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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Tome 4)
Author: Saint-Victor, J. B. de (Jacques-Benjamin)
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Tome 4)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.


  Dédié au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor


  _Seconde Édition_,
  REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

  TOME SECOND.--SECONDE PARTIE.


                       _Miratur molem..... Magalia quondam._
                                                  ÆNEID., lib. 1.



  PARIS,
  À LA LIBRAIRIE CLASSIQUE ÉLÉMENTAIRE,
  CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, Nº 8.

  M DCCC XXII.



TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.



IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE, Nº 5.



QUARTIER SAINT-MARTIN.

     Ce quartier est borné à l'orient par les rues Barre-du-Bec, de
     Sainte-Avoie et du Temple exclusivement; au septentrion, par le
     faubourg Saint-Martin jusqu'aux barrières inclusivement; à
     l'occident, par la rue Saint-Martin et par la grande rue du
     faubourg du même nom inclusivement; et au midi, par la rue de la
     Verrerie inclusivement, depuis le coin de la rue Saint-Martin
     jusqu'au coin de la rue Barre-du-Bec.

     On y comptoit, en 1789, soixante-trois rues, treize culs-de-sac,
     trois églises paroissiales, dont une collégiale, trois
     communautés d'hommes, deux couvents de filles, deux hôpitaux, un
     théâtre, etc.


PARIS SOUS LOUIS XI.

L'église de Saint-Martin-des-Champs, à laquelle ce quartier doit son
nom, fut souvent visitée par Louis XI. On lit qu'il avoit une grande
vénération pour les reliques nombreuses qu'elle possédoit; et que,
chaque fois qu'il venoit leur rendre hommage, il y déposoit des pièces
d'or dont le nombre devint assez considérable pour que, dans une
circonstance urgente, les religieux de cette maison demandassent au
parlement la permission de les employer aux besoins de leur communauté,
ce qui leur fut accordé par un arrêt de l'an 1475.

Avant de raconter le règne de ce prince, qui offre un grand spectacle,
il convient de compléter le tableau que nous avons présenté de l'état
politique et religieux de la société en France, depuis que les Capets
avoient commencé à monter sur le trône jusqu'au quinzième siècle, où
nous venons d'entrer: il manque encore quelques grands traits à ce
tableau.

On a vu comment ces princes, irrités et fatigués de l'opposition
continuelle qu'ils rencontroient dans leur noblesse, de ses ligues sans
cesse renaissantes, de ses révoltes qui alloient souvent jusqu'à
compromettre leur propre existence, imaginèrent de créer un nouvel ordre
dans l'État, en accordant aux habitants des cités des droits politiques
dont le résultat fut d'accroître encore les périls de leur position, et
de leur créer un ennemi de plus, ennemi qui les réduisit souvent à des
extrémités que jusqu'alors ils n'avoient point connues. Par quel
aveuglement allèrent-ils ainsi chercher au-dessous d'eux de si dangereux
secours, tandis qu'ils négligeoient, ou, pour mieux dire, qu'ils
sembloient redouter, qu'ils s'efforçoient d'affoiblir la puissance
auguste et salutaire qui plus d'une fois avoit déjà sauvé la société,
qui d'elle-même venoit s'offrir à eux pour la sauver encore? puissance
également favorable aux peuples et aux rois, puisque c'étoit en rendant
ceux-ci meilleurs qu'elle consolidoit le pouvoir de ceux-là, et
tellement que, si les rois eussent voulu sincèrement se réunir à elle,
il eût été impossible de leur opposer la moindre résistance, et que même
on ne l'eût pas tenté.

Cet aveuglement a sa source dans les plus profondes misères du coeur
humain. Il est hors de doute que la puissance de l'Église, représentée
par son chef, pouvoit, plus facilement et plus efficacement que les rois
d'alors, apaiser ces tempêtes que tant de passions déchaînées
suscitoient autour d'eux; mais cette puissance ne vouloit point déroger
de sa céleste origine, et devenir entre les mains de ces princes
temporels un instrument dont ils pussent se servir à leur gré. Elle
promettoit de maintenir les peuples dans leur légitime dépendance; mais
elle prétendoit en même temps protéger les peuples contre leurs
violences et leurs passions: elle imposoit également ses lois divines à
ceux qui commandoient et à ceux qui devoient obéir. Les peuples les
eussent écoutées sans peine: l'orgueil des rois ne voulut point les
entendre; et nous verrons comment, pour avoir voulu secouer ce joug, ils
apprirent à leurs sujets à le briser.

Ce n'étoit point dès les premiers instants de la conquête, et lorsque
les barbares étoient encore à peine chrétiens et ne comprenoient
qu'imparfaitement le christianisme, que l'Église avoit pu exercer dans
toute sa plénitude cette puissance qu'elle tient d'en haut, et qui tend
sans cesse à tout ramener à son unité: ce fut par degrés qu'elle la
développa au milieu de cette société naissante, et à mesure qu'elle y
étendoit sa lumière: car c'est en éclairant qu'elle subjugue; et ceux
qui ont cru trouver dans cet accroissement graduel de son influence une
preuve d'artifice dans sa conduite et d'usurpation dans ses actes, se
sont montrés bien ignorants de ce qui constitue la légitimité du
pouvoir, sa force et sa durée. C'est par le _développement_ que
s'établit tout ce qui est fort, durable, légitime; et cette loi
universelle régit également le monde physique et celui des
intelligences. Dans les premiers moments de la conquête, les esprits,
encore grossiers, tout en admirant la doctrine que leur avoient apportée
les prêtres chrétiens, s'inquiétoient peu d'où lui venoit son
inaltérable unité, impossible cependant sans un chef unique, à moins
d'un miracle perpétuel. Ils l'apprirent par degrés, et par degrés ils
arrivèrent à cette soumission sans réserve à l'autorité spirituelle,
soumission qui, sous la seconde race, fut, nous le répétons, le salut de
la monarchie et de la société.

Plusieurs causes, qui dès cette époque n'existoient déjà plus, avoient
concouru à en arrêter la ruine sous la première dynastie, malgré tant de
désordres et de troubles intérieurs dont elle étoit agitée jusque dans
ses fondements; et ces causes, nous les avons plus d'une fois laissé
entrevoir. Le respect que l'on portoit à la famille de Clovis, la
puissance personnelle des rois comme grands propriétaires, le caractère
guerrier de la plupart d'entre eux, l'absence presque totale d'ennemis
extérieurs qui pussent accroître les dangers de tant de discordes
intestines (ce qui du moins est réel jusque dans les derniers temps où
parurent les Sarrasins), par-dessus tout la multitude innombrable de ces
hommes _libres_ et _armés_, qui ne se soulevoient contre un prince que
parce qu'ils défendoient les droits d'un autre, et qui, combattant pour
détrôner tel ou tel monarque, n'en demeuroient pas moins fidèles à la
monarchie et au sang de leurs rois: voilà ce qui maintint la France au
milieu de tant d'orages qui entourèrent son berceau. Les _nobles_
composoient alors à eux seuls toute la nation; alors il n'y avoit qu'un
seul ORDRE dans l'État, et cet ordre étoit la _noblesse_, cette noblesse
qui, suivant l'expression très-vive de Montesquieu, nous apparoît sans
cesse toute couverte de sueur, de poussière et de sang.

Mais les esprits s'ouvrant de jour en jour davantage aux célestes
clartés de l'Évangile, ses ministres dévoiloient insensiblement, à ceux
qui avoient l'intelligence, l'organisation merveilleuse de ce
gouvernement que Dieu lui-même avoit constitué pour durer jusqu'à la fin
des temps, et apprenoient à ces nouveaux chrétiens à tourner leurs
regards vers la chaire de PIERRE, centre de l'unité, à faire de ses
préceptes la règle de leur bonne foi, à régler de même leurs actions
d'après ses commandements; et lorsque Pepin se fut ouvert la route du
trône, les Francs étoient déjà assez avancés dans cette connoissance
pour que ce chef de la seconde dynastie pût tenter avec succès d'y
affermir sa famille, en appelant le souverain pontife à consacrer le
pouvoir encore incertain et chancelant que lui avoient conquis son génie
et ses exploits.

Alors commença en France l'existence _politique_ du clergé; et
lorsqu'après quelques règnes cette race, dont les chefs de la noblesse
s'étoient d'abord déclarés les contempteurs et les ennemis[1], eut
commencé à dégénérer, sans s'arrêter un seul instant dans cette longue
et rapide dégénération; qu'une invasion terrible d'hommes du nord, plus
barbares encore que ceux qui avoient fait la conquête des Gaules,
pénétrant dans toutes les parties de la France, eut réduit presque tous
ses habitants au droit de la défense naturelle; que les vassaux,
profitant de ces malheurs publics et de l'anarchie qui en étoit la suite
inévitable, se furent établis en révolte permanente contre la royauté;
et que, de toutes parts, l'oppression du foible et l'impunité du fort,
relâchant tous les liens de la société, sembloient devoir en amener
l'entière dissolution, alors, et nous l'avons déjà dit, elle se jeta
tout entière dans les bras de la religion[2], société indestructible
qui seule, au milieu de cet effrayant désordre, conservoit l'ordre
admirable de ses institutions, et son chef unique, et son inviolable
hiérarchie. La religion s'empara donc d'un pouvoir qu'elle seule alors
étoit capable d'exercer; ses lois, désormais le seul lien social, parce
qu'elles étoient les seules qui fussent reconnues de tous sans
contestation, continrent à la fois les peuples et les rois, toujours
amies de ceux-ci, mais en même temps toujours protectrices de ceux-là.
C'est ainsi que le clergé forma un second ORDRE dans l'État, ordre
vénérable, qui, sous la seconde race, fut pour la monarchie ce que la
noblesse avoit été sous la première, et qui n'abandonna les rois de
cette race malheureuse que lorsque eux-mêmes se furent abandonnés.

          [Note 1: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 489.]

          [Note 2: _Ibid._ 1re partie, p. 335.]

Le désordre social étoit à son comble au moment où le premier des Capets
succéda au dernier des Carlovingiens; et nous avons fait voir comment,
sans l'appui du clergé, cette race nouvelle eût passé plus vite encore
que l'autre, quoiqu'elle fût en effet fort au-dessus d'elle par le
courage, les talents et tant de nobles qualités qui s'y montrèrent comme
héréditaires. Les papes exercèrent donc, sans aucune contestation,
pendant les premiers règnes des princes capétiens, cette puissance
absolue et vénérable, dont toutes les classes de la société sentoient
également le besoin; mais dès lors il fut facile d'entrevoir que les
monarques, satisfaits sans doute de contenir par son intervention tant
de sujets indociles et turbulents, ne la supporteroient qu'avec
impatience lorsqu'elle étendroit son action jusque sur eux-mêmes. Or,
cette puissance, inexorable pour tout ce qui est désordre, et
poursuivant le vice partout où elle le rencontre, prétendoit protéger
jusque sur le trône les saintes lois du mariage; et, non moins
prévoyante dans l'avenir que vigilante pour le présent, sachant quels
risques peut courir un clergé pauvre et que le besoin de vivre met dans
la dépendance du pouvoir temporel, elle s'étoit constituée gardienne des
biens et des droits des églises, ne souffroit point qu'on osât y porter
atteinte sans son aveu, et ses foudres qui châtioient les sujets
rebelles n'épargnoient point les rois avares et voluptueux.

Mieux affermis sur leur trône, et voyant leur autorité devenir de jour
en jour plus étendue et moins contestée, les monarques françois
formèrent bientôt le dessein de s'affranchir par degrés d'un joug qu'une
sage politique eut dû leur faire trouver utile et léger, si les passions
des hommes n'étoient pas, dans tous les temps, ce qu'il y a de plus
opposé à leurs vrais intérêts. La juridiction temporelle du clergé
causoit quelques ombrages à saint Louis lui-même; et déjà sous son règne
on avoit essayé d'y porter quelques atteintes[3]. Elle fut attaquée
plus ouvertement, avec plus de suite et de succès sous les règnes
suivants; et peu à peu ces princes se frayèrent la route qui devoit les
conduire hostilement jusqu'au trône pontifical qu'ils vouloient, sinon
détruire, du moins abaisser jusqu'à leur niveau.

          [Note 3: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 717.--Aussi est-il
          remarquable que cette circonstance de sa vie a valu quelques
          éloges à ce grand et saint roi de la part des philosophes
          libéraux, ce qui n'est guère moins plaisant que de les voir
          louer niaisement l'_ultramontain_ Fénelon, et plus niaisement
          encore le _Dieu_ de Fénelon, parce que cet illustre évêque est
          auteur d'un livre qui a été condamné par la cour de Rome.]

Il est très-remarquable que le premier roi de France qui se soit mis en
révolte déclarée contre le chef de l'Église, est le même qui imagina de
donner au peuple des droits politiques et d'en former un troisième ORDRE
dans l'État. Ainsi il créoit une force aveugle et impétueuse, et brisoit
en même temps le seul frein qui pût constamment la lui assujettir et lui
fournir des moyens sûrs de la diriger à son gré! C'est que ce frein
l'incommodoit lui-même, parce que, nous devons le répéter encore, les
papes, qui vouloient que les peuples fussent obéissants et fidèles,
exigeoient que le gouvernement des rois fût juste, religieux et
paternel. Dans la querelle fameuse et à jamais déplorable de
Philippe-le-Bel avec Boniface VIII, le pape avoit évidemment raison; le
monarque qui attaquoit ses droits comme défenseur des priviléges de
l'Église avoit tort; et ces torts devinrent des crimes lorsqu'à une
résistance injuste et opiniâtre succédèrent des outrages inouïs et des
violences sacriléges, qui montrèrent aux peuples que ce qui étoit
l'objet de leur vénération pouvoit être impunément insulté par leurs
souverains. Le séjour de quelques papes en France leur apprit ensuite
que ces mêmes souverains pouvoient faire de ces premiers pasteurs du
monde chrétien des instruments de leur politique ambitieuse; et la
suprématie temporelle de Rome en reçut des atteintes nouvelles que le
grand schisme d'Occident rendit à jamais irréparables. Ce schisme, dont
il n'est point de notre sujet de donner ici l'histoire, produisit deux
grands maux: non-seulement il contribua à affoiblir de jour en jour
davantage le respect des peuples pour le chef suprême de la religion;
mais, ce qui étoit plus dangereux encore, il accoutuma les esprits à
soumettre à leurs jugements ce qui avoit été jusqu'alors pour eux la
première et la plus irréfragable des autorités. Sous prétexte de
chercher un remède à la division qui désoloit l'Église, on se jeta dans
le système désastreux de la _souveraineté des conciles_, dont le
principe caché étoit la _souveraineté du peuple_; et en effet il étoit
si difficile d'établir l'une sans admettre l'autre, que l'on voit tous
les théologiens qui s'infatuèrent alors de ces idées nouvelles soutenir
simultanément ces deux souverainetés dont ils avoient parfaitement saisi
la liaison nécessaire: ainsi l'esprit de révolte s'introduisoit peu à
peu jusque dans le sein même de l'Église; et dès cette époque commencent
à se manifester ces premiers symptômes de dissolution sociale, que nous
avons déjà signalés.

Il ne manquoit plus que la convocation d'un concile pour développer tant
de ferments de discorde dont la chrétienté étoit sourdement agitée.
Celui de Constance fut assemblé en 1414 pour mettre fin au schisme: il
le fit cesser en effet par l'élection de Martin V; mais, en consacrant
les maximes dangereuses que ce malheureux événement avoit fait naître,
il donna naissance à un autre schisme dont les suites devoient être
encore plus funestes; et le concile de Bâle, qui le suivit de
très-près[4], fit voir quels progrès effrayants avoient faits en si peu
d'années ces idées de licence et de rébellion. Dès sa deuxième session,
on le voit approuver les décrets du concile de Constance sur la
supériorité des conciles à l'égard des papes. Passant bientôt toutes les
bornes, il n'eut pas honte d'aller lui-même inviter les princes
temporels à s'associer à son entreprise contre le chef de l'Église, en
leur offrant des décrets nouveaux, dont le résultat étoit de légitimer à
son égard leur entière indépendance, et de briser les derniers liens
par lesquels ils étoient encore retenus. Cependant qu'arriva-t-il de ce
même concile qui, de sa propre autorité, se mettoit ainsi au-dessus de
toute autorité, et qui en vint à cet excès de fureur de déposer celui-là
même qui l'avoit convoqué? Pour toute réponse à cet acte de révolte et
de démence, Eugène IV ordonna aux évêques qui le composoient de se
séparer: dès ce moment le concile ne fut plus qu'un _conciliabule_; et
abandonnés de tout le monde, les plus opiniâtres, après avoir résisté
quelque temps, se virent enfin forcés d'obéir. Mais quoiqu'il eût été
ainsi démontré par le fait, et par un fait des plus éclatants, qu'un
concile que le pape _seul_ avoit le droit de convoquer, qu'il avoit
_seul_ encore le droit de dissoudre au moment où il jugeroit à propos de
le faire, ne pouvoit être un pouvoir supérieur à celui qui le créoit ou
le détruisoit à son gré, on n'en continua pas moins de soutenir en
théorie ce qui étoit absurde et impossible dans la pratique; et le même
esprit de mutinerie qui avoit fait naître ces tristes prétentions,
continua de les maintenir dans les siècles suivants à travers tous les
désordres, tous les malheurs, tous les crimes, toutes les hérésies
qu'elles ont fait naître, et les a prolongées jusqu'à ces derniers
temps, où elles semblent cependant vouloir prendre fin, le mal qu'elles
ont produit étant arrivé à son comble.

          [Note 4: Il fut convoqué en 1431.]

Nous avons déjà dit que Charles VII, qui régnoit alors en France, avoit
à la fois rejeté et reçu les actes du concile de Bâle[5], d'une part en
continuant de reconnoître le pape qu'il avoit déposé, de l'autre en
acceptant les décrets par lesquels ce concile établissoit sa prétendue
suprématie, et les réglements nouveaux qu'il avoit faits relativement à
la discipline de l'Église. Ce fut dans une assemblée solennelle qu'il
tint à Bourges[6], et où furent entendus les ambassadeurs du concile et
ceux d'Eugène, que furent reçus ces réglements dont se composa la
fameuse _pragmatique sanction_, véritable origine de ces _servitudes_ de
l'Église gallicane, que l'on appelle dérisoirement ses _libertés_. La
pragmatique sanction fut vérifiée et enregistrée au parlement, et les
choses en étoient là lorsque Louis XI monta sur le trône.

          [Note 5: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 426.]

          [Note 6: En 1432.]

On ne peut douter que la première pensée de ce prince, en succédant à
son glorieux père, n'ait été d'achever ce que celui-ci avoit si
glorieusement commencé, et d'user des moyens nouveaux que sa sagesse
avoit créés et transmis à ses successeurs, pour anéantir sans retour la
puissance des grands vassaux. Il poursuivit en effet ce dessein avec une
infatigable persévérance; nous allons faire voir qu'il l'exécuta avec
une rare habileté. Mais ce même prince dont l'oeil subtil et pénétrant
sembloit lire jusque dans les plus secrètes pensées de ses ennemis, dont
la main adroite et sûre se faisoit comme un jeu de dénouer toutes leurs
trames, et qui, dans cette lutte terrible où il se vit engagé, sut tout
prévoir et tout prévenir, s'aperçut peut-être encore moins qu'aucun de
ses prédécesseurs des progrès inquiétants que faisoit la puissance
nouvelle qu'ils avoient créée, qui avoit continué de s'agrandir sous
leurs auspices, et dont ils s'étoient fait un si dangereux auxiliaire.
Il est remarquable, et il nous semble que l'on n'en a point été jusque
ici assez frappé, que ce fut sous le règne du monarque le plus absolu
qui eût encore régné sur la France depuis l'origine de la monarchie, que
commença à se consolider, à suivre une marche plus savamment combinée,
le troisième ordre introduit depuis peu de temps dans le gouvernement de
l'État, et qui jusqu'alors s'étoit montré flottant au milieu de tous les
intérêts. On le voit, dès ce moment, se faire des intérêts
très-distincts, des intérêts qui lui sont propres; et c'est dans le
_parlement_ de Paris, tiré en partie de son sein, que s'établit le
centre d'action de ce parti populaire; c'est par lui qu'il est
habituellement représenté. Il arriva donc, et par le même principe qui
avoit rendu aux rois insupportable pour eux-mêmes le pouvoir suprême des
papes, ce pouvoir qui contenoit si admirablement leurs sujets, que ces
nouveaux démagogues s'en déclarèrent les ennemis _au nom du peuple_ dont
ils s'étoient faits les représentants, et les ennemis les plus ardents
et les plus acharnés, mettant ainsi en pratique, et au détriment de
leurs propres souverains, les leçons de révolte et d'indépendance que
ceux-ci n'avoient point cessé de leur donner. Deux fois le bon sens de
Louis XI le poussa à vouloir abolir la _pragmatique sanction_; deux fois
le parlement s'y opposa avec une liberté, ou pour mieux dire avec une
audace qui auroit dû lui ouvrir les yeux, s'ils n'eussent été fascinés
par cette illusion que l'on peut appeler _héréditaire_, et qui le
portoit à croire que ce n'étoit qu'en élevant le peuple qu'il pouvoit
contenir la noblesse, et rétablir une sorte d'équilibre dans l'État. Il
alla même plus loin dans ce système qu'aucun autre de ses prédécesseurs;
et nous ne craignons pas de le dire, jamais prince ne fut plus
imprudemment populaire que ce Louis XI, que l'on ne peut considérer sans
doute comme un noble et vertueux caractère, mais qui est bien loin de
mériter l'épithète de _tyran_, si injustement attachée à son nom, et
depuis si légèrement et si souvent répétée. La suite des événements va
prouver ce qu'étoit au fond cette prétendue tyrannie, et nous allons en
reprendre le récit, maintenant que nous avons tracé cette esquisse
rapide de l'état de la société religieuse en France depuis l'origine de
la monarchie et de ses rapports divers avec la société politique, ayant
ainsi présenté à nos lecteurs un fil qui les conduira, ce nous semble,
avec quelque sûreté à travers tant d'agitations intestines, tant de
catastrophes extraordinaires qui vont, pour ainsi dire, se presser les
unes sur les autres jusqu'à la dernière de toutes, qui est en même temps
la plus horrible, la plus sanglante, et dans laquelle s'est à jamais
perdue notre antique monarchie, encore que, dans sa bonté, la Providence
ait voulu nous conserver la famille de nos rois; et désormais, pouvant
sans cesse remonter aux causes, il leur sera facile de mieux comprendre
et d'apprécier plus sûrement les effets.

Les événements qui s'étoient passés pendant les dernières années du
règne de Charles VII étoient déjà de sinistres avant-coureurs des orages
qui menaçoient le règne suivant. Les seigneurs avoient dès lors perdu
sans doute la plus grande partie de leur influence sur les peuples
désabusés, et dans la France proprement dite, le pouvoir du roi ne
rencontroit presque plus d'obstacles; mais le duc de Bretagne régnoit
toujours en souverain dans ses États; et la puissance du duc de
Bourgogne étoit peut-être plus grande que celle du roi lui-même. Séparés
l'un de l'autre seulement par la Normandie, ces deux vassaux pouvoient,
au premier signal, inonder de troupes cette province, et à la fois
l'envahir et y opérer une jonction redoutable. Ils communiquoient par
la mer avec les Anglois, toujours maîtres de Calais, et qui, au milieu
des révolutions sanglantes qui les agitoient, n'avoient renoncé ni à
leurs projets ni à leurs prétentions chimériques sur la France. Tous les
deux, suivant la marche ordinaire de tous les gouvernements, visoient à
s'agrandir, à se rendre indépendants, et ne voyoient pas sans de vives
alarmes l'accroissement progressif de la prérogative royale. N'osant pas
alors s'y opposer à force ouverte, ils attisoient les mécontentements,
ils prenoient part secrètement aux révoltes des grands[7]. Le duc de
Bourgogne surtout, au sein d'une paix apparente et forcée, étoit
réellement contre le roi dans un état de guerre perpétuelle. Tandis que
Charles refusoit de favoriser la rébellion du fils de son vassal,
celui-ci donnoit dans sa cour un asile au dauphin révolté contre son
père; ajourné à la cour comme pair de France dans la procédure entamée
contre le duc d'Alençon, il n'avoit répondu à cet appel qu'en levant des
troupes et en réclamant les articles du traité d'Arras qui le
dispensoient de toute sujétion personnelle; et cependant, infidèle
lui-même, peu de temps après, à ce traité qu'il rappeloit sans cesse,
il n'avoit pas craint de prendre, sans la participation du roi, divers
engagements avec l'Angleterre. Enfin ce n'étoient que plaintes, que
méfiances, que démêlés continuels qui sembloient à tout moment devoir
dégénérer en rupture ouverte, et qui sans doute eussent fini par les
dernières violences, sans la considération particulière qu'inspiroit la
personne du roi, et peut-être sans le grand âge de Philippe-le-Bon,
prince magnifique et voluptueux jusqu'au milieu des glaces de l'âge, et
qui trouvoit des douceurs dans le repos.

          [Note 7: Ils entrèrent, par exemple, dans la révolte des
          princes du sang et des grands seigneurs contre le roi en 1442.
          Cette révolte avoit été précédée de la guerre connue sous le
          nom de _la Praguerie_, dont le dauphin fut complice, et où il
          n'étoit question de rien moins que de détrôner son père pour
          le mettre à sa place.]

(1461.) Louis étoit encore dans les États de son vassal lorsqu'il apprit
la mort du roi son père. Il partit aussitôt pour la France, non sans
quelques alarmes sur les dispositions que Charles avoit pu faire à son
sujet, et persuadé que tous ceux qui remplissoient les premières places
de l'État étoient autant d'ennemis disposés, s'il étoit possible, à lui
contester ses droits légitimes. Cette idée, dont il étoit frappé,
développa, dès ces premiers instants, ce caractère inquiet et
soupçonneux qu'on lui a justement reproché, et qui contribua sans doute
à aggraver les agitations de son règne. En effet, dans ces alarmes qui
le tourmentoient sur les dispositions de la France à son égard, il avoit
engagé le duc de Bourgogne à rassembler des troupes pour lui ouvrir
l'entrée de ses États; et cent mille hommes formoient le cortége avec
lequel les deux princes s'acheminoient vers Reims, où le nouveau
monarque vouloit avant tout se faire sacrer. Mais l'empressement avec
lequel les villes ouvroient leurs portes, et celui de tous les ordres de
l'État à venir lui faire leurs soumissions, ayant promptement dissipé
ces vaines inquiétudes, elles se reportèrent aussitôt sur l'ami trop
puissant qui l'accompagnoit; et, sans oser cependant les lui témoigner
trop ouvertement, il ne fut tranquille que lorsqu'il eut persuadé à
Philippe de congédier sa nombreuse armée, et de ne garder avec lui
qu'une escorte de quatre mille hommes. Alors il affecta, et dans le
voyage et pendant la cérémonie, de le combler d'honneurs et de marques
de considération, ce qui parut toucher tellement le vieux duc, qu'il
rendit hommage au roi non-seulement pour ses domaines relevant de la
couronne, mais encore pour toutes ses autres possessions, quoique les
conventions d'Arras l'exemptassent formellement de cet acte de sujétion.
Dans cette intelligence, en apparence si parfaite, les deux princes
prirent ensemble la route de Paris, où le roi fit son entrée avec une
pompe à laquelle jusque là il n'y avoit rien eu de comparable: le
cortége se montoit à plus de douze mille hommes; l'or et les pierreries
éclatoient sur les habits des seigneurs et sur les harnois de leurs
chevaux. Au milieu d'un si brillant appareil, Louis, donnant déjà des
preuves de cette manie bizarre qui lui fit dédaigner, souvent jusqu'à
l'indécence, ce faste extérieur, si propre cependant à relever encore la
dignité royale, s'avançoit monté sur un cheval blanc, «vêtu, disent les
chroniques, d'une robe de soie blanche sans manches, et affublé d'un
petit chapeau loqueté[8].» Quatre bourgeois de Paris soutenoient
au-dessus de sa tête un dais de drap d'or; et les cours souveraines
vinrent le recevoir aux portes de la ville. Du reste, les cavalcades
bizarres, les mascarades, les représentations de mystères et tous les
autres jeux en usage à cette époque se répétèrent sur sa route jusqu'à
son arrivée à la cathédrale. Là le monarque, après avoir fait sa prière
et prêté le serment accoutumé, alla tenir _cour plénière_ au palais,
qu'il quitta le lendemain pour s'établir au château des Tournelles.

          [Note 8: Découpé en pointes.]

Le caractère de Louis n'étoit pas seulement ombrageux, il étoit encore
absolu, capricieux et vindicatif. Ces passions haineuses, qu'il sut
depuis si bien contenir ou dissimuler lorsque son intérêt le lui
commandoit, l'entraînèrent, dans ces premiers moments du pouvoir, à une
démarche qui lui causa depuis d'amers repentirs, et l'exposa à de grands
dangers. Par un coup d'autorité le plus impolitique qu'il fût possible
d'imaginer, il destitua presque tous les officiers civils et militaires
qui avoient obtenu leurs emplois de Charles VII; il en fit même
emprisonner quelques-uns, et ce bouleversement général remplit d'abord
tous les coeurs d'alarmes, et jeta les premiers germes du
mécontentement. Il l'augmenta bientôt par des taxes nouvelles et
exorbitantes qui dans plusieurs villes excitèrent même des séditions.

(1462.) Cependant, dès cette époque, il commençoit à mettre en usage les
manoeuvres de cette politique insidieuse qui depuis fut le principal
ressort de toutes les opérations de son règne; et tandis qu'il
prodiguoit au duc de Bourgogne, et surtout au comte de Charolois son
fils, les marques de la plus tendre amitié et d'une confiance sans
bornes, il renouveloit secrètement avec les Liégeois, ces ennemis
déclarés de leur maison, l'alliance que Charles VII avoit contractée
avec eux. Mais soit que ses intrigues n'eussent point échappé aux
regards du jeune comte, soit plutôt que cet esprit violent et ambitieux
prévît ce que la puissance du monarque françois pouvoit apporter
d'obstacles aux projets qu'il formoit déjà pour l'agrandissement des
États qui lui étoient destinés, on le vit dès lors commencer à lui
susciter des ennemis et à se rendre l'âme des complots qui se tramèrent
contre son autorité. Dans un voyage que le roi fit à Tours, ce prince,
qui étoit venu l'y joindre sous prétexte d'un pélerinage, eut des
conférences secrètes avec les envoyés du duc de Bretagne, conférences
dont Louis fut informé sans pouvoir en pénétrer le mystère, mais qui le
déterminèrent à éloigner de la cour le comte de Charolois avant
l'arrivée du duc, qui venoit lui-même, suivant l'usage établi au
commencement de chaque règne, renouveler la cérémonie de l'hommage. Les
inquiétudes de ce vassal étoient les mêmes que celles de la maison de
Bourgogne: elles furent encore augmentées par un voyage que le roi fit
dans ses États, où il voulut exercer une violence[9] à laquelle le duc
crut devoir s'opposer. Tous les deux se séparèrent très-mécontents l'un
de l'autre, et celui-ci se confirma dans la pensée qu'il n'y avoit plus
de sûreté pour lui que dans son alliance avec les ennemis de son
suzerain. On vit aussi dès ce moment le roi, frappé de la terreur qu'il
inspiroit à ses vassaux, bien informé d'ailleurs que la liaison
commencée entre le duc de Bretagne et le comte de Charolois se
resserroit de jour en jour davantage, ne pas perdre une seule occasion
de traverser les desseins de ce dernier, et de lui causer des
mortifications dont l'effet étoit d'aigrir encore davantage cette âme
plus ardente et non moins vindicative que la sienne.

          [Note 9: Il vouloit faire enlever Françoise d'Amboise, veuve
          de Pierre II, dernier duc de Bretagne, dans le dessein de la
          faire épouser au duc de Savoie.]

Cependant le nombre des ennemis du gouvernement augmentoit dans
l'intérieur; et plusieurs actes d'une rigueur excessive exercés mal à
propos sur d'anciens serviteurs de son père avoient porté la haine
contre Louis au dernier degré d'animosité. Le duc et le comte se mirent
aussitôt en rapport avec les mécontents, parmi lesquels on comptoit le
comte de Dunois, le duc de Bourbon, et Charles, duc de Berri, propre
frère du roi, qui croyoit avoir à se plaindre de la modicité de son
apanage, et qu'on aigrissoit à dessein pour en faire l'instrument
principal des complots qui se tramoient contre sa propre maison. Louis,
confusément instruit qu'il se formoit contre lui des associations
dangereuses, ne pouvoit cependant percer ce labyrinthe d'intrigues et de
cabales[10]; sa situation devenoit de jour en jour plus difficile; mais
le grand talent de ce prince étoit moins d'éviter le danger que de
trouver des ressources pour s'en tirer lorsqu'il y étoit engagé. Soit
que ce fût un simple effet de sa haine contre le comte de Charolois,
soit qu'il fût guidé par cette politique raffinée dont il donna depuis
tant de preuves, il avoit trouvé le moyen de semer la division entre le
duc de Bourgogne et son fils; et cette mésintelligence, au moyen de
laquelle la cour de ce prince se trouvoit partagée, l'occupoit assez
pour qu'il ne pensât point à se mêler des affaires de ses voisins. Il
étoit surtout très-éloigné de se brouiller avec le roi qui l'accabloit à
dessein des plus vifs témoignages d'amitié et de bienveillance.
Tranquille de ce côté, sûr également qu'il n'avoit rien à craindre des
Anglois encore fatigués de leurs dissensions intestines, jugeant bien
qu'il étoit impossible que le duc de Bretagne ne fût pas un des
principaux moteurs d'un complot dont les fils lui échappoient, mais dont
l'existence lui étoit démontrée, Louis prit la résolution hardie de
déconcerter les conjurés en portant sur-le-champ la guerre dans les
États de ce perfide vassal. Ses mesures furent prises dans un si profond
secret, les mouvements des troupes se firent avec tant de précautions,
que le duc ne sortit de la sécurité dans laquelle il étoit plongé que
lorsque l'armée du roi bordoit déjà ses frontières, et étoit sur le
point d'inonder ses États. Surpris par une inexcusable imprévoyance, il
eut recours à la ruse pour échapper au danger qui le menaçoit. Il promit
tout ce qu'on voulut, demandant seulement au roi de rassembler les états
de son royaume et de les consulter avant de signer un traité définitif;
et ce qui ne peut assez étonner de la part de Louis, c'est qu'au lieu
d'écraser un ennemi dont la soumission apparente ne pouvoit lui
imposer, il lui accorda le délai demandé et renvoya ses troupes. Cette
faute, qui n'est pas la seule qu'il ait commise dans cette circonstance,
devient d'autant plus inexplicable que l'étroite intimité qui régnoit
entre ce prince et le comte de Charolois ne cessoit point d'être l'objet
de ses plus vives alarmes. Il sembloit par là prendre plaisir à les
augmenter encore; et en effet le duc, dès qu'il se vit hors de danger,
n'en travailla qu'avec plus d'ardeur à susciter à son ennemi assez
d'embarras pour qu'il se trouvât hors d'état de pouvoir une seconde fois
le réduire à de semblables extrémités. (1363.) Ses messagers
parcoururent aussitôt toute la France, portant à tous les princes du
sang et aux plus grands seigneurs des lettres dans lesquelles il leur
peignoit sous les couleurs les plus sinistres les desseins et la
politique du roi à leur égard, et les pressoit, au nom de leurs plus
chers intérêts, de prévenir par leur réunion et leur résistance ouverte
les malheurs dont ils étoient menacés. Ces caractères hautains et
indépendants n'étoient déjà que trop disposés à suivre de tels conseils;
et l'esprit de haine et de révolte contre un roi qui vouloit réellement
être le maître étoit si généralement répandu que le duc de Bretagne ne
rencontra pas un seul sujet fidèle disposé à révéler la trahison. Tous
s'unirent à lui et s'engagèrent réciproquement les uns avec les autres.

          [Note 10: Il entra dans cette conspiration un nombre infini de
          personnes, parmi lesquelles il y avoit même des dames et des
          demoiselles. Elle fut quatre ans à se former, et cependant le
          secret en fut si bien gardé, qu'elle ne fut découverte qu'au
          moment même de l'exécution, et lorsqu'il n'étoit plus temps
          d'y apporter remède.]

Il ne manquoit plus que la jonction du duc de Bourgogne aux conjurés
pour que la perte du monarque parût inévitable. Jusque là Philippe ne
s'étoit point montré disposé à entrer dans aucune ligue contre Louis;
et, quoiqu'il y eût entre eux de fréquents démêlés toujours relatifs aux
clauses du traité d'Arras, ils n'étoient cependant pas assez violents
pour produire une rupture ouverte, que le vieillard sembloit même
vouloir éviter. Un incident, dont le comte de Charolois profita avec la
plus grande dextérité, changea ces dispositions: le roi, toujours occupé
des intrigues mystérieuses qui l'environnoient, instruit que le
vice-chancelier de Bretagne avoit fait plusieurs voyages en Flandre, et
qu'il étoit alors à la cour d'Angleterre, donna commission à l'un de ses
officiers de l'enlever à son retour, espérant découvrir par ce coup
hardi le noeud de tous ces complots. Cet officier, instruit sans doute
que l'envoyé breton devoit se rendre auprès du comte de Charolois, vint
se poster avec un vaisseau armé à l'entrée d'un petit port de la
Hollande, où ce prince venoit de se rendre. Mais il arriva qu'étant
imprudemment descendu à terre il fut reconnu et pris. Aussitôt le comte
fit répandre le bruit que le dessein de Louis avoit été de le faire
enlever. La politique peu scrupuleuse du monarque, qui tout récemment
venoit de s'emparer, par des moyens à peu près pareils, d'un des fils
du duc de Savoie, donna de la vraisemblance à cette accusation, sur
laquelle les historiens les plus graves n'ont osé prononcer[11], mais
qui semble entièrement dénuée de vraisemblance, si l'on réfléchit qu'une
telle violence eût été directement contre les intérêts de ce prince, au
moment où il avoit à craindre un soulèvement général qu'une démarche
aussi odieuse auroit en quelque sorte légitimé. Quoi qu'il en soit, cet
événement commença à jeter des alarmes dans l'esprit du vieux duc de
Bourgogne; elles furent même si vives que, se trouvant alors à quelques
lieues du roi sur les frontières de la Picardie, il ne s'y crut pas en
sûreté et partit précipitamment pour l'Artois. (1464.) Ce fut en vain
que Louis fit auprès de lui tous les efforts possibles pour se
justifier; vainement lui envoya-t-il un ambassadeur pour redemander le
prisonnier. La réponse de Philippe fit voir qu'il ne croyoit point à sa
justification, et la liberté de son agent lui fut refusée. Bientôt, au
comte de Charolois, dont les plaintes amères ne cessoient d'aigrir les
ressentiments de son père, vint se joindre le duc de Bourbon, l'un des
principaux chefs de la nouvelle ligue. Il avoit un grand ascendant sur
Philippe, dont il étoit le parent; et il sut lui peindre avec tant de
force les dangers auxquels tous les princes se trouvoient exposés de la
part d'un monarque qui ne faisoit consister sa grandeur que dans leur
abaissement, que le duc ébranlé consentit que son fils levât des
troupes, mais uniquement pour surveiller les entreprises de Louis et
sans projet d'entamer une guerre offensive. Un premier engagement de la
part de son père étoit tout ce que demandoit le comte. Tandis qu'il
formoit une armée, le parti des mécontents ne cessoit de s'accroître: on
conspiroit contre le roi, dans sa cour, près de lui, sous ses yeux, sans
qu'il pût parvenir à connoître aucun de ses ennemis, quoique des avis
multipliés vinssent chaque jour redoubler ses alarmes. Une aiguillette
verte attachée à la ceinture étoit le signe de reconnoissance adopté par
les conjurés; et les écrivains contemporains rapportent que la
cathédrale de Paris leur servit plus d'une fois de rendez-vous. Enfin
Louis, dévoré d'inquiétudes, et se repentant amèrement d'avoir épargné
si long-temps le duc de Bretagne, le moteur secret et l'âme de tous ces
complots, résolut de l'attaquer encore une seconde fois, mais plus
efficacement que la première. Toutefois, avant de prendre un parti aussi
violent, il jugea que les circonstances lui commandoient des ménagements
bien pénibles sans doute pour son esprit inflexible et altier; et l'on
vit ce prince, qui jusqu'alors avoit affecté de dédaigner les grands,
les convoquer à Tours dans une assemblée solennelle, où ses griefs
contre le duc furent exposés, et dans laquelle il les établit en quelque
sorte juges entre son vassal et lui. Quelques-uns de nos historiens ont
admiré naïvement le dévouement sans bornes que lui témoignèrent alors
les chefs de la noblesse, et prétendent que ce fut sa dureté envers le
duc d'Orléans[12] qui lui aliéna de nouveau les esprits. Nous ne pouvons
adopter une semblable opinion; et, quoiqu'il soit difficile de justifier
entièrement les caprices impérieux du monarque, il suffit d'avoir
quelque connoissance du coeur humain pour reconnoître que les vices
particuliers de son caractère influoient moins ici sur les
déterminations de ces rebelles que le caractère nouveau qu'avoit pris
l'autorité royale. Ces preuves de dévouement n'étoient qu'une perfidie
de plus: la plupart étoient engagés avec le duc de Bretagne, et la
révolte étoit sur le point d'éclater. Ce duc, condamné par l'assemblée
de Tours, s'humilia devant le roi, lui envoya une ambassade pour
demander grâce, souscrivit à tout pour gagner du temps; et tandis que
Louis, qu'il avoit si souvent trompé, se laissoit amuser encore par ces
vaines démonstrations, le duc de Berri, se livrant enfin aux conjurés,
partit inopinément de la cour et se réfugia en Bretagne, d'où il fit
publier un manifeste contenant ses griefs contre son frère et les motifs
de son évasion.

          [Note 11: Quelques-uns affirment cependant que l'entreprise
          étoit dirigée contre le comte de Charolois lui-même; et le P.
          Daniel semble adopter cette opinion.]

          [Note 12: Le duc s'étoit permis de faire quelques
          représentations sur les abus du gouvernement, et de hasarder
          quelques paroles en faveur du duc de Bretagne; ce qui irrita
          tellement le roi, qu'il l'accabla des plus sanglants
          reproches, l'accusant publiquement de prendre, contre son
          souverain, le parti des révoltés. On prétend que la douleur
          que ce prince ressentit d'un tel affront hâta la fin de ses
          jours. Il mourut en effet peu de temps après; mais il faut
          observer qu'il étoit âgé de soixante-quatorze ans.]

Son départ fut le signal de la révolte: le roi, enflammé de colère, veut
sur-le-champ porter en Bretagne le fer et la flamme; il ordonne au duc
de Bourbon de lever des troupes, et de se hâter de venir le joindre:
celui-ci ne lui répond que par les reproches les plus amers sur son
administration, et par une déclaration formelle du parti qu'il a pris
avec les autres grands du royaume de s'unir étroitement «pour l'engager
à changer de système, à réformer les abus, le tout _par compassion pour
le pauvre peuple_[13].» Le duc de Calabre se déclara aussitôt après lui,
et sa défection fut suivie de celle de tous les autres princes et
seigneurs. Ceux mêmes que le roi avoit le plus comblés de bienfaits, le
duc d'Alençon et le comte d'Armagnac, se rallièrent aux mécontents,
preuve nouvelle que les motifs apparents que l'on présentoit pour
justifier cette rébellion n'étoient pas les véritables. Au moment même
où ces choses se passoient au coeur du royaume, un ennemi plus dangereux
à lui seul que tous les autres ensemble, le comte de Charolois, après
avoir fait enfin connoître à son père la ligue puissante à laquelle il
étoit lié par les plus pressants intérêts, lui déclara qu'il alloit
porter la guerre en France, de manière que, de tous les points de ses
États, le monarque, pressé entre de si nombreux et de si implacables
ennemis, sembloit être au moment d'éprouver une révolution aussi funeste
que celle qui avoit failli arracher le sceptre à son père et renverser
de fond en comble sa maison.

          [Note 13: C'est de ce prétexte, mis continuellement en avant
          par les conjurés, que cette guerre reçut le nom de _guerre du
          bien public_.]

La supériorité de son génie le sauva. Il avoit sur ses ennemis cet
avantage si prodigieux de l'unité d'action et de conseil: il en profita
avec un courage et une habileté qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. La
monarchie n'étoit plus heureusement ce qu'elle avoit été: le temps étoit
passé où l'on pensoit à lever des troupes lorsqu'il s'agissoit de
commencer la guerre; une force militaire disciplinée, et dans une
activité permanente, étoit aux ordres du monarque; il avoit pour lui les
peuples, qui trouvoient incomparablement plus de douceur sous une
autorité ferme et régulière que sous la tyrannie capricieuse des
seigneurs; placé au centre de tant de chefs de partis, qui, réunis en
apparence pour un intérêt commun, n'avoient en effet pour but que des
intérêts particuliers, il n'étoit question que de les diviser pour les
affoiblir, et même pour anéantir ce formidable appareil. Louis se
fortifie d'abord de l'alliance du duc de Milan; grièvement offensé par
le roi d'Angleterre, il dissimule son dépit, et obtient de ce côté une
prorogation de trève; des négociations adroitement entamées avec son
frère, bien qu'elles n'eussent obtenu aucun succès décidé, commencent à
jeter de la méfiance parmi les rebelles; il fait publier solennellement
une amnistie pour tous ceux qui, dans six semaines, rentreront dans le
devoir; un ordre général est donné, partout et au même instant, pour la
sûreté des villes, dont les fortifications sont réparées, les garnisons
renforcées; et tandis que les comtes d'Eu et de Nevers, sur la Somme, le
duc du Maine sur les frontières de la Normandie, surveillent les
mouvements du duc de Bretagne et du comte de Charolois, le roi, à la
tête d'un corps d'armée de quatorze mille hommes, traverse rapidement le
Poitou, une partie du Berri, et, sans s'arrêter à faire aucun siége de
ville, se précipite sur les États du duc de Bourbon, le plus foible des
princes ligués, et que par cela même il avoit sagement jugé nécessaire
d'attaquer le premier.

Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver: le duc de Bourbon, pensant
que tout l'effort de Louis se porteroit d'abord contre ses puissants
alliés, n'avoit point songé à sa propre sûreté. Surpris à l'improviste
par une armée si supérieure[14] aux troupes qu'il pouvoit lui opposer,
il consentit, dans son premier trouble, à mettre bas les armes, et à se
soumettre aux conditions que le roi voulut lui dicter. Reprenant ensuite
courage à l'arrivée du duc de Nemours et des comtes d'Armagnac et
d'Albret, qui vinrent se joindre à lui à la tête de leurs troupes, et
soutenu d'un renfort que lui envoyoit le duc de Bourgogne, il rompit
presque aussitôt ses premières conventions, et entreprit de résister.
Mais toutes ces forces réunies étoient loin encore d'égaler les troupes
royales; et Louis, ne laissant pas aux rebelles le temps de respirer, y
trouva même cet avantage, qu'au lieu d'un seul ennemi il en réduisit en
même temps plusieurs. Une trève fut signée avec ces princes; et
quoiqu'elle ne fût que conditionnelle, que même le roi ne doutât pas
qu'ils ne tarderoient pas à la rompre, satisfait pour le moment d'avoir
dérangé leur concert avec les chefs de la ligue, le comte de Charolois
et le duc de Bretagne, il tourna sa marche du côté de ces deux
redoutables adversaires, dont le premier, suivi de vingt-six mille
Flamands, s'avançoit vers la Somme, tandis que l'autre dirigeoit son
armée le long des rives de la Seine. Le rendez-vous des confédérés
étoit dans l'Île-de-France, où l'on avoit décidé d'établir le théâtre de
la guerre.

