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Title: Anicet ou le panorama
Author: Aragon, Louis
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Anicet ou le panorama" ***

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LOUIS ARAGON

ANICET

OU LE PANORAMA

ÉDITION ORIGINALE

PARIS

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

35 ET 37, RUE MADAME.

1921



                                L'absence de système est encore un
                                système, mais le plus sympathique.
                                TRISTAN TZARA



CHAPITRE PREMIER


ARTHUR


_Anicet_ n'avait retenu de ses études secondaires que la règle des
trois unités, la relativité du temps et de l'espace; là se bornaient
ses connaissances de l'art et de la vie. Il s'y tenait dur comme fer
et y conformait sa conduite. Il en résulta quelques bizarreries qui
n'alarmèrent guère sa famille jusqu'au jour qu'il se porta sur la
voie publique à des extrémités peu décentes: on comprit alors qu'il
était poète, révélation qui tout d'abord l'étonna mais qu'il accepta
bonnement, par modestie, dans la persuasion de ne pouvoir lui-même en
trancher aussi bien qu'autrui. Ses parents, sans doute, se rangèrent à
l'avis universel puisqu'ils firent ce que tous les parents de poètes
font: ils l'appelèrent fils ingrat et lui enjoignirent de voyager. Il
n'eut garde de leur résister puisqu'il savait que ni les chemins de fer
ni les paquebots ne modifieraient son noumène.

Un soir, dans une auberge d'un pays quelconque (Anicet ne se fiait
pas à la géographie, basée comme toutes les sciences sur des données
sensibles et non sur les intangibles réalités), il remarqua tandis
qu'il dînait que son voisin de table d'hôte ne touchait à aucun
des mets et semblait cependant passer par toutes les jubilations
gastronomiques du gourmet. Anicet saisit immédiatement que ce convive
étrange était un esprit libre qui se refusait à recourir aux formes
_a priori_ de la sensibilité et n'éprouvait pas le besoin de porter
les aliments à ses lèvres pour en concevoir les qualités. «Je vois.
Monsieur, lui dit-il, que vous ne tombez pas dans la crédulité où se
tiennent généralement les hommes, et que, par mépris de leur sotte
représentation de l'étendue, vous vous abstenez des simulacres par
lesquels ils s'imaginent changer leurs rapports avec le monde. De
même que certains peuples croient à la vertu des signes écrits, de
même le commun attribue superstitieusement à ses gestes le pouvoir
de bouleverser la nature. Je me gausse autant que vous-même d'une
semblable prétention, laquelle dénote la légèreté d'esprit de nos
contemporains (mot dénué de sens que j'emprunte, comme vous le pensez
bien, à leur propre langage) et la facilité qu'éprouvent les apparences
à les abuser de leur jeu. On me nomme Anicet, je suis poète et fais
semblant de voyager pour complaire à ma famille. Je ne saurais vous
dissimuler combien je brûle d'apprendre à côté de qui je suis assis. La
distinction qui paraît sur votre visage et l'excellence des principes
dont vous avez fait montre en cette occasion m'incitent à n'avoir
pas de plus vif désir.» Anicet se tut, fort content de soi-même, de
l'aménité qu'il avait mise en ses propos, de sa période et de la
délicatesse des sentiments qu'il y avait exprimés, enfin des quelques
archaïsmes par lesquels il avait si finement nargué l'idée de temps et
la chronologie puérile et honnête des lourdauds qui _présentement_ se
pourléchaient de l'illusion d'un rapprochement de leur palais et d'une
tarte à la crème.

L'inconnu ne se fit pas prier et commença le récit suivant: «Je
m'appelle Arthur et je suis né dans les Ardennes, à ce qu'on m'a dit,
mais rien ne me permet de l'affirmer, d'autant moins que je n'admets
nullement, comme vous l'avez deviné, la dislocation de l'univers en
lieux distincts et séparés. Je me contenterais de dire: je suis né, si
même cette proposition n'avait le tort de présenter le fait qu'elle
exprime comme une action passée au lieu de le présenter comme un
état indépendant de la durée. Le verbe a été ainsi créé que tous ses
modes sont fonctions du temps, et je m'assure que la seule syntaxe
sacre l'homme esclave de ce concept, car il conçoit suivant elle, et
son cerveau n'est au fond qu'une grammaire. Peut-être le participe
naissant, rendrait-il approximativement ma pensée, mais vous voyez
bien, Monsieur,» et ici Arthur frappa la table du poing, «que nous n'en
finirons plus si nous voulons approprier nos discours à la réalité des
choses, et que le maître d'auberge nous chassera de cette salle avant
la fin de mon histoire, si nous ne consentons chemin faisant à des
concessions purement formelles aux catégories que nous abominons comme
de faux dieux, et dont nous nous servirons, si vous le voulez bien, à
défaut de les servir.

«Je m'appelle _Arthur_ et je suis né dans les Ardennes. De très
bonne heure, on me donna un précepteur lequel devait m'enseigner le
latin mais qui préféra m'entretenir de philosophie. Mal lui en prit,
car très rapidement je remarquai que mon professeur démentait par
sa conduite les principes mêmes qu'il avait démontrés. Il agissait
comme si Dieu pour construire la terre avait préalablement calculé la
dix-millionième partie du quart du méridien terrestre. Je fus outré de
cette malhonnêteté. Aux reproches un peu véhéments que je lui fis, le
philosophe improbe répondit par la délation. Mon père, homme simple
et qui ignorait tout de l'impératif catégorique, me fustigea devant
mes sœurs. Je décidai de quitter la maison car déjà je possédais ce
sens aigu de la pudeur qui devait me dominer par la suite. Je voyageai
d'abord par les routes, mendiant mon pain ou le dérobant de préférence.
C'est pendant cette période de ma vie que j'appris à concevoir les
eaux, les forêts, les fermes, les figurants des paysages indépendamment
de leurs liens sensibles, à me libérer du mensonge de la perspective,
à imaginer sur un plan ce que d'autres considèrent sur plusieurs comme
les enfants qui épèlent, à ne plus me laisser berner de l'illusion des
heures et embrasser simultanément la succession des siècles et des
minutes. Un beau soir, un peu fatigué de ces panoramas champêtres,
je me glissai dans un train et fis, caché sous une banquette pour ne
pas payer mon billet, le chemin de C... à Paris. Cette position ne
m'incommoda pas, dans la connaissance où j'étais qu'un préjugé seul
amène les voyageurs à en préférer une autre. J'utilisai le trajet à
m'accoutumer à regarder le monde du ras du sol, ce qui me permit de
me faire une idée des représentations qu'en ont les animaux de basse
taille. Puis je m'avisai qu'à l'inverse de mon passe-temps habituel
rien n'était plus aisé que de reporter sur plusieurs plans ce que
l'on voit sur un seul: il suffit de fixer obliquement ce qu'on veut
dissocier au lieu de le regarder de champ. J'appliquai immédiatement
ce procédé pour éloigner de ma figure les bottes du voyageur assis
au-dessus de moi. Dans l'enthousiasme de ces exercices, je scandai
mentalement, au bruit rythmé du train sur le ballast, des poèmes qui
faisaient bon marché du principe d'identité lui-même.»

Anicet se permit de l'interrompre: «Vous êtes donc aussi poète,
Monsieur?»

--À mes moments perdus, reprit le narrateur. J'arrivai à destination
dans la plus heureuse disposition d'esprit. Songez à ce qu'est Paris
pour un garçon de seize ans qui sait s'émerveiller de tout et de mille
manières. Dès la gare, je me sentis transporté: ce mouvement, les
maisons chargées de la perspective, cette façon orientale d'écrire
CAFÉ au fronton des palais, les fêtes lumineuses du soir, et les murs
couverts d'hyperboles, tout concourait à ma joie. Il y avait peu
d'apparence que je me lassasse jamais d'un décor, varié sans cesse par
les quelques méthodes de contemplation que je possédais, quand une
aventure vint me donner les loisirs et la retraite nécessaires pour en
élaborer d'autres.

Un matin que je croisais un convoi funéraire, je me représentai le
mort, comme je m'étais assoupli à le faire, indépendamment de la durée.
Simultanément je le perçus dans les poses les plus prétentieuses, les
plus insignifiantes et les plus naturelles, accomplissant toutes les
bassesses et toutes les sottises d'une vie sans intérêt, avec ses
petits vices et ses petites vertus, si peu responsable que je ricanai
assez haut de voir des passants se découvrir devant la boîte cirée qui
renfermait ses restes. À cette époque, l'issue malheureuse d'une guerre
encore récente, les dissensions politiques et le joug toujours sévère
du romantisme portaient les esprits parisiens à des violences peu
coutumières aux habitants de la ville la plus polie du monde. Un quidam
m'arrêta et m'ordonna d'un ton emphatique de mettre chapeau bas devant
je ne sais quelle image de notre humilité. Je caressai mon olibrius
de quelques épithètes et n'en fis rien. Comme cet individu cherchait
à m'y contraindre, je lui donnai une leçon pratique de philosophie.
Cela se termina au poste de police et je fus jeté dans une pièce
obscure où l'on m'oublia trois jours. Pour être plus libre que mes
geôliers, il suffisait de m'abstraire du temps ou de l'étendue, mais je
préférai mettre à profit cette réclusion pour des évasions nouvelles.
Les mathématiciens ont inventé d'autres espaces que le nôtre, à _n_
dimensions, disent-ils. Mais embarrassés par l'habitude de penser
suivant trois dimensions, ils ne parviennent pas à se représenter
leurs propres imaginations. Grâce à ses gymnastiques préalables, ce
fut au contraire un amusement pour mon esprit que d'envisager le monde
en donnant à _n_ les valeurs les plus diverses; j'étais en train de
concevoir l'étendue à un tiers de dimension quand on se souvint de
ma présence pour me faire comparaître devant le commissaire. Comme
mes réponses subissaient un léger trouble du fait de cet exercice,
ce fonctionnaire, qui avait une idée puérile de la relativité des
concepts, ne comprit rien à mes discours et, dans la persuasion de
parler à un fou, me fit relâcher.

Paris devint pour moi un beau jeu de constructions. J'inventai une
sorte d'Agence Cook bouffonne qui cherchait vainement à se reconnaître
un guide en main dans ce dédale d'époques et de lieux où je me mouvais
avec aisance. L'asphalte se remit à bouillir sous les pieds des
promeneurs; des maisons s'effondrèrent; il y en eut qui grimpèrent sur
leurs voisines. Les citadins portaient plusieurs costumes qu'on voyait
à la fois, comme sur les planches des Histoires de l'Habillement.
L'Obélisque fit pousser le Sahara Place de la Concorde, tandis que des
galères voguaient sur les toits du Ministère de la Marine: c'étaient
celles des écussons aux armes municipales. Des machines tournèrent à
Grenelle; il y eut des Expositions où l'on distribua des médailles
d'or aux millésimes différents sur l'avers et sur le revers; elles
coïncidèrent avec des arrivées de Souverains et des délégations
extraordinaires. On habita sans inquiétude dans des immeubles en
flammes, dans des aquariums gigantesques. Une forêt surgit soudain
près de l'Opéra, sous les arbres de fer de laquelle on vendait des
étoffes bayadères. Je changeai de quartier les Abattoirs et le canal
Saint-Martin; le bouleversement n'épargna pas les Musées, et tous les
livres de la Bibliothèque Nationale submergèrent un jour la foule des
badauds.

Vous parlerai-je des mille métiers que j'adoptai, tour à tour camelot
et chantant comme des poèmes les titres des journaux que je vendais,
homme-réclame par amour des chapeaux hauts de forme, porteur de
bagages, débardeur à la Villette? L'étrangeté de ma vie m'attira des
curiosités, des fréquentations, des amitiés. Je connus dans certains
milieux une vogue égale à celle d'un prestidigitateur ou d'un danseur
de cordes. Enfin quelques oisifs de la rive gauche me trouvèrent
du génie. Je fus admis dans des cercles choisis, des académiciens
m'hébergèrent, des femmes du monde voulurent me connaître. Le contact
journalier de mes semblables avait fortement développé chez moi ce
sentiment de la pudeur dont je vous ai déjà parlé et qui m'était inné.
Je me dérobai aux sollicitations du monde pour éviter de me mettre à
nu devant tous. C'est à cette époque que je connus _Hortense._ Elle
ignorait tout de la vie, mais non de l'amour. Image de la passivité,
elle supporta mes fantaisies sans les comprendre. Elle admit toutes
les expériences, se plia à tous les caprices et me laissa pénétrer
jusqu'au dégoût les secrets de la féminité. Devant elle je pouvais
dépouiller tout masque, penser haut, dévoiler l'intime de moi-même,
sans crainte qu'elle y entendît rien. Elle me fut un manuel précieux
que j'abandonnai au bout de trois semaines: j'avais appris à connaître
la vision féminine du monde, aussi distante de celle des hommes que
l'est celle des souris valseuses du Japon, lesquelles n'imaginent que
deux dimensions à l'espace.

Parmi les amis que m'avaient valus quelques dons naturels il en fut
un qui s'attacha plus particulièrement à moi. Quand L*** parvenait à
pénétrer ma pensée, je le battais jusqu'au sang. Il me suivait comme
un chien. Ma pudeur était incommodée à l'excès de cette présence
perpétuelle et mon seul recours était de m'évader dans un univers que
je bâtissais et dans lequel L*** cherchait à m'atteindre avec des
efforts si grotesques que parfois je riais de lui jusqu'à ce qu'il en
pleurât. Cette honte qui me prenait quand on me devinait s'exagéra vers
ce temps au point qu'une simple question, comme: quelle heure est-il?,
si par hasard je l'allais moi-même prononcer, me faisait monter le
rouge aux joues et me rendait la vie intolérable. Je devins agressif,
méfiant, insolent. Je giflais à tous propos les indiscrets. Il y eut
des scandales, dans des réunions, des banquets. Le comble fut qu'une
aventure de cet ordre se trouva contée ironiquement dans un journal
avec mon nom en toutes lettres. Je ne pus plus supporter le regard des
gens dans la rue: je décidai de m'expatrier.

L*** m'accompagna à Londres où le brouillard nous permit quelques
distractions nouvelles. Joli songe doré des bords de la Tamise, on se
fatigue à la fin de comparer tes réverbères à des points d'orgue. La
diversion survint heureusement sous les espèces d'une fille de comptoir
dans une de ces maisons de picles et de picalilies qui parfument tout
un quartier au vinaigre rose, encens d'un culte inconnu. Elle avait
l'aspect de ces poupées anglaises, héroïnes des récits de Golliwog,
et qui s'appellent inlassablement Peg, Meg ou Sarah Jane, les cheveux
peints très noirs sur le crâne ovoïde, les pommettes carminées, les
yeux faits au pinceau, pas de nez, le corps formé de pièces de bois
apparentes articulées par des chevilles, les membres cylindriques.
Dès quelle fut ma maîtresse je m'aperçus de mon erreur: rien de plus
harmonieux que cette enfant potelée, rien de plus souple que ses
gestes. Habitué à Hortense, je me laissai aller à penser haut devant
_Gertrud_, à transposer la vie, à me montrer au naturel. Bien vite il
fallut convenir qu'elle me pénétrait, que rien ne lui échappait de
ce que je lui abandonnais et qu'il n'y avait pas de jeu si compliqué
qu'elle n'en sût saisir la règle et la marche. Après m'être un instant
révolté d'une perspicacité qui ne venait point sur commande, je ne
pus me retenir d'un mouvement d'admiration pour cette Gertie si
voisine de moi que je pensais déjà l'atteindre et me confondre avec
elle. Elle apportait à me suivre une intelligence, une lucidité qui
me déconcertaient. Elle me devançait dans ces courses spirituelles,
devinait la direction que j'allais prendre, me surprenait par les
bonds quelle exécutait de système en système et m'enseignait à son
tour mille divertissements nouveaux. Parfois nous nous poursuivions
à travers les espaces de notre invention, nous nous fuyions, nous
cachions l'un à l'autre, et finalement nous rencontrions au détour d'un
univers. Tout aboutissait à l'amour. Il devenait le but suprême de la
vie: pas un geste, pas un rire qui n'y menât. Que je me sentais loin
au-dessus de l'émotion goûtée aux premiers jours de Paris, maintenant
que j'allais contempler avec Gertie de la coupole de St Paul Church
cette autre métropole que les mêmes techniques accommodaient à mon
gré, mais pour mener à une joie plus noble et plus complète, du sein
de laquelle je regardais avec pitié ces pauvres astronomies passées et
les enthousiasmes de mes seize ans! Suprême abolition des catégories,
l'amour rendait tout aisé, tout docile, nous n'avions plus de limites
à nous-mêmes au moment qu'il s'accomplissait. Nous admettions sans
protestation qu'il fût notre maître, mais nous le lui rendions bien. Il
se pliait à nos caprices, car nous savions le secret de l'éterniser,
de le recommencer, de le suspendre. Nous le connûmes sous toutes
ses formes, nous en inventâmes, et nous portâmes dans l'amour nos
méthodes d'exaltation. Nous nous y adonnâmes aux confusions de plans,
de lieux, d'instants et de durée. Tout prenait un sens érotique et
tout devenait autel pour la religion de l'amour. Une factice rivalité
d'imagination nous poussa aux fantaisies les plus folles. Nous nous
aimâmes dans toutes les contrées, sous tous les toits, dans toutes
les compagnies, sous tous les costumes, sous tous les noms. Ce fut
un merveilleux voyage de noces. «Gertie, si nous allions aux lacs
italiens?» Nous cherchions à nous décevoir, mais la déception même
tournait à la volupté. Au temps précis où l'un de nous perdait le
contrôle de soi-même, le second parfois se sauvait dans un autre monde.
Le jeu consistait à forcer l'évadé au gîte. Que me fallait-il de plus?
Par moments j'éprouvais le besoin d'être seul et Gertie intervenait,
me tourmentait jusqu'à ce qu'un mensonge m'eût débarrassé d'elle. Par
moments je me lassais d'être un lutteur à armes égales devant un autre
lutteur. Par moments, cela me gênait de dire: _nous_ toujours, jamais:
_je._ Par moments il y avait un abîme entre nos lèvres réunies. Par
moments je me sentais hostile, dur, avec la mâle envie de frapper
cette fille trop clairvoyante dont les roueries m'agaçaient, dont
les moqueries me blessaient, dont les provocations n'excitaient pas
seulement mon désir mais aussi la haine noire de ma pudeur offensée.
Bref le dialogue m'excédait, et le prétexte qui s'offrit (L*** voulait
revenir sur le continent), fut accueilli comme un soulagement. Un jour,
au lieu de prendre la voie lactée, je pris le vapeur à Douvres.

Quelques discussions avec L*** qui dégénérèrent en querelles, un voyage
pendant lequel je pensai mourir, la certitude trouvée au cours de ma
liaison dernière que l'art n'est pas la fin de cette vie, un scandale
qui se fit vers la même époque autour de mon nom, la publicité qu'on
lui donna et la calomnie qui s'en empara, enfin mille causes plus
offensantes les unes que les autres m'engagèrent à changer d'existence.
Je résolus de donner un but différent à mes jours et de tourner mon
activité vers le commerce et l'acquisition des richesses. Après
avoir liquidé ce qui restait de mon passé, je me munis d'un lot de
verroteries et je partis en Afrique orientale, dans l'intention de
pratiquer la traite des nègres.

L'aisance que j'apportais à m'adapter à n'importe quelle manière de
concevoir, l'absence de tous les liens qui enchaînent les Européens
en exil, me mirent rapidement en lumière aux yeux des indigènes,
peu accoutumés de voir un blanc se soucier d'eux avec autant de
clairvoyance, et à ceux des colons qui durent bientôt en passer par
moi pour toute tractation avec les gens du pays. Il n'y eut plus
un échange, une affaire que je n'y fusse intéressé ou que je n'y
intervinsse. Je m'enrichis impudemment aux dépens de tout le monde,
et tout le monde en retour m'en exprima sa gratitude. Je devenais
une sorte de potentat économique, aussi indispensable à la vie que
le soleil aux cultures. Je me grisais de ces succès rapides, mes
seules préoccupations désormais. Toute la poésie pour moi se bornait
aux colonnes de chiffres sous les rubriques DOIT et AVOIR de mes
registres. Je m'enivrais de nombres, je me saoulais de mesures. Tout
ce qui concernait les évaluations de la durée, de l'espace, des
quantités, me paraissait subitement la plus merveilleuse création
humaine. L'assurance qu'aucune réalité ne les légitimait me poussait
à l'admiration de ces unités que l'homme a méticuleusement choisies
de façon arbitraire pour servir de point d'appui à ses emprises sur
la nature. Rien de plus pur, de plus exempt d'éléments étrangers que
les idées mathématiques. Ce sont des vues de l'esprit, qui n'existent
que si quelqu'un les imagine et qui n'ont ni fondement ni existence en
dehors de celui qui les conçoit. Les plus beaux poèmes furent éclipsés
à mes yeux par les épures, par les machines. La pendule, étonnante
réalisation d'hypothèse, qui continue, quand son propriétaire n'est
plus là, à calculer une quantité qui n'a de réalité qu'en présence de
lui, me bouleversait plus qu elle ne faisait les peuplades auxquelles
j'en montrais une pour la première fois. J'étudiais les sciences
exactes comme j'eusse cherché à pénétrer les secrets du lyrisme.
Un grand orgueil me naissait, que seul peut-être j'en sentisse la
beauté. J'essayais parfois de la divulguer parmi quelques-uns de ces
sorciers de tribus, hommes éminents et sages, mieux ouverts à la
spéculation que ces Messieurs de Paris. Ils ne parvenaient point à
me comprendre, hochaient la tête, et l'un d'eux disait: «Voici une
datte, une deuxième datte, une troisième datte. Il y en a trois. Je
les vois, donc le nombre trois n'est pas seulement une vue de l'esprit
mais aussi des yeux.» Ainsi raisonnent faussement les plus experts des
hommes, sans saisir que les dattes existent mais non le rapport qu'eux
seuls établissent entre elles. Les rares relations épistolaires que je
conservais avec l'Europe m'apprirent qu'on y déplorait ma disparition
et mon silence, que la gloire m'y attendait pour peu que je consentisse
à y revenir. Cette nouvelle ne m'émut pas; je préférais à ces lauriers
vulgaires la situation de despote et de sage que je m'étais faite
dans ces pays africains. Tout le monde reconnaissait ma supériorité
intellectuelle, matériellement je n'avais plus rien à désirer. Quelques
prodigalités me sacrèrent dieu, j'eus un nom dans les dialectes de la
région, je devins légendaire. Je fus de tous les débats religieux; la
casuistique dépendit de moi; je traitai des dogmes solaires, du culte
des idoles; on me mit à contribution pour expliquer les phénomènes
naturels, les cataclysmes, les signes célestes.

C'est ainsi qu'un jour on m'amena en grande pompe dans un village
où j'avais affaire, une fille, folle, me dit-on, que la population
considérait comme sacrée. Un Européen qui s'était fixé aux environs
et qui pratiquait la médecine dans ces parages, m'expliqua: «Cette
jeune négresse, sans doute sourde, mais non pas muette, est affligée
depuis sa naissance d'une maladie nerveuse assez complexe. Elle n'a
jamais pu apprendre à communiquer avec ses semblables ni par la voix
ni par la mimique. Ses gestes, incordonnés, ne semblent pas appropriés
à une fin. Elle ne peut se mouvoir, même pour l'accomplissement de ses
fonctions naturelles qu'il faut bien que des servantes préviennent pour
elle. Par bonheur elle ne résiste jamais à une impulsion quelconque
qu'un étranger donne à l'un de ses membres. Elle semble demeurée
dans l'état du nouveau-né, et ces gens naïfs la respectent comme un
prodige.» Dès quelle se trouva devant moi, je fus frappé de la grande
beauté de cette fille. Elle possédait visiblement la virginité la
plus rare, celle que jamais un désir d'homme n'effleura, tant la
crainte et la vénération tenait chacun éloigné d'elle. Je remarquais
tout d'abord cette apparente incoordination des mouvements, signalée
par l'officier de santé; on eût dit, quand elle cherchait à saisir
un objet, que ses regards, séparément commandés, partaient d'un être
différent de celui qui tendait la main. Il n'y avait aucun rapport
entre l'étendue de son geste et la distance à franchir; parfois un
objet qui passait devant elle la tentait plusieurs minutes après sa
disparition et elle faisait mine de l'atteindre vers l'emplacement
depuis longtemps vide ou dans toute autre direction. Aucun doute pour
moi ne subsista quand j'eus pensé au mot: synchronisme qui désigne
admirablement cela qui faisait défaut à ses actes: cette fille n'était
ainsi isolée de ses semblables que parce quelle n'avait pas l'idée
de temps, et vraisemblablement pas celle de l'espace. Gertrud quand
elle s'abstrayait des modes de la sensibilité avait de ces attitudes,
inexplicables pour un tiers, mais que je ne pouvais méconnaître. L'idée
me vint qu'en appelant à mon aide mes anciens talents, je parviendrais
à m'entendre avec la folle-par-philosophie. Cela ne manqua pas, et,
après quelques jours d'éducation, j'arrivai à communiquer avec elle
à l'aide de monosyllabes, de gestes qui semblaient incoordonnés aux
assistants, de contacts. Ma réputation de sorcier déjà établie fut
confirmée du coup et l'on me confia la vierge noire qui manifestait
de mon caractère magique en correspondant avec moi. Je l'emmenai dans
une habitation où je m'appliquai à parfaire son instruction. Elle
me fit tout d'abord comprendre que, parvenue à l'âge nubile, elle
entendait prendre un amant, ce qui lui semblait un mal nécessaire,
et que, puisque je l'avais conquise comme nul autre, il était normal
que ce fût moi. Je n'eus garde de lui refuser ce service, et, l'amour
aidant, ma tâche se trouva simplifiée. Je lui donnai bien des noms par
la suite, mais si je veux encore aujourd'hui penser à mon Africaine,
je l'appelle de celui qu'elle préférait, quoiqu'il ne soit pas sur le
calendrier, _Viagère_, que je ne puis, après bien des années et à un
âge moins ardent, prononcer sans une certaine émotion. Viagère, trop
intelligente, s'était mentalement développée avec une précocité rare
alors qu'elle n'avait pas encore acquis de ceux qui étaient chargés de
sa petite enfance la science de considérer l'univers suivant les modes
généralement adoptés. Aussi vivait-elle au milieu des siens comme une
étrangère, laquelle ne comprend pas la langue que l'on parle autour
d'elle. Mais son esprit, déjà formé quand j'en commençai l'éducation,
exempt de toute idée préconçue, apprit aisément les divers systèmes
que je lui proposai, sut les appliquer rapidement, non point comme
Gertrud qui était embarrassée par la vision commune du monde, mais d'un
point de vue général, large, philosophique, auquel je n'avais atteint
qu'au prix d'incessants efforts. Elle put se mettre en liaison avec
les hommes et ne retint de leurs discours qu'une admiration sans borne
à mon égard, et le juste sentiment de ma supériorité sur eux. Tout ce
qu elle savait lui venait de moi, je l'avais façonnée à mon image:
elle n'eut qu'une religion, m'aimer. Mais cet amour fut d'autre sorte
que celui rencontré à Paris ou à Londres. Le calme y régnait, et non
cette inquiétude de connaître qui me talonnait aux bras d'Hortense,
ni cette pudeur d'être connu qui me faisait quitter ceux de Gertie.
Je n'avais pas besoin de sonder son âme, œuvre de mon génie, et le
mot pudeur perdait pour moi tout sens devant elle, puisqu'elle était
un reflet de moi-même. Je songeais avec orgueil de combien j'avais
dépassé, en modelant cet être, les faibles imaginations des hommes:
s'éprendre d'une statue au point de l'animer n'était pas un exploit
pareil à celui de dissiper les ténèbres qui entouraient Viagère et
d'appeler cette larve à la vie. L'existence avec elle n'avait pas
l'amour pour but, elle était l'amour même. Rien ne me choquait chez
ma maîtresse puisque tout en elle venait de moi. Pas un instant je ne
pouvais cesser de l'aimer ni elle de m'adorer, par simple instinct de
conservation. Ce n'est que dans le récit que j'emploie, en parlant
de nous deux, le pronom personnel à la première personne du pluriel.
Nous n'étions qu'une seule personne, une seule volonté, un seul amour.
Aussi la volupté ne s'épuisait-elle jamais pour nous, et grâce à la
science que j'avais de me soustraire aux lois physiques inventées
par les hommes, je trouvais sans cesse en moi les ressources qui la
perpétuait. Toutes les variations que j'avais fait subir à mes amies
passées devenaient superflues, où l'acte se suffisait, sans que nos
fantaisies demandassent d'autres décors. Néanmoins du nœud de cette
étreinte sans fin qui nous unissait nous associions le monde à nos
ébats. Mais au lieu de nous explorer nous-mêmes à l'occasion d'un
spectacle donné, ainsi que je l'avais fait au cours de mes aventures
antérieures, nous ne portions nul intérêt à nos réactions affectives,
mais nous souciions de la seule ambiance où nous nous trouvions.
Ainsi nous n'étions curieux que d'autrui et pas de nous-mêmes, parce
que nous échangions à tout instant le meilleur de notre énergie, et
que chacun donnait à l'autre l'image de son propre don. Sans jamais
interrompre le commerce de nos corps, nos esprits s'appliquèrent à
connaître la substance réelle des choses et la conception que l'univers
avait de nous. C'est dans la poursuite de ces expériences que nous
apprîmes que le lion ne mange les hommes que parce qu'il les prend pour
des plantes qui courent; que nous sûmes des grandes fourmis rouges
quelles croient à l'immortalité de l'âme; que nous discutâmes avec des
sensitives des théories qui assimilent la lumière à des vibrations,
à des émanations; que les serpents nous enseignèrent la véritable
explication de l'hypnotisme, basée sur la grande vitesse de la lumière,
l'impossibilité pour l'homme d'évaluer des fractions infinitésimales
de la durée et de l'espace, et la confusion de temps et de lieu que le
regard fait naître en lui par sa soudaineté et qui, artificiellement,
abolit les formes de sa sensibilité. Nous transposions le plaisir
de nos sens à chacune de ces découvertes, de telle sorte que par un
doux mensonge nous feignions de le croire purement intellectuel et
intimement attaché à la satisfaction du travail accompli. Ainsi notre
joie avait mille visages sans que la source en fût modifiée. Cela dura
toute une éternité.

Mais c'est en France que je suis mort, voici plus de vingt ans. Dans
le mépris où je me tiens de la façon humaine de regarder la vie, je
n'hésite pas à n'en point tenir compte et à dîner anachroniquement ce
soir à vos côtés. Il n'y a rien d'étonnant, Monsieur, à ce que mes
traits vous aient incité à entamer la conversation, car ce sont ceux
d'un homme, lequel a délaissé la poésie où il excella, paraît-il,
au-dessus de tout autre, qui a connu l'amour comme personne ici-bas,
mais qui sait aujourd'hui se suffire, qui a dédaigné une gloire
offerte, délaissé une popularité dont il se passe fort bien, abandonné
des richesses dont il ignore le compte, qui est revenu de la vie dont
il peut sortir à son gré et de la mort qu'il connaît trop bien pour
y croire et qui, tout solde fait de tant de qualités naturelles et
de connaissances amassées, n'a gardé que l'affabilité bavarde d'un
vieillard, petit fonctionnaire retraité de province qui s'entretient
à l'issue d'un repas de table d'hôte, en buvant le café trop chaud à
petites lampées, avec un Monsieur Anicet, poète, et qui fait semblant
de voyager pour complaire à sa famille.»



CHAPITRE DEUXIÈME


RÉCIT D'ANICET


«Monsieur, dit Anicet, je dînerais tous les soirs chez les aubergistes
pour peu que je fusse assuré d'y trouver toujours un voisinage qui
valût le vôtre. Par un miracle assez inexplicable, votre récit était
précisément celui que j'attendais à cette heure de ma vie, et vous avez
bien vu qu'il m'a tenu sous le charme. Mais permettez-moi quelques
critiques sur la façon dont vous avez usé pour le faire. Il m'y a paru
un certain désordre qui porte assez la marque de l'époque où vous êtes
censé avoir vécu, une certaine anarchie, conséquence de la tempête
romantique dont les meilleurs esprits se ressentaient encore à la fin
du siècle dernier, une certaine complexité que la raison déplore et de
laquelle un homme, aussi libéré que vous l'êtes des préjugés en cours,
pourrait aisément se défaire. Vous vous êtes peint dans l'enfance,
l'adolescence et la maturité; vous m'avez promené par les contrées les
plus diverses; vous m'avez conté au moins trois romans amoureux. Il eût
été très simple et bien plus démonstratif de vous soumettre dans cet
exposé à la règle des trois unités, qui présente l'avantage de réduire
au minimum l'importance des concepts humains et de permettre une
clarté narrative qu'on n'atteindrait pas sans elle. Ainsi vous eussiez
présenté dans un seul décor, sans sacrifier à l'exotisme, vos amours
avec une seule femme qui prît successivement les diverses attitudes de
vos maîtresses successives dans une unité de temps à votre choix, le
jour par exemple. N'objectez pas que vous auriez altéré la réalité,
je sais que cela vous indiffère, et si vous y voulez réfléchir, vous
conviendrez que cela n'eût rien changé à la portée de votre récit mais
aurait conféré à celui-ci la composition et la pureté qui lui manquent.
Ne vous froissez pas d'une observation qui prouve seulement l'intérêt
que suscite en moi votre narration et qui part tout naturellement d'un
jeune homme de ce temps-ci, accoutumé par tempérament et par souci du
style à se soumettre toujours à une règle, non pas par conviction, mais
dans la certitude que peu importe à quelle discipline on se plie pourvu
qu'on en reconnaisse une. Cette époque-ci n'est point à la révolte,
elle sourit facilement des incartades mais ne pense pas détenir la
vérité. Voici pourquoi, en bon fils de mon siècle, je conforme mes
actes et mes oeuvres à une loi, probablement sans fondement, mais qui
revêt à mes yeux le prestige d'être tombée en désuétude, de sembler
intolérable à autrui, et de ne me peser guère à moi qui ne crois ni au
temps, ni au lieu, ni à l'action. En illustration à ce préambule, et
pour répondre à votre confiance et à vos confidences, je vous ferai le
récit suivant dans lequel je vais m'efforcer d'appliquer les principes
qui me sont personnels comme ceux qui nous sont communs. Remarquez
bien, Monsieur, que leur strict usage entraîne d'une façon constante
l'emploi du présent de l'indicatif qui vient ainsi se substituer au
passé défini bien pompeux pour le goût actuel, embarrassant dans
l'expression des sentiments familiers et trop souvent escorté dans les
propositions relatives du disgracieux imparfait du subjonctif. Excusez
de si longs prolégomènes de n'introduire que le bref: Conte de la
Parfumeuse et des Bonnes Mœurs.

Souffrez qu'il débute, puisque j'emprunte au théâtre la règle à
laquelle je le ploie, comme ferait un texte dramatique, par la
description du décor unique dans lequel il va se dérouler. Le lieu
impersonnel, neutre, où tout peut advenir, où à toute heure du jour
les divers acteurs ont accès, où d'anciens amis pourront se retrouver,
des amoureux se réunir, la cour et la ville défiler, n'est, je vous
en fais grâce, ni le vestibule à colonnes de la tragédie, ni la place
publique de la comédie, mais participe de ces deux cadres comme
l'action suivante fait de ces deux genres. Elle se déroule à Paris de
nos jours, dans un des passages vivants qui mènent des plaisirs aux
affaires, des boulevards aux quartiers commerciaux. C'est la route que
prend quotidiennement Anicet, fils de famille, pour se rendre de la
maison paternelle aux domaines plaisants de la galanterie, et celui que
Monsieur son père, agent de change, suit également quand il va de son
bureau à la Bourse, la tête bourrée de chiffres et sans prendre garde
aux tentations du chemin. Mille appâts pour la curiosité d'un garçon
de vingt ans arrêtent aux devantures les regards d'Anicet junior. Il
y a l'étalage d'un marchand de papiers peints, celui d'un épicier qui
vend des produits exotiques, mandarines du Cambodge, noix de galles,
jujubes, au milieu desquels trône un œuf de verre rempli de graines
de cacao; l'étalage d'un tailleur auquel moulés sur des fonds blancs
obliques des pantalons rayés et des vestons cintrés frappent de stupeur
les âmes sensibles à ce prodige qu un vêtement suffise à soi-même;
l'étalage d'un second tailleur constitué de pièces de draps de trois
ou quatre gris, du fer à la perle, de chinés beige, rouge et vert, à
carreaux petits et grands, obliques ou droits et pointillés de tous
acabits; l'étalage d'un orthopédiste, mains coupées, corsets barbares,
chaussures chinoises avec les affreux plâtres des diverses sortes de
pieds contrefaits, béquilles évocatrices des sorcières, et bandages
hideux qui déshonorent des Vénus de Milo de plomb doré; l'étalage d'une
fabrique de machines à coudre, bêtes féroces au milieu desquelles se
hasardent des ouvrières dompteuses (si seulement j'avais la chance d'en
voir dévorer une); l'étalage d'un coiffeur-parfumeur avec ses cires
blousées de soie rose, ses fers à friser, ses flacons d'essences aux
noms entièrement créés, le buste du Monsieur décoré dont les cheveux,
la barbe sont blancs du côté droit et noirs du côté gauche. Enfin il
y a là l'entrée de l'Hôtel Meublé, entre des plantes vertes, où vient
aboutir directement l'escalier au tapis gris à marges rouges, aux
tringles de cuivre; sous le titre bleu et blanc qu'une lampe à gaz
éclaire, ce seuil s'ouvre avec une discrétion professionnelle sans
que le visage d'aucun portier retienne le passant de le franchir.
Sous le toit de verre qui garde ce lieu des intempéries, le promeneur
sentimental se trouve assez retranché du monde pour se laisser aller
à ses fantaisies, assez voisin de lui pour emprunter à son activité
industrielle les éléments d'un enthousiasme singulier.

Ce promeneur, c'est Anicet fils, qui parle, mentalement et non pas
frappant les parois de sa bouche avec sa langue, en soufflant l'air
de ses poumons sur ses cordes vocales et en agitant ses lèvres comme
font puérilement les acteurs dans les pièces de théâtre: «Décor où
se complaît ma sensibilité, je te baptise Passage des Cosmoramas.
J'ai parmi mes vieux jouets une boîte de prestidigitation où, sur
des étagères garnies de miroirs de métal, sont rangés les gobelets,
les muscades, la baguette jaune et noire, les mouchoirs de couleur,
les pièces de cinq francs à l'effigie de Napoléon III multipliables
à volonté, tout l'attirail d'un transfigurateur des mondes. Ce
lieu en est l'image, et tout s'offre à ma guise pour y transposer
la vie. Aux devantures, les inscriptions ne demandent qu'à changer
de sens, et si je lis: _ici on parle anglais_, l'humble boutique
devient pour moi un endroit mystérieux où l'on s'assemble pour se
croire en Grande-Bretagne: merveilleux subterfuge dont je demeure
saisi. Les majuscules sur les glaces des magasins se muent en
troublants hiéroglyphes. Les noms propres des fabricants prennent des
significations menaçantes. Le faux-jour qui naît du conflit des lampes
aux vitrines et de la clarté blafarde du plafond, permet toutes les
erreurs et toutes les interprétations. Quel étrange aspect revêtent
chez l'orthopédiste ces appareils trop bien faits, sinistres imitations
de la nature même, démons qui attendent un amputé pour le posséder en
s'interposant entre sa volonté et la vie. Écris, main de bois, dit
le manchot, mais elle continue à se déplacer suivant son grand axe,
avec une précision mécanique, sans tenir compte des observations. Tout
à coup le malheureux infirme s'aperçoit que ce qui bouge au bout de
son bras mutilé, c'est un horrible scorpion qui tourne lentement sur
soi-même. Pour qu'il m'épargne, je lui offre les fruits des îles à
l'étalage de l'épicier. Du rose au rouge et au violet, ils prennent
l'apparence de viandes bleues, et les figues fendues saignent comme
de jolis cancers. Les racines d'ignames se multiplient, rampent,
courent, montent et toute une forêt vierge éclot de l'œuf de verre où
les graines de cacao gardaient les parfums des Indes et des Amériques.
De la boutique du naturaliste, qui jusqu'ici me passait inaperçue,
s'échappe la faune qui peuple les branches, les taillis, les lianes, en
tout point semblable à celle des figures dans les livres de prix. Mais,
rat musqué, casoar, loutre, eider, petit gris ou carabe doré, tous
conservent en recouvrant la vie ce caractère poussiéreux des animaux
empaillés. La végétation se développe tellement, les bêtes deviennent
si nombreuses, que je me sens enserré, étouffé, étranglé et que des
êtres vermiculaires me frôlent le visage, que des pattes d'insectes
s'insinuent sous mes vêtements, que la nature m'envahit. J'ai beau
me dire que l'illusion me tient, que ces ramages n'existent qu'à la
devanture du marchand de papiers peints, que le crissement des ongles
des chacals sur les feuilles mortes, le hurlement des loups blancs, le
sifflement des boas constricteurs se réduisent au bruit des machines à
coudre, que l'homme mangé par le tigre qui n'en a laissé que le buste
est une réclame de teinture pour les cheveux, j'ai beau me dire que je
ne cours aucun danger, l'épouvante me gagne à force d'imaginations.
Comment sortir de la forêt? Je ne sais pas les mots magiques qui
feraient évanouir le charme. Avec angoisse je regarde autour de moi
sans rien apprendre. Tout à coup une inscription me saute aux yeux.
Je la lis tout haut: VÊTEMENTS TOUT FAITS ET SUR MESURE. Le sort est
rompu, merci mon Dieu, je suis sauvé. Je n'ai pas cessé de me trouver
dans le Passage où se complaît ma sensibilité. Seulement il fait nuit
dans le monde et les magasins ont gagné la bataille de l'électricité
contre le jour. Parce que je reviens d'un long voyage, je contemple le
paysage avec des yeux d'étranger, sans bien comprendre sa signification
ni me faire une idée nette du point de l'espace et du moment des
siècles où je vis. Sans doute, à ma droite, à ma gauche, les mannequins
des deux tailleurs, les corps qui animent ces habits visibles, n'en
ont pas non plus notion. Leurs têtes, leurs jambes, leurs mains sont
vraisemblablement restées dans une autre époque. Je m'y transporte,
et par un curieux renversement des valeurs je n'aperçois plus autour
de moi que des mains, des jambes, des têtes, des chapeaux, des gants,
des pantalons démodés. Mais quel style adoptent donc ces êtres
fragmentaires? Aux gibus, aux escarpins, je reconnais le Second Empire.
Je suis entre deux haies de boursiers et gandins: l'un en habit de
nankin bleu barbeau revient de conduire en tilbury dans l'Allée de
l'Impératrice; l'autre, les favoris à l'autrichienne, cravaté jusqu'au
menton, la serviette de chagrin sous le bras, siffle un quadrille que
ses pieds scandent déjà; celui-ci est un milord; ce quatrième porte
un pantalon collant cuisse de nymphe émue, un gilet de velours et des
bagues à tous les doigts; on reconnaît à la presse qui l'entoure que ce
beau merle-ci est un couturier; ce cavalier un peu trop brun appartient
à la suite de l'Empereur du Brésil; ce joli cœur, ce cocodès... mais
place aux dames! Voilà les partageuses, qui se mettent de la partie.
On ne les distingue pas au visage: elles sont uniformément coiffées
en bandeaux comme la divine Eugénie. On les classe d'après leurs
robes dont les noms sont au goût du jour: Lady Rowena, Stéphanie,
Rendez-vous bourgeois, Desdémone, L'Absence, Camille, Les Repentirs,
Sans-Souci, Pensez-y toujours, Le Torrent. Qu'arrive-t-il donc? Toutes
les femmes se précipitent vers un nouvel arrivant. Qui me dira son nom?
La rumeur le murmure: Palikao, Palikao, c'est le futur ministre de la
guerre, le plus charmant homme de l'État. Il semble qu'on n'attendait
que lui pour tirer les ficelles. Voici toute la foule qui se met à
danser. Les couples se font vis-à-vis, sautent, saluent, chahutent.
On saisit subitement pourquoi le bas des pantalons épouse les mollets
des hommes à voir ceux-ci passer le pied par-dessus la tête de leur
danseuse. Quelle musique joue-t-on là, elle a le diable au corps. Les
entrechats s'accélèrent. Le bal devient général. Il n'y a que moi qui
fais cavalier seul. Bousculé par tout le monde, je ne sais plus où me
garer; cet air de bastringue me trotte par la tête, il faut bien que je
danse aussi. Vite, une femme. Toutes sont prises, je reste désemparé.
Justement de la Parfumerie sort celle que j'attendais: elle a seize
ans et un costume à la Moresque. Tout de suite, je l'engage pour la
mazourke à cause de son ingénuité. Mais nous dansons le cancan. Quelle
fougue elle y apporte. Je ne m'imaginais pas qu'on pût lever si haut
la jambe. La Parfumeuse naïve replie la cuisse et la détend d'un seul
coup comme un ressort, le pied pointé en avant, qui vient donner
contre ma poitrine et m'envoie de surprise à quelques pas. Dès que je
suis remis de mon émotion, nous renouons le motif et nous rapprochons
corps à corps. Par exemple, je me demande un peu ce que ce petit démon
me fait danser là. Il n'y a pas de nom pour ces cabrioles, ces tours
de force, ces voltiges. Comment puis-je suivre ces pas que j'ignore?
Toute la société fait cercle autour de nous. Je ne sais quelle force
me pousse, on jurerait que j'ai dansé ce charivari-là toute ma vie.
Exaltante gymnastique, chaque passage me permet de mieux connaître
une des merveilles de ma partenaire. La fermeté de ses seins ne peut
plus m'échapper, maintenant que je soulève ce corps par la taille et
qu'ensuite je le ramène contre moi. Comment ne pas apprécier ses bras,
noués autour de mon cou pour la figure suivante? Je ne parle pas des
intimes contacts. L'assemblée applaudit, et, fort de son approbation,
ivre de la beauté qui s'abandonne à moi, je continue cet exercice.
Cependant ma danseuse demeure mon guide, et quand les mouvements nous
rapprochent, elle m'enseigne en ces termes l'art et la volupté:

«Le sentiment qui t'anime, qui te porte, qui te possède, sans que tu le
puisses définir, s'appelle désir en français, mot dont la traduction
latine est précisément le nom même de l'amour. Par ce trait ingénieux,
les anciens marquaient que ce mouvement-là fait tout le prix de cette
passion-ci. Le désir se réduit à l'attente de la volupté, accompagnée
de la représentation anticipée de l'objet de notre transport. Sa
puissance est seule infinie, et non celle de l'amour; elle transforme
à son gré les imperfections en beautés, interprète les données des
sens suivant l'idéal que nous nous proposons, de telle sorte que nous
le réalisons toujours à coup sûr, anéantit en nous les préoccupations
étrangères à l'idée qui nous domine et simplifie cette psychologie
trop complexe, obstacle à la grandeur de nos actions. Ainsi, par un
double travail dont l'effet paraît immanquablement, le désir modifie
l'univers et nous-mêmes, qu'il embellit d'un même élan. Sans que je
m'étende autrement sur des détails difficiles à pousser à la lumière
dans la situation où nous sommes, tu sauras apercevoir ici quelle
méthode d'exaltation je viens de mettre à ta portée en te dotant de
quelques principes généraux. Le désir seul, n'en doute pas, me fait si
belle et te transfigure à ce point que tu devines une danse dont tu
ignorais tout, et que les hommes font cercle pour t'admirer, encore que
le plus souvent tu passasses pour peu plaisant à voir. Ne te sens-tu
pas confondu par l'élégance concertée de nos mouvements. Les figures
que nous dessinons ici gardent ce caractère hautain des conceptions les
plus pures de l'homme, bien que l'unique sensualité nous guide vers un
point final, facile à prévoir[1]. Le souci de la composition ne saurait
mieux balancer nos attitudes respectives, car tout naturellement le
désir nous conduit à la beauté. L'accord qui paraît entre nous mène
graduellement chacun à ne plus contempler que l'autre. Ainsi sur ces
peintures de la comédie italienne, deux danseurs très grands et tenant
la toile presque entière compensent leurs gestes respectifs, tandis
que tout au bas du tableau on aperçoit minuscule et lointaine, la
place de la ville avec ses maisons à colonnades et les passants perdus
dans cette petitesse. Remarque encore, ô bel amant, qu'au cours de
ce morceau d'éloquence, ce qui nous entoure a pris l'aspect que lui
prêtaient nos paroles. Le décor où se meut notre sensibilité commune
se croit dans l'obligation de se plier à notre vision du monde. Voici
que nous nous trouvons, comme des partenaires, perdus dans l'île de
Robinson. Les autres hommes et les villes et les palais sont à de
telles distances qu'il ne vient pas à l'esprit d'y songer. Il ne reste
plus à nos pieds qu'une palmeraie géante que la perspective atténue
à n'en faire qu'un bouquet d'herbe. Pour simplifier le paysage, il
suffit de nous rapprocher. Mais à ce moment de la danse, un nouveau
sens intervient dans l'imagination que nous nous faisons de l'autre.
Le divin toucher bouleverse nos représentations. Laissons durer ce
point extrême du désir. Nous commençons à nous connaître, avec lenteur,
immobiles, craignant de perdre le pouvoir d'éterniser nos jeux,
d'analyser nos corps et de damner nos âmes. Tremblant émoi de cet arrêt
mutuellement consenti qui nous épuise sans nous vaincre. Un instant
semble nous suspendre. Mais dans la courbe de mon bras, au pli du
coude, à peine bleue, tu aperçois une étoile tatouée, signe mystérieux
qui t'attire vers moi. Tu as bougé, le charme est rompu, je ne peux
plus attendre, ni toi-même. Appuie tes lèvres sur le signe, rouges sur
bleu, et serre-moi. Murmure encore avant de me saisir le nom que j'aime
dans l'amour: Lulu. Mais qu'attends-tu maintenant que ma tête est
renversée, et mes cheveux. Ah prends tes aises.»

