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Title: Dix-sept histoires de marins
Author: Farrère, Claude
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Dix-sept histoires de marins" ***

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                               Dix-sept

                          Histoires de Marins



  Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
 pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la
                                Russie.

 S'adresser pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORF, 50, Chaussée
                            d'Antin, Paris.



                   *       *       *       *       *


                            CLAUDE FARRÈRE

                               Dix-sept

                          Histoires de Marins


                        VINGT-HUITIÈME ÉDITION


                                 PARIS

            _Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_

                       LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

                       50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50


                  Copyright by Claude Farrère, 1914.



                   *       *       *       *       *


                    _Il a été tiré de cet ouvrage:_


    _Vingt-cinq exemplaires sur papier de Chine, marqués de A à Z,_

  _Vingt-six exemplaires sur papier du Japon, numérotés de I à XXVI,_

   _Cent exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 100,_

  _Et dix-huit exemplaires sur papier de luxe, spécialement imprimés
        pour l'auteur, numérotés, marqués, dédiés à la presse._


                   *       *       *       *       *


     _--SAINTE VIERGE MARIE, PRIEZ POUR LE PAUVRE
     MARIN QUI NAVIGUE SUR LA TERRE.
     CELUI QUI NAVIGUE SUR LA MER, IL SE DÉBROUILLE._

            _AINSI PARLAIENT CEUX DU GAILLARD._


     _--UNE FOIS PRÊTRE, TOUJOURS PRÊTRE,
     UNE FOIS MAÇON, TOUJOURS MAÇON,
     UNE FOIS MARIN, TOUJOURS MARIN._

            _AINSI PARLAIENT CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE._


                   *       *       *       *       *


                                     _POUR UNE LECTRICE_


    Madame,


Daignez m'excuser d'abord: je sais à merveille que vous ne lisez jamais
de préface. Mais ne vous y trompez point: ceci n'a pas la vanité d'en
être une. Je serais fort embarrassé d'avoir à vous vanter, comme il
faudrait, le poil de mon ours, et vous écrire ici tout le bien que je
n'en pense pas. Dieu nous garde vous et moi d'un tel plaidoyer! Mais il
me semble que je manquerais à la courtoisie si je ne vous présentais
pas officiellement, tout de suite, les principaux des personnages que
vous rencontrerez tout à l'heure, à supposer que vous lisiez plus
avant. Prenez donc ces quelques lignes pour ce qu'elles sont: une
«introduction» protocolaire, sans davantage.

Madame, si vous êtes patiente assez pour couper toutes les trois cents
pages de ce volume, vous verrez que dix-sept histoires s'y succèdent,
lesquelles vous paraîtront, à les feuilleter, hétéroclites, donc mal
faites pour loger ensemble à la même enseigne et dormir côte à côte
sous une seule couverture jaune.

Leur unique excuse à voisiner si familièrement est de pouvoir se
prétendre, malgré l'apparence contraire, proches parentes les unes des
autres, par cette raison que tous les principaux personnages dont je
vous parlais tantôt font partie, très véritablement, d'une race unique:
la race des hommes qui vivent sur la mer, la race des femmes qui aiment
ces hommes ou qui sont aimées par eux.

Madame, je ne mets point en doute que vous ne connaissiez la mer le
mieux du monde;--j'entends, que vous ne l'ayez mille fois contemplée
du haut d'un cap, d'un môle, voire d'une passerelle de navire.--Et je
n'ignore pas que vous comptez force marins parmi vos relations: votre
oncle l'amiral, qui est membre de l'Union;--ce midshipman anglais qui
fut, l'hiver dernier, votre flirt, à Beaulieu;--le caouadji à turban
qui élaborait naguère, à bord de votre dahabieh, cet incomparable
café turc dont vous êtes encore fière;--le vieux patron normand qui
vous emmena jadis pêcher le hareng, sur son chalutier, au large de
Trouville;--moi-même;--et tant d'autres... J'ai peur tout de même
que vous n'ayez pas bien su démêler, sur le visage de tous ces
navigateurs, quoique un brin différents, cette secrète ressemblance
qu'on ne peut ni contester, ni définir, et que votre nourrice nommait
avec simplicité «l'empreinte du sang». Elle s'y trouve néanmoins,
croyez-le, et si vous aviez, ce qu'à Dieu ne plaise! vécu comme moi,
dix-neuf de vos plus belles années entre ciel et mer, sur un plancher
mouvant dont les vaches n'ont jamais voulu, vous auriez mille et
mille fois constaté, comme j'ai fait, que tous les hommes de mon
espèce, sans distinction d'âge, de caste, de naissance, de couleur, et
qu'elle ait été leur patrie d'autrefois et la cité dont ils étaient
citoyens--avant de devenir irrésistiblement sujets et serfs de sa
seule Majesté l'Océan,--portent au visage, et au corps, et à l'âme, un
caractère commun, une marque uniforme, une empreinte--plus profonde et
plus indélébile que celle du sang:--l'empreinte de la mer. Le hasard
m'a très souvent jeté à l'improviste sur des rivages lointains et
saugrenus, et je me souviens d'avoir foulé la poussière de beaucoup
de villes extravagantes à force d'être exotiques. J'y voyais, comme
jadis don César de Bazan, parmi des femmes jaunes, bleues, noires,
vertes, des hommes nuancés non moins diversement; mais je reconnaissais
tout de même, et du premier coup d'œil, nonobstant leur couleur, ceux
de ces hommes qui étaient marins comme moi, parce que les stigmates
professionnels transparaissaient toujours à travers leur épidémie
pigmenté n'importe comment. Et ce n'est pas seulement leur apparence
identique, ce n'est pas seulement leur similitude extérieure qui font
des hommes de la mer une nation réelle, une seule nation, immuable de
Buenos-Ayres à Vladivostock et de Bornéo à Terre-Neuve, c'est encore
l'ensemble très homogène de leurs mœurs et de leurs coutumes, de
leurs lois et de leurs préjugés, de leurs superstitions et de leurs
religions.--Cette nation-là constituait même encore, il y a très peu
d'années, la seule nation de purs gentilshommes en plein XXe siècle...

Oui, Madame, moi, qui vous griffonne ces quatre pages, j'ai vu de
mes yeux, j'ai touché de mes mains ce fabuleux, cet ahurissant
anachronisme: une race entière, nombreuse de plusieurs millions d'êtres
humains, laquelle race s'obstinait, dans notre âge de manufactures, de
parlementarisme et de coups de bourse, à mépriser l'argent, à dédaigner
la mort, et à vivre, somme toute, comme vécurent jadis dans leur
meilleur temps les gens de qualité, vos aïeux...

Il y a très peu d'années de cela ... dix années peut-être ... quinze,
au plus... La vérité m'oblige d'ailleurs à reconnaître que les choses
ont quelque peu changé depuis, et non pas pour devenir plus belles.
La faute en est à la télégraphie sans fil, aux turbines Parson et
aux paquebots longs de quatre cents mètres. On traverse aujourd'hui
l'Atlantique en quatre jours. Impossible, dans un laps si bref,
d'oublier l'odeur et la couleur du rivage qu'on vient de quitter.
Impossible de s'habituer comme il faudrait à l'étrange sensation de
n'être plus sur terre. Impossible de devenir, même en s'y efforçant, ce
que nous devenions jadis sans nous en apercevoir et sans y songer: des
marins...

Nous le sommes encore, nous, les aînés de la race; nous le sommes
tout à fait; mais nos frères cadets commencent de ne plus l'être qu'à
moitié; et nos fils ne le seront plus du tout,--ne le seront plus
jamais.

Nous disions tout à l'heure, Madame, que vous comptez parmi vos
relations des marins, beaucoup de marins. A supposer même que tous ceux
que vous croyez l'être le soient,--à supposer que vous en connaissiez
par conséquent aujourd'hui autant que vous en croyiez connaître,--soyez
persuadée que demain vous n'en connaîtrez plus que fort peu, et
qu'après demain vous n'en connaîtrez pas un seul. Parce qu'il n'y en
aura plus nulle part.

Ceux que vous allez rencontrer çà et là, dans ce bouquin-ci, sont
donc peut-être les derniers spécimens d'une tribu humaine près de
disparaître et dont l'existence prolongée jusqu'à notre époque fut
d'ailleurs, en quelque sorte, un défi à la chronologie,--j'oserais dire
un défi au bon sens.

Daignez, Madame, leur être indulgente, comme on l'est aux moribonds; et
ne leur en veuillez pas trop s'ils heurtent parfois de front, un peu
brutalement, vos opinions les plus respectables et vos habitudes les
plus ancestrales. Ce ne sera pas malice de leur part. Pardonnez-leur en
songeant que leurs habitudes et que leurs opinions à eux n'ont jamais
ressemblé à celles du reste de la planète, et que c'est à cause de
cette dissemblance, et faute d'avoir su se modifier, s'adapter et se
civiliser, à l'instar de toutes raisonnables créatures, qu'ils auront
très bientôt débarrassé le monde de leur baroque existence.


C. F.


                   *       *       *       *       *



                    LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES



                   *       *       *       *       *



                           LA DOUBLE MÉPRISE

                          DE LORELEY LOREDANA

                       CHANTEUSE D'OPÉRA-COMIQUE


                                        _à Pierre Louÿs, fidèlement,_

                                                            _C. F._


                                   I


Je me souviens exactement de la date, et pour cause: ce fut le 31
décembre 1894,--un lundi,--que, pour la première fois, j'entendis
parler de Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique. Il pleuvait, ce
lundi-là,--comme il pleut souvent à Brest en Bretagne;--et la rue de
Siam n'était qu'un cloaque, où le pas des passants faisait gicler des
feux d'artifice de boue.

Moi, j'avais quitté ma _Victorieuse_, après dîner, par le canot-major
de huit heures. Sur rade, il ventait grand frais du sud-ouest,--c'est
_suroît_ qu'il faut prononcer;--et le clapotis était dur. Dans la
chambre du canot, nous étions cinq ou six enseignes à nous pelotonner
en tas, sous l'abri douteux des manteaux suédois à grand capuchon. Au
pont Gueydon, il fallut faire queue pour accoster, car les embarcations
de toute l'escadre arrivaient ensemble. Les patrons s'injurièrent comme
il sied, et il y eut des avirons engagés.

Comme enfin notre tour arrivait de crocher nos gaffes dans les boucles
du ponton dansant, un tout petit youyou se faufila à poupe du gros
canot de la _Victorieuse_, et une voix que je connaissais m'interpella:

--Ho! Fargue!... ne «cule» pas, vieux!... ou tu m'envoies balader en
grande rade!...

Le canot repoussait en effet le youyou fort au large. J'intervins. Un
de nos brigadiers sauta debout sur notre étambot, et, d'une poignée de
main, attira le malencontreux esquif.

L'officier qui m'avait nommé put sauter à terre:

--Merci,--me dit-il.

Je lui tapai sur l'épaule. Son manteau ruisselant inonda ma main.

--Comment va, Malcy?

--Comme la pluie!

--Et ce départ?

--Pour mercredi, d'après-demain en huit. Nous n'attendons plus que le
bon plaisir de la direction d'artillerie. Ils n'en finissent pas de
compter leurs obus!

Nous grimpions l'interminable escalier qui joint ensemble la ville et
le port militaire. J'interrogeai encore Malcy:

--Alors, mercredi?

--On dérape. L'_Ardèche_ saura ce que c'est que de rouler.

--Dame! vraie saison choisie pour traverser la mer de Biscaye!

--Oui. Rien que d'ici à Madère, on peut compter sur plusieurs coups de
tabac...

L'_Ardèche_ était un transport de guerre, déjà fort décati, que la rue
Royale, toujours économe, prétendait expédier, bourré d'obus jusqu'aux
écoutilles, vers notre division navale de l'Atlantique, laquelle, forte
d'une demi-douzaine de croiseurs ou d'avisos, rôdait à son ordinaire
des Antilles aux Açores et de Terre-Neuve à Tristan d'Acunha. La
malheureuse _Ardèche_, avant d'avoir correctement réparti ses obus
entre tous ces vaisseaux errants, pouvait en effet s'attendre à essuyer
quelques baisses barométriques.

--Au moins,--demandai-je à Malcy,--es-tu logé tant bien que mal, sur
ton sale «rafiot»?

Il rit:

--Dans un chenil: six pieds de long, cinq de large; point de hublot; ni
air, ni jour; et nulle électricité, comme bien tu penses! Mais je m'en
moque un peu! On verra demain. Aujourd'hui, j'ai touché mes «avances».
Trois mois, sept cent vingt balles, vieux! On va en faire, une de ces
noces!... Pas?

Il battit un entrechat, et faillit s'étaler dans la boue liquide.
Nous avions terminé notre ascension, et nous foulions maintenant le
pavé brestois. Je dis le pavé, car il ne pouvait être question des
trottoirs, trop étroits pour notre bande. L'escadre entière avait
donné, en l'honneur de la saint Sylvestre. Et nous étions bien quarante
officiers à remonter en rangs serrés l'inévitable rue de Siam, toute
moutonnante de parapluies déployés.

--Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle. On va se
transplanter au théâtre, pour commencer. J'ai des mouchoirs à carreaux
plein mes poches. On entendra un acte du drame, on se mettra à pleurer,
avec sanglots, on se fera fiche à la porte, et une fois «l'atmosphère
créée», on ira manifester de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour
... ou, au moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste. Ça
colle, vieux Fargue?

J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux ans chacun, il est
bon de le rappeler...


Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du théâtre, une belle
affiche verte qui déteignait sur tout son mur en petits ruisseaux
couleur de printemps, nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut
déchiffrer.

--Heu--fit-il.--On joue ... heu ... on joue _Les deux Orphelines_ ...
avec _Le Misanthrope et l'Auvergnat_ pour finir ... et _Manon_ pour
commencer...

(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province ne reculent pas
devant un programme abondant).

Malcy poursuivait sa lecture:

--Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six heures trois
quarts... Il y a du bon! il est huit heures et demie: _Manon_ sera
bâclée dans trente-cinq minutes. Et le drame viendra. Nous n'avons rien
de mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons nos cœurs
... et nos oreilles ... du refrain si honorablement connu:

            --«Capitaine, ô gué!
              Es-tu fatigué
    De nous voir à pied?--Mais non! mais non!
            Car on n'est pas mal
            Sur un bon cheval...

«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des trois machines,
quatre-vingt-dix tours!...

Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène au théâtre. Je lui
emboîtai le pas.

--Dis donc!... au fait... Malcy? sur l'affiche, as-tu vu qui chante
Manon?

--Manon!... quelle femme?... Oui, j'ai vu: une nommée Loreley Loredana,
chanteuse d'opéra-comique... Loreley Loredana, parfaitement! avec
simplicité!... Connais pas, d'ailleurs.

Moi non plus, je ne connaissais pas...


                                  II


A l'orchestre et au balcon, quelques fauteuils étaient encore libres.
Mais partout ailleurs, et du parterre au paradis, un chat n'eût
pas su où fourrer ses pattes. Les galeries d'en haut, notamment,
regorgeaient d'un public amoncelé; et le moindre strapontin portait en
moyenne deux matelots, l'un gravement juché sur les genoux de l'autre.
Des grappes de Bretonnes en «couëffe», jambes par-dessus rampe,
montraient candidement aux gens d'en bas l'envers de leurs jupons.
L'ensemble, d'ailleurs, était fort silencieux, autant à coup sûr qu'une
chambrée d'Opéra le vendredi. On écoutait la pièce. On l'écoutait
avec recueillement. Et, le constatant, je commençai de sourire,
méphistophélique, dans le duvet qui me servait de barbe: nul doute
que, tout à l'heure, nos mouchoirs à carreaux ne déchaînassent tout le
scandale espéré. D'ores et déjà notre arrivée tardive n'allait pas sans
soulever, à elle seule, une évidente réprobation. Les bons bourgeois de
Brest, paisibles occupants de cet orchestre au travers duquel Malcy et
moi foncions tête baissée pour gagner nos places, marquaient la plus
mauvaise humeur d'être ainsi bousculés hors de saison, et grognaient
même assez haut. Je marchais le second. Dans mon dos, j'entendis des
paroles malsonnantes.--Brest, qui n'existe que par la grâce de son
escadre et de son arsenal, cultive l'antimilitarisme avec passion,
comme la logique l'exige.--Les mots «traîneurs de sabre» furent deux
ou trois fois répétés. Ravi d'une si belle occasion, je toussai
promptement, pour avertir mon chef de file. Pourquoi ne pas saisir la
balle au bond? sans conteste, il y avait «à faire» tout de suite, et le
tumulte pouvait s'obtenir séance tenante sans plus d'ingéniosité.

Or, à mon grand étonnement, Malcy, qui me précédait, demeura sourd.
Et l'occasion fut ainsi perdue d'une riposte qui certes eût été
sensationnelle. Car moi-même, muet par contagion, cessai de tousser. En
sorte que, l'instant d'après, nous étions assis tous deux, côte à côte,
sans que _Manon_ eût en rien pâti du fait de notre entrée.

Ce n'était pas là un résultat, dont il y eût à se vanter. Très
ironique, je me penchai vers le silencieux Malcy:

--Dis donc, vieux!--lui souillai-je:--si c'est tout ça, le boucan
promis...

Mais il haussa les épaules:

--Idiot!--prononça-t-il, péremptoire:--tu trouverais malin, toi,
d'emboîter une malheureuse gosse comme celle-là?

D'un coup de tête il montrait la scène. Je regardai, cherchant la
malheureuse gosse dont il était question...

Et je vis qu'elle n'était autre que Manon elle-même, en l'espèce
Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique.


                                  III


A l'instant que je l'aperçus, Loreley Loredana, tout près d'expirer
dans les bras de son chevalier reconquis, s'occupait à comparer, comme
il se doit, l'étoile du Berger à un beau diamant, et ce, le plus
harmonieusement qu'elle pouvait.

Les acteurs avaient sans nul doute mis les répliques en double, car
le spectacle était presque d'un acte en avance sur les prévisions
de Malcy: il s'en fallait de cinq minutes que le rideau ne tombât
sur le dernier tableau de la «petite pièce» ... «petite pièce», en
l'occurrence, figurée par _Manon_...

Cinq minutes: je ne trouvai pas que ce fût trop pour admirer à mon aise
la ravissante fille qualifiée l'instant d'avant par mon camarade, assez
improprement, de malheureuse gosse...

«Gosse»--soit! tant qu'on voulait!... Loreley Loredana l'était même
avec exagération, voire avec insolence. Je sus par la suite qu'elle
comptait vingt ans. Mais ces vingt ans-là n'en paraissaient pas quinze.
Et vous n'imagineriez pas une frimousse plus bébé, sous le bourrelet
trop gonflé d'une miraculeuse toison d'or, dont le rayonnement
solaire faisait auréole autour des joues poupines et du front bombé.
«Gosse» donc, oui! sans discussion. Mais «malheureuse»--à d'autres!
Malheureuse comme un roi sur son trône, ou comme un poisson dans
l'eau. Même sous le fard de la moribonde Manon, les lèvres blémies de
céruse ne parvenaient pas à dissimuler leur sourire enfantin, que les
applaudissements changèrent bientôt en superbes éclats de rire. Relevée
d'un bond, sitôt la dernière note envolée, Loreley Loredana remplaçait
les révérences classiques par de gros baisers qu'elle lançait au public
à pleines menottes.

Parbleu oui! c'eût été trop grand dommage de troubler, par un vacarme
imbécile, une si belle gaieté de petite fille bien sage!

Et, tout en continuant, moi comme les autres, d'applaudir, je me
retournai vers Malcy, prêt à reconnaître loyalement mes torts:

--Mon vieux,--commençai-je,--il n'y a pas d'erreur: j'étais une brute.
Toi...

Mais Malcy, à cent lieues d'écouter une syllabe de mon discours, se
levait déjà:

--Oui, oui!--fit-il, distrait.--Tu ne veux tout de même pas que je
m'incruste ici, maintenant?

Il s'en allait, m'oubliant. Je le retins par le pan de son veston:

--Malcy! bon sang! réponds, quand on te parle!... Où vas-tu encore?...
Quel «tracassin», cet homme-là!... Ça n'est pas plus tôt assis que ça
repart à quatre cents tours!...

Il me regarda comme un aérolithe:

--Quoi? qu'est-ce que tu veux?

--Où vas-tu, je te dis?

--Dans les coulisses... Tu es malade, à cette heure?...


                                  IV


J'avais, moi, des raisons d'ordre financier pour ne pas suivre Malcy
dans les coulisses, je n'étais pas, comme lui, en partance; et je
n'avais pas touché sept cent vingt francs le matin même. La grande vie
n'était donc pas mon fait. Sans quitter mon fauteuil, j'attendis mon
camarade, caressant vaguement l'espoir de bientôt le voir revenir,
ramenant Loreley Loredana, en personne, puisque aussi bien, chanteuse
d'opéra-comique, cette agréable enfant ne jouait évidemment plus de la
soirée, et ne pouvait en conséquence rien avoir de mieux à faire qu'à
souper dans la compagnie de deux gentilshommes de notre mérite.

Toutefois, cette conjecture, quoique des plus raisonnables, fut
démentie par l'événement. Loreley Loredana ne se montra point. Bien
pis! Malcy ne reparut pas lui-même. L'entr'acte avait pris fin. Le
rideau se releva sur le prologue _des Deux Orphelines_. J'attendis
encore, mais toujours en vain. Je n'avais pas le moindre mouchoir à
carreaux; et, en eussé-je eu, qu'une manifestation isolée ne m'eût
guère tenté. Je m'ennuyai donc vite, et à tel point que, sitôt le
prologue bâclé, je me hâtai de quitter le théâtre.

Dehors, je cherchai un temps mon déserteur,--par acquit de conscience,
car je devinais bien maintenant les sérieuses raisons qu'il devait
avoir eues de déserter. J'entrai dans trois cafés, inutilement. Et
bientôt, de guerre lasse, et peu soucieux d'un réveillon «suisse»,
je fis demi-tour, et redescendis vers le port. Le canot des
permissionnaires de dix heures me ramena à la _Victorieuse_, assez
mal satisfait et postant très fort contre ce lâcheur de Malcy, bon
seulement à promettre aux gens monts et merveilles, pour se défiler
ensuite à l'anglaise, et tirer bordée sans souci des copains, et les
semer où ça se trouvait, comme on sème un paquet encombrant...


                                   V


Mais le lendemain,--jour de l'an, jour de fête,--ayant mis pied à terre
dès le matin, histoire de déjeuner au cabaret, pour échapper une pauvre
fois aux sempiternels beefsteaks cuirassés du bord, comme j'entrais
à la Brasserie, midi sonnant, j'aperçus, attablé hanche à hanche, le
couple même auquel je pensais: Loreley Loredana et Malcy.

Et je n'avais pas encore refermé la porte que Malcy accourait au-devant
de moi:

--Vieux!--s'écria-t-il,--je me traîne à tes genoux ...,
métaphoriquement... Sans blague, ne sois pas trop fâché! et
pardonne-moi chrétiennement! Hier, auprès de cette petite fée, j'ai
tout à fait oublié l'heure ... et quand je me suis tout à coup rappelé
que l'ami Fargue devait se faire vieux dans son fauteuil d'orchestre,
et qu'il fallait se dépêcher de l'aller quérir pour souper ensuite nous
trois!... fssst!... l'ami Fargue s'était déjà trotté... Et nous avons
soupé seulement nous deux, Laurette et moi... Par exemple, ce matin,
puisque te voilà, nous allons recoller les choses en ordre!... Laisse
porter! vieux... Et puis lofe!... et pour lors mets en panne!... que je
te présente...

Il me présenta:

--Mignonne, c'est le bon copain Fargue ... que nous avons tant regretté
hier!--Fargue, voici ma petite Laurette ... Loreley Loredana, si tu
préfères.--Sur ce assieds-toi là! et tâte de ces hors d'œuvre!...

Loreley Loredana, dite Laurette, m'avait joyeusement tendu sa patte
blanche, en me souriant comme on sourit aux amis de vingt ans.

Ils étaient faits sur mesure l'un pour l'autre, la petite fille aux
yeux enfantins et le grand garçon aux larges épaules, pareillement
prêts à toujours éclater de rire, à propos de tout comme à propos de
rien. Et je n'avais qu'à les regarder: je me figurais déjà leurs tête
à tête: ils devaient, du soir au matin jouer à pigeon vole ou au chat
perché.

Cependant nous déjeunions tous trois avec beaucoup de gravité.
En public, la jeune Laurette, évidemment, se jugeait obligée au
rôle de dame,--de dame sérieuse, mûre,--de duègne. Une chanteuse
d'opéra-comique! vous pensez bien que ça ne peut pas sauter à la corde
devant tout le monde... Mais, non moins évidemment, on ne fait pas la
dame mûre tout un déjeuner durant sans qu'on ait à la fin des fourmis
dans les jambes.

Ce pourquoi, notre dessert avalé, j'estimai charitable,--une politesse
en appelant une autre,--d'offrir à mes amphitrions deux heures de
voiture à l'air libre, hors les murs de la ville ... laquelle offre
fut acceptée d'enthousiasme. Loreley Loredana en faillit esquisser une
cabriole.

--Tout justement, on ne répète pas tantôt, à cause de la
matinée!--s'écria-t-elle;--vous voyez si ça tombe à pic!... Pourvu
que je sois rentrée à six heures, et que j'aie le temps de casser une
moitié de croûte avant la soirée, c'est tout ce qu'il faut!... Donc!...
Où c'est-il qu'on va, dites, monsieur?

Je protestai d'abord contre cette appellation, exagérément
cérémonieuse, et j'informai «mademoiselle Loredana» qu'il était
d'usage, entre gens de mer, de dire «Fargue» tout court, comme on
disait «Malcy», et comme j'avais l'intention de dire désormais
«Laurette»... Puis j'expliquai que la route du Conquet domine
agréablement le goulet de Brest, c'est-à-dire la pleine mer; et
que, par conséquent, nulle promenade ne pouvait être plus agréable
qu'une promenade sur cette route-là. Fort à propos la pluie, par
extraordinaire, et sans doute en l'honneur du nouvel an, faisait trêve.

Un peu plus tard, et trois lieues plus loin, nous descendions de notre
landau devant la petite auberge du Trézir. Et, tandis que les chevaux
soufflaient, nous commencions l'excursion classique à la plage de sable.

Il faisait calme plat. Loreley Loredana, que le bercement de la voiture
avait peu à peu assoupie, trottinait, mal réveillée, et silencieuse,
tout au bord de l'eau, et s'amusait à mouiller le bout de ses bottines
dans l'écume des lames lentes et lisses qu'une lointaine houle poussait
paresseusement jusqu'au rivage.

Devant nous, c'était la pleine mer, seulement bornée, à main gauche,
par les falaises confuses du Toulinguet, et, à main droite, par le
ciel occidental, bas et nuageux. L'océan gris s'étendait largement
entre la terre grise et le firmament gris. Au loin, une brume imprécise
flottait, brouillant l'horizon qu'on ne distinguait pas. Des goélands
et des mouettes volaient très haut, pareils à des accents circonflexes
sens dessus dessous, semés çà et là par le ciel. Et leurs cris aigres
troublaient seuls le silence du soir.

Nous marchions sans parler. Toutefois, au bout d'une centaine de pas,
Loreley Loredana s'arrêta, et, pointant son index mince comme un
cure-dent:

--Là-bas ... qu'est-ce que c'est?--dit-elle.

Nous regardâmes.

«Là-bas...» c'était, sur la droite des dernières pointes de Crozon, une
ligne floue, très étroite, qui s'allongeait vers la pleine mer.

--C'est le Raz,--dit Malcy.

J'expliquai:

--Une autre presqu'île, derrière la presqu'île de Crozon, beaucoup
plus loin. Un très mauvais endroit pour les bateaux. Figurez-vous
qu'autrefois il y avait un proverbe ... un proverbe qui disait: _Nul
jamais n'a passé le Raz sans peur ou malheur._

--Ah?--fit Loreley Loredana:--et ... est-ce que c'est vrai?

--Parbleu!--dit Malcy.

A son tour il tendit la main vers le cap célèbre:

--Petite Laurette, derrière ce Raz que vous voyez, il y a une baie ...
et cette baie s'appelle la baie des Trépassés!...

Les yeux candides s'ouvrirent plus larges; sur le visage poupin, une
curiosité passa, inquiète.

Malcy continuait:

--La baie des Trépassés, oui, ma poupée! Et savez-vous pourquoi ce nom
sinistre? parce que tous les bateaux qui avaient franchi le Raz «avec
malheur», dérivaient, après naufrage, jusqu'à s'échouer dans cette
baie, et déverser sur le sable de la plage mortuaire leurs équipages de
noyés. Voilà!

La petite comprit imparfaitement:

--Alors, tous les navires qui font naufrage, ici ... leurs matelots, on
les retrouve noyés sur le sable, dans cette baie des Trépassés, qui est
là-bas?

Elle allongeait toujours son doigt fin.

--Oui, mon tout petit!--affirma Malcy, imperturbable..

Sur quoi on n'en parla plus.

Mais, à l'instant de remonter en voiture, Loreley Loredana se retourna
vers la pleine mer, et la considéra fort attentivement.

--Eh bien!--fit Malcy.--On s'embarque, petite fille?

Elle mit un pied sur le marchepied. Puis, se retournant encore:

Alors, Malcy, dites? mercredi prochain, c'est par là que votre bateau
s'en ira?

--Par là, oui,--dit il.

Et il désigna l'horizon du sud. Au bout de son geste, le Raz étirait sa
silhouette, brumeuse de plus en plus dans le crépuscule brun.


                                  VI


Six heures sonnaient à l'horloge de la porte Tourville quand notre
landau repassa le pont de Recouvrance. Cinq minutes après, Loreley
Loredana, au seuil de son hôtel, nous donnait ses deux menottes
à baiser, en nous recommandant très fort de ne pas manquer la
représentation du soir:

--Il faudra m'applaudir beaucoup, beaucoup, beaucoup!--nous cria-t-elle
en manière d'adieu.

Seul avec Malcy, je le félicitai de sa conquête. Mais il coupa net ma
première phrase:

--Oh! mon vieux,--déclara-t-il très sérieusement,--il ne s'agit pas de
ce que tu crois, et loin de là! Car ... écoute la chose la plus énorme:
cette gosse est sage des pieds à la tête et du cœur à la cervelle!...
Oui, mon ami: sage! sage comme une image. Oh! tu peux écarquiller les
yeux! Je les ai écarquillés avant toi. Une chanteuse d'opéra-comique,
faisant concurrence à Jeanne d'Arc,--le cas peut évidemment être
considéré comme exceptionnel. Mais, exceptionnel ou non, c'est le cas
de Laurette. Et je trouve qu'il ne manque pas d'intérêt.

Je demeurais bouche bée, quoique moins surpris, au fond, et moins
admiratif que je ne feignais de l'être par civilité honnête et puérile.
Malcy, d'ailleurs, content de mon attitude courtoisement émerveillée,
ajoutait des commentaires:

--Oui, mon vieux! D'autres ne trouveraient peut-être pas très malin
de se faire, à mon âge, le cavalier servant d'une ingénue. Mais je ne
suis pas une brute. Et je t'assure que ça ne me déplaît pas ... au
contraire!... d'employer ainsi mes huit derniers jours de France, et de
dépenser mes avances à traiter cette enfant comme un grand frère traite
sa petite sœur, et à lui donner un peu de bon temps.

J'approuvai, convaincu. Pourtant, à la réflexion, une idée me vint. Et,
j'en fis part à Malcy, moitié pour rire, moitié tout de bon:

--Dis donc, vieux? as-tu pensé à une chose? Cette gosse, comme tu
l'appelles, n'en est pas moins une femme de théâtre, c'est-à-dire une
jeune personne qui, chaque soir, de huit heures à minuit, parle d'amour
à tous les ténors du répertoire. Innocente donc, tant que tu voudras!
mais ignorante, non. En foi de quoi, n'as-tu pas peur qu'à force de
jouer avec elle au petit mari et à la petite femme mademoiselle Loreley
Loredana ne tombe amoureuse de toi?... de toi qui appareilles la
semaine prochaine pour l'autre bout du monde?

Il haussa les épaules, incrédule, quoiqu'imperceptiblement flatté de
l'hypothèse:

--Laisse donc! tu es maboul...

Puis, coupant court:

--D'ailleurs, pour l'instant, la question n'est pas là, mon petit!
C'est un apéritif qu'il nous faut, et vivement, pour qu'on ait le temps
de boulotter à l'aise avant le spectacle. Viens au _Brestois_, je
t'offre le vermouth de la tradition...


                                  VII


Trois jours passèrent, au cours desquels je ne mis pas les pieds à
terre, retenu sur la _Victorieuse_ par je ne sais plus quels exercices
de tir. Enfin, le samedi, 5 janvier, je pus fouler derechef le
pavé de la rue de Siam. D'instinct je retournai au théâtre, moitié
désœuvrement, moitié curiosité. Et je retrouvai, comme juste, mes deux
inséparables, l'un dévotement assis au premier rang de l'orchestre,
l'autre sur la scène, chantant _Mignon_, si j'ai bonne mémoire, et
riant toujours à belles dents chaque fois que le public, décidément
conquis par sa chanteuse-bébé, lui faisait ovation.

A minuit, nous soupâmes tous trois à la Brasserie. Et ce souper ne
différa en rien du déjeuner qui avait précédé notre promenade au
Trézir. La jeune Laurette jouait toujours à la petite femme avec la
même conviction, et Malcy au petit mari avec le même enthousiasme. Par
ailleurs, leur intimité réelle m'apparut peut-être d'une ligne plus
étroite, mais incontestablement fraternelle de plus en plus. Certes,
j'avais été vraiment «maboul», quand l'idée absurde m'avait traversé
qu'une pareille gamine pût jamais se changer en amoureuse. Il n'était
pas plus question de cela que de mariage ou d'enterrement.

Comme nous attaquions les écrevisses,--il s'en pêche d'admirables dans
les petits ruisseaux de la montagne d'Arrée,--je risquai tout de même
une question critérium:

--Malcy, à propos? c'est toujours pour mercredi, votre appareillage?

Il répondit, du ton le plus naturel:

--Oui, mon vieux. Et cette fois, je ne pense pas que même la direction
d'artillerie puisse être à la traîne. Tous nos obus sont le long du
bord, dans quatre bugalets proprement arrimés. Il n'y a plus qu'à
transvaser les susdits obus des susdits bugalets dans l'_Ardèche_. Par
exemple, une fois là...

--Une fois là?

--Une fois là ... dame! je ne sais fichtre pas comment notre cale,
qui est pourrie tel feu Poisson lui-même... Vous avez sûrement connu
ce type-là, petite Laurette? Poisson?... Poisson Pourri?... un grand
diable de ténor qui chantait les basses?... et qui était si tant
tellement «puréiforme» qu'on le ramassait tous les soirs à la petite
cuiller?... ce pourquoi tous ses directeurs passèrent leur vie à
l'engueuler?... Bon! la voilà qui rit encore! Pas sérieuse pour un
quart de sou, cette jeune dame-là!...

--Mais votre cale?... tu disais...

--Ah! oui... Eh bien! elle est pourrie, notre cale ... comme j'avais
l'honneur de te l'exposer quand cette mademoiselle Loredana nous a
coupé la parole ... pourrie, mon vieux, oui! pourrie à tel point que,
les jours de grand roulis, nos obus passeraient à travers vaigrage et
bordé, que je n'en serais pas surpris le moins du monde...

--Dis donc! c'est rassurant jusqu'à un certain point, cette
perspective?...

--Oh! tu sais ... les gens nés pour être noyés ne seront jamais
pendus!... avantage indiscutable... Et puis, tout ça, hypothèse pure
... la certitude, l'unique, c'est que, mercredi prochain, 9 janvier ...
donc, dans quatre jours ... tout juste ... sauf erreur?... comptez voir
un peu sur vos doigts, Laurinette?... l'arithmétique est une science si
compliquée!... dimanche, lundi ... oui, dans quatre jours ... mercredi
prochain, dès la prime aurore ... l'_Ardèche_ dérapera.

Je regardai Laurinette,--comptant encore sur ses doigts, et riant de
plus belle.--Tout à coup, elle leva vers moi son museau rose:

--Oh! Fargue? dites?... est-ce que vous ne pourriez pas être très
gentil, ce mercredi-là?... et venir me prendre à l'hôtel pour m'emmener
en voiture sur la route du Trézir?... Ce serait si amusant de voir
l'_Ardèche_ passer au bas de la falaise, et s'en aller, petite,
petite!...

Décidément, non! ce n'était pas de l'amour!


                                 VIII


Je revis Malcy, pour la dernière fois, le mardi suivant, veille de
l'appareillage. Il me confirma la date du lendemain, et me donna
l'heure approximative, il ne s'agissait plus de prime aurore;
l'_Ardèche_ devait lever l'ancre à midi.

--La gosse a toujours envie de nous voir défiler dans le
goulet,--acheva Malcy.--Veux-tu passer la cueillir à son hôtel, et
l'emmener en sapin jusqu'aux Quatre Pompes? C'est là que vous serez le
mieux: l'_Ardèche_ passera à cent mètres, au plus, du bout de la petite
jetée. Par exemple ... dis-moi? ça ne t'embête pas trop, de demander à
ton pacha la permission de descendre à terre le matin?...

Je haussai les épaules:

--Et quand même ça m'embêterait?... du moment que ça amusera l'enfant...

Nous étions au théâtre, comme inévitable. Au dernier entr'acte, je
serrai la main à Malcy:

--Vieux,--lui dis-je,--il faut que je rentre à bord par le youyou de
minuit, afin de pouvoir demander ma permission demain matin d'assez
bonne heure. Je file donc. Dis bonsoir à Laurette de ma part. Et ...
nous deux, toi z'et moi ... au revoir! Bon voyage, naturellement!...

--Parbleu! ça ne fait pas question!...

Il m'aida à repasser les manches de mon pardessus. Il riait,--pas plus
triste que de raison, sur le point de quitter ainsi son amie d'une
semaine.--Même, comme je descendais le perron, il me cria:

--Surtout, soigne-toi bien! et tiens-toi prêt pour la noce formidable
que nous ferons, le jour du retour de l'_Ardèche_...

Il rentra dans les couloirs. Je poussai la porte de la rue.

Dehors, il faisait assez doux, car le vent soufflait du suroît[1].
Ce n'avait guère été qu'une brise très maniable jusqu'au coucher du
soleil. Mais, dans l'instant que je quittais le théâtre, une rafale
brusque secoua violemment les platanes du Champ de Bataille, qui
gémirent, en faisant pleuvoir alentour leurs petites boules desséchées.


                                  IX


Et, le lendemain, il venta grand frais. Dès l'aube, la rade apparut
blanche d'écume, et il s'en fallut d'assez peu que le service des
embarcations ne dût être suspendu. Je pus néanmoins redescendre à
terre vers neuf heures du matin, par le canot qui allait chercher les
cuisiniers. Et, deux heures plus tard, ayant frété une guimbarde, je
frappai à la porte de Loreley Loredana. Loreley Loredana m'attendait,
gantée, le chapeau sur la tête.

--Il fait bien du vent,--remarqua-t-elle en montant en voiture.

Je jugeai intelligent de laisser tomber la réplique.

Aux Quatre Pompes, nous laissâmes notre voiture sur la route, et nous
entreprîmes d'avancer jusqu'au bout de la petite jetée qui limite la
rade-abri, au N.-O. et qui porte un feu fixe dans une tourelle de
pierre. Ce ne fut pas rien. Les risées nous prenaient de face, et elles
se jetaient sur nous, à la lettre, avec une violence de bêtes sauvages.
Meurtris, suffoqués, cinglés au visage par la pluie qui aveugle
et l'embrun salé qui égratigne, nous luttions corps à corps avec
l'ouragan, sans gagner sur lui d'un pouce. Il n'était naturellement
pas question d'ouvrir un parapluie: le vent l'eût mis en dentelle. Je
pris le seul parti possible: j'empoignai la fillette à pleins bras,
je l'enlevai de terre, et, m'aidant de son poids pour résister aux
rafales, je courus d'un élan jusqu'à la tourelle du feu, derrière
laquelle j'appuyai mon fardeau et m'adossai moi-même. La violence même
du courant d'air créait là une zone de calme, où nous pûmes reprendre
haleine et donner un coup d'œil autour de nous.

Loreley Loredana tamponna d'abord ses yeux pleins d'eau et de sel.
Puis, sa gaieté habituelle reprenant tout de suite le dessus:

--Ah bien!--s'exclama-t-elle,--pour une douche, je crois bien que
jamais au grand jamais...

Mais elle s'interrompit net: une lame énorme accourant du large, venait
d'enjamber irrésistiblement la jetée du sud, avec un fracas pareil aux
plus terribles coups de tonnerre, et achevait de se briser contre notre
jetée à nous, qu'elle couvrit d'un flot écumant.

Ahurie, la pauvre Laurette, d'instinct, s'était accrochée à moi. Et,
dans le même instant, une peur brusque la saisit comme à la gorge. Elle
balbutia, la voix étranglée:

--Fargue?... dites?... Est-ce que ce n'est pas une tempête, ça?... Une
tempête comme celles qui font naufrager les navires?...

Je compris qu'il était urgent de hausser les épaules très haut:

--Une tempête, ma gosse? ah! là là! Dieu Seigneur!... on voit bien
que vous ne vous y connaissez pas!... Une tempête?... ça?... Mais ça
n'y ressemble pas plus que vous à une femme sérieuse!... Soyez bien
tranquille, allez! une tempête, fichtre! c'est autre chose!...

Une deuxième lame un peu plus forte que la première enjamba cette fois
les deux jetées. Nous étions juchés sur le socle de granit qui encercle
la tourelle de pierre. L'eau ruisselante n'atteignit pas nos pieds.
Mais, contre mon dos, je sentis la tourelle entière trembler sous le
choc.

Loreley Loredana avait levé vers moi des yeux angoissés:

--Oh!--fit-elle,--vous faites semblant de rire, parce que j'ai peur...
Mais je vois bien que c'est une tempête... Et ... dites?... ce n'est
pas possible que l'_Ardèche_ parte, puisque c'est une tempête, n'est-ce
pas?... et une tempête comme celle-là...

Je haussai les épaules encore:

--Taisez-vous donc, espèce de petite folle, avec vos tempêtes...
Cette chose-là, c'est un grain... et rien d'autre! Un grain, vous
m'entendez?--Maintenant, quoique ce ne soit qu'un grain ... et, même,
un grain pas bien méchant ... possible à la rigueur qu'on retarde un
peu l'appareillage...

Phrase malencontreuse, que j'aurais bien dû retenir!... Mais c'est
qu'en vérité, dans le temps que je la prononçais, j'aurais bien parié
dix louis contre un qu'en effet l'appareillage allait être retardé...

