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Title: Chanteraine
Author: Theuriet, André
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Chanteraine" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



Chanteraine



OEUVRES

DE

André Theuriet


Édition elzévirienne

  POÉSIES (1860-1874). _Le Chemin des Bois._--_Le Bleu et le Noir._
        1 vol. avec portrait.                                       6 fr
  POÉSIES (1874-1894). _Le Livre de la Payse._--_Jardin d Automne._
        1 vol.                                                      6 00
  NOUVELLES. _Bigarreau._--_Claude Blouet._--_L'Abbé Daniel_,
        etc. 1 vol.                                                 6 00
  SAUVAGEONNE. 1 vol.                                               6 00
  MADAME HEURTELOUP. 1 vol.                                         6 00
  LA MAISON DES DEUX BARBEAUX.--TOUTE SEULE. 1 vol.                 6 00


Édition in-18

_POÉSIE_

  LE CHEMIN DES BOIS. 1 vol. (_épuisé_)                             3 00
  LE BLEU ET LE NOIR. 1 vol. (_épuisé_)                             3 00
  LE LIVRE DE LA PAYSE. 1 vol. (_épuisé_)                           3 00
  JARDIN D'AUTOMNE. 1 vol.                                          3 00

_PROSE_

  NOUVELLES INTIMES. 1 vol. (_épuisé_).                             3 50
  PÉCHÉ MORTEL. 1 vol.                                              3 50
  BIGARREAU. 1 vol.                                                 3 50
  LES OEILLETS DE KERLAZ. 1 vol.                                    3 50
  AMOUR D'AUTOMNE. 1 vol.                                           3 50
  DEUX SOEURS. 1 vol.                                               3 50
  L'ONCLE SCIPION. 1 vol.                                           3 50
  CHARME DANGEREUX. 1 vol.                                          3 50
  MADEMOISELLE ROCHE. 1 vol.                                        3 50
  TENTATION. 1 vol.                                                 3 50
  COEURS MEURTRIS. 1 vol.                                           3 50
  BOISFLEURY. 1 vol.                                                3 50
  LE REFUGE. 1 vol.                                                 3 50
  DORINE. 1 vol.                                                    3 50
  VILLA TRANQUILLE. 1 vol.                                          3 50
  CLAUDETTE. 1 vol.                                                 3 50
  LE MANUSCRIT DU CHANOINE. 1 vol.                                  3 50
  SENSATIONS D'ENFANT.--MONSIEUR LULU. 1 vol.                       3 50
  CHANTERAINE. 1 vol.                                               3 50
  CONTES POUR LES JEUNES ET LES VIEUX. 1 v. in-8º _illustré_,
    broch.                                                          9 00
  CONTES POUR LES SOIRS D'HIVER. 1 v. in-8º _illustré_, broché.     9 00
  L'ONCLE SCIPION. 1 vol. in-8º _illustré_, broché.                 9 00

  L'ABBÉ DANIEL. 1 vol. in-32, illustré par Jeanniot.               2 00
  ROSE-LISE. 1 vol. in-32, illustré par Myrbach.                    2 00
  DEUIL DE VEUVE. 1 vol. in-32, illustré par Muenier.               2 00
  DISCOURS DE RÉCEPTION A L'ACADÉMIE FRANÇAISE, 1 v. in-8º.         1 00

_THÉATRE_

  JEAN-MARIE. Drame en un acte en vers. 1 vol.                      1 00

_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous
   les pays, y compris la Suède et la Norvège._



   ANDRÉ THEURIET
   DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

   Chanteraine

   [Illustration: logo]

   PARIS
   ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
   23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

   M DCCCCIV



_PREMIÈRE PARTIE_



[Illustration: ornement]



Chanteraine

_PREMIÈRE PARTIE_


I

Bonjour, m'sieu Jacques, vous êtes matinal!...

Assise, jambes pendantes, sur le chaperon du mur séparant le jardin
paternel du verger voisin, Clairette Fontenac interpellait, sans façon,
un jeune lycéen de seize ans qui venait de traverser le clos du
pépiniériste Gerdolle et s'était arrêté sournoisement à quelques pas de
la muraille. L'adolescent, maigre, svelte, élancé comme un arbrisseau qui
a poussé trop vite, semblait mal à l'aise dans son vieil uniforme de
lycéen, qui le gênait aux entournures. Un soupçon de moustache ombrait
déjà sa lèvre supérieure. Il avait les traits fins, un teint mat, avec un
petit signe noir au sommet de la joue gauche. Sous le chapeau de paille
cabossé, ses yeux très doux, couleur noisette, lorgnaient timidement son
interlocutrice, juchée au-dessus de lui et accotée au tronc d'un cytise
qui l'abritait de son feuillage léger. Elle touchait à la quinzième année
et portait encore des jupes courtes, laissant à découvert ses petits
pieds, chaussés de bottines dont plusieurs boutons avaient sauté. Des
mèches brunes, échappées de son chignon mal noué, pendaient éparses sur
son cou. Un corsage défraîchi, de soie rouge éraillée, craquait sous le
développement précoce du buste. Néanmoins, en dépit de cette toilette
négligée, qui indiquait une complète absence de coquetterie, elle avait
la joliesse et le charme mystérieux d'une rose qui va s'épanouir. Son
front large était intelligent, ses yeux noirs riaient sous la frange des
cils; un nez bourbonien donnait un accent de fermeté à son frais visage;
sa bouche assez grande, aux lèvres de cerise, avait une expression
malicieuse et un peu provocante.

--Oui, mademoiselle Clairette, répondit en rougissant Jacques Gerdolle,
j'étais allé visiter la pépinière et, au retour, j'ai longé votre mur...
Je vois avec plaisir que vous êtes aussi matinale que moi...

--Oh! moi, j'ai horreur d'être claquemurée, surtout par un beau temps
pareil!...

En effet, il faisait un temps d'or, une de ces molles matinées de la fin
de septembre où l'on peut croire à un revenez-y de printemps. L'air était
tiède; au bord d'un ciel bleu ouaté de floconneux nuages blancs, le
soleil filtrait une blonde lumière. De la crête du mur, l'œil embrassait
toute l'étendue de la vallée: les bois moutonnant au-dessus de Verrières;
le coteau de l'Hay avec sa ceinture de parcs; la fuite de la route de
Choisy à Versailles, entre deux rangées majestueuses de vieux ormes; les
larges prairies plantureuses, semées de colchiques. Une traînée de vapeur
d'argent marquait le cours paresseux de la Bièvre à travers les prés, où
des chevaux caracolaient en liberté et où, çà et là, des files de
peupliers d'Italie agitaient leurs feuilles déjà jaunissantes. Des
vergers du voisinage s'exhalait une savoureuse odeur de fruits mûrs. Les
pommes rougies et les poires faisaient plier les branches; des abeilles
et des guêpes bourdonnaient autour des pruniers chargés de prunes
violettes; dans les massifs, les merles sifflaient, illusionnés par le
chaud soleil et tentés de recommencer leurs amours.

--Malheureusement, soupira Jacques, ces belles journées passent trop
vite; j'enrage de penser qu'avant dix jours il faudra retourner au
bahut...

--C'est bientôt la rentrée?

--Le 2 octobre, hélas!

--Vous ne paraissez pas pressé de reprendre vos chères études, remarqua
malicieusement Clairette.

--Ce n'est pas ça... Je vais passer en rhétorique, où les cours
deviennent intéressants; mais j'ai tout de même gros cœur en songeant
que les jours vont s'accourcir, qu'avant peu nous toucherons à l'hiver,
une saison où l'on ne se soucie point de grimper sur les murs... et
qu'alors je n'aurai guère plus la chance de vous apercevoir.

Cet aveu, balbutié gauchement, éclaira d'un sourire les yeux noirs de
Mlle Clairette Fontenac, et elle murmura, avec une moue satisfaite:

--C'est bien vrai, ce mensonge-là?

--Ce n'est pas un mensonge... Mon seul plaisir est de vous voir, et,
quand je ne vous vois pas, de penser à vous... Ça ne date pas
d'aujourd'hui!... Quand nous allions ensemble au catéchisme, je ne
cessais de me retourner pour vous chercher des yeux sur le banc où vous
étiez assise... Mais vous n'aviez pas l'air de le remarquer.

Clairette continuait de sourire avec des mines gourmandes de chatte qui
boit du lait:

--Si fait... Seulement, il y avait, sur le même banc, d'autres filles et
plus jolies que moi: Aurélie Labrousse, Laure Monnier et cette sainte
nitouche de Nine Dupressoir... Je supposais que c'étaient elles qui vous
donnaient des distractions.

--Non, déclara avec chaleur Jacques, enhardi; je ne regardais que vous,
les autres n'existaient pas!... J'avais, pour elles, autant
d'indifférence que vous en aviez pour moi.

--Qu'en savez-vous? répliqua l'adolescente en haussant les épaules.

Les prunelles claires du lycéen eurent un joyeux scintillement:

--Est-ce possible?... Vraiment, Clairette, vous faisiez attention à moi?

--Oui, je vous trouvais gentil... Mais ce n'est pas une raison pour vous
enorgueillir et m'appeler Clairette tout court... On ne peut pas vous
faire une confidence, à vous autres garçons, sans que vous preniez, tout
de suite, des airs de jeunes coqs... Aussi, pour vous rendre moins
avantageux, je ne vous dirai plus rien...

--Pardon, mademoiselle Clairette... Je serais au désespoir de vous avoir
offensée... Je vous aime trop!

Jacques achevait à peine cette confuse déclaration qu'on entendit, de
l'autre côté de la muraille, une voix glapissante:

--Pi... ouit!... Es-tu là-haut, ma mie Clairette?

Celle-ci posa précipitamment un doigt sur ses lèvres, puis chuchota:

--Mon frère... Sauvez-vous!...

Presque aussitôt après, la frimousse d'écureuil de Landry Fontenac
émergea au-dessus du chaperon. Jacques n'avait pu filer assez rapidement
pour que le gamin ne reconnût sa mince silhouette, derrière les
quenouilles des poiriers. Landry observa la mine désappointée de sa sœur
et cria d'un ton gouailleur:

--Dérangez pas... ce n'est que moi!

Landry Fontenac était un garçon mince et pâlot. Malgré sa taille menue,
il possédait un aplomb d'homme fait, une adresse de singe, un remarquable
talent de grimacier et une face mobile comme celle d'un clown. Un œil
rusé et fureteur sous des sourcils clairsemés, un nez effronté, une
bouche hardie et goguenarde, un front fuyant, caractérisaient sa petite
tête aux cheveux blonds coupés de très près, d'où saillaient deux larges
oreilles. Son père, féru d'ornithologie et ayant trouvé que son héritier,
par sa turbulence, son agilité et son étourderie, ressemblait fort au
traquet,--cet oiseau minuscule sans cesse en mouvement, sans cesse
voletant et jacassant au-dessus des haies,--avait baptisé Landry du nom
de ce volatile, et le sobriquet lui était resté.

Dès qu'il se fut installé, en sifflotant, sur la crête du mur, sa sœur
lui lança un regard courroucé.

--C'est encore toi, méchant Traquet, qui viens espionner le monde?

--Ma grande sœur, répondit ironiquement Landry, en clignant de l'œil
dans la direction du fuyard, qui se sent galeux se gratte; quand on est
en faute, on s'imagine toujours que les gens vous épient; mais je te jure
que je ne me doutais de rien... Au saut du lit, j'ai entendu le
«paternel» qui piétinait dans son laboratoire, et, me doutant qu'il
allait m'appeler pour me dicter une page d'histoire naturelle, je me suis
cavalé; j'ai gagné le jardin en catimini et j'ai grimpé à notre
observatoire... J'étais bien sûr de t'y trouver... C'est l'heure où
mademoiselle donne ses audiences ordinaires!

--Ne t'occupe pas plus de mes affaires que je ne me mêle des tiennes,
vilain gosse!

Le Traquet comprit que sa sœur allait se fâcher; comme il tenait à
gagner ses bonnes grâces, il devint tout à coup très câlin, et, se
frôlant amicalement contre l'épaule de Clairette:

--Allons, reprit-il, ma mignonne, rentre tes griffes et causons
gentiment... A quoi bon nous asticoter nous deux?... on ne rigole déjà
pas tant, à Chanteraine, depuis que papa et maman sont séparés.

--A qui la faute? répliqua amèrement Mlle Fontenac.

--Je n'en sais rien.

--Moi, je le sais, affirma nettement la grande sœur; notre pauvre papa
n'avait pas tous les torts, et la preuve, c'est que le tribunal nous a
confiés à lui, et non à maman.

--Pour ce qui est de mon agrément particulier, je trouve que le tribunal
s'est rudement mis le doigt dans l'œil... A Chanteraine, le «paternel»
vit comme un hibou et ne s'aperçoit de notre présence que pour nous
flanquer des sermonnades. Jamais un plaisir, jamais un spectacle...
Tandis que, lorsqu'on va le dimanche en visite chez maman, la maison est
gaie; on nous emmène au Bois en voiture, ou bien en matinée au
Palais-Royal... Et quels dîners! Quand j'y repense, je m'en lèche encore
les doigts...

--Oui, déclara dédaigneusement Clairette, tu juges le mérite des gens
d'après les satisfactions de ton ventre et les qualités de leur
cuisinière.

--D'accord... Je ne pose pas, moi, pour une perfection; j'aime mes aises
et suis du parti de ceux qui me les procurent... En attendant,
ajouta-t-il en tirant de sa poche une cigarette fripée, je vais profiter
de ce que nous sommes dans l'intimité, pour en griller une...

Clairette le regarda allumer lestement sa cigarette et haussa les
épaules:

--Tu fumes, maintenant?... Il ne te manquait plus que ça!

--Oh! il me manque encore bien d'autres choses. Mais, faute de grives, on
mange des merles!

Le Traquet resta un moment silencieux, très occupé à faire des ronds avec
sa fumée; puis il reprit, d'un air de jubilation:

--Ma foi! on est bien, ici!... Moitié à l'ombre et moitié au soleil...
Par-dessus le marché, on domine la situation et on se rince l'œil en
regardant, sans être vu, les faits et gestes des voisins: ce grigou de
Février, occupé à renouveler les billets de ses débiteurs, ou bien Mme
Alicia Miroufle en train de se maquiller... Tiens, par la fenêtre
ouverte, pige-moi l'ancienne modiste devant sa toilette!... Elle a encore
des prétentions, la grosse bonne femme!... Et elle se noircit le tour des
yeux, tout en roucoulant avec sa tourterelle privée... Prrr!... Voilà
l'oiseau qui se donne de l'air et file sans permission, et voilà la
vieille coquette qui se précipite à la croisée pour rappeler la
fugitive... Piaule, ma belle!... Tu perds ton temps. La fuyarde
tourterelle a traversé l'avenue et s'est perchée en face, sur le cerisier
de Chanteraine... Bouge pas, Clairette!... Dommage que papa ait refusé de
m'acheter une carabine... Ça serait un joli coup de fusil!... Bouge pas!
tu vas voir si j'ai le coup d'œil juste...

Il avait pris un caillou dans sa poche et, avant que sa sœur pût dire
ouf! il le lançait dans la direction du cerisier. Le drôle avait, en
effet, la main sûre, car la malheureuse tourterelle, atteinte en plein
poitrail, tomba pantelante dans un massif.

--Veine! s'écria le Traquet triomphant, elle a son affaire.

Clairette était d'abord restée abasourdie. L'oiseau ensanglanté eut
encore un battement d'ailes, puis ses pattes se raidirent sur la terre
humide, ses plumes se hérissèrent et tout fut fini. Les yeux de
l'adolescente se mouillèrent et l'indignation lui rendit la parole:

--Brute! protesta-t-elle, espèce de boucher, idiot!

--De quoi? repartit le Traquet, c'est rudement bien visé.

--C'est sauvage et c'est criminel, continua Clairette outrée; je le dirai
à papa!

La menace n'eut d'autre résultat que d'irriter le délinquant.

--Ne prends pas des airs de pie-grièche, dit-il en se rebiffant; si tu
cafardes auprès du «paternel», je lui raconterai, moi, que tu grimpes sur
le mur pour y donner des rendez-vous à Jacques Gerdolle.

--Ça n'est pas vrai! s'écria la sœur aînée qui, néanmoins, devint
cramoisie...

--Pourquoi piques-tu un fard, alors? Tu as un pied de rouge sur la
figure... Faut pas me la faire, et j'ai bien vu, tout à l'heure, ton bon
ami filer derrière les poiriers, au moment où je touchais la crête du
mur... C'est pas d'aujourd'hui que je vous guette, et, quand papa saura
que votre intrigue dure depuis le commencement des vacances, nous
verrons lequel de nous deux écopera, miss Pimbêche!

Le coup avait porté: Clairette se taisait et demeurait pensive. Alors, le
Traquet, voulant se montrer bon prince, continua d'un ton conciliant:

--Grosse bête!... Tu comprends bien que je plaisante et que nous n'avons
aucun intérêt à nous _chiner_ réciproquement... Faisons la paix!

Il tendait la main à sa sœur, mais celle-ci la repoussait d'un coup de
coude. Alors, haussant les épaules et sifflotant, il s'éloigna à
chevauchons et atteignit les ramures touffues d'un prunier appartenant au
pépiniériste.

--Tiens! s'exclama-t-il, il y a encore des _quoiches_ sur l'arbre du père
Gerdolle; chouette!... Part à deux, veux-tu?

En même temps, il grappillait, de-ci et de-là, de longues prunes
violettes, dont la peau gercée montrait la pulpe appétissante, couleur
d'or.

--Elles sont succulentes! ajouta-t-il en mordant à même la quoiche
juteuse; allons, ne boude pas contre ton ventre!...

Mais Clairette, bien que la gourmandise fût son péché mignon, détournait
la tête et résistait à la tentation.

--A ton aise! murmura-t-il.

Sifflant comme un merle, il continuait sa cueillette et remplissait ses
poches, quand, au bout de l'allée, une voix rageuse grogna:

--Attendez, vilains drôles, je vous en donnerai, moi, des prunes!...

Et le père Gerdolle apparut, hérissé et furieux.

Clairette, d'un bond, s'était esquivée de l'autre côté du mur. On
entendit un bruit de branches cassées; puis le Traquet, ébauchant un pied
de nez à l'adresse du pépiniériste, dégringola à son tour et disparut
lestement derrière la clôture du jardin paternel.



II


L'habitation des Fontenac occupait le fond d'une courte avenue de
platanes, débouchant sur la route de Choisy à Versailles. Elle se
composait d'un pavillon de briques, à haute toiture d'ardoise, et d'un
jardin fruitier assez vaste. L'aïeul du propriétaire actuel, un certain
Jean Fontenac, maître maçon, avait acquis pour une bouchée de pain ces
dépendances du château de Bellièvre, vendu, en 1792, comme bien
d'émigrés. Ce lambeau de l'ancienne seigneurerie de Fresnes était
traversé par un bras de la Bièvre qui, au sortir du moulin de la
Croix-de-Berny, se divisait en plusieurs petits cours d'eau somnolents,
hantés par les grenouilles:--d'où lui était venu, probablement, le nom de
_Chanteraine_.--Le premier possesseur l'avait fort négligé; mais son
fils, Noël Fontenac, marchand de tableaux et d'antiquités bien connu à
l'Hôtel des Ventes, sous le second Empire, s'était mis en tête d'en faire
sa maison de campagne. Homme de goût, il restaura artistement ce pavillon
délabré, datant de la fin du XVIe siècle; il y transporta les meubles et
les bibelots choisis parmi les plus belles pièces de ses collections et,
finalement, il s'y retira, après avoir cédé sa maison de Paris et sa
clientèle. Plus tard, un entrepreneur du pays avait acheté les terrains
en bordure de l'avenue et y avait construit quatre petites villas avec
jardinets, qu'il louait à des Parisiens, amoureux de villégiature à bon
marché. Ces bâtisses neuves, d'une architecture prétentieuse, altéraient
désagréablement l'harmonieuse intimité du décor; néanmoins, vu à travers
la grille de fer forgé qui fermait le fond de l'avenue, Chanteraine avait
encore bon air, avec son toit aigu, ses épis faîtiers, ses cheminées
sculptées, sa façade aux croisillons délicatement ouvragés et sa cour
pavée, aux encoignures plantées de lauriers-tins.

Entre cette cour silencieusement verdoyante et le jardin bien affruité,
au milieu de ses antiquailles favorites, Noël Fontenac avait savouré le
recueillement des heures de la retraite. Il y mourut subitement vers
1879, et la maison resta inoccupée pendant près de cinq ans. Le fils du
collectionneur, Simon Fontenac, retenu à Paris par ses fonctions de juge,
et surtout par l'humeur mondaine de sa jeune femme, n'y séjourna que
rarement. En fait de villégiature, Mme Simon Fontenac, née Gabrielle
Cormery, préférait les bains de mer ou les villes d'eaux, où elle pouvait
montrer ses toilettes tapageuses et fleureter tout à son aise. Elle
dédaignait cette demeure mal avoisinée, humide, inconfortable, et l'avait
en grippe. Un jour, le magistrat, mis en éveil par une lettre anonyme,
surveilla plus attentivement les allées et venues de la dame, et acquit
la douloureuse certitude qu'il figurait au nombre des maris trompés. Le
délit était flagrant; mais, avant d'intenter une action en divorce,
Fontenac crut convenable de se démettre de ses fonctions. Le tribunal
donna gain de cause au mari et lui confia la garde des deux enfants nés
de ce mariage malheureux. L'épouse coupable accepta la sentence des
juges et renonça à plaider en appel, à condition qu'on lui conduirait,
une fois par mois, son fils et sa fille. Ce fut alors que Simon Fontenac
résolut de s'établir définitivement à Chanteraine.

L'habitation lui plaisait; il y avait passé une partie de son enfance et
de sa jeunesse. Elle était, d'ailleurs, suffisamment proche des bois pour
satisfaire les goûts campagnards de l'ancien magistrat, et assez peu
distante de Paris pour que l'instruction de Landry et de Clairette n'eût
pas à souffrir de la décision paternelle, lorsqu'il deviendrait
nécessaire de leur donner un enseignement plus fort et plus complet. En
attendant, Simon se proposait de s'occuper personnellement de leur
éducation.

Jamais Fontenac n'avait eu une bien vive sympathie pour sa femme. Il
s'était marié par convenance. Dès le début, des divergences de caractère
et de goûts avaient insensiblement éloigné les deux époux l'un de
l'autre. Studieux, sauvage et casanier, le mari détestait le monde et les
sorties du soir; la femme s'ennuyait au logis et se posait en victime dès
qu'elle n'avait pas une partie de plaisir en expectative. Simon était
autoritaire, quinteux et cassant; Gabrielle Cormery, vaniteuse et
frivole, manquait de souplesse et regimbait à la moindre observation.
Aussi, après sa mésaventure conjugale, Fontenac se trouvait-il plus
mortifié qu'endolori; il souffrait surtout dans son amour-propre, et la
trahison de sa femme mettait, dans son cœur, plus de dégoûts que de
regrets. Il poussa donc un soupir de soulagement quand son mariage fut
légalement dissous, et s'installa à Chanteraine avec joie, se sentant
tout réconforté par l'espoir d'élever ses deux enfants à sa guise,
d'après certains principes d'éducation qui lui étaient chers.

Au commencement, il aborda sa tâche d'éducateur avec le zèle effervescent
d'un néophyte. Malheureusement, ses élèves ne montrèrent pas la même
ardeur. Avec Clairette, raisonneuse et d'humeur contredisante, Simon se
heurta à des opinions déjà arrêtées et à une agaçante indépendance
d'esprit. L'enfant était remarquablement intelligente, mais impulsive,
indocile et fantasque; rebelle à tout enseignement purement dogmatique,
elle n'acceptait rien de ce qu'on prétendait lui imposer comme article
de foi et ne se laissait toucher que lorsqu'on la prenait par le
sentiment ou l'imagination. Simon Fontenac, au contraire, n'admettait que
l'autorité de la raison et s'irritait de ce qu'on osât discuter ce qu'il
appelait la «chose jugée». L'irrévérente Clairette, sans respect pour des
affirmations purement doctrinaires, se plaisait à blaguer les arguments
paternels et réussissait souvent à embarrasser son précepteur. Les rôles
se trouvaient ainsi renversés, et la malicieuse enfant en riait sans
vergogne. L'ex-juge avait deux gros défauts: il manquait de patience et
ignorait l'art d'envelopper de miel les pilules amères de la science. Il
s'emportait, jetait le livre à la tête de l'élève moqueuse et la
renvoyait à ses chiffons.

--Les femmes, déclarait-il, sont des créatures incomplètes, incapables de
s'assimiler les idées abstraites; je perdrais mon temps à essayer de
meubler de notions sérieuses cette tête folle; mieux vaudrait démontrer
le carré de l'hypoténuse à une chèvre!

Au bout d'un an d'expériences inutiles, il se rebuta, fit venir une
institutrice, la chargea de ce rôle de pédagogue où il avait si peu
réussi et se borna à s'occuper du seul Landry.

--Avec les garçons, dit-il, il y a toujours de la ressource. Ils sont
plus sensés et plus malléables...

Sur ce dernier point, il fut servi à souhait. Landry était souple comme
une anguille; il était également rusé comme un renard, et fanfaron autant
que les capitaines Fracasse de l'ancien répertoire. Au début de chaque
leçon, il se montrait plein d'assurance et promettait monts et
merveilles. Tandis que Fontenac s'évertuait à dicter une page de
français, à expliquer la règle du _que_ retranché ou à démontrer un
théorème, le gamin n'écoutait que d'une oreille. Un moineau piaillant
dans le jardin, une mouche bleue bourdonnant à la fenêtre, suffisaient à
détourner son attention. Alors, il ne songeait plus qu'aux parties de jeu
à organiser ou aux bons tours à faire dans le voisinage. Quand le père,
encore tout échauffé de sa dissertation, demandait:

--As-tu compris?

--Parbleu! répondait audacieusement le Traquet.

Mais, le lendemain, la dictée grouillait de fautes, la leçon n'était pas
sue, les devoirs étaient bâclés. A travers les portes, on entendait Simon
Fontenac crier:

--Tu n'es qu'un âne, un âne bâté!...

Landry baissait sournoisement la tête sous la grêle des reproches et n'en
devenait pas plus appliqué. Il tenait de sa mère une vanité de paon, une
légèreté de papillon et, par-dessus tout, un amour effréné de plaisirs.
Simon Fontenac constatait chaque jour, avec tristesse, les fâcheux effets
de cette hérédité maternelle. Comme il était opiniâtre, il ne perdait pas
tout espoir de corriger les mauvais instincts de sa progéniture et
d'amender ce sol ingrat en y jetant un peu de bonne semence. Néanmoins,
il commençait à se décourager et, pour se consoler de ses déconvenues, il
s'absorbait de plus en plus dans son étude favorite. Lui aussi, il avait
subi l'influence de l'hérédité. Il était devenu collectionneur, comme son
père; mais, au lieu de la manie des bibelots, il avait celle de
l'ornithologie. Son cabinet de travail était garni de vitrines renfermant
de nombreux échantillons des oiseaux du pays, avec leurs nids et leurs
œufs, rangés par espèces. Il étudiait leurs mœurs et employait une
partie de ses journées à rédiger, sur des fiches, les résultats de ses
observations. Peu à peu, les heures réservées à l'enseignement
pédagogique s'accourcissaient au profit des recherches d'histoire
naturelle. De plus en plus pressé d'enfourcher son dada, l'ancien
magistrat en était venu à se désintéresser des études de Clairette et à
supporter philosophiquement les fréquentes écoles buissonnières du
Traquet. Il finissait par laisser au frère et à la sœur la bride sur le
cou. Il avait, du reste, pour principe qu'il faut préparer de bonne heure
les enfants au combat de la vie, par l'habitude d'exercer leur
responsabilité à leurs risques et périls. Il s'en remettait à la
grondeuse surveillance d'une servante quinquagénaire, nommée Monique,
qui, depuis vingt ans, gouvernait le logis, et en laquelle il avait toute
confiance. Seulement, Monique, affairée aux besognes du ménage et,
d'ailleurs, peu écoutée par ses jeunes maîtres, ne pouvait guère que
gémir sur leurs incartades.

De temps en temps, l'ornithologue était désagréablement rappelé à la
réalité par l'apparition du Traquet, les vêtements en loques, le nez
saignant et l'œil poché, à la suite d'une rixe avec les gamins du
village,--ou bien par les rapports indignés de Monique sur les équipées
garçonnières de Clairette, qui scandalisaient les voisins. Alors, Simon
Fontenac avait plus nettement conscience du désarroi jeté dans son
intérieur par le divorce. Il se sentait incapable de mener à bien
l'éducation de ces deux enfants terribles, auxquels manquait la
sollicitude tendre et attentive d'une mère prudente. A la vérité, Mme
Gabrielle Cormery avait prouvé, par sa conduite, combien elle se souciait
peu de ses devoirs maternels. Mais le divorce n'avait nullement amélioré
la situation, au point de vue de la famille. Au contraire, dans l'état
actuel, le remède était peut-être pire que le mal. Ballottés, maintenant,
entre un père et une mère ennemis, Clairette et Landry perdaient, de jour
en jour, le respect filial et le sentiment de l'autorité. Pendant leurs
visites mensuelles et obligatoires chez l'épouse divorcée, ils
entendaient Mme Gabrielle récriminer violemment contre son ex-mari et le
tourner en ridicule. Adroite et astucieuse, elle essayait, à force de
cajoleries et de gâteries, de gagner leur affection et de les indisposer
contre leur père. Qui sait à quel point elle y réussissait?... Les
enfants revenaient, de leur visite, troublés et peut-être déjà aigris,
établissant de pénibles comparaisons entre le joyeux train qu'on menait
chez leur mère et la maussaderie du régime paternel. De même que la bile
extravasée colore en jaune la peau et les yeux d'un malade, l'amertume de
ces constatations déteignait sur Fontenac et lui faisait soudain
envisager l'avenir tout en noir.

Il était précisément en ces dispositions mélancoliques, ce matin
d'automne où Clairette et le Traquet flânaient, perchés à chevauchons sur
le mur du verger. Il songeait que le lendemain, dimanche, Monique devait
conduire les enfants chez leur mère, et cette perspective le rendait
singulièrement irritable. Pour dissiper sa mauvaise humeur, il avait
pris, dans sa bibliothèque, un volume de Buffon, et debout, près de la
fenêtre ouverte sur les pelouses du jardin, il feuilletait le chapitre
consacré à l'«histoire du merle». La lumière voilée de la matinée
brumeuse éclairait doucement sa tête grisonnante et son corps maigre
enveloppé dans une robe de chambre de bure grise.

Simon Fontenac entrait dans sa quarante-sixième année. Petit, fluet et
nerveux, comme son fils Landry, il avait le teint pâle et légèrement
bouffi. Une maigre barbe roussâtre couvrait mal son menton carré et
volontaire. Ses yeux, d'un bleu vif, brillaient d'un éclat fiévreux. Le
front bombé, le nez court et retroussé, la proéminence de la mâchoire
supérieure aux dents pointues, donnaient à son visage un air de dogue
rageur. Cependant, l'intérêt de la lecture, en ce moment, atténuait un
peu cette expression combative. Les paupières baissées voilaient le
regard aigu; les lèvres, attentives et plissées, restaient chagrines,
mais devenaient moins agressives.

Peu à peu, Simon, pris par l'attrait du chapitre commencé, oubliait ses
soucis et perdait la notion du monde extérieur. Tout à coup, au dehors,
le bruit d'une dispute le fit sursauter. Il reconnut, aux intonations
criardes des deux voix querelleuses, les auteurs de ce vacarme, jeta avec
colère son livre sur une table, ouvrit brusquement la porte du couloir et
aperçut Monique qui s'efforçait de séparer le Traquet et Clairette, en
train de se gifler.

--Garnements! s'écria-t-il exaspéré, vous ne pouvez donc pas rester une
minute ensemble sans vous chamailler comme deux geais?...

--Mossieu! protesta énergiquement Monique avec son accent de la Corrèze,
ils me font damner... Tâchez d'en venir à bout; quant à moi,
_abernuntio_!...

--Entrez! ordonna Fontenac.

Quand la porte se fut refermée sur les deux coupables, qui se lançaient
encore des regards irrités, le père reprit:

--Drôles! montez chacun dans votre chambre. Vous y garderez les arrêts
jusqu'à demain dimanche, qui est le jour où vous rendrez visite à votre
mère... Tâchez de vous conduire, à Paris, plus correctement et plus
décemment qu'ici... Maintenant, allez... On vous portera votre pitance
là-haut, car j'en ai assez de vous voir et de vous entendre!...



III


Le lendemain dimanche, Landry et Clairette Fontenac, sous l'escorte de
Monique, quittaient la gare du Luxembourg et, à travers le jardin,
gagnaient la rue Madame, où habitait leur mère. Tandis que Monique et la
jeune fille causaient familièrement, le Traquet se tenait en arrière,
comme s'il eût rougi d'être vu en compagnie de cette campagnarde qui,
après vingt ans de séjour à Paris, s'obstinait à conserver le costume et
la coiffe du Limousin. Le Traquet, précocement préoccupé de l'opinion
publique et tout fier de son complet neuf, se souciait peu de cheminer à
côté de la rustique et grondeuse servante. Coiffé d'un chapeau rond,
maniant négligemment une petite canne à pomme argentée, il suivait une
allée latérale, en affectant des airs détachés et indépendants.

Pendant ce temps, Monique adressait à Clairette de minutieuses
recommandations:

--Tu sais, ma mie, M. Fontenac n'aime pas qu'on jase sur son compte chez
madame ta mère... Tâche d'avoir bouche cousue et surveille ton frère, qui
a toujours la langue trop longue. La dame est une fine mouche et elle
essaiera de vous tirer les vers du nez; tiens-toi sur tes gardes.

--N'aie pas peur, répondait énergiquement Clairette, je ne dirai que ce
que je veux dire.

--Monsieur m'a donné campos jusqu'à ce soir... Je vais dîner chez une
payse; mais, à quatre heures sonnantes, je viendrai vous chercher...

On était arrivé rue Madame, devant le domicile de l'ancienne Mme
Fontenac. Celle-ci, depuis son divorce, s'était installée dans un petit
hôtel, dont elle occupait tout le second étage. Elle avait repris son nom
de famille; seulement, elle y avait ajouté une particule et se faisait
appeler, maintenant, «Mme de Cormery».

Dans la cour, on s'arrêta un instant pour attendre le Traquet, qui ne se
pressait point; puis le trio monta au second, et Monique remit les deux
enfants aux mains d'une sémillante femme de chambre, qui était apparue à
son coup de sonnette.

--Voici M. et Mlle Fontenac, dit sèchement la Limousine. Prévenez votre
dame que je monterai ici vers les quatre heures, pour les ramener chez
leur père.

Elle pirouetta sur ses talons et redescendit dignement l'escalier, tandis
que la soubrette introduisait Clairette et Landry dans la chambre à
coucher où leur mère parachevait sa toilette.

Mme de Cormery avait trente-cinq ans sonnés. Elle était svelte, mince et
souple, avec d'abondants cheveux noirs et de beaux yeux d'un brun
velouté. A part ces yeux très séduisants, le reste du visage manquait de
charme. Le teint avait perdu sa fraîcheur, le nez retroussé péchait par
le dessin, la bouche prenait, au repos, une expression sèche jusqu'à la
dureté. Au premier aspect, et surtout quand les gens lui étaient
indifférents, la dame semblait peu attirante, presque revêche. Mais, dès
qu'elle voulait plaire à quelqu'un, elle devenait une tout autre
personne. Les prunelles de velours se faisaient douces, prometteuses et
caressantes; de luisants sourires découvraient des dents très blanches et
atténuaient la sécheresse des lèvres; le corps flexible ondulait avec des
grâces félines; la voix mordante trouvait les accents d'une câlinerie
enjôleuse. Telle fut la transformation qui s'opéra lors de l'entrée de
Clairette et de Landry. L'instant d'avant, Mme Gabrielle, enveloppée dans
une soyeuse robe de maison aux plis amples, se tenait devant son armoire
à glace, s'y contemplait d'un œil dur et gourmandait rudement la femme
de chambre, trop lente à la servir. A la vue des nouveaux venus, elle se
retourna, les traits détendus, et entoura les deux enfants de ses bras
assouplis.

--Enfin, vous voici, mes mignons, roucoula-t-elle en les embrassant, je
languissais après vous et ce mois m'a paru un siècle... Lucie, allez voir
si le déjeuner sera bientôt prêt et recommandez à Ambroisine de soigner
son entremets... Il est midi, et vous devez mourir de besoin, mes
adorés!

--Je te crois, répliqua le Traquet, j'ai l'estomac dans mes bottines!

--Et toi, ma chérie, demanda Mme de Cormery à Clairette, as-tu également
l'appétit ouvert?

--Non, maman, répondit froidement l'adolescente, nous avons pris une
bonne tasse de chocolat avant de partir, et Landry exagère.

--Voyons, tourne-toi un peu, reprit Mme Gabrielle avec une intonation
légèrement acide, comme tu es fagotée, mon enfant!... Ton corsage
t'engonce et cette jupe noire, trop longue, te vieillit!

--J'aime le noir, repartit brièvement Clairette, et je ne suis plus d'âge
à porter des robes courtes.

--Toi, Landry, continuait la mère en examinant le garçon des pieds à la
tête, tu ne pèches pas par excès d'élégance... Quand ton père se
décidera-t-il à ne plus te faire accoutrer par un tailleur de village?...
Ah! mes pauvres enfants, comme on s'aperçoit qu'une mère dévouée et
tendre n'est plus là pour s'occuper de votre toilette!

L'adroite personne venait de prendre le Traquet par son faible: la
vanité; aussi, s'empressa-t-il d'insinuer, de son air le plus aimable:

--Tu sais m'man, si tu veux me payer un autre costume plus chic, faut pas
te gêner...

--Eh bien! la semaine prochaine, si on m'y autorise, je te conduirai chez
un tailleur à la mode... Je vais écrire, à ce sujet, à ton père... En
même temps, je lui demanderai la permission de faire habiller Clairette
par ma couturière...

--Inutile, maman, déclara nettement Clairette, j'ai horreur d'être serrée
dans des vêtements ajustés, et ma couturière habituelle me suffit.

--Quel verjus que cette petite! s'écria Gabrielle, vexée... On dirait, ma
parole, qu'elle a honte d'accepter quelque chose de moi...

--Non, maman, je suis désolée de te froisser par un refus; mais je tiens
également à ne point fâcher papa...

--C'est bien, je vois que ton père t'a fait la leçon avant de partir...

Cette conversation fut heureusement interrompue par l'entrée de la femme
de chambre annonçant que le déjeuner était servi. On passa à la salle à
manger. Mme de Cormery s'assit entre ses deux enfants, qu'elle rapprocha
d'elle avec une étreinte de la main, un geste théâtral de poule couveuse
qui veut rassembler ses poussins sous ses ailes. La table était
coquettement dressée et, ainsi que la maîtresse du logis l'avait
recommandé, le menu était, à la fois, copieux et délicat. Fortement
portée sur sa bouche, Gabrielle s'imaginait qu'on gagne plus facilement
le cœur des gens, et surtout celui des enfants, en flattant leur
instinct de gourmandise. Cela lui réussissait toujours avec Landry, qui
aimait la bonne chère et dévorait comme un _allouvi_; mais Clairette se
montrait plus rebelle. Encore qu'elle fût naturellement friande, elle
boudait contre son ventre et s'efforçait d'observer une prudente réserve,
tout en surveillant de l'œil les agissements de son frère. Celui-ci,
émoustillé par la bonne chère et par certain petit vin blanc dont il
buvait à discrétion, cherchait à capter la bienveillance de Mme de
Cormery, en flattant ses goûts et ses rancunes. Il avait deviné que le
meilleur moyen de se faire bien venir de sa mère était de se poser en
victime du despotisme paternel. Malgré les coups de pied distribués sous
la table, en guise d'avertissement, par Clairette, il répondait, avec sa
jactance coutumière, aux insidieuses questions posées par Mme Gabrielle.
Celle-ci, enchantée de satisfaire sa curiosité maligne et de trouver un
prétexte à dauber sur M. Fontenac, faisait traîner le déjeuner en
longueur. On en était encore au dessert, quand Lucie annonça M. de la
Guêpie, et, presque derrière elle, le visiteur pénétra familièrement dans
la salle à manger, avec le sans-gêne d'un ami de la maison.

Ami de la maison, Armand de la Guêpie l'était, en effet, depuis
longtemps. On l'y recevait déjà à ce titre, avant la dissolution du
mariage; même, Simon Fontenac avait eu d'excellentes raisons de penser
que cette amitié dépassait les limites permises, et le tribunal avait
partagé son avis, puisque le jugement prononçant le divorce visait
implicitement le trouble apporté dans le domicile conjugal par les
fréquentations trop intimes de cet indiscret ami. Après la rupture, M. de
la Guêpie avait continué ses relations familières avec l'épouse divorcée,
dont il restait le cavalier servant et le conseiller.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, aux traits fins et fanés, à
la tournure élégante et désinvolte. L'âge et peut-être aussi une jeunesse
trop orageuse l'avaient un peu dévasté: les cheveux devenaient rares, les
paupières se fripaient, des rides précoces laissaient la trace de leurs
griffes sur le front intelligent; mais il avait l'art de déguiser ce
déchet par un soin minutieux de sa personne et une tenue impeccable. Une
raie habilement disposée séparait en deux les touffes subsistantes des
cheveux poivre et sel, frisés au petit fer; les yeux gris-bleu jetaient
des lueurs juvéniles et hardies; le nez mince, en bec d'aigle, surmontait
une moustache blonde effilée et retroussée; la bouche, encore bien
meublée, souriait complaisamment avec un rien de fatuité; la barbe en
pointe, également blonde et discrètement teinte, achevait de caractériser
cette physionomie très parisienne. Il était mis à la dernière mode, et sa
taille, demeurée svelte, semblait serrée dans un corset. Très lancé, tout
à fait «dans le train», membre de plusieurs cercles haut cotés, La Guêpie
vivait sur le pied d'une trentaine de mille francs de rentes, sans qu'on
sût au juste d'où il tirait ses ressources. Dans le monde un peu mêlé où
il fréquentait, il passait pour un savant amateur d'art, pour un
connaisseur très documenté en matière de bibelots rares et précieux; on
vantait ses collections de tableaux, de bijoux, d'objets d'orfèvrerie du
XIVe et du XVe siècle. Il était, en effet, doué d'un goût sûr et d'un
flair admirable. Il ne manquait pas une belle vente de l'Hôtel Drouot, et
on le savait en relations avec les plus célèbres marchands de curiosités
de Londres, de Paris, d'Amsterdam. De temps en temps, pour complaire à un
ami ou à un amateur riche, il se séparait avec peine, et pour un gros
prix, d'une des «merveilles» de sa galerie ou de ses vitrines. L'heureux
acquéreur de cette rareté se consolait d'avoir payé la forte somme en
disant à ses familiers:

--Cela sort de la collection La Guêpie.