Docilement je me conforme aux enseignements de cette tendre beauté,
si semblables à ceux de la nature qu'elle la personnifie à mes yeux.
Je sens des points de moi-même naître à une vie de laquelle je ne les
eusse pas cru capables. Le plaisir s'étire doucement, se propage, se
précise, se prolonge avec toute la fantaisie géographique d'un fleuve
sinueux. Je puis dire tout à coup que la volupté débute, et plein de la
leçon que je viens d'écouter j'annonce en ces termes la nouvelle à ma
camarade: «Lulu». Elle n'hésite pas à frissonner, je cours après son
souffle et tandis qu'elle s'échappe des dimensions coutumières, je me
perds sans m'en rendre compte au centre des sensations.»

Anicet junior se tait au moment même qu'il passe du désir à sa
satisfaction. Tout d'abord sa pensée trop faible l'abandonne au sein
de la matière. Puis il parvient à un paroxysme fugitif, auquel il
demeure comme une machine au point mort, comme un navire au sommet de
la vague. Et brusquement tout s'écroule sous lui. Il sent ce petit
trouble qu'on éprouve en ascenseur à la descente. Il pense avec
à-propos qu'il a faim, que les petits pains au beurre sont des objets
de délectation, et qu'il se trouve dans une situation ridicule dont il
ne se croit pas l'énergie de sortir. Un certain agacement lui vient
de sacrifier banalement à une tristesse proverbiale, et pour racheter
la vulgarité dans laquelle il est tombé, notre héros se tourne vers
le monde extérieur et le regarde. Justement voici Monsieur son père,
dont l'entrée était dès longtemps préparée, qui lève les bras au ciel
et ne peut plus ignorer la polissonnerie de sa progéniture. Voici
le rassemblement classique, avec ses figurants habituels. Voici les
vieilles filles qui contemplent l'inconduite du jeune homme, qu'elles
décorent, à l'instar des journaux du lendemain, de noms sylvestres
et mythologiques. Voici dans l'indignation la plus vive tous les
autres personnages de Guignol: le Commissaire ceint de son écharpe
et qui représente ici l'ordre, la loi, la Société; le gendarme qui
se fait une haute idée de sa mission; le propriétaire qui s'en prend
à Tolstoï de l'immoralité de ses contemporains; le brigand calabrais
lui-même qui ponctue d'un _Diavolo_ traditionnel l'affirmation qu'on
ne devrait offenser la pudeur qu'à huis-clos ou dans la campagne. Il
n'est pas jusqu'au crocodile qui ne verse un pleur sur la perversion
de la jeunesse. Au milieu de la réprobation générale, Anicet fils ne
perd pas le sentiment de sa dignité. Il se rajuste d'un geste plein
de noblesse qui ramène un instant son attention sur la parfumeuse
endormie. À vrai dire, il manifeste quelque étonnement, sans néanmoins
se laisser aller à une mimique de mauvais goût, lorsqu'il constate
qu'en retournant à l'époque actuelle sa séductrice a repris cinquante
années d'âge quelle avait omis d'accuser. Ses cheveux sont teints au
henné, le fard ne masque pas ses rides, il ne faut pas être grand clerc
pour juger ses dents trop parfaites, ni ses charmes trop avantageux.
Anicet trouve ce spectacle écœurant, d'autant plus qu'il ne peut
douter qu'on l'ait trompé à bon escient. Il s'en veut d'avoir prêté
une attention quelque peu soutenue à des ruines, belles encore, mais
qu'on se vexe d'avoir pris pour un palais confortable. Ainsi elle
lui ment effrontément, profite du désarroi dans lequel le met le
décor, et, sous prétexte de lui enseigner à considérer l'univers,
surprend sournoisement son innocence. Une perfidie si noire mérite un
châtiment immédiat: Anicet soulève la tête de la vieille impudique,
et sans autre procès lui tord proprement le cou. Ce dernier point
n'émeut pas tant la population présente que ne l'a fait l'attentat
scandaleux à la morale sociale. Certains fantoches soulignent avec
horreur le raffinement particulier qu'il existe à outrager les bonnes
mœurs sur la voie publique, précisément devant la porte d'un Hôtel
Meublé où pour la somme infime de deux francs l'on eût trouvé les
moyens de dissimuler à l'honnête peuple de Paris des intempérances
tolérables seulement à moins de trois spectateurs. Poussés aussi bien
par les exigences de la conscience publique que par celles de leurs
fonctions, le Commissaire et le gendarme s'avancent et procèdent à
l'arrestation du jeune libertin. Celui-ci, avec toute la réserve qu'une
telle éventualité comporte, les assure de sa parfaite soumission. À ce
moment, la scène est envahie par les machinistes qui la transforment
en tribunal à l'aide de quelques bancs, de quelques greffiers et de
quelques municipaux. Les juges font leur apparition, avec la toge, la
toque et l'hermine, mais sans se porter à d'autres excentricités. La
foule prend place dans les devantures des boutiques tandis qu'Anicet
se félicite d'un jugement rendu au lieu même du crime, et, si l'on
peut dire, au milieu de ses circonstances atténuantes. Le cérémonial
de la procédure l'enchante: il ne sait comment remercier les juges du
spectacle gratuit qu'ils lui donnent. Il goûte comme un morceau du plus
délicieux humour le discours en trois points de son avocat qui plaide
la folie. Il apprécie h sa juste valeur l'énergie du procureur qui
requiert contre lui avec une fougue cicéronienne. Enfin quand on lui
demande sacramentellement son avis personnel, Anicet se lève, et sur le
ton d'urbanité que nous lui connaissons, expose à la cour la véritable
version d'un incident déplorable, où lui-même fut le premier lésé, le
premier leurré, le premier désabusé. Il prend à témoins les divers
étalages qui l'entourent, et qui sont tous légèrement fautifs dans
cette aventure, pour expliquer au tribunal d'une façon primesautière
et pittoresque la marche des événements. Il ne dédaigne dans son
brillant exposé ni quelques redondances rhétoriques, ni cet esprit un
peu mordant qui lui vaut le plus souvent des succès d'estime. Mais
l'auditoire ne semble pas se laisser convaincre, et sur l'assurance du
Docteur qu'Anicet est fou, mais inoffensif, on rend notre jeune orateur
à sa famille avec des conseils hydrothérapiques que celle-ci met à
profit en lui intimant l'ordre de voyager. Au finale, tandis que la
foule massée à gauche entonne un chant injurieux pour le voyageur et
que ses parents au premier plan à droite baissent tristement la tête
de honte, on voit Anicet s'éloigner dans le fond d'un air allègre,
un bâton sur l'épaule et toute sa fortune dans un mouchoir noué au
bout de ce bâton: une montre en or, cadeau maternel, un centimètre en
ivoire, don de son père, le mépris général et quelques principes de
philosophie. Et comme il n'y a pas de rideau pour clore le spectacle,
on se contente d'un manque opportun d'électricité qui vient rappeler
bien à propos à l'honorable société qu'il n'est comédie si légère ni
badinage si superficiel qui ne nous doive faire souvenir de ce que la
lumière n'appartient que passagèrement aux hommes et de ce que les
plaisirs dont nous nous croyons le mieux assurés sont précisément les
plus illusoires et les plus éphémères.»

«Je n'ai point goûté comme vous faites, dit Arthur, l'ordonnance
un peu trop théorique de votre récit. Mais si j'ai quelques fois
bâillé durant sa préface et son exposition, vous conviendrez que
j'ai marqué l'attention la plus vive à toute la dernière partie, qui
m'a particulièrement touché pour une raison que vous ignorez et dont
il faut que je vous éclaircisse. À l'étoile bleue de son bras, au
diminutif intime qu'elle aimait, et surtout à la nature de ses propos,
je n'ai pu méconnaître en la personne de votre parfumeuse cette même
Gertrud dont je vous ai tout à l'heure entretenu. Elle ne possédait
plus, d'après la fin de votre histoire, cet éclat incomparable et cette
fraîcheur qui la mettaient au-dessus de toutes les femmes et de toutes
les louanges au temps déjà lointain de nos amours. Je ne pourrais,
m'étant toujours tenu au courant de ses aventures, m'étonner qu'une
fille aussi galante ait pu vous faire illusion avec si peu d'atouts
dans son jeu. Mais je vous sais gré de l'avoir fait disparaître: elle
commençait à encanailler ma mémoire et à rouler avec le premier venu
dans les lieux les moins propices au respect que j'eusse aimé qu'on
lui portât. Elle enseignait, vous l'expérimentâtes, Monsieur, à tort
et à travers à tous les croquants les méthodes quelle tenait de moi
et qu'elle galvaudait sans scrupule pour se tailler auprès des jeunes
gens une façon de popularité. Aussi ne me reste-t-il plus qu'à vous
remercier de ce service involontaire et du compte rendu que vous m'en
avez fait avec tout l'art désirable, malgré ce petit ton pédant dont
vous ne savez pas assez vous défendre, qui ne vous passera qu'avec
l'âge et qui n'est au demeurant qu'un travers bien minime que vous
pardonnerez sans peine à un barbon de relever.»

«Je n'aurais garde de m'en formaliser, répondit en souriant Anicet,
mais ce qui me tient assez désagréablement à cœur pour la minute, c'est
d'apercevoir à notre rencontre et aux propos que nous avons échangés un
sens caché, prétentieux, ambitieux, qui dépasse sans le moindre souci
des proportions le cadre, somme toute un peu mesquin, des conversations
de tables d'hôte, en un mot, pour parler grec et clairement m'exprimer:
un symbole. Je le dégagerai, si vous y consentez, dans le désir d'en
faire prompte justice. Nous représentons ici l'un et l'autre aussi
bien que nous le pouvons deux générations différentes. Si la vôtre
avait besoin pour se développer de passer tout d'abord par les bras
d'une Hortense, qui figurera selon votre fantaisie la conception
commune de l'univers ou la poésie romantique, la mienne qui dès le
collège fut initiée à ces Hortenses-là, débuta dans la vie par l'amour
de Gertrud. Cette dame, la plus belle de votre époque et l'idéal de
vos contemporains, quand vous l'avez abandonnée pour réaliser votre
destinée personnelle, s'est graduellement mise à la portée de tous au
fur et à mesure que ses charmes se flétrissaient. Un moment elle a pu
me retenir comme Hortense fit de vous-même, et me berner de quelques
fantasmagories d'un autre âge. Cela ne sut que m'attirer la haine
des épiciers de ce temps et un sort assez semblable à celui qui vous
échut après l'aventure de l'enterrement. Mais, quand je m'aperçus de
quels philtres démodés je faisais usage, je ne persistai pas dans mon
erreur et partis à la recherche de l'idée moderne de la vie, de la
ligne même qui marquait l'horizon de vos contemporains. Après avoir
comparé le cycle révolu de vos jours à celui commençant des miens, il
ne nous reste plus, Monsieur, à ce que je crois, qu'à nous séparer,
emportant de cette rencontre, moi la leçon de votre exemple et le désir
de trouver dans l'avenir ma Gertrud et ma Viagère (c'est là tout le
sujet de cette histoire), vous le souvenir de vos seules amours et
l'incompréhension totale d'une jeunesse qui n'est plus la vôtre.»



[1]Plaisanterie un peu lourde (_Note des Éditeurs_).



CHAPITRE TROISIÈME


AVENTURE DE LA CHAMBRE


Au moment même qu'ils n'eurent plus rien à se dire, l'aubergiste, avec
ce tact traditionnel qu'on voit toujours aux aubergistes, s'approcha
des causeurs, demeurés seuls dans la salle en raison de l'heure
avancée et, mettant le bonnet à la main, leur assura que bien qu'il
fût à la douleur de les déranger, il se trouvait dans l'obligation de
leur apprendre que les ordonnances de police exigeaient la fermeture
des hôtelleries, débits et restaurants à neuf heures du soir et que
son établissement qui participait de ces trois catégories tombait
triplement sous le coup de cet arrêté, qu'en conséquence il priait
ces Messieurs aussi poliment que possible mais avec toute la fermeté
désirable, en leur faisant comprendre que c'était là une mesure
générale dont ils n'avaient point à s'offenser, de se retirer dans
leurs appartements. Arthur prit aussitôt congé de son voisin pour se
faire conduire à la chambre qu'il avait retenue. Anicet qui, moins
prudent, avait omis de s'en faire réserver une, demanda à l'aubergiste
la plus belle qu'il lui restât. Celui-ci parut affligé du plus violent
désespoir: «Monsieur, dit-il, je vous eusse donné la chambre qu'habita
plusieurs années avant la guerre le futur roi du Hedjaz, alors simple
étudiant qui nous faisait l'honneur de courtiser une fille de vaisselle
que nous avions embauchée pour les extras, malheureusement j'ai dû la
céder à un marchand de Halifax, fort riche mais assez épais, que d'ici
même vous pouvez entendre ronfler.

--Tant pis, dit Anicet, je me contenterai d'une chambre moins illustre.

--Je vous eusse bien encore fait préparer la chambre où coucha, dans un
but resté mystérieux, cette ballerine malaise qu'on a depuis fusillée
comme espionne, mais un homme de mauvaise mine auquel j'ai fait payer
comptant s'y est installé sur les six heures.

--Je me contenterai, dit Anicet, de ce que vous avez.

--Mais je n'ai plus rien, mon bon Monsieur.

--D'un cabinet, d'une mansarde.

--Les derniers arrivés dorment dans le grenier à foin, et bien que
certaine distinction qui paraît en vos traits m'ait attiré dès l'abord
vers vous, je me vois forcé de vous inviter à chercher ailleurs un
logement pour la nuit.

Anicet ne crut pas la partie perdue pour si peu et ne douta pas un
instant qu'il se trouvât parmi les voyageurs un homme assez aimable
pour partager sa chambre avec lui, comme il est de règle en pareille
occurrence. Il en fit part à l'aubergiste et le pria de découvrir parmi
ses clients le complaisant étranger qui ne demandait qu'à lui donner
asile. Tout s'accomplit suivant les rites et l'aubergiste invita notre
héros à le suivre jusqu'à l'appartement dans lequel il était attendu.
À la lueur dansante de la bougie qui fausse, il est vrai, les valeurs,
Anicet crut apercevoir sur le visage de l'hôte, tandis qu'ils montaient
les escaliers et traversaient les corridors, un air de mystère sur
lequel il fut tenté d'interroger son guide. Mais celui-ci s'effaça
soudain, ouvrit une porte devant Anicet, et disparut.

Le jeune homme se trouva dans une pièce à peine éclairée en son centre
par une lampe à pétrole; un abat-jour opaque rejetait toute la lumière
sur une table ovale, qui ne portait, outre la lampe et sa clarté, qu'un
seul fardeau légèrement posé sur son bord: une main transparente et
propre à inspirer de l'amour. Quand il fut mieux accoutumé à l'ombre,
Anicet découvrit au bout de cette main le plus beau bras du monde,
puis au bout de ce bras-là précisément la seule femme pour laquelle
son cœur n'ait jamais battu. Sa première idée l'incitait à se réjouir
à haute voix de cette rencontre inattendue, de la bizarre coïncidence,
de l'heureux hasard, et même, pour ne rien céler des vulgarités de
pensée auxquelles mon héros se laissait parfois entraîner, de la bonté
du vent et de la queue du loup; mais il la repoussa comme grossière
et déplacée. La seconde, la bonne à ce qu'on assure, le poussait à
détailler à voix basse les charmes dont le spectacle se proposait à
ses yeux. Le pressentiment injustifié l'en détourna qu'il en aurait en
plein jour tout le loisir et toute la facilité. Il nota seulement que
la dame était grande, belle et brune, et n'avait pas l'air farouche.
À cet endroit de ses réflexions il se rappela qu'il ne venait pas
dans cette chambre pour y chercher fortune, y compter fleurettes, ou
tout autre euphémisme qu'il vous plaira, mais pour y dormir; ce qu'il
exprima fort bien en ces termes:

«Excusez-moi, Madame, de me présenter ainsi, mais Monsieur votre mari
sans doute ou Monsieur votre frère avait eu la bonté.»

La dame eut celle de comprendre qu'Anicet ne désirait pas continuer
plus longtemps sa phrase, aussi ne peut-on dire proprement quelle
l'interrompit pour répondre:

«Je n'ai ni frère ni mari, Monsieur, et c'est moi-même qui vous ai fait
offrir de vous reposer ici.»

Le ton de correction parfaite avec lequel elle avait prononcé ces
paroles en imposa pendant quelques secondes au jeune homme, au point
que la proposition lui en parut toute naturelle. Mais la troublante
beauté de la main posée sur le bord de la table le ramena vite à un
sentiment plus rigoureux des convenances. Il ne put lui échapper plus
longtemps qu'on lui faisait des avances, il se formula même cette
pensée au moyen d'expressions assez cavalières. Le croira-t-on? Ce
jeune bachelier, plein de sang et prompt à son ordinaire à saisir
l'occasion de le prouver fut plus irrité que flatté de la façon dont on
en usait avec lui, il se répéta qu'il ne désirait que dormir, se tint
ferme à cette idée et se mit de mauvaise humeur à celle qu'on l'avait
traité comme une c., car il n'eut point songé à donner un nom pareil
à la personne qui l'avait ainsi convoqué et qui commandait par son
maintien le respect autant que l'admiration. Il se crut attaqué, se mit
en état de défense, devint rébarbatif et ne rêva plus que de battre en
retraite.

«Je ne saurais, Madame, dit-il, accepter un bienfait qui vous pourrait
compromettre, et je redouterais d'abuser de vous en l'acceptant.

--Fi, Monsieur, comment osez-vous étaler de ces petits préjugés après
avoir analysé votre belle âme sur le ton de la liberté la plus grande
en compagnie de ce vieux homme un peu gras avec lequel vous parliez
si haut qu'il fallait bien que vos voisines vous entendissent, alors
même que la décence ne l'exigeait pas. Oui, Monsieur Anicet, nous vous
avons mandé en tout état de cause, et non point comme nous eussions
fait Monsieur, le premier venu. Votre vanité juvénile est-elle enfin
satisfaite, que vous nous dispensiez de vous implorer davantage?

--Madame, dit Anicet auquel le piège parut enfantin et qui se sut bon
gré de l'avoir éventé, vous concevrez aisément que quelle que soit
l'excellence des principes qu'il a reçu de sa famille, un jeune homme
ne puisse répondre du respect qu'il portera toute une nuit à une jolie
femme, qu'il ait par ailleurs envie de dormir et qu'en troisième lieu
il cherche à fuir une aventure que quelqu'un d'autre a suscitée pour
lui».

La dernière proposition relative était concertée de telle sorte que
notre héros pût la dire du seuil, en s'inclinant et sur le point de
sortir; mais un petit éclat de rire sec et insolent lui coupa la
retraite.

--Eh, Monsieur le fat, qu'imaginez-vous donc, je vous prie, dans votre
simplicité? Sans doute avez-vous cru qu'une femme qui n'est ni vieille
ni à faire peur, et encore ces deux points d'après vos récits ne vous
embarrasseraient-ils peut-être guère, ne peut offrir bon gîte à un
jeune homme sans le reste, et que de la bonté aux bontés il n'est qu'un
S qui ne se prononce pas. Jugement téméraire qui plaide en faveur de
votre innocence. Mais puisque vous craignez pour ma vertu, j'espère au
moins autant que pour la vôtre, allez, Monsieur, je ne vous retiens
plus.»

Anicet avait lu partout qu'une honnête femme n'est ni spirituelle ni
loquace, que rien n'approche la passion comme le dépit, et que rien
ne présage mieux la chute d'une beauté que de la voir congédier le
galant qu elle agace, et, comme on ne saurait avoir impunément vingt
ans, il remarqua que la belle méprisante possédait de longues jambes
à son goût, ce qui ne manqua pas d'altérer sa complexion. Quand un
homme se laisse aller à de telles observations, on peut bien affirmer
qu'il ne dira plus rien de sensé qu'il ne se soit trempé la tête dans
l'eau froide ou qu'il n'ait satisfait aux exigences de son tempérament;
aussi Anicet n'eut-il pas plus tôt évalué la distance de ces hanches
souples à ces pieds perdus dans l'ombre, qu'il se sentit aussi décidé
à demeurer dans la place qu'il l'avait été à coucher à la belle étoile
pour conserver l'équilibre de ses facultés.

«N'accusez, dit-il, que l'excessive timidité d'un jeune homme qui
tremble de s'avancer à tort et non pas la présomption dont le langage
serait autre. Mais souffrez que je me justifie à vos yeux.» Tout en
disant ces mots, Anicet progressait d'un pas vers son interlocutrice.

«Tout beau, s'écria-t-elle, vous faites bien la girouette pour un
altéré de sommeil.

--Ah c'est que vous m'avez tourné la tête.

--Outre que ce trait est de la dernière platitude, de la banalité
suivante et du goût le moins douteux, votre phrase. Monsieur,
s'explique assez d'elle-même sans que vous ayez à éprouver le besoin de
la commenter d'une main indiscrète.

--L'amour seul. Madame, m'égare auprès de ce lieu redoutable.

--Finissez donc, dit-elle en s'écartant avec vivacité, vous comprenez
l'amour à la façon la plus grossière.

--Il n'en est qu'une.

--Tenez, voilà précisément une répartie de calicot qui est à écœurer.
Je vous prie encore une fois de m'épargner le spectacle de votre
intempérance.

--Tu n'as qu'à fermer les yeux.

--Hé là. Monsieur, j'eusse pu souffrir l'inconvenance de votre
conduite, mais je ne tolérerai pas vos écarts de langage. Nous allons y
mettre bon ordre.»

Elle fit un bond en arrière, et, laissant à ses pieds le soupirant
désajusté, elle frappa trois fois dans ses mains.

Aussitôt on entendit grincer les gonds de plusieurs portes entièrement
dissimulées par l'ombre qu'Anicet put juger au nombre de sept et par
lesquelles pour confirmer cette arithmétique auditive pénétrèrent sept
formes d'hommes qui s'avancèrent avec ensemble de manière à encercler
les personnages de la scène précédente. Quand ils furent assez près de
la lumière pour que l'on vît qu'ils étaient masqués, ils ne semblèrent
pas croire utile de se porter à d'autres extrémités. Néanmoins Anicet,
qui sentait fortement le ridicule de sa position, ne s'expliqua pas
leurs intentions et se lança mentalement parmi ses souvenirs à la
recherche d'une situation semblable qui lui donnât la clef de toute
cette mise en scène; mais comme il n'en trouvait l'équivalent que
dans les romans historiques, qu'il fallait faire appel à Marguerite
de Bourgogne ou à Lucrèce Borgia, et que d'autre part les habitudes
de ces dames ne permettaient à pareille aventure qu'une issue plutôt
désagréable, Anicet repoussa la solution qu'il eût puisée dans leur
exemple comme romantique et hors de propos.

«Vous n'avez rien à redouter de ces Messieurs, dit la dame, mais
veuillez seulement vous remettre et considérer qu'il y avait
quelque prétention à craindre pour une femme aussi bien gardée les
inconséquences de votre conduite, et qu'à supposer que vous consentiez
encore à passer ici votre nuit, il faudrait que je vous voulusse
beaucoup de bien pour que vous réussissiez à me mettre à mal.»

Anicet prit pour réparer le désordre de sa toilette tout le temps
nécessaire à calmer une fougue, inutile à présent, et le désordre de
ses esprits. Puis, quand il eut recouvré le sentiment de sa dignité
personnelle et le sens de l'attitude, il fit un salut profond, qui
exprimait d'une façon correcte et non équivoque le regret dans
lequel il était d'avoir offensé une si belle personne sans avoir pu
l'offenser davantage et la ferme résolution à laquelle il se tenait de
quitter les lieux, témoins sans doute de son insuccès, mais aussi de
l'élégance qu'il apportait à les déserter, encore qu'il regrettât de
les abandonner sans connaître le pourquoi d'une mascarade qu'un souci
décoratif ne suffisait pas à expliquer complètement. Mais la beauté
singulière qui dirigeait cette scène l'arrêta dans sa retraite en
devinant ce désir:

«Ne croyez pas, Monsieur, que je sois femme à me fâcher d'un hommage
tout au moins naïf. Pour vous montrer ceux que j'aime recevoir de
mes amis, et vous marquer par là l'étendue de l'erreur que vous avez
commise, je veux que vous demeuriez ici, le temps au moins que ces
Messieurs me présenteront les leurs.»

Les charmes de la dame, la bonne grâce de cet ordre et la curiosité le
convainquirent aisément qu'il ne pouvait se soustraire à une volonté si
nettement exprimée. Il se compara d'instinct à Michel Strogoff quand
l'Émir de Tatarie, au moment qu'il lui va faire brûler les yeux, offre
à cet intéressant personnage un ballet réglé par Madame Stichel, et
se prépara du mieux qu'il put à jouir de la cérémonie promise. Faites
entrer les filles du lac Baïkal, dit l'Émir, c'est-à-dire que la belle
inconnue se tourna vers les masques et leur demanda sur le ton de la
coquetterie mondaine s'ils ne lui avaient point apporté quelque bouquet
de violettes ou ces petits pots de réséda qui ont le parfum modeste de
l'amitié.

L'un des sept hommes s'avança le premier, s'inclina, tendit à la dame
une boule de verre argenté comme on en voit dans les jardins, et dit:
«Chère Mirabelle, voici le globe dans lequel les astronomes contemplent
l'univers, aussi voient-ils tout rond, circulaire, sphérique, ce qui
est bien commode pour établir des systèmes ou effectuer des calculs.
Quand vous y regarderez le monde, vous l'apercevrez simplifié, facile
à embrasser, joliment théorique et rehaussé de quelques reflets
d'agrément. Votre image y paraîtra le centre de toutes choses, non sans
subir les déformations dues à l'esthétique particulière des miroirs
sphériques. Ainsi vous aurez toujours à votre portée pour les jours de
tristesse une façon de considérer la vie, aisée et consolante qui vous
permettra de tout ramener à vous-même et d'introduire sans difficulté
l'ordre et la raison dans vos conceptions des phénomènes. Quand vous
serez fatiguée d'y chercher des idées générales, cette boule vous
pourra servir encore à jouer sans arrière-pensée avec les rayons du
soleil. Je l'ai cueillie dans un parc des environs de Paris».

Mirabelle la prit et se mit à la lancer comme une balle vers le
plafond. Elle prenait un plaisir évident à ce jeu, rendu délicieux
par la peur que le fragile objet ne vînt se briser à terre et la
représentation que les assistants se faisaient du fracas produit par
un tel accident. Anicet regardait la lumière croître et décroître dans
le globe au fur et à mesure qu'il montait ou descendait. Il y devinait
son propre visage, au pôle inférieur, comme le nœud d'où partent tous
les fils d'une toile d'araignée. Tout le reste de la scène avec ses
sept hommes, la table, la lampe et Mirabelle, s'y réfléchissait tant
bien que mal suivant la hauteur à laquelle le projectile se trouvait.
L'importance de certaines parties du paysage s'y exagérait, tandis
que d'autres se resserraient à l'envie. Anicet comparaît cette vision
du monde à la sienne, sans pouvoir préférer l'une à l'autre: «Nous
croyons, pensait-il, que ce que nous voyons existe tel que notre œil
nous l'affirme, mais si la boule était notre œil nous la croirions
aussi dur. Elle ne juge d'ailleurs la nature différemment de nous que
parce qu elle place au point de rencontre de deux de ses rayons le
point infini de la perspective que nous plaçons au point de rencontre
hypothétique de deux parallèles.» Tout à coup, à voir jouer Mirabelle,
il se sentit profondément humilié de l'inutilité de ses remarques, dont
il eût été fier autrefois, et que cette beauté sereine semblait bien
éloignée de faire, occupée quelle était de la seule joie de rattraper
sa balle et de la renvoyer comme un petit satellite de sa propre
révolution.

Le deuxième masque à son tour parut dans le cercle lumineux; Anicet
nota seulement qu'il avait la lèvre hautaine. Il posa sur la table un
polygone de taffetas changeant rose et gris. Suivant qu'on la regardait
d'aplomb ou à frise-lumière, l'étoffe prenait l'une de ses couleurs, et
l'on se sentait triste ou gai. «J'ai volé ceci dans un grand magasin
de Nouveautés, dit le donateur, à titre d'échantillon. Les coupons,
jolis monstres enchaînés, me suppliaient avec tant de douceur de leur
rendre la liberté, que je n'ai pas osé leur résister. Un pan qui
traînait m'a tenté d'y découper l'image de la beauté pure, et j'ai
saisi les ciseaux du chef de rayon, Lucifer barbu. Admirable sacrifice
des rognures perdues! Je tremblais au massacre de cette chair, qui va
de la volupté à la mélancolie, que les commis me demandassent compte
de la pièce endommagée à plaisir. Le moment le plus pathétique fut
celui que l'acier se trompa et fit une entaille cruelle au visage de
la beauté. Le crissement des fils sous la morsure m'enivrait jusqu'à
l'alarme et quand je vis la fin prochaine de ce délicieux carnage,
j'en prolongeai la durée et restai un instant immobile, avec, entre
les doigts, ce lambeau surhumain qui ne tenait plus qu'à peine à la
pièce, qui semblait vivre à la façon des statues ébauchées et qui me
paraissait la merveille du jour. Le voici, détaché, mort et sans charme
pour moi, qui ne doit la gaucherie de ses contours qu'à l'émotion
que j'éprouvai à les tailler et que je n'arrive plus à comprendre.»
Tous les regards convergèrent vers le polygonel que le second masque
avait posé sur la table, et le double enchantement du gris et du rose
les posséda, les fit osciller pour contempler l'étoffe de face et de
biais; les assistants connurent à les parcourir des yeux le trouble
du tailleur improvisé de ces bords hésitants, ils s'exaltèrent tout à
coup à concevoir clairement cette forme comme celle de la beauté, puis,
comme ils étaient un peu penchés et sous l'impression du gris, ils se
laissèrent aller à l'abattement qui suit la jouissance. Alors Mirabelle
qui fit décrire à ses bras ronds une ellipse trop parfaite posa sur le
taffetas inconstant le présent du premier donateur; sur ce tapis, la
boule apparut sans éclat, timide et naïve, et ne refléta plus que le
duel égal des deux teintes du sol.

Le troisième masque obéit au désir de Mirabelle quand on eut
l'intuition qu'elle l'allait formuler, et s'avança. Tout dans sa
démarche était mécanique, il y paraissait plusieurs volontés qui
mouvaient séparément les parties de son corps de façon à les faire
valoir chacune, et l'on devinait qu'il ne s'en trouvait point que
n'animât le souci de plaire à la belle hôtesse. Le sens aigu du
ridicule et l'impossibilité d'y échapper rendaient en lui le moindre
mouvement dramatique, et si, au premier coup d'œil, Anicet avait
éprouvé l'envie de se moquer de cette marionnette, il dut très vite
s'avouer qu'un émoi singulier l'étreignait à la vue de ce personnage
toujours angoissé, qui se battait à tel point contre le monde matériel
qu'il lui fallait inventer jusqu'au plus petit geste alors même qu'il
le répétait. Le loup laissait apercevoir sur la lèvre une courte
moustache en brosse, brune et drue. Le fantoche tendit à Mirabelle une
mandarine enveloppée dans son papier transparent à inscriptions rouges,
mais, emporté par le sentiment et si désireux de la satisfaire qu'il
lui donnait le fruit le plus délicieux de sa connaissance à mordre
directement, il porta d'un geste spontané son présent au niveau de la
bouche de la belle qui le saisit avec les dents par la queue tortillée
du papier de soie et s'amusa à le balancer ainsi de droite et de gauche
comme une fleur un peu lourde et qu'on laissera sans doute choir.
Cette perspective parut inquiéter violemment le masque; il suivit avec
sollicitude les oscillations de son cadeau puis en expliqua la valeur
en ces termes: «Je ne sais plus le nom du théâtre où j'étais quand
vint à passer la marchande: Bonbons, berlingots, fruits glacés, drops,
pastilles de menthe. Les acteurs se taisaient pour qu'on l'entendît
mieux. Elle me présenta son panier, et je sentis peser sur moi tous les
regards. Je n'avais pas d'argent, mais je craignis l'impolitesse et
pris cette mandarine. La dame me sourit, je crus bon de lui sourire,
puis elle fit mine d'attendre et je compris bien qu'il fallait sortir
mon porte-monnaie, vide, je le savais, pour sauver l'apparence. Le
rouge aux joues, la gêne, la peur et les regards braqués sur moi me
firent prendre une décision subite: je bousculai la marchande dont le
panier sauta du balcon dans l'orchestre, et je me mis à courir les
reins cambrés, les coudes au corps, enjambant les banquettes pour
gagner la sortie. Tous les spectateurs hurlaient désagréablement, je
me retournai le doigt sur la bouche pour leur signifier de parler
moins fort, et je vis qu'on me poursuivait. Alors je me jetai avec
hâte vers la porte, quand surgit devant moi un nègre colossal et
hideux qui me barra la route. J'ôtai mon melon pour laisser se dresser
mes cheveux sur ma tête et je ne le reposai qu après mûre réflexion.
Je fis rapidement demi-tour en me frayant un chemin à travers les
gens assis et j'arrivai ainsi à la balustrade du balcon. Je songeai
à me jeter en bas, mais l'eau me parut trop froide; je montai sur la
balustrade et courus aussi vite que je le pus tout autour de la salle;
le nègre me talonnait de près, mais comme il n'y avait de la place que
pour un sur le rebord, il se servait des genoux des assistants comme
d'une piste et je pus ainsi le distancer. Quand je fus au bout du
théâtre, je repris la même route en sens inverse jusqu'à l'autre bout;
j'arrivai en plusieurs parcours à gagner deux ou trois tours sur mon
poursuivant. Mais tout à coup je tombai sur le parterre. Les clameurs
redoublèrent, et je n'eus que le temps de gagner la porte en marchant
sur la tête des femmes et des enfants et en piétinant les vieillards.
Le dernier obstacle fut l'ouvreuse que je renversai en passant. Soudain
je me trouvai dehors, libre et tenant toujours dans le poing gauche la
précieuse mandarine dont je ne sus plus que faire.» Mirabelle cueillit
le fruit sur ses propres lèvres et le tira de son enveloppe de papier.
Au moment qu'elle sortit de sa pelure, la pomme dorée sembla luire
étrangement. Tous les personnages de la scène respirèrent son parfum
qui les persuada de considérer ce bizarre petit soleil odorant comme
le cœur de celui qui l'offrait. L'on comprit le prix inestimable de ce
don quand Mirabelle l'eut pelé et qu elle en dévora les quartiers en
souriant. Ce sourire fit rentrer dans le rang le troisième masque et
en sortit le quatrième, dont Anicet remarqua seulement le grand air
de distinction et, quand il parla, cet accent un peu grasseyant mais
mesuré qui ne permet pas de reconnaître un Italien de bonne maison d'un
Slave de mauvaise.

«Ce papier, belle _Mire_, dit-il en lui présentant une page couverte
de chiffres, a le pouvoir de bouleverser l'Europe, et serait entre
vos mains la plus dangereuse des armes si vous en connaissiez le mode
d'emploi. Mais jamais vous ne pourrez lire ce cryptogramme, document
diplomatique de la plus haute importance dont je me suis emparé en
pénétrant au deuxième étage du Ministère des Affaires Étrangères, au
moyen d'un bambou élastique haut de plusieurs mètres, au bout duquel
je me cramponnai et auquel le complice qui le tenait sur le trottoir
imprima des mouvements pendulaires. Projeté dans la salle aux secrets,
ce me fut un jeu de me saisir de ce papier, enfermé dans un coffre-fort
dont le chiffre m'avait été révélé par la maîtresse du ministre,
personne dévouée, et de revenir dans la rue par le chemin emprunté à
l'aller. Sitôt dans mon automobile, je troquai mon maillot collant noir
contre un habit de la même teinte et du meilleur faiseur, je serrai le
précieux papier dans mon porte-feuille, je piquai deux gros rubis à mon
plastron, je passai à mon médius gauche un diamant de la plus belle
eau, et j'allumai un londrès au bout d'un fume-cigare en corindon du
plus bel effet. À la lueur de ma lampe électrique, je m'assurai dans le
miroir de l'impecabilité de ma coiffure et de la séduction qui émanait
de toute ma personne, et quand j'eus corrigé d'un geste ce léger rien
qui manquait encore à ma toilette pour en établir la distinction,
je souris à mon image et je prononçai à voix haute: «Et maintenant
Gonzalve, au Palais de l'Élysée!» Gonzalve, c'est mon chauffeur. Ah
qu'il eût été surpris, le Ministre des Affaires Étrangères si quelqu'un
lui avait dit que ce gentleman correct, ce mondain futile, que lui
avait présenté le Vice-président du Conseil et Garde des Sceaux, et qui
l'interrogeait sur les vols diplomatiques, possédait depuis un quart
d'heure dans la poche intérieure de gauche de son habit ce document
capable de mettre le globe à feu et à sang, qu'il croyait en train de
dormir dans son coffre-fort! Mais il ne pensait qu'à briller en contant
des anecdotes sur les détrousseurs de la Valise, et quand cet exercice
fut terminé il ne se soucia plus que du buffet. Je saisis l'occasion de
lui fausser compagnie et me voici.»

Mirabelle prit le papier lentement: on put s'imaginer quelle l'allait
brûler à la lampe, ou froisser, ou jeter à terre, mais elle le plia
soigneusement et l'abrita dans son corsage, puis avec amitié s'adressa
au cinquième masque en ces termes: «_Omme_, mon ami, que m'as-tu donc
apporté?» Omme, dont le plus qu'Anicet pensa fut qu'il n'en pensait
rien du tout, avança lentement et dit d'une voix blanche: «Voici
l'Ohm-étalon que j'ai ravi pour vous dans les caves de l'Institut des
Arts et Métiers, où sont recelées toutes les unités du monde. Comme
nous ne connaissons pas de moindre objet qui ne nous ait été révélé
par la résistance même qu'il nous a opposée et que par suite on peut
dire que la notion de résistance se trouve à la base de l'idée de
connaissance, et que la physique nous permet d'affirmer sans craindre
de nous prononcer à l'aveuglette que la notion de résistance suppose
les notions de longueur, de section et de résistivité, ce qui revient
à avancer que pour évaluer la résistance d'un conducteur il faut en
connaître le coefficient de nature ou résistivité et les dimensions
et que d'autre part quand on connaît les dimensions et la nature d'un
objet on peut assurer sans forfanterie qu'on le connaît lui-même, on
conçoit aisément qu'un conservateur des Poids et Mesures ait été amené
à proclamer que l'Ohm-étalon est à l'origine des idées claires de toute
philosophie. Ainsi cette colonne de mercure dont la longueur et la
section furent calculées de manière qu'une force électromotrice de un
volt y développât un courant d'intensité de un ampère vous apparaîtra
véritablement pour peu que vous y réfléchissiez, Madame, comme le
présent le plus utile, le plus pressant et le plus digne de votre
caractère et du mien.»

Mirabelle contempla ce cinquième hommage le temps qu'il lui parut
décent quelle le contemplât. Puis elle adoucit sa voix pour interroger
le sixième doryphore: «Et toi, mon peintre de paradis, quel jouet as-tu
su découvrir?

--Voici, dit le peintre, le grand signal de la bifurcation de la voie
de chemin de fer de P* à M* et de celle de Pontarlier à N*. J'ai
profité d'un moment d'inattention du garde-voie pour le dérober, de
telle sorte que tandis que je vous remets cette belle fleur rouge
cerclée de blanc, l'express de 24 heures 30 et le rapide de 0 heure 29
entrent précisément en collision, faute de l'avertisseur coutumier.»

Anicet ne put se retenir de comparer ce dernier don successivement à
une tache de sang, à un œil, à un sexe, à un chapeau de conte de fée,
mais il dut convenir que le peintre l'avait excellemment comparé à une
fleur, et il admira l'élégance géométrique de sa tige de fer. Comme le
septième et dernier masque s'était approché à son tour, Anicet ne prit
garde qu'à la pauvreté visible de ce nouvel arrivant.

«Cette photographie, dit ce dernier en mettant dans la main de
Mirabelle un cartouche de petite dimension, représente Isabelle R* à
l'époque des manches à gigot. Au piano elle jouait avec expression le
Beau Danube Bleu. Elle pleurait en lisant Pêcheurs d'Islande. Elle
allait au Bal de l'Hôtel de Ville en grand décolleté, pour y trouver
une âme sœur. Une fois, un Monsieur très bien mis lui avait assuré
dans la rue qu'il la connaissait de longue date. Comme elle ne savait
pas en apprécier la beauté, la grande Roue et la Galerie des Machines
hantaient ses rêves. Elle portait un collier de corail napolitain et
était abonnée au cabinet de lecture de la rue Saint-Placide. Elle avait
donné son portrait à un jeune homme qui l'avait perdu sur un boulevard
dont j'ignore le nom mais dont les arbres en été ont un feuillage
sombre et funèbre, et c'est là que ce poète sans talent avec lequel je
déjeunais tous les jours dans une crémerie où l'on mourrait de faim
pour pas cher, l'avait trouvé sur le bitume, et, l'ayant ramassé,
s'était amouraché de cette fille insignifiante qu'il ne rencontrerait
jamais, au point que cette passion occupait toute sa vie et qu'il a
fallu que je le tue pour lui arracher cette photo sans cadre, jaunie,
passée et sans valeur.»

Anicet se tourmentait vainement l'esprit pour trouver un sens à
cette scène. Il ne pouvait imaginer que cette cérémonie ne cachât
point de symbole, et, ne négligeant aucun détail pour arriver à son
intelligence, il se répétait tout bas le nombre de masques, sept, qui
lui paraissait fatidique mais qui ne lui donna pas la clef du mystère.

«Vous voilà, lui dit Mirabelle, au chevalet de la curiosité. Vous
cherchez bien loin l'explication toute naturelle d'une réunion qui
n'est rien de plus que ce qu'elle montre et qui ne dissimule aucune
arrière-pensée derrière ces simulacres que vous feriez passer pour
ténébreux si l'on vous consultait à leur sujet. Ces Messieurs ont
quelque inclination pour moi, et la manifestent par de petits dons,
susceptibles de me plaire. Mais comme je vois qu'il est encore ici des
points pour vous inquiéter, je vous engage à interroger ces Messieurs
qui vous éclaireront mieux que je ne ferais et vous rassureront tout
à fait. Marchesino, ajouta-t-elle, en se tournant vers le quatrième
masque, parlez, je vous prie, à notre invité de votre association, de
son but, de ses statuts, de son histoire. Ce jeune homme a besoin qu'on
le mette à son aise.

--Madame, dit Anicet quand on l'eut fait asseoir, je ne voudrais pas
que vous me crussiez affecté à l'excès de cette mascarade-ci. Si vous
m'avez vu tout d'abord plus décontenancé que d'usage, votre beauté
seule en saurait être accusée. Mais par ailleurs le loup ne fait pas le
diable, l'on trouve à bon marché sur les quais des boules de jardin,
les coupons se soldent à la fin du mois, une mandarine volée ne se
reconnaîtrait pas d'une autre, je n'ai aucune compétence en diplomatie
secrète, cet ohm-étalon-ci ressemble à un baromètre, la foire à la
ferraille peut fournir bien des peintres en signaux, et nous avons
tous chez nous un album de photographies du temps de notre enfance. Je
n'aurais donc guère besoin d'être mis à mon aise si la nudité de mon
visage ne m'offusquait quand je contemple les masques de ces Messieurs
vos amis. Si vous voulez me délivrer de tout souci, dites-leur de
retirer ces loups ou de m'en donner un, que je revête l'uniforme.

--Madame, gronda le voleur de documents, votre jeune homme ne semble
guère gêné, et le petit air insolent qu'il croit décent de prendre
n'est pas pour m'inciter à des confidences.

--Laissez, Marchesino, dit Mirabelle, cette assurance n'est que de
surface. Et vous, Monsieur l'ironiste, quittez un ton voltairien
qui n'est pas de saison et me déplaît fort. Votre incrédulité, les
railleries quelle affecte, sont ici totalement déplacées et marquent un
esprit trop mesquin pour que vous ne rougissiez pas de l'avoir montré.»