Il faisait tout de bon un des plus sales temps que je me souvenais
d'avoir jamais vu sur rade. Et, que diable! on n'en était pas à un jour
près, pour ravitailler en munitions d'exercice la division navale de
l'Atlantique...

Or, comme je formulais en moi-même cet axiome, j'eus une surprise: au
milieu de la rade-abri, divers bâtiments étaient mouillés, et, parmi
eux, ma _Victorieuse_ ... je les avais regardés tout à l'heure, pour
juger de leur tenue contre l'ouragan ... et maintenant, les regardant
derechef, j'en vis un de plus ... qui n'était pas mouillé, lui ... mais
qui, au contraire, faisait route, et venait droit vers le goulet, vers
nous: l'_Ardèche_.

Je ne pus pas m'empêcher de la saluer d'un juron intempestif:

--Sacrr!... Parlez du loup...

Soudain pâlie, la gosse m'agrippa par la main:

--Fargue?... C'est l'_Ardèche_?... Elle part?... Et elle va faire
naufrage?...

Cette fois, je n'eus aucune peine à éclater de rire:

--Parfaitement!--affirmai-je.--Et tout de suite, naufrage! Ici même,
contre le phare! Sûr et certain! Vous allez voir ça!...

Ma gaieté scandalisa la pauvrette, mais la calma cependant.
L'_Ardèche_, d'ailleurs, approchait. Et je venais d'apercevoir, sur
sa passerelle, une silhouette connue, que je m'empressai de montrer à
Loreley Loredana:

--En attendant, voici Malcy qui vous agite son mouchoir... Allons!
dépêchez-vous de lui répondre comme il faut, vous, la naufrageuse!

L'_Ardèche_ passa, prompte comme une mouette. Je vis qu'elle obliquait
au large, pour résister aux lames qui la drossaient contre la jetée.
Dans une accalmie de trois secondes, la voix de Malcy parvint jusqu'à
nous:

--Voulez-vous bien rentrer en ville, nom d'un ténor! vous allez piger
tous les deux un mauvais rhume!...

D'office, je rempoignai l'enfant à bras-le-corps, et je courus à toutes
jambes vers la voiture, qui partit, grand trot.

Comme nous repassions le pont de Recouvrance, je voulus faire rire ma
protégée:

--Eh bien! Laurinette? il avait tout de même l'air assez gai, Malcy,
pour un monsieur qui va boire à la grande tasse?

Elle hocha la tête et ne rit pas:

--Oui... Mais, tout de même, Fargue ... vous avez beau dire ... c'est
bien une tempête qu'il fait...


                                   X


Par le fait, ça y ressembla bientôt assez...

Dès quatre heures, la rade fut consignée aux embarcations. Il me
devenait du coup impossible de regagner mon bord. Je m'en fus aux
nouvelles à la Direction du Port. Les sémaphores signalaient mer très
grosse sur la Manche comme sur l'Atlantique. Force barques de pêche
faisaient déjà côte un peu partout, et les bateaux de sauvetage avaient
du pain sur la planche.

De l'_Ardèche_, personne, bien entendu, ne s'inquiétait. Le mauvais
temps, sur mer, cyclones y compris, n'est jamais redoutable qu'aux
bâtiments à voiles; et encore! le très mauvais, très près d'une côte
... quant aux vapeurs, la brume, seule, est à même de les embêter
sérieusement.

J'interrogeai pourtant un camarade du central téléphonique:

--Le sémaphore de la pointe du Raz n'a pas signalé le passage du rafiot
à Malcy?

On me répondit que non, et qu'au surplus l'_Ardèche_, vu la brise de
sud-ouest, avait vraisemblablement piqué d'abord au large, et franchi
l'Iroise.

(Il existe en effet trois routes navigables pour sortir de Brest, trois
routes d'eau profonde traversant la formidable ceinture d'écueils qui
entoure le Finistère: le chenal du Four au nord, l'Iroise à l'ouest,
et le Raz de Sein au sud. De ces trois routes-là, l'Iroise est
incontestablement la plus large.)

Renseigné de la sorte,--assez vaguement,--j'errai au hasard par la
ville. La pluie tombait toujours; mais ce n'était guère qu'un crachin
pulvérisé par le vent. Je gagnai le cours d'Ajot, d'où l'on domine
toute la rade, du Portzic à la rivière de Landerneau. Le ciel opaque
n'offrait pas une éclaircie, et des lames énormes déferlaient à perte
de vue, sans trêve. L'escadre, empanachée de fumée, s'affairait à
doubler ses chaînes, et chauffait, prête à passer la nuit sous les
feux. Je vis que ma _Victorieuse_ avait même calé ses mâts d'hune[2],
comme on ne fait guère qu'en cas d'ouragan ou de typhon.

Vers six heures, je revins à l'hôtel de Loreley Loredana, histoire
d'inviter la gosse à dîner, pour la secouer un peu de ses idées noires.

--Madame Loredana? elle «a sorti», monsieur.

--Comment, sortie? par ce temps-là?

--Oui donc, monsieur! et depuis un moment, déjà...

--Mais ... elle est sortie ... toute seule?

--Pour sûr, monsieur! toute seule et à pied. Mêmement qu'elle n'a pas
pris de parapluie, aussi donc!...

--Ah bah!... Mais c'est mercredi, aujourd'hui... Elle doit chanter ce
soir, il me semble?

--Oui donc, monsieur. _Mireille_, qu'elle chantera. A preuve que le
garçon du théâtre «a venu» déjà, quérir le panier à costumes...


                                  XI


Je dînai seul à la Brasserie, point gai. Mes compagnons des soirs
précédents me manquaient déjà, et presque douloureusement ... le grand
garçon, toujours boute-en-train ... la petite fille, si prompte à
oublier ses rôles de dame grave... Où étaient-ils au juste, et que
faisaient-ils, l'un et l'autre, en cet instant même?

Huit heures sonnèrent. A «l'estime», comme disent les timoniers,
j'aurais cru qu'il en était au moins dix. J'entrai au théâtre. Tout
de suite je vis Loreley Loredana,--en scène comme j'arrivais, et qui
chantait,--fort paisiblement, me sembla-t-il. Mais il me semblait
mal: j'avais compté sans l'habitude des planches, vite devenue, pour
toute actrice, une seconde nature, tout à fait capable d'étouffer la
première, au moins cinq actes durant. En fait, le rideau n'avait pas
fini de tomber sur le premier tableau qu'une ouvreuse m'apportait en
grande hâte un chiffon de papier griffonné d'un crayon fébrile: Loreley
Loredana me suppliait d'accourir dans sa loge, tout de suite, tout de
suite, tout de suite!...

Tout de suite j'accourus.

C'était la première fois que j'entrais dans la loge de Loreley
Loredana. J'eus d'ailleurs à peine le temps d'entrevoir quatre murs
tendus d'une toile de Jouy fanfreluchée, et trois douzaines d'éventails
épinglés à ces quatre murs en manière d'ornements et d'objets d'art.
Déjà la maîtresse de céans s'élançait à ma rencontre:

--Fargue!... vous savez?... c'est vrai!... il a fait naufrage!...

Et elle fondit en sanglots.

Bouche bée, je la regardai.

Elle était bien la plus extraordinaire de toutes les femmes désespérées
que j'eusse jamais vues. Malgré ses larmes ruisselantes, malgré le
profond hoquet qui la secouait des pieds à la télé, comme l'orage un
arbrisseau, j'aurais défié n'importe qui de prendre au tragique la
désolation de ce bébé aux joues en pommes d'api. Pour comble, elle
était accoutrée à l'inverse de toutes les modes funéraires: elle
venait d'échapper aux mains de l'habilleuse, et son costume comprenait
seulement des bas, un pantalon à rubans roses, et une sorte de
cache-corset qui découvrait deux épaules grosses ensemble comme trois
liards de beurre. Ajoutez un maquillage effarant: du blanc gras, du
rouge et du noir plaqués au petit bonheur sur le visage pas encore
«fait», et les larmes zébrant le tout. En n'importe quelle autre
occurrence, j'aurais ri six heures de suite. En cette occurrence-là, il
me fut impossible de pleurer.

Je répétai seulement, beaucoup moins inquiet qu'ahuri:

--Il a fait naufrage?

Et, d'un coup d'œil circulaire, je cherchai dans la loge un indice, une
épave.

Je ne vis rien, sauf, assis dans un coin, sage et penaud, un petit
imbécile que je connaissais pour l'avoir rencontré cinq ou six fois
dans tous les endroits où l'on fait la fête et à qui la fréquentation
assidue des endroits susdits tenait lieu de métier.

Sous mon regard il se leva, déférent:

--Vous n'avez pas encore appris la sinistre nouvelle, capitaine? On
ne fait qu'en parler dans toute la ville... L'_Ardèche_ s'est perdue
corps et biens sur les Pierres Vertes ... ou sur les Pierres Noires ...
enfin, quelque part de ce côté-là ... on ne sait pas exactement...

Les Pierres Noires et les Pierres Vertes, ce n'est pas du tout la même
chose. Il s'en faut de pas mal de milles. Je respirai un bon coup
d'air. Quand un navire se met au sec sur l'un quelconque des cailloux
qui hérissent les atterrages de Brest, les sémaphores indiquent
toujours avec précision le caillou dont il s'agit. En foi de quoi
l'_Ardèche_ ne pouvait s'être mise au sec ni sur les Pierres Vertes, ni
sur les Pierres Noires. Ce qu'il fallait démontrer.

Je le dis à Loreley Loredana. Mais Loreley Loredana se garda d'en rien
croire. Elle avait repris son antienne du matin:

--Vous dites ça pour m'empêcher d'avoir peur. Mais ce n'est pas la
peine, allez! Fargue! je le sais bien, allez! qu'il a fait naufrage!
Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!...

Et elle sanglotait de plus belle. L'habilleuse, ce nonobstant, avait
entrepris de continuer son office, et s'efforçait de passer une robe
sur le malheureux petit corps convulsé. C'était tout ensemble navrant
et grotesque.

Je me retournai vers le jeune imbécile, toujours assis dans son coin:

--Monsieur,--lui dis-je, assez rudement,--votre canard n'a ni queue ni
tête. D'où sort-il? qui l'a lancé?

Mais le jeune imbécile l'ignorait. Il répéta, très affirmatif:

--On ne fait que parler de cela, dans toute la ville. Et il se pourrait
malheureusement bien, capitaine...

Je l'aurais volontiers giflé. Mais le plus pressé était d'en
débarrasser la loge:

--Monsieur, s'il en est ainsi, vous n'aurez pas de peine à nous
rapporter des nouvelles précises. Courez en chercher, et revenez, soit
ici, soit, après le spectacle, à la Brasserie, où nous souperons,
mademoiselle Loredana et moi. Courez, monsieur!

Et je le poussai dehors.

Dans le même temps, l'avertisseur cognait à toutes les portes:

--En scène pour le deux! en scène!...

L'actrice reprit le dessus sur la femme. Galvanisée, Loreley Loredana
se redressa et fit face à son miroir, patte de lièvre au poing.

J'en profitai pour affirmer, solennel:

--Laurette! je ne vous ai jamais menti, hein? Eh bien! parole
d'honneur! si l'_Ardèche_ avait vraiment fait naufrage, personne ne
pourrait rien en savoir à l'heure qu'il est. Donc, vous voyez!...

Elle ne répliqua pas. Elle ne pleurait plus. Elle me regarda au fond
des yeux, pensive et sombre. Puis, comme l'avertisseur braillait
derechef dans le corridor, elle s'en fut où on l'appelait.


                                  XII


A la Brasserie, j'avais commandé des écrevisses et le saumur très sucré
dont Loreley Loredana raffolait à l'ordinaire. Mais, cette fois, les
écrevisses eurent tort, et le saumur lui-même fut avalé sans conviction.

Le petit imbécile de tantôt n'avait pas encore reparu, et je commençais
à croire qu'il ne reparaîtrait pas. Sans doute, et quoique «toute la
ville ne parlât pas d'autre chose,» les renseignements sur le naufrage
prétendu n'avaient-ils pas été faciles à rassembler. Je fis là-dessus
diverses plaisanteries d'excellent goût, qui ne furent pas sensiblement
mieux appréciées que le saumur et les écrevisses.

Loreley Loredana, pourtant, semblait redevenue calme. Et, n'eût été
que ce calme-là ne ressemblait de près ni de loin à la gaieté de
naguère, dont il ne restait plus vestige, j'aurais jugé la situation
satisfaisante. En tout cas, j'étais à cent lieues de prévoir le coup de
théâtre qui se préparait.

Ce fut à minuit trois quarts très juste qu'il éclata.

Je venais de lever les yeux vers l'horloge, et je m'apprêtais à donner
le signal de la retraite, «puisque l'_Ardèche_ ne voulait décidément
pas faire naufrage avant le lendemain...»

A ce moment, l'imbécile, déjà plusieurs fois nommé, entra. Et, dans la
bouffée d'air froid qui passait la porte avec lui, je sentis venir une
catastrophe.

Loreley Loredana, d'un sursaut, s'était dressée. Elle regardait
droit devant elle, avec des yeux très fixes. Elle battit deux fois
des lèvres, pour balbutier un seul mot, qui, dans ses trois lettres,
enfermait déjà tous les désastres:

--Oui?

Et la réponse vint, aussi stupidement épouvantable que si «toute la
ville» eût collaboré pour la combiner telle, exprès:

--Eh bien! oui. Il ne peut pas y avoir d'erreur. C'est un vapeur
norvégien qui a apporté la nouvelle. L'_Ardèche_ a coulé bas près de la
chaussée de Sein, au coucher du soleil. Le norvégien a très bien vu...

D'instinct, je m'étais levé, et j'avançais les bras, à tout hasard. Ce
fut à peine assez tôt pour recevoir Loreley Loredana, qui tournoya,
puis s'abattit, comme frappée d'une balle.

Elle n'avait même pas entendu la dernière phrase du jeune idiot:

--Le norvégien a très bien vu, et, si ce n'est pas l'_Ardèche_ qui a
péri, c'est un autre navire à peu près pareil, à vapeur ou à voiles...
On ne sait pas au juste, mais on est sûr...


                                 XIII


Il fallut dix bonnes minutes, beaucoup de vinaigre et pas mal de
serviettes mouillées pour ranimer Loreley Loredana.

A la fin, elle reprit connaissance. Mais je n'y gagnai pas grand'chose:
en un clin d'œil l'évanouissement fit place à la plus violente crise
de nerfs. Les serviettes mouillées et le vinaigre durent incontinent
revenir à la charge.

J'avais jeté la pauvrette en travers d'une des tables de marbre, et
je l'y maintenais à deux mains, aidé par tous les consommateurs de
bonne volonté, qui tous me prodiguaient des conseils innombrables.
Je n'écoutais d'ailleurs pas, trop occupé de ma besogne, laquelle
n'était point facile: ce corps de poupée se démenait avec une étonnante
vigueur. De la bouche tordue, des cris s'échappaient, inarticulés
d'abord. Mais bientôt, parmi ces cris, des syllabes distinctes se
firent jour. J'entendis le nom de Malcy, plusieurs fois répété. En même
temps, les convulsions s'apaisaient. La crise s'éteignit en quelque
sorte d'elle-même, et je n'eus plus entre mes mains qu'une toute petite
fille très malheureuse, et si faible qu'elle pouvait à peine pleurer.

Elle était trop épuisée pour marcher. Il fallut rester là, dans ce
café, sous trop de regards curieux. Mais ça lui était maintenant bien
égal, qu'on la regardât, elle, Loreley Loredana, dont l'ami était mort.
Car il était mort, c'était sûr ... sûr ... effroyablement sûr... Il
était mort. Et elle l'avait tant aimé, tant aimé, tant aimé...

Vainement j'essayai d'interrompre la pauvre litanie navrante. Vainement
j'essayai de parler raison, de protester, de dire qu'on ne savait pas,
qu'on ne pouvait pas savoir, que personne ne pouvait savoir. Vainement
j'affirmai, moi, qu'il n'était pas mort. On ne m'écoutait pas. On ne
m'entendait pas. La voix dolente continuait sa plainte.--Il était mort.
Mort sans avoir revu celle qui l'aimait. Mort sans avoir su comment
elle l'aimait, et combien. Elle ne lui avait jamais rien avoué. Elle
avait toujours eu peur et honte. Parce qu'elle aimait. Parce qu'elle
aimait d'amour. Ardemment, follement, désespérément. Elle aimait, et
elle était aimée. Car elle le savait aussi, qu'elle était ... hélas!...
qu'elle avait été aimée. Elle le savait, qu'il serait bientôt revenu,
revenu amoureux, avec tous les baisers dans sa bouche. Elle le savait,
qu'ils se seraient alors unis, liés, liés pour toute la vie ... comme
les amants des légendes ... et des opéras... Maintenant, plus rien.
C'était fini.--Fini.--De tout ce bonheur, plus rien ne subsisterait,
qu'une tombe où s'agenouiller pour pleurer le cher, cher mort...

Une tombe?... Ah! Dieu! Dieu!... quelle tombe?... puisque c'était
l'impitoyable mer qui avait commis le crime?... Non!... il n'y aurait
pas même de tombe. Le cadavre errant n'obtiendrait ni repos, ni
sépulture, sauf peut-être sur la plage où les vagues, à la fin, le
pousseraient, le rouleraient...

Sur la plage ... où les vagues...

La voix s'étrangla net, avec une sorte de hoquet. Le corps menu,
effondré sur la banquette de velours, où mes deux mains le soutenaient
pour l'empêcher de glisser jusqu'à terre, se releva d'une secousse.
Loreley Loredana fut debout, frémissante, ses yeux agrandis fixés sur
mes veux:

--Fargue!... Puisqu'il a fait naufrage?... c'est, dans la baie des
Trépassés que les vagues le pousseront, n'est-ce pas?... Oh! je me
souviens! il me l'avait dit, lui-même!

Fiévreuse, galvanisée, elle agrippait déjà son chapeau demeuré sur la
table de marbre, s'en coiffait, enfonçait les épingles...

--Fargue!... Vite, vite!... partons! Vous me conduirez, dites?... Oh!
oui! vous me conduirez là-bas! vous ne m'abandonnerez pas!...

Effaré, ne comprenant pas encore, je m'étais levé aussi, j'allongeais
une main vers mon pardessus:

--Je vous conduirai? mais où?... où est-ce que je vous conduirai ma
gosse?...

Elle m'avait pris la main, elle m'entraînait vers la porte:

--Mais là-bas, bien sûr! à la baie des Trépassés!... Allons, partons!
vite, Fargue, vite!...

Nous étions déjà dans la rue.

Mais là, sous l'aigre bruine que le vent furieux nous jetait au visage,
je m'arrêtai net, et je protestai:

--Mon petit! vous êtes tout à fait folle, ce coup-ci?... Voyons! vous
voulez aller au Raz, pour chercher le cadavre de Malcy? de Malcy qui
n'est pas plus mort que vous et moi?

Elle haussa ses épaules de fillette, désespérément:

--Oh! Fargue!... mon ami!... A quoi bon? maintenant?... puisque je sais
qu'il est mort! Ne mentez plus, Fargue. Venez plutôt, venez tout de
suite.

Mais, à la fin, ça devenait trop saugrenu, et j'avais perdu patience:

--Ah! non! par exemple!... je ne suis pas fou, moi, si vous êtes
folle!... Non, non, non, et non! jamais de la vie!...

Elle ne se fâcha pas. Elle eut seulement un très large geste, résigné
et résolu:

--C'est bien. Tant pis. Comme vous voudrez, Fargue. Ne venez pas.
J'irai toute seule. Adieu, Fargue.

Elle me quitta, sans hésiter. Elle s'éloigna, rapide, coupant
en diagonale l'immense rectangle du Champ de Bataille noyé de
pluie.--Petite ombre pataugeant dans les flaques où dansait le reflet
des réverbères, parmi la plainte des arbres et le hurlement des rafales.

Moi, je restai dix secondes, planté comme un terme sur le bord du
trottoir, à la regarder s'en aller. Puis je courus après elle:

--Laurette, Laurette!... mon chéri!....

--Ah!--fit-elle, de sa mince voix douce.--Je savais bien que vous
viendriez avec moi...

--Mais non! Laurette!...

--Mais si. Je savais bien. Dépêchons-nous. Nous serons à la gare dans
cinq minutes. Savez-vous s'il y a un train bientôt?

Je ne luttais plus. Trop évidemment, sa décision était prise. Je ne
songeais plus qu'à faire en quelque sorte la part du feu. S'il fallait
absolument aller au Raz, eh bien! on irait. Mais pas tout de suite! pas
ainsi! Il serait temps demain, quand on aurait dormi, quand on serait
moins las, quand on aurait fait les préparatifs indispensables...

Et d'abord il me fallait encore une permission, à moi, une permission
de plusieurs jours. Et elle, Loreley Loredana, avait le théâtre à
prévenir...

Non sans peine, j'eus gain de cause, après une discussion serrée.
Loreley Loredana consentit à rentrer à l'hôtel pour y attendre le jour.
Je crois bien d'ailleurs qu'elle s'y décida surtout après avoir dûment
constaté, horaire en main, qu'il n'existait aucun train de nuit...


                                  XIV


Je me souviens d'avoir dormi cette fin de nuit-là,--nuit du mercredi
9 au jeudi 10 janvier 1895, comme un somnambule hydrophobe: moitié
délire, moitié cauchemar ... et de m'être réveillé, au petit matin,
courbaturé, rompu, moulu, des cheveux aux orteils.

Oui. Et pourtant, cette nuit du 9 au 10 janvier fut encore une nuit
délectable, en comparaison des cinq nuits suivantes,--en comparaison de
la nuit du 10 au 11 pour commencer!

Il y eut la journée, d'abord.--Dès patron minet, il me fallut galoper
d'un bout à l'autre de la ville, et de la rade, pour préparer
l'absurde voyage. Quatre bonnes heures durant, je ricochai de la
Préfecture Maritime au théâtre, du théâtre à la _Victorieuse_, et de
la _Victorieuse_ à l'hôtel, où Loreley Loredana, prête avant l'aube,
piétinait en m'attendant.

A deux heures cinq, enfin, nous prenions ensemble le train pour
Quimper, où nous arrivions à quatre heures quarante-sept.--Oh! je me
rappelle tous les détails!--Là, il fallut attendre interminablement
la correspondance de Douarnenez. Il faisait déjà nuit noire. Loreley
Loredana refusa d'ailleurs de quitter la petite gare, et, muette, le
front bas, les yeux fixes, contempla soixante-treize minutes durant les
rails luisants de pluie et le ballast noir de suie.

A six heures, un train bas-breton, poussif et visqueux, nous
emporta enfin. Mais ce n'était pas la dernière étape. A Douarnenez,
tout recommença: l'attente interminable, le quai désert, puis le
rembarquement dans un nouveau train, plus ignoble encore que le
précédent. Et, derechef, nous repartîmes à travers la lande nocturne,
sinistre sous son manteau de brume et de bruine éternelles. A mesure
qu'on approchait du but, il pleuvait plus fort et il ventait plus
aigre. Vers huit heures, ce fut le bout des rails, à Audierne. Et nous
n'étions pas encore arrivés. Il s'en fallait bien d'une quinzaine de
kilomètres. A grand'peine je dénichai l'unique voiture disponible, et
ce furent alors des pourparlers exaspérants pour obtenir que cette
voiture nous menât sur-le-champ jusqu'au Raz. La nuit s'avançait
cependant, plus sombre et plus sinistre de minute en minute. Sur la
route, où maintenant nous roulions à grands cahots, des nuages d'embrun
se mêlaient par intervalles à l'eau du ciel. Les lanternes luttaient
mal contre l'obscurité opaque; et c'était seulement à ses grondements,
plus formidables que tous ceux de la foudre, que je devinais l'océan
proche. Je l'entendais battre sans trêve le pied de la falaise, à cent
pas du chemin, plus près parfois. Et les chevaux trottaient toujours,
interminablement. Par les portières très mal closes, toute l'humidité
glaciale de la lande entrait et perçait nos manteaux, nos vêtements,
notre linge. A côté de moi je sentais le pauvre petit corps de la
voyageuse, raidi de fatigue et de froid...

Enfin, l'auberge du Raz se profile dans l'ombre. Il était minuit, ou
presque. Une servante effarée nous ouvrit. Et je me crus au bout de mes
peines. Déjà je découvrais, au fond d'un couloir crépi, une chambre
blanche, du feu, un lit...

Mais alors Loreley Loredana, silencieuse depuis le départ, parla:

--Où est-ce?... la baie des...

Elle n'osait plus articuler les trois syllabes terribles.

J'étendis un bras vers l'ombre, du côté du nord:

--Par là, Laurette. Nous irons demain, dès qu'il fera jour.

Elle secoua la tête:

--Non. Pas dès qu'il fera jour. Tout de suite.

Cette fois, je la crus, à la lettre,--médicalement,--démente...

Nous étions sur le seuil de l'auberge, laquelle est bâtie au plus
haut de la falaise, et domine la mer de quatre-vingts mètres à peu
près. Et néanmoins le fracas des lames déferlant sur les deux faces du
promontoire était si violent que nous étions forcés d'élever la voix
pour nous entendre...

Il ne s'agissait évidemment plus de raisonner. Très doucement, je pris
dans mes deux mains la menotte glacée:

--Mon cher petit, il fait noir, noir... Regardez plutôt!... Ce n'est
pas la peine, à présent, de commencer les recherches... Nous n'y
verrions pas clair ... pas clair du tout...

Mais elle secoua encore la tête:

--Si. Demandez une lanterne. Tout de suite.

Et, comme je me taisais, démonté, elle reprit, de cette même voix très
douce dont elle soulignait ses entêtements les plus inflexibles:

--Demandez la lanterne, Fargue, s'il vous plaît ... et puis allez vous
reposer, Fargue ... mon cher Fargue... Vous êtes trop fatigué, vous, je
comprends bien... Mais ça ne fait rien, je peux chercher toute seule,
je vous assure. Bonsoir, Fargue. Demandez seulement la lanterne. Tout
de suite.

Que faire? sinon céder, céder encore, obéir?...

Et je vivrais des siècles,--sans oublier cette heure nocturne
... extravagante, oui ... et macabre ... mais par dessus tout si
douloureuse qu'elle cessait absolument d'être grotesque, malgré
l'absurdité sans nom de toute l'aventure...

... Des siècles, en vérité!--sans oublier ce chaos prodigieux de la
mer, du ciel, de la terre, confondus, enchevêtrés, roches à lames,
lames à rafales, pêle-mêle, tels, dans leurs plus sanglantes étreintes,
deux ennemis ou deux amants acharnés... Des siècles,--sans oublier
cette écume blême des flots phosphorescents, seule, lueur qui, par
intervalles, perçait la surnaturelle obscurité.

Et, surtout, des siècles, et des siècles de siècles!--sans oublier le
petit fantôme pâle, épuisé, à bout, qui vacillait devant moi, dans le
halo trouble de ma lanterne, et dont les pauvres yeux, brûlés de larmes
plus amères que l'océan même, s'usaient désespérément à fouiller et à
sonder, pierre par pierre, vague par vague, l'impénétrable nuit...


                                  XV


Enfin, quand reparut l'aube grise et froide, Loreley Loredana, tout
d'un coup, trébucha, écrasée de fatigue, et tomba.

Je dus la rapporter, inerte, dans mes bras, jusqu'à l'auberge du Raz.

Comme une toute petite fille ensommeillée, je la déshabillai, je la
couchai. Mais elle avait outre-passé sa faible vigueur. Et, au lieu
du repos, ce fut la fièvre qui vint; une fièvre très légère, sans
gravité aucune, qui retardait seulement le repos. Je n'osai cependant
pas quitter le chevet de la malade, à cause du grand vent terrible qui
secouait toute l'auberge, sans trêve, et secouait davantage encore le
pauvre cœur de la pauvre Loreley Loredana.

Elle m'avait demandé, tandis que je la bordais dans son lit:

--Fargue, par cette tempête-là, est-ce que les vagues mettent longtemps
à pousser les ... les trépassés ... jusque dans la baie?...

Et je ne voulus pas que la fièvre tournât en délire. J'entonnai donc
une fois de plus le refrain:

--Il n'est pas mort, Laurette! Je vous affirme qu'il n'est pas mort. Je
vous jure qu'il n'est pas mort. Je vous donne ma parole d'honneur qu'il
n'est pas mort...

Et une idée me vint, qui me parut très propre à ramener un peu de calme
dans la petite tête trop chaude:

--Tenez, Laurette! puisqu'il n'est pas mort ... écrivez-lui!
Écrivez-lui une belle longue lettre, où vous lui raconterez tout...
Vous verrez: ça le fera joliment rire, quand il la recevra!... Et,
quand il reviendra, vous rirez ensemble, tous deux!... Ecrivez-lui,
Laurette!... écrivez à Lisbonne: vous savez que c'est là sa première
escale...

J'avoue que je ne comptais qu'à moitié sur le succès de ma proposition.
A ma grande surprise, Loreley Loredana lui fit un accueil immédiat.
Et il fallut sur-le-champ appeler la servante, réclamer papier,
crayon, buvard, et tasser les oreillers du lit, pour faire pupître et
fauteuil...

Et incontinent Loreley Loredana commença la belle longue lettre. Je lus
les quatre premiers mois, au haut de la première feuille:.


 _Mon chéri, mon amour..._


Et je songeai que Malcy, s'il lisait jamais ces quatre mots-là, s'en
étonnerait sans doute un peu...

Interrompue par des pauses de sommeil, la belle longue lettre, très
belle et encore plus longue, fut achevée seulement au soir. Et, tout de
suite, tout de suite, le garçon d'auberge l'emporta, pour la mettre à
la poste.

Alors, moi, mal inspiré, je dis:

--Laurette, à présent, vous allez pouvoir dormir tranquille...

Mais, soudain redressée, et rejetant les couvertures, Loreley Loredana
se releva d'un bond:

--Oh! Fargue! à quoi pensez-vous!... Vite, vite ... pendant qu'il fait
encore jour.--je suis guérie, vous savez!--retournons à la baie!...
S'il y était, songez!

Il fallut retourner.


                                  XVI


Or, cinq jours passèrent ainsi.--Cinq jours, durant lesquels Loreley
Loredana, obstinée, chaque soir et chaque matin chercha, d'un cap à
l'autre, sur tout le rivage de la baie des Trépassés, le cadavre de
l'homme qu'elle aimait;--et, ce néanmoins, têtue, chaque après-midi
écrivit à ce même homme une longue lettre d'amour...


                                 XVII


Car la fin n'arriva que le sixième jour.

Ce jour-là, fort avant le lever du soleil, nous sortions de l'auberge,
Loreley Loredana et moi, pour descendre à la baie, selon l'immuable
protocole, quand, au tournant de la route d'Audierne, le facteur
parut...

Loreley Loredana, qui écrivait des lettres, mais n'en attendait point,
allait passer outre. Un pressentiment m'arrêta, et je retins ma petite
compagne.

Le facteur arrivait. Il mit une main au-dessus de ses yeux, en
abat-jour; puis, ayant bien considéré Loreley Loredana:

--C'est vous,--dit-il, en tendant une enveloppe bleue,--c'est vous que
vous vous appelez comme c'est qu'il y a écrit là?

Je fis un pas pour voir. L'enveloppe était un télégramme clos.

Le facteur expliquait:

--Cette dépêche ici, que je dis ... elle est venue de Brest, aussi
donc. Et à Brest, alors ... d'où que vous aviez parti ... on a fait
suivre pour Audierne, par la voie postale...

Loreley Loredana avait pris le télégramme, et l'ouvrait d'un doigt
prompt.

Je la regardai. Elle lut ... lit: «Ah...» et chancela...

Je la soutins. Je commençais d'être accoutumé à la soutenir. Elle
n'était pas tout à fait évanouie. Elle put me tendre le papier bleu. Je
lus à mon tour:


   _Madame Loredana._

   _Théâtre Brest._

   _Pas mort du tout, sain et sauf à Lisbonne. J'embrasse tendrement et
   follement ma chère petite amoureuse aimée._

   _Malcy_


Et, comme elle avait fait: «Ah...» je fis, moi: «Ouf!»

Parce que,--n'est-ce pas?

Certes, jamais je n'y avais cru, moi, au naufrage; mais, tout de même,
à la longue, le contact de ce désespoir et de ce deuil, perpétuellement
accrochés, en quelque sorte, à moi, comme un crêpe à la manche d'un
vêtement pas encore noir ... pas encore ... mais...

Oui, décidément: «Ouf!»

Sur quoi je regardai Loreley Loredana.

Loreley Loredana, ayant dit: «Ah...» s'était tue. Et elle continuait de
se taire.

Très pâle d'abord, elle reprenait maintenant couleurs vivantes, le sang
remontait à ses joues. Bientôt il y afflua. Et Loreley Loredana fut
rouge. Rouge...

Elle lâcha mon bras, où elle s'appuyait. Elle fit trois pas, distraite,
hésitante ... puis, soudain, rentra dans l'auberge, sans m'avoir rien
dit encore.

Une heure après,--j'avais cru bon de la laisser, si j'ose dire, cuver
sa joie ... évidemment immense ... totale ... absolue!--une heure
après, donc, je frappai à sa porte.

Elle cria: «Entrez!» d'une voix qui me sembla fort calme ... froide,
peut-être...

Je la vis à quatre pattes devant son petit sac à main,--ce petit sac à
main, que j'avais eu beaucoup de mal à la persuader d'emporter, sept
jours plus tôt, au départ de Brest.--Elle y empilait, hâtive, toutes
ses affaires, éparses sur le plancher autour d'elle. Sans lever le nez,
elle m'interrogea:

--Fargue?... à quelle heure le train pour Brest, à la gare d'Audierne?

Un peu déconcerté, je répondis:

--Je ne sais pas, Laurette...

Elle répliqua:

--Demandez vite! Il ne s'agit pas de le manquer!

Décidément, la voix, n'était point chaude, chaude. Par intervalles,
elle crépitait même, blanche, sèche et cassante, comme givre...

Je m'en fus demander tout ce qu'il fallait.


                                 XVIII


Dans le train du retour, elle ne parla pas plus qu'elle n'avait parlé,
sept jours auparavant, dans le train de l'aller. Mais ce n'était pas le
même silence.

Moi, je me taisais comme elle.

A Brest seulement, sur le quai de la gare, je risquai l'indispensable
question:

--Votre sac, Laurette?... Où voulez-vous que...

Elle coupa la phrase:

--A l'hôtel, s'il vous plaît, Fargue... Et allez-y tout seul: il faut
que je passe d'abord au théâtre...

Je la vis disparaître, affairée, au premier coin de rue...


                                  XIX


Après...

Après ... deux mois et demi après, par un joli soir d'avril,
l'_Ardèche_, retour d'Atlantique, reprit son ancrage dans l'avant-port;
et le youyou de Malcy rencontra mon canot-major à l'accostage du pont
Gueydon,--comme naguère il avait fait...

Nous criâmes ensemble, Malcy et moi:

--Bonjour!

Et, bras dessus, bras dessous, nous remontâmes, une fois de plus,
l'interminable escalier qui joint le port militaire à la ville.

A mi-hauteur, je ne me retins pas d'être indiscret:

--Vieux? eh bien?... Loreley Loredana?...

Malcy s'arrêta court, comme s'il eût buté contre un obstacle.

--Oui?... Loreley? eh bien?--fit-il.

Il questionnait lui-même au lieu de répondre. Etonné, je le regardai:

--Eh bien? quoi?--répéta-t-il.--Loreley Loredana?... qu'est-elle
devenue?...

Je haussai les sourcils:

--Comment? tu ne sais même pas?...

Il s'impatienta:

--Mais non, parbleu! je ne sais même pas!... je ne sais même rien!...
Allons, dis vite!... Que diable?... quoi?... Morte, hein?

Je sursautai:

--Jamais de la vie, mon vieux! morte? tu en as de bonnes!... Pourquoi,
morte? Elle était encore ici, il y a quinze jours, bigrement vivante,
je t'assure!... et même fraîche comme un camélia... Elle est partie
avec la troupe, le 15 ... quand la saison théâtrale eut pris fin...

--Ah!--fit Malcy.

Il demeura silencieux une longue demi-minute.

Puis, tout à coup:

--Alors?--reprit-il, impatient soudain;--alors? Fargue, explique!...

--Expliquer?... quoi?

--Eh! parbleu!... le mystère par lequel Loreley Loredana, après m'avoir
écrit les six lettres que je reçus à Lisbonne, du temps qu'elle me
croyait à cinq cents mètres au fond de la mer ... et quelles six
lettres?... cessa net de m'écrire, et ne répondit même plus à mes
lettres ... plus jamais, jamais plus!... du jour qu'elle me sût vivant
et sauvé?

J'écarquillai les yeux:

--Non?... elle ne t'a plus écrit?

--Jamais plus, plus jamais! Je viens de te le dire.

--Ça!... par exemple!...

Je m'étais arrêté, bouche bée. Malcy me considérait, les sourcils en
arc:

--Voyons, Fargue!... C'est la bouteille à l'encre, cette
histoire-là!... Récapitulons donc un peu... A votre retour du Raz, tu
as continué à la voir?... que disait-elle?.... parlait-elle encore de
moi?...

J'écartai les deux bras:

--Eh non! vieux! je n'ai pas continué à la voir ... sauf de très loin
en très loin... Réfléchis donc, mon petit: au Raz, cette gosse m'avait
ouvert toute son armoire à secrets ... et à deux battants, si j'ose
dire!... Ça la gênait quelque peu, par la suite... Et j'ai bien vu sa
gêne... Dame! ça n'était pas fait pour la publicité, le mystère de
votre amour ... et du moment que, moi, je savais, et qu'il n'aurait pas
fallu que je susse ... puisque vous ne m'aviez jamais soufflé mot ...
avant...

D'un geste vif, Malcy me coupa:

--Mais... dis donc! mon petit?... Notre amour ... comme tu veux bien le
nommer ... n'oublie pas qu'il ne fut amour que dans l'imagination de
Laurette! et qu'à dater du jour de ma noyade présumée...

--Au fait ... c'est vrai...

Nous nous étions remis à marcher, et nous foulions maintenant le pavé
boueux de l'inévitable rue de Siam. Malcy, tout à coup, s'arrêta de
nouveau, et mit sa main sur mon épaule:

--Sais-tu la morale de tout ça, vieux camarade? Je vais te la dire!
mademoiselle Loreley Loredana, chanteuse d'opéra-comique, s'est trompée
deux fois, au cours de notre petite aventure: la première fois, quand
elle m'a cru mort; la deuxième fois, quand elle s'est crue amoureuse...
Et, deux fois détrompée ... donc, deux fois ridicule...

--Oh! ridicule?...

--Ridicule à ses yeux de femme, oui!

--Admettons...

--Ridicule deux fois, donc elle a préféré ne jamais revoir vivant,
l'homme qu'elle aurait pleuré éternellement mort.

--Éternellement?

--Éternellement. Ou même davantage. Trois mois, par exemple. Quatre
mois, peut-être ... qui sait!...

--Vieux, sais-tu que ce n'est pas très gai, ce que tu viens de dire?

--Et la vie, vieux? crois-tu qu'elle l'est, gaie?


[1] _Sud-ouest_. La prononciation _suroît_ est obligatoire. De même,
comme _nord-ouest_ se prononce _noroît_, et _sud est, suêt_. Usage
naval généralisé.

[2] Quoique l'=h= du mot _hune_ soit aspirée, l'usage naval exige qu'on
prononce et qu'on écrive _mât d'hune_ et _vergue d'hune_.


                   *       *       *       *       *


                           IDYLLE EN MASQUES


                                                        _à Max Hellé_


                                   I


_SIXIÈME PAGE DU «JOURNAL» EN DATE DU 27 DÉCEMBRE 1901, RUBRIQUE
«MARIAGES»_

Officier de marine, vingt-six ans, sans famille, indépendant de toutes
manières, et rentré récemment d'une campagne lointaine, correspondrait
pour mariage avec vraie jeune fille du monde, jolie, romanesque,
spirituelle, et pas calculatrice.--Carte d'identité 4.271, poste
restante, Toulon.


                                  II


      _Au porteur de la carte d'identité 4.271, poste restante,_

                                                          _Toulon._

      _(Var)._


                                             Paris, 1er janvier 1902.


    Monsieur le correspondant inconnu,


D'abord, je veux vous persuader que j'y crois très peu, oh!
mais,--_très peu!_--à ce conte bleu d'un officier n'ayant jamais
découvert, ni à Toulon, ni dans aucune de ses «campagnes lointaines»,
la moindre âme sœur.--Dites, monsieur?... faut-il que vous soyez
difficile, tout de même?... Et faut-il que vous me supposiez
candide?... Je le suis! mais pas tant que ça... Et puis j'ai un petit
doigt ... et mon petit doigt m'affirme qu'il s'agit tout bonnement,
en l'espèce, d'une innocente fumisterie. Combien étiez-vous, mes
lieutenants, dans le carré de votre navire, quand fut rédigée en
collaboration la petite annonce attrape-mouches? Et encore! je suis
bonne de vous donner du galon! Combien plus vraisemblable, le malin
cénacle de dames ou de demoiselles, qui aura inventé cet ingénieux
moyen de rire aux dépens d'une crédule petite oie!...

Au fait, cela m'arrange de croire qu'il en est ainsi. Nous sommes entre
femmes, c'est plus correct. Vous voulez rire, je veux rire aussi;
distraction bien inoffensive. Et, la correspondance engagée, vous voici
forcées, ou forcés ... ou forcé, qui sait!... de faire de la couleur
locale,--d'inventer des récits de guerres et de voyages!... Je les aime
beaucoup, et je me réjouis à l'avance des précieuses pages que je vais
recevoir...

Par exemple ... j'y songe... Toute cette littérature doit nous amener
à un mariage? Mon Dieu! moi qui ne veux pas du tout, mais là,--pas du
tout!--me marier ... pour l'instant, du moins... C'est bien compliqué!
Enfin! peut-être me laisserai-je entraîner ... si les lettres sont
_très_ entraînantes!... Des lettres navales, cela doit griser un peu.
D'autant que je suis fille d'officier, et que j'ai un furieux faible
pour tous les panaches!

En avant! donc! et faisons connaissance... Pourquoi écrivez-vous que
vous êtes indépendant? indépendant ... quant au cœur?... ou quant au
caractère?... ou par la fortune?--Quant au cœur, j'y compte bien,
puisque vous parlez de mariage.--Quant au caractère... Aïe! gare à moi,
qui jamais au grand jamais ne sus cultiver les vertus trop féminines de
douceur, de patience et de résignation (C'est maman qui me le reproche
vingt fois par jour.) Comment nous y prendrons-nous, monsieur, pour
faire bon ménage?--Indépendant par la fortune, peut-être? riche?--Mais
non! vous ne le diriez pas, puisque vous cherchez une jeune fille
«pas calculatrice»... Calculatrice, je ne le suis pas. L'argent ne
m'a jamais tenté, et je me sens très bien le courage d'affronter la
misère dorée, compagne inséparable de l'épaulette, en notre doux pays
... je sais cela... Non, pas calculatrice.--Romanesque? Oh! oui!...
et la preuve, c'est que je vous écris.--Jolie? Non. Pas laide tout de
même. J'ai des cheveux châtains, des yeux jaunes, un nez retroussé, une
grande bouche. Une photographie vous en dirait davantage? D'accord.
Mais je n'ai pas de bonne photographie ... et en aurais-je que je n'en
enverrais pas à un inconnu.