          [Note 14: Elle s'étoit accrue, dans la marche du roi, de plus
          de dix mille hommes.]

Le comte de Charolois ne rencontra sur sa route que de foibles
obstacles: la plupart des villes de Picardie lui ouvrirent leurs portes,
ou se rendirent à la première sommation. Il se hâtoit d'arriver dans
l'Île-de-France, bien persuadé qu'il alloit y trouver l'armée du duc de
Bretagne et les troupes que le maréchal de Bourgogne s'étoit engagé à
lui amener. Son étonnement fut grand d'arriver seul au rendez-vous. Le
maréchal, coupé par l'armée des royalistes, qui s'étoit emparée de tous
les passages, se trouvoit dans l'impossibilité de le joindre; l'armée du
duc de Bretagne avoit éprouvé des retards par le refus qu'avoit fait le
duc de Vendôme de lui donner passage sur ses terres, acte de courage et
de fidélité qui, dans ces circonstances extrêmes, sauva peut-être la
monarchie. Le comte, déconcerté, mais cependant soutenu par le
vice-chancelier de Bretagne, qui lui annonçoit l'arrivée prochaine des
troupes bretonnes, résolut de faire une tentative pour se rendre maître
de Paris.

Il fut proposé d'abord dans le conseil de tenter de s'en emparer de vive
force; mais la ville étoit trop bien fortifiée pour qu'une semblable
entreprise pût être praticable, et cet avis fut rejeté. On essaya alors
d'intimider les Parisiens, en développant à la vue de leurs remparts
toute l'armée bourguignonne rangée en bataille. Le comte conçut même
l'espérance que cet aspect guerrier pourroit ranimer quelques restes de
l'ancien parti attaché à sa maison; mais les habitants de Paris,
malheureux pendant plus d'un siècle par la fureur des factions, n'ayant
trouvé de relâche à des maux si prolongés que sous l'autorité
monarchique, étoient entièrement détrompés; et l'on pouvoit les mettre
alors au nombre des sujets sur lesquels le roi avoit le plus droit de
compter. Ils n'avoient pas attendu ce moment pour faire éclater leur
zèle; et, dès la première nouvelle de la guerre, les bourgeois de cette
ville s'étoient empressés de prendre les armes à la première réquisition
que leur en avoit faite Charles de Melun leur gouverneur. Le guet avoit
été augmenté; on avoit distribué les postes, rétabli les chaînes, et les
portes de la ville, à l'exception de deux, furent aussitôt exactement
murées; enfin ils avoient fait preuve d'une telle ardeur pour le service
du roi, que Louis députa quatre de ses officiers pour les en remercier.
Peu de temps après que ces dispositions eurent été faites, le maréchal
de Gamaches, sorti de Péronne, étoit venu se renfermer avec un corps de
troupes dans la ville assiégée, et ce renfort avoit encore redoublé la
résolution des bourgeois et de la garnison. Ils se hasardèrent même à
faire des sorties, dans lesquelles ils obtinrent sur l'ennemi de petits
avantages. Le comte de Charolois, voyant que rien ne pouvoit ébranler
leur fidélité, essaya une ruse de guerre qui ne lui réussit pas
davantage. Quatre hérauts d'armes vinrent, de sa part, se présenter à la
porte Saint-Denis, demandant le passage et des vivres, avec menaces, en
cas de refus, de tout saccager. Tandis qu'ils amusoient ainsi par leurs
discours l'officier qui commandoit à cette porte, deux compagnies de
l'armée bourguignonne s'avançoient secrètement vers le faubourg
Saint-Lazare, dont les barrières furent sur le point d'être forcées.
Mais, l'alarme ayant été donnée aussitôt, la milice bourgeoise se porta
avec rapidité sur le point attaqué, et repoussa les Bourguignons, qui,
foudroyés en même temps par l'artillerie des remparts, se retirèrent en
désordre et avec une perte considérable.

Le comte de Charolois, désespérant alors de s'emparer de Paris, prit la
résolution de marcher au-devant du duc de Bretagne, et d'opérer sa
jonction avec lui, dans quelque lieu que ce fût. Le roi étoit à Orléans
lorsqu'il apprit cette nouvelle. L'avis de son conseil fut d'aller droit
au duc de Charolois et de lui livrer bataille avant la réunion des deux
armées. C'étoit sans doute le meilleur; mais le roi s'obstina à suivre
le sien, qui étoit au contraire de l'éviter en faisant un détour, et
d'aller par sa présence rassurer les Parisiens. Alors ses généraux
résolurent de le tromper dans l'intention de le servir, et dirigèrent
tellement la marche des troupes que les deux armées se rencontrèrent
dans la plaine de Long-Jumeau, près de Montlhéry. Là fut livrée cette
bataille fameuse et singulière, dans laquelle les deux princes donnèrent
des preuves égales de sang-froid et d'intrépidité, et dont les succès
furent tellement balancés, que chacun d'eux crut d'abord l'avoir perdue,
et que le lendemain tous les deux prétendirent l'avoir gagnée. Cependant
les terreurs et les inquiétudes de Louis furent plus grandes que celles
de son ennemi, car il s'enfuit à Corbeil, le laissant maître du champ de
bataille. Cette retraite, le bruit même qui se répandit qu'il avoit été
tué dans le combat, donnèrent au comte de Charolois les apparences du
triomphe, tandis qu'on agitoit réellement dans son conseil si l'on ne
reprendroit pas à toute hâte la route de la Bourgogne, et que des
fuyards de son armée furent trouvés jusqu'aux portes de Paris, et
massacrés ou faits prisonniers par ses habitants.

La disparition de l'armée royale rendit bientôt le courage à cette
troupe abattue; et passant d'une extrémité à l'autre, le comte de
Charolois en conçut une confiance et un orgueil qui depuis influèrent
sur toutes les actions de sa vie. Il opéra le même jour sa réunion avec
le duc de Bretagne, tandis que le roi, qui, de son côté, ne trouvoit
plus d'obstacle, marchoit vers Paris, où il entra deux jours après la
bataille. Ainsi, par une suite de cette action, non moins singulière
que l'action elle-même, deux armées qui s'étoient crues mutuellement
vaincues trouvèrent dans cette défaite mutuelle tous les avantages
qu'elles avoient voulu obtenir de la victoire.

La présence du roi et l'arrivée successive de ses troupes donnèrent un
nouveau degré d'énergie aux Parisiens; et le monarque, par des manières
populaires qui furent toujours dans sa politique, et que les
circonstances présentes avoient malheureusement rendues nécessaires,
acheva d'y gagner tous les coeurs. Il visitoit familièrement les
principaux bourgeois, s'entretenoit avec eux, les admettoit même à sa
table. À ces marques de bonté, si puissantes pour toucher le vulgaire,
il joignit des bienfaits réels dont l'effet fut plus puissant encore. La
plupart des impôts furent abolis, les priviléges de la ville confirmés;
mais ce qui toucha le plus les Parisiens, ce fut l'admission au conseil
de six bourgeois notables, de six membres de l'université, et d'un
nombre égal de membres du parlement, pour y prendre part à
l'administration et aider à l'expédition des affaires les plus pressées.
Louis, après s'être ainsi adroitement assuré des dispositions d'une
ville qu'il lui étoit si important de conserver, crut pouvoir sans aucun
risque s'en éloigner et exécuter le dessein qu'il avoit formé de
parcourir la Normandie, tant pour en tirer les troupes qu'il y avoit
laissées que pour faire prendre les armes à la noblesse du pays.

Cependant le comte de Charolois, ayant rassemblé tous les corps qui
s'étoient dispersés à la journée de Montlhéry, s'avança vers Paris au
moment même où le roi venoit de le quitter. Ce fut alors que se fit
réellement cette réunion menaçante des princes confédérés. Les ducs de
Berri et de Bretagne accompagnoient le comte avec leur armée; le duc de
Bourgogne envoyoit à son fils un renfort considérable de cavalerie; on
vit successivement arriver les princes et seigneurs que Louis avoit
d'abord forcés de se soumettre, les ducs de Bourbon et de Nemours, le
comte d'Armagnac, le seigneur d'Albret; le duc de Calabre vint bientôt
se réunir à cette foule d'ennemis, amenant avec lui le premier corps de
Suisses qui soit entré dans le royaume. Bientôt l'Île-de-France put à
peine contenir les troupes dont elle étoit inondée: on y comptoit plus
de cent mille chevaux. Toutefois, dans l'espérance que les confédérés
conservoient encore de gagner les Parisiens, ils firent observer à cette
nombreuse armée la plus exacte discipline. Elle passa la Seine sur des
ponts de bateaux, parce que les assiégés avoient repris, dans le temps
de la bataille de Montlhéry, les ponts de Saint-Cloud et de Charenton;
et s'étendant ensuite en demi-cercle, elle ferma toute la partie
septentrionale de Paris qui s'étend de l'un à l'autre pont: les troupes
du roi occupoient le côté du midi.

Malgré l'inutilité de ses premiers efforts, l'idée de s'introduire dans
Paris à la faveur d'une négociation occupoit toujours le comte de
Charolois. La présence du duc de Berri, à qui les révoltés donnoient le
titre de régent du royaume, la terreur que pouvoit inspirer une armée si
formidable, commandée par ce qu'il y avoit de plus grand dans la France,
le motif apparent de leur réunion qui étoit le _bien du peuple_, surtout
l'absence du roi, tout sembloit présenter les circonstances les plus
favorables pour intimider ou séduire. Il fut décidé qu'on demanderoit
une conférence aux Parisiens; et des lettres du duc de Berri furent
adressées à cet effet au parlement, au clergé, à l'université, au corps
municipal. Cette démarche ébranla les esprits, et Melun, gouverneur de
la ville, quoiqu'il fût à la tête d'une garnison nombreuse, ne put
empêcher que l'entrevue ne fût acceptée.

Elle se passa au camp des confédérés, où les députés de la ville de
Paris furent reçus avec l'appareil le plus imposant[15]. Le comte de
Dunois parla au nom des princes: sa harangue, dans laquelle la personne
du roi fut très-maltraitée, et la violence de son gouvernement peinte
sous les couleurs les plus odieuses, se termina par une apologie de la
conduite des princes «que tant d'abus avoient réduits à prendre les
armes, et à se rendre à Paris pour demander _le commun jugement des
François_ et l'assemblée des trois états, afin de remédier aux vices de
l'administration: _que vraiment Loys étoit leur roi, mais qu'à leur
dignité appartenoit de l'exhorter et admonester_ de suivre les traces de
ses prédécesseurs, de se conformer aux lois, et _d'avoir pitié du
peuple_.» À ces plaintes et aux promesses d'un meilleur avenir étoient
entremêlées des menaces de livrer les environs de la capitale à tous les
ravages de la guerre, si l'on persistoit à leur en refuser l'entrée.

          [Note 15: Lorsqu'on les admit à l'audience, le duc de Berri,
          comme représentant le souverain, étoit seul assis et couvert.
          Le comte de Charolois, les ducs de Bretagne et de Calabre,
          ayant la tête nue, et du reste armés de toutes pièces, se
          tenoient debout aux deux côtés du siége.]

Toutefois cette conférence, si facilement accordée, n'eut point le
résultat que les princes en avoient espéré; et les Parisiens, fermes
dans leur devoir, refusèrent absolument de recevoir l'armée ennemie dans
leurs murs sans la permission du roi. Tandis que ces choses se
passoient, le monarque, à qui on en avoit porté la nouvelle, revenoit à
toute hâte à Paris, tremblant que les intrigues des rebelles ne fussent
parvenues à lui enlever une ville à laquelle il attachoit à la fois son
salut et celui de État[16].

          [Note 16: Guillaume, seigneur de Montmorenci, déjà sorti de
          l'enfance à cette époque, et qui vivoit encore soixante ans
          après, lorsqu'en 1525 le parlement s'assembla pour donner
          ordre à la sûreté de Paris, après la fatale journée de Pavie,
          rapporta qu'il avoit entendu dire à Louis XI, dans le temps de
          la _guerre du bien public_, «qu'il falloit qu'il gardât sa
          bonne ville de Paris, et que, s'il plaisoit à Dieu qu'il y pût
          entrer le premier devant ses ennemis, il se sauveroit, et avec
          sa couronne sur la tête; mais que, si ses ennemis y entroient
          les premiers que lui, il seroit en danger.» (_Regist. du
          Parlement_.)]

Il y arriva le 28 août, amenant avec lui un renfort considérable de
troupes; et, jugeant que la sévérité étoit aussi nécessaire dans cette
circonstance que sa feinte douceur l'avoit été dans l'autre, il parut
très-irrité, et traita avec la plus grande rigueur tous ceux qui avoient
pris part aux délibérations faites sur les propositions des princes. Les
principaux agents de cette conférence furent exilés; il destitua le
gouverneur de la ville; Chartier, évêque de Paris et chef de la
députation, ne dut qu'à son caractère sacré d'être plus épargné que les
autres; mais le roi, qui l'accabla des plus vifs reproches, forma dès
lors le projet de lui faire faire un jour son procès comme criminel de
lèse-majesté; et il l'auroit exécuté, si la mort de ce prélat, arrivée
peu de temps après, ne l'eût mis à l'abri de son courroux. Ce prince
profita ensuite, avec l'activité qui lui étoit propre, de la confiance
que sa présence répandoit parmi les habitants pour hasarder contre ses
ennemis d'utiles entreprises: on fit journellement des sorties dans
lesquelles les royalistes eurent presque toujours l'avantage; et telle
étoit l'heureuse position que la prévoyance du roi avoit fait prendre à
ses troupes, que l'abondance régnoit dans la ville assiégée, tandis que
l'armée des assiégeants étoit en proie aux horreurs de la plus cruelle
famine. Cette particularité est d'autant plus remarquable que
jusqu'alors, dans les siéges que Paris avoit essuyés, on n'avoit pris
aucune mesure pour le préserver de ce fléau; et nous verrons encore
cette ville, lorsque Henri IV se présentera devant ses portes,
presqu'aussitôt affamée qu'investie.

Ces sorties devinrent si fréquentes et si vigoureuses qu'elles forcèrent
les ennemis, qui avoient poussé leurs postes avancés jusqu'à Bercy,
qu'on appeloit alors _la Grange aux Merciers_, de se retirer à Conflans,
où étoit le quartier du comte de Charolois. Les royalistes occupoient la
rive opposée de la Seine, où ils avoient élevé des batteries qui en
défendoient l'accès, et les rendoient maîtres des passages: les princes,
à qui il eût été si facile de s'en emparer dans le principe, essayèrent
de réparer cette faute; et, pour y parvenir, le comte de Charolois
entreprit de jeter un pont de bateaux sur la Seine, vis-à-vis du
Port-à-l'Anglois. Des batteries, postées à propos sur ce point,
foudroyèrent les Bourguignons lorsqu'ils voulurent tenter le passage;
et leur pont, détaché du rivage par la hardiesse d'un archer, fut
détruit et abandonné au courant. Une tentative nouvelle pour faire
passer des troupes sur le pont de Charenton n'eut pas un succès plus
heureux. Cependant il ne s'engageoit point d'action décisive: ce n'étoit
ni l'intention ni l'intérêt de Louis, qui ne cherchoit qu'à fatiguer ses
ennemis et à les diviser pour profiter de leur fatigue et de leur
découragement.

Ces divisions, plus utiles au roi que des victoires, commençoient déjà à
éclater parmi les confédérés; et leur réunion, uniquement fondée sur
l'intérêt personnel, malgré le vain étalage de leur zèle patriotique,
devoit avoir le sort de toutes les associations de ce genre, dans
lesquelles l'allié le plus foible ne tarde pas à s'apercevoir qu'il
n'est qu'un vil instrument dans la main du plus fort, et de la méfiance
passe presque aussitôt à l'inimitié. Il suffisoit de temporiser pour
produire de semblables effets; et Louis, si supérieur en habileté à ses
ennemis, dans le temps même qu'il usoit leurs forces en les obligeant à
rester dans l'inaction, suscitoit encore au comte de Charolois des
ennemis sur ses frontières et dans ses propres États. Les Liégeois,
excités par ses intrigues, venoient de faire une irruption dans le
Brabant, et les habitants de Dinant ravageoient le comté de Namur; de
manière qu'on vit à la fois les ducs de Nemours, d'Armagnac et plusieurs
autres, s'apercevant trop tard qu'ils ne faisoient une guerre
incertaine et ruineuse qu'au profit du Bourguignon, chercher à entamer
des négociations avec le roi; et le comte de Charolois, menacé chez lui
des dangers les plus pressants, témoigner lui-même le désir de faire la
paix. Ces dispositions produisirent une trêve qui se prolongea quelques
jours, et pendant laquelle on essaya de travailler à un accommodement
définitif.

Les conférences se tinrent à la Grange-aux-Merciers: les prétentions des
princes furent d'abord si excessives, qu'encore que le roi, dans sa
politique artificieuse, fût disposé à tout accorder pour dissiper la
ligue, il crut devoir contester quelques points, afin de ne jeter aucun
soupçon sur sa bonne foi. Les difficultés s'élevèrent principalement sur
l'apanage du duc de Berri: l'intérêt des princes ligués étoit
visiblement d'élever dans le sein même de la France une nouvelle
puissance rivale de celle du souverain; et leurs demandes à ce sujet
passèrent tellement toutes les bornes, que Louis, en refusant d'y
accéder, put en tirer parti pour exciter l'indignation publique, ranimer
le zèle des Parisiens, et prouver à la France que les obstacles à la
paix ne venoient point de lui. La publicité qu'il leur donna eut un
plein succès; et cette confiance qu'il témoignoit à son peuple produisit
un tel enthousiasme, que, sur le bruit qui se répandit qu'on devoit
livrer aux Bourguignons la porte de la Bastille, les bourgeois, de leur
propre mouvement, prirent les armes, tendirent les chaînes, posèrent des
corps-de-garde, et allumèrent des feux dans toutes les rues. Ce bruit
n'étoit que trop véritable: car on s'aperçut le lendemain que la porte
Saint-Antoine étoit restée ouverte, et qu'on avoit encloué l'artillerie
dont elle étoit environnée. Les soupçons du roi se portèrent aussitôt
sur Charles de Melun, à qui il avoit confié la garde de la Bastille. Il
avoit déjà quelques raisons de voir un traître dans cet officier; mais
il en eut aussi d'assez fortes pour ne pas éclater dans ce moment, et
pour remettre sa vengeance à des temps plus favorables. Du reste, les
lâches trahisons qui éclatoient de tous les côtés sembloient justifier
la sévérité quelquefois cruelle dont il usoit dans ses vengeances. Le
commandant de Boulogne venoit d'être arrêté pour avoir voulu livrer
cette place aux Anglois; un coup de main avoit livré Péronne à l'un des
lieutenants du comte de Charolois, et l'on soupçonnoit fortement le duc
de Nevers, qui en étoit gouverneur, d'avoir favorisé cette entreprise;
Pontoise fut rendu de la même manière au duc de Bretagne; enfin la ville
de Rouen tomba dans le même temps au pouvoir du duc de Bourbon, par la
plus odieuse des perfidies[17]. Environné de traîtres et d'ennemis,
menacé chaque jour de complots même contre sa personne[18], le monarque
n'étoit pas moins pressé de conclure la paix à quelque prix que ce fût,
que les princes, dont l'armée, épuisée par la famine et par les
maladies, ne pouvoit plus tenir devant Paris. Ces derniers événements le
décidèrent même à ne plus rejeter aucune demande, à ne plus mettre le
moindre obstacle aux négociations entamées. Leur résultat fut le fameux
traité de Conflans, par lequel le comte de Charolois rentra en
possession des villes sur la Somme, rachetées par le roi au duc de
Bourgogne, et obtint en outre une foule de concessions. Par le même
traité, le duc de Berri eut pour son apanage le duché de Normandie avec
la suzeraineté de la Bretagne et d'Alençon; le duc de Bretagne, les
comtés d'Étampes et de Montfort, et le gouvernement de la Normandie;
tous les autres princes et seigneurs, des terres, des villes, des
châteaux, comme si la France eût été une proie qui dût leur être
partagée; traité, du reste, tellement honteux et révoltant, que sa
violence même le rendoit impraticable, et que, s'il eût été exécuté,
Louis eût été, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, réduit au vain titre
de roi. Il se parjuroit en le signant, car il étoit bien résolu à ne pas
le tenir, ne cherchant qu'à gagner du temps pour mettre la désunion
entre les princes ligués[19]; mais ces vassaux insolents, qui
réduisoient leur roi à de telles extrémités, étoient encore plus
coupables que lui.

          [Note 17: Elle fut livrée par la dame de Varennes, veuve de
          Pierre de Proze, sénéchal de Normandie, tué à la bataille de
          Montlhéry. Cette femme perfide, que le roi avoit comblée de
          bienfaits, le trompoit par des lettres où elle l'assuroit
          qu'elle avoit donné les meilleurs ordres pour la sûreté de la
          ville, tandis qu'elle introduisoit le duc dans la citadelle.]

          [Note 18: Les ennemis avoient fait répandre dans Paris des
          libelles séditieux, dans lesquels le monarque et ses ministres
          n'étoient point épargnés. On commençoit déjà à commettre des
          désordres dans la ville, et l'évêque d'Évreux, Balue, l'un des
          plus intimes confidents de Louis, fut attaqué la nuit rue
          Barre-du-Bec, reçut deux coups d'épée, et ne dut son salut
          qu'à la vitesse de sa mule.]

          [Note 19: Ce fut dans cette intention qu'il eut une entrevue
          particulière pendant le siége avec le comte de Charolois,
          qu'il alla trouver lui-même, quoiqu'une semblable démarche ne
          convint point à sa dignité, et qu'elle ne fût même pas sans
          quelque danger. Mais ce qu'il avoit prévu ne manqua pas
          d'arriver: les autres seigneurs en conçurent de l'inquiétude
          et de la jalousie, affectèrent de tenir conseil ensemble sans
          y appeler le comte de Charolois, et furent même sur le point
          de se séparer de lui.]

Toutefois il se pressa trop de conclure; et comme on ne peut accuser ce
prince d'avoir manqué de courage, on est forcé de convenir que la
sagacité de son esprit ne le servit pas dans cette circonstance, et
qu'il avoit conçu sur sa situation des frayeurs qui lui en exagéroient
le danger. S'il eût attendu encore quelque temps, il eût pu voir cette
armée si formidable, réduite aux dernières extrémités de la misère et de
la faim, se fondre en quelque sorte sous ses yeux. En effet, aussitôt
après la signature du traité, la première demande que firent les chefs
de la ligue fut qu'on leur fournît des vivres; et ce fut un spectacle
remarquable de voir des assiégés, après une longue défense, procurer aux
assiégeants la subsistance dont ils manquoient.

Ainsi finit la guerre du bien public, le seul des grands événements de
ce règne dans lequel la ville de Paris ait joué un rôle important. Cette
guerre, qui sembloit devoir renverser de fond en comble la monarchie et
le monarque, et la paix déshonorante qui la suivit, contribuèrent au
contraire à raffermir l'une et l'autre, en éclairant ce prince sur ses
fautes, et en lui offrant, pour se tirer à l'avenir d'une situation
aussi extrême, des ressources que la tournure de son esprit fin et
dissimulé le rendoit plus propre qu'un autre à faire valoir. Convaincu
par une si triste expérience que les grands de État étoient ses ennemis
irréconciliables, il vit qu'il n'avoit d'espoir de salut que dans leur
désunion; et dès ce moment toutes ses pensées, toutes ses actions, tous
les traités qu'il fit, toutes les faveurs qu'il accorda, tendirent à ce
but unique de mettre leurs intérêts en opposition, et de les affoiblir
en les désunissant.

Ce fut ainsi que, mettant à profit les divisions qui ne tardèrent pas à
s'élever entre son frère et le duc de Bretagne, il sut adroitement
gagner celui-ci, en lui confirmant tous les avantages qu'il avoit
obtenus dans le traité, et du reste, tranquille du côté du comte de
Charolois, à qui il avoit suscité des embarras dans ses États
héréditaires, rentrer de vive force dans la Normandie, six semaines
après l'avoir donnée au duc de Berri. Tandis qu'il combattoit ainsi par
les armes et la politique des ennemis puissants qu'il ne pouvoit
séduire, il n'étoit pas de moyens qu'il n'employât pour regagner les
seigneurs qui avoient pris part à la guerre du bien public. Tous ceux
qui se présentèrent à lui furent reçus avec la plus grande faveur et un
entier oubli du passé; souvent il ne dédaigna pas de faire lui-même les
premières démarches. Abolitions générales et particulières, promesses,
bienfaits, il mit tout en usage; satisfait même de rendre suspects à
leurs alliés ceux qui ne revenoient à lui que pour le tromper, il les
traitoit quelquefois avec une bienveillance plus marquée que les autres.
Aussi actif, aussi intrépide que le comte de Charolois, il fut heureux
et pour la France et pour lui qu'il eût sur cet implacable adversaire
une si grande supériorité de vues et de conduite: car il est hors de
doute que le projet de celui-ci étoit de détruire de fond en comble la
monarchie, et d'en partager les dépouilles avec les complices de sa
rébellion; et ce fut surtout après la mort de son père que ces funestes
projets éclatèrent dans toute leur violence.

(1467.) Vainqueur des Liégeois que le roi avoit abandonnés par une
politique aussi fausse que perfide (car cet esprit si rusé et si perçant
commit quelquefois les fautes les plus impardonnables), Charles, devenu
duc de Bourgogne, renoua toutes ses anciennes liaisons, reprit avec plus
d'activité que jamais la suite de ses projets, et retrouva ses alliés
naturels dans les mêmes dispositions. Plusieurs ont pensé que cette
animosité furieuse et continuelle, que la mort seule put éteindre,
prenoit sa source dans l'opposition des caractères, dans une antipathie
naturelle qui, dès qu'ils s'étoient connus, avoit éclaté entre Louis et
le comte de Charolois; mais, nous le répétons, il faut pénétrer plus
avant et chercher la cause de cette guerre d'extermination dans la
constitution même de l'État. Un vassal assez puissant pour lever cent
mille hommes, et dont les domaines étoient aussi vastes et aussi
florissants que ceux de son seigneur, ne pouvoit plus supporter l'espèce
d'humiliation et les servitudes qu'entraînoit avec elle la féodalité. Il
falloit ou qu'il fût subjugué par le suzerain, ou que, secouant le joug
de son autorité, il le mît dans une position à ne pouvoir plus réclamer
ses anciennes prérogatives. C'étoit uniquement pour parvenir à ce but
que Jean-sans-Peur avoit bouleversé la France; Philippe-le-Bon, plus
modéré que lui, n'en avoit pas moins imposé à son souverain les
conditions les plus humiliantes; un caractère tel que celui de
Charles-le-Téméraire devoit pousser les choses aux dernières extrémités.

Le simple récit des faits le prouve plus que toutes les réflexions; et
si nous jetons un coup d'oeil rapide sur la suite de ce règne, nous
voyons cette guerre des vassaux contre leur seigneur se rallumer de
nouveau chaque fois que l'occasion en semble favorable, et le roi de
France pressé sans cesse entre le duc de Bretagne, le duc de Bourgogne
et le roi d'Angleterre, résister avec d'autant plus de peine à ces trois
ennemis, que, pour combler ses embarras, les brouillons et les
séditieux, dont la France étoit infestée, trouvoient dans sa propre
famille un chef qui les soutenoit dans leurs continuelles rébellions. On
peut dire que sa vie fut un combat continuel: on le voit placé au centre
de tant d'ennemis, étudiant tous leurs mouvements, profitant de toutes
leurs fautes, sachant exciter leurs passions lorsqu'elles pouvoient les
aveugler sur leurs intérêts, corrompant leurs ministres, surtout leur
suscitant à propos des adversaires qui, par d'utiles diversions, ne
combattoient en quelque sorte que pour lui. (1468.) Aussi habile à
réparer ses fautes qu'à profiter de celles qu'il leur faisoit commettre,
lorsque la fatale et imprudente entrevue de Péronne[20] l'eut livré en
quelque sorte à la discrétion du duc de Bourgogne, et forcé à signer le
plus déshonorant des traités, ce ne fut point à force ouverte qu'il
tenta de rompre une convention qu'il étoit bien résolu de ne pas tenir;
mais, se renfermant dans la dissimulation la plus profonde, il parut
d'abord disposé à en exécuter toutes les clauses, et ne commença à
élever des difficultés pour attaquer ensuite le traité tout entier que
lorsque ses intrigues politiques eurent préparé au milieu de
l'Angleterre des troubles[21] qui, changeant tout à coup les intérêts
de cette nation, rendirent l'allié de la France un cabinet jusque là
l'auxiliaire du duc de Bourgogne. Attentif à diviser ses ennemis,
non-seulement par leurs intérêts, mais encore par leur position, il
avoit persuadé à son frère de recevoir pour apanage[22], au lieu de la
Brie et de la Champagne qu'il lui avoit d'abord promises et qui
l'auroient trop rapproché du duc de Bourgogne, la Guienne, située à
l'autre extrémité de la France; et ce fut en corrompant le favori de ce
prince qu'il parvint à lui faire accepter cet échange désavantageux.
Aussi lent dans ces négociations astucieuses que prompt à agir lorsque
la situation des choses demandoit un mouvement rapide et décisif, tandis
que le duc de Warwick, d'accord avec lui, opéroit à Londres cette
révolution qui alloit lui procurer de si grands avantages, il amusoit
d'un côté le duc de Bourgogne par des promesses vagues, par une feinte
modération, de l'autre châtioit d'une manière aussi prompte que terrible
les ducs d'Armagnac et de Nemours qui s'étoient de nouveau révoltés, et
frappoit d'épouvante le duc de Bretagne, en se montrant toujours prêt à
fondre sur lui s'il osoit tramer de nouveaux complots. C'étoit ainsi
qu'il attendoit le grand événement d'Angleterre. Aussitôt qu'il est
consommé, Louis lève le masque; le duc de Bourgogne est déclaré criminel
de lèse-majesté; il le fait ajourner au parlement de Paris et entre à
main armée dans ses États. (1471.) Jamais succès ne furent plus
brillants et plus décisifs, parce que jamais conduite n'avoit été plus
active et plus prévoyante; mais la trahison ne permit pas au roi d'en
recueillir tous les fruits. La cour de Guienne étoit devenue le centre
de toutes les intrigues que tramoit de nouveau contre lui cette foule de
vassaux subalternes frémissant sous le joug qu'il les forçoit à porter;
et dans leurs projets assez habilement concertés, projets dont le frère
de Louis étoit l'aveugle instrument, ils ne servoient le roi dans cette
guerre contre le duc de Bourgogne que pour forcer celui-ci à contracter
avec le jeune prince une alliance qui eût porté à la monarchie le coup
le plus mortel[23]; de manière que, plus la situation de Charles
devenoit fâcheuse, plus il étoit à craindre qu'il ne prît un parti qui à
l'instant auroit produit la défection de tous les grands du royaume, et
réduit le roi lui-même aux plus fâcheuses extrémités. Louis ignoroit
cette ténébreuse intrigue, et ce fut le duc de Bourgogne lui-même qui la
lui dévoila, parce que l'alliance proposée ne lui convenoit pas, et
qu'il voyoit dans cet aveu un moyen sûr d'obtenir du roi une paix dont
il avoit besoin. Arrêté dans ses succès par cette fatale nouvelle, forcé
d'accorder à son ennemi une trève dont personne ne pouvoit deviner les
motifs secrets, et qui indisposa la France entière contre lui[24], ce
prince, qui venoit d'échapper à peine à la plus odieuse trahison, eut
bientôt à combattre, dans les événements mêmes, des dangers bien plus
pressants. Une révolution plus rapide encore que celle qui l'avoit si
bien servi écrasa en Angleterre le parti de Warwick, rétablit sur le
trône Édouard qu'il en avoit précipité, et ranima avec plus de force que
jamais la ligue des grands vassaux. Dans les négociations qui
s'entamèrent alors entre le roi d'Angleterre, les ducs de Bourgogne et
de Bretagne, il ne s'agissoit de rien moins que de démembrer la France,
et d'en faire entre eux le partage; et, pour que rien ne s'opposât au
succès de leur ligue nouvelle, ils maintenoient le duc de Guienne dans
sa révolte, en lui donnant de nouveau l'espoir de cette alliance qui
faisoit l'objet de tous ses voeux, et que le Bourguignon étoit bien
décidé à ne jamais conclure. Ce fut alors que Charles, déclaré peu de
temps auparavant criminel de lèse-majesté, se déclara à son tour quitte
de tout devoir de vassal envers le roi. Celui-ci, incapable de résister
par la force à une ligue aussi formidable, appelle la ruse à son
secours: le duc de Bourgogne se laisse tromper encore dans une
négociation où Louis lui offroit d'acheter la paix, en lui abandonnant
des villes[25] qu'il réclamoit depuis long-temps, et dont le siége eût
été lent et douteux; mais, de même qu'il étoit bien résolu à ne pas
exécuter cette convention, son ennemi, non moins perfide que lui,
l'étoit également à continuer la guerre, aussitôt que cette proie lui
auroit été livrée. Tandis que le roi gagne ainsi du temps, le duc de
Guienne meurt, empoisonné par deux de ses domestiques[26]. Cette mort,
arrivée si à propos pour les intérêts de Louis, élève contre lui les
plus affreux soupçons; et quoiqu'il n'y ait à ce sujet rien de positif,
ni même qui offre des probabilités suffisantes, c'est cependant un
argument fâcheux contre le caractère de ce prince, qu'on ait pu un seul
instant le soupçonner d'un crime aussi atroce. Quoi qu'il en soit, la
Guienne est aussitôt soumise, et le foyer de révolte intérieure, sinon
éteint, du moins assoupi. (1473). Le combat s'engage alors entre le roi
et son terrible vassal; et tel étoit l'état des choses, que le duc de
Bourgogne pouvoit à lui seul balancer les forces de la monarchie: car le
duc de Bretagne, incapable d'opposer par lui-même une utile résistance,
forcé de se soumettre chaque fois que les troupes royales entroient dans
ses États, ce qui arriva deux fois encore dans cette lutte nouvelle, ne
se soutenoit que par les diversions qu'opéroit son puissant allié.

          [Note 20: Louis XI, en même temps qu'il appuyoit la révolte
          des Liégeois, eut l'imprudence de se livrer au duc de
          Bourgogne en le venant trouver à Péronne. Charles, qui apprit
          les intelligences du roi avec les Liégeois, le retint
          prisonnier proche de cette même tour où Charles-le-Simple
          avoit fini sa vie; il hésita même s'il ne porteroit pas la
          vengeance plus loin; enfin il le força à conclure avec lui un
          traité qui lui fut fort avantageux, et à l'accompagner au
          siége de Liége, contre ces mêmes peuples qu'il avoit lui-même
          excités à prendre les armes. Le roi assista à la prise de
          cette ville. (HÉNAULT.)]

          [Note 21: Il produisit cet heureux changement en profitant des
          divisions qui s'étoient élevées entre le comte de Warwick et
          le roi Édouard, que ce grand capitaine avoit mis sur le trône,
          après en avoir précipité Charles VI. Marguerite d'Anjou, veuve
          du roi détrôné, étoit alors réfugiée en France avec le jeune
          prince de Galles son fils. Peu de temps après, Warwick, qui
          s'étoit brouillé avec Édouard, y arriva aussi en fugitif, et
          Louis XI, profitant avec la plus grande habileté du malheur
          commun de deux ennemis qui sembloient devoir être à jamais
          irréconciliables, rendit leurs intérêts inséparables par le
          mariage politique du prince de Galles avec une des filles de
          Warwick. Celui-ci repassa aussitôt en Angleterre, où il battit
          Édouard, le renversa du trône, et y fit remonter Henri VI,
          qu'on tira de la prison où il étoit renfermé. Cette révolution
          ne fut pas malheureusement de longue durée.]

          [Note 22: Cet échange fut fait en 1469.]

          [Note 23: Le duc de Guienne, sans la participation du roi, et
          pour se fortifier contre lui, pressoit le duc de Bourgogne de
          lui donner en mariage sa fille unique; il étoit secondé dans
          cette demande par le connétable de Saint-Pol, à qui la guerre
          étoit nécessaire pour maintenir son crédit, ainsi que par le
          duc de Bretagne, qui prévoyoit que le roi ne chercheroit qu'à
          les abattre quand il n'auroit plus d'affaires avec le duc de
          Bourgogne. (HÉNAULT.)]

          [Note 24: Cette trève déplut également et à ses sujets fidèles
          et à ceux qui ne lui témoignoient de l'attachement que pour le
          trahir. Les Parisiens affichèrent des placards où ils se
          déchaînèrent sans ménagement contre les conseillers du roi: le
          duc de Bretagne, ne pouvant cacher le mépris que lui inspiroit
          la conduite de Louis, l'appeloit hautement _le roi couard_. Le
          duc de Bourgogne étoit le seul qui lui rendit intérieurement
          justice, parce qu'il se sentoit encore plus humilié que le roi
          d'avoir été dans la nécessité de lui faire de semblables
          aveux.]

          [Note 25: Les villes de Saint-Quentin, d'Amiens, de Roye et de
          Montdidier, rachetées par Louis XI à Philippe-le-Bon.]

          [Note 26: L'un des deux étoit un moine bénédictin, abbé de
          Saint-Jean-d'Angéli, nommé Jean Faure de Vercors ou Versois;
          l'autre se nommoit Henri de la Roche, et étoit écuyer de la
          bouche du duc. Ils l'empoisonnèrent, dit-on, par le moyen
          d'une pêche préparée, avec la dame de Monsoreau sa maîtresse.
          Celle-ci mourut le jour même; le jeune prince languit encore
          quelque temps.]

La guerre se fit d'abord avec des succès divers, ensuite avec des succès
marqués pour le roi; mais il étoit arrêté que les trahisons continuelles
des grands viendroient sans cesse lui arracher le fruit de ses
victoires. Tandis qu'il battoit le duc de Bourgogne, un prince du sang,
le duc d'Alençon, traitoit avec cet ennemi du roi et de la France, pour
lui livrer ses places fortes dans le Maine et dans la Normandie; le
comte d'Armagnac se révoltoit de nouveau à l'autre extrémité du royaume;
et le duc de Lorraine se déclaroit ouvertement pour le Bourguignon.
(1474.) D'autres soins se mêloient encore à des embarras aussi
cruels[27], de manière que Louis, dont l'activité avoit su prévenir la
réunion des forces de ses ennemis, et qui, par des mesures si bien
concertées, se voyoit sur le point d'humilier, de subjuguer peut-être
son vassal, se vit contraint de demander une trève désavantageuse, que
celui-ci n'eut garde de refuser, puisqu'en le tirant d'une situation
périlleuse elle lui fournissoit les moyens de porter à ce prince des
coups plus certains. Il falloit du temps pour qu'Édouard, rétabli sur le
trône par une révolution, pût agir de concert avec lui; et d'ailleurs
son insatiable ambition lui suggéroit des projets qu'il croyoit devoir
exécuter sur-le-champ, et qui demandoient qu'il fût tranquille du côté
de la France. Il ne s'agissoit de rien moins que de s'emparer de la
Lorraine, de faire ériger son duché en royaume, et de devenir, par une
alliance avec la maison d'Autriche, vicaire de l'empire et souverain
indépendant; mais il avoit affaire à un ennemi dont l'oeil étoit fixé
sans cesse sur toutes ses démarches. Louis XI, tandis qu'il exerçoit sur
ses vassaux rebelles les plus terribles châtiments, déconcertoit les
projets de Charles sur la Lorraine, et semoit entre l'empereur et lui
les méfiances qui renversèrent également ceux qu'il avoit formés pour
l'indépendance et la royauté.

          [Note 27: Louis trompoit alors le roi d'Aragon par des feintes
          démonstrations d'amitié, tandis qu'il faisoit entrer une armée
          dans le Roussillon, dont il s'empara.]

Ce fut cette ambition désordonnée de Charles-le-Téméraire qui sauva
Louis: car, quelles que fussent les ressources que lui fournissoient son
génie et son expérience, si un parfait concert se fût établi entre tant
d'ennemis[28] qui se préparoient à l'attaquer, il étoit impossible que
ce prince, échappé déjà à de si grands dangers, n'y succombât pas cette
dernière fois, et tout sembloit préparé pour son entière destruction.
Mais tandis qu'Édouard, sur la foi du traité qui le lioit au duc de
Bourgogne, rassembloit contre la France une armée formidable, celui-ci
soulevoit imprudemment tout l'empire contre lui, par cette passion qu'il
avoit d'agrandir ses États, consumoit ses troupes au siége d'une ville,
et fournissoit ainsi au roi les moyens de lui susciter tous ses voisins
pour ennemis. (1475.) On peut dire que ce prince se surpassa lui-même en
cette circonstance, par la sagesse, la prévoyance et l'activité qui
dirigèrent toutes ses démarches. Édouard n'étoit pas encore embarqué,
que Charles, forcé de combattre à la fois les Suisses que Louis tira le
premier de leur obscurité pour les armer contre lui, le duc de Lorraine
qui l'attaqua sur-le-champ parce qu'il craignoit d'en être attaqué, le
roi lui-même qui fit une irruption subite dans l'Artois où il ne trouva
aucune résistance, se vit dans la nécessité de lever le siége qu'il
s'étoit obstiné à faire, après qu'une partie de son armée eut été
taillée en pièces par les généraux du roi, et réduit ensuite à la honte
de paroître sans ressources et sans soldats devant un allié qui ne
venoit sur le continent que dans l'espoir d'être soutenu par toutes ses
forces. On put voir dans cette circonstance quel est le vice radical de
ces associations qu'un intérêt commun semble avoir formées, et que
traversent en effet mille passions particulières. Édouard avoit compté
sur Charles; Charles comptoit à son tour sur le connétable de Saint-Pol,
qui, toujours mêlé à toutes les intrigues qui s'ourdissoient contre le
roi, toujours dévoré de l'ambition de se faire aussi une souveraineté
indépendante, avoit promis aux alliés de leur livrer la place importante
de Saint-Quentin. Des intérêts étrangers à la ligue empêchoient Charles
de tenir sa parole: une méfiance qui prenoit aussi sa source dans
l'intérêt personnel détourna également le connétable de tenir la sienne.
Le premier, ne pouvant soutenir les reproches d'Édouard, l'abandonna
brusquement pour aller tirer vengeance du duc de Lorraine, qui
continuoit à lui faire la guerre; le second, sommé de rendre la place
qu'il avoit promise, soit qu'il ne s'attendît pas à recevoir sitôt une
semblable sommation, soit que, dans la situation des choses, il n'y vît
pas de sûretés suffisantes pour lui, fit tirer le canon sur les Anglois
lorsqu'ils s'approchèrent des murailles. Cependant le roi, qui déjà
recueilloit les fruits d'une division excitée par ses manoeuvres, semoit
la corruption dans le cabinet d'Édouard pour en obtenir une trève, qu'on
peut regarder comme un des chefs-d'oeuvre de sa politique artificieuse.
Dans les embarras où il étoit réduit, Charles se vit forcé d'y accéder,
en frémissant de rage; et le connétable, qui vouloit y mettre obstacle,
devenu également odieux et suspect à tous les partis qu'il avoit trahis
tour à tour, fut enfin livré au roi par le duc lui-même, et reçut sur un
échafaud la juste récompense de ses perfidies et de sa folle ambition.

          [Note 28: Outre les forces combinées du roi d'Angleterre et de
          ses deux puissants vassaux, il avoit encore à redouter le
          connétable de Saint-Pol, à qui sa charge, sa naissance, sa
          fortune et ses talents donnoient un grand crédit parmi la
          noblesse; le duc de Bourbon, mécontent de la cour, ami et
          allié de la maison de Bourgogne; le roi René, comte de
          Provence, lequel, imputant à Louis ses pertes et ses malheurs,
          avoit déjà conçu le dessein d'instituer Charles son héritier;
          le duc de Nemours, irrité de son humiliation et de la mort
          encore récente du comte d'Armagnac, chef de sa maison; la
          duchesse de Savoie, propre soeur de Louis, que l'espérance de
          marier son fils à l'héritière de Bourgogne avoit mise dans les
          intérêts de Charles, et qui avoit entraîné dans le même parti
          son allié le duc de Milan; le roi de Naples, dont le fils
          étoit à la cour de Bourgogne; le roi d'Aragon et le prince
          Ferdinand son fils, alors en guerre ouverte contre la France.]

(1476.) Le reste de la conduite de Louis jusqu'à la fin tragique de
Charles-le-Téméraire n'offre ni moins de prudence ni moins d'habileté.
Le caractère de son ennemi lui étoit connu; il avoit déjà été si
heureusement servi par les passions violentes de ce malheureux prince,
qu'il ne vit rien de mieux à faire que de s'en remettre à elles du soin
de le perdre sans retour. Ce fut donc avec une joie secrète qu'il le
vit, aussitôt que la trève eut été signée, rentrer à main armée dans la
Lorraine, et s'en rendre entièrement possesseur. Loin de le troubler
dans une si rapide conquête, il lui en eût plutôt aplani les chemins,
bien sûr qu'une conduite aussi extravagante alloit exciter contre lui
les plus horribles tempêtes. On sait quel en fut le résultat: Charles,
aveuglé par le succès, prenant pour de la timidité les artifices de son
ennemi, attaque les Suisses qui le battent complétement à la journée de
Granson. À la nouvelle de cet événement, Louis, loin de rompre la trève
conclue avec le duc, consent à la prolonger, pour le perdre plus
sûrement, et lui suscite un ennemi nouveau dans la personne de René, duc
de Lorraine, qu'il envoie secrètement se joindre à l'armée des Suisses.
Aidé de cette brave nation, ce jeune prince attaque le duc de
Bourgogne, écrase son armée, et se remet en possession de la Lorraine
plus promptement encore qu'elle ne lui avoit été enlevée. L'impétueux
Charles se livre aux plus violentes fureurs lorsqu'il apprend que Nanci
a ouvert ses portes au vainqueur; il revient avec une sorte de désespoir
sous les murs de cette ville, dont il s'obstine à faire le siége, malgré
l'état de foiblesse et de délabrement où son armée étoit réduite.
Attaqué pour la troisième fois dans une si triste position par le duc de
Lorraine et les Suisses réunis, la trahison d'un partisan italien nommé
Campobasse lui fait perdre à la fois la bataille et la vie. Cet
événement mémorable arriva le 5 janvier 1477.

On peut regarder la mort tragique de ce prince insensé comme le dernier
coup porté à la puissance politique des grands vassaux. Dès ce moment
l'équilibre fut rompu entre le pouvoir monarchique et cette puissance
qui l'avoit si long-temps menacé; Charles n'ayant point laissé
d'héritiers mâles, la Bourgogne revint au domaine de la couronne, et le
roi de France, entouré désormais de vassaux trop foibles et trop divisés
pour pouvoir lui causer de sérieuses inquiétudes, devenu à peu près le
seul maître dans un grand empire dont toutes les parties s'unissoient
plus fortement de jour en jour, put à la fois assurer la paix de
l'intérieur, et agir avec plus de vigueur dans ses rapports politiques
et militaires avec les États voisins.