Quant au vendeur, il faisait publier la vente dans les journaux d'art de
la France et de l'étranger, et, tout en empochant l'argent, il semblait
inconsolable du sacrifice consenti; ses amis le plaignaient et le
glorifiaient; mais ses ennemis ou ses envieux prétendaient que ces
fructueuses opérations, effectuées au moment opportun, constituaient le
plus clair des revenus de l'adroit collectionneur.

Armand de la Guêpie, après avoir galamment baisé la main de la maîtresse
du logis, s'écria d'une voix claironnante:

--Ha! ha! j'arrive au beau milieu d'une fête de famille... Vous devez
être bien contente, chère amie? Moi aussi, ce spectacle me ravit, et
c'est pour partager votre joie que j'ai avancé l'heure de ma visite...

Il se tourna vers le Traquet, qui se bourrait de petits fours glacés, et
caressa, du plat de sa main dégantée, la tête rase du gamin.

--Bonjour, mon jeune ami, poursuivit-il; enchanté de vous trouver en
bonnes dispositions... Je n'ai pas oublié ma promesse du mois dernier, et
j'ai laissé pour vous, dans l'antichambre, un modeste cadeau...

Les yeux de Landry s'écarquillèrent et, avalant hâtivement sa dernière
bouchée:

--Vrai? s'écria-t-il, vous allez me montrer ça tout de suite, n'est-ce
pas, m'sieu de la Guêpie?

Mme de Cormery et Clairette s'étaient levées pour retourner au salon; le
Traquet en profita pour suivre La Guêpie dans l'antichambre. Celui-ci
déficela une boîte oblongue et en tira une jolie carabine Lefaucheux, à
la crosse garnie d'argent, légère comme un joujou de salon et dont le
double canon d'acier jetait de bleus éclairs dans la pénombre. Landry
restait muet d'admiration. A la fin, il dit d'une voix étranglée par la
surprise:

--Veine!... Et à deux coups, encore!... C'était justement ce que je
désirais.

Sa figure s'illuminait et il ne quittait plus la carabine; il la
transporta triomphalement dans le salon:

--Vois, maman, le beau cadeau de M. de la Guêpie!

--Il te gâte... L'as-tu remercié, au moins? demanda Mme Gabrielle.

Landry, sans lâcher son arme, revint vers le donateur et dit en
l'embrassant:

--Vous êtes un chic type, vous, et je vous aime bien!

La Guêpie avait attiré le Traquet vers un fauteuil où il s'assit à
l'écart, et, tout en lissant les pointes de sa moustache, il murmura:

--Le cadeau n'est pas bien riche, mais il est pratique... Je suis
content qu'il vous fasse plaisir... Ce n'est pas grand'chose, auprès des
armes curieuses et des objets rares qui doivent orner le cabinet de
monsieur votre père... Dites-moi, M. Fontenac a-t-il conservé les
collections d'antiquités qui provenaient de votre grand-père?

--Des antiquités? répondit Landry irrévérencieusement. Oh! là là, c'est
ça qui m'est égal!... En fait de vieilleries, nous avons Monique, notre
servante... Quant au «paternel», il ne collectionne que des oiseaux, et
ça n'est pas rigolo!

La Guêpie ébaucha une moue peu satisfaite, et, voyant qu'il n'y avait
rien à tirer du frère, il se rabattit sur la sœur, qui restait
silencieuse près de Mme de Cormery.

--Et vous, mademoiselle, commença-t-il, ne désirez-vous point aussi
quelque bagatelle?... Je serais heureux de saisir cette occasion de vous
être agréable.

La figure de Clairette s'assombrit. La Guêpie lui était antipathique. Les
scènes de famille au moment du divorce, les récriminations entendues
aussi bien à Chanteraine que rue Madame, lui avaient précocement ouvert
l'intelligence, et elle savait à quoi s'en tenir sur le rôle équivoque
joué par le bel Armand dans cette tragédie domestique. Elle jeta un
regard noir à son interlocuteur et repartit:

--Merci, monsieur, je ne désire rien.

Mais l'ami de Mme Gabrielle ne se démontait pas facilement.

--Comment, insista-t-il en devenant lyrique, pas une fantaisie, pas le
moindre caprice dans cette charmante tête?... On doit pourtant aimer les
bijoux, à votre âge, et jolie comme vous l'êtes!...

En même temps, il frôlait, d'une main enhardie, le lourd chignon de
l'adolescente et ajoutait, avec un sourire avantageux:

--Quels cheveux épais! Ils sont tous bien à vous?

Cette inconvenante privauté exaspéra Clairette. Elle eut un mouvement de
répulsion, se recula, et, jetant une œillade dédaigneuse sur le crâne
clairsemé de l'ancien beau, elle riposta avec sa rudesse garçonnière:

--Ne vous occupez pas de mes cheveux... En tout cas, pour les épaissir,
je ne vous en ai pas pris des vôtres!

Il se mordit les lèvres et murmura, en ricanant:

--Vous n'êtes pas aimable, ce soir.

--Laissez-la donc! reprit Mme de Cormery, irritée, c'est un fagot
d'épines!... Vous voyez les fruits de l'éducation qu'elle reçoit à
Chanteraine... Du reste, elle ressemble à son père, et vous pouvez juger
de ce que j'ai eu à souffrir avec un bourru de cette espèce... hargneux,
quinteux, bizarre et sottement ombrageux!...

Clairette écoutait cette sortie avec indignation. Ses narines dilatées se
gonflaient, ses yeux noirs jetaient des éclairs. Elle se leva et, tapant
du pied, elle déclara:

--Je ne souffrirai pas qu'on parle mal de mon père devant moi, et je te
préviens, maman, que je ne remettrai plus les pieds chez toi si tu
continues à déblatérer contre lui...

--Et moi, je te prie d'être plus respectueuse avec ta mère! Je ne
tolérerai pas tes façons de fille mal élevée! s'écria Mme Gabrielle, en
se levant à son tour.

--Allons, Clairette, insinua Landry d'un ton de conciliation, fais pas de
_chichi_... Ne t'enlève pas comme une soupe au lait!

Les observations du Traquet ne réussirent qu'à accroître la colère de
Clairette:

--Tais-toi, dit-elle, rageuse, tu n'es qu'un lâche, tais-toi, tu me
dégoûtes!...

La querelle menaçait de s'envenimer encore, lorsque la femme de chambre
annonça que Monique était dans l'antichambre et réclamait les enfants.
Clairette sortit tumultueusement sans prendre congé. Quant à Landry,
ménageur de chèvre et de chou, il se laissa embrasser par sa mère, tendit
la main à M. de la Guêpie, et, enveloppant précieusement la carabine dans
son étui de laine verte, murmura, en manière d'excuse:

--Faut pas lui en vouloir, vous savez, elle est un peu _maboule_!...



IV


Ce même dimanche, lorsque Simon Fontenac vit, à dix heures du matin, ses
deux «geais» partir pour Paris en compagnie de Monique, il ne put
s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Ce voyage mensuel lui
assurait une tranquillité parfaite pendant une bonne partie de la
journée, et il se promit de la mettre à profit pour commencer la lecture
des _Oiseaux chanteurs_, des frères Müller. La prévoyante et
consciencieuse Limousine lui avait servi un déjeuner froid dans la salle
à manger. Il installa, sur la nappe, le livre broché. Tout en avalant
une tranche de pâté, une salade aux œufs durs, une poire fondante de son
verger, il s'interrompait pour couper les feuillets vierges de l'ouvrage.
Après avoir préparé lui-même et dégusté le café bouillant au sortir de la
cafetière russe, il mit sous son bras les _Oiseaux chanteurs_ et fit,
dans le jardin, une courte promenade hygiénique. Sous le ciel de
septembre, pommelé de légers nuages blancs, on respirait le souffle tiède
de l'automne; des haleines de pétunias montaient mollement d'une
corbeille qu'ombrageait un robuste cerisier aux feuilles déjà
rougissantes; les angélus de midi tintaient aux églises des villages
prochains et leurs notes argentines se croisaient dans l'air assoupi. Il
y avait, dans la quiétude ambiante, comme une invitation à l'étude et à
la méditation.

--Quelle chance, songeait Fontenac, d'avoir à soi cet après-midi de
dimanche, pour lire et prendre des notes, sans l'appréhension d'être
dérangé...

Il rentra dans son «laboratoire», s'installa commodément dans un fauteuil
et étala, sur sa table, le livre des _Oiseaux chanteurs_. Mais il avait à
peine tourné les premières pages que la cloche de la grille carillonna
et le fit sursauter. Des pas traînants grincèrent sur le sable; la tête
de Firmin, le jardinier, s'encadra dans la baie de la fenêtre ouverte.

--Monsieur, dit-il, c'est notre voisin, M. Gerdolle, qui demande à vous
parler.

Le pépiniériste Gerdolle était le collègue de Fontenac au Conseil
municipal de Fresnes. La première pensée de l'ancien magistrat fut
d'envoyer le fâcheux à tous les diables; puis, il réfléchit que le
pépiniériste venait, sans doute, l'entretenir de quelque affaire
communale et qu'on risquerait une brouille en lui défendant la porte. Il
rejeta son livre avec un mouvement d'humeur et répondit en maugréant:

--C'est bon, priez-le d'entrer...

Une demi-minute après, la porte du laboratoire livrait passage au
visiteur.

Cyrille Gerdolle avait, à peu près, l'âge de Fontenac. C'était un petit
homme trapu, hirsute et rageur. Avec ses sourcils broussailleux, sa barbe
mal plantée, sa bouche maussade et ses yeux roux méfiants, il réalisait à
merveille le type du «Paysan du Danube». Son caractère ombrageux et
agressif, son esprit de contradiction, ses interpellations pareilles à
des aboiements de dogue, terrorisaient le Conseil municipal, où il
représentait le parti radical socialiste.

Il s'arrêta à quelques pas de la porte refermée par le jardinier, jeta
sur un meuble son feutre gris cabossé, et grogna:

--Je vous salue bien, monsieur Fontenac!

--Bonjour, mon cher collègue, répondit distraitement Simon. Quoi de
nouveau au Conseil?... J'ai eu le regret de ne pouvoir assister à la
dernière séance...

--Pardon, interrompit le pépiniériste, je ne viens pas vous parler des
affaires municipales; je sais d'avance que nous ne nous entendrions pas
sur ce chapitre-là... Non, au jour d'aujourd'hui, c'est une plainte
personnelle que j'ai à vous adresser...

--Une plainte?... A propos de quoi?...

--A propos de vos deux enfants, qui ont le diable au corps... Ils passent
des journées sur le mur qui sépare nos propriétés... Ils y mettent tout à
sac et se moquent de moi, par-dessus le marché!...

Encore vexé d'avoir été troublé dans sa lecture, Simon Fontenac n'était
pas d'humeur endurante, et il répliqua d'un ton impatient:

--Permettez!... Le mur n'est point mitoyen, n'est-ce pas?... Il
m'appartient en entier, ainsi que l'établit la disposition du chaperon,
qui tombe de mon côté...

--Le mur vous appartient, possible... Mais ce n'est pas une raison pour
que vos enfants en fassent un lieu de promenade et de vagabondage, aux
dépens des voisins.

--Mon cher monsieur, reprit sèchement Simon, je ne me mêle pas des
divertissements de mes enfants; je les ai élevés à agir librement, à
leurs risques et périls...

--Beaux principes!... Ils profitent de leur liberté en dévastant mes
pruniers... Pourtant, vous qui êtes à cheval sur la loi, vous n'ignorez
pas que les parents sont responsables des méfaits de leur progéniture...

--Il suffit, monsieur, déclara l'ancien juge en se levant: si Landry et
Clairette ont commis quelque acte répréhensible, je les interrogerai à
leur retour et je saurai les punir, au besoin, de leurs fredaines.

--Voler mes quoiches, vous appelez ça une fredaine!... s'écria le
pépiniériste furieux; vous avez la manche large!... En tout cas, si le
pillage de mes pruniers vous laisse indifférent, peut-être serez-vous
plus touché en apprenant comment se conduit votre demoiselle!

--Qu'entendez-vous par cette insinuation? interrogea sévèrement Fontenac.

--J'entends que Mlle Clairette est fort avancée pour son âge et qu'elle
est très tendre avec mon garçon... Je vous en avertis charitablement pour
votre gouverne... Quant à moi, je m'en soucie peu et je ne suis pas en
peine de mon gars: je me contente de vous rappeler le proverbe: «Gare à
vos poules, mon coq est lâché!...»

Il ramassa son feutre gris, pirouetta sur ses talons et ajouta d'un ton
goguenard, en saisissant le bouton de la porte:

--A bon entendeur, salut! monsieur Fontenac, tant pis pour vous si les
choses tournent mal...

Il s'esquiva là-dessus, laissant son interlocuteur tout rêveur et
quinaud. Simon était maintenant trop agité pour continuer sa lecture avec
fruit. Ce coup de boutoir, lancé au départ par le pépiniériste, l'avait
blessé à l'endroit sensible. Le fait signalé par Cyrille Gerdolle
corroborait de vagues accusations déjà recueillies et rapportées par
Monique. L'ancien juge arpentait nerveusement son cabinet de travail; il
constatait de nouveau, avec une plus cruelle déception, que les enfants
ne ressemblent ni aux plantes ni aux oiseaux des bois, qu'il ne suffit
pas pour les élever, de les laisser pousser à la bonne aventure, et qu'en
ce qui concerne les filles surtout, la sollicitude d'une mère tendre et
prudente est impossible à remplacer.

--Mais, songeait-il tristement, pour que cette surveillance maternelle
soit efficace, elle doit être exercée par une femme dévouée, pourvue de
qualités morales solides, et tel n'était point le cas de Mme Gabrielle
Cormery... En somme, le divorce n'a remédié à rien, et je me trouve
acculé à une impasse...

Tandis qu'il ruminait ces pénibles réflexions, un discret coup de
sonnette tinta de rechef à la grille, et le jardinier reparut sur le
seuil du cabinet.

--Qu'est-ce encore? demanda l'ornithologue.

--Mme Miroufle désire avoir un entretien avec monsieur.

--Miroufle?... Connais pas.

--C'est la dame qui habite le premier pavillon à main gauche.

--Tous les gens du pays se sont donc donné rendez-vous pour me
déranger!... Enfin!... Introduisez-la...

Mme Miroufle fit son entrée. Simon vit s'avancer une dame entre deux
âges, de taille moyenne, replète, mais encore agréable à contempler,
malgré un embonpoint envahissant. Les yeux bruns, notamment, gardaient
une limpidité lumineuse et une flamme provocante; la bouche, petite,
découvrait en souriant des dents très blanches. Les traits avaient été
jolis, mais ils s'empâtaient, et un maquillage habile ne dissimulait
qu'imparfaitement la fanure du teint. Les cheveux paraissaient trop noirs
pour que leur couleur fût naturelle. Sanglée dans son corset, elle
s'était mise en frais de toilette. Une blouse de soie rouge enveloppait
les opulents contours du buste; une jupe de satin noir à longs plis la
grandissait; un chapeau de paille, empanaché de plumes cramoisies,
sortait de chez la bonne faiseuse et la coiffait très artistement. Elle
avait la tournure jeune, et cette assurance, ces mines aguichantes, qui
restent comme une marque professionnelle chez les femmes dont la
jeunesse s'est passée à galantiser. Elle possédait aussi les mignardes
façons, l'aménité un peu banale, l'obséquiosité câline, particulières aux
commerçantes parisiennes. En effet, elle avait tenu pendant vingt ans,
sur la rive gauche, un magasin de modes fort achalandé, et elle s'était
retirée depuis un an, après fortune faite. Prise d'une toquade pour la
campagne, elle avait acheté l'un des pavillons de l'avenue de
Chanteraine; elle y vivait en compagnie d'une fillette de quinze ans,
qu'elle nommait «sa nièce». Elle se disait veuve; mais personne n'avait
jamais connu M. Miroufle.

--Prenez la peine de vous asseoir, madame, murmura Fontenac après avoir
salué froidement la nouvelle venue, et veuillez m'apprendre ce qui me
vaut l'honneur de votre visite.

Mme Miroufle se jeta dans un fauteuil, abattit du doigt les plis de sa
jupe, puis, dépliant un éventail de poche et l'agitant devant ses joues
poudrerizées:

--Monsieur, commença-t-elle d'une voix embobelineuse, pardonnez ma
démarche, qui peut vous sembler incorrecte de la part d'une étrangère...
Nous sommes voisins, car j'habite tout près de vous...

--Oui, madame, je sais...

--Permettez-moi, en ce cas, de me présenter moi-même... Mme Alicia
Miroufle, ancienne propriétaire de la maison Alicia et Cie: «Modes et
Confections...» Le magasin fait le coin de la rue du Dragon et du
boulevard Saint-Germain, et vous devez le connaître...

--Parfaitement, répondit Fontenac avec le soupir mélancolique d'un homme
qui avait réglé plus d'une facture portant l'en-tête de la maison:
«Alicia et Cie...» Mais cela ne m'indique pas le motif de votre
démarche...

--Je vais vous le dire, monsieur... A condition, ajouta l'ancienne
modiste en minaudant, que vous me promettrez de ne pas vous moquer de
moi... J'ai, ou plutôt j'avais, un oiseau dont je raffole... Une
tourterelle... Une jolie bête, très bien apprivoisée et à laquelle je
suis particulièrement attachée, parce qu'elle me vient de mon pauvre
mari. Il me l'avait apportée le jour de ma fête, quelques mois seulement
avant de mourir. La chère mignonne me rappelle mon bon temps et un
excellent homme, qui m'a beaucoup aimée. Figurez-vous que, depuis hier,
ma tourterelle a disparu. Sa fuite m'a tourné les sangs; ce matin, des
voisins m'ont affirmé qu'elle s'était envolée dans votre clos, et je vous
supplie de m'autoriser à la chercher sous vos arbres; quand elle me
verra, bien sûr qu'elle reviendra se percher sur mon épaule, comme elle
en a l'habitude...

--C'est entendu, madame, répondit laconiquement Simon...

Il sonna Firmin et lui ordonna de conduire la dame au jardin, et de
l'aider dans ses recherches. Celle-ci, après avoir prodigué ses
remerciements et ses révérences, s'éloigna sous l'escorte du jardinier.
L'ornithologue était resté près de la fenêtre, regardant machinalement le
corsage rouge de Mme Alicia paraître, disparaître, puis se remontrer
entre les verdures. En même temps, il entendait la voix flûtée de la
modiste en train d'appeler la fugitive: «Bébelle! Bébelle!» Mais Bébelle
ne donnait aucun signe de sa présence. Au bout d'un grand quart d'heure,
Mme Miroufle, lasse et enrouée, surgit d'un massif. Comme elle passait
devant la fenêtre, Fontenac s'informa.

--Hélas! monsieur, gémit Alicia, elle ne m'a pas répondu et j'en suis
pour ma peine... Enfin, ajouta-t-elle avec un sourire sur ses lèvres
peintes et une flamme dans l'œil, à quelque chose malheur est bon,
puisque cela m'aura valu l'avantage de faire la connaissance d'un aimable
voisin...

--Ne vous désolez pas, répliqua poliment l'ancien juge, mon jardinier
continuera les recherches, et, s'il y a du nouveau, il vous en
avertira... Vous entendez, Firmin; reconduisez madame...

Il se renfonça dans son laboratoire et reprit sa lecture. Une bonne heure
s'écoula dans un parfait recueillement, puis la silhouette du jardinier
se profila dans l'embrasure de la fenêtre. Il tenait l'une de ses mains
dans la poche de son tablier de toile bleue et souriait d'un air
mystérieux.

--Comment?... Encore! s'écria Simon, furieux.

--Pardon!... J'apporte quelque chose à monsieur... C'est pas étonnant,
continua-t-il, goguenard, si la tourterelle ne répondait pas aux
_vipements_ de la grosse dame... La pauvre bête était morte... Je viens
de trouver son corps sous une trochée de fusains...

Il tira de son tablier l'oiseau aux plumes ébouriffées et au bec pendant.

--Elle a déjà des fourmis sur le corps, ajouta-t-il en tendant la bête à
son maître, et le coup a dû être fait dès hier...

Fontenac, examinant curieusement le petit cadavre, remarqua, au milieu du
poitrail, une place où les plumes manquaient et où apparaissait une
éraflure sanguinolente.

--Elle n'est pas morte d'une balle, murmura-t-il, elle a dû être assommée
par une pierre...

Tandis que Firmin se retirait, il revint à son bureau, y jeta la
tourterelle, se rassit et demeura pensif, le front barré par un pli
chagrin.

S'apitoyait-il sur la mort violente de cette inoffensive bestiole qui
égayait seule la solitude de Mme Alicia? Faisait-il un retour sur
lui-même et sentait-il avec une recrudescente tristesse son propre
esseulement? Ou bien, repris par les habitudes de son ancien métier de
juge instructeur, se demandait-il quel pouvait être le meurtrier de la
tourterelle?

Dans le «laboratoire» assombri, un profond silence régnait; le jardin
également demeurait assoupi dans son recueillement dominical. Le soleil
couchant commença de teinter de pourpre les hautes branches des
marronniers. Un rouge-gorge modula sa courte et délicate mélodie, comme
un adieu du soir au verger... Soudain, des voix tapageuses résonnèrent
dans le couloir et réveillèrent la maison endormie...

C'était Landry et Clairette que Monique ramenait.



V


Les enfants firent bruyamment invasion dans le cabinet de travail.
Clairette, qui était fort démonstrative à ses heures et que les paroles
offensantes entendues chez Mme de Cormery rendaient plus tendrement
expansive envers son père, sauta impétueusement au cou de Fontenac.

--Oh! papa, s'écria-t-elle, que j'ai trouvé le temps long et comme
j'avais hâte de te revoir!

A la grande mortification de l'adolescente, Simon Fontenac détourna la
tête pour se dérober à ses caresses, et, dénouant les bras de Clairette,
il la repoussa d'un geste irrité.

--Un instant, mademoiselle, grogna-t-il, nous avons d'abord un compte à
régler...

Tandis que Clairette, stupéfiée, le regardait avec inquiétude, il aperçut
Landry très affairé à enlever l'étui de laine qui enveloppait la
carabine.

--Qu'est-ce que c'est que cet engin? interrogea-t-il brusquement...

--Ça, répondit allègrement le Traquet, c'est un fusil de chasse qu'on m'a
donné.

--Ha!... Je t'avais pourtant défendu de rien accepter de ta mère.

--D'abord, répliqua le gamin avec son aplomb coutumier, la carabine ne
vient pas de maman. C'est un cadeau de mon ami, M. de la Guêpie...

En entendant ce nom, Fontenac eut un haut-le-corps, et ses lèvres, se
retroussant de façon à montrer les dents pointues, ébauchèrent une
grimace de dogue irrité. Sans se démonter, Landry, recourant à ses
expédients de flatterie enjôleuse, poursuivit:

--Et si j'ai accepté le cadeau, c'est que je voulais te rendre service,
en tuant des oiseaux pour ta collection... Avec des pierres, tu sais, on
manque trop souvent son coup!

Dans le cerveau de l'ornithologue, il y eut soudain une flambée de
lumière qui changea ses soupçons en certitude... Ses yeux bleu d'acier
devinrent phosphorescents. Il prit, sur son bureau, le petit cadavre
ébouriffé, se leva et le mit sous le nez de Landry, qui reculait,
décontenancé et mal à l'aise:

--Drôle, c'est toi qui as tué cette tourterelle?

--Quand ce serait moi, confessa à demi le Traquet en reculant toujours
avec précaution... Ben, quoi?...

--Meurtrier! lâche!... Tu n'as pas honte?

--En v'là des affaires!... Est-ce que tu as honte, toi, d'étrangler des
oiseaux et de les empailler après?

--Impudent vaurien!... Moi, d'abord, c'est dans l'intérêt de la science;
et puis, je ne massacre pas les oiseaux des voisins... La tourterelle
appartenait à Mme Alicia!

Landry s'était prudemment remparé derrière un fauteuil. Là, il se sentait
à l'abri des coups, et, la réflexion lui venant avec la sécurité, il
songea que, seule, Clairette connaissait la provenance du volatile et les
détails du meurtre. Il lança un regard hostile à sa sœur, et, la
menaçant du doigt:

--Ah! sainte nitouche, grommela-t-il furieux, c'est toi qui m'as
mouchardé!... Eh bien! tant pis, je vendrai aussi le morceau. Je dirai à
papa que tu cours après Jacques Gerdolle et que, tous les matins, tu
grimpes sur le mur pour causer avec ton galant!...

Interdite, Clairette n'eut pas la force de protester et devint rouge
comme un coquelicot. Alors, la diversion espérée par le Traquet se
produisit. Hors de lui, les lèvres crispées, M. Fontenac tourna toute sa
colère sur la sœur aînée.

--Ainsi, dit-il d'une voix blanche, ce qu'on m'a conté était vrai!...
J'ai une fille qui pousse le dévergondage jusqu'à nouer une intrigue avec
le premier garçon venu!... Mes compliments, mademoiselle, vous êtes
précoce pour votre âge!... Mes compliments aussi sur votre choix...
Jacques Gerdolle, le fils d'un énergumène mal pensant et mal embouché!...
Ah! j'ai de la chance, avec mes enfants!

--Papa, balbutia Clairette, les choses ne se sont pas passées comme le
prétend le Traquet... Il a menti!

--Ah! j'ai menti! protesta son frère... T'en as, un toupet!... Pas plus
tard qu'hier matin, je vous ai surpris ensemble, en train de roucouler...
Ose donc le nier, ma belle!

--Silence, tous les deux! commanda Simon, exaspéré.

Les bras croisés, il arpenta rageusement la largeur de la pièce; puis, se
campant devant les coupables:

--Vous ne valez pas mieux l'un que l'autre, reprit-il, et vous avez tous
les défauts, tous les mauvais instincts de votre pauvre mère... Vous êtes
paresseux, menteurs, indisciplinés, dépourvus de sens moral... Quand les
animaux sont vicieux, on les entrave et on les fouaille; mais je n'ai ni
le courage ni la patience nécessaires pour vous administrer moi-même la
correction. Puisque ma bonne volonté est impuissante, je chargerai des
étrangers de vous ramener au bien, si c'est possible... A la rentrée
d'octobre j'internerai Landry au lycée Lakanal... Quant à vous,
mademoiselle, je trouverai, dans les environs, un couvent où vous serez à
l'abri des tentations de vagabondage... J'ai dit... Sortez!



VI


Edifié, maintenant, sur le meurtre de la tourterelle et connaissant le
coupable, Simon Fontenac fut pris de scrupules. Il avait promis de tenir
l'ancienne modiste au courant des recherches effectuées par le jardinier.
Le résultat de l'enquête était piteux et engageait sa responsabilité. En
droit strict, il se sentait obligé à une démarche personnelle auprès de
Mme Alicia, afin de lui présenter ses excuses et de lui offrir une juste
indemnité. Cette visite lui était pénible, car elle mortifiait son
amour-propre, et, en outre, il se souciait peu d'entrer de nouveau en
relations avec la dame. Néanmoins, comme il se piquait de correction et
voulait observer les convenances, il résolut de s'exécuter.

Le lendemain donc, dans l'après-midi, ayant fait un brin de toilette, il
se dirigea vers la villa occupée par Mme Miroufle. Sur l'un des jambages
de la porte grillée, une plaque de marbre était encastrée et on y lisait,
gravé en lettres d'or sur fond noir: «Mon Désir.» Fontenac sonna. Une
petite servante, aux cheveux mal peignés, vint ouvrir, et il se trouva
dans un jardinet où deux tonnelles, enguirlandées de vigne vierge et de
clématites, flanquaient une pelouse ovale, ornée de massifs de dahlias.
Au milieu de ce gazon tondu à ras, un mince jet d'eau retombait, avec un
bruit monotone, dans un bassin où languissaient de maigres poissons
rouges.

Aux questions posées par Simon, qui avait remis sa carte, la servante mal
peignée répondit que madame était au logis. Après quoi elle introduisit
le visiteur dans le salon et annonça qu'elle allait prévenir sa
maîtresse.

Fontenac, resté seul, dut s'armer de patience, car on le fit attendre
assez longtemps et il eut tout le loisir d'examiner la pièce dont les
fenêtres ouvraient sur le jardinet. Elle était prétentieusement meublée
de sièges imitant le style Louis XIV, tendus de soie jaune, et dont les
bois dorés à neuf tiraient à l'œil. Des rideaux et des portières de
brocatelle du même ton, des jardinières en marqueterie à bon marché, une
garniture de cheminée Empire, quatre vulgaires lithographies coloriées
représentant des scènes de chasse à courre et des vues de la grande
Exposition de 1867, complétaient ce mobilier disparate, qui avait dû,
précédemment, garnir le salon d'essayage où l'ancienne modiste recevait
sa clientèle. Aux encoignures, des socles de bois, décorés également d'un
luxe de dorure, supportaient des bustes en plâtre stuqué:--figures
mignardes de femmes libéralement décolletées, qui regardaient en louchant
un papillon posé sur leur épaule nue, ou becquetaient amoureusement des
colombes. Ces déplorables œuvres d'art, qui caractérisaient le goût et
les prédilections de Mme Alicia, rappelèrent désagréablement à Simon la
tourterelle lapidée par Landry. Au même instant, un frou-frou de jupes
traîna dans le couloir et la dame du logis apparut en personne.

Elle avait mis à profit le temps pendant lequel l'ex-juge croquait le
marmot. Coquettement drapée dans un peignoir d'un rose trop juvénile;
aussi soigneusement coiffée et bichonnée que sa servante l'était peu;
maquillée à neuf et étalant tous ses bijoux, elle s'était visiblement
mise en frais pour recevoir son visiteur.

L'acquisition de la villa «Mon Désir» par Mme Miroufle avait eu lieu peu
après l'installation du juge à Chanteraine. La dame, fort désœuvrée et
curieuse, passait une bonne partie de ses journées à la fenêtre, d'où
elle épiait indiscrètement les faits et gestes des voisins. Dès les
premiers mois, elle s'avisa de la présence de Fontenac, dont elle
connaissait le récent divorce. En voyant circuler dans l'avenue ce
quadragénaire bien conservé, alerte comme un chat maigre et jouissant
d'une belle aisance, elle ne put s'empêcher de remarquer que cet ancien
magistrat avait l'étoffe d'un mari très présentable.

Pareille à une imperceptible graine, cette idée s'enfonça dans le cerveau
chimérique d'Alicia. Chauffée par un désir de femme mûre et lasse d'un
long célibat, la semence germa peu à peu, se développa et poussa des
racines tenaces comme chiendent. Tout en s'attifant devant son armoire à
glace, l'ex-modiste pensait involontairement à son voisin de Chanteraine
et se plaisait à bâtir d'aventureux châteaux en Espagne:--cet homme
encore vert devait s'ennuyer de sa solitude et songer à se remarier. Il
était divorcé, père de deux enfants, et ces deux cas rédhibitoires le
rendraient, sans doute, plus coulant sur le choix d'une seconde femme.
Pourquoi ne se mettrait-elle pas sur les rangs? En somme, on avait vu des
choses plus impossibles... Elle se contemplait dans son miroir et se
trouvait encore fort désirable. Ses cheveux se maintenaient épais et
noirs, ses dents étaient irréprochables; ses yeux, estompés au crayon,
jetaient un éclat vif et aguichant, qu'elle jugeait irrésistible. De
plus, elle gardait un cœur chaud et possédait une jolie fortune, qui
s'accroissait encore grâce à des placements avantageux et à d'habiles
spéculations. A la vérité, elle possédait aussi une fille d'adoption,
Nine Dupressoir, qui vivait avec elle, et qu'elle nommait «sa nièce».
Mais, si cette adolescente de quinze ans devenait un obstacle, rien ne
s'opposait à ce qu'on la colloquât dans une pension, jusqu'au jour où
l'on pourrait lui dénicher un mari. D'ailleurs, M. Fontenac étant
affligé de deux enfants, cela mettait les deux parties manche à manche.
Ce rêve matrimonial paraissait donc parfaitement réalisable...

On sait combien vite une idée fixe, ruminée chaque jour, prend de la
vigueur et du corps. A force de penser à ce mariage éventuel, Mme Alicia
le voyait déjà en train de se conclure. Du haut de sa croisée, elle
lorgnait, d'un regard plein de convoitise, les bouquets d'arbres et la
façade renaissance de Chanteraine. Ce logis quasi seigneurial surgissait,
aux yeux de Mme Miroufle, comme le signe représentatif de la
respectabilité qui lui manquait. En imagination, elle s'y installait
déjà, elle y régnait comme une maîtresse majestueuse et imposante et elle
y jouait le rôle de «la dame du château». Pendant l'un de ses voyages à
Paris, elle alla consulter une tireuse de cartes. La devineresse, ayant
lu dans le _grand jeu_, annonça qu'un événement heureux et un changement
de position se préparaient pour sa cliente, et Alicia revint persuadée
que son mariage avec Fontenac entrait dans les vues de la Providence.

Il ne s'agissait plus que de trouver un biais pour nouer des relations
avec le propriétaire de Chanteraine. Là gisait la difficulté. Simon était
sauvage, peu accessible et médiocrement soucieux de se lier avec les gens
du pays. Il défendait à ses enfants de voisiner et fermait obstinément sa
porte aux étrangers. Pendant longtemps, la dame s'ingénia en vain à
pénétrer dans le gîte de cet ours mal léché. Au moment où elle
désespérait d'y réussir, l'envol de sa tourterelle vers le jardin de
Fontenac ranima soudain ses espérances. Elle interpréta cette fuite comme
l'incident heureux prédit par la tireuse de cartes et se hâta de profiter
de l'occasion. Bien que l'accueil de Fontenac eût été aussi cérémonieux
que peu engageant, elle sortit néanmoins de Chanteraine plus gaillarde et
plus entêtée dans sa chimère. La glace était rompue et elle se flattait
d'avoir fait quelque impression sur son voisin. Aussi ne manifesta-t-elle
pas trop de surprise lorsque la petite bonne lui apporta la carte de
Simon. Elle dissimula prudemment sa joie. Sans souci de mettre à
l'épreuve la patience du visiteur, elle s'enferma dans sa chambre et n'en
descendit qu'après avoir préparé minutieusement sa toilette de combat.

Elle entra pimpante dans le salon, avec une caresse dans l'œil et un
gracieux sourire sur les lèvres.

--Oh! monsieur Fontenac, dit-elle en minaudant, que je suis confuse!...
Merci mille fois de votre visite et de votre aimable empressement!...
Prenez donc la peine de vous asseoir.

Mais Simon persista à rester debout et déclara froidement:

--Ne me remerciez pas, madame, je m'acquitte simplement d'un devoir de
conscience... Je vous avais promis que mon jardinier continuerait ses
recherches; c'est ce qui a eu lieu, et elles ont produit un résultat...
inattendu!...

--Votre jardinier a retrouvé ma Bébelle? interrompit Alicia.

--Oui, madame; seulement, il l'a retrouvée morte.

--Ah! mon Dieu!...

Elle s'accrochait au bras de l'ex-juge et paraissait prête à s'évanouir:

--Madame! revenez à vous!... Je suis vraiment désolé...

Mais la tête de la dame se penchait de plus en plus sur l'épaule de son
interlocuteur... Elle persistait dans sa pâmoison, et Fontenac, fort
embarrassé, dut la déposer dans un fauteuil, où elle s'affaissa
lourdement.

--Madame, reprit le juge, effaré et cherchant des yeux une sonnette,
permettez-moi d'appeler votre domestique!...

Alicia, alors, rouvrit ses paupières et, d'une voix mourante:

--Non, non, gémit-elle, cela va se passer... Pardon! je sens combien je
suis ridicule... mais c'est plus fort que moi... Ma pauvre Bébelle qui
m'aimait tant et qui, seule, me consolait de ma solitude!... C'est moi
qui lui préparais son manger, monsieur, et elle buvait dans mon verre...

Elle roulait son mouchoir en tampon et le passait avec précaution sur ses
yeux.

--Dire que je n'ai pu assister à ses derniers moments! continua-t-elle
dans un sanglot; est-elle morte, au moins, de sa belle mort?

--Hélas! non, madame, elle a été tuée d'un coup de pierre.

--Assassinée!... Quelle scélératesse!... Et d'un coup de pierre!... Vrai,
c'est trop cruel et j'en ferai, pour sûr, une maladie...

Les sanglots redoublaient, et Fontenac, fort ennuyé de cette scène
larmoyante, répétait en s'apitoyant:

--Je vous en prie, madame, calmez-vous... Je déplore que cet accident
soit arrivé chez moi, et, ce qui m'est encore plus pénible, c'est que le
coupable soit mon propre fils...

--Ah! voilà qui m'achève! soupira-t-elle. Faut-il que cette peine me
vienne d'une famille vers laquelle je me sentais si fortement attirée?...

--Mais je connais mes devoirs, interrompit l'ancien magistrat, et vous me
permettrez, madame, de vous indemniser du dommage causé.

Elle se leva dolente et, saisissant l'une des mains de Simon dans les
siennes:

--Y pensez-vous, monsieur? protesta-t-elle... Non... Je ne suis pas une
femme d'argent... D'ailleurs, comme le disait mon pauvre défunt Miroufle,
qui était un homme de sens, «il y a des plaies que l'argent ne peut
guérir»... Quant à votre garçon...

--Oh! quant à Landry, affirma résolument Fontenac, je ne le ménagerai
pas... Je le punirai de façon à lui ôter l'envie de recommencer.

--N'en faites rien, monsieur! supplia Mme Miroufle, en retenant plus
étroitement la main qui essayait de se désemprisonner, vous m'affligeriez
davantage... Il sera suffisamment puni par ses remords et je vous demande
sa grâce.

--Vous êtes trop indulgente, madame, répliqua Simon, que l'étreinte
enveloppante de son interlocutrice mettait mal à l'aise. Vous ne savez
pas à quels diables déchaînés j'ai affaire, je ne puis les mater qu'à
force de sévérité...

--Ce n'est pas de la sévérité, mais de la tendresse qu'il leur
faudrait... insinua doucement Alicia.

Elle ne lâchait pas la main de Simon et le conduisait vers le canapé, où
elle l'obligeait de s'asseoir avec elle...

--Oui, ajouta-t-elle en levant ses yeux vers le plafond, les malheureux
petits sont plus à plaindre qu'à blâmer... Feu Miroufle avait coutume de
répéter que les soins affectueux d'une femme sont aussi nécessaires aux
enfants que le pain quotidien... Et il avait raison!... Les hommes, en
général, ne savent pas manier ces jeunes créatures délicates... Leurs
affaires les absorbent; ils deviennent ou trop rigides ou trop
tolérants... Les femmes, au contraire, sont, par nature, dévouées,
patientes et sensibles... Elles ont la maternité dans la peau, quoi! Et
c'est une femme qui pourrait, seule, éduquer et assouplir vos deux
gamins, monsieur Fontenac.

--Je suis d'accord avec vous, madame, acquiesça le propriétaire de
Chanteraine; mais les circonstances ont séparé prématurément mes enfants
de leur mère; la loi me les a confiés et j'avoue que la tâche est bien
rude pour moi...

--En ce cas, pourquoi ne songeriez-vous pas à remplacer celle que la
justice a déclarée indigne des fonctions maternelles? Pourquoi ne vous
remarieriez-vous pas? Vous êtes libre, vous êtes bien portant, vigoureux,
dans la force de l'âge, et vous trouveriez plus d'une femme qui serait
fière et heureuse de vous aider dans votre tâche!...

Tout en parlant, elle se rapprochait et lui coulait une de ces luisantes
et chaudes œillades qu'elle croyait irrésistibles.

--Ah! continua-t-elle plus tendrement, s'il m'était permis de vous
visiter quelquefois à Chanteraine, avec quelle joie, avec quel cœur je
me plairais à m'occuper de vos chers petits et à les rendre dignes d'un
père pour lequel j'ai la plus vive sympathie!...

Fontenac n'était point sot et ne manquait pas de perspicacité. Il comprit
promptement où la dame en voulait venir. Son amour-propre en fut humilié,
la moutarde lui monta au nez.

--Grand merci, madame, déclara-t-il en se rebiffant et en se levant tout
d'une pièce, ma solitude me plaît et l'expérience d'un premier mariage me
suffit... Chat échaudé craint l'eau froide!... Quant à mes enfants, ils
entreront, au mois d'octobre, chacun en pension... Ils n'auront donc pas
le temps de recevoir vos visites qui, permettez-moi de le dire, seraient
plus compromettantes qu'efficaces...

--Monsieur, s'écria Mme Alicia, déconvenue et furieuse de se voir
devinée, qu'entendez-vous par des visites «compromettantes»? Vous vous
trompez singulièrement sur mon compte... Je ne suis pas d'humeur à me
jeter à la tête des gens et, ce que j'en disais, c'était par pure
obligeance... En vérité, vous le prenez d'un ton!...

--Je le prends du ton qu'il faut, riposta Fontenac, et, si vous m'en
croyez, nous en resterons là... J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Il ramassa son chapeau et sortit sans se retourner; mais, lorsqu'il eut
atteint le couloir, il put constater, à la façon dont la porte claqua sur
son dos, dans quel état d'exaspération il laissait Mme Miroufle.

Alicia, debout au milieu du salon, déchirait de rage son mouchoir. Une
glace lui renvoya l'image de sa bouche crispée et, de ses yeux
fulgurants:

--Goujat, grommelait-elle, tu me le paieras!



VII


Pendant les derniers jours de septembre, la température s'était
subitement relevée; le ciel n'avait pas un nuage et il faisait chaud
comme en juillet. Il semblait qu'en entrant dans le signe de la Balance
le soleil voulût se donner encore une fête estivale.

Coiffé d'un large chapeau de paille, le pépiniériste Gerdolle sortit de
chez lui en s'épongeant le front et se hâta de traverser la chaussée pour
cheminer dans la bande d'ombre qui coupait obliquement l'avenue. Au
moment où il longeait le mur de «Mon Désir», il fut hélé par une voix
flûtée, qui partait de l'intérieur d'une tonnelle.

--Eh! monsieur Gerdolle, roucoulait la voix, où courez-vous si vite par
cette chaleur?... Arrêtez-vous une minute et venez boire une chope avec
notre voisin Février!

Cyrille Gerdolle stoppa en reconnaissant cet organe féminin.

--Bonjour, madame Miroufle, répondit-il; ma foi, c'est pas de refus et,
si vous voulez bien m'ouvrir...