Spirituelle? Pas du tout!--Mais soyez prudent, monsieur! ne cherchez
pas une femme qui ait trop d'esprit...

Voilà pour moi.--Parlons de vous. Votre annonce garde une réserve qui
enrage ma curiosité... Êtes-vous grand, petit, blond, brun, blanc,
nègre? bon, méchant, pire?... Ça me décourage d'écrire à un domino
masqué!--Monsieur, levez un peu le masque!

Et sur ce ... qui que vous soyez ... riez de ma naïveté, puisque je
me suis prise à votre attrape;--mais riez avec indulgence: je n'aurai
vingt ans que ce mois-ci! c'est l'âge de toutes les candeurs!--Pas?

Pour finir:--aurez-vous assez de confiance en moi, et me
croirez-vous?--si je vous dis que c'est la première fois que j'écris
une lettre ... une lettre que maman ne lira pas ... et la première
fois,--dame! vous pensez!... pauvre maman!--que je réponds à une
annonce de journal?...

Au revoir, mademoiselle, madame, ou monsieur...

    (Z. A., poste restante, bureau 41, Paris.)


                                  III


      _A monsieur Henri Précy,_

         _officier de marine,_

  _à bord du_ Calédonien,

                    _en rade de Toulon._


                                               Paris, 4 février 1902.


Donc, monsieur, votre petite annonce vous a valu cinquante-trois
lettres de femmes?... O Marcel Prévost, où es-tu!... Cinquante-trois
... et c'est _ma_ lettre qui se trouve élue favorite de ce petit
harem?--C'est bien beau pour être vrai.--Enfin, passons... Vous
m'avouez pourtant, dans le portrait assez séduisant que vous tracez de
vous-même, être un peu fumiste ... est-ce un conseil indirect de ne pas
croire un mot de tout ce que vous m'écrivez?

Votre lettre répond d'ailleurs à beaucoup de mes questions, et vous
avez le talent d'être très vraisemblable. Malgré quoi, j'ai contre
vous une défiance instinctive... Que voulez-vous? je m'étais faite à
l'idée d'une mystification: je croyais écrire à une association de
jeunes filles... C'est très, très difficile de passer tout d'un coup
à la conviction contraire... Vous êtes un officier, réellement? un
seul? bien sûr?... Écoutez, monsieur ... je n'aime rien autant que la
franchise: donc, si vous m'avez menti, et si vous avez la méchante
pensée de continuer à me mentir dans vos lettres, restons-en là tout de
suite, voulez-vous?... Quoique ce soit tout de même gentil de s'écrire
comme nous nous écrivons, par fantaisie, sans but, pour rien...

En somme, vous me donnez bien une espèce de preuve de votre sincérité:
ce nom d'Henri Précy ... vous me prévenez très loyalement que c'est
un nom de guerre... Je n'avais nul moyen de vérifier cela. Vous me le
dites donc par goût de la vérité. Merci... Je ne vous demanderai jamais
qui vous êtes vraiment,--ni vous qui je suis, n'est-ce pas?--Gardons
nos masques, c'est prudent et honnête de part et d'autre. Au fait,
j'ai reçu votre portrait. Mon Dieu! il ne me déplaît pas trop ...
sauf, pourtant trois mèches blanches qu'il me semble bien distinguer
au-dessus de votre tempe?... Des cheveux blancs, brrr!... Enfin! je
tâcherai de les oublier...

Savez-vous? Votre lettre a l'air d'avoir été écrite par deux
personnages bien différents: l'un, sentimental et romanesque; l'autre,
impitoyablement railleur... Voyons ... lequel des deux êtes-vous, en
bonne vérité?... C'est le sentimental qui se vante d'avoir pleuré
parfois, et de n'avoir jamais fait pleurer autrui? Cela me rassurerait
... mais que dira le railleur? Et puis ... vous me proposez certaine
«escrime» du cœur «_ou_» de l'esprit... Voilà un «_ou_» qui m'inquiète!
Si je m'embrouille, moi? Et si les fleurets sont mal mouchetés?...
Enfin! laissons faire le hasard...

Écrivez-moi aux mêmes initiales (qui, bien entendu, ne sont pas les
miennes...) Ah!... j'allais oublier: je ne veux pas de ce que vous vous
permettez d'envoyer à mes mains!... elles sont trop grandes pour être
baisées, mes mains, d'abord ... sans compter qu'entre bons amis, il
n'est jamais besoin que d'un cordial _shakehand_.


                                  IV


      _A monsieur Henri Précy,_

         _officier de marine,_

  _à bord du_ Calédonien,

                    _en rade de Toulon._


                                              Paris, 26 février 1902.

    Monsieur mon ami...


Je mets cela pour vous faire plaisir... Mais ... croyez-vous que nous
soyons déjà amis? Hum!... je me figure l'amitié sous les traits d'une
sage personne, rebelle aux coups de foudre...

Maintenant, pour commencer:--Je ne demande comme vous qu'à déposer mon
bouclier de scepticisme et d'ironie... (j'en avais donc un?...) La
confiance est une chose très douce, d'accord!... et, mon Dieu! j'avoue
que cela me tente de me confier à vous... Mais ... mais je relis vos
lettres ... et je constate que feu Machiavel n'en aurait pas imaginé de
plus adroites pour bien exalter l'imagination d'une jeune fille trop
romanesque.--Auriez-vous eu quelque arrière pensée de ce goût-là? Cela
serait peu loyal, monsieur. Et je tiens à vous dire qu'en tout cas je
ne serai pas dupe.

C'est bien entendu?--Alors causons...

Non! rassurez-vous: maman n'a pas pour habitude de fureter dans mes
affaires, et je n'ai nul besoin de brûler vos lettres.--Pauvre maman!
Mes incartades ont peu à peu lassé sa patience, si bien qu'aujourd'hui
je jouis à la maison d'une liberté inimaginable: je lis, j'écris, je
sors, je reçois mes amies, j'ouvre mon courrier,--sans une question,
jamais.--(J'aurais pu vous donner mon nom, mon adresse ... je pourrais
le faire encore ... mais ce serait lever le masque: non!)

Écrivez-moi donc souvent, monsieur mon ami. Je suis trop sincère pour
vous dissimuler le plaisir tout neuf que me font vos lettres... En
les ouvrant, j'ai presque des palpitations, maintenant... Dites? vous
appelez _charmant_ le jeu que nous jouons? Est-ce pas _dangereux_ qu'il
faudrait dire?--Moi qui me suis tant moquée des alouettes prises au
miroir!... voyez-vous qu'un beau matin je me réveille, mon cœur ayant
bel et bien jeté l'ancre en rade de Toulon?--Non, tout de même!...

Moqueur au dehors et tendre au dedans, dites-vous? Cela ne me déplaît
pas de vous savoir ainsi... Moi-même, je me suis fait une armure
de raillerie, et je l'essaie perpétuellement contre tout le monde.
On me traite de peste, ou de folle. Mais, là-dessous, je cache une
sensiblerie déplorable; et je crains bien que, le jour où je me
toquerai de quelqu'un, ce ne soit tout de bon...

A propos! votre lettre est un vrai questionnaire... Tant mieux! ça
m'amuse de vous répondre.--A quoi je rêve, monsieur mon ami? A vous
quelquefois. A mes illusions. (J'en ai beaucoup ... je me demande
parfois si le bonheur existe?... si les poètes n'ont pas trop
d'imagination?... et si l'on voit encore, au vingtième siècle, des
mariages d'amour?...) Je rêve beaucoup, vous savez!... C'est délassant.
Lorsqu'on est fatigué de voir danser autour de soi les pantins de
la vie, pourquoi se refuser un tour de valse au pays bleu? Quant à
me bâtir des romans, comme vous le faites en vos jours de spleen,
impossible! le héros manque...

Mes occupations? Dame! je lis, je brode, je peins ... et je vous
écris... J'ai pianoté autrefois, mais je n'avais pas l'étoffe d'une
artiste, et j'ai renoncé... Je mets un beau livre au-dessus de tout,
mais je trouve qu'il y a très peu de beaux livres...

Mes antipathies? Je déteste successivement tous les messieurs qu'on
veut me faire épouser.--N'est-ce pas? ces tyrans! qui voudraient me
réduire en esclavage!--Je déteste aussi les sots qui ne savent que
parler du beau temps et de la pluie. Je déteste les dames qui se
confessent trop souvent. Je déteste les messieurs qui font la cour à
trop de dames. Je déteste le soleil quand je suis triste, les nuages
quand je suis gaie, le vent et la poussière dans les deux cas. Enfin
... quand j'aimerai quelqu'un ... il me semble que ... je détesterai
tous les autres!

Ce que j'aime? Bien moins de choses... Le théâtre, un peu. La danse,
davantage ... et encore! cela dépend du danseur. Paris, beaucoup. La
campagne, tout autant... J'aime la mer, les montagnes, la plaine.
J'aime la solitude souvent, le monde quelquefois, la foule quand elle
est bien bruyante, les chats quand ils sont petits, les oiseaux quand
ils ne sont pas en cage ... et j'aimerai peut-être mon mari, quand j'en
aurai un...

J'espère que vous serez content, vous qui aimez les longues lettres!
J'ai peut-être dit des bêtises? Tant pis, c'est votre faute.

A propos de bêtise ... vous avez sagement fait de le retirer, ce baiser
sur mon front: j'allais me fâcher rouge!... Et ... d'ailleurs ... où
l'auriez-vous posé, je vous le demande?... mes cheveux dégringolent
toujours jusque sur mes sourcils!... Mais quelles prétentions! une
poignée de main ne vous suffit plus? Tant pis pour vous, vous n'aurez
que cela, et rien davantage!... et je vous tire ma révérence.

Je signe de mon prénom, puisque vous y tenez ... mais il est horrible:

EUGÉNIE.

Vous me demandez de penser un peu à vous? Je crois que je commence à y
penser trop...


                                   V


      _A monsieur Henri Précy,_

         _officier de marine,_

  _à bord du_ Calédonien,

                    _en rade de Toulon._


                                                 Paris, 20 mars 1902.


Mais, vraiment, je ne sais pas trop si je dois rire ou me fâcher...

Voyons, monsieur mon ami ... vous m'envoyez en pleine figure,--et un
peu brutalement,--une immense tirade sur l'amour, une tirade longue
comme ça, et qui figurerait honorablement dans n'importe quel sermon de
carême... Eh! là!... je ne me souviens pas le moins du monde d'avoir,
dans aucune de mes lettres, mérité cette averse d'éloquence ... ni
surtout votre reproche un peu blessant de vouloir «faire dérailler
notre amitié...» Avouez en tout cas que c'est convenablement comique,
_vous_ sermonnant _moi!..._ Le loup devenu berger, hein? Relisez La
Fontaine...

Mais ... croyez-le!... je vous suis on ne peut plus reconnaissante...
Vos conseils, fruits d'une sérieuse (?) expérience, ne sont pas tombés
dans l'oreille d'une sourde. Du coup, me voilà aguerrie contre l'amour
... et j'en sais maintenant, sur ce grave chapitre, aussi long qu'un
enseigne de vingt-six ans. C'est charmant!... Merci, monsieur...


                                  VI


      _A monsieur Henri Précy,_

         _officier de marine,_

  _à bord du_ Calédonien,

                    _en rade de Toulon._


                                                 Paris, 2 avril 1902.


Allons ... c'est moi qui vous demande pardon!... J'ai pris la mouche
très sottement.--Que voulez-vous! j'ai un petit amour-propre fort
ombrageux ... et--je vous avoue cela tout bas--vous l'aviez piqué au
vif... C'est oublié, pas?

... Je le savais bien, que mon prénom vous déplairait! Eugénie! pouah!
ça sent la vaisselle et les balayures!--Eh mais!... choisissez-moi
un nom, vous, et baptisez-moi?... Cela me plaira, un nom de votre
goût.--Autre chose: une question saugrenue, qui me brûle le bout
de la langue:--Qu'entendez-vous par ces mots que je lis dans votre
lettre: «Faire la cour,--_la vraie cour_,--à une femme...». Dame! plus
tard, quand on me fera la cour, à moi, je voudrais bien savoir m'y
reconnaître!...

Non, je n'ai pas la moindre envie de vous appeler Henriette. En toute
franchise, et coquetterie bien à part, j'aime mieux que mon ami soit un
homme. Je ne sais comment dire cela, mais ... c'est parce que vous êtes
Henri ... et pas Henriette ... que j'ai confiance en vous, que je me
livre et m'abandonne plus peut-être que je n'ai jamais fait encore.

Et ne me traitez pas non plus «comme si je portais culottes!» Monsieur
mon ami, vous me dites déjà beaucoup de choses qu'on ne dit pas
habituellement aux jeunes filles... Je ne m'en plains pas! je ne suis
pas prude... Mais qu'est-ce que cela deviendrait, si je devenais
Eugène, au lieu de rester ..... ce que vous allez choisir...

Ma lettre est courte! je la ferme cependant, car je ne veux pas manquer
le courrier: mon ami croirait un jour de plus que je le boude ... et je
veux, au contraire, qu'il soit bien assuré de la vraie amitié que je
commence à avoir pour lui.


                                  VII


      _A monsieur Henri Précy,_

         _officier de marine,_

  _à bord du_ Calédonien,

                    _en rade de Toulon._


                                                Paris, 10 avril 1902.

    Monsieur, monsieur!


Comme vous me punissez durement de toutes mes imprudences! Oui, c'en
était une, et bien téméraire, de commencer à vous écrire. Mais ... je
ne m'en aperçois qu'aujourd'hui!...

Un rendez-vous! vous osez me proposer un rendez-vous! à moi! Mais,
quand bien même j'aimerais quelqu'un ... oui! quand j'aimerais, fût-ce
à en perdre la tête!... je conserverais toujours assez de pudeur et
assez de fierté pour me sauver d'une pareille honte!...

Un rendez-vous à moi! Ah! je devrais ne pas même répondre à cette
injure!... Oui ... pourquoi est-ce que je vous écris?... Mon Dieu!
comme je suis faible, comme je suis lâche!--Pourquoi? pourquoi?--Au
fait, la faute n'est pas à vous seul... L'inconséquence que j'ai
commise en vous écrivant la première vous donne peut-être le droit de
me juger très mal. Vous ne me connaissez pas. Vous n'avez pas levé mon
masque.

Mais--écoutez-moi bien:--plus de ces mots-là entre nous ou tout est
fini!--J'attends votre promesse.--Au revoir, ou adieu.


                                 VIII


      _A monsieur Henri Précy,_

         _officier de marine,_

  _à bord du_ Calédonien,

                    _en rade de Toulon._


                                                Paris, 17 avril 1902.


Je vous ai mal compris, vous m'avez mal comprise; je me suis fâchée,
vous vous êtes fâché; nous avons eu tort tous les deux. Mais je vous
demande pardon la première!--Vous le voyez bien, monsieur mon ami, que
je ne demande qu'à vous croire!

Oui, je l'accepte, le nom que vous m'avez choisi. Je serai _Ninon_,
puisque Ninon vous plaît. Mais est-ce qu'une certaine madame de
Lenclos ne s'est pas appelée de la sorte avant moi? Je trouve à ce
rapprochement une nuance perfide... Monsieur mon ami! songez que je
suis une petite fille, aux idées tout à fait bornées!... Ça ne fait
rien. _Fiat voluntas tua!_ comme on dit au catéchisme de persévérance...

Elle est injuste, votre lettre! Qui? moi? je n'ai pas d'amitié
pour vous?--Mais pas plus tard qu'hier j'ai démoli quatre piles
d'_Illustrations_ pour découvrir une photographie de votre vaisseau!...
Et j'avais le poignet foulé!... c'était un vrai martyre! Ce n'est pas
de l'amitié, cela?--Je suis découragée!--Sans doute n'ai-je pas assez
d'esprit ... et peut-être pas assez de cœur ... pour vous écrire des
lettres qui sauraient vous persuader...

Voyons, méchant ami, réfléchissez: en vous écrivant je risque ce que
j'ai de plus cher,--ma liberté!--Eh oui! ma liberté d'écrire, de
lire, de sortir quand je veux, d'aller où il me plaît... Si maman me
découvrait, je serais sûre de mon affaire!... Et, pourtant, je vous
écris ... je ne peux pas m'empêcher de vous écrire...


                                  IX


      _A monsieur Henri Précy,_

         _officier de marine,_

  _à bord du_ Calédonien,

                    _en rade de Toulon._


                                                Paris, 1er juin 1902.


Mais si! j'ai envie de vous voir!... très envie, même ... et vous le
savez bien, méchant!... Mais comment faire? Vous étiez à Paris la
semaine dernière, et vous y reviendrez ce mois-ci: mais songez que, si
nous nous rencontrions dans la rue, nous ne soupçonnerions même pas que
nous sommes ... «nous» ... Moi-même, qui ai votre photo ... et qui la
regarde peut-être plus souvent qu'il ne faudrait ... je ne serais pas
tellement sûre de mon affaire... Savez-vous que j'ai déjà cru vous voir
cinq ou six fois, un peu partout? Que de messieurs grands, minces et
bruns j'ai dévisagés, la semaine dernière! Tout juste si l'on ne m'a
pas dit des mots mi-polis... Au fait: n'avez-vous pas pris, sur le pont
Royal, un dimanche matin, l'omnibus qui va du côté de la Trinité?...

Et vous comprenez que je ne peux vraiment pas monter la garde devant
votre pied-à-terre de la rue de Lille... A propos, voyez donc un peu
ces provinciaux de Toulon, qui ont à Paris pignon sur ... sur faubourg
Saint-Germain!

Non! le mieux, je vous assure, serait de nous rencontrer à un bal
quelconque. Cela vous serait bien facile de vous faire inviter au bal
que je vous dirais; et ce serait si amusant! Voyez-vous d'ici nos deux
têtes, quand vous viendriez m'inviter pour la première valse?

... Cette fois, ç'a été votre tour d'être en retard pour me répondre:
je me suis cassé le nez, avant-hier, poste restante... Mais qui sait à
combien d'autres Ninon vous écrivez, comme à moi, chaque semaine!... Il
faut que je sache attendre patiemment mon tour, n'est-ce pas?


                                   X


      _A monsieur Henri Précy,_

         _officier de marine,_

  _à bord du_ Calédonien,

                    _en rade de Toulon._


                                               Paris, 7 juillet 1902.


Vous m'avez écrit une lettre courte, courte! Il n'y a rien à y
répondre... Aussi je vais faire comme vous. Au commencement, quand je
vous écrivais, je n'étais embarrassée de rien, et pas intimidée du
tout. A présent, je suis tellement sûre de vous ennuyer que je n'ose
plus rien vous dire...

Oui, j'ai lu votre _Mercure de France_. C'est même cela qui me trouble
beaucoup aujourd'hui... D'abord, je n'avais jamais imaginé que mon ami
fût un littérateur ... et j'en suis tout ensemble très flattée et ...
et très effrayée... Ensuite, ce que vous écrivez ne ressemble à rien
que j'aie jamais lu...

Le croyez-vous tout de bon, qu'il existe des âmes errantes qui se
promènent fantastiquement de corps en corps?[1] Alors, on pourrait
retrouver tôt ou tard une douce âme, jadis aimée, et partie?

Et puis, pour de petites âmes très vulgaires, pour des âmes comme
celle qui loge en moi, c'est réconfortant, cet espoir d'un magique
va-et-vient, qui substituerait un beau jour à mes pauvres idées
mesquines et bourgeoises les pensées hautes et profondes d'une grande
âme errante, hébergée par hasard en moi...

Vrai?... Cela ne vous ennuie pas trop, d'écrire de loin en loin à cette
simple Ninon?


                                  XI


         _A monsieur Henri Précy,_

  _aux bons soins de la poste autrichienne_

                       _Constantinople._


                                                 Paris, 12 août 1902.


Vous êtes parti! et parti si vite!... Alors c'est vrai? vous voilà
renvoyé en exil, rejeté vers ces _campagnes lointaines_ dont parlait la
vieille petite annonce du _Journal?_

Hélas! je vous envie beaucoup... Pourquoi ne puis-je ... vous
accompagner? Un pareil voyage à nous deux ... il me semble que je
deviendrais folle!...

Je suis triste... Vous êtes si loin de moi, vous allez voir tant de
choses, tant de gens! N'oublierez-vous pas votre lointaine petite amie?


                                  XII


         _A monsieur Henri Précy,_

  _aux bons soins de la poste autrichienne_

                       _Constantinople._


                                               Paris, septembre 1902.


... Je suis comme vous: j'y crois de toutes mes forces, aux fantômes,
et j'en ai une peur affreuse, et je les adore tout de même. Je n'en
ai jamais vu, bien sûr! mais, certaines nuits, quand je m'éveille, je
flaire des êtres errant autour de moi. Je me garde d'ouvrir les yeux,
parce qu'alors, si je voyais, ce serait une terreur! Mais je sens,
j'entends, je devine... Une chose extraordinaire et vivante s'agite
à petit bruit dans ma chambre. Les objets s'animent, s'ébrouent,
respirent... Tout craque autour de moi et souille.--Une nuit de l'hiver
dernier, un vase de cristal que j'ai sur ma cheminée a même tinté comme
sous une chiquenaude... Mais tout cela n'approche pas de ce que vous
avez vu dans cet effrayant palais royal...

Quand je parle de mes sensations nocturnes, on me traite de détraquée
ou de neurasthénique. Ça m'est égal, je n'en démordrai pas, et j'ai
raison, n'est-ce pas?--D'abord, c'est très doux, quoique un peu
angoissant, de supposer nos amis morts veillant sur notre sommeil,
et s'attardant encore quelques secondes auprès de nous, à l'instant
que nous nous réveillons... Et puis, il me semble qu'il n'y a pas
besoin d'être mort... Un ami, très loin, songe à nous: sa pensée
s'envole, comme le son ou la lumière, et vient caresser notre pensée
à nous, silencieusement ... c'est comme un petit fantôme fugitif qui
nous marque sa sympathie à sa manière.--Si j'en étais sûre, sûre! je
n'aurais plus du tout peur de ces bruits silencieux qui rôdent, la
nuit...

Tenez ... tenez ... voici le crépuscule, et j'entends derrière moi
comme un froissement de soie ... est-ce une brise orientale, qui vient
de Constantinople m'apporter un peu d'amitié?

... J'ai relu Musset. Décidément, j'aime être Ninon: toutes les Ninons
de Musset sont romanesques et déséquilibrées. C'est mon affaire!

Mais que me dites-vous? que Ninon de Lenclos fut très amie avec madame
de Sévigné? Avec _monsieur_ de Sévigné, j'imagine! _Lapsus_, pas?

Oui ... je veux bien un baiser jeté du bout des doigts ... et je veux
bien vous le rendre... Mais toute la mer Méditerranée entre nous! Il
faudra que ce soient des baisers aquatiques!


                                 XIII


         _A monsieur Henri Précy,_

  _aux bons soins de la poste autrichienne_

                       _Constantinople._


                                               Paris, septembre 1902.


Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah! mon ami n'est pas très
sage. Quoi? du haschish, de l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose
que beaucoup de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous,
lesquelles choses seraient abominables pour une petite jeune fille...
Et on les aime bien, quoi qu'ils fassent, les horribles voyageurs!...
C'est égal, vous m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte
toute conscience des choses, et que, sous son charme puissant, vous
n'êtes plus maître de vos paroles ni de vos secrets? Heureusement
que la pauvre Ninon ne tient pas grand'place dans votre tête, sans
quoi vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou moins
indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien que «Ninon», ce n'est pas
de quoi beaucoup me compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une
vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce pauvre gentil nom que
vous m'avez donné...

Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ... éphémères ... que
vous ne revoyez jamais après les avoir vues une fois? Je ne les aime
pas beaucoup, beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin,
quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant, laissent-elles chez
vous un petit morceau de leur cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne
me semble pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement, tellement
différer des autres...

Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ... si vous insistez
un peu ... un tout petit peu. Il y a déjà deux bons mois que je l'ai
fait refaire ... exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en
reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez à personne?...
Je préfère pour elle le fond d'un tiroir au cadre le plus séduisant...


                                  XIV


         _A monsieur Henri Précy,_

  _aux bons soins de la poste autrichienne_

                       _Constantinople._


                                              Paris, 30 octobre 1902.

Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu votre dernière
lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin ce mois-ci que je n'avais plus de
force que pour pleurer...

Ma meilleure amie est morte...

Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes un homme, ce que c'est,
pour une jeune fille, que sa meilleure amie? C'est une moitié de
soi.--La meilleure moitié.

Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur débordera? quand j'aurai
de ces envies folles qui souvent me prennent au cœur, d'étreindre
quelqu'un à pleins bras, de le serrer très fort sur ma poitrine, et de
lui dire tout?

J'aime maman, certes! mais tant d'années nous séparent! C'est comme si
nous ne parlions pas la même langue...

Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait de prier.
Mais je ne peux guère. Je ne sais pas bien. Voyez-vous, je ne suis
chrétienne qu'à moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de suite
ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On a parlé de mauvaises
lectures. Que dirait-on, si on connaissait ma plus terrible noirceur,
celle d'écrire à Votre Grâce?--J'ai relu beaucoup de Shakespeare ce
matin, et voilà une réminiscence.

Faites-moi de longues lettres bien douces, comme vous savez. Je n'ai
plus que vous, maintenant, mon grand ami... Dites? vous continuez
à changer de ... compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement
mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque coin de votre ville à
minarets, une petite Aziyadé, comme jadis Loti!

Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez un peu votre triste
Ninon...


                                  XV


         _A monsieur Henri Précy,_

  _aux bons soins de la poste autrichienne_

                       _Constantinople._


                                             Paris, 23 novembre 1902.


Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de conscience, je ne
comprends pas, non, je ne comprends pas pourquoi vous me boudez
ainsi! Qu'avait-elle donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous
tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu, pourquoi ne me le
dites-vous pas? au lieu de garder cet impitoyable silence?

Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est: vous êtes las
de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends bien compte du peu d'intérêt
qu'offrent mes lettres pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé
aller plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir dès lors que
la pauvrette que je suis ne vous enverrait jamais de chefs-d'œuvre
épistolaires! En ce temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine
de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement. Vrai! je suis
sotte de m'attacher ainsi à qui s'en moque!... Tout le monde a bien
assez de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je besoin d'écrire
ma première pauvre lettre? Mais c'est ma faute! et je ne vous reproche
rien,--sauf ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est fini? que
vous ne voulez plus?--Vrai, j'aimerais mieux!

Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire, puisque vous ne me
répondez plus. Ce n'est pas beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce
pas? Mais je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable de
surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre. Vous ne trouverez
peut-être pas souvent des amies assez courageuses pour cela...

Maintenant, j'ai dit tout ce qu'il fallait. Cette lettre, si vous
n'y répondez pas, sera ma dernière. Vous l'aurez dans quatre jours.
J'attends. A bientôt--ou adieu...


NINON.

... Et pourtant, j'aimais mon ami lointain.



N.-B.: _Les lettres qui précèdent ne sont nullement des lettres de
fantaisie, et M. Claude Farrère tient à l'honneur de déclarer qu'il
n'en est pas l'auteur. Une réelle et vivante mademoiselle Ninon
les écrivit tout de bon à cet Henri Précy,--de son vrai nom C. B.
d'A.--qui fut l'ami de M. Claude Farrère, et qui se tua, d'ailleurs
assez mystérieusement, le 10 septembre 1907.--C'est au lendemain de
ce suicide que M. Farrère exécuteur testamentaire, retrouva dans les
papiers du malheureux Précy, les lettres de mademoiselle Ninon. Et M.
Farrère s'excuse aujourd'hui de la liberté grande qu'il dut prendre,
pour publier ces lettres, de les émonder et taillader çà et là, parce
que trop riches._

_Chaque lettre était encore dans son enveloppe et présentait un
caractère d'authenticité indéniable._

_Les deux dernières enveloppes étaient extraordinairement maculées. Les
timbres de Constantinople, de Smyrne, d'Athènes, d'Odessa et de Batoum
s'y enchevêtraient parmi d'autres, indéchiffrables._

_L'examen de quelques documents découverts auprès des lettres permit à
M. Farrère d'établir les faits suivants:_

_A la date du 1er novembre 1902, M. Henri Précy quitta Constantinople
très brusquement, en laissant aux diverses postes de cette ville des
adresses différentes._

_Il parlait, en réalité, pour Livadia en Crimée, où se trouvait alors
S. M. l'Empereur Nicolas II._

_M. Henri Précy passa, dans le plus grand secret, et pour des motifs
qu'on ne peut divulguer, quarante-sept jours à Livadia. Le dimanche
21 décembre, S. M. I. quittait Livadia pour Saint-Pétersbourg. Le
lundi 22, M. Précis quittait la Crimée; et le 24 décembre seulement,
il rentrait à Constantinople, où vraisemblablement il trouvait son
courrier de deux mois amoncelé._

_S'il répondit, comme il est bien probable, à mademoiselle Ninon dès le
lendemain, 25 décembre, sa lettre fut à Paris, le 29, un lundi._

_Mais il est clair qu'alors, et depuis déjà bien des jours mademoiselle
Ninon, découragée, blessée, humiliée peut-être, n'allait plus à la
poste restante._

_M. C. Farrère, au nom d'Henri Précy, sollicite respectueusement le
pardon de mademoiselle Ninon._


[1] Nous sommes contraints de constater ici, à notre vif regret,
l'indélicatesse assez désinvolte de M. H. Précy, lequel n'hésita
évidemment pas, dans sa lettre de juin 1902, à s'attribuer la paternité
d'un conte de M. C. Farrère, _les deux âmes de Rodolphe Hafner_,--paru
en effet, vers cette époque, dans le _Mercure_ de France, et
signé--lapsus calami? peut-être?--_Claude_ FERRARE au lieu de FARRÈRE
(Note des Éditeurs).


                   *       *       *       *       *


                              LA CAPITANE


_pour mon maître Pierre Louÿs._


_Rapport du sieur Jacques-Constant d'Erlot, capitaine de vaisseau
du cinquième rang, commandant le vaisseau de Sa Majesté nommé la_
Cérès_,--à monsieur le marquis Desherbiers de l'Estanduère, Chef
d'Escadre, en rade de Quiberon._


    Monsieur le marquis,

Conformément à vos ordres, j'ai l'honneur de vous adresser le présent
rapport, à dessein de vous rendre compte de la mission que vous avez
daigné me confier, et que j'ai heureusement remplie pour le service
du Roi, à compter du mardi 12e avril, jour que je reçus de vous, par
signal, liberté de manœuvre pour suivre ma destination secrète, jusqu'à
ce vendredi 6e mai, jour que me voici revenu sous votre pavillon, ma
besogne faite, avec l'aide de Dieu.

Monsieur le marquis, ayant appareillé la _Cérès_ à la date ci-dessus
relatée, et fait route S. S. O. selon l'aire de vent que vous m'aviez
marquée, je courus d'abord environ cent vingt milles à ce cap, jusqu'au
lendemain midi, par brise fraîche du nord. A cette allure de largue,
la _Cérès_ se comporta aussi bien qu'on pouvait espérer d'une frégate
d'échantillon tout médiocre, et seulement percée pour quatorze pièces:
puisqu'elle fila sept et huit nœuds, sans fatiguer. L'abatage en carène
auquel vous m'aviez permis de procéder récemment avait bien débarrassé
nos œuvres vives des algues, goémons, coquilles et autres vermines
parasites dont la marche de la frégate se trouvait retardée autrefois.
Et je pus dès lors prévoir un heureux succès pour nos armes.

Obéissant donc à vos instructions verbales, je rompis alors, le
mercredi 13e avril, à midi, le sceau du pli confidentiel que vous aviez
bien voulu me confier. J'y trouvai, comme vous savez, l'ordre, en
bonne forme, contresigné de M. l'Amiral de France, comte de Toulouse,
de poursuivre partout et d'exterminer certain vaisseau pirate, gréé
souvent en brigantin, battant quand il voulait pavillon noir à têtes de
morts blanches, et dénommé par alternatives, selon le lieu, le temps et
l'occasion: le _Corbeau_, le _Paon_, l'_Alète_ ou le _Tiercelet_. Ce
brigantin polyonyme avait fréquentes fois mérité la colère du Roi, en
arrêtant, pillant, brûlant et sabordant de nombreux marchands français,
que leurs papiers en bonne et due forme n'avaient point protégés contre
la meurtrière fureur de forbans sans foi ni loi. En conséquence, Sa
Majesté, résolue à rétablir sans retard la sécurité convenable sur
toutes mers où paraît son pavillon, ordonnait et commandait à tous ses
capitaines d'attaquer et de capturer, partout où il se réfugierait,
le susdit brigantin. Vous-même, monsieur le marquis, me commettiez
particulièrement à l'exécution immédiate des ordres et commandements de
Sa Majesté.

Au paquet scellé étaient jointes plusieurs notices de votre main.
Desquelles notices résultait la probabilité que le pirate battait
actuellement la côte occidentale d'Irlande, où divers méfaits l'avaient
fâcheusement signalé. Me trouvant quant à moi par 44° 20' de latitude
nord et 9° 40' de longitude ouest, c'est-à-dire fort au sud et à l'est
du lieu indiqué, je m'empressai de donner la route à l'O. N. O., afin
d'élever la frégate au vent. Et toute la journée du 13, ainsi que
celles du 14, du 15, du 16 et du 17, nous tirâmes bordées pour gagner
vers la côte irlandaise, laquelle côte fut signalée par les vigies
le 18 au matin, par 52° 10' de L. N. et 13° 15' de G. O. La _Cérès_,
durant toute cette navigation à la bouline, fit preuve de qualités
avantageuses.

Au soir de cette journée du 18e avril, je mouillai par huit brasses
d'eau, fond sable et gravier, à l'orée d'une baie très foraine,
non loin d'un village que mes cartes nommèrent Clifden. Je fis mon
plein d'eau et me mis en rapport avec les habitants du lieu, qui
m'accueillirent parfaitement bien. Le pirate avait été, la semaine
d'avant, aperçu au large de ce littoral. Il avait même, à diverses
reprises, poussé l'audace jusqu'à jeter l'ancre à portée de mousquet,
et, sans souci d'aucune représaille, mis pied à terre et levé
contribution sur le village. Deux frégates de Sa Majesté Britannique
avaient, par la suite, vainement fouillé tous les trous de la côte sans
découvrir la moindre coque suspecte. Elles avaient alors fait voile
de conserve pour rallier les Hébrides, persuadées que le brigantin
poursuivi avait dû s'y réfugier et, sans nul doute, trouver assistance
et complicité de la part des pêcheurs indigènes de ces îles, lesquels
pêcheurs sont gens sauvages par nature et naufrageurs par véritable
état; leur principale subsistance étant tirée moins des poissons
qu'ils pêchent que des épaves qu'ils pillent après avoir provoqué, par
feux mouvants et perfides, le naufrage de bâtiments égarés. J'estimai
néanmoins, quant à moi, peu probable que des pirates fussent assez sots
pour choisir comme centre d'opérations un archipel situé hors toutes
routes marines, et demeurai convaincu que j'étais où il fallait être
pour contenter sans retard le désir du Roi.

C'est alors que je m'avisai de la ruse de guerre qui nous obtint le
succès final. Ayant longtemps questionné les gens de Clifden sur
la navigation des frégates anglaises, et par là bien persuadé le
populaire de mon intention d'imiter ces frégates dans leur stratégie,
je complétai mes vivres, refis mon plein d'eau, et, ostensiblement,
tirai vers le nord, comme à dessein de doubler l'Irlande et de gagner
les Hébrides. Mais à quelque vingt-cinq milles plus loin que la baie
de Clifden s'ouvre la baie de Clew, vaste, et toute semée d'écueils et
de bancs qui la rendent le fléau des navigateurs, voire des simples
pêcheurs et mariniers. C'est là que je mis en panne, sûr que nul ne
soupçonnerait ce lieu redoutable d'abriter la _Cérès_ en embuscade.

J'ancrai la frégate, après quelques sondages prudents, à l'entrée de
la rade, derrière une île déserte assez haute, marquée sur mon routier
l'île Clare, laquelle me devait servir de masque à la fois et d'abri.
Après quoi j'attendis, persuadé que, sous peu, des nouvelles favorables
viendraient payer ma patience.

Celle-ci n'eut point à s'exercer longtemps. Par une faveur unique du
sort, il se trouva que j'avais deviné plus juste que je ne croyais; et
le bonheur constant qui favorise avec fidélité les armes du Roi fit en
l'occurrence que cette baie de Clew servît précisément de repaire aux
pirates, lesquels y avaient découvert un chenal tortueux et malaisé,
mais praticable, surtout à certaines heures de jusant. J'avais mouillé
sous l'île Clare le soir du 24_e_ avril; et le matin du 26, dans
l'heure de notre fourbissage, le nid de corbeau signala qu'une voile se
montrait au beau milieu des écueils de la baie intérieure. Je constatai
sur-le-champ l'exactitude du fait, et reconnus le gréement d'un
brigantin de tous points semblable à celui dont il m'était prescrit de
m'emparer. Je pris aussitôt mes mesures. Mais, avant que la _Cérès_ put
être appareillée, le pirate, porté par le courant de reflux, qu'une
forte brise d'est doublait, nous élongea hors toute portée, et prit le
large. Il m'avait été impossible de filer mes câbles par le bout, en
raison du risque d'être drossé sur les épis de l'île. Je dus mouiller
un grappin par l'arrière et faire croupiat. De sorte que le brigantin
nous gagna d'abord trois ou quatre milles avant que nous fussions en
bon état de lui appuyer chasse.

Mais, par la suite, une saute de vent nous favorisa grandement; car la
brise passa de l'est au sud-ouest, et souffla grand frais. La _Cérès_,
plus fort d'échantillon que l'ennemi, roula moins bas qu'il ne faisait,
tangua moins dur, et commença de regagner les milles perdus. Bientôt
je pus lire dans le verre de ma lunette le nom du brigantin écrit en
lettres rouges sur le taffrail noir. Je lus: _Corbeau_ ... et mes
derniers doutes s'évanouirent.

Vers deux heures après midi, nous parvenions à longue portée, et
j'embardais pour le coup d'avertissement, dont j'assurai, selon la
règle, le pavillon royal arboré à la corne. Le pirate ne répondant
point, j'envoyai le coup de semonce. Cette fois, la goélette eut
l'impertinence de nous riposter, par deux pièces de retraite qu'elle
démasqua, et dont les boulets crevèrent notre voilure à maintes
reprises.

Inquiet d'une avarie possible, qui eût, si j'ose dire, coupé nos ailes,
et sauvé l'oiseau noir des serres de notre faucon, je laissai porter
de quatre quarts, et j'ouvris le feu de toute ma bordée, à démâter.
L'ennemi continua de fuir. Mais, après quelques volées, son grand mât
fut rompu par un boulet. Et je m'attendis à voir cette canaille aux
abois amener ses embarcations pour tenter une douteuse évasion à force
de rames, tout autre espoir lui étant désormais interdit. Or, je fus
déçu, et les forbans marquèrent un courage que je n'attendais pas de
gens sans honneur: ils mirent en panne, démasquèrent les dernières
bouches de leur bordée, quoiqu'en tout fort inférieure à la nôtre, et
ripostèrent à notre feu, non sans avoir hissé d'abord, à nos Fleurs
de Lys, leurs hideuses Têtes de Morts, qu'ils clouèrent à leur poupe,
comme je n'ai pas toujours vu faire même aux plus braves serviteurs du
Roi!

Il s'ensuivit une bataille assez chaude, au cours de laquelle j'ai
le regret de vous rendre compte que nos pertes furent sensibles,
s'élevant à huit tués, dont un officier, et treize blessés, dont le
quartier-maître de canonnage. La valeur des pirates fut extrême et
forcenée. Car, démâtés, coulant bas d'eau, et leur pont couvert de
sang, ils ne cessèrent pas de combattre et d'augmenter nos pertes bien
au delà de tout ce qu'eût fait raisonnablement un loyal adversaire.
Désespérant d'en venir à bout avant la nuit, et résolu, coûte que
coûte, à satisfaire aux volontés du Roi, je manœuvrai pour l'abordage.
Mon premier lieutenant, M. de Soria, en eut l'honneur. La division
avec son renfort sauta sur le pont du brigantin et sabra les derniers
forbans, dont pas un ne se rendit. C'est alors qu'un incident au moins
bizarre advint, dont la relation vous fera sans doute excuser la
longueur du présent rapport.

Les derniers de nos ennemis s'étaient tous fait tuer devant la porte
de leur gaillard d'arrière, dont ils semblaient avoir voulu défendre
l'accès jusqu'à leur dernier souffle. La troupe entière à bas, M. de
Soria, jugea curieux d'enfoncer l'huis et prudent d'entrer pistolet au
poing, car il était vraisemblable que ce gaillard d'arrière recélât
quelque chose ou quelqu'un de peu catholique. Plusieurs de nos hommes
entrèrent derrière le premier lieutenant. Et la surprise de tous
fut vive: le lieu, qui servait de chambre au capitaine, ainsi qu'en
témoignaient force livres, cartes et instruments, enfermait pour
l'heure une belle et jeune dame très richement ajustée, parée, fardée,
poudrée, laquelle se tenait assise dans une bergère de brocart, et
regardait venir les vainqueurs sans donner aucune marque ni de colère
ni de contentement.

Incertain d'être en présence d'une prisonnière ou d'une complice des
pirates, M. de Soria somma incontinent la dame de s'en expliquer.
Il en obtint pour seule et sanglante réponse un coup de feu dont il
tomba grièvement atteint. On s'aperçut alors, un peu tard, que la
dame, de ses mains blanches et menues, tenait deux pistolets dont elle
savait se servir. Deux autres étaient auprès d'elle, si bien qu'il
en coûta quatre hommes hors de combat pour s'emparer de cette furie
si gracieuse d'apparence. Nos matelots me la conduisirent, garrottée
comme il fallait. Elle ne fit alors nulle difficulté pour se glorifier
d'avoir bel et bien été non pas prisonnière ou complice, mais pirate
elle-même, et, qui pis est, chef de pirates et le propre capitaine ...
ou la propre capitane?... de ce _Corbeau_, qui devenait, quand elle en
prenait fantaisie, _Paon_, _Alète_, _Alfanet_ ou _Tiercelet_. Elle me
prouva d'ailleurs complaisamment et doctement qu'elle était bien ce
qu'elle se vantait d'être,--à savoir: un remarquable marin, fort au
courant de toutes les modernes théories qui trouvent application soit
à la navigation hauturière, soit à la manœuvre, soit à l'astronomie
nautiques.