Toutefois les vues ambitieuses de Louis ne s'arrêtoient pas à la simple
possession de la Bourgogne: la Picardie, l'Artois, tous les États de
l'héritière de Charles lui faisoient envie; et leur réunion à la France
en auroit fait sans doute la monarchie la plus puissante de l'Europe.
Une alliance sembloit être le moyen le plus simple et le plus naturel
pour y parvenir, soit qu'on fît épouser la jeune princesse au dauphin,
soit qu'on la mariât au comte d'Angoulême, premier prince du sang. Le
premier parti parut impraticable à Louis, peut-être même
impolitique[29]; le second déplaisoit à son caractère ombrageux: il
craignoit, en agrandissant un prince de la maison de France, de
ressusciter les droits et les prétentions des ducs de Bourgogne. Il y
avoit bien sans doute à cela quelque danger; toutefois le projet auquel
il s'arrêta, de s'emparer par la force des provinces que Marie tenoit de
la couronne, et même de pousser plus loin ses conquêtes dans les
domaines de cette princesse, étoit encore plus mauvais. Car à peine
eut-il manifesté ces intentions hostiles, que les Flamands, qui
redoutoient par-dessus tout de tomber sous sa domination, entamèrent
avec l'empereur une négociation dont le résultat fut le mariage de leur
souveraine avec l'archiduc Maximilien, mariage qui mit la maison
d'Autriche en possession de l'héritage de Bourgogne, devint la base de
la puissance où s'éleva depuis Charles-Quint, et l'origine des querelles
qui, pendant deux siècles, ont coûté tant de sang à la France, traversé
les mesures, comprimé les forces, et arrêté tous les progrès des
successeurs de Louis XI.

          [Note 29: Une telle alliance ne pouvoit se faire que par un
          traité qui auroit conservé à Marie tous ses droits. Or, la
          jeune princesse étoit nubile, le dauphin n'étoit encore qu'un
          enfant; et si le mariage n'eût pu être consommé du vivant du
          roi, ce qui étoit très-vraisemblable; si, après sa mort, des
          intrigues de cour et des cabales presque inséparables d'une
          minorité eussent fait rompre des noeuds mal assortis; enfin si
          la princesse, se retirant dans ses États, eût fait choix d'un
          autre époux, la France perdoit une occasion unique de
          recouvrer une partie de cette riche succession.

                                                          (VILLARET.)]

Cependant on ne peut nier que, dans ce plan conçu par une politique plus
astucieuse que raisonnable, ce prince n'ait déployé une adresse et des
talents extraordinaires. S'il ne réussit pas à dépouiller entièrement
Marie, il parvint du moins à s'assurer la jouissance tranquille de la
Bourgogne, qui lui appartenoit légitimement, et acquit la possession
éventuelle de l'Artois et de la Picardie. Ces conquêtes qui furent le
résultat d'une guerre longue et acharnée qu'il lui fallut soutenir
contre Maximilien; ses négociations adroites avec le roi d'Angleterre,
qu'il sut toujours empêcher de se réunir à ses ennemis; les intrigues
qui consommèrent la réunion à la France de la Provence et de l'Anjou;
dans l'intérieur, une administration aussi sage que vigoureuse,
remplirent les dernières années de la vie de Louis XI, qui mourut au
château du Plessis-lès-Tours le 30 août 1483, un mois après avoir fiancé
le dauphin avec Marguerite, fille de Marie, espérant par ce mariage,
assurer à la France la possession de l'Artois, que ses armes avoient
déjà conquis.

Paris jouit sous ce règne d'une tranquillité qu'il n'a jamais goûtée que
lorsqu'il est resté fidèle à ses souverains légitimes. Depuis la guerre
du bien public, ses murs n'étoient plus menacés par des armées ennemies;
les factions étoient éteintes, et chacun jouissoit avec délices d'une
paix qui ne fut momentanément troublée que par quelques-uns de ces
événements qui, dans certaines circonstances, sont au-dessus de toute
prévoyance humaine. On a déjà pu remarquer que, dans ces temps d'une
police encore imparfaite[30], les maladies épidémiques étoient beaucoup
plus fréquentes que de nos jours, où le soin que l'on donne à
l'entretien de la propreté des rues maintient dans l'air une salubrité
suffisante pour la santé des citoyens. En 1466 Paris fut affligé d'un
fléau de ce genre, que la superstition attribua à l'apparition d'une
comète, mais dont la véritable cause fut une pluie continuelle, suivie
tout à coup d'excessives chaleurs. Cette peste emporta dans l'espace de
deux mois plus de quarante mille habitants de cette grande cité, et ne
commença que vers l'automne à ralentir son activité meurtrière[31]. Une
catastrophe si remarquable en elle-même le devint encore davantage par
le moyen bizarre et condamnable que Louis XI employa pour réparer la
population sensiblement diminuée de sa capitale. Ce fut d'ouvrir un
asile à toutes sortes de personnes indistinctement, gens perdus de
dettes, notés d'infamie, chargés de crimes, voleurs, assassins: les
criminels de lèse-majesté furent seuls exceptés. Un historien observe
avec raison que depuis la fondation de Rome on n'avoit rien imaginé de
pareil, et qu'une si honteuse association apportoit dans la ville une
peste morale pire que le fléau physique qui l'avoit ravagée. On ignore
du reste quel fut le résultat de cette étrange opération; mais ces
calamités dont Paris avoit été affligé dans les premières années de ce
règne se renouvelèrent encore peu de temps avant la mort du roi[32]. Une
famine affreuse désola le royaume entier, et surtout l'Île-de-France; la
misère fut telle que l'on vit les habitans des campagnes, chassés par la
faim de leurs tristes demeures, se précipiter en foule dans la capitale
pour y chercher une subsistance qu'on ne pouvoit que difficilement leur
procurer. Ils arrivoient, exténués par une longue abstinence, traînant
avec eux leurs familles mourantes; les hôpitaux pouvoient à peine les
contenir; presque tous y périrent, et leur séjour fut surtout funeste
aux Parisiens, parce qu'à la famine succéda une fièvre ardente qui
s'étendit sur la ville entière et moissonna de nouveau un grand nombre
de ses habitants[33]. Du reste, dans l'espace de près de vingt années
que régna encore Louis XI depuis cette guerre du bien public, rien de
plus stérile que l'histoire de Paris. Les fêtes politiques données aux
ambassadeurs d'Aragon; l'arrivée du roi de Portugal, et la réception
très-peu royale[34] qui lui fut faite, quelques autres fêtes données à
l'occasion des événements les plus importants de ce règne; la revue
militaire que le roi voulut faire des Parisiens[35], dans un voyage
qu'il fit dans leur ville, car on sait qu'il n'en fit jamais son séjour
habituel; quelques fondations, telles que celles des écoles de médecine,
du couvent de l'_Ave-Maria_, etc., tels sont les petits événements dont
nous entretiennent les historiens; mais tous ont appelé l'attention sur
les terribles exécutions du duc de Nemours et du connétable de
Saint-Pol, dont Paris offrit le lugubre spectacle. Nous avons déjà dit
que le premier fut décapité aux halles[36]; l'autre avoit eu la tête
tranchée long-temps auparavant sur la place de Grève. Cette punition de
deux coupables convaincus juridiquement du plus grand crime qu'un sujet
puisse commettre, et condamnés par un tribunal légitime et jugeant
suivant les lois de l'État, excita sans doute cette compassion que les
grandes infortunes font toujours naître parmi le vulgaire; mais elle
étoit juste, nécessaire, et ne fut appelée tyrannique et cruelle que par
des factieux qui auroient désiré pour eux-mêmes l'impunité.

          [Note 30: _Voyez_ t. Ier, p. 426, 1re partie.]

          [Note 31: Dix ans après cet événement, les inconvénients de la
          malpropreté des rues devinrent si graves, que, par un arrêt du
          parlement, il fut arrêté que Paris seroit nettoyé, et que tous
          les habitants contribueroient aux frais de cette opération,
          privilégiés ou non.]

          [Note 32: En 1483.]

          [Note 33: Parmi ces victimes, on compte un grand nombre de
          personnes illustres, entre autres les archevêques de Narbonne
          et de Bourges; l'évêque de Lisieux; Jeanne de France, soeur du
          roi, et femme de Jean, duc de Bourbon; Gaucourt, gouverneur de
          Paris; Jean Le Boulanger, premier président du parlement,
          etc.]

          [Note 34: _Voyez_ p. 361, 1re partie de ce vol.]

          [Note 35: Dans cette revue, faite en 1467, aux environs de
          Conflans, il se trouva que cette ville pouvoit fournir
          quatre-vingt mille hommes, dont plus de la moitié étoient bien
          armés, et en état de servir.]

          [Note 36: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 433.]

L'imprimerie, inventée en Allemagne dans le courant de ce siècle, fut
apportée à Paris sous le règne de Louis XI.

       *       *       *       *       *

Nous le demanderons maintenant que nous avons présenté le récit exact
des faits, Louis XI doit-il être compté au nombre des tyrans, et
partager l'exécration que méritent ces ennemis des hommes, quels que
soient d'ailleurs l'éclat et le bonheur de leurs entreprises, les
prestiges dont la flatterie les a environnés, les grandes choses même
qu'ils ont pu exécuter? Sur une semblable question, déjà décidée pour
beaucoup de bons esprits, nous ne pouvons offrir que quelques réflexions
rapides comme l'exposé que nous avons fait de la vie de ce prince, mais
suffisantes pour ceux qui, en lisant l'histoire, cherchent à se
dépouiller de toutes préventions. Dans cette vie si agitée, si remplie
d'événements, la première chose qui frappe un esprit droit, c'est la
situation vraiment déplorable d'un roi qui, de quelque côté qu'il tourne
ses regards, ne voit que des ennemis acharnés à sa perte. Des vassaux
que le malheur des temps avoit faits presque aussi puissants que lui,
l'entourent de toutes parts, le combattent sans relâche, non pour
l'appât de quelques provinces, ou pour venger quelques injures
passagères, mais pour le précipiter d'un trône dont l'existence les
inquiète sur leur propre salut; et cette terreur dont ils sont frappés
réunit d'abord leurs intérêts divers dans un seul intérêt, et donne à
leurs attaques un concert et une vigueur qui semblent lui ôter toute
espérance de salut. Dans des périls aussi imminents, qui menacent à la
fois et sa personne et la société entière dont la Providence lui a
confié les destinées, il oppose tour à tour la ruse et la force aux
violences et aux perfidies; à des négociations insidieuses il répond par
des traités frauduleux; il trahit les secrets qu'il a su arracher; il
flatte toutes les passions, aveugle ceux qu'il veut perdre, corrompt
ceux qu'il veut s'attacher. Prodige de dissimulation, il sait feindre
tous les sentiments: le calme et l'assurance, lorsqu'il est dévoré
d'inquiétudes et d'alarmes, la foiblesse et la peur, lorsqu'il est prêt
à porter les coups les plus terribles et les plus imprévus; enfin il ne
répugne à aucuns moyens, dès qu'ils peuvent le mener à son but qui est
de perdre ceux qui cherchent également sa perte par tous les moyens
possibles: car le simple récit des faits prouve qu'avec moins d'habileté
ses adversaires n'étoient ni moins dissimulés ni moins fourbes que lui.
Certes, il sera difficile, quels que soient le courage d'un tel prince,
sa prudence, son activité, la supériorité de ses vues, de le présenter
comme un héros, comme un caractère noble et généreux. Une politique
aussi perverse ne pourra se faire estimer, parce qu'il est faux, quoi
qu'on en ait dit, que ceux qui gouvernent les hommes soient dispensés de
suivre les lois de la probité; et si d'absurdes déclamateurs ont
prétendu, dans leurs vains systèmes, que la morale étoit souvent
incompatible avec le salut des empires, nous avons aujourd'hui des
exemples éclatants qui prouveront à jamais à la postérité que ce
machiavélisme infâme en amène tôt ou tard la ruine et le déshonneur.
Mais, quelque odieux que soient de tels principes, il seroit injuste et
même déraisonnable de considérer comme une tyrannie l'usage que Louis
XI en a pu faire dans le cas de la défense la plus légitime; et l'on
n'est point un tyran pour chercher à détruire des ennemis qui nous
attaquent à main armée. Si nous examinons ensuite ce prince dans
l'intérieur de ses États, nous l'y voyons entouré d'ennemis plus
dangereux peut-être, et surtout plus coupables. Ils ne cessent de tramer
contre lui d'indignes complots; ces trames mystérieuses se rattachent
aux desseins funestes des ennemis du dehors, et parmi ces traîtres on
compte des hommes qu'il a tirés de la poussière pour les combler de
bienfaits, pour les élever aux dignités les plus éminentes, des ingrats
à qui il a déjà plusieurs fois pardonné, des perfides qu'il honore de sa
confiance la plus intime. Il fait éclater sa colère contre ces hommes
pervers; il les livre à toute la sévérité des lois; ils ne sont
condamnés qu'après avoir été convaincus devant les tribunaux légalement
institués, et subissent le juste supplice qu'ils ont mérité: où donc est
la tyrannie? On a cité avec une indignation exagérée ces cages de fer,
dans lesquelles des prisonniers languirent pendant de longues années;
mais il n'est point prouvé que Louis XI ait fait subir une semblable
peine à des innocents; et personne n'ignore que le cardinal Balue et
l'évêque de Verdun, d'Haraucourt, qui y furent si long-temps renfermés,
et qui du reste étoient eux-mêmes les inventeurs de ces affreux
cachots, méritoient la mort la plus honteuse et la plus cruelle, pour
avoir trahi le prince et l'État. Son caractère ombrageux,
qu'aigrissoient encore les trahisons continuelles dont il étoit
environné, lui fit commettre quelques injustices envers de fidèles
serviteurs: mais quel est le souverain, même le meilleur, dont la vie
n'offre pas quelques-unes de ces foiblesses? Lui reprochera-t-on
l'augmentation des impôts, lorsqu'on le voit employer l'argent qu'il
tire de ses peuples à assurer leur tranquillité en achevant d'organiser
les armées créées par son père, à consolider d'utiles traités, à faire
fleurir le commerce à l'agriculture, enfin à améliorer toutes les
parties de l'administration? À quelle époque les cours souveraines
purent-elles user avec moins de danger du droit de remontrances et
s'arroger même plus impunément celui d'opposition aux volontés du
prince[37]? Enfin si, sous Louis XI, les peuples furent heureux et
tranquilles, les lois respectées, la religion florissante; si l'on ne
peut lui reprocher d'avoir maintenu, au prix du sang des hommes, une
autorité qui ne lui appartenoit pas, doit-on l'accuser de tyrannie,
parce qu'il réduisit sous un joug salutaire, et rendit ainsi utiles à
l'État quelques sujets factieux qui, depuis de si longues années, en
étoient les véritables tyrans[38]?

          [Note 37: En 1467, Jean de Saint Romain, procureur-général du
          parlement de Paris, étant seul en la cour, osa s'opposer à
          l'enregistrement des lettres qui abrogeoient la pragmatique
          sanction, et reprocher hautement à l'évêque d'Évreux, qui
          conduisoit cette affaire, qu'il trahissoit le prince et
          l'État. Cette hardiesse, loin de lui nuire, ne fit
          qu'accroître l'estime que le roi avoit conçue pour ce
          magistrat. En 1483, l'année même de la mort de Louis XI,
          Jacques de La Vacquerie, premier président, ayant reçu des
          édits qu'il jugeoit contraires au bien de l'État, se présenta
          devant lui à la tête d'une députation de cette cour
          souveraine. Le roi, surpris de leur arrivée, leur ayant
          demandé ce qu'ils vouloient: _La perte de nos charges ou même
          la mort_, répondit La Vacquerie, _plutôt que d'offenser nos
          consciences_. Ce prince admira cette réponse et retira ses
          édits. Nous rapportons ces deux faits, non que nous
          approuvions la résistance de ces deux magistrats aux volontés
          de leur souverain, et que nous pensions que Louis XI ait eu un
          juste sujet de les en estimer davantage; mais uniquement pour
          prouver que ce n'est point là la manière d'agir ordinaire aux
          tyrans. On pourroit citer plusieurs autres faits du même
          genre; et, nous le répétons encore, si l'on pouvoit faire un
          juste reproche à ce prétendu tyran, ce seroit d'avoir été plus
          populaire que ne le demandoit une sage et noble politique.]

          [Note 38: Nous ne prétendons point justifier les actes d'une
          trop grande rigueur exercés au Plessis pendant les deux
          dernières années de son règne; mais nous soutenons qu'il ne
          faut point juger la vie entière d'un roi sur ces actes d'un
          esprit malade et même aliéné par tant de trahisons dont il n'a
          pas cessé un seul instant d'être environné.]


ORIGINE DU QUARTIER SAINT-MARTIN.

Avant Philippe-Auguste, tout le terrain que comprend ce quartier étoit
en bourgs et en cultures; et il n'y avoit de renfermé dans l'enceinte
de la ville que l'église et le cloître de Saint-Merri. La porte de cette
première enceinte, que l'on croit avoir été bâtie sous les derniers rois
de la seconde race, étoit située un peu au-delà de cette collégiale; il
en subsistoit encore quelques vestiges au quinzième siècle sous le nom
de l'_archet Saint-Merri_. Les anciennes chroniques rapportent qu'elle
fut donnée par Dagobert à l'abbaye de Saint-Denis; et nous avons déjà
dit que, dans les comptes que Suger, abbé de ce monastère et régent du
royaume pendant l'absence de Louis-le-Jeune, nous a laissés de son
administration, il nous apprend que cette porte, dont les droits
d'entrées n'avoient jusque là produit au trésor que 12 livres par an,
rapportèrent depuis, par ses soins, jusqu'à 50 livres. Suivant Raoul de
Presle, on voyoit encore, sous le règne de Charles V, un des jambages
dont elle étoit formée.

Les nouvelles murailles élevées par Philippe traversèrent l'endroit où
est maintenant la rue Grenier-Saint-Lazare, renfermant ainsi dans cette
partie de leur circonférence tout cet amas de maisons bâties dans le
onzième siècle, et que l'on connoissoit sous le nom de _Beaubourg_.
L'abbaye de Saint-Martin-des-Champs, qui depuis donna son nom au
quartier, étoit toujours hors de la ville.

Elle y fut renfermée dans le quatorzième siècle lors de l'enceinte
élevée sous Charles V et Charles VI; alors les vides qui séparaient les
bourgs et les diverses cultures de l'enceinte précédente se trouvoient
couverts d'édifices, et la rue Saint-Martin se prolongeoit hors des
murs, par-delà l'abbaye.

Sous les règnes suivants, jusqu'à celui de Louis XIII, la nouvelle rue
qui commença à se former en dehors de la dernière enceinte resta isolée
au milieu des champs, et l'on ne voit pas, dans les anciens plans,
qu'elle se soit étendue au-delà de l'église Saint-Laurent. Sous Louis
XIV elle commença, de même que dans la rue du faubourg Saint-Denis, à
être coupée de rues transversales, c'est-à-dire que des chemins qui
existaient déjà depuis long-temps furent successivement couverts de
maisons, ce qui se continua sous les deux règnes suivants, pendant
lesquels ce quartier parvint enfin à cette grande étendue qu'il présente
aujourd'hui[39].

          [Note 39: L'ancienne porte Saint-Martin, dont nous donnons une
          vue gravée d'après le plan en tapisserie exécuté sous le règne
          de Charles IX, étoit située au coin de la rue
          Grenier-Saint-Lazare; _voyez_ pl. 100.]


L'ÉGLISE COLLÉGIALE ET PAROISSIALE DE SAINT-MERRI.

Cette église a été bâtie sur la place qu'occupoit anciennement une
chapelle dédiée sous l'invocation de saint Pierre, dont on ne connoît ni
l'origine ni le fondateur, mais dont l'existence remonte jusque vers la
fin du onzième siècle. On lit en effet, dans la vie de Merri ou Médéric,
que ce pieux personnage, ayant quitté le monastère de Saint-Martin
d'Autun dont il étoit abbé, vint à Paris avec _Frodulfe_ ou _Frou_ son
disciple; qu'ils logèrent dans une cellule bâtie auprès de la chapelle
de Saint-Pierre; et enfin que saint Merri, après l'avoir habitée pendant
trois ans, y mourut en odeur de sainteté, et fut inhumé dans cette
chapelle. Or, son historien fixe l'époque de sa mort au 29 août de l'an
700; et cette date établit nécessairement l'existence antérieure de la
chapelle[40].

          [Note 40: Les anciens historiens qui ont parlé de cette
          chapelle ont commis deux erreurs; ils disent qu'elle
          s'appeloit _Saint-Pierre-des-Bois_, parce que la partie
          septentrionale de Paris où elle étoit située étoit
          anciennement couverte d'une forêt. «Mais, dit Jaillot, il
          n'est rien moins que prouvé qu'à l'époque dont il s'agit ici
          il n'y eût que des bois au nord et au midi de Paris;
          supposons-le cependant, on ne pourra du moins disconvenir que,
          du temps des Romains, ou sous le règne de nos rois de la
          première race, il n'y ait eu une enceinte au nord, et je ne
          crois pas qu'on puisse douter qu'elle ne s'étendît au-delà de
          l'endroit où est aujourd'hui située l'église de Saint-Merri.
          Or, puisque cette église étoit renfermée dans cette enceinte,
          on ne voit pas la raison pourquoi on auroit donné le surnom
          _des Bois_ à la chapelle de Saint-Pierre, qui n'étoit pas dans
          une forêt.» Quoi qu'il en soit de la valeur de ces raisons,
          que nous ne donnons pas comme péremptoires, cette erreur est
          assez légère; la seconde est plus grave.

          Quelques auteurs, et parmi eux les savants bénédictins à qui
          nous devons une Histoire de Paris, ont avancé que cette
          chapelle avoit été qualifiée de _petite abbaye_. Cependant on
          ne trouve aucun monument qui constate qu'il y ait jamais eu un
          monastère en cet endroit, nul titre, nul acte qui en fasse
          mention. Ces historiens se sont fondés sans doute sur un
          diplôme de Louis d'Outremer, du 1er février 936[40-A]; mais,
          avec un examen un peu plus approfondi, ils auroient vu que le
          titre d'_abbaye_ n'est pas donné à l'église Saint-Merri de
          Paris, mais à une autre située à _Linas_, près de Montlhéry,
          laquelle dépendoit de la première. Les termes de ce diplôme ne
          sont ni obscurs ni équivoques:

          _Præcipimus atque jubemus ut tam prænominatæ personæ..... quam
          successores eorum prædicti ecclesiæ Sancti Petri et
          pretiosissimi confessoris Christi Mederici_ ABBATIOLAM _ubi
          adspiciunt in_ VILLA LINAIAS _manselli XX, etc., in suorum
          usibus omni tempore possideant, etc._]

          [Note 40-A: Gal. christ., t. VII, Inst., p. 18.]

Nous apprenons, par un diplôme de Louis-le-Débonnaire de l'année
820[41], que ce lieu étoit dès lors très-célèbre par les miracles qu'y
opéroient les reliques de Saint-Merri. Sous Charles-le-Chauve on y avoit
déjà établi en son honneur un culte public, ce qui est prouvé par un
martyrologe composé sous le règne de ce prince par _Usuard_, dans lequel
le nom de ce saint prêtre fut inséré, et qui, depuis cette époque, fut
lu dans tous les chapitres.

          [Note 41: _Baluz. append. ad capitul._, p. 1418.]

La chapelle de Saint-Pierre continua long-temps encore de porter son
ancien nom; et l'on voit, dans les actes de Saint-Merri[42], qu'en 884
un prêtre nommé _Théodelbert_, qui la desservoit, ne trouvant pas que le
corps de ce saint fût placé dans un lieu convenable, en fit préparer un
plus digne de le recevoir, et pria _Goslen_, évêque de Paris, de venir
faire la translation de ce précieux dépôt. Les mêmes actes ajoutent que
l'évêque, n'ayant pu s'y rendre, s'y fit représenter par ses
archidiacres, qui présidèrent à cette cérémonie en présence du clergé
séculier, des moines de Paris et des environs, et d'un grand concours de
peuple.

          [Note 42: _Sæc. 3, Benedict._, p. 14.]

On voit ensuite qu'à l'occasion de cette translation, et suivant l'usage
de ces temps-là, un certain comte Adalard et plusieurs autres firent à
cette église des donations[43] qui furent successivement approuvées par
les rois Eudes et Carloman. Louis d'Outremer les confirma de nouveau par
sa charte déjà citée, laquelle fut donnée à Laon le 1er février 936.
L'abbé Lebeuf a pensé avec raison qu'on pouvoit fixer à l'époque de
cette translation l'existence d'un petit clergé destiné à soulager le
chapelain dans ses fonctions, à célébrer avec lui l'office divin, et à
remplir les fondations. Les libéralités qui venoient d'être faites à cet
oratoire pouvoient en effet suffire pour assurer l'existence de ces
nouveaux ministres.

          [Note 43: Hist. du Dioc. de Par., t. I, p. 253. Dans ces
          donations étoit comprise, suivant la note précédente, la
          _petite abbaye de Linas_ et vingt petites maisons qui en
          dépendoient.]

Ce fut alors que cette chapelle fut changée en une église, sous
l'invocation de saint Pierre et de saint Merri. On ignora long-temps le
nom du fondateur de cette basilique; et ce n'est que sous le règne de
François Ier, qu'en la démolissant pour la reconstruire telle que nous
la voyons aujourd'hui[44], on trouva dans un tombeau de pierre le corps
d'un guerrier qui avoit aux jambes des bottines de cuir doré, et une
inscription qui portoit ces mots:

  _Hic jacet vir bonæ memoriæ Odo Falconarius fundator hujus
  ecclesiæ_[45].

          [Note 44: L'église construite sous le règne de François Ier
          étoit le second édifice bâti depuis la chapelle de
          Saint-Pierre; ou du moins l'église fondée par Odon avoit été
          considérablement agrandie, si elle ne fut pas rebâtie en
          entier vers l'an 1200.]

          [Note 45: On peut présumer que cet _Odon le Fauconnier_ étoit
          ce fameux guerrier de Paris; lequel, avec Godefroi, autre
          guerrier non moins célèbre, défendit si vigoureusement la
          ville contre les Normands en l'an 886, sous les ordres du
          comte Eudes, qui devint roi deux ans après; du moins ne
          trouve-t-on aucun autre monument qui fasse mention d'un _Odo
          Falconarius_. Il peut se faire que ce surnom de _Falconarius_
          lui fût venu de ce que le comte Eudes l'auroit fait son
          fauconnier, lorsqu'il se vit élevé à la royauté; ou de ce que,
          pour repousser les Normands, il se seroit servi de l'espèce de
          lance qu'on appeloit _falco_, parce qu'elle étoit recourbée.
          (L'abbé LEBEUF, _Histoire du Diocèse de Paris_, tome I.)]

Il y a lieu de croire que, dès le temps de la fondation, cette église
étoit devenue paroissiale; et l'on en trouve une preuve commune à
beaucoup d'autres églises, dans son éloignement des deux paroisses au
milieu desquelles elle étoit située, et dans la population nombreuse de
ce quartier. Mais on ne connoît aucun titre qui la présente alors comme
une collégiale desservie par des chanoines, ainsi que l'ont avancé
quelques auteurs; et lorsque vers l'an 1015 le chapitre de Notre-Dame la
demanda et l'obtint de Renaud, évêque de Paris, les lettres qui furent
données à ce sujet ne font nullement mention de ces chanoines, dont le
consentement eût été essentiel pour opérer cette union, s'ils eussent
effectivement existé. On n'y parle que de l'archidiacre _Elisiard_, de
qui cette église dépendoit, et du prêtre _Herbert_ qui la desservoit, et
à qui on la conserva pendant sa vie[46]. Telle est du reste l'origine
de la supériorité que l'église mère a toujours conservée sur celle de
Saint-Merri, qui, pour cette raison, étoit nommée l'une des filles de
Notre-Dame.

          [Note 46: _Ibid._; p. 255.]

Une simple tradition veut que le chapitre de la cathédrale, s'étant mis
en possession de l'église de Saint-Merri, y ait aussitôt placé sept de
ses bénéficiers, qui prirent le titre de chanoines, et formèrent dès
lors cette collégiale telle qu'elle étoit au moment de sa suppression.
Quel qu'ait été le nombre des prêtres qui furent employés alors au
service de cette église, il est constant qu'ils portoient, au douzième
siècle, le nom de chanoines, et qu'ils administroient alternativement,
et par semaine, les sacrements, usage qui subsista jusqu'en 1219, qu'à
la requête et du consentement de ces chanoines de Saint-Merri le
chapitre de Notre-Dame attacha la cure de leur église à la prébende dont
étoit alors pourvu _Étienne Dupont_, ordonna qu'à l'avenir elle seroit
toujours annexée à cette prébende, sans jamais pouvoir en être séparée,
et déchargea les autres chanoines du soin des âmes et de toutes les
fonctions qui y sont relatives[47]. Ce chanoine curé fut appelé
_pleban_, _presbyter_, _plebanus qui plebi præest_, _qui plebem regit_.

          [Note 47: _Gr. Past._, _lib. 20_, c. 97.]

Le nombre des paroissiens s'étoit déjà si fort augmenté au commencement
du quatorzième siècle, que le chanoine pleban ou curé se vit dans la
nécessité de demander un coadjuteur, qui lui fut accordé. Ils
partageoient entre eux les fonctions curiales, et les remplissoient
alternativement; cependant la prééminence et quelques prérogatives
utiles et honorifiques distinguoient le premier du second. Tous les deux
étoient nommés _chefciers_[48].

          [Note 48: Les auteurs se sont partagés sur l'étymologie de ce
          mot: les uns le font dériver de la cire que ces dignitaires
          prenoient, _capicerius à capiendâ cerâ_; d'autres disent
          _capitiarius à capitio_, qui est le chevet de l'église, ou le
          sanctuaire dans lequel se portoient les offrandes. Dom
          Mabillon et l'abbé Lebeuf ont adopté cette dernière
          étymologie. Jaillot pense, au contraire, que chefcier, en
          latin, _capicerius_, venant de _caput_ et de _cera_, est la
          même chose que _primi cerius_, parce que, selon lui, le
          chefcier étoit le premier inscrit sur une petite planche
          enduite de cire, qui contenoit la table ou liste des
          ecclésiastiques d'une église, et que la dignité de chefcier
          répondoit à celle de primicier, qui jouissoit dans d'autres
          églises de la même prérogative.]

L'établissement de deux chefciers ou curés à Saint-Merri, contraire à
l'esprit et aux lois de l'église, fut quelquefois une source de scandale
et de division. Il subsista cependant jusqu'en 1683 que le projet de la
réunion des deux cures fut approuvé par une bulle d'Innocent XI. La
transaction passée en conséquence entre les deux curés, le 12 avril de
la même année, fut ratifiée par l'archevêque, par le chapitre de
Notre-Dame et par les marguilliers de Saint-Merri, dans le courant du
mai 1685; tous donnèrent leur consentement à l'exécution des
lettres-patentes obtenues à cet effet au mois d'avril précédent; elles
furent enregistrées au parlement le 25 mai de la même année.

Le chapitre de Saint-Merri étoit composé du chefcier curé, de six
chanoines et de six chapelains en titre. Tous ces bénéfices étoient
conférés par deux chanoines de Notre-Dame, qui jouissoient exclusivement
de ce droit attaché à leur canonicat.

L'église qui subsiste aujourd'hui, bien qu'elle ait été bâtie sous le
règne de François Ier, est d'une architecture gothique. On y fit, dans
le siècle dernier, de grandes réparations et beaucoup d'embellissements,
suivant le goût du temps, c'est-à-dire qu'ils étoient d'une extrême
richesse et d'un style peu sévère.

Le choeur avoit été décoré sur les dessins des frères Slodtz. Les
arcades en étoient revêtues d'un stuc imitant le marbre; celles du
sanctuaire étoient enrichies de bas-reliefs représentant des vases
sacrés. On y voyoit la châsse de saint Merri soutenue par deux anges;
elle étoit d'argent, enrichie de pierres précieuses, et contenoit la
plus grande partie de ses reliques. Le grand autel, isolé en forme de
tombeau, étoit orné, dans ses faces et dans ses encognures, de consoles
de bronze doré; et deux anges placés au bas du choeur soutenoient les
pupitres de l'épître et de l'évangile: du reste, l'intérieur est
composé, comme le plus grand nombre des églises gothiques, d'une nef
étroite, de bas côtés et de chapelles[49].

          [Note 49: _Voyez_ pl. 94. Cette église est une de celles que
          la rage révolutionnaire a le plus épargnées. Le choeur a
          conservé presque toutes ses décorations; les vitraux même
          n'ont été que très-peu endommagés. C'est maintenant une des
          paroisses de Paris.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-MERRI.

     TABLEAUX.

     Dans la chapelle de la Communion, les Pélerins d'Emmaüs, par
     _Charles Coypel_.

     Le Purgatoire, par _Couet_.

     La réparation de la sainte Hostie, par _Belle_.

     Dans une autre, près de la sacristie, une Adoration des bergers,
     par _d'Ulin_.

     Dans les quatre chapelles de la croisée, lesquelles étoient
     décorées de colonnes de marbre, la Vierge et l'enfant Jésus, par
     _Carle Vanloo_.

     Saint Charles Borromée, par le même.

     Un tableau de _Vouet_.

     Un tableau de _Restout père_.

     Dans la seconde chapelle à gauche, près le choeur, un tableau en
     mosaïque fort estimé, représentant la Vierge et l'enfant Jésus
     entre deux anges; il étoit de _David Florentin_, et avoit été
     apporté d'Italie en 1496 par Jean de Ganay, qui avoit suivi le
     roi Charles VIII dans son expédition.

     Les tapisseries de cette église, faites sur les dessins de _Louis
     Lerambert_, sculpteur de l'académie, représentoient l'histoire de
     N. S. J. C.

     Les amateurs de la peinture sur verre admiroient, à Saint-Merri,
     plusieurs vitraux exécutés dans le seizième siècle, c'est-à-dire
     dans le temps où cet art étoit parvenu à son dernier degré de
     perfection, par les plus habiles artistes de ce genre.
     _Pinaigrier_ en avoit peint plusieurs; mais on cite entre autres
     une Suzanne qui passoit pour le chef-d'oeuvre de _Parroy_, autre
     célèbre peintre sur verre. Ce morceau avoit été déposé pendant la
     révolution au Musée des monuments françois.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église étoient inhumés Jean de Ganay, premier
     président au parlement, puis chancelier, mort en 1512.

     Simon Marion, avocat général, jurisconsulte d'une grande
     réputation, mort en 1699.

     Jean Chapelain, de l'Académie françoise, auteur de _la Pucelle_,
     mort en 1674[50].

     Arnaud, marquis de Pomponne, ministre d'état, mort en 1699.

     Jean Auberi, marquis de Vastan, mort en 1711.

          [Note 50: Ce poète, qui fut pendant si long-temps l'oracle de
          la littérature, où son nom est depuis devenu ridicule, avoit
          été gratifié par ses héritiers bénévoles, et sans doute assez
          satisfaits de son riche héritage[50-A], d'une épitaphe qu'on
          pouvoit lire encore avant la révolution, et qui certainement
          est une des plus curieuses que la flatterie ait jamais
          imaginées; la voici:

          _D. O. M. S. Et memoriæ sempiternæ D. Clar. Joannis_ Chapelain
          _regi à consiliis; qui præter exquisitam rei poëticæ
          cognitionem, scriptis immortalibus abunde publico testatam,
          tot tantasque dotes animo complectebatur, ut universum
          virtutis bonarumque artium nomen quàm latè diffunditùr, hic
          collegisse semet ac fixisse sedem videri posset. Prudentiæ
          singularis, comitatis, candoris, integritatis, studii in
          demerendis non minùs exteris quam popularibus suis, præsertìm
          à disciplinâ liberaliori instructis quibuscumque, ut nunquam
          non parati, sed sic prorsùs indefessi, rarissimo et amabili
          planè exemplo. Is principum tempestatis suæ virorum, at in
          hisce maximorum regum_ Ludovici _utriusque, patris et filii_,
          Armandi _adhæc_ Richelii, _tum_ Julii Mazarini, _præcipuè
          verò_ Longavillæi _ducis, munificum favorem solidè consecutus
          cùm esset, hâc omni prærogativâ tamen adeò sibi moderatè
          utendum est arbitratus, ut intra privati laris angustias
          adfluentis ultrò fortunæ atque ad majora identidem invitentis
          auram modestus coerceret. Hæredes animum, uti par erat,
          professi gratum, benemerenti posuerunt. Vixit an. 78, mens. 2,
          dies 18. Obiit Lutetiæ natali in solo an. 1674, die 22
          februarii_.]

          [Note 50-A: On sait que Chapelain étoit de la plus sordide
          avarice, et que cet homme, qui se refusoit le plus absolu
          nécessaire, laissa, après sa mort, plus de cinquante mille
          écus.]


CIRCONSCRIPTION.

On ne peut représenter le circuit et l'étendue de la paroisse de
Saint-Merri qu'à diverses reprises, son territoire embrassant plusieurs
parties fort éloignées les unes des autres; mais on peut faire le tour
de la portion principale de la manière suivante:

En sortant de l'église et allant toujours à la gauche des rues, il faut
suivre ainsi la rue des Arcis, puis celle de la Planche-Mibrai; entrer
dans le haut de la rue de la Vannerie, la suivre à gauche, ainsi que la
rue de la Coutellerie; remonter la rue de la Poterie dans son côté
gauche, et le même côté de la rue de la Verrerie, depuis le coin de la
rue du Renard; entrer dans la rue Barre-du-Bec, dont la plus grande
partie étoit de cette paroisse, ainsi que les rues Sainte-Croix, du
Plâtre et des Blancs-Manteaux, mais seulement dans les extrémités qui
aboutissoient à la rue Sainte-Avoie. Elle avoit aussi la rue
Geoffroi-Langevin tout entière, et tournant à gauche au bout de cette
rue, le côté gauche de la rue Beaubourg. Mais, depuis le coin de la rue
de la Corroyerie, les deux côtés de cette même rue Beaubourg lui
appartenoient. On entre ensuite dans la rue Maubué, dont elle avoit le
côté gauche; enfin, à partir du bout de cette rue elle avoit le côté
gauche de la rue Saint-Martin jusqu'à Saint-Merri. Dans ce circuit
étoient renfermées les rues de la Verrerie en partie, de la Lanterne, de
Saint-Bon, de la Tacherie, de Jean-Pain-Molet, de Taille-Pain,
Brise-Miche, du Renard, Neuve-Saint-Merri, du Poirier, Pierre-Aulard et
Simon-le-Franc.

Cette paroisse offroit les écarts suivants:

1º. Du côté de Saint-Julien-des-Ménétriers, elle avoit la rue des
Petits-Champs, la rue de la Cour-du-More, jusqu'aux culs-de-sacs de
Clairvaux et des Anglais, avec les maisons de la rue Saint-Martin et de
la rue Beaubourg, qui font le retour de la rue des Petits-Champs; de
plus, le côté gauche du cul-de-sac Bertrand et de la rue Beaubourg.

2º. Dans la rue Saint-Denis, à partir de l'église du Sépulcre, elle
embrassoit toutes les maisons situées du même côté jusqu'au coin de la
rue Aubry-le-Boucher, où elle possédoit encore deux maisons.

3º. Dans la rue Saint-Martin elle avoit quelques maisons après la rue
Aubry-le-Boucher jusqu'au-delà de la rue de Venise; de plus, elle
renfermoit la rue de Venise en son entier, le cul-de-sac du même nom qui
est au bout, et quelques maisons dans la rue Quincampoix.

Outre le corps de saint Merri, cette église possédoit un grand nombre
d'autres reliques dont l'abbé Lebeuf donne l'histoire et la
description[51].

          [Note 51: T. I, p. 260.]


_Hospice de Saint-Merri._

Cet hospice, situé dans le cloître Saint-Merri, fut fondé, le 15
décembre 1783, en faveur des pauvres de cette paroisse. On y comptoit
seize lits. Les malades y étoient soignés par les soeurs grises[52],
sous l'administration du curé et de MM. de la Charité. Les écoles de
charité situées derrière cet hospice avoient leur entrée par la rue
Brise-Miche.

          [Note 52: Cet hospice existe encore sous la surveillance du
          bureau de Bienfaisance.]


LES JUGES CONSULS.

La maison de la juridiction consulaire, actuellement nommée _tribunal de
commerce_, étoit située dans le cloître Saint-Merri, derrière le chevet
de cette église. Les juges consuls furent établis à Paris par un édit de
Charles IX du mois de novembre 1563, pour connoître et décider
sommairement toutes contestations entre marchands et autres, pour le
fait de la marchandise, et les juger sans appel, pourvu toutefois que la
demande n'excédât pas 500 livres. L'établissement de cette juridiction,
dont on ne connoissoit pas encore toute l'utilité, souffrit d'abord
quelques difficultés, et le parlement n'enregistra l'édit que par
provision, et pour obéir aux lettres de jussion qui lui furent adressées
à ce sujet; mais l'enregistrement s'en fit ensuite purement et
simplement au mois de janvier 1565.

Les juges consuls prirent d'abord l'auditoire de Saint-Magloire pour y
tenir leurs séances; mais, le 16 novembre 1570, ayant acheté dans le
cloître Saint-Merri la maison du président Baillet, ils y firent faire
les dispositions nécessaires pour y établir leur tribunal, et s'y
installèrent peu de temps après. Cette juridiction consulaire étoit
composée d'un juge et de quatre consuls, et tenoit ses séances trois
fois par semaine[53].

          [Note 53: Ce tribunal a subi peu de changements; le nombre des
          juges est toujours le même. Il vient d'être transporté dans le
          nouveau bâtiment de la Bourse, élevé sur le terrain des
          Filles-Saint-Thomas. (_Voyez_ p. 291, 1re partie de ce vol.)]


     CURIOSITÉS.

     Au-dessus de la principale porte de la maison consulaire, une
     statue de marbre par _Guillain_, représentant Louis XIII.

     Dans la salle d'audience, un tableau représentant le jugement de
     Salomon.

     Le roi Charles IX remettant aux juges consuls l'édit de leur
     création, par _Porbus_.

     Le portrait en pied et grand comme nature, de Louis XV, dont ce
     prince avoit fait présent, en 1758, à ce tribunal.

     La salle du conseil étoit ornée d'un tableau de _Lagrenée_ le
     jeune, représentant le buste de Louis XVI soutenu par la Justice.

Les consuls portoient le titre de _Sire_. Cette qualification
appartenoit autrefois indistinctement à tous les seigneurs françois
d'une haute naissance: on disoit le _sire de Joinville_, le _sire de
Coucy_; mais depuis le seizième siècle elle n'a plus été donnée qu'aux
rois et aux consuls en charge.


L'ÉGLISE SAINT-JULIEN-DES-MÉNÉTRIERS.

Le surnom de cette église indique quels furent ses fondateurs. On
rapporte qu'en 1330 deux ménétriers ou joueurs d'instruments, touchés de
compassion de voir une femme paralytique que son extrême misère forçoit
à rester nuit et jour exposée aux injures du temps, formèrent
sur-le-champ le charitable dessein de fonder, dans l'endroit même où ils
avoient trouvé cette infortunée, un petit hôpital qui pût servir d'asile
aux pauvres passans. Ce terrain, situé dans la rue Saint-Martin, un peu
au-dessus de Saint-Merri, appartenoit à l'abbesse de Montmartre, qui
consentit à le leur vendre, moyennant cent sous de rente et huit livres
payables en six ans. L'acte, daté de la même année 1330, le dimanche
avant Saint-Denis, nous apprend que ces deux hommes se nommoient
_Jacques Grare_ et _Huet_ ou _Hugues Le Lorrain_. L'hôpital fut aussitôt
bâti; les ménétriers, qui étoient déjà formés en confrérie, s'unirent
alors aux deux fondateurs par un nouvel acte du 21 août 1331, et
obtinrent la permission de faire construire une chapelle, sous la
condition de la doter de seize livres. Cette condition ayant été
remplie, l'hôpital fut dès lors connu sous le nom de _Saint-Julien_ et
_Saint-Genès_, et la chapelle dédiée sous ceux de _Saint-Georges_,
_Saint-Julien_ et _Saint-Genès_. Le pape, le roi, l'évêque de Paris
approuvèrent cet établissement, et la chapelle fut érigée en bénéfice à
la nomination des ménétriers.

Les choses restèrent en cet état jusqu'au mois de novembre 1644, que
l'archevêque de Paris jugea à propos de charger les pères de la Doctrine
Chrétienne du soin de desservir cette chapelle, qui fut définitivement
unie à leur congrégation en 1649. Cette union excita de vives
réclamations de la part de la confrérie des Ménétriers, et fit naître
d'assez longues contestations dont le détail ne présenteroit aujourd'hui
aucun intérêt, et qui furent définitivement terminées en 1658, par un
arrêt qui confirma les pères de la Doctrine Chrétienne dans la
possession de cette chapelle. Les ménétriers n'y conservèrent que le
droit de nommer un chapelain, et quelques autres prérogatives dont
jouissoient ordinairement les fondateurs.

L'église ou chapelle des Ménétriers n'avoit rien de remarquable ni dans
son architecture ni dans ses ornemens intérieurs. On remarquoit
seulement, parmi les figures de ronde-bosse qui en ornoient le portail,
celle d'un jongleur qui tenoit un instrument de ce temps-là que l'on
nommoit _vielle_ ou _rebec_, et dont on jouoit avec un archet[54].

          [Note 54: Cette petite église a été changée en maison
          particulière.]


LES RELIGIEUSES CARMÉLITES DE LA RUE CHAPON.

Ces religieuses, établies dès 1604 au faubourg Saint-Jacques, durent ce
second établissement à la faveur de la jeune reine Anne d'Autriche, qui
protégeoit leur ordre institué en Espagne, et qui en désiroit
l'accroissement. Sur l'autorisation qu'elle leur fit obtenir de la
puissance spirituelle, les nouvelles Carmélites se logèrent d'abord dans
une maison située rue Chapon, où elles furent entièrement installées le
8 septembre 1617; mais ayant bientôt reconnu les inconvénients d'une
demeure qui n'étoit ni assez spacieuse ni assez commode pour une
communauté, elles jetèrent les yeux sur un hôtel voisin dont l'évêque et
le chapitre de Châlons[55] étoient propriétaires. Ceux-ci donnèrent
leur consentement à cette transaction dès le mois de janvier 1618; et en
1619, Cosme Clausse de Marchaumont, alors évêque de cette ville, en fit
la vente aux religieuses Carmélites. Le contrat, passé le 6 août de
cette année, fut ratifié le 6 septembre suivant par l'archevêque de
Reims, et approuvé par lettres-patentes du 23 janvier 1621, enregistrées
le 16 mars de la même année. Cette communauté y est appelée _Prieuré et
couvent de la Sainte-Mère de Dieu, ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel_.

          [Note 55: Cet hôtel appartenoit, au douzième siècle, aux
          archevêques de Reims: il fut ensuite aliéné et racheté par eux
          en 1266. Les évêques de Châlons l'acquirent dès le
          commencement du siècle suivant.]

Les Carmélites avoient pris possession de leur nouvelle habitation dès
le mois d'octobre 1619. Aidées des libéralités de madame la duchesse
douairière d'Orléans-Longueville, de M. le duc son fils, et de plusieurs
autres personnes, elles y firent construire les lieux réguliers, et une
chapelle qui fut dédiée en 1625. La sage économie qu'elles mirent dans
leur administration leur permit, peu d'années après, de faire dans le
voisinage des acquisitions qui étendirent considérablement leur enclos,
lequel comprenoit un grand espace entre les rues Chapon et de
Montmorenci.

