Walter Scott_. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès: un
bon livre pouvait leur servir à écouler leurs ballots de pile, et ils
avaient été affriolés par la perspective d'avoir des articles dans
les journaux, la grande condition de la vente d'alors, car il est
extrêmement rare qu'un livre soit acheté pour sa propre valeur, il
est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite.
Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son
livre une fabrication dont la première vente leur faciliterait une
fin de mois. Les journalistes trouvèrent les associés dans leur
cabinet, le traité tout prêt, les billets signés. Cette promptitude
émerveilla Lucien. Fendant était un petit homme maigre, porteur d'une
sinistre physionomie: l'air d'un Kalmouk, petit front bas, nez rentré,
bouche serrée, deux petits yeux noir éveillés, les contours du visage
tourmentés, un teint aigre, une voix qui ressemblait au son que rend
une cloche fêlée, enfin tous les dehors d'un fripon consommé; mais
il compensait ces désavantages par le mielleux de ses discours, il
arrivait à ses fins par la conversation. Cavalier, garçon tout rond et
que l'on aurait pris pour un conducteur de diligence plutôt que pour
un libraire, avait des cheveux d'un blond hasardé, le visage allumé,
l'encolure épaisse et le verbe éternel du commis-voyageur.

—Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant à Lucien
et à Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est très-littéraire et nous
convient si bien que j'ai déjà remis le manuscrit à l'imprimerie. Le
traité est rédigé d'après les bases convenues; d'ailleurs, nous ne
sortons jamais des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets
sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et
nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes réservé le droit
de donner un autre titre à l'ouvrage, nous n'aimons pas l'Archer de
Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a
plusieurs rois du nom de Charles, et dans le Moyen-Age il se trouvait
tant d'Archers! Ah! si vous disiez le Soldat de Napoléon! mais l'Archer
de Charles IX?... Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire
de France pour placer chaque exemplaire en province.

—Si vous connaissiez les gens à qui nous avons affaire, s'écria
Cavalier.

—_La Saint-Barthélemy_ vaudrait mieux, reprit Fendant.

—_Catherine de Médicis_, ou _la France sous Charles IX_, dit Cavalier,
ressemblerait plus à un titre de Walter Scott.

—Enfin nous le déterminerons quand l'ouvrage sera imprimé, reprit
Fendant.

—Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que le titre me convienne.

Le traité lu, signé, les doubles échangés, Lucien mit les billets
dans sa poche avec une satisfaction sans égale. Puis tous quatre, ils
montèrent chez Fendant où ils firent le plus vulgaire des déjeuners:
des huîtres, des beefteaks, des rognons au vin de Champagne et du
fromage de Brie; mais ces mets furent accompagnés par des vins exquis,
dus à Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au
moment de se mettre à table apparut l'imprimeur à qui était confiée
l'impression du roman, et qui vint surprendre Lucien en lui apportant
les deux premières feuilles de son livre en épreuves.

—Nous voulons marcher rapidement, dit Fendant à Lucien, nous comptons
sur votre livre, et nous avons diantrement besoin d'un succès.

Le déjeuner, commencé vers midi, ne fut fini qu'à cinq heures.

—Où trouver de l'argent? dit Lucien à Lousteau.

—Allons voir Barbet, répondit Étienne.

Les deux amis descendirent, un peu échauffés et avinés, vers le quai
des Augustins.

—Coralie est surprise au dernier point de la perte que Florine a faite,
Florine ne la lui a dite qu'hier en t'attribuant ce malheur, elle
paraissait aigrie au point de te quitter, dit Lucien à Lousteau.

—C'est vrai, dit Lousteau qui ne conserva pas sa prudence et s'ouvrit
à Lucien. Mon ami, car tu es mon ami, toi, Lucien, tu m'as prêté mille
francs et tu ne me les as encore demandés qu'une fois. Défie-toi du
jeu. Si je ne jouais pas, je serais heureux. Je dois à Dieu et au
diable. J'ai dans ce moment-ci les Gardes du Commerce à mes trousses.
Enfin je suis forcé, quand je vais au Palais-Royal, de doubler des caps
dangereux.

Dans la langue des viveurs, doubler un cap dans Paris, c'est faire
un détour, soit pour ne pas passer devant un créancier, soit pour
éviter l'endroit où il peut être rencontré. Lucien qui n'allait pas
indifféremment par toutes les rues, connaissait la manœuvre sans en
connaître le nom.

—Tu dois donc beaucoup?

—Une misère! reprit Lousteau. Mille écus me sauveraient. J'ai voulu
me ranger, ne plus jouer, et, pour me liquider, j'ai fait un peu de
_chantage_.

—Qu'est-ce que le Chantage? dit Lucien à qui ce mot était inconnu.

—Le Chantage est une invention de la presse anglaise, importée
récemment en France. Les _Chanteurs_ sont des gens placés de manière à
disposer des journaux. Jamais un directeur de journal, ni un rédacteur
en chef, n'est censé tremper dans le chantage. On a des Giroudeau,
des Philippe Bridau. Ces _bravi_ viennent trouver un homme qui, pour
certaines raisons, ne veut pas qu'on s'occupe de lui. Beaucoup de
gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou moins originales.
Il y a beaucoup de fortunes suspectes à Paris, obtenues par des voies
plus ou moins légales, souvent par des manœuvres criminelles, et qui
fourniraient de délicieuses anecdotes, comme la gendarmerie de Fouché
cernant les espions du préfet de police qui, n'étant pas dans le secret
de la fabrication des faux billets de la banque anglaise, allaient
saisir les imprimeurs clandestins protégés par le ministre; puis
l'histoire des diamants du prince Galathione, l'affaire Maubreuil, la
succession Pombreton, etc. Le Chanteur s'est procuré quelque pièce, un
document important, il demande un rendez-vous à l'homme enrichi. Si
l'homme compromis ne donne pas une somme quelconque, le Chanteur lui
montre la presse prête à l'entamer, à dévoiler ses secrets. L'homme
riche a peur, il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez à quelque
opération périlleuse, elle peut succomber à une suite d'articles: on
vous détache un Chanteur qui vous propose le rachat des articles. Il
y a des ministres à qui l'on envoie des Chanteurs, et qui stipulent
avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques et non leur
personne, ou qui livrent leur personne et demandent grâce pour leur
maîtresse. Des Lupeaulx, ce joli maître des requêtes que tu connais,
est perpétuellement occupé de ces sortes de négociations avec les
journalistes. Le drôle s'est fait une position merveilleuse au
centre du pouvoir par ses relations: il est à la fois le mandataire
de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maquignonne les
amours-propres, il étend même ce commerce aux affaires politiques, il
obtient des journaux leur silence sur tel emprunt, sur telle concession
accordés sans concurrence ni publicité dans laquelle on donne une part
aux loups-cerviers de la banque libérale. Tu as fait un peu de chantage
avec Dauriat, il t'a donné mille écus pour t'empêcher de décrier
Nathan. Dans le dix-huitième siècle où le journalisme était au maillot,
le chantage se faisait au moyen de pamphlets dont la destruction était
achetée par les favorites et les grands seigneurs. L'inventeur du
Chantage est l'Arétin, un très-grand homme d'Italie qui imposait les
rois comme de nos jours tel journal impose les acteurs.

—Qu'as-tu pratiqué contre le Matifat pour avoir tes mille écus?

—J'ai fait attaquer Florine dans six journaux, et Florine s'est
plainte à Matifat. Matifat a prié Braulard de découvrir la raison de
ces attaques. Braulard a été joué par Finot. Finot, au profit de qui
je _chantais_, a dit au droguiste que tu démolissais Florine dans
l'intérêt de Coralie. Giroudeau est venu dire confidentiellement à
Matifat que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixième de
propriété dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot
me donnait mille écus en cas de succès. Matifat allait conclure
l'affaire, heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille
qui lui paraissaient aventurés, car depuis quelques jours Florine lui
disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende
à recevoir, il était question d'un nouvel appel de fonds. Avant de
déposer son bilan, le directeur du Panorama-Dramatique a eu besoin de
négocier quelques effets de complaisance; et, pour les faire placer
par Matifat, il l'a prévenu du tour que lui jouait Finot. Matifat, en
fin commerçant, a quitté Florine, a gardé son sixième, et nous voit
maintenant venir. Finot et moi, nous hurlons de désespoir. Nous avons
eu le malheur d'attaquer un homme qui ne tient pas à sa maîtresse,
un misérable sans cœur ni âme. Malheureusement le commerce que fait
Matifat n'est pas justiciable de la presse, il est inattaquable dans
ses intérêts. On ne critique pas un droguiste comme on critique des
chapeaux, des choses de mode, des théâtres ou des affaires d'art.
Le cacao, le poivre, les couleurs, les bois de teinture, l'opium ne
peuvent pas se déprécier. Florine est aux abois, le Panorama ferme
demain, elle ne sait que devenir.

—Par suite de la fermeture du théâtre, Coralie débute dans quelques
jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine.

—Jamais! dit Lousteau. Coralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est
pas encore assez bête pour se donner une rivale! Nos affaires sont
furieusement gâtées! Mais Finot est tellement pressé de rattraper son
sixième...

—Et pourquoi?

—L'affaire est excellente, mon cher. Il y a chance de vendre le journal
trois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers, plus une
commission allouée par ses associés et qu'il partage avec des Lupeaulx.
Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage.

—Mais, le chantage, c'est la bourse ou la vie?

—Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse ou l'honneur. Avant-hier,
un petit journal au propriétaire duquel on avait refusé un crédit,
a dit que la montre à répétition entourée de diamants appartenant à
l'une des notabilités de la capitale se trouvait d'une façon bizarre
entre les mains d'un soldat de la garde royale, et il promettait le
récit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La notabilité
s'est empressée d'inviter le rédacteur en chef à dîner. Le rédacteur
en chef a certes gagné quelque chose, mais l'histoire contemporaine a
perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que tu verras la presse
acharnée après quelques gens puissants, sache qu'il y a là-dessous des
escomptes refusés, des services qu'on n'a pas voulu rendre. Ce chantage
relatif à la vie privée est ce que craignent le plus les riches
Anglais, il entre pour beaucoup dans les revenus secrets de la presse
britannique, infiniment plus dépravée que ne l'est la nôtre. Nous
sommes des enfants! En Angleterre, on achète une lettre compromettante
cinq à six mille francs pour la revendre.

—Quel moyen as-tu trouvé d'empoigner Matifat? dit Lucien.

—Mon cher, reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les lettres les plus
curieuses à Florine: orthographe, style, pensées, tout est d'un comique
achevé. Matifat craint beaucoup sa femme; nous pouvons, sans le nommer,
sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein de ses lares et de
ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le
premier article d'un petit roman de mœurs, intitulé les Amours d'un
Droguiste, quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre
les mains des rédacteurs de tel journal des lettres où il parle du
petit Cupidon, où il écrit _gamet_ pour jamais, où il dit de Florine
qu'elle l'aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire
croire qu'il la prend pour un chameau. Enfin, il y a de quoi désopiler
la rate des abonnés pendant quinze jours dans cette correspondance
éminemment drôlatique. On lui donnera la peur d'une lettre anonyme
par laquelle on mettrait sa femme au fait de la plaisanterie. Florine
voudra-t-elle prendre sur elle de paraître poursuivre Matifat? Elle
a encore des principes, c'est-à-dire des espérances. Peut-être
garde-t-elle les lettres pour elle, et veut-elle une part. Elle est
rusée, elle est mon élève. Mais quand elle saura que le Garde du
Commerce n'est pas une plaisanterie, quand Finot lui aura fait un
présent convenable, ou donné l'espoir d'un engagement, elle me livrera
les lettres, que je remettrai contre écus à Finot. Finot donnera la
correspondance à son oncle, et Giroudeau fera capituler le droguiste.

Cette confidence dégrisa Lucien, il pensa d'abord qu'il avait des amis
extrêmement dangereux; puis il songea qu'il ne fallait pas se brouiller
avec eux, car il pouvait avoir besoin de leur terrible influence au cas
où madame d'Espard, madame de Bargeton et Châtelet lui manqueraient de
parole. Étienne et Lucien étaient alors arrivés sur le quai devant la
misérable boutique de Barbet.

—Barbet, dit Étienne au libraire, nous avons cinq mille francs de
Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois; voulez-vous nous
escompter leurs billets?

—Je les prends pour mille écus, dit Barbet avec un calme imperturbable.

—Mille écus! s'écria Lucien.

—Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire. Ces messieurs
feront faillite avant trois mois; mais je connais chez eux deux bons
ouvrages dont la vente est _dure_, ils ne peuvent pas attendre, je les
leur achèterai comptant et leur rendrai leurs valeurs: par ce moyen,
j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.

—Veux-tu perdre deux mille francs? dit Étienne à Lucien.

—Non! s'écria Lucien épouvanté de cette première affaire.

—Tu as tort, répondit Étienne.

—Vous ne négocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le livre de
monsieur est le dernier coup de cartes de Fendant et Cavalier, ils
ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dépôt chez
leur imprimeur, un succès ne les sauvera que pour six mois, car, tôt
ou tard, ils sauteront! Ces gens-là boivent plus de petits verres
qu'ils ne vendent de livres! Pour moi leurs effets représentent une
affaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle
que donneront les escompteurs qui se demanderont ce que vaut chaque
signature. Le commerce de l'escompteur consiste à savoir si trois
signatures donneront chacune trente pour cent en cas de faillite.
D'abord, vous n'offrez que deux signatures et chacune ne vaut pas dix
pour cent.

Les deux amis se regardèrent, surpris d'entendre sortir de la bouche
de ce cuistre une analyse où se trouvait en peu de mots tout l'esprit
de l'escompte.

—Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez quel escompteur
pouvons-nous aller?

—Le père Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait la dernière
fin de mois de Fendant. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui;
mais vous me reviendrez, et je ne vous donnerai plus alors que deux
mille cinq cents francs.

Étienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel dans une petite
maison à allée, où demeurait ce Chaboisseau, l'un des escompteurs de la
librairie; ils le trouvèrent au second étage dans un appartement meublé
de la façon la plus originale. Ce banquier subalterne, et néanmoins
millionnaire, aimait le style grec. La corniche de la chambre était
une grecque. Drapé par une étoffe teinte en pourpre et disposée à la
grecque le long de la muraille comme le fond d'un tableau de David,
le lit, d'une forme très-pure, datait du temps de l'Empire où tout se
fabriquait dans ce goût. Les fauteuils, les tables, les lampes, les
flambeaux, les moindres accessoires sans doute choisis avec patience
chez les marchands de meubles, respiraient la grâce fine et grêle mais
élégante de l'Antiquité. Ce système mythologique et léger formait une
opposition bizarre avec les mœurs de l'escompteur. Il est à remarquer
que les hommes les plus fantasques se trouvent parmi les gens adonnés
au commerce de l'argent. Ces gens sont, en quelque sorte, les libertins
de la pensée. Pouvant tout posséder, et conséquemment blasés, ils se
livrent à des efforts énormes pour se sortir de leur indifférence. Qui
sait les étudier trouve toujours une manie, un coin du cœur par où ils
sont accessibles. Chaboisseau paraissait retranché dans l'Antiquité
comme dans un camp imprenable.

—Il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant Étienne à
Lucien.

Chaboisseau, petit homme à cheveux poudrés, à redingote verdâtre, gilet
couleur noisette, décoré d'une culotte noire et terminé par des bas
chinés et des souliers qui craquaient sous le pied, prit les billets,
les examina; puis il les rendit à Lucien gravement.

—Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garçons, des jeunes
gens pleins d'intelligence, mais je me trouve sans argent, dit-il d'une
voix douce.

—Mon ami sera coulant sur l'escompte, répondit Étienne.

—Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage, dit le petit homme
dont les mots glissèrent sur la proposition de Lousteau comme le
couteau de la guillotine sur la tête d'un homme.

Les deux amis se retirèrent; en traversant l'antichambre, jusqu'où les
reconduisit prudemment Chaboisseau, Lucien aperçut un tas de bouquins
que l'escompteur, ancien libraire, avait achetés et parmi lesquels
brilla tout à coup aux yeux du romancier l'ouvrage de l'architecte
Ducerceau sur les maisons royales et les célèbres châteaux de France
dont les plans sont dessinés dans ce livre avec une grande exactitude.

—Me céderiez-vous cet ouvrage? dit Lucien.

—Oui, dit Chaboisseau qui d'escompteur redevint libraire.

—Quel prix?

—Cinquante francs.

—C'est cher, mais il me le faut; et je n'aurais pour vous payer que les
valeurs dont vous ne voulez pas.

—Vous avez un effet de cinq cents francs à six mois, je vous le
prendrai, dit Chaboisseau qui sans doute devait à Fendant et Cavalier
un reliquat de bordereau pour une somme équivalente.

Les deux amis rentrèrent dans la chambre grecque, où Chaboisseau fit
un petit bordereau à six pour cent d'intérêt et six pour cent de
commission, ce qui produisit une déduction de trente francs; il porta
sur le compte les cinquante francs, prix du Ducerceau, et tira de sa
caisse, pleine de beaux écus, quatre cent vingt francs.

—Ah çà! monsieur Chaboisseau, les effets sont tous bons ou tous
mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres?

—Je n'escompte pas, je me paye d'une vente, dit le bonhomme.

Étienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau sans l'avoir compris,
quand ils arrivèrent chez Dauriat, où Lousteau pria Gabusson de
leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à
l'heure et allèrent au boulevard Poissonnière, munis d'une lettre de
recommandation que leur avait donnée Gabusson, en leur annonçant le
plus bizarre et le plus étrange _particulier_, selon son expression.

—Si Samanon ne prend pas vos valeurs, avait dit Gabusson, personne ne
vous les escomptera.

Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d'habits au premier étage,
vendeur de gravures prohibées au second, Samanon était encore
prêteur sur gages. Aucun des personnages introduits dans les romans
d'Hoffmann, aucun des sinistres avares de Walter Scott ne peut être
comparé à ce que la nature sociale et parisienne s'était permis de
créer en cet homme, si toutefois Samanon est un homme. Lucien ne put
réprimer un geste d'effroi à l'aspect de ce petit vieillard sec,
dont les os voulaient percer le cuir parfaitement tanné, taché de
nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une peinture de Titien ou
de Paul Véronèse vue de près. Samanon avait un œil immobile et glacé,
l'autre vif et luisant. L'avare, qui semblait se servir de cet œil mort
en escomptant, et employer l'autre à vendre ses gravures obscènes,
portait une petite perruque plate dont le noir poussait au rouge, et
sous laquelle se redressaient des cheveux blancs; son front jaune
avait une attitude menaçante, ses joues étaient creusées carrément
par la saillie des mâchoires, ses dents encore blanches paraissaient
tirées sur ses lèvres comme celles d'un cheval qui bâille. Le contraste
de ses yeux et la grimace de cette bouche, tout lui donnait un air
passablement féroce. Les poils de sa barbe, durs et pointus, devaient
piquer comme autant d'épingles. Une petite redingote râpée arrivée à
l'état d'amadou, une cravate noire déteinte, usée par sa barbe, et qui
laissait voir un cou ridé comme celui d'un dindon, annonçaient peu
l'envie de racheter par la toilette une physionomie sinistre. Les deux
journalistes trouvèrent cet homme assis dans un comptoir horriblement
sale, et occupé à coller des étiquettes au dos de quelques vieux livres
achetés à une vente. Après avoir échangé un coup d'œil par lequel ils
se communiquèrent les mille questions que soulevait l'existence d'un
pareil personnage, Lucien et Lousteau le saluèrent en lui présentant
la lettre de Gabusson et les valeurs de Fendant et Cavalier. Pendant
que Samanon lisait, il entra dans cette obscure boutique un homme d'une
haute intelligence, vêtu d'une petite redingote qui paraissait avoir
été taillée dans une couverture de zinc, tant elle était solidifiée par
l'alliage de mille substances étrangères.

—J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon gilet de
satin, dit-il à Samanon en lui présentant une carte numérotée.

Dès que Samanon eut tiré le bouton en cuivre d'une sonnette, il
descendit une femme qui paraissait être Normande à la fraîcheur de sa
riche carnation.

—Prête à monsieur ses habits, dit-il en tendant la main à l'auteur. Il
y a plaisir à travailler avec vous; mais un de vos amis m'a amené un
petit jeune homme qui m'a rudement attrapé!

—On l'attrape! dit l'artiste aux deux journalistes en leur montrant
Samanon par un geste profondément comique.

Ce grand homme donna, comme donnent les lazzaroni pour ravoir un jour
leurs habits de fête au _Monte-di-Pieta_, trente sous que la main jaune
et crevassée de l'escompteur prit et fit tomber dans la caisse de son
comptoir.