Édifié, j'ordonnai de pendre sans plus de cérémonie cette capitane,
ou capitaine femelle, incontestablement coupable de plus de crimes
qu'il n'en est exigé pour la pendaison d'au moins douze bandits de
l'autre sexe. La condamnée n'y fit point d'objection, sauf celle-ci:
qu'elle me pria, le plus civilement du monde, de hisser avec elle, et
à la même grand'vergue de la _Cérès_, deux de ses anciens compagnons
et subordonnés, qu'elle me désigna, et dont l'un fut retrouvé mort
et l'autre fort blessé. Je crus pouvoir satisfaire à ce dernier et
légitime désir d'une créature qui avait dû souvent en former de
moins raisonnables auxquels beaucoup d'hommes avaient été sans nul
doute très honorés de se plier. Les trois cordes prêtes et les trois
cravates passées aux trois cous, je mandai notre aumônier, qui vint,
miséricordieux à son habitude, son crucifix à la main. La dame pirate
baisa volontiers la sainte effigie; mais elle réclama ensuite la faveur
de baiser pareillement la bouche de ses deux camarades de gibet,
qu'elle prétendit plus désireux, que ne pouvait l'être Notre-Seigneur,
d'obtenir d'elle cette suprême et superficielle volupté.

Je coupai court à ce sacrilège bavardage de la façon que vous pensez.

Après quoi, les autres pirates blessés ou morts ayant été pendus de
même et le brigantin incendié, je fis servir, et gouvernai en route
pour rallier votre pavillon.

J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, monsieur le
marquis, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.

_Signé:_ Jacques Constant d'ERLOT, capitaine de la _Cérès_.

A bord du vaisseau de Sa Majesté la _Cérès_, en rade de Quiberon, ce 6e
mai 1689.


Ce conte, qu'on rapprochera peut-être du roman de Claude Farrère
_Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune_, fut écrit en 1909, et
_Thomas l'Agnelet_, de mai 1911 à septembre 1913.


                   *       *       *       *       *



                       CEUX DU GAILLARD D'AVANT



                   *       *       *       *       *



                         PERDU CORPS ET BIENS


                                     _pour madame Japy de Beaucourt._


--L'histoire de la _Luisa?_ Mon vieux, sûr et certain que je ne la
raconterais pas, si ce n'était pas la chose que c'est toi qui me la
demandes! et aussi la chose que nous sommes pour lors ici, au bar des
Quatre Républiques, et qu'il n'y a pas plus sourd que la mère Bigouden,
notre hôtesse!...

Oui, matelot: ça ne nuit point, pour raconter une histoire comme
l'histoire de la _Luisa_, que les murs de la cambuse n'aient pas
d'oreilles, et que la cambusière n'en ait pas non plus. Tout de même,
à cette heure, et comme nous voilà toi z'et moi, on peut y aller vent
arrière: une tôle plus tranquille que celle-ci, faudrait la quérir au
fin fond de la baie des Trépassés! Et, là-bas, sûr et certain que le
champagne breton est beaucoup moins pur. A la tienne, Korcuff!...

«Bon! manquait plus que ça! mon boujaron qu'il est à sec! Il n'y a plus
d'amour, alors! Ho! du canot! holà! ho! mère Bigouden! _Les routes sont
bonnes!_ Arrosez-les voir un peu, en attendant la prochaine marée!
Holà! ho!--Non, mais pige le coup: est-elle sourde!--Mère Bigouden, bon
sang! Soif, que nous avons! Mère Bigouden!--Enfin! ça y est, elle a
_aperçu_. Hale bas le signal! Et maintenant, Korcuff, souque un coup,
mon fils! «La série de commission à faire le plein des bidons!...»
Paré? A la tienne! Une fois, deux fois, trois fois?... Attention pour
la bordée!... Envoyez, maître canonnier!--Ça n'est pas désagréable à
avaler.--Et je t'en reviens à l'histoire de la _Luisa_.

«Matelot, ça s'est passé en 99. Pas hier, comme tu peux compter, donc!
Moi, dans ce temps-là, j'étais un blanc-bec ... oui, mon fils! tu peux
me croire: matelot de troisième classe, gabier auxiliaire! Et j'avais
mon sac à bord de l'_Embuscade_, une canonnière dans les six cents
tonnes, la plus rouleuse que les carlingards aient jamais lancée.
Ah! pays! ce qu'elle roulait, cette baille! Pas possible que tu te
figures!... Quarante degrés de chaque bord, mesurés au «dégueulomètre»
de la chambre des cartes!... Sans blague, je te jure! C'est qu'aussi
ça n'était pas sur des mers d'huile! Plutôt pas, crois-moi! Du vrai
vinaigre, oui-da! et avec mélange de tabac, je t'en fiche mon billet!
Nous faisions campagne dans les mers de Chine, et tu sais ce que c'est
que la mousson du nord-est, par là, hein? L'_Embuscade_ rôdait toujours
quelque part du côté de Kouang-Chô.--Kouang-Chô, tu ne connais que
ça: le patelin qu'on découvre par bâbord, en débouchant du détroit
d'Haï-Nan... Sale patelin, d'ailleurs: pas de pommes de terre, et les
gargotiers vous fricassent des chiens en place de moutons!... Tas de
voleurs!... Tant pis; c'est pas ce que je voulais dire... Ça ne fait
rien: écoute voir un peu, voilà que ça me revient.

«En 99, aussi donc, sur cette saleté d'_Embuscade_, nous faisions la
chasse à la contrebande des armes, entre le Tonkin et Canton. Ça se
trouvait comme ça, rapport que l'amiral, qui avait son pavillon sur
le _Bayard_, venait de prendre possession de Kouang-Chô, et que les
pirates de par là-bas canardaient nos compagnies de débarquement.--Tu
suis bien ma ligne de file?--Mêmement que les Chinois, la première
fois que l'amiral, comme je t'explique, avait arboré le pavillon sur
Kouang-Chô, eux, ils nous avaient volé la drisse du pavillon, oui!
Crois-tu, hein, ces salauds-là!...

«L'amiral, c'était la Bédollière.--Pas un mauvais bougre, sûr et
certain! à preuve qu'il se rappelait très bien mon nom et qu'il me
disait poliment: «Bonjour, Hervé!» chaque fois qu'il venait à bord
de l'_Embuscade_, en tournée d'inspection dans les rivières.--Ça ne
fait rien: écoute voir un peu:--Kouang-Chô, n'est-ce pas? c'est une
espèce d'embouchure de fleuve, avec une barre devant, et deux îles,
une grande et une petite ... la petite s'appelle Nau-Ohô; la grande,
je ne sais plus. Tout ça est bourré de Chinois, comme trop juste. La
terre n'est pas vilaine, pour ce qui est du coup d'œil: des rizières
en veux-tu en voilà, des arbres, de belles routes mandarines bien
pavées, des villages entourés de jolis bois touffus, où ça sent bon la
menthe. Mais la vraie bonne chose, c'est que les Chinois du patelin ne
sont pas méchants. Voleurs, oui, sûr et certain! Mais point brutaux,
ni traîtres. On n'avait jamais de batteries avec eux. Au contraire!
On était des paires d'amis, et bien reçus chaque fois qu'on allait se
promener du côté de leurs cañhas. Pour le reste, la paire de poulets
coûtait dix sous au marché. Et, sauf l'affaire des chiens en place
de moutons, on s'aurait arrangés ensemble, de nous à eux, aussi bien
comme on fait de Brest à Recouvrance... Drôle de pays, tout de même!
Figure-toi: partout là-bas, c'est les hommes qui cousent et qui
raccommodent, et c'est les femmes qui font la pêche! Mais c'est pas
encore ça que je voulais dire. La seule chose qu'il faut que tu te
rappelles, c'est que ces Chinois-là et les pirates, ça faisait deux.

«Les pirates,--des Pavillons Noirs, autant dire,--ils venaient de
l'intérieur. Et les Chinois de la côte en avaient une sale peur, je te
promets! Tout de suite, ça se gâta. Les pirates mirent deux ou trois
bonshommes de Kouang-Chô à la broche, histoire de «raisonner» les
autres; et, du même coup, ils nous descendirent quelques sentinelles
et une demi-douzaine de permissionnaires isolés. La petite guerre,
quoi! je te fusille, tu me fusilles. Et alors, pour les attraper, ces
pirates-là, ça devint la croix et la _baleinière_! Les hommes des
villages n'osaient pas nous donner le moindre tuyau;--tu comprends,
rapport à la broche!--Et l'embêtement des embêtements, c'est que nous
étions canardés par des flingots de premier brin ... et ce que ça
grêlait! tu n'as pas idée, mon fils!... Parole d'honneur: dans chaque
escarmouche, l'ennemi nous brûlait de la bonne poudre au nez comme
si «que ç'aurait été» du foin. Oui, mon fils! et des fois, le feu à
répétition durait la nuit entière. A croire que ces faillis chiens,
enfants de leurs mères! ils auraient eu, quelque part cachés, des
magasins qu'on ne savait pas, des magasins, pour sûr! mieux remplis que
«les ceux de» la pyrotechnie de Toulon comme de Brest, aussi donc! Oui
bien! Comme je te dis!

«Et fais attention! leurs flingots, je t'ai expliqué ça n'était pas
du tout des flingots de sauvages. Misère! ça n'y ressemblait pas, de
près ni de loin! Nos mousquetons à nous, tiens! nos «cavalerie 92»--eh
bien! en comparaison, ça n'était que de la gnognote. Oui, matelot!
Eux, ils avaient des Mauser, des Mannlicher, des Winchester, et tout
le tremblement de ce qu'on fabrique de rupin chez les Pruscos, les
Belgicos et les Ostrogoths ... le dessus du panier, quoi! Et toute
cette saleté-là approvisionnée à cinq cent mille millions de coups,
pour le moins. Tu vois la chose: sûr et certain que ça n'était pas
catholique. L'amiral, qui avait le flair, devina que les bougres se
ravitaillaient par transports maritimes, juste même chose comme font
les gens honorables. Et voilà l'affaire pourquoi l'_Embuscade_ croisait
du Tonkin à Canton, et mon sac à bord.

«Ah! ce coup-ci, tu rigoles? ça y est, tu as pigé? Alors ... à
la tienne!... Ho! ho! ces boujarons-là, ils n'ont pas une vraie
contenance, autant dire... Ça ne fait rien! on en boira deux!... Mère
Bigouden! Ohé!... non, mais ... l'est-elle sourde!... Ça ne fait rien:
écoute voir un peu...

«Forcément, fallait qu'il y eût contrebande d'armes par voie de mer.
Et l'_Embuscade_, donc, n'avait qu'à faire la police de la côte. Oui?
tu crois ça? Eh bien! mon vieux, je vais t'épater: cette police de la
côte, le vieux nous avait donné l'ordre de la faire dès le retournement
de la mousson: fin mars. Depuis lors, donc, nous la faisions. Et,
commencement de mai, après quarante et des jours de bordées en zigzags,
nous n'avions pas mis la patte sur la moitié d'un flingot, ni sur le
quart d'une cartouche!

«Ça te la coupe, hein? Pourtant, tu peux me croire: de Moncay à
Pakhoï, de Hoï-hao à Heï-Tchao, partout, enfin, quoi! nous avions bien
arraisonné plus de trois cents jonques: et, de ces jonques-là, la
gueule enfarinée ne disait pas grand'chose d'honnête! Tout de même, à
leur bord, pas plus de contrebande que dans ton œil! rien, rien, rien
de rien. Ça n'était que pêcheurs et puis pêcheurs, tous innocents comme
l'enfant qui vient de naître. Et pendant ce temps-là, à terre, les
mitraillades continuaient de plus belle. A preuve que l'amiral, chaque
fois que nous repassions à portée de signaux de son _Bayard_, il nous
hélait comme ça d'un air ... d'un air d'en avoir deux ... deux guère
plus satisfaits l'un que l'autre... Il y avait motif, tu penses: les
compagnies de débarquement en étaient à enterrer des cinq et des six
hommes par semaine! Moi, tiens! rien qu'à suivre ma part d'enterrements
... une fois sur quatre, qu'on était de piquet ... je me sentais
devenir enragé.

«Mais plus enragé que moi, il y avait le _pacha_ de l'_Embuscade_:
un chic petit bougre de lieutenant de vaisseau,--Marcassin, qu'on
l'appelait;--un bon homme, quoi! tout gentil, mais vif comme une soupe
au lait. Celui-là, tu comprends s'il était à la noce, dans tout ce
fourbi vaseux!

«D'abord, c'était son avancement qu'il risquait, pas moins; et, dame!
c'est rognant d'avoir les reins cassés, rapport à une poignée de sales
magots qui se fichent de votre fiole, pour la chose qu'une poignée de
salopiots se débrouillent à leur vendre des flingots. Et, ensuite, des
magots qui se fichent de votre fiole, non! il y a de quoi vous tourner
les sangs en jus de coco! Aussi, ce pauvre _pacha_, les nuits que
j'étais de faction à sa porte, je l'entendais jurer comme un païen, en
rêve, et engueuler les magots, les flingots, les salapiots et le reste.
Et il jurait sec cet homme; et il savait engueuler: «Cannibales!--qu'il
criait;--assassins! sauvages!» Puis des bouts d'histoires pas trop
claires que des fois je crochais au vol: «Vessies!... lanternes!...
tasses à café!... A mort! au mur! à la guillotine!... Nom d'un nom d'un
nom d'un nom!...» Et il tapait du poing dans la muraille, que la tole
en sonnait comme une peau de tambour.

«Mais nous autres, de l'_Embuscade_, on n'était pas moins sous-venté,
avec toute la toile en ralingue. Les jonques, on les visitait toujours
par douzaines de douzaines. Mais jamais une seule de suspecte. De cette
allure-là, sûr que nous pouvions bourlinguer jusqu'au jugement dernier
sans changer d'armures!

«Bon! tu poses ta chique? je te vois venir! «Sur mer,--que tu dis--il
n'y a pas que des jonques: il y a encore des vapeurs et des voiliers,
aussi donc! et des paquebots, et des cargos, et des fiots et des
rafiots!»

«Oui, mon fils! Mais, tout exprès, en ce temps-là, de Canton au Tonkin,
il n'y en avait pas; ni des comme ci, ni des comme ça; excepté quatre
patouillards; mais quatre patouillards bien nets et bien honnêtes,
bien vus, bien connus: deux Français et deux Norvégiens, qui tous
quatre faisaient le grand cabotage entre Hong-Kong et Haï-Phong...
Tiens, je me rappelle leurs quatre noms: le _Cua-Cam_, le _Dap-Cau_,
le _Donebrog_ et le _Haï-Dzuong_... Tu vois qu'ils étaient repérés!
Et, en plus, ils chargeaient toujours à Haï-Phong pour Hong-Kong, et à
Hong-Kong pour Haï-Phong, sans escale. Donc, pas moyen qu'ils auraient
fait du louche. D'ailleurs, par acquit de conscience, nous les avions
déjà surveillés, sans avoir l'air: pas le moindre mic-mac. Bref, je te
rabâche et je te ra-rabâche: en fait de contrebande, tout ce que nous
avions croché, c'était peau de balle, balai de crin, et crains les
requins si tu es marin!

«Mais attention, matelot! Veille au grain! voilà que ça vient!

«Un soir, tout justement dans ce commencement de mai que je te disais,
l'_Embuscade_ avait mouillé devant Weï-Tchao ... tu sais? Weï-Tchao?
la petite île à l'ouest d'Haï-Nan?... Paraît que les Chinois de cet
endroit, ils se mangeaient entre soi, au temps d'autrefois... Donc,
comme ça, nous venions de laisser tomber un pied d'ancre..... Je
me rappelle bien! j'étais de sonde, et je criais: «Fond! tribord,
vingt-six, tribord!»

«Tout à coup... qu'est-ce que je vois?... un petit vapeur, qui débouche
du nord, et qui passe à terre de nous, en saluant du pavillon ...
tricolore, ce pavillon: français. Je le regarde, je le reconnais:
le _Dap-Cau_... un des quatre que je t'ai déjà dits... Il faisait
son service régulier, d'Haï-Phong à Hong-Kong. Rien à dire à ça,
naturellement ... sauf tout de même que, Weï-Tchao, il n'avait rien
à y faire, sûr et certain... Nous, on avait déjà rompu des postes de
mouillage. Comme je descendais du gaillard, voilà le _Dap-Cau_ qui
sort sa yole et qui l'arme. Je me dis: «Ce client-là a quelque chose
de pas ordinaire à nous raconter.» Parce que, n'est-ce pas? un navire
marchand, ça ne débarque guère souvent ses pointus pour la rigolade
... et ça ne relâche pas non plus pour seulement brûler son cardiff...
Dame! les pointus, c'est de l'huile de bras, quand on n'a pas gras
d'équipage ... et le cardiff, c'est de l'argent ... quand ça n'est pas
Marianne qui paie...

«La yole nous accoste. J'étais à la coupée, je descends l'échelle et
je tends la tire-veille au type qui venait. Ce type, j'ai à peine le
temps de regarder ses galons d'officier: il saute sur le caillebottis,
il grimpe quatre à quatre, il arrive sur le pont, et il demande: «Le
commandant?» tout ça, avant que le maître de quart ait seulement fini
de crier: «Sur le bord!» Il n'avait pas du tout l'air d'un capitaine
au cabotage, cet officier-là! Figure-toi plutôt: un grand petit
gars maigre, le nez en bec de cormoran, les joues creuses, les yeux
noirs comme charbon, la moustache et le bouc blancs comme neige ...
figure-toi, matelot: juste au-dessus du front, un toupet pointu, tordu,
kif-kif la corne du Maudit! Tu vois ça d'ici.

«Pas rassurant! non! Mais, dans le même moment, voilà le pacha
Marcassin qui s'amène. L'autre le salue. Et ils commencent à causer:
«Commandant,--qu'il dit, l'autre,--je suis le capitaine du _Dap-Cau:_
Napoléon Forti, de Bocognano, pour vous servir. Et je viens vous dire
une bonne chose à propos de la contrebande des armes que vous êtes
chargé de réprimer...»

«Hein? je te le disais, que ça venait, ce grain! Matelot, vrai! après
avoir entendu ça, j'aurais donné quatre quarts de vin pour entendre
la suite! Mais va te faire empiler! le Marcassin déjà t'empoignait
le Napoléon Forti par le bras et te l'emmenait sous la dunette...
Alors j'ai eu une riche idée: par veine, «c'était moi que j'étais
chargé» de fourbir à clair le panneau de cuivre au-dessus du salon du
commandant; donc, qu'est-ce que je fais? j'attrape mon fourbissage en
deux temps, j'ôte mes souliers, rapport au bruit, et je galope ... le
panneau de cuivre, par chance, était entr'ouvert ... vivement, je me
mets à briquer, tout en élargissant la bonne oreille; et je saisis le
principal:

--Commandant,--qu'il dégoisait, le capitaine du patouillard,--toute
la contrebande d'armes et de munitions que vous n'avez pas encore pu
surprendre passe par un seul bâtiment, que d'ailleurs vous connaissez
à merveille. Ce bâtiment se ravitaille lui-même dans les ports du
nord; le plus habituellement à Amoy. Il débarque ensuite sa pacotille
à Pak-Hoï, sans se cacher le moins du monde. Personne d'ailleurs ne le
soupçonne; et personne n'y peut rien, vous et votre amiral moins encore
que les autres: parce que ce bâtiment-là, c'est la _Luisa_, qui bat
les couleurs allemandes,--les couleurs impériales!--vous ne l'ignorez
pas...»

«Matelot! quand j'entendis ça, le fourbissage m'en tomba des pattes! La
_Luisa_ malheur! Sûr et certain que nous la connaissions: une espèce
de yacht, lavé, astiqué, ripoliné, verni, et qui battait effectivement
pavillon prussien,--pavillon de guerre, s'il te plaît!--rapport que
le propriétaire était quelque chose comme une grosse légume dans la
Choucroute. Bref, un bâtiment de l'État, autant dire. Tellement, qu'il
nous avait même fait sa visite officielle, dans une belle vedette à
pétrole, avec flamme arborée devant et grande enseigne arborée derrière!

L'apache, hein... De l'hydrographie, qu'il prétendait faire le long de
la côte. Tu la vois d'ici sans lunette, cette hydrographie: pour une
chouette hydrographie, c'était une chouette hydrographie! Oui, mais ça
n'empêchait pas: de ce coup-là, le pacha Marcassin ne disait plus rien.
Pour un homme empoisonné, pas d'erreur! il l'était... Faut dire qu'il y
avait de quoi mets-toi z'y plutôt à sa place: quoi que tu aurais fait?
arraisonner la _Luisa?_ navire allemand, navire neutre?... non! mais,
des fois? tu t'amuses? Le pavillon couvre la marchandise, vieux! Et
les histoires de neutralité, je t'en souhaite! Riche poisse, va! quand
on y fourre un doigt, on est salement englué, tu peux me croire!... Il
savait ça, mon Marcassin! je le lorgnais du haut de mon panneau: pas
fier, je te jure!... je l'entendais jurer entre ses dents,--les mêmes
jurons que la nuit, en rêve:--«Assassins!... cannibales!... mais le
cœur n'y était plus... Qu'est-ce que tu veux? c'était vrai, ce qu'il
avait dégoisé, le type du _Dap-Cau:_ cette contrebande-là, personne n'y
pouvait rien! ni le pacha, ni l'amiral!... Et donc, on n'avait plus
qu'à se croiser les bras ... et à laisser les pirates massacrer nos
sentinelles...

«J'étais en train de bien m'enfoncer cette sale idée dans la caboche...
Tout à coup ... qu'est-ce que j'entends? une espèce de gloussement,
même chose le gloussement des poules!... Je regarde,--épaté, tu
penses!--et je vois le Napoléon Corti qui riait... Oui, mon fils, il
riait, cet homme! mais, par exemple, d'un drôle de rire, je te promets!
d'un vrai rire sauvage, d'un rire de Canaque... Tu les auras bien vus,
des fois, les Canaques, quand c'est qu'ils s'asseyent en rond par
terre, à douze, quinze, vingt, les nuits de pleine lune, pour rire tous
ensemble... _Êêêê!... hah! hah! hêah!..._ Il riait pareil, le Corti,
oui! à preuve que ça lui secouait la barbiche et le toupet comme le
vent secoue les flammèches d'un canot à vapeur!... Il rit une bonne
minute. Le pacha, ahuri, en ouvrait une bouche en écoutille. Mais, à la
fin, le Corti s'arrête. Et alors il se lève, il vient au pacha, il lui
parle à l'oreille,--bas, bas, bas:--«Commandant...» Et, moi, voilà que
je n'entends plus rien, pas un fifrelin!

«Oui! mais attends voir! et vire de bord pour la dernière bouée!... Une
heure après sa visite, le Napoléon Corti avait regagné son _Dap-Cau_.
Une autre heure après, le _Dap-Cau_ avait appareillé. Et, quelques
autres heures plus tard, nous, on appareillait aussi, dans la nuit. Et
du nord, qu'on fit comme ça: le cap sur Pak-Hoï... Ça ne fait pas loin,
Pak-Hoï, de Weï-Tchao. Au petit jour, nous y étions.

Le _Dap-Cau_ y était déjà, tu devines! venu de son côté, et mouillé sur
une ancre qu'il tenait à long pic, la chaîne garnie au guindeau--comme
font les bateaux en appareillage, quand ils veulent être tout prêts à
déraper et aller de l'avant au premier signal.

«Notre _Embuscade_, elle, mouille tout de bon, très loin du _Dap-Cau_
... très loin au large... Tu suis la ligne de file? On était chacun
de son bord, à la part... Comme ça, on n'avait point l'air d'avoir
l'air!... Bon, ça va bien! tu vois ce qui vient. Espère la suite:

«Onze heures sonnent; puis midi. L'équipage avait dîné; on allait
ramasser les plats. Depuis le matin, le pacha se balladait sur la
passerelle, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord. Aux quatre
coups doubles[1], le maître de quart siffle pour les plats, et le
clairon s'en va décrocher son instrument: tu sais qu'une fois les
plats ramassés on sonne le garde à vous. Ça se doit. Mais, dans le
même moment, patatras! le pacha dégringole de la passerelle, quatre
à quatre, et vlan! il saute sur le clairon: «Clairon!--qu'il y
commande,--clairon: la charge! sonnez la charge, je vous dis! tonnerre
de tonnerre!» Il avait sa voix des coups de typhons, une sacré sale
petite voix, je ne te dis que ça! Le biniou comprit tout de suite que
ce n'était pas le moment de réclamer pour du lard salé: il sonna sans
faire le malin. Nous, tu parles qu'on ne parlait pas: ce n'était pas
le moment non plus. Et ça fait qu'immédiatement, dans le silence, nous
entendîmes le _Dap-Cau_ virer sa chaîne...

«L'ancre dérapa dans la minute, et le patouillard appareilla. Sûr
et certain, nous y avions donné le signal avec notre charge. Moi,
qu'est-ce que je fais? je saute sur le bastingage... Et--attention,
Korcuff!--j'aperçois ... quoi?... la _Luisa!_ la _Luisa_ qui débouquait
de la pointe est!... C'était rudement calculé, tout ça, matelot! Et
je peux te le dire: le petit pacha Marcassin, il savait apprécier les
distances! si juste ... quoi!... que la _Luisa_, entrant en rade, et
le _Dap-Cau_ sortant, se croisèrent exactement par notre travers...
L'_Embuscade_, quand l'accident arriva, n'était pas à deux encablures
de distance...

«Parce que ... figure-toi! il arriva un accident ... un sacré accident,
même!

«Figure-toi, je te dis!... comme le _Dap-Cau_ et la _Luisa_ donnaient
à contre-bord ... le _Dap-Cau_ ... crac!... il se cassa quelque chose
dans le gouvernail ... quelque chose de grave, même: la barre vint
toute à droite et resta bloquée... Le _Dap-Cau_, qui ne gouvernait
plus, tomba brusquement sur tribord ... et tapa en plein dans la
_Luisa_!... si tellement en plein qu'il la coupa par le milieu, net!

«Ça fait un drôle de bruit, un navire coupé en deux: ça crie comme une
bête qu'on écrase: _Cri!... cri!... cri!..._ un tout à fait drôle de
bruit!...

«En tout cas, ça n'est pas un bruit qui dure longtemps...

«Ma Doué! non! Nous autres de l'_Embuscade_, nous avions notre canot
amené. On sauta quatre hommes dedans, on poussa, et il n'y eut pas de
temps de reste. Les deux moitiés de la _Luisa_ coulaient déjà, et on
voyait la cargaison qui s'éparpillait. Ah! mon pays! cette cargaison,
quelle boutique!... De quoi remonter un arsenal, oui!... Des flingots,
des flingots et des flingots, voilà ce que c'était! J'en ai repêché
deux caisses qui flottaient, rapport à des tonneaux vides qui s'étaient
emberlificotés avec... Si «que tu aurais» vu la binette aux Pruscos,
à ce moment-là!... parce que les Pruscos aussi, on les a repêchés. Je
ne sais fichtre pas pourquoi, par exemple! Enfin! c'est le pacha qui a
donné l'ordre. On a obéi.

«Mais sais-tu la fin finale, matelot? Le pacha Marcassin leur z'y a
parlé en allemand, aux Pruscos. Et je ne sais pas quoi qu'il leur
a dit. Mais, plus tard, nous les avons débarqués tous à Macao. Et
ils sont devenus ce qu'ils ont voulu ... tu t'en fous et moi itou
... sauf qu'on n'en a plus jamais entendu parler, de ces Pruscos!
Et, à Hong-Kong, le plus tordant c'est que les journaux angliches,
aussi donc, ils imprimèrent un palabre énorme sur le «sinistre de la
_Luisa_.» Paraît qu'elle avait sombré quelque part, on ne savait pas
où, en pleine mer, cette pauvre _Luisa_! dans un cyclone, probable...
Et pas un chat n'en avait réchappé! Comme j'ai l'honneur de te le dire!
A preuve que ça figure officiellement, au jour d'aujourd'hui, sur
toutes les _estartistiques_ du Lloyd! Chacun, il peut lire: «1899, mers
de Chine; la _Luisa_, yacht à vapeur: _perdu corps et biens!_»


[1] Midi,--quatrième heure du _quart_ de 8 heures à 12 heures,--est
_piqué_ par les cloches de bord en quatre doubles tintements.


                   *       *       *       *       *


                       L'INVRAISEMBLABLE RATIÈRE


                                               _à Paul de Cassagnac._


--Hissez les couleurs!...

A la corne, le pavillon national, déferlé, claqua dans la brise. Par
tribord, la côte marocaine blanchissait d'écume. La houle dure de
l'Atlantique secouait violemment le croiseur, et des nuages d'embrun
volaient, drus comme grêle.

--C'est cette goélette, à trois quarts devant! Encore un contrebandier,
sûr et certain!... Prévenez l'officier canonnier!... et faites armer le
65 du gaillard!... Un coup à blanc, d'abord, hein!...

Nous étions quatre officiers, dont Férald, notre commandant, à nous
cramponner aux rambardes du banc de quart.--Le _Copernic_ tanguait
bas.--A deux milles sous le vent à nous, la goélette suspecte fuyait
grand largue, toutes voiles dessus. La «visite» d'un croiseur français
lui souriait assez peu, cela se voyait...

Le coup d'avertissement n'eut qu'un succès d'estime. Le coup de semonce
fut plus heureux. L'obus, bien envoyé, ricocha sur l'avant du fuyard,
à cent mètres tout au plus de son beaupré. Prudente, la goélette
lofa, mit en panne, montra son étamine. Et Férald jura de plus belle:
l'étamine était blanche et bleue,--portugaise,--neutre.

--Portugais, ça? Comment donc! vive Bragance!... Portugais comme moi,
oui! et bourré d'armes et de munitions jusqu'à la gueule!... Forban!
pirate!... Mais que faire? le pavillon couvre la marchandise!...
Allons, demi-tour! revenez en route!...

Il cracha par-dessus le bord, et nous tourna le dos.

Nous autres trois, accourus tout à l'heure sur le banc de quart dans
l'espoir chimérique de ce miracle, toujours attendu, jamais réalisé:
une distraction,--en temps de blocus!--désabusés, nous regardions
piteusement la goélette, dont le vent gonflait derechef les voiles
rousses, et aussi la mer moutonneuse, et la côte embrumée, et, à nos
pieds, sous la passerelle, le pont du _Copernic_, ruisselant du lavage
matinal. Les matelots, jambes nues, faubert au poing, piétinaient dans
l'eau savonneuse...

Tout à coup, il y eut brouhaha: hors du panneau avant, un canonnier
chef de soute venait de surgir, brandissant à bout de queue un rat
capturé:

--Salaud! tu ne boufferas plus mes vareuses! Où çà qu'il est, le
maître-commis? j'ai droit à la double!

De tout temps, sur tous vaisseaux de toutes marines, les chasseurs de
rats gagnèrent la double,--la double ration de vin: deux quarts de
litre au lieu d'un.--Vénérable tradition, qui remonte au premier amiral
connu, Noé.

Le maître-commis ratifia donc:

--Ça va bien! Tu l'as gagnée, tu l'auras! Va-t'en voir le cambusier, et
dis-lui z'y, mon fils!...

Le commandant, son humeur adoucie, avait suivi la scène:

--De mon temps--murmura-t-il, dédaigneux,--il fallait plus d'un rat
pour mériter la double!...

Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup de roulis, et nous
parla du haut de ses trente ans de mer:

--Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à bord de la _Cérès_,
une frégate à voiles devenue transport de bagnards. Nous «faisions» la
Nouvelle-Calédonie, par Bonne-Espérance à l'aller, et par Magellan au
retour... C'étaient des navigations, je vous prie de le croire!... Or,
la _Cérès_ était une vieille baille, usée jusqu'aux couples, et les
rats y foisonnaient. Songez que pas une porte de soute ne fermait et
que toutes les cloisons ressemblaient à des écumoires! Un beau matin,
voici qu'on découvre un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du
coup, l'officier en second entre en fureur:

«--Demain,--décrète-t-il,--toute la journée, du branlebas du matin au
branlebas du soir, chasse! Et la double à tout homme qui apportera six
cadavres au maître-commis!

«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y eut de pièces au
tableau, ce soir là?--Six cent soixante-douze.--Parfaitement! Six cent
soixante-douze rats massacrés du lever au coucher du soleil. Cent douze
demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit litres de vin au gouvernement.

«L'officier en second s'effara:

«--Vingt-huit litres!--répétait-il.--Vingt-huit litres!... Mais ces
bougres-là vont nous vider la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement
deux fois plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais mettre bon
ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui! mais il faudra montrer douze
rats au lieu de six pour avoir droit à la double!...

«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme disent les vieux mangeurs
d'écoutes. Mais va te faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait
plus de mille rats sur la dunette!

«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart:

«--Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est pas possible! Ils les
élèvent exprès, leurs rats! Ils en ont des réserves, des parcs, des
haras! Ça ne se passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries
m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un équipage saoûl du jour de l'an
à la saint-Sylvestre... Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze,
ni dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats! qu'il faudra
m'aligner avant de passer à la cambuse! Et nous verrons bien!...»

«Trente-six rats!... messieurs, ça ne se trouve pas dans une seule
caisse à farine!... ni même dans plusieurs ratières perfectionnées...
Vous savez, d'ailleurs, comment nos matelots chassent: à coups de
corde ou de souliers!... procédé rudimentaire!--Trente-six rats!...
Au souper suivant, il n'y eut plus que cinq hommes à boire la double.
Et, le soir d'après, deux seulement.--Les rats devenaient méfiants:
trois hécatombes successives avaient semé partout la terreur.--Bref, le
surlendemain, un seul vainqueur se présenta pour remporter la palme:
un nommé Chouf, calier. Il apportait ses trente-six rats, proprement
amarrés par la queue tout autour d'un vieux cercle de barrique. Il but,
non sans gloire, et s'en retourna dans sa cale,--pour en ressortir,
vingt-quatre heures plus tard, le même cercle de barrique en main,
pareillement garni!--Et c'est ici que l'aventure devient épique:
«Messieurs, six semaines durant, Chouf, calier, attrapa quotidiennement
ses trois douzaines de rats, sans y manquer un jour! Le fait, j'en
conviens, est invraisemblable; mais il est vrai: j'en fus le témoin,
plus stupéfait, certes, que vous n'êtes!... Chouf, calier, était un
gaillard absolument quelconque: ni grand, ni petit, ni bête, ni malin;
au demeurant, le plus brave homme du monde, ponctuel, discipliné,
propre ... mais rien du héros. Œxmelin n'avait pas passé par là, ni
Fenimore Cooper: Chouf n'était pas trappeur et n'était pas boucanier...
Et, pourtant, ce garçon, pareil à tous les autres, ce pêcheur de
sardines, né natif de Plougastel ou de Concarneau, réitérait sept
fois par semaine, indéfiniment,--infailliblement! un exploit dont
Bas-de-Cuir eût été jaloux! Cela dépassait l'imagination.

«La _Cérès_, cependant, «embraquait sa latitude.» Un matin, on jeta
l'ancre devant Sainte-Hélène J'étais précisément en train de calculer,
ce matin-là, qu'un litre de vin valant quatre doubles, et qu'une
double valant trente-six rats, Chouf, au bout de l'an, aurait presque
bu son hectolitre, et tué sa mille quatre-vingt-quinzième douzaine,
mathématiquement ... quand l'ordre m'arriva, comme la cloche du bord
piquait les trois coups doubles d'onze heures, de boucler mon sac sans
trop lambiner et de transborder avant midi sur la _Junon_, qui par
hasard se trouvait là. Vous savez qu'à l'époque la mode était de faire
valser les aspirants. Et ces valses-là n'étaient pas des valses lentes.

«Deux draps de hamac, attachés par les coins, me servirent de malle.
Tout fut tôt emballé. J'avais déjà un pied dans le youyou de ma
nouvelle frégate, quand, tout à coup, je me frappai le front, et je
regrimpai quatre à quatre l'échelle de la _Cérès_: Chouf et ses rats
m'avaient trop intrigué! je ne voulais pas quitter Chouf sans que Chouf
et ses rats m'eussent donné le mot de leur énigme.

«Je m'affalai donc à fond de cale. Chouf, assis sur une glène de filin,
chiquait.

«--Chouf!--dis-je,--je débarque. On a été des amis, nous deux, pas? Eh
bien! Chouf ... dites-moi, avant que j'ai quitté le bord ... dites-moi
comment vous faites pour attraper vos rats?...

... «La figure de Chouf s'élargit en pleine lune, et un triomphal
sourire lui fendit les joues jusqu'aux oreilles.

«--Ça, lieutenant,--prononça-t-il,--c'est mon secret! le secret à Chouf!

«--Et vous ne me le direz pas, Chouf? à moi? à moi, l'aspirant de
détail? à moi qui fous le camp tout de suite sur cette saleté de
_Junon_, pendant que vous allez continuer de vous la couler douce à
bord de notre peau-fine de _Cérès_?

«Il s'attendrit:

--«Nom de nom d'un sacré nom! c'est tout de même vrai, lieutenant,
ce que vous dites!... Alors ... écoutez voir ... non! parole de
parole! je ne peux pas vous dire!... ma Doué!... je peux pas, au jour
d'aujourd'hui!... Mais au jour de plus tard qu'on se reverra, moi z'et
vous, malin qui sait où ... foi de Chouf! lieutenant, je vous dirai.

«Et, solennellement, la main levée, il cracha noir: il chiquait, Chouf.

«Messieurs, je vous ai dit que tout cela se passait en 69. Mon histoire
est plus vieille que vous trois, hein? Elle avait trente-huit ans, tout
juste, quand notre _Copernic_, l'hiver dernier ... le 20 décembre,
si j'ai bonne mémoire ... passa au bassin du Salou, à Brest, pour se
carèner. Or, ce même 20 décembre, vers cinq heures du soir, comme je
quittais le bord après l'accorage, voilà que je croise, près de la
porte Tourville, un groupe de vétérans, rentrant, eux comme moi, du
travail.

«Et voilà qu'un de ces vétérans se jette littéralement sur moi, bras
ouverts:

«--Commandant! commandant!... c'est vous, aussi donc?... Ah! ma Doué!
ma Doué Benodet!... Je suis Chouf!

«Je me souvins tout de suite:

«--Tu es Chouf?... Sacrebleu!... Chouf de la _Cérès?_.... (Vous savez
s'ils aiment qu'on leur parle du vieux temps!) Chouf de la _Cérès!_...
Chouf qui attrapait les rats!...

«Il s'épanouit:

«--Oui! commandant!... Vous vous rappelez bougrement, tout de même!...
vous vous rappelez les rats, aussi!... Alors ... commandant! écoutez
voir ... que je vous dise comment je les attrapais, ces cochons de
rats!...

«Toute ma curiosité de midship me ressaisit, comme si la vieille
_Cérès_ eût été encore là, mouillée hors de la digue, et ses belles
grandes voiles larguées en bannières!

«--Dis voir, Chouf?

«--Voilà, commandant! C'était une fameuse manigance, pour sûr! Personne
n'a jamais trouvé ça, allez! Sur la _Cérès_, le coq mettait toujours du
lard dans la soupe, du lard salé ... un peu «ancien», un peu moisi ...
pas mauvais tout de même ..... vous vous rappelez ça, aussi donc?...
Moi, Chouf, à souper, je mangeais pas mon lard: je le cachais comme ça,
dans ma falle..... C'était pour les rats, vous me comprenez.....

«--Tu avais des pièges, alors?

«--Des pièges? que non point!... Espérez un peu... La nuit, quand on
avait fait branlebas, je crochais en premier mon hamac; et, quand tout
chacun s'avait endormi, moi, je me défilais ... tout nu ... sauf votre
respect ... jusque dans la soute à biscuits ... cette soute, elle avait
une porte ... une porte pas bien fermée...

«--Eh oui! même, les charpentiers y travaillaient toujours...

«--C'est la chose exacte, commandant!... Moi, qu'est-ce que je faisais,
dans la soute? Je me collais mon lard entre les dents, et puis, à plat
pont! sur le dos... sans rien bouger pied ni patte!... Dame! vous
pensez que les rats n'étaient pas longs à venir! Du bon vieux lard
qui puait fort, voilà leur affaire! Le temps de compter: _a, b, c, d,
deux! a, b, c, d, quatre!_ je sentais des régiments de sales pattes qui
me grattaient les bras, les jambes, le ventre et tout... Parce que la
soute, comme bien juste, elle était noire, mais noire! on s'aurait cru
dans le fin fond de l'enfer aux mal blanchis, quoi!... Tout de suite
les rats me grimpaient sur le nez, sur les yeux... Et ils crochaient
dans le lard... Moi je ne remuais pas: j'attendais d'en avoir au moins
six, bien attablés, les goinfres!... Et alors, crac!... j'en empoignais
trois de chaque main... A preuve que, cinq ou six fois ces vermines
m'ont mordu, oui da!... emporté des bouts de peau! Ça ne faisait rien:
trois de chaque main, je comptais six. Et, ces six-là étranglés, vlan!
re-sur le dos! et j'attendais les autres. Ils revenaient forcément:
rapport au lard... Jamais je n'ai raté mes trois douzaines, aussi donc!»

«Le commandant Férald s'interrompit net, prit ses jumelles, fouilla
la brume: les lames déferlantes piquaient l'horizon de points blancs,
pareils, tout à fait, à des voiles...

«Une risée, brusque, fouetta la mer; et le _Copernic_, brutalement jeté
dans un creux de la houle, roula bord sur bord, et gémit.

--«Rien! naturellement!... pour changer!... Ah! ils la connaissent, ils
sont loin, les marchands de plomb et de poudre!... Zut! j'en ai assez
pour aujourd'hui!... Au revoir!...

Au bas de l'échelle, il fit demi-tour, face à nous:

--Messieurs ... le voyez-vous bien, ce Chouf, nu comme un ver au
fond de sa soute obscure? ce Chouf qui fait le mort, et qui sent sur
toute sa chair, sans broncher, sans ciller, l'horrible grouillement
des pattes griffues, le souffle chaud des museaux visqueux, la mêlée
abominable des gueules affamées, bavantes, puantes?...


                   *       *       *       *       *


                       108, LE DUC, AMBASSADEUR


                                      _au comte Charles de Polignac._


--108, Le Duc! à l'appel! à l'appel, bon Dieu de bois!... C'est-il que
tu as été promu sourd, à cette heure ici?... 108, Le Duc!... Sors donc
de ton trou, bougre de semble-calfat!...