Le roi, par ses lettres-patentes du mois d'avril 1688, amortit toutes
ces acquisitions, et mit le dernier sceau de l'autorité à cet
établissement. Sur le consentement de l'archevêque de Paris du 15 juin,
et sur l'avis du lieutenant de police et du prévôt des marchands et des
échevins, des 15 et 28 juillet, ces lettres furent enregistrés le 17
août de la même année. Comme on y lit que «le roi amortit la moitié de
la maison des religieuses de l'Incarnation, acquise par les Carmélites,
et comprises dans leur couvent et enclos,» on pourroit peut-être en
inférer qu'il y avoit eu en cet endroit un couvent de l'Incarnation, ce
qui seroit une erreur. Il s'agit seulement de la première habitation de
ces religieuses, rue Chapon, laquelle appartenoit aux Carmélites de la
rue Saint-Jacques, dont le monastère étoit dédié sous le titre de
l'Incarnation.


     CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

     Sur le maître-autel une Nativité de _Simon Vouet_. Dans le choeur
     des religieuses, dix-neuf tableaux représentant une partie de la
     vie de J.-C., par _Verdier_ et _Chéron_.


     SÉPULTURES.

     Catherine de Gonzague et de Clèves, duchesse douairière
     d'Orléans-Longueville, l'une des principales bienfaitrices de ces
     religieuses, avoit été inhumée dans le cloître de cette maison.

Le couvent et la chapelle n'avoient rien de remarquable[56].

          [Note 56: Le couvent des Carmélites a été en partie détruit,
          en partie changé en maisons particulières.]


SAINT-NICOLAS-DES-CHAMPS.

Tous les anciens historiens[57] ont été dans l'erreur au sujet de cette
église, en avançant que le roi Robert avoit un palais près de
Saint-Martin-des-Champs, et que Saint-Nicolas en étoit la chapelle. La
critique plus exacte des antiquaires du dix-huitième siècle a prouvé que
ce prétendu palais n'avoit jamais existé, et que ces premiers
compilateurs, pour avoir mal compris le véritable sens des passages
d'_Helgaud_ et de _Guillaume de Nangis_, ont attribué à l'oratoire dont
il est ici question ce qui ne doit s'entendre que de la chapelle de
Saint-Nicolas au Palais, dont nous avons parlé en décrivant ce monument.
_In civitate Parisius ecclesiam (ædificavit) in honore sancti Nicolai
Pontificis in Palatio._ Tels sont les termes dont se sert l'ancien
historien de la vie du roi Robert.

          [Note 57: Dubreul, Belleforet, Delamarc, dom Marrier.]

On peut ajouter que cette chapelle de Saint-Nicolas ayant été bâtie
vers l'an 1030, au rapport de Nangis, cette époque, beaucoup trop
reculée, ne peut convenir à Saint-Nicolas-des-Champs, puisque cette
dernière chapelle fut construite pour l'usage des domestiques de
Saint-Martin-des-Champs et de ceux qui vinrent former des habitations
sur son territoire; et que ce monastère, ruiné depuis long-temps de fond
en comble, n'avoit été lui-même rebâti que sous le règne de Henri Ier,
qui succéda à Robert en 1031.

Si l'époque précise de l'érection de cette chapelle est enveloppée de
quelque obscurité, on a du moins des preuves qu'elle existoit en 1119,
par une bulle de Calixte II, du 5 des calendes de décembre (27 novembre)
de cette même année[58], dans laquelle il est fait mention de la
chapelle de Saint-Nicolas, située près du monastère Saint-Martin; et
comme il n'en est pas parlé dans les bulles d'Urbain II, du 14 juillet
1097, et de Paschal II, du 30 avril 1108, on peut en inférer que la
chapelle de Saint-Nicolas n'avoit pu être bâtie qu'entre les années 1108
et 1119.

          [Note 58: _Hist. S. Martini_, p. 157.]

L'abbé Lebeuf a pensé que cette chapelle pouvoit bien être déjà
paroisse vers cette année 1119[59], quoiqu'on ne la trouve désignée
sous ce titre que vers l'an 1220. Il se fonde sur ce que
Saint-Jacques-la-Boucherie, qui étoit certainement paroisse à cette
époque, est qualifié encore de chapelle dans les années 1175 et 1176.
»C'étoit, ajoute-t-il, une paroisse desservie dans une chapelle,
laquelle suffisoit pour contenir ceux qui en étoient paroissiens.»

          [Note 59: T. I, p. 326.]

Jaillot, qui dans ces matières pousse l'exactitude jusqu'au scrupule,
trouve l'opinion de l'abbé Lebeuf un peu hasardée, parce que, dit-il,
les deux églises dont il est ici question sont mentionnées dans les
mêmes bulles avec des qualifications spécialement différentes. On y
désigne Saint-Nicolas comme une simple chapelle, et Saint-Jacques comme
une chapelle paroissiale. _In suburbio Parisiacæ urbis capellam
Sancti-Jacobi cum PAROCHIA. Propè monasterium Sancti-Martini, CAPELLAM
Sancti-Nicolai._ Il en conclut que cette distinction n'eût point été
faite si ces deux chapelles avoient été également décorées du même
titre[60].

          [Note 60: Quart. S. Mart., p. 55.]

Le même auteur ajoute qu'elle existoit sous le titre de paroisse en
1184, ce qu'il avance cependant sans en donner une preuve décisive.
Cependant on ne peut douter qu'elle n'eût cette qualité avant l'an
1220, et la preuve s'en trouve dans un acte de cette même année, où
elle est qualifiée du titre d'_ecclesia_, de manière à faire
clairement entendre qu'elle le possédoit depuis long-temps; il suffit
de le lire pour s'en convaincre. En effet, jusqu'à cette époque, la
cour de Saint-Martin-des-Champs avoit tenu lieu de cimetière, quoique
la disposition du lieu la rendît peu propre à cet usage. Cet
emplacement n'étoit point fermé, et ne pouvoit l'être sans causer un
notable préjudice au monastère; il étoit étroit, malpropre, et les
enterremens fréquens troubloient le repos des religieux. Ces
inconvéniens engagèrent l'abbé de Saint-Martin et Gautier, prêtre de
l'église de Saint-Nicolas, à demander à Guillaume de Seignelai, évêque
de Paris, la translation de ce cimetière dans un autre endroit. Ce
prélat y consentit, et dans les lettres qu'il donna à cet effet, en
date du mois de mars 1220[61], on lit que l'_église de Saint-Nicolas
n'avoit point de cimetière suffisant pour enterrer les PAROISSIENS: ad
sepelienda corpora defunctorum de PAROCHIA ejusdem ecclesiæ; que le
peuple de cette PAROISSE s'étoit si fort augmenté que ceux qui
mouroient sur cette paroisse, etc._ Ces expressions de _prêtre_ et de
_paroisse_ ne permettent pas de douter que la chapelle de
Saint-Nicolas ne fût une cure en forme avant l'époque des lettres de
Guillaume de Seignelai. C'est de là que Jaillot conjecture qu'elle
avoit été érigée en titre peu après qu'on eut entièrement achevé le
monastère de Saint-Martin.

          [Note 61: _Hist. eccles. Par._, t. I, p. 270. Au commencement
          du dernier siècle, les religieux de Saint-Martin-des-Champs
          firent construire dans cette cour plusieurs maisons qu'ils
          louoient à des marchands. On y voyoit encore avant la
          suppression du monastère une chapelle sous l'invocation de
          saint Michel. (Nous avons déjà dit que c'étoit l'usage d'en
          bâtir une dans les cimetières sous son invocation[61-A].) Elle
          avoit été érigée par Nicolas Arrode[61-B]. Les marchands
          rubaniers établirent ensuite leur confrérie dans cette
          chapelle, qui, sépulcrale dans son origine, devint ensuite
          baptismale, et servoit à ce dernier usage pour les enfants de
          la paroisse Saint-Laurent qui naissoient sur la partie du
          territoire de cette église renfermée dans la ville par
          l'enceinte de Philippe-Auguste.]

          [Note 61-A: _Voyez_ p. 443, 1re partie de ce vol.]

          [Note 61-B: Dom Marrier nous a conservé l'épitaphe de ce
          fondateur. Elle est ainsi conçue:

          Ci gît Nicolas Arrode (fuiz feu Heudon Arrode), qui édifia
          cette chapelle, qui trépassa en l'aage de LIX ans, en l'an
          MCCLII, lendemain de la Saint-Lorens: priez pour lui que Dex
          ayt merci de l'ame.]

Le nombre des paroissiens s'étant considérablement augmenté, on fut
obligé, en 1420, d'agrandir cette chapelle. Le grand portail et le bas
de la tour semblent être de ce temps-là. Les constructions qui
s'élevèrent alors successivement ne comprirent que sept arcades à partir
de la grande porte, car à la huitième on reconnoît un genre
d'architecture tout différent et plus nouveau. On travailloit encore à
l'achèvement des chapelles de cette partie occidentale en 1480. Cette
église fut depuis élargie: le lieu où avoient été les chapelles devint
la seconde aile, et les chapelles furent rebâties à côté, ce qui est
prouvé par plusieurs actes cités par l'abbé Lebeuf[62].

          [Note 62: T. I, p. 327.]

Enfin, vers l'an 1575, les religieux de Saint-Martin cédèrent une
portion de terrain de vingt toises carrées du côté de l'orient, à
l'endroit où étoit l'entrée de leur prieuré[63], et sur cet emplacement
on construisit la suite de la nef, le passage d'une porte à une autre,
le choeur et le sanctuaire avec leurs collatéraux et les chapelles du
chevet. C'est à cette époque que fut construit le portail méridional de
cette église. Il est composé d'une ordonnance de pilastres corinthiens
avec entablement et fronton; et les sculptures en sont traitées avec
beaucoup de délicatesse. On y voyoit, avec la statue de saint Nicolas,
celle de saint Jean l'Évangéliste, parce que effectivement cette église
avoit été dédiée sous l'invocation de ces deux saints. Du reste,
l'intérieur de ce monument est d'un gothique très-peu remarquable.

          [Note 63: De ce côté étoient aussi les prisons qui en
          dépendoient. Il fallut alors changer toutes ces dispositions;
          et la fabrique de Saint-Nicolas ayant transigé avec les
          religieux, leur céda en échange une cour qui donnoit sur la
          rue Saint-Martin.]

Une inscription posée sur la porte des charniers indiquoit qu'en 1688
il avoit été fait plusieurs embellissements à Saint-Nicolas-des-Champs,
et principalement que la tour en avoit été exhaussée.

Cette église est toujours restée dans la dépendance des moines de
Saint-Martin, qui en étoient les curés primitifs. Ils nommoient à la
cure en cette qualité, dans laquelle ils furent maintenus par arrêt du
grand conseil du 29 novembre 1720, malgré tous les efforts du curé et
des marguilliers pour les dépouiller de cette prééminence.


     CURIOSITÉS DE SAINT-NICOLAS-DES-CHAMPS.

     TABLEAUX ET SCULPTURES.

     Sur le maître-autel, une Assomption peinte par _Vouet_, et deux
     anges sculptés par _Sarrazin_.

     Deux médaillons sur les portes des deux côtés de l'autel,
     représentant saint Nicolas et saint Jean, par _Robin_.

     Dans la chapelle de la Communion, saint Charles Borromée donnant
     la communion aux pestiférés, par _Godefroy_. Cette chapelle avoit
     été décorée, quelques années avant la révolution, par _Boullan_,
     architecte.


     SÉPULTURES.

     Plusieurs personnes distinguées par leur savoir et leurs talents
     avoient été inhumées dans cette église, entre autres:

     Guillaume Budé, savant illustre, mort en 1540;

     Théophile Viau, poète françois, mort en 1626;

     Pierre Gassendi, astronome, mort en 1655;

     Henri et Adrien de Valois, savants antiquaires, morts en 1676 et
     1692;

     François Milet, connu sous le nom de _Francisque_, fameux peintre
     de paysage, mort en 1680;

     Magdeleine de Scudéri, célèbre dans le dix-septième siècle par
     ses productions littéraires, morte en 1701, etc.

     Les chapelles de Brief, d'Ormesson et de Montmort contenoient des
     monuments consacrés à la mémoire de divers membres de ces
     familles.

Il y avoit dans cette église une confrérie sous le nom de _Notre-Dame de
Miséricorde_, dont les membres faisoient voeu d'exercer continuellement
des actes de charité envers les pauvres malades de la paroisse.

La dévotion à saint Nicolas y avoit introduit autrefois un usage assez
bizarre: les registres du parlement nous apprennent que, sous le règne
de François Ier, les enfants de choeur de Notre-Dame célébroient la fête
de ce saint en se donnant en spectacle au milieu des rues qui
conduisoient à son église, et qu'ils s'y rendoient ainsi, faisant mille
postures ridicules et débitant des _facéties par le chemin_. Sauval
marque que des excès commis en 1525 par des gens mal intentionnés qui se
mêlèrent parmi eux attirèrent les plaintes de la cour; que sur ses
réclamations le chapitre jugea à propos d'y mettre ordre, et qu'on s'en
tint par la suite à un salut que ces enfants alloient chanter à cette
église, accompagnés des chantres et des chapelains[64].

          [Note 64: Saint-Nicolas-des-Champs est maintenant une des
          paroisses de Paris.]


CIRCONSCRIPTION.

Pour faire le tour de la partie principale de cette circonscription, il
falloit, partant de l'église par le côté gauche de la rue Saint-Martin,
aller jusqu'à la rue Grenier-Saint-Lazare. La paroisse avoit les deux
côtés de cette rue, puis les deux côtés de la rue Michel-le-Comte et de
la rue Sainte-Avoie jusqu'à l'hôtel de Beauvilliers inclusivement. Elle
avoit également les deux côtés de la rue de Braque, le côté gauche de la
rue du Chaume et de celles du Grand-Chantier et d'Anjou; les rues de
Poitou, de Limoges, de Boucherat en entier, et le côté gauche de la rue
des Filles-du-Calvaire. Au bout de cette dernière rue on tournoit à
gauche pour prendre le boulevart jusqu'à la porte Saint-Martin, et l'on
suivoit le côté gauche de la rue qui porte le même nom jusqu'à l'église,
point de départ.

Ses écarts étoient nombreux. Elle possédoit trois groupes de maisons
séparées du corps de la paroisse par le territoire de Saint-Merri, et
quelques autres petites portions dans d'autres rues. Ces diverses
portions étoient disséminées dans les rues Beaubourg, des Ménétriers,
des Étuves, de la Corroyerie, Maubué, aux Ouës, Quincampoix et
Saint-Denis.


LE PRIEURÉ ROYAL DE SAINT-MARTIN-DES-CHAMPS.

On ne peut révoquer en doute ni l'antiquité ni la célébrité du culte de
saint Martin. Les historiens contemporains attestent que, peu de temps
après sa mort, son tombeau devint le pélerinage le plus fréquenté du
royaume. Nos rois de la première race voyoient en lui le saint tutélaire
de la France, et le protecteur de leur couronne. Ils faisoient porter sa
_chape_ au milieu des batailles, la regardant comme un bouclier qui les
mettoit à couvert des traits de l'ennemi, et c'étoit sur cette relique
que se prononçoient les sermens solennels alors en usage. On vit dans
presque toutes les villes, s'élever des églises sous son invocation; d'où
l'on peut conclure que Paris ne fut pas la dernière à honorer un si
grand saint, et qu'au sixième siècle, ou du moins au commencement du
septième, il y avoit dans cette capitale une église ou une chapelle
bâtie sous son nom. Mais les historiens sont loin d'être d'accord entre
eux à ce sujet. Ils parlent d'un monastère ou abbaye de Saint-Martin,
sans nous apprendre quand ni par qui cette basilique fut fondée. On
ignore même le lieu où elle étoit située. Les uns la placent au midi,
les autres au nord; ceux-ci croient qu'elle s'élevoit près de la porte
septentrionale, ceux-là à l'endroit même où sont encore aujourd'hui les
restes du prieuré de Saint-Martin-des-Champs; et ces opinions opposées,
que soutiennent des savans distingués par leur profonde érudition, sont
appuyées de témoignages qui leur donnent également un air de vérité.
Sans prétendre rien décider, nous allons exposer ce qui nous a paru être
le plus vrai, ou du moins le plus vraisemblable, après avoir examiné les
longues discussions des auteurs qui ont traité ce point obscur des
antiquités de Paris.

Les deux principales opinions qui ont partagé les historiens du prieuré
de Saint-Martin-des-Champs sont fondées sur deux passages de Grégoire de
Tours, dans lesquels il fait mention du lieu où, de son temps, saint
Martin étoit honoré. Dans l'un il dit, _que Domnole, abbé de
Saint-Laurent, ayant appris que le roi Clotaire vouloit le mettre sur
le siége épiscopal d'Avignon, vint à la basilique de Saint-Martin, où ce
prince faisoit sa prière_[65]. Dans l'autre, parlant de l'incendie qui
consuma une partie de la ville de Paris en 586, il ajoute, _que le feu
s'étendit jusqu'à un oratoire qu'on avoit bâti près de la porte en
l'honneur de saint Martin, lequel avoit autrefois guéri un lépreux en
cet endroit_[66].

          [Note 65: _Lib. VI, cap. 9._]

          [Note 66: _Lib. VIII, cap. 33._]

Ceux qui placent le monastère de Saint-Martin au nord de la ville,
croient le reconnoître dans la _basilique_ dont parle Grégoire de Tours.
Dans cette hypothèse, elle étoit voisine de celle de Saint-Laurent, dont
Domnole étoit abbé, et cette proximité leur semble une probabilité de
plus, puisqu'il est dit que ce saint moine vint y trouver Clotaire.
Cependant une telle explication de ce texte a été justement contestée.

En effet, cet historien ne dit point que Clotaire fût alors à Paris.
Cette ville n'étoit point dans son partage en 559, époque où se passa
cet événement; il ne régna seul sur les François qu'en 560. Il paroît
plus vraisemblable de croire qu'il parle en cet endroit de la basilique
de Saint-Martin de Tours, où étoit le tombeau du saint évêque, et où
l'on accouroit alors en pélerinage de toutes les parties de la France.
De plus, quand ce prélat, dans le cours de son histoire, dit simplement
_la basilique de Saint-Martin_, sans désigner un pays particulier, il
veut toujours indiquer celle qui étoit près de sa ville épiscopale.
Cette conjecture acquiert presque le caractère d'une preuve, 1º par un
passage de la vie de saint Lubin[67], où il est dit qu'un incendie
considérable, arrivé en 547, et miraculeusement arrêté par les prières
de ce saint, _commença du côté de Saint-Laurent_; 2º par un autre
passage de Grégoire de Tours[68], dans lequel, parlant de l'inondation
de 583, il ajoute _que cet événement causa plusieurs naufrages entre la
ville et l'église Saint-Laurent_. S'il y eût eu un _monastère_, une
_abbaye_ ou une _basilique_ de Saint-Martin au lieu même où elle fut
depuis élevée, il est probable que cet historien et l'auteur de la vie
de saint Lubin en auroient fait mention par préférence à une église qui
n'étoit pas aussi remarquable, et dont la situation étoit plus éloignée;
d'où l'on peut conclure presque avec certitude qu'à l'époque dont parle
Grégoire dans son premier passage, il n'existoit point encore de
basilique de Saint-Martin au nord de la ville.

          [Note 67: _Vit. S. Leob. coll. hist. franc._, t. III, p. 431.]

          [Note 68: _Lib. VI, cap. 25._]

D'autres historiens, s'appuyant du second passage du même auteur,
relatif à l'incendie de 586, et dont nous avons rapporté la substance,
ont métamorphosé l'oratoire dont il parle en _une basilique_, et l'ont
placé au milieu de la ville: il y a deux erreurs manifestes dans cette
assertion. En effet, 1º, cet oratoire, suivant l'historien même, n'étoit
qu'une très-petite chapelle couverte de branchage, bâtie depuis peu par
un simple particulier, qui vivoit encore à l'époque où il écrivoit, et
qui s'y réfugia pour se garantir de l'incendie. 2º. Cet oratoire étoit
au nord, car Grégoire de Tours dit expressément que le feu commença par
la première maison près de la porte méridionale, et que par la force du
vent il s'étendit jusqu'à l'autre porte, où il y avoit un oratoire bâti
en l'honneur de saint Martin, parce qu'il avoit guéri un lépreux dans ce
lieu même en l'embrassant[69]. Or cette autre porte ne pouvoit être que
la porte septentrionale. D'ailleurs les mots _urbs_ et _civitas_,
employés par cet auteur, ne peuvent et ne doivent s'entendre que de la
_ville_, de la _cité_, et non des faubourgs ouverts du côté du midi.

          [Note 69: Voici le texte du passage de Grégoire de Tours:

               _Domus prima secus portam quæ ad medium diem pandit
               egressum....... incendio concrematur....... Igitur cùm
               PER TOTAM CIVITATEM, huc atque illuc, flante vento,
               flamma ferretur, totisque viribus regnaret incendium,
               adpropinquare ad ALIAM PORTAM cepit, in quâ beati Martini
               oratorium habebatur; quod hoc aliquando factum fuerat, eò
               quòd ibi lepram maculosi hominis osculo depulisset._]

Il est probable que cette chapelle de Saint-Martin ne subsista pas
long-temps[70], et il y a des preuves que, dès le dix-huitième siècle, il y
avoit une autre église érigée au nord sous l'invocation du saint évêque de
Tours: car il existe une charte de Childebert III, sous la date de 710[71],
qui porte formellement que «la foire de Saint-Denis avoit été transférée
depuis quelque temps entre les églises de Saint-Laurent et de
Saint-Martin;» mais comme rien n'indique le lieu où elle étoit précisément
située, chaque auteur a formé encore sur ce sujet des conjectures plus ou
moins probables. L'abbé Lebeuf place cette église vers l'endroit où se
trouve aujourd'hui Saint-Jacques-de-la-Boucherie[72], et il fonde son
opinion sur ce que, dans un acte du dixième siècle, le terrain de
Saint-Martin est marqué comme contigu à celui de Saint-Merri et de
Saint-George, depuis Saint-Magloire; mais outre qu'un acte du dixième
siècle ne peut établir l'état de ce qui existoit au huitième, on ne peut
disconvenir qu'à cette dernière époque il y avoit une enceinte dans
laquelle Saint-Jacques-de-la-Boucherie et ses environs jusqu'au-delà de
Saint-Merri étoient renfermés, et par conséquent à l'abri de la fureur des
Normands: or, il y a des preuves sans nombre et sans réplique qu'ils
détruisirent l'église de Saint-Martin, et que la ville fut préservée de
leur dévastation par l'enceinte septentrionale qui la défendoit de ce côté,
d'où il faut nécessairement conclure que la basilique de Saint-Martin étoit
bâtie au-delà.

          [Note 70: Les différents historiens de Paris se sont livrés à
          de longues discussions pour déterminer l'endroit précis où
          étoit situé cet oratoire. Adrien de Valois le place au nord en
          deçà de la porte du grand pont. L'abbé Lebeuf a embrassé cette
          opinion, et a fixé la situation de cette chapelle à l'endroit
          où est présentement la tour de l'horloge. Jaillot combat
          l'opinion de ces deux écrivains, et insinue qu'il devoit être
          beaucoup plus loin au-delà du pont, hors de l'enceinte de la
          ville. Il fonde son sentiment 1º sur ce qu'il n'y a nulle
          preuve que l'oratoire de Saint-Martin fût construit dans le
          lieu du palais indiqué par l'abbé Lebeuf, parce qu'alors ce
          palais ne comprenoit pas l'endroit où est la tour de
          l'horloge; 2º sur ce que Grégoire de Tours dit positivement
          que cet oratoire fut bâti au lieu même où saint Martin avoit
          guéri un lépreux. Or, on sait qu'il n'étoit pas permis aux
          lépreux d'entrer dans les villes; ils se tenoient aux environs
          des portes ou sur les ponts. Nous avons abrégé autant que
          possible cette discussion, laquelle n'offre qu'un médiocre
          intérêt, puisqu'elle n'est appuyée sur aucune preuve positive,
          et qu'on ne rencontre, dans la suite, nul vestige de ce
          monument.]

          [Note 71: _Diplom., lib. 6, n. 28._]

          [Note 72: T. I, p. 302.]

Dans le concours de ces différentes opinions on pourroit avancer avec
beaucoup de probabilité que le monastère ou abbaye de Saint-Martin
étoit, dès son origine, au lieu où on le voyoit encore avant la
révolution. Ce sentiment est fondé sur les titres mêmes qui constatent
sa reconstruction. Henry Ier, dans son diplôme de 1060[73], dit «qu'il y
avoit devant la porte de la ville de Paris une abbaye en l'honneur de
saint Martin, qui avoit été tellement détruite par la rage tyrannique
des Normands, qu'il ne sembloit presque pas qu'elle eût existé, _quasi
non fuerit, omninò deletam_.» La charte de Philippe Ier, de l'an
1067[74], présente les mêmes expressions, et dit qu'elle étoit presque
réduite à rien, _penè ad nihilum redactam_. Ces termes nous donnent
certainement à entendre que cette abbaye n'existoit plus, mais qu'il en
restoit encore des vestiges. Le premier de ces diplômes indique qu'elle
étoit située devant la porte, _ante parisiacæ urbis portam_. Plusieurs
auteurs ont conclu que ces expressions signifioient le grand Châtelet;
mais ils n'ont pas pensé que, la partie septentrionale de la ville étant
environnée d'une enceinte, la porte dont il est fait mention dans ce
diplôme devoit être celle qui étoit alors près de Saint-Merri, et qui
subsistoit dès le temps du roi Dagobert, puisqu'il est prouvé par des
titres authentiques qu'il en fit don à l'abbaye de Saint-Denis[75].

          [Note 73: _Hist. S. Mart._, p. 4.]

          [Note 74: _Hist. S. Martini_, p. 664.]

          [Note 75: _Voyez_ p. 664.]

On pourroit peut-être objecter que les mots _devant la porte_ ne
conviennent pas au lieu où l'église de Saint-Martin étoit située, lequel
étoit à une distance assez éloignée de cette porte et dans la campagne,
ce qui fit donner à cette église le surnom de Saint-Martin-des-Champs.
À cette objection on répond que c'étoit la seule expression dont on pût
se servir pour marquer qu'elle étoit située dans la rue qui conduisoit
directement à l'entrée de la ville. On a plusieurs exemples de cette
manière de s'exprimer. L'église de Saint-Germain-des-Prés étoit encore
plus éloignée de la porte méridionale; cependant Childebert dit qu'il
avoit commencé à la faire bâtir _in urbe parisiacæ propè muros
civitatis_; et dans un diplôme de Lothaire et de Louis-le-Fainéant la
chapelle de Saint-Magloire est dite _haud procul à mænibus_; enfin la
charte de Philippe Ier, déjà citée, nous apprend que Henri Ier avoit
fait réédifier cette abbaye, et elle ne dit pas que ce fût dans un autre
endroit, _Henricus eam renovare et reædificare studuerat_. Il paroît
donc très-vraisemblable que ce prince fit reconstruire l'église et le
monastère de Saint-Martin au même lieu, ou à peu près, sur lequel
l'ancien avoit été bâti; mais on ignore l'année précise de cette
reconstruction, et la recherche de cette date a encore beaucoup occupé
les savants. Nous ne les suivrons pas dans cette aride discussion, qui
ne nous donneroit aucun résultat satisfaisant[76].

          [Note 76: Nous ne devons cependant pas dissimuler qu'il est
          difficile de concilier les trois dates qu'on lit dans la
          charte de Henri Ier, citée ci-dessus. Elle porte l'an 1060, la
          vingt-septième année du règne de ce prince, _indiction
          quinze_. Or, Henri fut associé à la couronne, par Robert son
          père, le 14 mai 1027; si l'on compte de cette époque, la vingt
          septième année de son règne tomboit à l'an 1054, et alors
          c'étoit l'indiction sept. Il succéda au roi Robert le 20
          juillet 1031. Si l'on date de ce jour, la vingt-septième année
          étoit révolue à pareil jour de l'an 1058, et c'étoit
          l'indiction onze. Les savants bénédictins qui nous ont donné
          la _Gallia christiana_ et la collection des historiens de
          France, n'ayant pu concilier ces dates, se sont bornés à dire
          qu'elles étoient fautives; qu'en 1060 c'étoit la
          vingt-neuvième année du règne de Henri, et qu'il faut aussi
          corriger l'indiction qui étoit la treizième en cette année.
          Jaillot, tout en reconnoissant le poids de cette autorité,
          propose cependant aussi ses conjectures. Il croit que la
          véritable date est l'année 1059, indiction douze. Les
          copistes, dit-il, par ignorance ou négligence, auront pu
          facilement omettre la lettre I entre L et X, et auront écrit
          MLX pour MLIX, et, réunissant les deux II, auront mis XV pour
          XII à l'indiction. Les raisons dont il appuie son sentiment
          sont, 1º qu'il a été plus facile de se tromper sur ces
          chiffres que sur d'autres; 2º que, suivant le calcul de nos
          anciens historiens, Henri est mort en 1059, et que par
          conséquent on ne pourroit admettre une charte de ce prince
          datée de 1060; enfin qu'un auteur anonyme cité par Duchesne
          place en 1032 la mort du roi Robert, père de Henri Ier: la
          vingt-septième année du règne de ce prince tomberoit par
          conséquent à l'année 1059. Nous avouerons que ces preuves ne
          nous ont paru nullement décisives. L'auteur anonyme et les
          autres historiens, ne s'accordant point sur l'époque de la
          mort du roi Robert, ne peuvent faire ensemble autorité pour
          déterminer le nombre des années du règne de Henri Ier, non
          plus que pour celle de sa mort. Il y a plus; on lit dans
          l'histoire de France du président Hénault qu'Henri Ier parvint
          à la couronne le 20 juillet 1031, âgé d'environ vingt-sept
          ans; qu'il _mourut sur la fin de l'année 1060_, âgé de
          cinquante-cinq ans. Suivant la supputation de l'âge, il seroit
          _mort en 1059_. Tout cela, nous le répétons, n'est pas facile
          à concilier; mais il n'en est pas moins constant que Henri
          fut le second fondateur de Saint-Martin-des-Champs.]

Henri Ier avoit choisi des chanoines séculiers pour desservir l'église
de Saint-Martin; Philippe Ier leur substitua en 1079 des religieux de
Cluni[77]. Ce changement fit perdre à cette église le titre d'abbaye; ce
ne fut plus alors qu'un prieuré, qui étoit le second de cet ordre. Cette
cession fut approuvée en 1097 par une bulle d'Urbain II. Louis-le-Gros
en 1111, et Louis-le-jeune en 1137, confirmèrent aussi tous les
priviléges et toutes les possessions des religieux de Saint-Martin;
elles sont détaillées dans cette dernière charte qu'on appelle par cette
raison _la grande charte de Saint-Martin_[78].

          [Note 77: _Hist. S. Mart._, p. 19.]

          [Note 78: _Ibid._, p. 26.]

Cette maison eut d'abord des prieurs réguliers. Au commencement du
dix-septième siècle, ils furent changés en prieurs commendataires.
Quelques-uns d'entre eux ont été abbés de Cluni, évêques et cardinaux,
et ce monastère a produit plusieurs religieux qui ne se sont pas rendus
moins recommandables par leur érudition que par leurs vertus.

Ces religieux étoient seigneurs dans leur enclos, et ils y avoient en
conséquence un bailliage et une geôle ou prison. Ce bailliage
connoissoit de toutes les causes civiles et criminelles dans l'étendue
de son ressort. Les appels se relevoient au parlement.

L'église de Saint-Martin ne conservoit que le sanctuaire et le fond de
l'ancien édifice bâti dans le onzième siècle. Ce fond, qui se terminoit
en rond, étoit appelé _carole_, par corruption du mot latin _choraula_,
rond-point. Quelques antiquaires, ignorant l'étymologie de ce nom, ont
imaginé qu'il tiroit son origine d'une image miraculeuse qui y fut
placée du temps de Charles VI[79]; mais l'abbé Lebeuf a prouvé que ce
nom de _carole_ existoit dès le quatorzième siècle, et qu'il étoit en
usage dans d'autres pays. La tour des grosses cloches étoit aussi du
genre de construction en usage sous Henri Ier et sous Philippe; le grand
portail paroissoit être également du même temps. Quant au choeur et à la
nef, ils étoient d'un style d'architecture bien postérieur. Ces deux
parties de l'édifice formoient un grand vaisseau fort large sans
piliers, sans ailes et sans voûte; il étoit simplement lambrissé, et
paroissoit avoir été élevé vers le règne de Philippe-le-Bel.

          [Note 79: _Voyez_ p. 577, 1re partie de ce vol.]

Au commencement du dix-huitième siècle, cette église fut réparée,
décorée d'une nouvelle façade, et revêtue d'une riche boiserie, dans
laquelle on encadra de très-bons tableaux. Les bâtiments religieux
furent reconstruits à la même époque sur les dessins d'un architecte
nommé Le Tellier. La façade sur le jardin avoit soixante-deux pieds de
longueur sur dix de largeur, et environ quarante-cinq pieds de hauteur.
Un pavillon de sept toises et demie de face, formant avant-corps au
milieu, offroit les armes du roi sculptées dans son fronton; les
dimensions des deux ailes présentoient une longueur de vingt-deux toises
sur cinq de largeur. C'étoit dans une de ces ailes qu'étoit la
bibliothèque.

On admiroit le réfectoire bâti sur les dessins de Montereau, à cause de
la légèreté de son architecture gothique, de la hardiesse de la voûte,
et de la délicatesse des piliers qui la soutenoient.


     CURIOSITÉS DE SAINT-MARTIN-DES-CHAMPS.

     TABLEAUX.

     Dans la nef de l'église, quatre tableaux de _Jouvenet_.

       1. J.-C. chassant les marchands du temple.
       2. La résurrection de Lazare.
       3. J.-C. à table chez les Pharisiens.
       4. Les apôtres jetant leurs filets[80].

     Au-dessus du maître-autel, une Nativité, par _Vignon_.

     Dans le choeur, le Centenier, par _Cazes_; l'Aveugle-né, par
     _Lemoine_; l'entrée de J.-C. dans Jérusalem, par _J. B. Vanloo_;
     le Paralytique sur le bord de la Piscine, par _Restout_ père.

     Dans la salle du chapitre, une Annonciation, par _Cazes_; une
     Adoration des mages, par _Oudry_; une Présentation au temple, par
     _Carle Vanloo_; les Noces de Cana, par _Louis-Michel Vanloo_.

     Dans le réfectoire, J.-C. dans le désert, par _Nicolas Poilly_;
     la Vie de saint Benoît, représentée dans onze petits tableaux,
     par _Louis Sylvestre_.

     La bibliothèque étoit composée d'environ quarante mille volumes,
     parmi lesquels il y avoit beaucoup de manuscrits. On y voyoit
     aussi deux très-beaux globes de Coronelli.

          [Note 80: Ces tableaux, qui sont au nombre des plus beaux de
          Jouvenet, ont été transportés dans le musée du Roi.]


     TOMBEAUX.

     Dans l'église avoient été inhumés: Philippe de Morvilliers,
     premier président au parlement, et Jeanne du Drac son épouse,
     fondateurs en cette église d'une chapelle de saint Nicolas[81].

     Pierre de Morvilliers, chancelier de France, leur fils, mort en
     1476.

     Dans la chapelle dite de Saint-Michel, située au midi de l'église
     Saint-Martin, à la distance de vingt pas, étoient les sépultures
     de tous ceux qui composoient la famille des _Arrodes_, anciens
     bourgeois de Paris du treizième siècle. Ces tombes étoient au
     nombre de trente-deux, à commencer par celle de Nicolas Arrode,
     fondateur de cette chapelle[82], et mort en 1252. Les plus
     nouvelles ne passoient pas le quatorzième siècle, et leurs
     épitaphes, conservées par dom Marrier, sont remarquables pour
     l'orthographe.

          [Note 81: Sur une table de marbre attachée à l'un des piliers
          de cette chapelle, on lisoit une fondation faite par eux, en
          1426, en faveur de l'église de Saint-Martin-des-Champs, à la
          charge que les religieux, _par leur maire et un religieux,
          doivent donner chacun an, la veille de Saint-Martin d'hiver,
          au premier président du parlement, deux bonnets à oreilles,
          l'un double et l'autre sengle[81-A], en disant certaines
          paroles; et au premier huissier du parlement de Paris ungs
          gands et une escriptoire, en disant certaines paroles; et
          doivent être lesdits bonnets du prix de vingt sols parisis, et
          lesdits gands et escriptoire de douze sols parisis_, etc.

          Voici les compliments que le maire et un religieux faisoient
          au premier président et au premier huissier du parlement, en
          leur présentant les présents ordonnés par la fondation.


          AU PREMIER PRÉSIDENT.

          _Monseigneur,_

          _Messire Philippe de Morvilliers, en son vivant premier
          président en parlement, fonda, en l'église et monastère de
          monsieur Saint-Martin-des-Champs à Paris, une messe
          perpétuelle, et certain autre service divin, et ordonna, pour
          la mémoire et conservation de ladite fondation, être donné et
          présenté, chacun an à ce jour, à monseigneur le premier
          président du parlement, qui pour le temps seroit, par le maire
          desdits religieux, et un d'iceux, ce don et présent, lequel il
          vous plaise prendre en gré._

          Le discours au premier huissier étoit le même, à l'exception
          de la qualité.]

          [Note 81-A: Sengle veut dire simple, sans ornements ni
          fourrures.]

          [Note 82: _Voyez_ p. 689.]

L'église Saint-Martin possédoit un petit ossement de son patron, et
plusieurs autres reliques qui, quoique peu authentiques, jouissoient à
Paris d'une grande réputation[83].

          [Note 83: LEBEUF, t. I, p. 307. L'église de
          Saint-Martin-des-Champs sert aujourd'hui de dépôt au
          Conservatoire des arts et métiers. (_Voyez_ pl. 96.)]


LES FILLES DE LA MAGDELEINE.

Voici encore une de ces institutions créées par cet amour de l'ordre et
cet esprit de charité que la religion répandoit autrefois à Paris dans
toutes les classes de la société. Ce n'étoit pas seulement dans les plus
illustres maisons, parmi ceux à qui leur rang et leurs richesses
rendoient ces vertus plus faciles, que l'on rencontroit de ces
bienfaiteurs de l'humanité souffrante; il n'étoit pas rare de trouver
dans les classes les plus obscures des hommes à qui la piété inspiroit
de ces généreux desseins que sans elle ils n'eussent jamais eu la force
de concevoir et d'exécuter. En 1618, deux filles, engagées dans le
libertinage et tombées dans l'abandon et la misère qui en sont les
suites ordinaires, trouvèrent le moyen de faire connoître leur situation
au sieur _Robert Montri_, marchand de vin, que sa bienfaisance et la
sainteté de ses moeurs rendoient respectable à tout son quartier. En
implorant ses secours, elles lui témoignèrent un tel repentir de leurs
égarements, un désir si vif de sortir de leur malheureux état et de se
convertir, que cet homme charitable, touché de leur affliction, les
retira chez lui, et forma dès-lors le projet de procurer une retraite à
celles qui voudroient suivre leur exemple. Après s'être assuré par une
courte épreuve de la sincérité de leurs résolutions, il engagea la dame
Chaillou qui demeuroit près de la porte Saint-Honoré, à se charger de
ces deux infortunées; mais cette dame ayant rompu peu de temps après
l'engagement qu'elle avoit pris avec lui, Montri fit rentrer ces filles
dans sa propre demeure, située près de la Croix-Rouge, et en prit une
autre à loyer où il alla s'établir avec sa famille. À peine cet asile
eut-il été ouvert que quelques autres filles vinrent se joindre aux
premières. Les Bénédictines de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, dans la
censive desquelles se trouvoit la maison qu'elles occupoient, leur
accordèrent la permission d'avoir une chapelle qui fut bénite, et dans
laquelle on dit la première messe le 25 août de la même année 1618.

L'accroissement rapide de cet établissement démontra bientôt combien il
étoit utile: il s'agissoit d'en assurer la stabilité en lui procurant
des ressources suffisantes, ce qui étoit au-dessus des moyens du pieux
fondateur; mais il ne tarda pas à trouver des coopérateurs d'une si
bonne oeuvre. M. Dupont, curé de Saint-Nicolas-des-Champs, le P.
Athanase Molé, capucin, et M. Dufresne, officier aux gardes, entrèrent
d'abord dans ses vues et apportèrent les premiers secours; ils furent
bientôt heureusement secondés par une main plus puissante.
Marguerite-Claude de Gondi, veuve de Florimond d'Halluyn, marquis de
Maignelay, se déclara fondatrice du nouvel établissement. Déjà celles
qui le composoient, sentant les dangers auxquels les exposoit la liberté
qu'elles avoient de sortir et de revoir le monde qu'elles vouloient
entièrement quitter, avoient demandé la clôture et l'avoient obtenue:
elles abandonnèrent alors la demeure de Montri, et ce fut madame de
Maignelay qui acheta, de ses propres deniers, la maison située rue des
Fontaines, que ces religieuses ont occupée jusqu'au moment de la
révolution. Elle les en rendit propriétaires en les y installant le 29
octobre 1620, et joignit à ce premier bienfait un legs de 101,600
livres, somme très-considérable pour ce temps-là, quoique insuffisante
encore pour tous les besoins d'une communauté.

Louis XIII, informé qu'un établissement dont on retiroit des avantages
si considérables n'avoit pas encore tous les moyens nécessaires pour se
soutenir, voulut aussi être au nombre de ses bienfaiteurs, et lui
assigna une somme de 3000 livres, à prendre chaque année sur la recette
générale de Paris. Le brevet de ce prince, daté du mois de mai 1625, fut
enregistré au bureau des finances le 11 février 1626.

Comme une institution de cette nature ne peut se maintenir que par la
sagesse et la prudence de son administration, on jugea qu'il n'étoit pas
convenable de la confier à des personnes sans expérience, et dont la
ferveur et le repentir ne pouvoient remplacer les talents nécessaires à
un ministère aussi difficile et aussi délicat. Il fut donc décidé qu'on
chercheroit hors de la maison les personnes à qui seroit remis le soin
de la gouverner. Les religieuses de la Visitation de Sainte-Marie
acceptèrent cette direction qu'on vint leur offrir; M. de Gondi approuva
ce choix le 13 juillet 1629; et le 20 du même mois quatre religieuses de
cet ordre furent mises à la tête de la nouvelle communauté.

Le nouvel institut fut approuvé par une bulle d'Urbain VIII, du 15
décembre 1631, et confirmé par des lettres-patentes du 16 novembre
1634, enregistrées au parlement le 30 août 1640, à la chambre des
comptes le 24 mars 1662, et au bureau des finances le 29 mars 1678. Pour
que rien ne pût en altérer la solidité, les religieuses de la Visitation
firent dresser en 1637 des constitutions que M. de Gondi approuva le 7
juillet 1640.

Elles gardèrent pendant plus de quarante ans le pénible emploi dont
elles s'étoient volontairement chargées; et ce n'est qu'en 1671 qu'elles
témoignèrent le désir d'être remplacées dans l'administration de cette
maison. On leur substitua des Bénédictines de l'abbaye de Bival en
Normandie, qui cinq ans après (le 31 mars 1677) firent place à des
Ursulines de la maison de Sainte-Avoie. Celles-ci montrèrent plus de
patience et de courage, et ne se retirèrent qu'après trente ans
d'administration, le 18 juillet 1707. Les Ursulines de Saint-Denis, qui
vinrent après elles, n'y restèrent que trois ans; à celles-ci
succédèrent les Hospitalières de la Miséricorde de Jésus, qui, après un
séjour de dix ans dans cette maison, la quittèrent à leur tour le 2 mai
1720.

Enfin ce gouvernement si difficile fut confié aux religieuses de
Saint-Michel, qui s'y sont maintenues jusqu'à l'époque de la révolution,
d'autant plus admirables dans leur zèle et dans leur dévouement, que
toutes celles auxquelles elles succédoient avoient éprouvé que les
vertus ordinaires de la vie religieuse ne suffisoient pas pour diriger
un établissement de l'espèce de celui-ci, et n'avoient pu triompher
d'aussi pénibles épreuves.

Cette communauté étoit distribuée en trois classes.

La première, sous le titre de la Magdeleine, étoit composée de celles
dont la ferveur et la piété, après plusieurs épreuves, avoient été
reconnues assez solides pour qu'elles pussent être admises à faire des
voeux. Celles-ci portoient l'habit de l'ordre de Saint-Augustin.

La seconde, sous le nom de congrégation de Sainte-Marthe, comprenoit
celles qui, revenues de leurs égarements, ne montroient pas encore une
vocation assez décidée pour qu'on pût les admettre dans la première, ou
qui ne pouvoient y entrer à cause des engagements qu'elles avoient
contractés dans le monde. Cette classe portoit un habit gris.

Enfin la troisième comprenoit un certain nombre de personnes qui avoient
été placées dans la maison contre leur gré pour y faire une pénitence
forcée. Cette dernière classe étoit distinguée par un habit noir.

L'église de ce couvent étoit sous l'invocation de la Sainte-Vierge: elle
fut bâtie en 1680 et dédiée le 2 septembre 1685[84].

          [Note 84: En 1647 on avoit construit dans ce couvent une
          chapelle semblable à celle de Notre-Dame-de-Lorette, et sous
          le même titre. Elle fut bâtie par les ordres de M. de Fieubet,
          trésorier de l'épargne, et de dame Claude Ardier sa veuve,
          pour satisfaire à la dernière volonté de demoiselle Marguerite
          de Fieubet leur fille, morte à l'âge de seize ans, le 11
          novembre 1646. Elle avoit visité deux fois la chapelle de
          Notre-Dame-de-Lorette, et témoigné un désir très-ardent d'en
          faire bâtir une semblable. La reine Anne d'Autriche assista à
          la première messe qui fut chantée dans cette chapelle le 22
          mars 1648.]

Comme le couvent de la Magdeleine étoit dans la censive du prieuré de
Saint-Martin-des-Champs, il lui payoit tous les ans, le jour de
Saint-Jean-Baptiste, un cens annuel, et de plus cent sous à chaque
mutation de prieur de Saint-Martin-des-Champs, que ces religieuses
avoient choisi pour _leur homme vivant et mourant_[85]; cette dernière
redevance étoit établie pour le droit d'indemnité de l'acquisition
qu'elles avoient faite de trois maisons, par contrat du 3 septembre
1633.

          [Note 85: _Voyez_ t. Ier, p. 1052, 2e partie.]

L'église et la maison n'avoient rien dans leur intérieur qui fût digne
d'être remarqué[86].

          [Note 86: Cette communauté, vulgairement connue sous le nom de
          _Magdelonnettes_, est aujourd'hui une maison de réclusion.]


LA PORTE SAINT-MARTIN.

La porte Saint-Martin, construite peu de temps après celle de
Saint-Denis, est comme elle un monument de l'amour et de la
reconnoissance de la ville de Paris envers Louis XIV. Elle fut élevée
sur les dessins de Pierre Bullet, disciple de François Blondel; mais,
quoiqu'elle ne soit pas dépourvue de mérite, elle est loin d'égaler le
caractère noble et élégant de l'autre édifice.

La masse générale de cette porte offre, de même que la première, un
carré parfait. Sa hauteur est de cinquante-quatre pieds sur une largeur
égale, y compris l'attique qui règne au-dessus de l'entablement, lequel
a onze pieds de hauteur; son épaisseur est de quinze pieds: elle est
percée de trois arcades en plein cintre, une grande et deux petites.
Celle du milieu a quinze pieds de largeur sur trente de hauteur; les
deux autres huit sur seize; quatre piédroits larges de cinq pieds et
demi soutiennent ces portes latérales. Les deux faces et les retours
sont ornés de bossages vermiculés, excepté les deux côtés du grand arc
qui sont occupés par des bas-reliefs. Le tout est couronné d'un riche
entablement dont la saillie est soutenue par des consoles pratiquées
dans la frise; au-dessus règne un attique dans toute la largeur du
monument.

