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Title: Les grands navigateurs du XIIIe siècle
Author: Verne, Jules
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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  HISTOIRE GÉNÉRALE
  DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS


  LES GRANDS NAVIGATEURS
  DU XVIIIe SIÈCLE



  [Illustration: LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIme SIÈCLE]

  COLLECTION J. HETZEL



  HISTOIRE GÉNÉRALE
  DES GRANDS VOYAGES ET DES GRANDS VOYAGEURS


  LES GRANDS NAVIGATEURS
  DU XVIIIe SIÈCLE

  PAR

  JULES VERNE

  51 DESSINS PAR P. PHILIPPOTEAUX
  66 FAC-SIMILE (D’APRÈS LES DOCUMENTS ANCIENS) ET CARTES
  PAR MATTHIS ET MORIEU

  [Illustration]

  BIBLIOTHÈQUE
  D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

  J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB

  PARIS

  Tous droits de traduction et de reproduction réservés.



LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE


TABLE DES CARTES ET GRAVURES

REPRODUITES EN FAC-SIMILE D’APRÈS DES DOCUMENTS ORIGINAUX AVEC
INDICATION DES SOURCES


PREMIÈRE PARTIE

  _Carte de France corrigée sur les observations des membres
  de l’Académie des sciences._--Mémoires de l’Académie des
  sciences, tome VII.

  _Portrait de Maupertuis._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

  _Combat du Centurion avec un galion espagnol._--D’après Anson.
  Voyage round the world in the years 1740 to 44. London, 1776.
  Gr. in-4.

  _Carte du détroit de Magellan._--D’après Bougainville. Voyage
  autour du monde, par la frégate _la Boudeuse_, de 1766 à
  1769.--Paris, Saillant, 1771. 2 vol. in-8.

  _Coiffures des habitants de Taïti et des îles voisines._
  --D’après Parkinson. Journal of a voyage to the south seas.
  --London, 1784. Gr. in-4.

  _Carte des îles de la Reine-Charlotte._--D’après Hawkesworth.
  Relation des voyages entrepris pour faire des découvertes dans
  l’hémisphère méridional, par Byron, Carteret, Wallis et Cook;
  traduit de l’anglais (par Suard).--Paris, 1774. 4 vol. in-4.

  _Carte de l’île de Taïti._--D’après Cook. Voyage, dans
  l’hémisphère austral et autour du monde, fait en 1772-75;
  traduit de l’anglais (par Suard).--Paris, 1778. 5 vol. in-4.

  _Portrait de Bougainville._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

  _Carte de la Nouvelle-Zélande._--D’après Kennedy. New-Zealand.
  --London, 1873. In-8.

  _Carte de la côte orientale de la Nouvelle-Zélande._--D’après
  Cook. _Op. cit._

  _Carte de la Louisiane._--D’après Bougainville. _Op. cit._

  _Portrait de Cook._--D’après une gravure de son 2e voyage.
  _Op. cit._

  _Un i-pah._--D’après Parkinson. _Op. cit._

  _Un joueur de flûte taïtien._--D’après Parkinson. _Op. cit._

  _Un moraï._--D’après Cook. _Op. cit._

  _Une famille néo-zélandaise._--D’après Cook. _Op. cit._

  _Tête de Néo-Zélandais tatoué._--D’après Parkinson. _Op. cit._

  _Flotte de guerre de Taïti._--D’après Cook. _Op. cit._

  _Pirogue de guerre néo-zélandaise._--D’après Parkinson.
  _Op. cit._

  _Ustensiles et armes des insulaires de la  Nouvelle-Zélande._
  --D’après Cook. _Op. cit._

  _Portrait d’Otooi._--D’après Cook. _Op. cit._

  _Monuments de l’île de Pâques._--D’après Cook. _Op. cit._

  _Homme et femme de l’île de Pâques._--D’après Cook. _Op. cit._

  _Types des îles Sandwich._--D’après Cook. 3e voyage ou voyage
  à l’océan Pacifique, exécuté en 1776-80. Traduit de l’anglais
  (par Demeunier).--Paris, 1785. 4 vol. in-4.

  _Sacrifice humain à Taïti._--D’après Cook. 3e voyage.

  _Arbre sous lequel Cook a observé le passage de Vénus dans la
  baie Matavaï._-D’après Hawkesworth. _Op. cit._

  _Itinéraire des principaux navigateurs pendant le_ XVIIIe
  _siècle_.--D’après Cook. _Op. cit._


DEUXIÈME PARTIE

  _Pirogues des îles de l’Amirauté._--D’après La Billardière.
  Relation du voyage à la recherche de La Pérouse fait pendant
  les années 1791-94.--Paris, an VIII, 2 vol. in-4 de texte et
  atlas in-fol.

  _Carte des îles Kerguelen._--D’après Cook, 3e voyage.

  _Portrait de La Pérouse._--Tome Ier. Voyage rédigé et publié
  par le général Millet-Mureau.--Paris, imp. de la République,
  an V, 4 vol. in-4 et atlas gr. in-fol.

  _Costumes des habitants de la Concepcion._--D’après l’atlas de
  La Pérouse.

  _Femme du Port des Français._--D’après La Pérouse. _Op. cit._

  _Naufrage des chaloupes dans le Port des Français._--D’après
  La Pérouse. _Op. cit._

  _Les Orotchys._--D’après La Pérouse. _Op. cit._

  _Portrait de d’Entrecasteaux._--Cabinet des Estampes, Bibl.
  Nat.

  _Vue de l’île Bourou._--D’après La Billardière. _Op. cit._

  _Fête donnée à d’Entrecasteaux aux îles des Amis._--D’après
  La Billardière. _Op. cit._

  _Type de la Nouvelle-Hollande._--D’après Péron. Voyage
  de découvertes aux Terres Australes pendant les années
  1800-1804.--Paris, imp. Impériale, 1808. 2 vol. de texte
  et 2 atlas.

  _Rivière des Cygnes._--D’après Péron. _Op. cit._

  _Roi de Timor._--D’après Péron. _Op. cit._

  _Porteuse d’eau à Timor._--D’après Péron. _Op. cit._

  _Cabanes des naturels de la terre d’Endracht._--D’après Péron.
  _Op. cit._

  _Vue de Sydney._--D’après Péron. _Op. cit._

  _Portrait de Mungo-Park._--D’après son Second Voyage dans
  l’intérieur de l’Afrique.--Paris, Dentu, 1820. In-8.

  _Un Boschiman._--D’après Barrow. Travels into the interior of
  southern Africa.--London, Cadell, 1806. 2 vol. in-4.

  _Une femme cafre._--D’après Barrow. _Op. cit._

  _Une Hottentote._--D’après Levaillant. Voyage dans l’intérieur
  de l’Afrique.--Paris, Leroy, 1790. 2 vol. in-8.

  _Portrait de Bruce._--D’après Bruce. Travels to discover the
  source of the Nile in the years 1768 to 1773.--Edinburgh,
  Constable, 1813. 5 vol. in-4.

  _Un montreur de lanterne magique._--D’après Mason. Costumes of
  China illustrated by 60 plates.--London, Miller, 1800. In-4.

  _Empereur de la Chine._--D’après l’état présent de la Chine en
  figures, in-fol.

  _Un Colao._--D’après Grosier. Atlas général de la
  Chine.--Paris, Moutard, 1735. In-fol.

  _La mission de San-Carlos, près Monterey._--D’après Vancouver.
  Voyage de découvertes dans l’Océan Pacifique du nord et autour
  du monde. Paris, Imp. de la République, an VIII, 3 vol. in-4,
  avec atlas.

  _Portrait de La Condamine._--Cabinet des Estampes, Bibl. Nat.

  _Pongo de Manseriche_ (rivière des Amazones).--D’après les
  Mémoires de l’Académie des Sciences de 1745.

  _Portrait de Humboldt en 1814._--Cabinet des Estampes, Bibl.
  Nat.



NOMS DES PRINCIPAUX VOYAGEURS

DONT L’HISTOIRE ET LES VOYAGES SONT RACONTÉS DANS CE VOLUME


PREMIÈRE PARTIE

  CASSINI.--PICARD.--LA HIRE.--G. DELISLE.--D’ANVILLE.--MAUPERTUIS.
  --LA CONDAMINE.--ROGGEWEIN.--BYRON.--WALLIS.--CARTERET.--BOUGAINVILLE
  ET GUYOT-DUCLOS.--COOK ET FURNEAUX.


DEUXIÈME PARTIE

  BOUVET DE LOZIER.--DE SURVILLE.--MARION-DUFRESNE.--CROZET.
  --DE GRENIER.--DE KERGUELEN-TRÉMAREC.--DE FLEURIEU.--DE BORDA.
  --VERDUN DE LA CRENNE.--GALAUP DE LA PÉROUSE ET DE LANGLE.--BRUNI
  D’ENTRECASTEAUX ET HUON DE KERMADEC.--D’HESMIVY D’AURIBEAU.--DE
  ROSSEL.--MARCHAND ET CHANAL.--BASS ET FLINDERS.--N. BAUDIN ET DE
  FREYCINET.--SHAW.--HORNEMANN.--ADANSON.--HOUGHTON.--MUNGO-PARK.
  --SPARRMAN.--THUNBERG.--LEVAILLANT.--LACERDA.--BRUCE.--BROWNE.
  --WITZEN.--LE PÈRE DU HALDE.--L’ABBÉ GROSIER ET LES JÉSUITES.
  --MACARTNEY.--VOLNEY.--DE CHOISEUL-GOUFFIER.--LE CHEVALIER.--OLIVIER.
  --PALLAS.--JUAN DE FUCA.--DE FONTE.--BEHRING.--VANCOUVER.--S. HEARNE.
  --MACKENZIE.--LA CONDAMINE.--HUMBOLDT ET BONPLAND.



AVERTISSEMENT


L’_Histoire des grands voyages et des grands voyageurs_, telle que je
l’avais comprise quand j’en ai publié la première partie, devait avoir
pour but de résumer l’histoire de la DÉCOUVERTE DE LA TERRE. Grâce
aux dernières découvertes, cette histoire va prendre une extension
considérable. Elle comprendra, non-seulement toutes les explorations
passées, mais encore toutes les explorations nouvelles qui ont
intéressé le monde savant à des époques récentes. Pour donner à cette
œuvre, forcément agrandie par les derniers travaux des voyageurs
modernes, toutes les garanties qu’elle comporte, j’ai appelé à mon
aide un homme que je considère à bon droit comme un des géographes
les plus compétents de notre époque: M. GABRIEL MARCEL, attaché à la
Bibliothèque nationale.

Grâce à sa connaissance de quelques langues étrangères qui me sont
inconnues, nous avons pu remonter aux sources mêmes et ne rien
emprunter qu’à des documents absolument originaux. Nos lecteurs feront
donc au concours de M. Marcel la part à laquelle il a droit dans cet
ouvrage, qui mettra en lumière ce qu’ont été tous les grands voyageurs,
depuis Hannon et Hérodote jusqu’à Livingstone et Stanley.

Notre œuvre suivra, à vingt-cinq années de distance, un ouvrage inspiré
par la même pensée: _les Voyageurs anciens et modernes_, de M. Édouard
Charton. Cet utile et excellent ouvrage d’un des hommes qui ont le plus
contribué à faire naître en France le goût des études géographiques,
se compose surtout de choix et d’extraits empruntés aux relations des
principaux voyageurs. On voit en quoi le nôtre en diffère.

  JULES VERNE.



LES GRANDS NAVIGATEURS DU XVIIIe SIÈCLE



[Illustration]

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER


I

Astronomes et Cartographes.

    Cassini, Picard et La Hire.--La méridienne et la carte
    de France.--G. Delisle et d’Anville.--La figure de la
    Terre.--Maupertuis en Laponie.--La Condamine à l’équateur.

Avant d’entreprendre le récit des grandes expéditions du XVIIIe
siècle, nous devons signaler les immenses progrès accomplis par les
sciences durant cette période. Ils rectifièrent une foule d’erreurs
consacrées, donnèrent une base sérieuse aux travaux des astronomes
et des géographes. Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, ils
modifièrent radicalement la cartographie et assurèrent à la navigation
une sécurité inconnue jusqu’alors.

Bien que Galilée eût observé, dès 1610, les éclipses des satellites
de Jupiter, l’indifférence des gouvernements, le défaut d’instruments
d’une puissance suffisante, les erreurs commises par les disciples
du grand astronome italien avaient rendu stérile cette importante
découverte.

En 1668, Jean-Dominique Cassini avait publié ses _Tables des satellites
de Jupiter_, qui le firent mander l’année suivante par Colbert et lui
valurent la direction de l’Observatoire de Paris.

Au mois de juillet 1671, Philippe de La Hire était allé faire des
observations à Uraniborg, dans l’île de Huen, sur l’emplacement même
de l’observatoire de Tycho-Brahé. Là, mettant à profit les tables de
Cassini, il calcula, avec une exactitude qu’on n’avait pas encore
atteinte, la différence entre les longitudes de Paris et d’Uraniborg.

La même année, l’Académie des Sciences envoyait à Cayenne l’astronome
Jean Richer, pour y étudier les parallaxes du soleil et de la lune et
les distances de Mars et de Vénus à la Terre. Ce voyage, qui réussit
de tout point, eut des conséquences inattendues, et fut l’occasion
des travaux entrepris bientôt après sur la figure de la Terre. Richer
observa que le pendule retardait de deux minutes vingt-huit secondes à
Cayenne, ce qui prouvait que la pesanteur était moindre en ce dernier
lieu qu’à Paris. Newton et Huyghens en conclurent donc l’aplatissement
du globe aux pôles. Mais, bientôt après, les mesures d’un degré
terrestre, données par l’abbé Picard, les travaux de la méridienne,
exécutés par Cassini père et fils, conduisaient ces savants à un
résultat entièrement opposé et leur faisaient considérer la Terre comme
un ellipsoïde allongé vers ses régions polaires. Ce fut l’origine de
discussions passionnées et de travaux immenses, qui profitèrent à la
géographie astronomique et mathématique.

Picard avait entrepris de déterminer l’espace compris entre les
parallèles d’Amiens et de Malvoisine, qui comprend un degré un tiers.
Mais l’Académie, jugeant qu’on pourrait arriver à un résultat plus
exact en calculant une distance plus grande, résolut de mesurer en
degrés toute la longueur de la France du nord au sud. On choisit pour
cela le méridien qui passe par l’Observatoire de Paris. Ce gigantesque
travail de triangulation, commencé vingt ans avant la fin du XVIIe
siècle, fut interrompu, repris et terminé vers 1720.

En même temps, Louis XIV, poussé par Colbert, donnait l’ordre de
travailler à une carte de la France. Des voyages furent exécutés, de
1679 à 1682, par des savants, qui fixèrent, au moyen d’observations
astronomiques, la position des côtes sur l’Océan et la Méditerranée.

Cependant ces travaux, ceux de Picard complétés par la mesure de la
méridienne, les relèvements qui fixaient la latitude et la longitude de
certaines grandes villes de France, une carte détaillée des environs
de Paris dont les points avaient été déterminés géométriquement, ne
suffisaient pas encore pour dresser une carte de France. On fut donc
obligé de procéder, comme on l’avait fait pour la méridienne, en
couvrant toute l’étendue de la contrée d’un réseau de triangles reliés
ensemble. Telle fut la base de la grande carte de France, qui a pris si
justement le nom de Cassini.

Les premières observations de Cassini et de La Hire amenèrent ces
deux astronomes à resserrer la France dans des limites beaucoup plus
étroites que celles qui lui étaient jusqu’alors assignées.

  «Ils lui ôtèrent, dit Desborough Cooley dans son _Histoire des
  voyages_, plusieurs degrés de longitude le long de la côte
  occidentale, à partir de la Bretagne jusqu’à la baie de Biscaye, et
  retranchèrent de la même façon environ un demi-degré sur les côtes du
  Languedoc et de la Provence. Ces changements furent l’occasion d’une
  plaisanterie de Louis XIV, qui, complimentant les académiciens à leur
  retour, leur dit en propres termes: «Je vois avec peine, messieurs,
  que votre voyage m’a coûté une bonne partie de mon royaume.»

Au reste, les cartographes n’avaient jusqu’alors tenu aucun compte
des corrections des astronomes. Au milieu du XVIIe siècle, Peiresc
et Gassendi avaient corrigé sur les cartes de la Méditerranée une
différence de «cinq cents» milles de distance entre Marseille et
Alexandrie. Cette rectification si importante fut regardée comme non
avenue, jusqu’au jour où l’hydrographe Jean-Mathieu de Chazelles, qui
avait aidé Cassini dans ses travaux de la méridienne, fut envoyé dans
le Levant pour dresser le portulan de la Méditerranée.

  «On s’était également aperçu, disent les mémoires de l’Académie des
  Sciences, que les cartes étendaient trop les continents de l’Europe,
  de l’Afrique et de l’Amérique, et rétrécissaient la grande mer
  Pacifique entre l’Asie et l’Europe. Aussi ces erreurs causaient-elles
  de singulières méprises. Les pilotes, se fiant à leurs cartes,
  dans le voyage de M. de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV à Siam,
  se méprirent dans leur estime, tant en allant qu’en revenant,
  faisant plus de chemin qu’ils ne jugeaient. En allant du cap de
  Bonne-Espérance à l’île de Java, ils croyaient être encore éloignés
  du détroit de la Sonde, quand ils se trouvèrent à plus de soixante
  lieues au delà, et il fallut reculer deux jours par un vent favorable
  pour y entrer, et, en revenant du cap de Bonne-Espérance en France,
  ils se trouvèrent à l’île de Florès, la plus occidentale des Açores,
  quand ils croyaient en être à plus de cent cinquante lieues à l’est;
  il leur fallut naviguer encore douze jours vers l’est pour arriver
  aux côtes de France.»

Les rectifications apportées à la carte de France furent considérables,
comme nous l’avons dit plus haut. On reconnut que Perpignan et
Collioures, notamment, se trouvaient être beaucoup plus à l’est qu’on
ne le supposait. Au reste, pour s’en faire une idée bien nette, il
suffit de regarder la carte de France publiée dans la première partie
du tome VII des _Mémoires_ de l’Académie des Sciences. Il y est tenu
compte des observations astronomiques dont nous venons de parler,
et l’ancien tracé de la carte, publiée par Sanson en 1679, y rend
sensibles les modifications apportées.

Cassini proclamait avec raison que la cartographie n’était plus à la
hauteur de la science. En effet, Sanson avait suivi aveuglément les
longitudes de Ptolémée, sans tenir compte des progrès des connaissances
astronomiques. Ses fils et ses petits-fils n’avaient fait que rééditer
ses cartes en les complétant, et les autres géographes se traînaient
dans la même ornière. Le premier, Guillaume Delisle, construisit de
nouvelles cartes, en mettant à profit les données modernes et rejeta de
parti pris tout ce qu’on avait fait avant lui. Son ardeur fut telle,
qu’il avait entièrement exécuté ce projet à vingt-cinq ans. Son frère,
Joseph-Nicolas, enseignait l’astronomie en Russie, et envoyait à
Guillaume des matériaux pour ses cartes. Pendant ce temps, Delisle de
la Coyère, son dernier frère, visitait les côtes de la mer Glaciale,
fixait astronomiquement la position des points les plus importants,
s’embarquait sur le vaisseau de Behring et mourait au Kamtchatka.

Voilà ce que furent les trois Delisle. Mais à Guillaume revient la
gloire d’avoir révolutionné la cartographie.

  «Il parvint, dit Cooley, à faire concorder les mesures anciennes et
  modernes et à combiner une masse plus considérable de documents;
  au lieu de limiter ses corrections à une partie du globe, il les
  étendit au globe entier, ce qui lui donne un droit très positif à
  être regardé comme le créateur de la géographie moderne. Pierre le
  Grand, à son passage à Paris, lui rendit hommage, en le visitant pour
  lui donner tous les renseignements qu’il possédait lui-même sur la
  géographie de la Russie.»

Est-il rien de plus concluant que ce témoignage d’un étranger? Et, si
nos géographes sont dépassés aujourd’hui par ceux de l’Allemagne et
de l’Angleterre, n’est-ce pas une consolation et un encouragement de
savoir que nous avons excellé dans une science où nous travaillons à
reprendre notre ancienne supériorité?

Delisle vécut assez pour voir les succès de son élève J.-B. d’Anville.
Si ce dernier fut inférieur, sous le rapport de la science historique,
à Adrien Valois, il mérita sa haute renommée par la correction relative
de son dessin, par l’aspect clair et artistique de ses cartes.

  «On a peine à comprendre, dit M. E. Desjardins dans sa _Géographie
  de la Gaule romaine_, le peu d’importance qu’on attribue à ses
  œuvres de géographe, de mathématicien et de dessinateur. C’est
  cependant dans ces dernières qu’il a surtout donné la mesure de son
  incomparable mérite. D’Anville a, le premier, su construire une
  carte par des procédés scientifiques, et cela suffit à sa gloire....
  Dans le domaine de la géographie historique, d’Anville a fait preuve
  surtout d’un rare bon sens dans la discussion et d’un merveilleux
  instinct topographique dans les identifications; mais, il faut bien
  le reconnaître, il n’était ni savant, ni même suffisamment versé dans
  l’étude des textes classiques.»

Le plus beau travail de d’Anville est sa carte d’Italie, dont la
dimension, jusqu’alors exagérée, se prolongeait de l’est à l’ouest,
suivant les idées des anciens.

En 1735, Philippe Buache, dont le nom est justement célèbre comme
géographe, inaugurait une nouvelle méthode en appliquant, dans une
carte des fonds de la Manche, les courbes de niveau à la représentation
des accidents du sol.

Dix ans plus tard, d’Après de Mannevillette publiait son _Neptune
oriental_, dans lequel il rectifiait les cartes des côtes d’Afrique, de
Chine et de l’Inde. Il y joignait une instruction nautique, d’autant
plus précieuse pour l’époque que c’était le premier ouvrage de ce
genre. Jusqu’à la fin de sa vie, il perfectionna ce recueil qui servit
de guide à tous nos officiers pendant la fin du XVIIIe siècle.

Chez les Anglais, Halley occupait le premier rang parmi les astronomes
et les physiciens. Il publiait une théorie des _Variations magnétiques_
et une _Histoire des moussons_, qui lui valaient le commandement d’un
vaisseau, afin qu’il pût soumettre sa théorie à l’expérience.

Ce qu’avait fait d’Après chez les Français, Alexandre Dalrymple
l’accomplit pour les Anglais. Seulement, ses vues gardèrent jusqu’au
bout quelque chose d’hypothétique, et il crut à l’existence d’un
continent austral. Il eut pour successeur Horsburgh, dont le nom sera
toujours cher aux navigateurs.

Mais il nous faut parler de deux expéditions importantes qui devaient
mettre fin à la querelle passionnée sur la figure de la Terre.
L’Académie des Sciences venait d’envoyer une mission composée de Godin,
Bouguer et La Condamine en Amérique, pour mesurer l’arc du méridien
à l’équateur. Elle résolut de confier la direction d’une expédition
semblable, dans le nord, à Maupertuis.

  «Si l’aplatissement de la terre, disait ce savant, n’est pas plus
  grand que Huyghens l’a supposé, la différence des degrés du méridien
  déjà mesuré en France d’avec les premiers degrés du méridien voisin
  de l’équateur ne sera pas assez considérable pour qu’elle ne puisse
  pas être attribuée aux erreurs possibles des observateurs et à
  l’imperfection des instruments. Mais, si on l’observe au pôle, la
  différence entre le premier degré du méridien voisin de la ligne
  équinoxiale et le 66e degré, par exemple, qui coupe le cercle
  polaire, sera assez grande, même dans l’hypothèse de Huyghens,
  pour se manifester sans équivoque, malgré les plus grandes erreurs
  commissibles, parce que cette différence se trouvera répétée autant
  de fois qu’il y aura de degrés intermédiaires.»

Le problème était ainsi nettement posé, et il devait recevoir au pôle,
aussi bien qu’à l’équateur, une solution qui allait terminer le débat
en donnant raison à Huyghens et à Newton.

L’expédition partit sur un navire équipé à Dunkerque. Elle se
composait, outre Maupertuis, de Clairaut, Camus et Lemonnier,
académiciens, de l’abbé Outhier, chanoine de Bayeux, d’un secrétaire,
Sommereux, d’un dessinateur, Herbelot, et du savant astronome suédois
Celsius.

Lorsqu’il reçut les membres de la mission à Stockholm, le roi de
Suède leur dit: «Je me suis trouvé dans de sanglantes batailles, mais
j’aimerais mieux retourner à la plus meurtrière que d’entreprendre le
voyage que vous allez faire.»

Assurément, ce ne devait pas être une partie de plaisir. Des
difficultés de toute sorte, des privations continues, un froid
excessif, allaient éprouver ces savants physiciens. Mais que sont
leurs souffrances auprès des angoisses, des dangers, des épreuves qui
attendaient les navigateurs polaires, Ross, Parry, Hall, Payer et tant
d’autres!

  «A Tornea, au fond du golfe de Bothnie, presque sous le cercle
  polaire, les maisons étaient enfouies sous la neige, dit Damiron,
  dans son _Éloge de Maupertuis_. Lorsqu’on sortait, l’air semblait
  déchirer la poitrine, les degrés du froid croissant s’annonçaient par
  le bruit avec lequel le bois, dont toutes les maisons sont bâties,
  se fendait. A voir la solitude qui régnait dans les rues, on eût cru
  que les habitants de la ville étaient morts. On rencontrait à chaque
  pas des gens mutilés, ayant perdu bras ou jambes par l’effet d’une
  si dure température. Et cependant ce n’était pas à Tornea que les
  voyageurs devaient s’arrêter.»

Aujourd’hui que ces lieux sont mieux connus, que l’on sait ce qu’est la
rigueur du climat arctique, on peut se faire une idée plus juste des
difficultés que devaient y rencontrer des observateurs.

Ce fut en juillet 1736 qu’ils commencèrent leurs opérations. Au delà
de Tornea, ils ne virent plus que des lieux inhabités. Il leur
fallut se contenter de leurs propres ressources pour escalader les
montagnes, où ils plantaient les signaux qui devaient former la chaîne
ininterrompue des triangles. Partagés en deux troupes, afin d’obtenir
deux mesures au lieu d’une et de diminuer ainsi les chances d’erreur,
les hardis physiciens, après nombre de péripéties dont on trouvera le
récit dans les _Mémoires_ de l’Académie des Sciences de 1737, après
des fatigues inouïes, parvinrent à constater que la longueur de l’arc
du méridien compris entre les parallèles de Tornea et Kittis était de
55,023 toises 1/2. Ainsi donc, sous le cercle polaire, le degré du
méridien avait environ mille toises de plus que ne l’avait supposé
Cassini, et le degré terrestre dépassait de 377 toises la longueur
que Picard lui avait trouvée entre Paris et Amiens. La Terre était
donc considérablement aplatie aux pôles, résultat que se refusèrent
longtemps à reconnaître Cassini père et fils.

    Courrier de la physique, argonaute nouveau,
    Qui, franchissant les monts, qui, traversant les eaux,
    Ramenez des climats soumis aux trois couronnes,
    Vos perches, vos secteurs et surtout deux Laponnes,
    Vous avez confirmé, dans ces lieux pleins d’ennui,
    Ce que Newton connut sans sortir de chez lui.

Ainsi s’exprimait Voltaire, non sans une pointe de malice; puis,
faisant allusion aux deux sœurs que Maupertuis ramenait avec lui, et
dont l’une avait su le séduire, il disait:

    Cette erreur est trop ordinaire,
    Et c’est la seule que l’on fit
    En allant au cercle polaire.

  «Toutefois, dit M. A. Maury dans son _Histoire de l’Académie des
  Sciences_, l’importance des instruments et des méthodes dont
  faisaient usage les astronomes envoyés dans le nord, donna aux
  défenseurs de l’aplatissement de notre globe plus raison qu’ils
  n’avaient en réalité; et, au siècle suivant, l’astronome suédois
  Svanberg rectifiait leurs exagérations involontaires par un beau
  travail qu’il publia dans notre langue.»

[Illustration: (CARTE DE FRANCE. _Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Pendant ce temps, la mission que l’Académie avait expédiée au Pérou
procédait à des opérations analogues. Composée de La Condamine, Bouguer
et Godin, tous trois académiciens, de Joseph de Jussieu, régent de
la Faculté de médecine, chargé de la partie botanique, du chirurgien
Seniergues, de l’horloger Godin des Odonais, et d’un dessinateur,
elle quitta La Rochelle le 16 mai 1635. Ces savants gagnèrent
Saint-Domingue, où furent faites quelques observations astronomiques,
Carthagène, Puerto-Bello, traversèrent l’isthme de Panama, et
débarquèrent, le 9 mars 1736, à Manta, sur la terre du Pérou.

[Illustration: Portrait de Maupertuis. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Là, Bouguer et La Condamine se séparèrent de leurs compagnons,
étudièrent la marche du pendule, puis gagnèrent Quito par des chemins
différents.

La Condamine suivit la côte jusqu’au Rio de las Esmeraldas et leva la
carte de tout ce pays qu’il traversa avec des fatigues infinies.

Bouguer, lui, se dirigea par le sud vers Guayaquil, en franchissant des
forêts marécageuses, et atteignit Caracol, au pied de la Cordillère,
qu’il mit sept jours à traverser. C’était la route autrefois suivie par
P. d’Alvarado, où soixante-dix de ses gens avaient péri, et notamment
les trois premières Espagnoles qui avaient tenté de pénétrer dans
le pays. Bouguer atteignit Quito le 10 juin. Cette ville avait alors
trente ou quarante mille habitants, un évêque président de l’Audience,
nombre de communautés religieuses et deux collèges. La vie y était
assez bon marché; seules, les marchandises étrangères y atteignaient un
prix extravagant, à ce point qu’un gobelet de verre valait dix-huit ou
vingt francs.

Les savants escaladèrent le Pichincha, montagne voisine de Quito, dont
les éruptions ont été plus d’une fois fatales à cette ville; mais ils
ne tardèrent pas à reconnaître qu’il fallait renoncer à porter si haut
les triangles de leur méridienne, et ils durent se contenter de placer
les signaux sur les collines.

  «On voit presque tous les jours sur le sommet de ces mêmes montagnes,
  dit Bouguer dans le mémoire qu’il lut à l’Académie des Sciences, un
  phénomène extraordinaire qui doit être aussi ancien que le monde et
  dont il y a bien cependant de l’apparence que personne avant nous
  n’avait été témoin. La première fois que nous le remarquâmes, nous
  étions tous ensemble sur une montagne nommée Pambamarca. Un nuage,
  dans lequel nous étions plongés et qui se dissipa, nous laissa voir
  le soleil qui se levait et qui était très éclatant. Le nuage passa de
  l’autre côté. Il n’était pas à trente pas, lorsque chacun de nous vit
  son ombre projetée dessus et ne voyait que la sienne, parce que le
  nuage n’offrait pas une surface unie. Le peu de distance permettait
  de distinguer toutes les parties de l’ombre; on voyait les bras, les
  jambes, la tête; mais, ce qui nous étonna, c’est que cette dernière
  partie était ornée d’une gloire ou auréole formée de trois ou quatre
  petites couronnes concentriques d’une couleur très-vive, chacune
  avec les mêmes variétés que l’arc-en-ciel, le rouge étant en dehors.
  Les intervalles entre ces cercles étaient égaux; le dernier cercle
  était plus faible; et enfin, à une grande distance, nous voyions un
  grand cercle blanc qui environnait le tout. C’est comme une espèce
  d’apothéose pour le spectateur.»

Comme les instruments dont ces savants se servaient n’avaient pas la
précision de ceux qui sont employés aujourd’hui, et étaient sujets
aux changements de la température, il fallut procéder avec le plus
grand soin et la plus minutieuse attention pour que de petites erreurs
multipliées ne finissent pas par en causer de considérables. Aussi,
dans leurs triangles, Bouguer et ses compagnons ne conclurent jamais le
troisième angle de l’observation des deux premiers: il les observèrent
tous.

Après avoir obtenu en toises la mesure du chemin parcouru, il restait
à découvrir quelle partie du circuit de la Terre formait cet espace;
mais on ne pouvait résoudre cette question qu’au moyen d’observations
astronomiques.

Après nombre d’obstacles, que nous ne pouvons décrire ici en détail, et
de remarques curieuses, entre autres la déviation que l’attraction des
montagnes fait éprouver au pendule, les savants français arrivèrent à
des conclusions qui confirmèrent pleinement le résultat de la mission
de Laponie. Ils ne rentrèrent pas tous en France en même temps. Jussieu
continua pendant plusieurs années encore ses recherches d’histoire
naturelle, et La Condamine choisit pour revenir en Europe la route
du fleuve des Amazones, voyage important, sur lequel nous aurons
l’occasion de revenir un peu plus tard.


II

La guerre de course au XVIIIe siècle.

    Voyage de Wood-Rodgers.--Aventures d’Alexandre Selkirk.
    --Les îles Galapagos.--Puerto-Seguro.--Retour en Angleterre.
    --Expédition de Georges Anson.--La Terre des États.--L’île de
    Juan-Fernandez.--Tinian.--Macao.--La prise du galion.--La
    rivière de Canton.--Résultats de la croisière.

On était en pleine guerre de la succession d’Espagne. Certains
armateurs de Bristol résolurent alors d’équiper quelques bâtiments
pour courir sus aux navires espagnols dans l’océan Pacifique et
ravager les côtes de l’Amérique du Sud. Les deux vaisseaux qui furent
choisis, le _Duc_ et la _Duchesse_, sous le commandement des capitaines
Rodgers et Courtney, furent armés avec soin et pourvus de toutes les
provisions nécessaires pour un si long voyage. Le célèbre Dampier, qui
s’était acquis tant de réputation par ses courses aventureuses et ses
pirateries, ne dédaigna pas d’accepter le titre de premier pilote. Bien
que cette expédition ait été plus riche en résultats matériels qu’en
découvertes géographiques, sa relation contient cependant quelques
particularités curieuses qui méritent d’être conservées.

Ce fut le 2 août 1708, que le _Duc_ et la _Duchesse_ quittèrent la rade
royale de Bristol. Remarque intéressante à faire d’abord: pendant toute
la durée du voyage, un registre, sur lequel devaient être consignés
tous les événements de la campagne, fut tenu à la disposition de
l’équipage, afin que les moindres erreurs et les plus petits oublis
fussent réparés, avant que le souvenir des faits eût pu s’altérer.

Rien à dire sur ce voyage jusqu’au 22 décembre. Ce jour-là, furent
découvertes les îles Falkland, que peu de navigateurs avaient encore
reconnues. Rodgers n’y aborda point; il se contente de dire que la côte
présente le même aspect que celle de Portland, quoiqu’elle soit moins
haute.

  «Tous les coteaux, ajoute-t-il, avaient l’apparence d’un bon terrain;
  la pente en est facile, garnie de bois, et le rivage ne manque pas de
  bons ports.»

Ces îles ne possèdent pas un seul arbre, et les bons ports sont
loin d’être fréquents, comme nous le verrons plus tard. On voit si
les renseignements que nous devons à Rodgers sont exacts. Aussi les
navigateurs ont-ils bien fait de ne pas s’y fier.

Après avoir dépassé cet archipel, les deux bâtiments piquèrent droit
au sud, et s’enfoncèrent dans cette direction jusqu’à 60° 58’′ de
latitude. Il n’y avait pas de nuit, le froid était vif, et la mer
si grosse, que la _Duchesse_ fit quelques avaries. Les principaux
officiers des deux bâtiments, assemblés en conseil, jugèrent alors
qu’il n’était pas à propos de s’avancer plus au sud, et route fut faite
à l’ouest. Le 15 janvier 1709, on constata qu’on avait doublé le cap
Horn, et qu’on était entré dans la mer du Sud.

A cette époque, presque toutes les cartes différaient sur la position
de l’île Juan-Fernandez. Aussi, Wood Rodgers, qui voulait y relâcher
pour y faire de l’eau et s’y procurer un peu de viande fraîche, la
rencontra presque sans la chercher.

Le 1er février, il mit en mer une embarcation pour aller à la
découverte d’un mouillage. Tandis qu’on attendait son retour, on
aperçut un grand feu sur le rivage. Quelques vaisseaux espagnols
ou français avaient-ils atterri en cet endroit? Faudrait-il livrer
combat, pour se procurer l’eau et les vivres dont on avait besoin?
Toutes les dispositions furent prises pendant la nuit; mais, au matin,
aucun bâtiment n’était en vue. Déjà l’on se demandait si l’ennemi
s’était retiré, lorsque l’arrivée de la chaloupe vint fixer toutes
les incertitudes, en ramenant un homme vêtu de peaux de chèvres, à la
figure encore plus sauvage que ses vêtements.

C’était un marin écossais, nommé Alexandre Selkirk, qui, à la suite
d’un démêlé avec son capitaine, avait été abandonné depuis quatre ans
et demi sur cette île déserte. Le feu qu’on avait aperçu avait été
allumé par lui.

Pendant son séjour à Juan-Fernandez, Selkirk avait vu passer beaucoup
de vaisseaux; deux seulement, qui étaient espagnols, y avaient mouillé.
Découvert par les matelots, Selkirk, après avoir essuyé leur feu,
n’avait échappé à la mort que grâce à son agilité, qui lui avait permis
de grimper sur un arbre sans être aperçu.

  «Il avait été mis à terre, dit la relation, avec ses habits, son
  lit, un fusil, une livre de poudre, des balles, du tabac, une hache,
  un couteau, un chaudron, une Bible et quelques autres livres de
  piété, ses instruments et ses livres de marine. Le pauvre Selkirk
  pourvut à ses besoins du mieux qu’il lui fut possible; mais, durant
  les premiers mois, il eut beaucoup de peine à vaincre la tristesse
  et à surmonter l’horreur que lui causait une si affreuse solitude.
  Il construisit deux cabanes, à quelque distance l’une de l’autre,
  avec du bois de myrte-piment. Il les couvrit d’une espèce de jonc et
  les doubla de peaux de chèvres, qu’il tuait à mesure qu’il en avait
  besoin, tant que sa poudre dura. Lorsqu’elle approcha de sa fin, il
  trouva le moyen de faire du feu avec deux morceaux de bois de piment,
  qu’il frottait l’un contre l’autre.... Quand sa poudre fut finie, il
  prenait les chèvres à la course, et il s’était rendu si agile par un
  exercice continuel, qu’il courait à travers les bois, sur les rochers
  et les collines, avec une vitesse incroyable. Nous en eûmes la preuve
  lorsqu’il vint à la chasse avec nous; il devançait et mettait sur les
  dents nos meilleurs coureurs et un chien excellent que nous avions à
  bord; il atteignait bientôt les chèvres, et nous les apportait sur
  son dos. Il nous dit qu’un jour il poursuivait un de ces animaux
  avec tant d’ardeur, qu’il le saisit sur le bord d’un précipice
  caché par des buissons, et roula du haut en bas avec sa proie. Il
  fut si étourdi de sa chute, qu’il en perdit connaissance; quand il
  reprit ses sens, il trouva sa chèvre morte sous lui. Il resta près
  de vingt-quatre heures sur la place, et il eut assez de peine à se
  traîner à sa cabane, qui en était distante d’un mille, et dont il ne
  put sortir qu’au bout de dix jours.»

Des navets semés par l’équipage de quelque vaisseau, des choux
palmistes, du piment et du poivre de la Jamaïque servaient à cet
abandonné pour assaisonner ses aliments. Quand ses souliers et ses
habits furent en pièces, ce qui ne tarda guère, il s’en fit en peau
de chèvres, avec un clou qu’il employait comme aiguille. Lorsque son
couteau fut usé jusqu’au dos, il s’en fabriqua avec des cercles de
barrique qu’il avait trouvés sur le rivage. Il avait si bien perdu
l’habitude de parler, qu’il avait de la peine à se faire comprendre.
Rodgers l’embarqua et lui donna sur son vaisseau l’office de
contre-maître.

Selkirk n’avait pas été le premier marin délaissé sur l’île de
Juan-Fernandez. On se rappelle peut-être que Dampier y avait déjà
recueilli un malheureux Mosquito, abandonné de 1681 à 1684, et l’on
voit, dans le récit des aventures de Sharp et d’autres flibustiers, que
le seul survivant de l’équipage d’un vaisseau naufragé sur ces côtes
y vécut cinq ans, jusqu’à ce qu’un autre bâtiment vînt le reprendre.
Les malheurs de Selkirk ont été racontés par un écrivain moderne, par
Saintine, dans le roman intitulé: _Seul!_

Les deux bâtiments quittèrent Juan-Fernandez le 14 février, et
commencèrent leurs courses contre les Espagnols. Rodgers s’empara
de Guyaquil, dont il tira une grosse rançon, et captura plusieurs
vaisseaux, qui lui fournirent plus de prisonniers que d’argent.

De toute cette partie de son voyage, dont nous n’avons pas à nous
occuper, nous ne retiendrons que quelques détails sur l’île de la
Gorgone, où il remarqua un singe à qui son excessive lenteur a fait
donner le nom de «paresseux», sur Tecamez, dont les habitants, armés
de flèches empoisonnées et de fusils, le repoussèrent avec perte, et
sur les îles Galapagos, situées à deux degrés de latitude nord. Cet
archipel est très nombreux, d’après Rodgers; mais, de la cinquantaine
d’îles qui le composent, il n’en trouva pas une seule qui fournît de
l’eau douce. Il y vit en quantité des tourterelles, des tortues de
terre et de mer d’une grosseur extraordinaire,--dont le nom a été
donné par les Espagnols à ce groupe,--et des chiens marins extrêmement
redoutables, dont l’un eut même l’audace de l’attaquer.

  «J’étais sur le rivage, dit-il, lorsqu’il sortit de l’eau, la gueule
  béante, avec autant de vitesse et de férocité que le chien le plus
  furieux qui a rompu sa chaîne. Il m’attaqua trois fois. Je lui
  enfonçai ma pique dans la poitrine, et, chaque fois, je lui fis une
  large blessure qui l’obligea de se retirer avec d’horribles cris.
  Ensuite, se retournant vers moi, il s’arrêta pour gronder et me
  montrer les dents. Il n’y avait pas vingt-quatre heures qu’un homme
  de mon équipage avait failli être dévoré par un des mêmes animaux.»

Au mois de décembre, Rodgers se retira avec un galion de Manille,
dont il s’était emparé, sur la côte de Californie, à Puerto-Seguro.
Plusieurs de ses hommes s’enfoncèrent dans l’intérieur. Ils y virent
quantité d’arbres de haute futaie, pas la moindre apparence de culture,
et de nombreuses fumées qui indiquaient que le pays était peuplé.

  «Les habitants, dit l’abbé Prévost dans son _Histoire des Voyages_,
  étaient d’une taille droite et puissante, mais beaucoup plus noirs
  qu’aucun des Indiens qu’il avait vus dans la mer du Sud. Ils avaient
  les cheveux longs, noirs et plats, qui leur pendaient jusqu’aux
  cuisses. Tous les hommes étaient nus, mais les femmes portaient
  des feuilles ou des morceaux d’une espèce d’étoffe qui en paraît
  composée, ou des peaux de bêtes et d’oiseaux... Quelques-uns
  portaient des colliers et des bracelets de brins de bois et de
  coquilles; d’autres avaient au cou de petites baies rouges et des
  perles, qu’ils n’ont pas sans doute l’art de percer, puisqu’elles
  sont entaillées dans leur rondeur et liées l’une à l’autre avec un
  fil. Ils trouvaient cet ornement si beau, qu’ils refusaient les
  colliers de verre des Anglais. Leur passion n’était ardente que pour
  les couteaux et les instruments qui servent au travail.»

Le _Duc_ et la _Duchesse_ quittèrent Puerto-Seguro le 12 janvier 1710
et atteignirent l’île Guaham, l’une des Mariannes, deux mois plus tard.
Ils y prirent des vivres, et, passant par les détroits de Boutan et de
Saleyer, gagnèrent Batavia. Après la relâche obligée dans cette ville
et au cap de Bonne-Espérance, Rodgers mouilla aux Dunes le 1er octobre.

Bien qu’il ne donne pas le détail des immenses richesses qu’il
rapportait, on peut cependant s’en faire une haute idée, lorsqu’on
entend Rodgers parler des lingots, de la vaisselle d’or et d’argent et
des perles dont il remit le compte à ses heureux armateurs.

Le voyage de l’amiral Anson, dont nous allons maintenant faire le
récit, appartient encore à la catégorie des guerres de course; mais
il clôt la série de ces expéditions de forbans qui déshonoraient les
vainqueurs sans ruiner les vaincus. Bien qu’il n’apporte, lui non
plus, aucune nouvelle acquisition à la géographie, sa relation est
cependant semée de réflexions judicieuses, d’observations intéressantes
sur des régions peu connues. Elles sont dues, non pas au chapelain de
l’expédition, Richard Walter, comme le titre l’indique, mais bien à
Benjamin Robins, d’après les _Nichol’s literary anecdotes_.

Georges Anson était né en 1697 dans le Staffordshire. Marin dès son
enfance, il n’avait pas tardé à se faire remarquer. Il jouissait de la
réputation d’un habile et heureux capitaine, lorsqu’en 1639 il reçut
le commandement d’une escadre composée du _Centurion_, de 60 canons,
du _Glocester_, de 50, du _Sévère_, de la même force, de la _Perle_,
de 40 canons, du _Wager_, de 28, de la chaloupe le _Trial_ et de deux
bâtiments porteurs de vivres et de munitions. Outre ses 1,460 hommes
d’équipage, cette flotte avait reçu un renfort de 470 invalides ou
soldats de marine.

Partie d’Angleterre le 18 septembre 1740, l’expédition passa par
Madère, par l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, par le havre
Saint-Julien, et traversa le détroit de Lemaire.

  «Quelque affreux que soit l’aspect de la Terre de Feu, dit la
  relation, celui de la Terre des États a quelque chose de plus
  horrible. II n’offre qu’une suite de rochers inaccessibles, hérissés
  de pointes aiguës, d’une hauteur prodigieuse, couverts d’une neige
  éternelle et ceints de précipices. Enfin l’imagination ne peut rien
  se représenter de plus triste et de plus sauvage que cette côte.»

A peine les derniers vaisseaux de l’escadre avaient-ils débouqué du
détroit, qu’une série de coups de vents, de rafales et de bourrasques
fit avouer aux matelots les plus expérimentés que tout ce qu’ils
avaient appelé tempête n’était rien en comparaison. Ce temps
épouvantable dura sept semaines sans discontinuer. Inutile de demander
si les navires subirent des avaries, s’ils perdirent nombre de matelots
enlevés par les lames, décimés par les maladies qu’une humidité
constante et une nourriture malsaine eurent bientôt développées.

[Illustration: Selkirk roula du haut en bas avec sa proie. (Page 13.)]

Deux bâtiments, le _Sévère_ et la _Perle_, furent engloutis, et quatre
autres perdus de vue. Anson ne put s’arrêter à Valdivia, qu’il avait
fixée comme rendez-vous en cas de séparation. Emporté bien au delà, il
ne lui fut possible de s’arrêter qu’à Juan-Fernandez, où il arriva le
9 juin. Le _Centurion_ avait le plus grand besoin de cette relâche.
Quatre-vingts hommes de son équipage avaient péri, il n’avait plus
d’eau, et le scorbut avait tellement affaibli les matelots qu’il n’y
en avait pas dix en état de faire le quart. Trois autres bâtiments en
aussi mauvais état ne tardèrent pas à le rejoindre.

[Illustration: Je lui enfonçai ma pique dans la poitrine. (Page 14.)]

Il fallut avant tout refaire les équipages épuisés et réparer les
avaries majeures des bâtiments. Anson débarqua les malades, les
installa en plein air, dans un hôpital bien abrité; puis, à la tête
des plus vaillants matelots, il parcourut l’île dans toutes les
directions afin d’en relever les rades et les côtes. Le meilleur
mouillage serait, d’après Anson, la baie Cumberland. La partie sud-est
de Juan-Fernandez,--petite île qui n’aurait pas plus de cinq lieues
sur deux,--est sèche, pierreuse, sans arbres, le terrain est bas et
fort uni comparativement à la partie septentrionale. Le cresson, le
pourpier, l’oseille, les navets, les raves de Sicile, croissaient
en abondance, ainsi que l’avoine et le trèfle. Anson fit semer des
carottes, des laitues, planter des noyaux de prunes, d’abricots et de
pêches. Il ne tarda pas à se rendre compte que le nombre des boucs et
des chèvres, laissés par les boucaniers dans cette île et qui y avaient
si merveilleusement multiplié, était bien diminué. Les Espagnols, pour
enlever cette ressource précieuse à leurs ennemis, avaient débarqué
quantité de chiens affamés qui firent la chasse aux chèvres et en
dévorèrent un si grand nombre qu’il en restait à peine deux cents à
cette époque.

Le chef d’escadre,--ainsi Anson est-il toujours appelé dans la relation
du voyage,--fit reconnaître l’île de Mas-a-fuero, qui est éloignée de
vingt-cinq lieues de Juan-Fernandez. Plus petite, elle est aussi plus
boisée, mieux arrosée, et elle possédait plus de chèvres.

Au commencement de décembre, les équipages avaient pu reprendre assez
de forces pour qu’Anson songeât à exécuter ses projets de faire
la course contre les Espagnols. Il s’empara d’abord de plusieurs
vaisseaux, chargés de marchandises précieuses et de lingots d’or, puis
brûla la ville de Paita. Les Espagnols estimèrent leur perte en cette
circonstance à un million et demi de piastres.

Anson se rendit ensuite à la baie de Quibo, près de Panama, afin
de guetter le galion qui, tous les ans, apporte les richesses des
Philippines à Acapulco. Là, si les Anglais n’aperçurent aucun habitant,
ils trouvèrent, auprès de quelques misérables huttes, de grands amas
de coquilles et de belle nacre, que les pêcheurs de Panama y laissent
pendant l’été. Parmi les provisions abondantes en cet endroit, il faut
citer les tortues franches, qui pèsent ordinairement deux cents livres,
et dont la pêche se faisait d’une façon singulière. Lorsqu’on en voyait
une flotter endormie à la surface de la mer, un bon nageur plongeait
à quelques toises, remontait, et, saisissant l’écaille vers la queue,
s’efforçait d’enfoncer la tortue. En se réveillant, celle-ci se
débattait, et ce mouvement suffisait à la soutenir ainsi que l’homme,
jusqu’à ce qu’une embarcation vînt les recueillir tous deux.

Après une vaine croisière, Anson dut se déterminer à brûler trois
vaisseaux espagnols qu’il avait pris et armés. Leur équipage et leur
chargement une fois répartis sur le _Centurion_ et le _Glocester_,
les deux seuls bâtiments qui lui restassent, Anson, le 6 mai 1742,
résolut de gagner la Chine, où il espérait trouver des renforts et
des rafraîchissements. Mais cette traversée, qu’il comptait faire en
soixante jours, il lui fallut quatre mois pour l’accomplir. A la suite
d’une violente tempête, le _Glocester_, coulant bas et ne pouvant plus
être manœuvré par un équipage réduit, dut être brûlé. Seuls l’argent
et les vivres furent transbordés sur le _Centurion_, dernier débris
de cette flotte magnifique partie depuis deux ans à peine des côtes
d’Angleterre.

Jeté hors de sa route, très loin dans le nord, Anson découvrit, le
26 août, les îles d’Atanacan et de Serigan; le lendemain, celles
de Saypan, Tinian et Agnigan, qui font partie de l’archipel des
Mariannes. Un sergent espagnol, qu’il captura dans ces parages sur une
petite embarcation, lui apprit que l’île de Tinian était inhabitée et
qu’on y trouvait en abondance des bœufs, des volailles et des fruits
excellents, tels qu’oranges, limons, citrons, cocos, arbres à pain,
etc. Nulle relâche ne pouvait mieux convenir au _Centurion_, dont
l’équipage ne comptait plus que 71 hommes épuisés par les privations
et les maladies, seuls survivants des 2,000 matelots qui montaient la
flotte à son départ.

  «Le terrain y est sec et un peu sablonneux, dit la relation, ce qui
  rend le gazon des prés et des bois plus fin et plus uni qu’il n’est
  ordinairement dans les climats chauds; le pays s’élève insensiblement
  depuis l’aiguade des Anglais jusqu’au milieu de l’île; mais,
  avant que d’arriver à sa plus grande hauteur, on trouve plusieurs
  clairières en pente, couvertes d’un trèfle fin, qui est entremêlé
  de différentes sortes de fleurs, et bordées de beaux bois, dont
  les arbres portent d’excellents fruits... Les animaux, qui pendant
  la plus grande partie de l’année sont les seuls maîtres de ce beau
  séjour, font partie de ses charmes romanesques et ne contribuent pas
  peu à lui donner un air de merveilleux. On y voit quelquefois des
  milliers de bœufs paître ensemble dans une grande prairie, spectacle
  d’autant plus singulier que tous ces animaux sont d’un véritable
  blanc de lait, à l’exception des oreilles, qu’ils ont ordinairement
  noires. Quoique l’île soit déserte, les cris continuels et la vue
  d’un grand nombre d’animaux domestiques, qui courent en foule dans
  les bois, excitent des idées de fermes et de villages.»

Tableau vraiment trop enchanteur! L’auteur ne lui aurait-il pas prêté
bien des charmes qui n’existaient que dans son imagination? Après une
si longue croisière, après tant de tempêtes, il n’est pas étonnant que
les grands bois verdoyants, l’exubérance de la végétation, l’abondance
de la vie animale, aient fait une profonde impression sur l’esprit
des compagnons de lord Anson. Au reste, nous saurons bientôt si ses
successeurs à Tinian ont été aussi émerveillés que lui.

Cependant, Anson n’était pas sans inquiétude. Il avait fait réparer son
bâtiment, il est vrai, mais beaucoup de malades demeuraient à terre
pour s’y rétablir définitivement, et il ne restait plus à bord qu’un
petit nombre de matelots. Le fond étant de corail, on dut prendre des
précautions pour que les câbles ne fussent pas coupés. Malgré cela, au
moment de la nouvelle lune, un vent impétueux s’éleva et fit chasser
le navire. Les ancres tinrent bon, mais il n’en fut pas de même des
aussières, et le _Centurion_ fut emporté en pleine mer. Le tonnerre
ne cessait de gronder, la pluie tombait avec une telle violence,
que, de terre, on n’entendait même pas les signaux de détresse qui
partaient du bâtiment. Anson, la plupart des officiers, une grande
partie de l’équipage, au nombre de cent treize individus, étaient
demeurés à terre, et ils se trouvaient privés de l’unique moyen qu’ils
possédassent de quitter Tinian.

La désolation fut extrême, la consternation inexprimable. Mais Anson,
homme énergique et fécond en ressources, eut bientôt arraché ses
compagnons au désespoir. Une barque, celle qu’ils avaient prise aux
Espagnols, leur restait, et ils eurent la pensée de l’allonger, afin
qu’elle pût contenir tout le monde, avec les provisions nécessaires
pour gagner la Chine. Mais dix-neuf jours plus tard, le _Centurion_
était de retour, et les Anglais, s’y embarquant le 21 octobre, ne
tardèrent pas à atteindre Macao. Depuis deux ans, depuis leur départ
d’Angleterre, c’était la première fois qu’ils relâchaient dans un port
ami et civilisé.

  «Macao, dit Anson, autrefois très riche, très peuplée et capable
  de se défendre contre les gouverneurs chinois du voisinage, est
  extrêmement déchue de son ancienne splendeur. Quoiqu’elle continuât
  d’être habitée par des Portugais et commandée par un gouverneur que
  nomme le roi de Portugal, elle est à la discrétion des Chinois,
  qui peuvent l’affamer et s’en rendre maîtres; aussi le gouverneur
  portugais se garde-t-il soigneusement de les choquer.»

Il fallut qu’Anson écrivît une lettre hautaine au gouverneur chinois
pour obtenir la permission d’acheter, même à très haut prix, les vivres
et les rechanges dont il avait besoin. Puis il annonça publiquement
qu’il partait pour Batavia et mit à la voile le 19 avril 1743. Mais,
au lieu de gagner les possessions hollandaises, il fit voile pour
les Philippines, où il attendit, pendant plusieurs jours, le galion
qui revenait d’Acapulco, après y avoir richement vendu sa cargaison.
D’habitude ces bâtiments portaient quarante-quatre canons et comptaient
plus de cinq cents hommes d’équipage. Anson ne comptait que deux
cents matelots, dont une trentaine n’étaient que des mousses; mais la
disproportion des forces ne pouvait l’arrêter, car il avait pour lui
l’appât d’un riche butin, et l’avidité de ses hommes lui répondait de
leur courage.

  «Pourquoi, dit un jour Anson à son maître d’hôtel, pourquoi ne me
  servez-vous plus de ces moutons que nous avons achetés en Chine?
  Sont-ils donc tous mangés?--Que monsieur le chef d’escadre m’excuse,
  répondit celui-ci, il en reste deux à bord, mais j’avais le dessein
  de les garder pour en traiter le capitaine du galion.»

Personne, pas même le maître d’hôtel, ne doutait donc du succès!
D’ailleurs, Anson prit habilement ses dispositions et sut compenser le
petit nombre de ses hommes par leur mobilité. Le combat fut vif; les
nattes dont les bastingages du galion étaient remplies, prirent feu, et
les flammes s’élevèrent jusqu’à la hauteur du mât de misaine. C’était
trop, pour les Espagnols, de deux ennemis à combattre. Ils se rendirent
après une lutte de deux heures qui leur coûta soixante-sept tués et
quatre-vingt-quatre blessés.

La prise était riche: «1,313,843 pièces de huit[1] et 35,682 onces
d’argent en lingots, outre une partie de cochenille et quelques autres
marchandises d’assez peu de valeur en comparaison de l’argent. Cette
proie, jointe aux autres, faisait à peu près la somme de 400,000 livres
sterling, sans y comprendre les vaisseaux, les marchandises, etc., que
l’escadre anglaise avait brûlés ou détruits aux Espagnols et qui ne
pouvaient aller à moins de 600,000 livres sterling.»

    [1] Monnaie d’or espagnole, ainsi nommée parce qu’elle est le
    huitième du doublon; elle vaut 10 fr. 75 de notre monnaie.

Anson regagna la rivière de Canton avec sa prise, qu’il y vendit, bien
au-dessous de sa valeur, pour la somme de 6,000 piastres, partit le
10 décembre, et rentra à Spithead, le 15 juin 1744, après une absence
de trois ans et neuf mois. Son entrée à Londres fut triomphale.
Trente-deux chariots y transportèrent, au son des tambours et des
trompettes, aux acclamations de la multitude, les dix millions montant
de ses nombreuses prises, que lui-même, ses officiers et ses matelots
se partagèrent, sans que le roi lui-même eût le droit de figurer au
partage.

Anson fut nommé contre-amiral, peu de temps après son retour
en Angleterre, et reçut plusieurs commandements importants. En
1747, il s’empara, après une lutte héroïque, du marquis de La
Jonquière-Taffanel. Nommé, à la suite de cet exploit, premier lord de
l’Amirauté et amiral, il protégea, en 1758, la tentative de descente
faite par les Anglais auprès de Saint-Malo, et mourut à Londres quelque
temps après son retour.



CHAPITRE II

LES PRÉCURSEURS DU CAPITAINE COOK


I

    Roggewein.--Le peu qu’on sait de lui.--Incertitude de ses
    découvertes.--L’île de Pâques.--Les îles Pernicieuses.--Les
    Bauman.--Nouvelle-Bretagne.--Arrivée à Batavia.--Byron.--Relâches
    à Rio-de-Janeiro et au Port-Désiré.--Entrée dans le détroit
    de Magellan.--Les îles Falkland et le port Egmont.--Les
    Fuégiens.--Mas-a-fuero.--Les îles du Désappointement.--Les îles
    du Danger.--Tinian.--Retour en Europe.

Dès l’année 1669, le père de Roggewein avait présenté à la Compagnie
des Indes Occidentales de Hollande un mémoire dans lequel il demandait
l’armement de trois vaisseaux pour faire des découvertes dans l’océan
Pacifique. Son projet avait été favorablement accueilli, mais un
refroidissement, survenu dans les relations entre l’Espagne et la
Hollande, força le gouvernement batave à renoncer provisoirement à
cette expédition. En mourant, Roggewein fit promettre à son fils Jacob
de poursuivre l’exécution du plan qu’il avait conçu.

Des circonstances indépendantes de sa volonté empêchèrent longtemps
celui-ci de tenir sa promesse. Ce n’est qu’après avoir navigué dans les
mers de l’Inde, après avoir même été conseiller à la cour de justice de
Batavia, que nous voyons Jacob Roggewein faire des démarches auprès de
la Compagnie des Indes Occidentales. Quel âge pouvait avoir Roggewein
en 1721? Quels étaient ses titres au commandement d’une expédition de
découvertes? on ne sait. La plupart des dictionnaires biographiques ne
lui consacrent pas même deux lignes, et Fleurieu, qui, dans une belle
et savante étude, a cherché à fixer les découvertes du navigateur
hollandais, n’a rien pu découvrir à cet égard.

Bien plus: ce n’est pas lui, mais un Allemand appelé Behrens, qui a
écrit la relation de son voyage. Aussi doit-on attribuer plutôt au
narrateur qu’au navigateur les obscurités, les contradictions, le
manque de précision qu’on y remarque. Il semble même souvent, ce qui
paraît pourtant bien invraisemblable, que Roggewein ne soit pas au
courant des voyages et des découvertes de ses prédécesseurs et de ses
contemporains.

Le 21 août 1721, trois navires partirent du Texel, sous son
commandement: l’_Aigle_, de 36 canons et 111 hommes d’équipage, le
_Tienhoven_, de 28 canons et 100 hommes, capitaine Jacques Bauman, la
galère l’_Africaine_, de 14 canons et 60 hommes d’équipage, capitaine
Henri Rosenthall. Cette navigation dans l’Atlantique n’offre aucune
particularité intéressante. Après avoir touché à Rio, Roggewein se mit
à la recherche d’une île qu’il appelle Auke’s Magdeland, et qui doit
être la terre de la Vierge, la Virginie de Hawkins, l’archipel des
Falkland ou des Malouines, à moins que ce soit la Georgie Australe.
Bien que ces îles fussent alors très connues, il faut croire que
les Hollandais n’avaient sur leur position que des notions bien
incertaines, puisque, après avoir abandonné la recherche des Falkland,
ils se mirent à celle des îles Saint-Louis des Français, sans penser
que ce fût le même archipel.

Au reste, il est peu de terres qui aient porté plus de noms, îles de
Pepys, îles Conti, sans compter ceux que nous négligeons. On voit qu’il
ne serait pas difficile d’arriver à la douzaine.

Après avoir découvert ou plutôt aperçu, sous le parallèle du détroit
de Magellan et à quatre-vingts lieues de la terre d’Amérique,
une île de «deux cents lieues» de circuit qu’il appela Belgique
Australe, Roggewein embouqua le détroit de Lemaire, où les courants
l’entraînèrent dans le sud jusque par le 62e degré 1/2 de latitude;
puis, il regagna la côte du Chili, jeta l’ancre devant l’île de la
Mocha, qu’il trouva abandonnée, gagna ensuite l’île de Juan-Fernandez,
où il rallia le _Tienhoven_, dont il était séparé depuis le 21 décembre.

Les trois vaisseaux quittèrent cette relâche avant la fin de mars
et firent route à l’ouest-nord-ouest dans la direction où devait se
trouver la terre découverte par Davis, entre 27 et 28° sud. Après une
recherche de plusieurs jours, Roggewein arriva, le 6 avril 1722, en vue
d’une île qu’il nomma île de Pâques.

Nous ne nous arrêterons pas sur les dimensions exagérées que le
navigateur hollandais donne à cette terre, non plus que sur ses
observations des mœurs et des usages des naturels. Nous aurons
l’occasion d’y revenir avec les relations plus exactes et plus
détaillées de Cook et de La Pérouse.

  «Mais, ce qu’on ne trouvera pas dans ces relations, dit Fleurieu,
  c’est le trait d’érudition du sergent-major de Roggewein, qui,
  après avoir décrit la feuille du bananier, dont la longueur est
  de six ou huit pieds et la largeur de deux ou trois, nous apprend
  que c’est avec cette feuille que nos premiers parents, après leur
  chute, couvrirent leur nudité;» et il ajoute, pour plus grand
  éclaircissement, que «ceux qui le prétendent, se fondent sur ce que
  cette feuille est la plus grande de toutes les plantes qui croissent
  dans les pays de l’Orient et de l’Occident.»

Cette remarque prouve la haute idée que Behrens se faisait des
proportions de nos premiers parents.

[Illustration: Combat du _Centurion_ avec un galion espagnol.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._) (Page 21.)]

Un indigène monta sans crainte à bord de l’_Aigle_. Il y réjouit tout
le monde par sa bonne humeur, sa gaieté et ses démonstrations amicales.
Le lendemain, Roggewein aperçut sur la plage, plantée de hautes
statues, une foule nombreuse, qui paraissait attendre, avec impatience
et curiosité, l’arrivée des étrangers. Sans que l’on sache pour quel
motif, un coup de fusil fut tiré, un insulaire tomba mort, et la foule
épouvantée se dispersa dans toutes les directions. Bientôt, cependant,
elle revint plus pressée. Roggewein, à la tête de cent cinquante
hommes, fit faire alors une décharge générale, qui coucha à terre un
grand nombre de victimes. Épouvantés, les naturels s’empressèrent,
pour apaiser ces terribles visiteurs, de déposer à leurs pieds tout ce
qu’ils possédaient.

[Illustration: Le Conseil de guerre adopta ce dernier parti. (Page 27.)]

Fleurieu ne pense pas que l’île de Pâques soit la terre de Davis; mais,
malgré les raisons dont il étaie son opinion, en dépit des différences
qu’il relève dans la description et la situation de ces deux îles,
on ne peut faire autrement que d’identifier la découverte de Davis
avec celle de Roggewein, aucune autre île n’existant dans ces parages
aujourd’hui bien connus.

Chassé de son mouillage sur la côte orientale de l’île de Pâques, par
un violent coup de vent, Roggewein fit route à l’ouest-nord-ouest,
traversa la mer Mauvaise de Schouten, et, après avoir fait huit cents
lieues depuis l’île de Pâques, il aperçut une île qu’il crut être l’île
des Chiens de Schouten, et à laquelle il donna le nom de Carlshoff,
qu’elle a conservé.

L’escadre passa devant cette île sans la visiter, et fut poussée, la
nuit suivante, par le vent et les courants, au milieu d’un groupe
d’îles basses qu’on ne s’attendait pas à rencontrer. La galère
_l’Africaine_ se brisa contre un écueil, et les deux conserves
faillirent éprouver le même sort. Ce ne fut qu’après cinq jours
d’efforts, d’inquiétudes et de dangers qu’elles parvinrent à se dégager
et à regagner la haute mer.

Les habitants de cet archipel étaient grands, leurs cheveux lisses et
longs, leur corps peint de différentes couleurs. On est absolument
d’accord aujourd’hui pour reconnaître dans la description que Roggewein
nous a laissée du groupe des îles Pernicieuses, l’archipel auquel Cook
a donné le nom d’îles Palliser.

Le lendemain matin du jour où il avait échappé aux dangers des îles
Pernicieuses, Roggewein découvrit une île à laquelle il imposa le nom
d’Aurore. Très-basse, elle s’élevait à peine au-dessus de l’eau, et si
le soleil avait tardé de paraître, le _Tienhoven_ s’y serait perdu.

La nuit allait venir, lorsqu’on aperçut une nouvelle terre, qui reçut
le nom de Vesper, et qu’il est assez difficile de reconnaître, si elle
n’appartient pas aux Palliser.

Roggewein continua de cingler à l’ouest entre le quinzième et le
seizième parallèle, et ne tarda pas à se trouver «tout à coup» au
milieu d’îles à demi noyées.

  «A mesure que nous en approchâmes, dit Behrens, nous vîmes un grand
  nombre de canots naviguant le long des côtes, et nous ne doutâmes
  pas que le pays fût bien peuplé. En approchant de plus près encore,
  nous reconnûmes que c’est un amas de plusieurs îles situées tout
  près les unes des autres; enfin, nous y entrâmes insensiblement si
  avant que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir nous en dégager,
  et l’amiral fit monter en haut du mât un des pilotes pour découvrir
  par où l’on en pouvait sortir. Nous dûmes notre salut au calme qui
  régnait alors; la moindre agitation eût fait échouer nos vaisseaux
  contre les rochers sans qu’il eût été possible d’y apporter le
  moindre secours. Nous sortîmes donc sans fâcheux accident. Ces îles
  sont au nombre de six, toutes fort riantes, et, prises ensemble,
  elles peuvent avoir une étendue de trente lieues. Elles sont situées
  à vingt-cinq lieues à l’ouest des îles Pernicieuses. Nous leur
  donnâmes le nom de _Labyrinthe_, parce que, pour en sortir, nous
  fûmes obligés de faire plusieurs détours.»

Certains auteurs ont identifié ce groupe avec les îles du
Prince-de-Galles, de Byron. Telle n’est pas l’opinion de Fleurieu.
Dumont d’Urville croit qu’il s’agit ici du groupe de Vliegen, déjà vu
par Schouten et Lemaire.

Après trois jours de navigation toujours vers l’ouest, les Hollandais
aperçurent une île de belle apparence. Des cocotiers, des palmiers, et
une luxuriante verdure annonçaient sa fertilité. Comme on ne trouva pas
de fond près du rivage, il fallut se contenter de la faire visiter par
des détachements bien armés.

Les Hollandais versèrent, encore une fois bien inutilement, le sang
d’une population inoffensive qui les attendait sur le rivage et n’avait
d’autre tort que d’être trop nombreuse. A la suite de cette exécution,
plus digne de barbares que d’hommes civilisés, on essaya de faire
revenir les naturels par des présents aux chefs et des démonstrations
d’amitié bien trompeuses. Ceux-ci ne s’y laissèrent pas prendre.
Mais, ayant attiré les matelots dans l’intérieur, ils se ruèrent sur
eux et les attaquèrent à coups de pierres. Bien qu’une décharge en
eût jeté bon nombre par terre, ils continuèrent cependant, avec une
grande bravoure, à assaillir les étrangers, et ils les forcèrent à se
rembarquer en emportant leurs blessés et leurs morts.

Nécessairement, les Hollandais crièrent à la trahison, ne sachant
de quelle épithète flétrir la félonie et la déloyauté de leurs
adversaires! Mais, qui donc eut les premiers torts? Qui donc fut
l’agresseur? Et, en admettant que quelques vols eussent été commis,
ce qui est possible, fallait-il punir si sévèrement, et sur toute une
population, le tort de quelques individus qui ne pouvaient pas avoir
des idées bien nettes touchant la propriété?

Malgré les pertes qu’ils venaient d’éprouver, les Hollandais donnèrent
à cette terre, en souvenir des rafraîchissements qu’ils y avaient
rencontrés, le nom d’île de la Récréation. Roggewein la place sous le
seizième parallèle; mais sa longitude est si mal indiquée, qu’il a été
impossible de la reconnaître.

Roggewein devait-il poursuivre dans l’ouest la recherche de l’île
Espiritu-Santo de Quiros? Devait-il, au contraire, remonter au nord
pour gagner les Indes Orientales avec la mousson favorable? Le conseil
de guerre, auquel il soumit cette alternative, adopta ce dernier parti.

Le troisième jour de cette navigation, furent découvertes, à la fois,
trois îles, qui reçurent le nom de Bauman, du capitaine du _Tienhoven_,
qui les avait aperçues le premier. Les insulaires vinrent trafiquer
autour des navires, pendant que le rivage était couvert d’une foule
nombreuse de naturels armés d’arcs et de lances. Ils étaient blancs
et ne différaient des Européens qu’en ce que quelques-uns avaient la
peau brûlée par les ardeurs du soleil. Leur corps n’était pas orné de
peintures. Une bande d’étoffe, artistement tissée et garnie de franges,
les enveloppait de la ceinture aux talons. Un chapeau de même étoffe
les abritait, et des colliers de fleurs odorantes entouraient leur cou.

  «Il faut avouer, dit Behrens, que c’est la nation la plus humanisée
  et la plus honnête que nous ayons vue dans les îles de la mer du Sud;
  charmés de notre arrivée, ils nous reçurent comme des dieux, et,
  lorsque nous nous disposâmes à partir, ils témoignèrent les regrets
  les plus vifs.»

Selon toute vraisemblance, ce sont les habitants des îles des
Navigateurs.

Après avoir reconnu des îles que Roggewein crut être celles des
Cocos et des Traîtres, visitées déjà par Schouten et Lemaire, et que
Fleurieu, les considérant comme une découverte hollandaise, appelle
îles Roggewein; après avoir aperçu les îles Tienhoven et Groningue,
que Pingré croit être la Santa-Cruz de Mendana, l’expédition
atteignit enfin les côtes de la Nouvelle-Irlande, où elle se signala
par de nouveaux massacres. De là, elle gagna les rivages de la
Nouvelle-Guinée, et, après avoir traversé les Moluques, jeta l’ancre à
Batavia.

Là, ses compatriotes, moins humains que quelques-unes des peuplades
que Roggewein avait visitées, confisquèrent les deux bâtiments,
emprisonnèrent matelots et officiers, sans distinction de grade,
et les envoyèrent en Europe pour qu’on leur fît leur procès. Crime
impardonnable, ils avaient mis le pied sur des terres appartenant à la
Compagnie des Indes Orientales, alors qu’eux-mêmes étaient sous les
ordres de la Compagnie des Indes Occidentales! Il s’ensuivit un procès,
et la Compagnie d’Orient fut condamnée à restituer tout ce qu’elle
avait saisi et à payer des dommages considérables.

Depuis son retour au Texel, le 11 juillet 1723, nous perdons
complètement de vue Roggewein, et nous n’avons aucun détail sur les
dernières années de son existence. Il faut savoir le plus grand gré à
Fleurieu d’avoir débrouillé le chaos de cette longue navigation, et
d’avoir jeté un peu de lumière sur une expédition qui mériterait d’être
mieux connue.

Le 17 juin 1764, des instructions signées du lord de l’Amirauté étaient
remises au commodore Byron. Elles commençaient ainsi:

  «Comme rien n’est plus propre à contribuer à la gloire de cette
  nation en qualité de puissance maritime, à la dignité de la
  couronne de la Grande-Bretagne et aux progrès de son commerce
  et de sa navigation, que de faire des découvertes de régions
  nouvelles; et comme il y a lieu de croire qu’on peut trouver
  dans la mer Atlantique, entre le cap de Bonne-Espérance et le
  détroit de Magellan, des terres et des îles fort considérables,
  inconnues jusqu’ici aux puissances de l’Europe, situées dans des
  latitudes commodes pour la navigation et dans des climats propres
  à la production de différentes denrées utiles au commerce; enfin,
  comme les îles de Sa Majesté, appelées îles de Pepys ou îles de
  Falkland, situées dans l’espace qu’on vient de désigner, n’ont pas
  été examinées avec assez de soin pour qu’on puisse avoir une idée
  exacte de leurs côtes et de leurs productions, quoi qu’elles aient
  été découvertes et visitées par des navigateurs anglais; Sa Majesté,
  ayant égard à ces considérations et n’imaginant aucune conjoncture
  aussi favorable à une entreprise de ce genre que l’état de paix
  profonde dont jouissent heureusement ses royaumes, a jugé à propos de
  la mettre à exécution....»

Quel était donc le marin éprouvé sur qui le choix du gouvernement
anglais s’était arrêté? C’était le Commodore John Byron, né le 8
novembre 1723. Dès son enfance, il avait montré la passion la plus vive
pour la carrière maritime et s’était embarqué à dix-sept ans sur un des
bâtiments de l’escadre de l’amiral Anson, chargée d’aller détruire les
établissements Espagnols sur les côtes du Pacifique.

Nous avons raconté plus haut les malheurs qui fondirent sur cette
expédition, avant l’incroyable fortune qui devait marquer sa dernière
partie.

Le bâtiment sur lequel Byron était embarqué, le _Wager_, fit naufrage
en débouquant du détroit de Magellan, et l’équipage, fait prisonnier
par les Espagnols, fut emmené au Chili. Après une captivité qui
n’avait pas duré moins de trois ans, Byron parvint à s’échapper et fut
recueilli par un bâtiment de Saint-Malo, qui le ramena en Europe. Il
reprit aussitôt du service, se signala en plusieurs rencontres pendant
la guerre contre la France, et ce fut, sans doute, le souvenir de son
premier voyage autour du monde, si malheureusement interrompu, qui
attira sur lui l’attention de l’Amirauté.

Les bâtiments qu’on lui confiait étaient armés avec soin. Le _Dauphin_
était un navire de guerre de sixième rang qui portait 24 canons, 150
matelots, 3 lieutenants et 37 bas officiers. La _Tamar_ était un
sloop de 16 canons, sur lequel embarquèrent, sous le commandement du
capitaine Mouat, 90 matelots, 3 lieutenants et 27 bas officiers.

Le début ne fut pas heureux. Le 21 juin, l’expédition quitta les Dunes;
mais, en descendant la Tamise, le _Dauphin_ toucha, et il fallut entrer
à Plymouth pour l’abattre en carène.

Le 3 juillet, l’ancre fut définitivement levée, et, dix jours plus
tard, Byron s’arrêtait à Funchal, dans l’île de Madère, pour prendre
quelques rafraîchissements. Il fut également obligé de relâcher aux
îles du cap Vert pour faire de l’eau, celle qui était embarquée n’ayant
pas tardé à se corrompre.

Rien ne vint contrarier la navigation des deux bâtiments anglais
jusqu’à la vue du cap Frio. Seulement, Byron fit cette singulière
remarque, plusieurs fois constatée depuis, que le doublage en cuivre de
ses bâtiments semblait écarter le poisson, qu’il aurait dû rencontrer
en abondance dans ces parages. Les chaleurs accablantes et les
pluies continuelles avaient couché sur les cadres une bonne partie
des équipages. Aussi le besoin d’une relâche et de vivres frais se
faisait-il sentir.

On devait la trouver à Rio-Janeiro, où l’on arriva le 12 décembre.
Byron y reçut un accueil empressé de la part du vice-roi, et il raconte
ainsi sa première entrevue:

  «Lorsque je vins lui faire visite, j’en fus reçu avec le plus grand
  appareil; environ soixante officiers étaient rangés devant le palais.
  La garde était sous les armes. C’étaient de très beaux hommes,
  très bien tenus. Son Excellence, accompagnée de la noblesse, vint
  me recevoir sur l’escalier. Je fus salué par quinze coups de canon
  tirés du fort le plus voisin. Nous entrâmes ensuite dans la salle
  d’audience, où, après une conversation d’un quart d’heure, je pris
  congé et fus reconduit avec les mêmes cérémonies....»

Nous dirons un peu plus tard combien la réception faite au capitaine
Cook, quelques années après, ressemble peu à celle qui venait d’être
faite à Byron.

Le commodore obtint sans peine la permission de débarquer ses
malades et rencontra les plus grandes facilités pour se procurer des
rafraîchissements. Il n’eut à se plaindre que des tentatives réitérées
des Portugais pour amener la désertion de ses matelots. Les chaleurs
insupportables que les équipages éprouvèrent à Rio, abrégèrent la durée
de la relâche. Le 16 octobre, l’ancre fut enfin levée, mais il fallut
attendre à l’entrée de la baie, pendant quatre ou cinq jours, qu’un
vent de terre permît aux navires de gagner la haute mer.

Jusqu’alors, la destination des bâtiments avait été tenue secrète.
Byron appela à son bord le commandant de la _Tamar_, et, en présence
des matelots assemblés, il lut ses instructions, qui lui prescrivaient,
non pas de se rendre aux Indes Orientales, comme il en avait été
question jusqu’alors, mais d’entrer dans la mer du Sud pour y faire
des découvertes qui pourraient être d’une grande importance pour
l’Angleterre. Dans cette vue, les lords de l’Amirauté accordaient
aux équipages une double paye, sans parler de l’avancement et
des gratifications, si l’on était content d’eux. De cette courte
harangue, la seconde partie fut la plus agréable aux matelots, qui
l’accueillirent avec des acclamations joyeuses.

Jusqu’au 29 octobre, on fit voile au sud sans incidents. Alors, des
grains subits et de violentes rafales se succédèrent et dégénérèrent
en une épouvantable tempête, pendant laquelle le commodore fit jeter
par-dessus bord quatre canons, pour éviter de sombrer sous voiles. Le
lendemain, le temps devint un peu plus maniable; mais il faisait aussi
froid qu’en Angleterre à cette époque de l’année, bien que novembre
répondît au mois de mai de l’hémisphère boréal. Comme le vent faisait
continuellement dériver le bâtiment dans l’est, Byron commença à
craindre qu’il fût très difficile de ranger la côte de Patagonie.

Tout à coup, le 12 novembre, quoique aucune côte ne fût marquée en cet
endroit sur les cartes, retentit à plusieurs reprises le cri: Terre!
terre à l’avant! Les nuages obscurcissaient à ce moment presque tout le
tour de l’horizon, et le tonnerre succédait aux éclairs presque sans
relâche.

  «Je crus remarquer, dit Byron, que ce qui avait tout d’abord paru
  être une île, présentait deux montagnes escarpées; mais, en regardant
  du côté du vent, il me sembla que la terre qui se joignait à ces
  montagnes s’étendait au loin dans le sud-est; en conséquence, nous
  gouvernâmes S.-O. Je fis monter des officiers au haut des mâts pour
  observer au vent et vérifier cette découverte; tous assurèrent
  qu’ils voyaient une grande étendue de terre..... Puis, nous portâmes
  à l’E.-S.-E. La terre semblait se montrer toujours sous la même
  apparence. Les montagnes paraissaient bleues, comme cela est assez
  ordinaire par un temps obscur et pluvieux, lorsqu’on n’en est pas
  éloigné.... Bientôt, quelques-uns crurent entendre et voir la mer
  briser sur un rivage de sable; mais, ayant gouverné encore environ
  une heure avec toute la circonspection possible, ce que nous
  avions pris pour la terre s’évanouit tout d’un coup, et nous fûmes
  convaincus, à notre grand étonnement, que ce n’avait été qu’une terre
  de brume.... J’ai été presque continuellement en mer, continue Byron,
  depuis vingt-sept ans; mais je n’ai point d’idée d’une illusion si
  générale et si soutenue..... Il n’est pas douteux que, si le temps ne
  se fût pas éclairci assez promptement pour faire disparaître, à nos
  yeux, ce que nous avions pris pour la terre, tout ce qu’il y avait
  à bord aurait fait serment qu’il avait découvert la terre à cette
  hauteur. Nous nous trouvions alors par les 43° 46′ de lat. S. et
  60° 5′ de long. O.»

[Illustration: CARTE DU =DÉTROIT DE MAGELLAN= d’après Bougainville.
_Gravé par E. Morieu._]

Le lendemain, survint un coup de vent épouvantable, annoncé par les
cris perçants de plusieurs centaines d’oiseaux qui fuyaient. Il ne dura
pas plus de vingt minutes. Cependant ce fut assez pour coucher le
navire sur le flanc avant qu’on eût pu larguer la grande amure, qui fut
coupée. En même temps, l’écoute de la grand’voile renversait le premier
lieutenant, l’envoyait rouler au loin, et la misaine, qui n’était pas
entièrement amenée, était mise en pièces.

[Illustration: Une troupe d’hommes à cheval arboraient un pavillon
blanc. (Page 34.)]

Les jours qui suivirent ne furent pas beaucoup plus favorisés. En
outre, le navire était si peu calé que sa dérive devenait très
considérable, dès qu’il ventait bon frais.

A la suite d’une navigation aussi tourmentée, le 24 novembre, Byron
atteignit,--avec quel bonheur, on le comprend!--l’île des Pingouins et
le port Désiré. Mais les agréments de cette station ne devaient pas
justifier l’impatience qu’avait eue l’équipage d’y parvenir.

Descendus à terre, les marins anglais ne découvrirent, en s’avançant
dans l’intérieur, qu’une campagne déserte, des collines aréneuses, pas
un seul arbre. En fait de gibier, quelques guanacos furent aperçus de
trop loin pour être tirés, mais on put prendre un certain nombre de
gros lièvres, qu’on n’eut pas de peine à forcer. Seule, la chasse des
veaux marins et des oiseaux aquatiques fournit assez pour «régaler
toute une flotte».

D’une mauvaise tenue, mal abrité, le port Désiré offrait encore ce
grave inconvénient, qu’on ne pouvait s’y procurer qu’une eau saumâtre.
Quant aux habitants, on n’en vit pas trace. Une longue station en
cet endroit étant inutile et dangereuse, Byron se mit, le 25, à la
recherche de l’île Pepys.

La position de cette terre était des plus incertaines. Halley la
plaçait à 80° à l’est du continent. Cowley, le seul qui assurât l’avoir
vue, prétendait qu’elle gisait par 47° de latitude S., mais sans fixer
sa longitude. Il y avait là un problème intéressant à résoudre.

Après avoir croisé au N., au S. et à l’E., Byron, persuadé que cette
île n’existait pas, fit route pour gagner les Sébaldines et le
premier port où il pourrait trouver l’eau et le bois dont il avait
le plus pressant besoin. Une tempête l’assaillit, pendant laquelle
les vagues furent si terribles, que Byron n’avait rien vu de pareil,
même lorsqu’il avait doublé le cap Horn avec l’amiral Anson. La
tourmente passée, il reconnut le cap des Vierges, qui forme l’entrée
septentrionale du détroit de Magellan.

Dès que le bâtiment fut assez près du rivage, les matelots purent
distinguer une troupe d’hommes à cheval qui arboraient un pavillon
blanc et faisaient signe de descendre à terre. Curieux de voir ces
Patagons sur lesquels les voyageurs précédents étaient si peu d’accord,
Byron gagna la côte avec un fort détachement de soldats armés.

Il trouva là près de cinq cents hommes, presque tous à cheval, d’une
taille gigantesque, et qui semblaient être des monstres à figure
humaine. Leur corps était peint de la manière la plus hideuse, leur
visage était sillonné de lignes de diverses couleurs, leurs yeux
entourés de cercles bleus, noirs ou rouges, de sorte qu’ils semblaient
porter d’immenses lunettes. Presque tous étaient sans vêtements, à
l’exception d’une peau jetée sur leurs épaules, le poil en dedans, et
plusieurs portaient des bottines. Singulier costume, primitif et peu
coûteux!

Avec eux, on voyait des chiens en grande quantité, des chevaux fort
petits, d’une très vilaine apparence, mais qui n’en étaient pas moins
extrêmement rapides. Les femmes montaient à cheval comme les hommes,
sans étriers, et tous galopaient sur le rivage de la mer, bien qu’il
fût semé de très grosses pierres excessivement glissantes.

Cette entrevue fut amicale. Byron distribua à cette race de géants une
foule de babioles, des rubans, de la verroterie et du tabac.

Aussitôt qu’il eut rallié le _Dauphin_, Byron entra avec le flot dans
le détroit de Magellan. Il n’avait pas l’intention de le traverser,
mais voulait seulement y chercher un havre sûr et commode où il pût
faire de l’eau et du bois, avant de se remettre à la recherche des îles
Falkland.

Au sortir du second goulet, Byron releva les îles Sainte-Élisabeth,
Saint-Barthélemy, Saint-Georges, la pointe Sandy. Près de cette
dernière, il rencontra un pays délicieux, des sources, des bois, des
prairies émaillées de fleurs qui répandaient dans l’air un parfum
exquis. Le paysage était animé par des centaines d’oiseaux, dont une
espèce reçut le nom «d’oie peinte», que lui valut son plumage nuancé
des plus brillantes couleurs. Mais nulle part on ne rencontra un
endroit où le canot pût accoster sans courir les plus grands dangers.
Partout l’eau était très basse et la mer brisait avec force. Des
poissons, et notamment de magnifiques mulets, des oies, des bécasses,
des sarcelles et beaucoup d’autres oiseaux d’un excellent goût furent
pêchés ou tués par les équipages.

Byron fut donc forcé de continuer sa route jusqu’au port Famine, où il
arriva le 27 décembre.

  «Nous étions, dit-il, à l’abri de tous les vents, à l’exception
  de celui du S.-E. qui souffle rarement, et si un vaisseau venait
  à chasser en côte dans l’intérieur de la baie, il n’y recevrait
  aucun dommage, parce qu’il y règne un fond doux. Il flotte le long
  des côtes une quantité de bois assez considérable pour en charger
  aisément mille vaisseaux, de sorte que nous n’étions point dans le
  cas d’en aller couper dans la forêt.»

Au fond de cette baie débouche une rivière, la Sedger, dont l’eau
est excellente. Ses bords sont plantés de grands et superbes arbres,
propres à faire d’excellents mâts. Sur leurs branches perchaient une
multitude de perroquets et autres oiseaux au plumage étincelant. Dans
ce port Famine, l’abondance ne cessa de régner pendant tout le séjour
de Byron.

Le 5 janvier 1765, aussitôt que ses équipages furent complètement remis
de leurs fatigues, et les navires approvisionnés, le commodore reprit
la recherche des îles Falkland. Sept jours plus tard, il découvrait
une terre dans laquelle il crut reconnaître les îles de Sebald de
Weert; mais, en s’en approchant, il s’aperçut que ce qu’il avait pris
pour trois îles n’en formait qu’une seule, qui s’étendait au loin dans
le sud. Il ne douta pas qu’il ne fût en présence de l’archipel marqué
sur les cartes de cette époque sous le nom de New-Islands, par 51° de
latitude S. et 63° 32′ de longitude O.

Tout d’abord, Byron tint le large, car il importait de ne pas être jeté
par des courants sur une côte qu’il ne connaissait pas. Puis, après ce
relevé sommaire, une embarcation fut détachée, afin de suivre la côte
de plus près et d’y chercher un havre sûr et commode, qu’elle ne tarda
pas à rencontrer. Il reçut le nom de port Egmont, en l’honneur du comte
d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.

  «Je ne pense pas, dit Byron, qu’on puisse trouver un plus beau port;
  le fond est excellent, l’aiguade est facile, tous les vaisseaux
  de l’Angleterre pourraient y être mouillés à l’abri de tous les
  vents. Les oies, les canards, les sarcelles s’y trouvaient en telle
  abondance, que les matelots étaient las d’en manger. Le défaut de
  bois est ici général, à l’exception de quelques troncs d’arbres qui
  flottent le long des côtes et qui y sont portés vraisemblablement du
  détroit de Magellan.»

L’oseille sauvage, le céleri, ces excellents anti-scorbutiques, se
rencontraient de tous côtés. Le nombre des loups et des lions marins,
ainsi que celui des pingouins, était si considérable, qu’on ne pouvait
marcher sur la grève sans les voir fuir en troupes nombreuses. Des
animaux semblables au loup, mais qui avaient plutôt la figure du
renard, sauf la taille et la queue, attaquèrent plusieurs fois les
matelots, qui eurent toutes les peines du monde à se défendre. Il ne
serait pas facile de dire comment ils sont venus en cette contrée,
éloignée du continent d’au moins cent lieues, ni dans quel endroit ils
trouvent un refuge, car ces îles ne produisent, en fait de végétaux,
que des joncs, des glaïeuls et pas un seul arbre.

Le récit de cette partie du voyage de Byron ne forme, dans la
biographie Didot, qu’un tissu inextricable d’erreurs. «La flottille,
dit M. Alfred de Lacaze, s’engagea, le 17 février, dans le détroit de
Magellan, mais fut forcée de relâcher près du port Famine dans une baie
qui prit le nom de port Egmont...» Confusion singulière, qui démontre
la légèreté avec laquelle sont parfois rédigés les articles de cet
important recueil.

Byron prit possession du port Egmont et des îles adjacentes, appelées
Falkland, au nom du roi d’Angleterre. Cowley leur avait donné le nom
d’îles Pepys, mais, suivant toute probabilité, le premier qui les ait
découvertes est le capitaine Davis, en 1592. Deux ans plus tard, sir
Richard Hawkins vit une terre qu’on suppose être la même et à laquelle
il donna le nom de Virginie, en l’honneur de sa souveraine, la reine
Élisabeth. Enfin, des bâtiments de Saint-Malo visitèrent cet archipel.
C’est sans doute ce qui lui a fait donner par Frézier le nom d’îles
Malouines.

Après avoir nommé un certain nombre de rochers, d’îlots et de caps,
le 27 janvier Byron quitta le port Egmont et fit voile pour le port
Désiré, qu’il atteignit neuf jours plus tard. Il y trouva la _Floride_,
vaisseau-transport, qui lui apportait d’Angleterre les vivres et les
rechanges nécessaires à sa longue navigation. Mais ce mouillage était
trop périlleux, la _Floride_ et la _Tamar_ étaient en trop mauvais
état pour qu’il fût possible de procéder à une opération aussi longue
qu’un transbordement. Byron envoya donc sur la _Floride_ un de ses bas
officiers, qui avait une parfaite connaissance du détroit de Magellan,
et mit à la voile avec ses deux conserves pour le port Famine.

A plusieurs reprises, il rencontra, dans le détroit, un bâtiment
français qui semblait faire la même route que lui. A son retour en
Angleterre, il apprit que c’était l’_Aigle_, commandé par M. de
Bougainville, qui venait sur la côte de Patagonie faire des coupes de
bois nécessaires à la nouvelle colonie française des îles Falkland.

Pendant ses différentes escales dans le détroit, l’expédition anglaise
reçut la visite de plusieurs hordes de Fuégiens.

  «Je n’avais pas encore vu, dit Byron, de créatures si misérables. Ils
  étaient nus, à l’exception d’une peau très puante de loup de mer,
  jetée sur leurs épaules; ils étaient armés d’arcs et de flèches,
  qu’ils me présentèrent pour quelques grains de collier et d’autres
  bagatelles. Les flèches, longues de deux pieds, étaient faites de
  roseau et armées d’une pierre verdâtre; les arcs, dont la corde était
  de boyau, avaient trois pieds de longueur.

  «Quelques fruits, des moules, des débris de poisson pourri, jetés par
  la tempête sur le rivage, constituaient toute leur nourriture. Il n’y
  eut guère que les cochons qui voulurent goûter de leurs mets; c’était
  un gros morceau de baleine déjà en putréfaction et dont l’odeur
  infectait l’air au loin. L’un d’eux découpait, avec les dents, cette
  charogne et en présentait les morceaux à ses compagnons, qui les
  mangeaient avec la voracité de bêtes féroces.

  «Plusieurs de ces misérables sauvages se déterminèrent à monter
  à bord. Voulant leur faire fête, un de mes bas officiers joua du
  violon, et quelques matelots dansèrent. Ils furent enchantés de ce
  petit spectacle. Impatients d’en marquer leur reconnaissance, l’un
  d’eux se hâta de descendre dans sa pirogue; il en rapporta un petit
  sac de peau de loup de mer où était une graisse rouge dont il frotta
  le visage du joueur de violon. Il aurait bien souhaité me faire le
  même honneur, auquel je me refusai; mais il fit tous ses efforts
  pour vaincre ma modestie, et j’eus toutes les peines du monde à me
  défendre de recevoir la marque d’estime qu’il voulait me donner.»

Il n’est pas inutile de rapporter ici l’opinion de Byron, marin
expérimenté, sur les avantages et les inconvénients qu’offre la
traversée du détroit de Magellan. Il n’est pas d’accord avec la plupart
des autres navigateurs qui ont visité ces parages.

  «Les dangers et les difficultés que nous avons essuyés, dit-il,
  pourraient faire croire qu’il n’est pas prudent de tenter ce passage
  et que les vaisseaux qui partent d’Europe, pour se rendre dans la
  mer du Sud, devraient tous doubler le cap Horn. Je ne suis point
  du tout de cette opinion, quoique j’aie doublé deux fois le cap
  Horn. Il est une saison de l’année où, non pas un seul vaisseau,
  mais toute une flotte peut en trois semaines traverser le détroit,
  et, pour profiter de la saison la plus favorable, il convient d’y
  entrer dans le mois de décembre. Un avantage inestimable, qui doit
  toujours décider les navigateurs, est qu’on y trouve en abondance
  du céleri, du cochléaria, des fruits, et plusieurs autres végétaux
  anti-scorbutiques.... Les obstacles que nous eûmes à vaincre et qui
  nous retinrent dans le détroit, du 17 février au 8 avril, ne peuvent
  être imputés qu’à la saison de l’équinoxe, saison ordinairement
  orageuse, et qui, plus d’une fois, mit notre patience à l’épreuve.»

Jusqu’au 26 avril, jour où il eut connaissance de Mas-a-fuero, l’une
des îles du groupe de Juan-Fernandez, Byron avait fait route au N.-O.
Il s’empressa d’y débarquer quelques matelots, qui, après avoir fait
provision d’eau et de bois, chassèrent des chèvres sauvages, auxquelles
ils trouvèrent un goût aussi délicat qu’à la meilleure venaison
d’Angleterre.

Durant cette relâche, il se produisit un fait assez singulier. Un
violent ressac brisait sur la côte et empêchait les embarcations
d’approcher la grève. Bien qu’il fût muni d’une ceinture de sauvetage,
l’un des matelots débarqués, qui ne savait pas nager, ne voulut
jamais se jeter à la mer pour regagner la chaloupe. Menacé d’être
abandonné sur cette île déserte, il se refusait énergiquement à se
risquer, lorsqu’un de ses camarades vint lui passer adroitement,
autour du corps, une corde à laquelle il avait fait un nœud coulant et
dont l’autre bout était resté dans la chaloupe. Lorsqu’il y arriva,
le malheureux avait avalé, dit la relation d’Hawkesworth, une si
grande quantité d’eau, qu’en le retirant il paraissait être sans
vie. On le suspendit par les pieds; il reprit bientôt ses sens, et,
le jour suivant, il était parfaitement rétabli. Malgré cette cure,
véritablement merveilleuse, nous ne prendrons pas sur nous de la
recommander aux Sociétés de sauvetage.

En quittant Mas-a-fuero, Byron changea de route, afin de chercher la
terre de Davis,--aujourd’hui l’île de Pâques,--que les géographes
plaçaient par 27° 30′ et à cent lieues environ à l’ouest de la côte
américaine. Huit jours furent consacrés à cette recherche.

Byron, n’ayant rien découvert après cette croisière qu’il ne pouvait
prolonger plus longtemps, parce qu’il avait l’intention de visiter
l’archipel Salomon, fit route au nord-ouest. Le 22 mai, le scorbut
apparut sur les vaisseaux et ne tarda pas à faire des progrès
alarmants. Par bonheur, le 7 juin, par 14° 58′ de longitude ouest, la
terre fut aperçue du haut des mâts.

Le lendemain, on se trouvait en présence de deux îles qui semblaient
offrir une riante perspective. C’étaient de grands arbres touffus, des
arbrisseaux et des bosquets, au milieu desquels circulaient quelques
naturels, qui ne tardèrent pas à se réunir sur la plage et à allumer
des feux.

Byron détacha aussitôt une embarcation pour chercher un mouillage.
Elle revint sans avoir trouvé de fond à une encâblure du littoral.
Les pauvres scorbutiques, qui s’étaient traînés sur les gaillards,
regardaient avec une douloureuse envie cette île fertile, où se
trouvait le remède à leurs maux, mais dont la nature leur défendait
l’entrée.

  «Ils voyaient, dit la relation, des cocotiers en abondance, chargés
  de fruits dont le lait est peut-être le plus puissant antiscorbutique
  qu’il y ait au monde; ils supposaient avec raison qu’il devait y
  avoir des limons, des bananes et d’autres fruits des tropiques, et,
  pour comble de désagrément, ils voyaient des écailles de tortues
  éparses sur le rivage. Tous ces rafraîchissements, qui les auraient
  rendus à la vie, n’étaient pas plus à leur portée que s’ils en
  eussent été séparés par la moitié du globe; mais, en les voyant, ils
  sentaient plus violemment le malheur d’en être privés.»

Byron ne voulut pas prolonger plus longtemps le supplice de Tantale
auquel étaient soumis ses malheureux matelots; après avoir donné à ce
groupe le nom d’îles du Désappointement, il remit à la voile le 8 juin.
Le lendemain même, il eut connaissance d’une nouvelle terre, longue,
basse, couverte de cocotiers. Au milieu s’étendait un lagon avec un
petit îlot. Ce seul aspect indiquait la formation madréporique de cette
terre, simple «attoll» qui n’était pas encore, mais qui allait devenir
une île. Aussi l’embarcation, envoyée pour sonder, trouva-t-elle
partout une côte accore, aussi escarpée qu’un mur.

Pendant ce temps, les indigènes se livraient à des démonstrations
hostiles. Deux d’entre eux pénétrèrent même dans l’embarcation. L’un
vola la veste d’un matelot, l’autre mit la main à la corne du chapeau
du quartier-maître; mais, ne sachant comment s’en emparer, il le tira à
lui au lieu de le lever, ce qui permit au quartier-maître de s’opposer
à cette tentative. Deux grandes pirogues, montées chacune par une
trentaine de rameurs, firent mine alors d’attaquer les chaloupes, mais
celles-ci leur donnèrent aussitôt la chasse. Au moment où elles vinrent
s’échouer au rivage, une lutte s’engagea, et les Anglais, sur le point
d’être accablés par le nombre, durent faire usage de leurs armes. Trois
ou quatre insulaires restèrent sur le carreau.

[Illustration: L’un d’eux découpait avec les dents... (Page 37.)]

Le lendemain, quelques matelots et les scorbutiques qui avaient pu
quitter leur hamac descendirent à terre. Les naturels, effrayés par
la leçon qu’ils avaient reçue la veille, se tinrent cachés, tandis
que les Anglais cueillaient des noix de coco et récoltaient des
plantes antiscorbutiques. Ces rafraîchissements leur furent d’un si
grand secours, que, peu de jours après, il n’y avait plus un seul
malade à bord. Des perroquets, des colombes d’une rare beauté et très
familières, d’autres oiseaux inconnus composaient toute la faune de
cette île, qui reçut le nom du Roi-Georges. Celle qui fut découverte
ensuite fut appelée île du Prince-de-Galles. Toutes ces terres
faisaient partie de l’archipel des Pomotou, également appelées îles
Basses, nom qui leur convient parfaitement.

[Illustration: Seul, un miroir eut le don d’exciter leur étonnement.
(Page 47.)]

Le 21, nouvelle chaîne d’îles avec ceinture de brisants. Aussi, Byron
renonça-t-il à en prendre plus ample connaissance, car il aurait fallu
courir plus de risques que l’atterrissement ne promettait d’avantages.
Byron les nomma îles du Danger.

Six jours plus tard, l’île du Duc d’York fut découverte. Les Anglais
n’y rencontrèrent pas d’habitants, mais en tirèrent deux cents noix de
coco, qui leur parurent d’un prix inestimable.

Un peu plus loin, par 1° 18′ de latitude sud et 173° 46′ de longitude
ouest, une île isolée, située à l’est de l’archipel Gilbert,
reçut le nom de Byron. La chaleur était alors accablante, et les
matelots, affaiblis par ce long voyage, ne mangeant qu’une nourriture
insuffisante et malsaine, ne buvant qu’une eau putride, furent presque
tous attaqués de la dysenterie.

Enfin, le 28 juillet, Byron reconnut avec joie les îles Saypan et
Tinian, qui font partie de l’archipel des Mariannes ou des Larrons,
et il vint mouiller dans l’endroit même où le lord Anson avait jeté
l’ancre avec le _Centurion_.

Aussitôt furent dressées les tentes pour les scorbutiques. Presque tous
les matelots avaient ressenti les atteintes de cette terrible maladie,
plusieurs même étaient à toute extrémité. Le commandant entreprit alors
de pénétrer dans les bois épais qui descendaient jusqu’à l’extrême
limite du rivage, pour y chercher ces paysages délicieux dont on lit
les descriptions enchanteresses dans le récit du chapelain de lord
Anson. Qu’ils étaient loin de la réalité, ces récits enthousiastes!
De tous côtés, c’étaient des forêts impénétrables, des fouillis
de plantes, de ronces ou d’arbustes enchevêtrés, qu’on ne pouvait
traverser sans laisser, à chaque pas, des lambeaux de ses vêtements. En
même temps, des nuées de moustiques s’abattaient sur les explorateurs
et les piquaient cruellement. Le gibier était rare, farouche, l’eau
détestable, la rade on ne peut plus dangereuse en cette saison.

La relâche s’annonçait donc sous de mauvais auspices. Cependant, on
finit par découvrir des limons, des oranges amères, des cocos, le fruit
à pain, des goyaves et quelques autres fruits. Si ces productions
offraient des ressources excellentes pour les scorbutiques, qu’elles
eurent bientôt remis sur pied, l’air, chargé d’émanations marécageuses,
détermina des accès de fièvre si violents, que deux matelots en
moururent. De plus, la pluie ne cessait de tomber, et la chaleur était
accablante. «J’avais été, dit Byron, sur les côtes de Guinée, aux Indes
Occidentales et dans l’île Saint-Thomas, qui est sous la ligne, et
jamais je n’avais éprouvé une si vive chaleur.»

Toutefois, on parvenait à se procurer assez facilement de la volaille
et des cochons sauvages, pesant ordinairement deux cents livres; mais
il fallait consommer ces viandes sur place, sinon elles étaient
pourries au bout d’une heure. Enfin, le poisson qu’on prenait sur cette
côte était si malsain, que tous ceux qui en mangèrent, même sobrement,
furent très dangereusement malades et coururent risque de la vie.

Le 1er octobre, les deux bâtiments, amplement pourvus de
rafraîchissements et de provisions, quittèrent la rade de Tinian, après
un séjour de neuf semaines. Byron reconnut l’île d’Anatacan, déjà
vue par Anson, et continua à faire route au nord, dans l’espoir de
rencontrer la mousson du N.-E. avant d’arriver aux Bashees, archipel
qui forme l’extrémité nord des Philippines. Le 22, il aperçut l’île
Grafton, la plus septentrionale de ce groupe, et, le 3 novembre, il
atteignit l’île de Timoan, que Dampier avait signalée comme un lieu
où l’on pouvait se procurer facilement des rafraîchissements. Mais
les habitants, qui sont de race malaise, repoussèrent avec mépris les
haches, les couteaux et les instruments de fer qu’on leur offrait en
échange de quelques volailles. Ils voulaient des roupies. Ils finirent
cependant par se contenter de quelques mouchoirs pour prix d’une
douzaine de volailles, d’une chèvre et de son chevreau. Par bonheur, la
pêche fut abondante, car il fut à peu près impossible de se procurer
des vivres frais.

Byron remit donc à la voile le 7 novembre, passa au large de
Poulo-Condor, relâcha à Poulo-Taya, où il rencontra un sloop portant
pavillon hollandais, mais sur lequel ne se trouvaient que des Malais.
Puis, il atteignit Sumatra, dont il rangea la côte, et laissa tomber
l’ancre, le 28 novembre, à Batavia, siège principal de la puissance
hollandaise aux Indes Orientales.

Sur la rade, il y avait alors plus de cent vaisseaux, grands ou
petits, tant florissait, à cette époque, le commerce de la Compagnie
des Indes. La ville était dans toute sa prospérité. Ses rues larges
et bien percées, ses canaux admirablement entretenus et bordés de
grands arbres, ses maisons régulières, lui donnaient un aspect qui
rappelait singulièrement les villes des Pays-Bas. Portugais, Chinois,
Anglais, Hollandais, Persans, Maures et Malais s’y croisaient sur les
promenades et dans les quartiers d’affaires. Les fêtes, les réceptions,
les plaisirs de tout genre donnaient à l’étranger une haute idée
de la prospérité de cette ville, et contribuaient à en rendre le
séjour agréable. Le seul inconvénient,--et il était considérable pour
des équipages qui venaient de faire une si longue campagne,--était
l’insalubrité du lieu, où les fièvres sont endémiques. Byron, qui le
savait, se hâta d’embarquer ses approvisionnements et remit à la voile,
après douze jours de relâche.

Si court qu’eût été ce séjour, il avait encore été trop long. Les
bâtiments venaient à peine de franchir le détroit de la Sonde, qu’une
terrible fièvre putride coucha sur les cadres la moitié de l’équipage
et détermina la mort de trois matelots.

Le 10 février, après quarante-huit jours de navigation, Byron aperçut
la côte d’Afrique, et jeta l’ancre trois jours plus tard dans la baie
de la Table.

La ville du Cap lui fournit toutes les ressources dont on pouvait avoir
besoin. Vivres, eau, médicaments, tout fut embarqué avec une rapidité
qu’expliquait l’impatience du retour, et la proue des navires fut enfin
dirigée vers les rives de la patrie.

Deux incidents marquèrent la traversée de l’Atlantique:

  «A la hauteur de Sainte-Hélène, dit Byron, par un beau temps et un
  vent frais, à une distance considérable de la terre, le vaisseau
  reçut une secousse aussi rude que s’il eût donné sur un banc.
  La violence de ce mouvement nous alarma tous, et nous courûmes
  sur le pont. Nous vîmes la mer se teindre de sang sur une très
  grande étendue, ce qui dissipa nos craintes. Nous en conclûmes
  que nous avions touché sur une baleine ou sur un grampus, et que,
  vraisemblablement, notre vaisseau n’en avait reçu aucun dommage, ce
  qui était vrai.»

Enfin, quelques jours plus tard, la _Tamar_ se trouvait dans un tel
état de délabrement, des avaries si graves étaient survenues à son
gouvernail, qu’on fut obligé d’inventer une machine pour le remplacer
et l’aider à gagner les Antilles, car c’eût été trop risquer que de lui
faire continuer le voyage.

Le 9 mai 1766, le _Dauphin_ jetait l’ancre aux Dunes, après un voyage
autour du monde qui avait duré près de vingt-trois mois.

De toutes les circumnavigations qu’avaient tentées les Anglais,
celle-ci était la plus heureuse. Jusqu’à cette époque, aucun voyage
purement scientifique n’avait été essayé. Si les résultats n’en furent
pas aussi féconds qu’on pouvait l’espérer, il faut s’en prendre, non
au commandant qui fit preuve d’habileté, mais bien plutôt aux lords
de l’Amirauté, dont les instructions ne furent pas assez précises et
qui n’eurent pas le soin d’embarquer, comme on le fit plus tard, des
savants spéciaux pour les diverses branches de la science.

Au reste, pleine justice fut rendue à Byron. On lui conféra le titre
d’amiral, et on lui donna un commandement important dans les Indes
Orientales. Mais cette dernière partie de sa vie, qui finit en 1686,
n’est pas de notre ressort. Nous n’en parlerons donc pas.


II

    Wallis et Carteret.--Préparatifs de l’expédition.--Pénible
    navigation dans le détroit de Magellan. Séparation du
    _Dauphin_ et du _Swallow_.--L’île Whitsunday.--L’île de la
    Reine-Charlotte.--Iles Cumberland, Henri, etc.--Tahiti.--Les
    îles Howe, Boskaven et Keppel.--L’île Wallis.--Batavia.--Le
    Cap.--Les Dunes.--Découverte des îles Pitcairn, Osnabruck,
    Glocester, par Carteret.--L’archipel Santa-Cruz.--Les îles
    Salomon.--Le canal Saint-Georges et la Nouvelle-Irlande.--Les
    îles Portland et de l’Amirauté.--Macassar et Batavia.
    --Rencontre de Bougainville dans l’Atlantique.

L’élan était enfin donné, et l’Angleterre entrait dans la voie de ces
grandes expéditions scientifiques qui devaient être si fécondes et
porter si haut la réputation de sa marine. Quelle admirable école,
que ces voyages de circumnavigation, où les équipages, officiers
et matelots, sont à toute heure en présence de l’imprévu, où les
qualités du marin, du militaire, de l’homme même trouvent à s’exercer!
Si, pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire, la marine
anglaise nous écrasa presque toujours de sa supériorité, ne faut-il pas
l’attribuer autant à ce que ses matelots s’étaient formés à cette rude
besogne qu’aux déchirements de notre patrie, qui nous avaient privés
des services de presque tout l’état-major maritime?

Quoiqu’il en soit, l’Amirauté anglaise organisa, aussitôt le retour de
Byron, une nouvelle expédition. Il semble même qu’elle ait mis beaucoup
trop de hâte dans ses préparatifs. Le _Dauphin_ était rentré aux Dunes
au commencement de mai, et six semaines après, le 19 juin, le capitaine
Samuel Wallis en recevait le commandement.

Cet officier, après avoir conquis tous ses grades dans la marine
militaire, avait exercé un important commandement au Canada et
contribué à la prise de Louisbourg. Quelles furent les qualités qui
le recommandèrent, plus que tel autre de ses compagnons d’armes, au
choix de l’Amirauté pour une expédition de ce genre? nous ne le savons;
mais les nobles lords n’eurent pas lieu de se repentir du choix qu’ils
avaient fait.

Wallis procéda sans retard aux réparations dont le _Dauphin_ avait
besoin, et, le 21 août, c’est-à-dire moins d’un mois après avoir
reçu sa commission, il rejoignit, sur la rade de Plymouth, le sloop
_Swallow_ et la flûte _Prince-Frédéric_. De ces deux bâtiments, le
second était commandé par le lieutenant Brine; le premier avait pour
capitaine Philippe Carteret, officier des plus distingués, qui venait
d’accomplir le tour du monde avec le commodore Byron, et dont ce second
voyage allait tout particulièrement accroître la réputation.

Malheureusement, le _Swallow_ semblait peu propre à la campagne
qu’on allait exiger de lui. Ayant déjà trente ans de services, ce
bâtiment était très légèrement doublé, sa quille n’était même pas
garnie de clous qui, à défaut d’un doublage, auraient pu le défendre
des vers; enfin, les vivres et les marchandises d’échange furent si
singulièrement répartis, que le _Swallow_ n’en reçut qu’une quantité
bien moindre que le _Dauphin_. Vainement Carteret réclama du fil
de caret, une forge, du fer et différents objets qu’il savait par
expérience lui devoir être indispensables. L’Amirauté répondit que
le vaisseau et l’armement étaient très propres à l’usage qu’on en
attendait. Cette réponse confirma Carteret dans l’idée qu’il n’irait
pas plus loin que les îles Falkland. Il n’en prit pas moins toutes les
mesures que son expérience lui dictait.

Dès que le chargement fut complet, c’est-à-dire le 22 août 1766,
les navires mirent à la voile. Il ne fallut pas longtemps à Wallis
pour s’apercevoir que le _Swallow_ était aussi mauvais voilier que
possible et qu’il lui réservait plus d’un embarras pendant la campagne.
Cependant, nul incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Madère,
où les bâtiments s’arrêtèrent pour remplacer les provisions déjà
consommées.

En quittant ce port, le commandant remit à Carteret copie de ses
instructions et lui assigna le port Famine, dans le détroit de
Magellan, pour lieu de rendez-vous, dans le cas où ils viendraient à
être séparés. Le séjour au port Praya, dans l’île Santiago, fut abrégé,
parce que la petite vérole y faisait de grands ravages, et Wallis
empêcha même ses équipages de descendre à terre. Peu de temps après
avoir passé l’équateur, le _Prince-Frédéric_ fit signal d’avarie, et
il fallut lui envoyer le charpentier pour aveugler une voie d’eau sous
la joue de bâbord. Ce bâtiment, dont les vivres étaient de mauvaise
qualité, comptait déjà un grand nombre de malades.

Le 19 novembre, vers 8 heures du soir, les équipages aperçurent dans
le N.-E. un météore d’une apparence très extraordinaire, qui courut
horizontalement vers le S.-O. avec une prodigieuse rapidité. Pendant
près d’une minute, il fut visible, et il laissa derrière lui une
traînée de lumière si vive, que le tillac en fut éclairé comme en plein
midi.

Le 8 décembre fut enfin reconnue la côte de la Patagonie. Wallis la
longea jusqu’au cap de la Vierge-Marie, où il descendit à terre avec
des détachements armés du _Swallow_ et du _Prince-Frédéric_. Une
troupe d’indigènes, qui les attendait sur le rivage, reçut, avec des
témoignages de satisfaction, les couteaux, les ciseaux et les autres
bagatelles qu’on a l’habitude de distribuer en semblable occurrence;
mais ils ne voulurent céder à aucun prix les guanaques, les autruches
et le peu de gibier qu’on vit entre leurs mains.

  «Nous prîmes, dit Wallis, la mesure de ceux qui étaient les plus
  grands. L’un d’eux avait six pieds six pouces, plusieurs avaient cinq
  pieds cinq pouces, mais la taille du plus grand nombre était de cinq
  pieds six pouces ou six pieds.»

Notez qu’il s’agit ici de pieds anglais, qui ne sont que de 305
millimètres. Si la taille de ces naturels n’égalait pas celle des
géants dont avaient parlé les premiers voyageurs, elle n’en était pas
moins très extraordinaire.

  «Chacun, ajoute la relation, avait à sa ceinture une arme de trait
  singulière: c’étaient deux pierres rondes couvertes de cuir et pesant
  chacune environ une livre, qui étaient attachées aux deux bouts
  d’une corde d’environ huit pieds de long. Ils s’en servent comme
  d’une fronde, en tenant une des pierres dans la main et en faisant
  tourner l’autre autour de la tête jusqu’à ce qu’elle ait acquis une
  force suffisante; alors, ils la lancent contre l’objet qu’ils veulent
  atteindre. Ils sont si adroits à manier cette arme, qu’à la distance
  de quinze verges, ils peuvent frapper des deux pierres à la fois un
  but qui n’est pas plus grand qu’un shilling. Ce n’est cependant pas
  leur usage d’en frapper le guanaque ni l’autruche quand ils font la
  chasse à ces animaux.»

Wallis emmena huit de ces Patagons à son bord. Ces sauvages ne se
montrèrent pas aussi surpris qu’on l’aurait cru, à la vue de tant
d’objets extraordinaires et nouveaux pour eux. Seul, un miroir eut le
don d’exciter leur étonnement. Ils avançaient, reculaient, faisaient
mille tours et grimaces devant la glace, riaient aux éclats et se
parlaient avec animation les uns aux autres. Les cochons vivants
les arrêtèrent un moment; mais ils s’amusèrent surtout à regarder
les poules de Guinée et les dindons. On eut beaucoup de peine à les
décider à quitter le vaisseau. Ils regagnèrent pourtant le rivage, en
chantant et en faisant des signes de joie à leurs compatriotes qui les
attendaient sur la grève.

[Illustration: CARTE DE LA =POLYNÉSIE=. Gravé par E. Morieu.]

Le 17 décembre, Wallis fit signal au _Swallow_ de prendre la tête
de l’escadrille pour pénétrer dans le détroit de Magellan. Au port
Famine, le commandant fit dresser à terre deux grandes tentes pour les
malades, les coupeurs de bois et les voiliers. Du poisson en quantité
suffisante pour en faire un repas chaque jour, une grande abondance
de céleri et des fruits acides semblables à la canneberge et à
l’épine-vinette, telles furent les ressources qu’offrit cette relâche,
et qui, en moins de quinze jours, remirent complètement sur pied les
nombreux scorbutiques du bord. Quant aux bâtiments, ils furent radoubés
et calfatés en partie, les voiles raccommodées, les agrès et les
manœuvres, qui avaient considérablement fatigué, dépassés et visités,
et l’on fut bientôt en état de reprendre la mer.

Mais, auparavant, Wallis fit couper une grande quantité de bois, que
l’on chargea sur le _Prince-Frédéric_ pour être transporté aux
îles Falkland, où il n’en pousse pas. Il fit en même temps arracher
avec le plus grand soin plusieurs milliers de jeunes arbres, dont
les racines furent entourées d’une motte de terre afin de faciliter
leur transplantation au port Egmont,--ce qui devait fournir, s’ils
reprenaient, comme il y avait lieu de l’espérer, une ressource
précieuse pour cet archipel déshérité. Enfin, les provisions de la
flûte furent réparties sur le _Dauphin_ et le _Swallow_. Le premier en
prit pour un an et le second pour dix mois.

[Illustration: Des indigènes tenaient à la main des rameaux de
bananiers. (Page 53.)]

Nous ne nous étendrons pas sur les divers incidents qui marquèrent
la navigation des deux bâtiments dans le détroit de Magellan, tels
que coups de vent imprévus, tempêtes et rafales de neige, courants
incertains et rapides, grandes marées et brouillards, qui mirent plus
d’une fois les deux navires à deux doigts de leur perte. Le _Swallow_,
surtout, était dans un état de délabrement si fâcheux, que le capitaine
Carteret pria Wallis de considérer que son navire ne pouvait plus
être utile à l’expédition, et de lui prescrire ce qui serait le plus
avantageux au bien public.

  «Les ordres de l’Amirauté sont formels, répondit Wallis, vous
  devez vous y conformer et accompagner le _Dauphin_ tant qu’il sera
  possible. Je sais que le _Swallow_ est mauvais voilier, je prendrai
  donc son temps et suivrai ses mouvements, car il importe que, si l’un
  des deux bâtiments éprouve quelque accident, l’autre soit à portée de
  lui donner toute l’assistance en son pouvoir.»

Carteret n’avait rien à répondre; il se tut, mais il augurait mal de la
fin de l’expédition.

Lorsque les bâtiments s’approchèrent de l’ouverture du détroit sur le
Pacifique, le temps devint détestable. Une brume épaisse, des rafales
de neige et de pluie, des courants qui chassaient les navires sur des
brisants, une mer démontée, tels furent les obstacles qui retinrent les
navigateurs dans le détroit jusqu’au 10 avril. Ce jour-là, à la hauteur
du cap Pilar, le _Dauphin_ et le _Swallow_ furent séparés et ne se
retrouvèrent plus, Wallis ayant négligé de fixer un lieu de rendez-vous
en cas de séparation.

Avant de suivre Wallis dans son voyage à travers le Pacifique, nous
donnerons avec lui quelques détails sur les misérables habitants de la
Terre de Feu et sur l’aspect général du pays. Aussi grossiers, aussi
misérables que possible, ces naturels se nourrissaient de la chair crue
des veaux marins et des pingouins.

  «Un de nos gens, qui pêchait à la ligne, dit Wallis, donna à l’un de
  ces Américains un poisson vivant qu’il venait de prendre et qui était
  un peu plus gros qu’un hareng. L’Américain le prit avec l’avidité
  d’un chien à qui on donne un os. Il tua d’abord le poisson en lui
  donnant un coup de dents près des ouïes et se mit à le manger en
  commençant par la tête et en allant jusqu’à la queue, sans rejeter
  les arêtes, les nageoires, les écailles ni les boyaux.»

Au reste, ces indigènes avalaient tout ce qu’on leur donnait, que ce
fût cru ou cuit, frais ou salé, mais ils ne voulurent jamais boire
que de l’eau. Ils n’avaient pour se couvrir qu’une misérable peau de
phoque, leur tombant jusqu’aux genoux. Leurs armes n’étaient que des
javelines armées d’un os de poisson. Tous avaient les yeux malades, ce
que les Anglais attribuèrent à leur habitude de vivre au milieu de la
fumée pour se garantir des moustiques. Enfin, ils exhalaient une odeur
insupportable, comparable à celle des renards, et qui provenait, sans
doute, de leur excessive malpropreté.

Pour n’être pas engageant, ce tableau n’en est pas moins d’une
ressemblance frappante, comme tous les voyageurs ont pu le constater.
Il semble, pour ces sauvages si voisins de la brute, que le monde n’ait
pas marché. Les progrès de la civilisation sont pour eux lettre morte,
et ils continuent à végéter misérablement comme leurs pères, sans souci
d’améliorer leur existence, sans éprouver le besoin d’un plus grand
confortable.

  «Nous quittâmes ainsi, dit Wallis, cette sauvage et inhabitable
  région, où, pendant près de quatre mois, nous fûmes presque sans
  cesse en danger de faire naufrage, où, au milieu de l’été, le temps
  était nébuleux, froid et orageux, où presque partout les vallées
  étaient sans verdure et les montagnes sans bois, enfin, où la terre
  qui se présente à la vue ressemble plus aux ruines d’un monde qu’à
  l’habitation d’êtres animés.»

A peine hors du détroit, Wallis fit route à l’ouest avec des vents
impétueux, des brouillards intenses et une si grosse mer, que, pendant
plusieurs semaines de suite, il n’y eut pas un seul endroit sec sur le
vaisseau. Cette humidité constante engendra des rhumes et de grosses
fièvres, auxquelles succéda bientôt le scorbut. Lorsqu’il eut atteint
32° de latitude sud et 100° de longitude ouest, le navigateur piqua
droit au nord.

Le 6 juin, deux îles furent découvertes à la joie générale. Les canots,
aussitôt armés et équipés, gagnèrent le rivage sous la conduite du
lieutenant Furneaux.

Quelques cocos et une grande quantité de plantes antiscorbutiques
furent recueillis; mais les Anglais, s’ils virent des huttes et des
hangars, ne rencontrèrent pas un seul habitant. Cette île, découverte
la veille de la Pentecôte, dont elle prit le nom--_Whitsunday_--et
située par 19° 26′ de latitude S. et 137° 56′ de longitude O,
appartient, comme les suivantes, à l’archipel des Pomotou.

Le lendemain, les Anglais essayèrent d’entrer en relations avec les
habitants d’une autre île; mais les dispositions des indigènes parurent
si hostiles, le rivage était tellement accore, qu’il fut impossible
de débarquer. Après avoir louvoyé toute la nuit, Wallis renvoya les
embarcations, avec ordre de ne faire aucun mal aux habitants, à moins
d’y être forcé par la nécessité.

En approchant de la terre, le lieutenant Furneaux fut surpris de
voir sept grandes pirogues à deux mâts, dans lesquelles tous les
indigènes allaient s’embarquer. Aussitôt après leur départ, les Anglais
descendirent sur la plage et parcoururent l’île en tous sens. Ils y
trouvèrent plusieurs citernes remplies de très bonne eau. Le sol était
uni, sablonneux, couvert d’arbres, surtout de palmiers et de cocotiers,
et parsemé de végétaux antiscorbutiques.

  «Les habitants de cette île, dit la relation, étaient d’une taille
  moyenne, leur teint était brun et ils avaient de longs cheveux noirs,
  épars sur les épaules. Les hommes étaient bien faits et les femmes
  belles. Leur vêtement était une espèce d’étoffe grossière, attachée
  à la ceinture, et qui paraissait faite pour être relevée autour des
  épaules.»