108, Le Duc, matelot de deuxième classe, canonnier breveté, cumule,
à bord du croiseur de la République la _Pensée_, diverses fonctions,
toutes de confiance, lesquelles du matin au soir et du soir au matin,
le promènent au pas gymnastique dans tous les coins et recoins du
bâtiment.--108, Le Duc, chef de la soute à munitions des pièces de 100
millimètres T. R. tribord milieu, briquait dans l'instant le bouchon
autoclave de ladite soute;--mais, au beau milieu de ce briquage,
voici que la présence de 108, Le Duc, ordonnance du lieutenant de
vaisseau Villiers, est requise sur le pont arrière.--Et 108, Le Duc, se
précipite:

--Saleté de métier! quoi qu'il y a encore?

Juste à temps, le caporal d'armes, d'un coup de coude charitable, lui
ferme la bouche. 108, Le Duc, se fige brusquement dans la position
réglementaire:--les talons à peu près joints, la main droite esquissant
le geste d'ôter le bonnet de travail:

--A vos ordres, cap'taine!...

L'affaire doit être grave: le lieutenant de vaisseau Villiers est
venu jusqu'au milieu du pont à la rencontre de son matelot. Même, il
a oublié de mettre sa casquette!... Et le soleil tape! On est en rade
de Smyrne, et cette rade-là, ça ne ressemble guère à la rade de Brest,
aussi donc!...

--Le Duc! oust!... au trot, mon petit! j'ai besoin de toi ... viens
dans ma chambre...

Besoin de 108, Le Duc?... Et pourquoi faire, alors?... Sainte Anne
d'Auray!... Ça, par exemple! c'est intéressant, oui!

Les voilà dans la cabine, grande comme un mouchoir de poche,--108, Le
Duc, et monsieur Villiers.--L'officier s'est assis sur l'unique chaise
et plante son regard droit dans les yeux du matelot, debout devant lui:

--Écoute!... Le Duc ... tu vas te mettre en tenue ... et tu descendras
à terre ... par le canot qui va chercher les cuisiniers, à 2h.30...

--Oui, cap'taine...

--Tu iras rue Parallèle... Tu sais où elle est, la rue Parallèle? la
première après le quai?

--Je sais, cap'taine...

--Bon!... A main gauche ... en partant de la cale des canots ... il y
a une grande maison de bois, peinte en rouge ... une ancienne maison
turque... Tu trouveras...

--Je trouverai, cap'taine...

--Une maison rouge, rappelle-toi... C'est la maison de monsieur
Erizian l'armateur... Tu entreras par la porte de service. Il y aura
probablement un cavas dans la cour... Un cavas, tu connais ça?... un
domestique tout rouge et tout doré, avec des ribambelles de pistolets
et de yatagans?...

--Je connais, cap'taine...

--Tu lui demanderas madame Erizian, à ce cavas... madame! pas
monsieur!...

--Oui, cap'taine...

--Maintenant... écoute le plus difficile... Quand on t'aura introduit,
tu diras à madame Erizian que tu viens de ma part... Et tu lui donneras
cette lettre ... celle-là... Prends!... Tu vois? j'ai écrit l'adresse
sur l'enveloppe:

    _Madame Erizian, rue Parallèle, Smyrne._

--Je vois, cap'taine...

--Bon!... Ce n'est pas encore tout...

Le lieutenant de vaisseau a hésité une seconde. Brusquement il se lève
et pose sa main droite sur l'épaule du matelot:

--Écoute encore ... et écoute bien!... Si madame Erizian n'est pas
seule ... oui: s'il y a du monde avec elle, dans son salon ... du monde
... des amis, des parents ... son mari ... n'importe qui, enfin ...
alors, tu lui diras adieu, et tu t'en iras... Mais si, au contraire,
elle est seule avec toi ... toute seule ... eh bien! avec la première
lettre, tu lui en donneras une seconde ... celle-ci... Tu vois? pas
moyen de t'embrouiller; sur cette enveloppe-ci, je n'ai rien écrit du
tout, pas même le nom...

108, Le Duc, incline silencieusement la tête, et, d'un geste lent,
allonge la main vers l'enveloppe blanche...

--Attends!--fait l'officier...

Il rit, d'un rire qui n'a pas l'air de sonner bien net:

--Il faut tout de même que je t'explique ... mon petit... Ce n'est
pas une commission ordinaire ... et je veux que tu saches... Tu es un
marin, un marin comme moi ... et les marins, quand ils vont croiser
quelque part, ils aiment bien que l'horizon soit propre, hein?... Voici
donc la chose: madame Erizian m'a demandé ... d'écrire pour elle ... un
petit discours ... oui: un petit discours ... qu'elle doit prononcer
... dans une espèce de ... de cérémonie ..., comme qui dirait ... une
distribution des prix, tiens!... Alors, j'ai écrit ce discours... Et
je le lui envoie... Mais, bien entendu, tout ça est archi-secret... Et
c'est madame Erizian qui sera censée l'avoir écrit, toute seule, son
discours!... Voilà pourquoi il faut que personne ne devine ... personne
... pas même monsieur Erizian... Tu as compris?

Un sourire s'épanouit sur la bouche de 108, Le Duc. 108, Le Duc, a
compris ... a tout compris!--tout, oui: tout ce que vous comprenez
vous-même.--Allons! c'est un «bon homme,» le lieutenant de vaisseau
Villiers. Il sait dire les choses!--comme elles doivent être
dites.--C'est bougrement vrai, aussi donc, ce qu'il a raconté en
commençant, on est d'abord des marins, tous les deux, Villiers et Le
Duc!

--Ça va bien, cap'taine! Soyez tranquille! Excusez maintenant, donc: je
vais me mettre en tenue.


Dans la batterie, 108, Le Duc, a tiré de son grand sac un tricot neuf,
et il déplie une chemise à col bleu, miroitante.

--C'est-il que tu vas à la noce?--demande le caporal d'armes, qui rôde
autour des sacs pour ramasser les effets à la traîne.

--Un peu!--affirme Le Duc.--Et pour une noce où il y a des binious, ça
sera une noce où il y a des binious, cette noce-là! des binious, je te
dis, comme t'en as pour sûr jamais vu, pays!

A la coupée, le canot des cuisiniers danse la carmagnole: la houle est
creuse. D'un bond, 108, Le Duc, embarque sans dommage. Au hublot le
plus proche, la tête du lieutenant de vaisseau Villiers apparaît:

--Ho! du canot!... Le Duc! n'oublie rien!

--As pas peur, cap'taine! j'ai tout le fourbi qu'il faut dans mon
bonnet!

Du doigt il montre sa coiffure, prudemment enfoncée jusqu'aux sourcils.
De toute antiquité, les bonnets bleus à pompon rouge servent de
portefeuilles aux matelots: il y a là-dedans une place excellente pour
les lettres, entre le drap feutré et la doublure de toile à voile...


Maintenant, il est trois heures, et le brutal soleil confine les
Smyrniotes dans leurs maisons grillagées. La rue Parallèle est déserte
comme un Sahara. Et le numéro 16, toutes fenêtres closes, a l'air du
palais de la Belle au Bois Dormant...

108, Le Duc, sonne à la porte de service. Un très long temps s'écoule.
Enfin le cavas prédit apparaît.

--Madame Erizian?

--_Evet, effendi!_

108, Le Duc, ignore le turc. Mais le geste d'accueil est suffisamment
clair. Et le col bleu emboîte le pas derrière la livrée cramoisie.

Une cour; un escalier; un vestibule; un escalier; un corridor; un
escalier; deux antichambres.--Les vieilles bicoques turques sont
compliquées.--Un salon, enfin! très luxueux, avec profusion de
belles choses: tableaux, tentures, tapis, grands vases pleins de
fleurs... 108, Le Duc, pense que «ça doit être dans ce genre-là, chez
Fallières...»

Et au milieu de ce salon, une dame.--Une dame très jolie. 108, Le Duc,
l'apprécie telle du premier regard.--Qu'on en juge plutôt: des yeux
grands comme des écubiers, des cheveux couleur de filin neuf!... Grosse
comme deux liards de beurre, par exemple! et fragile comme une poupée
de porcelaine!... 108, Le Duc, avance avec précaution. S'agit pas d'y
aller comme à l'abordage, sur la dame: on la casserait!...

Cinq secondes de silence. La dame s'est levée. Elle attend. Elle est
seule. 108, Le Duc, vérifie d'un coup d'œil ce point essentiel.

--Madame,--dit-il, vite, sans préambule,--c'est mon officier qui
m'envoie ..., monsieur Villiers, vous savez... Il m'a dit de vous
donner ça ... (108, Le Duc, baisse la voix...) et puis ... pour
seulement si que vous seriez toute seule ... comme vous voilà ... ça
encore...

La dame, brusquement, est devenue rouge ... rouge comme le battant du
pavillon des dimanches!... 108, Le Duc, s'empresse d'expliquer:

--C'est la chose de votre discours, vous savez! ce discours pour cette
affaire ... comme une distribution des prix!... Ne vous troublez pas,
madame! monsieur Villiers m'a bien raconté... Et je ne dirai rien à
personne, allez! pareil si que je serais muet, sûr et certain! Vous
pouvez avoir confiance!

Les belles joues, petit à petit, redeviennent pâles. La dame, qui
commence à sourire, regarde le matelot:

--J'ai confiance,--dit-elle d'une gentille voix douce;--j'ai pleine
confiance ... monsieur Le Duc ... car vous êtes monsieur Le Duc,
n'est-ce pas?... Le capitaine Villiers m'a parlé de vous très souvent
... je vous connais très bien!...

Ho? il a parlé de 108, Le Duc, le cap'taine?... à cette jolie
dame-là?... Ça, par exemple ... on ne peut pas dire non: c'est poli!...
c'est honnête!...

--Monsieur Le Duc? vous boirez bien un peu de porto?... Je ne vous
offre pas de thé, parce que les marins ne l'aiment pas toujours,
n'est-ce pas?... Mais du porto?... avec moi?... vous voulez bien?...
Asseyez-vous!... ici, dans ce fauteuil!... Je vais vous servir... Vous
avez au moins cinq minutes?... Nous allons causer de votre navire! vous
l'aimez, vous aussi, cette belle _Pensée_ toute blanche? le capitaine
Villiers l'aime plus que tout au monde, lui ... et je sais que vous
vous entendez parfaitement, vous et le capitaine ... alors, vous devez
avoir les mêmes goûts...

--108, Le Duc, confortablement calé au plus profond d'une large
bergère, et son verre à porto dans sa main, se sent tout à fait à
l'aise.--Ça n'est pas intimidant, une dame comme ça: point fière, et
qui sait de quoi il retourne!... On peut parler.--Et 108, Le Duc,
parle. Il bavarde même, ravi d'être écouté, approuvé, compris. Il
raconte les histoires du bord; puis, les histoires du pays. Et bientôt,
très enhardi par le sourire si doux de la jolie dame, il se lance
dans les confidences dernières: il nomme sa promise, la belle Jannik,
celle de Landévennec, avec qui on se doit accorder, sitôt retour de
campagne... Et il énumère en grand détail tous ses plus chers projets
d'avenir.--La dame, elle, tout de bon intéressée, répond, réplique,
questionne, conseille. Et le temps passe très vite. 108, Le Duc, n'a
cependant pas perdu la notion des justes mesures. Une visite, même
très cordiale, on ne peut pas l'allonger au delà des limites qu'impose
le savoir-vivre. On a beau être comme entre amis déjà anciens, ça ne
serait pas à faire de se faire indiscret... 108, Le Duc, se lève au
moment correct, et prend congé dans les formes:

--Madame, à présent, c'est pour vous faire l'honneur de vous dire adieu
... avec le respect que j'ai... Mais pour monsieur Villiers, aussi
donc? vous avez des choses à y faire dire?...

Pour monsieur Villiers?--Madame Erizian, prise au dépourvu, hésite...
Pour monsieur Villiers ... des choses?--Hélas! ces choses elles
seraient trop, sans doute ... ou trop délicates... Et madame Erizian
se résigne à n'en dire aucune ... elle se résigne,--avec une nuance de
regret dans sa voix chaude:

--Mon Dieu ... rien.

108, Le Duc, n'insiste pas. Il a compris,--compris encore,--tout
compris.--Et il salue:

--Alors, madame ... à vous revoir!...

Mais madame Erizian l'arrête:

--Oh! attendez, monsieur Le Duc ... attendez deux petites secondes...
Je voudrais ... vous donner...

Diable?... pas de l'argent, au moins?... ça ... ça gâterait tout...

Non, non!--108, Le Duc, promptement rassuré, respire.--Pas de l'argent!
autre chose ... qu'on peut accepter: deux pleines poignées de roses,
arrachées aux gerbes des grands vases qui embaumaient tout le salon...

--Tenez, monsieur Le Duc... Votre capitaine, quand il vient me voir,
emporte toujours un peu de mes fleurs ... il les aime tant ... mes
fleurs ... à la folie!...

Madame Erizian sourit, d'un sourire malicieux...

--Aujourd'hui ... puisque c'est vous qui êtes venu, c'est vous qui les
emporterez!... Je vous les donne, à vous... Et vous ferez sécher la
plus belle dans un livre, pour en faire cadeau, quand vous retournerez
en Bretagne, à mademoiselle Jannik...


A l'échelle bâbord de la _Pensée_, le canot des permissionnaires
accoste. 108, Le Duc, saute à bord le premier, et, tout droit, court
vers la chambre du lieutenant de vaisseau Villiers...

A la porte il s'arrête, et détache une rose blanche de la grosse
gerbe:--la rose de Jannik.--Elles sentent tout de même richement bon,
ces roses-là!... aussi bon, ma Doué! que madame Erizian elle-même...
Pauvre capitaine Villiers, qui, aujourd'hui, n'a respiré ni les roses,
ni la dame... Et ça doit être vrai, vraiment vrai, qu'il les aime à la
folie, ces roses-là ... et qui sait! la dame aussi, peut-être bien!...

108, Le Duc, cache dans sa falle la rose blanche de Jannik,--et
frappe...

--Entrez!

--C'est moi, cap'taine!... que je viens vous rendre compte... Elle
était toute seule, la dame... Donc j'y ai remis les deux lettres ... je
veux dire la lettre et le machin ... le discours ... et alors...

--Alors?....

L'officier, les yeux avides, regarde le matelot...

--Alors ... (108, Le Duc, rouge comme braise, se jette à corps perdu
dans le mensonge et la mauvaise foi...) alors ... cap'taine ... elle
m'a dit de vous dire, comme ça, la dame ... qu'elle a bien ... bien de
l'amitié pour vous. Et ... à preuve!... elle m'a donné ce bouquet ici
... pour que je vous le donne à vous!...


                   *       *       *       *       *


                              LA CRAPULE


                                   _au comte Albert de Pouvourville._


Dans sa chambre d'acier, chaude comme un four sous le soleil
perpendiculaire qui tape dur la tôle blindée, Fargue, le lieutenant
de vaisseau canonnier, achève l'interminable calcul des «points
supplémentaires» et des «points exceptionnels» de ses quartiers-maîtres
chefs de section. Autant de fois (2 multiplications + 2 divisions +
3 additions) que d'hommes. A chaque nouveau chiffre, Fargue jure,--à
cause du petit ruisseau de sueur qui coule tout le long de ses bras,
des épaules aux ongles...

A la porte, on frappe:

--Quatre heures moins cinq, cap'taine!

--Zut!... merci!...

C'est l'instant de monter au quart. Fargue, grognant, enfile le veston
jeté sur la couchette et boucle le ceinturon réglementaire...

Ça y est.--Hop! en haut le monde!... Sur la dunette, on trouvera
peut-être un soupçon de brise...


--Cap'taine! la machine demande à vider les escarbilles... C'est la
quatrième série qui est de corvée...

--La quatrième série aux escarbilles!

Le maître de quart, sifflet au bec, répète l'ordre:

--Hui ... hui ... huitt!... La quatrième série aux escarbilles!...

Fargue, qui arpente la dunette de tribord à bâbord et de bâbord
à tribord, fait demi-tour et s'éloigne, sans plus de souci des
escarbilles, dont l'extraction s'opère par l'escarbilleur électrique,
sans difficulté possible...

Tout de même, un tumulte éclate là-bas, sur l'avant des cheminées. Un
mot très énergique,--trop!--lancé d'une voix suraiguë, siffle jusqu'à
l'oreille de l'officier.

--Hein?... Zut et zut!... quoi encore?...

Au galop, un caporal d'armes accourt:

--Cap'taine!... il y a comme ça 464, Tiphaigne, qui refuse l'obéissance!

--Sacré nom de sacré n... Ça va bien! j'y vais!

Fargue a juré de plus belle. Quelle rouille! quelle plaie! quelle
crapule! ce Tiphaigne!... Incontestablement la plus sale bête du
bord... Rien à en tirer, rien!..


Auprès de l'escarbilleur, la quatrième série forme le cercle. Au centre
de ce cercle, 464, Tiphaigne, assis sur son derrière, oppose aux ordres
les plus formels une magnifique inertie.

Congestionné de fureur, le maître de quart l'apostrophe:

--C'est-il oui, c'est-il non?... une fois, deux fois, trois fois?...
464, voulez-vous manœuvrer le moteur?

--Une fois, deux fois, trois fois ... je ne veux pas,--déclare 464,
Tiphaigne, d'une voix angélique.

Il a d'ailleurs en vérité l'air d'un doux séraphin, 464, Tiphaigne.
Imaginez une figure de demoiselle, toute blanche et rose, avec de fins
cheveux blonds, qui bouclent malgré la tondeuse obligatoire, et de
candides yeux couleur de ciel.--A cette figure-là, vous donneriez le
bon Dieu sans confession!--Heureusement, Fargue connaît le pèlerin:

--Tiphaigne! s'il vous plaît? quand je vous parle, vous pourriez
peut-être vous lever?...

--Oui, cap'taine...

Il s'est levé docilement. Mais son obéissance n'ira pas plus loin,
c'est clair. Et Fargue, qui ne s'y trompe pas, réfléchit le temps d'un
clin d'œil... Répéter l'ordre? faire constater le refus?... Conseil de
guerre alors! et tout ce qui s'en suit... Est-ce sage? est-ce utile? La
discipline y gagnera-t-elle? L'équipage le connaît, ce Tiphaigne ... et
l'équipage connaît Fargue:--Si Fargue fait grâce, l'équipage comprendra
très bien que cette grâce n'est pas faiblesse ... qu'elle est dédain
... ou pitié...

--Tiphaigne! demi-tour! allez en prison!... Ça vaudra mieux!

--Oui, cap'taine!... Aller en prison, oui! je veux bien!...


Chez le commandant, Fargue, pièces en main, expose le cas:

--L'homme est en prison, commandant... J'ai jugé que le meilleur
était de l'y envoyer de pied ferme, sans insister pour obtenir
l'obéissance qu'il m'eût certainement refusée, comme il la refusait au
sous-officier... C'est une sorte de fou, vous savez!... Responsabilité
très atténuée...

--Oui ... peut-être...

Le commandant a pris le livret matricule du délinquant:

--Tout de même ... votre protégé ... il abuse un peu!... Vous avez lu
le relevé de ses punitions?

--Oui, commandant...

--C'est coquet!... deux cent seize jours de prison, en dix-huit mois de
service!

--Oui, commandant...

--Et des motifs exquis! _Trente jours: scandale sur territoire anglais,
et avoir été ramené sans pantalon par la police civile... Soixante
jours: dans la nuit qui a suivi le naufrage de la_ Dordogne, _ayant
été chargé de préparer du vin chaud pour l'équipage, s'est mis en état
d'ivresse folle..._

--Il avait le naufrage gai, commandant...

--Oui ... les matelots sont rigolos, c'est classique! Enfin ... puisque
vous y tenez ... (le commandant se décide à sourire...) puisque
vous y tenez beaucoup ... trente jours, encore!... avec un motif
... euphémique... Ecrivez, je vous prie: _Retard ... indéfini ... à
exécuter un ordre..._ Allez, Fargue ... et dites à votre bonhomme qu'il
vous doit une fière chandelle... Biribi lui pendait au nez!...


Dans le compartiment du servo-moteur qui lui sert de prison, 464,
Tiphaigne, accroupi sur une glène de fil d'acier, médite.

--Eh! là ... en bas!... 464!--la barbe grise d'un sergent d'armes
s'est encadrée dans le chambranle de la porte étanche;--464!... Le
commandant, comme ça, il te colle trente jours!

464, Tiphaigne, qui s'attendait à mieux, s'étonne loyalement:

--Pas plus?

--Pas plus! Mais le capitaine, il m'a dit de te dire, comme ça, que
c'était rapport à la chose que le commandant n'est pas méchant ...
parce que ç'aurait pu être le Conseil!

--Pour sûr!--affirme 464, Tiphaigne, convaincu.

Et, la seconde d'après, ayant pesé le pour et le contre:

--Ah! ah!... il n'est pas méchant, le vieux?... Pour lors, on va
pouvoir s'amuser, aussi donc!


Quinze jours ont passé. 464, Tiphaigne, ne s'est pas «amusé» encore.
A deux reprises seulement, par simple goût d'indiscipline, il a
sali le parquet d'acier de sa prison et refusé net de rien balayer.
Et, à deux reprises Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, a
intercédé auprès du commandant. Les trente jours de prison sont devenus
quatre-vingts dix, mais le conseil de guerre n'est pas encore convoqué.

--Fargue,--a dit le commandant,--vous êtes bien aussi têtu, dans
votre genre, que le nommé Tiphaigne!... C'est un parti pris, alors,
d'épargner jusqu'à la gauche cette crapule qui se fiche de nous?

--C'est-à-dire tant que vous y consentirez, commandant! Je ne crois pas
d'ailleurs que l'indulgence, même outrée, soit une méthode absolument
mauvaise...

--Oh!... quant à ça ... moi non plus!


Quinze autres jours ont passé.--464, Tiphaigne, estime que l'heure a
sonné des divertissements de bon goût.

Du fond de son servo-moteur, le voici qui hèle:

--Factionnaire!

--Quoi c'est-il que tu veux? _

--Va z'appeler le caporal d'armes!... et dis-y comme ça que je veux
parler à l'officier de quart!...

Justement c'est Fargue, l'officier de quart. Il se promène à son
habitude sur la dunette, de tribord à bâbord et de bâbord à tribord.
Tiphaigne, encadré de deux hommes de garde, s'avance et salue très
correctement:

--Je voudrais parler au commandant, cap'taine!...

--Au commandant? pourquoi?...

--Pour une chose ... une chose personnelle intime... Oui bien,
cap'taine!...

Pour une chose «personnelle intime»? diable! Qu'a-t-il encore inventé,
464, Tiphaigne?...

--Tiphaigne ... si vous y tenez absolument, vous parlerez au commandant
... mais ça risque de vous attirer des ennuis, vous savez?... Voyons:
si vous me la disiez d'abord ... à moi ... cette chose «personnelle
intime»?...

--Pas possible, cap'taine! c'est une vraie chose personnelle intime!...
que ça n'arregarde que rien que le commandant!...

--Bon!... attendez!...

Et Fargue, fantassin défiant, part en avant-garde.

--Commandant, voilà!... j'ignore absolument ce dont il peut s'agir...
Mais vous connaissez l'homme...

--Oh! oui!... plutôt deux fois qu'une! Faites-le venir. Je vous promets
de ne pas le manger.

Dans le cabinet de travail du grand chef, 464, Tiphaigne, est entré; et
les hommes de garde sont ressortis.

--Eh bien! Tiphaigne, vous avez voulu me parler? pour une affaire
«personnelle intime»?... nous voilà seuls: allez-y!

--Oui, commandant!... Alors ... c'est pour celui de vous dire ... que
«la nature humaine» ... elle a «ses exigences»!...

Ahuri, le commandant lève les sourcils,--d'une ligne
trop haut.--Tiphaigne, ravi de son effet, poursuit sa
phrase,--laborieusement composée, et par cœur apprise:

--Elle a ses exigences, que je dis ... oui ... la nature!... Alors ...
commandant ... comme il y a dans les trente, trente-un jours que je
suis en prison ... et comme, aussi donc, je suis un matou pas coupé du
tout ... alors, je vous demanderais, comme ça, de donner l'ordre, à
deux, trois caporaux d'armes, pour qu'ils me conduisent au b...

Et il lâche le mot cru, froidement,--triomphalement.

Un silence,--assez long.

Malgré l'énormité du cas, le commandant n'a rien perdu de son
flegme. Et il observe attentivement le matelot,--la crapule.--La
crapule, elle,--464, Tiphaigne, comprime tout juste sa joie
orgueilleuse.--Hein!... tout de même!... il est épaté, le vieux! et
salement!... Ça coûtera ce que ça coûtera, mais pour du tafia, voilà du
tafia! et du bon! et du raide!...

Patatras! la situation se retourne!... Et c'est au tour de 464,
Tiphaigne, d'ouvrir une bouche en œil-de-bœuf!--Le commandant, calme
comme bronze, a répondu:

--Je regrette!... Mais je viens de repasser dans ma tête le règlement
... et le service des caporaux d'armes est nettement délimité. Donc,
impossible de leur donner l'ordre que vous sollicitez: ils auraient le
droit de réclamer; et moi, en cas de réclamation, je serai désavoué par
l'amiral!... Je regrette!... impossible.--Retournez en prison.

Et 464, Tiphaigne l'oreille basse y retourne.--Ah bien!... il n'y a pas
à dire!... il s'est richement f...u de 464, Tiphaigne, le vieux!...


Sur la dunette, le commandant raconte à Fargue la burlesque aventure:

--Eh bien? êtes-vous content de moi?... Je ne l'ai pas mangé, vous
voyez!...

--Ah! commandant!... permettez-moi, très respectueusement, de vous
féliciter!... Vous avez été sublime!....

--Peuh! un peu de présence d'esprit, voilà tout ce qu'il fallait...
Seulement, je me demande une chose: à quoi bon tant de peine, et
tant de diplomatie, pour sauver tant de fois, et malgré lui, votre
crapule?...

--Qui sait, commandant? un homme sauvé, c'est encore un homme!... donc,
un homme de plus.--Qui oserait dire de combien d'hommes nous aurons
peut-être besoin, un jour?


Trois semaines ont encore passe.--Voici venue l'école à feu
trimestrielle.--L'escadre, division par division, défile devant
les éléments de grand but, qui se découpent sur l'horizon en très
lointaines silhouettes grises...

--Les hommes punis de prison,--à l'appel sur le pont arrière!

Sur la passerelle, Fargue répond d'un geste indécis au coup d'œil
ironique du commandant:

--Tiphaigne?... Dame! commandant ... j'espère que, par exception, il ne
refusera pas aujourd'hui l'obéissance...

--Qu'est-ce que vous en faites pour l'école à feu?

--Un pourvoyeur... il n'est bon qu'à ça... et encore?...

Les canons, de leur voix effroyable, ont coupé le dialogue. Et Fargue,
ses jumelles aux yeux, commence son réglage:

--Huit mille six cents ... huit mille deux cents... Feu de salve:
attention! feu!

464, Tiphaigne, précisément, vient d'être envoyé sous la passerelle, au
canon de 164mm, 7 bâbord. A dix pas en arrière de la culasse, quarante
cartouches et quarante obus sont alignés: les parcs de réserve. Les
pourvoyeurs, en ligne de file, assurent le va-et-vient des parcs à la
pièce...

Au commandement du capitaine, le pointeur a pressé sur la détente.
Le premier coup éclate. Les servants, à toute vitesse, rouvrent la
culasse, arrachent la douille, et lancent dans l'âme fumante le nouvel
obus et la nouvelle cartouche, apportés par le premier couple de
pourvoyeurs...

--Paré! Feu!

Le second coup éclate ... le troisième ... le quatrième...

--Hâââ!...

Une détonation,--qui ne ressemble pas aux détonations des canons... Un
immense éclair rouge, qui jaillit en arrière, au lieu de jaillir en
avant... Et quatre hommes qui s'effondrent, broyés.--La poudre,--la
sinistre poudre!--vient encore de faire des siennes. Le quatrième coup
est parti tout seul,--avant que la culasse fut refermée...

Renversé par la secousse et relevé dans la même seconde, Fargue s'est
rué du haut de la passerelle au bas, et hurle:

--Les cartouches! nom de Dieu! jetez les cartouches! jetez les
cartouches à la mer!

Elles flambent déjà, les cartouches ... elles fusent: le feu du canon
déculassé, en dix secondes, a gagné le parc à cartouches. Dix autres
secondes, et le feu du parc à cartouches gagnera le parc à obus.--Or,
les obus ne fusent pas, eux: ils explosent. Donc, dix secondes
encore, et le cuirassé--saute,--comme jadis sautèrent l'_Iéna_ et la
_Liberté_...

Mais, à l'ordre de l'officier, une voix étouffée répond déjà, du plein
milieu de la fumée et des flammes:

--Oui, cap'taine!...

La voix de Tiphaigne... Oui: la voix de 464, Tiphaigne, qui,--pour la
première fois de sa vie! sans qu'on lui ait répété l'ordre, et sans que
lui-même ait murmuré, ni réclamé, ni protesté, ni hésité, et tout de
suite, et en courant,--obéit.

Fargue l'entrevoit, qui bondit le premier, du parc au plat bord. A bout
de bras, il brandit quatre cartouches, d'où jaillissent quatre longues
colonnes de feu. Derrière lui, les autres pourvoyeurs, et les servants,
et le pointeur, tous s'élancent à la rescousse. Quand l'officier arrive
au canon, la dernière cartouche est à l'eau...

--Tiphaigne?

--A vos ordres, cap'taine!...

Il s'avance, il salue. Et, stupéfait, pétrifié,--respectueux,--le
lieutenant de vaisseau s'arrête, et salue à son tour:--Au bout du bras
de 464, Tiphaigne, il n'y a plus de main: il y a une chose informe,
rouge, qui pend, et d'où le sang gicle.--L'explosion du canon a
fracassé les cinq doigts du pourvoyeur.--Et c'est avec ce moignon
sanglant que 464, Tiphaigne, la crapule,--pour obéir!--a empoigné les
cartouches incandescentes.


                   *       *       *       *       *


                          LA BALEINIÈRE DEUX


                                    _au colonel L. Jouinot-Gambetta._


--Armez la baleinière deux!

Le sifflet du maître de quart appuie le commandement d'un trille aigu,
et les caporaux d'armes galopent de la teugue à la dunette:

--A l'appel, les baleiniers deux! à l'appel!... Les baleiniers deux
embarquent!...

Déjà, deux gars de bonne volonté apportent, à la course, les poulies de
retour. Car la baleinière deux n'est point encore à la mer. Elle pend
au bout de ses bossoirs, plus haut que le spardeck, à douze ou quinze
mètres au-dessus des vagues. Et il faut l'amener, avant de l'armer.

--Allons! les baleiniers deux!... Grouille-toi un peu, mon fils!...


304, Le Kerrec, matelot de première classe, gabier breveté,--patron de
la baleinière deux,--est tout juste en train de parachever l'astiquage
du liston de cuivre de la dite baleinière. Confortablement juché dans
l'embarcation,--à plat ventre sur la fargue, les jambes agrippées à
un banc, le buste penché au dehors, la tête ballant dans le vide,--il
frotte avec allégresse, en chantant un refrain de Morlaix.

Le coup de sifflet le dresse, ahuri, son fourbissage d'une main, sa
pipe de l'autre:

--Quoi que c'est donc, alors?... V'là qu'on m'arme, à c'te heure?... Et
par le temps d'aujourd'hui?

Le fait est que la houle est creuse, et le vent beaucoup plus que
frais. L'ordinaire, d'ailleurs, ce temps-là, sur cette damnée côte
marocaine. De grandes vagues rageuses déferlent d'un horizon à l'autre.
Et le _Ça-Ira_, quoique au mouillage, roule et tangue pis qu'en plein
océan.

A deux milles par tribord, la plage jaune et verte disparaît sous une
formidable frange d'écume: la barre. On aperçoit à peine, au-dessus des
embruns tumultueux, la ville maure, fine dentelle de chaux bleuâtre, et
ses hauts minarets à clochetons...

--C'est-il qu'on est saoul, donc? d'envoyer _ma_ baleinière dans c'te
barre-là?... Bon sang! misère!...

Et 304, Le Kerrec, crache violemment. Alerte, il n'en dispose pas moins
l'embarcation, bouchant le nable, dégageant le gouvernail et larguant
l'amarrage des avirons. Après quoi, son brigadier d'avant,--356,
Korcuff,--étant venu le rejoindre en grimpant comme un chat le long
du bossoir, les deux hommes s'accrochent aux tire-veille, et crient:
«Paré!» Les poulies grincent, les palans filent, et la baleinière
deux descend sans encombre jusqu'à l'eau... Clac! le déclanchement
des crocs qui s'ouvrent... La baleinière flotte.--Tout de suite, une
lame agressive la lance contre le flanc du croiseur. Mais, plus prompt
qu'elle, 304, Le Kerrec, oppose au choc une gaffe vigoureuse:

--Veille devant, hé! Korcuff!... Veille à déborder, toi! aussi donc!

--Y a du bon!--affirme Korcuff.

Suspendus en grappe à l'échelle du tangon, les cinq autres baleiniers
dégringolent l'un après l'autre dans l'embarcation cahotée.--Du bord,
un ordre arrive entre deux rafales:

--Mâtez!...

--Et allez donc!--grogne 304, Le Kerrec.--A la voile, avec des risées
comme ça, c'est ce qu'il faut!... Ah! misère!... Où ça qu'il est, mon
ciré, bon sang?...

Il enfile le vêtement de pluie. Et, dans l'instant, un paquet d'eau lui
saute au visage, prouvant l'utilité de la précaution.

La baleinière deux, cependant, hale à culer, et accoste la coupée
arrière. Un officier en civil,--un gamin sans moustache, joli et fin,
très élégant,--s'avance sur la plate-forme.

--Tiens!--fait 304, Le Kerrec,--m'sieu Latoque! Alors donc, je m'épate
plus... Envie qu'il a d'aller à terre, le pauvre gosse! Un mois,
bientôt, qu'il n'est pas descendu!... C'est jeune, ça y démange!

Et il sourit largement. Sa mauvaise humeur s'est envolée. D'abord,
c'est un chic type, m'sieu Latoque. Pas dur avec le monde, et qui sait
ce que c'est qu'une écoute!... Et puis, un gars d'attaque: partout où
on descend seulement trois fois, il vous fiche un mari cornard! Et,
tout ce que vous voudrez! mais un enseigne comme ça,---ça flatte!

Sur la plate-forme de coupée, il piaffe déjà, le gosse:

--Eh bien! 304!... c'est pour aujourd'hui ou pour demain?... arrive
donc! foutre!

304, Le Kerrec, sourit de plus belle.--Hein? il jure comme il faut, cet
enseigne!... Allons-y! faut pas le faire languir!

--Ho! Korcuff!... Et ta gaffe? quoi donc que tu fais avec?

Une lame énorme soulève la baleinière presque au niveau de la
coupée. Bondissant comme un cabri, l'officier--tombe à pieds joints
dans l'embarcation, s'assied, empoigne le timon, et commande:
«Pousse!»--dans la même seconde.

--C'est jeune, mais c'est marin!--mâchonne 304, Le Kerrec, admiratif.

--Hisse la misaine!--ordonne l'enseigne.

La voile déployée claque comme un parterre de théâtre au dénouement
d'une pièce à succès. La baleinière deux, prise en travers, se couche.

--File l'écoute!

Le matelot préposé à cet office s'en acquitte assez mal. Mais 304,
Le Kerrec, d'un coup de poing au défaut de l'épaule, le rappelle
délicatement à son devoir:

--Failli chien! enfant de ta mère! si t'écoutais quand on te parle?

L'écoute filée, la baleinière s'est redressée, pourtant, tant bien que
mal. Et, vent arrière, elle pique droit sur le rivage.


A cent mètres de la barre, 304, Le Kerrec, risque un conseil, discret:

--Lieutenant!... Faudrait vous méfier, rapport aux lames de fond...

Le gosse, gentiment, allonge sa patte gantée, claque l'épaule de
l'homme:.

--As pas peur, mon vieux 304!...

Puis, soudain sérieux, il se lève pour y mieux voir, et gouverne
debout. Car l'instant dangereux approche.

La barre est une falaise d'écume, au milieu de laquelle l'appontement
de bois s'avance, submergé sans trêve, rongé, délabré comme une épave.
Impossible de débarquer aux premières échelles. Il faut aller plus
loin. Il faut franchir la barre. La baleinière, sa misaine gonflée en
ballon, s'y précipite comme dans un gouffre.

--Attention, mes gars!

Trois coups de tangage, effrayants. Une chute verticale au fond d'un
fabuleux trou glauque. L'ascension d'une montagne liquide derrière le
trou. Une seconde chute. Une seconde ascension... C'est fini! La barre
est franchie. Maintenant, on flotte en eau calme, ou presque.


--Amenez la misaine!... Accostez l'escalier!...

L'enseigne Latoque, aussi leste à l'arrivée qu'au départ, a sauté sur
la troisième marche. Il se retourne:.

--Rentrez à bord, maintenant!... et merci, mes garçons!... Ah! bien
entendu, vous...

Il va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...», parce que c'est un peu
risqué, de naviguer à la voile sur cette mer-là. Lui, Latoque, ça le
connaît: il a couru si souvent en régates, à Cannes et à Trouville...
Mais ce brave 304, il n'aurait qu'à lofer mal à propos...

Donc, l'enseigne Latoque va dire: «Vous rentrerez à l'aviron...» quand,
du haut de l'escalier, une voix l'appelle:

--Jean!... enfin!... c'est vous!...

Une dame accourt, une toute jeune dame très rose et très blonde...
L'enseigne Latoque oublie net 304, Le Kerrec, la baleinière deux,
le vent qui souffle, la barre qui gronde, et maintes autres choses.
L'enseigne Latoque monte quatre à quatre l'escalier vermoulu, et
disparaît, la dame blonde et rose serrée dans son bras...

--Et surtout, le lui fais pas dans le dos!--commente 356, Korcuff,
bienveillant, mais gouailleur.

Holà! 304, Le Kerrec, ne goûte pas ces plaisanteries contraires à la
saine discipline.

--Si que tu la fermerais, ta manche à saletés, hein?... Et puis
déborde, qu'on pousse d'ici!... oust!

--On démâte?

--Si je veux!... Qui c'est-il qui te demande quelque chose?... T'es
patron, à cette heure? ou moi?...

Démâter, démâter... Évidemment, qu'il faudrait démâter ... et 304,
Le Kerrec, le sait mieux que personne... Mais ... voilà! c'est 356,
Korcuff, qui a parlé de ça le premier!... Korcuff, qui n'est que
brigadier!... Ma Doué! de quoi qu'il se mêle?

Démâter?... Après tout, on est libre: le lieutenant n'a pas donné
d'ordre... Et il est bien venu à la voile, lui!... Pourquoi qu'on ne
retournerait pas de même?... On n'est pas des marins d'eau douce! On
sait gouverner, peut-être!...

D'ailleurs, voici 356, Korcuff, qui mal à propos verse du pétrole sur
le feu:

--Dis donc?... toi qu'es patron?... C'est aujourd'hui que
t'accouches?... On démâte, ou on démâte pas?

--La chique!--lance 304, agacé.

Et, résolument:

--Pousse! que je dis!... Pousse donc!... Et hisse la misaine! Et hisse
la grand'voile, aussi!

La baleinière deux, enlevée d'une rafale, s'élance, rapide comme un
goéland.

Attention! voici la barre!...

304, Le Kerrec, jure tout bas entre ses dents serrées. Ça se présente
mal, cette barre. D'abord, on n'est plus vent arrière, naturellement.
On est au plus près, et la baleinière donne une terrible bande.
Les vagues la prennent par le flanc, et c'est comme une dégelée de
soufflets qui claquent contre sa joue bâbord... Et puis...

Et puis, m'sieu Latoque n'est plus là... Et sa jeune expérience ne
ferait pas mal dans le paysage...

--Veille au grain!--a murmuré 356, Korcuff, inquiet.

C'est le moment. La première lame se gonfle sous l'étrave. La
baleinière deux bondit à vingt pieds de hauteur, et retombe dans le
redoutable creux... Aïe! ça débute médiocrement: la deuxième lame a
déferlé trop tôt, et une trombe d'eau s'abat, emplissant jusqu'aux
fargues l'embarcation écrasée...

--Bon sang de bon sang de bon sang!...

Troisième lame. La baleinière, trop lourde à présent, ne bondit
plus. La lame, géante lutteuse, l'empoigne à bras-le-corps, et pèse
irrésistiblement sur les deux voiles à la fois. Culbutée, vaincue, la
baleinière chavire. Les sept hommes, lancés hors comme par une fronde
lâchent toute prise, s'éparpillent sur vingt mètres à la ronde, puis
sont roulés vers la plage, un brin rudement. Ils s'y retrouvent le
quart d'heure après, au complet sinon intacts: tout le monde saigne des
mains, des genoux et du visage; 356, Korcuff, a la cheville foulée; et
304, Le Kerrec, le bras droit cassé.

--Manque tout de même personne! Y a du bon!--observe philosophiquement
l'un des naufragés.

Mais l'ex-patron prend moins bien les choses:

--Tonnerre de tonnerre! Mille bordées de marins juifs, soldats du pape!
J'aimerais mieux tous être crevés!...

Et, de sa main valide, il déchire sa vareuse de toile, furieusement.

--Eh non! eh non!... vieux frère!... t'afflige donc pas comme ça!...
Tiens! à preuve! v'là ta baleinière qui rapplique, elle, aussi donc!

C'est positif. La baleinière rapplique, roulée à la côte comme son
équipage. Elle dérive sens dessus dessous. Ses mâts arrachés flottent
le long d'elle... Du coup, 304, Le Kerrec, galvanisé, oublie son bras
cassé:

--Nom de d'là?... on n'est pas encore foutu, peut-être bien!... On va
la renflouer, c'te baleinière! hein?... Hardi, mes fils! croche dedans!

Il se jette à l'eau le premier, nageant comme il peut, à cloche-main.
Tous ensemble,--oh! hisse!--ils soulèvent l'épave. Elle retombe.
Ils redoublent. Elle retombe encore. Ils s'acharnent,--hisse, hisse
donc!--Et, déchirés, meurtris, sanglants, ils triomphent enfin, ils
retournent la coque flottante. Ils grimpent dedans... C'est plein
d'eau, comme juste. Mais le seau à épuiser n'est pas perdu.--Allons, du
nerf! de l'huile de bras!

--Et les mâts? quoi qu'il faut en faire?

--Attrape-les, donc! roule z'y les voiles autour ... et ramasse tout
sur les bancs, au milieu... Compte voir aussi si les avirons sont tous
en abord.

--Cinq, six, sept...

--Ça va bien! Chacun le sien, trotte! Tu peux souquer, toi, 356, avec
ton pied «forcé»?

