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Title: La reine Victoria intime - Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies - et des documents inédits
Author: Aubry, J. H.
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La reine Victoria intime - Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies - et des documents inédits" ***

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                              J.-H. AUBRY

                               LA REINE
                               VICTORIA
                                Intime

                   _Ouvrage illustré de 60 gravures
          d’après des photographies et des documents inédits_

                                 PARIS
                           F. JUVEN, ÉDITEUR
                         122, RUE RÉAUMUR, 122

                         Tous droits réservés.



                       LA REINE VICTORIA INTIME



I

Du berceau au trône.

     Jolie fleur de mai.--Sur les fonds d’or de la Tour de Londres.--Ni
     un nom ni l’autre, Victoria.--Claremont.--L’orpheline de
     Sydmouth.--La Cour de poupées de la princesse Drina.--Poupées
     vivantes.--150.000 francs à dépenser par an à six ans.--Rayons et
     ombres.--L’écolière.--Un instrument de torture sous clé.--Fini de
     rire.--Bal d’enfants à la Cour.--Le Tour
     d’Angleterre.--Confirmation.--Petite marraine d’un grand
     port.--Majeure.--Le sommeil d’une reine appartient à l’État.--La
     reine et son premier ministre.--Premier conseil privé.--Dans la
     cour de Saint-James Palace.--Les ancêtres de la reine.


C’est au palais de Kensington, qui a donné son nom au quartier le plus
select de Londres, désigné aujourd’hui sous le nom de West-End, que la
duchesse de Kent, née princesse Louise-Victoria de Saxe-Cobourg, donna
le jour à une fille, le 24 mai 1819.

Le duc de Kent, le père, quatrième et dernier fils de Georges III,
prévoyant sans doute que ses frères mourraient sans postérité et que le
trône reviendrait à son enfant, avait tenu à ramener sa femme
d’Allemagne, où ils pouvaient vivre plus modestement sans trop faire de
dettes, afin que l’héritière présomptive de la couronne de
Grande-Bretagne et d’Irlande naquît en territoire britannique.

Le père de la future reine était un bon grand diable, aux idées
libérales, presque frondeur, tenu à distance par la Cour et suspect à
l’aristocratie qui lui avait bien fait sentir son mécontentement en lui
rognant le plus possible de sa liste civile. Pour toutes ces raisons, il
jouissait de la plus grande popularité. Il supportait d’ailleurs
allégrement sa disgrâce et paraît à l’insuffisance de ses revenus, en
faisant attendre ses fournisseurs, si bien qu’il légua à sa fille en
héritage une dette assez rondelette que celle-ci s’empressa d’ailleurs
de payer, en fille pieuse, sur sa liste civile. Sa mère, mariée en
secondes noces au duc de Kent, avait été très malheureuse avec le duc de
Saxe-Meiningen, son premier mari.

La jeune princesse vint donc au monde dans le mois des roses, ce qui la
fit appeler par son père sa «jolie fleur de mai» et à quatre heures et
demie du matin, circonstance qui devait permettre à la reine de répondre
à ses courtisans, surpris de ses habitudes matinales, qu’elle avait pris
l’habitude de se lever de bonne heure dès son premier jour.

Le palais de Kensington, qui date du XVIe siècle, est sévère et
triste d’aspect. Il n’est devenu propriété royale qu’en 1690, sous
Guillaume III, qui l’acheta de Lord Nottingham. Les reines Marie II et
Anne et les rois Georges Ier et Georges II l’agrandirent
successivement. Georges II fit notamment construire l’aile gauche, où il
mourut et où le duc et la duchesse de Kent élisaient domicile,
lorsqu’ils étaient à Londres. La chambre où naquit la jeune princesse
est située à l’angle nord-ouest du palais; ses trois fenêtres ont vue
sur le rond-point du parc. Personne ne l’a habitée depuis l’heureux
événement que rappelle aujourd’hui une simple plaque de cuivre fixée au
mur.

On attendit les relevailles de la duchesse pour célébrer le baptême
comme il convenait. Il eut lieu le 24 juin, un mois après la naissance,
dans le grand salon du Palais. On avait fait venir le fonds baptismal en
or de la Tour de Londres et les accessoires de la chapelle royale de
Saint-James. L’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, officiait,
assisté du docteur Howley, évêque de Londres. Les deux parrains étaient
les deux oncles de l’enfant, le prince régent qui régna plus tard sous
le nom de Georges IV et le duc d’York, représentant l’empereur de toutes
les Russies; les deux marraines, la princesse Augusta représentant la
reine de Wurtemberg et la duchesse de Gloucester représentant la
duchesse douairière de Cobourg.

On ne s’était pas entendu sur le nom à donner à l’enfant et lorsque
l’archevêque demanda sous quel patronage il devait la baptiser, le duc
de Kent, son père, répondit: «Élizabeth», tandis que le prince régent
prononçait «Alexandrina» du nom de l’empereur de Russie. Le duc
protesta; mais le prince se refusa à accepter le nom de la reine-vierge
et le père de l’enfant dut s’incliner, non toutefois sans avoir obtenu
qu’au nom d’«Alexandrina», on ajoutât celui de Victoria, nom de la
duchesse sa femme. Plus tard, la jeune princesse devait demander qu’on
ne la désignât plus que sous le nom de Victoria, alléguant que le nom de
sa mère ne devait venir après aucun autre. Lorsqu’elle devint reine,
c’est sous le nom de Victoria Ire qu’elle voulut être proclamée, nom
dans lequel l’archevêque de Cantorbéry devait voir le présage d’un règne
glorieux.

La princesse Victoria passa ses premiers mois au château de Claremont.
Sa mère s’efforça, dès le début, de faire à sa fille une santé robuste
et c’est à ses soins prévoyants que celle-ci doit d’avoir échappé à
toutes les maladies de l’enfance.

L’hiver rigoureux de 1819-1820 obligea la famille à se retirer à
Sydmouth, dans le sud du Devonshire, renommé pour son climat tempéré. Le
duc n’en contracta pas moins une bronchite qu’il négligea. Lorsqu’on
appela le médecin, il était déjà tard. Celui-ci pratiqua, suivant la
méthode à la mode, une saignée que le duc ne put supporter et il mourut
le 20 janvier 1820, dans sa 53e année, avant que sa fille eût atteint
son huitième mois.

La Chambre des Communes, qui sympathisait avec le duc, vota une adresse
de condoléance à sa veuve, qui reçut la délégation au Palais de
Kensington, sa petite fille dans les bras. Ce fut le premier acte
politique auquel assista la future reine.

Heureusement pour sa fille, la duchesse de Kent était une femme de tête
et de cœur, capable de diriger l’éducation d’un enfant. Elle put
d’ailleurs s’appuyer sur le duc d’York, deuxième fils de George III, qui
aimait beaucoup son frère, auquel il ressemblait à tel point que la
petite Victoria l’appelait papa. Le duc se prit d’affection pour la
princesse et prodigua ses conseils à sa mère.

Il fut d’avis de ne pas fatiguer prématurément l’intelligence

[Illustration: Le duc de Kent, père de la Reine Victoria.]

de sa nièce et de faire la part la plus large possible aux jeux, au
sport et à la vie au grand air. Jusqu’à cinq ans on laissa donc Victoria
à ses poupées. Elle posséda la plus jolie collection du monde. Le
_Strand Magazine_ publia, à l’époque du jubilé de diamant de la reine,
un article illustré reproduisant les cent trente-deux poupées de la
princesse et la reine ne dédaigna pas de dicter à son secrétaire, le
général Sir Henry Ponsonby, des rectifications à cet article qui
contenait quelques erreurs. L’auteur racontait que l’amour de la
princesse pour ses poupées n’avait cessé qu’à l’âge de quatorze ans,
qu’elle en avait possédé un bien plus grand nombre, mais que les 132
mentionnées étaient les seules qui fussent restées en sa possession, les
autres ayant été offertes à des loteries de charité. Victoria avait un
registre spécial sur lequel elle avait écrit «List of my dolls», Liste
de mes poupées, qu’elle avait baptisées de noms de souveraines, de dames
de la Cour et de l’aristocratie, d’actrices ou d’héroïnes de féeries ou
de ballets auxquels elle avait assisté. A côté du nom de chaque poupée,
elle avait soin de noter le nom de la personne qui la lui avait offerte,
le personnage qu’elle représentait, comment le costume lui avait été
inspiré, par qui il avait été dessiné et les noms des personnes qui
avaient collaboré avec elle à sa confection. C’est ainsi qu’on retrouve
le comte de Leicester, Robert Dudley, Amy Robsart, les principaux
personnages du fameux ballet de Kenilworth qui fit courir tout Londres
au King’s Theatre, devenu plus tard Her Majesty’s; le comte Almaviva du
_Mariage de Figaro_ et du _Barbier de Séville_; Mlle Duvernoy, la
danseuse française qui, dans un rôle de

[Illustration: Chambre où est née la Reine.]

Bayadère, avait tourné la tête à Thackeray; la Taglioni, la reine
Élizabeth, etc. Ces poupées avaient la tête en bois, les traits
grossièrement peints, le corps en son recouvert de peau et elles
étaient, rareté à l’époque, articulées

[Illustration: La Reine Victoria à 4 ans.]

et pouvaient prendre toutes les attitudes. L’industrie de la poupée a
fait de tels progrès depuis lors, que les poupées de Victoria seraient
dédaignées des petites bourgeoises de nos jours; mais elles étaient pour
le temps des joujoux de princesse et devaient faire loucher d’envie plus
d’une des petites camarades qu’on admettait, rarement d’ailleurs, à
prendre part aux jeux de la future reine. Cette absence d’enfants de son
âge autour de Drina fut probablement même une des raisons de son amour
immodéré pour les poupées.

Victoria possédait en outre un ameublement de carton doré et, après
avoir habillé ses poupées, de la chemise au manteau de Cour, ou au
chapeau, elle les installait dans de petits drawing-rooms et s’exerçait
déjà à se composer une Cour à son gré.

Rien n’est plus curieux que de suivre sur ces poupées les progrès de
l’imagination et de l’habileté de l’enfant. Tout d’abord ce sont les
ballerines qui l’absorbent, puis les dames de la Cour, à qui elle impose
déjà des toilettes de son choix. Il semble qu’elle ne pêche pas par le
goût et que l’harmonie des couleurs lui échappe. Elle a une prédilection
marquée pour les manches amples, appelées si irrévérencieusement
«manches à gigot». Pourtant chaque costume est bien celui qui sied au
personnage. Elle tolère les toilettes tapageuses aux actrices; mais elle
n’entend pas que les dames de la Cour ou de l’aristocratie se présentent
autrement qu’en décolleté. Nous verrons que ce caprice d’enfant règlera
un jour l’étiquette à la Cour de Windsor.

L’amour des poupées n’empêchait pas la jeune princesse d’aimer à jouer
avec des poupées vivantes; les familiers de la maison de son père, tels
que William Wilberforce, l’homme d’État célèbre par ses luttes pour
l’abolition de la traite des nègres; Sir Walter Scott, le grand
romancier écossais; le duc de Wellington, le vainqueur de Waterloo, ont
dû bien souvent dépouiller leur gravité et se plier aux fantaisies de la
fille de leur ami.

Les récréations en plein air, chaque fois que le temps le permettait,
étaient de toutes celles que Victoria préférait. On la voyait souvent
courir dans les jardins de Kensington, ou y faire galoper son âne gris
tout enrubanné de soie bleue et envoyer des baisers ou prodiguer des
«good-morning» aux nombreux passants arrêtés derrière les grilles et
heureux de pouvoir contempler l’héritière du trône. Elle était d’humeur
très gaie et surtout très égale. Sa figure, dans laquelle on retrouve
des traits de Caroline d’Anspach, n’était qu’un sourire épanouï; elle
était turbulente, légère, oublieuse et avec cela très impérative; elle
passait vite d’une idée à une autre; mais était très franche, avait un
cœur excellent et ne craignait rien tant que de contrister sa mère.

On cite des exemples de ces deux qualités. Sa franchise était telle,
qu’il était impossible de raconter devant elle le moindre fait d’une
manière inexacte, sans qu’elle le rectifiât aussitôt, même lorsque la
rectification était à son désavantage. Un jour que la duchesse demandait
à sa gouvernante allemande, Fraeulein Lehzen, qui devint baronne, si
Victoria avait été sage, la jeune fille répondit que la princesse
s’était montrée désagréable en une occasion.

--Deux occasions, rectifia Victoria, et elle rappela à la gouvernante
devant sa mère la circonstance qui avait été oubliée.

La peur de faire de la peine à sa mère se révèle dans le trait suivant.
Étant en visite chez le comte Fitzwilliam, elle tomba le front contre
une table de marbre et le choc fut si rude qu’elle perdit connaissance.
Lorsqu’elle revint à elle, sa première pensée fut de demander si l’on
avait fait savoir à sa mère que son accident était sans gravité.

Nous retrouverons ces qualités plus tard dans la reine. Lorsqu’elle
faillit être victime d’un attentat dans Hyde Park, elle se leva dans sa
voiture pour montrer à son peuple qu’elle n’était point blessée et elle
donna l’ordre à son cocher de la mener chez la duchesse, afin que
celle-ci n’apprît point le danger qu’elle avait couru par la rumeur
publique ou par les journaux.

L’été, on l’emmenait invariablement à Ramsgate, en Kent, sur la côte
orientale de l’île de Thanet, à l’embouchure de la Tamise, où sa mère
avait coutume de louer une villa pour l’époque des chaleurs. Alors, du
matin jusqu’au soir, la jeune princesse était dehors à jouer sur la
plage ou sur les dunes des environs. La duchesse faisait servir les
repas sous une tente.

Lorsque Victoria eut six ans, sa mère estima que le moment était venu de
s’occuper plus sérieusement de son instruction. Le Parlement qui avait
continué de voter à la veuve la liste civile de son mari, l’augmenta de
6.000 liv. sterling par an, 150.000 francs, pour permettre à la duchesse
de donner à la princesse une éducation en rapport avec sa destinée. La
duchesse lui donna donc, à côté de sa gouvernante allemande, une
gouvernante anglaise et une gouvernante française. Elle eut pour
précepteur le révérend Georges Davys, qui devint plus tard évêque de
Peterborough; mais elle ne voulut pas être privée de sa nourrice
Mistress Brock, «dear Boppy», comme elle aimait à l’appeler
familièrement. La duchesse s’occupait aussi elle-même de sa fille; mais
elle avait surtout gardé pour elle le rôle éducateur.

[Illustration: Signature de la Reine à cinq ans.]

C’est ainsi qu’elle s’appliqua à combattre la légèreté de la princesse,
en l’obligeant à achever toujours ce qu’elle avait commencé, même
lorsqu’il s’agissait d’une occupation frivole et que l’heure était venue
de s’adonner à une autre plus sérieuse. Chaque matin, au déjeuner, la
duchesse arrêtait le programme de la journée, et, le soir, elle se
faisait rendre compte de la façon dont il avait été exécuté. Elle
n’aurait pas souffert qu’on y eût changé quoi que ce fût. Souvent elle
se réservait une matinée qu’elle passait à interroger sa fille et à
s’assurer des progrès qu’elle avait faits.

Outre l’anglais, l’allemand et le français, la petite Drina apprit
l’italien et un peu de latin. La leçon de dessin était celle qu’elle
préférait. Elle s’était prise d’une véritable passion pour le paysage,
née probablement de son goût pour la vie au grand air, passion qu’elle a
toujours gardée. Elle reçut de bonne heure les leçons des grands
maîtres. Ce fut Westall, le dessinateur exquis, quoique un peu maniéré,
qui l’initia à l’art; puis Sir Edwin Landseer, qui est encore considéré
comme le peintre le plus original et peut-être le mieux doué de l’école
anglaise.

L’étude des langues marcha assez bien; elle fit de rapides progrès dans
celle du dessin. Au contraire elle eut, dès le début, une horreur de la
musique, ce qui désolait la musicienne de talent qu’était la duchesse.
Celle-ci s’y prit de toutes les manières pour combattre cette aversion;
elle eut recours à l’émulation. On lui avait beaucoup vanté le talent
précoce de la petite Lyra, un enfant prodige de nom prédestiné, qui, à
l’âge de sept ans, pinçait déjà de la harpe en virtuose. Elle l’invita à
venir au palais et la fit jouer devant Drina. Tant que la duchesse était
présente, la petite princesse paraissait s’intéresser au talent de sa
jeune amie; mais à peine avait-elle tourné les talons que, sur
l’invitation de la princesse, la petite harpiste plantait là son
instrument, et venait se rouler sur le tapis du foyer et jouer à la
poupée. De sorte qu’au lieu de convertir la princesse à la musique, la
brillante harpiste se laissa convertir à l’amour des poupées dont elle
n’avait jamais dû connaître les joies, pour être parvenue si jeune à un
tel degré de virtuosité.

Le règlement de vie de Drina, écrit chaque matin de la main de sa mère,
était collé à l’envers du pupitre de l’enfant. Ses heures de récréation
étaient invariablement les mêmes: de huit heures et demie à dix heures,
promenade, suivant le temps, à pied ou en voiture; de midi à deux
heures, avant le lunch, récréation à l’intérieur; de quatre heures
jusqu’au dîner, sortie avec sa mère ou une de ses gouvernantes,
visites. A huit heures, la princesse dînait à côté de sa mère d’un repas
très léger et, à neuf heures, elle était remise aux soins de «dear
Boppy», sa nounou, qui lui racontait des histoires effrayantes pour
l’endormir dans son petit lit placé à côté de celui de sa mère.

Est-ce en souvenir de ces contes que la reine a gardé le goût de
l’horrible? Toujours est-il qu’à l’heure actuelle encore, aucune
conversation ne l’intéresse comme les récits de tortures endurées ou de
morts violentes.

[Illustration: La baronne Lehzen, gouvernante allemande de la Reine.]

Peu à peu, l’instruction de la princesse fit des progrès et on lui fit
surmonter l’aridité des premières études du piano. Ce ne fut cependant
pas sans mal, car la princesse était très nerveuse. Un jour elle
s’impatienta vivement devant sa maîtresse et refusa de reprendre sa
place devant l’instrument de supplice. On appela Fraeulein Lehzen qui
avait le plus d’ascendant sur elle; rien n’y fit.

--Pourtant, finit par lui dire la maîtresse, énervée à son tour, les
difficultés sont aussi bien pour les princesses que pour tout le monde;
il n’y a pas de moyen royal de se rendre maître de l’instrument.

--Ah! répliqua la princesse, il n’y a pas de moyen royal de s’en rendre
maître; eh bien! j’en ai trouvé un, moi.

Et elle courut au piano, le ferma violemment, tourna la

[Illustration: La Reine et sa mère, la duchesse de Kent.]

clé qu’elle mit dans sa poche et sortit de la salle, laissant sa
maîtresse ébahie.

Cette boutade fut d’ailleurs de courte durée et un quart d’heure plus
tard, ayant réfléchi, elle revint d’elle-même se mettre au piano,
embrassa sa maîtresse et étudia avec le plus grand calme et la plus
entière application.

De temps à autre, on menait la princesse au cirque ou à un ballet; mais
la duchesse évitait de rompre la régularité de sa vie, car elle avait
remarqué que le théâtre avait le don de l’énerver.

La duchesse de Kent fréquentait peu dans le monde; c’est à peine si elle
fit quelques rares apparitions à la Cour de son beau-frère Georges IV.

Lorsque Guillaume IV monta sur le trône en 1830, son premier soin fut
d’inviter la duchesse sa belle-sœur à choisir, parmi les dames de la
Cour, une grande gouvernante à sa fille que la mort récente du duc
d’York avait faite héritière directe du trône. La petite Drina, qui
avait déjà onze ans, s’était fait expliquer sa généalogie par Fraeulein
Lehzen, et comme celle-ci en était à Guillaume IV:

--Mais je ne vois plus personne pour régner après mon oncle Guillaume,
avait-elle dit, à moins que ce ne soit moi.

--Ce sera en effet Votre Altesse, avait répondu la gouvernante.

--C’est une bien lourde responsabilité, avait ajouté la princesse, avec
un gros soupir, comme si elle savait déjà la mesurer, ce qui avait
provoqué un sourire chez la gouvernante, mais je serai bonne, je serai
bonne.

Ce fut la duchesse de Northumberland qui fut choisie par la duchesse de
Kent pour remplir le poste d’honneur que venait de créer le roi auprès
de sa nièce. En même temps un bill de régence était introduit au
Parlement, stipulant qu’au cas où la reine Adélaïde, femme de Guillaume
IV, donnerait le jour à un enfant, elle deviendrait, à la mort du roi,
régente du royaume jusqu’à la majorité de cet enfant: qu’au cas
contraire, la duchesse de Kent deviendrait régente pendant la minorité
de sa fille; que la princesse Alexandrina-Victoria ne pourrait se marier
sans le consentement du roi, ou, en cas de mort de celui-ci, sans celui
des deux Chambres du Parlement.

Sous la direction de la duchesse de Northumberland, moins maternelle que
celle de la duchesse de Kent,--Fraeulein Lehzen était restée gouvernante
allemande,--la jeune princesse fit des progrès rapides, surtout en
musique. Très sévère, la duchesse avait su se faire craindre. Drina
apprit la constitution anglaise avec Mr Amos, savant légiste. Elle
commença d’aller dans le monde où elle fut choyée et prit goût à tous
les plaisirs.

Elle fit sa première apparition à la Cour de son oncle le 24 mai 1831,
son douzième anniversaire, jour choisi par la reine Adélaïde pour donner
à la Cour un bal d’enfants en l’honneur de Dona Maria II, la Gloria,
reine de Portugal, ainsi que de la princesse sa nièce. La fête eut lieu
au palais de Buckingham, dans le grand salon qui précède la salle du
Trône. Le contraste entre les deux enfants était frappant. La petite
reine était vêtue d’une robe de velours rouge avec des perles et portait
en sautoir un grand-cordon; sa poitrine était chamarrée de crachats et
de décorations: la petite princesse Drina était au contraire en robe de
soie blanche toute simple et avait quelques fleurs naturelles dans les
cheveux. Elle fut l’objet de toutes les attentions de la part du roi et
de la reine et toute la Cour n’eut des yeux que pour elle.

Les hommages qu’elle reçut au cours de cette soirée firent une telle
impression sur son esprit qu’elle en revint toute changée. Sa santé même
parut s’en ressentir. Ce changement n’échappa pas à l’œil vigilant de la
duchesse sa gouvernante, qui résolut de la tenir désormais éloignée de
la Cour et de lui épargner l’excitation de la cérémonie du couronnement
de son oncle, qui eut lieu le 8 septembre de la même année.

Dès lors on ne chercha plus de diversion aux études que dans les voyages
que la duchesse s’efforça de tracer de façon à les rendre aussi
instructifs que possible. On la conduisit aux courses d’Ascot. Elle fit
un voyage avec sa mère et sa gouvernante dans l’île de Wight, où elle
devait plus tard se faire bâtir le château d’Osborne, et visita
Worthing, Malvern, les magnifiques cathédrales de Worcester, Heresford,
Chester; elle se promena de château en château, invitée par toute
l’aristocratie, dont elle put étudier les mœurs à demi féodales. On
l’initia à l’industrie et au mouvement intellectuel du pays en lui
faisant connaître la filature de Belper, des usines métallurgiques, des
mines et l’Université d’Oxford.

La princesse ne rentra à Kensington Palace qu’à la fin de l’année 1832,
pour se préparer à la confirmation. Son entourage remarqua que
l’instruction religieuse qui lui fut alors donnée par le docteur Howley,
l’ancien évêque de Londres qui avait assisté à son baptême, devenu
archevêque de Cantorbéry, fit une grande impression sur son esprit.
Elle fut transformée et même transfigurée. Elle reçut le sacrement en
juillet 1834 dans la chapelle royale du vieux palais de Saint-James.

Les deux années qui suivirent furent des années d’effacement, toutes
consacrées aux études et aux voyages instructifs. On lui fit faire
connaissance avec la puissante marine du Royaume-Uni. On la promena dans
le yacht royal sur toute la côte méridionale. De Cowes, on l’emmena à
Southampton, où une délégation de la ville vint la saluer à bord et lui
demander le nom qu’elle désirait donner au nouveau quai. Elle l’appela
Royal Pier et ce nom lui est resté. Southampton n’était alors qu’un tout
petit port; il devait prendre une grande extension sous le patronage de
la petite reine et devenir un des points les plus importants de la côte
méridionale de l’Angleterre.

Cependant, grâce au plan adopté, la duchesse de Northumberland
atteignait droit son but: les qualités de Victoria se fortifiaient,
tandis que ses défauts disparaissaient peu à peu. L’esprit de la jeune
fille se formait au contact de tous les personnages qui l’approchaient;
il semblait qu’elle eût hérité la largeur de vue et l’esprit libéral de
son père. La duchesse s’ingéniait à aider au plus grand développement de
son intelligence, et à la préserver des préjugés de sa caste.

C’est ainsi que, dans le recueillement d’une retraite agréable,
interrompue de temps à autre par quelques voyages intéressants, Victoria
atteignit sa majorité à l’âge de dix-huit ans, le 24 mai 1837. Pour la
deuxième fois, la nation s’occupa d’elle: Guillaume IV la proclama à
cette occasion héritière présomptive de la couronne et le Parlement
décréta que le 24 mai serait jour férié et que l’émancipation de la
future reine serait célébrée par des réjouissances publiques. Dans toute
l’aristocratie, on organisa de splendides fêtes et, le soir, une
sérénade monstre fut donnée à la princesse à Kensington Palace, sous les
fenêtres de sa chambre à coucher. Le roi lui fit cadeau d’un piano
magnifique et tous les pairs lui envoyèrent de riches présents.

Guillaume IV était alors, depuis plusieurs mois déjà, dans un état de
santé très précaire et, sans prévoir sa fin si prochaine, les médecins
désespéraient de lui rendre sa vigueur. A partir de la majorité de sa
nièce, ses forces allèrent en déclinant de jour en jour et, dans la
matinée du 20 juin, avant l’aube, il rendit le dernier soupir au château
de Windsor.

Victoria était reine de Grande-Bretagne et d’Irlande.

Elle ne s’en doutait pas et dormait à poings fermés, quand, vers cinq
heures du matin, l’archevêque de Cantorbéry et le grand chambellan de la
Cour, qui était alors le marquis de Conyngham, sonnèrent à la grille du
Palais. Les rues de Londres étaient absolument désertes et on ne voyait
pas un chat dans le faubourg de Kensington. Dans le palais tout
reposait; les chiens de garde eux-mêmes n’aboyèrent pas au coup de
sonnette de l’avènement de leur maîtresse et les deux messagers de la
grande nouvelle eurent toutes les peines du monde à se faire ouvrir la
porte. Le concierge finit enfin par se lever et par les introduire dans
une salle du rez-de-chaussée où ils restèrent seuls très longtemps, sans
qu’on parût s’occuper d’eux. Ils sonnèrent un domestique et lui
intimèrent l’ordre de prévenir la princesse qu’ils étaient porteurs d’un
important message pour elle. Un long temps se passa sans réponse. Ils
sonnèrent de nouveau. Cette fois, ce fut une gouvernante qui parut et
dit aux gentlemen que la princesse dormait d’un si bon sommeil qu’elle
n’avait pas cru devoir la déranger.

[Illustration: La duchesse de Northumberland, gouvernante de la Reine.]

--Nous venons voir la reine pour affaire d’État, répondit l’archevêque,
et il n’y a pas de sommeil sacré devant une affaire de cette importance.

Victoria allait connaître de bonne heure le joug du pouvoir. La
gouvernante se retira et, quelques minutes après, la reine faisait son
entrée, vêtue d’un long peignoir blanc serré à la taille par une
ceinture, les épaules recouvertes d’un châle de même couleur, les pieds
nus dans des babouches. Ses jolis cheveux d’un blond doré ondulaient sur
le dos, dépassant la ceinture; ses yeux étaient gonflés de sommeil et
pleins de larmes. Cependant son port était calme et plein de dignité.
L’attitude de ce moment solennel sera celle de tout son règne.

Les deux messagers lui apprirent la nouvelle qui la faisait reine et
aussitôt, mettant un genou en terre, lui baisèrent respectueusement la
main. Ils lui demandèrent en même temps ses ordres.

[Illustration: La Reine en 1838.]

--Priez Dieu pour moi, Milords, leur dit-elle et dites à lord Melbourne
de venir me trouver.

Lord Melbourne était alors premier ministre.

Elle se retira aussitôt dans sa chambre. Dans le corridor, elle
rencontra Fraeulein Lehzen qui la félicita au sujet de son avènement et
lui rappela respectueusement sa promesse d’être bonne reine. Elle ne put
lui répondre, tant elle se sentait émue.

Le jour était venu en effet de dire adieu à la vie insouciante et
heureuse pour laquelle elle était née et c’est ce qui la faisait fondre
en larmes.

Mrs Browning, poétesse, une des quatre femmes écrivains qui ont illustré
le règne de Victoria--les trois autres sont George Elliott, Charlotte
Bronte et Harriett Martineau,--a consacré aux premières larmes de la
reine des strophes pleines de beauté, qui sont devenues classiques sous
le titre de _Victoria’s Tears_.

Une heure plus tard, le premier ministre était aux côtés de la jeune
souveraine et arrêtait avec elle toutes les dispositions pour la
convocation de son Conseil privé. A neuf heures, les délégations des
principaux corps de l’État arrivaient déjà à Kensington Palace, le lord
maire et la corporation de la cité de Londres en tête.

A onze heures, la reine, entourée des principaux officiers de la maison
du roi, faisait son entrée dans le grand salon où se tenait le Conseil
privé convoqué en toute hâte et prenait place sur un trône improvisé.
Elle avait revêtu une toilette de grand deuil et c’est à tort que le
peintre Sir David Wilkie, qui a fixé sur la toile cette page d’histoire,
la représente vêtue de blanc. Le lord chancelier Cottenham lui faisait
prononcer le serment d’usage, par lequel elle s’engageait à gouverner
selon la Constitution du pays, à maintenir la religion réformée établie
par la loi et à sauvegarder les institutions politiques. Elle signait
ensuite l’acte d’avènement.

Puis les princes du sang, le duc de Cumberland, roi de Hanovre en tête,
les princes et les conseillers privés venaient s’agenouiller devant elle
et prononcer le serment d’allégeance. Les ministres remettaient ensuite
leurs sceaux. Elle les leur rendait aussitôt, ordonnait de changer les
sceaux de l’État et la forme des prières officielles et le conseil
décidait, avant de se retirer, que la proclamation du nouveau règne
serait faite le lendemain dans la cour de Saint-James Palace à Londres
et, sur la place principale, dans toutes les villes du Royaume-Uni.

Le lendemain, à dix heures, toute l’aristocratie était groupée dans la
cour du vieux palais, entourée des corps d’élite de l’armée, lorsque la
jeune reine parut à la fenêtre grillée du premier étage. Aussitôt les
trompettes sonnèrent l’air composé tout exprès par Thomas Harper,
premier trompette du roi; les tambours battirent et le lord chancelier
annonça à haute voix que la jeune princesse montait sur le trône de ses
pères et qu’elle s’appellerait Victoria Ire.

La foule découverte l’acclamait aussitôt avec enthousiasme et les
musiques entonnaient le _God save the Queen_. C’en était trop pour les
nerfs de la délicate jeune fille qui faillit perdre connaissance et
éclata en sanglots. Sa mère se tenait derrière elle pour la recevoir
dans ses bras.

--Pour vous, au moins, serai-je toujours Victoria? lui dit-elle.

Victoria Ire est le cinquante-sixième souverain d’Angleterre et le
quatre-vingt-unième d’Écosse. Elle monte sur le trône en sa qualité de
fille unique d’Edward, duc de Kent, quatrième fils de George III, les
trois fils aînés étaient morts sans postérité. Elle descend de George
Ier, l’usurpateur qui bénéficia de la révolution de 1688, de
l’expulsion des Stuarts et de l’avènement irrégulier de Guillaume
Ier, septième duc de Normandie, surnommé le Conquérant. Elle est en
même temps héritière de la couronne de Hanovre, à laquelle son mariage
l’obligera à renoncer, et qui d’ailleurs sera confisquée par la Prusse
au lendemain de Sadowa.

Ses aïeux sont, en remontant vers la souche de la famille: George III,
son grand-père paternel, petit-fils de George II; George II, fils unique
de George Ier; George Ier, premier roi de la maison de Hanovre,
fils de Sophie, femme de l’Électeur de Hanovre et fille d’Élizabeth,
fille de Jacques Ier; Jacques Ier, roi d’Écosse sous le nom de
Jacques VI, puis d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier, premier
souverain d’Angleterre de la maison des Stuarts par sa mère Marie
Stuart, reine d’Écosse, petite-fille de Jacques IV, roi d’Écosse et de
Marguerite, fille de Henri VII; Henri VII, premier souverain
d’Angleterre de la maison des Tudor, fils de Marguerite de Beaufort,
arrière-petite-fille de Jean de Gaunt, quatrième fils d’Édouard III,
dont le fils aîné Henri IV fut le premier souverain de la maison de
Lancaster; Édouard III, fils aîné d’Édouard II, fils aîné d’Édouard
Ier, fils aîné de Henri III, fils aîné de Jean Plantagenet, sixième
et plus jeune fils de Henri II; Henri II, premier souverain de la maison
de Plantagenet, fils de Geoffroy Plantagenet et de Mathilde, fille
unique de Henri Ier; Henri Ier, de la maison de Normandie, dernier
fils de Guillaume Ier le Bâtard, surnommé le Conquérant; Guillaume
Ier, fils de Robert le Diable, duc de Normandie, et de la fille d’un
pelletier de Falaise, premier souverain de la maison de Normandie, roi
d’Angleterre par droit de conquête, et aussi parent à un degré éloigné,
par les femmes, d’Édouard le Confesseur.

Si l’on admet la légitimité de ce lien du sang, Victoria descend du
premier roi d’Angleterre par Édouard le Confesseur, fils d’Ethelred II,
demi-frère d’Édouard le Martyr par sa mère; Édouard le Martyr, fils
d’Edgar, second fils d’Edmond, frère d’Athelstan, fils aîné d’Édouard
l’aîné, fils d’Alfred, quatrième fils d’Ethelwulf, fils d’Egbert,
surnommé le Grand, premier roi d’Angleterre.

Par sa mère, Victoria descend de Guelf, duc de Bavière, fondateur de la
maison de Brunswick et descendant d’Odoacre, le fameux chef des Hérules
qui, après avoir battu au Ve siècle Romulus Augustulus, le dernier
empereur romain d’Occident, disputa le royaume d’Italie à Théodore
l’Ostrogoth. Parmi ses ancêtres maternels les plus célèbres, elle compte
Frédéric le Sage, électeur de Saxe dès les premières années du XVIe
siècle, ami et protecteur de Luther, et un de ses premiers disciples.

Les Anglais ont coutume d’arrêter la généalogie de Victoria à Guillaume
le Conquérant, sur l’embonpoint duquel Philippe Ier, roi de France,
dit en plaisantant: «Quand ce gros homme accouchera-t-il?» Cette parole
eut le don de piquer Guillaume, qui fit répondre au roi qu’il
descendrait de Rouen, capitale de son duché, à Notre-Dame pour y
célébrer ses relevailles, avec 10.000 lances en guise de cierges. Il
allait mettre sa promesse à exécution et était déjà parvenu à Mantes,
saccageant tout sur son passage, quand il se blessa à l’arçon de sa
selle et n’eut que le temps d’être ramené à Rouen pour mourir dans ses
États.

De tous les rois d’Angleterre, c’est Victoria qui aura eu le règne le
plus long; le règne le plus long après le sien est celui de George III,
qui dura soixante ans.



II

Apprentissage de reine.

     Bon terrain de culture.--L’âme de la nation.--L’influence de lord
     Melbourne.--Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.--Au tour
     d’un autre.--Constitution hypocrite.--De l’air.--L’affaire des
     Dames de la chambre à coucher.--Une reine à la tâche.--Ça ne vaut
     pas la mort d’un homme.--Gigot haricots.--Do... do... ré... si.....
     do ré...--Un drawing-room, baisera, baisera pas.--Mistress Langtry
     redresse ses plumes.--Tendons les reins.--Plus besoin de
     dollars.--Les singeries du Black Rod.--Retenez vos numéros.--L’or
     et les lords.--Reine ou femme? Femme.--Un monarque sans Cour est un
     meuble inutile.


Du jour où son oncle le roi Guillaume IV l’eut remise aux mains de la
duchesse de Northumberland, Victoria comprit que le bonheur n’était pas
au nombre des prérogatives royales. L’enseignement du Dr Howley,
archevêque de Cantorbéry, qui s’appliqua surtout à lui faire envisager
sa future mission à un point de vue religieux, ne réussit qu’à la
convaincre que le poids d’une couronne est lourd à une tête de femme;
enfin son brusque réveil au nom de la loi, dans la nuit de la mort de
Guillaume IV, lui fit sentir, dès la première heure de son règne, la
tyrannie incessante du pouvoir.

Victoria avait hérité de son père une très grande indépendance de
caractère, un esprit très libéral. Aussi lord Melbourne à qui incomba,
de par sa fonction de premier ministre, le devoir de l’initier à
l’exercice du pouvoir, trouva-t-il un bon terrain de culture où semer
ses idées. Dès le début, il comprit qu’il devait jouer vis-à-vis de la
souveraine un rôle tout paternel et que celle-ci, en raison de son
ignorance des choses de la politique, devait fatalement subir son
ascendant. Il ne voulut pourtant pas en abuser au profit du parti whig,
dont il était alors la plus haute incarnation; il rêva un monarque
véritablement constitutionnel qui fût l’âme de la nation entière et dont
les actes fussent toujours conformes aux volontés de la majorité.
Jusqu’alors les rois d’Angleterre n’avaient jamais tenu compte de la
situation politique dans le choix de leurs ministres; quelquefois même,
ils avaient éloigné des affaires des ministres soutenus de la majorité
du Parlement.

[Illustration: La Reine en 1842.]

Sous Guillaume IV, lord Melbourne lui-même avait dû rendre son sceau
tout d’un coup, et sir Robert Peel avait été appelé d’Italie pour lui
succéder. Il persuada à la reine qu’elle ne devait pas toujours suivre
ses préférences personnelles, mais chercher sa conduite tracée dans les
votes du Parlement. Il gagna ainsi, peu à peu, la confiance absolue de
Victoria qui lui voua même une si sincère affection, que, jusqu’à son
mariage, elle voulut l’avoir pour conseiller intime, d’abord au grand
jour, puis dans la coulisse. Elle se laissa guider par lui et cette
influence se fera heureusement sentir sur tous ses actes pendant tout
son long règne.

[Illustration: La Reine en 1845.]

La soumission de la reine à son premier ministre lui fut toute facile.
Elle n’avait qu’une crainte, c’était d’avoir à gouverner. Les théories
de Melbourne reçurent donc le meilleur accueil. Tout d’abord Victoria
perdit de sa popularité. Les tories prirent ombrage de cette tutelle
qu’exerçait sur elle le plus ferme suppôt du parti libéral. De parti
pris on interpréta mal tous ses actes, sa tolérance religieuse parut un
signe certain de trahison envers la religion de l’État aux
ultra-protestants de Grande-Bretagne, qui allèrent jusqu’à la traiter de
papiste; les radicaux se plaignirent qu’elle ne fît pas aboutir d’emblée
les réformes qu’ils attendaient de la fille du duc de Kent, le prince
radical; les tories craignirent d’avoir perdu toute influence

[Illustration: Le château de Windsor.]

sur la Cour et les destinées du pays; les plus grands seigneurs lui
firent même un crime de l’affection qu’elle avait inspirée, dès le
premier jour, à Daniel O’Connell, le grand agitateur de l’Irlande, qui
se faisait fort de trouver cent mille de ses compatriotes pour venir
défendre jusqu’à la mort la «gentille petite reine».

Tant de mécontents ligués devaient former une majorité et, en effet, les
élections de 1837 montrèrent à Victoria que la nation n’était pas en
communion d’idées avec son Mentor. Fidèle aux enseignements de ce
dernier, elle accepta sa chute et le remplaça suivant les vœux du
Parlement, ce qui fit revenir les esprits de leur erreur et ramena les
cœurs à la jeune souveraine. Désormais la nation serait seule à se
gouverner.

Ce que Victoria gagna surtout aux enseignements de lord Melbourne, c’est
le grand tact qui constitue la véritable caractéristique de son long
règne, précieuse qualité qui a tenu lieu, à lord Melbourne lui-même, des
dons de l’homme d’État qui lui faisaient presque complètement défaut.
Grâce à son tact, la reine sut dénouer des situations embrouillées,
notamment avec les États-Unis dans l’affaire de Trente et avec la Russie
dans l’affaire de la Pologne, et, à l’intérieur, elle réussit à tenir le
sceptre très haut, hors de l’atteinte des partis.

En cela, Victoria n’eut pas de mérite: elle avait trouvé dans
l’hypocrisie de la Constitution anglaise, qui est en somme une
constitution républicaine, comme celle de la République des États-Unis
est une constitution monarchique, la formule chère à son cœur. Cette
Constitution lui confère tous les droits, à la condition de n’en
exercer aucun; elle s’en accommode parfaitement et se trouve très
heureuse d’être couverte par ses ministres responsables. Elle ne veut
même pas avoir la responsabilité du choix des ministres et se retranche
derrière le Parlement. Non seulement elle ne tient pas à gouverner, mais
même elle a toutes les peines à régner, tant lui pèse le faste de
l’étiquette. Chaque fois qu’elle en trouvera l’occasion, elle
s’échappera de Windsor qu’elle déteste; elle ira le moins possible à
Londres, car l’abri des colonnes de marbre de Buckingham Palace lui
donne froid au cœur; elle aura son home, ses homes plutôt, son château
d’Osborne, et sa petite maison de Balmoral, qui grandiront avec sa
famille et où elle vivra en femme. Pourtant elle veillera au maintien de
cette étiquette à Windsor et à Londres pour ne pas encourir le reproche
d’avoir, comme certains de ses prédécesseurs, une Cour dissolue. Pour
rien au monde, elle ne sera «l’otage auguste que la liberté tient
prisonnière en son palais» selon la définition de Nisard. La nation se
gouvernera, c’est entendu, sans elle; mais aussi elle gouvernera sa Cour
et ne permettra pas que le Parlement lui impose ses volontés pour les
choses du palais; autrement elle lui montrera «qu’elle est reine
d’Angleterre», comme elle l’écrivait à Melbourne, au lendemain de
l’affaire des Bed-chamber Women, des dames de la chambre à coucher. Sir
Robert Peel s’étant plaint en plein Parlement de ce que les dames de la
Cour n’eussent pas été changées avec le ministère, selon l’usage établi,
et que la reine fût laissée sous l’influence des femmes whigs, après le
retour des tories au pouvoir, la reine protesta, dit que ses dames
avaient sa confiance, son affection et que la politique n’avait rien à
voir dans le choix des personnes de son entourage. La nation se mit de
son côté. Sir Robert Peel parut capituler; mais il fallut bien en
arriver, pour vivre en paix avec lui, à demander leurs démissions aux
parentes des membres du cabinet déchu. La reine comprit que la simple
prétention d’être maîtresse à la Cour était encore excessive et le
froissement qu’elle ressentit d’avoir à se séparer de ses familières ne
fit qu’accroître son aversion pour la vie officielle.