L'effet de ces paroles sur Anicet fut si grand qu'il se sentit honteux
de sa conduite. Il en éprouva un tel dépit qu'il lui fallut bien
s'avouer amoureux de la belle qui le lui faisait ressentir. Cette idée
nouvelle le surprit et l'engagea à plus d'aménité envers ces hommes
masqués affligés d'une faiblesse semblable à la sienne. «Pardonnez,
Messieurs, dit-il, mon incorrection, mais la curiosité l'emporte sur
ma mauvaise éducation et je n'ai plus d'autre envie que d'apprendre
de vous-même ce que j'ignore de vous et qu'il vous semblera bon de
m'en confier. Mais ne prenez pas en mauvaise part ma prière réitérée
d'enlever vos masques, qui me causent, je vous le jure, un réel
malaise. D'autre part il est d'habitude immémoriale qu'en pareille
occurrence le personnage au visage nu objurgue ses compagnons masqués
de quitter leur anonymat, et reconnaissez que ce serait méconnaître
toutes les traditions que de ne pas accéder à cette demande.

--Monsieur, dit le Marchesino, nous portons masque surtout dans la
crainte qu'on nous juge sur la face et non point d'après l'esprit.
Aussi pour vous satisfaire, nous vous dirons chacun notre histoire,
afin que nos traits n'influent pas sur l'idée que vous vous ferez de
nous. Comme je ne vois pour ma part aucun motif de vous refuser une si
minime satisfaction, je vous raconterai ma vie. Je suis né dans les
Abruzzes...

--Ah cher Monsieur, je vous arrête là. Si vous me narrez vos aventures,
l'honnêteté voudra que vos six compagnons en agissent de même et que
je les écoute avec la même attention. Cet exercice me paraît un peu
fatigant et vous semblera tel si vous voulez bien considérer que je
viens d'essuyer un récit de belles dimensions et d'en commettre un
autre, que j'ai assisté au défilé de vos présents et que vous êtes sept
en vous comptant. Je puis donc sans trop préjuger penser que quand ce
sera le tour à ce Monsieur qui donne des photographies de nous fournir
une notice autobiographique, le lecteur et moi-même nous laisserons
aller à une douce somnolence dont vous serez le premier offensé. Pour
éviter un tel inconvénient, restez couverts, Messieurs, je ne m'en
formaliserai plus, et dites-moi seulement pourquoi vous êtes sept à
offrir des présents singuliers à une dame que vous appelez d'un bien
beau nom.

--Nous l'appelons _Mire_ ou _Mirabelle_ suivant notre humeur, sans
attacher un sens à ces vocables qui nous semblent aussi doux à l'ouïe
que Madame est plaisante à la vue. Si nous nous trouvons ici sept à la
courtiser, le hasard seul l'a fait et non la préméditation. Nous avons
été plus ou moins nombreux suivant les années à nous empresser autour
d'elle, nous variâmes de deux à cent, et cependant notre culte n'a
point changé.

--Excusez-moi de vous interrompre, dit Anicet en constatant soudain
la disparition de la beauté dont ils étaient occupés, mais je ne vois
plus cette aimable personne, malgré l'insistance que je mets à sonder
l'ombre qui nous entoure, non plus que les présents que vous lui
offrîtes et qui ont déserté bien mystérieusement cette table.

--Ne vous émerveillez pas outre mesure d'une promptitude de départ
assez familière à Mirabelle. On ne saurait la voir longtemps. Elle
échappe soudain au moment le moins attendu aux regards de ceux qui
voudraient détailler sa beauté, mais qui, par un charme inexplicable,
en furent arrêtés tout le temps de sa présence. Elle garde ainsi ce
prestige des formes entr'aperçues. On ne sait jamais, alors quelle
vient de disparaître, quand elle daignera se laisser approcher à
nouveau. Son apparition semble le plus souvent la récompense de
certains actes, de certaines paroles. On croirait que Mire suit
ses adorateurs, les épie, les écoute et que, lorsqu'ils parlent ou
agissent à son gré, cette beauté se montre à eux pour reconnaître leurs
mérites. Nous n'avons pas été sans nous apercevoir du pouvoir évocateur
qu'exercent sur elle des mots, des phrases, des attitudes. Chacun
de nous possède deux ou trois procédés susceptibles d'attirer Mire,
mais nous les manions sans sûreté, par routine un peu, rarement avec
efficacité. Un de nos anciens compagnons doué du don d'émouvoir ses
auditeurs chaque fois qu'il parlait de ponts suspendus, avait remarqué
qu'elle accourait sitôt qu'il effleurait ce sujet. Épris comme nous
le sommes tous, il abusa tellement de cette méthode que Mire se lassa
de l'entendre et ne se montra plus qu'en son absence. Il en mourut
de rage, c'est-à-dire qu'il se fit commis-voyageur et quitta notre
compagnie. Car le seul prix à notre fidélité, à notre attachement, à
nos travaux est de contempler Mirabelle aussi souvent qu'il lui plaît.
Peut-être un jour quelqu'un de nous gagnera-t-il assez son estime
pour qu'elle se donne à lui, mais encore, que nous l'espérions chacun
pour nous-même, cette éventualité paraît si lointaine qu'il n'existe
entre nous que de l'émulation sans jalousie. Si par aventure elle
distinguait deux ou plusieurs d'entre nous, ils vivraient en paix,
car elle est faite si généreusement qu'elle peut dispenser de l'amour
à beaucoup sans frustrer personne. On ne lui a connu que deux amants
heureux lesquels sont morts assez rapidement pour donner à réfléchir.
Le dernier avait gagné ses bonnes grâces en transfigurant pour elle les
horreurs de la guerre, aussi trépassa-t-il le jour même que la guerre
se termina. Dans l'espoir de lui succéder, nous nous efforçons tous
de découvrir ce qui peut embellir la vie, rien dans cette recherche
ne saurait nous arrêter. Nous avons mis de côté tous les préjugés,
mais, cartésiens bien entendus qui ne pouvons vivre sans règle de
conduite, nous avons pris notre esthétique pour morale, ce qui est
d'une commodité très grande et d'une ingéniosité que vous apprécierez
sans doute. Grâce à ce subterfuge nous sommes devenus une compagnie
policée qui collabore toute entière à l'avènement des aspects nouveaux
du monde. Parmi nous vous ne compterez plus que des artistes, deux
poètes, un peintre, un criminel, un acteur, un dandy, un physicien;
bref, nous sommes précisément ce que l'Académie Française n'eût jamais
dû cesser d'être. Mais aussi ne choisissons-nous pas nous-mêmes
parmi ceux qui veulent entrer dans notre cercle. La beauté que nous
servons assume cette tâche, et le cérémonial de réception, variable et
fantaisiste, suit néanmoins toujours le schéma de la scène à laquelle
vous participez ce soir. Car je ne pourrai vous cacher plus longtemps
que Mire aux yeux d'argent vous a désigné pour être l'un des nôtres,
et m'a chargé de vous en faire proposition.» Le masque se tut, et
l'on comprit bien qu'il était content d'avoir ménagé son effet de si
longue main. Anicet qui de toute cette aventure n'avait retenu que la
fugitive Mirabelle et auquel on offrait les moyens de la revoir fut
transporté de gratitude. Il s'était dit mentalement amoureux d'elle
quand cette beauté l'avait réprimandé, il ne lui vint pas à l'esprit de
contrôler cette affirmation. Ainsi quand une fois on s'est laissé aller
sans réfléchir à certaines pensées, celles-ci revêtent l'apparence
de vérités établies, lesquelles il faut combattre plus longtemps
pour les chasser que les certitudes patentes, toujours à la merci de
l'imagination. Le jeune homme ne laissa pas le temps à l'auteur de
faire preuve de pénétration psychologique et tendit les mains vers les
hommes masqués, d'une façon un peu dramatique à mon goût.

«J'accepte avec enthousiasme, s écria-t-il, car au moment que Madame
Mire m'a fait monter chez elle, je cherchais justement un but à ma vie.
Je ne m'étonnerai pas de l'avoir trouvé si vite, cette rapidité me
prouve surabondamment que ma destinée me range à vos côtés. Que faut-il
faire? Je suis prêt à donner n'importe quel gage, la prunelle même de
mes yeux, de J ardeur que j'apporte à concourir avec vous dans les
épreuves les plus périlleuses. Je renonce ici pompeusement à tout ce
qui n'est pas Mirabelle, et cependant j'avais devant moi pour peu que
je voulusse bien succéder à mon père un bel avenir d'agent de change.
Rien ne me semble plus beau que le sort que j'adopte à cette heure:
ainsi, tard dans la nuit, après le théâtre, quand je me promenais par
les rues avec mes amis, les projets que nous faisions dans l'ivresse de
l'ombre et des paroles nous paraissaient si grands et si généreux que
nous nous égalions sans peine aux plus hauts génies de l'humanité. Dans
le transport de cet instant, je me comparerai volontiers sans craindre
les moqueries à Buffalo Bill abandonnant l'empire des prairies pour
accepter l'engagement de Barnum and Bailey. Enfin, puisque j'appartiens
à votre compagnie, il ne me reste plus qu'à vous demander le nom que
vous lui avez donné selon l'usage.

--Notre association est anonyme, dit quelqu'un, et sa force réside en
son anonymat. Le monde sent obscurément qu'elle existe mais n'ayant pas
de vocable pour la cataloguer n'a aucune prise sur elle et n est jamais
rassuré à son sujet. L'histoire des récentes écoles littéraires nous a
appris à nous défier des étiquettes. Les classiques n'avaient pas de
nom et nous sommes les classiques de demain.»

Les instants qui suivirent furent consacrés à la présentation d'Anicet
par lui-même à ses nouveaux collègues. Il leur raconta ce que nous
savions déjà de lui, puis à la prière universelle il récita en y
mettant le ton le poème suivant, pour donner une idée de sa veine:

/$
   J'endosse un habit de gala
   Beaux sentiments que de chevalerie
   Je pose pour la galerie
   Dans la gloire d'un col de chinchilla
   Que par pure galanterie
   Je compare aux bras de Marie.
$/

Mais il vit bien que cela n'était pas fait pour plaire à ses
compagnons. Aussi lui annonça-t-on avec quelque brusquerie l'intention
de la bande de tenter sur l'heure une expédition dont le but importait
peu, mais qui devait servir d'épreuve à son jeune courage et lui
fournir l'occasion de montrer le cas qu'il faisait des préjugés du
commun.

--Ne vous étonnez de rien, lui dit le quatrième masque, et agissez
suivant que le souci de la beauté vous l'ordonnera; ainsi par vos
actions nous pourrons juger de votre esthétique mieux que nous ne
faisons par le médiocre sixain que vous nous avez débité.

--Je vous suis, Messieurs, répondit Anicet, et vais m'efforcer de ne
rien faire qui ne plaise à Mire. Dans cet instant que derrière vous je
quitte cette pièce, que je cache mes traits sous le loup de velours
noir dont vous m'avez pourvu, je me retourne sur le seuil et je regarde
la chambre pour y voir, comme i! se doit, dans un éclair, toute ma
vie passée. Elle surgit de l'ombre périphérique et se ramasse dans la
clarté nue de la lampe sur la table. Adieu, belle vie du monde, je pars
et te sacrifie à l'idéal plus pur de l'art et de l'amour, adieu, flamme
joyeuse, adieu, feu de mes jours.»

Comme il disait ces mots, le vent du dehors qui s'engouffrait dans son
manteau l'emporta comme une feuille et pénétra dans la pièce où ne
vivait plus que la lampe, qu'il souffla. Anicet ne vit plus rien, que
la nuit.



CHAPITRE QUATRIÈME


ANICET CHEZ L'HOMME PAUVRE


Depuis six mois qu'il ne vivait plus que pour elle, Anicet n'avait
fait qu'entrevoir Mirabelle de temps en temps au prix des plus
périlleux exploits. Quelques minutes d'entretien l'avaient payé de
la formidable machination du vol des Musées: dans la même journée
disparurent de tous les Musées de Paris, grâce à la complicité des
gardiens, tous les Greuze, les Boucher, les Meissonnier, les Millet,
les Harpignies, les Pissarro, les Carolus Durand, les Antonin Mercier,
les Bartholomé, les Dalou. Les conservateurs sur les dents lancèrent
en vain la police à la recherche des œuvres disparues. Les plus fins
policiers échouèrent, et l'affaire allait être classée lorsqu'un
soir, en sortant du théâtre, Paris vit avec stupéfaction un immense
brasier au sommet de l'Arc de Triomphe. Le produit des vols brûlait
et brûla si bien que rien n'en resta, que les statues retrouvées en
miettes. La presse ne parla plus d'autre chose pendant quinze jours.
Il n'y en eut pas un que quelque journal n'étalât sur sa manchette le
titre: LES VANDALES. Les conjectures saugrenues furent toutes faites.
On accusa les franc-maçons, les jésuites et les bandits en auto. Les
apologies surgirent, comme l'herbe entre les pavés, des peintres et
des sculpteurs dont l'œuvre était détruite. On ressortit à toutes les
devantures pour que les âmes sensibles et les natures artistes se
lamentassent à ce spectacle sur la perte éprouvée par la France et par
l'Art toutes les reproductions qu'on put trouver, et l'on en trouva à
revendre, de la Cruche cassée, des Glaneuses et du Gloria Victis. On
cita avec attendrissement un millionnaire américain qui sacrifia une
fortune pour faire reconstituer avec exactitude, d'après des cartes
postales en couleurs, le Rêve de Détaillé. La France entière et le
monde avec elle pleurèrent à qui mieux mieux ce massacre de la Beauté.
«On sait, annonça un soir le _Temps_, la légitime indignation, la
réprobation universelle et le cri d'horreur unanime que provoqua le
mois dernier l'hécatombe inexpliquée encore des chefs-d'œuvre de l'art
plastique français. Nos lecteurs seront, nous n'en doutons pas, heureux
d'apprendre que le sous-secrétariat des Beaux-Arts, devant l'incurie et
l'incapacité de la police, n'a pas hésité au prix de gros sacrifices à
attirer sur le continent le célèbre détective américain _Nick Carter_
qui consent à s'occuper de cette mystérieuse et troublante affaire et
qu'on attendrait prochainement au Havre. Nous formons tous les vœux
pour que ce remarquable limier découvre les criminels, parvienne à
les dépister, à livrer à la justice ces noirs scélérats qui n'ont pas
craint de s'attaquer aux plus belles et aux plus nobles visions que
l'homme ait eues de la nature.» Quand Anicet eut suffisamment goûté le
style de cette information, il replia son journal et brisa le cachet de
la lettre qu'il venait de recevoir. Il lut:

«Mon fils bien-aimé,

«Depuis ton départ, la maison est si morte, la vie est si morne
que je ne sais ce qui me retient dans l'une et dans l'autre si ce
n'est l'espoir de ton retour. Hélas, ton père m'apprend cette fatale
résolution que tu prétends avoir prise, de ne plus jamais revenir. Mon
enfant, mon enfant, je ne peux pas y croire. Tu avais les yeux d'un
petit qui aime sa mère, et je ne saurais m'habituer à me passer de ces
yeux-là. On dit que tu te montres en public avec de vilaines gens, que
tu te conduis mal, mais je n'écoute pas ces propos. Tu n'agis jamais,
je te connais bien, que pour obéir à une conviction profonde. Ton père,
furieux, me charge de te dire que si tu ne rentres pas d'ici huit
jours. il te coupera les vivres et te défendra de te présenter jamais
devant lui. Cela me fend lame d'écrire de pareilles duretés, mais il
ne veut pas s'en dédire. Mon Agnelet, je t'en conjure, ne le tente
pas, cède et reviens-nous. Pense que je n'aime que toi, que je touche
à l'âge irréparable où rien n'existe que le passé. J'ai vingt ans à
vivre encore peut-être si tu me restes, mais si tu me fais défaut,
tout s'écroule. Songe à notre vie en commun, à ton enfance, à tout ce
que tu me dois, à cet amour de ce qui est beau que je t'ai communiqué.
Rappelle-toi ces jours de soleil, quand tu me faisais mettre devant
la croisée pour que la lumière joue à travers mes cheveux blonds.
Rappelle-toi les grands tournesols que tu cueillais pour fleurir ma
chambre. Rappelle-toi les dimanches passés à lire ensemble... et cætera
et cætera... les soirées... Ffffft... Mon chéri, se peut-il que tant de
douceur calme soit finie? Ne me laisse pas mourir seule, Anicet, ne me
laisse pas sans amour. La vieillesse est une perspective si terrible
pour ceux qui n'ont pas d'enfant... Heu... Heu... On est une jeune
femme, puis un matin on a l'idée qu'on devrait se teindre. Oh ça passe,
ça passe. Nulle tristesse n'atteint celle-là... Tutt... Tutt... Ne
m'abandonne pas à cette nuit. Mon petit, si, comme on le raconte, c'est
pour une femme que tu veux nous quitter, épouse-là quelle qu'elle soit:
j'obtiendrai ton pardon; ou vis avec elle, je fermerai les yeux, je
serai même ta complice; j'accepte tout, mais reviens-moi. Ne désole pas
à jamais ta pauvre maman toute grise.

«Hélène.»

--Le temps est clair aujourd'hui, dit le Marchesino quand il vit
qu'Anicet avait achevé sa lecture, et ce petit froid de janvier est
d'une lucidité à faire peur.»

Sans répondre Anicet tournait la lettre entre ses doigts avec des
précautions infinies; il la roulait délicatement, avec un air appliqué.
Quand il eut achevé d'en faire un cornet. qu'il l'eut parfait, qu'il
l'eut perlé, il sortit de sa poche un briquet à essence. Puis il alluma
le papier par le bord; la flamme se propagea en cercle, vacilla, comme
un mouchoir pour l'adieu, brilla trop vivement, puis mourut près du
sommet, en se restreignant peu à peu à un cercle bleuâtre qui alla
diminuant, qui pâlit, se détacha de la feuille un instant, flotta comme
un nimbe miraculeux, puis disparut avec plus de précipitation qu'on
n'en attendait. Il ne resta plus entre les doigts d'Anicet que quelques
cendres qu'il secoua, qui s'envolèrent, dansèrent dans le soleil et se
dispersèrent.

Alors le Marchesino vit des larmes sur le visage d'Anicet:

«Vous pleurez, dit-il?

--N'avez-vous jamais versé des pleurs au moment de la volupté? Elle
atteint parfois des régions si intimes qu'elle exige ce tribut des
yeux. Et certes j'avais ressenti une joie profonde à ce feu de la
Saint-Jean l'autre jour sur l'Arc de Triomphe. Mais je brûlais alors
des objets d'exécration, tandis que je viens de regarder consumer ce
qui fut jadis tout mon amour. Doux renoncement de ce qui ne me tient
plus au cœur, mais au souvenir, comment ne pas pleurer en me reniant
moi-même? Je trahis l'enfant que je fus, avec décision, et je ne crains
pas de m'avouer la mort des affections anciennes. Les fers tombent: je
cesse d'être esclave de mon passé.»

À ce moment on s'aperçut que les interlocuteurs se trouvaient dans un
Biard près de Saint-Philippe-du-Roule. La laveuse de vaisselle regarda
le jeune Anicet avec des yeux si ronds qu'on ne put ignorer plus
longtemps qu elle était sa maîtresse et qu'il l'appelait _Traînée._
Le masque voleur de mandarine qui, pour l'instant, portait au lieu de
loup le visage de la naïveté, un chapeau melon, une canne d'osier et
un nœud-papillon tout fait, se penchait par-dessus le zinc éclatant
pour embrasser Traînée que son travail portait alternativement de
chaque côté de la pile d'assiettes qui la séparait avec précision du
poursuivant malheureux. Le patron du café (_Boulard_ aîné), colosse
obèse en bras de chemise, surgit entre les réservoirs nickelés, fit
glisser la peau de son front chauve de bas en haut sur son crâne de
telle sorte que ses yeux sortirent de ses orbites et que ses moustaches
noires remontèrent vers ses yeux; il roula ses pupilles de droite à
gauche, puis de gauche à droite et mugit d'une voix rauque: «Un malt
Kneipp, Monsieur _Pol?_»

Monsieur Pol recula d'effroi jusqu'aux portes vitrées, ballantes,
chargées de lettres blanches, qui cédèrent sous ce supplément de poids
et laissèrent sortir le galant effaré.

«On sacrifie plus aisément, reprit Anicet, l'avenir incertain que le
souvenir assuré. L'homme redoute le risque. Et moi, je joue contre une
possibilité vague tout ce que je possède encore aujourd'hui. Voici
mon dernier billet de mille francs, ma famille ne m'en donnera point
d'autres et je ne sais aucun métier. À travers le jour, je regarde
encore une fois les figures du filigrane dans le médaillon blanc.
L'art. 130 du Code Pénal punit des travaux forcés ceux qui auront
contrefait ou falsifié les billets de banque autorisés par la loi,
ainsi que ceux qui auront fait usage de ces billets contrefaits ou
falsifiés.»

Sa main droite tenait le précieux papier en l'air, sa main gauche
s'efforçait malhabilement d'allumer le briquet. Un consommateur auquel
on n'avait tout d'abord pas pris garde, rasé, coiffé d'une casquette à
carreaux noirs et blancs et doué d'un accent américain indubitable, se
précipita pour arrêter le geste incendiaire: «Un instant, gentleman,
si vous ne voulez plus de cette banknote, je la prends.» Il fit mine
de la saisir. Mais au même moment, Pol qui venait de rentrer dans le
café vit aux regards que Traînée fixait sur le papier magique que cette
belle personne, ses robustes biceps, le pouf volumineux de ses cheveux
blonds, ses joues rouges, le bouffant de tulle qui lui engonçait le
menton, appartiendraient à celui qui lui donnerait les mille francs
en litige. Il lança violemment les battants des portes de façon à
provoquer un courant d'air brutal lequel arracha le billet des doigts
d'Anicet, l'entraîna hors de portée de l'Américain, l'enleva au-dessus
de la tête de Pol et l'emporta dans la rue en tourbillonnant. Pol
s'élança derrière lui, l'Américain derrière Pol, Traînée éperdue à
leur suite, retroussant ses jupes, puis levant les bras au ciel, puis
portant avec effroi ses mains à ses joues, enfin le tenancier du café
pour rattraper Traînée. À travers les vitres on vit tournoyer la bande
comme un essaim de mouches. On la vit osciller, courir, revenir puis
s'éloigner si bien que la perspective permit de croire quelle montait
en zig-zag sur la façade des maisons.

«Sans doute, ma mère imagine-t-elle d'après les rapports qu'on lui en
a fait que je veux épouser cette fille-là, dit Anicet en montrant au;
loin Traînée que son patron attrapait par un pied, mais je sacrifierai
aussi l'amour charnel au but que je veux atteindre. Je lègue ma
maîtresse à Pol sans le moindre regret. Je vous laisse, cher Marquis,
le soin de régler les consommations.»

Sur ces mots Anicet sortit du Café et s'éloigna. Quand il fut hors de
vue, il sortit d'une poche un autre billet de mille francs et le mit
soigneusement dans son portefeuille. Mais il ne vit pas l'Américain,
qui le suivait à distance sous un déguisement hâtif.

«La pauvreté, pensait Anicet, s'appelle aussi la misère. _A priori_
je ne sais pas si je pourrai la supporter. Car pour moi qu'est-ce
qu'un homme pauvre hors un mendiant ou un camelot? Sans doute est-ce
aussi, comme mon ami le peintre M. l'homme marié qui vit dans un petit
appartement de trois pièces au sixième d'une maison de sept étages,
dont les chambres sont meublées de sièges de jardin et tapissées de
papier modern-style. On compte trois portes sur le palier, et il n'y
a l'électricité que jusqu'au cinquième. Mais ce manque de confort
lui coûte encore six heures de présence quotidienne dans un bureau,
et trois visites au jour de l'an. Autant se faire agent de change et
gagner des cent mille francs. Les travaux dont je me sens capable
entraînent une pauvreté plus absolue: l'Homme Pauvre seul peut me
renseigner sur elle.» Il appelait ainsi le septième masque, nommé
Chipre, qui demeurait dans une chambre si vide qu'il fallait compter
le lit pour y trouver trois sièges. Une chaise, une planche fixée
au mur en guise de table et surchargée de pots de colle, de papiers
et de bouteilles d'encres de couleur, une seconde planche en guise
de bibliothèque où dormait le Tome XIV de Fantômas, le Tome III des
Confessions de Saint-Augustin, et l'Almanach Vermot, un petit homme
sans âge et sans faux-col, une fenêtre sans rideaux par laquelle on
apercevait les enfants des ouvriers des trois corps de bâtiment, un
tabouret boiteux sur lequel se maintenait Anicet, un éventail «Petit
vent du Nord» sur la table, formaient tout le décor. «On se fait à
cette vie-là comme à celle des cours, dit Chipre, quand il n'y a pas
moyen de l'éviter. Vous ne pouvez pas très bien comprendre le sel de
cette plaisanterie parce que vous avez toujours eu une famille. «Jean,
disait ma mère, donne un sou au pauvre.» À votre âge je ne savais rien
d autre de la misère. Mais quand j'eus quitté les miens, je connus de
dures journées. La première fois que je sentis mon malheur, j'étais
dans la rue avec une femme... oui. Jeunesse. Elle admira les violettes
d'une marchande de quatre-saisons. Quand je voulus payer le bouquet,
je n'avais qu'un sou dans la poche. Ce n'est que plus tard que cela
commença avec la faim. Un jour, avec un ami, nous avons pleuré en
lisant _la Chute d'un Ange._ C'est que le matin même en regardant par
la fenêtre de notre mansarde le trottoir du boulevard Bonne-Nouvelle,
nous nous étions demandé si nous ne nous jetterions pas sur lui. Mais
quelle liberté: échapper à toute classification, n'être ni le fruitier
du coin, ni le sous-chef de bureau de la Direction du Service des
Chemins Vicinaux. Dialogue entre les conjoints qui passent: «Poulot,
que fait donc ce Monsieur?

--Mais rien, ma biche, c'est un poète.» À quoi ne s'habituerait-on pas
à la longue? Ne pas avoir d'argent empêche de fréquenter ceux qui en
possèdent. Aussi les gens riches ne voient-ils que leurs semblables, et
il n'y a pas de quoi les envier. Ceux qui viennent me voir, comme vous,
ne viennent que pour moi-même et me suffisent. Je n'ai pas besoin de
tous les luxes des hommes, j'ai assez d'imagination pour y suppléer et
je ne peux pas sentir les œuvres d'art, ni les livres. Aussi mes amis
ne m'envoient-ils plus les leurs, parce qu'ils savent que je les porte
aussitôt chez le bouquiniste. Cela ne me gêne nullement. Voyez-vous
bien, jeune homme, le grand bienfait de la pauvreté, c'est de donner le
droit de rester seul.» L'ombre descendait, le froid aussi.

«On n'a pas besoin de se voir pour parler, reprit Chipre, cela
permet de mentir à son aise. Comme cela serait gênant une lampe qui
ferait voir la pensée! Ces journées d'hiver si courtes engagent à la
somnolence. Dans cet état j'entends les bruits extérieurs et les voix
des prophètes. Je reste les yeux clos, comme sur une mer, et j'écoute
la maison toute entière, les cris de la concierge, les racontars de
la dame du second qui fait des ménages chez des gens qui ne sont pas
mariés, figurez-vous, les jeux des enfants, l'écho de la politique.
Tout se décale avec facilité sans que j'y prenne garde, et pour peu que
je remue légèrement et que les idées remontent vers le haut, tout d'un
coup suspendues au-dessus du sol, un poème de plus peuple la terre.
Attendez, je vais allumer, si, si, vous n'êtes pas accoutumé à la nuit.»

Dès que la lampe à pétrole brilla sous son abat-jour de carton dessiné
sans compas, il fit plus noir dans la pièce; Anicet ne distingua même
plus Jean Chipre qui disait: «Pauvreté, pureté. La richesse dans l'art
s'appelle mauvais goût. Un poème n'est pas une devanture de bijouterie,
les créateurs sont ceux qui forment la beauté de matériaux sans valeur.
J'admirerais sans réserve les sculpteurs qui nous donneraient les
statues de carton. _Bleu_, le génie de cette époque, se sert pour ses
tableaux de papiers peints, de journaux, de sable, d'étiquettes. La
richesse me paraît encore détestable de ces gens qui pour dire une
chose trouvent toujours trois mots. Soyons plus pauvres.»

Machinalement il feuilletait le cahier qu'Anicet portait pour se donner
une contenance, et qui renfermait les poèmes du jeune homme. Comme il
les parcourait des yeux tout en parlant, il prit à témoin le sixain
qu'Anicet avait récité le soir de sa première entrevue avec Mire:

«Tel est ce sixain, dit-il, charmant, mais qui le serait davantage
habillé en quatrain. Comparez, je le transpose à mon idée,
grossièrement, votre version mieux faite et la mienne plus gauche.


/$
 J'endosse un habit de gala             Beaux sentiments; mon habit de gala.
 Beaux sentiments que de chevalerie     Tout pour la galerie.
 Je pose pour la galerie                La gloire: col de chinchilla.
 Dans la gloire d'un col de chinchilla  Plus galamment: bras de Marie.
 Que par pure galanterie
 Je compare aux bras de Marie
$/

Vous voyez quelles redondances cela supprime. Après tout, c'est vous
qui avez raison, je bafouille et votre poème est délicieux:

Dans la gloire d'un col, de chinchilla.

C'est bien dit, c'est élégant, c'est distingué. Il n'y a que vous
pour la distinction: la fine fleur de la poésie moderne. Cela vous
plaît-il: la fine fleur de la poésie moderne; l'œillet du poète et le
désespoir du peintre. Croyez-moi cependant et faites vœu de pauvreté.
Il faut savoir se garder de tous les développements faciles, se borner
à exprimer une image sans la poursuivre. L'abondance nuit. Surtout
évitez la description, fastidieuse et trop aisée, richesse de mauvais
aloi. Il y a bien longtemps que nous savons tous les arbres verts.
Tuez la description. Le souci de briller ne doit pas vous conduire. Il
faut que vous soyez animé d'un véritable esprit de sacrifice, que vous
risquiez de n'être pas entendu plutôt que d'exploiter une image ou une
situation. Ayez en toute chose l'esprit de pauvreté. Le christianisme
a compris admirablement l'importance de cet esprit en l'exigeant des
prêtres, qui ne restent chastes que grâce à lui. Heureux les pauvres en
esprit.»

Anicet avait froid. Ce qui faisait à ses yeux l'autorité de Chipre
c'était que son esthétique s'adaptait si merveilleusement à sa vie,
qu'il passait sans s'en apercevoir des considérations sur l'existence
aux considérations sur l'art. Véritablement on pouvait assurer qu'il
avait son esthétique pour morale. Mais Anicet, plus sensible au froid
qu'aux paroles, grelottait à ne pouvoir se résoudre à la pauvreté.
Le seul fait d'avoir une esthétique différente lui permettrait une
vie sans misère. Croyez-vous d'ailleurs l'esthétique un organe aussi
indispensable que le cœur ou les poumons? Venu pour chercher la
résignation, il trouvait à l'exemple de Chipre la force de se décider à
la lutte. Il la concevait, non comme une révolte romantique, mais comme
une expédition clandestine sans déclarations préalables par crainte du
gendarme et de l'opinion. On tient le vol et le plagiat en discrédit
pour des raisons sensiblement analogues et sensiblement aussi fragiles.

«...Ce saint personnage, poursuivait Chipre, avait commencé comme tous
les bienheureux par être l'amant d'une femme de mauvaise vie.»

La porte l'interrompit avec fracas et l'on vit entrer, suivi d'un homme
d'aspect sordide et raisonneur, le peintre Bleu qu'on n'aurait pas
eu de peine à reconnaître pour le masque donateur du disque rouge si
l'on eût jamais aperçu son visage nu, tout simplement céleste. Bleu
tourna sa bouche violette vers Chipre, qui la regarda s'ouvrir comme un
astre. «Je viens, dit-il, te contempler, vie de nos souffrances, cher
Pauvre, avec la délicieuse pitié de ce passé commun hors duquel j'ai
pu seul m'évader. Dans ma pelisse à col d'astrakan, je m'approche de
toi, Jean la Misère, aimable compagnon de ma jeunesse gelée, hiver sans
charbon de l'atelier sans meubles, à cette heure où les becs de gaz,
gardiens de la paix des rues, oublient la tristesse du jour, Arlequins
efflanqués des trottoirs, pour danser dans l'ombre joyeuse. Douceur de
participer un peu à ce froid dans lequel tu vis! Regarde-moi: je suis
la gloire. J'ai réalisé tous nos rêves, et j'ai donné mes papiers de
couleur contre des billets de ciel. Maintenant l'Homme Arrivé regarde
avec émotion l'image vieillie de ses années de lutte et son vêtement
élimé, en se remémorant avec ivresse le prix fabuleux qu'il a payé la
casquette de drap fin qu'il porte tous les jours. Tu m'apparais comme
au fond d'une glace, ami modèle qui n'as pas trahi la première idée
que je me faisais de moi-même. Mais tes yeux ne me renvoient pas que
le regard fidèle des miroirs: ils s'étonnent de ma grandeur et de ma
richesse. Créateur de la faune du fantastique nouveau, hippogriffes
et sirènes, je me suis peint un sort magnifique en forme de chimère
moderne, circulaire et dorée. Admire le cigare coûteux que je vais
allumer: nous sommes trois dans le monde à en fumer de semblables, un
milliardaire, un convict et moi.» Le point de braise devint intense
aux lèvres du peintre, et dès les premières bouffées de fumée, il
se répandit dans la pièce une douce chaleur et l'odeur même de la
richesse, qui pénétrèrent les assistants, les transformèrent, les
transportèrent, si bien que, quand la lumière du cigare éclaira le
spectacle avec la puissance d'un arc électrique, Anicet se trouva
dans un fumoir confortable de style anglais: il était assis dans un
fauteuil de cuir, au milieu des personnages précédents, revêtus ainsi
que lui-même d'un smoking de bonne coupe. L'éclairage semblait émané
de partout et l'on entendait dans un probable salon voisin le bruit
assourdi d'un orchestre tzigane, et parfois le rire mondain d'une femme
décolletée. Sur une table de bois rouge sombre, luisante, propre et
sans linge, en bonne place, une bouteille au col trop long et quatre
verres de cristal aux pieds trop minces attendaient justement Bleu,
Chipre, Anicet et l'Inconnu. Pour la première fois l'attention se porta
sur ce dernier: «Maintenant que nous voici dans un décor banal, reprit
Bleu, je vous présente le _Bolonais_ critique d'art et représentant des
journaux d'Amérique.

--Monsieur, dit Jean Chipre, est critique d'art? Que Monsieur me
permette de regarder Monsieur. Critique d'art! Je n'avais jamais vu
de si près un critique d'art. Quelle bonne fortune: je tourne autour
d'un critique d'art, et il ne me mord pas. Mais si vous n'avez pas de
plumes de couleur comme un perroquet comment faites-vous pour être
critique d'art? Est-ce par vocation qu'on devient critique d'art? Ou
bien faut-il avoir des protections dans l'administration? Est-ce qu'il
y a de l'avancement dans la critique d'art? Nourrit-elle son homme? En
quoi consiste au juste le métier des critiques d'art? Font-ils vœu de
chasteté? Ne jamais procréer, ce doit être bien dur. L'alcool ne vous
est pas défendu? Critique d'art, oh vraiment critique d'art?» Le ton
que Chipre mit dans ces derniers mots décela qu'il portait monocle. Il
remplit les verres, qu'il choqua légèrement au passage, de telle sorte
qu'on entendit le cristal souffrir à voix haute et que les vibrations
donnèrent d'une façon aiguë aux quatre convives la notion du cubage
d'air de la pièce.

«Dans soixante-treize papiers, dit le Bolonais avec un accent
yankee sans retenue, je prépare les jugements de la postérité. Dans
quatre-vingt-dix-sept papiers, je rends les jugements de la postérité.
Mais, bien que je fasse partie d'une société de tempérance, je
reprendrai volontiers de cette liqueur.» Il se versa une deuxième
rasade, la but comme la précédente et continua: «Ma profession
s'exerce facilement pourvu qu'on sache se servir de petits appareils,
sortes de manomètres appelés critères, nom qui vient du mot américain
critérium. De plus le critique d'art possède un certain nombre de
clichés. L'aiguille du critère lui indique le numéro d'ordre du cliché
à employer. Rien de plus simple. Enfin la mission du critique d'art
est de rechercher les artistes qui par leurs théories et leurs œuvres
pourraient troubler la paix publique et de les dénoncer à la vindicte
des gens de bien et de goût. Dès que l'ordre est menacé, il doit le
rétablir en rendant la fraude et l'anarchie manifestes. Il ne recule
pas devant le scandale, mais ne le provoque que pour le condamner.
C'est, somme toute, une façon de détective, un policier de l'art.»
La troisième rasade suivit cette belle comparaison; il y en eut une
quatrième, puis le Bolonais prit un air spirituel.

«Monsieur, dit Anicet, puisque c'est votre partie, dites-moi si un
véritable amant de la beauté doit être pauvre ou riche (je ne sais si
je me fais bien comprendre).

--Jeune homme, répondit le Bolonais, auquel des deux critiques vous
adressez-vous? à celui des contemporains? ou à celui qui représente la
postérité? Pour le second, les vrais artistes sont ceux qui meurent
de faim, mais pour le premier, ce sont ceux qui se mettent dans leurs
meubles.»

Du salon voisin vint une valse lente. Le Bolonais vida pour la
cinquième fois son verre et tout se mit à tourner au rythme de la
musique, la petite bibliothèque sur son pivot, les aiguilles sur
la pendule, les idées dans les esprits. Les quatre interlocuteurs
n'envisagèrent plus le paysage du même point de vue, de telle façon
qu'un spectateur impartial qui n'aurait pas su choisir entre leurs
quatre visions, n'eut plus obtenu de la scène qu'une photographie
brouillée par la superposition des clichés. Cette dislocation était
l'image du trouble même apporté dans la conversation par la musique.
Les pensées des personnages, portées à hue et à dia suivant le gré de
leur sensibilité auditive, ne coïncidaient plus, ne se coupaient même
plus en aucun point, et filaient dans des plans mentaux différents.
Pendant quelque temps encore Chipre et Bleu gardèrent quelque contact
en évoquant simultanément des souvenirs communs, puis ils ne furent
plus que parallèles, se perdirent de vue, et divergèrent à leur tour.
Le coq-à-l'âne régna sans conteste.

«L'homme, disait Bleu les yeux noyés, c'est un être maigre qui tient
les enfants pendant que la femme se peigne.

ANICET.

L'amour ne saurait se passer de fourrures ni de petits chiens.

JEAN CHIPRE.

La petite fille enfilait inlassablement toute la journée des perles
d'une couleur merveilleuse dont elle ignorait le nom: «Elles sont
opalines», dit la mère. Aussitôt l'enfant interrompit son jeu.

LE BOLONAIS.

Le temps c'est de l'argent, comme vous dites en France.

ANICET.

L'amour, le seul but de la vie.

QUELQU'UN.

Tu changes de but comme de chemise. Quelle rage ont-ils tous avec l'art
et les buts?

JEAN CHIPRE.

Le marchand ne possédait plus que des bas dépareillés, l'un jaune,
l'autre noir: son épouse alla les jambes nues et comme elles étaient
belles, la mode s'en répandit. Mais toutes les autres femmes étaient
cagneuses.

BLEU.

Je ne saurai jamais imiter les cheveux.

LE BOLONAIS.

La célébrité...

BLEU.

Chevelure, ô naufrage.

La musique s'arrêta. Les applaudissements firent la transition du
silence. Quand il fut rétabli, l'équilibre renaquit, comme entre les
cristaux d'un kaléidoscope qu'on cesse d'agiter. Les lumières et les
ombres se séparèrent et l'air du fumoir fut à nouveau traversé de
traînées bleuâtres. L'incohérence des propos prit fin quand Anicet
réussit à se faire écouter en interrogeant le Bolonais qui reposait sur
la table un verre à peine vidé.

«À quoi reconnaît-on la présence de l'art dans une œuvre? demanda-t-il.
La plaque de la cheminée, en écho à cette phrase, fut secouée d'un rire
convulsif.

--À ce qu'on ne trouve pour en parler, répondit le critique, que des
expressions toutes faites.

--Non, dit Chipre, à ce que l'on éprouve devant l'œuvre la persuasion
qu'on aurait pu la réaliser soi-même.»

Mais Bleu: «Au trouble des joues sous le fard.»

Anicet résuma: «Si je vous comprends bien tous trois, l'œuvre d'art est
celle devant qui l'on perd le sens critique. Par suite, la critique est
une ineptie ou un sacrilège.

--Permettez, cria le Bolonais.

--La valeur d'une œuvre, poursuivit Anicet, dépend donc de l'émotion
qu'elle provoque.

--Qu'est-ce que cela peut bien vous faire? dit Bleu.

--Je vous vois venir, interrompit le critique, vous voulez démontrer
la relativité de la valeur esthétique. Mais d'abord qu'est-ce que
l'émotion?

--L'émotion, assura Bleu, c'est l'amour qui ne se connaît pas, quand
la femme ouvre ses yeux ou son âme à l'improviste, ou l'instant que la
tête se renverse.»

Anicet, respectueusement, questionna: «Pour vous, le sentiment du
Beau[1] reste le même dans l'art que dans l'amour?

--L'art n'est qu'une forme de l'amour: cela paraît évident dans la
danse, d'où découlent les arts plastiques, et dans le chant, d'où
découlent la musique et les arts littéraires. Je n'ai jamais peint que
pour séduire.»

Anicet pensa tendrement à Mire. Quelle œuvre créerait-il pour mériter
son amour? Il songea sans le vouloir à l'attrait de la robe du faisan,
et craignit que le peintre, maître des couleurs, ne gagnât avant lui le
prix qu'il enviait. Pour légitimer cette angoisse, le Bolonais dit à
Bleu:

«On dit. Monsieur et cher Maître, que vous préparez un tableau qui pour
ainsi dire couronnera vos travaux passés. Doit-on croire la renommée et
ajouter foi à des allégations que pour ma part...

--Malgré le style stupide de ta question, frelon, je daignerai
répondre. Las de toujours décrire les objets familiers, désireux de
m'exprimer de façon définitive, je me suis attaqué à l'objet même de
l'art et de l'amour: le corps humain. Depuis un an, je travaille à ma
toile. Il s'agit de représenter le corps avec toutes ses attributions.
Je ne veux pas comme d'autres faire un homme qui marche ou une
baigneuse, je veux peindre le corps humain. Sujet vaste et tragique,
document à laisser du passage de l'homme sur la terre. Il faut qu'à
la vue de mon œuvre on puisse concevoir toutes les facultés de notre
race et simultanément saisir quelle splendeur particulière elle revêt
pour moi. Car je m'attèle à ce labeur pour conquérir sans partage
Madame Mirabelle. Mon tableau sera pour elle la caresse décisive qui
lui apprendra sans nul doute ma supériorité sur l'univers en lui
montrant que j'ai su voir comme personne le délicieux mensonge des
apparences. Tous les moyens auxquels j'en aurai appelé lui prouveront à
crier l'évidence que je suis le maître des jeux de l'amour. Aucun des
procédés connus des peintres n'y paraîtra. Pour parvenir à mes fins,
j'ai sévèrement répudié tous les charmes faciles, toutes les qualités
séductrices que je possédais. J'ai sacrifié le meilleur de moi-même, ce
dont j'étais le plus fier, le plus sûr, pour atteindre la pureté. Je me
suis astreint à la discipline la plus dure: mais telle sera mon œuvre
que Mire ouvrira pour moi seul sa robe de soirée.»

Anicet écoutait avec étonnement: ainsi Bleu pensait à l'encontre de
Chipre qu'on pouvait sans vœu de pauvreté posséder la pureté[2]. Lui,
l'Homme Arrivé, faisait encore figure devant l'Homme Pauvre. Et si
l'art naissait de l'amour, ne devait-il pas vivre dans le luxe? «Petit
imbécile, tout cela n'est qu'une immense rigolade», dit quelqu'un à
l'oreille d'Anicet. Celui-ci se retourna et ne vit personne. Tout le
portait à fuir la misère par n'importe quelle voie, jusqu'à l'indolence
de l'heure, la haute laine des tapis et le mol abandon des bas
fauteuils de cuir. Il se leva pour échapper à l'ambiance et ne devoir
sa décision qu'à sa propre conviction. Quand il fut debout, il se
trouva face à face avec Jean Chipre. L'Homme Pauvre le regardait avec
des yeux semblables à des ampoules électriques. Tout en sa personne
rayonnait de la magie étrange de la pauvreté. Déjà il ne paraissait
plus vêtu que du misérable complet de tous les jours dont les coudes
luisaient comme des soleils. Anicet sentit le mirage de la misère
lui monter à la tête d'inquiétante manière. Il comprit subitement
que Chipre devenait le protagoniste de la scène. Les objets inanimés
semblèrent s'en apercevoir et s'ordonnèrent suivant les règles de
la composition autour de cette figure centrale comme si on allait
écrire en dessous: Portrait de Monsieur Jean Chipre, poète. Tout se
subordonnait à lui et Anicet craignit de succomber à la tentation et
de renier les principes qu'il venait d'acquérir. Déjà le cigare de
Bleu pâlissait, l'enchantement de sa fumée se dissipait et l'odeur
des pommes de terre frites de la concierge de l'immeuble revenait au
milieu du parfum du tabac. Anicet redouta que tout le décor de luxe ne
s'écroulât autour de lui. Il eut peur de se retrouver dans la fumée
froide de la chambre de Jean Chipre et pour échapper au danger il se
précipita vers la porte du fumoir et l'ouvrit.

Alors il se passa le phénomène qui se produit au théâtre quand un
acteur ouvre la porte du fond, sur les salons des fêtes. Les figurants
qui faisaient en sourdine le bruit des conversations clamèrent à
tue-tête les réparties inscrites au texte: «Vous êtes la plus jolie
femme de Paris--Il n'y a de chance que pour les vauriens--L'exactitude
est la politesse des rois--Mon mari--Le mantelet de soie cramoisie.»
Parmi le bruit des sourires, on entendit la voix des propos galants.
Anicet hésita sur le seuil du monde, il avança d'un pas, puis regarda
en arrière. Mais il vit Jean Chipre comme un fantôme à la tête
oscillante qui le contemplait en ricanant. Il laissa retomber la porte
et se trouva dans le salon de réception.

À peiné était-il sorti que l'expression niaise s'effaça sur le visage
du Bolonais; les yeux du critique lançaient des flammes et le lecteur
devina sans peine en lui l'Américain du Café Biard que, par un trait
de génie, il assimila sur l'heure au grand détective Nick Carter dont
la venue dans cette histoire n'avait pourtant été qu'occasionnellement
pressentie. On comprit aussi au vide créé par son absence que le
véritable personnage de premier plan de l'aventure précédente était
Anicet lui-même.

Ce jeune homme, tout pâle de sa résolution subite, écoutait cependant
avec angoisse, dans la pièce voisine, debout contre la porte fermée, un
rag-time enivrant qu'on jouait chez les gens du monde.


[1]En même temps qu'Anicet parlait, le téléphone posé à côté de lui
demanda: «Vous avez donc le sentiment du beau, cher Monsieur?»