—Quel singulier commerce fais-tu? dit Lousteau à ce grand artiste livré
à l'opium et qui retenu par la contemplation en des palais enchantés ne
voulait ou ne pouvait rien créer.

—Cet homme prête beaucoup plus que le Mont-de-Piété sur les objets
engageables, et il a de plus l'épouvantable charité de vous les
laisser reprendre dans les occasions où il faut que l'on soit vêtu,
répondit-il. Je vais ce soir dîner chez les Keller avec ma maîtresse.
Il m'est plus facile d'avoir trente sous que deux cents francs, et je
viens chercher ma garde-robe, qui, depuis six mois, a rapporté cent
francs; Samanon a déjà dévoré ma bibliothèque livre à livre.

—Et sou à sou, dit en riant Lousteau.

—Je vous donnerai quinze cents francs, dit Samanon à Lucien.

Lucien fit un bond comme si l'escompteur lui avait plongé dans le cœur
une broche de fer rougi. Samanon regardait les billets avec attention,
en examinant les dates.

—Encore, dit le marchand, ai-je besoin de voir Fendant qui devrait me
déposer des livres. Vous ne valez pas grand'chose, dit-il à Lucien,
vous vivez avec Coralie, et ses meubles sont saisis.

Lousteau regarda Lucien qui reprit ses billets et sauta de la boutique
sur le boulevard en disant:—Est-ce le diable? Le poète contempla
pendant quelques instants cette petite boutique, devant laquelle tous
les passants devaient sourire, tant elle était piteuse, tant les
petites caisses à livres étiquetés étaient mesquines et sales, en se
demandant:—Quel commerce fait-on là?

Quelques moments après, le grand inconnu, qui devait assister, à dix
ans de là, l'entreprise immense mais sans base, des Saint-simoniens,
sortit très-bien vêtu, sourit aux deux journalistes, et se dirigea vers
le passage des Panoramas avec eux, pour y compléter sa toilette en se
faisant cirer ses bottes.

—Quand on voit entrer Samanon chez un libraire, chez un marchand de
papier ou chez un imprimeur, ils sont perdus, dit l'artiste aux deux
écrivains. Samanon est alors comme un croque-mort qui vient prendre
mesure d'une bière.

—Tu n'escompteras plus tes billets, dit alors Étienne à Lucien.

—Là où Samanon refuse, dit l'inconnu, personne n'accepte, car il
est l'_ultima ratio_! C'est un des _moutons_ de Gigonnet, de Palma,
Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui nagent sur la place de
Paris, et avec lesquels tout homme dont la fortune est à faire doit tôt
ou tard se rencontrer.

—Si tu ne peux pas escompter tes billets à cinquante pour cent, reprit
Étienne, il faut les échanger contre des écus.

—Comment?

—Donne-les à Coralie, elle les présentera chez Camusot.—Tu te
révoltes, reprit Lousteau que Lucien arrêta en faisant un bond. Quel
enfantillage! Peux-tu mettre en balance ton avenir et une semblable
niaiserie?

—Je vais toujours porter cet argent à Coralie, dit Lucien.

—Autre sottise! s'écria Lousteau. Tu n'apaiseras rien avec quatre cents
francs là où il en faut quatre mille. Gardons de quoi nous griser en
cas de perte, et joue!

—Le conseil est bon, dit le grand inconnu.

A quatre pas de Frascati, ces paroles eurent une vertu magnétique.
Les deux amis renvoyèrent leur cabriolet et montèrent au jeu. D'abord
ils gagnèrent trois mille francs, revinrent à cinq cents, regagnèrent
trois mille sept cents francs; puis ils retombèrent à cent sous, se
retrouvèrent à deux mille francs, et les risquèrent sur Pair, pour
les doubler d'un seul coup; Pair n'avait pas passé depuis cinq coups,
ils y pontèrent la somme; Impair sortit encore. Lucien et Lousteau
dégringolèrent alors par l'escalier de ce pavillon célèbre, après
avoir consumé deux heures en émotions dévorantes. Ils avaient gardé
cent francs. Sur les marches du petit péristyle à deux colonnes qui
soutenaient extérieurement une petite marquise en tôle que plus d'un
œil a contemplée avec amour ou désespoir, Lousteau dit en voyant le
regard enflammé de Lucien:—Ne mangeons que cinquante francs.

Les deux journalistes remontèrent. En une heure, ils arrivèrent à mille
écus; ils mirent les mille écus sur Rouge, qui avait passé cinq fois,
en se fiant au hasard auquel ils devaient leur perte précédente. Noir
sortit. Il était six heures.

—Ne mangeons que vingt-cinq francs, dit Lucien.

Cette nouvelle tentative dura peu, les vingt-cinq francs furent
perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingt-cinq
francs sur le chiffre de son âge, et gagna: rien ne peut dépeindre
le tremblement de sa main quand il prit le râteau pour retirer les
écus que le banquier jeta. Il donna dix louis à Lousteau et lui
dit:—Sauve-toi chez Véry!

Lousteau comprit Lucien et alla commander le dîner.

Lucien, resté seul au jeu, porta ses trente louis sur Rouge et gagna.
Enhardi par la voix secrète qu'entendent parfois les joueurs, il laissa
le tout sur Rouge et gagna; son ventre devint alors un brasier! Malgré
la voix, il reporta les cent vingt louis sur Noir et perdit. Il sentit
alors en lui la sensation délicieuse qui succède, chez les joueurs, à
leurs horribles agitations, quand, n'ayant plus rien à risquer, ils
rentrent dans la vie réelle et quittent le palais ardent où se passent
leurs rêves fugaces. Il rejoignit Lousteau chez Véry où il se rua,
selon l'expression de La Fontaine, en cuisine, et noya ses soucis dans
le vin. A neuf heures, il était si complétement gris, qu'il ne comprit
pas pourquoi sa portière de la rue de Vendôme le renvoyait rue de la
Lune.

—Mademoiselle Coralie a quitté son appartement et s'est installée dans
la maison dont l'adresse est écrite sur ce papier.

Lucien, trop ivre pour s'étonner de quelque chose, remonta dans le
fiacre qui l'avait amené, se fit conduire rue de la Lune, et se dit à
lui-même des calembours sur le nom de la rue. Pendant cette matinée,
la faillite du Panorama-Dramatique avait éclaté. L'actrice effrayée
s'était empressée de vendre tout son mobilier du consentement de ses
créanciers au petit père Cardot qui, pour ne pas changer la destination
de cet appartement, y mit Florentine. Coralie avait tout payé, tout
liquidé et satisfait le propriétaire. Pendant le temps que prit cette
opération, qu'elle appelait _une lessive_, Bérénice garnissait, des
meubles indispensables achetés d'occasion, un petit appartement de
trois pièces, au quatrième étage d'une maison rue de la Lune, à deux
pas du Gymnase. Coralie y attendait Lucien, ayant sauvé de toutes ses
splendeurs son amour sans souillure et un sac de douze cents francs.
Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Coralie et à Bérénice.

—Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans ses
bras. Bérénice saura bien négocier tes billets à Braulard.

Le lendemain matin, Lucien s'éveilla dans les joies enchanteresses
que lui prodigua Coralie. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse,
comme pour compenser par les plus riches trésors du cœur l'indigence
de son nouveau ménage. Elle était ravissante de beauté, ses cheveux
échappés de dessous un foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux
rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui entra par
les fenêtres pour dorer cette charmante misère. La chambre, encore
décente, était tendue d'un papier vert d'eau à bordure rouge, ornée de
deux glaces, l'une à la cheminée, l'autre au-dessus de la commode. Un
tapis d'occasion, acheté par Bérénice de ses deniers, malgré les ordres
de Coralie, déguisait le carreau nu et froid du plancher. La garde-robe
des deux amants tenait dans une armoire à glace et dans la commode.
Les meubles d'acajou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice
avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre
couverts en argent et six petites cuillers. La salle à manger, qui se
trouvait avant la chambre à coucher, ressemblait à celle du ménage
d'un employé à douze cents francs. La cuisine faisait face au palier.
Au-dessus Bérénice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait
pas à plus de cent écus. Cette horrible maison avait une fausse porte
cochère. Le portier logeait dans un des vantaux condamné, percé d'un
croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Cette ruche
s'appelle une maison de produit en style de notaire. Lucien aperçut un
bureau, un fauteuil, de l'encre, des plumes et du papier. La gaieté
de Bérénice qui comptait sur le début de Coralie au Gymnase, celle de
l'actrice qui regardait son rôle, un cahier de papier noué avec un bout
de faveur bleue, chassèrent les inquiétudes et la tristesse du poète
dégrisé.

—Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cette dégringolade, nous
nous en tirerons, dit-il. Après tout, nous avons quatre mille cinq
cents francs devant nous! Je vais exploiter ma nouvelle position dans
les journaux royalistes. Demain, nous inaugurons le Réveil, je me
connais maintenant en journalisme, j'en ferai!

Coralie, qui ne vit que de l'amour dans ces paroles, baisa les lèvres
qui les avaient prononcées. En ce moment, Bérénice avait mis la table
auprès du feu, et venait de servir un modeste déjeuner composé d'œufs
brouillés, de deux côtelettes et de café à la crème. On frappa. Trois
amis sincères, d'Arthez, Léon Giraud et Michel Chrestien apparurent aux
yeux étonnés de Lucien qui vivement touché leur offrit de partager son
déjeuner.

—Non, dit d'Arthez. Nous venons pour des affaires plus sérieuses que
de simples consolations, car nous savons tout, nous revenons de la rue
de Vendôme. Vous connaissez mes opinions, Lucien. Dans toute autre
circonstance, je me réjouirais de vous voir adoptant mes convictions
politiques; mais, dans la situation où vous vous êtes mis en écrivant
aux journaux libéraux, vous ne sauriez passer dans les rangs des Ultras
sans flétrir à jamais votre caractère et souiller votre existence. Nous
venons vous conjurer au nom de notre amitié, quelque affaiblie qu'elle
soit, de ne pas vous entacher ainsi. Vous avez attaqué les Romantiques,
la Droite et le Gouvernement; vous ne pouvez pas maintenant défendre le
Gouvernement, la Droite et les Romantiques.

—Les raisons qui me font agir sont tirées d'un ordre de pensées
supérieur, la fin justifiera tout, dit Lucien.

—Vous ne comprenez peut-être pas la situation dans laquelle nous
sommes, lui dit Léon Giraud. Le Gouvernement, la Cour, les Bourbons,
le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre dans une
expression générale, le système opposé au système constitutionnel,
et qui se divise en plusieurs fractions toutes divergentes dès qu'il
s'agit des moyens à prendre pour étouffer la Révolution, est au
moins d'accord sur la nécessité de supprimer la Presse. La fondation
du Réveil, de la Foudre, du Drapeau blanc, tous journaux destinés
à répondre aux calomnies, aux injures, aux railleries de la presse
libérale, que je n'approuve pas en ceci, car cette méconnaissance de
la grandeur de notre sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits
à publier un journal digne et grave dont l'influence sera dans peu de
temps respectable et sentie, imposante et digne, dit-il en faisant
une parenthèse; eh! bien, cette artillerie royaliste et ministérielle
est un premier essai de représailles, entrepris pour rendre aux
Libéraux trait pour trait, blessure pour blessure. Que croyez-vous
qu'il arrivera, Lucien? Les abonnés sont en majorité du Côté Gauche.
Dans la Presse, comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des
gros bataillons! Vous serez des infâmes, des menteurs, des ennemis
du peuple; les autres seront des défenseurs de la patrie, des gens
honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et plus perfides que
vous, peut-être. Ce moyen augmentera l'influence pernicieuse de la
Presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises.
L'injure et la personnalité deviendront un de ses droits publics,
adopté pour le profit des abonnés et passé en force de chose jugée
par un usage réciproque. Quand le mal se sera révélé dans toute son
étendue, les lois restrictives et prohibitives, la Censure, mise à
propos de l'assassinat du duc de Berry et levée depuis l'ouverture des
Chambres, reviendra. Savez-vous ce que le peuple français conclura de
ce débat? il admettra les insinuations de la presse libérale, il croira
que les Bourbons veulent attaquer les résultats matériels et acquis de
la Révolution, il se lèvera quelque beau jour et chassera les Bourbons.
Non-seulement vous salissez votre vie, mais vous serez un jour dans le
parti vaincu. Vous êtes trop jeune, trop nouveau venu dans la Presse;
vous en connaissez trop peu les ressorts secrets, les rubriques; vous
y avez excité trop de jalousie, pour résister au _tolle_ général qui
s'élèvera contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné
par la fureur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la
fièvre; seulement leur fièvre a passé, des actions brutales de 1815 et
1816, dans les idées, dans les luttes orales de la Chambre et dans les
débats de la Presse.

—Mes amis, dit Lucien, je ne suis pas l'étourdi, le poète que vous
voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai conquis
un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peut me donner.
Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite.

—Nous te couperons... les cheveux, dit en riant Michel Chrestien.

—J'aurai des enfants alors, répondit Lucien, et me couper la tête, ce
sera ne rien couper.

Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations
avec le grand monde avaient développé au plus haut degré l'orgueil
nobiliaire et les vanités aristocratiques. Le poète voyait, avec raison
d'ailleurs, une immense fortune dans sa beauté, dans son esprit appuyés
du nom et du titre de comte de Rubempré. Madame d'Espard, madame de
Bargeton et madame de Montcornet le tenaient par ce fil comme un
enfant tient un hanneton. Lucien ne volait plus que dans un cercle
déterminé. Ces mots: «Il est des nôtres, il pense bien!» dits trois
jours auparavant dans les salons de mademoiselle des Touches, l'avaient
enivré, ainsi que les félicitations qu'il avait reçues des ducs de
Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu, de Rastignac, de Blondet,
de la belle duchesse de Maufrigneuse, du comte d'Esgrignon, de des
Lupeaulx, des gens les plus influents et les mieux en cour du parti
royaliste.

—Allons! tout est dit, répliqua d'Arthez. Il te sera plus difficile
qu'à tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre estime. Tu
souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras méprisé par
ceux-là même à qui tu te seras dévoué.

Les trois amis dirent adieu à Lucien sans lui tendre amicalement la
main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste.

—Eh! laisse donc ces niais-là, dit Coralie en sautant sur les genoux de
Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou, ils prennent
la vie au sérieux, et la vie est une plaisanterie. D'ailleurs tu seras
comte Lucien de Rubempré. Je ferai, s'il le faut, des agaceries à la
chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de des Lupeaulx,
qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que, quand il te
faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, tu aurais le cadavre
de Coralie!

Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des
collaborateurs du Réveil. Ce nom fut annoncé comme une conquête dans
le prospectus, distribué par les soins du ministère à cent mille
exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, chez
Robert, à deux pas de Frascati, et auquel assistaient les coryphées
de la presse royaliste: Martinville, Auger, Destains et une foule
d'auteurs encore vivants qui, dans ce temps-là, _faisaient de la
monarchie et de la religion_, selon une expression consacrée.

—Nous allons leur en donner, aux libéraux! dit Hector Merlin.

—Messieurs! répondit Nathan qui s'enrôla sous cette bannière en jugeant
bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorité dans
l'exploitation du théâtre à laquelle il songeait, si nous leur faisons
la guerre, faisons-la sérieusement; ne nous tirons pas des balles
de liége! Attaquons tous les écrivains classiques et libéraux sans
distinction d'âge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie, et
ne faisons pas de quartier.

—Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exemplaires,
les présents, l'argent des libraires. Faisons la restauration du
journalisme.

—Bien! dit Martinville. _Justum et tenacem propositi virum!_ Soyons
implacables et mordants. Je ferai de Lafayette ce qu'il est: Gilles
Premier!

—Moi, dit Lucien, je me charge des héros du _Constitutionnel_, du
sergent Mercier, des Œuvres complètes de monsieur Jouy, des illustres
orateurs de la Gauche!

Une guerre à mort fut résolue et votée à l'unanimité, à une heure du
matin, par les rédacteurs qui noyèrent toutes leurs nuances et toutes
leurs idées dans un punch flamboyant.

—_Nous nous sommes donné une fameuse culotte monarchique et
religieuse_, dit sur le seuil de la porte un des écrivains les plus
célèbres de la littérature romantique.

Ce mot historique, révélé par un libraire qui assistait au dîner, parut
le lendemain dans le Miroir; mais la révélation fut attribuée à Lucien.
Cette défection fut le signal d'un effroyable tapage dans les journaux
libéraux, Lucien devint leur bête noire, et fut tympanisé de la plus
cruelle façon: on raconta les infortunes de ses sonnets, on apprit au
public que Dauriat aimait mieux perdre mille écus que de les imprimer,
on l'appela le poète sans sonnets!

Un matin, dans ce même journal où Lucien avait débuté si brillamment,
il lut les lignes suivantes écrites uniquement pour lui, car le public
ne pouvait guère comprendre cette plaisanterie:

  ⁂ _Si le libraire Dauriat persiste à ne pas publier les sonnets du
  futur Pétrarque français, nous agirons en ennemis généreux, nous
  ouvrirons nos colonnes à ces poèmes qui doivent être piquants, à en
  juger par celui-ci que nous communique un ami de l'auteur._

Et, sous cette terrible annonce, le poète lut ce sonnet qui le fit
pleurer à chaudes larmes.

    Une plante chétive et de louche apparence
    Surgit un beau matin dans un parterre en fleurs;
    A l'en croire, pourtant, de splendides couleurs
    Témoigneraient un jour de sa noble semence:

    On la toléra donc! Mais, par reconnaissance,
    Elle insulta bientôt ses plus brillantes sœurs,
    Qui, s'indignant enfin de ses grands airs casseurs,
    La mirent au défi de prouver sa naissance.

    Elle fleurit alors. Mais un vil baladin
    Ne fut jamais sifflé comme tout le jardin
    Honnit, siffla, railla ce calice vulgaire.

    Puis, le maître, en passant, la brisa sans pardon;
    Et le soir sur sa tombe un âne seul vint braire,
    Car ce n'était vraiment qu'un ignoble CHARDON!

Vernou parla de la passion de Lucien pour le jeu, et signala d'avance
l'Archer comme une œuvre anti-nationale où l'auteur prenait le parti
des égorgeurs catholiques contre les victimes calvinistes. En huit
jours, cette querelle s'envenima. Lucien comptait sur son ami Lousteau
qui lui devait mille francs, et avec lequel il avait eu des conventions
secrètes; mais Lousteau devint l'ennemi juré de Lucien. Voici comment.
Depuis trois mois Nathan aimait Florine et ne savait comment l'enlever
à Lousteau, pour qui d'ailleurs elle était une providence. Dans la
détresse et le désespoir où se trouvait cette actrice en se voyant sans
engagement, Nathan, le collaborateur de Lucien, vint voir Coralie, et
la pria d'offrir à Florine un rôle dans une pièce de lui, se faisant
fort de procurer un engagement conditionnel au Gymnase à l'actrice
sans théâtre. Florine, enivrée d'ambition, n'hésita pas. Elle avait eu
le temps d'observer Lousteau. Nathan était un ambitieux littéraire et
politique, un homme qui avait autant d'énergie que de besoins, tandis
que chez Lousteau les vices tuaient le vouloir. L'actrice, qui voulut
reparaître environnée d'un nouvel éclat, livra les lettres du droguiste
à Nathan, et Nathan les fit racheter par Matifat contre le sixième du
journal convoité par Finot. Florine eut alors un magnifique appartement
rue Hauteville, et prit Nathan pour protecteur à la face de tout le
journalisme et du monde théâtral. Lousteau fut si cruellement atteint
par cet événement qu'il pleura vers la fin d'un dîner que ses amis lui
donnèrent pour le consoler. Dans cette orgie, les convives trouvèrent
que Nathan avait joué son jeu. Quelques écrivains comme Finot et Vernou
savaient la passion du dramaturge pour Florine; mais, au dire de tous,
Lucien, en maquignonnant cette affaire, avait manqué aux plus saintes
lois de l'amitié. L'esprit de parti, le désir de servir ses nouveaux
amis rendaient le nouveau royaliste inexcusable.

—Nathan est emporté par la logique des passions; tandis que le grand
homme de province, comme dit Blondet, cède à des calculs! s'écria
Bixiou.