La porte s'entre-bâilla et le pépiniériste se glissa dans le jardinet,
où, à l'abri des vignes vierges déjà rougissantes, Mme Alicia, en
peignoir rose, attablée en face de M. Février, débouchait une seconde
bouteille de bière.

--Salut à la compagnie! dit Gerdolle en s'asseyant sans façon dans un
fauteuil d'osier, c'est vrai qu'il fait soif par cette température de
serre chaude!

--Hein! ajouta Alicia, en remplissant le verre que venait d'apporter la
petite bonne échevelée, on boirait la mer!

--Les hommes sont comme les plantes, déclara sentencieusement Cyrille,
ils ont besoin d'être arrosés... A votre santé, belle dame! A la tienne,
voisin!

Il lampa sa bière, et, d'un revers de main, essuya la mousse qui
humectait sa barbe.

--Ha! ça vous rafraîchit la gargoulette! murmura-t-il en reprenant
haleine, n'est-ce pas, mon vieux Février?

Février esquissa un sourire qui ressemblait à une grimace. Cette épithète
de «vieux», appliquée à sa personne, sonnait désagréablement à ses
oreilles. Bien qu'ayant quarante ans au moins, il se flattait de passer
encore pour un jeune homme; ses yeux, d'un bleu d'ardoise, sa moustache
retroussée en chat fâché, sa barbe en pointe, son teint frais et ses airs
de matamore s'efforçaient de justifier cette prétention. Il portait un
veston gris très court, avec le gilet et le pantalon pareils; des
bottines jaunes chaussaient ses pieds cambrés. Alfred Février avait
débuté par gérer une agence qui tenait, à la fois, du cabinet d'affaires
et du bureau de placement; mais il s'était trouvé dans l'obligation de
céder après certains démêlés avec la justice. Depuis, il avait vécu
d'expédients et frôlé la misère noire. Mme Alicia, qui l'avait connu
lorsqu'il était vraiment jeune, intervint alors providentiellement pour
le tirer de l'ornière où il s'embourbait. Elle appréciait son esprit de
ressources, son flair et son bagout. Elle lui avança de l'argent pour
acheter, rue de Rennes, un fonds de marchand d'antiquités et de tableaux.
En réalité, il gérait seulement cette boutique, et partageait les
bénéfices avec l'ancienne modiste. De plus, le sachant très retors et
ferré sur le Code, elle le chargeait du recouvrement de ses factures
restées en souffrance et lui confiait certaines opérations de prêts
légèrement usuraires, qu'elle n'osait effectuer en son propre nom.
Février, qui n'était point dégoûté, en endossait complaisamment les
risques. Pour être plus à portée de sa patronne, l'agent avait loué un
des pavillons de l'avenue et il y venait coucher chaque soir. Il faisait
partie de ces Parisiens nomades dont la masse s'accroît tous les ans et
qui grossissent la population de la banlieue de leur immigration
turbulente. Il figurait sur les listes électorales de la commune et,
ayant réussi, grâce à sa faconde, à se faire nommer au Conseil municipal,
il y représentait, avec Gerdolle, le parti radical avancé.

A la familière interpellation de son collègue, il répliqua railleusement:

--Possible que je sois aussi vieux que toi, pépiniériste, mais je le
montre moins... Et autrement, comment vas-tu?

--Je suis outré, grommela Cyrille en se versant une nouvelle rasade,
outré contre mes maudits voisins de Chanteraine. Il n'est pas de tours
qu'ils ne me jouent: le gamin saccage mes arbres, la gamine débauche mon
garçon; le père, naturellement, soutient ses drôles et se moque de moi!

--Ah! ces enfants de Chanteraine, quelle engeance! amplifia Mme Alicia,
qui avait sur le cœur les rebuffades dédaigneuses de Fontenac, j'en sais
quelque chose!... Pas plus tard que la semaine dernière, ces deux
garnements ont massacré, à coups de pierre, ma tourterelle qui s'était
envolée dans leur jardin... Du reste, tout le voisinage a maille à partir
avec eux... Le frère et la sœur sont des effrontés, le père est hautain
et méprisant; il marcherait volontiers sur le monde...

--Oui, renchérit à son tour Février, ce Fontenac est un aristo et un
enragé réactionnaire... Quand il était juge, il m'a salé, autrefois, pour
une peccadille; mais je lui garde un chien de ma chienne!...

--Ces gens-là se croient les maîtres de l'avenue, reprit Alicia, ils
s'imaginent que tout leur est permis... Si ça continue, la place ne sera
plus tenable.

--Ça ne continuera pas, je vous en donne mon billet, grogna Gerdolle;
faudra que ça cesse ou que ça casse...

--Ma parole! minauda l'ex-modiste, j'embrasserais de bon cœur celui qui
trouverait le moyen de nous débarrasser de ces fléaux-là!

--Pas facile! objecta malignement Février, qui aimait à jeter de l'huile
sur le feu, le Fontenac tient à sa propriété autant qu'à la prunelle de
ses yeux; bien malin qui pourra l'obliger à mettre la clé sous la porte!

--Savez-vous? insinua finement Mme Miroufle, le mieux serait d'inventer
un truc pour le dégoûter de Chanteraine.

--Ça, c'est une idée, approuva le pépiniériste; mais ce n'est pas tout
d'avoir levé le lièvre, il faut le tuer et savoir l'accommoder
proprement... Comment manœuvrer pour forcer Simon Fontenac à déguerpir?

Il plongea son nez bourgeonné dans sa chope, comme pour y puiser une
inspiration. Après être resté un moment dans cette attitude méditative,
il vida son verre et le reposa tranquillement sur la table.

--Je crois, poursuivit-il en baissant le ton, que j'entrevois le truc
désiré... Ça n'est pas encore machiné et mis au point; mais, quand je
vous aurai expliqué la chose, Février, qui est un homme de loi, m'aidera
à perfectionner le mécanisme.

--Voyons, répliqua Février, volontiers sceptique et blagueur,
développe-nous ton plan et espérons qu'il sera plus fort que celui de
Trochu!

Mme Miroufle déboucha une troisième bouteille et les trois têtes se
rapprochèrent.

--D'abord, reprit Gerdolle en mettant une sourdine à sa voix de
trompette, il est bon de vous dire qu'un bras de la Bièvre passe dans le
jardin de Fontenac et qu'il s'en sert pour son usage personnel, à
condition de me rendre l'eau à la sortie de son terrain...

--Oui, ajouta l'agent d'affaires en citant doctoralement l'article du
Code: «Celui qui a une source dans son fonds, peut en user à sa volonté,
sauf le droit que le propriétaire du fonds inférieur pourrait avoir
acquis par titre ou par prescription.» C'est connu... Après?

--Il ne s'agit pas d'une source, rectifia aigrement le pépiniériste, mais
d'un bras de la Bièvre... Comment ce dérivé a-t-il été détourné de son
cours naturel, au profit des propriétaires de Chanteraine, et en vertu de
quel droit?... Voilà la question.

--Fontenac peut exhiber un titre pour justifier sa jouissance, observa
Février; dans tous les cas, tu n'es pas autorisé, toi, propriétaire du
fonds inférieur, à lui intenter une action, du moment qu'il n'aggrave
point la servitude de ton terrain... C'est une affaire qui ne te regarde
pas.

--Mais elle regarde la commune, qui est propriétaire du cours d'eau, et
je puis appeler, là-dessus, l'attention du Conseil municipal... Ha! ça te
la coupe!

--Possible; seulement, si Fontenac te met sous le nez un acte établissant
son droit de jouissance, tu en seras pour ta courte honte.

--Savoir!... Dans ces questions d'écoulement des eaux, il y a à boire et
à manger... Je pourrai toujours le chicaner sur l'état dans lequel il me
rend l'eau à la sortie de chez lui... Mais j'ai en idée que je n'aurai
pas besoin de recourir à cette extrémité... D'après les on-dit des
anciens du pays, il paraît probable que mon chien de voisin ne possède
aucun titre et qu'il jouit de l'eau par pure tolérance... Quand la
dérivation a été pratiquée, Jean Fontenac, le grand-père de notre homme,
avait acheté pour pas cher la propriété de Chanteraine; il était maire de
la commune sous la Révolution et y faisait la pluie et le beau temps. Il
y a gros à parier qu'il a profité de sa toute-puissance pour détourner ce
bras de la Bièvre et l'introduire abusivement dans son clos.

--Ça, c'est à approfondir et à prouver... Je te conseille de prendre des
renseignements précis avant de te servir de ton petit truc, qui pourrait
bien te craquer dans la main...

Ils furent interrompus par Mme Alicia, que cette dissertation juridique
ennuyait prodigieusement.

--Oui, dit-elle en étouffant un bâillement, Février a raison...
D'ailleurs, je ne vois pas bien comment cette histoire d'eau peut amener
M. Fontenac à se dégoûter de Chanteraine.

--Ah! vous ne voyez pas?... riposta le colérique Gerdolle, ça montre
que, si vous avez de beaux yeux, vous n'avez pas la vue longue... Ne
comprenez-vous pas que ce procès embêtera considérablement le voisin? Une
supposition qu'il soit condamné à supprimer son cours d'eau: il jettera
le manche après la cognée et s'empressera de déguerpir.

--Il y a tout de même du vrai dans ce que dit notre ami le pépiniériste,
assura Février en se caressant le nez et en lissant ses moustaches... Il
s'agit de mener, sous main, une enquête, de compulser les archives de la
mairie, et, si nous acquérons la certitude qu'il n'existe aucun acte,
nous pourrons aller de l'avant... Il y a encore des gens qui ont connu le
grand-père et le père de Fontenac et qui se rappellent comment les choses
se sont passées... Il conviendra de les faire causer... Et, à ce propos,
je te recommande un homme qui a été au service de Noël Fontenac et qui
est, maintenant, ton aide-jardinier: le père Brincard. Il a été renvoyé
par Simon Fontenac, et il ne le porte pas dans son cœur. Il ne renâcle
pas devant un verre de vin, et, si tu sais t'y prendre et lui délier la
langue, il t'en apprendra peut-être long sur ce qui t'intéresse.

--Brincard! grogna Gerdolle, un sournois, un ivrogne et un fainéant!

--Fais donc pas la petite bouche! ricana Février, c'est précisément parce
que tu as affaire à une fripouille, que tu en tireras tout ce que tu
voudras... S'il était un honnête homme, il t'enverrait coucher!

--C'est bon... Demain, je m'aboucherai avec lui et je saurai ce qu'il a
dans le ventre.

--Surtout, passe-lui la main sur le dos et ne ménage pas la liqueur!...
Avec des particuliers de son espèce, il faut jouer au plus fin et ne
point les brusquer... Quand tu seras bien fixé et suffisamment renseigné,
avertis-moi et nous marcherons... A la prochaine session, je soulèverai
la question de la prise d'eau; au nom de mon comité, j'interpellerai le
maire et je demanderai la justification des titres du sieur Fontenac...
Il sera bien obligé de s'expliquer et, pour peu qu'il prête le flanc, en
avant la musique!... Nous réclamerons une enquête, on nommera une
commission, dont nous ferons naturellement partie, toi et moi, et alors
je me charge de retourner le Conseil municipal comme un gant...

--A la bonne heure! s'écria Mme Alicia, voilà qui est clair, et, cette
fois, je comprends... Vous allez tricoter les côtes de Simon Fontenac et
lui donner du tintouin... Ce sera pain bénit... Je ne peux pas le sentir,
moi, ce bonhomme-là, et, le jour où vous réussirez à nous débarrasser de
sa personne, je vous paierai un dîner au champagne.

--Ainsi soit-il, dit Février en goguenardant.

Elle remplit de nouveau les verres, on trinqua au succès de l'entreprise,
puis le pépiniériste prit congé.

--Soyez tranquilles, affirma-t-il en se coiffant crânement de son
volumineux chapeau de paille; dès demain, je mettrai les fers au feu!



VIII


Le lendemain, dès huit heures, Cyrille Gerdolle s'était rendu à sa
pépinière. Sur la plaine onduleuse, les plantations alignées en longues
files occupaient plus d'un hectare et prospéraient dans la terre noire et
riche en humus. Leurs frondaisons subissaient déjà l'action des nuits de
plus en plus fraîches et prenaient des teintes automnales. Les jeunes
quenouilles de poiriers revêtaient de tendres couleurs aurore, les
cerisiers devenaient cramoisis, les abricotiers et les pêchers
jaunissaient, tandis que les pruniers du Japon, les hêtres sanguins, les
noisetiers pourprés, résistaient encore et se détachaient en vigueur
parmi la verdure foncée et persistante des fusains, des lauriers-cerises,
des épicéas. Tous ces arbustes de rapport ou d'ornement étalaient à
profusion la bigarrure de leurs feuillages mouillés par la rosée du
matin, et les nuances s'avivaient aux rayons du soleil de septembre, qui
commençait à percer la brume.

Cyrille trouva bientôt, non loin du bras de la Bièvre, l'ouvrier qu'il
cherchait et qui était préposé au binage et au désherbage. Pour le quart
d'heure, ce manœuvre se reposait énergiquement, appuyé au manche de sa
serfouette et regardant couler l'eau. Son feutre en cloche abritait une
face finaude, couperosée comme une feuille de vigne en octobre; sa blouse
était tachée de terre, son pantalon de velours déteint s'enfonçait en des
bottes percées. Il fumait une courte pipe de terre, fortement culottée et
qui ne quittait guère le coin de ses lèvres.

--Eh bien! père Brincard, cria le pépiniériste, qu'est-ce que vous avez
donc à reluquer la Bièvre?

--Excusez, monsieur Gerdolle, répondit le sarcleur, pris en flagrant
délit de flânerie, cette sacrée rosée du matin est morfondante et je
venais d'allumer une pipe pour me remettre en train... Tout en tirant une
bouffée, je me demandais ce que votre voisin de Chanteraine peut bien
trafiquer en amont! L'eau roule, chaque jour, des boyaux et des tas de
pourritures... Jamais je ne l'ai vue si sale et si puante!

Cette remarque de Brincard tombait à pic et Gerdolle la ramassa. Elle lui
offrait une transition toute naturelle pour arriver à l'interrogatoire
qu'il méditait.

--Oui, grogna-t-il, M. Fontenac en prend trop à son aise; il empoisonne
la rivière avec ses immondices et, si ça continue, je porterai plainte...
Mais, auparavant, j'aurai besoin de quelques renseignements que vous
pourrez probablement me donner, vous qui étiez en service chez le père du
propriétaire actuel... Au fait, puisque la rosée vous a transi, venez
boire un verre de vin avec moi, père Brincard, ça vous réchauffera, et
nous causerons en vidant une bouteille... Qu'en dites-vous?

--Je dis que vous êtes bien honnête, patron, et qu'on ne refuse jamais un
verre de vin.

--Alors, en route!

Ils s'acheminèrent lestement vers le logis Gerdolle. Pendant le trajet,
on parla des plantations d'automne et de la nécessité de préparer
vivement le terrain. Ne voulant pas avoir l'air d'attacher trop
d'importance au seul sujet qui l'intéressât, Cyrille affectait de faire
dévier la conversation vers les choses du métier; mais, quand on fut
installé dans le bureau du pépiniériste et que le vin fut versé, le
patron revint, en douceur, à l'objet de ses préoccupations.

--Nom d'une serpe! commença-t-il, je repense à l'état de malpropreté de
la Bièvre... Convenez que c'est embêtant d'avoir un voisin qui déverse
chez moi toutes ses saletés!

--De vrai, M. Fontenac ne se gêne pas assez... A votre place, moi, je lui
flanquerais du papier timbré.

--Ouais!... Mais le papier timbré coûte cher et la justice aussi...
Sait-on jamais où ça vous mène?... M. Fontenac est un ancien juge, il a
encore des amis dans la boutique à procès; pour peu qu'il leur montre un
bout d'écrit, ils lui donneront raison et me condamneront aux dépens...

--Un écrit? repartit Brincard en hochant la tête, je crois qu'il n'y en a
point... Et voici pourquoi... Je vas vous dire des choses qui ne me
regardent point et dont je ne devrais pas me mêler, mais ça restera entre
nous, patron; et puis, je ne suis tenu à rien envers le Fontenac d'à
présent... Il m'a fichu à la porte le lendemain de la mort de son père,
et je l'ai dans le nez, ce citoyen-là!

Il lampa le contenu de son verre et, s'étant lentement rincé le gosier:

--Pour lors donc, continua-t-il, au temps où je travaillais chez M. Noël,
et un jour que M. Simon était venu en visite à Chanteraine, j'ai entendu
le père et le fils se chamailler à propos, justement, du cours d'eau...
M. Noël voulait le curer et y établir un vivier; M. Simon haussait les
épaules et s'écriait que c'était une folie. Ils discutaient ça dans une
allée où j'étais en train d'élaguer des arbres et ils avaient haussé la
voix. «D'abord, chicanait le juge, es-tu bien sûr de ton droit, dans le
cas où la commune te chercherait noise?--Quant à ça, répondait le père,
je suis parfaitement tranquille.--As-tu un titre en règle?--J'ai mieux;
il y a plus de cinquante ans que la servitude existe à mon profit, et je
puis invoquer la prescription...» D'où j'ai conclu que le vieux n'avait
pas d'acte... Pour ce qui est de la prescription, le juge hochait la tête
et prétendait qu'elle ne servait de rien quand il s'agissait d'une simple
tolérance... Je n'ai pas compris grand'chose à ses raisons, mais j'ai
tout entendu de mes oreilles et je m'en souviens comme si c'était
d'hier... Faites-en votre profit, monsieur Gerdolle, et rapport au titre,
vous qui avez vos entrées à la mairie, il vous serait facile de fouiller
les paperasses communales... S'il y avait eu un acte, m'est avis que la
commune en aurait gardé un double.

--C'est juste, et je m'en assurerai... Vous avez le nez creux, père
Brincard, et vous la connaissez dans les coins!

--Oh! répondit le journalier, flatté, j'ai tout bonnement bonne mémoire
et un peu de jugeotte...

Le pépiniériste débouchait une seconde bouteille et remplissait les
verres. Brincard vida le sien d'un trait et fit claquer sa langue.

--Ça passe comme un velours, c'est du chouette vin! déclara-t-il avec une
lueur gourmande dans ses petits yeux larmoyants.

--Ainsi, reprit Gerdolle, au cas d'une enquête, vous pourriez témoigner
de ce que vous venez de me raconter?

--Je le pourrais censément... Mais là, vrai, j'aimerais autant pas...
Entre l'arbre et l'écorce, faut point mettre le doigt.

--Encore un verre?

--Volontiers, ce sera le dernier!... Voyez-vous, patron, bégaya-t-il,
déjà passablement éméché, un pauvre diable comme moi ne gagne rien à se
fourrer dans des affaires qui ne le regardent pas... D'ailleurs, j'ai
horreur des potins... Quand on sert chez les autres, on apprend à être
discret... Tout voir, tout entendre et ne rien dire: v'là ma devise...
Ah! si j'étais bavard, j'en connais des histoires, et de drôles!...
Tenez, pas plus loin qu'à Chanteraine, j'ai été témoin d'une aventure
dont je n'ai jamais soufflé mot, et cependant, à cette époque-là, il y
avait des gens qui m'auraient payé cher mon secret... Mais je ne voulais
pas trahir M. Noël Fontenac, qui était un brave homme et que j'aimais
beaucoup... Je suis resté muet comme une carpe, et personne ne se doute
de rien.

--Pas même Simon Fontenac?

--Oh! celui-là serait trop heureux de savoir ce que je sais et je me
garderai bien de le lui dire!

--Et à moi, murmura le pépiniériste très intrigué, le direz-vous?

--A vous pas plus qu'à un autre... C'est sacré!

--Voyons, père Brincard, ça ne sortirait pas d'ici... Je n'ai aucune
raison d'être agréable au propriétaire de Chanteraine et je vous jure de
ne pas vous trahir. Vous pouvez parler à cœur ouvert et en toute sûreté;
même, si votre secret m'intéresse, vous ne perdrez pas votre peine et
vous n'aurez pas affaire à un ingrat!...

L'ivrogne fixait sur son patron ses petits yeux allumés; on devinait
qu'il était partagé entre un reste de méfiance et une violente
démangeaison de parler. La mine perplexe, il vidait son verre
nerveusement. Son secret commençait peut-être à lui peser; peut-être
réfléchissait-il aussi qu'il s'était trop avancé pour reculer... Alléché
par les vagues promesses du pépiniériste et cédant à un coup de griserie,
il finit par se déboutonner brusquement.


--Bah! s'écria-t-il, je me fie à vous, m'sieu Gerdolle; vous êtes un
brave homme, plein de sens, et fin comme un renard... Et vous me
baillerez un bon conseil!... En deux mots comme en cent, v'là mon
histoire:

«C'était après la déclaration de la guerre, dans le milieu d'août 1870;
nous venions d'être battus en Alsace et en Lorraine et le bruit courait
partout que les Prussiens marchaient sur Paris. Comme tout le monde, M.
Noël Fontenac passait son temps à lire les journaux. A mesure que les
mauvaises nouvelles se répandaient, il devenait plus inquiet, plus
soucieux, et il y avait de quoi!... Vous savez, ou vous ne savez pas, que
le précédent propriétaire de Chanteraine était ce qu'on appelle un
«collectionneux». Il aimait les antiquailles et les enfermait dans des
vitrines qui garnissaient son salon. Là se trouvaient, en rang d'oignons,
des tas d'ustensiles d'or et d'argent, et son domestique de confiance,
Antoine, affirmait que toutes ces vieilleries valaient des mille et des
cents. Or, les Prussiens avaient la réputation d'être d'effrontés voleurs
et de mettre à sac les maisons qu'ils occupaient. Vous comprenez si M.
Noël avait le trac, en songeant à ses collections et en apprenant que
l'ennemi s'avançait sur la capitale à marches forcées. Tous les matins,
il tenait des conciliabules avec Antoine, et on voyait le maître et le
valet affairés à ficeler leurs bibelots dans de vieux torchons de laine.

«Un jour, M. Noël m'appela et me commanda de creuser un trou dans une
grande corbeille de géraniums qui se trouvait à proximité de la maison.

«--Tu arracheras soigneusement les fleurs, qu'il me commanda, puis tu
établiras une tranchée de trois mètres de profondeur sur un mètre de
large et trois de long... Mets-toi vivement à la besogne et tâche que
tout soit fini ce soir.

«Je me mis donc à remuer la terre vivement. Le soir, le trou était fait
et, comme j'enlevais les dernières pelletées, à la brune, on apporta une
sorte de malle, haute d'un mètre, plus longue que large, ressemblant
quasiment à un énorme cercueil, et on la déposa dans le salon.

«--Maintenant, que me dit M. Noël, tu as bien travaillé, tu peux t'en
aller et ta journée te sera comptée double...

«Je suis assez curieux de ma nature, et vous pensez que tout ce micmac
m'avait intrigué. Je grillais de savoir ce qu'on allait enterrer
là-dedans... Ma foi, après avoir fait semblant de filer, je guettai le
moment où ils mangeaient leur dîner pour me cacher dans une resserre où
on logeait les grenadiers en hiver, et j'attendis... J'attendis
longtemps, en grignotant un quignon de pain qui me restait de mon
déjeuner, et je commençais à m'embêter ferme, quand, sur le coup de dix
heures, j'entendis ouvrir la porte du salon qui donnait sur le jardin.
Pour lors, je sortis de la resserre, à pas de loup. Il y avait de la lune
et je vis distinctement mes deux particuliers qui transbordaient la
caisse avec précaution et se dirigeaient vers la fosse pratiquée dans la
plate-bande. Ils en avaient leur charge, je vous réponds! Ils marchaient
à petits pas, ni plus ni moins que des croque-morts qui portent une
bière. Arrivés devant le trou, ils y descendirent leur fardeau à l'aide
de cordes qu'ils faisaient glisser avec précaution.

«Quand l'objet eut touché le fond, Antoine versa, dans son tablier,
plusieurs panerées de déblais et les étendit fait à fait au-dessus du
coffre, de façon à obtenir une couche assez épaisse, sur laquelle ils
piétinèrent tous deux soigneusement; puis, ils regagnèrent tranquillement
la maison. J'en avais assez vu pour être fixé... C'étaient les bibelots
précieux qu'ils venaient d'enterrer par peur des Prussiens... Je sautai
par-dessus un petit mur de clôture, donnant sur les champs; je me hâtai
d'aller retrouver ma bourgeoise qui était fort en peine, et qui m'agonisa
de sottises, sous prétexte que je m'étais arrêté au cabaret...»


--Et après? demanda Cyrille Gerdolle, qui avait écouté ce récit avec un
intérêt fort vif.

--Le lendemain, je revins à Chanteraine, comme si de rien n'était, et je
trouvai M. Noël Fontenac qui montait la garde près du trou, au fond
duquel on ne voyait plus que de la terre foulée, mais qui avait
singulièrement diminué de profondeur. Mon patron me montra un tout jeune
cerisier, qu'on avait déposé près du massif et qui venait probablement de
votre pépinière, m'sieu Gerdolle: «Brincard, qu'il me dit, tu vas planter
ce cerisier dans la tranchée, que tu rempliras ensuite avec de bonne
terre, et, comme il ne faut rien perdre, tu replaceras, tout autour, tes
pieds de géraniums.» Fait et dit, je n'eus pas l'air de m'apercevoir de
la diminution de la fosse, je plantai le cerisier et les géraniums, et
personne, pas même M. Noël, ne put se douter que je connaissais par le
menu toute la manigance... Les Prussiens sont venus; ils ont occupé une
partie de la maison jusqu'à la signature de la paix; le cerisier avait
parfaitement repris et commençait déjà à bourgeonner quand ils sont
partis; ils n'y ont vu que du feu.

--Mais, objecta le pépiniériste rêveur, une fois les Allemands décampés,
le bonhomme a, sans doute, retiré du trou les objets qu'il y avait
enfouis?

--Nenni, le terrain n'a pas été fouillé; M. Noël remettait, probablement,
l'opération à des temps plus calmes; et quand il est mort d'un coup de
sang, à la fin de 1871, l'arbre était encore dans la corbeille--très dru
et bien portant, preuve qu'on n'avait touché à rien...

--Croyez-vous que le fils Fontenac n'ait pas eu connaissance de la
cachette?

--Il n'y a pas apparence; il était absent lors du décès de son père, et
le vieux est mort subitement, sans avoir eu le loisir d'écrire ses
dernières volontés. D'ailleurs, lorsque Simon Fontenac m'a renvoyé, en
1872, le cerisier était encore en place. Comme il n'y avait que moi pour
renseigner l'héritier et que je me suis bien gardé de piper, il ne sait
rien du tout.

--Pardon; Antoine, le domestique du défunt, a pu parler.

--Non pas, et pour une bonne raison... Pendant le siège, il s'était
enrôlé dans les mobilisés et il a été tué à Buzenval...

--Ha! ha!... Alors, le cerisier est toujours au milieu du massif?

--Ça, par exemple, j'en ignore... Ayant été brutalement congédié par
Simon Fontenac, je ne me souciais guère de remettre les pieds à
Chanteraine... Mais c'est pas difficile de s'en assurer... V'là toute
l'histoire, m'sieu Gerdolle... Elle est curieuse, hein? qu'en
pensez-vous?

Le pépiniériste la trouvait curieuse, en effet, et attachante au plus
haut point... Le récit de l'aide-jardinier lui découvrait des horizons
insoupçonnés et lui suggérait des idées tout à fait neuves; mais il n'en
fit rien paraître. Il affecta, au contraire, l'indifférence et dit, en
secouant la tête:

--Je pense que c'est grave, père Brincard, et que vous vous êtes exposé à
de gros risques, en ne révélant pas à Simon Fontenac l'existence de la
cachette.

--Allons donc! se récria Brincard en vidant son verre, pourquoi
voulez-vous que je fasse plaisir à un grincheux, qui m'a jeté à la porte
sous prétexte que j'étais un fainéant et que je ne gagnais pas le pain
que je mangeais?... Malheur! Est-ce qu'il sait seulement ce que c'est que
de gagner son pain, ce méchant empailleur d'oiseaux?... Non, non, je ne
dirai rien. Je ne suis pas payé pour lui rendre service!

--A votre aise, ça vous regarde! répliqua Gerdolle en se levant; mais,
pour votre gouverne, je vous conseille alors de continuer à rester bouche
cousue, car maintenant, si vous parliez, Fontenac pourrait vous accuser
de l'avoir lésé et vous faire des misères... Quant à ce qui me concerne,
votre histoire n'a rien à démêler avec ma plainte au sujet du cours
d'eau... Fontenac a-t-il un titre, oui ou non?... Puis-je compter sur
votre témoignage au cas d'une enquête? Voilà ce qui m'intéresse...
Réfléchissez-y, père Brincard, et, si vous avez du nouveau, venez me
trouver... En attendant, tenez, voilà une pièce de cent sous pour votre
temps perdu... Retournez à votre besogne et, surtout, gardez votre
langue dans votre poche!

Quand son ouvrier se fut éloigné, le pépiniériste demeura longtemps en
méditation. Il se grattait complaisamment la barbe et poussait, parfois,
de sourdes interjections.

--Allons, allons, se pourpensait-il, l'affaire prend une tournure
nouvelle... J'ai eu raison de faire causer cet imbécile, et je ne
regrette ni mes deux bouteilles de vin vieux ni ma pièce de cent sous!...



IX


Simon Fontenac avait tenu ferme.--Après s'être abouché avec le proviseur
du lycée Lakanal et avec la supérieure des Dames de la Croix, il
signifiait aux deux «geais» que, le 3 octobre, ils entreraient comme
pensionnaires, Landry à Lakanal, et Clairette au couvent d'Antony. Il
déclarait en outre à cette dernière que, pour prévenir le retour de
fréquentations fâcheuses et pour couper le mal à la racine, elle ne
quitterait sa pension qu'aux grandes vacances. Donc, le jour de la
rentrée, les enfants furent impitoyablement conduits à leur nouveau
gîte: Fontenac escorta le Traquet à Sceaux, afin de le recommander tout
particulièrement au prône; Clairette fut confiée à Monique, qui pleura
bruyamment à l'heure de la séparation et revint à Chanteraine le cœur
gros.

Le régime de l'internat, avec sa règle méthodique et sa discipline
rigide, parut très dur aux nouveaux pensionnaires. Il différait tellement
de leur précédent mode d'existence, fait de rêveries paresseuses, de
vagabondages en plein air et de libre fantaisie!--Clairette, surtout, en
souffrit. Tendrement expansive comme elle l'était, elle se sentit froid
au cœur dans cette maison glaciale où on l'avait cloîtrée. En dépit de
ses rébellions et de ses irrévérences de langage, elle aimait
sérieusement son père et ne pouvait se consoler d'avoir baissé dans son
estime et son affection. Elle avait la nostalgie de Chanteraine, du
«laboratoire» encombré de livres et d'oiseaux empaillés; elle regrettait
amèrement tout ce qui appartenait à sa vie passée: les emportements
rageurs de Fontenac, les gronderies bougonnes de Monique, même les
querelles et les bourrades du Traquet. Malgré tout, elle avait un faible
pour ce vaurien de frère, si égoïste et vaniteux, si sournois et si
lâcheur, mais, en même temps, si agile de corps et d'esprit, si drôle et
si enjôleur!... Sa turbulence et ses taquineries lui manquaient.
Désorientée, au milieu des bonnes sœurs en cornettes et des élèves aux
mines de saintes nitouches, elle demeurait inabordable, méfiante et
farouche comme un animal sauvage. Pendant les heures de récréation, elle
se terrait dans un coin; elle y occupait ses loisirs à regarder les
nuages que le vent d'Ouest emportait dans la direction de Chanteraine;
elle fermait les yeux, revoyait le mur où, masquée à demi par le
feuillage léger du cytise, elle guettait l'apparition de Jacques Gerdolle
derrière les poiriers du clos voisin. Elle pensait à Jacques avec une
tendresse d'autant plus persistante que le fils du pépiniériste avait été
la cause involontaire de sa claustration à Antony. Ces amours de la
quinzième année sont pareilles aux herbes folles qui repoussent plus
denses et plus obstinées à mesure qu'on s'acharne à les détruire. Elles
ont la sève vivace et sans cesse renouvelée de ces liserons qui font le
désespoir des jardiniers et qui, cependant, sont si charmants, délicats
et purs. La sympathie qui inclinait Clairette vers Jacques Gerdolle était
tout instinctive et innocente. Il n'y entrait encore aucun élément de
sensualité dont elle eût à rougir. Elle le trouvait beau comme un héros
de roman, et cette admiration ingénue suffisait à remplir son cœur
d'adolescente. Son unique délectation, pendant les heures de solitude,
consistait à se rappeler, par le menu, leurs brèves entrevues
d'autrefois, et à se répéter, comme une délicieuse musique, les paroles,
le plus souvent insignifiantes, qu'ils échangeaient: elle, juchée parmi
les branches du cytise; lui, campé au bas du mur. Son unique réconfort
était de songer que le lycéen étudiait, comme externe, à Lakanal, et
qu'il aurait occasion de s'y rencontrer avec le Traquet...

Quant à ce dernier, il avait, tout d'abord, désagréablement pâti de sa
réclusion au lycée; mais, comme il possédait un bon fonds de légèreté et
d'insouciance, il s'était plus rapidement habitué que sa sœur au régime
de l'internat et avait pris philosophiquement le parti de s'accommoder
aux mœurs de ses compagnons. Il détestait la solitude et ne se souciait
pas de faire longtemps bande à part. Au bout de quelques jours, il se
mêlait déjà familièrement aux bruyants plaisirs des élèves de sa cour.
Ses camarades, au début, ayant essayé de le brimer, avaient très vite
acquis la conviction que le «nouveau» ne se laissait pas intimider et
rendait coup pour coup. Après deux ou trois empoignades, d'où Landry
s'était victorieusement tiré, toute la cour avait déclaré que Fontenac
était un «chic type». Les drôleries du gamin, ses grimaces de clown et
les bons tours qu'il jouait aux pions, le haussaient vite dans l'estime
des copains et lui valaient une popularité dont il s'enorgueillissait. Il
n'était donc pas trop à plaindre; moins sévèrement traité que sa sœur,
il pouvait sortir tous les dimanches lorsqu'il n'était pas consigné, ce
qui arrivait, malheureusement, au moins deux fois sur quatre. Et puis,
comme fiche de consolation, il y avait les bonnes aubaines, c'est-à-dire
les visites mensuelles de Mme de Cormery. Celle-ci, pour jouer son rôle
de mère dévouée et pour se faire bien venir de Landry, ne manquait pas
d'apparaître au parloir chargée d'un copieux «fardeau» de licheries qu'on
partageait, ensuite, entre les camarades, et que le Traquet payait par
de flagorneuses et vives démonstrations d'amour filial.

M. Fontenac, également, se montrait, de temps en temps, au lycée; mais
les entrevues du père et du fils ne donnaient, ni à l'un ni à l'autre, de
notables satisfactions. Avant de faire appeler Landry, Simon se rendait
d'abord chez le proviseur, et là on lui communiquait les plaintes des
professeurs au sujet de la dissipation et de l'insubordination de l'élève
Fontenac, de sorte que la visite paternelle se passait en reproches et en
récriminations véhémentes. Le Traquet courbait le dos sous l'orage et
abrégeait, autant que possible, l'entretien, qui se terminait
généralement, de sa part, par un «ouf!» irrespectueux. Un jeudi, jour de
parloir, Simon venait de quitter Landry et causait dans le hall avec le
censeur, lorsqu'il vit entrer Mme de Cormery, parée d'une toilette
tapageuse et les mains chargées de friandises. Au même moment, le gamin,
qu'on était allé prévenir et qui croyait son père parti, se précipita
impétueusement vers sa mère, la débarrassa des paquets, la remercia avec
forces embrassades et cajoleries, puis l'entraîna, en riant, dans le
salon. L'ancien juge, qui n'avait reçu de sa progéniture qu'un accueil
sournois et réservé, fut profondément blessé de cette mortifiante
palinodie. Brusquement, il tourna les talons et s'éloigna, plein
d'amertume.

--Cet enfant, songeait-il, est politique et rusé comme un vieux
diplomate; ses caresses intéressées ne s'adressent qu'aux gens qui
flattent sa vanité ou ses vices; les embrassades qu'il prodigue à ceux
dont il espère tirer quelque profit ne sont que comédie pure.

Il s'en revint écœuré et, pendant longtemps, s'abstint de toute visite
au lycée.

Pâques ramena Landry, pour quinze jours, à Chanteraine; mais il n'y
trouva pas l'agrément qu'il espérait. Ces jours de congé, passés
solitairement en tête à tête avec Simon Fontenac, lui parurent absolument
maussades. Clairette, avec ses espiègleries, sa gaillarde franchise, son
goût pour les équipées aventureuses, ses rebuffades même, Clairette lui
manquait. Sans elle, la maison lui donnait froid dans le dos. Aussi
quand, le lundi de Pâques, Monique s'apprêta pour aller voir «la petite»
à son couvent, le Traquet manifesta-t-il chaleureusement l'intention de
l'accompagner.

L'adolescente, en apercevant Landry au parloir, poussa un cri de joie et
lui sauta au cou. Elle laissa Monique en dévote conversation avec les
sœurs et obtint la permission d'emmener son frère au jardin. Quand ils
furent seuls en plein air, elle l'embrassa de nouveau fougueusement.

--Que je suis aise de te voir, mon mignon! déclara-t-elle; il me semble
que tu apportes, avec toi, un peu de l'air et du soleil de la maison.

--La maison! répondit dédaigneusement le Traquet, elle n'est pourtant pas
rigolo depuis que tu n'y es plus. Mince de plaisirs!... Ma parole, j'aime
encore mieux le _bahut_.

--Alors, interrogea Clairette, flattée, tu te plais à ton lycée?

--Ma foi, oui!... On y fait de fameuses parties de barres, on embête les
pions, on se promène en fraude dans le parc avec les copains... A propos,
je rencontre de temps en temps, à la gymnastique, ton amoureux.

--Jacques! s'écria étourdiment la jeune fille.

--Oui, le beau Jacques... Nous sommes devenus une paire d'amis; il me
prête sa bécane les jours de sortie et nous parlons souvent de vous,
mademoiselle...

--Vraiment, il se souvient de moi? murmura-t-elle en baissant les yeux.

--Il t'adore toujours, il en devient bête... à tel point qu'il a écrit
des vers pour toi... C'est idiot; mais il m'a prié de te les remettre, et
chose promise, chose due... Je les ai là...

Il prit, dans sa poche, un portefeuille de basane où il serrait ses rares
exemptions et en tira un papier rose plié en quatre.

--Donne! s'exclama impétueusement Clairette.

Et, sans attendre, elle s'empara du carré de papier.

Elle le lut hâtivement, en se dissimulant derrière un massif de fusains.
Il contenait de pauvres vers à la mesure boîteuse et aux rimes
indigentes, mais tout imprégnés d'une tendresse enthousiaste.
L'adolescente les savoura comme un fruit exquisement parfumé et devint
rouge de plaisir.

--Je les garde, déclara-t-elle en repliant le papier rose et en le
cachant dans son corsage.

--Sapristi, comme ça t'émotionne! observa le Traquet... Puisque ce
galimatias te fait tant de plaisir, tu devrais bien remercier mon grand
ami par un bout de billet.

--Je n'oserai jamais...

--Va donc... Jacques y compte un peu et j'ai promis de lui rapporter une
réponse... Hein? c'est convenu?... Je reviendrai samedi, avec Monique, et
je me chargerai de ton poulet...

Clairette se décida à écrire, et, quand Landry renouvela sa visite au
couvent, elle profita d'un moment où ils étaient seuls pour lui glisser
dans la main une petite enveloppe cachetée:

--Mets ma lettre en poche et recommande bien à Jacques de la déchirer dès
qu'il l'aura lue...

Désormais, à chacune de ses visites, le Traquet, qui y trouvait son
profit, servit de messager entre le fils du pépiniériste et Clairette. Il
amusait les religieuses par ses espiègleries, son bavardage, ses
câlineries; elles le choyaient et lui laissaient toute liberté de se
promener dans le jardin avec sa sœur. Chaque fois, il apportait un
billet de Jacques, et, chaque fois, Clairette, enchantée, lui confiait
une réponse. Dans ces lettres griffonnées à la hâte, l'adolescente
épanchait, à tort et à travers, son enfantine passion; son gentil cœur
de fille étourdie s'y montrait dans toute sa grâce prime-sautière.
Jacques, enthousiasmé, savourait avec délices ces billets d'amour
candide. Il était trop amoureux lui-même pour avoir égard aux
recommandations de son amie, et, loin de déchirer les lettres, il les
enfermait comme autant de trésors dans un pupitre dont il gardait la clé
suspendue à son cou.

On atteignit ainsi l'époque tant désirée des grandes vacances, et
Clairette revint à Chanteraine, le cœur joyeux, tout gonflé de confuses
espérances. Mais Simon Fontenac, devenu méfiant, la tenait de court, et
Monique, surtout, exerçait une grondeuse surveillance. La jeune fille ne
pouvait voir Jacques qu'à la dérobée, lorsqu'il rôdait près de la grille.
Elle n'osait plus se risquer sur le mur, de peur d'éveiller les soupçons
paternels. Elle était heureuse, néanmoins, heureuse de se sentir tout
près de son bon ami et de respirer le même air que lui. D'ailleurs le
Traquet servait de trait d'union, et la correspondance des deux amoureux
ne chômait pas. Pour la première fois depuis que le frère et la sœur
vivaient côte à côte, une affectueuse paix régnait entre eux; jamais un
nuage ne troublait leur entente cordiale. Monique n'en revenait pas.
Simon Fontenac, qui avait redouté, pendant cette période des vacances, le
retour des querelles coutumières, se félicitait de pouvoir enfin se
livrer à ses chères études sans en être distrait par les tapageuses
prises de bec des deux «geais», et devenait moins ombrageux. Clairette,
réjouie des bonnes dispositions de Landry, qu'elle attribuait naïvement à
une recrudescence d'amitié, comblait son frère d'attentions et de petits
cadeaux; celui-ci, que Jacques choyait également, se louait fort du
nouvel état des choses et s'employait de son mieux à servir sa sœur et
son ami. Comme la surveillance de M. Fontenac se relâchait, il résolut
même de leur ménager une entrevue. Un après-midi où Monique s'était
absentée, il emmena Clairette au fond du jardin, déverrouilla une porte à
claire-voie qui donnait sur la campagne, et, sous prétexte d'une
promenade à travers champs, longea, avec sa sœur, le sentier qui
limitait la pépinière de Gerdolle.

La moisson était terminée. Les chaumes, dépouillés, étendaient au soleil
leurs blondes ondulations, semées, çà et là, de floraisons violacées, où
bruissaient des sauterelles. De distance en distance, des meules en forme
de soupières dressaient, en pleine lumière, leur massive architecture de
javelles couleur d'or. Tout à coup, au détour d'une de ces meules, ils se
trouvèrent face à face avec Jacques Gerdolle.