[2]Ici le téléphone se mit à sonner. Anicet décrocha le récepteur avec
impatience et continua à penser.



CHAPITRE CINQUIÈME


LA CARTE DU MONDE


Du seuil Anicet regardait les allées et venues des élus de la terre
sous la lumière électrique; il ne pouvait se retenir de penser à des
mots qui avaient charmé son enfance:

«_Des animaux d'une élégance fabuleuse circulaient._»

Avant de se mêler aux hommes, il s'appuya contre le battant de la porte
et mit de l'ordre dans ses idées. Si tout à coup nous faisons halte,
notre existence repasse devant nos yeux et nous regrettons les joies
passées. Mais Anicet apportait à cet exercice la froideur résolue
qui lui était contemporaine, et ses prunelles ne reflétaient que le
désir de systématiser la vie: «Cet idéal où se complurent nos aînés,
songeait-il, je l'ai examiné trop attentivement pour n'en pas ressentir
la niaiserie, et c'est parce que je suis assuré d'y découvrir la même
paille, que je lui ai opposé cette autre conception de l'univers sans
vouloir la contrôler au préalable. Il n'y a pas de duperie à consentir
à la sottise qui nous guette, si on conserve le soin de l'ignorer. Nous
ne substituons sans doute qu'une médiocrité à l'autre, mais qu'importe:
celle-ci seule nous est patiente. Voici donc tous les liens rompus
avec ce que je traînais derrière moi. Désormais, mon ombre marchera la
première. Que le but soit ceci ou cela, je ne m'attacherai qu'au risque
couru, et peut-être n'irai-je nulle part. J'ai sacrifié toutes les
féeries anciennes pour m'adonner à la conquête de Mirabelle dont je ne
connais pas même la figure. Enfin je viens de résister à la séduction
romantique de la misère, l'un des serpents les plus redoutables pour la
jeunesse, facilement fascinée par ces animaux qu'on jurerait purs tant
ils se montrent dépouillés. La voie de la réussite s'ouvre seule devant
moi; je répéterai pour en rire la formule avec laquelle un homme d'un
autre âge a cru stigmatiser le nôtre: _De mon temps on n arrivait pas._
Je vais, moi, m'efforcer d'arriver. Y parvenir par ces bassesses seules
qui ne marquent, ne déforment pas, c'est tout le problème (simple souci
d'aisance, propreté physique). Programme: commettre en application de
mes principes les actions mêmes qui sont défendues aux autres hommes
parce que ces faibles en esprit ne savent pas les ériger en systèmes.
Le monde s'offre à moi, le siècle (mais je ne suis qu'un bon apôtre),
il faut me confondre à lui, qui seul me donnera le triomphe cherché. Le
voici à mes pieds à l'instant que je veux m'y jeter. Comme ses parquets
sont inclinés et luisants; étincelants ses lustres, et vertigineux à
regarder, et comme à les voir on croirait autant de soleils si l'on ne
connaissait pas la lumière extérieure! Pareil au plongeur qui calcule
son élan, lève les bras et les balance, mains jointes, je rajuste
en bombant la poitrine le gilet de soie grise qui est tout ce qu'on
connaît de moi et je m'assure qu'un œillet moral tient bien à ma
boutonnière: une, deux, la tête la première, me voici dans le torrent.»

Il éprouva un choc sur la nuque, se sentit entraîné par la foule,
louvoya entre deux eaux, ouvrit enfin les yeux: la plus désirable de
toutes les femmes qui s'intéressent à l'art, la princesse Marina Mérov
lui apparut dans sa robe couleur de nuit, peinte de constellations
symboliques. Ses épaules étaient nues parce que Marina les savait
belles, mais son cou qui n'était pas parfait disparaissait dans un
collier ébouriffé de renard bleu. Ses yeux semblaient si profonds qu'on
ne s'apercevait pas qu elle était blonde.

«Eh bien, poète adamantin, dit-elle, vous faites-vous sauvage qu'on ne
vous rencontre plus? Allons, un poème tout de suite.»

La princesse Mérov, qui jouissait de quelque autorité dans trois
ou quatre salons, grasseyait agréablement. Encore qu'elle l'eût
traité d'un ton assez cavalier, Anicet s'assura que si l'éthique
des symbolistes exigeait qu'il se dérobât, la complaisance envers
cette personne influente ne porterait aucun préjudice à sa dignité
de commande, et peut-être inclinerait Marina à vanter ses talents
auprès de ces gens mêmes dont il briguait désormais les suffrages.
Aussi s'empressa-t-il de satisfaire cette femme de laquelle il pensait
précisément qu elle n'était qu'un portrait très ressemblant. Cet effort
d'imagination lui ôta les ressources nécessaires au choix d'un poème
approprié aux circonstances (un poème d'amour, par exemple) et, comme
il en avait parlé récemment avec Chipre, Anicet récita le sixain 31
auquel il n'attachait pas grande importance malgré cette insistance à
l'infliger à tout venant. Il mit à le dire un lyrisme involontaire;
entendez qu'on eût pu croire à son émotion qu'Anicet le créait à
l'instant même. En énonçant le titre, il balbutia, pâlit, puis rougit.
Quand la teinte écarlate fut uniforme, elle ne quitta plus le visage du
récitant jusqu'au delà du sixième vers. Après le titre, l'auteur hésita
un long moment comme s'il ne retrouvait plus le premier mot, partit
trop vite, s'embrouilla, prononça le second vers tout d'une haleine et
sans y mettre le ton, dit le troisième d'un air niais, s'embarrassa
dans le col de chinchilla, marqua un blanc beaucoup trop long avant le
dernier distique qu'il débita comme un enfant sa leçon, en scandant les
pieds sans poser sa voix sur la dernière syllabe qui demeura comme un
doigt levé, de telle aorte qu'on attendit vainement un septième vers et
qu'Anicet eut l'air, l'étourdi, d'avoir oublié la fin.

Un temps un peu prolongé s'écoula donc entre le dernier son émis et le
moment exact où s'établit la certitude que c'était bien là le dernier.
Un second, sensiblement aussi pénible, sépara cet instant-là de celui
où la princesse effaça l'expression d'attention et de compréhension
polies qu'elle, avait soigneusement gardée depuis le premier hm!

On vit alors nettement qu elle cessait d'écouter, puis commençait à
penser, pensait, et, à un froncement de sourcil, qu'elle cherchait les
mots un à un pour traduire ses réflexions, qu'elle trouvait, qu'elle
allait parler, qu elle parlait: «Lapidaire, cher ami, disait-elle,
lapidaire. Un véritable pendentif. Une émeraude. Mais laissez-moi
inventer des défauts à cette perfection, une veine défectueuse, un rien
si facile à masquer.»

Malgré l'agacement qui le gagnait, Anicet acquiesça, pria même de ne
pas se gêner.

«Tout d'abord, reprit Marina, le titre, pour délicieux qu'il soit,
provient d'une expression triviale et l'image qu'il contient se trouve
rendue dans les deux premiers vers sous forme de comparaison. Cette
comparaison, d'ailleurs elliptique, n'est pas établie avec une clarté
suffisante par suite de la suppression arbitraire de la conjonction
_comme._ Pour être complet et compris, vous eussiez dû écrire:
j'endosse un habit de gala comme je revêtirais de beaux sentiments. Ou
l'inverse, n'est-ce pas? Le second membre du deuxième vers: _Que de
chevalerie_ est une fausse naïveté qui n'apporte aucune idée nouvelle,
fait pléonasme avec le premier membre, et ne semble, à vrai dire,
placée là que pour la rime. Le troisième vers me paraît une vulgarité.
Je ne vous chicanerai point sur la façon dont vous faites rimer les
octosyllabes avec les décasyllabes, et les décasyllabes avec les
octopodes, tout en observant qu'il n'y a là rien de plus neuf que dans
la rime entre vers de même acabit. Je me gendarmerai davantage pour le
chinchilla du col, peu vraisemblable, appelé par gala et ne survenant
qu'au moyen d'un tour de phrase compliqué qui force à compter pour une
syllabe la muette terminale de _gloire._ Mes préférences vont à la fin
du morceau, qui, par l'heureuse reprise de la rime en _rie_, donne à
l'ensemble une petite allure mallarméenne. Toutefois je signalerai dans
le cinquième vers une épithète suspecte et dans le sixième l'emploi
abusif d'un nom propre, injustifié dans les prémices, qui n'est ni
celui d'une femme célèbre, ni celui d'une déesse. Ainsi pour être
charmants ces deux derniers vers auraient dû se contenter de dire: Que
par galanterie je compare aux bras de ma maîtresse ou de mon amante. Ou
encore de la Vierge Marie. Dans l'ensemble vous manifestez vraiment une
exquise sensibilité.»

Anicet regarda longuement la princesse puis: «Madame, dit-il, un poème
qui ne vous plaît pas entièrement n'est pas digne de voir le jour. Ce
sixain ne paraîtra jamais, vous l'avez condamné à mort.» L'émotion,
le plaisir et la crainte sont de la même couleur. Marina n'en crut
pas ses oreilles. Elle se mit à aimer follement ce qu elle venait de
tuer, cette chenille sacrée, une parole écrite. Quelle importance le
sacrifice d'Anicet donnait à Marina! Elle trouva du génie au jeune
homme et tout de suite éprouva la démangeaison de le quitter pour aller
chanter ailleurs les mérites d'Anicet. «Il m'adore», pensait-elle, et
elle profita pour s'enfuir de la venue d'Ange Miracle, dandy en qui, à
son seul accent de sincérité, on a reconnu le premier masque, l'homme à
la boule de verre.

«Que faites-vous, ami, dit ce dernier, parmi ces mondains bègues et
stupides?

--Et vous-même?

--Je n'y cours plus aucun risque. C'est une vieille histoire un peu
longue. J'ai passé par là, voilà tout. Mais vous, prenez garde.

--Que les autres prennent garde, ce sera plus sûr. Je viens ici pour
réussir.

--Réussir ici? Mais vos succès n'y dureront pas vingt-quatre heures,
après lesquelles les gens devront consulter leurs carnets de bal pour
se rappeler le nom de ce poète si maigre qui n'est pas si drôle que le
prestidigitateur H* ou la belle Mélinda. Dans ce monde, seuls les snobs
qui s'habillent tous les matins en gens de goût, sont tolérables de
temps en temps: encore ne faut-il pas les surprendre au petit lever.
Quant aux gens comme il faut, n'en parlons pas: leur psychologie est
simple comme bonjour, soumise à ces principes mêmes pour lesquels on
a inventé le mot préjugé. On ne les distinguerait pas les uns des
autres s'ils n'avaient la précaution d'y aider, comme on fait dans
les familles au moyen du nom de baptême, en se pourvoyant chacun
d'une seule occupation, d'un seul goût qui ne soit pas celui de tous
les autres. Aussi dans leurs réunions ne montrent-ils chacun que ce
trait particulier, toujours le même, et c'est là ce qu'on appelle être
bien personnel. Cela fait un sujet de conversation par tête et pour
permettre à tout le monde de briller à son tour, ils ont inventé la
politesse. Celui-ci restera toute sa vie l'homme qui n'en revient pas
d'avoir été au diable vert; cet autre, en forme de notaire, n'est au
fond qu'une fourchette à huîtres; ce troisième a serré la main à je ne
sais plus qui. Le charme de la vie se résume à peu de choses. À côté
de la politesse, règlement de police intérieure, les gens du monde
ont imaginé une institution de défense contre ceux qui n'en sont pas:
c'est le bon ton. Il y a aussi la bienséance et les convenances, qu'on
lèse, qu'on blesse, dont on franchit les limites. Enfin, comme tous
les sentiments tendent à créer des états d'exception, il est défendu
d'aimer, de haïr et, pour régler les rapports des hommes et des femmes,
on a inventé la galanterie, sorte de repas pour rire; vous pensez bien
qu'une fois dans leurs armoires ces mannequins se déshabillent et
font l'amour. Mais ils le font en se dépêchant de peur que cela ne se
sache, qu'il n'y ait scandale. Il y a scandale toutes les fois que les
convenances ne sont pas respectées; ici le ridicule ne tue personne,
mais le scandale assomme. Celui qui a causé un scandale est jeté
ignominieusement à la porte du monde.

--Mais, dit Anicet, je ne peux pas me passer du scandale. Du moment
que je me manifeste, je crée un scandale: si j'étends les bras, si
j'éternue, si je pense. C'est une erreur de croire que les hommes
inventèrent le complet jaquette le jour qu'ils conçurent l'idée de
nudité, car cette idée présuppose celle de vêtement, et celle-ci celles
de maladie et de froid. Ce n'est que plus tard qu'on expliqua la
coutume de se couvrir de peaux de bêtes et de feuilles sèches au moyen
de la morale et de la pudeur publique. Quand l'idée en fut ancrée dans
le peuple, l'idée de scandale naquit la première fois qu'un homme ou
une femme se montra publiquement, car il ou elle n'en éprouvait pas de
honte s'il savait ne pas choquer la vue. Notre nudité mentale révolte
aussi les spectateurs et si nous écrivons, nous nous écrivons. La
poésie est un scandale comme un autre.

--Comment vivrait-elle ici? dit Ange, et tant mieux si elle en meurt.»

Comme il mettait sa tête de biais en clignant des yeux ainsi que
quelqu'un qui va citer Virgile, une masse le bouscula, sépara les deux
interlocuteurs sans songer à s'en excuser, rompit le fil de leurs
pensées, obnubila leur attention, et, rapidement, se réduisit là-bas,
près du buffet, à un gros homme trop brun, en veston trop clair, le cou
pris dans une cravate de dentiste. Ça, c'est invraisemblable: jamais
les domestiques n'auraient laissé entrer un personnage pareillement
accoutré dans un salon de réception. «Comprenez, expliqua Miracle,
que ce bonhomme est vêtu comme vous et moi; mais sa vulgarité est
telle que même dans ses habits du soir il reste pour nous en veston
par simple artifice poétique et qu'il vous paraît incroyable dans ce
monde-ci malgré les efforts qu'il fait pour lui appartenir. Puisque
vous désirez le savoir, il s'appelle, vous l'aviez deviné, Pedro
Gonzalès; archimillionnaire, il pourrait bien être Mexicain, ne connaît
guère de porte qui lui résiste ni de main qui se refuse à lui, encore
qu'on ignore son origine et qu'on se doute un peu trop de sa destinée.
D'ailleurs si cette société qui se croit tout l'univers ne se composait
que de Gonzalès incapables de dépouiller le veston, elle vaudrait mille
fois encore la réalité. Sous tous les déguisements possibles, ces
pantins restent le plus souvent dans un costume moins désinvolte et
plus répugnant: il leur est défendu de quitter l'habit de sottise et de
laideur qui leur colle à la peau comme une tunique empoisonnée.»

Miracle se laissa emporter par l'éloquence et bientôt Anicet le perdit
de vue. Il se trouva dans une assemblée de messieurs mûrs et de dames
entre deux âges qui ne se préoccupaient que de parler:

«Moi, on dira ce qu'on voudra, mais c'est.

--Oh! comment pouvez-vous dire?

--On n'avait jamais vu ça. En quel temps vivons-nous! Si moi j'avais,
ah bien!

--Heu, comme ci, comme ça. Ça va et ça vient. J'ai une mauvaise
circulation.

--Il n'y a plus moyen de circuler dans Paris.

--Oui, croyez-vous? à quoi pense le gouvernement?

--Je voudrais bien vous voir à leur place.

--Les domestiques ne tiennent plus en place. Ma femme de chambre m'a
dit:

--C'est la révolution, la fin du monde.

--Quel monde on reçoit chez Madame Six! c'est un peu mêlé, ne
trouvez-vous pas?

--J'ai mis deux sous à saint Antoine de Padoue et je n'ai pas retrouvé
mon Aberdeen.

--La superstition.

--Je ne crois à rien de tout ça, mais j'ai un ami qui tire les cartes
et qui m'a dit des choses impressionnantes.

--Il y a eu échange de cartes entre Monsieur Bahut, le petit blond, et
Wertheimer, le journaliste.

--Racontez-nous ça.

--Du reste je m'en lave les mains. Il arrivera ce qui pourra. Je l'ai
prévenue.

--Si c'était tous les jours, je ne dis pas. Ce n'est plus pareil, mais
une fois par hasard.

--Avouez que c'est pour rien.

--Monsieur de Poutre, le père, que j'ai beaucoup connu, était tout
à fait de votre avis. Il avait épousé une fille Janina, vous savez,
Janina les banquiers? ceux qui ont été compromis dans le krach de
l'Union. Ces gens-là avaient un pied partout. Ainsi, Mme Janina, Eugène
Janina, était une demoiselle de Conteau de Léry, des Conteau de Léry
qui ont organisé pendant dix ans les fêtes des Tuileries. Ils avaient
ajouté le nom de Léry au leur à la mort du vieux Biaise de Léry qui a
eu une vie très mouvementée et a, dit-on, été l'amant de cette petite
actrice... Thérèse voyons... enfin son nom m'échappe, qui a plus tard
été épousée par le baron Brizot, le député, dont le petit-fils est
justement notre vieil ami Damour. Et ces jours-ci comme je rencontrais
le petit Poutre, le plus jeûné, celui qui a dix-huit ans, chez les...
mais le nom ne fait rien à l'affaire, et que je lui rappelais tout ce
passé, qui, hélas! ne nous rajeunit pas, il m'apprit le mariage de sa
cousine Poutre, la fille d'Antoine, avec un Brizot d'Amérique, un de
ceux qui par leurs spéculations hardies faillirent compromettre la
dernière élection du vieux baron. Ce jeune homme m'a raconté que les
Janina n ont plus de quoi vivre et que leur fille, croyez-vous, joue
dans des orchestres.

--Étiez-vous l'autre soir au dîner chez le marquis della Robbia? On
dit, mais que ne dit-on pas?

--Plus j'y pense.

--À proprement parler.

--Le vrai du vrai, on ne le saura jamais. Mais ce qui est sûr.

--Ces gens-là ne sont rien, moins que rien. Je ne comprends même pas
comment on peut s'abaisser à les regarder.

--Dette de jeu, dette d'honneur.

--On ne transige pas avec les principes.

--Comme on dit.

--Il faut être abandonné de Dieu et des hommes pour.

--Combien?

--Peut-être.

--Plus... plus...

--Ce...

ANICET (_il pense_).

Oh, Mirabelle, Mirabelle, Mirabelle.»

Puis Anicet cessa de penser à Mirabelle et la désira. Un rire
métallique, strident, prolongé, retentit derrière lui et le jeune homme
en se retournant aperçut Mire au milieu d'un cercle d'admirateurs.
L'excès de son trouble empêcha Anicet de voir Pedro Gonzalès qui
s'empressait auprès de l'apparition. C'était bien Mirabelle: comment
s'y serait-il trompé?

«Qui est cette femme? demanda-t-il à son voisin.

--Mais c'est Mme de B*. Vous ne la connaissez pas? Je parlais justement
des Conteau de Léry. Eh bien, ils se trouvent légèrement apparentés par
les femmes avec les de Monthérault. Exactement comment, je ne pourrais
pas vous le dire. Un de Monthérault, Guy, je crois, s'est tué il y
a trois ou quatre ans, il n'y a là aucun mystère, à cause de cette
charmante de B* qui est bien la tigresse la plus intraitable de tout
Paris. Les armoiries de la famille de B* méritent une mention spéciale.
Voici.»

Anicet n'en revenait pas. Ainsi la mystérieuse beauté qu'il servait
s'appelait Madame de B*. Ainsi elle appartenait au monde, elle avait
une maison, des domestiques, une automobile, son nom était dans
l'annuaire des téléphones, elle vivait comme toutes les femmes et
plutôt que d'attendre quelle se manifestât, on pouvait lui rendre
visite à son jour, à l'heure du thé. Sa divinité tombait-elle ou
naissait-elle à une existence insoupçonnée et pathétique? Anicet[1]
ne savait plus où il était, ni ce qui faisait autour de lui cette
atmosphère lumineuse et musicale. Il perdait pied. Dans le petit salon
voisin Mirabelle parlait très fort avec de jolis rires secs. Était-ce
pour cette femme qu'il avait renié son passé, rompu tout lien avec
les siens, renoncé à la vie facile? qu'il s'était mis en marge de la
société? Pour elle ou à cause d'elle? Il saisit subitement que Mire
n'était apparue cette fois encore que parce que l'intensité de son
désir l'avait appelée à la vie. Mais elle s'était faite telle qu'elle
pouvait se montrer dans ce décor et c'était autour de son idéal,
il n'y a pas d'autre mot, qu'Anicet voyait la foule des invités se
presser maintenant. À cet instant il eut la notion nette que dans
toutes conditions d'existence, dans tout milieu qu'il fût, il saurait
évoquer la beauté qu'il désirait. Exaltante constatation. Maintenant
il pouvait, confiant en soi-même, dévisager les gens de l'entourage.
Pour les dominer il est inutile de se soumettre à leur mesure, et pas
plus qu'à l'esclavage de la pauvreté, il n'est besoin de se plier aux
exigences du monde. Il sentit sa vie traverser les salons et déborder
dans l'univers, il comprit qu elle dépassait ce cadre mesquin et le
contenait; mais avant de le quitter, il voulut voir enfin le visage
inconnu de Mirabelle. Il franchit les parquets luisants et vides comme
des océans, gagna le seuil de la pièce où la voix de Mire s'attachait
précieusement à n'être que frivole.

L'émulation des galants admirateurs l'empêcha d'avancer
davantage: au-dessous de la masse sombre des hommes en smokings,
l'Homme-en-veston-clair pareil au dragon des contes se dressait,
gardien, aux côtés de la forme confusément aperçue de l'objet de tant
de zèle. Malgré tous ses efforts Anicet ne parvint pas à briser la
barrière des snobs: leurs noirs ébats lui cachèrent irrémédiablement
le visage de la beauté. Petit symbole pour esprits simples. Et poussé
par une force inconsciente, le jeune homme dont les narines semblaient
aspirer à l'air libre du dehors se fraya un chemin vers la sortie.

Sur le trottoir il fut ébloui par l'aveuglante clarté des réverbères.
Un mendiant lui demanda du feu. «Je vous remercie, dit Anicet
distraitement, je ne fume pas.»


[1]Pathétique.



CHAPITRE SIXIÈME


MOUVEMENTS


Baptiste Ajamais pouvait longtemps passer pour celui de qui l'on
pense: «Cette tête ne m'est pas inconnue». Les piétons du boulevard
Saint-Michel qui le voyaient quotidiennement descendre vers les midi
avec un livre ou un ami ne l'eussent jamais imaginé membre d'une
société secrète.

Cependant l'acier de son regard, sa lèvre hautaine, contribuaient à le
trahir personnage plus complexe que ne le décelait une allure paisible
et certaine gaucherie des mains, assez paysannes pour ne pas trop
déplaire aux filles. Une fois qu'on apercevait en lui un autre homme
que ce passant incolore, on était pendant un certain temps, arrêté
par sa mimique: une moue, le clignement prolongé des paupières; dans
l'attention, le rapprochement des poings serrés; un certain sourire
errant dans lequel les dents inférieures mordaient les autres; un rire
assez convulsif bien plus aigu que sa voix, d'ordinaire grave avec de
brusques cassures; une intonation pour le mot _crétin_, une autre pour
l'expression _cher ami_; une façon de se frotter les mains, et diverses
emphases imprévues. On pouvait encore commettre l'erreur de prendre
Baptiste pour le héros amoureux d'une grande dame que Ponson du Terrail
appelle immanquablement Raoul. Pour peu que l'on vécût avec lui, cette
illusion tombait de soi-même quand on savait le respect dans lequel
il tenait l'amour et la place que cette passion occupait dans sa vie.
Anicet, voulant peindre son nouvel ami, avait composé un mauvais sonnet
qu'il déchira mais dont il conserva le titre et le premier vers:

MONSIEUR BAPTISTE, HAUTE ÉCOLE.

_Pour une dame qu'on attend sans y trop croire..._

Le modèle trouvait son portrait ressemblant.

Il fallait bien qu'il fût né au bout d'un grand fleuve, dans quelque
port de l'Océan pour que ses yeux prissent cet éclat gris et que sa
voix acquît certaine sonorité de coquillage quand il disait: _la mer._
Quelque part, dans son enfance, sommeillaient des docks bas par un
soir pesant d'été, et, sur l'eau sans rides des bassins, les voiliers
qui ne partiront pas avant le lever de la brise. Image des rues qui
montent lentement en plein soleil dans la banlieue, entre les petites
maisons des marins à la retraite qui entretiennent comme un pont de
navire un minuscule jardin de quatre plantes exotiques. Mais quand le
hasard le ramena dans son pays natal à cet âge pour lequel les femmes
ont la beauté des terres promises, Baptiste n'y chercha plus que le
reflet de Paris, l'élégance des promeneuses, le tumultueux émoi de la
sortie de l'école Pigier. La vie empruntait la teinte un peu mouillée
du linge propre et très doucement Baptiste se plaisait à perdre des
heures précieuses dans la fraîcheur des squares. Pour le soir il avait
la magie lumineuse des cinémas dans les quartiers populeux, parmi les
filles au collier de velours et les matelots, tendres comme ceux qui
sont de passage, et le regard déjà lointain.

Parfois une lettre venait rattacher Baptiste à quelques-uns des
hommes qui avaient alors cinquante ans. Il les croyait capables de
lui révéler l'univers, quand ils ne l'étaient que de lui enseigner
l'histoire. Il ignorait porter en soi un monde caché mais plus riche
que leurs imaginations. Nul ne lui avait dit, en le voyant parcourir
Nantes en juillet 1916, comme un avare avec son ombre, quel effroi
stupide saisissait les enfants des faubourgs quand il passait près
d'eux comme un automate. Pour se donner des raisons d'être il composait
des vers galants et s'émerveillait d'introduire en poésie le mot
_chignon._ C'est alors qu'il rencontra Harry James, l'homme moderne
de qui les héros de romans populaires, de livraisons américaines et
de films d'aventures ne représentent que de fragmentaires reflets.
Qui pourrait dire ce qui se passa entre ces deux hommes? Mystère!
Mais quand, quelques mois plus tard, Baptiste Ajamais revint à Paris,
pareil à celui qui s'est regardé dans un miroir et qui maintenant se
reconnaîtrait s'il se rencontrait dans la rue, on put constater en lui
un changement profond, la marque des grandes résolutions et certain air
qui aurait dû donner à penser à bien des gens. Au vrai, Harry James
lui avait fait entrevoir Mirabelle et il en était devenu théoriquement
amoureux.

Ce même attachement à une beauté si difficile réunit vers ce temps-là
Baptiste et Anicet. Il ne fut pas la cause, mais l'occasion de leur
amitié. Il ne leur vint pas à l'idée d'appeler rivalité ce qui les
rapprochait: le mot émulation s'offrit sans que ni l'un ni l'autre des
nouveaux amis songeât à le discuter. Ainsi leurs relations débutaient
par où les amitiés courantes se terminent et par ce qui devait être
plus tard la mort de la leur. Ils se sentaient voisins par les
cent détails qui distinguent une génération des précédentes. Leurs
mœurs, leurs sensibilités, leurs goûts étaient contemporains. Leurs
aînés vivaient dans les cafés et demandaient à des philtres divers
l'embellissement de leurs jours. Eux, ne se plaisaient que dans la rue
et si, par hasard, ils s'arrêtaient à des terrasses, ils n'y buvaient
que de la grenadine pour la belle couleur de cette boisson. Comme
ils trouvaient, par les boulevards, le plein air à Paris même, ils
n'éprouvaient aucun besoin d'aller à la campagne.

Très naturellement, parce qu'ils vivaient dehors, ils étaient à la
merci des saisons. Le temps qu'il faisait agissait puissamment sur
eux. Dans presque tous leurs écrits on pouvait trouver le nom du mois
qu'ils les avaient élaborés. Par un miracle assez singulier, si je
veux me le représenter, je ne puis imaginer Baptiste qu'en été, soit
de si bon matin que les boulangers ne sont point ouverts et qu'il faut
marcher dans les rues de conserve avec sa faim, soit à l'instant calme
de cinq heures, quand les rigueurs fléchissent et que l'air semble fait
de sable à sécher les plumes. Dans l'avenue de l'Observatoire il y a
un banc comme tous les autres, mais qui sait bien s'offrir quand on a
couru tout l'après-midi malgré la chaleur, droit devant soi, sans but,
avec l'apparence d'un homme pressé qui n'ignore pas où il va. Baptiste
n'existe qu'en plein soleil.

Rien n'est plus frais en été que les salles des cinémas les après-midi
de semaine, et les deux amis s'étaient réfugiés dans l'asile d'ombre
de l'Électric-Palace. Sans se préoccuper des voisins, ils parlaient à
voix haute et mêlaient à leurs discours des jugements sur les films.
Ainsi vous regardez passer la vie, vous y intéressez votre sensibilité,
vous vous en détournez pour explorer votre esprit et vous reportez de
nouveau les yeux sur les spectacles quotidiens.

«Ce qui fait le théâtre aussi mort pour nous, disait Anicet, c'est
sans doute que sa matière unique est la morale, règle de toute action:
notre époque ne peut guère s'intéresser à la morale. Au cinéma, la
vitesse apparaît dans la vie, et Pearl White n'agit pas pour obéir à sa
conscience, mais par sport, par hygiène: elle agit pour agir.

Somme toute, l'héroïne de cette aventure n'a aucun besoin de la
poursuivre au milieu de tant de dangers. Elle ne sait pas trop au
juste lequel des partis en présence a le bon droit pour lui. Cela ne
l'empêche pas de se lancer à corps perdu dans la mêlée. Le traître
a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau
sous la menace d'un revolver. Elle monte en cab. La voiture était
truquée. On jette Pearl dans un souterrain. Pendant ce temps le voleur
volé cherche à pénétrer chez elle; surpris par le journaliste, il se
sauve sur les toits; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre
fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle
louche au cours des incidents antérieurs. À sa suite, il arrive au
souterrain où Pearl languit, il va la délivrer: mais, suivi à son tour
par le malfaiteur qui vient de lui échapper, il met involontairement
celui-ci sur la bonne piste, et quand, après avoir fait sauter
l'immeuble avec un explosif récemment inventé, il retrouve la belle
évanouie, elle est ligotée et délestée du diamant par le diligent
adversaire.

Il n'y a eu de place ici que pour les gestes. L'action ne nous a
passionnés qu'à titre de tour de force. Qui aurait songé à la discuter?
on n'en avait pas le temps. Voilà bien le spectacle qui convient à ce
siècle.»

Cette rhétorique devait profondément déplaire à Baptiste. «Assez,
dit-il, c'est toujours la même chose; tu comprends que je sais ce
que ça vaut. Je vois où tu veux en venir. C'est même étonnant comme
je le vois. Un de ces jours je vais me fâcher. Tu parles, tu n'agis
jamais: dans la rue tu lis toutes les affiches, tu pousses des cris
devant toutes les enseignes, tu fais du lyrisme, et de quel lyrisme!
faux, facile, conventionnel; tu t'exaltes, tu te fatigues, ça ne va
jamais plus loin. Je commence tout de même à te connaître, je saisis
assez exactement ce que tu viens demander au cinéma. Tu y cherches les
éléments de ce lyrisme de hasard, le spectacle d'une action intense que
tu te donnes l'illusion d'accomplir; sous le prétexte de satisfaire
ton besoin moderne d'agir, tu le rassasies passivement en te mettant
à la plus funeste école d'inaction qui soit au monde: l'écran devant
lequel, tous les jours, pour une somme infime, les jeunes gens de ce
temps-ci viennent user leur énergie à regarder vivre les autres. Qu'on
ne me parle plus du cinéma: nous n'avons rien à y prendre, l'impureté y
règne et le jour où des gens de bonne volonté y introduiront des moyens
artistiques, les rares attraits qu'il a pour nous disparaîtront. Le
mal que cette mécanique te fait, en t'otant le goût de la vie, n'est
balancé par rien. Assez.

--Par exemple, dit Anicet très vexé, je ne vois pas ce qui justifie
cette explosion. Je ne te connais pas le droit de me croire incapable
d'agir.

--Veux-tu me dire quelle action tu poursuis? Tu te laisses vivre. Tu es
d'une docilité à faire peur. Vois Harry James: il ne peut rester trois
jours avec moi sans que nous nous querellions. C'est la marque des
esprits vigoureux que de se heurter sans cesse. Le tien, sitôt qu'on
lui ouvre une piste, l'adopte, s'y précipite, s'y complaît. Tu ne te
rebelles jamais contre les impulsions qu'on te donne. Ce qui décide
de l'admiration en Harry James, c'est qu'on ne sait pas trop s'il ne
se tuera pas le lendemain, sans raison, ou s'il ne commettra pas un
beau crime; on reconnaît en lui une force indisciplinée, le véritable
homme moderne, qu'on ne saurait réduire à n'être qu'un spectateur.
Rien ne l'apparie à l'artiste, au spéculateur: avant toute chose, il
vit. Il recherche ardemment les plus violents plaisirs et plie tout
à sa fantaisie. Loin d'accorder les circonstances avec un système
poétique, il domine les contingences et agit avec une intensité telle,
une rapidité telle, qu'il semble ne pas réfléchir et n'obéir à aucun
plan. Un public le prendrait pour une marionnette. Ainsi, par un jeu
bizarre, il semble à la merci de ce qui l'entoure, précisément pour la
raison qu'il lui échappe, se dégage des lois communes de l'action, ne
subit l'influence d'aucune réalité extérieure et visible, ne laisse à
personne le temps de voir les motifs réels et tout intérieurs de ses
gestes et de ses paroles. On ne peut se défendre en face de lui d'une
continuelle inquiétude. Mais avec toi on est bien tranquille: tu es
celui qui ne se tuera jamais. Le moindre de tes mouvements est précédé
de son explication psychologique. On attendrait longtemps une surprise
de ta part.»

Ici, Anicet voulut protester.

«Veux-tu me dire, reprit Baptiste, ce que tu fais pour conquérir
Mirabelle? ce que tu projettes pour empêcher Bleu de la mériter avant
toi? Veux-tu me dire? mais c'est inutile.

--À la fin, répondit Anicet, que sais-tu si je n'ai pas quelque idée en
tête? T'en avertirais-je d'avance?»

Anicet se sentait mentir: il n'avait rien en vue, mais éprouvait
fortement l'humiliation que lui infligeait ce parallèle avec Harry
James. Il comprit qu'il ne ferait que suivre encore une fois la
direction donnée, qu'il était sous l'influence de Baptiste. Encore
qu'il fît preuve de lucidité, il céda à la honte de l'inaction, et,
volontairement, consentit à n'être qu'un instrument. Quelle puissance
avait donc sur lui cet être autoritaire? Dans l'ombre, on devinait la
fascination du regard et le froncement des sourcils. Il n'y avait pas à
s'en dédire: Baptiste subjuguait Anicet, et à quelle fin?

Tout à coup, sur l'écran où passaient les nouveautés de la semaine, on
lut:

/$
        _PARIS_:

          UN GRAND MARIAGE.
$/

La toile se peignit à l'image de Saint-Philippe-du-Roule. Le cortège
nuptial fit mine de sortir de l'église. D'un bond, les spectateurs
furent portés devant les nouveaux époux. Dans l'encadrement noir de
la porte, on les vit jusqu'à mi-jambes. Anicet reconnut avec stupeur
Mirabelle au bras de Pedro Gonzalès. Celui-ci saluait à droite et à
gauche, bombait avantageusement la poitrine, et jetait de négligents
coups d'œil à l'opérateur du cinéma. Anicet ne songeait guère à lui:
il fixait désespérément Mirabelle, droite, le regard perdu, immobile
et impénétrable. Il n'aurait sans doute vu quelle; mais Baptiste,
davantage maître de soi-même, lui signala d'une voix blanche la
présence au premier plan de la princesse Mérov. Marina, vêtue de
noir, tâchait d'exprimer par son maintien les complexes sentiments
des héroïnes romanesques au mariage de l'homme aimé. Derrière elle
le Bolonais, critique d'art et, au su de tout Paris, amant de la
princesse, gardait l'attitude correcte et tendre qu'il croyait
d'occasion.

L'orchestre qui s'était jusqu'alors contenté d'un thème montmartrois
attaqua sans ménagements la Marche nuptiale de Mendelssohn.
Brusquement, Anicet comprit le sens de la scène à laquelle il
assistait. Ainsi il avait tout sacrifié, le monde, sa mère, sa
maîtresse et plus encore: sa tranquillité, pour que Mirabelle lui
échappât avec le premier butor un peu milliardaire qu elle avait trouvé
sur son chemin. Ne plus avoir de but dans la vie, savoir qu'aucun
espoir n'est permis, aucune erreur possible, et, quand on regarde
derrière soi, n'apercevoir plus que les ruines fumantes d'un passé que
l'on saccagea soi-même: est-il une situation plus terrible pour un
garçon de vingt ans qui s'était choisi une route, un amour? Le triomphe
de l'un des sept masques l'eût mille fois moins affligé: il eût pu
combattre le vainqueur, rivaliser de séduction avec lui, et cette lutte
même eût constitué un intérêt nouveau. Mais avec Pedro Gonzalès il
était parfaitement inutile d'engager la bataille.

La marche de Mendelssohn sembla taper à coups de marteau réguliers sur
le crâne d'Anicet et voici que l'aventure stupéfiante arriva: Mirabelle
tourna la tête, regarda Anicet longuement, sans baisser les yeux et
sourit. Ce sourire résuma toute la pitié du monde, la faiblesse des
femmes et des mâles, la tristesse de la pauvreté et la résignation,
quelle résignation! Les lèvres dessinèrent autour d'un soleil un arc
un peu tombant, plus troublant que la moue même du baiser. Comment
renoncer à une si tentante beauté? «La belle occasion d'agir!» murmura
une voix à son oreille. Anicet tressaillit de se connaître esclave
d'une volonté étrangère. Puis il pensa exactement: «Tout ceci n'a duré
que le temps d'un éclair.»

Sur l'écran, quelqu'un à qui l'on n'avait tout d'abord pas pris garde,
semblait suivre avec passion le mouvement des lèvres de Mire. C'était
un personnage de premier plan, aperçu sur le perron de l'église, de
telle sorte qu'on n'en voyait que la tête et les épaules. Soudain
il se retourna, car il avait pris pour lui le sourire de Mirabelle.
Anicet reconnut Omme, plus pâle que le linge sur lequel se peignait son
visage. «Il te ressemble», dit Baptiste. Anicet comprit mieux, à le
voir sur la face d'un autre, le drame qui se jouait en lui et que, sans
doute, ses propres traits devaient trahir. Un instant il s'identifia
avec le personnage consterné qui regardait vers lui de la toile, et il
ne sut plus se trouver devant un écran ou devant un miroir. Cette image
créa en lui une confusion indicible, un trouble singulier à l'idée
qu'une glace lui présentait comme son reflet le fantôme d'autrui. Il
eut envie d'appeler Omme: _Ma douleur_, à l'instant précis que l'on put
voir rouler, lourdes et lentes, des larmes sur les joues du Physicien.
«Tu pleures», affirma Baptiste. Anicet voulut protester: «Ce n'est
pas moi, c'est lui!» Mais il sentit rouler, lentes et lourdes sur
ses joues, des larmes qui se ramassèrent quelque part au bord de sa
mâchoire, hésitèrent, et firent un plongeon dans la nuit.

Omme et Anicet se regardaient fixement dans l'âme, et celui-ci ne
savait plus si celui-là n'était pas lui-même qui agissait sous quelque
charme magique. Sa personnalité se dissolvait avec un bruit étrange
d'orchestre à dix exécutants. Omme, malgré son émoi, demeurait plus
ferme et semblait ignorer Anicet. Ce fut lui qui rompit l'illusion en
descendant les marches de l'église. Il franchit la grille et tourna
dans la ruelle qui longe Saint-Philippe sur le flanc droit.

La douleur mord aussi bien les hommes de science que les autres. Mais
ceux-là y sont moins préparés, car la douleur est un cas particulier et
ils n'ont accoutumé d'envisager que les cas généraux. Omme cherchait
sans grand succès à porter quelque méthode dans l'analyse de ses
sentiments. Un premier point lui parut assuré: il subissait un ensemble
de sensations pénibles. Il chercha à les localiser, et les énuméra
ainsi: un tremblement involontaire des lèvres, une certaine oppression
respiratoire, une sorte d'étranglement vers la taille. Il lui vint à
l'idée d'assimiler ces sensations à d'autres, antérieures et analogues,
mais non pénibles. Il ne leur trouva d'équivalents que dans le désir.
Aussi bien, la même image n'avait-elle pas créé en lui ces deux
mouvements, désir et désespoir? Parvenu devant ce café Biard où nous
avons vu Anicet brûler une lettre, Omme y entra et s'assit à une table.

Pour guérir Omme de sa tristesse, deux solutions s'offraient: oublier
Mire ou l'enlever. Les hommes qui ont vécu dans les laboratoires
n'imaginent guère que les partis extrêmes. Tout d'abord Omme s'efforça
d'oublier la traîtresse. Il s'attaqua à son portrait et tenta le
défigurer: il grossit les imperfections du corps et du visage,
inventa des tics dont il dota les traits, appela le ridicule à son
aide. Peine perdue: à mesure qu'il pourvoyait Mirabelle de défauts,
Omme l'aimait davantage pour ces défauts mêmes. Il voulut alors
supplanter un sentiment violent par son contraire, transformer sa
passion pour Mire en une haine contre son nouvel époux. Mais il ne
parvenait point à se représenter Pedro Gonzalès sans voir à ses côtés
se dresser l'énigmatique mariée qui bientôt accaparait son attention
et ravivait sa douleur. Il essaya de mille façons de reporter sa
tendresse sur quelque objet voisin de Mire, rien ne réussit: toujours
l'image de Mirabelle, droite, muette, sur le perron de Saint-Philippe
regardait Omme, et, lentement, lui souriait. Quel pouvoir sur soi-même
Omme eût-il pu garder? Il ne parvenait pas à fixer son esprit, il
s'échappait: le monde intérieur lui apparaissait aussi tremblant et
brouillé que le semble l'extérieur à qui le regarde à travers un voile
de larmes. Avec naïveté Omme soupira: allons, il n'y avait donc qu'à
enlever Mirabelle. Mais comment? À cet instant, un génie tourbillonnant
prit en pitié le physicien, s'abattit du ciel et posa ses deux mains
sur le marbre de la table: «Monsieur désire?» _Mirabelle_, allait
répondre Omme, mais il leva les yeux et reconnut Pol qui attendait une
commande de consommation.

Pol, depuis qu'il était l'amant de Traînée, passait au café où elle
travaillait le peu de temps libre que lui laissait son métier d'acteur.
Cela lui permettait de surveiller Traînée; de s'en donner l'air; de
jouer au jaloux, au tyran; de la pincer très fort quand tout le monde
le regardait; enfin, de satisfaire le besoin de pitié qui dort dans
le cœur de tout homme, en aidant Traînée à servir, encore que cette
fille robuste ne parût guère accablée par l'ouvrage: «Pol, dit Omme,
aimez-vous toujours Mirabelle?» Pol s'agita d'inquiétude et jeta cinq
ou six coups d'œil à sa maîtresse pour voir si elle n'entendait pas.
Mais comme elle frottait énergiquement le zinc et chantait une romance
triste sur un ton gai, il se rassura, ouvrit la bouche, attendit un
instant et prononça: «Peut-être.» Omme lui raconta le spectacle auquel
il venait d'assister. La surprise fit perdre toute prudence à Pol, qui
s'écria d'une voix aiguë: «Mirabelle mariée!» Ce hurlement coupa tout
net la chanson de Traînée. Cette fille, justement indignée, bondit,
sans daigner prêter attention à la pile d'assiettes qu elle renversait
au passage, et prit à deux mains la tête de Pol qu elle secoua à bras
tendus jusqu'à ce que les yeux du patient se missent à rouler dans
leurs orbites: «Malheureuse, gémissait-elle, à qui t'es-tu donnée?
Voilà, voilà le fruit de ta complaisance coupable. Il pense toujours
à cette Mirabelle, malgré ses serments. Je sais bien que j'ai offensé
la majesté divine par ma faiblesse et ma lascivité, mais ai-je commis
un si grand crime pour être si terriblement punie? Lâche, tu profites
de l'infériorité de mon sexe pour me faire souffrir mille morts: va,
si je descends au tombeau, tu pourras dire que c'est toi qui m'y auras
mise.» Pol commençait à voir toutes choses tourner avec une rapidité
hallucinante. Son nœud papillon était tombé à terre, et le sang avait
fui son visage. On n'aurait pu dire lequel l'emportait dans le cœur
de Pol, du désespoir où la mauvaise nouvelle l'avait plongé, de la
crainte des coups ou du regret d'avoir affligé Traînée. Il hoqueta:
«Je n'y suis pour rien, Mirabelle m'est égale, c'est Omme l'amoureux,
moi, je n'aime pas, je n'aime pas qu'on me fasse mal.» Il y eut sur
son visage une telle expression de douleur que Traînée pensa l'avoir
étranglé. Elle le lâcha; il tomba assis sur le sol, le regard vague.
«Mon Dieu, je l'ai tué!» s'exclama Traînée, et déjà, en signe de deuil,
elle commençait à briser la vaisselle, quand le patron du café, ce
colosse un peu chauve, Boulard, je crois, se précipita pour sauver
son matériel, gifla Traînée, releva Pol d'un coup de pied, ramassa
deux petites cuillers, et, se tournant vers Omme, prit la parole en
ces termes: «Si je comprends bien la situation, Monsieur, une dame
à laquelle vous attachez quelque prix vient de se marier sans votre
consentement. Puisque la douceur de vos regards n'a pas su l'en
dissuader, il vous faut maintenant, la mort dans l'âme, la ramener par
la force à de meilleurs sentiments à votre égard. Seulement vous n'avez
guère l'habitude de ce genre d'opérations. Voulez-vous vous fier à moi?
J'aurais un petit marché à vous proposer.

--Parlez, dit Omme, qui que vous soyez, envoyé du ciel ou de l'enfer.
Je ne puis plus refuser une aide, d'où qu elle vienne.»

Alors Boulard fit signe à deux hommes accoudés au comptoir. Ils vinrent
s'asseoir à la table d'Omme, et tous les quatre se mirent à parler à
voix basse, les têtes rapprochées, avec tant de mystère que Traînée,
se sentant complice, crut bon de prendre un air détaché pour donner
le change et reprit sa romance à l'endroit précis qu'elle l'avait
interrompue. Pol s'arrogea, sans qu'on l'en eût prié, le rôle important
de guetteur, et, de peur que quelqu'un surprît la conférence, surveilla
fébrilement les alentours du café. Tout d'un coup, il sursauta et fit
signe aux conspirateurs de se taire. Un couple s'avançait en effet dans
la ruelle.

C'étaient la princesse Mérov et le Bolonais, bras dessus bras dessous,
comme des amoureux de campagne; Marina conservait l'air outragé qu
elle avait adopté pour assister au mariage: «Enfin, chère amie, disait
le Bolonais, je conçois que vous vous dépitiez de voir l'un de vos
soupirants, auquel, si j'ai bien compris, vous ne refusiez pas toute
espérance, quitter si rapidement vos chaînes pour en accepter d'autres,
il est vrai, légitimes. Mais convenez qu'il me faut de la bonne grâce
pour ne point m'offenser du deuil que vous en affichez.