L’après-midi, Wallis renvoya le lieutenant à terre pour faire de l’eau
et prendre possession de cette nouvelle découverte au nom de Georges
III, en lui donnant le nom d’île de la Reine-Charlotte, en l’honneur de
la reine d’Angleterre.

Après avoir opéré en personne une reconnaissance, Wallis résolut de
s’arrêter en cet endroit pendant une semaine, à cause des facilités
d’approvisionnement qu’il y rencontrait.

Durant leurs promenades, les marins anglais ramassèrent des outils de
coquilles et de pierres aiguisées, façonnées et emmanchées en forme de
doloires, de ciseaux et d’alènes. Ils aperçurent également plusieurs
canots, en construction, faits de planches cousues ensemble. Mais, ce
qui les surprit le plus, ce fut des tombeaux où les cadavres étaient
exposés sous une sorte de toit et pourrissaient à l’air libre. En
partant, ils laissèrent des haches, des clous, des bouteilles et
d’autres objets, en réparation des torts qu’ils avaient causés aux
indigènes.

Si le XVIIIe siècle afficha de grandes prétentions à la philanthropie,
on voit, par les récits de tous les voyageurs, que ces théories, si
fort à la mode, furent pratiquées presque en toute circonstance.
L’humanité avait fait un grand pas. La différence de couleur
n’empêchait plus de voir un frère en tout homme, et la Convention
allait, à la fin du siècle, en décrétant l’affranchissement des noirs,
consacrer définitivement une idée qui rencontrait de nombreux adeptes.

Le même jour fut relevée, à l’ouest de l’île de la Reine-Charlotte, une
nouvelle terre dont le _Dauphin_ rangea la côte sans trouver de fond.
Basse, couverte d’arbres, sans cocotiers, sans trace d’habitations,
elle ne semblait servir que de rendez-vous de chasse et de pêche aux
naturels des îles voisines. Aussi Wallis ne jugea-t-il pas à propos
de s’y arrêter. Il lui donna le nom d’Egmont, en l’honneur du comte
d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.

Les jours suivants, nouvelles découvertes. Ce furent tour à tour les
îles Glocester, Cumberland, Guillaume-Henri et Osnabruck. Le lieutenant
Furneaux, sans débarquer sur cette dernière, put se procurer quelques
rafraîchissements. Ayant aperçu sur la grève plusieurs pirogues
doubles, il jugea qu’il devait y avoir, à peu de distance, des îles
plus étendues où l’on pourrait sans doute trouver des provisions en
abondance, et dont l’accès serait, peut-être, moins difficile.

Ces prévisions n’allaient pas tarder à se réaliser. Le 19, au lever du
soleil, les marins anglais furent fort étonnés de se voir environnés
de plusieurs centaines de pirogues, grandes et petites, montées par
plus de huit cents individus. Après s’être concertés quelque temps
à l’écart, quelques-uns des indigènes s’approchèrent, tenant à la
main des rameaux de bananier. Ils s’étaient décidés à monter sur le
bâtiment, et les échanges avaient commencé, lorsqu’un incident assez
grotesque faillit compromettre ces relations amicales.

Un des naturels, qui se tenait sur le passavant, fut heurté par une
chèvre. Il se retourne, aperçoit cet animal inconnu dressé sur ses
pieds de derrière, qui se prépare à l’assaillir de nouveau. Frappé de
terreur, il se précipite à la mer, et tous les autres en font autant.
On eût dit des moutons de Panurge! Ils se remirent cependant de cette
alarme, remontèrent à bord et firent appel à toute leur adresse et à
leur subtilité pour dérober quelques objets. Seul, un officier eut son
chapeau volé. Pendant ce temps, le bâtiment continuait à suivre le
rivage, à la recherche d’un havre sûr et bien abrité, tandis que les
embarcations côtoyaient la terre au plus près, pour sonder.

Jamais, durant ce voyage, les Anglais n’avaient vu pays si pittoresque
et si attrayant. Sur le bord de la mer, des bosquets de bois, d’où
émergeaient les gracieux panaches des cocotiers, ombrageaient les
cabanes des naturels. Dans l’intérieur, une série de collines, aux
croupes plantureuses, s’élevaient par étages, et l’on distinguait, au
milieu de la verdure, les sillons argentés d’une multitude de ruisseaux
qui descendaient jusqu’à la mer.

A l’entrée d’une large baie, les chaloupes, qui s’étaient éloignées
pour sonder, furent tout à coup entourées d’une multitude de pirogues.
Afin d’éviter une collision, Wallis fit tirer neuf coups de pierriers
par-dessus la tête des indigènes; mais, malgré la frayeur que leur
causèrent les détonations, ceux-ci continuèrent à se rapprocher. Le
capitaine fit alors signal à ses embarcations de rallier le bord.
Quelques naturels, se voyant à portée, commencèrent à lancer des
pierres qui blessèrent plusieurs matelots. Mais le patron de la
chaloupe répondit à cette agression par un coup de fusil chargé à
plomb, qui atteignit l’un des assaillants et mit tous les autres en
fuite.

Le lendemain, à l’embouchure d’une belle rivière, le _Dauphin_ put
jeter l’ancre par vingt brasses d’eau. La joie fut universelle parmi
les matelots. Tout d’abord, les pirogues entourèrent en foule le
bâtiment, apportant des cochons, de la volaille et quantité de fruits,
bientôt échangés contre de la quincaillerie et des clous. Mais une des
embarcations envoyées pour sonder près de terre fut assaillie à coups
de pagaie et de bâton, et les matelots furent forcés de se servir de
leurs armes. Un des naturels fut tué, un second grièvement blessé; les
autres se jetèrent à l’eau. Voyant qu’on ne les poursuivait pas, ayant
conscience qu’eux-mêmes s’étaient attiré ce châtiment, ils revinrent
trafiquer auprès du _Dauphin_, comme si rien ne s’était passé.

En rentrant à bord, les officiers rapportèrent que les indigènes les
avaient pressés de descendre à terre, les femmes surtout, dont les
gestes n’étaient pas équivoques. D’ailleurs, près de la côte, il y
avait un bon mouillage, à portée de l’aiguade. Le seul inconvénient
était une houle assez forte. Le _Dauphin_ releva donc ses ancres, et
il prenait le large pour gagner le dessus du vent, lorsque s’ouvrit, à
sept ou huit milles, une baie où Wallis résolut d’atterrir. Un dicton
veut que le mieux soit l’ennemi du bien. Le capitaine en devait faire
l’expérience.

Bien que les chaloupes marchassent devant pour sonder, le _Dauphin_
toucha sur un récif, et l’avant fut engagé. Les mesures recommandées en
pareille circonstance furent prises sans retard. Mais, en dehors de la
chaîne des roches madréporiques, on ne trouva pas de fond. Impossible,
par conséquent, de laisser tomber les ancres et de se touer sur elles
en virant au cabestan. Que faire en cette situation critique? Le
bâtiment battait sur l’écueil avec violence, et plusieurs centaines
de pirogues semblaient attendre un naufrage certain pour se ruer à
la curée. Au bout d’une heure, heureusement, une brise favorable,
soufflant de terre, dégagea le _Dauphin_, qui put gagner sans accident
un bon ancrage. Les avaries n’étaient pas sérieuses. On les eut aussi
vite oubliées que réparées.

Wallis, que les tentatives réitérées des naturels engageaient à la
prudence, répartit son monde en quatre quarts, dont l’un devait être
toujours armé, et il fit charger les canons. Cependant, après quelques
échanges, le nombre des pirogues augmenta. Au lieu d’être chargées de
volailles, de cochons et de fruits, elles ne semblaient porter que des
pierres. Les plus grandes avaient des équipages plus nombreux.

Tout à coup, à un signal donné, une grêle de cailloux tomba sur le
bâtiment. Wallis ordonna une décharge générale, et fit tirer deux
pièces chargées à mitraille. Après un peu de désordre et d’hésitation,
les assaillants revinrent deux fois à la charge avec une grande
bravoure, et le capitaine, voyant la multitude toujours plus serrée
des combattants, n’était pas sans crainte sur l’issue de la lutte,
lorsqu’un incident inattendu vint y mettre fin.

Parmi les pirogues qui attaquaient avec le plus d’ardeur l’avant du
_Dauphin_, il en était une qui semblait porter quelque chef, car
c’était d’elle qu’était venu le signal du combat. Un coup de canon
bien dirigé vint séparer en deux cette pirogue double. Il n’en fallut
pas davantage pour décider les naturels à la retraite. Ils l’opérèrent
même avec une telle précipitation, qu’une demi-heure plus tard, pas
une seule embarcation ne restait en vue. Le navire fut alors toué dans
le port et disposé pour protéger le débarquement. A la tête d’un fort
détachement de matelots et de soldats de marine, le lieutenant Furneaux
prit terre, planta le pavillon anglais et prit possession de l’île
au nom du roi d’Angleterre, en l’honneur duquel elle reçut le nom de
Georges III. C’est la Taïti des indigènes.

Après s’être prosternés et avoir donné des marques de leur repentir,
les naturels semblaient vouloir nouer avec les étrangers un commerce
amical et de bonne foi, lorsque Wallis, qu’une grave indisposition
retenait à bord, s’aperçut qu’une attaque simultanée par terre et par
mer se préparait contre ses hommes occupés à faire de l’eau. Plus
courte serait la lutte, moins elle serait meurtrière. Aussi, quand il
vit les naturels à portée du canon, il fit tirer quelques volées qui
suffirent à disperser leur flottille.

Pour éviter le retour de ces tentatives, il fallait faire un exemple.
Wallis s’y détermina à regret. Il expédia immédiatement à terre un
fort détachement avec ses charpentiers, pour détruire toutes les
pirogues qui avaient été hâlées sur le rivage. Plus de cinquante, dont
quelques-unes longues de soixante pieds, furent mises en pièces. Cette
exécution détermina les Taïtiens à se soumettre. Ils déposèrent des
cochons, des chiens, des étoffes et des fruits sur le rivage, puis
se retirèrent. On leur laissa en échange des haches et des babioles,
qu’ils emportèrent dans les forêts avec de grandes démonstrations de
joie. La paix était faite, et dès le lendemain s’établit un commerce
régulier et abondant, qui procura à discrétion des vivres frais aux
équipages.

Il y avait lieu d’espérer que les relations amicales se continueraient
durant le séjour des Anglais, maintenant que les naturels avaient
éprouvé la puissance et la portée des armes des étrangers. Wallis fit
donc dresser une tente près de l’aiguade et débarqua ses nombreux
scorbutiques, pendant que les hommes valides s’occupaient à raccommoder
les agrès, à rapiécer les voiles, à calfater, à repeindre le navire, à
le mettre, en un mot, en état de fournir la longue course qui devait le
ramener en Angleterre.

A ce moment, la maladie de Wallis prit un caractère alarmant. Le
premier lieutenant n’était guère en meilleure santé. Toute la
responsabilité retomba donc sur le lieutenant Furneaux, qui ne resta
pas au-dessous de sa tâche. Au bout de quinze jours, pendant lesquels
la paix n’avait pas été troublée, Wallis retrouva tout son monde remis
sur pied et bien portant.

[Illustration: Coiffures des habitants de Taïti. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Cependant, les vivres se faisaient plus rares. Les naturels,
rendus plus difficiles par l’abondance des clous et des haches, se
montraient plus exigeants. Le 15 juillet, une grande femme, d’environ
quarante-cinq ans, au port majestueux, et à laquelle les indigènes
témoignaient un grand respect, vint à bord du _Dauphin_. Wallis, à
la dignité de son maintien, à cette liberté d’allures qui distingue
les personnes habituées à commander, reconnut qu’elle devait occuper
une haute situation. Il lui fit présent d’un grand manteau bleu,
d’un miroir et d’autres babioles, qu’elle reçut avec les marques
d’un profond contentement. En quittant le navire, elle engagea le
commandant à descendre à terre et à lui rendre visite. Wallis n’y
manqua pas le lendemain, bien qu’il fût encore très-faible. Il fut
admis dans une grande case, qui occupait un espace de terrain long de
327 pieds et large de 42; elle était couverte d’un toit en feuilles
de palmiers que supportaient cinquante-trois piliers. Une foule
considérable, réunie pour la circonstance, faisait la haie sur le
passage de Wallis, et le reçut respectueusement. Cette visite fut
égayée par un incident assez comique. Le chirurgien du bâtiment, que la
marche avait mis tout en sueur, enleva sa perruque pour se rafraîchir.

[Illustration: (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

  «Une exclamation subite d’un des Indiens, à cette vue, attira
  l’attention de tous les autres sur ce prodige, qui fixa tous les
  yeux. Toute l’assemblée demeura quelque temps sans mouvement, et
  dans le silence de l’étonnement, qui n’eût pas été plus grand, s’ils
  eussent vu un des membres de notre compagnon séparé de son corps.»

Le lendemain, un messager, qui allait porter un présent à la reine
Obéroa, en remerciement de sa gracieuse réception, la trouva qui
donnait un festin à un millier de personnes.

  «Ses domestiques lui portaient les mets tout préparés, la viande
  dans des noix de coco, et les coquillages dans des espèces d’augets
  de bois, semblables à ceux dont nos bouchers se servent; elle les
  distribuait de ses propres mains à tous ses hôtes, qui étaient assis
  et rangés autour de la grande maison. Quand cela fut fait, elle
  s’assit elle-même sur une espèce d’estrade, et deux femmes placées
  à ses côtés lui donnèrent à manger. Les femmes lui présentaient les
  mets avec leurs doigts, et elle n’avait que la peine d’ouvrir la
  bouche.»

Le contre-coup de cet échange de procédés amicaux ne tarda pas à se
faire sentir, et le marché fut encore une fois amplement approvisionné,
mais sans que les prix redevinssent aussi bas qu’à l’arrivée des
Anglais.

Une reconnaissance fut opérée par le lieutenant Furneaux, le long de
la côte, à l’ouest, pour prendre une idée de l’île, et voir ce qu’il
serait possible d’en tirer. Partout les Anglais furent bien reçus. Ils
virent un pays agréable, très peuplé, dont les habitants ne semblaient
pas pressés de vendre leurs denrées. Tous les outils étaient de pierre
ou d’os, ce qui fit conjecturer au lieutenant Furneaux que les Taïtiens
ne connaissaient aucun métal. Ne possédant pas de vases de terre,
ils ne se faisaient, par cela même, aucune idée que l’eau pût être
chauffée. On s’en aperçut un jour que la reine déjeunait à bord. Un des
principaux personnages de sa suite, ayant vu le chirurgien verser l’eau
de la bouilloire dans la théière, tourna le robinet et reçut le liquide
bouillant sur la main. Se sentant brûlé, il jeta des cris épouvantables
et se mit à courir autour de la cabine, en faisant les contorsions
les plus extravagantes. Ses compagnons, ne pouvant concevoir ce qui
lui était arrivé, restaient les yeux fixés sur lui, avec un mélange
d’étonnement et de frayeur. Le chirurgien s’empressa d’intervenir, mais
il se passa quelque temps avant que le pauvre Taïtien pût être soulagé.

Quelques jours plus tard, Wallis s’aperçut que les matelots dérobaient
des clous pour les donner aux femmes. Ils en étaient même venus à
soulever et à détacher les planches du vaisseau afin de se procurer les
vis, les clous, les tenons et tous les morceaux de fer qui les fixaient
à la membrure. Wallis eut beau sévir, rien n’y fit, et, malgré la
précaution qu’il prit de ne laisser personne descendre à terre avant
d’être fouillé, ces faits se renouvelèrent à plusieurs reprises.

Une expédition, envoyée dans l’intérieur de l’île, reconnut une
large vallée qu’arrosait une belle rivière. Partout le terrain était
cultivé avec un soin extrême, et des saignées avaient été pratiquées
pour arroser les jardins et les plantations d’arbres fruitiers. Plus
on s’enfonçait dans l’intérieur, plus les sinuosités de la rivière
devenaient capricieuses; la vallée se rétrécissait, les collines
tournaient à la montagne, la route devenait de plus en plus difficile.
Un pic, éloigné d’environ six milles du lieu du débarquement, fut
escaladé dans l’espoir que l’on découvrirait l’île tout entière jusque
dans ses moindres replis. Mais la vue était bornée par des montagnes
encore plus élevées. Du côté de la mer, cependant, aucun obstacle ne
venait cacher le tableau enchanteur qui se développait sous les yeux:
partout des collines tapissées de bois magnifiques; sur leur verdure,
les cases des indigènes se détachaient en clair; dans les vallées, le
spectacle était encore plus riant, avec cette multitude de cabanes et
de jardins entourés de haies vives. La canne à sucre, le gingembre,
le tamarin, des fougères arborescentes, telles étaient, avec les
cocotiers, les principales essences de ce pays fertile.

Wallis, qui voulait enrichir cette contrée de plusieurs productions de
nos climats, fit planter des noyaux de pêches, de cerises et de prunes,
ainsi que des pépins de citron, d’orange et de limon, et semer les
graines d’une quantité de légumes. En même temps, il faisait présent
à la reine d’une chatte pleine, de deux coqs, de poules, d’oies et
de plusieurs autres animaux, qu’il supposait pouvoir se reproduire
facilement.

Cependant, le temps pressait, et Wallis dut se résoudre au départ.
Lorsqu’il annonça sa résolution à la reine, celle-ci se jeta dans un
fauteuil et pleura longtemps, avec tant de sensibilité, que rien ne
pouvait la calmer. Elle resta jusqu’au dernier moment sur le vaisseau,
et quand il eut mis à la voile, «elle nous embrassa de la manière la
plus tendre, dit Wallis, en versant beaucoup de pleurs, et nos amis
les Taïtiens nous dirent adieu avec tant de regret et d’une façon si
touchante, que j’eus le cœur serré et que mes yeux se remplirent de
larmes.»

La façon peu courtoise dont les Anglais avaient été accueillis,
les tentatives réitérées des indigènes pour s’emparer du bâtiment,
n’étaient pas pour faire soupçonner une séparation si pénible; mais,
dit le proverbe, tout est bien qui finit bien.

Des renseignements que Wallis recueillit sur les mœurs et les habitudes
des Taïtiens, nous ne retiendrons que les suivants, car nous aurons
l’occasion d’y revenir en racontant les voyages de Bougainville et de
Cook.

Grands, bien faits, agiles, le teint un peu basané, ces indigènes sont
vêtus d’une espèce d’étoffe blanche fabriquée avec l’écorce d’un arbre.
Des deux pièces d’étoffe qui composent tout leur costume, l’une est
carrée et ressemble à une couverture. Percée d’un trou au centre pour
passer la tête, elle rappelle le «zarape» des Mexicains et le «poncho»
des indigènes de l’Amérique du Sud. L’autre s’enroule autour du corps,
sans être serrée. Presque tous, hommes et femmes, ont l’habitude de se
tatouer de lignes noires très rapprochées, qui représentent différentes
figures. Cette opération se pratique de la manière suivante: la peau
est piquée, et les trous sont remplis d’une sorte de pâte, composée
d’huile et de suif, qui laisse une trace indélébile.

La civilisation était peu avancée. Nous avons dit plus haut que les
Taïtiens ne connaissaient pas les vases de terre. Aussi, Wallis fit-il
présent à la reine d’une marmite que tout le monde vint voir avec une
extrême curiosité.

Quant à la religion de ces indigènes, le commandant n’en constata nulle
trace. Il lui sembla seulement qu’ils entraient dans certains lieux,
qu’il supposa être des cimetières, avec une contenance respectueuse et
l’appareil de la douleur.

Un des Taïtiens, qui semblait plus disposé que ses compagnons à
imiter et à adopter les manières anglaises, reçut un habillement
complet qui lui allait très bien. Jonathan,--c’est ainsi qu’on l’avait
nommé,--était tout fier de sa nouvelle parure. Pour mettre le comble
à la distinction de ses manières, il voulut apprendre à se servir de
la fourchette; mais il ne put parvenir à manier ce dernier instrument.
Emporté par la force de l’habitude, il portait toujours sa main à sa
bouche, et le morceau, piqué aux dents de la fourchette, passait à côté
de son oreille.

Ce fut le 27 juillet que Wallis quitta l’île de Georges III. Après
avoir rangé la côte de l’île du duc d’York, il découvrit successivement
plusieurs îles ou îlots, sur lesquels il n’atterrit pas. Telles sont
les îles de Charles-Saunders, de Lord-Howe, de Scilly, de Boscawen et
de Keppel, où les dispositions hostiles des indigènes et la difficulté
du débarquement l’empêchèrent de prendre terre.

L’hiver allait commencer dans la région australe. Le bâtiment faisait
eau de toutes parts, l’arrière surtout était très-fatigué par le
gouvernail. Était-il bien prudent, dans ces conditions, de faire voile
pour le cap Horn ou le détroit de Magellan? Ne serait-ce pas courir
au-devant d’un naufrage certain? Ne vaudrait-il pas mieux gagner Tinian
ou Batavia, où l’on pourrait se réparer, et rentrer en Europe par le
cap de Bonne-Espérance? C’est à ce dernier parti que Wallis s’arrêta.
Il gouverna donc dans le nord-ouest, et, le 19 septembre, après une
navigation trop heureuse pour avoir une histoire, il jeta l’ancre dans
le havre de Tinian.

Les incidents qui avaient marqué la relâche de Byron en cet endroit
se reproduisirent avec une beaucoup trop grande régularité. Pas
plus que son prédécesseur, Wallis n’eut à se louer des facilités
d’approvisionnement et de la température du pays. Si les scorbutiques
guérirent en peu de jours, si les voiles purent être raccommodées, si
le bâtiment put être radoubé et calfaté, l’équipage eut le bonheur
inattendu de ne pas contracter de fièvres.

Le 16 octobre 1767, le _Dauphin_ reprit la mer; mais, cette fois, il
essuya une série d’épouvantables tempêtes qui déchirèrent les voiles,
rouvrirent la voie d’eau, démolirent en partie le gouvernail et
emportèrent les dunettes avec tout ce qui se trouvait sur le château
d’avant.

Les Bashees furent cependant doublées et le détroit de Formose franchi.
Les îles Sandy, Small-Key, Long-Island, New-Island, furent reconnues,
ainsi que Condor, Timor, Aros et Pisang, Pulo-Taya, Pulo-Toté et
Sumatra, avant d’arriver à Batavia, le 30 novembre.

La dernière partie du voyage s’accomplit dans des localités dont nous
avons eu déjà plusieurs fois occasion de parler. Il nous suffira donc
de dire que, de Batavia, où l’équipage avait pris les fièvres, Wallis
gagna le Cap, puis Sainte-Hélène, et arriva, le 20 mai 1768, aux Dunes,
après six cent trente-sept jours de navigation.

Il est regrettable qu’Hawkesworth n’ait pas reproduit les instructions
données à Wallis par l’Amirauté. Faute de les connaître, nous ne
pouvons décider si ce hardi marin exécuta rigoureusement les ordres
qui lui avaient été remis. Nous voyons qu’il suivit, sans guère s’en
écarter, la route tracée par ses prédécesseurs dans l’océan Pacifique.
En effet, presque tous abordent à l’archipel Dangereux, laissant de
côté la partie de l’Océanie où les îles sont le plus nombreuses et
où Cook devait faire tant et de si importantes découvertes. Habile
navigateur, Wallis sut tirer d’un armement hâtif, et par cela même
incomplet, des ressources imprévues, qui lui permirent de mener à bien
une entreprise aventureuse. Il faut également le louer de son humanité
et des efforts qu’il fit pour rassembler des documents sérieux sur
les populations qu’il visita. S’il eût possédé, à son bord, quelques
savants spéciaux, nul doute que la moisson scientifique n’eût été plus
abondante. La faute en revient à l’Amirauté.

Nous avons dit que, le 10 avril 1767, au moment où le _Dauphin_ et
le _Swallow_ débouchaient dans l’océan Pacifique, le premier de ces
bâtiments, emporté par une bonne brise, n’avait pas tardé à perdre
de vue le second, incapable de le suivre. Cette séparation fut très
pénible au capitaine Carteret. Mieux que personne de son équipage, il
connaissait le lamentable état de son bâtiment et l’insuffisance des
provisions. Il savait, enfin, qu’il ne devait plus espérer revoir le
_Dauphin_ qu’en Angleterre, puisque aucun plan d’opérations n’avait été
concerté, puisque aucun lieu de rendez-vous n’avait été fixé,--faute
très grave de la part de Wallis, qui était cependant instruit du
délabrement de sa conserve. Néanmoins, Carteret ne laissa rien
soupçonner de ses inquiétudes à son équipage.

D’ailleurs, le temps détestable qui accueillit le _Swallow_ dans
l’océan Pacifique, au nom trompeur, ne permettait guère aux hommes de
réfléchir. Les dangers du moment présent, auxquels il fallait parer
sous peine d’être englouti, leur cachaient les périls de l’avenir.

Carteret gouverna au nord, en longeant la côte du Chili. Lorsqu’il
se rendit compte de la quantité d’eau douce qui restait à bord,
il reconnut qu’elle était insuffisante pour la traversée qu’il
entreprenait. Aussi, avant de faire voile dans l’ouest, il résolut de
faire provision d’eau à l’île Juan-Fernandez ou à Mas-a-fuero.

Cependant, le temps continuait à être mauvais. Le 27, dans la soirée,
une rafale très forte fit tout à coup sauter le vent, qui prit le
vaisseau droit au cap. La violence de l’ouragan manqua d’emporter les
mâts et de faire sombrer le bâtiment. La tempête continuait dans toute
sa fureur, et les voiles, étant extrêmement mouillées, se collèrent
si bien aux mâts et aux agrès, qu’il était à peine possible de les
manœuvrer.

Le lendemain, un coup de mer rompit la vergue d’artimon à l’endroit où
la voile était risée et mit, pendant quelques minutes, tout le bâtiment
sous l’eau. La tempête ne s’apaisa que pour donner à l’équipage du
_Swallow_ le temps de se reposer un peu et de réparer les avaries du
bâtiment; puis elle recommença et continua par violentes bourrasques
jusqu’au 7 mai. Le vent devint alors favorable, et, trois jours plus
tard, l’île Juan-Fernandez fut découverte.

Carteret ignorait que les Espagnols eussent fortifié cette île. Aussi
fut-il fort surpris de voir un grand nombre d’hommes sur le rivage,
d’apercevoir au bord de l’eau une batterie de quatre pièces, et, sur
une colline, un fort percé de vingt embrasures, qui portait pavillon
espagnol. Des coups de vent l’empêchèrent d’entrer dans la baie
Cumberland, et, après avoir croisé une journée entière, il dut se
résigner à gagner Mas-a-fuero. Mais les mêmes obstacles et la houle qui
brisait au rivage contrarièrent ses opérations; ce fut à grand’peine
qu’il parvint à embarquer quelques futailles pleines d’eau. Plusieurs
de ses hommes, que l’état de la mer avait contraints de rester à terre,
tuèrent assez de pintades pour régaler tout l’équipage. Ce furent,
avec des veaux marins et quantité de poissons, les seuls avantages d’un
séjour marqué par une série de rafales et d’orages, qui mirent plus
d’une fois le vaisseau en perdition sur cette côte.

Carteret, qui, chassé par des vents impétueux, eut, chaque fois qu’il
la regagnait, l’occasion d’observer l’île de Mas-a-fuero, relève
plusieurs erreurs du rédacteur du voyage de l’amiral Anson et fournit
quelques détails précieux pour les navigateurs.

A son départ de Mas-a-fuero, Carteret porta dans le nord avec l’espoir
de rencontrer l’alizé du sud-est. Emporté plus loin qu’il ne comptait,
il résolut de chercher les îles Saint-Ambroise et Saint-Félix ou
Saint-Paul. Maintenant que Juan-Fernandez était occupée et fortifiée
par les Espagnols, ces îles pouvaient être utiles aux Anglais en cas
de guerre. Mais les cartes de M. Green et les _Éléments de navigation_
de Robertson n’étaient pas d’accord sur leur position. Carteret,
plus confiant dans ce dernier ouvrage, les chercha dans le nord et
les manqua. En relisant la description qu’en avait donnée Waser, le
chirurgien de Davis, il pensa que ces deux îles étaient la terre
rencontrée par ce flibustier dans sa route au sud des îles Galapagos,
et que la Terre de Davis n’existait point. C’était une double erreur,
d’identifier les îles Saint-Félix avec la Terre de Davis et de nier
l’existence de cette dernière, qui n’est autre que l’île de Pâques.

  «Nous eûmes, dit Carteret, dans ce parallèle (à 18° à l’ouest de son
  point de départ), de petites fraîcheurs, un fort courant au nord et
  d’autres raisons de conjecturer que nous étions près de cette Terre
  de Davis que nous recherchions avec grand soin. Mais, un bon vent
  s’élevant de rechef, nous gouvernâmes 1/4 S.-O. et nous arrivâmes au
  28e degré et demi de latitude sud; d’où il suit que, si cette terre
  ou quelque chose de semblable existait, je l’aurais infailliblement
  rencontrée, ou qu’au moins je l’aurais vue. Je me tins ensuite au
  28e degré de latitude sud, 40° à l’ouest de mon point de départ, et,
  suivant mon estime, à 121° ouest de Londres.»

Tous les navigateurs continuant à admettre l’existence d’un continent
austral, Carteret ne pouvait s’imaginer que la Terre de Davis ne
fût qu’une petite île, un point perdu au milieu de l’immensité de
l’Océan. De ce qu’il ne rencontrait pas de continent, il concluait à la
non-existence de cette Terre de Davis. C’est encore en cela qu’il se
trompait.

[Illustration: =CARTE= _DE L’ISLE_ =D’OTAHITI= PAR _LE LIEUTENANT
J. COOK_. 1769.]

Jusqu’au 7 juin, Carteret continua sa recherche. Il était par 28° de
latitude sud et 112° de longitude ouest, c’est-à-dire qu’il se trouvait
dans le voisinage immédiat de l’île de Pâques. On était alors au milieu
de l’hiver. La mer était continuellement grosse, les vents violents
et variables, le temps sombre, brumeux et froid, avec accompagnement
de tonnerre, de pluie et de neige. C’est sans doute cette obscurité
prodigieuse, ce brouillard épais sous lequel le soleil se cacha pendant
plusieurs jours, qui empêcha Carteret d’apercevoir l’île de Pâques, car
certains indices, la multitude des oiseaux, les algues flottantes, lui
avaient dénoncé le voisinage de quelque terre.

[Illustration: Combat du _Swallow_ et d’un prao malais. (Page 71.)]

Ces troubles atmosphériques étaient faits pour ralentir encore le
voyage. En outre le _Swallow_, était aussi mauvais voilier que
possible, et l’on peut juger de l’ennui, des préoccupations, de
l’angoisse même du capitaine, qui voyait son équipage à la veille de
mourir de faim. Quoi qu’il en soit, la route fut continuée toutes
voiles dehors, de jour et de nuit, dans la direction de l’ouest,
jusqu’au 2 juillet.

Ce jour-là, une terre fut aperçue dans le nord, et, le lendemain,
Carteret la rangea d’assez près pour la reconnaître. Ce n’était qu’un
grand rocher de cinq milles de circonférence, couvert d’arbres, qui
paraissait inhabité, et que la houle, très violente en cette saison,
l’empêcha d’accoster. On l’appela Pitcairn, du nom de celui qui l’avait
découverte le premier. Ce fut dans ces parages que les matelots,
jusqu’alors en bonne santé, ressentirent les premières atteintes du
scorbut.

Le 11, une nouvelle terre fut aperçue par 22° de latitude sud et
141° 34′ de longitude. On lui donna le nom d’Osnabruck, en l’honneur du
second fils du roi.

Le lendemain, Carteret expédia un détachement sur deux autres îles,
où l’on ne trouva ni végétaux comestibles ni eau. On y prit à la main
plusieurs oiseaux, si peu sauvages, qu’ils ne fuyaient pas à l’approche
de l’homme.

Toutes ces terres faisaient partie de l’archipel Dangereux, longue
chaîne d’îles basses, d’attolls, qui firent le désespoir de tous les
navigateurs par le peu de ressources qu’elles leur offraient. Carteret
crut reconnaître la terre vue par Quiros; mais cette dernière, qui
porte le nom indigène de Taïti, est située plus au nord.

Cependant, la maladie faisait tous les jours de nouveaux progrès. Les
sautes de vent, et, par-dessus tout, les avaries du vaisseau rendant la
marche très lente, Carteret jugea nécessaire de prendre la route sur
laquelle il avait chance de rencontrer les rafraîchissements et les
facilités de réparations dont il avait un si pressant besoin.

  «J’avais dessein, dit Carteret, si le vaisseau pouvait être réparé,
  de poursuivre mon voyage dans le sud au retour de la saison
  convenable, pour faire de nouvelles, découvertes dans cette partie
  du globe. Je projetais enfin, si je découvrais un continent, et que
  je pusse y trouver une quantité suffisante de provisions, de me
  maintenir le long de la côte du sud jusqu’à ce que le soleil eût
  passé l’équateur, de gagner alors une latitude sud fort avancée et de
  tirer à l’ouest vers le cap de Bonne-Espérance ou de m’en revenir à
  l’est, après avoir touché aux îles Falkland, s’il était nécessaire,
  et de partir promptement de là pour aborder en Europe.»

Ces louables projets, qui dénotent en Carteret le véritable
explorateur, plutôt stimulé qu’intimidé par le péril, il allait être
dans l’impuissance absolue de les mettre à exécution.

En effet, il ne rencontra l’alizé que par 16°, et le temps continua
d’être détestable. Aussi, quoi qu’il naviguât dans le voisinage de
l’île du Danger, découverte par Byron en 1765, et de certaines autres,
il ne vit aucune terre.

  «Nous passâmes probablement, dit-il, près de quelqu’une, que la
  brume nous empêcha de voir, car, dans cette traversée, un grand
  nombre d’oiseaux de mer voltigèrent souvent autour du vaisseau. Le
  commodore Byron, dans son dernier voyage, avait dépassé les limites
  septentrionales de cette partie de l’Océan, dans laquelle on dit que
  les îles Salomon sont situées; et, comme j’ai été moi-même au delà
  des limites sud sans les voir, j’ai de grandes raisons de conclure
  que, si ces îles existent, leur situation est mal déterminée dans
  toutes les cartes.»

Cette dernière supposition était exacte; mais les îles Salomon
existaient si bien, que Carteret allait, quelques jours plus tard, y
atterrir sans les reconnaître.

Cependant, les vivres étaient presque entièrement consommés ou
corrompus, les manœuvres et les voiles hachées par la tempête, les
rechanges épuisées, la moitié de l’équipage clouée sur les cadres,
lorsque survint, pour le capitaine, un nouveau sujet d’alarmes. Une
voie d’eau fut signalée. Placée au-dessous de la ligne de flottaison,
il était, impossible de l’aveugler tant qu’on serait en pleine mer.
Par une chance inespérée, le lendemain, la terre fut découverte. Dire
de quels cris de joie, de quelles acclamations elle fut saluée, ce
serait superflu. Le sentiment de surprise et de soulagement qu’éprouva
l’équipage ne peut être comparé, suivant les expressions mêmes de
Carteret, qu’à celui que ressent le criminel qui reçoit sur l’échafaud
l’annonce de sa grâce. C’était l’île de Nitendit, déjà vue par Mendana.

A peine l’ancre avait-elle touché le fond, qu’une embarcation fut
expédiée à la recherche d’une aiguade. Des indigènes, noirs, à la tête
laineuse, entièrement nus, parurent sur le rivage et s’enfuirent avant
que le canot pût accoster. Un beau courant d’eau douce au milieu d’une
forêt impénétrable d’arbres et d’arbustes qui poussaient jusque dans la
mer même, une contrée sauvage, hérissée de montagnes, voilà le tableau
que fit du pays le patron de l’embarcation.

Le lendemain, le maître fut renvoyé à la recherche d’un lieu de
débarquement plus facile, avec l’ordre de gagner par des cadeaux la
bienveillance des naturels. Il lui était expressément recommandé de ne
pas s’exposer, de regagner le bord si plusieurs pirogues se dirigeaient
vers lui, de ne point quitter lui-même l’embarcation, et de ne laisser
descendre à terre que deux hommes à la fois, tandis que les autres se
tiendraient sur la défensive. De son côté, Carteret envoya son canot
à terre pour faire de l’eau. Quelques naturels lui décochèrent des
flèches, qui n’atteignirent heureusement personne. Pendant ce temps, la
chaloupe regagnait le _Swallow_. Le maître avait trois flèches dans le
corps, et la moitié de son équipage était si dangereusement blessée,
que lui-même ainsi que trois matelots moururent quelques jours après.

Voici ce qui s’était passé. Débarqué, lui cinquième, dans un endroit où
il avait aperçu plusieurs cabanes, le maître était entré en relations
d’échange avec les indigènes. Bientôt le nombre de ceux-ci augmenta, et
plusieurs grandes pirogues se dirigeant vers sa chaloupe, il n’avait pu
la rejoindre qu’au moment où l’attaque commençait. Poursuivi à coups de
flèches par les naturels, qui entrèrent dans l’eau jusqu’aux épaules,
chassé par les pirogues, il n’était parvenu à s’échapper qu’après avoir
tué plusieurs indigènes et coulé une de leurs embarcations.

Cette tentative, à la recherche d’un endroit plus favorable pour
échouer le _Swallow_, avait été si malheureuse, que Carteret fit
abattre son navire en carène, à l’endroit même où il était, et là, on
travailla à boucher la voie d’eau. Si le charpentier, seul homme de
l’équipage dont la santé fût passable, ne put parvenir à l’aveugler
entièrement, il la diminua cependant beaucoup. Tandis qu’une nouvelle
embarcation était dirigée vers l’aiguade, on balaya les bois, du
vaisseau à coups de canon, de la chaloupe à coups de mousquet.
Cependant, les matelots travaillaient depuis un quart d’heure,
lorsqu’ils furent assaillis par une volée de flèches, qui blessa
grièvement l’un d’eux à la poitrine. Il fallut recourir aux mêmes
mesures toutes les fois qu’on voulut faire de l’eau.

A ce moment, trente hommes étaient incapables de faire leur service. Le
maître se mourait de ses blessures. Le lieutenant Gower était très mal.
Carteret, lui-même, attaqué d’une maladie bilieuse et inflammatoire,
était obligé de garder le lit. Ces trois officiers étaient seuls
capables de reconduire le _Swallow_ en Angleterre, et ils étaient sur
le point de succomber!

Si l’on voulait enrayer les progrès de la maladie, il fallait à tout
prix se procurer des rafraîchissements, et il était impossible de le
faire en cet endroit. Carteret leva donc l’ancre le 17 août, après
avoir donné à cette île le nom d’Egmont, en l’honneur du lord de
l’Amirauté, et appelé baie Swallow celle où il avait mouillé. Persuadé
que c’était la terre à laquelle les Espagnols ont donné le nom de
Santa-Cruz, le navigateur n’en céda pas moins à la manie, alors à
la mode, d’imposer de nouveaux vocables à tous les endroits qu’on
visitait. Puis il longea la côte à peu de distance, constata que la
population était très nombreuse, et eut, mainte fois, maille à partir
avec ses habitants. Ces obstacles, ainsi que l’impossibilité de se
procurer des rafraîchissements, empêchèrent Carteret de reconnaître
les autres îles de ce groupe, auquel il imposa le nom d’îles de la
Reine-Charlotte.

  «Les habitants de l’île d’Egmont, dit-il, sont extrêmement agiles,
  vigoureux, actifs. Ils semblent aussi propres à vivre dans l’eau que
  sur terre, car ils sautent de leurs pirogues dans la mer presque à
  toutes les minutes... Une des flèches qu’ils tirèrent traversa les
  planches du bateau et blessa dangereusement un officier de poupe à la
  cuisse. Ces flèches ont une pointe de pierre, et nous ne vîmes parmi
  eux aucune espèce de métal. Le pays, en général, est couvert de bois
  et de montagnes et entrecoupé d’un grand nombre de vallées.»

Ce fut le 18 août 1767 que Carteret quitta cet archipel, avec le projet
de gagner la Nouvelle-Bretagne. Avant de l’atteindre, il comptait bien
rencontrer quelques îles où il serait plus heureux. En effet, le 20,
il découvrit une petite île basse qu’il appela Gower, où il put se
procurer quelques cocos. Le lendemain, il reconnut les îles Simpson et
Carteret, plus un groupe de neuf îles qu’il estima être les Ohang-Java,
découvertes par Tasman; puis, successivement, celles de sir Charles
Hardy, Winchelsea, qu’il ne supposa pas faire partie de l’archipel des
Salomon, l’île Saint-Jean de Schouten, et enfin la Nouvelle-Bretagne,
qu’il atteignit le 28 août.

Carteret longea la côte de cette île, cherchant un port commode et sûr,
et s’arrêta en diverses baies, où il se procura du bois, de l’eau, des
cocos, des muscades, de l’aloès, des cannes à sucre, des bambous et des
choux palmistes.

  «Ce chou, dit-il, est blanc, frisé, d’une substance remplie de suc;
  lorsqu’on le mange cru, il a une saveur ressemblant à celle de la
  châtaigne, et, quand il est bouilli, il est supérieur au meilleur
  panais. Nous le coupâmes en petites tranches dans du bouillon fait
  avec nos tablettes, et ce bouillon, épaissi ensuite avec du gruau
  d’avoine, nous fournit un très bon mets.»

Les bois étaient animés par des vols nombreux de pigeons, de
tourterelles, de perroquets et de divers oiseaux inconnus. Les Anglais
visitèrent plusieurs habitations abandonnées. S’il est permis de
juger de la civilisation d’un peuple par ses demeures, ces insulaires
devaient être au dernier degré de l’échelle, car ils habitaient les
plus misérables huttes que Carteret eût jamais rencontrées.

Le commandant profita de son séjour en ce lieu pour mettre encore
une fois le _Swallow_ à la bande et visiter sa voie d’eau, que les
charpentiers arrêtèrent de leur mieux. Le doublage étant fort usé et la
quille toute rongée des vers, on l’enduisit de poix et de goudron chaud
mêlés ensemble.

Le 7 septembre, Carteret accomplit cette ridicule cérémonie de la
prise de possession du pays au nom de Georges III; puis il expédia en
reconnaissance une de ses embarcations, qui rapporta quantité de cocos
et de choux palmistes, rafraîchissements des plus précieux pour les
nombreux malades du bord.

Bien que la mousson dût continuer à souffler de l’est longtemps encore,
le commandant, qui appréciait le mauvais état de son vaisseau, résolut
de partir aussitôt pour Batavia, où il espérait pouvoir refaire son
équipage et réparer le _Swallow_. Il quitta donc, le 9 septembre, le
havre de Carteret, le meilleur qu’il eût rencontré depuis son départ du
détroit de Magellan.

Il pénétra bientôt dans un golfe que Dampier avait appelé baie
Saint-Georges et qu’il ne tarda pas à reconnaître pour un détroit qui
séparait la Nouvelle-Bretagne de la Nouvelle-Irlande. Il reconnut ce
canal, auquel il laissa le nom de Saint-Georges, et le décrit, dans sa
relation, avec un soin que durent hautement apprécier les navigateurs
de son temps. Puis il suivit la côte de la Nouvelle-Irlande jusqu’à son
extrémité occidentale. Près d’une petite île, qu’il nomma Sandwich, le
capitaine Carteret eut quelques relations avec les indigènes.

  «Ces insulaires, dit-il, sont noirs et ont de la laine à la tête
  comme les nègres, mais ils n’ont pas le nez plat et les lèvres
  grosses. Nous pensâmes que c’était la même race d’hommes que les
  habitants de l’île d’Egmont. Comme eux, ils sont entièrement nus, si
  l’on excepte quelques parures de coquillages qu’ils attachent à leurs
  bras et à leurs jambes. Ils ont pourtant adopté une pratique sans
  laquelle nos dames et nos petits-maîtres ne sont pas supposés être
  habillés complètement. Leurs cheveux, ou plutôt la laine de leurs
  têtes, étaient chargés de poudre blanche, d’où il suit que la mode
  de se poudrer est probablement d’une plus haute antiquité et d’un
  usage plus étendu qu’on ne le croit communément..... Ils sont armés
  de piques et de grands bâtons en forme de massue, mais nous n’avons
  aperçu parmi eux ni arcs ni flèches.»

A l’extrémité sud-ouest de la Nouvelle-Irlande, Carteret reconnut
encore une terre, à laquelle il donna le nom de Nouvelle-Hanovre, puis,
bientôt après, l’archipel du Duc-de-Portland.

Bien que toute cette partie de sa relation de voyage, dans des contrées
inconnues avant lui, abonde en détails précieux, Carteret, navigateur
bien plus exact, bien plus zélé que ses prédécesseurs Byron et Wallis,
s’excuse encore de n’avoir pu en réunir davantage.

  «La description du pays, dit-il, de ses productions et de ses
  habitants aurait été beaucoup plus complète et plus détaillée, si je
  n’avais pas été tellement affaibli et épuisé par la maladie que je
  succombais presque sous les fonctions qui retombaient sur moi faute
  d’officiers. Lorsque je pouvais à peine me traîner, j’étais obligé
  de faire quart sur quart et de partager d’autres travaux avec mon
  lieutenant, dont la santé était aussi en fort mauvais état.»

En débouquant du canal Saint-Georges, la route fut faite à l’ouest.
Carteret découvrit encore plusieurs îles; mais, la maladie l’ayant,
pendant plusieurs jours, empêché de monter sur le pont, il ne put en
déterminer exactement la position. Il leur donna le nom d’îles de
l’Amirauté et se vit contraint d’employer, à deux reprises, les armes
à feu pour repousser les attaques des naturels. Il reconnut ensuite
l’île Durour, Matty et les Cuèdes, dont les habitants furent tout
joyeux de recevoir quelques morceaux d’un cercle de fer. Carteret
déclare que, pour quelques instruments de ce métal, il aurait acheté
toutes les productions du pays. Bien qu’ils fussent voisins de la
Nouvelle-Guinée et des archipels qu’il venait d’explorer, ces peuples
n’étaient pas noirs, mais cuivrés. Ils avaient de beaux cheveux
noirs très longs, les traits réguliers et des dents d’une blancheur
éclatante. De taille moyenne, forts et agiles, ils étaient gais,
familiers, et montèrent sans crainte à bord du bâtiment. L’un d’eux
demanda même à Carteret de l’accompagner dans son voyage, et, malgré
tout ce que ses compatriotes et le capitaine lui-même purent lui dire,
il refusa de quitter le _Swallow_. Carteret, devant une volonté aussi
ferme, céda, mais le pauvre Indien, qui avait reçu le nom de Joseph
Freewill, ne tarda pas à dépérir et mourut à Célèbes.

Le 29 octobre, les Anglais atteignirent la partie nord-est de Mindanao.
Toujours à la poursuite d’eau et de vivres frais, Carteret chercha,
vainement, la baie que Dampier avait signalée comme très giboyeuse. Un
peu plus loin, il rencontra une aiguade, mais les dispositions hostiles
des habitants le forcèrent encore une fois à reprendre la mer.

En quittant Mindanao, le commandant fit voile pour gagner le détroit
de Macassar, entre les îles Bornéo et Célèbes. Il l’embouqua le 14
novembre. Le vaisseau marchait alors si mal qu’il mit quinze jours à
faire vingt-huit lieues.

  «Malades, dit-il, affaiblis, mourants, voyant des terres où nous
  ne pouvions pas arriver, exposés à des tempêtes qu’il nous était
  impossible de surmonter, nous fûmes attaqués par un pirate.»

Celui-ci, espérant trouver l’équipage anglais endormi, attaqua le
_Swallow_ au milieu de la nuit. Mais, loin de se laisser abattre par ce
nouveau danger, les matelots se défendirent avec tant de vaillance et
d’habileté, qu’ils coulèrent bas le prao malais.

Le 12 décembre, Carteret eut le chagrin de voir que la mousson d’ouest
avait commencé. Le _Swallow_ n’était pas en état de lutter contre
ce vent et le courant pour atteindre Batavia par l’ouest. Il fallut
donc se résigner à gagner Macassar, qui était alors le principal
établissement des Hollandais dans les Célèbes. Lorsque les Anglais y
arrivèrent, il y avait trente-cinq semaines qu’ils avaient quitté le
détroit de Magellan.

A peine l’ancre fut-elle jetée en vue du port, qu’un Hollandais,
dépêché par le gouverneur, monta à bord du _Swallow_. En apprenant
que ce bâtiment appartenait à la marine militaire anglaise, il parut
très alarmé. Aussi, le lendemain, lorsque Carteret envoya son
lieutenant, M. Gower, demander l’accès du port, afin d’y acheter des
rafraîchissements pour son équipage mourant, d’y réparer son bâtiment
délabré, et d’attendre le renversement de la mousson, non seulement
on ne lui permit pas de descendre à terre, mais les Hollandais
s’empressèrent de réunir leurs troupes et d’armer leurs bâtiments.
Enfin, au bout de cinq heures, la réponse du gouverneur fut apportée à
bord. C’était un refus aussi peu poli que peu déguisé. En même temps,
il était fait défense aux Anglais de débarquer dans aucun endroit
soumis au gouvernement hollandais.

[Illustration: Poursuivis à coups de flèches. (Page 67.)]

Toutes les représentations de Carteret, qui fit remarquer l’inhumanité
de ce refus, ses démonstrations hostiles mêmes, n’amenèrent d’autres
résultats que la vente de quelques provisions et l’autorisation de
gagner une petite baie voisine. Il y trouverait, disait-on, un abri
assuré contre la mousson; il pourrait y installer un hôpital pour ses
malades; enfin, il s’y procurerait des rafraîchissements plus abondants
qu’à Macassar, d’où on lui enverrait, d’ailleurs, tout ce dont il
pourrait avoir besoin. Sous peine de mourir de faim et de couler bas,
il fallut en passer par ces exigences, et Carteret dut se résoudre à
gagner la rade de Bonthain.

[Illustration: Portrait de Bougainville. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Là, les malades, installés dans une maison, se virent refuser la
permission de s’écarter à plus de trente verges de leur hôpital. Ils
étaient gardés à vue et ne pouvaient communiquer avec les naturels.
Enfin, il leur était défendu de rien acheter que par l’entremise des
soldats hollandais, qui abusèrent étrangement de leur pouvoir, car ils
faisaient quelquefois plus de mille pour cent de profit. Toutes les
plaintes des Anglais furent inutiles; ils durent se soumettre, pendant
tout leur séjour, à une surveillance humiliante au suprême degré.

Ce fut seulement le 22 mai 1768, au retour de la mousson, que le
capitaine Carteret put quitter Bonthain, après une longue série
d’ennuis, de vexations et d’alarmes qu’il nous est impossible de
raconter en détail, et qui avaient mis sa patience à une rude épreuve.

  «Célèbes, dit-il, est la clé des Moluques, ou îles à Épiceries, qui
  sont nécessairement sous la domination du peuple qui est maître de
  cette île. La ville de Macassar est bâtie sur une pointe de terre, et
  elle est arrosée par une rivière ou deux, qui la traversent ou qui
  coulent dans son voisinage. Le terrain est uni et d’une très belle
  apparence. Il y a beaucoup de plantations et de bois de cocotiers,
  entremêlés d’un grand nombre de maisons, qui font juger que le pays
  est bien peuplé.... A Bonthain, le bœuf est excellent, mais il
  serait difficile d’en trouver pour approvisionner une escadre. On
  peut s’y procurer autant de riz, de volailles et de fruits qu’on
  le désirera; il y a aussi, dans les bois, une grande abondance de
  cochons sauvages, qu’il est facile d’avoir à bon marché, parce que
  les naturels du pays, qui sont mahométans, n’en mangent jamais...»

Ces informations, tout incomplètes qu’elles sont, avaient leur intérêt
à l’époque où elles furent recueillies, et nous penchons à croire
que, bien que vieilles de plus de cent ans, elles présentent encore
aujourd’hui un certain fond de vérité.

Aucun incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Batavia. Après
plusieurs retards, causés par le désir qu’avait la Compagnie
hollandaise de se faire délivrer par le commandant un _satisfecit_ de
la conduite qu’avait tenue à son égard le gouverneur de Macassar, et
qu’il refusa avec beaucoup de fermeté, Carteret obtint la permission de
faire réparer son bâtiment.

Le 15 septembre, le _Swallow_, radoubé tant bien que mal, mit à la
voile. Il était muni d’un supplément de matelots anglais, sans lesquels
il lui eût été impossible de regagner l’Europe. Vingt-quatre hommes de
son équipage primitif étaient morts, et vingt-quatre autres étaient
dans un tel état, que sept d’entre eux périrent avant d’atteindre le
Cap.

Après un séjour dans ce port, séjour très salutaire à l’équipage,
qui se prolongea jusqu’au 6 janvier 1769, Carteret reprit la mer, et
rencontra, un peu plus haut que l’Ascension, où il avait touché, un
bâtiment français. C’était la frégate _la Boudeuse_, sur laquelle
Bougainville venait de faire le tour du monde.

Le 20 mars 1769, le _Swallow_ jetait l’ancre sur la rade de Spithead,
après trente et un mois d’un voyage aussi pénible que dangereux.

Il avait fallu toute l’habileté nautique, tout le sang-froid,
toute l’ardeur de Carteret pour ne pas périr sur un bâtiment aussi
insuffisant, et pour faire des découvertes importantes, dans de telles
conditions. Si sa gloire tire un nouveau lustre des obstacles qu’il dut
surmonter, la honte d’un si misérable armement retombe tout entière sur
l’Amirauté anglaise, qui, au mépris des représentations de l’habile
capitaine, exposa sa vie et celle de tant de braves marins dans un si
long voyage.


III

    Bougainville.--Les métamorphoses d’un fils de notaire.
    --Colonisation des Malouines.--Buenos-Ayres et Rio-de-Janeiro.
    --Remise des Malouines aux Espagnols.--Hydrographie du détroit
    de Magellan.--Les Pécherais.--Les Quatre-Facardins.--Taïti.
    --Incidents de la relâche.--Productions du pays et mœurs
    des habitants.--Les Samoa.--La Terre du Saint-Esprit ou les
    Nouvelles-Hébrides.--La Louisiade.--Les îles des Anachorètes.
    --La Nouvelle-Guinée.--Bourou.--De Batavia à Saint-Malo.

Tandis que Wallis achevait de faire le tour du monde, pendant que
Carteret continuait sa longue et pénible circumnavigation, une
expédition française était armée dans le but de faire des découvertes
dans la mer du Sud.

Sous l’ancien régime, où tout était arbitraire, les titres, les grades
et les places se donnaient à la faveur. Il n’était donc pas étonnant
qu’un militaire, qui venait de quitter depuis quatre ans à peine le
service de terre et le grade de colonel, pour entrer dans la marine
avec celui de capitaine de vaisseau, reçût cet important commandement.

Par extraordinaire, cette singulière mesure se trouva justifiée, grâce
aux talents de celui qui en fut l’objet.

Louis-Antoine de Bougainville était né à Paris, le 13 novembre 1729.
Fils d’un notaire, il fut d’abord destiné au barreau et se fit
recevoir avocat. Mais, sans goût pour la profession paternelle, il
s’adonnait particulièrement aux sciences et publiait un _Traité de
calcul intégral_, tandis qu’il se faisait recevoir aux mousquetaires
noirs. Des trois carrières qu’il avait commencé à parcourir, il
abandonna sans retour les deux premières, fit quelques infidélités à
la troisième pour une quatrième, la diplomatie, jusqu’à ce qu’il la
quittât définitivement pour une cinquième, la marine. Il devait mourir
sénateur, après un sixième avatar.

Aide de camp de Chevert, puis secrétaire d’ambassade à Londres, où il
fut reçu membre de la Société royale, il partit de Brest, en 1756,
avec le grade de capitaine de dragons, pour rejoindre Montcalm au
Canada. Aide de camp de ce général, il se fit remarquer en différentes
occasions, qui lui méritèrent la confiance de son chef, et fut envoyé
en France demander des renforts.

Notre malheureuse patrie ne comptait plus ses revers en Europe, où
elle avait besoin de toutes ses ressources. Aussi, lorsque le jeune
Bougainville exposa à M. de Choiseul l’objet de sa mission, le ministre
répondit-il avec brusquerie:

  «Lorsque le feu est à la maison, on ne s’occupe guère des
  écuries.--Au moins, monsieur, répondit Bougainville, on ne dira pas
  que vous parlez comme un cheval.»

Cette saillie était trop spirituelle et trop mordante pour lui
concilier la bienveillance du ministre. Heureusement, Mme de Pompadour
aimait les gens d’esprit; elle présenta au roi Bougainville, qui, s’il
ne put rien obtenir pour son général, eut le talent de se faire nommer
colonel et chevalier de Saint-Louis, bien qu’il n’eût que sept ans de
service. De retour au Canada, il eut à cœur de justifier la confiance
de Louis XV et se fit remarquer dans plusieurs affaires. Après la perte
de cette colonie, il servit en Allemagne sous M. de Choiseul-Stainville.

La paix de 1763 vint arrêter sa carrière militaire. La vie de garnison
ne pouvait convenir à un esprit aussi actif, aussi amoureux du
mouvement que celui de Bougainville. Il conçut alors le singulier
projet de coloniser les îles Falkland, à l’extrémité méridionale
de l’Amérique du Sud, et d’y transporter, de bonne volonté, les
colons canadiens qui avaient émigré en France, pour échapper au joug
tyrannique de l’Angleterre. Enthousiasmé de cette idée, il s’adressa
à certains armateurs de Saint-Malo, qui, depuis le commencement du
siècle, fréquentaient cet archipel et lui avaient donné le nom d’îles
Malouines.

Dès qu’il eut gagné leur confiance, Bougainville fit miroiter aux
yeux du ministère les avantages, cependant bien problématiques, de
cet établissement, qui, par son heureuse situation, pouvait servir de
relâche aux bâtiments allant dans la mer du Sud. Fortement épaulé,
il obtint l’autorisation qu’il demandait et enleva sa nomination de
capitaine de vaisseau.

On était en 1763. Il y a peu d’apparence que les officiers de marine,
qui avaient conquis leur avancement en passant par tous les grades,
aient vu d’un bon œil une nomination que rien n’avait justifiée
jusqu’alors. Peu importait, d’ailleurs, au ministre de la marine, M.
de Choiseul-Stainville. Il avait eu Bougainville sous ses ordres, et
était trop grand seigneur pour ne pas mépriser les criailleries du
corps des officiers de vaisseau.

Bougainville, après avoir converti à ses projets MM. de Nerville et
d’Arboulin, son cousin et son oncle, fit aussitôt construire et armer à
Saint-Malo, par les soins de M. Guyot-Duclos, l’_Aigle_, de 20 canons,
et le _Sphinx_, de 12, sur lesquels il embarqua plusieurs familles
canadiennes. Parti de Saint-Malo le 15 septembre 1763, il relâcha à
l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, à Montevideo, où il prit
beaucoup de chevaux et de bêtes à cornes, et débarqua aux Malouines,
dans une grande baie qui lui parut tout à fait propre à ses projets;
mais il ne lui fallut pas longtemps pour voir que ce qui avait été pris
par tous les navigateurs pour des bois de moyenne hauteur n’était que
roseaux. Pas un arbre, pas un arbrisseau ne poussait sur ces îles. On
pouvait heureusement les remplacer comme combustible par une excellente
tourbe. La pêche et la chasse y offraient aussi d’abondantes ressources.

La colonie ne fut d’abord composée que de vingt-neuf personnes,
auxquelles on bâtit des cases et un magasin aux vivres. En même temps,
on traçait et on commençait un fort capable de contenir quatorze
pièces de canon. M. de Nerville consentit à rester à la tête de
l’établissement, tandis que Bougainville repartait pour la France,
le 5 avril. Là, il racola de nouveaux colons et prit un chargement
considérable de provisions de toute espèce, qu’il débarqua le 5
janvier 1765. Puis, il alla chercher dans le détroit de Magellan une
cargaison de bois, et rencontra, comme nous l’avons dit plus haut, les
bâtiments du Commodore Byron, qu’il suivit jusqu’au port Famine. Il y
embarqua plus de dix mille plants d’arbres de différents âges, qu’il
avait l’intention de transporter aux Malouines. Lorsqu’il quitta cet
archipel, le 27 avril suivant, la colonie se composait de quatre-vingts
personnes, en y comprenant un état-major payé par le roi. Vers la fin
de 1765, les deux mêmes bâtiments furent renvoyés avec des vivres et de
nouveaux habitants.

L’établissement commençait alors à prendre figure, lorsque les Anglais
vinrent s’établir au port Egmont reconnu par Byron. En même temps,
le capitaine Macbride essayait de se faire livrer l’établissement en
prétendant que ces terres appartenaient au roi d’Angleterre, bien que
Byron n’eût reconnu les Malouines qu’en 1765, alors que les Français
y étaient établis depuis deux ans. Sur ces entrefaites, l’Espagne les
revendiqua à son tour, comme une dépendance de l’Amérique méridionale.
L’Angleterre, pas plus que la France, ne voulut rompre la paix pour
la possession de cet archipel sans grande importance commerciale, et
Bougainville fut obligé d’abandonner son entreprise, sous la condition
que la cour de Madrid l’indemniserait de ses frais. Bien plus, il fut
chargé par le gouvernement français d’effectuer la remise des Malouines
aux commissaires espagnols.

Cette tentative insensée de colonisation fut l’origine et la source de
la fortune de Bougainville, car, pour utiliser ce dernier armement,
le ministère le chargea de revenir par la mer du Sud et d’y faire des
découvertes.

Dans les premiers jours de novembre 1766, Bougainville se rendit à
Nantes, où son second, M. Duclos-Guyot, capitaine de brûlot et habile
marin vieilli dans les rangs inférieurs parce qu’il n’était pas noble,
surveillait les détails de l’armement de la frégate _la Boudeuse_, de
26 canons.

Ce fut le 15 novembre que Bougainville partit de la rade de Mindin, à
l’embouchure de la Loire, pour la rivière de la Plata, où il devait
trouver les deux frégates espagnoles _la Esmeralda_ et _la Liebre_.
Mais à peine la _Boudeuse_ avait-elle pris le large, qu’une horrible
tempête s’éleva. La frégate, dont le gréement était neuf, fit des
avaries assez sérieuses pour être obligée de venir se réparer à
Brest, où elle entra le 21 novembre. Cette épreuve avait suffi à son
commandant pour se rendre compte que la _Boudeuse_ était peu propre au
service qu’on en attendait. Il fit donc diminuer la hauteur des mâts,
changea son artillerie pour une autre plus légère; mais, malgré ces
modifications, _la Boudeuse_ ne convenait nullement pour les grosses
mers et les tempêtes du cap Horn. Cependant, le rendez-vous était fixé
avec les Espagnols, et Bougainville dut reprendre la mer. L’état-major
de la frégate se composait de onze officiers et trois volontaires,
au nombre desquels était le prince de Nassau-Sieghen. L’équipage
comprenait deux cent trois matelots, mousses ou domestiques.

Jusqu’à la Plata, la mer fut assez calme pour permettre à Bougainville
de faire nombre d’observations sur les courants, causes fréquentes des
erreurs commises par les navigateurs dans leur estime.

Le 31 janvier, la _Boudeuse_ mouilla dans la baie de Montevideo, où
l’attendaient, depuis un mois, les deux frégates espagnoles, sous le
commandement de D. Philippe Ruis-Puente. Le séjour de Bougainville
sur cette rade et bientôt à Buenos-Ayres, où il alla s’entendre avec
le gouverneur au sujet de sa mission, le mit à même de recueillir
sur la ville et les mœurs de ses habitants des renseignements trop
curieux pour que nous les passions sous silence. Buenos-Ayres lui parut
beaucoup trop grand pour le nombre de ses habitants, qui ne dépassait
pas 20,000. Cela tient à ce que les maisons n’ont qu’un seul étage
avec une grande cour et un jardin. Non seulement cette ville n’a pas
de port, mais pas même de môle. Aussi les navires sont-ils forcés de
décharger leur cargaison sur des allèges, qui entrent dans une petite
rivière où des chariots viennent prendre les ballots pour les porter à
la ville.

Ce qui donne à Buenos-Ayres un caractère original, c’est le grand
nombre de ses communautés d’hommes et de femmes.

  «L’année y est remplie, dit Bougainville, des fêtes de saints qu’on
  célèbre par des processions et des feux d’artifice. Les cérémonies
  du culte tiennent lieu de spectacles.... Les jésuites offraient à
  la piété des femmes un moyen de sanctification plus austère que les
  précédents. Il avaient, attenant à leur couvent, une maison nommée
  _casa de los ejercicios de las mujeres_, c’est-à-dire maison des
  exercices des femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement
  des maris ni des parents, venaient s’y sanctifier par une retraite
  de douze jours. Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la
  compagnie. Nul homme ne pénétrait dans ce sanctuaire, s’il n’était
  revêtu de l’habit de Saint-Ignace; les domestiques, même du sexe
  féminin, n’y pouvaient accompagner leurs maîtresses. Les exercices
  dans ce lieu saint étaient la méditation, la prière, les catéchismes,
  la confession et la flagellation. On nous a fait remarquer les murs
  de la chapelle encore teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit,
  rejaillir les disciplines dont la pénitence armait les mains de ces
  Madeleines.»

Les environs de la ville étaient bien cultivés et égayés par un grand
nombre de maisons de campagne appelées «quintas». Mais, à deux ou trois
lieues seulement de Buenos-Ayres, ce n’étaient plus que des plaines
immenses, sans une ondulation, abandonnées aux taureaux et aux chevaux,
qui en sont à peu près les seuls habitants. Ces animaux étaient en
telle abondance, dit Bougainville, «que les voyageurs, lorsqu’ils
ont faim, tuent un bœuf, en prennent ce qu’ils peuvent manger et
abandonnent le reste, qui devient la proie des chiens sauvages et des
tigres».

[Illustration: NOUVELLE ZÉLANDE. Gravé par E. Morieu.]

Les Indiens qui habitent les deux rives de la Plata n’avaient encore pu
être soumis par les Espagnols. Ils portaient le nom d’«Indios bravos.»

  «Ils sont d’une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux.
  Leur couleur est très basanée, et la graisse, dont ils se frottent
  continuellement, les rend encore plus noirs. Ils n’ont d’autre
  vêtement qu’un grand manteau de peau de chevreuil qui leur descend
  jusqu’aux talons et dans lequel ils s’enveloppent.... Ces Indiens
  passent leur vie à cheval, du moins auprès des établissements
  espagnols. Ils viennent quelquefois avec leurs femmes pour y acheter
  de l’eau-de-vie, et ils ne cessent d’en boire que quand l’ivresse les
  laisse absolument sans mouvement.... Quelquefois, ils s’assemblent
  en troupe de deux ou trois cents pour venir enlever des bestiaux sur
  les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes de
  voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmènent en esclavage. C’est
  un mal sans remède; comment dompter une nation errante, dans un pays
  immense et inculte, où il serait même difficile de la rencontrer?»

[Illustration: On les fit danser. (Page 85.)]

Quant au commerce, il était loin d’être florissant depuis qu’il
était défendu de faire passer, par terre, au Pérou et au Chili, les
marchandises d’Europe. Cependant, Bougainville vit encore sortir de
Buenos-Ayres un vaisseau porteur d’un million de piastres, «et si tous
les habitants de ce pays, ajoute-t-il, avaient le débouché de leurs
cuirs en Europe, ce commerce seul suffirait à les enrichir.»

Le mouillage de Montevideo est sûr, quoiqu’on y essuie quelquefois des
«pamperos», tourmentes du sud-ouest accompagnées d’orages affreux. La
ville n’offre rien d’intéressant; ses environs sont si incultes, qu’il
faut faire venir de Buenos-Ayres la farine, le biscuit et tout ce qui
est nécessaire aux bâtiments. On y trouve cependant en abondance des
fruits, tels que figues, pêches, pommes, coings, etc., ainsi que la
même quantité de viande de boucherie que dans le reste du pays.

Ces documents, qui datent de cent ans, sont curieux à rapprocher de
ceux que nous fournissent les voyageurs contemporains, et notamment M.
Émile Daireaux, dans son livre sur la Plata. Sous bien des rapports, ce
tableau est encore exact; mais il est certains autres détails,--tels
que l’instruction, dont Bougainville n’avait pas à parler puisqu’elle
n’existait pas,--qui ont fait des progrès immenses.

Lorsque les vivres, les provisions d’eau et de viande sur pied furent
embarqués, les trois bâtiments firent voile, le 28 février 1767,
pour les îles Malouines. La traversée ne fut pas heureuse. Des vents
variables, un gros temps et une mer démontée causèrent quelques avaries
à la _Boudeuse_. Ce fut le 23 mars qu’elle jeta l’ancre dans la baie
Française, où elle fut rejointe le lendemain par les deux bâtiments
espagnols, qui avaient été sérieusement éprouvés par la tempête.

Le 1er avril eut lieu la remise solennelle de l’établissement aux
Espagnols. Peu de Français profitèrent de la permission que le roi leur
donnait de rester aux Malouines; presque tous préférèrent s’embarquer
sur les frégates espagnoles en partance pour Montevideo. Quant à
Bougainville, il était obligé d’attendre la flûte _l’Étoile_, qui
devait lui apporter des provisions et l’accompagner dans son voyage
autour du monde.

Cependant, les mois de mars, d’avril et de mai s’écoulèrent sans que
_l’Étoile_ parût. Il était impossible de traverser l’océan Pacifique
avec les six mois de vivres seulement que portait la _Boudeuse_.
Bougainville se détermina donc, le 2 juin, à gagner Rio-de-Janeiro,
qu’il avait indiqué à M. de La Giraudais, commandant de l’_Étoile_,
comme lieu de réunion, dans le cas où des circonstances imprévues
l’empêcheraient de se rendre aux Malouines.

La traversée se fit par un temps si favorable, qu’il ne fallut que
dix-huit jours pour gagner cette colonie portugaise. L’_Étoile_, qui
l’y attendait depuis quatre jours, avait quitté la France plus tard
qu’on ne l’espérait. Elle avait dû chercher un refuge contre la tempête
à Montevideo, d’où elle avait gagné Rio, suivant ses instructions.

Fort bien accueillis par le comte d’Acunha, vice-roi du Brésil,
les Français purent voir, à l’Opéra, les comédies de Métastase
représentées par une troupe de mulâtres, et entendre les chefs-d’œuvre
des grands maîtres italiens, exécutés par un mauvais orchestre, que
dirigeait un abbé bossu, en costume ecclésiastique.

Mais les bons procédés du comte d’Acunha ne durèrent pas. Bougainville,
qui, avec la permission du vice-roi, avait acheté un senau, s’en vit,
sans motifs, refuser la livraison. Il lui fut défendu de prendre
dans le chantier royal les bois qui lui étaient nécessaires et pour
lesquels il avait conclu un marché; enfin, on l’empêcha de se loger
avec son état-major, pendant le temps que durèrent les réparations
de la _Boudeuse_, dans une maison voisine de la ville, qu’un
particulier avait mise à sa disposition. Pour éviter toute altercation,
Bougainville fit à la hâte ses préparatifs de départ.

Avant de quitter la capitale du Brésil, le commandant français entre
dans quelques détails sur la beauté du port et le pittoresque de ses
environs, et termine par une très-curieuse digression sur les richesses
prodigieuses du pays, dont le port est l’entrepôt.

  «Les mines appelées _générales_, dit-il, sont les plus voisines
  de la ville, dont elles sont distantes d’environ soixante-quinze
  lieues. Elles rendent au roi tous les ans, pour son droit de quint,
  au moins cent douze arobes d’or; l’année 1762, elles en rapportèrent
  cent dix-neuf. Sous la capitainerie des mines générales, on
  comprend celles de _Rio-des-Morts_, de _Sabara_ et de _Sero-Frio_.
  Cette dernière, outre l’or qu’on en retire, produit encore tous
  les diamants qui viennent du Brésil. Toutes ces pierres, excepté
  les diamants, ne sont point de contrebande; elles appartiennent
  aux entrepreneurs, qui sont obligés de donner un compte exact des
  diamants trouvés et de les remettre entre les mains de l’intendant
  préposé par le roi à cet effet. Cet intendant les dépose aussitôt
  dans une cassette cerclée de fer et fermée avec trois serrures. Il
  a une des clés, le vice-roi une autre et le _Provedor de hacienda
  reale_ la troisième. Cette cassette est renfermée dans une seconde,
  où sont posés les cachets des trois personnes mentionnées ci-dessus
  et qui contient les trois clefs de la première. Le vice-roi n’a pas
  le pouvoir de visiter ce qu’elle renferme. Il consigne seulement le
  tout à un troisième coffre-fort, qu’il envoie à Lisbonne, après avoir
  apposé son cachet sur la serrure.»

Malgré toutes ces précautions et la sévérité avec laquelle étaient
punis les voleurs de diamants, il se faisait une contrebande effrénée.
Mais ce n’était pas la seule branche de revenus, et Bougainville
calcule qu’en défalquant l’entretien des troupes, la solde des
officiers civils et toutes les dépenses d’administration, le revenu
que le roi de Portugal tirait du Brésil dépassait dix millions de
livres.

De Rio à Montevideo, aucun incident ne se produisit; mais, sur la
Plata, pendant une tourmente, l’_Étoile_ fut abordée par un bâtiment
espagnol, qui lui rompit son beaupré, sa poulaine et quantité de
manœuvres. Les avaries et la violence du choc qui avait augmenté la
voie d’eau du navire, le forcèrent à remonter à Enceñada de Baragan,
où il était plus facile qu’à Montevideo de faire les réparations
nécessaires. Il ne fut donc possible de sortir de la rivière que le 14
novembre.

Treize jours plus tard, les deux bâtiments étaient en vue du cap des
Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan, où ils ne tardèrent pas à
pénétrer. La baie Possession, la première qu’on y rencontre, est un
grand enfoncement ouvert à tous les vents et n’offrant que de très
mauvais mouillages. Du cap des Vierges au cap d’Orange, on compte
près de quinze lieues, et le détroit est partout large de cinq à sept
lieues. Le premier goulet fut franchi sans difficulté, et l’ancre fut
alors jetée dans la baie Boucault, où une dizaine d’officiers et de
matelots descendirent à terre.

Ils ne tardèrent pas à lier connaissance avec les Patagons et à
échanger quelques bagatelles, précieuses pour ceux-ci, contre des peaux
de vigogne et de guanaco. Ces naturels étaient d’une taille élevée,
mais pas un n’avait six pieds.

  «Ce qui m’a paru être gigantesque en eux, dit Bougainville, c’est
  leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de
  leurs membres. Ils sont robustes et bien nourris; leurs nerfs sont
  tendus, leur chair est ferme et soutenue; c’est l’homme qui, livré à
  la nature et à un aliment plein de sucs, a pris tout l’accroissement
  dont il est susceptible.»

Du premier au second goulet, qui fut passé aussi heureusement, il
peut y avoir six ou sept lieues. Ce goulet n’a qu’une lieue et demie
de largeur et quatre de longueur. Dans cette partie du détroit, les
bâtiments ne tardèrent pas à rencontrer les îles Saint-Barthélemy et
Sainte-Élisabeth. Les Français descendirent sur cette dernière. Ils n’y
trouvèrent ni bois ni eau. C’est une terre absolument stérile.

A partir de cet endroit, la côte américaine du détroit est abondamment
garnie de bois. Si les premiers pas difficiles avaient été franchis
avec bonheur, Bougainville allait cependant trouver à exercer sa
patience. En effet, le caractère distinctif de ce climat, c’est que les
variations de l’atmosphère s’y succèdent avec une telle promptitude
qu’il est impossible de prévoir leurs brusques et dangereuses
révolutions. De là des avaries qu’il est impossible de prévenir, qui
retardent les bâtiments, lorsqu’elles ne les forcent pas à chercher un
abri à la côte pour se réparer.

La baie Guyot-Duclos est un excellent mouillage, où l’on trouve, avec
un bon fond, six ou huit brasses d’eau. Bougainville s’y arrêta pour
remplir quelques futailles et tâcher de s’y procurer un peu de viande
fraîche; mais il n’y rencontra qu’un petit nombre d’animaux sauvages.
La pointe Sainte-Anne fut ensuite relevée. C’est là qu’avait été
établie, en 1581, la colonie de Philippeville par Sarmiento. Nous avons
raconté dans un volume précédent l’épouvantable catastrophe qui a valu
à ce lieu le nom de port Famine.

Les Français reconnurent ensuite plusieurs baies, caps et havres où
ils entrèrent en relâche. Ce sont la baie Bougainville, où l’_Étoile_
fut radoubée, le port Beau-Bassin, la baie de la Cormandière, à la
côte de la Terre de Feu, le cap Forward, qui forme la pointe la plus
méridionale du détroit et de la Patagonie, la baie de la Cascade, sur
la Terre de Feu, dont la sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité
à faire de l’eau et du bois font un asile qui ne laisse rien à désirer
aux navigateurs. Ces ports, que Bougainville venait de découvrir, sont
précieux en ce qu’ils permettent de prendre des bordées avantageuses
pour doubler le cap Forward, un des points les plus redoutés des
marins à cause des vents impétueux et contraires qu’on y rencontre
ordinairement.

L’année 1768 fut commencée dans la baie Fortescue, au fond de laquelle
s’ouvre le port Galant, dont le plan avait été autrefois très
exactement levé par M. de Gennes. Un temps détestable, dont le plus
mauvais hiver de Paris ne peut donner une idée, y retint l’expédition
française pendant plus de trois semaines. Elle y fut visitée par une
bande de «Pécherais», habitants de la Terre de Feu, qui montèrent à
bord des navires.

  «On les fit chanter, dit la relation, danser, entendre des
  instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent avec
  grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils
  dévoraient tout ce qu’on leur présentait..... Ils ne témoignèrent
  aucune surprise, ni à la vue des navires, ni à celle des objets
  divers qu’on offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour
  être surpris de l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées
  élémentaires. Ces hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de
  l’industrie humaine comme ils traitent les lois de la nature et
  ses phénomènes.... Ces sauvages sont petits, vilains, maigres, et
  d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant pour
  vêtement que de mauvaises peaux de loups marins, trop petites pour
  les envelopper...... Leurs femmes sont hideuses, et les hommes
  semblent avoir pour elles peu d’égards.... Ces sauvages habitent
  pêle-mêle, hommes, femmes et enfants, dans des cabanes, au milieu
  desquelles est allumé le feu. Ils se nourrissent principalement de
  coquillages; cependant, ils ont des chiens et des lacs faits de barbe
  de baleine... Au reste, ils paraissent assez bonnes gens, mais ils
  sont si faibles, qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré... De
  tous les sauvages que j’ai vus, les Pécherais sont les plus dénués de
  tout.»

La relâche en cet endroit fut attristée par un pénible événement. Un
enfant d’une douzaine d’années était venu à bord, où on lui avait
donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas l’usage
qu’il en devait faire. Ces sauvages ont, paraît-il, l’habitude de
s’enfoncer dans la gorge des morceaux de talc en guise de talisman. Ce
garçon en avait, sans doute, voulu faire autant avec le verre; aussi,
lorsque les Français débarquèrent, ils le trouvèrent en proie à des
vomissements violents et à des crachements de sang. Son gosier et ses
gencives étaient coupés et ensanglantés. Malgré les enchantements et
les frictions enragées d’un jongleur, ou peut-être même à cause de ce
massage par trop énergique, l’enfant souffrait énormément, et il ne
tarda pas à mourir. Ce fut pour les Pécherais le signal d’une fuite
précipitée. Ils craignaient sans doute que les Français ne leur eussent
jeté un sort et qu’ils ne vinssent tous à mourir de la même manière.

Le 16 janvier, alors qu’elle essayait de gagner l’île Rupert, la
_Boudeuse_ fut entraînée par le courant à une demi-encâblure du rivage.
L’ancre, qui avait été aussitôt jetée, cassa, et, sans une petite brise
de terre, la frégate échouait. Il fallut regagner le havre Galant.
C’était à propos, car, le lendemain, se déchaînait un épouvantable
ouragan.

  «Après avoir essuyé pendant vingt-six jours, au port Galant, des
  vents constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un
  bon vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi
  pour nous amener dans la mer Pacifique, exemple que je crois unique
  d’une navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au
  débouquement. J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap
  des Vierges jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues.
  Nous avons employé cinquante-deux jours à les faire.... Malgré les
  difficultés que nous avons essuyées dans le passage du détroit de
  Magellan (et ici Bougainville est absolument d’accord avec Byron),
  je conseillerai toujours de préférer cette route à celle du cap
  Horn, depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars. Pendant
  les autres mois de l’année, je prendrais le parti de passer à mer
  ouverte. Le vent contraire et la grosse mer ne sont pas des dangers,
  au lieu qu’il n’est pas sage de se mettre à tâtons entre des terres.
  On sera sans doute retenu quelque temps dans le détroit, mais ce
  retard n’est pas en pure perte. On y trouve en abondance de l’eau, du
  bois et des coquillages, quelquefois aussi de très bons poissons, et
  assurément je ne doute pas que le scorbut ne fît plus de dégât dans
  un équipage qui serait parvenu à la mer Occidentale en doublant le
  cap Horn que dans celui qui y sera entré par le détroit de Magellan.
  Lorsque nous en sortîmes, nous n’avions personne sur les cadres.»

Cette opinion de Bougainville a, jusqu’à ces derniers temps, rencontré
de nombreux contradicteurs, et la route qu’il avait si chaudement
recommandée demeura tout à fait abandonnée des navigateurs. A plus
forte raison en est-il de même aujourd’hui que la vapeur a transformé
complètement la marine et changé toutes les conditions de l’art
nautique.

A peine avait-il pénétré dans la mer du Sud, que Bougainville, à sa
grande surprise, trouva les vents du sud. Aussi dut-il renoncer à
gagner l’île de Juan-Fernandez, comme il l’avait résolu.

Il avait été convenu avec le commandant de l’_Étoile_, M. de La
Giraudais, que, dans le but de découvrir un plus grand espace de mer,
les deux bâtiments se tiendraient aussi éloignés l’un de l’autre
qu’il serait nécessaire pour ne pas se perdre de vue, et que chaque
soir la flûte rallierait la frégate en se tenant à la distance d’une
demi-lieue, de façon que, si la _Boudeuse_ venait à rencontrer quelque
danger, l’_Étoile_ pût facilement l’éviter.

Bougainville chercha quelque temps l’île de Pâques sans la trouver.
Puis, il gagna, pendant le mois de mars, le parallèle des terres et des
îles marquées par erreur, sur la carte de M. Bellin, sous le nom d’îles
de Quiros. Le 22 du même mois, il eut connaissance de quatre îlots,
auxquels il donna le nom des Quatre-Facardins, et qui faisaient partie
de cet archipel Dangereux, amas d’îlots madréporiques, bas et noyés,
que tous les navigateurs, qui pénétraient dans l’océan Pacifique par le
détroit de Magellan ou le cap Horn, semblaient s’être donné le mot pour
rencontrer. Un peu plus loin fut découverte une île fertile, habitée
par des sauvages entièrement nus et armés de longues piques qu’ils
brandissaient avec des démonstrations de menace, ce qui lui valut le
nom d’île des Lanciers.

Nous ne répéterons pas ce que nous avons eu déjà l’occasion de dire
à plusieurs reprises au sujet de la nature de ces îles, de leur
difficulté d’accès, de leur population sauvage et inhospitalière.
Cette même île des Lanciers fut appelée par Cook Thrum-Cap; et l’île
de la Harpe, que Bougainville reconnut le 24, est l’île Bow du même
navigateur.

[Illustration: L’île des Lanciers. (Page 87.)]

Le commandant, sachant que Roggewein avait failli périr en visitant ces
parages et pensant que l’intérêt de leur exploration ne valait pas les
dangers qu’on pourrait courir, marcha au sud et perdit bientôt de vue
cet immense archipel, qui s’étend sur une longueur de cinq cents lieues
et ne comprend pas moins de soixante îles ou groupes d’îles.

Le 2 avril, Bougainville aperçut une montagne haute et escarpée, à
laquelle il imposa le nom de pic de la Boudeuse. C’était l’île Maïtea,
que Quiros avait déjà nommée la Dezana. Le 4, au lever du soleil, les
navires étaient en présence de Taïti, longue île composée de deux
presqu’îles réunies par une langue de terre qui n’a pas plus d’un mille
de large.

[Illustration: Pirogues des îles Marquises. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Plus de cent pirogues à balancier ne tardèrent pas à entourer les deux
bâtiments; elles étaient chargées de cocos et d’une foule de fruits
délicieux, qu’on échangea facilement contre toute sorte de bagatelles.
Lorsque la nuit survint, le rivage s’éclaira de mille feux, auxquels on
répondit du bord en lançant quelques fusées.

  «L’aspect de cette côte, élevée en amphithéâtre, dit Bougainville,
  nous offrait le plus riant spectacle. Quoique les montagnes y soient
  d’une grande hauteur, le rocher n’y montre nulle part son aride
  nudité; tout y est couvert de bois. A peine en crûmes nous nos yeux,
  lorsque nous découvrîmes un pic chargé d’arbres jusqu’à sa cime
  isolée, qui s’élevait au niveau des montagnes, dans l’intérieur de
  la partie méridionale de l’île; il ne paraissait pas avoir plus de
  trente toises de diamètre et il diminuait de grosseur en montant;
  on l’eût pris de loin pour une pyramide immense, que la main d’un
  décorateur habile aurait parée de guirlandes de feuillage. Les
  terrains moins élevés sont entrecoupés de prairies et de bosquets,
  et, dans toute l’étendue de la côte, il règne sur les bords de
  la mer, au pied du pays haut, une lisière de terre basse et unie
  couverte de plantations. C’est là que, au milieu des bananiers, des
  cocotiers et d’autres arbres chargés de fruits, nous aperçûmes les
  maisons des insulaires.»

Toute la journée du lendemain se passa en échanges. Outre des fruits,
les indigènes offraient des poules, des pigeons, des instruments de
pêche, des outils, des étoffes, des coquilles, pour lesquels ils
demandaient des clous et des pendants d’oreilles.

Le 6 au matin, après trois jours passés à louvoyer pour reconnaître la
côte et y chercher une rade, Bougainville se détermina à mouiller dans
la baie qu’il avait vue le jour de son arrivée.

  «L’affluence des pirogues, dit-il, fut si grande autour des
  vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au
  milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant «Tayo!» qui
  veut dire «ami», et nous donnant mille témoignages d’amitié....
  Les pirogues étaient remplies de femmes, qui ne le cèdent pas pour
  l’agrément de la figure au plus grand nombre des Européennes, et
  qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec
  avantage.»

Le cuisinier de Bougainville avait trouvé moyen de s’échapper, malgré
les défenses qui avaient été faites, et de gagner le rivage. Mais il
ne fut pas plus tôt arrivé à terre, qu’il se vit entouré d’une foule
considérable, qui le déshabilla entièrement pour considérer toutes
les parties de son corps. Il ne savait ce qu’on allait faire de lui
et déjà il se croyait perdu, lorsque les indigènes lui remirent ses
habits et le ramenèrent à bord plus mort que vif. Bougainville voulait
le réprimander; mais le pauvre homme lui avoua qu’il aurait beau le
menacer, jamais il ne lui ferait autant de peur qu’il venait d’en avoir
à terre.

Dès que le bâtiment fut amarré, Bougainville descendit sur le rivage
avec quelques officiers pour reconnaître l’aiguade. Une foule énorme ne
tarda pas à les entourer et à les considérer avec une extrême curiosité
tout en criant: «Tayo! tayo!» Un indigène les reçut dans sa maison
et leur fit servir des fruits, des poissons grillés et de l’eau. En
regagnant la plage, les Français furent arrêtés par un insulaire d’une
belle figure qui, couché sous un arbre, leur offrit de partager le
gazon qui lui servait de siège.

  «Nous l’acceptâmes, dit Bougainville. Cet homme alors se pencha vers
  nous, et d’un air tendre, aux accords d’une flûte dans laquelle
  un autre Indien soufflait avec le nez, il nous chanta lentement
  une chanson, sans doute anacréontique; scène charmante et digne du
  pinceau de Boucher. Quatre insulaires vinrent avec confiance souper
  et coucher à bord. Nous leur fîmes entendre flûte, basse, violon,
  et nous leur donnâmes un feu d’artifice composé de fusées et de
  serpenteaux. Ce spectacle leur causa une surprise mêlée d’effroi.»

Avant d’aller plus loin et de reproduire d’autres extraits du récit
de Bougainville, nous croyons à propos de prévenir le lecteur de ne
pas prendre au pied de la lettre ces tableaux dignes des _Bucoliques_.
L’imagination fertile du narrateur veut tout embellir. Les scènes
ravissantes qu’il a sous les yeux, cette nature pittoresque ne lui
suffisent pas, et il croit ajouter de nouveaux agréments au tableau,
quand il ne fait que le charger. Ce travail, il l’accomplit de bonne
foi, presque inconsciemment. Il n’en est pas moins vrai qu’il ne
faut accepter toutes ces descriptions qu’avec une extrême réserve.
De cette tendance générale à cette époque, nous trouvons un exemple
assez singulier dans le récit du second voyage de Cook. Le peintre
qui avait été attaché à l’expédition, M. Hodges, voulant représenter
le débarquement des Anglais dans l’île de Middelbourg, nous peint
des individus qui n’ont pas le moins du monde l’air océanien, et
qu’avec leur toge on prendrait bien plutôt pour des contemporains de
César ou d’Auguste. Et, cependant, il avait eu les originaux sous
les yeux, et rien ne lui eût été plus facile que de représenter avec
fidélité une scène dont il avait été témoin! Comme nous savons mieux
aujourd’hui respecter la vérité! Nulle broderie, nul enjolivement
dans les relations de nos voyageurs! Si quelque fois ce n’est qu’un
procès-verbal un peu sec, qui ne plaît que médiocrement à l’homme du
monde, le savant y trouve presque toujours les éléments d’une étude
sérieuse, les bases d’un travail utile à l’avancement de la science.

Ces réserves faites, continuons à suivre le narrateur.

Sur les bords de la petite rivière qui débouchait au fond de la baie,
Bougainville fit installer ses malades et ses pièces à eau avec une
garde pour leur sûreté. Ces dispositions ne furent pas sans éveiller
la susceptibilité et la méfiance des indigènes. Ceux-ci voulaient bien
permettre aux étrangers de débarquer et de se promener dans leur île
pendant le jour, mais à la condition de les voir coucher à bord des
bâtiments. Bougainville insista, et, finalement, il dut fixer la durée
de son séjour.

Dès ce moment, la bonne harmonie se rétablit. Un hangar très vaste fut
désigné pour recevoir les scorbutiques, au nombre de trente-quatre,
et leur garde, qui se composait de trente hommes. Ce hangar fut
soigneusement fermé de tous les côtés, et l’on n’y laissa qu’une issue
devant laquelle les indigènes apportaient en masse les objets qu’ils
voulaient échanger. Le seul ennui qu’on eut à supporter, ce fut d’avoir
constamment l’œil sur tout ce qui avait été débarqué, car «il n’y a
point en Europe de plus adroits filous que ces gens-là.» Suivant une
louable coutume qui commençait à se généraliser, Bougainville fit
cadeau au chef de ce canton d’un couple de dindes et de canards mâles
et femelles, puis il fit défricher un terrain, où il sema du blé, de
l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, des oignons, etc.

Le 10, un insulaire fut tué d’un coup de feu, sans que Bougainville,
malgré les plus exactes perquisitions, pût connaître l’auteur de
cet abominable assassinat. Les naturels crurent sans doute que leur
compatriote s’était mis dans son tort, car ils continuèrent à alimenter
le marché avec leur confiance accoutumée. Cependant, le capitaine
savait que la rade n’était pas bien abritée; de plus, le fond était
d’un gros corail.

Le 12, pendant un coup de vent, la _Boudeuse_, dont le grelin d’une
ancre avait été coupé par le corail, faillit causer de grosses avaries
à l’_Étoile_, sur laquelle elle avait dérivé. Tandis que les hommes
restés à bord étaient occupés à réparer les avaries, et qu’un canot
était allé à la recherche d’une seconde passe qui aurait permis aux
bâtiments de sortir par tous les vents, Bougainville apprit que trois
insulaires avaient été tués ou blessés dans leurs cases à coups de
bayonnette, et que, l’alarme s’étant répandue, tous les naturels
avaient fui dans l’intérieur du pays.

Malgré le danger que pouvaient courir les bâtiments, le capitaine
descendit aussitôt à terre et fit mettre aux fers les auteurs présumés
d’un crime qui aurait pu soulever contre les Français toute la
population. Grâce à cette mesure rigoureuse et immédiate, les indigènes
se calmèrent et la nuit se passa sans incident.

D’ailleurs, les inquiétudes les plus vives de Bougainville n’étaient
pas de ce côté. Il rentra donc à son bord dès que ce fut possible.
Pendant un fort grain accompagné de rafales, d’une grosse houle et de
tonnerre, les deux navires eussent été jetés à la côte sans un vent de
terre qui s’éleva fort à propos. Les grelins des ancres se rompirent,
et peu s’en fallut que les bâtiments ne s’échouassent sur des brisants,
où ils n’auraient pas tardé à être démolis. Par bonheur, l’_Étoile_ put
prendre le large, et bientôt la _Boudeuse_ fit de même, abandonnant sur
cette rade foraine six ancres, qui lui eussent été d’un grand secours
pendant le reste de la campagne.

Dès qu’ils s’étaient aperçus du prochain départ des Français, les
insulaires étaient venus, en foule, avec des rafraîchissements de
toute sorte. En même temps, un indigène, appelé Aotourou, demanda
et finit par obtenir la permission de suivre Bougainville dans son
voyage. Arrivé en Europe, Aotourou demeura onze mois à Paris, où il
trouva, auprès de la meilleure société, l’accueil le plus empressé
et le plus bienveillant. En 1770, lorsqu’il voulut retourner dans sa
patrie, le gouvernement saisit une occasion pour le faire passer à
l’Ile de France. Il devait se rendre à Taïti aussitôt que la saison le
permettrait; mais il mourut dans cette île, sans avoir pu transporter
dans son pays l’immense cargaison d’outils de première nécessité, de
graines et de bestiaux qui lui avait été remise par le gouvernement
français.

Taïti, qui reçut de Bougainville le nom de Nouvelle-Cythère, à cause de
la beauté de ses femmes, est la plus grande du groupe de la Société.
Bien qu’elle ait été visitée par Wallis, comme nous l’avons dit plus
haut, nous reproduirons certains des renseignements que nous devons à
Bougainville.

Les principales productions étaient alors le coco, la banane, l’arbre
à pain, l’igname, le curassol, la canne à sucre, etc. M. de Commerson,
naturaliste, embarqué sur l’_Étoile_, y reconnaissait la flore des
Indes. Les seuls quadrupèdes étaient les cochons, les chiens et les
rats, qui pullulaient.

  «Le climat est si sain, dit Bougainville, que, malgré les travaux
  forcés que nous y avons faits, quoique nos gens y fussent
  continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent
  sur le sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade.
  Les scorbutiques que nous y avions débarqués et qui n’y ont pas
  eu une seule nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont
  rétablis en très peu de temps, au point que quelques-uns ont été
  depuis parfaitement guéris à bord. Au reste, la santé et la force
  des insulaires, qui habitent des maisons ouvertes à tous les vents,
  et couvrent à peine de quelques feuillages la terre qui leur sert de
  lit, l’heureuse vieillesse à laquelle ils parviennent sans aucune
  incommodité, la finesse de tous leurs sens et la beauté singulière
  de leurs dents, qu’ils conservent dans le plus grand âge, quelles
  meilleures preuves et de la salubrité de l’air et de la bonté du
  régime que suivent les habitants!»

Le caractère de ces peuples parut doux et bon. S’il ne semble pas qu’il
y ait chez eux de guerres civiles, bien que le pays soit partagé en
petits cantons dont les chefs sont indépendants les uns des autres, ils
sont toutefois assez fréquemment en guerre avec les habitants des îles
voisines. Non contents de massacrer les hommes et les enfants mâles
pris les armes à la main, ils leur enlèvent la peau du menton avec la
barbe, et conservent précieusement ce hideux trophée. Bougainville
ne recueillit sur leur religion et leurs cérémonies, que des notions
extrêmement vagues. Il fut cependant à même de constater le culte
qu’ils rendent aux morts. Ils conservent longtemps les cadavres à
l’air libre, sur une sorte d’échafaud abrité par un hangar. Malgré
la puanteur qu’exhalent ces corps en décomposition, les femmes vont
pleurer dans le voisinage de ces monuments une partie du jour, et
arrosent de leurs larmes et d’huile de coco les dégoûtantes reliques de
leur affection.

Les productions du sol sont tellement abondantes, elles exigent si
peu de travail, que les hommes et les femmes vivent dans une oisiveté
presque continuelle. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le soin de
plaire soit l’unique occupation de ces dernières. La danse, les
chants, les longues conversations où règne la plus franche gaieté,
avaient développé chez les Taïtiens une mobilité d’impressions, une
légèreté d’esprit qui surprirent même les Français, peuple qui ne passe
cependant pas pour sérieux, sans doute parce qu’il est plus vif, plus
gai, plus spirituel que ceux qui lui font ce reproche. Impossible de
fixer l’attention de ces indigènes. Un rien les frappait, mais rien ne
les occupait. Malgré ce manque de réflexion, ils étaient industrieux
et adroits. Leurs pirogues étaient construites d’une façon aussi
ingénieuse que solide. Leurs hameçons et tous leurs instruments de
pêche étaient délicatement travaillés. Leurs filets ressemblaient
aux nôtres. Leurs étoffes, faites avec l’écorce d’un arbre, étaient
habilement tissées et teintes de diverses couleurs.

Nous croyons résumer les impressions de Bougainville, en disant que les
Taïtiens sont un peuple de «lazzaroni».

Le 16 avril, à huit heures du matin, Bougainville était à dix lieues
environ dans le nord de Taïti, lorsqu’il aperçut une terre sous le
vent. Bien qu’elle parût former trois îles séparées, ce n’en était
qu’une en réalité. Elle se nommait Oumaitia, suivant Aotourou. Le
commandant, ne jugeant pas à propos de s’y arrêter, dirigea sa route de
manière à éviter les îles Pernicieuses, que le désastre de Roggewein
lui commandait de fuir. Pendant tout le reste du mois d’avril, le temps
fut très beau, mais avec peu de vent.

Le 3 mai, Bougainville fit porter sur une nouvelle terre, qu’il venait
de découvrir, et ne tarda pas, dans la même journée, à en apercevoir
plusieurs autres. Les côtes de la plus grande étaient partout
escarpées; ce n’était, à vrai dire, qu’une montagne couverte d’arbres
jusqu’à son sommet, sans vallées ni plage. On y vit quelques feux, des
cabanes construites à l’ombre des cocotiers et une trentaine d’hommes
qui couraient au bord de la mer.

Le soir, plusieurs pirogues s’approchèrent des navires, et, après
quelques instants d’une hésitation bien naturelle, les échanges
commencèrent. Les insulaires, pour des cocos, des ignames et des
étoffes moins belles que celles de Taïti, exigeaient des morceaux
de drap rouge, et repoussaient avec mépris le fer, les clous et ces
pendants d’oreilles qui venaient pourtant d’obtenir un si grand
succès dans l’archipel Bourbon, nom sous lequel Bougainville désigne
le groupe taïtien. Les naturels avaient la poitrine, et les cuisses,
jusqu’au-dessus du genou, peintes d’un bleu foncé; ils ne portaient pas
de barbe, et leurs cheveux étaient relevés en touffe sur le haut de la
tête.

Le jour suivant, de nouvelles îles, qui appartenaient au même archipel,
furent reconnues. Leurs habitants, qui semblaient assez sauvages, ne
voulurent jamais accoster les navires.

  «La longitude de ces îles, dit la relation, est à peu près la même
  par laquelle s’estimait être Abel Tasman, lorsqu’il découvrit les
  îles d’Amsterdam et de Rotterdam, des Pilstaars, du Prince-Guillaume,
  et les bas-fonds de Fleemskerk. C’est aussi celle qu’on assigne, à
  peu de chose près, aux îles de Salomon. D’ailleurs, les pirogues que
  nous avons vues voguer au large et dans le sud semblent indiquer
  d’autres îles dans cette partie. Ainsi, ces terres paraissent former
  une chaîne étendue sous le même méridien. Les îles qui composent cet
  archipel des Navigateurs gisent sous le quatorzième parallèle austral
  entre 171 et 172 degrés de longitude à l’ouest de Paris.»

Le scorbut commençait à reparaître avec l’épuisement des vivres
frais. Il fallait donc songer à relâcher de nouveau. Le 22 du
même mois et les jours suivants, furent reconnues les îles de
la Pentecôte, Aurore et l’île des Lépreux, qui font partie de
l’archipel des Nouvelles-Hébrides, qu’avait découvert Quiros en
1606. L’abordage paraissant facile, le commandant résolut d’envoyer
à terre un détachement qui rapporterait des cocos et d’autres fruits
antiscorbutiques. Pendant la journée, Bougainville alla le rejoindre.
Les matelots coupaient du bois, et les indigènes les aidaient à
l’embarquer. Malgré ces bonnes dispositions apparentes, ces derniers
n’avaient pas abandonné toute méfiance et conservaient leurs armes à
la main; ceux mêmes qui n’en avaient pas, tenaient de grosses pierres,
qu’ils étaient prêts à lancer. Quand les bateaux furent chargés de bois
et de fruits, Bougainville fit rembarquer tout son monde. Les indigènes
s’approchèrent à ce moment en troupe nombreuse, firent voler une grêle
de flèches, de lances et de zagaies; quelques-uns entrèrent même dans
l’eau pour mieux ajuster les Français. Plusieurs coups de fusil tirés
en l’air n’ayant produit aucun effet, une décharge bien nourrie fit
fuir les naturels.

[Illustration: CARTE de la côte orientale de la NOUVELLE HOLLANDE
d'après COOK. Gravé par E. Morieu.]

Quelques jours plus tard, un canot, qui cherchait un mouillage
sur la côte de l’île aux Lépreux, se mit dans le cas d’être attaqué.
Deux flèches, qui lui furent tirées, servirent de prétexte à la
première décharge, bientôt suivie d’un feu si nourri, que Bougainville
crut son embarcation en grand danger. Le nombre des victimes fut
considérable; les indigènes poussaient des cris épouvantables dans
les bois où ils s’étaient réfugiés. Ce fut un véritable massacre.
Le commandant, très inquiet de cette mousquetade prolongée, allait
détacher au secours de son canot une nouvelle embarcation, lorsqu’il le
vit doubler une pointe. Il lui fit aussitôt le signal de ralliement.
«Je pris, dit-il, des mesures pour que nous ne fussions plus déshonorés
par un pareil abus de la supériorité de nos forces.»

[Illustration: L’aventure de Barré. (Page 99.)]

Qu’elle est triste, cette facilité de tous les navigateurs à abuser
de leur puissance! Cette manie de la destruction, sans aucun mobile,
sans nécessité, sans attrait même, ne soulève-t-elle pas l’indignation?
A quelque nation qu’appartiennent les explorateurs, nous les voyons
commettre les mêmes actes. Ce n’est donc pas à tel ou tel peuple qu’il
faut faire ce reproche de cruauté, mais bien à l’humanité tout entière.

Après s’être procuré les ressources dont il avait besoin, Bougainville
reprit la mer.

Il semble que ce navigateur ait tenu surtout à faire beaucoup de
découvertes, car toutes les terres qu’il rencontre, il les reconnaît
très superficiellement, à la hâte, et de toutes les cartes, pourtant
assez nombreuses, qui illustrent sa relation de voyage, il n’en est
aucune qui embrasse en entier un archipel, qui résolve les diverses
questions que peut faire naître une nouvelle découverte. Ce n’est pas
ainsi que devait procéder le capitaine Cook. Ses explorations, toujours
conduites avec soin, avec une persévérance très rare, l’ont, par cela
même, classé bien au-dessus du navigateur français.

Ces terres, que les Français venaient de rencontrer, n’étaient autres
que les îles du Saint-Esprit, de Mallicolo, avec Saint-Barthélemy
et les îlots qui en dépendent. Bien qu’il eût parfaitement reconnu
l’identité de ce groupe avec la _Tierra del Espiritu-Santo_ de Quiros,
Bougainville ne put se dispenser de lui donner un nouveau nom, et
l’appela archipel des «Grandes-Cyclades»,--dénomination à laquelle on a
préféré celle de «Nouvelles-Hébrides».

  «Je croirais volontiers, dit-il, que c’est son extrémité
  septentrionale que Roggewein a vue sous le onzième parallèle, et
  qu’il a nommée _Thienhoven_ et _Groningue_. Pour nous, quand nous y
  atterrîmes, tout devait nous persuader que nous étions à la _Terre
  australe du Saint-Esprit_. Les apparences semblaient se conformer au
  récit de Quiros, et ce que nous découvrions chaque jour encourageait
  nos recherches. Il est bien singulier que, précisément par la même
  latitude et la même longitude où Quiros place sa grande baie de
  _Saint-Jacques et Saint-Philippe_, sur une côte qui paraissait,
  au premier coup d’œil, celle d’un continent, nous ayons trouvé un
  passage de largeur égale à celle qu’il donne à l’ouverture de sa
  baie. Le navigateur espagnol a-t-il mal vu? A-t-il voulu masquer
  ses découvertes? Les géographes avaient-ils deviné, en faisant de
  la Terre du Saint-Esprit un même continent avec la Nouvelle-Guinée?
  Pour résoudre ce problème, il fallait suivre encore le même parallèle
  pendant plus de 350 lieues. Je m’y déterminai, quoique l’état et la
  quantité de nos vivres nous avertissent d’aller promptement chercher
  quelque établissement européen. On verra qu’il s’en est peu fallu
  que nous n’ayons été les victimes de notre constance.»

Tandis que Bougainville était dans ces parages, certaines affaires de
service l’ayant appelé sur sa conserve l’_Étoile_, il y vérifia un fait
singulier, objet, depuis quelque temps déjà, des conversations de tout
l’équipage. M. de Commerson, le naturaliste, avait pour domestique un
nommé Barré. Infatigable, intelligent, déjà botaniste très exercé, on
avait vu Barré prendre part à toutes les herborisations, porter les
boîtes, les provisions, les armes et les cahiers de plantes avec un
courage qui lui avait mérité du botaniste le surnom de sa «bête de
somme». Or, depuis quelque temps déjà, Barré passait pour être une
femme. Son visage glabre, le son de sa voix, sa réserve, et certains
autres indices semblaient justifier cette supposition, lorsqu’un fait,
arrivé à Taïti, vint changer les soupçons en certitude.

M. de Commerson était descendu à terre pour herboriser, et, suivant sa
coutume, Barré le suivait avec les boîtes, lorsqu’il est entouré par
les indigènes, qui, criant que c’est une femme, se mettent en devoir
de vérifier leurs assertions. Un enseigne, M. de Bournand, eut toutes
les peines du monde à le tirer des mains des naturels et à l’escorter
jusqu’à l’embarcation.

Durant sa visite à l’_Étoile_, Bougainville reçut la confession de
Barré. Tout en pleurs, l’aide naturaliste lui avoua son sexe, et
s’excusa d’avoir trompé son maître, en se présentant sous des habits
d’homme, au moment même de l’embarquement. N’ayant plus de famille,
ruinée par un procès, cette fille avait pris le vêtement masculin pour
se faire respecter. Elle savait, d’ailleurs, en s’embarquant, qu’elle
devait faire un voyage de circumnavigation, et cette perspective, loin
de l’effrayer, l’avait affermie dans sa résolution.

  «Elle sera la première femme qui ait fait le tour du monde, dit
  Bougainville, et je lui dois la justice qu’elle s’est toujours
  conduite à bord avec la plus scrupuleuse sagesse. Elle n’est ni laide
  ni jolie, et n’a pas plus de vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut
  convenir que, si les deux vaisseaux eussent fait naufrage sur quelque
  île déserte, la chance eût été fort singulière pour Barré.»

Ce fut le 29 mai que l’expédition cessa de voir la terre. La route fut
dirigée à l’ouest. Le 4 juin, par 15° 50′ de latitude et 148° 10′ de
longitude est, fut aperçu un très dangereux écueil, qui émerge si peu
de l’eau, qu’à deux lieues de distance on ne le voit pas du haut des
mâts. La rencontre d’autres brisants, de quantité de troncs d’arbres,
de fruits et de goémons, la tranquillité de la mer, tout indiquait le
voisinage d’une grande terre au sud-est. C’était la Nouvelle-Hollande.

Bougainville résolut alors de sortir de ces parages dangereux, où il
n’avait chance de rencontrer qu’une région ingrate, une mer semée
d’écueils et de bas-fonds. Une autre raison le pressait de changer de
route: ses provisions tiraient à leur fin, la viande salée infectait,
et l’on préférait se nourrir des rats que l’on pouvait prendre. Il ne
restait plus que pour deux mois de pain et quarante jours de légumes.
Tout commandait de remonter au nord.

Malheureusement, les vents du sud cessèrent, et, lorsqu’ils se
rétablirent, ce fut pour mettre l’expédition à deux doigts de sa perte.
Le 10 juin, la terre fut aperçue au nord. C’était le fond du golfe de
la Louisiade qui a reçu le nom de Cul-de-Sac-de-l’Orangerie. Le pays
était splendide. Au bord de la mer, une plaine basse, couverte d’arbres
et de bosquets, dont les senteurs embaumées parvenaient jusqu’aux
navires, se relevait en amphithéâtre vers les montagnes qui perdaient
leur cime dans les nues.

Bientôt, il devint impossible de visiter cette riche et fertile
contrée, tout autant que de chercher, dans l’ouest, un passage au
sud de la Nouvelle-Guinée, qui, par le golfe de Carpentarie, aurait
rapidement conduit aux Moluques. D’ailleurs, ce passage existait-il?
Rien n’était plus problématique, car on croyait avoir vu la terre
s’étendre au loin dans l’ouest. Il fallait sortir au plus tôt du golfe
où l’on s’était imprudemment engagé.

Mais il y a loin du désir à la réalité. Jusqu’au 21 juin, les deux
bâtiments s’efforcèrent, vainement, de s’éloigner, dans l’ouest, de
cette côte semée d’écueils et de brisants, sur laquelle le vent et les
courants semblaient vouloir les affaler. La brume et la pluie se mirent
si bien de la partie qu’il n’y avait moyen de marcher de conserve
avec l’_Étoile_ qu’en tirant des coups de canon. Si le vent venait à
changer, on en profitait aussitôt pour prendre du large; mais il ne
tardait pas à souffler encore de l’est-sud-est, et le chemin qu’on
avait gagné était bientôt reperdu. Pendant cette rude croisière, il
fallut diminuer la ration de pain et de légumes, défendre, sous des
peines sévères, de manger les vieux cuirs, et sacrifier la dernière
chèvre qui fût à bord.

Le lecteur, tranquillement assis au coin de son feu, se figure
difficilement avec quelles inquiétudes on naviguait sur ces mers
inconnues, menacé de toutes parts de la rencontre inopinée d’écueils
et de brisants, avec des vents contraires, des courants ignorés et un
brouillard qui cachait la vue des dangers.

Ce fut seulement le 26 que fut doublé le cap de la Délivrance. Il était
désormais possible de faire route au nord-nord-est.

Deux jours plus tard, on avait fait à peu près soixante lieues dans le
nord, lorsqu’on aperçut plusieurs terres à l’avant. Bougainville, dans
sa pensée, les rattachait au groupe de la Louisiade; mais elles sont
plus ordinairement considérées comme dépendant de l’archipel Salomon,
que Carteret, qui les avait vues l’année précédente, ne croyait pas
plus avoir retrouvées que le navigateur français.

De nombreuses pirogues sans balancier ne tardèrent pas à entourer les
deux navires. Elles étaient montées par des hommes aussi noirs que des
Africains, aux cheveux crépus, longs et de couleur rousse. Armés de
zagaies, ils poussaient de grands cris et annonçaient des dispositions
peu pacifiques. Au reste, il fallut renoncer à accoster. La lame
brisait partout avec violence, et la plage était si étroite qu’à peine
semblait-il y en avoir.

Entouré d’îles de tous côtés, noyé dans une brume épaisse, Bougainville
donna, d’instinct, dans un passage large de quatre ou cinq lieues,
où la mer était si mauvaise que l’_Étoile_ fut forcée de fermer ses
écoutilles. Sur la côte orientale fut aperçue une jolie baie, qui
promettait un bon mouillage. Des embarcations furent envoyées pour
sonder. Tandis qu’elles étaient occupées à ce travail, une dizaine de
pirogues, sur lesquelles pouvaient être embarqués cent cinquante hommes
armés de boucliers, de lances et d’arcs, s’avancèrent contre elles.
Ces pirogues se séparèrent bientôt en deux bandes pour envelopper
les embarcations françaises. Les naturels, dès qu’ils furent arrivés
à portée, firent pleuvoir sur les bateaux une nuée de flèches et de
javelots. Une première décharge ne les arrêta pas. Il en fallut une
seconde pour les mettre en fuite. Deux pirogues, dont l’équipage
s’était jeté à la mer, furent capturées. Longues et bien travaillées,
elles étaient décorées, à l’avant, d’une tête d’homme sculptée, dont
les yeux étaient de nacre, les oreilles d’écaille de tortue, les lèvres
peintes en rouge. Le cours d’eau où cette attaque s’était produite
reçut le nom de rivière des Guerriers, et l’île prit celui de Choiseul,
en l’honneur du ministre de la marine.

A la sortie de ce passage, une nouvelle terre fut découverte: c’est
l’île Bougainville, dont l’extrémité septentrionale ou cap de Laverdy
semble se joindre à l’île de Bouka. Cette dernière, que Carteret
avait vue l’année précédente et qu’il avait appelée Winchelsea,
paraissait excessivement peuplée, si l’on en juge d’après le nombre
de cases dont elle était couverte. Les habitants, que Bougainville
qualifie de nègres, sans doute pour les distinguer des Polynésiens
et des Malais, sont des Papuas, de la même race que les indigènes de
la Nouvelle-Guinée. Leurs cheveux crépus et courts étaient teints
de rouge, leurs dents avaient emprunté la même couleur au bétel,
qu’ils mâchent constamment. La côte, plantée de cocotiers et d’autres
arbres, promettait des rafraîchissements en abondance; mais les vents
contraires et les courants entraînèrent rapidement les deux navires.

Le 6 juillet, Bougainville jetait l’ancre sur la côte méridionale de la
Nouvelle-Irlande, qui avait été découverte par Schouten, dans le port
Praslin, à l’endroit même où Carteret s’était arrêté.

  «Nous envoyâmes à terre nos pièces à l’eau, dit la relation; nous y
  dressâmes quelques tentes, et l’on commença à faire l’eau, le bois et
  les lessives, toutes choses de première nécessité. Le débarquement
  était magnifique, sur un sable fin, sans aucune roche ni vague;
  l’intérieur du port, dans un espace de quatre cents pas, contenait
  quatre ruisseaux. Nous en prîmes trois pour notre usage; un destiné
  à faire l’eau de la _Boudeuse_, un second pour celle de l’_Étoile_,
  le troisième pour laver. Le bois se trouvait au bord de la mer, et
  il y en avait de plusieurs espèces, toutes très bonnes à brûler,
  quelques-unes superbes pour les ouvrages de charpente, de menuiserie
  et même de tabletterie. Les deux vaisseaux étaient à portée de la
  voix l’un de l’autre et de la rive. D’ailleurs, le port et ses
  environs, fort au loin, étaient inhabités, ce qui nous procurait
  une paix et une liberté précieuses. Ainsi, nous ne pouvions désirer
  un ancrage plus sûr, un lieu plus commode pour faire l’eau, le bois
  et les diverses réparations dont les navires avaient le plus urgent
  besoin, et pour laisser errer à leur fantaisie nos scorbutiques dans
  les bois. Tels étaient les avantages de cette relâche; elle avait
  aussi ses inconvénients. Malgré les recherches que l’on en fit, on
  n’y découvrit ni cocos, ni bananes, ni aucune des ressources qu’on
  aurait pu, de gré ou de force, tirer d’un pays habité. Si la pêche
  n’était pas abondante, on ne devait attendre, ici, que la sûreté et
  le strict nécessaire. Il y avait alors tout lieu de craindre que les
  malades ne s’y rétablissent pas. A la vérité, nous n’en avions pas
  qui fussent attaqués fortement; mais plusieurs étaient atteints, et,
  s’ils ne s’amendaient point ici, le progrès du mal ne pouvait plus
  être que rapide.»

Il y avait à peine quelques jours que les Français étaient arrêtés en
cet endroit, lorsqu’un matelot trouva un morceau de plaque de plomb,
sur lequel se lisait encore un fragment d’inscription en anglais.
On n’eut pas de peine à retrouver l’endroit où Carteret avait campé
l’année précédente.

Les ressources que le pays offrait aux chasseurs étaient des plus
médiocres. Ils aperçurent bien quelques sangliers ou cochons marrons,
mais il leur fut impossible de les tirer. En revanche, ils abattirent
des pigeons de la plus grande beauté, au ventre et au cou d’un gris
blanc, au plumage vert doré, des tourterelles, des veuves, des
perroquets, des oiseaux couronnés et une espèce de corbeau dont le
cri ressemble, à s’y méprendre, à l’aboiement d’un chien. Les arbres
étaient grands et magnifiques; c’étaient le bétel, l’arec, le jonc, le
poivrier, etc.

Les reptiles malfaisants fourmillaient dans ces terrains marécageux,
au milieu de ces forêts vierges, serpents, scorpions et quantité
d’autres animaux venimeux. Il n’y en avait malheureusement pas que sur
terre. Un matelot qui cherchait des «marteaux», molusque bivalve très
rare, fut piqué par une espèce de serpent. Après cinq ou six heures
de souffrances terribles et de convulsions effrayantes, les douleurs
diminuèrent, et enfin, la thériaque et l’eau de lusse, qu’on lui avait
administrées après la morsure, le remirent sur pied. Cet accident
ralentit singulièrement le zèle des amateurs de conchyliologie.

Le 22, après une grosse tourmente, les navires ressentirent plusieurs
secousses de tremblement de terre, la mer haussa et baissa plusieurs
fois de suite, ce qui effraya terriblement les matelots occupés
à pêcher. Malgré la pluie et les orages, qui se succédaient sans
discontinuer, tous les jours, un détachement partait à la recherche des
lataniers, des palmistes et des tourterelles. On se promettait monts et
merveilles; mais, le plus souvent, on revenait les mains vides et sans
autre résultat que d’être trempé jusqu’aux os. Une curiosité naturelle,
mille fois plus belle que les merveilles inventées pour l’ornement des
palais des souverains, attirait chaque jour, à quelque distance du
mouillage, de nombreux visiteurs qui ne se lassaient pas de l’admirer.

  «C’était une cascade. La décrire serait impossible. Il faudrait, pour
  en faire comprendre toute la beauté, reproduire par le pinceau les
  feux étincelants des nappes frappées par le soleil, l’ombre vaporeuse
  des arbres tropicaux qui s’élançaient de l’eau même, et les jeux
  fantastiques de la lumière sur un paysage grandiose, que la main de
  l’homme n’avait pas encore gâté.»

Dès que le temps changea, les vaisseaux quittèrent le port Praslin et
continuèrent à suivre la côte de la Nouvelle-Bretagne, jusqu’au 3 août.
L’_Étoile_, attaquée en route par une multitude de pirogues, avait été
obligée de répondre aux pierres et aux flèches par quelques coups de
fusil qui avaient mis en fuite les assaillants. Le 4, furent aperçues
les terres nommées par Dampier île Mathias et île Orageuse. Trois jours
plus tard fut reconnue l’île des Anachorètes, ainsi nommée parce qu’un
grand nombre de pirogues, occupées à la pêche, ne se dérangèrent pas à
la vue de l’_Étoile_ et de la _Boudeuse_, dédaignant de nouer aucune
relation avec ces étrangers.

Après une série d’îlots à demi submergés, sur lesquels les bâtiments
faillirent s’échouer, et que Bougainville nomma l’Échiquier, la côte de
la Nouvelle-Guinée fut aperçue. Haute et montueuse, elle courait dans
l’ouest-nord-ouest. Le 12, fut découverte une grande baie; mais les
courants qui, jusqu’alors, avaient été contraires, ne tardèrent pas à
entraîner les bâtiments loin de cette baie, signalée, à plus de vingt
lieues au large, par deux sentinelles gigantesques, les monts Cyclope
et Bougainville.

[Illustration: GOLFE ET ILES DE LA LOUISIADE (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Les îles Arimoa, dont la plus grande n’a que quatre milles d’étendue,
furent reconnues ensuite; mais le mauvais temps et les courants
obligèrent les deux navires à tenir la haute mer et à cesser toute
exploration. Il fallut cependant se rapprocher de la terre pour ne
pas commettre quelque erreur dangereuse, et manquer le débouquement
dans la mer des Indes. Les îles Mispulu et Waigiou, cette dernière
à l’extrémité nord-est de la Nouvelle-Guinée, furent successivement
dépassées.

Le canal des Français, qui permit aux bâtiments de quitter cet amas
de petites îles et de rochers, fut heureusement franchi. Dès lors,
Bougainville pénétrait dans l’archipel des Moluques, où il comptait
trouver les rafraîchissements nécessaires pour les quarante-cinq
scorbutiques qu’il comptait à son bord.

[Illustration: Portrait de Cook. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Dans l’ignorance absolue des événements qui avaient pu se passer en
Europe depuis son départ, Bougainville ne voulait pas se risquer dans
une colonie où il n’aurait pas été le plus fort. Le petit comptoir que
les Hollandais avaient établi sur l’île de Boero ou Bourou, convenait
parfaitement à ses projets, d’autant mieux qu’il était facile de
s’y procurer des rafraîchissements. Les équipages reçurent, avec la
joie la plus vive, l’ordre de pénétrer dans le golfe de Cajeti. Il
n’était personne à bord qui n’eût ressenti les atteintes du scorbut,
et la moitié des équipages se trouvait, dit Bougainville, dans
l’impossibilité absolue de faire son service.

  «Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d’une odeur si
  cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées
  étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments
  dégoûtants et malsains. Combien cette situation embellissait encore
  à nos yeux le charmant paysage des îles Boero! Dès le milieu de la
  nuit, une odeur agréable, exhalée des plantes aromatiques dont les
  îles Moluques sont couvertes, s’était fait sentir à plusieurs lieues
  en mer et avait semblé l’avant-coureur qui annonçait la fin de nos
  maux. L’aspect du bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui
  des vaisseaux à l’ancre, la vue des bestiaux errant dans les prairies
  qui environnent le bourg, causèrent des transports, que j’ai partagés
  sans doute, et que je ne saurais dépeindre.»

A peine la _Boudeuse_ et l’_Étoile_ avaient-elles mouillé, que le
résident du comptoir envoya deux soldats s’informer, auprès du
commandant français, des motifs qui le faisaient s’arrêter en cet
endroit, alors qu’il devait savoir que l’entrée n’en était permise
qu’aux seuls navires de la Compagnie des Indes. Bougainville lui
dépêcha aussitôt un officier chargé d’expliquer que, pressé par la
faim et la maladie, il était forcé d’entrer dans le premier port qu’il
rencontrait sur sa route. D’ailleurs, il quitterait Boero dès qu’il
aurait reçu les secours dont il avait le plus urgent besoin, et qu’il
réclamait au nom de l’humanité. Le résident lui renvoya alors l’ordre
du gouverneur d’Amboine qui lui défendait expressément de recevoir dans
son port aucun navire étranger, et pria Bougainville de vouloir bien
consigner par écrit les motifs de sa relâche, afin de pouvoir prouver à
son supérieur qu’il n’avait enfreint ses ordres que sous la pression de
la plus impérieuse nécessité.

Lorsque Bougainville eut signé ce certificat, la plus franche
cordialité présida aux rapports qui s’établirent aussitôt avec les
Hollandais. Le résident voulut recevoir à sa table l’état-major des
deux navires, et une convention fut conclue pour la fourniture de la
viande fraîche. Le pain fut remplacé par le riz, nourriture ordinaire
des Hollandais, et les légumes frais, qui ne sont point communément
cultivés dans cette île, furent fournis aux équipages par le résident,
qui les tira du jardin de la Compagnie. Certes, il eût été à souhaiter
pour le rétablissement des malades qu’on pût prolonger cette relâche;
mais la fin de la mousson d’est pressait Bougainville de partir pour
Batavia.

Ce fut le 7 septembre que le commandant quitta Boero, avec la
persuasion que la navigation dans cet archipel n’était pas aussi
difficile que les Hollandais voulaient bien le dire. Quant à se fier
aux cartes françaises, il n’y fallait pas compter; elles étaient plus
propres à faire perdre les navires qu’à les guider. Bougainville
dirigea donc sa route par les détroits de Button et de Saleyer. Ce
chemin, fréquenté par les Hollandais, était très peu connu des autres
nations. Aussi la relation décrit-elle avec le plus grand soin et de
cap en cap le chemin qu’il a suivi. Nous n’insisterons pas sur cette
partie du voyage, bien qu’elle ait été très instructive; mais, par cela
même, elle s’adresse spécialement aux hommes du métier.

Le 28 septembre, après dix mois et demi de voyage depuis le départ de
Montevideo, l’_Étoile_ et la _Boudeuse_ arrivaient à Batavia, l’une
des plus belles colonies de l’univers. On peut dire que, dès lors,
le voyage était terminé. Après avoir touché à l’île de France, au
cap de Bonne-Espérance et à l’île de l’Ascension, près de laquelle
il rencontra Carteret, Bougainville rentra, le 16 février 1769, à
Saint-Malo, n’ayant perdu que sept hommes, depuis deux ans et quatre
mois qu’il avait quitté Nantes.

Le reste de la carrière de cet heureux navigateur ne rentre pas dans
notre cadre; aussi n’en dirons-nous que peu de mots. Il prit part à la
guerre d’Amérique et soutint, en 1781, un combat honorable devant le
Fort-Royal de la Martinique. Chef d’escadre depuis 1780, il fut chargé,
dix ans plus tard, de rétablir l’ordre dans la flottille mutinée de M.
d’Albert de Rions. Nommé vice-amiral en 1792, il ne crut pas devoir
accepter un grade éminent, qu’il considérait, suivant ses propres
expressions, comme un titre sans fonctions. Successivement appelé au
Bureau des longitudes et à l’Institut, élevé à la dignité de sénateur,
créé comte par Napoléon Ier, Bougainville mourut, le 31 août 1811,
chargé d’ans et d’honneurs.