--Heureux hasard! s'écria le Traquet en goguenardant, ou, plutôt,
heureuse surprise que Bibi a arrangée... Maintenant, je vous laisse, vous
devez avoir à causer... Je vais en griller une et je viendrai vous
reprendre dans une heure.

Une fois seuls, Clairette et Jacques demeurèrent d'abord gauches et
silencieux. Ce tête-à-tête, qu'ils avaient si ardemment souhaité, les
laissait craintifs et décontenancés.

--Il y a un peu d'ombre au pied de la meule, commença enfin le
rhétoricien; ne voulez-vous pas vous y asseoir?

--Comme il vous plaira, répliqua t-elle.

Ils s'adossèrent à la base du tas de gerbes et le silence retomba entre
eux. Très haut dans l'air, au-dessus des champs moissonnés, d'invisibles
alouettes chantaient, et leurs notes vibrantes semblaient la mystérieuse
musique de l'azur.

--Quel beau temps! reprit Clairette.

--Nous en avons pour jusqu'à la fin des vacances, affirma Jacques. Hélas!
Comme les jours filent... Dans une semaine ce sera déjà la rentrée...
Est-ce que vous retournerez au couvent?

--Sûr que oui!... Et vous, rentrerez-vous au lycée?

--Non, papa prétend que, dans notre métier, on n'a pas besoin d'être
bachelier... J'irai à Versailles suivre des cours d'arboriculture.

Une tristesse ennuagea les yeux de Clairette:

--Alors, je... Nous n'aurons plus de vos nouvelles?

--Si fait... Je reviendrai tous les soirs à la maison et je verrai
toujours Landry aux sorties... S'il est consigné, par hasard, ajouta
Jacques en riant, j'irai le visiter à Lakanal, et je lui donnerai mes
lettres... Mais, vous, continuerez-vous à m'écrire, mademoiselle
Clairette?

--Pourquoi ne m'appelez-vous pas Clairette tout court, comme autrefois?
demanda la jeune fille, en tortillant dans ses doigts un brin de paille.

--Je n'osais pas... de peur d'être rabroué, comme une fois, quand vous me
parliez du haut de votre mur.

--Dans ce temps-là, nous nous connaissions à peine... Mais, maintenant
que nous sommes devenus de bons amis, je vous le permets... Alors, mes
lettres vous font plaisir?

--Elles sont ma seule joie... Avez-vous lu _Bérénice_, de Racine?

--Non; on ne nous tolère, au couvent, qu'_Athalie_ et _Esther_.

--Dans _Bérénice_, il y a deux vers que je me répète toujours en pensant
à vous:

    _Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
    Et crois toujours la voir pour la première fois..._

Eh bien! avec une légère variante, il en est de même de vos lettres:
depuis six mois, je les lis et crois toujours les lire pour la première
fois...

--Comment, interrompit Clairette, contente et inquiète, vous ne les avez
donc pas déchirées?... Je vous l'avais pourtant bien recommandé!

--Je n'en ai pas eu le courage... Mais, ne craignez rien, personne ne les
lira que moi... Elles sont enfermées en lieu sûr et à l'abri des curieux.

--C'est égal, dit-elle, boudeuse, vous ne tenez pas vos promesses, et on
ne peut se fier à vous.

--Clairette, protesta Jacques, ne soyez pas fâchée... Je vous aime tant!

Il avait saisi une main que Clairette ne retirait pas; mais il n'osait ni
la serrer dans la sienne, ni encore moins la porter à ses lèvres, bien
qu'il en eût grande envie. Jacques était un timide. Élevé soigneusement
par une mère très tendre, morte deux ans auparavant, il avait gardé, de
cette éducation, des délicatesses toutes féminines, et baiser la main
d'une jeune fille lui semblait une privauté trop audacieuse, presque
inconvenante.

Ils furent surpris dans cette situation par le retour du Traquet.

--Méfiance! dit le gamin, je viens d'apercevoir le père Gerdolle dans sa
pépinière... Si vous ne voulez pas être pigés, brusquons les adieux et
cavalons-nous!...

Cette fois, les deux mains se serrèrent précipitamment, les yeux
échangèrent un regard tendrement douloureux; puis le frère et la sœur
s'esquivèrent, et Jacques resta pensif au pied de la meule...

En affirmant que ses lettres étaient en lieu sûr et que personne ne les
lirait, le pauvre garçon se trompait cruellement. Depuis le commencement
des vacances, Cyrille Gerdolle, instruit de la présence de Clairette à
Chanteraine, surveillait de très près les faits et gestes de son garçon.
L'intimité de Jacques avec Landry, malgré la différence d'âge, lui parut
d'abord suspecte. Sans en avoir l'air, il redoubla d'attention, épia les
allées et venues du Traquet et acquit la conviction qu'une correspondance
clandestine était établie entre son fils et la fille de Simon Fontenac.
Continuant habilement son métier d'espion, il suivait Jacques comme son
ombre, et quand le rhétoricien se retirait dans sa chambre, le
pépiniériste le guettait en appliquant un œil au trou de la serrure; si
bien qu'un beau matin il vit son héritier extraire d'un pupitre un
paquet de lettres nouées par une faveur rose. Le rhétoricien les
parcourait lentement l'une après l'autre; quand il fut au bout de sa
lecture, il réintégra le paquet dans la cachette, soupira et ferma le
pupitre à double tour.

Cyrille Gerdolle n'était pas gêné par les scrupules, et, d'ailleurs, il
se croyait tout permis, au nom de l'autorité paternelle. Le jour même du
rendez-vous préparé par le Traquet, le pépiniériste, ayant constaté
l'absence de son garçon, s'introduisit dans la chambre de travail et se
dirigea tout droit vers le pupitre. A l'aide d'un ciseau, il fit sauter
lestement la serrure, s'empara de la correspondance de Mlle Fontenac et
s'en alla, sans remords, la lire parmi les arbres de sa pépinière.

       *       *       *       *       *

Après s'être séparé de ses amis, Jacques regagna lentement le logis et
gravit l'escalier qui menait à sa chambre. Encore tout entrepris par les
ivresses du tête-à-tête, il éprouvait le besoin de continuer son extase
d'amour, en se délectant à la lecture des lettres de Clairette. Mais à
peine eut-il jeté un coup d'œil sur sa table qu'il s'aperçut du
désastre. La serrure avait été forcée et les lettres avaient disparu.
Suffoqué, indigné, mais ne soupçonnant pas quel pouvait être l'auteur de
cette violation de domicile, il bondit dans l'escalier et arriva au seuil
du jardin, juste au moment où Cyrille Gerdolle revenait de sa promenade
en sifflotant.

--Papa! s'écria-t-il, hors de lui.

--Eh bien! quoi? interrogea flegmatiquement le pépiniériste, est-ce qu'il
y a le feu?

--Non, mais on m'a dévalisé, on a cambriolé mon pupitre!...

--Fais pas tant de raffut! repartit Gerdolle en regardant son fils dans
le fond des yeux; le cambrioleur, c'est moi!

--Toi?

--Parfaitement.

Il saisit le bras de Jacques et le poussa dans la pièce qui lui servait
de bureau:

--Entre ici... Je te dois une explication... Je vais te la donner.

Il ferma soigneusement la porte, puis, se plantant en face de son fils
effaré:

--Mon garçon, continua-t-il, j'aime pas les cachotteries. Depuis un bout
de temps, je soupçonnais qu'il se manigançait quelque chose entre toi et
les gens de Chanteraine. Ta grande amitié pour ce morveux de Landry, qui
a quatre ans de moins que toi, m'a paru louche, et je me suis demandé si
tu ne cultivais pas le frère pour galantiser plus à ton aise avec la
sœur...

--Oh!...

--Ne te récrie pas et laisse-moi finir... Comme tu ne te pressais pas de
me raconter tes affaires, j'ai voulu m'édifier moi-même sur la nature de
tes relations avec la demoiselle de Fontenac... Tu es mineur, je suis
responsable de tes actes, et c'était mon devoir de me renseigner... Donc
j'ai ouvert ton pupitre--un peu violemment, je te l'accorde--et, comme je
m'en doutais, j'y ai trouvé les lettres de ton amoureuse... Je viens de
les lire. Bigre! mon fiston, tu lui as donné dans l'œil, à cette
petite!... Elle t'adore, et elle te le chante sur tous les tons... Une
gentille personne, cette Clairette!... Tout feu, tout flamme, et un peu
avancée pour son âge, par exemple, mais un joli brin de fille... Mes
compliments, tu es un heureux gaillard!

--C'est une indignité! protesta Jacques, exaspéré; rends-moi les lettres
que tu m'as volées!

--Je m'en garderai bien, répliqua ironiquement Gerdolle; elles sont trop
intéressantes!... Je suis en train de me brouiller avec le père Fontenac
et j'aurai besoin de faire flèche de tout bois pour venir à bout d'un
pareil mauvais coucheur... Non seulement, reprit-il avec un accent plus
bref et plus impérieux, je ne te rendrai pas cette correspondance, mais
tu vas me jurer ici de cesser absolument tout rapport avec la jeune fille
et avec son garnement de frère.

--Et si je refuse? riposta le rhétoricien, révolté.

--Si tu refuses, déclara froidement le pépiniériste, aussi vrai que je
m'appelle Gerdolle, je t'expédie à soixante lieues d'ici, dans une
ferme-école où tu auras le temps de te calmer, et, de plus, je remets
aujourd'hui même les lettres de la demoiselle entre les mains du père...
Ha! ça te jette un froid, mon jeune coq!... Je ne dis pas, ajouta-t-il en
se radoucissant, que je désapprouve ton goût et que Mlle Clairette ne
serait pas une bru à mon gré... Mais nous avons, pour le quart d'heure,
d'autres chiens à fouetter... Fontenac va devenir mon adversaire, et je
ne veux point que tu entretiennes des relations avec mes ennemis.
Laisse-moi jouer ma partie et ne te mets point, comme un étourneau, en
travers de mes projets... Entendu, n'est-ce pas?... Là-dessus, remonte
dans ta chambre et tiens-toi tranquille; sinon, il t'en cuira!...

Jacques s'en alla, désespéré et la tête basse. Quand il fut dehors, le
pépiniériste prit dans sa poche le mignon paquet des lettres de Clairette
et l'enferma à double tour dans l'un des tiroirs de son bureau.

--Maintenant, murmura-t-il, nous pouvons marcher...



X


On touchait à la mi-mai de l'année suivante, et le Conseil municipal
avait été convoqué à l'occasion de la discussion du budget. La séance
était pour huit heures et demie, et le soleil couchant glissait encore
quelques rayons obliques dans la grande salle du premier étage quand les
premiers conseillers y pénétrèrent. Cette pièce oblongue, éclairée par
quatre fenêtres, n'offrait, pour tout décor, que deux faisceaux de
drapeaux tricolores et un buste de la République. Une barrière en bois
blanc la coupait dans sa largeur. D'un côté, en avant de la cheminée,
régnait une table ovale, tendue d'un tapis vert, autour de laquelle
siégeaient les conseillers, avec le maire et l'adjoint au centre;
l'autre partie était réservée au public, ordinairement clairsemé. Mais,
cette fois, comme il s'agissait de l'examen des finances communales,
l'assistance s'y entassait nombreuse et un peu bruyante. L'assemblée
municipale se trouvait elle-même au complet. Parmi les membres assis
autour du tapis vert, on distinguait la tête hirsute de Cyrille Gerdolle,
la mine provocante et la moustache en croc de Février, le visage mobile
et la bouche canine de Simon Fontenac. Après que le maire--un gros
cultivateur, homme prudent et méticuleux--eut déclaré la séance ouverte;
après qu'on eut procédé à la lecture du procès-verbal, on attaquait le
budget des recettes quand Gerdolle demanda, de son air bougon, à faire
une observation préalable.

--J'ai, dit-il, une interpellation à adresser à monsieur le maire. Je
désire savoir pourquoi l'administration, sans avoir égard aux plaintes
des habitants de l'avenue Chanteraine, s'obstine à ne pas installer le
gaz dans cette partie de la commune. Les riverains de l'avenue paient
l'impôt comme les autres, et ils ont droit, comme les autres, à être
éclairés.

Le maire, que les continuelles plaintes du pépiniériste avaient le don
d'agacer, répondit brièvement que les ressources municipales ne
permettaient pas encore cette amélioration coûteuse.

--Si la commune n'a pas de ressources suffisantes, grommela Cyrille,
c'est qu'elle le veut bien. Elle trouverait de l'argent si, comme c'est
son devoir, elle exigeait une redevance annuelle des citoyens qui
détournent indûment le cours de la Bièvre pour irriguer leur terrain...
Moi-même, qui n'ai rien détourné, mais qui subis une servitude imposée
par les propriétaires des fonds voisins, je suis prêt à payer pour le
cours d'eau qui arrose ma pépinière.

Simon Fontenac s'agitait sur sa chaise.

--Tout ça est étranger à la discussion du budget, déclara-t-il. Je
réclame la question préalable.

--Je demande la parole!

C'était la voix coupante d'Alfred Février, qui résonnait comme un coup de
clairon. En même temps il se levait et, sans se soucier des murmures de
quelques collègues, il jetait sur l'assemblée récalcitrante un regard de
défi.

--Quoiqu'on prétende le contraire, affirma-t-il, la motion du citoyen
Gerdolle se rattache étroitement à l'examen du budget, et je suis chargé
par mon comité d'appeler l'attention de monsieur le maire sur une
situation irrégulière, abusive, qui se prolonge aux dépens des intérêts
de tous. Il s'agit d'une question de justice autant que d'une question
financière. Certains propriétaires se sont permis de détourner à leur
profit le cours de la Bièvre. On s'en émeut dans le pays; on s'étonne que
ce qui est défendu à de pauvres diables soit toléré de la part de
quelques administrés plus riches et plus influents. Les membres de mon
comité et moi cherchons en vain la raison d'une inégalité aussi anormale
et antidémocratique... M. Fontenac, qui m'écoute en ricanant, pourrait-il
me répondre?

--Puisqu'il plaît à M. Février de me mettre en cause, répliqua sèchement
l'ancien juge, je vais l'édifier en deux mots: je n'ai pas détourné le
cours de la rivière, j'ai trouvé les choses en état lorsque je suis
devenu propriétaire de Chanteraine, et j'ajoute que, si un bras de la
Bièvre coule chez moi, il y coule légalement, en vertu d'une servitude
créée au profit de mes ancêtres.

--M. Fontenac, riposta Février ironiquement, parle de ses «ancêtres»
comme un véritable seigneur féodal; mais moi, qui ne suis qu'un simple
populo, je me permets de lui demander s'il peut produire un titre
établissant cette servitude?

--Je n'ai point de titre à vous montrer, avoua Fontenac après une seconde
d'hésitation; mais je puis invoquer une prescription plus que
trentenaire, et cela vaut titre...

Si, à ce moment, le propriétaire de Chanteraine eût pris le temps
d'observer les physionomies de ses collègues et l'attitude du public, il
se fût vite aperçu que, pour la majorité des auditeurs, son argumentation
paraissait médiocrement satisfaisante. Chez les esprits simplistes,
autant l'exhibition d'un acte est réputée probante, autant l'invocation
de la prescription éveille de méfiance. Ils la considèrent volontiers
comme un expédient équivoque et non comme une justification. La réponse
hésitante de Fontenac fit une impression plutôt fâcheuse. Une prévention
d'une autre sorte modifiait également les dispositions des assistants:
pour ces villageois, la plupart nés dans le pays, l'ancien magistrat
était le «Parisien», l'homme de la ville, antipathique au paysan, et les
insinuations de Février venaient de ranimer une hostilité latente. Ce
dernier, qui gardait son sang-froid et étudiait son entourage, devina, à
certains symptômes, qu'il gagnait du terrain. Le maire lui-même, malgré
ses bons rapports avec Fontenac, tenait, avant tout, à ménager l'opinion
publique et semblait perplexe. Pourtant, mû par le désir de tout
concilier, il essaya d'abord de rompre les chiens.

--L'incident est clos, bredouilla-t-il; messieurs, revenons à l'ordre du
jour!

--Pardon, objecta l'orateur, tenace, pardon, monsieur le maire,
l'incident n'est pas clos le moins du monde et je n'ai pas fini... M.
Fontenac a parlé de prescription... En sa qualité d'ancien juge, il
devrait mieux connaître la loi. Je me vois obligé de lui rappeler un
article du Code civil dont je vais donner lecture...

Il tira de sa poche un volume in-trente-deux, qu'il feuilleta
tranquillement; après quoi, il déclama de sa voix perçante:

--Article 2.232: «Les actes de pure faculté et ceux de simple tolérance
ne peuvent fonder ni possession ni prescription.»

Il y eut, dans le public, des murmures et une excitation que le langage
parlementaire traduit par ces mots: «Mouvement prolongé.» Février sentit
qu'il était en train de conquérir ses auditeurs. Frappant son Code du
plat de la main, il continua avec plus d'aplomb:

--Voilà la loi, messieurs, elle est claire... Je prétends que l'usage
d'un bras de la Bièvre, par les _ancêtres_ de notre collègue, ne se
justifie que par une tolérance regrettable de la part de la commune; par
conséquent, la prescription ne peut être invoquée...

--Prouvez-le! interrompit rageusement Fontenac.

--Certainement nous le prouverons! Nous en appellerons au souvenir des
anciens du pays; nous vous amènerons des témoins qui ont entendu le
propriétaire de Chanteraine exprimer lui-même des doutes sur la validité
de cette prescription, dont il cherche à exciper aujourd'hui... Oui,
monsieur Fontenac, nous vous opposerons des témoins sérieux et que je
vous mets au défi de récuser!

Simon haussait les épaules; mais, en même temps, il rougissait, et une
gêne visible crispait ses traits mobiles. Ses collègues avaient remarqué
son embarras; ils éprouvaient une sourde joie à le voir poussé au pied du
mur par cet enragé de Février, et ils commençaient à douter de son bon
droit.

--Oui, poursuivait implacablement l'agent d'affaires, nous le prouverons;
mais, pour que nous puissions établir régulièrement nos preuves, une
enquête s'impose. Cette enquête, nous la devons à la commune lésée, à nos
électeurs, à la conscience publique... Au nom de mon comité, je vous
demande de la voter dès ce soir!

Au milieu des rumeurs croissantes, un conseiller fit signe qu'il voulait
parler. C'était un entrepreneur de maçonnerie, nommé Bourdaine, dont
Fontenac avait fait réduire le mémoire et qui en gardait rancune à
l'ornithologue.

--Messieurs, dit le maître-maçon Bourdaine, j'ai écouté d'abord avec
méfiance les accusations de M. Février, parce que je connais sa manie de
suspecter constamment les intentions de ses collègues. Néanmoins, ses
paroles m'ont ému et inquiété... Je ne sais encore qui a tort et qui a
raison; mais il me semble que, dans l'intérêt de l'administration et dans
l'intérêt de M. Fontenac lui-même, il y a lieu d'éclaircir cette
affaire. Nous ne pouvons pas rester dans le doute; je me joins donc à un
collègue dont je suis loin de partager toutes les opinions et je demande
la nomination d'une commission de cinq membres, chargée d'ouvrir une
enquête et d'adresser, ensuite, un rapport au Conseil...

On approuva la proposition et on allait procéder à l'élection des
commissaires, quand Février réclama de nouveau la parole.

--Citoyens, déclara-t-il, je ne veux pas influencer le vote de mes
collègues, mais je tiens à ce que l'enquête soit consciencieuse et
approfondie; je vous propose donc de nommer, au nombre des commissaires
enquêteurs, MM. Gerdolle et Bourdaine, qui sont des enfants du pays, très
expérimentés et ayant une parfaite connaissance du terrain litigieux.
Quant à moi, je n'ai pas l'habitude de me mettre en avant; cependant vous
penserez peut-être qu'ayant pris l'initiative du débat, j'ai quelque
droit à figurer parmi les membres de la Commission. Dans tous les cas, je
pose ma candidature...

Les audacieux en imposent toujours aux indécis. Février fut nommé, ainsi
que Gerdolle et Bourdaine. Tandis que le secrétaire proclamait les noms
des commissaires élus, Fontenac, pâle, nerveux et les lèvres plus que
jamais agressivement retroussées, avait attiré à lui une feuille de
papier sur laquelle il écrivait hâtivement quelques lignes.

Le maire allait lever la séance, quand l'ancien juge lui saisit le bras:

--Un instant, monsieur le maire! Je regarde le vote d'une enquête comme
une mesure de défiance prise contre moi. Voici ma démission, vous la
transmettrez au préfet...

Il se coiffa rageusement de son chapeau et quitta la salle, tandis que
des groupes tumultueux discutaient encore...

Peu après la séance, Gerdolle et Février se retrouvèrent autour d'une
table du café voisin.

--Ç'a été chaud, dit le pépiniériste en choquant son verre contre celui
de son copain, mais l'affaire est dans le sac; à ta santé, mon vieux, et
mes compliments!... Tu as bellement rivé son clou au Fontenac.

--Oui, répliqua modestement Février, je crois que ça marchera... Nous
voilà tous deux de la Commission; avec Bourdaine, que je me charge de
convertir, nous formerons la majorité et je me ferai nommer rapporteur...
Je conclurai, naturellement, à ce que la commune intente un procès à
l'empailleur d'oiseaux, et ça sera bien le diable si nous n'arrivons pas
à le dégoûter de sa propriété.

--En tout cas, ça lui donnera du tintouin et ça dépréciera Chanteraine,
conclut Gerdolle en vidant son bock... Après, qui vivra verra!



XI


Simon Fontenac, après avoir jeté rageusement sa démission au nez des
conseillers municipaux, s'achemina, à grandes enjambées, vers
Chanteraine. Le mauvais procédé de ses anciens collègues le blessait plus
grièvement qu'il ne voulait se l'avouer. Il en souffrait moralement et
même physiquement. Tandis qu'il regagnait son logis à une allure
désordonnée, il fut plusieurs fois arrêté par une brusque douleur
interne: il lui semblait que des doigts aigus lui pinçaient brutalement
le cœur. Il rentra chez lui sans échanger une parole avec Monique, monta
tout droit dans sa chambre, située au premier étage, et alla s'accouder
tristement à l'appui de la fenêtre. La lune, déjà à demi rongée,
émergeait au-dessus des platanes de l'avenue et semait de taches
lumineuses les pelouses du jardin. Le faible glouglou de l'eau de la
Bièvre lui remit plus vivement à l'esprit la méchante querelle suscitée
par Février et Gerdolle. «Je ne me laisserai pas tondre la laine sur le
dos, grommela-t-il; ces imbéciles veulent la guerre, eh bien! je me
défendrai!... Je leur montrerai que j'ai bec et ongles...»

Pourtant, au fin fond de lui-même, il n'était pas trop rassuré. Il dormit
mal et, le lendemain, dès le matin, il s'en alla à Paris consulter un
avocat de ses amis. Celui-ci, après que Simon lui eut raconté tout au
long l'histoire du litige, hocha la tête et ne dissimula pas que
l'affaire lui paraissait mauvaise: «Au lieu de plaider, conseilla-t-il,
tu agirais plus sagement en terminant cette contestation à l'amiable et
en obtenant, moyennant une indemnité raisonnable, la confirmation de tes
droits à la jouissance de la Bièvre.--Mettre les pouces! s'écria
Fontenac, jamais! Si j'ai l'air de céder devant ces gens-là, ils
s'enhardiront et me chercheront d'autres chicanes... Il y a là, pour
moi, une question de dignité, et j'irai jusqu'au bout.

--Tu veux plaider, reprit l'avocat en le voyant s'entêter dans ses
dispositions combatives, soit!... Dans ces affaires de cours d'eau, il y
a toujours à boire et à manger... Attendons l'enquête; ensuite nous
trouverons peut-être un biais pour établir tes droits à invoquer la
prescription...»

L'enquête eut lieu, vigoureusement poussée par Gerdolle et Février. Parmi
les témoins produits, on entendit le père Brincard, qui raconta la
conversation surprise par lui entre Noël Fontenac et son fils. Ce
dernier, à la vérité, demanda l'audition du propriétaire du moulin de
Berny, qui affirma, au contraire, que la dérivation du bras de la Bièvre
au profit du clos de Chanteraine était antérieure à la Révolution. Mais
Gerdolle et Février récusèrent le témoignage en démontrant que le meunier
avait intérêt à faire cette déposition, attendu que lui aussi jouissait
indûment de la dérivation de la rivière. Bref, après bien des dits et
contredits, après de nombreux incidents qui mirent la patience et les
nerfs de Simon Fontenac à une rude épreuve, l'enquête fut close. Ainsi
que Février l'avait prévu, les commissaires conclurent à l'introduction
d'une instance contre leur ancien collègue et choisirent le marchand de
curiosités pour rapporteur.

Des mois et des mois furent dépensés en paperasserie et en formalités:
délibération du conseil déclarant qu'il y avait lieu à assigner le
propriétaire de Chanteraine; instruction de l'affaire dans les bureaux;
approbation préfectorale autorisant la commune à ester en justice... Tout
cela prit du temps, car la machine administrative marche lentement; tout
cela accrut aussi l'irritation de l'ancien juge et contribua fort à
altérer sa santé. Avant que l'affaire fût en état, il ressentait déjà les
premiers symptômes d'une affection grave. Les mouvements du cœur
devenaient précipités et irréguliers; il semblait que l'organe
soudainement accru envahît toute la cavité de la poitrine; la succession
trop rapide des pulsations gênait la respiration; Simon pâlissait,
s'angoissait et était soudain pris de défaillance.

Enfin, dans le courant de 1890, le dossier de l'instance fut mis entre
les mains de l'avoué de la commune et le papier timbré commença de
pleuvoir à Chanteraine. Fontenac ne décolérait pas et usait de tous les
moyens dilatoires que lui fournissait l'arsenal de la procédure. Par
suite de ces divers ajournements, l'affaire ne put être jugée avant
l'époque des vacances. Elle resta au rôle jusqu'en novembre. De remises
en remises, de renvoi en renvoi, elle ne fut plaidée que vers la fin de
décembre, et le tribunal ne se prononça que dans la première quinzaine de
janvier 1891. Le jugement, déclarant le défendeur non fondé à invoquer la
prescription, le mettait en demeure de payer à la commune une redevance
annuelle de 100 francs et, dans le cas où il s'y refuserait, autorisait
les demandeurs à faire exécuter, aux frais de la partie adverse, les
travaux nécessaires pour rendre la Bièvre à son cours naturel; en outre,
Fontenac était condamné à tous les dépens.

Furieux, le propriétaire de Chanteraine ne voulait d'abord rien entendre
et jurait qu'il irait en appel. Néanmoins, effrayé par les fâcheux
pronostics de son médecin, qui lui interdisait toute nouvelle agitation
morale et le menaçait d'une dangereuse aggravation de son état maladif,
il finissait par obéir aux conseils désintéressés de son avocat et se
résignait à acquiescer au jugement. Abreuvé de dégoûts par la perte de ce
procès, il se cloîtrait dans son logis de Chanteraine et y passait son
temps à maudire ses juges et à récriminer contre l'ingratitude des
habitants de la commune. Sa misanthropie farouche et ses humeurs noires
étaient encore accrues par de cruelles déceptions domestiques. Il ne
pardonnait toujours pas à Clairette son ancienne et enfantine passion
pour le fils de Gerdolle. S'obstinant dans sa rancune, il décourageait,
par de méfiantes rebuffades, les élans affectueux de la jeune fille et se
privait ainsi stoïquement des consolations qu'aurait pu lui apporter
cette tendresse filiale. D'un autre côté, son amour-propre souffrait des
échecs universitaires de Landry, qui venait d'être refusé pour la seconde
fois au baccalauréat. Aussi l'avait-il interné dans une «boîte à bachot»,
en lui signifiant qu'il n'en sortirait que pourvu de son diplôme.

Pendant que ces cruels déboires assombrissaient la maison de Chanteraine,
le pépiniériste Gerdolle se félicitait du succès de ses combinaisons.
Avant de commencer les hostilités et de porter l'affaire devant le
conseil municipal, il s'était prudemment empressé d'éloigner son fils.
Il savait que les amoureux sont de leur nature très expansifs et prompts
à la tentation. Il ne se souciait pas que le jeune homme, se retrouvant
avec les enfants Fontenac et subissant les séductions de Clairette, fût
amené involontairement à contrecarrer les manœuvres paternelles. Sans
mettre à exécution ses menaces d'exil, il s'était contenté d'installer
Jacques à Versailles et de lui interdire jusqu'à nouvel ordre, dans
l'intérêt de ses études d'arboriculture, le séjour de l'avenue de
Chanteraine. Le garçon, persuadé qu'en cas de résistance Gerdolle serait
homme à abuser des lettres de Clairette et à les montrer à Simon
Fontenac, avait obéi scrupuleusement et s'était tenu coi. De sorte que le
Traquet, après s'être à deux reprises cassé le nez contre la porte du
pépiniériste, avait renoncé à cultiver une amitié qui se dérobait.
Facilement rebuté et facilement oublieux, il ne s'était plus inquiété de
son ancien copain, et Clairette était restée sans nouvelles de Jacques.

Tranquillisé sur ce point, Cyrille Gerdolle avait pu se donner tout
entier à la mise en train de ses projets de vengeance. Sa manœuvre avait
réussi à souhait; maintenant que l'ennemi était à terre et la bataille
gagnée, il se frottait les mains et jubilait. Toutefois, toujours
réservé, il triomphait silencieusement et attendait avec patience
l'occasion de tirer profit de sa victoire. «Le fruit est noué, se
disait-il en son langage professionnel, mais il faut le laisser mûrir.
Quand il sera à point, je n'aurai qu'à l'effleurer du doigt et il me
tombera tout bellement dans la main.»

Et le temps recommença à couler doucement, lentement comme l'eau de la
Bièvre; le mois de février arrosa de ses pluies les pépinières
effeuillées; mars, avec son vent de galerne, sécha les prairies inondées;
avril y fit épanouir les premiers coucous et les premières violettes.
Simon Fontenac continua de broyer du noir dans sa maison vide où Monique
déplorait l'absence des enfants. Gerdolle ne bougeait toujours pas; il se
bornait à surveiller ses plantations du printemps et à activer au conseil
municipal l'exécution du jugement rendu au profit de la commune. Enfin,
un beau matin de mai, il endossa en sifflotant son veston des dimanches
et se dirigea, sans se presser, vers la grille de Chanteraine.

Ce fut Firmin, le jardinier, qui lui ouvrit et qui alla prévenir son
maître de cette visite inattendue. Pendant ce temps le visiteur, demeuré
seul, longeait distraitement le canal de la Bièvre à demi tari par les
travaux de dérivation qu'avait commencés la commune. Mais ce n'était pas
ce lit desséché qui attirait son attention; ses regards se fixaient
obstinément sur la plate-bande de pétunias, au centre de laquelle se
dressait un robuste cerisier où des bouquets de fleurs blanches
apparaissaient encore, et la vue de cet arbre fruitier lui remémorait le
mystérieux récit du père Brincard: «Bon, pensait-il avec un mouvement de
secrète satisfaction, le cerisier est resté en place et aucune fouille
n'a été faite... Les bibelots précieux sont toujours là...» Il
contemplait, sourdement ému, ce tertre ovale et bombé en manière de
tumulus et voyait, en imagination, la caisse enfouie sous la terre,
pleine d'objets d'or et d'argent. Son cœur se gonflait de convoitise à
l'idée de ce trésor insoupçonné...

Il fut interrompu dans sa méditation par une voix rageuse qui sifflait
derrière lui:

--Que me voulez-vous?... Est-ce pour examiner votre œuvre et pour me
narguer que vous venez ici? lui criait Simon Fontenac.

--Pardon, monsieur Fontenac, répondit-il en se retournant
flegmatiquement, vous faites erreur... Je viens chez vous, au contraire,
avec des intentions absolument conciliantes, pour vous proposer une
solution qui vous sera peut-être agréable... Mais nous serons mieux dans
votre cabinet pour causer sérieusement, et si vous voulez bien me montrer
le chemin...

--Soit... Suivez-moi!... répliqua Simon en l'introduisant dans son
«laboratoire» du rez-de-chaussée... Qu'avez-vous à me dire? ajouta-t-il
brusquement, quand la porte se fut refermée sur eux.

--Monsieur Fontenac, reprit Gerdolle en se découvrant, je comprends que
vous soyez vexé de la décision du tribunal. Il est certain que le nouvel
état des choses déprécie grandement votre propriété; mais l'intérêt de la
commune avant tout!... J'ai conscience d'avoir rempli mon devoir de
conseiller, en aidant à détruire un abus... Pourtant, je ne suis pas un
méchant homme, et je regrette d'avoir été la cause indirecte de la
moins-value subie par votre terrain. J'ai des scrupules et je suis prêt à
vous offrir, en ce qui me concerne, un dédommagement.

--Un dédommagement? Vous? grommela ironiquement l'ancien juge... En
vérité, voilà un scrupule qui me surprend!

--C'est pourtant comme ça, répliqua le pépiniériste, et voici l'objet de
ma visite... J'ai besoin d'étendre mes plantations, et votre terrain
étant dans mon voisinage immédiat, j'aurais envie de l'acheter... La
maison me sera inutile, la propriété ne vaut plus ce qu'elle valait, mais
j'aurai encore avantage à ce que ma pépinière soit d'un seul morceau, et
je suis décidé à être coulant... En un mot, voulez-vous me vendre
Chanteraine? Je ne lésinerai pas sur le prix... Cinquante mille francs
payés comptant, le jour de la passation de l'acte.

--Cinquante mille francs? répéta sarcastiquement Fontenac.

--Oui, en espèces sonnantes... Au jour d'aujourd'hui, vous ne trouveriez
pas à vous défaire de votre immeuble à de pareilles conditions.

--Et où prenez-vous que je cherche à m'en défaire? s'écria Simon en
éclatant... Ma propriété n'est pas à vendre... Le fût-elle, je
préférerais la donner pour rien que de faire affaire avec vous!...
Monsieur Gerdolle, continua-t-il en ouvrant les deux battants de la
fenêtre, regardez bien Chanteraine, c'est la dernière fois que vous le
voyez, et vous n'y remettrez plus les pieds!

--Pas besoin de vous emporter, monsieur Fontenac. Vous ne voulez pas
vendre?... A votre aise, n'en parlons plus... Et, poursuivit Gerdolle
d'un ton goguenard, pour vous prouver que je suis un brave homme et que
je ne pars pas fâché, je vais vous faire une restitution amiable...

Il tira de sa poche un paquet de lettres qu'il jeta sur le bureau.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Simon, interloqué.

--Ce sont des billets doux de votre demoiselle.

Pâle, les dents serrées, l'ornithologue s'était saisi du paquet dont il
dénouait fébrilement la faveur rose. Du premier coup d'œil, il avait
reconnu l'écriture de Clairette et il froissait les lettres dans sa main.

--Lisez-les, continuait le pépiniériste avec une affectation de bonhomie,
c'est une lecture intéressante et elle vous amusera comme elle m'a
amusé... Elle écrit gentiment, la petite, et elle a tapé dans l'œil de
mon garçon!... Hé! hé! puisque nous ne nous sommes pas entendus pour
Chanteraine, il y aurait peut-être encore un moyen d'arranger les choses
en mariant ces deux jeunesses-là...

Il n'eut pas le loisir d'achever: exaspéré, Simon Fontenac s'était jeté
sur lui et, l'empoignant à la cravate, le serrait violemment, au risque
de l'étrangler:

--Drôle, grognait l'ornithologue entre ses dents, je t'ôterai l'envie de
te moquer de moi... Va-t'en, ou je te tords le cou comme à une mauvaise
bête!

Aux cris de putois poussés par Gerdolle, Monique et Firmin accoururent et
restèrent ébahis à la vue de leur maître qui hochait le pépiniériste ni
plus ni moins qu'un prunier. En apercevant ses domestiques, Simon eut
honte de son emportement et lâcha sa victime, qui avait la face cramoisie
et les yeux hors de la tête.

--Vous autres, dit Gerdolle d'une voix enrouée, vous êtes témoins des
violences de ce fou furieux... Vous en déposerez en justice, car je vais
de ce pas porter plainte à la police...

Il ramassa son feutre, Firmin l'emmena dehors et il s'éloigna en montrant
le poing. Quant à Fontenac, il s'était affaissé sur un fauteuil et
haletait à son tour. La colère avait provoqué une crise; il défaillait,
et tandis que Monique s'empressait à son secours, il sentait au dedans de
lui comme une griffe qui lui déchirait la poitrine.



XII


Les jours continuèrent de couler, lents ou rapides, suivant l'âge des
gens; car si le temps paraît fuir avec la vélocité d'une hirondelle
lorsqu'on touche à la maturité, en revanche, il ne marche jamais assez
vite au gré des jeunes. Quand nous sommes enfants, il nous semble que
nous n'arriverons jamais à la vingtième année. Une fièvre impatiente nous
agite, et l'impatience, comme l'insomnie, allonge démesurément les
heures. C'est sans doute aussi pour cette raison, qu'au début de la vie
les impressions se gravent plus profondément dans notre cerveau.

Au fond de son couvent d'Antony, Clairette, en particulier, était en
proie à cette illusion de l'allongement infini des heures. Elle touchait
à sa vingtième année; mais la rigueur ombrageuse de son père la tenait
dans un isolement pénible. La rancune de Simon Fontenac s'était encore
exaspérée à la lecture des lettres que Gerdolle avait, lors de leur
dernière entrevue, déposées perfidement sur son bureau. Aigri par ses
déboires et par son état maladif, Simon pardonnait moins que jamais à sa
fille cette innocente passion pour le fils de son ennemi. Il la
considérait comme une créature encline à mal faire et dont le couvent
pouvait seul refréner la perversité précoce. Aussi, aux dernières
vacances de septembre, n'avait-il autorisé que pendant une quinzaine sa
présence à Chanteraine et, depuis cette époque, il avait sévèrement
maintenu Clairette loin de la maison. Pourtant, le danger qu'il redoutait
était purement chimérique, car Jacques Gerdolle ne se montrait que
rarement au logis paternel, et toutes relations étaient interrompues
entre lui et la jeune fille. Le Traquet lui-même, lors de ses rares
visites au couvent, n'apportait plus aucune nouvelle de son ancien ami et
l'accusait d'être un «lâcheur». Clairette se croyait donc complètement
oubliée et ne pensait qu'avec un sentiment de contrition mélancolique à
ce premier et unique amour évanoui. Il ne lui apparaissait maintenant que
comme un de ces éblouissants météores qui traversent le ciel d'une nuit
d'été, y jettent une exquise lueur d'aube et s'éteignent brusquement à
l'horizon.

Dans ce cœur aimant, débordant de sève printanière, dans cette nature
impulsive, l'oublieuse indifférence de Jacques et la persistante rancune
de Simon Fontenac produisirent une évolution inattendue. Trompée par les
affections humaines, Clairette se rejeta violemment vers l'amour divin.
Sa tendresse purement profane se changea en une mystique ferveur
religieuse. Elle ne lisait plus que des livres pieux: l'_Imitation_,
l'_Introduction à la Vie dévote_, la _Vie de Marie Alacoque_. Pendant les
heures de récréation, on la voyait fréquemment se glisser dans la
chapelle. Agenouillée, la tête plongée dans les mains, elle s'absorbait
en de mystiques adorations. Elle se confessait souvent, communiait tous
les dimanches et, au réfectoire, s'imposait de rigoureuses privations.
Cette conversion inespérée chez une enfant autrefois si indisciplinée et
si entreprise par les préoccupations charnelles, édifia d'abord les
religieuses de la Croix, qui y virent un coup de la grâce; mais
l'exagération même de ce zèle dévot leur donna à réfléchir; elles
craignirent que ce brusque changement de régime n'altérât la santé de
leur élève, et la Supérieure crut devoir avertir le père des nouvelles
dispositions de sa fille. Simon Fontenac répondit que Clairette avait un
esprit fantasque et tombait facilement d'un excès dans un autre.
«Toutefois, ajouta-t-il, je préfère encore cette piété exaltée aux
frivolités et aux dissipations d'autrefois; si elle a réellement la
vocation monastique, je ne suis pas homme à m'opposer à ce qu'elle entre
en religion. Je suis persuadé, au contraire, que le régime du cloître
sera, pour cette nature mal équilibrée, plus salutaire que la vie
mondaine. Je suis donc d'avis que ma fille passe toutes les vacances
prochaines au couvent. Si elle persévère dans ses nouvelles idées, comme
elle atteindra bientôt sa majorité, vous jugerez vous-même, ma mère, si
elle est mûre pour la vie religieuse et si elle peut subir l'épreuve du
noviciat.»

Rassurées par cette épître paternelle, qui leur laissait carte blanche,
les bonnes sœurs n'hésitèrent plus à encourager les pieux élans de cette
jeune âme et à la diriger dans les voies de la perfection chrétienne,
c'est-à-dire vers le cloître. Elles s'y employèrent avec délectation
pendant les derniers mois de l'année. Mais alors ce fut Clairette qui se
sentit tourmentée par des scrupules de conscience. A la veille de se
séparer du monde et de s'enfermer dans le cercle étroit de la règle
conventuelle, elle éprouvait de sourdes terreurs. Toute sa jeunesse
protestait contre cette immolation; les souvenirs de ses libres et
tumultueuses années d'adolescence lui revenaient au cœur avec de confus
regrets. Elle essayait de les chasser comme des suggestions de l'Esprit
du Mal et elle se réfugiait à la chapelle pour y mieux résister à la
tentation. En dépit des agenouillements et des oraisons jaculatoires,
elle avait des heures de sécheresse qui lui inspiraient de pénibles
doutes sur la solidité de sa vocation. Seules, l'approche des sacrements,
l'intime poésie des cérémonies rituelles, les voix pures des religieuses
chantant au chœur, la musique de l'orgue, la réconfortaient dans sa foi,
redonnaient l'essor à ses envolées religieuses, lui faisaient honte de
sa tiédeur et de sa pusillanimité.

Au milieu de ces alternances d'aridité et de ferveur les mois
s'enfuyaient. Soudain, Clairette fut rappelée à la réalité et jetée hors
de la vie méditative par un coup imprévu. Un matin, Monique accourut,
apportant à Antony une grave et terrifiante nouvelle. Simon Fontenac,
terrassé par une angine de poitrine arrivée à sa dernière période,
redemandait sa fille. Il fallut obéir au plus vite et, sans même attendre
le départ du tramway, la servante et sa jeune maîtresse firent à pied la
demi-lieue qui les séparait de Chanteraine.