Les deux bas-reliefs qui ornent la façade du côté de la ville
représentent la prise de Besançon et la triple alliance. Ceux qui sont
en regard du faubourg offrent la prise de Limbourg, et la défaite des
Allemands exprimée par la figure allégorique du dieu Mars repoussant un
aigle. Ces sculptures ont été exécutées par quatre artistes, Desjardins,
Marsy, Le Hongre et Le Gros.

Aux extrémités de l'attique qui couronne toute cette construction sont
placés deux pilastres angulaires saillants, entre lesquels est une
grande table enrichie dans sa bordure de moulures et taillée
d'ornements. Cette table répétée des deux côtés de la façade contient
des inscriptions qui, comme celles de la porte Saint-Denis, sont de la
composition de François Blondel[87].

          [Note 87: Dans la table du côté de la ville on lit:

          _Ludovico Magno, Vesontione Sequanisque bis captis, et fractis
          Germanorum, Hispanorum et Batavorum exercitibus, Præf. et
          ædil. poni_ C. C. _anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV.

          Du côté du faubourg:

          _Ludovico Magno, quòd Limburgo capto impotentes hostium minas
          ubiquè repressit, Præf. et ædil. poni_ C. C. _anno_ R. S. H.
          M. DC. LXXIV.]

L'usage de vermiculer les pierres étoit très-pratiqué avant Louis XIV,
et de son temps quelques architectes avoient encore conservé ce genre
d'ornement. L'espèce de richesse qu'il répand sur un édifice nous a
toujours semblé de mauvais goût, et présenter, dans son effet, quelque
chose de rustique qui convenoit peu surtout à la décoration d'une porte
triomphale élevée dans la capitale. Il donne au monument dont nous
parlons une sorte de pesanteur qui n'est pas le caractère qu'il doit
avoir; et par un contraste qui forme une inconvenance de plus, le grand
entablement à consoles qui couronne l'arc et le sépare de l'attique,
quoique exécuté avec une grande pureté, est composé de trop petites
parties, et chargé de trop d'ornements relativement à la simplicité du
reste de l'édifice. Tels sont, selon nous, les défauts de cette
construction, qui, sous le rapport de l'harmonie qui règne dans les
proportions générales, mérite des éloges.


L'OPÉRA.

Le théâtre dont nous allons parler a subi depuis sa naissance de grandes
révolutions. Personne n'ignore qu'il se compose d'une réunion complète
de tous les prestiges des beaux-arts. C'est un tableau magique dans
lequel la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture,
étalent à l'envi, et souvent déploient dans le même instant toutes leurs
richesses, où l'on cherche à s'emparer de tous les sens du spectateur.
On essaie aussi d'y toucher le coeur, et d'y intéresser l'esprit; mais
c'est une entreprise plus difficile que celle de captiver l'oreille et
de séduire les yeux; et peut-être faut-il chercher dans cette
surabondance même de jouissances, dans ces prestiges si divers, si
multipliés, si éblouissants, la cause du peu d'effet que ce spectacle a
produit de tout temps sur les esprits délicats, qui, comme le dit La
Bruyère, n'y trouvent assez ordinairement que de la fatigue et de
l'ennui, malgré la dépense _toute royale_ que l'on prend plaisir à y
prodiguer.

Nous empruntâmes ces faux brillants à l'Italie: c'est là qu'il faut
chercher le berceau de l'opéra[88], dont on fit d'abord en France
d'informes essais, pour le porter ensuite à un degré de perfection que
les inventeurs n'avoient pas même soupçonné. Des deux parties
principales qui le composent, le poëme lyrique et les ballets d'action,
celle-ci fut la première qui s'introduisit parmi nous. Dès le
commencement du seizième siècle, on faisoit entrer dans la composition
des fêtes de la cour des danses figurées que l'on entremêloit de récits
et de dialogues; mais il n'y avoit dans cet assemblage bizarre ni règles
ni invention. Le premier ballet où l'on remarqua quelques traces de bon
goût fut celui que l'on dansa en 1581 aux noces du duc de Joyeuse et de
mademoiselle de Vaudemont, soeur de la reine. Il avoit été composé par
un Italien nommé _Balthasarini_, devenu valet-de-chambre de Catherine de
Médicis, sous le nom de _Balthasar de Beaujoyeux_.

          [Note 88: Il fut, dit-on, inventé par un poète italien nommé
          _Ottavio Rinuccini_, natif de Florence, et qui vivoit dans le
          seizième siècle. S'étant associé avec un musicien nommé
          _Giacomo Corsi_, ils composèrent ensemble et firent
          représenter, devant le grand-duc de Toscane, le premier opéra
          qui ait été donné en Italie. Cette pièce étoit intitulée _les
          Amours d'Apollon et de Circé_. Ce Rinuccini vint ensuite en
          France à la suite de la reine Marie de Médicis.]

Quelque temps avant les fêtes de ce mariage, _Jean Antoine Baïf_, qui
étoit à la fois poète et musicien, et qui, à cette époque, passoit pour
exceller également dans ces deux arts, avoit déjà essayé d'introduire en
France les spectacles qu'il avoit vus dans son enfance à Venise, où il
étoit né pendant que son père y étoit ambassadeur. Mais, dans cette
alliance qu'il voulut faire de la poésie avec la musique, il se trompa
sur le génie de la langue françoise, qui, jusqu'à Malherbe, semble avoir
été méconnu de tous nos poètes, et offrit dans ses productions lyriques
des vers composés d'ïambes, de dactyles et de spondées, où il prétendit
imiter l'harmonie et les formes de la poésie grecque et latine.
Toutefois son entreprise eut du succès: le roi Charles IX, qui aimoit la
musique, assistoit une fois par semaine aux représentations que Baïf
donnoit dans sa propre maison, faubourg Saint-Marcel, et l'avoit
autorisé à donner à son spectacle le nom d'_Académie de musique_, par
des lettres-patentes où il s'en étoit déclaré le protecteur et le
_premier auditeur_. Henri III lui continua la même protection; et sous
son règne il ne se fit à la cour ni ballets ni mascarades qui ne fussent
inventés et dirigés par Baïf, et par son associé Jacques Mauduit,
greffier des requêtes, et comme lui poète et musicien.

Après la mort de Baïf, arrivée en 1589, l'académie de musique fut
transférée chez Mauduit; mais elle ne s'y soutint que foiblement, et
finit par s'éteindre entièrement au milieu des agitations des guerres
civiles, qui arrêtèrent tout à coup en France les progrès de tous les
beaux-arts.

Depuis cette époque jusqu'au milieu du siècle suivant, on ne voit plus
aucune trace de ce spectacle, dont on avoit même presque perdu le
souvenir, lorsqu'en 1645 et 1647 le cardinal Mazarin fit venir d'Italie,
pour l'amusement du jeune roi, des acteurs qui jouèrent au Petit-Bourbon
deux opéras italiens[89]. Cette nouveauté fit un plaisir extrême à
toute la cour. On admira la beauté de la musique et des voix, le jeu
surprenant des machines, la magnificence des habits et des décorations;
et dès ce moment les poètes françois conçurent l'idée d'imiter ces
représentations italiennes.

          [Note 89: Le premier avoit pour titre: _la Festa theatrale de
          la Finta Pazza_; le second, _Orfeo e Euridice_.]

L'Andromède de Corneille, donnée en 1650, fut le premier essai que l'on
fit en ce genre. C'étoit une espèce de tragédie à machines, où les
personnages chantoient et déclamoient tour à tour. Elle fut aussi jouée
sur le théâtre du Petit-Bourbon par la troupe royale; et l'on n'épargna
aucune dépense pour que la pompe de cette représentation égalât celle
des opéras italiens. Toutefois ce n'étoit point encore tout-à-fait le
même spectacle: personne n'osoit hasarder l'union complète de la musique
avec des paroles françoises, parce qu'on étoit déjà imbu de ce préjugé
que beaucoup de personnes ont conservé jusqu'à présent, que notre langue
n'est point propre à être chantée; du reste on manquoit de musiciens et
de belles voix. La cour offroit seule, de temps en temps, quelque image
des opéras dans les ballets ingénieux que composoit le poète Benserade,
divertissements qu'il entremêloit de déclamations et de symphonies, et
dans lesquels les princes, les plus grands seigneurs de la cour, et le
roi lui-même, ne dédaignoient pas de figurer.

Enfin, en 1659, l'abbé Perrin, successeur de Voiture dans la charge
d'introducteur des ambassadeurs auprès de Gaston, duc d'Orléans,
entreprit de vaincre ces petites délicatesses qui sembloient mettre un
obstacle insurmontable à l'établissement de l'opéra françois. Quoiqu'il
fût absolument dépourvu de tout talent pour la poésie et pour le
théâtre, il eut la hardiesse de composer une pastorale en cinq actes
qu'il fit mettre en musique par Cambert, organiste de Saint-Honoré, et
l'un des plus grands musiciens qu'il y eût alors. Quoique l'invention de
cet ouvrage fût misérable et que les vers en fussent très-mauvais, il
obtint cependant un très-grand succès à Issy, où il fut d'abord
représenté dans une maison particulière, et ensuite à Vincennes, où on
le joua devant le roi. «Ce fut, dit Saint-Évremont, comme un essai
d'opéra qui eut l'agrément de la nouveauté; mais ce qu'il y eut de
meilleur encore, c'est qu'on y entendoit des concerts de flûtes, ce que
l'on n'avoit point entendu sur aucun théâtre, depuis les Grecs et les
Romains.»

Toutefois ce spectacle avoit été représenté sans danses et sans
machines, c'est-à-dire qu'il étoit encore dépourvu de la plus grande et
de la plus belle partie des agréments de l'opéra italien. L'abbé Perrin,
encouragé par le succès qu'il venoit d'obtenir, et surtout par la
satisfaction que lui témoigna le cardinal Mazarin[90], étendit ses vues
plus loin, et s'étant associé le marquis de Sourdéac, dont la fortune
étoit considérable et qui avoit fait une étude approfondie de l'art des
machines, il obtint, conjointement avec lui, des lettres-patentes du
roi, datées du 28 juin 1669, par lesquelles il leur fut permis d'établir
pendant douze années, dans la ville de Paris et dans les autres villes
du royaume, des académies de musique, pour chanter en public des pièces
de théâtre, à l'imitation de ce qui se pratiquoit en Italie, en
Allemagne et en Angleterre. Un certain Champeron, admis dans leur
association, fournissoit aux principaux frais de l'entreprise. On fit
venir du Languedoc les plus célèbres musiciens que l'on tira des
cathédrales, où il y avoit depuis assez long-temps des musiques fondées;
Cambert y joignit les meilleures voix qu'il put trouver, et l'on
commença aussitôt les répétitions d'un opéra intitulé _Pomone_, qui
étoit encore de la composition de l'abbé Perrin. Pendant ces répétitions
on achevoit d'arranger un théâtre que les entrepreneurs avoient fait
élever dans un jeu de paume de la rue Mazarine, vis-à-vis la rue
Guénégaud[91]. Le 28 mars 1671, l'ouvrage y fut présenté avec beaucoup
de magnificence et un très-grand succès. Mais l'intérêt jeta bientôt de
la division parmi les associés; le marquis de Sourdéac, sous prétexte
des avances qu'il avoit faites, s'empara de la recette, et voulut même
expulser entièrement l'abbé Perrin de cette entreprise, en s'associant
pour un nouvel opéra avec Gilbert, secrétaire des commandements de la
reine de Suède, et son résident en France.

          [Note 90: Il composa, sur la demande de ce ministre, un opéra
          d'Ariane, plus mauvais encore que sa pastorale, mais dont la
          musique fut jugée le chef-d'oeuvre de Cambert. Il fut joué en
          1661, l'année même de la mort du cardinal; et cette mort, qui
          en arrêta les représentations, suspendit aussi quelque temps
          les progrès de ce nouveau genre de spectacle.]

          [Note 91: Il en existoit encore des débris il y a quelques
          années.]

Ce fut alors que Jean-Baptiste Lully, devenu depuis si célèbre et déjà
surintendant de la musique du roi, obtint, à la faveur de ces divisions,
le privilége de l'administration de l'Opéra. L'abbé Perrin, dégoûté des
tracasseries qu'il venoit d'éprouver, lui céda sans beaucoup de regret
tous ses droits; et Cambert, déplacé par un rival qui lui étoit de
beaucoup supérieur, passa en Angleterre, où il mourut en 1677,
surintendant de la musique de Charles II. Les lettres-patentes qu'obtint
Lully furent conçues de manière qu'elles le rendoient maître absolu de
l'entreprise[92]; et sur-le-champ, pour n'avoir rien à démêler avec les
associés de Perrin, dont il avoit conçu une juste méfiance, il refusa de
se servir du théâtre de la rue Mazarine, et alla en établir un nouveau
dans le jeu de paume du Bel-Air, situé rue de Vaugirard, à peu de
distance du palais du Luxembourg. Il s'étoit déjà attaché Quinault pour
la composition des poëmes, et pour les machines il engagea un Italien
nommé _Vigarani_, lequel étoit, en ce genre, un des hommes les plus
habiles de l'Europe.

          [Note 92: Ces lettres-patentes permettoient au sieur Lully
          d'établir une académie royale de musique à Paris, composée de
          tels nombre et qualités de personnes qu'il aviseroit, et que
          le roi choisiroit et arrêteroit sur son rapport. Ce privilége,
          dont il devoit jouir sa vie durant, étoit en outre
          transmissible à celui de ses enfants qui seroit pourvu de la
          survivance de la charge de surintendant de la chambre du roi.
          Ces mêmes lettres ajoutoient que l'académie royale de musique
          étoit érigée sur le pied des académies d'Italie, et que les
          gentilshommes et les demoiselles pourroient y chanter, sans
          que pour cela ils fussent censés déroger au titre de noblesse,
          ni à leurs priviléges, charges, droits, immunités, etc. On
          doit compter au nombre des fautes qu'il est possible de
          reprocher à Louis XIV cette faveur extrême qu'il accordoit aux
          histrions, et tous ces encouragements donnés sous son règne
          aux jeux publics du théâtre, véritable école de corruption
          pour les peuples, et que les gouvernements sages et
          consciencieux doivent tout au plus tolérer, lorsque
          l'inconvénient seroit trop grand de les supprimer.]

L'ouverture de leur théâtre se fit le 15 novembre 1672; et ils
continuèrent d'y représenter jusqu'au mois de juillet 1673. Mais la mort
de Molière, arrivée le 17 février de cette même année, ayant inspiré au
roi le dessein de faire quelques changements dans les théâtres établis à
Paris, la salle du Palais-Royal, qui depuis 1661 étoit alternativement
occupée par la troupe de cet homme célèbre et par les comédiens
italiens, fut accordée à Lully pour les représentations de l'Opéra, ce
qui dura jusqu'à sa mort, arrivée en 1687, et continua ensuite sous
l'administration de Francine, son gendre, et premier maître-d'hôtel du
roi.

Francine en jouit jusqu'en 1712, époque à laquelle sa mauvaise
administration le mit dans la nécessité d'abandonner à ses créanciers la
direction de l'entreprise. Ceux-ci choisirent parmi eux un régisseur qui
dirigea les affaires au nom de Francine, et qui toutefois ne fut pas
plus heureux que lui: car il se trouva qu'en 1724 il avoit endetté
l'Opéra de plus de 300,000 liv. Le roi prit alors le parti de nommer
lui-même un directeur et un caissier comptables envers lui; ce qui dura
jusqu'au 1er juin 1730, qu'un arrêt du conseil accorda, pour trente
années, le privilége de l'Opéra au sieur Gruer, sous la condition qu'il
en acquitteroit toutes les dettes.

Cet engagement, qui sembloit assurer solidement, et pour un terme assez
long, les destinées de ce théâtre, ne dura qu'un moment; Gruer fut
forcé, au bout d'un an, pour des fautes assez graves, de se démettre de
son privilége, qui fut donné au sieur Lecomte, sous-fermier des aides.
On voit au bout de trois ans celui-ci solliciter sa retraite pour
quelques tracasseries qu'il ne voulut point supporter. À ce dernier
administrateur succède un ancien capitaine au régiment de Picardie,
nommé Thuret, qui conduit cette entreprise difficile plus heureusement
que ses devanciers, et la garde jusqu'en 1744. À cette époque elle tombe
entre les mains d'un sieur Berger, ancien receveur des finances, qui,
dans l'espace de trois ans et demi, la grève de 450,000 liv. de dettes,
ce qui fut reconnu après sa mort, arrivée le 3 novembre 1747.

Fatigué de tant de révolutions, le roi crut y porter remède en remettant
la régie de l'Opéra aux sieurs Francoeur et Rebel, tous les deux
surintendants de sa musique; mais il ne paroît pas que cette direction
ait été moins mauvaise que les précédentes: car, le 4 mai de l'année
suivante, un sieur de Tresfontaine en obtint de nouveau le privilége, à
la charge d'acquitter toutes les dettes contractées par Berger; mais,
peu de temps après, ce nouveau contrat fut encore rompu, parce que celui
qui l'avoit signé se trouva hors d'état d'en remplir les engagements.

Après tant de fâcheuses catastrophes, la chute totale d'un théâtre que
l'on considéroit comme un des plus beaux ornements de la capitale
sembloit être inévitable. Pour prévenir un événement qui eût été pour
les Parisiens d'alors, comme il seroit encore pour ceux d'aujourd'hui,
une véritable calamité, on ne vit d'autre parti à prendre que d'annuler
tous les priviléges accordés jusqu'à cette époque, et de charger à
perpétuité de cette administration les officiers composant le corps de
ville, sous la condition d'en rendre compte au secrétaire d'État ayant
le département de la maison de Sa Majesté. Ce nouvel ordre fut établi
par un arrêt du conseil du mois d'août 1749.

En conséquence de cet arrêté, le bureau de la ville prit la direction de
l'Opéra, et se chargea lui-même de l'administrer, ce qu'il fit jusqu'en
1757. À cette époque, les anciens directeurs, Francoeur et Rebel,
reparoissent dans cette affaire, et reprennent, comme fermiers de la
ville, la régie de ce théâtre, ce qu'ils continuèrent pendant six années
seulement, quoique leur bail fût de trente. Mais les conditions en
étoient trop onéreuses pour qu'ils pussent l'exécuter jusqu'au bout; et
il paroît qu'on en fut frappé, puisqu'ils en obtinrent, sans beaucoup de
peine, la résiliation. Depuis leur retraite jusqu'en 1775, on voit
plusieurs particuliers[93] prendre successivement leur place, essayer de
résoudre le problème impossible de balancer la recette avec la dépense,
et se retirer presque aussitôt après avoir commencé ces périlleux
essais. L'Opéra étoit cependant bien loin d'avoir la pompe et la
richesse qu'on y déploie maintenant.

          [Note 93: Les sieurs Trial, Le Breton, Joliveau et
          d'Auvergne.]

En 1776 les administrateurs des Menus-Plaisirs imaginèrent qu'ils
seroient plus habiles ou plus heureux, et demandèrent à la ville de
leur céder cette direction, qu'ils s'empressèrent de lui rendre dès
l'année suivante. Après eux vint encore un entrepreneur (le sieur de
Visme), qui ne tint aussi qu'une année. Enfin, en 1780, il fut tellement
démontré que ce spectacle ne pouvoit se soutenir dans tout son éclat que
par la munificence royale, qu'on crut devoir prendre le seul parti qui
pût en effet le sauver de sa destruction, lequel étoit de le faire
rentrer pour toujours sous la protection puissante du roi. Des
directeurs nouveaux furent nommés sous l'inspection immédiate du
ministre de l'intérieur, et le trésor public se chargea de l'excédant
des dépenses. Ce nouvel ordre s'est maintenu jusqu'à la fin de la
monarchie, et pendant ce court espace de temps l'Opéra, dont le déficit
n'a cessé d'augmenter, s'est aussi tellement accru en prestiges et en
magnificence, qu'il est devenu, sans contredit, le spectacle le plus
étonnant de l'Europe.

Ce théâtre avoit éprouvé bien d'autres vicissitudes: en 1763, le feu
prit à la salle du Palais-Royal, où il étoit toujours resté depuis qu'il
y avoit succédé à la troupe de Molière. L'incendie se communiqua avec la
plus extrême violence à la partie du bâtiment qui tenoit au palais, et
fit en peu de temps des progrès si considérables que la salle fut
consumée avant qu'il eût été possible d'y apporter le moindre
secours[94]. Cet accident interrompit les représentations de l'académie
royale de musique jusqu'au 24 janvier 1764, que le roi permit à ses
membres de s'établir dans la salle des Tuileries, vulgairement nommée
_salle des machines_[95]. Ce fut là qu'ils donnèrent la première
représentation de l'opéra de _Castor et Pollux_.

          [Note 94: Le comble du grand escalier s'écroula en une heure
          et demie.]

          [Note 95: _Voyez_ t. Ier, p. 939, 2e partie.]

Ils y restèrent dix ans. Pendant cet intervalle on reconstruisit la
façade entière du Palais-Royal[96]; et sur un terrain donné par M. le
duc d'Orléans, fut bâtie, aux frais de la ville, une nouvelle salle plus
vaste et beaucoup plus riche que la première. Elle avoit été élevée sur
les dessins de M. Moreau, à qui l'on devoit aussi la nouvelle façade; et
tous les historiens de Paris ont vanté l'élégance de cette construction,
dont la forme arrondie étoit à peu près la même que celle qu'on emploie
aujourd'hui. Elle devoit en effet, quels que fussent ses défauts,
paroître un chef-d'oeuvre à côté de l'ancienne, bâtie dans le
dix-septième siècle, et à une époque où l'on n'apportoit ni soin ni
expérience dans la disposition de semblables édifices.

          [Note 96: _Ibid._, p. 881.]

L'ouverture s'en fit le 26 janvier 1770; et le 21 juin 1781 un nouvel
incendie, aussi violent que le premier, consuma en quelques heures ce
riche monument. Le goût du public pour ce genre de spectacle étoit
alors plus vif que jamais, et l'idée d'en être privé pendant un long
intervalle de temps répandit, au milieu d'une population dont les
frivolités étoient alors la plus grande affaire, une sorte de
consternation qu'on jugea à propos de faire cesser le plus promptement
possible. Des ordres furent donnés pour que l'on construisît à l'instant
même, et avec tous les moyens qui seroient de nature à en accélérer
l'édification, une salle provisoire où l'académie royale de musique pût
continuer ses représentations, en attendant qu'il plût au roi de
désigner la place qu'il vouloit qu'elle occupât. On choisit à cet effet
un emplacement situé entre le boulevart Saint-Martin et la rue de Bondi;
et l'architecte chargé de cette entreprise, M. Le Noir, y mit une telle
activité, que, dans l'espace de soixante-quinze jours, la nouvelle salle
fut composée, bâtie, décorée, et qu'on put en faire l'ouverture.

Cet édifice, entièrement construit en charpente et élevé en si peu de
temps, n'en étoit pas moins, tant pour la solidité de sa construction
que pour l'élégance de son ensemble, un des monuments les plus
remarquables en ce genre qu'il y eût alors à Paris.

Sa principale façade sur le boulevart a quatre-vingt-seize pieds de long
sur cinquante-quatre de haut, non compris l'attique, qui s'élève encore
de douze pieds au-dessus. Cet attique, percé de cinq croisées et
surmonté d'un comble, est posé à l'aplomb de l'avant-corps, qui a
environ douze pieds de saillie sur les arrière-corps. L'ordonnance de
cette façade est composée d'un soubassement appareillé en refends
horizontaux et verticaux sur l'avant-corps seulement. Huit cariatides,
adossées aux piliers qui forment les portes d'entrée, en font la
décoration; sur cette première ordonnance sont posées huit colonnes
ioniques accouplées, et dont la corniche architravée se termine à une
niche carrée, dans laquelle toutes ces parties d'ornements sont
renfermées, ainsi que le bas-relief qui les surmonte. Entre les colonnes
étoient autrefois placés les bustes de Quinault, de Lully, de Rameau et
de Gluck; et, dans les entre-colonnements, des croisées ornées
d'archivoltes et de bas-reliefs conduisent au balcon du foyer, lequel
est porté par les cariatides. Tout cet avant-corps est terminé par un
entablement d'ordre dorique composé, avec colonnes cannelées, et vient
finir en plinthe sur les arrière-corps[97].

          [Note 97: _Voyez_ pl. 100.]

L'intérieur de la salle offre un cercle parfait, coupé par
l'avant-scène. Cette forme, qui se conservoit alors jusqu'aux quatrièmes
loges, se terminoit au-dessus par un carré long tronqué dans les
angles[98]. L'avant-scène avoit trente-six pieds d'ouverture, le
théâtre soixante-douze de profondeur, et quatre-vingt-quatre dans sa
largeur totale d'un mur à l'autre. Toute cette composition étoit décorée
avec élégance et légèreté.

          [Note 98: Cette disposition a été changée depuis la
          restauration de cette salle.]

C'est sur ce théâtre que l'Opéra a commencé à développer cette
magnificence de décorations, cette variété de tableaux, ces richesses
musicales, en un mot tous ces prestiges de l'art qui lui ont acquis en
Europe, et même par-delà les mers, une si haute renommée. À la vérité
ses plus grands admirateurs sont contraints d'avouer que les chanteurs
du siècle passé crioient pour le moins aussi fort que ceux de nos jours;
mais ils soutiennent que, comparés à ceux que nous avons le bonheur de
posséder aujourd'hui, les danseurs d'alors ne faisoient que marcher, que
les peintres n'étoient que des barbouilleurs, les musiciens que des
croque-notes, et qu'en définitive, cette belle institution étant au
nombre de celles qui attestent de la manière la plus triomphante les
progrès toujours croissants des lumières, de la civilisation et surtout
des moeurs, dans la première ville de France, le gouvernement ne sauroit
lui donner trop de preuves de sa munificence, et que les millions qu'il
dépense tous les ans pour en soutenir l'éclat et la prospérité sont de
l'argent admirablement employé[99].

          [Note 99: Sur les diverses mutations qu'a éprouvées l'Opéra
          depuis la révolution, _voyez_ la 1re partie de ce volume, p.
          292. La salle que nous venons de décrire porte aujourd'hui le
          nom de _Théâtre de la porte Saint-Martin_, et est occupée par
          une troupe de comédiens qui y jouent des pantomimes et des
          mélodrames.]


L'ÉGLISE DE SAINT-LAURENT.

On ignore par qui et dans quel temps cette église a été bâtie; on n'a
pas même la certitude qu'elle ait toujours été située dans l'endroit où
nous la voyons aujourd'hui; cependant on ne peut douter qu'elle ne soit
une des plus anciennes basiliques de Paris; cette antiquité est prouvée
par le témoignage de Grégoire de Tours, qui nous apprend qu'elle
existoit déjà au commencement du sixième siècle, et que c'étoit alors
une abbaye. En effet, cet auteur dit[100] que, _du temps de Clotaire,
Domnole, abbé du monastère de Saint-Laurent, fut le successeur immédiat
de saint Innocent, évêque du Mans, lequel mourut en 543_; et dans un
autre endroit[101], _que l'inondation de l'année 583 fut si
considérable, qu'il arriva de fréquents naufrages entre la ville et
l'église de Saint-Laurent_.

          [Note 100: Liv. VI, chap. 9.]

          [Note 101: _Ibid_, chap. 6.]

Nous ne devons pas dissimuler que quelques auteurs, dont le nom est
célèbre dans la critique littéraire, ont regardé comme suspect et ajouté
par un faussaire le chapitre où Grégoire de Tours a parlé de la
basilique de Saint-Laurent. Cette opinion, adoptée par le P. Lecointe,
le P. Papebroch[102], a été attaquée et réfutée par dom Thierri Ruinart,
dom Mabillon, M. Le Courvoisier et le P. Boudonnet, savants dont
l'autorité suffit au moins pour contre-balancer celle des précédents.
Mais quand on supposeroit, ce qui n'est pas facile à prouver, que le
chapitre 9 du sixième livre de Grégoire de Tours a été interpolé dans
les temps postérieurs, cela ne prouveroit pas que les faits rapportés
par l'auteur fussent contraires à la vérité: du moins trouvons-nous son
témoignage, relativement à l'existence de la basilique de Saint-Laurent,
confirmé par celui de l'auteur de la _Vie de saint Lubin_. Nous avons
déjà eu l'occasion de citer le passage[103] dans lequel, parlant d'un
violent incendie miraculeusement éteint par les prières de ce saint
évêque, cet auteur dit que «_le feu, venant du côté de Saint-Laurent_,
avoit déjà gagné les maisons qui étoient sur le pont: _A parte BASILICÆ
B. LAURENTII, noctu edax ignis exiliens_;» et tous les historiens
s'accordent à dire que cet incendie arriva en 547. Voilà donc encore une
preuve de l'existence d'une basilique de Saint-Laurent dans le sixième
siècle.

          [Note 102: Lecointe, ann. 545, nº 49; Papeb., mai, t. III, p.
          604, nº 6.]

          [Note 103: _Voyez_ p. 697.]

Adrien de Valois[104] et dom Duplessis, sans contester l'authenticité
des passages de Grégoire de Tours, en ont inféré que l'église de
Saint-Laurent ne pouvoit être située au nord de la Cité. Ils se sont
fondés, pour soutenir cette opinion, sur la distance qui devoit se
trouver, à cette époque, entre la ville et Saint-Laurent. «Si l'église
de Saint-Laurent, disent-ils, eût été la même que celle qui subsiste
aujourd'hui, il est impossible qu'il n'y eût pas déjà entre la ville et
le faubourg plusieurs monuments remarquables, que l'historien eût
probablement cités de préférence.» De plus, cet endroit leur semble trop
éloigné de la rivière pour qu'il soit vraisemblable que tout le terrain
intermédiaire eût pu être inondé au point d'occasionner des
_naufrages_[105]; d'où ils tirent cette conclusion, qu'il est plus
probable que la basilique dont parle Grégoire de Tours étoit bâtie sur
la rive méridionale. D'après cette supposition, appuyée de conjectures
extrêmement hasardées, dom Duplessis ne craint pas d'avancer que cette
église de Saint-Laurent, étant abbatiale, ne pouvoit être autre que
l'église de Saint-Severin, qui existe encore aujourd'hui; et la raison
qu'il en donne, c'est que dans un diplôme de Henri Ier on la trouve
désignée avec trois autres, dont quelques-unes avoient le titre
d'abbaye.

          [Note 104: Val., _De Basil. Reg., cap. 3_, p. 21.]

          [Note 105: Ceci a rapport à un autre passage de Grégoire de
          Tours. (_Voyez_ p. 697.)]

On objecte à ce système, 1º que le sol de Paris n'étoit pas alors, à
beaucoup près, aussi élevé qu'il l'est aujourd'hui; que cependant
depuis, et malgré cette élévation successive, la Seine, dans ses
débordements, a souvent inondé les marais au milieu desquels l'église de
Saint-Laurent est située; que dans ces temps reculés il n'y avoit ni
fossés qui pussent absorber une partie des eaux, ni quais pour rétrécir
le lit de la rivière, et par conséquent qu'il est extrêmement probable
que le terrain qui se trouve au-delà des portes Saint-Martin et
Saint-Denis pouvoit être facilement inondé; 2º que, lorsque Grégoire de
Tours parle de la basilique de Saint-Laurent, il ne dit pas que les eaux
se fussent étendues jusqu'au pied de ses murs, mais qu'il se contente de
l'indiquer comme un des endroits les plus remarquables du faubourg où
l'inondation avoit étendu ses ravages; et l'on peut ajouter que, si,
dès ce temps-là, il y avoit une muraille au nord de la ville, comme il
n'est guère possible d'en douter, cet historien ne pouvoit pas citer les
monuments renfermés dans son enceinte, parce qu'ils étoient en quelque
sorte à l'abri de l'inondation ou en état d'y résister plus long-temps
que de simples maisonnettes, telles qu'étoient alors celles des
faubourgs; 3º que le terme de _naufrage_, dont se sert Grégoire de
Tours, ne doit pas se prendre à la lettre, mais dans un sens plus
étendu, qui comprend le renversement des jardins, la chute des murs et
des maisons, en un mot tous les désastres qu'occasionne la crue subite
des eaux, désastres qui sans doute auroient été beaucoup plus
considérables, et peints d'une manière plus animée et plus frappante, si
le monastère de Saint-Laurent eût été situé sur le terrain qu'occupe
aujourd'hui Saint-Severin; 4º dans le diplôme que l'on cite, Henri Ier
donne à Imbert, évêque de Paris, les églises de Saint-Étienne, de
Saint-Julien, de Saint-Severin, solitaire, et de Saint-Bache, dont
quelques-unes avoient été abbayes: mais il est remarquable qu'il ne
spécifie pas que ce titre eût été donné à Saint-Severin; et nous ferons
voir, à l'article de cette église, qu'il n'est guère vraisemblable que,
sous le règne de Childebert et de Clotaire, elle fût l'église d'un
monastère.

Nous convenons cependant que les expressions de l'auteur de la Vie de
saint Lubin, que nous venons de citer, en prouvant l'existence de la
basilique de Saint-Laurent au sixième siècle, ne fixent pas positivement
l'endroit où elle étoit située. Suivant lui, le feu commençoit à brûler
les maisons du pont, _domos pendulas, quæ per pontem constructæ erant,
exurere coepit_. Adrien de Valois, et ceux qui ont adopté son système,
ont cru pouvoir appliquer ces termes au Petit-Pont, et y trouver une
preuve nouvelle que l'église de Saint-Laurent étoit placée au midi: mais
ne peut-on pas également les appliquer au Grand-Pont situé au nord?
Telle est l'opinion de dom Bouquet, du P. Dubois, de l'abbé Lebeuf,
etc., etc. Aux raisons que nous avons déjà de lui donner la préférence,
se joint l'autorité d'un diplôme de Childebert III, cité par dom
Mabillon[106]. Par ce titre authentique, dont la date est de 710, il
paroît que le marché ou foire de Saint-Denis avoit été transféré depuis
quelque temps à Paris, dans un lieu situé entre les églises de
Saint-Laurent et de Saint-Martin. _Clade intercedente, de ipso vico
sancti Dionysii ipse marcadus fuit emutatus, et ad Parisius civitate,
inter sancti Martini et sancti Laurentii baselicis, ipse marcadus fuit
factus_, etc. Cette charte n'avoit pas sans doute échappé aux savantes
recherches d'Adrien de Valois, puisque lui-même, pressé par l'évidence
de ces preuves, après avoir avancé que l'église de Saint-Laurent étoit
située au midi, convient que, dès l'an 650, il y avoit au nord une
basilique sous le même nom[107]. Nous croyons avoir démontré, par tout
ce que nous venons de dire, et par les autorités que nous avons
rapportées, que sous la première race de nos rois il n'a existé qu'une
seule église de Saint-Laurent. Cette dernière preuve, reconnue par ceux
mêmes qui soutiennent l'opinion contraire, ne permet donc pas de douter
un seul instant qu'elle ne fût située au nord de la Cité. Mais en
doit-on conclure qu'elle étoit placée précisément où nous la voyons
aujourd'hui? c'est sur quoi les avis sont partagés.

          [Note 106: Mabill., _De Re diplom., lib, 6_, nº 28.]

          [Note 107: _Deff. not. Gall._, p. 164.]

L'historien de l'église de Paris, le P. Dubois, et quelques autres, ont
pensé que cette basilique a toujours été située dans la place qu'elle
occupe encore maintenant. Dubreul, le commissaire Delamare et l'abbé
Lebeuf[108] ont cru, au contraire, que la situation primitive de ce
monastère étoit un peu plus reculée du côté du faubourg Saint-Denis, à
l'endroit où a été bâtie depuis la maison de la congrégation de
Saint-Lazare; et cette opinion paroît la plus vraisemblable. On sera
porté à l'adopter de préférence, si l'on fait attention que le chemin
qui conduit actuellement en ligne droite de Saint-Martin à Saint-Laurent
n'existoit pas alors, mais que, commençant en effet à Saint-Martin, il
se réunissoit un peu au-dessus de cette église, à la grande chaussée qui
conduisoit à Saint-Denis. Cette disposition des lieux ne permet pas de
douter que le fondateur de l'abbaye de Saint-Laurent l'aura plutôt fait
bâtir le long d'un chemin public très-fréquenté, que dans un marais
situé vis-à-vis, et dont le terrain étoit souvent impraticable, tant par
la nature et la position du sol que par l'exhaussement de la chaussée.
Mais comme dans les premiers siècles de la monarchie l'usage d'enterrer
les morts dans les églises ne s'étoit pas encore introduit parmi nous,
ne pourroit-on pas penser que le cimetière de l'ancienne abbaye étoit
situé au même lieu qu'occupe aujourd'hui Saint-Laurent, et que depuis
cette basilique aura pris la place de la chapelle qui, suivant la
coutume établie partout, devoit s'élever au milieu de cet enclos
consacré? Cette opinion n'est point une conjecture vague et dépourvue
d'autorité, elle est appuyée sur la découverte que l'on fit, en creusant
la terre entre l'église et le cimetière vers la fin du dix-septième
siècle, de plusieurs tombeaux antiques en pierre et en plâtre, dans
lesquels on trouva des corps dont les vêtements noirs parurent
semblables à des habits de moines; et nous ajouterons que l'abbé Lebeuf
et les auteurs dont nous avons cité le témoignage ont fait la remarque
importante que le prieuré de Saint-Lazare se trouvoit chargé envers le
chapitre de Notre-Dame de certaines redevances qui, dans l'origine,
avoient été acquittées par l'abbaye de Saint-Laurent, redevances
auxquelles il ne se seroit pas assujetti, si les lieux qu'il occupoit
n'avoient pas autrefois fait partie du territoire de cette abbaye.

          [Note 108: Dubreul, p. 866; Delamare, t. I, p. 75; Lebeuf, t.
          II, p. 474.]

La situation de ce monastère l'exposoit à toute la fureur des Normands;
et l'on ne peut douter qu'il n'ait été, à plusieurs reprises, dévasté
par ces barbares: car il n'en restoit presque pas de vestiges à la fin
du neuvième siècle. Les religieux qui avoient été forcés de
l'abandonner, ou n'existoient plus, ou manquoient des moyens nécessaires
pour le rétablir, et jusqu'au douzième siècle nos annales n'en font
aucune mention. À cette époque, on voit reparoître l'église de
Saint-Laurent: des lettres de Thibaud, évêque de Paris[109], semblent
faire entendre qu'en 1149 elle appartenoit au prieuré de
Saint-Martin-des-Champs, et l'abbé Lebeuf insinue que ce pouvoit être un
don de cet évêque qui avoit été prieur de ce monastère[110].

          [Note 109: _Hist. S. Martini_, p. 156.]

          [Note 110: T. II, p. 473. Ces donations ne se faisoient point
          sans le consentement du chapitre, qui se réservoit certains
          droits et redevances, comme marques de sa juridiction.]

Il n'est pas bien facile d'assigner l'époque précise où cette église
commença à devenir paroissiale. Sauval, Lacaille et Piganiol la placent
en 1180, sans en indiquer la preuve; Dubreul, sous Philippe-Auguste,
lorsque ce prince ordonna de faire élever l'enceinte achevée pendant son
règne; ce qui recule cette époque de dix ans. L'abbé Lebeuf,
très-instruit dans ces matières, ne s'explique pas clairement sur cet
article; cependant il laisse entrevoir qu'il croit à cette paroisse une
plus grande antiquité. Jaillot est du même avis: il ne doute point que
cette église n'ait été baptismale dans des temps antérieurs à la clôture
de Philippe-Auguste: la distance qu'il y avoit entre elle et la ville,
et le nombre considérable d'habitants qui demeuroient sur son
territoire, en sont une preuve qu'il est difficile de combattre. Ce fut
cette multitude d'habitants, dont le nombre augmentoit tous les jours
dans les bourgs environnant Paris, qui donna lieu à l'érection des
curés. Dans le concile tenu en 829 dans cette capitale[111], on voit
qu'il est défendu aux ecclésiastiques de posséder deux cures à la fois;
et celui de 847[112] ordonne aux évêques d'ériger, dans les villes et
dans les faubourgs, des _titres-cardinaux_, c'est-à-dire des paroisses,
et d'y préposer des prêtres: or le prieur de Saint-Martin-des-Champs et
le curé de Saint-Laurent sont nommés parmi ces prêtres-cardinaux[113].

          [Note 111: _Hist. eccles. Par_., t. I, p. 346.]

          [Note 112: _Ibid._, p. 397.]

          [Note 113: _Past._ A, _lib._ 19, cart. 79. C'est de là que les
          évêques avoient introduit l'usage de se faire assister à
          l'autel, les jours de Noël, de Pâques et de l'Assomption, par
          ces prêtres-cardinaux, et qu'à la tête de leur chapitre ils
          alloient célébrer la fête patronale dans leurs églises.]

La nomination de cette cure appartenoit au prieur de
Saint-Martin-des-Champs, qui avoit le droit d'envoyer plusieurs
religieux de son monastère officier à la paroisse de Saint-Laurent,
conjointement avec les chanoines députés de Notre-Dame. Ce droit fut
restreint au prieur titulaire seulement, par une déclaration du roi, de
l'an 1726; de sorte que, dans ces derniers temps, il n'y avoit plus que
les députés de l'église métropolitaine qui y vinssent chanter la
grand'messe le 10 août, jour de Saint-Laurent. C'étoit une marque de la
supériorité de l'église-mère sur ces paroisses érigées par elle, et de
leur dépendance de la cathédrale.

L'église de Saint-Laurent, qui subsistoit au douzième siècle, fut
rebâtie au commencement du quinzième, et la dédicace en fut faite le 19
juin 1429 par Jacques du Chatellier, évêque de Paris. On l'augmenta en
1548; elle fut reconstruite en grande partie en 1595; enfin en 1622 on y
fit des réparations considérables, et on y ajouta le portail qui existe
encore aujourd'hui[114].

          [Note 114: _Voyez_ pl. 98.]


     CURIOSITÉS ET SÉPULTURES.

     Il n'y avoit dans cette église aucun tableau remarquable. Elle
     possédoit quelques sculptures médiocres de _Gilles Guérin_,
     professeur de l'académie royale de peinture et sculpture, mort en
     1678, et inhumé sous le jubé. Dans la chapelle de la Visitation
     avoit été enterrée _Louise de Marillac_, veuve de M. Legras,
     fondatrice et première supérieure des filles de la Charité; et
     dans l'église, _Charlotte Gouffier_, épouse de François
     d'Aubusson, duc de la Feuillade; morte en 1623.

La paroisse de Saint-Laurent s'étendoit du côté du nord jusqu'au village
de La Chapelle. À l'orient elle comprenoit une partie de la Courtille,
et l'hôpital Saint-Louis; d'un autre côté elle revenoit passer à la
Villette, dont presque toutes les maisons lui appartenoient. Au midi,
elle s'étendoit au-delà des portes Saint-Denis et Saint-Martin, et dans
la rue Saint-Denis, son territoire finissoit à la communauté de
Saint-Chaumont. Du côté de la porte Saint-Martin, il se prolongeoit à
peu près jusqu'aux maisons qui font face à la rue de Montmorenci, ce qui
embrassoit les rues Sainte-Apolline, des Deux-Portes, Guérin-Boisseau,
une portion de la rue Greneta et de la rue du Grand-Hurleur, du côté où
elle touche à celle de Saint-Martin. Saint-Josse et Notre-Dame de
Bonne-Nouvelle étoient succursales de Saint-Laurent.

Il y avoit dans cette église une chapelle d'un revenu considérable,
fondée en 1431 par _Jeanne de Tasseline_, veuve de Regnault de
Guillonet, écuyer-pannetier de Charles VII. Le chapelain étoit à la
nomination du curé[115].

          [Note 115: L'église de Saint-Laurent, rendue au culte, est
          maintenant l'une des paroisses de Paris.]


LE COUVENT DES RÉCOLLETS.

Le zèle et la ferveur qui s'étoient ranimés dans l'ordre de
Saint-François avoient déjà fait naître deux communautés réformées[116],
lorsque vers la fin du seizième siècle il s'en forma une troisième, non
moins ardente que les autres à ramener la règle à la sévérité primitive
établie par son fondateur. Ceux qui l'embrassèrent prirent le nom de
_frères mineurs de l'étroite observance de saint François_; mais ils
étoient plus généralement connus sous celui de _Récollets_[117].

          [Note 116: La première fut celle des Capucins, la seconde fut
          celle des religieux du Tiers-Ordre ou Picpus.]

          [Note 117: Ce mot vient de _récollection_, qui, en style
          mystique, signifie le recueillement, les réflexions que l'on
          fait sur soi-même, et l'éloignement de tout ce qui peut nous
          en distraire.]

L'étroite observance des frères mineurs avoit pris naissance en Espagne
dès l'an 1484, et de là étoit passée en Italie vers 1525. On voit, par
l'histoire des ordres monastiques[118], qu'elle étoit déjà connue en
France en 1582: mais elle n'y fut reçue qu'en 1592, et les troubles dans
lesquels le royaume étoit alors plongé empêchèrent qu'elle y eût un état
fixe et légal avant 1597. Ce fut à Nevers que s'en fit le premier
établissement.

          [Note 118: T. VII, p. 133.]

Le pape Clément VIII ne se contenta pas d'approuver cette réforme, et de
confirmer les bulles de Clément VII et de Grégoire XIII, qui l'avoient
autorisée; il donna encore, en 1601, un bref par lequel il invitoit les
archevêques et évêques de France à assigner aux PP. Récollets un ou deux
couvents dans leurs diocèses. Sur cette invitation du souverain pontife,
Henri de Gondi, alors évêque de Paris, leur donna, la même année, la
permission de s'y établir. Henri IV les prit sous sa protection, et la
piété charitable de deux citoyens obscurs leur procura, dès 1603, un
asile dans cette capitale. _Jacques Cottard_, marchand tapissier, et
_Anne Grosselin_ sa femme, leur prêtèrent d'abord une maison dont ils
étoient propriétaires au faubourg Saint-Laurent, et leur en firent
ensuite, le 4 décembre de la même année, une donation que confirmèrent
des lettres-patentes accordées le 6 janvier suivant. Ces religieux y
firent aussitôt construire une petite église qui fut consacrée par
l'archevêque d'Auch le 19 décembre 1605. Henri IV leur donna en même
temps un champ assez vaste et contigu à leur jardin; et quelques années
après, les libéralités de plusieurs illustres bienfaiteurs[119] leur
fournirent les moyens d'augmenter leurs bâtiments et de faire rebâtir
leur église qu'ils trouvoient trop petite. La reine Marie de Médicis,
qui s'étoit déclarée fondatrice de ce couvent par ses lettres du 5
janvier 1605, posa la première pierre du nouvel édifice, qui fut dédié
le 30 août 1614 sous le titre de l'Annonciation de la Sainte-Vierge.

          [Note 119: Le baron de Thisy, son épouse, M. de Bullion, le
          chancelier Séguier, etc.]

Les religieux de cet ordre rendoient de grands services à la religion et
à l'État, soit en aidant les prêtres séculiers dans les fonctions du
saint ministère, soit par les prédications dont ils s'acquittoient avec
autant de zèle que de succès[120]. C'étoient ordinairement des Récollets
qu'on envoyoit dans les colonies, et qu'on employoit dans les armées en
qualité d'aumôniers[121].

          [Note 120: Cet ordre a produit deux prédicateurs qui ont
          honorablement occupé les meilleures chaires de Paris. Le
          premier se nommoit _Olivier Juvernay_, et l'autre _Candide
          Chalippe_.]