--Te frappe pas à cause de mon pied!

--Bon!... Ça y est?... Avant partout!... Arrache!...

Et, têtue, héroïque, la baleinière deux, ressuscitée, se lance derechef
à l'assaut de la barre,--à l'aviron cette fois...


Au flanc du _Ça-Ira_, la baleinière deux accoste. De si loin, les
timoniers de veille n'ont pas vu l'accident, ni le renflouage: la
barre faisait écran. Et l'officier de quart, debout à la coupée,
considère avec quelque surprise cette embarcation inondée, ces matelots
ruisselants et à bout de forces...

--Fichtre! le vin chaud ne sera pas de trop!

Cependant, 304, Le Kerrec, vient de monter à bord, non sans quelque
difficulté: son bras cassé le pique dur, à présent, et enfle de minute
en minute... L'officier de quart, soudain inquiet, voit devant lui un
gars souriant, mais pâle comme un linge, et qui salue de la main gauche:

--Eh bien? eh bien? qu'avez-vous, Le Kerrec? Vous êtes blessé? où?
comment?

Mais Le Kerrec,--304, Le Kerrec, patron de la baleinière deux, de la
baleinière deux qui est là, sauvée, intacte, le long du bord!--hausse
dédaigneusement les épaules:

--C'est rien, cap'taine! C'est pas gênant!... Mais je viens vous rendre
compte pour la corvée de la baleinière... Alors, voilà, je vas vous
dire, cap'taine: pour la corvée, rien de particulier[1].

[1] Seuls parmi ces _Dix-Sept Histoires de Marins_, les trois contes
ci-dessus:--_108, le Duc, ambassadeur,_--_la crapule,_--_la baleinière
deux,_--ne sont pas rigoureusement inédits. Sous des titres un peu
différents: _108, le Duc, matelot,_--_464, Tiphaigne, matelot,_--_304,
le Kerrec, matelot,_--ils ont fait partie d'un recueil d'amateurs, paru
chez Dorbon aîné, en 1909, et dont le tirage, strictement limité à 500
exemplaires tous numérotés, fut épuisé dès 1910, et ne sera jamais
réédité.--C. F.


                   *       *       *       *       *



                       CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE



                   *       *       *       *       *


                           LA ROYALE CHARITÉ


    _pour une petite stèle turque,_
      _verte, à l'épitaphe d'or,_
    _et pour la pensée gardienne..._


Cette charité-là, c'est à moi qu'on la fit.--Il y a longtemps: beaucoup
d'années.--Celui qui me la fit, je ne le nommerai pas. Il était
illustre déjà, quand il me la fit. Aujourd'hui, deux siècles sont fiers
de l'avoir vu, l'un naître, l'autre vivre. Son nom n'est donc pas
de ceux qu'on peut écrire sans inconvenance. Mais, s'il daigne lire
ces lignes, il se reconnaîtra. Et puisse l'hommage très humble de ma
reconnaissance lui être doux, venant après mille et dix mille injures
abjectes qui lui furent naguère prodiguées, lors qu'il osa noblement
défendre, avec tout son courage et tout son génie, une bonne et belle
cause que la plèbe ignorante avait décrétée mauvaise, et que les dieux
injustes ont d'ailleurs condamnée.

Je vous ai dit qu'il y a très longtemps: beaucoup, beaucoup d'années.
En ce temps-là, lui, marin, servait encore sur les flottes de France.
Moi, mes cheveux étaient presque tous noirs, et je n'en ai plus un seul
qui ne soit maintenant couleur de neige.--Lui commandait, sur des eaux
très lointaines, un petit vaisseau de guerre, dont la dernière planche
a brûlé depuis bien des hivers dans l'être des démolisseurs. Moi, marin
comme lui, j'étais enseigne, frais promu, à bord de ce petit vaisseau;
et j'y jouais les grands maîtres de l'artillerie... Formidable
artillerie! quatre canons, gros comme trois fusils... L'un des quatre
ne m'en fit pas moins, certain jour, une assez sanglante plaisanterie,
grâce à cette bonne poudre B, dont nous n'avions pas encore appris à
nous méfier... Il y a si longtemps!--Mais ce n'est pas de poudre qu'il
s'agit.

Un soir donc,--un soir d'avril, un joli soir de printemps, que les
fleurs nouvelles devaient embaumer délicieusement, à terre, mais
que la brise de sud-ouest changeait pour nous en un vilain soir de
bourrasques et de grains,--notre bateau faisait pour rentrer dans son
port d'habitude, après neuf longues semaines d'une de ces navigations
dites «télégraphiques», dont les bâtiments de guerre sont plus
coutumiers qu'ils ne voudraient:--On part tout d'un coup, vite, vite,
sur un ordre mystérieux, reçu par T. S. F.; on «fait du nord», par
exemple, vingt-quatre heures durant; puis autre chose: de l'est, ou
du sud; puis du S. 65° E, ou du N. 88° E; puis on mouille au large
d'une côte déserte; puis on y reste quinze jours, ou six mois, sans
prendre langue;--tout ça, sur de nouveaux ordres, mystérieux de plus
en plus, qui vous tombent du ciel au fur et à mesure, par T. S. F.
toujours, drus comme grêle;--et finalement on revient,--sans avoir rien
fait, sans avoir rien vu, sans savoir pourquoi on est revenu, sans
savoir pourquoi on était parti.--Voilà ce que c'est qu'une navigation
télégraphique.

Donc, notre bateau faisait route, par brise fraîche et mer houleuse,
pour rentrer dans son port d'habitude, après neuf semaines d'une
promenade de cette espèce-là. Bien entendu, nous étions partis,
soixante-trois jours plus tôt, un peu brusquement: sitôt l'ordre
déchiffré, et sans prendre même le temps d'envoyer à quiconque le
moindre _p. p. c_. En outre, la côte déserte qui nous avait abrités
était une côte sérieusement déserte, hors toutes routes postales; en
sorte que, soixante-trois jours durant, personne au monde n'avait
pu recevoir de nous la moindre nouvelle,--pas un mot, rien, ce qui
s'appelle rien!--ni seulement deviner ou soupçonner quoi que ce
fût de notre sort. Nous étions partis; on le savait; mais on ne
savait que ça... Étions-nous arrivés quelque part? où? quand? et
quand reviendrions-nous? voire, reviendrions-nous jamais ... autant
d'énigmes sans Édipe. Soixante-trois jours durant, mes amis à moi, par
exemple ... mes amies aussi ... avaient fort bien pu croire, tous et
toutes,--mon Dieu! non sans quelque apparence de raison!--que je les
oubliais, ni plus, ni moins!... Dame! mettez-vous à leur place! qui
donc, sauf un marin, ne haussera pas les épaules jusqu'au plafond en
écoutant semblables balivernes: un navire qui s'en va sans savoir où
il va? un voyageur, neuf semaines durant, claquemuré dans un pays sans
boîte à lettres?--A d'autres, mon bon monsieur! vos vessies sont des
lanternes! elle est à dormir debout votre histoire de brigands!

Donc, aucun doute: c'étaient des phrases dans ce goût qui allaient
nous accueillir au débarqué... En d'autres temps, je m'en serais
soucié comme un poisson d'une pomme... Mais en ce temps-là ... que
voulez-vous!... je m'en souciais un peu davantage... Même, à la seule
pensée qu'une certaine bouche, que je savais trop bien, me dirait
peut-être ces phrases-là, ou d'autres, pires ... et me les dirait,
sans pitié, froidement, dédaigneusement, du bout de ses belles lèvres
adorablement ciselées ... ouf! je tremblais comme feuille en automne!...

Ah! c'était fait exprès, et, vraiment, il y avait de quoi se casser la
tête contre les épontilles!... Cette bouche, la plus fière, la plus
noble que j'eusse connue ... que j'aie connue de toute ma vie!... cette
bouche, dont le sourire résumait déjà pour mes yeux--et bientôt pour
mon cœur--toute la grâce et toute la beauté, tout ce qu'il peut y avoir
au monde d'adorable, de divin ... cette bouche enfin, que, du premier
moment, j'avais aimée d'un si grand amour que je n'osais même pas
imaginer son baiser ... cette bouche-là, trois jours, tout juste, avant
notre absurde départ, imaginez qu'elle m'avait dit, très tendrement:
«Je ne vous aimerai jamais, jamais, jamais!» Nulle promesse plus
claire, n'est-ce-pas? Mais le départ était venu, et la promesse n'avait
pas été tenue, et la bouche désirée ne m'avait pas dit: «Je vous
aime...»--parce que trois jours, c'est trop peu, pour qu'une femme,
même amoureuse, puisse honnêtement franchir l'étape qu'il y a depuis là
jusqu'ici, depuis: «Je n'aimerai jamais...» jusqu'à: «J'aime!...» Neuf
semaines, par contre, c'est trop, beaucoup trop!... neuf fois trop,
d'après l'arithmétique officielle de l'amour!--Neuf fois!... j'avais
donc, neuf fois pour une, perdu ma chance ... manqué mon heure ...
l'heure unique, si fiévreusement attendue, espérée, respirée, l'heure
où j'eusse entendu la bouche consentante me dire enfin: «Oui...» plus
tendrement que naguère elle ne m'avait dit: «Non...». Cette heure-là,
mon heure éternelle, l'avoir perdue!... ah! les larmes m'en sautaient
hors des yeux, chaudes comme braise, amères comme fiel... Oui! j'en
vins à pleurer bel et bien, sur la passerelle, pendant un quart; et les
timoniers de veille m'apportèrent un verre d'eau du charnier, persuadés
«qu'une saleté d'escarbille s'avait comme ça foutue dans l'œil au
lieutenant, et que ça devait tout de suite _s'extracter_...» Ainsi fut
sauvée ma face.....

Mais ce n'était pas fini! ce ne pouvait pas l'être! Je ne désespérais
pas, non! Nous revenions, maintenant, enfin! une heure nouvelle
allait donc sonner, l'heure du retour, l'heure du revoir... Cette
heure-là, par tous les dieux! je ne la laisserais pas m'échapper, comme
l'autre, j'en jurais ma vie! Non, non, non! rien n'était perdu! il ne
s'agissait que d'arriver au port, d'arriver vite, vite ... car j'avais
cette sensation superstitieuse que les neuf semaines déjà révolues
ne comptaient pour rien, tant qu'elles n'étaient que neuf ... et
qu'elles compteraient pour tout, au contraire,--pour l'éternité, pour
la géhenne,--si elles devenaient davantage ... si le destin s'avisait
d'ajouter un seul jour aux quatre jours de la traversée, aux quatre
jours ultimes, précédant l'arrivée au port, précédant le revoir...

Quatre jours: un dimanche, un lundi, un mardi et un mercredi. Nous
faisions route pour atterrir le jeudi matin. Et cela tombait vraiment à
souhait: car, le jeudi, après midi, je savais où trouver celle que je
cherchais, et la trouver seule...

Je vous l'ai dit déjà, nous avions mauvais temps, pour achever notre
voyage. La mer roulait de grosses lames cylindriques, vertes, frangées,
d'écume grise, et le vent soufflait grand frais. Notre coquille de
noix fatiguait, et craquait, et geignait de tous ses membres, à chaque
coup de tangage. Comme juste, le quart fut rude. Il fallait s'attacher
aux rambardes pour n'être point enlevé par les vagues. Quand vint le
troisième jour, le mardi, nous commencions d'être tous terriblement
las; et lui, notre chef, le commandant du navire, plus que nous tous:
il n'avait guère quitté la passerelle, quarante-huit heures d'affilée.
Le soir, la bourrasque n'avait pas molli. Le commandant ne se coucha
encore pas. Cela lui faisait donc trois nuits de veille, en bottes et
suroît. Il n'avait, tout ce temps, rien mangé de mieux qu'un morceau de
pain dur, arrosé d'eau de mer.

Le mercredi, quatrième jour, je pris, moi, le quart à huit heures du
matin; et je vis tout de suite que le commandant était, lui, à bout de
forces, ou presque...

Deux cents milles nous restaient à franchir: vingt heures à dix nœuds.
La mer était toujours très grosse. Le commandant n'en avait donc pas
fini avec la passerelle; il risquait fort de ne pas dormir avant le
lendemain, jeudi. Il profita pourtant d'une embellie, vers le milieu
du jour, et s'assoupit, debout, accoté contre la rambarde, les reins
retenus par la sangle du sondeur; mais les embruns le fouettaient
sans trêve au visage. Sur les deux heures, la brise força d'ailleurs;
et quand vint le crépuscule, le ciel échevelé me fit songer à deux
chignons de femmes en bataille, deux chignons follement enchevêtrés,
l'un rouge et l'autre brun. C'était très joli, mais ça promettait une
nuit affreuse.

Or, juste au moment que le disque cramoisi touchait l'horizon, dentelé
comme une scie par les vagues lointaines, nous passions, dansant de
plus belle, par le travers d'une petite île accore, sentinelle avancée
du continent. Cette île, qui fut volcan dans sa jeunesse d'île, imite
assez bien la forme d'un anneau brisé. La brisure de l'anneau est
une façon de détroit, minuscule, accessible tout de même aux petits
navires. Et, ce détroit franchi, les petits navires trouvent, au
centre de l'anneau jadis cratère, aujourd'hui lac, un abri, une rade
véritable, la plus sûre et la plus paisible que je sache...

Nous passions donc par le travers de cette rade-là, tanguant, roulant
toujours. Et lui, notre chef, le commandant, pâle comme cadavre, et
désespérément roidi entre sa rambarde et sa sangle, pour ne pas tomber
à plat pont d'épuisement, regardait vers l'îlot, sans voir...

Mais, tout d'un coup, il vit. Et il tressaillit, et ses yeux
brillèrent. Moi, je tressaillis aussi,--n'ayant pas encore deviné, mais
inquiet déjà, vaguement...

Je n'eus pas la peine de deviner, d'ailleurs ... l'instant d'après, il
commanda:

--A gauche, la barre! quinze à gauche! vingt!... dressez maintenant!...
et gouvernez comme ça ... sur l'entrée de la passe ... entre les deux
pointes, oui!...

Je sentis un grand froid glisser tout le long de mon dos, de la nuque
aux reins. Lui s'était retourné vers moi:

--Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!... Rappelez donc
l'équipage aux postes de mouillage!... Nous allons entrer là-dedans,
y jeter un pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à l'abri...
Demain, il fera jour...

Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint pas. Il acheva,
pour soi, bouche fermée:

--Je suis crevé! il faut que je dorme!

Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient dans le vent déjà
moins brutal: l'île plus proche nous masquait déjà du large. La passe
semblait s'élargir devant notre étrave, presque libérée, maintenant,
des gifles furieuses de la mer...

J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage. Cent mètres
encore, et nous aurions franchi la passe...

Alors le courage me manqua, et je sentis que j'allais pleurer,--pleurer
encore!--de regret cuisant, de morne souffrance... Vous comprenez:
la nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé de douze
heures; nous serions là-bas le soir, au lieu d'y être le matin; et ce
ne serait pas ce jeudi-ci, ni l'autre, peut-être, ni après, ni jamais!
j'en avais le pressentiment! que je retrouverais la chère bouche aux
belles lèvres, la bouche aimée...

Je m'étais détourné. Je regardais la lame de sillage, fixement ...
c'est plus vert que les vraies lames de houle, une lame de sillage ...
avec moins d'embruns floconneux à la crête...

Tout à coup, la voix bien connue m'appela:

--Fargone!

Je fis demi-tour, raidissant mes mâchoires, ma bouche et mes sourcils:

--Commandant?

Je dus le regarder en face. Mais je suis sûr que je me tins très bien,
et que mon visage demeura tout à fait impassible. Lui me regardait
néanmoins avec des yeux singuliers.

A la fin:

--Allez vous-en!--fit-il, bourru:--avec votre air ahuri, vous m'ôtez de
la tête ce que je voulais vous dire...

Je m'inclinai, muet. Lui soupira,--d'un grand soupir d'homme très, très
las:

--Bah!

Et brusquement, il commanda:

--A droite, la barre!... quinze! vingt!... Dressez! Fargone, faites
rompre l'équipage des postes de mouillage!

Abasourdi, bouleversé, je le regardais et je n'osais répéter l'ordre:

--Eh bien! quoi?--dit-il.--C'est pour aujourd'hui ou pour demain?

Alors j'obéis, en hâte. Une marée montante de joie ruisselait dans
toutes mes veines et dans toutes mes artères.

Quand le dernier homme eut quitté le pont, quand le tangage et le
roulis eurent recommencé de nous secouer, à peu près comme les
cuisinières secouent la salade dans le panier de fils de fer, je ne
retins pas cette question-ci, qui monta malgré moi de mon cœur à ma
bouche:

--Commandant ... alors?... vous ne voulez plus passer la nuit au
mouillage?... vous ne voulez plus retarder notre arrivée là-bas?...

Il haussa lentement ses épaules, lourdes de fatigue amoncelée:

--Non,--dit-il...

Il avait abaissé son regard sur moi. Il hocha la tête:

--Non, mon ami! Je ne veux plus. Je ne veux plus, parce que, tout à
l'heure ... pendant que je voulais ... vous avez eu trop de chagrin!...
trop! je vous ai vu... Alors, je ne veux plus, parce que, moi aussi,
jadis ... quand j'étais jeune comme vous ... j'ai eu du chagrin comme
vous...

Il regarda vers la terre:

--Et parce que ... jadis ... on n'a pas eu pitié de moi...

Il appuya dans mes yeux qui vacillaient un peu son regard clair:

--Tout de même ... mon petit ... n'oubliez pas trop vite qu'un vieil
homme vous a sacrifié aujourd'hui son dernier, son suprême plaisir de
vieil homme: dormir quand il a sommeil, se reposer quand il est las...



Je n'ai pas oublié.

Je n'oublierai pas. Et cette royale charité qu'il m'a faite, lui, je
désire vivre assez pour la rendre au premier jeune amant fiévreux et
douloureux que je rencontrerai...


                   *       *       *       *       *


                          L'AMOUREUSE TRANSIE


                                                 _à J. Paul-Boncour._


    Ceci est une histoire vraie.
    D'ailleurs,--qui l'inventerait?


En l'an de grâce 1904, j'ai passé quelque trois mois aux Antilles, dont
cinq ou six semaines à Fort-de-France en Martinique. Mon dégoût des
Yankees m'avait rejeté là; et j'y restais, malade de spleen.

C'était au mois de mars. J'étais arrivé depuis une semaine. Et j'avais
tout juste eu le temps de constater, du lundi au dimanche, que le pays
était beau,--un radieux pêle-mêle de forêts et de montagnes;--que les
mulâtresses étaient jolies; et que les cocktails étaient bien dosés.
(New-Orléans est l'éden originel des cocktails; mais Fort-de-France est
leur paradis retrouvé.)

Je m'ennuyais cependant,--parce que les cocktails et les mulâtresses
sont pour moi de trop vieilles amours, et parce que je suis trop obèse
et trop arthritique pour goûter la poésie rhumatismale des ascensions
alpestres et des rêveries forestières. Un soir, donc, cherchant un
soupçon de fraîcheur au bord de la mer,--le mois de mars martiniquais
vaut le mois d'août parisien,--je vis avec soulagement entrer en rade
un grand trois-mâts à vapeur, de silhouette très archaïque: phares
carrés, poupe massive. Du premier coup d'œil, j'avais reconnu le
_Duguay-Trouin_, en ce temps-là frégate-école de nos aspirants de
marine. Le soir même, tout Fort-de-France, rajeuni et tapageur, était
envahi par une horde de casquettes blanches et de dolmans noirs à
boutons d'or.

Assis à une terrasse de café, je regardais défiler toute cette
jeunesse, quand un gamin de vingt ans, joli comme un cœur, s'approcha
de ma table et me demanda, s'efforçant gentiment d'être cynique, où
l'on trouvait, dans ce pays, des femmes. Je l'invitai à s'asseoir,
lui offrant d'abord un egg-nog, boisson jeune, et lui promettant de
le débaucher ensuite, s'il y tenait. En même temps, je lui tendais
ma carte, afin d'éviter qu'il me gratifiât, la soirée finie, d'un
pourboire. Il prit le carton, me salua aussitôt, d'un geste qui sentait
de loin son gentilhomme, et se présenta à son tour: il s'appelait le
comte de Fleurac; et il se trouva que nous avions des cousins communs.
Du coup nous ne pouvions pas ne pas dîner ensemble. Il n'avait jamais
mangé de curry, le pauvre gosse! Il en mangea. Le curry donne soif. Mon
Fleurac but, en sus de l'egg-nog préalable, deux petites bouteilles de
Pommery nature. Il était un peu gris quand vint l'heure que choisissent
les mulâtresses pour promener leurs yeux de satin noir sur la Savane.
Et ce fut lui qui me rappela ma promesse.

Nous fîmes un tour. Les mulâtresses nous regardaient,--le regardaient,
plutôt: il était à croquer.--Mais ce bébé, à l'instant d'aborder une
femme, devenait aussi chastement timide qu'il avait été le contraire en
m'abordant, moi. Après trois bons quarts d'heure, et malgré plusieurs
douzaines d'œillades, nous n'étions pas plus avancés qu'avant. Et je
voyais de coin ses regards honteux qui m'appelaient au secours.

--Parbleu!--lui dis-je, le prenant en pitié,--je devine: vous ne voulez
pas d'une fille de trottoir. Pourtant, mon cher, les choses, ici, vont
autrement qu'en France. Et les demoiselles que voilà n'appartiennent
pas tout à fait à la dernière caste. N'importe! Puisque c'est votre
goût, allons aimer à domicile!...

Pour l'explication de ce qui va suivre, sachez qu'à Fort-de-France,
toutes les jeunes mulâtresses sont de petites filles très sages,
lesquelles sans doute dorment avec qui leur plaît,--au pluriel,--mais
n'en habitent pas moins, dignement, sous le toit familial. Rien n'est
d'ailleurs mieux accepté, ni plus correct, que d'aller sur le tard
quérir chez père et mère la demoiselle dont vous avez dessein d'orner
pour la nuit votre lit. Bien entendu, ce faisant, vous risquez toujours
de tomber mal à propos, et d'être reçu à la fraîche. Mais c'est le cas
très rare.

J'entraînais donc mon Fleurac par les rues. Les réverbères éclairaient
romantiquement les maisonnettes créoles et leurs jardins grands comme
la main. Et, dans l'ombre chaude qui nous enveloppait d'une lente
caresse, je fis ma conférence, exposant en trois points comment
n'importe laquelle de ces maisonnettes-là nous devait être, plus que
probablement, hospitalière, et comment il importait sans davantage d'en
choisir une dont la plus aimable habitante fût potelée à souhait...

Fort à propos, voilà que je me souvenais d'une petite fille vraiment
faite exprès, des cheveux aux ongles de pieds, pour un débutant;--une
merveille!... un peu pâlotte, peut-être ... et encore! question de
goût!--laquelle merveille s'était trouvée sur mon chemin, le jour
même de mon arrivée. Je lui avais demandé un rendez-vous, et pris une
caresse. J'avais oublié d'aller au rendez-vous; mais je me rappelais le
piment sucré de la caresse.

J'avais noté le nom, la naissance ... _alias_, la rue, le numéro.
Et c'est là que je menai l'enfant. Lui et Mayotte,--elle s'appelait
Mayotte,--je pensais vraiment que, de ma vie, je n'aurais appareillé
plus gentil couple.

Mayotte n'habitait pas bien loin. Personne n'habite bien loin à
Fort-de-France, et pour cause. Je trouvai sans peine la maison. La
porte en était ouverte, comme par une aimable attention du hasard.
Nous entrâmes sans frapper, naturellement. Le petit perron conduisait
droit dans la salle basse,--pièce à tout faire, salon, salle à
manger, etc.--Je tirai ma montre de mon gousset: il était onze heures
tout juste. C'est d'ordinaire le plein milieu des veillées sous la
lampe,--des belles longues veillées où se débitent les formidables
histoires de sorciers nègres, de loups-garous et de petits blanc
croqués. Je m'attendais en conséquence à tomber au sein de toute la
famille. Or, par une exception singulière, la salle basse était vide.
Vide depuis peu de temps sans doute: la lampe éclairait à pleine
mèche, et les tasses à rhum, pleines l'instant d'avant, poisseuses et
parfumées encore, faisaient le rond sur la grande table.

--Ils sont allés se coucher,--dit Fleurac.

--C'est à voir,--répliquai-je.--Entrons plus avant.

Tous les logis créoles sont disposés comme je vais vous dire: à la
salle basse succède une chambre à coucher; d'autres chambres sont à
l'étage supérieur; mais, presque toujours, celle du rez-de-chaussée,
plus élégante et surtout plus proche de la rue, est attribuée, par
raison d'utilité publique, à la plus avenante des jeunes filles de la
maison.

Je poussai la porte de cette chambre. Quatre bougies allumées y
faisaient grande lumière. Je ne pris pas le temps d'admirer cet
éclairage inusité, parce que je vis d'abord le lit, et la petite
Mayotte couchée dans le lit.

Chut!--dis-je:--elle dort.

Fleurac entrait derrière moi, sur la pointe des pieds.

Elle était adorable, la petite Mayotte endormie: couchée sur le dos,
les mains sagement jointes, les paupières tout à fait closes et le
plus angélique sourire sur sa petite frimousse quasi virginale ...
plus blanche que sa chemise, d'ailleurs, sa frimousse, sous l'écheveau
de soie blonde qui lui servait de cheveux... (Il y a des mulâtresses
dorées comme des Valkyries. On ne voit leur sang nègre qu'à la racine
brune de leurs ongles, et au blanc bleuté de leurs yeux.)

--Mon petit,--dis-je à l'aspirant,--il n'y a pas deux choses à faire:
ôtez-moi ce dolman, ce pantalon et le reste ... et fourrez-vous dans
les draps!... Ce serait trop dommage de ne point profiter d'un sommeil
semblable! Hardi! Je vous parie cent louis contre un sou qu'avant
d'ouvrir les yeux, elle vous donnera la bouche!

--Mais ... si les parents surviennent?

--Je m'en charge: je les flanquerai à la porte. Allons, allons!

Il se déshabilla.--Qu'auriez-vous fait à sa place?--Ce fut moi qui
soulevai la couverture, doucement, tout doucement... Il se glissa
dessous, saisit l'enfant...

--Haaaaah!...

Le cri jaillit de sa bouche à lui,--pas de sa bouche à elle.--J'ai
encore, gravé sur mes deux tympans, ce cri...--un hurlement...

Et, bondissant hors du lit, les yeux révulsés, les dents claquantes, le
comte de Fleurac, son dolman d'une main, son pantalon de l'autre, passa
la porte et disparut. Je ne l'ai jamais revu de ma vie.

Moi, ahuri, je restai sur place. Et je regardai la dormeuse. Le cri ne
l'avait pas éveillée.--Pas éveillée?

Je lui mis la main sur le front. D'honneur! il me fallut toute ma force
nerveuse pour dompter mon épouvante:--le front était de marbre;--la
dormeuse était morte.--Morte;--enlevée en deux jours, sans doute, par
une des maladies foudroyantes du pays. Les quatre bougies étaient des
cierges. Et je vis alors qu'il y avait sur la table de nuit un crucifix
de cuivre, et qu'un rameau vert trempait dans une assiette d'eau bénite.


                   *       *       *       *       *


                         HISTOIRE DE MANNEQUIN


                            _pour Valentine et pour Jacques Arnavon._


Ce fut l'arrivée du vaguemestre qui délia les langues. Le déjeuner
avait été morne. Quand le roulis est assez fort pour culbuter verres
et bouteilles, en dépit de tous les piquets et de tous les violons les
plus ingénieux, on n'est guère en humeur de bavarder: chacun s'efforce
de maintenir sa part de vaisselle en équilibre et se tait. On se
taisait ainsi, à bord du _Ça-Ira_, en rade de Mogador, depuis sept
jours: car il y avait sept jours tout juste que le contre-torpilleur de
semaine avait apporté le dernier courrier;--dernier courrier, dernière
occasion de rompre le silence, en échangeant les journaux reçus, voire
les lettres...

Or, le vaguemestre, tout à coup, fit son entrée. Il portait à bout
de bras le sac de toile bise scellé aux armes de la République, et
le posa, non sans respect, sur la table du carré. Tout le monde,
instantanément, fut debout. Le petit Verle, l'enseigne, qui a laissé en
France une jolie femme, épousée trois semaines avant le départ,--c'est
jeune, ça ne sait pas!--tendit le premier son canif pour couper le lien
du sceau. Et Fargue, le lieutenant de vaisseau canonnier, qui se repose
des bombardements en traduisant Confucius, renversa le sac et fit le
triage. Après quoi, chacun éventra son lot d'enveloppes et se mit à
l'écart pour lire,--comme les bêtes fauves en cage font pour manger,
quand elles ont très faim, et que le gardien vient de jeter la viande...

Toutefois, les premières pages avalées, les lecteurs s'ébrouèrent.
Barclay, l'officier torpilleur, qui s'intéresse aux choses de l'Islam
et fait des platitudes aux drogmans de légation pour être initié par
eux aux mystères du Moghreb, brandit soudain un papier suggestif:

--Hé là! tendez l'oreille, tas d'ignobles giaours!... Vous savez
qu'après le pillage de Mékinez, les tribus rebelles ont razzié toute
la juiverie des environs, et vendu les femelles d'Israël au marché de
Larache?...

--Parbleu! Il n'y a que la garnison espagnole de l'endroit pour ignorer
encore ce détail!... Pas de leur faute, d'ailleurs, aux Espagnols: ils
posaient, justement ce jour-là, en corps, à cheval et sabre au clair,
devant un cinématographe!...

--C'était leur droit. Mais parlons du marché de Larache. Savez-vous à
quel prix on les a vendues, les femmes juives de Mékinez?

--Dites?

--A neuf francs la douzaine!

Les hommes qui écoutaient n'étaient pas très faciles à étonner, parce
que chacun d'eux, mainte fois, avait déjà rencontré, à force d'errer çà
et là sur la terre ronde, des choses qu'on nommerait étonnantes entre
la Madeleine et l'Opéra. Ils hochèrent pourtant la tête, admiratifs:

--Neuf francs la douzaine,--observa même quelqu'un,--ce n'est pas
surfait! Les cours étaient bas.

--Les vendeurs ont dû boire un bouillon!--trancha le grand Rodier, qui
joue quelquefois sa solde à la Bourse.

--Bah!--conclut Barclay.--Ils avaient raison, les gens de Larache: une
femme, cela ne vaut pas plus de quinze sous ... en aucun pays!...

Le petit Verle, qui lisait une lettre parfumée, haussa les épaules.
Personne d'ailleurs ne protesta.

Mais, au bout d'une minute, Rodier, fatigué de silence, bâilla:

--C'est égal!--reprit-il:--quinze sous!... Je regrette de n'avoir pas
été à Larache; j'aurais fait monter les prix!

--Pourquoi?--fit Barclay:--puisqu'on vous dit que ça ne vaut pas
plus!...

--C'est selon... Sur un croiseur en campagne, on pourrait tout de
même surenchérir... Et puis, fichez-moi donc la paix, mon vieux! avec
ça que vous ne les dépassez pas largement, vos quinze sous, quand
le cœur vous en dit! avec ça que tous, tant que nous sommes, nous
n'avons pas fait maintes fois les plus rondes boulettes en l'honneur
des plus minces rouchies! Tenez, voici L'Estagne qui descend du quart:
demandez-lui donc ce que lui coûtait, l'hiver dernier, son petit
chameau toulonnais!...

L'Estagne, qui est deux fois marquis et douze fois millionnaire, et
qui pourrait à son gré chasser à courre dans ses forêts de la Meuse,
ou croiser sur son yacht de Corfou à Ceylan, ou ne rien faire dans son
hôtel de la rue de Varennes,--s'il ne préférait, sans rime ni raison,
servir obscurément la République à bord d'un vaisseau de guerre dont
trente-sept millions de Français ne savent pas le nom,--L'Estagne
sourit:

--Mon petit chameau ne me coûtait pas grand'chose!... pas assez,
même!... je l'aurais probablement mieux apprécié, s'il s'était fait
mieux payer!... En tout, il n'y a que l'effort et la difficulté qui
comptent... Et même ici, sur ce _Ça-Ira_ folâtre à l'instar d'un
couvent de trappistes, je n'achèterais fichtre pas de femmes à quinze
sous! Je donnerais plutôt les quinze sous pour ne pas acheter les
femmes!... comme j'ai fait d'ailleurs jadis, et plus d'une fois...

--Racontez, mon vieux?... Ça empêchera cette petite brute de Verle de
relire pour la cinquième fois sa lettre qui empeste le jicky...

--Je veux bien... Écoutez, ceux qui n'ont rien de mieux à faire!...
L'an passé, j'étais secrétaire de la commission supérieure des
tourelles électriques, à Paris. Un soir de juin, je venais de quitter
le ministère. Il faisait beau. Je remontais à pied la rue Royale,
quand, devant la porte du couturier Weill, une femme qui sortait tête
baissée me heurta. Je m'arrêtai pour m'excuser, et je vis, fort étonné,
que la malheureuse sanglotait de toutes ses forces. C'était une jolie
fille de vingt ans à peu près, très mince et très blonde, gentiment
attifée.

«--Eh bien?--lui dis-je tout de go, sans songer à mal:--qu'est-ce que
vous avez, ma pauvre petite?

«Elle me reçut assez fraîchement:

«--Quoi? votre «pauvre petite?...» Je ne vous connais pas, moi!
Mêlez-vous donc de vos affaires!... Ça me regarde, ce que j'ai!... et
pas vous, hein!...

«Je me souvins alors que j'étais en face d'une bestiole de race
infiniment ombrageuse; et je me hâtai de corriger ma gaffe:

«--Veuillez m'excuser, mademoiselle ... je vous demande infiniment
pardon!... Mais c'est tellement extraordinaire de voir pleurer d'aussi
jolis yeux ... on a tout de suite envie de les essuyer...

«Elle haussa les épaules, amadouée tant bien que mal. Et, de fil en
aiguille, je sus vite son cas, banal à souhait, d'ailleurs: elle
était mannequin chez Weill; et, le Grand Prix couru, Weill venait
naturellement de sabrer son personnel; elle se trouvait donc sur le
pavé; et il s'en fallait exactement de dix-neuf sous pour qu'en poche
elle en eût vingt.

«--Si bien--conclut-elle--que, ce soir, je vais dîner comme du temps
que j'étais arpette: avec les chevaux de bois!...

«A raconter ses malheurs, elle s'était consolée aux trois quarts. Elle
riait maintenant, avec sa belle insouciance de moineau franc.

«Je risquai une invite:

«Voyons!... au lieu de dîner avec les chevaux de bois ... si vous
dîniez avec moi?... en camarades s'entend!...

«Elle se cabra, hérissée derechef:

«--Ah bien! non, par exemple! Je les connais, les dîners «en
camarades!...» Vous ne m'avez pas regardée, mon vieux! Je ne marche
pas! j'ai les pieds en malines!...

«Mais j'arborai mon sérieux le plus froid:

«--Vous non plus, vous ne m'avez pas regardé!... J'ai autant envie
de faire des bêtises que de me jeter à la Seine!... Je vous invite à
dîner, parce que je suis seul, que je m'ennuie, et que ça m'a fait
de la peine, tout à l'heure, de vous voir pleurer. Mais «dîner», ça
veut dire «dîner», et rien d'autre! Naturellement, si ça vous chante,
je vous emmènerai pour finir la soirée au Bois, ou au théâtre, ou
n'importe où ... mais à minuit tapant, je vous reconduirai chez vous,
et je vous quitterai devant la porte!... Vous avez compris cette fois?
Est-ce oui, est-ce non?

«Interloquée, elle murmura: «C'est oui...» et prit mon bras, tout d'un
coup silencieuse.

«Je l'installai, une demi-heure après, dans un cabinet de la place
Gaillon. Le maître d'hôtel et le sommelier l'intimidèrent. Visiblement,
elle dînait pour la première fois en pareil décor. Mais je pris garde
à ne point l'effarer par un menu d'apparat. Je commandait des cailles
et du chambertin, mais ni truffes ni champagne. Peu à peu, elle
reprit contenance et bientôt bavarda. Elle était naturellement gaie,
malicieuse et fine. Sa petite âme, un peu embryonnaire, ressemblait aux
jardinets des villas de Passy ou d'Auteuil: point de grands horizons,
mais des fleurs et de la verdure. On aurait passé des dimanches
tolérables dans cette petite âme-là...

«J'abrège. Dessert, café, et la classique anisette. Poudre de riz.
J'offre une Victoria de cercle, une glace au Pré-Catelan. On préfère
... devinez quoi? le Châtelet!... dont les affiches annonçaient la
quatre-vingt-quinzième de je ne sais quelle féerie complètement
idiote!... Je ne discute pas. J'obéis. Nous partons en hâte soudaine,
«pour ne pas rater le commencement.» Et je subis sans broncher les
sept actes et les trente tableaux. Il faisait une température de four,
et je n'ai jamais tant avalé de poussière, à cause des cavalcades
qui piaffaient tout le temps sur la scène... Mais jamais non plus je
n'ai savouré d'aussi frais éclats de rire, ni contemplé des yeux si
brillants de joie...

«Je continue à abréger. Rideau, sortie, fiacre, retour. Mon mannequin
habitait, comme juste, à une portée de fusil plus loin que le diable
vauvert. Trois quarts d'heure durant, nous fûmes serrés l'un contre
l'autre, au fond de ce fiacre trop étroit, qui nous cahotait.--Je vous
parle d'avant le déluge: les taxi-autos n'étaient point encore nés...

«La petite ne riait plus, ne parlait plus. Je n'ai pas besoin de vous
dire que je ne frôlais même pas son genou, ni son coude. A mi-route,
elle avait glissé dans ma main droite, comme par mégarde, sa main
gauche. Mais je n'avais pas refermé ma main droite.

«On arriva enfin. J'aidai l'enfant à descendre. La maison n'avait
pas l'air trop borgne. La porte s'ouvrit au premier coup de timbre,
correctement.

«Et alors il se passa ceci, que je prévoyais depuis le commencement ...
et vous aussi... Mon mannequin se tourna vers moi, regarda mes yeux,
sourit, et au lieu d'articuler: «Adieu...» murmura: «Venez...».

«Moi, nettement, je secouai la tête de droite à gauche:

«--Non!...

«Elle en resta la bouche ouverte.

«--Comment?... vous ... vous ne voulez pas?...

«--Non, mon petit!... je ne veux pas! Ce que je vous ai dit tantôt,
c'est tout de bon. Nous avons dîné comme c'était convenu: en
camarades;--en camarades!--pas en fiancés! Donc, n, i, ni, c'est fini.
Bonsoir!

«Elle n'y croyait pas bien encore. Soudain, une idée baroque lui passa
par la tête. Bravement, elle fit un pas vers moi:

«--Oh!...--dit-elle:--c'est que vous croyez que je suis ... que je suis
... toute neuve?... à cause de ce que je vous ai dit d'abord, quand
vous m'avez abordée?... Mais ce n'est pas vrai!... j'en ai déjà eu, des
... des petits amis... Allez! n'ayez pas scrupule!...

«Sur mon honneur, elle était rouge comme une cerise!... Je pris sa
jolie patte qui tremblait, et je la baisai très respectueusement:

«--Si! j'ai scrupule!... et davantage, maintenant que vous avez eu le
cœur de me dire ça... Tenez, mon petit: prenez cette enveloppe, où j'ai
mis mon nom et mon adresse... Ce soir, il faut que je rentre chez moi
... et que je rentre seul.--Mais nous nous reverrons!

«Nous ne nous sommes jamais revus. L'enveloppe, vous devinez, contenait
un billet bleu, et rien d'autre...

«Eh bien! vous le voyez: cette fois-là, au moins, j'ai donné les quinze
sous, et j'ai laissé la femme!... Et qui oserait dire que j'ai eu
tort?...


                   *       *       *       *       *


                         NAISSANCE DE VAISSEAU


                                                    _à Léon Barthou._


Dans sa matrice immense:--le chantier de construction, la _cale_,--le
cuirassé près de naître attend l'heure de la naissance, l'heure du
lancement. Elle va sonner. Quelques _accores_ à faire sauter, quelques
coins à _souquer_ d'un dernier coup de masse; puis trois traits de scie
dans la _savate_; puis, si les trois traits ne suffisent pas, un tour
du vérin hydraulique, de ce vérin qui est le forceps des accouchements
de vaisseaux;--et tout sera consommé:--le cuirassé flottera.--La cale
aura enfanté le navire.

Cette cale encore grosse de son vaisseau, c'est celle des Forges et
Chantiers de la Méditerranée, à la Seyne, faubourg de Toulon. Ce
vaisseau qu'on va lancer, c'est le _Paris_, cuirassé de bataille:
vingt-trois mille tonnes, trente mille chevaux, trente-six canons, dont
douze géants de 305 mm., mille hommes d'équipage.--Aujourd'hui donc,
aujourd'hui samedi 28 septembre 1912, les Forges et Chantiers vont
mettre bas le _Paris_, leur dernier-né.

La cale: figurez-vous un bout de grand'route, qui s'abaisse en pente
douce jusqu'à s'enfoncer sous la mer;--un très grand bout d'une route
très grande: quarante mètres de large, deux cents mètres de long. C'est
dallé de pierres, avec, au milieu, un chemin de bois, poli comme un
miroir.--Et voilà la cale.--Sur la cale, le vaisseau: figurez-vous
une nef de cathédrale gothique, plus haute que large, plus longue
que haute, mais retournée sens dessus dessous. Oui: le toit par
terre,--c'est la carène arrondie et cintrée,--et le pavé en haut, à
quelque trente mètres au-dessus du sol,--c'est le pont supérieur du
navire.--Bref: Notre-Dame; en plus grand; et toute d'acier.

A droite et à gauche, deux estrades. Elles regorgent d'une foule
invraisemblable, extravagante: il y a place, là-dessus, tout
compris, pour douze cents personnes, bien tassées; et cinq mille
s'y sont empilées! et il a fallu refuser du monde. Dame! songez
donc: le lancement du _premier_ cuirassé français qui soit vraiment
un cuirassé de premier rang, un _superdreadnought!_ Car il n'y a
pas à dire: «Mon bel ami...» A l'heure qu'il est,--à l'heure de ce
lancement du _Paris_,--en cette automne de l'an de grâce 1912,--la
flotte française en compte tout juste autant que la flotte suisse, de
_superdreadnoughts!..._ et de _dreadnoughts_, d'ailleurs, pas un de
plus!... bref, zéro, là comme ici ... et les statistiques officielles
qui prétendent le contraire mentent sans vergogne comme autant
d'affiches électorales...