--Ah! ma mignonne, gémit Monique, dès qu'elles cheminèrent toutes deux
sur la grande route pavée, de chaque côté de laquelle des files d'ormeaux
jaunis frissonnaient sous la brume d'octobre; ma chère mignonne, ça va
mal chez nous et votre papa est en train de tomber en abouit... Il est
maigre quasiment comme une trique et il ne peut plus rattraper son
souffle. Ce matin il suffoquait cruellement et j'ai cru qu'il allait
passer...

--Que dit le médecin? questionna Clairette dont les yeux se mouillaient.

--Rien... Il hoche la tête comme un âne ennuyé par les mouches et il
prétend que la maladie vient du cœur... Mais moi je soutiens qu'elle
vient surtout de la tablature donnée à mon maître par ce _chetit_ gas de
pépiniériste.

--Monsieur Gerdolle? murmura la jeune fille, qu'a-t-il fait à papa?

--Des misères... Ils étaient tous deux en bisbille rapport à l'eau de la
Bièvre, et un jour ils ont eu une explication chez nous... Faut croire
que le pépiniériste a lâché quelque insolence, car votre papa, qui n'est
point endurant, lui a sauté à la gorge... Il l'aurait, ma fi, étranglé si
Firmin et moi nous n'avions réussi à bouter dehors le gas Gerdolle. Pour
lors, ce méchant drôle s'est plaint au commissaire, qui a dressé
procès-verbal, et ils ont assigné votre père en police correctionnelle.
M. Fontenac, malgré les conseils de ses amis, s'est entêté à ne point
aller au tribunal, et dame, comme il n'était pas là pour se défendre, les
robes noires l'ont condamné par défaut à deux jours de prison et trois
cents francs d'amende... C'est-il Dieu possible! un ancien juge!... Cette
avanie-là l'a achevé... Il s'est mis au lit et il y a souffert ainsi
qu'un damné... A c't'heure, il n'y a plus d'huile dans le _chaleuil_ (la
lampe). Il s'en doute bien, le pauvre monsieur!... On l'a administré hier
et il m'a commandé d'aller vous _quéri_ dare dare...

--A-t-on prévenu mon frère? demanda Clairette entre deux sanglots.

--On n'en a pas eu besoin... M. Landry était revenu chez nous depuis
l'avant-veille, ayant enfin passé son _baclauréat_... Ah! bonnes gens,
faut que mon pauvre cher maître soit chu bien bas, pour que c'te bonne
nouvelle ne l'ait point seulement tiré de sa _languition_... Il s'en va,
hélas! il s'en va, et grand train...

Elles étaient arrivées à Chanteraine. La grille leur fut ouverte par
Landry qui les attendait. Le Traquet avait la mine consternée et les
traits tirés. La terrible image de la mort le hantait pour la première
fois et bouleversait toutes ses idées.

--Ah! Landry, sanglota Clairette en le serrant dans ses bras, quelle
épreuve!... Est-ce que vraiment papa est aussi mal que Monique l'a dit?

--Ça ne va pas, répondit le Traquet, viens vite là-haut... Il ne cesse de
te demander.

Ils gagnèrent le premier étage. La porte de la chambre à coucher était
restée entre-bâillée. Ils s'avancèrent sur la pointe des pieds jusqu'au
lit de fer où le malade, accoté à une pile d'oreillers, se tenait assis
dans une demi-somnolence. A la violente crise du matin succédait une
torpeur fiévreuse. Il restait là, les yeux clos, la poitrine soulevée à
chaque instant par une courte respiration, et sa pâleur, son
amaigrissement, étaient tels qu'il semblait déjà frôlé par l'aile de la
mort...

Clairette s'agenouilla et baisa tendrement la main exsangue, émaciée, qui
pendait hors du lit.

--Papa! murmura-t-elle, me voici!...

Simon entr'ouvrit ses paupières alourdies:

--Enfin! soupira-t-il en tournant vers sa fille un regard trouble, il est
temps!... Le Traquet aussi est de retour... Vous ne m'abandonnerez plus;
j'ai besoin de vous pour traverser cette eau de la Bièvre qu'ils ont fait
passer dans ma chambre... Elle m'asphyxie... Je m'y noierai, si vous ne
venez à mon secours... Ils espèrent me dégoûter de Chanteraine... Mais je
ne veux pas vendre... je ne veux pas!

En écoutant ces phrases décousues et en comprenant que la fièvre faisait
délirer son père, Clairette eut un accès de désespoir; des sanglots se
nouaient dans sa gorge, mais elle se raidissait pour ne pas montrer son
chagrin, et ses yeux demeuraient secs. Quant au Traquet, qui avait la
sensibilité à fleur de peau et les larmes faciles des cœurs légers, il
pleurait tout bas à l'autre extrémité du lit.

--Tranquillise-toi, papa, protesta la jeune fille d'une voix étranglée,
nous ne te quitterons plus et nous ferons toutes tes volontés.

Simon la regarda de nouveau, ses yeux devinrent plus limpides et se
rassérénèrent; en même temps il retrouvait peu à peu sa lucidité.

--Ah! c'est toi, Clairette? reprit-il, tu vois, je suis bien bas... J'ai
beaucoup souffert... et ton frère et toi, vous avez eu une grande part
dans mes souffrances!... Je vous pardonne... Ne songeons plus qu'à votre
avenir... Écoutez-moi bien, car je ne pourrai pas parler longtemps...
Clairette, dans peu de temps tu seras le soutien de ton frère: sois une
bonne fille et veille sur lui... Toi, Landry, tâche de t'assagir, obéis à
ta sœur... Surtout restez ensemble à Chanteraine et ne vous laissez pas
influencer par votre mère... Ah! votre mère...

Une suffocation l'interrompit. L'effort qu'il avait tenté pour rassembler
ses idées, et peut-être aussi l'agitation que produisait en lui le
souvenir de Mme Cormery, provoquèrent une nouvelle crise. Sa respiration
s'embarrassa, son visage eut cette farouche expression d'angoisse qui
annonçait l'approche du paroxysme. Il porta avec un geste désespéré ses
mains à sa poitrine haletante:

--De l'air! supplia-t-il, ouvrez la fenêtre...

Landry se précipita vers la croisée et l'ouvrit toute grande. Un coin de
ciel gris s'encadra dans la baie rectangulaire. Le vent humide
éparpillait au dehors des traînées de feuilles mortes. Des ramiers
sauvages passaient et s'enfuyaient vers l'horizon. Les yeux de
l'ornithologue se fixèrent avidement sur ces oiseaux dont le vol sonore
allait s'affaiblissant. Une pâleur de cendre s'étendit sur sa face et sa
tête roula sur les oreillers. Ses lèvres violettes se crispèrent et, dans
ses efforts pour aspirer l'air, son menton se haussait, se baissait
convulsivement, puis la syncope arriva.

A l'appel de Landry, Monique, suivie du médecin, parut sur le seuil. Le
malade ne bougeait plus et la syncope semblait se prolonger plus que de
coutume. Le docteur releva les paupières closes, ausculta la poitrine
immobilisée et hocha la tête:

--Fini! murmura-t-il au bout de quelques instants, il ne souffrira
plus...

Un éclatant sanglot répondit à cette cruelle déclaration. Clairette
s'était précipitée vers le visage de son père et l'embrassait violemment.
Monique se signa, s'agenouilla sur le parquet et marmotta un _pater_ et
un _ave_, qu'entrecoupaient des pleurs bruyants.--Ainsi que l'avait
annoncé le médecin, la mort, avec une furie d'oiseau de proie, avait
fondu sur Simon Fontenac et l'emportait vers un pays d'où l'on ne revient
jamais.

[Illustration: ornement]

[Illustration: ornement]



   _DEUXIÈME PARTIE_



_DEUXIÈME PARTIE_



I


Simon Fontenac fut inhumé au petit cimetière de Fresnes, où reposaient
déjà son père et son grand-père. Comme, ce jour-là, il pleuvait à verse,
on pouvait facilement compter les invités qui accompagnèrent le cercueil
du défunt jusqu'au tombeau de famille. Après la funèbre cérémonie, une
voiture de deuil ramena à Chanteraine Clairette, Landry et Monique.--La
jeune fille, enfoncée dans une encoignure, comprimait avec son mouchoir
les sanglots qui se pressaient sur ses lèvres; sa pensée absente
semblait errer encore sous les deux ifs qui ombrageaient la sépulture.
Silencieuse et immobile, l'orpheline demeurait insensible aux cahots de
la voiture drapée de noir et aux efforts tentés par Monique pour la
consoler. Quant au Traquet, qui avait eu un chagrin sincère et une tenue
très digne pendant le service, ses nerfs se détendaient peu à peu et il
éprouvait un involontaire soulagement à songer que ce pénible cérémonial
tirait à sa fin. Son esprit mobile ne pouvait supporter une longue
contrainte. Il se laissait déjà distraire par le spectacle de la pluie
giclant sur la route, et par de frivoles réflexions sur le petit nombre
des assistants qui s'étaient hasardés jusqu'au cimetière. Ce peu
d'empressement des amis et des relations de son père mortifiait sa
vanité, et il ne pouvait se tenir de s'en plaindre à haute voix.

--Que voulez-vous? répliquait la servante limousine en secouant les
épaules, les vivants n'aiment pas à être mouillés... Pourtant, il y avait
là quelques gens du pays: le maire et plusieurs conseillers...

--Ils nous devaient bien ça, riposta aigrement Landry, après toutes les
couleuvres qu'ils ont fait avaler à papa!... Ma mère aussi était présente
et j'ai remarqué également M. de la Guêpie... Il s'est conduit en
véritable ami..

--Hon! grogna Monique, c'est justement ces deux-là qui n'auraient pas dû
se montrer.

--Comment? interrogea Landry sévèrement, qu'est-ce que vous avez à
ronchonner?

--Rien, répondit la servante, je me parle à moi-même...

--En ce cas, dit rudement le Traquet, attendez d'être seule, hein! pour
vous adresser la parole...

On rentra à Chanteraine, et comme, en dépit de nos douleurs, la nature
reprend impérieusement ses droits, le frère et la sœur s'assirent, dans
la salle à manger, devant un déjeuner froid, cuisiné d'avance par
Monique. Landry, doué d'un appétit robuste, s'attaqua vivement au pâté et
au poisson, en homme auquel le chagrin a creusé l'estomac. Il avalait sa
dernière bouchée quand on sonna à la grille, et peu après Monique
apparut, l'œil allumé et la bouche pincée.

--C'est Mme votre mère, annonça-t-elle, qui demande à vous embrasser...
Ce La Guêpie est avec elle et ils sont entrés dans le salon quasiment
malgré moi...

--Je ne veux recevoir personne! déclara impétueusement Clairette...
Réponds que je suis malade et que je garde la chambre...

--Fais pas ça! protesta vivement Landry qui, lui, n'était pas fâché de
voir du monde; ce serait une impolitesse et une inconvenance!

--Je ne veux recevoir personne! repartit obstinément la jeune fille,
maman devrait le comprendre... Quant à toi, si le cœur t'en dit, tu es
libre d'aller au salon... Tu m'excuseras...

Le Traquet haussa les épaules et gagna une porte de communication... Il
trouva Mme de Cormery en élégante toilette de deuil, assise
languissamment sur un canapé. M. de la Guêpie, le monocle dans l'œil, se
promenait en examinant les tableaux et en maniant, sans façon, les
bibelots épars sur la cheminée.

A la vue de Landry, la dame se leva et serra dramatiquement le jeune
garçon dans ses bras.

--Ah! mon pauvre enfant, soupira-t-elle, quelle triste journée!... Je
voulais être la première à t'embrasser, à te dire, ainsi qu'à ta sœur,
quelle part je prends à vos peines, et combien je suis désireuse de vous
prouver ma constante affection.

La Guêpie s'avança à son tour; d'un air grave et condoléant, il secoua la
main de Landry Fontenac.

--Mon cher, déclara-t-il, je ne vous prodiguerai pas de ces paroles
banales avec lesquelles on cherche à alléger des douleurs que le temps
seul peut guérir... Touchez là! Je suis de cœur avec vous et vous pouvez
compter sur ma bonne amitié.

--Mais où est donc Clairette? questionna Mme Gabrielle, d'une voix déjà
moins onctueuse; est-ce qu'on ne l'a pas prévenue de ma visite?

--Ma sœur... expliqua Landry gêné, ma sœur est souffrante... Elle m'a
prié de l'excuser...

--Ha! s'écria Mme de Cormery, froissée, il faut qu'elle soit bien malade,
en effet, pour refuser de voir sa mère... Si elle garde le lit, elle
pourrait, du moins, me recevoir dans sa chambre!... Enfin, je n'entends
pas m'imposer; mais tu lui diras que sa froideur m'est très pénible...

Il y eut une bonne minute d'un silence embarrassant; puis La Guêpie
reprit, pour rompre les chiens:

--Avez-vous l'intention de rester à Chanteraine?

--Certainement, affirma Landry, nous l'avons promis à mon père.

--Vous aurez absolument raison, se hâta d'approuver La Guêpie... La
maison est confortable, bien que d'aspect mélancolique. Votre père y a
vécu, votre aïeul l'avait décorée de tableaux de valeur et de bibelots
rares... Noël Fontenac passait pour posséder de magnifiques pièces
d'orfèvrerie de la Renaissance ainsi que de curieux objets d'art du
XVIIIe siècle... C'était un fureteur et un veinard que votre grand-père!
Il avait acheté, à Lunéville, une pendule de Saxe, aux armes de
Stanislas, roi de Pologne, dont on connaissait seulement le dessin et
qu'on estimait, au bas mot, quatre-vingt mille francs. Il possédait
aussi, m'a-t-on assuré, un ostensoir flamand, découpé comme une dentelle,
serti de cabochons et orné de statuettes, d'un travail admirable; une
«monstrance» du XVIe siècle, provenant de l'abbaye d'Orval, et qui
vaudrait à cette heure, rue Drouot, plus de deux cent mille francs... Ce
sont de gros chiffres et il faudrait voir les choses de près, car tous
ces anciens marchands de curiosités sont sujets à s'emballer... Je
m'étonne de ne pas retrouver ces deux merveilles dans les vitrines de
votre salon...

--Je n'ai jamais vu ça ici, répondit le Traquet, ébaubi.

--Les aurait-on vendues, par hasard?... Ce serait grand dommage, car, si
elles sont authentiques, ces deux pièces représentent une fortune...

--Vrai? murmura Landry qui ouvrait de grands yeux; en ce cas, je vais
fouiller la _case_ de la cave au grenier...

--Oui, faites des recherches, informez-vous, et, si vous retrouvez les
deux objets, montrez-les-moi... Je m'y connais, je suis un vieil amateur
et on ne me monte pas le coup... Je vous édifierai sur la valeur réelle
de vos raretés...

--J'espère bien, moi aussi, ajouta Gabrielle de Cormery, en redevenant
câline, que nous nous verrons souvent... Regarde ma maison comme la
tienne, mon cher enfant, et dis à ta sœur que, si elle veut t'y
accompagner, elle réjouira le cœur de sa mère... Allons, au revoir, à
bientôt, n'est-ce pas?

Elle l'embrassa derechef, avec effusion, et Landry les escorta tous deux
jusqu'à la grille, où stationnait un coupé. Avant de remonter en
voiture, Mme Gabrielle renouvela ses embrassades, et La Guêpie ses offres
de service.

--Quand vous aurez, répéta-t-il, donné un libre cours à votre tristesse
et que vous voudrez prendre l'air du monde, pensez à nous... On ne peut
pas pleurer toujours et je serai heureux de vous procurer d'honnêtes
distractions...

Ainsi que l'a observé Balzac, on ne sait pas assez «ce que sont les
tiraillements de la loi sur une douleur vraie». Clairette aurait voulu
fermer sa porte aux fâcheux et se cloîtrer, pour ainsi dire, dans son
deuil; mais les exigences des formalités légales ne lui en laissèrent pas
longtemps le loisir. Les deux enfants étant encore mineurs, il fallut
obéir aux prescriptions du Code et recevoir les officiers ministériels
chargés d'assurer l'exécution des mesures conservatoires. D'abord, le
notaire de la famille vint inventorier le mobilier de la succession,
ouvrir les tiroirs, compulser les papiers, et les deux héritiers durent
assister à ces investigations. Au grand étonnement de sa sœur, le
Traquet suivit, avec un vif intérêt, les opérations de l'inventaire. Il
aidait les hommes d'affaires à fouiller les placards, les secrétaires et
les vitrines, les guidait dans leurs allées et venues à travers les
combles, les escortait jusqu'au fond des sous-sols et des resserres, sans
les quitter jamais d'une semelle. Il n'avait pas jugé à propos
d'instruire Clairette des confidences de La Guêpie, et la jeune fille ne
savait trop à quoi attribuer cet empressement fraternel auprès des
instrumenteurs. Ce beau zèle ne fut malheureusement pas récompensé.
Landry, dont le cœur palpitait à l'ouverture de chaque meuble, ne
découvrit, nulle part, les deux mirifiques bibelots décrits par l'amateur
et «qui valaient une fortune». Dépité par cette déconvenue, il retomba
dans son insouciance habituelle, ne se mêla plus de rien, et se borna à
fumer des cigarettes avec le premier clerc.

Après l'inventaire, on s'occupa de la réunion du Conseil de famille,
composé de six parents ou amis, choisis moitié du côté paternel, moitié
du côté maternel, et ce furent alors de longues et mortelles stations
dans le cabinet du juge de paix, où Clairette se retrouva en présence de
sa mère et dut se défendre contre les cajoleries insinuantes de Gabrielle
de Cormery. Aux termes du Code, la tutelle appartenait, de plein droit,
à cette dernière; mais, à raison de sa situation de femme divorcée, le
Conseil jugea prudent de requérir l'émancipation immédiate de Landry, qui
avait atteint ses dix-huit ans, et de Clairette, qui allait être majeure
dans les premiers jours de l'année suivante. Cette proposition ayant été
accueillie par le juge, et un curateur leur ayant été nommé, le frère et
la sœur purent enfin vivre en paix dans leur solitude de Chanteraine.

Cet isolement et ce repos furent, pour Clairette, un soulagement. Landry
lui-même supporta, avec une résignation philosophique, la retraite qui
lui était imposée par son deuil récent et par le respect des convenances.
Il s'associait docilement aux regrets de sa sœur, l'accompagnait dans
ses quotidiennes visites au cimetière et lui tenait fidèlement compagnie
pendant les longues soirées d'hiver. Néanmoins, en son par-dedans, il
trouvait cette claustration pesante; les journées commençaient à lui
sembler singulièrement longues, et il était à bout de sa sagesse, quand,
en janvier 1892, sonna l'heure de la majorité de Clairette. Ce jour-là,
la jeune fille voulut solenniser l'anniversaire de sa vingt et unième
année; elle assista à une messe matinale, porta des fleurs sur la tombe
paternelle et, le soir, pour mieux marquer l'importance de cette date, un
dîner plus délicat et plus copieux que de coutume réunit le frère et la
sœur dans la salle à manger, ou un luxe de lumière égayait les lambris
de chêne. Cette petite fête intime, encore qu'attristée par de funèbres
souvenirs, ne laissait point Landry insensible. La bonne chère et
quelques verres de vin vieux le surexcitaient et l'attendrissaient. Au
dessert, Clairette voulut profiter de son émotion et, lui tendant
affectueusement les deux mains, dit gravement:

--Mon mignon, me voilà d'aujourd'hui majeure et maîtresse de mes actions;
mais cela ne changera en rien, je l'espère, notre intimité et nos façons
de vivre. Tu trouveras en moi une grande sœur, et aussi un peu une
petite mère, empressée à te rendre l'existence heureuse et à t'aider dans
tes projets d'avenir, ainsi que je l'ai promis à notre pauvre papa. Pour
commencer mon rôle, laisse-moi, ce soir, te parler sérieusement de notre
situation matérielle. Je ne sais si tu as suivi les opérations du notaire
chargé de la liquidation de la succession?...

--Très vaguement, répondit le Traquet, dont le front se rembrunit à
l'idée d'une conversation d'affaires.

--Moi, j'ai voulu me rendre compte et j'ai lu les actes... Voici, après
le paiement de quelques dettes, en quoi consiste notre avoir... Nous
possédons, en argent et en valeurs mobilières, à peu près cent soixante
mille francs, plus Chanteraine, qui en vaut environ quarante mille...
Mais tu penseras certainement, comme moi, que nous devons nous conformer
aux désirs de papa et qu'il ne peut pas être question de vendre la
propriété...

--Sans doute, sans doute... acquiesça Landry en étouffant un bâillement.

--Nous sommes donc, poursuivit Clairette, à la tête d'un capital de cent
soixante mille francs... Cela fait, pour chacun de nous, une petite
aisance fort modeste dont je me contenterai facilement pour ma part, mais
qui ne pourra te suffire... Tu es un homme, tu auras plus de besoins à
satisfaire, et des besoins assez coûteux... Par conséquent, il faut, dès
à présent, te préoccuper de choisir une profession qui te permette de
vivre plus largement. Y as-tu déjà songé?

--Ma foi, non... J'ai le temps, d'ailleurs, et ça ne m'embarrasse
point... Je suis débrouillard et je trouverai vite chaussure à mon
pied... Je n'aurai qu'un mot à dire à mon ami La Guêpie, qui a de belles
relations et qui me dénichera vite une bonne petite sinécure.

La sœur aînée fronça les sourcils:

--Ce monsieur ne m'inspire aucune confiance...

--Oh! toi, tu es pleine de préventions, tu as pris en grippe le pauvre La
Guêpie, on ne sait pourquoi... C'est comme pour maman... Tu as tort de
t'obstiner à ne pas lui rendre sa visite...

--Je conviens que mon aversion pour M. de la Guêpie et ma froideur à
l'égard de maman peuvent paraître étranges et même blâmables aux yeux des
étrangers; mais je ne me soucie pas de l'opinion des autres... Maman et
son ami ont été la cause des malheureux événements qui ont déterminé la
maladie de papa. Cela seul suffirait à m'éloigner d'eux; mais, en outre,
en me montrant défiante et réservée, j'obéis aux ordres de notre pauvre
père, à l'heure de sa mort... Il nous a formellement prescrit de ne pas
nous laisser influencer par Mme de Cormery, en même temps qu'il m'a
recommandé de veiller sur toi et de ne jamais quitter Chanteraine... Tu
ne peux pas avoir oublié cela, Landry, et tu as trop de cœur pour ne pas
te conformer aux dernières volontés paternelles... Quant à moi, je suis
décidée à les exécuter pieusement et rigoureusement. Je resterai ici, je
te soutiendrai dans tous tes efforts pour te créer une position
honorable; je serai, pour toi, une sœur tendre et dévouée... Écoute-moi,
mon mignon, et promets-moi, au nom de notre mort bien-aimé, d'avoir
confiance en ta Clairette qui te chérit...

Visiblement ému, Landry se jeta au cou de sa sœur et lui promit tout ce
qu'elle voulut.

--Alors, reprit celle-ci, tu vas songer sérieusement à choisir une
profession... Si tu n'as pas de préférence marquée, je t'engage à faire
ton droit et à entrer plus tard, comme notre père, dans la
magistrature... Nous avons là des amis qui se souviennent de lui et qui
te pousseront...

Le Traquet ne se sentait aucune préférence spéciale pour une carrière
quelconque; mais l'idée de faire son droit lui souriait assez. Cela
évoquait, pour lui, l'existence libre et gaie des étudiants qu'il
rencontrait dans le Quartier Latin. Il accepta immédiatement la
proposition de sa sœur et Clairette fut enchantée de le trouver si
docile.

--Merci! lui dit-elle en l'embrassant, tout ira ainsi à merveille. Tu
pourras suivre tes cours et revenir dîner et coucher à Chanteraine; nous
demeurerons ensemble... Tu verras quelle bonne petite vie je
t'arrangerai! Je ne te quitterai plus... Tu te souviens que j'avais
d'abord envie d'entrer en religion; mais la mort de papa a changé mes
résolutions et, d'ailleurs, on peut faire son salut dans le monde aussi
bien qu'au couvent... Je ne songe pas à me marier jamais, ajouta-t-elle
avec un soupir et une nuance de mélancolie... Je me consacrerai tout
entière à ton bien-être, à tes projets d'avenir... Je serai fière de tes
succès...

--Clairette, s'écria Landry, dont les yeux se mouillaient, Clairette, tu
es une bonne fille et je t'adore!... C'est entendu; dès que je le
pourrai, je prendrai ma première inscription, et je piocherai ferme, tu
peux te fier à moi!...



II


La boutique qu'Alfred Février exploitait rue de Rennes, de compte à demi
avec Mme Alicia Miroufle, ne ressemblait en rien aux aristocratiques
magasins de curiosités des rues de Châteaudun ou de Lafayette. Elle ne
brillait ni par le luxe de la devanture ni par le confort de
l'installation. Une porte vitrée à un seul battant donnait tout de go
accès dans un rez-de-chaussée, plus long que large, séparé, par une mince
cloison, d'une sorte d'arrière-boutique où il fallait allumer le gaz en
plein jour. Sur la rue, une simple fenêtre aménagée pour l'exhibition des
bibelots, complétait l'étroite façade. L'éclairage du dedans était
singulièrement diminué par un fragment de verrière gothique qui masquait
le châssis supérieur de la porte, et par l'étalage de la vitrine, où
s'étageaient des faïences, des cuivres et des étains, et où pendaient, en
guise de rideaux, des bandes de broderies anciennes et des coupons de
dentelles roussies. A l'intérieur s'entassaient, dans un mystérieux
clair-obscur, un bric-à-brac de vieux meubles:--commodes et chiffonniers
Louis XV et Louis XVI, glaces surmontées de trumeaux peints, _panières_
et maies provençales, lits bretons, étagères encombrées de plats de
Rouen, de buires de Nevers et de plaques de Moustiers. Des verdures de
Flandre tapissaient les murs et, au plafond, se balançaient d'antiques
ustensiles de cuivre: chaudrons armoriés, lampes juives, lustres
hollandais, lanternes de Venise. Dans tout cela, il y avait beaucoup de
_vieux neuf_ et d'objets habilement truqués; mais on remarquait aussi
quelques belles pièces authentiques. Lorsque, vers cinq heures de
l'après-midi, le soleil déclinant filtrait à travers le vitrail de la
porte d'entrée et promenait d'obliques rayons sur ce fouillis, des
éclaboussures de lumière jaillissaient çà et là, mettant en valeur les
ciselures d'une curieuse fontaine Renaissance, l'émail fleuri et ajouré
d'une faïence de Niederviller ou bien les délicates sculptures d'une
armoire normande. Février, qui se piquait d'un certain goût artiste,
décorait, suivant la saison, les flancs d'une majolique italienne avec
des géraniums rouges, des lys ou une gerbe de mimosas, et la jeunesse des
floraisons vivaces faisait ressortir les grâces fanées, les couleurs
éteintes de ces reliques du temps passé. En dépit de son manque de
confort et de son désordre, cette obscure boutique de la rue de Rennes
était fréquentée par de fidèles amateurs, parce que, aidé de l'expérience
et des conseils de Mme Miroufle, Février s'était fait une spécialité des
vieilles dentelles et des mousselines brodées à la main par nos patientes
aïeules.

Ce jour-là,--un tiède après-midi de la Chandeleur,--le marchand de
curiosités se trouvait précisément en conciliabule avec Alicia.
L'ex-modiste avait profité du temps sec et du soleil pour quitter
l'avenue de Chanteraine et entretenir son associé d'une opération
financière qui lui tenait au cœur. Elle était escortée de sa nièce,
Nine Dupressoir, et, afin de pouvoir causer tranquillement, le trio
s'était retiré dans l'arrière-boutique, uniquement meublée d'un fauteuil
Louis XV à l'étoffe éraillée, d'un petit bureau de marqueterie et d'un
cartonnier. Trois personnes avaient peine à s'y blottir. Courtoisement,
Février avait cédé le fauteuil à Mme Alicia et demeurait debout, accoudé
au cartonnier, en face de Nine Dupressoir, qui dissimulait mal le profond
ennui provoqué par cette conversation d'affaires. Le papillon de gaz,
allumé pour la circonstance, jetait une lueur falote sur ces trois
visages aux expressions différentes; il semait de mouvantes touches de
lumière sur les yeux ardoisés de Février et sur ses moustaches de chat
fâché; il laissait dans une discrète pénombre le savant maquillage
d'Alicia, et caressait complaisamment la taille encore maigrelette, la
peau blanche et les traits mignons de la nièce. Nine Dupressoir avait
vingt ans passés, une mine benoîte de chattemite, des bandeaux noirs
plaqués sur les tempes. Ses yeux, qu'elle tenait volontiers baissés,
coulaient sournoisement, à travers l'épaisseur des cils, un regard futé,
dont l'apparente ingénuité était corrigée par le provocant sourire d'une
bouche rose aux coins retroussés. Elle avait l'air d'un ange qui rêve à
des fredaines.

Mme Miroufle lisait, à l'aide d'un face-à-main d'écaille, une note
rédigée par Février.

--Mon cher Alfred, interrogea-t-elle après avoir achevé sa lecture, vous
êtes sûr que votre emprunteur offre toutes les garanties désirables?

--Absolument sûr... Il est majeur et il a un oncle très calé, d'une santé
déplorable, qui a testé en sa faveur.

--On peut toujours révoquer un testament, objecta la dame en hochant la
tête; mais qui ne risque rien n'a rien; je consens donc à prêter, sur
billet, les huit mille francs demandés, aux conditions ordinaires: moitié
en espèces, moitié en meubles et objets d'art garantis sur facture... Ce
sera l'occasion de nous défaire du bureau Louis XVI et des candélabres
Empire dont l'authenticité est douteuse...

--Parfaitement, j'y avais déjà songé... Quand pourrai-je toucher la
somme?

--Un instant, ce n'est pas tout... Je désire que le prêt ne soit fait que
pour un an, parce qu'à cette époque, j'aurai besoin de mon argent pour
établir ma nièce, que je compte faire entrer comme associée dans une
solide maison de confections.

--Mlle Nine est donc sortie de pension?

--Oui, et je l'ai placée, en attendant, chez la dame qui m'a succédé,
afin qu'elle s'initie au commerce et devienne une bonne acheteuse et une
bonne vendeuse...

--Oh! déclara Février en lançant une œillade de connaisseur vers la
future commerçante, Mlle Nine a tout ce qu'il faut pour réussir... Jolie
comme elle est, les clientes ne lui manqueront pas... ni même les
clients...

--Taisez-vous, mauvais garnement!... Heureusement, Nine est trop
innocente pour comprendre vos sous-entendus... Elle a été sévèrement
élevée, elle est sage et j'en répondrais comme de moi...

Tandis que Février, avec une nuance d'ironie, affirmait qu'il en était
convaincu, et tandis que Nine jugeait à propos de baisser chastement les
yeux, on entendit résonner le timbre de la porte de la rue. Le marchand
de curiosités s'avança sur le seuil de l'arrière-boutique et aperçut
Armand de la Guêpie, accompagné de Landry Fontenac.

Comme on l'a vu, le Traquet s'attendrissait facilement; une fois ému, les
promesses ne lui coûtaient rien et les bonnes intentions poussaient en
son cœur aussi dru que des champignons après une pluie d'été. Il était
merveilleusement impressionnable; mais ses impressions avaient la
fluidité des caractères écrits sur une eau courante: elles se
dissolvaient et s'effaçaient à mesure. Tout d'abord, il s'était efforcé
de prouver à Clairette qu'il voulait tenir sa parole. Dès le lendemain,
il avait pris sa première inscription et s'était fait envoyer, à
Chanteraine, un paquet de livres de droit qu'il étalait avec ostentation
sur sa table de travail; il suivait assidûment les cours de première
année, et sa sœur le surprenait parfois en train de feuilleter le Code
civil et les _Institutes_. Son zèle brûla pendant huit jours; mais, le
neuvième, ce beau feu de paille s'éteignit à la première ondée.

Un matin, en arrivant à l'école, il lut une pancarte annonçant que le
professeur, indisposé, ajournait son cours. Cette déconvenue l'affligea
médiocrement, car il commençait à se lasser de son étonnante sagesse. Il
alla prendre l'air du boulevard Saint-Michel, flâna nonchalamment à
travers le Luxembourg; puis, se trouvant à deux pas de la rue Madame et
midi venant à sonner, il s'avisa qu'il serait convenable de rendre visite
à sa mère et de lui demander à déjeuner. Naturellement, Gabrielle de
Cormery le reçut comme l'Enfant prodigue et tua le veau gras pour le
fêter. Du coup, les belles intentions s'éparpillèrent, ainsi que les
perles d'un collier brisé.--Au dessert, La Guêpie survint, se récria sur
l'heureuse rencontre, proposa à son jeune ami de l'emmener au Bois et,
pendant la promenade, acheva d'embobeliner Landry en le faisant luncher
au Pavillon d'Armenonville. Le Traquet trouva cet emploi de la journée
beaucoup plus réjouissant que l'assistance a de fastidieux commentaires
sur les _Institutes_. Il retourna fréquemment rue Madame et se laissa
docilement initier, par La Guêpie, aux distractions de la vie parisienne.

De tout temps il avait été en admiration devant son nouvel ami. Armand de
La Guêpie lui apparaissait comme le parangon de l'élégance, le prototype
de l'homme du monde et du parfait gentilhomme. Il était fier d'être
traité par lui sur le pied de l'intimité et de se mouvoir dans son
rayonnement. Quant au bel Armand, il éprouvait une maligne joie à
façonner à son image ce jouvenceau qui montrait de si bonnes
dispositions, et à se constituer son professeur de plaisir.

--Mon cher, lui déclarait-il, le droit ne vous mènera à rien; au bout de
trois ou quatre ans d'études assommantes, vous arriverez à grossir la
foule des avocats sans cause, la belle avance!... Vous userez vos fonds
de pantalon et vous gâcherez vos années de jeunesse à vous remplir le
cerveau de phrases creuses et de formules de chicane; mais vous ne saurez
rien de la vie. L'important, à l'époque où nous sommes, est de voir le
monde, de s'y créer des relations avantageuses et d'y acquérir
l'expérience des hommes. Laissez-moi faire, et, en moins d'un an, je vous
en apprendrai plus sur ce point que tous les bavards de la Faculté.

Le Traquet le laissait faire et Armand le traînait partout dans «son
monde»: à son Cercle, à l'Hôtel des Ventes, chez les marchands de
tableaux et les amateurs de bibelots. Ce fut ainsi que, par cet
après-midi de la Chandeleur, il pénétra, avec son élève, dans la
boutique de la rue de Rennes.

--Bonjour, monsieur de la Guêpie, dit Février, en saluant obséquieusement
le collectionneur; vous êtes bien aimable de m'honorer d'une petite
visite.

--Je passais devant chez vous, répondit négligemment le visiteur, et je
suis entré pour savoir si, dans vos derniers lots achetés rue Drouot,
vous n'auriez pas quelque toile intéressante ou quelque estampe du
dix-huitième.

--Non, je n'ai rien qui soit digne de vous... sauf, peut-être, un beau
cuivre du quinzième, que j'ai acquis dans une collection particulière...
Tenez, ajouta-t-il en allant chercher, sur une étagère, un plat de cuivre
jaune repoussé et ciselé, regardez-moi ça... Est-ce une perfection comme
travail? Et pas une tache! Une fleur de relief, une fraîcheur
d'exécution!... On dirait que ça sort battant neuf de l'atelier...

La Guêpie examina le plat d'un clin d'œil et, le reposant
dédaigneusement sur une table:

--Trop neuf, même, murmura-t-il... C'est «la grappe de Chanaan»; à
l'heure qu'il est, j'en connais dix exemplaires, chez les marchands de
curiosités... Un truquage assez habilement exécuté, mais qu'on ne montre
pas à un vieux singe comme moi, mon bon!... Mon jeune ami que voici ne
s'y tromperait même point!

Et, comme Février regardait plus attentivement Landry, La Guêpie le
nomma:

--M. Landry Fontenac, un de mes élèves; il a de qui tenir... Il est le
petit-fils de Noël Fontenac, un vieux collectionneur qui possédait la
«monstrance d'Orval» et la fameuse pendule du roi Stanislas... Deux
merveilles que Noël a si bien serrées dans un coin de sa maison qu'on ne
les retrouve plus... Mais, le jour où nous mettrons la main dessus, il y
aura du bruit dans Landerneau, je vous en réponds!...

Février renouvela son salut obséquieux et répliqua:

--J'ai connu de réputation Noël Fontenac, et j'ai connu aussi monsieur
quand il était gamin... Seulement il a tellement changé à son avantage
que je ne l'aurais pas remis...

Du fond de l'arrière-boutique, Mme Alicia prêtait l'oreille à cette
conversation. Quand elle entendit le nom de Fontenac, elle n'hésita plus
à se montrer. Poussant devant elle sa nièce, elle esquissa une révérence
et coula une œillade aguichante aux deux visiteurs.

Février crut devoir procéder aux présentations:

--M. de la Guêpie et M. Landry Fontenac... Mme Alicia Miroufle et sa
nièce.

--Oh! dit l'ancienne modiste, nous voilà en pays de connaissance... M.
Landry est mon plus proche voisin, et, moi aussi, je l'ai connu tout
enfant.

La Guêpie s'était incliné légèrement; le Traquet, peu enchanté de la
rencontre, allait répondre par un salut glacial, quand ses regards
tombèrent sur Nine Dupressoir.

Au milieu des vieilleries entassées dans le magasin de bric-à-brac, la
joliesse et la verdeur printanière de la nièce d'Alicia donnaient une
sensation de grâce et d'inattendu, analogue à celle du lys tigré, planté,
par les soins de Février, dans une antique jardinière, et dont la hampe
épanouie s'élançait des flancs du vase de majolique. Reflétées par une
glace à trumeau accrochée au mur, la sveltesse et la blancheur de la
jeune fille s'appariaient à la candide floraison des pétales retroussés
du lys. Ses yeux, d'un bleu foncé, luisaient entre les cils noirs, se
fixaient avec un sourire sur Landry Fontenac et le dégelaient totalement.
Mme Alicia s'aperçut de la transformation opérée par ce regard câlin. Sa
rancune contre les gens de Chanteraine s'était conservée très vivace, et
l'idée lui vint de se venger sur le Traquet des dédains de feu Simon
Fontenac et des airs méprisants de Clairette.

--Je suis comme M. Février, poursuivit-elle en minaudant, et j'aurais eu
peine à remettre M. Fontenac, tant il a grandi et embelli.

Landry, en effet, était sorti de l'âge ingrat. Ses membres grêles avaient
pris de la force, ses épaules s'étaient élargies, ses mouvements
s'étaient assouplis. Ses cheveux châtains frisottaient autour de son
front blanc; ses yeux hardis et clairs pétillaient de malice, et une
jeune moustache ombrageait sa bouche espiègle. Le tailleur de La Guêpie
lui avait confectionné des vêtements d'une coupe irréprochable, qui
mettaient en valeur sa taille menue et élégante. Le deuil qu'il portait
assourdissait sa vivacité d'écureuil et lui donnait une gravité
distinguée. Les compliments d'Alicia flattèrent sa vanité et adoucirent
son humeur.

--Moi non plus, madame, répondit-il, je ne vous ai pas oubliée, et je me
souviens d'avoir été au catéchisme avec Mlle Nine...

--Il ne tiendra qu'à vous de renouveler connaissance, se hâta d'insinuer
Alicia... Je reçois quelques amis tous les dimanches et je serais ravie
si vous vouliez vous joindre à eux en voisin... Oh! ajouta-t-elle en
saisissant au vol un geste contristé du Traquet, je sais quel malheur
vous a frappé et j'ai pris, croyez-le bien, une vive part à votre
affliction... Aussi n'insisterais-je pas s'il s'agissait d'une soirée à
grand tralala; lorsqu'on a perdu un être aimé, on n'a guère le cœur à
s'amuser... Moi-même, à l'heure qu'il est, quand je pense à la mort de
mon pauvre Miroufle, je me sens encore du noir dans l'âme... Mais vous
êtes jeune et vous avez besoin de quelques distractions... Venez dimanche
prochain, nous serons en tout petit comité... N'est-ce pas, Nine?

--Assurément, affirma la nièce. Vous viendrez comme vous voudrez,
monsieur Landry, en veston, sans la moindre cérémonie, et nous ferons
ensemble une partie de causette qui nous rappellera le temps du
catéchisme...

Elle assaisonna son invitation d'une œillade caressante qui acheva de
séduire le Traquet. Il échangea un sourire avec l'ingénue et, sans plus
de réflexion, s'engagea pour le premier dimanche.

--A la bonne heure! s'écria l'ancienne modiste.

Puis, avec une nouvelle révérence, se tournant vers La Guêpie:

--Et si, hasarda-t-elle, monsieur daignait vous accompagner, nous serions
tout à fait enchantées...

--Mais avec plaisir, chère madame, repartit, de son ton de
pince-sans-rire, le collectionneur que ce manège amusait; j'ai
précisément, dimanche, une heure à perdre, et je serai heureux de la
passer chez vous, avec mon bon ami Fontenac...



III


Le dimanche suivant, Armand de la Guêpie et le Traquet, après avoir
copieusement dîné dans un restaurant de la rive gauche, prirent le train
de Limours, qui les déposa, vers neuf heures du soir, à Berny, d'où ils
gagnèrent pédestrement l'avenue de Chanteraine. Le temps était couvert,
la nuit fort noire, et l'allée de platanes se trouvait uniquement
éclairée par quelques obliques rayons de lumière partant des fenêtres de
la villa «Mon Désir», habitée par Mme Alicia.

--Mon cher bon, maugréait La Guêpie en trébuchant et en s'accrochant au
bras de Landry, votre avenue est un coupe-gorge... Elle s'harmonise avec
la catégorie de boutiquiers que nous allons visiter ce soir... Je n'ai
guère l'habitude de cette société-là... Mais j'ai cru remarquer l'autre
jour que vous étiez toqué de la nièce de votre voisine, et j'ai marché
afin de vous rendre service. Elle est gentille, votre petite Nine, et
elle promet! Puisque aussi bien, un jour ou l'autre, vous devez jeter
votre gourme, mieux vaut que vous débutiez par cette jeune modiste, qui
me paraît peu farouche et qui ne sera pas trop exigeante... Ça vous fera
la main...

Comme le collectionneur achevait cette réflexion assez cynique, ils
atteignirent enfin la porte de «Mon Désir». A leur coup de sonnette, la
domestique accourut avec une lampe. Ce n'était plus la servante mal
peignée d'autrefois, mais une grande fille sèche à mine doucereuse, qui
prit les paletots et introduisit les nouveaux arrivants chez Mme
Miroufle.