Ce qui a rendu populaire le nom de Bougainville, c’est d’avoir été
le premier Français qui ait accompli le tour du monde. S’il eut le
mérite de découvrir et de reconnaître, sinon d’explorer, plusieurs
archipels ignorés ou peu connus avant lui, on peut dire qu’il dut sa
réputation bien plutôt au charme, à la facilité, à l’animation de son
récit de voyage qu’à ses travaux. S’il est plus connu que tant d’autres
marins français, ses émules, ce n’est pas qu’il ait fait plus ou mieux
qu’eux, c’est qu’il sut raconter ses aventures de manière à charmer ses
contemporains.

Quant à Guyot-Duclos, son poste secondaire dans l’entreprise et
sa roture ne lui valurent aucune récompense. S’il fut nommé plus
tard chevalier de Saint-Louis, il le mérita par son sauvetage de la
_Belle-Poule_. Bien qu’il fût né en 1722, et qu’il naviguât depuis
1734, il n’était encore que lieutenant de vaisseau en 1791. Il fallut
l’avènement de ministres imbus de l’esprit nouveau pour qu’il obtînt à
cette époque le grade de capitaine de vaisseau, tardive récompense de
longs et signalés services. Il mourut à Saint-Servan le 10 mars 1794.



CHAPITRE III

PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE COOK


I

    Les commencements de sa carrière maritime.--Le commandement
    de l’_Aventure_ lui est confié.--La Terre de Feu.--Découverte
    de quelques îles de l’archipel Pomotou.--Arrivée à Taïti.
    --Mœurs et coutumes des habitants.--Reconnaissance des
    autres îles de l’archipel de la Société.--Arrivée à la
    Nouvelle-Zélande.--Entrevues avec les naturels.--Découverte du
    détroit de Cook.--Circumnavigation des deux grandes îles.--Mœurs
    et productions du pays.

Lorsqu’il s’agit de raconter la carrière d’un homme célèbre, il est
bon de ne négliger aucun de ces petits faits qui paraîtraient d’un
mince intérêt chez tout autre. Ils prennent, alors, une importance
singulière, car on y découvre souvent les indices d’une vocation
qui s’ignore elle-même, et jettent toujours une vive lumière sur le
caractère du héros qu’on veut peindre. Aussi nous étendrons-nous
quelque peu sur les humbles commencements de l’un des plus illustres
navigateurs dont l’Angleterre puisse s’enorgueillir.

Le 27 octobre 1728, James Cook naquit à Morton, dans le Yorkshire.
Il était le neuvième enfant d’un valet de ferme et d’une paysanne
nommée Grace. A peine en sa huitième année, le petit James aidait son
père dans ses rudes travaux à la ferme d’Airy-Holme, près d’Ayton. Sa
gentillesse, son ardeur au travail intéressèrent le fermier, qui lui
fit apprendre à lire. Puis, lorsqu’il eut treize ans, il fut mis en
apprentissage chez William Sanderson, mercier à Staith, petit havre de
pêche assez important. Mais, d’être assidu derrière un comptoir, cela
ne pouvait plaire au jeune Cook, qui profitait de ses moindres instants
de liberté pour aller causer avec les marins du port.

Du consentement de ses parents, James quitta bientôt la boutique du
mercier, pour s’engager comme mousse, sous le patronage de Jean et
Henri Walker, dont les bâtiments servaient au transport du charbon sur
les côtes d’Angleterre et d’Irlande. Mousse, matelot, puis patron,
Cook se familiarisa rapidement avec tous les détails de sa nouvelle
profession.

Au printemps de 1755, lorsque éclatèrent les premières hostilités entre
la France et l’Angleterre, le bâtiment sur lequel Cook servait était
ancré dans la Tamise. La marine militaire recrutait alors ses équipages
au moyen de la «presse» des matelots. Cook commença par se cacher;
mais, poussé sans doute par quelque pressentiment, il alla s’engager
sur l’_Aigle_, navire de soixante canons, que devait presque aussitôt
commander le capitaine sir Hugues Palliser.

Intelligent, actif, au courant de tous les travaux du métier, Cook fut
en peu de temps remarqué de ses officiers et signalé à l’attention du
commandant. Ce dernier recevait, en même temps, une lettre du membre
du Parlement pour Scarborough qui lui recommandait chaudement, sur les
sollicitations pressantes de tous les habitants du village d’Ayton,
le jeune Cook, qui ne tarda pas à obtenir une commission de maître
d’équipage. Le 15 mai 1759, il embarqua sur le vaisseau le _Mercure_,
à destination du Canada, où il rejoignit l’escadre de sir Charles
Saunders, qui, de concert avec le général Wolf, faisait le siège de
Québec.

Ce fut pendant cette campagne que Cook trouva la première occasion de
se signaler. Chargé de sonder le Saint-Laurent entre l’île d’Orléans
et la rive septentrionale du fleuve, il remplit cette mission avec
habileté et put dresser une carte du canal, malgré les difficultés
et les dangers de l’entreprise. Si exacts et si complets furent
reconnus ces relevés hydrographiques, qu’il reçut l’ordre d’examiner
les passages de la rivière au-dessous de Québec. Il s’acquitta de
cette opération avec tant de soin et d’intelligence, que sa carte du
Saint-Laurent fut publiée par les soins de l’Amirauté anglaise.

Après la prise de Québec, Cook passa à bord du _Northumberland_,
commandé par lord Colville, et profita de sa station sur les côtes de
Terre-Neuve pour s’appliquer à l’étude de l’astronomie. Bientôt, des
travaux importants lui furent confiés. Il dressa le plan de Placentia
et releva les côtes de Saint-Pierre et Miquelon. Nommé en 1764
ingénieur de la marine pour Terre-Neuve et le Labrador, il fut employé
pendant trois années consécutives à des travaux hydrographiques, qui
appelèrent sur lui l’attention du ministère et servirent à relever
les innombrables erreurs des cartes de l’Amérique. En même temps, il
adressait à la Société royale de Londres un mémoire sur une éclipse
de soleil, dont il fit observation à Terre-Neuve en 1766, mémoire qui
parut dans les _Transactions philosophiques_. Cook ne devait pas tarder
à recevoir la récompense de tant de travaux si habilement conduits,
d’études patientes et d’autant plus méritoires, que l’instruction
première lui avait fait défaut, et qu’il avait dû se former sans le
secours d’aucun maître.

Une question scientifique d’une haute importance, le passage de Vénus
sur le disque du soleil, annoncé pour 1769, passionnait alors les
savants du monde entier. Le gouvernement anglais, persuadé que cette
observation ne pouvait être faite avec fruit que dans la mer du Sud,
avait résolu d’y envoyer une expédition scientifique. Le commandement
en fut offert au fameux hydrographe A. Dalrymple, aussi célèbre par ses
connaissances astronomiques que par ses recherches géographiques sur
les mers australes. Mais ses exigences, sa demande d’une commission
de capitaine de vaisseau, que lui refusait obstinément sir Edouard
Hawker, déterminèrent le secrétaire de l’Amirauté à proposer un
autre commandant pour l’expédition projetée. Son choix s’arrêta sur
James Cook, chaleureusement appuyé par sir Hugues Palliser, et qui
reçut, avec le rang de lieutenant de vaisseau, le commandement de
l’_Endeavour_.

Cook avait alors quarante ans. C’était son premier commandement dans
la marine royale. La mission qu’on lui confiait exigeait des qualités
multiples, qu’on trouvait alors rarement réunies chez un marin. En
effet, si l’observation du passage de Vénus était le principal objet du
voyage, il n’en était pas le seul, et Cook devait faire une campagne de
reconnaissance et de découverte dans l’océan Pacifique. L’humble enfant
du Yorkshire ne devait pas se trouver au-dessous de la tâche difficile
qu’on lui imposait.

Tandis qu’on procédait à l’armement de l’_Endeavour_, qu’on choisissait
les quatre-vingt-quatre hommes de son équipage, qu’on embarquait ses
dix-huit mois de vivres, ses dix canons et ses douze pierriers avec
les munitions nécessaires, le capitaine Wallis, qui venait de faire le
tour du monde, rentrait en Angleterre. Consulté sur le lieu le plus
favorable à l’observation du passage de Vénus, ce navigateur désigna
une île qu’il avait découverte, à laquelle il donnait le nom de Georges
III, et qu’on sut, depuis, être appelée Taïti par les indigènes. Ce fut
l’endroit fixé à Cook pour faire ses observations.

Avec lui s’embarquèrent Charles Green, assistant du docteur Bradley
à l’observatoire de Greenwich, à qui était confiée la partie
astronomique, le docteur Solander, médecin suédois, disciple de
Linné, professeur au British Museum, chargé de la partie botanique,
et enfin sir Joseph Banks, qui cherchait dans les voyages l’emploi de
son activité et de son immense fortune. En sortant de l’université
d’Oxford, cet homme du monde avait visité les côtes de Terre-Neuve
et du Labrador et pris, durant ce voyage, un goût très vif pour la
botanique. Il s’adjoignit deux peintres, l’un pour le paysage et
la figure, l’autre pour les objets d’histoire naturelle, plus un
secrétaire et quatre domestiques, dont deux nègres.

Le 26 août 1768, l’_Endeavour_ quitta Plymouth et relâcha, le 13
septembre, à Funchal, dans l’île de Madère, pour y prendre des vivres
frais et faire quelques recherches. L’accueil qu’y reçut l’expédition
fut des plus empressés. Pendant une visite que fit l’état-major de
l’_Endeavour_ à un couvent de religieuses Clarisses, ces pauvres et
ignorantes recluses les prièrent sérieusement de leur dire quand
il tonnerait et leur demandèrent de leur trouver dans l’enceinte
du couvent une source de bonne eau, dont elles avaient besoin.
Si instruits qu’ils fussent, Banks, Solander et Cook furent dans
l’impossibilité de répondre à ces naïves demandes.

De Madère à Rio-de-Janeiro, où l’expédition arriva le 13 novembre,
aucun incident ne marqua le voyage; mais l’accueil que Cook reçut des
Portugais ne fut pas celui qu’il attendait. Tout le temps de la relâche
se passa en altercations avec le vice-roi, homme fort peu instruit et
tout à fait hors d’état de comprendre l’importance scientifique de
l’expédition. Il ne put cependant se refuser à fournir aux Anglais les
vivres frais dont ils manquaient absolument. Toutefois, le 5 décembre,
au moment ou Cook passait devant le fort Santa-Cruz pour sortir de
la baie, on lui tira deux coups de canon à boulet, ce qui lui fit
immédiatement jeter l’ancre et demander raison de cette insulte. Le
vice-roi répondit que le commandant du fort avait ordre de ne laisser
sortir aucun bâtiment sans être prévenu, et que, bien que le vice-roi
eût reçu de Cook l’annonce de son départ, c’était par pure négligence
qu’on n’avait pas averti le commandant du fort. Était-ce un parti pris
extrêmement désobligeant de la part du vice-roi? Était-ce simplement
incurie? Si ce fonctionnaire était aussi négligent pour tous les
détails de son administration, la colonie portugaise devait être bien
gouvernée!

Ce fut le 14 janvier 1769, que Cook pénétra dans le détroit de Lemaire.

  «La marée était alors si forte, dit Kippis dans sa _Vie du capitaine
  Cook_, que l’eau s’élevait jusqu’au-dessus du cap San-Diego, et le
  vaisseau, poussé avec violence, eut longtemps son beaupré sous les
  flots. Le lendemain, on jeta l’ancre dans un petit havre, qu’on
  reconnut pour le port Maurice, et, bientôt après, on alla mouiller
  dans la baie de Bon-Succès. Pendant que l’_Endeavour_ était mouillé
  en cet endroit, il arriva une singulière et fâcheuse aventure à MM.
  Banks et Solander, au docteur Green, à M. Monkhouse, chirurgien du
  vaisseau, et aux personnes de leur suite. Ils s’étaient acheminés
  vers une montagne pour y chercher des plantes, ils la gravissaient,
  lorsqu’ils furent surpris par un froid si vif et si imprévu, qu’ils
  furent tous en danger de périr. Le docteur Solander éprouva un
  engourdissement général. Deux domestiques nègres moururent sur la
  place; enfin, ce ne fut qu’au bout de deux jours que ces messieurs
  purent regagner le vaisseau. Ils se félicitèrent de leur délivrance,
  avec une joie qui ne peut être comprise que par ceux qui ont échappé
  à semblables dangers, tandis que Cook leur témoignait le plaisir
  de voir cesser les inquiétudes que lui avait causées leur absence.
  Cet événement leur donna une preuve de la rigueur du climat.
  C’était alors le milieu de l’été pour cette partie du monde, et le
  commencement du jour où le froid les surprit avait été aussi chaud
  que le mois de mai l’est ordinairement en Angleterre.»

[Illustration: Intérieur d’un Moraï d’Otooi. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

James Cook put faire aussi quelques curieuses observations sur les
sauvages habitants de ces terres désolées. Dépourvus de toutes les
commodités de l’existence, sans vêtements, sans abri sérieux contre
les intempéries presque continuelles de ces climats glacés, sans
armes, sans industrie qui leur permette de fabriquer les ustensiles
les plus nécessaires, ils mènent une vie misérable, et ne peuvent qu’à
grand’peine pourvoir à leur existence. Cependant, de tous les objets
d’échange qu’on leur offrit, ce furent ceux qui pouvaient leur être le
moins utiles qu’ils préférèrent. Ils acceptèrent avec empressement les
bracelets et les colliers, en laissant de côté les haches, les couteaux
et les hameçons. Insensibles au bien-être qui nous est si précieux, le
superflu était pour eux le nécessaire.

[Illustration: Un «i-pah.» (_Fac-simile. Gravure ancienne._) (Page
119.)]

Cook n’eut qu’à s’applaudir d’avoir suivi cette route. En effet, il
ne mit que trente jours à doubler la Terre de Feu, depuis l’entrée du
détroit de Lemaire, jusqu’à trois degrés au nord de celui de Magellan.
Nul doute qu’il lui eût fallu un temps bien plus considérable pour
traverser les passes sinueuses du détroit de Magellan. Les très-exactes
observations astronomiques qu’il fit, de concert avec Green, les
instructions qu’il rédigea pour cette navigation dangereuse, ont rendu
plus facile la tâche de ses successeurs, et rectifié les cartes de
L’Hermite, de Lemaire et de Schouten.

Depuis le 21 janvier, jour où il doubla le cap Horn, jusqu’au 1er mars,
sur un espace de six cent soixante lieues de mer, Cook ne remarqua
aucun courant sensible. Il découvrit un certain nombre d’îles de
l’archipel Dangereux, auxquelles il donna les noms d’îles du Lagon, du
Bonnet, de l’Arc, des Groupes, des Oiseaux et de la Chaîne. La plupart
étaient habitées, couvertes d’une végétation qui parut luxuriante à
des marins habitués depuis trois mois à ne voir que le ciel, l’eau et
les rocs glacés de la Terre de Feu. Puis, ce fut l’île Maïtea, que
Wallis avait appelée Osnabruck, et, le lendemain 11 juin au matin, fut
découverte l’île de Taïti.

Deux jours plus tard, l’_Endeavour_ jeta l’ancre dans le port de
Matavaï, appelé par Wallis baie de Port-Royal, et où ce capitaine avait
dû lutter contre les indigènes, dont il n’avait, d’ailleurs, pas eu de
peine à triompher. Cook, connaissant les incidents qui avaient marqué
la relâche de son prédécesseur à Taïti, voulut à tout prix éviter le
retour des mêmes scènes. De plus, il importait à la réussite de ses
observations de n’être troublé par aucune inquiétude, ni distrait par
aucune préoccupation. Aussi, son premier soin fut-il de lire à son
équipage un règlement, qu’il était défendu d’enfreindre sous les peines
les plus sévères.

Cook déclara tout d’abord qu’il chercherait, par tous les moyens en
son pouvoir, à gagner l’amitié des naturels; puis, il désigna ceux
qui devaient acheter les provisions nécessaires et défendit à qui que
ce fût d’entreprendre aucune espèce d’échange sans une permission
spéciale. Enfin, les hommes débarqués ne devaient, sous aucun prétexte,
s’éloigner de leur poste, et si un ouvrier ou un soldat se laissait
enlever son outil ou son arme, non seulement le prix lui en serait
retenu sur la paye, mais il serait puni suivant l’exigence des cas.

De plus, pour garantir les observateurs contre toute attaque, Cook
résolut de construire une sorte de fort, dans lequel ils seraient
renfermés à portée de canon de l’_Endeavour_. Il descendit donc à terre
avec MM. Banks, Solander et Green, trouva bientôt l’endroit favorable
et traça immédiatement devant les indigènes l’enceinte du terrain
qu’il entendait occuper. Un de ceux-ci, nommé Owhaw, qui avait eu de
bons rapports avec Wallis, se montra particulièrement prodigue de
démonstrations amicales. Aussitôt que le plan du fort eut été tracé,
Cook laissa treize hommes avec un officier pour garder les tentes et
s’enfonça avec ses compagnons dans l’intérieur du pays. Des détonations
d’armes à feu les rappelèrent presque aussitôt.

Un incident très pénible, et dont les conséquences pouvaient être fort
graves, venait de se produire.

Un des naturels qui rôdaient autour des tentes avait surpris une
sentinelle et s’était emparé de son fusil. Une décharge générale
fut aussitôt faite sur la foule inoffensive, mais qui heureusement
n’atteignit personne. Toutefois, le voleur, ayant été poursuivi, fut
pris et tué.

Il est facile de comprendre l’émotion qui s’ensuivit. Cook dut
prodiguer ses protestations pour ramener les indigènes. Il leur paya
tout ce dont il avait besoin pour la construction de son fort, et ne
permit pas qu’on touchât à un arbre sans leur autorisation. Enfin,
il fit attacher au mât et frapper de coups de garcette le boucher de
l’_Endeavour_, qui avait menacé de mort la femme de l’un des principaux
chefs. Ces procédés firent oublier ce qu’avait eu de pénible le premier
incident, et, sauf quelques larcins commis par les insulaires, les
relations ne cessèrent d’être amicales.

Cependant, le moment d’exécuter le principal objet du voyage
approchait. Cook prit aussitôt ses mesures pour mettre à exécution les
instructions qu’il avait reçues. A cet effet, il expédia une partie des
observateurs avec Joseph Banks à Eimeo, l’une des îles voisines. Quatre
autres gagnèrent un endroit commode et assez éloigné du fort, où Cook
lui-même se proposait d’attendre le passage de la planète, et qui a
gardé le nom de «pointe de Vénus».

La nuit qui précéda l’observation s’écoula dans la crainte que le temps
ne fût pas favorable; mais, le 3 juin, le soleil se montra dès le matin
dans tout son éclat, et pas un nuage ne vint pendant toute la journée
gêner les observateurs.

  «L’observation fut très fatigante pour les astronomes, dit M. W. de
  Fonvielle dans un article de la _Nature_ du 28 mars 1874, car elle
  commença à 9 heures 21 minutes du matin et se termina à 3 heures
  10 minutes du soir, à un moment où la chaleur était étouffante. Le
  thermomètre marquait 120 degrés Fahrenheit. Cook nous avertit, et
  on le croit facilement, qu’il n’était pas sûr lui-même de la fin de
  son observation. Dans de pareilles circonstances thermométriques,
  l’organisme humain, cet admirable instrument, perd toujours de sa
  puissance.»

En entrant sur le soleil, le bord de Vénus s’allongea comme s’il
avait été attiré par l’astre; il se forma un point noir ou ligament
obscur un peu moins noir que le corps de l’astre. Le même phénomène se
produisit lors du second contact intérieur.

  «En somme, dit Cook, l’observation fut faite avec un égal succès au
  fort et par les personnes que j’avais envoyées à l’est de l’île.
  Depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, il n’y eut pas un
  seul nuage au ciel, et nous observâmes, M. Green, le Dr Solander
  et moi, tout le passage de Vénus avec la plus grande facilité. Le
  télescope de M. Green et le mien étaient de la même force, et celui
  du Dr Solander était plus grand. Nous vîmes tout autour de la planète
  une atmosphère ou brouillard lumineux qui rendait moins distinct les
  temps des contacts et surtout des contacts intérieurs, ce qui nous
  fit différer les uns des autres dans nos observations plus qu’on ne
  devait l’attendre.»

Tandis que les officiers et les savants étaient occupés de cette
observation importante, quelques gens de l’équipage, enfonçant la porte
du magasin aux marchandises, volèrent un quintal de clous. C’était là
un fait grave, qui pouvait avoir des conséquences désastreuses pour
l’expédition. Le marché se trouvait tout d’un coup encombré de cet
article d’échange, que les indigènes montraient le plus vif désir de
posséder, et il y avait à craindre de voir augmenter leurs exigences.
Un des voleurs fut découvert, mais on ne lui trouva que soixante-dix
clous, et, bien qu’on lui appliquât vingt-quatre coups de verge, il ne
voulut pas dénoncer ses complices.

D’autres incidents du même genre se produisirent encore, mais les
relations ne furent pas sérieusement troublées. Les officiers purent
donc faire quelques promenades dans l’intérieur de l’île, pour se
rendre compte des mœurs des habitants et se livrer aux recherches
scientifiques.

Ce fut pendant l’une de ces excursions que Joseph Banks rencontra une
troupe de musiciens ambulants et d’improvisateurs. Il ne s’aperçut pas
sans étonnement que la venue des Anglais et les diverses particularités
de leur séjour formaient le sujet des chansons indigènes. Banks
remonta assez loin dans l’intérieur la rivière qui se jetait dans la
mer à Matavaï, et put distinguer plusieurs traces d’un volcan depuis
longtemps éteint. Il planta et distribua aux indigènes un grand nombre
de graines potagères, telles que melons d’eau, oranges, limons, etc.,
et fit tracer près du fort un jardin, où il sema quantité de graines
qu’il avait prises à Rio-de-Janeiro.

Avant de lever l’ancre, Cook et ses principaux collaborateurs voulurent
accomplir le périple entier de l’île, à laquelle ils donnèrent une
trentaine de lieues de tour. Pendant ce voyage, ils se mirent en
relations avec les chefs des différents districts et recueillirent une
foule d’observations intéressantes sur les mœurs et les coutumes des
naturels.

L’une des plus curieuses consiste à laisser les morts se décomposer à
l’air libre et à n’enterrer que les ossements. Le cadavre est placé
sous un hangar de quinze pieds de long sur onze de large, avec une
hauteur proportionnée; l’un des bouts est ouvert, et les trois autres
côtés sont enfermés par un treillage d’osier. Le plancher sur lequel
repose le corps est élevé d’environ cinq pieds au-dessus de terre. Là,
le cadavre est étendu enveloppé d’étoffes, avec sa massue et une hache
de pierre. Quelques noix de coco, enfilées en chapelet, sont suspendues
à l’extrémité ouverte du hangar; une moitié de noix de coco, placée à
l’extérieur, est remplie d’eau douce, et un sac, renfermant quelques
morceaux de l’arbre à pain tout grillé, est attaché à un poteau. Cette
espèce de monument porte le nom de «toupapow». Comment a été introduit
cet usage singulier d’élever le mort au-dessus de la terre jusqu’à ce
que la chair soit consumée par la putréfaction? C’est ce qu’il fut
impossible de savoir. Cook remarqua seulement que les cimetières,
appelés «moraï», sont des lieux où les indigènes vont rendre une sorte
de culte religieux, et que jamais ceux-ci ne les virent s’en approcher
sans inquiétude.

Un mets qui est considéré comme des plus délicats, c’est le chien.
Tous ceux qu’on élève pour la table ne mangent jamais de viande, mais
seulement des fruits à pain, des noix de coco, des ignames et autres
végétaux. Étendu dans un trou sur des pierres brûlantes, recouvert de
feuilles vertes et de pierres chaudes sur lesquelles on rejette la
terre, en quatre heures l’animal est cuit à l’étuvée, et Cook, qui en
mangea, convient que c’est une chair délicieuse.

Le 7 juillet, on commença les préparatifs du départ. En peu de temps,
les portes et les palissades de la forteresse furent démontées, les
murailles abattues.

C’est à ce moment qu’un des naturels, qui avaient le plus familièrement
reçu les Européens, vint à bord de l’_Endeavour_ avec un jeune garçon
de treize ans qui lui servait de domestique. Il avait nom Tupia.
Autrefois premier ministre de la reine Oberea, il était alors un des
prêtres principaux de Taïti. Il demanda à partir pour l’Angleterre.
Plusieurs raisons décidèrent Cook à le prendre à bord. Très au courant
de tout ce qui regardait Taïti, par la haute situation qu’il avait
occupée, par les fonctions qu’il remplissait encore, cet indigène
était en état de donner les renseignements les plus circonstanciés sur
ses compatriotes, en même temps qu’il pourrait initier ceux-ci à la
civilisation européenne. Enfin, il avait visité les îles voisines et
connaissait parfaitement la navigation de ces parages.

Le 13 juillet, il y eut foule à bord de l’_Endeavour_. Les naturels
venaient prendre congé de leurs amis les Anglais et de leur compatriote
Tupia. Les uns, pénétrés d’une douleur modeste et silencieuse,
versaient des larmes; les autres semblaient, au contraire, se disputer
à qui pousserait les plus grands cris, mais il y avait dans leurs
démonstrations moins de véritable douleur que d’affectation.

Dans le voisinage immédiat de Taïti se trouvaient, au dire de Tupia,
quatre îles: Huaheine, Ulietea, Otaha et Bolabola, où il serait facile
de se procurer des cochons, des volailles et d’autres rafraîchissements
qui avaient un peu fait défaut pendant la dernière partie du séjour
à Matavaï. Cependant, Cook préférait visiter une petite île appelée
Tethuroa, placée à huit lieues dans le nord de Taïti; mais les
indigènes n’y avaient pas d’établissement fixe. Aussi jugea-t-on
inutile de s’y arrêter.

Lorsqu’on fut en vue d’Huaheine, des pirogues s’approchèrent de
l’_Endeavour_, et ce fut seulement après avoir vu Tupia, que les
naturels consentirent à monter à bord. Le roi Orée, qui se trouvait au
nombre des passagers, fut frappé de surprise à la vue de tout ce que
contenait le vaisseau. Bientôt calmé par l’accueil amical des Anglais,
il se familiarisa au point de vouloir changer de nom avec Cook; pendant
tout le temps de la relâche, il ne s’appela que Cookée et ne désignait
le commandant que sous son propre nom. L’ancre tomba dans un beau
havre, et l’état-major débarqua aussitôt. Mêmes mœurs, même langage,
mêmes productions qu’à Taïti.

A sept ou huit lieues dans le sud-ouest, se trouve Ulietea. Cook y
descendit également, et prit solennellement possession de cette île
et de ses trois voisines. En même temps, il mit à profit son séjour
en procédant au relevé hydrographique des côtes, pendant qu’on
aveuglait une voie d’eau qui s’était déclarée sous la sainte-barbe de
l’_Endeavour_. Puis, après avoir reconnu quelques autres petites îles,
il donna au groupe tout entier le nom d’îles de la Société.

Cook remit à la voile le 7 août. Six jours plus tard, il reconnaissait
l’île d’Oteroah. Les dispositions hostiles des habitants empêchèrent
l’_Endeavour_ de s’y arrêter, et il fit voile au sud.

Le 25 août, fut célébré par l’équipage l’anniversaire de son départ
d’Angleterre. Le 1er septembre, par 40° 22′ de latitude sud et
174° 29′ de longitude occidentale, la mer, que soulevait un violent
vent d’ouest, devint très forte; l’_Endeavour_ fut obligé de mettre le
cap au nord et de fuir devant la tempête. Jusqu’au 3, le temps fut le
même, puis il se rétablit, et il fut possible de reprendre la route de
l’ouest.

Pendant les derniers jours du mois, différents indices, pièces de
bois, paquets d’herbes flottantes, oiseaux de terre, annoncèrent le
voisinage d’une île ou d’un continent. Le 5 octobre, l’eau changea
de couleur, et, le 6 au matin, on aperçut une grande côte qui
courait à l’ouest quart nord-ouest. A mesure qu’on s’en approchait,
elle paraissait plus considérable. De l’avis unanime, ce fameux
continent, depuis si longtemps cherché et déclaré nécessaire pour
faire contrepoids au reste du monde, d’après les cosmographes, la
_Terra australis incognita_, était enfin découverte. C’était la côte
orientale de la plus septentrionale des deux îles qui ont reçu le nom
de Nouvelle-Zélande.

On ne tarda pas à apercevoir de la fumée qui s’élevait de différents
points du rivage, dont on discerna bientôt tous les détails. Les
collines étaient couvertes de bois, et, dans les vallées, on
distinguait de très gros arbres. Ensuite apparurent des maisons
petites, mais propres, des pirogues, puis des naturels, assemblés sur
la grève. Enfin, sur une petite éminence, on aperçut une palissade
haute et régulière qui enfermait tout le sommet de la colline. Les uns
voulurent y voir un parc à daims, les autres un enclos à bestiaux,
sans compter nombre de suppositions aussi ingénieuses, mais qui toutes
furent reconnues fausses, lorsqu’on sut plus tard ce qu’était un
«i-pah».

Le 8, vers les quatre heures de l’après-midi, l’ancre fut jetée dans
une baie à l’embouchure d’une petite rivière. De chaque côté, de hautes
roches blanches; au milieu, un sol brun qui se relevait par degrés et
paraissait, par une succession de croupes étagées, rejoindre une grande
chaîne de montagnes, qui semblait fort loin dans l’intérieur; tel était
l’aspect de cette partie de la côte.

Cook, Banks et Solander se jetèrent dans deux embarcations, montées
par un détachement de l’équipage. Lorsqu’ils approchèrent de l’endroit
où les naturels étaient rassemblés, ceux-ci prirent la fuite. Cela
n’empêcha pas les Anglais de débarquer en laissant quatre mousses à la
garde d’une des embarcations, tandis que l’autre restait au large.

A peine étaient-ils à quelque distance de la chaloupe, que quatre
hommes, armés de longues lances, sortirent des bois et se précipitèrent
pour s’en emparer. Ils y seraient arrivés facilement, si l’équipage
de l’embarcation, restée au large, ne les avait aperçus et n’eût crié
aux mousses de se laisser entraîner par le courant. Ceux-ci furent
poursuivis de si près, que le maître de la pinasse dut tirer un coup
de fusil au-dessus de la tête des indigènes. Après s’être arrêtés un
instant, les naturels reprirent leur poursuite, lorsqu’un second coup
de feu étendit l’un d’eux mort sur place. Ses compagnons essayèrent,
un instant, de l’emporter avec eux, mais ils durent l’abandonner pour
ne pas retarder leur fuite. Au bruit des détonations, les officiers
débarqués regagnèrent le vaisseau, d’où ils entendirent bientôt les
indigènes, revenus sur la plage, discuter avec animation sur ce qui
s’était passé.

[Illustration: Ceux-ci furent poursuivis de si près... (Page 119.)]

Cependant, Cook désirait entrer en relations avec eux. Il fit donc
équiper trois embarcations et descendit à terre avec MM. Banks,
Solander et Tupia. Une cinquantaine d’indigènes, assis sur la rive,
les attendaient. Pour armes, ils portaient de longues lances ou un
instrument de talc vert, bien poli, long d’un pied et qui pouvait peser
quatre ou cinq livres. C’était le «patou-patou» ou «toki», sorte de
hache de bataille en talc ou en os avec un tranchant très aigu. Tous se
levèrent aussitôt et firent signe aux Anglais de s’éloigner.

Dès que les soldats de marine furent descendus à terre, Cook et ses
compagnons s’avancèrent vers les naturels. Tupia leur dit que les
Anglais étaient venus avec des intentions pacifiques, qu’ils ne
voulaient que de l’eau et des provisions, qu’ils payeraient tout ce
qu’on leur apporterait avec du fer, dont il leur expliqua l’usage.
On vit avec plaisir que ces peuples l’entendaient parfaitement, leur
langue n’étant qu’un dialecte particulier de celle qu’on parle à Taïti.

[Illustration: Joueur de flûte taïtien. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Après différents pourparlers, une trentaine de sauvages traversèrent la
rivière. On leur donna de la verroterie et du fer, dont il ne parurent
pas faire grand cas. Mais l’un d’eux, étant parvenu à s’emparer par
surprise du coutelas de M. Green, et les autres recommençant leurs
démonstrations hostiles, il fallut tirer sur le voleur, qui fut
abattu, et tous se jetèrent à la nage pour regagner la rive opposée.

Ces diverses tentatives, pour entrer en relations commerciales avec
les naturels, étaient trop malheureuses pour que Cook y persévérât
plus longtemps. Il résolut donc de chercher ailleurs une aiguade. Sur
ces entrefaites, deux pirogues, qui tâchaient de regagner la côte,
furent aperçues. Cook prit ses dispositions pour leur en couper le
chemin. L’une échappa à force de rames, l’autre fut rattrapée, et,
bien que Tupia criât aux naturels que les Anglais venaient en amis,
ils saisirent leurs armes et commencèrent l’attaque. Une décharge en
tua quatre, et les trois autres, qui s’étaient jetés à la mer, furent
saisis malgré une vive résistance.

Les réflexions que ce fâcheux incident suggère à Cook sont trop à son
honneur, elles sont en contradiction trop flagrante avec la manière
de procéder alors en usage, pour que nous ne les rapportions pas
textuellement.

  «Je ne peux pas me dissimuler, dit-il, que toutes les âmes humaines
  et sensibles me blâmeront d’avoir fait tirer sur ces malheureux
  Indiens, et il me serait impossible de ne pas blâmer moi-même une
  telle violence, si je l’examinais de sang-froid. Sans doute, ils ne
  méritaient pas la mort pour avoir refusé de se fier à mes promesses
  et de venir à mon bord, quand même ils n’y eussent vu aucun danger;
  mais la nature de ma commission m’obligeait à prendre connaissance
  de leur pays, et je ne pouvais le faire qu’en y pénétrant à force
  ouverte ou en obtenant la confiance et la bonne volonté des
  habitants. J’avais déjà tenté, sans succès, la voie des présents; le
  désir d’éviter de nouvelles hostilités m’avait fait entreprendre d’en
  avoir quelques-uns à mon bord, comme l’unique moyen de les convaincre
  que, loin de vouloir leur faire aucun mal, nous étions disposés à
  leur être utiles. Jusque-là, mes intentions n’avaient certainement
  rien de criminel; il est vrai que dans le combat, auquel je ne
  m’étais pas attendu, notre victoire eût pu être également complète
  sans ôter la vie à quatre de ces Indiens, mais il faut considérer
  que, dans une semblable situation, quand l’ordre de faire feu a été
  donné, on n’est plus le maître d’en prescrire ni d’en modérer les
  effets.»

Accueillis à bord avec toutes les démonstrations nécessaires, sinon
pour leur faire oublier, du moins pour leur rendre moins pénible le
souvenir de leur capture, comblés de présents, parés de bracelets et
de colliers, on se disposait à débarquer ces naturels, lorsqu’ils
déclarèrent, en voyant les bateaux se diriger vers l’embouchure de la
rivière, que leurs ennemis habitaient en cet endroit et qu’ils seraient
bientôt tués et mangés. Cependant, ils furent débarqués, et l’on eut
lieu de penser que rien de fâcheux ne leur était advenu.

Le lendemain 11 octobre au matin, Cook quitta ce canton misérable. Il
lui donna le nom de «baie de la Pauvreté», parce que, de toutes les
choses dont il avait besoin, il n’avait pu s’y procurer que du bois.
Située par 38° 42′ de latitude sud et 181° 36′ de longitude ouest,
cette baie a la forme d’un fer à cheval et offre un bon mouillage, bien
qu’elle soit ouverte aux vents entre le sud et l’est.

Cook continua de longer la côte en descendant vers le sud, nommant les
points remarquables, et appelant Portland une île à laquelle il trouva
une grande ressemblance avec celle du même nom qui se trouve dans la
Manche. Les relations avec les naturels étaient toujours mauvaises;
si elles ne dégénéraient pas en lutte ouverte, c’est que les Anglais
montraient une patience à toute épreuve.

Un jour, plusieurs pirogues entouraient le vaisseau, on échangeait
des clous et de la verroterie pour du poisson, lorsque les naturels
s’emparèrent de Tayeto, le domestique de Tupia, et firent aussitôt
force de rames pour s’échapper. Il fallut tirer sur les ravisseurs; le
petit Taïtien profita du désordre, causé par la décharge, pour sauter à
la mer, où il fut recueilli par la pinasse de l’_Endeavour_.

Le 17 octobre, Cook n’ayant pu trouver de havre, et considérant que, la
mer devenant de plus en plus mauvaise, il perdrait un temps qui serait
mieux employé à reconnaître la côte au nord, vira de bord et reprit la
route qu’il venait de suivre.

Le 23 octobre, l’_Endeavour_ atteignit une baie, appelée Tolaga, où ne
se faisait sentir aucune houle. L’eau était excellente, et il était
facile d’y compléter les provisions, d’autant plus que les naturels
montraient des dispositions amicales.

Après avoir tout réglé pour la protection des travailleurs, MM. Banks
et Solander descendirent à terre afin de recueillir des plantes, et
ils virent dans leur promenade plusieurs choses dignes de remarque.
Au fond d’une vallée, encaissée au milieu de montagnes escarpées, se
dressait un rocher percé à jour, si bien que d’un côté on apercevait la
mer et de l’autre on découvrait une partie de la baie et les collines
environnantes. En revenant à bord, les excursionnistes furent arrêtés
par un vieillard, qui les fit assister aux exercices militaires du
pays avec la lance et le patou-patou. Pendant une autre promenade, le
docteur Solander acheta une toupie entièrement semblable aux toupies
européennes, et les indigènes lui firent entendre par signes qu’il
fallait la fouetter pour la faire aller.

Sur une île à gauche de l’entrée de la baie, les Anglais virent la plus
grande pirogue qu’ils eussent encore rencontrée. Elle n’avait pas moins
de soixante-huit pieds et demi de long, cinq de large, trois pieds six
pouces de haut, et portait à l’avant des sculptures en relief d’un goût
bizarre où dominaient les lignes en spirale et des figures étrangement
contournées.

Le 30 octobre, dès qu’il eut achevé ses provisions de bois et d’eau,
Cook remit à la voile et continua de suivre la côte vers le nord.

Dans les environs d’une île, à laquelle le capitaine donna le nom de
Maire, les naturels se montrèrent plus insolents et plus voleurs encore
qu’ils ne l’avaient été jusque-là. Cependant, il fallait s’arrêter cinq
ou six jours dans ce canton pour observer le passage de Mercure. Afin
de prouver à ces sauvages que les Anglais ne pouvaient être maltraités
impunément, on tira à plomb sur un voleur qui venait de dérober une
pièce de toile; mais la décharge, qu’il reçut dans le dos, ne lui fit
pas plus d’effet qu’un violent coup de rotin. Mais alors un boulet, qui
ricocha à la surface de l’eau et passa plusieurs fois par-dessus les
pirogues, frappa les indigènes d’une terreur telle, qu’ils regagnèrent
la côte à force de rames.

Le 9 novembre, Cook et Green descendirent à terre pour observer le
passage de Mercure. Green observa seul l’immersion, pendant que Cook
prenait la hauteur du soleil.

Notre intention n’est pas de suivre jour par jour, heure par heure,
les navigateurs anglais dans leur reconnaissance très approfondie de
la Nouvelle-Zélande. Les mêmes incidents sans cesse répétés, le récit
des mêmes luttes avec les habitants, les descriptions de beautés
naturelles, si attrayantes qu’elles soient, ne pourraient longtemps
plaire au lecteur. Il vaut donc mieux passer rapidement sur la partie
hydrographique du voyage, pour ne nous attacher qu’à la peinture des
mœurs des indigènes, aujourd’hui si profondément modifiées.

La baie Mercure est située à la base de la longue péninsule découpée
qui, courant de l’est au nord-est, forme l’extrémité septentrionale de
la Nouvelle-Zélande. Le 15 novembre, au moment où l’_Endeavour_ quitta
cette baie, plusieurs canots s’avancèrent à la fois vers le bâtiment.

  «Deux d’entre eux, dit la relation, qui portaient environ soixante
  hommes armés, s’approchèrent à portée de la voix, et les naturels
  commencèrent à chanter leur chanson de guerre; mais, voyant qu’on
  faisait peu d’attention à eux, ils commencèrent à jeter des pierres
  aux Anglais, et pagayèrent du côté du rivage. Bientôt, ils revinrent
  à la charge, en apparence résolus à combattre nos voyageurs, et
  s’animant entre eux par leur chanson. Sans que personne l’y eût
  excité, Tupia leur adressa quelques reproches et leur dit que les
  Anglais avaient des armes en état de les foudroyer dans l’instant.
  Mais ils répondirent en propres termes: «Venez à terre, et nous vous
  tuerons tous.--A la bonne heure, dit Tupia, mais pourquoi venez-vous
  nous insulter pendant que nous sommes en mer? Nous ne désirons pas
  combattre et nous n’acceptons pas votre défi, parce qu’il n’y a
  entre vous et nous aucun sujet de querelle. La mer ne vous appartient
  pas plus qu’elle n’appartient à notre vaisseau.» Une éloquence
  si simple et si juste n’avait point été suggérée à Tupia. Aussi
  surprit-elle beaucoup Cook et les autres Anglais.»

Pendant qu’il était à la baie des îles, le capitaine reconnut une
rivière assez considérable, à laquelle il donna le nom de Tamise. Elle
était bordée de beaux arbres, de la même espèce que ceux qu’on avait
rencontrés dans la baie Pauvreté. L’un deux, à six pieds au-dessus
de terre, mesurait dix-neuf pieds de circonférence; un autre n’avait
pas moins de quatre-vingt-dix pieds depuis le sol jusqu’aux premières
branches.

Si les altercations avec les naturels étaient fréquentes, ces derniers
pourtant n’avaient pas toujours tort.

  «Quelques hommes du vaisseau, dit Kippis, qui, dès que les Indiens
  étaient surpris en faute, ne manquaient pas de montrer une sévérité
  digne de Lycurgue, jugèrent à propos d’entrer dans une plantation
  zélandaise et d’y dérober beaucoup de patates. M. Cook les condamna à
  douze coups de verge. Deux d’entre eux les reçurent tranquillement;
  mais le troisième soutint que ce n’était point un crime pour un
  Anglais de piller les plantations des Indiens. La méthode que M. Cook
  jugea convenable pour répondre à ce casuiste fut de l’envoyer à fond
  de cale et de ne pas permettre qu’il en sortît jusqu’à ce qu’il eût
  consenti à recevoir six coups de plus.»

Le 30 décembre, les Anglais doublèrent ce qu’ils jugèrent être le cap
Maria-Van-Diemen de Tasman, mais ils furent aussitôt assaillis par des
vents contraires, qui obligèrent Cook à ne faire que dix lieues en
trois semaines. Fort heureusement, il se tint, pendant tout ce temps, à
une certaine distance du rivage. Sans cela, nous n’aurions probablement
pas, aujourd’hui, à raconter ses aventures.

Le 16 janvier 1770, après avoir nommé un certain nombre d’accidents de
la côte occidentale, Cook arriva en vue d’un pic imposant et couvert
de neige, qu’il appela mont Egmont, en l’honneur du comte de ce nom.
A peine ce pic fut-il doublé, qu’on vit la côte décrire un grand arc
de cercle. Elle était découpée en un grand nombre de rades, où Cook
résolut d’entrer, afin de caréner et de réparer son bâtiment et de
faire provision d’eau et de bois. Il débarqua au fond d’une anse où
il trouva un beau ruisseau et des arbres en très grande abondance,
car la forêt ne finissait qu’au bord de la mer, là où le sol lui
manquait. Il profita des bonnes relations, qui furent entretenues en
cet endroit avec les naturels, pour leur demander s’ils avaient jamais
vu un vaisseau semblable à l’_Endeavour_. Mais il constata que toute
tradition relative à Tasman était effacée, bien qu’on fût seulement à
quinze milles au sud de la baie des Assassins.

Dans un des paniers à provisions des Zélandais, on aperçut deux os
à demi rongés. Il ne semblait pas que ce fussent des os de chien,
et lorsqu’on les examina de près, on reconnut que c’étaient des
débris humains. Les indigènes interrogés ne firent pas difficulté de
répondre qu’ils avaient l’habitude de manger leurs ennemis. Quelques
jours plus tard, ils apportèrent même à bord de l’_Endeavour_ sept
têtes d’hommes, auxquelles adhéraient encore les cheveux et la chair,
mais dont ils avaient tiré la cervelle, qu’ils considèrent comme un
mets très-délicat. La chair était molle, et, sans doute, on l’avait
préservée de la putréfaction au moyen de quelque ingrédient, car elle
n’avait point d’odeur désagréable. Banks acheta avec beaucoup de peine
une de ces têtes; mais il ne put décider le vieillard qui les avait
apportées à lui en céder une seconde, peut-être parce que les Zélandais
les considèrent comme un trophée et une preuve de leur bravoure.

Les jours suivants furent consacrés à la visite des environs et à
quelques promenades. Pendant l’une de ces excursions, Cook, ayant
gravi une très haute colline, aperçut distinctement tout le détroit,
auquel il avait donné le nom de canal de la Reine-Charlotte, et la côte
opposée, qui lui parut éloignée d’environ quatre lieues. A cause du
brouillard, il lui fut impossible de la découvrir au loin dans le S.-E.
Mais il en avait assez vu pour comprendre que là finissait la grande
île dont il venait de suivre tous les contours. Il lui restait donc à
explorer celle qu’il découvrait au sud. C’est ce qu’il se promit de
faire, aussitôt qu’il se serait assuré, en le parcourant dans toute sa
longueur, que le canal de la Reine-Charlotte était bien un détroit.

Dans les environs, Cook eut l’occasion de visiter un «i-pah». Bâti sur
une petite île ou un rocher d’accès très difficile, l’i-pah n’est autre
chose qu’un village fortifié.

Le plus souvent, les naturels ont ajouté aux difficultés naturelles des
fortifications qui en rendent l’abord des plus périlleux. Plusieurs
de ceux qu’on visita étaient défendus par un double fossé, dont
l’intérieur avait un parapet et une double palissade. Le second fossé
ne mesurait pas moins de vingt-quatre pieds de profondeur. En dedans
de la palissade intérieure s’élevait, à vingt pieds de haut, une
plate-forme de quarante pieds de long sur six de large. Soutenue par de
gros poteaux, elle était destinée à porter les défenseurs de la place,
qui, de là, pouvaient facilement accabler les agresseurs de dards et
de pierres, dont il y a toujours des tas énormes préparés en cas de
besoin. Ces places fortes sont impossibles à forcer pour les naturels,
à moins que, par un long blocus, la garnison ne soit obligée à se
rendre.

  «Il est très surprenant, remarque Cook, que l’industrie et le soin
  qu’ils ont employés à bâtir, presque sans instruments, des places
  si propres à la défense, ne leur aient pas fait inventer, par la
  même raison, une seule arme de trait, à l’exception de la lance
  qu’ils jettent avec la main. Ils ne connaissent point l’arc pour
  les aider à décocher un dard, ni la fronde pour lancer une pierre,
  ce qui est d’autant plus étonnant que l’invention des frondes, des
  arcs et des flèches est beaucoup plus simple que celle des ouvrages
  que construisent ces peuples, et qu’on trouve d’ailleurs ces deux
  armes dans presque tous les pays du monde, chez les nations les plus
  sauvages.»

Le 6 février, Cook sortit de la baie et fit voile à l’est, dans
l’espérance de trouver l’entrée du détroit facile avant le reflux de
la marée. A sept heures du soir, le vaisseau fut entraîné, par la
violence du courant, jusqu’auprès d’une petite île en dehors du cap
Koamaroo. Des rochers très pointus s’élevaient du fond de la mer. A
chaque instant le danger augmentait. Un unique moyen restait de sauver
le vaisseau. On le tenta, il réussit. La longueur d’un câble séparait
seulement l’_Endeavour_ de l’écueil, lorsqu’on laissa tomber l’ancre
par soixante-quinze brasses d’eau. Par bonheur, l’ancre mordit, et le
courant, qui changeait de direction après avoir frappé l’île, entraîna
le navire au delà de l’écueil. Mais il n’était pas encore sauvé, car il
était toujours très-près des rocs, et le courant faisait cinq milles à
l’heure.

Cependant, lorsque le flux diminua, le bâtiment put se relever, et, le
vent devenant favorable, il fut rapidement entraîné dans la partie la
plus resserrée du détroit, qu’il franchit sans danger.

L’île la plus septentrionale de la Nouvelle-Zélande, qui porte le nom
d’Eaheinomauwe, n’était cependant pas encore reconnue dans toutes ses
parties; il restait une quinzaine de lieues de côtes qu’on n’avait pas
relevées. Certains officiers profitèrent de cette circonstance pour
soutenir, malgré le sentiment de Cook, que ce n’était pas une île, mais
bien un continent. Quoique son opinion fût faite, le commandant dirigea
sa navigation de manière à éclaircir le doute qui pouvait subsister
dans l’esprit de ses officiers. Après deux jours de route, pendant
lesquels on dépassa le cap Palliser, il les appela sur le pont et leur
demanda s’ils étaient convaincus. Sur leur réponse affirmative, Cook,
renonçant à remonter jusqu’au point le plus méridional qu’il avait
atteint sur la côte orientale d’Eaheinomauwe, résolut de prolonger dans
toute sa longueur la terre dont il venait d’avoir connaissance, et qui
portait le nom de Tawai-Pounamou.

[Illustration: Une fia-toka. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

[Illustration: Une famille néo-zélandaise. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

La côte était le plus souvent stérile et ne paraissait pas habitée. Au
reste, il fallut presque toujours se tenir à quatre ou cinq lieues du
rivage.

Dans la nuit du 9 mars, l’_Endeavour_ passa sur quelques rochers, et
l’on reconnut, au matin, qu’il avait couru les plus grands dangers.
On donna le nom de «Pièges» à ces récifs, qui semblent placés pour
surprendre les navigateurs trop confiants.

Le même jour, Cook reconnut ce qui lui parut être l’extrémité
méridionale de la Nouvelle-Zélande, et l’appela cap Sud. C’était la
pointe de l’île Steward. Les grosses lames venant du sud-ouest, qui
frappèrent le bâtiment, tandis qu’il doublait ce cap, convainquirent
le capitaine Cook qu’il n’y avait pas de terre dans cette direction.
Aussi reprit-il la route du nord pour achever, par la rive occidentale,
le périple de la Nouvelle-Zélande.

Presque à l’extrémité méridionale de cette côte, on découvrit une baie
à laquelle fut donné le nom de Dusky. Cette région était stérile,
escarpée, couverte de neige. Mesurant à son entrée trois ou quatre
milles, la baie Dusky, qui semblait être aussi profonde que large,
renfermait plusieurs îles, derrière lesquelles un navire aurait trouvé,
sans doute, un excellent abri. Mais Cook crut prudent de ne pas s’y
arrêter, sachant que le vent nécessaire pour sortir ne souffle qu’une
fois par mois dans ces parages. Il ne fut pas d’accord, en cette
circonstance, avec plusieurs de ses officiers, qui, ne considérant que
l’avantage présent, ne songeaient pas aux inconvénients d’une relâche
dont on ne pouvait prévoir la durée.

Aucun incident ne marqua la reconnaissance du rivage occidental de
Tawai-Pounamou.

  «Depuis la baie Dusky, dit Cook, jusqu’à 44° 20′ de latitude, il y a
  une chaîne étroite de collines qui s’élèvent directement de la mer et
  qui sont couvertes de forêts. Derrière et tout près de ces collines,
  on voit des montagnes qui forment une autre chaîne d’une élévation
  prodigieuse et qui est composée de rochers entièrement stériles
  et dépouillés, excepté dans les endroits où ils sont couverts de
  neige, qu’on aperçoit sur la plupart en grandes masses.... Il n’est
  pas possible d’imaginer une perspective plus sauvage, plus brute et
  plus effrayante que celle de ce pays, lorsqu’on le contemple de la
  mer, car, dans toute la portée de la vue, on n’aperçoit rien que les
  sommets des rochers, qui sont si près les uns des autres, qu’au lieu
  de vallées, il n’y a que des fissures entre eux.»

De 44° 20′ jusqu’à 42° 81′, l’aspect change; les montagnes s’enfoncent
dans l’intérieur; la mer est bordée de collines et de vallées fertiles.

De 42° 8′ jusqu’à 41° 30′, il n’y a qu’une côte, qui surgit
verticalement de la mer et que coiffent de sombres forêts. D’ailleurs,
l’_Endeavour_ se tint trop loin du rivage, et le temps était trop
sombre pour qu’on pût distinguer les particularités du littoral. Après
avoir ainsi achevé le tour du pays, le navire regagna l’entrée de la
Reine-Charlotte.

Cook fit là provision d’eau et de bois; puis, il résolut de regagner
l’Angleterre, en suivant la route qui lui permettrait de mieux remplir
l’objet de son voyage. A son grand regret, car il aurait voulu décider
s’il existe ou non un continent austral; il lui était aussi impossible
de rentrer en Europe par le cap Horn que par le cap de Bonne-Espérance.
Au milieu de l’hiver, sous une latitude très méridionale, son bâtiment
n’était pas en état de mener à bonne fin cette entreprise. Il n’y
avait donc pas d’autre parti à prendre que de faire route par les
Indes-Orientales, et, dans ce but, de gouverner à l’ouest jusqu’à la
côte orientale de la Nouvelle-Hollande.

Mais, avant de raconter les péripéties de cette seconde partie de la
campagne, il est bon de jeter un regard en arrière, et de résumer les
observations que les voyageurs avaient recueillies sur la situation,
les productions et les habitants de la Nouvelle-Zélande.

Dans le volume précédent, on a vu que ce pays avait été découvert par
Abel Tasman, et nous avons rapporté les incidents qui en avaient marqué
d’un trait de sang la reconnaissance par le capitaine hollandais.
Jamais la Nouvelle-Zélande, sauf les côtes vues par Tasman en 1642,
n’avait été visitée par un navire européen. Elle était à ce point
inconnue, qu’on ne savait si elle ne faisait pas partie du continent
austral, ainsi que le croyait Tasman, qui lui avait donné le nom de
Terre des États. A Cook appartenait la gloire de déterminer la position
et de relever les côtes de ces deux grandes îles, situées entre 34° et
48° de latitude sud et 180° et 194° de longitude ouest.

Tawai-Pounamou était montueuse, stérile, et ne semblait que très
peu peuplée. Eaheinomauwe présentait un aspect plus engageant, des
collines, des montagnes et des vallées couvertes de bois, arrosées
par de gais ruisseaux. D’après les remarques faites par MM. Banks
et Solander, sur le climat et le sol, Cook formulait ainsi ses
conclusions, que les événements devaient confirmer: «Que, si les
Européens formaient un établissement dans ce pays, il leur en coûterait
peu de soins et de travaux pour y faire croître, en grande abondance,
tout ce dont on a besoin.»

En fait de quadrupèdes, la Nouvelle-Zélande ne nourrissait que des rats
et des chiens, ces derniers réservés pour la table. Mais si la faune
était pauvre, la flore semblait fort riche. Parmi les végétaux qui
frappèrent le plus vivement les Anglais, voici ce que dit la relation:

  «Les habitants se servent, en guise de chanvre et de lin, d’une
  plante qui surpasse toutes celles qu’on emploie aux mêmes usages dans
  les autres pays.... L’habillement ordinaire des Néo-Zélandais est
  composé de feuilles de cette plante sans beaucoup de préparations;
  ils en fabriquent d’ailleurs leurs cordons, leurs lignes et leurs
  cordages, qui sont beaucoup plus forts que tous ceux qu’on fait avec
  du chanvre et auxquels ils ne peuvent être comparés. Ils tirent de la
  même plante, préparée d’une autre manière, de longues fibres minces,
  luisantes comme de la soie et aussi blanches que de la neige; ils
  manufacturent leurs plus belles étoffes avec ces fibres, qui sont
  aussi d’une force surprenante. Leurs filets, d’une grandeur énorme,
  sont formés de ces feuilles; tout le travail consiste à les couper en
  bandes de largeur convenable, qu’on noue ensemble.»

Cette plante merveilleuse, de laquelle on s’était tellement engoué,
après la description lyrique qu’on vient de lire et celle non
moins enthousiaste qu’en devait faire quelques années plus tard La
Billardière, est aujourd’hui connue sous le nom de «phormium tenax».

En effet, il a fallu rabattre des espérances que ces récits avaient
fait naître! Suivant l’opinion de l’éminent chimiste Duchartre,
l’action prolongée de la chaleur humide et surtout le blanchissage
désagrègent en peu de temps les cellules de cette plante, et, après
un ou deux lessivages, les tissus qui en sont fabriqués se réduisent
en étoupe. Cependant, elle donne lieu à un commerce d’exportation
considérable. M. Al. Kennedy, dans son très curieux ouvrage sur la
Nouvelle-Zélande, nous apprend que si, en 1865, on n’exportait que
quinze balles de phormium, quatre ans plus tard, ce qui est presque
invraisemblable, ce chiffre s’était élevé à 12,162 balles, pour monter,
en 1870, à 32,820 balles, dont la valeur était de 132,578 livres
sterling.

Quant aux habitants, grands et bien proportionnés, ils étaient alertes,
vigoureux et très adroits. Les femmes n’avaient pas cette délicatesse
d’organes, cette gracilité de formes qui les distinguent dans tout
autre pays. Vêtues de la même façon que les hommes, on ne pouvait les
reconnaître qu’à la douceur de leur voix et à la vivacité de leur
physionomie. Si les naturels d’une même tribu avaient entre eux les
relations les plus affectueuses, implacables envers leurs ennemis,
ils ne leur faisaient pas de quartier, et les cadavres servaient à
d’horribles festins, que le défaut de nourriture animale explique sans
les excuser.

  «Peut-être, dit Cook, paraîtra-t-il étrange qu’il y ait des guerres
  fréquentes dans un pays où il y a si peu d’avantages à obtenir la
  victoire.»

Mais, outre la nécessité de se procurer de la viande, qui amène la
fréquence de ces guerres, ce qu’ignorait Cook, c’est que la population
était partagée en deux races distinctes, naturellement ennemies.

D’anciennes traditions rapportent que les Maoris sont venus, il y a
environ treize cents ans, des îles Sandwich. On a lieu de les croire
exactes, si l’on réfléchit que cette belle race polynésienne a peuplé
tous les archipels semés sur cette immense partie de l’océan Pacifique.
Partis de l’île Haouaïki, qui serait l’Havaï des îles Sandwich ou la
Saouaï de l’archipel des Navigateurs, les Maoris auraient refoulé ou
presque détruit la race autochtone.

En effet, les premiers colons ont observé chez les indigènes de la
Nouvelle-Zélande deux types parfaitement distincts; l’un, le plus
important, rappelait, à ne pouvoir s’y méprendre, les naturels des
Havaï, des Marquises, des Tonga, tandis que l’autre offrait la plus
grande ressemblance avec la race mélanésienne. Ces informations,
recueillies par Freycinet, et plus récemment confirmées par
Hochstetter, sont en parfait accord avec ce fait curieux, rapporté par
Cook, que Tupia, originaire de Taïti, put se faire comprendre sans
difficulté des Néo-Zélandais.

Les migrations des Polynésiens sont aujourd’hui bien connues, grâce
aux progrès de la linguistique et de l’anthropologie; mais elles
n’étaient que soupçonnées du temps de Cook, qui fut l’un des premiers à
recueillir les légendes relatives à ce sujet.

  «Chacun de ces peuples, dit-il, croit par tradition que ses pères
  vinrent, il y a longtemps, d’un autre pays, et ils pensent tous,
  d’après cette même tradition, que ce pays s’appelait Heawise.»

Le sol ne nourrissait, à cette époque, aucun autre quadrupède que
le chien; encore avait-il dû être importé. Aussi les Néo-Zélandais
n’avaient-ils guère pour subsistance quotidienne que des végétaux
et certains volatiles, en petit nombre, qui restèrent inconnus aux
Anglais. Heureusement, les côtes étaient excessivement poissonneuses,
ce qui permettait aux habitants de ne pas mourir de faim.

Accoutumés à la guerre et regardant tout étranger comme un ennemi,
ne voyant peut-être en lui qu’un animal de boucherie, les indigènes
étaient tout naturellement portés à attaquer les Anglais. Mais, dès
qu’ils eurent été bien convaincus de la faiblesse de leurs moyens et de
la puissance de leurs adversaires dès qu’ils se furent rendu compte que
l’on évitait, le plus possible, de se servir des engins de mort dont
ils avaient vu les terribles effets, ils traitèrent les navigateurs en
amis, et se conduisirent toujours avec une loyauté qui n’était pas sans
surprendre.

Si les insulaires, que les navigateurs avaient fréquentés jusqu’alors,
n’avaient aucune idée de la décence et de la pudeur, il n’en était pas
de même des Néo-Zélandais, et Cook en donne plus d’une preuve curieuse.
Sans être aussi propres que les habitants de Taïti, dont le climat
est beaucoup plus chaud, sans se baigner aussi souvent, cependant,
ils avaient soin de leur personne, et faisaient preuve d’une certaine
coquetterie. C’est ainsi qu’ils oignaient leur chevelure avec une huile
ou graisse de poisson et d’oiseau, qui, devenue rance en peu de temps,
les rendait presque aussi désagréables à l’odorat que des Hottentots.
Ils avaient l’habitude de se tatouer, et certains de ces tatouages
dénotaient, en même temps qu’une habileté de main prodigieuse, un goût
qu’on ne s’attendait pas à rencontrer chez ces populations primitives.

A leur grande surprise, les Anglais constatèrent que les femmes
donnaient moins d’attention à leur toilette que les hommes. Leurs
cheveux étaient coupés court, sans ornements, et elles portaient
les mêmes vêtements que leurs maris. Pour toute coquetterie, elles
se passaient dans les oreilles les choses les plus extraordinaires,
étoffes, plumes, os de poisson, morceaux de bois, sans compter qu’elles
y suspendaient, au moyen d’un cordon, des aiguilles en talc vert, des
ongles ou des dents de leurs parents défunts, et généralement tous les
objets qu’elles pouvaient se procurer.

Ceci rappelle une aventure, arrivée à une Taïtienne, que Cook rapporte
dans sa relation. Envieuse de tous les objets qu’elle voyait, cette
femme voulut se faire passer un cadenas dans le lobe de l’oreille. On
y consentit, puis, devant elle, on jeta la clé à la mer. Au bout d’un
certain temps, soit qu’elle fût gênée par le poids de ce singulier
ornement, soit qu’elle voulût le remplacer par un autre, elle demanda
à plusieurs reprises qu’on le lui enlevât. En lui refusant d’accéder à
ce désir, on lui fit comprendre que sa demande avait été indiscrète, et
que, puisqu’elle avait désiré ce singulier pendant d’oreille, il était
juste qu’elle en supportât les inconvénients.

Quant aux vêtements des Zélandais, ils ne consistaient qu’en une
première pièce d’étoffe, tenant le milieu entre le roseau et le drap,
attachée aux épaules et pendant sur les genoux, et en une seconde
enroulée autour de la ceinture, qui descendait jusqu’à terre. Cette
dernière partie de leur costume n’était pas d’un usage habituel. Aussi,
lorsqu’ils n’avaient que la partie supérieure de cet habillement et
qu’ils s’accroupissaient, ils ressemblaient à une maison couverte de
chaume. Ces sortes de couvertures étaient quelquefois décorées d’une
façon très élégante, au moyen de franges de diverses couleurs, et, plus
rarement, de fourrure de chien, découpée par bandes.

C’était surtout la construction de leurs pirogues qui marquait
l’industrie de ces peuples. Les embarcations de guerre pouvaient porter
de quarante à cinquante hommes armés, et l’une d’elles, qui fut mesurée
à Ulaga, n’avait pas moins de soixante-huit pieds de long. Elles
étaient magnifiquement décorées d’ouvrages à jour et garnies de franges
flottantes en plumes noires. Ce sont ordinairement les plus petites qui
ont des balanciers. Il arrive aussi quelquefois que deux pirogues sont
jointes ensemble. Quant aux embarcations de pêche, elles étaient ornées
à la proue et à la poupe d’une figure d’homme grimaçante, au visage
hideux, à la langue pendante, aux yeux formés de deux coquillages
blancs. Souvent deux pirogues étaient accouplées, et les plus petites
portaient seules des balanciers destinés à assurer leur équilibre.

  «Comme l’intempérance et le défaut d’exercice sont peut-être l’unique
  principe des maladies, dit Cook, il ne paraîtra pas surprenant que
  ces peuples jouissent sans interruption d’une santé parfaite. Toutes
  les fois que nous sommes allés dans leurs bourgs, les enfants et
  les vieillards, les hommes et les femmes se rassemblaient autour de
  nous, excités par la même curiosité qui nous portait à les regarder;
  nous n’en avons jamais aperçu un seul qui parût affecté de quelque
  maladie, et, parmi ceux que nous avons vus entièrement nus, nous
  n’avons jamais remarqué la plus légère éruption sur la peau, ni
  aucune trace de pustules ou de boutons.»


II

    Reconnaissance de la côte orientale de l’Australie.
    --Observations sur les naturels et les productions de la
    contrée.--Échouage de l’_Endeavour_.--Dangers continuels de la
    navigation.--Traversée du détroit de Torrès.--Les indigènes de
    la Nouvelle-Guinée.--Retour en Angleterre.

Ce fut le 31 mars 1770 que Cook quitta le cap Farewell et la
Nouvelle-Zélande, pour faire route à l’ouest. Le 19 avril, il aperçut
une terre qui s’étendait du nord-est à l’ouest par 37° 58′ de latitude
sud et 210° 39′ de longitude ouest. C’était, suivant lui, d’après la
carte de Tasman, le pays appelé par ce navigateur Terre de Van-Diemen.
En tout cas, il ne lui fut pas loisible de vérifier si la partie de la
côte qu’il avait devant lui se rattachait à la Tasmanie. En remontant
vers le nord, il en nomma tous les accidents: pointe de Hicks,
Ram-head, cap Howe, mont Dromadaire, pointe Upright, Pigeon-House, etc.

Cette portion de l’Australie était montagneuse et couverte d’arbres
espacés. Quelques fumées indiquaient que le littoral était habité; mais
la population, assez clairsemée, d’ailleurs, n’eut rien de plus pressé
que de s’enfuir, aussitôt que les Anglais se préparèrent à débarquer.

Les premiers naturels qui furent aperçus étaient armés de longues
piques et d’une pièce de bois dont la forme ressemblait assez à celle
d’un cimeterre. C’était le fameux «boomerang», arme de jet si terrible
dans la main des indigènes, si inoffensive entre celles des Européens.

Le visage de ces sauvages semblait être couvert d’une poudre blanche;
leur corps était zébré de larges raies de la même couleur, qui, passant
obliquement sur la poitrine, ressemblaient aux bandoulières des
soldats, et ils portaient, aux cuisses et aux jambes, des raies de
même nuance qu’on aurait prises à distance pour des jarretières, s’ils
n’eussent été complètement nus.

[Illustration: Tête de Néo-Zélandais tatouée. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Un peu plus loin, les Anglais essayèrent encore de débarquer. Mais
deux naturels qu’on avait d’abord essayé d’apprivoiser en leur jetant
des clous, de la verroterie et d’autres bagatelles, se livrèrent à
des démonstrations si menaçantes, qu’on se vit obligé de tirer un
coup de fusil au-dessus de leur tête. La détonation les frappa tout
d’abord de stupeur; mais, dès qu’ils ne se sentirent pas blessés, ils
commencèrent les hostilités, en lançant des pierres et des javelots.
Un coup de fusil, chargé à plomb, fut alors tiré dans les jambes du
plus âgé. Le pauvre sauvage s’enfuit sur-le-champ vers une des cases,
et revint aussitôt avec un bouclier pour recommencer le combat, qui
finit cependant, dès qu’il fut convaincu de son impuissance. Les
Anglais en profitèrent pour prendre terre et gagner les habitations,
où ils trouvèrent un grand nombre de lances. Dans cette même baie, on
débarqua un détachement avec des futailles pour faire de l’eau; mais
il fut impossible d’entrer en communication avec les indigènes, qui
s’enfuyaient, dès qu’on se dirigeait de leur côté.

[Illustration: C’étaient des Kanguros. (Page 141.)]

Pendant une excursion qu’ils firent à terre, Cook, Banks et Solander
aperçurent les traces de plusieurs animaux. Les oiseaux étaient
nombreux et d’une remarquable beauté. La grande quantité de plantes que
les naturalistes trouvèrent en cet endroit engagea Cook à lui donner
le nom de Botany-Bay (baie Botanique). Étendue, sûre et commode, cette
baie est située par 34° de latitude et 208° 37′ de longitude ouest. On
pouvait s’y procurer facilement de l’eau et du bois.

  «Les arbres, dit Cook, sont pour le moins aussi grands que les chênes
  d’Angleterre, et j’en vis un qui y ressemblait assez. C’est le même
  qui distille une gomme rouge pareille au _sang de dragon_.»

Ce devait être, sans doute, une espèce d’eucalyptus. Parmi les
différentes sortes de poissons qui fourmillaient dans ces parages, il
faut citer la raie bouclée, dont l’une, après qu’on l’eut vidée, pesait
encore trois cent trente-six livres.

Le 6 mai, Cook quitta Botany-Bay et continua de remonter le littoral
vers le nord, en s’en tenant éloigné de deux ou trois milles. La
navigation, le long de cette côte, fut assez monotone. Les seuls
incidents qui vinrent un peu l’animer furent les différences subites et
imprévues des fonds de la mer et les lignes de brisants qu’il fallut
éviter.

Dans une descente qu’ils effectuèrent un peu plus loin, les
explorateurs reconnurent que le pays était manifestement plus mauvais
qu’aux environs de Botany-Bay. Le sol était sec et sablonneux, les
rampes des collines étaient couvertes d’arbres, clair-semés, isolés et
sans broussailles. Les matelots y tuèrent une outarde, qui fut déclarée
le meilleur gibier qu’on eût mangé depuis le départ d’Angleterre. C’est
pourquoi cet endroit reçut le nom de Bustard-Bay. On y recueillit
également une grande quantité d’huîtres de toute espèce et notamment de
petites huîtres perlières.

Le 25 mai, l’_Endeavour_ se trouva, à un mille de terre, vis-à-vis
d’une pointe qui coupait exactement le tropique du Capricorne. On
constata le lendemain que la marée monta et descendit de sept pieds.
Le flux portait à l’ouest et le reflux à l’est, juste le contraire de
ce qu’on avait éprouvé à Bustard-Bay. En cet endroit, les îles étaient
nombreuses, le chenal étroit et très peu profond.

Le 29, Cook, espérant trouver un endroit commode pour nettoyer la
quille et les fonds de son bâtiment, débarqua, avec Banks et Solander,
dans une large baie. Mais à peine furent-ils descendus à terre
qu’ils se trouvèrent fort empêchés dans leur marche par une herbe
épaisse, barbue et remplie de graines piquantes,--sans doute une sorte
de spinifex,--qui s’attachait aux vêtements, les transperçait et
pénétrait jusqu’à la chair. En même temps, des nuages de maringouins
et de moustiques s’abattaient sur eux et les accablaient de piqûres
douloureuses. On découvrit un lieu commode pour les réparations à
faire, mais ce fut inutilement que l’on chercha une aiguade. Des
gommiers, semés çà et là, perlaient d’énormes nids de fourmis
blanches, qui, s’attaquant aux bourgeons, les avaient bientôt vidés de
leur gomme. Des vols nombreux de papillons aux couleurs éclatantes se
jouaient autour des explorateurs.

C’étaient là, sans doute, des observations curieuses, intéressantes
à plus d’un point de vue; mais elles ne satisfaisaient guère le
commandant, qui ne trouvait pas à refaire sa provision d’eau. Ainsi se
décelait au premier abord ce qui forme le caractère le plus tranché de
ce nouveau monde, le manque de sources, de rivières et de fleuves.

Une seconde excursion, faite dans la soirée du même jour, ne fut
pas plus fructueuse. Toutefois, Cook constata que la baie était
très profonde, et il résolut d’en faire le tour dès le lendemain.
Il ne tarda pas à remarquer que la largeur du passage, où il était
entré, augmentait rapidement et finissait par former un vaste lac en
communication avec la mer par le nord-ouest. Un autre bras s’enfonçait
aussi dans l’est, et on pouvait penser que ce lac devait avoir une
autre communication avec la mer par le fond de la baie.

Cette partie de l’Australie reçut de Cook le nom de Nouvelle-Galles
du Sud. Stérile, sablonneuse, aride, elle était dépourvue de tout ce
qui est indispensable à l’établissement d’une colonie. Cet examen
superficiel, cette reconnaissance purement hydrographique, ne pouvait
apprendre aux Anglais que c’était là, cependant, au point de vue
minéralogique, une des parties les plus riches de ce nouveau monde.

Du 31 mai au 10 juin, la navigation se poursuivit aussi monotone.
A cette dernière date, l’_Endeavour_, qui venait de parcourir sans
accident, sur cette côte inconnue, au milieu des bas-fonds et des
brisants, un espace de vingt-deux degrés, soit treize cents milles, se
trouva tout à coup exposé au danger le plus grand qu’il soit possible
d’imaginer.

On était alors par 16 degrés de latitude sud et 214° 39′ de longitude
ouest, lorsque Cook, voyant devant lui deux îlots bas et couverts de
bois, ordonna de tenir le large pendant la nuit, afin de chercher les
îles découvertes par Quiros dans ces parages, archipel que certains
géographes ont mal à propos réuni à la grande terre. A partir de neuf
heures du soir, la sonde accusa, de quart d’heure en quart d’heure, une
profondeur moins grande. Tout le monde était sur le pont, et l’ancre
était parée, lorsque l’eau devint plus profonde. On en conclut que
le bâtiment avait passé sur l’extrémité des bancs de sable aperçus
au coucher du soleil, et l’on se réjouit de voir ce danger évité. La
profondeur augmentant toujours, Cook et les officiers qui n’étaient pas
de quart rentrèrent dans leurs cabines.

Cependant, à onze heures, la sonde, après avoir marqué vingt brasses,
passa tout à coup à dix-sept, et, avant qu’on eût le temps de la
rejeter, l’_Endeavour_ avait touché, et, battu par les vagues,
talonnait sur les pointes d’un roc.

La situation était très grave. Enlevé par la lame par-dessus le bord
d’un récif de corail, l’_Endeavour_ était retombé dans un creux de
l’écueil. Déjà, à la clarté de la lune, on pouvait voir flotter autour
du bâtiment une partie de la fausse quille et du doublage.

Par malheur, l’échouage avait eu lieu à marée haute. Il ne fallait donc
pas compter sur le flot pour dégager le bâtiment. Sans perdre de temps,
on jeta par-dessus bord les six canons, les barils, les tonneaux, le
lest de fer et tout ce qui pouvait alléger le navire, qui continuait
à raguer contre le roc. La chaloupe fut mise à la mer, les vergues et
les huniers furent abattus, l’amarre de toue fut jetée à tribord, et
l’on allait laisser tomber du même côté l’ancre d’affourche, lorsqu’on
s’aperçut que l’eau était plus profonde à l’arrière. Mais, bien qu’on
virât avec ardeur au cabestan, il fut impossible de dégager le bâtiment.

Au jour naissant, la position apparut dans toute son horreur. Huit
lieues séparaient le bâtiment de la terre. Pas une île intermédiaire
où se réfugier, s’il venait à s’entr’ouvrir, comme c’était à craindre.
Bien qu’on se fût débarrassé de plus de cinquante tonneaux en poids,
la pleine mer ne fit gagner qu’un pied et demi de flot. Heureusement,
le vent s’était apaisé, sans quoi l’_Endeavour_ n’eût bientôt plus été
qu’une épave. Cependant, la voie d’eau augmentait rapidement, bien que
deux pompes fussent sans cesse en mouvement. Il fallut en monter une
troisième.

Terrible alternative! Si le bâtiment était dégagé, il coulait bas dès
qu’il cesserait d’être soutenu par le roc; s’il restait échoué, il
serait bientôt démoli par les lames qui en disjoignaient les membrures!
Et les embarcations étaient insuffisantes pour porter, à la fois, tout
l’équipage à terre!

N’y avait-il pas à craindre qu’en cette circonstance, la discipline ne
fût foulée aux pieds? Qui pouvait répondre qu’une lutte fratricide ne
rendrait pas le désastre irréparable? Et quand bien même une partie
des matelots gagnerait la côte, quel sort leur était réservé sur une
plage inhospitalière, où les filets et les armes à feu suffiraient à
peine à leur procurer la nourriture? Que deviendraient, enfin, ceux qui
auraient dû rester sur le navire? Ces réflexions terribles, tous les
faisaient alors. Mais, tant est grand le sentiment du devoir, si fort
le pouvoir d’un chef qui a su se faire aimer de son équipage, que ces
alarmes ne se traduisirent par aucun cri, par aucun désordre.

Les forces des hommes qui n’étaient pas employés aux pompes furent
sagement ménagées pour l’instant où allait se décider le sort commun.
Les mesures furent si habilement prises, qu’au moment où la mer battit
son plein, tout le monde s’attela au cabestan, et, le navire dégagé,
on constata qu’il ne faisait pas plus d’eau que lorsqu’il était sur le
récif.

Mais ces matelots qui, depuis vingt-quatre heures, avaient passé par
tant d’angoisses, étaient à bout de forces. On fut bientôt obligé de
les remplacer aux pompes toutes les cinq minutes, car ils tombaient
épuisés.

A ce moment, une mauvaise nouvelle vint porter le découragement à son
comble. L’homme chargé de mesurer la hauteur de l’eau dans la cale
annonça qu’elle avait monté de dix-huit pouces en quelques instants.
Fort heureusement, on s’aperçut presque aussitôt qu’il avait mal pris
ses mesures, et la joie de l’équipage fut telle, que tout danger lui
parut passé.

Un officier, nommé Monkhouse, eut alors une idée excellente. Sur le
flanc du navire, il fit appliquer une bonnette, dans laquelle on avait
mélangé du fil de caret, de la laine et les excréments des animaux
embarqués. On parvint de cette manière à aveugler en partie la voie
d’eau. De ce moment, les hommes qui parlaient d’échouer le navire sur
la côte, pour reconstruire avec ses débris une embarcation qui les
conduirait aux Indes-Orientales, ne songèrent plus qu’à trouver un
havre convenable pour le radouber.

Ce havre désiré, ils l’atteignirent le 17 juin, à l’embouchure d’un
cours d’eau que Cook appela rivière de l’Endeavour. Les travaux
nécessaires pour le carénage du bâtiment furent aussitôt entrepris et
menés le plus rapidement possible. Les malades furent débarqués, et
l’état-major descendit à terre, à plusieurs reprises, afin d’essayer de
tuer quelque gibier et de procurer aux scorbutiques un peu de viande
fraîche. Tupia aperçut un animal, que Banks, d’après sa description,
jugea devoir être un loup. Mais, quelques jours après, on en chassa
plusieurs autres, qui sautaient sur leurs deux pieds de derrière
et faisaient des bonds prodigieux. C’étaient des kanguroos, grands
marsupiaux qu’on ne rencontre qu’en Australie, et que n’avait encore
observés aucun Européen.

En cet endroit, les naturels se montrèrent bien moins farouches que
partout ailleurs sur cette côte. Non seulement, ils se laissèrent
approcher, mais, traités avec cordialité par les Anglais, ils
demeurèrent plusieurs jours dans leur société.

  «Ils étaient, en général, dit la relation, d’une taille ordinaire,
  mais ils avaient les membres d’une petitesse remarquable; leur peau
  était couleur de suie ou de ce qu’on peut nommer couleur chocolat
  foncé; leurs cheveux, noirs sans être laineux, étaient coupés courts;
  les uns les avaient lisses, et les autres bouclés... Plusieurs
  parties de leur corps avaient été peintes en rouge, et l’un d’eux
  portait, sur la lèvre supérieure et sur la poitrine, des raies de
  blanc qu’il appelait «carbanda». Les traits de leur visage étaient
  bien loin d’être désagréables; ils avaient les yeux très vifs, les
  dents blanches et unies, la voix douce et harmonieuse.»

Plusieurs portaient un ornement singulier, dont Cook n’avait encore
vu d’exemple qu’à la Nouvelle-Zélande: c’était un os d’oiseau de la
grosseur du doigt, passé dans le cartilage qui sépare les deux narines.

Un peu plus tard, une querelle éclata à propos de tortues, dont
l’équipage s’était emparé et dont les naturels prétendaient avoir leur
part, sans avoir, cependant le moins du monde participé à leur capture.
Voyant qu’on ne voulait pas accéder à leur demande, ils se retirèrent
furieux et mirent le feu aux herbes au milieu desquelles était assis le
campement des Anglais. Ceux-ci perdirent dans l’incendie tout ce qui
était combustible, et le feu, courant au loin sur les collines, leur
offrit durant la nuit un spectacle magnifique.

MM. Banks, Solander et plusieurs autres avaient fait, pendant ce temps,
des chasses heureuses; ils avaient tué des kanguroos, des opossums,
une espèce de putois, des loups, plusieurs sortes de serpents, dont
quelques-uns étaient venimeux. Ils virent aussi des volées d’oiseaux,
milans, faucons, cacatois, loriots, perroquets, pigeons, et nombre
d’autres qui leur étaient inconnus.

Dès qu’il fut sorti de la rivière Endeavour, Cook put juger de la
difficulté de la navigation dans ces parages. De tous côtés, ce
n’étaient qu’écueils et hauts fonds. Le soir même, on fut forcé de
jeter l’ancre, car il était impossible d’avancer pendant la nuit, à
travers ce dédale de brisants, sans risquer d’échouer. A l’extrême
portée de la vue, la mer semblait déferler sur une ligne d’écueils avec
plus de violence que sur les autres, et il semblait que ce dût être la
dernière.

Lorsque Cook y arriva, après cinq jours de lutte contre un vent
contraire, il découvrit trois îles, qui gisaient à quatre ou cinq
lieues dans le nord. Mais ses tribulations n’étaient pas près de leur
fin. Le navire se trouva de nouveau entouré de récifs et de chaînes
d’îlots bas et rapprochés, entre lesquels il semblait impossible de se
risquer. Cook se demanda s’il ne serait pas plus prudent de retourner
en arrière pour chercher un autre passage. Mais le retard que devait
occasionner un pareil détour l’aurait certainement empêché d’arriver
à temps dans les Indes. Enfin, il y avait à ce projet un obstacle
insurmontable: il ne restait que trois mois de provisions sur le
bâtiment.

Au moment où la situation semblait désespérée, Cook résolut de
s’éloigner le plus possible de la côte et de tenter de franchir la
barre extérieure des brisants. Il ne tarda pas à trouver un chenal, qui
le conduisit en peu de temps en pleine mer.

  «Un si heureux changement de situation se fit vivement sentir, dit
  Kippis. L’âme des Anglais en était remplie, et leur contenance
  annonçait leur satisfaction. Ils avaient été près de trois mois
  continuellement menacés de périr. Quand ils passaient la nuit à
  l’ancre, ils entendaient autour d’eux une mer impétueuse qui se
  brisait contre les rochers, et ils savaient que, si malheureusement
  le câble de l’ancre cassait, ils n’échapperaient pas au naufrage. Ils
  avaient parcouru trois cent soixante milles, obligés d’avoir sans
  cesse un homme occupé à jeter le plomb et à sonder les écueils à
  travers lesquels ils naviguaient, chose dont aucun autre vaisseau ne
  pourrait peut-être fournir un aussi long exemple.»

S’ils ne venaient pas d’échapper à un danger si imminent, les Anglais
auraient encore eu plus d’un sujet d’inquiétude, en songeant à la
longueur de la route qu’il leur restait à parcourir, à travers des mers
peu connues, sur un navire qui faisait neuf pouces d’eau à l’heure,
avec des pompes en mauvais état et des provisions qui tiraient à leur
fin.

D’ailleurs, les navigateurs n’avaient échappé à ces dangers terribles
que pour être exposés, le 16 août, à un péril presque aussi grand.
Entraînés par la marée vers une ligne de brisants, au-dessus de
laquelle l’écume de la mer jaillissait à une hauteur prodigieuse,
dans l’impossibilité de jeter l’ancre, sans le moindre souffle de
vent, il ne leur restait d’autre ressource que de mettre les canots
à la mer pour remorquer le navire. Malgré les efforts des matelots,
l’_Endeavour_ n’était plus qu’à cent pas du récif, lorsqu’une brise
légère, si faible même qu’en toute autre circonstance on ne l’aurait
pas remarquée, s’éleva et suffit pour écarter le bâtiment. Mais, dix
minutes plus tard, elle tombait, les courants reprenaient leur force,
et l’_Endeavour_ était encore une fois emporté à deux cents pieds
des brisants. Après plusieurs alternatives non moins décevantes, une
ouverture étroite fut aperçue.

  «Le danger qu’elle offrait était moins cruel que de demeurer dans
  une situation si horrible, dit la relation. Un vent léger qui se
  leva heureusement, le travail des canots et le flux conduisirent le
  vaisseau devant l’ouverture, à travers laquelle il passa avec une
  épouvantable rapidité. La force de ce torrent empêcha l’_Endeavour_
  de dériver d’aucun côté du canal, qui n’avait pourtant pas plus d’un
  mille de large, et dont la profondeur était extrêmement inégale,
  donnant tantôt trente brasses, tantôt sept, d’un fond sale.»

[Illustration: Flotte d’Otaïti rassemblée à Oparée. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]

[Illustration: Trois Indiens sortirent du bois. (Page 146.)]

Si nous nous sommes arrêté un peu longuement sur les péripéties de
cette campagne, c’est qu’elle s’accomplissait sur des mers inexplorées,
au milieu de brisants et de courants, qui, dangereux encore pour
les marins, lorsqu’ils sont marqués sur les cartes, le deviennent
bien davantage, lorsqu’on s’avance, comme le faisait Cook depuis
qu’il suivait la côte de la Nouvelle-Hollande, au milieu d’obstacles
inconnus, que la sûreté du coup d’œil et l’instinct du marin ne
réussissent pas toujours à éviter.

Une dernière question restait à éclaircir: la Nouvelle-Hollande et
la Nouvelle-Guinée ne forment-elles qu’une seule terre? Sont-elles
séparées par un bras de mer ou par un détroit?

Cook se rapprocha donc de terre, malgré les dangers de cette route, et
suivit la côte de l’Australie vers le nord. Le 21 août, il doubla la
pointe la plus septentrionale de la Nouvelle-Hollande, à laquelle il
donna le nom de cap York, et s’engagea dans un chenal semé d’îles près
de la grande terre, ce qui lui fit concevoir l’espoir d’avoir enfin
découvert le passage de la mer de l’Inde. Puis, il atterrit encore
une fois, arbora le pavillon anglais, prit solennellement possession,
au nom du roi Georges III, de toute la côte orientale, depuis le
trente-huitième degré de latitude jusqu’à cet endroit, situé au dixième
et demi sud, donna à ce pays le nom de Nouvelle-Galles du Sud, et, pour
clore dignement cette cérémonie, fit tirer trois volées de canon.

Cook alors pénétra dans le détroit de Torrès, qu’il appela détroit de
l’_Endeavour_, découvrit et nomma les îles Wallis, situées au milieu de
l’entrée sud-ouest, l’île Booby, les îles du prince de Galles, et il se
dirigea vers la côte méridionale de la Nouvelle-Guinée, qu’il suivit
jusqu’au 3 septembre, sans pouvoir débarquer.

Ce jour-là, avec onze personnes bien armées, parmi lesquelles étaient
Solander, Banks et ses domestiques, Cook descendit à terre. A peine
étaient-ils éloignés du bateau d’un quart de mille, que trois Indiens
sortirent des bois en poussant de grands cris et coururent sus aux
Anglais.

  «Celui qui s’approcha le plus, dit la relation, lança de sa main
  quelque chose qui fut porté sur un de ses côtés et qui brûlait comme
  de la poudre à canon; mais nous n’entendions point de bruit.»

Cook et ses compagnons furent obligés de tirer sur ces naturels pour
regagner leur embarcation, d’où ils purent les examiner à loisir.
Ils ressemblaient tout à fait aux Australiens, portaient comme eux
les cheveux courts et étaient entièrement nus; seulement, leur peau
paraissait un peu moins foncée,--sans doute parce qu’elle n’était pas
aussi sale.

  «Pendant ce temps, les indigènes lâchaient leurs feux par
  intervalles, quatre ou cinq à la fois. Nous ne pouvons imaginer ce
  que c’est que ces feux, ni quel était leur but en les jetant; ils
  avaient dans leurs mains un bâton court, peut-être une canne creuse,
  qu’ils agitaient de côté et d’autre, et à l’instant nous voyions du
  feu et de la fumée, exactement comme il en part d’un coup de fusil,
  et qui ne duraient pas plus longtemps. On observa du vaisseau ce
  phénomène surprenant, et l’illusion y fut si grande, que les gens
  à bord crurent que les Indiens avaient des armes à feu; et nous
  n’aurions pas douté nous-mêmes qu’ils ne tirassent sur nous des coups
  de fusil, si notre bateau n’avait pas été assez près pour entendre
  dans ce cas le bruit de l’explosion.»

C’est là un fait resté inexpliqué, malgré le grand nombre de
commentaires auxquels il a donné lieu, et que peut seul rendre croyable
le témoignage toujours véridique du grand navigateur.

Plusieurs des officiers anglais demandaient instamment à débarquer pour
récolter des noix de coco et certains autres fruits; mais le commandant
ne voulut pas risquer la vie de ses matelots pour une satisfaction
aussi futile. D’ailleurs, il avait hâte de gagner Batavia, afin d’y
faire caréner son navire. Enfin, il jugeait inutile de demeurer plus
longtemps dans des parages, depuis longtemps fréquentés par les
Espagnols et les Hollandais, où il n’y avait plus de découvertes à
faire.

Cependant, il rectifia, en passant, la position des îles Arrow
et Weasel; puis, il gagna Timor et relâcha à l’île de Savu, où
les Hollandais s’étaient établis depuis peu de temps. Là, Cook se
ravitailla, et, par une observation soigneuse, détermina sa position
par 10° 35′ de latitude sud et 237° 30′ de longitude ouest.

Après cette courte relâche, l’_Endeavour_ atteignit Batavia, où il
fut caréné. Mais, après tant de fatigues éprouvées, ce séjour dans
un pays malsain, où la fièvre est endémique, fut fatal à l’équipage.
Banks, Solander, Cook et la plupart des matelots tombèrent malades;
plusieurs moururent, notamment Monckhouse le chirurgien, Tupia et le
petit Tayeto. Dix hommes seulement n’éprouvèrent pas les atteintes de
la fièvre. Le 27 décembre, l’_Endeavour_ mit en mer, et s’arrêta, le 5
janvier 1771, à l’île du Prince, pour prendre des vivres.

Depuis ce moment, les maladies, qui avaient commencé à sévir parmi
l’équipage, s’aggravèrent. Vingt-trois personnes succombèrent, parmi
lesquelles on doit particulièrement regretter l’astronome Green.

Après avoir relâché au cap de Bonne-Espérance, où il reçut l’excellent
accueil dont il avait si grand besoin, Cook reprit la mer, toucha à
Sainte-Hélène, et mouilla aux Dunes, le 11 juin 1772, après une absence
qui avait duré près de quatre années.

Ainsi finit le premier voyage de Cook, «voyage, dit Kippis, dans
lequel il éprouva tant de dangers, découvrit tant de pays et montra
tant de fois qu’il possédait une âme supérieure, digne des périlleuses
entreprises et des efforts courageux auxquels il s’était exposé!»



CHAPITRE IV

SECOND VOYAGE DU CAPITAINE COOK


I

    La recherche du continent austral.--Deuxième relâche à la
    Nouvelle-Zélande.--L’archipel Pomotou.--Second séjour à
    Taïti.--Reconnaissance des îles Tonga.--Troisième relâche
    à la Nouvelle-Zélande.--Seconde croisière dans l’océan
    Austral.--Reconnaissance de l’île de Pâques.--Visite aux îles
    Marquises.

Quand bien même le gouvernement n’aurait pas voulu récompenser James
Cook pour la manière dont il venait de s’acquitter de la mission qui
lui avait été confiée, la voix publique se serait prononcée en sa
faveur. Nommé dans la marine royale au grade de «commander», à la
date du 29 août, le grand navigateur, fier des services qu’il avait
rendus à l’Angleterre et à la science, ne trouva pas la récompense à la
hauteur de son mérite. Il aurait vivement désiré le grade de capitaine
de vaisseau. Lord Sandwich, alors à la tête de l’Amirauté, lui fit
observer qu’on ne pouvait le lui donner sans déroger à tous les usages
admis et blesser l’ordre du service naval.

Quoi qu’il en fût, Cook s’occupait à réunir tous les matériaux
nécessaires à la rédaction de son voyage; mais, bientôt, chargé d’une
besogne trop importante, il remit ses notes et ses journaux entre les
mains du docteur Hawkesworth, qui devait se charger d’en mener à bien
la publication.

En même temps, les observations qu’il avait faites, de concert avec
M. Green, sur le passage de Vénus, ses calculs et ses relèvements
astronomiques, étaient soumis à la Société royale, qui ne tarda pas à
en reconnaître tout le mérite.

Les résultats si importants que le capitaine Cook avait obtenus
n’étaient cependant pas complets, en ce sens qu’ils ne détruisaient pas
d’une manière irrécusable la croyance à un continent austral. Cette
chimère tenait encore au cœur de bien des savants. Tout en étant forcés
de reconnaître que ni la Nouvelle-Zélande ni l’Australie ne faisaient
partie de ce continent, et que l’_Endeavour_ avait navigué par des
latitudes sous lesquelles on aurait dû le rencontrer, ils affirmaient
qu’il se trouvait plus au sud et déduisaient toutes les conséquences
que sa découverte devait produire.

Le gouvernement résolut alors de vider une question en suspens depuis
tant d’années et d’envoyer dans ce but une expédition, dont le
commandant était tout naturellement désigné. La nature de ce voyage
exigeait des bâtiments d’une construction particulière. L’_Endeavour_
ayant été envoyé aux îles Falkland, le bureau de la marine reçut
ordre d’acheter les deux navires qui lui paraîtraient le plus propres
à ce service. Cook, consulté, exigea qu’ils fussent solides, qu’ils
eussent un faible tirant d’eau, et cependant une capacité suffisante
pour contenir des vivres et des munitions proportionnés à la force de
l’équipage et à la durée de la campagne.

L’Amirauté acheta donc deux bâtiments, construits à Whitby par celui-là
même qui avait fait l’_Endeavour_. Le plus grand jaugeait 462 tonneaux
et fut nommé _la Résolution_. Le second n’en portait que 336, et
s’appela _l’Aventure_. Ils furent armés à Deptford et à Woolwich.
Cook reçut le commandement de _la Résolution_, et le capitaine Tobias
Furneaux, qui avait été second lieutenant de Wallis, fut élevé à
celui de _l’Aventure_. Les second et troisième lieutenants, ainsi que
plusieurs des bas officiers et des matelots embarqués, avaient déjà
fait la campagne de l’_Endeavour_.

Comme il est facile de le penser, tous les soins imaginables furent
donnés à l’armement. Lord Sandwich et le capitaine Palliser en
suivirent eux-mêmes les diverses phases.

Chaque vaisseau emportait pour deux ans et demi de provisions de toute
espèce. Des articles extraordinaires furent accordés à Cook, qui les
avait réclamés comme antiscorbutiques. C’étaient de la drèche, de la
choucroute, des choux salés, des tablettes de bouillon, du salep, de
la moutarde, ainsi que de la marmelade de carottes et du jus de moût
de bière épaissi, qu’on l’avait chargé d’essayer sur la recommandation
du baron Storch, de Berlin, et de M. Pelham, secrétaire du Bureau des
commissaires aux vivres.

On eut soin également d’embarquer sur chaque bâtiment les couples d’une
petite embarcation de vingt tonneaux, destinée à transporter l’équipage
pour le cas où les navires viendraient à périr.

Un peintre de paysage, William Hodges, deux naturalistes, Jean Reinhold
Forster et son fils Georges, deux astronomes, W. Wales et W. Bayley,
furent répartis sur les deux bâtiments avec les meilleurs instruments
d’observation.

Rien, en un mot, n’avait été négligé pour tirer parti de cette
expédition. Elle allait apporter, en effet, un immense contingent
d’informations nouvelles, qui devait singulièrement contribuer aux
progrès des sciences naturelles et physiques, de l’ethnographie, de la
navigation et de la géographie.

  «Je reçus à Plymouth, dit Cook, mes instructions datées du 25 juin.
  On m’enjoignit de me rendre avec promptitude à l’île Madère; d’y
  embarquer du vin et de marcher au delà du cap de Bonne-Espérance,
  où je devais rafraîchir les équipages et me fournir des provisions
  et des autres choses dont j’aurais besoin; de m’avancer au sud, et
  de tâcher de retrouver le cap de la Circoncision, qu’on dit avoir
  été découvert par M. Bouvet dans le 54e parallèle sud et à environ
  11° 20′ de longitude est du méridien de Greenwich; si je rencontrais
  ce cap, de m’assurer s’il fait partie du continent ou si c’est une
  île; dans le premier cas, de ne rien négliger pour en parcourir la
  plus grande étendue possible; d’y faire les remarques et observations
  de toute espèce qui seraient de quelque utilité à la navigation et au
  commerce et qui tendraient au progrès des sciences naturelles.

  «On me recommandait aussi d’observer le génie, le tempérament, le
  caractère et le nombre des habitants, s’il y en avait, et d’employer
  tous les moyens honnêtes afin de former avec eux une liaison
  d’alliance et d’amitié.

  «Mes instructions portaient ensuite de tenter des découvertes à
  l’est ou à l’ouest, suivant la situation où je me trouverais, et de
  m’approcher du pôle austral le plus qu’il me serait possible et aussi
  longtemps que l’état des vaisseaux, la santé de l’équipage et les
  provisions le permettraient; d’avoir soin de toujours réserver assez
  de provisions pour atteindre quelque port connu, où j’en chargerais
  de nouvelles pour le retour en Angleterre.

  «Elles me prescrivaient en outre, si le cap de la Circoncision
  est une île, ou si je ne venais pas à bout de le retrouver, d’en
  faire, dans le premier cas, le relèvement nécessaire, et, dans
  tous les deux, de cingler au sud tant qu’il me resterait l’espoir
  de rencontrer le continent; de marcher ensuite à l’est afin de
  rechercher ce continent et de découvrir les îles qui pourraient être
  situées dans cette partie de l’hémisphère austral; de tenir toujours
  des latitudes élevées et de poursuivre mes découvertes, comme on l’a
  dit ci-dessus, au plus près du pôle, jusqu’à ce que j’eusse fait le
  tour du globe; de me rendre enfin au cap de Bonne-Espérance et de là
  à Spithead.»

Le 13 juillet, Cook appareilla du canal de Plymouth et arriva, le 29
du même mois, à Funchal, dans l’île de Madère. Là, il prit quelques
rafraîchissements et continua sa route vers le sud. Mais, bientôt,
convaincu que l’approvisionnement d’eau ne pourrait suffire pour
atteindre le cap de Bonne-Espérance, il résolut de couper sa traversée
en s’arrêtant aux îles du Cap-Vert, et mouilla, le 10 août, dans le
port de Praya, qu’il quitta quatre jours plus tard.

Cook avait profité de sa relâche dans ce port pour réunir, comme il
avait l’habitude de le faire, tous les renseignements qui pouvaient
être utiles aux navigateurs. Sa description est aujourd’hui d’autant
plus précieuse que les lieux ont complètement changé, et que les
conditions de la relâche ont été modifiées par suite des travaux
accomplis dans le port.

Le 23 du même mois, à la suite de rafales violentes qui avaient forcé
tout le monde à se tenir sur le pont, Cook, connaissant les effets
pernicieux de l’humidité dans les climats chauds, et continuellement
préoccupé de maintenir son équipage en bonne santé, ordonna d’aérer
l’entrepont. Il y fit même allumer du feu, afin de le fumer et de
le sécher rapidement, et prit non seulement les précautions qui lui
avaient été recommandées par lord Sandwich et sir Hugh Palliser,
mais aussi celles qui lui étaient suggérées par l’expérience de sa
précédente campagne.

Aussi, grâce à cette prévoyance de tous les instants, n’y avait-il pas
un seul malade sur la _Résolution_ lorsqu’elle arriva, le 30 octobre,
au cap de Bonne-Espérance. Accompagné du capitaine Furneaux et de MM.
Forster, Cook alla rendre aussitôt visite au gouverneur hollandais,
le baron de Plettemberg, qui s’empressa de mettre à sa disposition
toutes les ressources de la colonie. Là, il apprit que deux vaisseaux
français, partis de l’île Maurice au mois de mars, avaient touché au
Cap avant de se diriger vers les mers australes, où ils allaient tenter
des découvertes sous le commandement du capitaine Marion.

Ce fut également pendant cette relâche, plus longue qu’on n’avait
compté, que Forster rencontra le botaniste suédois, Sparmann, élève
de Linné, et qu’il l’engagea à l’accompagner en lui promettant des
appointements élevés. On ne saurait trop louer, en cette circonstance,
le désintéressement de Forster, qui ne craignit pas de s’adjoindre
un rival, et qui le paya même de ses deniers, afin de rendre plus
complètes les études qu’il devait faire sur l’histoire naturelle des
pays à visiter.

Le 22 novembre, l’ancre fut levée, et les deux bâtiments reprirent
la route du sud, afin de se mettre à la recherche du cap de la
Circoncision, découvert par le capitaine Bouvet, le 1er janvier 1739.
Comme la température ne devait pas tarder à se refroidir, Cook fit
distribuer à ses matelots les vêtements chauds qui lui avaient été
fournis par l’Amirauté.

Du 29 novembre au 6 décembre, une terrible tempête se déchaîna. Les
bâtiments, jetés hors de leur route, furent entraînés dans l’est, à
ce point qu’il fallut renoncer à chercher le cap de la Circoncision.
Une autre conséquence de ce mauvais temps et du passage subit de la
chaleur à l’extrême froid, fut la perte de presque tous les animaux
vivants, embarqués au Cap. Enfin, l’humidité incommoda si gravement
les matelots, qu’il fallut augmenter les rations d’eau-de-vie pour les
exciter au travail.

[Illustration: Iles de glace.]

Le 10 décembre, par 50° 40′ de latitude australe, furent rencontrées
les premières glaces. La pluie, la neige, se succédaient sans
interruption. Le brouillard même ne tarda pas à devenir si intense, que
les bâtiments n’aperçurent un de ces écueils flottants que lorsqu’ils
en étaient à peine éloignés d’un mille. Une de ces îles, dit la
relation, n’avait pas moins de 200 pieds de haut, 400 de large et 2,000
de long.

  «En supposant que ce morceau fût d’une forme absolument régulière,
  sa profondeur au-dessous de l’eau devait être de 1,800 pieds, et sa
  hauteur entière d’environ 2,000 pieds, et, d’après les dimensions
  qu’on vient d’énoncer, toute sa masse devait contenir 1,600 millions
  de pieds cubes de glace.»

[Illustration: Pirogue de guerre néo-zélandaise. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Plus on s’enfonçait dans le sud, plus le nombre de ces blocs
augmentait. La mer était si agitée, que les lames escaladaient ces
montagnes glacées et retombaient de l’autre côté, en une fine et
impalpable poussière. Le spectacle frappait l’âme d’admiration! Mais à
ce sentiment succédait aussitôt la terreur, quand on songeait que si le
bâtiment était frappé d’une de ces masses prodigieuses, il coulerait
immédiatement à pic! Cependant, l’habitude du danger ne tardait pas
à engendrer l’indifférence, et l’on ne pensait plus qu’aux sublimes
beautés de ces luttes du terrible élément.

Le 14 décembre, une énorme banquise, dont l’extrémité se perdait sous
l’horizon, empêcha les deux bâtiments de piquer plus longtemps au sud,
et il fallut la longer. Ce n’était pas une plaine unie, car on y voyait
çà et là des montagnes semblables à celles qu’on avait rencontrées les
jours précédents. Quelques personnes crurent apercevoir la terre sous
la glace. Cook, lui-même, y fut un instant trompé; mais le brouillard,
en se dissipant, rendit évidente une erreur facilement explicable.

On constata le lendemain que les bâtiments étaient entraînés par un
vif courant. Forster père et Wales, l’astronome, descendirent dans
une embarcation pour mesurer sa vitesse. Tandis qu’ils procédaient à
cette opération, le brouillard s’épaissit tellement, qu’ils perdirent
complètement de vue le navire. Dans une misérable chaloupe, sans
instruments et sans provisions, au milieu d’une mer immense, loin
de toute côte, environnés de glaces, leur situation était terrible.
Ils errèrent longtemps sur ce désert, ne pouvant parvenir à se faire
entendre. Puis, ils cessèrent de ramer afin de ne pas trop s’écarter.
Enfin, ils commençaient à perdre tout espoir, lorsque le son lointain
d’une cloche parvint à leurs oreilles. Ils firent aussitôt force de
rames dans cette direction; l’_Aventure_ répondit à leurs cris et les
recueillit, après quelques heures d’une terrible angoisse.

L’opinion alors généralement admise était que les glaces se formaient
dans les baies ou à l’embouchure des rivières. Aussi, les explorateurs
se croyaient-ils dans le voisinage d’une terre, située sans doute au
sud, derrière l’infranchissable banquise.

Déjà plus de trente lieues avaient été parcourues à l’ouest, sans qu’il
eût été possible de trouver dans la glace une ouverture qui conduisît
au sud. Le capitaine Cook résolut alors de faire une route aussi longue
dans l’est. S’il ne rencontrait pas la terre, il espérait du moins
doubler la banquise, pénétrer plus avant vers le pôle, et mettre fin
aux incertitudes des physiciens.

Cependant, bien qu’on fût au milieu de l’été pour cette partie du
globe, le froid devenait chaque jour plus intense. Les matelots s’en
plaignaient, et des symptômes de scorbut apparaissaient à bord. Des
distributions de vêtements plus chauds et le recours aux médicaments
indiqués en pareil cas, moût de bière et jus de citron, eurent bientôt
raison de la maladie et permirent aux équipages de supporter les
rigueurs de la température.

Le 29 décembre, Cook acquit la certitude que la banquise n’était jointe
à aucune terre. Il résolut alors de se porter dans l’est aussi loin que
le méridien de la Circoncision, à moins que quelque obstacle ne vînt
l’arrêter.

Tandis qu’il mettait ce projet à exécution, le vent devint si violent,
la mer si agitée, que la navigation, au milieu des glaces flottantes,
qui s’entrechoquaient avec un bruit effrayant, devint excessivement
périlleuse. Le danger s’accrut encore, lorsqu’on aperçut dans le nord
un champ de glace qui s’étendait à perte de vue. Le navire n’allait-il
pas être emprisonné pendant de longues semaines, «pincé», pour employer
la locution propre aux baleiniers, et ne courait-il pas risque d’être
immédiatement écrasé?

Cook n’essaya de fuir ni à l’ouest ni à l’est. Il s’enfonça droit dans
le sud. D’ailleurs, il était par la latitude attribuée au cap de la
Circoncision et à soixante-quinze lieues au sud du point où celui-ci
avait été relevé. Il était donc prouvé que, si la terre signalée par
Bouvet existait réellement,--ce dont on est certain aujourd’hui,--ce ne
pouvait être qu’une île peu importante et non pas un grand continent.

Le commandant n’avait plus de raisons pour rester dans les mêmes
parages. Par 67° 15′ de latitude sud, une nouvelle barrière de
glace, courant de l’est à l’ouest, lui fermait le passage, et il n’y
rencontrait aucune ouverture. Enfin, la prudence lui commandait de ne
pas demeurer plus longtemps dans cette région, car les deux tiers de
l’été étaient écoulés déjà. Il résolut donc de chercher, sans retard,
la terre récemment découverte par les Français.

Le 1er février 1773, les bâtiments étaient par 48°30′ de latitude et
38°7′ de longitude ouest, ce qui est presque le méridien attribué à
l’île Saint-Maurice. Après une vaine croisière à l’est et à l’ouest,
qui ne produisit aucun résultat, on fut amené à conclure que, s’il y
avait dans ces parages quelque terre, ce ne pouvait être qu’une très
petite île; autrement, elle n’aurait pas échappé à ses recherches.

Le 8 février, le capitaine constata avec peine que l’_Aventure_ ne
voguait plus de conserve avec lui. Pendant deux jours, il l’attendit
vainement, faisant tirer le canon à intervalles rapprochés et allumer
de grands feux sur le tillac durant toute la nuit. La _Résolution_ dut
continuer seule la campagne.

Dans la matinée du 17 février, entre minuit et trois heures, l’équipage
fut témoin d’un magnifique spectacle, que jamais jusqu’alors Européen
n’avait contemplé. C’était une aurore australe.

  «L’officier de quart, dit la relation, observa que, de temps en
  temps, il en partait des rayons en forme spirale et circulaire, et
  qu’alors sa clarté augmentait et la faisait paraître extrêmement
  belle. Elle semblait n’avoir aucune direction; au contraire, immobile
  dans les cieux, elle en remplissait de temps en temps l’étendue en
  versant sa lumière de toutes parts.»

Après une nouvelle tentative pour franchir le cercle
arctique,--tentative à laquelle les brouillards, la pluie, la neige
et les blocs énormes de glace flottante le forcèrent à renoncer,--Cook
reprit la route du nord, convaincu qu’il ne laissait aucune grande
terre derrière lui, et il regagna la Nouvelle-Zélande, où il avait
donné rendez-vous à l’_Aventure_, en cas de séparation.

Le 25 mars, il mouillait dans la baie Dusky, après cent soixante-dix
jours de mer consécutifs, pendant lesquels il n’avait pas fait moins de
trois mille six cent soixante lieues, sans voir la terre une seule fois.

Aussitôt qu’il eut trouvé un mouillage commode, le commandant
s’empressa de prodiguer à son équipage les nombreuses ressources que
fournissait le pays en volailles, poissons et végétaux, tandis que
lui-même parcourait, le plus souvent la sonde à la main, les environs
de la baie, où il ne rencontra qu’un petit nombre d’indigènes, avec
lesquels il n’eut que des rapports peu fréquents. Cependant, une
famille, se familiarisant un peu, s’établit à cent pas de l’aiguade.
Cook lui fit donner un concert, où le fifre et la cornemuse
rivalisèrent sans succès, les Néo-Zélandais donnant la palme au tambour.

Le 18 avril, un chef se rendit à bord avec sa fille. Mais, avant
d’entrer dans le bâtiment, il en frappa les flancs avec un rameau
vert qu’il tenait à la main, et adressa aux étrangers une sorte de
harangue ou d’invocation à cadence régulière--coutume générale chez les
insulaires de la mer du Sud. A peine eut-il mis le pied sur le pont,
qu’il offrit au commandant une pièce d’étoffe et une hache de talc
vert, générosité sans précédent chez les Zélandais.

Le chef visita le navire en détail; pour témoigner sa reconnaissance
au commandant, il plongea ses doigts dans un sac qu’il portait à sa
ceinture et voulut lui oindre les cheveux avec l’huile infecte qu’il
contenait. Cook eut toutes les peines du monde à se soustraire à cette
preuve d’affection, qui n’avait pas eu le don de plaire davantage à
Byron dans le détroit de Magellan; mais le peintre Hodges fut obligé de
subir l’opération, à la joie de tout l’équipage. Puis, ce chef disparut
pour ne plus revenir, emportant neuf haches et une trentaine de ciseaux
de menuisier, dont les officiers lui avaient fait présent. Plus riche
que tous les Zélandais réunis, il s’empressa, sans doute, d’aller
mettre en sûreté ses trésors, dans la crainte qu’on ne voulût les lui
reprendre.

Avant de partir, Cook lâcha cinq oies, les dernières de celles qu’il
avait apportées du Cap, pensant qu’elles pourraient se multiplier dans
cet endroit peu habité, et il fit défricher un terrain, où il sema
quelques graines potagères. C’était travailler à la fois pour les
naturels et pour les voyageurs futurs, qui pourraient trouver en ce
lieu des ressources précieuses.

Dès que Cook eut fini la reconnaissance hydrographique de la baie
Dusky, il mit le cap sur le détroit de la Reine-Charlotte, rendez-vous
assigné au capitaine Furneaux.

Le 17 mai, l’équipage fut témoin d’un spectacle magnifique. Six
trombes, dont l’une, large de soixante pieds à sa base, passa à
cent pieds du vaisseau, s’élevèrent successivement, mettant, par
une aspiration énergique, les nuages et la mer en communication. Ce
phénomène dura près de trois quarts d’heure, et, au sentiment de
frayeur dont il avait tout d’abord frappé l’équipage, avait bientôt
succédé l’admiration qu’excitaient, surtout à cette époque, ces
météores peu connus.

Le lendemain, au moment où la _Résolution_ pénétrait dans le canal de
la Reine-Charlotte, on aperçut l’_Aventure_, arrivée déjà depuis six
semaines. Après avoir atteint, le 1er mars, la Terre de Van-Diemen,
Furneaux l’avait suivie pendant dix-sept jours; mais il avait dû la
quitter avant d’avoir pu s’assurer, comme il le pensait, si elle
faisait partie de la Nouvelle-Hollande. Il était réservé au chirurgien
Bass de réfuter cette erreur. Le 9 avril, après avoir atteint le
détroit de la Reine-Charlotte, le commandant de l’_Aventure_ avait mis
à profit ses loisirs pour ensemencer un jardin et entretenir quelques
relations avec les Zélandais, qui lui avaient fourni des preuves
irréfutables de leur anthropophagie.

Avant de continuer son voyage de découvertes, Cook obéit à la même
pensée qui avait inspiré sa conduite à la baie Dusky. Il mit à terre
un bélier et une brebis, un bouc et une chèvre, un cochon et deux
truies pleines. Il planta aussi des pommes de terre, dont il n’existait
jusqu’alors des échantillons que sur la plus septentrionale des deux
îles qui composent la Nouvelle-Zélande.

Les indigènes ressemblaient beaucoup à ceux de la baie Dusky; mais
ils paraissaient plus insouciants, couraient d’une chambre à l’autre,
pendant le souper, et dévoraient tout ce qu’on leur offrait. Il fut
impossible de leur faire avaler une goutte de vin ou d’eau-de-vie, mais
ils étaient très sensibles à l’eau mélangée de sucre.

  «Ils mettaient les mains, dit Cook, sur tout ce qu’ils voyaient,
  mais ils le rendaient, du moment où on leur disait par signes que
  nous ne voulions ou ne pouvions le leur donner. Ils estimaient
  particulièrement les bouteilles de verre, qu’ils appelaient «Tawhaw»;
  mais, lorsqu’on leur eut expliqué la dureté et l’usage du fer, ils
  le préférèrent aux verroteries, aux rubans et au papier blanc. Parmi
  eux se trouvaient plusieurs femmes, dont les lèvres étaient remplies
  de petits trous peints en bleu noirâtre; un rouge vif, formé de craie
  et d’huile, couvrait leurs joues. Elles avaient, comme celles de la
  baie Dusky, les jambes minces et torses et de gros genoux, ce qui
  provient sûrement du peu d’exercice qu’elles font, et de l’habitude
  de s’asseoir les jambes croisées; l’accroupissement presque continuel
  où elle se tiennent sur leurs pirogues y contribue d’ailleurs un peu.
  Leur teint était d’un brun clair, leurs cheveux très noirs, leur
  visage rond; le nez et les lèvres un peu épais, mais non aplatis, les
  yeux noirs assez vifs et ne manquant pas d’expression... Placés de
  file, les naturels se dépouillèrent de leurs vêtements supérieurs;
  l’un d’eux chanta d’une manière grossière, et le reste accompagna
  les gestes qu’il faisait. Ils étendaient leurs bras et frappaient
  alternativement du pied contre terre, avec des contorsions de
  frénétiques; ils répétaient en chœur les derniers mots, et nous y
  distinguions aisément une sorte de mètre; mais je ne suis pas sûr
  qu’il y eût de la rime; la musique était très sauvage et peu variée.»

Certains des Zélandais demandèrent des nouvelles de Tupia; lorsqu’ils
apprirent sa mort, ils exprimèrent leur douleur par une sorte de
lamentation plus factice que réelle.

Cook ne reconnut pas un seul des indigènes qu’il avait vus à son
premier voyage. Il en conclut, avec toute apparence de raison, que les
naturels qui habitaient le détroit en 1770 en avaient été chassés,
ou, de leur plein gré, s’étaient retirés ailleurs. Au surplus, le
nombre des habitants était diminué des deux tiers, et «l’i-pah» était
abandonné, ainsi qu’un grand nombre d’habitations le long du canal.

Les deux bâtiments étant prêts à remettre en mer, Cook donna ses
instructions au capitaine Furneaux. Il voulait s’avancer dans le sud
par 41° à 46° de latitude jusqu’à 140° de longitude ouest, et, s’il ne
trouvait pas de terre, cingler vers Taïti, où était fixé le lieu de
rendez-vous, puis revenir à la Nouvelle-Zélande, et reconnaître toutes
les parties inconnues de la mer entre cette île et le cap Horn.

Vers la fin de juillet, le scorbut commença à attaquer l’équipage de
l’_Aventure_, à la suite de quelques jours de chaleur. Celui de la
_Résolution_, grâce aux précautions dont Cook ne s’était pas départi
un seul jour, et à l’exemple que lui-même avait constamment donné de
manger du céleri et du cochléaria, échappa à la maladie.

Le 1er juillet, les deux navires étaient par 25°1′ de latitude et par
134°6′ de longitude ouest, situation attribuée par Carteret à l’île
Pitcairn. Cook la chercha sans la trouver. Il faut dire que l’état
des malades de l’_Aventure_ abrégea sa croisière, à son grand regret.
Il désirait vérifier ou rectifier la longitude de cette île, et, par
cela même, celles de toutes les terres environnantes, découvertes par
Carteret, et qui n’avaient pu être confirmées par des observations
astronomiques. Mais, n’ayant plus l’espoir de trouver un continent
austral, il fit voile au N.-O. et ne tarda pas à reconnaître plusieurs
des îles vues par Bougainville.

  «Ces îles basses dont la mer du Sud est remplie entre les tropiques,
  dit-il, sont de niveau avec les flots dans les parties inférieures,
  et élevées à peine d’une verge ou deux dans les autres. Leur
  forme est souvent circulaire; elles renferment à leur centre un
  bassin d’eau de la mer, et la profondeur de l’eau tout autour est
  incommensurable. Elles produisent peu de chose; les cocotiers sont
  vraisemblablement ce qu’il y a de meilleur: malgré cette stérilité,
  malgré leur peu d’étendue, la plupart sont habitées. Il n’est pas
  aisé de dire comment ces petits cantons ont pu se peupler, et il
  n’est pas moins difficile de déterminer d’où les îles les plus
  élevées de la mer du Sud ont tiré leurs habitants.»

Le 15 août, Cook reconnut l’île d’Osnabruck ou Mairea, découverte
par Wallis, et fit route pour la baie d’Oaiti-Piha, où il comptait
embarquer le plus de rafraîchissements possible, avant de gagner
Matavaï.

  «A la pointe du jour, dit Forster, nous jouîmes d’une de ces belles
  matinées que les poètes de toutes les nations ont essayé de peindre.
  Un léger souffle de vent nous apportait de la terre un parfum
  délicieux et ridait la surface des eaux. Les montagnes, couvertes
  de forêts, élevaient leurs têtes majestueuses, sur lesquelles nous
  apercevions déjà la lumière du soleil naissant. Très près de nous, on
  voyait une allée de collines, d’une pente plus douce, mais boisées
  comme les premières, agréablement entremêlées de teintes vertes et
  brunes; au pied, une plaine parée de fertiles arbres à pain, et par
  derrière une quantité de palmiers, qui présidaient à ces bocages
  ravissants. Tout semblait dormir encore. L’aurore ne faisait que
  poindre, et une obscurité paisible enveloppait le paysage. Nous
  distinguions cependant des maisons parmi les arbres et des pirogues
  sur la côte. A un demi-mille du rivage, les vagues mugissaient
  contre un banc de rochers de niveau avec la mer, et rien n’égalait
  la tranquillité des flots dans l’intérieur du havre. L’astre du
  jour commençait à éclairer la plaine; les insulaires se levaient et
  animaient peu à peu cette scène charmante. A la vue de nos vaisseaux,
  plusieurs se hâtèrent de lancer leurs pirogues et ramèrent près de
  nous, qui avions tant de joie à les contempler. Nous ne pensions
  guère que nous allions courir le plus grand danger et que la
  destruction menacerait bientôt les vaisseaux et les équipages sur les
  bords de cette rive fortunée.»

L’habile écrivain, l’heureux peintre, qui sait trouver des couleurs si
fraîches et si variées! Peu d’expressions ont vieilli dans ce tableau
enchanteur. On regrette de n’avoir pas accompagné ces hardis matelots,
ces savants qui comprenaient si bien la nature! Que n’avons-nous avec
eux visité ces populations innocentes et paisibles, dans cet âge d’or
dont notre siècle de fer nous rend la disparition plus pénible encore!

[Illustration: Ustensiles et armes des Néo-Zélandais. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]

Les bâtiments étaient à une demi-lieue d’un récif, lorsque le vent
tomba. Malgré tous les efforts des chaloupes, ils allaient échouer
misérablement sur les écueils, en vue de cette terre si ardemment
désirée, quand une habile manœuvre du commandant, heureusement secondée
par la marée et par la brise de terre, vint les tirer du danger. Ils
avaient fait, cependant, quelques avaries, et l’_Aventure_ avait perdu
trois ancres.

[Illustration: Un insulaire qui passait sa journée à se faire gaver.
(Page 163.)]

Une foule de pirogues entouraient les navires, et des fruits de toute
espèce étaient échangés pour quelques grains de verre. Cependant,
les indigènes n’apportaient ni volailles ni cochons. Ceux qu’on
apercevait autour des cases appartenaient au roi, et ils n’avaient
pas la permission de les vendre. Beaucoup de Taïtiens demandaient des
nouvelles de Banks et des autres compagnons de Cook à son premier
voyage. Quelques-uns s’informèrent aussi de Tupia; mais ils ne
parlèrent plus de lui, dès qu’ils eurent appris les circonstances de sa
mort.

Le lendemain, les deux bâtiments mouillaient dans la rade d’Oaiti-Piha,
à deux encâblures du rivage, et furent encombrés de visiteurs et de
marchands. Quelques-uns profitèrent de l’encombrement pour rejeter
dans leurs pirogues les denrées qu’ils avaient vendues, afin de les
faire payer une seconde fois. Pour mettre fin à cette friponnerie,
Cook fit chasser les fripons, après les avoir fait fustiger, châtiment
qu’ils supportèrent, d’ailleurs, sans se plaindre.

L’après-midi, les deux capitaines descendirent à terre pour examiner
l’aiguade, qu’ils trouvèrent très convenable. Pendant cette petite
excursion, une foule d’indigènes vinrent à bord qui se plurent à
confirmer la fâcheuse réputation que leur avaient faite les récits
antérieurs de Bougainville et de Cook.

  «Un des officiers, placé sur le gaillard d’arrière, dit la relation,
  voulant donner des grains de verre a un enfant de six ans, qui était
  sur une pirogue, les laissa tomber dans la mer. L’enfant se précipita
  aussitôt à l’eau, et il plongea jusqu’à ce qu’il les eût rapportés
  du fond. Afin de récompenser son adresse, nous lui jetâmes d’autres
  bagatelles; cette générosité tenta une foule d’hommes et de femmes,
  qui nous amusèrent par des tours surprenants d’agilité au milieu des
  flots. A voir leur position aisée dans l’eau et la souplesse de leurs
  membres, nous les regardions presque comme des animaux amphibies.»

Cependant, les Taïtiens, montés à bord, furent surpris à voler
différents objets. L’un d’eux, qui était resté la plus grande partie de
la journée dans la chambre de Cook, s’empressa de sauter à la mer, et
le capitaine, outré de sa conduite, tira deux coups de feu par-dessus
sa tête. Un bateau, détaché pour saisir les pirogues des voleurs, fut
assailli de pierres, lorsqu’il arriva près du rivage, et il fallut
tirer un coup de canon pour déterminer les assaillants à la retraite.
Ces hostilités n’eurent pas de suite; les naturels revinrent à bord
comme si rien ne s’était passé. Cook apprit d’eux que la plupart de ses
anciens amis des environs de Matavaï avaient péri dans une bataille qui
avait eu lieu entre les habitants des deux péninsules.

Les officiers firent à terre plusieurs promenades; Forster, poussé par
son ardeur pour les recherches botaniques, n’en manqua aucune. Pendant
une de ces courses, il fut témoin de la façon dont les Taïtiennes
préparent leurs étoffes.

  «A peine eûmes-nous marché quelques pas, dit-il, qu’un bruit venant
  de la forêt frappa nos oreilles. En suivant le son, nous parvînmes à
  un petit hangar, où cinq ou six femmes, assises sur les deux côtés
  d’une longue pièce de bois carrée, battaient l’écorce fibreuse du
  mûrier, afin d’en fabriquer leurs étoffes. Elles se servaient pour
  cela d’un morceau de bois carré, qui avait des sillons longitudinaux
  et parallèles, plus ou moins serrés selon les différents côtés.
  Elles s’arrêtèrent un moment pour nous laisser examiner l’écorce,
  le maillet et la poutre qui leur servait de table; elles nous
  montrèrent aussi, dans une grosse noix de coco, une espèce d’eau
  glutineuse, dont elles se servaient de temps à autre afin de
  coller ensemble les pièces de l’écorce. Cette colle, qui, à ce que
  nous comprîmes, vient de l’_hibiscus esculentus_, est absolument
  nécessaire dans la fabrique de ces immenses pièces d’étoffe qui,
  ayant quelquefois deux ou trois verges de large et cinquante de long,
  sont composées de petits morceaux d’écorce d’arbre d’une très petite
  épaisseur.... Les femmes occupées à ce travail portaient de vieux
  vêtements sales et déguenillés, et leurs mains étaient très dures et
  très calleuses.»