Cela vous étonne?--Moi, c'est le contraire qui m'étonnerait.--De 1894 à
1904 à peu près, un vent de folie furieuse a soufflé du palais Bourbon
sur la rue Royale! Dix ans de tempête viennent à bout des plus robustes
vaisseaux. La marine française était puissante et vivace. Depuis deux
cent cinquante ans, jamais elle n'avait cessé d'être la deuxième des
marines du monde, ne cédant le pas qu'à la seule marine anglaise, et
parfois la lui disputant. Douze grandes guerres, trois révolutions,
deux émigrations, La Hougue, Les Saintes, Prairial, Aboukir, Trafalgar,
rien n'avait eu raison d'elle... Mais ce que Ruyter, Rodney, Nelson
n'avaient pu, quatre politiciens ignares et trois théoriciens
songe-creux y réussirent du premier coup, sans bataille et sans péril;
et dix pauvres petites années, dix années de pleine paix, c'est tout le
temps qu'il leur fallut... Après ces dix années-là, la marine française
était morte.

Elle renaît aujourd'hui. Mais sa splendeur passée n'est plus qu'un
souvenir. Elle fut la deuxième des marines du monde, et parfois lutta
pour le premier rang. Elle se contentera du cinquième ou du sixième,
après les Anglais, après les Allemands, après les Américains, après les
Japonais, après les Italiens peut-être, après les Russes bientôt...

N'importe! elle renaît... Tout à l'heure, un cuirassé français, un vrai
cuirassé, bon pour les batailles prochaines, flottera...

Donc, ce lancement du _Paris_, du _Paris_ tant et si longtemps
souhaité, désiré, voulu par tous les marins de France, c'est un
spectacle unique. Il faut être là. On y est.

Cela fait une ribambelle de très jolis chapeaux. Alentour, les galons
des uniformes brillent. Et l'on bavarde tant qu'on peut, comme si
l'heure n'était pas solennelle le moins du monde.

D'ailleurs, par hasard, il arrive çà et là que les bavards s'occupent
du _Paris_... Dans un groupe très élégant, un petit officier, frais
échappé du _Duguay-Trouin_ sans doute, harangue deux fort jolies
femmes, dont l'une ressemble à s'y méprendre à mademoiselle ... Chose
... des Variétés... ou d'ailleurs... Et pourquoi ne serait-ce pas
mademoiselle Chose?... Le petit officier parle haut, et on l'écoute:

--Pourquoi ce nom tronqué: le _Paris_? C'est absurde! La _Ville de
Paris_, voilà le nom qu'il aurait fallu!... La _Ville de Paris_, ça
nous aurait rappelé des souvenirs...

Mademoiselle Chose est curieuse:

--Quels souvenirs, cher monsieur?

--Des souvenirs assez glorieux, chère madame!... mais les Français
oublient facilement... Savez-vous que, jadis, au temps des flottes
françaises qui gagnaient des batailles, plusieurs vaisseaux de ces
flottes-là se sont appelés la _Ville de Paris?..._ et jamais aucun de
_Paris?..._ Non, naturellement, vous ne savez pas. Personne ne sait,
chez nous. En Angleterre...

--Laissez donc l'Angleterre où elle est, et racontez votre histoire ...
votre histoire de Paris?... Vous en mourez d'envie.

--Moi? si on peut dire!... D'abord, j'en ai deux, d'histoires, si vous
y tenez...

--Nous y tenons. Dépêchez-vous!

--A vos ordres, madame! je me dépêche!... Guerre Indépendance;
Amérique; bataille des Saintes; comte de Grasse; _Ville de Paris_; huit
cent quatre-vingts hommes d'équipage; douze heures de combat; huit cent
soixante-dix-sept morts et blessés. Histoire terminée.

--Qu'est-ce que c'est que ce galimatias?

--C'est la première histoire. Je me suis dépêché, pour vous plaire.

--Vous êtes assommant. Je n'ai rien compris.

--C'est pourtant clair. En avril 1782, l'amiral français comte de
Grasse perdit contre le grand Rodney la bataille des Saintes, aux
Antilles. Grasse montait un trois ponts, qui se nommait la _Ville
de Paris_. Ce vaisseau se battit si bien qu'après douze heures de
canonnade à bout portant les Anglais vainqueurs, montant à l'abordage,
ne trouvèrent sur la _Ville de Paris_ que trois Français encore debout,
sur près de neuf cents que comptait l'équipage. Les boulets ennemis
avaient si largement éventré les flancs du vaisseau vaincu que, s'il
faut en croire le récit d'un témoin, on aurait pu, après le combat,
faire passer par la plus grande brèche un carrosse de cour attelé à
quatre.

--C'est assez gentil. Tout de même, votre histoire est une histoire de
bataille perdue.

--Alors! voici une histoire de bataille gagnée. Madame, soixante-douze
ans cinq mois plus tard, l'empereur Napoléon III, arrière-petit neveu
du roi Louis XVI,--par les femmes,--déclarait la guerre au tsar
Nicolas I_er_, à dessein de sauver Constantinople. Un amiral français,
l'amiral Hamelin, recevait en conséquence l'ordre de détruire ou
d'embouteiller les escadres russes de la mer Noire, dont la plus forte
venait d'écraser à Sinope quatre malheureuses frégates turques, grosses
ensemble comme la moitié d'un seul vaisseau. Hamelin avait son pavillon
au mât de misaine d'un vieux trois ponts à voiles de cent vingt canons
qui s'appelait encore la _Ville de Paris_...

--S'il était vieux, ce trois ponts, c'était peut-être la même _Ville de
Paris_ que tout à l'heure?

--Diable! non! l'autre _Ville de Paris_ avait honnêtement coulé bas, le
lendemain de la bataille des Saintes.--Cette nouvelle vieille _Ville
de Paris_ pénétra donc dans la mer Noire, rejeta les vaisseaux russes
en déroute jusqu'au fond de Sévastopol, contribua par le feu de ses
canons à la victoire de l'Alma, et, le 14 octobre 1854 ... (si j'ai
bonne mémoire?...) prit une part éclatante au bombardement des forts de
la ville ... bombardement absurde, d'ailleurs, et que l'amiral Hamelin
avait déconseillé de toutes ses forces au général en chef ... mais ce
général,--Canrobert, pour ne pas le nommer--était têtu: il bombarda
tout de même ... et, naturellement, ne sut tirer aucun profit de son
bombardement...

--Et allez donc!

--Ce n'est pas de ma faute, c'est la faute à l'Histoire!... En tout
cas, ce bombardement, qu'il avait si fort désapprouvé, l'amiral Hamelin
le conduisit le plus brillamment du monde, toujours sur sa _Ville de
Paris_, qu'il amena au plus épais du feu, sous le canon russe, lequel
canon tirait juste, je vous prie de le croire! si tant tellement
juste qu'une bombe tapa droit dans la dunette sur laquelle se tenait
l'amiral, entouré de ses aides de camp...

--Ah! pauvres gens!

--Ne les plaignez pas! Je m'y abonnerais, moi, à mourir comme
ça!... Notez que ceux dont je vous parle n'eurent guère le temps
de s'apercevoir de rien. Quatre sur cinq tombèrent, culbutés comme
capucins de cartes. Et l'amiral tout seul s'en tira sans aucune
égratignure. Bien entendu, la _Ville de Paris_, transformée en
écumoire, n'en continua pas moins de combattre imperturbablement,
jusqu'à ce que les canonniers russes eux-mêmes eussent lâché pied, et
cessé le feu,--ce qui n'arriva qu'à la nuit tombante. Hamelin tira la
dernière bordée, puis appareilla, pour regagner le mouillage assigné
à son escadre. Quand il passa le long de l'escadre anglaise, qui
regagnait son mouillage aussi, les équipages britanniques, grimpés
dans leurs mâtures, saluèrent l'amiral français d'une tempête de
hurrahs... Madame, comme bataille gagnée, celle-là vous suffit-elle?
Et trouvez-vous qu'il y avait là de quoi ressusciter ce vieux nom, la
_Ville de Paris_, pour en baptiser cette ferraille neuve?

--Je ne dis pas non!... Quoique, au fond, l'important, pour la
ferraille neuve, n'est pas tant de s'appeler Pierre, Paul, ou Jacques,
mais...

--Mais plutôt de gagner des batailles neuves?... Plaise aux dieux!...
Je suis fichtre de votre avis!...

--Eh là!... Ces ouvriers, que font-ils?... vous, qui vous y connaissez
dites?... qu'est-ce qui se passe?

--Il se passe qu'on scie la savate... Attention! c'est le moment...

--Chut!...

Sur la foule un silence s'est abattu d'un coup. Il semble que cinq
mille bâillons aient muselé ensemble les cinq mille bouches...

Soudain, une clameur,--qui s'étrangle dans la même seconde, angoissée:

--Le _Paris_, doucement, doucement, vient de s'ébranler sur sa cale.

La masse géante glisse,--vers la mer.--C'est si peu de chose, ce
glissement presque imperceptible--d'abord,--qu'on y regarde à deux fois
pour être sûr... Mais le _Paris_ glisse réellement. Le Paris glisse
déjà plus vite. Convaincue, la foule pousse un grand cri d'allégresse.
Et puis, la seconde d'après, la foule, rebaillonnée, se tait...

... Parce que le glissement du navire, si lent d'abord,
s'accélère,--s'accélère étonnamment. Cette cathédrale sens dessus
dessous, qui tantôt remuait à peine, court à présent,--court vite.
Déjà, c'est comme un train express,--un train d'un seul wagon, immense.
Et ce wagon là s'élance, se précipite, tombe littéralement, comme on
tombe du sommet d'une montagne...

La poupe touche l'eau, la pénètre, la laboure. Deux énormes vagues,
soulevées, bondissent à tribord et à bâbord. La mer, refoulée par la
carène, se rebiffe, revient à la charge, inonde les bas côtés de la
cale. Le cuirassé flotte maintenant, et les câbles disposés pour briser
son élan formidable éclatent les uns après les autres, avec un fracas
d'artillerie, auquel répond, grêle, mais perçant, l'applaudissement
exaspéré de la foule entière. Car ils sont tous debout, hurlant,
trépignant, battant des mains,--tous: les femmes, prêtes à la crise de
nerfs; les officiers dorés, qui crèvent leurs gants d'uniforme; les
vieux amiraux à barbe blanche; et jusqu'aux graves ministres, gens
blasés, croirait-on, sur toutes choses au monde...

Pas blasés sur cette chose-là.

C'est fini. Le _Paris_ flotte au milieu de la rade. Deux grands
pavillons tricolores, seuls arborés sur la coque encore nue, claquent à
la brise d'ouest, orgueilleusement.


                   *       *       *       *       *


                        L'EX-VOTO DE L'ACROPOLE


                                                   _pour M. V. M. T._


--Si le mauvais vent d'hiver qui souffle sur le Raz n'a pas encore
balayé ma cervelle des vieilles poussières du temps passé, il y aura
sept ans à l'automne que j'ai gravi pour la première fois l'escalier
romain qui mène aux Propylées de l'Acropole athénienne. Sept ans.
J'étais, en ce temps-là, marin, officier de marine,--officier, oui! Ça
vous étonne? Je l'étais tout de même.--Pourquoi je ne le suis plus?
pourquoi je suis devenu ça?... ça que vous voyez? le glaneur de varech
et d'épaves, le ravageur de cette baie des Trépassés que voilà?...
C'est mon affaire, ce n'est pas la vôtre... Ho! vous êtes trop curieux.
Tant pis pour vous!

«Écoutez tout de même! asseyez-vous là, et écoutez.--La baie des
Trépassés? sûr et certain qu'il s'y passe des choses, les nuits de
nouvelle lune, quand les cadavres verts entassés dans les trous du
fond, sous le linceul gluant des algues, s'ennuient d'être immobiles,
et remuent, et se lèvent, et se hissent, brasse à brasse, jusqu'au
dessus des vagues,--histoire de jeter un coup d'œil sur les barques que
le courant drosse à la côte, sur les barques pleines d'hommes vivants,
qui seront tout à l'heure des hommes morts ... dès que les barques
auront chaviré... Mais ailleurs aussi il se passe des choses,--pires...

«Il y aura sept ans à l'automne... C'était en ... comptez!... Je
faisais le quart à bord d'un vieux petit aviso qui s'appelait le
_Vautour_ et qui servait de yacht à l'ambassadeur de France près la
Porte Ottomane... J'étais heureux, en ce temps-là ... où je me figurais
l'être, ce qui est tout un... J'aimais une femme qui m'aimait...
Et j'étais jeune... A présent, le _Vautour_ est mort: son cadavre
achève de pourrir au fond d'un arsenal, dans je ne sais quelle
darse-cercueil... La femme que j'aimais et qui m'aimait est morte aussi
... allez voir sa tombe dans le cimetière corse de Bocognano ... près
de l'entrée ... une pierre noire sous un cyprès ... et le nom si doux
gravé sur la pierre noire: _Claude_ ... allez voir... Moi, je suis plus
mort que bien des morts cloués dans leurs bières... Encore un peu de
temps, très peu de temps, et plus personne ne se souviendra....

«Oui, c'était un après-midi d'automne. Il faisait encore chaud, malgré
le vent qui soufflait à bouche que veux-tu sur Athènes. Des nuages de
craie volaient, et cela faisait un brouillard qui en valait d'autres.
Sur l'escalier romain, nous luttions pour conserver l'équilibre. Je
marchais le premier. Claude marchait derrière moi, ses deux mains
serrées à ma taille. Et, six marches plus bas, Hartus riait et
plaisantait, à cause, disait-il, de notre indécence: le vent collait
nos vêtements à notre peau... Hartus était mon ami et l'ami de Claude.
Notre ami à tous deux. Ami. Rien d'autre. Et Hartus était un homme
loyal. Et Claude m'aimait.

«En haut de l'escalier romain, les Propylées, pareilles à des Vierges
couleur de soleil, groupées au seuil du sanctuaire lumineux, nous
accueillirent... Aujourd'hui, après sept années,--sept années d'horreur
et de nuit,--et dans cette brume glauque et glacée du Raz, je n'ai qu'à
fermer les yeux pour revoir, intacte et solaire, la splendeur de cet
accueil...

«... Les Propylées ... l'Erechteion plus vieux qu'Homère ... la
Victoire Sans Ailes ... le Parthénon, dieu... J'ai vu.--Et je vois
aujourd'hui le varech et les épaves.

«L'Acropole ... vous connaissez le musée qui s'y trouve?... au levant
de tous les temples?... le petit musée où dorment les meilleurs débris
qu'on exhuma du sol même de l'Acropole, en fouillant par hasard la
terre sous le dallage du Parthénon?... Vous savez? Bon!--Sous ce
dallage, les chercheurs firent la plus mystérieuse des trouvailles:
vingt-deux statues assez grandes, et presque intactes; toutes statues
de femmes; toutes d'une terre cuite, peinte et enluminée, aux couleurs
de la vie; bref, vingt-deux femmes ressuscitées, qui sortaient
souriantes de leur linceul de terre et de sable!... Or, ces femmes
n'étaient point des déesses, ni des reines; elles n'étaient pas
drapées, comme des Héra ou des Athénè; elles n'étaient pas nues comme
des Aphrodites: elles étaient vêtues,--habillées,--très élégamment,
à la dernière mode de l'époque, nul doute là-dessus!--et parées, et
coiffées, et fardées, avec du bleu aux paupières et du rouge à la
bouche;--sans diadème, toutefois, ni couronne, ni sceptre;--donc, sans
contredit, de simples mortelles; des femmes, sans plus; comme celle-ci,
qui m'écoute ... des femmes du monde, quoi!--ou à peu près--bref de
très jolies dames,--allez-y voir plutôt! les vingt-deux portraits
font foi, m'est avis?--très jolies, oui! langoureuses, attirantes;
bonnes pour l'amour, pour celui qu'on reçoit, pour celui qu'on donne;
maîtresses, amantes;--enfin, tranchons le mot: des Parisiennes ...
des Parisiennes de l'Athènes primitive... Et ces jolies dames-là,
vieilles chacune de quelque deux mille cinq cent cinquante ans, avaient
l'air de vivre encore: leurs bouches éginétiques ricanèrent au nez
des archéologues effarés... Que faisaient-elles, ces Athéniennes en
robes de ville, dans le sol sacré de l'Acropole? de quel droit s'y
trouvaient-elles?... On supposa qu'elles étaient tout de bon des
portraits, vingt-deux portraits de suppliantes ayant jadis offert à
la Déesse leur propre ressemblance en retour de grâces accordées,--en
_ex-voto_, comme on dit chez nous:--toutes, en effet, tendaient en
avant la main droite, en un geste d'offrande éternelle ... on supposa
que, jadis, dans ces mains tendues, avaient reposé les colliers, les
bracelets, les bagues, et l'or, et les mille richesses dont on payait
la bienveillance de l'Astarté... Ho!... ça vous étonne que moi, le
ravageur, je sache ces choses?... Je les sais.--Trop curieux, que vous
êtes!Tant pis pour vous.

«Or, lorsque Claude, et Hartus, et moi-même, pénétrâmes dans le musée
de l'Acropole, les vingt-deux ex-voto, rangées en cercle dans la salle
nous regardèrent, d'un regard sournois de leurs yeux vifs ... d'un tel
regard ... que, tous trois ... nous eûmes peur,--bizarrement...

«Hartus, le premier, surmonta cette peur. Et, s'approchant de la plus
grande statue, qui le dominait du haut de son socle, il lui rendit
œillade pour œillade, les yeux levés vers le bizarre visage, moqueur et
voluptueux... Mais, l'instant d'après, Hartus recula:

«--Elle respire!--dit-il.

«Claude trembla. Je l'entourai d'un bras. Nous avançâmes. C'était vrai:
la statue respirait. Distinctement, je vis la poitrine aux seins menus
gonfler l'étoffe ... non: la terre cuite ... du corsage... Oui ...
je vis cela ... comme je vois aujourd'hui, par les nuits de nouvelle
lune, les cadavres verts se hisser brasse à brasse jusqu'au dessus des
vagues, dans cette baie que voilà, la baie des Trépassés. Mais je me
souviens qu'en ce temps d'autrefois, j'eus beau voir: je ne crus pas.
Et j'expliquai même: --«Jeu de lumière... Les rayons du soleil qui
entrent par la fenêtre... C'est évident...

«Mais Hartus m'interrompit:

--«Non,--dit-il:--elle est vivante. C'est beaucoup plus évident. La
déesse, en remerciement de l'offrande que présentait jadis cette main
ouverte, a donné à la suppliante un souffle d'immortalité... Et, tenez!
cette preuve: l'offrande n'est plus dans la main droite: la déesse l'a
prise...

«Il fit un pas vers la statue:

--«Qui que tu sois,--dit-il,--toi que l'Astarté exauça jadis, prie
aujourd'hui pour moi, qui t'implore toi-même!... Voici mon offrande, de
moi à toi: daigne la recevoir dans ta main tendue et l'élever jusqu'à
la déesse. Qu'elle m'accorde ce qu'elle t'accorda sans doute jadis:
l'amour de tous les êtres que mon désir effleurera!

«Et, détachant de son poignet un _tesbi_ turc,--le chapelet musulman,
à trente-trois gros grains ou à quatre-vingt-dix-neuf petits
grains,--détachant son tesbi, qui était de nacre, et qu'il avait acheté
la semaine d'avant au Tcharchi de Stamboul, il le jeta doucement dans
la main de la statue. Le tesbi de nacre retomba au creux de la paume
délicate; des grains scintillèrent entre les doigts fins et fardés...
«Et je me souviens que, moi, je haussai les épaules. Il y a sept ans de
cela...

«Après, comme le soleil baissait, nous redescendîmes l'escalier romain,
tous les trois. Je ne sais pourquoi, un silence s'était abattu sur
nous. Nos bouches étaient comme scellées.

«D'en bas, nous vîmes l'Archer Soleil, aux mortelles flèches, mettre
son masque rouge, puis plonger du sommet des collines de l'ouest dans
la mer. Les crêtes attiques, au profil précis, se découpèrent couleur
de cendre sur un ciel où giclait du sang. Puis la nuit sans crépuscule
sauta d'Asie en Europe, par dessus la Grèce, tout d'un coup...

«Bien entendu, il ne fit pas noir: il fit bleu,--bleu clair: une nuit
grecque, c'est lumineux... Ah! non! elle ne ressemblait guère aux nuits
d'ici, cette nuit dont je vous parle!--Regardez, regardez l'eau verte
et noire, au pied du Raz!--Là-bas, l'eau était couleur de ciel et le
ciel couleur de lait... J'ai vu, moi! j'ai vu ... et maintenant...

«Après le dîner,--nous avions dîné tous trois ensemble, mais à
la muette ... la statue, nul doute, nous avait jeté un sort de
silence,--je songeai tout à coup que la lune allait être pleine, et
que, depuis notre arrivée dans Athènes, il était convenu que nous
verrions un clair de lune sur l'Acropole. Il faut une autorisation
spéciale, signée de je ne sais qui. Mais les hôtels en ont toujours un
stock, de ces autorisations spéciales, à la disposition des touristes.
Je me levai de table pour aller en acheter une au bureau. Claude et
Hartus restèrent.

«Quand je revins, ils étaient encore assis. Il me sembla que leurs
chaises n'étaient plus exactement à la même place. Je n'y pris pas
garde. Pourquoi y aurais-je pris garde?

Nous partîmes tous les trois.

«La lune était déjà haute, et claire ... claire.. Les vieux marbres,
plus blancs qu'aux rayons du soleil, étincelaient, avec des halos
lumineux à tous leurs angles... Le théâtre de Dyonisios, au passage,
nous arrêta... Les stalles antiques, rangées autour de l'hémicycle
dévasté, semblaient attendre les spectateurs de l'Orestie ou du
Prométhée... Une représentation spectrale commençait peut-être...
Peut-être les fantômes, acteurs du temps d'Eschyle, redisaient-ils aux
spectateurs, revenus pour une soirée du profond Hadès, que la chaleur
du jour est douce, et qu'Achille mort ne vaut pas un bouvier vivant...

«Un moment nous entrâmes. Claude s'assit dans l'une des stalles. Puis
Hartus s'assit près d'elle. Moi, je demeurai debout. Au-dessus de nous,
la masse gigantesque de l'Acropole surplombait. En levant la tête,
j'apercevais, couronnant la falaise, la colonnade du Parthénon. C'est à
cet instant que je songeai combien il serait facile, à quelqu'un qui,
d'en haut, se pencherait un peu, de nous guetter, et de surprendre
chacun de nos gestes, à travers cette nuit plus transparente que ne
sont nos jours de Bretagne.--Regardez, regardez l'eau toute noire au
pied du Raz!--Oui, je songeai ce serait très facile... J'y songeai,
sans arrière-pensée... Pourquoi aurais-je eu une arrière-pensée?...

«Tout de même, quand je voulus repartir, et marcher vers l'escalier
romain, et monter vers les temples, Claude dit qu'elle était lasse. Et
Hartus aussi dit qu'il était las. Ils ne quittèrent point les stalles
de marbre frais et prétendirent m'y attendre, et se reposer. Moi, je
continuai, seul.

«Au bas de l'escalier romain, le gardien m'ouvrit la grille; et il
monta derrière moi, pesamment. C'était un pauvre hère, barbe grise,
échine courbe. Pris de pitié, je mis une drachme dans son bonnet. Il
crut que je voulais être seul, pour voler comme d'usage quelque débris
de chapiteau ou de corniche. Il me salua humblement, sa bouche édentée
s'efforçant à grimacer un sourire complice; et il redescendit.

«Les Propylées, pareilles à des vierges couleur de lune, groupées au
seuil du sombre sanctuaire, m'accueillirent... Mais, nocturnes, elles
semblaient tristes. Et leur marbre neigeux pleurait autour de moi des
larmes invisibles...

«J'allais ... la Victoire Sans Ailes ... l'Erechteion plus vieux
qu'Homère ... le Parthénon, dieu...

«Et puis le musée,--le petit musée qui est au levant de tous les
temples...

«J'entrai dans le musée. J'entrai dans la salle.

--D'honneur! je ne songeais à rien, à rien du tout ... j'avais oublié...

«Mais les statues, tout de suite, me regardèrent. Je vis leurs yeux,
luisants comme phosphore. La plus grande statue ricana. J'entendis le
ricanement, dans le gosier d'argile creuse. Et je vis, parce qu'un
rayon de lune entrait derrière moi, et jouait sur la poitrine aux
seins menus, je vis la poitrine gonfler le corsage, régulièrement.
Cette fois, à cause de la nuit, je ne haussai pas les épaules. La
main droite, aux doigts délicats et fardés, portait toujours le
tesbi d'Hartus ... entre les doigts, des grains de nacre luisaient,
étrangement...

«Je ne bougeai plus. La peur, lentement, avait pénétré mes veines. Il
me sembla que les grains du tesbi tintaient par intervalles les uns
contre les autres,--tintaient comme si la statue, contente du don,
propice au donateur, eut joué à refermer sa main sur la nacre polie et
fraîche...

«Alors un grand froid parcourut mon dos. Et, dans le laps d'une très
courte fraction de seconde, une certitude atroce s'enfonça dans mon
cerveau: la certitude que l'Astarté avait entendu, approuvé, exaucé la
prière d'Hartus, la certitude qu'Hartus, dès cet instant même,--puisque
tintaient les grains de nacre de l'offrande,--obtenait ce qu'il avait
demandé, l'obtenait facilement, et malgré lui, peut-être: l'amour de
tous les êtres qu'effleurait son désir...

«Ha!... regardez! regardez les phares qui s'allument le long de la
côte, sur le Sein, sur la chaussée, sur Ar-Men!... Et regardez!
regardez, au pied du Raz, la brume qui se lève! la brume, qui tout à
l'heure étouffera les phares... Ha!... il y aura des naufrages, dans
cette brume, cette nuit!... Nuit noire, noire, noire...

«Et nuit claire, claire, claire! sur l'Acropole... Près de la
colonnade, au bord de la falaise, je me penchais, je me penchais...
Au-dessous de moi, dans le trou sombre de la plaine nocturne, le
théâtre de Dyonisios luisait comme un demi-disque d'albâtre... Et je
voyais...

«Je voyais, sur leurs deux stalles, Claude et Hartus assis l'une près
de l'autre» Et je voyais leurs mains mêlées, et je voyais leurs bouches
jointes. Et c'était comme un aimant terrible qui attirait mes yeux, qui
attirait ma tête, mes épaules, tout mon corps ... par-dessus le garde
fou, vers la plaine nocturne au bas de la falaise, vers l'abîme sombre
... irrésistiblement...

«Ça vous étonne, hein? que je ne sois pas tombé?... Moi aussi.--Me
voilà pourtant!...

«C'est que ... comme, déjà, je glissais ... je crus entendre ...
j'entendis ... derrière moi ... un ricanement... Oui: le ricanement que
vous pensez ... le ricanement de la statue... Alors, je fis demi-tour
et je courus vers le musée ... parce que j'avais compris...

«Le même rayon de lune caressait la poitrine aux seins menus, la
poitrine soulevée par le souffle immortel... Dans la main tendue, les
grains de nacre tintaient toujours...

«Mais moi, du bout de ma canne, je frappai la main! j'arrachai
l'offrande maléfique! Et, de ma poche, je tirai un autre
tesbi,--d'ivoire, celui-là: un tesbi à moi, un tesbi que j'avais
acheté, moi, au Tcharchi de Stamboul.--Et je le jetai dans la main
vide,--sans une parole: parce que, sur mon honneur! je voulus prier
l'Astarté, mais je ne pus pas: ma gorge était sèche, sèche...

«C'est tout.--Allez-vous-en!

«Quoi?... Vous voulez savoir encore?... savoir quoi?--C'est tout!--Au
bas de l'escalier romain,--naturellement,--je trouvai Claude, seule,
qui venait à ma rencontre... Elle était très pâle et elle avait peur,
parce que Hartus,--naturellement,--avait pris froid, ou fièvre, dans
le théâtre de Dyonisios, et s'y était évanoui... Il fallut envoyer
chercher les gens de l'hôtel, avec une civière... Et quand il revint à
lui, tard, très tard, il ne voulut pas demeurer une seule heure de plus
dans Athènes,--naturellement,--et il partit... Après tout, il n'est
peut-être pas encore mort, aujourd'hui... Qui sait!...

«Le tesbi de nacre?--Oh! le tesbi de nacre, lui, est mort! Il est là
... là dans l'eau noire ... au pied du Raz ... sous le gluant linceul
d'algues... Et les cadavres verts font tinter ses grains, durant les
nuits de nouvelle lune... J'entends le tintement, moi ... oui!... moi,
le ravageur de la baie ... le ravageur des Trépassés...»


                   *       *       *       *       *



                           SERVICE COMMANDÉ



                   *       *       *       *       *



                              LA TOURELLE


                                         _pour madame Yvonne Vernon._


Fargue, l'enseigne de vaisseau canonnier, chef de la grosse tourelle
_AV_,--avant, s'accroche des deux mains aux tire-veilles flottantes
et grimpe à l'échelle d'acier. Le nez sous la trappe close, il se
cramponne d'un poing, heurte de l'autre; et la trappe s'ouvre, avec un
grand fracas de ferraille.

Une voix, au-dessus, crie:

--Fixe!

Fargue enjambe les trois derniers échelons, fait un rétablissement
sur les poignets et prend pied sur le parquet de fer. Le couvercle de
la trappe retombe. Aux flancs des pièces, les servants sont alignés,
corrects: talons joints, main droite au bonnet, main gauche dans le
rang.

--Repos!--commande Fargue.

Et, se faufilant entre les deux canons, il se juche sur la sellette de
commandement, pour donner un coup d'œil au dehors.--Par les trous du
casque blindé, rien d'anormal n'apparaît. A perte de vue la mer grise
déferle, en longues crêtes d'écume, parallèles. Et les cuirassés gris,
en ligne de file, se traînent sur cette mer déferlante, dans le sillage
les uns des autres.--Fargue fait demi-tour et redescend sur le parquet,
histoire de passer un bout d'inspection, avant l'exercice.

Le second maître, cordial, sourit à l'officier.

--Bonjour, Gourvès!... Quoi à signaler, aujourd'hui?

--Rien du tout, cap'taine.

--Vous avez balancé le pointage latéral?

--Oui, cap'taine.

--Les chaînes-galles n'ont pas pris trop de mou?

--Nous avons repris une maille ce matin. Ça fait juste la longueur que
vous m'avez montrée la dernière fois.

--Bon.

Fargue recule jusqu'à la muraille cuirassée, s'y adosse...


Aujourd'hui, la manœuvre promet d'être longue: combat simulé contre
l'escadre légère, figurant une armée navale ennemie... Nul doute: avec
un thème aussi propice aux fantaisies amirales les plus imprévues, on
va manger de toutes les sauces, et savoir ce que c'est que «faire des
ronds dans l'eau!» Donc, inutile de se fatiguer d'avance. Et Fargue,
adossé, contemple sa tourelle.

... Une tourelle double de 305 millimètres, c'est beau!--Figurez-vous
une chambre ovale, longue de sept mètres, large de six, très basse de
plafond, et toute d'acier poli. Là dedans, deux canons prodigieux, qui
s'alignent côte à côte, deux canons dont les volées géantes saillent
par l'embrasure double à dix mètres au dehors, et dont les culasses
pivotant suffisent à emplir toute la tourelle, à l'emplir tellement
qu'on ne devinerait d'abord pas où vont bien pouvoir se caser les
hommes, les treize hommes nécessaires au fonctionnement... Ils se
casent tout de même, et leur présence n'ajoute pas grand'chose à
l'encombrement indescriptible du lieu.--Car les canons, ce n'est rien!
il y a les affûts, les châssis, les berceaux; les monte-charges, les
parcs, les pointages, les hausses, les lunettes, les planchettes, les
chariots, les rails; les refouloirs, les écouvillons, les injecteurs;
le tuyautage d'eau, le tuyautage d'air, le réseau électrique ... il y
a l'inextricable fouillis d'acier, de fer, de bronze, de cuivre, il y
a le mécanisme aux rouages sans nombre que manœuvrent méthodiquement,
méticuleusement les treize hommes, autres rouages, plus parfaits,
non moins disciplinés!--C'est beau.--Le plafond nu repose pas sur la
muraille directement: une rangée de supports d'acier les sépare, telle
une colonnade circulaire, haute de quelques centimètres, dont les
intervalles ménagent, entre muraille et plafond, une circonférence de
meurtrières horizontales, par où pénètre, avec la brise du large, un
peu de chaude clarté solaire; et cette clarté-là s'ajoute à la lumière
froide des lampes électriques. En sorte qu'on y voit assez bien.--C'est
beau.--Par cette espèce de corniche ajourée, les treize hommes peuvent
aussi, entre deux mouvements, jeter un coup d'œil au dehors, et, de
temps en temps, se rendre compte des choses qui adviennent...

Ils sont treize: le second maître, surveillant du matériel,--le
cerveau;--les deux quartiers-maîtres, chefs de pièce,--les nerfs
moteurs;--les deux pointeurs brevetés,--les yeux;--les deux
pointeurs suppléants,--d'autres yeux de rechange;--les deux
chargeurs, les deux pourvoyeurs,--les muscles;--l'armurier,--l'organe
réparateur;--l'officier, enfin,--l'âme.--Ils sont treize; ils ne font
qu'un: un être, qui vit de leurs treize vies: la tourelle, la tourelle
avant, la tourelle double de 305 millimètres, l'arme la plus effroyable
du cuirassé, sa meilleure chance de sortir vainqueur des batailles à
venir...


Ça commence.--Au dehors, roulement de tambour, suivi d'un double coup
de baguette: «Armez les pièces!»--Fargue-se redresse, commande: «A
vos postes!» et, derechef, se juche sur la sellette de commandement.
Par les trous du casque blindé, au loin, sur la mer brumeuse, zébrée
de crêtes vertes et blanches, des silhouettes confuses émergent de
l'horizon: l'escadre légère, les croiseurs qui figurent l'ennemi.
Fargue tourne la tête, constate l'immobilité des servants, debout,
chacun où il doit être, et jette l'un après l'autre les ordres qu'il
faut: «Approvisionnez! Armez! Chargez!» Après quoi lui-même, les yeux
au tableau transmetteur, attend que la passerelle lui ait dicté à son
tour la volonté suprême du grand chef, du commandant, lui-même à son
poste, là-haut dans le blockhaus...

Cependant les culasses battent, les planchettes tombent, les
monte-charges grondent parmi le cliquetis des chaînes-galles. Bien
entendu, on ne charge pas tout de bon: on fait le simulacre; mais
tous les gestes s'exécutent comme si c'était un vrai obus et de
vraies gargousses qu'on lancerait à toute volée dans l'âme ouverte et
huileuse. Gourvès, le second maître, a tiré sa montre et compte les
secondes... La première pièce «charge» bien: son quartier-maître, Le
Kellec, est un «bon homme», d'attaque, et sûr... Vingt-trois secondes!
ça y est! le temps du record! pas un cinquième de plus!... La deuxième
pièce est en retard: Fontan ne vaut pas Le Kellec... Gourvès hausse
les épaules, dédaigneux: Un Fontan, un Moco de Mocossie, est-ce que ça
peut jamais valoir un Breton? un Bretonned de Morlaix? un Le Kellec,
«pays» de Gourvès?--Gourvès en voudrait plutôt mal de mort à Fontan, le
jour que Fontan «gratterait» Le Kellec!--Tout de même, trop est trop:
trente-quatre secondes, ça exige «un coup de gueule»:

--Et alors, aussi donc, Fontan? c'est-il que les gars dorment, et toi
avec?

Fontan ne bronche pas. Mais, près de lui, un claquement de langue
irrité accueille le reproche. Ça, pas d'erreur: c'est Brénéol, le
chargeur, qui «rouspète». Il «rouspète» toujours, Brénéol! Pas mauvais
canonnier, par ailleurs. Il n'y a donc qu'à fermer l'oreille.--Si
on entendait, n'est-ce pas? faudrait punir! et à quoi bon?--Gourvès
n'entend pas; Fargue n'entend pas non plus...


C'est que ce sont des hommes, ces treize rouages de la tourelle; des
hommes comme vous et moi; et ce n'est qu'ici: dans la tourelle, qu'ils
sont rouages. Partout ailleurs, leurs origines, leurs races, leurs
instincts, leurs éducations, leurs habitudes, leurs chairs, leurs
cerveaux divers, font d'eux des êtres aussi différents, sans nul doute,
que vous et moi.--Tenez: Le Kellec et Fontan ... hors du service,
croyez-vous qu'ils s'adressent seulement la parole?... Et Brénéol,
le chargeur, taciturne et revêche; et Le Duc, le pointeur de gauche,
petit garçon sage; et Tiphaigne, le pointeur suppléant, anarchiste,
et qui enveloppe son manuel du marin canonnier dans le dernier numéro
du _Libertaire_, pour lire les deux proses ensemble, aux heures de
théorie; et Penven, le pourvoyeur, toujours ivre lorsqu'il a mis un
pied à terre, et qui passe sa vie dans les mauvais lieux; et Brazière,
l'armurier, bachelier ès sciences, et qui a préféré salir d'huile et de
rouille ses mains blanches plutôt que d'être pion dans un collège; et
Lohéac d'Elfe, le pointeur de droite, qui fut riche et qui est noble,
et qui s'est engagé personne ne sait pourquoi ... croyez-vous qu'ils
se mêlent et se lient, eux qui peut-être n'ont pas trois idées en
commun?--Non, fatalement!--On «navigue à la part»; et chacun poursuit
silencieusement son rêve à soi, dans son coin, loin des gêneurs. Ce
n'est qu'ici, derrière cette cuirasse, sous ce plafond bas, sur ce
parquet sonore, que la souveraine discipline réunit tous ces êtres
étrangers, et les coordonne, et les pétrit, et les malaxe ensemble,
jusqu'à n'en faire qu'un seul être vivant: la tourelle...

Fargue, songeur tout à coup, s'interroge soi-même:--Qu'est-ce qu'elle
vaut vraiment, cette discipline indispensable? jusqu'à quel point
courbe-t-elle ces hommes? jusqu'à quel point les lie t-elle, les
fond-elle dans son creuset? jusqu'à quel point peut-on compter sur ce
métal humain?--On ne le saura qu'à la guerre, devant la mort: la mort à
braver, suprême pierre de touche...


--Garde à vous!

Une sonnerie tinte. Au tableau transmetteur, les aiguilles indicatrices
ont tourné. Fargue commande:

--Quatre-vingts degrés! à droite, troisième vitesse!... Distance: huit
mille six! Correction: trente-deux millièmes, gauche!... Sur le premier
croiseur à partir de la gauche!... Attention!...

Déjà l'ordre est exécuté. La tourelle pivote, souple et prompte. Par
les trous du casque, Fargue aperçoit l'horizon qui défile. Voici les
croiseurs, qui glissent à la queue leu leu, de tribord à bâbord,
petites ombres chinoises, floues.--Les servants, haussés sur leurs
pointes, regardent aussi, et apprécient.--L'armée s'est déployée en
ligne de file, parallèlement à la ligne de file des croiseurs. Les
cuirassés, rangés en bel ordre, à quatre cents mètres d'intervalle,
gouvernent droit sur la poupe de leurs matelots d'avant. Et cela fait
une double perspective de longues coques glissantes et de mâtures
sèches, sous le flottement des pavillons qui claquent à la brise..

--Feu à volonté!... Commencez le feu!...

Plusieurs détonations ont éclaté: des coups à blanc tirés par l'amiral,
en manière de signal avertisseur. Les croiseurs, là-bas, savent qu'on
vient d'ouvrir le feu contre eux...

--Huit mille mètres!... Sept mille six!... Sept mille quatre!

Les servants, alertes, tournent les volants de pointage.--Ah! l'ennemi
se rapproche? Probable que le «vieux» oblique sur l'escadre légère,
sournoisement, sans avoir l'air... Alors, gare aux croiseurs, s'ils
ne se méfient pas. Ils sont trop faibles pour «étaler» un combat à
courte portée.--Le Kellec, d'un regard glissé par les meurtrières de la
corniche, mesure l'éloignement. Brazière, les poings sur les hanches,
calcule le cosinus de l'angle de rapprochement. Tiphaigne ricane en
sourdine, en songeant au désarmement universel. Penven rêve de femmes
et de fil en quatre. Lohéac d'Elfe, comme toujours indifférent à tout,
vérifie sa ligne de mire...

La sonnerie tinte encore. Fargue commande de nouveau:

--Même but! zéro degré!... à gauche, troisième vitesse!... Distance:
sept mille huit!... huit mille deux!... huit mille quatre!...
correction: six gauche!... Continuez le feu!...

Moins bêtes qu'ils n'en avaient l'air, les croiseurs! Ils viennent de
se dérober d'un coup, en «arrivant» tous à la fois sur leur droite,--du
bord opposé aux cuirassés.--Et maintenant, les cuirassés n'ont qu'une
chose à faire, s'ils veulent ne pas rompre le combat: «arriver», eux
aussi, tous à la fois, sur leur droite, et appuyer la chasse. Mais
vivement! ou il sera trop tard...

Fargue, toujours juché sur sa sellette, et la tête dans le casque
blindé, regarde par les trous de visière:--Allons! ce n'est pas par
trop mal!... l'évolution de l'armée s'est correctement opérée.--Au
grand mât de l'amiral, le pavillon «régulateur», à peine hissé «à
bloc», redescend, «halé bas»: chaque navire est à son poste; la ligne
de file est devenue ligne de front: c'est-à-dire que les cuirassés
s'avancent maintenant côte à côte; et courent, le cap sur l'ennemi,
chacun s'efforçant de ne pas dépasser ses matelots et de n'être pas
dépassé par eux... Guère facile à résoudre, le problème!... Tenez,
voici déjà du flottement: à bâbord, l'_Auerstaedt_ a perdu près d'une
longueur; à tribord, l'_Eckmühl_ en a gagné une et demie. Fargue,
méprisant, crache par le trou milieu du casque:--Alors, quoi? il n'y a
qu'ici, sur le _Fontenoy_, qu'on est fichu de garder, cinq minutes de
suite, la vitesse signalée? On dort donc, dans les autres machines?..
Ah! ces mécaniciens!... quelle plaie!--Fargue recrache. El, derrière
lui, Gourvès, le second maître, et Le Kellec, et Fontan, et d'autres
sourient de dédain, à l'imitation du chef: une jolie ligne de front,
oui!...

Tout de même, on n'est pas là pour s'amuser. La manœuvre des pièces
s'est ralentie. Fargue se retourne, brusque:

--Eh bien? Gourvès? c'est pour aujourd'hui ou pour demain, ce
chargement?

Le rappel à l'ordre rejaillit instantanément de proche en proche: de
Gourvès à Fontan, de Fontan à Brénéol, de Brénéol à Martin. Derechef,
un ressort de la machine, grippé, grince: quelqu'un murmure, une fois
de plus. Et Fargue, une fois de plus, s'interroge, anxieux... Que vaut
ceci: la tourelle? jusqu'à quel point est-ce solide? jusqu'à quel point
peut-on y compter?...