Cependant le sentiment du devoir la domine. Si elle se repose sur ses
ministres et consent à n’être que la figurine dorée qui orne la proue du
navire de l’État, sans influence sur sa direction, elle ne s’en
considère pas moins comme la gardienne héréditaire de la Constitution et
elle ne veut rien abandonner de ses prérogatives, quels que soient les
soucis qu’elles lui causent. Elle se trace un règlement de vie, comme au
temps de la duchesse de Northumberland, qu’elle a retenue auprès d’elle
et à qui elle a recours, ainsi qu’à sa mère la duchesse de Kent, dans
les moments difficiles. Elle se lève à huit heures, se fait lire en
déjeunant les principaux articles du _Times_ et surtout les nouvelles de
l’Étranger. Elle prend ensuite connaissance du bulletin de nuit des deux
chambres du Parlement, du courrier de cabinet rédigé après chaque séance
par un clerc spécial; elle parcourt la partie importante de son
courrier, car un secrétaire adroit lui dérobe les lettres assassines de
ses amants inconnus, les dithyrambes des cerveaux détraqués, les
demandes de secours qui s’adressent à sa liste civile, les menaces de
mort de maniaques plutôt que de révolutionnaires décidés, les
offrandes, les cadeaux, les legs que lui envoient des dévouements
ignorés, les protestations contre un déni de justice, d’humbles requêtes
de serviteurs en quête d’emplois, les suppliques en faveur des
condamnés. Elle ne lit que les lettres laissées dépliées par son
secrétaire, lequel sait au juste celles dont la reine désire prendre
connaissance. Elle discerne avec un art admirable les misères vraies des
fausses, les situations véritablement intéressantes et fait de son mieux
pour y faire droit. Elle n’aime pas à contrecarrer les décisions de la
justice, en usant de son droit de grâce et lorsqu’elle croit pouvoir
exercer ce droit, c’est toujours après une étude approfondie du dossier
du condamné. Encore faut-il que le crime ne soit pas de ceux qui
révoltent la conscience humaine. Le trait suivant montre bien qu’elle
sait alors trouver des circonstances atténuantes, lorsque les juges se
sont montrés impitoyables. Tout au début de son règne, son vieil ami le
duc de Wellington vient lui soumettre, suivant la loi, la sentence de
mort prononcée par un conseil de guerre contre un soldat déserteur. La
jeune reine est très émue: c’est la première fois que la vie d’un homme
est suspendue à sa décision.

--Quel est cet homme? demande-t-elle.--Oh! un très mauvais soldat, un
mauvais exemple pour son régiment, qui a mérité cent fois la mort,
répond Wellington.--Cherchez bien, duc, reprend la reine, n’a-t-il pas
une seule qualité qui le distingue d’un monstre et rachète un peu ses
défauts?--Si, objecte brutalement le généralissime, ses camarades disent
qu’il est très bon garçon.--Oh! merci, fait la reine visiblement
soulagée et elle écrit sous la sentence: «Pardonné, Victoria».

On rapporte que le duc fit la grimace; il craignit probablement pour la
discipline; mais celle-ci n’en fut pas plus relâchée.

Victoria a cependant laissé pendre bien des femmes, pour lesquelles,
chez nous, les tribunaux sont si pleins d’indulgence. Les infanticides,
par exemple, ne trouvent jamais grâce à ses yeux, comme on a pu le voir
tout dernièrement dans le cas de l’institutrice française Louise Masset.

Après avoir dicté ses réponses à son secrétaire, la reine va faire un
tour de promenade et ne revient que pour le lunch, à deux heures. C’est
son principal repas. Sa nourriture est très simple, très frugale; elle
préfère une tranche de gigot aux plats les plus recherchés. Après le
lunch, elle passe au salon où elle consacre l’heure de la sieste à
éplucher la liste des invitations que le grand chambellan propose pour
le dîner du soir. Puis elle sort à cheval ou en voiture, suivant le
temps. Après le dîner, elle ne consacre plus qu’un instant aux affaires
de l’État, c’est-à-dire à la rédaction de la circulaire quotidienne de
la Cour, dans laquelle elle fait connaître à la nation ce qui s’est
passé dans la journée, les visites qu’elle a reçues. Elle apporte un
soin tout particulier à la rédaction de cette circulaire, à
l’orthographe des noms et à la parfaite exactitude des titres. Ce
document mentionne en outre les noms des lords et dames d’honneur qui
sont sur le point de prendre leur semaine de service auprès de la reine.

En temps de guerre, elle exige que tous les télégrammes lui soient
apportés dès leur arrivée.

Elle préside le conseil des ministres, ainsi que son conseil privé. Ce
dernier conseil, qui n’était autrefois composé que des membres de la
famille royale et de quelques grands seigneurs, est aujourd’hui recruté
par la reine parmi les personnes illustres de la nation. La grande
majorité des membres appartiennent cependant au Parlement. La reine a
suivi en cette réforme l’inspiration du prince Albert, qui a su être
pour elle le conseiller le plus sûr et le plus discret et qui n’a eu
qu’un défaut, celui de la germaniser un peu trop. C’est aussi lui qui a
persuadé à la reine qu’elle devait inaugurer en personne les grands
travaux publics, les expositions de toutes sortes, les statues des
grands hommes, les institutions de bienfaisance; passer des revues
militaires et navales; décorer de sa main les troupes revenant d’une
campagne; en un mot prouver à son peuple qu’elle ne reste étrangère à
aucune manifestation du développement et de la prospérité de la nation.
Elle fit tout pour plaire à son époux. A quarante ans, on la voyait
encore parader à cheval devant les troupes rangées au camp d’Aldershot,
vêtue d’une sorte de tunique de maréchal de camp par-dessus sa longue
jupe d’amazone, le grand cordon bleu de la Jarretière en sautoir et
coiffée d’un chapeau à plume à jugulaire d’or. Elle saluait
militairement le drapeau et lançait des commandements d’une voix claire,
qu’elle s’efforçait en vain de rendre martiale. A Spithead, elle a passé
plusieurs fois la revue de la flotte du pont du yacht royal, le
_Victoria and Albert_.

La reine doit encore tenir des levers et des drawing-rooms (salons),
ouvrir le Parlement et y prononcer les discours d’ouverture, recevoir
les souverains étrangers et présider les cérémonies d’investiture des
ordres de la

[Illustration:

Phot. H. N. King.

Buckingham.--La salle du Trône.]

couronne. Aucune de ces royales corvées ne lui est plus pénible que les
levers ou les drawing-rooms.

C’est toujours à Buckingham Palace que se tiennent les drawing-rooms. La
reine, entourée de la famille royale, reçoit les hommages de ses fidèles
sujettes qu’elle a admises à venir lui baiser la main, si c’est la
première fois qu’elles lui sont présentées et à la saluer simplement,
dans le cas contraire, car on ne baise sa main qu’une fois: il faut
savoir ne pas abuser des bonnes choses.

C’est le grand chambellan qui a la charge de dresser la liste des deux
cents dames privilégiées. Cette liste est soumise à la reine qui
l’examine attentivement. Un tel honneur ne s’accorde pas à la première
venue et il faut, pour en être digne, posséder toutes les garanties
d’honorabilité possibles. Toute dame qui a été une première fois admise
a le droit de présenter une autre dame. Les demandes sont adressées au
lord chambellan, à son bureau du palais de Saint-James. Une fois en
possession de toutes les demandes, c’est lui-même qui doit se renseigner
sur les postulantes. Il répond à toutes les demandes soit dans un sens,
soit dans l’autre. La formule de refus est naturellement aussi douce que
possible à l’amour-propre de la postulante. Les personnes qui reçoivent
la carte d’admission doivent aussitôt se procurer la toilette décolletée
et le manteau de Cour, d’un prix toujours très élevé; elles doivent en
outre porter le voile et, plantées debout derrière la tête, les trois
plumes blanches d’autruche qui figurent dans l’écusson du prince de
Galles. Inutile de chercher à placer ces trois plumes avec goût;
l’étiquette veut qu’elles ressemblent à une crête de perruche en colère
et ce serait s’exposer à se faire éconduire que de ne pas s’y
conformer. C’est ce qui arriva à la belle mistress Langtry, pour qui le
prince de Galles avait un faible. A grand’peine, ce dernier avait pu
obtenir de la reine sa mère que l’actrice fût admise à un drawing-room.
La belle se présenta, mais ses trois plumes avaient une disposition
artistique des plus seyantes pour son genre de beauté. Quelle ne fut pas
la surprise de la belle factieuse, lorsque, dans le salon qui précède la
salle du Trône, elle vit un fonctionnaire de la Cour s’approcher d’elle
et l’inviter à aller se recoiffer.

Les drawing-rooms ont lieu dans l’après-midi un peu plus tard que les
levers. Les dames admises sont toujours ravies de l’honneur qui leur est
fait et il n’est pas rare d’en voir se lever dans le milieu de la nuit
qui précède la cérémonie pour commencer à procéder à leur toilette. Dès
midi, le défilé de voitures de grande remise, à laquais poudrés de
blanc, qui les amènent à la Cour, commence dans Saint-James’s Park. On
n’avance que très lentement. Il faut compter deux heures de queue pour
pénétrer dans la cour d’honneur de Buckingham. Dans l’intérieur du
palais, on défile à nouveau des heures entières entre des balustrades
dorées recouvertes de velours rouge. On traverse tous les salons entre
des barrières serpentantes jusqu’à la salle du Trône où l’on entre par
le côté. Là se tient la reine assise sur son trône, entourée de la
famille royale, la couronne ou un diadème sur la tête, la Jarretière en
sautoir et la main droite appuyée sur le bras du fauteuil élevé sur un
gradin, sous un dais de velours rouge aux armes de la couronne, surmonté
des initiales V. R. _Victoria Regina_. Ou bien elle est debout devant
le trône, et sa petite taille contraste alors avec la haute stature des
personnages en brillants uniformes qui l’entourent.

Le chambellan, placé à la droite de la souveraine, nomme à haute voix
les personnes admises en ajoutant le mot «présentée», si c’est sa
première visite. Aussitôt, la sujette fait une profonde révérence et
présente à la reine le dos de sa main droite gantée de blanc, sur
laquelle celle-ci daigne abandonner la sienne pour la baiser. Si le
chambellan n’a pas ajouté le mot «présentée» après le nom, la personne
doit passer après la révérence.

Ce salut est, de toutes les coquetteries déployées ce jour-là, celle à
laquelle les dames admises au drawing-room donnent le plus d’attention.
Il y a des professeurs qui gagnent leur fortune à enseigner la grâce de
la révérence de Cour.

Les messieurs ne sont admis aux drawing-rooms que s’ils accompagnent
leur mère, fille, femme ou sœur. Ils doivent être en habit de Cour et ne
sont jamais admis à baiser la main.

La révérence finie, on rentre chez soi ravie, et il n’est pas rare qu’en
hiver on paie l’honneur d’avoir salué la reine, ou baisé sa main, d’une
bonne bronchite contractée dans les heures de défilé.

Une jeune fille du monde ne trouve pas facilement à se marier, si elle
n’a jamais été admise au drawing-room. En Amérique, un tel honneur vaut,
paraît-il, une dot.

Il arrive quelquefois que la reine, fatiguée, se retire, même au milieu
de la cérémonie, et délègue à sa place le prince ou la princesse de
Galles. Dans ce cas, la déception est grande; mais on ne se décourage
pas et on en est quitte pour postuler à nouveau la faveur de
l’admission.

Victoria reçoit ses visiteuses avec une extrême bonne grâce et elle a
pour la plupart un sourire exquis. Comme elle en a étudié soigneusement
la liste avant la cérémonie, il se peut que quelques-unes aient, par
surcroît, la faveur d’un compliment de sa bouche. Alors, cette
bienveillance royale en fait des héroïnes pendant huit jours dans les
salons.

On compte les Parlements que la reine a ouverts en personne. Avant son
mariage et du vivant du prince Albert, elle n’était pas si avare de ses
visites; elle affrontait courageusement le trouble nerveux qu’elle
ressent chaque fois qu’il lui faut prendre la parole en public. Elle
arrivait en grand gala, dans la voiture royale, la couronne ou le simple
diadème sur la tête, faisait son entrée devant toute la salle debout,
précédée des seigneurs portant les insignes de la royauté, et prenait
aussitôt place sur le trône. D’un signe de la main, elle autorisait
l’assistance à s’asseoir et aussitôt les trois révérences du Black Rod
achevées, elle commençait à lire le discours d’ouverture d’une voix et
d’un accent qui ont fait dire à Fanny Kemble qu’elle n’avait jamais
entendu «un plus bel anglais que l’anglais de la reine d’Angleterre». Le
discours lu, la reine se levait et quittait la salle au milieu des
acclamations.

Depuis la mort du prince Albert, la reine n’a paru au Parlement qu’en de
rares occasions, se contentant d’envoyer son message dont un ministre
donne lecture aux deux Chambres.

La réception des souverains était, dans la première moitié de son règne,
une cérémonie à laquelle Victoria attachait la plus grande importance.
C’est ainsi qu’elle reçut entre autres, en grande pompe, l’empereur de
Russie Nicolas Ier; le roi Louis-Philippe, le premier des rois de
France qui ait visité un souverain d’Angleterre en son pays, et Napoléon
III. Elle décora successivement de sa main, à quelques années de
distance, de l’ordre royal de la Jarretière, les représentants des deux
dynasties.

[Illustration: La Reine en 1847.]

Aujourd’hui, lorsqu’un souverain lui écrit qu’il se propose d’aller lui
rendre visite au delà du mal de mer, elle se contente de lui indiquer
l’hôtel où il sera le plus confortablement. Elle n’est pas hospitalière,
pour la seule raison que la parcimonie et l’hospitalité à la Cour ne
peuvent aller ensemble.

Elle fait aussi des visites aux souverains étrangers, visites politiques
ou visites d’amitié.

Enfin la reine préside le Conseil des ordres de la Couronne avec la plus
grande solennité et donne elle-même l’investiture aux nouveaux
chevaliers.

Toutes ces corvées, elle s’en est depuis longtemps débarrassée en les
passant au prince de Galles. Elle n’a guère gardé pour elle que la
signature des papiers d’État.

On raconte que, dans les dernières années de sa vie, son fidèle
domestique écossais John Brown, dont une des fonctions était de sécher
la signature royale au moyen d’un tampon de buvard, a plus d’une fois
été consulté avant la signature d’un arrêt important et que, dans
certains cas, son avis a triomphé des hésitations de sa maîtresse.
Faut-il ajouter foi à ce racontar, qui n’est du reste qu’un des mille
dont ce loyal serviteur a été l’objet de la part de méchantes langues?

[Illustration: La Reine en 1851.]

Tels sont les multiples et divers devoirs de la reine. Elle a pu
s’affranchir de ceux qu’elle a cru pouvoir abandonner sans perdre ses
prérogatives; on ne peut nier qu’elle se soit fidèlement et
ponctuellement acquittée des autres. Elle a laissé son peuple se
gouverner lui-même, mais elle n’a pas souffert qu’on méconnaisse son
autorité. Elle a toujours vécu en parfaite harmonie avec tous ses
ministres, mais elle a su les tenir en respect et empêcher leurs
empiètements. Palmerston a su ce qu’il en coûte d’oser dépasser les
bornes. Il avait pris l’habitude de ne plus même lui montrer les
dépêches

[Illustration:

Phot. H. N. King.

Buckingham.--La salle à manger.]

qu’il recevait de l’étranger: il s’était ainsi fait le principal artisan
de la révolution qui chassa Louis-Philippe du trône de France, et avait
reconnu la légitimité du coup d’État de Napoléon III, tout cela sans
rien dire à la reine ni au premier ministre. Celle-ci se plaignit au
Parlement et exigea son renvoi immédiat du cabinet. Elle l’obtint. Cela
n’empêcha pas que, la situation politique ayant changé et avec elle
l’état des partis, Palmerston revînt au pouvoir et trouvât à la Cour de
Windsor un accueil aimable, comme si rien ne s’était passé entre la
reine et lui.

Victoria eut cependant une antipathie profonde pour deux de ses
ministres: Peel et Gladstone. A Peel, elle ne pardonna jamais ses
attaques contre le prince Albert qu’elle adorait; quant à Gladstone,
elle se montra toujours de glace envers lui et ne lui offrit par deux
fois la pairie, à son départ des affaires, que pour la forme, honneur
que, du reste, le grand homme d’État eut l’esprit de décliner chaque
fois.

Ce fut un des faibles de Victoria que de conférer la pairie à tout homme
influent. Si encore elle s’était contentée de l’offrir aux hommes d’une
valeur intellectuelle ou morale notoire; mais que de fois elle a ainsi
blasonné des fortunes tout au moins obscures.

Sa plus grande habileté a été de vivre en communion avec son peuple, en
le tenant au courant de toutes ses joies et de toutes ses douleurs
domestiques, en s’adressant à lui dans toutes les grandes circonstances
de son règne, en publiant ses mémoires; et c’est surtout par cette
intimité dans laquelle elle l’a admis, sûre qu’il garderait les
distances, que s’explique sa popularité, non seulement dans tout le
Royaume-Uni, mais encore dans tout son empire colonial, sur lequel les
Anglais sont si fiers de dire que le soleil ne se couche jamais. Quels
que soient, en effet, leurs sentiments vis-à-vis de la mère-patrie, les
colonies respectent la reine, comme à l’intérieur les partis savent la
tenir en dehors et au-dessus de leurs querelles.

Tout en ayant encouru le reproche d’être devenue prématurément vieille
d’esprit, Victoria est restée jeune en politique, en ce sens qu’elle en
est restée à 1861, ce qui obligea dernièrement lord Salisbury de lui
faire respectueusement observer qu’il avait coulé de l’eau sous
London-Bridge depuis la chute de lord Melbourne. La vérité, c’est
qu’elle a exercé le pouvoir sans y prendre jamais goût et qu’elle est
restée dans ses idées de 1852, date où, dans une lettre au roi de
Prusse, à qui elle éprouvait le besoin d’expliquer la guerre de Crimée,
elle écrivait:

«Nous autres femmes ne sommes point faites pour gouverner; si nous
sommes de vraies femmes, nous ne pouvons que haïr ces occupations.
Cependant, je _dois_ m’y attacher.»

Tout le règne de Victoria s’illumine à la lueur de ces quelques lignes:
elle est reine malgré elle, comme Sganarelle est médecin malgré lui,
avec cette différence qu’elle se résigne à jouer mélancoliquement le
personnage. Et ce dégoût du pouvoir vient de ce qu’elle se sent née pour
être femme et qu’on ne l’est pas assez sous l’hermine royale. Elle ne
reconnaît pas pour être de son sexe les Élisabeth d’Angleterre, les
Catherine de Russie, les Louise de Prusse; ce sont pour elle des
monstres politiques doués d’un tempérament hybride qu’elle n’a garde de
leur envier. D’ailleurs, la Constitution anglaise actuelle ne leur
permettrait pas de vivre.

Ainsi Victoria, dont le nom aura brillé d’un grand éclat sur la période
la plus longue de l’histoire d’Angleterre, non seulement n’aura pas
gouverné, mais aura à peine régné. Autant on lui sait gré de son
abstention dans le premier cas, autant, dans le second, on lui reproche
de ne pas savoir employer le produit de sa liste civile à déployer à sa
Cour le luxe dont une Cour a besoin. Qui sait si, à force de simplicité,
cette reine, qui restera grande dans l’histoire par les grands progrès
qu’elle aura vus naître sous son très long règne, n’aura pas prouvé à
son peuple son inutilité, et qu’un jour, au jour du réveil qui suit
généralement les grandes crises salutaires de la vie des peuples,
l’Anglais, cessant de jouer le fanfaron à la face du monde civilisé,
répudiant une bonne fois sa séculaire hypocrisie, devenant enfin franc
envers lui-même, ne trouvera pas, en révisant le budget, que sa
soi-disant monarchie est un luxe bien coûteux pour le peu de services
qu’elle rend?



III

Sur la chaise d’Édouard le Confesseur

     70.000 livres sterling à dépenser.--Les pieds humides.--De
     Buckingham Palace à Westminster Abbey en passant par
     Whitehall.--Hipp! hipp! hourrah!--Le passé et l’avenir.--La chaise
     d’Édouard le Confesseur.--L’oreiller de Jacob.--Les diamants
     d’Esterhazy.--Soult et Wellington.--Le rite veut que le contenant
     soit plus petit que le contenu.--Tous coiffés.--Aux uns la joue,
     aux autres la main.--Médailles à la volée.--Dash aboie.


Entre le jour de l’avènement et celui du couronnement de Victoria, plus
d’un an s’était écoulé, et la jeune reine avait eu le temps de se former
à ses nouveaux devoirs envers l’État. Ce qu’elle avait connu du pouvoir,
n’était d’ailleurs guère fait pour le lui faire aimer. Elle avait vu les
intrigues des partis remuer profondément le pays lors des élections de
1837 et son empire colonial lui avait déjà créé des soucis avec
l’insurrection du Canada. Elle avait rompu avec tout son passé. Elle
avait quitté Kensington, le palais si plein de souvenirs, non sans avoir
emporté toutes les peintures remarquables, et avait élu sa résidence à
Buckingham, séjour favori de Georges IV et abhorré de Guillaume IV. Elle
avait tenu un drawing-room; le 17 juillet, elle était allée en grande
pompe à la Chambre des Lords prononcer la dissolution du Parlement. En
un mot, elle avait fait acte de reine avant que la couronne de ses
ancêtres lui eût été solennellement imposée. Depuis le jour de la mort
de son oncle, il n’était pourtant question que du jour où elle se
rendrait en grand gala, à Westminster Abbey, ceindre le diadème royal.

[Illustration: La Reine en 1862.]

En raison de son sexe, les uns voulaient que le plus grand faste fût
déployé ce jour-là; d’autres au contraire prétendaient qu’il était plus
digne d’une monarchie moderne de ne pas imposer de sacrifices trop
lourds à la nation. Les économistes de la Chambre des Communes étaient
d’avis qu’il ne fallait pas renouveler les folies du sacre de Georges
IV, qui avaient coûté plus de six millions de francs et qu’il convenait
de faire les choses pour Victoria, comme pour son oncle Guillaume IV,
très simplement. Le sacre de ce dernier avait coûté à la nation un
million deux cent cinquante mille francs; le Parlement estima qu’il
fallait faire un peu mieux pour une reine et rehausser l’éclat de la
cérémonie, et vota soixante-dix mille livres sterling, soit un million
sept cent cinquante mille francs.

La cérémonie du couronnement eut lieu le 28 juin 1838. Le jour se leva
par une pluie battante qui n’avait cessé de tomber toute la nuit. De
toutes parts on s’apitoyait sur la reine, et on regrettait qu’elle ne
pût ce jour-là se montrer à son peuple, parée des insignes de la
royauté. Heureusement le soleil n’allait pas tarder à fondre les
derniers nuages et à éclairer d’une splendeur radieuse cette grande
journée historique dont la nation anglaise allait être sevrée pour
longtemps. Vers neuf heures du matin le pavé des rues de Londres était
déjà séché par le soleil brûlant de juin; les rues étaient noires de
spectateurs. Le plus grand nombre, venus de la veille, avaient, comme
les pavés, reçu toute l’eau de la nuit et comme eux s’étaient séchés au
soleil. Toutes les fenêtres avaient été converties en petits
amphithéâtres; la moindre anfractuosité de terrain avait donné lieu à
l’improvisation de quelque tribune, ou de quelques gradins.

[Illustration: La Reine en 1865.]

A dix heures, au moment où toutes les cloches de la métropole se
mettaient en branle, la procession commençait de sortir du palais de
Buckingham et se dirigeait par Constitution Hill, Piccadilly,
Saint-James’s Street, Pall Mall, Cockspur Street, Charing Cross,
Whitehall--au premier étage duquel tomba la tête de Charles Ier sous
la hache du bourreau--et par Parliament Street. La porte par laquelle la
reine devait entrer dans l’Abbaye donne à l’ouest du monument. Elle mit
une heure et demie pour y arriver, précédée de toute sa Cour, des grands
corps de l’État, des ambassadeurs de toutes les puissances. C’est le
maréchal Soult, ce vieil adversaire du duc de Wellington, qui fut chargé
par le roi Louis-Philippe de représenter la France en cette occasion et
il s’acquitta de sa mission avec éclat.

[Illustration: La Reine en 1867.]

Sur tout le parcours, Victoria fut l’objet des ovations les plus
enthousiastes de la part du peuple; dès son entrée dans l’abbaye, elle
reçut de l’aristocratie assemblée et revêtue de tous les insignes de ses
dignités, des preuves non équivoques du plus pur loyalisme.

Au moment où elle mit pied à terre, le grand orgue, joué par sir
Georges Smart, emplit d’harmonie l’auguste sanctuaire. Aucun pays au
monde n’a quelque chose de comparable à la vieille abbaye, sous les
voûtes de laquelle dorment réellement ou sont censés dormir tous ceux
qui ont contribué en quelque chose à l’héritage glorieux de la nation.

Victoria fait son entrée sous ces voûtes solennelles. Tous les yeux sont
sur elle. Elle est admirable de simplicité et de dignité à la fois. On
la dirige droit à la sacristie, d’où elle ne sort que revêtue d’une
longue robe blanche de pure dentelle et du manteau royal en velours
violet bordé d’hermine et enrichi de broderies d’or. Elle a autour du
cou les colliers des ordres de la Jarretière, du Chardon, du Bain et de
Saint-Patrick. Son front est ceint d’un simple cercle d’or. Elle paraît
très émue. On la mène dans cet appareil, suivie des douze demoiselles
d’honneur qui portent la traîne de son manteau, jusqu’au trône érigé en
face de l’autel.

Le trône du couronnement mérite que nous nous y arrêtions. Ce n’est pas
que sa structure soit très artistique; loin de là, c’est un simple siège
gothique en bois, renfermant, enchâssée dans son pied sculpté à jour et
par conséquent visible, la pierre sur laquelle, si l’on en croit la
légende, s’endormit le patriarche Jacob dans la plaine de Luz. Cette
chaise appartenait à Édouard le Confesseur; depuis Édouard Ier, elle
a servi au couronnement de tous les souverains d’Angleterre. Quant à la
pierre relique qu’elle renferme, elle serait passée d’Espagne en
Irlande, d’où elle aurait été transportée en Écosse par le roi Fergus;
elle serait devenue la propriété de l’abbaye de Scone en l’an 850,
grâce à la libéralité du roi Kenneth et aurait été enchâssée dans la
chaise d’Édouard le Confesseur. L’ensemble fut offert à Édouard Ier à
l’occasion de son sacre, avec le sceptre et la couronne d’Écosse.

Sous les veux émerveillés de la brillante assistance, laquelle en cette
occasion s’était parée de tous ses diamants et de ses pierreries--le
prince Esterhazy en avait jusque sur les talons de ses bottines,--la
reine s’avance jusqu’au trône de ses ancêtres; l’archevêque de
Cantorbéry, le docteur Hawley, le même qui assistait au baptême de la
reine en qualité d’évêque de Londres, commence aussitôt la cérémonie.
Vêtu d’une longue chappe violette et coiffé de la ridicule perruque
blanche frisée qui n’était pas encore tombée en désuétude dans le
clergé, il vient se placer devant l’autel orné des plus riches
tapisseries et de la précieuse vaisselle d’or de l’abbaye, et là,
s’adressant d’une voix haute et ferme à l’assemblée: «Messeigneurs,
dit-il, je vous présente ici Victoria, l’indiscutable reine de ce
royaume et à vous tous venus ici pour lui rendre hommage je demande:
Êtes-vous toujours dans la même intention?» L’assemblée répond par les
cris de: «Dieu protège la reine Victoria!» La reine fait ensuite ses
cadeaux à l’Église; ils consistent en un drap d’or destiné à recouvrir
l’autel et en un lingot d’or d’un grand poids. L’évêque de Londres prend
alors la parole et, dans un discours plein d’éloquence, il explique à la
reine l’importance du serment qu’elle va avoir à prononcer. Elle va
jurer de protéger la religion de l’État, d’empêcher qu’une autre
religion lui soit substituée et de considérer comme hérétiques tous ceux
qui ne lui appartiennent point. Le serment fini, la reine vient
s’agenouiller devant l’autel, tandis que le chœur de la chapelle royale
entonne le _Veni creator Spiritus_. L’archevêque lui présente le livre
des Évangiles sur lequel elle prête serment; elle retourne ensuite à son
trône et s’y agenouille, tandis que quatre ducs, tous chevaliers de la
Jarretière, tiennent un drap d’or étendu au-dessus de sa tête. Le doyen
de Westminster présente l’huile sainte et l’archevêque oint la tête et
les mains de la reine en prononçant les mots suivants: «Sois ointe de
l’huile sacrée des rois, des prêtres et des prophètes». Il prend ensuite
le globe et le lui place dans la main gauche; il présente l’anneau au
gros rubis à l’annulaire de la main droite. La reine lui fait observer
qu’il a été fait pour son petit doigt; l’archevêque insiste pour le
mettre à l’annulaire, disant qu’il serait contraire au rite de le mettre
au petit doigt et force l’anneau avec une telle violence que la reine va
en éprouver une douleur cuisante pendant tout le reste de la cérémonie
et qu’elle devra, à son retour à Buckingham, tenir sa main dans l’eau
glacée pour pouvoir le retirer. Elle reçoit ensuite le sceptre d’ivoire.
Une prière spéciale accompagne la remise de chacun de ces emblèmes
royaux. La reine est toujours à genoux; l’archevêque tient au-dessus de
sa tête la couronne d’Angleterre dont le gros rubis est bien connu sous
le nom de trophée du prince Noir. Tous les pairs et pairesses
d’Angleterre prennent leurs couronnes, les évêques leurs mitres et se
disposent à s’en couvrir. Les rayons du soleil filtrent à ce moment au
travers des merveilleux vitraux de la vieille abbaye et c’est d’un bout
à l’autre des nefs un éblouissant ruissellement de pierres précieuses.
Au moment où l’archevêque dépose la couronne sur la tête de la reine,
tous les seigneurs se couvrent des leurs et des vivats éclatent sous les
voûtes sacrées. A l’extérieur les trompettes sonnent aux champs, les
tambours roulent, les canons de la tour de Londres et ceux dissimulés
dans le parc de Saint-James annoncent à la foule le moment précis du
couronnement. L’ivresse publique est à son comble. Plus vite que le
vent, la nouvelle se trouve répercutée, de canons en canons, jusqu’aux
limites extrêmes du Royaume-Uni.

La reine se relève alors et s’assied sur le trône.

L’archevêque appelle ensuite les bénédictions du ciel sur la souveraine
et sur son règne, puis commence la cérémonie des hommages. Le premier,
l’archevêque s’agenouille et prête à la reine le serment de fidélité en
son nom et au nom de l’épiscopat anglais; viennent ensuite les oncles de
la reine qui, ôtant leurs couronnes, mais restant debout, prononcent ces
paroles: «Je deviens votre homme lige pour la vie et je fais le serment
de vivre et de mourir pour vous. Que Dieu m’y aide!» Ils touchent
ensuite de la main droite la couronne placée sur la tête de la reine et
embrassent celle-ci sur la joue gauche.

Les autres pairs défilent ensuite, les ducs et duchesses, d’abord, puis
les marquis et marquises, les comtes et comtesses, les vicomtes et
vicomtesses, les barons et baronnes. Tous s’agenouillent successivement
devant elle et lui baisent la main. Le premier de chaque catégorie, le
plus ancien dans l’ordre de création, prononce seul le serment en son
nom et au nom de ses égaux en dignité.

La cérémonie de l’hommage terminée, le trésorier de la Maison royale,
le comte de Surrey, jette des médailles commémoratives d’argent à
l’assistance dans tous les sens et chacun s’empresse de les ramasser.
Cette partie de la cérémonie du couronnement se comprendrait peut-être
mieux sur la place publique; en tout cas, elle nuirait moins au décorum
de l’abbaye, car rien n’est plus ridicule que cette curée de médailles,
à laquelle prennent part les plus nobles dames, voire même les
demoiselles d’honneur qui assistent la reine.

La reine, enlevant ensuite sa couronne, vient s’agenouiller devant
l’autel et communie. Le chœur entonne alors les alleluia. Puis, elle
rentre dans la chapelle d’Édouard le Confesseur, où elle quitte sa robe
de dentelle et revêt un manteau de pourpre à la place. Elle se dirige
alors, la couronne sur la tête et les attributs du pouvoir aux mains,
vers la porte par où elle est entrée. A la sortie de l’abbaye, elle
remet le sceptre et le globe aux seigneurs désignés pour les porter, et
remonte dans son carrosse doré traîné de douze chevaux isabelle. Tous
les pairs suivent, couronnés, dans leurs carrosses armoriés, le cortège
royal jusqu’au palais de Buckingham, où ceux qui ne sont pas invités au
banquet se dispersent.

Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme délirant de la foule sur
le passage de la reine, au retour de la cérémonie du couronnement; il
faut avoir assisté à son jubilé de 50 ans en 1887, ou à celui, plus
brillant encore, de diamant ou de 60 ans de règne, en 1897, pour se
rendre compte de ce qu’il a pu être.

Le reste de la journée du couronnement se passa en banquet à la Cour et
illuminations. Dans toute l’aristocratie, il ne fut question pendant
quinze jours que de festins, bals et splendides réceptions.

Chose curieuse, Victoria n’a jamais retracé les scènes de son
couronnement, sans y mêler deux impressions, l’une pénible et l’autre
agréable, qui vraisemblablement, ont dû être bien fortes pour avoir été
ainsi associées par elle aux émotions inoubliables de cette journée: la
douleur que lui causa l’anneau royal à l’annulaire et la joie qu’elle
eut d’entendre aboyer Dash, son chien favori, à son retour au palais.

Ne devine-t-on ce qu’elle eût fait sans la tyrannie de l’étiquette; elle
aurait sans doute jeté l’anneau royal aux orties et aurait couru
embrasser son fidèle dog. Elle dut faire le contraire, elle supporta
l’anneau détesté et ne put voir son chien que le lendemain; mais elle
s’en souvint et en voulut à la royauté.



IV

La Maison de la Reine.

     Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de
     la reine.--L’incohérence de la tour de Babel.--L’aventure d’un
     ministre français très pressé.--Les emplois à la Cour et les
     sinécures.--Les écuries de Pimlico.--Gants à six boutons.--Victoria
     ne sait pas s’habiller.--C’est à qui ne veut pas de cadeaux.--Ce
     que coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes
     du poète-lauréat.--L’ordre de préséance.


La liste civile de la reine d’Angleterre s’élève annuellement à la somme
de trois cent quatre-vingt-cinq mille livres sterling, soit à neuf
millions six cent vingt-cinq mille francs. Les dépenses de sa Maison
sont comprises dans ce budget pour la somme de quatre millions trois
cent douze mille francs et les salaires du personnel se chiffrent par
trois millions deux cent quatre-vingt-un mille cinq cents francs. La
bourse privée de la reine consiste en une pension annuelle de un million
cinq cent mille francs. Les enfants de la reine coûtent à l’État des
sommes assez rondelettes. Le prince de Galles touche un million, la
princesse

[Illustration: La chaise d’Édouard le Confesseur.]

de Galles deux cent cinquante mille francs pour elle-même, et, pour
l’éducation de ses enfants, neuf cent mille francs; l’impératrice
douairière d’Allemagne, veuve de l’empereur Frédéric et mère de
Guillaume II, deux cent mille francs; le duc d’Édimburg, deux cent
cinquante mille francs; le duc de Connaught, six cent vingt-cinq mille
francs. Chacune des filles de la reine émarge pour cent cinquante mille
francs. Les pensions faites aux parents de la reine jusqu’au degré de
cousin varient entre trois cent mille francs et cent vingt-cinq mille
francs par tête. Si l’on ajoute à cela une somme de trois cent
vingt-cinq mille francs, attribuée aux œuvres de bienfaisance de la
reine et une somme de deux cent mille francs laissée à son entière
discrétion chaque année, sans but spécial, on a une idée approximative
de ce que coûte à la nation l’entretien de la famille royale.

Cependant, autant le Parlement met de bonne grâce à voter des
gratifications aux membres de la famille royale, à l’occasion soit de la
naissance, soit de la majorité d’un enfant, autant il se montre
intraitable, lorsqu’il s’agit d’un étranger, cet étranger fût-il le mari
de la reine. C’est ainsi que lorsqu’il s’agit de régler quelle serait la
situation du prince Albert de Saxe-Cobourg, non seulement il ne voulut
rien entendre pour lui donner le titre de roi, mais encore il fallut lui
arracher livre par livre les deniers de sa liste civile. Cette question
de la situation à faire au prince fut discutée en pleine séance du
Parlement et certains députés de l’opposition ne craignirent pas de
froisser la susceptibilité légitime de la jeune reine. Sir Robert Peel
se fit même remarquer à cette occasion pour sa parcimonie, que la reine,
large lorsqu’il s’agit de deniers de l’État, ne lui pardonna jamais. La
liste civile du prince Albert fut définitivement arrêtée à trente mille
livres par an, soit à sept cent cinquante mille francs.

La reine s’attendait à ce qu’elle serait au moins égale à sa bourse
privée, c’est-à-dire portée à un million et demi.

Le nombre des personnes attachées à la reine est de neuf cent trente et
une, sans compter les domestiques. Dans ce nombre, ne sont comprises que
les personnes émargeant à la liste civile.

Avant le mariage de la reine, le nombre des emplois à la Cour était le
même qu’aujourd’hui; à aucune époque, il ne varia; la seule différence
que l’on peut constater, c’est que, du vivant du prince Albert et depuis
sa mort, les attributions de chacun ont été mieux définies. A ce point
de vue, du moins, on sentit qu’il y avait un maître dans la maison. On
jugera du désarroi au milieu duquel cette Cour se débattait auparavant
par certains faits que nous trouvons retracés dans les mémoires de
quelques dames d’honneur.

S’il fallait du bois dans les cheminées, c’était à l’intendant qu’il
fallait s’adresser; mais c’était au chambellan qu’il fallait recourir,
s’il y avait lieu de l’allumer. Le nettoyage des carreaux en dehors
dépendait du chambellan; à l’intérieur, de l’intendant; de sorte que
leurs nettoyages ne coïncidant pas, les fenêtres étaient sales,
constamment, d’un côté ou de l’autre. Quand on avait réussi à franchir
l’enceinte du château de Windsor, il n’était pas difficile de pénétrer
jusqu’à la reine même, sans être annoncé. Les domestiques avaient
coutume d’entrer et de sortir à volonté, sous le prétexte le plus
futile. La nuit, celui qui s’égarait dans les couloirs du palais, était
exposé à toutes les mésaventures. C’est ainsi que M. Guizot, qui avait
accompagné le roi Louis-Philippe dans sa visite à Windsor, se mit à
chercher, à une heure où il croyait tout le monde endormi, l’endroit où
les rois eux-mêmes et, à plus forte raison, leurs ministres vont à pied.
Après avoir erré de couloir en couloir, il crut se reconnaître et ouvrit
une porte. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand il se trouva en
présence de la reine, que sa femme de chambre décoiffait avant le
coucher.

Une fois, un individu inconnu put se glisser et se cacher dans le
cabinet de toilette de la reine. On n’a jamais pu lui faire dire comment
il avait réussi à y pénétrer, ni le motif de son importune visite.

La Maison de la reine se compose de plusieurs grands départements. En
premier lieu, le département de l’intendant, qui est maître de la Maison
royale et secrétaire du Conseil privé. Il a la charge du personnel de la
comptabilité de la Cour, des cuisines, des caves, non seulement à
Windsor et à Buckingham, mais encore à Osborne, à Balmoral ou sur le
continent. Le département du chambellan est aussi important; mais,
tandis que l’intendant préside aux choses de la vie matérielle, le
chambellan préside à tout ce qui touche au cérémonial de la Cour. Il a
sous ses ordres les secrétaires de la Cour, les payeurs, les lords de
service, les grooms de service (on appelle ainsi les officiers
distingués admis au service de la Cour), le maître des cérémonies et son
adjudant, le gentleman de la Baguette Noire, les grooms de la chambre
privée, le bibliothécaire, le poète-lauréat, le peintre ordinaire et le
peintre de marine de Sa Majesté, le gardien des tableaux, le champion
de la reine, le maître des barques, le gardien des cygnes, le maître de
la musique, les pages des escaliers, les pages de la présence et les
différents surveillants des châteaux royaux de Buckingham, Windsor,
Osborne, Frogmore, Kensington, Saint-James, Balmoral, Claremont, Kew,
Hampton Court, Cumberland Lodge et Holyrood. Le département médical est
à part, bien que relevant de l’autorité du chambellan. La reine a trois
médecins ordinaires, quatre extraordinaires, un chirurgien ordinaire,
trois chirurgiens extraordinaires, trois pharmaciens et un dentiste
attachés à sa personne; un nombre égal d’hommes de l’art sont attachés
au personnel de la Cour. Le département religieux relève de l’évêque de
Londres, qui porte le sous-titre de diacre des chapelles royales, comme
l’évêque de Winchester porte le titre de commis du cabinet de la reine.
Un certain nombre de révérends assistent ces deux personnages dans
l’exercice de leurs fonctions, les uns à la chapelle royale, les autres
à la chapelle privée de la reine, car celle-ci n’assiste pas toujours
aux offices de la Cour dans la chapelle du château. Il y a autant de
chapelains qu’il y a de chapelles et de châteaux.