Le même jour, Forster aperçut un homme qui portait des ongles
extrêmement longs, ce dont il était très fier, comme d’une preuve qu’il
n’était pas obligé de travailler pour vivre. Dans l’empire d’Annam, en
Chine, dans bien d’autres contrées, cette manie singulière et puérile
a été signalée. Un seul doigt est pourvu d’un ongle moins long; c’est
celui qui sert à se gratter, occupation très fréquente dans tous les
pays d’extrême Orient.

Pendant une autre de ses promenades, Forster vit un insulaire mollement
étendu sur un tapis d’herbe épaisse, qui passait sa journée à se faire
gaver par ses femmes. Ce triste personnage, qui s’engraissait sans
rendre aucun service à la société, rappela au naturaliste anglais la
colère de sir John Mandeville, s’indignant de voir «un pareil glouton
qui consumait ses jours sans se distinguer par aucun fait d’armes, et
qui vivait dans le plaisir comme un cochon qu’on engraisse dans une
étable.»

Le 22 août, Cook, ayant appris que le roi Waheatua était dans le
voisinage et manifestait le désir de le voir, descendit à terre avec le
capitaine Furneaux, MM. Forster et plusieurs naturels. Il le rencontra
qui venait au-devant de lui avec une nombreuse suite, et le reconnut
aussitôt, car il l’avait vu plusieurs fois en 1769.

Ce roi était alors enfant et s’appelait Té-Arée, mais il avait changé
de nom à la mort de son père Waheatua. Il fil asseoir le capitaine
sur son tabouret, et s’informa avec sollicitude de plusieurs Anglais
qu’il avait fréquentés au précédent voyage. Cook, après les compliments
ordinaires, lui fit présent d’une chemise, d’une hache, de clous et
d’autres bagatelles; mais, de tous ces cadeaux, celui qui sembla
le plus précieux et qui excita de la part des naturels des cris
d’admiration, ce fut une touffe de plumes rouges, montée sur un fil
d’archal.

Waheatua, roi de la petite Taïti, pouvait être âgé de dix-sept ou
dix-huit ans. Grand, bien fait, il aurait eu l’air majestueux, si
l’expression habituelle de sa physionomie n’eût été celle de la crainte
et de la méfiance. Il était entouré de plusieurs chefs et nobles
personnages, remarquables par leur stature, et dont l’un, tatoué
d’une façon singulière, était d’une corpulence énorme. Le roi, qui
montrait pour lui beaucoup de déférence, le consultait à tout moment.
Cook apprit alors qu’un vaisseau espagnol avait relâché à Taïti,
quelques mois auparavant; il sut plus tard que c’était celui de Domingo
Buenechea, qui venait de Callao.

Tandis qu’Etée, le gros confident du roi, s’entretenait avec quelques
officiers de matières religieuses, et demandait aux Anglais s’ils
avaient un dieu, Waheatua s’amusait avec la montre du commandant.
Tout étonné du bruit qu’elle faisait, ce qu’il exprimait en disant:
«Elle parle,» il demandait à quoi elle pouvait servir. On lui expliqua
qu’elle mesurait le temps et qu’en cela elle ressemblait au soleil.
Waheatua lui donna aussitôt le nom de «petit soleil» pour montrer qu’il
avait compris l’explication.

Les bâtiments mirent à la voile le 24 au matin, et furent longtemps
suivis par une quantité de pirogues, chargées de noix de coco et
de fruits. Plutôt que de manquer cette occasion d’acquérir des
marchandises d’Europe, les indigènes vendirent leurs denrées très bon
marché. Il fut même possible de se procurer une douzaine des plus
belles noix de coco pour un seul grain de verre. Cette abondance de
rafraîchissements ne tarda pas à ramener la santé à bord des bâtiments,
et la plupart des matelots, qui, en arrivant à Osnabruck, pouvaient à
peine marcher, allaient et venaient au départ.

Le 26, la _Résolution_ et l’_Aventure_ atteignirent la baie de Matavaï.
Une foule de Taïtiens eut bientôt envahi les ponts. Le capitaine les
connaissait pour la plupart, et le lieutenant Pickersgill, qui avait
accompagné Wallis en 1767 et Cook deux ans plus tard, reçut un accueil
particulièrement empressé.

Cook fit dresser les tentes pour les malades, les tonneliers et les
voiliers; puis, il partit pour Oparrée avec le capitaine Furneaux
et les deux Forster. L’embarcation qui les portait ne tarda pas à
passer devant un moraï de pierre et un cimetière déjà connu sous le
nom de moraï de Tootahah. Lorsque Cook le désigna sous ce nom, un des
indigènes qui l’accompagnaient l’interrompit en lui disant que, depuis
la mort de Tootahah, on l’appelait moraï d’O-Too.

  «Belle leçon pour les princes, qu’on fait souvenir ainsi pendant leur
  vie qu’ils sont mortels, et qu’après leur mort le terrain qu’occupera
  leur cadavre ne sera pas à eux! Le chef et sa femme ôtèrent, en
  passant, leurs vêtements de dessus leurs épaules, marque de respect
  que donnent les insulaires de tous les rangs devant un moraï, et qui
  semble attacher à ces lieux une idée particulière de sainteté.»

Cook fut bientôt admis en présence du roi O-Too. Après quelques
compliments, il lui offrit tout ce qu’il pensait avoir du prix à ses
yeux, car il sentait combien il serait avantageux de gagner l’amitié
de cet homme, dont les moindres paroles dénotaient la timidité de
caractère. Grand et bien fait, ce roi pouvait avoir trente ans. Il
s’informa de Tupia et des compagnons de Cook, bien qu’il n’en eût
vu aucun. De nombreux présents furent ensuite distribués à ceux qui
parurent les plus influents dans son entourage.

Les femmes envoyèrent aussitôt leurs domestiques «chercher de grandes
pièces de leurs plus belles étoffes, teintes en écarlate, de couleur de
rose ou de paille, et parfumées de leur huile la plus odorante. Elles
les mirent sur nos premiers habits, et nous chargèrent si bien qu’il
nous était difficile de remuer.»

Le lendemain, O-Too vint rendre visite au capitaine. Il n’entra
dans le bâtiment qu’après que Cook eut été enveloppé d’une quantité
considérable d’étoffes indigènes des plus précieuses, et il n’osa
descendre dans l’entrepont que lorsque son frère l’eut d’abord visité.
On fit asseoir le roi et sa suite pour déjeuner, et tous les indigènes
s’extasièrent aussitôt sur la commodité des chaises. O-Too ne voulut
goûter à aucun plat, mais ses compagnons furent loin d’imiter sa
réserve. Il admira beaucoup un superbe épagneul qui appartenait à
Forster et témoigna le désir de l’avoir. On le lui donna immédiatement,
et il le fit dès lors porter derrière lui par un des seigneurs de sa
suite. Après le déjeuner, le commandant reconduisit lui-même dans sa
chaloupe O-Too, à qui le capitaine Furneaux avait fait présent d’une
chèvre et d’un bouc. Pendant une excursion qu’il fit dans l’intérieur,
M. Pickersgill rencontra la vieille Obéréa, qui avait montré tant
d’attachement à Wallis. Elle semblait avoir perdu toutes ses dignités,
et elle était si pauvre qu’elle fut dans l’impossibilité de faire un
présent à ses amis.

Lorsque Cook partit, le 1er septembre, un jeune Taïtien, nommé Poreo,
lui demanda la faveur de l’accompagner. Le commandant y consentit dans
l’espoir qu’il pourrait lui être utile. Au moment où il vit disparaître
la terre à l’horizon, Poreo ne put retenir ses larmes. Il fallut que
les officiers le consolassent en l’assurant qu’ils lui serviraient de
pères.

Cook se dirigea alors vers l’île d’Huaheine, qui n’était pas éloignée
de plus de vingt-cinq lieues, et y mouilla le 3 au matin. Les
insulaires apportèrent quantité de grosses volailles; elles firent
d’autant plus de plaisir, qu’il avait été impossible de s’en procurer a
Taïti. Bientôt affluèrent sur le marché les cochons, les chiens et les
fruits, qu’on échangea avec avantage pour des haches, des clous et de
la verroterie.

Cette île, comme Taïti d’ailleurs, présentait des traces d’éruptions
volcaniques, et le sommet d’une de ses collines rappelait beaucoup
la forme d’un cratère. L’aspect du pays est le même, mais en petit,
qu’à Taïti, car la circonférence de Huaheine n’est que de sept ou huit
lieues.

Cook alla rendre visite à son vieil ami Orée. Le roi, bannissant tout
cérémonial, se jeta au cou du capitaine en pleurant de joie; puis, il
lui présenta ses amis, auxquels le capitaine fit quelques présents.
Quant au roi, il lui offrit ce qu’il possédait de plus précieux, car
il considérait cet homme comme un père. Orée promit d’approvisionner
les Anglais de tout ce dont ils auraient besoin, et tint parole avec la
plus grande loyauté.

Cependant, le 6 au matin, les matelots qui présidaient aux échanges
furent insultés par un naturel couvert de rouge, en habit de guerre, et
qui, tenant une massue de chaque main, menaçait tout le monde. Cook,
arrivant à terre en ce moment-là, se jeta sur l’indigène, lutta avec
lui et finit par s’emparer de sa massue, qu’il brisa.

Le même jour, un autre incident se produisit. Sparrman avait
imprudemment pénétré dans l’intérieur de l’île pour y faire des
recherches de botanique. Quelques naturels, profitant du moment où il
examinait une plante, lui arrachèrent de la ceinture une dague, seule
arme qu’il portât sur lui, lui en donnèrent un coup sur la tête et,
se précipitant sur lui, arrachèrent par lambeaux une partie de ses
vêtements. Cependant, Sparrman parvint à se relever, et se mit à courir
vers la plage. Mais, embarrassé par des buissons et des ronces, il
fut rejoint par les naturels, qui allaient lui couper les mains pour
s’emparer de sa chemise, dont les manches étaient boutonnées, lorsqu’il
put déchirer les poignets avec ses dents. D’autres insulaires, le
voyant nu et meurtri, lui passèrent leurs vêtements et le conduisirent
sur la place du marché, où se trouvait une foule de naturels. Au moment
où Sparrman parut en cet état, tous prirent la fuite sans s’être
consultés. Cook crut d’abord qu’ils venaient de commettre quelque vol.
Détrompé en apercevant le naturaliste, il rappela aussitôt quelques
indigènes, les assura qu’il ne se vengerait pas sur des innocents, et
porta sa plainte immédiatement à Orée. Celui-ci, désolé et furieux de
ce qui s’était passé, accabla son peuple de reproches véhéments, et
promit de tout faire pour retrouver les voleurs et les objets volés.

En effet, malgré les supplications des naturels, le roi s’embarqua
dans la chaloupe du commandant, et se mit avec lui à la recherche des
coupables. Ceux-ci s’étaient dérobés, et, pour le moment, il fallut
renoncer à les atteindre. Orée accompagna donc Cook à son bord,
dîna avec lui, et, lorsqu’il revint à terre, fut accueilli avec les
démonstrations de joie les plus vives par ses sujets, qui n’espéraient
plus le revoir.

  «C’est une des réflexions les plus agréables que nous ait suggérées
  ce voyage, dit Forster, qu’au lieu de trouver les habitants de ces
  îles entièrement plongés dans la volupté, comme l’ont dit faussement
  les premiers voyageurs, nous avons remarqué parmi eux les sentiments
  les plus humains et les plus délicats. Dans toutes les sociétés, il
  y a des caractères vicieux; mais on comptera cinquante fois plus de
  méchants en Angleterre ou dans tout autre pays civilisé que dans ces
  îles.»

Au moment où les vaisseaux mettaient à la voile, Orée vint prévenir
le commandant que les voleurs étaient pris, et l’invita à descendre à
terre pour assister à leur supplice. C’était impossible. Le roi voulut
alors accompagner Cook pendant une demi-lieue en mer et lui fit les
plus tendres adieux.

Cette relâche avait été très productive. Les deux bâtiments emportaient
plus de trois cents cochons, sans compter les volailles et les fruits.
Nul doute qu’ils n’eussent pu s’en procurer bien davantage, si leur
séjour avait été plus long.

Le capitaine Furneaux avait consenti à prendre à son bord un jeune
homme nommé Omaï, dont la retenue et l’intelligence devaient donner
une haute idée des habitants des îles de la Société. A son arrivée en
Angleterre, ce Taïtien fut présenté au roi par le comte de Sandwich,
premier lord de l’Amirauté. En même temps, il trouva en MM. Banks et
Solander des protecteurs et des amis, qui lui ménagèrent une réception
amicale auprès des premières familles de la Grande-Bretagne. Il résida
deux ans dans ce pays, et s’embarqua avec Cook, à son troisième voyage,
pour regagner sa patrie.

Le commandant gagna ensuite Uliétea, où l’accueil que lui firent les
indigènes fut des plus sympathiques. Ils s’informèrent avec intérêt
de Tupia et des Anglais qu’ils avaient vus sur l’_Endeavour_. Le roi
Oreo s’empressa de renouer connaissance avec le capitaine, et lui
fournit tous les rafraîchissements que son île produisait. Durant cette
relâche, Poreo, qui s’était embarqué sur la _Résolution_, descendit
à terre avec une jeune Taïtienne, qui avait su le captiver, et ne
reparut plus à bord. Il y fut remplacé par un jeune homme de dix-sept
ou dix-huit ans, natif de Bolabola, appelé Œdidi, qui déclara vouloir
venir en Angleterre. La douleur que cet indigène montra en se séparant
de ses compatriotes fit bien augurer de son cœur.

Les bâtiments, encombrés de plus de quatre cents cochons, de volailles
et de fruits, quittèrent définitivement les îles de la Société, le 17
septembre, et cinglèrent à l’ouest. Six jours plus tard était reconnue
l’une des îles Harvey, et, le 1er octobre, l’ancre tombait devant Eoa,
l’île Middelbourg de Tasman et de Cook.

[Illustration: O-Too, roi de Taïti. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

L’accueil des naturels fut cordial. Un chef, nommé Taï-One, monta
à bord, toucha le nez du capitaine avec une racine de poivrier, et
s’assit sans mot dire. L’alliance était conclue et fut ratifiée par le
don de quelques babioles.

Taï-One guida les Anglais dans l’intérieur de l’île. Tant que dura
cette promenade, les nouveaux venus furent entourés d’une foule
compacte d’indigènes, qui leur offraient des étoffes et des nattes pour
des clous. Souvent même, les naturels poussèrent la libéralité jusqu’à
ne rien vouloir accepter en retour de leurs cadeaux.

Taï-One emmena ses nouveaux amis à son habitation, agréablement située
au fond d’une belle vallée, à l’ombre de quelques sadhecks. Il leur fit
servir une liqueur qui fut extraite devant eux du jus de l’«eava», et
dont l’usage est commun dans presque toutes les îles de la Polynésie.

[Illustration: Monuments de l’île de Pâques. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Voici de quelle manière elle fut préparée. On commença par mâcher des
morceaux de cette racine, qui est une sorte de poivrier, puis on la mit
dans un grand vase de bois, et l’on versa de l’eau dessus. Lorsque la
liqueur fut potable, les indigènes la transvasèrent dans des feuilles
vertes pliées en forme de coupe, qui contenaient plus d’une demi-pinte.
Cook fut le seul qui y goûta. La façon dont s’était faite la liqueur,
avait éteint la soif de ses compagnons; mais les naturels n’eurent pas
la même réserve, et le vase fut bientôt vide.

Les Anglais visitèrent ensuite plusieurs plantations ou jardins séparés
par des haies de roseaux entrelacés, qui communiquaient entre eux par
des portes formées de planches et pendues à des gonds. La perfection de
la culture, cet instinct si développé de la propriété, tout annonçait
un degré de civilisation supérieur à celui de Taïti.

Malgré l’affabilité de la réception qui lui fut faite, Cook, qui ne
pouvait obtenir à aucun prix ni cochons ni volailles, quitta cette île
pour gagner celle d’Amsterdam, la Tonga-Tabou des indigènes, où il
espérait obtenir les vivres dont il avait besoin.

Les navires ne tardèrent pas à mouiller dans la rade de Van-Diemen,
par dix-huit brasses d’eau, à une encâblure des brisants qui bordent
la côte. Les naturels, très confiants, apportèrent des étoffes, des
nattes, des outils, des armes, des ornements, et, bientôt après,
des cochons et des volailles. Œdidi leur acheta avec beaucoup
d’empressement des plumes rouges, qui, à ce qu’il assurait, auraient
une valeur extraordinaire à Taïti.

Cook descendit à terre avec un indigène, nommé Attago, qui s’était
attaché à lui dès le premier moment. Pendant cette promenade, il
remarqua un temple assez semblable aux moraïs, et qui était désigné
sous le nom générique de Faïtoka. Élevé sur une butte construite de
main d’homme à seize ou dix-huit pieds au-dessus du sol, ce temple
avait une forme oblongue, et l’on y parvenait par deux escaliers de
pierre. Construit comme les habitations des naturels, c’est-à-dire avec
des poteaux et des solives, il était couvert de feuilles de palmier.
Deux images en bois, grossièrement sculptées, longues de deux pieds, en
occupaient les coins.

  «Comme je ne voulais offenser ni eux ni leurs dieux, dit le
  commandant, je n’osai pas les toucher, mais je demandai à Attago si
  c’étaient des «Eatuas» ou dieux. J’ignore s’il me comprit, mais à
  l’instant il les mania et les retourna aussi grossièrement que s’il
  avait touché un morceau de bois, ce qui me convainquit qu’elles ne
  représentaient pas la divinité.»

Quelques vols se produisirent; mais ils ne troublèrent pas les
relations, et l’on put se procurer une quantité considérable de
rafraîchissements.

Avant son départ, le capitaine eut une entrevue avec un personnage
entouré d’un respect extraordinaire, et que tous les naturels
s’accordaient à qualifier de roi.

  «Je le trouvai assis, dit Cook, avec une gravité si stupide et si
  sombre, que, malgré tout ce qu’on m’en avait dit, je le pris pour un
  idiot que le peuple adorait d’après quelques idées superstitieuses.
  Je le saluai et je lui parlai, mais il ne me répondit point, et ne
  fit pas même attention à moi... J’allais le quitter, lorsqu’un
  naturel s’expliqua de manière à ne me laisser aucun doute que c’était
  le roi. Je lui offris en présent une chemise, une hache, un morceau
  d’étoffe rouge, un miroir, quelques clous, des médailles et des
  verroteries. Il les reçut, ou plutôt souffrit qu’on les mît sur sa
  personne et autour de lui, sans rien perdre de sa gravité, sans dire
  un mot, sans même tourner la tête ni à droite ni à gauche.»

Cependant, le lendemain, ce chef envoya des paniers de bananes et un
cochon rôti, en disant que c’était un présent de l’«ariki» de l’île à
l’«ariki» du vaisseau.

Cet archipel reçut de Cook le nom d’îles des Amis. Ces îles avaient été
vues par Schouten et Tasman, qui les désignent sous les noms d’îles des
Cocos, des Traîtres, de l’Espérance, et de Horn.

Cook, qui n’avait pu se procurer d’eau douce, fut donc obligé de
quitter Tonga plus tôt qu’il l’aurait voulu. Il eut cependant le temps
de rassembler un certain nombre d’observations sur les productions
du pays et les mœurs des habitants. Nous allons en résumer les plus
saillantes.

La nature a semé avec prodigalité ses plus riches trésors sur les îles
Tonga et Eoa. Les cocotiers, les palmiers, les arbres à pain, les
ignames, les cannes à sucre sont les plus ordinaires. En fait d’animaux
comestibles, on n’y rencontre guère que les cochons et la volaille,
mais si le chien n’y existe pas, son nom est cependant connu. Les
poissons les plus délicats fourmillent sur les côtes.

De même taille, presque aussi blancs que les Européens, les habitants
de ces îles sont bien proportionnés et ont des traits agréables. Leurs
cheveux sont originairement noirs, mais ils ont l’habitude de les
teindre avec une poudre, de sorte qu’il y en a de blancs, de rouges, de
bleus, ce qui produit un assez singulier effet. La pratique du tatouage
est universelle. Quant aux vêtements, ils sont des plus simples. Une
pièce d’étoffe, enroulée autour de la ceinture et pendant jusqu’aux
genoux, en fait tous les frais. Mais les femmes, qui sont, à Tonga
comme ailleurs, plus coquettes que les hommes, se font un tablier en
fibres de cocos, qu’elles parsèment de coquillages, de bouts d’étoffes
de couleur et de plumes.

Ces naturels ont quelques coutumes singulières que les Anglais
n’avaient pas encore observées. C’est ainsi qu’ils mettent sur leur
tête tout ce qu’on leur donne et emploient cette pratique pour conclure
un marché. Lorsqu’un de leurs amis ou de leurs parents vient à mourir,
ils ont aussi l’habitude de se couper une ou plusieurs phalanges et
même plusieurs doigts. Enfin, leurs habitations ne sont pas réunies
en villages; elles sont éparses et semées au milieu des plantations.
Faites des mêmes matériaux et conçues sur le même plan que celles des
îles de la Société, elles sont seulement plus élevées au-dessus du sol.

L’_Aventure_ et la _Résolution_ appareillèrent le 7 octobre,
reconnurent le lendemain l’île Pylstart, découverte par Tasman,
et jetèrent l’ancre, le 21 du même mois, dans la baie Hawke, à la
Nouvelle-Zélande.

Cook débarqua un certain nombre d’animaux, qu’il voulait acclimater
dans le pays, et remit à la voile pour entrer dans le canal de la
Reine-Charlotte; mais, assailli par une violente tempête, il fut séparé
de l’_Aventure_ et ne la revit plus qu’en Angleterre.

Le 5 novembre, le commandant répara les avaries de son bâtiment, et,
avant d’entreprendre une nouvelle campagne dans les mers australes,
il voulut se rendre compte de la quantité et de la qualité de son
approvisionnement. Il constata que quatre mille cinq cents livres de
biscuit étaient entièrement gâtées, et que plus de trois milliers
n’étaient guère en un meilleur état.

Pendant son séjour en cet endroit, Cook eut une nouvelle preuve,
et plus complète que les précédentes, de l’anthropophagie des
Néo-Zélandais. Un officier ayant acheté la tête d’un jeune homme qui
venait d’être tué et mangé, plusieurs indigènes, qui l’aperçurent,
témoignèrent le désir d’en avoir quelque morceau. Cook la leur céda,
et, par l’avidité avec laquelle ils se jetèrent sur ce mets répugnant,
il put se convaincre du plaisir que ces cannibales éprouvent à se
repaître d’un aliment qu’il leur est difficile de se procurer.

La _Résolution_ quitta la Nouvelle-Zélande, le 26 novembre, s’enfonçant
dans les régions glacées qu’elle avait déjà parcourues. Mais qu’elles
étaient plus pénibles, les circonstances dans lesquelles se faisait
cette seconde tentative! Si l’équipage était en bonne santé, les
hommes, très affaiblis par les fatigues, offriraient sans doute moins
de résistance aux maladies, d’autant plus qu’il n’y avait pas de vivres
frais à bord! La _Résolution_ n’avait plus sa conserve, et l’on était
maintenant persuadé de la non-existence du continent austral! C’était
donc, pour ainsi dire, un voyage «platonique». Il fallait prouver
jusqu’à la dernière évidence qu’on ne découvrirait pas de nouvelles
terres un peu importantes dans ces parages désolés.

Ce ne fut que le 12 décembre qu’on rencontra les premières glaces, et
beaucoup plus au sud que l’année précédente. Depuis ce moment, les
incidents propres aux navigations sous ces latitudes se reproduisirent
tous les jours. Œdidi était stupéfait de cette pluie blanche, de cette
neige qui lui fondait dans la main; mais son étonnement n’eut plus de
bornes, lorsqu’il découvrit la première glace, qu’il qualifia de terre
blanche.

  «Un premier phénomène avait déjà frappé son esprit sous la zone
  torride, dit la relation. Tant que les vaisseaux étaient restés dans
  ces parages, nous n’avions eu presque point de nuit et nous avions pu
  écrire à minuit à la lueur du soleil. Œdidi pouvait à peine en croire
  ses yeux, et il nous assura que ses compatriotes le traiteraient de
  menteur, quand il leur parlerait de la pluie pétrifiée et du jour
  perpétuel.»

Le jeune Taïtien eut d’ailleurs le temps de s’habituer à ce phénomène,
car le navire s’avança jusqu’au 76e degré de latitude sud, au travers
des glaces flottantes. Alors, convaincu que, s’il existait un
continent, les glaces en rendaient l’accès presque impossible, Cook se
détermina à porter au nord.

La satisfaction fut générale, il n’était personne à bord qui ne
souffrît de rhumes tenaces et violents, ou qui ne fût attaqué du
scorbut. Le capitaine était lui-même très sérieusement atteint d’une
maladie bilieuse, qui le força de se mettre au lit. Pendant huit jours,
il fut en danger de mort, et sa convalescence devait être aussi longue
que pénible. La même route fut suivie jusqu’au 11 mars. Quelle joie,
lorsque, au soleil levant, la vigie cria: Terre! Terre!

C’était l’île de Pâques de Roggewein, la terre de Davis. En approchant
du rivage, la première chose qui frappa les regards des navigateurs,
ce furent ces gigantesques statues dressées sur la plage, qui avaient
autrefois excité l’étonnement des Hollandais.

  «La latitude de l’île de Pâques, dit Cook, correspond, à une minute
  ou deux près, avec celle qui est marquée dans le journal manuscrit de
  Roggewein, et sa longitude n’est fautive que d’un degré.»

Ce rivage, composé de roches brisées à l’aspect noir et ferrugineux,
annonçait les traces d’une violente éruption souterraine. Au milieu
de cette île, stérile et déserte, on apercevait quelques plantations
éparses.

Singularité merveilleuse! Le premier mot que prononcèrent les
insulaires, en s’approchant du vaisseau pour demander une corde, fut un
terme taïtien. Tout, d’ailleurs, annonçait que les habitants avaient
la même origine. Comme les Taïtiens, ils étaient tatoués et vêtus
d’étoffes qui ressemblaient à celles des îles de la Société.

  «L’action du soleil sur leur tête, dit la relation, les a contraints
  d’imaginer différents moyens de s’en garantir. La plupart des hommes
  portent un cercle d’environ deux pouces d’épaisseur tressé avec de
  l’herbe d’un bord à l’autre et couvert d’une grande quantité de ces
  longues plumes noires qui décorent le col des frégates. D’autres ont
  d’énormes chapeaux de plumes de goëland brun, presque aussi larges
  que les vastes perruques des jurisconsultes européens; et plusieurs,
  enfin, un simple cerceau de bois, entouré de plumes blanches de
  mouettes, qui se balancent dans l’air. Les femmes mettent un grand et
  large chapeau d’une natte très propre, qui forme une pointe en avant,
  un faîte le long du sommet et deux gros lobes derrière chaque côté.»

Toute la campagne, qui fut parcourue par plusieurs détachements, était
couverte de pierres noirâtres et poreuses, et offrait l’image de la
désolation. Deux ou trois espèces d’herbes ridées, qui croissaient
au milieu des rochers, de maigres arbrisseaux, notamment le mûrier
à papier, l’hibiscus, le mimosa, quelques bananiers, voilà toute la
végétation qui pouvait pousser au milieu de cet amas de lave.

Tout près du lieu de débarquement, s’élevait une muraille
perpendiculaire, de pierres de taille carrées, jointes suivant toutes
les règles de l’art, et s’emboîtant de manière à durer fort longtemps.
Plus loin, au milieu d’une aire bien pavée, se dressait un monolithe,
représentant une figure humaine à mi-corps, d’environ vingt pieds[2]
de haut et de plus de cinq de large, très grossièrement sculptée, dont
la tête était mal dessinée, les yeux, le nez et la bouche à peine
indiqués; seules les oreilles, très longues, comme il est de mode de
les porter dans le pays, étaient plus finies que le reste.

    [2] Dans la première édition de la traduction française du
    deuxième voyage de Cook (Paris, 1878, 7 vol. in-4), on n’a
    donné que _deux_ pieds de haut à cette statue, évidemment
    par suite d’un lapsus typographique. Cette faute, que nous
    corrigeons ici, avait été reproduite dans les éditions
    subséquentes.

Ces monuments, très nombreux, ne paraissaient pas avoir été dressés
et sculptés par la race que rencontraient les Anglais, ou cette race
s’était bien abâtardie. D’ailleurs, si les habitants ne rendaient aucun
culte à ces statues, ils les entouraient cependant d’une certaine
vénération, car ils témoignaient leur mécontentement lorsqu’on marchait
sur l’aire pavée qui les entoure. Ce n’était pas seulement sur le bord
de la mer que se voyaient ces sentinelles gigantesques. Sur les flancs
des montagnes, dans les anfractuosités des rochers, il s’en trouvait
d’autres, les unes debout ou tombées à terre à la suite de quelque
commotion, les autres encore imparfaitement dégagées du bloc dans
lequel elles étaient taillées. Quelle catastrophe subite a interrompu
ces travaux? Que représentent ces monolithes? A quelle époque lointaine
remontent ces témoignages de l’activité d’un peuple à jamais disparu ou
dont les souvenirs se sont perdus dans la nuit des âges? Problèmes à
jamais insolubles!

Les échanges s’étaient faits avec assez de facilité. On n’avait eu
qu’à réprimer l’adresse vraiment trop merveilleuse avec laquelle les
insulaires savaient vider les poches. Les quelques rafraîchissements
qu’on avait pu se procurer avaient été d’un grand secours; toutefois,
le manque d’eau potable empêcha Cook de faire un plus long séjour à
l’île de Pâques.

Il dirigea donc sa course vers l’archipel des Marquises de Mendana, qui
n’avait pas été revu depuis 1595. Mais son navire n’eut pas plus tôt
repris la mer, qu’il eut une nouvelle attaque de cette maladie bilieuse
dont il avait si grandement souffert. Les scorbutiques retombèrent
malades, et tous ceux qui avaient fait de longues courses à travers
l’île de Pâques avaient le visage brûlé par le soleil.

Le 7 avril 1774, Cook aperçut enfin le groupe des Marquises, après
avoir passé pendant cinq jours consécutifs sur les différentes
positions que les géographes lui avaient données. On mouilla à
Tao-Wati, la Santa-Cristina de Mendana. La _Résolution_ fut bientôt
entourée de pirogues, dont l’avant était chargé de pierres, et chaque
homme avait une fronde entortillée autour de la main. Cependant, les
relations amicales et les échanges commencèrent.

  «Ces insulaires étaient bien faits, dit Forster, d’une jolie figure,
  d’un teint jaunâtre ou tanné, et des piqûres répandues sur tout leur
  corps les rendaient presque noirs.... Les vallées de notre havre
  étaient remplies d’arbres, et tout y répondait à la description qu’en
  ont faite les Espagnols. Nous voyions plusieurs feux à travers les
  forêts, fort loin du rivage, et nous conclûmes que le pays était bien
  peuplé.»

La difficulté de se procurer des vivres décida Cook à un prompt départ.
Il eut cependant le temps de réunir un certain nombre d’observations
intéressantes sur ce peuple, qu’il considère comme un des plus beaux
de l’Océanie. Ces naturels paraissent surpasser tous les autres par la
régularité de leurs traits. Cependant, la ressemblance de leur langue
avec celle que parlent les Taïtiens, semble dénoter une communauté
d’origine.

Les Marquises sont au nombre de cinq: la Magdalena, San-Pedro,
Dominica, la Santa-Cristina et l’île Hood, ainsi appelée du volontaire
qui la découvrit le premier. Santa-Cristina est coupée par une
chaîne de montagnes d’une élévation considérable, sur laquelle
viennent s’embrancher des collines qui sortent de la mer. Des vallées
resserrées, profondes, fertiles, ornées d’arbres fruitiers et arrosées
par des ruisseaux d’une eau excellente, coupent ces montagnes. Le port
de Madre-de-Dios, que Cook appela port de la Résolution, gît à peu près
au milieu de la côte occidentale de Santa-Cristina. On y trouve deux
anses sablonneuses, où viennent déboucher deux ruisseaux.

[Illustration: Homme et femme de l’île de Pâques. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]


II

    Nouvelle visite à Taïti et à l’archipel des Amis.--Exploration
    des Nouvelles-Hébrides.--Découverte de la Nouvelle-Calédonie
    et de l’île des Pins.--Relâche dans le détroit de la
    Reine-Charlotte.--La Géorgie australe.--Catastrophe de
    l’_Aventure_.

Cook avait quitté ces îles le 12 avril et faisait voile pour Taïti,
lorsque, cinq jours plus tard, il tomba au milieu de l’archipel des
Pomotou. Il aborda à l’île Tioukea de Byron, dont les habitants, qui
avaient eu à se plaindre de ce navigateur, accueillirent avec froideur
les avances des Anglais. Ceux-ci ne purent s’y procurer que deux
douzaines de cocos et cinq cochons, qui paraissaient abonder dans
cette île. Dans un autre canton, la réception fut plus amicale. Les
indigènes embrassèrent les étrangers et touchèrent leurs nez à la façon
des Néo-Zélandais. Œdidi acheta plusieurs chiens, dont le poil long et
blanc sert dans son pays à orner les cuirasses des guerriers.

[Illustration: Indigènes des îles Marquises.]

  «Les indigènes, dit Forster, nous apprirent qu’ils brisent le
  cochléaria, qu’ils le mêlent avec des poissons à coquille, et qu’ils
  le jettent dans la mer lorsqu’ils aperçoivent un banc de poissons.
  Cette amorce enivre les poissons pour quelque temps, et alors ils
  viennent à la surface de l’eau, où on les prend très aisément.»

Le commandant vit ensuite plusieurs autres îles de cet immense
archipel, qu’il trouva semblables à celle qu’il venait de quitter, et
notamment le groupe des îles Pernicieuses, où Roggewein avait perdu sa
galère _l’Africaine_, et auxquelles Cook donna le nom d’îles Palliser.
Puis, il mit le cap sur Taïti, que ses matelots, assurés de la
bienveillance des indigènes, considéraient comme une nouvelle patrie.
La _Résolution_ jeta l’ancre, le 22 avril, dans la baie Matavaï, où la
réception fut aussi amicale qu’on l’espérait. Quelques jours plus tard,
le roi O-Too et plusieurs autres chefs rendirent visite aux Anglais
et leur apportèrent un présent de dix ou douze gros cochons avec des
fruits.

Cook avait d’abord eu l’intention de ne rester en cet endroit que
le temps nécessaire pour que l’astronome, M. Wales, fît plusieurs
observations, mais l’abondance des vivres l’engagea à y prolonger son
séjour.

Le 26 au matin, le capitaine, qui était allé à Oparrée avec
quelques-uns de ses officiers pour faire au roi une visite en forme,
aperçut une immense flotte de plus de trois cents pirogues, rangées
en ordre le long de la côte, toutes complètement équipées. En même
temps se massait sur la plage un nombre considérable de guerriers. Cet
armement formidable, rassemblé en une seule nuit, excita tout d’abord
les soupçons des officiers; mais l’accueil qui leur fut fait les
rassura bientôt.

Cent soixante grosses doubles pirogues de guerre, décorées de pavillons
et de banderolles, cent soixante-dix autres plus petites destinées à
transporter les provisions, composaient cette flotte, qui ne comptait
pas moins de sept mille sept cent soixante hommes, guerriers ou
pagayeurs.

  «Le spectacle de cette flotte, dit Forster, agrandissait encore les
  idées de puissance et de richesse que nous avions de cette île, et
  tout l’équipage était dans l’étonnement. En pensant aux outils que
  possèdent ces peuples, nous admirions la patience et le travail
  qu’il leur a fallu pour abattre des arbres énormes, couper et polir
  les planches, et, enfin, porter ces lourds bâtiments à un si haut
  degré de perfection. C’est avec une hache de pierre, un ciseau, un
  morceau de corail et une peau de raie qu’ils avaient produit ces
  ouvrages. Les chefs et tous ceux qui occupaient les plates-formes de
  combat étaient revêtus de leurs habits militaires, c’est-à-dire d’une
  grande quantité d’étoffes, de turbans, de cuirasses et de casques.
  La longueur de quelques-uns de ces casques embarrassait beaucoup
  ceux qui les portaient. Tout leur équipement semblait mal imaginé
  pour un jour de bataille, et plus propre à la représentation qu’au
  service. Quoi qu’il en soit, il donnait sûrement de la grandeur à ce
  spectacle, et ces guerriers ne manquaient pas de se montrer sous le
  point de vue le plus avantageux.»

En arrivant à Matavaï, Cook apprit que cet armement formidable était
destiné à l’attaque d’Eimeo, dont le chef avait secoué le joug de Taïti
et s’était rendu indépendant.

Les jours suivants, le capitaine reçut la visite de quelques-uns de ses
anciens amis. Tous se montrèrent très désireux de posséder des plumes
rouges, qui avaient une valeur considérable. Une seule formait un
présent très supérieur à un grain de verre et à un clou. L’empressement
était tel de la part des Taïtiens, qu’ils offrirent en échange ces
singuliers habits de deuil qu’ils avaient refusé de vendre pendant le
premier voyage de Cook.

  «Ces vêtements, composés des productions les plus rares de l’île et
  de la mer qui l’environne, et travaillés avec un soin et une adresse
  extrêmes, doivent être, parmi eux, d’un prix considérable. Nous n’en
  achetâmes pas moins de dix, qu’on a rapportés en Angleterre.»

Œdidi, qui avait eu soin de se procurer un nombre considérable de ces
plumes, put se passer tous ses caprices. Les Taïtiens le regardaient
comme un prodige et semblaient écouter avidement toutes ses histoires.
Non seulement les principaux de l’île, mais encore la famille royale,
recherchaient sa société. Il épousa la fille du chef de Matavaï et
conduisit sa femme à bord, où chacun se plut à lui faire quelque
présent. Puis, il se décida à rester à Taïti, où il venait de retrouver
sa sœur mariée à un chef puissant.

Malgré les vols, qui troublèrent plus d’une fois ces relations, les
Anglais se procurèrent, pendant cette relâche, plus de provisions
qu’ils n’avaient fait jusque-là. La vieille Oberea, qui passait pour la
reine de l’île, pendant la relâche du _Dauphin_ en 1767, vint elle-même
apporter des cochons et des fruits, avec le projet secret de se
procurer de ces plumes rouges, qui avaient un si grand succès. On fut
très libéral dans les présents, et on amusa les Indiens par des feux
d’artifice et des manœuvres militaires.

Le capitaine fut, quelques jours avant son départ, témoin d’une
nouvelle revue maritime. O-Too ordonna un simulacre de combat; mais
il dura si peu de temps, qu’il fut impossible d’en suivre toutes les
péripéties. Cette flotte devait livrer bataille cinq jours après le
départ de Cook, et celui-ci avait envie de rester jusque-là; mais,
jugeant que les naturels craignaient qu’il n’écrasât vainqueurs et
vaincus, il se décida à partir.

A peine la _Résolution_ était-elle hors de la baie, qu’un
aide-canonnier, séduit par les délices de Taïti, et peut-être bien
aussi par les promesses d’O-Too, qui comptait qu’un Européen lui
procurerait de grands avantages, se jeta à la mer. Mais il ne tarda pas
à être repris par une embarcation que Cook dépêcha à sa poursuite. Le
capitaine regretta beaucoup que la discipline le forçât d’agir ainsi,
car, si cet homme, qui n’avait ni parents ni amis en Angleterre, lui
avait demandé la permission de rester à Taïti, il ne la lui aurait pas
refusée.

Le 15 mai, la _Résolution_ mouilla au havre O-Wharre, à l’île Huaheine.
Le vieux chef Orée fut un des premiers à féliciter les Anglais de leur
retour et à leur apporter les présents de bienvenue. Le capitaine
lui fit cadeau de plumes rouges; mais, ce que semblait préférer le
vieux chef, c’était le fer, les haches et les clous. Il semblait plus
indolent qu’à la première visite; sa tête était bien affaiblie, ce
qu’il faut sans doute attribuer au goût immodéré qu’il montrait pour
la boisson enivrante que ces naturels tirent du poivrier. Son autorité
semblait aussi de plus en plus méprisée; il fallut que Cook se mît à la
poursuite d’une bande de voleurs, réfugiés au centre de l’île, dans les
montagnes, qui ne craignaient pas de piller le vieux chef lui-même.

Orée se montra reconnaissant des bons procédés qu’avaient toujours
eus les Anglais à son égard. Il quitta le dernier le vaisseau quand
celui-ci mit à la voile, le 24 avril, et, lorsque Cook lui eut dit
qu’ils ne se reverraient plus, il se prit à pleurer, et répondit:
«Laissez venir ici vos enfants, nous les traiterons bien.»

Une autre fois, Orée avait demandé au capitaine le nom du lieu où il
serait enterré. «Stepney,» répondit Cook. Orée le pria de répéter
ce mot jusqu’à ce qu’il fût en état de le prononcer. Alors cent
individus s’écrièrent à la fois: «Stepney, moraï no Toote! Stepney, le
tombeau de Cook!» Le grand navigateur ne se doutait guère, en faisant
cette réponse, du triste sort qui l’attendait et de la peine que ses
compatriotes auraient à retrouver ses restes!

Œdidi, qui avait fini par venir à Huaheine avec les Anglais, n’avait
pas trouvé le même accueil empressé qu’à Taïti. D’ailleurs ses
richesses étaient singulièrement diminuées, et son crédit s’en
ressentait.

  «Il vérifiait bien, dit la relation, la maxime qu’on n’est jamais
  prophète dans sa patrie... Il nous quitta avec des regrets qui
  montraient bien son estime pour nous; lorsqu’il fallut nous séparer,
  il courut de chambre en chambre pour embrasser tout le monde. Enfin,
  je ne puis pas décrire les angoisses qui remplirent l’âme de ce jeune
  homme, quand il s’en alla; il regardait le vaisseau, il fondit en
  larmes et se coucha de désespoir au fond de sa pirogue. En sortant
  des récifs, nous le vîmes encore qui étendait ses bras vers nous.»

Le 6 juin, Cook reconnut l’île Hove de Wallis, appelée Mohipa par les
indigènes; puis, quelques jours après, un groupe de plusieurs îlots
inhabités, entourés d’une chaîne de brisants, auxquels on donna le nom
de Palmerston, en l’honneur d’un des lords de l’Amirauté.

Le 20, une île, escarpée et rocheuse, fut découverte. Tapissée de
grands bois et d’arbrisseaux, elle n’offrait qu’une grève sablonneuse
étroite, sur laquelle accoururent bientôt plusieurs naturels de couleur
très foncée. Une pique, une massue à la main, ils se livrèrent à des
démonstrations menaçantes, mais eurent soin de se retirer dès qu’ils
virent débarquer les Anglais. Des champions ne tardèrent pas à venir
provoquer les étrangers et les assaillir d’une grêle de flèches et de
pierres. Sparrman fut blessé au bras, et Cook faillit être traversé
par une javeline. Une décharge générale dispersa ces insulaires
inhospitaliers, et leur réception peu courtoise valut à leur patrie le
nom d’île Sauvage.

Quatre jours plus tard, Cook revoyait l’archipel des Tonga. Il
s’arrêta, cette fois, à Namouka, la Rotterdam de Tasman.

A peine le vaisseau avait-il laissé tomber l’ancre, qu’il était entouré
d’une multitude de pirogues, chargées de bananes et de fruits de toute
sorte, qu’on échangeait pour des clous et de vieux morceaux d’étoffe.
Cette réception amicale détermina les naturalistes à descendre à terre
et à s’enfoncer dans l’intérieur à la recherche de nouvelles plantes
et de productions inconnues. A leur retour, ils ne tarissaient pas sur
la beauté et le pittoresque des paysages romantiques qu’ils avaient
rencontrés, ni sur l’affabilité et l’empressement des indigènes.

Cependant, plusieurs vols avaient eu lieu, lorsqu’un larcin plus
important que les autres vint forcer le commandant à sévir. En cette
circonstance, un naturel, qui avait tenté de s’opposer à la capture
de deux pirogues que les Anglais voulaient garder jusqu’à ce qu’on
leur eût rendu des armes dérobées, fut grièvement blessé d’un coup
de feu. C’est durant cette seconde visite que Cook donna à ces îles
le nom d’archipel des Amis,--sans doute par antiphrase,--appellation
aujourd’hui remplacée par le vocable indigène Tonga.

Continuant à faire voile à l’ouest, l’infatigable explorateur
reconnut successivement l’île des Lépreux, Aurore, l’île Pentecôte,
et enfin Mallicolo, archipel qui avait reçu de Bougainville le nom de
Grandes-Cyclades.

Les ordres qu’avait donnés le capitaine étaient, comme toujours, de
tâcher de lier avec les naturels des relations de commerce et d’amitié.
La première journée s’était passée sans encombre, et les insulaires
avaient célébré par des jeux et des danses l’arrivée des Anglais,
lorsqu’un incident faillit, le lendemain, amener une collision générale.

Un des indigènes, qui se vit refuser l’entrée du bâtiment, fit mine
de lancer une flèche contre un des matelots. Ses compatriotes l’en
empêchèrent tout d’abord. A ce moment, Cook montait sur le pont, un
fusil à la main. Son premier soin fut d’interpeller l’insulaire, qui
visait une seconde fois le matelot. Sans l’écouter, le sauvage allait
décocher sa flèche contre lui, lorsqu’il le prévint et le blessa d’un
coup de fusil. Ce fut le signal d’une volée de flèches, qui tombèrent
sur le bâtiment sans faire grand mal. Cook dut alors faire tirer un
coup de canon par-dessus la tête des assaillants pour les disperser.

Cependant, quelques heures plus tard, les naturels entouraient de
nouveau le navire, et les échanges recommençaient, comme si rien ne
s’était passé.

Cook profita de ces bonnes dispositions pour descendre à terre avec
un détachement en armes, afin de faire du bois et de l’eau. Quatre ou
cinq insulaires armés étaient réunis sur la grève. Un chef se détacha
du groupe et vint au-devant du capitaine, tenant comme lui une branche
verte. Les deux rameaux furent échangés, la paix fut conclue, et
quelques menus présents achevèrent de la cimenter. Cook obtint alors
la permission de faire du bois, mais sans s’écarter du rivage, et les
naturalistes, qui voulaient s’enfoncer dans l’intérieur pour procéder à
leurs recherches ordinaires, furent ramenés sur la plage, malgré leurs
protestations.

Ces indigènes n’attachaient aucune valeur aux outils en fer. Aussi
fut-il très difficile de se procurer des rafraîchissements. Un petit
nombre consentit seulement à échanger des armes contre des étoffes et
fit preuve, dans ces transactions, d’une probité à laquelle les Anglais
n’étaient pas habitués. La _Résolution_ était déjà à la voile que les
échanges continuaient encore, et les naturels, sur leurs pirogues,
s’efforçaient de la suivre pour livrer les objets dont ils avaient
reçu le prix. L’un d’eux, après de très vigoureux efforts, parvint à
rejoindre le navire, apportant ses armes à un matelot qui les avait
payées et qui ne s’en souvenait plus, tant il y avait longtemps de
cela. Lorsque celui-ci voulut lui donner quelque chose, le sauvage s’y
refusa, faisant comprendre qu’il en avait déjà reçu le prix.

Cook donna à ce havre, qu’il quitta le 23 juillet au matin, le nom de
port Sandwich.

Si le commandant était favorablement impressionné par les qualités
morales des insulaires de Mallicolo, il n’en était pas de même de leurs
qualités physiques. Petits et mal proportionnés, de couleur bronzée, le
visage plat, ces sauvages étaient hideux. Si les théories du darwinisme
eussent alors été connues, nul doute que Cook n’eût reconnu en eux
cet échelon perdu entre l’homme et le singe, qui fait le désespoir
des transformistes. Leurs cheveux noirs, gros, crépus et courts, leur
barbe touffue, étaient loin de les avantager. Mais, ce qui achevait de
les rendre grotesques, c’est qu’ils avaient l’habitude de se serrer le
ventre avec une corde, à ce point qu’ils ressemblaient à une grosse
fourmi. Des pendants d’oreille en écaille de tortue, des bracelets de
dents de cochon, de grands anneaux d’écaille, une pierre blanche et
plate qu’ils se passaient dans la cloison du nez, voilà quels étaient
leurs bijoux et leurs parures. Pour armes, ils portaient l’arc et la
flèche, la lance et la massue. Les pointes de leurs flèches, qui sont
quelquefois au nombre de deux ou de trois, étaient enduites d’une
substance que les Anglais crurent être venimeuse, à voir le soin avec
lequel les naturels les serraient toujours dans une sorte de carquois.

A peine la _Résolution_ venait-elle de quitter le port Sandwich, que
tout l’équipage fut pris de coliques, de vomissements et de violentes
douleurs dans la tête et les os. On avait pêché et mangé deux très
gros poissons, qui étaient peut-être sous l’influence de la drogue
narcotique dont nous avons parlé plus haut. Toujours est-il que dix
jours se passèrent avant que les malades fussent entièrement guéris. Un
perroquet et un chien, qui s’étaient nourris de ces poissons, moururent
le lendemain. Les compagnons de Quiros avaient éprouvé les mêmes
effets, et l’on a plus d’une fois constaté dans ces parages, depuis
cette époque, les mêmes symptômes d’empoisonnement.

En partant de Mallicolo, Cook gouverna sur l’île d’Ambrym, qui paraît
contenir un volcan, et découvrit bientôt un groupe de petites îles,
auxquelles il donna le nom de Shepherd, en l’honneur du professeur
d’astronomie de Cambridge. Puis il vit l’île des Deux-Collines,
Montagu, Hinchinbrook, et, la plus considérable de toutes, l’île
Sandwich, qu’il ne faut pas confondre avec le groupe de ce nom. Toutes
ces îles, reliées et protégées par des brisants, étaient couvertes
d’une riche végétation et comptaient de nombreux habitants.

Deux légers accidents vinrent troubler la tranquillité dont on
jouissait à bord. Un incendie se déclara, qui fut bientôt éteint, et
l’un des soldats de marine, tombé à la mer, fut sauvé presque aussitôt.

Le 3 août, fut découverte l’île de Koro-Mango, dont, le lendemain,
Cook gagna le rivage, dans l’espérance d’y trouver une aiguade et un
lieu de débarquement. La plupart de ceux qui avaient été empoisonnés
par les poissons de Mallicolo n’avaient pas encore recouvré la santé,
et ils espéraient obtenir une amélioration notable dans un séjour à
terre. Mais la réception qui leur fut faite par des indigènes, armés
de massues, de lances et d’arcs, semblait manquer de franchise. Aussi
le capitaine se tint-il sur ses gardes. Voyant qu’ils ne pouvaient
déterminer les Anglais à haler leur embarcation sur la plage, les
naturels voulurent les y contraindre. Un chef et plusieurs hommes
s’efforcèrent d’arracher les avirons des mains des matelots. Cook
voulut tirer un coup de fusil, mais l’amorce seule partit. Les Anglais
furent aussitôt accablés de pierres et de traits. Le capitaine
ordonna alors une décharge générale; heureusement, plus de la moitié
des mousquets ratèrent. Sans cette circonstance, le massacre eût été
épouvantable.

[Illustration: Types des îles Sandwich. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

  «Ces insulaires, dit Forster, paraissent être une race différente de
  celle qui habite Mallicolo; aussi ne parlent-ils pas la même langue.
  Ils sont d’une médiocre stature, mais bien pris dans leur taille, et
  leurs traits ne sont point désagréables; leur teint est très bronzé,
  et ils se peignent le visage, les uns de noir et d’autres de rouge;
  leurs cheveux sont bouclés et un peu laineux. Le peu de femmes que
  j’ai aperçues semblaient être fort laides.... Je n’ai vu de pirogues
  en aucun endroit de la côte; ils vivent dans des maisons couvertes
  de feuilles de palmiers, et leurs plantations sont alignées et
  entourées d’une haie de roseaux.»

[Illustration: Les indigènes eurent assez de confiance. (Page 187.)]

Il ne fallait pas songer à tenter une nouvelle descente. Cook, après
avoir donné à l’endroit où s’était produite cette collision le nom
de cap des Traîtres, gagna une île, reconnue la veille, et que les
indigènes appellent Tanna.

  «La colline la plus basse de toutes celles de la même rangée, et
  d’une forme conique, dit Forster, avait un cratère au milieu; elle
  était d’un brun rouge et composée d’un amas de pierres brûlées
  parfaitement stériles. Une épaisse colonne de fumée, pareille
  à un grand arbre, en jaillissait de temps en temps, et sa tête
  s’élargissait à mesure qu’elle montait.»

La _Résolution_ fut aussitôt entourée d’une vingtaine de pirogues, dont
les plus grandes portaient vingt-cinq hommes. Ceux-ci cherchèrent
aussitôt à s’approprier tout ce qui était à leur portée, bouées,
pavillons, gonds du gouvernail, qu’ils essayèrent de faire sauter. Il
fallut tirer une pièce de quatre au-dessus de leurs têtes pour les
déterminer à regagner la côte. On atterrit; mais, malgré toutes les
babioles qui furent distribuées, on ne put jamais faire quitter à ces
peuples leur attitude de défiance et de bravade. Il était évident que
le moindre malentendu eût suffi pour amener l’effusion du sang.

Cook crut comprendre que ces naturels étaient anthropophages, bien
qu’ils possédassent des cochons, des poules, des racines et des fruits
en abondance.

Pendant cette relâche, la prudence défendait de s’écarter du bord de la
mer. Cependant, Forster s’aventura quelque peu, et découvrit une source
d’eau si chaude, qu’on ne pouvait y tenir le doigt plus d’une seconde.

Malgré toute l’envie qu’en avaient les Anglais, il fut impossible
d’arriver jusqu’au volcan central, qui projetait jusqu’aux nues des
torrents de feu et de fumée, et lançait en l’air des pierres d’une
prodigieuse grosseur. Le nombre des solfatares était considérable dans
toutes les directions, et le sol était en proie à des convulsions
plutoniennes très accusées.

Cependant, sans jamais se départir de leur réserve, les Tanniens se
familiarisèrent un peu, et les relations devinrent moins difficiles.

  «Ces peuples, dit Cook, se montrèrent hospitaliers, civils et d’un
  bon naturel, quand nous n’excitions pas leur jalousie.... On ne
  peut guère blâmer leur conduite, car, enfin, sous quel point de vue
  devaient-ils nous considérer? Il leur était impossible de connaître
  notre véritable dessein. Nous entrons dans leurs ports sans qu’ils
  osent s’y opposer; nous tâchons de débarquer comme amis; mais nous
  descendons à terre et nous nous y maintenons par la supériorité de
  nos armes. En pareille circonstance, quelle opinion pouvaient prendre
  de nous les insulaires? Il doit leur paraître bien plus plausible
  que nous sommes venus pour envahir leur contrée que pour les visiter
  amicalement. Le temps seul et les liaisons plus intimes leur
  apprirent nos bonnes intentions.»

Quoi qu’il en soit, les Anglais ne purent deviner le motif pour lequel
les naturels les empêchèrent de pénétrer dans l’intérieur du pays.
Était-ce l’effet d’un caractère naturellement ombrageux? Les habitants
étaient-ils exposés à des incursions fréquentes de la part de leurs
voisins, comme auraient pu le faire supposer leur bravoure et leur
adresse à se servir de leur armes? On ne sait.

Comme les indigènes n’attachaient aucun prix aux objets que les Anglais
pouvaient leur offrir, ils ne leur apportèrent jamais en grande
abondance les fruits et les racines dont ceux-ci avaient besoin. Jamais
ils ne consentirent à se défaire de leurs cochons, même pour des
haches, dont ils avaient pu cependant constater l’utilité.

L’arbre à pain, les noix de coco, un fruit qui ressemble à la pêche et
qu’on nomme «pavie», l’igname, la patate, la figue sauvage, la noix
muscade, et plusieurs autres dont Forster ignorait les noms, telles
étaient les productions de cette île.

Cook quitta Tanna le 21 août et découvrit successivement les îles
Erronam et Annatom, prolongea l’île de Sandwich, et, passant devant
Mallicolo et la Terre du Saint-Esprit de Quiros, où il n’eut pas de
peine à reconnaître la baie de Saint-Jacques et Saint-Philippe, il
quitta définitivement cet archipel, après lui avoir donné le nom de
Nouvelles-Hébrides, sous lequel il est aujourd’hui connu.

Le 5 septembre, le commandant fit une nouvelle découverte. La terre
qu’il avait en vue n’avait jamais été foulée par le pied d’un Européen.
C’était l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie. Le premier
point aperçu fut appelé cap Colnett, du nom de l’un des volontaires qui
en eut le premier connaissance. La côte était bordée d’une ceinture de
brisants, derrière laquelle deux ou trois pirogues semblaient diriger
leur course, de manière à venir à la rencontre des étrangers. Mais, au
lever du soleil, elles carguèrent leurs voiles et on ne les vit plus.

Après avoir louvoyé pendant deux heures le long du récif extérieur,
Cook aperçut une échancrure, qui devait lui permettre d’accoster. Il y
donna, et débarqua à Balade.

Le pays paraissait stérile, uniquement couvert d’une herbe blanchâtre.
On n’y voyait que de loin en loin quelques arbres à la tige blanche,
dont la forme rappelait celle du saule. C’étaient des «niaoulis». En
même temps, on apercevait plusieurs maisons ressemblant à des ruches
d’abeilles.

L’ancre ne fut pas plus tôt jetée, qu’une quinzaine de pirogues
entourèrent le bâtiment. Les indigènes eurent assez de confiance
pour s’approcher et procéder à des échanges. Quelques-uns entrèrent
même dans le navire, dont ils visitèrent tous les coins avec une
extrême curiosité. Ils refusèrent de toucher aux différents mets qu’on
leur offrit, purée de pois, bœuf et porc salés; mais ils goûtèrent
volontiers aux ignames. Ce qui les surprit le plus, ce furent les
chèvres, les cochons, les chiens et les chats, animaux qui leur
étaient totalement inconnus, puisqu’ils n’avaient pas même de mots
pour les désigner. Les clous, en général tous les instruments de fer,
les étoffes rouges, semblaient avoir un grand prix pour eux. Grands
et forts, bien proportionnés, cheveux et barbe frisés, teint d’un
châtain foncé, ces indigènes parlaient une langue qui semblait n’avoir
aucun rapport avec toutes celles que les Anglais avaient entendues
jusqu’alors.

Lorsque le commandant débarqua, il fut reçu avec des démonstrations de
joie et la surprise naturelle à un peuple qui voit pour la première
fois des objets dont il n’a pas l’idée. Plusieurs chefs, ayant fait
faire silence, prononcèrent de courtes harangues, et Cook commença
sa distribution de quincaillerie habituelle. Puis, les officiers se
mêlèrent à la foule pour faire leurs observations.

Plusieurs de ces indigènes paraissaient affectés d’une sorte de lèpre,
et leurs bras ainsi que leurs jambes étaient prodigieusement enflés.
Presque entièrement nus, ils n’avaient pour vêtement qu’un cordon,
serré à la taille, auquel pendait un lambeau d’étoffe de figuier.
Quelques-uns portaient d’énormes chapeaux cylindriques, à jour des
deux côtés, qui ressemblaient aux bonnets des hussards hongrois. A
leurs oreilles, fendues et allongées, étaient suspendus des boucles en
écaille ou des rouleaux de feuilles de canne à sucre. On ne tarda pas à
rencontrer un petit village, au-dessus des mangliers qui bordaient le
rivage. Il était entouré de plantations de cannes à sucre, d’ignames et
de bananiers, arrosées par de petits canaux, très-habilement dérivés du
cours d’eau principal.

Cook n’eut pas de peine à constater qu’il ne devait rien attendre de ce
peuple, que la permission de visiter librement la contrée.

  «Ces indigènes, dit-il, nous apprirent quelques mots de leur
  langue, qui n’avait aucun rapport avec celles des autres îles. Leur
  caractère était doux et pacifique, mais très indolent; ils nous
  accompagnaient rarement dans nos courses. Si nous passions près de
  leurs huttes, et si nous leur parlions, ils nous répondaient; mais,
  si nous continuions notre route sans leur adresser la parole, ils ne
  faisaient pas attention à nous. Les femmes étaient cependant un peu
  plus curieuses, et elles se cachaient dans des buissons écartés pour
  nous observer; mais elles ne consentaient à venir près de nous qu’en
  présence des hommes.

  «Ils ne parurent ni fâchés ni effrayés de ce que nous tuions des
  oiseaux à coups de fusil; au contraire, quand nous approchions
  de leurs maisons, les jeunes gens ne manquaient pas de nous en
  montrer, pour avoir le plaisir de les voir tirer. Il semble qu’ils
  étaient peu occupés à cette saison de l’année; ils avaient préparé
  la terre et planté des racines et des bananes dont ils attendaient
  la récolte l’été suivant; c’est peut-être pour cela qu’ils étaient
  moins en état que dans un autre temps de vendre leurs provisions,
  car, d’ailleurs, nous avions lieu de croire qu’ils connaissaient ces
  principes d’hospitalité, qui rendent les insulaires de la mer du Sud
  si intéressants pour les navigateurs.»

Ce que dit Cook de l’indolence des Néo-Calédoniens est parfaitement
exact. Quant à leur caractère, son séjour sur cette côte fut trop
court pour qu’il pût l’apprécier avec justesse, et, certainement, il
ne soupçonna jamais qu’ils étaient adonnés aux horribles pratiques de
l’anthropophagie. Il n’aperçut que fort peu d’oiseaux, bien que la
caille, la tourterelle, le pigeon, la poule sultane, le canard, la
sarcelle et quelques menus oiseaux vécussent là à l’état sauvage. Il
ne constata la présence d’aucun quadrupède, et ses efforts pour se
procurer des rafraîchissements furent continuellement infructueux.

A Balade, le commandant fit plusieurs courses dans l’intérieur et
escalada une chaîne de montagnes afin d’avoir une vue générale de la
contrée. Du sommet d’un rocher, il aperçut la mer des deux côtés et se
rendit compte que la Nouvelle-Calédonie, dans cet endroit, n’avait pas
plus de dix lieues de large. En général, le pays ressemblait beaucoup
à quelques cantons de la Nouvelle-Hollande, situés sous le même
parallèle. Les productions naturelles paraissaient être identiques, et
les forêts y manquaient encore de sous-bois, comme dans cette grande
île. Une autre observation qui fut faite, c’est que les montagnes
renfermaient des minéraux,--remarque qui s’est trouvée vérifiée par la
découverte récente de l’or, du fer, du cuivre, du charbon et du nickel.

Le même accident, qui avait failli être funeste à une partie de
l’équipage dans les parages de Mallicolo, se reproduisit pendant cette
relâche.

  «Mon secrétaire, dit Cook, acheta un poisson qu’un Indien avait
  harponné dans les environs de l’aiguade, et me l’envoya à bord. Ce
  poisson, d’une espèce absolument nouvelle, avait quelque ressemblance
  avec ceux qu’on nomme soleil; il était du genre que M. Linné nomme
  _tetrodon_. Sa tête hideuse était grande et longue. Ne soupçonnant
  point qu’il eût rien de venimeux, j’ordonnai qu’on le préparât pour
  le servir le soir même à table. Mais, heureusement, le temps de le
  dessiner et de le décrire ne permit pas de le cuire, et l’on n’en
  servit que le foie. Les deux MM. Forster et moi en ayant goûté, vers
  les trois heures du matin nous sentîmes une extrême faiblesse et une
  défaillance dans tous les membres. J’avais presque perdu le sentiment
  du toucher, et je ne distinguais plus les corps pesants des corps
  légers quand je voulais les mouvoir. Un pot plein d’eau et une plume
  étaient dans ma main du même poids. On nous fit d’abord prendre de
  l’émétique, et ensuite on nous procura une sueur dont nous nous
  sentîmes extrêmement soulagés. Le matin, un des cochons, qui avait
  mangé les entrailles du poisson, fut trouvé mort. Quand les habitants
  vinrent à bord, et qu’ils virent le poisson qu’on avait suspendu, ils
  nous firent entendre aussitôt que c’était une nourriture malsaine;
  ils en marquèrent de l’horreur; mais, au moment de le vendre et
  même après qu’on l’eut acheté, aucun d’eux n’avait témoigné cette
  aversion.»

Cook fit procéder au relèvement d’une grande partie de la côte
orientale. Pendant cette excursion, on aperçut un indigène aussi blanc
qu’un Européen, blancheur qui fut attribuée à quelque maladie. C’était
un albinos semblable à ceux qu’on avait déjà rencontrés à Taïti et aux
îles de la Société.

Le commandant, qui voulait acclimater les cochons à la
Nouvelle-Calédonie, eut beaucoup de peine à faire accepter aux
indigènes un vérat et une truie. Il eut besoin de vanter l’excellence
de ces animaux, la facilité de leur reproduction, et d’en exagérer même
la valeur, pour qu’ils consentissent à les lui laisser mettre à terre.

En résumé, Cook peint les Néo-Calédoniens comme grands, robustes,
actifs, civils, paisibles; il leur reconnaît une qualité bien rare:
ils ne sont pas voleurs. Ses successeurs en ce pays, et notamment
d’Entrecasteaux, se sont aperçus, à leurs dépens, que ces insulaires
n’avaient pas persévéré dans cette honnêteté.

Quelques-uns avaient les lèvres épaisses, le nez aplati, et tout à fait
l’aspect du nègre. Leurs cheveux, naturellement bouclés, contribuaient
aussi à leur donner cette ressemblance.

  «S’il me fallait juger, dit Cook, de l’origine de cette nation, je la
  prendrais pour une race mitoyenne entre les peuples de Tanna et des
  îles des Amis, ou entre ceux de Tanna et de la Nouvelle-Zélande, ou
  même entre les trois, par la raison que leur langue n’est à quelques
  égards qu’un mélange de celles de ces différentes terres.»

La quantité des armes offensives de ces indigènes, massues, lances,
dards, frondes, était un indice de la fréquence de leurs guerres. Les
pierres qu’ils lançaient avec leurs frondes étaient polies et ovoïdes.
Quant aux maisons construites sur un plan circulaire, la plupart
ressemblaient à des ruches d’abeilles, et leur toit, d’une élévation
considérable, se terminait en pointe au sommet. Elles avaient un ou
deux foyers toujours allumés; mais, la fumée n’ayant d’autre issue que
la porte, il était presque impossible à des Européens d’y demeurer.

Ces naturels ne se nourrissaient que de poissons, de racines, entre
autres l’igname et le taro, et de l’écorce d’un arbre qui est fort peu
succulente. Les bananes, les cannes à sucre, le fruit à pain étaient
rares dans ce pays, et les cocotiers n’y poussaient pas aussi vigoureux
que dans les îles déjà visitées par la _Résolution_. Quant au nombre
des habitants, on aurait pu croire qu’il était considérable; mais Cook
remarque avec justesse, que son arrivée avait provoqué la réunion de
tous les indigènes voisins, et le lieutenant Pickersgill eut l’occasion
de constater, pendant sa reconnaissance hydrographique, que le pays
était très peu peuplé.

Les Néo-Calédoniens étaient dans l’usage d’enterrer leurs morts.
Plusieurs personnes de l’équipage visitèrent leurs cimetières, et
notamment le tombeau d’un chef, sorte de grande taupinière, décorée de
lances, de javelots, de pagaies et de dards, fichés autour.

Le 13 septembre, Cook quitta le havre de Balade et continua à ranger la
côte de la Nouvelle-Calédonie, sans pouvoir se procurer de nourriture
fraîche. Le pays présentait à peu près partout le même aspect de
stérilité. Enfin, tout à fait au sud de cette grande terre, on en
découvrit une plus petite, qui reçut le nom d’île des Pins, à cause du
grand nombre d’arbres de cette espèce qui l’ombrageaient.

C’était une espèce de pin de Prusse, très propre à faire les espars
dont la _Résolution_ avait besoin. Aussi, Cook envoya-t-il une
chaloupe et des travailleurs pour choisir et couper les arbres qui lui
étaient nécessaires. Quelques-uns avaient vingt pouces de diamètre et
soixante-dix pieds de haut, de sorte qu’on en aurait pu faire un mât
pour le navire, si cela eût été nécessaire. La découverte de cette
île parut donc précieuse, car, avec la Nouvelle-Zélande, elle était
la seule qui pût fournir des mâts et des vergues dans tout l’océan
Pacifique.

En faisant route au sud vers la Nouvelle-Zélande, Cook eut
connaissance, le 10 octobre, d’une petite île inhabitée, sur laquelle
les botanistes firent une ample moisson de végétaux inconnus. C’est
l’île Norfolk, ainsi nommée en l’honneur de la famille Howard, et que
devaient plus tard coloniser une partie des révoltés du _Bounty_.

Le 18, la _Résolution_ mouillait encore une fois dans le canal de la
Reine-Charlotte. Les jardins, que les Anglais avaient plantés avec
tant de zèle, avaient été entièrement négligés par les Zélandais, et,
cependant, plusieurs plantes s’y étaient merveilleusement développées.

Tout d’abord, les habitants ne se montrèrent qu’avec circonspection
et parurent peu désireux d’entamer de nouvelles relations. Cependant,
lorsqu’ils eurent reconnu leurs anciens amis, ils témoignèrent leur
joie par les démonstrations les plus extravagantes. Interrogés sur le
motif qui les avait poussés à garder tout d’abord cette réserve et
cette sorte de crainte, ils répondirent d’une façon évasive, et l’on
put comprendre qu’il était question de batailles et de meurtres.

Les craintes de Cook sur le sort de l’_Aventure_, dont il n’avait pas
eu de nouvelles depuis la dernière relâche en cet endroit, devinrent
alors fort vives; mais, quelque question qu’il pût faire, il ne parvint
pas à savoir la vérité. Il ne devait apprendre ce qui s’était passé
pendant son absence qu’au cap de Bonne-Espérance, où il trouva des
lettres du capitaine Furneaux.

[Illustration: Le toit, d’une élévation considérable... (Page 190.)]

Après avoir débarqué de nouveaux cochons, dont il tenait absolument
à doter la Nouvelle-Zélande, le commandant mit à la voile, le 10
novembre, et fit route pour le cap Horn.

La première terre qu’il aperçut, après une vaine croisière, fut la côte
occidentale de la Terre de Feu, près de l’entrée du détroit de Magellan.

  «La partie de l’Amérique qui frappait nos regards, dit le capitaine
  Cook, était d’un aspect fort triste; elle semblait découpée en
  petites îles qui, quoique peu hautes, étaient cependant très noires
  et presque entièrement stériles. Par derrière, nous apercevions de
  hautes terres hachées, et couvertes de neige presque au bord de
  l’eau.... C’est la côte la plus sauvage que j’aie jamais vue. Elle
  paraît remplie entièrement de montagnes, de roches, sans la moindre
  apparence de végétation. Ces montagnes aboutissent à d’horribles
  précipices, dont les sommets escarpés s’élèvent à une grande hauteur.
  Il n’y a peut-être rien dans la nature qui offre des points de vue
  aussi sauvages. Les montagnes de l’intérieur étaient couvertes de
  neige, mais celles de la côte de la mer ne l’étaient pas. Nous
  jugeâmes que les premières appartenaient à la Terre de Feu et que les
  autres étaient de petites îles rangées de manière qu’en apparence,
  elles formaient une côte non interrompue.»

[Illustration: Vue du canal de Noël.]

Cependant, le commandant jugea bon de s’arrêter quelque temps dans
cette contrée désolée, afin de procurer à son équipage quelques vivres
frais. Il trouva un ancrage sûr dans le canal de Noël, dont il fit
avec son soin habituel la reconnaissance hydrographique.

La chasse procura quelques oiseaux, et M. Pickersgill rapporta au
navire trois cents œufs d’hirondelles de mer et quatorze oies. «Je pus
ainsi, dit Cook, en distribuer à tout l’équipage, ce qui fit d’autant
plus de plaisir aux matelots que Noël approchait; sans cette heureuse
circonstance, ils n’auraient eu pour régal que du bœuf et du porc
salés.»

Quelques naturels, appartenant à la nation que Bougainville avait
appelée Pécherais, montèrent à bord, sans qu’il fût besoin de beaucoup
les presser. Ces sauvages, Cook nous les dépeint sous des couleurs qui
rappellent celles qu’avait employées le navigateur français. De la
chair de veau marin pourrie dont ils se nourrissaient, ils préféraient
la partie huileuse, sans doute, remarque le capitaine, parce que cette
huile échauffe leur corps contre la rigueur du froid.

  «Si jamais, ajoute-t-il, on a pu révoquer en doute la prééminence
  de la vie civilisée sur la vie sauvage, la vue seule de ces Indiens
  suffirait pour déterminer la question. Jusqu’à ce qu’on me prouve
  qu’un homme tourmenté continuellement par la rigueur du climat
  est heureux, je ne crois point aux déclamations éloquentes des
  philosophes, qui n’ont pas eu l’occasion de contempler la nature
  humaine dans toutes ses modifications, ou qui n’ont pas senti ce
  qu’ils ont vu.»

La _Résolution_ ne tarda pas à reprendre la mer et à doubler le cap
Horn; puis, elle traversa le détroit de Lemaire et reconnut la Terre
des États, où elle rencontra un bon mouillage. Ces parages étaient
animés par une quantité prodigieuse de baleines, dont c’était la saison
de l’appariage, par des veaux et des lions de mer, par des pingouins et
des nigauds en vols innombrables.

  «Nous manquâmes, le docteur Sparrman et moi, dit Forster, d’être
  attaqués par un de ces vieux ours de mer, sur un rocher où il y en
  avait plusieurs centaines de rassemblés, qui semblaient tous attendre
  l’issue du combat. Le docteur avait tiré son coup de fusil sur un
  oiseau, et il allait le ramasser, lorsque le vieil ours gronda,
  montra les dents et parut se disposer à s’opposer à mon camarade. Dès
  que je fus assis, j’étendis l’animal raide mort d’un coup de fusil,
  et, au même instant, toute la troupe, voyant son champion terrassé,
  s’enfuit du côté de la mer. Plusieurs s’y jetèrent avec tant de hâte,
  qu’ils sautèrent à dix ou quinze verges perpendiculaires sur des
  rochers pointus. Je crois qu’ils ne se firent point de mal, parce que
  leur peau est très dure et que leur graisse, très élastique, se prête
  aisément à la compression.»

Après avoir quitté la Terre des États, le 3 janvier, Cook fit voile au
sud-est, afin d’explorer cette partie de l’Océan, la seule qui lui
eût échappé jusqu’alors. Il atteignit bientôt la Géorgie australe, vue
en 1675 par Laroche, et en 1756 par M. Guyot-Duclos, qui commandait
alors le vaisseau espagnol _le Lion_. Cette découverte fut faite le 14
janvier 1775. Le commandant débarqua en trois différents endroits et en
prit possession au nom du roi d’Angleterre, Georges III, dont il lui
donna le nom. Le fond de la baie Possession était bordé de rochers de
glace perpendiculaires, de tout point semblables à ceux qui avaient été
vus dans les hautes latitudes australes.

  «L’intérieur du pays, dit la relation, n’était ni moins sauvage ni
  moins affreux. Les rochers perdaient leurs hautes cimes dans les
  nues, et les vallées étaient couvertes d’une neige éternelle. On ne
  voyait pas un arbre, et il n’y avait pas le plus petit arbrisseau.»

En quittant la Géorgie, Cook s’enfonça encore davantage dans le
sud-est, au milieu des glaces flottantes. Les dangers continuels de
cette navigation avaient épuisé l’équipage. Successivement, la Thulé
australe, l’île Saunders, les îles de la Chandeleur et enfin la terre
de Sandwich furent découvertes.

Ces archipels stériles et désolés seront toujours sans utilité pratique
pour le commerçant et le géographe. Leur existence une fois signalée,
il n’y avait plus qu’à passer outre, car c’était risquer, à vouloir les
reconnaître en détail, de compromettre les documents si précieux que la
_Résolution_ rapportait en Angleterre.

La découverte de ces terres isolées eut pour résultat de convaincre
Cook «qu’il y a près du pôle une étendue de terre où se forment la
plupart des glaces répandues sur ce vaste océan méridional.» Remarque
ingénieuse, que sont venues confirmer de tout point les découvertes des
explorateurs du XIXe siècle.

Après une nouvelle recherche infructueuse du cap de la Circoncision de
Bouvet, Cook se détermina à regagner le cap de Bonne-Espérance, où il
arriva le 22 mars 1775.

L’_Aventure_ avait relâché en cet endroit, et le capitaine Furneaux
avait laissé une lettre, qui relatait ce qui s’était passé à la
Nouvelle-Zélande.

Arrivé dans le canal de la Reine-Charlotte, le 13 novembre 1773, le
capitaine Furneaux avait fait ses provisions d’eau et de bois, puis
envoyé un de ses canots, commandé par M. Rowe, lieutenant de poupe,
afin de recueillir des plantes comestibles. Mais, ne l’ayant vu rentrer
à bord ni le soir ni le lendemain, le capitaine Furneaux, sans se
douter de l’accident qui était arrivé, envoya à sa recherche, et voici
en résumé ce qu’on apprit:

Après plusieurs allées et venues inutiles, l’officier qui commandait la
chaloupe aperçut quelques indices, en débarquant sur une grève près
de l’anse de l’Herbe. Des débris du canot et plusieurs souliers, dont
l’un avait appartenu à un officier de poupe, furent découverts. En même
temps, un des matelots apportait un morceau de viande fraîche, que
l’on crut être de la chair de chien, car on ignorait encore que cette
peuplade fût anthropophage.

  «Nous ouvrîmes, dit le capitaine Furneaux, environ vingt paniers
  placés sur la grève et fermés avec des cordages. Les uns étaient
  remplis de chair rôtie et d’autres de racines de fougère, qui servent
  de pain aux naturels. En continuant nos recherches, nous trouvâmes
  un plus grand nombre de souliers et une main, que nous reconnûmes
  sur-le-champ pour celle de Thomas Hill, parce qu’elle représentait T.
  H. tatoués à la manière des Taïtiens.»

Un peu plus loin, l’officier aperçut quatre pirogues et une multitude
de naturels, rassemblés autour d’un grand feu. En débarquant, les
Anglais firent une décharge, qui mit en fuite tous les Zélandais, sauf
deux, qui se retirèrent avec beaucoup de sang-froid. L’un de ceux-ci
fut blessé grièvement, et les matelots s’avancèrent sur la grève.

  «Bientôt, une scène affreuse de carnage s’offrit à nos yeux: les
  têtes, les cœurs et les poumons de plusieurs de nos gens étaient
  répandus sur le sable, et, à peu de distance de là, les chiens en
  rongeaient les entrailles.»

L’officier avait trop peu de monde avec lui,--dix hommes
seulement,--pour essayer de tirer vengeance de cet abominable massacre.
En outre, le temps devenait mauvais, et les sauvages se rassemblaient
en grand nombre. Il dut regagner l’_Aventure_.

  «Je ne crois pas, dit le capitaine Furneaux, que cette boucherie ait
  été l’effet d’un dessein prémédité de la part des sauvages, car, le
  matin où M. Rowe partit du vaisseau, il rencontra deux pirogues,
  qui descendirent près de nous et restèrent toute la matinée dans
  l’anse du vaisseau. Le carnage fut probablement amené par quelque
  querelle qui se décida sur-le-champ; peut-être aussi que, nos gens
  n’ayant pris aucune précaution pour leur sûreté, l’occasion tenta
  les Indiens. Ce qui encouragea les Zélandais, dès qu’ils eurent vu
  la première explosion, c’est qu’ils sentirent qu’un fusil n’était
  pas une arme infaillible, qu’il manquait quelquefois de partir et
  qu’après le premier coup il fallait le charger de nouveau avant de
  pouvoir s’en servir.»

Dans ce fatal guet-apens, l’_Aventure_ perdit dix de ses meilleurs
matelots. Furneaux avait quitté la Nouvelle-Zélande le 23 décembre
1773, doublé le cap Horn, relâché au cap de Bonne-Espérance et atteint
l’Angleterre, le 14 juillet 1774.

Cook, après avoir embarqué les rafraîchissements nécessaires et réparé
son bâtiment, quitta False-Bay le 27 mai, relâcha à Sainte-Hélène,
à l’Ascension, à Fernando de Noronha, à Fayal, l’une des Açores, et
rentra enfin à Plymouth, le 29 juillet 1775. Il n’avait à regretter,
pendant ce long voyage de trois ans et dix-huit jours, que la perte de
quatre hommes, sans compter, il est vrai, les dix matelots qui avaient
été massacrés à la Nouvelle-Zélande.

Jamais jusqu’alors expédition n’avait rapporté aussi riche moisson
de découvertes et d’observations hydrographiques, physiques et
ethnographiques. Bien des points obscurs dans les relations des anciens
voyageurs étaient élucidés par les savantes et ingénieuses recherches
du capitaine Cook. Des découvertes importantes, notamment celles de
la Nouvelle-Calédonie et de l’île de Pâques, avaient été faites. La
non-existence du continent austral était définitivement prouvée. Le
grand navigateur reçut presque aussitôt la récompense méritée de
ses fatigues et de ses travaux. Il fut nommé capitaine de vaisseau,
neuf jours après son débarquement, et membre de la Société royale de
Londres, le 29 février 1776.



CHAPITRE V

TROISIÈME VOYAGE DU CAPITAINE COOK


I

    La recherche des terres découvertes par les Français.--Les
    îles Kerguelen.--Relâche à Van-Diemen.--Le détroit de la
    Reine-Charlotte.--L’île Palmerston.--Grandes fêtes aux îles
    Tonga.

A cette époque, l’idée qui avait autrefois déterminé tant de voyageurs
à explorer les mers du Groenland était à l’ordre du jour. Existait-il
un passage au nord qui mît en communication l’Atlantique et le
Pacifique, en suivant les côtes de l’Asie ou celles de l’Amérique? Et
ce passage, s’il existait, était-il praticable? On avait bien tenté,
tout dernièrement encore, la recherche de cette voie maritime par les
baies d’Hudson et de Baffin: on voulut l’essayer par l’océan Pacifique.

La tâche était ardue. Les lords de l’Amirauté comprirent qu’ils
devaient, avant tout, s’adresser à quelque navigateur au courant des
périls des mers polaires, qui eût donné plus d’une preuve de sang-froid
dans les occasions difficiles, dont les talents, l’expérience et les
connaissances scientifiques fussent à même de tirer parti du puissant
armement en cours d’exécution.

Nul autre que le capitaine Cook ne réunissait au même degré les
qualités requises. On s’adressa donc à lui. Bien qu’il eût pu passer
en paix le reste de ses jours dans la place qui lui avait été donnée,
à l’Observatoire de Greenwich, et jouir en repos de l’estime et de la
gloire que lui avaient conquises ses deux voyages autour du monde, Cook
n’hésita pas un instant.

Deux bâtiments lui furent confiés, la _Résolution_ et la _Discovery_,
cette dernière sous les ordres du capitaine Clerke, et ils reçurent le
même armement qu’à la précédente campagne.

Les instructions du commandant de l’expédition lui prescrivaient de
gagner le cap de Bonne-Espérance et de cingler au sud pour chercher
les îles récemment découvertes par les Français, par 48 degrés de
latitude, et vers le méridien de l’île Maurice. Il devait ensuite
toucher à la Nouvelle-Zélande, s’il le jugeait à propos, se rafraîchir
aux îles de la Société et y débarquer le Taïtien Maï, puis gagner
la Nouvelle-Albion, éviter de débarquer dans aucune des possessions
espagnoles de l’Amérique, et de là se diriger par l’océan Glacial
arctique vers les baies d’Hudson et de Baffin,--en d’autres termes,
chercher, par l’est, le passage du nord-ouest. Cela fait, après avoir
rafraîchi ses équipages au Kamtchatka, il devait faire une nouvelle
tentative et regagner l’Angleterre par la route qu’il croirait la plus
utile aux progrès de la géographie et de la navigation.

Les deux bâtiments ne partirent pas ensemble. La _Résolution_ mit à
la voile, de Plymouth, le 12 juillet 1776, et fut rejointe au Cap,
le 10 novembre suivant, par la _Discovery_, qui n’avait pu quitter
l’Angleterre que le 1er août. Cette dernière, éprouvée par la tempête,
avait besoin d’être calfatée, et ce travail retint les deux navires
au Cap jusqu’au 30 novembre. Le commandant profita de ce long séjour
pour acheter des animaux vivants qu’il devait déposer à Taïti et à la
Nouvelle-Zélande, et pour approvisionner ses bâtiments en vue d’un
voyage de deux ans.

Après douze jours de route au sud-est, deux îles furent découvertes par
46° 53′ de latitude sud et 37° 46′ de longitude est. Le canal qui les
sépare fut traversé, et l’on reconnut que leur côte escarpée, stérile,
était inhabitée. Elles avaient été découvertes, ainsi que quatre
autres, situées de neuf à douze degrés plus à l’est, par les capitaines
français Marion-Dufresne et Crozet, en 1772.

Le 24 décembre, Cook retrouva les îles que M. de Kerguelen avait
relevées dans ses deux voyages de 1772 et 1773.

Nous ne relaterons pas ici les observations que le navigateur anglais
recueillit sur cet archipel. Comme elles sont de tout point d’accord
avec celles de M. de Kerguelen, nous les réservons pour le moment
où nous raconterons le voyage de ce navigateur. Contentons-nous de
dire que Cook en releva soigneusement les côtes, et les quitta le 31
décembre. Pendant plus de trois cents lieues, les deux navires firent
route au milieu d’une brume épaisse.

Le 26 janvier, l’ancre tomba dans la baie de l’Aventure, à la terre
de Van-Diemen, à l’endroit même où le capitaine Furneaux avait touché
quatre ans auparavant. Quelques naturels vinrent visiter les Anglais,
et reçurent tous les présents qu’on leur fit, sans témoigner aucune
satisfaction.

  «Ils étaient, dit la relation, d’une stature ordinaire, mais un
  peu mince; ils avaient la peau noire, la chevelure de même couleur
  et aussi laineuse que celle des nègres de la Nouvelle-Guinée, mais
  ils n’avaient pas les grosses lèvres et le nez plat des nègres de
  l’Afrique. Leurs traits ne présentaient rien de désagréable; leurs
  yeux nous parurent assez beaux, et leurs dents bien rangées, mais
  très sales. Les cheveux et la barbe de la plupart étaient barbouillés
  d’une espèce d’onguent rouge; le visage de quelques-uns se trouva
  peint avec la même drogue.»

Cette description, pour concise qu’elle soit, n’en est pas moins
précieuse. En effet, le dernier des Tasmaniens est mort, il y a
quelques années, et cette race a complètement disparu.

Cook leva l’ancre le 30 janvier, et vint mouiller à son point de
relâche habituel, dans le canal de la Reine-Charlotte. Les pirogues
des indigènes ne tardèrent pas à environner les bâtiments; mais pas
un indigène n’osa monter à bord, tant ils étaient persuadés que
les Anglais n’étaient venus que pour venger le massacre de leurs
compatriotes. Lorsqu’ils furent convaincus que telle n’était pas
l’intention des Anglais, ils bannirent toute défiance et toute
réserve. Le commandant apprit bientôt, par l’intermédiaire de Maï, qui
comprenait le zélandais, quelle avait été la cause de cet épouvantable
événement.

Assis sur l’herbe, les Anglais prenaient leur repas du soir, lorsque
les indigènes volèrent différentes choses. L’un de ceux-ci fut surpris
et frappé par l’un des matelots. Aux cris du sauvage, ses compatriotes
se ruèrent sur les marins de l’_Aventure_, qui en tuèrent deux, mais
ne tardèrent pas à succomber sous le nombre. Plusieurs Zélandais
désignèrent au capitaine le chef qui avait présidé au carnage, et
l’engagèrent vivement à le mettre à mort. Cook s’y refusa, à la grande
surprise des naturels, et à la stupéfaction de Maï, qui lui dit: «En
Angleterre, on tue un homme qui en a assassiné un autre; celui-ci en a
tué dix, et vous ne vous vengez pas!»

[Illustration: Les îles de Kerguelen.]

Avant de partir, Cook mit à terre des cochons et des chèvres,
dans l’espoir que ces animaux finiraient par s’acclimater à la
Nouvelle-Zélande.

Maï avait formé le dessein d’emmener à Taïti un Néo-Zélandais. Deux
se présentèrent pour l’accompagner. Cook consentit à les recevoir,
en les prévenant toutefois qu’ils ne reverraient plus leur patrie.
Aussi, lorsque les bâtiments perdirent de vue les côtes de la
Nouvelle-Zélande, ces deux jeunes gens ne purent retenir leurs larmes.
A leur douleur vint se joindre le mal de mer. Toutefois leur chagrin
disparut avec lui, et il ne leur fallut pas longtemps pour s’attacher à
leurs nouveaux amis.

Le 29 mars fut découverte une île que ses habitants appellent Mangea.
Sur les représentations de Maï, ces indigènes se décidèrent à monter à
bord des vaisseaux.

[Illustration: Une fête aux îles des Amis. (Page 205.)]

Petits, mais vigoureux et bien proportionnés, ils portaient leur
chevelure nouée sur le dessus de la tête, leur barbe longue, et ils
étaient tatoués sur différentes parties du corps. Cook aurait vivement
désiré mettre pied à terre, mais les dispositions hostiles de la
population l’en empêchèrent.

Quatre lieues plus loin, une nouvelle île fut reconnue, en tout
semblable à la première. Ses habitants se montrèrent d’abord mieux
disposés que ceux de Mangea, et Cook en profita pour envoyer à terre
un détachement, sous les ordres du lieutenant Gore, avec Maï pour
interprète. Anderson le naturaliste, Gore, un autre officier, nommé
Burney, et Maï, débarquèrent, seuls et sans armes, au risque d’être
maltraités.

Reçus avec solennité, conduits, au milieu d’une haie d’hommes portant
la massue sur l’épaule, auprès de trois chefs dont les oreilles
étaient ornées de plumes rouges, ils aperçurent bientôt une vingtaine
de femmes, qui dansaient sur un air d’un mode grave et sérieux et ne
firent aucune attention à leur arrivée. Séparés les uns des autres,
les officiers ne tardèrent pas à s’apercevoir que les naturels
s’efforçaient de vider leurs poches, et ils commençaient à craindre
pour leur sûreté, lorsqu’ils furent rejoints par Maï. Ils furent ainsi
retenus toute la journée et mainte fois forcés d’ôter leurs vêtements
pour que les naturels pussent examiner de près la couleur de leur peau;
mais enfin la nuit arriva sans incident désagréable, et les visiteurs
regagnèrent leur chaloupe, où leur furent apportées des noix de coco,
des bananes et d’autres provisions. Peut-être les Anglais durent-ils
leur salut à la description que Maï avait faite de la puissance
des armes à feu, et à l’expérience qu’il fit devant les indigènes
d’enflammer la poudre d’une cartouche.

Maï avait rencontré trois de ses compatriotes au milieu de la foule
qui se pressait sur le rivage. Partis sur une pirogue, au nombre
de vingt, pour se rendre à Ulitea, ces Taïtiens avaient été jetés
hors de leur route par un vent impétueux. La traversée devant être
courte, ils n’avaient guère emporté de vivres. Aussi, la fatigue et
la faim avaient-elles réduit l’équipage à quatre hommes à demi morts,
lorsque la pirogue chavira. Ces naufragés eurent cependant la force
de saisir les bordages de l’embarcation et de s’y cramponner jusqu’à
ce qu’ils eussent été recueillis par les habitants de cette Wateroo.
Il y avait douze ans que les hasards de la mer les avaient jetés sur
cette côte, éloignée de plus de deux cents lieues de leur île. Ils
avaient contracté des liens de famille et des liaisons d’amitié avec
ces peuples, dont les mœurs et le langage étaient conformes aux leurs.
Aussi refusèrent-ils de regagner Taïti.

  «Ce fait, dit Cook, peut servir à expliquer, mieux que tous les
  systèmes, comment toutes les parties détachées du globe, et en
  particulier les îles de la mer Pacifique, ont pu être peuplées,
  surtout celles qui sont éloignées de tout continent, et à une grande
  distance les unes des autres.»

Cette île Wateroo gît par 20° 1′ de latitude sud et 201° 45′ de
longitude orientale.

Les deux bâtiments gagnèrent ensuite une île voisine, appelée Wenooa,
sur laquelle M. Gore débarqua pour y prendre du fourrage. Elle était
inhabitée, quoiqu’on y vît des débris de huttes et des tombeaux.

Le 5 avril, Cook arriva en vue de l’île Harvay, qu’il avait découverte
en 1773, pendant son second voyage. Il lui avait semblé, à cette
époque, qu’elle était déserte. Aussi fut-il surpris de voir plusieurs
pirogues se détacher de la côte et se diriger vers les vaisseaux. Mais
ces indigènes ne purent se décider à monter à bord. Leur maintien
farouche et leurs propos bruyants n’annonçaient pas des dispositions
amicales. Leur idiome se rapprochait encore plus de la langue de Taïti
que celle des îles qu’on venait de rencontrer.

Le lieutenant King, qui avait été envoyé à la recherche d’un mouillage,
n’en put trouver un convenable. Les naturels, armés de piques et de
massues, semblaient prêts à repousser par la force toute tentative de
débarquement.

Cependant, Cook, ayant besoin d’eau et de fourrage, résolut alors
de gagner les îles des Amis, où il était certain de trouver des
rafraîchissements pour ses hommes et du fourrage pour ses bestiaux.
D’ailleurs, la saison était trop avancée, la distance qui séparait
ces parages du pôle trop considérable, pour pouvoir rien tenter dans
l’hémisphère septentrional.

Forcé par le vent de renoncer à atteindre Middelbourg ou Eoa, comme
il en avait d’abord l’intention, le commandant se dirigea vers l’île
Palmerston, où il arriva le 14 avril, et sur laquelle il trouva des
oiseaux en abondance, du cochléaria et des cocotiers. Cette île n’est
qu’une réunion de neuf ou dix îlots peu élevés, qui peuvent être
considérés comme les pointes du récif d’un même banc de corail.

Le 28 avril, les Anglais atteignirent l’île Komango, dont les naturels
apportèrent en foule des cocos, des bananes et d’autres provisions.
Puis, ils gagnèrent Annamooka, qui fait également partie de l’archipel
Tonga ou des Amis.

Cook reçut, le 6 mai, la visite d’un chef de Tonga-Tabou, nommé Finaou,
qui se donnait comme le roi de toutes les îles des Amis.

  «Je reçus de ce grand personnage, dit-il, un présent de deux
  poissons, que m’apporta un de ses domestiques, et j’allai lui faire
  une visite l’après-dînée. Il s’approcha de moi, dès qu’il me vit
  à terre. Il paraissait âgé d’environ trente ans; il était grand,
  mais d’une taille mince, et je n’ai pas rencontré sur ces îles une
  physionomie qui ressemblât davantage à la physionomie des Européens.»

Lorsque toutes les provisions de cette île furent épuisées, Cook visita
un groupe d’îlots appelé Hapaee, où la réception, grâce aux ordres de
Finaou, fut amicale, et dans laquelle il put se procurer des cochons,
de l’eau, des fruits et des racines. Des guerriers donnèrent aux
Anglais le spectacle de plusieurs combats singuliers, combats à coups
de massue et pugilat.

  «Ce qui nous étonna le plus, dit la relation, ce fut de voir arriver
  deux grosses femmes au milieu de la lice et se charger à coups
  de poing, sans aucune cérémonie et avec autant d’adresse que les
  hommes. Leur combat ne dura pas plus d’une demi-minute, et l’une
  d’elles s’avoua vaincue. L’héroïne victorieuse reçut de l’assemblée
  les applaudissements qu’on donnait aux hommes dont la force ou la
  souplesse avait triomphé de leur rival.»

Les fêtes et les jeux ne s’arrêtèrent pas là. Une danse fut exécutée
par cent cinq acteurs au son de deux tambours ou plutôt de deux troncs
d’arbres creusés, auxquels se joignait un chœur de musique vocale.
Cook répondit à ces démonstrations en faisant faire l’exercice à feu
par ses soldats de marine et en tirant un feu d’artifice, qui causa
aux naturels un étonnement qu’on ne peut concevoir. Ne voulant pas se
montrer vaincus dans cette lutte de divertissements, les insulaires
donnèrent d’abord un concert, puis une danse exécutée par vingt femmes,
couronnées de guirlandes de roses de la Chine. Ce grand ballet fut
suivi d’un autre exécuté par quinze hommes. Mais nous n’en finirions
pas, si nous voulions raconter par le menu les merveilles de cette
réception enthousiaste, qui mérita à l’archipel de Tonga le nom d’îles
des Amis.

Le 23 mai, Finaou, qui s’était donné pour le roi de l’archipel tout
entier, vint annoncer à Cook son départ pour l’île voisine de Vavaoo.
Il avait de bonnes raisons pour cela, car il venait d’apprendre
l’arrivée du véritable souverain, qui s’appelait Futtafaihe ou Poulaho.

Tout d’abord, Cook refusa de reconnaître au nouveau venu le caractère
qu’il s’attribuait; mais il ne tarda pas à recueillir des preuves
irréfutables que le titre de roi lui appartenait.

Poulaho était d’un embonpoint extrême, ce qui le faisait, avec sa
petite taille, ressembler à un tonneau. Si le rang est proportionné
chez ces insulaires à la grosseur du corps, c’était assurément le plus
gros des chefs que les Anglais eussent rencontrés. Intelligent, grave,
posé, il examina en détail et avec beaucoup d’intérêt le vaisseau et
tout ce qui était nouveau pour lui, fit des questions judicieuses et
s’informa du motif de la venue des navires. Ses courtisans s’opposèrent
à ce qu’il descendît dans l’entrepont, parce qu’il était «tabou»,
disaient-ils, et qu’il n’était pas permis de marcher au-dessus de sa
tête. Cook fit répondre par l’intermédiaire de Maï, qu’il défendrait de
marcher au-dessus de sa chambre, et Poulaho dîna avec le commandant.
Il mangea peu, but encore moins, et engagea Cook à descendre à terre.
Les marques de respect que prodiguaient à Poulaho tous les insulaires
convainquirent le commandant qu’il avait réellement affaire au roi de
l’archipel.

Cependant, Cook remit à la voile le 29 mai, retourna à Annamooka, puis
à Tonga-Tabou, où une fête ou «heiva», dont la magnificence dépassait
toutes celles dont il avait témoin, fut donnée en son honneur.

  «Le soir, dit-il, nous eûmes le spectacle d’un _bomaï_, c’est-à-dire
  qu’on exécuta les danses de la nuit devant la maison occupée par
  Finaou. Elles durèrent environ trois heures; durant cet intervalle,
  nous vîmes douze danses. Il y en eut d’exécutées par des femmes, et,
  au milieu de celles-ci, nous vîmes arriver une troupe d’hommes qui
  formèrent un cercle en dedans de celui des danseuses. Vingt-quatre
  hommes, qui en exécutèrent une troisième, firent avec leurs mains une
  multitude de mouvements très applaudis, que nous n’avions pas encore
  vus. L’orchestre se renouvela une fois. Finaou parut sur la scène à
  la tête de cinquante danseurs; il était magnifiquement habillé; de
  la toile et une longue pièce de gaze composaient son vêtement, et il
  portait de petites figures suspendues à son cou.»

Cook, après un séjour de trois mois, jugeant qu’il fallait quitter ces
lieux enchanteurs, distribua une partie du bétail qu’il avait apporté
du Cap, et fit expliquer par Maï, avec la manière de le nourrir, les
services qu’il pourrait rendre. Puis, avant de partir, il visita un
«fiatooka» ou cimetière, qui appartenait au roi, composé de trois
maisons assez vastes, plantées au bord d’une espèce de colline. Les
planchers de ces édifices, ainsi que les collines artificielles qui les
portaient, étaient couverts de jolis cailloux mobiles, et des pierres
plates, posées de champ, entouraient le tout.

  «Ce que nous n’avions pas vu jusqu’alors, l’un de ces édifices était
  ouvert à l’un des côtés, et il y avait en dedans deux bustes de bois
  grossièrement façonnés, l’un près de l’entrée et l’autre un peu
  plus avant dans l’intérieur. Les naturels nous suivirent jusqu’à
  la porte, mais ils n’osèrent pas en passer le seuil. Nous leur
  demandâmes ce que signifiaient ces bustes; on nous répondit qu’ils
  ne représentaient aucune divinité et qu’ils servaient à rappeler le
  souvenir des chefs enterrés dans le fiatooka.»

Parti de Tonga-Tabou le 10 juillet, Cook se rendit à la petite
île Eoa, où son ancien ami Taï-One le reçut avec cordialité. Le
commandant apprit de lui que la propriété des différentes îles de
l’archipel appartient aux chefs de Tonga-Tabou, qu’ils appellent
la «Terre des Chefs». C’est ainsi que Poulaho a sous sa domination
cent cinquante-trois îles. Les plus importantes sont Vavao et Hamao.
Quant aux îles Viti ou Fidgi, comprises dans cette nomenclature,
elles étaient habitées par une race belliqueuse bien supérieure par
l’intelligence à celle des îles des Amis.

Des nombreuses et très intéressantes observations recueillies par le
commandant et le naturaliste Anderson, nous ne retiendrons que celles
qui sont relatives à la douceur, à l’affabilité des indigènes. Si
Cook, pendant ses différentes relâches dans cet archipel, n’eut qu’à
se louer de l’accueil des habitants, c’est qu’il ne soupçonna jamais
le projet qu’avaient conçu Finaou et les autres chefs de l’assassiner
pendant la fête nocturne de Hapaee et de surprendre les vaisseaux. Les
navigateurs, qui le suivirent, n’eurent pas lieu de prodiguer les mêmes
éloges, et si l’on ne connaissait la sincérité de l’illustre marin, on
croirait que c’est par antiphrase qu’il a donné à cet archipel le nom
d’îles des Amis.

A la mort d’un parent, les insulaires de Tonga ne manquent jamais de se
donner de grands coups de poing dans les joues et de se les déchirer
avec des dents de requin, ce qui explique les nombreuses tumeurs et
cicatrices qu’ils portent au visage. S’ils sont en danger de mort,
ils sacrifient une ou deux phalanges du petit doigt pour apaiser la
divinité, et Cook ne vit pas un indigène sur dix qui ne fût ainsi
mutilé.

  «Le mot «tabou», dit-il, qui joue un si grand rôle dans les usages de
  ce peuple, a une signification très étendue.... Lorsqu’il n’est pas
  permis de toucher à une chose, ils disent qu’elle est tabou. Ils nous
  apprirent aussi que, si le roi entre dans une maison qui appartienne
  à un de ses sujets, cette maison devient tabou, et le propriétaire ne
  peut plus l’habiter.»

Quant à leur religion, Cook crut la démêler assez bien. Leur dieu
principal, Kallafoutonga, détruit dans ses colères les plantations,
sème les maladies et la mort. Toutes les îles n’ont pas les mêmes idées
religieuses, mais partout on est unanime à admettre l’immortalité de
l’âme. Enfin, s’ils n’apportent point à leurs dieux des offrandes et
des fruits ou d’autres productions de la terre, ces sauvages leur
offrent, cependant, en sacrifice des victimes humaines.

Le 17 juillet, Cook perdit de vue les îles Tonga, et, le 8 août,
l’expédition, après une série de coups de vent qui causèrent des
avaries assez sérieuses à la _Discovery_, arriva en vue d’une île
appelée Tabouaï par ses habitants.

Tous les frais d’éloquence des Anglais, pour persuader aux naturels
de monter à bord, furent inutiles. Jamais ceux-ci ne consentirent à
quitter leurs canots et ils se contentèrent d’inviter les étrangers à
venir les visiter. Mais, comme le temps pressait et que Cook n’avait
pas besoin de provisions, il passa sans s’arrêter devant cette île, qui
lui parut fertile, et qui, suivant le dire des insulaires, abondait en
cochons et en volailles. Forts, grands, actifs, ces naturels, à l’air
dur et farouche, parlaient la langue taïtienne. Les relations furent
donc faciles avec eux.

Quelques jours plus tard, les cimes verdoyantes de Taïti se dessinaient
à l’horizon, et les deux bâtiments ne tardèrent pas à s’arrêter en
face de la presqu’île de Taïrabou, où l’accueil que Maï reçut de
ses compatriotes fut aussi indifférent que possible. Son beau-frère
lui-même, le chef Outi, consentit à peine à le reconnaître; mais,
lorsque Maï lui eut montré les trésors qu’il rapportait et surtout
ces fameuses plumes rouges, qui avaient eu un si grand succès au
précédent voyage de Cook, Outi changea de manière d’agir, traita Maï
avec affabilité, et lui proposa de changer de nom avec lui. Maï se
laissa prendre à ces nouvelles démonstrations de tendresse, et, sans
l’intervention de Cook, il se fût laissé dépouiller de tous ses trésors.

Les navires étaient approvisionnés de plumes rouges. Aussi, les fruits,
les cochons, les volailles arrivèrent-ils en abondance pendant cette
relâche. Cependant, Cook gagna bientôt la baie de Matavaï, et le roi
Otoo quitta sa résidence de Paré pour venir rendre visite à son ancien
ami. Là, aussi, Maï fut dédaigneusement traité par les siens, et il eut
beau se jeter aux pieds du roi en lui présentant une touffe de plumes
rouges et deux ou trois pièces de drap d’or, il fut à peine regardé.
Toutefois, ainsi qu’à Taïrabou, les dispositions changèrent subitement,
lorsqu’on connut la fortune de Maï; mais celui-ci, ne se plaisant que
dans la compagnie des vagabonds qui exploitèrent sa rancune, tout en
le dépouillant, ne sut pas acquérir sur Otoo et les principaux chefs
l’influence nécessaire au développement de la civilisation.

Cook avait depuis longtemps appris que les sacrifices humains étaient
en usage à Taïti, mais il s’était toujours refusé de le croire. Une
cérémonie solennelle, dont il fut témoin à Atahourou, ne lui permit pas
de douter de l’existence de cette pratique. Afin de rendre l’Atoua,
ou Dieu, favorable à l’expédition qui se préparait contre l’île
d’Eimeo, un homme de la plus basse extraction fut assommé à coups de
massue en présence du roi. On déposa en offrande devant celui-ci les
cheveux et un œil de la victime, derniers symboles de l’anthropophagie
qui existait autrefois dans cet archipel. A la fin de cette barbare
cérémonie, qui faisait tache chez un peuple de mœurs si douces, un
martin-pêcheur voltigea dans le feuillage. «C’est l’Atoua!» s’écria
Otoo, tout heureux de cet excellent augure.

Le lendemain, la cérémonie devait se continuer par un holocauste de
cochons. Les prêtres, comme avaient coutume de le faire les aruspices
Romains, cherchèrent à lire dans les dernières convulsions des victimes
le sort réservé à l’expédition.

Cook, qui avait assisté silencieux à toute cette cérémonie, ne put
cacher, dès qu’elle fut finie, l’horreur qu’elle lui inspirait. Maï
fut son interprète éloquent et vigoureux. Aussi, Towha eut-il peine à
contenir sa colère. «Si le roi avait tué un homme en Angleterre, dit
le jeune Taïtien, comme il venait de le faire ici de la malheureuse et
innocente victime qu’il offrait à son Dieu, il aurait été impossible de
le soustraire à la corde, seul châtiment réservé aux meurtriers et aux
assassins.»

[Illustration: Sacrifice humain à Otaïti. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Cette réflexion violente de Maï était pour le moins hors de propos,
et Cook aurait dû se souvenir que les mœurs varient avec les pays. Il
était absurde de vouloir appliquer à Taïti, pour ce qui y était passé
dans les usages, le châtiment réservé à Londres pour ce qu’on y regarde
comme un crime. Le charbonnier doit être maître chez lui, dit un dicton
populaire. Les nations européennes l’ont trop oublié. Sous prétexte
de civilisation, elles ont souvent fait couler plus de sang qu’il n’en
aurait été versé, si elles s’étaient abstenues d’intervenir.

[Illustration: Arbre sous lequel Cook a observé le passage de Vénus.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Avant de quitter Taïti, Cook remit à Otoo les animaux qu’il avait eu
tant de peine à rapporter d’Europe. C’étaient des oies, des canards,
des coqs d’Inde, des chèvres, des moutons, des chevaux et des bœufs.
Otoo ne sut comment exprimer sa reconnaissance à «l’areeke no Pretone»
(au roi de la Bretagne), surtout lorsqu’il vit que les Anglais ne
purent embarquer, à cause de sa dimension, une magnifique pirogue
double qu’il avait fait construire par ses plus habiles artistes, pour
être offerte au roi d’Angleterre, son ami.

La _Résolution_ et la _Discovery_ quittèrent Taïti le 30 septembre, et
vinrent mouiller à Eimeo. Le séjour, en cet endroit, fut attristé par
un pénible incident. Des vols fréquents avaient eu lieu déjà depuis
quelques jours, lorsqu’une chèvre fut dérobée. Cook, pour faire un
exemple, brûla cinq ou six cases, incendia un plus grand nombre de
pirogues, et menaça le roi de toute sa colère, si l’animal ne lui était
pas immédiatement ramené.

Dès qu’il eut obtenu satisfaction, le commandant partit pour Huaheine
avec Maï, qui devait s’établir sur cette île.

Un terrain assez vaste fut cédé par les chefs du canton de Ouare,
moyennant de riches cadeaux. Cook y fit construire une maison et
planter un jardin, qu’on sema de légumes européens. Puis, on laissa
à Maï deux chevaux, des chèvres, de la volaille. En même temps, on
lui faisait cadeau d’une cotte de mailles, d’une armure complète,
de poudre, de balles et de fusils. Un orgue portatif, une machine
électrique, des pièces d’artifice et des instruments de culture ou de
ménage, complétaient la collection des cadeaux, ingénieux ou bizarres,
destinés à donner aux Taïtiens une haute idée de la civilisation
européenne. Maï avait bien une sœur mariée à Huaheine, mais son mari
occupait une position trop humble pour l’empêcher d’être dépouillé.
Cook déclara donc solennellement que l’indigène était son ami, qu’il
reviendrait, dans peu de temps, s’informer de la manière dont il aurait
été traité, et qu’il punirait sévèrement ceux qui se seraient mal
conduits à son égard.

Ces menaces devaient produire leur effet, car, peu de jours avant,
des voleurs, saisis en flagrant délit par les Anglais, avaient eu
la tête rasée et les oreilles coupées. Un peu plus tard, à Raiatea,
afin d’obtenir qu’on lui renvoyât des matelots déserteurs, Cook avait
enlevé, d’un seul coup de filet, toute la famille du chef Oreo. La
modération dont le capitaine avait fait preuve à son premier voyage
allait toujours diminuant. Il devenait chaque jour plus exigeant et
plus sévère. Cette conduite devait finir par lui être fatale.

Les deux Zélandais qui avaient demandé à accompagner Maï furent
débarqués avec lui. Le plus âgé consentait sans peine à vivre à
Huaheine; mais le plus jeune avait conçu tant d’affection pour les
Anglais, qu’il fallut le descendre, pour ainsi dire, de force, au
milieu des témoignages d’affection les plus touchants. Cook, au moment
où il leva l’ancre, reçut les adieux de Maï, dont la contenance et les
larmes exprimaient qu’il comprenait toute la perte qu’il allait faire.

Si Cook partait satisfait d’avoir comblé de trésors le jeune Taïtien
qui s’était confié à lui, il éprouvait des craintes sérieuses sur son
avenir. En effet, il connaissait son caractère inconstant et léger, et
il ne lui avait laissé qu’à regret des armes, dont il craignait qu’il
ne fît mauvais usage. Ces appréhensions devaient être malheureusement
justifiées. Comblé d’attentions par le roi de Huaheine, qui lui donna
sa fille en mariage et changea son nom en celui de Paori, sous lequel
il fut connu désormais, Maï profita de sa haute situation pour se
montrer cruel et inhumain. Toujours armé, il en vint à essayer son
adresse sur ses compatriotes, à coups de fusil et de pistolet. Aussi sa
mémoire est-elle en horreur à Huaheine, où le souvenir de ses meurtres
est demeuré longtemps associé à celui du voyage des Anglais.

Après avoir quitté cette île, Cook visita Raiatea, où il retrouva son
ami Orée, déchu de la puissance suprême; puis, il descendit à Bolabola,
le 8 décembre, et y acheta du roi Pouni une ancre que Bougainville
avait perdue au mouillage.

Pendant ces longues relâches dans les différentes îles de la
Société, Cook compléta sa provision de renseignements géographiques,
hydrographiques, ethnographiques et ses études d’histoire naturelle.
Il fut secondé dans cette tâche délicate par Anderson et par tout son
état-major, qui ne cessa de déployer le zèle le plus louable pour
l’avancement de la science.

Le 24 décembre, Cook découvrait une nouvelle île basse, inhabitée,
où les équipages trouvèrent une abondante provision de tortues, et
qui reçut le nom de Christmas, en l’honneur de la fête solennelle du
lendemain.

Bien que dix-sept mois se fussent déjà passés depuis son départ
d’Angleterre, Cook ne considérait pas son voyage comme commencé.
En effet, il n’avait encore pu mettre à exécution la partie de ses
instructions relative à l’exploration de l’Atlantique septentrional et
à la recherche d’un passage par le nord.


II

    Découverte des îles Sandwich.--Exploration de la côte
    occidentale de l’Amérique.--Au delà du détroit de Behring.
    --Retour à l’archipel Havaï.--Histoire de Rono.--Mort de
    Cook.--Retour de l’expédition en Angleterre.

Le 18 janvier 1778, par 160° de longitude et 20° de latitude nord, les
deux navires aperçurent les premières terres de l’archipel Sandwich ou
Hawaï. Il ne fallut pas longtemps aux navigateurs pour se convaincre
que ce groupe était habité. Un grand nombre de pirogues se détachèrent
de l’île Atooi ou Tavaï, et s’assemblèrent autour des vaisseaux.

Les Anglais ne furent pas médiocrement surpris d’entendre ces indigènes
parler la langue de Taïti. Aussi, les relations furent-elles bientôt
amicales, et, le lendemain, nombre d’insulaires consentirent à monter
sur les vaisseaux. Leur étonnement, leur admiration à la vue de tant
d’objets inconnus, s’exprimaient par leurs regards, leurs gestes et
leurs exclamations continuelles. Cependant, ils connaissaient le fer,
qu’ils nommaient «hamaïte».

Mais tant de curiosités, d’objets précieux, ne tardèrent pas à exciter
leur convoitise, et ils s’efforcèrent de se les approprier par tous les
moyens licites ou non.

Leur adresse, leur goût pour le vol étaient aussi vifs que chez
tous les peuples de la mer du Sud; il fallut prendre mille
précautions,--encore furent-elles vaines le plus souvent,--pour
s’opposer à leurs larcins. Lorsque les Anglais, sous la conduite du
lieutenant Williamson, s’approchèrent du rivage afin de sonder et
de chercher un mouillage, ils durent repousser les tentatives des
naturels par la force. La mort d’un de ces sauvages servit à réprimer
leur turbulence et à leur donner une haute idée de la puissance des
étrangers.

Cependant, aussitôt que la _Résolution_ et la _Discovery_ eurent laissé
tomber l’ancre dans la baie de Ouai-Mea, Cook se fit porter à terre.
Il n’eut pas plus tôt touché le rivage, que les naturels, assemblés
en troupe nombreuse sur la grève, se prosternèrent à ses pieds, et
l’accueillirent avec les témoignages du respect le plus profond.
Cette réception extraordinaire promettait une relâche agréable, car
les provisions semblaient abondantes, et les fruits, les cochons, la
volaille, commencèrent à affluer de toutes parts. En même temps, une
partie des indigènes aidait les matelots anglais à remplir d’eau les
futailles et à les embarquer dans les chaloupes.

Ces dispositions conciliantes déterminèrent Anderson et le dessinateur
Webber à s’enfoncer dans l’intérieur du pays. Ils ne tardèrent pas à
se trouver en présence d’un moraï, de tout point semblable aux moraïs
taïtiens. Cette découverte confirma les Anglais dans les idées qu’avait
fait naître en eux la ressemblance de la langue de Hawaï avec celle de
Taïti. Une gravure de la relation de Cook représente l’intérieur de ce
moraï. On y voit deux figures debout, dont le haut de la tête disparaît
en partie sous un haut bonnet cylindrique, semblable à ceux qui
coiffent les statues de l’île de Pâques. Il y a là, à tout le moins, un
rapprochement singulier, qui donne à réfléchir.

Cook resta deux jours encore à ce mouillage, n’ayant qu’à se louer
de son commerce avec les indigènes; puis, il explora l’île voisine
de Oneeheow. Malgré tout le désir qu’avait le commandant de visiter
en détail cet archipel, si intéressant, il appareilla, et aperçut de
loin l’île Ouahou et le récif de Tahoora, qu’il désigna sous le nom
générique d’archipel Sandwich,--nom qui a été remplacé par le vocable
indigène Hawaï.

Vigoureux et bien découplés, quoique de taille moyenne, les Hawaïens
sont représentés par Anderson comme ayant un caractère franc et loyal.
Moins sérieux que les habitants des îles des Amis, ils sont aussi
moins légers que les Taïtiens. Industrieux, adroits, intelligents, ils
avaient des plantations qui prouvaient des connaissances développées
en économie rurale, et un goût bien entendu pour l’agriculture. Non
seulement ils n’éprouvaient pas pour les objets européens cette
curiosité banale et enfantine que les Anglais avaient tant de fois
remarquée, mais ils s’informaient de leur usage et laissaient percer un
certain sentiment de tristesse, inspiré par leur infériorité.

La population semblait considérable, et est estimée à trente mille
individus pour la seule île de Tavaï. Dans la façon de s’habiller, dans
le choix de la nourriture, dans la manière de l’apprêter, comme dans
les habitudes générales, on reconnaissait les usages de Taïti. C’était
donc pour les Anglais matière à réflexions, que l’identité de ces deux
populations, séparées par un espace de mer considérable.

Pendant ce premier séjour, Cook ne fut en rapport avec aucun chef;
mais le capitaine Clerke, de la _Discovery_, reçut enfin la visite de
l’un d’eux. C’était un homme jeune et bien fait, enveloppé d’étoffes
des pieds à la tête, à qui les naturels témoignaient leur respect en
se prosternant devant lui. Clerke lui fit quelques cadeaux, et reçut
en retour un vase décoré de deux figurines assez habilement sculptées,
qui servait au «kava», boisson favorite des Hawaïens, aussi bien que
des indigènes de Tonga. Leurs armes consistaient en arcs, massues
et lances, ces dernières d’un bois dur et fort, et en une sorte de
poignard, nommé «paphoa», terminé en pointe aux deux extrémités. La
coutume du tabou était aussi universellement pratiquée qu’aux îles des
Amis, et les naturels, avant de toucher aux objets qu’on leur montrait,
avaient toujours soin de demander s’ils n’étaient pas tabou.

Le 27 février, Cook reprit sa route vers le nord, et rencontra bientôt
ces algues des rochers dont parle le rédacteur du voyage de lord Anson.
Le 1er mars, il fit route à l’est, afin de se rapprocher de la côte
d’Amérique, et, cinq jours plus tard, il eut connaissance de la terre
de Nouvelle-Albion, ainsi nommée par Francis Drake.

L’expédition continua de la prolonger au large, releva le cap _Blanc_,
déjà vu par Martin d’Aguilar, le 19 janvier 1603, et près duquel
les géographes avaient placé une large entrée au détroit dont ils
attribuaient la découverte à ce navigateur. On arriva bientôt dans
les parages du détroit de Juan de Fuca, mais on ne découvrit rien qui
y ressemblât, bien que ce détroit existe réellement, et sépare du
continent l’île de Vancouver.

Cook reconnut bientôt par 49° 15′ de latitude une baie à laquelle il
donna le nom de baie Hope. Il y mouilla pour faire de l’eau et donner
un peu de repos à ses équipages fatigués. Cette côte était habitée, et
trois canots s’approchèrent des navires.

  «L’un des sauvages, dit-il, se leva, fit un long discours et des
  gestes que nous prîmes pour une invitation à descendre à terre. Sur
  ces entrefaites, il jeta des plumes vers nous, et plusieurs de ses
  camarades nous lancèrent des poignées de poussière ou d’une poudre
  rouge; celui qui remplit les fonctions d’orateur était couvert d’une
  peau, et il tenait dans chaque main quelque chose qu’il secouait,
  et d’où il tirait un son pareil à celui des grelots de nos enfants.
  Lorsqu’il se fut fatigué à débiter sa harangue et ses exhortations,
  dont nous ne comprîmes pas un seul mot, il se reposa; mais deux
  autres hommes prirent successivement la parole; leur discours ne fut
  pas aussi long, et ils ne le débitèrent pas avec autant de véhémence.»

Plusieurs de ces naturels avaient le visage peint d’une manière
extraordinaire, et des plumes étaient fichées sur leur tête. Bien
qu’ils montrassent des dispositions pacifiques, il fut absolument
impossible d’en décider un seul à monter à bord.

Cependant, lorsque les vaisseaux eurent jeté l’ancre, le commandant fit
désenverguer les voiles, rentrer les mâts de hune et dégréer le mât
de misaine de la _Résolution_, afin d’y faire quelques réparations.
Les échanges commencèrent bientôt avec les Indiens, et l’honnêteté la
plus rigoureuse présida à ce commerce. Les objets qu’ils offraient,
c’étaient des peaux d’ours, de loup, de renard, de daim, de putois, de
martre, et en particulier de ces loutres de mer qu’on trouve aux îles
situées à l’est du Kamtchatka, puis des habits faits d’une espèce de
chanvre, des arcs, des lances, des hameçons, des figures monstrueuses,
une espèce d’étoffe de poil ou de laine, des sacs remplis d’ocre rouge,
des morceaux de bois sculpté, des colifichets de cuivre et de fer en
forme de fer à cheval, qu’ils suspendaient à leur nez.

  «Des crânes et des mains d’hommes, qui n’étaient pas encore
  dépouillés de leurs chairs, furent ce qui nous frappa le plus
  parmi les choses qu’ils nous offrirent; ils nous firent comprendre
  d’une manière claire qu’ils avaient mangé ce qui manquait, et nous
  reconnûmes, en effet, que ces crânes et ces mains avaient été sur le
  feu.»

Les Anglais ne tardèrent pas à s’apercevoir que ces indigènes étaient
aussi habiles voleurs qu’aucun de ceux qu’ils avaient rencontrés
jusqu’alors. Ils étaient même plus dangereux, car, possesseurs
d’instruments en fer, ils ne se faisaient pas faute de couper les
cordages. D’ailleurs, ils combinaient leurs vols avec intelligence,
et les uns amusaient la sentinelle à l’une des extrémités de
l’embarcation, tandis que les autres arrachaient le fer à l’extrémité
opposée. Ils vendirent une quantité d’huile très bonne, et beaucoup de
poissons, notamment des sardines.

Lorsque furent achevées les nombreuses réparations dont les navires
avaient besoin, et qu’on eut embarqué l’herbe nécessaire pour le peu
de chèvres et de moutons qui restaient a bord, Cook remit à la voile,
le 26 avril 1778. Il avait donné à l’endroit où il venait de séjourner
le nom d’Entrée-du-Roi-Georges, bien qu’il fût appelé Nootka par les
indigènes.

A peine les navires eurent-ils gagné la haute mer, qu’ils furent
assaillis par une violente tempête, pendant laquelle la _Résolution_
fit une voie d’eau sous sa joue de tribord. Emporté par l’ouragan, Cook
dépassa le lieu où les géographes avaient placé le détroit de l’amiral
de Fonte, ce qu’il regretta vivement, car il aurait voulu dissiper tous
les doutes à ce sujet.

Le commandant continua donc à suivre la côte d’Amérique, relevant et
nommant tous les points principaux. Pendant cette croisière, il eut
de nombreuses relations avec les Indiens, et ne tarda pas à remarquer
qu’aux embarcations étaient substitués des canots, dont la charpente
seule était de bois, et sur laquelle s’adaptaient des peaux de veaux
marins.

Après une relâche à l’Entrée-du-Prince-Guillaume, où fut réparée la
voie d’eau de la _Résolution_, Cook reprit sa route, reconnut et
nomma les caps Élisabeth et Saint-Hermogènes, la pointe de Banks, les
caps de Douglas, Bede, le mont Saint-Augustin, la rivière de Cook,
l’île Kodiak, l’île de la Trinité et les îles que Behring a nommées
Schumagin. Puis, ce furent la baie de Bristol, l’île Ronde, la pointe
Calme, le cap Newenham, où le lieutenant Williamson débarqua, et l’île
Anderson, ainsi nommée en l’honneur du naturaliste qui mourut en cet
endroit d’une maladie de poitrine; puis, l’île King et le cap du
Prince-de-Galles, extrémité la plus occidentale de l’Amérique.

Alors, Cook passa sur la côte d’Asie et se mit en rapport avec les
Tchouktchis, pénétra, le 11 août, dans le détroit de Behring, et se
trouva la semaine suivante en contact avec la glace. Vainement il
essaya de s’élever dans plusieurs directions. Partout la banquise lui
offrit une barrière infranchissable.

Le 17 août 1778, l’expédition était par 70° 41′ de latitude. Pendant
tout un mois, on côtoya la banquise avec l’espoir d’y trouver quelque
ouverture qui permît de s’élever plus au nord, mais ce fut en vain. On
remarqua d’ailleurs que la glace «était partout pure et transparente,
excepté dans la partie supérieure, qui se trouvait un peu poreuse.

[Illustration: Entrée du Prince-Guillaume. (Page 215.)]

  «Je jugeai, dit Cook, que c’était de la neige glacée, et il me
  parut qu’elle s’était toute formée à la mer, car, outre qu’il est
  invraisemblable ou plutôt impossible que des masses si énormes
  flottent dans les rivières où il y a à peine assez d’eau pour un
  canot, nous n’y aperçûmes aucune des choses que produit la terre, et
  l’on aurait dû y en voir, si elle s’était formée dans des rivières
  grandes ou petites.»

[Illustration: Il lui présenta un petit cochon. (Page 219.)]

Jusqu’ici, la voie du détroit de Behring a été la moins suivie
pour atteindre les latitudes boréales; cette observation est donc
très précieuse, car elle prouve qu’en face de cette ouverture,
il doit exister une vaste étendue de mer sans aucune terre.
Peut-être même,--c’est du moins ce que pensait le regretté Gustave
Lambert,--cette mer est-elle libre. Toujours est-il qu’on ne s’est pas
élevé, depuis Cook, beaucoup plus haut dans cette direction, si ce
n’est sur la côte de Sibérie, où ont été découvertes les îles Long et
Plover, et où se trouve, au moment même où nous écrivons, le professeur
Nordenskjold.