--Tenez, Nicolas, vous parlez le français comme un étranger, votre
vocabulaire ignore les mots rares et vos phrases sentent l'allemand,
s'embarrassent d'euphémismes, et atteignent à des longueurs qui ne
sont point décentes dans la conversation. Vous ne vous faites aucune
illusion, j'espère, sur la nature des relations qui m'ont valu de Pedro
Gonzalès ce collier de perles que Paris m'envie. Quant au charme de ce
galant homme, c'est celui que donnent toujours quatre cent mille livres
de rentes, et vous devriez rougir de forcer une femme à s'en expliquer.
Mais enfin, ce qui me met l'âme en navrance...

--Pardon.

--Vous comprenez moins bien encore le français que vous ne le parlez.
Je disais donc que ce qui me chagrine, c'est de me voir préférer cette
insignifiante de B* incapable de tenir un rang digne de sa fortune. Ne
se compromet-elle pas, dit-on, dans des hôtels de dernier ordre avec ce
petit Anicet, vous savez, cet enfant qui fait des vers diaprés? Elle a
dû courir après lui, car, de notoriété publique, il ne vivait que pour
moi (qui l'ai toujours tenu à l'écart), et a suffisamment d'esprit,
malgré son jeune âge, pour ne pas s'entêter d'une personne aussi peu
cérébrale. Elle n'a seulement jamais lu Verlaine.»

Le Bolonais parut soudain beaucoup plus intéressé: «Racontez-moi donc,
Rina mia, ce que vous connaissez de cette aventure. Je suis friand de
ces histoires, tout à fait extraordinaires pour nous autres, Américains
vertueux. Vous dites que Monsieur Anicet...»

Tout en parlant, ils étaient parvenus dans la rue de la Baume. Marina
fit halte devant un petit hôtel: «Voilà, s'écria-t-elle, le lieu dans
lequel ma rivale croit désormais pouvoir impunément couler des jours
heureux avec celui quelle m'a ravi par je ne sais quels artifices.
Mais, dussent les pierres de ces murs le lui redire, je fais serment
devant elles de reprendre mon Pedro auquel les yeux atones de cette
niaise ne feront pas oublier longtemps mes nitides regards.»

Les murs n'entendirent plus parler de la revanche de Marina jusqu'au
dimanche suivant, à l'heure des vêpres. Quand les cloches du Roule
sonnèrent l'office, le chauffeur se présenta devant Pedro Gonzalès,
et lui annonça que la voiture, endommagée, ne pourrait marcher de
l'après-midi. Puis il descendit retrouver les trois domestiques qui
n'étaient pas de sortie ce jour-là, échangea avec eux quelques mots à
voix basse, et regarda par la fenêtre ce qui se passait dans la rue.
Deux hommes faisaient les cent pas sur le trottoir, ils levèrent la
tête et firent un signe d'intelligence au chauffeur. Juste en face
de l'hôtel Gonzalès, une femme, grande, les traits cachés par une
épaisse voilette, semblait attendre quelqu'un. Les deux promeneurs
cherchaient à la dévisager et s'irritaient entre eux de cette présence
intempestive. Un petit télégraphiste parut, marcha droit à l'hôtel
Gonzalès, sonna, attendit et disparut dans la maison. Il était à peine
ressorti, que Pedro Gonzalès surgit sur le seuil, un télégramme à la
main, l'air contrarié et s'avança jusqu'au milieu de la chaussée comme
pour chercher un taxi. Un des deux guetteurs s'apprêta à lui emboîter
le pas. Mais, au vif étonnement de cet homme, la femme voilée toucha
le bras de Pedro. Celui-ci se retourna, salua, s'enquit des désirs
de la dame. Elle leva sa voilette et le suiveur entendit Gonzalès
s'écrier: «Marina! vous ici!» Le couple entra en grande conversation:
la femme priait l'homme de lui accorder quelque chose, qu'il refusait
avec un air effrayé. Néanmoins, Pedro cédait visiblement. Marina prit
tout à coup son bras, et tous deux s'éloignèrent dans la direction
de Saint-Philippe. Le suiveur, derrière eux, manifestait un grand
embarras. Il fit signe à son compagnon de demeurer. Le couple le mena
dans la petite ruelle qui longe l'église du Roule. Là Marina montrai
du doigt à son compagnon un hôtel meublé de peu d'apparence, au
rez-de-chaussée duquel s'ouvrait un café Biard. Pedro protesta: «Tu es
folle.» Mais elle insista, et tous deux pénétrèrent dans l'hôtel. Le
suiveur entra dans le Biard. Omme et Boulard l'y attendaient: «Eh bien,
dit le patron, l'homme est-il dans nos mains?

--Je n'ai pas pu m'en saisir», répondit l'inconnu.

Il raconta ce qui s'était passé:

«Ah! ah! prononça d'un air joyeux Boulard, s'il est dans la taule, il
n'en ressortira pas de sitôt. Au travail.» Omme, dont le visage pâle et
grave portait la marque des désordres de l'amour, mit sur ses épaules
une grande cape à collet de soie noire et sur sa tête un chapeau haut
de forme. Puis tous trois se dirigèrent vers l'hôtel Gonzalès.

Or, dans une rue latérale qui mène du boulevard Haussmann à proximité
de cet hôtel, marchaient deux jeunes gens, l'un pensif et la tête
penchée, l'autre le doigt levé comme pour un sermon: «Anicet, disait
Baptiste, voici l'instant de te présenter devant Mire. Si l'inaction
te pèse, secoue-la. Qu'on sache que tu n'as pas renoncé à la course.
La conquête de Mirabelle n'est qu'un épisode, ne l'oublie pas, et
au fond, peu importe la mijaurée, mais c'est le premier pas de ta
vie vers une fin mystérieuse, que peut-être j'entrevois.» Anicet se
sentit pareil à l'acteur, sur le point d'entrer en scène pour un
rôle qu'on vient de lui confier et qu'il n'a point lu. Il éprouvait
le vertige de la catastrophe: si tout à coup il n'allait savoir que
dire à Mirabelle, comment se tenir sur les planches. Il craignait le
ridicule et tremblait d'aimer véritablement celle qui en serait témoin.
Il redoutait surtout de la trouver trop belle. Un autre point le
torturait: quel intérêt avait donc Baptiste à le jeter ainsi au milieu
de l'action? Mais il n'eut point le temps d'y réfléchir. «Va», dit
Baptiste, en indiquant l'hôtel Gonzalès.

Ces divers mouvements se combinèrent de telle sorte qu'au moment où
le guetteur resté pour surveiller la maison s'avançait de gauche vers
Omme, Boulard et leur acolyte qui arrivaient de droite, Anicet, au
milieu, pénétrait dans l'Hôtel, centre de toutes ces préoccupations.
«Enfer et damnation!» s'écria Boulard à ce spectacle. En haut, dans un
coin de la toile, les bras croisés, le sourire énigmatique, Baptiste
semblait le génie directeur de l'aventure.

Mais Anicet ne savait pas de quelle attention il était l'objet, et
regardait devant soi l'ombre fraîche qui mène aux appartements de la
déesse.



CHAPITRE SEPTIÈME


MIRABELLE OU LE DIALOGUE INTERROMPU


Une odeur fraîche comme l'anis révéla tout d'abord à l'indécis Anicet,
au moment qu'il se trouva sur le seuil d'une pièce aux jalousies
baissées, la présence de la dame et l'abandon que cette belle mettait
à le recevoir. Il aperçut Mire, assise devant sa table à coiffer,
de l'autre côté de l'Océan Pacifique, redoutable espace de laine
moutonnante, tapis pentagonal qui escaladait obliquement la pièce des
pieds du jeune homme à ceux de l'infidèle. Celle-ci ne se retourna
pas, continua de dénatter ses cheveux noirs, et regarda l'intrus dans
le miroir du meuble de toilette. À l'idée quelle le voyait dans ce
petit cercle à l'opposé de sa situation comme une minuscule marionnette
cassée par le respect, alors qu'il n'y apercevait que la figure de Mire
et ses yeux d'argent, Anicet se troubla comme s'il s'était senti enlevé
par la baguette d'un enchanteur et transporté dans un domaine virtuel,
là-bas, au-delà des murs et des mers. Il s'en trouva léger, léger,
comme un homme un peu gris. Le visage dans la glace fixa ses regards
sur Anicet. Un dialogue s'établit entre la tête coupée et l'image
lointaine: «Vous excuserez, disait le miroir, un pareil négligé. Mais
il paraît sur vos traits l'embarras de quelqu'un qui ne sait que dire
et qui pourtant en a gros sur le cœur.

--Madame Mirabelle... voulut commencer le personnage qui parlait sans
l'ordre d'Anicet.

--Votre trouble m'amuse, mon ami, et je ne suis point assez sotte
pour l'attribuer, comme vous voudriez que je fisse, à l'intimité de
cet accueil. La vérité ne m'échappe pas: vous arrivez ici comme un
provincial dans la capitale, avec un lot de reproches ruminés dans
l'isolement de tous les Saint-Flour. Une autre se contenterait de faire
la coquette, de vous embarrasser par ses mines et de vous renvoyer
les bras chargés de vos récriminations informulées. Moi, mon cher, je
prends la bête par les cornes. L'Anicet qui se présente à moi n'ose pas
me crier ce qu'il pense d'un mariage fauteur je sais de quel désarroi.

--Mire, dit le reflet, vous ignorez tout du mal que vous m'avez fait.
Comment connaîtriez-vous le désordre d'une vie, désormais désorientée?

--Hé, vous avais-je demandé votre foi? Il y a des gens, ma parole,
qui ne doutent de rien. Tant que quelqu'un ne m'aura pas forcée à
l'aimer, dois-je avoir le préjugé de l'amour? Vous vous faites gloire
de tous les honneurs, les patriotismes, les sentiments, les affections
dont vous vous êtes débarrassé, et je n'aurais pas le droit de m'être
affranchie des quelques scrupules qui vous font encore souffrir?
Vous n'y pensez pas. D'ailleurs, qu'y a-t-il de changé? Je vous le
demande un peu. Je me suis mariée parce que j'avais besoin d'argent,
et qu'aucun de vous, même Bleu, n'était capable de satisfaire à mes
exigences et de me donner le luxe sans lequel je ne puis vivre. Mais
je ne compte pas pour cela me priver d'une cour qui m'était agréable.
Je la réunirai encore, et ici même, devant mon MARI; vous n'allez pas
protester au nom de la vertu et de la fidélité conjugale peut-être? On
ne sait jamais avec des gens comme vous.

--Mirabelle, j'étais prêt à tout pour vous plaire.

--Prêt à tout, Anicet, mais non point à tout faire. Savez-vous que
je suis un être surnaturel qui partout peut vous entendre parler
ou penser? Je me souviens de votre niais étonnement quand vous
m'avez découvert une vie semblable à celle de tout le monde. Je vous
paraissais abaissée d'avoir un appartement, des domestiques, une place,
un point et non pour demeure l'espace métaphysique dans lequel vous me
dispersiez quand je disparaissais de votre champ visuel. Combien de
fois ai-je dû hausser les épaules quand vous parliez de votre décision,
de l'action, de l'énergie. Vous n'avez même pas conscience de votre
inertie, il n'y a rien à faire de vous. Vous pérorez: «Agir, agir» et
qu'attendez-vous? Je vous écoute bourdonner: «Je répéterai pour en rire
la formule avec laquelle un homme d'un autre temps a cru stigmatiser
le nôtre: De mon temps on n'arrivait pas. Je vais, moi, m'efforcer
d'arriver.» Belle résolution que vous ne pourrez jamais que formuler.
Vous êtes singulièrement fait pour un arriviste. Je vous le dit: je
ne puis vivre que dans la richesse, et j'aurais trop longtemps à
l'attendre de vous. Mon époux est un rustre avisé; il a fait sept fois
fortune dans des pays insensés et six fois déjà il a perdu jusqu'au
dernier sou. «Vous serez ma septième ruine», m'a-t-il dit le soir de
nos noces. J'y compte bien.

--Mirabelle, il eût suffi que vous me disiez...

--Je n'avais rien à vous dire. Il suffisait que je voulusse de
l'argent. Je sais ce que c'est que de mourir de faim. Ça m'est arrivé
plusieurs fois dans divers greniers. Moi aussi, j'ai eu les mains
gercées, j'ai claqué des dents, j'ai manqué de charbon. Les ateliers
où on pose pour un fou qui travaille sans manger, les heures entre des
murs décrépits, les consolations, les supplices à quelques-uns, les
esthétiques à la hâte, les toiles vendues pour un morceau de pain,
c'est bien fini, je vous le jure. Regardez mes doigts de cornaline, mes
doigts sanctifiés par les crèmes. Je vous dis que je suis une déesse
ou quelque chose d'approchant. Vous n'imaginez tout de même pas que
vous allez mettre en garni la Beauté. La Beauté? Vous avez bien cru que
j'étais cette fille un peu démente qu'on représente dans toutes les
mythologies avec des yeux blancs de statue. Vous ne démêlerez jamais
ce mystère, ni de qui je tiens ce pouvoir magique d'épier tout et
cependant de demeurer Madame Gonzalès dans ce petit hôtel du Roule. Qui
sait? On a vu tellement de choses étranges. Il ne faudrait pas mettre
sa main au feu que Mirabelle n'est pas l'idéal de tous les hommes de
votre âge, qu'elle n'est pas cette qualité supérieure qui s'attache
à mille et mille objets et les fait brillants pour l'esprit de la
splendeur de la vie et du sang. Il ne faudrait pas non plus donner
sa tête à couper qu elle n'est pas la première aventurière venue que
votre jeunesse, les soucis de quelques hommes un peu déséquilibrés
par l'enthousiasme, le dérèglement de leur sensibilité, revêtent d'un
prestige emprunté et déguisent en divinité comme ils feraient n'importe
quelle étoile de café-concert. Mais, quelle que soit la personnalité
qu'il vous plaise de m'attribuer, j'ai le droit de disposer de
moi-même, je ne vous ai rien promis, je suis libre comme l'air, et je
ris assez fort de vous voir me faire la morale. Après tout, vous avez
eu le temps de me conquérir.

--Mirabelle, ô Mire! Ne savez-vous pas que pour vous, sans réfléchir,
au premier signe, un beau matin j'ai gâché ma vie? Que me reste-t-il si
vous me faites faux-bond? Tout d'un coup, au plein cœur de ma joie, la
branche casse. Il n'y a pas de raison pour que tôt ou tard je retrouve
jamais le sens perdu de la phrase interrompue. De quelque côté que je
me tourne, je ne trouve que le désert. En attendant mieux, il y a les
oasis. À la fin on se lasse des enthousiasmes partiels, par ci, par là,
entre deux accablements à n'en plus finir. Le plus simple, si on en
avait le courage, ce serait de se tuer.»

Mirabelle ouvrit le tiroir de droite de la table à coiffer, en sortit
un revolver et le posa sur le marbre.

«Vous n'avez qu'à essayer», dit-elle.

--Mire, voici que j'ai avancé jusqu'à vous et que je me tiens à vos
côtés, _grandeur nature_ comme un homme et non comme l'image hésitante
et diminuée que vous aviez de moi tout à l'heure. Je suis près de vous,
droit comme quelqu'un qui n'en a plus pour très longtemps à vivre.
L'arme peut dormir sur la table sans que je rougisse de ridicule. Il
eût été sans doute théâtral de se tuer en réponse à votre défi. Mais
j'ai le courage de résister à la provocation, et je sais courir le
risque d'être perdu par là même à vos yeux. C'est pour vous conquérir
que je suis venu ici, je n'ai pas abandonné tout espoir et je ne
faillirai pas à la tâche que je me suis assignée.

De quel nom désigner le plaisir que vous prenez tour à tour à vous
présenter à moi comme une fille ou comme une abstraction? Ah! vous
perdez votre temps, je vous l'affirme; car les yeux fermés je veux
jurer que Mirabelle est la déesse à qui mes jours sont consacrés.
Qu'est-ce que cela peut bien me faire, je vous le demande, la source
du pouvoir qui vous est dévolu? Vos yeux me suffisent à expliquer les
miracles, les prestidigitations, les envoûtements, les morts. Vos
paroles ne me troublent pas davantage que vos dilemmes. Je sais bien
que j'ai barre sur vous, vous aurez beau en disconvenir. Ce n'est pas
pour rien que je vous ai donné ma vie, ma place au soleil, tout ce que
je pouvais employer à soulever des mondes et qui n'est plus capable
aujourd'hui que de se soumettre à vous. Vous prétendez ne m'avoir rien
promis; ce n'est pas de ma faute tout de même si vous vivez, si vous
vous êtes manifestée à moi, si vous vous êtes imposée à mon cœur. Vous,
la Beauté du jour, la Merveille du Temps, vous vous êtes révélée à moi
pour me posséder, consciemment, et si vous vouliez que je ne prisse
pas la fièvre à vous voir, si vous vouliez m'échapper par la suite,
vous n'aviez qu'à me fuir ou à ne pas exister. Dieu merci, avant de
vous connaître, je savais une autre beauté, moins fraîche, sans doute,
et moins attirante, mais qui se laissait approcher. Puisqu'il vous
est donné de lire à tout instant dans mon âme, et que depuis des mois
aucun des plus secrets mouvements de mon être n'a pu se dissimuler
à vos yeux, comment osez-vous prétendre que je n'ai rien fait pour
vous gagner? Vous n'exigeriez pas l'hommage sans valeur d'un homme
qui accomplit pour une femme une action qu'il juge insignifiante; il
vous faut, n'est-ce pas, l'acte qui engage dangereusement le cœur de
l'audacieux. Quand vous m'avez connu, j'avais une conception du monde,
mais il m'eût été facile de deviner quels hommages vous aimiez et
quels gestes il fallait pour vous conquérir. J'eusse été cet acteur
qu'on applaudit toujours et qui devient le mari de toutes les petites
bourgeoises. N'attendiez-vous pas mieux de moi? Par la passion que
j'ai mise à vous chercher, j'ai réformé tout en moi-même, jusqu'à ma
propre sensibilité. Le chemin pour venir d'où j'étais jusqu'à vous
n'était pas peu de chose et vaut que vous lui jetiez un coup d'œil
rétrospectif. Songez que je sors, comme d'une forêt, de l'époque où
l'on regardait en soi à l'aide d'un système de miroirs. Alors on
n'attachait pas d'importance au but poursuivi. On ne se plaisait qu'à
la méthode employée pour l'atteindre. Le monde était gouverné par des
esprits qui raisonnaient sur eux-mêmes. C'était l'époque des solutions
élégantes, on ne discutait même plus la formule: _l'Art pour l'Art_,
on l'inscrivait tout comme une autre au fronton des édifices publics.
Pour devenir grand homme, il fallait trouver des recettes. Les poètes
étaient des sortes de Brillat-Savarins. On séparait les sensations,
on les comparaît, on les confondait. La physiologie avait bon dos. Si
vous aviez été de ce temps-là, vous m'eussiez aimé pour avoir découvert
une épice ou la manière de s'en servir. Je ne connaissais que cet
univers, ses pontifes, ses lois, son _modus vivendi._ Tout à coup,
au milieu de ce paysage coutumier, je rencontrai un être prodigieux
qui ne se souciait d'aucun de ces raffinements et dont la beauté me
parut si nouvelle que tout d'abord je ne pus parvenir à fixer ses
traits dans ma mémoire. Vous eussiez ri de moi, Mirabelle, si je vous
avais adressé les hommages auxquels j'étais accoutumé. Songez que
mes aînés, épris d'autres images, vous eussent probablement trouvée
laide et n'auraient pas compris ce charme de phare qui m'enivre plus
qu'il n'est de raison. Pour parvenir dans votre orbe, quel labeur de
tous les instants s'imposait à moi! Il m'a fallu pendant des semaines
surveiller le plus léger mouvement de mon cœur. J'ai jeté mes yeux pour
en mettre de neufs. J'ai appris à m'émouvoir de mille grâces qui me
paraissaient exécrables. Plus fort que cet autre qui reconstruisit le
monde, je me suis rebâti moi-même. Il s'agit bien maintenant de l'art
pour l'art, il s'agit bien de s'extasier devant une méthode. Vous qui
avez plongé dans mon cœur sans m'en demander la permission, vous y
avez vu, écrite dans ma substance même, cette phrase qui synthétise
votre propre idéal: la fin justifie les moyens. Moyens, vieilles
divinités déchues. Rien à l'extérieur ne paraissait du travail qui
s'accomplissait en moi. Je semblais un personnage inerte, et malgré
votre science féerique, vous vous trompiez. Attendez un peu que le mur
craque, briques de tous les côtés, et vous saurez ce qu'il y avait
derrière cette immobilité sournoise. Cela fait un beau changement sur
la terre, Mirabelle: plus de problèmes à résoudre puisqu'ils ne se
posent plus. Je ne m'embarrasse plus des difficultés qui faisaient
jusqu'à présent la nourriture des hommes. Je ne veux plus être qu'une
machine à atteindre les buts. Au rebut, les vieilles psychologies, les
remords, les consciences, les préjugés et les absences de préjugés d'un
seul bloc. Dans ce monde neuf, où je marche avec naïveté, personne
n'a jamais entendu parler de tout cela. Il paraît qu'au Japon[1] les
prêtres honorent des morales et des sentiments. Ce sont sans doute des
bêtes à laine. Il est bien question maintenant de discuter la vie. Je
suis pareil au garçon d'hôtel qui fait marcher l'ascenseur. Qu'est-ce
que vous voulez que ça lui fasse, ce qu il y a dans la cave, et ce qui
meut cette colonne qui le soutient, et tous ces câbles trop compliqués
pour qu'on y cherche quelque chose qui ait le sens commun. L'important,
c'est le bouton de montée, et je ne sais rien d'autre que ceci: je
vais au quatrième étage où il y a la chambre 143, et dans la chambre
143 Madame Mire, plus belle que les cataclysmes qui ravagent mon corps
quand il est devant elle.

--Anicet, vous oubliez votre rôle et le mien. N'êtes-vous pas entré ici
le désespoir au cœur?

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec ce mot que je n'ai jamais
entendu, si ce n'est en rêve. Je ne démêle plus ce qui est tragique de
votre chevelure défaite. Elle demeure la seule réalité avec la tache
blanche de votre robe et cette table, dans le jour trouble qui vient
des persiennes, à laquelle vous êtes assise, qui vous prolonge comme
une chair nouvelle. Ce mouvement insensé qui me porte vers vous, je ne
puis plus l'appeler désir, ni d'aucun nom humain. On trouverait encore
de beaux rugissements dans ma gorge pour enrichir le dictionnaire de la
galanterie, quelques cris uniformes qu'on ne peut pas figurer sur le
papier. Il n'est plus temps de raffiner sur l'amour. On dit que c'est
un enfant avec des ailes, et sur les ailes il y a des miroirs, des
lacs, des paysages alpestres, des chansons pour les jours de pluie. Je
n'en sais rien, je crois ne plus pouvoir prononcer le nom de ce dieu.
D'ailleurs, qu'est-ce que je crois? Encore un mot comme une peau de
bique abandonnée, pas plus de signification que dans un coup de poing.
Ne comprenez-vous pas que j'arrache de moi tous les mots, comme des
dents, pour perdre toute intelligence, toute sensibilité, toute raison,
tout jugement, et me réduire à n'être qu'une volonté. Madame?»

À vrai dire, on devait éprouver quelque vertige à demeurer tout en
haut de la salle, sous le cône de lumière et près de la table à
coiffer, car Anicet semblait chanceler au bord de quelque abîme. La
chevelure de Mire tournait, tournait comme une sirène électrique et
les yeux de Mire n'étaient plus que des facettes métalliques, plates
et obscures sur lesquelles les rayons du jour prenaient des directions
hasardeuses, s'entrecroisaient soudain en un lacis de lettres et de
chiffres incompréhensibles qui peut-être expliquaient l'Univers, mais
n'arrivaient pas à intriguer Anicet.

Sans savoir quel trouble la rendait hésitante, le jeune homme
entendit venir à soi la voix d'un phonographe: «Anicet, prenez garde
à vous-même, je vous l'ai dit, rien n'est changé. Ce mariage n'a rien
brisé. Il est temps encore de me conquérir. Vous avez autant de chances
qu'un autre, ah! mon ami, que n'importe quel autre. Mais prenez garde à
vous, et à moi-même qui ne sais plus trop d'où vient cette chaleur dans
la pièce, et ce besoin d'air par moments.»

Le grand éclat que fit la porte en s'ouvrant interrompit Mirabelle, et
tout à coup les valeurs se renversèrent: les protagonistes devinrent
les spectateurs, le sens de la chambre changea. Le haut de la page
se trouva vers le seuil. D'en bas, Anicet et Mirabelle y virent se
dresser, la main gauche sur le battant ouvert, un grand personnage
masqué de velours, coiffé d'un haut-de-forme et drapé dans une cape
à collet. Il serrait dans sa main droite un poignard et prit le ton
narquois des traîtres pour prononcer avec à-propos:

«Bonjour, Madame.

--Mon Dieu, qu'est cette mascarade? Mon cher Omme, vous faites vos
entrées sans grand art. Mais vous devez étouffer, un après-midi d'été,
sous un tel accoutrement.

--La température, répondit Omme qui perdit le ton railleur, n'est
sensible à l'esprit qu'en raison inverse des préoccupations qui
l'animent. Or je porte sur mon cœur la Cordillère des Andes en guise de
sautoir. Un manteau de plus ou de moins ne change pas grand chose à la
situation.

--Expliquez-vous plus clairement, dit Mire, ne portez-vous pas, en plus
du poids de vos soucis, un poignard d'aspect redoutable?

--Sa lame n'est pas plus cruelle ni plus froide que vous. Elle m'aidera
à me venger de vos perfidies.

--Vous avez le dessein, sans doute, de m'immoler, comme on dit dans
votre style, à votre juste ressentiment ou courroux. Je vous en prie,
faites.

--Taisez-vous, parjure, je viens vous ravir aux mains impures
auxquelles vous vous êtes abandonnée. La beauté aux mains des
marchands! J'ai quitté mon laboratoire, mes routines, mes petits
sentiments de tous les jours, mes éprouvettes; il n'y avait pas une
minute à perdre, rien à gagner à l'hésitation. L'entreprise méritait ce
costume et l'explique. Me voici sorti de ma peau et revêtu du physique
de l'emploi. Ne craignez rien: on a prévu les contre-temps, les
surprises, les anicroches. Mes complices, prêts à accourir au premier
signal, m'attendent à la porte dans un taxi. Tous vos domestiques sont
achetés. Votre mari qui est en notre pouvoir, ne reviendra pas de
sitôt. Ainsi vous n'avez qu'à me suivre sans résistance. Excusez-moi,
Monsieur Anicet, d'interrompre ce tête à tête d'une façon un peu
brutale.

--Non, dit Anicet, je ne vous excuse pas, et vous prévient que Madame
ne vous suivra que de son plein gré ou que...

--Hé, vous prenez la mouche! L'habitude des problèmes m'a donné
la faculté d'envisager toutes les possibilités. Celle de votre
résistance n'est donc pas, dans le cas présent, pour me surprendre ni
me déconcerter. Je possède ici son remède, et c'est ce poignard dont
l'emploi n'apparaissait tout d'abord pas à Madame Mirabelle. Il saura
vous inviter à la prudence et à la patience.

--Vos menaces ne m'empêcheront pas...

--Qu'à cela ne tienne!» dit Omme, et il s'avança vers Anicet le
poignard levé. Le jeune homme lut dans les yeux de son adversaire,
la résolution de frapper sa main se crispa sur le bord de la table à
coiffer (car sa main était naturellement peureuse), et le sort voulut
que sa paume sentît un objet métallique sur le meuble. L'instinct de
défense le lui fit saisir et quand l'idée _revolver_ se forma dans
sa conscience, il avait déjà tiré: Omme gisait à ses pieds comme
un pauvre savant lequel est une fois sorti de ses habitudes avec
toute l'ingénuité d'un amoureux de quarante ans. L'esprit d'Anicet
avait quelque retard sur les événements, il en résulta qu'une sorte
d'hébétude flotta comme le petit nuage de fumée du coup de revolver.
À vrai dire c'est peu de chose qu'une vie humaine. Encore faut-il
s'attendre à en détruire une. La mort d'Omme n'émouvait point Anicet,
mais seulement qu'elle eût été si brusque et sans préparation
psychologique. Les suites de son acte lui échappaient, ou plutôt il ne
les imaginait pas encore. Déjà Mirabelle avait enlevé au cadavre son
poignard, sa cape et son chapeau. Elle les donna rapidement à Anicet:
«Tenez, déguisez-vous, et mettez le loup que vous avez sûrement dans
votre poche.» Pendant qu'il obéissait sans comprendre, Mire avait fermé
la porte à clef, ouvert une armoire à robes, pris la grande étoffe qui
abritait les vêtements, jeté l'étoffe sur Omme et roulé le mort dans
ce linceul. Elle regarda le vivant et dit: «Il était à peu près de
votre taille.» Dans le moment qu Anicet saisissait l'étrangeté de cet
imparfait, quelqu'un secoua la porte du dehors avec des jurons et des
menaces. «Ouvrez», souffla Mirabelle au jeune homme. Il se soumit sans
bien comprendre. Boulard et ses deux acolytes bondirent dans la pièce,
tandis que dans l'antichambre un domestique faisait le guet. Boulard
soupira de soulagement en apercevant Anicet: «Je croyais qu'il vous
était arrivé malheur, ce coup de revolver...» Anicet eut quelque peine
à comprendre qu'on le prenait pour Omme, il eut même envie de détromper
son interlocuteur. Celui-ci ne lui en laissa pas le temps: «Ah!
reprit-il, vous avez déjà empaqueté le Monsieur. Mince, ça ne doit pas
être votre coup d'essai. Chargez le bibelot, les enfants, nous n'aurons
plus à nous occuper que de la princesse. Ma belle dame, il vaut mieux
faire risette et nous suivre.

--Monsieur, dit Mirabelle avec assurance, à la suite de notre
conversation, il y a eu quelques modifications apportées aux intentions
primitives de Monsieur.» Elle désignait Anicet. «Nous avons convenu
tous les deux que je resterai ici.» Boulard, déconcerté, regarda le
faux Omme d'un air interrogatif. Anicet sentit qu'il fallait répondre:
il abaissa la tête en signe d'assentiment. «En ce cas, dit Boulard,
on n'a plus qu'à filer avec le colis. Mes hommages, ma belle dame, et
pardon excuse. En douce, mes fils, en douce. Après vous, Monseigneur».
Il s'effaça pour laisser sortir Anicet.

Mirabelle resta seule devant son miroir. Elle écouta s'éloigner les
pas dans le couloir. Puis l'escalier craqua. Puis la porte s'ouvrit et
se ferma. Au dehors on entendit le démarrage d'une automobile. Alors,
Mirabelle éclata de rire et releva ses cheveux: «Décidément, dit-elle,
ces gens-là ne sont pas forts. Je ne donnerais pas cher de la vie du
petit Anicet quand le subterfuge se découvrira. Quel jeune sot tout
de même! Deux fois je me suis trouvée à sa merci: la première, quand
nous étions seuls, mais il n'a pas eu assez d'audace; la seconde, à
l'instant même, quand il pouvait me faire entraîner par ces hommes,
mais il n'a pas eu assez de présence d'esprit. On ne fera jamais rien
de cet enfant.»

Il y eut encore une discussion très vive entre Mire et son miroir. Elle
sonna, et le geste qu elle fit pour atteindre le bouton laissa voir
son bras, le plus beau serpent de la terre. «Anne, dit Mirabelle à la
femme de chambre, à partir d'aujourd'hui vos gages sont doublés. Vous
me préviendrez immédiatement quand Monsieur rentrera.»


[1]Tous les pays sont dans la nature. (_Note des Éditeurs_).



CHAPITRE HUITIÈME


LES SEUILS DU CŒUR


On tient facilement à cinq dans un taxi, mais quand le cinquième
est un mort, il ne met aucune bonne volonté à plier ses jambes sous
la banquette. L'effort que fit Boulard pour rappeler le cadavre aux
bienséances amena la chute du masque de feu Monsieur le physicien Omme
et l'apparition au-dessus du loup noir de son visage affligé pour
l'instant, et probablement l'éternité, d'une expression si stupide,
qu'Anicet se mit à rire comme s'il avait deviné le fin mot d'une
plaisanterie un peu subtile. Le cafetier démasqua brusquement le jeune
homme de la main gauche tandis que de la droite il lui saisissait les
poignets: «Il y a erreur sur la personne, à ce qu'il paraît, dit-il.
Mais qu'à cela ne tienne, mon joli Monsieur (quoi qu'on ne puisse pas
prétendre que vous soyez précisément joli), vous payerez aussi bien
qu'un autre. Cette petite expédition ne vous coûtera que la bagatelle
de dix mille francs; admirez mon honnêteté, je ne vous demande que
la somme promise par votre victime. Ce n'est pas cher acheter notre
silence.» Les deux comparses avaient tiré leurs revolvers. On roulait.
Par la glace de devant on apercevait à côté du chauffeur Monsieur
Pol effaré (il avait fait le guet pendant l'affaire), qui tâchait
d'exprimer à Anicet son innocence en tout cela. «Je regrette, dit
Anicet, de mal récompenser votre vertu, mais il ne me reste plus
un centime; je suis d'ailleurs fort heureux de vous rencontrer car
vous allez m'éviter la peine d'un suicide, toujours romantique et
bien fatigant à mettre en scène. Je suis à vous, Messieurs.» Un vif
embarras parut sur le visage des trois complices: «On vous arrangerait
volontiers, reprit Boulard, mais ça n'est pas tout ça, il faut que
nous rentrions dans notre argent. Nous n'avons pas travaillé pour des
prunes. À quoi pourrait-on bien vous employer? Les enfants, fouillez
donc notre client.» L'un des acolytes palpa les poches d'Omme, il
retira de l'une d'elles un portefeuille et de celui-ci dix billets de
mille francs, et mille francs en billets de cent. Boulard partagea les
dix mille francs avec ses deux camarades, puis, gardant devant lui les
dix billets de cent, il demanda: «Une simple question, cher Monsieur:
vous y connaissez-vous en peinture?--Mon Dieu, dit Anicet, vous êtes
bien curieux, mais je ne vous dissimulerai pas que j'ai été l'ami de
tout ce qu'il y a de mieux en fait de peintres et que ça m'a donné une
teinture d'éducation artistique.--Parfait, parfait, vous êtes donc
l'homme que je cherchais. Prenez toujours ces mille balles, histoire de
vous intéresser à nos petites opérations et de vous enlever vos idées
noires, et, puisque nous sommes arrivés, descendez donc avec moi, que
nous parlions affaires dans un endroit tranquille. Si vous n'êtes pas
sage, je vous brûle. Descendez, cher ami.»

Anicet sortit de la voiture et se trouva devant un café Biard qu'il
reconnut; Monsieur Pol déjà en tenait la porte ouverte. Boulard parut à
son tour, se tourna vers les deux hommes demeurés dans le taxi et leur
recommanda de mener le bourgeois à destination.

Quand Traînée vit entrer Anicet, elle poussa un grand cri et s'évanouit
derrière le comptoir. Pol se précipita vers elle en s'arrachant les
cheveux, mais en route une autre idée le prit et il sortit au pas
gymnastique. Personne ne pensa plus à la malheureuse fille.

«Jeune homme, dit Boulard quand ils furent assis, vous avez besoin
d'argent, vous êtes à notre merci et avez trop à redouter de la police
pour nous dénoncer à elle. Nous formons une petite association, dont
le chef est un diplomate en vue auquel nous vous présenterons un jour
ou l'autre, association dont le but est d'exploiter les richesses du
quartier du Roule. Malheureusement aucun de nous ne se connaît en
peinture et nos rabatteurs nous signalent de Jolis coups chez des
marchands de tableaux. Voyez-vous que nous fassions main basse sur des
croûtes? Vous comprenez comment vous pouvez nous être utile; on touche,
vous vous en êtes aperçu, d'assez beaux dividendes, et le risque
est toujours réduit au minimum grâce à notre grande expérience des
affaires. Acceptez-vous mes propositions?»

Anicet songea aux exigences de Mirabelle: «Je n'ai pas le choix,
dit-il, je serai des vôtres.

--Fort bien. Dès ce soir nous vous mettrons à l'épreuve. Nous avons en
tête une petite excursion chez un peintre du quartier. C'est pour le
compte d'un riche américain qui revend les tableaux aux États-Unis.
Notre chef n'en sait rien. Nous agissons cette fois en dehors de lui;
il s'agit d'un assez gentil magot. C'est toujours bien payé, le travail
pour l'exportation.

--Je suis votre homme, dit Anicet, faites-moi servir un bock.»

Pol cherchait à entrer, mais il s'obstinait à suivre le battan, de
la porte dans sa course et sitôt qu'il était dans le café, sortait à
nouveau avec lui. Le patron le prit par la peau du cou et cria: «Un
bock, imbécile.» Une grande tristesse se peignit sur les traits de Pol
qui servit un bock à Anicet. Celui-ci, resté seul derrière sa table,
commença à ressentir l'effet des fatigues de la journée. Peu à peu il
s'affala sur la banquette et on ne pourrait pas jurer qu'il ne ferma
pas les yeux.

Cependant il vit à la table voisine deux consommateurs qui parlaient.
C'étaient des maçons ou peut-être des travestis. Le premier avait une
fausse barbe, le second un air de fausseté, ou plutôt, non: un air de
grande jeunesse.

Le premier dit: «Alors, petit, tu as sauté le pas avec ma femme. Je
vais te tuer quand nous serons seuls dans un terrain vague. Auparavant,
dis-moi l'effet que ça t'a produit. Moi, je n'ai jamais pu me souvenir
de la première fois, parce que ce jour-là j'étais ivre, et peut-être
aussi que je n'avais pas bien fait attention.» Le second se retourna
sur sa chaise comme une bête en gésine: «À vrai dire j'attendais mieux
de la volupté. Elle n'a pas d'excuse d'être si courte et on peut aimer
sans cesser de compter les fenêtres: il n'y en a que trois au plus
dans les hôtels que vous ou moi pouvons fréquenter avec nos moyens
restreints. On entend tout le temps des pas dans la pièce à côté. Le
voisin n'a pas de repos, il est comme possédé d'un remord. Tout m'est
sensible au moment que je devrais ne plus rien voir. Le vent, est-ce le
vent? j'entends sur les persiennes les passages de grandes merveilles
ailées qui vont et viennent comme des servantes. Sur le mur, pour ne
pas oublier, on a écrit les principales actions à faire: le laitier à
payer, les commissions pressées, les visites; les yeux de la femme ne
se détachent pas de ces lettres maladroitement tracées à la craie. Elle
en parle, ah! j'étais si loin et ces préoccupations me feraient sourire
tout au plus entre cinq et sept. Elle m'explique la jalousie, parce
que, n'est-ce pas, je ne connais pas ça, je suis neuf comme un sou
neuf. «Le plus dur pour une femme du monde c'est de ne pas résister à
l'envie de manger les chaises et les rideaux quand son amant le soleil
entre dans la chambre des rivales.» C'est bien la peine d'être ce jeune
homme ardent quand la partenaire se bouche les oreilles pour ne plus
entendre les tourbillons que son ami lui souffle entre haut et bas.
Alors on abandonne le lit, et tout est à recommencer. L'amour c'est
une mandibule et rien de plus, croyez-moi bien; nous n'en serions pas
à nous manger le foie sans cette femme, comme une machine à coudre qui
dodeline de la tête d'une façon si délicate et si peu réelle.

--As-tu observé? il y a encore ce moment terrible quand on se réveille
et que la femme dort malgré la chaleur. Quel remède trouver alors
contre la tristesse, quand on tourne la tête de tous les côtés et qu'on
n'aperçoit plus au loin qu'une île déserte comme une noix de coco entre
les branches?

--Ne me parlez pas ainsi: si l'amour comporte de pareilles horreurs,
moi qui voulais me vouer à lui, comment resterais-je sur la terre?

--C'est bien simple, puisque je te tuerai dans une heure ou deux. Mais
tu ne vas prétendre que tu connais l'amour pour les quelques simagrées
qui te coûteront la lumière. Il faut avoir vécu avec la femme à ses
côtés. Tu ne sais pas quel animal dément tu as caressé par curiosité.
Quand on n'y tient plus et qu'il faut bien en passer par elle, elle
fait la renchérie, elle ignore tout encore, l'homme l'effraie, elle
veut qu'on la courtise. Tu ne t'es jamais vu devant elle, ivre et
gauche, les prunelles retournées comme des manches de veston, la gorge
peuplée de bêtes étranges et les mains si lourdes; les mains, le pis ce
sont les mains. Elle, marche dans la chambre comme si elle allait au
Bois de Boulogne. Quand je vois des choses pareilles, je ne me connais
plus, je saute sur elle et je la prends par les cheveux. C'est pourquoi
elle dit à tout le monde que je la bats et que je la traite comme un
caniche. D'autres fois, elle me saisit au milieu d'un cauchemar; si
je m'éveille alors, les lèvres encore épaisses de sommeil, elle me
tourne entre ses caresses et tout se met à danser. On ne pourrait pas
dire l'heure qu'il est ni dans quel appartement des mauvais rêves je
souffre un amour sans merci et ne puis retrouver le trèfle à quatre
feuilles du repos. Plus tard, les chères complaisances deviennent un
devoir coutumier. La femme l'accorde, et ses joies, hypocritement, se
consument en soupirs résignés. À peine a-t-elle accompli sa corvée qu
elle fait ce geste de la main, si las, pour te repousser loin d'elle.
Quand, pour la première fois, on subit cette pression molle, on est
comme fou, on se tape la tête contre les murs. Puis l'habitude, oh!
l'habitude permet bien des compromissions. Un beau jour les soucis
ménagers, démons importuns, pénètrent dans l'alcôve, comme de petites
ombres en dents de scie, et entre deux étreintes on se met à parler du
compteur à gaz. Cette femme que tu as vue folle, pareille à une flamme,
tout à l'heure quand elle léchait tes pieds et tes mains et dansait sur
le lit, est en même temps, et il n'y a pas de quoi t'en enorgueillir,
cette épouse sans joie pour laquelle tu ne peux avoir qu'un mépris plus
écœurant que l'absinthe.»

En regardant plus attentivement les deux interlocuteurs, Anicet
remarqua qu'ils étaient vêtus d'étoffes recherchées. Le plus jeune
reprit en laissant tomber sa tête sur la table: «Cessez de me broyer
le cœur avec la meule des réflexions. Que vais-je devenir si l'amour
ne vaut pas la peine de vivre, maintenant que tous les autres vases
se sont brisés dans mes mains? Peut-être avez-vous raison en ce qui
concerne cette femme, la ménagère sournoise de la capitale. Mais
bien souvent j'ai aperçu dans les palaces de grandes tigresses qui
montraient les dents, étiraient leurs griffes rétractiles, et dont la
chair était plus brune que le désir. Elles respiraient le luxe, comme
on dit. Sans doute une fois qu'on les a aimées, ne peut-on plus sortir
de leurs traces. Il y a des parfums qu'on ne sent que dans le hall des
hôtels de passage.

--Pour qui as-tu donc pris Mirabelle, sinon pour l'une de ces belles
étrangères? Croyais-tu qu elle fût seulement une bourgeoise un peu
libre? Pour permettre une pareille méprise, il a fallu quelle ne te
montrât pas ses cheveux pendant que vos corps tournaient comme des âmes
en cage.

--Non, ses cheveux étaient sagement tirés sur les tempes, et elle a
pris bien garde de ne pas dévaster sa coiffure.

--Ah! si tu avais vu sa chevelure défaite! Quand elle déploie cette
nuit, alors, on connaît sa force. Toutes les puissances de l'enfer
grimacent dans cette forêt. On ne peut plus que répéter: Mirabelle,
Mirabelle. Quelle faiblesse! et l'on saisit soudain qu'elle vient de
très loin à travers les âges et les mers avec ses grands pendants
d'oreilles en sel gemme, ce sourire terrible de la chair fendue sur
l'os, et ce balancement pendulaire dans la marche comme le mouvement
périodique des marées. Il n'y a rien à faire pour lui échapper. Les
paquebots sont inutiles, elle les prend en même temps que toi; quand tu
te crois libre un bruit te fait te retourner, et c'est l'appel dans ses
bras de ce grand rocking-chair qui remue doucement et qui te reprend
pour t'empoisonner. Oh! si seulement on pouvait couper tous les cheveux
de Mirabelle et les jeter dans l'océan!»

Anicet n'aurait pas cru Pedro Gonzalès si mélancolique. Il était
assis devant ce gros homme et il agitait avec des pailles un breuvage
douceâtre à demi-consommé. Quand au petit jeune homme dont il avait
pris la place, il n'était plus là et personne ne le regrettait.

«L'amour, encore un soleil qui me claque dans les doigts, dit Anicet,
c'est à n'y rien comprendre, les autres hommes trouvent pourtant la
vie supportable. Imaginez-vous que j'allais m'engager à corps perdu
dans une aventure du genre fantastique pour donner des perles à manger
à Madame votre épouse. Cela devait commencer par un article sur la
peinture moderne, et puis, il y avait au programme un costume collant
noir comme ceux qu'on voit au cinéma, et des revolvers confortables,
et des cordes à nœuds qui pendent dans la nuit. Tout de même, quel
dérangement inutile, si l'amour n'avait que le visage amer que vous
me montrez par-dessus la table. J'avais rêvé (on dit rêvé, n'est-ce
pas?) des satisfactions singulières l'été dans un immeuble neuf. Quel
rôle magnifique aurait tenu la femme, si elle avait voulu. Mais comme
mes réparties eussent été plus subtiles que les siennes. Les voisins
auraient rougi en nous rencontrant dans l'escalier à cause du bruit de
nos jeux de titans. L'âpreté des baisers nous aurait fait goûter comme
un alcool divin, comme une menthe fraîche à mourir, l'eau de la Seine
prise au robinet. Nous aurions été la fable des fournisseurs, tant
et si bien que renonçant à ce délicieux mensonge nous aurions repris
notre véritable nature sur les vapeurs qui crachent des lys à travers
les mers australes, entre les atolls sanglants qui nous obligent à
interrompre nos voluptés pour les regarder passer, paquets de varechs
rouges, dans le sillage de nos cœurs.»