          [Note 121: Depuis la révolution on a converti ce couvent en un
          hospice consacré à recevoir des hommes indigents attaqués
          d'infirmités graves et incurables. On y compte environ quatre
          cents lits.]


     CURIOSITÉS DU COUVENT DES RÉCOLLETS.

     Ce couvent étoit orné de plusieurs tableaux peints par le frère
     _Luc_, religieux de cet ordre.

     La bibliothèque étoit composée d'environ trente mille volumes; on
     y voyoit aussi deux très-beaux globes de _Coronelli_:


     SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     Guichard Faure, baron de Thisy, et Magdeleine Brûlart sa femme,
     morts en 1623 et 1635.

     Noël de Bullion, président à mortier au parlement de Paris, mort
     en 1670.

     Françoise de Créqui, épouse de Maximilien de Béthune, duc de
     Sully, grand-maître de l'artillerie de France, morte en 1657, et
     Louise de Béthune sa fille, morte en 1679;

     Gaston, duc de Roquelaure, mort en 1683.

     Antoine-Gaston de Roquelaure, duc et maréchal de France, fils du
     précédent, mort en 1738.

     Marie-Louise de Laval son épouse, morte en 1735.


HÔPITAL DU SAINT-NOM-DE-JÉSUS.

On ignore quel est le fondateur de cet hôpital, non qu'il soit
très-ancien, car son établissement ne date que du milieu du dix-septième
siècle; mais parce que ce fondateur, aussi modeste que charitable,
voulut accomplir à la lettre le précepte de l'Évangile en cachant aux
yeux des hommes les oeuvres de sa charité. Le célèbre Vincent-de-Paul
fut le seul confident de ce bienfait mystérieux.

Le projet de l'inconnu étoit d'assurer, dans un asile convenable, une
retraite paisible à vingt pauvres artisans de chaque sexe que la
vieillesse ou les infirmités mettroient hors d'état de gagner leur vie.

Pour remplir ce dessein, Vincent-de-Paul acheta deux maisons contiguës,
et un assez grand emplacement dans le faubourg Saint-Laurent, un peu
au-dessus de l'église paroissiale; il y fit construire une chapelle et
deux corps-de-logis séparés l'un de l'autre, mais tellement disposés que
les hommes et les femmes pouvoient entendre la même messe et la lecture
qu'on faisoit pendant le repas, sans avoir la faculté de se voir ni de
se parler. Il acheta en même temps des outils et fit dresser des
métiers, afin d'occuper ces pauvres gens selon leur talent et le degré
de leurs forces. L'argent qui lui resta après que toutes ces
dispositions eurent été faites fut converti en une rente annuelle au
profit de l'établissement.

Cet hospice, fondé par contrat du 29 octobre 1653, approuvé par
l'archevêque de Paris le 15 mars 1654, et confirmé par lettres-patentes
du mois de novembre de la même année, étoit sous la direction de MM. de
Saint-Lazare, qui commettoient un prêtre de leur congrégation pour y
dire la messe et y administrer les sacrements: il étoit desservi, quant
au temporel, par les soeurs de la Charité.

Les priviléges qui furent accordés à cette maison lors de son
établissement furent confirmés par d'autres lettres-patentes du mois de
décembre 1720, et par celles de surannation du 11 septembre 1738[122].

          [Note 122: Le nombre des pauvres qui étoient entretenus dans
          cette maison avoit été réduit, en 1719, à quinze hommes et
          quinze femmes; il fut ensuite porté à dix-huit vers la fin du
          siècle dernier. C'est maintenant une maison de santé, sous la
          direction de l'administration générale des hospices.]


HÔPITAL DE SAINT-LOUIS.

Les suites funestes de la contagion dont la ville de Paris fut affligée
en 1606 firent sentir la nécessité de prévenir dorénavant la
communication rapide de ces désastreuses épidémies, en construisant un
hôpital destiné à recevoir et à séparer sur-le-champ de la société tous
ceux qui en seroient frappés. On avoit d'abord pensé à préparer pour cet
objet l'hôpital du faubourg Saint-Marcel; mais comme on eut bientôt
reconnu qu'il étoit trop petit, on choisit un lieu plus commode entre le
faubourg du Temple et celui de Saint-Martin, dans lequel il fut résolu
qu'on feroit élever un plus vaste édifice. Les administrateurs de
l'Hôtel-Dieu furent chargés de l'exécution de ce projet; et pour leur en
fournir les moyens, le roi, par son édit du mois de mars 1607, accorda à
cet hospice 10 sous sur chaque minot de sel qui se vendroit dans les
greniers de Paris pendant quinze ans, et 5 sous à perpétuité après
l'expiration de ce terme. Assurés d'un tel secours, ces administrateurs
conclurent, le 20 juin de la même année, un marché pour la construction
de cet édifice; et l'on mit dans les travaux une telle activité que la
première pierre de la chapelle fut posée le 13 juillet suivant[123]. On
travailloit en même temps à l'hôpital _de la Santé_ du faubourg
Saint-Marcel; tous les deux furent achevés en quatre ans et demi, et la
dépense totale monta à 795,000 liv. Celui-ci fut nommé l'hôpital
Saint-Louis, non comme l'a dit un auteur (Germain Brice), parce que
Louis XIII régnoit alors, mais par un ordre exprès de Henri IV, dont
l'intention étoit d'honorer la mémoire de ce saint roi, mort de la peste
devant Tunis. L'erreur de cet écrivain est d'autant plus inconcevable
que ce fait étoit constaté sur une inscription gravée au-dessus de la
porte.

          [Note 123: Sauval dit que cet hôpital fut commencé par Henri
          IV en 1604, et achevé par Louis XIII en 1617. L'abbé Lebeuf et
          plusieurs autres en placent la fondation en 1608. Toutes ces
          dates manquent d'exactitude.]

Quoique l'octroi accordé fût considérable, il paroît cependant, par les
registres du parlement, qu'il ne se trouva pas suffisant pour subvenir à
toutes les dépenses qu'exigeoit une si grande entreprise. Un arrêt du 4
septembre 1609 autorisa en conséquence les administrateurs de
l'Hôtel-Dieu à emprunter à rente une somme de soixante mille livres, à
mesure que le besoin l'exigeroit, sous la condition qu'ils la
rembourseroient, dans la suite, du produit de cet octroi. C'étoit dans
la même intention que, dès le mois d'août précédent, le roi avoit adjugé
à l'Hôtel-Dieu l'argenterie et les ornements d'église employés au
service de la confrérie des changeurs, anciennement établie dans
l'église de Saint-Leufroi, et qui avoit cessé d'exister.

Cet hôpital étoit, comme nous l'avons dit, principalement destiné à
recevoir les personnes attaquées de maladies contagieuses; mais comme de
tels fléaux ne sont heureusement que passagers, on fut quelque temps
incertain de savoir quelle destination on lui donneroit dans les longs
intervalles qui séparent la courte durée de ces épidémies. Un projet
charitable conçu par madame de Bullion indiqua bientôt le parti qu'il
étoit possible d'en tirer. Cette dame, touchée de l'état de détresse où
se trouvoient une foule de convalescents qui, n'étant plus assez malades
pour rester à l'Hôtel-Dieu, n'avoient cependant point encore recouvré
les forces nécessaires pour reprendre leurs travaux et pourvoir à leur
subsistance, avoit formé le projet de procurer un asile momentané à
quelques-uns d'entre eux, et venoit de fonder à cet effet un hospice
pour huit personnes sortant de l'hôpital de la Charité. L'exemple étoit
assez beau pour n'être pas perdu, et l'on résolut de faire en grand,
dans l'hôpital Saint-Louis, ce qu'elle n'avoit pu exécuter qu'en petit.
Le cardinal de Mazarin légua, dans cette vue, une somme de 70,000 liv. à
l'Hôtel-Dieu; le duc de Mazarin y ajouta 30,000 liv.; les libéralités
réunies de quelques autres personnes formèrent une troisième somme de
60,000 liv.; et pour faciliter encore une entreprise aussi utile, on
unit à l'Hôtel-Dieu le prieuré de Saint-Julien-le-Pauvre. Malgré de si
généreux secours, il s'en falloit cependant encore de beaucoup que ce
capital fût suffisant même pour la dépense des bâtiments nécessaires; et
il eût été imprudent de les commencer sans savoir comment on pourroit
soutenir les charges de ce nouvel établissement. Les administrateurs de
l'Hôtel-Dieu demandèrent en conséquence la permission de faire dans
l'hôpital Saint-Louis une épreuve de la dépense la plus indispensable,
afin de voir s'ils pourroient la soutenir; cette demande leur fut
accordée par arrêt du 24 novembre 1676, sous la condition néanmoins que,
si la ville se trouvoit affligée de quelque mal contagieux, ils seroient
obligés de faire retirer les convalescents de l'hôpital, pour le laisser
libre aux malades. L'épreuve fut tentée, et elle eut tout le succès
qu'on en pouvoit désirer.

En 1709, la rigueur de l'hiver, et la misère qu'elle occasionna,
causèrent différentes maladies, et principalement le scorbut. L'hôpital
Saint-Louis fut aussitôt destiné à recevoir tous ceux qui en étoient
attaqués; et comme le nombre en étoit très-considérable, on augmenta les
bâtiments, on répara les anciens, et on les mit dans l'état où on les
voyoit en 1789.

L'architecture d'un hôpital doit avoir un caractère particulier. Les
points les plus essentiels pour arriver au but important qu'on se
propose dans la construction d'un semblable édifice consistent dans une
situation avantageuse, une étendue de terrain suffisant, surtout une
distribution bien entendue du plan, qui permette la réunion de toutes
les choses nécessaires au service intérieur, et une disposition telle
qu'elles puissent toutes, sans confusion, se prêter un mutuel secours.
Toute décoration seroit superflue; il suffit qu'à l'extérieur les masses
soient grandes, simples et régulières.

Sous ces différens rapports, on peut présenter le plan de l'hôpital
Saint-Louis comme un modèle en ce genre, et le meilleur qui existe à
Paris.

Autour d'une grande cour de cinquante-deux toises carrées, servant de
promenoir commun aux malades, s'élèvent quatre grands corps de bâtiment,
contenant au rez-de-chaussée huit salles et huit pavillons. Ces huit
salles ont vingt-quatre toises de longueur sur quatre de largeur, et
onze pieds d'élévation. Elles sont partagées en deux nefs par un rang de
piliers qui soutiennent les voûtes. Les huit pavillons d'entrée ont
chacun cinq toises et demie en carré, et sont voûtés à la même hauteur
que les deux salles. Deux de ces pavillons renferment des escaliers,
deux contiennent des chapelles, deux autres des chauffoirs; les deux
derniers servent de vestibule.

Le premier étage a la même étendue et la même distribution que le
rez-de-chaussée; les greniers placés au-dessus sont absolument vacants.
Au sommet des pavillons on a pratiqué des lanternes pour l'épurement de
l'air.

Indépendamment de toutes les précautions particulières, dont aucune n'a
été négligée pour la perfection de cet établissement, les dispositions
générales sont telles que le grand bâtiment qui contient les malades est
totalement isolé par une cour plantée d'arbres, laquelle forme un
intervalle de seize toises entre ce bâtiment et un premier mur de
clôture.

C'est sur ce mur que sont appuyées toutes les constructions qui forment
les logements des personnes attachées au service des malades, les dépôts
et les magasins: près de là sont les pompes, les lavoirs, etc.

Derrière cette première clôture règne, dans tout le pourtour, un
très-grand espace employé aux jardins, aux cours, aux cuisines, à la
boulangerie, au logement des personnes occupées de ces différents
services. Elles ne peuvent jamais pénétrer dans la première clôture pour
y porter les aliments, et les personnes de l'intérieur ne peuvent la
franchir pour les recevoir: l'introduction s'en fait par le moyen d'un
tour placé dans un pavillon construit à cet effet.

Ces cours et ces jardins sont entourés d'un second mur de clôture, à
vingt toises de distance de la voie publique. Au-delà, et d'un côté
seulement, sont deux autres terrains[124] séparés par une cour qui
conduit à l'église[125]. Ce dernier bâtiment est construit de manière
que les personnes du dehors peuvent entrer dans la nef, et celles de la
maison dans le choeur, sans se communiquer.

          [Note 124: _Voy._ pl. 99.]

          [Note 125: L'un est un verger, l'autre un jardin botanique.]

Ce beau monument, élevé sur les dessins d'un architecte nommé Claude
Châtillon, est contenu dans un parallélogramme de cent quatre-vingts
toises de longueur sur cent vingt de largeur, ce qui donne une
superficie de vingt-un mille six cents toises. Au moment de la
révolution, il contenoit mille malades[126].

          [Note 126: L'hôpital Saint-Louis existe encore, et contient
          huit cents malades; il est particulièrement destiné aux
          personnes des deux sexes qui sont attaquées de maladies
          chroniques, dartres, teignes et gales compliquées.]


HÔTELS ANCIENS ET NOUVEAUX.

_Hôtel de Châlons._

Cet hôtel, dont nous avons parlé à l'article des religieuses carmélites,
existoit dès le commencement du douzième siècle dans la rue Chapon; il
appartenoit alors aux archevêques de Reims. On trouve qu'il fut ensuite
aliéné et racheté par eux en 1266. Les évêques de Châlons l'achetèrent
au commencement du siècle suivant.


_Hôtel de Montmorenci, et Maison de Nicolas Flamel._

Cet hôtel étoit situé dans la rue de ce quartier qui jusqu'à ce jour a
conservé le nom de rue de Montmorenci. Sauval[127] et ses copistes
prétendent que Nicolas Flamel avoit fait bâtir et fondé un hôpital dans
cette même rue. Sauval s'est trompé: il est vrai que cet homme
charitable possédoit une maison dans cette rue, sur le mur de laquelle
il avoit fait sculpter des figures et des caractères, et qu'entre les
legs qu'il avoit faits à sa servante, on trouve énoncé: «Le louage par
bas de la maison haute où est le puits, en la rue de Montmorenci;» mais
il ne dit point que ce fut un hôpital, il ne donne point à entendre que
le _haut_ fût occupé par des pauvres et des pélerins; on ne trouve nulle
part de trace de cette fondation; et certes il n'eût pu oublier de faire
un legs à un hôpital que lui-même auroit fait bâtir, lui qui en avoit
fait à tous les hôpitaux.

          [Note 127: T. III, p. 307.]


_Maison de la rue Saint-Martin._

Cette maison, située vis-à-vis de l'église des Ménétriers, et rebâtie
vers la fin du siècle dernier, offroit au-dessus de sa porte
l'inscription suivante, gravée sur une table de marbre.

_Summum crede nefas animam præferre pudori, Et propter vitam vivendi
perdere causas[128]._

     «Crois que c'est un grand crime de préférer l'existence à
     l'honneur, et de perdre, pour conserver ta vie, les vrais motifs
     que nous avons de vivre.»

          [Note 128: Sat. VIII, v. 83.]

Cette inscription excita la curiosité, et fit faire des recherches. On
prétendit qu'elle avoit été d'abord habitée par Gabrielle d'Estrées;
qu'ensuite elle étoit devenue un réceptacle des plus abominables
débauches; que, celui qui y demeuroit ayant péri à la place de Grève du
même supplice dont Dieu punit les villes de Sodome et Gomorrhe, cette
inscription avoit été mise sur la porte en exécution de l'arrêt qui
l'avoit condamné. Cette tradition n'est appuyée d'aucune preuve. Tout ce
que l'on a pu découvrir de certain sur cette maison, c'est qu'en 1647
c'étoit un bureau où se faisoient inscrire ceux qui vouloient
s'embarquer pour les Indes ou y expédier des marchandises, et dans les
actes où il en est fait mention, elle est ainsi indiquée: _L'hôtel des
Indes orientales pour s'embarquer_.


_Maison des Fiacres._

Cette maison, qui étoit également située dans la rue Saint-Martin, en
face de la rue du Cimetière-Saint-Nicolas, appartenoit dans le
dix-septième siècle à un particulier nommé Galland, et avoit alors pour
enseigne une image de _saint Fiacre_[129]. En 1637 elle étoit occupée
par Jacques Sauvage, lequel avoit alors l'entreprise des coches publics:
il imagina de faire faire pour la ville des carrosses auxquels on donna
le nom de _fiacres_, à cause de l'enseigne de cette maison. Ils ont
conservé jusqu'à ce jour ce nom bizarre, qui a même passé aux cochers
qui les conduisent, et il n'y a pas d'apparence qu'il soit jamais
changé.

          [Note 129: M. S. de S.-Germain-des-Prés, c. 1585.]


_Bureau des jurés crieurs._

Ce bureau étoit situé rue Neuve-Saint-Merri, dans une maison où l'on
prétend que Catherine de Médicis a demeuré. Cette tradition n'est
appuyée d'aucun témoignage authentique; et c'est également sans aucune
preuve que l'on a dit que la maison voisine, laquelle a dû faire partie
de celle-ci, avoit appartenu à la reine Blanche, mère de saint Louis.
Cette opinion n'avoit d'autre fondement qu'une simple fleur de lis
sculptée sur le mur extérieur, ce qui certainement ne suffit pas pour
prouver que ce fut l'hôtel d'une reine de France. Toutefois on ne peut
douter qu'elle n'ait été jadis occupée par des personnes d'un haut rang;
car on y voyoit encore, à la fin du siècle dernier, un cabinet orné de
peintures, de sculptures et de dorures, qui donnoient l'idée d'une
grande magnificence dans l'ancienne décoration de cette maison.


HÔTELS MODERNES.

Les plus remarquables en 1789 étoient:

  L'hôtel d'Aligre, rue de Bondi.
  ----    de Rosambo, même rue.
  ----    de Boyne, faubourg Saint-Martin.


WAUXHALL D'ÉTÉ.

Cet édifice, construit en 1785, à l'extrémité de la rue de Bondi, près
du boulevart, occupoit un emplacement d'un arpent et demi, y compris le
jardin. L'intérieur offroit une salle de danse de forme elliptique,
décorée avec beaucoup d'élégance, environnée d'un double rang de
galeries pour les spectateurs, et se prolongeant dans une dimension de
soixante-douze pieds sur cinquante-six de largeur; le plafond, soutenu
par des cariatides, avoit cinquante pieds d'élévation, et sous la salle
étoit pratiqué un café souterrain. On donnoit dans cet emplacement des
fêtes, des feux d'artifice, etc., qui, depuis la révolution, ont été
successivement transportés au jardin de Marbeuf et à Tivoli[130].

          [Note 130: Le Wauxhall est occupé maintenant par des bains
          publics.]


FONTAINES.

_Fontaine Maubué._

Cette fontaine, située au coin de la rue de ce nom et de celle de
Saint-Martin, donne de l'eau de l'aquéduc de Belleville.


_Fontaine Saint-Martin_ ou _du Verdbois_.

Elle fut construite en 1712, sur un emplacement donné à cet effet par
les religieux bénédictins de Saint-Martin, près de l'encoignure de la
rue du Verdbois. Cette fontaine donne de l'eau du même aquéduc.


_Fontaine des Récollets._

Cette fontaine, située dans la rue du Chemin de Pantin, faubourg
Saint-Martin, est très ancienne; l'eau qu'elle donne vient de l'aquéduc
des Prés-Saint-Gervais.


BARRIÈRES.

L'extrémité septentrionale de ce quartier en offre trois; savoir:

  La barrière Saint-Martin[131].
  ----        de Pantin[132].
  ----        de la Chopinette.

          [Note 131: Cette barrière est partagée maintenant en deux
          entrées, dont la plus orientale se nomme barrière de _Pantin_;
          l'autre, barrière de _la Villette_.]

          [Note 132: Il y a également dans cette barrière deux entrées;
          celle qui est à l'orient se nomme barrière du _Combat_;
          l'autre, barrière de _la Boyauterie_.]


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-MARTIN.

_Rue Bailly._ Cette rue, ouverte depuis 1780 dans le marché
Saint-Martin, forme un angle avec la rue Henri et celle de Saint-Paxant.

_Rue Beaubourg._ Elle aboutit à la rue Simon-le-Franc et à la rue
Grenier-Saint-Lazare. Son nom lui vient de quelques maisons qui furent
bâties en cet endroit vers la fin du onzième siècle, ou au commencement
du suivant. Elles formèrent un territoire auquel on donna le nom de
_Beaubourg, in Pulchro Burgo_. Il comprenoit l'espace qui est
aujourd'hui renfermé entre les rues Maubué, Grenier-Saint-Lazare,
Saint-Martin, Sainte-Avoie; ce qui duroit encore dans le quatorzième
siècle, temps auquel toute cette étendue n'étoit désignée que sous le
nom général de _Biau-Bourc_, qu'on a donné privativement depuis à la rue
qui traverse cet espace du nord au sud.

Cette rue fut depuis coupée en deux par le mur de l'enceinte ordonnée
par Philippe-Auguste. On ouvrit en cet endroit une fausse porte ou
poterne désignée dans tous les anciens titres sous le nom de _Nicolas
Huidelon_, et quelquefois, mais mal à propos, _Huidron_ et _Hydron_. On
trouve aussi que, depuis cette porte jusqu'à la rue Transnonain, la rue
Beaubourg s'appeloit _rue outre la poterne Nicolas Hydron_; mais la
partie en-deçà de cette porte n'a jamais été nommée _cul-de-sac le
Grand_, comme le prétendent Sauval et l'auteur des Tablettes
parisiennes[133]. En effet, cette partie de rue ne pouvoit nullement
être regardée comme un cul-de-sac, _angiportus_. Ce mot signifie une
ruelle qui n'a pas d'issue; or la rue Beaubourg, comme nous venons de le
dire, aboutissoit à une porte; elle en avoit même reçu le nom de rue de
la _Poterne_ et de la _Fausse Porte_; et c'est ainsi qu'elle est
désignée dans la liste des rues du quinzième siècle. D'ailleurs elle
avoit des issues dans toutes les rues voisines, dont la plupart
existaient déjà à cette époque.

          [Note 133: Sauval, t. II, p. 114.--Tab. Par., p. 31.]

Il y a dans cette rue deux culs-de-sac fort anciens. Le premier et le
plus grand est situé entre les rues Geoffroi-l'Angevin et
Michel-le-Comte, et s'appelle aujourd'hui _cul-de-sac Bertaut_. Il est
indiqué dans l'accord fait en 1273 entre Philippe-le-Hardi et le
chapitre de Saint-Merri, sous le nom de _cul-de-sac sans chef_: _Item
quemdam vicum, qui vocatur cul-de-sac sine capite_. Il a été ensuite
prolongé jusqu'à un cul-de-sac de la rue Geofroi-l'Angevin, qu'on a
supprimé depuis, et qui formoit le retour d'équerre de celui-ci. On ne
trouve point que, jusqu'au milieu du quatorzième siècle, ce dernier
cul-de-sac ait eu un nom particulier; mais en 1342 on le nommoit _rue
Agnès-aux-Truyes_, et en 1386 _rue des Truyes_. Il conserve ce nom sur
le plan de Gomboust, et l'a même porté long-temps depuis; dans le papier
terrier de Saint-Merri de 1723, toutes les maisons de ce cul-de-sac sont
désignées rue _des Truyes_, autrement grand _cul-de-sac de la rue
Beaubourg_. Les mêmes énonciations se trouvent dans les terriers de
Saint-Martin-des-Champs.

Le second cul-de-sac de cette rue est nommé dans l'inscription
_cul-de-sac des Anglois_. Dans l'accord de 1273, que nous avons cité, il
est simplement désigné _cul-de-sac-le-Petit sine capite_ et _petit
cul-de-sac près la fausse Poterne Nicolas Hydron_. Dans des temps
postérieurs, et vers l'an 1517, Jean Bertaut fit construire, rue
Beaubourg, un jeu de paume qui régnoit le long de ce cul-de-sac, ce qui
lui fit donner le nom de _cul-de-sac du Tripot-de-Bertaut_, nom qu'il
portoit encore en 1640. Dans les déclarations des censitaires de
Saint-Merri en 1722, on le nomme _cul-de-sac de la rue Beaubourg, tenant
au jeu de paume appelé Bertaut_. Ainsi le nom de ce particulier ayant
prévalu dans la dénomination de ce cul-de-sac, il n'est pas surprenant
qu'il se trouve dans les titres qui en font mention, sur les plans de
Gomboust et sur ceux qui ont été publiés depuis. D'après toutes ces
autorités, fondées sur les titres et les anciens plans, il paroît
démontré que c'est par une méprise de ceux qui, dans le siècle dernier,
ont renouvelé les inscriptions, qu'on a appliqué le nom de _Bertaut_ au
premier cul-de-sac dont nous venons de parler, et qu'il appartient
incontestablement au dernier, appelé mal à propos cul-de-sac _des
Anglois_.

_Rue Saint-Benoît._ C'est une des rues ouvertes depuis 1765 dans le
marché Saint-Martin. Elle est fermée dans sa partie septentrionale, et
donne de l'autre côté dans la rue Royale.

_Rue de Bondi._ Cette rue commençoit à la rue du Faubourg-Saint-Martin,
et aboutissoit autrefois à une voirie de laquelle elle avoit pris
d'abord le nom de _chemin de la voirie_. On la nomma ensuite rue _des
Fossés-Saint-Martin_, et depuis elle fut prolongée jusqu'à la barrière
du Temple, sous le nom de _rue Basse-Saint-Martin_, parce qu'elle est en
effet plus basse que le boulevart le long duquel elle est située. C'est
ainsi qu'elle est désignée dans un arrêt du conseil du 7 août 1769. Le
roi en rendit un second le 17 mars 1770, par lequel il ordonna qu'elle
seroit continuée en ligne droite, parallèlement à la grande allée du
Rempart, jusqu'à la rue du Faubourg-du-Temple. Cette rue ayant été
alignée en conséquence de cet ordre, le nom de rue Basse-Saint-Martin
fut changé en celui de _Bondi_, par l'effet d'un troisième arrêt du
conseil, du mois de décembre 1771[134].

          [Note 134: Il y avoit autrefois dans cette rue une caserne des
          Gardes-Françoises; depuis la révolution on y a bâti, au coin
          de la rue de Lancry, une petite salle de spectacle, connue
          sous le nom de _Théâtre des Jeunes Artistes_, et depuis
          changée en maison particulière.]

_Rue de Breteuil._ Cette rue, ouverte depuis 1765 dans le marché
Saint-Martin, donne d'un côté dans la rue Royale, et vient finir de
l'autre, par un retour d'équerre, dans le passage qui borne ce marché au
nord; elle est fermée à cette extrémité.

_Rue Brise-Miche._ Cette rue, qui aboutit au cloître Saint-Merri et dans la
rue Neuve-Saint-Merri, n'a été ouverte qu'au commencement du quinzième
siècle. Jusqu'à cette époque il n'y avoit là qu'une seule rue représentée
aujourd'hui par la rue _Taille-Pain_. Elle aboutissoit à la rue
Neuve-Saint-Merri, étoit fermée par une porte à chacune de ses extrémités,
et portoit le nom de rue _Baillehoë_, nom qui étoit déjà altéré: car on a
trouvé dans les archives de Saint-Merri un acte du 8 octobre 1207, dans
lequel on lit très-distinctement _vicus de Bay-le-Hoeu_; et, dans
l'énonciation de la censive de Saint-Martin-des-Champs, en 1540[135], on
indique la _Villette Saint-Ladre au lieu dit_ BAILLEHEU, _autrement
Chaumont_, ce qui fait conjecturer que ces deux endroits devoient leur nom
à un particulier.

          [Note 135: Rec. de Blondeau. (Bibl. du R., t. XX, 2e
          cahier.)]

Il y avoit dans cette rue un petit cul-de-sac qui fut prolongé et ouvert
du côté du cloître. On donna dans le quinzième siècle le nom de
_Brise-Miche_ à cette nouvelle rue, et le nom de _Baillehoë_ fut
conservé à la partie qui étoit du côté de la rue de Saint-Merri. Il fut
également affecté à l'entrée de la rue Taille-Pain, comme on peut le
voir sur le plan manuscrit de la censive de Saint-Merri, fait en
1512[136].

          [Note 136: Sauval et ses copistes ont parlé inexactement de
          cette rue, en disant qu'en 1273 elle s'appeloit la rue
          _Baillorhe_; en 1399, 1424 et 1427, la rue _Boullehouë_,
          _Baillehoë_ et _Baillehoc_. On voit, par ce que nous venons de
          dire, que ces auteurs se sont trompés, tant pour l'orthographe
          que pour la situation.]

Sauval a conjecturé que _le nom de Brise-Miche pouvoit venir de
quelques-uns des devanciers d'Étienne Brise-Miche, curé de Besons, qui
mourut en_ 1515. Comme il n'appuie cette conjecture sur aucune autorité,
nous trouvons plus vraisemblable l'étymologie donnée par Jaillot, qui
suppose que les noms _Brise-Pain_, _Tranche-Pain_, _Taille-Pain_, et
_Brise-Miche_[137] ont été donnés à cet endroit, parce qu'on y faisoit
la division et la distribution des pains de _chapitre_, que l'usage
étoit de donner aux chanoines de la collégiale de Saint-Merri.

          [Note 137: L'abbé Lebeuf pense que Guillot a voulu désigner
          ces deux rues par celles qu'il appelle _rues à Chavetiers_ et
          _de l'Étable du Cloître_. Mais, outre qu'on n'a trouvé, dans
          les archives de Saint-Merri, aucun acte qui fît mention des
          deux rues indiquées par Guillot, il paroît, par la marche de
          ce poëte, que les rues qu'il mentionne ne pouvoient être de ce
          côté, mais qu'elles étoient du côté de la rue de la Verrerie
          et de l'entrée du cloître qui conduit au Tribunal des
          Consuls.]

_Rue du Carême-Prenant._ Elle va de l'hôpital Saint-Louis à la rue du
Faubourg-du-Temple. Il paroît, par les plans de Gomboust, La Caille et
autres, qu'elle commençoit autrefois à la rue du Faubourg-Saint-Laurent,
et que la rue des _Récollets_ en faisoit alors partie. Cette rue doit
son nom au territoire sur lequel elle a été ouverte. À la fin du
quatorzième siècle on appeloit cet endroit la _Courtille Jacqueline
d'Épernon_[138]; et, en 1417, _la Courtille Barbette_[139]. On trouve
dans les archives de Saint-Merri un titre de 1455, qui énonce le clos
_Jacqueline d'Épernon, autrement dit Carême-Prenant, et la Courtille
tenant au chemin qui conduit à Saint-Maur_. Elle est indiquée rue de
Carême-Prenant dans le terrier du roi, de 1540.

          [Note 138: Arch. de S. Merri.]

          [Note 139: Manusc. de la Bibl. du R., E. 5185, B.]

_Rue des Petits-Champs._ Elle traverse de la rue Beaubourg dans celle de
Saint-Martin. Il en est fait mention sous ce nom dans l'accord de
Philippe-le-Hardi avec le chapitre de Saint-Merri, en 1273. _Vicus de
Parvis Campis._

_Rue Chapon._ Elle aboutit à la rue Transnonain et à celle du Temple. On
l'appeloit anciennement _vicus Roberti Begonis_, et _Beguonis sive
Caponis_, comme l'indiquoient les terriers de Saint-Martin de 1293 et de
1300. On la trouve sur quelques plans prolongée mal à propos jusqu'à la
rue Saint-Martin; car la rue du Cimetière-Saint-Nicolas, qui en est la
continuation, existoit sous ce nom dès 1220. L'auteur du supplément _aux
Antiquités de Paris_ de Dubreul, a voulu, de son autorité privée,
ennoblir le nom de cette rue; il l'appelle rue _du Coq_[140]. Dès 1313
elle étoit connue sous celui qu'elle porte aujourd'hui.

          [Note 140: P. 52 et 81.]

_Rue du Combat._ Cette rue, qui commence à la rue du
Faubourg-Saint-Laurent, et se prolonge jusqu'à la barrière de Pantin,
étoit encore un chemin sans nom dans le siècle dernier. Elle prit celui
qu'elle porte aujourd'hui, quelques années avant la révolution, et le
dut au spectacle connu sous le nom de _combat du taureau_, spectacle qui
subsiste encore, et qui n'est fréquenté que par la dernière classe du
peuple. On la nomme aujourd'hui rue de la _Butte Saint-Chaumont_.

_Rue de la Corroyerie._ Elle aboutit à la rue Beaubourg et à celle de
Saint-Martin. Cette rue s'appeloit au treizième siècle _rue de la
Plâtrière_. Cependant le censier de Saint-Martin-des-Champs, de 1300,
indique d'abord _vicus Plastrariæ_, et quelques lignes après _vicus
Correarii_; ce qui sembleroit marquer deux rues différentes. Quoi qu'il
en soit, on voit, par un registre de la chambre des comptes[141], qu'on
la nommoit rue _de la Plâtrière_ en 1313 et en 1482. Dans la liste du
quinzième siècle, elle est désignée sous le nom de _la Plastaye_. Elle
avoit déjà pris le nom de _Conroirie_ en 1500, quoique Sauval lui donne
une origine plus moderne d'un siècle. Sur les plans de Gomboust, de
Bullet et autres, elle est indiquée sous le nom de _Courroyerie_, et mal
à propos sous celui de _Courrerie_ dans les tables de La Caille et de
Valleyre.

          [Note 141: Reg. _noster_.]

Il y a dans cette rue un cul-de-sac qu'on appelle _cul-de-sac
Boudroirie_. Sauval et ceux qui l'ont suivi ont été induits en erreur
par la dénomination de ce cul-de-sac, lorsqu'ils ont dit qu'en 1300
cette rue s'appeloit de la _Baudraërie_, et depuis _Baudroirie_; ils ont
confondu cette rue avec celle du Poirier, ainsi nommée alors, ou avec la
rue Maubué, à laquelle on a quelquefois donné ce nom par extension.

_Rue Cour-au-Vilain._ (Voyez rue Montmorenci.)

_Rue Cour-du-More._ Cette rue, qui traverse de la rue Beaubourg dans
celle de Saint-Martin, doit sans doute son nom à une cour qu'on aura
percée et prolongée. On l'appeloit, suivant le rôle de 1313, rue _Jehan
Palée_, et ensuite _Palée_. Elle est encore désignée sous ce nom dans
une déclaration des religieuses de Montmartre, du 3 juillet 1551.
Cependant, dès le commencement du quatorzième siècle, la proximité de
l'église de Saint-Julien, à laquelle elle est contiguë, lui avoit fait
donner le nom de _ruelle_ ou _rue Saint-Julien_, sous lequel elle est
indiquée dans le compte des confiscations de 1421, et dans Corrozet. On
l'a aussi nommée rue de _la Poterne_ ou de _la Fausse Poterne_, parce
qu'elle aboutissoit dans la rue Beaubourg, à peu de distance de la
poterne ou fausse porte de Nicolas Huidelon. Depuis on lui a donné le
nom de _Cour-du-More_ et de _rue du More_ qu'elle portoit dès 1606,
suivant plusieurs titres des archives de Saint-Merri. On la trouve
aussi, en 1640, indiquée _Cour-de-More_, dite des _Anglois_. Jaillot
pense que c'est sans fondement qu'on a gravé sur plusieurs anciens plans
_Cour des Morts_, étymologie que l'abbé Lebeuf a suivie.

_Rue de la Croix._ Elle aboutit d'un côté à la rue Phelipeaux, et de
l'autre au coin des rues Neuve-Saint-Laurent et du Verdbois. Ce nom lui
vient d'un canton de la Courtille-Saint-Martin, hors les murs, qui
s'appeloit _la Croix-Neuve_ en 1546; et dans le terrier de cette année,
cette rue est effectivement indiquée sous le nom de _la Croix-Neuve_. La
dénomination de ce canton, suivant toute apparence, étoit due à une
croix qu'on y avoit élevée ou rétablie depuis peu. On sait que c'étoit
l'usage ordinaire de placer des croix à la sortie des villes, à l'entrée
des principaux chemins et dans les carrefours.

_Rue des Étuves._ Elle traverse de la rue Saint-Martin à la rue
Beaubourg. Son nom lui vient des _étuves aux femmes_, situées dans la
rue Beaubourg, au coin de celle-ci. Ces étuves avoient pour enseigne _le
lion d'argent_, et il en est fait mention dans des lettres de
Philippe-le-Bel, de 1313. Il est même certain qu'elles existoient avant
ce temps-là, puisque déjà Guillot énonce cette rue sous le même nom: en
1578 elles subsistoient encore. On l'a quelquefois appelée _rue des
Vielles-Étuves_. Au milieu du treizième siècle, on la nommoit _rue
Geofroi-des-Bains_, _vicus Gaufridis_, ou _Gaudefridi de balneolis sive
stupharum_[142].

          [Note 142: Arch. de S. Mart. des Champs. Il y avoit dans cette
          rue une petite maison, vieille et sans apparence, dont la
          porte offroit un marbre noir avec cette inscription:

            Dieu tient le coeur des rois en ses mains de clémence,
            Soit chrétien, soit païen, leur pouvoir vient d'en haut,
            Et nul mortel ne peut (c'est un faire le faut)
            Dispenser leurs sujets du joug d'obéissance.

          Une tradition populaire veut que cette maison ait été bâtie
          par un architecte de Henri IV, ou qu'elle lui ait appartenu.
          Sur quoi Jaillot remarque que, si cette opinion a quelque
          fondement, la maison fait moins d'honneur au goût et aux
          talents de l'architecte, que l'inscription n'en fait au coeur
          et aux sentiments du sujet.]

_Rue des Fontaines._ Cette rue donne d'un bout dans la rue du Temple, et
de l'autre dans celle de la Croix. Dès le commencement du quinzième
siècle, elle étoit connue sous ce nom qu'elle a toujours conservé
depuis. Quelques auteurs la nomment des _Madelonettes_, à cause du
couvent des filles de la Madeleine, qui en étoit voisin; mais cette
dénomination étoit entièrement populaire.

_Rue Frepillon._ Elle fait la continuation de la rue de la Croix, et
aboutit au cul-de-sac de Rome et à la rue au Maire. Elle doit son nom à
celui d'une famille qui demeuroit dans cette rue au treizième siècle.
Dans un acte de 1269, elle est nommée _vicus Ferpillonis_; rue
_Ferpillon_ en 1282; _vicus Ferpillionis_ dans le terrier de
Saint-Martin-des-Champs, de 1300. Depuis ce temps ce nom a été altéré
par le peuple ou par les copistes, et l'on a écrit _Ferpeillon_,
_Serpillon_, _Frepillon_, _Fripilon_, etc.

_Rue Geoffroi-l'Angevin._ Elle traverse de la rue Beaubourg à celle de
Sainte-Avoie. Dès le milieu du treizième siècle elle portoit ce nom, et
l'a toujours conservé depuis, à quelques variations près, introduites
dans l'orthographe ou dans la prononciation. Ainsi on la trouve écrite
_Géfroi-l'Angevin_ en 1278 et 1287, et _Giéfroi-l'Angevin dans_
Guillot[143].

          [Note 143: Jaillot relève une erreur commise par Sauval, qui
          dit que _cette rue s'appeloit, en 1273, Vicus sine capite, qui
          vocatur Cul-de-Pet; en 1389, une ruelle sans bout, nommée
          Cul-de-Pet, et en 1445, la rue du Cul-de-Sac_. Cette erreur a
          été adoptée par l'auteur des _Tablettes parisiennes_, qui sans
          doute n'avoit, non plus que Sauval, lu ni l'original ni la
          copie du titre qu'il cite: car, dans l'accord de 1273, cette
          rue est énoncée: _Item totum vicum Gaufridi Langevin, sicut se
          comportat ab utrâque parte cum quâdam ruellâ sine capite, quæ
          vocatur Cul-de-Pet._ Ce qui prouve clairement qu'ils ont
          confondu la rue et la ruelle, et qu'ils ont pris pour la rue
          Geoffroy-l'Angevin le cul-de-sac qu'on y trouvoit et qui a
          subsisté très-long-temps. La maison qui le terminoit avoit sa
          sortie dans le cul-de-sac nommé aujourd'hui mal à propos
          _cul-de-sac Bertaut_, sur lequel ces deux auteurs se sont
          encore trompés. Du reste, le cul-de-sac nommé _Cul-de-Pet_
          dans le treizième siècle n'avoit point de nom dans le
          quinzième; et dans le suivant il étoit désigné par l'enseigne
          de la maison devant laquelle il étoit situé. C'est pourquoi,
          immédiatement après la rue Geoffroi-l'Angevin, Corrozet
          indique _une ruelle devant le Petit-Paon_. Elle ne subsiste
          plus aujourd'hui.]

_Rue Grange-aux-Belles._ Cette rue, ouverte depuis 1780, commence à
la rue des Marais en face de la rue de Lancry, et traverse la rue
de Carême-Prenant et celle des Récollets jusqu'à celle de
l'Hôpital-Saint-Louis.

_Rue des Gravilliers._ Elle donne d'un bout dans la rue Transnonain et
de l'autre dans celle du Temple. Son véritable nom est rue _Gravelier_,
ou du _Gravelier_, _vicus Gravelarii_, qu'elle portoit en 1250[144]. On
l'a appelée depuis rue des _Graveliers_. Elle conservoit ce nom jusqu'à
la rue Saint-Martin, comme on peut le voir sur plusieurs anciens plans.

          [Note 144: _Cart. S. Martini._]

_Rue Henri._ Cette rue, ouverte dans le marché Saint-Martin depuis 1765,
donne d'un côté rue Bailly, de l'autre rue Royale. Le nom qu'elle porte
lui a sans doute été donné en l'honneur de Henri Ier, qui rebâtit le
monastère de Saint-Martin.

_Rue Saint-Hugues._ Elle a été ouverte dans le même temps que la
précédente et dans la même direction. Elle est seulement située un peu
plus à l'orient du marché.

_Rue Jean Robert._ Elle fait la continuation de la rue des Gravilliers,
dont elle portoit le nom, ainsi que nous venons de le dire, et aboutit à
la rue Saint-Martin. Celui qu'elle porte actuellement ne lui a été donné
qu'au commencement du siècle dernier.

_Rue Grenier-Saint-Lazare._ Elle commence à la rue Saint-Martin, et
aboutit au coin des rues Transnonain et Beaubourg, vis-à-vis la rue
Michel-le-Comte. L'usage des siècles passés l'avoit fait appeler _rue
Grenier-Saint-Ladre_: c'est ainsi qu'on nommoit alors Saint-Lazare.
Toutefois le premier nom avoit été altéré; car anciennement on disoit
_Garnier-Saint-Lazare, vicus Garnerii de sancto Lazaro_. C'étoit le nom
d'une famille connue à la fin du douzième siècle, et la rue qui le porte
étoit déjà habitée au milieu du siècle suivant.

Au coin de cette rue, et un peu en-deçà, étoit la porte Saint-Martin de
l'enceinte de Philippe-Auguste.

_Rue de Lancry._ Cette rue, ouverte depuis 1780, traverse de la rue de
Bondi dans celle des Marais, en face de la rue Grange-aux-Belles.

_Rue Neuve-Saint-Laurent._ Elle aboutit à la rue du Temple, à l'angle de
celles de la Croix et du Pont-aux-Biches. On l'a ouverte sur la culture
de Saint-Martin, et elle étoit connue dès le quinzième siècle sous ce
nom qu'elle a toujours conservé depuis. Dans un terrier de 1546, elle
est appelée rue Neuve-Saint-Laurent, dite du Verdbois.

_Rue du Faubourg-Saint-Laurent._ Elle fait la continuation du
Faubourg-Saint-Martin, depuis l'égout jusqu'au chemin qui conduit au
village de la Chapelle. Sur quelques plans on trouve l'extrémité de ce
faubourg désignée sous le nom de _Faubourg-de-Gloire_.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac, un peu au-dessus de l'hospice des
Récollets, nommé le _cul-de-sac de Saint-Michel_. Ce nom lui vient
probablement d'une enseigne.

_Rue de l'Hôpital-Saint-Louis._ Elle est située à l'extrémité de la rue
des Récollets, et aboutit à la rue Saint-Maur ou du chemin de
Saint-Denis. Elle doit ce nom à l'hôpital Saint-Louis qui en est voisin.

_Rue au Maire._ Elle commence à la rue Saint-Nicolas et aboutit à la rue
Frepillon et au petit cul-de-sac du puits de Rome. Le nom de cette rue
n'a varié que dans l'orthographe. On disoit rue au Maire dès le
treizième siècle, et au _Mayre_ en 1450 et 1560: c'étoit son véritable
nom, _vicus Majoris sancti Martini_. On l'a défigurée depuis en écrivant
_Omer_, _Aumaire_, _Aumère_ et _Aumaire_, comme on le voit sur
plusieurs plans et dans les nomenclatures. Ce nom lui vient du maire ou
juge de la justice de Saint-Martin-des-Champs, qui avoit son domicile
affecté dans cette rue, et y tenoit sa juridiction. Elle se prolongeoit
autrefois jusqu'à la rue du Temple. Sur un plan manuscrit de 1546, cette
dernière partie est désignée sous le nom de _rue de Rome_.

Il y a dans cette rue un petit cul-de-sac nommé _cul-de-sac du Puits de
Rome_. Ce nom lui vient de l'enseigne d'une maison qui étoit ainsi
appelée. Auparavant on la nommoit _rue aux Cordiers_ et _des Cordiers_.
Les titres de Saint-Martin, de 1382 et de 1386, _énoncent une maison rue
aux Cordiers y séant delez de la rue au Maire, et une autre faisant le
coin de la rue Frepillon et de la rue des Cordiers_.

_Rue Saint-Marcou._ Cette rue, ouverte depuis 1765, dans le marché
Saint-Martin, est située à l'orient de la rue Saint-Hugues, et dans la
même direction.

_Rue Saint-Martin._ Cette rue, qui commence au coin des rues de la
Verrerie et des Lombards, et vient finir à la porte Saint-Martin, doit
son nom au prieuré de Saint-Martin-des-Champs qui y étoit situé. Dans
les anciens titres, on trouve désignée, sous les noms de _rue
Saint-Merri_ et de _l'Archet-Saint-Merri_, la partie de la rue
Saint-Martin comprise entre la rue Neuve-Saint-Merri et celle de la
Verrerie. Nous avons déjà fait connoître l'origine de cette
dénomination; cependant, dans un petit terrier latin de
Saint-Martin-des-Champs, dont l'écriture est au moins du treizième
siècle, cette partie de la rue est déjà désignée par son nom actuel,
_vicus sancti Martini juxta portam sancti Mederici_. Et, dans le même
terrier, toute la rue Saint-Martin est énoncée _extra et intra
muros_[145]. On la trouve également indiquée, dans toute son étendue
actuelle, sous le même nom de _vicus sancti Martini de Campis_, dans le
cartulaire de Saint-Maur, en 1231 et en 1247[146]. On a ouvert dans
cette rue un passage qui donne à travers une maison, dans le marché
Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

          [Note 145: Dès le commencement de la révolution, l'on
          s'empressa de bâtir dans cette rue une salle de spectacle, où
          l'on n'a joué que par intervalles, et qui est maintenant
          abandonnée. On la nommoit _Théâtre de Molière_.]

          [Note 146: _Cart. S. Mauri ex bibliot. Reg._, nº 5414, fº 368.
          Guillot indique une _rue de la porte Saint-Merri_, mais ce nom
          n'a rien de commun avec aucune partie de la rue Saint-Martin,
          et ne convient qu'au bout de la rue de la Verrerie, du côté de
          la rue Neuve-Saint-Merri, ou au cul-de-sac de Saint-Fiacre,
          comme l'abbé Lebeuf l'a pensé.]