L'appartement de réception se composait du salon bouton-d'or, où Alicia
avait jadis accueilli Simon Fontenac, et d'une salle à manger lambrissée,
qui communiquait, par une large baie, masquée d'une portière, avec la
première pièce. Des lampes-phares, qu'on venait d'allumer, y répandaient
de désagréables relents de pétrole, à peine mitigés par l'odeur de cinq
ou six cigares fumés par des messieurs en smoking.

Dès que la servante eut annoncé les deux visiteurs, Mme Alicia, qui les
_espérait_ depuis vingt bonnes minutes, se précipita au-devant d'eux avec
une exclamation joyeuse. Elle portait une robe de satin noir qui
l'engonçait, et elle avait aux doigts toutes ses bagues; à son coté,
Nine, coiffée de ses bandeaux plats, vêtue d'une jupe de faille grise et
d'un corsage blanc à la vierge, se tenait souriante et les yeux baissés.

--Ah! messieurs, s'exclamait Mme Miroufle, quelle aimable surprise!...
Venez vite, que je vous présente à nos amis...

Elle les avait agrippés chacun par une main et, d'un air glorieux, les
exhibait tour à tour à ses hôtes, mâles et femelles:

--Monsieur de la Guêpie... Mon jeune voisin, Landry Fontenac...

Ainsi que le prévoyait le collectionneur, la société était plutôt
vulgaire et un peu mêlée. On y comptait quelques couples mariés en justes
noces et deux ou trois faux ménages; mais le ton et la tenue étaient les
mêmes et on ne s'apercevait pas des nuances. Les hommes, ayant gaiement
dîné, s'entretenaient bruyamment de courses de chevaux, de _matches_ de
bicyclette; les dames, les unes encore jeunes, les autres légèrement
défraîchies, étalaient des toilettes tapageuses et avaient sorti tous
leurs bijoux. Elles causaient du bout des lèvres, s'étudiant
prétentieusement à reproduire les mines et les façons de parler observées
chez leurs clientes mondaines. Après avoir d'abord excité la curiosité,
la brusque introduction des deux étrangers parut déranger visiblement
l'intimité des habitués de la maison. La Guêpie et Landry se sentaient
eux-mêmes dépaysés. Cela jeta un froid, et un silence gênant succéda aux
conversations animées. Mme Alicia, pour rompre la glace, dit aux nouveaux
venus:

--Vous prendrez bien une coupe de champagne, n'est-ce pas?

Sans se soucier d'un geste de dénégation, elle ajouta en minaudant:

--Si fait!.... Nine, débouche une bouteille et remplis les verres, cela
nous mettra tous à l'unisson.

Elle insistait si fort que La Guêpie et son compagnon durent s'exécuter.
Ils trinquèrent avec elle et avec les fumeurs. L'ancienne modiste,
alors, s'écria:

--Maintenant, si nous faisions une partie de trente et un?... Qu'en
pensez-vous, mesdames?

Pendant qu'on dressait une longue table à jouer et qu'on installait des
chaises, La Guêpie chuchota à l'oreille du Traquet:

--C'était écrit... Ça va commencer par un trente et un et ça finira par
un petit _bac_... Buvons le calice jusqu'à la lie!

--Monsieur de la Guêpie, reprit Mme Alicia, veuillez vous asseoir près
de moi... Quant à vous, monsieur Fontenac...

--Pardon, ma tante, interrompit Nine, je crois que M. Landry ne se soucie
pas de jouer... Permettez-moi de l'emmener dans la salle à manger; il
m'aidera à préparer le thé.

--A votre aise, acquiesça maternellement Mme Miroufle, allez, mes
enfants, allez!

Les deux jeunes gens passèrent dans la pièce voisine et Mlle Nine
murmura, de son air ingénu:

--J'ai pris ça sous mon bonnet... Au fond, je ne sais pas si vous aimez
le jeu ou non. Peut-être m'en voulez-vous de vous avoir accaparé?

--Au contraire, affirma Landry, vous m'avez rendu un fier service! Les
cartes m'assomment... D'ailleurs, déclara-t-il galamment, si j'avais le
goût du jeu, je le sacrifierais avec joie pour le plaisir de rester en
tête à tête avec vous.

--Si jeune et déjà menteur! protesta la jeune fille.

Elle avait placé sur la table une bouilloire à esprit-de-vin, qu'elle
remplissait d'eau, tout en causant et en décochant au Traquet une
œillade en dessous.

--Voulez-vous, poursuivit-elle, avoir l'obligeance de frotter une
allumette?... Comment osez-vous me dire de pareils mensonges quand, il y
a huit jours à peine, vous ne vous doutiez même pas de mon existence?

--Eh bien! vous vous trompez, soutint hardiment Landry, je ne vous ai
jamais perdue de vue depuis le temps où nous nous préparions à la
première communion... Vous souvenez-vous de la chapelle du catéchisme?

--Je crois bien... Les bancs des filles étaient au fond et vous vous
retourniez souvent pour nous regarder... Vous étiez bien amusant avec vos
drôleries et vous pouvez vous flatter de m'avoir donné plus d'une
distraction...

--Et vous, vous étiez rudement jolie avec votre toque de loutre et votre
natte sur le dos!...

Il s'était assis tout près d'elle, en face de la bouilloire qui
commençait à chanter doucement; son bras frôlait celui de la fausse
ingénue et une sourde volupté l'envahissait. Dans le salon, où La Guêpie
tenait la banque, les interpellations, les exclamations des joueurs
menaient grand bruit. Ce brouhaha isolait si bien les deux jeunes gens du
reste des invités, qu'ils pouvaient fleureter tout à leur aise.

--Et vous l'êtes toujours... jolie, répéta le Traquet, que les regards
embobelineurs de sa voisine commençaient à griser...

Il avait posé sa main sur la longue manche collante de Nine:

--Mes compliments. Vous avez, ce soir, une mirobolante toilette et... le
contenu est encore plus chic que le contenant, continua-t-il en faisant
claquer sa langue.

--Taisez-vous, effronté, ou je vous plante là! menaça Nine du doigt...

Puis, après un petit temps, elle reprit:

--Ainsi, ma robe vous plaît?... J'en suis bien aise, car elle est de ma
façon.

--Mâtin! Vous êtes une artiste et vous devez en remontrer à votre
patronne... A propos, où perche-t-il, votre atelier?

--Boulevard Saint-Germain, répondit Nine, au coin de la rue du Dragon.

--Est-ce qu'on peut vous y aller voir?

--Jamais de la vie! s'écria-t-elle en riant... A moins, pourtant, que
vous n'ayez besoin de commander un chapeau.

--Tiens, c'est une idée!... J'irai, dès demain, vous faire ma commande...
Serez-vous là, au moins?

Nine baissa sournoisement les yeux:

--Alors, venez à cinq heures... C'est le moment où la patronne s'absente
et où je la remplace près des clients.

Ils restèrent un moment silencieux. Dans le salon, on entendait la voix
sonore de La Guêpie annonçant:

--Neuf! Tout le monde paye!

--Vous aimez ce métier de couturière?

--Oh! Dieu, non... Seulement, comme je n'ai pas les moyens de me croiser
les bras, il faut bien que je travaille; mais le cœur n'y est pour rien.


--Je conçois ça, répliqua le Traquet en s'emparant de la main de sa
voisine et en la serrant, ces petits doigts sont trop mignons pour se
gâter en tirant l'aiguille... Vous préféreriez aller vous promener au
Bois ou à Robinson, hein?

--Non, repartit hypocritement Nine, j'ai trop vécu à la campagne et les
arbres me laissent froide.

--Compris! poursuivit Landry sans lâcher la main qu'il tenait
prisonnière, ça vous chanterait mieux de passer la soirée au théâtre et
de souper, après, au cabaret?

--Encore moins, ça me fatigue de veiller... D'ailleurs, ajouta-t-elle
avec un petit air prude, je n'ai pas été élevée à faire la fête.

--Quelle drôle de fille vous êtes! se récria-t-il ébahi; vous n'avez de
goût ni pour les cartes, ni pour la promenade, ni pour le théâtre...
Qu'est-ce donc que vous aimez?

Le bleu regard de Nine se fixa lentement sur les yeux du garçon, comme
une timide caresse, et, d'un ton moitié tendre et moitié gouailleur:

--Vous! murmura-t-elle tout bas.

Puis, ses cils se refermèrent angéliquement.

Le Traquet sentit les doigts captifs serrer imperceptiblement sa main.
Il lui sembla qu'il buvait goutte à goutte un vin capiteux et que la
grisante liqueur lui brûlait le corps. Il se leva tout étourdi et,
saisissant les deux bras de Nine:

--Ah! bégaya-t-il avec un tremblement, ne plaisantez pas... Moi, je vous
adore!

--C'est vous qui vous moquez, répondit pudiquement la modiste... Soyez
sage et donnez-moi vite la théière... L'eau bout à déborder...

--C'est mon cœur qui déborde! riposta Landry, attirant vers lui
l'ingénue, qui se défendait faiblement...

En même temps, il posait ses lèvres enhardies sur la nuque blanche de
Nine, et les y oubliait...

--Ne vous dérangez pas, dit une voix ironique.

C'était La Guêpie qui soulevait la portière et sortait du salon, où le
jeu devenait de plus en plus bruyant.

La nièce d'Alicia poussa un cri étouffé, se dégagea, puis, de sa mine la
plus innocente, se mit à verser l'eau bouillante dans la théière.

--Sapristi, continua le bel Armand, on ne s'ennuie pas, ici!... J'étais
trop en veine là-bas et j'ai fait charlemagne... Mon cher, vous êtes à
deux pas de chez vous; mais, moi, je suis loin de la rue de Varenne, et
il me faut partir...

--Déjà! grommela le Traquet, qui se croyait obligé de reconduire son
compagnon jusqu'à la station.

--Ne bougez pas, mon bon; je vais filer à l'anglaise par l'escalier
dérobé... Bonsoir, chère petite!... A bientôt, Landry!...

Il baisa la main de Nine, secoua celle de Landry, et, sautillant sur la
pointe des pieds, il gagna une porte de dégagement; mais, avant de
disparaître dans le couloir, il se retourna vers les amoureux et leur
lança de sa voix mordante:

--Mes enfants, soyez heureux... je vous bénis!



IV


Au rebours de Landry, Clairette était restée fidèle à ses résolutions;
elle se cloîtrait obstinément à Chanteraine et ne trouvait de
consolations que dans l'accomplissement de ses devoirs religieux. Son
ardeur dévote ne s'était point atténuée. Tout en ayant renoncé à entrer
au couvent, elle persistait, néanmoins, dans son ferme propos de faire
son salut dans le monde. Ses journées se passaient en stations à l'église
ou au cimetière et en méditations pieuses au logis. A l'angélus de six
heures, elle se levait, procédait rapidement à sa matinale toilette,
déjeunait plus vite encore d'une tasse de lait, puis se hâtait d'aller
entendre la première messe. Longtemps après que le prêtre avait quitté
l'autel, elle demeurait prosternée sur le dossier de sa chaise. Dans la
nef quasi solitaire, son âme se répandait en mystiques oraisons. Elle ne
s'arrachait qu'à regret à la suggestive quiétude de l'église et
gravissait lentement le sentier caillouteux qui conduisait au cimetière.
Là, nouvelles prières devant la sépulture des Fontenac. Après avoir donné
des soins minutieux aux plantes qui, en toute saison, fleurissaient le
jardinet entretenu autour de la pierre tombale, elle ne redescendait à
Chanteraine que pour le repas de midi. C'était l'heure où, en apportant
les plats, Monique conversait avec sa jeune maîtresse et où l'on réglait
des questions de ménage. Ensuite, Clairette remontait dans sa chambre,
installée au premier étage, et s'y occupait à coudre ou à lire.

Elle s'asseyait près de la fenêtre, qu'elle tenait ouverte depuis que le
printemps commençait et que l'atmosphère s'attiédissait. Au dehors, de
lourds chariots cahotaient sur le pavé de la route; des cyclistes
filaient, dans les contre-allées, avec des tintements de grelot ou des
sons de trompe. Lorsque le silence se rétablissait, on entendait des
pépiements de moineaux et des gazouillis de rouges-gorges. Entre deux
nuées pluvieuses, un rayon de soleil irisait les gouttes d'eau suspendues
aux arbres encore sans feuilles. Clairette relevait la tête et ses
regards rencontraient, parfois, la crête du mur mitoyen, qui se dressait
en pleine lumière entre le jardin de Chanteraine et le clos du
pépiniériste. Hélas! le temps était loin où, adolescente dégingandée et
indisciplinée, Clairette se perchait à chevauchons sur le chaperon, pour
voir le fils du pépiniériste surgir entre les quenouilles des
poiriers!... La confuse image de Jacques Gerdolle semblait elle-même
perdue en un lointain brumeux! Qu'était-il devenu?... Une rougeur montait
brusquement aux joues pâles de la jeune fille et elle secouait la tête
comme pour chasser une obsession. Elle avait honte de ces profanes
souvenirs et se réfugiait dans la lecture de l'_Introduction à la Vie
dévote_, devenue son livre de chevet. Le samedi suivant, jour de
confessionnal, elle s'accusait du vagabondage de sa pensée et, le
dimanche, elle s'approchait de la table de communion avec une contrition
fervente.

Les pratiques de piété soulageaient son cœur et adoucissaient l'amertume
des déceptions causées par la conduite du Traquet. Si tout d'abord,
pendant une semaine, elle avait cru à la conversion de son frère et en
avait remercié le ciel, ses illusions s'en étaient allées depuis déjà
plusieurs mois; elles s'étaient dispersées aux quatre coins de l'horizon,
comme ces graines duvetées des peupliers, que le vent de mai emporte dans
toutes les directions. Le coup avait été rude et la déconvenue cruelle.
Maintenant, Landry partait de la maison dès le matin et n'y rentrait plus
que fort tard dans la nuit. Clairette le soupçonnait de fréquenter de
nouveau chez Mme de Cormery et de s'y plaire mieux qu'à Chanteraine. Ce
fut un crève-cœur pour son affection fraternelle. Elle se résignait
cependant, ayant scrupule d'empêcher le Traquet de rendre visite à leur
mère. Elle passait condamnation et croyait de sa dignité de n'adresser
aucun reproche à ce garçon léger et oublieux. Mais, peu après, quelques
paroles échappées étourdiment la mirent sur la trace d'une faute plus
grave; elle devina que, malgré ses promesses, Landry revoyait M. de la
Guêpie et s'était lié familièrement avec lui. Des demandes d'argent plus
nombreuses semblèrent à la jeune fille des indices trop certains de cette
déplorable liaison et des dangereuses dissipations qui en résultaient.
Alors, elle s'indigna. L'ancienne Clairette reparut avec ses impétueuses
colères d'adolescente. Si Landry se fût trouvé là, il eût passé un
mauvais quart d'heure. Avec la réflexion, néanmoins, la charité
chrétienne apaisa peu à peu ce bouillonnement tempétueux. L'Évangile ne
prêchait-il pas le pardon des offenses, et Jésus n'avait-il pas dit:
«Bienheureux les doux?» Elle reprit son sang-froid et crut plus sage
d'attendre une occasion favorable pour sermonner sévèrement son frère et
lui reprocher ce manque de dignité, cet inexcusable oubli de ses
promesses et de ses devoirs. Mais le Traquet, ayant conscience de ses
méfaits, se dérobait au tête-à-tête et aux explications. Dès que sa sœur
croyait le tenir et l'amener à jubé, il lui glissait dans les mains comme
une anguille.

Un matin, cependant, par extraordinaire, il resta à Chanteraine pour le
déjeuner. Il se montra même aimable, empressé et plus communicatif.
Tandis qu'il dégustait longuement les fraises de son dessert, Clairette
l'étudiait à la dérobée, s'étonnait de son humeur expansive. Le voyant en
de si bonnes dispositions, elle résolut de profiter de cette rare
opportunité.

--Mon ami, commença-t-elle dès que Monique les eut laissés seuls, je
voudrais causer sérieusement avec toi...

--Tiens, comme ça se trouve, répliqua bénévolement le Traquet, moi
aussi...

--Alors, tant mieux! car, sans reproche, depuis quelque temps, nous avons
rarement l'occasion de nous entretenir tous deux à cœur ouvert, ainsi
qu'autrefois, et tu ne chômes guère au logis... Landry, j'ai des raisons
de penser que tu te dissipes beaucoup et que tu ne travailles pas à ton
droit.

--Ben, tu te mets rudement le doigt dans l'œil, ma bonne sœur! Je
pioche mon premier examen et, afin de n'être pas retoqué, je prends des
leçons particulières tous les soirs... Voilà l'unique raison pour
laquelle je dîne à Paris et rentre tard à Chanteraine... Même,
ajouta-t-il avec aplomb, ça me coûte les yeux de la tête, et c'est à ce
propos que je désirais te parler... J'ai besoin d'argent pour payer mon
répétiteur, et tu serais bien gentille de m'avancer quelques fonds sur
mon revenu annuel...

--Je t'ai fait plusieurs avances, déclara Clairette en fronçant les
sourcils et en hochant la tête; ton revenu est déjà fort écorné...
Landry, est-ce bien vrai, ce que tu me contes là?... Il m'est revenu, de
divers côtés, qu'on te rencontrait souvent en compagnie de M. de la
Guêpie... Méfie-toi! Cet homme-là est un oisif, un viveur, et ce n'est
pas lui qui te donnera de bons conseils...

--Elle est forte, celle-là! s'écria le Traquet avec une indignation
artistement jouée. Quels sont les idiots qui t'ont monté un pareil
bateau?... Moi, j'appelle ça une infamie!... Et puis, tu sais, j'en ai
assez d'être mouchardé et soupçonné... Tu n'as pas confiance en moi, à
ton aise... Je vais congédier mon répétiteur, puisque je ne peux pas le
payer, et, si je suis refusé à mon examen, ça ne sera pas ma faute...
Bonjour!

Il s'était levé et cherchait son chapeau. Cette vertueuse colère en
imposait à Clairette et éveillait ses scrupules.

--S'il disait vrai, pourtant? songeait-elle, quels reproches n'aurais-je
pas à m'adresser? Landry! protesta-t-elle, je ne veux pas que nous nous
quittions fâchés... Voyons, combien te faudrait-il?

--Dame, dit le bon apôtre en calculant sur ses doigts... Il y a, d'abord,
les répétitions à dix francs par leçon, et j'ai un mois en retard,
mettons six cents francs... Et puis, pour les repas que je suis forcé de
prendre depuis deux mois à Paris, faut bien compter, avec les menus
frais, une vingtaine de louis... Ça fait en tout un billet de mille,
quoi!...

--Je vais chercher l'argent là-haut, soupira la jeune fille; mais Landry,
tu me jures que tu l'emploieras à payer ce que tu dois!

--Tiens, je me _coupe_, repartit le Traquet en esquissant, d'un geste de
gamin, une croix sur sa poitrine... «Paille de feu, paille de fer; si je
mens, j'irai en enfer!...» D'ailleurs, je t'apporterai les reçus... Mais
dépêche; si je manque mon train, je manquerai aussi mon cours...

Clairette redescendit, tenant dix billets bleus que le Traquet empocha.
Il s'esquiva avec un grand merci et s'achemina, tout guilleret, vers la
station.

En rentrant pour desservir, Monique trouva l'orpheline les coudes sur la
table et le front dans les mains. A présent que Landry était loin, elle
doutait de nouveau, se reprochait d'avoir été trop faible, s'effrayait
pour l'avenir et se laissait envahir par de pénibles pressentiments.

--Qu'as-tu, ma mignonne? demanda la servante, te voilà _éberlobée_ et
mélancolieuse comme un rossignol en cage...

Dans l'isolement où elle vivait, Clairette s'était habituée à traiter
Monique comme une amie. Elle lui confiait volontiers ses tracas. Ce
matin, plus que jamais, elle éprouvait le besoin de se dégonfler le cœur
et elle lui confessa ce qui venait de se passer. La vieille Limousine
poussa un grognement sourd; elle n'avait pas la moindre confiance dans le
Traquet; elle savait, par les commérages de l'avenue, que Landry
fréquentait chez Mme Alicia, et, depuis lors, elle l'avait pris en
grippe.

--Ah! s'exclama-t-elle, pauvre âme simplette du bon Dieu! En voyant ton
écervelé de frère s'en aller gai comme pinson, j'aurais dû me douter
qu'il t'avait joué quelque méchant tour... Ça n'est pas le premier, ce ne
sera point le dernier... Ma fille, il faut être bonne, mais il ne faut
point être dupe!... Et, par ainsi, tu lui as donné de l'argent?

--Naturellement; il assure qu'il en a besoin pour ses examens; je me
serais fait conscience de nuire à ses études et de l'obliger à
interrompre ses cours.

--Ses études? grommela Monique, elles sont jolies, ses études! Monte un
peu dans sa chambre et regarde les livres qu'il a empilés sur sa table;
ils ne sont même pas coupés!... C'est point dans le droit qu'il
travaille, c'est plutôt dans le travers; c'est point ses cours qu'il
suit, c'est les cailles coiffées!...

--Oh! Monique!...

--C'est bon! Je ne suis ni aveugle ni sourde, merci à Dieu! Si je ne dis
point ce que je vois et ce que j'entends, c'est que je n'aime point à
_brenasser_ dans les affaires des autres. Chacun son métier et les vaches
seront bien gardées... N'empêche qu'à mon avis ton frère n'a que du vent
dans la tête et pas beaucoup de cœur dans la poitrine... Au lieu de
s'acoquiner avec ce La Guêpie, il ferait bien mieux de prendre pour
modèle son ancien ami...

--Quel ami?

--Eh! le fils Gerdolle, donc!... Je n'aime point le pépiniériste, qui est
un méchant drôle; mais, du fils, je ne puis dire que du bien... La vérité
avant tout!... Voilà un garçon de bon sens et de bonne conduite, qui a
profité de ce qu'il a appris aux écoles... Et, avec ça, un travailleur,
qui ne perd point son temps à _berlauder_ dans les rues.

--Qu'en sais-tu? demanda Clairette, émue et intriguée.

--Pardi, je le vois de mes yeux, depuis deux mois que le gas est
rentréchez son père... Je m'étonne que tu ne l'aies point, des fois,
rencontré en allant à l'église!... Il a obtenu son diplôme
d'_architéque-paysagiste_... Je ne sais point au juste ce que ça veut
dire; paraîtrait, tout de même, que c'est un bon métier et où on gagne
gros... Le père et le fils demeurent ensemble; mais le jeune homme
s'absente souvent, parce que sa besogne l'appelle dans les châteaux du
voisinage...

Clairette ne poussa pas plus loin ses questions; elle craignait que
Monique ne devinât son trouble. Elle remonta, toute songeuse, dans sa
chambre. En passant devant une glace, elle s'y regarda involontairement
et fut confuse en constatant l'insolite animation de son visage. Ses yeux
noirs brillaient et une soudaine rougeur était montée à ses joues.
Pendant sa dernière année de couvent et depuis la mort de son père, son
évolution religieuse, son détachement des choses mondaines, joints à sa
douleur filiale, l'avaient laissée indifférente à la coquetterie féminine
aussi bien qu'aux questions de toilette. Elle ne se préoccupait plus de
plaire ni de paraître belle,--et, cependant, elle embellissait davantage
chaque jour. Son corps s'était élancé; sa taille s'était amincie et
assouplie; le modelé du buste et des épaules s'arrondissait en lignes
harmonieuses et pures; sous les vêtements de deuil, la peau prenait des
blancheurs de lait; les traits du visage s'étaient allongés; le feu des
yeux noirs, le sourire d'une bouche spirituelle, leur donnaient une
vivacité, un éclat tout printaniers. En la voyant, on pensait à la grâce
des matinées de mai, au charme des muguets des bois.

Cet après-midi, après avoir quitté Monique et s'être arrêtée devant la
glace, Clairette, pour la première fois depuis des mois, eut conscience
de sa beauté. En même temps, elle s'aperçut de la splendeur que juin tout
flambant répandait sur la campagne. Une chaude lumière faisait planer de
blondes poussières de pollen sur les prés mûrissants et les seigles
onduleux: l'eau de la Bièvre jetait des éclairs à travers les saules; le
feuillage palpitant des peupliers était tout grouillant de scintillements
argentés; les cerises rougissaient dans les vergers; du fond des blés
encore verts, les alouettes à l'essor montaient avec de légers bercements
d'ailes et, tout là-haut dans le ciel bleu, chantaient invisibles...

La jeune fille savourait cette joie éparse dans l'air. Ses yeux erraient
sur les jeunes frondaisons des pépinières, sur les cerisiers vermeils,
sur la crête du mur mitoyen où s'épanouissaient des joubarbes et de
frêles coquelicots. Ainsi, Jacques était de retour; il vivait à quelques
pas d'elle! Peut-être, à ce même moment, se promenait-il sous les arbres
fruitiers, de l'autre côté du mur semé de plantes fleuries! Depuis
longtemps déjà, elle était persuadée que Jacques l'avait oubliée;
elle-même, dans la ferveur de son prosélytisme religieux, s'était
efforcée d'effacer le jeune garçon de sa mémoire, de l'immoler sur
l'autel du Dieu jaloux qu'elle voulait uniquement servir; mais, malgré
tout, les propos de Monique venaient de réveiller les sensations
d'autrefois. La petite herbe du premier amour n'était pas morte et
Clairette en sentait remuer les minuscules racines, demeurées vivaces au
tréfonds de son cœur.

Pendant les jours qui suivirent, l'idée de la présence de Jacques occupa
plus que de raison son esprit et lui fit envisager la vie sous de moins
sombres couleurs. Dès le matin, en poussant les persiennes, elle fixait
plus curieusement ses regards sur le clos du pépiniériste et,
involontairement, elle les y attardait avec l'espoir confus d'apercevoir
le jeune homme au détour d'une allée. Un matin, elle eut la satisfaction
de le voir. Il se promenait, en rêvassant, au long des plantations de
poiriers, et elle put l'examiner à loisir sans qu'il se doutât qu'on
l'épiait. Elle le trouva grandi et embelli dans le complet de cheviote
bleue qui lui composait une toilette très simple, mais très seyante.
L'adolescent gauche et imberbe d'autrefois avait pris du corps, de
l'aisance, et portait une barbe châtaine taillée en pointe. Il était
devenu un joli garçon, à la tournure virile, aux traits fermes et fins, à
la mine sérieuse. Un moment, comme s'il eût deviné qu'on l'observait, il
releva la tête dans la direction de Chanteraine, et Clairette, pour ne
pas être surprise, n'eut que le temps de se reculer brusquement dans
l'intérieur de sa chambre. Elle rougit jusqu'aux oreilles, eut honte de
sa faiblesse et se reprocha comme un péché la complaisance qu'elle avait
apportée à cet acte de curiosité, ainsi que la troublante émotion qu'elle
en avait reçue.

Son âme devait être troublée plus grièvement encore quelques jours après.
Pendant les longs après-midi d'été, elle s'était imposé la tâche de
mettre en ordre la pièce qui avait servi de «laboratoire» à son père, et
d'y classer pieusement les notes d'histoire naturelle prises par
l'ornithologue. Un soir qu'elle était occupée à vider un tiroir encombré
de fiches, elle aperçut au milieu des paperasses un paquet de lettres
nouées par une faveur d'un rose fané, et, violemment, son cœur sursauta:
elle venait de reconnaître sa correspondance enfantine avec Jacques
Gerdolle. Comment ces lettres, que Jacques affirmait avoir soigneusement
cachées, étaient-elles tombées entre les mains de Simon Fontenac? Pas un
moment elle ne songea à accuser son ancien ami d'une trahison; elle eut,
sur-le-champ, l'intuition de ce qui avait dû se passer: le père Gerdolle
avait, sans doute, fouillé le pupitre du lycéen, et sans vergogne, pour
satisfaire une basse vengeance, il avait livré la correspondance à
l'ancien juge. Cette mortifiante découverte atterra Clairette. Elle était
prise d'un tel tremblement que la liasse glissa d'entre ses doigts et que
les lettres s'éparpillèrent sur le parquet. Elle comprenait, maintenant,
ces rigueurs paternelles dont l'apparente injustice l'avait si souvent
révoltée. Elle faisait amende honorable à son père et se désolait d'avoir
douté de son affection. Elle rassembla hâtivement les papiers épars, afin
de les jeter au feu; mais elle ne put résister à la tentation de les
relire. A mesure qu'elle parcourait ces billets, où toute sa naïve
tendresse d'adolescente s'était épanchée, une flamme lui brûlait les
joues et, en même temps, tout le passé revivait devant ses yeux:--ses
joies ingénues en écrivant à la dérobée ces protestations d'amour; son
unique rendez-vous avec Jacques, au pied de la meule... Elle se
représentait l'indignation de Fontenac, lisant les compromettantes
effusions de sa fille; la joie mauvaise du pépiniériste, attisant cette
première explosion de colère. Une inexprimable confusion accablait
Clairette; il lui semblait que tout le pays devait être instruit de sa
précoce perversité et qu'elle n'oserait plus sortir de Chanteraine. Elle
se regardait comme la cause de tous les chagrins qui avaient précipité la
mort de Simon. La complaisance avec laquelle, depuis quelques jours, sa
pensée se reportait vers Jacques, lui apparaissait comme un odieux
sacrilège. Elle jurait, cette fois, de bannir à jamais le jeune Gerdolle
de son souvenir et, malgré tout, les lettres accusatrices lui devenaient
plus chères; elle ne se sentait pas le courage de les anéantir...



V


Sous la tonnelle de houblons du pépiniériste, Février et Cyrille Gerdolle
se rafraîchissaient en vidant une bouteille de vin blanc. On était en
pleine canicule; le soleil de juillet tombait en rayons brûlants du haut
d'un ciel implacablement bleu; d'insupportables vols de mouches
bourdonnaient parmi les feuilles alanguies; le long des plates-bandes
grillées, des sauterelles bruissaient, stridentes; l'air qu'on respirait
semblait sortir de la gueule d'un four.

--Hein, mon vieux, ça chauffe! disait le marchand de curiosités en
lapant à petites gorgées le contenu de son verre; on passerait volontiers
sa journée au fond d'une cave.

--Oui, approuvait Gerdolle, c'est un temps qui donne la _flemme_;
heureusement, nous autres, nous sommes en morte-saison.

--Moi aussi, déclara Février; il n'y a plus personne dans Paris et je ne
vendais pas même pour mes frais de déplacement... Ma foi, j'ai clos la
boutique et j'ai collé, sur les volets de la devanture, un carré de
papier: «Fermé pour cause de voyage.» Je ne rouvrirai, comme l'Odéon,
qu'au 1er octobre...

--Où iras-tu? demanda le pépiniériste, goguenard; aux bains de mer?

--Pourquoi pas?... Mme Miroufle est au Tréport et elle m'a invité...
Peut-être irai-je l'y voir!

--Alors, tout le monde file; l'avenue deviendra un désert... Il n'y
restera plus que moi et les gens de Chanteraine.

--A propos de Chanteraine, observa Février en goguenardant à son tour,
ton fameux plan a raté et tu n'as pas réussi à faire déguerpir les
Fontenac... Te voilà refait, mon camarade, et tu as tiré les marrons du
feu pour la commune!

--Qu'en sais-tu? grommela Cyrille en se hérissant; patience, rira bien
qui rira le dernier!... Feu Fontenac n'a pas laissé une grosse fortune,
et j'ai en idée que la maison sera bientôt trop lourde pour les épaules
des héritiers: la fille n'entend rien aux affaires; quant au garçon,
c'est un fainéant qui aura vite fricassé sa part d'héritage.

--Oui, le jeune drôle a un furieux appétit de plaisir et il est entre les
mains d'une petite personne qui le mènera bon train... Mais pour ce qui
est de la fortune, ajouta Février, tu pourrais bien te tromper, mon
vieux... J'ai ouï dire, à des connaisseurs sérieux, que le grand-père
Fontenac possédait, dans sa collection d'objets d'art, deux pièces
rarissimes, qui vaudraient à elles seules, au bas mot, plus de deux cent
mille francs à l'Hôtel des Ventes. Par conséquent, la succession serait
beaucoup plus considérable que tu ne le crois... Seulement...

--Seulement? répéta Gerdolle, dont les petits yeux roux s'allumèrent.

--Seulement, voilà le _hic_... L'aïeul Fontenac, qui était méfiant, a si
bien caché les objets en question qu'on ne peut plus les retrouver et
qu'on les cherche encore...

--Vraiment! reprit le pépiniériste en affectant un air détaché...
L'ancien les aura peut-être tout bonnement _lavés_...

--Je ne crois pas... On ne lave point de pareilles pièces sans que ça
fasse du bruit... Dans le monde de la curiosité tout se sait, et, après
informations prises près des gens du métier, personne ne se souvient
d'une vente de cette importance...

--Après tout, je m'en fiche, repartit Gerdolle avec indifférence, j'ai
d'autres chiens à fouetter... Encore un verre, mon vieux, et bon voyage,
si tu vas à la mer!... Quant à moi, je te quitte pour mettre mes
écritures à jour...

Ils se séparèrent là-dessus et, après que le brocanteur eut disparu dans
l'avenue, le pépiniériste, debout sous l'arceau de la tonnelle, resta
longtemps pensif, sans se soucier du soleil qui tapait d'aplomb sur son
chapeau de paille...

Il n'avait pas perdu un mot des propos tenus par Février et les avait
précieusement emmagasinés dans l'arrière-fond de son cerveau. Maintenant,
il se délectait à les y rouler et à les faire tinter comme autant de
rares pièces d'or.

--Ha! ha! se pourpensait-il, deux objets d'art valant, au bas mot, deux
cent mille francs!... Bonne affaire!... Et ils sont introuvables, on
ignore ce qu'ils sont devenus et on les cherche encore?... On les
cherchera longtemps! Je le sais, moi, où ils sont!... Ils dorment
tranquillement sous le cerisier de Chanteraine!... C'est à présent qu'il
va falloir mettre les fers au feu et jouer serré.

Machinalement, il avait enfilé la grande allée de poiriers en quenouille
qui aboutissait au pied du mur séparant son clos du jardin Fontenac. En
dépit de la chaleur caniculaire, il allait et venait, la tête dans les
épaules, l'esprit affairé à chercher un moyen de remettre l'affaire sur
pied.

--Il faut, se disait-il, il faut que Chanteraine soit à moi... J'y
emploierai le vert et le sec... J'ai été un sot de lâcher à Simon
Fontenac les lettres de sa fille... Si je les avais encore en mains, je
pourrais m'en servir pour rendre la demoiselle moins rétive... Quant au
garçon, j'en viendrai facilement à bout... Il mène joyeuse vie, il a
donc besoin d'argent et il ne rechignerait pas à palper une forte somme
en belles espèces sonnantes... Seulement, voilà le diable: il est encore
mineur...

Il en était là de sa méditation, quand il entendit un bruit de pas et
aperçut son fils qui débouchait de l'avenue.

Jacques Gerdolle revenait d'un château des environs de Longjumeau, dont
il était chargé de dessiner les jardins. Le tramway d'Arpajon l'avait
déposé à Berny et il rentrait au logis pour l'heure du déjeuner. Il ne
paraissait pas trop éprouvé par la grande chaleur. A l'abri d'un chapeau
de paille à larges bords, son visage au teint mat, ambré par le hâle, ne
portait aucune trace de fatigue; à peine une faible moiteur perlait sur
les tempes. Dans un complet d'étoffe légère, son corps robuste et souple
se mouvait librement. En le voyant, d'un pas ferme et comme rythmé, se
diriger vers le vestibule, le père Gerdolle eut un mouvement d'orgueil.
Il s'étonnait presque d'avoir procréé ce rejeton bien râblé, ce mâle à la
tournure aisée et élégante. Tandis que ce sentiment de fierté lui faisait
relever la tête, une soudaine inspiration lui illumina le cerveau.

--C'est ce beau gars-là, songea-t-il, qui, mieux que toutes mes
manigances, aura raison des résistances de Mlle Fontenac...

Et il résolut d'avoir ce matin même, avec son fils, une explication à ce
sujet.

Seulement, la matière était délicate et le pépiniériste ne savait trop
comment s'y prendre pour entamer la conversation. Le temps était loin où
il traitait son fils en petit garçon et où il lui intimait sèchement ses
ordres. Depuis que Jacques était devenu un maître en l'art du
jardinier-paysagiste, la situation s'était modifiée totalement. Les
rapides succès du jeune homme, l'estime où le tenaient ses confrères, la
clientèle toujours croissante et les honoraires toujours grossissants,
imposaient au père Gerdolle une crainte respectueuse. Il adoucissait,
maintenant, son humeur despotique et n'osait plus se permettre, avec
Jacques, ses coups de boutoir habituels.

--Le garçon a la bouche tendre, se disait-il; si je tire trop sur le
mors, il se cabrera et m'enverra coucher... Mais il a aussi le cœur
tendre et il donne volontiers dans la sensiblerie; c'est par là qu'il
faudra l'attaquer... N'importe! ce ne sera pas une besogne commode et
j'en ai chaud aux oreilles rien que d'y penser... Bah! qui ne risque rien
n'a rien; je vais tout de même essayer...

Tandis que Jacques montait chez lui pour se plonger la tête dans l'eau
froide et se vêtir plus à l'aise, Gerdolle descendit à la cave et en
revint avec deux bouteilles d'un vieux vin de Touraine. Peu après, le
père et le fils se retrouvèrent autour de la table servie. Le jeune homme
mangeait de grand appétit et causait gaiement des choses de son métier.
Il était content de ses travaux, expliquait ses plans au pépiniériste et
le consultait sur le choix des arbres et arbustes dont il voulait décorer
les massifs de sa nouvelle création. Cyrille, le voyant en si belles
dispositions, jugea que le moment était venu de commencer l'attaque. Au
dessert, il déboucha une bouteille de chinon, emplit deux verres à patte
et, heurtant le sien contre celui de sa progéniture:

--Ton jardin sera un chef-d'œuvre, affirma-t-il de sa voix la plus
aimable, et tout le monde t'en fera des compliments... Mon garçon, je
bois à ta réussite!

Jacques jeta un coup d'œil sur les verres à liqueur, et cet extra le
mit en défiance. Il était fin et connaissait de longue date le coup de la
vieille bouteille, destiné à enfoncer les clients.

--Ho! ho! répliqua-t-il, du vin de derrière les fagots!... Papa, je parie
que tu as quelque chose à me demander, ou quelque tour à te faire
pardonner!

Gerdolle, comprenant que la mèche était déjà éventée, se décida à jouer
la franchise et à abattre ses cartes.

--Fouinard! repartit-il en riant, tu la connais dans les coins et tu ne
te laisses pas enjôler... Eh bien! oui, tu as deviné; j'ai en tête une
affaire qui nous intéresse tous deux et au sujet de laquelle je tiens à
m'expliquer avec toi...

Il but une lampée de vin de Chinon, s'accouda à la table et poursuivit,
en regardant Jacques droit dans les yeux:

--Voici!... Tu as bien mené ta barque et tu es arrivé de bonne heure à
une belle situation où tu gagnes ce que tu veux... Aujourd'hui que tu as
le vent en poupe tu devrais te marier.

--Je te vois venir, répondit Jacques en riant, tu as un parti à me
proposer... Mon Dieu, il est possible qu'un jour je songe à m'établir. Le
mariage, en principe, ne me répugne point; mais j'entends choisir ma
femme moi-même, suivre mon goût et non celui des autres, ne pas prendre,
les yeux fermés, un laideron ou une dinde quelconque qu'on tentera de me
colloquer parce qu'elle aura une grosse dot...

--Ne crie pas comme les anguilles de Melun, avant de savoir à quelle
sauce tu seras accommodé, riposta le pépiniériste en haussant les
épaules; il ne s'agit ni d'une laide ni d'une dinde... La fille dont je
te parle est une jeune personne suffisamment riche, bien éduquée, bien
espritée, fort jolie... enfin, pour laquelle tu as eu un tendre
autrefois... Bref, c'est ton ancienne bonne amie, Mlle Clairette
Fontenac, notre voisine...

Au nom de Clairette, Jacques eut un haut-le-corps; son front se plissa et
sa physionomie enjouée se rembrunit.

--Je t'en prie, interrompit-il gravement, restons-en là!... Tu devrais
être le dernier à penser à Mlle Fontenac, après ce qui s'est passé entre
toi et son père!...

--De quoi? de quoi?... Nous avons échangé quelques mots un peu vifs,
voilà-t-il pas une affaire?...

--Tu as la mémoire courte, reprit Jacques amèrement; tu oublies que tu as
traîné Simon Fontenac en police correctionnelle et que tes agissements
ont amené, dit-on, la maladie qui l'a emporté... Une fille ne pardonne
pas ça, et Mlle Clairette, telle que je l'ai connue, doit nous en vouloir
cruellement.

--Fais donc pas l'âne! se récria cyniquement Gerdolle; une fille qui
t'écrivait les lettres que j'ai lues était bigrement férue d'amour, et
les amoureux pardonnent bien des choses.

--Puisque tu fais allusion à ces lettres que tu t'es si peu correctement
appropriées, riposta sévèrement le jeune homme, aie donc l'obligeance de
me dire ce qu'elles sont devenues.

--J'ai eu la bêtise de les remettre au père Fontenac... Ce qui prouve, du
moins, que je ne suis pas un méchant homme...

Jacques ne put retenir un mouvement d'indignation.

--Et tu t'imagines que, dans des conditions pareilles, j'oserais me
représenter devant Mlle Fontenac? s'exclama-t-il tristement.

--Bah! je te fournirai un moyen de renouer avec elle... J'ai envie
d'acheter Chanteraine... La propriété est trop frayante pour cette jeune
fille, et à moi elle irait comme un gant... Tu te présenteras chez les
Fontenac en mon nom et tu leur transmettras mes propositions, qui sont
très acceptables... Quand vous vous serez revus et expliqués, le petit
Dieu malin reprendra ses droits et vous serez vite accordés.

Jacques s'était brusquement levé; une expression de dégoût crispait ses
lèvres.

--Nous n'avons pas, déclara-t-il brièvement, la même manière d'envisager
les questions de conscience et de délicatesse. Ne compte pas sur moi pour
t'aider à acquérir Chanteraine, car, au fond, c'est tout ce que tu
désires et tu ne te soucies ni de mes sentiments ni de ceux de Mlle
Clairette... Brisons là, je ne suis pas ton homme!

--Oui-da, tu la fais à la délicatesse! grogna Gerdolle, furieux; non, tu
n'es pas mon homme!... Sais-tu ce que tu es?... Un mauvais fils qui paie
d'ingratitude tous les sacrifices que je me suis imposés... Tu ne veux
pas me servir?... C'est bon, j'emploierai d'autres moyens pour en venir
à mes fins et forcer ton amoureuse à vendre... Car je veux Chanteraine,
et je l'aurai!