Le titre de grand aumônier de la Cour appartient héréditairement à un
noble civil; il appartient aujourd’hui au marquis d’Exeter, lequel est
chargé de répartir les aumônes royales et d’en faire tenir par ses
scribes l’exacte comptabilité.

Un des départements les plus importants est celui du maître de la
cavalerie, autrement dit du grand écuyer, charge confiée à l’heure
actuelle au duc de Portland, de richissime réputation. De même que le
chambellan a ses bureaux dans l’ancien palais de Saint-James, de même le
grand écuyer a les siens dans les écuries royales de Pimlico. Il a sous
ses ordres un grand nombre d’écuyers ordinaires et extraordinaires,
titulaires ou honoraires, ainsi qu’un très grand nombre de pages
d’honneur. C’est lui qui dirige les écuries et les chenils de la
couronne, préside à l’acquisition des fourrages, au recrutement des
valets d’écuries, des cochers, des piqueurs, et s’occupe indirectement
des chasses royales, lesquelles sont confiées à la garde du grand
veneur, pour le présent le comte de Coventry. Inutile d’ajouter que les
vétérinaires appartiennent au département du grand écuyer.

Le département de la garde-robe est confié à une dame, généralement une
duchesse, qui a à s’occuper de l’entretien des costumes historiques de
la reine, de sa garde-robe privée, depuis ses chaussures jusqu’à ses
chapeaux, ainsi que du personnel des dames et femmes de la chambre à
coucher et des demoiselles d’honneur. S’il y a des sinécures à la Cour
d’Angleterre, ce n’est certes pas à la garde-robe. Non pas que la reine
ait des goûts bien changeants, mais parce qu’elle exige que l’inventaire
de ses toilettes soit toujours tenu à jour.

La reine a toujours manqué de goût, non seulement dans l’harmonie des
couleurs, mais encore dans le choix des modes. Elle a toujours été assez
mal affublée; maintenant elle s’attife de façon ridicule. Il est vrai
qu’étant de petite taille et ayant pris de l’embonpoint dès les
premières années de son mariage, elle ne porte pas beau. Est-ce pour
cela qu’elle affecte un si grand dédain de la parure? Quoi qu’il en
soit, si ses robes ne brillent pas par le goût, elles brillent par le
nombre: il est rare qu’elle se montre deux fois dans la même toilette à
la Cour de Windsor. Aimant avant tout le confortable, elle s’inquiète
relativement peu de la mode. Son goût bourgeois va jusqu’à
l’exagération. Avec la toilette de ville, elle ne porte que des gants
d’un seul bouton; en soirée, elle en porte de plus longs, mais jamais on
ne lui en vit qui dépassassent le coude; elle ne veut pas qu’on mette
plus de dix shillings six pence, soit treize francs dix à une paire de
gants pour elle. A ses intimes qui lui demandaient la raison de cette
parcimonie au début de son règne, elle avait coutume de répondre que la
femme anglaise était trop frivole et trop dépensière et qu’elle se
proposait d’être pour ses sujettes un exemple de vertu et de simplicité
domestiques.

Tous les dons en étoffes ou riches tissus, que ce soient des cachemires
des Indes ou des dentelles en point d’Angleterre, sont déposés à la
garde-robe et c’est de la garde-robe que partent les cadeaux de la
reine, lorsqu’il lui prend fantaisie, assez rarement d’ailleurs,
d’offrir à une grande dame un souvenir personnel. Les dames de la Cour
ne redoutent rien tant qu’un cadeau de la reine, en toilette surtout,
tant ses cadeaux sont de mauvais goût et difficiles à porter sans donner
prise au ridicule.

La reine reçoit chaque année un certain nombre de châles en cachemire
des Indes qu’elle distribue aux personnes qu’elle veut honorer. C’est
chez elle une manie d’offrir un châle, à tel point que le prince de
Galles s’amuse lui-même de cette manie.

Un jour, aux régates d’Henley, le prince se trouvait en compagnie de
charmantes actrices, entre autres d’Hellen Terry, à bord d’un bateau de
plaisance loué pour assister aux courses. Une des jolies femmes de la
compagnie de l’héritier du trône, crut reconnaître la reine sur un autre
bateau. Le prince n’avait pas le moindre doute sur l’absence de la
reine. Il consentit cependant, sur les instances de l’actrice, à
regarder avec sa jumelle, la personne qu’on lui signalait.

--Je crois que vous faites erreur, dit-il.

Au même moment, la personne en question se levait pour passer son châle
à sa voisine.

--Oh! fit le prince, je crois bien que vous avez raison, car la voilà
qui distribue ses châles. Ce ne peut donc être que la reine.

Avant de quitter ce chapitre de la Maison de la reine, nous citerons
quelques exemples de sinécures dont l’existence remonte au bon vieux
temps, qui n’ont plus aucune raison d’être de nos jours et qui
continuent d’être grassement rémunérées par la liste civile. Le champion
de la reine, par exemple, dont l’unique fonction est, le jour du
couronnement, de déclarer publiquement qu’il est prêt à ramasser le gant
de quiconque contestera les droits au trône de son souverain ou de sa
souveraine et le gentleman de la Baguette Noire, Black Rod, dont la
fonction consiste à faire trois révérences à reculons au moment où la
reine ou son représentant va donner lecture du discours du trône à la
Chambre des lords, touchent le premier, 6,000 francs, le second 50,000
francs par an; par contre, le poète lauréat, pour qui ce n’est pas
toujours une sinécure

[Illustration: La Reine en 1867.]

que de célébrer les vertus du souverain, a les mêmes appointements que
le dernier des sous-dentistes.

Chacun des membres de la famille royale a, ainsi que la reine, une
petite Maison sur laquelle vivent un nombre considérable de parasites.

La préséance veut que le prince de Galles vienne immédiatement après la
reine. Jusqu’aux arrière-petits-fils de la souveraine, tous les membres
de la famille royale passent avant l’archevêque de Cantorbéry, qui a
pourtant le pas sur le grand chancelier, le président du conseil, le
garde des sceaux, le grand chambellan, le maréchal de la Cour et
l’intendant de la Maison royale. Puis viennent les ducs d’Angleterre
d’abord, d’Écosse ensuite, et d’Irlande enfin, prenant rang dans chaque
catégorie suivant la date de la création de leurs titres. Les marquis
ont le pas sur les fils aînés des ducs; les comtes sur les fils aînés
des marquis; les évêques prennent rang après les vicomtes; les barons
ont le pas sur les fils aînés des vicomtes et les fils puînés des
comtes. Après la noblesse viennent les commandeurs des différents ordres
de la Couronne, de la Jarretière d’abord, puis du Chardon, du Bain, de
Saint-Michel et de Saint-Georges, de Saint-Patrick et les ordres de
l’Inde. Suivent le chancelier de l’Echiquier, le premier juge du banc de
la reine, les juges des cours d’appel. Viennent ensuite les baronnets,
les simples chevaliers de l’ordre de la Jarretière, du Bain, de l’Étoile
de l’Inde, de l’ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges, ceux de
l’empire des Indes, les simples compagnons de ces différents ordres
viennent ensuite. Ils sont suivis des fils puînés des baronnets, des
fils puînés des chevaliers et ce sont les gentlemen ayant droit au port
de l’épée qui ferment la marche.

Les femmes prennent le même rang que leurs maris ou frères; si elles se
sont alliées par le mariage à un pair d’un titre moins élevé qu’elles,
elles perdent, par conséquent, leur rang pour prendre celui de leur
mari. Une fille de pair ayant épousé un roturier, garde son rang de
naissance. Les filles de pairs prennent rang immédiatement après les
femmes de leurs frères aînés et avant les femmes de leurs frères puînés.

La reine a toujours tenu la main à ce que l’ordre de préséance fût
scrupuleusement respecté dans toutes les cérémonies officielles.



V

La Cour de Saint-James.

     Le vieux Saint-James.--Les _Merry wives of
     Windsor_.--L’assainissement.--Les Mémoires d’un vieil Anglais
     parisiennant.--Reine et Empereur.--Le thé sous la feuillée.--A la
     table royale.--Les Yeomen de la garde du corps.--La partie de
     whist.--Le coriza de la comtesse de Bunsen.--Les petits cheveux de
     la princesse de Galles.--Les divorcées.--L’oreiller de peau du
     vieux duc de Cambridge.--_No smoking._--Le mot de Napoléon III.--La
     loi des contrastes.


Quoiqu’il y ait beau temps que les souverains d’Angleterre ont déserté
l’ancien palais vieux jeu de Saint-James, à peine bon pour devenir un
musée d’armures, comme la vieille Tour de Londres, la Cour d’Angleterre
a gardé le nom officiel et diplomatique de Cour de Saint-James. Le monde
des diplomates tient à ses habitudes. Laissons-le satisfaire cette
fantaisie, et qu’il soit entendu que la Cour de Saint-James signifie la
Cour d’Angleterre, soit à Buckingham, soit à Windsor, partout ailleurs,
en un mot, qu’à Saint-James.

Depuis la reine Marie-Anne, l’Angleterre n’avait pas été sous le joug
féminin. Il fut donc nécessaire, en 1837, à l’avènement de Victoria, de
remodeler les usages de la Cour. Ceux en honneur du temps de son aïeul
et de ses oncles étaient en effet loin de convenir à la Cour d’une reine
jeune et vierge. C’est lord Melbourne qui dut se charger de ce soin.

La politique pourvut naturellement à un certain nombre d’emplois; on
obéit aux convenances pour donner des titulaires aux autres. Il fut
décidé que les lords, écuyers, grooms et demoiselles d’honneur
habiteraient le château de Windsor tant que la reine y serait, et que le
château serait évacué dès que la reine le quitterait. C’était surtout en
l’absence des souverains qu’on s’égayait à Windsor, comme pour ne pas
laisser s’affaiblir la légende mise en honneur par la comédie de
Shakespeare.

On établit une stricte discipline dans le roulement du service
d’honneur. On décida que les dames de la Cour seraient de service par
deux à la fois. On assigna à chaque groupe de seigneurs et dames
attachées à la souveraine, des lieux de réunion séparés les uns des
autres et fortement retranchés. On fit entrer le plus d’air et de jour
dans ce palais où l’on vivait à l’étouffée.

Malgré tout et jusqu’au mariage de Victoria, la Cour resta un foyer
d’intrigues où la reine fut à la merci de son entourage titré comme de
ses domestiques; tout changea de face dès qu’il y eut un maître dans la
maison. Un Anglais de distinction, qui mourut à Paris dans sa
quatre-vingt-neuvième année, le 3 juin 1895, sir Charles Murray, nous a
retracé, dans des Mémoires malheureusement trop hachés, l’histoire de la
Cour dans les premiers mois qui suivirent l’avènement de Victoria. Ce
personnage, qui remplissait alors les fonctions de maître de la maison
royale, s’était vu donner cet emploi par Melbourne comme fiche de
consolation à son triple insuccès dans les élections législatives, où il
avait été candidat du parti libéral. Ses Mémoires, si l’on peut leur
donner ce nom, ont, à défaut d’autres mérites, celui de refléter très
fidèlement le milieu qui nous occupe.

«Il est deux heures et demie, la reine vient d’avoir son lunch; écuyers,
seigneurs de service, dames d’honneur l’attendent dans le couloir qui
mène au perron extérieur du château de Windsor, donnant sur la grande
terrasse du parc. Trente chevaux sellés sont tenus prêts par des laquais
en livrée de Cour, bleue et rouge. Tout à coup le cheval de la reine est
avancé: c’est un superbe alezan, baptisé par elle «Empereur», qui a
plutôt trop d’allure pour une écuyère de l’âge de Victoria. En une
seconde la reine est en selle: sa position à cheval est aisée et
gracieuse; elle fait l’admiration de tous. Le roi et la reine des
Belges, qui font partie de la cavalcade, montent à leur tour, quoique
beaucoup moins lestement: on a dû leur trouver des chevaux très calmes
et très doux. La duchesse de Kent, mère de la reine, qui adore le
cheval, est une fort belle amazone; lord Conyngham, le duc de Wellington
et lord Melbourne les imitent et tous les seigneurs de service
enfourchent leurs montures. La caravane se compose de trente cavaliers
et amazones; elle se dirige, sans préséance aucune, vers la forêt de
Windsor. On cause sans affectation, on rit sans retenue, et la reine
elle-même donne l’exemple de l’abandon. Elle a l’œil vif et
observateur; elle connaît à fond l’histoire de toutes les personnes de
son entourage; elle peut désigner par leurs noms tous les chevaux et, si
par hasard l’un de ceux-ci lui est étranger, elle va droit à son
propriétaire et l’accable de questions sur sa naissance, son
tempérament, son passé, son importation en Angleterre, etc... Souvent
même elle veut le juger par elle-même et demande à le voir au trot, au
galop, à toutes les allures. Le cavalier fait alors de son mieux pour,
en même temps que faire ressortir les vertus du cheval, donner une idée
suffisante de ses propres qualités. La jeune reine prend un vif plaisir
au sport en plein air. Elle parle à tout le monde avec exubérance et
simplicité; mais on sent, dans sa voix et dans ses gestes, l’habitude du
commandement. Elle parle français avec le roi des Belges, allemand avec
sa mère, quelquefois italien avec quelques seigneurs. Les personnes de
son entourage cherchent à régler leur allure sur celle de son cheval,
mais elle ne s’en soucie pas et s’arrête, se retourne, occupe tour à
tour toutes les positions dans la caravane et met tout le monde à son
aise. A cinq heures, le thé envoyé du château est servi bouillant sur
une table improvisée, en quelque point de la forêt: on le prend debout
ou à cheval, suivant le cas, après quoi on se remet en route pour le
château. On rentre à six heures, pour avoir le temps de vaquer à sa
toilette avant le dîner.»

A sept heures un quart, les invités à la table royale qui ont été
prévenus dans l’après-midi par télégramme ou par exprès par les soins du
chambellan, sont alignés en toilette de Cour dans l’antichambre des
appartements de Sa Majesté. Il a souvent fallu faire des tours de force

[Illustration: La Reine Victoria, impératrice des Indes, d’après le
tableau de Winterhalter.]

pour faire parvenir l’invite à son destinataire, qui a dû changer en
quelques heures tous ses projets pour la soirée. La tenue pour ces
dîners est invariablement la toilette décolletée, quel que soit l’âge
des dames admises à la table royale. Celle des messieurs est l’habit de
Cour avec la culotte de soie blanche et l’épée au côté.

A sept heures et demie précises, la reine sort de ses appartements et se
dirige à travers les salons vers la salle à manger. Sa garde personnelle
est fournie par le corps d’élite des Yeomen, resté fidèle à son vieux
costume. La prérogative d’être attaché à la personne royale date de sa
création par Édouard VII, qui craignait toujours d’être assassiné.
Depuis le jour où il découvrit le complot des poudres sous les chambres
du Parlement, la garde est chargée de perquisitionner dans le sous-sol
de Westminster, la veille de la réunion des Chambres. Ces soldats de
parade portent la lance ou la hache, ils ont l’épée au côté; seul, leur
capitaine, qui est un véritable personnage à la Cour et porte, en plus
de son épée, une canne à pomme d’or, a un uniforme assez semblable à
celui de nos généraux. Derrière la reine prennent rang les membres de la
famille royale devant prendre part au dîner, puis les invités dans
l’ordre de préséance. Chacun se place devant le couvert sur lequel son
nom a été déposé. Aussitôt que la reine est assise, l’orchestre de la
Cour commence le concert. Ces dîners sont froids; la reine déteste que
la conversation y devienne générale. Si quelque seigneur y risque une
histoire plaisante qui lui attire l’attention, la reine déclare
sèchement que cette histoire n’a pas le don de l’amuser et tout le monde
met le nez dans son assiette, ne sachant plus quelle contenance avoir.
Après le banquet, les dames passent au salon, tandis que les messieurs
vont au billard. Quelques-uns y passent toute la soirée; d’autres
gentlemen rejoignent les dames au salon, pour entendre la reine chanter
seule ou avec quelque dame de la Cour, tantôt en s’accompagnant, tantôt
en se faisant accompagner. Cependant, c’est le plus souvent le whist,
avec un enjeu invariable de un shilling, qui fait les frais de la
soirée. On joue par groupes de quatre et chaque groupe a sa galerie. La
reine gagne le plus souvent, tout en faisant des fautes grossières, qui
ont le don d’exciter sa gaîté. Lorsqu’elle éprouve quelque embarras à
jouer une carte, elle se tourne vers la personne qui se trouve derrière
elle et regarde son jeu et, quelquefois, elle a recours à son aide. A
onze heures, la reine se retire dans ses appartements, et les personnes
invitées à passer la nuit au palais, sont conduites à leurs chambres par
les soins du chambellan; les autres personnes sont reconduites à la gare
de Windsor dans les voitures de la Cour pour l’heure du train.

La Compagnie est toujours prévenue à temps pour le nombre de
wagons-salons à mettre à la disposition des invités de la Reine. En été,
par une belle nuit, quelques-uns préfèrent retourner à Londres par la
route; mais, dans ce cas, ils ont à faire venir leurs équipages.

La reine passe de temps en temps la revue de ses troupes dans la cour du
château. Lorsque le temps est mauvais, sa promenade se fait en voiture;
mais, en ce cas, les cochers des personnes de la suite ont ordre de ne
pas dépasser sa voiture. Le dimanche se passe en partie à la chapelle
et le reste en promenade dans le grand parc où joue la musique des
grenadiers de la garde du corps.

La visite annuelle des élèves du collège d’Eton, où sont élevés les fils
de la noblesse, se fait dans la cour, et la reine leur adresse quelques
mots de bienvenue de la fenêtre du premier.

Jamais dans ses conversations, la reine ne fait allusion aux affaires de
l’État. On raconte même que sa mère ayant un jour voulu lui demander à
table des renseignements sur la situation politique, s’entendit prier de
ne pas insister. La duchesse de Kent a, dès le début du règne de sa
fille, été très mortifiée du dédain de sa fille pour ses conseils et
c’est ce qui la décida à fuir la Cour et à vivre dans la solitude.

La reine se rend souvent de Windsor à Londres en voiture; dans ce cas,
elle est escortée de sa garde jusqu’au palais de Buckingham. Pendant les
vingt ans qui se sont écoulés entre son mariage et la mort prématurée du
prince Albert, la Cour de Saint-James prit des allures plus mondaines.
De grandes fêtes étaient données soit à Windsor, soit à Buckingham
Palace; à Windsor, dans la salle de Waterloo; à Londres, dans la grande
salle de bal qui ressemble à un grand music-hall allemand. Les banquets
étaient généralement de cinq cents ou six cents couverts; la magnifique
vaisselle d’or de Windsor servait fréquemment à cette époque. Il y avait
des garden-parties dans les jardins de Buckingham ou sur la terrasse de
Windsor et les «five o’clock teas» sous la tente étaient des plus
brillants. Les bals de la Cour étaient le plus souvent costumés et on
n’y était admis, après y avoir été invité, qu’à la condition de ne s’y
présenter que dans un costume du temps prescrit par l’étiquette du jour.
C’est ainsi que le prince Albert aimait à faire revivre successivement
les époques et les modes les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre.
Il paraissait couronné à côté de la reine dans ces occasions, ayant
toujours à représenter quelque personnage royal de l’histoire
d’Angleterre et la reine aimait à le voir ainsi reprendre pour un soir
sa revanche sur l’intransigeance de la Chambre des lords. Victoria était
alors dans tout l’épanouissement de sa beauté; elle se montrait aussi
gracieuse que possible avec tous ses hôtes et prenait un grand plaisir à
incarner, l’un après l’autre, les grandes figures des temps historiques.
Ainsi chaque époque revivait à son tour dans les salons de marbre de
Buckingham Palace et l’aristocratie prenait un goût très vif à ces
exhibitions. Le bal était coupé d’intermèdes pendant lesquels Sa Majesté
daignait chanter des duos avec son époux, des solos, ou même simplement
faire sa partie dans les chœurs. Les œuvres chantées étaient le plus
souvent des œuvres italiennes interprétées en italien. On dépensait
alors des fortunes pour venir briller à la Cour et tous les métiers de
luxe étaient en pleine prospérité. Lorsque ces soirées avaient lieu à
Windsor, des trains de luxe étaient toujours tenus à la disposition de
la Cour. A l’arrivée de ces trains à Londres, toutes les livrées de
l’aristocratie se trouvaient réunies sur les quais de la gare, aux
ordres de leurs maîtres et de brillants équipages emportaient
l’assistance dans les quartiers les plus luxueux de la capitale.

Il y avait souvent des soirées dramatiques, dont parfois les seigneurs
et dames, parfois des professionnels de grande réputation faisaient les
frais. Pour ces derniers, la plupart considéraient une audition à la
Cour de Saint-James comme la consécration suprême de leur talent et il
n’était pas rare qu’une simple apparition fût le point de départ de
leurs fortunes. A leur départ, la reine leur faisait remettre un petit
souvenir, le plus souvent mesquin. Après la mort du prince consort ce
souvenir fut de moins en moins brillant: une simple photographie de Sa
Majesté avec sa signature autographe, ou bien un exemplaire de ses
mémoires. Maintenant que la reine, avec l’âge, est arrivée à la
connaissance parfaite du prix des choses, elle ne donne plus rien du
tout aux artistes qu’elle admet à ses soirées et elle les trouve encore
bien payés de l’honneur qu’elle leur a fait.

Tout ce luxe d’antan a fait place à la simplicité la plus monotone et la
plus froide à la Cour, qui est, comme la reine, du reste, morte avec le
prince Albert. Tout ce qui vit et aime la vie s’est transporté depuis
cette époque à Marlborough House, à Londres ou à Sandringham, chez le
prince de Galles. Les dîners à la Cour sont si guindés qu’on ne redoute
rien tant que d’y être invité; plus la reine avance en âge, plus elle se
montre inflexible sur les questions d’étiquette. La vieille comtesse de
Bunsen raconte qu’ayant été invitée par télégramme à la table de la
reine un jour de forte grippe, elle dut faire des prodiges de
prestidigitation pour dissimuler un vrai mouchoir sous le joli morceau
de dentelle qui tient, dans les réceptions, officiellement lieu de
mouchoir.

Lorsque la princesse de Galles, sa belle-fille, introduisit en
Angleterre la mode des cheveux sur le front, quelques dames de la Cour
crurent se faire bien voir en l’imitant et se présentèrent devant la
reine avec des cheveux coupés courts. Chaque fois, la reine leur fit
dire de laisser repousser leurs cheveux avant de se représenter.

Il y a quelque temps encore, la reine se refusait à recevoir les dames
divorcées. Ce n’est qu’en 1889 qu’elle reconnut qu’il serait injuste de
tenir rigueur à certaines dames des fautes de leurs maris et qu’elle
décida que les divorcées seraient agréées à la condition de faire une
demande spéciale. Dans ce cas, Victoria étudie soigneusement les
dossiers du procès à la suite duquel le divorce a été prononcé et la
divorcée n’est admise à la Cour que si sa conduite a été absolument
irréprochable.

La reine adore les fleurs, mais déteste les parfums, de sorte qu’à la
Cour un très petit nombre de fleurs ont droit de cité. Elle ne peut
supporter la chaleur, aussi les dames de sa suite paient-elles souvent
d’un rhume l’honneur de lui avoir tenu compagnie. Les sujets de
conversation, ne pouvant être politiques, roulent généralement sur la
littérature et la musique. Il est rare qu’il y soit question de
chiffons. Actuellement la reine arrive à table ou dans les salons
appuyée d’une main sur sa canne et de l’autre au bras d’un personnage de
la famille royale. Elle ne prend plus part aux conversations pendant le
dîner; son cousin, le duc de Cambridge, fait d’ailleurs les frais de la
conversation pour elle: il est bavard comme une pie jusqu’au moment du
dessert; mais, comme il a les digestions difficiles, il arrive assez
souvent qu’il s’endorme sur les épaules nues de sa voisine. Le service
est généralement

[Illustration: La Reine en 1882.

(Phot. Russell and sons.)
]

irréprochable, tous les domestiques devant être dressés par le grand
écuyer, avant d’être admis à servir à la Cour. A la fin des grands
dîners de gala, et en l’absence de tout souverain étranger, le lord
intendant seul peut porter la santé de la reine que l’on boit debout au
son du _God save the Queen_, joué par l’orchestre royal. Si l’on boit
par hasard à la mémoire du prince Albert, on le fait debout et en grand
silence.

A Buckingham, comme à Windsor, les appartements d’État sont disposés de
telle sorte, qu’il est toujours facile de les agrandir ou de les
rétrécir suivant les besoins du moment.

La reine ne s’était-elle pas un jour imaginé d’interdire de fumer dans
l’enceinte du château. Dans toutes les salles on avait affiché «Smoking
strictly prohibited» défense absolue de fumer. Le prince de Galles, qui
ne vivrait pas une demi-heure sans un cigare, espaçait de plus en plus
ses visites. La vie déjà assez triste devenait mourante à la plupart des
seigneurs. Il ne fallut rien moins que l’intervention de John Brown pour
faire revenir Victoria de sa résolution: celui-ci lui dit qu’il n’avait
qu’un moment de bonheur, c’était celui où il pouvait fumer sa pipe. La
défense fut aussitôt levée pour tous les appartements autres que ceux de
Sa Majesté.

Lorsqu’il y a réception d’un souverain, ce qui était assez fréquent du
vivant du prince Albert, les fêtes les plus splendides y sont données.
Aujourd’hui la reine ne reçoit plus guère que ses petits enfants; le
reste du temps, on la trouve dans ses vêtements de demi-deuil, entourée
de dames d’un âge assez mûr, également en demi-deuil, plongée dans de
mélancoliques rêveries, ou prenant plaisir à des histoires sanguinaires.
Aux heures de promenade, ce n’est plus le fougueux Empereur qui piaffe
devant les marches du perron, mais la bourrique noire, qui l’accompagne
partout dans ses villégiatures. On l’attelle à une sorte de chaise
montée sur roues, dans laquelle la reine s’éloigne, mélancoliquement
abritée sous son ombrelle ou son parapluie, accompagnée d’une dame de sa
famille à pied, d’un domestique écossais au marchepied et d’un groom à
la tête du cortège, toujours prêt à modérer l’allure du pégase, si par
extraordinaire celui-ci faisait mine de s’emporter.

Il fut un temps où Napoléon III écrivait à Victoria «qu’on se sentait
meilleur à vivre dans son intimité»; les temps ont sans doute changé,
car la reine laisse plutôt un souvenir antipathique aux personnes jeunes
qui l’approchent de nos jours. Par contre les vieilles dames à
tire-bouchons ne tarissent pas d’éloges sur la vieille souveraine.

Avant Victoria, la Cour de Saint-James était dissolue; avec elle l’air
pur et vif y a pénétré, la vie y est devenue exemplaire; mais, depuis la
mort du prince Albert, on y meurt d’ennui.

La reine déteste de plus en plus Windsor et les seigneurs et dames de la
Cour ne peuvent s’y voir en peinture. Aussi sait-on gré à Victoria de
son amour pour la vie rustique de Balmoral, où l’on voudrait lui voir
prolonger ses deux séjours annuels. Mais la vieille souveraine,
ponctuelle jusque dans sa monotonie, revient toujours à la même date
faire revivre les tyrannies de l’étiquette dont elle est la première à
souffrir. Ces tyrannies ont du moins l’avantage de lui faire apprécier
la vie de Balmoral; qu’arriverait-il si la reine prenait son home
écossais en horreur?

L’aristocratie serait menacée d’une Cour qui durerait toute l’année;
elle souhaiterait la mort de la vieille reine. Mieux vaut encore que les
choses soient ainsi: _God save the Queen_!



VI

A la conquête d’une autre couronne.

     Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cobourg-Gotha.--Premier
     voyage du prince Albert en Angleterre.--Le manuscrit de Voltaire et
     la rose des Alpes.--Deuxième voyage.--La reine arrête son
     choix.--Déclaration à l’Anglaise.--Le doigt du vieux Léopold et de
     son _alter ego_ le baron de Stockmar.--La situation du prince
     Albert discutée à la Chambre des lords.--Un mari aux enchères.--Les
     délégués de la nation anglaise à Gotha.--Les fêtes de
     Gotha.--Douloureuse séparation.--Mal de mer.--L’arrivée à
     Buckingham Palace.--Le serment luthérien.--La couronne de
     myrthes.--Noce et lune de miel.


Victoria aspire avant tout aux joies de la vie domestique, depuis
qu’elle a sondé tout le vide de sa haute situation au point de vue du
bonheur. Elle se sent née femme et n’a qu’un souci: puisqu’elle possède
ce privilège qu’ont les reines vierges de se choisir elles-mêmes un
époux, elle choisira le sien pour elle et à son seul point de vue.

Le choix n’était pas facile, en raison du petit nombre des princes alors
en âge d’être mariés. On parlait pour la jeune reine de tous ceux dont
l’âge concordait avec le sien. On a parlé du désir qu’elle aurait eu
d’épouser le duc de Nemours, un des fils de Louis-Philippe. Le jeune
prince convenait en effet à tous égards à la situation d’époux de la
reine; il était de ceux qui pouvaient faire battre un cœur de
souveraine; cependant sa qualité de catholique romain le rendait
impossible. La nation aurait rêvé pour elle un prince de sang anglais,
l’un de ses cousins, le duc de Cumberland ou le duc de Cambridge. En
dehors de ceux déjà nommés, il n’y avait plus que des princes allemands
et on avait une très petite idée d’eux en Angleterre.

Le vieux roi Léopold de Belgique, père du roi actuel, eut l’idée de
s’entremettre pour ce mariage en faveur d’un des jeunes princes de
Saxe-Cobourg-Gotha. Dans ses visites à la Cour de Windsor, il sut
habilement planter des jalons, en ayant toujours soin de faire devant la
jeune reine le portrait le plus flatteur des princes Ernest et Albert,
de ce dernier surtout. Rentré en Belgique, il attisait de loin, dans une
correspondance très suivie, les feux qu’il avait allumés au cœur de
Victoria. Le baron de Stockmar, son confident et son médecin à la fois,
avait reçu de lui la mission de préparer le prince Albert à cette union.
Fidèle à sa consigne, le vieux baron avait réussi à décider le prince à
faire un voyage à la Cour d’Angleterre, en compagnie de son frère
Ernest, qui devait régner sur le duché de Saxe-Cobourg. Les deux jeunes
gens étaient donc partis un jour en passant par la Hollande et c’est à
une indiscrétion de la princesse d’Orange, qui les avait salués avec un
malicieux sourire, à leur départ de Rotterdam, que le prince Albert
avait compris le rôle qu’il allait jouer. Ils arrivèrent donc à la Cour
de Guillaume IV, qui les considéra comme de tout petits princes sans
aucune importance et ne daigna pas s’occuper d’eux. Le prince Albert,
ainsi que son frère, acceptèrent l’hospitalité de la duchesse de Kent à
Kensington Palace; c’est alors qu’il fit une forte impression sur la
jeune princesse Victoria, avec qui il resta depuis en relations
épistolaires suivies, pendant ses dernières années d’études à
l’Université allemande de Bonn et pendant tous ses voyages à travers la
Suisse et l’Italie, d’où il lui envoya tantôt un manuscrit de Voltaire,
tantôt un bouquet de roses des Alpes. Lorsqu’elle fut devenue reine, il
lui écrivit: «Vous voici reine du plus puissant État de l’Europe; dans
vos mains est placé le bonheur de millions d’êtres. Que le ciel vous
assiste et vous fortifie dans votre tâche si élevée, mais si difficile!
Je souhaite que votre règne soit long et glorieux, et que vos efforts
vous attachent les cœurs de vos sujets.» On voit qu’à cette époque les
affaires du prince Albert n’étaient pas très avancées encore dans le
cœur de sa future femme; mais c’est ici qu’il faut surtout placer
l’intervention du roi Léopold, qui pesa d’un si grand poids dans le
choix de sa nièce.

En octobre 1839, les deux frères retournèrent en Angleterre et furent
reçus par la reine Victoria. Ils étaient porteurs d’une lettre du roi
Léopold de Belgique à sa nièce dans laquelle il lui recommandait de les
recevoir avec bonté. Ils arrivèrent au château de Windsor à sept heures
et demie du soir. Victoria les attendait en haut du grand escalier. Elle
leur fit un accueil des plus chaleureux.

[Illustration: La reine Victoria à l’époque de son mariage (Mai 1811),
d’après le tableau de W. C. Ross.]

Comme leurs bagages n’étaient pas encore arrivés, ils durent s’abstenir
de paraître au dîner; mais ils vinrent au salon dans la soirée et le
prince Albert dut y faire son effet, car, le soir même, Victoria
répondait à la lettre de Léopold et y déclarait que son cousin «Albert
est des plus séduisants».

Le charme dut même opérer rapidement pendant les quatre jours qui
suivirent et que la reine passa dans l’intimité des deux jeunes gens,
car, le 15 octobre, elle faisait part à lord Melbourne de la résolution
qu’elle avait prise de se marier. Le bon Mentor lui répondit: «Je vous
approuve; une femme ne peut vivre seule dans n’importe quelle position».
Il restait à faire savoir au principal intéressé qu’il était l’élu et la
déclaration n’était pas des plus commodes. Elle se fit cependant très
naturellement, si nous en jugeons par le souvenir que Victoria elle-même
en a consigné dans ses mémoires.

«A midi et demi, écrivit-elle, j’envoyai chercher Albert. Il vint dans
mon cabinet où je me trouvais seule et, après quelques minutes
d’hésitation, je lui dis qu’il devait bien se douter des raisons pour
lesquelles je l’avais fait venir et qu’il me rendrait très heureuse en
voulant bien consentir à un de mes désirs, lequel était qu’il m’épousât.
Il n’y eut aucune hésitation de sa part et il reçut ma proposition avec
les plus grandes démonstrations de bonté et d’affection...... Je lui
dis que j’étais tout à fait indigne de lui..... Il me répondit qu’il
serait trop heureux de passer sa vie à mes côtés.--Je le priai alors
d’aller chercher son frère Ernest, ce qu’il fit. Nous lui annonçâmes
notre accord; il nous félicita l’un et l’autre de notre choix et en
parut très heureux.»

Le lendemain de la déclaration, le prince Albert, encore sous l’émotion
de la nouvelle qui engageait sa vie, écrivait au baron Stockmar: «Je
suis trop bouleversé pour vous en dire plus long; mais mon cœur nage en
pleine félicité».

Pendant ce temps Victoria faisait part de sa décision au roi Léopold, en
ces termes: «Je l’aime déjà plus que je ne saurais dire; je me sens
prête à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour lui rendre le
sacrifice (car j’estime que c’est un très grand sacrifice qu’il me fait)
aussi facile que possible». Elle demandait qu’on lui gardât le secret de
son inclination, jusqu’à ce qu’elle eût eu le temps d’en faire part à
son Conseil privé.

Elle attendit pour cela que les princes eussent quitté le Royaume-Uni.

Cependant le prince Albert réfléchissait aux difficultés de sa nouvelle
situation et à l’homme qu’il devrait être pour aplanir toutes les
difficultés.

Il écrivait au baron Stockmar, dont il avait fait son confident pour le
reste de ses jours:

«Je dois à la fois me concilier le respect et l’amour de la reine en
même temps que ceux de la nation. Le ciel ne sera pas toujours bleu et
sans nuages.»

Le mois suivant, le Conseil privé s’assemblait. La reine, pour se donner
du courage, avait mis à son bras un bracelet orné d’une miniature
représentant son fiancé. Elle lui fit part de ses fiançailles, qu’elle
annonça peu de jours après au Parlement à l’ouverture de la session.

De tous côtés, le choix de la reine fut ratifié avec respect, sinon avec
enthousiasme. On s’occupa de la situation du futur prince consort. On
lui composa sa maison. Il eût désiré qu’on ne l’entourât que de
personnages remarquables à tous égards et, puisqu’il ne voulait jouer en
politique qu’un rôle très effacé, que la politique n’eût pas d’influence
sur leur choix. Elle en eut cependant et son secrétaire particulier fut
pris parmi les anciens secrétaires particuliers de lord Melbourne. Le
prince en fut froissé.

Lorsque la Chambre des lords discuta son adresse en réponse au message
de la reine relatif à son mariage, quelques seigneurs firent part de
leurs craintes sur les dangers que courait la religion protestante avec
le prince Albert. Pour calmer les esprits, le duc de Wellington proposa
qu’on féliciterait la reine sur le choix d’un prince appartenant à la
foi luthérienne. Ce fut alors qu’en manière d’avertissement lord
Brongham dit que la reine serait garante des sentiments religieux de son
mari et qu’elle devait savoir qu’un changement de religion était la
déchéance du trône de ses ancêtres.

La question qui fut ensuite soulevée fut la suivante: allait-on faire du
futur prince consort un pair d’Angleterre, comme on l’avait fait pour le
prince Georges de Danemark? Le prince ne tenait pas à un tel privilège.
Le duc de Wellington, connaissant ses sentiments, s’opposa à ce qu’il
fût fait pair d’Angleterre. Puis on discuta la liste civile. On proposa
de lui accorder £ 50.000, soit 1.250.000 francs sur la liste civile de
la reine; mais la plupart se refusèrent à laisser la reine entretenir
son mari. On finit par tomber d’accord sur le chiffre de £ 30,000; soit
750,000 francs, pour mettre fin à une discussion qui ne pouvait être que
très pénible à la reine. On mit à vif bien des plaies de famille dans
cette discussion; on y dit notamment que la reine avait dû payer £
50,000, soit 1,250,000 francs de dettes de son père. Le futur prince
consort s’en montra très mortifié. Il eût désiré une forte liste civile,
qu’il eût dépensée en se posant comme protecteur des arts; il se dit
qu’avec l’allocation du Parlement il ne lui serait pas possible de faire
beaucoup dans ce sens; mais il n’insista pas. La reine, de son côté, fit
la morte, bien qu’au fond les débats publics l’eussent profondément
blessée.

Ces dispositions prises, les choses ne traînèrent pas.

En janvier, lord Torrington et le colonel Grey furent désignés pour
aller porter au prince Albert les insignes de l’ordre de la Jarretière
et l’amener en Angleterre. La cérémonie d’investiture donna lieu à une
cérémonie splendide dans la salle du Trône du château de Gotha.

Le lendemain, il fallut partir pour la terre étrangère. La séparation
d’avec sa mère fut déchirante et les marques d’affection du peuple du
duché furent sincères et touchantes. Le prince n’emmena avec lui que son
chien Eos et son valet suisse Carl. Son père et son frère
l’accompagnèrent jusqu’à Calais, où toute une flotte anglaise
l’attendait. Il prit place à bord de l’_Ariel_. La traversée lui fut
dure. Lorsque l’ancre fut mouillée à Douvres, le fiancé était si malade,
qu’il dut prendre énormément sur lui pour répondre aux cris de bienvenue
d’une population enthousiaste. Enfin, le 8 février, il arrivait à
Buckingham Palace dans l’après-midi. La reine et sa mère l’attendaient à
la porte du hall d’entrée. C’était un samedi. On lui faisait aussitôt
prêter le serment de respecter et protéger la religion luthérienne. Le
lundi, 10 février, deux processions splendides se dirigeaient à la
vieille chapelle royale du palais de Saint-James, entre deux haies d’une
foule curieuse accourue malgré les menaces d’un ciel couvert et bas. La
première était celle du prince; la seconde celle de la reine, qui ne
portait ce jour-là que la couronne des vierges, couronne de myrthes et
de roses, où se mêlait un peu de fleur d’oranger. Le choix de ces fleurs
lui avait été inspiré par la vieille coutume allemande, et elle l’avait
suivie par déférence pour son fiancé. Ce choix a depuis prévalu en
Angleterre, où, comme en France, on ne connaissait, avant cette
cérémonie, que la couronne de fleurs d’oranger. Les duchesses de Kent et
de Sutherland étaient aux côtés de Victoria, la première assez triste.
Le prince avait revêtu le costume de maréchal de camp, avec la culotte
de soie blanche, les bas blancs et les petits souliers à boucles d’or
enrichies de diamants. Il avait l’épée au côté et, en sautoir, le grand
cordon de l’ordre de la Jarretière orné de diamants et de rubis offert
par la reine.

Jamais le vieux palais de Saint-James n’avait été si brillamment décoré
et la foule de seigneurs et d’officiers qui l’encombraient, le
rehaussaient encore de l’éclat de leurs uniformes.

L’autel de la chapelle était garni de toute sa vaisselle d’or et quatre
trônes étaient dressés: un pour la reine, un autre pour le prince
Albert, les deux autres pour la reine douairière Adélaïde et la duchesse
de Kent. L’archevêque de Cantorbéry, assisté de l’évêque de Londres,
officiait. Le visage de la reine, malgré ses yeux gonflés de larmes,
trahissait une joie intense. Le duc de Sussex, oncle de la reine,
faisait fonction de père et était ce jour-là de la meilleure humeur, ce
qui fit dire au _John Bull_, journal tory satirique, qui était le
_Punch_ de l’époque, que, s’il était de si belle humeur, c’est qu’en
donnant une femme au prince Albert, ce qu’il donnait ne lui avait rien
coûté. Le duc de Sussex était réputé pour sa grande avarice. Le parti
conservateur tory s’abstint de paraître ce jour-là: on boudait la reine
pour ce qu’on croyait être ses préférences libérales; aussi le duc de
Wellington et lord Liverpool étaient-ils les deux seuls membres du parti
dans l’assistance.

L’archevêque de Cantorbéry était assez embarrassé pour marier la reine.
Il s’agissait de concilier dans les questions qu’il devait lui poser, la
soumission de l’épouse et l’indépendance de la reine. Victoria trancha
tout d’un mot. Comme il lui demandait quelles questions il devait lui
poser, elle répondit: «Je veux être mariée en femme et non en reine et
je veux répondre à toutes les questions qui sont posées à la moindre de
mes sujettes. Je n’abdique aucune des prérogatives de la couronne; mais
je veux jurer fidélité et obéissance à l’époux de mon choix pour les
affaires autres que celles de l’État».

Il fut fait comme elle l’avait désiré.