_Rue du Faubourg-Saint-Martin._ Cette rue doit également son nom à
l'abbaye de Saint-Martin. Elle commence à la porte Saint-Martin, et
finit à l'endroit où commence celle du Faubourg-Saint-Laurent.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac nommé _des Égouts_, à cause des eaux
qui se rendent dans cet endroit.

_Marché Saint-Martin._ Ce marché qui se tenoit autrefois dans la rue
Saint-Martin, où il causoit beaucoup d'incommodité au public, fut
transporté, en 1765, dans le territoire du prieuré, sur un espace
d'environ cinq cents toises, qui en fut séparé à cet effet. On y arrive
par les rues Frepillon, au Maire et Saint-Martin.

_Rue du Marché-Saint-Martin._ Elle commence rue Frepillon, et finit au
marché qui lui a donné son nom. Ouverte en même temps que ce marché fut
construit, elle n'a reçu sa dénomination que depuis 1780.

_Rue Neuve-Saint-Martin._ Elle commence à la rue Saint-Martin et finit
à la rue Notre-Dame-de-Nazareth, au coin de celle du Pont-aux-Biches.
Cette rue tire son nom du territoire sur lequel elle est située, lequel
s'appeloit autrefois la _Pissote de Saint-Martin_[147]. Elle portoit sa
dénomination actuelle dès le commencement du quinzième siècle. On
l'appeloit aussi rue du _Mûrier_; et, dans un procès-verbal de 1638, on
lit _la rue du Mûrier_, dite rue _Neuve-Saint-Martin_.

          [Note 147: On entend par ce mot, des échoppes, de petites
          chaumières, ou lieux couverts de branchages.]

_Rue des Marais du Faubourg-Saint-Martin._ Elle traverse de la rue du
Faubourg-Saint-Martin à celle du Faubourg-du-Temple, et tire son nom des
marais ou jardins sur lesquels elle a été ouverte.

_Rue Maubué._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Martin, et de
l'autre au coin de la rue du Poirier, vis-à-vis la rue Simon-le-Franc,
dont elle fait la continuation. Elle étoit connue sous le nom qu'elle
porte, dès le commencement du quatorzième siècle. On la trouve aussi en
1357 sous celui de _la Fontaine Maubué_, à cause de la fontaine qu'on a
fait construire au coin de cette rue, et qui fut rebâtie à neuf en 1734.
Suivant les censiers de Saint-Merri, on la nommoit aussi rue de la
_Baudroirie_ dans les quatorzième et quinzième siècles, parce qu'elle
faisoit le retour d'équerre de la rue du Poirier, qui portoit alors ce
nom.

_Rue Saint-Maur._ Elle commence à la rue du Faubourg-du-Temple, et fait
la continuation du chemin de Saint-Denis, dont on lui donne quelquefois
le nom par extension; elle a pris celui qu'elle porte du lieu où elle
est bâtie, indiqué dans tous les titres anciens sous la dénomination de
_Chemin de Saint-Maur_.

_Rue des Ménétriers_[148]. Elle aboutit à la rue Saint-Martin et à la
rue Beaubourg. Cette rue ne doit pas son nom, comme on pourroit le
penser, à l'église de Saint-Julien des Ménétriers, qui n'en est pas
éloignée, mais aux joueurs de vielle qui demeuroient dans cet endroit.
On trouve dans le grand pastoral de Notre-Dame un acte du mois de mai
1225[149], un chapitre intitulé _vicus Viellatorum_, dans lequel est
énoncée une maison sise _in vico des Jugleours_; et, dans un terrier de
Saint-Martin-des-Champs, du treizième siècle, cette rue est nommée
_vicus Joculatorum_. Au commencement du quinzième siècle, on disoit rue
des _Menestrels_. Elle étoit connue en 1482 sous celui de Ménétriers.

          [Note 148: Par le mot de _ménétriers_ on entend aujourd'hui
          les joueurs de vielle ou de violon qui vont dans les
          guinguettes et dans les villages. Celui de _jongleurs_ n'a pas
          une signification plus noble; mais, dans l'origine, c'étoient
          des poètes qui alloient réciter leurs vers dans les châteaux
          des grands, où ils étoient honorablement reçus. On donna
          ensuite ce nom à des bateleurs ou farceurs qui chantoient les
          poésies des _trouvères_ ou _troubadours_, et accompagnoient
          ces chants ou récits sur différents instruments.]

          [Note 149: Past. A, fº 805.]

_Rue du Cloître-Saint-Merri._ Elle aboutit dans la rue Saint-Martin et
dans celle de la Verrerie. Ce cloître comprenoit autrefois les rues
Taille-Pain et Brise-Miche, et étoit fermé à toutes ses issues. À
l'entrée, du côté de la rue Saint-Martin, il y avoit une porte et une
barrière, et cet endroit en avoit pris le nom de _la Barre-Saint-Merri_.
Ce nom pouvoit aussi venir de la juridiction temporelle que les
chanoines de Saint-Merri faisoient exercer dans cette enceinte: car leur
auditoire et les prisons du chapitre y étoient situés, et c'étoit là
qu'on tenoit encore, dans les derniers temps, les assemblées
capitulaires. La partie de ce cloître qui donne dans la rue de la
Verrerie a reçu depuis le nom de rue des _Consuls_, nom qu'elle doit au
tribunal qui, jusqu'à ces derniers temps, y a tenu ses séances.

_Rue Neuve-Saint-Merri._ Elle commence à la rue Saint-Martin, et finit à
la rue Barre-du-Bec, vis-à-vis celle de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.
Cette rue étoit déjà bâtie au commencement du treizième siècle, et peu
après la nouvelle enceinte ordonnée par Philippe-Auguste[150]. On lui
donna le surnom de Neuve, non-seulement parce qu'elle étoit nouvellement
bâtie, mais encore pour la distinguer de la rue de la Verrerie, qu'on
appeloit, en 1284[151], rue Saint-Merri dans sa partie occidentale. Elle
est indiquée sous son nom actuel dans l'accord fait entre
Philippe-le-Hardi et le chapitre Saint-Merri, en 1273, et l'a toujours
conservé depuis.

          [Note 150: _Cartul. Livriac.--Gall. christ._, t. VII, col.
          93.]

          [Note 151: _Cart. S.-Magl._, fol. 407.]

À l'extrémité de cette rue est un cul-de-sac appelé _du Boeuf_. Dans les
actes les plus anciens des archives de Saint-Merri il est nommé _de
Bec-Oye_; dans les titres subséquents de _Beuf et Oë_, de _Beuf et Oué_,
enfin, _cul-de-sac de la rue Saint-Merri_.

_Rue Meslai._ Elle traverse de la rue Saint-Martin à celle du Temple. Au
commencement du dernier siècle, il n'y avoit encore dans cette rue que
quelques maisons bâties du côté de la rue du Temple. La principale étoit
l'hôtel _Meslai_, dont, par la suite, la rue a pris le nom: car alors
elle s'appeloit _rue des Remparts_. Du côté de la rue Saint-Martin étoit
une butte sur laquelle étoient placés trois moulins. On abattit cette
butte; on aligna la rue qu'on y ouvrit, avec celle de Sainte-Apolline,
et elle fut nommée d'abord _rue Sainte-Apolline_ ou _de Bourbon_. En
1726, cette rue ayant été continuée et couverte de maisons des deux
côtés, elle prit le nom de _rue Meslai_ dans toute son étendue.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac nommé de _la Planchette_. C'étoit le
commencement d'une rue ouverte en 1680, et qu'on n'a pas continuée. Dans
un compte de 1423, rapporté par Sauval, on trouve l'indication d'une
maison rue Saint-Martin, _devant la Planchette_; et dans un contrat de
vente du 15 octobre 1614, consigné dans les archives de l'archevêché, on
fait mention d'une maison rue Saint-Martin, où pendoit pour enseigne _la
Planchette_. On conjecture que ce nom pouvoit venir de la planche
établie sur l'égout, qui passoit à découvert en cet endroit depuis la
rue du Temple jusqu'à celle de Saint-Martin.

_Rue Michel-le-Comte._ Elle donne d'un bout dans la rue Beaubourg,
vis-à-vis la rue Grenier-Saint-Lazare, dont elle fait la continuation,
et de l'autre dans la rue du Temple, au coin de celle de Sainte-Avoie.
Dès le milieu du treizième siècle, elle portoit ce nom, _vicus Michaelis
comitis_, et n'en a pas changé depuis.

_Rue de Montmorenci._ Elle commence à la rue Saint-Martin et finit à
celle du Temple. Cette rue se bornoit ci-devant à la rue Transnonain, et
sa prolongation s'appeloit _Cour-au-Villain_, et par corruption
_Court-au-Villain_; mais, à la requête des habitants, le roi rendit un
arrêt en son conseil, au mois de mars 1768, par lequel il supprima le
nom de _Cour-au-Villain_, et ordonna qu'elle seroit appelée _de
Montmorenci_ dans toute son étendue. On la nommoit anciennement _rue au
seigneur de Montmorenci_, parce que son hôtel y étoit situé. C'est sous
ce nom qu'elle est indiquée dans les censiers de Saint-Martin-des-Champs
du quatorzième siècle. Sauval dit qu'elle étoit habitée dès 1297.

_Rue des Morts._ Cette rue étoit autrefois un chemin sans nom, qui
donnoit d'un bout dans la rue Saint-Maur, de l'autre dans celle du
Faubourg-Saint-Laurent. Elle n'a reçu que depuis 1780 le nom qu'elle
porte, et peut-être le doit-elle au cimetière des protestans situé à son
extrémité orientale.

_Rue des Moulins._ C'est une ruelle ou chemin qui conduisoit autrefois
de la rue Saint-Maur aux moulins qui sont sur la butte de Chaumont, et
c'est de là qu'elle avoit tiré son nom. Elle est indiquée sur quelques
plans sous le titre de ruelle des _Cavées_, nom qu'elle avoit pris d'un
clos nommé _Cavon_, sur lequel elle a été ouverte. Il est fait mention
de ce clos dans les titres de Saint-Martin.

_Rue Notre-Dame-de-Nazareth._ Elle donne d'un bout dans la rue du
Pont-aux-Biches, et de l'autre dans celle du Temple. C'est une
continuation de la rue Neuve-Saint-Martin, dont elle portoit autrefois
le nom. Celui qu'on lui a donné depuis vient des religieux du
tiers-ordre de Saint-François, connus sous le nom des _Pères de
Notre-Dame-de-Nazareth_, lesquels possédoient une maison dans son
voisinage; elle n'a pu, par conséquent, le porter que depuis 1630.

_Rue du Cimetière-Saint-Nicolas._ Elle commence à la rue Saint-Martin et
finit à la rue Transnonain. Cette rue, ouverte en 1220, conduisoit à
l'emplacement que les religieux de Saint-Martin avoient cédé à la
paroisse de Saint-Nicolas, pour y établir son cimetière. Elle en prit
dès lors le nom qu'elle a toujours conservé depuis.

_Rue Neuve-Saint-Nicolas._ Cette rue, sans nom avant 1780, donne d'un
bout dans celle du Faubourg-Saint-Martin, de l'autre dans la rue Sanson.

_Rue Saint-Paxant._ Cette rue, ouverte depuis 1765 dans le marché
Saint-Martin, et dans la même direction que la rue Saint-Marcou, mais
plus à l'orient, doit son nom à saint Paxant, dont le prieuré de
Saint-Martin possédoit les reliques, et célébroit annuellement la fête.

_Rue Phelipeaux._ Elle aboutit dans la rue du Temple et au coin des rues
Frepillon et de la Croix. Son véritable nom est _Frépaut_. Elle le
portoit en 1397. On l'a depuis altéré et défiguré. Elle est nommée sur
différents plans _Frapaut_, _Fripaux_, _Frépaux_, _Frippau_, _Phelipot_,
_Philipot_. On a enfin adouci ce nom en l'appelant rue _Phelipeaux_, et
ce changement a prévalu.

_Rue Pierre-Aulard._ Elle commence à la rue Saint-Merri, et, retournant
en équerre, aboutit à la rue du Poirier. Elle formoit autrefois deux
rues distinctes, et désignées, dans les anciens titres, sous différents
noms. La partie qui donne dans la rue Saint-Merri s'appeloit en 1273
_vicus Aufridi de Gressibus_, et au siècle suivant la rue _Espaulart_.
L'autre partie, aboutissant dans la rue du Poirier, étoit nommée _vicus
Petri Oliart_. Elles sont toutes deux distinguées dans le rôle de taxe
de 1313. Ce nom ne tarda pas à changer. Elle est indiquée dans un acte
de 1303 sous le nom de _Pierre Allard_. Guillot écrit _Pierre o lard_,
d'autres _au lard_ et _Aulart_. En 1500 cette rue n'étoit plus
distinguée de la rue Espaulart, et depuis on la trouve toujours sous le
nom qu'elle porte aujourd'hui.

_Rue du Poirier._ Elle traverse de la rue Neuve-Saint-Merri à la rue
Maubué. Cette rue s'appeloit autrefois _de la Petite-Bouclerie_, _Parva
Bouclearia_[152]. Elle porte ce nom dans un acte de 1302. Guillot
l'appelle aussi la Bouclerie. À ce nom succéda celui de la _Baudroirie_,
qu'elle portoit encore en 1512, et même en 1597, quoique avant cette
dernière époque on lui eût donné, d'après une enseigne, le nom de rue du
_Poirier_.

          [Note 152: Sauval, qui donne à cette rue le nom de _Petite
          Boucherie_, a été induit en erreur par une copie inexacte de
          l'accord fait, en 1273, entre Philippe-le-Hardi et le chapitre
          de Saint-Merri.]

_Rue du Pont-aux-Biches._ Elle fait la continuation de la rue de la Croix
jusqu'au coin des rues Notre-Dame-de-Nazareth et Neuve-Saint-Martin. Ce nom
lui vient d'un petit pont construit sur l'égout pour faciliter la
communication des deux rues auxquelles elle aboutit, et d'une enseigne
représentant des biches.

Vis-à-vis l'extrémité de cette rue est un petit cul-de-sac qui porte le
même nom; il a été aussi appelé _cul-de-sac de la Chiffonnerie_ par ceux
qui donnoient ce nom à la rue Neuve-Saint-Martin.

_Rue des Récollets._ Elle commence à la rue du Faubourg-Saint-Laurent,
et finit à celle du Carême-Prenant, vis-à-vis l'hôpital Saint-Louis. Ce
n'étoit autrefois qu'une ruelle à laquelle on a donné le nom des
religieux dont elle côtoyoit l'enclos.

_Rue du Renard._ Elle traverse de la rue Neuve-Saint-Merri dans celle de
la Verrerie. Elle s'appeloit anciennement _la Cour Robert de Paris_, ou
_la Cour Robert_. On trouve, dans les archives de Saint-Merri, des
titres où elle est énoncée sous ce nom en 1185, ainsi que dans l'accord
de 1273 et dans d'autres actes. Guillot lui donne le même nom. Corrozet
l'appelle _rue du Regnard qui prêche_.

_Rue Royale._ Cette rue, qui traverse le marché Saint-Martin de l'orient
au couchant, a été ouverte dès l'origine de ce marché, mais n'a reçu le
nom qu'elle porte que depuis 1780.

_Rue Sanson._ Cette rue, ouverte depuis 1780, donne d'un côté dans la
rue de Bondi, sur le boulevart, de l'autre dans celle des Marais.

_Rue Simon-le-Franc._ Elle aboutit à la rue Sainte-Avoie et à la rue
Maubué qui en fait la continuation. Cette rue est très-ancienne. Sauval
parle d'un Simon Franque, mort avant 1211. Ce qu'il y a de certain,
c'est que, suivant les cartulaires de Saint-Maur et de Saint-Éloi, il y
avoit une rue portant ce nom dès 1237. Elle l'a toujours conservé
jusqu'à ce jour.

_Rue Taille-Pain._ Elle aboutit au cloître de Saint-Merri et à la rue
Brise-Miche, avec laquelle on l'a souvent confondue, ainsi que nous
l'avons remarqué à l'article de cette dernière rue. Sur un plan
manuscrit de 1512, elle est nommée _Brise-Pain_; dans le retour
d'équerre, _Baillehoë_; et _Brise-Miche_ depuis la rue Neuve-Saint-Merri
jusqu'au cloître. Le nom de Brise-Pain a été successivement changé en
celui de _Mâche-Pain_, _Tranche-Pain_, _Planche-Pain_; enfin
_Taille-Pain_ qui lui est resté.

_Rue Transnonain._ Elle aboutit à la rue au Maire, et au coin des rues
Grenier-Saint-Lazare et Michel-le-Comte. Le premier nom que cette rue
ait porté est celui de _Châlons_. Elle le devoit à l'hôtel des évêques
de Châlons, qui y étoit situé: on le lui donnoit encore en 1323 et en
1379; mais, depuis la rue Chapon jusqu'à la rue au Maire, on la nommoit
_Trace-Nonain_. La mauvaise réputation des femmes qui demeuroient dans
la rue Chapon fit donner à celle-ci, par le bas-peuple, des noms peu
décents auxquels a succédé celui qu'elle porte aujourd'hui.

_Rue de la Verrerie._ La partie de cette rue qui dépend de ce quartier
commence à la rue Saint-Martin, et finit au coin de la rue Barre-du-Bec.
Nous avons observé précédemment qu'en cet endroit on l'appeloit _rue
Saint-Merri_. On ignore quand elle a quitté ce nom pour prendre dans sa
totalité celui de la Verrerie, que portoit l'autre partie; mais il est
certain qu'elle étoit ainsi désignée dès 1380[153].

          [Note 153: Plusieurs titres font mention d'une rue nommée
          _Helliot de Brie_, qui devoit aboutir dans celle-ci, et qui ne
          subsiste plus. Sauval dit que, si ce n'est pas la rue
          _Jean-Pain-Mollet, il ne sait quelle elle peut être_. Jaillot
          pense que Sauval s'est trompé dans sa conjecture, parce que la
          rue Jean-Pain-Mollet existoit sous ce nom en 1261; il lui
          semble que la rue Helliot de Brie étoit située entre les rues
          Saint-Bon et de la Poterie; les cartulaires de Saint-Maur et
          de Sainte-Geneviève ne permettent pas, dit-il, d'en douter;
          ils énoncent _Domum D. Helyoti de Braia in quadrivio sancti
          Mederici, in stratâ quæ tendit versus orientem_.]

_Rue des Vertus._ Elle traverse de la rue des Gravilliers à la rue
Phelipeaux. On n'a de renseignements ni sur l'origine ni sur
l'étymologie du nom de cette rue. Jaillot la trouve indiquée pour la
première fois dans un papier-censier de Saint-Martin, en 1546.

_Rue du Verdbois._ Elle commence à la rue Saint-Martin, et finit au
Pont-aux-Biches. Il paroît qu'anciennement on ne la distinguoit pas de
la rue Neuve-Saint-Laurent, dont elle fait la continuation; car dans le
censier de Saint-Martin, de 1546, cité ci-dessus, on lit rue
Neuve-Saint-Laurent, dite du _Verdbois_. Comme cet endroit étoit en
marais et en jardinages, il est assez vraisemblable que le nom de
_Verdbois_ qu'on lui a donné vient des arbres qui environnoient de ce
côté l'enclos du prieuré Saint-Martin avant qu'on eût percé la rue.
Quelques plans la désignent sous le nom du _Gaillard-Bois_.

_Rue des Vinaigriers._ Elle commence à la rue Saint-Martin, et, se
divisant ensuite en deux branches, elle aboutit à la rue de
Carême-Prenant et à celle des Marais-Saint-Martin. Ce n'est qu'une
ruelle ou chemin serpentant, dont le commencement est désigné sur la
plupart des plans sous le nom de rue de _Carême-Prenant_. Elle doit
celui qu'elle porte à un champ appelé _des Vinaigriers_, qu'elle
côtoie, et dont elle suit les irrégularités. Sur un plan de 1654, elle
est nommée _ruelle de l'Héritier_.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RÉPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_L'église Saint-Merri._ Cette église est décorée d'un nouveau tableau
représentant saint Charles Borromée qui donne la communion aux
pestiférés, par _Colleton_. Ce tableau lui a été donné par la ville en
1819. Auprès de ce tableau ont été placées deux statues, l'une de saint
Jean, l'autre de saint Sébastien.

_L'église Saint-Nicolas-des-Champs._ La chapelle de la Vierge a été
ornée d'un tableau nouveau représentant le Repos en Égypte, par
_Caminade_, et donné par la ville en 1817. Ce tableau est d'une bonne
exécution. Dans une des chapelles à droite de la nef est un autre
tableau dont le sujet est saint Bruno enlevé au Ciel par deux anges.

_L'église de Saint-Laurent._ Cette église possède un tableau donné de
même par la ville en 1817; il représente ce saint diacre revêtu des
habits sacerdotaux et au moment où les bourreaux vont le saisir pour le
traîner au supplice. C'est un bon tableau.

_L'église Saint-Martin-des-Champs._ Nous avons dit que cette église et
tous les bâtiments qui en dépendoient sont maintenant occupés par le
Conservatoire des arts et métiers. La portion du jardin qui a été
conservée est fermée par une grille au niveau des bâtiments; sur l'autre
on a construit un nouveau marché.

_L'hôpital Saint-Louis._ Cet hôpital a été augmenté de plusieurs salles
que l'on a construites à l'angle de la rue Saint-Louis et à celui de la
rue Carême-Prenant. Au-dessus de la porte d'entrée est une inscription
qui porte ces mots: _Traitements externes et Consultations gratuites_.

_Nouveau Marché Saint-Martin._ Ce marché, établi, comme nous venons de
le dire, sur la plus grande portion du jardin de l'abbaye
Saint-Martin-des-Champs, se compose de deux corps de bâtiments percés
d'arcades et recouverts en tuiles. Ces bâtiments, liés ensemble par deux
grilles de fer, sont situés au nord et au midi; contre la grille du
levant s'élèvent deux pavillons avec porches ornés de deux colonnes et
de deux piliers: l'un sert de corps-de-garde, et l'autre de bureau.

_Le Château-d'Eau du boulevart de Bondi._ Cette fontaine, achevée en
1811, s'élève sur l'esplanade qui est entre la porte Saint-Martin et la
rue du Faubourg-du-Temple, et forme un point de partage, d'où les eaux
du canal de l'Ourcq vont alimenter les fontaines du quartier. C'est en
raison de cette destination qu'on lui a donné le nom de _Château-d'eau_,
bien que l'aspect de ce monument ne justifie pas complètement une telle
dénomination.

Au milieu d'un bassin circulaire s'élèvent en gradins trois autres
bassins concentriques qui servent de base à une double coupe en fonte de
fer, composée d'un piédouche et de deux patères inégales, séparées l'une
de l'autre par un fût. Au bas de cette coupe, et au niveau de la cuvette
supérieure, quatre socles carrés supportent chacun deux lions de fer qui
jettent de l'eau par la gueule. Les eaux s'échappent en bouillons au
centre de la vasque la plus élevée, s'étalent dans leur chute et forment
cinq nappes qui recouvrent presque toutes les surfaces du monument.
Plus bas, du côté de la rue de Bondi, deux niches carrées, pratiquées
dans le soubassement, servent de fontaines particulières aux habitants
du quartier.

On a critiqué ce monument dont l'aspect général est assez agréable, dont
la position est heureusement choisie. Il paroît imité de la fameuse
fontaine des lions de l'Alhambra; mais il est loin de présenter un aussi
bel effet, non-seulement parce que l'artiste a jugé à propos de
représenter les huit lions couchés, ce qui forme des masses trop
écrasées, mais encore parce qu'il les a accouplés au lieu de les placer
isolément autour des bassins supérieurs. Cette disposition interrompt
trop la continuité des chutes d'eau: il est hors de doute que la
subdivision des quatre masses auroit fait prédominer davantage la double
vasque dont l'effet est un peu mesquin au milieu de ces lourds
accessoires; et ce qui rend cette imperfection encore plus choquante,
c'est que ces lions sont d'un dessin dépourvu de caractère et d'une
exécution au-dessous du médiocre.

_Fontaine du marché Saint-Martin._ Elle se compose d'un faisceau
d'arbres et de roseaux groupés ensemble qu'entourent trois enfants, dont
l'un porte un chevreuil et sonne du cor, l'autre soutient une corne
d'abondance chargée de fruits; le troisième jette un filet. Le faisceau
est surmonté d'une coupe d'où l'eau se répand en nappes dans un bassin
circulaire. Les enfants, d'une proportion au-dessus de nature, sont d'un
beau dessin, et le monument en entier, coulé en bronze, est d'un bel
effet, d'un excellent goût, et digne de figurer d'une manière plus
honorable qu'au milieu d'un marché d'une aussi médiocre étendue. Du côté
du Conservatoire, et vers la grille qui sépare le jardin du marché, sont
adossées deux pierres en forme de cippe, ornées de masques en bronze qui
vomissent l'eau dans un bassin demi-circulaire.

_Fontaine de l'ancien marché Saint-Martin._ Ce n'est encore qu'un simple
piédestal qui paroît attendre une statue. Il fournit de l'eau de trois
côtés.


RUES NOUVELLES.

_Rue Berthoud._ Elle commence à la rue Montgolfier et aboutit dans celle
de Vaucanson.

_Rue Borda._ Elle donne d'un bout au milieu du Marché Saint-Martin, de
l'autre dans celle de la Croix.

_Rue du Buisson Saint-Louis._ Elle commence dans la rue Saint-Maur et
vient finir à la barrière de la Chopinette.

_Rue de la Chopinette._ Elle commence comme la précédente dans la rue
Saint-Maur, et vient finir à la barrière du même nom.

_Rue Conté._ Elle commence dans la rue de Vaucanson, longe le marché au
midi, et vient aboutir dans la rue Montgolfier.

_Rue Neuve-Sainte-Élizabeth._ Elle donne d'un côté dans la rue des
Fontaines, de l'autre dans la rue Neuve-Saint-Laurent.

_Rue Montgolfier._ Elle commence au bout de la rue Conté, longe le
marché au levant, et vient finir à l'angle de la rue Berthoud.

_Rue du Chemin de Pantin._ Elle donne d'un bout dans la rue du
Faubourg-Saint-Martin, et de l'autre aboutit à la barrière de ce nom.

_Rue Vaucanson._ Elle borde au nord le marché Saint-Martin, traverse la
rue Conté, et aboutit à celle du Verdbois.



QUARTIER DE LA GRÈVE.

     Ce quartier est borné à l'orient par la rue Geoffroi-l'Asnier et
     par la vieille rue du Temple exclusivement; au septentrion, par
     les rues de la Croix-Blanche et de la Verrerie exclusivement; à
     l'occident, par les rues des Arcis et de Planche-Mibrai
     inclusivement; et au midi, par les quais Pelletier et de la Grève
     inclusivement, jusqu'au coin de la rue Geoffroi-l'Asnier.

     On y comptoit, en 1789, trente-quatre rues, deux culs-de-sac,
     deux églises paroissiales, deux chapelles, une communauté de
     filles, un hôpital, l'Hôtel-de-Ville, deux places, etc.


Ce quartier est, sans contredit, l'un des plus anciens de la partie
septentrionale de la ville de Paris; et l'on voit d'abord sur les plans
qu'il étoit renfermé dans cette première enceinte élevée avant les murs
bâtis par Philippe-Auguste.

Toutefois il reste encore, sur le véritable état des lieux qu'il
embrasse aujourd'hui, des incertitudes qu'il est difficile de résoudre,
mais qui forcent du moins à douter dans des matières où plusieurs
historiens ont prononcé trop affirmativement; par exemple, sur la foi de
Sauval et du commissaire Delamare, presque tous ont écrit que l'église
de Saint-Gervais, qui fait partie de ce quartier, étoit hors des murs
avant l'enceinte de Philippe. Nous l'avions d'abord répété comme eux,
et nos plans la représentent d'après cette hypothèse. Jaillot prétend,
au contraire, que la porte _Baudoyer_ étoit située près de la rue
Geoffroi-l'Asnier[154], et par conséquent que cette basilique étoit, à
cette époque, renfermée dans la ville. Les preuves qu'il en donne ne
sont point, à la vérité, suffisantes, et ne peuvent même passer que pour
de simples conjectures; cependant, comme l'autre opinion n'est pas
appuyée sur des raisons meilleures, il en résulte que, jusqu'à ce qu'on
ait obtenu des renseignements plus positifs, il n'est pas permis de rien
prononcer sur ce point très-obscur des antiquités de Paris.

          [Note 154: Quartier Saint-Paul.]

Il en est de même de l'établissement des Juifs dans ce quartier. En
reconnoissant qu'ils y ont effectivement possédé une synagogue, le même
auteur a jeté quelques doutes sur l'opinion qui veut qu'ils en aient
occupé plusieurs rues, et nous aurons incessamment occasion de faire
connoître les raisons qu'il en a données.

Quant aux changements assez nombreux qui se sont opérés pendant une si
longue suite de siècles dans l'intérieur de ce quartier, la description
des anciens édifices et la nomenclature historique des rues
développeront tout ce que les traditions en ont laissé parvenir jusqu'à
nous.


PLACE DE GRÈVE.

C'est de sa situation sur le bord de la Seine que cette place a reçu le
nom qu'elle porte, nom qu'elle a donné ensuite à tout le quartier. Nous
avons déjà dit que c'étoit sur cet emplacement que se tenoit, dans
l'origine, le marché de toute la partie septentrionale de la ville de
Paris[155]; et ce fut en conséquence de cette ancienne disposition
qu'après le transport du marché dans les Champeaux, les bourgeois
habitans de la Grève et du Monceau-Saint-Gervais demandèrent à
Louis-le-Jeune qu'à l'avenir il ne fût élevé dans cet espace aucun
bâtiment. La charte qui leur accorde ce privilége est datée de 1141, et
porte qu'ils l'ont obtenu moyennant la somme de 70 liv. une fois payée.

          [Note 155: _Voyez_ 1re partie de ce 2e volume, p. 427.]

Tous les ans, la veille de la Saint-Jean, les prévôt et échevins de la
ville faisoient tirer un feu d'artifice au milieu de cette place. Avant
l'invention de la poudre on y allumoit simplement un grand bûcher,
auquel plusieurs de nos rois ne dédaignèrent point de mettre eux-mêmes
le feu. Cette solennité, pratiquée parmi nous de temps immémorial,
remonte, par une suite non interrompue, jusqu'à la plus haute antiquité.
L'usage d'allumer des feux et d'illuminer les rues et les places
publiques à certains jours de fête, se trouve chez les Romains à toutes
les époques, chez les Grecs dès leurs premiers temps; et saint Bernard a
remarqué que les Turcs et les Sarrasins allumoient un grand feu à peu
près à la même époque que celle de notre feu de la Saint-Jean. On croit
trouver l'origine de cette coutume dans les feux sacrés, qui servoient,
dans les anciennes religions, à brûler les victimes. La place de Grève
étoit encore le lieu où se faisoient les réjouissances les plus
remarquables à la naissance de nos princes et dans les autres
circonstances heureuses et solennelles.

Par un contraste qui peut paroître singulier, cette place étoit depuis
long-temps le théâtre des exécutions publiques[156]. Les historiens ne
nous apprennent point positivement à quelle époque on commença à la
consacrer à ces tristes cérémonies. La première exécution faite en ce
lieu, dont l'histoire fasse mention, est celle de Marguerite Porette,
hérétique, laquelle y fut brûlée en 1310; en 1398, deux prêtres y furent
dégradés, et ensuite décapités dans le même endroit, suivant Le
Laboureur, aux Halles, suivant Juvénal des Ursins. Toutefois il y a des
preuves que, dans le siècle suivant, les exécutions des criminels se
faisoient encore ordinairement sur la place aux Chats, aux Halles et au
marché aux Pourceaux.

          [Note 156: Elles s'y font encore aujourd'hui.]

On voit, par les registres de la ville[157], que l'étape, ou marché aux
vins, fut transférée de la Halle sur cette place par lettres de Charles
VI, du mois d'octobre 1413[158]. Cependant il y a lieu de croire qu'on y
déposoit déjà du vin avant cette époque, car, dans un recueil
d'ordonnances[159], on en trouve une des généraux trésoriers _pour le
fait de la boite du vin étant en Grève, pour la délivrance du roi Jean,
du 16 décembre 1357_. On voit dans le même recueil que la place du
charbon y étoit établie en 1642.

          [Note 157: Spicil., t. II, p. 636.]

          [Note 158: C'est sans doute à ce marché que faisoient allusion
          les deux vers qu'on lisoit sur une fontaine élevée dans un
          coin de cette place.

            _Grandia quæ cernis statuit sibi regna Lyæus:
                Ne violenta gerat, suppeditamus aquas._

          Cette fontaine, construite en 1624, fut abattue en 1674, et
          transportée à la place Maubert.]

          [Note 159: Rec. de Blondeau.]


HOSPICE ET CHAPELLE DES HAUDRIETTES.

Les anciens historiens de Paris ont adopté trop légèrement les fables
imaginées sur l'origine de cet hôpital, origine qu'ils reculent jusqu'au
règne de saint Louis. Cependant le premier monument authentique où il en
soit fait mention est une charte de Philippe-le-Bel[160], donnée à Milly
au mois d'avril 1306; par cette charte, ce prince permet à Étienne
Haudri son panetier de bâtir sur la place _qu'il a nouvellement acquise
à la Grève, tenant d'un long à l'hôpital des pauvres qu'il a fondé_; et
il y a bien de l'apparence que cette fondation avoit été faite depuis
peu de temps, puisqu'il n'y avoit point encore de chapelle[161].

          [Note 160: Trés. des chart. Rég. 38, c. 137.]

          [Note 161: Quelques historiens ont avancé que la chapelle de
          cet hôpital avoit été bâtie sur l'emplacement d'un ancien
          monastère fondé par sainte Geneviève au lieu même où elle
          demeuroit. Cependant il n'en existe aucune tradition
          authentique[161-A]; et, en supposant qu'il y eût des
          monastères à Paris du temps de cette sainte fille, ce qu'il
          seroit difficile de prouver, nous demanderons quand et par qui
          celui-ci a été détruit, et dans ce cas, comment il se fait
          qu'on n'en ait conservé aucun souvenir? Les Parisiens
          auroient-ils laissé ensevelir sous des ruines la demeure de
          leur patronne et des vierges qui composoient sa communauté?
          Auroient-ils perdu jusqu'à la mémoire, d'un lieu consacré par
          les vertus de cette sainte, et par la pieuse reconnoissance
          qu'ils lui ont toujours conservée?

          Cette opinion est aussi dénuée de preuves que de
          vraisemblance, et nous l'aurions passée sous silence, ainsi
          que tant d'autres contes de ce genre, qu'on trouve dans les
          vieilles légendes, si elle n'avoit été adoptée par dom
          Duplessis, auteur moderne, renommé par son érudition.]

          [Note 161-A: Ces historiens paroissent avoir confondu cette
          chapelle avec la chapelle que sainte Geneviève fit
          effectivement bâtir près de Saint-Germain-le-Vieux dans la
          Cité. (_Voyez_ t. I, p. 262, 1re partie.)]

Étienne Haudri, fils du précédent, fonda une seconde chapellenie, et
Jean son frère en créa deux autres, dont le revenu fut amorti par
Philippe-le-Bel en 1309. Le même Jean Haudri et sa femme y fondèrent
aussi deux chapelains, ainsi qu'il résulte d'un acte daté du 5 août
1327[162].

          [Note 162: _Hist. eccles. Par._, t. II, p. 606.]

Il ne paroît pas que les fondateurs eussent fixé le nombre des femmes
veuves qui devoient être reçues dans cet hôpital; et l'historien de
l'église de Paris manque d'exactitude en affirmant qu'il avoit été
établi pour douze de ces femmes, puisqu'il est certain que l'on en
trouve plus ou moins dans ce siècle et dans les suivans. Une bulle de
Clément VII, de 1386, nous apprend qu'à cette époque il y en avoit
trente-deux; on les appeloit les _Bonnes-Femmes de la chapelle des
Haudriettes_.

Les statuts qui leur furent donnés en 1414 n'indiquent point que cette
maison dût être regardée comme un couvent. On n'y parle que d'une
maîtresse et de femmes hospitalières vivant en commun; et ce qui prouve
que leur engagement n'étoit que conditionnel, c'est qu'il y est déclaré
que, dans certains cas, elles seront chassées honteusement. Dans la
quittance des droits d'amortissement, qui leur fut donnée le 10 novembre
1521, elles ne sont qualifiées, comme auparavant, que de Maîtresses et
Bonnes-Femmes de la chapelle Étienne Haudri. Il paroît cependant, par
quelques actes, que la maîtresse prenoit le titre de supérieure, et les
hospitalières celui de soeurs.

Il seroit assez difficile d'assigner l'époque où elles contractèrent des
voeux, et devinrent réellement religieuses; mais il est certain qu'elles
l'étoient, lorsqu'en 1622 elles furent transférées rue Saint-Honoré[163].

          [Note 163: _Voyez_ t. I, 2e partie, p. 999. Des Capucins
          remplacèrent les Haudriettes dans leur ancienne demeure, qui
          maintenant est changée en maisons particulières.]


L'HÔTEL-DE-VILLE.

Dans la décadence de l'empire romain, les dangers sans cesse renaissants
dont le menaçoient les incursions des barbares avoient forcé les
empereurs à accorder, particulièrement dans les Gaules, de grands
priviléges à ceux de ses habitants qui s'armoient pour la défense de
l'État; et bientôt des lois positives distinguèrent les familles
militaires de celles des simples citadins[164]. Ceux-ci se partagèrent
encore en deux classes: l'une, de propriétaires auxquels étoient
exclusivement réservées les charges municipales[165]; l'autre, des
non-propriétaires ou plébéiens, dont la condition différoit peu de celle
des esclaves.

          [Note 164: _Cod. Theod._, _lib._ VII, _tit._ 13, 20, 22, etc.]

          [Note 165: _Ibid._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 53, 78.]

L'administration intérieure des cités étoit donc confiée à un sénat
composé de cette première classe d'habitans propriétaires; et ces
sénateurs étoient nommés _décurions_[166]. Nous apprenons qu'ils
avoient le maniement et la dispensation des deniers publics, et qu'ils
étoient chargés de l'exaction des vivres (_annonæ_) et de leur
répartition. Dans quelques provinces on choisissoit parmi eux les
receveurs publics; dans d'autres on les chargeoit seulement de presser
la recette des impôts, et c'étoient eux qui nommoient les receveurs à
leurs risques et périls. Ils avoient encore la charge de conduire à leur
destination l'argent et les denrées qui provenoient de la levée des
tributs; la garde des résidences impériales, leur entretien, étoient
aussi confiés à leurs soins, et ils avoient, en qualité de prévôts,
celle des bourgades et des greniers publics. C'étoit parmi eux que l'on
prenoit les inspecteurs des mines, les inspecteurs et directeurs des
travaux publics; devant eux se dressoient tous les actes municipaux, et
ils devoient, en toute sorte de cas, se trouver prêts à exécuter les
ordres des juges[167]. Tel étoit le _décurionat_, qui, pour quelques
stériles priviléges qu'il portoit avec lui, mettoit effectivement ceux
qui y étoient appelés par leur naissance et par leur fortune sous le
joug de la plus dure servitude; et les lois établies pour forcer les
plus riches habitants à en remplir les fonctions, et pour les empêcher
de s'y soustraire, prouvent à quel point cette servitude leur étoit
insupportable. Avant de parvenir à la vétérance, un décurion étoit
souvent obligé de passer par tous les emplois que nous venons de citer,
en commençant par l'exaction des impôts, qui de tous étoit le moins
honorable[168]. Cette vétérance ne s'obtenoit qu'après vingt-cinq années
d'exercice, et ouvroit alors la voie à tous les honneurs. Enfin, à la
tête de ce corps municipal étoient deux magistrats annuels nommés
_duumvirs_, devant lesquels on portoit les faisceaux, et qui offroient
ainsi, dans ces villes de province, quelque image de l'ancienne dignité
consulaire[169].

          [Note 166: _Ibid._, _leg._ 13, 96, 101, etc.]

          [Note 167: _Cod. Theod._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 4, 8,
          14, 21, 39, 49, 117, 151, 161, 189, etc.]

          [Note 168: _Cod. Theod._, _lib._ XII, _tit._ 1, _leg._ 4, 71,
          75, 77, etc.]

          [Note 169: _Ibid._ _leg._ 56, 174 et 21.]

On sait que, dans ces derniers moments qui précédèrent la conquête, la
dureté, ou pour mieux dire la cruauté du gouvernement romain à l'égard
des provinces gauloises qu'il mettoit en quelque sorte au pillage, comme
une proie qui alloit lui échapper[170], furent une des causes qui
favorisèrent et consolidèrent la conquête qu'en firent les rois francs.
Réduites au désespoir, un grand nombre de cités, et entre autres celles
des Armoriquains, se livrèrent elles-mêmes aux barbares, cherchant en
quelque sorte un refuge auprès de ces grossiers vainqueurs, contre les
agents du fisc, pour elles mille fois plus à craindre et plus
impitoyables. Leurs nouveaux souverains les reçurent aux mêmes
conditions que les empereurs les avoient possédées; c'est-à-dire que,
tandis qu'ils accordoient aux familles militaires qui avoient transigé
avec eux, et qui s'étoient rangées sous leurs drapeaux, tous les
priviléges dont jouissoient leurs _fidèles_, auxquels elles furent, pour
la plupart, entièrement assimilées; les cités, leurs habitants, tout
leur territoire, devinrent, de même que sous les empereurs, propriétés
de la couronne, et furent au nombre des _choses_ et des _corps_ que les
rois partagèrent entre eux[171], et que même ils eurent le droit de
donner à qui bon leur sembloit. C'est ainsi que l'administration des
villes devint entièrement étrangère au gouvernement militaire des
provinces; qu'on les voit souvent entrer dans l'apanage des princes du
sang, quelquefois même appartenir à des seigneurs que le monarque avoit
voulu récompenser; elles furent constamment régies par d'autres lois;
elles eurent des tribunaux qui leur étoient particuliers; elles étoient
gouvernées par les propres officiers des rois dont elles relevoient
directement[172], à qui elles payoient tribut, dont elles faisoient la
principale richesse, et qui les traitoient avec bien plus de douceur
qu'elles n'avoient été traitées sous le gouvernement romain. Leurs
habitants furent désignés sous le nom générique de _provinciaux_, et
distingués ainsi des nobles ou _cantonniers_, qui ne quittoient point la
campagne et résidoient dans leurs châteaux.

          [Note 170: On peut voir l'affreux tableau qu'en présente le
          saint évêque Salvien (_de Gubernat. Dei_, _lib._ V, p. 155.)
          «C'est peu pour un Romain, dit-il en parlant de ces agents du
          fisc, d'être heureux, s'il ne rend son concitoyen malheureux,
          etc.»]

          [Note 171: _Convent. apud Andelau_, _an._ 587.]

          [Note 172: _Greg. Tur. hist._, _lib._ II, _cap._ 23 et 36.]

Parmi ces cités, toutes celles qui étoient romaines continuèrent d'être
gouvernées par les lois romaines[173]; et, sauf quelques légers
changements qu'on y introduisit et qui furent tous à leur avantage, on y
retrouve également, deux ordres de citoyens; les uns _propriétaires_,
les autres qui n'avoient point de propriété. Les premiers, sous le nom
de _sénateurs_, exerçoient, comme les anciens _décurions_, toutes les
fonctions municipales[174]; les autres formoient le menu peuple
(_plebs_), et n'avoient d'autre obligation que de payer le tribut, qui
ne se levoit pas aussi arbitrairement que sous les empereurs.

          [Note 173: _Cap. Car. Calv._, _tit._ XXXVI, _cap._ 20.]

          [Note 174: _Greg. Tur. hist._, _lib._ XV, _cap._ 31,
          _passim_.]

Un passage de Grégoire de Tours semble nous indiquer que le commerce
étoit la profession la plus ordinaire des bourgeois des cités; que les
profits en étoient si considérables qu'en très-peu de temps ils
doubloient leurs capitaux, et que c'étoit là ce qui faisoit
principalement leur richesse et leur considération[175]. Ce passage nous
prouve qu'ils continuèrent de faire, sous les rois francs, ce qu'ils
avoient déjà fait sous les Romains: car, pour ce qui regarde Paris,
lorsque cette ville eut été enfin subjuguée par les Romains et réduite
au rang des villes tributaires, on voit, sous la protection immédiate du
proconsul qui étoit seul chargé du gouvernement de la Gaule celtique,
s'élever dans ses murs un corps d'officiers subalternes, chargé de
rendre la justice en son nom et dans des cas peu importants, dont on
pouvoit même appeler encore devant ce magistrat suprême. Ces officiers,
qui prenoient le nom de _défenseurs de la cité_[176], étoient tirés
d'une société de _nautes_, ou commerçants par eau, laquelle étoit
elle-même composée des premiers citoyens de la ville. Ces nautes
jouissoient d'une grande considération; on les retrouve dans toutes les
principales villes de l'empire, et plusieurs étoient même décorés du
titre de chevaliers romains[177].

          [Note 175: _Greg. Tur._, _lib._ III, _cap._ 34.]

          [Note 176: _Cod. Theod._, _lib._ III, _de deff. civ._]

          [Note 177: _Voyez_ t. I, p. 461, 1re partie, ce qui y est dit
          de l'autel découvert dans les fondations de N. D., et consacré
          par cette compagnie de _nautes_ à diverses divinités. Une des
          inscriptions qui y sont gravées prouve que, dès le temps de
          Tibère, ces nautes formoient un corps assez riche et assez
          considérable pour pouvoir consacrer des monuments publics.]

Nous venons de dire que le régime municipal se maintint sous les
premiers rois de France à peu près tel qu'il avoit été sous les Romains,
et ceci dura jusqu'à ce que l'invasion des Normands et l'usurpation des
grands vassaux eussent arraché des mains de ces monarques cette portion
si belle de leurs attributions et de leurs propriétés. On sait comment
ils la recouvrèrent, lorsque les _communes_ se rétablirent sous la
troisième race, et rentrèrent peu à peu sous l'administration du roi,
leur protecteur naturel.

Toutefois il ne paroît pas que, sous ce rapport, Paris ait subi d'aussi
grandes révolutions que beaucoup d'autres villes. Nous trouvons que le
gouvernement municipal ne cessa point de s'y maintenir. Quelques
réglements faits par Dagobert en 630, par Charlemagne en 798, et par
Charles-le-Chauve en 865, concernant la police de la navigation, ne nous
permettent pas de douter que le commerce par eau ne fût alors
très-florissant; on trouve aussi une ordonnance de Louis-le-Débonnaire,
au sujet de certains droits qu'on levoit pour le roi sur les
marchandises qui remontoient la rivière, ordonnance dans laquelle il est
dit que ces droits se percevoient dès le temps du roi Pepin, et de
toutes ces autorités il résulte que le corps des _nautes_ n'avoit point
cessé d'exister sous différents noms; tout semble indiquer que
l'administration municipale et la police de la navigation étoient
confiées à cette compagnie, qui, regardée dès lors comme municipale,
changea son premier nom en celui de _hanse_, qui signifie _union_,
_association_. Une charte de Louis VII, dans laquelle il confirme les
coutumes et les priviléges dont les _marchands de l'eau_ jouissoient
sous Louis VI dit _le Gros_, prouve que jusqu'à cette époque leur
corporation n'avoit point cessé de se maintenir à travers tant de
désordres et de bouleversements qui avoient changé la face de la
France[178]. Enfin, en 1315, on voit de nouveaux priviléges accordés par
Philippe-Auguste au corps des _marchands de l'eau hansés_ de Paris.