Cette image sembla émouvoir profondément les assistants. On crut que
Pedro Gonzalès allait parler. Mais une jeune femme maigre et pauvrement
vêtue, dont la main gauche retenait sur une poitrine phtisique un châle
toujours prêt à s'enfuir, prit la parole en ces termes:

«Monsieur Anicet, je vais vous paraître bien hardie, et sans doute
qu'après ma tentative vous direz du mal de moi et toutes sortes
d'injures. Je ne sais pas comment expliquer ma démarche, il faudrait
imaginer une histoire invraisemblable. J'ai seulement appris qu'on
cherchait à vous dissuader d'aimer et alors, sur mon grabat, je me
suis souvenue de toutes les tendresses, de tous les serments, de tous
les vertiges et je me suis levée pour vous apprendre quel doux ulcère
on appelle _amour._ C'est une maladie qui ronge, un feu qui va de la
tête aux pieds et on ne sait pas quel est le moment le meilleur, celui
qu'on apaise cette fièvre derrière les rideaux, ou celui quelle bat son
plein, quand on est seule et droite à la fenêtre ouverte, avec le linge
pendu encore bleu au fil de fer, et que le regard s'en va loin heurter
les façades et balayer les trottoirs sans rencontrer l'amant, le
délicieux menteur qui sourit si bien dans ses beaux gilets gris perle!
Le cher amour ne sait pas décevoir. Monsieur, car il a des cruautés
étranges, amères comme les fruits exotiques des petites charrettes.

--Taisez-vous, dit une autre femme dont le visage était dramatiquement
peint, l'amour n'est pas cette malsaine résignation. Je l'ai connu
sous les climats les plus torrides. Il cherchait la seule aire fraîche
du pays et entre les murs de l'ombre le combat commençait comme s'il
se fût agi de mourir. Parfois, hors des cases, la vie du couple se
jouait. On y pensait bien. Il y avait une hâte fébrile de s'atteindre,
de s'étreindre, de bouleverser des yeux trop grands et des lèvres trop
mûres. J'ai vécu ces passions sombres et sèches dans le vent des suds.
On tremblait toujours d'être découverts, on était lié l'un à l'autre
par des complicités sans raison, et parfois il y avait des cavalcades
déchaînées contre notre amour. C'est alors que l'homme, le cheval et
moi, nous sentions si unis qu'il me fallait parler, parler malgré le
soleil vorace et les sablons de l'air à tout instant dans mes gencives.»

Pedro Gonzalès s'agita mollement, le temps nécessaire pour faire penser
à la limace, puis il articula non sans peine: «N'écoute pas les femmes,
petit, elles te donneront de mauvaises raisons. J'en ai connu une, elle
n'avait pas vingt ans et déjà elle était folle.» Il s'arrêta, puis
reprit avec un air de fatuité oscillante: «Elle était folle de moi.
Alors nous allions aux Acacias sur de grands bais bruns. J'ai oublié
tout le reste, sauf pourtant ce qu elle m'a dit au moment de mourir:
_On n'avait donc plus rien à faire quand on a inventé l'amour?_»

Anicet s'entendit tout à coup appeler par une voix très douce derrière
lui. Il voulut se retourner, mais des mains de fer sur ses épaules
l'empêchèrent de bouger et un inconnu qui grasseyait légèrement lui
dit à l'oreille: «L'amour est ta dernière chance. Il n'y a vraiment
rien d'autre sur la terre pour t'y retenir. Qui sait? personne n'a pu
essayer pour toi de ce philtre et l'expérience des autres ne vaut rien
pour toi. Sans doute as-tu tenté déjà ces imparfaites fantaisies qui
t'unissaient à des corps comme des grappes de raisin» Les belles filles
niaises te lassaient tôt ou tard; tu écoutais leurs voix dénombrer
les objets dans la chambre et succinctement énoncer leurs rapports
primordiaux: la pendule est sur la cheminée, les persiennes sont
fermées mais le jour ne se lève pas encore; j'aimerais des pantoufles
de satin; on dit qu'il y a des femmes qui possèdent des trois mille
diamants! Cet amour-là est un jeu moins innocent qu'on ne croirait
parce qu'on y use de l'ardeur. Mais ce n'est point lui qu'il te faut.
Renonce à jamais à ces filles aux yeux vides; sans peine jadis, tu
abandonnas Traînée. Elle ne peut même plus occuper tes loisirs. Si tu
l'entendais encore parler de la vie, ou exiger de toi cette sensibilité
qui pend dans ton cœur comme une feuille morte, tu la tuerais sans en
souffrir davantage.

--N'est-elle pas déjà morte? dit Anicet, ou ai-je pris mon désir pour
une réalité?»

Un grand cri retentit derrière le comptoir, on vit Traînée se lever, le
visage ravagé. Elle roula ses yeux comme des billes, agita comiquement
les bras, se prit le cou à deux mains et se secoua jusqu'à en mourir.
Quand elle fut tombée, Anicet se mit à rire doucement, parce qu'il
savait bien qu'on ne peut pas s'étrangler. La voix reprit derrière lui:

«Te demandas-tu jamais ce que serait pour toi Mirabelle? Avec
elle, plus besoin de craindre les bavardages, les contretemps, les
contre-sens. Les importunités de la camarade ne peuvent se rencontrer
entre ses bras. Prends garde seulement de ne tirer de ses qualités
des conclusions fausses et de n'admirer en elle, comme font ceux
qui la courtisent, qu'un idéal mal défini. Elle t'échapperait ainsi
quelle échappe à tout cet entourage d'artistes. Les artistes font de
singulières pétitions de principes... il suffit, tu sauras plus tard.
Mais observe tout au moins qu'à une époque où l'on peut, sans déchaîner
de tempêtes, nier Dieu, la Patrie, le Foyer, on se ferait arracher les
yeux si l'on déclarait que l'art n'existe pas. L'Art, le Beau, sont les
dernières divinités des hommes. C'est ainsi que tes rivaux, libres en
apparence de préjugés, s'embarrassent dans leur course du poids mort
de l'Art, abstraction déifiée, denrée de conserve bonne tout au plus à
nourrir les fossiles. Ils commettent cette erreur singulière de prendre
Mire pour la Belle, alors qu elle semble laide à bien des gens, et
qu elle est en réalité la Femme. Véritablement, Anicet, la Femme est
ta dernière planche de salut. Pour la conquérir il faudra te battre,
pour la conserver il faudra te battre, pour l'aimer même il faudra te
battre: voici l'intérêt que tu peux encore prendre à la vie. Si cela ne
te suffisait pas, mon cher ami, il ne te resterait qu'à plier bagage.»

Le mot _bagage_ rendit tout très clair, expliqua les énigmes. _Bagage_,
évidemment, _bagage._ Il flotta dans l'air comme une fumée, s'inscrivit
partout, changea le décor. On ne peut pas dire que la signification
du mot _bagage_ soit très nette dans l'esprit d'Anicet, mais ce mot
claque si bien dans le vent que c'est probablement une étoffe qu'il
désigne, une étoffe soyeuse rayée blanc sur blanc. Cet été on ne
portera plus que le bagage, si seyant, si léger, le tissu sous lequel
les formes restent le mieux imprécises et moulées, et le catalogue
cherche vainement l'adjectif: _floche._ Si je ne me trompe, ce que
je prenais pour une écharpe blanche, c'est le faisceau lumineux du
projecteur. Il tombe sur la scène du music-hall où personne encore ne
danse, de telle sorte que son halo semble pur de toute intention et se
projette indifféremment sur le sol comme s'il avait une vie propre.
Brusquement on le met en marche, et le voici qui bondit pour chercher
l'acteur absent. Il s'attarde au détail d'un portant somptueux que
l'obscurité dérobe mais que le projecteur livre partiellement à notre
curiosité. Le gong annonce l'entrée du danseur, personne ne le voit.
On sait son nom, sa nationalité, grâce au gros numéro 8 sur le côté
de la scène. L'homme et la lumière se précipitent à la recherche l'un
de l'autre. Il y a d'abord chassé-croisé, le projecteur ne nous offre
que des morceaux de danseur, un bras qui passe, une jambe, un torse,
puis grâce à la musique le corps épouse les rayons, et c'est un beau
cow-boy, la chemise ouverte, les manches retroussées, qui baigne dans
la clarté, au-dessus des planches, et mime on ne sait quel dramatique
monologue. On comprend seulement qu'il y va de la vie. Quelle aventure
a pu pousser au désespoir l'acteur des prairies occidentales? Le
revolver, dans ses mains, effraye. Combien de temps cela dure-t-il? Ces
sauts, ces flexions, ces gestes nous charment trop pour nous laisser le
loisir de distinguer entre eux. Soudain un coup de revolver anéantit le
danseur et la lumière. Il ne reste que les ténèbres et l'odeur de la
poudre. Toute la salle se rallume mais la scène est vide et le décor
quelconque. Quand l'_artiste_ vient saluer, il est fardé, vulgaire au
grand Jour, et s'incline trop bas pour quelqu'un qui vient de se tuer.
Mal à l'aise, Anicet s'agite sur son strapontin parce qu'il a lu sur le
programme le titre de la danse 8: Louange du corps humain. L'afficheur
remplace le 8 par un 13. Anicet s'assure ne pas être superstitieux et
regarde rapidement le programme:

13.--LA FEMME

On a éteint trop vite pour qu'il en sache davantage.

Les musiques de la suavité modulent les romances que les hommes
fredonnent tout bas dans la salle, en précipitant un peu le mouvement.
Toutes les danses chantées accourent de l'orchestre et viennent
prendre par son côté faible le cœur d'un spectateur debout là-bas, au
fond d'une loge. Il n'y a pas un air de music-hall lequel ne soit un
souvenir poignant et délicieux pour l'un de ceux qui se taisent quelque
part dans la nuit sur les terrasses dorées, près des accoudoirs de
velours.

La rampe bleuâtre permet de voir le rideau se fendre comme un cœur.
Il s'ouvre sur un autre rideau sombre, uni, lourd, aux plis droits.
Un cercle lumineux apparaît tout en haut à gauche, et dans ce cercle
une tête de femme. Sans étonnement Anicet reconnaît Mirabelle: il
l'attendait. Elle a l'air d'une jolie réclame pour dentifrice. Elle
chante en anglais, il ne peut la comprendre parce qu elle ne va pas
assez lentement. Cependant au passage il accroche le mot DARLING pareil
à une clochette d'argent. Tout d'un coup, la tête s'éteint. Mais elle
se rallume plus bas, à droite; la chanson continue et Anicet s'émeut de
saisir le mot lèvre. Après une nouvelle éclipse, la tête reparaît plus
bas encore et à gauche, et ses paroles doivent être bien émouvantes,
car on sent dans la salle le souffle frais que donne le battement de
paupières de ceux qui ont compris. Le mot bras surprend Anicet comme
une caresse.

Maintenant la tête est au milieu de la scène au ras du sol comme si
Mirabelle s'était couchée à plat ventre. Il faut qu'il y ait quelque
magie dans sa chanson pour qu'Anicet frissonne ainsi. Cependant il n'a
perçu que le mot amour qui se love vers la salle, serpent froid à faire
frémir les épaules nues des femmes et les vêtements sombres des hommes.
L'obscurité renaît avec le silence.

Alors le second rideau se partage à son tour, tandis que jaillit en dix
endroits des galeries le bruit froid et rapide d'un arc électrique qui
se tend. Dix projecteurs vomissent le feu blanc.

Il va éclairer au milieu de la scène cette haute sellette de laquelle,
le menton dans les mains, les coudes sur les genoux. Mirabelle regarde
le vide avec des yeux plus doux que la mort. Mire est enveloppée dans
un grand manteau noir; il se termine en pointe bien au-dessous des deux
pieds nus qui fleurissent cette chute d'ombre. Mirabelle chante encore,
comme si elle avait été mise au monde pour cela. Sa tête soudain
se renverse, elle tend vers le public deux mains baguées que deux
bracelets, anneaux d'esclavage, séparent de deux bras plus blancs que
le jour. Le manteau tombe de ses épaules et Mirabelle alors apparaît à
tous véritablement comme LA FEMME. Anicet la croit nue, tant elle est
belle. Mais elle est en réalité vêtue des tissus les plus chers et des
joyaux les plus rares. De temps en temps l'une de ses pierreries se met
à briller comme un signal de voie ferrée. Mirabelle a fini sa chanson,
mais tient encore clair et haut le défi de la dernière note.

Oh! comment voulez-vous maintenant que les images ne se brouillent pas?

Anicet sentait autour de soi la présence de nombreux spectateurs.
Il avait les yeux fermés. Il savait bien qu'il dormait dans le café
de Boulard. Il aurait voulu s'éveiller, il ne pouvait pas. Un des
assistants eut pitié de lui et lui donna un coup de poing sur la tête.
Une grande lumière se fit dans son crâne et il s'éveilla.

On venait d'allumer, le jour était tombé: «J'ai donc dormi bien
longtemps, dit Anicet, déjà la nuit?

--Vous avez fait le loir, camarade, répondit Boulard, vous n'en serez
que plus dispos pour notre petite entreprise.

--Ah! je me croyais loin d'ici, vous n'imaginez pas tout ce qui m'a
passé par la tête. A quel moment ai-je donc commencé à rêver? Les rues
sont déjà éclairées.»

Au dehors, près du réverbère, une femme et un homme se séparaient;
Anicet reconnut avec stupeur Pedro Gonzalès.

«À quel moment ai-je donc commencé de rêver?» répéta-t-il.

--Hé, je n'en sais rien, camarade, reprit Boulard en lui tendant deux
revolvers, mais prenez toujours ces petits bijoux.»

Au moment qu'Anicet sentit le froid du métal, on entendit un grand
cri, et les gémissements de Monsieur Pol derrière le comptoir: «Ah!
mon Dieu, disait-il, elle est morte, ma colombe, ma tourterelle, ma
chouette au corps de vipère, ma tendre Tramée, ma maîtresse.»

Il avait pris le corps sous les aisselles, et, tout en sueur et tout
en larmes, le tirait au milieu de la pièce, Anicet se précipita pour
chercher des marques de strangulation. Mais il n'en trouva point.
Un petit flacon vide, avec l'étiquette Poison que Boulard découvrit
derrière une pile d'assiettes expliqua le mystère. Pol gémissait très
doucement sur le cadavre. Anicet ne regrettait pas Traînée, mais qu
elle fût morte le bouleversait. «Ça va bien, dit le patron, il n'y a
pas besoin de médecin puisqu'elle est morte, et comme nous ne tenons
pas à ce que la police vienne mettre le nez dans nos affaires, il n'y a
qu'à faire disparaître cette belle enfant. C'est dommage, tout de même,
elle aurait encore fait un bon usage.» Il chargea le cadavre sur son
épaule et disparut dans l'arrière-boutique.

Pol gémissait toujours en se balançant lentement de droite à gauche et
de gauche à droite. Une idée parut lui naître, il s'arrêta un instant,
se leva et partit à son tour dans l'arrière-boutique.

Les deux comparses qui avaient escorté le cadavre d'Omme parurent sur
le pas de la porte. «Le patron est là? demanda l'un d'eux à Anicet, il
est l'heure de partir.

--À votre disposition, les garçons, dit Boulard en reparaissant sans
son fardeau. Allons, mon jeune ami, en route. Nous vous expliquerons.»
Tandis qu'ils sortaient, Anicet vit Pol revenir avec un escabeau, un
marteau, un clou et une corde. «Il va se pendre», pensa-t-il, et il
s'éloigna en riant à l'idée de la scène burlesque qui allait se passer,
quand la corde se casserait, et que Pol recommencerait sa tentative
lamentable à nouveau couronnée d'insuccès.

«Le soir, dit-il, il fait bon vivre.»



CHAPITRE NEUVIÈME


DÉCÈS


Une tresse de cheveux pend de la nuit décoiffée. Elle se balance,
lourde, noire, dans le vide et plonge dans une fissure des maisons.
L'homme qui est au bout de la corde voit les pans des murs prendre
des inclinaisons dangereuses. Pour ses yeux les corps de bâtiments se
bousculent autour de la cour. Tandis que la corde glisse doucement du
toit, les regards de l'homme chavirent vers le ciel et groupent au
petit bonheur les étoiles en constellations ignorées des astronomes.
Ces figures vertigineuses lui rappellent un dessin de tapisserie,
jadis, dans une chambre où pour la première fois l'amour, avec une
odeur de madère, lui ouvrait un peignoir crème orné de rubans. Elles
tournent au-dessus de sa tête comme alors ces fleurs murales. L'homme
s'irrite d'un parallèle qui le poursuit et le gêne. À ce moment il a
atteint la hauteur d'une fenêtre. Il tire deux fois sur la corde en
guise de signal. Elle s'immobilise. L'homme monte sur le rebord. Il
sort quelque chose de sa poche, il s'accroupit, il fait des gestes
rapides; on n'entend pas les légers crissements qui les accompagnent
parce qu'on est trop loin. Mais tout à coup un grand morceau de vitre
se détache et suit sans bruit le mouvement de retrait de la main. La
lumière lunaire qui blanchit la maison brille d'un éclat inattendu
dans ce miroir. Le bras de l'homme, à travers la vitre coupée, cherche
l'espagnolette.

Tant d'habileté ne surprend pas Anicet quoiqu'il soit peu habitué à ce
mode d'ouverture des fenêtres. Il lâche la corde et saute dans la pièce
comme un personnage de féerie.

Vous savez quel merveilleux attrait donnent à l'amour le secret et
le mystère. Le crime porte un charme analogue. La prudence exigerait
qu'on l'exécutât rapidement. Mais les voluptés fortes sont les plus
lentes, et l'assassin sensible, le cambrioleur délicat s'attardent au
lieu même qu'ils devraient fuir. J'ai souvenir d'avoir lu, il y a de
cela dix ans, l'histoire de ce voleur qui avait pénétré dans la cave
d'une banque, ouvert le coffre-fort, en avait vidé le contenu, mais
ne pouvait se décider à partir et comprimait les battements de son
cœur contre la porte du coffre. Aux agents qu'on avait mandés au vu
des traces d'effraction, il dit avec tristesse: «Déjà le jour? oh!
laissez-moi une heure encore.» À l'instant que son pied se posa sur le
plancher, Anicet sentit le vertige monter le long de sa jambe tendue,
envahir son corps, et tourner son crâne comme un remontoir. Le danger
et la solitude, longs lévriers de la nuit, léchaient ses mains, sa
face et ses paupières. Quelle envie de dire, posément, à voix haute:
Me voici dans la maison. Le péril du moindre bruit ne rendait que plus
tentante cette fantaisie. Comme un dormeur qui veut parler, Anicet se
résigna à exprimer l'idée gênante, mais les mots portaient de petits
bouts de papier collant recroquevillés, et dans la gorge raclaient
les parois, s'y plaquaient sans pouvoir sortir. Quand un très grand
effort permettait aux mots de s'échapper, comme des souffles, ceux-ci
avaient perdu leur sens en route, on ne reconnaissait plus leur visage
coutumier. Ou bien c'étaient d'autres phrases qui venaient, absurdes
exhalaisons de l'esprit, trahisons déguisées de secrets intimes: «_Les
fuchsias m'ont encore fait des propositions, ou, j'aimerais bien manger
des femmes de couleur._»

Anicet sentit qu'il n était plus maître de son esprit, et pour se
ressaisir il fixa son attention sur un souvenir. Tout d'abord ce
ne fut qu'un point lumineux autour duquel dansaient les ombres des
associations d'idées, pareilles à des branches d'arbre devant le
soleil. Puis les rameaux s'écartèrent, se groupèrent à la périphérie
de la clarté, léger lacis sans cesse resserré, ne formèrent plus qu'un
halo sombre, une bande noire, une ligne, une ligne mince, le contour
du souvenir, puis Anicet regarda le soleil en face. C'était, sans
préméditation, un beau soleil d'enfance, un jeudi qu'on partait pour
le pôle à bord de l'INGÉNIEUX; tout se trouvait prêt à point, les
conserves pour l'hiver, les fourrures, l'huile pour calmer la mer,
les fourchettes à piquer les baleines. Mais au tournant de la rue des
Martyrs, on s'aperçut qu'hélas! on avait oublié les coussinets des
dynamos. Le souvenir devenait précis, précis comme le visage rieur de
la petite fille, de laquelle je peux vous dire le nom, attendez: elle
s'appelait Arabelle ou Marie, c'était sûrement une princesse déguisée.
Je lui trouvais un port de reine. Immédiatement je voyais la mer et les
bateaux de la Compagnie des Indes.

Anicet sut à ce détail qu'il avait retrouvé son sang-froid, et comme un
poisson dans l'aquarium se dirigea, d'après le plan consulté tantôt,
pour trouver le salon où le peintre avait fait son atelier. Le petit
jet de sa lampe électrique troua la nuit, révéla la porte et le bouton
de la porte. À ce moment, Anicet éprouva fortement la volupté de
l'ombre. Combien de fois avait-il vu en rêve ces hommes audacieux qui
pénètrent dans l'obscurité des maisons, tandis qu'au dehors le clair
de lune, silencieux et complice (on traduit _amica_ comme on peut),
fait chromo? Belles affiches des films américains! et si tout à coup
la lampe allait éclairer le visage d'un homme? L'intrus prit un de ses
revolvers et l'arma avec un bruit sec plus harmonieux que les musiques
humaines; puis il ouvrit doucement la porte et se glissa dans la pièce
voisine. Il la franchit sans hésiter et entra dans l'atelier-salon.

Si nous n'avions du monde qu'une seule donnée à la fois, s'il
n'existait pas en nous cette faculté d'unir mille sensations
simultanées et de les rapporter à un même objet, nous serions
constamment dans l'état de notre héros à ce point de son histoire.
Dans cette pièce ignorée où toute chose semblait précisément surgir à
l'endroit qu'on ne l'attendait point, le jeune homme à chaque heurt
saisissait dans le pinceau lumineux de sa lampe un aspect de cet
univers paradoxal, et ne savait comment relier ce nouveau phénomène à
ses précédentes découvertes. Aussi bien, ses yeux se trompaient-ils
en discernant pêle-mêle, à terre, entre des séries de toiles adossées
aux murs, ces loques brillantes, ces velours pailletés, ces colliers
en perles de bois, ces caisses vides, ces boîtes de conserves aussi
dangereusement sonores que ces invraisemblables instruments de musique
tout à coup rencontrés par le pied avec un fracas épouvantable (cela
se passe, en respirant très fort on finit par calmer son cœur). Une
autre fois ce fut une masse molle qui entrava la marche d'Anicet et
la lumière décela le cadavre bouffi d'un mannequin aux joues rouges.
Un peu plus loin, quelque chose glissa si soudainement qu'Anicet eut
le sursaut de quelqu'un qui touche dans l'ombre un serpent nu et
rapide. Ce fut une peur affreuse qui fit trembler ses lèvres, dilata
ses prunelles et donna une lucidité fébrile à son esprit. Tandis
qu'il battait l'air de la médiocre clarté de sa lampe, le cambrioleur
novice devina, sans que ses sens l'eussent encore pu renseigner, un
chevalet chargé qui s'écroulait à côté de lui. Il eut le temps de
jeter ses bras et de les serrer autour du cou de la bête prête à
s'abattre: la catastrophe évitée, Anicet restait dans l'ombre, les
mains fermées sur un revolver et une lampe, embrassant un fardeau qui
lui échapperait au moindre mouvement. Il se compara au charretier qui
accole son cheval et patine avec lui sur le verglas. Ramener sa charge
en position d'équilibre, il faudrait un hasard. Il est du consentement
commun que l'homme qui voit un ours se sauve puis a peur. Je ne le
crois pas, mais plutôt que l'homme a peur (ce retrait subit de tout
le sang des membres et de toute vie du corps, comme une chute), puis
se sauve (cette réaction qui se fait course quand la machine regagne
à toute allure le temps perdu par la terreur) puis, qu'il a peur de
l'ours, je veux dire qu'il rend un juste hommage à la cause même de
son trouble et la salue mentalement par son nom. Ainsi Anicet était
mort un instant dans la nuit, puis avait devancé avec une précision
d'automate le désastre imminent, et maintenant, le danger passé,
se représentait le bruit épouvantable qui eût réveillé la maison,
Paris, l'Europe et la police. Le craquement léger d'un meuble lui
donna autant de terreur que si le chevalet se fût réellement effondré
et que le peintre fût apparu dans l'encadrement de la porte, «Au
fait, chez qui suis-je tombé?» Les toiles ne le renseignèrent pas
au premier moment: c'était d'abord un paysage léger et dansant que
de petits personnages antiques n'empêchaient pas de situer dans le
bassin de Paris; puis il y eut au bord d'un lac une femme richement
habillée qui tenait une lettre ouverte et regardait dans un des coins
supérieurs l'apparition souriante d'un jeune commis endimanché.
Anicet, qui s'était cru chez un émule de Corot, se sentit déconcerté
et chercha d'autres renseignements: il aperçut une maison schématique
qui fidèlement figurait la _Maison_, celle qu'on ne désigne que par ce
nom tendre sans le nantir d'un possessif, la Maison qu'on a décrite
avec son toit, ses fenêtres, sa porte, (les étrangers seuls y voient
des choses singulières), cet endroit chaud quelque part dans le monde,
vous m'étonneriez, voyageur qui lui trouvez DU CACHET, ce coin ami au
dehors duquel il n'y a que les étoiles et la barrière du jardin. Ici
Anicet se perdit dans les souvenirs de sa petite enfance, quand les
chiens ouvraient des gueules immenses et quand régnait sur la terre un
peuple de géants très doux. La toile suivante émut une autre couche
de son être: elle représentait un adolescent grand et maigre dont les
mains souffrent d'être vides, un garçon qui n'a pas encore appris la
beauté des corps, ni quel secret cache ce maillot trop large: trop pur
pour être harmonieux. Enfin, pour que le doute ne pût subsister dans
l'esprit d'Anicet, une nature morte laissa voir au jeune homme dans
le jeu ambigu de la guitare et des bouteilles au centre du guéridon
les formes jointes d'un couple amoureux que le monde ne pouvait plus
troubler ni le charme des objets usuels. Sa stupéfaction fut si
profonde qu'à peine le mot Bleu eut-il surgi dans sa pensée qu'Anicet
ne songea plus à s'étonner de cette merveille: «Je suis chez Bleu.» Il
y avait un siècle que tout le monde le savait. Le premier mouvement fut
de partir: on dirait aux gens de là-haut qu'un intrus avait empêché le
vol et d'ailleurs... Le deuxième mouvement fut de simple curiosité, et
tout de suite il y en eut un troisième: la décision de voler Bleu mieux
encore que n'importe quel autre peintre. Probablement, au fond du cœur,
le troisième parti avait précédé les premiers: il portait en lui un tel
attrait, un tel feu qui brûlait les poumons comme l'oxygène après une
longue course dans l'air froid. Mais la force extérieure à l'esprit
qui discipline nos instincts l'avait présenté par anti-phrase, puis
comme elle n'entraînait pas la conviction, avait laissé passer l'excuse
_curiosité_ et enfin avait cédé au désir fondamental qui annihilait sa
résistance. Qu'il est facile de causer préjudice à des indifférents,
mais quelle douce violence on se fait quand on nuit sciemment à qui
l'on aime! et Anicet ressentait pour Bleu cette sorte d'amour que les
gens prennent pour de l'admiration. La puissance de séduction que Bleu
exerçait sur lui faisait éprouver à Anicet quel rival il trouvait en
ce peintre pour la conquête de Mirabelle. Cependant de l'émoi ressenti
devant les miracles de Bleu, on ne pouvait déduire celui de Mirabelle;
ah! si le génie seul avait agi sur cette fuyante beauté! Mais qui
saurait à coup sûr trouver le chemin de tous les cœurs, et n'est-il
pas vers l'amour d'une femme des voies singulières que n'ouvrent ni la
valeur ni la beauté?

Pour deviner quel effet pourrait produire Bleu sur Mire, il eût fallu
connaître, avec l'étendue de ses moyens, la façon dont ceux-ci agissent
sur un être. Quand Anicet s'efforçait de pénétrer ce mode d'action
sur soi-même, le trouble bornait son investigation. Par analogie, il
égalait cette émotion à celle de certains réveils enfantins: on ne
sait plus le nom des objets familiers, on les reconnaît mais quelque
chose d'eux est parti dans l'infini. Ou bien on trouve encore les
vocables qui désignent ces accessoires de la vie quotidienne, mais
c'est la première fois qu'on voit une table, une chaise, tout paraît
neuf, surprenant, éloquent pour notre cœur et sans doute allons-nous
découvrir des vérités capitales. La plus banale réalité tout à coup me
parle directement sur un ton si lointain que les yeux se mouillent. Ce
qui monte en nous, c'est l'amour de la vie soudainement provoqué par
le spectacle des natures mortes. Quelle partie humaine se joue donc
derrière ces apparences inertes? Rien n'aurait moins dû me faire songer
à la vie, et la voici palpitante (beauté de ce mot vulgaire). Quelle
douleur ou quelle joie réside au sein de celui qui nous la révèle?
À tout instant on le croirait à un tournant dangereux de ses jours.
Un secret merveilleux l'anime à nous communiquer un trouble profond
qu'il transforme pour nous et jamais nous ne saurons de quel drame ces
paquets de tabac sont le signe, ni quelle exaltation traduisent ces
mandolines. Il n'y a ici que l'émotion pure et si pareille à celle qui
dort en nous, qu'elle va l'éveiller comme la note harmonique fait un
vase muet tout au fond de la pièce. On n'échappe pas à ce charme parce
qu'on n'en saisit plus l'origine. Ce qui vient à nous est vrai, nous
ne pouvons le réfuter. Comme on tremble subitement devant une pipe et
quelle faiblesse nous met à la merci. À la merci de quoi?

Anicet éclata de rire sans aucune gêne: «Je viens de me prendre
au sérieux», dit-il à haute voix et cette imprudence n'entraîna
aucune catastrophe. Cette bravade avait été pour lui l'épreuve de
son existence. La séduction de Bleu l'avait un instant distrait de
sa personnalité et le son seul de sa propre voix lui rendit le sens
individuel.

Tout d'abord il avait projeté la destruction de ces œuvres redoutables
pour lui, mais en même temps il convenait qu'anéantir ceci n'était
rien: il s'agissait d'inventer des charmes plus puissants. La force
de fascination du peintre s'expliquait assez clairement: ne se
substituait-il pas à nos sens pour interpréter le monde et de qui
sommes-nous incessamment amoureux sinon de ces intermédiaires? comment
ne pas s'éprendre de celui qui nous donne à tout instant l'équivalent
humain des choses extérieures? Pauvre poète qui cherche à lutter
avec tes malheureuses images verbales! Il y a pourtant des cris qui
viennent de plus loin dans les cœurs des hommes que de cette zone
facilement atteinte où règne l'amour des formes colorées. Si nous
savions donner à nos instincts leur voix véritable et non ce chant
monotone des cordes vocales quel pouvoir ne prendrions-nous pas sur
tous nos semblables, que leurs cheveux soient ou non de la longueur des
nôtres! À titre d'essai, Anicet ferma les yeux, éprouva l'angoisse de
la jalousie et cette crainte insurmontable du triomphe de Bleu, puis
il écarta désespérément les formules que son esprit lui proposait pour
les traduire, se ramassa sur sa souffrance au point de ne plus rien
sentir de l'univers que ce feu intérieur, et laissa monter la plainte
réflexe qui vint à ses lèvres et sonna très bas, comme la parole
d'un autre, avidement guettée par Anicet lui-même: Mon Dieu. Cela
surgissait de l'intime et personne n'avait envie d'en rire, mais rien,
rien n'excusait ces mots, fruits de l'habitude. L'Anicet mécanique
dit encore: C'EST BIEN ÉTRANGE. Mais de quoi parlait-il avec le ton
lointain des gens qu'on a cru morts et qui se réveillent à demi pour
livrer le secret de la tombe? L'autre comprenait maintenant que la
voix profonde de l'homme ne possède aucun des sortilèges communs aux
poètes. Au vrai, peu lui importent tous les mots. Dans les toiles de
Bleu ce qui troublait surtout Anicet c'était cette sûreté des formules;
il ne semblait jamais que le hasard eût présidé à ceci ou à cela. On
devait le craindre comme ce chimiste expert qui reproduirait à coup
sûr tous les corps naturels. Et cela même, était-ce bien redoutable?
Cette confiance dans sa science ou son art que supposait la réalisation
des formules était-elle compatible avec la séduction? À vrai dire,
l'adresse n'est ici qu'un pis aller. Pour m'émouvoir au point de me
subjuguer, la gaucherie qui invente cette caresse ou ce regard pour les
besoins de la cause, l'anxiété de la parole, l'incertitude du geste,
sont de plus sûrs auxiliaires.

Sur un chevalet, il y avait un grand tableau voilé avec tant de soins
qu'on comprenait à ce seul détail la sollicitude du peintre pour son
œuvre. D'un tour de main Anicet le dénuda, curieux de trouver ici même
l'épreuve de sa conviction. Dès le premier coup d'œil, il comprit qu'il
était devant la _Louange du Corps humain_, le tableau dont tout le
monde parlait sans l'avoir vu et où Bleu croyait mettre le meilleur de
soi-même. Le jeune homme soupira de soulagement: ce qui se présentait
à sa vue n'était qu'une parfaite académie, une figure de proportions
avec ses cotes en chiffres connus. Anicet saisit subitement que Bleu en
atteignant la perfection avait passé du domaine de l'amour à celui de
la mort et de la gloire. Il prononça plusieurs noms de grands hommes et
sourit.

«Vous me direz ce que vous pensez de cette toile... Tiens, Anicet! Que
faites-vous là, cher ami, avec une lampe et un revolver? Vous voyez,
j'amenais notre cher Marquis dans mon atelier. Il s'agissait de montrer
_la Louange du Corps humain_ que vous regardiez à ce que je vois. Qu'en
pensez-vous? Non, ne vous forcez pas.»

Anicet balbutia des compliments embrouillés. L'arrivée de Bleu escorté
par le Marquis le terrifiait. Que dire? Le rouge lui montait aux joues
de devoir mentir sans aucune chance d'être cru.

«Ne cherchez pas à m'expliquer votre présence, dit encore Bleu, chacun
a ses petits secrets et il n'y aurait plus de vie possible si les
voisins s'en préoccupaient. Vous prendrez bien quelque chose?»

On entendit des craquements de pas dans la pièce voisine. Quelqu'un
de lourd avançait avec précaution. Tout à coup, comme une chouette en
plein jour, Boulard jaillit dans la lumière, épouvanté de se trouver en
présence des locataires. Mais sa terreur changea de nature quand il eut
aperçu le visage du Marquis.

«Excusez-moi, Chef, dit-il, je ne savais pas que ce Monsieur le peintre
était de vos amis. Sans ça vous pensez bien que je n'aurais jamais osé!
Et si je me suis engagé dans cette aventure avec les camarades, c'est
qu'un rabatteur nous a proposé le coup à la dernière minute. Alors,
vous comprenez, une belle affaire. Faut pas laisser passer l'occasion.
On a peur des gaffes, on en fait d'autres. Enfin. Et puis nous avions
une nouvelle recrue à exercer, ce jeune homme, et... Mais est-ce que
vous le connaissiez aussi? Ah! bien, je suis flambé. Il vous a tout
dit: qu'on ne voulait pas partager avec vous, que c'était pour le
compte d'un Américain. Ah! zut alors! Quel malin, tout de même. Aussi
on se fatigue à toujours donner la part du bon à des Messieurs en habit
noir qui ont peur de se salir les mains. Comprenez, patron, on fait
toujours le gros ouvrage. Alors. Enfin, il ne faut pas nous en vouloir.
Vous êtes intelligent.

--Tu vas commencer par filer, dit le Marquis, pour cette fois ça passe.
Mais que je ne vous y reprenne pas. Va: Monsieur (il désigna Anicet)
reste avec nous.»

Boulard s'en alla à reculons. Quand on fut bien sûr qu'il était parti,
le marquis se retourna vers Bleu: «Je vais vous expliquer.

--Du tout, du tout, mon cher, cela vous regarde. Nous allons boire.

--Ainsi, dit le Marquis, vous aviez noué partie avec mes petits
bonshommes, mon cher Anicet, cela est bien drôle.»

Anicet ne nia pas. Le Marquis avec un air très contrarié répéta: «Cela
est bien drôle.» et à part lui il ajouta «Comment vais-je pouvoir me
débarrasser maintenant de ce jeune indiscret qui en sait trop long sur
mon compte?»

BLEU

(pendant ce temps il est revenu devant la _Louange du Corps humain_).

Comme ce n'est rien, tout de même.



CHAPITRE DIXIÈME


LA SOIRÉE CHEZ MIRABELLE


L'habit est de rigueur. Comme les invités, les domestiques sont
masqués. Voilà comment, à la place d'Eugène qui en a profité pour aller
au cinéma, un inconnu s'est glissé dans la maison. Un inconnu? non pas:
Nicholas Carter, détective, grimé si habilement que c'est dommage que
personne ne puisse admirer ce beau travail. Il pendit la cape d'Anicet
à côté des cinq autres, et, à mi-voix, rappela poliment au jeune homme
qu'il devait, avant d'entrer, ajuster son loup, pour l'instant relevé
sur le front.

Voyons: Bleu, Chipre, Pol, Miracle, le Marquis. Et Baptiste?

«Vous êtes seul? dit Bleu, comment se fait-il que Baptiste ne soit
pas à l'heure? cela ne lui ressemble pas.» Anicet sentit que cette
phrase soulageait l'assemblée d'un long silence. On attendait trop
impatiemment Mire pour soutenir une conversation générale.

«Par où va-t-elle paraître?» demanda Pol.

Le Marquis montra les trois portes du salon:

«Impossible, dit Pol, elle arrive toujours par quelque endroit
mystérieux. Elle surgit. Rappelez-vous.

--Nous sommes ici rue de la Baume, répliqua della Robbia, et Madame
Gonzalès est mariée.

--Je n'ai jamais cru à cette histoire, dit Chipre, Mirabelle n'est pas
une femme comme les autres, voyons.

--Nous le pensions avant de connaître son identité véritable.

--Je vous dis que c'est un mythe solaire.

--Une conception de l'esprit.

--Une idée fixe.

--Une image.

--Un symbole.

--Taisez-vous, dit Anicet, c'est une femme en chair et en os, ou bien
nous ne la trouverions pas si belle.

--Pour sûr, dit Pol, elle va sortir du piano. C'est beau les pianos. Si
j'étais riche j'aurais un piano.»

Il découvrit le clavier et le caressa. Une note accrochée se fit
entendre faiblement. Pol recula éprouvanté.

«Comment allons-nous l'appeler? questionna Miracle.

--Madame.

--Et le mari, ajouta Pol, nous l'appellerons Pedro.»

On introduisait Baptiste. On n'eut pas plutôt remarqué sur son visage
un air d'affliction profonde que la grande porte du fond se fendit et
glissa de part et d'autre: le salon se trouva doublé, dans sa nouvelle
moitié on aperçut Mirabelle aux côtés du prince consort. Elle était
vêtue d'une jupe de tulle noir surmontée d'une haute ceinture, et pour
tout corsage n'avait que deux panonceaux de notaire assujettis par une
chaîne plusieurs fois enroulée. Ses jambes étaient nues et ses pieds
chaussés dans de petits souliers de nacre pareils aux encriers qu'on
vend sur les plages. Un seul bijou la parait: ce long et lourd collier
de coquillages inégaux comme l'humeur du ciel et moins sonores que
la mer. Elle était coiffée à la mode et portait en guise d'éventail
un grand pare-feu de cuivre. Cette apparition fut accompagnée par un
air de polka qui s'échappa du ventre blanc et or d'un de ces bahuts
à musique ornés de statuettes chamarrées dont les bras battent la
cadence. Un feu de bengale s'alluma tout à coup dans un Saxe et plongea
les sept masques dans le vert, tandis que dans la seconde pièce un feu
jaune sortait de la bouche d'un mascaron de pierre pour envelopper les
époux. Un amour nu qui tenait une guirlande de fleurs sur une colonne,
la jeta, sauta à terre et s'agenouilla devant la cheminée dont le
tablier était relevé: «Oh, là-haut, oh!» cria-t-il. La voix lointaine
des ramoneurs lui répondit: «Ah, là-bas, ah!» et l'enfant disparut.
Une chèvre blanche passa entre le couple et le groupe, salua et sortit
en ouvrant la porte avec ses cornes. Il y eut encore des cyclistes
habillés en bergers, un danseur de corde napolitain, une pantomime
jouée par des phoques costumés, puis toute lumière s'éteignit.

Aussitôt, sur un écran jusque-là invisible, se projeta le couple
Gonzalès sur le perron du Roule le jour du mariage. Un texte explicatif
annonça qu'on se proposait de présenter à l'honorable assistance la
vie des mariés, qui méritait de passer en exemple aux jeunes gens de
l'avenir. Ce fut d'abord Pedro Gonzalès, fils de pauvres ouvriers
cordouans. À cette occasion il y eut quelques vues de Cordoue, de ses
ressources, de ses monuments, et on apprit le chiffre des habitants
de la ville. On assista à la vie de tous les jours des parents
Gonzalès, le modèle des ménages, dans son misérable galetas. On vit
Madame Gonzalès laver son linge, moucher ses sept enfants, en faire un
huitième, prier le Saint-Esprit dont l'image était pendue à la tête du
lit. On vit Monsieur Gonzalès s'exténuer de travail dans les chantiers
de construction, puis un soir en rentrant chez soi, écouter le racoleur
d'émigrants qui promettait monts et merveilles. On vit le voyage de la
famille, les vertus domestiques de ses membres pendant la traversée:
le plus jeune des Gonzalès, Pedro justement, qui partageait son pain
avec de pauvres vieillards infirmes. On vit la Californie, la conquête
de l'or, la mort tragique du père, écrasé je ne sais plus par quoi, la
jeunesse difficile de Pedro, l'ingénieuse industrie qu'il déploya dès
l'âge de douze ans pour tirer sa mère, ses sœurs et ses frères d'une
indigence digne et laborieuse. On vit ce parangon des fils soigner sa
mère malade, sauver du vice ses sœurs et les marier, arracher son frère
aîné à l'alcool et lui faire prendre les ordres. Enfin on le suivit une
bonne demi-heure d'acte vertueux en acte vertueux jusqu'au bagne. Là
on le vit apprendre les mathématiques. Après quoi il s'évada grâce au
talent qu'il possédait de faire le cadavre.

Puis on le vit amasser un petit pécule en attaquant les diligences, se
lancer dans la spéculation et gagner une fortune considérable, dont on
eut une faible idée par quelques vues de ses domaines, venir en France,
apercevoir Mire, en tomber amoureux, dépérir, consulter le médecin,
déclarer sa flamme, être reçu avec une grande tristesse par Mirabelle
qui lui tint à peu près ce langage:

«Je suis d'origine inconnue. Mon passé se perd dans la nuit des temps.
Ne cherchez jamais à savoir quelque chose de mon enfance ou tout serait
fini entre nous.»

Puis elle lui raconta sa jeunesse. Son histoire commençait à Marseille,
l'hôtel meublé donnait sur le port. On voyait la jeune fille assise
sur un lit défait. Sa figure exprimait un désespoir dont on ignorait
la cause. Elle se levait et tournait dans la chambre. Parfois elle
arrachait avec ses ongles de grands lambeaux du papier de tenture.
Elle froissait avec une émotion considérable une petite jupe d'enfant
en satinette. De temps en temps elle élevait vers le ciel des regards
chargés de reproches et on assistait à la scène à laquelle elle faisait
ainsi allusion: dans un riche palais d'Italie un vieillard surprenait
un jeune homme à lire l'Arétin, entrait dans une grande colère, jetait
le livre maudit dans la lagune et chassait l'adolescent avec des
imprécations épouvantables. La jeune fille de Marseille soupirait,
écrivait sur un papier quadrillé ces simples mots:

_Adieu. Dans la mort comme dans la vie, je suis à toi. Mirabelle._

Puis la scène changeait. On se trouvait dans l'arrière-boutique d'un
café. Un pécheur à l'œil noir rapportait sur son épaule le corps
inanimé d'une noyée. Il la déposait sur la table, hochait la tête et
sortait de sa poche la photographie de sa fiancée morte. Très ému, le
marin, dans un moment d'égarement, abusait de celle qu'il avait sauvée.
Elle rouvrait les yeux et l'on reconnaissait Mirabelle.

Désormais celle-ci s'habillait de noir. Un protecteur mystérieux
lui assurait une vie aisée. Mais partout sur son passage les hommes
prenaient feu et se consumaient. Les mères chassaient l'innocente à
coups de pierres d'un village des Asturies où elle était allée enfouir
un secret douloureux.

Un peu plus tard elle regardait le soleil s'enfoncer dans la mer
et pensait à sa destinée mystérieuse, à deux amants pour lesquels
elle n'avait pas su être cruelle et qui avaient payé de leur vie sa
faiblesse. À ce moment un homme roux comme le crépuscule éveillait
son attention par son allure singulière. Il allumait sa cigarette
aux derniers rayons du soleil. Puis, étendant le bras, il décrochait
quelques nuages, faisait la moue, les laissait tomber tous à
l'exception d'un seul qu'il mettait à sa boutonnière. Soudain il se
pencha vers Mirabelle, l'attira contre lui et la rendit mère.

Le tableau suivant montrait la jeune mère allaitant son enfant, tandis
que le père, Harry James, croquait les dragées du baptême. Puis ce
fut Harry James qui échangeait son fils contre une belle pipe d'écume
avec un marchand ambulant, le désespoir de Mirabelle, la colère de son
amant qui sortait, volait une automobile et disparaissait. À ce point
du récit, on revit Pedro Gonzalès en larmes qui baisait les mains de sa
fiancée. On termina par un portrait du couple qui, la lumière revenue,
s'avança vers ses invités comme si aucun prodige n'avait accompagné son
entrée.

Ce fut le point de départ d'une conversation sans entrain, longue,
diffuse, vaine, agaçante, au cours de laquelle Mirabelle ne manqua
pas une occasion de parler de son mari, de le mettre en avant, de lui
témoigner une affection gênante. Elle joua de ses invités comme une
chatte fait des souris: «Mon mari, disait-elle, mon mari...» Elle
riait à exaspérer: Parfois si elle surprenait un regard furieux, un
mouvement de lèvres, elle fermait les yeux avec volupté, étendait les
doigts d'une main sans bagues, d'une main nue. Si elle avait parlé un
peu plus longtemps à l'un des masques, elle corrigeait cette faveur par
un nous qui l'unissait à Pedro Gonzalès au moment qu elle s'appuyait
négligemment à lui. Elle se montra plus particulièrement coquette à
l'égard d'Anicet: qu'il se fût tiré d'une aventure aussi dangereuse que
celle de leur dernière entrevue étonnait Mire:

«Qui donc m'avait dit, Monsieur Anicet, que vous aviez été blessé dans
un accident? Il n'y a rien de vrai là-dedans?

--Absolument rien, Madame, la vie est affreusement monotone, et je n'ai
même pas la chance du plus petit accident.» Le renard de la curiosité,
il n'est pas besoin d'être un jeune Spartiate pour le garder sans crier
sur son sein. Mais, si maîtresse de soi-même que fût Mire, elle ne
pouvait rester immobile et ses mouvements sinueux dessinaient des huit
de chiffre croisés au point où Anicet gardait le silence.