Après la cérémonie, l’assistance se rendit tout entière en une seule
procession à Buckingham Palace. Le prince Albert était cette fois à côté
de la reine dans la voiture de gala traînée par huit chevaux isabelle.
Le soleil était éblouissant, le temps magnifique comme au jour du
couronnement, ce qui fit dire que les charmes de la jeune reine avaient
une influence sur la température. De même qu’on ne désignait plus le pur
langage anglais que comme

[Illustration:

Buckingham.--Le lac et les pelouses. Phot. H. N. King.
]

l’«anglais de la reine», on traduisit désormais le beau temps par «le
temps de la reine». Le peuple fit au couple royal une ovation délirante,
et le père et le frère du fiancé furent acclamés avec sympathie.

Après le lunch, les jeunes époux partirent passer deux jours à Windsor,
courte lune de miel, au bout de laquelle ils revinrent à Londres
assister aux réjouissances organisées en leur honneur. Jamais la reine
n’avait paru plus radieuse de gloire, de beauté et de bonheur.

Le mariage de Victoria fut le point de départ de trois coutumes qui se
sont perpétuées en Angleterre: on cessa de se marier le soir ou la nuit,
on se maria désormais dans la matinée; on ajouta des myrthes et des
roses aux fleurs d’oranger dans les couronnes des fiancées; après le
mariage, on prit l’habitude de laisser les mariés à eux-mêmes pendant
quelques jours et cette coutume fut à ce point goûtée des jeunes époux
que la durée de la lune de miel ne fit que s’allonger depuis.

Le dernier mariage royal avant celui de Victoria avait été celui de
George III, qui avait épousé la reine Charlotte à minuit et avait
présidé au lever le lendemain à dix heures. L’étiquette ne connaît plus
aujourd’hui de telles férocités.



VII


Les palais de la reine.

     I.--BUCKINGHAM PALACE

     Histoire du palais.--La première tasse de thé bue en
     Angleterre.--Visite à travers les salons.--Souvenirs et
     curiosités.--Superbe collection artistique.--L’investiture de
     Napoléon III comme chevalier de l’Ordre de la Jarretière.--Les
     mémoires tristes du palais.


     II.--WINDSOR CASTLE

     Guillaume le Conquérant veut un château.--Édouard III a trouvé un
     moyen de s’en construire un plus grand.--Le parc.--La terrasse.--La
     forêt.--Les appartements privés de la reine.--Les appartements
     d’apparat.--La salle de Waterloo.--Jean de France et
     Louis-Philippe.--Les étendards de Crécy et de Waterloo.


Dans l’espace de temps qui s’écoula entre son avènement et son mariage,
la reine n’était jamais si heureuse que lorsqu’elle pouvait quitter
Windsor pour revenir à Londres, à Buckingham Palace, et c’était toujours
avec tristesse qu’elle abandonnait la capitale pour retourner à ce
qu’elle ne considérait alors que comme une villégiature. Ses sentiments
ne devaient pas tarder à se modifier profondément.

[Illustration:

Buckingham.--Le petit salon de la Reine. Phot. H. N. King.
]

Les tracas du pouvoir et les intrigues des partis devaient bientôt lui
faire prendre en dégoût, malgré leur splendeur, l’une et l’autre de ses
demeures officielles et la faire désirer posséder un home

    Où de n’être plus reine on eût la liberté.

Une description sommaire du palais de Buckingham, une évocation des
souvenirs qu’il renferme, permettra de mieux suivre les événements qui
s’y sont déroulés.

Le lieu sur lequel a été bâti le palais s’appelait, à la fin du XVIIe
siècle, Mulberry Gardens, à cause de la nature plantureuse de ses
mûriers. Lord Artington y avait fait bâtir une maison de campagne,
d’aspect simple, sans prétention, célèbre par la première tasse de thé
importé en Angleterre et qui a été bue dans ses murs. Lord Artington
avait rapporté de Hollande une livre de ces feuilles précieuses qu’il
avait payée trois livres, 75 francs, et il avait invité une bande d’amis
à venir goûter à cette boisson chinoise. C’est là le point de départ en
Angleterre d’un usage qui défierait aujourd’hui toutes les révolutions,
tant il fait partie intégrante de la vie anglaise. L’usage de cette
boisson a dans beaucoup de maisons tourné à l’excès et c’est à la
consommation excessive du thé que les dames anglaises doivent leur
sveltesse et aussi, affirme-t-on, leur teint couperosé.

En 1703, le duc de Buckingham acquit la propriété de lord Artington et
bâtit, sur l’emplacement de la maison, une demeure beaucoup plus
importante, d’un aspect princier. George III, devenu roi, s’en éprit et
en offrit au duc £ 21.000. Le marché fut aussitôt conclu et le roi put
quitter le vieux palais de Saint-James pour venir habiter ce qui
s’appelait déjà Buckingham Palace ou le palais du duc de Buckingham. En
1775, il fut donné à la reine Charlotte par acte du Parlement et c’est à
partir de ce moment que la reine y tint ses drawing-rooms.

[Illustration:

Phot. H. N. King.

Buckingham.--Les appartements de la Reine.]

Un peu avant la mort de George III, l’édifice donna des signes de
décrépitude. Le Parlement vota à George IV les fonds nécessaires pour sa
réparation; mais le nouveau roi avait la manie de bâtir et il prétendit
qu’il fallait faire autre chose que ce qui existait, le palais de
Buckingham étant «indigne du premier gentleman du monde qu’est le

[Illustration:

Buckingham.--Le salon bleu. Phot. H. N. King.
]

roi d’Angleterre». Le Parlement fit la sourde oreille et, comme
l’architecte avait un mandat étroitement impératif, il ne put se plier
aux exigences du monarque, à qui d’ailleurs la mort ne laissa pas le
temps de mettre à exécution ses projets extravagants.

Guillaume IV, qui lui succéda, détestait Buckingham Palace et n’a jamais
voulu l’habiter, de sorte que tous les projets de restauration
s’évanouirent avec George IV.

Ce ne fut donc qu’après l’avènement de Victoria, lorsque la jeune reine
quitta Kensington Palace, que Buckingham devint réellement et pour la
première fois résidence royale. Sous le prince Albert, qui était un
architecte amateur d’un goût sûr, il subit des agrandissements dans la
partie est, la chapelle privée sortit de terre; on y dépensa £ 125.000
et, à défaut de beauté, on lui donna ce qui lui manquait, la grandeur de
dimensions, les décorations imposantes qui distinguent un palais d’un
château.

L’extérieur, comme on peut le voir par la gravure que nous en publions,
n’a rien de remarquable, à part la grille d’entrée qui est, paraît-il,
l’œuvre de serrurerie d’art la plus remarquable de notre époque et a
coûté à elle seule 3.000 guinées, soit 78.750 francs.

Elle nous fait pénétrer dans une cour qui donne accès au palais par un
portique supporté par des colonnes doriques et corinthiennes.

La première salle dans laquelle nous pénétrons a été baptisée la «salle
de marbre». Elle mesure 30 pieds sur 50, environ 9 mètres sur 15. Une
double rangée de colonnes d’un seul morceau de pur marbre de Carrare,
d’environ 4 mètres de haut, soutiennent le plafond composé d’armoiries
finement peintes, bleu de roi, rouge, vert et or. Aux quatre angles,
dans des niches, des statues de marbre blanc. Quelques marches
conduisent de cette salle à une autre beaucoup plus petite où l’on voit
une cheminée remarquable, dans laquelle se trouve enchâssée une horloge
de cuivre de Vulliamy, surmontée d’une couronne et des armes royales. La
galerie des sculptures ouvre sur l’antichambre: c’est une très belle
salle de 46 mètres de long dont le plafond est supporté par 42 colonnes
corinthiennes; elle est ornée de bronzes classiques sur piédestaux. De
chaque côté de superbes consoles supportent des vases de marbre très
artistiques. Au bout de la galerie se trouve l’escalier des ministres,
qui sert à la famille royale les jours de drawing-room.

De la galerie on pénètre dans une suite d’appartements. La première
salle est celle dite de Carnavon; son ameublement est en acajou plein et
cuir; elle est ornée de bustes de conquérants romains. Cette salle
contient des peintures remarquables, signées Van Somer, Huyssmans,
Philippe de Champaigne et Taylor.

De là on passe dans la salle 44, à cause de l’année dans laquelle elle
fut décorée à neuf pour la réception de l’empereur de Russie. Belles
porcelaines de Sèvres, peintures remarquables: parmi ces dernières, le
portrait grandeur naturelle de Nicolas par Coxton Krüger, Léopold Ier
de Belgique par Winterhalter; la reine Louise de Prusse, le duc de
Wurtemberg, le premier duc de Saxe-Cobourg, Frédéric, roi de Saxe, et
Louis-Philippe de France.

Cette salle ouvre sur la Bibliothèque, suivie de la salle du Conseil,
laquelle sert de salle de banquet dans les grandes occasions. C’est là
qu’a été servi le banquet du Jubilé de 1897. Les jours de drawing-room,
sa situation centrale la désigne comme vestiaire. L’ameublement en est
en cuir de Cordoue et tapis de Bruxelles; deux superbes buffets,
porcelaines magnifiques de Sèvres, de Dresde, de Chelsea, aux couleurs
bleu de roi, vert pomme, bleu de Vincennes et rose du Barry. Au centre,
une superbe table romaine en mosaïque représentant l’histoire des
fondateurs de Rome, Romulus et Rémus: ce meuble, dont le pied est en
marbre noir, a été offert à la reine Victoria par le Pape Pie IX à
l’occasion de la visite au Vatican du prince de Galles actuel. Vases
orientaux et terres cuites offerts par Napoléon en souvenir de
l’exposition de Londres de 1851.

La salle 55 est un salon en bois de rose et or. Les peintures, signées
de C.-H. Thomas, représentent la revue du Champ-de-Mars, lors de la
visite de la reine et du prince consort à Napoléon III et enfin la
cérémonie d’investiture de Napoléon III dans la salle du Trône du
Palais.

De là on est introduit dans la salle de déjeûner des dames de la Cour.
L’aspect de cette salle est sévère avec sa vasque de marbre au pied de
granit rouge, toujours garnie de fleurs. Le plus bel ornement est un
tableau de Winterhalter, de grande composition, représentant la reine et
le prince consort, entourés de cinq enfants, leurs cinq premiers nés.

La salle à manger de la Cour est contiguë à cette dernière; elle sert de
vestiaire au corps diplomatique les jours de drawing-room. L’ameublement
est en acajou espagnol massif rehaussé d’or; les tapis sont de Turquie.
Le plafond est supporté par des colonnes ioniennes en marbre. Entre les
fenêtres, des bustes de rois. Cette salle s’ouvre sur le corridor qui
mène à la chapelle privée, richement décorée, de style allemand.
L’autel, en face duquel s’élève le trône sur des gradins, est très
simple; une magnifique tapisserie des Gobelins, représentant le baptême
du Christ, lui sert de fond.

De la chapelle nous revenons dans la salle de marbre de l’entrée. La
visite des appartements inférieurs est terminée.

Nous nous élevons au premier étage par un escalier monumental de marbre
blanc, du plus grand effet. Tout cet étage est réservé aux grands
appartements d’État. C’est une suite de salons plus richement décorés et
meublés les uns que les autres jusqu’à la salle du Trône. Les jours de
drawing-room, les dames admises à la présence, après être montées par le
grand escalier, serpentent dans ces salons entre deux barrières de
cuivre, garnies de velours rouge, en attendant leur tour de
présentation. Les peintures murales sont des copies fidèles des œuvres
de Raphaël. La grande salle de bal, avec son grand orgue et sa scène
monumentale, se termine par une sorte d’alcôve réservée aux membres de
la famille royale. A gauche, la salle ouvre sur une galerie ornée de
plantes et d’arbustes, laquelle donne sur la grande salle à manger de
gala crème et or, ornée de tableaux représentant les rois d’Angleterre
dans des cadres massifs richement sculptés. C’est dans cette salle
qu’eut lieu le déjeûner de noces de la reine Victoria. Elle est suivie
du salon bleu, garni de riches sculptures représentant l’Éloquence,
l’Harmonie et le Plaisir; celui-ci s’ouvre sur le salon blanc, le plus
riche de tous, dans lequel se trouve un grand piano à queue Erard, deux
vases italiens, don de l’empereur d’Allemagne. A droite, une porte
dissimulée dans la boiserie donne accès dans le cabinet privé de la
reine. Ce cabinet sert de salle d’attente aux membres de la famille
royale, les jours de drawing-room; il est tendu de soie rouge avec des
portraits de Victoria et du prince Albert, par Winterhalter.

Du salon blanc, on passe dans la galerie des peintures, qui conduit le
visiteur à la salle du Trône, dans laquelle on entre par la droite. Dans
cette salle, pas de siège. De riches tentures en soie rouge rehaussée de
dentelles. Deux cheminées se font face, surmontées de trophées. Sur
l’une d’elles un pendule en écaille, véritable chef-d’œuvre, marquant le
jour, la date, la direction du vent, la marée. Au fond, sous un dais de
velours aux armes d’Angleterre, avec les initiales VR, un trône placé
sur des gradins. C’est dans cette salle qu’ont lieu les présentations à
la reine.

L’étage au-dessus comprend les appartements privés de la reine dans
lesquels se trouve une très précieuse collection de peintures des écoles
flamande, hollandaise, italienne et anglaise. C’est George IV qui a
commencé cette collection, où se mêlent les œuvres du Titien, de
Teniers, Rembrandt, Rubens, Reynolds, Van Dick, Janssens, etc.

Là se trouve la chambre à coucher de la reine et la chambre de musique,
du plus pur gothique, du prince Albert, avec piano et orgue. C’est là
que Mendelssohn passa en la compagnie du couple royal la journée qu’il a
retracée dans une lettre à sa mère.

Victoria n’a jamais fait de longs séjours à Buckingham Palace, à partir
de son mariage, et elle n’y fait aujourd’hui que de très courtes
apparitions, lorsqu’elle vient y tenir un drawing-room. Buckingham a vu
les années glorieuses de ce règne, les magnifiques réceptions, les bals
costumés, les banquets de gala, et ses jardins les garden-parties
brillants, tels que savait les organiser le prince consort. Lorsqu’il
faisait mauvais temps, les cinq ou six cents invités se réfugiaient dans
les grands salons du premier étage et, là, on improvisait des jeux
innocents, des charades, ou bien chaque convive de marque était tenu de
raconter une histoire.

C’est là que furent successivement reçus les souverains, notamment
l’empereur Nicolas de Russie, Napoléon III et l’impératrice Eugénie.
Napoléon y reçut solennellement, dans la salle du Trône, l’ordre de la
Jarretière et cette fête donna lieu à des réceptions splendides, dont la
vieille aristocratie n’a pas encore perdu la mémoire.

Bien que Buckingham n’eût été véritablement résidence royale que depuis
l’avènement de Victoria, George III et la reine Charlotte y vécurent
dans l’intimité, pour faire diversion à l’étiquette de la vieille Cour
de Saint-James. C’est là qu’ils élevèrent si sévèrement leur nombreuse
progéniture; c’est là que le roi apprit la conduite scandaleuse de ses
deux fils aînés, le prince de Galles et le duc d’York, qui l’affecta au
point de lui faire perdre la raison. On dut lui donner une régence. Des
quatre fils du roi, seul les ducs de Kent, père de Victoria, et de
Cambridge eurent une conduite exemplaire.

Cela ne suffit pas à rendre la raison au roi, qui s’éteignit, après un
règne de soixante ans, le plus long avant celui de Victoria.

[Illustration:

Windsor.--Les terrasses. Phot. H. N. King
]

       *       *       *       *       *

Il y a quelque chose comme huit cents ans que le château de Windsor sert
de résidence d’été aux souverains d’Angleterre. Il faut remonter à
Guillaume le Conquérant pour trouver l’origine de cet antique
château-fort, bizarre assemblage de tous les styles, auquel chaque
siècle a légué quelque chose de son goût. Windsor est situé dans le
comté de Berk, à 35 kilomètres ouest de Londres, sur la rive droite de
la Tamise, tandis qu’Eton, l’école de la noblesse, est située sur la
rive gauche et n’est séparée de la ville royale que par un pont.

Le territoire de Windsor avait été donné par Édouard le Confesseur, à
l’abbaye de Westminster. Sous les abbés, le pays avait été initié à
l’agriculture et nourrissait toute une population industrieuse et
honnête. Vint Guillaume le Conquérant, qui s’empara de tout, décida de
se construire un château sur la colline qui domine de sa pente douce la
vallée de la Tamise, et de couvrir les environs d’une épaisse forêt.
Plus tard, Édouard III, voulant augmenter le domaine royal, et surtout
agrandir le château, fit recruter des ouvriers qu’il obligea à
travailler. Pour s’assurer leur concours aussi longtemps qu’il le
voudrait, il édicta des pénalités sévères contre quiconque hébergerait
un de ses ouvriers, ou lui fournirait les moyens de vivre par le travail
ou autrement.

Chaque souverain a depuis contribué à l’embellissement du château
jusqu’à Georges IV, qui y dépensa plus de 21 millions de livres pour le
mettre en son état actuel. La chapelle Saint-George est un véritable
bijou d’architecture ogivale et l’échantillon le plus exquis du style
du XVe siècle. Sa crypte sert de tombeau à un certain nombre de rois
d’Angleterre.

Le parc qui entoure le château n’a pas moins de 100 kilomètres de
circuit; sa magnifique terrasse, qui mesure 575 mètres de largeur, est
ornée de statues de bronze et de marbre. De la tour du milieu du
château, sur laquelle flotte l’Union-Jack, la vue s’étend sur douze
comtés. Sa forêt, immortalisée par le poète de génie Pope, est une des
plus belles d’Angleterre.

Les appartements privés de la reine occupent à peu près toute la partie
est du château. La chambre à coucher et le boudoir de Sa Majesté ont une
magnifique vue sur le grand parc. Tous les appartements donnent sur le
grand corridor de 152 mètres, où M. Guizot s’égara si comiquement dans
la nuit qui suivit l’arrivée de Louis-Philippe. Les peintures qui le
garnissent du haut en bas et de chaque côté, représentent des événements
relatifs à la famille royale: ce sont des baptêmes, des confirmations,
des mariages de princes et de princesses.

Une suite d’appartements tendus de satin contiennent des merveilles en
porcelaines artistiques, dont bon nombre de la manufacture de Sèvres,
lesquelles avaient été destinées à Louis XVI. Cette partie des
appartements renferme de précieux souvenirs, entre autres la petite
châsse où est conservée la vieille bible du général Gordon avec la page
marquée où il en était resté lorsque la mort vint le surprendre. La
reine, à chaque retour à Windsor, a coutume de rouvrir le livre à cette
page et de lire à haute voix un verset. Nous ne dépeindrons pas les
salons vert,

[Illustration: Windsor.--Le salon d’audience.]

violet et blanc, tendus de soie et dont la superbe collection de Sèvres
bleu de roi, achetée par George IV, constitue la plus grande richesse.
On l’évalue à 200.000 livres sterling. Dans le salon violet se trouve le
piano sur lequel Victoria prit ses premières leçons et qu’elle avait
voulu un jour fermer à clé à jamais, pour se dérober à la torture qu’il
lui faisait subir.

La salle à manger privée de la reine est désignée sous le nom de chambre
octogonale; elle est de pur style gothique, en chêne sculpté dans la
masse. Quelques beaux tapis des Gobelins garnissent les murs et,
croyons-nous aussi, _la Rixe_ de Meissonnier. La reine ne dîne dans
cette salle qu’en intimité et lorsque ses invités ne sont pas plus
nombreux que sept. On voit, dans cette salle, _le Bol de punch_, par
Flaxman, don de George IV, lorsqu’il était prince régent. La salle
d’audience privée de la reine est surtout remarquable par ses portraits
de famille. La chambre des tapis, qui servait de chambre à coucher à la
fille aînée de la reine, plus tard impératrice Frédéric d’Allemagne, est
ornée de quatre tapisseries des Gobelins, représentant les quatre
saisons, don de l’empereur Napoléon III, ainsi que tout l’ameublement,
en tapisserie de Beauvais.

Parmi les appartements d’apparat, que le public est admis à visiter une
fois par semaine, lorsque la reine n’habite pas le château, nous
citerons la salle du Trône et le trône d’ivoire, remarquablement
sculpté, offert à la reine par le Maharajah de Travancore et la grande
salle de banquet, dite salle de Waterloo, où se trouve toute une riche
vaisselle d’or, d’une valeur inestimable. C’est dans cette salle que
fut reçu Louis-Philippe, le 8 octobre 1844. Le prince consort et le duc
de Wellington étaient allés au-devant de lui à Portsmouth. La reine
descendit jusqu’au bas du perron pour le recevoir. On cultivait alors
l’alliance française et le prince Albert excellait à trouver des
prévenances pour le roi.

Louis-Philippe fut ravi: il oublia sans doute que la rançon d’un roi de
France avait payé cette salle; qu’il était le premier roi de France à
fouler au pied le sol de la cour du château, depuis le roi Jean
prisonnier; il passa donc gaiement sous les étendards glorieux des
Marlborough et des Wellington et devant les portraits des membres du
Congrès de Vienne, réuni après la défaite des armées françaises à
Waterloo, pour arriver jusqu’à sa place. Pour comble d’ironie, le pauvre
roi vint le lendemain plier le genou devant le trône d’ivoire de
Victoria, qui, devant le concile de l’ordre, l’avant-dernier en date,
l’arma chevalier de l’ordre de la Jarretière, ordre créé par Édouard III
pour célébrer sa victoire de Crécy sur la France. Victoria avait-elle eu
quelque part à la composition du programme? En tout cas, la reine
d’Angleterre ne brilla pas, ce jour-là, par le tact dont elle a donné
maintes preuves en d’autres occasions. Peut-être Louis-Philippe se
rendit-il compte, dans la suite, du rôle ridicule qu’il était allé jouer
à la Cour de Windsor et s’en vengea-t-il, en faisant échouer les efforts
de la diplomatie anglaise, échec que d’ailleurs il paya de son trône?
Toujours est-il que la cordiale entente ne fut pas de longue durée.
Napoléon III reçut quelques années plus tard le même cordon de la
Jarretière, mais on eut cette fois la

[Illustration:

Phot. H. N. King.

Windsor.--La grande salle de réception.]

pudeur de le lui remettre à Buckingham, loin de ces souvenirs pénibles à
une âme française.

C’est dans la même salle de Waterloo que la reine recevait dernièrement
son petit-fils Guillaume II, dont elle crut prudent de s’assurer la
bienveillante neutralité, au moment de tenter l’écrasement des
républiques du Transvaal et d’Orange dans la guerre que l’histoire
enregistrera vraisemblablement sous le titre de guerre des mines d’or.

Tels sont les deux palais officiels de la reine. Le seul titre de palais
officiel indique suffisamment que ce n’est pas là qu’il faut chercher à
surprendre Victoria dans l’intimité. Là elle s’est toujours montrée
reine et rien que reine. La raison d’État l’a obligée de cacher ses
sourires et de dissimuler ses larmes. Une seule personne lui en avait
rendu le séjour moins amer, c’était le prince Albert, et c’est là
qu’elle le perdit, le 14 décembre 1861.



VIII

Les Homes de la Reine.


     I.--OSBORNE HOUSE

     Le manoir d’Eustache Mann.--Les attentions de l’époux et du père de
     famille.--Le cottage suisse et ses neuf jardinets.--A la cuisine
     des princesses royales.--La chambre indienne.--Vertus domestiques.


     II.--BALMORAL CASTLE

     Sur les bords de la Dee.--Magnifique panorama.--La vie dans les
     montagnes.--Idylles et jours tragiques.--La dépêche du
     Zululand.--Au milieu de ses souvenirs.


Buckingham et Windsor sont les palais dorés où la reine est prisonnière
de la Constitution; Osborne et Balmoral, ce sont les homes, c’est-à-dire
les lieux où elle vit, où elle aime, où elle est elle-même, où elle
vient chercher la force de jouer l’autre personnage qu’elle représente.
Osborne et Balmoral sont dans des sites recherchés pour la santé de
l’époux, découverts par lui; les plans des deux châteaux sont sortis de
son cerveau; il s’est ingénié à en faire des nids, où l’on respire à
pleins poumons, dans l’intimité des personnes chères, sans contrainte,
mais avec le décorum qui convient à la dignité royale.

Depuis leur mariage, la reine et le prince consort s’étaient dit bien
souvent qu’il leur faudrait un home, où voir grandir leurs enfants au
bon air et s’occuper de leur éducation. La santé du prince Albert était
jugée assez délicate et les médecins estimaient qu’elle profiterait d’un
séjour prolongé à la mer. Les prédécesseurs de Victoria avaient bien eu
des résidences au bord de la mer; mais aussitôt leur présence avait fait
des plages de leur choix des lieux à la mode dont la grande vie,
toujours à l’affût de distractions, venait aussitôt chasser le calme.
Comme le couple royal accompagnait le roi Louis-Philippe jusqu’à
Portsmouth, sir Robert Peel attira l’attention du prince sur Osborne. A
priori, l’idée d’un home en ce lieu lui sourit. Il se dit qu’en
choisissant une île, eût-elle 30 kilomètres sur 20, il aurait plus de
chances de voir respecter son amour de la tranquillité. Le prince Albert
alla donc faire un tour à l’île de Wight en 1845, dans le Solent, en vue
de Portsmouth, le grand port militaire de l’Angleterre. Il y vit le
manoir d’Eustache Mann, célèbre par les luttes de Charles Ier contre
son Parlement. Avec son architecte Thomas Cubitt, il eut vite fait de
juger qu’il ne pourrait en tirer aucun parti et qu’il faudrait édifier
une résidence nouvelle sur ses ruines. Toutefois le magnifique parc, les
allées grandioses formées d’arbres séculaires et descendant en pente
douce vers la mer, l’immense panorama dont la vue pourrait jouir
par-dessus ces arbres, le climat tempéré, tout séduisit le prince, qui
fit l’acquisition du domaine, comprenant environ 5.000 acres de terrain
(un acre de terrain vaut 40 ares 467 ou 4.046 mètres carrés) permettant
de faire une promenade de 10 milles à cheval ou en voiture sans sortir
de sa propriété. Il fit raser le vieux manoir et édifier à sa place un
château moderne de style italien, composé de deux étages et d’un
rez-de-chaussée, flanqué de deux tours carrées et recouvert de terrasses
formant toit à l’italienne et du haut desquelles la vue embrasse une
étendue immense.

Le prince dessina l’aménagement intérieur du château, les jardins, les
allées, en un mot il en fit une résidence aussi moderne que possible
avec tout le confortable imaginable. A Osborne House, car on a trouvé le
nom de château trop pompeux pour désigner un home de cette simplicité,
rien n’y a été oublié pour le confort de la vie.

A l’intérieur, il se compose d’une suite de salons, d’une salle de
billard, d’un cabinet du prince, d’une bibliothèque, d’un cabinet de la
reine, d’une salle du Conseil pour le cas où la reine aurait à réunir
ses ministres ou son Conseil privé, de vastes salons bien éclairés et
bien aérés, d’une nursery spacieuse. Le jeune ménage était en bonne voie
de famille et le père avait le devoir de se préoccuper de faire de la
place à sa progéniture; de prévoir le jour où ses enfants seraient
grands, de leur réserver leurs appartements à eux et à leur famille dans
la résidence qui devait dans sa pensée être et rester le home familial.
Enfin il fallait songer au service d’honneur de la reine, quelque
restreint qu’il fût et au nombreux personnel domestique.

Rien n’échappa au prévoyant architecte, qui s’occupa de faire des
serres à fleurs, à fruits, des caves aérées, des écuries et remises et
une ferme modèle, le tout décoré avec beaucoup de goût et une relative
simplicité. L’ameublement choisi par lui est confortable, mais dépourvu
d’un luxe tapageur. Les œuvres d’art, peintures, sculptures,
eaux-fortes, gravures, pullulent à Osborne. Les dimensions des pièces
sont suffisantes, mais conviennent à l’intimité.

Les fenêtres des appartements de la reine ont vue sur la prairie et le
parc; une jolie sculpture, un bassin, un jet d’eau, un bouquet d’arbres
avec, dans le fond, des allées en clair obscur ravissent le regard, en
quelque sens qu’il se porte.

Plus tard, en 1855, le prince Albert fit cadeau à ses enfants d’un petit
cottage suisse qu’il édifia à plus d’un mille du château. Les enfants en
firent un véritable petit musée. Tous leurs jouets et bon nombre de ceux
de leur mère lorsqu’elle était enfant, y ont été conservés avec soin. Il
est curieux de voir où les goûts de chacun le portait. Les petites
princesses avaient au rez-de-chaussée du cottage toute une batterie de
cuisine, avec laquelle elles s’initiaient à l’art des petits plats. Bien
des fois, la table royale fut servie de mets préparés par elles et leurs
parents s’en sont le plus souvent régalés. Autour du cottage sont encore
dessinés neuf jardins. Le prince a voulu que chacun de ses enfants sût
manier la bêche et le râteau et pratiquer l’horticulture. Le dimanche,
la reine et son époux allaient voir les progrès des jardins et ceux qui
avaient obtenu des résultats satisfaisants recevaient les félicitations
de leurs parents.

Depuis la mort du prince Albert, Osborne House s’est augmentée d’une
«Chambre Indienne», désignée sous le nom de Durban House, véritable
salon indien où la reine d’Angleterre, devenue impératrice des Indes,
reçoit solennellement les princes de l’Orient qui viennent lui rendre
hommage et d’un hôpital pour les serviteurs de la Cour, lequel est
contigu aux luxueuses écuries.

[Illustration:

Phot. H. N. King.

Osborne-House.]

La reine va toujours passer l’hiver à Osborne, à cause du climat tempéré
de la côte méridionale de l’Angleterre en général et de l’île en
particulier, où les arbres sont en fleurs en plein hiver. Elle y reste
pour les fêtes de Noël

[Illustration:

Phot. R. Milne.

Balmoral.--La salle de bal.]

que tous ses enfants et petits-enfants ont coutume de venir célébrer
avec elle. On y mange le plum-pudding traditionnel et on y rôtit
l’aloyau de bœuf, dont une partie est expédiée aux gens de Windsor et
une autre à ceux de Balmoral. Un immense arbre de Noël est toujours
dressé à cette occasion dans l’ancienne nursery des princes et
princesses royales et chaque petit-enfant ou arrière-petit-enfant y
trouve attaché un souvenir de la reine. Ceux qui ne peuvent être
présents à cette fête de famille ont l’habitude d’écrire. A cette
occasion, Victoria reçoit des Cours étrangères des pâtés de venaison
avec des dédicaces de toute sorte. Aussi pendant toutes les fêtes de
Noël est-ce un va-et-vient continuel de Gosport à East Cowes et les
équipages des deux yachts qui font le service de la reine à travers le
Solent, entre la côte et l’île, ont-ils de quoi s’occuper.

La reine ne quitte Osborne que pour l’époque des fêtes de Pâques, où
elle a l’habitude de venir demander au soleil du midi de la France, ou
d’Italie, un peu de la chaleur de ses rayons. Les médecins lui
conseillent de quitter le climat de l’Angleterre, particulièrement
humide à cette époque de l’année.

Osborne House s’est partagé avec Balmoral la plus grande partie de la
vie de la reine Victoria. C’est là que la souveraine a pu s’occuper avec
le prince Albert de l’éducation de leurs nombreux enfants. C’est là,
dans le cercle des intimes, que s’est surtout révélée la simplicité de
ses goûts et la modestie de ses vraies aspirations. Grâce à l’isolement
de l’île de Wight, la reine a réussi à dérober aux exigences de sa
situation élevée, des années entières qu’elle a pu consacrer aux joies
intimes de la vie familiale et, en cela surtout, elle a fait œuvre de
reine et donné à son peuple un salutaire exemple. Elle a remis en
honneur le foyer anglais, le home paternel et a resserré du même coup
les liens de la famille; elle a été un exemple de vertus domestiques
pour toutes les femmes. Par la simplicité de sa mise, elle a enrayé à
temps un goût immodéré de la toilette, qui s’était emparé de son sexe,
et c’est à elle que l’Angleterre doit surtout la rigide sobriété du
costume de ville féminin.

Autrefois, la reine se rendait, pour accomplir ses devoirs religieux, à
la petite église de Whippingham; aujourd’hui elle assiste aux offices
dans la chapelle privée du château.

On ne la voit en voiture de demi-gala que la semaine des régates.

Sa garde d’honneur se compose à Osborne d’un détachement du régiment
caserné à Parkhurst, lequel reste à East Cowes; de plus, un cuirassé
reste à l’ancre dans le Solent pendant tout son séjour.

       *       *       *       *       *

Balmoral, l’autre home de la reine Victoria et son home favori, est
situé dans la vallée de la Dee, dans les highlands du comté d’Aberdeen,
dont lord Byron nous décrit, dans ses heures de paresse, _Hours of
Idleness_, la scénique grandeur. Ces montagnes, contreforts de la chaîne
des Grampians, comprennent trois des plus hauts sommets de la
Grande-Bretagne: Ben Muich Dhui, Braeriach et Cairntoul. La Dee est une
rivière dont la source remonte à ces hautes cîmes et dont les eaux de
cristal sont formées de la fonte des neiges perpétuelles qui les
couronnent. D’abord étroite, la vallée de la Dee va s’élargissant
jusqu’à Aberdeen, lieu où elle se jette dans la mer du Nord. Le château
de Balmoral est situé sur la rivière à la borne miliaire nº 50 venant
d’Aberdeen et est à mi-chemin entre Aberdeen et Braemer, renommé par son
sanatorium. Autrefois on y venait par la mer jusqu’à Aberdeen et de là
par relais. Aujourd’hui on y vient par le chemin de fer jusqu’à
Ballater, station située à 8 milles du château.

La santé du prince Albert paraissant toujours délicate, son médecin, le
docteur sir James Black, lui avait conseillé d’aller passer quelques
semaines en Écosse. L’air fortifiant des montagnes lui ferait du bien,
disait-il. Le prince Albert, qui se souvenait des joies que lui avaient
procurées ses visites en Écosse en 1842 et 1844 en compagnie de la
reine, et des bonnes journées qu’il avait passées dans ses épaisses
forêts à chasser le sanglier et le daim et les enchantements de la reine
à la vue de ces paysages sauvages, consulta le duc d’Aberdeen, qui lui
donna le conseil de louer Balmoral. Le prince le loua donc en août 1848
et il fut décidé que la famille royale irait y passer l’automne.

La reine a consigné dans ses Mémoires les moindres péripéties de sa vie
dans les montagnes d’Écosse. Voici quelle a été sa première impression
de Balmoral:

«Nous arrivons à Balmoral à trois heures moins le quart. C’est un très
joli petit château, orné d’une tour pittoresque et bâti dans le vieux
style écossais. Devant le château s’étend un jardin au bout duquel
commence la pente d’une haute colline boisée; derrière le château, le
sol tout boisé descend en pente douce vers la Dee; de toutes parts, des
collines bornent l’horizon.

«Le château se compose d’un petit hall avec une salle de billard; à côté
de celle-ci, la salle à manger. Au premier, auquel on monte par un large
escalier, on entre à droite dans un salon qui se trouve au-dessus de la
salle à manger, belle pièce contiguë à notre chambre à coucher, dans
laquelle s’ouvre un cabinet de toilette qu’Albert s’est réservé. De
l’autre côté de l’escalier, en descendant trois marches, on entre dans
les trois chambres des enfants et de Miss Hildyard. Les dames vivent en
bas et les gentlemen en haut.

«Nous lunchons en arrivant et à quatre heures et demie nous sortons pour
la promenade. Par un gentil petit sentier tortueux, nous gravissons à
pied la colline sur laquelle ont vue nos fenêtres. Nous y trouvons un
cairn[A]. Du haut de cette colline, la vue par-dessus la maison est
charmante. A l’ouest notre vue s’étend sur les collines qui entourent
Loch-na-Gar, et à droite, dans la direction de Ballater, elle embrasse
la vallée au milieu de laquelle serpente la Dee avec ses jolies collines
boisées, qui nous rappellent si bien la forêt de Thuringe[B]. Quel
calme, quelle solitude, comme cette vue fait du bien, et comme l’air pur
des montagnes vous rafraîchit! Tout semble respirer la liberté et la
paix et vous fait oublier le monde et ses tristes tracas.

«Le site est sauvage, sans être désolé; tout y paraît plus prospère et
mieux cultivé qu’à Laggan. Le sol est délicieusement sec. Nous
descendons ensuite le long de la rivière, qui est tout près derrière la
maison: la vue des collines dans la direction d’Invercauld est
extrêmement belle.

«Quand je suis de retour à six heures et demie, Albert sort pour essayer
sa chance sur quelques sangliers qui se tiennent tout près dans les
bois; mais il n’est pas heureux. Le soir, ces sangliers s’approchent
très près de la maison.»

En 1852, après trois saisons passées à Balmoral, le prince Albert se
rendit, pour la somme de 31.500 livres sterling, propriétaire du
domaine, que la reine arrondissait encore, en 1878, en faisant
l’acquisition de la forêt de Ballochbuie, bois de pin situé dans le
voisinage de Balmoral. La propriété actuelle contient 40.000 acres et
elle s’étend sur une demi-douzaine de milles le long de la rivière. Elle
comprend une portion de Loch-na-Gar.

Le nouveau château, œuvre de l’architecte William Smith, d’Aberdeen,
aidé du prince Albert, date de 1853-1855. Chaque année, une portion du
château s’ajoutait aux précédentes, de sorte que la famille royale a pu
jouir de son home écossais sans interruption. Sa tour massive a 100
pieds, soit plus de 30 mètres de haut. On l’aperçoit de très loin à la
ronde. Le château est construit en granit gris très dur, ce qui n’est
guère favorable à l’ornementation. Sa façade ouest est ornée de
bas-reliefs de marbre représentant saint André, patron de l’Écosse;
saint Georges et le Dragon; saint Hubert et le Daim. Les armes royales
sont sculptées au-dessus de la porte d’entrée principale.

La simplicité de l’aménagement intérieur du château répond à la sévérité
de son aspect extérieur. Des têtes de sangliers et de daims, rappelant
chacune une journée mémorable passée à la chasse en compagnie d’un
personnage couronné, décorent le vestibule d’entrée, dont le principal
ornement est une statue en bronze grandeur naturelle, de Malcolm
Canmore. Des bustes en marbre de la reine, du duc d’Albany, du grand-duc
de Hesse, de l’empereur Frédéric d’Allemagne, ses fils et gendres
défunts. Dans le long corridor qui dessert toutes les pièces du château,
à côté de fort belles sculptures et statues de marbre, on peut voir la
statue grandeur nature du prince consort, reproduction de celle qui est
élevée dans le jardin. Les diverses pièces ne méritent aucune mention
spéciale, à part la salle de bal, dont les dimensions et la décoration
révèlent un intérieur royal. Elle est décorée de trophées écossais et
est éclairée par de fort beaux candélabres. Les appartements privés de
la reine sont au premier étage au-dessus du salon; ils ont vue sur les
jardins à l’ouest du château.

Comme à Osborne, la reine a cherché à s’isoler du monde. La station de
Ballater ne dessert guère que son château et elle s’est arrangée pour
qu’aucune station, même celle-là, ne fût à proximité. Elle a enclavé
dans sa propriété un certain nombre de routes qui sont devenues chemins
privés, de sorte que personne ne peut venir troubler sa solitude.

C’est ici surtout que la reine Victoria a vécu selon ses goûts, qu’elle
a été l’épouse du prince Albert et la mère

[Illustration:

Phot. R. Milne.

Le château de Balmoral.]

de ses enfants. Du matin au soir, en dehors des quelques heures données
aux affaires publiques, car les papiers d’État lui parviennent là chaque
jour, elle a pu se livrer à ses occupations favorites. Lorsqu’elle n’est
pas en promenade, ou en visite chez les paysans où elle se rend seule,
sans escorte, en bonne bourgeoise, on la voit, le crayon ou le pinceau à
la main, en train de prendre un croquis ou de laver une aquarelle. Elle
adore les cornemuses et elle a ses artistes écossais qui la régalent de
leurs airs mélancoliques le matin à son lever, pendant ses repas et
aussi le soir. Elle aime les danses des ghillies, montagnards écossais,
auxquelles elle prend souvent part, à la lueur des torches de résine.
Lorsque les membres de la famille royale sont au château et que l’on
fête soit l’anniversaire de la reine, soit tout autre événement heureux,
elle donne l’ordre de danser. Alors il n’y a plus de rang, les princes
font vis-à-vis aux servantes du palais et les princesses aux
domestiques; les hommes portent tous le costume écossais, le jupon et le
plaid et la petite casquette à rubans pendants.

Elle a le plus grand goût pour la vie rustique de ces régions, la
franchise et le loyalisme de ses Ecossais. On la voit dans ses jeunes
années courrir le daim à cheval et gravir les collines les plus
escarpées; on la rencontre sur toutes les routes, en voiture, à cheval
ou à pied, quelquefois seule; on la voit entrer dans les plus humbles
chaumières porter des vêtements de laine tricotés de ses mains ou
quelques secours en argent; visiter les malades, les maisons que la mort
a frappées; prendre part aux baptêmes, accepter le verre de whisky
national et trinquer avec les derniers de ses paysans; visiter les
châteaux voisins, y accepter l’hospitalité la plus simple et la plus
cordiale; encourager l’élevage du bétail; assister aux offices dans
l’humble église du village de Crathie; recevoir la communion avec les
paysans; fonder des écoles sur ses domaines, réparer les chaumières des
pauvres; assister à l’érection de cairns commémoratifs, prendre part aux
danses aux flambeaux qui en célèbrent l’achèvement.

L’amour de la reine pour Balmoral ne fait que se fortifier d’année en
année. Le 28 septembre 1853, elle assiste avec tous les siens à la pose
de la première pierre du nouveau château; le 7 septembre 1855, elle en
prend possession et écrit:

«A sept heures un quart, nous arrivons à notre cher Balmoral. Cela me
paraît étrange de passer en voiture sur l’emplacement d’une partie de
l’ancien manoir. La nouvelle résidence paraît magnifique. La tour et les
chambres ne sont qu’à demi terminées. Les communs ne sont pas encore
bâtis. Les gentlemen, à l’exception du ministre de service, s’installent
dans l’ancienne maison, ainsi que les domestiques. On jette un vieux
soulier derrière nous, au moment où nous pénétrons dans le nouveau
bâtiment; c’est la coutume qui doit nous porter bonheur. La maison est
charmante, les pièces délicieuses, l’ameublement et les papiers de
tenture sont la perfection même.»