Après cette exploration si soigneuse, après ces tentatives répétées
pour gagner de hautes latitudes, Cook, voyant la saison avancée,
rencontrant chaque jour des glaces plus nombreuses, n’avait d’autre
parti à prendre que d’aller chercher ses quartiers d’hiver dans une
contrée plus clémente, afin de reprendre son exploration l’été suivant.
Il refit donc une partie de la route qu’il avait suivie jusqu’à l’île
d’Ounalaska, et cingla, le 26 octobre, vers les îles Sandwich, dont il
comptait compléter la reconnaissance pendant ce dernier hivernage.

Le 26 novembre fut découverte une île, dont les habitants vendirent
aux équipages une quantité assez considérable de fruits et de racines,
fruits à pain, patates, «taro» et racines d’«eddy», qu’ils échangèrent
contre des clous et des outils en fer. C’était l’île Mowee, qui fait
partie de l’archipel des Sandwich. Bientôt après, on aperçut Owhyhee ou
Hawaï, dont les sommets étaient couverts de neige.

  «Je n’avais jamais rencontré de peuples sauvages aussi libres
  dans leur maintien que ceux-ci, dit le capitaine. Ils envoyaient
  communément aux vaisseaux les différents articles qu’ils voulaient
  vendre; ils montaient ensuite eux-mêmes à bord et ils faisaient leur
  marché sur le gaillard d’arrière; les Taïtiens, malgré nos relâches
  multipliées, n’ont pas autant de confiance en nous. J’en conclus que
  les habitants d’Owhyhee doivent être plus exacts et plus fidèles
  dans leur commerce réciproque que les naturels de Taïti; car s’ils
  n’avaient pas de la bonne foi entre eux, ils ne seraient pas aussi
  disposés à croire à la bonne foi des étrangers.»

Le 17 janvier, Cook et Clerke mouillèrent dans une baie appelée par
les naturels Karakakooa. Les voiles furent aussitôt désenverguées, les
vergues et les mâts de hune dépassés. Les navires étaient encombrés de
visiteurs, entourés de pirogues, et le rivage était couvert d’une foule
innombrable de curieux. Jusqu’alors, Cook n’avait jamais vu pareil
empressement.

Parmi les chefs qui vinrent à bord de la _Résolution_, on ne tarda
pas à remarquer un jeune homme appelé Pareea. Il était, disait-il,
«Jakanee», sans que l’on pût savoir si c’était le nom d’une dignité, ou
si ce terme désignait un degré d’alliance ou de parenté avec le roi.
Toujours est-il qu’il avait une grande autorité sur le bas peuple.
Quelques présents, faits à propos, l’attachèrent aux Anglais, et il
leur rendit plus d’un service dans ces circonstances.

Si, pendant son premier séjour à Hawaï, Cook avait constaté que les
habitants n’avaient que peu de penchant au vol, il n’en fut pas de
même cette fois. Leur grand nombre leur donnait mille facilités pour
dérober de menus objets, et les portait à croire qu’on craindrait de
punir leurs larcins. Enfin, il devint bientôt évident qu’ils étaient
encouragés par leurs chefs, car on aperçut entre les mains de ceux-ci
plusieurs des objets qui avaient été dérobés.

Pareea, et un autre chef nommé Kaneena, amenèrent à bord de la
_Résolution_ un certain Koah, vieillard fort maigre, dont le corps
était couvert d’une gale blanche due à l’usage immodéré de l’ava.
C’était un prêtre. Lorsqu’il fut en présence de Cook, il lui mit sur
les épaules une sorte de manteau rouge qu’il avait apporté, et débita
fort gravement un long discours en lui présentant un petit cochon.
C’était, comme on en eut bientôt la preuve, en voyant toutes les idoles
revêtues d’une étoffe pareille, une formule d’adoration. Les Anglais
furent profondément étonnés des cérémonies bizarres du culte dont on
semblait entourer la personne du capitaine Cook. Ils n’en comprirent
que plus tard la signification, grâce aux recherches du savant
missionnaire Ellis. Nous allons résumer brièvement ici son intéressante
découverte. Cela rendra plus compréhensible le récit des événements qui
suivirent.

Une antique tradition voulait qu’un certain Rono, qui vivait sous
un des plus anciens rois d’Hawaï, eût tué, dans un emportement de
jalousie, sa femme, qu’il aimait tendrement. Rendu fou par la douleur
et le chagrin de l’acte qu’il avait commis, il aurait parcouru l’île,
querellant, frappant tout le monde; puis, fatigué, mais non rassasié de
massacres, il se serait embarqué en promettant de revenir un jour sur
une île flottante, portant des cocotiers, des cochons et des chiens.
Cette légende avait été consacrée par un chant national et était
devenue article de foi pour les prêtres, qui avaient mis Rono au nombre
de leurs dieux. Confiants dans sa prédiction, ils attendaient sa venue,
chaque année, avec une patience que rien ne pouvait lasser.

N’y a-t-il pas un curieux rapprochement à faire entre cette légende et
celle qui nous montre le dieu mexicain Quetzalcoatl, obligé de fuir la
colère d’une divinité plus puissante, s’embarquant sur un esquif de
peaux de serpent, et promettant à ceux qui l’avaient accompagné, de
revenir, plus tard, visiter le pays avec ses descendants?

Lorsque les navires anglais parurent, le grand-prêtre Koah et son
fils One-La déclarèrent que c’était Rono lui-même qui accomplissait
sa prédiction. Dès lors, pour la population tout entière, Cook fut
véritablement Dieu. Sur sa route, les indigènes se prosternaient,
les prêtres lui adressaient des discours ou des prières; on l’aurait
encensé, si c’eût été la mode à Hawaï. Le commandant sentait bien
qu’il y avait dans ces démonstrations quelque chose d’extraordinaire,
mais, n’y pouvant rien comprendre, il se résigna à tirer parti, pour
la commodité de ses équipages et pour l’avancement de la science, de
circonstances mystérieuses qu’il lui était impossible d’éclaircir.

Cependant, il était obligé de se prêter à toute sorte de cérémonies,
qui lui paraissaient, pour le moins, ridicules. C’est ainsi qu’il fut
conduit vers un moraï, solide construction en pierre de quarante verges
de long et de quatorze de hauteur. Le sommet, bien battu, était entouré
d’une balustrade en bois, sur laquelle étaient alignés les crânes des
captifs qu’on avait sacrifiés à la divinité.

A l’entrée de la plate-forme se dressaient deux grosses figures de bois
au masque grimaçant, au corps drapé d’étoffe rouge, la tête surmontée
d’une longue pièce de bois sculptée en forme de cône renversé. Là, sur
une sorte de table sous laquelle gisait un cochon pourri et des tas
de fruits, Koah monta avec le capitaine Cook. Une dizaine d’hommes
apportèrent alors processionnellement un cochon vivant, offert au
capitaine, et une pièce d’étoffe écarlate dont il fut revêtu. Puis, les
prêtres chantèrent quelques hymnes religieux, tandis que les assistants
étaient dévotement prosternés à l’entrée du moraï.

Après différentes autres cérémonies qu’il serait trop long de décrire,
un cochon, cuit au four, fut remis au capitaine, ainsi que des fruits
et des racines qui servent à la composition de l’ava.

  «L’ava fut ensuite servie à la ronde, dit Cook, et, lorsque nous en
  eûmes goûté, Koah et Pareea divisèrent la chair du cochon en petits
  morceaux qu’ils nous mirent dans la bouche. Je n’avais point de
  répugnance à souffrir que Pareea, qui était très propre, me donnât
  à manger, dit le lieutenant King, mais M. Cook, à qui Koah rendait
  le même office, en songeant au cochon pourri, ne put avaler un seul
  morceau; le vieillard, voulant redoubler de politesse, essaya de lui
  donner les morceaux tout mâchés, et l’on imagine bien que le dégoût
  de notre commandant ne fit que s’accroître.»

Après cette cérémonie, Cook fut reconduit à son canot par des
hommes porteurs de baguettes, qui répétaient les mêmes mots et les
mêmes phrases qu’au débarquement, au milieu d’une haie d’habitants
agenouillés.

Les mêmes cérémonies se pratiquaient toutes les fois que le capitaine
descendait à terre. Un des prêtres marchait toujours devant lui,
annonçant que Rono était débarqué, et il ordonnait au peuple de se
prosterner à terre.

Si les Anglais avaient tout lieu d’être contents des prêtres, qui les
accablaient de politesses et de cadeaux, il n’en était pas de même
des «earees» ou guerriers. Ceux-ci encourageaient les vols qui se
commettaient journellement, et l’on constata également plusieurs autres
supercheries déloyales.

Cependant, jusqu’au 24 janvier 1779, aucun événement important ne
s’était passé. Ce jour-là, les Anglais furent tout surpris de voir
qu’aucune des pirogues ne quittait le rivage pour venir commercer
auprès des navires. L’arrivée de Terreeoboo avait fait «tabouer» la
baie et empêché toute communication avec les étrangers. Le même jour,
ce chef, ou plutôt ce roi, vint sans appareil visiter les bâtiments.
Il n’avait qu’une pirogue, dans laquelle se trouvaient sa femme et ses
enfants. Le 26, nouvelle visite, officielle cette fois, de Terreeoboo.

  «Cook, dit la relation, ayant remarqué que ce prince venait à terre,
  le suivit, et il arriva presque en même temps que lui. Nous les
  conduisîmes dans la tente; ils y furent à peine assis, que le prince
  se leva, jeta d’une manière gracieuse son manteau sur les épaules
  du commandant; il mit de plus un casque de plumes sur la tête et
  un éventail curieux dans les mains de M. Cook, aux pieds duquel
  il étendit encore cinq ou six manteaux très jolis et d’une grande
  valeur.»

Cependant, Terreeoboo et les chefs de sa suite faisaient aux Anglais
beaucoup de questions sur l’époque de leur départ. Le commandant voulut
savoir l’opinion que les Hawaïens s’étaient formée des Anglais. Tout ce
qu’il put apprendre, c’est qu’ils les supposaient originaires d’un pays
où les provisions avaient manqué, et qu’ils étaient venus uniquement
pour «remplir leurs ventres». La maigreur de quelques matelots et le
soin que l’on prenait d’embarquer des vivres frais, leur avaient donné
cette conviction. Cependant, ils ne craignaient pas d’épuiser leurs
provisions, malgré l’immense quantité qui avait été consommée depuis
l’arrivée des Anglais. Il est plutôt probable que le roi voulait avoir
le temps de préparer le présent qu’il comptait offrir aux étrangers au
moment de leur départ.

En effet, la veille du jour fixé, le roi pria les capitaines Cook
et Clerke de l’accompagner à sa résidence. Des monceaux énormes de
végétaux de toute espèce, des paquets d’étoffes, des plumes jaunes et
rouges, un troupeau de cochons, y étaient rassemblés. C’était un don
gratuit, fait au roi par ses sujets. Terreeoboo choisit à peu près le
tiers de tous ces objets et donna le reste aux deux capitaines, présent
d’une valeur considérable, comme ils n’en avaient jamais reçu ni à
Tonga ni à Taïti.

Le 4 février, les deux bâtiments sortirent de la baie; mais des
avaries, survenues à la _Résolution_, l’obligèrent à y rentrer quelques
jours après.

A peine les vaisseaux eurent-ils jeté l’ancre, que les Anglais
s’aperçurent d’un changement dans les dispositions des indigènes.
Cependant, tout se passa paisiblement jusqu’au 13 dans l’après-dîner.
Ce jour-là, quelques chefs voulurent empêcher les naturels d’aider les
matelots à remplir leurs futailles à l’aiguade. Un tumulte s’ensuivit.
Les indigènes s’armèrent de pierres et devinrent menaçants. L’officier,
qui commandait le détachement, reçut de Cook l’ordre de tirer à balle
sur les naturels, s’ils continuaient à lancer des pierres ou à devenir
insolents. Sur ces entrefaites, une pirogue fut poursuivie à coups
de fusil, et l’on jugea aussitôt qu’un vol avait été commis par son
équipage.

Une autre dispute plus sérieuse s’élevait en même temps. Une chaloupe,
appartenant à Pareea, fut saisie par un officier, qui l’emmena jusqu’à
la _Discovery_. Le chef ne tarda pas à venir réclamer son bien,
protestant de son innocence. La discussion s’anima, et Pareea fut
renversé d’un coup d’aviron. Spectateurs paisibles jusqu’alors, les
naturels s’armèrent aussitôt de pierres, forcèrent les matelots à se
retirer précipitamment et s’emparèrent de la pinasse qui les avait
amenés. A ce moment, Pareea, oubliant son ressentiment, s’interposa,
rendit la pinasse aux Anglais, et leur fit restituer quelques menus
objets qui avaient été volés.

  «Je crains bien que les Indiens ne me forcent à des mesures
  violentes, dit Cook en apprenant ce qui s’était passé; il ne faut pas
  leur laisser croire qu’ils ont eu de l’avantage sur nous.»

Pendant la nuit du 13 au 14 février, la chaloupe de la _Discovery_ fut
volée. Le commandant résolut alors de s’emparer de Terreeoboo ou de
quelques-uns des principaux personnages, et de les garder en otages
jusqu’à ce que les objets volés lui eussent été rendus.

En effet, il descendit à terre avec un détachement de soldats de
marine, et se dirigea aussitôt vers la résidence du roi. Il reçut les
marques de respect accoutumées sur sa route, et, apercevant Terreeoboo
et ses deux fils, auxquels il dit quelques mots du vol de la chaloupe,
il les détermina à passer la journée à bord de la _Résolution_.

Les affaires prenaient une heureuse tournure, et déjà les deux jeunes
princes étaient embarqués dans la pinasse, lorsque l’une des épouses
de Terreeoboo le supplia tout en larmes de ne pas se rendre à bord.
Deux autres chefs se joignirent à elle, et les insulaires, effrayés des
préparatifs d’hostilités dont ils étaient témoins, commencèrent à se
précipiter en foule autour du roi et du commandant. Ce dernier pressait
de s’embarquer, mais, lorsque le prince sembla disposé à le suivre, les
chefs s’interposèrent et eurent recours à la force pour l’en empêcher.

Cook, voyant que son projet était manqué ou qu’il ne pourrait le mettre
à exécution qu’en versant beaucoup de sang, y avait renoncé, et il
marchait paisiblement sur le rivage pour regagner son canot, lorsque
le bruit se répandit qu’un des principaux chefs venait d’être tué.
Les femmes, les enfants furent aussitôt renvoyés, et tout ce monde se
dirigea vers les Anglais.

Un indigène, armé d’un «pahooa», se mit à défier le capitaine, et,
comme il ne voulait pas cesser ses menaces, Cook lui tira un coup de
pistolet chargé à petit plomb. Protégé par une natte épaisse, celui-ci,
ne se sentant pas blessé, devint plus audacieux; mais, plusieurs autres
naturels s’avançant, le commandant déchargea son fusil sur celui qui
était le plus rapproché et le tua.

Ce fut le signal d’une attaque générale. La dernière fois qu’on aperçut
Cook, il faisait signe aux canots de cesser le feu et d’approcher pour
embarquer sa petite troupe. Ce fut en vain! Cook était frappé et gisait
sur le sol.

  «Les insulaires poussèrent des cris de joie lorsqu’ils le virent
  tomber, dit la relation; ils traînèrent tout de suite son corps
  sur le rivage et, s’enlevant le poignard les uns aux autres, ils
  s’acharnèrent tous avec une ardeur féroce à lui porter des coups,
  lors même qu’il ne respirait plus.»

Ainsi périt ce grand navigateur, le plus illustre assurément de ceux
qu’a produits l’Angleterre. La hardiesse de ses plans, sa persévérance
à les exécuter, l’étendue de ses connaissances, en ont fait le type du
véritable marin de découvertes.

Que de services il avait rendus à la géographie! Dans son premier
voyage, il avait relevé les îles de la Société, prouvé que la
Nouvelle-Zélande est formée de deux îles, parcouru le détroit qui les
sépare et reconnu son littoral; enfin, il avait visité toute la côte
orientale de la Nouvelle-Hollande.

Dans son second voyage, il avait relégué dans le pays des chimères ce
fameux continent austral, rêve des géographes en chambre; il avait
découvert la Nouvelle-Calédonie, la Géorgie australe, la terre de
Sandwich, et pénétré dans l’hémisphère sud plus loin qu’on n’avait fait
avant lui.

Dans sa troisième expédition, il avait découvert l’archipel Hawaï,
et relevé la côte occidentale de l’Amérique depuis le 43e degré,
c’est-à-dire sur une étendue de plus de 3,500 milles. Il avait franchi
le détroit de Behring, et s’était aventuré dans cet océan Boréal,
effroi des navigateurs, jusqu’à ce que les glaces lui eussent opposé
une barrière infranchissable.

Ses talents de marin n’ont pas besoin d’être vantés; ses travaux
hydrographiques sont restés; mais, ce qu’il faut surtout apprécier, ce
sont les soins dont il sut entourer ses équipages, et qui lui permirent
d’accomplir ces rudes et longues campagnes en ne faisant que des pertes
insignifiantes.

[Illustration: _Fac-simile. Gravure ancienne._]

A la suite de cette fatale journée, les Anglais consternés plièrent
leurs tentes et rentrèrent à bord. Vainement firent-ils des tentatives
et des offres pour se faire rendre le corps de leur infortuné
commandant. Dans leur colère, ils allaient recourir aux armes, lorsque
deux prêtres, amis du lieutenant King, rapportèrent, à l’insu des
autres chefs, un morceau de chair humaine, qui pesait neuf à dix
livres. C’était tout ce qui restait, dirent-ils, du corps de Rono, qui
avait été brûlé, suivant la coutume.

[Illustration: Cook accueilli par les indigènes. (Page 220.)]

Cette vue ne fit que rendre plus ardente chez les Anglais la soif des
représailles. De leur côté, les insulaires avaient à venger la mort de
cinq chefs et d’une vingtaine des leurs. Aussi, chaque fois que les
Anglais descendaient à l’aiguade, trouvaient-ils une foule furieuse,
armée de pierres et de bâtons. Pour faire un exemple, le capitaine
Clerke, qui avait pris le commandement de l’expédition, dut livrer aux
flammes le village des prêtres et massacrer ceux qui s’opposèrent à
cette exécution.

Cependant, on finit par s’aboucher, et, le 19 février, les restes
de Cook, ses mains, reconnaissables à une large cicatrice, sa tête
dépouillée de chair et divers autres débris furent remis aux Anglais,
qui, trois jours après, rendirent à ces restes précieux les derniers
devoirs.

Dès lors, les échanges reprirent comme si rien ne s’était passé, et
aucun incident ne marqua la fin de la relâche aux îles Sandwich.

Le capitaine Clerke avait laissé le commandement de la _Discovery_ au
lieutenant Gore, et mis son pavillon à bord de la _Résolution_. Après
avoir achevé la reconnaissance des îles Hawaï, il fit voile pour le
nord, toucha au Kamtchatka, où les Russes lui firent bon accueil,
franchit le détroit de Behring, et s’avança jusqu’à 69° 50′ de latitude
nord, où les glaces lui barrèrent le chemin.

Le 22 août 1779, le capitaine Clerke mourait des suites d’une phthisie
pulmonaire à l’âge de trente-huit ans. Le capitaine Gore prit alors le
commandement en chef, relâcha de nouveau au Kamtchatka, puis à Canton
et au cap de Bonne-Espérance, et mouilla dans la Tamise, le 1er octobre
1780, après plus de quatre ans d’absence.

La mort du capitaine Cook fut un deuil général en Angleterre. La
Société royale de Londres, qui le comptait parmi ses membres, fit
frapper en son honneur une médaille, dont les frais furent couverts
par une souscription publique, à laquelle prirent part les plus grands
personnages.

Si le nom de ce grand navigateur est éteint aujourd’hui, sa mémoire est
toujours vivante, comme on a pu s’en convaincre à la séance solennelle
de la Société française de géographie du 14 février 1879.

Une nombreuse assistance s’était réunie pour célébrer le centenaire de
la mort de Cook. On y comptait plusieurs représentants des colonies
australiennes, aujourd’hui si florissantes, et de cet archipel Hawaï
où il avait trouvé la mort. Une grande quantité de reliques, provenant
du grand navigateur, ses cartes, les magnifiques aquarelles de Webber,
des instruments et des armes des insulaires de l’Océanie, décoraient la
salle.

Ce touchant hommage, à cent ans de distance, rendu par un peuple, dont
le roi avait recommandé de ne pas inquiéter la mission scientifique
et civilisatrice de Cook, était bien fait pour trouver de l’écho
en Angleterre et cimenter les liens de bonne amitié qui rattachent
désormais la France au Royaume-Uni.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.



DEUXIÈME PARTIE


CHAPITRE I

LES NAVIGATEURS FRANÇAIS


I

    Découvertes de Bouvet de Lozier dans les mers australes.
    --Surville.--La terre des Arsacides.--Incident de la relâche au
    port Praslin.--Arrivée à la côte de la Nouvelle-Zélande.--Mort de
    Surville.--Découvertes de Marion dans la mer Antarctique.--Son
    massacre à la Nouvelle-Zélande.--Kerguelen en Islande et aux
    terres australes.--Les campagnes des montres: Fleurieu et Verdun
    de la Crenne.

Une découverte avait été faite pendant la première moitié du XVIIIe
siècle, qui devait exercer une heureuse influence sur les progrès de
la géographie. Un capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes,
Jean-Baptiste-Charles Bouvet de Lozier, frappé de ce vide immense
autour du pôle austral, que les géographes appelaient: _Terra australis
incognita_, sollicita l’honneur de découvrir ces terres inconnues.
Ses instances furent longtemps sans résultat; mais enfin, en 1738,
la Compagnie céda, dans l’espoir d’ouvrir un nouvel entrepôt à son
commerce.

Deux petites frégates, l’_Aigle_ et la _Marie_, convenablement
équipées, partirent de Brest, le 19 juillet 1738, sous le commandement
de Bouvet de Lozier. Elles s’arrêtèrent pendant plus d’un mois à
l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, reprirent la mer le 13
novembre, et firent voile au sud-est.

Dès le 26, les deux frégates rencontrèrent une brume si épaisse, qu’il
leur fallait tirer le canon pour continuer à marcher de conserve,
qu’elles furent plusieurs fois obligées de changer de route et qu’un
abordage était à craindre à chaque instant. Le 5 décembre, bien que
cela parût impossible, le brouillard s’épaissit encore, si bien que
de l’_Aigle_ on entendait la _Marie_ manœuvrer, sans pouvoir la
distinguer. La mer était couverte de goémons, et bientôt on aperçut
des poules mauves, oiseaux qui ne s’éloignent jamais beaucoup de la
terre.

  «Le 15 décembre, dit M. Fabre dans son étude sur les Bouvet, étant
  par les 48° 50′ de latitude sud (la latitude de Paris au nord) et par
  les 7° de longitude est (méridien de Ténériffe), on aperçut, vers
  cinq à six heures du matin, une énorme glace; puis plusieurs autres,
  entourées d’un grand nombre de glaçons de différentes grosseurs.
  La frégate _la Marie_ fit signal de danger et changea ses amures.
  Bouvet, vivement contrarié de cette manœuvre, qui pouvait diminuer
  la confiance des équipages, força de voiles à bord de l’_Aigle_, et,
  en passant le long de la _Marie_, fit connaître son intention de
  continuer sa route au sud. Pour rassurer les esprits, il dit que la
  rencontre des glaces devait être considérée comme un heureux présage,
  puisqu’elles étaient un indice certain de terre.»

La route fut continuée au sud, et bientôt la persévérance de Bouvet se
trouva récompensée par la découverte d’une terre, à laquelle il donna
le nom de cap de la Circoncision. Elle était fort haute, couverte de
neige et enserrée de grosses glaces qui en défendaient l’approche à
sept ou huit lieues tout autour. Elle paraissait avoir quatre ou cinq
lieues du nord au sud.

  «Cette terre fut estimée, dit M. Fabre d’après les cartes de
  Piétergos, dont se servait Bouvet, être par les 54° de latitude sud
  et les 26 et 27° de longitude est du méridien de Ténériffe, ou entre
  les 5° 30′ et 6° 30′ est du méridien de Paris.»

Bouvet aurait bien voulu reconnaître cette terre de plus près et y
débarquer; mais les brumes et les vents contraires lui en défendirent
l’accès, et il dut se contenter de l’observer à distance.

  «Le 3 janvier 1739, dit Bouvet dans son rapport à la Compagnie, on
  regagna ce qu’on avait perdu les jours précédents, et, vers les
  quatre heures de l’après-midi, le temps étant moins couvert, on vit
  distinctement la terre; la côte, escarpée dans toute son étendue,
  formait plusieurs enfoncements; le haut des montagnes était couvert
  de neige; les versants paraissaient boisés.»

Après plusieurs tentatives infructueuses pour se rapprocher de la
terre, Bouvet dut céder. Ses matelots étaient harassés de fatigue,
découragés, épuisés par le scorbut. La _Marie_ fut expédiée à l’île de
France, et l’_Aigle_ se dirigea vers le cap de Bonne-Espérance, qu’il
atteignit le 28 février.

  «Nous avons fait, dit Bouvet dans le rapport déjà cité, nous avons
  fait douze à quinze cents lieues dans une mer inconnue. Nous avons eu
  pendant soixante-dix jours une brume presque continuelle. Nous avons
  été pendant quarante jours parmi les glaces; nous y avons eu de la
  grêle et de la neige presque tous les jours. Plusieurs fois, nos
  ponts et nos agrès en ont été couverts. Nos haubans et nos manœuvres
  ont été glacés. Le 10 janvier, nous ne pûmes amener notre petit
  hunier. Le froid était excessif pour des gens qui venaient des pays
  chauds et qui étaient mal vêtus. Plusieurs avaient des engelures aux
  pieds et aux mains. Il fallait pourtant manœuvrer continuellement,
  mettre en travers, appareiller et sonder au moins une fois le
  jour. Un matelot de l’_Aigle_, venant d’envoyer la vergue du petit
  hunier en bas, est tombé gelé dans la hune de misaine. Il fallut le
  descendre avec un cartahu, et l’on eut quelque peine à le réchauffer.
  J’en ai vu d’autres à qui les larmes tombaient des yeux en halant la
  ligne de sonde. Nous étions pourtant dans la belle saison, et j’étais
  attentif à apporter à leur peine tout l’adoucissement qui dépendait
  de moi.»

Ce mince résultat obtenu, on comprend facilement que la Compagnie des
Indes n’ait pas renouvelé ses tentatives dans ces parages. Si elles
ne pouvaient apporter aucun bénéfice, elles étaient susceptibles de
coûter beaucoup par la perte des vaisseaux et des hommes. Mais la
découverte de Bouvet était un premier coup porté à cette croyance à
l’existence d’un continent austral. L’exemple était donné, et plusieurs
navigateurs, parmi lesquels deux autres Français, allaient suivre ses
traces. En disant quelques mots de cette expédition peu connue, nous
avons tenu à rendre hommage à celui de nos compatriotes qui fut le
pionnier des navigations australes, et qui eut la gloire de montrer
l’exemple au grand explorateur anglais, à James Cook.

Un autre capitaine de la Compagnie des Indes, qui s’était illustré
dans maint combat contre les Anglais, Jean-François-Marie de Surville,
devait faire, trente ans plus tard, des découvertes importantes en
Océanie, et retrouver, presque en même temps que Cook, la terre
autrefois découverte par Tasman et nommée par lui Terre des États.
Voici dans quelles circonstances:

MM. Law et Chevalier, administrateurs dans l’Inde française, avaient
résolu d’armer, à leurs frais, un vaisseau pour faire le commerce
dans les mers australiennes. Ils associèrent Surville à leurs
projets et l’envoyèrent en France afin d’obtenir de la Compagnie
les autorisations nécessaires et présider à l’armement du navire.
Le _Saint-Jean-Baptiste_ fut équipé à Nantes et reçut trois ans de
vivres avec tout ce qui était indispensable pour une expédition aussi
lointaine. Puis, Surville gagna l’Inde, où Law lui donna vingt-quatre
soldats indigènes. Parti de la baie de l’Angely le 3 mars 1769, le
_Saint-Jean-Baptiste_ se rendit successivement à Masulipatam, à Yanaon
et à Pondichéry, où il reçut le complément de sa cargaison.

Ce fut le 2 juin que Surville quitta cette dernière ville et se dirigea
vers les Philippines. Il jeta l’ancre, le 20 août, aux îles Bashees ou
Baschy. Dampier leur avait donné ce nom, qui est celui d’une boisson
enivrante que les insulaires composaient avec du jus de canne à sucre,
dans lequel on laissait infuser, pendant plusieurs jours, une certaine
graine noire.

Quelques matelots de Dampier avaient autrefois déserté dans ces
îles; ils y avaient reçu des indigènes une femme, un champ et des
instruments aratoires. Ce souvenir détermina trois matelots du
_Saint-Jean-Baptiste_ à suivre leur exemple. Mais Surville n’était
pas homme à laisser s’émietter ainsi son équipage. Il fit donc saisir
vingt-six Indiens, qu’il se proposait de retenir pour otages jusqu’à ce
que ses hommes lui eussent été ramenés.

  «Parmi ces Indiens qui étaient ainsi garrottés, dit Crozet dans la
  relation qu’il a publiée du voyage de Surville, il y en eut plusieurs
  qui eurent le courage de se précipiter dans la mer, et, au grand
  étonnement de l’équipage, ils eurent le courage et l’adresse de nager
  jusqu’à une de leurs pirogues, qui se tenait à une assez grande
  distance du vaisseau pour n’en avoir rien à redouter.»

On expliqua aux sauvages qu’on n’avait agi de la sorte avec eux que
pour déterminer leurs camarades à ramener les trois déserteurs. Ils
firent signe alors qu’ils comprenaient, et tous furent relâchés, à
l’exception de six qui avaient été pris à terre. Leur hâte à quitter le
vaisseau et à se jeter dans leurs pirogues ne rendait pas leur retour
probable. Aussi fut-on fort surpris de les voir revenir peu de temps
après avec des exclamations de joie. Le doute n’était plus possible, ce
ne pouvaient être que les déserteurs qu’ils ramenaient au commandant.
En effet, ils montèrent à bord et déposèrent liés, garrottés et
ficelés,... trois superbes cochons!

Surville trouva la plaisanterie détestable, si c’en était une; il
repoussa les indigènes avec un air si courroucé, qu’ils se jetèrent
dans leurs pirogues et disparurent. Vingt-quatre heures plus tard,
le _Saint-Jean-Baptiste_ quittait les Bashees et emmenait trois des
Indiens capturés pour remplacer les déserteurs.

Le 7 octobre, après une assez longue route dans le sud-est, une terre
fut aperçue par 6° 56′ de latitude méridionale et par 151° 30′ de
longitude à l’est du méridien de Paris, à laquelle fut donné le nom
d’île de la Première-Vue.

  «On la côtoya jusqu’au 13 octobre, jour où l’on découvrit un
  excellent port, à l’abri de tout vent, formé par une multitude de
  petites îles. M. de Surville y jeta l’ancre et le nomma port Praslin;
  il est situé par 7° 25′ de latitude sud et par 151° 55′ de longitude
  estimée à l’est du méridien de Paris.»

En entrant dans ce port, les Français aperçurent quelques Indiens armés
de lances, qui portaient sur le dos une espèce de bouclier. Bientôt,
le _Saint-Jean-Baptiste_ fut entouré de pirogues, montées par une
foule d’Indiens, très prodigues de démonstrations hostiles. On parvint
cependant à les apaiser. Une trentaine des plus hardis grimpèrent
à bord et examinèrent avec la plus grande attention tout ce qu’ils
avaient sous les yeux. Bientôt même, il fallut contenir les autres,
car, l’équipage comptant beaucoup de malades, il importait de ne pas
laisser un trop grand nombre d’indigènes envahir le bâtiment.

Cependant, malgré le bon accueil qu’ils recevaient, les sauvages ne
paraissaient pas rassurés, et leur contenance indiquait une défiance
excessive. Au moindre mouvement qui se faisait sur le vaisseau, ils
sautaient dans leurs pirogues ou se jetaient à la mer. L’un d’eux
semblait toutefois témoigner un peu plus de confiance. Surville lui
fit quelques présents. L’Indien répondit à cette politesse en faisant
entendre qu’il se trouvait au fond du port un endroit où l’on pourrait
faire de l’eau.

Le commandant donna ordre d’armer les embarcations, et en remit le
commandement à son second, nommé Labbé.

  «Les sauvages paraissaient impatients de voir les canots quitter
  le vaisseau, dit Fleurieu dans ses _Découvertes des Français_, et,
  à peine eurent-ils débordé, qu’ils furent suivis par toutes les
  pirogues. Une des embarcations semblait servir de guide aux autres,
  c’était celle que montait l’Indien qui avait fait à Surville des
  offres de service. Sur l’arrière du bâtiment, un personnage, debout,
  ayant dans ses mains des paquets d’herbe, les tenait élevés à la
  hauteur de sa tête et faisait divers gestes en cadence. Dans le
  milieu de la même pirogue, un jeune homme, debout aussi et appuyé sur
  une longue lance, conservait la contenance la plus grave. Des paquets
  de fleurs rouges étaient passés dans ses oreilles et dans la cloison
  de son nez, et ses cheveux étaient poudrés de chaux à blanc.»

Cependant, certaines allées et venues éveillèrent les soupçons des
Français, qui furent conduits dans une sorte de cul-de-sac, où les
naturels affirmaient qu’on trouverait de l’eau douce. Labbé, malgré
les invitations pressantes des indigènes, ne voulut pas engager ses
embarcations, par deux ou trois pieds d’eau, sur un fond de vase. Il
se contenta donc de débarquer un caporal et quatre soldats. Ceux-ci
revinrent bientôt, en déclarant qu’ils n’avaient vu de tous côtés que
marais où l’on enfonçait jusqu’à la ceinture. Évidemment les sauvages
avaient médité une trahison. Labbé se garda bien de leur montrer qu’il
avait pénétré leur dessein, et leur demanda de lui indiquer une source.

[Illustration: CARTE DES DÉCOUVERTES DE SURVILLE d'après Fleurieu.]

[Illustration: On rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses.
(Page 228.)]

Les indigènes conduisirent alors les embarcations dans un endroit
éloigné de trois lieues et d’où il était impossible de voir le
navire. Le caporal fut détaché de nouveau avec quelques hommes; mais
il ne trouva qu’une source très pauvre, à peine suffisante pour le
désaltérer, lui et ses compagnons. Pendant son absence, les naturels
avaient tout mis en œuvre pour déterminer Labbé à descendre à terre,
lui montrant l’abondance des cocos et des autres fruits, essayant même
de s’emparer de la bosse ou de la gaffe de la chaloupe.

  «Plus de deux cent cinquante insulaires, dit la relation, armés
  de lances de sept à huit pieds de long, d’épées ou de massues en
  bois, de flèches et de pierres, quelques-uns portant des boucliers,
  étaient rassemblés sur la plage et observaient les mouvements des
  bateaux. Lorsque les cinq hommes qui avaient formé le détachement
  mirent le pied à bord pour se rembarquer, les sauvages fondirent
  sur eux, blessèrent un soldat d’un coup de massue, le caporal
  d’un coup de lance et plusieurs autres personnes de différentes
  manières. M. Labbé reçut lui-même deux flèches dans les cuisses et
  une pierre à la jambe. On fit feu sur les traîtres. Une première
  décharge les étourdit au point qu’ils restèrent comme immobiles;
  elle fut d’autant plus meurtrière, qu’étant réunis en peloton à une
  ou deux toises seulement des bateaux, tous les coups portèrent. Leur
  stupéfaction donna le temps d’en faire une seconde, qui les mit en
  déroute; mais il parut que la mort de leur chef contribua beaucoup
  à précipiter leur fuite. M. Labbé, l’ayant distingué, séparé des
  combattants, levant les mains au ciel, se frappant la poitrine et les
  encourageant de la voix, l’ajusta et le renversa d’un coup de fusil.
  Ils traînèrent ou emportèrent leurs blessés, et laissèrent trente ou
  quarante morts sur le champ de bataille. On mit alors pied à terre;
  on rassembla celles de leurs armes qu’on trouva éparses; on détruisit
  leurs pirogues, et l’on se contenta d’en emmener une à la remorque.»

Cependant, Surville désirait ardemment capturer quelque indigène
qui pût lui servir de guide, et qui, comprenant la supériorité des
armes européennes, engageât ses compatriotes à ne rien entreprendre
contre les Français. Dans ce but, il imagina un expédient singulier.
Par son ordre, on embarqua, dans la pirogue dont il s’était emparé,
deux matelots nègres, auxquels il avait poudré la tête et qu’il avait
déguisés de telle manière, que les naturels devaient s’y méprendre.

En effet, une pirogue s’approcha bientôt du _Saint-Jean-Baptiste_, et
ceux qui la montaient, voyant deux des leurs qui paraissaient faire
quelques échanges avec les étrangers, s’avancèrent davantage. Lorsque
les Français jugèrent qu’elle était à bonne distance, ils lancèrent
deux embarcations à sa poursuite. Les naturels gagnaient du terrain. On
se décida donc à tirer pour les arrêter. En effet, un des indigènes,
tué sur le coup, fit chavirer l’embarcation en tombant à la mer, et le
second, qui n’avait pas plus de quatorze à quinze ans, essaya de gagner
la côte à la nage.

  «Il se défendit avec le plus grand courage, faisant quelquefois
  semblant de se mordre, mais mordant bien réellement ceux qui le
  tenaient. On lui lia les pieds et les mains, et on le conduisit au
  vaisseau. Il y contrefit le mort pendant une heure; mais, lorsqu’on
  l’avait mis sur son séant et qu’il se laissait retomber sur le pont,
  il avait grande attention que l’épaule portât avant la tête. Quand
  il fut las de jouer ce rôle, il ouvrit les yeux, et, voyant que
  l’équipage mangeait, il demanda du biscuit, en mangea de fort bon
  appétit, et fit divers signes très expressifs. On eut soin de le lier
  et de le veiller pour empêcher qu’il ne se jetât à la mer.»

Pendant la nuit, il fallut employer la mousquetade pour écarter les
embarcations qui s’approchaient dans l’intention de surprendre le
vaisseau. Le lendemain, on embarqua le naturel et on le conduisit
sur un îlot qu’on appela, depuis, île de l’Aiguade. A peine était-il
débarqué, qu’on s’aperçut qu’il avait presque entièrement coupé ses
liens avec une coquille tranchante.

On ramena le jeune sauvage par un autre chemin au bord de la mer;
lorsqu’il vit qu’on voulait le rembarquer, il se roula sur le rivage en
poussant des hurlements, et, dans sa fureur, il mordait le sable.

Les matelots parvinrent enfin à découvrir une source assez abondante,
et ils purent faire du bois. Un des arbres que l’on coupa parut
propre à la teinture, car il teignait en rouge l’eau de la mer. On
fit bouillir l’écorce, et les pièces de coton qu’on trempa dans cette
décoction prirent une teinte rouge très prononcée.

Quelques choux palmistes, de très bonnes huîtres et plusieurs sortes
de coquillages fournirent de précieux rafraîchissements à l’équipage.
Le _Saint-Jean-Baptiste_ comptait, en effet, beaucoup de scorbutiques.
Surville avait espéré que cette relâche les remettrait; mais la pluie,
qui ne cessa pas de tomber pendant six jours, empira tellement leur
mal, que trois d’entre eux périrent avant même qu’on eût quitté le
mouillage.

Ce port reçut le nom de port Praslin, et la grande île ou l’archipel
auquel il appartient, celui de terre des Arsacides, à cause de la
duplicité de ses habitants.

  «Le port Praslin, dit Fleurieu, serait un des plus beaux ports
  de l’univers si la qualité du fond ne s’opposait à ce qu’il fût
  un bon port. Il est de forme à peu près circulaire, si l’on y
  comprend toutes les îles que l’on découvrait du point où le
  _Saint-Jean-Baptiste_ était mouillé.... La férocité des peuples qui
  habitent les îles du port Praslin n’a pas permis de pénétrer dans
  l’intérieur du pays, et l’on n’a pu examiner que les parties voisines
  de la mer. On n’a aperçu aucun terrain cultivé, ni dans la course
  que les bateaux ont faite jusqu’au fond du port, ni sur l’île de
  l’Aiguade, qu’on a visitée dans toute son étendue.»

Tels sont les renseignements assez superficiels que Surville put se
procurer, soit par lui-même, soit par ses gens. Ils furent heureusement
complétés par ceux que fournit l’indigène capturé, dont le nom était
Lova-Salega, et qui était doué d’une merveilleuse faculté pour
apprendre les langues.

Les productions de l’île étaient, suivant ce dernier, le palmiste, le
cocotier et plusieurs autres arbres à amande, le caféier sauvage,
l’ébénier, le tacamaca, ainsi que divers arbres résineux ou gommiers,
le bananier, la canne à sucre, l’igname, l’anis, enfin une plante
appelée _binao_ dont les indigènes se servaient comme de pain. Les
bois étaient animés par des vols de cacatois, de lauris, de pigeons
ramiers, de merles un peu plus gros que ceux d’Europe. Dans les marais,
on trouvait le courlis, l’alouette de mer, une sorte de bécasse et des
canards. En fait de quadrupèdes, le pays ne nourrissait que des chèvres
et des cochons à demi sauvages.

  «Les habitants de port Praslin, dit Fleurieu, d’après les journaux
  manuscrits qu’il eut entre les mains, sont d’une stature assez
  commune, mais ils sont forts et nerveux. Ils ne paraissent pas avoir
  une même origine--remarque précieuse;--les uns sont parfaitement
  noirs, d’autres ont le teint cuivré. Les premiers ont les cheveux
  crépus et fort doux au toucher. Leur front est petit, les yeux sont
  médiocrement enfoncés, le bas du visage est pointu et garni d’un peu
  de barbe, leur figure porte une empreinte de férocité. Quelques-uns
  des cuivrés ont les cheveux lisses. En général, ils les coupent
  autour de la tête à la hauteur des oreilles. Quelques-uns n’en
  conservent que sur la tête en forme de calotte, rasent tout le reste
  avec une pierre tranchante et en réservent seulement en bas un cercle
  de la largeur d’un pouce. Ces cheveux et les sourcils sont poudrés
  avec de la chaux, ce qui leur donne l’apparence d’être teints en
  jaune.»

Les hommes et les femmes sont absolument nus; mais il faut avouer que
l’impression causée par cette nudité n’est pas aussi choquante que
si l’on voyait un Européen sans vêtement, car le visage, les bras et
généralement toutes les parties du corps de ces indigènes sont tatoués,
et quelques-uns de ces dessins annoncent même un goût tout à fait
singulier. Leurs oreilles sont percées ainsi que la cloison de leur
nez, et le cartilage, sous le poids des objets qu’ils y suspendent,
retombe souvent jusqu’à la lèvre supérieure.

L’ornement le plus ordinaire que portent les habitants du port Praslin
est un chapelet de dents d’hommes. On en avait tout aussitôt conclu
qu’ils étaient anthropophages, bien qu’on eût rencontré la même mode
chez des peuplades qui n’étaient nullement cannibales; mais les
réponses embrouillées de Lova et la tête d’homme à demi grillée que
Bougainville trouva sur une pirogue de l’île Choiseul, ne laissent
aucun doute sur l’existence de cette pratique barbare.

Ce fut le 21 octobre, c’est-à-dire après neuf jours de relâche, que le
_Saint-Jean-Baptiste_ quitta le port Praslin. Le lendemain et les jours
suivants, des terres hautes et montagneuses ne cessèrent d’être en vue.
Le 2 novembre, Surville aperçut une île, qui reçut le nom d’île des
Contrariétés, à cause des vents qui s’opposèrent, pendant trois jours,
à la marche du navire.

Cette île présentait un paysage délicieux. Elle était bien cultivée et
devait être fort peuplée, à en juger d’après le nombre de pirogues qui
ne cessèrent d’entourer le _Saint-Jean-Baptiste_.

Les indigènes se décidèrent avec peine à monter à bord. Enfin, un chef
grimpa sur le pont. Son premier soin fut de s’emparer des hardes
d’un matelot, et il ne se décida que difficilement à les rendre. Il
se dirigea ensuite vers la poupe et amena le pavillon blanc, qu’il
voulait s’approprier. Ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à l’en
détourner. Enfin il grimpa jusqu’à la hune d’artimon, contempla, de ce
poste élevé, toutes les parties du bâtiment, et, une fois descendu,
se mit à gambader; puis, s’adressant à ses compagnons restés dans les
canots, il les engagea par ses paroles et par des gestes, au moins fort
singuliers, à venir le rejoindre.

Une douzaine d’entre eux s’y hasardèrent. Ils ressemblaient aux
indigènes du port Praslin, mais ils parlaient une autre langue et
ne pouvaient se faire entendre de Lova-Salega. Leur séjour à bord
ne fut pas de longue durée, car, l’un d’eux s’étant emparé d’un
flacon et l’ayant jeté à la mer, le commandant en témoigna quelque
mécontentement; ce qui les détermina aussitôt à regagner leurs pirogues.

L’aspect de la terre était si riant et les scorbutiques avaient un
tel besoin de rafraîchissements, que Surville résolut d’expédier une
chaloupe afin de tâter les dispositions des habitants.

L’embarcation n’eut pas plus tôt quitté le bord qu’elle fut entourée
de pirogues, montées par une foule de guerriers. Il fallut prévenir
les hostilités imminentes en tirant quelques coups de fusil, qui
dispersèrent les assaillants. Pendant la nuit, une flottille se dirigea
vers le _Saint-Jean-Baptiste_, et, dans une pensée d’humanité, Surville
n’attendit pas que les naturels fussent tout près pour faire tirer
quelques pièces chargées à mitraille, ce qui les mit aussitôt en fuite.

Il ne fallait donc pas songer à débarquer, et Surville reprit la mer.
Il découvrit successivement les îles des Trois-Sœurs, du Golfe et les
îles de la Délivrance, les dernières du groupe.

Cet archipel, que Surville venait de reconnaître, n’était autre que
celui des îles Salomon, dont nous avons déjà raconté la première
découverte par Mendana. L’habile navigateur venait de remonter cent
quarante lieues de côtes dont il avait levé la carte, et il avait en
outre dessiné une série de quatorze vues très curieuses de ce littoral.

Cependant, à tout prix, s’il ne voulait pas voir la mort décimer son
équipage, il fallait que Surville gagnât une terre où il pût débarquer
ses malades et leur procurer des vivres frais. Il se résolut donc à
gagner la Nouvelle-Zélande, qui n’avait pas été visitée depuis Tasman.

Ce fut le 12 décembre 1769 que Surville en aperçut les côtes par
35° 37′ de latitude australe, et, cinq jours après, il jetait l’ancre
dans une baie qu’il appela baie Lauriston. Au fond se trouvait une
anse, qui reçut le nom de Chevalier, en l’honneur des promoteurs de
l’expédition. Il est bon de remarquer que le capitaine Cook était en
train de reconnaître cette terre depuis le commencement d’octobre, et
qu’il devait passer quelques jours après devant la baie Lauriston, sans
apercevoir le bâtiment français.

Au mouillage de l’anse Chevalier, Surville fut surpris par une
épouvantable tempête qui le mit à deux doigts de sa perte; mais son
habileté nautique était si bien connue de ses matelots qu’ils ne se
troublèrent pas un instant, et exécutèrent les manœuvres ordonnées
par leur capitaine avec un sang-froid dont les Zélandais furent
malheureusement seuls à être témoins.

En effet, la chaloupe qui portait les malades à terre n’avait pas eu le
temps de rallier le bord, lorsque l’orage éclata dans toute sa fureur,
et elle fut jetée dans une anse qui prit le nom d’anse du Refuge. Les
matelots et les malades trouvèrent un accueil empressé auprès d’un chef
nommé Naginoui, qui les reçut dans sa case et leur prodigua tous les
rafraîchissements qu’il put se procurer pendant leur séjour.

Un des canots, qui était à la traîne derrière le _Saint-Jean-Baptiste_,
avait été enlevé par les vagues. Surville l’aperçut échoué dans
l’anse du Refuge. Il l’envoya chercher; mais on n’en trouva plus que
l’amarre; les naturels l’avaient enlevé. Ce fut en vain qu’on remonta
la rivière; il n’y avait nulle trace de l’embarcation. Surville ne
voulut pas laisser ce vol impuni; il fit signe à quelques Indiens qui
se tenaient auprès de leurs pirogues de venir près de lui. L’un d’entre
eux accourut, fut aussitôt saisi et emmené à bord. Les autres prirent
la fuite.

  «On s’empara d’une pirogue, dit Crozet, on brûla les autres, on mit
  le feu aux cases et l’on se rendit au vaisseau. L’Indien qui fut
  arrêté fut reconnu par le chirurgien pour être le chef qui les avait
  si généreusement secourus pendant la tempête; c’était l’infortuné
  Naginoui, qui, après les services qu’il avait rendus, devait être
  bien éloigné de s’attendre au traitement qu’on lui préparait,
  lorsqu’il accourut au premier signe de Surville.»

Il mourut le 24 mars 1770, devant l’île Juan-Fernandez.

Nous passerons sous silence les observations que le navigateur français
fit sur les habitants et les productions de la Nouvelle-Zélande, car
elles feraient double emploi avec celles de Cook.

Surville, convaincu qu’il ne pourrait pas se procurer les vivres dont
il avait besoin, reprit la mer quelques jours après, et fit route par
27 à 28° de latitude sud; mais le scorbut, qui faisait tous les jours
de nouveaux ravages, le détermina à gagner au plus vite la côte du
Pérou. Il l’aperçut le 5 avril 1770, et, trois jours plus tard, il
jetait l’ancre devant la barre de Chilca, à l’entrée du Callao.

Dans son empressement à descendre à terre pour procurer des secours à
ses malades, Surville ne voulut confier à personne le soin d’aller voir
le gouverneur. Par malheur, son embarcation fut renversée par les lames
qui brisaient sur la barre, et un seul des matelots qui la montaient
put se sauver. Surville et tous les autres furent noyés.

Ainsi périt misérablement cet habile navigateur, trop tôt pour les
services qu’il était en état de rendre à la science et à sa patrie.
Quant au _Saint-Jean-Baptiste_, il fut retenu «pendant trois années»
devant Lima, par les délais interminables des douanes espagnoles. Ce
fut Labbé qui en prit le commandement et le ramena à Lorient, le 23
août 1773.

Comme nous l’avons raconté précédemment, M. de Bougainville avait
conduit en Europe un Taïtien du nom d’Aoutourou. Lorsque cet indigène
manifesta le désir de revoir sa patrie, le gouvernement français
l’avait envoyé à l’île de France, avec l’ordre aux administrateurs de
cette colonie de lui faciliter son retour à Taïti.

Un officier de la marine militaire, Marion-Dufresne, saisit avec
empressement cette occasion et vint proposer à Poivre, intendant des
îles de France et de Bourbon, de transporter, à ses frais et sur un
bâtiment qui lui appartenait, le jeune Aoutourou à Taïti. Il demandait
seulement qu’un navire de l’État lui fût adjoint, et qu’on lui avançât
quelque argent pour l’aider dans les préparatifs de l’expédition.

Nicolas-Thomas Marion-Dufresne, né à Saint-Malo le 22 décembre 1729,
était entré fort jeune dans la marine. Nommé le 16 octobre 1746
lieutenant de frégate, il n’était encore que capitaine de brûlot à
cette époque. Il avait cependant servi partout avec distinction, mais
nulle part avec plus de bonheur que dans les mers de l’Inde.

La mission qu’il s’offrait à remplir n’était pour lui que le prétexte
d’un voyage de découvertes qu’il voulait faire dans les mers
océaniennes. Au reste, ces projets furent approuvés par Poivre,
administrateur intelligent et ami du progrès, qui lui remit des
instructions détaillées sur les recherches qu’il allait tenter dans
l’hémisphère sud. A cette époque, Cook n’avait pas encore démontré la
non-existence du continent austral.

[Illustration: Pirogues des îles de l’Amirauté. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Poivre aurait vivement désiré découvrir la partie septentrionale de
ces terres, qu’il jugeait voisines de nos colonies et où il espérait
rencontrer un climat plus tempéré. Il comptait également y trouver des
bois de mâture et la plupart des ressources et des approvisionnements
qu’il était obligé de faire venir à grands frais de la métropole;
enfin, peut-être y existait-il un port sûr, où les navires seraient
à l’abri de ces ouragans qui désolent presque périodiquement les
îles de France et de Bourbon. D’ailleurs, la cour venait d’envoyer un
lieutenant de vaisseau, M. de Kerguelen, pour faire des découvertes
dans ces mers inconnues. L’expédition de Marion, qui allait tenter une
route différente, ne pouvait que concourir sérieusement à la solution
du problème.

[Illustration: On leur présenta un brandon enflammé. (Page 245.)]

Ce fut le 18 octobre 1771 que le _Mascarin_, commandé par Marion, et
le _Marquis de Castries_, sous les ordres du chevalier Du Clesmeur,
enseigne de vaisseau, mirent à la voile. Ils relâchèrent tout d’abord
à Bourbon. Là, ils prirent Aoutourou, qui emportait malheureusement
en lui le germe de la petite vérole, qu’il avait contracté à l’île de
France. La maladie se déclara, et il fallut quitter Bourbon pour ne pas
la communiquer aux habitants. Les deux navires gagnèrent alors le fort
Dauphin, à la côte de Madagascar, afin de donner au mal le temps de
faire son effet avant d’atteindre le Cap, où il fallait compléter les
approvisionnements. Le jeune Aoutourou ne tarda pas à succomber.

Dans ces conditions, fallait-il rentrer à l’île de France, désarmer les
bâtiments et abandonner la campagne? Marion ne le pensa pas. Rendu plus
libre de ses mouvements, il résolut de s’illustrer par quelque voyage
nouveau et fit passer dans l’esprit de ses compagnons l’enthousiasme
qui l’animait.

Il gagna donc le cap de Bonne-Espérance, où il compléta en peu de jours
les vivres nécessaires à une campagne de dix-huit mois.

La route fut aussitôt dirigée au sud vers les terres découvertes,
en 1739, par Bouvet de Lozier et qu’il fallait chercher à l’est du
méridien de Madagascar.

Depuis le 28 décembre 1771, jour où les navires avaient quitté le
Cap, jusqu’au 11 janvier, la navigation n’eut rien de remarquable. On
reconnut alors, par l’observation de la latitude, 20° 43′ à l’est du
méridien de Paris, qu’on se trouvait sous le parallèle (40 à 41 degrés
sud) des îles désignées dans les cartes de Van Keulen sous les noms de
Dina et Marvézen, et non marquées sur les cartes françaises.

Bien que le nombre des oiseaux terrestres fît conjecturer à Marion
qu’il n’était pas loin de ces îles, il quitta ces parages le 9 janvier,
persuadé que la recherche du continent austral devait uniquement fixer
son attention.

Le 11 janvier, on était par 45° 43′ de latitude sud, et bien qu’on fût
alors dans l’été de ces régions, le froid était très vif et la neige
ne cessait de tomber. Deux jours plus tard, au milieu d’un brouillard
épais, auquel la pluie avait succédé, Marion découvrit une terre, qui
s’étendait de l’ouest-sud-ouest à l’ouest-nord-ouest, à quatre à cinq
lieues de distance. La sonde indiqua quatre-vingts brasses avec un fond
de gros sable mêlé de corail. Cette terre fut prolongée jusqu’à ce
qu’on la vît derrière les bâtiments, c’est-à-dire pendant un parcours
de six à sept lieues. Elle paraissait très élevée et couverte de
montagnes. Elle reçut le nom de terre d’Espérance. C’était marquer
combien Marion espérait atteindre le continent austral. Cette île,
Cook devait la désigner, quatre ans plus tard, sous le nom d’île du
Prince-Édouard.

Une autre terre gisait dans le nord de la première:

  «Je remarquai, dit Crozet, rédacteur du voyage de Marion, en rangeant
  cette île, qu’à sa partie du N.-E. il y avait une anse vis-à-vis
  de laquelle paraissait une grande caverne. Autour de cet antre, on
  voyait une multitude de grosses taches blanches, qui ressemblaient de
  loin à un troupeau de moutons. Il y avait apparence que, si le temps
  l’eût permis, nous eussions trouvé un mouillage vis-à-vis de cette
  anse. Je crus y apercevoir une cascade qui tombait des montagnes. En
  doublant l’île, nous découvrîmes trois îlots qui en étaient détachés;
  deux étaient en dedans d’un grand enfoncement que forme la côte, et
  le troisième terminait sa pointe septentrionale. Cette île nous parut
  aride, d’environ sept à huit lieues de circonférence, sans verdure,
  sa côte assez saine et sans danger. M. Marion la nomma l’île de la
  Caverne.»

Ces deux terres australes sont situées par la latitude de 45° 45′ sud
et par 34° 31′ à l’est du méridien de Paris, un demi-degré à l’est
de la route suivie par Bouvet. Le lendemain, la terre d’Espérance
fut reconnue à six lieues du rivage et parut très verte. Le sommet
des montagnes était fort élevé et couvert de neige. Les navigateurs
se préparaient à chercher un mouillage, lorsque les deux bâtiments
s’abordèrent pendant les opérations de sondage, et se firent de
mutuelles avaries. Les réparations prirent trois jours. Le temps,
qui avait été favorable, se gâta, le vent devint violent. Il fallut
continuer la route en suivant le quarante-sixième parallèle.

Le 24 janvier furent découvertes de nouvelles terres.

  «Elles nous parurent d’abord former deux îles, dit Crozet; j’en
  dessinai la vue à la distance de huit lieues, et bientôt on les prit
  pour deux caps et l’on crut voir dans l’éloignement une continuité
  de terre entre deux. Elles sont situées par 45° 5′ sud et par la
  longitude estimée à l’est du méridien de Paris de 42°. M. Marion les
  nomma les îles Froides.»

Bien qu’on eût fait peu de voile pendant la nuit, il fut impossible
de revoir ces îles le lendemain. Le _Castries_ fit, ce jour-là,
signal qu’il apercevait terre. Elle gisait à dix ou douze lieues dans
l’est-sud-est de la première. Mais une brume épaisse, qui ne dura pas
moins de douze heures, la pluie continuelle, le froid, très vif et très
rude pour des hommes peu vêtus, empêchèrent d’en approcher à plus de
six ou sept lieues.

Le lendemain 24, cette côte fut revue, ainsi qu’une nouvelle terre,
qui reçut le nom d’île Aride et qui est aujourd’hui connue sous le nom
d’île Crozet. Marion put enfin mettre un canot à la mer et ordonna à
Crozet d’aller prendre possession, au nom du roi, de la plus grande des
deux îles, qui est située par la latitude méridionale de 46° 30′ et par
la longitude estimée à l’orient du méridien de Paris de 43°.

  «M. Marion la nomma l’île de la Prise de Possession. (Elle est
  aujourd’hui désignée sous le nom d’île Marion.) C’était la sixième
  île que nous découvrions dans cette partie australe..... Je gagnai
  aussitôt une éminence, d’où je découvris de la neige dans plusieurs
  vallées; la terre paraissait aride, couverte d’un petit gramen très
  fin... Je ne pus découvrir dans l’île aucun arbre ou arbrisseau...
  Cette île, exposée aux ravages continuels des vents orageux de
  l’ouest, qui règnent toute l’année dans ces parages, ne paraît pas
  habitable. Je n’y ai trouvé que des loups marins, des pingouins, des
  damiers, des plongeons et toutes les espèces d’oiseaux aquatiques que
  les navigateurs rencontrent en pleine mer, lorsqu’ils passent le cap
  de Bonne-Espérance. Ces animaux, qui n’avaient jamais vu d’hommes,
  n’étaient point farouches et se laissaient prendre à la main. Les
  femelles de ces oiseaux couvaient leurs œufs avec tranquillité;
  d’autres nourrissaient leurs petits; les loups marins continuaient
  leurs sauts et leurs jeux en notre présence, sans paraître le moins
  du monde effarouchés.»

Marion suivit donc les 46 et 47e degrés de latitude au milieu d’un
brouillard si intense qu’il fallait continuellement tirer des coups
de canon pour ne pas se perdre, et qu’on ne se voyait pas d’un bout à
l’autre du pont.

Le 2 février, les deux bâtiments se trouvaient par 47° 22′ de longitude
orientale, c’est-à-dire à 1° 18′ des terres découvertes, le 13 du même
mois, par les flûtes du roi _la Fortune_ et _le Gros-Ventre_, sous le
commandement de MM. de Kerguelen et de Saint-Allouarn. Nul doute que,
sans l’accident arrivé au _Castries_, Marion les eût rencontrées.

Lorsqu’il eut atteint 90 degrés à l’est du méridien de Paris, Marion
changea de route et fit voile pour la terre de Van-Diemen. Aucun
incident ne se produisit pendant cette traversée, et les deux navires
jetèrent l’ancre dans la baie de Frédéric-Henri.

Les canots furent aussitôt dépassés, et un fort détachement se dirigea
vers la terre, où l’on découvrait une trentaine de naturels, terre qui
devait être très peuplée, à en juger d’après les feux et les fumées que
l’on avait aperçus.

  «Les naturels du pays, dit Crozet, se présentèrent de bonne grâce;
  ils ramassèrent du bois et firent une espèce de bûcher. Ils
  présentèrent ensuite aux nouveaux débarqués quelques branchages de
  bois sec allumés et parurent les inviter à mettre le feu au bûcher.
  On ignorait ce que voulait dire cette cérémonie et on alluma le
  bûcher. Les sauvages ne parurent point étonnés; ils restèrent autour
  de nous sans faire aucune démonstration, ni d’amitié, ni d’hostilité;
  ils avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Les hommes,
  ainsi que les femmes, étaient d’une taille ordinaire, d’une couleur
  noire, les cheveux cotonnés, et tous également nus, hommes et femmes;
  quelques femmes portaient leurs enfants sur le dos, attachés avec des
  cordes de jonc. Les hommes étaient tous armés de bâtons pointus et
  de quelques pierres, qui nous parurent tranchantes, semblables à des
  fers de hache.

  «Nous tentâmes de les gagner par de petits présents; ils rejetèrent
  avec mépris tout ce qu’on leur présenta, même le fer, les miroirs,
  des mouchoirs et des morceaux de toile. On leur fit voir des poules
  et des canards qu’on avait apportés du vaisseau, pour leur faire
  entendre qu’on désirait en acheter d’eux. Ils prirent ces bêtes,
  qu’ils témoignèrent ne pas connaître, et les jetèrent avec un air de
  colère.»

Il y avait déjà une heure qu’on essayait de gagner ces sauvages,
lorsque Marion et Du Clesmeur débarquèrent. On leur présenta aussitôt
un brandon enflammé, et ceux-ci n’hésitèrent pas à allumer un bûcher
tout préparé, dans la persuasion que c’était une cérémonie pacifique.
Ils se trompaient, car les naturels se retirèrent aussitôt, et firent
voler une grêle de pierres qui blessèrent les deux commandants. On leur
répondit par quelques coups de fusil, et tout le monde se rembarqua.

Lors d’une nouvelle tentative de débarquement, à laquelle s’opposèrent
les sauvages avec une grande bravoure, il fallut répondre à leur
agression par une fusillade qui en blessa plusieurs et en tua un.
Les hommes prirent terre aussitôt et poursuivirent les naturels, qui
n’essayèrent pas de résister.

Deux détachements furent ensuite envoyés à la découverte d’une aiguade
et d’arbres propres à refaire la mâture du _Castries_. Six jours se
passèrent à ces recherches infructueuses. Toutefois, ils ne furent pas
perdus pour la science, car on fit nombre d’observations curieuses.

  «Par les tas considérables de coquillages que nous avons trouvés de
  distance en distance, dit Crozet, nous avons jugé que la nourriture
  ordinaire des sauvages était des moules, des pinnes-marines, des
  peignes, des cames et divers coquillages semblables.»

N’est-il pas singulier de retrouver à la Nouvelle-Zélande ces débris
de cuisine si communs sur les côtes scandinaves et que nous avons déjà
signalés dans l’isthme de Panama? L’homme n’est-il pas partout le même,
et les mêmes besoins ne lui inspirent-ils pas les mêmes actes?

Voyant qu’il était inutile de passer plus de temps à chercher de l’eau
et du bois afin de remâter le _Castries_ et de radouber le _Mascarin_
qui faisait beaucoup d’eau, Marion appareilla le 10 mars pour la
Nouvelle-Zélande, qu’il atteignait quatorze jours plus tard.

Découverte en 1642 par Tasman, visitée en 1772 par Cook et Surville,
cette terre commençait à être connue.

Les deux bâtiments atterrirent près du mont Egmont; mais le rivage
était tellement accore en cet endroit, que Marion fit regagner le
large et revint prendre connaissance de la terre, le 31 mars, par
36° 30′ de latitude. Il prolongea alors la côte, et, malgré les vents
contraires, remonta dans le nord jusqu’aux îles des Trois-Rois. Il n’y
avait pas moyen d’y aborder. Il fallut donc rallier la grande terre,
et l’ancre fut jetée auprès du cap Maria-Van-Diemen, extrémité la plus
septentrionale de la Nouvelle-Zélande. Le mouillage était mauvais,
comme il fut facile de s’en apercevoir, et, après diverses tentatives,
Marion s’arrêta, le 11 mai, à la baie des îles de Cook.

Des tentes furent dressées dans une des îles, où l’on trouva du bois
et de l’eau, et les malades y furent installés sous la garde d’un fort
détachement. Les naturels vinrent aussitôt à bord, quelques-uns même y
couchèrent, et les échanges, facilités par l’usage d’un vocabulaire de
Taïti, se firent bientôt sur une grande échelle.

  «Je remarquai avec étonnement, dit Crozet, parmi les sauvages qui
  vinrent à bord des vaisseaux dès les premiers jours, trois espèces
  d’hommes, dont les uns, qui paraissaient les vrais indigènes, sont
  d’un blanc tirant sur le jaune; ceux-ci sont les plus grands, et leur
  taille ordinaire est de cinq pieds neuf à dix pouces, leurs cheveux
  noirs sont lisses et plats; des hommes plus basanés et un peu moins
  grands, les cheveux un peu crépus; enfin de véritables nègres à têtes
  cotonnées et moins grands que les autres, mais en général plus larges
  de poitrine. Les premiers ont très peu de barbe et les nègres en ont
  beaucoup.»

Observations curieuses, dont la justesse devait être vérifiée plus tard.

Il est inutile de s’étendre sur les mœurs des Néo-Zélandais, sur leurs
villages fortifiés dont Marion donne une minutieuse description, sur
leurs armes, leurs vêtements et leur nourriture; ces détails sont déjà
connus des lecteurs.

Les Français avaient trois postes à terre: celui des malades sur l’île
Matuaro; un second sur la grande terre, qui servait d’entrepôt et de
point de communication avec le troisième, c’est-à-dire l’atelier des
charpentiers, établi à deux lieues plus loin, au milieu des bois. Les
gens de l’équipage, séduits par les caresses des sauvages, faisaient
de longues courses dans l’intérieur et recevaient partout un cordial
accueil. Enfin, la confiance s’établit si bien, que, malgré les
représentations de Crozet, Marion ordonna de désarmer les chaloupes et
les canots lorsqu’ils iraient à terre. Imprudence impardonnable dans le
pays où Tasman avait dû nommer «baie des Assassins» le premier endroit
où il eût atterri, où Cook avait trouvé des anthropophages et failli
être massacré!

Le 8 juin, Marion descendit à terre, où il fut accueilli avec des
démonstrations d’amitié plus grandes encore que d’habitude. On le
proclama grand chef du pays, et les naturels lui placèrent dans les
cheveux quatre plumes blanches, insignes de la souveraineté. Quatre
jours plus tard, Marion descendit de nouveau à terre avec deux jeunes
officiers, MM. de Vaudricourt et Le Houx, un volontaire et le capitaine
d’armes, quelques matelots, en tout dix-sept personnes.

Le soir, personne ne revint au vaisseau. On n’en fut pas inquiet, car
on connaissait les mœurs hospitalières des sauvages. On crut seulement
que Marion avait couché à terre pour être plus à portée de visiter le
lendemain les travaux de l’atelier.

Le 13 juin, le _Castries_ envoya sa chaloupe faire l’eau et du bois
pour sa consommation journalière. A neuf heures, un homme fut aperçu
qui nageait vers les vaisseaux. On lui envoya un bateau pour le ramener
à bord. C’était un des chaloupiers, le seul qui eût échappé au massacre
de tous ses camarades. Il avait reçu deux coups de lance dans le côté
et était fort maltraité.

D’après son récit, les sauvages avaient tout d’abord montré des
dispositions aussi amicales que d’habitude. Ils avaient même transporté
à terre sur leurs épaules les matelots qui craignaient de se mouiller.
Puis, lorsque ceux-ci se furent dispersés pour ramasser leurs paquets
de bois, les indigènes avaient reparu, armés de lances, de casse-têtes
et de massues, et s’étaient jetés, au nombre de sept ou huit, sur
chacun des matelots. Pour lui, il n’avait été attaqué que par deux
hommes, qui l’avaient blessé de deux coups de lance, et comme par
bonheur il n’était pas très loin de la mer, il avait pu fuir jusqu’au
rivage, où il s’était caché au milieu des broussailles. De là, il avait
assisté au massacre de tous ses compagnons. Les sauvages les avaient
ensuite dépouillés, leur avaient ouvert le ventre et commençaient à les
couper en morceaux, lorsqu’il était sorti sans bruit de sa cachette et
s’était jeté à l’eau dans l’espoir de gagner le navire à la nage.

Les seize hommes du canot qui accompagnaient Marion et dont on
n’avait pas de nouvelles avaient-ils éprouvé le même sort? C’était
vraisemblable. En tout cas, il fallait, sans perdre une minute, prendre
des mesures pour sauver les trois postes établis à terre.

Le chevalier Du Clesmeur prit aussitôt le commandement, et c’est grâce
à son énergie que le désastre ne fut pas plus grand.

La chaloupe du _Mascarin_ fut armée et expédiée à la recherche du canot
de Marion et de sa chaloupe, avec ordre d’avertir tous les postes et de
se porter au secours du plus éloigné, l’atelier où l’on façonnait les
mâts et les espars. En route, sur le littoral, furent découvertes les
deux embarcations, près du village de Tacoury; elles étaient entourées
de sauvages, qui les avaient pillées, après avoir égorgé les matelots.

[Illustration: Il avait assisté au massacre de tous ses camarades.
(Page 247.)]

Sans s’arrêter à essayer de reprendre les embarcations, l’officier
fit force de rames, afin d’arriver à temps à l’atelier. Le poste,
heureusement, n’avait pas encore été assailli par les naturels. Les
travaux furent aussitôt arrêtés, les outils et les armes rassemblés,
les fusils chargés, et les objets qu’on ne pouvait emporter furent
enterrés sous les débris de la baraque, à laquelle on mit le feu.

Puis la retraite s’opéra au milieu de plusieurs troupes de sauvages,
qui répétaient ces sinistres paroles: «_Tacouri maté Marion_, Tacouri a
tué Marion!» Deux lieues furent ainsi faites, sans qu’aucune agression
eût été tentée contre les soixante hommes dont se composait le
détachement.

Lorsqu’on arriva à la chaloupe, les sauvages se rapprochèrent. Crozet
fit embarquer tout d’abord les matelots chargés de paquets, puis,
traçant une ligne par terre, il fit comprendre que le premier qui la
franchirait serait immédiatement passé par les armes. Ordre fut alors
donné de s’asseoir, et ce fut un spectacle imposant que celui de ce
millier de naturels obéissant sans résister, malgré leur désir de se
précipiter sur une proie qu’ils voyaient leur échapper!

[Illustration: On trouva le crâne d’un homme. (Page 250.)]

Crozet s’embarqua le dernier. Il n’eut pas plus tôt mis le pied dans la
chaloupe, que le cri de guerre retentit, les javelots et les pierres
furent lancés de toutes parts. Aux démonstrations menaçantes avaient
succédé les hostilités, et les sauvages entraient dans l’eau pour mieux
ajuster leurs adversaires. Crozet se vit alors dans la nécessité
de faire sentir à ces malheureux la supériorité de ses armes et fit
commencer le feu. Les Néo-Zélandais, voyant tomber leurs camarades
morts ou blessés sans qu’ils parussent avoir été touchés, demeuraient
stupides. Tous auraient été tués, si Crozet n’eût mis fin au massacre.

Les malades furent ramenés à bord sans accident, et le poste, renforcé
et se tenant sur ses gardes, ne fut pas inquiété.

Le lendemain, les naturels, qui possédaient sur l’île Matuaro un
village important, tentèrent d’empêcher les matelots de faire l’eau et
le bois dont ils avaient besoin. Ceux-ci marchèrent alors contre eux la
bayonnette au fusil et les poursuivirent jusqu’à leur village, où ils
se renfermèrent. On entendait la voix des chefs qui les excitaient au
combat. Le feu commença dès qu’on fut arrivé à portée de pistolet de la
porte du village, et il fut si bien dirigé, que les chefs furent les
premières victimes. Dès qu’ils les virent tomber, les naturels prirent
la fuite. On en tua une cinquantaine, on culbuta le reste dans la mer,
et le village fut brûlé.

Il ne fallait plus songer à amener sur la plage ces beaux mâts faits
avec les cèdres qu’on avait eu tant de peine à abattre, et, pour
refaire la mâture, on dut se contenter d’un assemblage de pièces de
bois embarquées sur les vaisseaux. Quant à l’approvisionnement de sept
cents barriques d’eau et de soixante-dix cordes de bois de chauffage
indispensables pour le voyage, comme il ne restait plus qu’une
chaloupe, il ne fallut pas moins d’un mois pour l’achever.

Cependant, on n’était pas exactement fixé sur le sort du capitaine
Marion et des hommes qui l’accompagnaient. Un détachement bien armé se
rendit donc au village de Tacouri.

Le village était abandonné. On n’y trouva que quelques vieillards qui
n’avaient pu suivre leurs camarades fugitifs et qui étaient assis à la
porte de leurs maisons. On voulut les capturer. Un d’eux alors, sans
paraître beaucoup s’émouvoir, frappa un soldat avec un javelot qu’il
tenait à la main. On le tua, mais on ne fit aucun mal aux autres,
qu’on laissa dans le village. Toutes les maisons furent fouillées
soigneusement. On trouva dans la cuisine de Tacouri le crâne d’un homme
qui avait été cuit depuis peu de jours, où il restait encore quelques
parties charnues, dans lesquelles se voyaient l’empreinte des dents des
anthropophages. On y vit aussi un morceau de cuisse humaine, qui tenait
à une broche de bois, et qui était aux trois quarts mangé.

Dans une autre maison, on trouva une chemise, qu’on reconnut avoir
appartenu à l’infortuné Marion. Le col de cette chemise était tout
ensanglanté, et l’on y voyait trois ou quatre trous également tachés
de sang sur le côté. Dans différentes autres maisons, furent saisis
une partie des vêtements et les pistolets du jeune de Vaudricourt, qui
avait accompagné son commandant, puis les armes du canot et un tas de
lambeaux des hardes des malheureux matelots.

Le doute n’était malheureusement plus possible. Procès-verbal fut
dressé de la mort des victimes, et le chevalier Du Clesmeur rechercha
dans les papiers de Marion quels étaient ses projets pour la
continuation du voyage. Il n’y trouva que les instructions données par
l’intendant de l’île de France.

L’état-major fut alors assemblé, et, vu l’état lamentable des
bâtiments, il fut décidé qu’on abandonnerait la recherche de nouvelles
terres, qu’on gagnerait les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, puis les
Mariannes et les Philippines, où l’on avait chance de se débarrasser de
la cargaison, avant de rentrer à l’île de France.

Le 14 juillet, le port de la Trahison,--c’est ainsi que Du Clesmeur
nomma la baie des îles,--fut quitté, et les navires se dirigèrent vers
les îles d’Amsterdam et de Rotterdam, au nord desquelles ils passèrent
le 6 août. La navigation fut favorisée par un temps splendide,
circonstance heureuse, car le scorbut avait fait de tels ravages parmi
les matelots qu’il en restait bien peu en état de travailler.

Enfin, le 20 septembre, fut découverte l’île de Guaham, la plus grande
des Mariannes, où il ne fut possible de mouiller que sept jours plus
tard.

La relation publiée par Crozet contient des détails très précis et très
circonstanciés sur cette île, ses productions et ses habitants. Nous
n’en retiendrons que cette phrase aussi courte qu’explicite:

  «L’île de Guaham, dit-il, nous a paru un paradis terrestre; l’air
  y est excellent, les eaux sont bonnes, les légumes et les fruits
  parfaits, les troupeaux de bœufs innombrables, ainsi que ceux de
  cabris, de cochons; toute espèce de volailles y est multipliée à
  l’infini.»

Parmi les productions, Crozet cite le «rima», dont le fruit est bon à
manger lorsqu’il est parvenu à toute sa grosseur et qu’il est encore
vert.

  «C’est dans cet état, dit-il, que ces insulaires le cueillent pour
  le manger. Ils le dépouillent de sa peau raboteuse et le coupent par
  tranches comme un morceau de pain. Lorsqu’ils veulent le conserver,
  ils le coupent par tranches circulaires et, dans cette forme de
  galette très mince, ils le font sécher au soleil ou au four. Ce
  biscuit naturel conserve sa qualité de pain pendant plusieurs années
  et beaucoup plus longtemps que notre meilleur biscuit de vaisseau.»

Du port d’Agana, Crozet gagna les Philippines, où il mouilla à Cavite,
dans la baie de Manille. C’est en cet endroit que le _Castries_ et le
_Mascarin_ se quittèrent pour rentrer séparément à l’île de France.

Quelques années auparavant, un vaillant officier de la marine
militaire, le chevalier Jacques-Raymond de Giron de Grenier, qui
appartenait à cette pléiade d’hommes distingués, les Chazelle, les
Borda, les Fleurieu, les Du Maitz de Goimpy, les Chabert, les Verdun
de la Crenne, qui contribuèrent avec tant de zèle aux progrès de la
navigation et de la géographie, avait utilisé ses loisirs pendant une
station à l’île de France pour explorer les mers avoisinantes. Sur
la corvette _l’Heure du Berger_, il avait fait une croisière très
fructueuse, rectifiant les positions de l’écueil de Saint-Brandon, du
banc de Saya-de-Malha, reconnaissant en détail, dans les Séchelles,
les îles Saint-Michel, Rocquepire, Agalega, corrigeant la carte des
îles d’Adu et de Diego-Garcia. S’appuyant alors sur les rapports des
courants avec les vents de mousson, qu’il avait étudiés spécialement,
il proposa une route abrégée et constante pour aller de l’île de France
aux Indes. C’était une économie de huit cents lieues de chemin; la
chose valait la peine qu’on l’étudiât sérieusement.

Le ministre de la marine, qui avait vu la proposition de Grenier bien
accueillie par l’Académie de Marine, résolut de confier le soin de
l’examiner à quelque officier de vaisseau qui eût l’habitude de ce
genre de travaux.

Ce fut Yves-Joseph de Kerguelen qui fut choisi. Pendant les deux
campagnes de 1767 et 1768, pour l’encouragement et la protection de la
pêche de la morue aux côtes d’Islande, ce navigateur avait levé le plan
d’un grand nombre de ports et de rades, réuni beaucoup d’observations
astronomiques, rectifié la carte de l’Islande et recueilli sur ce
pays encore très peu connu une foule d’observations aussi exactes
qu’intéressantes. C’est ainsi qu’on lui devait les premiers détails
authentiques sur les «geysers», ces sources d’eau chaude qui s’élèvent
parfois à de grandes hauteurs, et des renseignements curieux touchant
l’existence de bois fossiles qui prouvent qu’à une époque géologique
antérieure, l’Islande, aujourd’hui complètement dépourvue d’arbres,
possédait d’immenses forêts.

En même temps, Kerguelen avait publié des détails très nouveaux sur les
mœurs, les usages et les coutumes des habitants.

  «Les femmes, disait-il, ont des robes, des camisoles et des tabliers
  d’un drap appelé _wadmel_, qui se fait en Islande; elles mettent
  par-dessus leur camisole une robe très ample, assez semblable à celle
  des jésuites, mais elle ne descend pas si bas que les jupes qu’elle
  laisse voir. Cette robe est de différente couleur, mais plus souvent
  noire; on la nomme _hempe_. Elle est garnie d’un ruban de velours ou
  de quelque autre ornement.... Leur coiffure a l’air d’une pyramide
  ou d’un pain de sucre de deux ou trois pieds de hauteur. Elles se
  coiffent avec un grand mouchoir d’une très grosse toile, qui se tient
  tout droit, qui est couvert d’un autre mouchoir plus fin qui forme
  la figure que je viens de dire....»

Enfin, cet officier avait réuni des documents très sérieux sur le
Danemark, les Lapons, les Samoyèdes et les archipels des Féroë, des
Orcades et des Shetland, qu’il avait explorés en détail.

Kerguelen, chargé de reconnaître la route proposée par Grenier, demanda
au ministre de mettre à profit son armement pour aller reconnaître les
terres australes découvertes, en 1739, par Bouvet de Lozier.

L’abbé Terray, qui venait de succéder au duc de Praslin, lui donna le
commandement du vaisseau _le Berryer_, qui emporta de Lorient pour
quatorze mois de vivres, trois cents hommes d’équipage et quelques
munitions destinées à l’île de France. L’abbé Rochon était adjoint à
Kerguelen pour faire des observations astronomiques.

Dès qu’il fut arrivé à l’île de France, le 20 août 1771, Kerguelen
changea le _Berryer_ pour la flûte _la Fortune_, à laquelle fut réunie
la petite flûte _le Gros-Ventre_, de seize canons avec cent hommes
d’équipage sous le commandement de M. de Saint-Allouarn.

Aussitôt que ces deux bâtiments furent parés, Kerguelen mit à la voile
et fit route au nord, afin de reconnaître l’archipel des îles Mahé.
Pendant un orage furieux, les sondes jetées par la _Fortune_ accusèrent
des profondeurs de moins en moins grandes, trente, dix-neuf, dix-sept,
quatorze brasses. A ce moment, l’ancre fut jetée et tint bon jusqu’à la
fin de l’orage.

  «Le jour vint enfin nous tirer d’inquiétude, dit Kerguelen, nous ne
  vîmes ni terre ni rocher. Le _Gros-Ventre_ était à trois lieues sous
  le vent. Il ne pouvait concevoir que je fusse à l’ancre, car le bruit
  du tonnerre et des éclairs ne lui avait pas permis de distinguer
  ni d’entendre mes signaux.... En effet, il n’y a pas d’exemple
  qu’un bâtiment ait jamais mouillé la nuit, en pleine mer, sur un
  banc inconnu. J’appareillai et je me laissai dériver en sondant. Je
  trouvai longtemps quatorze, puis vingt, vingt-cinq, et vingt-huit
  brasses. Je perdis tout à coup le fond, ce qui prouve que c’est le
  sommet d’une montagne. Ce banc nouveau, que j’ai nommé Banc de la
  Fortune, gît nord-ouest et sud-est; il est par 7° 16′ de latitude
  sud, et 55° 50′ de longitude est.»

La _Fortune_ et le _Gros-Ventre_ s’élevèrent ensuite au cinquième
degré sud, route recommandée par le chevalier de Grenier. Les deux
commandants reconnurent que les vents soufflaient constamment de l’est
en cette saison, gagnèrent les Maldives, et prolongèrent Ceylan depuis
la Pointe de Galles jusqu’à la baie de Trinquemalay. Au retour, la
mousson était changée. Les vents régnants étaient bien ceux de l’ouest
et du sud-ouest, comme l’annonçait Grenier. La route que ce dernier
proposait offrait donc des avantages incontestables. L’expérience est
venue, depuis ce moment, si bien les démontrer, qu’on n’en suit plus
d’autre.

Rentré le 8 décembre à l’île de France, Kerguelen accéléra tellement
ses préparatifs de départ, qu’il put appareiller le 12 janvier 1772.
Il fit route droit au sud, car, à supposer qu’il découvrît quelque
terre dans cette direction, celle qui serait le moins éloignée serait
évidemment la plus utile à notre colonie.

Dès le 1er février, de nombreux vols d’oiseaux semblèrent indiquer la
proximité de la terre. La grêle succédait à la neige. On rencontrait
à la fois gros temps, gros vent, grosse mer. La première terre fut
reconnue le 12. Le lendemain, on en découvrit une seconde, et, bientôt
après, un gros cap, très élevé. Le jour suivant, à sept heures du
matin, le soleil ayant dissipé les nuages, on distingua très nettement
une ligne de côtes qui s’étendait sur une longueur de vingt-cinq
lieues. On était alors par 49° 40′ de latitude australe et 61° 10′ de
longitude orientale.

Par malheur, les orages succédaient aux orages, et les deux bâtiments
eurent grand mal à ne pas se laisser affaler sur la côte. Quant à
Kerguelen, il fut emporté dans le nord par les courants, peu de temps
après avoir détaché une embarcation qui devait essayer d’accoster.

  «Me voyant si éloigné de terre, dit Kerguelen dans sa relation,
  j’examinai le parti que j’avais à prendre, je considérai que l’état
  de ma mâture ne me permettait pas de porter de la voile pour me
  relever de la côte, et que, n’ayant pas de chaloupe pour porter
  mes ancres, je m’exposais infiniment sur la côte, qu’il était
  presque impossible de retrouver dans les brumes le _Gros-Ventre_,
  dont j’étais séparé depuis plusieurs jours, d’autant plus que les
  vents avaient été toujours variables, et que nous avions essuyé
  une tempête.... Ces réflexions, jointes à ce que le _Gros-Ventre_
  était un excellent bâtiment et qu’il avait sept mois de vivres, me
  déterminèrent à faire route pour l’île de France, où j’arrivai le 16
  mars.»

Heureusement, il n’était rien arrivé de funeste au _Gros-Ventre_.
Son canot avait eu le temps de revenir. M. de Boisguehenneuc, qui
avait débarqué, avait pris possession de cette terre, avec toutes les
formalités requises, et laissé un écrit dans une bouteille, qui fut
trouvée en 1776 par le capitaine Cook.

Kerguelen repassa en France; mais le succès de sa campagne lui avait
fait de nombreux ennemis. Leurs attaques devinrent encore plus vives,
lorsqu’on vit que le roi le faisait capitaine de vaisseau et chevalier
de Saint-Louis, le 1er janvier 1772. Les bruits les plus calomnieux se
répandirent. On alla même jusqu’à l’accuser d’avoir coulé sa conserve
_le Gros-Ventre_, pour être seul à tirer bénéfice des découvertes qu’il
avait faites de concert avec M. de Saint-Allouarn.

Cependant, toutes ces criailleries n’influencèrent pas le ministère,
qui résolut de confier le commandement d’une seconde expédition à
Kerguelen. Le vaisseau _le Roland_ et la frégate _l’Oiseau_, cette
dernière sous les ordres de M. de Saux de Rosnevet, quittèrent Brest le
26 mars 1772.

Lorsqu’il atteignit le Cap, Kerguelen fut obligé d’y faire une relâche
de quarante jours. Tout l’équipage avait été atteint de fièvres
putrides, ce qu’il fallait attribuer à l’humidité d’un bâtiment neuf.

  «Cela paraît d’autant mieux fondé, dit la relation, que tous les
  légumes secs, comme pois, fèves, haricots et lentilles, se trouvaient
  gâtés dans les soutes, ainsi que le riz, et une partie du biscuit;
  les légumes formaient dans la soute un fumier qui infectait, et il
  sortait de ces mêmes soutes une quantité de vers blancs.....»

Le 11 juillet, le _Roland_ sortit du Cap; mais il fut presque aussitôt
assailli par une affreuse tempête, qui emporta deux huniers, la
misaine, le petit foc et le mât d’artimon. Enfin, on gagna l’île de
France avec des mâts de fortune.

MM. Des Roches et Poivre, qui avaient tant contribué au succès de
la première expédition, avaient été remplacés par M. de Ternay
et l’intendant Maillard. Ces derniers semblèrent prendre à tâche
d’apporter toutes les entraves imaginables à l’exécution des ordres
qu’avait reçus Kerguelen. C’est ainsi qu’ils ne lui fournirent aucun
secours en vivres frais, dont l’équipage avait cependant le plus
pressant besoin, qu’ils ne trouvèrent pas moyen de remplacer ses mâts
abattus par la tempête; en outre, ils ne lui donnèrent, à la place de
trente-quatre de ses matelots, qui avaient dû entrer à l’hôpital, que
des soldats fouettés ou marqués, dont ils avaient le plus grand intérêt
à se défaire. Une expédition aux terres australes préparée dans ces
conditions ne pouvait qu’échouer. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver!

[Illustration: Route de la _Résolution_ et de la _Découverte_ en
Décembre 1776.]

Le 5 janvier, Kerguelen revit les terres qu’il avait découvertes à
son premier voyage, et, jusqu’au 16, il en reconnut plusieurs points,
l’île de Croy, l’île de Réunion, l’île Roland, qui, d’après son relevé,
formaient plus de quatre-vingts lieues de côtes. La température était
extrêmement rigoureuse: des brumes épaisses, de la neige, de la grêle,
des coups de vent continuels. Le 21, on ne put marcher de conserve
qu’à coups de canon. Ce jour-là, le froid fut si âpre, que plusieurs
matelots tombèrent évanouis sur le pont....

  «Les officiers, dit Kerguelen, déclarent que la ration ordinaire
  de biscuit n’est pas suffisante, et que, sans une augmentation,
  l’équipage ne pourra résister aux froids et aux brumes. Je fais
  augmenter la ration de chaque homme de quatre onces de biscuit par
  jour.»

[Illustration: Portrait de La Pérouse. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Le 8 janvier 1774, le _Roland_ rallia la frégate à l’île de Réunion.
On communiqua avec elle, et M. de Rosnevet assura qu’il avait trouvé
un mouillage ou une baie derrière le cap Français, que, le 6, il avait
envoyé son canot pour sonder, et que ses gens, en débarquant pour
prendre possession, avaient tué des pingouins et un lion marin.

Cette fois encore, l’épuisement complet des équipages, la mauvaise
qualité des vivres, le délabrement des bâtiments, empêchèrent Kerguelen
de faire une reconnaissance approfondie de cet archipel désolé. Il
dut rebrousser chemin Mais, au lieu de regagner l’île de France, il
débarqua dans la baie d’Antongil, à Madagascar. Il savait y trouver en
abondance des citrons, des limons, des ananas, du pourpier et d’autres
antiscorbutiques, ainsi que de la viande fraîche.

Un aventurier, dont l’histoire est assez singulière, Beniowski, venait
d’y créer pour la France un établissement. Mais il manquait de tout.
Kerguelen lui fournit des affûts de campagne, des briques à four, des
outils de fer, des chemises, des couvertures, et enfin il lui fit
construire par ses charpentiers un magasin à vivres.

Trente-cinq hommes de l’équipage du _Roland_ étaient morts depuis qu’il
avait quitté les terres australes. Que Kerguelen restât huit jours de
plus dans ces parages, cent hommes auraient sûrement péri!

A son retour en France, pour tant de fatigues vaillamment supportées,
Kerguelen ne recueillit que la haine et la calomnie. Le déchaînement
fut tel contre lui qu’un de ses officiers ne craignit pas de publier
un mémoire, dans lequel tous les faits étaient envisagés sous le jour
le plus défavorable, et où toute la responsabilité de l’insuccès
retombait sur Kerguelen. Nous ne voulons pas dire que celui-ci n’ait
eu aucun tort, mais nous considérons comme profondément injuste le
jugement du conseil de guerre qui le cassait de son grade et le
condamnait à la détention dans le château de Saumur. Cette condamnation
fut, sans doute, trouvée excessive, et le gouvernement y reconnut
plus d’animosité que de justice, car Kerguelen fut rendu quelques
mois après à la liberté. Le grand argument qu’on avait employé contre
lui avait été l’abandon d’une chaloupe et de son équipage aux terres
australes, équipage qui n’avait été sauvé que par le retour inopiné
et fortuit de la _Fortune_. Il faut croire que ce fait avait encore
été singulièrement travesti, car il existe une lettre de l’officier
abandonné, M. de Rosily, plus tard vice-amiral, qui redemandait à
servir sous les ordres de Kerguelen.

Le récit de ces deux campagnes est extrait de l’apologie publiée par
Kerguelen pendant sa détention, ouvrage que le gouvernement fit saisir,
et qui, par cela même, est devenu extrêmement rare.

Il faut aborder maintenant le récit d’expéditions qui, si elles
n’amenèrent pas de découvertes, eurent, du moins, une importance
capitale, en ce sens qu’elles contribuèrent à la rectification des
cartes, au progrès de la navigation et de la géographie, mais surtout
en ce qu’elles résolurent un problème depuis longtemps cherché: la
détermination des longitudes en mer.

Pour déterminer la position d’une localité, il faut obtenir sa
latitude, c’est-à-dire sa distance au nord ou au sud de l’équateur, et
sa longitude, en d’autres termes son éloignement à l’est ou à l’ouest
de quelque méridien connu.

A cette époque, pour calculer la position d’un navire, on n’avait que
le loch, qui, jeté à la mer, mesurait la distance que celui-ci avait
parcourue en une demi-minute; on en déduisait proportionnellement la
vitesse du navire à l’heure; mais le loch est loin d’être immobile, et
la vitesse du bâtiment n’est pas toujours la même. Il y avait donc là
deux sources très importantes d’erreurs.

Quant à la direction de la route, elle était donnée par la boussole
ou compas. Or, tout le monde sait que la boussole est soumise à des
variations, que le bâtiment ne suit pas toujours la route indiquée par
elle; et il n’est jamais facile de déterminer la valeur de la dérive.

Ces inconvénients une fois connus, il s’agissait de trouver une méthode
qui en fût exempte.

Avec l’octant de Hadley, on parvenait bien à déterminer sa latitude à
une minute près, c’est-à-dire à un tiers de lieue. Mais il ne fallait
pas songer même à cette exactitude approximative pour trouver les
longitudes.

Que l’on pût réduire à des lois simples et invariables les différents
phénomènes de variation de l’aiguille aimantée, tant en inclinaison
qu’en déclinaison, alors ce serait facile. Mais sur quoi s’appuyer? On
savait bien que, dans la mer des Indes, entre Bourbon, Madagascar et
Rodrigue, quatre degrés de variation dans la déclinaison de l’aiguille
répondaient à environ cinq degrés de variation dans la longitude;
mais ce qu’on n’ignorait pas non plus, c’est que la déclinaison de
l’aiguille aimantée est sujette dans les mêmes lieux à des variations
dont on ne connaissait pas les causes.

  «Une déclinaison de douze degrés, du nord à l’ouest, indiquait il y a
  vingt ans, dit Verdun de la Crenne, qui écrit en 1778, une longitude
  de 61° à l’ouest de Paris, dans une latitude donnée; il est très
  possible que, depuis vingt ans, la déclinaison ait varié de deux
  degrés, ce qui produirait deux degrés et demi ou près de cinquante
  lieues marines d’erreur sur la longitude qu’on voudrait conclure de
  cette déclinaison.»

Si l’on connaît l’heure du bord, nous voulons dire l’heure vraie
que l’on doit compter sur le méridien du navire à l’instant d’une
observation quelconque, et si l’on sait au même instant l’heure du port
duquel on a appareillé ou celle d’un méridien connu, la différence
des heures donnera évidemment celle des méridiens, à raison de quinze
degrés par heure ou d’un degré par quatre minutes de temps. Le problème
des longitudes peut donc se réduire à celui de déterminer, pour un
instant donné, l’heure d’un méridien connu quelconque.

Pour cela, il s’agissait d’avoir une montre ou une horloge qui
conservât un isochronisme parfait, malgré l’état de la mer et les
différences de température.

Bien des recherches avaient été faites en ce sens. Besson, au XVIe
siècle, Huyghens, au XVIIe siècle, puis Sully, Harrisson, Dutertre,
Gallonde, Rivas, Le Roy et Ferdinand Berthoud avaient essayé ou
poursuivaient encore la solution de ce problème.

En outre, les gouvernements anglais et français, pénétrés des services
que rendrait un instrument parfait, avaient promis des récompenses
élevées, et l’Académie des Sciences avait ouvert un concours solennel.
En 1765, Le Roy présenta deux montres à ce concours, tandis que
Berthoud, qui travaillait pour le roi, était forcé de s’abstenir.
Les montres de Le Roy sortirent victorieuses des épreuves auxquelles
elles furent soumises sur terre. Il s’agissait de voir si elles se
comporteraient aussi bien à la mer.

Le marquis de Courtanvaux fit construire, à ses frais, la frégate
légère _l’Aurore_ pour servir à cette épreuve. Mais Le Roy trouva
lui-même qu’une tournée en mer, avec arrêts à Calais, Dunkerque,
Rotterdam, Amsterdam et Boulogne, qui n’avait duré que du 23 mai au 29
août, était bien trop courte, et il demanda une seconde épreuve. Cette
fois, ses montres furent embarquées sur la frégate _l’Enjouée_, qui,
partie du Havre, relâcha à Saint-Pierre près de Terre-Neuve, à Salé
en Afrique, à Cadix, et rentra à Brest, après quatre mois et demi de
voyage. L’épreuve était sérieuse, les latitudes avaient varié ainsi que
l’état de la mer. Si la montre ne s’était pas dérangée, elle méritait
le prix. Il fut, en effet, décerné à Le Roy.

Cependant, l’Académie savait que d’autres artistes s’occupaient des
mêmes recherches, et qu’ils n’avaient pu mettre au concours pour
différents motifs. Elle proposa donc le même sujet pour prix en 1771 et
le doubla pour 1773.

F. Berthoud croyait avoir atteint la perfection, mais il fallait à sa
montre la consécration d’un long voyage sur mer.

Une frégate de 18 canons, l’_Isis_, fut armée à Rochefort pendant les
derniers mois de 1768, et le commandement en fut confié au chevalier
d’Eveux de Fleurieu, connu plus tard sous le nom de Claret de
Fleurieu. Fleurieu, alors enseigne de vaisseau, était déjà, quoiqu’il
n’eût encore que trente ans, un savant distingué. Nous avons eu déjà
l’occasion de citer son nom, nous la trouverons encore plus d’une fois.
Pour le moment, Fleurieu, épris de mécanique, avait aidé Berthoud dans
ses travaux; mais, pour qu’on ne pût suspecter son désintéressement, il
s’adjoignit plusieurs officiers afin d’observer la marche de la montre
qui lui était confiée.

Partie au mois de novembre 1768, l’_Isis_ relâcha successivement à
Cadix, aux Canaries, à Gorée, aux îles du Cap-Vert, à la Martinique, à
Saint-Domingue, à Terre-Neuve, aux Canaries, à Cadix, et rentra à l’île
d’Aix, le 31 octobre 1769.

Les montres, transportées dans des climats alternativement froids,
chauds et tempérés, avaient éprouvé toutes les vicissitudes de la
température, en même temps qu’elles avaient été exposées à toute
l’agitation de la mer pendant la saison la plus rude de l’année.

A la suite de cette épreuve, dont il était sorti à son honneur,
Berthoud obtint le brevet et la pension d’inspecteur des montres
marines.

Mais cette campagne avait eu d’autres résultats qui nous touchent
bien plus directement. Fleurieu avait fait nombre d’observations
astronomiques et de relevés hydrographiques, qui lui permettaient de
juger en connaissance de cause, et de condamner les cartes de son temps.

  «J’ai répugné longtemps, dit-il dans le récit de son voyage, à faire
  une critique détaillée des cartes du Dépôt; je voulais me borner à
  indiquer les nouvelles déterminations, d’après lesquelles on devait
  les rectifier; mais les erreurs sont si multipliées, si dangereuses,
  que je me serais cru coupable envers les marins si je négligeais de
  leur en faire connaître tout le détail....»

Un peu plus loin, il critique avec raison les cartes d’un géographe qui
avait eu son heure de réputation.

  «Je n’entreprendrai pas, dit-il, de rapporter ici toutes les erreurs
  que j’ai reconnues dans les cartes de M. Bellin. L’énumération en est
  infinie. Je me contenterai seulement, pour prouver la nécessité du
  travail auquel je me suis livré, d’indiquer les fautes qui méritent
  une attention particulière, soit qu’on veuille comparer les positions
  de certains lieux prises sur ses cartes à celles qu’elles auraient
  dû avoir si _M. Bellin eût voulu faire usage des observations
  astronomiques qui ont été publiées en différents temps_, soit que
  l’on compare d’autres positions à celles que nous avons déterminées
  par nos propres observations.»

Enfin, il termine, après avoir relevé une longue liste d’erreurs dans
la situation des localités les plus fréquentées de l’Europe, de la côte
d’Afrique et de l’Amérique, par ces quelques mots si judicieux:

  «En jetant les yeux sur le tableau des diverses erreurs que je viens
  de relever dans les cartes de M. Bellin, on se sent entraîné vers une
  réflexion, triste à la vérité, mais à laquelle il est nécessaire de
  s’arrêter: si les cartes qui contiennent la partie du globe la mieux
  connue, pour laquelle on avait le plus d’observations, sont encore
  si éloignées d’être exactes, quelle exactitude pouvons-nous attendre
  des cartes qui représentent des côtes et des îles moins fréquentées,
  dessinées et placées d’après une estime vague et des conjectures
  hasardées?»

Jusqu’alors, les montres avaient été examinées séparément et par des
commissaires différents. Il s’agissait maintenant de les soumettre, en
même temps, aux mêmes épreuves et de voir celles qui en sortiraient
victorieuses. Dans ce but, la frégate _la Flore_ fut armée à Brest,
et le commandement en fut remis à un officier des plus distingués, à
Verdun de la Crenne, qui devait devenir chef d’escadre en 1786. Cadix,
Madère, les Salvages, Ténériffe, Gorée, la Martinique, la Guadeloupe,
la Dominique et la plupart des petites Antilles, Saint-Pierre,
Terre-Neuve, l’Islande, que nos explorateurs eurent quelque peine à
trouver, les Féroë, le Danemark et Dunkerque, telles furent les étapes
de cette campagne. Le récit que Verdun de la Crenne en publia abonde,
comme celui de Fleurieu, en rectifications de tout genre. On y voit
avec quel soin et quelle régularité les sondages étaient faits, avec
quelle exactitude les côtes étaient relevées. Mais ce qu’on y rencontre
non sans un vif intérêt, et ce qui fait défaut à la publication de
Fleurieu, ce sont les descriptions du pays, les réflexions critiques
sur les mœurs et les usages des différents peuples.

Parmi les informations les plus intéressantes, éparses dans ces deux
gros in-4o, il faut citer celles sur les Canaries et leurs anciens
habitants, sur les Sérères et les Yolofs, sur l’Islande, sur l’état du
Danemark, et les réflexions encore si actuelles de Verdun au sujet du
méridien de l’île de Fer.

  «C’est le méridien le plus occidental de ces îles, dit-il, que
  Ptolémée choisit pour premier méridien... Il lui était très facile,
  sans doute, de choisir pour premier méridien celui d’Alexandrie; mais
  ce grand homme conçut qu’un tel choix ne procurerait aucun honneur
  réel à sa patrie; que Rome et d’autres villes ambitionneraient,
  peut-être, cet honneur imaginaire; que chaque géographe, chaque
  auteur de relation de voyages, choisissant arbitrairement son premier
  méridien, cela ne pourrait qu’engendrer de la confusion ou, du moins,
  de l’embarras dans l’esprit du lecteur...»

On voit que Verdun envisageait de haut cette question du premier
méridien, comme le font aujourd’hui tous les esprits véritablement
désintéressés. C’est un titre de plus à notre sympathie.

Terminons en disant avec cet auteur: «Les montres sortirent de ces
épreuves à leur honneur; elles avaient supporté le froid et le chaud,
l’immobilité et les secousses, tant celles du bâtiment,--lorsqu’il
s’était échoué à Antigoa,--que les décharges de l’artillerie; en un
mot, elles ont rempli les espérances que nous avions conçues, elles
méritent la confiance des navigateurs, enfin elles sont d’un très bon
usage pour la détermination des longitudes en mer.»

La solution du problème était trouvée.


II

    Expédition de La Pérouse.--L’île Sainte-Catherine.--La
    Concepcion.--Les îles Sandwich.--Reconnaissance de
    la côte d’Amérique.--Le port des Français.--Perte de
    deux embarcations.--Monterey et les Indiens de la
    Californie.--Relâche à Macao.--Cavite et Manille.--En
    route pour la Chine et le Japon.--Formose.--L’île de
    Quelpaert.--La côte de Tartarie.--La baie de Ternay.--Les
    Tartares de Saghalien.--Les Orotchys.--Détroit de La
    Pérouse.--Bal au Kamtschatka.--L’archipel des Navigateurs.
    --Massacre de M. de Langle et de plusieurs de ses compagnons.
    --Botany-Bay.--Cessation des nouvelles de l’expédition.
    --D’Entrecasteaux est envoyé à la recherche de La Pérouse.
    --Fausses nouvelles.--Le canal d’Entrecasteaux.--La côte
    de Nouvelle-Calédonie.--La terre des Arsacides.--Les
    naturels de Bouka.--Relâche au port Carteret.--Les îles de
    l’Amirauté.--Relâche à Amboine.--La terre de Leuwin.--La
    terre de Nuyts.--Relâche en Tasmanie.--Fête aux îles des
    Amis.--Détails sur la visite de La Pérouse à Tonga-Tabou.
    --Relâche à Balade.--Traces du passage de La Pérouse à la
    Nouvelle-Calédonie.--Vanikoro.--Triste fin de l’expédition.

Le voyage de Cook n’était encore connu que par la mort de ce grand
navigateur, lorsque le gouvernement français voulut mettre à profit
les loisirs que procurait à sa marine la paix récemment conclue. Une
noble émulation semblait s’être emparée de nos officiers, jaloux des
succès acquis sur un autre théâtre par leurs éternels rivaux, les
Anglais. A qui donner le commandement de cette importante expédition?
Les concurrents de mérite ne manquaient pas. C’est là que gisait la
difficulté.

Le choix du ministre s’arrêta sur Jean-François Galaup de La Pérouse,
que ses importants services militaires avaient rapidement élevé au
grade de capitaine de vaisseau. Pendant la dernière guerre, il avait
été chargé de la très délicate mission de détruire les établissements
de la compagnie anglaise dans la baie d’Hudson, et il s’était acquitté
de cette tâche en militaire consommé, en habile marin, en homme qui
sait allier les sentiments de l’humanité avec les exigences du devoir
professionnel. On lui donna comme second M. de Langle, qui l’avait
vaillamment secondé pendant l’expédition de la baie d’Hudson.

Un nombreux état-major fut embarqué sur les deux frégates _la Boussole_
et _l’Astrolabe_. Sur la _Boussole_, c’étaient La Pérouse, de Clonard
qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, l’ingénieur
Monneron, le géographe Bernizet, le chirurgien Rollin, l’astronome
Lepaute-Dagelet de l’Académie des Sciences, le physicien Lamanon,
les dessinateurs Duché de Vancy et Prevost le jeune, le botaniste
Collignon, l’horloger Guery. Sur l’_Astrolabe_, outre son commandant,
le capitaine de vaisseau de Langle, on comptait le lieutenant de Monti
qui fut fait capitaine de vaisseau pendant la campagne, et l’illustre
Monge, qui, heureusement pour la science, débarqua à Ténériffe le 29
août 1785.

L’Académie des Sciences et la Société de Médecine avaient remis au
ministre de la marine des mémoires, dans lesquels ils attiraient
l’attention des voyageurs sur divers points. Enfin, Fleurieu, alors
directeur des ports et arsenaux de la marine, avait dressé lui-même
les cartes qui devaient servir pour cette campagne, et y avait joint
un volume entier des notes les plus savantes et de discussions sur les
résultats de tous les voyages connus depuis ceux de Christophe Colomb.

[Illustration: Costumes des habitants de la Concepcion. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]

Les deux bâtiments emportaient une prodigieuse quantité d’objets
d’échange, un énorme approvisionnement de vivres et d’effets, un «boat»
ponté d’environ vingt tonneaux, deux chaloupes biscayennes, des mâts,
un jeu de voiles et des manœuvres de rechange.

Les deux frégates mirent à la voile le 1er août 1785, et mouillèrent à
Madère, treize jours plus tard. Les Français y furent accueillis par
les résidents anglais avec une courtoisie et une affabilité qui les
surprirent et les charmèrent tout à la fois. Le 19, La Pérouse relâcha
à Ténériffe.

[Illustration: Indigènes de l’île de Pâques.]

  «Les différentes observations de MM. de Fleurieu, Verdun et Borda ne
  laissent rien à désirer, dit-il, sur les îles de Madère, Salvages
  et Ténériffe. Aussi les nôtres n’ont-elles eu pour objet que la
  vérification de nos instruments...»

On voit par cette phrase que La Pérouse savait rendre justice aux
travaux de ses devanciers. Ce ne sera pas la dernière fois que nous
aurons à le constater.

Tandis que les astronomes occupaient leur temps à déterminer la
marche des montres astronomiques, les naturalistes, avec plusieurs
officiers, faisaient une ascension du Pic et recueillaient quelques
plantes curieuses. Monneron était parvenu à mesurer la hauteur de cette
montagne avec bien plus d’exactitude que ses devanciers, Herberdeen,
Feuillée, Bouguer, Verdun et Borda, qui lui attribuaient respectivement
2409, 2213, 2100 et 1904 toises. Malheureusement, ce travail, qui
aurait mis fin aux contestations, n’est jamais parvenu en France.

Le 16 octobre, furent aperçues les îles, ou plutôt les rochers de
Martin-Vas. La Pérouse détermina leur position et fit ensuite route au
plus près, vers l’île de la Trinité, qui n’était distante que d’environ
neuf lieues dans l’ouest. Le commandant de l’expédition, espérant y
trouver de l’eau, du bois et quelques vivres, dépêcha une chaloupe
à terre avec un officier. Celui-ci s’aboucha avec le gouverneur
portugais, dont la garnison était composée d’à peu près deux cents
hommes, dont quinze vêtus d’un uniforme, et les autres d’une seule
chemise. Le dénuement de la place était visible, et les Français durent
se rembarquer sans avoir rien pu obtenir.

Après avoir vainement cherché l’île de l’Ascension, l’expédition gagna
l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil.

  «Après quatre-vingt-seize jours de navigation, lit-on dans la
  relation du voyage publiée par le général Millet-Mureau, nous
  n’avions pas un seul malade; la différence des climats, les pluies,
  les brumes, rien n’avait altéré la santé des équipages, mais nos
  vivres étaient d’une excellente qualité. Je n’avais négligé aucune
  des précautions que l’expérience et la prudence pouvaient m’indiquer:
  nous avions eu en outre le plus grand soin d’entretenir la gaieté
  en faisant danser les équipages chaque soir, lorsque le temps le
  permettait, depuis huit heures jusqu’à dix.

  «L’île Sainte-Catherine,--dont nous avons eu plusieurs fois
  l’occasion de parler au cours de cet ouvrage,--s’étend depuis
  le 27° 19′ 10″ de latitude sud, jusqu’au 27° 49′; sa largeur de
  l’est à l’ouest n’est que de deux lieues; elle n’est séparée du
  continent, dans l’endroit le plus resserré, que par un canal de
  deux cents toises. C’est sur la pointe de ce goulet qu’est bâtie la
  ville de Nostra-Señora-del-Destero, capitale de cette capitainerie,
  où le gouverneur fait sa résidence; elle contient au plus trois
  mille âmes, et environ quatre cents maisons; l’aspect en est fort
  agréable. Suivant la relation de Frézier, cette île servait, en
  1712, de retraite à des vagabonds qui s’y sauvaient des différentes
  parties du Brésil; ils n’étaient sujets du Portugal que de nom et
  ne reconnaissaient aucune autre autorité. Le pays est si fertile,
  qu’ils pouvaient subsister sans aucun secours des colonies voisines.
  Les vaisseaux qui relâchaient chez eux ne leur donnaient, en échange
  de leurs provisions, que des habits et des chemises, dont ils
  manquaient absolument.»

Cette île, en effet, est extrêmement fertile, et le sol se serait
facilement prêté à la culture de la canne à sucre; mais l’extrême
pauvreté des habitants les empêchait d’acheter les esclaves nécessaires.

Les bâtiments français trouvèrent en cet endroit tout ce dont ils
avaient besoin, et leurs officiers reçurent un accueil empressé des
autorités portugaises.

  «Le fait suivant donnera une idée de l’hospitalité de ce bon peuple.
  Mon canot, dit La Pérouse, ayant été renversé par la lame dans une
  anse où je faisais couper du bois, les habitants, qui aidèrent à
  le sauver, forcèrent nos matelots naufragés à se mettre dans leurs
  lits, et couchèrent à terre sur des nattes au milieu de la chambre
  où ils exerçaient cette touchante hospitalité. Peu de jours après,
  ils rapportèrent à mon bord, les voiles, les mâts, le grappin et
  le pavillon de ce canot, objets très précieux pour eux et qui leur
  auraient été de la plus grande utilité dans leurs pirogues.»

La _Boussole_ et l’_Astrolabe_ levèrent l’ancre le 19 novembre,
dirigeant leur course vers le cap Horn. A la suite d’un violent orage,
pendant lequel les frégates se comportèrent fort bien, et après
quarante jours de recherches infructueuses de l’île Grande découverte
par le Français Antoine de La Roche et nommée Georgie par le capitaine
Cook, La Pérouse traversa le détroit de Lemaire. Trouvant les vents
favorables dans cette saison avancée, il se détermina à éviter une
relâche dans la baie de Bon-Succès et à doubler immédiatement le
cap Horn, afin d’épargner un retard possible, qui aurait exposé ses
vaisseaux à des avaries et ses équipages à des fatigues inutiles.

Les démonstrations amicales des Fuégiens, l’abondance des baleines,
qui n’avaient pas encore été inquiétées, les vols immenses d’albatros
et de pétrels ne purent changer la détermination du commandant. Le
cap Horn fut doublé avec beaucoup plus de facilité qu’on n’aurait osé
l’espérer. Le 9 février, l’expédition se trouvait par le travers du
détroit de Magellan, et, le 24, elle jetait l’ancre dans le port de la
Concepcion,--relâche que La Pérouse avait dû préférer à celle de Juan
Fernandez, à cause de l’épuisement de ses vivres. La santé florissante
des équipages surprit le commandant espagnol. Jamais peut-être aucun
vaisseau n’avait doublé le cap Horn et n’était arrivé au Chili
sans avoir de malades, et il n’y en avait pas un seul sur les deux
bâtiments.

La ville, renversée par un tremblement de terre en 1751, avait été
rebâtie à trois lieues de la mer, sur les bords de la rivière Biobio.
Les maisons n’avaient qu’un seul étage, ce qui donnait à La Concepcion
une étendue considérable, car elle ne renfermait pas moins de dix mille
habitants. La baie est une des plus commodes qui soient au monde; la
mer y est tranquille, et presque sans courants.

Cette partie du Chili est d’une fécondité incomparable. Le blé y
rapporte soixante pour un, la vigne produit avec la même abondance,
et les campagnes sont couvertes de troupeaux innombrables, qui y
multiplient au delà de toute croyance.

Malgré ces conditions de prospérité, le pays n’avait fait aucun
progrès, à cause du régime prohibitif qui florissait à cette époque. Le
Chili, avec ses productions qui auraient sans peine alimenté la moitié
de l’Europe, ses laines qui auraient suffi aux manufactures de France
et d’Angleterre, ses viandes dont on aurait pu faire des salaisons,
ne faisait aucun commerce. En même temps, les droits à l’importation
étaient excessifs. Aussi la vie était-elle excessivement coûteuse. La
classe moyenne, ce qu’on nomme aujourd’hui la bourgeoisie, n’existait
pas. La population se divisait en deux catégories, les riches et les
pauvres, comme le prouve le passage suivant:

  «La parure des femmes consiste en une jupe plissée, de ces anciennes
  étoffes d’or ou d’argent qu’on fabriquait autrefois à Lyon. Ces
  jupes, qui sont réservées pour les grandes occasions, peuvent, comme
  les diamants, être substituées dans les familles et passer des
  grand’mères aux petites-filles. D’ailleurs, ces parures sont à la
  portée d’un petit nombre de citoyennes; les autres ont à peine de
  quoi se vêtir.»

Nous ne suivrons pas La Pérouse dans les détails de la réception
enthousiaste qui lui fut faite, et nous passerons sous silence les
descriptions de bals et de toilettes, qui, d’ailleurs, ne lui faisaient
pas perdre de vue l’objet de son voyage. L’expédition n’avait encore
parcouru que des régions mainte fois sillonnées par les navires
européens. Il était temps qu’elle se lançât dans un champ moins
exploré. L’ancre fut levée le 15 mars, et, après une navigation sans
incident, les deux frégates mouillèrent, le 9 avril, dans la baie de
Cook, à l’île de Pâques.

La Pérouse affirme que M. Hodges, le peintre qui accompagnait le
célèbre navigateur anglais, a très mal rendu la physionomie des
insulaires. Elle est généralement agréable, mais on ne peut pas dire
qu’elle ait un caractère distinctif.

Ce n’est pas, d’ailleurs, sur ce seul point que le voyageur français
n’est pas d’accord avec le capitaine Cook. Il croit que ces fameuses
statues, dont un de ses dessinateurs prit une vue très intéressante,
pourraient être l’œuvre de la génération alors vivante, dont il
estimait le nombre à deux mille personnes. Il lui parut aussi que le
défaut absolu d’arbres et, par cela même, de lacs et de ruisseaux,
provenait de l’exploitation exagérée des forêts par les anciens
habitants. Au reste, nul incident désagréable ne vint marquer cette
relâche. Les vols, il est vrai, furent fréquents; mais les Français,
ne devant rester qu’une journée dans cette île, jugèrent superflu de
donner à la population des idées plus précises sur la propriété.

En quittant l’île de Pâques, le 10 avril, La Pérouse suivit à peu près
la même route que Cook en 1777, lorsqu’il fit voile de Taïti pour la
côte d’Amérique; mais il était à cent lieues plus dans l’ouest. La
Pérouse se flattait de faire quelque découverte dans cette partie peu
connue de l’océan Pacifique, et il avait promis une récompense au
matelot qui le premier apercevrait la terre.

Le 29 mai, l’archipel Hawaï fut atteint.

Les montres marines furent d’un très grand secours en cette
circonstance et rectifièrent l’estime. La Pérouse, en arrivant aux
îles Sandwich, trouva cinq degrés de différence entre la longitude
estimée et la longitude observée. Sans les montres, il aurait placé
ce groupe cinq degrés trop à l’est. Cela explique que toutes les îles
découvertes par les Espagnols, Mendana, Quiros, etc., sont beaucoup
trop rapprochées des côtes d’Amérique. Il en conclut aussi à la
non-existence du groupe appelé par les espagnols _la Mesa_, _los
Majos_, _la Disgraciada_. Il y a d’autant plus de raisons de considérer
ce groupe comme n’étant autre que les Sandwich, que _Mesa_ veut dire
table en espagnol et que le capitaine King compare la montagne appelée
Mauna-Loa à un plateau, _table-land_. D’ailleurs, il ne s’en était pas
tenu à ces raisons spéculatives, il avait croisé sur l’emplacement
attribué à los Majos et n’avait pas trouvé la moindre apparence d’une
terre.

  «L’aspect de Mowée, dit La Pérouse, était ravissant... Nous voyions
  l’eau se précipiter en cascades de la cime des montagnes et descendre
  à la mer, après avoir arrosé les habitations des Indiens; elles sont
  si multipliées qu’on pourrait prendre un espace de trois à quatre
  lieues pour un seul village. Mais toutes les cases sont sur le bord
  de la mer, et les montagnes en sont si rapprochées, que le terrain
  habitable m’a paru avoir moins d’une demi-lieue de profondeur.
  Il faut être marin, et être réduit comme nous, dans ces climats
  brûlants, à une bouteille d’eau par jour, pour se faire une idée des
  sensations que nous éprouvions. Les arbres qui couronnaient les
  montagnes, la verdure, les bananiers qu’on apercevait autour des
  habitations, tout produisait sur nos sens un charme inexprimable;
  mais la mer brisait sur la côte avec la plus grande force, et,
  nouveaux Tantales, nous étions réduits à désirer et à dévorer des
  yeux ce qu’il nous était impossible d’atteindre.»

A peine les deux frégates avaient-elles mouillé qu’elles furent
entourées de pirogues et de naturels, qui apportaient des cochons,
des patates, des bananes, du taro, etc. Très adroits à conclure leurs
marchés, ils attachaient le plus grand prix aux morceaux de cercles de
vieux fer. Seule, cette connaissance du fer et de son emploi, qu’ils
ne devaient pas à Cook, est une nouvelle preuve des relations que ces
peuples avaient eues autrefois avec les Espagnols, auxquels il faut
vraisemblablement attribuer la découverte de cet archipel.

La réception faite à La Pérouse fut des plus cordiales, malgré
l’appareil militaire dont il avait cru devoir s’entourer. Quoique les
Français fussent les premiers qui eussent abordé à l’île Mowée, La
Pérouse ne crut pas devoir en prendre possession.

  «Les usages des Européens, dit-il, sont, à cet égard, trop
  complètement ridicules. Les philosophes doivent gémir, sans doute,
  de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des
  bayonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables;
  que, sans respect pour les droits les plus sacrés, ils regardent
  comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de
  leurs sueurs, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs
  ancêtres.»

La Pérouse ne s’arrête pas à donner des détails sur les habitants des
Sandwich. Il n’y passa que quelques heures, tandis que les Anglais y
séjournèrent quatre mois. Il renvoie donc fort justement à la relation
du capitaine Cook.

Plus de cent cochons, des nattes, des fruits, une pirogue à balancier,
de petits meubles en plumes et en coquillages, de beaux casques
recouverts de plumes rouges, tels furent les objets achetés pendant
cette courte relâche.

Les instructions que La Pérouse avait reçues à son départ lui
prescrivaient de reconnaître la côte d’Amérique, dont une partie,
jusqu’au mont Saint-Élie, à l’exception toutefois du port de Nootka,
n’avait été qu’aperçue par le capitaine Cook.

Il l’atteignit le 23 juin par 60° de latitude, et reconnut, au milieu
d’une longue chaîne de montagnes couvertes de neige, le mont Saint-Élie
de Behring. Après avoir prolongé la côte quelque temps, La Pérouse
expédia trois embarcations sous le commandement d’un de ses officiers,
M. de Monti, qui découvrit une grande baie, à laquelle il donna son
nom. La côte fut suivie à peu de distance, et des relèvements furent
faits, qui forment une suite non interrompue jusqu’à une rivière
importante, laquelle reçut le nom de Behring. C’était, suivant toute
vraisemblance, celle que Cook avait appelée de ce nom.

Le 2 juillet, par 58° 36′ de latitude et 140° 31′ de longitude,
fut découvert un enfoncement qui parut être une très belle baie.
Des canots, sous les ordres de MM. de Pierrevert, de Flassan
et Boutervilliers, furent aussitôt expédiés pour en faire la
reconnaissance. Le rapport de ces officiers étant favorable, les deux
frégates arrivèrent à l’entrée de cette baie; mais l’_Astrolabe_ fut
rejetée en pleine mer par un courant violent, et la _Boussole_ dut la
rejoindre. A six heures du matin, après une nuit passée sous voiles,
les bâtiments se présentèrent de nouveau.

  «Mais, à sept heures du matin, dit la relation, lorsque nous
  fûmes sur la passe, les vents sautèrent à l’ouest-nord-ouest et
  au nord-ouest quart d’ouest, en sorte qu’il fallut ralinguer et
  même mettre le vent sur les voiles. Heureusement, le flot porta
  nos frégates dans la baie, nous faisant ranger les roches de la
  pointe de l’est à demi-portée de pistolet. Je mouillai en dedans
  par trois brasses et demie, fond de roche, à une demi-encâblure du
  rivage. L’_Astrolabe_ avait mouillé sur le même fond et par le même
  brassiage. Depuis trente ans que je navigue, il ne m’est pas arrivé
  de voir deux vaisseaux aussi près de se perdre.... Notre situation
  n’eût rien eu d’embarrassant si nous n’eussions pas été mouillés sur
  un fond de roche qui s’étendait à plusieurs encâblures autour de
  nous; ce qui était bien contraire au rapport de MM. de Flassan et
  Boutervilliers. Ce n’était pas le moment de faire des réflexions; il
  fallait se tirer de ce mauvais mouillage, et la rapidité du courant
  était un grand obstacle....»

La Pérouse y parvint cependant, grâce à une série de manœuvres habiles.

Depuis qu’ils étaient entrés dans la baie, les vaisseaux avaient été
entourés de pirogues chargées de sauvages. De tous les objets d’échange
qu’on leur offrait contre du poisson, des peaux de loutre et d’autres
animaux, c’était le fer que préféraient ces indigènes. Leur nombre
augmenta rapidement au bout de quelques jours de relâche, et ils ne
tardèrent pas à devenir, sinon dangereux, du moins incommodes.

[Illustration: _Fac-simile. Gravure ancienne._]

La Pérouse avait installé un observatoire sur une île de la baie, et
dressé des tentes pour les voiliers et les forgerons. Bien que cet
établissement fût gardé avec vigilance, les naturels, «se glissant
sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille,
parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de nos
effets. Enfin, ils eurent l’adresse d’entrer, de nuit, dans la tente
où couchaient MM. de Lauriston et Darbaud, qui étaient de garde à
l’observatoire; ils enlevèrent un fusil garni d’argent, ainsi que les
habits de ces deux officiers, qui les avaient placés par précaution
sous leur chevet. Une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les
deux officiers ne furent point éveillés.»

[Illustration: Types de femmes du port des Français. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]

Cependant, le temps que La Pérouse entendait consacrer à cette relâche
dans le port des Français tirait à sa fin. Les travaux de sondage, de
relèvement, les plans, les observations astronomiques s’achevaient;
mais, avant de la quitter définitivement, La Pérouse voulait explorer
dans tous ses détails le fond de la baie. Il supposait que quelque
grande rivière devait s’y jeter, qui lui permettrait de pénétrer dans
l’intérieur. Mais, au fond des culs-de-sac dans lesquels il s’enfonça,
La Pérouse ne rencontra que d’immenses glaciers, qui ne se terminaient
qu’au sommet du mont Beau-Temps.