Sous le plus futile prétexte, à chaque instant un domestique entrait.
Il pensait: «Il faudra bien que je surprenne ici quelque secret. Tout
ceci est trop singulier pour être naturel: il y a réunion plénière, et
que signifient ces attractions? Je m'y perds. Toutefois, je ne regrette
pas mon temps: à quelque chose m'aura servi d'en être l'amant puisque
cette toquée de Marina confesse le Gonzalès de ce qui se mijote ici.
Je ne comprends tout de même pas très bien les rapports de tous ces
gens entre eux. Dommage qu'on ne voie pas leurs figures. Seul s'est
laissé reconnaître le jeune Anicet que je retrouve décidément partout
sur mon chemin. Si je savais que Madame Gonzalès fût sa maîtresse, tout
deviendrait beaucoup plus clair.»

La patience des hommes a des limites et déjà les invités regardaient
d'un mauvais œil le mari trop heureux. Ce sentiment de jalousie
dominait en eux tous les autres sauf chez le Marquis della Robbia qui
partageait ses inquiétudes entre Mirabelle et Anicet. Que ce dernier
possédât des renseignements si complets sur la bande dont le marquis
était le chef, voilà qui allait mal. Nous ne sommes déjà que trop peu
sûrs de nous-mêmes pour faire confiance à autrui. Anicet pouvait à tout
instant bouleverser la vie du brillant attaché d'ambassade. Celui-ci
cherchait à s'affranchir, et l'attention même que Mire marquait au
dangereux détenteur de ses secrets n'était pas pour dissuader délia
Robbia de se défaire d'Anicet. L'occasion, plus glissante qu'un poisson
vif entre les doigts, comment la rencontrer?

Le désir d'éviter ou de retarder l'orage fit remarquer à Mirabelle
la pâleur de Baptiste: «Que vous est-il arrivé, mon ami?
questionna-t-elle, vous paraissez abattu. Seriez-vous malade?

--Oui, appuya Bleu, Baptiste est arrivé en retard; il faut qu'il ne
soit pas dans son état normal.

--Ce n'est pas moi, dit Baptiste, c'est mon train qui a eu du retard.
J'arrive de province et vous m'excuserez de ne pas briller dans la
conversation quand vous saurez qu'aujourd'hui même j'ai suivi les
obsèques de mon meilleur ami; vous l'avez connu, Madame, à ce qu'il
paraît, car on l'appelait Harry James.»

Mire poussa un léger cri et s'évanouit entre les bras de son époux. On
s'empressa, mais elle revint assez vite à soi-même. Son premier regard
fut pour l'homme qui la tenait. «Ah! c'est vous, Pierre? Je me trouve
bien sotte. Une pareille nouvelle! Personne au monde ne m'a fait à la
fois tant de bien et tant de mal que celui dont vous avez prononcé le
nom, Monsieur Ajamais, et je ne sais plus si je dois le haïr ou le
pleurer. Je serais bien désespérée à l'heure qu'il est, n'était cet
appui dans la vie que je trouve dans le modèle des époux. Mais de quoi
est mort ce malheureux? Je me sens assez forte pour en entendre parler,
je vous assure.

--Harry James, Madame, a préféré la mort au fil des jours plus
tranchant que celui du rasoir. Il a choisi la chambre d'hôtel où se
dénouent les faits divers comme l'arme la plus propre à priver de la
lumière ceux qui ne savent plus qu'en faire. Je vous fais grâce des
détails, tous plus déchirants que le bruit de la scie.

--Harry suicidé? C'est à n'y rien comprendre. Que lui était-il advenu?

--Les journalistes se le demandent, mais ils se tranquillisent en
imaginant un accident. Un jeune homme que James voyait les derniers
temps m'a assuré qu'il était devenu bizarre: «Vous me croirez si vous
voulez, m'a-t-il dit, eh bien, pendant des soirées entières il était
gai comme un pinson. On faisait la noce. Rien de plus naturel. On
blaguait. Il y avait des femmes. Au milieu de la nuit il se mettait à
fixer un point dans le vide et vous ne lui auriez plus arraché un mot.
Un original, quoi!» C'est tout ce qu'on peut savoir.»

Il y eut un grand silence, puis Anicet sifflota et dit:

«Croyez-vous que le suicide change quelque chose à notre cruelle
indécision? Ce qui nous satisfait à sa pensée, c'est cet aspect de
solution, ce caractère définitif, qu'aucune de nos actions ne revêt de
cette manière apparente. Mais ne nous trompons-nous pas? Pourquoi ce
seul geste nous permettrait-il d'agir sur nous-mêmes quand tous les
autres resteraient inefficaces? Si vraiment se tuer mène à quelque
chose, il doit y avoir d'autres façons de résoudre le problème de la
vie.

--Si vous avez raison, reprit Baptiste, Harry James connaissait ces
autres solutions. Il les avait examinées et vous savez laquelle il a
choisie. Une phrase d'une de ses lettres me trouble. Il parle d'une
chose mystérieuse à quoi il s'est essayé. Puis c'est fini, le trou
noir. Un grand silence, et, dans les nouvelles en trois lignes,
l'annonce du décès.

--Le suicide, dit Gonzalès, je n'y comprends rien: bien des fois je me
suis vu ruiné, déshonoré, flambé. Je n'ai jamais pensé à sauter le pas.
Et vous voyez que je suis encore là, avec une belle femme, de l'argent,
un hôtel à Paris, des propriétés en Californie, et une soif, une soif
de tous les diables!»

On passa des rafraîchissements.

Mirabelle prit Baptiste à part: «Il était votre ami, dit-elle, vous
a-t-il jamais parlé de moi?

--Je ne pourrais pas le jurer. Les femmes tenaient peu de place dans
ses propos. Cependant je crois me rappeler une histoire qui pourrait se
rapporter à vous.

--Dites.

--Harry James avait alors pour maîtresse une petite fille triste à
laquelle il ne touchait jamais parce que, assurait-il, elle était
enceinte. La malheureuse, éprise de lui, se frappait de grands coups
sur le ventre pour lui prouver qu'il n'en était rien. Comme elle
attendait réellement un enfant, elle en mourut. À cette occasion
je demandai à mon ami s'il avait toujours eu cette répulsion de la
grossesse. Il me répondit que non, que cela remontait à une aventure
précédente: «Cette femme, disait-il, était enceinte de moi, «et ce
qui me répugna ce fut seulement qu'elle fît sans cesse «des projets
d'avenir. Par la suite ce dégoût s'allia dans «mon esprit à l'idée de
femme enceinte.»

--Monsieur Ajamais, savez-vous combien vous êtes cruel dans vos récits?
Vous blessez à coup sûr.»

Mire s'évada. Avec quelle voix elle s'adressa à son mari! Toute
l'assistance en fut incommodée. Dès lors il ne fut plus question que du
bonheur conjugal: le thème fut appuyé d'exemples jusqu'à deux heures du
matin.

Sur le trottoir, quand les masques se retrouvèrent entre eux, ils
remportaient une colère confuse. Le marquis, qui crut apercevoir
l'occasion cherchée, affirma qu'une conférence s'imposait. Personne ne
songea à le contredire. Le café de Boulard parut bien peu tranquille
pour y tenir des assises. Miracle proposa une salle de sa connaissance
dont il garantissait la sécurité. On le suivit sans voir une ombre
sortir de l'hôtel Gonzalès et emboîter le pas de la petite troupe après
s'être assurée du bon état d'un revolver.



CHAPITRE ONZIÈME


PRÉLUDE, CHORAL ET FUGUE


À la suite d'Ange Miracle, toute la bande remonta les boulevards, puis
la rue du 4-Septembre, la rue Réaumur, le boulevard Sébastopol. «Oh!
j'ai tellement sommeil, soupira Pol mal à l'aise dans son habit de
louage, où va-t-on comme ça? Aux Halles?». On ne lui répondit pas. Ces
sept hommes en chapeau haut de forme n'étonnaient même pas les rares
passants, les dernières filles maintenant sans espoir: «Tout de même,
dit l'une d'elles en les frôlant, si c'est une façon de faire la fête!»
Ils prirent la rue aux Ours. L'Horloge pneumatique marquait trois
heures. Un sifflet de vapeur fit retourner Anicet: comme un mauvais
présage, un vrai train de marchandises avec une vraie locomotive
traversait lentement la rue Étienne-Marcel. Les fourgons étaient pleins
à déborder de choux et de carottes. «C'est ici», dit Miracle. Sur la
porte on lisait:

INSTITUTION DE JEUNES GENS.

Ange siffla d'une manière singulière. Un certain temps s'écoula. Puis
la porte pivota doucement sur ses gonds, et on vit une jeune fille en
déshabillé, elle enlevait de sa main gauche son dernier bigoudi. Elle
recula: «Tu n'es pas seul, mon Ange?

--Excuse moi, Élodie, j'ai à parler sérieusement avec ces Messieurs, et
nul lieu ne m'a paru assez sûr pour notre conférence. Mène-nous dans
l'atelier. Il n y a personne, n'est-ce pas?

--Quelle idée! heureusement, ce sont les vacances, et Papa est absent.
Tout de même, j'ai un peu peur. Entrez, Messieurs. En voilà du mystère.
Par ici. Cela ne va pas durer longtemps? Prenez la lampe. Tu resteras,
hein? À droite.»

À travers l'obscurité on était parvenu dans une vaste pièce. Une lampe
à filament de charbon donna une lumière misérable et n'éclaira que
quelques sièges scolaires, un carton à dessins, des barres d'appui. La
grande ombre environnante ne fut que peu à peu perceptible aux sept
compagnons. On se trouvait dans la salle de dessin, un grand atelier
vitré, où pendaient des plâtres à peine aperçus, modèles de bras,
visages grecs, le discobole, des fleurs de pierre, l'esclave de Michel
Ange émasculé, et par terre plusieurs bustes, torses, têtes de rebut,
éventrés, décapités ou scalpés, et laissant voir par leurs plaies
noires le vide des conceptions humaines. Tout cela était couvert de la
poussière accablante du fusain ou de la craie. Élodie se retira. Ils
s'assirent. Ils se groupèrent. L'un deux s accouda aux barres d'appui.
Anicet se jucha sur la table du professeur.

«Mes amis, dit le marquis della Robbia, ce qui nous a joint toujours,
c'est un certain sens, un certain goût de se compromettre, un certain
tour d'esprit dramatique. Nous voilà sept, comme une chose, dans un
endroit absurde. Ce n'est pas par désœuvrement que nous nous sommes
donnés un but dans la vie, mais par désir de n'en pas atteindre
d'autre. Nous cherchions à nous restreindre, et nous nous sommes réunis
pour diminuer encore nos espérances. Nous avons inventé cette rivalité
ridicule. Nous tenions peut-être à notre estime réciproque et nous
voulions un terrain où nous éprouver concurremment à armes égales. Je
ne vous parlerai pas de Mirabelle, et de ce quelle a pu devenir pour
nous. Ainsi, au cours d'une partie, le jeu change d'objet, tourne sur
ses talons, et c'est toute une aventure nouvelle offerte à nos désirs.
L'horizon le plus étroit s'élargit toujours au coude de la route.
Qu'importe après tout que les yeux des femmes ne soient que des miroirs
à alouettes! Il y a des émotions qui font tout le prix de l'existence,
et qu'elles paraissent méprisables à l'homme que nous étions avant de
les avoir goûtées ne nous les rend pas moins indispensables. Il y avait
ici quelqu'un que la règle du jeu ne prévoyait pas et qui promet de
rendre ce passe-temps impossible. Nous avions tout examiné, excepté le
mari. Le mari. Il vous appartient de décider notre attitude devant le
mari.» Il y eut un grand tumulte. Chipre proposait un enlèvement. Pol
parlait de suicide à sept, de conduites de gaz. Ange demandait qu'il
n'y eut pas de violence: avec de l'adresse on peut faire tant de mal.
Bleu prononçait poignard à tue-tête. Anicet jouait avec sa chaîne de
montre et balançait ses pieds sous la table. Ce fut Baptiste qui imposa
le silence et qui prit la parole: «Je connais deux moyens d'écarter une
femme d'un homme, c'est de tuer l'homme ou de le ruiner. Le second est
assez cruel. Cela rappelle le gobe-mouches. De plus, il n'est pas très
facile de l'appliquer. Vous dirai-je que j'avais déjà tenté quelque
chose dans ce sens? Mais je ne pouvais agir directement. Il a fallu
mettre en branle dix ou vingt intermédiaires inconscients. Les affaires
financières sont plus compliquées que le bois de Vincennes. La machine
partie m'échappe. Qu'est-ce que cela donnera? Je n'en sais rien.
Si vous êtes des hommes résolus, vous ne pouvez pas vous contenter
d'attendre un résultat problématique. Il faut tuer. C'est très simple.
Tuer.»

Il y eut une très longue discussion. Une discussion confuse, où
montait plus haut que tout la voix d'Ange Miracle, angoissée, qui
réclamait de la douceur, de la douceur. Chipre admettait le poison, le
marquis l'assassinat payé. Bleu criait toujours: Poignard! Pol avait
peur et faisait des coq-à-l'âne. Anicet ne disait rien. Comme on le
questionnait, il répondit par une série de proverbes contradictoires.
Baptiste répétait: «Il faut tuer» avec tant d'insistance qu'en fin de
compte tout le monde tomba d'accord qu'il fallait tuer, mais on ne put
s'entendre sur la façon de le faire. Le marquis observa que le choix
de l'arme devait être laissé à l'exécuteur. Un malaise bondissant
troubla les cœurs. Les plâtres parurent plus sinistres le long des
murs. Quelqu'un proposa de tirer au sort. Chacun se saisit avec avidité
de cette idée: une chance sur sept, c'est très peu. «Je fais les
bulletins», dit Baptiste. Il avait pris dans un carton une feuille de
papier à dessin et la pliait en huit. Avec le revers de la main il
écrasa les plis, puis, lentement, il déchira le papier en les suivant.
Cela fit un craquement. Tout le monde suivait ses gestes du regard. Il
y eut la mimique du stylographe, le capot enlevé, le pas de vis qu'on
tourne, la plume qui sort comme un soleil levant, l'essai du bec sur le
huitième fragment de papier, les secousses pour faire couler l'encre.
Puis d'une main de comptable, Baptiste inscrivit les sept noms sur
les sept papiers. Pol proposa de la craie pour sécher: «Inutile, dit
Baptiste, mon écriture sèche toute seule.» Avec délicatesse il plia
chaque bulletin en quatre et déposa le tout dans une urne de plâtre
que Bleu venait de découvrir. À l'unanimité moins une voix, la sienne,
Pol fut choisi pour tirer le nom fatal. Il s'avança tremblant, puis
soudain voulut se sauver. Le marquis dut le rattraper et le tenir.
Dans le silence, il sortit un bulletin, le déplia et lut avec une joie
manifeste: ANICET.

Ce fut un soulagement tel qu'on se mit à parler très vite tandis
qu'Anicet balançait ses jambes à toute allure. Par contenance,
semble-t-il, Baptiste plongea la main dans l'urne et retira la poignée
de petits papiers. Il les déplia et les mit un à un dans sa poche sans
qu'on y prêtât attention. Sur cinq bulletins il put relire le mot
ANICET. Le dernier seul portait le mot BAPTISTE.

Chacun maintenant avait une phrase sur le thème: _Si c'était moi._ On
donna des conseils au mandataire. On lui frappa sur l'épaule. Il y eut
un grand mouvement d'amitié vers lui. Le marquis della Robbia qui de
temps en temps retrouvait son accent italien se montra particulièrement
affectueux. Il offrit à Anicet de l'aider de toutes ses ressources dans
l'exécution de cette tâche difficile. «Je vous remercie, dit Anicet,
je ne vous demanderai qu'une chose: comme il me serait désagréable de
rentrer aujourd'hui chez moi, par pure sentimentalité, et que c'est
ce soir même que je me débarrasserai de cette corvée, je vous serais
reconnaissant de bien vouloir m'accorder l'hospitalité pour cette
journée. Je ne vous gênerai d'ailleurs pas longtemps. Je me reposerai
et je vous quitterai sur le coup de vingt heures.» On vit bien que
cette proposition agréait au marquis. Il se frotta les paumes, rit
plusieurs fois tout seul et serra la main d'Anicet. «Mon ami, dit-il,
mon ami.» On décida de partir par petits groupes. Les premiers Anicet
et le marquis descendirent l'escalier. Élodie leur ouvrit la porte.
Elle demanda à Anicet s'il ne s'appelait pas Jacques, parce qu'il
ressemblait à un jeune soldat qu'elle avait connu pendant la guerre.
Anicet répondit qu'il se nommait Jacques et sortit en laissant la jeune
fille dans un grand trouble en haut du perron.

Sur le trottoir opposé, un homme faisait les cent pas et s'arrêtait de
temps en temps pour bâiller. Anicet ne lui prêta guère d'attention.
Mais le Marquis le regarda à la dérobée et reconnut avec satisfaction
le détective Carter. Il pressa le pas, et constata que Nick après une
légère hésitation s'était décidé à les filer. Le matin avait une odeur
de petit lait. «L'aurore aux doigts de rose, dit Anicet, n'est qu'une
chiffonnière échevelée au visage barbouillé de cendres bleues.» Le
voisinage des Halles lui donna faim. Le bruit clair des roues cerclées
de métal sui le pavé du boulevard lui procurait h illusion d'une grande
lucidité d'esprit: «J'ai bien dormi», assura-t-il, et il se sentit le
teint frais. On traversait les Halles.

«Excusez-moi, dit le marquis, je vous laisse une seconde devant les
légumes.--Je vous en prie.»

Anicet flâna. Le marquis vit leur suiveur, un instant déconcerté, opter
pour Anicet et le surveiller de la travée voisine. Contre un pilier, à
l'abri des regards, il griffonna au crayon sur un papier quelconque.
Cela fut vite fait. Il se relut:

«_Ce soir, à neuf heures, le banquier Gonzales sera assassiné par un
anarchiste. À bon entendeur, salut._»

Le mot fut plié, inséré dans une enveloppe à carte de visite. Le
marquis inscrivit l'adresse:

MONSIEUR CARTER _En ville._

Il siffla un enfant qui passait et lui remit l'enveloppe avec quelques
recommandations. Puis il rejoignit Anicet et tous deux s'éloignèrent.

Le détective à leur suite atteignait la rue de Rivoli quand il sentit
une main dans sa poche. Il saisit rapidement un poignet d'enfant: «Oh
là là, Monsieur, je n'ai rien pris, cria le jeune commissionnaire,
je n'ai fait que vous remettre un mot. Vous pouvez aller aux
renseignements, il n'y a rien à dire sur mon compte. Oh là là, oh là
là, ma pauvre mère aveugle!» Nick constata que l'enfant disait vrai et
le relâcha: «Qui t'a remis ça? demanda-t-il.--Une dame, même qu elle
a dit que vous me donneriez vingt sous.» Le détective lut le mot et
fut profondément étonné. Une dame? «Comment était-elle, demanda-t-il
encore.--En deuil, avec un grand voile qui la cachait. Et mes vingt
sous?» Il les eut. Mais les hommes que suivait Nick avaient disparu.

L'Hôtel du marquis della Robbia, avenue d'Antin, est connu de tous
les parisiens. Il a été transporté pierre à pierre d'Italie. C'est la
maison où Roméo vit pour la première fois Juliette et dans le grand
salon deux plaques de marbre incrustées dans le parquet indiquent
l'emplacement des pieds de ces deux personnages à l'instant qu'ils
échangèrent leur premier regard. Les collections merveilleuses du
marquis occupent la plus grande partie de l'hôtel. Le marquis installa
Anicet dans un petit salon du premier étage: «Vous avez ici tout ce
qu'il faut pour dormir, écrire ou ne rien faire, Si vous voulez manger
ou me voir, vous n'avez qu'à sonner. J'affecte à votre service Othello,
nègre, muet et fidèle. Adieu.»

Anicet, resté seul, regarda la pièce où il se trouvait. Il constata
avec plaisir que tout y était à vomir: pas la moindre chaise, le
moindre porte-plume qui ne fut un objet d'art. Cela parut tellement
absurde au jeune homme qu'il se sentit tout ragaillardi. Il déchira
un bout de buvard, le trempa dans l'encre et orna de moustaches à
l'allemande l'Antinoüs antique juché sur la cheminée de porphyre. Puis
il se coucha sur le sofa et s'endormit.

Il se réveilla vers les trois heures de l'après-midi, sonna Othello, se
fit servir un repas princier et tint au valet muet le discours suivant:
«Connaître, au sens vulgaire du mot, n'est, Othello, que savoir nommer
ou apprendre à le savoir faire. Cependant nous pouvons connaître cet
objet sans qu'un mot soit lié dans notre esprit à sa représentation.
Ce cas se ramène au précédent (Passe-moi le pâté, mon cher): la
représentation n'est que le verbe de l'esprit et pouvons-nous penser en
dehors des mots? Bref connaître, ce n'est que reconnaître. La truffe
est une chose divine.

La connaissance philosophique suppose une série d'opérations mentales
réductibles à des généralisations; je connais un objet si j'ai défini
ses propriétés génériques, si je l'ai classé en le rapportant à des
connaissances d'ordre plus élevé (Je le connais et je le déconnais par
élimination progressive).

Ça ne te gène pas d'être muet, Othello? Encore un peu de cette
volaille. L'opération de connaître apparaît donc comme antérieure à
celle que le vulgaire aperçoit. Je ne dis pas cela pour t'offenser.
Mais le philosophe ne la saisit pas non plus sur le vif: il ne constate
que son ombre, et ne dit pas _ceci est ceci_ mais _ceci n'est pas cela,
n'est pas cela, etc._ Après quoi, content de soi-même, il commet la
même erreur que son prochain le vulgaire et dit: Je connais AB puisque
j'y reconnais A et B qui me sont déjà connus.

Quel Nuits, mon cher, quel Nuits! Ton maître est un heureux imbécile.
Analyser la connaissance sans envisager son objet trouve un obstacle en
cet esprit de finalité dont nous nous défendons vainement.

Je suis sûr, Othello, que si tu tombais amoureux, l'amour te donnerait
une langue, ou ton cœur parlerait si tes lèvres sont closes. Que
si nous considérons pour la première fois un phénomène, il ne peut
être si neuf que nous ne trouvions en nous tous les éléments qui le
composent, et c'est eux que nous reconnaissons avant de songer à ce
qui est nouveau pour nous, c'est-à-dire l'arrangement de ces éléments.
Quand notre pensée se fixe sur ce point, notre inconscient a déjà
élaboré avec les données sensibles (compréhensibles, déjà connues)
l'objet intérieur, image corrélative de l'objet extérieur. Aussi notre
conscience ne saisit-elle que la reconnaissance et non la connaissance.

On mesure le degré de civilisation d'une époque à la façon dont on y
réussit les sorbets. En quel temps vivons-nous!

Il y a donc abus de langage dans l'emploi du verbe connaître. C'est
la reconnaissance que nous pouvons seule étudier. Elle consiste en
la constatation de la corrélation (non de l'identité) qui existe
de l'objet intérieur à l'objet extérieur et comporte un jugement
formulable comme il suit: _Cet objet qui présente une corrélation avec
mon souvenir A' est le même qui a fait naître A' c'est-à-dire A._

Deux doigts de champagne. Mais ici, nouvelle difficulté: si pour
connaître ou reconnaître A, il faut que nous le confrontions avec
A', il est bien évident qu'il faudra qu'A' nous soit préalablement
connu.--_A priori_ il n'y a pas plus de raison pour que les réalités
intérieures (développées dans notre inconscient) nous soient connues,
que les réalités extérieures.--Le problème n'a fait que se déplacer.

Ce qui est sûr: nous ne pouvons connaître A sans A', ni A' sans A.
Qu'en penses-tu?

--Vous ne poussez pas très loin les conséquences de vos prémisses, dit
le muet, et votre langage n'est ni clair ni ordonné.»

Anicet le chassa à coups de pied. Après quoi, il écrivit:

_Ma chère, si tu ne me vois pas d'ici trois jours, remets-toi avec
Georges et brûle notre correspondance. Pour ce qui est de notre petit
projet de théâtre, etc., il vaut mieux y renoncer. Très tendrement_

_MARCEL._

L'enveloppe porta la suscription:

/$
MADEMOISELLE MARIE MANTE
7, _rue Lepic, PARIS._
$/



CHAPITRE DOUZIÈME


LE TOUR DES CHOSES


«Marina, aimes-tu les diamants? ceux qui sont larges comme l'ongle, tu
sais. Tu ne dis rien, tu regardes le parquet. Marina, m'aimes-tu autant
que les diamants?

--Taisez-vous, sentimental.

--Ne me reproche pas d'être sentimental quand tu es aussi décoiffée. On
ne peut pas tout de même parler toujours des réceptions, des générales,
des cotes de la Bourse.

--Quelle rage as-tu de toujours parler?

--Bien, moi qui croyais t'être agréable. Je me force pour te parler, je
me force littéralement. Au fond, je n'ai rien à dire. Je n'ai rien à te
dire jamais. Est-ce qu'on a jamais rien à dire? Tout est la faute de
tes cheveux.»

Dans le classique entresol des adultères, Pedro Gonzalès se tait.
Il constate que le jour baisse. Il ment: il a quelque chose à dire,
quelque chose de très curieux. Mais si tout allait casser? L'aveu
hésite comme une larme au bout des cils. Les doigts jouent avec les
boucles de Marina Mérov. Un grand silence rend l'âme heureuse. Quelle
lâcheté, et ce soleil qui descend.

«Mon ami.

--Il doit être très tard, n'est-ce pas?

--Est-ce que je sais? Près de vous le temps s'enfuit si vite.

--Vous ne passeriez pas votre vie à mes côtés.

--Oh Piotr, me l'as-tu jamais offert. Mon ami, pourquoi me parliez-vous
de diamants?

--Parce que, Marina,... je ne sais plus. Une idée comme ça.»

Le silence reprend sa place. Sur une sellette un bronze représente
Vercingétorix. Sur la cheminée l'Amour et Psyché en plâtre, d'après
Canova, donnent de l'humanité une conception flatteuse. Un grand soupir
précède l'orage.

«Marina, dans mon pays, les hommes vivent comme des brutes. On prend
son bien où on le trouve. Les femmes ont les mains très blanches. Il
y a des liqueurs plus profondes que des puits. Cela dure ce que cela
dure. Un beau jour il ne reste plus que les pistolets d'arçon, la
selle, un cheval rapide et le désert. On part ailleurs et tout est à
recommencer.

--Quelle belle vie!

--La mienne, à peu de choses près. Aujourd'hui il me reste juste assez
pour gagner le Nouveau Monde. Avec les divers cadeaux que je t'ai
faits, nous aurons de quoi vivre pendant quelques mois. Acceptes-tu?

--Je ne comprends pas. Ne plaisante pas avec ces choses-là, ce n'est
pas drôle.

--Je ne plaisante pas: je suis ruiné. Faillite. Voilà tout. Mais du
moins je t'ai et je te garde. »

Le silence. Je le reconnais, c'est lui, c'est le silence. La femme a
les yeux dans le vague. À quoi pense-t-elle? Très lentement sa main
droite (comme sa main droite est belle!) relève les mèches de ses
cheveux. Marina se recoiffe. Les épaules d'une femme qui se recoiffe
sont plus émouvantes que... les épingles-neige sur le stuc de la
cheminée. Les doigts de Marina se battent avec les épingles à cheveux.
La maladresse et l'énervement rendent l'ombre plus sensible:

«Mon ami, veux-tu allumer? on n'y voit plus.»

L'applique s'éclaire à gauche de la glace. L'ampoule sort d'une
orchidée de verre. L'image de Marina a l'air contrarié. Que se
passe-t-il? Pedro ne comprend pas. Il reste assis sur le sofa, les
mains inoccupées.

Un peu de poudre de riz. Un peu de rouge aux lèvres. Encore la
coiffure. La main lisse un sourcil rebelle. Un chapeau est plus vite
remis qu'ôté. Pourquoi la voilette fait-elle penser aux brouilles? Un
dernier coup d'œil au miroir. L'ombrelle. Sur le pas de la porte, la
femme se retourne. Elle a déjà mis son gant droit. Elle baisse les yeux
sur sa main gauche où brille une bague offerte à la lumière: «Mon ami,
dit-elle, je garderai de vous un souvenir durable.» C'est fini.

Un--deux--trois--Un--deux--trois (Valse).--C'est à tort qu'on croit
difficile de se lever d'un sofa très bas et très mou. On met de l'ordre
par habitude. On passe son pardessus. J'allais oublier ma canne. Et ma
clef? Bah! il n'y a qu'à taper la porte, à présent. Avec ces femmes-là,
il ne faut pas s'étonner. D'ailleurs je m'y attendais. N'y pensons
plus. L'escalier était un peu raide ici. Ça ne m'a rien fait. Mais là,
rien. Je l'aurais seulement crue plus rouée. Heureusement que j'ai
plusieurs cordes à mon arc. Il me reste ma vraie femme, Mirabelle, ma
chose. Avec elle, j'ai pris mes sûretés. Grâce au ciel nous aurons
encore la vie large, là-bas.

_L'Intransigeant!_ Merci.

Rien de nouveau. Allons, j'ai jusqu'à demain matin. Le monde est grand.
Il y a de l'air, ce soir. Chauffeur! Pas libre? Tant pis. Vraiment les
faux-cols mous sont bien agréables l'été.

/$
Heure exquise
Qui nous grise
$/

Pom, pom! Chauffeur! Rue de la Baume? Non? Somme toute, il fait bon
marcher. J'ai le temps. Mirabelle. C'est joli les tri-porteurs.
Mirabelle, Mirabelle. Un nom qui fait fermer les yeux.

À Paris, en été, la tombée de la nuit est douce comme une pêche. Un
homme traverse la ville avec un grand calme dans le cœur.

«Madame est là?

--Madame attend Monsieur dans le petit salon bleu.»

Toute la splendeur du monde s'est réfugiée dans les pendeloques de
cristal du lustre, le biseau des glaces, les bijoux de Mirabelle,
et son regard. Madame Gonzales se retourne à demi: ses épaules nues
jouent avec le grand éventail de plumes orangées qui les caresse. «Vous
rentrez bien tard. Vous voyez, je m'étais faite belle.

--Mirabelle, vous avez un nom qui fait fermer les yeux.

--Oh mais vous êtes bien galant. Tenez, voilà ma main.»

L'éventail compte les secondes: les gens heureux--n'ont pas d'histoire,
les gens heureux--n'ont pas d'histoire, les gens heureux--les gens
heureux. «Mirabelle, nous allons partir. Pour toujours. Seuls.

--Qu'est-ce qui vous prend, cher ami? Vous avez lu de mauvais livres.

--Mire, je suis ruiné. Demain ma banque suspend ses paiements.

--Ah oui? il n'y a rien à faire?

--Il n'y a qu'à fuir. Mais tu sais bien que je n'ai pas été stupide.
Toute ma fortune, des millions, a passé à ton nom. Nous sommes mariés
sous le régime de la séparation. Nous irons vivre en Amérique, riches,
heureux.

--Vous croyez?

--Que nous fait ce monde que nous laissons ici? Là-bas nous aurons des
domaines comme des royaumes.

--Vous êtes fou, mon cher ami. Posez donc mon éventail sur le guéridon.

--Voilà. Mire, je ne ris pas.

--Ai-je l'air de rire? Vous ne pensez pas que je vais supporter les
conséquences de vos mauvais placements. J'ai mes obligations, mes
relations, ma vie. Que voulez-vous que j'aille faire dans vos colonies?

--Mais, Mire, il faut que je parte.

--Eh bien, adieu. Vous m'avez généreusement enrichie. Tout est très
bien réglé.

--Mire.

--Allons dîner. Il est largement l'heure. Quittez ce visage penaud, mon
cher, songrz un peu aux domestiques.

--Mire.

--Laissez mon poignet. Vous êtes vilain quand vous vous congestionnez.

--Mire, l'argent, mon argent.

--Fi! mon cher, que vous avez l'esprit mesquin! Je ne vais tout de même
pas vous entretenir. Vous avez vos quatre membres. Vous êtes robuste.
Ce ne sera pas la première fois que vous referez votre fortune.

--Mire, la vie, ma vie! est-ce que tout, tout est fini? Encore celle-ci
qui m'échappe! C'est trop.

--Ne criez pas si fort. Vous vous mettez dans des états...

--Oh Mire, comme tu m'as fait mal!

--Vous n'allez pas commencer une scène? Je crois, ma parole, que vous
pleurez. Vous me voyez confondue: je vous aurais bien cru le dernier
homme capable d'une crise de nerfs. Comme on se trompe sur le compte
des gens!»

L'homme tient ses tempes. Est-ce qu'il va éclater? Il marche, il ouvre
la porte de son bureau; quand il a disparu, on l'entend sangloter. La
porte se referme.

Mire reprend son éventail. Elle le balance et se regarde longuement
dans la glace. Un domestique apporte une carte sui un plateau. «Faites
entrer». Elle balance son éventail. Elle le ferme, se regarde dans la
glace, puis rouvre son éventail. On introduit Anicet. Il est en complet
veston.

«Nous n'avons pas encore dîné, cher ami, mais vous nous dérangez à
peine. Voulez-vous partager notre repas? Non? vous avez déjà dîné.

--Je vous remercie. Je n'ai pas faim.

--Mon cher, tout le monde sait que vous êtes amoureux de moi, et
l'amoureux qui ne mange pas, ne se porte plus. Je ne vais plus pouvoir
vous afficher.

--Madame.

--Vous pouvez m'appeler Mirabelle, mon mari n'y voit aucun
inconvénient. Par exemple ne me regardez pas comme ça, vous êtes
vilain. Mais qu'ont donc les hommes ce soir?

--Mire.

--Appelez-moi Mire aux yeux d'argent. C'est très agréable. Il y a
longtemps que personne ne me l'a plus dit et pour l'instant j'aime les
compliments à la folie. À la folie.

--Mire aux yeux d'argent.

--C'était le nom que me donnait mon ami Guillaume. Il a fini par
mourir. Il m'était très cher. Vous disiez?

--Cela ne peut pas continuer comme ça. Voilà trop longtemps que ça
dure. Il faut...

--Ah, bien, vous n'allez pas répéter encore une fois la même chose.
Mon mari est plus aimable que vous. Il m'a dit tout à l'heure: vous
avez un nom qui fait fermer les yeux. C'est joli? Vous aussi, un jour,
vous m'avez tourné un petit madrigal très gentil. Si, très gentil. Je
n'exagère pas. Je ne me souviens plus trop des termes, mais... très
gentil.

--Mire, cessez: je vous assure que je n'en puis plus.

--Prenez un siège.

--Cela va mal se terminer, Mire. Il faut que tu me suives.

--Oh, oh! vous aussi? Mais nous n'en sommes pas là.

--Il y va de la vie, entends-tu.

--Un enfant, un véritable enfant. Mon cher, avant de prononcer de
pareilles paroles, on doit faire un discours en trois points. Où
avez-vous donc été à l'école?

--Écoute, la mer a rompu ses digues. Je t'apprends cette nouvelle.
Maintenant, ta bouche.

--Mais comme vous êtes séduisant! Prenez garde à ma robe. Eh là, les
lèvres seulement. Écartez-vous. J'ai failli penser à mal. Songez,
Anicet, que mon mari est dans la pièce voisine.

--Il est dans le bureau?

--Il est dans le bureau.

--Je vais le tuer.

--Faites, je vous en prie. Mais pas trop de bruit, n'est-ce pas?

--Encore une fois.

--Ah non, laissez-moi, vous me chiffonnez! Maladroit, ça se verra.»

Madame Gonzalès s'échappa, et entrebâilla la porte du cabinet de son
mari: «Mon ami, dit-elle. Monsieur Anicet désire vous parler. Je
l'introduis. Calmez-le, il me paraît un peu agité.» Il y eut un bruit
de siège déplacé, quelques paroles basses et un silence. Mirabelle prit
Anicet par les épaules et le poussa dans l'autre pièce. Puis, la porte
refermée, la femme s'appuya contre le mur pour reprendre haleine: «Ah,
soupira-t-elle, j'ai eu chaud. Comme tu es faible, ma fille. Tous les
hommes te font de l'effet.» Elle rajusta légèrement sa toilette, reprit
son éventail et se sourit dans la mémoire. Elle regarda la porte et sur
un ton amusé se demanda à mi-voix: «Que va-t-il sortir de là-dedans?»

Là-dedans, il y avait deux hommes. Deux hommes semblables à ces jouets
lestés de plomb qui reviennent toujours à la position verticale.
Le plus gros était très pâle, le plus maigre était très rouge.
Anicet remarqua que l'encrier sur la table était surmonté d'un buste
napoléonien lauré. Gonzalès remarqua que la main droite d'Anicet se
portait vers la poche-revolver. «Il paraît, Monsieur, que vous désirez
me parler? Vous tombez bien mal, je vous assure. Enfin, vous n'y pouvez
rien. Je vais vous poser une question indiscrète. Ne la prenez pas en
mauvaise part. Vous ne pouvez pas comprendre. Répondez-moi franchement:
cela n'a plus aucune importance. Seulement, dans l'affirmative, je
pourrai vous donner deux ou trois bons conseils, vous raconter une
histoire. Oh une histoire, le mot est un peu gros. Bref: êtes-vous
l'amant de ma femme? Je sais bien, je sais bien. Je vous jure que cela
me serait égal. Répondez.

--Eh bien, non. Monsieur, Mirabelle n'est pas ma maîtresse. Mais elle
la sera, n'en doutez pas, dès que je vous aurai tué.

--Ah? Vous venez pour me tuer? C'est bien inutile. Prêtez-moi donc
votre revolver une minute.

--Comment?

--Prêtez-moi donc votre revolver une minute. Vous n'osez pas? Je
me tuerai très bien tout seul, vous savez. Votre revolver. Que
risquez-vous?

--Simplement que vous préfériez ma mort à la vôtre. Après tout, vous
avez raison: qu'est-ce que je risque? Tenez, tuez l'un de nous deux.»

Pedro Gonzalès prit le revolver et le fit sauter dans sa main. C'était
une arme de femme, à crosse incrustée de nacre, un vrai bijou. Le
banquier l'arma, puis, très lentement la fit tourner entre ses doigts,
et visa Anicet. On eut, sans trop se presser, le temps de compter
jusqu'à trente. Puis Gonzalès d'un geste demi-circulaire rapide porta
le canon dans sa bouche. Ce fut comme un bouquet de fleurs. Anicet,
éclaboussé légèrement, recula un peu. La chute du corps s'était faite
avec décence. Le jeune homme ramassa son revolver et l'essuya au tapis
de table.

À ce moment on entendit un bruit de pas et de paroles dans le salon
voisin. Plusieurs personnes semblaient se concerter sur le chemin à
suivre: des hommes. Anicet ouvrit la porte: il vit, opportunément
évanouie. Mirabelle sur le canapé; près d'elle, une femme de chambre
s'empressait; au milieu de la pièce il y avait un groupe de gens de
police conduit par le détective Carter. Celui-ci regarda le sang sur le
col d'Anicet, le revolver dans la main d'Anicet, puis Anicet lui-même.
Il jeta un coup d'œil dans le bureau, aperçut une masse à terre, et
très satisfait de soi: «Monsieur, dit-il, veuillez nous suivre.»



CHAPITRE TREIZIÈME


LE CORPS EN CAGE


De quelque côté qu'on se tourne, il n'y a que des murs. Image de la
vie. Anicet ne se sentait pas très gêné de sa nouvelle condition. S'il
n'y avait pas eu ces promenades dans les couloirs, les confrontations,
le juge d'instruction si fatigant parfois, tout un ensemble idiot,
Anicet se fut trouvé bien dans sa prison. D'un seul coup, les soucis
s'étaient évanouis: la tête libre, sinon le corps, le jeune homme
pouvait regarder le temps fuir très lentement contre les parois. Il
se réjouissait de cette lenteur même: si le temps est long, ma vie
s'allonge. De moi à la mort il se fait une place considérable pour
mille riens plus précieux que l'air libre: je m'étudie vieillir, je me
laisse aller comme le rameur s'allonge dans sa barque et descend au fil
de l'eau, la main droite traînant et freinant dans les herbes. Chaque
fois qu'il m'arrive d'être physiquement plus seul que de coutume, je
m'étonne, je me découvre. Je ne m'étais jamais vu qu'à l'occasion
d'une femme, d'un cocher ou d'une maison. Je me compare à ces images
particulières. Comme je leur suis supérieur! Les satisfactions de
l'orgueil m'incitent à me repasser par cœur: je tends toujours à me
recommencer, mais si je m'en aperçois je tends immédiatement à revenir
sur mes pas. C'est encore parcourir un chemin déjà connu. Cette
deuxième erreur n'est pas si sensible qu'elle m'avertisse d'en éviter
une troisième. Je fais alors à droite ou à gauche, et, le mouvement
exécuté, je m'aperçois qu'une permutation circulaire m'en a imposé
pour quelque figure nouvelle. Cela dourrait durer longtemps si je ne
possédais un esprit suffisamment généralisateur.

Certains malheurs catalogués, les calamités des hommes, ont ceci de
bon qu'ils modifient tout à coup l'échelle des valeurs. Cela qui
était toute ma vie n'est plus rien, et ainsi de suite. À une certaine
stupeur succède, après les cataclysmes, une lucidité plus grande et une
indifférence merveilleuse. Un des avantages de cet état d'esprit est de
pouvoir considérer d'un point de vue entièrement nouveau ce qui nous
était le plus pénible. Le plaisir de s'être affranchi d'une souffrance
_sans changer de place_ je ne puis le comparer qu'à la volupté du
corps. Si quelque maladie avait rendu douloureux à crier le moindre
mouvement de mon poignet, avec quel bonheur je ploierais ma main sur
mon arvant-bras pour l'étendre ensuite sur lui jusqu'à la limite quand
le mal se dissiperait brusquement. Si je me heurte et que je crie, aux
gens inquiets je réponds: Ce n'est rien, et mon sourire s'accompagne
d'un geste, pour démontrer que ma jambe n'est point brisée ou mon cœur.
Le bonheur parfait n'existe au monde que dans ce seul sourire.

Qu'est-ce qui peut encore me toucher aux larmes? Peu à peu les émotions
tombent comme des feuilles. Tout le passé, ce linge qui sèche dans ma
mémoire ou dans un herbier me paraît plus lointain que ma naissance.
On naît tous les jours un peu. Banalité. Mirabelle! Ce nom résonne
comme celui des Reines dans l'histoire de France. Il y a des gens pour
jurer que la possession seule peut déposséder un esprit d'un souvenir
de femme. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de souvenir puissant à
partir d'un certain moment de nous-mêmes. Si je le veux, je détacherai
ma pensée de n'importe qui ou de n'importe quoi. Vous ne vous étonnez
pas que je sache ouvrir ou fermer mes paupières. Eh bien alors. Tout
de même, quand les raisons d'être deviennent ces jouets ridicules,
que reste-t-il qui nous pousse à vivre? Encore le ton dramatique. Ça
ne passera donc jamais? Exercice: regarder en soi, faire son bilan,
établir les rapports entre nos désirs. Ah zut, le jeu n'en vaut pas
la chandelle. Quand je m'intéressais à autrui, je ne m'intéressais
qu'à moi-même. Le premier coup de vent l'a fait voir. Aujourd'hui je
crois bien ne pas me passionner pour mon individu. Quant à l'espèce
humaine, on n'en parle pas. Une jolie victoire: j'ai tué les points
d'interrogation. Les questions ne se posent plus, c'est très simple.
Ici commence une vie toute unie, plaisante. À partir de ce point
j'échappe à toutes les peines et à toutes les joies; la faculté de
s'étonner faisait tout le mal.

Ce détour qui n'est pas même singulier me ramène à la vie vulgaire.
Bravo: le secret de la sérénité. Je me limite consciemment, mais
sans songer au Pourquoi qu'en d'autres temps je me serais jeté dans
les jambes. Quelle machine je suis! Obéissante, souple. Si je porte
rapidement ma main droite à la hauteur de l'oreille en agitant le pouce
et l'index, je deviens instantanément un garçon coiffeur qui joue avec
ses ciseaux. Une certaine démarche m'évoque le train, une autre les
paquebots. Un certain effort me résume plusieurs sentiments. J'ai connu
un homme qui eut aimé avoir de tout des images musculaires. Ce n'est
pas malin. On exprime facilement tout en fonction de soi-même. De là
à se prendre pour le monde il n'y a qu'un pas. Vraiment je n'ai pas
besoin des éléments d'illusion que les hommes recherchent. On n'est
pas mal en prison. À éviter: se prendre trop en amitié, tenir trop
en estime son esprit. Si je ne donne pas dans ce travers, je dirai
probablement un jour ou l'autre: on n'est pas mal au tombeau. Dès lors,
rien de fâcheux ne peut plus m'arriver. Admirable sécurité. On peut
bien faire de moi tout ce qu'on voudra. «Je suis entre les mains de la
justice» n'est pas une constatation plus désagréable que «Je suis au
monde». La vie rappelle d'assez près le service militaire.

Un grand bruit de verrous annonça l'entrée de l'avocat: «Prenez la
peine de vous asseoir, Monsieur le membre du barreau, dit Anicet. Quel
heureux vent vous amène? D'abord, racontez-moi ce qu'il y a sur le
journal ce matin.

--Toujours facétieux, cher client. Au moins, vous, votre moral est bon.

--Donnez-moi les nouvelles. Monsieur l'Avocat: je suis très inquiet de
savoir si la barbe du zouave du Pont de l'Alma trempe dans l'eau. La
Seine monte?

--En été? Vous n'y pensez pas. Ce n'est pas la saison des crues.

--Vous croyez? Vous avez peut-être raison. Je me souviens pourtant
d'une femme qui prenait un vermouth à l'_Univers_ (vous savez, place
du Théâtre-Français) et qui disait au gérant: «La Seine devient
dangereuse. Elle a atteint 5 m. 50, et à pareille époque en 1911,
l'année des grandes inondations, elle atteignait 6 m. 10; ça ne fait
jamais qu'un mètre dix de différence.» Eh bien ce propos me poursuit.
Monsieur mon Défenseur, il me poursuit.

--Jovial, bien jovial. Cependant il serait préférable dans votre propre
intérêt, qui est aussi celui de votre Cause, que vous m'avouiez tout.

--Oh je n'oserais jamais. Un homme si bien élevé, si poli. J'aurais
trop peur de vous ennuyer.

--Je suis là pour ça. Et puis, vous savez, muet comme la tombe ou comme
une carpe.

--Oh bien alors, vous devez faire un mauvais avocat.

--Spirituel, spirituel. Vous avez tort de vous méfier. Ainsi, tenez:
dans l'affaire Petit-Descharmes, l'assassinat du banquier, j'ai fait
acquitter le domestique Céruze qui m'avait avoué être le coupable.
Personne n'en saura jamais rien.

--Je comprends tout: vous êtes lié par le secret professionnel.
Eh bien, voulez-vous mon avis? Le secret professionnel, c'est une
invention admirable. Beaucoup plus fort que le fil à couper le beurre.
Je n'aurais jamais trouvé ça tout seul. Non, par exemple.

--Vous voilà en confiance. Parfait: soyez donc sans crainte, personne
ne peut nous entendre. Vous pouvez parler comme au confessionnal, hm!
je veux dire, bien entendu je suis libre-penseur. Allons, dites-moi
tout sans barguigner.