Deux jours après, des dépêches apportent une bonne nouvelle au château à
peine inauguré. Elles viennent de lord Clarendon et de lord Granville:
la première annonce que le maréchal Pellissier rapporte la destruction
de la flotte russe; la seconde, que Sébastopol est tombée aux mains des
alliés. La joie éclate au château. Le prince Albert donne l’ordre
d’allumer un grand feu de joie. On boit le whisky.

Le 29 septembre, le prince Frédéric de Prusse, en visite au château,
demande la main de Wickie, la fille aînée de la reine, qui doit donner
le jour à Guillaume II. Le prince sait que la bruyère blanche est
l’emblème du bonheur. Il en cueille un brin et le présente à la
princesse en lui faisant part de ses espérances.

Le 30 août 1856, en revenant au château, la reine le trouve achevé. Elle
est émerveillée de l’ensemble. Le 13 octobre de la même année, elle
écrit dans son journal:

«Chaque année, mon cœur s’attache davantage à ce cher paradis, et
d’autant plus que tout ici est l’œuvre de mon Albert bien-aimé, comme à
Osborne.»

Toute une vie de bonheur s’écoule dans ces parages. Le 21 août 1862, la
reine, devenue veuve, revient à Balmoral, pour la première fois sans
celui qu’elle adorait. Son premier soin est d’élever un cairn à sa
mémoire. Elle écrit ce jour-là:

«A onze heures, nous partons tous pour Craig Lowrigan. La vue est très
belle et le jour très brillant. La bruyère est violette; mais, hélas! je
ne ressens plus de plaisir ni de joie! Tout est mort pour moi! Voici au
sommet de la colline les fondations du cairn qui aura 42 pieds à sa base
et d’où l’image de mon précieux Albert dominera toute la vallée. Six de
mes orphelins et moi plaçons chacun notre pierre qui porte nos initiales
gravées; nous posons aussi celle des trois plus jeunes absents. Je me
sens tout ébranlée et nerveuse. Le monument aura 35 pieds de hauteur et
on y lira l’inscription suivante:

                        A LA MÉMOIRE BIEN-AIMÉE
               D’ALBERT, LE GRAND ET BON PRINCE CONSORT,
                   ÉLEVÉ PAR SA VEUVE AU CŒUR BRISÉ
                              VICTORIA R.
                            LE 21 AOUT 1862

Étant parfait, il a pu accomplir sa destinée en peu de temps.

    Son âme plut au Seigneur
    Qui le rappela à lui
    Du monde des méchants.

         _Sagesse de Salomon_, IV, 13, 14.

«Je rentre très fatiguée de ce pèlerinage à travers la bruyère et par de
mauvaises routes.»

Les années suivantes, elle inaugure les statues de son époux à Aberdeen
et à Balmoral.

Le 8 octobre 1870, Victoria célèbre à Balmoral les fiançailles de sa
fille, la princesse Louise, avec le marquis de Lorne.

Le 19 juin 1879, un mois après l’érection du cairn à la mémoire de sa
fille la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, elle apprend à
Balmoral la mort du prince impérial Napoléon IV. Elle écrit ce jour-là:

«A onze heures moins vingt, Brown frappe et dit en entrant qu’il apporte
de mauvaises nouvelles. Tout alarmée, je lui demande de qui il s’agit:
«Le jeune prince français a été tué», me répond-il, et, comme je ne
comprenais rien à ce qu’il me disait, Béatrice entre avec le télégramme
à la main et s’écrie: «Le prince impérial vient d’être tué au
Zoulouland!» Un frémissement d’horreur me parcourt au moment où j’écris
ces lignes.

«Je me prends la tête dans les mains: «Non, non, c’est impossible!»
Béatrice pleure à chaudes larmes. Je prends connaissance du télégramme.

«Pauvre, pauvre impératrice! Son fils unique parti! Quel malheur! Je
suis dans la plus grande détresse.»

La reine se couche tard ce jour-là et ne peut fermer l’œil de la nuit.
Le lendemain, elle commence son journal par ces mots:

«Passé une très mauvaise nuit, sans pouvoir goûter le moindre sommeil,
hantée par l’horrible nouvelle et ayant des Zoulous devant les yeux. Ma
pensée n’a pas quitté la pauvre impératrice Eugénie, qui ne connaît pas
encore son malheur. Il y a aujourd’hui quarante-deux ans que je suis
montée sur le trône, mais je ne pense qu’au triste événement.»

Balmoral a aussi assisté à des événements heureux, les lunes de miel des
duc et duchesse de Connaught, des duc et duchesse d’Albany, des prince
et princesse Henry de Battenberg. La fille et le fils de ces derniers,
la princesse Eva et le prince Donald sont nés au château en 1887 et
1891.

La reine n’a jamais manqué de venir deux fois par an passer quelque
temps dans son home écossais. En mai et juin, elle y passe quelques
semaines, au cours desquelles elle célèbre toujours son anniversaire de
naissance, et elle y revient au milieu d’août pour y séjourner jusqu’au
milieu de novembre. On devine que sa vie y est quelque peu changée,
maintenant que l’âge lui interdit les longues chevauchées et les
excursions de plusieurs jours en voiture. Elle n’en vit que plus
intimement au milieu de tous les souvenirs que lui rappellent, à chaque
pas, un arbre planté, un cairn, une croix commémorative, une
inscription. Elle n’y est gardée que par un seul policeman, qui circule
dans les jardins autour de la maison pour détourner les curieux ou les
reporters qui ne manqueraient pas de s’introduire chez la reine. Malgré
tout, elle parle toujours de Balmoral comme d’un Eden, où elle puise en
quelques semaines la force de vivre ailleurs le reste de l’année.

[Illustration: Le prince Albert.]



IX

La reine Victoria épouse.

     Épouse et camarade.--Attentions et prévenances.--En vedette.--Le
     titre de roi consort.--Dans le lac.--Dorlottée.--Tout meurt avec
     lui.--Convois, statues, _memorials_.--Dernier portrait.


Victoria fut une épouse modèle, comme le prince Albert fut un époux
idéal. Se rendant parfaitement compte de la fausseté de sa position, il
n’a jamais cherché qu’à rendre service à la reine et à faire en sorte
que son règne fût aussi glorieux que possible.

La reine lui a prodigué durant toute sa vie tous les trésors d’affection
et c’est surtout son amour pour l’époux de son choix qui lui a donné la
force d’accomplir sa destinée.

Dès le début de son mariage, elle aurait voulu faire conférer au prince
Albert, par acte du Parlement, le titre de roi consort. Elle s’ouvrit de
ce projet au roi Léopold et au baron Stockmar, qui tous deux furent
d’avis qu’il fallait attendre que le prince eût acquis des droits
sérieux à la confiance de la nation. Elle patienta et, en 1845, lorsque
le prince se fut acquitté avec éclat du rôle de directeur des Beaux-Arts
qui lui avait été confié par le Conseil des ministres et qu’il eût aux
yeux de tous donné la mesure de ses hautes capacités et de la solidité
de son jugement, elle vint à la rescousse; mais cette fois encore, le
baron Stockmar fut d’avis que ce serait éveiller les susceptibilités de
la nation que de donner à un étranger le titre de roi d’Angleterre. Sir
Robert Peel et le duc d’Aberdeen furent du même avis; le premier prit
même les devants et s’arrangea pour être interpellé à ce sujet à la
Chambre des communes, afin de faire cesser les bruits qui couraient d’un
si grand changement à la Constitution.

La reine, en poursuivant son but, n’avait en vue que de conférer à son
époux une dignité qui cadrât mieux avec la haute idée qu’elle en avait.
Elle prit bravement son parti de son échec et s’attacha à régner autant
que possible selon les idées du prince Albert. En toute chose elle lui
demandait conseil et ce n’est qu’après avoir eu ses avis qu’elle
agissait.

C’est le souci de la santé de ce précieux compagnon qui lui fit acheter
successivement Osborne et Balmoral, en même temps que le désir de goûter
avec lui un genre de vie plus en rapport avec ses goûts et dans lequel
disparût la différence de leurs situations.

Le prince Albert aimait les enfants: elle voulut lui donner une
nombreuse progéniture et s’appliqua de son mieux à concilier ses devoirs
d’épouse et de reine.

En tout elle adopta ses goûts; les plaisirs favoris de son époux
devenaient aussitôt les siens; elle ne voyait que par ses yeux et
n’était jamais si heureuse que quand leurs idées se rencontraient sur un
sujet quelconque.

Plusieurs fois le prince fut l’objet des attaques de la presse. La reine
s’en montra très affectée et s’efforça de les lui faire oublier. Chaque
fois qu’elle put le mettre en vedette aux yeux du pays, elle n’en laissa
point échapper l’occasion. Elle lui sut gré de s’instruire dans les lois
de l’Angleterre et de se faire recevoir docteur de l’Université
d’Oxford. Elle le vit avec plaisir prendre en mains l’organisation de
l’exposition de 1851, qui donna un si grand essor à l’industrie
nationale. Elle le pressa d’accepter le titre de chancelier de
l’Université de Cambridge, lorsque cet honneur lui fut offert et elle
visita l’Université pour lui donner l’occasion d’exercer ses
prérogatives en souhaitant la bienvenue à sa souveraine.

Elle sut apprécier la besogne écrasante et ingrate à laquelle il se
condamna en lui servant de secrétaire particulier, avant le général sir
Henry Ponsonby et sir Bigge. Elle lui fut surtout reconnaissante de se
dévouer au bien extérieur et intérieur du Royaume-Uni.

Toutes les lettres de Victoria sont pleines d’admiration et d’amour pour
son époux; ses mémoires sont remplis de lui et, depuis sa mort, la
mémoire du cher défunt est associée à ses moindres souvenirs.

Elle constate avec plaisir qu’il produit une excellente impression sur
tous ses ministres, quoique de partis opposés; sur les souverains
étrangers qui viennent à la Cour et sur l’aristocratie. Elle dissipe
d’avance les préventions de ceux qui l’approchent pour la première fois
avec les préjugés de la foule. Lorsque la haine des partis semble
l’emporter et essaye de jeter la suspicion sur lui, elle le défend alors
énergiquement et le couvre de son autorité.

Sans la reine, le prince Albert n’eût sans doute eu à la Cour de
Saint-James que le rôle effacé de l’époux de la reine Anne; grâce à
elle, il est au contraire considéré par tous comme le premier personnage
après la reine et comme son mentor en toutes choses.

La veille du baptême de la princesse royale, devenue l’impératrice
Frédéric, le prince en patinant sur le lac de Buckingham Palace tombe
dans l’eau glacée. Tous poussent des cris et courent chercher des
cordes, des échelles; la reine se précipite sur la glace au risque de la
sentir se dérober sous elle et lui porte un prompt secours.

Dans ses excursions à travers les Highlands, elle est heureuse du charme
que son époux exerce sur tous ceux qui l’approchent et des hommages
sincères qui lui sont rendus par ses fidèles écossais.

S’il doit la quitter, ne fût-ce que pour quelques jours, elle en a du
chagrin et ses mémoires attestent qu’elle compte les jours qui la
séparent de son retour. Dans ses jeunes années elle partage ses
plaisirs, fait de longues et fatigantes chevauchées à travers les pics
montagneux, chasse le daim dans les forêts qui lui rappellent celle de
Thuringe. A sa fête et à l’anniversaire de sa naissance, elle s’ingénie
à lui faire plaisir et lui prépare des fêtes qui lui rappellent son pays
natal.

Dans ses couches, elle veut toujours l’avoir auprès d’elle pour la
soutenir de sa présence et elle ne veut être soignée que par lui.

Lorsqu’il dresse le plan de ses homes dans l’île de Wight et en Écosse,
elle tient à ce que les pièces où ils doivent vivre intimement ne soient
point trop grandes, afin d’être plus près de lui.

En un mot, c’est la femme aimante, prévenante, attentionnée, toujours
prête à embellir la vie de son époux et à lui faire oublier l’amertume
d’une position inférieure.

Aussi conçoit-on que la disparition presque subite d’un être aussi cher
ait comme foudroyé la reine. Jusqu’à sa dernière heure, elle n’a voulu
croire qu’à une indisposition passagère, à tel point qu’elle était à
faire sa promenade habituelle en voiture dans le parc de Windsor quand
le malheur arriva et qu’elle ne comprit rien lorsqu’on lui apprit
l’épouvantable nouvelle.

«Tout meurt avec lui», s’écria-t-elle, et, en effet, depuis ce jour,
Victoria n’a plus été que reine et reine désolée. Depuis elle a promené
son ennui de Windsor à Osborne et d’Osborne à Balmoral, avec la
régularité d’un automate qui accomplit une fonction prescrite
passivement, jusqu’à la mort.

Les malheurs peuvent l’accabler désormais, elle les reçoit comme s’ils
étaient depuis longtemps attendus, avec une philosophie qui confine à
l’inconscience.

Elle élève des cairns, des statues, des _memorials_ à son compagnon
défunt et elle passe chacune de ses fêtes dans le plus grand
recueillement et dans le culte de sa mémoire, aux lieux où il avait
coutume de se trouver à la même époque de l’année. Les témoins actuels
de ces hommages muets sont tentés de croire que le deuil de la reine ne
date que d’un an et cependant il y a quarante ans que la reine pleure
son époux.

Le deuil de la reine n’a jamais cessé qu’aux jours de mariage et de
baptême dans la famille. Encore dans ces circonstances n’oublie-t-on
jamais le chef de la famille parti.

Ne pouvant laisser sa dépouille dans les caveaux de la chapelle
Saint-George, au château de Windsor, à côté de celles des rois ses
aïeux, la reine lui a pieusement élevé un mausolée dans sa propriété de
Frogmore et c’est là qu’à chaque anniversaire elle se rend fidèlement
avec une de ses filles ou quelque dame d’honneur. Elle a soin d’emporter
la clé et on est toujours douloureusement saisi en la voyant pénétrer
dans le sanctuaire devenu le tombeau de son amour et rester là les yeux
fixés sur l’image sympathique de son Albert, fixée si exactement et avec
tant de vie par le ciseau d’un grand artiste.

C’est à la mémoire du prince Albert que la reine a dédié la première
partie de ses mémoires; la seconde partie, qui embrasse tous ses
souvenirs de veuve, est également pleine de lui.

Afin que l’histoire du prince consort fût aussi exacte que possible,
elle a voulu en charger un des plus grands historiens de son temps et
lui a demandé de revoir ses manuscrits et de lui permettre toutes les
observations dans l’intérêt de la vérité. Sir Théodore Martin, dans la
vie du prince consort, a surtout été le collaborateur de la veuve
dévouée de son héros. Il n’est pas un trait de son beau caractère
qu’elle ait laissé dans l’ombre et pas un acte de dévouement à sa
couronne et à son pays qu’elle n’ait tenu à y consigner. «Je veux,
écrivait-elle à l’historien, que mon cher peuple puisse apprécier par
lui-même toute l’importance de la perte que j’ai faite, que le pays et
que le monde entier a faite en lui».

Ces paroles en disent long dans la bouche de celle dont John Bright a
dit: «C’est la femme la plus sincère qu’il soit possible de rencontrer».

Le dernier portrait du prince Albert se trouve dans le tableau de
Thomas, représentant le roi et la reine au camp d’Aldershot, en 1859.



X

La reine Victoria mère.

     Les neuf enfants de la reine.--Leurs aptitudes diverses.--Tête
     d’homme et cœur de femme.--Le sang anglais de Guillaume II.--Le
     charpentier et le ménétrier de la Cour.--La future belle-mère de
     Nicolas II de Russie.--Bois-sec.--L’élève de Mrs Thornicroft.--Le
     tambour orageux.--Le prince savant.--La petite vieille.--Principes
     d’éducation.--L’appréciation d’un attaché à Osborne.--Les
     sports.--Mère éclairée.--Le sacrifice de Benjamin.


Victoria eut, de son mariage avec le prince Albert, neuf enfants,
fécondité rare chez une reine. Le premier fut une fille qui naquit à
Windsor le 21 novembre 1840, un peu plus de neuf mois après le mariage
de ses parents, et fut baptisée à Buckingham Palace sous les noms de
Victoria-Adélaïde-Marie-Louise. Comme le prince Albert félicitait la
reine sur son heureuse délivrance:

--Êtes-vous content de moi? lui demanda-t-elle toute fière de l’avoir
fait père.

--Oui, mais je crains que la nation n’éprouve un désappointement à la
nouvelle que ce n’est pas un garçon.

--Le prochain sera un garçon, je vous le promets, répondit la reine.

La princesse royale se montra de bonne heure admirablement douée. Son
père avait coutume de dire en parlant d’elle: «Elle a une tête d’homme
et un cœur de femme». C’est elle qui épousa le prince Frédéric de
Prusse, Fritz, comme son futur peuple l’appelait, alors qu’il n’était
pas encore crown prince. On se faisait, à l’époque de son mariage, une
faible idée des princes allemands. Les journaux de l’époque, croyant
flatter la famille royale, promettaient, dans leurs horoscopes, un
avenir brillant au jeune époux de la princesse, s’il prenait du service
dans l’armée russe! On sait qu’il devint l’empereur allemand Frédéric
III, de noble et pacifique mémoire, dont le fils aîné est Guillaume II,
l’empereur actuel, qui ne paraît pas être très fier d’être le fils d’une
princesse anglaise. On raconte que s’étant un jour heurté dans une
manœuvre, il saigna abondamment du nez. Comme l’officier qui était cause
de l’accident s’en excusait à lui: «Je vous remercie, au contraire, lui
dit Guillaume, de me faire perdre ce qui me reste de sang anglais dans
les veines». On sait quelle a été l’animosité du prince de Bismarck pour
la princesse Frédéric, du vivant de Guillaume Ier.

Victoria avait promis un fils à son époux. Le 11 novembre 1841,
c’est-à-dire moins d’un an plus tard, elle tenait sa promesse, en
donnant le jour au prince Albert-Edward, événement que la nation
célébrait avec enthousiasme. Le 4 décembre, la reine créait son fils
prince de Galles et comte de Chester. Il héritait en même temps de son
père les titres de duc de Saxe, et de sa mère ceux de duc de
Cornouailles, duc de Rothesay, comte de Carrick, baron de Renfrew, lord
des Iles et grand intendant d’Écosse.

[Illustration: Adélaïde-Marie-Louise, fille aînée de la Reine,
Impératrice Frédéric.]

Le baptême eut lieu en grande pompe le 25 janvier de l’année suivante,
dans la chapelle Saint-Georges, du château de Windsor. La reine avait
fait demander de l’eau du Jourdain pour cette cérémonie que présidait
l’archevêque de Cantorbéry. Le parrain était Frédéric-Guillaume IV, roi
de Prusse, en sa qualité de maître du royaume protestant le plus
puissant du continent; la marraine, la duchesse de Saxe-Cobourg, était
représentée par la duchesse de Kent, grand-mère du petit prince.

[Illustration: Alice-Maud-Mary, deuxième fille de la Reine.]

Ses premières années s’écoulèrent à Osborne et à Richmond Park, où, en
dehors de ses leçons, il s’adonnait au métier de charpentier. Après ses
études aux Universités de Cambridge et d’Oxford et une visite aux
États-Unis et en Orient, il épousait, en 1863, la princesse Alexandra,
fille du roi Christian IX de Danemark.

Le troisième enfant de la reine et du prince Albert est la princesse
Alice-Maud-Mary, née le 25 avril 1843, qui épousa, à l’âge de dix-neuf
ans, le grand-duc de Hesse. Elle mourut de la diphtérie le 14 décembre
1878, laissant sept enfants, dont une est aujourd’hui la femme de
Nicolas II, empereur de toutes les Russies.

Le quatrième est le prince Alfred-Alexandre-Guillaume-Ernest-Albert, duc
d’Edimbourg, né le 6 août 1844. Destiné à la marine, il y entra à l’âge
de quatorze ans; mais étant héritier de son oncle le duc de Saxe-Cobourg
et Gotha, il acheva ses études en Allemagne. Son amour pour le violon,
sur lequel il est de première force, l’avait fait surnommer par son
père, dans ses jeunes années, le «ménétrier de la Cour».

Il refusa le trône de Grèce à l’âge de dix-huit ans. Il a la réputation
d’être grand buveur et fort avare. En Angleterre il n’est pas très
populaire. A l’âge de trente ans, il épousa à Saint-Pétersbourg la
princesse Marie-Alexandrovna, fille d’Alexandre II de Russie. Il avait
le grade d’amiral de la flotte anglaise, lorsque la mort de son oncle
Ernest, en 1893, le fit duc de Saxe-Cobourg et Gotha. Une de ses filles
est reine de Roumanie, célèbre dans le monde littéraire sous le
pseudonyme de Carmen Sylva.

La princesse Hélène-Augusta-Victoria est le cinquième enfant de la
reine. Elle naquit le 25 mai 1846. Elle épousa à vingt ans le prince
Frédéric-Christian de Schleswig-Holstein. Elle pèse aujourd’hui ses 100
kilos, passe pour être cancanière, mais aussi très charitable.

C’est la princesse Louise-Caroline-Alberta qui occupe le sixième rang
dans la longue liste de la progéniture royale. Elle est née le 18 mars
1848. C’est une nature romanesque qui a donné de sérieuses craintes à sa
famille. Douée merveilleusement au point de vue de l’art, elle est
devenue un sculpteur accompli, grâce aux leçons de Mrs. Thornicroft. La
statue de la reine qui orne aujourd’hui les jardins de Kensington est
son œuvre. Elle eut avec un clergyman une intrigue, qui n’eut pas les
suites que l’on redoutait. Elle épousa, en 1871, le marquis Jean de
Lorne, duc d’Argyll. Celui-ci passe pour un homme d’un très beau
caractère et de grande valeur. La duchesse sa femme est, des filles de
la reine, la seule jolie.

Le 1er mai 1850, la reine mit au monde son troisième fils et septième
enfant, qui reçut au baptême les noms d’Arthur-William-Patrick-Albert.
Son parrain fut le duc de Wellington. Le prince est très bon musicien;
il a un goût particulier pour le tambour, sur lequel il rend des orages
merveilleux. Il s’est destiné de bonne heure à l’armée. A l’âge de
vingt-trois ans, la reine le créa duc de Connaught et de Strathearn.
C’est à lui que reviendra quelque jour le bâton de généralissime de
l’armée anglaise. Il épousa en 1879 la princesse Louise-Marguerite,
fille cadette du prince Frédéric-Charles de Prusse.

Le quatrième fils et huitième enfant fut le prince
Léopold-George-Duncan-Albert, né en avril 1853. Très faible de santé,
le jeune prince ne prit de goût qu’à l’étude et fit de brillantes études
à Oxford. En 1881, la reine le créa duc d’Albany. Il épousa en 1882 la
princesse Hélène de Waldeck-Pyrmont qu’il laissa veuve et mère de deux
enfants en mars 1884.

[Illustration: Le prince de Galles au moment de son mariage.]

Enfin le neuvième enfant de la reine fut une fille, la princesse
Béatrice-Marie-Victoria-Féodora, née le 14 avril 1857. Bonne musicienne
et bon peintre, la pauvre princesse n’a jamais eu de jeunesse.
Constamment auprès de sa mère depuis son veuvage, elle a toujours eu
l’air vieux, triste et découragé. En 1885, elle épousa le prince Henri
de Battenberg, la reine ayant eu bien soin de stipuler dans le contrat
que sa fille et son gendre vivraient avec elle. Le prince est mort il y
a quelques années de la malaria, sur la côte occidentale d’Afrique,
laissant la princesse veuve et mère de quatre enfants.

[Illustration: La princesse de Galles au moment de son mariage.]

Le nombre des petits-enfants et arrière-petits-enfants de Victoria est
énorme. Malgré leur nombre, elle les connaît tous de nom tout au moins
et n’oublie jamais de leur donner de ses nouvelles à l’occasion de leur
anniversaire de naissance ou de Noël.

Les enfants de la reine ont toujours été sa constante préoccupation,
tant que leur éducation n’a pas été terminée. Elle a toujours surveillé
elle-même leurs progrès et le cours de leurs études. A toute heure et
partout, les précepteurs et gouvernantes étaient autorisés à entrer chez
la reine, lorsqu’il s’agissait de ses enfants et elle s’est toujours
montrée sévère vis-à-vis d’eux lorsque leur intérêt était en jeu.

Elle a voulu qu’ils parlassent toutes les langues européennes et
connussent, les garçons du moins, les colonies de l’empire britannique.
Son grand rêve était d’avoir un fils à la tête de l’armée et un autre à
la tête de la marine anglaise. Il sera probablement à moitié réalisé par
le duc de Connaught, qui passe pour un brillant officier et est très
aimé de la nation; quant à la marine, ce sera probablement le duc
d’York, fils aîné du prince de Galles, depuis la mort du duc de Clarence
et d’Avondale, qui recueillera plus tard l’héritage du duc d’Edimbourg
dénationalisé.

La reine s’est toujours appliquée à faire naître entre tous ses enfants
des sentiments d’affection et de dévouement inaltérables, et vis-à-vis
d’elle et du prince Albert, la plus entière confiance. Elle écrivait en
1844 sur le cahier de communication entre les gouvernantes et elle: «Le
principe qui doit dominer est que les enfants soient élevés aussi
simplement que possible, qu’on les laisse le plus souvent avec leurs
parents en dehors des heures d’étude, et qu’ils apprennent à mettre
toute leur confiance en eux.» Elle y a en grande partie réussi. Dès
leurs jeunes années, les princes et princesses jouaient en commun et
organisaient à Osborne des petites fêtes en l’honneur de leurs parents.

Dans ses mémoires, la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, raconte
comment, à l’occasion de l’anniversaire de leur père, ils organisèrent
entre eux une représentation de l’_Athalie_, de Racine, en français. La
princesse Alice avait le rôle de Joad et celui de Josabeth; la princesse
Wicky remplissait le rôle d’Athalie; Lenchen ou Hélène, celui d’Agar;
Affie, le prince Alfred, celui de Joas, tandis que le prince de Galles
s’était réservé celui d’Abner.

La représentation fut parfaite au dire de la reine et du prince et de
tous les personnages de la Cour qui y assistèrent.

La reine est grande amie des sports: elle veut que le corps ait sa
grande part dans l’éducation et elle donne elle-même l’exemple en
chevauchant par les montagnes chaque fois qu’elle en trouve l’occasion.
Ses enfants sont habitués de bonne heure à la vie au grand air et aux
exercices physiques. Tous les princes et princesses font de la
bicyclette, depuis le jour où elle rencontra une dame cycliste dans
Newport Road, près d’Osborne; et rien n’amuse leur mère comme de les
voir zigzaguer leurs premières pédalées; ils pratiquent le tennis, le
hockey, le canotage. Elle voit avec plaisir les progrès de
l’automobilisme et se souvient d’avoir été avec sa mère visiter son
oncle le roi George IV à la loge royale en voiture à vapeur. Il y a
encore à Windsor un vieillard qui est tout fier de raconter qu’il l’a
vue descendre de cette voiture sans chevaux.

[Illustration: Le duc d’Edimbourg, deuxième fils de la Reine.]

En matière religieuse, elle est protestante et veut que ses enfants le
soient; mais elle ne veut pas arrêter son esprit aux subtilités des
différentes sectes. Elle tient avant tout à ce que ses enfants soient
religieux dans leurs actions, plutôt que dans les marques extérieures
du culte.

[Illustration: Le duc de Connaught, troisième fils de la Reine.]

Pour ses fils, elle veut une éducation virile et, malgré son grand
regret de se séparer d’eux, elle les envoie de bonne heure aux quatre
points cardinaux, en bonne reine anglaise sur l’empire de laquelle le
soleil ne se couche jamais.

Elle veut être la confidente de ses enfants et se montre heureuse chaque
fois que ceux-ci lui font part de leurs ennuis; mais elle ne provoque
jamais leurs confidences par des questions indiscrètes, voulant, en
respectant leurs petits secrets, développer chez eux le sentiment de la
personnalité.

En un mot, Victoria est une mère éclairée, qui élève ses enfants pour
eux-mêmes et en vue de leurs différentes destinées. Elle s’en est
pourtant réservé une, la dernière, la pauvre princesse Béatrice qu’elle
a sacrifiée en l’élevant pour elle-même, par crainte de la solitude dans
l’âge avancé; mais, du moins, elle s’est ingéniée à lui rendre le
sacrifice aussi léger que possible et à la récompenser en tendresses
maternelles des soins dévoués dont elle ne cesse d’être l’objet de sa
part depuis de si nombreuses années. La princesse aura des mémoires bien
intéressants à publier, si elle survit à la reine sa mère, car elle aura
assisté aux moindres événements de la seconde moitié de son long règne.



XI

La reine Victoria et ses domestiques.

     L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.--John
     Brown.--Sa brutale franchise.--Le caractère.--La reine à
     l’enterrement du père de Brown.--Brown la quitte.--La reine honore
     en lui le modèle des serviteurs.


Il est rare qu’entourée, comme elle l’est toujours, de membres de la
famille royale, de gentlemen et de dames de la Cour, la reine ait
personnellement affaire avec les domestiques. Lorsqu’elle est en
promenade ou en villégiature à Balmoral, il arrive cependant qu’elle
donne directement des ordres. Il faut qu’alors elle soit promptement et
fidèlement obéie. Lorsque quelque chose ne lui paraît pas naturel, elle
prescrit ou fait elle-même une enquête et il faut qu’elle aille au fond
des choses, car, lorsqu’elle a une fois donné sa confiance, elle a de la
peine à la retirer et ne la retire qu’en toute connaissance de cause.

Elle a toujours observé elle-même et exigé des siens le respect des
serviteurs.

[Illustration: Le duc d’Albany, quatrième fils de la Reine.

_Ruckert_
]

Lorsqu’un domestique de sa maison devient vieux, elle lui fait donner
une sinécure par le gouvernement ou le propose elle-même à la
surveillance d’une de ses propriétés. Elle aime recevoir des nouvelles
de ses anciennes femmes de chambre et est toujours heureuse lorsqu’elles
la quittent pour se marier. Alors elle se fait tenir au courant des
naissances et, si quelque jour, elle passe à proximité des villages où
elles se sont retirées, elle ne dédaigne pas d’aller leur rendre une
petite visite. A chaque nouveau né elle fait son petit cadeau.

[Illustration: Béatrice-Marie-Féodora, neuvième enfant de la Reine.]

Victoria est douce aux humbles et pardonne toujours les défauts de
caractère. Elle ne se montre insensible que lorsqu’on a trompé sa
confiance ou qu’on lui a menti.

Elle a toujours voulu avoir le choix de ses domestiques et c’est à cela
qu’elle doit d’avoir toujours été bien servie.

Elle dit un jour au doyen Stanley: «Je suis de ceux qui pensent que la
perte d’un fidèle serviteur est la perte d’un ami qu’on ne peut plus
remplacer».

       *       *       *       *       *

De tous les domestiques qui l’ont approchée, aucun n’a eu autant de
pouvoir que John Brown, un écossais qui, entré en 1849 comme ghillie au
service du prince Albert, devint, en 1858, le domestique particulier de
la reine hors de la maison.

C’était une de ces natures brusques dans leur franchise, ayant horreur
du mensonge; la reine trouvait toujours en lui l’expression de la
vérité. Il lui avait sauvé la vie dans l’attentat du fou Daniel O’Connor
et bien des fois, dans les highlands, l’avait tirée de mauvais pas.
Après la mort du prince Albert, il l’avait défendue contre les
importuns, contre l’indiscrétion de reporters qui avaient trouvé moyen
de s’introduire dans les allées de ses parcs. Plus tard, les infirmités
étant venues, il avait montré le plus grand dévouement.

Peu à peu Brown avait ainsi pris un certain ascendant sur l’esprit de la
reine, à l’insu même de celle-ci. Les autres valets s’étaient vite
aperçus qu’il fallait avant tout lui obéir et les seigneurs de la cour
avaient compris qu’ils devaient le traiter avec beaucoup de douceur et
même avec une certaine déférence. Un seul était resté indépendant de
John Brown, c’était Löhlein; le valet de chambre du prince Albert.

Il vint un jour où la reine ne put plus se passer des services de celui
qui connaissait si bien toutes ses habitudes, savait satisfaire toutes
ses manies et deviner jusqu’à ses caprices. Aussi de son côté lui
passait-elle des moments d’humeur.

Un jour, à Balmoral, elle eut la fantaisie de dessiner dans les jardins
et demanda au premier valet qui vint à passer de lui apporter une table.
Celui-ci revint avec une table trop haute: la reine la renvoya. Le même
valet revint avec une autre table trop petite: la reine n’en voulut
point. Comme le valet revenait sa table à la main, John Brown le
rencontra:

--Qu’y a-t-il encore? demanda-t-il.

--La reine ne veut pas non plus de cette table; l’autre était trop
haute, celle-ci est trop basse.

John Brown saisit la table, la porte à la reine et la posant brusquement
devant elle:

--Il faut savoir vous contenter de celle-ci, dit-il, on ne peut vous en
fabriquer une autre sur l’heure. Il ne faut pas demander l’impossible!

Un autre eût été immédiatement congédié.

La reine se contenta de rire en regardant John Brown se fâcher.

De même que la reine a dédié le premier volume des mémoires de sa vie
dans les Highlands «à la chère mémoire de celui qui a rendu heureuse et
sans nuage la vie de l’auteur», c’est-à-dire à son époux le prince
Albert, de même elle en a dédié le second volume à John Brown.

On lit en effet sur la première page du livre:

                       A MES LOYAUX HIGHLANDERS
                            ET SPÉCIALEMENT
                            A LA MÉMOIRE DE
             MON DÉVOUÉ SERVITEUR PERSONNEL ET FIDÈLE AMI
                              JOHN BROWN
               CES MÉMOIRES DE MA VIE DE VEUVE EN ÉCOSSE
                    SONT DÉDIÉS AVEC RECONNAISSANCE
                                  PAR
                    VICTORIA, _Regina Imperatrix_.

John Brown vient à perdre son père âgé de quatre-vingt six ans. Le 21
octobre 1875, la reine assiste aux funérailles qui se font à Micras,
petit village en face d’Abergeldie, voisin de Balmoral et écrit le soir
dans son journal:

Jeudi, 21 octobre 1875.

     «Je suis très contrariée que le temps soit si mauvais pour les
     funérailles du père de Brown, triste cérémonie qui doit avoir lieu
     aujourd’hui. Il pleut désespérément, c’est le neuvième jour qu’il
     fait pareil temps. Ironie! J’ai vu le bon Brown un instant avant
     déjeuner: il était abattu et triste et partait pour Micras. A midi
     moins vingt, nous partons en voiture avec Béatrice et Jane Ely pour
     Micras. En route nous rencontrons le docteur Robertson. Tout le
     long de la maison mortuaire, se tiennent des quantités de gens.
     Brown me dit qu’il y en avait au moins une centaine. Tous mes
     gardes, Mitchell le forgeron, Vern de Blachanturn, Symon, Graat,
     les cinq oncles de Brown, Leys, Thomson le maître de poste, le
     garde forestier, les gens de Micras-le-bas et d’Aberarder, et mes
     gens Heale, Löhlein de retour aujourd’hui d’un congé d’une
     semaine, Cowley Jarrett, Ross et Collins, sergent valet de pied,
     Brown et ses quatre frères, le cinquième étant en Nouvelle-Zélande.
     Donald, arrivé seulement pendant la nuit et qui arrive du
     _Buisson_, la ferme de son frère Guillaume, nous conduit à la
     cuisine où se tient la pauvre mistress Brown, assise près du feu et
     tout abattue, mais cependant calme et pleine de dignité. Mr.
     William Brown est d’une extrême bonté et se rend utile ainsi que la
     vieille belle-sœur et sa fille. L’honorable Mr. West, Mr. Sahl, les
     docteurs Marshall et Profeit, Mr. Begg et le docteur Robertson sont
     également présents. Les fils et un petit nombre de personnes que
     Brown a renvoyés de la cuisine, sont dans l’autre petite chambre,
     avec le cercueil. Un petit passage sépare toujours la cuisine du
     sitting-room dans ces vieilles maisons et la porte est en face de
     cette dernière pièce, l’unique porte. Mr. Campbell, le ministre de
     l’église de Crathie est debout dans le passage de la porte.
     Aussitôt qu’il commence les prières, la pauvre vieille mistress
     Brown se lève et vient auprès de moi, entendant, mais hélas ne
     voyant plus et s’appuyant sur le dos d’une chaise pendant les
     oraisons que Mr. Campbell dit d’une façon admirable.

     «Quand il a terminé, Brown vient et fait asseoir sa mère pendant
     que ses frères emportent le cercueil. Tout le monde sort et suit.
     Nous sortons aussi en toute hâte et voyons mettre le cercueil sur
     le corbillard, puis nous gagnons un petit monticule d’où nous
     voyons la procession s’éloigner tristement sur la route tortueuse.

     «Les fils sont là; je puis les distinguer facilement à ce qu’ils
     sont tout près de Brown qui marche le premier derrière le
     corbillard. Tout le monde est à pied, à l’exception de nos
     gentlemen qui sont en voiture. La pluie cesse heureusement. Je
     rentre de nouveau dans la maison et essaye de consoler la chère
     mistress Brown. Je lui fais cadeau d’une broche de deuil contenant
     une mèche des cheveux de son mari coupée de la veille. J’ai
     l’intention d’offrir un médaillon à chacun des fils.

     «Lorsque le cercueil est parti, elle éclate douloureusement en
     sanglots.

     «Nous prenons un verre de whisky avec de l’eau et du fromage,
     suivant la coutume des Highlands et nous rentrons, en recommandant
     à la vieille dame d’avoir du courage. Je lui dis que la séparation
     n’est que temporaire. Nous rattrapons en voiture la procession et
     arrivons à temps pour voir par le carreau de la portière porter le
     cercueil dans le cimetière. J’avais du chagrin de ne pouvoir entrer
     au cimetière.

     «Je vois mon bon Brown à un peu plus de deux heures. Il me dit que
     tout s’est bien passé; mais il me paraît très triste. Il doit
     retourner à Micras pour assister au thé de la famille. C’est là une
     épreuve terrible pour la pauvre veuve, mais qu’il était impossible
     de lui éviter. Déjà hier matin elle a eu plusieurs femmes et
     voisins au thé. Tout le monde a été plein de bonté et de sympathie
     pour elle, et Brown a été bien consolé par les marques de respect
     que lui et sa famille ont reçues aujourd’hui.»

Ne dirait-on pas que cette page a été écrite par une proche parente du
défunt?

A chaque page des mémoires de la reine on retrouve le nom de Brown. Le
12 septembre 1877, la reine rapporte un accident arrivé à son domestique
«qui a le genou fortement enflé».

Lorsque Brown n’est pas là, il lui manque et elle lui rapporte tout ce
qu’elle a eu à souffrir en son absence. Elle écrit, le 23 août 1878, à
Broxmouth, où elle est en visite:

«Comme il pleuvait, je me suis étendue sur le sofa et ai lu. C’est là
qu’on m’apporta la nouvelle de la mort terrible de la chère Mme Van
de Weyer, qui m’a beaucoup affectée. A la maison on eût pris beaucoup
plus de ménagements. J’ai envoyé dire cela à Brown, qui en a été très
choqué.»

Les membres de la famille royale avaient eux-mêmes a compter avec Brown.

Le 27 mars 1883, la reine perdit ce fidèle serviteur d’un érysipèle et
faillit en faire une maladie. Elle lui avait fait construire à Crathie
une petite maison en briques pour ses vieux jours: elle en fit cadeau à
sa famille et lui éleva dans le cimetière du village un petit monument.
Elle y fit de pieux pèlerinages et versa des larmes sur sa tombe. Elle
commanda sa statue à Brœm, le même sculpteur auquel on doit la statue de
la reine qui est à la porte de la cité de Londres et la fit ériger à
Balmoral à quelques mètres du château, dans le jardin, en face de ses
fenêtres. La chambre que l’Écossais occupait à Windsor a été depuis sa
mort absolument respectée: tout y est encore à la même place, suivant le
désir de la reine.

Enfin elle termine le second volume de ses mémoires par ces mots:


CONCLUSION

«Je dois ajouter quelques mots à ce volume.

«Le fidèle serviteur dont il est souvent fait mention dans ces mémoires,
n’est plus avec celle qu’il a servie toute sa vie avec tant de
sincérité, d’affection, de zèle infatigable.

«En pleine force de santé, il a été arraché à sa carrière si utile,
après une maladie de trois jours, le 27 mars de cette année. Il est
parti respecté et aimé de ceux qui ont connu sa rare valeur et la bonté
de son cœur; il a emporté les regrets de tous ceux qui l’ont connu.

«Sa perte pour moi (malade et impotente) est irréparable, car il avait
mérité et possédait ma confiance absolue. En disant qu’il me manque
chaque jour, et même à chaque heure du jour, je ne fais qu’exprimer
faiblement la vérité envers celui qui a acquis des droits à ma
reconnaissance éternelle par ses soins constants, ses attentions et son
dévouement.

«Jamais cœur plus sincère, plus noble, plus loyal, plus dévoué, n’a
battu dans une poitrine humaine.

«Balmoral, novembre 1883.»

Un tel attachement d’une reine puissante pour son humble serviteur parut
si exagéré que les mauvaises langues se donnèrent libre carrière. La
société puritaine de Londres ne put admettre qu’un valet reçût tant
d’honneurs. Peut-être trouverait-on l’explication de cette
reconnaissance

[Illustration:

Phot. G. W. Wilson.

John Brown.]

extraordinaire dans l’isolement où Victoria se sentit après la mort du
prince Albert, avec un besoin d’affection de tous les instants, plus
impérieux à mesure que les années s’accumulaient sur la tête de la
souveraine.

On dit que Brown avait, lui aussi, écrit ses mémoires qu’il destinait à
la publication et que, sur l’ordre de la reine, tous ses papiers ont été
saisis et lus par elle. Qui sait si ce n’est pas la lecture de ces
mémoires intimes, auxquels le serviteur confiait ses pensées les plus
secrètes, qui a démontré à la reine la sincérité absolue de son
dévouement? En lui rendant les honneurs qu’on ne rend généralement
qu’aux grands hommes, la reine a voulu perpétuer le souvenir du
serviteur modèle, dont l’espèce semble disparaître de plus en plus.