Aucun accident, aucune maladie n’étaient venus porter la moindre
atteinte à l’heureuse chance qui avait, jusqu’alors, accompagné
l’expédition.

  «Nous nous regardions, dit La Pérouse, comme les plus heureux des
  navigateurs, d’être arrivés à une si grande distance de l’Europe,
  sans avoir eu un seul malade ni un seul homme atteint du scorbut.
  Mais le plus grand des malheurs, celui qu’il était le plus impossible
  de prévoir, nous attendait à ce terme.»

Sur la carte du port des Français dressée par MM. Monneron et Bernizet,
il ne restait plus qu’à indiquer les sondages. C’est aux officiers de
marine qu’incombait cette tâche. Trois embarcations, sous les ordres
de MM. d’Escures, de Marchainville et Boutin, furent chargées de cette
opération. La Pérouse, qui connaissait le zèle parfois un peu trop
ardent de M. d’Escures, lui recommanda, au moment du départ, d’agir
avec la prudence la plus minutieuse et de n’opérer le sondage de la
passe que si la mer n’y brisait pas.

Les canots partirent à six heures du matin. C’était autant une partie
de plaisir qu’une expédition de service. On devait chasser et déjeuner
sous les arbres.

  «A dix heures du matin, dit La Pérouse, je vis revenir notre petit
  canot. Un peu surpris, parce que je ne l’attendais pas si tôt, je
  demandai à M. Boutin, avant qu’il fût monté à bord, s’il y avait
  quelque chose de nouveau. Je craignis, dans ce premier instant,
  quelque attaque des sauvages. L’air de M. Boutin n’était pas propre à
  me rassurer; la plus vive douleur était peinte sur son visage.

  «Il m’apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être
  témoin et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de
  son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui
  restaient dans un si extrême péril. Entraîné, en suivant son
  commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe,
  pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre
  lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l’arrière de son
  canot, qui, de cette manière, poussé par cette lame et lui cédant,
  pouvait ne pas se remplir, mais devait cependant être entraîné au
  dehors, à reculons, par la marée.

  «Bientôt, il vit les brisants de l’avant de son canot et il se trouva
  dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien
  propre, il parcourut le bord des brisants, dans l’espoir de sauver
  quelqu’un; il s’y rengagea même, mais il fut repoussé par la marée;
  enfin, il monta sur les épaules de M. Mouton afin de découvrir un
  plus grand espace: vain espoir, tout avait été englouti... et M.
  Boutin rentra à la marée étale.

  «La mer étant devenue belle, cet officier avait conservé quelque
  espérance pour la biscayenne de l’_Astrolabe_; il n’avait vu périr
  que la nôtre. M. de Marchainville était dans ce moment à un quart
  de lieue du danger, c’est-à-dire dans une mer aussi parfaitement
  tranquille que celle du port le mieux fermé; mais ce jeune officier,
  poussé par une générosité sans doute imprudente, puisque tout
  secours était impossible dans ces circonstances, ayant l’âme trop
  élevée, le courage trop grand pour faire cette réflexion lorsque
  ses amis étaient dans un si extrême danger, vola à leur secours, se
  jeta dans les mêmes brisants, et, victime de sa générosité et de la
  désobéissance formelle de son chef, périt comme lui.

  «Bientôt, M. de Langle arriva à mon bord aussi accablé de douleur
  que moi-même, et m’apprit, en versant des larmes, que le malheur
  était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre
  départ, il s’était fait une loi inviolable de ne jamais détacher les
  deux frères, MM. La Borde-Marchainville et La Borde-Boutervilliers,
  pour une même corvée, et il avait cédé, dans cette seule occasion,
  au désir qu’ils avaient témoigné d’aller se promener et chasser
  ensemble, car c’était presque sous ce point de vue que nous avions
  envisagé, l’un et l’autre, la course de nos canots, que nous croyions
  aussi peu exposés que dans la rade de Brest, lorsque le temps est
  très beau.»

Plusieurs embarcations furent aussitôt dépêchées à la recherche des
naufragés. Des récompenses avaient été promises aux indigènes, s’ils
parvenaient à sauver quelqu’un; mais le retour des chaloupes détruisit
jusqu’à la dernière illusion. Tous avaient péri.

Dix-huit jours après cette catastrophe, les deux frégates quittaient le
port des Français. Au milieu de la baie, sur l’île qui fut appelée île
du Cénotaphe, La Pérouse avait élevé un monument à la mémoire de nos
infortunés compatriotes. On y lisait l’inscription suivante:

    A L’ENTRÉE DU PORT, ONT PÉRI VINGT ET UN BRAVES MARINS;
    QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NÔTRES.

Au pied du monument avait été enterrée une bouteille, qui renfermait le
récit de ce déplorable événement.

Situé par 58° 37′ de latitude nord et 139° 50′ de longitude ouest, le
port des Français présente de grands avantages, mais aussi quelques
inconvénients au premier rang desquels il convient de placer les
courants de la passe. Le climat y est infiniment plus doux qu’à la
baie d’Hudson, sous la même latitude; aussi la végétation est-elle
extrêmement vigoureuse. Les pins de six pieds de diamètre sur cent
quarante de hauteur n’étaient pas rares; le céleri, l’oseille, le
lupin, le pois sauvage, la chicorée, le mimulus se rencontraient à
chaque pas; ainsi qu’un grand nombre de plantes potagères, dont l’usage
contribua à tenir les équipages en bonne santé.

La mer y fournit en abondance des saumons, des truites, des vieilles,
des capelans et des plies.

Dans les bois vivent des ours noirs et bruns, des lynx, des hermines,
des martres, des petit-gris, des écureuils, des castors, des marmottes,
des renards, des élans, des bouquetins; la fourrure la plus précieuse
est celle de la loutre de mer, du loup et de l’ours marin.

  «Mais, si les productions végétales et animales de cette contrée,
  dit la Pérouse, la rapprochent de beaucoup d’autres, son aspect ne
  peut être comparé, et je doute que les profondes vallées des Alpes
  et des Pyrénées offrent un tableau si effrayant, mais en même temps
  si pittoresque, qu’il mériterait d’être visité par les curieux, s’il
  n’était pas à une des extrémités de la terre.»

Quant aux habitants, le portrait que La Pérouse en a tracé mérite
d’être conservé:

  «Des Indiens, dans leurs pirogues, étaient sans cesse autour de nos
  frégates; ils y passaient trois ou quatre heures avant de commencer
  l’échange de quelques poissons ou de deux ou trois peaux de loutre;
  ils saisissaient toutes les occasions de nous voler; ils arrachaient
  le fer qui était facile à enlever, et ils examinaient, surtout,
  par quels moyens ils pourraient, pendant la nuit, tromper notre
  vigilance. Je faisais monter à bord de ma frégate les principaux
  personnages; je les comblais de présents; et ces mêmes hommes que je
  distinguais si particulièrement ne dédaignaient jamais le vol d’un
  clou ou d’une vieille culotte. Lorsqu’ils prenaient un air riant
  et doux, j’étais assuré qu’ils avaient volé quelque chose et, très
  souvent, je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.»

Les femmes se font une ouverture dans la partie épaisse de la lèvre
inférieure dans toute la largeur de la mâchoire; elles portent une
espèce d’écuelle de bois sans anses qui appuie contre les gencives, «à
laquelle cette lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière
que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux ou trois
pouces.»

La relâche forcée que La Pérouse venait de faire au port des
Français allait l’empêcher de s’arrêter ailleurs et de procéder à la
reconnaissance de toutes les indentations de la côte, comme il en avait
l’intention, car il devait à tout prix arriver en Chine pendant le
mois de février, afin d’employer l’été suivant au relèvement de la côte
de Tartarie.

Il reconnut successivement, sur cette côte, l’entrée de Cross-Sound,
où se terminent les hautes montagnes couvertes de neige, la baie des
îles de Cook, le cap Enganno, terre basse qui s’avance beaucoup dans la
mer et qui porte le mont Saint-Hyacinthe,--le mont et le cap Edgecumbe
de Cook,--l’entrée de Norfolk où devait mouiller l’année suivante
l’anglais Dixon, les ports Necker et Guibert, le cap Tschirikow, les
îles de la Croyère, ainsi nommées du frère du fameux géographe Delisle,
compagnon de Tschirikow, les îles San-Carlos, la baie de La Touche et
le cap Hector.

Cette ligne de côtes, au sentiment de La Pérouse, devait être formée
par un vaste archipel, et il avait raison, car c’étaient les archipels
de Georges III, du Prince-de-Galles et l’île de la Reine-Charlotte,
dont le cap Hector formait l’extrémité méridionale.

La saison déjà fort avancée et le peu de temps dont il disposait ne
permirent pas à La Pérouse d’observer en détail cette suite de terres,
mais son instinct ne l’avait pas trompé en lui faisant reconnaître une
série d’îles et non pas un continent dans la succession des points
qu’il avait relevés.

Après le cap Fleurieu, qui formait la pointe d’une île fort élevée, La
Pérouse rencontra plusieurs groupes d’îles, auxquels il donna le nom de
Sartines, et il fit route en redescendant la côte jusqu’à l’entrée de
Nootka, qu’il reconnut le 25 août. Il visita ensuite diverses parties
du continent dont Cook avait été obligé de se tenir éloigné, et qui
forment une lacune sur sa carte. Cette navigation ne fut pas sans
danger, à cause des courants, qui sont sur cette côte d’une violence
extrême et «qui ne permettaient pas de gouverner avec un vent à filer
trois nœuds à une distance de cinq lieues de terre.»

Le 5 septembre, l’expédition découvrit neuf petites îles, éloignées
d’environ une lieue du cap Blanc, et auxquelles le commandant donna le
nom d’îles Necker. La brume était très épaisse, et plus d’une fois on
fut forcé de s’écarter de terre pour ne pas rencontrer quelque îlot ou
quelque écueil dont la présence ne pouvait être soupçonnée. Le temps
continua d’être mauvais jusqu’à la baie de Monterey, où La Pérouse
trouva deux bâtiments espagnols.

La baie de Monterey était, à cette époque, fréquentée par une multitude
de baleines, et la mer était littéralement couverte de pélicans, qui
étaient très communs sur toute la côte de Californie. Une garnison de
deux cent quatre-vingts cavaliers suffisait à contenir une population
de cinquante mille Indiens errant dans cette partie de l’Amérique. Il
faut dire que ces Indiens, généralement petits et faibles, n’étaient
pas doués de cet amour de l’indépendance qui caractérise leurs
congénères du nord, et n’avaient pas, comme ceux-ci, le sentiment des
arts ni le goût de l’industrie.

  «Ces Indiens, dit la relation, sont très adroits à tirer de l’arc;
  ils tuèrent devant nous les oiseaux les plus petits. Il est vrai que
  leur patience pour les approcher est inexprimable; ils se cachent et
  se glissent en quelque sorte auprès du gibier et ne le tirent qu’à
  quinze pas.

  «Leur industrie contre la grosse bête est encore plus admirable. Nous
  vîmes un Indien ayant une tête de cerf attachée sur la sienne marcher
  à quatre pattes, avoir l’air de brouter l’herbe et jouer cette
  pantomime avec une telle vérité, que tous nos chasseurs l’auraient
  tiré à trente pas s’ils n’eussent été prévenus. Ils approchent ainsi
  le troupeau de cerfs à la plus petite portée et les tuent à coups de
  flèches.»

La Pérouse donne ensuite de très grands détails sur le présidio de
Lorette et sur les missions de Californie; mais ces renseignements, qui
ont leur valeur historique, ne peuvent ici trouver leur place. Ceux
qu’il fournit sur la fécondité du pays rentrent mieux dans notre cadre.

  «Les récoltes de maïs, d’orge, de blé et de pois, dit-il, ne peuvent
  être comparées qu’à celles du Chili; nos cultivateurs d’Europe ne
  peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité; le produit moyen
  du blé est de soixante-dix à quatre-vingts pour un; les extrêmes,
  soixante ou cent.»

Le 22 septembre, les deux frégates reprirent la mer après avoir reçu
un accueil bienveillant du gouverneur espagnol et des missionnaires.
Elles emportaient un plein chargement de provisions de toute espèce,
qui devaient leur être de la plus grande utilité pendant la longue
traversée qu’il leur restait à faire jusqu’à Macao.

La partie de l’Océan que les Français allaient parcourir était presque
inconnue. Seuls, les Espagnols la pratiquaient depuis longtemps;
mais leur politique jalouse ne leur avait pas permis de publier les
découvertes et les observations qu’ils y avaient faites. D’ailleurs, La
Pérouse voulait faire route au sud-ouest jusque par 28° de latitude, où
quelques géographes avaient placé l’île de Nuestra-Señora-de-la-Gorta.

Ce fut en vain qu’il la chercha pendant une longue et pénible
croisière, durant laquelle les vents contraires mirent plus d’une fois
à l’épreuve la patience des navigateurs.

  «Nos voiles et nos agrès, dit-il, nous avertissaient, chaque jour,
  que nous tenions constamment la mer depuis seize mois; à chaque
  instant, nos manœuvres se rompaient et nos voiliers ne pouvaient
  suffire à réparer des toiles qui étaient presque entièrement usées.»

Le 5 novembre, fut découverte une petite île ou plutôt un rocher de
cinq cents toises de longueur sur lequel ne poussait pas un arbre et
qui était recouvert d’une épaisse couche de guano. Sa longitude et sa
latitude sont 166° 52′ à l’ouest de Paris et 23° 34′ nord. Il fut nommé
île Necker.

Jamais on n’avait eu plus belle mer ni une plus belle nuit. Tout à
coup, vers une heure et demie du matin, on aperçut des brisants à deux
encâblures de l’avant de la _Boussole_. La mer était si calme, qu’elle
ne faisait presque pas de bruit et ne déferlait que de loin en loin et
par place. Immédiatement, on revint sur bâbord, mais cette manœuvre
avait pris du temps, et le navire n’était plus qu’à une encâblure des
rochers lorsqu’il obéit à la manœuvre.

  «Nous venions d’échapper au danger le plus imminent où des
  navigateurs aient pu se trouver, dit La Pérouse, et je dois à mon
  équipage la justice de dire qu’il n’y a jamais eu, en pareille
  circonstance, moins de désordre et de confusion; la moindre
  négligence dans l’exécution des manœuvres que nous avions à faire
  pour nous éloigner des brisants, eût nécessairement entraîné notre
  perte.»

Cette bassure n’était pas connue; il fallait donc la déterminer
exactement pour que d’autres navigateurs ne courussent pas les mêmes
périls. La Pérouse ne manqua pas à ce devoir et la nomma «Basse des
frégates françaises».

Le 14 décembre, l’_Astrolabe_ et la _Boussole_ eurent connaissance
des îles Mariannes. On ne débarqua que sur l’île volcanique de
l’Assomption. La lave y a formé des ravins et des précipices bordés de
quelques cocotiers rabougris, très clairsemés, entremêlés de lianes et
d’un petit nombre de plantes. Il était presque impossible d’y faire
cent toises en une heure. Le débarquement et le rembarquement furent
difficiles, et les cent noix de coco, les coquilles, les bananiers
inconnus, que les naturalistes rapportèrent, ne valurent pas les
dangers qu’ils avaient courus.

Il était impossible de s’arrêter plus longtemps dans cet archipel si
l’on voulait parvenir à la côte de Chine avant le départ pour l’Europe
des navires, qui devaient emporter le récit des travaux de l’expédition
sur la côte d’Amérique et la relation de la traversée jusqu’à Macao.
Après avoir relevé, sans s’y arrêter, la position des Bashees, le 1er
janvier 1787, La Pérouse eut connaissance de la côte de la Chine, et,
le lendemain, l’ancre tombait dans la rade de Macao.

La Pérouse y rencontra une petite flûte française, commandée par M. de
Richery, enseigne de vaisseau, dont la mission consistait à naviguer
sur les côtes de l’est et à protéger notre commerce. La ville de Macao
est trop connue pour que nous nous arrêtions avec La Pérouse à en faire
la description. Les avanies de tout genre dont les Chinois abreuvaient
chaque jour les Européens, leurs humiliations constantes, dues au
gouvernement le plus tyrannique et le plus lâche qui soit, excitèrent
l’indignation du commandant français, qui aurait vivement souhaité
qu’une expédition internationale vînt mettre un terme à cette situation
intolérable.

[Illustration: Naufrage des chaloupes dans le port des Français.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Les pelleteries que l’expédition avait récoltées à la côte d’Amérique
furent vendues à Macao pour dix mille piastres. Le produit devait en
être réparti entre les équipages, et le chef de la compagnie suédoise
se chargea de le faire passer à l’île de France. Nos malheureux
compatriotes ne devaient jamais en toucher le montant par eux-mêmes!

[Illustration: Ils approchent ainsi des troupeaux de cerfs. (Page 278.)]

Partis de Macao le 5 février, les bâtiments se dirigèrent vers Manille,
et, après avoir reconnu les bancs de Pratas, de Bulinao, de Mansiloq
et de Marivelle, mal placés sur les cartes de d’Après, ils furent
forcés de relâcher dans le port de Marivelle, pour attendre des vents
meilleurs ou des courants plus favorables. Bien que Marivelle ne soit
qu’à une lieue sous le vent de Cavite, il fallut trois jours pour
atteindre ce dernier port.

  «Nous trouvâmes, dit la relation, différentes maisons pour travailler
  à nos voiles, faire nos salaisons, construire deux canots, loger nos
  naturalistes, nos ingénieurs géographes, et le bon commandant nous
  prêta la sienne pour y dresser notre observatoire. Nous jouissions
  d’une aussi entière liberté que si nous avions été à la campagne, et
  nous trouvions, au marché et dans l’arsenal, les mêmes ressources que
  dans un des meilleurs ports de l’Europe.»

Cavite, la seconde ville des Philippines, la capitale de la province de
ce nom, n’était alors qu’un méchant village, où il ne restait d’autres
Espagnols que des officiers militaires ou d’administration; mais, si
la ville n’offrait aux yeux qu’un monceau de ruines, il n’en était
pas de même du port, où les frégates françaises trouvèrent toutes les
ressources désirables. Dès le lendemain de son arrivée, La Pérouse,
accompagné du commandant de Langle et de ses principaux officiers, alla
faire visite au gouverneur et gagna Manille en canot.

  «Les environs de Manille sont ravissants, dit-il; la plus belle
  rivière y serpente et se divise en différents canaux, dont les deux
  principaux conduisent à cette fameuse lagune ou lac de Bay, qui est à
  sept lieues dans l’intérieur, bordé de plus de cent villages indiens,
  situés au milieu du territoire le plus fertile.

  «Manille, bâtie sur le bord de la baie de son nom, qui a plus de
  vingt-cinq lieues de tour, est à l’embouchure d’une rivière navigable
  jusqu’au lac d’où elle prend sa source. C’est peut-être la ville
  de l’univers la plus heureusement située. Tous les comestibles s’y
  trouvent dans la plus grande abondance et au meilleur marché; mais
  les habillements, les quincailleries d’Europe, les meubles s’y
  vendent à un prix excessif. Le défaut d’émulation, les prohibitions,
  les gênes de toute espèce mises sur le commerce, y rendent les
  productions et les marchandises de l’Inde et de la Chine au moins
  aussi chères qu’en Europe, et cette colonie, quoique différents
  impôts rapportent au fisc près de huit cent mille piastres, coûte
  encore, chaque année, à l’Espagne quinze cent mille livres, qui y
  sont envoyées du Mexique. Les immenses possessions des Espagnols
  en Amérique n’ont pas permis au gouvernement de s’occuper
  essentiellement des Philippines; elles sont encore comme ces terres
  de grands seigneurs, qui restent en friche, et feraient cependant la
  fortune de plusieurs familles.

  «Je ne craindrai pas d’avancer qu’une très grande nation, qui
  n’aurait pour colonie que les îles Philippines et qui y établirait
  le meilleur gouvernement qu’elles puissent comporter, pourrait voir
  sans envie tous les établissements européens de l’Afrique et de
  l’Amérique.»

Le 9 avril, après avoir appris l’arrivée à Macao de M. d’Entrecasteaux,
qui était venu de l’île de France à contre-mousson, et avoir reçu, par
la frégate _la Subtile_, des dépêches d’Europe et un renfort de huit
matelots avec deux officiers, MM. Guyet, enseigne, et Le Gobien, garde
de marine, les deux équipages appareillèrent pour la côte de Chine.

Le 21, La Pérouse eut connaissance de Formose et s’engagea aussitôt
dans le canal qui sépare cette île de la Chine. Il y découvrit un banc
fort dangereux, inconnu des navigateurs, et en releva soigneusement les
sondages et les approches. Bientôt après, il passa devant la baie de
l’ancien fort hollandais de Zélande, où est située la ville de Taywan,
capitale de cette île.

La mousson n’étant pas favorable pour remonter le canal de Formose, La
Pérouse se détermina à passer dans l’est de cette île. Il rectifia la
position des îles Pescadores, amas de rochers qui affectent toute sorte
de figures, reconnut la petite île de Botol-Tabaco-Xima, où jamais
aucun voyageur n’avait abordé, prolongea l’île Kimu, qui fait partie du
royaume de Likeu, dont les habitants ne sont ni Chinois ni Japonais,
mais paraissent tenir des deux peuples, et vit les îles Hoa-pinsu et
Tiaoyu-su, qui font partie de l’archipel de Likeu, connu seulement par
les lettres d’un jésuite, le père Gaubil.

Les frégates entrèrent alors dans la mer Orientale et se dirigèrent
vers l’entrée du canal qui sépare la Chine du Japon. La Pérouse y
rencontra des brumes aussi épaisses que sur les côtes du Labrador et
des courants variables et violents. Le premier point intéressant à
fixer, avant d’entrer dans le golfe du Japon, était l’île Quelpaert,
connue des Européens par le naufrage du Sparrow-Hawk, en 1635. La
Pérouse en détermina la pointe sud et la releva avec le plus grand soin
sur un prolongement de douze lieues.

  «Il n’est guère possible, dit-il, de trouver une île qui offre un
  plus bel aspect: un pic d’environ mille toises, qu’on peut apercevoir
  de dix-huit à vingt lieues, s’élève au milieu de l’île, dont il est
  sans doute le réservoir; le terrain descend en pente très douce
  jusqu’à la mer, d’où les habitations paraissent en amphithéâtre.
  Le sol nous a semblé cultivé jusqu’à une très grande hauteur. Nous
  apercevions, à l’aide de nos lunettes, les divisions des champs; ils
  sont très morcelés, ce qui prouve une grande population. Les nuances
  très variées des différentes cultures rendaient la vue de cette île
  encore plus agréable.»

Les explorateurs purent heureusement faire les meilleures observations
de longitude et de latitude,--ce qui était d’autant plus important
que jamais vaisseau européen n’avait parcouru ces mers, qui n’étaient
tracées sur nos mappemondes que d’après les cartes chinoises et
japonaises publiées par les jésuites.

Le 25 mai, les frégates embouquèrent le détroit de Corée, qui fut
minutieusement relevé et dans lequel des sondages furent pratiqués
toutes les demi-heures.

Comme elles pouvaient suivre la côte de très près, il fut facile d’y
observer quelques fortifications à l’européenne et d’en observer tous
les détails.

Le 27, on aperçut une île qui n’était portée sur aucune carte et qui
paraissait éloignée d’une vingtaine de lieues de la côte de Corée. Elle
reçut le nom d’île Dagelet.

La route fut ensuite dirigée vers le Japon. Les vents contraires ne
permirent d’en approcher qu’avec une extrême lenteur. Le 6 juin furent
reconnus le cap Noto et l’île Iootsi-Sima.

  «Le cap Noto, sur la côte du Japon, dit La Pérouse, est un point sur
  lequel les géographes peuvent compter; il donnera, avec le cap Nabo
  sur la côte orientale, déterminé par le capitaine King, la largeur de
  cet empire dans sa partie septentrionale. Nos déterminations rendront
  encore un service plus essentiel à la géographie, car elles feront
  connaître la largeur de la mer de Tartarie, vers laquelle je pris le
  parti de diriger ma route.»

Ce fut le 11 juin que La Pérouse eut connaissance de la côte de
Tartarie. Le point sur lequel il atterrit était précisément à la limite
de la Corée et de la Mandchourie. Les montagnes paraissaient avoir de
six à sept cents toises de hauteur. Sur leurs cimes, on apercevait
de la neige, mais en petite quantité. On ne découvrit aucune trace
de culture ou d’habitation. Sur une longueur de côtes de quarante
lieues, l’expédition ne rencontra l’embouchure d’aucune rivière. Il eût
cependant été désirable qu’on pût relâcher, afin que les naturalistes
et les lithologues pussent faire quelques observations.

  «Jusqu’au 14 juin, la côte avait couru au nord-est un quart nord;
  nous étions déjà par 44° de latitude et nous avions atteint celle
  que les géographes donnent au prétendu détroit de Tessoy; mais nous
  nous trouvions cinq degrés plus ouest que la longitude donnée à ce
  détroit; ces cinq degrés doivent être retranchés de la Tartarie et
  ajoutés au canal qui la sépare des îles situées au nord du Japon.»

Depuis que les frégates prolongeaient cette côte, on n’avait vu aucune
trace d’habitation; pas une pirogue ne s’était détachée du rivage;
ce pays, quoique couvert d’arbres magnifiques et d’une végétation
luxuriante, semblait ne pas avoir un seul habitant.

La 23 juin, la _Boussole_ et l’_Astrolabe_ laissèrent tomber l’ancre
dans une baie sise par 45° 13′ de latitude nord et 135° 9′ de longitude
orientale. Elle reçut le nom de baie de Ternay.

  «Nous brûlions d’impatience, dit La Pérouse, d’aller reconnaître
  cette terre dont notre imagination était occupée depuis notre départ
  de France; c’était la seule partie du globe qui eût échappé à
  l’activité infatigable du capitaine Cook, et nous devons peut-être au
  funeste événement qui a terminé ses jours le petit avantage d’y avoir
  abordé les premiers.

  «Cinq petites anses forment le contour de cette rade (la baie
  Ternay); elles sont séparées entre elles par des coteaux couverts
  d’arbres jusqu’à la cime. Le printemps le plus frais n’a jamais
  offert en France des nuances d’un vert si vigoureux et si varié....
  Avant que nos canots eussent débarqué, nos lunettes étaient tournées
  vers le rivage, mais nous n’apercevions que des cerfs et des ours qui
  paissaient tranquillement sur le bord de la mer. Cette vue augmenta
  l’impatience que chacun avait de descendre.... Le sol était tapissé
  des mêmes plantes qui croissent dans nos climats, mais plus vertes et
  plus vigoureuses; la plupart étaient en fleur.

  «On rencontrait à chaque pas des roses, des lis jaunes, des lis
  rouges, des muguets et généralement toutes les fleurs de nos
  prés. Les pins couronnaient le sommet des montagnes; les chênes
  ne commençaient qu’à mi-côte et ils diminuaient de grosseur et
  de vigueur à mesure qu’ils approchaient de la mer. Les bords des
  rivières et des ruisseaux étaient plantés de saules, de bouleaux,
  d’érables, et, sur la lisière des grands bois, on voyait des pommiers
  et des azeroliers en fleurs, avec des massifs de noisetiers dont les
  fruits commençaient à nouer.»

Ce fut à la suite d’une partie de pêche que les Français découvrirent
un tombeau tartare. La curiosité les porta à l’ouvrir, et ils y
trouvèrent deux squelettes couchés côte à côte. La tête était couverte
d’une calotte de taffetas; le corps était enveloppé d’une peau d’ours;
de la ceinture pendaient de petites monnaies chinoises et des bijoux de
cuivre. On y trouva également une dizaine de bracelets d’argent, une
hache en fer, un couteau et d’autres menus objets, parmi lesquels était
un petit sac de nankin bleu rempli de riz.

Le 27 au matin, La Pérouse quitta cette baie solitaire, après y avoir
déposé plusieurs médailles et une inscription qui donnait la date de
son arrivée.

Un peu plus loin, les embarcations pêchèrent plus de huit cents morues,
qui furent aussitôt salées, et elles ramenèrent du fond de la mer une
grande quantité d’huîtres à nacre superbes.

Après avoir relâché dans la baie Suffren, située par 47° 51′ de
latitude nord et 137° 25′ de longitude orientale, La Pérouse découvrit,
le 6 juillet, une île qui n’était autre que Saghalien. La côte en était
aussi boisée que celle de Tartarie. A l’intérieur s’élevaient de hautes
montagnes, dont la plus élevée reçut le nom de pic Lamanon. Comme
on apercevait des fumées et des cabanes, M. de Langle et plusieurs
officiers descendirent à terre. Les habitants s’étaient enfuis
tout récemment, car les cendres de leurs feux n’étaient pas encore
refroidies.

Au moment où les navigateurs allaient se rembarquer, après avoir laissé
quelques présents pour les habitants, une pirogue débarquait sept
naturels, qui ne parurent nullement effrayés.

  «Dans ce nombre, dit la relation, étaient deux vieillards ayant une
  longue barbe blanche, vêtus d’une étoffe d’écorce d’arbres assez
  semblable aux pagnes de Madagascar. Deux des sept insulaires avaient
  des habits de nankin bleu ouatés, et la forme de leur habillement
  différait peu de celle des Chinois. D’autres n’avaient qu’une longue
  robe qui fermait entièrement au moyen d’une ceinture et de quelques
  petits boutons, ce qui les dispensait de porter des caleçons. Leur
  tête était nue, et, chez deux ou trois, entourée seulement d’un
  bandeau de peau d’ours; ils avaient le toupet et les faces rasées,
  tous les cheveux de derrière conservés dans la longueur de huit
  ou dix pouces, mais d’une manière différente des Chinois, qui ne
  laissent qu’une touffe de cheveux en rond qu’ils appellent _pentsec_.
  Tous avaient des bottes de loup marin avec un pied à la chinoise très
  artistement travaillé.

  «Leurs armes étaient des arcs, des piques et des flèches garnies
  de fer. Le plus vieux de ces insulaires, celui auquel les autres
  témoignaient le plus d’égards, avait les yeux dans un très mauvais
  état. Il portait autour de la tête un garde-vue pour se garantir
  de la trop grande clarté du soleil. Les manières de ces habitants
  étaient graves, nobles et très affectueuses.»

M. de Langle leur donna rendez-vous pour le lendemain. La Pérouse
et la plupart de ses officiers s’y rendirent. Les renseignements
qu’ils obtinrent de ces Tartares étaient importants, et ils devaient
déterminer La Pérouse à pousser sa reconnaissance plus au nord.

  «Nous parvînmes à leur faire comprendre, dit-il, que nous désirions
  qu’ils figurassent leur pays et celui des Mandchoux. Alors un des
  vieillards se leva et, avec le bout de sa pique, il traça la côte
  de Tartarie, à l’ouest, courant à peu près nord et sud. A l’est,
  vis-à-vis, et dans la même direction, il figura son île, et, en
  portant la main sur la poitrine, il nous fit entendre qu’il venait
  de tracer son propre pays. Il avait laissé entre la Tartarie et son
  île un détroit, et, se tournant vers nos vaisseaux qu’on apercevait
  du rivage, il marqua par un trait qu’on pouvait y passer. Au sud de
  cette île, il en avait figuré une autre et avait laissé un détroit,
  en indiquant que c’était encore une route pour nos vaisseaux.

  «Sa sagacité pour nous comprendre était très grande, mais moindre
  que celle d’un autre insulaire, âgé à peu près de trente ans, qui,
  voyant que les figures tracées sur le sable s’effaçaient, prit un de
  nos crayons avec du papier. Il traça son île, qu’il nomma Tchoka, et
  indiqua par un trait la petite rivière sur le bord de laquelle nous
  étions, qu’il plaça aux deux tiers de la longueur de l’île, depuis
  le nord vers le sud. Il dessina ensuite la terre des Mandchoux,
  laissant, comme le vieillard, un détroit au fond de l’entonnoir, et,
  à notre grande surprise, il y ajouta le fleuve Saghalien, dont ces
  insulaires prononçaient le nom comme nous; il plaça l’embouchure de
  ce fleuve un peu au sud de la pointe du nord de son île....

  «Nous voulûmes ensuite savoir si ce détroit était fort large; nous
  cherchâmes à lui faire comprendre notre idée; il la saisit et,
  plaçant ses deux mains perpendiculairement et parallèlement à deux ou
  trois pouces l’une de l’autre, il nous fit entendre qu’il figurait
  ainsi la largeur de la petite rivière de notre aiguade; et, les
  écartant davantage, que cette seconde largeur était celle du fleuve
  Saghalien; et, en les éloignant enfin beaucoup plus, que c’était la
  largeur du détroit qui sépare son pays de la Tartarie....

  «M. de Langle et moi crûmes qu’il était de la plus grande importance
  de reconnaître si l’île que nous prolongions était celle à laquelle
  les géographes ont donné le nom d’île Saghalien, sans en soupçonner
  l’étendue au sud. Je donnai ordre de tout disposer sur les deux
  frégates pour appareiller le lendemain. La baie où nous étions
  mouillés reçut le nom de baie de Langle, du nom de ce capitaine qui
  l’avait découverte et y avait mis pied à terre le premier.»

Dans une autre baie, sur la même côte, qui fut nommée baie d’Estaing,
les canots abordèrent au pied de dix à douze cabanes. Elles étaient
plus grandes que celles qu’on avait vues jusqu’alors et divisées
en deux chambres. Celle du fond contenait le foyer, les ustensiles
de cuisine et la banquette qui règne autour; celle du devant était
absolument nue et vraisemblablement destinée à recevoir les étrangers.
Les femmes s’étaient sauvées en voyant débarquer les Français. Deux
d’entre elles furent cependant atteintes, et, tandis qu’on les
rassurait, on eut le temps de les dessiner. Leur physionomie était un
peu extraordinaire, mais agréable; leurs yeux étaient petits, leurs
lèvres grosses, et la lèvre supérieure était peinte ou tatouée.

M. de Langle trouva les insulaires rassemblés autour de quatre
barques chargées de poisson fumé, qu’ils aidaient à mettre à l’eau.
C’étaient des Mandchoux venus des bords du fleuve Saghalien. Dans un
coin de l’île fut trouvé une espèce de cirque planté de quinze ou
vingt piquets, surmontés chacun d’une tête d’ours. On supposa, non
sans vraisemblance, que ces trophées étaient destinés à perpétuer le
souvenir d’une victoire contre ces animaux.

[Illustration: CARTE DES CÔTES D'ASIE d'après l'atlas du voyage de
La Pérouse--publié par le Général Millet-Mureau. _Gravé par E.
Morieu._]

[Illustration: Il traça la carte de Tartarie. (Page 286.)]

Sur cette côte furent pêchées quantité de morues, et, à l’embouchure
d’une rivière, une masse prodigieuse de saumons.

Après avoir reconnu la baie de La Jonquière, La Pérouse jeta l’ancre
dans la baie de Castries. Sa provision d’eau tirait à sa fin, et il
n’avait plus de bois. Plus il s’enfonçait dans le canal qui sépare
Saghalien du continent, plus le fond diminuait. La Pérouse, se rendant
compte qu’il ne pourrait doubler, par le nord, l’île de Saghalien, et
craignant de ne plus pouvoir sortir du défilé dans lequel il s’était
engagé que par le détroit de Sanghar, qui était bien plus au sud,
résolut de ne s’arrêter que cinq jours dans la baie de Castries, temps
strictement nécessaire pour faire ses provisions.

L’observatoire fut établi sur une petite île, tandis que les
charpentiers abattaient le bois et que les matelots remplissaient les
pièces à eau.

  «Chaque cabane des insulaires, qui se donnaient le nom d’Orotchys,
  dit la relation, était entourée d’une sècherie de saumons, qui
  restaient exposés sur des perches aux ardeurs du soleil, après avoir
  été boucanés pendant trois ou quatre jours autour du foyer qui est au
  milieu de leur case; les femmes chargées de cette opération ont le
  soin, lorsque la fumée les a pénétrés, de les porter en plein air, où
  ils acquièrent la dureté du bois.

  «Ils faisaient leur pêche dans la même rivière que nous avec des
  filets ou des dards, et nous les voyions manger crus, avec une
  avidité dégoûtante, le museau, les ouïes, les osselets et quelquefois
  la peau entière du saumon, qu’ils dépouillaient avec beaucoup
  d’adresse; ils suçaient le mucilage de ces parties comme nous avalons
  une huître. Le plus grand nombre de leurs poissons n’arrivaient à
  l’habitation que dépouillés, excepté lorsque la pêche avait été très
  abondante; alors les femmes cherchaient avec la même avidité les
  poissons entiers, et en dévoraient, d’une manière aussi dégoûtante,
  les parties mucilagineuses, qui leur paraissaient le mets le plus
  exquis.

  «Ce peuple est d’une malpropreté et d’une puanteur révoltantes; il
  n’en existe peut-être pas de plus faiblement constitué, ni d’une
  physionomie plus éloignée des formes auxquelles nous attachons l’idée
  de beauté. Leur taille moyenne est au-dessous de quatre pieds dix
  pouces; leur corps est grêle, leur voix faible et aiguë, comme celle
  des enfants. Ils ont les os des joues saillants, les yeux petits,
  chassieux et fendus diagonalement; la bouche large, le nez écrasé, le
  menton court, presque imberbe, et une peau olivâtre vernissée d’huile
  et de fumée. Ils laissent croître leurs cheveux et ils les tressent
  à peu près comme nous. Ceux des femmes leur tombent épars sur les
  épaules, et le portrait que je viens de tracer convient autant à leur
  physionomie qu’à celle des hommes, dont il serait assez difficile
  de les distinguer, si une légère différence dans l’habillement
  n’annonçait leur sexe. Elles ne sont cependant assujetties à aucun
  travail forcé qui ait pu, comme chez les Indiens d’Amérique, altérer
  l’élégance de leurs traits, si la nature les eût pourvues de cet
  avantage.

  «Tous leurs soins se bornent à tailler et à coudre leurs habits, à
  disposer le poisson pour être séché et à soigner leurs enfants, à
  qui elles donnent à téter jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans. Ma
  surprise fut extrême d’en voir un de cet âge qui, après avoir bandé
  un petit arc, tiré assez juste une flèche, donné des coups de bâton
  à un chien, se jeta sur le sein de sa mère et y prit la place d’un
  enfant de cinq à six mois, qui s’était endormi sur ses genoux.»

La Pérouse obtint des Bitchys et des Orotchys des informations
analogues à celles qui lui avaient été déjà données. Il en résultait
que la pointe septentrionale de Saghalien n’était réunie au continent
que par un banc de sable, sur lequel poussaient des herbes marines et
où il y avait très peu d’eau. Cette concordance de renseignements ne
pouvait lui laisser aucun doute, alors surtout qu’il était arrivé à
ne plus trouver que six brasses dans le canal. Il ne lui restait plus
qu’un point intéressant à éclaircir: relever l’extrémité méridionale
de Saghalien, qu’il ne connaissait que jusqu’à la baie de Langle, par
47° 49′.

Le 2 août, l’_Astrolabe_ et la _Boussole_ quittèrent la baie Castries,
redescendirent au sud, découvrirent et reconnurent successivement
l’île Monneron et le pic de Langle, doublèrent la pointe méridionale
de Saghalien, appelée cap Crillon, et donnèrent dans un détroit entre
Oku-Jesso et Jesso, qui a reçu le nom de La Pérouse. C’était là un des
points de géographie les plus importants que les navigateurs modernes
eussent laissés à leurs successeurs. Jusqu’alors la géographie de ces
contrées était absolument fantastique: pour Sanson, la Corée est une
île, Jesso et Oku-Jesso et le Kamtschatka n’existent point, pour G.
Delisle, Jesso et Oku-Jesso ne sont qu’une île terminée au détroit de
Sangaar; enfin, Buache, dans ses _Considérations géographiques_, page
105, dit: «Le Jesso, après avoir été transporté à l’orient, attaché au
midi, ensuite à l’occident, le fut enfin au nord.....»

C’était, on le voit, un véritable chaos, auquel mettaient fin les
travaux de l’expédition française.

La Pérouse eut quelques relations avec les habitants du cap Crillon,
qu’il déclare bien plus beaux hommes, bien plus industrieux, mais aussi
bien moins généreux que les Orotchys de la baie Castries.

  «Ils ont, dit-il, un objet de commerce très important, inconnu dans
  la manche de Tartarie et dont l’échange leur procure toutes leurs
  richesses, c’est l’huile de baleine. Ils en récoltent des quantités
  considérables. Leur manière de l’extraire n’est cependant pas la plus
  économique; elle consiste à couper par morceaux la chair des baleines
  et à la laisser pourrir en plein air sur un talus exposé au soleil.
  L’huile qui en découle est reçue dans des vases d’écorce ou dans des
  outres de loup marin.»

Après avoir reconnu le cap d’Aniva des Hollandais, les frégates
longèrent la terre de la Compagnie, pays aride, sans arbres et sans
habitants, et ne tardèrent pas à apercevoir les Kuriles; puis ils
passèrent entre l’île Marikan et celle des Quatre-Frères, donnant à ce
détroit, le plus beau que l’on puisse rencontrer entre les Kuriles, le
nom de canal de la Boudeuse.

Le 3 septembre, fut aperçue la côte du Kamtschatka, contrée hideuse,
«où l’œil se repose avec peine, et presque avec effroi, sur des masses
énormes de rochers que la neige couvrait encore au commencement de
septembre et qui semblaient n’avoir jamais eu de végétation.»

Trois jours plus tard, on eut connaissance de la baie d’Avatscha, ou
Saint-Pierre et Saint-Paul. Les astronomes procédèrent aussitôt à leurs
observations, et les naturalistes firent l’ascension très pénible et
dangereuse d’un volcan situé à huit lieues dans l’intérieur, tandis que
le reste de l’équipage, qui n’était pas occupé aux travaux du bord, se
livrait au plaisir de la chasse ou de la pêche. Grâce au bon accueil du
gouverneur, les plaisirs furent variés.

  «Il nous invita, dit La Pérouse, à un bal qu’il voulut donner
  à notre occasion à toutes les femmes, tant kamtschadales que
  russes, de Saint-Pierre et Saint-Paul. Si l’assemblée ne fut pas
  nombreuse, elle était au moins extraordinaire. Treize femmes vêtues
  d’étoffes de soie, dont dix kamtschadales avec de gros visages,
  de petits yeux et des nez plats, étaient assises sur des bancs,
  autour de l’appartement. Les Kamtschadales avaient, ainsi que les
  Russes, des mouchoirs de soie qui leur enveloppaient la tête, à
  peu près comme les femmes mulâtres de nos colonies... On commença
  par des danses russes, dont les airs sont très agréables et qui
  ressemblaient beaucoup à la cosaque qu’on a donnée à Paris, il y a
  quelques années. Les danses kamtschadales leur succédèrent; elle ne
  peuvent être comparées qu’à celles des convulsionnaires du fameux
  tombeau de Saint-Médard. Il ne faut que des bras, des épaules et
  presque point de jambes aux danseurs de cette partie de l’Asie. Les
  danseuses kamtschadales, par leurs convulsions et leurs mouvements de
  contraction, inspirent un sentiment pénible à tous les spectateurs;
  il est encore plus vivement excité par le cri de douleur qui sort du
  creux de la poitrine de ces danseuses, qui n’ont que cette musique
  pour mesure de leurs mouvements. Leur fatigue est telle, pendant
  cet exercice, qu’elles sont toutes dégouttantes de sueur et restent
  étendues par terre sans avoir la force de se relever. Les abondantes
  exhalaisons qui émanent de leur corps parfument l’appartement d’une
  odeur d’huile de poisson, à laquelle des nez européens sont trop peu
  accoutumés pour en sentir les délices.»

Le bal fut interrompu par l’arrivée d’un courrier d’Okotsch. Les
nouvelles qu’il apportait furent heureuses pour tous, mais plus
particulièrement pour La Pérouse, qui venait d’être promu au grade de
chef d’escadre.

Pendant cette relâche, les navigateurs retrouvèrent la tombe de
Louis Delisle de la Croyère, membre de l’Académie des Sciences, qui
était mort au Kamtschatka en 1741, au retour d’une expédition faite
par ordre du tsar, dans le but de relever les côtes d’Amérique. Ses
compatriotes firent placer sur son tombeau une plaque de cuivre gravée,
et rendirent le même hommage au capitaine Clerke, le second et le
successeur du capitaine Cook.

  «La baie d’Avatscha, dit La Pérouse, est certainement la plus belle,
  la plus commode, la plus sûre qu’il soit possible de rencontrer dans
  aucune partie du monde. L’entrée en est étroite, et les bâtiments
  seraient forcés de passer sous le canon des forts qu’on y pourrait
  établir; la tenue y est excellente; le fond est de vase; deux ports
  vastes, l’un sur la côte de l’est, l’autre sur celle de l’ouest,
  pourraient recevoir tous les vaisseaux de la marine de France et
  d’Angleterre.»

Le 29 septembre 1787, la _Boussole_ et l’_Astrolabe_ mirent à la voile.
M. de Lesseps, vice-consul de Russie, qui avait jusqu’alors accompagné
La Pérouse, était chargé de gagner la France par terre, voyage aussi
long que pénible,--à cette époque surtout,--et de transporter à la cour
les dépêches de l’expédition.

Il s’agissait maintenant de retrouver une terre découverte par les
Espagnols en 1620. Les deux frégates croisèrent sous 37° 30′ l’espace
de trois cents lieues, sans en découvrir aucune trace, coupèrent la
ligne pour la troisième fois, passèrent sur la position donnée par
Byron aux îles du Danger sans les apercevoir, et eurent connaissance,
le 6 décembre, de l’archipel des Navigateurs, dont la découverte était
due à Bougainville.

Plusieurs pirogues entourèrent aussitôt les deux bâtiments. Les
naturels qui les montaient n’étaient pas pour donner à La Pérouse une
bonne idée de la beauté des insulaires.

  «Je ne vis que deux femmes, dit-il, et leurs traits n’avaient pas de
  délicatesse. La plus jeune, à laquelle on pouvait supposer dix-huit
  ans, avait, sur une jambe, un ulcère dégoûtant. Plusieurs de ces
  insulaires avaient des plaies considérables, et il serait possible
  que ce fût un commencement de lèpre, car je remarquai parmi eux deux
  hommes dont les jambes ulcérées et aussi grosses que le corps ne
  pouvaient laisser aucun doute sur le genre de leur maladie. Ils nous
  approchèrent avec crainte et sans armes, et tout annonce qu’ils sont
  aussi paisibles que les habitants des îles de la Société ou des Amis.»

Le 9 décembre, l’ancre tombait devant l’île de Maouna. Le lendemain, le
lever du soleil annonçait une belle journée. La Pérouse résolut d’en
profiter pour visiter le pays, faire de l’eau et appareiller ensuite,
car le mouillage était trop mauvais pour qu’on y passât une seconde
nuit. Toutes les précautions prises, La Pérouse descendit à terre
dans l’endroit où ses matelots faisaient de l’eau. Quant au capitaine
de Langle, il gagna une petite anse éloignée d’une lieue de l’aiguade,
«et cette promenade, dont il revint enchanté, transporté par la beauté
du village qu’il avait visité, fut, comme on le verra, la cause de nos
malheurs.»

A terre, un marché très achalandé s’était établi. Les hommes et les
femmes y vendaient toutes sortes de choses, poules, perruches, cochons
et fruits. Pendant ce temps, un indigène, s’étant introduit dans une
chaloupe, avait saisi un maillet et en frappait à coups redoublés sur
le dos d’un matelot. Empoigné aussitôt par quatre forts gaillards, il
avait été lancé à l’eau.

La Pérouse s’enfonça dans l’intérieur, accompagné de femmes, d’enfants
et de vieillards, et fit une délicieuse promenade à travers un pays
charmant, qui réunissait le double avantage d’une fertilité sans
culture et d’un climat qui n’exigeait aucun vêtement.

  «Des arbres à pain, des cocos, des bananes, des goyaves, des
  oranges, présentaient à ces peuples fortunés une nourriture saine
  et abondante; des poules, des cochons, des chiens, qui vivaient de
  l’excédant de ces fruits, leur offraient une agréable variété de
  mets.»

La première visite se passa sans rixe sérieuse. Il y eut cependant
quelques querelles; mais, grâce à la prudence et à la réserve des
Français, qui se tenaient sur leurs gardes, elles n’avaient pas pris
un caractère de gravité. La Pérouse avait donné les ordres nécessaires
pour l’appareillage; mais M. de Langle insista pour faire encore
quelques chaloupées d’eau.

  «Il avait adopté le système du capitaine Cook; il croyait que l’eau
  fraîche était cent fois préférable à celle que nous avions dans la
  cale, et comme quelques personnes de son équipage avaient de légers
  symptômes de scorbut, il pensait, avec raison, que nous leur devions
  tous les moyens de soulagement.»

Un secret pressentiment empêcha tout d’abord La Pérouse de consentir;
il céda cependant aux instances de M. de Langle, qui lui fit comprendre
que le commandant serait responsable des progrès de la maladie, que
d’ailleurs le port où il comptait descendre était très commode, que
lui-même prendrait le commandement de l’expédition et qu’en trois
heures tout serait fini.

  «M. de Langle, dit la relation, était un homme d’un jugement si
  solide et d’une telle capacité, que ces considérations, plus que tout
  autre motif, déterminèrent mon consentement ou plutôt firent céder ma
  volonté à la sienne...

  «Le lendemain donc, deux embarcations, sous les ordres de MM. Boutin
  et Mouton, portant tous les scorbutiques avec six soldats armés
  et le capitaine d’armes, en tout vingt-huit hommes, quittèrent
  l’_Astrolabe_ pour se mettre sous les ordres de M. de Langle. MM.
  de Lamanon, Collinet, bien que malades, de Vaujuas, convalescent,
  accompagnèrent M. de Langle dans son grand canot. M. Le Gobien
  commandait la chaloupe. MM. de La Martinière, Lavaux et le père
  Receveur faisaient partie des trente-trois personnes envoyées par
  la _Boussole_. C’était un total de soixante et un individus, qui
  composaient l’élite de l’expédition.

  «M. de Langle fit armer tout le monde de fusils et plaça six
  pierriers sur les chaloupes. La surprise de M. de Langle et de tous
  ses compagnons fut extrême de trouver, au lieu d’une baie vaste et
  commode, une anse remplie de corail, dans laquelle on ne pénétrait
  que par un chenal tortueux, étroit, où la houle déferlait avec
  violence. M. de Langle avait reconnu cette baie à marée haute; aussi,
  à cette vue, son premier mouvement fut-il de gagner la première
  aiguade.

  «Mais la contenance des insulaires, le grand nombre de femmes et
  d’enfants qu’il aperçut au milieu d’eux, l’abondance des cochons
  et des fruits qu’ils allaient offrir en vente, firent évanouir ces
  velléités de prudence.

  «Il mit à terre les pièces à eau des quatre embarcations avec la plus
  grande tranquillité; ses soldats établirent le meilleur ordre sur
  le rivage; ils formèrent une haie qui laissa un espace libre à nos
  travailleurs; mais ce calme ne fut pas de longue durée; plusieurs
  des pirogues, qui avaient vendu leurs provisions à nos vaisseaux,
  étaient retournées à terre, et toutes avaient abordé dans la baie de
  l’aiguade, en sorte que, peu à peu, elle s’était remplie; au lieu de
  deux cents habitants, y compris les femmes et les enfants, que M. de
  Langle y avait rencontrés en arrivant à une heure et demie, il s’en
  trouva mille à douze cents à trois heures.

  «La situation de M. de Langle devenait plus embarrassante de moment
  en moment: il parvint néanmoins, secondé par MM. de Vaujuas, Boutin,
  Collinet et Gobien, à embarquer son eau. Mais la baie était presque
  à sec, et il ne pouvait pas espérer de déchouer ses chaloupes
  avant quatre heures du soir; il y entra cependant, ainsi que son
  détachement, et se posta en avant avec son fusil et ses fusiliers,
  défendant de tirer avant qu’il en eût donné l’ordre.

  «Il commençait néanmoins à sentir qu’il y serait bientôt forcé: déjà
  les pierres volaient, et ces Indiens, qui n’avaient de l’eau que
  jusqu’aux genoux, entouraient les chaloupes à moins d’une toise de
  distance; les soldats, qui étaient embarqués, faisaient de vains
  efforts pour les écarter.

  «Si la crainte de commencer les hostilités et d’être accusé de
  barbarie n’eût arrêté M. de Langle, il eût sans doute ordonné de
  faire sur les Indiens une décharge de mousqueterie et de pierriers,
  qui aurait certainement éloigné cette multitude; mais il se flattait
  de les contenir sans effusion de sang, et il fut victime de son
  humanité.

[Illustration: Les Orotchys (types.) (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

  «Bientôt, une grêle de pierres, lancées à une très petite distance
  avec la vigueur d’une fronde, atteignit presque tous ceux qui étaient
  dans la chaloupe. M. de Langle n’eut que le temps de tirer ses deux
  coups de fusil; il fut renversé, et tomba malheureusement du côté de
  bâbord de la chaloupe, où plus de deux cents Indiens le massacrèrent
  sur-le-champ, à coups de massue et de pierres. Lorsqu’il fut mort,
  ils l’attachèrent par un de ses bras à un tollet de la chaloupe,
  afin, sans doute, de profiter plus sûrement de ses dépouilles.

[Illustration: Portrait de d’Entrecasteaux. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

  «La chaloupe de la _Boussole_, commandée par M. Boutin, était
  échouée à deux toises de celle de l’_Astrolabe_, et elles laissaient
  parallèlement entre elles un petit canal qui n’était pas occupé
  par les Indiens. C’est par là que se sauvèrent à la nage tous les
  blessés qui eurent le bonheur de ne pas tomber du côté du large; ils
  gagnèrent nos canots qui, étant très heureusement restés à flot, se
  trouvèrent à portée de sauver quarante-neuf hommes sur les soixante
  et un qui composaient l’expédition.

  «M. Boutin avait imité tous les mouvements et suivi toutes les
  démarches de M. de Langle; il ne se permit de tirer et n’ordonna la
  décharge de son détachement qu’après le feu de son commandant. On
  sent qu’à la distance de quatre ou cinq pas, chaque coup de fusil
  dut tuer un Indien, mais on n’eut pas le temps de recharger. M.
  Boutin fut également renversé par une pierre; il tomba heureusement
  entre les deux embarcations échouées; ceux qui s’étaient sauvés à la
  nage vers les deux canots avaient chacun plusieurs blessures, presque
  toutes à la tête. Ceux, au contraire, qui eurent le malheur d’être
  renversés du côté des Indiens, furent achevés dans l’instant, à coups
  de massue.

  «On doit à la sagesse de M. de Vaujuas, au bon ordre qu’il établit,
  à la ponctualité avec laquelle M. Mouton, qui commandait le canot de
  la _Boussole_, sut le maintenir, le salut des quarante-neuf personnes
  des deux équipages.

  «Le canot de l’_Astrolabe_ était si chargé, qu’il échoua. Cet
  événement fit naître aux insulaires l’idée de troubler les blessés
  dans leur retraite; ils se portèrent en grand nombre vers les récifs
  de l’entrée, dont les canots devaient nécessairement passer à dix
  pieds de distance: on épuisa, sur ces forcenés, le peu de munitions
  qui restaient, et les canots sortirent enfin de cet antre.»

La Pérouse eut tout d’abord l’idée assez naturelle de venger la mort
de ses malheureux compagnons. M. Boutin, que ses blessures retenaient
au lit, mais qui avait conservé toute sa tête, l’en détourna très
vivement, en lui représentant que si, par malheur, quelque chaloupe
venait à s’échouer, la disposition de la baie était telle, les arbres
qui descendaient presque dans la mer offraient aux indigènes des abris
si sûrs, que pas un Français n’en sortirait. La Pérouse dut louvoyer
pendant deux jours devant le théâtre de ce sanglant événement, sans
pouvoir donner satisfaction à ses équipages altérés de vengeance.

  «Ce qui paraîtra sans doute incroyable, dit La Pérouse, c’est que,
  pendant ce temps, cinq ou six pirogues partirent de la côte et
  vinrent, avec des cochons, des pigeons et des cocos, nous proposer
  des échanges; j’étais à chaque instant obligé de retenir ma colère
  pour ne pas ordonner de les couler bas.»

On comprend sans peine qu’un événement qui privait les deux bâtiments
d’une partie de leurs officiers, de trente-deux de leurs meilleurs
matelots et de deux chaloupes, devait modifier les projets de La
Pérouse, car le plus petit échec l’aurait forcé de brûler une des
frégates pour armer l’autre. Il n’avait d’autre parti à prendre que de
faire voile pour Botany-Bay, tout en reconnaissant les différentes îles
qu’il rencontrerait, et en déterminant leur position astronomiquement.

Le 14 décembre, on eut connaissance de l’île d’Oyolava, qui fait
partie du même groupe, et que Bougainville avait aperçue de très loin.
Taïti peut à peine lui être comparée pour la beauté, l’étendue, la
fertilité et la densité de la population. De tout point semblables à
ceux de Maouna, les habitants d’Oyolava entourèrent bientôt les deux
frégates, et offrirent aux navigateurs les productions multiples de
leur île. Suivant toute apparence, les Français étaient les premiers à
commercer avec ces peuples, qui n’avaient aucune connaissance du fer,
car ils préféraient de beaucoup un seul grain de rassade à une hache
ou à un clou de six pouces. Parmi les femmes, certaines avaient une
physionomie agréable; leur taille était élégante; leurs yeux, leurs
gestes annonçaient de la douceur, tandis que la physionomie des hommes
indiquait la fourberie et la férocité.

L’île de Pola, devant laquelle l’expédition passa le 17 décembre,
appartenait encore à l’archipel des Navigateurs. Il faut croire que la
nouvelle du massacre des Français y était parvenue, car aucune pirogue
ne se détacha du rivage pour accoster les vaisseaux.

Le 20 décembre, furent reconnues l’île des Cocos et l’île des Traîtres
de Schouten. Cette dernière est divisée en deux par un canal dont
l’existence aurait échappé aux navigateurs, s’ils n’eussent prolongé
l’île de très près. Une vingtaine de pirogues vinrent apporter aux
navires les plus beaux cocos que La Pérouse eût jamais vus, quelques
bananes, des ignames et un seul petit cochon.

Les îles des Cocos et des Traîtres, que Wallis place d’un degré
treize minutes trop à l’ouest, et qu’il désigne sous les noms de
Boscawen et Keppel, peuvent être également rattachées à l’archipel des
Navigateurs. La Pérouse considère les habitants de cet archipel comme
appartenant à la plus belle race de la Polynésie. Grands, vigoureux,
bien faits, ils l’emportaient par la beauté du type sur ceux des îles
de la Société, dont la langue ressemblait beaucoup à la leur. En toute
autre circonstance, le commandant serait descendu dans les belles îles
d’Oyolava et de Pola; mais la fermentation était encore trop grande,
le souvenir des événements de Maouna trop récent, pour qu’il n’eût pas
à craindre de voir s’élever, sous le prétexte le plus futile, une rixe
sanglante, qui aurait aussitôt dégénéré en massacre.

  «Chaque île que nous apercevions, dit-il, nous rappelait un trait
  de perfidie de la part des insulaires; les équipages de Roggewein
  avaient été attaqués et lapidés aux îles de la Récréation, dans l’est
  de celles des Navigateurs; ceux de Schouten, à l’île des Traîtres,
  qui était à notre vue, et au sud de l’île de Maouna, où nous avions
  été, nous-mêmes, assassinés d’une manière si atroce.

  «Ces réflexions avaient changé nos manières d’agir à l’égard des
  Indiens. Nous réprimions par la force les plus petits vols et les
  plus petites injustices; nous leur montrions, par l’effet de nos
  armes, que la fuite ne les sauverait pas de notre ressentiment; nous
  leur refusions la permission de monter à bord, et nous menacions de
  punir de mort ceux qui oseraient y venir malgré nous.»

On voit, d’après l’amertume de ces réflexions, combien La Pérouse eut
raison d’empêcher toute communication ultérieure de ses équipages avec
les indigènes. Cette irritation est trop naturelle pour surprendre;
mais on ne saurait assez louer la prudence et l’humanité du commandant,
qui sut résister à l’entraînement de la vengeance.

Des îles des Navigateurs, la route fut dirigée sur l’archipel des Amis,
que Cook n’avait pu explorer en entier. Le 27 décembre, fut découverte
l’île de Vavao, une des plus grandes du groupe que le navigateur
anglais n’avait pas eu occasion de visiter. Égale à Tonga-Tabou, elle
est plus élevée et ne manque point d’eau douce. La Pérouse reconnut
plusieurs îles de cet archipel, et il eut quelques relations avec
ses habitants, qui ne lui procurèrent pas des vivres en assez grande
quantité pour compenser sa consommation. Aussi résolut-il, le 1er
janvier 1788, de gagner Botany-Bay, en prenant une route qui n’eût
encore été suivie par aucun navigateur.

L’île Pilstaart, qu’avait découverte Tasman ou plutôt ce rocher, car
sa plus grande largeur n’est que d’un quart de lieue, n’offre qu’une
côte escarpée et ne peut servir de retraite qu’aux oiseaux de mer.
C’est pourquoi La Pérouse, qui n’avait aucune raison de s’y arrêter,
voulait-il hâter sa route vers la Nouvelle-Hollande; mais il est un
facteur avec lequel il faut compter, même encore aujourd’hui, c’est le
vent, et La Pérouse fut retenu trois jours devant Pilstaart.

Le 13 janvier, fut aperçue l’île Norfolk et ses deux îlots. Le
commandant, en laissant tomber l’ancre à un mille de terre, ne voulait
que faire reconnaître par les naturalistes le sol et les productions de
l’île. Mais les lames qui déferlaient sur la plage semblaient défendre
le littoral contre tout débarquement, et cependant Cook y avait atterri
avec la plus grande facilité.

Une journée se passa tout entière en vaines tentatives et fut sans
résultats scientifiques pour l’expédition. Le lendemain, La Pérouse
mettait à la voile. Au moment où ses frégates entraient dans la passe
de Botany-Bay, on aperçut une flotte anglaise. C’était celle du
commodore Phillip, qui allait jeter les fondements de Port-Jackson,
embryon de cette puissante colonie dont les immenses provinces sont
arrivées aujourd’hui, après moins d’un siècle d’existence, au faîte de
la civilisation et de la prospérité.

C’est ici que s’arrête le journal de La Pérouse. Nous savons, par une
lettre qu’il écrivit de Botany-Bay, le 5 février, au ministre de la
marine, qu’il devait y construire deux chaloupes pour remplacer celles
qui avaient été détruites à Maouna. Tous les blessés, et notamment
M. Lavaux, le chirurgien major de l’_Astrolabe_, qui avait été
trépané, étaient alors en parfaite santé. M. de Clonard avait pris le
commandement de l’_Astrolabe_, et M. de Monti l’avait remplacé sur la
_Boussole_.

Une lettre postérieure de deux jours donnait des détails sur la route
que le commandant se proposait de suivre. La Pérouse y disait:

  «Je remonterai aux îles des Amis et je ferai absolument tout ce
  qui m’est enjoint par mes instructions relativement à la partie
  méridionale de la Nouvelle-Calédonie, à l’île Santa-Cruz de Mendana,
  à la côte du sud de la terre des Arsacides de Surville et à la terre
  de la Louisiade de Bougainville, en cherchant à connaître si cette
  dernière fait partie de la Nouvelle-Guinée ou si elle en est séparée.
  Je passerai à la fin de juillet 1788 entre la Nouvelle-Guinée et la
  Nouvelle-Hollande par un autre canal que celui de l’Endeavour, si
  toutefois il en existe un. Je visiterai, pendant le mois de septembre
  et une partie d’octobre, le golfe de Carpentarie et toute la côte
  occidentale de la Nouvelle-Hollande jusqu’à la terre de Diemen, mais
  de manière, cependant, qu’il me soit possible de remonter au nord
  assez tôt pour arriver au commencement de décembre de 1788 à l’île de
  France.»

Non seulement La Pérouse ne fut pas exact au rendez-vous que lui-même
avait fixé, mais deux années entières se passèrent sans qu’on eût de
nouvelles de son expédition.

Bien que la France traversât, à cette époque, une crise d’une
importance exceptionnelle, l’intérêt public, violemment surexcité,
finit par se traduire à la barre de l’Assemblée nationale par l’organe
des membres de la Société d’histoire naturelle de Paris. Un décret du
9 février 1791 invita le roi à faire armer un ou plusieurs bâtiments
pour aller à la recherche de La Pérouse. En supposant qu’un naufrage
vraisemblable fût venu arrêter le cours de l’expédition, il était
possible que la plus grande partie des équipages eût survécu; il
importait donc qu’on lui portât secours le plus rapidement possible.

Des savants, des naturalistes et des dessinateurs devaient faire
partie de cette expédition, afin de la rendre utile et avantageuse à
la navigation, à la géographie, au commerce, aux arts et aux sciences.
Tels sont les termes du décret que nous avons cité plus haut.

Le commandement de l’escadre fut donné au contre-amiral Bruny
d’Entrecasteaux. L’attention du ministre avait été appelée sur cet
officier par sa campagne dans l’Inde à contre-mousson. On lui donnait
les deux flûtes _la Recherche_ et _l’Espérance_, cette dernière sous
le commandement de M. Huon de Kermadec, capitaine de vaisseau. L’état
major des deux bâtiments comprenait beaucoup d’officiers qui devaient
arriver plus tard à de hautes positions militaires. C’étaient Rossel,
Willaumez, Trobriand, La Grandière, Laignel et Jurien. Au nombre des
savants embarqués, on comptait le naturaliste La Billardière, les
astronomes Bertrand et Pierson, les naturalistes Ventenat et Riche,
l’hydrographe Beautemps-Beaupré, l’ingénieur Jouvency.

Les deux vaisseaux emportaient un riche assortiment d’objets d’échange
et dix-huit mois de vivres. Le 28 septembre, ils quittèrent Brest, et
arrivèrent à Ténériffe le 13 octobre. A cette époque, une ascension au
fameux pic était obligatoire.

La Billardière y fut témoin d’un phénomène qu’il avait déjà observé
en Asie Mineure: son corps se dessinait avec les belles couleurs de
l’arc-en-ciel sur des nuages placés au-dessous de lui du côté opposé au
soleil.

Les 23 octobre, c’est-à-dire dès que les provisions consommées eurent
été refaites, l’ancre fut levée et la route fut donnée pour le Cap.
Pendant cette traversée, La Billardière fit une expérience intéressante
et découvrit que la phosphorescence de la mer est due à de petits
animalcules de forme globuleuse que les eaux tiennent en suspension. La
traversée jusqu’au Cap, où les bâtiments jetèrent l’ancre le 18 janvier
1792, n’avait présenté d’autres incidents que la rencontre d’une
quantité inusitée de bonites et d’autres poissons, sans parler d’une
légère voie d’eau qui fut facilement aveuglée.

D’Entrecasteaux trouva au Cap une lettre de M. de Saint-Félix,
commandant des forces françaises dans l’Inde, qui allait déranger
toute l’économie de son voyage et avoir sur son objet une influence
défavorable. D’après cette communication, deux capitaines de bâtiments
français, venant de Batavia, auraient rapporté que le commodore Hunter,
commandant de la frégate anglaise _Syrius_, aurait vu, «près des îles
de l’Amirauté, dans la mer du Sud, des hommes couverts d’étoffes
européennes et particulièrement d’habits qu’il a jugés être des
uniformes français. Vous y verrez, disait M. de Saint-Félix, que le
commodore n’a pas douté que ce ne fussent les débris du naufrage de M.
de La Pérouse...»

Hunter se trouvait dans la rade du Cap lors de l’arrivée de
d’Entrecasteaux; mais, deux heures après l’arrivée des bâtiments
français, il levait l’ancre. Cette conduite parut, tout au moins,
bizarre. Le commodore avait eu le temps d’apprendre que c’était
l’expédition envoyée à la recherche de La Pérouse, et pourtant, il
ne faisait à son commandant aucune communication sur un fait aussi
grave! Mais on apprit bientôt que Hunter avait affirmé n’avoir aucune
connaissance des faits exposés par M. de Saint-Félix. Fallait-il donc
considérer comme nulle et non avenue la communication du commandant
français? D’Entrecasteaux ne le pensa pas, malgré tout ce qu’elle avait
d’invraisemblable.

La station au Cap avait été mise à profit par les savants, qui avaient
fait de nombreuses courses aux environs de la ville, et notamment par
La Billardière, qui s’était enfoncé aussi loin dans l’intérieur que le
permettait le peu de temps que devait durer le séjour des frégates sur
la rade.

L’ancre fut levée le 16 février, et d’Entrecasteaux, résolu à doubler
le cap de Diemen pour entrer dans les mers du Sud, fit faire route
pour passer entre les îles Saint-Paul et Amsterdam. Découvertes en
1696, par le capitaine Valming, elles avaient été reconnues par Cook
à son dernier voyage. L’île Saint-Paul, auprès de laquelle passèrent
la _Recherche_ et l’_Espérance_, était enveloppée de nuages d’épaisse
fumée, au-dessus desquels s’élevaient des montagnes. C’étaient ses
forêts qui brûlaient.

Le 21 avril, les deux flûtes pénétraient dans une baie de la côte de
Van-Diemen qu’on croyait être celle de l’Aventure, mais qui porte en
réalité le nom de baie des Tempêtes. Le fond de cette baie reçut le
nom de port d’Entrecasteaux. Il fut facile de s’y procurer du bois, et
l’on y pêcha en abondance toute sorte de poissons. Parmi les arbres
fort beaux qu’on trouva en cet endroit, La Billardière cite plusieurs
sortes d’eucalyptus, dont on ignorait encore les qualités multiples.
Les chasses nombreuses auxquelles il prit part lui procurèrent des
spécimens de cygnes noirs et de kanguros, alors fort peu connus.

Ce fut le 16 mai que les frégates sortirent du port et se dirigèrent
vers un détroit, où d’Entrecasteaux avait l’intention de pénétrer, et
qui depuis a reçu le nom de cet amiral.

  «Plusieurs feux aperçus à peu de distance du rivage, dit la relation,
  déterminèrent MM. Crétin et d’Auribeau à aborder; et, à peine entrés
  dans les bois, ils rencontrèrent quatre naturels occupés à entretenir
  trois petits feux auprès desquels ils étaient assis. Ces sauvages
  s’enfuirent sur-le-champ, malgré tous les signes d’amitié qu’on leur
  fit, en abandonnant les homards et les coquillages qu’ils faisaient
  griller sur les charbons. On voyait tout près autant de cases que de
  feux....

  «Un des sauvages, d’une très grande taille et fortement musclé, avait
  oublié un petit panier rempli de morceaux de silex; il ne craignit
  pas de venir le chercher et s’avança tout près de Crétin avec l’air
  d’assurance que sa force semblait lui donner. Les uns étaient tout
  nus et les autres avaient une peau de kanguro sur les épaules. Ces
  sauvages sont d’une couleur noire peu foncée; ils laissent croître
  leur barbe et ont les cheveux laineux.»

[Illustration: Quatre naturels occupés à entretenir des feux. (Page
303.)]

Lorsqu’elles débouquèrent du détroit de d’Entrecasteaux, les deux
frégates firent route pour aller relever la côte sud-ouest de la
Nouvelle-Calédonie, que La Pérouse avait dû visiter. Le premier point
reconnu fut une partie de l’île des Pins, qui gît au sud de cette
grande île. La _Recherche_ faillit périr sur la barrière de récifs
madréporiques qui bordent le rivage en laissant entre eux et la terre
un canal de cinq à six kilomètres. A l’extrémité septentrionale,
furent observés plusieurs îles montagneuses et des rochers détachés
qui rendent ces parages excessivement dangereux. Ils ont reçu, des
navigateurs reconnaissants, les noms de récifs d’Entrecasteaux et
d’îles Huon.

La reconnaissance périlleuse, qui venait d’être faite en vue d’une côte
si bien défendue, dura depuis le 16 juin jusqu’au 3 juillet. C’était
un service véritable rendu aux géographes et aux marins, et ce fut
l’une des parties les plus ingrates de cette campagne de recherches.

[Illustration: Vue de l’île Bourou. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Comme la saison favorable approchait, d’Entrecasteaux résolut d’en
profiter pour gagner la terre des Arsacides, reconnue précédemment par
Surville et visitée quelques années après par Shortland, qui, ayant cru
faire une nouvelle découverte, lui donna le nom de Nouvelle-Géorgie.

Le 9 juillet, «nous aperçûmes vers quatre heures et demie, à un
myriamètre et demi au nord-ouest, le rocher nommé Eddy-Stone, dit La
Billardière; de loin nous le primes, comme Shortland, pour un vaisseau
à la voile. L’illusion était d’autant plus grande, qu’il a à peu près
la couleur des voiles d’un vaisseau; quelques arbustes en couronnaient
la sommité. Les terres des Arsacides, vis-à-vis de ce rocher, sont
escarpées et couvertes de grands arbres jusque sur leurs sommets.»

Après avoir rectifié la position des roches d’Eddy-Stone et celle
des îles de la Trésorie, au nombre de cinq, mais si rapprochées
que Bougainville les avait prises pour une seule et même terre,
d’Entrecasteaux longea l’île de Bougainville. Séparée par un canal très
étroit de l’île Bouka, cette dernière était couverte de plantations
et paraissait très peuplée. Quelques échanges furent faits avec les
naturels de cette île, mais il fut impossible de les déterminer à
monter à bord.

  «La couleur de leur peau, dit La Billardière, est d’un noir peu
  foncé. Ces sauvages sont d’une taille moyenne; ils étaient sans
  vêtements, et leurs muscles très prononcés annonçaient la plus grande
  force. Leur figure n’est rien moins qu’agréable, mais elle est
  remplie d’expression. Ils ont la tête fort grosse, le front large,
  de même que toute la face, qui est très aplatie, particulièrement
  au-dessous du nez, le menton épais, les joues un peu saillantes, le
  nez épaté, la bouche fort large et les lèvres assez minces.

  «Le bétel, qui teint d’une couleur sanguinolente leur grande bouche,
  ajoute encore à la laideur de leur figure. Il paraît que ces sauvages
  savent tirer de l’arc avec beaucoup d’adresse. Un d’eux avait
  apporté, à bord de l’_Espérance_, un fou qu’il venait de tuer; on
  remarqua au ventre de cet oiseau le trou de la flèche qui l’avait
  percé.

  «Ces insulaires ont particulièrement tourné leur industrie du côté de
  la fabrication de leurs armes; elles sont travaillées avec beaucoup
  de soin. Nous admirâmes l’adresse avec laquelle ils avaient enduit
  d’une résine la corde de leurs arcs, de sorte qu’on l’eût prise au
  premier coup d’œil pour une corde de boyau; elle était garnie vers le
  milieu d’écorce de rotin, pour qu’elle s’usât moins en décochant les
  flèches.»

Le 15 juillet fut terminée la reconnaissance de la côte occidentale de
ces deux îles, dont Bougainville avait relevé la partie orientale.

Le lendemain, l’île à laquelle Carteret a donné le nom de sir Charles
Hardy et, bientôt après, l’extrémité sud-est de la Nouvelle-Irlande,
parurent aux yeux des navigateurs français.

Les deux frégates mouillèrent dans le havre Carteret, et les équipages
s’établirent sur l’île des Cocos, couverte de grands arbres toujours
verts, qui croissaient avec vigueur, malgré le peu de terre végétale
amassée entre les pierres calcaires. Il fut assez difficile de s’y
procurer les cocos, qui avaient cependant, par leur abondance, mérité
à cette terre le nom qu’elle portait. En revanche, elle offrit aux
naturalistes une abondance considérable de végétaux et d’insectes, dont
la variété fit la joie de La Billardière.

Pendant toute la relâche, les pluies tombèrent abondamment. C’était un
torrent d’eau tiède qui coulait sans cesse.

Après avoir fait l’eau et le bois nécessaires, la _Recherche_ et
l’_Espérance_ appareillèrent, le 24 juillet 1792, du port Carteret.
Dans cette manœuvre, l’_Espérance_ perdit une ancre dont le câble avait
été coupé par les brisants de corail. Les deux frégates embouquèrent
alors le canal Saint-Georges, large à son extrémité méridionale de six
à sept myriamètres, c’est-à-dire ayant à peu près la moitié de ce que
Carteret lui donne. Emportées par des courants rapides, elles passèrent
devant les îles de Man et de Sandwich, sans pouvoir s’y arrêter.

Dès qu’il eut pris connaissance des îles Portland, îlots aplatis, au
nombre de sept, qui gisent par 2° 39′ 44″ de latitude sud et 147° 15′
de longitude est, d’Entrecasteaux continua sa route vers les îles de
l’Amirauté, qu’il se proposait de visiter. D’après les rapports qui
auraient été faits au commodore Hunter, c’était sur la plus orientale
de ces îles qu’avaient été aperçus des naturels vêtus d’uniformes de la
marine française.

  «Les sauvages parurent en foule, dit la relation. Les uns couraient
  le long du rivage; d’autres, les yeux fixés sur nos vaisseaux,
  nous invitaient par signes à descendre à terre; leurs cris étaient
  l’expression de la joie... A une heure et demie, on mit en panne,
  et l’on expédia, de chaque vaisseau, un canot avec différents
  objets, qui devaient être distribués aux habitants de cette petite
  île. Tandis que ces canots s’en approchaient le plus possible, les
  frégates se tenaient à portée de les protéger en cas d’attaque de la
  part des sauvages, car la perfidie des habitants du sud des îles de
  l’Amirauté à l’égard de Carteret nous laissait des inquiétudes sur le
  sort de ceux-ci.»

La côte était ceinte de récifs. Les embarcations ne purent s’en
approcher qu’à cent mètres de distance. Un grand nombre de naturels
bordaient le rivage et, par leurs signes, engageaient les Français à
débarquer.

  «Un sauvage, distingué des autres par un double rang de petits
  coquillages dont il avait le front orné, paraissait jouir de beaucoup
  d’autorité. Il ordonna à l’un des naturels de se jeter à l’eau pour
  nous apporter quelques noix de coco. La crainte de s’approcher, à
  la nage et sans défense, de personnes dont il ne connaissait point
  les intentions, fit hésiter un moment cet insulaire. Mais le chef,
  peu accoutumé sans doute à trouver de la résistance à ses volontés,
  ne lui permit pas de réfléchir; des coups de bâton, qu’il lui donna
  lui-même sur le ventre, suivirent de près ses ordres, et il fallut
  obéir sur le champ... Dès qu’il fut rendu sur l’île, la curiosité
  rassembla tous les autres autour de lui; chacun voulut avoir part à
  nos présents. Des pirogues furent aussitôt lancées à la mer. Beaucoup
  d’autres naturels s’avancèrent à la nage, et, dans peu, il y avait un
  grand concours autour de nos canots. Nous étions étonnés que la force
  du ressac et celle de la vague sur les brisants ne les eussent pas
  retenus sur l’île.»

Peut-être ce que ces Indiens avaient fait, les Français auraient-ils pu
l’exécuter. Toutefois, il ne paraît pas qu’ils se soient enquis auprès
des sauvages si des navires, ou au moins un petit bâtiment, n’avaient
pas fait naufrage dans leur archipel.

La seule remarque faite, c’est que ces indigènes connaissaient l’usage
du fer et appréciaient ce métal par-dessus toute chose.

D’Entrecasteaux reconnut ensuite la partie septentrionale de cet
archipel, fit des échanges avec les naturels, mais ne débarqua nulle
part et ne semble pas avoir rempli, avec le soin minutieux et le
dévouement qu’on était en droit d’attendre de lui, cette partie de sa
mission.

La _Recherche_ et l’_Espérance_ visitèrent ensuite les îles Hermites,
découvertes en 1781 par la frégate espagnole _la Princesa_. Comme
tous ceux qu’avait rencontrés jusqu’alors l’expédition, les naturels
témoignèrent un vif désir de voir les étrangers débarquer sur leur île,
sans pouvoir les y déterminer.

Puis furent vues successivement les îles de l’Échiquier de
Bougainville, plusieurs îlots sans nom, bas et couverts d’une
végétation luxuriante, les îles Schouten et la côte de la
Nouvelle-Guinée, à l’intérieur de laquelle se déroulait une chaîne de
montagnes dont les plus élevées paraissaient avoir au moins quinze
cents mètres.

Après avoir longé de très près le rivage de cette grande île, la
_Recherche_ et l’_Espérance_ donnèrent dans le détroit de Pitt pour
gagner les Moluques.

Ce fut avec joie que, le 5 septembre 1792, les Français mouillèrent
dans la rade d’Amboine. Il y avait un grand nombre de scorbutiques
à bord, et tout le monde, officiers et matelots, avait besoin d’une
relâche de quelque durée pour réparer ses forces. Les naturalistes, les
astronomes et les divers savants de l’expédition descendirent aussitôt
à terre et s’installèrent commodément pour procéder à leurs recherches
et à leurs observations ordinaires. L’exploration des naturalistes fut
particulièrement fructueuse. La Billardière s’étend avec complaisance
sur la multiplicité des plantes et des animaux qu’il put récolter.

  «Étant sur le rivage, dit-il, j’entendis des instruments à vent,
  dont les accords, quelquefois très justes, étaient entremêlés de
  dissonances qui ne déplaisaient point. Ces sons, bien filés et
  très harmonieux, semblaient venir de si loin, que je crus, pendant
  quelque temps, que les naturels faisaient de la musique au delà de
  la rade, à près d’un myriamètre de distance du lieu où j’étais. Mon
  oreille était bien trompée par la distance, car je n’étais pas à cent
  mètres de l’instrument. C’était un bambou de vingt mètres au moins
  de hauteur, qui avait été fixé dans une situation verticale sur les
  bords de la mer. On remarquait entre chaque nœud une fente d’environ
  trois centimètres de long sur un centimètre et demi de large; ces
  fentes formaient autant d’embouchures, qui, lorsque le vent s’y
  introduisait, rendaient des sons agréables et variés. Comme les nœuds
  de ce long bambou étaient fort nombreux, on avait eu soin de faire
  les entailles en différents sens, afin que de quelque côté que le
  vent soufflât il pût toujours en rencontrer quelques-unes. Je ne puis
  mieux comparer les sons de cet instrument qu’à ceux de l’harmonica.»

Pendant cette longue relâche d’un mois, les vaisseaux furent calfatés,
les gréements visités avec attention, et l’on prit toutes les mesures
de précaution usitées pour les voyages dans ces climats humides et
brûlants.

Quelques détails sur la rade d’Amboine, les mœurs et les usages de la
population indigène, ne sont pas dépourvus d’intérêt.

  «La rade d’Amboine, dit La Billardière, forme un canal d’environ
  deux myriamètres de long sur une largeur moyenne de deux tiers de
  myriamètre. Ses bords offrent souvent un bon ancrage, et quelquefois,
  cependant, un fond de corail.

  «Le fort, nommé le fort de la Victoire, est construit en briques;
  le gouverneur et quelques membres du conseil y ont établi leur
  résidence. Il tombait alors en ruines, et, lorsqu’on y tirait le
  canon, il éprouvait toujours quelque dommage très apparent.

  «La garnison était composée d’environ deux cents hommes, dont
  les naturels de l’île formaient le plus grand nombre; les autres
  étaient quelques soldats de la compagnie venus d’Europe et un faible
  détachement du régiment de Wurtemberg.....

  «Le petit nombre des soldats qui survivent au séjour de l’Inde
  rend encore plus précieux ceux qui y ont passé quelques années;
  aussi la compagnie hollandaise est rarement fidèle aux promesses
  qu’elle leur fait de les laisser repasser en Europe lorsque leur
  temps est expiré.... J’ai rencontré quelques-uns de ces malheureux
  qu’on retenait depuis plus de vingt ans, quoique, aux termes des
  conventions, ils eussent dû être libres depuis longtemps....

  «Les habitants d’Amboine parlent le malais, langue fort douce et
  musicale. Quant aux productions, ce sont les épices, le café, qui
  est inférieur à celui de la Réunion, et surtout le sagou, qui est
  cultivé dans tous les endroits marécageux.

  «Le riz, qui se consomme à Amboine, n’est pas un produit de l’île;
  il réussirait cependant très bien dans la plupart des terrains bas.
  Mais la Compagnie Hollandaise a défendu de cultiver cette denrée,
  parce que sa vente est un moyen de retirer des mains des naturels le
  numéraire qu’elle est obligée de leur donner pour le girofle qu’ils
  lui fournissent. Ils empêchent par là l’augmentation du numéraire et
  tiennent toujours à un prix très modique le produit du travail des
  habitants.

  «C’est ainsi que le gouvernement, ne consultant que ses propres
  intérêts, étouffe parmi ces peuples toute industrie, en les forçant
  d’abandonner, pour ainsi dire, toute autre espèce de culture pour
  celle des girofliers et des muscadiers.

  «Les Hollandais ont soin de limiter la culture des épiceries, afin
  qu’elle ne dépasse pas de beaucoup la consommation ordinaire. Ces
  moyens, destructeurs de toute activité, s’accommodent d’ailleurs
  assez avec la nonchalance de ces peuples.»

Ce fut le 23 vendémiaire de l’an I, pour nous conformer au nouveau
style employé par La Billardière, que les deux frégates quittèrent
Amboine, amplement pourvues de provisions, poules, canards et oies de
Guinée, cochons, chèvres, patates, ignames, bananes et courges. Les
viandes, toutefois, étaient en très petite quantité; la farine était
de mauvaise qualité; quant au sagou qu’on embarqua pour la remplacer,
l’équipage ne put jamais s’y habituer. Il ne nous reste plus à citer de
la longue liste des provisions dont les navires furent chargés que les
bambous, les clous de girofle confits et l’arack.

  «De jeunes pousses de bambou coupées par tranches et confites au
  vinaigre, dit La Billardière, forment une excellente provision
  pour un voyage au long cours; nous en emportâmes beaucoup. Ces
  jeunes pousses sont généralement fort tendres. On prend soin de les
  recueillir à temps; elles se vendent au marché comme des légumes et
  peuvent en tenir lieu. Leur longueur est souvent d’un mètre, et leur
  épaisseur d’un tiers de centimètre.

  «Ces jeunes pousses de bambou sont un légume très apprécié des
  Chinois, qui lui trouvent un goût rappelant singulièrement celui de
  l’asperge.

  «Nous nous étions approvisionnés de clous de girofle et de muscades
  confites au sucre. Le brou de la muscade est, dans ce cas, la seule
  partie mangeable; malheureusement, des confiseurs ignorants avaient
  choisi des muscades trop avancées. Les clous de girofle, déjà aussi
  gros que des olives moyennes, conservaient encore un goût trop
  aromatique pour former une confiture agréable; il faut avoir un
  palais indien pour se délecter de ces friandises; j’en dirai autant
  du gingembre, dont nous avions aussi des confitures.

  «La seule liqueur spiritueuse qu’on put se procurer fut de l’arack,
  dont on acheta plusieurs barriques. Quelques voyageurs vantent
  beaucoup trop cette liqueur, qui ne vaut pas même de médiocre
  eau-de-vie de vin.»

En sortant d’Amboine, l’expédition fit route pour la côte sud-ouest
de l’Australie. Successivement furent reconnues, sans qu’on s’y
arrêtât, l’île Kisser, la côte septentrionale de Timor, l’île Batou,
Savu au coup d’œil enchanteur, et enfin, le 16 frimaire, l’extrémité
occidentale de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, qui avait été
découverte, en 1622, par Leuwin.

Le rivage ne présentait qu’une suite de dunes aréneuses, au milieu
desquelles s’élevaient des roches à pic, qui offraient le spectacle de
la plus complète aridité.

La navigation, sur cette côte sans abri, fut fort dangereuse. La mer
était forte, le vent violent, et il fallait naviguer au milieu des
brisants. La frégate l’_Espérance_, pendant une forte bourrasque,
allait être jetée à la côte, lorsqu’un officier nommé Legrand reconnut,
du haut du grand mât, un mouillage où il affirmait que les bâtiments
seraient en sûreté.

  «Le salut des deux vaisseaux, dit la relation, tenait à cette
  découverte, car la _Recherche_, obligée de louvoyer pendant la nuit
  au milieu de ces écueils périlleux, après avoir lutté aussi longtemps
  qu’elle eût pu contre la force de la tempête, dans l’espoir qu’un
  changement de vent lui permît de gagner la pleine mer, se serait
  infailliblement perdue. Cette baie, qui porte le nom du citoyen
  Legrand, rappellera le service signalé que cet habile marin a rendu à
  notre expédition.»

Les îlots qui bordaient cette côte furent reconnus par les navigateurs.
L’un d’eux, l’ingénieur-géographe de la _Recherche_, nommé Riche, qui
était descendu sur la grande terre pour y faire quelques observations,
s’égara et ne put regagner le bord que deux jours plus tard, exténué de
fatigue et mourant de faim.

C’est au petit archipel dont nous venons de parler que se termine la
découverte de Nuyts.

  «Nous fûmes étonnés, dit La Billardière, de la précision avec
  laquelle la latitude en avait été déterminée par ce navigateur, à
  une époque où les instruments d’observation étaient encore très
  imparfaits. Je dois faire la même remarque à l’égard de presque tout
  ce que Leuwin avait reconnu de cette terre.»

[Illustration: Fête donnée à d’Entrecasteaux aux îles des Amis.
(_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Le 15 nivôse, on était par 31° 52′ de latitude et 129° 10′ de
longitude orientale, lorsque le capitaine Huon de Kermadec fit savoir
à d’Entrecasteaux que son gouvernail avait subi des avaries, qu’on
était réduit, à son bord, à trois quarts de bouteille d’eau par jour,
qu’il avait été obligé de supprimer la distribution des boissons
anti-scorbutiques et qu’il n’avait plus que trente barriques d’eau. La
situation n’était pas meilleure sur la _Recherche_. D’Entrecasteaux
fit donc route vers le cap Diemen, après avoir longé cent soixante
myriamètres d’une côte excessivement aride et qui ne lui avait pas
offert d’observations intéressantes.

[Illustration: Type de la Nouvelle-Hollande. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Le 3 pluviôse, les navires mouillaient dans la baie des Roches,
enfoncement de la baie des Tempêtes, qu’ils avaient reconnu l’année
précédente.

Cette station fut extrêmement productive en renseignements de tout
genre. La Billardière, émerveillé de la variété de productions de
ce coin de la terre de Diemen, ne pouvait se lasser d’admirer les
immenses forêts d’arbres véritablement gigantesques et le fouillis
d’arbustes et de plantes inconnus, au milieu desquels il était obligé
de se frayer un chemin. Pendant une des nombreuses excursions qu’il
fit aux environs de la baie, il ramassa de beaux morceaux d’hématite
rouge bronzé, et, plus loin, une terre ocreuse d’un rouge assez vif qui
décelait la présence du fer. Il ne tarda pas à se trouver en présence
de quelques naturels, et les renseignements qu’il donne sur cette race
aujourd’hui complètement éteinte sont assez intéressants pour que nous
les reproduisions. Ils compléteront d’ailleurs ceux que nous devons au
capitaine Cook.

  «Ces sauvages étaient au nombre de quarante-deux, dont sept hommes
  faits et huit femmes; les autres paraissaient être leurs enfants,
  parmi lesquels nous remarquâmes plusieurs filles déjà nubiles et
  encore moins vêtues que leurs mères.... Ces naturels ont les cheveux
  laineux et se laissent croître la barbe. La mâchoire supérieure
  s’avance, dans les enfants, beaucoup au delà de l’inférieure; mais,
  s’affaissant avec l’âge, elle se trouve dans l’adulte à peu près
  sur la même ligne. Leur peau n’est pas d’un noir très foncé; mais
  c’est sans doute une beauté chez ces peuples d’être très noirs, et,
  pour le paraître encore beaucoup plus qu’ils ne le sont en effet,
  ils se couvrent de poussière de charbon, principalement les parties
  supérieures du corps.

  «On voit sur leur peau, particulièrement à la poitrine et aux
  épaules, des tubercules disposés symétriquement, offrant tantôt des
  lignes d’un décimètre de long, tantôt des points placés à différentes
  distances les uns des autres.... L’usage de s’arracher deux des dents
  incisives supérieures que, d’après le rapport de quelques voyageurs,
  on avait cru général parmi ces habitants, n’est certainement pas
  introduit chez cette peuplade, car nous n’en vîmes aucun à qui il
  en manquât à la mâchoire supérieure, et ils avaient tous de fort
  belles dents. Ces peuples sont couverts de vermine. Nous admirâmes la
  patience d’une femme qui fut longtemps occupée à en délivrer un de
  ses enfants; mais nous vîmes avec beaucoup de répugnance que, comme
  la plupart des noirs, elle écrasait avec ses dents ces dégoûtants
  insectes et les avalait sur-le-champ.» Il est à remarquer que les
  singes ont les mêmes habitudes.

  «Les petits enfants étaient fort curieux de tout ce qui avait un
  peu d’éclat; ils ne se cachaient pas pour détacher les boutons de
  métal de nos habits. Je ne dois pas oublier de citer l’espièglerie
  d’un jeune sauvage à l’égard d’un de nos matelots. Celui-ci avait
  déposé au pied d’un rocher un sac rempli de coquillages. Aussitôt, le
  naturel le transporta furtivement ailleurs et le lui laissa chercher
  pendant quelque temps; puis, il le rapporta à la même place, et il
  s’amusa beaucoup du tour qu’il venait de jouer.»

Dès la pointe du jour, le 26 pluviôse, les deux navires levèrent
l’ancre, s’engagèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, et mouillèrent,
le 5 ventôse, dans la baie de l’Aventure. Après cinq jours de relâche
et d’observations dans cette baie, d’Entrecasteaux fit voile vers la
Nouvelle-Zélande, dont il rallia l’extrémité septentrionale.

Après une entrevue avec les naturels, trop courte pour ajouter aux
renseignements, si nombreux et si précis, que nous devons au capitaine
Cook, d’Entrecasteaux fit route pour l’archipel des Amis, que La
Pérouse avait dû visiter. Il mouilla dans la rade de Tonga-Tabou.
Les navires furent aussitôt entourés d’une foule de pirogues et
littéralement pris à l’abordage par une masse d’insulaires, qui
venaient vendre des cochons et des fruits de toute espèce.

Un des fils de Poulao, le roi que Cook avait connu, accueillit les
navigateurs bienveillamment et surveilla même scrupuleusement les
échanges que l’on fit avec les indigènes. Ce n’était pas une tâche
facile, car ceux-ci déployaient une adresse merveilleuse pour voler
tout ce qui se trouvait à leur portée.

La Billardière raconte un assez bon tour dont il fut victime. Il avait
été suivi, sous la tente où étaient déposés les approvisionnements, par
deux indigènes qu’il avait pris pour des chefs.

  «L’un d’eux, dit-il, montra le plus grand empressement à me choisir
  les meilleurs fruits. J’avais mis mon chapeau par terre, le croyant
  dans un lieu sûr; mais ces deux filous faisaient leur métier. Celui
  qui était derrière moi fut assez adroit pour cacher mon chapeau
  sous ses vêtements, et il s’en alla avant que je m’en fusse aperçu;
  l’autre ne tarda pas à le suivre. Je me méfiais d’autant moins de ce
  tour, que je n’eusse pas cru qu’ils osassent s’emparer d’un objet
  aussi volumineux, au risque d’être surpris dans l’enceinte où nous
  les avions laissés entrer; d’ailleurs, un chapeau ne pouvait être que
  d’une bien faible utilité pour ces peuples, qui ont ordinairement la
  tête nue. L’adresse qu’ils avaient mise à me voler me prouva que ce
  n’était pas leur coup d’essai.»

Les Français furent en relations avec un chef qu’ils nomment Finau.
C’est sans doute celui dont il est question, sous le nom de Finaou,
dans le voyage du capitaine Cook, qu’il appelait Touté. Mais celui-ci
n’était qu’un chef secondaire. Le roi, le chef suprême de Tonga-Tabou,
de Vavao, d’Annamooka, avait nom Toubau. Il vint visiter les vaisseaux,
et rapporta un fusil qui avait été enlevé, quelques jours avant,
à une sentinelle. Il fit présent à d’Entrecasteaux de deux pièces
d’étoffe d’écorce de mûrier à papier, si grandes, que chacune d’elles,
étant déployée, eût facilement couvert le vaisseau; puis, ce furent
des nattes et des cochons, en échange desquels on lui fit cadeau
d’une belle hache et d’un habit rouge de général, dont il se revêtit
sur-le-champ.

Deux jours après, une femme, d’un embonpoint extraordinaire, âgée
d’au moins cinquante ans, et à laquelle les naturels donnaient des
marques de respect extraordinaire, se fit conduire à bord. C’était la
reine Tiné. Elle goûta à tous les mets qu’on lui offrit, mais donna la
préférence aux bananes confites. Le maître d’hôtel se tenait derrière
elle et attendait le moment de desservir; mais elle lui en évita la
peine en s’appropriant l’assiette et la serviette.

Le roi Toubau voulut donner une fête à d’Entrecasteaux. L’amiral fut
reçu à terre par les deux chefs, Finau et Omalaï, qui le conduisirent à
une esplanade très étendue. Toubau arriva avec ses deux filles; elles
avaient répandu sur leurs cheveux une grande quantité d’huile de coco,
et elles portaient chacune un collier fait avec les jolies graines de
l’_abrus precatorius_.

  «Les insulaires formaient, dit la relation, de toutes parts un grand
  concours; nous estimâmes qu’ils étaient pour le moins au nombre de
  quatre mille.

  «La place d’honneur était, sans doute, à la gauche du roi, car il
  invita le général à s’y asseoir. Celui-ci fit apporter aussitôt
  les présents destinés pour Toubau, qui lui en témoigna beaucoup de
  reconnaissance. Mais rien de tout ce qui lui fut offert n’excita
  autant l’admiration de cette nombreuse assemblée qu’une pièce de
  damas cramoisi, dont la couleur vive leur fit crier de toutes parts:
  _Eho! eho!_ qu’ils répétèrent longtemps en marquant la plus grande
  surprise. Ils firent entendre le même cri lorsque nous déroulâmes
  quelques pièces de ruban, où dominait la couleur rouge. Le général
  donna ensuite une chèvre pleine, un bouc et deux lapins (un mâle et
  une femelle). Le roi promit d’en avoir le plus grand soin et de les
  laisser multiplier dans son île.

  «Omalaï, que Toubau nous dit être son fils, reçut aussi du général
  quelques présents, de même que plusieurs autres chefs.

  «Nous avions à notre droite, vers le nord-est, treize musiciens, qui,
  assis à l’ombre d’un arbre à pain chargé d’un nombre prodigieux de
  fruits, chantaient ensemble en faisant différentes parties. Quatre
  d’entre eux tenaient à la main un bambou d’un mètre à un mètre et
  demi de longueur, dont ils frappaient la terre pour marquer la
  mesure; le plus long de ces bambous servait quelquefois à en marquer
  tous les temps. Ces instruments rendaient des sons approchant assez
  de ceux d’un tambourin, et ils étaient entre eux dans la proportion
  suivante: les deux bambous de grandeur moyenne formaient l’unisson;
  le plus long était à un ton et demi au-dessous, et le plus court à
  deux tons et demi plus haut. Le musicien qui chantait la haute-contre
  se faisait entendre beaucoup au-dessus de tous les autres, quoique sa
  voix fût un peu rauque; il s’accompagnait en même temps en frappant
  avec deux petits bâtons de casuarina sur un bambou long de six mètres
  et fendu dans toute sa longueur.

  «Trois musiciens, placés devant les autres, s’attachaient encore
  à exprimer le sujet de leur chant par des gestes qu’ils avaient
  sans doute bien étudiés, car ils les répétaient ensemble de la même
  manière. De temps en temps, ils tournaient la tête du côté du roi,
  en faisant avec leurs bras des mouvements qui ne manquaient pas de
  grâce; d’autres fois, ils inclinaient la tête avec vitesse jusque sur
  la poitrine et la secouaient à différentes reprises.

  «Sur ces entrefaites, Toubau offrit au général des pièces d’étoffe
  fabriquées avec l’écorce du mûrier à papier, et il les fit déployer
  avec beaucoup d’ostentation pour nous faire connaître tout le prix de
  son présent.

  «Celui de ses ministres qui était assis à sa droite ordonna qu’on
  préparât le kava, et bientôt on en apporta plein un vase de bois
  taillé en ovale, dont la longueur était d’un mètre.

  «Les musiciens avaient sans doute réservé pour cet instant leurs plus
  beaux morceaux, car, à chaque pose qu’ils faisaient, nous entendions
  crier de toutes parts: _Mâli! mâli!_ et les applaudissements réitérés
  des habitants nous firent connaître que cette musique faisait sur eux
  une impression très vive et très agréable.

  «Le _kava_ fut ensuite distribué aux différents chefs par celui qui
  avait ordre de le préparer.....»

Ce concert était bien loin de valoir, on le voit, les fêtes splendides
qui avaient eu lieu pour la réception de Cook.

La reine Tiné donna ensuite un grand bal, précédé d’un concert qui
avait attiré un grand concours de naturels, parmi lesquels, il est
bon de le remarquer, s’étaient glissés un grand nombre de voleurs,
dont l’impudence finit par être telle, qu’ils se saisirent par force
d’un couteau. Vivement poursuivis par le forgeron de la _Recherche_,
ils se retournèrent, lorsqu’ils le virent seul, le chargèrent et lui
fendirent la tête d’un coup de massue. Par bonheur, cette rixe fut
aperçue de l’_Espérance_, d’où l’on tira un coup de canon qui dispersa
les assassins. Plusieurs insulaires, à cette occasion, furent tués par
des officiers ou des matelots, qui ne savaient pas exactement ce qui
s’était passé et croyaient voir des ennemis dans tous les insulaires
qu’ils rencontraient.

Les bonnes relations ne tardèrent pas cependant à se rétablir, et elles
étaient si cordiales au moment du départ, que plusieurs indigènes
demandèrent à s’embarquer pour venir en France.

  «Les notions que des insulaires très intelligents nous donnèrent sur
  les vaisseaux qui avaient mouillé dans cet archipel, dit la relation,
  nous firent connaître que La Pérouse n’avait relâché dans aucune de
  ces îles... Ils se souvenaient très bien des différentes époques
  auxquelles ils avaient vu le capitaine Cook, et, pour nous en faire
  connaître les intervalles, ils comptaient par récoltes d’ignames et
  nous en indiquaient deux pour chaque année.»

Cette information relative à La Pérouse est en contradiction absolue
avec les renseignements que Dumont-Durville recueillit, trente-cinq ans
plus tard, il est vrai, de la Tamaha alors régnante.

  «Je voulus savoir, dit-il, si, entre Cook et d’Entrecasteaux, il
  n’était pas venu d’autres Européens à Tonga. Après avoir réfléchi
  quelques moments, elle m’expliqua très clairement que, peu d’années
  avant le passage de d’Entrecasteaux, deux grands navires, semblables
  aux siens, avec des canons et beaucoup d’Européens, avaient mouillé
  à Annamooka, où ils étaient restés dix jours. Leur pavillon était
  tout blanc et non pas semblable à celui des Anglais. Les étrangers
  étaient fort bien avec les naturels; on leur donna une maison à terre
  où se faisaient des échanges. Un naturel, qui avait vendu, moyennant
  un couteau, un coussinet en bois à un officier, fut tué par celui-ci
  d’un coup de fusil, pour avoir voulu remporter sa marchandise, après
  en avoir reçu le prix. Du reste, cela ne troubla pas la paix, parce
  que le naturel avait tort en cette circonstance.»

L’honorabilité de Dumont-Durville le mettant à l’abri de tout soupçon
de supercherie, on ne peut s’empêcher de reconnaître que plusieurs
parties de cette déposition circonstanciée présentent un grand
caractère de vérité. Ce qui a trait à la couleur du pavillon, différent
de celui des Anglais, est particulièrement probant. Devons-nous en
conclure à la légèreté des recherches faites par d’Entrecasteaux? Cela
serait bien grave. Nous allons cependant rapporter tout à l’heure
deux circonstances qui sembleraient de nature à lui faire encourir ce
reproche.

Ce fut avec les témoignages d’un vif regret que les naturels virent
partir les frégates françaises, le 21 germinal. Six jours plus
tard, l’_Espérance_ signalait Erronan, la plus orientale des îles
du Saint-Esprit, découverte par Quiros, en 1606; puis, ce furent
successivement Annatom, Tanna, dont le volcan est toujours en éruption,
etc., et les îles Beautemps-Beaupré. Portées bientôt par les courants,
les frégates furent en vue des montagnes de la Nouvelle-Calédonie et
mouillèrent dans le port de Balade, où le capitaine Cook avait jeté
l’ancre en 1774.

Les sauvages connaissaient le fer, mais ils ne l’appréciaient pas
autant que d’autres peuples, sans doute parce que les pierres dont
ils se servaient étaient extrêmement dures et leur en rendaient la
privation moins sensible. Leurs premiers mots, en montant à bord,
furent pour demander à manger, et il n’y avait pas à s’y méprendre,
car ils montraient leur ventre qui était extrêmement aplati. Leurs
pirogues n’étaient pas si artistement construites que celles des îles
des Amis, et ils les manœuvraient assez mal,--remarques déjà faites par
le capitaine Cook. La plupart de ces insulaires, aux cheveux laineux,
à la peau presque aussi noire que les naturels de Van-Diemen, étaient
armés de zagaies et de massues; ils portaient en outre, à la ceinture,
un petit sac de pierres ovoïdales, qu’ils lancent avec leurs frondes.

Après une promenade à terre, pendant laquelle ils visitèrent les huttes
en forme de ruches des naturels, les officiers et les naturalistes
songèrent à regagner les navires.

  «De retour vers le lieu de notre débarquement, dit la relation, nous
  trouvâmes plus de sept cents naturels qui étaient accourus de toutes
  parts. Ils nous demandèrent des étoffes et du fer en échange de leurs
  effets, et, bientôt, quelques-uns d’entre eux nous prouvèrent qu’ils
  étaient des voleurs très effrontés.

  «Parmi leurs différents tours, j’en citerai un que me jouèrent
  deux de ces fripons. L’un d’eux m’offrit de me vendre un petit
  sac qui renfermait des pierres taillées en ovale et qu’il portait
  à la ceinture. Aussitôt il le dénoua et feignit de vouloir me le
  donner d’une main, tandis que de l’autre il recevait le prix dont
  nous étions convenus. Mais, au même instant, un autre sauvage, qui
  s’était placé derrière moi, jeta un grand cri pour me faire tourner
  la tête de son côté, et aussitôt le fripon s’enfuit avec son sac et
  mes effets en cherchant à se cacher dans la foule. Nous ne voulûmes
  pas le punir, quoique nous fussions pour la plupart armés de fusils.
  Cependant, il était à craindre que cet acte de douceur ne fût regardé
  par ces peuples comme un acte de faiblesse et ne les rendit encore
  plus insolents. Ce qui arriva peu de temps après semble le confirmer.

  «Plusieurs d’entre eux furent assez hardis pour jeter des pierres à
  un officier qui n’était éloigné de nous que de deux cents pas. Nous
  ne voulûmes pas encore sévir contre eux, car le récit de Forster nous
  avait prévenus si avantageusement à leur égard, qu’il nous fallait
  encore d’autres faits pour détruire la bonne opinion que nous avions
  de la douceur de leur caractère; mais bientôt nous eûmes des preuves
  incontestables de leur férocité.

  «L’un d’eux, ayant un os fraîchement grillé et dévorant un reste de
  chair qui y était encore attaché, s’avança vers le citoyen Piron et
  l’engagea à partager son repas; celui-ci, croyant que le sauvage lui
  offrait un morceau de quelque quadrupède, accepta l’os, qui n’était
  plus recouvert que de parties tendineuses, et, me l’ayant montré,
  je reconnus qu’il appartenait au bassin d’un enfant de quatorze à
  quinze ans. Les naturels qui nous entouraient nous indiquèrent, sur
  un enfant, la position de cet os; ils convinrent sans difficulté que
  la chair dont il avait été couvert avait servi aux repas de quelque
  insulaire, et ils nous firent même connaître que c’était pour eux un
  mets très friand...

  «La plupart de ceux de notre expédition qui étaient restés à bord
  ne voulurent point ajouter foi au récit que nous leur fîmes du goût
  barbare de ces insulaires, ne pouvant se persuader que ces peuples,
  dont le capitaine Cook et Forster avaient fait une peinture si
  avantageuse, fussent dégradés par un aussi horrible vice; mais il ne
  fut pas difficile de convaincre les plus incrédules. J’avais apporté
  l’os déjà rongé, que notre chirurgien major reconnut pour celui d’un
  enfant; je le présentai aux deux habitants que nous avions à bord;
  sur-le-champ l’un de ces anthropophages le saisit avec avidité et
  arracha avec ses dents les ligaments et les cartilages qui y tenaient
  encore; je le passai ensuite à son camarade, qui y trouva aussi
  quelque chose à ronger.»

[Illustration: Néo-Calédoniens.]

Les naturels qui étaient venus à bord avaient volé tant d’objets et
avec une telle impudence, qu’on avait été obligé de les chasser. Le
lendemain, à peine les Français étaient-ils descendus à terre, qu’ils
trouvèrent les sauvages prenant leur repas.

[Illustration: La rivière des Cygnes. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Ceux-ci leur offrirent aussitôt à manger de la chair grillée tout
récemment, qu’on reconnut être de la chair humaine.

Quelques-uns s’approchèrent même des Français et «leur tâtèrent à
plusieurs reprises les parties les plus musculeuses des bras et des
jambes en prononçant le mot _karapek_ d’un air d’admiration et même de
désir, ce qui n’était pas trop rassurant pour nous.»

Plusieurs officiers furent assaillis et volés avec la plus grande
effronterie. Les intentions des naturels n’étaient pas douteuses;
bientôt, même, ils cherchèrent à s’emparer des haches de plusieurs
matelots descendus à terre pour faire du bois, et il fallut tirer sur
eux pour s’en débarrasser.

Ces hostilités se renouvelèrent à plusieurs reprises et se terminèrent
toujours par la fuite des naturels, qui eurent plusieurs hommes tués ou
blessés. Le peu de succès de ces tentatives ne les empêcha pas de les
recommencer toutes les fois qu’ils crurent trouver l’occasion favorable.

La Billardière fut témoin d’un fait, plusieurs fois observé depuis,
mais qui avait longtemps paru invraisemblable. Il vit ces indigènes
manger de la stéatite. Cette terre «sert à amortir le sentiment de la
faim en remplissant leur estomac et en soutenant ainsi les viscères
attachés au diaphragme, et, quoique cette substance ne fournisse aucun
aliment nourricier, elle est cependant très utile à ces peuples, qui
doivent être fort souvent exposés à de longues privations d’aliments,
parce qu’ils s’adonnent très peu à la culture de leurs terres,
d’ailleurs très stériles... On ne se serait jamais imaginé que des
anthropophages eussent recours à un pareil expédient, lorsqu’ils sont
pressés par la faim.»

Les navigateurs n’avaient pu recueillir pendant leur séjour à la
Nouvelle-Calédonie aucun renseignement sur La Pérouse. Cependant, une
tradition, que M. Jules Garnier a recueillie, veut que, quelque temps
après le passage de Cook, deux grands navires se soient approchés de
l’extrémité septentrionale de l’île des Pins, et y aient envoyé des
embarcations.

  «Le premier moment d’effroi passé, dit M. Jules Garnier, dans une
  communication insérée au _Bulletin de la Société de géographie_ de
  novembre 1869, les indigènes s’approchèrent de ces étrangers et
  fraternisèrent avec eux; ils furent d’abord émerveillés de toutes
  leurs richesses; la cupidité les poussa ensuite à s’opposer par la
  force au départ de nos marins; mais ceux-ci, par une fusillade,
  qui jeta plusieurs indigènes à terre, calmèrent leur ardeur.
  Peu satisfaits de cette sauvage réception, les deux vaisseaux
  s’éloignèrent dans la direction de la grande terre, après avoir tiré
  un coup de canon, que les habitants crurent être un coup de tonnerre.»

Il est fort étonnant que d’Entrecasteaux, qui fut en rapport avec
les indigènes de l’île des Pins, n’ait pas entendu parler de ces
événements. Cette île n’est pas très étendue, sa population n’a jamais
été nombreuse. Il faut donc que les indigènes aient tenu à garder
secrets leurs rapports avec La Pérouse.

Si, dans sa navigation au long du récif madréporique qui défend des
assauts de l’Océan la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie,
d’Entrecasteaux avait su découvrir une des nombreuses coupures qui s’y
rencontrent, il aurait pu, là encore, trouver quelque trace du passage
de La Pérouse, navigateur soigneux et hardi, émule de Cook, qui dut
débarquer sur plusieurs points de ce littoral. Un baleinier, dont le
rapport est cité par Rienzi, affirmait avoir vu entre les mains des
Néo-Calédoniens des médailles et une croix de Saint-Louis provenant de
l’expédition française.

M. Jules Garnier, pendant un voyage de Nouméa à Canala, a vu, au mois
de mars 1865, entre les mains d’un des indigènes de son escorte,
«une vieille épée rouillée, effilée comme l’étaient celles du siècle
dernier, et portant sur la garde des fleurs de lis.» Tout ce qu’on
put tirer de son propriétaire, c’est qu’il la possédait depuis très
longtemps.

Il n’y a pas apparence qu’un membre quelconque de l’expédition ait
fait cadeau d’une épée à ces sauvages, encore moins d’une croix de
Saint-Louis. Quelque officier aura sans doute été tué dans une rixe, et
c’est ainsi que ces objets seront parvenus entre les mains des naturels.

Cette hypothèse a l’avantage d’être d’accord avec l’explication, donnée
par M. Garnier, des contradictions flagrantes qu’on rencontre dans la
peinture du caractère du peuple de Balade par Cook et d’Entrecasteaux.
Pour le premier, ces indigènes ont toutes les qualités: bons, francs,
paisibles; pour le second, tous les défauts: voleurs, traîtres,
anthropophages.

Quelques faits extraordinaires, suivant M. Garnier, n’auraient-ils pas
modifié, entre ces deux visites, la manière d’agir de ces naturels? Une
rixe n’aurait-elle pas eu lieu? Les Européens n’auraient-ils pas été
forcés de faire usage de leurs armes? N’auraient-ils pas détruit des
plantations, brûlé des cases? Ne faudrait-il pas attribuer à quelque
événement de ce genre l’accueil hostile qui fut fait à d’Entrecasteaux?

La Billardière, racontant une excursion qu’il fit aux montagnes dont
est formée la chaîne de partage des eaux à l’extrémité septentrionale
de la Nouvelle-Calédonie, et d’où l’on aperçoit la mer des deux côtés,
dit:

  «Nous n’étions plus suivis que par trois naturels, _qui sans doute
  nous avaient vus un an auparavant_ longer la côte occidentale de leur
  île, car, avant de nous quitter, ils nous parlèrent de deux vaisseaux
  qu’ils avaient aperçus de ce côté.»

La Billardière eut le tort de ne pas les presser de questions à ce
sujet. Étaient-ce les navires de La Pérouse ou ceux de d’Entrecasteaux
qu’avaient aperçus ces sauvages? Était-ce bien «un an auparavant?»

On voit, d’après les détails que nous donnons ici, combien il est
regrettable que d’Entrecasteaux n’ait pas poussé ses recherches
avec plus de zèle. Il eût sans doute retrouvé les traces de ses
compatriotes. Nous allons voir, tout à l’heure, qu’avec un peu plus
de chance, il les aurait retrouvés, sinon tous, du moins en partie,
vivants.

Pendant cette relâche, le capitaine Huon de Kermadec avait succombé aux
atteintes d’une fièvre étique qui le dévorait depuis plusieurs mois.
Il fut remplacé dans le commandement de l’_Espérance_ par M. d’Hesmivy
d’Auribeau.

Parti de la Nouvelle-Calédonie le 21 floréal, d’Entrecasteaux reconnut
successivement les îles de Moulin, Huon, et l’île Santa-Cruz de
Mendana, séparée de l’île de la Nouvelle-Jersey par un canal où furent
attaqués les bâtiments français.

Dans le sud-est paraissait une île que d’Entrecasteaux nomma île de
la Recherche, et qu’il aurait pu appeler de la Découverte, s’il avait
songé à s’en approcher. C’était Vanikoro, îlot entouré de récifs
madréporiques sur lesquels les bâtiments de La Pérouse avaient fait
naufrage, et que, suivant toute vraisemblance, habitaient encore
à cette époque une partie des malheureux navigateurs. Fatalité
inconcevable! arriver aussi près du but et passer à côté! Mais le voile
qui cachait le sort des compagnons de La Pérouse ne devait être déchiré
que bien longtemps après.

Après avoir reconnu en détail l’extrémité méridionale de Santa-Cruz,
sans pouvoir recueillir le moindre renseignement sur l’objet de ses
recherches, d’Entrecasteaux se dirigea vers la terre des Arsacides de
Surville, dont il reconnut l’extrémité méridionale; puis, il gagna
les côtes de la Louisiade, que La Pérouse avait annoncé vouloir
visiter en quittant les Salomon, et releva, le 7 prairial, le cap de
la Délivrance. Ce cap n’appartient pas à la Nouvelle-Guinée, comme se
l’était figuré Bougainville; il forme l’extrémité d’une île, qui fut
appelée Rossel, du nom d’un des officiers qui devait être le principal
historien de l’expédition.

Après avoir navigué le long d’une suite d’îles basses et rocheuses, de
bas-fonds, qui reçurent les noms des principaux officiers, les deux
frégates atteignirent les côtes de la Nouvelle-Guinée, à la hauteur du
cap du Roi-Guillaume; puis, elles gouvernèrent, afin de donner dans
le détroit de Dampier. On longea ensuite la côte septentrionale de la
Nouvelle-Bretagne, au nord de laquelle on découvrit plusieurs petites
îles très montueuses, inconnues jusqu’alors. Le 17 juillet, on était en
vue d’une petite île, voisine de celle des Anachorètes.

D’Entrecasteaux, attaqué depuis longtemps de la dysenterie et du
scorbut, était alors à toute extrémité. Cédant aux instances de ses
officiers, il se détermina à se séparer de l’_Espérance_ pour gagner
plus rapidement Waigiou. Le lendemain, 20 juillet, il s’éteignait à la
suite de longues et douloureuses souffrances.

Après une relâche à Waigiou et à Bourou, dont le résident combla les
Français de bons procédés, et où quelques habitants avaient conservé
le souvenir de Bougainville, l’expédition, d’abord sous le commandement
de d’Auribeau, qui tomba bientôt malade, puis sous celui de Rossel,
franchit le détroit de Bouton, celui de Saleyer, et arriva le 19
octobre devant Sourabaya.

De graves nouvelles y surprirent les membres de l’expédition. Louis
XVI avait été décapité, la France était en guerre avec la Hollande
et toutes les puissances de l’Europe. Bien que la _Recherche_ et
l’_Espérance_ eussent besoin de nombreuses réparations et que la santé
de leurs équipages exigeât un long repos, d’Auribeau se préparait
à gagner l’île de France, lorsqu’il fut retenu par le gouverneur
hollandais. La mésintelligence qui éclata bientôt entre les membres de
l’expédition, dont les opinions politiques étaient très différentes,
fit craindre au gouverneur que des troubles ne vinssent à éclater
dans sa colonie, et il voulut soumettre ses «prisonniers» à des
conditions très humiliantes, par lesquelles il fallut cependant passer.
L’irritation et la haine éclatèrent, lorsque d’Auribeau crut à propos
d’arborer le pavillon blanc. Mais la plupart des officiers et des
savants, parmi lesquels La Billardière, s’y refusèrent obstinément, et,
arrêtés par les autorités hollandaises, ils furent répartis dans les
différents ports de la colonie.

A la mort de d’Auribeau, arrivée le 21 août 1794, Rossel devint le
chef de l’expédition. Il se chargea de faire parvenir, en France, les
documents de tout genre qui avaient été recueillis pendant la campagne;
mais, fait prisonnier par une frégate anglaise, il fut dépouillé au
mépris du droit des gens, et, lorsque la France rentra en possession
des objets d’histoire naturelle qui lui avaient été volés (l’expression
n’est pas trop forte quand on se rappelle les instructions données par
le gouvernement français au sujet de l’expédition du capitaine Cook),
ils étaient en si mauvais état, qu’on ne put en tirer tout le fruit
qu’on en attendait.

Ainsi finit cette campagne malheureuse. Si son but principal avait été
complètement manqué, elle avait du moins opéré quelques découvertes
géographiques, complété ou rectifié celles qui étaient dues à
d’autres navigateurs, et elle rapportait une ample moisson de faits,
d’observations, de découvertes dans les sciences naturelles, dues en
grande partie au dévouement du naturaliste La Billardière.


III

    Voyage du capitaine Marchand.--Les Marquises.--Découverte
    de Nouka-Hiva.--Mœurs et coutumes des habitants.--Les
    îles de la Révolution.--La côte d’Amérique et le port de
    Tchikitané.--Le canal de Cox.--Relâche aux îles Sandwich.
    --Macao.--Déception.--Retour en France.--Découvertes de Bass
    et de Flinders sur les côtes de l’Australie.--Expédition
    du capitaine Baudin.--La terre de d’Endracht et la terre
    de Witt.--Relâche à Timor.--Reconnaissance de la terre de
    Van-Diemen.--Séparation du _Géographe_ et du _Naturaliste_.
    --Séjour à Port Jackson.--Les convicts.--Les richesses
    pastorales de la Nouvelle-Galles du Sud.--Rentrée en France du
    _Naturaliste_.--Croisières du _Géographe_ et du _Casuarina_ aux
    terres de Nuyts, d’Edels, d’Endracht, de Witt.--Second séjour à
    Timor.--Retour en France.

Un capitaine de la marine marchande, nommé Étienne Marchand, revenait
du Bengale en 1788, lorsqu’il rencontra, sur la rade de l’île
Sainte-Hélène, le capitaine anglais Portlock. La conversation tomba
naturellement sur le commerce, sur les objets d’échange, sur les
articles dont la vente procurait les plus grands bénéfices. En homme
avisé, Marchand laissa parler son interlocuteur et ne lui répondit que
le peu de mots nécessaires pour alimenter la conversation. Il tira
de Portlock cette information intéressante, que les fourrures, et
particulièrement les peaux de loutre, étaient à vil prix sur la côte
occidentale de l’Amérique du Nord et atteignaient en Chine des prix
fabuleux; en même temps, on pouvait se procurer facilement dans le
Céleste Empire une cargaison pour l’Europe.

De retour en France, Marchand fit part à ses armateurs, MM. Baux, de
Marseille, du renseignement précieux qu’il avait recueilli, et ceux-ci
résolurent d’en profiter aussitôt. La navigation dans les mers du
Pacifique exigeait un bâtiment d’une force exceptionnelle, pourvu de
qualités spéciales. MM. Baux firent donc construire un navire de trois
cents tonneaux, chevillé et doublé en cuivre, et le pourvurent de tout
ce qui était nécessaire pour le défendre en cas d’attaque, le réparer
en cas d’accident, faciliter les opérations commerciales et entretenir
la santé des équipages pendant cette campagne, qui devait durer trois
ou quatre ans.

Au capitaine Marchand, commandant le _Solide_, furent adjoints deux
capitaines, MM. Masse et Prosper Chanal, trois lieutenants, deux
chirurgiens et trois volontaires. C’était, avec les trente-neuf
matelots, un équipage de cinquante personnes.

Quatre canons, deux obusiers, quatre pierriers, avec les munitions et
les armes nécessaires, complétaient l’armement.

Bien qu’on ne dût arriver dans les mers du cap Horn qu’au commencement
de l’hiver, le _Solide_ partit de Marseille le 14 décembre 1790.
Après une courte relâche à la Praya, aux îles du Cap-Vert, Marchand
se dirigea vers la terre des États, qu’il reconnut le 1er avril 1791,
doubla la terre de Feu et pénétra dans le grand Océan. L’intention du
capitaine Marchand était de se rendre sans relâche à la côte nord-ouest
d’Amérique; mais, à partir du commencement de mai, l’eau s’était
tellement corrompue dans ses futailles, qu’il fallut songer à la
renouveler.

Le capitaine Marchand «se décida pour las Marquesas de Mendoça, îles
situées sur le parallèle de dix degrés sud et vers le 141e méridien à
l’occident de Paris. «La situation de ces îles, dit Fleurieu, qui a
publié la très intéressante relation de ce voyage, convenait d’autant
mieux, que, dans la vue d’éviter les calmes dans lesquels on tombe
souvent en dirigeant sa route trop à l’est, il s’était proposé de
couper la ligne à 142 degrés de longitude occidentale.»

Découvert en 1595 par Mendoça, cet archipel avait été visité par Cook
en 1774.

Le 12 juin, on releva l’île de la Magdalena, la plus méridionale du
groupe. Les calculs de Marchand et du capitaine Chanal avaient été
faits avec une telle précision, que le _Solide_ mouillait aux îles
Mendoça «après une traversée de soixante-treize jours, depuis la vue
du cap San-Juan de la terre des États, sans prendre connaissance
d’aucune autre terre et seulement en tirant de l’emploi constant des
observations astronomiques toute la sûreté de sa navigation, au milieu
d’une mer où les courants agissent dans des directions et avec des
effets qui déconcertent et rendent inutiles tous les moyens, tous les
calculs, toutes les méthodes ordinaires du pilotage.»

Marchand se dirigea vers San-Pedro, qui lui restait à l’ouest.
Bientôt il aperçut la Dominica, Santa-Cristina et l’île Hood, la plus
septentrionale du groupe, et il mouilla à la baie de la Madre-de-Dios,
où les naturels lui firent un accueil des plus enthousiastes aux cris
mille fois répétés de «tayo! tayo!»

L’impossibilité de se procurer le nombre de cochons dont il avait
besoin détermina le capitaine Marchand à visiter plusieurs autres baies
de l’île Santa-Christina, qu’il trouva plus peuplées, plus fertiles et
plus pittoresques que celle de la Madre-de-Dios.