--Pour ça, je vais tout vous dire sans barguigner. Il y avait huit
jours que je n'avais pas mangé, quand sur le boulevard de la Chapelle,
je rencontre un ami que j'avais perdu de vue depuis le lycée. Mais
je ne pense pas être jamais poursuivi pour cela. Alors n'est-ce pas
je passe l'éponge. Ça ferait encore des détails et pour peu que vous
alliez le raconter.

--Le secret professionnel.

--Par où faut-il commencer? Par le commencement, cette malice. Je suis
né l'année où il a fait si grand vent, d'un père inconnu et d'une
revendeuse à la toilette.

--Permettez, je n'en écouteiai pas plus long: votre père est agent de
change, et Madame votre mère, née Hélène Gillequin, est la fille de
Monsieur Cillequin, le...

--On ne peut rien vous cacher. Comme vous avez pris vos petits
renseignements, je n'irai pas par quatre chemins: je suis accusé
d'avoir tué Monsieur P. Gonzalès, banquier, rue Laffitte. Nous sommes
d'accord?

--À la bonne heure, vous voilà raisonnable.

--On a dit que j'étais l'amant de sa femme. Ce qui explique tout. Je ne
veux pas vous mentir: Madame veuve Gonzalès n'a jamais été ma maîtresse
et ce pauvre Pedro se tua.

--Allons bon, vous ne pouvez donc pas parler sérieusement.

--Décidément, je vois qu'on ne peut rien vous cacher: Mirabelle
Gonzalès trompait son époux avec moi. Je l'appelais Chochotte et nous
nous voyions en cachette à Rosny-sous-Bois.

--Voilà qui est plus vraisemblable.

--J'avais loué un pied-à-terre près de la gare. J'ai honte à raconter
des choses pareilles.

--Il n'y a là rien de mal.

--Tout le monde n'est pas endurci comme vous: moi, je peux être un
assassin, mais je me suis livré un rude combat avant de me résoudre à
l'adultère. Bref les Mardis et les Samedis nous nous rencontrions à
Rosny-sous-Bois. Je vois ce que c'est, vous grillez d'envie de savoir
ce que nous faisions à Rosny-sous-Bois? cochon. Enfin, je vais vous le
dire, parce qu'un avocat, c'est comme une mère, ça peut tout entendre.
Eh bien, nous y faisions des folies.

--Je vois ça d'ici.

--Non, mais.

--Je veux dire, je vois ça d'ici: crime passionnel, ça n'a jamais mené
personne à l'échafaud.

--Le mien n'est pas un crime passionnel. Il s'agissait de voler. De
voler l'argent de P. Gonzalès. Une grosse somme.

--Mais Gonzalès était ruiné!

--Je n'en savais rien.

--De sorte que si la police n'était intervenue, c'était vous qui étiez
volé.

--Heureusement qu'il y a quelqu'un là-haut qui, etc... Ça m'est une
grande consolation que d'y songer de temps à autre. Je plains bien
sincèrement les malheureux qui se privent volontairement de ce secours
dans l'infortune, de cette lumière dans notre nuit. Pauvres athées!
Qu'en pensez-vous?

--Je suis libre-penseur.

--Ah oui, vraiment? vous l'aviez déjà dit, je crois. Vous irez en
enfer. Je prierai pour vous.

--Croyez-vous (_ton sarcastique_) que votre prière auprès de l'Être
suprême...

--Rappelez-vous le bon larron, Monsieur le Membre de l'ordre des
avocats, rappelez-vous le bon larron. Mais nous parlions d'autre chose?
Je voulais vous raconter comment j'ai tourné à la broche trois petits
enfants jolis à ravir.

--Bon, vous recommencez les plaisanteries.

--Je suis également l'auteur du vol des Musées.

--C'est une manie.

--C'est vous qui le dites. Enlevez donc votre pardessus, j'ai des tas
de crimes sur la conscience.»

Sur le mur blanc derrière la tête de l'avocat flottait le singulier
halo qui cherchait depuis quelques minutes à préciser les traits
d'une grande bête en bois d'aspect connu. Anicet se rappela l'effet
produit jadis sur un grand criminel par le mot guillotine. C'étaient
trois syllabes qu'il ne pouvait entendre sans un mouvement de joie.
Il appelait la machine sa jolie fiancée, son amie, sa consolatrice:
«Je ne sais pas parfaitement comment elle est façonnée, disait-il,
mais je vous réponds de l'étudier un jour, et ce jour n'est pas
loin». Cependant Échafaud lui répugnait. Cette distinction parut bien
autrement plaisante à Anicet que la conversation d'un avocat, et tandis
qu'il débitait d'une voix blanche des aveux invraisemblables s'ils
répondaient à la réalité, ou très vraisemblables quand ils étaient
de pures inventions, le jeune homme fixa son esprit sur l'image du
couperet brillant. Il s'abandonna aux associations d'idées et cette
lame devint la lune, la courbe d'un bras nu, l'arche d'un pont, une
porte cochère, l'arc-en-ciel, le soleil de minuit, une écharpe, le jeu
de saute-mouton, le dos d'âne des monts, le démon sordide et indigent
que Socrate appelle Éros, la lampe qu'il y avait sur la cheminée du
salon à la Hêtraie, une horloge n'importe laquelle, le regard de
certaines femmes. Le regard de certaines femmes coupe véritablement le
cou. Si j'avais un crayon ou une plume, je vous dessinerais la forme
des yeux qui regardent ainsi. Pour l'expliquer je dis toujours que la
paupière inférieure est plus longue que la paupière supérieure, mais
généralement personne ne comprend. Quand on tranche une tête, que se
passe-t-il? Enfant je me représentais les sections de cous, de membres,
comme les coupes des arbres: une série de cercles concentriques où
perlent des gouttes de sang. De quel côté s'en va l'âme, et mille
subtilités. Existe-t-elle la femme qui résisterait au plaisir de
nouer ses bras autour d'un cou destiné aux colliers du sang et de
l'air? Dire à une femme: J'ai tué, à nous deux maintenant. Il y a
probablement encore quelques voluptés inconnues de la foule. Mais au
fond tout se ramène au même plaisir. Est-il très difficile de mourir?
Question sotte. Toutes les questions sont sottes. Je m'attends à tout
de ma part. Avec une grande facilité je me sens capable des idées les
plus vulgaires. S'y abandonner n'est pas le signe de la faiblesse.
Il y a des replis de nous-mêmes lesquels nous n'époussetons pas, de
peur d'en faire tomber les étoiles qui s'y accrochent et qui nous
piquent de leurs branches irrégulières. On les prend pour les idées
de tout le monde et on les méprise comme de petits astres de dernière
grandeur. Entre toutes les lumières que nous nous cachons à nous-mêmes,
celles que nous dédaignons le plus sont certainement ces souvenirs
parmi lesquels nous ne nous égarons jamais longtemps de peur de ne
plus retrouver notre chemin. Et peut-être qu'il existe une opposition
trop violente entre notre présent et notre passé, et que celui-là
supporterait mal la comparaison avec celui-ci qui n'est ni fugitif
ni trompeur. Je ne sais ce qui se passe dans ma poitrine si je fixe
mon regard sur le temps où j'allais à l'école. Les professeurs me
promettaient Normale ou Polytechnique. Quel paradis! Aucun n'avait
songé à la Santé. Si je regarde dans la vie, je retrouve mes anciens
camarades: ils ont le même âge que moi, ils n'ont pas vieilli plus
vite, mais comme leur place est marquée dans le monde! ils vont d'ici à
là et leurs gestes sont mesurés à l'échelle de l'Univers. Deux ou trois
sont déjà connus de dix mille personnes. Il en est de mariés. Il en est
qui font la noce. Il en est qui ne font rien du tout. Ont-ils oublié
les rivalités scolaires? Ces lauriers vert et or qui couronnaient
l'année étaient si beaux que nous croulions sous leur poids. L'orgueil,
l'orgueil. Quels poèmes épiques ont transporté les hommes comme ces
longs palmarès ponctués par les applaudissements? Ils lisent les
journaux maintenant, Varèse, Loriston, Vandal. Que pensent-ils de moi?
Ils sont confondus, ils hochent la tête: «Un garçon si bien doué! Je
l'ai toujours trouvé un peu bizarre.» Ils mentent, ce n'est pas vrai,
ils me prenaient pour un fort en thème. Ils n'étaient pas inquiétés par
mes regards. Le hall de la mémoire où se confondent toutes ces images
ingénues rappelle la gravure par quoi débutent certains romans: tous
les épisodes s'y mêlent sans tenir compte des dates ni des valeurs et
la première place est donnée à la petite plante qui poussait sur une
fenêtre devant laquelle je passais tous les matins.

«Si quelque chose, dit l'avocat, passionne les gens de mon métier,
c'est la psychologie de leurs clients. Nous la dégageons du moindre
détail. Pas une de vos paroles, mon cher, laquelle ne me conduise à
vous découvrir un peu. Mais maintenant que je connais votre affaire,
que je la tiens, j'aimerais à vous interroger pour mon propre compte.»
Il sortit de sa poche un petit carnet et un crayon. «Voyons, mon ami,
voudrez-vous bien me dire à quelle occasion vous avez été le plus ému
de votre vie?

--Attendez. Je ne vois plus très bien. Nous rangeons nos souvenirs
dans une armoire où l'on met aussi les nuages. Ils deviennent tous
rapidement gris et les faits les plus insignifiants prennent à nos
yeux autant d'importance que ces choses mêmes qui bouleversaient notre
cœur. Cependant si je regarde bien derrière moi, je revois une grande
avenue ensoleillée et morte avec des arbres goudronnés et, par terre,
de larges feuilles sèches comme des larmes anciennes. Un enfant en
costume marin à cheval sur le dossier d'un banc chante pour soi seul
un air impossible à noter, troué de temps à autre par des syllabes
parlées, faute de voix. Il voit dans les nuages des combats de léopards
et de pumas, et Charlemagne qui tient sa couronne de fer sur sa tête
pour l'empêcher de tomber. Très rarement une voiture de blanchisseur
passe sur la chaussée; ou une voiture de livraison des Grands Magasins
du Louvre (on songe à ces jolis ballons ornés de coqs qu'on donne
pour rien à la porte s'il n'est pas trop tard dans l'après-midi). Sur
le trottoir la fille de la fruitière saute à la corde avec une rare
distinction, mais mes parents m'interdisent de lui parler. Tout à coup
on entend un grand cri, et, en bas de l'avenue, du massif des Ternes
sort une foule vite rassemblée; elle hurle et montre en l'air quelque
chose qui passe en se balançant. C'est le ballon captif de Printania
qui a cassé sa corde pour suivre les oiseaux. Mon cœur, mon cœur qui
s'est envolé! Quel vertige! Dans le même temps on jouait à Paris une
opérette intitulée le Carnet du Diable dans laquelle il y avait un air
très triste et très touchant:

/$
   J'ai perdu mon cacatoès
   Il s'est envolé sur les toits.
$/

--Écoutez, Monsieur Anicet, dit l'avocat, vous n'êtes pas gentil.
Voulez-vous me dire quel jour vous avez eu votre plus forte émotion.

--Le jour de mon baptême.»



CHAPITRE QUATORZIÈME


DUEL


«Faites entrer», dit Mirabelle, et elle se décoiffa rapidement. Quand
Baptiste Ajamais se fut incliné devant elle, la perfide s'excusa:
«Pardonnez cette nuit qui tombe sur mes épaules. Je commence à peine le
jour et vous me surprenez en train d'écarquiller les yeux.» Il indiqua
par son silence que ce n'était pas là le but de sa visite matinale.
Quelques instants, lourds comme une tempête de neige, séparèrent
les deux interlocuteurs. Mirabelle leva les yeux vers la poussière
lumineuse qui tombait des persiennes closes: «L'été, expliqua-t-elle,
j'aime l'obscurité intérieure des maisons, et celle, intime, de mon
cœur. J'ai l'âme très noire, cher ami. Tout cela vient sans doute de
mon pays. Je suis sûre que vous ne devineriez jamais quel est mon pays
et que vous le désireriez savoir.

--Moi? dit Baptiste, mais j'ignore la géographie et je ne comprends pas
très bien les différences que les hommes établissent entre les lieux.
Il y a la mer et il y a la montagne.

--Eh bien, chez moi, il y a la mer.»

Baptiste n'ajouta rien.

«Il y a la mer, reprit Mire, il y a la mer.

--Tant pis, dit Baptiste, car c'est une personne sotte.

--Les femmes sont très belles dans mon pays.

--Les femmes ne sont très belles qu'autant que les hommes le veulent
bien.

--Dans mon pays, dans mon pays les hommes sont très audacieux.

--Vous avez de l'audace.

--Dans mon pays, les hommes, les hommes...»

La main de Mire s'étendit et toucha Baptiste à la hauteur du gousset.
Il sortit sa montre:

«Dix heures et quart, chère amie. Vous disiez que dans votre pays les
hommes...

--Les hommes, les hommes... Ah! quelles brutes! quelle brute!»

Ici les sanglots apparurent comme un raz de marée et le beau visage
s'enfouit dans un désordre de doigts et de cheveux, tandis que le
corps secoué se cassait sur la coiffeuse. Il y eut un peignoir qui
tomba. Il y eut la plus belle femme du monde toute nue, et qui faisait
semblant d'avoir honte. Il y eut en elle l'angoisse de l'inconnu (car
elle ne pouvait voir l'homme). Il y eut un temps très long, comme le
Purgatoire. Il y eut Baptiste qui s'assit, croisa les jambes et fit
observer:

«Remarquez, chère Madame, que je ne vous ai pas touchée.»

Mire se redressa furieuse, sans une parole, et d'une main tremblante,
chercha autour d'elle le vêtement échappé.

«Oh! dit Baptiste, si vous avez trop chaud vous pouvez rester ainsi.
Vous ne me gênez pas. Vous avez la gorge très bien faite.»

La colère de la femme humiliée était si grande qu'elle flotta autour
d'elle comme des ronds de fumée. Il fallut bien crier:

«Idiot, idiot, ah! si j'avais du vitriol ou mon parapluie!»

À portée de sa main traînait la poudre de riz. La boîte se balança,
mais l'homme qui ne redoutait que d'être sali saisit le poignet de la
femme. Le projectile sauta, fit la roue, et s'écrasa comme une rose sur
le tapis. Mire cria encore parce que Baptiste lui faisait mal:

«Idiot, lâche, idiot.

--À genoux, demande pardon à genoux, demande pardon au soleil.

--Idiot. Tu me brises les os.

--Allons donc.

--Tu... Mais qu'est-ce que cela signifie?

--Vous me fatiguez, chère amie. Demande pardon.»

Elle le regarda: «Pardon, pardon. Mais je ne veux plus, vous savez,
vous me faites horreur, je ne veux plus.

--Je n'y tiens pas, dit Baptiste, j'ai à vous parler.»

Elle se rassit, releva ses cheveux, et ferma le grand peignoir bleu
comme une enfant craintive. Ses épaules se rapprochèrent.

«Parlez.

--Voulez-vous une cigarette? Non? Tant pis.»

Le jeu du briquet prit un sens énigmatique. Baptiste eut l'air de
s'entretenir avec le feu. Cela se termina en volutes. Puis l'homme
s'accouda sur le bras du fauteuil, son pouce gauche s'appuya sous son
menton, et le reste de la main écrasa la lèvre inférieure pour la
repousser vers la droite. On ne comprit pas très bien ce qui se passa
dans les yeux. Le regard tomba sur Mirabelle comme sur un arbre, la
suivit des racines au faîte et se perdit dans les nuages, derrière
elle. Elle renversa le front:

«Parlez.

--L'horizon n'est pas si lointain que vous le croyez, Mire; certains
signes mystérieux qui nous en viennent l'attestent et le cœur des
femmes n'est jamais si impénétrable que vous aimeriez à le faire
croire. Par intervalles, tout devient très clair et je vois en vous
comme dans un vérascope. Quelle faiblesse, la vôtre! Voilà sans doute
le charme secret qui malgré tout m'attire vers vous comme le serpent
fasciné par l'oiseau aux yeux ternes. Laissez-moi pendant une minute
dérouler en paix mes anneaux.» Il se tut et fuma. Sa tête se balança
très faiblement. On ne put plus démêler ce qui l'emportait en lui d'une
grande douceur ou d'une grande dureté. Sa voix reprit un monologue
commencé: «...À moins que nous ne soyons jamais si sûrs de notre passé
que de notre avenir. Je peux aller là, si ça me chante. Mais rien, rien
ne fera que j'y sois allé. Après tout que m'importe Anicet et toutes
ces choses d'hier qui s'évadent. Si quelque chose me tient à cœur c'est
cela seul qui est en ma puissance. Comme je m'appartiens tout de même!
Au cours de certaines histoires, on rencontre parfois des machines que
nul ne peut arrêter (dans des usines ou des bateaux, de préférence). Il
suffit d'y mettre le pied pour que personne au monde ne vous sauve plus
jamais. Personne au monde. Le pied dans l'engrenage, on doit pouvoir
le mettre avec facilité. Mais il ne faut, au préalable, ignorer ni la
fatalité ni ce qu'on lui sacrifie. Je m'abandonne, je me perds, je
m'échappe, toute une kyrielle de verbes pronominaux. _Ils_ les nomment
verbes réfléchis. Les hommes n'ont jamais éprouvé le vertige.» Le
regard de Baptiste dansa sur la cîme des forêts lointaines et revint
insensiblement se poser sur la femme muette. Elle sentit le besoin de
parler:

«Que se passe-t-il, dit-elle, je comprends seulement que j'ai choisi
pour vous distraire un moment tragique, un point noir dans votre vie.
Il ne faut pas m'en vouloir. Savais-je, moi?

--Tous les moments de la vie sont tragiques. Ceux-là surtout qui
s'écoulent dans l'indifférence. Quel masque! Exercer avec lenteur ce
pouvoir merveilleux que nous avons de nous gâcher nous-mêmes. Nous
ferions d'étranges plâtriers. Comme tout est logique. Le caractère
satisfaisant de tout est une musique sans pareille. Tout m'augmente,
tout me diminue. Tout me limite. À la bonne heure.

--Écoutez, dit Mire d'un ton désespéré, je ne savais pas, je ne savais
pas. Ah! la maladroite!

--Disposer de soi, quelle outrecuidance. La signification de nos gestes
nous échappe et nous raisonnons à perte de vue. On sort de toutes les
situations, mais tout est irréparable. Quel besoin aurions-nous de le
déplorer?

--Enfin me direz-vous auprès de quel abîme vous êtes arrivé? Baptiste,
je cherche vainement le fond de vos yeux et la raison de ce drame. Je
vous offre mes cheveux, mon ami, mes cheveux, je ne peux pas faire
davantage.»

Elle prononça plusieurs phrases dans une langue étrangère avec une
expression d'épouvante.

«La folie, ma chère, n'est pas une solution acceptable, parce qu'on
ne l'enferme jamais tant que le fou ne se possède encore. Le suicide
serait un séduisant voyage de noces si l'on était sûr qu'il y eût un
esclavage après lui. La plus belle invention poétique des hommes, c'est
l'enfer.

--En êtes-vous là, vraiment? Encore une fois, que s'est-il passé?

--Il s'est passé qu'il ne s'est rien passé depuis que le monde est
monde. Les maux atroces que les hommes ont imaginé pour oublier
l'immense ennui qui les ronge ne sont que des jeux d'enfants. Il
est plus facile de supporter l'humiliation, la pauvreté, la faim,
le froid, toutes les souffrances physiques et le monstre chimérique
des souffrances morales, que le moindre de ces pourquois soulevés
incessamment par l'esprit. Pour générale qu elle paraisse, la loi de
Newton ne suffit pas à expliquer un de mes clignements d'yeux. Je me
contredis, c'était prévu. Ne me parlez pas de la contradiction: elle
suppose la superposition possible des pensées, géométrie puérile et
honnête. Ah! que disais-je donc?

--Vous aviez à me parler.

--J'avais à vous parler et je vous parle. Tout d'abord il n'était pas
question de moi mais d'un autre. Mais si je me promène dans les bois,
quel que soit le chêne dont je soulève l'écorce, je fais toujours
saigner la même dryade qui est moi. La mythologie est bien commode
pour s'exprimer dans la conversation courante. Au reste tout n'est que
mythologie. Je suis Grec, nous sommes Grecs, tu es Hélène.

--On m'appelle Mirabelle.

--Inutile d'avancer tes lèvres parce que j'ai regardé vers toi. Que
veux-tu que j'aille chercher dans tes bras? Cette fin du monde qui
s'annonce dans tes prunelles, je sais qu'elle n'arrivera pas. Je ne
crois pas aux présages, depuis qu'ils n'ont plus rien à m'apprendre de
demain. Le désir, il est vrai, le désir. Je n'ai pas même à te séduire,
songe donc. Encore si, pareil à certains oiseaux, je devais par tout
mon plumage imiter la couleur bleue du ciel. Mais l'amour est devenu
trop facile.

--Fallait-il donc me refuser?

--Qu'importent tes refus, à toi! Seuls les miens comptent. Te sens-tu
suffisamment à ma merci? Ils parlent de la séduction comme des garçons
coiffeurs. Si je t'ai séduite, tu feras tout ce que je t'ordonnerai.

--Baptiste.

--Voyons, il s'agit de bien autre chose. Je pense au pouvoir singulier
des hommes qui font travailler leurs femmes. Cela n'est rien encore. On
peut infiniment exiger d'une femme. Nous nous abusons si nous croyons
pouvoir seulement en abuser. Voyons, te jetterais-tu à l'eau si je le
voulais? Mais cela est encore trop aisé, histoire de tuer le temps.
À danser nue devant ses convives, la favorite de ce monarque avait
préféré la mort. Que le monarque devait être stupide!

--Écoute, si vous voulez me le permettre, je ferai toutes vos volontés,
les faciles, les pires. Mais seulement dis-moi...

--Je ne promettrai rien, il n'y a pas d'assurance sur l'amour.

--Écoute, quelquefois le soir je me vois si seule, et si forte, et si
pleine du bruit marin de l'univers, que je tuerais le premier homme, tu
entends, le premier homme qui me tomberait sous la main s'il voulait
seulement me résister. Tu ne sais pas ce qu'est la folie d'une femme.
L'abîme que vous portez en vous, vous autres, ce n'est pas la peine
d'en parler. Notre égarement n'a pas son pareil. Il y a des chutes si
rapides que la mort n'en donnerait qu'une idée bien faible. Tu peux
provoquer cela si tu veux. Alors tu verras celle que je suis: c'est
formidable. Si l'on me donnait un miroir dans ces moments-là j'en
mourrais. Qu'est-ce que c'est que le vent, la tempête ou le grand
soleil? Tu ne m'as jamais vue, dressée, tendant mes paumes, en proie à
la maladie de la terre; tu ne sais pas quels sont les mots, les cris
qui me viennent, ni quel désordre bouleverse ton esprit si je m'en
donne la peine.

--La peine? est-ce vraiment une peine pour toi? Mire, tu mens.

--Je ne mens pas. Je ne peux pas mentir, car tout ce que je dis, je le
pense aussitôt. Qu'est-ce que Dieu à côté de la femme? C'est moi qui
ai tout créé. Tout vient de moi, tout y retourne. En vain tu penses
m'échapper.

--Je ne cherche à fuir que moi-même.

--Égoïste, comment l'atteindre?

--Égoïste! qu'entends-tu par là? Certains mots me semblent plus
fugitifs que des nuages. Je suis venu ici pour vous parler.

--Il va falloir que je m'habille.

--On croira sans doute que l'amitié me pousse, ou toute autre sottise.
Tant pis. En vérité, qu'Anicet vive ou meure, cela ne me fait ni froid
ni chaud. Cependant vous allez m'obéir: il faut qu'Anicet soit libre.

--Que puis-je?

--Vous pouvez aller voir le Ministre des Affaires Étrangères, vous
pouvez lui promettre, s'il obtient du Garde des Sceaux l'élargissement
de notre ami, ce document secret que notre cher Marquis vous a donné
jadis et duquel dépend la tranquillité de l'Europe. Enfin vous êtes
jolie femme, et qui saurait vous résister?

--Il ne faut faire que cela pour vous plaire? Ah! folle, je proposais
bien pire.

--Il ne faut faire que cela pour le moment. Je veux mesurer mon
pouvoir. Cela ne vous rapportera rien. Ne vous déguisez pas le danger.
Vous pouvez échouer, être attirée dans un piège. Parmi les machines
auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, il faut citer la loi,
la justice, la police, tout ce que vous voudrez. Tu es prévenue: je
regarderai ton corps déchiré par la roue, et puis je penserai à autre
chose. Tu hésites?

--Est-ce que je sais? Je ne vois pas le danger.

--Il faut le voir. As-tu jamais songé au bagne? Il y a là-bas des
femmes lesquelles furent les plus belles et les mieux aimées. Elles
ont les cheveux tirés à faire peur. Leur cœur, dans cette nuit, est la
proie du premier venu. Que pensent-elles? Elles envient les esclaves
qui reprisent la vie à grand peine comme des bas. Elles rêvent à la
prison des bras d'hommes plus douce que celle qui danse en bas du globe
sur les extrêmes flots du Pacifique. Elles pensent à ne pas penser.

--_La plus belle invention des hommes, c'est l'enfer._

--Alors, va.»

Le bras de Mirabelle atteignit la sonnette. Cela fit un silence
extraordinaire.

«Anne, dit Madame Gonzalès, je m'habille tout de suite.

--La robe bleue, Madame?

--La noire, celle de grand deuil. Et le chapeau de crêpe Georgette.»

Les allées et venues des femmes de chambre ne suffisent pas à distraire
Baptiste.

À partir d'ici, Mire commence à s'habiller. Baptiste commence à
réfléchir. Comment il se fait que Mire s'habille devant lui, la
camériste seule se le demande. J'ai bien d'autres chats à fouetter.

Baptiste (_Il réfléchit_):

La merveille de notre vie, c'est précisément que rien n'a l'importance
que nous lui accordons. Je ne puis envisager aucun événement avec
terreur. Me voici une fois de plus arrivé au bout d'une méditation
aussi vaine que les précédentes. Cela aura bien duré six mois. Rien ne
paraît plus possible mais il y aura forcément autre chose parce qu'il
y a toujours eu autre chose. Le jeu consiste à atteindre sa limite
dans toutes les directions avant de mourir. Tout me soit occasion de
m'étendre, je ne veux pas d'autre utilité au monde ni aux gens. Ils
sont l'épisode, l'anecdote et ne valent qu'autant qu'ils concourent au
principal objet du livre. Anicet, Mire, d'autres, V*** par exemple,
tout cela diminue déjà derrière moi. La seule chose qui agisse encore
fortement sur moi c'est la saison, insinuante et torride, pareille au
café. Au-dessus de tout, il y a cette joie de ne plus rien trouver
en moi si je ferme les yeux. Rien. Je suis vide. Au dehors rien
n'accroche plus ma vue. Tous les spectacles, si beaux autrefois qu'il
fallait s'arrêter et s'appuyer aux murs, me laissent indifférent.
Si je vois un magasin ou un viaduc, je dis: c'est un magasin, ou:
c'est un viaduc. Ou bien encore je me contente de penser: Magasin,
viaduc. Ou plutôt je passe sans voir et je regarde, et je ne vois
qu'un viaduc ou un magasin. Il n'y a là rien d'extraordinaire. Je suis
le maître, simplement. Je songe à celui qui disait: «_Qu'importe,
puisque c'est toujours moi qui suis moi?_» Nous devons avoir le même
regard. Le principe d'identité est bien le plus beau bilboquet que je
connaisse. Un jour ou l'autre ma tête retombera à côté du manche. On
verra bien. Ce qui conduit au suicide (je reconstruis mon excellent
ami Harry James) c'est la volonté ou le désir de tirer son épingle
du jeu. Moi, je ne veux rien. On verra bien. Le désespoir ne prouve
rien, il suppose l'espoir et c'est tout. Je ne nie pas la souffrance,
je la constate, mais je m'y trouve comme un poisson dans l'eau. Si à
tout autre passe-temps, je préfère les seins des femmes, c'est que ce
sablier transversal constitue bien le plus dangereux des oreillers.
Après tout, il me reste encore le mariage. On complique à souhait
l'existence avec ce boulet auquel le prisonnier ne cesse de mentir. Les
liens les plus absurdes me tentent parfois dans la certitude où je me
sens qu'ils ne me pèseront jamais autant que la pression atmosphérique.
Pour la seconde, le plus sain serait de faire un tour en province, de
disparaître un peu quelque part, au Café du Commerce. Faire peau neuve,
que les reptiles ont de la chance! Je n'en ai pas moins qu'eux.»

Baptiste entra dans le petit Biard voisin de Saint-Philippe: «Garçon,
une fine et de quoi écrire!»

Monsieur Pol glissa. Sur le sous-main de toile cirée noire il y avait
en or une mappemonde et un encrier. Baptiste Ajamais prit une feuille,
une enveloppe jaune, puis, s'étant appuyé sur le buvard-réclame, il
écrivit de la main gauche avec application:

MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE.



CHAPITRE QUINZIÈME


LE CAFÉ DU COMMERCE A COMMERCY


«D'un sens, dit le garçon, ça pouvait mieux tourner, mais d'un autre,
quel soulagement pour toute la ville. Un ivrogne, un fainéant. Et ça ne
se respectait même pas, Monsieur le Notaire. Il tenait sur son compte
des propos que j'en avais honte pour lui des fois et que je lui disais:
Allons, Monsieur Malitorne, vous exagérez, pour sûr, vous exagérez.
Plutôt que de finir à l'hospice, autant qu'il soit mort comme ça. D'un
sens...

--Vous avez les journaux de Paris, Ernest? demanda le vieux Monsieur.

--Ma foi, Monsieur le Notaire, c'est Monsieur qui les a.»

Le consommateur ainsi désigné était un jeune homme de vingt-cinq ans
environ, habillé d'un veston droit, étriqué, élimé, lequel laissait
voir un gilet très montant orné d'un passepoil blanc sale. Le nœud
tout fait qu'il portait était maintenu par une épingle trop petite
à l'effigie de la Sainte Vierge et de l'Enfant Jésus, mais pas
suffisamment haut pour cacher le bouton d'un col de celluloïd. Il
n'y avait de remarquable en ce jeune homme qu'une lèvre inférieure
accentuée et des cheveux peut-être un peu trop longs. Le regard
disparaissait totalement derrière une paire de lunettes bleues.

«Si vous désirez le _Parisien_, Monsieur?

--Vous êtes bien aimable, Monsieur, dit le notaire, mais permettez-moi
de me présenter: Maître Dorange, Arthur Dorange, ancien notaire. Vous
êtes nouvellement établi dans cette ville, Monsieur...?

--Je me nomme Baptiste Tisaneau, et je suis le nouvel employé de
l'agence du Crédit National.

--Ah! c'est vous qui remplacez Monsieur Malitorne? Le pauvre homme!
Nous ne perdons pas au change. Dans les derniers temps c'était un bien
piètre partenaire à la manille. Vous jouez à la manille?

--On a ses petits talents.

--Parfait. Vous serez notre quatrième. Ainsi va la vie: un joueur
meurt, un autre vient. On ne s'en porte pas plus mal pour ça. Qu'est-ce
que vous prenez?

--Oh! Monsieur le Notaire! Enfin, ça n'est pas de refus. Un vermouth
cassis.

--Un vermouth cassis, Ernest, et un Cointreau. Le Cointreau, c'est
excellent pour la santé. Ça tonifie.

--Ça semble vous réussir. Vous avez l'air gaillard.

--J'ai soixante-sept ans. On ne me les donnerait pas.

--Soixante-sept? Je n'aurais jamais cru.

--N'est-ce pas? Mais puisque vous êtes des nôtres, un vrai commerçant
de Commercy (ah! ah!), je vais vous avouer ma petite infirmité. Ma vue
baisse et dès que je lis je me fatigue. Aussi puisque vous lisiez les
journaux de Paris, vous me feriez plaisir de me résumer les nouveautés.

--Hm, pas grand chose! La Seine monte, mais ce sont des nouvelles pour
les parisiens. Madame veuve Lazare, 60, rue Ordener, a été assassinée
par un garçon laitier. La séance de la Chambre a été agitée. Le
président du Conseil a justement flétri les menées des anarchistes qui
ont, heu! tenté de déprécier le papier monnaie... Ah! un beau discours
du marquis de Molènes sur nos provinces dévastées. On n'en parlera
jamais assez.

--Dites-moi, n'y a-t-il rien de l'affaire Anicet et consorts?

--De... si, précisément le compte rendu des assises.

--Voulez-vous me le lire? Ça ne vous ennuie pas? Je m'intéresse un peu
à cette histoire parce que j'ai été jadis en relations d'affaires avec
le père de l'accusé. Un agent de change. Un homme très bien.

--Du tout, du tout. Mais on n'y voit plus. Ernest! (c'est bien Ernest
qu'il s'appelle?) La prochaine fois vous mettrez un peu moins de
cassis, hein? une idée. Voulez-vous allumer le bec s'il vous plaît?
C'est meilleur un peu moins doux. Il ne fait pas très clair. Je lis
tout? À la bonne heure, la lumière c'est la vie.

--Vous avez raison. Si c'est trop long vous en sauterez.»

Monsieur Tisaneau se mit à l'aise, jeta un coup d'œil dans la direction
du vieillard et du jeune homme roux qui jouaient aux dominos à une
table voisine, puis, se tournant vers son nouvel ami, il toussa,
respira profondément et lut:

«C'est au milieu d'une affluence considérable que s'est écoulée la
deuxième journée des assises de l'affaire Anicet. Il y avait là
beaucoup de ces dames élégantes également friandes de courses, de
galas et de procès retentissants. Leur présence s'expliquait par la
personnalité de plusieurs des témoins qu'on devait entendre à la barre
et qui n'avaient pu passer à la première audience. Ce fut d'abord le
célèbre peintre Bleu: il vint en habits de voyage (il devait partir
deux heures plus tard pour l'Amérique où le milliardaire Carnegie
l'invite à décorer son palais d'été). Sa déposition fut courte: ses
rapports avec l'accusé avaient toujours été très distants, et celui-ci
lui avait fait l'effet d'un jeune homme assez timide mais sans grand
fond. Le peintre l'avait vu plusieurs fois chez Madame Gonzalès, même
avant le mariage de celle-ci. Il ne savait rien des relations de cette
dame et de ce jeune homme, mais le banquier Gonzalès lui avait dit une
fois: «Ce jeune Anicet, eh bien, il ne me revient guère.» Le peintre
répondit à plusieurs questions de l'Avocat général. Puis, quand le
président se fut excusé de l'avoir dérangé pour si peu et lui eut
souhaité bon voyage. Monsieur Bleu se retira. On entendit ensuite
Monsieur Jean Chipre dont nous avons signalé récemment l'élection à
l'Académie Goncourt. Le spirituel écrivain se livra à un paradoxe sur
la condition des intellectuels, charma toute l'assistance et délassa
les jurés. Il déclara avoir rencontré plusieurs fois l'accusé dans
quelques-unes de ces maisons bien connues des noceurs où, lui-même,
Monsieur Jean Chipre, venait se livrer à des études psychologiques.
L'accusé dépensait l'argent sans compter et vidait des bouteilles de
champagne à deux louis dans le dos des pensionnaires. Ici l'avocat
général rappela aux jurés la déposition du détective Carter à
l'instruction: ce policier aurait vu Anicet brûler dans un moment
d'ivresse le dernier billet de mille francs, que l'accusé tînt de sa
famille. Cela, six mois avant les faits rapportés par le témoin. On
sentit bien que l'argument portait sur les jurés... Je passe quelques
dépositions... Un témoignage accablant fut celui de Madame Floche,
concierge de l'immeuble de la rue Cujas où était domicilié l'accusé.
Son locataire menait, dit-elle, une vie extrêmement irrégulière,
rentrait souvent avec des femmes, jamais avec la même. Il salissait
terriblement l'escalier, n'avait pas d'heures, ne lisait pas le
journal, enfin ne faisait rien comme tout le monde. Il recevait
beaucoup de lettres de l'étranger, principalement d'Allemagne. Il en
recevait sous plusieurs noms. Très souvent le texte de ces lettres
était incompréhensible. Un des correspondants ajoutait toujours dans
un coin de l'enveloppe des recommandations au facteur. Certains propos
que les visiteurs de l'accusé tenaient dans l'escalier faisaient rougir
même Monsieur Floche qui, pourtant, Dieu merci! avait été artilleur.
Enfin, un jour il avait jeté par terre sur le palier la petite Marcelle
Baju, un amour d'enfant, six ans, fille d'une honorable locataire,
Madame Baju, qui vint à son tour confirmer le fait. Monsieur Floche
répéta les propos de sa femme; il insista sur un point: l'accusé
découchait tous les vendredis. Il rapporta qu'il lui avait entendu
dire: «Il va falloir que je fasse son affaire à cet idiot qui nous
assomme avec ses histoires de mutilés.» De qui s'agissait-il? Mystère!
Toujours est-il que Monsieur Floche frémit devant l'expression de
cruauté qui passa sur le visage de son locataire... Bien... Les
domestiques de la veuve Gonzalès... un cocher qui prenait ses repas
au café Biard où les bandits avaient leur quartier général... Madame
Belon, logeuse, rue des Petits-Carreaux... Un garçon boucher amant de
la veuve Gonzalès (quel monde!) quand elle s'appelait Elmire Masson
dite Mamelle... Un marchand de chevaux, Monsieur Brugeon, escroqué
par l'accusé Pol... Plusieurs filles publiques... Le chef de cabinet
du Ministre des Affaires Etrangères qui reçut la veuve Gonzalès lors
de l'imprudente démarche qui la mena à Saint-Lazare... La maîtresse
du cafetier Boulard... L'agent Lelard qui avait retrouvé le corps du
professeur Omme... Le gardien Jovial qui avait été bâillonné au Musée
du Luxembourg par les bandits masqués et qui reconnut parfaitement
Anicet et Boulard... Le marquis della Robbia, attaché à l'ambassade
d'Italie, parut à son tour à la barre et reconnut avoir acheté à Anicet
plusieurs statuettes égyptiennes dont il ignorait la provenance et
qu'il restituait bien volontiers au Louvre, disait-il, puisqu'il avait
d'ores et déjà légué ses collections d'art, uniques au monde à ce
Musée. Le président l'assura qu'on ne mettait pas en doute la bonne foi
d'un aussi parfait-galant homme que Monsieur le marquis della Robbia et
qu'il était heureux de pouvoir publiquement lui dire la gratitude de
la nation française pour la magnificence du présent que le marquis lui
faisait... C'est bien long, ne trouvez-vous pas?... Ah! l'audience est
levée.

À la reprise d'audience, encore des témoignages... des témoins à charge
contre l'accusé Perroneau, dit Ange Miracle. Il paraît qu'il faisait
des faux.

Pendant tout ce défilé, l'attitude des accusés a été très variable. La
veuve Gonzalès, nous voulons dire la fille Masson, n'a cessé de scruter
l'auditoire comme si elle cherchait quelqu'un qu'elle ne trouvait pas.
À mesure que le temps passait, elle a montré de l'impatience et a
frappé deux ou trois fois du pied. Quand son ancien amant a déposé et
a dit qu'elle aimait à être battue, elle l'a regardé si droit dans les
yeux qu'il s'est mis à balbutier et à parler d'une promenade à Chatou.

Le garçon de café Pol n'a cessé de pleurer pendant les débats. On a
l'impression qu'il est physiquement très abattu. Quand on a dit qu'il
jouait aux courses, il a voulu protester. Mais il s'est mis à éternuer.
L'attitude du cafetier Boulard est tout à fait traditionnelle: il est
de ces gens qui sont d'avis que quand le vin est tiré il faut le boire.
Il a fait deux ou trois réflexions goguenardes qui lui ont attiré
de justes réprimandes du président devant l'esprit d'impartialité
et de décision duquel il faut s'incliner. Les autres comparses,
Jolicœur, Donzon, Barcelet, Perdrillon, beaucoup moins compromis, ne
se font remarquer que par leurs regards sournois et les stigmates
du vice imprimés sur leurs visages. Mais celui qu'il est le plus
instructif d'observer pendant tout ce procès, c'est celui qui est
évidemment le chef de la bande, c'est cet homme sur qui pèsent tant
d'accusations toutes plus écrasantes les unes que les autres, c'est
celui qui est poursuivi pour avoir pillé nos richesses nationales,
pour avoir volé les bijoutiers Van Rees et Haarlem, pour avoir dérobé
les documents du Quai d'Orsay, pour avoir assassiné la rentière de
la rue Cassette, le professeur Omme, l'actrice Céline d'Harcourt, le
banquier Gonzalès et tant d'autres qui, malheureusement, resteront
inconnus, c'est le principal accusé, en un mot c'est le mystérieux
Anicet, fils de famille, fortuné, qui voyait s'ouvrir devant lui une
vie facile et bourgeoise et qui, pour satisfaire ses vices, préféra
le chemin du crime et des turpitudes à celui qui s'offrait à lui.
On s'attendait, d'après son attitude à l'instruction, à le trouver
cynique, provocateur, ou bien au contraire, si la pompe du lieu et la
solennité de la cérémonie amenaient un revirement dans cet esprit,
abattu, humilié, la tête dans les épaules, anxieux de l'arrêt qui le
mènerait à la guillotine ou au bagne. Il n'en fut rien: l'accusé parut
se désintéresser totalement de la partie qui se disputait sous ses
yeux et dont sa tête était l'enjeu; il sembla s'ennuyer profondément
et ne prêter une faible attention qu'aux seuls propos des femmes qui
déposèrent. On put le voir un moment très préoccupé d'une tache qu'il
avait aperçue sur son vêtement. Une seule fois il regarda la veuve
Gonzalès et il fut pris d'un fou rire qu'il réprima rapidement, comme
s'il avait manqué de décence. À l'interruption de séance il demanda un
verre d'eau.

Après le défilé des témoins, la parole fut donnée à l'avocat général.»

Monsieur Baptiste s'arrêta: «Je passe le réquisitoire, nous connaissons
les faits. J'arrive tout de suite à la plaidoirie de Maître Dessarts,
avocat d'Anicet.

Maître Dessarts, qui ne pouvait nier l'évidence, plaida
l'irresponsabilité malgré les conclusions des médecins légistes. Il
cita, à l'appui de ses dires, le texte de plusieurs papiers saisis sur
son client lors de son arrestation. Il y avait si peu de logique entre
les mots qu'il lut que nous n'avons pu les reproduire pour nos lecteurs.

Ce fut un éclat de rire suivi de quelques huées. On dut rappeler
l'assistance à l'ordre.

L'avocat général fit observer que si les criminels n'avaient qu'à
porter sur eux des poèmes futuristes pour être déclarés irresponsables,
cela serait tout de même trop commode. L'accusé à ce moment sortit de
son indifférence pour approuver les paroles de l'avocat général. On le
fit taire. Maître Dessarts s'efforça de diminuer la valeur d'un certain
nombre de preuves, et prétendit son client innocent de deux ou trois
chefs d'accusation secondaires. Il fut brillant, persuasif, incisif,
ironique, amer, émouvant. Il dépensa des trésors d'éloquence. Bref, il
fit rendre à une mauvaise cause tout ce qu'elle pouvait donner. Mais
il ne parvint pas à ébranler la conviction des jurés, impressionnés
cependant par un talent aussi vigoureux et des qualités aussi rares.

Ce gaz ne cesse pas de sauter.

--Il doit y avoir de l'eau dans les tuyaux.

--À la question du président: «Accusé, avez-vous quelque chose à
ajouter pour votre défense?» Anicet se leva et répondit: «J'ai à
ajouter que ce n'est pas ici le procès de quelques hommes et d'une
femme qui se fait. Ce n'est pas non plus le procès de la justice.
C'est le procès de la vie. Je sais que c'est peine perdue, je sais que
personne n'assiste au vrai spectacle qui se donne ici. Aussi, décidé
à en finir, j'avoue être coupable de tout ce dont on m'incrimine.
J'ajoute que tous les co-inculpés ont participé à tous mes... disons
forfaits, ou qu'ils en ont eu connaissance.»

Ces derniers mots soulevèrent l'indignation des autres accusés et
de leurs avocats. De violentes altercations s'élevèrent; Jolicœur,
Perdrillon, Donzon voulurent s'élancer sur Anicet. Les gardes durent
les maintenir, des invectives traversèrent le prétoire, le président
leva la séance. Audience demain à trois heures précises.»

--Merci, Monsieur, dit le notaire, vous êtes un jeune homme bien
dévoué. Mais il m'a semblé que vous mettiez quelque chaleur à cette
lecture. Cependant, vous n'êtes pas comme moi, vous ne connaissez pas
de vue ce bandit.

--Même pas de vue.

--Vous n'y perdez rien. Il n'est pas beau. Et ce n'est pas une
fréquentation pour un garçon aussi sérieux que vous le paraissez. Vous
regardez nos joueurs de dominos?

--Oui, je crois avoir déjà rencontré ce jeune homme roux.

--Monsieur Prudence?

--Il s'appelle Prudence? vous croyez?

--Bien sûr, vous êtes drôle. Je vais vous présenter.»

Monsieur Tisaneau suivit le notaire sans avoir l'air convaincu de
l'identité de Monsieur Prudence. Avant toute présentation il s'adressa
rapidement à lui en anglais:

--Harry James, je ne pouvais croire que vous fussiez mort, mais
maintenant je ne puis plus croire que vous viviez.

--Excusez-moi, Monsieur, je n'entends pas les autres langues, dit
Monsieur Prudence d'un air étonné.

--C'est une ressemblance, expliqua Arthur Dorange, c'est une
ressemblance. Je fais les présentations: Monsieur Tisaneau, notre
quatrième à la manille, Monsieur Prudence, agent-voyer--puis, désignant
le vieillard--et Monsieur Isidore Ducasse, ancien receveur de
l'enregistrement, un bien digne homme.»


FIN



TABLE DES MATIÈRES

/$
  CHAPITRE PREMIER     --  ARTHUR
  CHAPITRE DEUXIÈME    --  RÉCIT D'ANICET
  CHAPITRE TROISIÈME   --  AVENTURE DE LA CHAMBRE
  CHAPITRE QUATRIÈME   --  ANICET CHEZ L'HOMME PAUVRE
  CHAPITRE CINQUIÈME   --  LA CARTE DU MONDE
  CHAPITRE SIXIÈME     --  MOUVEMENTS
  CHAPITRE SEPTIÈME    --  MIRABELLE OU LE DIALOGUE INTERROMPU
  CHAPITRE HUITIÈME    --  LES SEUILS DU CŒUR
  CHAPITRE NEUVIÈME    --  DÉCÈS
  CHAPITRE DIXIÈME     --  LA SOIRÉE CHEZ MIRABELLE
  CHAPITRE ONZIÈME     --  PRÉLUDE, CHORAL ET FUGUE
  CHAPITRE DOUZIÈME    --  LE TOUR DES CHOSES
  CHAPITRE TREIZIÈME   --  LE CORPS EN CAGE
  CHAPITRE QUATORZIÈME --  DUEL
  CHAPITRE QUINZIÈME   --  LE CAFÉ DU COMMERCE A COMMERCY
$/





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Anicet ou le panorama" ***

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