Depuis Brown, le serviteur intime de la reine est l’Écossais Grant, qui
se montre attentif à ses moindres désirs, mais n’a jamais été admis dans
le même degré d’intimité.



XI

La reine Victoria chez ses sujets.

     Comment la reine s’invite chez les autres.--Partout
     maîtresse.--Coucher de bonne heure.--Croquis et souvenirs.


La reine Victoria aime à vivre de la vie de ses sujets. Aussi
exprime-t-elle fréquemment, dans ses excursions, ou dans ses
villégiatures, le désir d’être reçue par l’un d’eux. C’est toujours avec
un grand plaisir qu’un seigneur reçoit la nouvelle d’une visite de la
reine. Il se mêle bien souvent à ce plaisir un sentiment de fierté; cela
pose aux yeux de l’aristocratie d’avoir hébergé la reine. Aussi la
faveur d’être son hôte est-elle universellement recherchée. Lorsque la
reine a manifesté le désir de visiter un château, le propriétaire en est
avisé officieusement. Il n’a plus alors qu’à envoyer l’invitation
officielle qu’il est sûr de ne pas voir déclinée. Il met sa demeure sens
dessus dessous pour que rien ne cloche et bien souvent il se lance dans
les dépenses.

Il arrive quelquefois, lorsque tout est prêt pour la recevoir, que la
reine change brusquement d’avis et que son hôte en reste pour ses frais.
Le plus souvent cependant, elle arrive ponctuellement à l’heure dite et
elle se montre reconnaissante de ce qu’on a fait pour elle.

Lorsque le prince Albert fut élu chancelier de l’Université de
Cambridge, une des hautes personnalités de la ville universitaire fut
choisie pour donner l’hospitalité au couple royal.

Celui-ci ne changea rien à ses habitudes et fut hors de lui, quand, avec
la reine et le prince qu’il attendait, il vit tomber chez lui toute leur
suite. Il prit cependant son parti en brave et fit de son mieux pour
faire face à ses obligations.

Son hospitalité fut des plus simples. Au dîner, confortable mais simple,
il affecta d’oublier la haute situation de ses hôtes et les traita avec
la plus grande cordialité. Après le repas, il leur désigna leur chambre
et leur souhaita une bonne nuit. Le lendemain au petit déjeuner, il
trouva la reine, qui était matinale à cette époque, levée avant lui et
lui demanda si elle avait bien dormi. Les seigneurs de la Cour ne
revenaient pas d’une telle absence de décorum, mais la reine prenait au
contraire le plus grand plaisir à être traitée comme tout le monde.

Il n’en va pas généralement ainsi. Lorsque la reine entre dans une
maison, elle en prend possession et y commande en maîtresse absolue.
Elle désire qu’on lui présente la liste des personnes invitées en son
honneur et il n’est pas sûr qu’elle consente à les recevoir toutes à sa
table. On l’a vue dans certaines maisons exprimer le désir de dîner
seule dans sa chambre avec la princesse Béatrice ou une autre dame de la
famille royale.

Le plus souvent, cependant, l’assistance est triée sur le volet et elle
se laisse aller à la familiarité. Si l’on donne un bal, elle y prend
part ou y assiste si elle ne danse pas. Elle aime les maisons où l’on
fait de l’élevage et visite toujours avec intérêt les étables bien
tenues et les fermes modèles.

La reine ne séjourne jamais dans un château sans en dessiner ou peindre
à l’eau les parties pittoresques. Ses cartons sont ainsi pleins des plus
beaux sites du Royaume-Uni.

Elle ne se couche jamais tard. A neuf heures et demie ou dix heures, une
heure après la fin de son dîner, elle monte dans les appartements qui
lui ont été réservés. On lui garde toujours une chambre à coucher aussi
spacieuse que possible, un sitting-room, un cabinet de toilette et une
salle de bain. La dame d’honneur qui l’accompagne ou la princesse
Béatrice qui ne la quitte pour ainsi dire jamais, couche à côté d’elle,
dans le sitting-room.

La conversation chez ses lords roule le plus souvent sur les beautés du
pays ou sur l’histoire de la famille qu’elle aime à entendre raconter.
Elle se fait conter la vie des parents dont les portraits sont appendus
aux murs et elle a presque toujours un souvenir personnel de chacun des
ancêtres.

Depuis son veuvage, la reine trouve un plaisir énorme à revoir les
châteaux où elle a passé avec son époux des jours heureux. Alors on
revit dans la mémoire du défunt et on ne parle que de lui. Elle a le
souvenir très fidèle des circonstances de ses visites d’alors et
indique les endroits où son époux a enfoui dans la terre une bouteille
contenant quelque inscription ou planté un arbre.

Lorsqu’elle se rend, à travers la campagne, à un château éloigné et non
desservi par le chemin de fer, il arrive qu’elle couche à l’hôtel. Dans
ce cas elle prend un pseudonyme et c’est toujours lorsqu’elle est loin
que l’hôtelier apprend qu’il a hébergé la reine d’Angleterre.

Les privilégiés qui ont l’honneur d’une de ses visites ont toujours soin
de lui demander d’en laisser un souvenir, que les aînés de la famille
conservent religieusement de génération en génération.

Depuis dix ans, Victoria ne fait plus que de très rares visites aux
châteaux voisins de ses résidences. Elle préfère inviter à venir la voir
ceux de ses lords pour lesquels elle a gardé de l’affection. C’est le
prince de Galles qui maintenant est l’hôte choyé de l’aristocratie.



XIII

Comment la Reine voyage.

     Le train royal.--Sa composition.--Le jour d’un départ.--En voiture,
     les voyageurs.--Voici la reine.--Partir.--La surveillance de la
     voie.--De Portsmouth à Cowes par mer.--Un voyage sur le
     continent.--Jacquot à destination.--Coquetterie patriotique de la
     reine des mers.


Le train de la reine est ordinairement composé de deux locomotives, des
deux longs wagons de la reine, de neuf autres pour sa suite et de deux
fourgons de bagages.

Les deux wagons de la reine sont placés au milieu du train. Ils sont du
dernier confortable, tout capitonnés de soie blanche. Ils portent les
armes royales et l’inscription: train spécial de Sa Majesté. On y monte
par des marchepieds articulés qui s’abaissent d’eux-mêmes lorsqu’on
ouvre la portière et se replient, lorsqu’on la referme. Toutes les
barres d’appui sont dorées. Le premier compartiment possède deux canapés
qui peuvent être convertis pour la nuit en quatre lits très
confortables. Ce compartiment est réservé à la dame d’honneur chargée de
la toilette de

[Illustration: La reine Victoria en costume de voyage.]

la reine et à une dame de la garde-robe. Pendant la nuit, une de ces
dames veille à la porte de la chambre à coucher de la reine. Elles se
relayent de deux en deux heures.

La chambre à coucher de Sa Majesté est en soie rouge foncé. Les rideaux
sont verts. Elle renferme deux couchettes, séparées par un passage
étroit: l’une d’elles est pour la reine, l’autre pour la princesse
Béatrice qui ne la quitte pas. Une sonnette électrique est à la portée
de chacune. Un cabinet de toilette fort bien aménagé sépare la chambre
du salon. Le salon est bleu royal, qui approche de près le bleu ciel.
L’ameublement se compose de larges fauteuils, d’un sofa, de deux tables
et de lampes fixes. Un petit couloir tapissé conduit du salon au
compartiment des personnes de la suite.

Le secrétaire indien de la reine, Munshi Abdul Karim, et ses compagnons
occupent un wagon. Un autre wagon est généralement occupé par les
directeurs de la Compagnie de chemin de fer sur le réseau de laquelle
voyage la reine.

Partout de moelleux tapis couvrent le parquet.

Afin de ne pas troubler le sommeil de la reine, ses wagons n’ont pas de
freins; les locomotives et les fourgons sont seuls munis de cet engin
d’arrêt. La suspension en est parfaite et il est très difficile, si les
rideaux sont baissés, de pouvoir dire si le train est en marche ou au
repos. A Windsor, à Ballater et dans toutes les stations dans lesquelles
elle a coutume de s’arrêter, soit au départ, soit à l’arrivée, la reine
a une salle d’attente spéciale avec lavatory. On y sert souvent le thé à
la famille royale venue pour saluer la souveraine à l’arrivée ou au
départ.

[Illustration: La Reine en 1890.]

Lorsque la reine est sur son départ, un grand mouvement s’établit dès
l’aube entre le château et la gare. Toute la cavalerie est
réquisitionnée pour le transport des bagages que des valets de pied de
la Cour, de forts gaillards vêtus de rouge, empilent soigneusement sur
les quais. C’est un va-et-vient de gens affairés pendant quatre ou cinq
heures. Après les colis, viennent les animaux, les chiens, puis les
voitures et harnais, puis les chevaux. Enfin, dès que l’heure du départ
approche, ce sont la garde d’honneur qui se rend à la gare, puis les
gens de la reine, les dames et seigneurs de la Cour dans des voitures à
la livrée royale, ensuite le secrétaire particulier et le médecin de la
reine, puis enfin et en dernier la reine, qu’annonce de loin l’attelage
à quatre avec postillons à cheval dans la livrée noire et blanche
qu’elle a adoptée depuis la mort de son époux; on reconnaît aussi la
voiture royale à la livrée pittoresque du serviteur écossais, qui, les
genoux nus, vêtu du jupon plissé qui constitue la grande originalité du
costume national des montagnards du nord, est assis sur le siège
d’arrière. La reine est accompagnée soit de la princesse Béatrice, soit
d’une autre dame de la famille royale.

[Illustration: Le wagon de la Reine.--La chambre à coucher.]

Dès que la reine pénètre dans la cour de la gare, la musique de la Garde
ou les joueurs de cornemuse, selon que le départ a lieu de Windsor ou
de Ballater, station du domaine de Balmoral, joue le _God save the
Queen_. La reine descend péniblement de voiture et traverse la gare en
hâte. Elle adresse toujours un compliment au chef de train et monte en
wagon. Tout le monde est prêt pour le départ, car, à peine la portière
du wagon royal s’est-elle refermée sur la souveraine, que le train
s’ébranle sans secousse, sans bruit, au coup de sifflet.

De même qu’elle est la dernière à monter en wagon, de même elle est la
première à en descendre. Aussi les dames et seigneurs désignés pour
prendre le service d’honneur à l’arrivée doivent-ils partir la veille de
son départ.

Sur le passage de la reine, dans les lieux qui lui sont familiers et où
elle revient chaque année, on sait qu’elle n’aime ni les cris, ni les
acclamations; aussi les hommes se contentent-ils de se découvrir et les
dames de s’incliner sur son passage. La reine répond par de simples
mouvements de tête, et en souriant.

Lorsque par hasard la princesse de Galles voyage avec la reine, il lui
faut un wagon pour elle et pour sa multitude de chiens, dont elle
encombre les bras de toutes les dames d’honneur et de toutes les
personnes de sa suite.

La reine prend généralement place dans un angle de son wagon-salon où
elle s’assied à reculons et du côté opposé à la voie adjacente.

Le train royal n’est jamais rapide. Sa vitesse maxima ne dépasse guère
trente-cinq mille, soit plus de 56 kilomètres à l’heure. Il était
autrefois précédé d’une locomotive-pilote, envoyée en avant-garde; mais
depuis quelques années on a adopté un autre système de reconnaissance
de la voie. Les jours où le train royal doit passer sur une ligne, tous
les ouvriers employés à l’année pour la réparation des voies sont
transformés en signaleurs. Chacun d’eux reçoit un drapeau blanc et un
rouge. Ils sont assez rapprochés les uns des autres pour que le
mécanicien en aperçoive toujours au moins un. Tant qu’il voit le drapeau
blanc, il n’a qu’à laisser courir son train; dès qu’il aperçoit le
rouge, il stoppe. La nuit, des lanternes blanches et rouges remplacent
les drapeaux.

Le train royal n’emporte ni les chevaux, ni les ânes, ni les chiens, ni
le gros des bagages; un autre train, qui part trois heures après le
_special_, est formé à cet effet.

Sauf dans le cas d’encombrement de la voie, le train royal n’a pas
d’arrêt.

Lorsque la reine ne dort pas, une dame d’honneur lui fait la lecture ou
organise une partie de whist, à moins que Sa Majesté ne préfère laisser
errer sa rêverie à travers les sites merveilleusement frais qu’elle
traverse.

Les choses se passent de la même façon lorsque la reine se rend à
Osborne, dans son home du Sud, situé dans l’île de Wight. Jusqu’à
Portsmouth, dans le comté de Hants, célèbre par son port militaire, il
n’est fait aucune dérogation aux usages décrits plus haut. A Portsmouth,
le yacht royal _Victoria and Albert_, et quelquefois aussi les deux
yachts le _Fairy_ et l’_Elfin_, attendent la reine et sa suite pour les
transporter à East Cowes, où ils débarquent et de là ils se rendent à
Osborne House en voitures.

Lorsque la reine voyage sur mer, soit pour visiter la côte anglaise, ce
qui ne lui arrive plus depuis longtemps, soit pour venir voir naître le
printemps sur une plage du midi

[Illustration: Le wagon de la Reine.

Phot. A. H. Fry.
]

de la France ou du nord de l’Italie, elle fait généralement la traversée
par mer de Portsmouth à Cherbourg, escortée de quelques cuirassés; un
train spécial, formé par les soins de la Compagnie internationale des
wagons-lits sur les ordres du chambellan, attend la comtesse de
Balmoral, car elle n’est plus reine du Royaume-Uni, pour la transporter
aussi rapidement que possible au lieu de destination. Elle ne traverse
jamais Paris et s’en détourne en empruntant une partie du réseau de la
grande ceinture. Le train royal sur le continent se compose de six ou
sept wagons seulement et est traîné, comme en Angleterre, par deux
locomotives. Un sous-intendant délégué par le chambellan part
généralement quelques jours avant elle, afin de prendre toutes les
dispositions pour que Sa Majesté ne manque de rien. L’âne Jacquot, la
chaise roulante et les bagages sont partis quarante-huit heures avant la
reine.

Il n’est pas rare qu’au cours de ses voyages sur le continent, la reine
admette quelque personnage de distinction à venir la saluer. Dans ce
cas, son train stoppe à l’heure précise au lieu fixé pour le
rendez-vous. L’arrêt ne dépasse jamais un quart d’heure.

La reine ne paraît pas se ressentir outre mesure des fatigues de ces
longs voyages et, malgré ses quatre-vingts ans passés, surmonte
allègrement les inconvénients du mal de mer. Elle aime la mer et tient à
ce que son peuple le sache. C’est par une sorte de coquetterie
patriotique qu’elle ne cherche pas à abréger la traversée et quelle
vient en six heures, par un beau temps, de Portsmouth à Cherbourg,
tandis qu’elle pourrait faire confortablement le voyage de Portsmouth à
Folkestone ou à Douvres et n’aurait plus à redouter qu’une traversée
d’une heure et demie au plus par Boulogne ou Calais. Elle sait qu’elle
est reine d’un peuple qui est fier de posséder l’empire des mers et que
par conséquent elle doit à son titre de reine des mers de ne pas se
dérober au mal de cœur qu’elle n’arrive que rarement à éviter.

A l’époque de ces déplacements qui coïncident toujours avec les fêtes de
Pâques, ce qui a fait chuchoter, bien à tort, que la reine se cachait
d’avoir été convertie au catholicisme et qu’elle ne venait sur le
continent que pour y faire son devoir pascal, à l’abri des yeux
indiscrets, l’état de la mer est généralement troublé. Malgré cela et
malgré son grand âge, Victoria affronte de longues traversées. Ses
sujets lui savent gré de mépriser le mal de mer; pour un peu, ils lui
prescriraient de le rechercher. Quand on est reine de la première
puissance maritime, de nombreuses et puissantes colonies au delà des
mers, d’une flotte capable de tenir tête ou peut-être même de lutter
avec avantage contre toutes les flottes du monde réunies, le mal de mer
ne doit pas compter.

Lorsque Victoria est arrivée à destination, c’est dans ses propres
attelages qu’elle se rend à la villa qui a été louée pour son séjour et
c’est dans sa propre chaise, traînée par Jacquot, avec John Brown
autrefois, aujourd’hui Francis Clark, son domestique écossais au
marchepied de droite et avec la princesse Béatrice ou Henry de
Battenberg, comme on l’appelle depuis son mariage, au marchepied de
gauche, qu’elle se promène deux fois par jour dans le parc qui entoure
sa maison d’emprunt.

Au bout de son séjour, la reine retourne directement en Angleterre. Le
retour s’effectue invariablement dans les mêmes conditions que l’aller:
la reine est en tout très conservatrice et aime n’avoir rien à changer à
ses moindres habitudes.

C’est dans un sentiment d’orgueil que l’Angleterre voulut dernièrement
que le yacht royal et impérial fût un bâtiment de plus grande importance
que n’est le _Victoria and Albert_ actuel, lequel a un plus faible
tonnage que le _Hohenzollern_, dans lequel Guillaume II, petit-fils de
la reine et chef d’une nation qui n’a rien de maritime, a l’habitude de
naviguer. On fit donc construire le nouveau yacht, qui devait prendre le
nom de son prédécesseur _Victoria and Albert_, sur les plans de sir
William White, l’ingénieur-architecte en chef de la marine britannique.
Il devait déplacer 1.200 tonneaux, 800 de moins que l’_Etendard_, le
yacht de guerre du tzar de toutes les Russies, mais quelques centaines
de plus que le _Hohenzollern_ de l’empereur allemand. Il devait filer 20
nœuds à l’heure et, d’une façon courante, 17 nœuds sans trépidation. Les
devis s’élevèrent à £ 360.000 soit à 9.000.000 de francs. Il avait été
solennellement lancé par la duchesse d’York le 9 mai 1899 et devait être
mis à la mer le 1e janvier 1900. Les ordres avaient été donnés
d’envoyer de Portsmouth l’équipage qui devait l’amener de Pembroke dans
les eaux du Solent et de nombreuses invitations avaient été lancées à
l’aristocratie et au monde maritime. Une foule était de plus accourue
de tous les environs pour assister à cet événement. A neuf heures
précises, les écluses laissaient pénétrer l’eau dans le bassin de
construction; à neuf heures et demie le navire commençait à flotter;
mais on remarqua qu’il s’inclinait fortement à bâbord et qu’il restait
dans cette position sans qu’il fût possible de le redresser sur sa
quille. L’angle d’inclinaison était de 25 degrés. On ne pouvait en
croire ses yeux. On commanda aussitôt d’étayer le navire de tous côtés
de peur qu’il ne portât sur le quai du bassin et les pompes d’épuisement
furent mises en œuvre, tandis qu’on télégraphiait de tous côtés aux
autorités de venir constater les défauts de construction.

On comprend que la marine anglaise ne soit pas fière de ce loup et que
tout ait été fait pour empêcher que la mésaventure du nouveau _Victoria
and Albert_, qui devait être présenté à la reine pour ses étrennes, se
répandît. La nouvelle s’en est propagée malgré tout et elle n’a pas
contribué à relever la réputation de l’Angleterre dans l’art de la
construction navale, réputation ébranlée déjà par les échecs successifs
que les Américains ont infligés aux yachts de construction anglaise
depuis que la coupe America a traversé l’Atlantique.

On espère être en mesure de présenter le yacht réparé à la reine à
l’occasion de l’anniversaire de sa naissance.



XIV

La Reine Victoria et ses bêtes.

     L’amour des bêtes.--La ménagerie royale.--La maternité à Hampton
     Court.--On ne vieillit pas sous les harnais royaux.--Le musée des
     chiens de Windsor Park.--La véranda de la reine.--Thermes de
     chiens.--La liste des grands favoris.--On ne passe pas, même au nom
     de la reine.--Schopenhauer a raison.--Le proscrit de
     Mendelssohn.--Amour platonique.--Le pauvre Sanger.--Empereur et
     Jacquot; grandeur et décadence.


La reine Victoria a toujours adoré les bêtes, particulièrement les
chiens, les chevaux et les ânes. Elle répète à plaisir le mot de
Schopenhauer: «Sans les honnêtes figures des chiens, nous oublierions
que la sincérité existe.» Nous ne parlerons pas de tous ceux qui ont
vécu à son service: les dimensions de notre cadre n’y suffiraient pas.
Nous nous bornerons à mentionner ceux avec lesquels elle a été en plus
grande intimité ou qui ont tenu un rang plus élevé dans les bonnes
grâces de la souveraine.

Le premier en date fut le petit âne tout caparaçonné de satin bleu sur
lequel la princesse Victoria faisait ses promenades dans les jardins de
Kensington, que rappelle si fidèlement aujourd’hui Ninette, achetée à
Grasse par la reine et affectée à sa petite-fille, la petite princesse
Victoria de Connaught.

Mais une visite méthodique au chenil de Windsor, aux écuries de Windsor
et de Buckingham Palace va nous permettre de passer en revue les favoris
du jour et d’évoquer la mémoire de ceux qui ne sont plus.

A Windsor, ou plutôt dans la ferme-modèle construite sur les dépendances
du château par le prince consort, se trouve le chenil, les écuries des
chevaux préférés, les invalides des favoris. Aux écuries de Buckingham
Palace, où le grand écuyer, actuellement le populaire duc de Portland, a
son bureau central, nous visiterons les chevaux d’apparat et les
équipages de la Cour. Il existe, au vieux château royal de Hampton-Court
qui appartint au cardinal Wolsey, ministre de Henry VIII, et que l’on
aperçoit de la magnifique terrasse de Richmond, à travers la vallée, de
l’autre côté de la Tamise, une écurie d’élevage. C’est là que vont se
perpétuer les races, notamment celle des chevaux de satin isabelle, à la
crinière et à la queue de soie crème, qu’on attelle à douze au carrosse
de gala, les jours de couronnement. Il arrive, comme dans le cas de
Victoria, que plusieurs générations de ces chevaux passent sans avoir
servi; mais leur élevage est si soigné, leur race est conservée si
intacte à l’abri de tout croisement de sang, qu’ils se succèdent sous
les harnais royaux sans que l’on s’aperçoive du changement.

Nous sommes à la ferme-modèle de Windsor où sont les chenils. Le maître
de céans, M. Hugh Brown et son sous-intendant M. Hill nous montrent
l’appartement où s’arrête la reine, quand elle vient visiter «ses plus
fidèles amis». L’ameublement de cette pièce est en chêne sculpté avec
tentures rouges. Les murs disparaissent derrière les centaines de
portraits de chiens, les uns photographiques, d’autres peints à
l’aquarelle, d’autres à l’huile. Ces portraits sont signés de noms
célèbres, tels que ceux de Landseer, le grand peintre animalier de
l’Angleterre, ou de noms respectés comme ceux de Victoria la reine même
ou d’Albert, son époux. Par une attention délicate, une mèche du poil
des favoris trépassés est tressée dans la découpure du cadre sculpté qui
entoure leur peinture ou leur photographie. Le long des chenils, un
passage couvert à l’abri des intempéries, appelé la «Vérandah de la
reine», permet à la souveraine de visiter les stands en détail. Chaque
stand de chien ou de couple de chien est composé d’une niche et d’un
petit jardinet. Les niches sont chauffées par un calorifère unique à eau
chaude. Un petit lac triangulaire sert de bain public à toute la gent
canine. On ne consulte pour leur imposer la cohabitation, que leurs
sympathies réciproques, sans égard pour la taille, ni la race. Enfin il
existe un petit hôpital pour les malades. On compte en tout à Windsor
cinquante-cinq chiens.

On les sort en promenade deux fois par jour, dans la matinée et
l’après-midi. Le grand repas se fait à quatre heures de l’après-midi; en
hiver, par les temps rigoureux, on leur donne à manger également le
matin. Ceux qui accompagnent partout la reine actuellement, sont un
superbe fox-terrier nommé _Spot_, un magnifique basset noir et feu _Roy_
et un petit spitz plein d’esprit répondant au nom de _Marco_. La race
favorite de la reine est celle des colliers dont _Darnley_ est un des
plus beaux types. Darnley est le chien le plus aimable de la création;
il suffit de lui demander un sourire pour être à même de compter toutes
ses dents. Le plus intelligent de toute la collection est _Beppo_, un
petit toutou à longs poils blancs envoyé de Poméranie, qui a pris ses
habitudes à la Cour.

[Illustration: La Reine et son chien.]

[Illustration: La Reine dans le parc d’Osborne, d’après le tableau de
sir Edwin Landseer. R. A.]

Le prince Albert préférait les dachshounds, le prince de Galles a des
préférences pour les bassets.

A toutes les expositions de chiens du Royaume-Uni, la reine a l’habitude
d’envoyer des pensionnaires de ses chenils et il est rare qu’elle n’y
remporte pas quelque prix de beauté.

Partout à travers le domaine royal, on rencontre une tombe de chien: ici
gît _Dash_, le fidèle épagneul qui aboya si joyeusement à la reine, à
son retour de Westminster Abbey, le jour de son couronnement; là _Eos_,
le superbe lévrier qui vint en Angleterre avec le prince Albert, ne
l’ayant jamais quitté, et dont la mort, survenue en 1844, faisait écrire
au prince s’adressant à sa mère: «Je suis sûr que vous partagerez mon
chagrin; il était si intelligent et si dévoué. Combien il me rappelait
de doux souvenirs!» Plus loin des plaques de bronze rappellent les
mémoires de _Quiz_, le chien-lion de l’île de Malte, dernier de sa race,
qui fut le plus grand favori de la duchesse de Kent, mère de la reine;
de _Dachel_, chien allemand, unique pour la chasse; d’_Islay_, qui
servit tant de fois de modèle à la royale élève de Landseer; _Sharp_,
auquel la reine fait souvent allusion dans ses mémoires, comme à un
modèle de fidélité et d’obéissance passive. Ce Sharp, dont l’éducation
était l’œuvre de John Brown, avait été dressé à ne laisser toucher à
rien dans la chambre de son maître. Un jour que la reine avait envoyé
une dame d’honneur à son fidèle écossais, celle-ci ne trouvant dans la
chambre que Sharp, voulut s’acquitter de sa commission par écrit. Elle
prit donc un crayon sur la table et écrivit à Brown ce que la reine
attendait de lui. Lorsqu’elle voulut sortir, Sharp se dressa entre elle
et la porte; elle eut beau crier, appeler au secours, ameuter tout le
château: Sharp ne lâcha sa prisonnière qu’en présence de John Brown, que
l’on finit par découvrir après de longues heures. La statue de Sharp
représente le chien couché, gardant un gant de la reine. _Noble_ est un
autre chien de même race, offert à la reine en 1872, par une dame de la
Cour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance: il mourut
subitement à Balmoral où il a son monument; sa statue est à Osborne.
C’est à son sujet que la reine a écrit: «Tant qu’il y aura sur terre de
ces têtes-là, on ne pourra douter de la fidélité».

Deux favoris ont encore leurs traits coulés dans le bronze: ce sont
_Boy_ et _Boz_.

A côté de ces favoris et seul de son espèce, il nous faut placer ici
_Lorie_, un perroquet bavard, don du prince Albert, qui, par deux fois,
a eu les honneurs du pinceau de Landseer. Toujours avec la reine, où
qu’elle soit, excepté dans la chambre à coucher, il imite sa voix, à tel
point qu’elle ne peut chanter sans qu’il cherche à convertir le solo
royal en un désagréable duo. C’est lui que Mendelssohn dut un jour
sortir lui-même du salon pour pouvoir entendre la reine chanter un de
ses morceaux. Aujourd’hui Lorie vit à côté de sa royale maîtresse, qui a
blanchi et s’est courbée vers la terre, sans paraître de son côté
ressentir les atteintes de l’âge.

La visite des étables n’est pas moins intéressante. L’espèce bovine y
est à peu près représentée dans toutes ses variétés. Les vaches de
Jersey sont couchées à côté de celles du Zoulouland. La race espagnole
avec ses longues cornes forme à elle seule une collection des plus
complètes.

Les écuries royales évoquent de plus piquants souvenirs: voici _Flora_
et _Alma_, les deux juments offertes à la reine par le roi
Victor-Emmanuel: elles goûtent aujourd’hui les douceurs de la retraite.
A côté est le fougueux chargeur alezan que l’empereur Frédéric
d’Allemagne offrit à son beau-frère le prince Christian. Il fait écurie
commune avec _Ninette_, l’ânesse blanche de la petite Victoria de
Connaught. Il n’y a pas moyen de le tenir lorsqu’on lui enlève Ninette
et il faut voir la joie qu’il manifeste à son retour. _Jenny_ est une
ânesse blanche de 25 ans d’âge, née à Windsor et élevée dans la
dépendance du château, à Virginia Water. _Tewfik_ est un âne égyptien
acheté au Caire par lord Wolseley, le généralissime actuel de l’armée du
Royaume-Uni, et offert à la reine sous ses harnais orientaux. On le
laisse souvent à l’état libre dans le parc au milieu du nombreux bétail
écossais. Voici la _Skewbald_, jolie petite jument shetlandaise, de la
grosseur d’un petit poney, qui fait la joie des arrière-petits-enfants
de la reine; le pauvre _Sanger_, qui fut offert un jour dans les
highlands à la reine par Sanger, le vieux propriétaire d’un cirque jadis
fameux. La reine raconte dans ses mémoires sa rencontre sur la route
avec le cirque Sanger et comment elle l’invita, par commisération pour
sa déchéance, à donner une représentation à Balmoral. Le vieux bonhomme
faillit en devenir fou. Il avait depuis longtemps perdu sa position de
premier cirque d’Angleterre et tout son matériel était démodé et
défraîchi. N’importe, la représentation eut lieu et un petit âne blanc
fut même fort admiré des enfants de la reine. Celle-ci voulut l’avoir.
Sanger, dont il était la _great attraction_, promit d’en dresser un
semblable pour la Cour. Il tint parole et envoya à Windsor celui qui,
depuis, y rappelle son nom. _Empereur_, le fougueux Empereur sur lequel
la reine passait à Aldershot la revue de ses troupes, n’est plus depuis
longtemps; mais on voit encore _Jessie_, la jument favorite à la longue
robe de velours tachetée, que conduisait John Brown à la main dans les
jardins d’Osborne, quand sa royale maîtresse commença à vieillir. Enfin
voici _Jacquot_, le favori du jour, celui qu’on attelle à la chaise
royale partout et toujours, aussi bien sur le territoire du Royaume-Uni
que sur le continent.

Les chevaux de Buckingham n’ont d’histoire que pour les valets d’écurie,
à part le fameux team isabelle dont nous avons parlé. Au contraire,
chacun des carrosses que l’on y voit dans les remises du palais, a eu sa
part de succès dans les grandes journées historiques du règne de
Victoria. C’est d’abord le carrosse d’apparat construit pour la
cérémonie du couronnement de Georges III et qui coûta 200.000 francs.
C’est une pure merveille de carrosserie, de sculpture et de peinture,
qui peut soutenir la comparaison avec nos plus magnifiques voitures de
Trianon. Il a servi au couronnement et au mariage de la reine et une
dernière fois en 1861. C’est le brave Miller, cocher en premier de la
reine, un vieillard, qui le présente avec une fierté jalouse. Vient
ensuite la voiture de demi-gala construite en 1845 pour la reine et le
prince consort. Le toit, surmonté d’une couronne massive, en est assez
lourd et d’un goût allemand. Chacun des membres de la famille royale a
sa voiture de gala avec des petites couronnes à chaque angle. Elles ne
servent que pour les grandes cérémonies et lorsque les princes vont
inaugurer quelque monument ou ouvrir un bazar au nom de la souveraine.

Les 60 ou 80 landaus que l’on voit encore à Buckingham n’ont pas d’autre
intérêt. On y voit aussi le manège avec sa petite tribune, où la reine
vint plus d’une fois assister aux premières leçons d’équitation de sa
nombreuse progéniture.

C’est de Buckingham que sont expédiées les voitures de la Cour dans tous
les lieux de villégiature de la reine. Elles l’y précèdent toujours et
n’en reviennent qu’après elle. Les nombreux déplacements des membres de
la grande famille royale donnent de tout temps lieu au va-et-vient dans
les écuries de Londres; pendant la saison d’été, la London season, les
écuries présentent la plus vive animation. Les jours de drawing-rooms,
le personnel, pourtant nombreux, est sur les dents. Que serait-ce si
Victoria tenait une Cour!



XV

La Reine Victoria propriétaire.

     La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.--Les dettes du duc de
     Kent.--Principales propriétés de Victoria.--Les bons conseils de
     lord Sydney et de lord Cross.--La reine et ses métayers.--Trop cher
     pour ses moyens.--Un autographe de la reine aux enchères.--Prodigue
     ou avare de son effigie, suivant les cas.--Les fermes et leurs
     produits.--Les legs de ses admirateurs.--Son portefeuille de mines
     d’or.--Fils prodigues.


Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.000
livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des
dettes du duc de Kent son père, qu’elle s’était engagée vis-à-vis des
créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd’hui la plus
riche propriétaire foncière du Royaume-Uni.

Outre ses châteaux d’Osborne, de Balmoral, d’Albergeldie, de Sundrigham,
de Claremont, de Frogmore, de Farnborough qu’elle a mis à la disposition
de l’impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de
grande étendue qu’elle a administrés avec le concours du

[Illustration: La Reine et la princesse Victoria de Schleswig-Holstein.

Phot. Huhues et Mullins. Hyde.
]

comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte
Cross. Du vivant du prince Albert, elle n’avait d’autre intendant pour
ses biens particuliers que son époux, qui s’était constitué à la fois le
gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours
eu d’excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements
avantageux et réaliser d’énormes bénéfices.

La reine connaît si bien ses affaires qu’il n’est pas un seul de ses
métayers dont elle ne connaisse le nom, l’âge, le lieu de naissance, le
nombre d’enfants, en un mot toute l’histoire. Comme pour les domestiques
qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens
lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de
son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande dans chacune de
ses lettres, qu’on lui fasse part des grands événements heureux ou
malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans
les mauvaises années.

Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée
la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là
des secrets pour lesquels les Anglais professent la plus grande
discrétion. Tout ce que l’on sait, et parce que la reine en a donné
maints exemples au cours de sa très longue carrière, c’est qu’elle est
plus que parcimonieuse; que, comme son oncle le duc de Sussex et son
fils le duc d’Edimbourg, elle n’aime pas dépenser; qu’elle n’a jamais
dépassé de ses deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée
pour être dépensée en bonnes œuvres; qu’enfin elle économise sur sa
liste civile elle-même et n’a jamais refusé aucun des legs que de
loyaux sujets se sont plu à lui faire.

Dès son enfance, la duchesse de Kent, sa mère, qui a connu bien des fois
la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la
valeur de l’argent. On raconte que bien des fois la petite princesse
Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l’intention
d’acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que
l’état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque
fois, sa mère se refusa à ce que l’achat en fût fait à crédit. Victoria
dut donc s’en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs.

C’est sans doute en souvenir de ces leçons qu’elle jugeait profitables
qu’un jour ayant reçu d’Eton une demande d’emprunt d’une livre sterling
(25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du
prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus
tard duc de Clarence et d’Avondale, pour payer un pari perdu par lui
contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le
refus de la reine était accompagné d’une longue lettre dans laquelle la
grand’mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant
ressortir l’immoralité du pari, surtout lorsqu’on n’a pas la somme pour
l’acquitter.

La leçon profita-t-elle? C’est ce qu’on ne saurait dire; toujours est-il
que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre
autographe de sa grand’mère, qu’elle monta à trois livres, qu’il
acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la
reine, par retour du courrier, le résultat de cette fructueuse
opération. Depuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée de
l’intelligence de son petit-fils.

La reine entre d’ailleurs souvent elle-même dans cet ordre d’idées.
Chaque fois qu’on sollicite d’elle un don, ou un cadeau pour une loterie
ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main,
ses photographies signées d’elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire
de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative,
qu’un objet de réelle valeur intrinsèque ou qu’un don en espèces. Autant
elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu
offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie.

Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien
entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce.

On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu’elle
possède un grand nombre d’actions des mines d’or du Transvaal, ainsi que
de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de
Fife, son petit-fils par alliance, est un des principaux actionnaires.
Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle se fût laissé tenter, comme
bien d’autres, par les rendements merveilleux de l’industrie aurifère du
premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un
gisement également unique au monde. Il n’y a pas incompatibilité entre
la possession d’une couronne et le devoir qu’a tout bon propriétaire de
faire fructifier ses capitaux; mais on aimerait mieux penser qu’en
faisant la guerre au Transvaal, la reine d’Angleterre n’est pas
directement intéressée à l’issue de la campagne.

En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la
mémoire de Victoria, lorsqu’elle ne sera plus, car elle aura rétabli la
fortune de la famille et l’aura désormais assise sur des bases solides.
C’est un éloge qu’on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles,
son fils, après sa mort.



XVI

La Reine Victoria artiste et écrivain.

     Croquis et aquarelles.--La peinture à la Cour.--La copie de la
     nature.--Tous modèles.--Victoria au piano.--Son chant.--Une lettre
     de Mendelssohn.--Victoria écrivain.--Protectrice des arts.


Dans aucun art, on ne saurait dire que Victoria ait excellé, encore
qu’elle soit excellent juge des œuvres des autres. L’art qu’elle a le
plus volontiers cultivé et vers lequel elle s’est toujours sentie
attirée, est celui de la peinture. Dès ses plus jeunes années, elle a eu
du goût pour le dessin, puis pour l’aquarelle et ce goût est allé se
fortifiant d’année en année. Il y a à Osborne et à Balmoral des
sketch-books remplis de ses croquis et des cartons pleins des aquarelles
qu’elle a lavées. Dans ses mémoires ou son journal sur son séjour dans
les highlands d’Écosse, il est question à chaque page d’un site qu’elle
éprouve le besoin de fixer de son crayon ou de son pinceau. Elle aime
copier la nature et s’en rapprocher le plus près possible. En cela,
elle subit l’influence de Ruskin et de Hunt.

Dès les premières années, la duchesse de Kent et plus tard la duchesse
de Northumberland ont pris soin de lui donner les meilleurs maîtres et
ceux-ci ont toujours déploré que sa future destinée ne lui laissât pas
le loisir de s’adonner entièrement à l’art de la peinture.

Une fois reine, elle tient à ce que tous les grands événements de son
règne et de sa vie publique soient fixés sur la toile et elle étonne par
la justesse de ses remarques les maîtres de l’école anglaise qui
viennent au palais travailler sous ses yeux. Jusqu’en ces dernières
années, elle a fait venir à Balmoral le fameux aquarelliste Green pour
lui demander ses conseils et le secret de son genre merveilleux. Avant
Green, elle avait travaillé sous la direction de Landseer, le grand
peintre animalier.

Victoria dessine dans toutes les positions, même à cheval. Il n’était
pas rare qu’en promenade dans le parc d’Osborne ou de Balmoral, elle
donnât l’ordre à son fidèle John Brown de lui tenir sa vieille jument
Jessie pendant qu’elle croquait au vol un coin de ciel, de mer, ou un
aperçu sur un détour de la rivière Dee.

En visite chez ses lords, elle éprouve le besoin de se distraire de la
société en allant faire une heure de paysage dans le jardin. Les dames
qui ont été à la Cour et qui connaissent ses goûts, préparent toujours
une table pour dessiner en plein air, lorsqu’elle les honore d’une
visite à la campagne. La plupart même l’imitent; mais il est rare
qu’elles arrivent à l’égaler. Peut-être y mettent-elles aussi quelque
complaisance.

[Illustration:

Phot. N. H. King.

La voiture de gala de la Reine.]

Il ne faudrait pas croire cependant que Victoria ait du génie; elle en
manque au contraire totalement, comme d’imagination; mais elle a un goût
réel pour la peinture et le dessin, et comme peindre et dessiner sont
ses occupations favorites, elle est parvenue à une certaine habileté.

Dans les environs de ses châteaux, les paysans sont au courant de ce
faible de la reine, pour avoir été priés par elle de poser avec ou sans
leurs animaux.

Le prince Albert adorait la gravure en taille douce et il avait à manier
le burin ou à se servir de l’eau-forte un certain talent. Il voulut
initier la reine à cet art et celle-ci était déjà arrivée à un certain
degré de talent à reproduire des dessins sur le cuivre.

En musique, c’est le contraire. Ses goûts ne l’y portent pas du tout et
nous avons dit, en parlant de son éducation, quels efforts elle avait dû
faire pour arriver à se rendre maîtresse des difficultés du piano. A
force de persévérance, elle est parvenue, non pas à la virtuosité, mais
à se rendre agréable, soit qu’elle chante, soit qu’elle exécute un
morceau. Elle a de l’oreille, de la mesure; son rythme est impeccable et
elle possède assez bien l’art des nuances. Son professeur de chant fut
un Français nommé Lablache.

Nous extrayons d’une lettre de Lady Bloomfield, une des dames de la
Cour, le compte rendu d’une soirée intime à la Cour, où il est question
de la reine pianiste. Elle écrit de Windsor Castle, à la date du 12
décembre 1843:

«Nous nous sommes exercés hier après-midi pendant deux heures avec la
reine et le prince Albert. Nous avons joué à six mains un morceau de
Beethoven, charmant, mais extrêmement dur. La mesure était si
difficile, qu’il fallait être excellent musicien pour l’observer.»

Presque un an plus tard, la même dame écrit à la date du 19 novembre:

«Hier soir, nous avons joué à première vue, la reine, Mathilde Pagès et
moi, un septuor de Beethoven. Nous jouons généralement à première vue
des ouvertures et des morceaux classiques. Mais celui-ci était si
difficile que, lorsque nous frappâmes toutes ensemble la dernière
mesure, la reine dit que nous pouvions nous féliciter de ne pas avoir
fait de faute, car si l’une de nous avait manqué la mesure, il aurait
été impossible de nous y retrouver. J’éprouve un grand plaisir à jouir
de cette intimité de la reine et je voudrais que tous ceux qui la
méconnaissent, pussent juger par eux-mêmes à quel point elle est
agréable, lorsqu’elle est à son aise et qu’elle a dépouillé toute
contrainte.»

Peu après son mariage et au lendemain de l’attentat d’Oxford, la reine
donna un concert privé à Buckingham-Palace, dans lequel elle ne chanta
pas moins de cinq fois en italien. Voici, extrait du programme, les
numéros dans lesquels elle se fit entendre avec succès:

1º _Non funestar crudele_ (de Il Desertore)       RICCI.
      Duo par Sa Majesté et le prince Albert.