--Attention!... même but!... quatre-vingt-dix degrés!... à droite,
troisième vitesse!... Hein?

Dans la bouche de l'officier, le commandement, soudain, s'étrangle...


Voici ce qui est advenu: les croiseurs, d'abord, ont tout à coup repris
la ligne de file, pour doubler ou envelopper la tête de l'armée; et les
cuirassés, pour déjouer la tentative, ont commencé d'évoluer aussi,
parallèlement.

D'où le changement de pointage ordonné d'avance, chaque bâtiment
devant «arriver» de quatre-vingt-dix degrés sur sa gauche,--faire
«par le flanc,» si vous préférez.--Seulement, quelque chose s'est
passé,--quelque chose: une avarie de barre, ou de gouvernail, ou de
drosse; on ne sait pas au juste; on n'a pas le temps de savoir; et le
_Fontenoy_, au lieu d'arriver, en même temps que ses matelots, n'arrive
pas,--continue sa route en droite ligne;--en droite ligne,--cependant
que l'_Eckmühl_, à tribord, arrive,--et tombe perpendiculairement
sur le _Fontenoy_:--Abordage!--Abordage inévitable!--Abordage:
c'est-à-dire--l'éperon de l'_Eckmühl_ dans le flanc du _Fontenoy_,--et
le _Fontenoy_, tout de suite, en vingt secondes, chaviré, quille
en l'air, et coulé bas;--comme chavira jadis et coula le cuirassé
anglais _Victoria_, ayant reçu dans son flanc l'éperon du cuirassé
anglais _Camperdown_.--Bref: la mort.--La mort foudroyante, qui se
précipite.--Et rien à faire, rien à tenter.

Fargue, malgré lui, recule d'un pas, détourne la tête, et jette dans
sa tourelle un suprême et tragique regard:--Ceux-ci, près de mourir,
comment mourront-ils?...

Ho! les yeux dilatés du chef ont rencontré les yeux fixes des douze
hommes qu'il commande,--des douze hommes qui ont vu comme lui, qui
savent comme lui, qui attendent comme lui la mort; des douze hommes
tout de même immobiles, muets, disciplinés.--Oh! la fière, la sublime
machine! Au cœur de Fargue, un flot de sang orgueilleux afflue:--La
mort, par Dieu, peut venir! La tourelle est prête!--D'un geste
d'épopée, l'enseigne arrache sa casquette et la jette à terre, pour
saluer d'avance les treize cadavres héroïques qui, tout à l'heure,
dormiront ici, chacun à son poste. Et, ardemment, Fargue renfonce sa
tête dans le casque blindé, refait face à la mort, immobile comme les
autres, muet, discipliné...


La mort vient: l'_Eckmühl_ se précipite avec une vitesse de locomotive.
La masse colossale grandit, grandit, grandit... L'étrave, tranchante
comme un glaive, fend la mer avec un frémissement bref, et s'allonge
vers le flanc du _Fontenoy_... Combien de secondes encore? trente?
quinze? dix?... Le gaillard de l'_Eckmühl_, couvert d'hommes accourus,
qui gesticulent, fond comme une avalanche... Fargue, les yeux
hypnotisés, n'aperçoit même pas, aux barres de misaine, la flamme
quadrillée bleu et blanc,--signe que l'_Eckmühl_ «bat en arrière» de
toute la puissance de ses trois machines: vingt mille chevaux-vapeur,
qui luttent désespérément pour atténuer le choc terrible.--Fargue ne
sent pas non plus le parquet qui vibre: le _Fontenoy_ «bat en avant»
à toute vitesse, tente désespérément de passer, d'éviter l'éperon
mortel.--Six hélices, au total, qui se tordent et tourbillonnent sous
les eaux, pour le salut commun.

Si on passait, pourtant!... Toute la coque du _Fontenoy_ frémit,
maintenant. Le _Fontenoy_ ne veut pas mourir. Il a pris son élan, il se
rue au travers des lames... Et l'_Eckmühl_, retenu à triple bride par
ses machines déchaînées, ralentit, ralentit... Si on passait!...

On passe...

Oh! on passe près!... Il n'y a pas six mètres de marge, entre la proue
de l'_Eckmühl_ et la poupe du _Fontenoy_... Mais, six mètres ou six
milles, qu'importe! On passe!...

On a passé.

Aux tempes de Fargue, trois gouttes de sueur. Tout le sang de ses joues
a disparu. Mourir n'était rien. Mais ressusciter...

Fargue baisse la tête et regarde ses hommes. Nul n'a bougé. Nul ne
souffle mot.

Alors, les yeux sur le tableau transmetteur, Fargue recommence:

--A droite, troisième vitesse!... Distance: huit mille quatre!...
correction: seize millièmes... Feu à volonté...


                   *       *       *       *       *


                             DIX SECONDES


                           _au lieutenant de vaisseau Diaz de Soria._


A la porte de la cabane, trois coups de crosse sonnèrent. Et la
sentinelle--un tirailleur à chéchia--souleva le loquet, pour hurler,
dans l'obscurité somnolente de la chambre entr'ouverte:

--Yeutenant! Y en a l'heure piquée! Toi venir à la plage!

Et, du fond de la moustiquaire soigneusement épinglée, un grognement et
un juron marquèrent le réveil du lieutenant.


Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, adjoint au directeur des
mouvements du port de Safi--Maroc,--sauta du lit de sieste, enfila
un pantalon de toile, un veston galonné, une paire de souliers
blanchis à la craie, assura son casque, empocha son revolver, et s'en
fut, comme on l'en priait, à la plage. L'heure était piquée,--trois
heures;--le premier feu du soleil s'apaisait, et les ouvriers indigènes
reprenaient la tâche quotidienne du déchargement des barcasses.
En rade, trois vapeurs tanguaient en tirant sur leurs chaînes. Et
les barcasses poussées tant bien que mal à grands coups d'aviron,
s'efforçaient d'établir le va-et-vient entre les susdits vapeurs et la
côte,--sous l'œil indifférent d'Olivier de Serres, grand maître, pour
l'instant, des douanes, police, batellerie, remorquage, chargements et
déchargements du port de Safi.

Alentour, les deux falaises, qui mordent comme deux mâchoires fauves
la rade bleue, hérissaient leurs dentelures bizarres sur le ciel
étincelant. La ville, derrière sa splendide muraille crénelée, étageait
ses terrasses arabes. La plage, au pied des bastions et des tours,
s'étalait comme un tapis d'or pur et descendait jusque sous l'écume des
vagues.

Le port--une simple crique, étroite, abritée d'un épi de roches
en forme de jetée--accueillait sans obstacle les longues lames
régulières de la houle qui bat éternellement la côte marocaine. Et les
barcasses dansaient le long du quai, parmi les cris des débardeurs.
Une cohue déguenillée s'agitait autour des sacs et des caisses mis
à terre, et c'était comme un moutonnement de djellabahs grises, de
burnous bruns, de cafetans bleus et de turbans à peu près blancs.
Une clameur ininterrompue--une clameur musulmane, aiguë, gutturale,
exaspérée--montait de cette foule, en même temps qu'un nuage épais de
poussière et de sable. Et, debout sur un tas de prélarts et de câbles
amoncelés, Olivier de Serres toussait et frottait ses paupières, les
yeux et la gorge envahis pas le nuage aveuglant et suffoquant.


Or, tout à coup, la clameur arabe redoubla de violence, et des
hurlements de fureur ou de douleur en jaillirent. Serres, étonné,
dégringola de son socle de chanvre, et, rudoyant quelques épaules mal
promptes à faire place au maître, se fraya un passage jusqu'au centre
du tumulte.

Et il vit:--

Deux longues caisses de sapin, à doubles ferrures, débarquées l'instant
d'avant, avaient paru suspectes aux agents de la douane marocaine. L'un
deux exigeait qu'on les ouvrît. Mais le destinataire, un Européen, un
négociant notable, aux yeux couleur de faïence, écarquillés derrière
un gros binocle d'or, protestait et menaçait, brandissant des papiers
qu'il prétendait en règle. Olivier de Serres entendit la péroraison
d'un discours véhément

--Moi, je suis _sid_ Hermann Schlaster, du consulat impérial de Sa
Majesté le sultan d'Allemagne, aimé d'Allah, protecteur de la Foi.
Vous, vous êtes un chien, fils de chien. Et votre main maudite se
desséchera avant de toucher à cette marchandise, qui est mienne.

C'était dit en fort bon arabe. La foule s'agita, respectueuse. L'agent
de la douane, inquiet, hésitait...

Il est assez aisé, avec quelque audace et quelque rouerie, de violer la
loi en pays marocain. _Sid_ Hermann Schlaster ne l'ignorait point.

Mais, cette fois, par grand hasard, _sid_ Hermann Schlaster avait
compté sans son hôte. A l'instant même que l'incident semblait clos,
Olivier de Serres, la cigarette au coin de la lèvre, avança de trois
pas et fit face à l'Allemand:

--Monsieur,--lui dit-il en français, très poliment,--vous ne devez
pas, quoique personnage diplomatique, vous opposer à l'exécution des
lois de ce pays. Quant à moi, j'ai l'honneur d'être ici pour les faire
respecter, et j'en tiens la consigne de mon gouvernement, d'accord avec
le gouvernement du maghzen. J'ai donc le regret de protéger cet agent
contre votre colère injuste. Et vos caisses seront ouvertes.

Apoplectique, l'Allemand recula:

--Monsieur,--dit-il, d'abord assez bas,--monsieur, prenez-y garde!...

Il parlait en français aussi, presque sans accent; et sa voix tremblait
d'une rage mal contenue. Serres, impassible, lui tourna le dos:

--Ouvrez les caisses!

Un soldat indigène à défroque rouge s'avança pour exécuter l'ordre. Il
tenait un ciseau à froid et un marteau. Il frappa dans l'interstice de
deux des planches. Mais, au premier coup, l'Allemand, plus leste qu'on
n'eût imaginé d'après son ventre assez large, bondit sur la caisse
attaquée et poussa un long cri:

--O frères!...

Il tendait ses deux bras vers la foule. Olivier de Serres, qui
déjà s'éloignait, s'arrêta net et fit demi-tour. Lui aussi parlait
passablement l'arabe et le comprenait mieux encore. Et il savait à
merveille qu'en Afrique tout orateur qui s'époumone ne manque jamais de
grouper autour de lui un auditoire d'avance convaincu.

Or, l'Allemand s'époumonait,--dangereusement:

--O frères! voici la tyrannie qui accourt des enfers du Nord pour
vous opprimer tous! Voici le hideux drapeau tricolore qui s'abat
sur le Moghreb comme un filet d'oiseleur sur un nid de faucons!
Souffrirez-vous que des musulmans courbent l'échine sous le bâton des
giaours?

Le marteau du soldat frappait à coups réguliers sur les ais déjà
disjoints.

--O frères! regardez cette caisse que l'insolence du caïd chrétien
veut éventrer. Certes, elle ne contient pas de farine, contrairement à
ce qui est écrit sur le papier. Mais que contient-elle en vérité? Des
armes, ô frères! des armes pour vous, musulmans! des fusils! de bons
fusils d'Allemagne, que mon maître, le sultan Wilhelm, voulait vous
envoyer secrètement, pour vous affranchir! Et voilà que ce giaour, fils
de chacal et de chienne...

La voix hurlante et pathétique s'interrompit soudain. Sur la caisse
déjà entr'ouverte, Olivier de Serres avait sauté à côté de _sid_
Hermann Schlaster, et froidement, sans geste ni mot superflu, appuyait
son revolver sur la poitrine de l'orateur:

--Monsieur,--dit-il seulement, d'une voix très calme,--veuillez vous
taire.

Une demi-seconde, _sid_ Hermann Schlaster, suffoqué, se tut, comme on
l'en priait. Mais, la demi-seconde d'après, ayant retrouvé souffle et
voix, il bondit, avec une nouvelle et violente clameur:

--Ô frères!... ô frères!... regardez!... écoutez!...

Ils étaient face à face, l'officier français et le contrebandier
germain. L'un pâle, mince, muet, seul.--L'autre énorme, écarlate,
tonitruant,--avec, derrière lui, la foule qu'il ameutait, la foule déjà
menaçante et grondante.--D'instant en instant elle devenait plus dense
et plus farouche, cette foule.--Prompts et prudents, le soldat marocain
et l'agent de la douane s'étaient éclipsés, flairant l'émeute et le
massacre, et, sans vaine vergogne, abandonnant le chef...

Maintenant l'Allemand, dont le premier geste avait été de battre en
retraite, s'enhardissait,--mille contre un,--et criait de plus belle,
à pleine gorge vers cette multitude sienne. Et le Français,--un contre
mille,--hésitait ... ou semblait hésiter ... quoique, toujours,
revolver au poing...

Il parla pourtant à son tour, le Français. Il parla, de sa même
voix calme et blanche. Et _sid_ Hermann Schlaster ne put s'empêcher
d'interrompre sa harangue incendiaire, pour écouter la brève menace
de cet homme si mince, si pâle,--si seul!--qui, cependant, lui, ne
reculait pas:

--Monsieur, je vous donne dix secondes pour vous taire. Si vous ne vous
taisez pas,--à la dixième seconde je vous tue.

Ainsi parla Olivier de Serres, revolver au poing. Et il commença de
compter, sans hâte et sans hésitation:

--Une ... deux ... trois ... quatre...

Des joues du Teuton, rouges comme viande, le sang, d'un reflux,
s'évada. Et _sid_ Hermann Schlaster fut soudain blanc comme graisse. Il
se raidit pourtant, et, face à la foule, vociféra:

--Frères!... frères!... aide!... par Allah!...

Mais la voix sèche et froide comptait toujours:

--Cinq ... six ... sept...

Et les «frères» arabes, irrésolus, balançaient...

Alors _sid_ Hermann Schlaster, désespérément, fit demi-tour:

--Monsieur!--s'écria-t-il,--avez-vous oublié qui vous osez menacer?
Je suis chancelier du consulat impérial!... diplomate!... diplomate
allemand!...

Impassible effroyablement, la voix dédaigna de répondre, et compta:

--Huit...

Et l'Allemand jeta autour de lui un regard d'épouvante. La foule, prête
à s'élancer, ne s'élancerait tout de même pas,--sûrement pas!--avant
deux secondes... Or, aux oreilles bourdonnantes de _sid_ Hermann
Schlaster, l'avant-dernière seconde tintait comme un glas:

--Neuf...

Alors les yeux couleur de faïence, anxieusement, sondèrent, fouillèrent
les yeux couleur d'acier bruni.--Qu'y avait-il, au fond de ce métal
trop dur, impénétrable?--La dixième seconde se traînait, longue
comme un siècle... Les yeux couleur d'acier bruni ne cillaient ni
ne clignaient. Et leur regard dans les yeux couleur de faïence se
plantait, plus froid, plus aigu qu'une épée. Et les yeux couleur de
faïence vacillèrent et tournoyèrent, glacés par l'invincible angoisse
de la mort...


Or, il y avait mille et dix mille pensées, au fond des yeux couleur
d'acier, impénétrables. Mille et dix mille!--Mais c'étaient des pensées
que seuls d'autres yeux d'acier auraient pu lire; d'autres yeux de la
race des yeux qui jamais ne clignent ni ne cillent, et savent regarder
d'un même regard la mort et la vie...

Olivier de Serres, revolver au poing, près de tuer, était comme un
mourant: car il n'importe guère, pour un homme brave, lorsque la mort
va s'abattre, qu'elle tombe sur lui-même ou sur autrui. Olivier de
Serres, près de tuer, près d'être tué ... qu'importe!... apercevait
dans cette dixième seconde toutes les conséquences fatales de ce coup
de feu qui allait partir...

Vision d'indicible cauchemar...

Plaines couvertes de soldats ... plaines couvertes de cadavres ... sang
... ruisseaux de sang ... fleuves de sang ... batailles gagnées ...
batailles perdues ... blessure fraîche au flanc de la patrie, blessure
d'où coule la vie ... d'où coulent un million de vies...

Car la guerre est inévitable, pour venger la mort d'un agent
diplomatique, tué de sang-froid,--même justement...

La guerre,--inévitable...

Et il faut tuer. Il faut tuer, même au risque de tuer la France, du
même coup de revolver qui tuera l'ennemi français.

Il faut tuer, parce que l'honneur est plus précieux que la vie.

Olivier de Serres tuera...

--Dix!...

Le doigt touche la détente du revolver.

Mais, avant que le coup ait éclaté, _sid_ Hermann Schlaster, à deux
genoux, a crié:

--Grâce!

Avec un immense éclat de rire, la foule, soudain pacifiée, méprise le
vaincu, acclame le vainqueur.

_Sid_ Hermann Schlaster, grelottant, est encore à genoux.

Olivier de Serres, enseigne de vaisseau, le regarde un instant. Puis,
revolver en poche, et sans daigner ajouter un mot, il fait demi-tour,
siffle du bout des lèvres, et s'éloigne...


                   *       *       *       *       *


                               FONTENOY


                                    _à mademoiselle Charlotte Salel._


--Ceci, que je vais vous dire, je l'ai vu. Vu de mes yeux: ce qui
s'appelle vu. Et, d'ailleurs, je ne manque pas de quelque imagination,
et je mens tout aussi bien qu'un autre. Mais je vous fiche mon billet
qu'il faudrait être un menteur imaginatif pour inventer le petit «fait
divers» que je veux vous mettre à même d'apprécier.

Je commence.--Le lundi 25 septembre de l'an de grâce 1911, comme la
cloche du cuirassé amiral _Louis XIV_ venait de piquer cinq heures du
matin, une secousse assez rude, accompagnée d'une détonation forte
quoique sourde, me jeta de ma couchette à plat pont, en manière
d'avertissement. Je ne sais d'ailleurs guère pourquoi je prends les
choses _ab ovo_. Pas un Français n'a encore oublié, je suppose, que,
le 25 septembre 1911, le cuirassé de la République _Nation_, ayant
à son bord des poudres B, brevetées (avec garantie du gouvernement)
inexplosibles, explosa.

«Vous n'avez pas oublié. J'abrège donc. J'étais, moi, officier de
quart sur la _Nation_. Jeté à bas de ma couchette, comme je viens de
vous le dire, et mes deux lampes électriques en miettes, je cherchais
ma porte à tâtons, quand elle s'ouvrit avant que je l'eusse trouvée:
mon ordonnance,--un de mes canonniers, un gars de Morlaix, qui
s'appelle Jean Le Duc, dévoué à ses chefs comme nos hommes savent
l'être,--jusqu'à la mort et un peu au delà,--Jean Le Duc, jeté à bas
de son hamac comme moi de mon lit d'officier, avait eu pour première
pensée de sauver coûte que coûte, non sa peau, mais la mienne, et
s'était rué vers ma chambre, à travers l'obscurité tragique de la
batterie plongée soudain dans une nuit mortelle, pour me crier à pleins
poumons, sans souci de sauter soi-même: «Cap'taine! venez vite, aussi
donc! le bateau saute!»

«Seul, mon Dieu! je serais peut-être «venu vite»... Car il y a quelque
chose d'assez épouvantable dans ce genre de réveil, trop analogue
au réveil du condamné que la guillotine attend.--Rien de tel, pour
vous secouer les nerfs et les moelles, comme l'immédiate appréhension
du coup de foudre final, lequel, d'ici à deux, ou trois, ou quatre
secondes ... ou plus tard ... beaucoup plus tard peut-être ... ou
un peu plus tôt ... vous aura broyé comme farine, et dispersera vos
miettes sur douze ou quinze hectares à la ronde.--Oui ... je préfère
ne pas me vanter ... il s'en est fallu d'assez peu que je ne prenne le
pas de fuite pour arriver plus vite sur le spardeck, à l'air libre ...
et ce, tel quel: en pyjama, tête nue, pieds nus... Mais le courage de
mon canonnier me sauva la face: il ne fuyait pas, lui, Jean Le Duc! il
m'attendait, fixe; il me salua, talons joints. Du coup, mon sang à moi
remonta de mon cœur, à mes joues: puisqu'il avait eu, ce gars de vingt
ans, simple matelot, la fière bravoure de courir d'abord à mon secours,
coûte que coûte, je pouvais bien, moi, son officier, endosser d'abord
les quatre frusques et les trois galons d'or suffisants pour ramener,
partout où je passerais, l'ordre avec le sang-froid, rétablir la
discipline, chasser la panique. Je m'habillai donc. Puis, pour monter,
je me contraignis d'aller au pas, sans hâte, et de gravir les échelles
des panneaux marche à marche. Si bien que j'enjambai le dernier
surbeau pour le moins trente secondes après mon réveil... Hein? trente
secondes, vous dites que ce n'est guère?... Possible. Mais ces trente
secondes-là me firent l'effet d'être trente années!...

«Sur le spardeck, on jouissait d'un assez beau spectacle.--L'avant
de la _Nation_, de l'étrave à la troisième cheminée, disparaissait
derrière la plus massive, la plus opaque fumée que j'eusse jamais
vue. C'était comme un pilier prodigieux, noir de charbon, jaune de
mélinite, rouge de fulmicoton; et ce pilier montait jusqu'aux nuages,
comme s'il eût soutenu toute leur architecture de cauchemar. Au
milieu, deux colonnes de feu se détachaient, tellement flamboyantes
que le pilier de fumée dont elles étaient enveloppées n'arrivait pas
à diminuer leur éclat. Et elles aussi montaient jusqu'aux nuages, ou,
du moins, on ne voyait pas jusqu'où elles montaient. Le ciel, bas et
lourd, avait troqué sa couleur grise de tantôt pour une teinte pourpre,
éblouissante, qui s'étalait du zénith à l'horizon. Et la mer, pourpre
aussi, reflétait cet embrasement, en sorte que notre malheureuse
_Nation_ avait l'air d'être au centre d'un incendie fabuleux, d'un
incendie de tout le ciel et de toute la mer. Il faisait encore nuit.
Mais on voyait tout de même terriblement clair, d'un bout de la rade à
l'autre bout.

«Je débouchai du panneau milieu, entre la troisième cheminée et la
quatrième, et j'aperçus d'abord Brême, le capitaine de vaisseau
commandant, debout, bras croisés, face au feu. Il se taisait. Par
le fait, il n'y avait pas grand'chose à dire, et rien à faire du
tout ... sauf, à la rigueur, évacuer le navire, et l'abandonner...
Mais--évacuer un navire?--quel est le jean-foutre qui oserait
seulement y penser?--Est-ce qu'à Waterloo, Cambronne évacua le dernier
carré?--Brême, debout, bras croisés, face au feu, n'avait certes pas
l'intention d'être plus lâche que Cambronne. Je regardais depuis trois
secondes, quand un nègre, ou peu s'en fallait, calciné des pieds aux
cheveux, déboucha d'un autre panneau, sur l'avant du mien, et vint à
Brême. C'était Latour, le mécanicien à deux galons, qui fut tué cinq
minutes plus tard,--avec Brême d'ailleurs.--Latour dit ... (j'entends
encore sa voix dans trois de mes rêves sur quatre: une voix rauque,
hachée, atroce, une voix qui toussait au lieu de parler, à cause de la
fumée empoisonnée qui avait empli les poumons déjà morts...) Latour,
dit:

--Commandant, pas mèche d'arriver aux noyages des soutes avant: trop de
fumée. Tout brûle, même les parquets de fer.

«Brême haussa les épaules et répondit d'un seul mot, le mot que vous
pensez. Sur quoi, se retournant, il me vit. Tout de suite il répéta le
mot, avec une rage soudaine:

--Et vous?--me cria-t-il--et vous? Bougre de nom de Dieu de .....!
Qu'est-ce que vous foutez là, à me regarder comme une brute? Allez voir
si les soutes arrière sont noyées! sacré foutre de...

«Il termina par quelques paroles plus vertes. Et comme ces paroles très
vertes furent les dernières qu'il ait prononcées, mieux vaut ne les pas
répéter. Moi, je répondis, discipliné:

--Bien, commandant.

«Et je redescendis par où j'étais monté. Latour lui-même redescendait
déjà par où je l'avais vu monter, lui, tout à l'heure. _Sic nobis, nec
vobis:_ je suis remonté sur le spardeck encore une fois, comme vous
allez voir. Latour, jamais.

«En bas, dans l'entrepont cuirassé, il faisait naturellement plus noir
que jamais. Mais j'eus la bonne idée de compter le nombre de cloisons
étanches contre lesquelles je me cognais en marchant du panneau
milieu vers l'arrière du navire: en sorte que je pus reconnaître les
compartiments que je traversais, au fur et à mesure, et vérifier à
tâtons la position des clés de noyage.--Partout, les vannes étaient
ouvertes. Les factionnaires avaient fait leur devoir, tous.--J'arrivai
au compartiment de la barre, lequel touche à l'étambot. Je n'avais
plus qu'à remonter pour rendre compte. L'incendie ne se propageait pas
encore au delà du panneau milieu. Nulle part je n'avais même eu trop
chaud. Par exemple, j'avais senti, de minute en minute, les vibrations
profondes de toute la coque, déchirée coup sur coup par les explosions
partielles, qui allaient leur train. Mais rien de pire, pour l'instant.

«Je remontai donc.--Vous imaginez sans peine avec quel soulagement je
me retrouvai à l'air libre, avec quelle stupeur aussi: j'avais bien cru
n'y jamais revenir. Sur le spardeck, je cherchai Brême.

Je ne le trouvai pas. Par parenthèse, je ne l'ai plus trouvé désormais
nulle part. Je fis quelques pas, cherchant au hasard...

«Et c'est alors que je vis la Chose ... la Chose que je n'oublierai
jamais, dussé-je vivre dix mille ans...

«Je vis... d'abord, deux officiers d'un des cuirassés voisins, qui
venaient de monter à notre bord ... deux officiers du _Bonaparte_,
je l'ai su plus tard: Charnave, le médecin de première classe ...
qui venait au secours de nos blessés ... et Bogalde, l'enseigne
... qui venait, lui, se faire tuer avec nous, sans plus ... nous
aider à mourir proprement, élégamment ..... comme il faut..... Ils
étaient tous deux corrects: redingote agrafée, ceinturon, jugulaire;
et Bogalde boutonnait ses gants. Ils avaient l'air de venir en
visite officielle.--Mon Dieu! il s'agissait bien d'une visite ... à
recevoir... La mode n'est plus de passer le pantalon à bande d'or et
l'habit brodé «du même» pour faire naufrage. Mais Bogalde et Charnave
n'en avaient pas moins raison, et je les approuvai de ne pas avoir
voulu accueillir sans un peu de cérémonie cette grande inconnue près
d'entrer chez nous: la Mort.--Sur quoi ils me découvrirent, Charnave et
Bogalde; et ils me saluèrent. Le médecin me demanda:

--Dois-je descendre au poste des blessés, capitaine?

«En même temps que l'enseigne me disait:

--Capitaine, je viens me mettre à votre disposition pour n'importe
quoi!...

«Puis tous deux attendirent ma réponse, sans hâte.

«Alors, moi, devenu commandant par intérim, puisque Brême, plus que
probablement, était mort, je répondis, calme comme eux, par contagion:

--Messieurs, vous voudrez bien présenter mes devoirs au commandant
du _Bonaparte_, et le remercier cordialement. Mais nous n'avons pas
de blessés ... qu'on ait pu réunir au poste. Et, pour ce qu'il reste
à faire à bord de la _Nation_, nous sommes, à mon avis, déjà trop
nombreux. Retournez donc à votre bord ... tout de suite, je vous en
supplie!... Encore merci!... et adieu!

«Ils saluèrent, firent demi-tour, comme devant, tout de suite,
pour obéir comme il sied, «sans discussion ni murmure,»--et se
retirèrent, sans hâte toujours, et plus tranquillement, si possible,
qu'ils n'étaient venus. A ce moment, le spardeck entier trembla,--de
toutes ses virures qui ondulaient, de tous ses couples qui cédaient,
de tous ses boulons, de tous ses rivets qui sautaient:--la
toute-puissante poussée des gaz, irrésistiblement, arrachait les ponts
des murailles.--C'était le commencement de la fin, le prélude de
l'explosion suprême.

«Charnave et Bogalde, cependant, arrivaient à la coupée; et, au bas
de cette coupée, leur canot les attendait. Je les regardais, près de
passer ce seuil, qui était pour eux, exactement, le seuil de la vie.
Or, là, Bogalde, l'enseigne,--deux galons,--arrivé le premier, s'effaça
et attendit.

--Docteur,--fit-il,--après vous!...

«Le médecin,--trois galons,--n'en voulut poliment rien faire.

--Mon cher! passez donc, je vous en prie! pas de cérémonies entre
camarades, voyons!...

«Mais l'enseigne, reculant d'un bon pas:

--Par exemple! il ne manquerait plus que cela!.. Moi? passer devant mon
supérieur?...

«Charnave, alors, salua, la main droite à la visière, et passa.

«Bogalde, la main droite à la visière, rendit le salut. Et il allait
passer à son tour,--quand l'explosion suprême broya le spardeck.
J'eus le temps d'entrevoir, dans l'éclair immense, la tête de
l'enseigne, et la casquette à deux galons, avec sa visière, et la main
droite,--arrachées,--s'envoler ensemble vers moi, comme un triple
projectile... Et puis...

«Et puis ... quand je revins à moi ... deux heures plus tard ... dans
un lit d'hôpital ... vivant, Dieu sait comment et pourquoi!... les
infirmiers, paraît-il, m'entendirent tout d'abord crier à tue-tête:

_--Messieurs les Anglais, nous ne tirons jamais les premiers: tirez
vous-mêmes!_

«Et ils crurent que j'avais le délire.

«M'est avis que je ne l'avais pas. Je pensais, assez raisonnablement,
au contraire ... et c'était la première pensée qu'ébauchait mon
cerveau, revenant de la mort à la vie... Je pensais que, depuis
Fontenoy, les Français de la race de Bogalde n'ont peut-être pas trop
dégénéré...


                   *       *       *       *       *



                          COMMENT ILS MEURENT



                   *       *       *       *       *



                          COMMENT ILS MEURENT


    _à la mémoire_
        _du vice-amiral Germinet_
  _qui tenta de refaire_
      _une escadre française._


Je voudrais qu'on sût comment ils meurent, nos officiers, les
lieutenants, les enseignes, les subalternes, les plus petits ... ceux
qui n'ont encore qu'un galon, deux au plus, sur la manche, ceux qui
sortaient hier de l'École, avant-hier du lycée...

Alors ... ça ne vous ennuiera pas trop de lire jusqu'au bout?...
j'essaierai d'être très court ... et puis, vous pourrez raconter
vous-même l'histoire, après avoir lu; et vous n'aurez pas besoin de
citer l'auteur: car l'histoire est vraie; autant dire par conséquent
qu'il n'y en a pas, d'auteur...


Elle commença, l'histoire en question, à bord du cuirassé de la
République le _Wagram_ ... vous savez? le _Wagram_?... sur lequel
l'amiral Cheftel a arboré son pavillon, le 15 mai dernier?... Vous
savez. Bon!--Le jour que l'histoire arriva, la quatrième escadre de
ligne faisait son école à feu du premier semestre. On tirait par
division, trois cuirassés à la fois, sur grands buts accouplés deux
par deux, à dix mille mètres. Le _Wagram_,--pavillon du contre-amiral
commandant en sous-ordre la deuxième division,--était amateloté avec
ses deux frères de chantier, le _Hohenlinden_ et l'_Auerstaedt_. Moi,
j'étais embarqué sur un croiseur de la troisième escadre légère,--la
_Convention_.--Mais, à titre d'officier canonnier, on m'avait accordé
la faveur de prendre passage à bord de l'un quelconque des cuirassés de
ligne,--en l'espèce, à bord du _Wagram_,--pour assister aux écoles à
feu. Il y a toujours à apprendre dans une école à feu, même pour qui en
a vu, comme moi, pas mal de douzaines.

J'abrège. La première passe était faite. Les trois cuirassés avaient
tiré par tribord sans incident. Ils évoluaient pour reprendre poste
sur l'alignement de tir, et tirer par bâbord. Nous, les officiers
passagers, nous étions libres de nous installer partout où nous
voulions, à condition, bien entendu, de ne gêner personne.

Je m'étais juché dans une glène de filin, tout contre la tourelle
Six,--une tourelle latérale de 240 millimètres, qui n'avait pas
encore exécuté ses salves, puisqu'elle était bâbordaise. Quand les
clairons sonnèrent: «Armez bâbord!» je vis donc l'armement, en réserve
jusqu'alors, grimper par l'échelle d'accès. Et je reconnus l'enseigne
chef de tourelle: Jean Scherrer; je me souvins de son nom.--Un gosse:
vingt-deux ans, ou vingt-quatre; à le voir, on eût dit quinze. Blond,
rose, joufflu; et juste autant de poil au menton qu'au genou. Tout à
fait l'air de ces jolis petits garçons qui font du tennis à Puteaux.
Je l'avais rencontré cinq ou six fois dans les cabarets toulonnais, à
la Pintade et ailleurs. Et je l'avais remarqué, parce qu'il promenait
toujours la même amie, ce qui n'est guère de mode chez les enseignes,
lesquels poussent rarement la fidélité jusqu'à la monotonie... L'amie
de Jean Scherrer était une très gentille enfant, d'ailleurs, et faite
exprès pour lui: elle avait tellement l'air d'avoir douze ans que lui,
près d'elle, faisait presque l'effet d'un homme. Et rien n'était plus
drôle que leur couple, qu'il était vraiment impossible de prendre au
sérieux.

Donc, je vis Jean Scherrer, qui allait grimper à son échelle, pêle-mêle
avec ses matelots. Et je l'arrêtai au vol, le temps d'une poignée de
mains:

--C'est vous mon petit?... Vous êtes donc embarqué ici?... savais
pas... Vous allez bien?...

--Très bien, capitaine!... et vous?... Alors, vous êtes venu voir péter
les canons?... Ça va être épatant, vous savez!... J'ai une tourelle qui
marche! ce qui s'appelle marcher!... Vous avez votre montre à secondes?
Chronométrez donc «notre temps», entre le premier coup et le sixième!

Il me secoua la main, et d'un bond d'écureuil, disparut dans le trou
noir de la porte, tout de suite refermée sur lui. Moi, je me remis à
promener mes jumelles sur la ligne de l'horizon, pour chercher les
buts, que je ne voyais plus à cause de la fumée. J'étais content; je
souriais. Ça m'avait fait plaisir de voir ce gosse emballé comme il
était, enthousiaste, et si fier de son tir, si orgueilleux de ses
canons, si amoureux de sa tourelle. Il me vint même à l'esprit que la
petite amie aurait eu de quoi être jalouse, si elle avait entendu...


Alors la passe bâbord commença.--Ça ne traîne guère, une passe d'école
à feu.--L'amiral avait mis son pavillon rouge à bloc, les deux matelots
l'imitèrent. Il tira le premier coup. L'effroyable tonnerre des trente
grosses pièces de la division, la seconde d'après, m'abrutit.

J'avais vu au-dessus de moi les deux longues flammes éblouissantes des
240 du gosse. Comme il me l'avait demandé, je comptai les secondes
du «temps». J'en comptai dix-neuf,--ce qui est un beau, un très beau
résultat ... comme les Allemands eux-mêmes, n'en obtiennent pas tous
les jours. Il avait le droit de lever haut la tête, le gosse Jean
Scherrer. Dix-neuf secondes pour charger et tirer un coup de 240, cela
s'appelle bien servir la France! Sur quoi, les deux longues flammes
ayant derechef jailli des volées, je recommençai de compter. Mais,
comme je comptais six, je perçus dans la tourelle, malgré le tonnerre
ininterrompu des détonations, l'atroce _fchûûûu..._ d'une gargousse
qui fuse. Et instantanément, avant même que ce _fchûûûu..._ mortel
eût cessé, je compris que la poudre avait une fois de plus fait des
siennes: qu'une charge s'était enflammée toute seule ... et que les
matelots, et que l'officier,--enfermés dans cette boite hermétique, où
trente kilogrammes de poudre flambaient... Ha!... horreur!...

Les pavillons de tir étaient déjà tombés à mi-drisse. Le feu avait
cessé. Sur la mer, où traînaient encore les longues fumées jaunes
et grises,--poudre et charbon,--les trois cuirassés continuaient de
flotter bien paisiblement. On aurait dit qu'il n'y avait rien de changé
depuis tout à l'heure.

Enfin, par la porte de la tourelle, je vis descendre le premier homme.
Il était tout noir,--à cause du feu qui avait grillé sa chair ...
et tout rouge,--à cause de son sang, qui ruisselait... Derrière les
autres... Non, je n'essaierai pas de vous les décrire. Ce n'est pas
la peine. Si vous les aviez vus,--vous ne pourriez plus jamais ...
jamais!... débarrasser vos rétines de cette vision épouvantable.--Et si
vous les aviez entendus hurler ... hurler tous ... d'un même hurlement
inarticulé ... qui essayait d'être un cri ... qui essayait d'être un
appel, une prière ... ha!... ah!--ils voulaient boire: c'est cela
qu'ils essayaient de demander ... mais ils ne pouvaient pas: parce
que ça leur faisait trop mal, de remuer la langue et les lèvres,
pour former les sons!... si vous aviez entendu cette plainte,--vous
l'entendriez toujours ... toute votre vie ... dans tous les bruits et
dans tous les silences ... et même dans vos sommeils, que cette plainte
inouïe changerait en effarants cauchemars...

Jean Scherrer, lui, sortit le dernier,--comme cela se doit.--Lui
ne criait pas. Il était le plus gravement blessé;--mortellement,
cela va sans dire!--mais il marchait tout de même droit et raide.
Ses vêtements, sa peau, ses os,--ce n'était plus qu'une même
chose--carbonisée.--Il avait l'air d'un cadavre mort depuis longtemps
déjà.--Il vint à moi. Avant d'arriver ... je le laissai venir sans
bouger moi-même: j'étais paralysé--de terreur ... il jeta vers ses
hommes un regard, et commanda:

--Silence!

Tous se turent. A leur chef,--à ce chef-là!--ils obéissaient
encore.--Je me rappelle: j'eus soif et faim de me mettre à genoux,
devant ceux-ci et celui-là...

A deux pas de moi, Jean Scherrer s'arrêta, me regarda.--Je ne sais
pas par quel miracle il y voyait encore: ses yeux seuls n'étaient pas
devenus charbon...

Il me dit:

--Je suis mort. Peu importe. Mais--écoutez, capitaine!--je vous donne
ma parole d'honneur que pas une imprudence n'a été commise par mes
hommes. Ce n'est pas de leur faute, à eux. Non!

D'un coup de tête, il me montra ses hommes, silencieux à présent. Je
vis qu'en les regardant il aurait pleuré s'il avait pu.

Il dit encore:.

--Les pauvres gosses!

Et, alors, il songea à soi:--Il me demanda:

--Capitaine ... vous la connaissez?... Nini?... Voulez-vous me la
faire venir à l'hôpital?--Parce que je ne crèverai pas avant demain
soir: quand on n'y reste pas sur le coup, ça dure au moins trente-six
heures... Je sais ce que c'est: j'en ai déjà vu ... d'autres ... avant
moi...

Puis, plus bas, il murmura:

--Cristi, ce que ça brûle!...

Il trébucha ... et j'avançai un bras pour le recevoir...

Mais, d'une secousse, il se redressa encore. Et il commanda, bref, aux
autres mourants:

--Allons! nous autres, à l'infirmerie!... Par file à gauche!

Et lui même s'y rendit,--marchant seul,--pendant qu'on transportait à
bras ses matelots.


Comme il avait prévu, Jean Scherrer vécut tout le jour, toute la nuit,
et une partie du lendemain. Dès midi, j'avais couru à l'hôpital.

J'amenai «Nini» bien entendu. Ah! ça n'était plus une très belle
fille!--Un pauvre minois de quatre sous, dévasté par les sanglots...

J'ai vu bien des femmes pleurer... Car, chez nous, les hommes meurent
souvent jeunes... Mais cette Nini-là, tout de même, me fit plus de
pitié qu'aucune autre.--Vous comprenez: elle était trop petite, trop
bébé... Le chagrin s'attaquant à ça ... c'était injuste! c'était
lâche.--Et, néanmoins, sitôt la porte de l'hôpital franchie, la pauvre
gosse eut le courage de renfoncer toutes ses larmes, et de sourire:
«pour ne pas l'effrayer,» m'expliqua-t-elle.

Lui, qui ne pouvait même plus l'embrasser,--car la toile des pansements
l'enveloppait des orteils aux cheveux ... il ne parlait que par un trou
ménagé dans les bandages;--lui, qui se sentait déjà à six pieds sous
terre, affirma presque en riant que c'était l'affaire de six semaines.
Il plaisanta même, disant que, par exemple, il serait marqué de grandes
cicatrices, et qu'il n'était pas sûr qu'elle l'aimât tout de même,
quand il serait guéri...

Et je vous jure que ça donnait envie de sauter par la fenêtre! ces deux
enfants amoureux, qui se mentaient héroïquement l'un à l'autre, pour
s'épargner, l'un à l'autre, une larme...

Quand elle fut partie, quelqu'un encore arriva: Cheftel, l'amiral, qui
apportait la croix, accordée télégraphiquement par le ministre.

Il était durement ému, Cheftel. Je vois encore le tremblement nerveux
de sa moustache blanche. Il ouvrit la petite boite de maroquin, sans
rien dire, et il épingla le ruban rouge sur les bandages blancs de la
poitrine.

Mais alors, Jean Scherrer:

--Merci, amiral!... mais ... ce n'est guère la peine pour moi... Donnez
donc plutôt ça à mon quartier, maître, qui a des chances de survivre
... il sera bien content... Moi ... à quoi bon? Même pour les honneurs
funèbres, c'est une croix perdue ... puisqu'on nous fera forcément des
funérailles à peu près nationales... Merci néanmoins de tout mon cœur,
amiral ... et à vous aussi, capitaine ... à vous surtout!... Adieu,
messieurs.

Une heure plus tard, il était mort.


_Écrit en mer, entre Trébizonde et Mogador de 1323 à 1332._



                   *       *       *       *       *



                                 TABLE

_POUR UNE LECTRICE_


LEURS AMIES, GRANDES ET PETITES


La double méprise de Loreley Loredana

Idylle en masques

La capitane


CEUX DU GAILLARD D'AVANT


Perdu corps et biens

L'invraisemblable ratière

108, Le Duc, ambassadeur

La crapule

La baleinière deux


CEUX DE LA GRAND'CHAMBRE


La royale charité

L'amoureuse transie

Histoire de mannequin

Naissance de vaisseau

L'ex-voto de l'Acropole


SERVICE COMMANDÉ


La tourelle

Dix secondes

Fontenoy


_COMMENT ILS MEURENT_





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Dix-sept histoires de marins" ***

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