Aussi la perte de Lucien, de cet intrus, de ce petit drôle qui voulait
avaler tout le monde, fut-elle unanimement résolue et profondément
méditée. Vernou qui haïssait Lucien se chargea de ne pas le lâcher.
Pour se dispenser de payer mille écus à Lousteau, Finot accusa Lucien
de l'avoir empêché de gagner cinquante mille francs en donnant à
Nathan le secret de l'opération contre Matifat. Nathan, conseillé par
Florine, s'était ménagé l'appui de Finot en lui vendant son _petit
sixième_ pour quinze mille francs. Lousteau, qui perdait ses mille
écus, ne pardonna pas à Lucien cette lésion énorme de ses intérêts.
Les blessures d'amour-propre deviennent incurables quand l'oxyde
d'argent y pénètre. Aucune expression, aucune peinture ne peut rendre
la rage qui saisit les écrivains quand leur amour-propre souffre,
ni l'énergie qu'ils trouvent au moment où ils se sentent piqués par
les flèches empoisonnées de la raillerie. Ceux dont l'énergie et la
résistance sont stimulées par l'attaque, succombent promptement. Les
gens calmes et dont le thème est fait d'après le profond oubli dans
lequel tombe un article injurieux, ceux-là déploient le vrai courage
littéraire. Ainsi les faibles, au premier coup d'œil, paraissent être
les forts; mais leur résistance n'a qu'un temps. Pendant les premiers
quinze jours, Lucien enragé fit pleuvoir une grêle d'articles dans les
journaux royalistes où il partagea le poids de la critique avec Hector
Merlin. Tous les jours sur la brèche du _Réveil_, il fit feu de tout
son esprit, appuyé d'ailleurs par Martinville, le seul qui le servît
sans arrière-pensée, et qu'on ne mit pas dans le secret des conventions
signées par des plaisanteries après boire, ou aux Galeries-de-Bois
chez Dauriat, et dans les coulisses de théâtre, entre les journalistes
des deux partis que la camaraderie unissait secrètement. Quand Lucien
allait au foyer du Vaudeville, il n'était plus traité en ami, les
gens de son parti lui donnaient seuls la main; tandis que Nathan,
Hector Merlin, Théodore Gaillard fraternisaient sans honte avec
Finot, Lousteau, Vernou et quelques-uns de ces journalistes décorés
du surnom de _bons enfants_. A cette époque, le foyer du Vaudeville
était le chef-lieu des médisances littéraires, une espèce de boudoir
où venaient des gens de tous les partis, des hommes politiques et des
magistrats. Après une réprimande faite en certaine Chambre du Conseil,
le président, qui avait reproché à l'un de ses collègues de balayer les
coulisses de sa simarre, se trouva simarre à simarre avec le réprimandé
dans le foyer du Vaudeville. Lousteau finit par y donner la main à
Nathan. Finot y venait presque tous les soirs. Quand Lucien avait le
temps, il y étudiait les dispositions de ses ennemis, et ce malheureux
enfant voyait toujours en eux une implacable froideur.

En ce temps, l'esprit de parti engendrait des haines bien plus
sérieuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Aujourd'hui, à la longue,
tout s'est amoindri par une trop grande tension des ressorts.
Aujourd'hui, la critique, après avoir immolé le livre d'un homme,
lui tend la main. La victime doit embrasser le sacrificateur sous
peine d'être passé par les verges de la plaisanterie. En cas de refus,
un écrivain passe pour être insociable, mauvais coucheur, pétri
d'amour-propre, inabordable, haineux, rancuneux. Aujourd'hui, quand
un auteur a reçu dans le dos les coups de poignard de la trahison,
quand il a évité les piéges tendus avec une infâme hypocrisie, essuyé
les plus mauvais procédés, il entend ses assassins lui souhaitant
le bonjour, et manifestant des prétentions à son estime, voire même
à son amitié. Tout s'excuse et se justifie à une époque où l'on a
transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus.
La camaraderie est devenue la plus sainte des libertés. Les chefs des
opinions les plus contraires se parlent à mots émoussés, à pointes
courtoises. Dans ce temps, si tant est qu'on s'en souvienne, il y
avait du courage pour certains écrivains royalistes et pour quelques
écrivains libéraux, à se trouver dans le même théâtre. On entendait
les provocations les plus haineuses. Les regards étaient chargés comme
des pistolets, la moindre étincelle pouvait faire partir le coup d'une
querelle. Qui n'a pas surpris des imprécations chez son voisin, à
l'entrée de quelques hommes plus spécialement en butte aux attaques
respectives des deux partis? Il n'y avait alors que deux partis, les
Royalistes et les Libéraux, les Romantiques et les Classiques, la même
haine sous deux formes, une haine qui faisait comprendre les échafauds
de la Convention. Lucien, devenu royaliste et romantique forcené, de
libéral et de voltairien enragé qu'il avait été dès son début, se
trouva donc sous le poids des inimitiés qui planaient sur la tête de
l'homme le plus abhorré des Libéraux à cette époque, de Martinville, le
seul qui le défendît et l'aimât. Cette solidarité nuisit à Lucien. Les
partis sont ingrats envers leurs vedettes, ils abandonnent volontiers
leurs enfants perdus. Surtout en politique, il est nécessaire à ceux
qui veulent parvenir d'aller avec le gros de l'armée. La principale
méchanceté des petits journaux fut d'accoupler Lucien et Martinville.
Le Libéralisme les jeta dans les bras l'un de l'autre. Cette amitié,
fausse ou vraie, leur valut à tous deux des articles écrits avec du
fiel par Félicien au désespoir des succès de Lucien dans le grand
monde, et qui croyait, comme tous les anciens camarades du poète, à sa
prochaine élévation. La prétendue trahison du poète fut alors envenimée
et embellie des circonstances les plus aggravantes. Lucien fut nommé
le petit Judas, et Martinville le grand Judas, car Martinville était,
à tort ou à raison, accusé d'avoir livré le pont du Pecq aux armées
étrangères. Lucien répondit en riant à des Lupeaulx que, quant à lui,
sûrement il avait livré le pont aux ânes. Le luxe de Lucien, quoique
creux et fondé sur des espérances, révoltait ses amis qui ne lui
pardonnaient ni son équipage à bas, car pour eux il roulait toujours,
ni ses splendeurs de la rue de Vendôme. Tous sentaient instinctivement
qu'un homme jeune et beau, spirituel et corrompu par eux, allait
arriver à tout; aussi pour le renverser employèrent-ils tous les moyens.

Quelques jours avant le début de Coralie au Gymnase, Lucien vint bras
dessus, bras dessous, avec Hector Merlin, au foyer du Vaudeville.
Merlin grondait son ami d'avoir servi Nathan dans l'affaire de Florine.

—Vous vous êtes fait, de Lousteau et de Nathan, deux ennemis mortels.
Je vous avais donné de bons conseils et vous n'en avez point profité.
Vous avez distribué l'éloge et répandu le bienfait, vous serez
cruellement puni de vos bonnes actions. Florine et Coralie ne vivront
jamais en bonne intelligence en se trouvant sur la même scène: l'une
voudra l'emporter sur l'autre. Vous n'avez que nos journaux pour
défendre Coralie. Nathan, outre l'avantage que lui donne son métier de
faiseur de pièces, dispose des journaux libéraux dans la question des
théâtres, et il est dans le journalisme depuis un peu plus de temps que
vous.

Cette phrase répondait à des craintes secrètes de Lucien, qui ne
trouvait ni chez Nathan, ni chez Gaillard, la franchise à laquelle
il avait droit; mais il ne pouvait pas se plaindre, il était si
fraîchement converti! Gaillard accablait Lucien en lui disant que les
nouveaux-venus devaient donner pendant long-temps des gages avant que
leur parti pût se fier à eux. Le poète rencontrait dans l'intérieur des
journaux royalistes et ministériels une jalousie à laquelle il n'avait
pas songé, la jalousie qui se déclare entre tous les hommes en présence
d'un gâteau quelconque à partager, et qui les rend comparables à des
chiens se disputant une proie: ils offrent alors les mêmes grondements,
les mêmes attitudes, les mêmes caractères. Ces écrivains se jouaient
mille mauvais tours secrets pour se nuire les uns aux autres auprès
du pouvoir, ils s'accusaient de tiédeur; et, pour se débarrasser
d'un concurrent, ils inventaient les machines les plus perfides. Les
libéraux n'avaient aucun sujet de débats intestins en se trouvant loin
du pouvoir et de ses grâces. En entrevoyant cet inextricable lacis
d'ambitions, Lucien n'eut pas assez de courage pour tirer l'épée afin
d'en couper les nœuds, et ne se sentit pas la patience de les démêler,
il ne pouvait être ni l'Arétin, ni le Beaumarchais, ni le Fréron de
son époque, il s'en tint à son unique désir: avoir son ordonnance, en
comprenant que cette restauration lui vaudrait un beau mariage. Sa
fortune ne dépendrait plus alors que d'un hasard auquel aiderait sa
beauté. Lousteau, qui lui avait marqué tant de confiance, avait son
secret, le journaliste savait où blesser à mort le poète d'Angoulême;
aussi le jour où Merlin l'amenait au Vaudeville, Étienne avait-il
préparé pour Lucien un piége horrible où cet enfant devait se prendre
et succomber.

—Voilà notre beau Lucien, dit Finot en traînant des Lupeaulx avec
lequel il causait devant Lucien dont il prit la main avec les
décevantes chatteries de l'amitié. Je ne connais pas d'exemples d'une
fortune aussi rapide que la sienne, dit Finot en regardant tour à tour
Lucien et le maître des requêtes. A Paris, la fortune est de deux
espèces: il y a la fortune matérielle, l'argent que tout le monde peut
ramasser, et la fortune morale, les relations, la position, l'accès
dans un certain monde inabordable pour certaines personnes, quelle que
soit leur fortune matérielle, et mon ami.....

—Notre ami, dit des Lupeaulx en jetant à Lucien un caressant regard.

—Notre ami, reprit Finot en tapotant la main de Lucien entre les
siennes, a fait sous ce rapport une brillante fortune. A la vérité,
Lucien a plus de moyens, plus de talent, plus d'esprit que tous ses
envieux, puis il est d'une beauté ravissante; ses anciens amis ne lui
pardonnent pas ses succès, ils disent qu'il a eu du bonheur.

—Ces bonheurs-là, dit des Lupeaulx, n'arrivent jamais aux sots ni aux
incapables. Hé! peut-on appeler du bonheur, le sort de Bonaparte? il
y avait eu vingt généraux en chef avant lui pour commander les armées
d'Italie, comme il y a cent jeunes gens en ce moment qui voudraient
pénétrer chez mademoiselle des Touches, que déjà dans le monde on vous
donne pour femme, mon cher! dit des Lupeaulx en frappant sur l'épaule
de Lucien. Ah! vous êtes en grande faveur. Madame d'Espard, madame
de Bargeton et madame de Montcornet sont folles de vous. N'êtes-vous
pas ce soir de la soirée de madame Firmiani, et demain du raout de la
duchesse de Grandlieu?

—Oui, dit Lucien.

—Permettez-moi de vous présenter un jeune banquier, monsieur du Tillet,
un homme digne de vous, il a su faire une belle fortune et en peu de
temps.

Lucien et du Tillet se saluèrent, entrèrent en conversation, et le
banquier invita Lucien à dîner. Finot et des Lupeaulx, deux hommes
d'une égale profondeur et qui se connaissaient assez pour demeurer
toujours amis, parurent continuer une conversation commencée, ils
laissèrent Lucien, Merlin, du Tillet et Nathan causant ensemble, et se
dirigèrent vers un des divans qui meublaient le foyer du Vaudeville.

—Ah çà, mon cher ami, dit Finot à des Lupeaulx, dites-moi la vérité?
Lucien est-il sérieusement protégé, car il est devenu la bête noire de
tous mes rédacteurs; et, avant de favoriser leur conspiration, j'ai
voulu vous consulter pour savoir s'il ne vaut pas mieux la déjouer et
le servir.

Ici le maître des requêtes et Finot se regardèrent pendant une légère
pause avec une profonde attention.

—Comment, mon cher, dit des Lupeaulx, pouvez-vous imaginer que la
marquise d'Espard, Châtelet et madame de Bargeton qui a fait nommer le
baron préfet de la Charente et comte afin de rentrer triomphalement
à Angoulême, pardonnent à Lucien ses attaques? elles l'ont jeté dans
le parti royaliste afin de l'annuler. Aujourd'hui, tous cherchent des
motifs pour refuser ce qu'on a promis à cet enfant; trouvez-en? vous
aurez rendu le plus immense service à ces deux femmes: un jour ou
l'autre, elles s'en souviendront. J'ai le secret de ces deux dames,
elles haïssent ce petit bonhomme à un tel point qu'elles m'ont surpris.
Ce Lucien pouvait se débarrasser de sa plus cruelle ennemie, madame de
Bargeton, en ne cessant ses attaques qu'à des conditions que toutes les
femmes aiment à exécuter, vous comprenez? il est beau, il est jeune, il
aurait noyé cette haine dans des torrents d'amour, il devenait alors
comte de Rubempré, la seiche lui aurait obtenu quelque place dans
la maison du roi, des sinécures! Lucien était un très-joli lecteur
pour Louis XVIII, il eût été bibliothécaire je ne sais où, maître des
requêtes pour rire, directeur de quelque chose aux Menus-Plaisirs. Ce
petit sot a manqué son coup. Peut-être est-ce là ce qu'on ne lui a
point pardonné. Au lieu d'imposer des conditions, il en a reçu. Le jour
où Lucien s'est laissé prendre à la promesse de l'ordonnance, le baron
Châtelet a fait un grand pas. Coralie a perdu cet enfant-là. S'il
n'avait pas eu l'actrice pour maîtresse, il aurait revoulu la seiche,
et il l'aurait eue.

—Ainsi nous pouvons l'abattre, dit Finot.

—Par quel moyen, demanda négligemment des Lupeaulx qui voulait se
prévaloir de ce service auprès de la marquise d'Espard.

—Il a un marché qui l'oblige à travailler au petit journal de Lousteau,
nous lui ferons d'autant mieux faire des articles qu'il est sans le
sou. Si le Garde-des-Sceaux se sent chatouillé par un article plaisant
et qu'on lui prouve que Lucien en est l'auteur, il le regardera comme
un homme indigne des bontés du roi. Pour faire perdre un peu la tête
à ce grand homme de province, nous avons préparé la chute de Coralie:
il verra sa maîtresse sifflée et sans rôles. Une fois l'ordonnance
indéfiniment suspendue, nous plaisanterons alors notre victime sur ses
prétentions aristocratiques, nous parlerons de sa mère accoucheuse,
de son père apothicaire. Lucien n'a qu'un courage d'épiderme, il
succombera, nous le renverrons d'où il vient. Nathan m'a fait vendre
par Florine le sixième de la Revue que possédait Matifat, j'ai pu
acheter la part du papetier, je suis seul avec Dauriat; nous pouvons
nous entendre, vous et moi, pour absorber ce journal au profit de
la Cour. Je n'ai protégé Florine et Nathan qu'à la condition de la
restitution de _mon_ sixième, ils me l'ont vendu, je dois les servir;
mais, auparavant, je voulais connaître les chances de Lucien...

—Vous êtes digne de votre nom, dit des Lupeaulx en riant. Allez! j'aime
les gens de votre sorte...

—Eh! bien, vous pouvez faire avoir à Florine un engagement définitif?
dit Finot au maître des requêtes.

—Oui; mais débarrassez-nous de Lucien, car Rastignac et de Marsay ne
veulent plus entendre parler de lui.

—Dormez en paix, dit Finot. Nathan et Merlin auront toujours des
articles que Gaillard aura promis de faire passer, Lucien ne pourra pas
donner une ligne, nous lui couperons ainsi les vivres. Il n'aura que le
journal de Martinville pour se défendre et défendre Coralie: un journal
contre tous, il est impossible de résister.

—Je vous dirai les endroits sensibles du ministre; mais livrez-moi le
manuscrit de l'article que vous aurez fait faire à Lucien, répondit des
Lupeaulx qui se garda bien de dire à Finot que l'ordonnance promise à
Lucien était une plaisanterie.

Des Lupeaulx quitta le foyer. Finot vint à Lucien; et, de ce ton de
bonhomie auquel se sont pris tant de gens, il expliqua comment il ne
pouvait renoncer à la rédaction qui lui était due. Finot reculait à
l'idée d'un procès qui ruinerait les espérances que son ami voyait dans
le parti royaliste. Finot aimait les hommes assez forts pour changer
hardiment d'opinion. Lucien et lui, ne devaient-ils pas se rencontrer
dans la vie, n'auraient-ils pas l'un et l'autre mille petits services
à se rendre? Lucien avait besoin d'un homme sûr dans le parti libéral
pour faire attaquer les ministériels ou les ultras qui se refuseraient
à le servir.

—Si l'on se joue de vous, comment ferez-vous? dit Finot en terminant.
Si quelque ministre, croyant vous avoir attaché par le licou de votre
apostasie, ne vous redoute plus et vous envoie promener, ne vous
faudra-t-il pas lui lancer quelques chiens pour le mordre aux mollets?
Eh! bien, vous êtes brouillé à mort avec Lousteau qui demande votre
tête. Félicien et vous, vous ne vous parlez plus. Moi seul, je vous
reste! Une des lois de mon métier est de vivre en bonne intelligence
avec les hommes vraiment forts. Vous pourrez me rendre, dans le monde
où vous allez, l'équivalent des services que je vous rendrai dans la
Presse. Mais les affaires avant tout! envoyez-moi des articles purement
littéraires, ils ne vous compromettront pas, et vous aurez exécuté nos
conventions.

Lucien ne vit que de l'amitié mêlée à de savants calculs dans les
propositions de Finot dont la flatterie et celle de des Lupeaulx
l'avaient mis en belle humeur: il remercia Finot!

Dans la vie des ambitieux et de tous ceux qui ne peuvent parvenir qu'à
l'aide des hommes et des choses, par un plan de conduite plus ou moins
bien combiné, suivi, maintenu, il se rencontre un cruel moment où je
ne sais quelle puissance les soumet à de rudes épreuves: tout manque à
la fois, de tous côtés les fils rompent ou s'embrouillent, le malheur
apparaît sur tous les points. Quand un homme perd la tête au milieu de
ce désordre moral, il est perdu. Les gens qui savent résister à cette
première révolte des circonstances, qui se roidissent en laissant
passer la tourmente, qui se sauvent en gravissant par un épouvantable
effort la sphère supérieure, sont les hommes réellement forts. Tout
homme, à moins d'être né riche, a donc ce qu'il faut appeler sa fatale
semaine. Pour Napoléon, cette semaine fut la retraite de Moscou. Ce
cruel moment était venu pour Lucien. Tout s'était trop heureusement
succédé pour lui dans le monde et dans la littérature; il avait été
trop heureux, il devait voir les hommes et les choses se tourner
contre lui. La première douleur fut la plus vive et la plus cruelle
de toutes, elle l'atteignit là où il se croyait invulnérable, dans
son cœur et dans son amour. Coralie pouvait n'être pas spirituelle;
mais douée d'une belle âme, elle avait la faculté de la mettre en
dehors par ces mouvements soudains qui font les grandes actrices. Ce
phénomène étrange, tant qu'il n'est pas devenu comme une habitude par
un long usage, est soumis aux caprices du caractère, et souvent à une
admirable pudeur qui domine les actrices encore jeunes. Intérieurement
naïve et timide, en apparence hardie et leste comme doit être une
comédienne, Coralie encore aimante éprouvait une réaction de son cœur
de femme sur son masque de comédienne. L'art de rendre les sentiments,
cette sublime fausseté, n'avait pas encore triomphé chez elle de la
nature. Elle était honteuse de donner au public ce qui n'appartenait
qu'à l'amour. Puis elle avait une faiblesse particulière aux femmes
vraies. Tout en se sachant appelée à régner en souveraine sur la
scène, elle avait besoin du succès. Incapable d'affronter une salle
avec laquelle elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujours
en arrivant en scène: et, alors, la froideur du public pouvait la
glacer. Cette terrible émotion lui faisait trouver dans chaque
nouveau rôle un nouveau début. Les applaudissements lui causaient une
espèce d'ivresse, inutile à son amour-propre, mais indispensable à
son courage: un murmure de désapprobation ou le silence d'un public
distrait lui ôtaient ses moyens; une salle pleine, attentive, des
regards admirateurs et bienveillants l'électrisaient; elle se mettait
alors en communication avec les qualités nobles de toutes ces âmes,
et se sentait la puissance de les élever, de les émouvoir. Ce double
effet accusait bien et la nature nerveuse et la constitution du génie,
en trahissant aussi les délicatesses et la tendresse de cette pauvre
enfant. Lucien avait fini par apprécier les trésors que renfermait
ce cœur, il avait reconnu combien sa maîtresse était jeune fille.
Inhabile aux faussetés de l'actrice, Coralie était incapable de se
défendre contre les rivalités et les manœuvres des coulisses auxquelles
s'adonnait Florine, fille aussi dangereuse, aussi dépravée déjà que
son amie était simple et généreuse. Les rôles devaient venir trouver
Coralie; elle était trop fière pour implorer les auteurs et subir leurs
déshonorantes conditions, pour se donner au premier journaliste qui la
menacerait de son amour et de sa plume. Le talent, déjà si rare dans
l'art extraordinaire du comédien, n'est qu'une condition du succès,
le talent est même long-temps nuisible s'il n'est accompagné d'un
certain génie d'intrigue qui manquait absolument à Coralie. Prévoyant
les souffrances qui attendaient son amie à son début au Gymnase, Lucien
voulut à tout prix lui procurer un triomphe. L'argent qui restait
sur le prix du mobilier vendu, celui que Lucien gagnait, tout avait
passé aux costumes, à l'arrangement de la loge, à tous les frais d'un
début. Quelques jours auparavant, Lucien fit une démarche humiliante
à laquelle il se résolut par amour: il prit les billets de Fendant et
Cavalier, se rendit rue des Bourdonnais au Cocon d'or pour en proposer
l'escompte à Camusot. Le poète n'était pas encore tellement corrompu
qu'il pût aller froidement à cet assaut. Il laissa bien des douleurs
sur le chemin, il le pava des plus terribles pensées en se disant
alternativement: oui!—non! Mais il arriva néanmoins au petit cabinet
froid, noir, éclairé par une cour intérieure, où siégeait gravement
non plus l'amoureux de Coralie, le débonnaire, le fainéant, le
libertin, l'incrédule Camusot qu'il connaissait; mais le sérieux père
de famille, le négociant poudré de ruses et de vertus, masqué de la
pruderie judiciaire d'un magistrat du Tribunal de commerce, et défendu
par la froideur patronale d'un chef de maison, entouré de commis, de
caissiers, de cartons verts, de factures et d'échantillons, bardé de
sa femme, accompagné d'une fille simplement mise. Lucien frémit de
la tête aux pieds en l'abordant, car le digne négociant lui jeta le
regard insolemment indifférent qu'il avait déjà vu dans les yeux des
escompteurs.

—Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si vous vouliez me
les prendre, monsieur? dit-il en se tenant debout auprès du négociant
assis.

—Vous m'avez pris quelque chose, monsieur, dit Camusot, je m'en
souviens.

Là, Lucien expliqua la situation de Coralie, à voix basse et en
parlant à l'oreille du marchand de soieries, qui put entendre les
palpitations du poète humilié. Il n'était pas dans les intentions de
Camusot que Coralie éprouvât une chute. En écoutant, le négociant
regardait les signatures et sourit, il était Juge au Tribunal de
commerce, il connaissait la situation des libraires. Il donna quatre
mille cinq cents francs à Lucien, à la condition de mettre dans son
endos _valeur reçue en soieries_. Lucien alla sur-le-champ voir
Braulard et fit très-bien les choses avec lui pour assurer à Coralie
un beau succès. Braulard promit de venir et vint à la répétition
générale afin de convenir des endroits où ses romains déploieraient
leurs battoirs de chair, et enlèveraient le succès. Lucien remit le
reste de son argent à Coralie en lui cachant sa démarche auprès de
Camusot; il calma les inquiétudes de l'actrice et de Bérénice, qui
déjà ne savaient comment faire aller le ménage. Martinville, un des
hommes de ce temps qui connaissaient le mieux le théâtre, était venu
plusieurs fois faire répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu
de plusieurs rédacteurs royalistes la promesse d'articles favorables,
il ne soupçonnait donc pas le malheur. La veille du début de Coralie,
il arriva quelque chose de funeste à Lucien. Le livre de d'Arthez
avait paru. Le rédacteur en chef du journal d'Hector Merlin donna
l'ouvrage à Lucien comme à l'homme le plus capable d'en rendre compte:
il devait sa fatale réputation en ce genre aux articles qu'il avait
faits sur Nathan. Il y avait du monde au bureau, tous les rédacteurs
s'y trouvaient. Martinville y était venu s'entendre sur un point de
la polémique générale adoptée par les journaux royalistes contre les
journaux libéraux. Nathan, Merlin, tous les collaborateurs du _Réveil_
s'y entretenaient de l'influence du journal semi-hebdomadaire de Léon
Giraud, influence d'autant plus pernicieuse que le langage en était
prudent, sage et modéré. On commençait à parler du Cénacle de la rue
des Quatre-Vents, on l'appelait une Convention. Il avait été décidé
que les journaux royalistes feraient une guerre à mort et systématique
à ces dangereux adversaires, qui devinrent en effet les metteurs en
œuvre de la Doctrine, cette fatale secte qui renversa les Bourbons,
dès le jour où la plus mesquine des vengeances amena le plus brillant
écrivain royaliste à s'allier avec elle. D'Arthez, dont les opinions
absolutistes étaient inconnues, enveloppé dans l'anathème prononcé sur
le Cénacle, allait être la première victime. Son livre devait être
_échiné_, selon le mot classique. Lucien refusa de faire l'article. Ce
refus excita le plus violent scandale parmi les hommes considérables du
parti royaliste venus à ce rendez-vous. On déclara nettement à Lucien
qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté; s'il ne lui convenait
pas d'appartenir à la monarchie et à la religion, il pouvait retourner
à son premier camp: Merlin et Martinville le prirent à part et lui
firent amicalement observer qu'il livrait Coralie à la haine que les
journaux libéraux lui avaient vouée, et qu'elle n'aurait plus les
journaux royalistes et ministériels pour se défendre. L'actrice allait
donner lieu sans doute à une polémique ardente qui lui vaudrait cette
renommée après laquelle soupirent toutes les femmes de théâtre.

—Vous n'y connaissez rien, lui dit Martinville, elle jouera pendant
trois mois au milieu des feux croisés de nos articles, et trouvera
trente mille francs en province dans ses trois mois de congé. Pour un
de ces scrupules qui vous empêcheront d'être un homme politique, et
qu'on doit fouler aux pieds, vous allez tuer Coralie et votre avenir,
vous jetez votre gagne-pain.

Lucien se vit forcé d'opter entre d'Arthez et Coralie: sa maîtresse
était perdue s'il n'égorgeait pas d'Arthez dans le grand journal et
dans le _Réveil_. Le pauvre poète revint chez lui, la mort dans l'âme;
il s'assit au coin du feu dans sa chambre et lut ce livre, l'un des
plus beaux de la littérature moderne. Il laissa des larmes de page en
page, il hésita long-temps, mais enfin il écrivit un article moqueur,
comme il savait si bien en faire, il prit ce livre comme les enfants
prennent un bel oiseau pour le déplumer et le martyriser. Sa terrible
plaisanterie était de nature à nuire au livre. En relisant cette belle
œuvre, tous les bons sentiments de Lucien se réveillèrent: il traversa
Paris à minuit, arriva chez d'Arthez, vit à travers les vitres trembler
la chaste et timide lueur qu'il avait si souvent regardée avec les
sentiments d'admiration que méritait la noble constance de ce vrai
grand homme; il ne se sentit pas la force de monter, il demeura sur
une borne pendant quelques instants. Enfin poussé par son bon ange, il
frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.

—Que vous arrive-t-il? dit le jeune écrivain en apercevant Lucien et
devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.

—Ton livre est sublime, s'écria Lucien les yeux pleins de larmes, et
ils m'ont commandé de l'attaquer.

—Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur, dit d'Arthez.

—Je ne vous demande qu'une grâce, gardez-moi le secret sur ma visite,
et laissez-moi dans mon enfer à mes occupations de damné. Peut-être ne
parvient-on à rien sans s'être fait des calus aux endroits les plus
sensibles du cœur.

—Toujours le même! dit d'Arthez.

—Me croyez-vous un lâche? Non, d'Arthez, non, je suis un enfant ivre
d'amour.

Et il lui expliqua sa position.

—Voyons l'article, dit d'Arthez ému par tout ce que Lucien venait de
lui dire de Coralie.

Lucien lui tendit le manuscrit, d'Arthez le lut, et ne put s'empêcher
de sourire:—Quel fatal emploi de l'esprit! s'écria-t-il; mais il
se tut en voyant Lucien dans un fauteuil, accablé d'une douleur
vraie.—Voulez-vous me le laisser corriger? je vous le renverrai demain,
reprit-il. La plaisanterie déshonore une œuvre, une critique grave et
sérieuse est parfois un éloge, je saurai rendre votre article plus
honorable et pour vous et pour moi. D'ailleurs moi seul, je connais
bien mes fautes!

—En montant une côte aride, on trouve quelquefois un fruit pour apaiser
les ardeurs d'une soif horrible; ce fruit, le voilà! dit Lucien qui
se jeta dans les bras de d'Arthez, y pleura et lui baisa le front en
disant:—Il me semble que je vous confie ma conscience pour me la rendre
un jour!

—Je regarde le repentir périodique comme une grande hypocrisie, dit
solennellement d'Arthez, le repentir est alors une prime donnée aux
mauvaises actions. Le repentir est une virginité que notre âme doit à
Dieu: un homme qui se repent deux fois est donc un horrible sycophante.
J'ai peur que tu ne voies que des absolutions dans tes repentirs!

Ces paroles foudroyèrent Lucien qui revint à pas lents rue de la Lune.
Le lendemain le poète porta au journal son article, renvoyé et remanié
par d'Arthez; mais, depuis ce jour, il fut dévoré par une mélancolie
qu'il ne sut pas toujours déguiser. Quand le soir il vit la salle du
Gymnase pleine, il éprouva les terribles émotions que donne un début
au théâtre, et qui s'agrandirent chez lui de toute la puissance de son
amour. Toutes ses vanités étaient en jeu, son regard embrassait toutes
les physionomies comme celui d'un accusé embrasse les figures des jurés
et des juges: un murmure allait le faire tressaillir; un petit incident
sur la scène, les entrées et les sorties de Coralie, les moindres
inflexions de voix devaient l'agiter démesurément. La pièce où débutait
Coralie était une de celles qui tombent, mais qui rebondissent, et la
pièce tomba. En entrant en scène, Coralie ne fut pas applaudie, et fut
frappée par la froideur du Parterre. Dans les loges, elle n'eut pas
d'autres applaudissements que celui de Camusot. Des personnes placées
au Balcon et aux Galeries firent taire le négociant par des chuts
répétés. Les Galeries imposèrent silence aux claqueurs, quand les
claqueurs se livrèrent à des salves évidemment exagérées. Martinville
applaudissait courageusement, et l'hypocrite Florine, Nathan, Merlin
l'imitaient. Une fois la pièce tombée, il y eut foule dans la loge de
Coralie mais cette foule aggrava le mal par les consolations qu'on lui
donnait. L'actrice revint au désespoir moins pour elle que pour Lucien.

—Nous avons été trahis par Braulard, dit-il.

Coralie eut une fièvre horrible, elle était atteinte au cœur. Le
lendemain, il lui fut impossible de jouer: elle se vit arrêtée dans sa
carrière, Lucien lui cacha les journaux, il les décacheta dans la salle
à manger. Tous les feuilletonistes attribuaient la chute de la pièce
à Coralie: elle avait trop présumé de ses forces; elle, qui faisait
les délices des boulevards, était déplacée au Gymnase; elle avait été
poussée là par une louable ambition, mais elle n'avait pas consulté
ses moyens, elle avait mal pris son rôle. Lucien lut alors sur Coralie
des tartines composées dans le système hypocrite de ses articles sur
Nathan. Une rage digne de Milon de Crotone quand il se sentit les mains
prises dans le chêne qu'il avait ouvert lui-même éclata chez Lucien,
il devint blême; ses amis donnaient à Coralie, dans une phraséologie
admirable de bonté, de complaisance et d'intérêt, les conseils les plus
perfides. Elle devait jouer, y disait-on, des rôles que les perfides
auteurs de ces feuilletons infâmes savaient être entièrement contraires
à son talent. Tels étaient les journaux royalistes serinés sans doute
par Nathan. Quant aux journaux libéraux et aux petits journaux, ils
déployaient les perfidies, les moqueries que Lucien avait pratiquées.
Coralie entendit un ou deux sanglots, elle sauta de son lit vers
Lucien, aperçut les journaux, voulut les voir et les lut. Après cette
lecture, elle alla se recoucher, et garda le silence. Florine était
de la conspiration, elle en avait prévu l'issue, elle savait le rôle
de Coralie, elle avait eu Nathan pour répétiteur. L'Administration,
qui tenait à la pièce, voulut donner le rôle de Coralie à Florine.
Le directeur vint trouver la pauvre actrice, elle était en larmes et
abattue; mais quand il lui dit devant Lucien que Florine savait le rôle
et qu'il était impossible de ne pas donner la pièce le soir, elle se
dressa, sauta hors du lit.

—Je jouerai, cria-t-elle.

Elle tomba évanouie. Florine eut donc le rôle et s'y fit une
réputation, car elle releva la pièce; elle eut dans tous les journaux
une ovation à partir de laquelle elle fut cette grande actrice que vous
savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haut degré.

—Une misérable à laquelle tu as mis le pain à la main! Si le Gymnase
le veut, il peut racheter ton engagement. Je serai comte de Rubempré,
je ferai fortune et t'épouserai.

—Quelle sottise! dit Coralie en lui jetant un regard pâle.

—Une sottise! cria Lucien. Eh! bien, dans quelques jours tu habiteras
une belle maison, tu auras un équipage, et je te ferai un rôle!

Il prit deux mille francs et courut à Frascati. Le malheureux y
resta sept heures dévoré par des furies, le visage calme et froid en
apparence. Pendant cette journée et une partie de la nuit, il eut les
chances les plus diverses: il posséda jusqu'à trente mille francs, et
sortit sans un sou. Quand il revint, il trouva Finot qui l'attendait
pour avoir _ses petits articles_. Lucien commit la faute de se plaindre.

—Ah! tout n'est pas roses, répondit Finot; vous avez fait si
brutalement votre demi-tour à gauche que vous deviez perdre l'appui
de la presse libérale, bien plus forte que la presse ministérielle
et royaliste. Il ne faut jamais passer d'un camp dans un autre sans
s'être fait un bon lit où l'on se console des pertes auxquelles on doit
s'attendre; mais, dans tous les cas, un homme sage va voir ses amis,
leur expose ses raisons, et se fait conseiller par eux son abjuration,
ils en deviennent les complices, ils vous plaignent, et l'on convient
alors, comme Nathan et Merlin avec leurs camarades, de se rendre des
services mutuels. Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en
cette affaire, l'innocence d'un agneau. Vous serez forcé de montrer les
dents à votre nouveau parti pour en tirer cuisse ou aile. Ainsi, l'on
vous a sacrifié nécessairement à Nathan. Je ne vous cacherai pas le
bruit, le scandale et les criailleries que soulève votre article contre
d'Arthez. Marat est un saint comparé à vous. Il se prépare des attaques
contre vous, votre livre y succombera. Où en est-il votre roman?

—Voici les dernières feuilles, dit Lucien en montrant un paquet
d'épreuves.

—On vous attribue les articles non signés des journaux ministériels
et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant, tous les jours, les
coups d'épingles du Réveil sont dirigés contre les gens de la rue
des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes
qu'elles sont drôles. Il y a toute une coterie politique, grave et
sérieuse derrière le journal de Léon Giraud, une coterie à qui le
pouvoir appartiendra tôt ou tard.

—Je n'ai pas mis le pied au Réveil depuis huit jours.

—Eh! bien, pensez à mes petits articles. Faites-en cinquante
sur-le-champ, je vous les payerai en masse; mais faites-les dans la
couleur du journal.

Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d'un article plaisant
contre le Garde-des-Sceaux en lui racontant une prétendue anecdote qui,
lui dit-il, courait les salons.

Pour réparer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgré son affaissement,
de la verve, de la jeunesse d'esprit, et composa trente articles de
chacun deux colonnes. Les articles finis, Lucien alla chez Dauriat,
sûr d'y rencontrer Finot auquel il voulait les remettre secrètement;
il avait d'ailleurs besoin de faire expliquer le libraire sur la
non-publication des Marguerites. Il trouva la boutique pleine de ses
ennemis. A son entrée, il y eut un silence complet, les conversations
cessèrent. En se voyant mis au ban du journalisme, Lucien se sentit
un redoublement de courage, et se dit en lui-même comme dans l'allée
du Luxembourg:—Je triompherai! Dauriat ne fut ni protecteur ni doux,
il se montra goguenard, retranché dans son droit: il ferait paraître
les Marguerites à sa guise, il attendrait que la position de Lucien en
assurât le succès, il avait acheté l'entière propriété. Quand Lucien
objecta que Dauriat était tenu de publier ses Marguerites par la
nature même du contrat et de la qualité des contractants, le libraire
soutint le contraire et dit que judiciairement il ne pourrait être
contraint à une opération qu'il jugeait mauvaise, il était seul juge
de l'opportunité. Il y avait d'ailleurs une solution que tous les
tribunaux admettraient: Lucien était maître de rendre les mille écus,
de reprendre son œuvre et de la faire publier par un libraire royaliste.

Lucien se retira plus piqué du ton modéré que Dauriat avait pris, qu'il
ne l'avait été de sa pompe autocratique à leur première entrevue.
Ainsi, les Marguerites ne seraient sans doute publiées qu'au moment
où Lucien aurait pour lui les forces auxiliaires d'une camaraderie
puissante, ou deviendrait formidable par lui-même. Le poète revint chez
lui lentement, en proie à un découragement qui le menait au suicide, si
l'action eût suivi la pensée. Il mit Coralie au lit, pâle et souffrante.

—Un rôle, ou elle meurt, lui dit Bérénice pendant que Lucien
s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc chez mademoiselle des Touches
qui donnait une grande soirée où il devait trouver des Lupeaulx,
Vignon, Blondet, madame d'Espard et madame de Bargeton.

La soirée était donnée pour Conti, le grand compositeur qui possédait
l'une des voix les plus célèbres en dehors de la scène, pour la Cinti,
la Pasta, Garcia, Levasseur, et deux ou trois voix illustres du beau
monde. Lucien se glissa jusqu'à l'endroit où la marquise, sa cousine
et madame de Montcornet étaient assises. Le malheureux jeune homme
prit un air léger, content, heureux; il plaisanta, se montra comme il
était dans ses jours de splendeur, il ne voulait point paraître avoir
besoin du monde. Il s'étendit sur les services qu'il rendait au parti
royaliste, il en donna pour preuve les cris de haine que poussaient les
Libéraux.

—Vous en serez bien largement récompensé, mon ami, lui dit madame de
Bargeton en lui adressant un gracieux sourire. Allez après-demain à
la chancellerie avec le Héron et des Lupeaulx, et vous y trouverez
votre ordonnance signée par le roi. Le Garde-des-Sceaux la porte
demain au château; mais il y a conseil, il reviendra tard: néanmoins,
si je savais le résultat, dans la soirée, j'enverrai chez vous. Où
demeurez-vous?

—Je viendrai, répondit Lucien honteux d'avoir à dire qu'il demeurait
rue de la Lune.

—Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parlé de vous au roi,
reprit la marquise, ils ont vanté en vous un de ces dévouements
absolus et entiers qui voulaient une récompense éclatante afin de
vous venger des persécutions du parti libéral. D'ailleurs, le nom et
le titre des Rubempré, auxquels vous avez droit par votre mère, vont
devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur le soir, de
lui apporter une ordonnance pour autoriser le sieur Lucien Chardon à
porter le nom et les titres des comtes de Rubempré, en sa qualité de
petit-fils du dernier comte par sa mère.—Favorisons les chardonnerets
du Pinde, a-t-il dit après avoir lu votre sonnet sur le lis dont s'est
heureusement souvenu ma cousine et qu'elle avait donné au duc.—Surtout
quand le roi peut faire le miracle de les changer en aigles, a répondu
monsieur de Navarreins.

Lucien eut une effusion de cœur qui aurait pu attendrir une femme moins
profondément blessée que l'était Louise d'Espard de Nègrepelisse. Plus
Lucien était beau, plus elle avait soif de vengeance. Des Lupeaulx
avait raison, Lucien manquait de tact: il ne sut pas deviner que
l'ordonnance dont on lui parlait n'était qu'une plaisanterie comme
savait en faire madame d'Espard. Enhardi par ce succès et par la
distinction flatteuse que lui témoignait mademoiselle des Touches, il
resta chez elle jusqu'à deux heures du matin pour pouvoir lui parler
en particulier. Lucien avait appris dans les bureaux des journaux
royalistes que mademoiselle des Touches était la collaboratrice
secrète d'une pièce où devait jouer la grande merveille du moment, la
petite Fay. Quand les salons furent déserts, il emmena mademoiselle
des Touches sur un sofa, dans le boudoir, et lui raconta d'une façon
si touchante le malheur de Coralie et le sien, que cette illustre
hermaphrodite lui promit de faire donner le rôle principal à Coralie.