[Illustration: CARTE =D’AUSTRALIE= d’après l’atlas de Perron. Gravé par
E. Morieu.]

Les Anglais étaient demeurés trop peu de temps aux Marquises pour avoir
pu réunir des observations exactes et détaillées sur le pays et les
hommes qui l’habitent. Nous emprunterons donc quelques traits à la
description d’Étienne Marchand.

Les habitants sont grands, forts et extrêmement agiles; la couleur
de leur peau est d’un brun clair, mais il en est beaucoup qui
diffèrent à peine des Européens de la classe du peuple. Ils n’ont
d’autre vêtement que le tatouage, le climat n’en exigeant aucun. Ces
dessins sont distribués avec la plus grande régularité; ceux d’un bras
ou d’une jambe correspondant exactement à ceux de l’autre, et cette
bigarrure, en raison de sa symétrie, ne fait pas un mauvais effet.
La coiffure varie avec les individus, et la mode règne aussi bien en
souveraine aux Marquises que dans tout autre pays. Les uns portent des
colliers de graines rouges, d’autres une sorte de hausse-col, composé
de petits morceaux d’un bois léger. Bien que tous, hommes et femmes,
aient les oreilles percées, on ne les voit pas d’habitude y suspendre
des pendants. Cependant, «on a vu une jeune Mendoçaine se pavaner
en portant, en manière de hausse-col, le plat à barbe de fer-blanc
rouillé qu’elle avait dérobé au frater du _Solide_, et un homme porter
effrontément la baguette du fusil du capitaine Marchand enfilée dans le
trou de son oreille et pendant à son côté.»

[Illustration: Roi de l’île Timor. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Cook affirme qu’ils connaissent le «Kava» des Taïtiens. Ce qu’on peut
affirmer, c’est qu’ils donnaient le nom de la plante de poivre à
l’eau-de-vie qu’on leur fit boire à bord du _Solide_. Il faut croire
qu’ils ne font pas abus de cette liqueur, car jamais on n’en vit un
seul en état d’ivresse.

Les Anglais ne parlent point d’un acte de civilité pratiqué par les
habitants de la Madre-de-Dios, dont le capitaine Chanal a cru devoir
faire une mention particulière; il consiste à offrir à son ami le
morceau qu’on a mâché afin qu’il n’ait plus que la peine de l’avaler.
On juge bien que, si sensibles que fussent les Français à cette marque
distinguée de bienveillance et d’amitié des naturels, ils étaient trop
discrets pour abuser à ce point de leur complaisance.

Une autre observation très curieuse qu’on doit à Marchand, c’est que
leurs cases, établies sur des plates-formes de pierre, et les échasses
dont ils se servent, indiquent que Santa-Christina est exposée à des
inondations. On a pu voir une de ces échasses, très bien travaillée et
sculptée, à l’exposition du Trocadéro, et l’on doit à M. Hamy, dont la
compétence pour tout ce qui touche aux choses de l’Océanie est bien
connue, une très intéressante dissertation sur ce curieux objet.

  «La principale occupation des naturels de Santa-Christina, après la
  pêche, la fabrication accidentelle de leurs armes, de leurs pirogues
  et des ustensiles à l’usage de l’habitation, est de chanter, de
  danser, de s’amuser. L’expression vulgaire de «tuer le temps» semble
  avoir été créée pour rendre sensible la nullité des actions qui
  partagent le cercle de leur vie.»

Pendant les premiers jours de sa relâche dans la baie de la
Madre-de-Dios, Marchand avait fait une remarque qui le conduisit à la
découverte d’un groupe d’îles, dont les anciens navigateurs et Cook
lui-même n’avaient pas eu connaissance. Au coucher du soleil, par un
temps des plus clairs, il avait observé à l’horizon une tache fixe qui
présentait l’apparence d’un pic élevé, et, cette observation, il avait
pu la renouveler plusieurs jours. On ne pouvait douter que ce ne fût
une terre, et, comme les cartes n’en indiquaient aucune dans cette
direction, ce ne pouvait être qu’une île inconnue.

En quittant Santa-Christina le 20 juin, Marchand résolut de s’en
assurer. Il eut la satisfaction de découvrir dans le nord-ouest, par
sept degrés de latitude sud, un groupe de petites îles dont la plus
importante reçut son nom. Les habitants appartenaient évidemment à la
race qui a peuplé les Marquises. Bientôt après on découvrait plusieurs
autres îles, telles que l’île Baux, qui n’est autre que Nouka-Hiva, les
Deux-Frères, les îles Masse et Chanal, et l’on désigna cet archipel,
qui a été réuni par les géographes aux Marquises, sous le nom d’îles de
la Révolution.

La route, dès qu’on eut quitté ces parages, fut dirigée vers la côte
d’Amérique. La saison était trop avancée pour qu’on s’élevât jusqu’au
soixantième parallèle dans le «Williams’ Sound» et la «Cooks’ River».
Marchand résolut donc de gagner le cap del Engaño et de faire la traite
dans la baie Norfolk de Dixon, qui n’est autre que la baie de la
Guadaloupe des Espagnols.

Le 7 août, on eut connaissance de la terre et du cap del Engaño, et,
après cinq jours de calme, l’ancre tomba dans la baie de Guadalupe.
Jusqu’alors aucun homme à bord n’avait été attaqué du scorbut, et,
après deux cent quarante-deux jours de navigation, dont dix seulement
pour les relâches à la Praya et à la Madre-de-Dios, après cinq mille
huit cents lieues de parcours, c’était un résultat magnifique,
uniquement dû aux armateurs, qui n’avaient rien négligé pour la santé
de leur équipage, et aux capitaines, qui avaient su faire exécuter
toutes les mesures que leur commandait l’expérience.

Le capitaine Marchand, pendant son séjour dans cette baie, dont
l’appellation indigène était Tchinkitané, acheta un grand nombre de
peaux de loutre, dont une centaine de première qualité.

Les naturels, petits, au corps ramassé quoique assez bien proportionné,
au visage rond et aplati, sont assez disgracieux. Des yeux petits,
enfoncés et chassieux, ainsi que des pommettes saillantes, ne
contribuent pas à les embellir. Quant à la couleur de leur peau, il
est assez difficile de la démêler sous l’épaisse couche de crasse
et le mélange de substances noires et rouges qui la recouvrent.
Leur chevelure, dure, épaisse, hirsute, couverte d’ocre, de duvet
d’oiseaux et de toutes les ordures que la négligence et le temps y ont
accumulées, contribue encore à rendre leur aspect hideux.

Moins noires que les hommes, les femmes sont encore plus laides; leur
taille épaisse, courte, leurs pieds tournés en dedans, leur saleté
inouïe en font des êtres repoussants. La coquetterie, qui est innée
chez la femme, les a déterminées, pour ajouter à leur beauté naturelle,
à employer un ornement labial aussi bizarre qu’incommode, dont nous
avons déjà dit quelques mots, à propos du séjour de Cook dans les mêmes
parages.

  «On pratique, à environ six lignes au-dessous de la lèvre inférieure,
  par le moyen d’une incision, une fente longitudinale parallèle à la
  bouche; on y insère, dans le principe, une brochette de fer ou de
  bois et l’on augmente graduellement, et de temps à autre, le volume
  de ce corps étranger, en suivant le progrès de l’âge. On parvient
  enfin à y introduire une pièce de bois proprement travaillée, dont
  la forme et la grandeur sont à peu près celles du cuilleron d’une
  cuiller à bouche. L’effet de cet ornement est de rabattre, par le
  poids de sa partie saillante, la lèvre inférieure sur le menton, de
  développer les charmes d’une grande bouche béante, qui prend la forme
  de celle d’un four, et de mettre à découvert une rangée de dents
  jaunes et sales. Comme ce cuilleron s’ôte et se replace à volonté,
  lorsqu’il est supprimé, la fente transversale de la lèvre présente
  une seconde bouche, qui, par son ouverture, ne le cède point à la
  bouche naturelle, et, chez quelques femmes, elle a plus de trois
  pouces de longueur.»

Le _Solide_ quitta la baie de Tchinkitané, le 21 août, et se dirigea
dans le sud-est pour reconnaître les îles de la Reine-Charlotte, vues,
en 1786, par La Pérouse. Elles s’étendent sur une longueur d’à peu
près soixante-dix lieues. Le 23, Étienne Marchand aperçut la baie des
Manteaux (Cloak-Bay de Dixon), dont la reconnaissance fut faite avec le
plus grand soin par le capitaine Chanal.

Le lendemain, les chaloupes entrèrent dans le canal de Cox et
traitèrent de l’achat de quelques pelleteries avec les Indiens.
L’étonnement des navigateurs fut grand à la vue de deux immenses
tableaux, peints très anciennement, et de sculptures gigantesques, qui,
pour n’avoir que les plus lointains rapports avec les chefs-d’œuvre de
la Grèce, n’en témoignaient pas moins de goûts artistes qu’on était
loin d’attendre de ces populations misérables.

Les terres qui forment la baie et le détroit de Cox sont basses et
couvertes de sapins. Le sol, composé de débris de plantes et de
rochers, ne paraît pas avoir grande profondeur, et les productions sont
les mêmes qu’à Tchinkitané.

Le nombre des habitants peut être évalué à quatre cents. Leur taille ne
diffère pas sensiblement de celle des Européens. Ils sont moins hideux
que les Tchinkitanéens.

Comme cette relâche dans la Cloak-Bay ne produisait pas le nombre
de fourrures sur lequel Marchand avait compté, il expédia, sous le
commandement du capitaine Chanal, une embarcation qui visita les îles
situées au sud. Cette reconnaissance eut pour but de relever la plupart
de ces îles qui n’avaient pas encore été visitées. Seul le vaisseau
de Dixon avait parcouru ces parages, mais personne de son équipage
n’était descendu à terre. Il ne faut donc pas s’étonner si beaucoup
de ses assertions furent démenties ou rectifiées par cet examen plus
approfondi.

Après avoir vu l’entrée de Nootka, on se rendit à celle de Berkley;
mais, au moment où le _Solide_ allait y pénétrer, apparut un
trois-mâts qui, par la route qu’il tenait, annonçait devoir visiter le
littoral au sud, ce que se promettait de faire le capitaine Marchand.
Cette découverte engagea le navigateur français à gagner aussitôt les
côtes de la Chine, afin de s’y défaire de sa cargaison, avant que le
vaisseau qu’il venait d’apercevoir eût eu le temps de s’y rendre et de
lui faire concurrence.

La meilleure route à suivre était celle des îles Sandwich, et, le 5
octobre, les Français purent apercevoir les sommets des Mauna-Loa et
Mauna-Koa entièrement libres de neige,--ce qui est en contradiction
formelle avec l’assertion du capitaine King.

Dès que l’île O-Whyhee eut été reconnue, Marchand prit le sage parti de
faire tous ses achats sous voiles. Il tira de cette île des cochons,
des volailles, des cocos, des bananes et d’autres fruits, parmi
lesquels on fut heureux de reconnaître des citrouilles et des melons
d’eau, provenant sans doute des graines semées par le capitaine Cook.

Quatre jours furent consacrés à l’acquisition de ces rafraîchissements;
puis on suivit la route de la Chine en prenant connaissance de Tinian,
l’une des Mariannes.

On se rappelle combien était enchanteur le tableau tracé de cette île
par le commodore Anson. Byron, avons-nous dit, avait été tout étonné
de lui trouver un aspect tout différent. C’est qu’une cinquantaine
d’années auparavant, Tinian était florissante et comptait trente mille
habitants. Mais une maladie épidémique, apportée par les conquérants
espagnols, avait décimé la population, dont les misérables restes
furent bientôt arrachés à cette terre pour être transportés à Guaham.

Marchand ne débarqua pas à Tinian, dont la nature sauvage avait repris
possession, au dire de tous les voyageurs qui y avaient relâché
depuis Byron, et il manœuvra pour prendre connaissance de la pointe
méridionale de Formose.

A Macao, qu’il avait atteinte le 28 novembre, Marchand apprit des
nouvelles qui le déconcertèrent. Le gouvernement chinois venait de
prohiber, sous les peines les plus sévères, toute introduction de
fourrures dans les ports du midi de l’empire. Était-ce une clause
ignorée de quelque traité secret conclu avec la Russie? Cette défense
était-elle due à l’avarice et à la cupidité de quelques mandarins?
On ne sait; mais ce qui est certain, c’est qu’il était absolument
impossible de l’enfreindre.

Marchand écrivit aux représentants de la maison Baux, à Canton. La même
prohibition existait dans cette ville, et il ne fallait pas songer à
remonter à Whampoa, où le navire serait taxé à des droits dont le total
ne s’élèverait pas à moins de six mille piastres.

Étienne Marchand n’avait plus qu’à gagner l’île de France et, de là,
Marseille, son port d’armement. C’est ce qu’il fit. Nous n’avons aucune
raison pour nous arrêter sur ce voyage de retour, qui ne présenta que
les incidents ordinaires à toutes les traversées de ce genre.

Quels étaient les résultats scientifiques du voyage? Peu considérables
au point de vue géographique, ils se décomposaient de la manière
suivante: Découverte de la partie des îles Marquises qui avait échappé
à Cook et à ses prédécesseurs, reconnaissance plus approfondie du
pays, des mœurs et des usages des habitants de Santa-Christina dans le
même archipel, des baies Tchinkitané et des Manteaux, de l’archipel
de la Reine-Charlotte à la côte d’Amérique. C’eût été bien peu pour
une expédition officielle, c’était beaucoup pour un navire armé par de
simples particuliers. En même temps, les capitaines Marchand, Chanal et
Masse avaient si bien su mettre à profit les nouvelles méthodes, ils
avaient étudié avec tant de fruit les relations de leurs devanciers,
qu’ils étaient parvenus à donner à leur route une précision que bien
peu de navigateurs avaient pu atteindre. A leur tour, ils allaient
contribuer à l’instruction de leurs successeurs par l’exactitude de
leurs cartes et de leurs relevés.

Les circonstances ne devaient pas être aussi favorables, il s’en
faut, pour la publication du récit d’une expédition scientifique que
le gouvernement français allait envoyer, quelques années plus tard,
dans le but de reconnaître les côtes de l’Australie. Bien que les
résultats de la campagne du capitaine Nicolas Baudin aient été des plus
abondants, il semble que, jusqu’à ce jour, le mauvais sort se soit
attaché à cette expédition, et que tous les dictionnaires biographiques
et les relations de voyage se soient donné le mot pour en parler aussi
peu que possible.

Depuis le jour où Tasman avait reconnu la côte occidentale de la
Nouvelle-Hollande, bien des progrès avaient été accomplis pour la
connaissance de cet immense continent mystérieux. Cook avait relevé
la côte orientale tout entière, signalé le détroit de l’Endeavour et
chaudement recommandé à son gouvernement les avantages qu’on pourrait
tirer d’un établissement à la baie Botanique. En 1788, Phillip avait
jeté, avec ses convicts, les premiers fondements de Port-Jackson et de
la puissance anglaise dans cette cinquième partie du monde.

En 1795 et 1796, le midshipman Flinders et le chirurgien Bass, avec une
chétive embarcation, le _Tom-Pouce_, avaient exploré sur une longueur
de vingt milles la rivière Georges et reconnu en détail une longue
suite de côtes.

En 1797, Bass avait signalé l’existence d’un port spacieux, qu’il avait
nommé Western, à cause de sa situation.

  «Ses provisions étaient alors épuisées, dit Desborough Cooley, et,
  malgré son désir ardent de faire un relèvement exact et détaillé de
  sa nouvelle découverte, il se vit obligé de revenir sur ses pas. Il
  n’avait emporté des provisions que pour six semaines, et cependant, à
  l’aide du poisson et des oiseaux de mer qu’il rencontra en abondance,
  il réussit à faire durer son voyage cinq semaines de plus, bien
  qu’il ramenât à son bord deux convicts qu’il avait retrouvés. Ce
  voyage de six cents milles, dans une barque non pontée, est un des
  plus remarquables que l’on connaisse. Il ne fut point entrepris sous
  l’empire d’une nécessité rigoureuse, mais avec l’intention décidée
  d’explorer des rivages inconnus et dangereux.»

Accompagné de Flinders, Bass avait, en 1798, découvert le détroit
qui porte aujourd’hui son nom et sépare la Tasmanie de la
Nouvelle-Hollande, et avait accompli sur un schooner de vingt-cinq
tonneaux le périple de la terre de Van-Diemen. Les renseignements que
rapportaient ces hardis explorateurs sur les rivières, les ports de ce
pays, étaient des plus importants pour sa colonisation future. Aussi
Bass et Flinders furent-ils reçus avec enthousiasme à Port-Jackson.

De retour en Angleterre, Flinders y avait reçu, avec le brevet
de lieutenant de vaisseau, le commandement de l’_Investigator_,
spécialement armé pour un voyage de découvertes sur les rivages
de l’Australie. Les côtes méridionale et nord-ouest, le golfe de
Carpentarie et le détroit de Torrès, telles devaient être les étapes de
cette campagne.

L’attention publique en France était depuis quelque temps attirée sur
la Nouvelle-Hollande par les récits de Cook et de d’Entrecasteaux.
Pays singulier, aux productions animales étranges, tantôt couvert de
forêts d’eucalyptus gigantesques, tantôt dénudé, ne nourrissant qu’un
maigre spinifex, ce continent devait longtemps encore se dérober à
nos regards curieux et opposer aux explorateurs des obstacles presque
infranchissables.

Ce fut l’Institut qui se fit le porte-voix de l’opinion publique, en
réclamant du gouvernement une expédition aux terres australes. Sur sa
présentation, vingt-quatre savants furent désignés pour prendre part au
voyage.

  «Jamais un développement aussi considérable n’avait été donné à cette
  partie de la composition des voyages de découvertes, jamais des
  moyens aussi grands de succès n’avaient été préparés. Astronomes,
  géographes, minéralogistes, botanistes, zoologistes, dessinateurs,
  jardiniers, tous s’y trouvaient en nombre double, triple ou même
  quintuple.»

[Illustration: Porteuse d’eau à Timor. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

On remarquait dans cet état-major scientifique Leschenaut de Latour,
François Péron et Bory de Saint-Vincent. Les officiers et les
matelots avaient été triés sur le volet. Au nombre des premiers, nous
devons citer François-André Baudin, Peureux de Mélay, Hyacinthe de
Bougainville, Charles Baudin, Emmanuel Hamelin, Pierre Milius, Mangin,
Duval d’Ailly, Henri de Freycinet, qui tous parvinrent au grade de
contre-amiral ou d’amiral, Le Bas Sainte-Croix, Pierre-Guillaume
Gicquel, Jacques-Philippe Montgéry, Jacques de Saint-Cricq, Louis de
Freycinet, futurs capitaines de vaisseau.

[Illustration: Cabane de naturels de la terre d’Endracht. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]

  «Ce que la composition de ce voyage et son objet promettaient de
  résultats avantageux, dit la relation, le plan de ses opérations
  paraissait devoir le garantir. Tout ce que l’expérience des autres
  navigateurs avait appris, jusqu’à ce jour, sur les parages que
  nous devions parcourir, tout ce que la théorie et le raisonnement
  pouvaient en déduire et y ajouter, avait servi de base à cet
  important travail. Les vents irréguliers, les moussons, les courants
  avaient été calculés d’une manière tellement exacte, que la source
  principale des contrariétés que nous éprouvâmes, dans la suite, fut
  de nous être écartés plusieurs fois de ces précieuses instructions.»

Après avoir équipé à l’île de France un troisième navire d’un faible
tirant d’eau, les navigateurs devaient reconnaître toute la terre de
Diemen, les détroits de d’Entrecasteaux, de Bass et de Banks, puis,
après avoir fixé la situation des îles Hunter, s’enfoncer derrière
les îles Saint-Pierre et Saint-François, visiter la portion du
continent masquée par elles et y chercher le détroit qui, pensait-on,
allait rejoindre le golfe de Carpentarie et coupait en deux la
Nouvelle-Hollande.

Cette première partie de la campagne terminée, il fallait reconnaître
les terres de Leuwin, d’Edels, d’Endracht, remonter la rivière des
Cygnes aussi loin que possible, lever la carte de l’île Rottnest et
de la côte qui l’avoisine, compléter la reconnaissance de la baie des
Chiens-Marins, fixer certaines positions de la terre de Witt, et, après
avoir quitté la côte au cap Nord-Ouest, aller prendre à Timor, dans les
Moluques, un repos qu’on aurait bien gagné.

Dès que les équipages seraient remis de leurs fatigues, on devait
parcourir la côte de la Nouvelle-Guinée, afin de voir si quelques
détroits ne la séparaient pas en plusieurs îles, visiter ensuite le
golfe de Carpentarie à fond, reconnaître quelques parties de la terre
d’Arnheim, pour gagner enfin l’île de France, d’où l’on reviendrait en
Europe.

C’était là un magnifique programme, où l’on reconnaît la main de celui
qui avait tracé les instructions de La Pérouse et de d’Entrecasteaux.
Les résultats de cette expédition, si elle était conduite avec
habileté, devaient être considérables.

Une corvette de trente canons, _le Géographe_, et une grosse gabarre,
_le Naturaliste_, avaient été armées au Havre pour cette expédition.
Rien n’avait été négligé pour que les approvisionnements fussent
abondants et de bonne qualité: instruments de physique et d’astronomie
construits par les plus habiles fabricants, bibliothèque formée des
meilleurs ouvrages sur chaque navire, passeports les plus flatteurs
signés par tous les gouvernements de l’Europe, crédits illimités,
ouverts sur toutes les places d’Asie et d’Afrique. En un mot, on avait
pris toutes les mesures pour assurer le succès de cette importante
exploration.

Le 19 octobre 1800, les deux navires sortaient du Havre aux
acclamations d’une foule immense. Le port de Santa-Cruz, à Ténériffe,
retint quelque temps les navigateurs, qui ne s’arrêtèrent plus qu’à
l’île de France, où furent laissés, le 23 avril 1801, plusieurs
officiers trop gravement malades pour continuer la campagne.

Ce début n’était pas encourageant. Le mécontentement ne fit
qu’augmenter à la nouvelle qu’on n’aurait plus qu’une demi-livre de
pain frais par semaine, que la ration de vin serait remplacée par
trois seizièmes de bouteille de mauvais tafia de l’île de France, que
le biscuit et les salaisons constitueraient à l’avenir la nourriture
habituelle. Ces précautions prématurées allaient être la source des
maladies qui devaient éprouver les équipages et du mécontentement d’une
partie de l’état-major scientifique.

La durée de la traversée d’Europe à l’île de France, le long séjour
dans cette dernière île avaient fait perdre une partie de la saison
favorable. Baudin, craignant de se porter vers la terre de Diemen,
résolut de commencer son exploration par la côte nord-ouest de la
Nouvelle-Hollande. Il ne réfléchissait pas qu’en agissant ainsi, il
aurait toujours à descendre vers les régions australes, et que ses
progrès en ce sens coïncideraient avec la marche de la saison.

Le 27 mai, fut découverte la côte de la Nouvelle-Hollande. Elle était
basse, stérile, sablonneuse. Successivement, on reconnut et l’on nomma
la baie du Géographe, le cap du Naturaliste, l’anse Depuch et la
pointe Piquet. En ce lieu, les naturalistes descendirent à terre, où
ils firent une assez riche moisson de plantes et de coquillages. Mais,
pendant ce temps, la violence de la mer éloignait les deux navires, et
vingt-cinq hommes de l’équipage durent passer plusieurs jours à terre,
n’ayant pour boire qu’une eau saumâtre, ne pouvant tuer gibier de poil
ou de plume, n’ayant pour se nourrir qu’une sorte de perce-pierre, qui
fournit une très grande quantité de carbonate de soude et contient un
suc très âcre.

On fut obligé d’abandonner une chaloupe que les flots avaient jetée à
terre, des fusils, des sabres, des cartouches, des câbles, des palans
et une grande quantité d’objets.

  «Mais, ce qu’il y eut de plus déplorable dans ce dernier désastre,
  dit la relation, ce fut la perte de l’un des meilleurs matelots du
  _Naturaliste_, le nommé Vasse, de la ville de Dieppe. Entraîné trois
  fois par les vagues au moment où il cherchait à se rembarquer, il
  disparut au milieu d’elles, sans qu’il fût possible de lui porter
  aucun secours, ou même de s’assurer de sa mort, tant la violence des
  flots était grande alors, tant l’obscurité était profonde.»

Ce mauvais temps devait durer. Le vent soufflait par rafales; il
tombait continuellement une pluie fine, et une brume épaisse fit
bientôt perdre de vue le _Naturaliste_, qu’on ne devait retrouver qu’à
Timor.

Aussitôt qu’il eut eu connaissance de l’île Rottnest, où rendez-vous,
en cas de séparation, avait été donné au capitaine Hamelin, Baudin, à
la surprise générale, donna l’ordre de faire route pour la baie des
Chiens-Marins, à la terre d’Endracht.

Toute cette partie de la Nouvelle-Hollande n’est qu’un prolongement de
côtes abaissées, d’un niveau presque uniforme, sablonneuses, stériles,
rougeâtres ou grisâtres, sillonnées en différents endroits de ravins
superficiels, presque partout taillées à pic, défendues souvent par des
récifs inabordables et justifiant tout à fait l’épithète de «côtes de
fer» que leur donne l’ingénieur hydrographe Boullanger.

Depuis l’île Dirck-Hatichs, où commence la terre d’Endracht, les îles
Doore, Bernier, sur lesquelles on rencontra le kanguro à bandes, la
rade de Dampier furent successivement reconnues jusqu’à la baie des
Chiens-Marins, qui fut explorée à fond.

Après la terre d’Endracht, qui n’offrait aucune ressource, ce fut
la terre de Witt, qui s’étend du cap Nord-Ouest jusqu’à la terre
d’Arnheim, comprenant environ dix degrés de latitude sur quinze de
longitude, qui fut suivie dans tous ses détails. Les mêmes incidents,
les mêmes dangers y éprouvèrent les explorateurs, qui nommèrent
successivement les îles Lhermite, Forestier, Dupuch au sol volcanique,
les Basses du Géographe, haut-fond qu’on eut beaucoup de peine à
éviter, les îles Bedout, Lacépède, les caps Borda et Mollien, les îles
Champagny, d’Arcole, Freycinet, Lucas, etc.

  «Au milieu de ces îles nombreuses, dit la relation, rien ne sourit
  à l’imagination; le sol est nu; le ciel ardent s’y montre toujours
  pur et sans nuage; les flots ne sont guère agités que par les orages
  nocturnes: l’homme semble avoir fui ces rivages ingrats; nulle part,
  du moins, on ne rencontre de traces de son séjour ou de sa présence.

  «Le navigateur, effrayé, pour ainsi dire, de cette hideuse solitude,
  assailli de dangers sans cesse renaissants, s’étonne et détourne
  ses regards fatigués de ces bords malheureux, et, lorsqu’il vient à
  penser que ces îles inhospitalières confinent, pour ainsi dire, à
  celles du grand archipel d’Asie, sur lesquelles la nature se plut à
  répandre ses trésors et ses bienfaits, il a peine à concevoir comment
  une stérilité si profonde peut se rencontrer à côté d’une fécondité
  si grande.»

La reconnaissance de cette côte désolée finit par la découverte de
l’archipel Bonaparte, par 13° 15′ de latitude australe et 123° 30′ de
longitude du méridien de Paris.

  «Les aliments détestables, auxquels nous étions réduits depuis notre
  départ de l’île de France, avaient fatigué les tempéraments les plus
  robustes; le scorbut exerçait déjà ses ravages, et plusieurs matelots
  en étaient grièvement atteints. Notre provision d’eau touchait à sa
  fin, et nous avions acquis la certitude de l’impossibilité de la
  renouveler sur ces tristes bords. L’époque du renversement de la
  mousson approchait, et les ouragans qu’il traîne à sa suite devaient
  être évités sur ces côtes; enfin, il fallait nous procurer une
  chaloupe, opérer notre réunion avec le _Naturaliste_.

  «Toutes ces considérations déterminèrent le commandant à se diriger
  vers l’île de Timor, où il mouilla le 22 août, sur la rade de
  Coupang.»

Nous n’entrerons pas dans le détail de la réception qui fut faite aux
navigateurs. Le cœur, sans doute, est toujours réjoui par l’affabilité
des manières; mais, si le souvenir en est toujours précieux pour celui
qui en a été l’objet, le récit n’a pas le même charme pour le lecteur
désintéressé. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’équipage avait le plus
grand besoin de repos, et que dix hommes violemment atteints du scorbut
avaient été débarqués. Combien d’autres dont les gencives fongueuses et
saignantes attestaient le misérable état!

Si le scorbut céda rapidement à l’application des remèdes usités en
pareil cas, il fut malheureusement remplacé par la dysenterie, qui, en
peu de jours, jeta dix-huit hommes sur les cadres.

Enfin, le 21 septembre, parut le _Naturaliste_. Il avait attendu avec
la plus grande patience le _Géographe_ dans la baie des Chiens-Marins,
rendez-vous que Baudin avait fixé et où il ne s’était pas présenté.
Les officiers avaient profité de cette longue relâche pour lever, dans
le plus grand détail, le plan de la côte et des îles Rottnest, de la
rivière des Cygnes et des Abrolhos.

Sur l’île Dirck-Hatichs, le capitaine Hamelin avait découvert deux
inscriptions hollandaises gravées sur des assiettes d’étain. L’une
constatait le passage, le 25 octobre 1616, du navire _Eendraght_,
d’Amsterdam; l’autre, le séjour en ce lieu du _Geelwinck_, sous le
commandement du capitaine Vlaming, en 1697.

Il résulte des travaux du _Naturaliste_ «que la prétendue baie des
Chiens-Marins forme un grand enfoncement de cinquante lieues environ de
profondeur, à le prendre du cap Cuvier vers le nord jusqu’à l’extrémité
du golfe Henri-Freycinet; que toute la côte orientale est exclusivement
formée par le continent; que celle de l’ouest se compose de l’îlot
de Koks, de l’île Bernier, de l’île de Doore, de l’île Dirck-Hatichs
et d’une partie des terres continentales. Le milieu de ce vaste
enfoncement est occupé par la presqu’île Péron, à l’est et à l’ouest de
laquelle se trouvent les havres Hamelin et Henri-Freycinet.»

Les maladies, auxquelles étaient en proie les malheureux navigateurs,
n’avaient eu pour résultat que d’amener un apaisement momentané entre
le commandant Baudin et son état-major. Lui-même avait été atteint
d’une fièvre pernicieuse ataxique d’une telle violence, que, pendant
plusieurs heures, on le crut mort. Cela ne l’empêcha pas, huit jours
après son rétablissement, de faire arrêter un de ses officiers, M.
Picquet, enseigne de vaisseau, à qui les états-majors des deux
vaisseaux ne cessèrent de donner les témoignages d’estime et d’amitié
les plus flatteurs. A sa rentrée en France, M. Picquet fut promu
lieutenant de vaisseau. C’est assez dire qu’il n’était pas coupable!

Le capitaine Baudin avait interverti le plan d’opérations que
l’Institut lui avait remis. Il devait maintenant faire voile pour la
terre de Diemen. Partis de Timor le 13 novembre 1801, les Français
aperçurent, deux mois après, jour pour jour, les côtes australes de
cette île. La maladie continuait de sévir avec la même violence, et le
nombre de ses victimes était relativement considérable.

Les deux navires donnèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, détroit qui
avait échappé à Tasman, à Furneaux, à Cook, à Marion, à Hunter et à
Bligh, et dont la découverte était le fruit d’une erreur qui aurait pu
devenir dangereuse.

Cette relâche avait pour but de renouveler la provision d’eau. Aussi
plusieurs embarcations furent-elles aussitôt envoyées à la découverte.

  «A neuf heures et demie, dit Péron, nous étions à l’entrée du port
  des Cygnes. De tous les lieux que j’ai pu voir pendant le cours de
  notre long voyage, celui-ci m’a paru le plus pittoresque et le plus
  agréable. Sept plans de montagnes qui s’élèvent comme par degrés
  vers l’intérieur des terres forment la perspective du fond du port.
  A droite et à gauche, des collines élevées l’enceignent de toutes
  parts, et présentent dans leur développement un grand nombre de
  petits caps arrondis et de petites anses romantiques. Sur tous les
  points, la végétation la plus active multiplie ses productions;
  les rivages sont bordés d’arbres puissants, tellement rapprochés
  entre eux qu’il est presque impossible de pénétrer dans les forêts
  qu’ils composent. D’innombrables essaims de perroquets, de cacatoès,
  revêtus des plus riches couleurs, voltigeaient sur leur sommet, et de
  charmantes mésanges à collier bleu d’outre-mer folâtraient sous leur
  ombrage. Les flots, dans ce port, étaient extrêmement calmes, et leur
  surface était à peine agitée par la marche de nombreuses légions de
  cygnes noirs.»

Tous les détachements envoyés à la recherche d’une aiguade ne furent
pas aussi contents de leur entrevue avec les habitants que celui de
Péron. Le capitaine Hamelin, accompagné de MM. Leschenaut et Petit, de
plusieurs officiers et matelots, avait rencontré quelques naturels,
auxquels il avait fait de nombreux présents. Au moment où ils se
rembarquaient, les Français furent assaillis d’une grêle de pierres,
dont l’une contusionna assez gravement le capitaine Hamelin. Vainement
les sauvages brandissaient leurs zagaies et multipliaient les gestes
menaçants, pas un seul coup de fusil ne fut tiré contre eux. Rare
exemple de modération et d’humanité!

  «Les travaux géographiques de l’amiral d’Entrecasteaux, à la terre
  de Diemen, sont d’une perfection si grande, dit la relation, qu’il
  serait peut-être impossible de trouver ailleurs rien de supérieur
  en ce genre, et M. Beautemps-Beaupré, leur auteur principal,
  s’est acquis par là des droits incontestables à l’estime de ses
  compatriotes, à la reconnaissance des navigateurs de tous les pays.
  Partout où les circonstances permirent à cet habile ingénieur de
  faire des recherches suffisantes, il ne laissa à ses successeurs
  aucune lacune à remplir. Le canal d’Entrecasteaux, les baies et
  les ports nombreux qui s’y rattachent, sont surtout dans ce cas.
  Malheureusement, il n’en est pas ainsi de la portion de la terre de
  Diemen qui se trouve dans le nord-est du canal et qui ne fut que très
  superficiellement visitée par les canots de l’amiral français.»

C’est cette partie de la côte que s’attachèrent surtout à relever les
hydrographes, de manière à relier leurs observations à celles de leurs
compatriotes et à former un ensemble qui ne laissât rien à désirer.
Ces travaux, qui rectifièrent et complétèrent ceux de d’Entrecasteaux,
retinrent les navires jusqu’au 5 février. Ils procédèrent alors à
la reconnaissance de la côte sud-est de la terre de Diemen. Les
détails de cette navigation sont toujours les mêmes. Les incidents ne
varient guère et n’offrent d’intérêt qu’au géographe. Aussi, malgré
l’importance et le soin de ces relèvements, ne nous y attarderons-nous
que lorsque nous pourrons glaner quelque anecdote.

Ce furent ensuite la côte orientale de la Tasmanie, les détroits de
Banks et de Bass qu’explorèrent le _Naturaliste_ et le _Géographe_.

  «Le 6 mars, dans la matinée, nous prolongeâmes à grande distance
  les îlots Taillefer et l’île Schouten. A midi environ, nous nous
  trouvions par le travers du cap Forestier, lorsque notre ingénieur
  géographe, M. Boullanger, partit dans le grand canot commandé par
  M. Maurouard pour aller relever de plus près tous les détails de la
  côte. Le bâtiment devait suivre une route parallèle à celle du canot
  et ne le jamais perdre de vue; mais, à peine M. Boullanger était-il
  parti depuis un quart d’heure, que notre commandant, prenant tout à
  coup et sans aucune espèce de raison apparente, la bordée du large,
  s’éloigna; bientôt l’embarcation disparut à nos yeux. Ce ne fut qu’à
  la nuit qu’on revira de bord sur la terre. Une brise violente s’était
  élevée; à chaque instant elle fraîchissait davantage; nos manœuvres
  furent indécises, la nuit survint et nous déroba la vue des côtes, le
  long desquelles nous venions d’abandonner nos malheureux compagnons.»

Les trois jours suivants furent employés, mais vainement, à leur
recherche.

Dans les termes si mesurés de la relation, ne semble-t-il pas percer
une indignation véritable contre la manière d’agir du commandant
Baudin? Quel pouvait être son dessein? En quoi pouvait lui servir
l’abandon de ses matelots et de deux de ses officiers? Mystère que n’a
pu éclaircir pour nous la lecture assidue de la relation de Péron.

[Illustration: Vue de Sidney. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Pénétrer dans les détroits de Banks et de Bass, c’était marcher sur
les brisées de ce dernier et de Flinders, qui avaient fait de ces
parages leur domaine privilégié et le théâtre de leurs découvertes.
Mais, lorsque, le 29 mars 1802, le _Géographe_ commença de suivre
la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, seule la portion qui va
du cap Leuwin aux îles Saint-Pierre et Saint-François était connue;
c’est-à-dire que l’espace qui s’étend depuis la limite orientale de la
terre de Nuyts jusqu’au port Western n’avait pas encore été foulé par
un pied européen. On comprendra toute l’importance de cette navigation,
lorsqu’on saura qu’il s’agissait de déterminer si la Nouvelle-Hollande
ne formait qu’une seule île, et si de grandes rivières ne venaient pas
de ce côté déboucher dans la mer.

[Illustration: Une voile fut signalée à l’horizon. (Page 345.)]

L’île Latreille, le cap du Mont-Thabor, le cap Folard, la baie
Descartes, le cap Boufflers, la baie d’Estaing, la baie de Rivoli,
le cap Monge, furent successivement reconnus et nommés. On venait de
faire une pêche miraculeuse de dauphins, lorsqu’une voile fut signalée
à l’horizon. Tout d’abord, on crut que c’était le _Naturaliste_,
dont on avait été séparé par de violentes rafales dans la nuit du 7
au 8 mars. Comme ce bâtiment courait à contre-bord, il fut bientôt
par le travers du _Géographe_. Il arbora les couleurs anglaises.
C’était l’_Investigator_, parti d’Europe, depuis huit mois, sous les
ordres de Flinders, dans le but de compléter la reconnaissance de la
Nouvelle-Hollande. Depuis trois mois, Flinders explorait la côte;
il avait eu autant à souffrir que les Français des ouragans et des
tempêtes; l’une des dernières lui avait fait perdre, dans le détroit de
Bass, son canot avec huit hommes et son premier officier.

Le cap Crétet, la presqu’île Fleurieu, longue de vingt milles environ,
le golfe Saint-Vincent, ainsi nommé par Flinders, l’île des Kanguros,
les îles Altorpe, le golfe Spencer, sur la côte occidentale duquel se
trouve le port Lincoln, un des plus beaux et des plus sûrs que possède
la Nouvelle-Hollande, les îles Saint-François et Saint-Pierre, furent
tour à tour visités par le _Géographe_. Certes, pour compléter cette
campagne hydrographique, il eût été nécessaire de pénétrer, comme le
réclamaient les instructions nautiques données au capitaine Baudin,
derrière les îles Saint-Pierre et Saint-François; mais les tempêtes s’y
opposèrent, et ce devait être la tâche d’une nouvelle campagne.

Le scorbut, d’ailleurs, continuait à faire d’effrayants ravages dans
les rangs des explorateurs. Plus de la moitié des matelots étaient
incapables de service. Deux des timoniers étaient seuls debout. Comment
en aurait-il été autrement, sans vin, sans eau-de-vie, alors qu’on
n’avait pour se désaltérer qu’une eau putride et insuffisante, que du
biscuit criblé de larves d’insectes, que des salaisons pourries, dont
le goût et l’odeur suffisaient à lever le cœur?

D’ailleurs l’hiver commençait pour les régions australes. L’équipage
avait le besoin le plus pressant du repos. Le point de relâche le plus
voisin était Port-Jackson, la route la plus courte pour y parvenir,
le détroit de Bass. Baudin, qui semble n’avoir jamais voulu suivre
les sentiers frayés, en jugea autrement et donna l’ordre de doubler
l’extrémité méridionale de la terre de Diemen.

Le 20 mai, l’ancre fut jetée dans la baie de l’Aventure. Les malades
en état de marcher furent portés à terre, et l’on y fit aisément l’eau
nécessaire. Mais déjà ces mers orageuses n’étaient plus tenables; une
brume épaisse les enveloppait, et l’on n’était averti du voisinage de
la côte que par le bruit effrayant des lames énormes qui déferlaient
sur les rochers. Le nombre des malades augmentait. Chaque jour, l’Océan
engloutissait quelque nouvelle victime. Le 4 juin, il ne restait plus
que six hommes en état de se tenir sur le pont, et jamais la tempête
n’avait été plus terrible. Et cependant le _Géographe_ parvint encore
une fois à échapper au péril!

Le 17 juin, fut signalé un navire qui apprit aux navigateurs que le
_Naturaliste_, après avoir attendu sa conserve à Port-Jackson, était
parti à sa recherche, que le canot abandonné avait été recueilli
par un navire anglais et que son équipage était alors embarqué sur
le _Naturaliste_. Le _Géographe_ était attendu avec la plus vive
impatience à Port-Jackson, où des secours de toute sorte lui avaient
été préparés.

Depuis trois jours le _Géographe_ était devant Port-Jackson, sans que
la faiblesse de ses matelots lui permît d’y entrer, lorsqu’une chaloupe
anglaise se détacha du rivage, lui amenant un pilote et les hommes
nécessaires aux manœuvres.

  «D’une entrée qui n’a pas plus de deux milles en travers, dit la
  relation, le Port-Jackson s’étend jusqu’à former un bassin spacieux
  ayant assez d’eau pour les plus grands navires, offrant assez
  d’espace pour contenir en pleine sûreté tous ceux qu’on voudrait y
  rassembler: mille vaisseaux de ligne pourraient y manœuvrer aisément,
  avait dit le commodore Phillip.

  «Vers le milieu de ce port magnifique et sur son bord méridional,
  dans une des anses principales, s’élève la ville de Sydney. Assise
  sur le revers de deux coteaux voisins l’un de l’autre, traversée dans
  sa longueur par un petit ruisseau, cette ville naissante offre un
  coup d’œil agréable et pittoresque.

  «Ce qui frappe tout d’abord les yeux, ce sont les batteries, puis
  l’hôpital, qui peut contenir deux ou trois cents malades et dont
  toutes les pièces ont été apportées d’Angleterre par le commodore
  Phillip. Puis, ce sont de grands magasins au pied desquels les
  plus gros navires peuvent venir décharger leurs cargaisons. Sur
  les chantiers étaient en construction des goëlettes et des bricks
  entièrement construits des bois du pays.

  «Consacrée pour ainsi dire par la découverte du détroit qui sépare
  la Tasmanie de la Nouvelle-Hollande, la chaloupe de M. Bass est
  conservée dans le port avec une sorte de respect religieux; quelques
  tabatières faites avec le bois de sa quille sont des reliques
  dont les possesseurs se montrent aussi fiers que jaloux, et M. le
  gouverneur ne crut pas pouvoir faire un présent plus honorable à
  notre commandant, que celui d’un morceau du bois de cette chaloupe
  enchâssé dans une large bande d’argent, autour de laquelle étaient
  gravés les principaux détails de la découverte du détroit de Bass.»

Il faut admirer ensuite la prison, pouvant contenir cent
cinquante à deux cents prisonniers, les magasins au vin et autres
approvisionnements, la place d’armes, sur laquelle donne la maison
du gouverneur, les casernes, l’observatoire et l’église, dont les
fondements étaient à cette époque à peine sortis de terre.

La métamorphose qui s’était opérée chez les convicts n’était pas moins
intéressante à observer.

  «La population de la colonie était pour nous un nouveau sujet
  d’étonnement et de méditation. Jamais peut-être un plus digne objet
  d’étude ne fut offert à l’homme d’État et au philosophe; jamais
  peut-être l’heureuse influence des institutions sociales ne fut
  prouvée d’une manière plus évidente et plus honorable qu’aux rives
  lointaines dont nous parlons. Là, se trouvent réunis ces brigands
  redoutables qui furent si longtemps la terreur du gouvernement de
  leur patrie; repoussés du sein de la société européenne, relégués
  aux extrémités du globe, placés dès le premier instant de leur
  exil entre la certitude du châtiment et l’espoir d’un sort plus
  heureux, environnés sans cesse par une surveillance inflexible autant
  qu’active, ils ont été contraints à déposer leurs mœurs antisociales.

  «La plupart d’entre eux, après avoir expié leurs crimes par un dur
  esclavage, sont rentrés dans les rangs des citoyens. Obligés de
  s’intéresser eux-mêmes au maintien de l’ordre et de la justice, pour
  la conservation des propriétés qu’ils ont acquises, devenus presque
  en même temps époux et pères, ils tiennent à leur état présent par
  les liens les plus puissants et les plus chers.

  «La même révolution, déterminée par les mêmes moyens, s’est opérée
  chez les femmes, et de misérables filles, insensiblement rendues à
  des principes de conduite plus réguliers, forment aujourd’hui des
  mères de famille intelligentes et laborieuses...»

L’accueil qui fut fait à Port-Jackson à l’expédition française fut on
ne peut plus cordial. Toutes les facilités possibles furent accordées
aux savants pour continuer leurs observations. En même temps, les
vivres, les rafraîchissements, les secours de tout genre leur étaient
prodigués par l’autorité militaire et par les simples particuliers.

Les courses aux environs furent des plus fructueuses. Les naturalistes
eurent l’occasion d’examiner les fameuses plantations de vigne de
Rose-Hill. Les meilleurs plants du Cap, des Canaries, de Madère, de
Xérès et de Bordeaux, avaient été transportés en cet endroit.

  «Dans aucune partie du monde, répondaient les vignerons interrogés,
  la vigne ne pousse avec plus de force et de vigueur que dans
  celui-ci. Toutes les apparences, pendant deux ou trois mois, se
  réunissent pour promettre à nos soins des récoltes abondantes; mais
  à peine le plus léger souffle vient-il à partir du nord-ouest que
  tout est perdu sans ressource; bourgeons, fleurs et feuilles, rien ne
  résiste à son ardeur dévorante; tout se flétrit, tout meurt.»

Bientôt après, la culture des vignes, transplantées dans un milieu plus
favorable, allait prendre une extension considérable, et les vignobles
australiens, sans être aujourd’hui devenus des crus renommés,
fournissent un vin agréable à boire et très chargé d’alcool.

A trente milles de Sydney se déroule la chaîne des Montagnes-Bleues,
qui fut longtemps la limite des connaissances des Européens. Le
lieutenant Dawes, le capitaine Teuch Paterson, qui remonta la
rivière Hawkesburg, ce Nil de la Nouvelle-Hollande, Hacking, Bass et
Barraillier, avaient jusqu’alors tenté sans succès de franchir ces
montagnes escarpées.

Déjà, à cette époque, l’écartement des arbres dans les forêts voisines
de la ville, l’abondance et l’excellente qualité des herbages avaient
fait considérer la Nouvelle-Galles du Sud comme un excellent pâturage.
Des bêtes à cornes et des moutons avaient été importés en quantité.

  «Ils s’y sont tellement multipliés, que, dans les seules bergeries
  de l’État, on comptait, à une époque peu éloignée de celle de notre
  séjour à Port-Jackson, 1800 bêtes à cornes, dont 514 taureaux, 121
  bœufs et 1165 vaches. La progression de l’accroissement de ces
  animaux est si rapide, que, dans l’espace de onze mois seulement, le
  nombre des bœufs et des vaches a été porté de 1856 à 2450; ce qui
  suppose pour l’année entière une augmentation de 650 individus ou du
  tiers de la totalité.

  «Qu’on calcule maintenant la marche d’un tel accroissement d’animaux
  pour une période de trente ans, et l’on restera persuadé qu’en le
  réduisant même à moitié, la Nouvelle-Hollande se trouverait alors
  couverte sur ce point d’innombrables troupeaux de bétail.

  «Les moutons ont fourni des résultats encore plus avantageux;
  et telle est la rapidité de leur multiplication sur ces rivages
  lointains, que le capitaine Mac-Arthur, un des plus riches
  propriétaires de la Nouvelle-Galles du Sud, ne craint pas d’assurer,
  dans un mémoire publié à cet effet, qu’avant vingt ans, la
  Nouvelle-Hollande pourra fournir seule à l’Angleterre toute la laine
  qu’on y importe aujourd’hui des pays voisins, et dont le prix d’achat
  s’élève chaque année, dit-il, à 1,800,000 livres sterling (environ 43
  millions de francs).»

On sait aujourd’hui combien ces estimations, toutes merveilleuses
qu’elles paraissaient alors, étaient peu exagérées. Mais, certes, il
était intéressant de prendre cette industrie pastorale, aujourd’hui
si florissante, à ses premiers débuts et de recueillir l’impression
d’étonnement que les résultats déjà acquis avaient produite sur les
navigateurs français.

Les équipages avaient en partie recouvré la santé; mais le nombre des
matelots capables de continuer la campagne était tellement restreint,
qu’il fallut se résigner à renvoyer en France le _Naturaliste_, après
en avoir tiré les hommes les plus valides. Il fut remplacé par une
goëlette de trente tonneaux nommée _le Casuarina_, dont le commandement
fut confié à Louis de Freycinet. Le faible échantillon de ce bâtiment
et son peu de tirant d’eau devaient le rendre précieux pour le service
du littoral.

Le _Naturaliste_, avec le compte rendu de l’expédition, les résultats
des observations de tout genre faites pendant les deux campagnes,
emportait encore, dit Péron, «plus de 40,000 animaux de toutes les
classes, recueillis sur tant de plages pendant les deux années qui
venaient de s’écouler. Trente-trois grosses caisses étaient remplies
de ces collections, les plus nombreuses et les plus riches qu’aucun
voyageur eût jamais fait parvenir en Europe, et qui, étalées en partie
dans la maison que j’occupais avec M. Bellefin, firent l’admiration de
tous les Anglais instruits et particulièrement du célèbre naturaliste
M. Paterson.»

Le _Géographe_ et le _Casuarina_ quittèrent Port-Jackson le 18 novembre
1802. Pendant cette nouvelle campagne, les navigateurs découvrirent
et explorèrent successivement l’île King, les îles Hunter, la partie
nord-ouest de la terre de Diemen, ce qui complétait la géographie du
littoral de cette grande île; puis, à partir du 27 décembre jusqu’au
15 février 1803, le capitaine Baudin reconnut, sur la côte sud-ouest
de l’Australie, l’île des Kanguros et les deux golfes qui s’ouvrent en
face.

  «C’est un phénomène bien étrange, dit Péron, que ce caractère de
  monotonie, de stérilité, si généralement empreint sur les diverses
  parties de la Nouvelle-Hollande et sur les îles nombreuses qui s’y
  rattachent; un tel phénomène devient encore plus inconcevable par
  le contraste qui existe entre ce continent et les terres voisines.
  Ainsi, vers le nord-ouest, nous avions vu les îles fertiles de
  l’archipel de Timor offrir à nos regards leurs hautes montagnes,
  leurs rivières, leurs ruisseaux nombreux et leurs forêts profondes,
  lorsqu’à peine quarante-huit heures s’étaient écoulées depuis notre
  départ des côtes noyées, arides et nues de la terre de Witt; ainsi,
  vers le sud, nous avions admiré les puissants végétaux de la terre de
  Diemen et les monts sourcilleux qui s’élèvent sur toute la surface de
  cette terre; plus récemment encore, nous avions célébré la fraîcheur
  de l’île King et sa fécondité.

  «La scène change; nous touchons aux rivages de la Nouvelle-Hollande,
  et, pour chaque point de nos observations, il faudra désormais
  reproduire ces sombres tableaux, qui, tant de fois déjà, ont fatigué
  l’esprit du lecteur, comme ils étonnent le philosophe, comme ils
  affligent le navigateur.»

Les ingénieurs, détachés avec le _Casuarina_ pour reconnaître le golfe
Spencer et la presqu’île d’York qui le sépare du golfe Saint-Vincent,
après avoir opéré leurs relèvements dans le plus grand détail et avoir
constaté qu’aucun grand fleuve ne se jette en cet endroit dans la mer,
furent contraints d’abréger leur reconnaissance du port Lincoln, car
le terme prescrit pour le retour à l’île des Kanguros allait expirer.
Certains d’être abandonnés s’ils étaient en retard, ils ne se hâtèrent
pas assez, cependant, car, lorsqu’ils atteignirent cette île, le 1er
février, le _Géographe_ avait mis à la voile, sans s’inquiéter du
_Casuarina_, qui n’avait pourtant que fort peu de vivres.

Baudin continua seul l’exploration de la côte et le relèvement de
l’archipel Saint-François, travail très important, puisque, depuis
la découverte de ces îles par Peter Nuyts, en 1627, aucun navigateur
ne les avait visitées en détail. Flinders venait bien d’opérer cette
reconnaissance, mais Baudin l’ignorait, et ce navigateur se croyait le
premier Européen venu dans ces parages depuis leur découverte.

Lorsque le _Géographe_ arriva, le 6 février, dans le port du
Roi-Georges, il y trouva le _Casuarina_ tellement avarié, qu’il avait
fallu l’échouer sur la plage.

Découvert en 1791 par Vancouver, le port du Roi-Georges est d’une
importance d’autant plus grande, que, sur une étendue de côtes au moins
égale à la distance de Paris à Pétersbourg, c’est le seul point bien
connu de la Nouvelle-Hollande où il soit possible de se procurer de
l’eau douce en tout temps.

Malgré cela, tout le pourtour de la rade est stérile. «L’aspect de
l’intérieur du pays sur ce point, dit M. Boullanger dans son journal,
est véritablement horrible, les oiseaux même y sont rares; c’est un
désert silencieux.»

Au fond d’une des indentations de cette baie, qu’on appelle le havre
aux Huîtres, un naturaliste, M. Faure, découvrit un cours d’eau, la
rivière des Français, dont l’embouchure était large comme la Seine à
Paris. Il entreprit de la remonter et de s’enfoncer ainsi, le plus
loin possible, dans l’intérieur du pays. A deux lieues à peu près
de l’embouchure, l’embarcation se trouva arrêtée par deux digues
solidement construites en pierres sèches qui se rattachaient à une
petite île et interceptaient tout passage.

  «Cette muraille était percée par des embrasures placées, pour la
  plupart, au-dessus de la ligne de marée basse et dont la partie
  tournée vers la mer était très large, tandis que l’autre était, vers
  l’intérieur du pays, beaucoup plus étroite. Par ce moyen, le poisson
  qui, à mer haute, remontait la rivière, pouvait aisément traverser
  la chaussée; mais, toute retraite lui étant à peu près interdite, ce
  poisson se trouvait dans une espèce de réservoir, où il était facile
  aux pêcheurs de le prendre ensuite à leur gré.»

M. Faure devait trouver cinq autres de ces murailles dans l’espace de
moins d’un tiers de mille. Singulier exemple de l’ingéniosité de ces
peuples barbares, pourtant si voisins de la brute!

[Illustration: Les malades furent transportés à terre. (Page 346.)]

Ce fut dans ce même port du Roi-Georges qu’un des officiers
du _Géographe_, M. Ransonnet, plus heureux que Vancouver et
d’Entrecasteaux, put avoir une entrevue avec les habitants de cette
contrée. C’était la première fois qu’il était donné à un Européen de
les aborder.

  «A peine nous parûmes, dit M. Ransonnet, que huit naturels, qui
  nous avaient en vain appelés par leurs gestes et par leurs cris le
  premier jour de notre apparition sur cette côte, se présentèrent
  d’abord tous réunis; ensuite trois d’entre eux, qui sans doute
  étaient des femmes, s’éloignèrent. Les cinq autres, après avoir jeté
  leurs sagaies au loin, probablement pour nous convaincre de leurs
  intentions pacifiques, vinrent nous aider à débarquer. Les matelots,
  à mon exemple, leur offrirent divers présents, qu’ils reçurent avec
  un air de satisfaction, mais sans empressement. Soit apathie, soit
  confiance, après avoir reçu ces objets, ils nous les rendaient avec
  une sorte de plaisir, et lorsque nous leur remettions de nouveau ces
  mêmes objets, ils les abandonnaient sur la terre ou sur les roches
  voisines.

[Illustration: Bonaparte lui fit un excellent accueil. (Page 358.)]

  «Plusieurs chiens très beaux et très grands se trouvaient avec eux;
  je fis mon possible pour les engager à m’en céder un; je leur offris,
  à cet effet, tout ce qui était en mon pouvoir, mais leur volonté fut
  inébranlable. Il paraît qu’ils s’en servent surtout pour la chasse
  des kanguros, dont ils font leur nourriture, ainsi que du poisson,
  que je leur ai vu, moi-même, darder avec leurs sagaies. Ils burent
  du café, mangèrent du biscuit et du bœuf salé; mais ils refusèrent
  de manger du lard que nous leur offrîmes et le laissèrent sur des
  pierres sans y toucher.

  «Ces hommes sont grands, maigres et très agiles; ils ont les cheveux
  longs, les sourcils noirs, le nez court, épaté et renfoncé à sa
  naissance, les yeux caves, la bouche grande, les lèvres saillantes,
  les dents très belles et très blanches. L’intérieur de leur bouche
  paraissait noir comme l’extérieur de leur corps.

  «Les trois plus âgés d’entre eux, qui pouvaient avoir de quarante
  à cinquante ans, portaient une grande barbe noire; ils avaient les
  dents comme limées et la cloison des narines percée; leurs cheveux
  étaient taillés en rond et naturellement bouclés. Les deux autres,
  que nous jugeâmes être âgés de seize à dix-huit ans, n’offraient
  aucune espèce de tatouage; leur longue chevelure était réunie en un
  chignon poudré d’une terre rouge dont les vieux avaient le corps
  frotté.

  «Du reste, tous étaient nus et ne portaient d’autre ornement qu’une
  espèce de large ceinture composée d’une multitude de petits cordons
  tissus de poil de kanguro. Ils parlent avec volubilité et chantent
  par intervalles, toujours sur le même ton, et en s’accompagnant
  des mêmes gestes. Malgré la bonne intelligence qui ne cessa de
  régner entre nous, ils ne voulurent jamais nous permettre d’aller
  vers l’endroit où les autres naturels, probablement leurs femmes,
  s’étaient allés cacher.»

A la suite d’une relâche de douze jours dans le port du Roi-Georges,
les navigateurs reprirent la mer. Ils rectifièrent et complétèrent les
cartes de d’Entrecasteaux et de Vancouver, relatives aux terres de
Leuwin, d’Edels et d’Endracht, qui furent successivement prolongées et
relevées du 7 au 26 mars. De là, Baudin passa à la terre de Witt, dont
les détails étaient presque entièrement inconnus, lorsqu’il l’avait
abordée pour la première fois. Il espérait être plus heureux que de
Witt, Vianen, Dampier et Saint-Allouarn, qui avaient été constamment
repoussés de cette terre; mais les hauts-fonds, les récifs, les bancs
de sable rendaient cette navigation extrêmement dangereuse.

A ces périls vint bientôt se joindre une illusion singulière, le
mirage. L’effet en était tel, que «le _Géographe_, qui naviguait à plus
d’une lieue des brisants, paraissait en être environné de toutes parts,
et qu’il n’était personne, à bord du _Casuarina_, qui ne le crût dans
un péril imminent. La magie de l’illusion ne fut détruite que par son
excès même.»

Le 3 mai, le _Géographe_, accompagné du _Casuarina_, jetait pour
la seconde fois l’ancre dans le port de Coupang, à Timor. Juste un
mois plus tard, après s’être ravitaillé complètement, le capitaine
Baudin quittait Timor et faisait voile d’abord pour la Terre de Witt,
où il espérait trouver des brises de terre et de mer propres à le
faire avancer dans l’est, puis ensuite pour l’île de France, où il
mourut, le 16 septembre 1803. L’état de plus en plus précaire de sa
santé n’influa-t-il pas singulièrement sur le caractère de ce chef
d’expédition, et l’état-major aurait-il eu autant à se plaindre d’un
homme dont toutes les facultés eussent été en équilibre? C’est aux
physiologistes qu’il appartient de répondre.

Le 23 mars, le _Géographe_ entrait dans la rade de Lorient, et, trois
jours après, on commençait à débarquer les diverses collections
d’histoire naturelle qu’il rapportait.

  «Indépendamment d’une foule de caisses de minéraux, de plantes
  desséchées, de poissons, de reptiles et de zoophytes conservés dans
  l’alcool, de quadrupèdes et d’oiseaux empaillés ou disséqués, nous
  avions encore soixante-dix grandes caisses remplies de végétaux en
  nature, comprenant près de deux cents espèces de plantes utiles,
  environ six cents espèces de graines, enfin une centaine d’animaux
  vivants.»

Nous compléterons ces renseignements par quelques détails extraits du
rapport fait au gouvernement par l’Institut. Ils ont particulièrement
trait à la collection zoologique réunie par MM. Péron et Lesueur.

  «Plus de cent mille échantillons d’animaux d’espèces grandes et
  petites la composent; elle a déjà fourni plusieurs genres importants;
  il en reste bien davantage encore à faire connaître, et le nombre
  des espèces nouvelles, d’après le rapport du professeur du Muséum,
  s’élève à plus de deux mille cinq cents.»

Si l’on rappelle maintenant que le deuxième voyage de Cook,--le plus
brillant qui eût été fait jusqu’à ce jour,--n’en a cependant fourni
que deux cent cinquante, et que tous les voyages réunis de Carteret,
de Wallis, de Furneaux, de Meares, de Vancouver lui-même, n’en ont pas
tous ensemble produit un nombre aussi considérable; si l’on observe
qu’il en est de même de toutes les expéditions françaises, il en
résulte que MM. Péron et Lesueur auront eux seuls plus fait connaître
d’animaux nouveaux que tous les naturalistes voyageurs de ces derniers
temps.

Quant aux résultats géographiques et hydrographiques, ils étaient
considérables. Le gouvernement anglais s’est toujours refusé à les
reconnaître, et Desborough Cooley, dans son _Histoire des Voyages_,
subordonne complètement les découvertes de Baudin à celles de Flinders.
Au reste, on alla jusqu’à supposer que Flinders n’avait été retenu
prisonnier pendant six ans et demi à l’île de France que pour laisser
aux rédacteurs français le loisir de consulter ses cartes et de
combiner d’après elles la relation de leur voyage. Cette accusation est
tellement absurde, qu’il suffit de l’avoir reproduite. Nous ne nous
ferons pas l’injure de la combattre.

Les deux navigateurs anglais et français ont joué chacun un assez beau
rôle dans l’histoire de la découverte des côtes de l’Australie pour
qu’il soit nécessaire d’élever l’un aux dépens de l’autre. La part
qui revient à chacun d’eux nous semble avoir été faite avec beaucoup
de justice et de discernement dans la préface de la seconde édition
du _Voyage de découvertes australes_ de Péron, revue et corrigée par
Louis de Freycinet. Nous y renvoyons le lecteur que cette querelle
d’antériorité de découvertes peut intéresser.



CHAPITRE II

LES EXPLORATEURS DE L’AFRIQUE

    Shaw en Algérie et à Tunis.--Hornemann dans le Fezzan--Adanson
    au Sénégal.--Houghton en Sénégambie.--Mungo-Park et ses deux
    voyages au Djoliba ou Niger.--Sego.--Tombouctou.--Sparmann et
    Levaillant au Cap, à Natal et dans l’intérieur.--Lacerda en
    Mozambique et chez Cazembé.--Bruce en Abyssinie.--Les sources
    du Nil Bleu.--Le lac Tzana.--Voyage de Browne dans le Darfour.


Un Anglais, Thomas Shaw, attaché comme chapelain au comptoir d’Alger,
avait mis à profit ses douze ans de séjour dans les États Barbaresques
pour réunir une riche collection de curiosités naturelles, de
médailles, d’inscriptions et d’objets d’art. S’il ne visita pas
lui-même les parties méridionales de l’Algérie, il sut, du moins,
s’entourer d’hommes sérieux, bien informés, qui lui donnèrent, sur
beaucoup de localités peu connues, une masse de renseignements exacts
et d’informations précieuses. Son travail, qu’il publia sous la forme
de deux gros in-4o, avec de nombreuses figures dans le texte, porte sur
toute l’ancienne Numidie.

C’est bien plutôt l’œuvre d’un érudit que d’un voyageur, et cette
érudition, il faut l’avouer, est souvent fort mal digérée. Mais, quel
que soit ce travail de géographie historique, il ne manquait pas de
prix pour l’époque, et personne n’aurait été, plus et mieux que Shaw,
en état de réunir la quantité prodigieuse de matériaux qui y sont mis
en œuvre.

L’extrait suivant pourra donner une idée de la manière dont cet ouvrage
est conçu:

  «La principale manufacture des Kabyles et des Arabes est de faire des
  _hykes_ (c’est ainsi qu’ils appellent leurs couvertures de laine)
  et des tissus de poil de chèvre, dont ils couvrent leurs tentes. Il
  n’y a que les femmes qui s’occupent de cet ouvrage, comme faisaient
  autrefois Andromaque et Pénélope; elles ne se servent point de
  navette, mais conduisent chaque fil de la trame avec les doigts. Une
  de ces hykes a communément six aunes d’Angleterre de long et cinq ou
  six pieds de large, et sert aux Kabyles et aux Arabes d’habillement
  complet pendant le jour et de lit et de couverture pendant la nuit.
  C’est un vêtement léger, mais fort incommode, parce qu’il se dérange
  et tombe souvent; de sorte que ceux qui le portent sont obligés
  de le relever et de le rajuster à tout moment. Cela fait aisément
  comprendre de quelle utilité est une ceinture lorsqu’il faut agir,
  et, par conséquent, toute l’énergie de l’expression allégorique qui
  revient si souvent dans l’Écriture: _avoir les reins ceints_.

  «La manière de porter ce vêtement et l’usage qu’on en a toujours fait
  pour s’en couvrir, lorsqu’on était couché, pourraient nous faire
  croire que, du moins, l’espèce la plus fine des hykes, telles que les
  portent les femmes et les gens d’un certain rang chez les Kabyles,
  est la même que les anciens appelaient _peplus_. Il est aussi fort
  probable que l’habillement appelé _toga_ chez les Romains, qu’ils
  jetaient seulement sur les épaules et dont ils s’enveloppaient, était
  de cette espèce, car, à en juger par la draperie de leurs statues, la
  _toga_ ou le manteau y est arrangée à peu près de la même façon que
  la hyke des Arabes.»

Il est inutile de nous arrêter plus longtemps sur cet ouvrage, dont
l’intérêt, au point de vue qui nous occupe, est presque nul. Il vaut
mieux nous étendre un peu sur le voyage de Frédéric-Conrad Hornemann au
Fezzan.

C’est sous les auspices de la Société fondée à Londres pour
l’exploration de l’Afrique que ce jeune Allemand devait faire
cette expédition. Ayant appris la langue arabe et acquis quelques
connaissances en médecine, il fut définitivement agréé par la Société
Africaine, qui, après lui avoir remis des lettres de recommandation et
des saufs-conduits, lui ouvrit un crédit illimité.

Il quitta Londres au mois de juillet 1797 et vint à Paris. Lalande
le présenta à l’Institut, lui remit son _Mémoire sur l’Afrique_, et
Broussonnet lui fit faire la connaissance d’un Turc, qui lui donna les
lettres de recommandation les plus pressantes pour certains marchands
du Caire en relations d’affaires avec l’intérieur de l’Afrique.

Hornemann mit à profit son séjour au Caire pour se perfectionner dans
la langue arabe et étudier les mœurs et les coutumes des indigènes.
Hâtons-nous d’ajouter que le voyageur avait été présenté au commandant
en chef de l’armée d’Égypte par Monge et Berthollet. Bonaparte lui fit
excellent accueil et mit à sa disposition toutes les ressources du pays.

Pour Hornemann, la plus sûre manière de voyager était de se déguiser
en marchand mahométan. Il se hâta donc d’apprendre certaines prières,
d’adopter certaines habitudes suffisantes à ses yeux pour tromper des
gens non prévenus. D’ailleurs, il partait avec un de ses compatriotes,
Joseph Frendenburgh, qui, depuis douze ans, avait embrassé la religion
musulmane, avait fait trois voyages à la Mecque et parlait avec
facilité les divers dialectes turcs et arabes les plus usités. Il
devait servir d’interprète à Hornemann.

Le 5 septembre 1798, le voyageur quitta le Caire avec une caravane de
marchands et commença par visiter la fameuse oasis de Jupiter Ammon ou
de Siouah, située dans le désert, à l’est de l’Égypte. C’est un petit
État indépendant, qui reconnaît le sultan, mais sans lui payer tribut.
Autour de la ville de Siouah, se trouvent plusieurs villages à un ou
deux milles de distance. La ville est bâtie sur un rocher dans lequel
les habitants se sont creusé leurs demeures. Les rues sont si étroites,
si embrouillées, qu’un étranger ne peut s’y reconnaître.

L’étendue de cette oasis est considérable. Son district le plus fertile
est une vallée bien arrosée, d’environ cinquante milles de circuit,
qui produit du blé et des végétaux comestibles. Son produit le plus
rémunérateur consiste en dattes d’un excellent goût, dont la renommée
est proverbiale chez les Arabes du Sahara.

Tout d’abord, Hornemann avait aperçu des ruines qu’il se promettait de
visiter, car les renseignements qu’il avait recueillis des habitants
ne lui avaient pas appris grand’chose. Mais, lorsqu’il pénétra dans
l’enceinte de ces monuments, il y fut suivi, chaque fois, par un
certain nombre d’habitants, qui l’empêchèrent d’examiner en détail.
Un des Arabes lui dit même: «Il faut que vous soyez encore chrétien
dans le cœur, pour que vous veniez si souvent visiter les ouvrages des
infidèles.»

On comprendra, d’après cela, qu’Hornemann dut renoncer à toute
recherche ultérieure. Autant qu’il put en juger d’après cet examen
superficiel, c’est bien l’oasis d’Ammon, et les ruines paraissent être
d’origine égyptienne.

Une preuve de la densité de l’ancienne population de cette oasis, est
le nombre prodigieux des catacombes qu’on rencontre à chaque pas et
surtout sous la colline qui porte la ville. Ce fut en vain que, dans
ces nécropoles, le voyageur chercha à se procurer une tête entière;
parmi les occiputs qu’il recueillit, il ne put trouver la preuve qu’ils
eussent été remplis de résine. Quant aux vêtements, il en trouva de
nombreux fragments, mais dans un tel état de décomposition, qu’il
lui fut absolument impossible de leur assigner une origine ou une
provenance.

Après avoir passé huit jours en cet endroit, Hornemann se dirigea, le
29 septembre, sur Schiacha, et traversa la chaîne de montagnes qui
enferme l’oasis de Siouah. Jusqu’alors, aucun événement n’était venu
troubler le passage du voyageur. Mais à Schiacha, il fut accusé d’être
chrétien et de parcourir le pays en espion. Il fallut payer d’audace.
Hornemann n’y manqua pas. Il fut sauvé par un Coran qu’il apporta dans
la pièce où il était interrogé et qu’il lut à livre ouvert. Mais,
pendant ce temps, son interprète, craignant qu’on ne fouillât ses
effets, avait jeté au feu les fragments de momies, les spécimens de
botanique, le journal détaillé du voyage et tous les livres. Ce fut une
perte irréparable.

Un peu plus loin, la caravane atteignit Augila, ville bien connue
d’Hérodote, qui la place à dix jours de l’oasis d’Ammon. Cela concorde
avec le témoignage de Hornemann, qui mit neuf jours, à marche forcée,
pour faire le trajet entre ces deux localités. La caravane s’était
augmentée, à Augila, d’un certain nombre de marchands de Bengasi,
Merote et Mojabra, et ne comptait pas moins de cent vingt individus.
Après une longue marche à travers un désert de sable, elle pénétra
dans une contrée bossuée de collines et coupée de ravins, où l’on
rencontrait, par places, de l’herbe et des arbres. C’est le désert
de Harutsch. Il fallut le traverser pour gagner Temissa, ville peu
importante, bâtie sur une colline et ceinte d’une haute muraille. A
Zuila, on entra sur le territoire du Fezzan. Les fantasias accoutumées
se reproduisaient à chaque entrée de ville, ainsi que les compliments
interminables et les souhaits de bonne santé. Ces salutations, souvent
si trompeuses, semblent tenir une grande place dans la vie des Arabes;
leur fréquence eut plus d’une fois le don d’étonner le voyageur.

Le 17 novembre, la caravane découvrit Mourzouk, la capitale du Fezzan.
C’était le but du voyage. La plus grande longueur de la partie cultivée
du royaume de Fezzan, d’après Hornemann, est d’environ trois cents
milles du nord au sud, sa plus grande largeur de deux cents milles
de l’ouest à l’est; mais il faut y ajouter la région montagneuse
d’Harutsch à l’est, et les autres déserts au sud et à l’ouest. Le
climat n’y est jamais agréable: en été, la chaleur s’y concentre avec
une intensité prodigieuse, et, quand le vent souffle du sud, elle est à
peine supportable, même pour les natifs; en hiver, le vent du nord est
si pénétrant et si froid, qu’il force les habitants à faire du feu.

Les dattes, d’abord, puis les végétaux comestibles constituent à peu
près les seules richesses de la contrée. Mourzouk est le principal
marché du pays. On y voit réunis les produits du Caire, de Bengasi, de
Tripoli, de Rhadamès, du Toat et du Soudan. Les articles de ce commerce
sont les esclaves des deux sexes, les plumes d’autruche, les peaux
d’animaux féroces, l’or, soit en poudre, soit en pépites. Le Bornou
envoie du cuivre, le Caire des soies, des calicots, des vêtements de
laine, des imitations de corail, des bracelets, des marchandises des
Indes. Les marchands de Tripoli et de Rhadamès importent des armes à
feu, des sabres, des couteaux, etc.

[Illustration: Carte pour les voyages de Hornemann et de Frendenburgh
au Fezzan.]

Le Fezzan est gouverné par un sultan qui descend de la famille des
shérifs. Son pouvoir est illimité, mais il paye cependant au bey de
Tripoli un tribut de quatre mille dollars. La population du pays peut
être évaluée (Hornemann ne nous dit pas sur quelles bases il s’appuie)
à soixante-quinze mille habitants, qui, tous, professent le mahométisme.

[Illustration: Le Baobab. (Page 363.)]

On trouve encore, dans le récit d’Hornemann, quelques autres détails
sur les mœurs et les habitudes de ce peuple. Le voyageur termine son
rapport à la Société africaine en disant qu’il se propose de revenir
dans le Fezzan, et qu’il compte envoyer de nouveaux détails.

Ce que nous savons de plus, c’est qu’à Mourzouk mourut le fidèle
compagnon d’Hornemann, le renégat Freudenburg. Atteint lui-même d’une
fièvre violente, Hornemann fut obligé de faire, en cet endroit, un
séjour beaucoup plus long qu’il n’y comptait. A peine rétabli,
Hornemann gagna Tripoli afin de s’y reposer et de s’y retremper dans la
compagnie de quelques Européens. Le 1er décembre 1799, il reprenait le
chemin de Mourzouk, d’où il partait définitivement, le 7 avril 1800,
avec une caravane. Le Bournou l’attirait, et ce gouffre, qui devait
faire tant de victimes, ne nous le rendit pas.

Pendant tout le cours du XVIIIe siècle, l’Afrique est assiégée comme
une place forte. De tous côtés, les explorateurs tâtent la place,
essayent de s’y introduire. Quelques-uns parviennent à pénétrer dans
l’intérieur, mais ils sont repoussés, ou ils y trouvent la mort. C’est
seulement de nos jours que ce mystérieux continent devait livrer ses
secrets, et découvrir, à la surprise générale, les trésors de fécondité
qu’on était bien loin d’y soupçonner.

Du côté du Sénégal, les informations recueillies par Brue, avaient
besoin d’être complétées. Mais notre prépondérance n’était plus
indiscutée comme autrefois. Nous avions des rivaux très sérieux, très
entreprenants, les Anglais. Ils étaient persuadés de l’importance
qu’auraient, pour le développement de leur commerce, les renseignements
qu’ils pourraient se procurer. Cependant, avant d’entreprendre le récit
des explorations du major Houghton et de Mungo-Park, il nous faut dire
quelques mots de la mission que s’était donnée le naturaliste français
Michel Adanson.

Adonné dès l’enfance à l’étude de l’histoire naturelle, Adanson voulut
illustrer son nom par la découverte d’espèces nouvelles. Il ne fallait
pas compter en trouver en Europe. Contre toute attente, Adanson choisit
le Sénégal pour champ de recherches.

  «C’est que c’était, dit-il dans une note manuscrite, de tous les
  établissements européens, le plus difficile à pénétrer, le plus
  chaud, le plus malsain, le plus dangereux à tous égards, et par
  conséquent le moins connu des naturalistes.»

Ne faut-il pas une rare dose de courage et d’ambition pour se
déterminer d’après des motifs semblables?

Adanson n’était certes pas le premier naturaliste qui affrontât pareils
dangers; mais on n’en avait pas vu, jusqu’alors, le faire avec autant
d’entrain, à leurs frais, sans aucune espérance de récompense, car il
ne lui restait pas même assez d’argent pour entreprendre, à son retour,
la publication des découvertes qu’il allait faire.

Le 3 mars 1749, Adanson s’embarqua sur le _Chevalier Marin_, commandé
par d’Après de Mannevillette, fit relâche à Sainte-Croix de Ténériffe,
et débarqua à l’embouchure du Sénégal, qui est, pour lui, le Niger
des anciens géographes. Pendant près de cinq ans, il parcourut notre
colonie dans tous les sens, portant tour à tour ses pas à Podor, à
Portudal, à Albreda, à l’embouchure de la Gambie, et il recueillit,
avec une ardeur et une persévérance inouïes, des richesses immenses
dans les trois règnes de la nature.

C’est à lui qu’on doit les premiers renseignements exacts sur un arbre
géant, le baobab, qui est souvent désigné sous le nom d’Adansonia;
sur les mœurs des sauterelles qui forment la base de la nourriture
de certaines peuplades sauvages; sur les fourmis blanches, qui se
bâtissent de véritables maisons; sur certaines huîtres, à l’embouchure
de la Gambie, qui «perchent» sur des arbres.

  «Les nègres, dit-il, n’ont pas tant de peine qu’on penserait à les
  cueillir, ils ne font que couper la branche où elles sont attachées.
  Une seule en porte quelquefois plus de deux cents, et, si elle a
  plusieurs rameaux, elle fait un bouquet d’huîtres qu’un homme aurait
  bien de la peine à porter.»

Mais, au milieu de toutes ces observations, si intéressantes qu’elles
soient, le géographe a bien peu de choses à glaner: quelques
renseignements nouveaux ou plus complets sur les Yolofs, sur les
Mandingues, et c’est tout. Si, avec Adanson, nous faisons plus intime
connaissance avec des pays déjà visités, nous n’apprenons rien de
nouveau.

Il n’en est pas de même de l’expédition dont nous allons raconter les
péripéties.

Le major Houghton, capitaine au 69e régiment et major du fort de Gorée,
pour le gouvernement anglais, avait eu, depuis son extrême jeunesse,
pendant laquelle il fit partie de la légation anglaise au Maroc,
l’occasion de se mettre au courant des usages et des mœurs des Maures
et des nègres de la Sénégambie. Il s’offrit, en 1790, à la Société
Africaine, pour gagner le Niger, en explorer le cours, visiter les
villes de Tombouctou et de Haoussa, et revenir par le Sahara. Ce plan
merveilleux ne devait subir qu’une atteinte, mais elle allait suffire
pour le faire échouer complètement.

Houghton quitta l’Angleterre le 16 octobre 1790, et mouilla le 10
novembre à Gillifrie, à l’embouchure de la Gambie. Bien reçu par le roi
de Barra, il remonta la Gambie l’espace de trois cents lieues, traversa
par terre le reste de la Sénégambie, et parvint jusqu’à Gonka-Konda,
dans le Yani.

  «Là, il acheta d’un nègre, dit Walckenaer, dans son _Histoire des
  voyages_, un cheval et cinq ânes, et il se préparait à passer, avec
  les marchandises qui devaient servir à le défrayer dans son voyage, à
  Medina, capitale du petit royaume de Woolli. Heureusement pour lui,
  quelques mots échappés de la bouche d’une négresse, en mandingue,
  langue dont il avait une légère connaissance, lui apprirent qu’on
  avait formé une conspiration pour le faire périr. Les marchands, qui
  trafiquaient sur le fleuve, croyant que le commerce était l’unique
  but du major, et craignant qu’il ne leur enlevât leur bénéfice par sa
  concurrence, avaient résolu sa mort.

  «Pour se soustraire au danger qui le menaçait, il jugea à propos de
  quitter la route ordinaire. Il traversa, avec ses ânes, le fleuve à
  la nage, et se trouva sur la rive méridionale, dans le royaume de
  Cantor.»

Houghton passa ensuite une seconde fois le fleuve, et pénétra dans le
royaume de Woolli.

Là, il s’empressa d’envoyer au roi un messager, pour lui porter des
présents et lui demander sa protection. Celui-ci reçut le voyageur
avec bienveillance et hospitalité dans sa capitale. Medina, d’après le
voyageur, est une ville importante, entourée d’une campagne fertile où
paissent de nombreux troupeaux.

Le major Houghton pouvait attendre une bonne issue de son voyage; du
moins tout le faisait présager, lorsqu’un accident vint porter un
premier coup à ses espérances. Le feu prit à l’une des cases voisines
de celle où il logeait, et bientôt la ville tout entière fut en
flammes. Son interprète, qui avait déjà fait plusieurs tentatives pour
le voler, saisit cette occasion et s’enfuit avec un cheval et trois
ânes.

Mais le roi de Woolli continuait à protéger le voyageur et le comblait
de cadeaux, précieux non par leur valeur, mais par l’affection dont ils
étaient le gage. Ce roi protecteur des Européens avait nom Djata; bon,
humain, intelligent, il aurait voulu que les Anglais construisissent
une factorerie dans ses États.

  «Le capitaine Littleton, écrivait Houghton à sa femme, a fait, en
  séjournant ici quatre ans, une fortune considérable; il possède
  actuellement plusieurs vaisseaux qui font le commerce sur le fleuve.
  On se procure ici, en tout temps, et pour des babioles de peu de
  valeur, de l’or, de l’ivoire, de la cire, des esclaves, et il est
  facile de gagner huit capitaux pour un. La volaille, les brebis, les
  œufs, le beurre, le lait, le miel, le poisson s’y trouvent en une
  abondance extrême, et, avec dix livres sterling, on y entretiendrait,
  dans l’aisance, une famille nombreuse. Le sol est sec, l’air très
  sain, et le roi de Woolli m’a dit qu’il n’était jamais mort un seul
  blanc à Fatatenda.»

Houghton parvint ensuite sur la Falémé, jusqu’à Cacullo, le Cacoulou
de la carte de d’Anville, et se procura, dans le Bambouk, quelques
renseignements sur le Djoliba, fleuve qui coule dans l’intérieur du
Soudan. Sa direction est d’abord du sud au nord jusqu’à Djenné, puis
de l’ouest à l’est jusqu’à Tombouctou, informations qui devaient être
bientôt confirmées par Mungo-Park. Le roi de Bambouk reçut le voyageur
avec cordialité, lui donna un guide pour le conduire à Tombouctou, et
des cauris pour le défrayer de ses dépenses pendant le voyage.

On avait lieu d’espérer que le major parviendrait heureusement jusqu’au
Niger, lorsqu’une note au crayon, à demi effacée, parvint au docteur
Laidley. Datée de Simbing, elle faisait connaître que le voyageur avait
été dépouillé de ses bagages, mais qu’il continuait sa route pour
Tombouctou. Bientôt après, certains autres renseignements venus de
divers côtés donnèrent à penser que Houghton avait été assassiné dans
le Bambarra. On ne fut définitivement fixé sur le sort du major que par
Mungo-Park.

  «Simbing, dit Walckenaer, où le major Houghton traça les derniers
  mots qu’on ait reçus de lui, est une petite ville frontière du
  royaume de Ludamar, entourée de murailles. Dans ce lieu, le major
  Houghton se vit abandonné par ses domestiques nègres, qui ne
  voulurent pas le suivre dans le pays des Maures. Il n’en continua
  pas moins sa route, et, après avoir surmonté un très grand nombre
  d’obstacles, il s’avança vers le nord et tenta de traverser le
  royaume de Ludamar. Il arriva enfin à Jarra, et fit connaissance avec
  quelques marchands maures qui allaient acheter du sel à Tischet,
  ville située près des marais salants du grand désert, et à dix
  journées de marche au nord de Jarra. Là, au moyen d’un fusil et d’un
  peu de tabac, que le major donna à ces marchands, il les engagea à le
  mener à Tischet. Quand on songe qu’il prit un tel parti, on ne peut
  s’empêcher de croire que les Maures avaient cherché à le tromper,
  soit à l’égard de la route qu’il devait suivre, soit sur l’état du
  pays situé entre Jarra et Tombouctou.»

Au bout de deux jours de marche, Houghton, s’apercevant qu’on le
trompait, voulut regagner Jarra; les Maures le dépouillèrent de tout
ce qu’il possédait et s’enfuirent. Il fut obligé de retourner à pied à
Jarra. Y mourut-il de faim? y fut-il assassiné par les Maures? On ne
sait au juste; mais on montra à Mungo-Park l’endroit où il avait péri.

La perte des journaux et des observations de Houghton ont rendu presque
nuls pour l’avancement de la science ses fatigues et son dévouement.
On en est réduit, pour trouver des détails sur son exploration, à
les chercher dans les _Proceedings_ de la Société Africaine. A ce
moment, Mungo-Park, jeune chirurgien écossais, qui venait de faire
campagne dans les Indes orientales sur le _Worcester_, apprit que
la Société Africaine cherchait un voyageur qui voulût pénétrer dans
l’intérieur du continent par la Gambie. Mungo-Park, depuis longtemps
désireux d’observer les productions du pays, les mœurs et le caractère
de ces peuples, s’offrit pour cette tâche, bien qu’il eût tout lieu
d’appréhender que son prédécesseur, le major Houghton, n’eût péri dans
sa tentative.

Aussitôt accepté par la société, Mungo-Park procéda aux préparatifs
du voyage et partit de Portsmouth, le 22 mai 1795, avec de puissantes
recommandations pour le docteur Laidley et un crédit de deux cents
livres sterling.

Débarqué à Gillifrie, à l’embouchure de la Gambie, dans le royaume de
Barra, le voyageur remonta la rivière et gagna Pisania, factorerie
anglaise du docteur Laidley. Son premier soin fut d’apprendre la langue
la plus répandue, le mandingue; puis il rassembla les renseignements
nécessaires à l’exécution de ses projets.

Ce séjour d’initiation lui avait permis de récolter des informations
plus exactes et plus précises que celles de ses prédécesseurs sur
les Feloups, les Yolofs, les Foulahs et les Mandingues. Les premiers
sont tristes, querelleurs et vindicatifs, mais courageux et fidèles;
les seconds forment une nation puissante et belliqueuse, à la peau
extrêmement noire. Ils offrent, sauf par la couleur de leur peau et
le langage, une très grande ressemblance avec les Mandingues. Ceux-ci
sont doux et sociables. Grands et bien faits, ils possèdent des femmes
relativement jolies. Enfin, les Foulahs, qui sont les moins foncés,
semblent très attachés à la vie pastorale et agricole. La plupart de
ces populations sont mahométanes et pratiquent la polygamie.

Le 2 décembre, accompagné de deux nègres interprètes et d’un petit
bagage, Mungo-Park s’avança dans l’intérieur. Il pénétra d’abord dans
le petit royaume de Woolli, dont la capitale, Medina, renferme un
millier de maisons. Il visita ensuite Kolor, ville considérable, et
arriva, après avoir franchi un désert de deux jours de marche, dans le
royaume de Bondou. Les habitants sont Foulahs, professent la religion
mahométane et s’enrichissent par le commerce de l’ivoire, quand ils ne
sont pas agriculteurs et pasteurs.

Le voyageur ne tarda pas à atteindre la Falémé, rivière sortie des
montagnes de Dalaba, qui, près de sa source, baigne d’importants gîtes
aurifères. A Fatteconda, capitale du Bondou, il fut reçu par le roi,
qui se refusait à comprendre qu’on voyageât par curiosité. L’entrevue
du voyageur avec les femmes du monarque est assez piquante:

  «A peine fus-je entré dans leur cour, dit Mungo-Park, que je me vis
  environné de tout le sérail. Les unes me demandaient des médecines,
  les autres de l’ambre, et toutes voulaient éprouver ce grand
  spécifique des Africains, la saignée. Ces femmes étaient au nombre de
  dix à douze, la plupart jeunes et jolies et portant sur la tête des
  ornements d’or et des grains d’ambre.

  «Elles me plaisantèrent avec beaucoup de gaieté sur différents
  sujets. Elles riaient surtout de la blancheur de ma peau et de
  la longueur de mon nez, soutenant que l’une et l’autre étaient
  artificielles. Elles disaient qu’on avait blanchi ma peau en me
  plongeant dans du lait, lorsque j’étais encore enfant, et qu’on avait
  allongé mon nez en le pinçant tous les jours jusqu’à ce qu’il eût
  acquis cette conformation désagréable et contre nature.»

En sortant du Bondou par le nord, Mungo-Park entra dans le Kajaaga,
auquel les Français donnent le nom de Galam. Le climat de ce pays
pittoresque, arrosé par les eaux du Sénégal, est beaucoup plus sain
que celui des contrées qui se rapprochent de la côte. Les habitants
s’appellent Serawoullis et sont nommés Seracolets par les Français.
La couleur de leur peau est d’un noir de jais, et l’on ne peut, à cet
égard, les distinguer des Yolofs.

  «Les Serawoullis, dit Mungo-Park, s’adonnent ordinairement au
  commerce. Ils en faisaient autrefois un très grand avec les Français,
  à qui ils vendaient de la poudre d’or et des esclaves. Aujourd’hui,
  ils fournissent quelques esclaves aux factoreries anglaises établies
  sur les bords de la Gambie. Ils sont renommés pour la facilité et la
  loyauté avec lesquelles ils traitent les affaires.»

A Joag, Mungo-Park fut dévalisé de la moitié de ses effets par les
envoyés du roi, sous prétexte de lui faire payer un droit de passage.
Heureusement pour lui, le neveu de Demba-Jego-Jalla, roi de Kasson, qui
s’apprêtait à rentrer dans son pays, le prit sous sa protection. Ils
gagnèrent ensemble Gongadi, où se trouvent de belles plantations de
dattiers, et Samie, sur les bords du Sénégal, à la frontière du Kasson.

La première ville qu’on rencontre sur ce territoire est celle de
Tiesie, que Mungo-Park atteignit le 31 décembre. Bien accueilli par la
population, qui lui vendit très bon marché les provisions dont il avait
besoin, le voyageur y subit de la part du frère et du neveu du roi
toutes sortes de vexations.

Mungo-Park quitta cette ville le 10 janvier 1796, pour se rendre à
Kouniakari, capitale du Kasson, pays fertile, riche et bien peuplé,
qui peut mettre quarante mille hommes sous les armes. Le roi, plein de
bienveillance pour le voyageur, voulait que celui-ci restât dans ses
États tant que durerait la guerre entre les royaumes de Kasson et de
Kajaaga. A cette guerre ne pouvaient manquer d’être mêlés le Kaarta et
le Bambara, que Mungo-Park voulait visiter. Cet avis était prudent, et
celui-ci se repentit plus d’une fois de ne l’avoir pas suivi.

Mais, impatient de s’avancer dans l’intérieur, le voyageur ne voulut
rien écouter et gagna le Kaarta, aux plaines unies et sablonneuses. Sur
sa route, il rencontrait une foule d’habitants qui s’enfuyaient dans le
Kasson pour éviter les horreurs de la guerre. Ce spectacle ne l’arrêta
pas, et il continua son chemin jusqu’à la capitale du Kaarta, située
dans une plaine fertile et découverte.

[Illustration: Portrait de Mungo-Park. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Le roi Daisy-Kourabari reçut avec affabilité le voyageur, voulut le
détourner d’entrer dans le Bambara, et, voyant ses efforts inutiles,
il lui conseilla, pour éviter de passer au milieu des combattants,
d’entrer dans le royaume de Ludamar, habité par des Maures. De là il
pourrait pénétrer dans le Bambara.

Pendant le cours de ce voyage, Mungo-Park vit les nègres se nourrir
d’une sorte de pain, au goût de pain d’épices, fait avec les baies du
lotus. Cette plante, le _rhamnus lotus_, croît spontanément dans la
Sénégambie, la Nigritie et le pays de Tunis.

[Illustration: Itinéraire du voyage de Mungo-Park.]

  «Ainsi, dit Mungo-Park, on ne peut guère douter que ce ne soit le
  fruit de ce même lotus dont Pline dit que se nourrissaient les
  Lotophages de la Lybie. J’ai mangé du pain de lotus, et je crois
  qu’une armée peut fort bien avoir vécu d’un pareil pain, comme Pline
  rapporte qu’ont vécu les Lybiens. Le goût de ce pain est même si
  doux et si agréable, qu’il y a apparence que les soldats ne s’en
  plaignaient pas.»

Mungo-Park arriva le 22 février à Jarra, ville considérable, aux
maisons de pierre, habitée par des nègres venus du midi pour se
mettre sous la protection des Maures, auxquels ils payent un tribut
considérable. Le voyageur obtint d’Ali, roi de Ludamar, la permission
de traverser ses États sans recevoir d’injures. Malgré cette
assurance, Mungo-Park fut presque entièrement dépouillé par les Maures
fanatiques de Deena. A Sampaka, à Dalli, villes considérables, à Samée,
petit village heureusement situé, le voyageur reçut si bon accueil,
qu’il se voyait déjà parvenu dans l’intérieur de l’Afrique, lorsque
parut une troupe des soldats d’Ali qui l’emmenèrent à Benowm, camp de
ce souverain.

  «Ali, dit Mungo-Park, assis sur un coussin de maroquin noir, était
  occupé à rogner quelques poils de sa moustache, tandis qu’une femme
  esclave tenait un miroir devant lui. C’était un vieillard de la race
  des Arabes. Il portait une longue barbe blanche et il avait l’air
  sombre et de mauvaise humeur. Il me considéra très attentivement.
  Ensuite, il demanda à mes conducteurs si je parlais la langue arabe.
  Ils lui répondirent que non. Il en parut très étonné, et il garda
  le silence. Les personnes qui étaient auprès de lui, et surtout les
  femmes, ne faisaient pas de même. Elles m’accablaient de questions,
  regardaient toutes les parties de mes vêtements, fouillaient dans
  mes poches et m’obligeaient à déboutonner mon gilet pour examiner
  la blancheur de ma peau. Elles allèrent même jusqu’à compter les
  doigts de mes pieds et de mes mains, comme si elles avaient douté que
  j’appartinsse véritablement à l’espèce humaine.»

Étranger, sans protection, chrétien, passant pour espion, Mungo-Park
fournit aux Maures l’occasion d’exercer à leur gré l’insolence, la
férocité et le fanatisme qui les distinguent. Insultes, outrages,
coups, rien ne lui fut épargné. C’est ainsi qu’on voulut le transformer
en barbier; mais sa maladresse, qui lui fit entamer le cuir chevelu
du fils d’Ali, le dispensa de ce métier peu honorifique. Pendant
cette captivité, Mungo-Park recueillit quelques renseignements sur
Tombouctou, cette ville dont l’accès est si difficile pour les
Européens, ce _desideratum_ de tous les voyageurs africains.

  «Houssa, lui dit un schérif, est la plus grande ville que j’aie
  jamais vue. Walet est plus grand que Tombouctou; mais, comme elle
  est éloignée du Niger, et que son principal commerce est en sel,
  on y voit beaucoup moins d’étrangers. De Benowm à Walet il y a dix
  journées de marche. En se rendant d’un de ces lieux à l’autre, on ne
  voit aucune ville remarquable, et l’on est obligé de se nourrir du
  lait qu’on achète des Arabes, dont les troupeaux paissent autour des
  puits ou des mares. On traverse pendant deux jours un pays sablonneux
  dans lequel on ne trouve point d’eau.

  «Il faut ensuite onze jours pour se rendre de Walet à Tombouctou.
  Mais l’eau est beaucoup moins rare sur cette route, et l’on y voyage
  ordinairement sur des bœufs. On voit à Tombouctou un grand nombre de
  juifs, qui tous parlent arabe et se servent des mêmes prières que les
  Maures.»

Cependant, les événements de la guerre déterminèrent Ali à se rendre
à Jarra. Mungo-Park, qui avait su se faire une alliée de la sultane
favorite Fatima, obtint d’accompagner le roi. En se rapprochant ainsi
du théâtre des événements, le voyageur espérait trouver une occasion
favorable pour s’échapper. En effet, le roi du Kaarta, Daisy Kourabari,
ne tarda pas à s’avancer victorieusement contre la ville de Jarra. La
plupart des habitants prirent la fuite, et Mungo-Park fit comme eux.

Il trouva bientôt le moyen de s’enfuir; mais son interprète refusa de
l’accompagner. Il dut donc partir, pour le Bambara, seul et sans aucune
ressource.

La première ville qu’il rencontra fut Wawra; elle appartient proprement
au Kaarta, qui, en ce moment, était tributaire de Mansong, roi de
Bambara.

  «Le 7 juillet au matin, lorsque j’étais prêt à partir, dit
  Mungo-Park, mon hôte, avec beaucoup d’embarras, me pria de lui
  donner un peu de mes cheveux. On lui avait dit, ajouta-t-il, que des
  cheveux d’un blanc étaient un _saphis_ (talisman) qui donnait à celui
  qui le portait toute l’instruction des blancs. Je n’avais jamais
  entendu parler d’un mode si simple d’éducation; mais je me prêtai
  sur-le-champ à ses désirs. Le pauvre homme avait une si grande envie
  d’apprendre, que, moitié coupant, moitié arrachant, il me tondit
  d’assez près tout un côté de la tête; il en aurait fait tout autant
  de l’autre, si je n’eusse témoigné quelque mécontentement et si je ne
  lui avais pas dit que je voulais réserver pour quelque autre occasion
  une partie de cette précieuse matière.»

Gallou, puis Mourja, grande ville fameuse par son commerce de sel,
furent traversées au milieu de péripéties, de fatigues et de privations
sans nombre. En approchant de Sego, Mungo-Park put enfin apercevoir le
Djoliba.

  «Regardant devant moi, dit-il, je vis avec un extrême plaisir le
  grand objet de ma mission, le majestueux Niger que je cherchais
  depuis longtemps. Large comme la Tamise l’est à Westminster, il
  étincelait des feux du soleil et coulait lentement _vers l’orient_.
  Je courus au rivage, et, après avoir bu de ses eaux, j’élevai mes
  mains au ciel, en remerciant avec ferveur l’Ordonnateur de toutes
  choses de ce qu’il avait couronné mes efforts d’un succès si complet.

  «Cependant, la pente du Niger vers l’est et les points collatéraux
  de cette direction ne me causèrent aucune surprise; car, quoique à
  mon départ d’Europe j’eusse de grands doutes à ce sujet, j’avais
  fait, dans le cours de mon voyage, tant de questions sur ce fleuve,
  et des nègres de diverses nations m’avaient assuré si souvent et si
  positivement que son cours allait vers le _soleil levant_, qu’il ne
  me restait sur ce point presque plus d’incertitude, d’autant que je
  savais que le major Houghton avait recueilli, de la même manière, des
  informations pareilles.

  «La capitale du Bambara, Sego, où j’arrivais alors, consiste
  proprement en quatre villes distinctes, deux desquelles sont situées
  sur la rive septentrionale du fleuve et s’appellent Sego-Korro et
  Sego-Bou. Les deux autres sont sur la rive méridionale et portent
  les noms de Sego-Sou-Korro et Sego-See-Korro. Toutes sont entourées
  de grands murs de terre. Les maisons sont construites en argile;
  elles sont carrées et leurs toits sont plats; quelques-unes ont deux
  étages; plusieurs sont blanchies.

  «Outre ces bâtiments, on voit, dans tous les quartiers, des mosquées
  bâties par les Maures. Les rues, quoique étroites, sont assez larges
  pour tous les usages nécessaires dans un pays où les voitures à roues
  sont absolument inconnues. D’après toutes les notions que j’ai pu
  recueillir, j’ai lieu de croire que Sego contient dans sa totalité
  environ trente mille habitants.

  «Le roi de Bambara réside constamment à Sego-See-Korro; il emploie
  un grand nombre d’esclaves à transporter les habitants d’un côté à
  l’autre de la rivière. Le salaire qu’ils reçoivent de ce travail,
  quoiqu’il ne soit que de dix cauris par personne, fournit au roi,
  dans le cours d’une année, un revenu considérable.»

Influencé par les Maures, le roi ne voulut pas recevoir le voyageur
et lui interdit le séjour de sa capitale, où, d’ailleurs, il n’aurait
pu le soustraire aux mauvais traitements. Mais, pour ôter à son refus
tout caractère de mauvais vouloir, il envoya à Mungo-Park un sac de
cinq mille cauris, à peu près vingt-cinq francs de notre monnaie,
pour acheter des vivres. Le messager du roi devait, en outre, servir
de guide au voyageur jusqu’à Sansanding. Toute protestation, toute
récrimination était impossible; il n’y avait qu’à s’exécuter; c’est ce
que fit Mungo-Park.

Avant d’arriver à Sansanding, il assista à la récolte du beurre végétal
que produit un arbre appelé _Shea_.

  «Cet arbre, dit la relation, croît abondamment dans toute cette
  partie du Bambara. Il n’est pas planté par les habitants, mais on le
  trouve croissant naturellement dans les bois. Il ressemble beaucoup
  à un chêne américain, et le fruit, avec le noyau duquel, séché au
  soleil et bouilli dans l’eau, on prépare le beurre végétal, ressemble
  un peu à l’olive d’Espagne. Le noyau est enveloppé d’une pulpe douce
  que recouvre une mince écorce verte. Le beurre qui en provient, outre
  l’avantage qu’il a de se conserver toute l’année sans sel, est plus
  blanc, plus ferme, et, à mon goût, plus agréable qu’aucun beurre
  de lait de vache que j’aie jamais mangé. C’est un des principaux
  articles du commerce intérieur de ces contrées.»

Sansanding, ville de huit à dix mille habitants, est un marché
fréquenté par les Maures, qui y apportent, de la Méditerranée, des
verroteries qu’ils échangent contre de la poudre d’or et de la toile de
coton. Mungo-Park n’eut pas la liberté de s’arrêter en ce lieu, et dut,
à cause des importunités des habitants et des perfides insinuations
des Maures fanatiques, continuer son voyage. Son cheval étant épuisé
par les fatigues et les privations, il dut s’embarquer sur le Niger ou
Djoliba, comme disent les habitants.

A Mourzan, village de pêcheurs situé sur la rive septentrionale du
fleuve, force fut à Mungo-Park de renoncer à pousser plus loin ses
découvertes. Plus il s’enfonçait dans l’est en descendant le fleuve,
plus il se mettait entre les mains des Maures. La saison des pluies
était commencée, et il ne serait bientôt plus possible de voyager
qu’en canot. Or, son extrême dénûment empêchait Mungo-Park de louer
une embarcation, et il était réduit à vivre de la charité publique.
S’enfoncer plus avant dans cette direction, c’était non seulement
courir au devant de la mort, mais encore vouloir ensevelir avec soi le
fruit de ses travaux et de ses fatigues. Certes, le retour à Gambie
n’était pas facile; il y avait plusieurs centaines de milles à faire,
à pied, à travers des contrées difficiles, mais l’espoir du retour le
soutiendrait sans doute!

  «Avant de quitter Silla, dit le voyageur, je crus convenable de
  prendre, des marchands maures et nègres, toutes les informations
  que je pourrais me procurer, soit sur le cours ultérieur du Niger
  vers l’est, soit sur la situation et l’étendue des royaumes qui
  l’avoisinent....

  «A deux journées de marche de Silla est la ville de Djenné, qui est
  située sur une petite île du fleuve, et qui contient, dit-on, plus
  d’habitants que Sego et même qu’aucune autre ville du Bambara. A deux
  jours de distance, la rivière s’étend et forme un lac considérable
  appelé _Dibby_ «le lac obscur». Tout ce que j’ai pu savoir sur
  l’étendue de ce lac, c’est qu’en le traversant de l’ouest à l’est,
  les canots perdent la terre de vue pendant un jour entier. L’eau
  sort de ce lac en plusieurs courants, qui finissent par former
  deux grands bras de rivière, dont l’un coule vers le nord est et
  l’autre vers l’est. Mais ces bras se réunissent à Kabra, qui est à
  une journée de marche au sud de Tombouctou et qui forme le port ou
  le lieu d’embarquement de cette ville. L’espace qu’enferment les
  deux courants s’appelle _Jinbala_; il est habité par des nègres. La
  distance entière, par terre, de Djenné à Tombouctou est de douze
  jours de marche.

  «Au nord-est de Masina est le royaume de Tombouctou, le grand objet
  des recherches des Européens. La capitale de ce royaume est un des
  principaux marchés du grand commerce que les Maures font avec les
  nègres. L’espoir d’acquérir des richesses dans ce négoce, et le zèle
  de ces peuples pour leur religion ont peuplé cette grande ville de
  Maures et de convertis mahométans. Le roi lui-même et les principaux
  officiers de l’État sont plus sévères, plus intolérants dans leurs
  principes, qu’aucune des autres tribus maures de cette partie de
  l’Afrique.»

Mungo-Park dut donc revenir sur ses pas, et, par des chemins qu’avaient
détrempés les pluies et l’inondation, traverser Mourzan, Kea, Modibou,
où il retrouva son cheval, Nyara, Sansanding, Samée, Sai, entourée
de fossés profonds et de hautes murailles aux tours carrées, Jabbée,
ville considérable d’où l’on aperçoit de hautes montagnes, et, enfin,
Taffara, où il fut reçu avec peu d’hospitalité.

Au village de Souha, Mungo-Park essaya d’obtenir par charité quelques
grains du «douty», qui lui répondit n’avoir rien dont il pût se passer.

  «Tandis que j’examinais la figure de cet homme inhospitalier, dit
  Mungo-Park, et que je cherchais à démêler la cause d’un air d’humeur
  et de mécontentement qu’exprimaient ses traits, il appela un esclave
  qui travaillait dans un champ voisin et lui ordonna d’apporter avec
  lui sa bêche; lui montrant ensuite un endroit peu éloigné, il lui dit
  de faire un trou dans la terre. L’esclave, avec son outil, commença
  à creuser la terre, et le douty, qui paraissait un homme impatient,
  marmotta et parla tout seul, jusqu’à ce que le trou fût presque fini.
  Il prononça alors deux fois de suite les mots _dankatou_ (bon à
  rien), _jankra lemen_ (une vraie peste), expressions que je crus ne
  pouvoir s’appliquer qu’à moi.

  «Comme le trou avait assez l’apparence d’une fosse, je trouvai
  prudent de remonter à cheval, et j’allais décamper, lorsque
  l’esclave, qui venait d’aller au village, en revint, et apporta le
  corps d’un enfant mâle, d’environ neuf ou dix ans, parfaitement nu.
  Le nègre portait le corps par un bras et une jambe, et le jeta dans
  la fosse avec une indifférence barbare dont je n’avais jamais vu
  d’exemple. Pendant qu’il le couvrait de terre, le douty répétait:
  _naphula attiniata_ (argent perdu), d’où je conclus que l’enfant
  avait été un de ses esclaves.»

Le 21 août, Mungo-Park quitta Koulikorro, où il s’était procuré des
aliments en écrivant des saphis pour plusieurs habitants, et gagna
Bammakou, où se tient un grand marché de sel. Près de là, du haut d’une
éminence, le voyageur put apercevoir une grande chaîne de montagnes
située dans le pays de Kong, dont le souverain pouvait mettre sur pied
une armée plus nombreuse que celle du roi de Bambara.

Dépouillé par des brigands du peu qu’il possédait, le malheureux
Mungo-Park, au milieu d’un immense désert, pendant la saison pluvieuse,
à cinq cents lieues de l’établissement européen le plus voisin, se
sentit un moment à bout de force et d’espoir. Mais ce fut une crise de
peu de durée. Reprenant courage, il atteignit la ville de Sibidoulou,
dont le «mansa» ou chef lui fit retrouver son cheval et ses habits qui
lui avaient été volés par des brigands foulahs, puis Kamalia, où Karfa
Taura lui proposa de gagner la Gambie, après la saison des pluies, avec
une caravane d’esclaves. Épuisé, sans ressources, attaqué de la fièvre,
qui pendant cinq semaines l’empêcha de sortir, Mungo-Park fut contraint
de s’arrêter à ce parti.

Le 19 avril fut le jour du départ de la caravane pour la côte. Avec
quelle joie Mungo-Park salua son lever, on peut aisément le deviner!
Après avoir traversé le désert de Jallonka et passé le bras principal
du Sénégal, puis la Falémé, la caravane atteignit enfin les bords de la
Gambie et Pisania, où Mungo-Park tomba, le 12 juin 1797, dans les bras
du docteur Laidley, qui ne comptait plus le revoir.

Le 22 septembre, Mungo-Park rentrait en Angleterre. L’enthousiasme
fut tel, à l’annonce de ses découvertes, si grande était l’impatience
avec laquelle on attendait la relation de ce voyage, assurément le
plus important qui eût été fait dans cette partie de l’Afrique, que la
Société Africaine dut lui permettre de publier, à son profit, un récit
abrégé de ses aventures.

On lui devait sur la géographie, les mœurs et les coutumes du pays,
plus de faits importants que n’en avaient recueilli tous les voyageurs
qui l’avaient précédé. C’est lui qui venait de fixer la position des
sources du Sénégal et de la Gambie, et relever le cours du Niger ou
Djoliba, coulant vers l’est alors que la Gambie descendait à l’ouest.

C’était mettre fin, par des faits positifs, à un débat qui avait
jusqu’alors divisé les géographes. En même temps, il n’y avait plus
moyen de confondre ces trois fleuves comme l’avait fait, en 1707, le
géographe français Delisle, qui nous présentait le Niger courant vers
l’est depuis le Bornou, et se terminant par le fleuve du Sénégal à
l’ouest. Mais lui-même avait reconnu et corrigé cette erreur dans ses
cartes, de 1722 à 1727, sans doute d’après les informations recueillies
par André Brue, le gouverneur du Sénégal pour la Compagnie.

Houghton avait bien reçu, des naturels, des renseignements assez
précis sur la source du Niger dans le pays de Manding, sur la position
approximative de Sego, de Djenné et de Tombouctou; mais il appartenait
à Mungo-Park de fixer définitivement, _de visu_, la position de ces
deux premières villes, et de nous donner, sur la nature du pays et
les différentes peuplades qui l’habitent, des détails bien plus
circonstanciés que ceux que l’on possédait.

[Illustration: Indigènes du Sénégal.]

Aussi, comme nous l’avons dit plus haut, l’opinion publique ne
s’était-elle pas trompée sur l’importance de ce voyage, sur l’habileté,
le courage et la véracité de celui qui l’avait exécuté.

Un peu plus tard, le gouvernement anglais voulut confier à Mungo-Park
le commandement d’une expédition pour l’intérieur de l’Australie, mais
le voyageur refusa.

[Illustration: Un Boschiman. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Quelques années après, en 1804, la Société Africaine, résolue à
compléter la découverte du Niger, proposa à Mungo-Park la direction
d’une nouvelle campagne d’exploration. Mungo-Park ne crut pas pouvoir
refuser, cette fois, et, le 30 janvier 1805, il quitta l’Angleterre.
Deux mois après, il débarquait à Gorée.

Mungo-Park était accompagné du chirurgien Anderson, son beau-frère, du
dessinateur Georges Scott et de cinq artilleurs. Il était, en outre,
autorisé à s’adjoindre le nombre de soldats qu’il jugerait nécessaire,
et un crédit de cent mille francs lui était ouvert.

  «Ces ressources, dit Walckenaer dans son _Histoire des voyages_,
  si grandes en comparaison de celles qu’avaient pu lui fournir les
  souscriptions particulières de la Société Africaine, furent, suivant
  nous, ce qui contribua en partie à sa perte. La rapace exigence
  des monarques africains s’accrut en raison des richesses qu’ils
  supposaient à notre voyageur, et la nécessité de se soustraire à
  l’énormité de demandes qu’il n’aurait pu satisfaire fut en partie la
  cause de la catastrophe qui mit fin à cette expédition.»

Quatre charpentiers, un officier et trente-cinq soldats d’artillerie,
ainsi qu’un marchand mandingue appelé Isaac, qui devait servir de
guide, composaient, avec les chefs de l’expédition déjà nommés, une
importante caravane. Le 27 avril 1805, Mungo-Park quitta Cayee, arriva
le lendemain à Pisania, d’où il était parti, dix ans auparavant, pour
entreprendre son premier voyage, et se dirigea dans l’est, suivant la
route autrefois parcourue jusqu’à Bambakou, sur les bords du Niger. De
tous les Européens, il ne restait plus, lorsque la caravane y arriva,
que six soldats et un charpentier. Tous les autres avaient succombé
à la fatigue, aux fièvres, aux maladies causées par les inondations.
Les exactions des petits potentats, dont l’expédition avait traversé
les États, avaient été telles, que le stock des marchandises d’échange
était considérablement réduit.

Bientôt Mungo-Park commit une grave imprudence. A Sansanding, ville
de onze mille habitants, il avait remarqué que le marché était très
assidûment suivi et qu’on y vendait des grains de collier, de l’indigo,
de l’antimoine, des bagues, des bracelets et mille autres objets qui
n’avaient pas le temps de se détériorer avant d’être enlevés par les
acheteurs.

  «Il ouvrit, dit Walckenaer, une boutique dans le grand genre, et
  étala un assortiment choisi des marchandises d’Europe, à vendre en
  gros ou en détail. Mungo-Park croit que le grand débit qu’il en fit
  lui attira l’envie des marchands, ses confrères. Les gens de Djenné,
  les Maures, les marchands de Sansanding se joignirent à ceux de Sego,
  et offrirent, en présence de Modibinne, qui a lui-même rapporté le
  fait à Mungo-Park, de donner à Mansong une quantité de marchandises
  d’un plus grand prix que tous les présents qu’il avait reçus de notre
  voyageur, s’il voulait s’emparer de son bagage, et ensuite le tuer ou
  le chasser du Bambara. Mungo-Park n’en continua pas moins à ouvrir
  tous les jours sa boutique, et il reçut, dans une seule journée de
  marché, vingt-cinq mille sept cent cinquante-six pièces de monnaie ou
  cauris.»

Le 28 octobre, Anderson mourut après quatre mois de maladie, et
Mungo-Park se vit, une seconde fois, seul au milieu de l’Afrique. Il
avait reçu la permission du roi Mansong de construire à Sansanding une
embarcation qui lui permettrait de descendre le Niger; il lui donna le
nom de _Djoliba_ et fixa son départ au 16 novembre.

C’est là que se termine son journal par des détails sur les populations
riveraines du fleuve et sur la géographie de ces contrées qu’il avait
été le premier à découvrir. Parvenu en Europe, ce journal, tout informe
qu’il était, fut publié, dès qu’on eut acquis la triste certitude que
son auteur avait péri dans les eaux du Djoliba. A proprement parler,
il ne contenait aucune nouvelle découverte, mais on savait qu’il
serait utile à la science géographique. Plus instruit, en effet,
Mungo-Park avait déterminé la position astronomique des villes les
plus importantes, ce qui allait donner des bases sérieuses à une carte
de la Sénégambie. Cette carte fut confiée à Arrow-Smith, qui, dans un
court avertissement, se contenta de déclarer que, trouvant de grandes
différences entre les positions des lieux données par les journées de
marche et celles fournies par les observations astronomiques, il lui
avait été impossible de les concilier, mais que, se rapportant à ces
dernières, il avait été obligé de rejeter plus au nord la route suivie
par Mungo-Park durant son premier voyage.

Il y avait là un fait bizarre que devait débrouiller un homme à
l’esprit encyclopédique, le Français Walckenaer, tour à tour ou en même
temps préfet, géographe, littérateur. Il découvrit, dans le journal
de Mungo-Park, une erreur singulière que ni l’éditeur anglais, ni
le traducteur français, qui a commis les plus grossières légèretés,
n’avaient relevée. Ce journal contenait le récit de ce que Mungo-Park
avait fait le «31 avril.» Or, tout le monde sait que ce mois n’a que
trente jours. Il résultait de là que, pendant tout le cours du voyage,
Mungo-Park avait fait l’erreur d’un jour entier, et qu’il avait, dans
ses calculs, employé les déclinaisons de la veille en croyant faire
usage de celles du jour. Il y eut donc des modifications importantes
à faire à la carte d’Arrow-Smith; mais il n’en résulte pas moins, une
fois les inexactitudes de Mungo-Park reconnues, qu’il rapportait la
première base sérieuse d’une carte de la Sénégambie.

Bien que les rapports faits au gouvernement anglais ne laissassent
guère de prise au doute, cependant, comme certains récits annonçaient
que des blancs avaient été vus dans l’intérieur de l’Afrique, le
gouverneur du Sénégal envoya une expédition dont il confia le
commandement au marchand nègre Isaac, ancien guide de Mungo-Park qui
avait fidèlement remis le journal de ce dernier entre les mains des
autorités anglaises. Nous ne nous étendrons pas sur le récit de ce
voyage qui ne contient aucun fait nouveau, et nous n’en retiendrons que
la partie relative aux derniers jours de Mungo-Park.

A Sansanding, Isaac avait retrouvé Amadi Fatouma, nègre qui
accompagnait Mungo-Park sur le Djoliba, lorsqu’il périt, et il reçut de
lui la déposition suivante:

  «Nous nous embarquâmes à Sansanding et nous gagnâmes en deux jours
  Silla, lieu où Mungo-Park avait terminé son premier voyage.

  «Deux jours de navigation nous conduisirent ensuite à Djenné.
  Lorsque nous passâmes à Dibby, trois canots remplis de nègres armés
  de piques de lances et d’arcs, mais sans armes à feu, vinrent
  après nous. On passa successivement devant Racbara et Tombouctou,
  où l’on fut de nouveau poursuivi par trois canots, qu’il fallut
  repousser par la force et en tuant toujours plusieurs naturels.
  A Gouroumo, sept canots voulurent encore nous attaquer et furent
  battus. On livra encore ensuite plusieurs combats, à la grande perte
  des nègres, jusqu’à Kaffo, où l’on s’arrêta pendant un jour. On
  descendit ensuite le fleuve jusqu’à Carmusse, et l’on jeta l’ancre à
  Gourmon. Le lendemain, on aperçut une armée de Maures, qui laissèrent
  tranquillement passer le canot.

  «On entra alors dans le pays des Haoussa. Le jour suivant, on arriva
  à Yaour. Amadi Fatouma fut envoyé dans cette ville pour porter des
  présents au chef et acheter des provisions. Ce nègre demanda, avant
  d’accepter les présents, si le voyageur blanc reviendrait visiter
  son pays. Mungo-Park, à qui cette question fut rapportée, crut
  devoir répondre qu’il n’y reviendrait jamais. On a pensé que ces
  paroles causèrent sa mort. Le chef nègre, certain de ne revoir jamais
  Mungo-Park, prit, dès lors, la résolution de s’emparer des présents
  destinés au roi.

  «Cependant Amadi Fatouma se rendit à la résidence du roi, située à
  quelques centaines de pas de la rivière. Ce prince, averti du passage
  des voyageurs blancs, envoya le lendemain une armée dans le petit
  village de Boussa, sur le bord du fleuve. Lorsque l’embarcation
  parut, elle fut assaillie par une pluie de pierres et de flèches.
  Park fit jeter les bagages dans le fleuve et s’y précipita avec ses
  compagnons; tous y périrent.»

Ainsi finit misérablement le premier Européen qui ait navigué sur le
cours du Djoliba et visité Tombouctou. Bien des efforts devaient être
faits dans la même direction. Presque tous devaient échouer.

A la fin du XVIIIe siècle, deux des meilleurs élèves de Linné
parcouraient en naturalistes le sud de l’Afrique. C’étaient Sparrman
pour les quadrupèdes et Thunberg pour les plantes. Le récit de
l’exploration de Sparrman, interrompue, comme nous l’avons dit, par son
voyage en Océanie, à la suite de Cook, parut le premier et fut traduit
en français par Le Tourneur. Dans sa préface,--les traducteurs n’en
font jamais d’autre,--Le Tourneur déplorait la perte de ce savant
voyageur, mort pendant un voyage à la Côte-d’Or. Au moment même où
l’ouvrage paraissait, Sparrman vint rassurer sur son sort le bon Le
Tourneur, légèrement ahuri de sa bévue.

Le 30 avril 1772, Sparrman mit le pied sur la terre d’Afrique et
débarqua au cap de Bonne-Espérance. A cette époque, la ville était
petite et ne comptait pas plus de deux mille pas de long sur autant
de large, en y comprenant même les jardins et les vergers qui la
terminent d’un côté. Les rues étaient larges, plantées de chênes,
bordées de maisons blanchies à l’extérieur ou peintes en vert, ce qui
ne laissa pas d’étonner Sparrman. Venu au Cap pour servir de précepteur
aux enfants de M. Kerste, il ne trouva celui-ci qu’à False-Bay, sa
résidence d’hiver. Dès que revint le printemps, Sparrman accompagna M.
Kerste à Alphen, propriété que celui-ci possédait près de Constance.
Le naturaliste en profita pour faire quelques excursions dans les
environs et escalader la montagne de la Table, ce qui ne fut pas sans
danger. Ces promenades lui permirent en même temps de connaître la
manière de vivre des boers et leurs relations avec leurs esclaves. Les
dispositions de ces derniers étaient telles, que chaque habitant était
obligé de fermer, durant la nuit, la porte de sa chambre et de tenir
près de lui ses armes chargées. Quant aux colons, ils étaient, pour la
plupart, d’une bonhomie rude, d’une hospitalité brutale, dont Sparrman
donne plusieurs preuves singulières.

  «J’arrivai, dit-il, à la demeure d’un fermier nommé Van der Spoei,
  qui était veuf, né Africain et père de celui que vous connaissez pour
  le propriétaire du Constance rouge ou vieux Constance.

  «Sans faire semblant de m’apercevoir, il demeura immobile dans le
  passage qui conduisait à sa maison. Lorsque je fus près de lui,
  il ne fit pas un seul pas pour venir à ma rencontre, mais, me
  prenant par la main, il me salua de ces mots: «Bonjour, soyez le
  bienvenu!--Comment vous portez-vous?--Qui êtes-vous?--Un verre de
  vin?--Une pipe de tabac?--Voulez-vous manger quelque chose?» Je
  répondis à ses questions avec le même laconisme et j’acceptai ses
  offres à mesure qu’il les faisait. Sa fille, jeune, bien faite et
  d’une humeur agréable, âgée de douze à quatorze ans, mit sur la
  table une magnifique poitrine d’agneau à l’étuvée et garnie de
  carottes; après le dîner, elle m’offrit le thé de si bonne grâce que
  je savais à peine que préférer ou du dîner ou de ma jeune hôtesse.
  La discrétion et la bonté du cœur étaient lisiblement peintes dans
  les traits et dans le maintien du père et de la fille. J’adressai
  plusieurs fois la parole à mon hôte pour l’engager à rompre le
  silence; ses réponses furent courtes et discrètes; mais je remarquai
  surtout qu’il ne commença jamais, de lui-même, la conversation,
  excepté pour m’engager à rester avec eux jusqu’au lendemain.
  Cependant, je pris congé de lui, non sans être vivement touché d’une
  bienveillance aussi rare...»

Sparrman fit ensuite plusieurs excursions, notamment à Hout-Bay et à
Paarl, pendant lesquelles il eut l’occasion de constater l’exagération
qui règne le plus souvent dans les récits de Kolbe, son prédécesseur en
ce pays.

Il se proposait de multiplier le nombre de ses courses pendant l’hiver,
et avait projeté un voyage dans l’intérieur pendant la belle saison,
lorsque les frégates _la Résolution_ et _l’Aventure_, commandées par le
capitaine Cook, arrivèrent au Cap. Forster engagea le jeune naturaliste
suédois à le suivre, ce qui permit à Sparrman de visiter successivement
la Nouvelle-Zélande, la terre de Van-Diemen, la Nouvelle-Hollande,
Taïti, la terre de Feu, les glaces du pôle antarctique et la
Nouvelle-Géorgie, avant de revenir au Cap, où il débarqua le 22 mars
1775.

Le premier soin de Sparrman fut de préparer son voyage pour
l’intérieur, et, afin d’augmenter ses ressources pécuniaires, il exerça
la médecine et la chirurgie pendant l’hiver. Un chargement de graines,
de médicaments, de couteaux, de briquets, de boîtes à amadou, d’alcool
pour conserver les spécimens, fut réuni et chargé sur un immense
chariot traîné par cinq paires de bœufs.

  «Il faut, dit-il, que le conducteur ait non seulement beaucoup de
  dextérité et la connaissance pratique de ces animaux, mais encore
  qu’il sache user habilement du fouet des charretiers africains.
  Ces fouets sont longs de quinze pieds avec une courroie un peu
  plus longue et une mèche de cuir blanc longue de trois pieds. Le
  conducteur tient ce redoutable instrument des deux mains et, assis
  sur le siège du chariot, il peut en atteindre la cinquième paire
  de bœufs. Il doit distribuer ses coups sans relâche, savoir les
  appliquer où il veut et de manière «que les poils de l’animal suivent
  la mèche».

Sparrman devait accompagner à cheval son chariot et s’était adjoint un
jeune colon du nom d’Immelman, qui, pour son plaisir, avait déjà fait
un voyage dans l’intérieur. Ce fut le 25 juillet 1775 qu’il partit. Il
traversa d’abord la Rente-River, escalada la Hottentot-Holland-Kloof,
traversa la Palmit et pénétra dans un pays inculte, coupé de plaines,
de montagnes et de vallées, sans eau, mais fréquenté par des troupeaux
d’antilopes de diverses espèces, des zèbres et des autruches.

Il atteignit bientôt les bains chauds ferrugineux situés au pied du
Zwarteberg, alors très fréquentés, où la Compagnie avait fait bâtir une
maison adossée à la montagne.