2º _Dunque il mio bene_ (Il flauto magico)       MOZART.
                        La flûte enchantée
   Trio par Sa Majesté, MM. Rubini et Lablache.

3º _Felice Eta_, chœur pastoral                   COSTA.
        Sa Majesté et les Dames de la Cour.

4º _Tu di grazia_                                 HAYDN.
   Quatuor avec chœur: Sa Majesté, le prince
      Albert, MM. Rubini et Lablache.

5º _Oh! come licto guinze_                  MENDELSSOHN.
       Chœur.

La reine avait une voix de soprano, et le prince Albert une voix de
basse. La marquise de Donco qui l’entendit ce jour-là, écrit à Michael
Costa, l’auteur d’un des morceaux: «La reine chante bien et très
correctement.»

Mendelssohn étant de passage à Londres, où il était venu rendre visite à
Denmark Hill à la famille de sa femme (c’est pendant cette visite qu’il
composa sa _Romance sans paroles_), fut invité au palais de Buckingham
par le prince Albert, qui le retint des heures dans sa salle de musique.
De retour à Francfort, il écrit à sa mère le 19 juillet 1842 une longue
lettre dans laquelle il lui conte les moindres incidents de son entrevue
avec la reine. Nous laissons la plume au grand maître:

«Le prince Albert m’avait invité à venir essayer son orgue, samedi, à
une heure et demie, avant mon départ de Londres. Je me rendis donc à
Buckingham-Palace, où je le trouvai seul. Nous nous étions mis à causer
tranquillement, quand la reine entra, également seule, dans une simple
robe de matin. Elle annonça à son époux son intention de partir pour
Claremont après lunch et allait se retirer, quand ses yeux tombèrent sur
toutes les feuilles de musique que le vent venait de disperser par toute
la chambre et jusque sur les pédales de l’orgue du prince, lequel, en
passant, est un instrument merveilleux et le plus bel ornement de la
pièce. «Quel désordre!» s’écria la reine et elle se mit aussitôt en
devoir de ramasser notre musique et de la remettre en ordre. Elle était
déjà à genoux, lorsque le prince et moi nous empressâmes à son aide. Le
prince se mit alors à m’expliquer les registres et la reine me renvoya,
alléguant qu’elle finirait bien le rangement seule. Je priai alors le
prince de me jouer quelque chose, afin de pouvoir dire en Allemagne que
je l’avais entendu. Il joua quelque morceau par cœur en s’aidant des
pédales: son jeu est très correct et son style clair mérite qu’on le
propose en exemple à plus d’un organiste professionnel. La reine,
probablement charmée, s’assit à côté de nous, après avoir remis la
musique en ordre et écouta son mari avec un plaisir qu’elle ne cherchait
pas à dissimuler.

«Lorsque le morceau du prince fut terminé, ce fut à mon tour à jouer et
je commençai les «Gracieux Messagers» de mon chœur de Saint-Paul. Je
n’avais pas achevé la première partie que la reine et le prince
m’accompagnaient de leur chant, le prince maniant en outre les registres
à ma place et tout le temps très habilement, faisant entendre, fort à
propos, le grand jeu, et observant scrupuleusement toutes les nuances.
J’étais ravi!

«Le prince héritier de Saxe-Cobourg fit alors son entrée; on causa et,
au cours de la conversation tout amicale, la reine me dit qu’elle
adorait chanter ma musique et me demanda si je n’avais rien écrit de
nouveau.

--Vous devriez bien nous chanter quelque chose, dit à Sa Majesté le
prince Albert.

«La reine se fit d’abord un peu prier et dit ensuite qu’elle allait
essayer le «Chant du Printemps» en si bémol, si toutefois l’on pouvait
le trouver, car toute sa musique venait d’être emballée pour Claremont.
Le prince alla lui-même la chercher, mais il revint en disant qu’elle
était dans la malle.

--Oh! ne pourrait-on pas la déballer? demandai-je.

«La reine sonna et demanda Lady...; mais personne ne put rien trouver
et la reine daigna se déranger elle-même. Elle revint sans avoir été
plus heureuse que les autres.

--La reine va vous chanter quelque chose de Gluck, dit alors le prince
Albert.

«La princesse de Saxe-Cobourg venait d’arriver. Nous nous rendîmes tous
dans le sitting-room de la reine où la duchesse de Kent ne tarda pas à
nous rejoindre. Mon premier livre de chant était précisément sur le
piano. La reine l’ouvrit et choisit «Italy». J’écoutai la reine dans le
ravissement. Elle s’en acquitta presque parfaitement; la seule faute que
je relevai fut, à la fin, un ré naturel donné au lieu d’un ré dièze.

«J’avouai à la reine que ce morceau n’était pas de moi, mais de Fanny,
ma sœur, et je la priai de chanter quelque chose de ma composition. Elle
accepta volontiers et nous fit entendre le «Chant du Pèlerin» avec
toutes les nuances et beaucoup d’expression. Comme je la félicitais sur
la perfection de son chant:

--Oh! dit-elle avec beaucoup de simplicité, j’aurais fait beaucoup
mieux, si je n’avais pas été si intimidée, car d’habitude j’ai beaucoup
plus de souffle.

«Après quoi, le prince Albert voulut bien nous faire entendre «le
Moissonneur et les fleurs», puis il me demanda d’improviser quelque
chose pour finir. Étant très embarrassé, je priai le prince de me donner
un thème. Il m’imposa la chorale qu’il avait jouée sur l’orgue et le
morceau qu’il venait de chanter.

«Contrairement à mon habitude en pareille circonstance, je réussis
admirablement et eus peut-être le défaut d’être long; mais je voulais
prolonger mon plaisir. Naturellement j’ajoutai aux deux motifs imposés
ceux chantés par Sa Majesté.

«Lorsque j’eus fini, la reine me dit: J’espère bien que vous reviendrez
bientôt en Angleterre et que nous aurons alors le plaisir de votre
visite.

«Je remerciai et, en saluant pour me retirer, je priai la reine de
daigner accepter la dédicace de ma «Symphonie écossaise» en la mineur,
qui avait été la cause de mon voyage, ce qu’elle accepta avec une
parfaite bonne grâce.»

Cette simple lettre nous en dit plus long sur les talents de la reine
que de gros volumes.

A Windsor, à Osborne, à Balmoral, dans ses soirées, la reine s’est
souvent fait entendre. Depuis la mort du prince Albert, elle a surtout
fait jouer ses dames d’honneur, mais s’est abstenue presque entièrement
de jouer elle-même en public.

Quelques critiques, parlant des écrits de la reine, ont déclaré que
ceux-ci n’enrichiraient pas beaucoup la littérature de son pays. La
vérité est qu’il ne faut pas considérer les mémoires de la reine et le
journal de sa vie dans les highlands d’Écosse comme une tentative
d’écrivain. Victoria, en publiant ces simples notes, n’a voulu qu’offrir
à son peuple le récit au jour le jour d’une vie qu’elle lui a vouée tout
entière. Il est vrai que, même dans un écrit de ce genre, un écrivain
aurait pu se révéler. La reine ne s’est pas révélée écrivain, c’est tout
ce que l’on peut dire; elle n’y fait preuve ni d’imagination, ni même de
cœur. C’est qu’à la vérité l’imagination lui fait complètement défaut et
que les qualités du cœur sont chez elle étouffées le plus souvent par
son défaut dominant qui est un égoïsme féroce.

[Illustration:

Phot. Russel and sons.

La reine Victoria en 1892.]

Elle se contente de nous faire assister minute par minute à ses moindres
actions, parce qu’elle s’occupe surtout d’elle-même et que, du moment
que quelque chose la touche ou l’approche, cette chose fût-elle des plus
futiles, prend une grande importance à ses yeux. Nous aimerions savoir
par elle l’émotion ressentie à la vue d’une de ces scènes grandioses de
la nature, inconnue d’elle jusqu’alors et au milieu de laquelle elle se
trouve pour la première fois, et nous devons nous contenter d’une
épithète généralement banale; mais aussi elle nous dit, par
compensation, si elle était à voiture à deux ou quatre chevaux, quels
étaient les chevaux, le nom du cocher, si Brown était sur le siège et si
le prince avait revêtu son kilt et son plaid écossais.

A chaque ligne de ses mémoires, on éprouve la même déception. Elle
apprend la mort de Wellington, dont l’Angleterre a fait un dieu de son
vivant pour avoir eu le mérite ou la bonne fortune de s’être trouvé là
en même temps que Blücher à Waterloo; que dit la reine: «Il est vrai que
le duc avait quatre-vingt-trois ans!» On reste confondu devant tant
d’inconscience et de naïveté. Quelques-uns ont été jusqu’à dire que les
mémoires de Victoria ne seraient même pas corrects, si l’historien Sir
Théodore Martin n’y avait fait de nombreuses retouches nécessaires. Nous
leur laissons la responsabilité de ce jugement.

Si la reine n’a pas le tempérament d’un écrivain, elle aime du moins les
bons écrivains et sait goûter les poètes. Dans les premières années de
son mariage, elle aimait à se faire la lectrice de son époux et à lui
faire saisir les beautés de la littérature anglaise.

On cite de la reine des lettres rendues publiques, notamment celle
adressée au prince de Galles à l’occasion de sa majorité. Nous n’en
parlerons pas, soupçonnant que dans tous les écrits publics, il ne faut
attribuer à la souveraine ni l’initiative de la pensée, ni l’élévation
de la forme. Il doit y avoir tant de talents qui ne demandent qu’à
s’employer parmi les nombreux personnages d’élite qui ont le privilège
d’exercer une sinécure à la Cour de Saint-James!

Quoi qu’on puisse penser des dons de Victoria aux points de vue des arts
et de la littérature, on doit lui savoir gré d’une chose: c’est d’avoir
cherché à encourager les arts, ou tout au moins d’avoir aidé son époux à
les encourager. Cette noble tâche, le prince Albert l’assuma et la
remplit de son mieux et c’est à lui, en grande partie, que l’Angleterre,
qui n’a jamais pu avoir un musicien, doit d’avoir aujourd’hui une école
de peinture qui, avec de très grands mérites, possède une réelle
originalité.



XVII

Attentats contre la Reine Victoria.

     Les sept attentats contre la reine.--Oxford, Francis, Bean,
     Hamilton, le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick
     Maclean.--Un accident de voiture dans les Highlands.--Mot de la
     reine.--Le naufrage de _Misletoe_.


En dehors des dangers qu’elle courut au cours de son existence, Victoria
échappa sept fois aux coups de ses assassins. Quelques mois après son
mariage, le 10 juin 1840, elle se promenait avec le prince Albert en
landau découvert dans Hyde Park, avant l’heure du dîner, sans aucune
escorte, comme elle aimait le faire lorsqu’elle n’accomplissait pas un
acte officiel, quand un tout jeune homme de dix-sept ans, nommé Oxford,
se précipita sur la portière droite de la voiture, du côté où se tenait
la reine et déchargea un pistolet presque à bout portant. Dans sa
précipitation, il n’eut heureusement pas le temps de viser, car la balle
n’atteignit pas son but. Le cocher, au bruit de la détonation et se
rendant compte de ce qui venait de se passer, avait arrêté ses chevaux.
Le prince Albert lui donna l’ordre de continuer son chemin, tout heureux
que sa femme eût échappé si miraculeusement à la mort. Il prit aussitôt
les mains de la reine et lui demanda si la peur ne l’avait pas saisie;
mais celle-ci, qui regardait d’un autre côté, ne s’était pas encore
rendu compte de ce qui s’était passé, ni de la nature du bruit qu’elle
avait entendu à son oreille. La voiture démarrait à peine que l’assassin
s’écriait: «J’en ai encore un» et déchargeait un second pistolet. Cette
fois le prince Albert avait eu le temps de le voir se préparer à tirer
et avait fait baisser la tête à la reine, qui en était encore quitte
pour la peur. Cependant la foule de promeneurs élégants qui encombre
Hyde Park à cette heure de la journée avait reconnu le couple royal et
s’était emparée de l’assassin. Pour la tranquilliser sur son sort,
Victoria se leva dans sa voiture et la salua. Puis elle ordonna au
cocher de la mener chez sa mère, afin que la duchesse de Kent n’apprît
que par elle-même l’attentat dont elle avait failli être victime.

L’assassin Oxford était un garçon de cabaret. Il fut jugé et condamné à
mort pour crime de haute trahison; mais la reine fit commuer sa peine en
celle des travaux forcés à vie et lui accorda même la relégation en
Australie.

Lorsque la reine revint de chez sa mère par Hyde Park, elle fut l’objet
d’une ovation sympathique et rentra à Buckingham Palace escortée de
cavaliers et d’amazones qui s’étaient improvisés en garde d’honneur. Le
soir on chanta le _God save the Queen_ dans tous les théâtres et, le
dimanche suivant, des prières d’actions de grâces furent prescrites dans
toutes les églises. Le Parlement lui adressa un message de
félicitations. Enfin la reine fut elle-même l’objet d’une manifestation
de loyalisme, quelques jours après, à l’Opéra.

Deux ans après, un dimanche, comme elle revenait de l’église en
compagnie de son époux, ce dernier remarqua à un coin de rue désert un
individu qui visait la reine avec un pistolet. Heureusement le coup ne
partit pas. La reine, prévenue par le prince Albert une fois le danger
passé, ne put rester sous la menace d’un nouveau danger et elle résolut
de l’affronter dès le lendemain. Après avoir prévenu la police, elle se
rendit donc en voiture découverte au même endroit que la veille, qui
n’était d’ailleurs pas très éloigné du lieu de l’attentat d’Oxford et,
en effet, comme elle passait, un individu petit, chétif, nommé Francis,
tira un coup de pistolet dans sa direction. Le prince Albert n’eut pas
de peine à reconnaître le même individu que la veille.

«Le soir, lorsque la reine rentra au Palais, écrit Miss Liddell,
demoiselle d’honneur, la première personne qu’elle rencontra fut sir
Robert Peel, alors premier ministre, qui se montra très affecté à la
nouvelle de l’attentat et lui adressa ses félicitations. La reine
m’aperçut alors et, se tournant vers moi: «Dites-moi, Georgette, vous
vous êtes étonnée que je ne vous aie pas emmenée à la promenade avec moi
cet après-midi; c’est qu’hier j’avais essuyé un coup de feu et que je
voulais affronter de nouveau le danger aujourd’hui, pensant que
l’assassin recommencerait sa tentative. Or je ne voulais exposer d’autre
vie que la mienne.»

Francis essaya, dans son procès, de prendre l’attitude d’un héroïque
républicain; mais lorsqu’il s’entendit condamner à mort pour crime de
haute trahison, son courage l’abandonna et il s’évanouit. La reine ne
voulut pas le laisser exécuter et sa peine fut également commuée en
celle de la déportation perpétuelle.

Le jour même où la nouvelle de la grâce fut connue du public, la reine
échappa une troisième fois. L’auteur du régicide était cette fois un
petit bossu du nom de Bean. Bien inspirée, la reine demanda qu’on le
jugeât en vulgaire assassin et non en régicide. Le crime de haute
trahison attirant les esprits faibles ou dérangés avides de jouer
quelque rôle important, pensait la reine, mieux valait donc ne pas leur
laisser ce rôle et les juger pour une tentative de meurtre ordinaire.
L’idée était bonne, car après le jugement de Bean, qui fut condamné à
être fouetté et à sept ans de déportation, on n’entendit plus parler de
nouvel attentat pendant sept années.

Le quatrième fut celui du maçon Hamilton, qui tira sur la reine avec un
pistolet chargé de poudre seulement. Celle-ci garda, comme les fois
précédentes, tout son sang-froid et se mit à parler très énergiquement à
ceux de ses enfants qui étaient avec elle dans la voiture, afin de
distraire leur attention. Hamilton se vit infliger la même condamnation
que le bossu Bean.

L’attentat de 1850 fut plutôt un outrage. Son auteur n’en voulait pas à
la vie de la souveraine. C’était en juin 1850. La reine venait de rendre
visite à son oncle, le duc de Cambridge, qui était à toute extrémité. Au
moment où sa voiture franchissait la grille de l’hôtel du duc, un
gentleman, d’extérieur élégant, nommé Pates, qui avait été capitaine

[Illustration: Le prince Albert, d’après le tableau de Winterhalter.]

de hussards, s’élança vers sa voiture, la canne levée, et lui cingla le
visage. Quelque cuisante qu’elle fût, la blessure ne fut pas grave,
puisqu’elle n’empêcha pas la royale blessée de paraître le lendemain de
l’attentat, dans sa loge, à l’Opéra.

Jusqu’en 1872, Victoria ne fut plus l’objet des attentions des
régicides. Au mois de février de cette année, cependant, un fou de
nationalité irlandaise, nommé Arthur O’Connor, s’élança à la portière de
la voiture de la reine, tenant d’une main un pistolet et de l’autre une
supplique; mais il fut aussitôt saisi d’une main vigoureuse par le
domestique écossais John Brown, qui ne lui laissa pas le temps de se
reconnaître; un autre irlandais nommé Roderick Maclean tira en 1882 sur
la reine, lorsque, descendant du train, elle se disposait à monter dans
sa voiture à la station de Windsor. Ce furent deux jeunes gens, élèves
du collège d’Eton, qui s’emparèrent de l’assassin. La reine tint à les
remercier de vive voix et les fit venir à cet effet au château.

En aucune occasion Victoria ne perdit la tête et ne laissa même paraître
la moindre émotion. Elle s’informa seulement dans ce dernier cas si
personne n’avait été blessé pour elle.

Elle a toujours eu une horreur particulière pour les crimes de cette
nature et n’a jamais été la dernière à faire parvenir ses félicitations,
lorsque ces attentats n’ont pas été suivis d’effet ou ses condoléances
dans les cas contraires. C’est ainsi que les veuves des présidents
américains Lincoln et Garfield et de notre président Carnot reçurent
d’elle des mots touchants. Après le crime de Caserio, le gouvernement
anglais ayant voulu prendre des mesures pour la protéger plus
efficacement, elle s’y opposa énergiquement, ne voulant pas que «ces
mécréants pussent s’imaginer qu’ils avaient fait peur à une femme».
Pourtant la mort tragique de l’impératrice Élisabeth d’Autriche fit une
profonde impression sur son esprit.

Lorsqu’elle faillit être victime d’un accident en Écosse, sa voiture
s’étant renversée dans un fossé sur une mauvaise route déserte, elle
écrivit: «Ces occasions extraordinaires me trouvent toujours calme et en
pleine possession de moi-même; cette fois-ci je n’ai pensé qu’à une
chose: c’est que je n’avais pas encore fait tout ce que je me suis
proposé d’accomplir avant de mourir».

Elle a toujours montré de la reconnaissance à ceux qui l’ont tirée de
mauvais pas. Elle fit une pension à un soldat irlandais qui l’avait
sauvée dans ses bras dans un grave accident de voiture. Elle donna un
poste à la Cour à un brave matelot qui l’avait, au péril de sa vie,
emportée au moment où un mât rompu par la tempête, allait s’abattre sur
elle et elle s’occupa, après sa mort, de sa veuve et de ses orphelins.

Il lui est arrivé de causer, de son côté, des accidents.

Un jour, faisant la traversée du Solent, d’East Cowes à Gosport, le
yacht royal _Victoria and Albert_ vint en collision avec un yacht de
plaisance, le _Misletoe_, qui croisait à cet endroit. Le petit navire
fut aussitôt coulé. La reine, qui était sur le pont, fit tout ce qui
dépendit d’elle pour sauver la vie du propriétaire du yacht, à sa
belle-sœur et au vieillard qui étaient à bord et elle fut navrée d’avoir
à s’éloigner, sur l’ordre du capitaine, sans qu’on eût réussi à les
tirer de l’eau.

Elle se montre généralement pitoyable aux malheurs des autres. Dans une
autre circonstance, à Balmoral, elle passa une grande après-midi et une
partie de la soirée à chercher avec le ghillies des Highlands, le corps
d’un petit garçon qui s’était jeté dans la Dee, à un endroit très
dangereux, pour sauver la vie d’un de ses petits frères tombé à la
rivière. Lorsqu’elle apprit qu’on avait enfin retrouvé le petit cadavre
à une bonne distance du lieu de l’accident, elle fut la première à
envoyer ses consolations aux parents désolés et voulut assister à son
enterrement.

On citerait des milliers de traits analogues où se révèle la sensibilité
d’âme de la reine Victoria. En somme, elle n’a pas d’ennemi à proprement
parler et tous ceux qui ont porté atteinte à ses jours étaient des
détraqués ou des maniaques avides d’une sinistre renommée.



XVIII

Les Voyages de la Reine.

     Première visite de la reine au château d’Eu.--Les banquets
     champêtres dans la forêt.--On reparle du Camp du Drap
     d’or.--L’équipage se mutine.--Le mariage du duc de
     Montpensier.--Voyage en Belgique.--Visite au roi de Prusse.--Lavage
     des rues à l’eau de Cologne.--Le Rhin en
     feu.--Bonn.--Gotha.--Deuxième visite à Eu.--L’Opéra-Comique en
     plein vent.--Revue du camp de Boulogne.--Napoléon III et
     l’impératrice Eugénie à Windsor.--La reine à Paris, Saint-Cloud et
     Versailles.--Bal à l’Hôtel-de-Ville.--Bismarck est présenté à la
     reine.--La revue du Champ-de-Mars.--Devant le cercueil de Napoléon
     Ier.--Chasse en forêt de Saint-Germain.--Au revoir.--Visite à
     Cherbourg.--A bord de la _Bretagne_.--A la Grande-Chartreuse.--La
     reine ne veut plus venir en France.


On peut classer les voyages de la reine en deux catégories: ses voyages
politiques et ses voyages d’agrément. Ses seuls voyages politiques ont
été ceux faits en France.

Le 1er septembre 1843, le _Victoria and Albert_, nouveau yacht royal
qui venait de sortir tout flambant neuf des chantiers de la Clyde,
venait à Portsmouth embarquer la reine et son époux pour une destination
inconnue. La reine avait tenu secrète son intention d’aller en France,
à tel point que ses ministres l’ignorèrent jusqu’au dernier moment. La
rencontre de Louis-Philippe et de Victoria avait été préparée de longue
date par l’intermédiaire de la reine des Belges, fille du roi de France.
Pourtant un certain nombre de personnages avaient été mis dans la
confidence, à cause des objections que le duc de Wellington avait faites
et de ses propositions de faire nommer une régence pour la durée de
l’absence de la souveraine. Le vieux héros de Waterloo invoquait des
précédents: chaque fois que Georges I, II et IV étaient allés à
l’étranger, ils avaient nommé des conseils de régence. La reine faisait
valoir que Henri VIII avait rencontré François Ier à Ardres; mais le
duc lui répondait qu’à cette époque Calais étant à l’Angleterre, le roi
d’Angleterre n’avait fait qu’à peine dépasser sa frontière. Bref, la
reine consulta des légistes, qui furent d’avis qu’elle n’avait pas à
nommer de conseil de régence pour une absence de quelques jours. Elle
partit donc le 31 août. Elle louvoya autour de l’île de Wight et devant
la côte de Devonshire pendant une journée et, le 1er septembre au
soir, traversa le détroit. La traversée faillit ne pas aller tout droit;
l’équipage donnait des signes de mutinerie. La reine avait en effet
choisi une place à l’abri du vent et s’était par mégarde installée
devant l’entrée de la buvette des matelots et ceux-ci se voyaient déjà
privés de goutte pour toute la traversée. La reine s’aperçut de quelque
chose. Elle interrogea lord Adolphus, capitaine du yacht, qui la pria de
bien vouloir choisir un autre endroit. «Je le veux bien, dit-elle, mais
c’est à la condition que j’aurai de la goutte, moi aussi.» On lui en
donna un petit verre: «Elle n’a qu’un défaut, ajouta-t-elle, c’est
d’être un peu faible». Cette parole lui reconquit tous les cœurs de ses
matelots.

Le 2 septembre, au matin, le _Victoria and Albert_ mouillait au Tréport
et un canot, sur lequel était Louis-Philippe, allait assister au
débarquement du couple royal. L’accueil fut tout joyeux de la part du
roi-citoyen, qui prit paternellement la petite reine dans ses bras et
l’enleva de terre, l’embrassa sur les joues, au grand ébahissement du
prince Albert, qui n’avait encore vu personne en user si familièrement
avec Sa gracieuse Majesté. Il convient de dire ici qu’étant duc
d’Orléans, Louis-Philippe était un des meilleurs amis du duc de Kent et
qu’il avait joué avec Victoria enfant. On monta dans une suite
d’équipages splendides et l’on gagna le château d’Eu.

Il avait d’abord été question d’une visite à Paris dans la
correspondance suivie qui s’était établie au sujet de cette rencontre;
mais on ne sait pour quelle raison la reine s’est obstinément refusée à
visiter la capitale.

A Eu, on mena joyeuse vie, tant en banquets, que bals et fêtes
champêtres.

Les déjeuners sur l’herbe, qui étaient une nouveauté pour Victoria,
eurent le don de lui plaire. On partait pour un coin de la forêt dans
des grands chars à bancs et une multitude de valets à la livrée royale
improvisaient en quelques minutes une salle de festin sous les arbres.
La plus franche gaieté et le plus grand abandon régnait entre tous les
invités du roi de France; ce dernier lui-même ne tarissait pas de verve.
La reine d’Angleterre se laissait gagner par l’entrain général, ainsi
que le prince Albert et

[Illustration: La reine Victoria, d’après le tableau de Winterhalter.]

le comte d’Aberdeen; lord Cowley, ambassadeur d’Angleterre, qui devait
être habitué au sans-gêne de la Cour, était le seul qui restât guindé en
présence de sa souveraine.

Au champagne, Louis-Philippe fit remarquer, dans le premier toast à la
reine, que leur entrevue était la première entre un souverain anglais et
un souverain français depuis celle du Camp du Drap d’or. La reine garda
le meilleur souvenir de ses fêtes «si jolies, si gaies, si pleines
d’entrain, si rustiques». Le prince Albert écrivit au baron Stockmar sur
son court séjour en France et compara la gaieté des fêtes françaises à
celle des fêtes allemandes.

Le 7 septembre, le yacht royal était de retour sur les côtes
d’Angleterre. Le comte d’Aberdeen avait eu le temps de s’entretenir avec
M. Guizot de la question qui passionnait alors la diplomatie anglaise.
Le ministre des Affaires étrangères français lui avait donné l’assurance
que la France renonçait à une alliance matrimoniale avec l’Espagne; que
le roi Louis-Philippe ne donnerait son plus jeune fils le duc de
Montpensier à l’infante Marie-Louise, sœur de la reine d’Espagne,
qu’après que celle-ci, étant mariée, aurait eu des enfants. De son côté,
le comte d’Aberdeen avait donné sa parole à M. Guizot que l’Angleterre
ne consentirait pas au mariage de la reine d’Espagne avec un prince de
Saxe-Cobourg. L’Angleterre ne craignait rien tant qu’une union qui
conférât à la couronne de France des droits éventuels à la succession
d’Espagne. On sait que Louis-Philippe, s’il a réellement donné cette
assurance par l’intermédiaire de M. Guizot, ne s’est nullement considéré
comme engagé, ce que la reine d’Angleterre ne lui pardonna d’ailleurs
jamais.

Ce voyage politique fut bientôt suivi d’un voyage d’agrément à travers
les Flandres. Après avoir touché à Brighton, où le ménage royal passa
quelques jours, au moment où la saison des bains de mer était à son
déclin, le _Victoria and Albert_ reprenait la mer le 12 septembre et le
13 était rendu dans le port d’Ostende. Le roi Léopold avait préparé à sa
nièce un tour intéressant: la reine et le prince visitèrent
successivement Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers. Le 21, ils étaient de
retour à Windsor Castle. A son retour, le prince écrivit au baron
Stockmar à qui il ne cachait rien et dont il sollicitait les conseils en
toute occasion: «Ce voyage en Belgique a fait une impression profonde
sur Victoria, qui a gardé le meilleur souvenir des vieilles cités
flamandes et surtout de l’accueil si flatteur qu’elle a reçu du peuple
belge».

Deux ans plus tard, en août 1845, la reine fit enfin le voyage en
Allemagne qu’elle projetait depuis plusieurs années de faire au bras de
son époux. Ce fut avant tout un pieux pèlerinage qu’elle accomplit aux
lieux qui avaient été témoins de l’enfance et de la jeunesse du prince
Albert. Elle demanda à coucher à Rosenau dans le château même où naquit
son époux et elle contempla avec ravissement «la jolie couchette où
Albert et son frère Ernest avaient coutume de dormir ensemble étant
enfants». A Aix-la-Chapelle, le roi de Prusse vint à sa rencontre et
l’accompagna dans une visite à Cologne où, pour la recevoir, on répandit
à flots, sur le pavé des rues, l’eau parfumée si renommée du pays. On
lui donna le soir un spectacle inoubliable sur le Rhin qu’on embrasa et
convertit en un long feu de joie. A Bonn, elle visita l’Université où
le prince Albert avait terminé si brillamment ses études et elle reçut
avec ravissement des détails sur tous les lieux qui avaient été témoins
de son séjour. A Gotha, on lui donna, en plein air, une de ces
représentations populaires dans lesquelles les rôles de princes sont
tenus par de vrais princes et ceux de paysans par des paysans
authentiques. Elle admira la tenue des enfants et les costumes des
femmes du peuple, si simples et si pauvres, mais si propres et si
seyants. Elle compara cette mise à celle des pauvres anglaises, si
dégoûtantes sous leurs châles en loques et leurs chapeaux de soie
fripés. «Si au moins, écrivit-elle, nos anglaises du peuple pouvaient se
contenter de ces vêtements simples et laisser là leurs châles et leurs
chapeaux de soie!»

Elle avait promis de revenir à Eu voir Louis-Philippe à son retour
d’Allemagne. Elle tint parole et y arriva le 8 septembre. La chambre
qu’elle habita avait été préparée avec des attentions toutes spéciales.
Les portraits de la reine et du prince Albert par Winterhalter ornaient
la cheminée de chaque côté et les autres peintures représentaient des
épisodes de sa première visite à Eu et de la réception de Louis-Philippe
à Windsor Castle. On comptait la retenir une semaine à la Cour; elle n’y
resta que deux jours, juste le temps d’assister à une représentation
donnée sur un théâtre improvisé en plein air par la troupe de
l’Opéra-Comique de Paris. Cette fois Louis-Philippe donna lui-même
l’assurance à la reine qu’il ne consentirait au mariage du duc de
Montpensier avec l’infante que lorsque la question politique serait
écartée.

Ce voyage calma pour une longue période son amour des voyages.
D’ailleurs elle avait fait ample provision de souvenirs chers à son cœur
et il se passa dix ans et bien des événements en Europe, avant qu’elle
ne remit le pied sur le Continent.

Elle eut du reste assez à faire à visiter l’Irlande et l’Écosse où elle
fut très occupée avec l’acquisition et la construction d’un nouveau
home. Cependant le Continent était secoué terriblement et Louis-Philippe
payait de son trône, par les intrigues de lord Palmerston, ses vues
ambitieuses sur la succession d’Espagne.

En se séparant de lui, Victoria ne se doutait guère qu’elle ne le
reverrait plus qu’en exil.

Depuis le dernier voyage de la reine au château d’Eu, l’Europe avait été
en proie à la convulsion, et peu de trônes avaient été épargnés par la
tourmente. Le trône d’Angleterre lui-même avait tremblé un instant sur
sa base.

La prochaine visite de la reine d’Angleterre fut pour la Cour impériale
de France, pour son nouvel allié Napoléon III, qui lui devait bien
quelques égards pour l’empressement avec lequel elle avait reconnu le
coup d’État; pour la facilité avec laquelle elle l’avait, la première de
tous les monarques d’Europe, félicité de son avènement en l’appelant
«mon frère»; pour s’être employée sincèrement à faire réussir des
projets de mariage avec la princesse Caroline-Stéphanie de Vasa,
petite-fille de la grande-duchesse de Bade et du dernier roi de Suède de
la branche légitime, d’abord; puis avec la princesse Adélaïde de
Hohenlohe, sa propre nièce. Car ce fut fatigué de voir son alliance
rejetée de toutes parts, que Napoléon III arrêta ses vues sur Eugénie
de Montijo, qui devait devenir une intime amie de Victoria.

Cependant, la question d’Orient était revenue sur le tapis. Les flottes
anglaise et française étaient allées faire une démonstration dans les
eaux du Bosphore en attendant de prêter main-forte aux Turcs contre la
Russie.

Le 29 août 1855, Victoria écrit au roi des Belges, qui est resté son
plus cher confident, qu’elle va avoir à souffrir d’une longue absence du
prince Albert, lequel se propose de rendre prochainement visite à
l’empereur des Français. Le 3 septembre, le prince quitte Osborne pour
aller assister à une revue de 100.000 hommes au camp de Boulogne, situé
entre Boulogne et Saint-Omer. Le prince rentre charmé des honneurs qui
lui ont été rendus comme au représentant de la reine d’Angleterre.

Cette visite ne devait être que la préparation d’une autre plus longue
et plus solennelle de la reine d’Angleterre à Paris. Le 16 avril de
l’année suivante, Napoléon III prenait lui-même les devants et
débarquait à Douvres avec l’impératrice à son bras, sur le quai de
l’Amirauté, au bruit des salves d’artillerie qui fêtaient sa bienvenue.
Il était reçu à Londres avec un enthousiasme populaire, que Victoria
elle-même eut de la peine à croire. A Windsor, elle le recevait avec
aménité, faisait fête à la «gentille et jolie impératrice toute
nerveuse», leur réservait les mêmes appartements qu’à Louis-Philippe et
à l’empereur Nicolas de Russie, devenu l’ennemi commun, donnait un bal
en leur honneur dans la salle de Waterloo, conférait l’ordre de la
Jarretière à Napoléon, lui passait le grand-cordon sur l’épaule, tandis
que le prince Albert lui attachait la Jarretière au-dessus du mollet
droit, et s’entendait dire par l’empereur, en quittant la salle à son
bras: «Il me reste à faire mon serment de fidélité à Votre Majesté et à
son pays», «paroles qui promettent, écrivait la reine, de la part d’un
homme tel que lui, peu prodigue de paroles et ferme dans ses desseins».

L’heure des adieux venue, l’empereur dit à la reine: «J’attends donc
votre visite à Paris cet été.--Oui, répond Victoria, si mes devoirs
publics ne m’en empêchent, comptez sur moi.» On avait pris des
résolutions pour obtenir des succès en Crimée et dans l’intervalle
rendre la guerre populaire en France.

Le 18 août, un samedi, dès l’aurore, la reine, le prince Albert, la
princesse royale, plus tard l’impératrice Frédéric III d’Allemagne, et
le prince de Galles s’embarquaient à East Cowes pour Boulogne, où ils
arrivaient le même jour, dans l’après-midi, escortés de l’escadre de la
Manche. Les canons tonnaient des hauteurs qui dominent la ville. Lorsque
le yacht royal aborda, Napoléon se précipita à bord et salua Sa Majesté,
lui baisant la main d’abord, puis l’embrassant sur les deux joues. La
reine et sa famille montaient à destination de la gare en voiture de
gala, escortés par l’empereur et le maréchal Magnan à cheval, et une
garde d’honneur. A Paris, où aucun souverain anglais n’avait paru depuis
qu’Henri VI y était venu en roi pour se faire couronner à Saint-Denis,
la réception fut enthousiaste. De la gare du Nord jusqu’au Palais de
Saint-Cloud, les rues étaient enguirlandées et 200.000 hommes de la
garde nationale faisaient la haie sur le parcours. Malheureusement, la
nuit commençait à tomber et le coup

[Illustration: Les enfants de la Reine.]

d’œil perdit de sa beauté. En arrivant à l’Arc de Triomphe, il fallut
allumer des torches pour l’escorte royale et l’on ne vit plus Paris que
sous le fard des illuminations. A Saint-Cloud, la réception fut
«splendide et enthousiaste», écrivit le prince Albert. La reine écrivit
de son côté dans son journal: «J’étais un peu ahurie, mais enchantée;
tout était si beau!» Le tableau qui rappelait la visite de la reine a
disparu dans l’incendie du château en 1871, après avoir été mutilé. Un
officier prussien avait en effet découpé la tête de la princesse royale,
devenue la femme du Crown Prince. La famille royale vécut là dans la
plus stricte intimité. La reine trouva la table de l’empereur très
simplement servie; mais «tout y était si exquis!»

Le lundi se passa en visite à l’Exposition des Beaux-Arts aux
Champs-Elysées et à une représentation des demoiselles de Saint-Cyr aux
Tuileries. Le mardi fut consacré à une visite à Versailles et aux
Trianons et à une représentation de gala, le soir, à l’Opéra. Le
mercredi 22, la reine visita l’Exposition industrielle et accepta une
invitation de la Municipalité de Paris à un bal à l’Hôtel-de-Ville. Le
jeudi fut laissé aux hôtes de l’empereur pour vivre incognito. Le soir,
il y eut grand banquet de 80 couverts et la reine parla sérieusement à
l’empereur d’une alliance anglo-française. L’empereur prétendit tenir de
Drouyn de Lhuys que Louis-Philippe était devenu impopulaire à cause de
son alliance avec l’Angleterre. La reine lui répondit que ce n’était pas
à cause de son alliance, mais à cause de sa trahison à cette alliance.

Le jeudi, la famille royale visita le Louvre et, le soir, la reine
assista au bal de l’Hôtel-de-Ville. Le quadrille royal fut dansé par la
reine, l’empereur, le prince Albert, la princesse Mathilde, le prince
Napoléon, lady Cowley, la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, le prince
Aldebert de Bavière et Mlle Haussmann, fille du préfet de la Seine.
La reine parla de cette soirée comme d’un «songe des mille et une
nuits».

Le 24, la reine visita pour la seconde fois l’Exposition de l’Industrie
et l’École militaire, puis l’empereur passa la revue des troupes au
Champ-de-Mars devant elle. Le prince Albert était à cheval, à gauche de
l’empereur, au bas de la tribune impériale, dans laquelle la reine était
assise au milieu, entre l’impératrice Eugénie et la princesse Mathilde.
La reine regretta de n’avoir pas été à cheval, avec l’empereur. Elle fut
émerveillée de la tenue de nos troupes et écrivit sur son journal:
«Leurs jolis uniformes sont infiniment mieux faits et de meilleure coupe
que ceux de nos soldats, ce qui me taquine beaucoup.»

Après la revue, la reine monta en voiture avec le prince et alla visiter
l’Hôtel des Invalides. Elle descendit au tombeau de Napoléon Ier.
L’énorme sarcophage de marbre était illuminé par des cierges. Le chapeau
et l’épée du grand empereur avaient été placés sur un coussin de
velours. Le spectacle était déjà imposant par lui-même; un violent orage
qui éclata à ce moment et le bruit du tonnerre qui se répercuta sous la
coupole ajoutèrent encore à sa grandeur. La reine resta émue et pensive.
Le soir, elle écrivit ses impressions: «J’étais là, au bras de Napoléon
III, son neveu, devant le cercueil du plus grand ennemi de l’Angleterre,
moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant et qui lutta si
vigoureusement contre lui. Aujourd’hui son neveu, qui porte son nom,
est mon meilleur et mon plus cher allié, et l’orgue de la chapelle joue
le _God save the Queen_.»

Le samedi, l’empereur donna une chasse en l’honneur de la reine dans la
forêt de Saint-Germain. Le soir, il y eut grand bal au palais de
Versailles.

L’empereur rencontra l’impératrice au haut du grand escalier et lui dit:
«Comme tu es belle»; la reine, en rapportant ce compliment, ajoutait:
«De fait, elle avait l’air d’une reine de conte de fée.» C’est à ce bal
que le comte de Bismarck se fit présenter à Victoria.

La reine coucha au palais, ce soir-là, ainsi que la princesse royale
dont le beau-père devait recevoir non loin de là, quelques années plus
tard, la couronne d’empereur d’Allemagne, après que son mari aurait aidé
à vaincre la France dans une guerre terrible.

Le lendemain, dimanche 26, était le jour anniversaire du prince. On le
célébra dans l’intimité. La reine conseilla à l’empereur de ne pas
persécuter la famille d’Orléans et lui expliqua très franchement la
nature de ses relations avec la dynastie déchue.

Le lendemain, on reprit, accompagné par l’empereur, le chemin de
Boulogne, au grand désespoir du petit prince de Galles, qui déclara
adorer Paris,--l’amour de la capitale lui est venu, on le voit, de bonne
heure. La reine visita les camps d’Hensault et d’Ambleteuse. Enfin elle
s’embarqua et, comme le yacht royal commençait à se mouvoir, l’empereur
lui cria du quai, en la saluant: «Adieu, madame, au revoir!» Elle
répondit très gracieusement: «Je l’espère bien», et bientôt les deux
souverains se perdirent de vue. La reine partit enthousiasmée de
l’empereur qu’elle dit «doux, bon et simple». Elle avait en lui une
«confiance sans réserve». Le prince Albert ne partagea pas
l’enthousiasme de la reine: il considéra Napoléon III comme un
politicien d’occasion, tremblant toujours devant quelque complot.

Quelques mois plus tard, Napoléon rendit visite à la reine à Osborne et
demanda la révision du traité de 1815. Il avait rêvé de faire de la
Méditerranée un lac européen. Ses ouvertures furent froidement
accueillies. Il s’en retourna incompris et l’alliance anglaise entra
dans une phase précaire. La mésintelligence au sujet des principautés
danubiennes ne fit qu’augmenter le malentendu. Napoléon invita la reine
à venir à Cherbourg et le gouvernement britannique voulut qu’elle
acceptât. On espéra que son amitié parviendrait à détendre la situation.
Le 4 août 1858, la reine arriva à sept heures du soir à Cherbourg, après
une traversée assez agitée. L’empereur et l’impératrice vinrent la
saluer sur le yacht royal, à huit heures, sans aucune suite.

Personne ne fut admis à assister à la conversation des deux souverains.
L’empereur et l’impératrice rentrèrent à Cherbourg dans leur barque
éclairée par un jet de lumière électrique. La reine coucha à bord de son
yacht. Le lendemain, déjeuner à la préfecture et dîner à bord de la
_Bretagne_. Le général Mac-Mahon était parmi les invités. L’empereur
porta un toast à la reine et le prince Albert se leva pour y répondre:
«J’étais si émue, écrivit la reine, que je ne pus boire mon café». Après
quelque hésitation cependant, le prince Albert vint à bout de sa tâche.
Un magnifique feu d’artifice termina la journée. Ce fut la dernière
entrevue de Napoléon III et de la reine avant l’exil de Chislehurst.