Le lendemain de cette soirée, au moment où Coralie, heureuse de la
promesse de mademoiselle des Touches à Lucien, revenait à la vie et
déjeunait avec son poète, Lucien lisait le journal de Lousteau, où
se trouvait le récit épigrammatique de l'anecdote inventée sur le
Garde-des-Sceaux et sur sa femme. La méchanceté la plus noire s'y
cachait sous l'esprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII y était
admirablement mis en scène, et ridiculisé sans que le Parquet pût
intervenir. Voici le fait auquel le parti libéral essayait de donner
l'apparence de la vérité, mais qui n'a fait que grossir le nombre de
ses spirituelles calomnies.

La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et musquée,
pleine de madrigaux et d'étincelles, y était interprétée comme la
dernière expression de son amour qui devenait doctrinaire: il passait,
y disait-on, du fait à l'idée. L'illustre maîtresse, si cruellement
attaquée par Béranger sous le nom d'Octavie, avait conçu les craintes
les plus sérieuses. La correspondance languissait. Plus Octavie
déployait d'esprit, plus son amant se montrait froid et terne. Octavie
avait fini par découvrir la cause de sa défaveur, son pouvoir était
menacé par les prémices et les épices d'une nouvelle correspondance
du royal écrivain avec la femme du Garde-des-Sceaux. Cette excellente
femme était supposée incapable d'écrire un billet, elle devait être
purement et simplement l'éditeur responsable d'une audacieuse ambition.
Qui pouvait être caché sous cette jupe? Après quelques observations,
Octavie découvrit que le roi correspondait avec son Ministre. Son plan
est fait. Aidée par un ami fidèle, elle retient un jour le Ministre à
la chambre par une discussion orageuse, et se ménage un tête-à-tête
où elle révolte l'amour-propre du roi par la révélation de cette
tromperie. Louis XVIII entre dans un accès de colère bourbonnienne et
royale, il éclate contre Octavie, il doute; Octavie offre une preuve
immédiate en le priant d'écrire un mot qui voulût absolument une
réponse. La malheureuse femme surprise envoie requérir son mari à la
Chambre; mais tout était prévu, dans ce moment il occupait la tribune.
La femme sue sang et eau, cherche tout son esprit, et répond avec
l'esprit qu'elle trouve.—Votre chancelier vous dira le reste, s'écria
Octavie en riant du désappointement du Roi.

Quoique mensonger, l'article piquait au vif le Garde-des-Sceaux, sa
femme et le Roi. Des Lupeaulx, à qui Finot a toujours gardé le secret,
avait, dit-on, inventé l'anecdote. Ce spirituel et mordant article
fit la joie des Libéraux et celle du parti de Monsieur; Lucien s'en
amusa sans y voir autre chose qu'un très-agréable _canard_. Il alla
le lendemain prendre des Lupeaulx et le baron du Châtelet. Le baron
venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Châtelet, nommé Conseiller
d'État en service extraordinaire, était fait comte avec la promesse
de la préfecture de la Charente, dès que le préfet actuel aurait fini
les quelques mois nécessaires pour compléter le temps voulu pour lui
faire obtenir le maximum de la retraite. Le comte du Châtelet, car
le _du_ fut inséré dans l'ordonnance, prit Lucien dans sa voiture
et le traita sur un pied d'égalité. Sans les articles de Lucien, il
ne serait peut-être pas parvenu si promptement; la persécution des
Libéraux avait été comme un piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au
Ministère, dans le cabinet du Secrétaire-Général. A l'aspect de Lucien,
ce fonctionnaire fit un bond d'étonnement et regarda des Lupeaulx.

—Comment! vous osez venir ici, monsieur? dit le Secrétaire-Général à
Lucien, stupéfait. Sa Grandeur a déchiré votre ordonnance préparée, la
voici! Il montra le premier papier venu déchiré en quatre. Le ministre
a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici
la copie du numéro, dit le Secrétaire-Général en tendant à Lucien les
feuillets de son article. Vous vous dites royaliste, monsieur, et
vous êtes collaborateur de cet infâme journal qui fait blanchir les
cheveux aux ministres, qui chagrine les Centres et nous entraîne dans
un abîme. Vous déjeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel,
du Courrier; vous dînez de la Quotidienne, du Réveil, et vous soupez
avec Martinville, le plus terrible antagoniste du Ministère, et qui
pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui l'amènerait à une révolution
tout aussi promptement que s'il se livrait à l'extrême Gauche? Vous
êtes un très-spirituel journaliste, mais vous ne serez jamais un homme
politique. Le ministre vous a dénoncé comme l'auteur de l'article
au roi, qui, dans sa colère, a grondé monsieur le duc de Navarreins,
son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes fait des ennemis
d'autant plus puissants qu'ils vous étaient plus favorables! Ce qui
chez un ennemi semble naturel, est épouvantable chez un ami.

—Mais vous êtes donc un enfant, mon cher? dit des Lupeaulx. Vous m'avez
compromis. Mesdames d'Espard et de Bargeton, madame de Montcornet, qui
avaient répondu de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû faire
retomber sa colère sur la marquise, et la marquise a dû gronder sa
cousine. N'y allez pas! Attendez.

—Voici Sa Grandeur, sortez! dit le Secrétaire-Général.

Lucien se trouva sur la place Vendôme, hébété comme un homme à qui l'on
vient de donner sur la tête un coup d'assommoir. Il revint à pied par
les boulevards en essayant de se juger. Il se vit le jouet d'hommes
envieux, avides et perfides. Qu'était-il dans ce monde d'ambitions? Un
enfant qui courait après les plaisirs et les jouissances de vanité,
leur sacrifiant tout; un poète, sans réflexion profonde, allant de
lumière en lumière comme un papillon, sans plan fixe, l'esclave des
circonstances, pensant bien et agissant mal. Sa conscience fut un
impitoyable bourreau. Enfin, il n'avait plus d'argent et se sentait
épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient qu'après
ceux de Merlin et de Nathan. Il allait à l'aventure, perdu dans ses
réflexions; il vit en marchant, chez quelques cabinets littéraires
qui commençaient à donner des livres en lecture avec les journaux,
une affiche où, sous un titre bizarre, à lui tout à fait inconnu,
brillait son nom: _Par monsieur Lucien Chardon de Rubempré_. Son
ouvrage paraissait, il n'en avait rien su, les journaux se taisaient.
Il demeura les bras pendants, immobile, sans apercevoir un groupe de
jeunes gens les plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac, de
Marsay et quelques autres de sa connaissance. Il ne fit pas attention à
Michel Chrestien et à Léon Giraud, qui venaient à lui.

—Vous êtes monsieur Chardon? lui dit Michel d'un ton qui fit résonner
les entrailles de Lucien comme des cordes.

—Ne me connaissez-vous pas? répondit-il en pâlissant.

Michel lui cracha au visage.

—Voilà les honoraires de vos articles contre d'Arthez. Si chacun dans
sa cause ou dans celle de ses amis imitait ma conduite, la Presse
resterait ce qu'elle doit être: un sacerdoce respectable et respecté!

Lucien avait chancelé; il s'appuya sur Rastignac en lui disant, ainsi
qu'à de Marsay:—Messieurs, vous ne sauriez refuser d'être mes témoins.
Mais je veux d'abord rendre la partie égale, et l'affaire sans remède.

Lucien donna vivement un soufflet à Michel, qui ne s'y attendait pas.
Les dandies et les amis de Michel se jetèrent entre le républicain et
le royaliste, afin que cette lutte ne prît pas un caractère populacier.
Rastignac saisit Lucien et l'emmena chez lui, rue Taitbout, à deux pas
de cette scène, qui avait lieu sur le boulevard de Gand, à l'heure du
dîner. Cette circonstance évita les rassemblements d'usage en pareil
cas. De Marsay vint chercher Lucien, que les deux dandies forcèrent à
dîner joyeusement avec eux au café Anglais, où ils se grisèrent.

—Êtes-vous fort à l'épée? lui dit de Marsay.

—Je n'en ai jamais manié.

—Au pistolet? dit Rastignac.

—Je n'ai pas dans ma vie tiré un seul coup de pistolet.

—Vous avez pour vous le hasard, vous êtes un terrible adversaire, vous
pouvez tuer votre homme, dit de Marsay.

Lucien trouva fort heureusement Coralie au lit et endormie. L'actrice
avait joué dans une petite pièce à l'improviste, elle avait repris sa
revanche en obtenant des applaudissements légitimes et non stipendiés.
Cette soirée, à laquelle ne s'attendaient pas ses ennemis, détermina
le directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de Camille
Maupin; car il avait fini par découvrir la cause de l'insuccès de
Coralie à son début. Courroucé par les intrigues de Florine et de
Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle il tenait, le Directeur
avait promis à Coralie la protection de l'Administration.

A cinq heures du matin Rastignac vint chercher Lucien.

—Mon cher, vous êtes logé dans le système de votre rue, lui dit-il pour
tout compliment. Soyons les premiers au rendez-vous, sur le chemin de
Clignancourt, c'est le bon goût, et nous devons de bons exemples.—Voici
le programme, lui dit de Marsay dès que le fiacre roula dans le
faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au pistolet, à vingt-cinq pas,
marchant à volonté l'un sur l'autre, jusqu'à une distance de quinze
pas. Vous avez chacun cinq pas à faire et trois coups à tirer, pas
davantage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez à en rester là l'un
et l'autre. Nous chargeons les pistolets de votre adversaire et ses
témoins chargent les vôtres. Les armes ont été choisies par les quatre
témoins réunis chez un armurier. Je vous promets que nous avons aidé le
hasard: vous avez des pistolets de cavalerie.

Pour Lucien, la vie était devenue un mauvais rêve; il lui était
indifférent de vivre ou de mourir. Le courage particulier au suicide
lui servit donc à paraître en grand costume de bravoure aux yeux des
spectateurs de son duel. Il resta, sans marcher, à sa place. Cette
insouciance passa pour un froid calcul: on trouva ce poète très-fort.
Michel Chrestien vint jusqu'à sa limite. Les deux adversaires firent
feu en même temps, car les insultes avaient été regardées comme égales.
Au premier coup, la balle de Chrestien effleura le menton de Lucien
dont la balle passa à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire.
Au second coup, la balle de Michel se logea dans le col de la redingote
du poète, lequel était heureusement piqué et garni de bougran. Au
troisième coup, Lucien reçut la balle dans le sein et tomba.

—Est-il mort? demanda Michel.

—Non, dit le chirurgien, il s'en tirera.

—Tant pis, répondit Michel.

—Oh! oui, tant pis, répéta Lucien en versant des larmes.

A midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa chambre et sur son
lit; il avait fallu cinq heures et de grands ménagements pour l'y
transporter. Quoique son état fût sans danger, il exigeait des
précautions: la fièvre pouvait amener de fâcheuses complications.
Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps
que son ami fut en danger, elle passa les nuits avec Bérénice en
apprenant ses rôles. Le danger de Lucien dura deux mois. Cette pauvre
créature jouait quelquefois un rôle qui voulait de la gaieté, tandis
qu'intérieurement elle se disait:—Mon cher Lucien meurt peut-être en ce
moment!

Pendant ce temps, Lucien fut soigné par Bianchon: il dut la vie au
dévouement de cet ami si vivement blessé, mais à qui d'Arthez avait
confié le secret de la démarche de Lucien en justifiant le malheureux
poète. Dans un moment lucide, car Lucien eut une fièvre nerveuse
d'une haute gravité, Bianchon, qui soupçonnait d'Arthez de quelque
générosité, questionna son malade; Lucien lui dit n'avoir pas fait
d'autre article sur le livre de d'Arthez que l'article sérieux et grave
inséré dans le journal d'Hector Merlin.

A la fin du premier mois, la maison Fendant et Cavalier déposa son
bilan. Bianchon dit à l'actrice de cacher ce coup affreux à Lucien.
Le fameux roman de l'Archer de Charles IX, publié sous un titre
bizarre, n'avait pas eu le moindre succès. Pour se faire de l'argent
avant de déposer le bilan, Fendant, à l'insu de Cavalier, avait vendu
cet ouvrage en bloc à des épiciers qui le revendaient à bas prix au
moyen du colportage. En ce moment le livre de Lucien garnissait les
parapets des ponts et les quais de Paris. La librairie du quai des
Augustins, qui avait pris une certaine quantité d'exemplaires de
ce roman, se trouvait donc perdre une somme considérable par suite
de l'avilissement subit du prix: les quatre volumes in-12 qu'elle
avait achetés quatre francs cinquante centimes étaient donnés pour
cinquante sous. Le commerce jetait les hauts cris, et les journaux
continuaient à garder le plus profond silence. Barbet n'avait pas
prévu ce _lavage_, il croyait au talent de Lucien; contrairement à
ses habitudes, il s'était jeté sur deux cents exemplaires; et la
perspective d'une perte le rendait fou, il disait des horreurs de
Lucien. Barbet prit un parti héroïque: il mit ses exemplaires dans
un coin de son magasin par un entêtement particulier aux avares, et
laissa ses confrères se débarrasser des leurs à vil prix. Plus tard,
en 1824, quand la belle préface de d'Arthez, le mérite du livre et
deux articles faits par Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa
valeur, Barbet vendit ses exemplaires un par un au prix de dix francs.
Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, il fut impossible
d'empêcher Hector Merlin de venir voir son ami mourant; et il lui fit
boire goutte à goutte le calice amer de ce _bouillon_, mot en usage
dans la librairie pour peindre l'opération funeste à laquelle s'étaient
livrés Fendant et Cavalier en publiant le livre d'un débutant.
Martinville, seul fidèle à Lucien, fit un magnifique article en faveur
de l'œuvre; mais l'exaspération était telle, et chez les Libéraux, et
chez les Ministériels, contre le rédacteur en chef de l'Aristarque,
de l'Oriflamme et du Drapeau Blanc, que les efforts de ce courageux
athlète, qui rendit toujours dix insultes pour une au libéralisme,
nuisirent à Lucien. Aucun journal ne releva le gant de la polémique,
quelque vives que fussent les attaques du Bravo royaliste. Coralie,
Bérénice et Bianchon fermèrent la porte à tous les soi-disant amis
de Lucien qui jetèrent les hauts cris; mais il fut impossible de la
fermer aux huissiers. La faillite de Fendant et de Cavalier rendait
leurs billets exigibles en vertu d'une des dispositions du Code de
commerce, la plus attentatoire aux droits des tiers qui se voient
ainsi privés des bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement
poursuivi par Camusot. En voyant ce nom, l'actrice comprit la terrible
et humiliante démarche qu'avait dû faire son poète, pour elle si
angélique; elle l'en aima dix fois plus, et ne voulut pas implorer
Camusot. En venant chercher leur prisonnier, les Gardes du Commerce le
trouvèrent au lit, et reculèrent à l'idée de l'emmener; ils allèrent
chez Camusot avant de prier le Président du Tribunal d'indiquer la
maison de santé dans laquelle ils déposeraient le débiteur. Camusot
accourut aussitôt rue de la Lune. Coralie descendit et remonta tenant
les pièces de la procédure qui d'après l'endos avait déclaré Lucien
commerçant. Comment avait-elle obtenu ces papiers de Camusot? quelle
promesse avait-elle faite? elle garda le plus morne silence; mais elle
était remontée quasi-morte. Coralie joua dans la pièce de Camille
Maupin, et contribua beaucoup à ce succès de l'illustre hermaphrodite
littéraire. La création de ce rôle fut la dernière étincelle de cette
belle lampe. A la vingtième représentation, au moment où Lucien rétabli
commençait à se promener, à manger, et parlait de reprendre ses
travaux, Coralie tomba malade: un chagrin secret la dévorait. Bérénice
a toujours cru que, pour sauver Lucien, elle avait promis de revenir
à Camusot. L'actrice eut la mortification de voir donner son rôle à
Florine. Nathan déclarait la guerre au Gymnase dans le cas où Florine
ne succéderait pas à Coralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier moment
pour ne pas le laisser prendre par sa rivale, Coralie outrepassa ses
forces; le Gymnase lui avait fait quelques avances pendant la maladie
de Lucien, elle ne pouvait plus rien demander à la caisse du théâtre;
malgré son bon vouloir, Lucien était encore incapable de travailler,
il soignait d'ailleurs Coralie afin de soulager Bérénice; ce pauvre
ménage arriva donc à une détresse absolue, il eut cependant le bonheur
de trouver dans Bianchon un médecin habile et dévoué, qui lui donna
crédit chez un pharmacien. La situation de Coralie et de Lucien fut
bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les meubles furent
saisis. La couturière et le tailleur, ne craignant plus le journaliste,
poursuivirent ces deux bohémiens à outrance. Enfin il n'y eut plus que
le pharmacien et le charcutier qui fissent crédit à ces malheureux
enfants. Lucien, Bérénice et la malade furent obligés pendant une
semaine environ de ne manger que du porc sous toutes les formes
ingénieuses et variées que lui donnent les charcutiers. La charcuterie,
assez inflammatoire de sa nature, aggrava la maladie de l'actrice.
Lucien fut contraint par la misère d'aller chez Lousteau réclamer les
mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait. Ce fut, au
milieu de ses malheurs, la démarche qui lui coûta le plus. Lousteau ne
pouvait plus rentrer chez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses
amis, il était poursuivi, traqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver
son fatal introducteur dans le monde littéraire que chez Flicoteaux.
Lousteau dînait à la même table où Lucien l'avait rencontré, pour son
malheur, le jour où il s'était éloigné de d'Arthez. Lousteau lui offrit
à dîner, et Lucien accepta!

Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y mangeait
ce jour-là, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui remisait sa
garderobe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre du
café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon
qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg,
espérant y rencontrer un libraire, et ils virent en effet un des plus
fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs,
et qui les donna. Lousteau partagea la somme en quatre portions égales,
et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute
fierté, tout sentiment chez Lucien; il pleura devant ces trois artistes
en leur racontant sa situation; mais chacun de ses camarades avait un
drame tout aussi cruellement horrible à lui dire: quand chacun eut
paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre.
Aussi tous avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur pensée
qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les
neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs. Le grand inconnu,
quoiqu'il eût une divine maîtresse, alla dans une vile maison suspecte
se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se rendit
au Petit Rocher de Cancale dans l'intention d'y boire deux bouteilles
de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire. Lucien quitta
Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce
souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au
seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d'un
horrible serrement de cœur.

—Que faire? lui demanda-t-il.

—A la guerre, comme à la guerre, lui dit le grand critique. Votre livre
est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte sera longue et
difficile. Le génie est une horrible maladie. Tout écrivain porte en
son cœur un monstre qui, semblable au tænia dans l'estomac, y dévore
les sentiments à mesure qu'ils y éclosent. Qui triomphera? la maladie
de l'homme, ou l'homme de la maladie? Certes, il faut être un grand
homme pour tenir la balance entre son génie et son caractère. Le talent
grandit, le cœur se dessèche. A moins d'être un colosse, à moins
d'avoir des épaules d'Hercule, on reste ou sans cœur ou sans talent.
Vous êtes mince et fluet, vous succomberez, ajouta-t-il en entrant chez
le restaurateur.

Lucien revint chez lui en méditant sur cet horrible arrêt dont la
profonde vérité lui éclairait la vie littéraire.

—De l'argent! lui criait une voix.

Il fit lui-même, à son ordre, trois billets de mille francs chacun à
un, deux et trois mois d'échéance, en y imitant avec une admirable
perfection la signature de David Séchard, et il les endossa; puis, le
lendemain, il les porta chez Métivier, le marchand de papier de la rue
Serpente, qui les lui escompta sans aucune difficulté. Lucien écrivit
aussitôt à son beau-frère en le prévenant de la nécessité où il avait
été de commettre ce faux, en se trouvant dans l'impossibilité de subir
les délais de la poste; mais il lui promettait de faire les fonds à
l'échéance. Les dettes de Coralie et celles de Lucien payées, il resta
trois cents francs que le poète remit entre les mains de Bérénice,
en lui disant de ne lui rien donner s'il demandait de l'argent: il
craignait d'être saisi par l'envie d'aller au jeu. Lucien, animé
d'une rage sombre, froide et taciturne, se mit à écrire ses plus
spirituels articles à la lueur d'une lampe en veillant Coralie. Quand
il cherchait ses idées, il voyait cette créature adorée, blanche comme
une porcelaine, belle de la beauté des mourantes, lui souriant de deux
lèvres pâles, lui montrant des yeux brillants comme le sont ceux de
toutes les femmes qui succombent autant à la maladie qu'au chagrin.
Lucien envoyait ses articles aux journaux; mais comme il ne pouvait
pas aller dans les bureaux pour tourmenter les rédacteurs en chef, les
articles ne paraissaient pas. Quand il se décidait à venir au journal,
Théodore Gaillard qui lui avait fait des avances et qui, plus tard,
profita de ces diamants littéraires, le recevait froidement.