C’est là que vint le rejoindre le jeune Immelman, et tous deux
partirent alors pour Zwellendam, où ils arrivèrent le 2 septembre.
Ils y recueillirent des détails précieux sur les habitants. Nous les
résumons avec plaisir.

Les Hottentots sont aussi grands que les Européens. Leurs extrémités
sont petites et leur peau d’un jaune brunâtre. Ils n’ont pas les lèvres
épaisses des Cafres et des Mozambiques. Leur chevelure est une laine
noire, frisée sans être très épaisse. En général, ils sont barbouillés,
de la tête aux pieds, de graisse et de suie. Un Hottentot, qui est dans
l’usage de se peindre, a l’air moins nu, et est plus complet, pour
ainsi dire, que celui qui se décrasse. Aussi dit-on communément que «la
peau d’un Hottentot sans graisse est comme un soulier sans cirage.»

Ces indigènes portent ordinairement un manteau appelé «kross», fait
d’une peau de mouton dont la laine est tournée en dedans. Les femmes
y adaptent une longue pointe, qui forme une sorte de capuchon, et
y mettent leurs enfants, auxquels elles donnent le sein par-dessus
l’épaule. Hommes et femmes portent habituellement aux bras et aux
jambes des anneaux de cuir; ce qui avait donné lieu à cette fable, que
les Hottentots s’enroulent, autour des jambes, des boudins pour les
manger à l’occasion. Ils ont également des anneaux de fer ou de cuivre,
mais ceux-ci sont d’un prix élevé.

Le «kraal», ou village hottentot, est la réunion en cercle des cases,
qui, toutes pareilles, affectent la forme de ruches d’abeilles. Les
portes, qui s’ouvrent vers le centre, sont si basses, qu’il faut se
mettre à genoux pour pénétrer dans les cabanes. L’âtre est au milieu,
et le toit n’a pas de trou qui permette à la fumée de sortir.

Il ne faut pas confondre les Hottentots avec les Boschimans. Ceux-ci ne
vivent que de chasse et de pillage. Leur adresse à lancer des flèches
empoisonnées, leur bravoure, leur habitude de la vie sauvage, les
rendent redoutables.

A Zwellendam, Sparrman vit le «couagga», espèce de cheval qui ressemble
beaucoup au zèbre par la taille, mais dont les oreilles sont plus
courtes.

Le voyageur visita ensuite Mossel-Bay, havre peu fréquenté parce qu’il
est trop ouvert aux vents d’ouest, et la terre des Houtniquas, ou des
Antiniquas, de la carte de Burchell. Couverte de bois, elle paraît
fertile, et les colons qui s’y sont établis y prospéreront sûrement.
Sparrman eut l’occasion de voir et d’étudier dans ce canton la plupart
des quadrupèdes de l’Afrique, éléphants, lions, léopards, chats-tigres,
hyènes, singes, lièvres, antilopes et gazelles.

Nous ne pouvons suivre pas à pas Sparrman dans toutes les petites
localités qu’il visite. L’énumération des cours d’eau, des kraals
ou des villages qu’il traverse n’apprendrait rien aux lecteurs. Nous
préférons lui emprunter quelques détails assez curieux et nouveaux sur
deux animaux qu’il eut l’occasion d’observer, le mouton du Cap et le
coucou des abeilles.

[Illustration: Une femme cafre. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

  «Lorsqu’on veut tuer un mouton, dit le voyageur, on cherche toujours
  le plus maigre du troupeau. Il serait impossible de manger les
  autres. Leurs queues sont d’une forme triangulaire, ont d’un pied à
  un pied et demi de long et quelquefois plus de six pouces d’épaisseur
  dans le haut. Une seule de ces queues pèse ordinairement huit à
  douze livres; elle est principalement formée d’une graisse délicate
  que quelques personnes mangent avec le pain au lieu de beurre; on
  s’en sert pour apprêter des viandes et quelquefois on en fait de la
  chandelle.»

[Illustration: Une Hottentote. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

Après une description du rhinocéros à deux cornes, jusqu’alors inconnu,
du gnou, qui, par sa forme, tient le milieu entre le cheval et le
bœuf, de la gerboise, du babouin, de l’hippopotame, dont les habitudes
étaient jusqu’alors peu connues, Sparrman signale un oiseau singulier,
qui rend de grands services aux habitants; il l’appelle le coucou des
abeilles.

  «Cet oiseau, dit-il, n’est remarquable ni par sa grosseur ni par
  sa couleur. A la première vue, on le prendrait pour un moineau
  ordinaire, si ce n’est qu’il est un peu plus gros, d’une couleur plus
  claire, qu’il a une petite tache jaune sur chaque épaule et que les
  plumes de sa queue sont marquées de blanc.

  «C’est pour son propre intérêt que cet oiseau découvre aux hommes
  les nids d’abeilles, car il est lui-même très friand de leur miel et
  surtout de leurs œufs, et il sait que toutes les fois qu’on détruit
  un de ces nids, il se répand toujours un peu de miel dont il fait
  son profit ou que les destructeurs lui laissent en récompense de ses
  services.

  «Le soir et le matin sont probablement les heures où son appétit se
  réveille; du moins c’est alors qu’il sort le plus ordinairement,
  et par ses cris perçants semble chercher à exciter l’attention des
  Hottentots ou des colons. Il est rare que les uns ou les autres ne se
  présentent pas à l’endroit d’où part le cri; alors l’oiseau, tout en
  le répétant sans cesse, vole, lentement et d’espace en espace, vers
  l’endroit où l’essaim d’abeilles s’est établi.... Enfin, lorsqu’il
  est arrivé au nid, qu’il soit bâti dans une fente des rochers,
  dans le creux d’un arbre ou dans quelque lieu souterrain, il plane
  immédiatement au-dessus pendant quelques secondes (j’ai moi-même été
  deux fois témoin de ce fait), après quoi il se pose en silence et se
  tient ordinairement caché dans l’attente de ce qui va arriver et dans
  l’espérance d’avoir sa part de butin.»

Le 12 avril 1776, en revenant au Cap, Sparrman apprit qu’on avait
récemment découvert un grand lac un peu au nord du canton de
Sneeuwberg, le seul qui existât dans la colonie. Peu de temps après,
le voyageur ralliait le Cap et s’embarquait pour l’Europe avec les
nombreuses collections d’histoire naturelle qu’il avait recueillies.

A la même époque, de 1772 à 1775, le Suédois Thunberg, que Sparrman
avait rencontré au Cap, faisait dans l’intérieur de l’Afrique trois
voyages consécutifs. Ce ne sont, pas plus que ceux de Sparrman, des
voyages de découverte, et l’on ne doit à Thunberg la connaissance
d’aucun fait géographique nouveau. Il réunit seulement une prodigieuse
quantité d’observations curieuses sur les oiseaux du Cap, et on lui
doit des renseignements intéressants sur les différentes populations
qui se partagent ce vaste territoire, bien plus fertile qu’on n’aurait
pu le penser.

Thunberg fut immédiatement suivi dans les mêmes parages par un officier
anglais, le lieutenant William Paterson, dont le but principal était
de récolter des plantes et des objets d’histoire naturelle. Il pénétra
dans le nord, un peu au delà de la rivière Orange, et à l’est jusque
dans le pays des Cafres, bien au delà de la rivière des Poissons. C’est
à lui qu’est due la première description de la girafe, et l’on trouve
dans son récit des observations importantes sur l’histoire naturelle,
sur la constitution du pays et sur ses habitants.

Une remarque curieuse à faire, c’est que le nombre des Européens
attirés dans l’Afrique australe par le seul appât des découvertes
géographiques est bien moins considérable que celui des voyageurs dont
la principale préoccupation est l’histoire naturelle. Nous venons de
citer successivement Sparrman, Thunberg, Paterson; à cette liste, il
faut ajouter le nom de l’ornithologiste Le Vaillant.

Né à Paramaribo, dans la Guyane hollandaise, de parents français
qui faisaient le commerce des oiseaux, Le Vaillant revint avec eux
en Europe, et parcourut, dès sa plus tendre enfance, la Hollande,
l’Allemagne, la Lorraine, les Vosges, avant d’arriver à Paris. Il est
facile de comprendre que cette existence cosmopolite ait pu faire
naître en lui le goût des voyages. Sa passion pour les oiseaux, encore
excitée par la vue des collections nationales ou particulières, fit
naître en lui le désir d’enrichir la science par la description et la
représentation d’espèces inconnues.

Quelle contrée lui offrait sous ce rapport la plus riche récolte? Les
pays voisins du Cap avaient été explorés par des botanistes, et par
un savant qui avait fait des quadrupèdes le principal objet de ses
recherches. Personne ne les avait encore parcourus pour se procurer des
oiseaux.

Arrivé au Cap, le 29 mars 1781, Le Vaillant, après la catastrophe qui
fit sauter son bâtiment, se trouva sans autre ressource que l’habit
qu’il portait, dix ducats et son fusil.

D’autres auraient été déconcertés. Le Vaillant, lui, ne perdit pas
l’espoir de se tirer de cette position fâcheuse. Confiant dans son
adresse à tirer le fusil et l’arc, dans sa force et son agilité, comme
dans son talent pour préparer les peaux d’animaux et empailler les
oiseaux auxquels il savait donner l’allure qui leur était propre, Le
Vaillant fut bientôt en rapport avec les plus riches collectionneurs du
Cap.

L’un d’eux, le fiscal Boers, lui fournit toutes les ressources
nécessaires pour voyager avec fruit, chariots, bœufs, provisions,
objets d’échange, chevaux, jusqu’aux domestiques et aux guides qui
devaient l’accompagner. Le genre de recherches auxquelles Le Vaillant
avait dessein de se livrer influa sur son mode de voyage. Loin de
chercher les lieux fréquentés et les agglomérations, il s’efforça
toujours de se jeter hors des routes frayées, dans les cantons laissés
de côté par les Européens, car il pensait ne devoir rencontrer que là
seulement de nouveaux types d’oiseaux, inconnus des savants. Il résulta
de cette manière de procéder que Le Vaillant prit presque toujours la
nature sur le vif, et qu’il eut des rapports avec des indigènes dont
les mœurs n’avaient pas été modifiées par le contact des blancs.
Aussi les informations que nous lui devons expriment-elles bien mieux
la réalité de la vie sauvage que celles de ses devanciers ou de ses
successeurs. Le seul tort de Le Vaillant fut de confier la rédaction
de ses notes de voyage à un jeune homme qui les modifia pour les plier
à ses propres idées. Loin d’avoir le respect scrupuleux des éditeurs
modernes, ce voyageur grossit les événements, et, appuyant outre mesure
sur l’habileté du voyageur, il donna au récit de cette exploration un
ton de hâblerie qui lui fut extrêmement nuisible.

Après trois mois de séjour au Cap et dans les environs, Le Vaillant
partit, le 18 décembre 1781, pour un premier voyage à l’est et dans la
Cafrerie. Son train était composé de trente bœufs, savoir, vingt bœufs
pour ses deux voitures et dix autres pour les relais, de trois chevaux,
de neuf chiens et de cinq Hottentots.

Tout d’abord, Le Vaillant parcourut la Hollande hottentote, bien connue
par les explorations de Sparrman; il y rencontra des hardes immenses de
zèbres, d’antilopes et d’autruches, et arriva enfin à Zwellendam, où
il acheta des bœufs, une charrette et un coq, qui fit pendant toute la
campagne l’office de réveille-matin. Un autre animal lui fut également
d’un grand secours. C’était un singe qu’il avait apprivoisé et qu’il
avait promu au poste aussi utile qu’honorable de dégustateur. Si l’on
rencontrait un fruit, une racine, qui fussent inconnus des Hottentots,
personne ne devait y toucher avant que «maître Kées» ne se fût prononcé.

Kées servait en même temps de sentinelle, et ses sens, aiguisés par
l’habitude et les nécessités de la lutte pour la vie, dépassaient en
finesse ceux du Peau-rouge le plus subtil. C’est lui qui avertissait
les chiens de l’approche du danger. Qu’un serpent fût dans le
voisinage, qu’une bande de singes s’ébattît dans les fourrés prochains,
la terreur de Kées, ses cris lamentables, faisaient bientôt reconnaître
la nature des trouble-fête.

De Zwellendam, qu’il quitta le 12 janvier 1782, Le Vaillant continua
à se diriger dans l’est, à quelque distance de la mer. Sur les bords
de la rivière du Colombier (Duywen-Hoek), Le Vaillant dressa son
camp, et fit plusieurs parties de chasse très fructueuses dans un
canton giboyeux. Il gagna ensuite Mossel-Bay, où les cris des hyènes
effrayèrent ses bœufs.

Plus loin, il atteignit le pays des Houtniquas, mot qui, en idiome
hottentot, signifie «homme chargé de miel». Dans cette contrée, on
ne peut faire un pas sans rencontrer des essaims d’abeilles. Les
fleurs naissent sous les pas du voyageur; l’air est chargé de leurs
parfums; leurs couleurs variées font de ce lieu un séjour enchanteur.
La tentation d’y demeurer pouvait s’emparer de quelques-uns des
domestiques du voyageur. Aussi Le Vaillant pressa-t-il le départ. Tout
ce pays, jusqu’à la mer, est occupé par des colons qui élèvent des
bestiaux, font du beurre, coupent des bois de charpente, et ramassent
du miel qu’ils transportent au Cap.

Un peu au delà du dernier poste de la Compagnie, Le Vaillant, ayant
reconnu un canton où volaient par milliers des «touracos» et d’autres
oiseaux rares, établit un camp de chasse; mais les pluies, qui vinrent
à tomber brusquement, avec violence et continuité, contrarièrent
singulièrement ses projets et mirent les voyageurs à la veille de périr
de faim.

Après diverses péripéties et de nombreuses aventures de chasse, dont le
récit serait amusant à faire, mais ne rentrerait pas dans notre cadre,
Le Vaillant atteignit Mossel-Bay. C’est là que vinrent le trouver,--on
suppose avec quelle joie de sa part,--des lettres de France. Les
courses et les chasses continuèrent dans diverses directions, jusqu’à
ce que l’expédition pénétrât chez les Cafres. Il fut assez difficile
d’avoir des rapports avec ces derniers, car ils évitaient soigneusement
les blancs. Les colons leur avaient fait subir des pertes considérables
en hommes et en bestiaux, et les Tamboukis, profitant de leur situation
critique, avaient envahi la Cafrerie et commis mille déprédations;
enfin, les Boschimans leur faisaient une chasse très sérieuse.
Sans armes à feu, pressés de divers côtés à la fois, les Cafres se
dérobaient et se retiraient vers le nord.

Il était inutile, d’après ces renseignements, de pousser plus loin dans
ce pays qui devenait montagneux, et Le Vaillant revint sur ses pas. Il
visita alors les Montagnes de Neige, les plaines arides du Karrou, les
bords de la Buffles-River, et rentra au Cap, le 2 avril 1783.

Les résultats de cette longue campagne étaient importants. Le Vaillant
rapportait des renseignements précis sur les Gonaquas, peuple nombreux
qu’il ne faut pas confondre avec les Hottentots proprement dits, et
qui, par tous ses caractères, semble résulter du mélange des Cafres
avec ceux-ci. Quant aux Hottentots, les détails recueillis par Le
Vaillant sont, presque en tous points, d’accord avec ceux de Sparrman.

  «Les Cafres que Le Vaillant a eu l’occasion de voir, dit Walckenaer,
  sont généralement d’une taille plus haute que les Hottentots et même
  les Gonaquas. Leur figure n’a pas ces visages rétrécis par le bas,
  ni cette saillie des pommettes des joues si désagréable chez les
  Hottentots, et qui déjà commence à s’affaiblir chez les Gonaquas. Ils
  n’ont pas non plus cette face plate et large ni les lèvres épaisses
  de leurs voisins, les nègres de Mozambique; ils ont, au contraire,
  la figure ronde, un nez élevé, pas trop épaté, et une bouche meublée
  des plus belles dents du monde.... Leur couleur est d’un beau noir
  bruni, et si l’on fait abstraction de cette différence, il est, dit
  Le Vaillant, telle femme cafre qui passerait pour très jolie à côté
  d’une Européenne.»

Seize mois d’absence dans l’intérieur du continent avaient suffi pour
que Le Vaillant ne reconnût plus les habitants de la ville du Cap.
A son départ, il admirait la retenue hollandaise des femmes; à son
retour, les femmes ne pensaient plus qu’aux divertissements et qu’à la
parure. Les plumes d’autruche étaient tellement à la mode, qu’il avait
fallu en faire venir d’Europe et d’Asie. Toutes celles que rapportait
notre voyageur furent bientôt écoulées. Quant aux oiseaux, qu’il avait
expédiés par toutes les occasions possibles, leur nombre s’élevait à
mille quatre-vingts individus, et la maison de M. Boers, où ils étaient
déposés, se trouvait ainsi métamorphosée en un véritable cabinet
d’histoire naturelle.

Le Vaillant avait accompli un trop fructueux voyage pour qu’il ne
désirât pas le recommencer. Bien que son compagnon Boers fût rentré
en Europe, il put, grâce à l’aide des nombreux amis qu’il avait su se
créer, réunir le matériel d’une nouvelle expédition. C’est le 15 juin
1783 qu’il partit à la tête d’une caravane de dix-neuf personnes. Il
emmenait treize chiens, un bouc et dix chèvres, trois chevaux, trois
vaches à lait, trente-six bœufs d’attelage, quatorze de relais et deux
pour porter le bagage des serviteurs hottentots.

On comprendra que nous ne suivions pas le voyageur dans ses chasses. Ce
qu’il importe de savoir, c’est que Le Vaillant parvint à rassembler une
collection d’oiseaux merveilleuse, qu’il importa en Europe la première
girafe qu’on y ait vue et qu’il parcourut l’immense espace compris
entre le tropique du Capricorne à l’ouest et le quatorzième méridien
oriental. Rentré au Cap en 1784, il s’embarqua pour l’Europe et arriva
à Paris dès les premiers jours de 1785.

Le premier peuple sauvage que Le Vaillant ait rencontré dans ce second
voyage, ce sont les Petits Namaquas, race peu nombreuse, par cela même
destinée à disparaître avant peu, d’autant plus qu’elle occupait un
terrain stérile et se trouvait en butte aux attaques des Boschimans.

Bien qu’ils soient encore d’une belle stature, les Petits Namaquas sont
inférieurs aux Cafres et aux Namaquas, et leurs mœurs ne diffèrent pas
beaucoup de celles de ces peuples.

Les Caminouquas ou Comeinacquas, sur lesquels Le Vaillant nous donne
ensuite quelques détails, ont poussé en longueur.

  «Ils paraissent même, dit-il, plus grands que les Gonaquas, quoique
  peut-être ils ne le soient pas réellement; mais leurs os plus petits,
  leur air fluet, leur taille efflanquée, leurs jambes minces et
  grêles, tout enfin, jusqu’à leurs longs manteaux, peu épais, qui, des
  épaules, descendent jusqu’à terre, contribue à l’illusion. A voir ces
  corps effilés comme des tiges d’arbres, on dirait des hommes passés à
  la filière. Moins foncés en couleur que les Cafres, ils ont un visage
  plus agréable que les autres Hottentots, parce que le nez est moins
  écrasé et la pommette des joues moins proéminente.»

Mais, de toutes les nations que Le Vaillant visita pendant ce long
voyage, la plus curieuse et la plus ancienne est celle des Houzouanas.
Cette tribu n’a été retrouvée par aucun voyageur moderne, mais on croit
y reconnaître les Betjouanas, bien que l’emplacement que leur assigne
le voyageur ne corresponde en aucune façon avec celui qu’ils occupent
depuis une longue série d’années.

  «Le Houzouana, dit la relation, est d’une très petite taille;
  les plus grands atteignent à peine cinq pieds. Ces petits corps,
  parfaitement proportionnés, réunissent, à une force et à une agilité
  surprenantes, un air d’assurance et d’audace qui impose et qui plaît.
  De toutes les races de sauvages que Le Vaillant a connues, nulle ne
  lui a paru douée d’une âme aussi active et d’une constitution aussi
  infatigable. Leur tête, quoiqu’elle ait les principaux caractères de
  celle du Hottentot, est cependant plus arrondie par le menton. Ils
  sont beaucoup moins noirs..... Enfin, leurs cheveux, plus crépus,
  sont si courts, que d’abord Le Vaillant les a cru tondus..... Une
  chose qui distingue la race de Houzouanas, c’est cette énorme
  croupe naturelle que portent les femmes, masse énorme et charnue
  qui, à chaque mouvement du corps, contracte une oscillation et
  une ondulation fort singulières. Le Vaillant vit courir une femme
  houzouana avec son enfant, âgé de trois ans, posé debout sur ses
  pieds, se tenant derrière elle comme un jockey derrière un cabriolet.»

Le voyageur entre ensuite dans beaucoup de détails, que nous sommes
obligés de passer sous silence, relativement à la conformation et aux
habitudes de ces diverses peuplades, aujourd’hui complètement éteintes
ou fondues dans quelques tribus plus puissantes. Ce n’est pas la partie
la moins curieuse de l’ouvrage, si ce n’est pas toujours la plus
véridique, et c’est précisément l’exagération de ces peintures qui nous
engage à n’en pas parler.

Sur la côte orientale d’Afrique, un voyageur portugais, Francisco José
de Lacerda e Almeida, partait, en 1797, des côtes de Mozambique et
s’enfonçait dans l’intérieur. Le récit de cette expédition dans des
localités qui n’ont été visitées à nouveau que de nos jours, serait
extrêmement intéressant. Par malheur, le journal de Lacerda n’a
jamais été publié, que nous sachions du moins. Le nom de Lacerda est
très souvent cité par les géographes; on sait dans quelles contrées
il a voyagé; mais il est impossible, en France du moins, de trouver
un ouvrage qui s’étende un peu longuement sur cet explorateur et nous
rapporte les particularités de son excursion. Tout ce qu’on sait de
Lacerda, nous l’aurons dit en quelques lignes, avec le regret très vif
de n’avoir pu nous étendre plus longuement sur l’histoire d’un homme
qui avait fait de très importantes découvertes, et envers lequel la
postérité est souverainement injuste en laissant son nom dans l’oubli.

[Illustration: Avant que maître Kées ne se fût prononcé. (Page 388.)]

Lacerda, dont on ignore la date et le lieu de naissance, était
ingénieur. En cette qualité, il fut chargé de procéder à la
délimitation des frontières entre les possessions espagnoles et
portugaises de l’Amérique du Sud. C’est ainsi qu’on lui doit une foule
d’observations intéressantes sur la province de Mato-Grosso, dont le
détail a été imprimé dans la _Revista trimensal do Brazil_. Quelles
furent les circonstances qui le conduisirent, après cette expédition
si bien conduite, dans les possessions portugaises d’Afrique? Quel but
se proposait-il en cherchant à traverser l’Afrique australe de la côte
orientale au royaume de Loanda? Nous l’ignorons. Mais, ce qu’on sait,
c’est qu’il partit, en 1797, de Teté, ville bien connue, à la tête
d’une caravane imposante, pour se rendre dans les États du Cazembé.

[Illustration: Portrait de James Bruce. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Le despote qui gouvernait ce pays était renommé par sa bienveillance
et son humanité autant que par ses hauts faits. Il aurait habité une
capitale qu’on désignait sous le nom de Lunda, qui n’avait pas moins de
deux milles d’étendue, et qui était située sur la rive orientale d’un
certain lac Mofo. Il eût donc été très intéressant d’identifier ces
localités avec celles que nous connaissons aujourd’hui dans les mêmes
parages; mais l’absence de détails plus caractéristiques nous fait
un devoir de nous tenir sur la réserve, tout en reconnaissant que le
mot de Lunda était bien connu, grâce aux voyageurs portugais; quant à
Cazembé, sa position est depuis longtemps hors de discussion.

Fort bien reçu par le roi, Lacerda aurait séjourné une douzaine de
jours auprès de lui, puis il aurait déclaré vouloir continuer son
voyage. Malheureusement, à une ou deux journées de Lunda, il aurait
succombé aux fatigues de la route et à l’insalubrité du climat.

Le roi nègre réunit les cahiers et les notes du voyageur portugais
et donna l’ordre de les transporter, ainsi que ses restes, à la côte
de Mozambique. Mais, pendant le trajet, la caravane, chargée de ces
précieuses dépouilles, fut attaquée, et les ossements de Lacerda
restèrent abandonnés sur la terre africaine. Quant à ses observations,
un de ses neveux, qui faisait partie de l’expédition, les rapporta en
Europe.

Nous devons maintenant achever le tour du continent africain et
raconter les explorations tentées par l’est, pendant le XVIIIe siècle.
L’une des plus importantes, par ses résultats, est celle du chevalier
Bruce.

Né en Écosse, comme un grand nombre des voyageurs en Afrique, James
Bruce avait été destiné par sa famille à l’étude du droit et à la
profession d’avocat. Mais cette position, éminemment sédentaire, ne
pouvait convenir à ses goûts. Ainsi, ce fut avec plaisir qu’il saisit
l’occasion d’entrer dans la carrière commerciale. Sa femme étant morte
après quelques années de mariage, Bruce partit pour l’Espagne, où il
se passionna pour l’étude des monuments arabes. Il voulait publier la
description de tous ceux que renferme l’Escurial, mais le gouvernement
espagnol lui en refusa l’autorisation.

De retour en Angleterre, Bruce se mit à l’étude des langues orientales,
et particulièrement de l’éthiopien, qu’on ne connaissait encore que par
les travaux incomplets de Ludolf.

Dans une conversation avec lord Halifax, celui-ci lui proposa, sans
attacher grande importance à ses paroles, de tenter la découverte des
sources du Nil. Aussitôt, Bruce s’enthousiasme, embrasse ce projet avec
ardeur, et met tout en œuvre pour le réaliser. Les objections sont
combattues, les obstacles vaincus par la ténacité du voyageur, et, au
mois de juin 1768, Bruce quitte le ciel embrumé de l’Angleterre pour
les paysages ensoleillés des bords de la Méditerranée.

A la hâte, et pour se faire la main, Bruce parcourt successivement
quelques îles de l’Archipel, la Syrie et l’Égypte. Parti de Djedda, le
voyageur anglais visite Moka, Loheia, et débarque à Massouah, le 19
septembre 1769. Il avait eu soin de se munir d’un firman du sultan, de
lettres du bey du Caire et du shérif de la Mecque. Bien lui en avait
pris, car le «nayb» ou gouverneur de cette île fit tous ses efforts
pour l’empêcher d’entrer en Abyssinie et pour tirer de lui de gros
présents.

Les missionnaires portugais avaient autrefois exploré l’Abyssinie.
Grâce à leur zèle, on possédait déjà quelques notions sur ce pays,
mais elles étaient loin d’égaler en exactitude celles que Bruce allait
recueillir. Bien qu’on ait souvent mis en doute sa véracité, les
voyageurs qui l’ont suivi dans les pays qu’il avait visités, ont rendu
justice à la sûreté de ses informations.

De Massouah à Adowa, la route monte graduellement et escalade les
montagnes qui séparent le Tigré des côtes de la mer Rouge.

Adowa n’était point autrefois la capitale du Tigré. On y avait établi
une manufacture de ces grosses toiles de coton, qui circulent dan s
toute l’Abyssinie et servent de monnaie courante. Dans les environs, le
sol est assez profond pour qu’on cultive le blé.

  «On a, dans ces contrées, dit Bruce, trois récoltes par an. Les
  premières semailles se font en juillet et en août. Les pluies tombent
  alors en abondance; malgré cela, on sème le froment, le tocusso, le
  teff et l’orge. Vers le 20 de novembre, ils commencent à recueillir
  l’orge, puis le froment et ensuite le tocusso. Soudain, ils sèment de
  nouveau, à la place de tous ces grains, et sans aucune préparation,
  de l’orge, qu’ils recueillent en février, puis ils sèment, pour la
  troisième fois, du teff, et, plus souvent encore, une espèce de pois,
  appelé shimbra, et l’on en fait la récolte avant les premières pluies
  d’avril. Mais malgré l’avantage de cette triple récolte, qui ne coûte
  ni engrais ni sarclage et qui n’oblige pas à laisser les terres en
  jachère, les cultivateurs abyssiniens sont toujours fort pauvres.»

A Fremona, non loin d’Adowa, sont situés les restes d’un couvent
de jésuites, qui ressemble bien plutôt à un fort qu’à l’habitation
d’hommes de paix. A deux journées de marche plus loin, on rencontre les
ruines d’Axoum, l’ancienne capitale de l’Abyssinie.

  «Dans une grande place, que je crois avoir été le centre de la
  ville, dit Bruce, on voit quarante obélisques, dont pas un seul
  n’est orné d’hiéroglyphes. Les deux plus beaux sont renversés; mais
  un troisième, un peu moins grand que ces deux-là et plus grand que
  tous les autres, est encore debout. Ils sont tous d’un seul bloc
  de granit, et, au haut de celui qui est debout, on voit une patère
  supérieurement sculptée dans le goût grec.....»

  «Après avoir passé le couvent d’Abba-Pantaléon, appelé en Abyssinie
  Mantillas, et le petit obélisque, qui est situé sur un rocher
  au-dessus de ce couvent, nous suivîmes un chemin conduisant vers
  le sud et pratiqué dans une montagne de marbre extrêmement rouge,
  où nous avions, à gauche, un mur de marbre formant un parapet de
  cinq pieds de hauteur. De distance en distance, on voit dans cette
  muraille des piédestaux solides, sur lesquels beaucoup de marques
  indiquent qu’ils servirent à porter les statues colossales de
  Sirius, l’aboyant Anubis ou la Canicule. Il y a encore en place cent
  trente-trois de ces piédestaux avec les marques dont je viens de
  parler. Mais il n’y reste que deux figures de chien, qui, quoique
  très mutilées, montrent aisément qu’elles sont sculptées dans le goût
  égyptien.....

  «Il y a aussi des piédestaux sur lesquels ont été placées des figures
  de sphinx. Deux magnifiques rangs de degrés en granit, de plusieurs
  centaines de pieds de long, supérieurement travaillés et encore
  intacts, sont les seuls restes d’un temple superbe. Dans un coin de
  la plate-forme où ce temple s’élevait, on voit aujourd’hui la petite
  église d’Axoum. «Petite, mesquine, fort mal soignée, cette église est
  remplie de fiente de pigeon.»

C’est près d’Axoum que Bruce vit trois soldats tailler sur une vache
vivante le beefsteak qui devait servir à leur dîner.

  «Ils laissèrent entière, dit-il très sérieusement, la peau qui
  recouvrait l’endroit où ils avaient coupé de la chair, et ils la
  rattachèrent avec quelques petits morceaux de bois qui leur servirent
  d’épingles. Je ne sais pas s’ils mirent quelque chose entre le cuir
  et la chair, mais ils recouvrirent bien toute la blessure avec de
  la boue; après quoi, ils forcèrent l’animal à se lever et ils le
  firent marcher devant eux pour qu’il pût leur fournir, sans doute, un
  nouveau repas le soir, quand ils auraient joint leurs camarades.»

Du Tigré, Bruce passa dans la province de Siré, qui tire son nom de sa
capitale, ville plus grande qu’Axoum, mais où règnent continuellement
des fièvres putrides. Près de là, coule le Takazzé, l’ancien Siris, aux
bords ombragés d’arbres majestueux, aux eaux poissonneuses. Dans la
province de Samen, où Bruce fut inquiété par les lions et les hyènes,
où de grosses fourmis noires dévorèrent une partie de ses bagages,
au milieu des montagnes de Waldubba, pays malsain et brûlant, où de
nombreux moines s’étaient retirés pour se livrer à la pénitence et à la
prière, Bruce ne s’arrêta que le temps nécessaire au repos de ses bêtes
de somme. Il avait hâte de gagner Gondar, car le pays était déchiré par
la guerre civile, et la situation des étrangers n’était rien moins que
sûre.

Au moment où Bruce arriva dans la capitale, la fièvre typhoïde y
faisait de grands ravages. Ses succès comme médecin lui furent
excessivement utiles. Ils ne tardèrent pas à lui procurer une situation
très avantageuse à tous les points de vue, avec un commandement qui
lui permit de parcourir, à la tête de corps de troupes, le pays dans
toutes les directions. Il recueillit ainsi une foule d’observations
intéressantes sur la contrée, sur son gouvernement, sur les mœurs des
habitants et sur les événements de son histoire, qui firent de son
travail l’ouvrage le plus important qui eût jusqu’alors été publié sur
l’Abyssinie.

C’est pendant une de ces courses que Bruce découvrit les sources du Nil
Bleu, qu’il croyait être le vrai Nil. Arrivé à l’église de Saint-Michel
Géesh, où le fleuve n’avait que quatre pas de large et quatre pouces de
profondeur, Bruce reconnut que ses sources devaient se trouver dans le
voisinage; mais son guide lui assura qu’il fallait encore escalader une
montagne pour y arriver. Naturellement, le voyageur ne se laissa pas
tromper.

  «Allons! allons! dit Bruce, plus de paroles! Il est déjà tard,
  conduisez-nous à Géesh et aux sources du Nil, et montrez-moi
  la montagne qui nous en sépare.--Il me fit passer alors au
  sud de l’église, et, étant sortis du bosquet de cèdres qui
  l’environne:--C’est là, dit-il, en me regardant malicieusement, c’est
  là la montagne qui, lorsque vous étiez de l’autre côté de l’église,
  était entre vous et les sources du Nil. Il n’y en a point d’autre.
  Voyez cette éminence couverte de gazon dans le milieu de ce terrain
  humide. C’est là qu’on trouve les deux sources du Nil. Géesh est
  située sur le haut du rocher, où l’on aperçoit ces arbrisseaux si
  verts. Si vous allez jusqu’auprès des sources, ôtez vos souliers,
  comme vous avez fait l’autre jour, car les habitants de ce canton
  sont tous des payens, et ils ne croient à rien de ce que vous croyez,
  si ce n’est au Nil, qu’ils invoquent tous les jours comme un Dieu,
  comme vous l’invoquez peut-être vous-même.

  «J’ôtai mes souliers, je descendis précipitamment la colline et je
  courus vers la petite île verdoyante, qui était environ à deux cents
  pas de distance. Tout le penchant de la colline était tapissé de
  fleurs, dont les grosses racines perçaient la terre. Et, comme, en
  courant, j’observais les peaux de ces racines ou de ces oignons,
  je tombai deux fois très rudement, avant d’être au bord du marais,
  mais je m’approchai enfin de l’île tapissée de gazon. Je la trouvai
  semblable à un autel, forme qu’elle doit sans doute à l’art; et je
  fus dans le ravissement en contemplant la principale source qui
  jaillit au milieu de cet autel.

  «Certes, il est plus aisé d’imaginer que de décrire ce que j’éprouvai
  alors. Je restais debout en face de ces sources où depuis trois mille
  ans le génie et le courage des hommes les plus célèbres avaient en
  vain tenté d’atteindre.»

Le voyage de Bruce contient encore bien d’autres observations
curieuses; mais nous devons nous borner. Aussi ne rapporterons-nous que
ce qu’il dit du lac Tzana.

  «Le lac Tzana, d’après la relation, est, sans contredit, le plus
  vaste réservoir qu’il y ait dans ces contrées. Cependant, son étendue
  a été très exagérée. Sa plus grande largeur est de Dingleber à
  Lamgué, c’est-à-dire de l’est à l’ouest, et a trente-cinq milles
  en droite ligne, mais il se rétrécit beaucoup par les bouts. Il
  n’a même guère plus de dix milles en quelques endroits. Sa plus
  grande longueur est de quarante-neuf milles du nord au sud, et va
  du Bab-Baha un peu au sud-ouest quart d’ouest de cet endroit où le
  Nil, après avoir traversé le lac par un courant toujours visible,
  tourne vers Dara dans le territoire d’Allata. Dans la saison des
  sécheresses, c’est-à-dire du mois d’octobre au mois de mars, le lac
  décroît beaucoup; mais, lorsque les pluies ont grossi toutes les
  rivières qui viennent s’y réunir comme les rayons d’une roue se
  réunissent dans le centre, il augmente et déborde dans une partie de
  la plaine.

  «Si l’on en croit les Abyssiniens, qui sont toujours de grands
  menteurs, il y a dans le lac Tzana, quarante-cinq îles habitées. Mais
  je pense que ce nombre peut être réduit à onze. La principale est
  Dek, Daka ou Daga; les plus considérables sont ensuite Halimoon, du
  côté de Gondar, Briguida, du côté de Gorgora, et Galila, qui est au
  delà de Briguida. Toutes ces îles étaient autrefois les prisons où
  l’on envoyait les grands d’Abyssinie, ou bien ils les choisissaient
  eux-mêmes pour leur retraite, quand ils étaient mécontents de la
  cour, ou lorsque, enfin, dans les temps de trouble, ils voulaient
  mettre en sûreté leurs effets les plus précieux.»

Après avoir visité l’Abyssinie avec Bruce, remontons au nord.

Le jour commençait à se faire sur l’antique civilisation de l’Égypte.
Les voyages archéologiques de Pococke, de Norden, de Niebuhr, de
Volney, de Savary, avaient été publiés tour à tour, et la commission
d’Égypte travaillait à la rédaction de son grand et magnifique ouvrage.
Les voyageurs devenaient tous les jours plus nombreux, et c’est ainsi
que W. G. Browne, à l’exemple de tant d’autres, voulut connaître la
terre des Pharaons.

Son ouvrage nous offre en même temps, et le tableau des monuments et
des ruines qui rendent ce pays si intéressant, et la peinture des mœurs
des peuples qui l’habitent. La partie absolument neuve est celle qui
a trait au Darfour, pays dans lequel jamais Européen n’avait pénétré.
Enfin, ce qui assure à Browne une place à part entre tant de voyageurs,
c’est que, le premier, il comprit que le Bahr-el-Abiad était le vrai
Nil et qu’il chercha, non pas à en découvrir la source,--il ne pouvait
guère y compter,--mais à en approcher assez pour en déterminer la
direction et la latitude.

Arrivé en Égypte, le 10 janvier 1792, Browne fit son premier voyage à
Siouah, où il reconnut, comme devait le faire Hornemann, l’oasis de
Jupiter Ammon. Il n’eut pas beaucoup plus que son successeur la faculté
d’explorer les ruines et les catacombes, où il vit nombre de crânes et
d’ossements humains.

  «Les ruines de Siouah, dit-il, ressemblent trop à celles de la
  Haute-Égypte, pour qu’on puisse douter que les édifices dont elles
  proviennent n’aient été bâtis par la même race d’hommes. On y
  distingue aisément, parmi les sculptures, les figures d’Isis et
  d’Anubis, et les proportions de leur architecture sont, quoique plus
  petites, les mêmes que celles des temples égyptiens.

  «Les rochers, que je vis dans le voisinage des ruines de Siouah,
  étaient d’une nature sablonneuse, qui n’avait aucun rapport avec la
  qualité des pierres de ces ruines; de sorte que je pense que, quand
  on a bâti les édifices, les matériaux ne peuvent avoir été pris sur
  les lieux. Les habitants de Siouah n’ont conservé sur ces objets
  aucune tradition vraisemblable; ils s’imaginent seulement qu’ils
  renferment des trésors et qu’ils sont fréquentés par des démons.»

Dès qu’il eut quitté Siouah, Browne fit plusieurs courses en Égypte et
vint s’établir au Caire, où il apprit l’arabe. Il quitta cette ville
le 10 septembre 1792, et visita successivement Kaw, Achmin, Girgeh,
Denderah, Kous, Thèbes, Assouan, Kosseïr, Memphis, Suez, le mont Sinaï;
puis, désireux de pénétrer en Abyssinie, mais certain qu’il ne pourrait
le faire par Massouah, il partit d’Assiout pour le Darfour, au mois
de mai 1793, avec la caravane du Soudan. Ainé, Dizé, Charjé, Boulak,
Scheb, Seliné, Leghéa, Bir-el-Malha, telles furent les étapes de la
caravane avant d’atteindre le Darfour.

Détenu à Soueini, malade, Browne ne put gagner El-Fascher qu’après
un long délai. Dans cette ville, les vexations et les exactions
recommencèrent, et Browne ne put parvenir à être reçu par le sultan. Il
dut passer l’hiver à Cobbé, attendant une convalescence qui ne se fit
que pendant l’été de 1794. Cependant, cette inaction forcée ne fut pas
perdue pour le voyageur; il apprit à connaître les mœurs et le dialecte
du Darfour.

[Illustration: Je trouvai le monarque sur son trône. (Page 400.)]

L’été revenu, Browne rentra à El-Fascher et recommença ses démarches.
Elles avaient toujours le même résultat négatif, lorsqu’une dernière
injustice, plus criante que les autres, procura enfin à Browne
l’entrevue avec le sultan qu’il demandait depuis si longtemps.

  «Je trouvai le monarque (Abd-el-Raschman) sur son trône, et sous un
  dais de bois très élevé, garni de diverses étoffes de Syrie et des
  Indes flottantes et indistinctement mêlées. La place du trône était
  couverte de petits tapis de Turquie. Les meleks (officiers de la
  cour) étaient assis à droite et à gauche, mais à quelque distance du
  trône. Derrière eux, il y avait un rang de gardes, dont les bonnets
  étaient ornés sur le devant d’une petite plaque de cuivre et d’une
  plume d’autruche noire. L’armure de ces gardes consistait en une
  lance qu’ils tenaient dans leur main droite et un bouclier de peau
  d’hippopotame qui couvrait leur bras gauche. Ils n’avaient pour
  tout habillement qu’une chemise de coton fabriquée dans le pays.
  Derrière le trône, on voyait quatorze ou quinze eunuques vêtus de
  riches étoffes de différente espèce, et dont les couleurs n’étaient
  nullement assorties. Le nombre des solliciteurs et des spectateurs
  qui occupaient la place en avant du trône s’élevait à plus de quinze
  cents.

[Illustration: Empereur de la Chine. (_Fac-simile. Gravure ancienne._)]

  «Un louangeur à gages se tenait debout à la gauche du prince et
  criait continuellement de toute sa force:--Voyez le buffle! le
  fils d’un buffle! le taureau des taureaux! l’éléphant d’une force
  extraordinaire! le puissant sultan Abd-el-Raschman-el-Raschid!
  Que Dieu protège ta vie, ô maître! Que Dieu t’assiste et te rende
  victorieux!»

Le sultan promit justice à Browne et remit son affaire entre les mains
d’un des meleks. Cependant, on ne lui rendit que le sixième de ce qui
lui avait été volé.

Le voyageur n’était entré dans le Darfour que pour le traverser;
il s’aperçut qu’il ne lui serait pas facile de le quitter et qu’il
fallait, en tout cas, renoncer à pousser plus loin son exploration.

  «Le 11 décembre 1795, c’est-à-dire après trois mois de séjour,
  j’accompagnai, dit Browne, le chatib (un des premiers personnages
  de l’empire) à l’audience du sultan. Je lui répétai succinctement
  ce que j’avais demandé; le chatib seconda mes sollicitations, mais
  non pas avec tout le zèle que j’aurais désiré. Le sultan ne fit pas
  la moindre réponse à la demande que je lui faisais de me laisser
  poursuivre mon voyage; et ce despote inique, qui avait reçu de moi
  pour sept cent cinquante piastres de marchandises, ne consentit à me
  donner que vingt bœufs maigres qu’il estimait cent vingt piastres! Le
  triste état de mes finances ne me permit pas de refuser cet injuste
  payement. Je le pris et je dis adieu à El-Fascher, dans l’espoir de
  n’y plus retourner.»

Ce ne fut qu’au printemps de 1796 que Browne put quitter le Darfour; il
se joignit à la caravane qui rentrait en Égypte.

La ville de Cobbé, bien qu’elle ne soit pas la résidence des marchands,
doit être considérée comme la capitale du Darfour. Elle a plus de
deux milles de longueur, mais elle est très étroite. Chaque maison
est placée au milieu d’un champ entouré de palissades, entre chacune
desquelles se trouve un terrain en friche.

La plaine où s’élève la ville s’étend à l’ouest et au sud-ouest
jusqu’à vingt milles de distance. Presque tous les habitants sont des
marchands qui font le commerce d’Égypte. Le nombre des habitants peut
s’élever à six mille, encore y compte-t-on beaucoup plus d’esclaves
que de personnes libres. La population totale du Darfour ne doit pas
dépasser deux cent mille individus; mais Browne ne put arriver à cette
évaluation que d’après le nombre des recrues levées pour la guerre
contre le Kordofan.

  «Les habitants du Darfour, dit la relation, sont de différente
  origine. Les uns viennent des bords du Nil, les autres sortent des
  contrées occidentales; ils sont ou foukkaras (prêtres) ou adonnés au
  commerce. Il y a beaucoup d’Arabes, dont quelques-uns se sont fixés
  dans le pays. Ces Arabes appartiennent à diverses tribus. Ils mènent,
  pour la plupart, une vie errante sur les frontières du Darfour, où
  ils font paître leurs chameaux, leurs chevaux et leurs bœufs, et
  ils ne sont pas assez soumis au sultan pour lui donner toujours des
  secours en temps de guerre, ou pour lui payer tribut en temps de
  paix..... Après les Arabes viennent les gens du Zeghawa, pays qui
  formait autrefois un état indépendant, dont le chef pouvait, dit-on,
  mettre en campagne mille cavaliers pris parmi ses propres sujets. Les
  Zeghawas parlent un autre dialecte que celui du Darfour.

  «On peut compter ensuite les habitants du Bego ou Dageou, maintenant
  sujets du Darfour et issus d’une tribu qui dominait autrefois ce
  pays.»

Les Darfouriens peuvent supporter longtemps la soif et la faim,
et cependant ils se livrent avec passion à l’usage d’une liqueur
fermentée, la «bouza» ou «mérissé». Le vol, le mensonge, la fraude dans
les marchés et tous les vices qui les accompagnent, font l’ornement des
Darfouriens.

  «En vendant et en achetant, le père qui peut tromper son fils et le
  fils qui peut tromper son père s’en glorifient. C’est en attestant le
  nom de Dieu et celui du Prophète qu’on commet les friponneries les
  plus atroces et qu’on prononce les mensonges les plus impudents.

  «La polygamie est, comme on sait, tolérée par la religion mahométane,
  et les habitants du Darfour en abusent avec excès. Quand le sultan
  Teraub partit pour aller faire la guerre dans le Kordofan, il avait
  à sa suite cinq cents femmes, et il en laissa autant dans son
  palais. Cela peut d’abord paraître ridicule; mais il faut songer que
  ces femmes étaient chargées de moudre le blé, de puiser l’eau, de
  préparer à manger et de faire tous les travaux du ménage pour un très
  grand nombre de personnes.»

La relation de Browne contient encore de très intéressantes
observations médicales, des conseils sur la manière de voyager en
Afrique et des détails sur les animaux, les poissons, les métaux et les
plantes du Darfour. Nous ne nous y arrêtons pas, car nous n’y avons
rien trouvé qui attire l’attention d’une manière spéciale.



CHAPITRE III

L’ASIE ET SES PEUPLES

    La Tartarie d’après Wilzen.--La Chine d’après les Jésuites et le
    père Du Halde.--Macartney en Chine.--Séjour à Chu-Sang.--Arrivée
    à Nankin.--Négociations.--Réception de l’ambassade par
    l’empereur.--Fêtes et cérémonies à Zhé-Hol.--Retour à Pékin et
    en Europe.--Volney.--Choiseul-Gouffier.--Le Chevalier dans la
    Troade.--Olivier en Perse.--Un pays semi-asiatique.--La Russie
    d’après Pallas.


A la fin du XVIIe siècle, le voyageur Nicolas Witzen avait parcouru la
Tartarie orientale et septentrionale et avait rapporté un fort curieux
récit de voyage qu’il publia en 1692. Cet ouvrage, écrit en hollandais
et qui ne fut traduit en aucune langue européenne, ne procura pas à son
auteur la notoriété à laquelle il avait droit. Illustré de nombreuses
gravures, peu artistiques, il est vrai, mais dont la bonhomie semble
prouver la fidélité, ce livre fut réédité en 1705, et les derniers
exemplaires de cette seconde édition furent rajeunis en 1785 par un
nouveau titre. Le besoin ne s’en faisait cependant pas sentir, car on
avait, à cette époque, des relations bien plus curieuses et autrement
complètes.

Depuis le jour où les jésuites avaient pu mettre le pied dans le
Céleste Empire, ils avaient travaillé, par tous les moyens en leur
pouvoir, à rassembler des documents de tout genre sur cette immense
contrée, qui n’était connue, avant eux, que d’après les récits
merveilleux de Marco Polo. Bien que la Chine soit la patrie de la
stagnation et que les mœurs y demeurent constamment les mêmes, trop
d’événements s’étaient passés pour qu’on ne désirât pas être renseigné
d’une manière plus précise sur un pays avec lequel l’Europe pouvait
entamer des relations avantageuses.

Les résultats des recherches des pères de la Compagnie de Jésus, qui
jusqu’alors avaient été publiés dans le recueil précieux des _Lettres
édifiantes_, furent réunis, révisés, augmentés par un de leurs plus
zélés représentants, par le père Du Halde. Le lecteur n’attend pas,
sans doute, que nous résumions ce travail immense; un volume n’y
suffirait pas, et d’ailleurs les renseignements que nous possédons
aujourd’hui sont bien plus complets que ceux que l’on doit à la
patience et à la critique éclairée du père Du Halde, qui composa le
premier ouvrage vraiment sérieux sur le Céleste Empire.

En même temps qu’ils se livraient à ces travaux, on ne peut plus
méritoires, les jésuites s’adonnaient aux observations astronomiques,
recueillaient pour les herbiers des spécimens d’histoire naturelle et
publiaient des cartes qu’on consultait encore avec fruit, il n’y a pas
longtemps, pour certaines provinces reculées de l’empire.

A la fin du XVIIIe siècle, un chanoine de Saint-Louis du Louvre,
l’abbé Grosier, publiait à son tour et sous une forme abrégée une
nouvelle description de la Chine et de la Tartarie. Il y mettait à
profit les travaux de son devancier, le père Du Halde, qu’il rectifiait
et complétait à son tour. Le gros travail de l’abbé Grosier, après
une description des quinze provinces de la Chine et de la Tartarie
chinoise, ainsi que des États tributaires tels que la Corée, le
Tonking, la Cochinchine et le Thibet, consacre de longs chapitres à
la population et à l’histoire naturelle de la Chine. Puis, il passe
en revue le gouvernement, la religion, les mœurs, la littérature, les
sciences et les arts des Chinois.

Dans les dernières années du XVIIIe siècle, le gouvernement anglais,
voulant ouvrir des relations commerciales avec la Chine, envoya dans
ce pays, comme ambassadeur extraordinaire, Georges de Macartney.
Ce diplomate avait déjà parcouru l’Europe, la Russie, et, tour à
tour gouverneur des Antilles anglaises, gouverneur de Madras, puis
gouverneur général des Indes, il avait acquis dans cette longue
fréquentation des hommes, sous des latitudes et des climats si
différents, une science profonde des mobiles qui les font agir.
Aussi le récit de son voyage contient-il une foule de faits, ou
d’observations, qui permirent aux Européens de se faire une idée bien
plus exacte des Chinois.

Au récit d’aventures ou d’observations personnelles, le lecteur
s’intéresse bien plus qu’à un travail anonyme. Le moi est haïssable,
dit un proverbe bien connu; ce n’est pas exact en fait de relations
de voyages, et celui qui peut dire: «J’étais là, telle chose advint»,
rencontrera toujours une oreille attentive et prévenue favorablement.

Une escadre de trois bâtiments, composée du _Lion_, de l’_Hindoustan_
et du _Chacal_, partit de Portsmouth le 26 décembre 1792, emportant
Macartney et sa suite. Après plusieurs relâches à Rio-de-Janeiro, aux
îles Saint-Paul et Amsterdam, où furent vus des chasseurs de veaux
marins, à Batavia et à Bantam, dans l’île de Java, à Poulo-Condor,
les bâtiments mouillèrent à Turon (Han-San), en Cochinchine, vaste
baie dont on n’avait qu’une très mauvaise carte. L’arrivée des navires
anglais inspira tout d’abord quelque inquiétude aux Cochinchinois;
mais, dès qu’ils eurent appris les motifs qui forçaient l’escadre à
s’arrêter en ce lieu, un haut dignitaire fut envoyé avec des présents
à Macartney, qui fut bientôt après invité par le gouverneur à un repas
suivi d’une représentation dramatique. Ces détails sont complétés
par quelques observations, recueillies trop rapidement pour être bien
exactes, sur les mœurs et les variétés de race des Cochinchinois.

Les navires remirent à la voile, dès que les malades eurent recouvré la
santé et que les provisions eurent été renouvelées. Après une relâche
aux îles des Larrons, l’escadre pénétra dans le détroit de Formose, où
elle fut assaillie par de gros temps, et entra dans le port de Chusan.
On profita de cette relâche pour corriger la carte de cet archipel
et visiter la ville de Ting-Haï, où les Anglais excitèrent autant de
curiosité qu’ils en éprouvaient à voir tant de choses nouvelles pour
eux.

Les maisons, les marchés, les vêtements des Chinois, la petitesse des
pieds de leurs femmes, toutes choses que nous connaissons maintenant,
excitaient au plus haut point l’intérêt des étrangers. Nous nous
arrêterons cependant sur les procédés employés par les Chinois pour la
culture des arbres nains.

  «Cette espèce de végétation rabougrie, dit Macartney, semble être
  très estimée des curieux en Chine, car on en trouve des exemples dans
  toutes les maisons considérables. Une partie du talent du jardinier
  consiste à savoir la produire, et c’est un art inventé à la Chine.
  Indépendamment du mérite de vaincre une difficulté, on a, grâce à cet
  art, l’avantage d’introduire dans des appartements ordinaires des
  végétaux qu’autrement leur grandeur naturelle ne permettrait pas d’y
  faire entrer.

  «La méthode qu’on emploie à la Chine pour produire les arbres nains
  est telle que nous allons la rapporter. Quand on a choisi l’arbre
  dont on veut tirer un nain, on met sur son tronc, et le plus près
  possible de l’endroit où il se divise en branches, une certaine
  quantité d’argile ou de terreau, qu’on contient avec une enveloppe
  de toile de chanvre ou de coton, et qu’on a soin d’arroser souvent
  pour y entretenir l’humidité. Ce terreau reste là quelquefois toute
  une année, et, pendant tout ce temps, le bois qu’il couvre jette
  de tendres fibres qui ressemblent à des racines. Alors, la partie
  du tronc d’où sortent ces fibres, et la branche qui se trouve
  immédiatement au-dessus, sont avec précaution séparés du reste de
  l’arbre et plantés dans une terre nouvelle où les fibres deviennent
  bientôt de véritables racines, tandis que la branche forme la tige
  d’un végétal, qui se trouve en quelque sorte métamorphosé. Cette
  opération ne détruit ni n’altère la faculté productive dont jouissait
  la branche avant d’être enlevée du tronc paternel. Ainsi, lorsqu’elle
  portait des fleurs ou des fruits, elle continue à s’en couvrir
  quoiqu’elle ne soit plus sur sa première tige. On arrache toujours
  les bourgeons des extrémités des branches qu’on destine à devenir
  des arbres nains, ce qui les empêche de s’allonger et les force à
  jeter d’autres bourgeons et des branches latérales. Ces branchettes
  sont attachées avec du fil d’archal et prennent le pli que veut leur
  donner le jardinier.

  «Quand on a envie que l’arbre ait un air vieux et décrépit, on
  l’enduit, à plusieurs reprises, de thériaque ou de mélasse, ce qui
  attire des multitudes de fourmis, qui, non contentes de dévorer ces
  matières, attaquent l’écorce de l’arbre et la corrodent de manière à
  produire bientôt l’effet désiré.»

En quittant Chusan, l’escadre pénétra dans la mer Jaune, que n’avait
jamais sillonnée aucun navire européen. C’est dans cette mer que se
jette le fleuve Hoang-Ho, qui, dans sa longue et tortueuse course,
entraîne une énorme quantité de limon jaunâtre, d’où ce nom donné à
cette mer. Les bâtiments anglais jetèrent l’ancre dans la baie de
Ten-chou-Fou, entrèrent bientôt dans le golfe de Pékin et s’arrêtèrent
devant la barre du Peï-Ho. Comme il ne restait que trois ou quatre
pieds d’eau sur cette barre, à marée basse, les navires ne purent la
franchir.

Des mandarins, nommés par le gouvernement pour recevoir l’ambassadeur
anglais, arrivèrent presque aussitôt, apportant quantité de présents.
Ceux qui, en retour, étaient destinés à l’empereur, furent transbordés
sur des jonques, tandis que l’ambassadeur devait passer sur un yacht
qui lui avait été préparé.

La première ville devant laquelle s’arrêta le cortège est Takou, où
Macartney reçut la visite du vice-roi de la province et du principal
mandarin. C’étaient deux hommes à l’air noble et vénérable, très polis,
et exempts de cette obséquiosité et de ces préventions qu’on rencontre
chez les classes inférieures.

  «On a raison de dire, remarque Macartney, que le peuple est ce qu’on
  le fait, et les Anglais en eurent continuellement des preuves dans
  l’effet que produisait sur le commun des Chinois la crainte de la
  pesante main du pouvoir. Quand ils étaient à l’abri de cette crainte,
  ils paraissaient d’un caractère gai et confiant; mais, en présence
  de leurs magistrats, ils avaient l’air d’être extrêmement timides et
  embarrassés.»

En remontant le Peï-Ho, on ne s’avançait qu’avec une extrême lenteur
vers Pékin, à cause des détours innombrables du fleuve. La campagne,
admirablement bien cultivée, les maisons et les villages épars sur
le bord de l’eau ou dans l’intérieur des terres, les cimetières,
les pyramides de sacs remplis de sel, se déroulaient en un tableau
enchanteur et toujours varié; puis, lorsque la nuit tombait, les
lanternes de diverses couleurs, accrochées à la pomme des mâts des
jonques et des yachts, jetaient sur le paysage des teintes singulières,
qui lui donnaient un air fantastique.

[Illustration: Un montreur de lanterne magique. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Tien-Tsing veut dire «lieu céleste», et la ville doit ce nom à
son climat agréable, son ciel pur et serein, la fertilité de ses
environs. L’ambassadeur y fut reçu par le vice-roi et le légat
envoyés par l’empereur. Ils apprirent à Macartney que l’empereur
était à sa résidence d’été, en Tartarie, et qu’il voulait y célébrer
l’anniversaire de sa naissance, le 13 septembre. L’ambassade devait
donc remonter par eau jusqu’à Tong-Schou, à douze milles de Pékin,
et gagner, par terre, Zhé-Hol, où se trouvait l’empereur. Quant aux
présents, ils suivraient l’ambassadeur. Si la première partie de cette
communication plut à Macartney, la dernière lui fut singulièrement
désagréable, car les cadeaux qu’il apportait consistaient en
instruments délicats qui avaient été démontés au départ et emballés
pièce à pièce. Le légat ne voulait pas consentir à ce que ces
instruments fussent déposés dans un lieu d’où ils ne sortissent plus.
Il fallut l’intervention du vice-roi pour sauver ces «monuments du
génie et des connaissances de l’Europe.»

[Illustration: Le colao (premier ministre). (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

La flottille qui portait Macartney et sa suite longea Tien-Tsing. Cette
ville parut aussi longue que Londres et ne renfermait pas moins de sept
cent mille âmes. Une foule considérable bordait le rivage pour voir
passer l’ambassade, et, sur le fleuve, toute la population aquatique
des jonques se pressait au risque de tomber à l’eau.

Les maisons sont construites en briques bleues,--il y en a très peu de
rouges,--et quelques-unes sont à deux étages, ce qui est contraire
à la mode générale. L’ambassade y vit fonctionner ces brouettes à
voiles dont l’existence parut longtemps fabuleuse. Ce sont de doubles
brouettes de roseau, qui ont une grande roue entre elles.

  «Quand il n’y a point assez de vent pour faire marcher la charrette,
  dit la relation, un homme, qui y est véritablement attelé, la tire
  en avant, tandis qu’un autre la tient en équilibre et la pousse
  par derrière. Lorsque le vent est favorable, la voile rend inutile
  le travail de l’homme qui est en avant. Cette voile consiste en
  une natte attachée à deux bâtons plantés sur les deux côtés de la
  charrette.»

Les bords du Peï-Ho sont, en quelques endroits, revêtus de parapets de
granit pour parer aux débordements, et l’on rencontre, de loin en loin,
des digues en granit, pourvues d’une écluse qui permet d’arroser les
champs placés en contre-bas.

Bien que toute cette contrée parût admirablement bien cultivée,
elle était souvent ravagée par des famines survenues à la suite
d’inondations, ou produites par les ravages des sauterelles.

Jusqu’alors l’ambassade avait navigué au milieu de l’immense plaine
d’alluvion du Pe-tche-Li. Ce ne fut que le quatrième jour après
la sortie de Tien-Tsing, qu’on aperçut à l’horizon la ligne bleue
des montagnes. On approchait de Pékin. Le 6 août 1793, les yachts
jetèrent l’ancre à deux milles de cette capitale et à un demi-mille de
Tong-chou-Fou.

Il fallait débarquer pour déposer au palais, appelé _Jardin de verdure
perpétuelle_, les présents qui ne pouvaient être transportés, sans
danger, à Zhé-Hol. La curiosité des habitants de Tong-chou-Fou, déjà si
vivement surexcitée par la vue des Anglais, fut portée à son comble par
l’apparition d’un domestique nègre.

  «Sa peau, sa couleur de jais, sa tête laineuse, les traits
  particuliers à son espèce, étaient absolument nouveaux pour cette
  partie de la Chine. On ne se rappelait pas d’y avoir vu rien de
  semblable. Quelques-uns des spectateurs doutaient qu’un tel être
  appartînt à la race humaine, et les enfants criaient que c’était un
  diable noir, _fanquée_. Mais son air de bonne humeur les réconcilia
  bientôt avec sa figure, et ils continuèrent à le regarder sans
  crainte et sans déplaisir.»

Une des choses qui surprirent le plus les Anglais fut de voir sur un
mur le dessin d’une éclipse de lune qui devait avoir lieu dans quelques
jours. Ils constatèrent également que l’argent était une marchandise
pour les Chinois, car ceux-ci n’ont pas de monnaie frappée et se
servent de lingots qui ne portent qu’un seul caractère représentatif
de leur poids. La ressemblance étonnante entre les cérémonies du
culte de Fo et celles de la religion chrétienne ne pouvait échapper
aux Anglais. Macartney rappelle que certains auteurs ont assuré que
l’apôtre Thomas était allé en Chine, tandis que le missionnaire Premore
prétend que c’est un tour que le diable a voulu jouer aux jésuites.

Il fallut quatre-vingt-dix petits chariots, quarante-quatre brouettes,
plus de deux cents chevaux et près de trois mille hommes, pour
transporter les cadeaux offerts par le gouvernement britannique.
L’ambassadeur et trois autres Anglais accompagnèrent en palanquin
ce convoi; les autres attachés à l’ambassade se tenaient à cheval,
ainsi que les mandarins, autour de l’ambassadeur. Une foule énorme se
pressait sur le passage du cortège. Lorsque Macartney arriva aux portes
de Pékin, il fut accueilli par des détonations d’artillerie; dès qu’il
eut franchi les murailles, il se trouva dans une large rue, non pavée,
mais bordée de maisons à un ou deux étages. Cette rue était traversée
par un bel arc de triomphe en bois, à trois portes surmontées de toits
relevés et richement décorés.

  «L’ambassade fournissait, dit-on, amplement matière aux contes qui
  captivaient en ce moment l’imagination du peuple. On débitait que les
  présents qu’elle apportait à l’empereur consistaient en tout ce qui
  était rare dans les autres pays et inconnu à la Chine. On assurait
  gravement que, parmi les animaux compris dans ces raretés, il y
  avait un éléphant pas plus gros qu’un singe, mais aussi féroce qu’un
  lion, et un coq qui se nourrissait de charbon. Tout ce qui venait
  d’Angleterre était supposé différer de ce qu’on avait vu jusqu’alors
  à Pékin, et posséder des qualités absolument contraires à celles
  qu’on lui savait propres.»

On arriva devant la muraille du palais impérial, suffisamment désigné
par sa couleur jaune. A travers la porte, on apercevait des montagnes
artificielles, des lacs, des rivières avec de petites îles, et des
édifices de fantaisie semés au milieu des arbres.

Au bout d’une rue qui se terminait vers le nord, aux murailles de
la ville, les Anglais purent entrevoir un vaste édifice, d’une
hauteur considérable, qui renfermait une cloche d’une grandeur
prodigieuse; puis, ils continuèrent de traverser la ville de part en
part. Le résultat de leurs impressions ne fut pas favorable. Aussi
demeurèrent-ils convaincus que, si un Chinois traversant Londres, avait
vu ses ponts, ses places, ses innombrables vaisseaux, ses squares, ses
monuments publics, il aurait emporté une meilleure idée de la capitale
de la Grande-Bretagne, qu’ils ne le faisaient de Pékin.

Lorsqu’on fut arrivé au palais où devaient être rangés les présents du
roi d’Angleterre, le gouverneur s’entendit avec lord Macartney sur la
manière de placer et de classer les différents objets. Ceux-ci furent
installés dans une vaste salle, bien décorée, où ne se trouvaient,
d’ailleurs, que le trône et quelques vases de vieille porcelaine.

Nous n’entrerons pas dans le détail des négociations interminables
auxquelles donna lieu la prétention des Chinois de faire se prosterner
l’ambassadeur d’Angleterre devant l’empereur, prétention humiliante,
suffisamment indiquée par l’inscription placée au-dessus des pavillons
des yachts et des chariots de l’ambassade: _Ambassadeur portant tribut
du pays d’Angleterre_.

C’est dans la cité chinoise, à Pékin, qu’est situé ce champ que
l’empereur ensemence chaque printemps, conformément à l’ancien usage.
C’est là aussi que se trouve le _Temple de la Terre_, où se rend le
souverain, au moment du solstice d’été, pour reconnaître le pouvoir
de l’astre qui éclaire le monde, et le remercier de sa bienfaisante
influence.

Pékin n’est que le siège du gouvernement de l’empire; là, ni
manufactures, ni port, ni commerce.

La population de Pékin est évaluée par Macartney à trois millions
d’habitants. Les maisons à un seul étage de la ville sembleraient
ne pouvoir suffire à une telle population; mais il est bon de
savoir qu’une seule maison suffit pour une famille comprenant trois
générations. Cette densité des habitants s’explique également par la
précocité des mariages. Ces unions hâtives sont, chez les Chinois, une
mesure de prévoyance, parce que les enfants, et particulièrement les
fils, sont obligés de prendre soin de leurs parents.

Le 2 septembre 1793, l’ambassade quitta Pékin. Macartney fit le voyage
en chaise de poste, et il est probable que semblable voiture roulait
pour la première fois sur la route de Tartarie.

A mesure qu’on s’éloigne de Pékin, la route monte, le sol devient plus
sablonneux et contient moins d’argile et de terre noire. Bientôt,
on rencontra d’immenses étendues de terrain plantées en tabac; pour
Macartney, l’usage de cette plante n’est pas venu d’Amérique, et
l’habitude de fumer a dû naître spontanément sur le sol asiatique.

Avec la qualité du sol, la population diminuait. On ne tarda pas à s’en
apercevoir. En même temps, le nombre des Tartares augmentait, et la
différence entre les mœurs des Chinois et de leurs conquérants devenait
moins sensible.

Le cinquième jour de leur voyage, les Anglais aperçurent la grande
muraille devenue légendaire.

  «Tout ce que l’œil peut embrasser à la fois, dit Macartney, de cette
  muraille fortifiée, prolongée sur la chaîne des montagnes et sur
  les sommets les plus élevés, descendant dans les plus profondes
  vallées, traversant les rivières par des arches qui la soutiennent,
  doublée, triplée en plusieurs endroits, pour rendre les passages
  plus difficiles, et ayant des tours ou de forts bastions, à peu près
  de cent pas en cent pas, tout cela, dis-je, présente à l’âme l’idée
  d’une entreprise d’une grandeur étonnante....

  «Ce qui cause de la surprise et de l’admiration, c’est l’extrême
  difficulté de concevoir comment on a pu porter des matériaux et
  bâtir des murs dans des endroits qui semblent inaccessibles. L’une
  des montagnes les plus élevées, sur lesquelles se prolonge la
  grande muraille, a, d’après une mesure exacte, cinq mille deux cent
  vingt-cinq pieds de haut.

  «Cette espèce de fortification, car le simple nom de muraille ne
  donne pas une juste idée de sa structure, cette fortification a,
  dit-on, quinze cents milles de long; mais, à la vérité, elle n’est
  pas également parfaite. Cette étendue de quinze cents milles était
  celle des frontières qui séparaient les Chinois civilisés de diverses
  tribus de Tartares vagabonds. Ce n’est point de ces sortes de
  barrières que peut dépendre aujourd’hui le sort des nations qui se
  font la guerre.

  «Plusieurs des moindres ouvrages en dedans de ces grands remparts
  cèdent aux efforts du temps et commencent à tomber en ruines;
  d’autres ont été réparés; mais la muraille principale paraît,
  presque partout, avoir été bâtie avec tant de soin et d’habileté,
  que, sans qu’on ait jamais eu besoin d’y toucher, elle se conserve
  entière depuis environ deux mille ans, et elle paraît encore aussi
  peu susceptible de dégradation que les boulevards de rocher, que la
  nature a élevés elle-même entre la Chine et la Tartarie.»

Au delà de la muraille, la nature semblait annoncer, elle aussi,
qu’on entrait dans un autre pays. La température était plus froide,
les chemins plus raboteux, les montagnes moins richement parées. Le
nombre des goîtreux était considérable dans ces vallées de la Tartarie
et s’élevait, suivant le docteur Gillan, médecin de l’ambassade, au
sixième de la population. La partie de la Tartarie où cette maladie
est commune, offre une grande ressemblance avec quelques cantons de la
Suisse et de la Savoie.

Enfin, on aperçut la vallée de Zhé-Hol, où l’empereur possède un palais
et un jardin qu’il habite l’été. La résidence s’appelle: _Séjour de
l’agréable fraîcheur_, et le parc: _Jardin des arbres innombrables_.
L’ambassade fut reçue avec les honneurs militaires, au milieu d’une
foule immense, parmi laquelle on remarquait une multitude de gens
vêtus de jaune. C’étaient des lamas inférieurs ou moines de la secte de
Fo, à laquelle l’empereur était attaché.

Les négociations qui avaient eu lieu à Pékin au sujet du prosternement
devant l’empereur recommencèrent. Enfin, Tchien-Lung daigna se
contenter de la forme respectueuse avec laquelle les Anglais avaient
coutume d’aborder leur souverain. La réception se fit avec toute la
pompe et la cérémonie imaginables. Le concours des courtisans et des
fonctionnaires était prodigieux.

  «Peu après qu’il fit jour, dit la relation, le son de plusieurs
  instruments et des voix confuses d’hommes éloignés annoncèrent
  l’approche de l’empereur. Bientôt il parut, venant de derrière une
  haute montagne, bordée d’arbres, comme s’il sortait d’un bois sacré
  et précédé par un certain nombre d’hommes qui célébraient à haute
  voix ses vertus et sa puissance. Il était assis sur une chaise
  découverte et triomphale, portée par seize hommes. Ses gardes, les
  officiers de sa maison, les porte-étendard, les porte-parasol et la
  musique l’accompagnaient. Il était vêtu d’une robe de soie de couleur
  sombre, et coiffé d’un bonnet de velours, assez semblable pour la
  forme à ceux des montagnards d’Écosse. On voyait sur son front une
  très grosse perle, seul joyau ou ornement qu’il parût avoir sur lui.»

En entrant dans la tente, l’empereur monta sur le trône par les marches
de devant, sur lesquelles lui seul a le droit de passer. Le grand colao
(premier ministre) Ho-Choo-Taung et deux des principaux officiers de
sa maison se tenaient auprès de lui et ne lui parlaient jamais qu’à
genoux. Quand les princes de la famille impériale, les tributaires et
les grands officiers de l’État furent placés suivant leur rang, le
président du Tribunal des Coutumes conduisit Macartney jusqu’au pied du
côté gauche du trône, côté qui, d’après les usages chinois, est regardé
comme la place d’honneur. L’ambassadeur était suivi de son page et de
son interprète. Le ministre plénipotentiaire l’accompagnait.

Macartney, instruit par le président, tint avec ses deux mains et leva
au-dessus de sa tête la grande et magnifique boîte d’or, enrichie de
diamants et de forme carrée, dans laquelle était enfermée la lettre
du roi d’Angleterre à l’empereur. Alors, montant le peu de marches
qui conduisent au trône, il plia le genou, fit un compliment très
court et présenta la boîte à Sa Majesté impériale. Ce monarque la
reçut gracieusement de ses mains, la plaça à côté de lui et dit:
«qu’il éprouvait beaucoup de satisfaction du témoignage d’estime et de
bienveillance que lui donnait Sa Majesté britannique en lui envoyant
une ambassade avec une lettre et de rares présents; que, de son côté,
il avait de pareils sentiments pour le souverain de la Grande-Bretagne
et qu’il espérait que l’harmonie serait toujours maintenue entre leurs
sujets respectifs.»

Après quelques minutes d’entretien particulier avec l’ambassadeur,
l’empereur lui fit, ainsi qu’au ministre plénipotentiaire, divers
présents. Puis ces dignitaires furent conduits sur des coussins devant
lesquels se trouvaient des tables couvertes d’une pyramide de bols
contenant une grande quantité de viandes et de fruits. L’empereur
mangea aussi et accabla, pendant tout ce temps, les ambassadeurs
de témoignages d’estime et de prévenances, qui étaient destinés
à singulièrement relever le gouvernement anglais dans l’opinion
publique. Bien plus, Macartney et sa suite furent invités à visiter les
jardins de Zhé-Hol. Pendant leur promenade, les Anglais rencontrèrent
l’empereur, qui s’arrêta pour recevoir leurs salutations et les fit
accompagner par son premier ministre, que tout le monde considérait
comme un vice-empereur, et par plusieurs autres grands personnages.

Ces Chinois prirent la peine de conduire l’ambassadeur et sa suite à
travers de vastes terrains plantés pour l’agrément et ne formant qu’une
partie de ces immenses jardins. Le reste était réservé aux femmes de la
famille impériale, et l’entrée en était aussi rigoureusement interdite
aux ministres chinois qu’à l’ambassade anglaise.

Macartney parcourut ensuite une vallée verdoyante, dans laquelle il
y avait beaucoup d’arbres et surtout des saules d’une prodigieuse
grosseur. L’herbe était abondante entre ces arbres, et ni le bétail ni
le faucheur n’en diminuaient la vigoureuse croissance. Les ministres
chinois et les Anglais, étant arrivés sur les bords d’un vaste lac, de
forme irrégulière, s’embarquèrent dans des yachts et parvinrent jusqu’à
un pont qui traversait le lac dans sa partie la plus étroite et au delà
duquel il semblait se perdre dans un éloignement très obscur.

Quelques jours plus tard, le 17 septembre, Macartney et sa suite
assistèrent à la cérémonie qui eut lieu à l’occasion de l’anniversaire
de la naissance de l’empereur. Le lendemain et les jours suivants,
eurent lieu des fêtes splendides auxquelles Tchien-Lung assista avec
toute sa cour. Les danseurs de corde, les équilibristes, les faiseurs
de tours, dont l’habileté fut si longtemps sans rivale, les lutteurs,
se succédèrent; puis parurent des habitants des diverses contrées
de l’empire dans leurs costumes nationaux, exhibant les différentes
productions de leur pays. Ce fut ensuite le tour des musiciens et des
danseurs et, enfin, des feux d’artifice, qui, quoique tirés en plein
jour, firent un très bel effet.

  «Quelques inventions étaient nouvelles pour les spectateurs anglais,
  dit la relation. Nous allons en citer une. Une grande boîte fut
  élevée à une hauteur considérable, et, le fond s’étant détaché, comme
  par accident, on vit descendre une multitude de lanternes de papier.
  En sortant de la boîte, elles étaient toutes pliées et aplaties; mais
  elles se déplièrent peu à peu, en s’écartant l’une de l’autre.

[Illustration: La grande muraille de la Chine.]

  «Chacune prit une forme régulière, et, tout à coup, on y aperçut une
  lumière admirablement colorée... Les Chinois semblent avoir l’art
  d’habiller le feu à leur fantaisie. De chaque côté de la grande
  boîte, il y en avait de petites, qui y correspondaient et qui,
  s’ouvrant de la même manière, laissèrent tomber un réseau de feu,
  avec des divisions de forme différente, brillant comme du cuivre
  bruni et flamboyant comme un éclair à chaque impulsion du vent. Le
  tout fut terminé par l’éruption du volcan artificiel.»

[Illustration: La mission de San-Carlos, près Monterey. (_Fac-simile.
Gravure ancienne._)]

Ordinairement, après les fêtes de l’anniversaire de sa naissance,
l’empereur va chasser la bête fauve dans les forêts de la Tartarie;
mais, son grand âge ne permettant pas à Tchien-Lung de se livrer à
ce divertissement, il résolut de retourner à Pékin, où l’ambassade
anglaise devait le précéder.

Cependant, lord Macartney sentait qu’il était temps de fixer un
terme à sa mission. D’un côté, les ambassadeurs n’avaient pas
coutume de résider d’une façon permanente à la cour de Chine; de
l’autre, les frais considérables que la présence de l’ambassade
causait à l’empereur, qui payait toutes ses dépenses, l’engageaient
naturellement à abréger son séjour Il reçut bientôt de Tchien-Lung
la réponse aux lettres du roi d’Angleterre, les présents qu’on le
chargeait de remettre au roi et ceux qui lui étaient destinés ainsi
qu’à tous les officiers et fonctionnaires qui faisaient partie de sa
suite. C’était un congé.

Macartney regagna Tong-chou-Fou par le canal Impérial. Pendant ce
voyage de retour, les Anglais purent voir le fameux oiseau «leut-zé»
pêcher pour le compte de son maître. C’est une sorte de cormoran. Il
est si bien instruit, qu’on n’a besoin de lui mettre au cou ni cordon,
ni anneau pour l’empêcher d’avaler une partie de sa proie.

  «Sur chaque canot ou radeau, il y a dix ou douze de ces oiseaux, qui
  plongent à l’instant où leur maître leur fait un signe. On ne peut
  voir sans étonnement les énormes poissons que ces oiseaux prennent et
  rapportent dans leur bec.»

Macartney raconte une singulière manière de faire la chasse aux canards
sauvages et aux oiseaux aquatiques. On laisse flotter sur l’eau des
jarres vides et des calebasses pendant plusieurs jours, afin que les
oiseaux aient le temps de s’habituer à cette vue. Puis, un homme entre
dans l’eau, se coiffe d’un de ces vases, s’avance doucement, et, tirant
par les pattes l’oiseau dont il a pu s’approcher, l’étouffe sous l’eau
et continue sans bruit sa chasse jusqu’à ce que soit plein le sac qu’il
a sur lui.

L’ambassadeur gagna Canton, puis Macao, et reprit le chemin de
l’Angleterre. Nous n’avons pas à insister sur les péripéties de ce
voyage de retour.

Il faut nous transporter maintenant dans cette autre partie de l’Asie,
qu’on pourrait appeler l’Asie intérieure. Le premier voyageur sur
lequel nous ayons à nous étendre quelque peu est Volney.

Il n’est personne qui ne connaisse, au moins de réputation, son livre
des _Ruines_. Le récit de son voyage en Égypte et en Syrie lui est bien
supérieur. Là, rien de déclamatoire ou de pompeux; un style sobre,
exact, positif en fait, un des meilleurs et des plus instructifs
ouvrages qu’on puisse lire. Les membres de l’expédition d’Égypte y
trouvèrent, dit-on, des indications précieuses, une appréciation exacte
du climat, des produits du sol, des mœurs des habitants.

Au reste, Volney s’était préparé par un entraînement sérieux à ce
voyage. C’était pour lui une grande entreprise, et il ne voulait
laisser au hasard que le moins de prise possible. C’est ainsi qu’à
peine arrivé en Syrie, il avait compris qu’il ne pouvait pénétrer
intimement dans les dessous de l’existence du peuple qu’en se mettant
à même, en apprenant la langue, de recueillir personnellement toutes
ses informations. Il se retira donc au monastère de Mar-Hanna, dans le
Liban, pour apprendre l’arabe.

Plus tard, afin de se rendre compte de la vie que mènent les tribus
errantes des déserts de l’Arabie, il se lia avec un cheik, s’habitua
à porter une lance et à «courir un cheval», et se mit en état
d’accompagner les tribus dans leurs courses à travers le désert. C’est
grâce à la protection de ces tribus qu’il put visiter les ruines de
Palmyre et de Balbeck, villes mortes, dont on ne connaissait guère à
cette époque que le nom.

  «Son expression, dit Sainte-Beuve, exempte de toute phrase et sobre
  de couleur, se marque par une singulière propriété et une rigueur
  parfaite. Quand il nous définit la qualité du sol de l’Égypte et
  en quoi ce sol se distingue du désert de l’Afrique, de «ce terreau
  noir, gras et léger», qu’entraîne et que dépose le Nil; quand il nous
  retrace aussi la nature des vents chauds du désert, leur chaleur
  sèche dont «l’impression peut se comparer à celle qu’on reçoit
  de la bouche d’un four banal, au moment qu’on en tire le pain;»
  l’aspect inquiétant de l’air dès qu’ils se mettent à souffler; cet
  air «qui n’est pas nébuleux mais gris et poudreux et réellement
  plein d’une poussière très déliée qui ne se dépose pas et pénètre
  partout;» le soleil «qui n’offre plus qu’un disque violacé;» dans
  toutes ces descriptions, dont il faut voir en place l’ensemble et le
  détail, Volney atteint à une véritable beauté,--si cette expression
  est permise, appliquée à une telle rigueur de lignes,--une beauté
  physique, médicale en quelque sorte, et qui rappelle la touche
  d’Hippocrate dans son _Traité de l’air, des lieux et des eaux_.»

Si Volney n’a fait aucune découverte géographique qui ait illustré
son nom, nous devons, du moins, reconnaître en lui un des premiers
voyageurs qui aient eu la conscience de l’importance de leur tâche. Il
a cherché à reproduire l’aspect «vrai» des localités qu’il a visitées,
et ce n’est pas un mince mérite, à une époque où aucun explorateur ne
se privait d’enjoliver ses récits, sans se douter le moins du monde de
la responsabilité qu’il encourait.

Par ses relations de société, par sa situation scientifique, l’abbé
Barthélemy, qui devait publier, en 1788, son _Voyage du jeune
Anacharsis_, commençait à exercer une certaine influence et à mettre
à la mode la Grèce et les pays circonvoisins. C’est évidemment dans
ses leçons que M. de Choiseul avait puisé son goût pour l’histoire et
l’archéologie.

Nommé ambassadeur à Constantinople, celui-ci se promit d’employer les
loisirs que lui laissaient ses fonctions, à parcourir en archéologue
et en artiste la Grèce d’Homère et d’Hérodote. Ce voyage devait servir
à compléter l’éducation de ce jeune ambassadeur de vingt-quatre ans,
qui, s’il se connaissait lui-même, ne devait guère connaître les hommes.

Au reste, il faut croire que M. de Choiseul avait conscience de son
insuffisance, car il s’entoura de savants et d’artistes sérieux, l’abbé
Barthélemy, l’helléniste d’Ansse de Villoison, le poète Delille, le
sculpteur Fauvel et le peintre Cassas. Le seul rôle qu’il joua dans
la publication de son _Voyage pittoresque de la Grèce_ est celui d’un
Mécène.

M. de Choiseul-Gouffier avait engagé, comme secrétaire particulier,
un professeur, l’abbé Jean-Baptiste Le Chevalier, qui parlait avec
facilité la langue d’Homère. Celui-ci, après un voyage à Londres, où
les intérêts personnels de M. de Choiseul l’arrêtèrent assez longtemps
pour qu’il eût le temps d’y apprendre l’anglais, partit pour l’Italie,
où une grave maladie le retint à Venise pendant sept mois. Il put,
alors seulement, rejoindre à Constantinople M. de Choiseul-Gouffier.

Les études de Le Chevalier portèrent principalement sur les champs
où fut Troie. Profondément versé dans la connaissance de l’_Iliade_,
Le Chevalier rechercha et crut retrouver toutes les localités
désignées dans le poème homérique. Cet ingénieux travail de géographie
historique, cette restitution souleva, presque aussitôt son apparition,
de nombreuses controverses. Les uns, comme Bryant, déclarèrent
illusoires les découvertes de Le Chevalier, par cette bonne raison que
Troie et, à plus forte raison, la guerre de Dix Ans n’avaient jamais
existé que dans l’imagination de celui qui les avait chantées. Bien
d’autres, et presque tous sont Anglais, adoptèrent les conclusions
de l’archéologue français. On croyait depuis longtemps la question
épuisée, lorsque les découvertes de M. Schliemann sont venues, tout
récemment, lui donner un regain d’actualité.

Guillaume-Antoine Olivier, qui parcourut une grande partie de l’orient
à la fin du siècle dernier, eut une singulière fortune. Employé par
Berthier de Sauvigny à la rédaction d’une statistique de la généralité
de Paris, il se vit privé de son protecteur et du prix de ses travaux
par les premières fureurs de la Révolution. Cherchant à utiliser ses
talents en histoire naturelle loin de Paris, Olivier reçut du ministre
Roland une mission pour les portions reculées et peu connues de
l’empire ottoman. On lui donna comme associé un naturaliste du nom de
Bruguière.

Partis de Paris à la fin de 1792, les deux amis attendirent pendant
quatre mois à Marseille qu’on leur eût trouvé un vaisseau convenable,
et ils arrivèrent à la fin de mai de l’année suivante à Constantinople,
porteurs de lettres relatives à leur mission pour M. de Semonville.
Mais cet ambassadeur avait été rappelé. Son successeur, M. de
Sainte-Croix, n’avait pas entendu parler de leur voyage. Que faire en
attendant la réponse aux instructions que M. de Sainte-Croix demandait
à Paris?

Les deux savants ne pouvaient rester oisifs. Ils se déterminèrent donc
à visiter les côtes de l’Asie Mineure, quelques îles de l’archipel
et l’Égypte. Comme le ministre de France avait eu d’excellentes
raisons pour ne mettre à leur disposition que très peu d’argent, comme
eux-mêmes n’avaient que des ressources très bornées, ils ne purent
visiter qu’en courant tous ces pays si curieux.

A leur retour à Constantinople, Olivier et Bruguière trouvèrent un
nouvel ambassadeur, Verninac, qui était chargé de les envoyer en Perse,
où ils devaient s’efforcer de développer les sympathies du gouvernement
pour la France, et le déterminer, s’il était possible, à déclarer la
guerre à la Russie.

La Perse était à cette époque dans un état d’anarchie épouvantable, et
les usurpateurs s’y succédaient, pour le plus grand mal des habitants.
Méhémet-Khan était alors sur le trône. Il guerroyait dans le Khorassan,
lorsqu’arrivèrent Olivier et Bruguière. On leur offrit de rejoindre
le shah dans cette contrée qu’aucun voyageur n’avait encore visitée.
L’état de santé de Bruguière les en empêcha et les retint, quatre mois
durant, dans un village perdu au milieu des montagnes.

En septembre 1796, Méhémet rentra à Téhéran. Son premier acte fut de
faire massacrer une centaine de matelots russes qu’on avait pris sur
les bords de la Caspienne et de faire clouer leurs membres pantelants
sur les portes de son palais. Dégoûtante enseigne, bien digne d’un tel
bourreau!

L’année suivante, Méhémet fut assassiné, et son neveu Fehtah-Ali-Shah
lui succéda, mais non sans combat.

Au milieu de ces incessants changements de souverains, il
était difficile à Olivier de faire aboutir la mission dont
le gouvernement français l’avait chargé. Avec chaque nouveau
prince, il fallait recommencer les négociations. Les deux
diplomates-naturalistes-voyageurs, comprenant qu’ils n’obtiendraient
rien tant que le gouvernement subirait cette instabilité, incapable
d’affermir le pouvoir dans les mains d’un shah quelconque, reprirent
le chemin de l’Europe, et remirent à des jours meilleurs ou à de plus
habiles le soin de conclure l’alliance de la France et de la Perse.
Bagdad, Ispahan, Alep, Chypre, Constantinople, telles furent les étapes
de leur voyage de retour.

Quels avaient été les résultats de ce long séjour? Si le but
diplomatique qu’on se proposait était manqué, si, au point de vue
géographique, aucune découverte, aucune observation nouvelle n’avait
été faite, Cuvier, dans son éloge d’Olivier, assure qu’en ce qui
regarde l’histoire naturelle, les renseignements obtenus ne manquaient
pas de valeur. Il faut bien le croire, puisque, trois mois après son
retour, Olivier était nommé de l’Institut en remplacement de Daubenton.

Quant à sa relation, publiée en trois volumes in-4o, elle reçut du
public l’accueil le plus distingué, dit Cuvier en style académique.

  «On a dit qu’elle aurait été plus piquante, continue-t-il, si la
  censure n’en eût rien retranché; mais alors on trouvait des allusions
  partout, et il n’était pas toujours permis de dire ce que l’on
  pensait, même sur Thamas-Kouli-Khan.

  «M. Olivier ne tenait pas à ses allusions plus qu’à sa fortune; il
  effaça tranquillement tout ce qu’on voulut, et se restreignit, avec
  une entière soumission, au récit pur et simple de ce qu’il avait
  observé.»

De la Perse à la Russie, la transition n’est pas trop brusque. Elle
l’était encore bien moins au XVIIIe siècle qu’aujourd’hui. A proprement
parler, ce n’est qu’avec Pierre le Grand que la Russie entre dans
le concert européen. Jusqu’alors, cette contrée, par son histoire,
par ses relations, par les mœurs de ses habitants, était demeurée
tout asiatique. Avec Pierre le Grand, avec Catherine II, les routes
se percent, le commerce prend de l’importance, la marine se crée,
les tribus russes se réunissent en corps de nation. Déjà, l’empire
soumis au czar est immense. Ses souverains, par leurs conquêtes,
l’agrandissent encore. Ils font plus. Pierre le Grand dresse des
cartes, envoie des expéditions de tous les côtés pour être renseigné
sur le climat, les productions, les races de chacune de ses provinces;
enfin, il expédie Behring à la découverte du détroit qui doit porter le
nom de ce navigateur.

Catherine II marche sur les traces du grand empereur, de l’initiateur
par excellence. Elle attire des savants en Russie, se met en relation
avec les littérateurs du monde entier. Elle sait créer une puissante
agitation en faveur de son peuple. La curiosité, l’intérêt s’éveillent,
et l’Europe occidentale a les yeux fixés sur la Russie. On sent qu’une
grande nation est à la veille d’être constituée, et l’on n’est pas sans
inquiétude sur les suites qu’amènera, infailliblement, son entremise
dans les affaires européennes. Déjà la Prusse vient de se révéler, et
son épée, jetée par Frédéric II dans la balance, a changé toutes les
conditions de l’équilibre européen. La Russie possède bien d’autres
ressources en hommes, en argent, en richesses de tout genre inconnues
ou inexploitées.

Aussi, toutes les publications relatives à cette contrée sont-elles
aussitôt lues avec empressement par les hommes politiques, par tous
ceux qui s’intéressent aux destinées de leur patrie, aussi bien que par
les curieux qui se plaisent à la description de mœurs si différentes
des nôtres, si variées entre elles.

Aucun ouvrage n’avait encore été publié qui surpassât celui du
naturaliste Pallas, _Voyage à travers plusieurs provinces de l’empire
russe_, traduit en français de 1788 à 1793. Aucun n’eut autant de
succès, et nous devons avouer qu’il le méritait à tous égards.

Pierre-Simon Pallas est un naturaliste allemand que Catherine II avait
appelé en 1668 à Saint-Pétersbourg, qu’elle avait fait aussitôt nommer
adjoint de l’Académie des Sciences, et qu’elle sut s’attacher par ses
bienfaits. Pallas, en témoignage de reconnaissance, publie aussitôt son
mémoire sur les ossements fossiles de la Sibérie. L’Angleterre et la
France venaient d’envoyer des expéditions pour observer le passage de
Vénus sur le disque du soleil. La Russie ne veut pas rester en arrière
et fait partir pour la Sibérie toute une troupe de savants dont Pallas
fait partie.

Sept astronomes et géomètres, cinq naturalistes et plusieurs élèves
doivent parcourir en tout sens cet immense territoire. Pendant six ans
entiers, Pallas ne s’épargne pas, explorant, tour à tour, Orembourg,
sur le Jaïk, rendez-vous des hordes nomades qui errent sur les bords
salés de la Caspienne; Gouriel, située sur cette mer ou plutôt ce grand
lac qui se dessèche tous les jours; les montagnes de l’Oural et les
nombreuses mines de fer qu’elles renferment; Tobolsk, la capitale de
la Sibérie; le gouvernement de Koliwan, sur le versant septentrional
de l’Altaï; Krasnojarsk, sur le Yenisseï; le grand lac Baïkal et la
Daourie, qui touche aux frontières de la Chine. Puis c’est Astrakan,
c’est le Caucase, aux peuples si divers et si intéressants, c’est le
Don, qu’il étudie avant de rentrer à Pétersbourg, le 30 juillet 1774.

Il ne faut pas croire que Pallas soit un voyageur ordinaire. Il ne
voyage pas en naturaliste seulement. Il est homme, et rien de ce
qui touche l’humanité ne lui est indifférent. Géographie, histoire,
politique, commerce, religion, beaux-arts, sciences, tout a pour lui de
l’intérêt; et cela est si vrai, qu’on ne peut lire son récit de voyage
sans admirer la variété de ses connaissances, sans rendre hommage à son
patriotisme éclairé, sans reconnaître la perspicacité de la souveraine
qui a su s’attacher un homme d’une telle valeur.

Une fois sa relation mise en ordre, écrite et publiée, Pallas ne songe
ni à se reposer sur ses lauriers ni à se laisser enivrer par les fumées
d’une gloire naissante. Pour lui, le travail est un délassement, et il
participe aux opérations nécessaires à l’établissement de la carte de
la Russie.

[Illustration: Le fameux oiseau Leut-zé. (Page 418.)]

Bientôt, son esprit, toujours enthousiaste, le porte à se livrer plus
spécialement à l’étude de la botanique, et ses ouvrages lui assurent
une place des plus distinguées entre les naturalistes de l’empire russe.

Un de ses derniers travaux a été une description de la Russie
méridionale, _Tableau physique et topographique de la Tauride_, ouvrage
que Pallas a publié en français et traduit en allemand et en russe.
Engoué de ce pays qu’il a visité en 1793 et en 1794, il témoigne le
désir d’aller s’y établir. L’impératrice lui fait aussitôt présent de
plusieurs terres appartenant à la couronne, et le savant voyageur se
transporte avec sa famille à Symphéropol.

Pallas profita de la circonstance pour faire un nouveau voyage dans
les provinces méridionales de l’empire, les steppes du Volga et les
contrées qui bordent la mer Caspienne jusqu’au Caucase; enfin il
parcourut la Crimée dans tous les sens. Il avait déjà vu une partie
de ces pays une vingtaine d’années auparavant; il put y constater de
profonds changements. S’il se plaint de l’exploitation à outrance
des forêts, Pallas est obligé de reconnaître qu’en bien des endroits
l’agriculture s’est développée, que des centres d’industrie et
d’exploitation se sont créés, en un mot que le pays marche dans la
voie du progrès. Quant à la Crimée, sa conquête est toute récente,
et cependant on y reconnaît déjà des améliorations sensibles. Que
seront-elles dans quelques années!

[Illustration: Portrait de La Condamine. (_Fac-simile. Gravure
ancienne._)]

Le bon Pallas, si enthousiaste de cette province, eut à subir, dans
sa nouvelle résidence, toute espèce de tracasseries de la part des
Tartares. Sa femme mourut en Crimée, et enfin, dégoûté du pays et des
habitants, il revint finir ses jours à Berlin, le 8 septembre 1811.

Il laissait deux ouvrages d’une importance capitale, où le géographe,
l’homme d’État, le naturaliste, le commerçant pouvaient puiser
en abondance des renseignements sûrs et précis sur des contrées
jusqu’alors très peu connues, et dont les ressources et les besoins
allaient modifier profondément les conditions du marché européen.



CHAPITRE IV

LES DEUX AMÉRIQUES

    La côte occidentale d’Amérique.--Juan de Fuca et de Fonte.--Les
    trois voyages de Behring-Vancouver.--Exploration du détroit de
    Fuca.--Reconnaissance de l’archipel de la Nouvelle-Géorgie et
    d’une partie de la côte américaine.--Exploration de l’intérieur
    de l’Amérique.--Samuel Hearne.--Découverte de la rivière
    de Cuivre.--Mackenzie et la rivière qui porte son nom.--La
    rivière de Fraser.--L’Amérique méridionale.--Reconnaissance
    de l’Amazone par La Condamine.--Voyage de A. de Humboldt
    et de Bonpland.--Ténériffe.--La caverne du Guachero.--Les
    «llanos».--Les gymnotes.--L’Amazone, le Rio-Negro et l’Orénoque.
    --Les mangeurs de terre.--Résultats du voyage. --Second voyage
    de Humboldt.--Les Volcanitos.--La cascade de Tequendama.--Les
    ponts d’Icononzo.--Le passage de Quindiu à dos d’homme.--Quito
    et le Pichincha.--Ascension du Chimboraço.--Les Andes.--Lima.
    --Le passage de Mercure. --Exploration du Mexique.--Mexico.
    --Puebla et le Cofre de Perote.--Retour en Europe.


A plusieurs reprises nous avons eu l’occasion de raconter certaines
expéditions qui avaient pour but de reconnaître les côtes de
l’Amérique. Nous avons parlé des tentatives de Fernand Cortès, des
courses et des explorations de Drake, de Cook, de La Pérouse et de
Marchand. Il est bon de revenir pour quelque temps en arrière et
d’envisager, avec Fleurieu, la suite des voyages qui se sont succédé
sur la rive occidentale de l’Amérique, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

En 1537, Cortès, avec Francisco de Ulloa, avait reconnu la grande
péninsule de Californie et visité la plus grande partie de ce golfe
long et étroit, qui porte aujourd’hui le nom de mer Vermeille.

Après lui, Vasquès Coronado, par terre, et Francisco Alarcon, par mer,
s’étaient élancés à la recherche de ce fameux détroit, qui mettait
en communication, disait-on, l’Atlantique et le Pacifique; mais ils
n’avaient pu dépasser le trente-sixième parallèle.

Deux ans plus tard, en 1542, le Portugais Rodriguès de Cabrillo avait
atteint 44° de latitude. Là, le froid, les maladies, le manque de
provisions et le mauvais état de son navire l’avaient contraint de
rétrograder. Il n’avait pas fait de découverte, il est vrai, mais
il avait constaté que, du port de la Nativité, par 19° 3/4 jusqu’au
point qu’il avait atteint, la côte se continuait sans interruption. Le
détroit semblait reculer devant les explorateurs.

Il faut croire que le peu de succès de ces tentatives découragea les
Espagnols, car, à cette époque, ils disparaissent de la liste des
explorateurs. C’est un Anglais, Drake, qui, après avoir prolongé
la côte occidentale depuis le détroit de Magellan et ravagé les
possessions espagnoles, parvient jusqu’au quarante-huitième degré,
explore tout le rivage en redescendant sur une longueur de dix degrés,
et donne à cette immense étendue de côtes le nom de Nouvelle-Albion.

Vient ensuite, en 1592, le voyage, en grande partie fabuleux, de Juan
de Fuca, qui prétendit avoir trouvé le détroit d’Anian qu’on cherchait
depuis si longtemps, alors qu’il n’avait découvert en réalité que le
pas qui sépare du continent l’île de Vancouver.

En 1602, Vizcaino jetait les fondations du port de Monterey, en
Californie, et, quarante ans plus tard, avait lieu cette expédition si
contestée de l’amiral de Fuente ou de Fonte,--suivant qu’on en fait
un Espagnol ou un Portugais,--expédition qui a donné lieu à tant de
dissertations savantes et de discussions ingénieuses. On lui doit la
découverte de l’archipel Saint-Lazare au-dessus de l’île Vancouver;
mais il faut rejeter dans le domaine du roman tout ce que Fonte raconte
des lacs et des grandes villes qu’il assure avoir visitées et de la
communication qu’il prétend avoir découverte entre les deux océans.

Au XVIIIe siècle, on n’acceptait déjà plus aveuglément les récits des
voyageurs. On les examinait, on les contrôlait et l’on n’en retenait
que les parties qui concordaient avec les relations déjà connues.
Buache, Delisle et surtout Fleurieu ont, les premiers, ouvert la voie
si féconde de la critique historique, et il faut leur en savoir le plus
grand gré.

Les Russes, on l’a vu, avaient considérablement étendu le domaine de
leurs connaissances, et il y avait tout lieu de croire peu éloigné le
jour où leurs coureurs et leurs cosaques atteindraient l’Amérique, si
surtout, comme on le supposait à cette époque, les deux continents
étaient réunis par le nord. Mais ce n’aurait pas été, en tout cas, une
expédition sérieuse, et qui pût donner des renseignements scientifiques
auxquels on dût ajouter foi.

Le czar Pierre Ier avait tracé de sa main, peu d’années avant sa mort,
le plan et les instructions d’un voyage dont il avait formé le projet
depuis longtemps: s’assurer si l’Asie et l’Amérique sont réunies
ou séparées par un détroit. Il n’était pas possible de trouver les
ressources nécessaires dans les arsenaux et les ports du Kamtschatka.
Aussi fallut-il faire venir d’Europe capitaines, matelots, équipements
et vivres.

Le Danois Vitus Behring et le Russe Alexis Tschirikow, qui tous deux
avaient donné mainte preuve de savoir et d’habileté, furent chargés du
commandement de l’expédition. Celle-ci se composait de deux vaisseaux,
qui furent construits au Kamtschatka. Ils ne furent prêts à prendre la
mer que le 20 juillet 1720. Dirigeant sa route au nord-est, le long de
la côte d’Asie, qu’il ne perdit pas un instant de vue, Behring parvint,
le 15 août, par 67° 18′ de latitude nord, en vue d’un cap au delà
duquel la côte s’infléchissait à l’ouest.

Non seulement, dans ce premier voyage, Behring n’avait pas eu
connaissance de la côte d’Amérique, mais il venait de franchir, sans
s’en douter, le détroit auquel la postérité a imposé son nom. Le
fabuleux détroit d’Anian était remplacé par le détroit de Behring.

Un second voyage, entrepris l’année suivante par les mêmes voyageurs,
n’avait pas amené de résultat.

Ce fut seulement en 1741, le 4 juin, que Behring et Tschirikow purent
partir de nouveau. Cette fois, dès qu’ils seraient arrivés par 50
degrés de latitude nord, ils entendaient porter à l’est, jusqu’à ce
qu’ils rencontrassent la côte d’Amérique. Mais les deux vaisseaux,
séparés dès le 20 juin par un coup de vent, ne purent se réunir pendant
le reste de la campagne. Le 18 juillet, fut découvert par Behring le
continent américain par 58° 28′ de latitude. Les jours suivants furent
consacrés au relèvement d’une grande baie, comprise entre les deux caps
Saint-Élie et Saint-Hermogène.

Pendant tout le mois d’août, Behring navigua au milieu des îles qui
bordent la péninsule d’Alaska, nomma l’archipel Schumagin, lutta
jusqu’au 24 septembre contre des vents contraires, reconnut l’extrémité
de la presqu’île, et découvrit une partie des îles Aléoutiennes.

Mais depuis longtemps malade, ce navigateur fut bientôt incapable de
relever la route que faisait le navire, et ne put éviter de se mettre
à la côte sur une petite île qui a pris le nom de Behring. Là périt
misérablement, le 8 décembre 1741, cet homme de cœur, cet explorateur
habile.

Quant au reste de l’équipage, bien diminué par les fatigues et les
privations d’un hivernage en ce lieu désolé, il parvint à construire
une grande chaloupe avec les débris du vaisseau, et rentra au
Kamtschatka.

Pour Tschirikow, après avoir attendu son commandant jusqu’au 25 juin,
il atterrit à la côte d’Amérique entre les cinquante-cinquième et
cinquante-sixième degrés. Il y perdit deux embarcations avec tout leur
équipage, sans pouvoir découvrir ce qu’elles étaient devenues. N’ayant
plus alors de moyen pour communiquer avec la terre, il avait regagné le
Kamtschatka.

La voie était ouverte. Des aventuriers, des négociants, des officiers
s’y engagèrent résolûment. Leurs découvertes portèrent principalement
sur les îles Aléoutiennes et la presqu’île d’Alaska.

Cependant, les expéditions que les Anglais envoyaient à la côte
d’Amérique, les progrès des Russes avaient excité la jalousie et
l’inquiétude des Espagnols. Ceux-ci craignaient de voir leurs rivaux
s’établir dans des pays qui leur appartenaient, nominalement, mais où
ils n’avaient aucun établissement.

Le vice-roi du Mexique, le marquis de Croix, se souvint alors de la
découverte faite par Vizcaino d’un excellent port, et il résolut d’y
établir un presidio. Deux expéditions simultanées, l’une par terre,
sous le commandement de don Gaspar de Portola, l’autre par mer,
composée des deux paquebots le _San-Carlos_ et le _San-Antonio_,
quittèrent La Paz le 10 janvier 1769, atteignirent le port de
San-Diego, et retrouvèrent, après une année de recherches, le havre de
Monterey, indiqué par Vizcaino.

A la suite de cette expédition, les Espagnols continuèrent à explorer
les côtes de la Californie. Les plus célèbres voyages sont ceux de don
Juan de Ayala et de La Bodega, qui eurent lieu en 1775, et pendant
lesquels furent reconnus le cap del Engaño et la baie de la Guadalupa,
puis les expéditions d’Arteaga et de Maurelle.

Les reconnaissances de Cook, de La Pérouse et de Marchand, ayant été
précédemment racontées, il convient maintenant de s’arrêter avec
quelque détail sur l’expédition de Vancouver. Cet officier, qui avait
accompagné Cook pendant son second et son troisième voyage, se trouvait
tout naturellement désigné pour prendre le commandement de l’expédition
que le gouvernement anglais envoyait à la côte d’Amérique dans le but
de mettre fin aux contestations survenues avec le gouvernement espagnol
au sujet de la baie de Nootka.

Georges Vancouver reçut ordre d’obtenir, des autorités espagnoles,
une cession formelle de ce port si important pour le commerce des
fourrures. Il devait ensuite relever toute la côte nord-ouest depuis
le trentième degré de latitude jusqu’à la rivière de Cook sous le
soixante et unième degré. Enfin, on appelait tout particulièrement son
attention sur le détroit de Fuca et sur la baie explorée en 1789 par le
_Washington_.

Les deux bâtiments, la _Découverte_, de 340 tonneaux, et le _Chatam_,
de 135, ce dernier sous le commandement du capitaine Broughton,
partirent de Falmouth le 1er avril 1791.

Après deux relâches à Ténériffe et à la baie Simon, puis au cap de
Bonne-Espérance, Vancouver s’enfonça dans le sud, reconnut l’île
Saint-Paul, et cingla vers la Nouvelle-Hollande, entre les routes de
Dampier et de Marion, sur des parages qui n’avaient pas encore été
parcourus. Le 27 septembre, fut reconnue une partie de la côte de la
Nouvelle-Hollande, terminée par un cap formé de falaises élevées, qui
reçut le nom de cap Chatam. Comme un certain nombre de ses matelots
étaient attaqués de la dysenterie, Vancouver résolut de relâcher dans
le premier port qu’il rencontrerait, afin de s’y procurer l’eau,
le bois, et surtout les vivres frais qui lui manquaient. Ce fut au
port du Roi Georges III qu’il s’arrêta. Il y trouva des canards, des
courlis, des cygnes, une grande quantité de poissons, des huîtres;
mais il ne put entrer en communication avec aucun habitant, bien qu’on
eût découvert un village d’une vingtaine de huttes tout récemment
abandonnées.

Nous n’avons pas à suivre la croisière de Vancouver sur la côte
sud-ouest de la Nouvelle-Hollande; elle ne nous apprendrait rien que
nous ne sachions déjà.

Le 26 octobre, fut doublée la terre de Van-Diemen, et, le 2 novembre,
on reconnut la côte de la Nouvelle-Zélande, où les deux bâtiments
anglais allèrent mouiller à la baie Dusky. Vancouver y compléta les
relèvements que Cook avait laissés inachevés. Un ouragan sépara
bientôt de la _Découverte_ le _Chatam_, qui fut retrouvé dans la baie
de Matavaï, à Taïti. Pendant cette dernière traversée, Vancouver
avait aperçu quelques îles rocheuses, qu’il appela les Embûches (_the
Snares_), et une île plus considérable, nommée Oparra. De son côté,
le capitaine Broughton avait découvert l’île Chatam à l’est de la
Nouvelle-Zélande. Les incidents de la relâche à Taïti rappellent trop
ceux du séjour de Cook, pour qu’il soit utile de les rapporter.

Le 24 janvier 1792, les deux bâtiments partirent pour les Sandwich
et s’arrêtèrent quelque peu à Owhyhee, à Waohoo et à Attoway. Depuis
le massacre de Cook, bien des changements étaient survenus dans
l’archipel. Des navires anglais et américains, qui faisaient la pêche
de la baleine ou le commerce des fourrures, commençaient à le visiter.
Leurs capitaines avaient donné aux naturels le goût de l’eau-de-vie et
le désir de posséder des armes à feu. Les querelles entre les petits
chefs étaient devenues plus fréquentes, l’anarchie la plus complète
régnait partout, et déjà le nombre des habitants avait singulièrement
diminué.

Le 17 mars 1792, Vancouver abandonna les îles Sandwich, et fit route
pour l’Amérique, dont il reconnut bientôt la partie de côte nommée par
Drake Nouvelle-Albion. Il y rencontra presque aussitôt le capitaine
Gray, qui passait pour avoir pénétré avec le _Washington_ dans le
détroit de Fuca, et avoir reconnu une vaste mer. Gray se hâta de
démentir les découvertes qu’on lui avait si généreusement prêtées. Il
n’avait fait que cinquante milles seulement dans le détroit qui courait
de l’ouest à l’est, jusqu’à un endroit à partir duquel les naturels lui
assuraient qu’il s’enfonçait dans le nord.

Vancouver pénétra à son tour dans le détroit de Fuca, y reconnut
le port de la Découverte, l’entrée de l’Amirauté, la Birch-Bay, le
Désolation-Sound, le détroit de Johnston et l’archipel de Broughton.
Avant d’atteindre l’extrémité de ce long bras de mer, il avait
rencontré deux petits bâtiments espagnols sous les ordres de Quadra.
Les deux capitaines se communiquèrent leurs travaux réciproques, et
donnèrent leurs deux noms à la principale île de ce nombreux archipel,
qui fut désigné sous le nom de Nouvelle-Géorgie.

Vancouver visita ensuite Nootka, la rivière Columbia, et vint relâcher
à San-Francisco. On comprend que nous ne puissions suivre dans tous ses
détails cette exploration minutieuse, qui ne demanda pas moins de trois
campagnes successives. L’immense étendue de côtes comprise entre le cap
Mendocino et le port de Conclusion par 56° 14′ nord et 225° 37′ est,
fut reconnue par les navires anglais.

  «Maintenant, dit le voyageur, que nous avons atteint le but principal
  que le roi s’était proposé en ordonnant ce voyage, je me flatte que
  notre reconnaissance très précise de la côte nord-ouest de l’Amérique
  dissipera tous les doutes et écartera toutes les fausses opinions
  concernant un passage par le nord ouest; qu’on ne croira plus qu’il y
  ait une communication entre la mer Pacifique du Nord et l’intérieur
  du continent de l’Amérique dans l’étendue que nous avons parcourue.»

Parti de Nootka pour faire la reconnaissance de la côte méridionale
de l’Amérique avant de revenir en Europe, Vancouver s’arrêta à la
petite île des Cocos, qui mérite peu son nom, comme nous avons eu déjà
l’occasion de le dire, relâcha à Valparaiso, doubla le cap Horn, fit de
l’eau à Sainte-Hélène, et rentra dans la Tamise, le 12 septembre 1795.

Mais les fatigues de cette longue campagne avaient tellement altéré
la santé de cet habile explorateur, qu’il mourut au mois de mai 1798,
avant d’avoir pu terminer la rédaction de son voyage, qui fut achevée
par son frère.

Pendant les quatre années qui avaient été employées à ce rude travail
de relever neuf mille lieues de côtes inconnues, la _Découverte_ et le
_Chatam_ n’avaient perdu que deux hommes. On le voit, l’habile élève
du capitaine Cook avait mis à profit les leçons de son maître, et
l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, en Vancouver, ou des soins
qu’il donna à ses matelots aussi bien que de son humanité envers les
indigènes, ou de la prodigieuse habileté dont il fit preuve pendant
tout le cours de cette dangereuse navigation.

[Illustration: Carte pour les voyages de Hearne et de Mackenzie.]

Cependant, si les explorateurs se succédaient sur la côte occidentale
d’Amérique, les colons n’étaient pas non plus inactifs. D’abord établis
sur les bords de l’Atlantique, où ils avaient fondé une longue suite
d’États jusqu’au Canada, ils n’avaient pas tardé à s’enfoncer dans
l’intérieur. Leurs trappeurs, leurs coureurs des bois, avaient reconnu
d’immenses espaces de terrain propres à la culture, et les squatters
anglais les avaient envahis progressivement. Ce n’avait pas été sans
une lutte continuelle contre les Indiens, ces premiers possesseurs
du sol, qu’ils tendaient tous les jours à refouler dans l’intérieur.
Appelés par la fertilité d’une terre vierge et les constitutions plus
libérales des divers États, les colons n’avaient pas tardé à affluer.

[Illustration: Plus de doute, c’était la mer. (Page 435.)]

Leur nombre devint tel, qu’à la fin du XVIIe siècle, les héritiers
de lord Baltimore estimaient à trois mille livres le produit de la
vente de leurs terres, et qu’au milieu du siècle suivant, en 1750,
les successeurs de William Penn se faisaient de la même manière un
revenu dix fois plus considérable. Et cependant, on ne trouvait pas
encore l’immigration assez considérable; on se mit à déporter les
condamnés,--le Maryland en comptait 1981 en 1750,--mais surtout on
recruta des émigrants auxquels on faisait signer un engagement, ce qui
fut la source d’abus scandaleux.

Bien que toutes les terres qu’on avait achetées des Indiens ou qu’on
leur avait enlevées fussent loin d’être occupées, le colon anglais
allait toujours de l’avant au risque d’avoir maille à partir avec les
légitimes possesseurs du sol.

Au nord, la Compagnie de la baie d’Hudson, qui a le monopole du
commerce des fourrures, est toujours à la recherche de nouveaux
territoires de chasse, car ceux qu’elle a exploités ne tardent pas
à s’épuiser. Elle pousse en avant ses trappeurs, recueille auprès
des Indiens, qu’elle emploie et qu’elle grise, des renseignements
précieux. C’est ainsi qu’elle apprend l’existence d’une rivière qui se
jette, au nord, près de riches mines de cuivre dont quelques indigènes
ont apporté au fort du Prince-de-Galles de riches échantillons. La
résolution de la Compagnie est aussitôt prise, et, en 1769, elle confie
à Samuel Hearne le commandement d’une expédition de recherches.

Pour un voyage dans ces contrées glacées, où l’on ne trouve que
difficilement à s’approvisionner, où la rigueur du froid est extrême,
il faut des hommes bien trempés, en petit nombre, capables de supporter
les fatigues d’une marche pénible au milieu de la neige et de résister
aux tortures de la faim. Hearne ne prit avec lui que deux blancs et
quelques Indiens dont il était sûr.

Malgré l’extrême adresse de ces guides qui connaissent le pays et
sont au courant des habitudes du gibier, les provisions font bientôt
défaut. A deux cents milles du fort du Prince-de-Galles, les Indiens
abandonnent Hearne et ses deux compagnons, qui sont obligés de revenir
sur leurs pas.

Mais le chef de l’entreprise est un rude marin, habitué à tout
souffrir. Aussi ne se rebute-t-il pas. Si l’on a échoué la première
fois, ne peut-on être plus heureux dans une seconde tentative?

Au mois de février 1770, Hearne s’élance de nouveau à travers ces
contrées inconnues. Cette fois, il est seul avec cinq Indiens, car il a
compris que l’inaptitude des blancs à supporter les fatigues engendre
le mépris des sauvages. Déjà il s’est éloigné de cinq cents milles,
lorsque la rigueur de la saison le force à s’arrêter et à attendre
une température plus clémente. Ce fut un rude moment à passer. Tantôt
dans l’abondance, avec du gibier plus qu’on n’en peut consommer, plus
souvent n’avoir rien à se mettre sous la dent, être même obligé,
pendant sept jours, de mâcher de vieux cuirs, de ronger des os qu’on
avait jetés, ou de chercher sur les arbres quelques baies qu’on ne
trouve pas toujours, souffrir, enfin, des froids terribles, voilà
l’existence du découvreur dans ces contrées glacées!

Hearne repart au mois d’avril, continue jusqu’en août à courir les
bois, et se prépare à passer l’hiver auprès d’une tribu indienne qui
l’a bien accueilli, lorsqu’un accident, qui le prive de son quart de
cercle, le force à continuer sa route.

Les privations, les misères, les déceptions n’ébranlent pas
l’indomptable courage de Samuel Hearne. Il repart le 7 décembre, et,
s’enfonçant dans l’ouest sous le soixantième degré de latitude, il
rencontre une rivière. Le voilà construisant un canot et descendant ce
cours d’eau, qui se jette dans une série interminable de lacs grands et
petits. Enfin, le 13 juillet 1771, il atteint la rivière de Cuivre. Les
Indiens qui l’accompagnaient se trouvaient depuis quelques semaines sur
les territoires fréquentés par les Esquimaux, et se promettaient, s’ils
en rencontraient, de les massacrer jusqu’au dernier.

Cet événement ne devait pas se faire attendre.

  «Voyant, dit Hearne, tous les Esquimaux livrés au repos dans leurs
  tentes, les Indiens sortirent de leur embuscade et tombèrent à
  l’improviste sur ces pauvres créatures; je contemplais ce massacre,
  réduit à rester neutre.»

Des vingt individus qui composaient cette tribu, pas un n’échappa à
la rage sanguinaire des Indiens, et ils firent périr dans les plus
épouvantables tortures une vieille femme qui avait tout d’abord échappé
au massacre.

  «Après cet horrible carnage, continue Hearne, nous nous assîmes sur
  l’herbe et fîmes un bon repas de saumon frais.»

En cet endroit, la rivière s’élargissait singulièrement. Le voyageur
était-il donc arrivé à son embouchure? Pourtant l’eau était absolument
douce. Sur le rivage, paraissaient, cependant, comme les traces d’une
marée. Des phoques se jouaient en grand nombre au milieu des eaux.
Quantité de barbes de baleine avaient été trouvées dans les tentes des
Esquimaux. Tout se réunissait enfin pour donner à penser que c’était la
mer. Hearne saisit son télescope. Devant lui se déroule à perte de vue
une immense nappe d’eau, interrompue, de place en place, par des îles.
Plus de doute, c’est la mer.

Le 30 juin 1772, Hearne ralliait les établissements anglais, après une
absence qui n’avait pas duré moins d’un an et cinq mois.

La Compagnie reconnut l’immense service que Hearne venait de lui rendre
en le nommant gouverneur du fort de Galles. Pendant son expédition à
la baie d’Hudson, La Pérouse s’empara de cet établissement et y trouva
le journal de voyage de Samuel Hearne. Le navigateur français le lui
rendit à la condition qu’il le publierait. Nous ne savons quelles
circonstances ont retardé, jusqu’en 1795, l’accomplissement de la
parole que le voyageur anglais avait donnée au marin français.

Ce n’est que dans le dernier quart du XVIIIe siècle que fut connue
cette immense chaîne de lacs, de rivières et de portages qui, partant
du lac Supérieur, ramasse toutes les eaux qui tombent des montagnes
Rocheuses et les déverse dans l’océan Glacial. C’est à des négociants
en fourrures, les frères Frobisher, et à M. Pond, qui arriva jusqu’à
Athabasca, qu’est due en partie leur découverte.

Grâce à ces reconnaissances, le chemin devient moins difficile, les
explorateurs se succèdent, les établissements se rapprochent, le pays
est découvert. Bientôt même on entend parler d’une grande rivière qui
se dirige vers le nord-ouest.

Ce fut Alexandre Mackenzie qui lui donna son nom. Parti, le 3 juin
1789, du fort Chippewayan, sur la plage méridionale du lac des
Collines, il emmenait avec lui quelques Canadiens et plusieurs Indiens,
dont l’un avait accompagné Samuel Hearne. Parvenu en un point situé
par 67° 45′ de latitude, Mackenzie apprit qu’il n’était pas éloigné
de la mer à l’est, mais qu’il en était encore plus près à l’ouest. Il
approchait évidemment de l’extrémité nord-ouest de l’Amérique.

Le 12 juillet, Mackenzie atteignit une grande nappe d’eau qu’à son
peu de profondeur et aux glaces qui la recouvraient, on ne pouvait
prendre pour la mer, bien qu’on n’aperçût aucune terre à l’horizon.
Et cependant, c’était bien l’Océan boréal que Mackenzie venait
d’atteindre. Il en demeura convaincu, lorsqu’il vit les eaux monter,
bien que le vent ne fût pas violent. C’était la marée. Le voyageur
gagna ensuite une île qu’il apercevait à quelque distance de la
côte. Il vit de là plusieurs cétacés qui se jouaient au milieu des
flots. Aussi cette île, qui gît par 69° 14′ de latitude, reçut-elle
du voyageur le nom d’île des Baleines. Le 12 septembre, l’expédition
rentrait heureusement au fort Chippewayan.

Trois ans plus tard, Mackenzie, en qui la soif des découvertes n’était
pas éteinte, remontait la rivière de la Paix, qui prend sa source dans
les montagnes Rocheuses. En 1793, après être parvenu à se frayer une
route à travers cette chaîne difficile, il reconnaissait de l’autre
côté des montagnes une rivière, le Tacoutche-tesse, qui coulait vers le
sud-ouest. Au milieu de dangers et de privations qu’il est plus facile
d’imaginer que de rendre, Mackenzie descendit ce cours d’eau jusqu’à
son embouchure, c’est-à-dire au-dessous des îles du Prince-de-Galles.
Là, sur la paroi d’un rocher, il traça, avec un mélange de graisse
et de vermillon, cette inscription, aussi éloquente que laconique:
«Alexandre Mackenzie, venu du Canada par terre, ce 22 juillet 1793.» Le
24 août, il rentrait au fort Chippewayan.

Dans l’Amérique méridionale, aucun voyage scientifique n’a lieu pendant
la première moitié du XVIIIe siècle. Il ne reste guère à parler que
de La Condamine. Nous avons raconté plus haut les recherches qui
l’avaient conduit en Amérique, et nous avons dit qu’une fois les
mesures terminées, il avait laissé Bouguer revenir en Europe, et
Jussieu prolonger un séjour qui devait enrichir l’histoire naturelle
d’une foule de plantes et d’animaux inconnus, tandis que lui-même
allait descendre l’Amazone jusqu’à son embouchure.

  «On pourrait appeler La Condamine, dit M. Maury dans son _Histoire de
  l’Académie des Sciences_, l’Alexandre de Humboldt du XVIIIe siècle.
  A la fois bel esprit et savant de profession, il fit preuve, dans
  cette mémorable expédition, d’un héroïque dévouement à la science.
  Les fonds, accordés par le roi pour son voyage, n’ayant pas suffi,
  il mit cent mille livres de sa bourse; les fatigues, les souffrances
  lui firent perdre les jambes et les oreilles. Victime de sa passion
  pour la science, il ne rencontra, hélas! à son retour, chez un public
  qui ne comprenait pas un martyr qui n’aspire pas au ciel, que le
  sarcasme et la malignité. Ce n’était plus l’infatigable explorateur
  qui avait bravé tant de dangers qu’on voyait dans M. de La Condamine,
  mais seulement le distrait et le sourd ennuyeux, ayant toujours à la
  main son cornet acoustique. Satisfait de l’estime de ses confrères,
  dont M. de Buffon se fit un jour un si éloquent interprète (réponse
  au discours de réception de La Condamine à l’Académie française),
  La Condamine se consolait en composant des chansons et poursuivait
  jusqu’à la tombe, dont la souffrance lui abrégea le chemin, cette
  ardeur d’observations de toutes choses, même de la douleur, qui le
  conduisit à interroger le bourreau sur l’échafaud de Damiens.»

Peu de voyageurs, avant La Condamine, avaient eu l’occasion de pénétrer
dans les vastes régions du Brésil. Aussi, le savant explorateur
espérait-il rendre son voyage utile en levant une carte du cours du
fleuve et en recueillant les observations qu’il aurait l’occasion de
faire, dans un pays si peu fréquenté, sur les coutumes singulières des
Indiens.

Depuis Orellana, dont nous avons raconté la course aventureuse, Pedro
de Ursua avait été envoyé, en 1559, par le vice-roi du Pérou, à la
recherche du lac Parima et de l’El Dorado. Il périt par la main d’un
soldat rebelle, qui commit, en descendant le fleuve, toute sorte de
brigandages et finit par être écartelé dans l’île de la Trinité.

De pareilles tentatives n’étaient pas pour donner de grandes lumières
sur le cours du fleuve. Les Portugais furent plus heureux. En 1636
et 1637, Pedro Texeira, avec quarante-sept canots et un nombreux
détachement d’Espagnols et d’Indiens, avait suivi l’Amazone jusqu’à
son tributaire, le Napo. Il avait alors remonté celui-ci, puis la
Coca, et était arrivé à trente lieues de Quito, qu’il avait gagnée
avec quelques hommes. L’année suivante, il était retourné au Para par
le même chemin, accompagné des jésuites d’Acunha et d’Artieda, qui
publièrent le récit de ce voyage, dont la traduction parut en 1682.

La carte, dressée par Sanson sur cette relation, naturellement copiée
par tous les géographes, était extrêmement défectueuse, et, jusqu’en
1717, il n