Le 14 août, la reine se rendit en Prusse avec son époux accomplir une
promesse de visite au prince et à la princesse Frédéric, visite de
famille, qui s’acheva le 28 du même mois.

Ce furent ses deux derniers voyages avant qu’elle eût la douleur de
perdre sa mère et son époux. Elle s’embarqua le 1er septembre 1862, à
Woolwich, pour se rendre à Bruxelles et faire la connaissance de la
princesse Alexandra et de ses parents et arranger le mariage du prince
de Galles. De là, elle gagna l’Allemagne et séjourna au château de
Reinhardsbrunn, qui est plutôt un rendez-vous de chasse qu’un château à
proprement parler; mais ce voyage n’eut aucun caractère politique.

Au printemps de 1879,--la guerre et la chute de l’empire étaient depuis
longtemps des faits accomplis--la reine alla se reposer des fatigues du
mariage de son fils, le duc de Connaught, avec la princesse
Louise-Marguerite de Prusse, dans le nord de l’Italie. Elle passa par
Paris en vêtement de grand deuil et fit un court séjour à l’ambassade
d’Angleterre. Elle y reçut le président Grévy, accompagné de M.
Waddington. Le duc de Nemours lui rendit aussi visite. Le 28 mars, elle
arriva à Modane et continua son voyage jusqu’à Turin et Baveno ou le lac
Majeur, sous le pseudonyme de comtesse de Balmoral. Le prince Amédée
vint la saluer au nom du roi et de la reine d’Italie. Elle habita à
Baveno la villa Clara.

Le 18 avril, elle se rencontra dans une station de chemin de fer entre
Rome et Monza avec le roi, la reine et la Cour, qui se rendaient en
villégiature. La reine accepta de déjeuner à Monza, après quoi elle
rentra à Baveno. A son retour, elle passa de nouveau par Paris où elle
s’arrêta à l’ambassade, installée dans l’hôtel de l’ancienne princesse
Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon Ier, et regagna Windsor Castle.

Depuis cette époque, la reine fait un séjour d’un mois chaque année, au
printemps, sur la côte méridionale de France ou dans quelque station
italienne.

Après la mort du duc d’Albany,--car la reine perdit les siens coup sur
coup--le mariage de sa petite-fille la princesse Victoria de Hesse avec
le prince Louis de Battenberg l’attira à Darmstadt. Elle fut heureuse de
vivre dans le château où vécut la pauvre princesse Alice, sa fille. Ce
voyage dura d’ailleurs quelques jours seulement.

L’année suivante, elle passa quelques semaines à Aix-les-Bains et s’en
retourna par Darmstadt; un an après elle se rendit directement par mer
de Portsmouth à Cannes et de Cannes à Aix-les-Bains où elle habita la
même suite d’appartements à la villa Mottet. Avec une permission
spéciale du pape, elle visita la Grande-Chartreuse où aucune femme ne
doit pénétrer; l’année d’après, elle choisit Biarritz et visita la reine
régente et le petit roi d’Espagne à San Sébastien. Chaque année nous la
ramène; elle vient redemander au climat du midi de la France ou au
climat italien, les forces dont elle a besoin pour continuer d’accomplir
sa tâche. Les catholiques d’Angleterre voient dans cette émigration, au
printemps de chaque année, à l’époque de la semaine sainte, un retour
des souverains du

[Illustration:

Phot. H. N. King.

Osborne.--Pièce décorée à l’indienne suivant les indications de la
Reine.]

Royaume-Uni à la religion catholique; la raison de ces déplacements est
beaucoup plus profane: les médecins de la reine redoutent pour ses
poumons devenus délicats l’humidité du climat britannique, à cette
époque de l’année.

On a prétendu que, profondément froissée des caricatures qui ont paru
d’elle dans les journaux humoristiques français, à propos de la guerre
du Transvaal, elle éviterait de passer sur le territoire français et
séjournerait en Italie. Elle pourrait peut-être se souvenir des raisons
qu’elle donna à Cherbourg, à Napoléon III, lorsque celui-ci se plaignait
d’être attaqué dans le _Times_: «Notre presse est libre, en Angleterre,
dit-elle à l’empereur pour repousser toute responsabilité». La nôtre
l’est devenue depuis la visite à Cherbourg, et il est enfantin de tenir
rigueur à une nation libre de l’humour de ses caricaturistes. Cela
n’empêche que le monde juge sévèrement l’attitude de la reine dans
l’affaire du Transvaal. Chaque fois que Victoria l’a voulu, elle a su
éviter la guerre, notamment avec la Russie et les États-Unis; cette
fois, au contraire, elle n’a pas cherché à retenir ses ministres; elle a
même encouragé les lâches agressions,--lâches parce qu’il croyait les
diriger contre des faibles--de son ministre des colonies, Mr. J.
Chamberlain, ce fléau de notre fin de siècle, dont l’ambition et la
rapacité menacent de coûter si cher à son pays.



XIX

Jubilés d’or et de diamant.

     Cinquante ans de règne.--L’Inde célèbre le jubilé de sa
     Kaiseri-hind.--Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.--La
     province veut en être.--Du jubilé, on en a mis partout.--Onze
     heures sonnant.--Les princes indiens et leurs diamants.--Le cortège
     royal.--Le succès du futur empereur Frédéric.--Sur la chaise
     d’Édouard le Confesseur.--La musique de l’absent.--Les sanglots de
     la reine.--Garden-party et banquet.--L’Irlande s’insurge.--La pose
     de la première pierre de l’Imperial Institute.--Soixante ans de
     règne.--Le plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni.


L’année 1887, cinquantième année du règne de Victoria, s’ouvre avec les
fêtes. C’est l’Inde qui donne le signal de l’allégresse au grand empire
britannique, en multipliant, dans toutes les principautés, les
réjouissances en l’honneur de la vieille impératrice, la Kaiseri-hind,
comme on l’appelle dans cette partie du monde. A cette occasion
solennelle, on distribue des honneurs, on rend la liberté aux
prisonniers, on remet les dettes. A Gwalior, tous ceux qui n’ont pas
payé la taxe foncière en seront exemptés et cette acte de libéralité
coûte vingt-cinq millions à la colonie.

En Angleterre, les députations commencent dès le mois de mars, par celle
du clergé conduite par l’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre,
qui est reçue solennellement à Windsor le 8 mars. Le 4 mai, à son retour
de son séjour annuel sur le continent, Victoria reçoit les délégations
de tous les gouvernements coloniaux, qui la félicitent d’avoir vu
s’élever le nombre de ses sujets des colonies de deux à neuf millions et
ceux de l’Inde de quatre-vingt-seize à deux cent cinquante-quatre
millions. Le 9, elle tient une Cour à Buckingham Palace, au milieu d’un
faste bien fait pour éblouir le Maharajah et la Maharanee de Kutch
Behar, le Maharajah sir Pertab Sing, et plusieurs autres princes
indiens, de l’éclat de sa puissance. Ceux-ci éblouiront de leur côté la
nation anglaise.

Le grand jour approche. On est au commencement de juin. Londres est
livré aux charpentiers et tapissiers décorateurs. La métropole se
transforme à vue d’œil, surtout sur le passage traditionnel de
Buckingham Palace à l’abbaye de Westminster. Enfin, le 20, on peut juger
du coup d’œil général: la ville est tout enguirlandée; à chaque pas se
dresse un arc de triomphe avec des inscriptions tirées de l’Ecriture
Sainte ou des œuvres des poètes nationaux. Les hôtels regorgent de
monde. Toute la province ne trouve pas à se loger et la plus grande
partie de la foule que vomissent les gares des grandes lignes et des
innombrables lignes de banlieue, à toute heure de la journée, doit
passer la nuit à la belle étoile. Elle n’a d’ailleurs pas à le
regretter, car Londres se prive de sommeil et ses boutiques restent
éclairées jusqu’au lever du jour.

Enfin l’aube fait pâlir les derniers feux; les canons saluent l’aurore
et la foule se rue, à ce signal, vers les lieux qui vont être témoins du
grand événement historique. On trouve difficilement à prix d’or une
place sur les gradins improvisés sur le passage de la procession; de
toutes parts des camelots vendent des souvenirs du jubilé; tout est au
jubilé: marques de commerce, menus des restaurants, modes; tout se vend
et s’achète à des prix de jubilé. Il n’est pas jusqu’aux cabmen qui ne
jubilent, en appliquant aux bons bourgeois et aux gentlemen farmers de
la province des tarifs jubiléens.

Seul, le palais de Buckingham, gardé de tous côtés à grande distance
pour empêcher que les bruits de la ville en liesse ne troublent le
sommeil de la reine, paraît étranger à l’enthousiasme général.

L’Union Jack, qui flotte en haut de son paratonnerre central, indique
seul que la souveraine y réside; mais le palais a son aspect sévère et
froid des jours ordinaires, et, n’était la présence des gardes et de
matelots de la flotte en grande tenue, nul ne se douterait, à le voir,
qu’il recèle la plus grande activité.

Cependant l’horloge de Westminster tinte onze heures. Les trompettes et
les tambours donnent le signal du départ, les portes du palais s’ouvrent
et la procession se met en marche. Les horse-guards, sur leurs
magnifiques chevaux noirs ouvrent la marche; ils sont suivis par les
princes indiens, vêtus de richissimes costumes de drap d’or et coiffés
de turbans étincelants de diamants et de pierreries, en voitures de
gala; viennent ensuite la duchesse de Teck, les envoyés de Perse et de
Siam, la reine d’Hawaï, les rois de Saxe, de Belgique et de Grèce, le
prince héritier d’Autriche-Hongrie. Les gardes du corps séparent les
souverains étrangers du cortège des princesses royales, qui se compose
de onze voitures. Puis c’est le tour des princes tous à cheval, le
prince Albert-Victor et le prince Guillaume de Prusse, devenu l’empereur
Guillaume II, le prince héritier Frédéric, père du précédent, qui est
l’objet d’une chaleureuse ovation et les princes Christian, le Grand-Duc
de Hesse, le prince Henry de Battenberg. Le marquis de Lorne est absent:
il a été jeté à bas de sa monture au départ du palais de Buckingham et
gagne l’abbaye à pied. Après les gendres de la reine, défilent ses fils:
les ducs de Connaught et d’Edimbourg et le prince de Galles, pour qui le
peuple se montre moins enthousiaste que pour son beau-frère Frédéric de
Prusse.

Enfin voici dans sa voiture, traînée par huit chevaux isabelle, la
reine. Elle est vêtue de noir et coiffée de dentelles blanches
espagnoles, enrichies de diamants. Elle porte le grand cordon de la
Jarretière et celui de l’Étoile de l’Inde. En face d’elle sont assises
sa fille aînée, la femme de Frédéric et sa bru la princesse de Galles.

Une cavalcade de soldats indiens clôt la procession.

Partout le passage de Victoria est le signal d’ovations délirantes. On
lui jette des bouquets effeuillés et c’est sur un tapis de pétales de
roses que roule le cortège qui l’accompagne à Westminster. Elle est
radieuse et salue gracieusement ses sujets avec un bon sourire plein
d’affection et de reconnaissance. A Londres, comme partout, les loustics
prennent leur part et lancent des quolibets à la face des personnages du
cortège. Le futur empereur Frédéric, qui est décidément plus populaire
en Angleterre que le prince de Galles, est très remarqué sous son
uniforme de cuirassier blanc; chacun s’extasie sur sa beauté.

L’intérieur de la vieille abbaye n’est pas composé comme au jour du
couronnement. La noblesse en manteaux d’hermine a cédé la place aux
députations de la nation tout entière. Toutes les villes du Royaume-Uni,
toutes les colonies de l’empire Britannique, les Universités y sont
représentées; les corps de l’État, le corps diplomatique, les ministres
en costumes de Cour, les officiers de la maison royale, les attachés
militaires des puissances étrangères emplissent les nefs.

La reine prend place sur la chaise d’Édouard le Confesseur où elle s’est
assise, cinquante ans plus tôt, à pareille date, à la fleur de son âge.

Combien les émotions qui remplissaient alors son âme d’enfant étaient
différentes de celles d’aujourd’hui! Il y a un demi-siècle, l’avenir
s’ouvrait devant elle avec de riantes perspectives; mais que serait-il
en réalité? Les hommages qui lui étaient rendus étaient ceux de sujets
pleins d’espérances. Aujourd’hui, au contraire, après une si longue
étape parcourue, après avoir présidé tant d’années aux destinées d’une
grande nation, malgré les ronces du chemin et l’amertume d’éternels
regrets, c’est tout ce long règne à son déclin qui se dresse devant ses
yeux sous les voûtes de la vieille abbaye et, tout compte fait, ce sont
des actions de grâces qu’elle apporte au pied des autels et qu’y
apportent avec elle ses sujets reconnaissants de la façon dont elle a su
s’acquitter de son rôle difficile.

Par une attention délicate pour la veuve inconsolée,

[Illustration: La Reine en selle sur «Jessie».]

toute la musique jouée pendant le service est de la composition de son
époux regretté. A la bénédiction, Victoria essaye de se mettre à genoux
sur le prie-dieu qu’elle a devant elle; mais son émotion est à son
comble et elle retombe en sanglotant sur son trône, la tête cachée dans
les mains.

La fête religieuse a pris fin. Les princes, le prince de Galles en tête,
viennent pour lui rendre hommage. Ils veulent lui baiser
cérémonieusement la main; mais c’en est fait de l’étiquette. Après un si
long et si glorieux règne, elle a bien le droit de se montrer mère et
grand’mère, même sur le trône d’Édouard le Confesseur, et elle prend
l’un après l’autre les membres de la famille royale et les embrasse
affectueusement. Les voilà vivants, ses cinquante ans de royauté qu’elle
célèbre, la plus grande partie de sa vie, avec ses joies et ses
douleurs!

Lorsqu’elle a embrassé toute sa famille, la reine, se tournant vers ses
hôtes étrangers, leur fait une profonde révérence et quitte l’abbaye aux
harmonies de la Marche des Prêtres de l’Athalie de Lulli.

La procession royale, dans le même ordre, regagne Buckingham Palace, où
la reine demande à luncher seule et à se reposer quelques heures des
émotions de la matinée. L’après-midi, elle offre un garden-party dans
les jardins du Palais. Près de la tente royale, se tiennent des joueurs
de cornemuse écossais en costume national. Le soir, un grand banquet de
quatre-vingts couverts réunit autour de Sa Majesté les princes anglais
et étrangers, auxquels se sont joints le duc d’Aoste, représentant le
roi et la reine d’Italie, l’infant Antonio et l’infante Eulalie
d’Espagne, le prince héritier de Suède et le roi de Danemark.

Londres est de nouveau illuminé splendidement, de même que toutes les
villes du Royaume-Uni. Seule, l’Irlande, la douloureuse Irlande, où le
long règne de Victoria n’aura pas réussi à lasser de tenaces espérances,
jette une note discordante dans ce concert de loyalisme; la police doit
réprimer, à Dublin et à Cork, des démonstrations non équivoques
d’hostilité. A l’étranger, partout où il existe une colonie d’Anglais,
le Jubilé est célébré dans un banquet. Une fête enfantine, due à
l’initiative de M. Lawson, directeur du _Daily Telegraph_, réunit 30,000
enfants de Londres à Hyde-Park.

A l’occasion de son jubilé d’or, la reine créa huit pairs d’Angleterre,
treize baronnets et trente-trois chevaliers.

Le 24, il y eut grand bal à Buckingham Palace et le 4 juillet, pour
clore la série des cérémonies inscrites au programme du jubilé, la reine
scella la première pierre de l’Imperial Institute, élevé par
souscription avec les deniers de la Nation, dans le but de servir
uniquement au développement des questions coloniales. Cette cérémonie de
fondation d’un monument colonial, clôturant les fêtes du jubilé, donne
la véritable note de ce glorieux cinquantenaire.

De tout ce qui a passé devant les yeux du peuple ébloui, une image s’est
surtout imprimée dans le souvenir du peuple: celle des princes indiens
et des délégués des colonies; l’air qu’il a retenu, c’est le _Rule,
Britannia! Impose ta loi au monde, Grande-Bretagne!_ qu’attaqua
l’orchestre à la sortie de la reine-impératrice de l’inauguration de
l’Imperial-Institute et qu’inconsciemment il substitue souvent à l’hymne
national _God save the Queen_. Cette image et ce refrain hypnotisent la
nation anglaise depuis le jubilé de 1887, au point que tous les
politiciens à pile ou face, sans conviction profonde, qui cherchent
l’inspiration de leur politique dans la popularité, comme ce pantin au
cœur léger de Chamberlain, ne voient plus d’avenir que dans la flatterie
des sentiments impérialistes. On s’explique ainsi la révoltante impudeur
de la diplomatie anglaise dans ses démêlés avec les républiques sœurs du
sud de l’Afrique, qui aboutit à cette guerre, savamment ourdie par la
rapacité anglaise, et d’où l’Angleterre ne peut sortir, même
victorieuse, que très affaiblie et pour longtemps anémiée. L’Angleterre
vaincue, car il n’est pas sûr qu’elle arrive à briser la résistance de
ces superbes burghers qu’admire le monde entier, la guerre sud-africaine
sera le commencement de la désagrégation de cet immense empire colonial
sur lequel le soleil ne demandera alors qu’à se coucher. Ce serait là
une triste conséquence d’une fausse interprétation donnée à cette fête
de famille que devait rester le jubilé de 1889.

Avant Victoria, la nation anglaise avait par trois fois célébré le
jubilé d’or de son souverain. L’histoire a gardé la mémoire des
cinquantenaires d’Henri III, d’Édouard III et de Georges III, le nombre
trois porte bonheur dans les dynasties anglaises. Cependant, aucun de
ces trois règnes ne représenta pour la nation une ère de prospérité
comparable à celle des cinquante premières années du règne de la reine
actuelle.

Une seule fois avant Victoria, un souverain anglais célébra son jubilé
de diamant: ce fut son grand-père, l’infortuné Georges III, dont la
raison sombra sous le poids de chagrins domestiques au bout de soixante
ans de règne et à qui la nation dut donner une régence. Le règne de
Victoria est donc le plus long règne d’Angleterre et, dans neuf ans, si
elle vit et est encore sur le trône, elle aura régné aussi longtemps que
Louis XIV. En juin 1897, de splendides fêtes furent données à l’occasion
de son jubilé de diamant, qui fut célébré dans un service d’actions de
grâces, comme le jubilé d’or, dans l’abbaye de Westminster. Le
cérémonial fut à peu près le même et le concours du peuple au moins
aussi imposant. Quelques figures, et non des moins sympathiques du
cortège, avaient disparu, notamment le beau Frédéric III, si admiré en
1887 et si près du trône et du tombeau. Naturellement, le jubilé de
diamant, à l’occasion duquel le Gouvernement s’est ingénié à exhiber
toute une mise en scène coloniale, n’a fait que développer les
sentiments impérialistes de la nation. Il semble bien qu’on y ait encore
plus chanté le _Rule, Britannia_ et un peu moins le _God save the
Queen_.



XX

Le Règne de Victoria.


Les grands événements et les grandes crises qui surviennent dans
l’histoire des peuples ont cet immense avantage de les faire se
recueillir et mesurer l’étape parcourue dans la voie du progrès. Des
quatre monarques anglais, dont la nation a célébré le cinquantenaire,
seule, Victoria résumait une époque vraiment glorieuse. Henri III
n’avait en effet à son actif que la fondation du régime parlementaire;
Édouard III, qui eut un règne brillant au début, avait connu les
désastres à la fin; quant à Georges III, il avait perdu tout un
continent, où la nation avait déversé le plus pur de son activité.

Au contraire, le règne de Victoria résumait, à l’époque du jubilé, toute
une époque de gloire et de prospérité et c’est pourquoi l’âme de la
nation, s’aimant et s’admirant dans la reine, qui représente par ses
aïeux l’histoire de son passé, et incarne la notion de la solidarité
britannique, vibra tout entière à la manifestation de cette gloire qui
était la sienne, de cette puissance qui aiguisait en lui le sentiment de
sa propre force.

Il n’y a rien que de louable dans l’ivresse d’un peuple qui s’offre
ainsi la revue de sa récente histoire, à la condition qu’il ne laisse
pas le calme sentiment de sa supériorité dégénérer en fierté chauvine et
agressive. Ce danger, la nation anglaise ne sut pas l’éviter, car, moins
de trois ans plus tard, nous pouvons, aux folies que lui fait faire sa
furie impérialiste, constater les ravages qu’a exercés le jingoïsme dans
l’âme nationale.

Ce long règne de Victoria, qui nous paraissait, il y a trois ans, devoir
entrer dans le domaine de l’histoire dans tout l’éclat de la gloire,
comme, à la fin d’un beau jour, on voit descendre le soleil radieux
derrière l’horizon des mers, s’obscurcit d’un nuage épais, plein de
menaces.

Ce règne pourtant a été grand. En 1837, à ses débuts, le régime
parlementaire existait solide, inébranlable. De 1783 à 1830, il avait eu
de bien beaux jours, ses plus beaux peut-être, avec les Pitt, les Fox,
les Burke, les Sheridan, les Grey, les Canning, les Brougham. A la
faveur des bienfaits de la Révolution française, les institutions
libérales s’étaient développées pacifiquement, sans précipitation, mais
aussi sans secousses. Il restait à ouvrir grandes les portes de la cité
politique à la démocratie et à arracher certaines prérogatives à une
aristocratie qui, sous le fallacieux prétexte d’être le boulevard de la
Constitution, n’était réellement que la forteresse de ses propres
intérêts. Les nobles possédaient en effet les deux tiers du sol et, avec
les titres, avaient accaparé toutes les dignités de l’État. Pour enrayer
l’avènement des autres classes, qui

[Illustration:

Phot. Russell and sons.

La Reine Victoria en 1899.]

eût été favorisé par le morcellement de la propriété foncière, ils
avaient racheté les biens des petits propriétaires ruraux. Il fallait
parer à l’orage démocratique qui ne pouvait manquer d’éclater. C’est ce
que comprirent les ministres de Victoria.

En 1846, ils assurèrent le triomphe du Libre Echange, malgré la
vigoureuse opposition de la Chambre des lords, qui trouvaient dans les
tarifs des douanes la protection dont ils avaient besoin pour continuer
à vendre à hauts prix les produits de leurs terres au risque d’affamer
la population. Dès lors, l’émancipation économique de la nation, sa
prospérité et celle de ses colonies étaient assurées. En 1867, la
réforme électorale dans les bourgs préparait l’avènement de la
démocratie et l’extension de cette réforme aux comtés, en 1884, lui
mettait définitivement le pouvoir aux mains. L’évolution de la
Constitution a été ainsi naturelle. Telle qu’elle est actuellement,
cette Constitution est loin d’être parfaite: pour peu qu’on l’étudie, on
la trouve entachée d’hypocrisie. En effet, la démocratie, qui est
désormais inscrite dans les lois du pays, ne s’exerce pas de fait
librement; pour arriver à représenter une circonscription électorale, il
faut avoir des titres ou beaucoup d’argent; or ce n’est généralement pas
dans les nobles et les capitalistes que le peuple trouve des défenseurs
sincères de ses intérêts. La démocratie servie par une minorité de
pseudo-démocrates entravés à chaque pas par une Chambre des lords
obstinée dans ses préjugés, telle est la situation politique actuelle.
Elle suffit à expliquer la société anglaise, faite de contrastes
décevants, d’idées ultra-modernes et de préjugés démodés; de progrès
matériels incomparables et de résistances acharnées. C’est ce qui fait
qu’entre notre démocratie française et la démocratie anglaise il y a un
monde, comme entre les deux sociétés, et que c’est encore la mer, qui,
en dépit des apparences, nous divise le moins.

N’empêche que la Constitution, telle qu’elle est, a déjà rendu des
services immenses à la cause nationale, que c’est à la faveur de ses
lois que la population britannique a doublé et qu’elle a débordé sur
toutes les colonies de l’Empire: l’Australie, le Canada, l’Inde,
l’Afrique du Sud, qu’elle a fécondées de son initiative et de sa
dévorante activité. Avant Victoria, le domaine impérial du Royaume-Uni
était déjà énorme; l’Afrique à part, il était le même qu’aujourd’hui,
mais il était peu connu, peu peuplé; son loyalisme était des plus
douteux. Aucune colonie ne se suffisait à elle-même; on n’avait pas
encore trouvé la formule idéale du _self-government_; les idées qui
avaient cours étaient celles de la vieille école; penseurs,
administrateurs, hommes d’État, politiciens, à quelque parti qu’ils
appartinssent, Cornwall-Lewis, Cobden, sir Robert Peel, John Bright,
etc., tous étaient persuadés que les colonies ne pouvaient avoir qu’un
temps, que toutes étaient appelées à se séparer de la mère-patrie, comme
les États-Unis d’Amérique, une fois suffisamment puissantes et prospères
pour secouer le joug. L’idée de l’Empire uni et indivisible était mise
au rang des utopies politiques, que toutes les conditions économiques
seraient impuissantes à réaliser. Les idées ont bien changé au cours du
règne de Victoria et la théorie du self-government, qui a commencé à
être appliquée au Canada, semble devoir donner raison à la conception
moderne de l’impérialisme. Par quelle erreur l’Irlande, la bonne
Irlande, a-t-elle été rayée du programme des réformateurs? Comment se
fait-il que le _home-rule_ n’ait pu passer dans un pays si imbu des
principes de l’autonomie? Comment n’a-t-on pas été frappé de ce fait
que, sous le même règne qui a vu le Royaume-Uni et ses colonies se
développer et prospérer, seule l’Irlande a eu sa population décimée par
la famine et par l’expatriation? C’est l’erreur et ce sera la tache
indélébile de ce long règne.

L’expansion territoriale sous Victoria a eu pour théâtre principal
l’Afrique. Aujourd’hui l’Union Jack flotte du Cap au Zambèze et, à
l’exception des territoires des républiques qui luttent actuellement
pour leur indépendance, tout le sud de l’Afrique est soumis à la loi
anglaise. De Zanzibar à l’Ouganda et aux sources du Nil s’étend
l’Afrique orientale britannique. Enfin Victoria règne sur un vaste
domaine dans le bassin du Niger et l’Afrique occidentale. On sait que le
rêve d’un de ses sujets, Mr Cecil Rhodes, est de mettre en communication
le Cap avec le Caire.

Mais ce n’est pas seulement en territoire qu’a grandi le domaine
impérial du Royaume-Uni; c’est surtout par le développement de son
commerce interne, par l’envoi des productions nouvelles de ses climats
lointains, qui a fait du Royaume-Uni le grand entrepôt de l’univers.

Au grand entrepôt du monde entier, il a fallu peu à peu une marine
marchande colossale, des chemins de fer, un marché, une poste rapide,
une presse, le télégraphe, le téléphone, des câbles sous-marins, l’union
des capitaux, les compagnies à responsabilité limitée, les banques.
L’industrie nationale a été à la hauteur de sa tâche et a fait face à
tout. Dans toutes les branches de l’activité humaine, on a réalisé des
prodiges; l’agriculture seule a été abandonnée, livrée qu’elle était par
le libre-échange à la concurrence effrénée des terres vierges du domaine
impérial.

L’essor de l’industrie a entraîné l’élévation des salaires et le
libre-échange, la diminution des objets de première nécessité: ce double
bienfait devait avoir pour conséquence fatale l’ascension des classes
laborieuses par le droit de suffrage. Le droit de suffrage a donné
naissance au trade-unionisme, puis au néo-trade-unionisme qui devait
englober l’armée des manouvriers, et, de l’entente des deux
trade-unionismes, est sorti le socialisme, qui a envoyé des députés
ouvriers à la Chambre des communes. Toutefois ce socialisme ne connaîtra
pas les excès: l’anarchie ne fera pas d’adeptes en Angleterre. Les
grands syndicats ouvriers poursuivront légalement la réalisation des
réformes sociales et l’abrogation des lois oppressives.

Lorsqu’on s’est rendu compte que l’ère de prospérité qu’a été pour le
Royaume-Uni le règne de Victoria, a dépendu entièrement du développement
de son empire colonial, on comprend que, chez nos voisins, ce soit la
politique coloniale qui inspire toute la politique étrangère.

Un dernier mot sur la question économique: dans l’espace de ces vingt
dernières années, l’Angleterre a amorti cinq milliards de sa dette. Il
est vrai qu’elle n’a entretenu d’armée que le strict nécessaire pour la
garde de ses colonies. Le désarroi militaire dans lequel l’a surprise
l’ultimatum des Boers a suffisamment démontré qu’elle ne saurait
prétendre à garder plus longtemps de si vastes territoires sans une
armée régulière puissante et bien entraînée. Il faut s’attendre à de
profondes réformes de ce côté. Un des privilèges arrachés sous ce règne
à la noblesse, a été l’abolition de l’achat des grades dans l’armée:
c’était le commencement d’une réorganisation militaire qui s’est arrêtée
en route. Bon gré, mal gré, la guerre du Transvaal la remet à l’ordre du
jour.

Nous ne dirons qu’un mot de la marine anglaise qui, malgré les progrès
de la vapeur et de la construction navale militaire, qui l’ont obligée à
des sacrifices énormes, a gardé son avance sur toutes les marines du
monde. Il semble toutefois que l’attitude cassante de l’Angleterre
vis-à-vis de la France dans la petite affaire de Fachoda, aura eu pour
effet de pousser les nations continentales à faire de grandes dépenses
en défense navale et en construction de navires.

Le développement intellectuel aura été énorme au cours de ces
soixante-trois ans et l’éducation physique et morale du peuple aura fait
de très grands progrès. Par suite, les institutions de bienfaisance,
tels que les hospices de vieillards, les maisons de retraite, les
hôpitaux, les maisons hospitalières se sont multipliés.

En matière religieuse, l’ère de Victoria n’aura pas été indifférente,
comme en témoignent les nombreuses sectes qui ont été successivement
fondées. Toutefois, l’anglo-catholicisme, incarné dans Newman et suscité
dans le mouvement d’Oxford, semble avoir eu une grande influence sur les
croyances de la nation.

La littérature et les sciences ont aussi connu sous ce règne leur plus
belle floraison: le roman a atteint l’apogée avec Dickens, Thackeray,
Bulwer Lytton, George Elliot, Bronte, Mme Gaskell, George Meredith,
Thomas Hardy; la poésie s’est élevée aux plus hautes régions de l’idéal
avec Woodsworth, Southey, Browning, Tennyson, Mathew Arnold, Rosetti,
William Morris et Swinburne, pour ne pas parler des poètes secondaires
d’une réelle envolée. Macaulay, Grote, Freeman, Lecky, Gardiner,
Theodore Martin forment une illustre pléiade d’historiens de talent;
Stuart Mill, Baine et Spencer, un trio de philosophes d’envergure;
Darwin, Faraday, Maxwell, Stewart, un quatuor de savants émérites;
Ruskin, Hunt, Everett Millais, Rossetti, Watts, Landseer, Green et
Scott, un groupe d’artistes, dont leur pays peut se montrer justement
fier.

Le foyer n’est pas une pierre, dit un proverbe indien, mais une femme.
On est tenté de l’appliquer à la vieille reine qui a, pendant plus de
soixante ans, présidé au foyer britannique, d’où est plus d’une fois
parti le progrès, pour rayonner sur le monde entier. Elle a été le
centre, le cœur de la nation; vers elle ont convergé tous les efforts de
son peuple, répandu sous toutes les latitudes, et c’est de ces efforts
épars qu’est faite sa gloire universelle. Voilà pourquoi la reine est
sacrée pour tous les Anglais; toucher à leur reine, c’est toucher à la
gloire de leur nation; leur reine, c’est leur patrie et c’est pour leur
patrie qu’ils prient, lorsqu’ils chantent le _God save the Queen_.



TABLE


 I

 Du berceau au trône.

 Jolie fleur de mai.--Sur les fonds d’or de la Tour de Londres.--Ni
 un nom ni l’autre, Victoria.--Claremont.--L’orpheline de
 Sydmouth.--La Cour de poupées de la princesse Drina.--Poupées
 vivantes.--150.000 francs à dépenser par an à six ans.--Rayons
 et ombres.--L’écolière.--Un instrument de torture sous
 clé.--Fini de rire.--Bal d’enfants à la Cour.--La Tour
 d’Angleterre.--Confirmation.--Petite marraine d’un grand
 port.--Majeure.--Le sommeil d’une reine appartient à l’État.--La reine
 et son premier ministre.--Premier conseil privé.--Dans la cour de
 Saint-James Palace.--Les ancêtres de la reine.                        1


 II

 Apprentissage de reine.

 Bon terrain de culture.--L’âme de la nation.--L’influence de Lord
 Melbourne.--Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.--Au tour d’un
 autre.--Constitution hypocrite.--De l’air.--L’affaire des Dames de
 la chambre à coucher.--Une reine à la tâche.--Ça ne vaut pas la mort
 d’un homme.--Gigot haricots.--Do... do... ré... si..... do ré...--Un
 drawing-room, baisera, baisera pas.--Mistress Langtry redresse ses
 plumes.--Tendons les reins.--Plus besoin de dollars.--Les singeries
 du Black Rod.--Retenez vos numéros.--L’or et les lords.--Reine ou
 femme? Femme.--Un monarque sans Cour est un meuble inutile.          30


 III

 Sur la chaise d’Édouard le Confesseur.

 70.000 livres sterling à dépenser.--Les pieds humides.--De Buckingham
 Palace à Westminster Abbey en passant par Whitehall.--Hipp!
 hipp! hourrah!--Le passé et l’avenir.--La chaise d’Édouard le
 Confesseur.--L’oreiller de Jacob.--Les diamants d’Esterhazy.--Soult
 et Wellington.--Le rite veut que le contenant soit plus petit
 que le contenu.--Tous coiffés.--Aux uns la joue, aux autres la
 main.--Médailles à la volée.--Dash aboie.                            54


 IV

 La Maison de la Reine.

 Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari
 de la reine.--L’incohérence de la Tour de Babel.--L’aventure d’un
 ministre français très pressé.--Les emplois à la Cour et les
 sinécures.--Les écuries de Pimlico.--Gants à six boutons.--Victoria
 ne sait pas s’habiller.--C’est à qui ne veut pas de cadeaux.--Ce que
 coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes du
 poète-lauréat.--L’ordre de préséance.                                64


 V

 La Cour de Saint-James.

 Le vieux Saint-James.--Les merry wives of
 Windsor.--L’assainissement.--Les Mémoires d’un vieil Anglais
 parisiennant.--Reine et Empereur.--Le thé sous la feuillée.--A
 la table royale.--Les Veomen de la Garde du corps.--La partie de
 whist.--Le coriza de la comtesse de Bunsen.--Les petits cheveux de
 la princesse de Galles.--Les divorcées.--L’oreiller de peau du vieux
 duc de Cambridge.--No smoking.--Le mot de Napoléon III.--La loi des
 contrastes                                                           77


 VI

 A la conquête d’une autre couronne.

 Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cabourg-Gotha.--Premier voyage
 du prince Albert en Angleterre.--Le manuscrit de Voltaire et la rose
 des Alpes.--Deuxième voyage.--La reine arrête son choix.--Déclaration
 à l’Anglaise.--Le doigt du vieux Léopold et de son _alter ego_ le
 baron de Stockmar.--La situation du prince Albert discutée à la
 Chambre des lords.--Un mari aux enchères.--Les délégués de la nation
 anglaise à Gotha.--Douloureuse séparation.--Mal de mer.--L’arrivée
 à Buckingham Palace.--Le serment luthérien.--La couronne de
 myrthes.--Noce et lune de miel.                                      94


 VII

 Les palais de la reine.

 I.--BUCKINGHAM PALACE

 Histoire du palais.--La première tasse de thé bue en
 Angleterre.--Visite à travers les salons.--Souvenirs et
 curiosités.--Superbe collection artistique.--L’investiture de Napoléon
 III comme chevalier de l’Ordre de la Jarretière.--Les mémoires tristes
 du palais.                                                          108

 II.--WINDSOR CASTLE

 Guillaume le Conquérant veut un château.--Édouard III a trouvé
 un moyen de s’en construire un plus grand.--Le parc.--La
 terrasse.--La forêt.--Les appartements privés de la reine.--Les
 appartements d’apparat.--La salle de Waterloo.--Jean de France et
 Louis-Philippe.--Les étendards de Crécy et de Waterloo.             109


 VIII

 Les Homes de la Reine.

 I.--OSBORNE HOUSE

 Le manoir d’Eustache Mann.--Les attentions de l’époux et du père la
 famille.--Le cottage suisse et ses neuf jardinets.--A la cuisine des
 princesses royales.--La chambre indienne.--Vertus domestiques.      132

 II.--BALMORAL CASTLE

 Sur les bords de la Dee.--Magnifique panorama.--La vie dans les
 montagnes.--Idylles et jours tragiques.--La dépêche du Zululand.--Au
 milieu de ses souvenirs.                                            133


 IX

 La Reine Victoria épouse.

 Épouse et camarade.--Attentions et prévenances.--En vedette.--Le
 titre de roi-consort.--Dans le lac.--Dorlottée.--Tout meurt avec
 lui.--Convois, statues, mémorials.--Dernier portrait.               155


 X

 La Reine Victoria mère.

 Les neuf enfants de la reine.--Leurs aptitudes diverses.--Tête
 d’homme et cœur de femme.--Le sang anglais de Guillaume II.--Le
 charpentier et le ménétrier de la Cour.--La future belle-mère de
 Nicolas II de Russie.--Bois-sec.--L’élève de Mrs Thornicroft.--Le
 tambour orageux.--Le prince savant.--La petite vieille.--Principes
 d’éducation.--L’appréciation d’un attaché à Osborne.--Les
 sports.--Mère éclairée.--Le sacrifice de Benjamin.                  162


 XI

 La Reine Victoria et ses domestiques.

 L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.--John Brown.--Sa
 brutale franchise.--Le caractère.--La reine à l’enterrement du père
 de Brown.--Brown la quitte.--La reine honore en lui le modèle des
 serviteurs.                                                         175


 XII

 La Reine Victoria chez ses sujets.

 Comment la reine s’invite chez les autres.--Partout
 maîtresse.--Coucher de bonne heure.--Croquis et souvenirs.          188


 XIII

 Comment la Reine voyage.

 Le train royal.--Sa composition.--Le jour d’un départ.--En
 voiture, les voyageurs.--Voici la reine.--Partir.--La surveillance
 de la voie.--De Portsmouth à Cowes par mer.--Un voyage sur le
 Continent.--Jacquot à destination.--Coquetterie patriotique de la
 reine des Mers.                                                     192


 XIV

 La Reine Victoria et ses chiens.

 L’amour des bêtes.--La ménagerie royale.--La maternité à Hampton
 Court.--On ne vieillit pas sous les harnais royaux.--Le musée
 des chiens de Windsor Park.--La véranda de la reine.--Thermes de
 chiens.--La liste des grands favoris.--On ne passe pas, même au nom de
 la reine.--Schopenhauer a raison.--Le proscrit de Mendelssohn.--Amour
 platonique.--Le pauvre Sanger.--Empereur et Jacquot; grandeur et
 décadence.                                                          205


 XV

 La Reine Victoria propriétaire.

 La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.--Les dettes du duc de
 Kent.--Principales propriétés de Victoria.--Les bons conseils de
 lord Sydney et de lord Cross.--La reine et ses métayers.--Trop cher
 pour ses moyens.--Un autographe de la reine aux enchères.--Prodigue
 ou avare de son effigie, suivant les cas.--Les fermes et leurs
 produits.--Les legs de ses admirateurs.--Son portefeuille de mines
 d’or.--Fils prodigues.                                              216


 XVI

 La Reine Victoria artiste et écrivain.

 Croquis et aquarelles.--La peinture à la Cour.--La copie de la
 nature.--Tous modèles.--Victoria au piano.--Son chant.--Une lettre de
 Mendelssohn.--Victoria écrivain.--Protectrice des arts.             223


 XVII

 Attentats contre la Reine Victoria.

 Les sept attentats contre la reine.--Oxford, Francis, Bean, Hamilton,
 le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick Maclean.--Un accident
 de voiture dans les Highlands.--Mot de la reine.--Le naufrage de
 _Misletoe_.                                                         237


 XVIII

 Les voyages de la Reine.

 Première visite de la reine au château d’Eu.--Les banquets champêtres
 dans la forêt.--On reparle du Camp du Drap d’or.--L’équipage
 se mutine.--Le mariage du duc de Montpensier.--Voyage en
 Belgique.--Visite au roi de Prusse.--Lavage des rues à l’eau
 de Cologne.--Le Rhin en feu.--Bonn.--Gotha.--Deuxième visite
 à Eu.--L’Opéra-Comique en plein vent.--Revue du camp de
 Boulogne.--Napoléon III et l’impératrice Eugénie à Windsor.--La reine
 à Paris, Saint-Cloud et Versailles.--Bal à l’Hôtel de Ville.--Bismark
 est présenté à la reine.--La revue du Champ-de-Mars.--Devant le
 cercueil de Napoléon Ier.--Chasse en forêt de Saint-Germain.--Au
 revoir.--Visite à Cherbourg.--A bord de la _Bretagne_.--A la
 Grande-Chartreuse.--La reine ne veut plus venir en France.          246


 XIX

 Jubilés d’or et de diamant.

 Cinquante ans de règne.--L’Inde célèbre le jubile de sa
 Kaiseri-hind.--Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.--La
 province veut en être.--Du jubilé, on en a mis partout.--Onze
 heures sonnant.--Les princes indiens et leurs diamants.--Le cortège
 royal.--Le succès du futur empereur Frédéric.--Sur la chaise
 d’Édouard le Confesseur.--La musique de l’absent.--Les sanglots de la
 reine.--Garden-party et banquet.--L’Irlande s’insurge.--La pose de la
 première pierre de l’Impérial Institute.--Soixante ans de règne.--Le
 plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni.                       268


 XX

 Le Règne de Victoria.                                               279



      Paris.--Imp. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi Cl. 197.3.1900.


                                NOTES:

 [A] Sorte de petite pyramide élevée en souvenir d’une personne ou d’un
 événement de sa vie.

 [B] Forêt de Saxe.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La reine Victoria intime - Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies - et des documents inédits" ***

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