—Prenez garde à vous, mon cher, vous n'avez plus d'esprit, ne vous
laissez pas abattre, ayez de la verve! lui disait-il.

—Ce petit Lucien n'avait que son roman et ses premiers articles
dans le ventre, s'écriaient Félicien Vernou, Merlin et tous ceux
qui le haïssaient quand il était question de lui chez Dauriat ou au
Vaudeville. Il nous envoie des choses pitoyables.

_Ne rien avoir dans le ventre_, mot consacré dans l'argot du
journalisme, constitue un arrêt souverain dont il est difficile
d'appeler, une fois qu'il a été prononcé. Ce mot, colporté partout,
tuait Lucien, à l'insu de Lucien.

Au commencement du mois de juin, Bianchon dit au poète que Coralie
était perdue, elle n'avait pas plus de trois ou quatre jours à vivre.
Bérénice et Lucien passèrent ces fatales journées à pleurer, sans
pouvoir cacher leurs larmes à cette pauvre fille au désespoir de mourir
à cause de Lucien. Par un retour étrange, Coralie exigea que Lucien lui
amenât un prêtre. L'actrice voulut se réconcilier avec l'Église, et
mourir en paix. Elle fit une fin chrétienne, son repentir fut sincère.
Cette agonie et cette mort achevèrent d'ôter à Lucien sa force et son
courage. Le poète demeura dans un complet abattement, assis dans un
fauteuil, au pied du lit de Coralie, en ne cessant de la regarder,
jusqu'au moment où il vit les yeux de l'actrice tournés par la main de
la mort. Il était alors cinq heures du matin. Un oiseau vint s'abattre
sur les pots de fleurs qui se trouvaient en dehors de la croisée, et
gazouilla quelques chants. Bérénice agenouillée baisait la main de
Coralie qui se refroidissait sous ses larmes. Il y avait alors onze
sous sur la cheminée. Lucien sortit poussé par un désespoir qui lui
conseillait de demander l'aumône pour enterrer sa maîtresse, ou d'aller
se jeter aux pieds de la marquise d'Espard, du comte de Châtelet, de
madame de Bargeton, de mademoiselle des Touches, ou du terrible dandy
de Marsay: il ne se sentait plus alors ni fierté, ni force. Pour avoir
quelque argent, il se serait engagé soldat! Il marcha de cette allure
affaissée et décomposée que connaissent les malheureux, jusqu'à l'hôtel
de Camille Maupin, il y entra sans faire attention au désordre de ses
vêtements, et la fit prier de le recevoir.

—Mademoiselle s'est couchée à trois heures du matin, et personne
n'oserait entrer chez elle avant qu'elle n'ait sonné, répondit le valet
de chambre.

—Quand vous sonne-t-elle?

—Jamais avant dix heures.

Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les malheureux
ne ménagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la possibilité
de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des demandes faites
par de jeunes talents à Finot, et sa plume l'emportait peut-être alors
au delà des limites où l'infortune avait jeté ses prédécesseurs. Il
revint las, imbécile et fiévreux par les boulevards, sans se douter
de l'horrible chef-d'œuvre que venait de lui dicter le désespoir. Il
rencontra Barbet.

—Barbet, cinq cents francs? lui dit-il en lui tendant la main.

—Non, deux cents, répondit le libraire.

—Ah! vous avez donc un cœur.

—Oui, mais j'ai aussi des affaires. Vous me faites perdre bien de
l'argent, ajouta-t-il après lui avoir raconté la faillite de Fendant et
de Cavalier, faites-m'en donc gagner?

Lucien frissonna.

—Vous êtes poète, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, dit le
libraire en continuant. En ce moment, j'ai besoin de chansons grivoises
pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs, afin de
ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les
rues un joli recueil de chansons à dix sous. Si vous voulez m'envoyer
demain dix bonnes chansons à boire ou croustilleuses... là... vous
savez! je vous donnerai deux cents francs.

Lucien revint chez lui: il y trouva Coralie étendue droit et roide sur
un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait
Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles
aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie étincelait cette
fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un
calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie
des pâles couleurs: il semblait par moments que ces deux lèvres
violettes allaient s'ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui,
mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à
Bérénice d'aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât
pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive
église de Bonne-Nouvelle.

Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du
corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient
des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes
avant de pouvoir travailler; mais il finit par trouver son intelligence
au service de la nécessité, comme s'il n'eût pas souffert. Il
exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation
qui s'accomplit entre le cœur et le cerveau. Quelle nuit que celle
où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux
Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui
priait pour Coralie?...

Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson,
essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le
prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui
entendant chanter les couplets suivants:

    Amis, la morale en chanson
    Me fatigue et m'ennuie;
    Doit-on invoquer la raison
    Quand on sert la Folie?
    D'ailleurs tous les refrains sont bons
    Lorsqu'on trinque avec des lurons:
        Épicure l'atteste.
    N'allons pas chercher Apollon
    Quand Bacchus est notre échanson;
            Rions! buvons!
        Et moquons-nous du reste.

    Hippocrate à tout bon buveur
    Promettait la centaine.
    Qu'importe, après tout, par malheur,
    Si la jambe incertaine
    Ne peut plus poursuivre un tendron,
    Pourvu qu'à vider un flacon
        La main soit toujours leste?
    Si toujours, en vrais biberons,
    Jusqu'à soixante ans nous trinquons,
            Rions! buvons!
        Et moquons-nous du reste.

    Veut-on savoir d'où nous venons,
    La chose est très-facile;
    Mais, pour savoir où nous irons,
    Il faudrait être habile.
    Sans nous inquiéter, enfin,
    Usons, ma foi, jusqu'à la fin
        De la bonté céleste!
    Il est certain que nous mourrons;
    Mais il est sûr que nous vivons:
            Rions! buvons!
        Et moquons-nous du reste.

Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet,
Bianchon et d'Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxysme de
l'abattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait plus la force
de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut
expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui
l'écoutaient.

—Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes!

—Heureux ceux qui trouvent l'Enfer ici-bas, dit gravement le prêtre.

Le spectacle de cette belle morte souriant à l'éternité, la vue de
son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant
un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la
basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter
toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l'avait réconciliée
avec Dieu retournant à l'église pour y dire une messe en faveur de
celle qui avait tant aimé! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs
écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand
médecin qui s'assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet
apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime
fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, lui serra la main, et
y glissa deux billets de mille francs.

—Il n'est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant.

D'Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittèrent Lucien
qu'après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais
tous les ressorts étaient brisés chez lui. A midi, le Cénacle, moins
Michel Chrestien qui cependant avait été détrompé sur la culpabilité
de Lucien, se trouva dans la petite église de Bonne-Nouvelle, ainsi
que Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du Gymnase,
l'habilleuse de Coralie et Camusot. Tous les hommes accompagnèrent
l'actrice au cimetière du Père-Lachaise. Camusot, qui pleurait à
chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d'acheter un terrain à
perpétuité et d'y faire construire une colonnette sur laquelle on
graverait: CORALIE, et dessous: _Morte à dix-neuf ans_.

Lucien demeura seul jusqu'au coucher du soleil, sur cette colline d'où
ses yeux embrassaient Paris.—Par qui serais-je aimé? se demanda-t-il.
Mes vrais amis me méprisent. Quoi que j'eusse fait, tout de moi
semblait noble et bien à celle qui est là! Je n'ai plus que ma sœur,
David et ma mère! Que pensent-ils de moi, là-bas?

Le pauvre grand homme de province revint rue de la Lune; et ses
impressions furent si vives en revoyant l'appartement vide, qu'il alla
se loger dans un méchant hôtel de la même rue. Les deux mille francs de
mademoiselle des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y ajoutant
le produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent dix francs à eux qui
les firent vivre pendant dix jours que Lucien passa dans un accablement
maladif: il ne pouvait ni écrire, ni penser, il se laissait aller à la
douleur, et Bérénice eut pitié de lui.

—Si vous retournez dans votre pays, comment irez-vous? répondit-elle un
soir à une exclamation de Lucien qui pensait à sa sœur, à sa mère et à
David Séchard.

—A pied, dit-il.

—Encore faut-il pouvoir vivre et se coucher en route. Si vous faites
douze lieues par jour, vous avez besoin d'au moins vingt francs.

—Je les aurai, dit-il.

Il prit ses habits et son beau linge, ne garda sur lui que le strict
nécessaire, et alla chez Samanon qui lui offrit cinquante francs de
toute sa défroque. Il supplia l'usurier de lui donner assez pour
prendre la diligence, il ne put le fléchir. Dans sa rage, Lucien monta
d'un pied chaud à Frascati, tenta la fortune et revint sans un liard.

Quand il se trouva dans sa misérable chambre, rue de la Lune, il
demanda le châle de Coralie à Bérénice. A quelques regards, la bonne
fille comprit, d'après l'aveu que Lucien lui fit de la perte au jeu,
quel était le dessein de ce pauvre poète au désespoir: il voulait se
pendre.

—Êtes-vous fou, monsieur? dit-elle. Allez vous promener et revenez à
minuit, j'aurai gagné votre argent; mais restez sur les boulevards,
n'allez pas vers les quais.

Lucien se promena sur les boulevards, hébété de douleur, regardant
les équipages, les passants, se trouvant diminué, seul, dans cette
foule qui tourbillonnait fouettée par les mille intérêts parisiens. En
revoyant par la pensée les bords de sa Charente, il eut soif des joies
de la famille, il eut alors un de ces éclairs de force qui trompent
toutes ces natures à demi féminines, il ne voulut pas abandonner la
partie avant d'avoir déchargé son cœur dans le cœur de David Séchard,
et pris conseil des trois anges qui lui restaient. En flânant, il vit
Bérénice endimanchée causant avec un homme, sur le boueux boulevard
Bonne-Nouvelle, où elle stationnait au coin de la rue de la Lune.

—Que fais-tu? dit Lucien épouvanté par les soupçons qu'il conçut à
l'aspect de la Normande.

—Voilà vingt francs qui peuvent coûter cher, mais vous partirez,
répondit-elle en coulant quatre pièces de cent sous dans la main du
poète.

Bérénice se sauva sans que Lucien pût savoir par où elle avait passé;
car, il faut le dire à sa louange, cet argent lui brûlait la main et
il voulait le rendre; mais il fut forcé de le garder comme un dernier
stigmate de la vie parisienne.



TROISIÈME PARTIE.

ÈVE ET DAVID.


Le lendemain, Lucien fit viser son passe-port, acheta une canne de
houx, prit à la place de la rue d'Enfer, un coucou qui, moyennant dix
sous, le mit à Longjumeau. Pour première étape, il coucha dans l'écurie
d'une ferme à deux lieues d'Arpajon. Quand il eut atteint Orléans, il
se trouva déjà bien las et bien fatigué; mais, pour trois francs, un
batelier le descendit à Tours, et pendant le trajet il ne dépensa que
deux francs pour sa nourriture. De Tours à Poitiers, Lucien marcha
pendant cinq jours. Bien au delà de Poitiers, il ne possédait plus
que cent sous, mais il rassembla pour continuer sa route un reste de
force. Un jour, Lucien fut surpris par la nuit dans une plaine où
il résolut de bivouaquer, quand, au fond d'un ravin, il aperçut une
calèche montant une côte. A l'insu du postillon, des voyageurs et d'un
valet de chambre placé sur le siége, il put se blottir derrière entre
deux paquets, et s'endormit en se plaçant de manière à pouvoir résister
aux cahots. Au matin, réveillé par le soleil qui lui frappait les yeux
et par un bruit de voix, il reconnut Mansle, cette petite ville où,
dix-huit mois auparavant, il était allé attendre madame de Bargeton,
le cœur plein d'amour, d'espérance et de joie. Se voyant couvert de
poussière, au milieu d'un cercle de curieux et de postillons, il
comprit qu'il devait être l'objet d'une accusation; il sauta sur ses
pieds, et allait parler, quand deux voyageurs sortis de la calèche lui
coupèrent la parole: il vit le nouveau préfet de la Charente, le comte
Sixte du Châtelet et sa femme, Louise de Nègrepelisse.

—Si nous avions su quel compagnon le hasard nous avait donné! dit la
comtesse. Montez avec nous, monsieur.

Lucien salua froidement ce couple en lui jetant un regard à la fois
humble et menaçant, il se perdit dans un chemin de traverse en avant
de Mansle, afin de gagner une ferme où il pût déjeuner avec du pain
et du lait, se reposer et délibérer en silence sur son avenir. Il
avait encore trois francs. L'auteur des Marguerites, poussé par la
fièvre, courut pendant long-temps; il descendit le cours de la rivière
en examinant la disposition des lieux qui devenaient de plus en plus
pittoresques. Vers le milieu du jour, il atteignit à un endroit où
la nappe d'eau, environnée de saules, formait une espèce de lac. Il
s'arrêta pour contempler ce frais et touffu bocage dont la grâce
champêtre agit sur son âme. Une maison attenant à un moulin assis sur
un bras de la rivière, montrait entre les têtes d'arbres son toit de
chaume orné de joubarbe. Cette naïve façade avait pour seuls ornements
quelques buissons de jasmin, de chèvrefeuille et de houblon, et tout
alentour brillaient les fleurs du flox et des plus splendides plantes
grasses. Sur l'empierrement retenu par un pilotis grossier, qui
maintenait la chaussée au-dessus des plus grandes crues, il aperçut
des filets étendus au soleil. Des canards nageaient dans le bassin
clair qui se trouvait au delà du moulin, entre les deux courants
d'eau mugissant dans les vannes. Le moulin faisait entendre son bruit
agaçant. Sur un banc rustique, le poète aperçut une bonne grosse
ménagère tricotant et surveillant un enfant qui tourmentait des poules.

—Ma bonne femme, dit Lucien en s'avançant, je suis bien fatigué, j'ai
la fièvre, et n'ai que trois francs; voulez-vous me nourrir de pain
bis et de lait, me coucher sur la paille pendant une semaine? j'aurai
eu le temps d'écrire à mes parents qui m'enverront de l'argent ou qui
viendront me chercher ici.

—Volontiers, dit-elle, si toutefois mon mari le veut. Hé! petit homme?

Le meunier sortit, regarda Lucien et s'ôta sa pipe de la bouche pour
dire:—Trois francs, une semaine? autant ne vous rien prendre.

—Peut-être finirai-je garçon meunier, se dit le poète en contemplant
ce délicieux paysage avant de se coucher dans le lit que lui fit la
meunière, et où il dormit de manière à effrayer ses hôtes.

—Courtois, va donc voir si ce jeune homme est mort ou vivant, voici
quatorze heures qu'il est couché, je n'ose pas y aller, dit la meunière
le lendemain vers midi.

—Je crois, répondit le meunier à sa femme en achevant d'étaler ses
filets et ses engins à prendre le poisson, que ce joli garçon-là
pourrait bien être quelque gringalet de comédien, sans sou ni maille.

—A quoi vois-tu donc cela, petit homme? dit la meunière.

—Dame! ce n'est ni un prince, ni un ministre, ni un député, ni un
évêque; d'où vient que ses mains sont blanches comme celles d'un homme
qui ne fait rien?

—Il est alors bien étonnant que la faim ne l'éveille pas, dit la
meunière qui venait d'apprêter un déjeuner pour l'hôte que le hasard
leur avait envoyé la veille. Un comédien? reprit-elle. Où irait-il? Ce
n'est pas encore le moment de la foire à Angoulême.

Ni le meunier ni la meunière ne pouvaient se douter qu'à part le
comédien, le prince et l'évêque, il est un homme à la fois prince et
comédien, un homme revêtu d'un magnifique sacerdoce, le Poète qui
semble ne rien faire et qui néanmoins règne sur l'Humanité quand il a
su la peindre.

—Qui serait-ce donc? dit Courtois à sa femme.

—Y aurait-il du danger à le recevoir? demanda la meunière.

—Bah! les voleurs sont plus dégourdis que ça, nous serions déjà
dévalisés, reprit le meunier.

—Je ne suis ni prince, ni voleur, ni évêque, ni comédien, dit
tristement Lucien qui se montra soudain et qui sans doute avait entendu
par la croisée le colloque de la femme et du mari. Je suis un pauvre
jeune homme fatigué, venu à pied de Paris ici. Je me nomme Lucien de
Rubempré, et suis le fils de monsieur Chardon, le prédécesseur de
Postel, le pharmacien de l'Houmeau. Ma sœur a épousé David Séchard,
l'imprimeur de la place du Mûrier à Angoulême.

—Attendez donc! dit le meunier. C't imprimeur-là n'est-il pas le fils
du vieux malin qui fait valoir son domaine de Marsac?

—Précisément, répondit Lucien.

—Un drôle de père, allez! reprit Courtois. Il fait, dit-on, tout vendre
chez son fils, et il a pour plus de deux cent mille francs de bien,
sans compter son _esquipot_!

Lorsque l'âme et le corps ont été brisés dans une longue et douloureuse
lutte, l'heure où les forces sont dépassées est suivie ou de la mort
ou d'un anéantissement pareil à la mort, mais où les natures capables
de résister reprennent alors des forces. Lucien, en proie à une crise
de ce genre, parut près de succomber au moment où il apprit, quoique
vaguement, la nouvelle d'une catastrophe arrivée à David Séchard, son
beau-frère.

—Oh! ma sœur! s'écria-t-il, qu'ai-je fait, mon Dieu! Je suis un infâme!

Puis il se laissa tomber sur un banc de bois, dans la pâleur et
l'affaissement d'un mourant. La meunière s'empressa de lui apporter
une jatte de lait qu'elle le força de boire; mais il pria le meunier
de l'aider à se mettre sur son lit, en lui demandant pardon de lui
donner l'embarras de sa mort, car il crut sa dernière heure arrivée. En
apercevant le fantôme de la mort, ce gracieux poète fut pris d'idées
religieuses: il voulut voir le curé, se confesser et recevoir les
sacrements. De telles plaintes exhalées d'une voix faible par un garçon
doué d'une charmante figure et aussi bien fait que Lucien touchèrent
vivement madame Courtois.

—Dis donc, petit homme, monte à cheval, et va donc quérir monsieur
Marron, le médecin de Marsac; il verra ce qu'a ce jeune homme, qui ne
me paraît point en bon état, et tu ramèneras aussi le curé. Peut-être
sauront-ils mieux que toi ce qui en est de cet imprimeur de la place du
Mûrier, puisque Postel est le gendre de monsieur Marron.

Courtois parti, la meunière, imbue comme tous les gens de la campagne
de cette idée que la maladie exige de la nourriture, restaura Lucien
qui se laissa faire, en s'abandonnant alors moins à sa prostration qu'à
de violents remords.

Le moulin de Courtois se trouvait à une lieue de Marsac, chef-lieu
de canton, situé à mi-chemin de Mansle et d'Angoulême; mais le brave
meunier ramena d'autant plus promptement le médecin et le curé de
Marsac, que l'un et l'autre avaient entendu parler de la liaison de
Lucien avec madame de Bargeton, et que tout le département de la
Charente causait en ce moment du mariage de cette dame et de sa rentrée
à Angoulême avec le nouveau préfet, le comte Sixte du Châtelet. Aussi
en apprenant que Lucien était chez le meunier, le médecin comme le curé
brûlèrent-ils du désir de connaître les raisons qui avaient empêché la
veuve de monsieur de Bargeton d'épouser le jeune poète avec lequel elle
s'était enfuie, et de savoir s'il revenait au pays pour secourir son
beau-frère, David Séchard. La curiosité, l'humanité, tout se réunissait
si bien pour amener promptement des secours au poète mourant, que, deux
heures après le départ de Courtois, Lucien entendit sur la chaussée
pierreuse du moulin le bruit de ferraille que rendait le méchant
cabriolet du médecin de campagne. Messieurs Marron se montrèrent
aussitôt, car le médecin était le neveu du curé. Ainsi Lucien voyait en
ce moment des gens aussi liés avec le père de David Séchard que peuvent
l'être des voisins dans un petit bourg vignoble. Quand le médecin
eut observé le mourant, lui eut tâté le pouls, examiné la langue, il
regarda la meunière en souriant.

—Madame Courtois, dit-il, si, comme je n'en doute pas, vous avez à la
cave quelque bonne bouteille de vin, et dans votre sentineau quelque
bonne anguille, servez-les à votre malade qui n'a pas autre chose
qu'une courbature; et, cela fait, il sera promptement sur pied!

—Ah! monsieur, dit Lucien, mon mal n'est pas au corps, mais à l'âme,
et ces braves gens m'ont dit une parole qui m'a tué en m'annonçant des
désastres chez ma sœur, madame Séchard! Au nom de Dieu, vous qui, si
j'en crois madame Courtois, avez marié votre fille à Postel, vous devez
savoir quelque chose des affaires de David Séchard!