--Un seul mot encore, dit énergiquement Jacques; si tu cherches à
troubler le repos de Mlle Fontenac, nous nous brouillerons à jamais. Ceci
bien entendu, je m'en vais, car je finirais par manquer au respect que je
te dois!...



VI


Si Mlle Nine Dupressoir n'aimait ni les parties de campagne, ni le
théâtre, ni les soupers au cabaret, en revanche elle était très pratique
et montrait un goût fort vif pour les bijoux enrichis de pierres fines
ayant une valeur marchande. Lorsque Landry Fontenac, dans les premiers
feux de la lune de miel, lui apportait une gerbe de fleurs rares ou
insistait pour l'emmener dîner dans un restaurant à la mode, elle prenait
des airs de petite personne raisonnable, le grondait au sujet de ses
folies et lui défendait de recommencer.

--Vous vous conduisez comme un gosse, lui disait-elle; à quoi bon me
payer des fleurs chères, qui seront fanées demain, ou des dîners qui vous
coûteront les yeux de la tête?... Je ne suis pas dépensière, moi, et je
préfère manger dans une guinguette... Si vous voulez me faire une
gentillesse, eh bien! au lieu de vous ruiner chez les fleuristes et les
gargotiers, donnez-moi une bague ou des boutons d'oreilles, qui seront au
moins de durables souvenirs de notre amitié...

De cette façon, au lieu d'une gracieuseté d'un ou de deux louis,
l'étudiant déboursait mille à douze cents francs chez le bijoutier. A ce
train-là, ses trois mille francs de revenu ne le menèrent pas loin, comme
on pense; mais il était si ébloui et si énamouré qu'il ne s'embarrassait
pas du lendemain. Flatté de sa bonne fortune, et tout allumé par les
câlineries de Nine, il s'endettait insoucieusement chez ses fournisseurs.
Il aurait même écorné avec entrain son capital s'il n'avait eu affaire à
un curateur honnête homme, qui restait sourd à ses insinuations. Il se
rabattait alors sur Clairette qui se laissait prendre à ses belles
promesses de travail et lui avançait un peu d'argent, ou bien il
s'adressait à sa mère qui, pour le garder auprès d'elle, lui octroyait
de temps à autre quelques subsides. Grâce à ces expédients, il put passer
joyeusement une partie de l'été; il s'était installé dans un hôtel
meublé, et il demeurait des quinzaines entières sans rentrer à
Chanteraine. Pour justifier ces absences prolongées, il écrivait à sa
sœur qu'il était retenu à Paris par la préparation de son premier
examen, dont la date approchait:--son répétiteur ne pouvait, disait-il,
lui donner des leçons que fort avant dans la soirée, et il partageait la
chambre d'un copain avec lequel il piochait les matières difficiles de
cette épreuve imminente. Les mensonges ne lui coûtaient rien et il les
tournait si joliment, en les entremêlant de tendres effusions
fraternelles, que Clairette y était prise. A la longue, cependant, ce
manège lui parut suspect; elle voulut en avoir le cœur net. Un matin,
elle monta dans le train et s'en alla directement au secrétariat de
l'École de droit. Là, on lui déclara que l'étudiant Fontenac n'avait pris
qu'une inscription--la première--et que, depuis lors, on ne l'avait
jamais revu à la Faculté. Très inquiète, elle courut chez le curateur de
Landry, qui la mit au courant des démarches tentées par le jouvenceau
pour être autorisé à aliéner une portion de son capital.

--Je soupçonne votre frère, ajouta ce magistrat, ancien ami de Simon
Fontenac, d'avoir plus de goût pour le plaisir que pour l'étude du Code
et je vous engage à le surveiller de très près.

Elle se fit conduire à l'hôtel meublé dont le Traquet lui avait forcément
donné l'adresse: Landry était absent. Alors, profondément déçue et
dépitée de s'être laissé leurrer, elle reprit le chemin de fer et rentra
chez elle, avec la ferme résolution de trancher dans le vif et de mander
le coupable à Chanteraine pour lui laver la tête.

Précisément, ce même matin, le Traquet se leva tôt, contre son habitude,
et d'assez maussade humeur. Il se trouvait fort désargenté et, de plus,
il était en froid avec Nine. Quelques jours auparavant, l'ingénue avait
eu la fantaisie d'un de ces «souvenirs durables» qu'elle préférait aux
fleurs et aux friandises:--un bracelet de turquoises convoité à l'étalage
d'un bijoutier du Palais-Royal... A quoi Landry, souffrant de cette
maladie que Panurge nommait «faulte d'argent», avait répondu par de
vagues promesses et ajourné le cadeau à une époque plus fortunée. Nine
avait manifesté son désappointement par une attitude glacialement digne:
elle boudait et, pour mieux marquer sa bouderie, elle s'était empressée
d'annoncer qu'elle profiterait de la morte-saison, dès le lendemain, pour
accompagner sa tante au Tréport:

--Nous y resterons jusqu'à la fin de septembre, avait-elle ajouté, cela
vous reposera de moi... Si, pourtant, le cœur vous en dit, libre à vous
de nous y rejoindre...

Elle était partie, en effet, avec Mme Alicia, et le pauvre amoureux, dont
cette fuite attisait la juvénile passion, grillait déjà de courir après
la cruelle.

Seulement, le voyage et les frais de séjour représentaient la mise en
circulation d'une somme assez ronde; en outre, Landry, sous peine de
passer pour un pleutre, ne pouvait décemment reparaître devant Nine sans
avoir en poche les turquoises désirées. Or, son porte-monnaie était à
sec, et il ne savait à quel généreux bailleur de fonds s'adresser:--sa
mère faisait une saison à Vichy et Armand de la Guêpie villégiaturait
chez des amis. Tout en vaguant mélancoliquement sous les marronniers
déjà roussis du Luxembourg, Landry cherchait en vain d'ingénieuses
combinaisons pour se procurer la «galette» indispensable. De guerre
lasse, enfin, il se résignait à essayer d'attendrir Clairette, sauf à
recevoir une giboulée de reproches. Après un très frugal déjeuner dans
une brasserie du voisinage, il se dirigea courageusement vers la gare de
Limours.

--La sermonnade est certaine, songeait-il en prenant son billet pour
Berny, l'argent est plus hypothétique... Ma foi, tant pis, je risque le
paquet!...

La grille de Chanteraine lui fut ouverte par Monique, dont la mine
bougonne n'avait rien d'engageant. Comme il demandait si sa sœur était
au logis, la servante répondit par un grognement affirmatif.

--Hum! pensa-t-il en montant l'escalier, la mine revêche de la vieille ne
me dit rien qui vaille et le temps doit être à l'orage!

Néanmoins, il se présenta, d'un air guilleret, dans la chambre où
Clairette allait et venait, tout émue encore des pénibles déceptions
rapportées de Paris:

--Bonjour, petite sœur, comment va?

La jeune fille se retourna brusquement et aperçut devant elle celui qui
était l'objet de ses tempétueuses méditations.

--Ah! c'est vous? murmura-t-elle, indignée.

--Vous?... Ho! ho! se récria l'étudiant, quel crime ai-je donc commis
pour mériter ce _vouvoiement_?

--Assez d'hypocrisie! répliqua impétueusement Clairette, je suis fixée
sur votre compte, et vous me dégoûtez!

--C'est épatant! protesta Landry avec aplomb... Peut-on savoir, du moins,
quels sont mes torts?

--Interrogez votre conscience, s'il vous en reste encore, et elle vous
répondra... Vous m'avez trompée de toutes les façons; dans les lettres
que vous m'écriviez, il n'y avait pas un mot de vrai!... Vos histoires de
répétiteur, mensonge; vos préparations aux examens, mensonge... Vous ne
faites rien!... Je suis allée à la Faculté: vous n'y mettez plus les
pieds... Depuis un an vous n'y avez pris qu'une inscription: la
première... Osez donc me soutenir le contraire!...

Le Traquet comprit que son mauvais cas n'était pas niable; mais, se
ressaisissant très vite, il fit volte-face avec sa souple agilité
d'écureuil:

--Eh bien! oui, j'ai menti... mais j'avais mes raisons pour ça!... Si je
t'ai posé une blague, c'était par égard pour toi, afin de ne pas t'ôter
trop brusquement tes illusions... La vraie vérité, la voici: Dans
dix-huit mois, je serai appelé sous les drapeaux... Pour ne servir qu'un
an, il me faudra, dans un certain délai, justifier d'un parchemin de
docteur en droit... Or, je n'ai aucun goût pour la chicane, j'ai même la
conviction que je serai retoqué à tous mes examens. Bref, des gens
sérieux m'ont conseillé d'entrer à l'École des Langues Orientales, où on
jouit des mêmes dispenses et où les professeurs sont plus coulants pour
le diplôme... J'ai donc changé mon fusil d'épaule. Au mois d'octobre
prochain, j'irai rue de Lille étudier le japonais... C'est une langue
commode, parce que les examinateurs eux-mêmes ne la savent que vaguement,
et puis, j'ai l'amour des voyages... Quand j'aurai tiré mon année de
régiment, je partirai comme interprète à Yokohama... Comprends-tu?...
Seulement, ajouta-t-il, sans laisser à sa sœur ébaubie le temps de
répondre, je serai obligé de suivre des cours qui n'ont lieu que le soir
et de passer mes journées à la Bibliothèque... Dans ces conditions-là,
impossible de demeurer à Chanteraine... Alors, j'ai pensé à quitter
l'hôtel garni, qui est trop bruyant. Je louerai un petit appartement et
je m'y mettrai dans mes meubles... C'est plus convenable... Pour ça, j'ai
besoin d'une provision d'argent... Mettons deux mille francs, et je te
prie de m'autoriser à les toucher sur ma part de succession. Cette fois,
c'est sérieux, ma mignonne: tu pourras, du reste, t'assurer par toi-même
de mes bonnes résolutions...

--Vos bonnes résolutions, riposta Clairette sarcastiquement, je les
connais!... D'ailleurs, tout cela ne me regarde pas... Adressez-vous à
votre curateur; s'il vous autorise à entamer votre capital, c'est son
affaire. Quant à moi, je n'ai plus confiance...

--Ainsi, tu m'abandonnes? larmoya le Traquet; ça t'est indifférent de me
jeter sur le pavé?

--Vous n'êtes pas sur le pavé, vous le savez bien, protesta-t-elle avec
vivacité... La maison est à vous comme à moi... Vous trouverez, à
Chanteraine, le vivre et le couvert et vous n'y manquerez de rien...

Landry supplia, joua la comédie de la tendresse et du sentiment; mais il
se heurta à la volonté bien arrêtée de la jeune fille. Quand il fut
convaincu qu'elle resterait intraitable:

--C'est bon, dit-il d'un ton irrité et menaçant, je m'adresserai
ailleurs... J'ai des amis qui me comprendront, me plaindront et me
prêteront l'argent qu'il me faut... Je vais, de ce pas, les trouver!

--Allez! soupira Clairette en se contraignant violemment pour ne pas
pleurer...

Le Traquet sortit de Chanteraine, très digne, mais très embarrassé. Il
n'avait plus d'espoir qu'en son ami La Guêpie. Ayant décidé de lui
écrire, il s'achemina vers la rue de Varenne, afin de savoir, du
concierge, dans quelle direction il devrait expédier sa lettre.

Il y a un dieu pour les enfants prodigues comme pour les ivrognes. Au
domicile du collectionneur, Landry apprit avec joie que celui-ci venait
précisément d'arriver. Grimpant l'escalier quatre à quatre, il surprit le
bel Armand en train de changer de toilette et lui narra, au débotté, ses
tracas d'amoureux et ses soucis d'argent.

--Je ne compte plus que sur vous pour me remettre à flot, dit-il en
finissant; vous serez mon sauveur, ma providence!

La Guêpie l'écouta tranquillement, en se nettoyant les ongles.

--Hum! murmura-t-il, une triste providence qui aurait, elle-même, grand
besoin d'être secourue!... Je reviens tout à fait à sec, mon cher bon!...
Mais, si je ne puis être, en ce moment, votre banquier, je puis vous
conduire chez un gaillard plein de ressources, qui brocante des bibelots
et prête de l'argent à ses moments perdus... Dès que je serai habillé,
nous irons à sa recherche...

Ils partirent tous deux à la découverte de cet homme obligeant, qui
n'était autre que Février. Rue de Rennes, la boutique était close; mais
ils dénichèrent le brocanteur dans un petit café de la place
Saint-Sulpice, où il achevait une partie de _manille_. Février, en les
apercevant, passa les cartes à un voisin et vint rejoindre ses clients
dans l'encoignure où ils se tenaient à l'écart. La Guêpie lui exposa les
ennuis et les besoins d'argent du Traquet.

--Mon bon, poursuivit-il, dans cette détresse, j'ai pensé à vous...
N'auriez-vous pas, parmi vos relations, une personne charitable qui
pourrait prêter quelques billets de mille à mon jeune ami ici présent?

Le brocanteur, après avoir lorgné à la dérobée la frimousse d'écureuil de
Landry Fontenac, demeura un moment songeur.

--En ce qui me concerne, déclara-t-il, je ne puis rien; les affaires sont
nulles et mon associé est aux bains de mer... Mais, attendez!... Je
connais un homme qui a des fonds disponibles et qui, peut-être, serait
charmé de rendre service à M. Fontenac... Je le verrai ce soir même, je
tâcherai d'arranger la chose et je vous aviserai, dès demain, de la
réponse.

Il tint parole et, en rentrant dans l'avenue de Chanteraine, passa
d'abord chez Cyrille Gerdolle.

Le pépiniériste était seul au logis et de fort méchante humeur. Après son
échec auprès de son fils, il avait eu l'idée d'écrire directement à Mlle
Fontenac, pour lui offrir, en termes obséquieux, soixante mille francs en
échange de Chanteraine, et il venait de recevoir, pour toute
satisfaction, sa propre lettre, renvoyée sèchement avec cette
dédaigneuse annotation de la main de Clairette: «Chanteraine n'est pas à
vendre.» Février le trouva encore furieux de son échec et plus hérissé
que jamais. Néanmoins, dès que le brocanteur l'eut mis au courant de la
demande du Traquet, sa physionomie s'éclaira. La perspective de se venger
des mépris de la sœur en devenant le créancier du frère le rasséréna peu
à peu. Il saisit la balle au bond et autorisa son copain à répondre
affirmativement à La Guêpie.

Rendez-vous avait été donné dans la boutique de la rue de Rennes. La
Guêpie et son élève y arrivèrent à l'heure dite; mais Landry, en
reconnaissant le pépiniériste, eut, tout d'abord, un mouvement de
surprise désagréable. Son malaise n'échappa point à l'attention de
Gerdolle, qui voulut le rassurer et prit un air bonhomme.

--Monsieur Fontenac, commença-t-il, l'ami Février m'a mis au courant de
vos ennuis et je serai enchanté, si c'est possible, de tirer d'embarras
un ancien camarade de mon garçon... Avant tout, soyez tranquille, la
chose restera entre nous et vous pouvez compter sur ma discrétion. On a
été jeune et on sait bien que les jeunes gens se trouvent, parfois, à
court d'argent mignon... Voyons, combien vous faudrait-il?

Landry demeurait encore perplexe et ne croyait pas à tant de bonheur. Les
paroles du pépiniériste répandirent un baume sur ses angoisses. Il était
entré dans la boutique de curiosités avec la pensée de restreindre au
strict nécessaire sa demande d'emprunt; mais, en trouvant Gerdolle de si
bonne composition, il sentait grandir son appétit.

--Tant qu'à faire, songeait-il, mieux vaut tâcher d'obtenir plus que
moins, afin de n'y pas revenir à deux fois... J'aurais besoin de dix
mille francs... Est-ce trop? interrogea-t-il timidement.

--Non, répliqua aimablement Cyrille, j'ai la somme sur moi.

En même temps, il tirait de sa poche un portefeuille de basane, y prenait
un paquet de billets de mille et, ayant mouillé son pouce, en mettait dix
à part...

--Voilà, reprit-il... Seulement... une question? Êtes-vous majeur?

--Pas encore, avoua Landry repris d'angoisses; je ne le serai que dans
dix-huit mois, exactement le 3 mars 1894... Mais je suis émancipé.

--Diable! murmura Gerdolle, c'est fâcheux... Ça va nous créer des
difficultés... Février vous dira qu'aux termes de la loi le mineur, même
émancipé, ne peut contracter d'emprunt sans y être autorisé par son
Conseil de famille.

--Vous croyez? balbutia le Traquet, en devenant blafard.

--C'est positif, affirma le brocanteur.

--Allons, ne vous tourmentez pas, reprit paternellement le pépiniériste,
il y a des accommodements avec le Code et nous imaginerons un biais qui
nous mettra tous deux à l'aise... Voici: Février vous vendra pour dix
mille francs de bibelots que vous lui paierez en billets à ordre que
j'endosserai, et en échange desquels je vous compterai la somme,
déduction faite, naturellement, de l'intérêt à six pendant dix-huit mois,
soit neuf cents francs, plus six cents francs pour la petite commission
de mon copain Février... Restent huit mille cinq cents francs que je vais
vous remettre contre votre signature.

--Bigre! observa ironiquement La Guêpie; en définitive, Landry paiera dix
mille francs et en recevra net huit mille cinq cents... C'est un peu
cosaque!

--J'ai des risques, riposta froidement Gerdolle, redevenu grincheux; nous
sommes tous mortels, et si votre jeune ami venait à décéder avant sa
majorité je boirais un bouillon...

Le «jeune ami» s'empressa de déclarer qu'il acceptait. Il était
complètement médusé par le chiffre de cette grosse somme dont il croyait
ne voir jamais la fin. Pendant ce temps, Février avait pris, sur son
bureau, cinq coupons de papier timbré, sur chacun desquels il avait
rapidement minuté: «Au 15 avril 1894, je paierai à l'ordre de M. Alfred
Février, marchand de curiosités, la somme de deux mille francs, valeur
reçue en marchandises.»

--Monsieur Fontenac, reprit Gerdolle, veuillez signer ces cinq petites
broches... Comme vous ne serez majeur que le 3 mars 1894, afin de nous
mettre en règle avec le Code, vous aurez la bonté de les dater du 15 du
même mois, même année... C'est compris, n'est-ce pas?

Landry s'exécuta docilement; Février passa les cinq effets à l'ordre du
pépiniériste et celui-ci étala, devant l'emprunteur, huit billets de
mille francs, plus cinq cents francs en or.

--Vérifiez, dit-il d'un ton bref...

Le Traquet s'empressa d'empocher la somme, remercia et se disposa à
prendre congé. Après avoir soigneusement serré les cinq billets à ordre
dans son portefeuille, Cyrille Gerdolle lança négligemment à son futur
débiteur:

--Enchanté d'avoir pu vous être agréable... Seulement, jeune homme,
souvenez-vous que j'aurai absolument besoin de mes fonds le 15 avril 1894
et ayez soin de vous tenir prêt à l'échéance...

Mais Landry ne l'écoutait plus... Pour lui, l'échéance n'apparaissait que
dans un lointain fantastique. Il ne songeait qu'à s'esquiver prestement
et à rejoindre, le plus tôt possible, Nine Dupressoir au Tréport.



VII


Douze mois s'étaient écoulés sans modifier la vie des hôtes et des
voisins de Chanteraine, du moins en apparence. Ces petits coins de la
banlieue parisienne du sud, avec leur physionomie somnolente, leurs
habitudes casanières, leur train-train d'existence monotone, n'ont pas
l'air à première vue de subir l'action du temps. Comme les vergers et les
bouquets de bois des entours, il semble qu'ils végètent et verdoient en
restant identiques à eux-mêmes. Mais ce n'est qu'un trompe-l'œil. Tout
se transforme incessamment au dedans et au dehors de nous, et le poète
se leurre lorsqu'il nous dit:

    _Quand tout change pour toi, la nature est la même..._

La vérité est que si les arbres reverdissent et refleurissent chaque
année, ce sont d'autres feuilles qui les revêtent, d'autres fleurs qui
les parent, d'autres oiseaux qui chantent dans leurs ramures. Un
invisible travail se fait à chaque instant dans les cœurs et dans les
plantes, et les modifie imperceptiblement.

La route de Versailles, qui longe Chanteraine, est toujours traversée
chaque dimanche par des caravanes de bicyclistes qui l'égaient du bruit
de leurs grelots et du son de leurs trompes; mais combien de ceux qui y
filaient l'autre année, rapides comme des flèches, s'y retrouvent-ils
encore? Combien ont déjà disparu? Combien de nouveaux venus les
remplacent dans la course insoucieuse vers les châtaigniers de Robinson?
Dans la pépinière des Gerdolle, le père et le fils vivent toujours
ensemble; mais un sourd sentiment de méfiance les sépare et creuse chaque
jour un fossé plus large entre eux. Cyrille a renoncé à endoctriner
Jacques et à se servir de lui pour arriver plus vite au but de ses
convoitises. Il n'a pas jugé à propos de lui parler du prêt fait au fils
Fontenac. Il se tient coi dans son bureau ou surveille silencieusement
les travaux de sa pépinière. De temps à autre, seulement, il regarde d'un
air de défi les ombrages de Chanteraine et sifflote, en enfonçant ses
mains dans ses poches. Jacques, dont la clientèle augmente, paraît
complètement absorbé par sa besogne. Il est plus que jamais affairé à
dessiner des perspectives de paysages, à calculer des vallonnements et à
courir les routes; cependant, sa pensée, pareille à une hirondelle
printanière a parfois de brusques revirements; elle revole avec plus de
complaisance vers les toits du logis Fontenac.

En octobre, Mme Alicia Miroufle est revenue du Tréport, toujours
souriante et précieusement maquillée; néanmoins... est-ce l'effet des
embruns de la mer, est-ce la marque laissée par la griffe féline de
l'âge?... aux coins des lèvres et des paupières, de petites rides
transparaissent sous le frottis de la crème Simon; les joues s'affaissent
de chaque côté du menton, comme pour se confondre avec les chairs molles
d'un cou qui se plisse. Landry a opéré sa rentrée, à peu près à la même
époque. Lui aussi s'est modifié. Aux angoisses, aux sautes d'humeur,
provoquées par les soucis pécuniaires, ont succédé un aimable enjouement
et une triomphante sécurité. Il a reconquis les bonnes grâces de Nine et
il se croit irrésistible; il a de l'argent dans ses poches et il
s'imagine qu'il en est le légitime propriétaire; il a oublié totalement
que cet argent a été emprunté et qu'il faudra le rendre à une date qui se
rapproche tous les jours. Il a la mine plus avantageuse, l'aplomb plus
bruyant; il trouve qu'il fait bon vivre et, comme le bonheur rend
indulgent, il a pardonné à sa sœur la rigueur de ses refus. De loin en
loin, il se montre à Chanteraine et y fait amende honorable. Même, pour
prouver qu'il est homme à tenir ses promesses, et aussi sans doute pour
être dispensé du service de trois ans, il s'est réellement inscrit à
l'École des Langues Orientales et il y suit assez assidûment les cours de
japonais; si bien que Clairette, tout en conservant un reste de méfiance,
se radoucit et, pour encourager les bonnes intentions du Traquet, consent
à meubler avec ses économies l'entresol loué rue de Monsieur, à deux pas
du domicile de La Guêpie.

Du reste, chez Mlle Fontenac elle-même, une transformation s'est peu à
peu opérée. Sa tristesse intransigeante s'est tempérée d'une tendre
mélancolie. Elle est devenue moins indifférente aux joies du monde
extérieur. Depuis le commencement du printemps sa jeunesse s'est
réveillée; elle reprend le goût de vivre, elle ne borne plus ses
promenades à l'église et au cimetière, mais s'attarde à jouir de la
fraîcheur des matinées fleuries et de la splendeur des soirées de juin.
Elle est tout étonnée à l'aspect des prairies qui mûrissent et des blés
verts qui ondulent jusqu'au bord de l'horizon. Elle s'écrierait
volontiers, comme Mme Guillon, au sortir d'une grande douleur causée par
l'abandon du président Le Cogneux: «Ah! voilà de l'herbe, voilà des
moutons... Avant cela, je ne voyais plus ce que je voyais!...»

Parfois, dans ses courses à travers champs, il lui est arrivé de
rencontrer Jacques Gerdolle; il l'a saluée timidement, elle lui a rendu
son salut en rougissant; longtemps encore, après que le jeune homme a
disparu au tournant de la route, elle est restée troublée et pensive.
Maintenant, lorsque au cimetière elle entretient le jardinet qui décore
la tombe paternelle, son attention n'est plus tout absorbée par les
regrets. D'autres souvenirs se mêlent inconsciemment à ceux du défunt.
Ses regards errants contemplent la vallée verdoyante, le frisson argenté
des avoines, le bleuâtre moutonnement des bois de Verrières, et
reviennent invariablement se fixer au détour du chemin où ils ont vu
passer le fils du pépiniériste. Presque aussitôt, il est vrai, elle se
reproche cette infidélité au passé, cette coupable distraction qui la
détourne de ses devoirs de fille. Mais il n'en est pas moins évident que
le mort n'est plus l'unique préoccupation de son cœur et qu'elle
l'oublie par instants pour penser à ceux qui vivent.

Ah! les pauvres morts, il leur faut être indulgents. Comment peuvent-ils
espérer qu'ils seront toujours la pensée dominante des survivants, quand
ceux-ci mêmes, en pleine vie, sont obligés de s'agiter et de mener grand
bruit pour ne pas être oubliés par leurs meilleurs amis? Ils sont
cruellement vrais, ces vers du poète anglais Thomas Hood, dont voici à
peu près le sens:

    ... _La réelle mort qui frappe d'épouvante
    Les jeunes et les vieux, le débile et le fort,
    C'est l'oubli, c'est l'amère et navrante pensée
    Que les affections et les regrets pieux
    Reviendront chaque jour en foule moins pressée
    Pleurer sur un tombeau morne et silencieux;_

    _Et que, sur les défunts, lorsque l'herbe nouvelle
    Durant deux frais printemps à peine aura fleuri,
    Leur souvenir moins vert et moins vivace qu'elle,
    Au cœur des survivants sera déjà flétri..._

Quand on nous parle des morts qui ne veulent pas être oubliés, si nous
étions moins hypocrites nous répondrions: «O morts, je me souviendrai de
vous pendant un peu de temps, jusqu'à ce que je rencontre un vivant plus
jeune et plus charmant, et alors fatalement je vous oublierai...»


Ce revif de jeunesse, cette sève soudain remontante, Clairette les
dépensait généreusement en bonnes œuvres, en visites aux indigents et
aux malades du village. Elle espérait de cette façon apaiser ses confuses
agitations et en même temps se faire pardonner les profanes dissipations
de son esprit. Elle s'ingéniait à découvrir autour de Chanteraine les
misères cachées, les pauvretés honteuses, les douleurs inconsolées, afin
de satisfaire un besoin plus impérieux de dévouement et de tendresse.
Elle pénétrait en d'obscurs taudis, où l'on souffrait de la faim et du
froid, s'asseyait au chevet des moribonds, se penchait sur des lits
d'enfants anémiés ou fiévreux. Partout, elle distribuait des aumônes,
apportant ici de quoi confectionner un pot-au-feu, là, quelques
bouteilles de vieux vin, faisant exécuter elle-même, chez le pharmacien,
les ordonnances trop coûteuses du médecin, répandant partout des paroles
réconfortantes. Les malheureux sont en plus grand nombre que les âmes
charitables, et bientôt elle eut une notable clientèle de miséreux et de
grabataires, éparpillés dans tous les coins de la commune.

En tête de ces clients besoigneux et intéressants figuraient la femme et
les enfants de notre vieille connaissance Ildevert Brincard. Ils
habitaient entre Larue et Fresnes, à la lisière d'un champ de fraisiers,
une bicoque croulante, adossée à une sablière. Cette cabane, construite
en torchis, écrasée sous un toit de tuiles à demi effondré, comprenait un
faux grenier et une chambre, servant de cuisine et de dortoir à toute la
famille, qui y grouillait pêle-mêle. D'ordinaire, la Brincarde faisait
des ménages, mais elle était rhumatisante et souffrait depuis un mois
d'une tumeur blanche au poignet droit, ce qui la forçait à renoncer à ses
journées. La fille aînée qui courait sur ses dix-sept ans et un garçon
qui en avait quinze travaillaient dans une féculerie; les deux plus
jeunes, pareils à des moineaux pillards, vagabondaient dans les champs et
y vivaient de maraude. Quant à Brincard, qui gagnait de bonnes journées,
mais qui en buvait une partie au cabaret, il avait eu des malheurs. Un
matin, au petit jour, Gerdolle, qui soupçonnait son ouvrier de décimer à
son profit les jeunes plants de sa pépinière, s'était fait escorter du
garde champêtre, et Brincard avait été pris la main dans le sac. Furieux,
le pépiniériste avait dénoncé son délinquant au parquet. Depuis quelque
temps on volait un peu partout aux environs et il fallait faire un
exemple:--enlèvement nocturne d'arbustes avec cette circonstance
aggravante que le voleur était employé chez le propriétaire;--le
tribunal, bien décidé à _saler_ le coupable, prononçait une condamnation
à six mois de prison, que le malchanceux Brincard était en train de
purger...

La femme, incapable de tout travail, le mari sous les verrous, il ne
restait plus pour sustenter la maisonnée que les maigres salaires des
deux aînés. Mais quand la guigne tient les gens, elle ne les lâche plus.
Peu de jours après l'emprisonnement du père, vers la mi-novembre, le
garçon attrapait une mauvaise fièvre dans sa féculerie et était obligé de
s'aliter. Mlle Fontenac, qui depuis longtemps secourait la famille
endettée, avait été immédiatement avisée de la nouvelle épreuve que
subissait ce logis. Elle visitait maintenant assidûment les Brincard;
elle leur avait amené un médecin, avait approvisionné de pain et de bois
la huche et le bûcher vides. Chaque soir, elle apparaissait comme une
bonne fée, chargée de provisions, et s'installait auprès du garçon
malade.



VII


Un après-midi, retenue chez elle par une circonstance imprévue, Clairette
n'avait pu quitter Chanteraine qu'assez tard. Enveloppée dans une cape de
laine, sous laquelle elle dissimulait un panier garni de viandes froides
et de grappes de raisin, elle se hâtait vers la fraisière, car le jour
baissait, et un rouge soleil d'hiver s'enfonçait parmi les nuées
pluvieuses du couchant. Quand elle pénétra dans l'unique chambre déjà
presque enténébrée, elle fut étonnée d'apercevoir, au lieu de la femme
Brincard, une silhouette masculine se dessinant dans la pénombre. Elle
hasarda encore quelques pas, puis une soudaine émotion la cloua immobile
au milieu de la pièce. Ses yeux, s'habituant à l'obscurité, venaient de
constater que cet étranger n'était autre que Jacques Gerdolle. Elle ne
put retenir une exclamation:

--Vous?...

Jacques l'avait reconnue également. Il était sans doute instruit des
visites journalières de Mlle Fontenac; sa surprise fut moins grande, mais
l'émotion qu'il éprouva fut plus forte encore que celle de Clairette.

--Pardon, mademoiselle, balbutia-t-il comme s'il eût cherché une excuse,
le médecin sort d'ici... Il avait préparé une ordonnance, et la Brincarde
est allée chez le pharmacien de Fresnes. Alors, j'ai attendu son retour
pour ne pas laisser seul le jeune malade.

D'abord Clairette effarée avait été tentée de déposer son panier et de
s'enfuir; mais elle eut honte de ce mouvement de nervosité; se
débarrassant de ses provisions, de son chapeau et de sa cape, elle
murmura comme si elle se répondait à elle-même:

--Il faut que j'attende, moi aussi; je veux savoir ce qu'a dit le
médecin.

--Je suis venu chez les Brincard, reprit le jeune homme, pour remplir un
devoir et réparer des torts qui ne sont pas les miens... Toutefois, si ma
présence vous gêne ou... vous est pénible, je vais me retirer...

--Non, non, protesta-t-elle en rougissant jusqu'aux tempes et en rendant
grâce à l'obscurité croissante qui empêchait Jacques de remarquer son
trouble.

L'ombre pourtant n'était pas si dense qu'on ne pût distinguer les yeux
brillants du malade, qui se fixaient alternativement sur les deux
interlocuteurs. Clairette surprit ce regard allumé et curieux, et se
tournant vivement vers le lit:

--Charlot, demanda-t-elle, comment ça va-t-il?

--Pas trop bien, mam'selle, voici l'heure où l'accès revient.

--Alors, ne gardez pas ainsi vos bras hors du lit, renfoncez-vous sous
vos couvertures... Car il fait froid et on a laissé tomber le feu.

--C'est ma faute, avoua humblement Jacques Gerdolle, mais je ne savais où
trouver du bois.

--Là, dehors, sous un appentis à droite de la maisonnette, répliqua la
jeune fille... Ayez l'obligeance d'y prendre des margottins et des
bûches...

Elle avait allumé un bougeoir et rangeait sur le buffet le contenu de son
panier, quand Jacques reparut avec une falourde:

--Savez-vous faire le feu? interrogea-t-elle avec une moue d'incrédulité.

--Je crois que oui, repartit-il en souriant.

Il se mit à la besogne et bientôt une flamme pétilla gaîment dans l'âtre.
Clairette remplit d'eau une bouilloire qu'elle posa entre les chenets. En
un clin d'œil elle eut remis un peu d'ordre dans la chambre, bordé les
couvertures, battu les oreillers qu'elle replaçait avec précaution sous
la tête du malade.

--Puis-je vous aider à quelque chose? dit Jacques, confus de rester
oisif, tandis qu'elle allait et venait, active comme une abeille.

--Merci, voilà qui est fait! déclara-t-elle.

L'eau chantait doucement dans la bouilloire; dès que l'ébullition fut
complète, Mlle Fontenac y jeta un paquet de petite centaurée et après
quelques minutes d'attente silencieuse décanta l'infusion, la versa dans
une tasse, sucrée au préalable, et l'apporta à Charlot qui commençait à
grelotter sous l'action de la fièvre. Elle lui soutenait maternellement
la nuque tandis qu'il buvait avec une grimace l'amère tisane fébrifuge.

Assis au coin de la cheminée, Jacques suivait les mouvements agiles de
Clairette. La lueur vacillante de la bougie mettait en valeur tantôt la
taille souple de la jeune fille penchée vers le lit, tantôt le pur et
ferme profil aux cils à demi rejoints, aux coins des lèvres
malicieusement retroussés. Comme aux saisons de l'adolescence, il la
trouvait charmante, et il ne put s'empêcher de manifester son admiration:

--Quelle exquise sœur de charité vous êtes, mademoiselle! Qui donc vous
a enseigné l'art de si bien soigner les malades?

--Cela est venu tout seul, répondit-elle... Puis avec une intonation plus
grave, elle ajouta:

--Quand on est soi-même dans la peine, on apprend vite à soulager les
souffrances des autres...

Ces dernières paroles résonnèrent comme un reproche aux oreilles de
Jacques Gerdolle. Il savait trop quel était le principal auteur des
chagrins de cette adorable fille; il se souvenait d'avoir eu sa part
involontaire dans ces peines auxquelles elle faisait allusion. Il se
sentait le cœur plein de compassion et de tendresse, mais il n'osait
plus articuler un mot de peur de rouvrir une blessure à peine fermée. De
son côté, Clairette repensait à ses lettres d'adolescente, tombées entre
les mains du pépiniériste, et mises cruellement sous les yeux de Simon
Fontenac. Une rougeur lui montait aux joues et elle craignait de
rencontrer les yeux de son interlocuteur. Un silence profond s'appesantit
sur eux, un silence oppressif que soudain traversa un soupir échappé des
lèvres du jeune homme...

La porte s'ouvrit brusquement, et la Brincarde parut tout essoufflée.
C'était une grande femme maigre, maladive et geignarde. Elle se confondit
en excuses de s'être attardée si longtemps, mais l'apothicaire n'en
finissait pas de cacheter ses drogues.

--Le docteur est venu, interrompit Clairette, comment trouve-t-il votre
malade?

--Ni mieux ni pis, mam'selle, il dit que ça sera long... Ah! quel
malheur, n'est-ce pas?... Un garçon qui commençait à gagner un peu
d'argent... Nous ne sortons d'un tracas que pour tomber dans un autre...
La misère grêle sur nous... Heureusement qu'il y a encore de braves
gens, mam'selle Fontenac! Qu'est-ce que nous deviendrions sans vous? Que
Dieu vous le rende!

Clairette demanda à voir l'ordonnance, expliqua avec soin à la mère les
prescriptions médicales, recommanda de les exécuter strictement, puis
déclara qu'il se faisait tard et qu'elle était forcée de partir. Elle se
recoiffa rapidement, s'enveloppa de sa cape, jeta un coup d'œil sur
Charlot qui s'assoupissait et rouvrit la porte. Elle avait déjà mis le
pied sur le seuil; Jacques, après avoir glissé vingt francs dans la main
de la Brincarde, s'avança à son tour.

--La nuit est très noire, observa-t-il timidement, et vous ne pouvez pas
vous aventurer seule dans de mauvais chemins... Permettez-moi de vous
accompagner jusqu'à Chanteraine, mademoiselle...

Au sortir de la chambre éclairée, l'obscurité semblait si épaisse que la
jeune fille fut prise de peur; elle accepta et ils s'éloignèrent
ensemble.

Pendant qu'ils s'attardaient chez les Brincard, une averse était tombée.
Maintenant le ciel s'éclaircissait; les étoiles y brillaient d'un éclat
phosphorescent; mais la terre détrempée rendait la marche pénible, et
l'on risquait de trébucher dans des ornières pleines d'eau. Jacques, le
premier, rompit le silence:

--Le sol est glissant et on ne sait où poser les pieds d'aplomb... Ne
voulez-vous pas accepter mon bras?

--Merci, la nuit n'est pas aussi noire que je croyais et j'y vois assez
pour me diriger... D'ailleurs, je n'ai pas l'habitude de donner le bras,
et ça me gênerait plutôt...

Ce refus de Clairette fut suivi d'un nouveau silence. On n'entendait plus
que le bruit des pas sur le sentier pierreux, et là-bas, au long de la
route d'Orléans, le rythme cahotant des voitures de maraîchers...

--Comment va votre frère? questionna derechef le jeune homme, qui voulait
à toute force ranimer l'entretien.

--Très bien... Je le suppose, du moins, car nous ne nous sommes pas vus
depuis un mois.

--Il n'habite donc plus avec vous?

--Non, il s'est installé à Paris, dans un petit appartement, rue de
Monsieur... Il prétend que c'est nécessaire pour son travail!

L'ironie attristée qui soulignait ces derniers mots frappa le fils du
pépiniériste; il regarda Clairette et remarqua, à la lueur des étoiles,
le scintillement mouillé de ses yeux bruns:

--Voilà la vie! soupira-t-il: après avoir passé des années côte à côte,
intimement serrés l'un contre l'autre, comme des oiseaux dans un nid, on
se sépare, on se disperse, et quand on se rencontre plus tard, c'est à
peine si l'on se reconnaît... Où est le temps où nous courions tous trois
dans les champs moissonnés et où nous causions amicalement à l'ombre des
meules?...

Mlle Fontenac secouait la tête:

--A quoi bon remuer ces souvenirs-là?... Ils font penser à trop de choses
navrantes... Nous les avons oubliés tous deux, et c'est tant mieux!

--Mademoiselle Clairette, répliqua gravement Jacques en se rapprochant
d'elle, puisqu'un hasard nous a ramenés l'un près de l'autre, laissez-moi
vous parler à cœur ouvert... D'abord, si notre amitié d'autrefois vous a
amené de grands ennuis, croyez-bien que j'ai pâti autant que vous d'être
la cause involontaire de vos chagrins. Vos lettres, que j'ai eu le tort
de conserver, m'ont été soustraites, et mon père m'a menacé, si
j'essayais de vous revoir, de remettre cette correspondance à M.
Fontenac...

--Il ne s'est pas gêné pour le faire! interrompit amèrement la jeune
fille.

--Oui, et je n'ai connu que plus tard sa trahison... Mon père n'est pas
méchant au fond, mais il est emporté et ne sait pas résister aux
suggestions de sa colère... C'est ce qui l'a poussé à nuire à M.
Fontenac; c'est ce qui vient d'arriver encore à l'occasion de ce
malheureux Brincard... J'essaye autant que je peux de remédier aux
funestes effets de son humeur vindicative, et j'aurais donné beaucoup
pour réparer le mal qu'il vous avait fait... Mais là, j'étais
impuissant... Après le procès de la Bièvre, après la plainte en police
correctionnelle, je n'osais plus reparaître devant vous... Je comprenais
quel devait être votre ressentiment...

--Je n'ai pas de ressentiment... contre vous, du moins, murmura Clairette
en baissant la tête.

--J'aurais tant voulu, continua-t-il, vous convaincre que j'étais resté
digne de votre affection!... J'étais désespéré que vous puissiez me
croire un ennemi... ou un indifférent.

--Indifférent... oui, je l'ai cru longtemps, avoua-t-elle.

--Et aujourd'hui?

--Aujourd'hui, je crois que vous êtes un brave cœur, et je regrette mes
jugements téméraires...

--Alors, dit-il encouragé, vous ne vous offenserez pas si je continue mes
visites chez les Brincard, et vous me permettrez de m'associer au bien
que vous faites à ces pauvres gens?

--J'aurais mauvaise grâce à refuser votre concours, déclara-t-elle en
souriant malicieusement, puisque ce serait au préjudice de la Brincarde.

--Est-ce là votre unique raison? insista Jacques d'une voix suppliante;
ne me rendrez-vous pas votre amitié?

--Elle ne vous serait guère profitable.

--Qu'en savez-vous?... Elle me réchaufferait comme un rayon de soleil...
Ma vie est si terne, si privée d'affection, si froidement solitaire!

--Pas plus que la mienne! balbutia-t-elle avec un soupir.

A ce moment la lune déjà échancrée surgit au-dessus des bois de
Verrières; son croissant baigna de molles clartés les prairies de la
Bièvre et fit luire les toits humides des maisons éparses. Jacques et
Clairette descendaient plus lentement le sentier qui dévalait vers la
grande route. Ils savouraient la joie intérieure qui leur gonflait la
poitrine et les empêchait de parler. Il leur semblait que, comme la lune
émergeant à l'horizon, le jeune amour d'autrefois remontait en eux et les
inondait de sa blonde lumière.

--Alors... amis? demanda timidement Jacques, quand ils se trouvèrent à
l'entrée de l'avenue des platanes.

--Soit! chuchota très bas Clairette, à condition que vous ne
m'accompagnerez pas plus loin...

--Je vous obéis, répondit-il, mais je ne rentrerai qu'après vous avoir
vue en sûreté derrière la grille de Chanteraine...

Il lui tendait une main que Clairette serra hâtivement, puis, avec plus
de hâte encore, elle gagna le fond de l'avenue et disparut derrière la
porte vivement refermée.