—Mais il doit être en prison, répondit le médecin, son père a refusé de
le secourir...

—En prison! reprit Lucien, et pourquoi?

—Mais pour des traites venues de Paris et qu'il avait sans doute
oubliées, car il ne passe pas pour savoir trop ce qu'il fait, répondit
monsieur Marron.

—Laissez-moi, je vous prie, avec monsieur le curé, dit le poète dont la
physionomie s'altéra gravement.

Le médecin, le meunier et sa femme sortirent. Quand Lucien se vit seul
avec le vieux prêtre, il s'écria:—Je mérite la mort que je sens venir,
monsieur, et je suis un bien grand misérable qui n'a plus qu'à se jeter
dans les bras de la religion. C'est moi, monsieur, qui suis le bourreau
de ma sœur et de mon frère, car David Séchard est un frère pour moi!
J'ai fait les billets que David n'a pas pu payer... Je l'ai ruiné. Dans
l'horrible misère où je me suis trouvé, j'oubliais ce crime...

Et Lucien raconta ses malheurs. Quand il eut achevé ce poème digne d'un
poète, il supplia le curé d'aller à Angoulême et de s'enquérir auprès
d'Ève, sa sœur, et de sa mère, madame Chardon, du véritable état des
choses, afin qu'il sût s'il pouvait encore y remédier.

—Jusqu'à votre retour, monsieur, dit-il en pleurant à chaudes larmes,
je pourrai vivre. Si ma mère, si ma sœur, si David ne me repoussent
pas, je ne mourrai point!

La fiévreuse éloquence du Parisien, les larmes de ce repentir
effrayant, ce beau jeune homme pâle et quasi-mourant de son désespoir,
le récit d'infortunes qui dépassaient les forces humaines, tout excita
la pitié, l'intérêt du curé.

—En province comme à Paris, monsieur, lui répondit-il, il ne faut
croire que la moitié de ce qu'on dit; ne vous épouvantez pas d'une
rumeur qui, à trois lieues d'Angoulême doit être très-erronée. Le vieux
Séchard, notre voisin, a quitté Marsac depuis quelques jours; ainsi
probablement il s'occupe à pacifier les affaires de son fils. Je vais
à Angoulême et reviendrai vous dire si vous pouvez rentrer dans votre
famille auprès de laquelle vos aveux, votre repentir m'aideront à
plaider votre cause.

Le curé ne savait pas que, depuis dix-huit mois, Lucien s'était tant
de fois repenti, que son repentir, quelque violent qu'il fût, n'avait
d'autre valeur que celle d'une scène parfaitement jouée et jouée encore
de bonne foi!

Au curé succéda le médecin. En reconnaissant chez le malade une crise
nerveuse qui pouvait devenir funeste, le neveu fut aussi consolant que
l'avait été l'oncle, et finit par déterminer son malade à se restaurer.

Le curé, qui connaissait le pays et ses habitudes, avait gagné Mansle,
où la voiture de Ruffec à Angoulême ne devait pas tarder à passer et
dans laquelle il eut une place. Le vieux prêtre comptait demander
des renseignements sur David Séchard à son petit-neveu Postel, le
pharmacien de l'Houmeau, l'ancien rival de l'imprimeur auprès de la
belle Ève. A voir les précautions que prit le petit pharmacien pour
aider le vieillard à descendre de l'affreuse patache qui faisait alors
le service de Ruffec à Angoulême, le spectateur le plus obtus eût
deviné que monsieur et madame Postel hypothéquaient leur bien-être sur
sa succession.

—Avez-vous déjeuné, voulez-vous quelque chose? Nous ne vous attendions
point, et nous sommes agréablement surpris...

Ce fut mille questions à la fois. Madame Postel était bien prédestinée
à devenir la femme d'un pharmacien de l'Houmeau. De la taille du petit
Postel, elle avait la figure rouge d'une fille élevée à la campagne;
sa tournure était commune, et toute sa beauté consistait dans une
grande fraîcheur. Sa chevelure rousse, plantée très-bas sur le front,
ses manières et son langage approprié à la simplicité gravée dans
les traits d'un visage rond, des yeux presque jaunes, tout en elle
disait qu'elle avait été mariée pour ses espérances de fortune. Aussi
déjà commandait-elle après un an de ménage, et paraissait-elle s'être
entièrement rendue maîtresse de Postel, trop heureux d'avoir trouvé
cette héritière. Madame Léonie Postel, née Marron, nourrissait un fils,
l'amour du vieux curé, du médecin et de Postel, un horrible enfant qui
ressemblait à son père et à sa mère.

—Hé! bien, mon oncle, que venez-vous donc faire à Angoulême, dit
Léonie, puisque vous ne voulez rien prendre et que vous parlez de nous
quitter aussitôt entré?

Dès que le digne ecclésiastique eut prononcé le nom d'Ève et de David
Séchard, Postel rougit, et Léonie jeta sur le petit homme ce regard
de jalousie obligée qu'une femme entièrement maîtresse de son mari ne
manque jamais à exprimer pour le passé, dans l'intérêt de son avenir.

—Qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait, ces gens-là, mon oncle, pour que
vous vous mêliez de leurs affaires? dit Léonie avec une visible aigreur.

—Ils sont malheureux, ma fille, répondit le curé qui peignit à Postel
l'état dans lequel se trouvait Lucien chez les Courtois.

—Ah! voilà dans quel équipage il revient de Paris, s'écria Postel.
Pauvre garçon! il avait de l'esprit, cependant, et il était ambitieux!
il allait chercher du grain, et il revient sans paille. Mais que
vient-il faire ici? sa sœur est dans la plus affreuse misère, car tous
ces génies-là, ce David tout comme Lucien, ça ne se connaît guère en
commerce. Nous avons parlé de lui au Tribunal, et, comme juge, j'ai dû
signer son jugement!... Ça m'a fait un mal! Je ne sais pas si Lucien
pourra, dans les circonstances actuelles, aller chez sa sœur; mais, en
tout cas, la petite chambre qu'il occupait ici est libre, et je la lui
offre volontiers.

—Bien, Postel, dit le prêtre en mettant son tricorne et se disposant à
quitter la boutique après avoir embrassé l'enfant qui dormait dans les
bras de Léonie.

—Vous dînerez sans doute avec nous, mon oncle, dit madame Postel, car
vous n'aurez pas promptement fini, si vous voulez débrouiller les
affaires de ces gens-là. Mon mari vous reconduira dans sa carriole avec
son petit cheval.

Les deux époux regardèrent leur précieux grand-oncle s'en allant vers
Angoulême.

—Il va bien tout de même pour son âge, dit le pharmacien.

Pendant que le vénérable septuagénaire monte les rampes d'Angoulême,
il n'est pas inutile d'expliquer dans quel lacis d'intérêts il allait
mettre le pied.

Après le départ de son beau-frère pour Paris, David Séchard, ce bœuf,
courageux et intelligent comme celui que les peintres donnent pour
compagnon à l'évangéliste, n'eut qu'une idée, celle de faire une grande
et rapide fortune, moins pour lui que pour Ève et pour Lucien, ces deux
charmants êtres auxquels il s'était consacré. Mettre sa femme dans la
sphère d'élégance et de richesse où elle devait vivre, soutenir de son
bras puissant l'ambition de son frère, tel fut le programme écrit en
lettres de feu devant ses yeux. Ce patient génie mis par Lucien sur
la trace d'une invention dont s'était occupé Chardon le père, et dont
la nécessité devait se faire sentir de jour en jour, se livra sans en
rien dire à personne, pas même à sa femme, à cette recherche pleine
de difficultés. Après avoir embrassé par un coup d'œil l'esprit de
son temps, le possesseur de la pauvre imprimerie de la rue du Mûrier,
écrasé par les frères Cointet, devina le rôle que l'imprimerie allait
jouer. Les journaux, la politique, l'immense développement de la
librairie et de la littérature, celui des sciences, la pente à une
discussion publique de tous les intérêts du pays, tout le mouvement
social qui se déclara lorsque la Restauration parut assise, exigeait
une production de papier presque décuple comparée à la quantité sur
laquelle spécula le célèbre Ouvrard au commencement de la Révolution,
guidé par de semblables motifs. En 1822, les papeteries étaient
trop nombreuses en France pour qu'on pût espérer de s'en rendre le
possesseur exclusif, comme fit Ouvrard qui s'empara des principales
usines après avoir accaparé leurs produits. David n'avait d'ailleurs
ni l'audace, ni les capitaux nécessaires à de pareilles spéculations.
Or, tant que pour ses fabrications la papeterie s'en tiendrait au
chiffon, le prix du papier ne pouvait que hausser. On ne force pas la
production du chiffon. Le chiffon est le résultat de l'usage du linge,
et la population d'un pays n'en donne qu'une quantité déterminée. Cette
quantité ne peut s'accroître que par une augmentation dans le chiffre
des naissances. Pour opérer un changement sensible dans sa population,
un pays veut un quart de siècle et de grandes révolutions dans les
mœurs, dans le commerce ou dans l'agriculture. Si donc, les besoins de
la papeterie devenaient supérieurs à ce que la France produisait de
chiffon, soit du double soit du triple, il fallait, pour maintenir le
papier à bas prix, introduire dans la fabrication du papier un élément
autre que le chiffon. Ce raisonnement reposait d'ailleurs sur les
faits. Les papeteries d'Angoulême, les dernières où se fabriquèrent
des papiers avec du chiffon de fil, voyaient le coton envahissant la
pâte dans une progression effrayante. En même temps que lord Stanhope
inventait la presse en fer et qu'on parlait des presses mécaniques de
l'Amérique, la mécanique à faire le papier de toute longueur commençait
à fonctionner en Angleterre. Ainsi les moyens s'adaptaient aux besoins
de la civilisation française actuelle, qui repose sur la discussion
étendue à tout et sur une perpétuelle manifestation de la pensée
individuelle, un vrai malheur, car les peuples qui délibèrent agissent
très-peu. Chose étrange! pendant que Lucien entrait dans les rouages de
l'immense machine du Journalisme, au risque d'y laisser son honneur et
son intelligence en lambeaux, David Séchard, du fond de son imprimerie,
embrassait le mouvement de la Presse périodique dans ses conséquences
matérielles. Armé par Lucien de l'idée première que monsieur Chardon
père avait eue sur la solution de ce problème d'industrie, il voulait
mettre les moyens en harmonie avec le résultat vers lequel tendait
l'esprit du Siècle. Enfin, il voyait juste en cherchant une fortune
dans la fabrication du papier à bas prix, car l'événement a justifié
la prévoyance du sagace imprimeur d'Angoulême. Pendant ces quinze
dernières années, le bureau chargé des demandes de brevets d'invention
a reçu plus de cent requêtes de prétendues découvertes de substances à
introduire dans la fabrication du papier.

Ce dévoué jeune homme, certain de l'utilité de cette découverte, sans
éclat, mais d'un immense profit, tomba donc, après le départ de son
beau-frère pour Paris, dans la constante préoccupation que devait
causer la recherche d'une pareille solution. Comme il avait épuisé
toutes ses ressources pour se marier et pour subvenir aux dépenses du
voyage de Lucien à Paris, il se vit au début de son mariage dans la
plus profonde misère. Il avait gardé mille francs pour les besoins de
son imprimerie, et devait un billet de pareille somme à Postel, le
pharmacien. Ainsi, pour ce profond penseur, le problème fut double: il
fallait inventer, et inventer promptement; il fallait enfin adapter
les profits de la découverte aux besoins de son ménage et de son
commerce. Or, quelle épithète donner à la cervelle capable de secouer
les cruelles préoccupations que causent et une indigence à cacher, et
le spectacle d'une famille sans pain, et les exigences journalières
d'une profession aussi méticuleuse que celle de l'imprimeur, tout en
parcourant les domaines de l'inconnu, avec l'ardeur et les enivrements
du savant à la poursuite d'un secret qui de jour en jour échappe aux
plus subtiles recherches? Hélas! comme on va le voir, les inventeurs
ont bien encore d'autres maux à supporter, sans compter l'ingratitude
des masses à qui les oisifs et les incapables disent d'un homme de
génie:—Il était né pour devenir inventeur, il ne pouvait pas faire
autre chose. Il ne faut pas plus lui savoir gré de sa découverte,
qu'on ne sait gré à un homme d'être né prince! il exerce des facultés
naturelles! et il a d'ailleurs trouvé sa récompense dans le travail
même.

Le mariage cause à une jeune fille de profondes perturbations morales
et physiques; mais, en se mariant dans les conditions bourgeoises
de la classe moyenne, elle doit de plus étudier des intérêts tout
nouveaux, et s'initier à des affaires; de là, pour elle, une phase
où nécessairement elle reste en observation sans agir. L'amour de
David pour sa femme en retarda malheureusement l'éducation, il n'osa
pas lui dire l'état des choses, ni le lendemain des noces, ni les
jours suivants. Malgré la détresse profonde à laquelle le condamnait
l'avarice de son père, le pauvre imprimeur ne put se résoudre à gâter
sa lune de miel par le triste apprentissage de sa profession laborieuse
et par les enseignements nécessaires à la femme d'un commerçant.
Aussi, les mille francs, le seul avoir, furent-ils dévorés plus par le
ménage que par l'atelier. L'insouciance de David et l'ignorance de sa
femme dura trois mois! Le réveil fut terrible. A l'échéance du billet
souscrit par David à Pastel, le ménage se trouva sans argent, et la
cause de cette dette était assez connue à Ève pour qu'elle sacrifiât
à son acquittement et ses bijoux de mariée et son argenterie. Le soir
même du payement de cet effet, Ève voulut faire causer David sur ses
affaires, car elle avait remarqué qu'il s'occupait de tout autre chose
que de son imprimerie. En effet, dès le second mois de son mariage,
David passa la majeure partie de son temps sous l'appentis situé au
fond de la cour, dans une petite pièce qui lui servait à fondre ses
rouleaux. Trois mois après son arrivée à Angoulême, il avait substitué,
aux pelotes à tamponner les caractères, l'encrier à table et à cylindre
où l'encre se façonne et se distribue au moyen de rouleaux composés
de colle forte et de mélasse. Ce premier perfectionnement de la
typographie fut tellement incontestable, qu'aussitôt après en avoir vu
l'effet, les frères Cointet l'adoptèrent. David avait adossé au mur
mitoyen de cette espèce de cuisine un fourneau à bassine en cuivre,
sous prétexte de dépenser moins de charbon pour refondre ses rouleaux,
dont les moules rouillés étaient rangés le long de la muraille, et
qu'il ne refondit pas deux fois. Non-seulement il mit à cette pièce une
solide porte en chêne, intérieurement garnie en tôle, mais encore il
remplaça les sales carreaux du châssis d'où venait la lumière par des
vitres en verre cannelé, pour empêcher de voir du dehors l'objet de
ses occupations. Au premier mot que dit Ève à David au sujet de leur
avenir, il la regarda d'un air inquiet et l'arrêta par ces paroles:—Mon
enfant, je sais tout ce que doit t'inspirer la vue d'un atelier désert
et l'espèce d'anéantissement commercial où je reste; mais, vois-tu,
reprit-il en l'amenant à la fenêtre de leur chambre et lui montrant
le réduit mystérieux, notre fortune est là.... Nous aurons à souffrir
encore pendant quelques mois; mais souffrons avec patience, et
laisse-moi résoudre un problème d'industrie qui fera cesser toutes nos
misères.

David était si bon, son dévouement devait être si bien cru sur parole,
que la pauvre femme, préoccupée comme toutes les femmes de la dépense
journalière, se donna pour tâche de sauver à son mari les ennuis du
ménage. Elle quitta donc la jolie chambre bleue et blanche où elle se
contentait de travailler à des ouvrages de femme en devisant avec sa
mère, et descendit dans une des deux cages de bois situées au fond
de l'atelier pour étudier le mécanisme commercial de la typographie.
Durant ces trois mois, l'inerte imprimerie de David avait été désertée
par les ouvriers jusqu'alors nécessaires à ses travaux, et qui s'en
allèrent un à un. Accablés de besogne, les frères Cointet employaient
non-seulement les ouvriers du département alléchés par la perspective
de faire chez eux de fortes journées, mais encore quelques-uns de
Bordeaux, d'où venaient surtout les apprentis qui se croyaient assez
habiles pour se soustraire aux conditions de l'apprentissage. En
examinant les ressources que pouvait présenter l'imprimerie Séchard,
Ève n'y trouva plus que trois personnes. D'abord l'apprenti que David
se plaisait à former chez les Didot, comme font presque tous les protes
qui, dans le grand nombre d'ouvriers auquel ils commandent, s'attachent
plus particulièrement à quelques-uns d'entre eux; David avait emmené
cet apprenti, nommé Cérizet, à Angoulême, où il s'était perfectionné;
puis Marion, attachée à la maison comme un chien de garde; enfin Kolb,
un Alsacien, jadis homme de peine chez messieurs Didot. Pris par le
service militaire, Kolb se trouva par hasard à Angoulême, où David le
reconnut à une revue, au moment où son temps de service expirait. Kolb
alla voir David et s'amouracha de la grosse Marion en découvrant chez
elle toutes les qualités qu'un homme de sa classe demande à une femme:
cette santé vigoureuse qui brunit les joues, cette force masculine
qui permettait à Marion de soulever une _forme de caractères_ avec
aisance, cette probité religieuse à laquelle tiennent les Alsaciens, ce
dévouement à ses maîtres qui révèle un bon caractère, et enfin cette
économie à laquelle elle devait une petite somme de mille francs, du
linge, des robes et des effets d'une propreté provinciale. Marion,
grosse et grasse, âgée de trente-six ans, assez flattée de se voir
l'objet des attentions d'un cuirassier haut de cinq pieds sept pouces,
bien bâti, fort comme un bastion, lui suggéra naturellement l'idée de
devenir imprimeur. Au moment où l'Alsacien reçut son congé définitif,
Marion et David en avaient fait un _ours_ assez distingué, qui ne
savait néanmoins ni lire ni écrire.

La composition des ouvrages dits _de ville_ ne fut pas tellement
abondante pendant ce trimestre que Cérizet n'eût pu y suffire. A la
fois compositeur, metteur en pages, et prote de l'imprimerie, Cérizet
réalisait ce que Kant appelle une triplicité phénoménale: il composait,
il corrigeait sa composition, il inscrivait les commandes, et dressait
les factures; mais, le plus souvent sans ouvrage, il lisait des romans,
dans sa cage au fond de l'atelier, attendant la commande d'une affiche
ou d'un billet de _faire part_. Marion, formée par Séchard père,
façonnait le papier, le trempait, aidait Kolb à l'imprimer, retendait,
le rognait, et n'en faisait pas moins la cuisine, en allant au marché
de grand matin.

Quand Ève se fit rendre compte de ce premier trimestre par Cérizet,
elle trouva que la recette était de quatre cents francs. La dépense, à
raison de trois francs par jour pour Cérizet et Kolb, qui avaient pour
leur journée, l'un deux et l'autre un franc, s'élevait à trois cents
francs. Or, comme le prix des fournitures exigées par les ouvrages
fabriqués et livrés se montait à cent et quelques francs, il fut clair
pour Ève que pendant les trois premiers mois de son mariage David avait
perdu ses loyers, l'intérêt des capitaux représentés par la valeur
de son matériel et de son brevet, les gages de Marion, l'encre, et
enfin les bénéfices que doit faire un imprimeur, ce monde de choses
exprimées en langage d'imprimerie par le mot _étoffes_, expression
due aux draps, aux soieries employées à rendre la pression de la vis
moins dure aux caractères par l'interposition d'un carré d'étoffe
(le blanchet) entre la platine de la presse et le papier qui reçoit
l'impression. Après avoir compris en gros les moyens de l'imprimerie
et ses résultats, Ève devina combien peu de ressources offrait cet
atelier desséché par l'activité dévorante des frères Cointet, à la
fois fabricants de papier, journalistes, imprimeurs, brevetés de
l'Évêché, fournisseurs de la Ville et de la Préfecture. Le journal
que, deux ans auparavant, les Séchard père et fils avaient vendu
vingt-deux mille francs, rapportait alors dix-huit mille francs par
an. Ève reconnut les calculs cachés sous l'apparente générosité des
frères Cointet qui laissaient à l'imprimerie Séchard assez d'ouvrage
pour subsister, et pas assez pour qu'elle leur fît concurrence.
En prenant la conduite des affaires, elle commença par dresser un
inventaire exact de toutes les valeurs. Elle employa Kolb, Marion et
Cérizet à ranger l'atelier, le nettoyer et y mettre de l'ordre. Puis,
par une soirée où David revenait d'une excursion dans les champs,
suivi d'une vieille femme qui lui portait un énorme paquet enveloppé
de linges, Ève lui demanda des conseils pour tirer parti des débris
que leur avait laissés le père Séchard, en lui promettant de diriger
à elle seule les affaires. D'après l'avis de son mari, madame Séchard
employa tous les restants de papiers qu'elle avait trouvés et mis par
espèces, à imprimer sur deux colonnes et sur une seule feuille ces
légendes populaires coloriées que les paysans collent sur les murs
de leurs chaumières, l'histoire du Juif-Errant, Robert-le-Diable, la
Belle-Maguelonne, le récit de quelques miracles. Ève fit de Kolb un
colporteur. Cérizet ne perdit pas un instant, il composa ces pages
naïves et leurs grossiers ornements depuis le matin jusqu'au soir.
Marion suffisait au tirage. Madame Chardon se chargea de tous les
soins domestiques, car Ève coloria les gravures. En deux mois, grâce
à l'activité de Kolb et à sa probité, madame Séchard vendit, à douze
lieues à la ronde d'Angoulême, trois mille feuilles qui lui coûtèrent
trente francs à fabriquer et qui lui rapportèrent, à raison de deux
sous pièce, trois cents francs. Mais quand toutes les chaumières et les
cabarets furent tapissés de ces légendes, il fallut songer à quelque
autre spéculation, car l'Alsacien ne pouvait pas voyager au delà du
département. Ève, qui remuait tout dans l'imprimerie, y trouva la
collection des figures nécessaires à l'impression d'un almanach dit
des Bergers, où les choses sont représentées par des signes, par des
images, des gravures en rouge, en noir ou en bleu. Le vieux Séchard,
qui ne savait ni lire ni écrire, avait jadis gagné beaucoup d'argent à
imprimer ce livre destiné à ceux qui ne savent pas lire. Cet almanach,
qui se vend un sou, consiste en une feuille pliée soixante-quatre fois,
ce qui constitue un in-64 de cent vingt-huit pages. Tout heureuse
du succès de ses feuilles volantes, industrie à laquelle s'adonnent
surtout les petites imprimeries de province, madame Séchard entreprit
l'Almanach des Bergers sur une grande échelle en y consacrant ses
bénéfices. Le papier de l'Almanach des Bergers, dont plusieurs millions
d'exemplaires se vendent annuellement en France, est plus grossier que
celui de l'Almanach Liégeois, et coûte environ quatre francs la rame.
Imprimée, cette rame, qui contient cinq cents feuilles, se vend donc, à
raison d'un sou la feuille, vingt-cinq francs. Madame Séchard résolut
d'employer cent rames à un premier tirage, ce qui faisait cinquante
mille almanachs à placer et deux mille francs de bénéfice à recueillir.

Quoique distrait comme devait l'être un homme si profondément occupé,
David fut surpris, en donnant un coup d'œil à son atelier, d'entendre
grogner une presse, et de voir Cérizet toujours debout composant sous
la direction de madame Séchard. Le jour où il y entra pour surveiller
les opérations entreprises par Ève, ce fut un beau triomphe pour elle
que l'approbation de son mari qui trouva l'affaire de l'almanach
excellente. Aussi David promit-il ses conseils pour l'emploi des
encres des diverses couleurs que nécessitent les configurations de cet
almanach où tout parle aux yeux. Enfin, il voulut refondre lui-même
les rouleaux dans son atelier mystérieux pour aider, autant qu'il le
pouvait, sa femme dans cette grande petite entreprise.

Au milieu de cette activité furieuse, vinrent les désolantes lettres
par lesquelles Lucien apprit à sa mère, à sa sœur et à son beau-frère
son insuccès et sa détresse à Paris. On doit comprendre alors qu'en
envoyant à cet enfant gâté trois cents francs, Ève, madame Chardon et
David avaient offert au poète, chacun de leur côté, le plus pur de
leur sang. Accablée par ces nouvelles et désespérée de gagner si peu
en travaillant avec tant de courage, Ève n'accueillit pas sans effroi
l'événement qui met le comble à la joie des jeunes ménages. En se
voyant sur le point de devenir mère, elle se dit:—Si mon cher David
n'a pas atteint le but de ses recherches au moment de mes couches, que
deviendrions-nous?... Et qui conduira les affaires naissantes de notre
pauvre imprimerie?

L'Almanach des Bergers devait être bien fini avant le premier janvier;
or, Cérizet, sur qui roulait toute la composition, y mettait une
lenteur d'autant plus désespérante que madame Séchard ne connaissait
pas assez l'imprimerie pour le réprimander. Elle se contenta d'observer
ce jeune Parisien. Orphelin du grand hospice des Enfants-Trouvés de
Paris, Cérizet avait été placé chez messieurs Didot comme apprenti. De
quatorze à dix-sept ans, il fut le Séide de Séchard, qui le mit sous
la direction d'un des plus habiles ouvriers, et qui en fit son gamin,
son page typographique; car David s'intéressa naturellement à Cérizet
en lui trouvant de l'intelligence et il conquit son affection en lui
procurant quelques plaisirs et des douceurs que lui interdisait son
indigence. Doué d'une assez jolie petite figure chafouine, à chevelure
rousse, les yeux d'un bleu trouble, Cérizet importa les mœurs du gamin
de Paris dans la capitale de l'Angoumois. Son esprit vif et railleur,
sa malignité l'y rendirent redoutable. Moins surveillé par David à
Angoulême, soit que plus âgé il inspirât plus de confiance à son
mentor, soit que l'imprimeur comptât sur l'influence de la province,
Cérizet devint, à l'insu de son tuteur, le don Juan en casquette de
trois ou quatre petites ouvrières, et se déprava complétement. Sa
moralité, fille des cabarets parisiens, prit l'intérêt personnel pour
unique loi. D'ailleurs, Cérizet, qui, selon l'expression populaire,
devait _tirer à la conscription_ l'année suivante, se voyait sans
carrière; aussi fit-il des dettes en pensant que dans six mois il
deviendrait soldat, et qu'alors aucun de ses créanciers ne pourrait
courir après lui. David conservait quelque autorité sur ce garçon,
non pas à cause de son titre de maître, non pas pour s'être intéressé
à lui, mais parce que l'ex-gamin de Paris reconnaissait en David une
haute intelligence. Cérizet fraternisa bientôt avec les ouvriers
des Cointet, attiré vers eux par la puissance de la veste, de la
blouse, enfin par l'esprit de corps, plus influent peut-être dans
les classes inférieures que dans les classes supérieures. Dans cette
fréquentation, Cérizet perdit le peu de bonnes doctrines que David lui
avait inculquées; néanmoins, quand on le plaisantait sur les _sabots_
de son atelier, terme de mépris donné par les ours aux vieilles presses
des Séchard, en lui montrant les magnifiques presses en fer, au nombre
de douze, qui fonctionnaient dans l'immense atelier des Cointet, où la
seule presse en bois existant servait à faire les épreuves, il prenait
encore le parti de David et jetait avec orgueil ces paroles au nez des
_blagueurs_:—Avec ses sabots mon Naïf ira plus loin que les vôtres avec
leurs bilboquets en fer d'où il ne sort que des livres de messe! Il
cherche un secret qui fera la queue à toutes les imprimeries de France
et de Navarre!...

—En attendant, méchant prote à quarante sous, tu as pour bourgeois une
repasseuse! lui répondait-on.

—Tiens, elle est jolie, répliquait Cérizet, et c'est plus agréable à
voir que les _mufles_ de vos bourgeois.

—Est-ce que la vue de sa femme te nourrit?

De la sphère du cabaret ou de la porte de l'imprimerie où ces disputes
amicales avaient lieu, quelques lueurs parvinrent aux frères Cointet
sur la situation de l'imprimerie Séchard; ils apprirent la spéculation
tentée par Ève, et jugèrent nécessaire d'arrêter dans son essor une
entreprise qui pouvait mettre cette pauvre femme dans une voie de
prospérité.

—Donnons-lui sur les doigts, afin de la dégoûter du commerce, se dirent
les deux frères.

Celui des deux Cointet qui dirigeait l'imprimerie rencontra Cérizet,
et lui proposa de lire des épreuves pour eux, à tant par épreuve, pour
soulager leur correcteur qui ne pouvait suffire à la lecture de leurs
ouvrages. En travaillant quelques heures de nuit, Cérizet gagna plus
avec les frères Cointet qu'avec David Séchard pendant sa journée. Il
s'ensuivit quelques relations entre les Cointet et Cérizet, à qui l'on
reconnut de grandes facultés, et qu'on plaignit d'être placé dans une
situation si défavorable à ses intérêts.

—Vous pourriez, lui dit un jour l'un des Cointet, devenir prote d'une
imprimerie considérable où vous gagneriez six francs par jour, et avec
votre intelligence vous arriveriez à vous faire intéresser un jour dans
les affaires.

—A quoi cela peut-il me servir d'être un bon prote? répondit Cérizet,
je suis orphelin, je fais partie du contingent de l'année prochaine,
et, si je tombe au sort, qui est-ce qui me payera un homme?...

—Si vous vous rendez utile, répondit le riche imprimeur, pourquoi ne
vous avancerait-on pas la somme nécessaire à votre libération?

—Ce ne sera pas toujours mon naïf? dit Cérizet.

—Bah! peut-être aura-t-il trouvé le secret qu'il cherche...

Cette phrase fut dite de manière à réveiller les plus mauvaises pensées
chez celui qui l'écoutait; aussi Cérizet lança-t-il au fabricant de
papier un regard qui valait la plus pénétrante interrogation.

—Je ne sais pas de quoi il s'occupe, répondit-il prudemment en trouvant
_le bourgeois_ muet, mais ce n'est pas un homme à chercher des
capitales dans son bas de casse!

—Tenez, mon ami, dit l'imprimeur en prenant six feuilles du Paroissien
du Diocèse et les tendant à Cérizet, si vous pouvez nous avoir corrigé
cela pour demain, vous aurez demain dix-huit francs. Nous ne sommes pas
méchants, nous faisons gagner de l'argent au prote de notre concurrent!
Enfin, nous pourrions laisser madame Séchard s'engager dans l'affaire
de l'Almanach des Bergers, et la ruiner: eh! bien, nous vous permettons
de lui dire que nous avons entrepris un Almanach des Bergers, et de lui
faire observer qu'elle n'arrivera pas la première sur la place.....

On doit comprendre maintenant pourquoi Cérizet allait si lentement sur
la composition de l'Almanach. En apprenant que les Cointet troublaient
sa pauvre petite spéculation, Ève fut saisie de terreur, et voulut voir
une preuve d'attachement dans la communication assez hypocritement
faite par Cérizet de la concurrence qui l'attendait; mais elle surprit
bientôt chez son unique compositeur quelques indices d'une curiosité
trop vive qu'elle voulut attribuer à son âge.

—Cérizet, lui dit-elle un matin, vous vous posez sur le pas de la porte
et vous attendez monsieur Séchard au passage afin d'examiner ce qu'il
cache, vous regardez dans la cour quand il sort de l'atelier à fondre
les rouleaux, au lieu d'achever la composition de notre almanach.
Tout cela n'est pas bien, surtout quand vous me voyez, moi sa femme,
respectant ses secrets et me donnant tant de mal pour lui laisser
la liberté de se livrer à ses travaux. Si vous n'aviez pas perdu de
temps, l'almanach serait fini, Kolb en vendrait déjà, les Cointet ne
pourraient nous faire aucun tort.

—Eh! madame, répondit Cérizet, pour quarante sous par jour que je gagne
ici, croyez-vous que ce ne soit pas assez de vous faire pour cent sous
de composition! Mais si je n'avais pas des épreuves à lire le soir pour
les frères Cointet, je pourrais bien me nourrir de son.

—Vous êtes ingrat de bonne heure, vous ferez votre chemin, répondit
Ève atteinte au cœur moins par les reproches de Cérizet que par la
grossièreté de son accent, par sa menaçante attitude et par l'agression
de ses regards.

—Ce ne sera toujours pas avec une femme pour bourgeois, car alors le
mois n'a pas souvent trente jours.

En se sentant blessée dans sa dignité de femme, Ève jeta sur Cérizet un
regard foudroyant et remonta chez elle. Quand David vint dîner, elle
lui dit:—Es-tu sûr, mon ami, de ce petit drôle de Cérizet?

—Cérizet? répondit-il. Eh! c'est mon gamin, je l'ai formé, je l'ai eu
pour teneur de copie, je l'ai mis à la casse, enfin il me doit d'être
tout ce qu'il est! Autant demander à un père s'il est sûr de son
enfant...

Ève apprit à son mari que Cérizet lisait des épreuves pour le compte
des Cointet.

—Pauvre garçon! il faut bien qu'il vive, répondit David avec l'humilité
d'un maître qui se sentait en faute.

—Oui; mais, mon ami, voici la différence qui existe entre Kolb et
Cérizet; Kolb fait vingt lieues tous les jours, dépense quinze ou vingt
sous, nous rapporte sept, huit, quelquefois neuf francs de feuilles
vendues, et ne me demande que ses vingt sous, sa dépense payée. Kolb
se couperait la main plutôt que de tirer le barreau d'une presse chez
les Cointet, et il ne regarderait pas les choses que tu jettes dans la
cour, quand on lui offrirait mille écus; tandis que Cérizet les ramasse
et les examine.

Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à
l'ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître
l'étendue de la corruption humaine; puis, quand leur éducation en ce
genre est faite, elles s'élèvent à une indulgence qui est le dernier
degré du mépris.

—Bah! pure curiosité de gamin de Paris, s'écria donc David.

—Eh! bien, mon ami, fais-moi le plaisir de descendre à l'atelier,
d'examiner ce que ton gamin a composé depuis un mois, et de me dire si,
pendant ce mois, il n'aurait pas dû finir notre almanach...

Après le dîner, David reconnut que l'Almanach aurait dû être composé
en huit jours; puis, en apprenant que les Cointet en préparaient un
semblable, il vint au secours de sa femme: il fit interrompre à Kolb
la vente des feuilles d'images et dirigea tout dans son atelier; il
mit en train lui-même une forme que Kolb dut tirer avec Marion, tandis
que lui-même tira l'autre avec Cérizet, en surveillant les impressions
en encres de diverses couleurs. Chaque couleur exige une impression
séparée. Quatre encres différentes veulent donc quatre coups de presse.
Imprimé quatre fois pour une, l'Almanach des Bergers coûte alors tant à
établir, qu'il se fabrique exclusivement dans les ateliers de province
où la main d'œuvre et les intérêts du capital engagé dans l'imprimerie
sont presque nuls. Ce produit, quelque grossier qu'il soit, est donc
interdit aux imprimeries d'où sortent de beaux ouvrages. Pour la
première fois depuis la retraite du vieux Séchard, on vit alors deux
presses roulant dans ce vieil atelier. Quoique l'almanach fût, dans son
genre, un chef-d'œuvre, néanmoins Ève fut obligée de le donner à deux
liards, car les frères Cointet donnèrent le leur à trois centimes aux
colporteurs; elle fit ses frais avec le colportage, elle gagna sur les
ventes directement faites par Kolb; mais sa spéculation fut manquée. En
se voyant devenu l'objet de la défiance de sa belle patronne, Cérizet
se posa dans son for intérieur en adversaire, et il se dit: «Tu me
soupçonnes, je me vengerai!» Le gamin de Paris est ainsi fait. Cérizet
accepta donc de messieurs Cointet frères des émoluments évidemment
trop forts pour la lecture des épreuves qu'il allait chercher à leur
bureau tous les soirs et qu'il leur rendait tous les matins. En causant
tous les jours davantage avec eux, il se familiarisa, finit par
apercevoir la possibilité de se libérer du service militaire qu'on lui
présentait comme appât; et, loin d'avoir à le corrompre, les Cointet
entendirent de lui les premiers mots relativement à l'espionnage et
à l'exploitation du secret que cherchait David. Inquiète en voyant
combien elle devait peu compter sur Cérizet et dans l'impossibilité de
trouver un autre Kolb, Ève résolut de renvoyer l'unique compositeur en
qui sa seconde vue de femme aimante lui fit voir un traître; mais comme
c'était la mort de son imprimerie, elle prit une résolution virile:
elle pria par une lettre monsieur Métivier, le correspondant de David
Séchard, des Cointet et de presque tous les fabricants de papier du
département, de faire mettre dans le Journal de la Librairie, à Paris,
l'annonce suivante:

«A céder, une imprimerie en pleine activité, matériel et brevet, située
à Angoulême. S'adresser, pour les conditions, à monsieur Métivier, rue
Serpente.»

Après avoir lu le numéro du journal où se trouvait cette annonce, les
Cointet se dirent:—Cette petite femme ne manque pas de tête, il est
temps de nous rendre maîtres de son imprimerie en lui donnant de quoi
vivre; autrement, nous pourrions rencontrer un adversaire dans le
successeur de David, et notre intérêt est de toujours avoir un œil dans
cet atelier.

Mus par cette pensée, les frères Cointet vinrent parler à David
Séchard. Ève, à qui les deux frères s'adressèrent, éprouva la plus vive
joie en voyant le rapide effet de sa ruse, car ils ne lui cachèrent pas
leur dessein de proposer à monsieur Séchard de faire des impressions à
leur compte: ils étaient encombrés, leurs presses ne pouvaient suffire
à leurs travaux, ils avaient demandé des ouvriers à Bordeaux, et se
faisaient fort d'occuper les trois presses de David.

—Messieurs, dit-elle aux deux frères Cointet pendant que Cérizet
allait avertir David de la visite de ses confrères, mon mari a connu
chez messieurs Didot d'excellents ouvriers probes et actifs, il se
choisira sans doute un successeur parmi les meilleurs... Ne vaut-il
pas mieux vendre son établissement une vingtaine de mille francs, qui
nous donneront mille francs de rente, que de perdre mille francs par
an au métier que vous nous faites faire? Pourquoi nous avoir envié la
pauvre petite spéculation de notre Almanach, qui d'ailleurs appartenait
à cette imprimerie?

—Eh! pourquoi, madame, ne pas nous en avoir prévenus? nous ne serions
pas allés sur vos brisées, dit gracieusement celui des deux frères
qu'on appelait le grand Cointet.

—Allons donc, messieurs, vous n'avez commencé votre almanach qu'après
avoir appris par Cérizet que je faisais le mien.

En disant ces paroles vivement, elle regarda celui qu'on appelait le
grand Cointet, et lui fit baisser les yeux. Elle acquit ainsi la preuve
de la trahison de Cérizet.

Ce Cointet, le directeur de la papeterie et des affaires, était
beaucoup plus habile commerçant que son frère Jean, qui conduisait
d'ailleurs l'imprimerie avec une grande intelligence, mais dont
la capacité pouvait se comparer à celle d'un colonel; tandis que
Boniface était un général auquel Jean laissait le commandement en
chef. Boniface, homme sec et maigre, à figure jaune comme un cierge et
marbrée de plaques rouges, à bouche serrée, et dont les yeux avaient de
la ressemblance avec ceux des chats, ne s'emportait jamais; il écoutait
avec le calme d'un dévot les plus grosses injures, et répondait
d'une voix douce. Il allait à la messe, à confesse et communiait. Il
cachait sous ses manières patelines, sous un extérieur presque mou,
la ténacité, l'ambition du prêtre et l'avidité du négociant dévoré
par la soif des richesses et des honneurs. Dès 1820, le grand Cointet
voulait tout ce que la bourgeoisie a fini par obtenir à la révolution
de 1830. Plein de haine contre l'aristocratie, indifférent en matière
de religion, il était dévot comme Bonaparte fut montagnard. Son
épine dorsale fléchissait avec une merveilleuse flexibilité devant
la Noblesse et l'Administration pour lesquelles il se faisait petit,
humble et complaisant. Enfin, pour peindre cet homme par un trait
dont la valeur sera bien appréciée par des gens habitués à traiter
les affaires, il portait des conserves à verres bleus à l'aide
desquelles il cachait son regard, sous prétexte de préserver sa vue de
l'éclatante réverbération de la lumière dans une ville où la terre,
où les constructions sont blanches, et où l'intensité du jour est
augmentée par la grande élévation du sol. Quoique sa taille ne fût
qu'un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait grand à cause de sa
maigreur, qui annonçait une nature accablée de travail, une pensée en
continuelle fermentation. Sa physionomie jésuitique était complétée
par une chevelure plate, grise, longue, taillée à la façon de celle des
ecclésiastiques, et par son vêtement qui, depuis sept ans, se composait
d'un pantalon noir, de bas noirs, d'un gilet noir et d'une _lévite_ (le
nom méridional d'une redingote) en drap couleur marron. On l'appelait
le grand Cointet pour le distinguer de son frère, qu'on nommait le
gros Cointet, en exprimant ainsi le contraste qui existait autant
entre la taille qu'entre les capacités des deux frères, également
redoutables d'ailleurs. En effet, Jean Cointet, bon gr