IX


Le lendemain, après un long bain de sommeil, Clairette s'éveillait avec
une joie confuse, une sensation d'allégement qu'elle n'avait plus depuis
bien longtemps goûtée. Il lui semblait qu'elle était bercée par de
matinales chansons de printemps. Les yeux à peine ouverts, l'esprit
encore à demi endormi, elle cherchait paresseusement d'où lui venait
cette insolite allégresse. Tout à coup, dans son cerveau embrumé une
lumière jaillit, pareille à un premier rayon de soleil; elle se remémora
les incidents de la veille et comprit que toute cette joie lui venait
d'avoir fait la paix avec Jacques Gerdolle.

Elle souleva le rideau de sa fenêtre. Au dehors le ciel était gris et un
froid brouillard de novembre rasait la terre nue. Mais peu lui
importaient la bise et les brumes du dehors; elle avait au dedans d'elle
un foyer de chaleur aux flammes pétillantes et claires. Peu lui
importaient la couleur du ciel et l'alternance des saisons. Elle ne
possédait plus la notion de la fuite du temps. Sa réconciliation avec
Jacques avait relié ses heures d'adolescence à ses heures de jeunesse par
un pont magique, jeté sur l'abîme où disparaissaient les mauvaises années
intermédiaires.

La maladie du fils de la Brincarde, en se prolongeant, fournit aux deux
jeunes gens l'occasion de se retrouver sous le toit croulant de la
maisonnette adossée à la sablière. Leurs rencontres n'étaient jamais
préméditées, mais elles se produisaient souvent, favorisées par la
mystérieuse influence magnétique qui agit à notre insu sur nos
déterminations. En quittant le chevet du garçon malade, Jacques et
Clairette s'en revenaient ensemble à la nuit tombante; dans l'intimité
d'un innocent tête-à-tête, leurs cœurs s'accordaient chaque soir
davantage. Décembre, janvier, février passaient avec leurs froids noirs,
leur neige et leurs averses. Les deux amis n'en avaient cure:

    _Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux._

Clairette était redevenue enjouée et doucement malicieuse comme au temps
jadis. La jeunesse reprenait le dessus et mettait en relief le charme de
cette nature prime-sautière, qui se remontrait dans sa grâce et son éclat
de fleur épanouie. A mesure que l'hiver reculait et cédait la place au
printemps, Clairette recouvrait sa vivacité et son exubérance. Elle
semblait même plus accessible à des sentiments de coquetterie. Ayant
quitté le deuil, elle égayait volontiers ses robes grises d'un ruban aux
couleurs tendres ou d'un bouquet de violettes. La vieille Monique,
étonnée et réjouie en constatant ce renouveau inattendu, ce
reverdissement des qualités et même des mignons défauts de sa jeune
maîtresse, ne pouvait se tenir de manifester son contentement:

--Comme te voilà brave, fraîche et joliment atournée! s'écriait-elle en
l'admirant dans une neuve toilette printanière; tu as mis au rancart tes
robes de nonne, et c'est tant mieux: la plume ne fait pas l'oiseau, mais
elle ne le _dégence_ pas... Ça me rajeunit de te voir _affriquelée_
(frétillante) comme une bergeronnette d'avril. Tu sais: il y a un temps
pour pleurer et un temps pour s'ébaudir!... Quand tu seras une vieille
bique comme moi, tu auras du loisir assez pour t'_angouësser_ et porter
du noir... Il y a longtemps que je priais tous les saints du ciel de te
tirer de tes mélancolies... Heureusement, il y en a un qui m'a entendue,
et si je savais lequel je lui brûlerais un cierge de bon cœur!...

Clairette l'écoutait en souriant. Mieux que la vieille servante, elle
était renseignée sur le personnage qui avait opéré ce miracle de
rajeunissement. Il n'avait rien à démêler avec les habitants du paradis;
il s'appelait Jacques, ses yeux étaient de couleur noisette et il portait
sa barbe châtaine en pointe. Quand elle pensait à lui, et depuis six mois
cela arrivait à toute heure, elle croyait respirer une tiède haleine qui
aurait passé par-dessus les champs de violettes de la vallée; un vert
jardin d'amour s'épanouissait dans sa poitrine, une atmosphère de
tendresse l'enveloppait et elle se sentait heureuse de vivre.

Cette félicité sans nuage fut brusquement traversée par un coup de
foudre.--Un matin, Landry apparut à Chanteraine, hagard, la contenance
piteuse et le visage bouleversé. Déjà, lors d'une précédente visite,
Clairette avait remarqué ses airs préoccupés et son humeur morose; mais
cette fois il était complètement affolé, blafard, les yeux battus, le dos
courbé; son effondrement était tel que sa sœur crut qu'il couvait
quelque grave maladie:

--Mon Dieu! s'écria-t-elle effrayée, tu as une mine de déterré... Es-tu
souffrant?

--Moralement... oui, répondit le Traquet d'une voix morne; je suis perdu!

Clairette, connaissant la faiblesse de caractère et la légèreté de son
frère craignit qu'il ne se fût compromis dans une fâcheuse affaire:

--Comment, perdu? répéta-t-elle... Landry, aurais-tu commis quelque
action déshonorante?

--Non, protesta-t-il en se redressant, l'honneur est sauf... jusqu'à
présent; mais je n'en suis pas moins un homme à la mer... J'ai des dettes
et les huissiers vont me saisir..

La sœur aînée respira... L'accablement de Landry lui avait fait redouter
de pires mésaventures.

--Je m'en étais toujours doutée, soupira-t-elle. Malheureux,
explique-toi!... Quel est ton créancier?

--J'en ai plusieurs, déclara piteusement le Traquet, mais le plus
impitoyable est ce damné pépiniériste d'à côté...

--Gerdolle!... C'est honteux!... Voyons, reprit-elle impétueusement, plus
de réticences!... Dis-moi toute la vérité!

Alors le Traquet entra, comme on dit en style judiciaire, «dans la voie
des aveux». Il conta comment, mis au pied du mur, il avait cherché à
emprunter; comment, par l'intermédiaire de Février, il s'était trouvé en
rapport avec Cyrille Gerdolle, qui lui avait avancé dix mille francs
payables à sa majorité. Comptant sur la complaisance du pépiniériste, qui
semblait d'abord très coulant, il s'était laissé acculer au jour de
l'échéance; puis, à bout de ressources, il avait joué dans un cercle où
La Guêpie l'avait présenté. Complètement décavé, il avait obtenu du
gagnant un délai pour s'acquitter, mais ce délai était à la veille
d'expirer; bref, il ne savait plus de quel bois faire flèche, et Gerdolle
le poursuivait l'épée dans les reins...

Ce qu'il ne racontait pas et qui cependant lui tenait le plus au cœur,
c'était le _lâchage_ de Nine Dupressoir. Ayant largement profité de
l'aubaine des dix mille francs prêtés par le pépiniériste et pressentant
que le Traquet était à sec, elle lui avait brusquement tourné le dos.
Elle venait d'acheter un fonds de modiste, grâce à la munificence d'un
protecteur sérieux; elle se souciait peu de traîner derrière ses jupes un
garçon compromettant et désargenté, et elle lui avait brutalement fermé
sa porte. Ce congé humiliant aggravait notablement les déboires de
l'infortuné Landry et donnait à son désespoir un accent plus tragique. En
achevant sa confession, il pleurait comme un gosse.

--C'est fini, sanglotait-il, je suis à terre et je ne m'en relèverai
pas... Il ne me reste plus qu'à devancer l'appel et à m'engager dans un
régiment...

--Tais-toi! s'écria Clairette, touchée de ses larmes, cela ne remédierait
à rien et n'arrêterait pas les poursuites... Combien dois-tu en tout?

--Avec les billets Gerdolle, ma dette de jeu et les mémoires de mes
fournisseurs, environ vingt mille francs, murmura humblement Landry...
C'est le tiers de mon héritage, gémit-il, puisque nous ne devons pas
toucher à Chanteraine... Ah! Clairette, je suis un grand misérable!

Chanteraine!... La jeune fille demeurait silencieuse et fort perplexe.
Par la fenêtre large ouverte, ses yeux se fixaient sur le jardin plein de
soleil où les lilas et les cytises déjà s'épanouissaient, où les ramures
du cerisier à bigarreaux se paraient de boutons blancs et de folioles
d'un jaune d'or. Elle songeait combien la vieille maison lui était plus
que jamais chère. Tout en se rappelant sa promesse de ne point aliéner le
domaine paternel, elle se disait aussi que Simon Fontenac tenait surtout
au bon renom de la famille et que, sans doute, il n'eût pas hésité
lui-même à vendre pour sauver l'honneur de son fils...

--Quand nous nous lamenterions, s'exclama-t-elle brusquement, cela ne
nous tirera pas d'embarras... L'important est de prendre une décision
avant que ta déconfiture ne devienne la fable du pays... Nous ne pouvons
pas entamer notre capital mobilier qui constitue notre seul revenu...
Chanteraine, au contraire, est d'un entretien coûteux et ne rapporte
rien... C'est donc Chanteraine qu'il faut sacrifier...

--Quoi, petite sœur, tu te résignerais?... Ah! décidément, tu vaux mille
fois mieux que moi! s'écria le Traquet, sincèrement ému. Puis, tout à
coup, redevenant pratique:--Mais, objecta-t-il, le temps presse, et tu ne
trouveras pas un acquéreur du jour au lendemain.

--J'en connais un qui conclura l'affaire dès demain, si je veux.

--Ah! bah!... Qui donc?

--Ton propre créancier, Cyrille Gerdolle! répliqua sarcastiquement
Clairette; il m'a déjà fait des offres...

--Oh! le gredin, s'écria Landry, suffoqué, je comprends où il en voulait
venir et il m'a joué sous jambes... Et tu consentiras à traiter avec une
pareille canaille?...

--Aimes-tu mieux attendre la saisie? riposta énergiquement sa sœur; ce
n'est plus le moment de faire le dégoûté!... Je suppose que tu ne te
soucies pas de retourner à Paris... Tu vas t'installer ici, y rester coi
et me laisser le soin de tout arranger...

Le jeune coq baissait la crête; il était trop endolori pour se hasarder
à jouer le Tranche-Montagne et le Rodomont.

--Clairette? demanda-t-il en larmoyant.

--Quoi encore?

--Laisse-moi au moins t'embrasser et te remercier.

--Tu peux, répondit-elle tristement en lui tendant la joue, tu ne sauras
jamais à quel point ce sacrifice me navre... Va-t'en et tâche de ne plus
pécher!...

Une fois seule, elle s'assit à son bureau et griffonna nerveusement un
billet que Monique fut chargée de remettre immédiatement à Jacques
Gerdolle.

«Mon ami, lui écrivait-elle, il y a quelque temps votre père m'a
manifesté le désir de se rendre acquéreur de Chanteraine, et j'ai dû
décliner ses offres. Aujourd'hui, j'ai changé d'avis et je suis disposée
à vendre. Ayez la bonté d'en prévenir M. Gerdolle et de lui demander de
me répondre aussitôt que possible.

   «Bien affectueusement à vous,

     «CLAIRETTE.»



X


Quand, le même soir, Jacques communiqua à son père la lettre de Mlle
Fontenac, le pépiniériste, en déchiffrant ce laconique billet, éprouva
une vive satisfaction intérieure, qu'il se garda bien de montrer. Il se
borna à le lire et à murmurer d'un ton gouailleur:

--Hum!... Je suis flatté de voir que tu réussis mieux que moi près des
demoiselles; ça ne m'étonne pas: elles préfèrent les jolis garçons à de
vieux singes de mon espèce...

Il relut la missive de Clairette et la commentant railleusement:

--«Mon ami...» «Bien affectueusement à vous...» On se dit des douceurs...
Paraît que vous avez renouvelé connaissance?

--Oui, repartit brièvement Jacques, nous nous sommes rencontrés par
hasard près d'un malade auquel nous nous intéressons tous deux...

--Et alors ça a _rebiché_ entre vous... Je ne m'en plains pas...
Seulement, c'était pas la peine de faire la petite bouche et de monter
sur tes grands chevaux, pour en arriver au point où je désirais t'amener
il y a deux ans... Enfin!... Tout est bien qui finit bien... Tu peux
répondre à ton «amie» que j'irai demain chez elle sur le coup de dix
heures...

En effet, dix heures tintaient à l'horloge du haras de Berny, lorsque
Monique ouvrit la grille de Chanteraine au visiteur qu'on attendait. Tête
haute, sans se presser, se mettant à l'aise comme s'il était déjà chez
lui, Gerdolle suivait la servante le long de l'allée principale du
jardin. En passant, il salua d'un coup d'œil familier le cerisier planté
au milieu d'une corbeille de giroflées. «Toi, mon vieux, semblait-il lui
murmurer _in petto_, nous aurons bientôt affaire ensemble, et je saurai
ce que tu caches sous tes racines...»

Monique introduisit le pépiniériste dans le cabinet de travail où jadis
Simon Fontenac l'avait si outrageusement malmené. Cette fois, les rôles
étaient intervertis et il allait prendre sa revanche!... Clairette, très
grave, se tenait debout près du bureau; le Traquet, rencoigné dans un
angle de la bibliothèque, y demeurait coi, selon la recommandation de sa
sœur. Il ne bougea même pas à l'entrée de son farouche créancier.
Celui-ci se découvrit d'un geste brusque, salua gauchement et, comme s'il
n'eût pas remarqué la présence de Landry, s'adressa tout de go à la jeune
fille:

--Mademoiselle, j'ai pris communication de votre lettre et je vous
apporte ma réponse. J'espère qu'en y mettant chacun du nôtre, nous
arriverons à nous entendre... Je n'irai pas par quatre chemins. Ainsi que
je vous l'ai écrit dans le temps, Chanteraine me plaît, je sais qu'il
n'est grevé d'aucune hypothèque... C'est un bon petit lot qui me
permettra de m'agrandir et de loger commodément mon fils Jacques quand il
songera à se marier... Voici mon offre: cinquante mille francs payés
comptant; entrée en jouissance le jour de la passation de l'acte... Voyez
si ça vous va.

--Pardon, monsieur, répliqua Clairette, interdite, si j'ai bonne mémoire,
c'est soixante mille francs et non cinquante que vous m'offriez dans la
lettre que vous m'avez écrite...

--Et que vous m'avez renvoyée avec un refus, interrompit ironiquement
Gerdolle... Possible; mais de même que vous avez changé d'avis, les
choses ont changé de tournure. Jadis, c'était moi qui offrais;
aujourd'hui, c'est vous qui demandez. En outre, depuis qu'il est question
de bâtir des prisons à Fresnes, le prix des propriétés d'agrément a
baissé; la vôtre se trouve dépréciée comme les autres, et, si vous
tardez, vous risquez de la voir encore diminuer de valeur... Cinquante
mille francs... C'est à prendre ou à laisser!

Mlle Fontenac, indignée de cette mauvaise foi, avait bonne envie de
regimber. Mais en jetant les yeux sur la physionomie flegmatique et
froidement résolue de son interlocuteur, elle comprit qu'elle et son
frère étaient entre les mains de cet homme, et qu'il abuserait de sa
situation de créancier pour imposer despotiquement ses volontés.

--Soit, murmura-t-elle en courbant la tête, nous ne discuterons pas avec
vous et nous acceptons ce prix très inférieur... Reste à fixer la date du
paiement.

--Oh! ce sera bien simple, répondit Gerdolle en tirant un dossier de sa
poche, vous savez ou vous ne savez pas que monsieur votre frère me doit
dix mille francs... Les billets souscrits sont là... Il y a en plus les
frais de recouvrement: protêt, dénonciation, assignation, signification
de jugement, sommation, saisie... Mettons cinquante louis en chiffres
ronds... Total: onze mille francs dont je me paierai tout d'abord par
compensation...

--Onze mille francs! s'exclama le Traquet abasourdi, quand je n'en ai
touché réellement que huit mille, c'est raide tout de même!... En bon
français, ça s'appelle de l'usure!

Le pépiniériste fixa dédaigneusement les yeux vers le coin où s'agitait
Landry, puis reprit de son ton de pince-sans-rire:

--Mademoiselle, priez donc ce jeune homme de ne point m'injurier... Je
pourrais lui river son clou... J'aime mieux me taire et discuter
tranquillement avec une personne raisonnable.

--Landry, supplia Clairette, souviens-toi de ce que tu m'as promis!...
Mon frère, ajouta-t-elle fermement en se retournant vers Gerdolle, a le
droit d'assister à notre entretien puisqu'il est majeur et
co-propriétaire de Chanteraine... Mais il se possède moins que moi et sa
jeunesse le pousse à se révolter contre certains procédés...

--Oui, riposta Cyrille en goguenardant, il est encore vert, ainsi que les
circonstances l'ont prouvé... Mais, revenons à notre affaire... Si nous
sommes d'accord, j'arrêterai aujourd'hui même les poursuites et je vous
remettrai le dossier que voici... Quant aux trente-neuf mille francs
restant, je vous les compterai en espèces sonnantes le jour où nous
signerons l'acte... Est-ce oui ou non?...

--Je suis disposée à me soumettre à vos exigences, soupira Clairette;
toutefois, avant de dire oui, je veux être fixée sur un dernier point.
Vous avez tout à l'heure parlé d'entrer en jouissance immédiatement. Je
désire, moi, ne quitter Chanteraine qu'en octobre prochain, après
l'anniversaire de la mort de mon père. Il s'agit de bien nous entendre
là-dessus afin de prévenir toute équivoque.

--Qu'à cela ne tienne, je suis coulant et je ne m'oppose pas à retarder
de quelques mois l'entrée en jouissance, pourvu qu'il soit clairement
stipulé dans l'acte, que je suis dès maintenant propriétaire du domaine
vendu... Est-ce accepté?

--Nous acceptons, n'est-ce pas, Landry?

Le Traquet répondit par un grognement affirmatif.

--En ce cas, déclara le pépiniériste d'un air gaillard, je suis d'avis
qu'en affaires comme en cuisine il faut servir chaud... Votre parole me
suffit, mademoiselle Fontenac... Voici le dossier Gerdolle contre
Fontenac, en échange duquel vous me donnerez tous deux un petit reçu...
Maintenant je vais de ce pas chez mon notaire... Quel jour signons-nous?
Voulez-vous que nous nous donnions rendez-vous ici demain soir?

--Demain soir, soit! répliqua Clairette avec un douloureux serrement de
cœur, je pense, comme vous, qu'il faut en finir le plus tôt possible...

--Parfaitement. Je cours mettre les fers au feu... Serviteur!...
Mademoiselle, je vous présente mes civilités...

Cyrille Gerdolle était un homme expéditif et ponctuel. Le lendemain, à
six heures de relevée, il arrivait à Chanteraine, escorté de son notaire,
Me Rabourdin. Il trouva le frère et la sœur qui l'attendaient
mélancoliquement dans le cabinet de travail de feu Simon Fontenac.

Le notaire s'installa devant une table ronde, tira de sa serviette la
minute de l'acte et commença à lire d'une voix blanche et monotone. Rien
n'y était oublié et le pépiniériste avait veillé à ce qu'on mît les
points sur les _i_. Sur sa requête, le notaire avait inséré la clause
suivante: «L'entrée en jouissance n'aura lieu que le 15 octobre prochain,
mais il est bien entendu que, dès aujourd'hui, l'acquéreur est considéré
comme plein propriétaire et que l'immeuble vendu, fond et superficie, est
acquis de droit au dit acheteur, conformément aux articles 546, 552 et
1583 du Code civil.» La lecture achevée, Me Rabourdin passa la plume à
Clairette et à Landry, qui apposèrent leurs noms au bas de l'acte.
Gerdolle signa le dernier et agrémenta sa signature d'un paraphe
triomphant.

--Maintenant, dit-il gaiement en tirant de son portefeuille une liasse de
billets de banque, je suis rond en affaires, moi, et voici la somme
convenue... Veuillez vérifier!

Clairette compta d'une main tremblante les trente-neuf billets de mille
francs; puis le notaire, après un cérémonieux salut professionnel, se
retira, suivi du nouveau propriétaire de Chanteraine. Les deux jeunes
gens se retrouvèrent seuls dans le cabinet de travail, que le jour
déclinant attristait déjà d'une ombre froide.

--Voilà une pénible cérémonie terminée, murmura le Traquet, en suivant du
regard Clairette occupée à serrer la liasse de billets dans un des
tiroirs du secrétaire.

Il éprouvait un réel soulagement à la pensée que le péril était passé; en
même temps la soudaine possession de ces trente-neuf mille francs en
espèces lui causait une joie confuse et réconfortante. Pourtant, malgré
sa légèreté, l'aspect du visage altéré de sa sœur, la conviction qu'il
était l'unique auteur de ce bouleversement des habitudes et de la vie
intime de la jeune fille, réveillaient en lui un troupeau de remords. En
outre, tout meurtri des coups de boutoir de Gerdolle et des railleries
qu'il avait dû subir sans pouvoir se rebiffer, mortifié plus encore par
ses déboires d'amoureux, il se sentait rapetissé, aplati, jeté à terre,
et sa vanité blessée, sa conscience bourrelée, le prédisposaient à une
contrition mêlée d'attendrissement. Aussi, quand Clairette revint près de
lui avec des yeux gros de larmes, il se jeta à son cou:

--Oh! petite sœur, balbutia-t-il, je suis honteux, je suis navré du mal
que je te fais!

Elle lui rendait silencieusement ses baisers, n'osant parler de peur
d'éclater en sanglots.

--Landry, murmura-t-elle enfin, je n'ai jamais si cruellement souffert
que pendant la lecture de ce maudit acte... Il me semblait que notre
pauvre père surgissait devant nous pour nous reprocher d'avoir livré
Chanteraine à des étrangers... Oh! poursuivit-elle d'une voix étranglée,
penser que dans quelques mois je sortirai pour toujours de cette maison
où j'ai été élevée, où les moindres choses me rappellent des heures de
joie ou de tristesse, c'est trop dur, je ne sais comment je supporterai
le coup!

--Pleure pas, répétait le Traquet, nous resterons ensemble, je ne te
quitterai plus et tu verras, va, je travaillerai!

Elle s'était assise très lasse et elle l'écoutait d'un air moitié touché
moitié sceptique. Ils demeurèrent longtemps ainsi, l'un en face de
l'autre, dans cet état d'accablement qui succède aux émotions trop vives,
tandis que le crépuscule emplissait d'ombre la chambre muette...

Monique, entrant brusquement une lampe à la main, les surprit dans cette
attitude de morne affaissement:

--Vous ne pouviez pas, bougonna-t-elle, sonner pour avoir de la lumière
au lieu de rester là comme des corps sans âme?... Allons,
secouez-vous!... D'abord, ma mignonne, il y a dans ma cuisine un homme
qui demande après toi.

--Un homme? fit Clairette surprise... Il ne t'a pas dit son nom?

--Si fait, il s'appelle Brincard... Faut-il le laisser entrer?

--Mais oui... Le malheureux! son enfant est peut-être plus malade!

Un instant après, Ildevert Brincard était introduit. Il s'avança
lourdement, un peu gêné. Sa face ronde, rasée, bouffie de cette graisse
blafarde des gens qui ont vécu longtemps dans la réclusion, le rendait
quasi méconnaissable.

--Pardon, excuse, commença-t-il d'une voix éraillée, vous ne me remettez
peut-être pas, mam'selle? Je suis Brincard, le père de ce garçon que vous
avez soigné... Je sors de prison, voyez-vous. Je viens de _tirer_ les six
mois que cette canaille de Gerdolle m'a fait attraper pour dix mauvais
plants de pêchers... Si c'est pas une pitié!... Malheur! mais le
pépiniériste me le paiera... Je lui revaudrai ça!... Pour lors, j'ai
voulu vous visiter la première, pour vous remercier de toutes vos bontés
envers la bourgeoise et les gosses...

--Comment va votre garçon? interrompit Clairette.

--Mieux... Et, s'il en réchappe, ça sera bien grâce à vos bienfaits,
mam'selle; vous pouvez vous flatter de nous avoir sauvés de la misère des
misères... C'est des choses qu'on n'oublie pas et je les garde là, au
mitan du cœur, bon Dieu!... Aussi pour vous montrer que je ne suis pas
un ingrat, je vas vous dire un secret qui vous intéresse, mam'selle
Fontenac!

--Un secret?

--Oui-da, et qui vaut son pesant d'or, affirma le père Brincard... Il
s'arrêta, jeta un coup d'œil soupçonneux vers Landry, qui dressait
l'oreille.

--Je peux-t-y parler sans crainte?

--Certainement, monsieur est mon frère.

--Ben alors, allons-y, je vais soulager ma conscience. J'aurais dû, il y
a bel âge, raconter mon affaire à défunt M. Fontenac, mais quoi? nous
étions brouillés, et je lui gardais une dent parce que je suis
rancuneux... Mais y a pas de mal, puisque le cerisier est encore
debout... Donc, v'là l'histoire...

Tandis que les deux jeunes gens, ébaubis, l'écoutaient d'abord avec des
mines incrédules, le manœuvre narra le plus nettement qu'il put les
inquiétudes du grand-père Fontenac lors de l'arrivée des Prussiens en
1870, la fosse creusée par lui, Brincard, l'enfouissement nocturne du
coffre rempli de bibelots précieux, la plantation du bigarreautier dans
le terre-plein de la corbeille...

--Parbleu! s'écria Landry en sursautant, les objets d'art dont parlait
La Guêpie devaient être dans le coffre, et il paraît qu'il y en avait
pour cher... Seulement, dans l'intervalle on a peut-être découvert la
cachette?

--Nenni, le cerisier est là, solide et bien vigoureux, ainsi que je m'en
suis assuré tout à l'heure... Par conséquent, la caisse est toujours sous
la terre et le trésor avec... Et tout ça est à vous, monsieur et
mam'selle, puisque Chanteraine vous appartient.

--Vous arrivez trop tard, mon pauvre homme, soupira Clairette; la
propriété n'est plus à nous; nous l'avons vendue précisément à M.
Gerdolle et l'acte est signé depuis ce tantôt.

--Gerdolle!... Tonnerre de Dieu, jura Brincard tout fumant de colère, le
gueux n'a pas perdu de temps!...

--Sacrebleu! nous sommes roulés... Il connaissait donc l'histoire de la
cachette? s'exclama à son tour le Traquet, déconfit.

--Hélas! avoua l'ouvrier, je lui en avais touché un mot dans le temps, et
ça n'est point chu dans l'oreille d'un sourd... N'importe, il n'a aucun
droit sur le contenu de la caisse, puisque les bibelots viennent de votre
grand-père... Vous ne pensiez pas à les lui vendre, puisque vous ne
saviez pas qu'ils existaient... Un enfant comprendrait ça... Donc, vous
pouvez marcher et je suis à votre disposition... J'ai été bon pour
creuser la cachette, je serai encore bon pour déterrer le magot.

--Il a raison, affirma Landry, qui prenait feu à l'idée du trésor... Dès
demain, d'ailleurs, je consulterai un avocat... Mon brave, pouvez-vous
être ici jeudi matin avec un homme sûr? J'amènerai mon ami La Guêpie, qui
est un fin connaisseur, et nous «marcherons», comme vous dites... Nous
rendrons à ce finaud de pépiniériste la monnaie de sa pièce!...

Clairette hochait sceptiquement la tête, mais le Traquet, radieux, ne
tenait plus en place. On prit rendez-vous. Brincard promit d'être là, au
jour dit, avec un compagnon et des outils, puis on le congédia, après
l'avoir bien abreuvé et sustenté d'un peu d'argent.

Le frère ni la sœur ne dormirent de la nuit. Le lendemain, dès l'aube,
Landry se leva, fila par l'un des premiers trains et tomba comme un obus
chez La Guêpie, qui sommeillait encore.

--Veine! mon bon, lui cria-il, le trésor est à nous...

--Quel trésor? ânonna le collectionneur, en se frottant les yeux.

--Parbleu! la _Monstrance_ d'Orval, la pendule de Stanislas et bien
d'autres richesses encore... Nous savons où ça niche.

--Bigre! s'exclama le bel Armand, complètement réveillé, conte-moi ça,
mon petit...

Pendant que son ami procédait à sa toilette, le Traquet le mit au courant
de l'aventure, en commençant par les révélations de Brincard et en
finissant par les difficultés que pouvait créer l'acte de vente signé de
la veille... La Guêpie jubilait:

--Je le disais bien, répétait-il, que les bibelots se retrouveraient...
Le Dieu des collectionneurs ne permet pas que de pareilles raretés
disparaissent de la circulation... Mes compliments, mon bon, vous voilà
riche!... Quant aux difficultés qui pourraient venir du sieur Gerdolle,
ça ne tient pas debout.

Ils sortirent bras dessus bras dessous et allèrent publier chez les
principaux marchands de curiosités la découverte du «Trésor de
Chanteraine». Ils débutèrent par la boutique de Février, achevèrent leur
tournée à l'Hôtel des Ventes, puis terminèrent la journée en soupant
gaiement ensemble. Déjà oublieux de ses belles résolutions, le Traquet
coucha à Paris et ne rentra que le lendemain matin à Chanteraine, en
compagnie de La Guêpie.



XI


Quand les deux amis franchirent la grille de Chanteraine, Ildevert
Brincard et son aide besognaient déjà sous la surveillance de Mlle
Fontenac, accoudée à la fenêtre du cabinet de travail. Ils attaquaient
avec la cognée la base du cerisier; les hautes ramures aux floraisons
neigeuses, pareilles à des bouquets de mariée, tressaillaient,
frissonnaient, et leurs pétales blancs s'éparpillaient sur la terre
noire. La jeune fille assistait, navrée, à ce meurtre d'un arbre en
pleine vie, et chaque coup de hache lui retentissait au cœur. Landry lui
présenta le collectionneur; elle lui fit un accueil glacial, mais La
Guêpie ne parut pas même s'en apercevoir. Il était d'une humeur charmante
et n'avait d'yeux que pour le tertre arrondi, où le cerisier frémissait
au choc des cognées.

--Ainsi, s'écria-t-il d'une voix trépidante, c'est là que gît notre
trésor?... Encore un peu de temps et nous verrons des merveilles d'art
sortir du sein de la terre... C'est d'un dramatique poignant et je me
sens ému comme si j'étais au théâtre.

Ses paroles enthousiastes vibraient dans l'air ensoleillé et achevaient
de griser Landry. Il tira le collectionneur à part:

--Blague à part, mon cher, murmura-t-il, vous ne vous montez pas le
_bourrichon_ et vous n'exagérez pas la valeur des bibelots?

--Je suis plutôt au-dessous de la vérité, répliqua La Guêpie... Si
réellement la _monstrance_ et la pendule de Stanislas sont là-dessous,
elles valent chacune cent mille francs au bas mot.

--Mazette! objecta le Traquet alléché, ce sont de grosses sommes...
Croyez-vous que nous trouvions acheteur à ce prix-là?

--Pardi!... Après le bruit que nous avons mené hier à l'Hôtel Drouot, la
presse va nous faire une jolie réclame et les amateurs ne manqueront
pas...

Comme il achevait, le cerisier s'abattit avec un fracas qui arracha un
cri de terreur à Clairette. Au même moment, on entendit un colloque animé
au seuil du jardin et on aperçut Cyrille Gerdolle qui bousculait la
vieille Monique:

--Je vous dis que j'entrerai, grommelait-il, rageur, je suis chez moi
ici, sacrebleu!

Février, la veille, lui avait rapporté toute chaude la nouvelle colportée
par La Guêpie, et il accourait ahuri, furibond, en compagnie du marchand
de curiosités, enchanté du grabuge, et suivi de son fils Jacques, qui
essayait de le calmer.

Il se précipita vers le tertre, que Brincard et son aide fouillaient à
coups de pioche.

--Ha! ha! dit-il essoufflé, j'arrive à temps!... Arrêtez!... Vous n'avez
pas le droit de toucher à un brin d'herbe; en vertu de mon acte de vente,
tout ce qui est ici m'appartient!

--Vous allez vous taire, hein! riposta hardiment le Traquet, nous
cherchons un dépôt qui a été caché par mon grand-père et qui n'a pu être
compris dans la vente... Faites pas tant de _raffut_ et ne vous mêlez
pas de nos affaires... Continuez, vous autres...

--C'est comme ça que ça se joue! hurla le pépiniériste, eh bien, je vous
prends tous à témoin de la violation de ma propriété... Ça pourra vous
coûter cher!

--Mon bon monsieur, interrompit La Guêpie avec une politesse ironique,
vous êtes absolument dans l'erreur... Nous pouvons justifier de notre
propriété sur les objets d'art enfouis par feu Noël Fontenac, et vous
n'avez rien à y voir... Demandez plutôt à Février, qui sait son code sur
le bout du doigt!

Le marchand de curiosités, ainsi interpellé, haussa les épaules d'un air
embarrassé et murmura:

--Hum!... Il y a du pour et du contre, et ça peut se plaider...

--Vous cherchez un procès? protesta Gerdolle exaspéré, vous l'aurez!...
En attendant, j'ai le droit de rester ici et j'y reste...

Les deux ouvriers, avec des rires gouailleurs, continuaient d'éventrer le
tertre à coups de pioche. Sous le gai soleil du matin, c'était un
spectacle curieux que celui des groupes épars au milieu des fleurs
précoces et de la jeune verdure d'avril. Le dos rond sous son veston de
travail d'un bleu déteint, la barbe hérissée et la bouche grincheuse,
Cyrille Gerdolle gesticulait en interpellant Février. Celui-ci riait
sournoisement dans ses moustaches de chat fâché, excitait son voisin par
des répliques insidieuses et semblait boire du lait à l'aspect de ses
grimaces désappointées. La Guêpie et son élève Landry se penchaient
avidement vers les manœuvres, surveillant d'un regard impatient le
déchaussement de la souche du cerisier. Brincard et son aide, en bras de
chemise, creusaient avec acharnement; la sueur ruisselait sur leurs
joues, le choc des pioches envoyait des éclaboussures de terre et des
graviers au visage des regardants qui n'en avaient cure. Jacques Gerdolle
s'était glissé vers Clairette pâle, angoissée, et essayait de la
rasséréner par d'affectueuses paroles. Debout sur le plus haut degré du
perron, un coin de son tablier relevé dans sa ceinture, Monique, pareille
à une vieille Parque, contemplait, indignée, cette scène de dévastation
et grondait entre ses dents:

--Oh! les _brisaques_!... si ça ne crève pas le cœur de les voir
massacrer notre jardin!...

Le fossé s'élargissait autour de la souche; une pioche fit voler des
éclats de bois et La Guêpie poussa un cri d'allégresse. On venait de
mettre à découvert le large coffre que les racines du cerisier
étreignaient de leurs griffes chevelues. Pendant le long séjour sous la
terre, l'humidité avait pourri, crevassé et gondolé les ais cerclés de
fer.

--Attention! recommanda La Guêpie inquiet, allez-y en douceur!

Les ouvriers débarrassèrent avec précaution le coffre du lacis des
racines enchevêtrées. Ils réussirent à enlever la souche, puis empoignant
en dessous la lourde caisse et la soulevant respectueusement comme on
porte un cercueil, ils la déposèrent de l'autre côté des déblais, sur le
gravier de l'allée.

Les assistants anxieux, auxquels s'étaient joints Clairette et Jacques,
se resserraient autour de la précieuse trouvaille. Un solennel silence
d'attente régna dans le jardin; seuls, les pinsons indifférents
continuèrent à tirelirer dans les massifs. Le Traquet et son ami,
agenouillés sur le sable, tâtaient les panneaux et cherchaient à soulever
le couvercle, mais le coffre était fermé à double tour et la clef était
absente. Heureusement, sous l'action de l'humidité, les ferrures
rouillées se défendaient mal, et deux ou trois pesées de ciseaux à froid
eurent raison de la fermeture. Le couvercle céda et bascula en arrière.

On vit d'abord à la surface un lit de vieilles armes fortement oxydées.
Le Traquet s'était précipité vers la caisse et maniait gauchement les
longs fusils à crosses damasquinées, les estocs à la poignée ciselée
comme un bijou, les crucifix d'argent, les vases aux anses tordues et
martelées. La Guêpie le saisit par le bras et le repoussa nerveusement.

--Laisse-moi, murmura-t-il, mon petit, ça me connaît!

Alors il enleva légèrement, un à un, les armes et les objets d'orfèvrerie
qui formaient le premier lit du coffre. Avant de les déposer près de lui,
il les examinait d'un rapide coup d'œil et ses lèvres se plissaient
dédaigneusement:

--Hum! marmottait-il en vidant lestement la caisse, tout ça ne vaut pas
cher... Fouillons toujours, les objets de valeur doivent être au fond...

Il bouleversa une épaisse couche de papiers d'emballage et poussa une
exclamation, en découvrant deux grands écrins oblongs en maroquin jaspé
de moisissures.

--Qu'est-ce que je disais?... Aux derniers les bons!...

Il ouvrit le premier écrin et mit à l'air la pendule de porcelaine de
Saxe aux armes de Stanislas... D'un geste de connaisseur La Guêpie tourna
et retourna la pièce rare, passa son doigt sur les bronzes dorés, examina
à la loupe les motifs de décoration, la marque de fabrique, puis fronça
les sourcils en refermant l'écrin.

--Passons à l'autre! murmura-t-il froidement.

Alors la _monstrance_ d'Orval, légère, à peine ternie, sortit de son étui
de maroquin et apparut toute reluisante au soleil. Cette curieuse pièce
d'orfèvrerie semblait dater de la fin du XVe siècle. Le pied de vermeil
servait de support à une couronne délicatement ouvrée et enchâssée de
pierres de couleur. L'ostensoir de cristal, surmonté d'une galerie
ajourée, découpée comme une dentelle, s'encadrait dans une niche à six
colonnettes d'argent soutenant un dais en forme de clocheton, au-dessus
duquel une croix de vermeil fleuronnée se dressait avec un christ
sculpté sur chaque face.--Un murmure d'admiration bourdonnait autour de
La Guêpie. Mais ce dernier restait impassible et promenait sur les
détails de l'ornementation des doigts nerveux et des regards
investigateurs.

--Eh bien! qu'en pensez-vous? interrogea fiévreusement Landry.

--Je pense, déclara-t-il enfin, après un long silence, je pense que nous
sommes volés, mes enfants!... La prétendue pendule de Stanislas est une
imitation fabriquée à une date relativement récente; quant à la fameuse
_monstrance_, elle ne vient pas d'Orval mais d'un atelier de truqueurs de
la butte Montmartre...

--Hein? murmura le Traquet, suffoqué.

--A quoi voyez-vous ça? ajouta Gerdolle, plein de méfiance.

--A quoi?... A la qualité de la matière et à certaines maladresses
d'exécution... Tenez! la dorure du pied de la _monstrance_ a été obtenue
par des procédés qu'on ne connaissait pas au XVe siècle; les cabochons
sont des pierres fausses; le cristal de l'ostensoir sort des verreries de
Baccarat... Tout ça est du _toc_... Ce bibelot contestable vaut au plus
quelques milliers de francs. C'est à peine si on pourrait essayer de
l'écouler aux conservateurs du Louvre!... Du reste, poursuivit-il, voici,
au fond de l'étui, une note qui nous éclairera peut-être sur la
provenance de cette orfèvrerie dérisoire.

Il déplia un carré de parchemin à l'écriture délavée mais très distincte,
et lut à haute voix ce qui suit:

«Lorsque j'ai commencé à collectionner, le commerce des bibelots se
faisait encore honnêtement; plus tard, on s'est mis à fabriquer du _vieux
neuf_ et j'ai été trompé comme les camarades. Tout ce qui est renfermé
dans cette caisse est truqué. Au moment de l'invasion prussienne et ne
voulant pas que d'autres soient dupés comme je l'ai été, je prends le
parti de retirer de la circulation ces faux objets d'art et de les
enfouir sous la terre pour toujours. Si, par hasard, ma cachette venait à
être découverte, j'enjoins à mes héritiers de les détruire, dans
l'intérêt public.

   «Chanteraine, 2 septembre 1870.

    «NOËL FONTENAC.»

--La volonté de mon aïeul sera exécutée, affirma hautement Clairette;
replacez toutes ces vieilleries dans la caisse, en attendant qu'elles
soient brisées et mises hors d'état de faire d'autres dupes...

--Pour lors, interrompit le pépiniériste, tout ça n'était qu'une
fumisterie!...

--Hélas! oui, avoua le collectionneur, vexé.

--Je suis floué, quoi! Et penser, ajouta étourdiment Cyrille, que je me
suis décarcassé pendant des années pour me mettre sur le dos une maison
qui ne me servira à rien!

--Pardon, papa, répliqua Jacques en posant doucement sa main sur l'épaule
de Gerdolle, elle te servira à me loger quand je me marierai, et ça
viendra plus tôt que tu ne crois... Pendant que vous vous chamailliez à
propos de ces ferrailles sans valeur, je t'ai trouvé une bru qui est un
trésor... La voici... C'est Mlle Fontenac... Avec ta permission, je
l'épouserai le plus tôt possible et, de cette façon, elle ne sera pas
obligée de quitter Chanteraine...

Tout fumant de sa colère et de ses déconvenues, le pépiniériste secoua
son épaule:

--Épouse qui tu voudras et va-t'en au diable! répondit-il rageusement.

Puis il tourna les talons et sortit avec Février.

       *       *       *       *       *

--Il ne nous reste plus qu'à imiter ces messieurs, murmura La Guêpie en
saluant cérémonieusement... Mon bon Landry, rentrez-vous à Paris avec
moi?

Encore tout meurtri et ahuri, le Traquet se réveilla brusquement:

--Ah! zut!... s'exclama-t-il, Paris me dégoûte, le monde me dégoûte... Je
vais me fiche soldat!

Il accompagna néanmoins le collectionneur jusqu'à la station. Brincard et
son aide étaient en train de boire un coup à la cuisine; le jardin
redevint désert. Jacques et Clairette purent s'y promener longtemps, la
main dans la main, en écoutant la musique des fauvettes et des pinsons,
en train de bâtir leurs nids...

       *       *       *       *       *

Le Traquet a tenu parole. N'ayant pas plus de goût pour le japonais que
pour le Droit, il a devancé l'appel et s'est engagé dans un régiment
d'infanterie. Une fois à la caserne, il s'est découvert une vocation
militaire. Entré plus tard à l'école de Saint-Maixent, il est aujourd'hui
lieutenant dans le sud de l'Algérie et il vient de partir, chargé d'une
mission au Soudan.

La Guêpie aussi a fait une fin:--il a épousé en justes noces Mme
Gabrielle de Cormery.

[Illustration: ornement]



   _Achevé d'imprimer_
   le cinq mars mil neuf cent quatre
   PAR
   ALPHONSE LEMERRE
   6, RUE DES BERGERS, 6
   _A PARIS_





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