          [Note 178: Les principaux articles des priviléges dont ce
          prince leur accorda la confirmation portoient que les
          marchands de cette capitale pouvoient seuls faire remonter les
          bateaux depuis le pont de Mantes jusqu'au port de Paris; que
          ceux qui contrevenoient aux défenses faites à ce sujet
          perdoient leurs marchandises, dont la moitié étoit confisquée
          au profit du roi, et l'autre moitié au profit des marchands de
          l'eau de Paris. On y lit de plus que si le valet d'un marchand
          se rend coupable de quelque crime, il n'est justiciable que de
          son maître, à moins qu'il n'eût été pris sur le fait par la
          justice du roi.]

Jusque là il n'est point encore parlé de prévôt des marchands et
d'échevins; et c'est à tort que quelques écrivains en ont attribué la
création à ce dernier roi, car il n'existe pas un seul acte qui puisse
servir de fondement à cette opinion[179]. Cependant, dès cette époque,
la ville avoit des armoiries qu'elle avoit prises au commencement des
croisades[180]. Ce n'étoit pas alors ce gros vaisseau voguant à pleines
voiles, qu'on a vu depuis dans son écusson jusqu'au moment de la
révolution, mais seulement une nef mise à flot, sur un champ parsemé de
fleurs de lis sans nombre. Cet emblème étoit aussi gravé sur son
sceau[181].

          [Note 179: Son testament, que l'on cite à ce sujet, ne fait
          mention que d'une commission particulière donnée à quelques
          habitants de Paris, pour avoir, en son absence, le dépôt de
          ses finances; ce qui n'a aucun rapport avec les droits de la
          ville.]

          [Note 180: Elle le fit à l'exemple des nobles, qui inventèrent
          ces armoiries pour se distinguer les uns des autres, et
          établir en même temps la distinction de leurs sceaux.]

          [Note 181: On le trouve sur un ancien sceau gravé vers le
          temps de saint Louis, avec cette inscription: _Sceau de la
          marchandise de l'eau de la ville_. Ces armoiries ont été
          rétablies depuis la restauration.]

Le premier titre où il soit parlé des prévôt des marchands et échevins
est une ordonnance de police d'Étienne Boilesve, prévôt de Paris, où les
échevins sont tour à tour présentés sous cette dénomination, et sous
celle de _jurés de la confrérie des marchands de Paris_. Le chef de ces
jurés est également appelé _prévôt des marchands_ dans un arrêt du
parlement de la Chandeleur, donné en 1269. Cependant ce nom ne lui étoit
pas encore définitivement accordé; car en 1273 on le trouve désigné sous
celui de _maître des échevins_ de la ville de Paris, dans un autre arrêt
du parlement de la Pentecôte. Enfin, l'année suivante, sous
Philippe-le-Hardi, on abandonna entièrement ces anciens titres pour
celui que le corps municipal n'a point cessé de porter jusqu'à sa
destruction.

L'hôtel-de-ville jouit de tous les priviléges qui lui avoient été
successivement accordés par nos rois jusqu'à Charles VI. Ce prince,
voulant tirer une vengeance éclatante de la sédition des Maillotins, ne
se contenta pas d'ôter aux bourgeois leurs armes, la garde, les chaînes
de la ville, il supprima encore la prévôté des marchands, l'échevinage,
la juridiction, la police et le greffe; et le premier prévôt de Paris
fut chargé de l'administration municipale, à laquelle on voulut bien
admettre quelques bourgeois, mais sans en rendre la propriété à la
ville. Cet état violent ne fut pas de longue durée. Le roi, s'étant
apaisé, rétablit en 1411 _le parloir aux bourgeois_, et rendit à la
ville tous ses priviléges; mais il ne put lui rendre également les
titres sur lesquels ils étoient fondés. Il s'étoit commis pendant cette
interruption du gouvernement municipal des désordres irréparables dans
les archives qui avoient été presque entièrement détruites ou dissipées.
Il fallut pour remédier à un tel désastre travailler à une ordonnance
générale qui pût servir de règle dans l'administration de la police et
de la justice municipale. On tâcha, autant qu'il fut possible, de
rassembler les chartes, les titres, les registres égarés: pour éviter
les innovations dans le nouveau code, aux preuves par écrit furent
réunies les preuves testimoniales, et des assemblées furent formées,
dans lesquelles on réunit tous ceux qui pouvoient donner des
éclaircissements sur cette matière importante. Ce fut ainsi qu'après
trois ans de soins et de recherches on parvint à rétablir l'ancien droit
de la ville, lequel fut rédigé dans une ordonnance générale, scellée du
grand sceau au mois de février 1415. Cette ordonnance étoit composée de
près de 700 articles, parmi lesquels on pouvoit surtout remarquer ceux
qui regardoient le commerce par eau, et la juridiction que la ville de
Paris a toujours eue sur la rivière de Seine et sur toutes celles qui
s'y jettent.

Pendant ces diverses révolutions du corps municipal, nos historiens font
mention de quatre endroits dans lesquels il a tenu successivement ses
assemblées. Le premier, situé _à la vallée de Misère_[182], étoit connu
sous le nom de _maison de la Marchandise_. Le second, que l'on nommoit
le _Parlouer aux bourgeois_, étoit dans le voisinage de l'église
Saint-Leufroi et du Grand-Châtelet. On voit ensuite les officiers
municipaux tenir leurs séances près la porte Saint-Michel, dans de
vieilles tours qui appartenoient à la ville; enfin, en 1357, ce corps
acheta une grande maison située à la place de Grève. Elle se nommoit, en
1212, la _maison de la Grève_, et appartenoit alors à Philippe _Cluin_,
chanoine de Notre-Dame, qui la vendit cette année même à
Philippe-Auguste[183]. On la nomma ensuite la _Maison aux piliers_,
parce qu'elle étoit dès lors soutenue par un rang de piliers assez
semblables à ceux qu'on y voyoit encore avant la révolution. Enfin elle
prit le nom de _Maison aux Dauphins_, parce qu'on en avoit fait don aux
deux derniers dauphins de Viennois. Charles de France, à qui elle
appartenoit en cette qualité, finit par la donner à _Jean d'Auxerre_,
receveur des gabelles de la prévôté de Paris; et celui-ci la vendit à la
ville, par contrat du 7 juillet 1357, moyennant 2880 liv. parisis. Cette
demeure étoit bien loin d'être aussi considérable qu'elle l'est
aujourd'hui[184]; mais dans la suite des temps la ville ayant fait
l'acquisition d'un assez grand nombre de maisons environnantes, il fut
décidé, lorsqu'on crut posséder un terrain assez vaste, que les
anciennes constructions seroient démolies, et que sur leur emplacement
on éleveroit un monument plus digne d'une aussi grande capitale.

          [Note 182: _Voyez_ t. Ier, p. 595, 2e partie.]

          [Note 183: Trésor des chart.]

          [Note 184: Cet hôtel Dauphin n'étoit qu'une maison formée par
          deux pignons, et située entre plusieurs maisons de simples
          particuliers. «Il y avoit, dit Sauval, deux cours, un
          poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et petites;
          des étuves accompagnées de chaudières et de baignoires; une
          chambre de parade, une autre d'audience, appelée _le
          plaidoyer_; une chapelle lambrissée, une salle couverte
          d'ardoises, longue de cinq toises et large de trois, et
          _plusieurs autres commodités_.» Cette maison, qui nous
          paroîtroit aujourd'hui si chétive, étoit une des plus grandes
          de ce temps-là, et servoit non-seulement de lieu d'assemblée
          aux officiers municipaux, mais encore de logement au prévôt
          des marchands et à sa famille. En 1384, Juvénal des Ursins y
          demeuroit avec ses frères.]

Ce fut en 1532 que le projet du nouvel édifice fut définitivement
arrêté; et le 15 juillet de l'année suivante la première pierre en fut
posée par Pierre Niole, alors prévôt des marchands. Il avoit été conçu
d'abord sur un plan gothique, et s'élevoit déjà jusqu'au second étage,
lorsqu'on en suspendit tout à coup la construction. On commençoit à se
dégoûter en France de ce genre d'architecture; et cette lumière des
beaux-arts, qui venoit de renaître en Italie, avoit déjà pénétré jusqu'à
nous. Un architecte italien (_Dominique Boccadoro_, dit _Cortone_)
conçut un projet qu'il présenta, en 1549, au roi Henri II, et qui fut
adopté: c'est celui du bâtiment qui subsiste encore aujourd'hui.
Toutefois l'inventeur n'eut pas la satisfaction de le voir achever: de
même que presque tous les grands monuments de Paris, celui-ci n'a été
construit que lentement et à plusieurs reprises; et ce n'est qu'en 1605,
sous le célèbre prévôt des marchands, _François Miron_[185], qu'il fut
entièrement achevé. Henri IV régnoit alors; et ce fut ce magistrat qui
fit placer la statue équestre de ce monarque, qu'on voyoit avant la
révolution dans le cintre qui surmonte la porte d'entrée[186], ainsi
qu'une autre statue de bronze représentant Louis XIV. Celle-ci étoit
pédestre, de ronde-bosse, et placée sous l'arcade de la cour qui fait
face à celle de l'entrée.

          [Note 185: Ce fut lui qui changea le don que la ville faisoit
          tous les ans à Notre-Dame, d'une bougie d'une longueur égale à
          celle de l'enceinte de Paris, en celui d'une lampe d'argent.
          (_Voyez_ t. I, p. 316.) Dans une courte administration de deux
          années, il fit à lui seul plus d'embellissements à la ville,
          et fonda plus de monuments utiles, que tous les prévôts
          ensemble qui l'avoient précédé.]

          [Note 186: Au-dessus de cette porte étoit gravée, en lettres
          d'or, l'inscription suivante:

            _Sub Ludovico Magno felicitas urbis._]

Quoique l'Hôtel-de-Ville ne soit pas un monument d'un style très-pur, ni
conçu d'après les vrais principes de la bonne architecture, il est
cependant extrêmement remarquable, si l'on considère l'époque à laquelle
il fut bâti. Il y règne une ordonnance qui annonce le retour au bon goût
de l'antiquité. Les entablements, les profils, les chambranles des
fenêtres et les détails de sculpture d'ornement répandus tant au dehors
qu'au dedans, annoncent une tendance bien marquée vers la régularité des
formes et le vrai style de décoration. La cour intérieure, assez
spacieuse pour le bâtiment, est environnée de portiques.

C'est avec raison sans doute que l'on regarde aujourd'hui cet édifice
comme hors de toute proportion avec les besoins actuels d'une ville
aussi immense et aussi opulente que Paris, puisqu'il n'offre pas même
d'entrée aux voitures; «mais, comme l'a judicieusement observé un auteur
moderne[187], il y auroit de l'injustice à en accuser les hommes
d'alors. Paris est plus que doublé, depuis ce temps, en étendue et en
population; et le luxe des commodités de la vie s'est accru dans une
proportion beaucoup plus grande encore. L'Hôtel-de-Ville n'étoit
d'ailleurs destiné jadis qu'à quelques cérémonies annuelles, et il
n'étoit, à vrai dire, le centre d'aucune grande administration. Une
vaste salle pour les banquets publics étoit la partie la plus importante
de ces sortes de bâtiments. C'est encore dans ce système qu'est bâti
l'Hôtel-de-Ville d'Amsterdam, l'un des beaux édifices de l'Europe.»

          [Note 187: Feu M. Legrand.]

Les prévôt des marchands et échevins tenoient leur juridiction les
mercredis et samedis matin. Elle s'étendoit, avant la révolution, sur
les rentes de l'Hôtel-de-Ville, sur la police des quais et des ports de
la rivière, sur les marchandises qui arrivoient par eau, etc.[188]

          [Note 188: Outre le prévôt des marchands et les quatre
          échevins, qui étoient élus tous les ans le 16 août, jour de
          saint Roch, avec beaucoup de pompe, il y avoit vingt-six
          conseillers de ville, un procureur, un avocat du roi, un
          substitut, un greffier, un receveur, des quarteniers,
          dixainiers, cinquanteniers, trois cents archers et leurs
          officiers, des commis, des huissiers, des commissaires de
          police sur les ports, des étalonneurs, etc.]


     CURIOSITÉS DE L'HÔTEL-DE-VILLE EN 1789.

     Dans le cintre, la statue de Henri IV, dont nous avons déjà
     parlé. Elle étoit en bronze doré, et fixée sur un marbre noir qui
     subsiste encore. Cette statue, qui passoit pour le chef-d'oeuvre
     de _Biard_, habile sculpteur de ce temps-là, fut dégradée en
     1652, dans une émeute populaire, restaurée ensuite avec la plus
     grande maladresse par _Biard_ le fils, et enfin détruite
     entièrement pendant la révolution.

     Au milieu de la base d'une des arcades qui environnent la cour
     intérieure, la statue également en bronze de Louis XIV. Elle
     étoit pédestre et posée sur un piédestal de marbre blanc, chargé
     de bas-reliefs et d'inscriptions[189]. Dans ce monument, qui
     passoit pour un des chefs-d'oeuvre de _Coizevox_, le monarque
     étoit représenté revêtu de l'habit d'un triomphateur romain,
     appuyé d'une main sur un faisceau d'armes, et étendant l'autre en
     signe de commandement.

          [Note 189: La principale étoit conçue en ces termes:

          _Ludovico Magno, victori perpetuo, semper pacifico, ecclesiæ
          et regum dignitatis assertori; præfectus et ædiles æternum hoc
          fidei, obsequentiæ, pietatis et memoris animi monumentum
          posuerunt an._ R. S. U. M. D. C. LXXXIX.]

     Le long des portiques on voyoit incrustés dans le mur les
     portraits en médaillons d'un grand nombre de prévôts des
     marchands, et plus de trente inscriptions composées par _André
     Félibien_, lesquelles étoient relatives aux événements les plus
     glorieux des règnes de Louis XIV et de Louis XV.

     Dans les vastes salles de cet édifice étoient plusieurs autres
     monuments, savoir:

     _Dans l'antichambre de la salle des gouverneurs_, un tableau
     peint par _de Troy_ le père, à l'occasion de la naissance du duc
     de Bourgogne, père de Louis XV; _entre les croisées_, les
     portraits des gouverneurs, revêtus de leurs habits de cérémonie.

     _Dans la salle des gouverneurs_, 1º sur la cheminée un portrait
     de Louis XV, donné par ce prince en 1736 à l'Hôtel-de-Ville; 2º
     un grand tableau de _Carle Vanloo_, représentant le même monarque
     qui reçoit sur son trône les actions de grâces des prévôt et
     échevins de Paris, à l'occasion de la paix de 1739.

     _Dans la salle dite de la Seine_, un tableau dans lequel est
     représenté Louis XIV accordant des lettres de noblesse au corps
     de ville.

     _Dans l'antichambre de la salle des petites audiences_, plusieurs
     tableaux, parmi lesquels on remarquoit celui où Louis XIV reçoit
     les hommages des échevins, en 1654.

     _Dans la grande salle_, 1º Louis XIV rendant à la ville les
     lettres de noblesse dont elle avoit été dépouillée, par _Louis
     Boullongne_; 2º deux tableaux de _Rigaud_, représentant des
     hommages rendus au roi par le corps-de-ville; 3º le mariage du
     duc de Bourgogne avec Adélaïde de Savoie, par _Largillière_; 4º
     la réception de Louis XV à l'Hôtel-de-Ville, après sa maladie de
     Metz, par _Roslin_; 5º l'inauguration de la statue de ce
     monarque, par _Vien_; 6º la naissance du dauphin, fils de Louis
     XVI, par _Ménageot_; 7º deux tableaux de Porbus, dans lesquels on
     voyoit les échevins aux pieds de Louis XIII, avant et après sa
     majorité.

     _Dans la salle d'audience_, 1º Henri IV faisant son entrée à
     Paris, après la réduction de cette ville; 2º l'entrée de Louis
     XVI à Paris, à l'occasion du rétablissement des parlements en
     1774. Ce dernier tableau avoit été peint par _Robin_.

     Dans une autre pièce les douze mois de l'année, par _Jean
     Goujon_. Nous n'avons pu nous assurer si ces sculptures
     existoient encore; mais il est inutile sans doute de dire que
     presque tous les autres monuments ont été détruits par la rage
     révolutionnaire.

À l'entrée de la rue de la Mortellerie, au-dessus de l'arcade qui sert
d'entrée à la rue du Martroy, est un bâtiment qui servoit autrefois
d'arsenal à la ville.


L'HÔPITAL DU SAINT-ESPRIT.

Tous les historiens de la ville de Paris fixent la fondation de cet
hôpital à l'année 1362[190], et s'accordent à dire que les malheurs des
temps ayant considérablement augmenté le nombre des pauvres orphelins,
quelques personnes charitables se réunirent pour leur procurer un asile
et des secours. Elles achetèrent à cet effet une maison et une grange à
la place de Grève; dans la même année, Jean de Meulent, évêque de Paris,
permit la construction, sur cet emplacement, d'un hôpital, et l'érection
d'une confrérie qui devoit fournir aux frais de l'établissement. Le pape
Urbain V ne tarda pas à l'approuver, et sa bulle fut confirmée par deux
autres papes, Grégoire XI et Clément VII. On bâtit la chapelle en 1406;
elle fut bénite le 4 août 1415, et dédiée le 15 juillet 1503.

          [Note 190: L'abbé Lebeuf est le seul qui dise, sur la foi d'un
          pouillé de l'ordre du Saint-Esprit, imprimé au commencement du
          dix-septième siècle, que l'hôpital du Saint-Esprit existoit
          avant l'an 1228, et que de son temps il restoit une tradition
          selon laquelle cet hôpital avoit été établi au haut de la rue
          Geoffroi-l'Asnier; mais il ajoute que peut-être il y a eu deux
          hôpitaux du même nom.]

C'est encore dans cette église, le 8 septembre 1413, que fut fondée une
confrérie de Notre-Dame de Liesse. Le roi Charles VI et Isabelle de
Bavière sa femme en furent les principaux bienfaiteurs; et c'est la
cause pour laquelle on voyoit leurs portraits peints sur les vitraux
auprès du grand hôtel.

Cet hôpital étoit destiné aux orphelins des deux sexes, nés à Paris en
légitime mariage, et dont les pères et mères étoient décédés à
l'Hôtel-Dieu. On y recevoit ces enfants jusqu'à l'âge de neuf ans. Ils
donnoient en y entrant la somme de 150 liv., qui leur étoit rendue
lorsqu'ils en sortoient pour apprendre un métier.

L'administration de cet hôpital fut réunie à celle de l'hôpital général,
par lettres-patentes du 23 mai 1679, enregistrées le 18 avril de l'année
suivante.


     CURIOSITÉS.

     Dans l'église de cet hospice étoient quatre tableaux:

     Un saint Sébastien, par _Lépicier_; sainte Geneviève, saint Éloi,
     saint Nicolas, par _Eysen_.

     La classe des garçons étoit ornée d'un tableau représentant la
     Vierge protégeant des enfants bleus.


_Grand Bureau des pauvres._

Il étoit situé près de cet hôpital. François Ier, par ses
lettres-patentes du 5 novembre 1544, ayant chargé le corps de ville du
soin général des pauvres et de l'administration de tout ce qui concerne
cette classe souffrante de la société, les magistrats qui le composoient
choisirent treize personnes notables qu'elles chargèrent de diriger
cette opération importante conjointement avec quatre commissaires nommés
par le parlement. Il avoit été décidé d'abord que les directeurs du
nouvel établissement tiendroient leurs assemblées dans une salle de
l'Hôtel-de-Ville; mais comme, à cette époque, les bâtiments n'en étoient
point encore achevés, les officiers municipaux achetèrent une maison
dans laquelle ce bureau fut établi et s'est maintenu jusqu'au moment de
la révolution[191].

          [Note 191: Ce bureau n'existe plus, et les bâtiments de
          l'hôpital du Saint-Esprit sont employés à divers usages.]


CHAPELLE SAINT-BONT.

Cette chapelle, située dans la rue qui porte son nom, étoit fort
ancienne, et la grossièreté de son architecture faisoit reconnoître
d'abord cette haute antiquité. On y descendoit par plusieurs marches; et
la tour élevée sur le côté méridional du sanctuaire paroissoit avoir été
bâtie depuis environ six ou sept cents ans. Quant à l'époque de la
fondation entière de l'édifice, il étoit impossible d'en juger autrement
que sur les apparences: car il ne reste aucuns documents authentiques ni
sur cette origine ni sur le nom du fondateur. La seule chose qui soit
certaine, c'est que cette chapelle existoit au douzième siècle sous le
nom d'_Ecclesia Sancti Boniti_[192], qu'elle a toujours conservé depuis.

          [Note 192: C'est ainsi qu'elle est nommée dans une énumération
          faite à cette époque des biens qui appartenoient au monastère
          de Saint-Maur, alors nommé _Saint-Pierre-des-Fossés_. L'abbé
          Lebeuf a tâché de prouver que l'église de Sainte-Colombe, dont
          il est fait mention dans la vie de saint Éloi, étoit la même
          que la chapelle Saint-Bont; il a prétendu encore que ce
          n'étoit point à la gloire de saint Bont ou Bonnet, évêque de
          Clermont, qu'elle avoit été élevée, mais bien à la gloire de
          saint Baldus, pénitent et solitaire de Sens; cependant ce
          savant avoue qu'il n'en a point trouvé de preuves entièrement
          décisives; et en effet les conjectures, qu'il établit fort
          longuement, ne portent que sur ce qu'il a pu entrevoir de plus
          probable. Jaillot, qui avoit fouillé toutes les archives, et
          consulté la plupart des chartes et des titres concernant les
          anciennes églises, réfute, par un grand nombre de raisons,
          l'opinion de l'abbé Lebeuf. Nous avons cru devoir épargner à
          nos lecteurs cette longue discussion, qui n'offre pour
          résultat que des _conjectures_ sur un monument qui d'ailleurs
          est par lui-même de peu d'importance.

          La chapelle Saint-Bont n'existe plus; elle est remplacée par
          des maisons particulières.]

Cette chapelle n'a jamais été érigée en paroisse; elle servoit seulement
à faire l'office de quelques confréries.


L'ÉGLISE SAINT-JEAN.

Cette église n'étoit originairement que la chapelle baptismale de
Saint-Gervais. Elle devint paroissiale, comme tant d'autres, par
l'augmentation considérable des habitants de la partie septentrionale de
la ville, après l'érection de l'enceinte ordonnée par Philippe-Auguste.
Pour établir cette nouvelle cure, Pierre de Nemours, évêque de Paris en
1212[193], partagea en deux la paroisse de Saint-Gervais, après avoir
obtenu le consentement de l'abbé du Bec-Hellouin et du prieur de
Meulent, à qui appartenoit la présentation de la cure de Saint-Gervais,
et qui n'autorisèrent cette division qu'en se réservant le droit de
présenter le nouveau curé.

          [Note 193: Sauval ou ses éditeurs attribuent cette érection à
          _Pierre Louis_; mais ils se sont évidemment trompés, n'y ayant
          eu aucun évêque de Paris ainsi nommé. L'auteur du _Calendrier
          historique_ nomme avec aussi peu de fondement _Pierre
          Lombart_, oubliant que cet évêque étoit mort cinquante-deux
          ans auparavant.]

Il est donc constant que Saint-Jean étoit un démembrement de la paroisse
Saint-Gervais: _Cura Sancti Joannis suum sumpsit exordium à curâ Sancti
Gervasii_, comme le porte l'acte d'érection du mois de janvier 1212. En
conséquence l'évêque voulut que le nouveau curé supportât une partie des
redevances dues au chapitre de Notre-Dame par le curé de Saint-Gervais,
et que le jour des Morts il vînt en procession au cimetière de cette
paroisse. Il fut mis, peu de temps après, au nombre des
prêtres-cardinaux qui devoient accompagner l'évêque célébrant aux
grandes fêtes.

Cette église étoit dans l'origine peu spacieuse. L'accroissement
successif et continuel de population, qui avoit déterminé à en faire
une paroisse, mit bientôt dans la nécessité de l'agrandir[194]. En 1324,
le roi Charles IV, fils de Philippe-le-Bel, accorda des lettres-patentes
qui permettoient de démolir plusieurs maisons voisines pour construire
sur leur emplacement l'église qui a subsisté jusqu'à la fin du siècle
dernier[195]. C'étoit un bâtiment gothique d'une assez belle
exécution[196]. Les connoisseurs estimoient surtout la tribune de
l'orgue, faite, long-temps après, sous la conduite de Pasquier de Lille,
et exécutée par Daily, un des meilleurs appareilleurs de la fin du
quinzième siècle. Elle étoit extrêmement surbaissée et toute suspendue
en l'air par une arrière-voussure de vingt-quatre pieds d'ouverture.
Cette construction, d'une exécution hardie, avoit en outre l'avantage de
se raccorder très-ingénieusement avec la forme des piliers de la nef.

          [Note 194: Outre les nombreux paroissiens qui en dépendoient,
          le miracle de la Sainte-Hostie, dont nous parlerons à
          l'article des Billettes, y attiroit un concours prodigieux de
          fidèles de toutes les parties de la ville.]

          [Note 195: L'église de Saint-Jean avoit déjà été agrandie: car
          on trouve qu'au mois d'août 1255 saint Louis accorda
          l'amortissement de la maison de Marie La Goulière, que les
          curés et marguilliers de Saint-Jean devoient acheter pour
          augmenter l'église et bâtir la maison curiale.]

          [Note 196: _Voyez_ pl. 104. Le portail en étoit entièrement
          masqué par le bâtiment de l'Hôtel-de-Ville.]

Ce monument fut reblanchi et restauré en entier au commencement du
siècle dernier (en 1724), et peu de temps après (en 1733) on construisit
sur une partie du cimetière[197] une chapelle de la communion qui
passoit pour un morceau d'architecture très-estimable. Elle avoit été
élevée sur les dessins d'un architecte nommé François Blondel, qui
passoit pour avoir du mérite, mais qu'il ne faut cependant pas confondre
avec le célèbre auteur de la porte Saint-Denis.

          [Note 197: Avant que ce terrain fût destiné à la sépulture des
          paroissiens de Saint-Jean, on le nommoit _la place au
          Bon-homme_. Il portoit ce nom en 1322.]

Dans les processions publiques, le clergé de cette paroisse étoit
accompagné des religieux de Saint-Benoît, dits les Blancs-Manteaux, des
Carmes-Billettes, des Capucins qui avoient remplacé les Haudriettes, et
des enfants de l'hôpital du Saint-Esprit. On appeloit ces quatre
communautés _les Fillettes de Saint-Jean_.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-JEAN.

     Le maître-autel étoit décoré d'une demi-coupole soutenue par huit
     colonnes de marbre rare, et d'ordre corinthien, avec ornements
     dorés. Sous cette coupole étoit un groupe de marbre blanc,
     représentant le baptême de J.-C. par saint Jean. Ces deux
     figures, grandes comme nature, étoient de _Lemoine_.

     Dans le coeur étoient cinq tableaux de _Colin de Vermont_:

       1º. La naissance de saint Jean;
       2º. Le baptême de J.-C.;
       3º. La prison de saint Jean;
       4º. Sa mort;
       5º. La présentation de sa tête à Hérode;
       La danse d'Hérodiade, par _Noël Coypel_;
       La prédication de saint Jean, par _Lucas_;
       La Visitation, par _Dumesnil_.
       Dans le vestibule de la chapelle de la Communion, la Manne,
         par _Colin de Vermont_;
       La Piscine, par _Lamy_.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés Alain Veau, célèbre
     financier sous les rois François Ier, Henri II, François II et
     Charles IX;

     Jacques Guillemeau, l'un des plus habiles chirurgiens de son
     temps, élève d'Ambroise Paré.

     Louis de Harlay de Beaumont et son épouse.

     Claude de Lorraine, chevalier de Malte, général des galères de la
     religion, abbé du Bec, et connu sous le nom de chevalier
     d'Aumale;

     Claude Le Tonnellier de Breteuil, conseiller d'état;

     Jean-Pierre Camus, évêque de Bellay;

     Simon Vouet, peintre estimé, et maître de Le Sueur et de Le Brun;

     Michel-Antoine Baudran, habile géographe.

Le fameux _Gerson_, qui fut chancelier de l'université, avoit été curé
de Saint-Jean-en-Grève.


CIRCONSCRIPTION.

Cette paroisse n'avoit au midi qu'un assez petit canton, où étoient
compris trois carrés de maisons dont la rue du Martroy formoit un côté;
la droite de la rue Pernelle, en descendant vers la rivière, formoit le
second; elle embrassoit ensuite l'Hôtel-de-Ville, la place de Grève, la
rue du Mouton, le côté droit des rues de la Vannerie, de la Coutellerie,
et la rue Jean-l'Épine.

Au nord elle avoit plus d'étendue. Elle comprenoit une partie du côté
droit de la rue de la Tixeranderie et du Pet-au-Diable, toute la rue des
Vieilles-Garnisons, et le côté droit du Cloître; elle reprenoit ensuite
les côtés gauches des rues de la Tixeranderie, Regnaut-Lefebvre, et du
marché Saint-Jean; une partie de la rue de la Verrerie jusqu'à la rue de
la Poterie, dont elle avoit pareillement le côté gauche en descendant;
puis les rues des Coquilles, du Coq, des Deux-Portes et des
Mauvais-Garçons. Elle avoit quelques maisons dans la rue Barre-du-Bec,
les rues entières des Billettes et de Moussy, la plus grande partie des
rues Sainte-Croix de la Bretonnerie et du Puits, plus toute la rue de
l'Homme-Armé et celle du Plâtre; à l'exception de quelques maisons, la
plus grande partie des rues des Blancs-Manteaux et du Chaume. Elle
comprenoit en outre tout le carré formé par cette rue du Chaume, par
celle de Paradis, la vieille rue du Temple et celle des Quatre-Fils; de
plus un second carré formé par la même rue des Quatre-Fils, par celles
du Grand-Chantier, d'Anjou, la vieille rue du Temple, avec les rues
d'Orléans, du Perche et de Touraine contenues dans ce carré; enfin le
côté gauche de la rue du Temple jusqu'à la rue de Bretagne, où elle
finissoit.

Quoique la construction de la dernière église de Saint-Jean-en-Grève ait
été commencée sous le règne de Charles-le-Bel, cependant le caractère de
ses diverses parties indiquoit clairement que, de même que la plupart
des monuments de Paris, elle n'avoit été bâtie qu'à différentes
reprises, et à des époques extrêmement éloignées les unes des autres. La
nef et le choeur furent effectivement achevés en entier sous
Charles-le-Bel; leur structure et ce qu'on y avoit conservé des anciens
vitraux indiquoient ce temps-là. Il est probable qu'alors cet édifice
avoit une forme carrée, et qu'il fut percé depuis pour la construction
du sanctuaire, dont la bâtisse et les vitres paroissoient postérieures
de plus d'un siècle à celles du choeur et de la nef. Les deux tours et
la porte qui donnoit sur la rue sembloient n'être que du quinzième
siècle, et les chapelles des ailes étoient des additions, suivant toutes
les apparences, encore plus nouvelles. Il est marqué, dans les _Miracles
de saint Louis_, écrits vers l'an 1280, que le sol de cette basilique
étoit alors plus bas d'un côté que celui de la rue, et qu'il falloit
descendre plusieurs degrés pour y entrer[198].

          [Note 198: Cette église, dont nous donnons une vue relevée
          d'après divers plans, et gravée pour la première fois, a été
          entièrement détruite au commencement de la révolution, à
          l'exception de la chapelle de la communion, qui a servi
          dernièrement aux séances du grand Sanhédrin, et dont on vient
          d'achever depuis peu la démolition.]

Il étoit peu d'églises à Paris qui possédassent un aussi grand nombre de
reliques que Saint-Jean-en-Grève. L'abbé Lebeuf en a parlé avec beaucoup
de détail, et a donné en même temps l'historique de plusieurs
chapellenies qui y avoient été fondées[199].

          [Note 199: T. I, p. 140.]


LE MARCHÉ, OU VIEUX CIMETIÈRE SAINT-JEAN.

Lorsqu'on eut renoncé à l'usage salutaire d'enterrer les morts hors des
cités, les cimetières furent établis dans des portions de terrain
contiguës aux églises. Quelques cercueils antiques, trouvés dans la rue
de la Tixeranderie en 1612, prouvent que, dans des temps très-reculés,
cet endroit avoit été destiné aux sépultures; et les anciens titres
nous fournissent plusieurs preuves qu'il avoit déjà cessé de servir à
cet usage vers le commencement du treizième siècle. En effet on voit
dans les lettres de Philippe-le-Hardi en faveur de saint Éloi, données
en 1280, et citées par le commissaire Delamare[200], que dès lors on
appeloit cette place le Vieux Cimetière, _platea Veteris Cimeterii_;
Guillot lui donne le même nom en 1300.

          [Note 200: Traité de la Pol., t. IV, p. 793.]

On seroit d'abord porté à croire, à cause de sa proximité de l'église
Saint-Jean, que cet ancien cimetière étoit encore employé à cet usage,
et auroit pu être annexé à cette église vers l'année 1212, époque où
elle fut érigée en paroisse. Cependant on n'en trouve aucune preuve; on
voit au contraire que les corps des paroissiens de cette église étoient
portés au cimetière Saint-Gervais; et quelques arrêts du seizième siècle
font foi que le droit de sépulture dans ce dernier cimetière ayant été
contesté au curé de Saint-Jean, il y fut maintenu. Quoiqu'il parût que
ses prétentions ne fussent fondées que sur la nécessité et sur l'usage,
les juges décidèrent sans doute suivant l'axiome: _Possession vaut
titre_. Peut-être le curé de Saint-Jean auroit-il pu faire valoir la
clause des lettres de Pierre de Nemours, portant érection de sa cure,
clause qui l'obligeoit d'aller en procession, le jour des Morts, au
cimetière Saint-Gervais. Pourquoi cette obligation, si le cimetière
n'eût été commun aux deux paroisses? On en peut donc conclure que dès
lors le vieux cimetière étoit entièrement abandonné; et en effet, dès
l'an 1313, le rôle des taxes nous apprend qu'il étoit converti en un
marché qu'on y appelle le _marciai Saint-Jean_.

Les biens de Pierre de Craon ayant été confisqués[201], et son hôtel,
situé à l'extrémité de la rue de la Verrerie, ayant été abattu en 1392,
l'église de Saint-Jean obtint de Charles VI l'emplacement sur lequel
s'élevoit cet édifice. Dans les lettres d'amortissement, données à ce
sujet le 16 mars 1393, il est dit «que le roi a ordonné que cet hôtel
fût démoli, et que l'emplacement en fût donné, excepté les vergers et
jardins, aux marguilliers de Saint-Jean, pour y faire un cimetière, qui
seroit appelé _cimetière neuf de Saint-Jean_.» Ces lettres furent
enregistrées à la chambre des comptes le 21 octobre 1393; et depuis ce
temps cet emplacement, qui étoit de 408 toises, fut effectivement
destiné à un cimetière que les titres et les plans appellent le
_cimetière vert_. Il existoit encore en 1772, et ce n'est que depuis
qu'il a été, comme l'autre, converti en marché.

          [Note 201: Après l'assassinat du connétable de Clisson.
          (_Voy._ 1re partie de ce 2e vol., p. 97.)]

Quelques historiens de Paris[202] sont tombés dans l'erreur à l'égard de
ces deux cimetières. Ils ont confondu le vieux et le nouveau, en disant
1º que l'hôtel de Craon étoit situé rue des Mauvais-Garçons; 2º que de
son emplacement on fit un cimetière, et de ce cimetière un marché. On
vient de voir, par les titres et autorités cités ci-dessus, que plus de
quatre-vingts ans avant la démolition de l'hôtel de Craon, situé rue de
la Verrerie et non rue des Mauvais-Garçons, le vieux cimetière ou marché
Saint-Jean, depuis long-temps détruit, existoit sous ces deux
dénominations.

          [Note 202: Brice, Piganiol, Saint-Foix.]

L'église de Saint-Jean avoit encore, suivant l'ancien usage, un autre
cimetière, dans un terrain contigu à ses constructions. C'est sur une
partie de l'espace qu'il occupoit que fut construite, comme nous l'avons
déjà dit, la chapelle de la communion. Le reste formoit une petite
place.


CLOÎTRE SAINT-JEAN.

L'abbé Lebeuf a conjecturé que les comtes de Meulent, ayant donné
l'église de Saint-Gervais et la chapelle de Saint-Jean aux religieux de
Saint-Nicaise de Meulent, ceux-ci vinrent s'établir à Paris et
agrandirent cette chapelle. Il ajoute qu'ils ne l'abandonnèrent que
lorsqu'elle fut érigée en cure, et que c'est du séjour qu'ils firent
dans cet endroit qu'est venu l'usage de dire _cloître Saint-Jean_.
Jaillot ne trouve cette raison ni décisive ni même suffisante pour
établir une pareille conjecture, parce qu'on dit encore aujourd'hui le
cloître Notre-Dame, le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, le cloître
Saint-Marcel, etc., quoiqu'il n'y ait point eu de religieux dans ces
églises. «J'avoue, ajoute-t-il, qu'il y a eu des chanoines qui vivoient
en commun, mais c'est dans des temps postérieurs à l'érection de cette
paroisse. Je crois donc que le nom de cloître qu'on lui a donné vient de
la forme carrée des cloîtres monastiques qu'avoit le territoire de
Saint-Jean avant la construction du chevet de cette église.» Cette
conjecture semble plus vraisemblable que l'autre.


PLACE BAUDOYER.

Cette place se trouve derrière Saint-Gervais, au commencement de la rue
Saint-Antoine, et nous apprenons, dans les anciens titres, qu'une des
portes de l'enceinte de Philippe-Auguste, située vis-à-vis la rue
Geoffroi-l'Asnier, portoit le même nom. Le devoit-elle à la place, ou la
place devoit-elle son nom à la porte? c'est ce qu'il n'est pas facile de
découvrir. Il n'est guère plus aisé d'expliquer la véritable étymologie de
ce nom barbare: car il en est peu qui aient été écrits avec d'aussi
nombreuses altérations. Dans les actes du treizième siècle, on trouve
_vicus et porta Balderii_, _Baldaeri_, _Baudeerii_, _Baldeorum_,
_Bauderia_, _Baudia_, _Baudeti_. On l'appeloit en françois _porte Baudéer_,
_Baudier_, _Baudez_, _Baudais_, _Baudois_, _Baudayer_ et _Baudoyer_. Nous
ne parlerons pas du nom de porte des _Bagauds_, ou _Bagaudes_, que
quelques écrivains supposent lui avoir été donné parce qu'elle étoit située
devant le chemin qui conduit à Saint-Maur-des-Fossés, lieu où l'on prétend
que, sous Dioclétien, étoient le camp et le château des Bagaudes, _Castrum
Bagaudarum_. L'abbé Lebeuf a réfuté solidement cette opinion[203], et a
prouvé que la tradition qui s'en est conservée n'est fondée que sur des
chartes absolument fausses ou du moins très-suspectes. Le même auteur a
pensé que la place et la porte pouvoient avoir pris leur nom de
_Baudacharius_ (défenseur de Paris), officier ou magistrat dont la charge
dans le temps étoit très-importante, et dont le nom se trouve dans le
testament d'une dame Hermentrude, de l'an 700. Cette conjecture paroît
assez naturelle. On pourroit peut-être objecter que la finale des noms
latins terminés en _carius_ se traduit en français par _caire_; mais il ne
faut pas être trop rigoureux sur le latin de ces temps reculés, ni sur les
traductions qui en ont été faites. Il est très-possible que de
_Baudacharius_ on ait fait par contraction _Baudarius_; et l'on voit alors
combien il a été facile de faire ensuite de _Baudarius_, _Baudaire_,
_Baudaier_ et _Baudier_; de ce dernier on a fait Baudoyer, qu'on lit dans
une charte de Charles V en 1366; et, quoiqu'on l'ait encore altéré depuis,
il a cependant prévalu.

          [Note 203: Tome V, pag. 97 et suiv.]


L'ÉGLISE DE SAINT-GERVAIS.

Cette église est, dans la partie septentrionale de Paris, la plus
ancienne dont l'histoire fasse mention. On ignore l'époque précise de sa
fondation; et même le nom de son fondateur; mais on a des preuves
certaines que, dès le sixième siècle de l'ère chrétienne, il y avoit à
Paris une église du titre de Saint-Gervais. Fortunat, qui a écrit la vie
de Saint-Germain, évêque de cette ville, dit qu'il vint deux fois faire
sa prière dans la basilique de Saint-Gervais et de Saint-Protais: _in
basilicâ Sanctorum Gervasii et Protasii_[204]. Or, la dénomination de
_basilique_, comme nous avons déjà eu occasion de le remarquer, ne
convenoit qu'aux grandes églises; par conséquent on ne peut douter que
celle dont il s'agit ici n'existât déjà quelque temps avant la mort de
saint Germain, et personne n'ignore qu'il mourut en 576. Le testament
d'Hermentrude, déjà cité, et conservé à l'abbaye de Saint-Denis, fait
mention de cette basilique, immédiatement après la cathédrale, en ces
termes: _Basilicæ Domini Gervasi anolo aureo_ (Sic. _Lege anolom
aureom_, pour _annulum aureum_) _nomen meum in se habentem scriptum dari
præcipio_. On ne peut donc douter que, dès le septième siècle, cette
église n'eût quelques clercs qui la desservoient. Il est aussi probable
que l'édifice qui existoit en ce temps-là étoit à la même place que
celui d'aujourd'hui, ou tout au moins aux environs; car souvent, pour
agrandir les églises, on les rebâtissoit dans les lieux où avoient été
leurs cimetières[205].

          [Note 204: _Vit. S. Germ., cap._ 57 et 66.]

          [Note 205: Lorsque vers l'an 1717 on creusa le cimetière de
          Saint-Gervais pour bâtir les maisons qui se trouvent entre
          l'église et la place Baudoyer, on y trouva plusieurs cercueils
          de pierre à plus de douze pieds de profondeur; ce qui prouve
          qu'ils étoient très-anciens.]

De même qu'on ignore l'époque de sa fondation, on ne sait pas non plus
quand cette église devint paroissiale. Il y a lieu de croire que Paris
s'étant accru de ce côté, on l'érigea en paroisse pour la commodité de ceux
qui habitoient la plus grande partie de l'enceinte septentrionale. Trop
éloignés du Grand-Pont, ils étoient souvent hors d'état d'aller dans la
cité, à cause des inondations et de la rapidité des eaux qui en empêchoient
l'accès, ou rendoient le passage dangereux. Ce fut alors que cette église
obtint le privilége d'avoir une chapelle baptismale qui, suivant l'ancien
usage, fut dédiée sous le nom de Saint-Jean-Baptiste, et devint depuis la
paroisse de Saint-Jean-en-Grève, dont nous venons de parler.

Au onzième siècle, l'église de Saint-Gervais et les biens qui en
dépendoient appartenoient aux comtes de Meulent, qui, vers ce temps-là,
en firent don au prieuré de Saint-Nicaise, qu'ils avoient fondé dans la
ville de leur comté. Galeran de Meulent confirma, en 1141, cette
donation et toutes celles qui avoient été faites par ses ancêtres. Sa
charte nomme spécialement les églises de Saint-Gervais et de Saint-Jean,
situées à Paris _in vico qui dicitur Greva_.

Jaillot dit avoir lu dans un pastoral de Notre-Dame que Guillaume,
archidiacre de Paris, donna au chapitre de Notre-Dame, du consentement
de l'évêque Galon, _tertiam partem altaris Sancti Gervasii Parisiensis_.
Cet acte est de 1108, étant daté de la première année du règne de
Louis-le-Gros, indiction I, et de la quatrième année de l'épiscopat de
Galon. Cette donation, en supposant qu'elle soit authentique, ne peut
causer aucun embarras: elle prouve seulement que cet archidiacre pouvoit
avoir quelques droits dans l'église de Saint-Gervais, sans que cette
circonstance soit de nature à détruire ou même à infirmer la validité
des actes que nous venons de citer.

Le prieuré de Saint-Nicaise de Meulent ayant été concédé à l'abbaye du
Bec-Hellouin, le droit de présentation aux cures de Saint-Gervais et de
Saint-Jean, qui en est un démembrement, fut dévolu à l'abbé de ce
monastère; néanmoins l'église de Saint-Gervais étoit, sous quelques
rapports, dans la dépendance du chapitre de Notre-Dame, auquel le curé
devoit certaines redevances; par exemple, on voit qu'en 1230 il étoit
tenu de donner aux chanoines un certain nombre de moutons, et qu'en 1484
les enfants de choeur de la cathédrale avoient l'offrande du jour de la
fête patronale de Saint-Gervais, et qu'en outre le curé étoit obligé de
leur donner des cerises.

Cette église, rebâtie en 1212 et dédiée en 1420, fut considérablement
augmentée en 1581. Les voûtes en sont hardies et d'une grande élévation;
elles sont traversées par de doubles nervures croisées avec art, et dont
plusieurs soutiennent des clefs pendantes, enrichies d'ornements; celle
de la chapelle de la Vierge est surtout remarquable par son volume
extraordinaire et par son évidement, dont la délicatesse est telle
qu'elle lui donne l'apparence d'un petit temple suspendu au sommet de la
voûte, dans l'appareil des pierres.

Cependant le merveilleux de ces sortes d'ouvrages est au fond peu de
chose, et n'étonne que ceux qui ignorent les procédés de l'art _du
trait_ ou de la construction des voûtes. Il s'agit seulement de donner
une très-grande saillie aux pierres qui composent le _lanternon_,
autrement la clef de la voûte, et de les évider ensuite à différents
degrés, en employant alors les procédés de la sculpture, et déguisant
avec art les soutiens des divers ornements de figures ou d'architecture
qu'on y fait entrer. Ces prestiges, qui annoncent plus d'adresse et de
patience que de jugement et de bon goût, étoient considérés, dans les
principes de l'architecture gothique, comme des beautés du premier
ordre.

À l'entrée de cette antique construction on éleva, en 1616, un portail
d'un style bien différent. La première pierre en fut posée par Louis
XIII; et le fameux Desbrosses, architecte du palais du Luxembourg et de
la grande salle du palais de justice, en donna le dessin. Il fit dans
cette occasion un heureux emploi des ordres de l'architecture romaine,
auxquels il donna un caractère mâle et soutenu, et qu'il assembla dans
d'excellentes proportions.

Ce portail a joui d'une très-grande célébrité. Son échelle immense, la
forte saillie de ses membres opposée à la maigreur du gothique, ou à la
délicatesse des petits ordres qu'on employoit dans ces temps voisins de
la renaissance de l'art, produisirent, dès l'origine, une forte
impression qui n'est point encore entièrement détruite. Son ensemble
présente en effet de l'unité, de l'harmonie; les détails dont il est
composé sont habilement enchaînés dans sa masse imposante, et l'oeil les
parcourt sans embarras et sans confusion; cependant un examen plus
réfléchi fait découvrir que tout cet appareil si brillant et si riche
n'est au fond qu'une décoration postiche, sans liaison avec l'édifice
devant lequel elle est placée, sans aucun but d'utilité dans aucune de
ses parties, ce qui est absolument contraire à tous les principes de la
bonne architecture.

En face de cette église étoit un orme qu'on avoit soin de renouveler de
temps en temps, quoiqu'il offusquât le portail et gênât la voie
publique. Guillot en fait mention, et l'appelle l'_Ourmeciau_. Il paroît
que c'étoit un ancien usage, qui se conserve encore en quelques
endroits, de planter un orme devant les églises et les maisons
seigneuriales: c'étoit là que s'assembloient les paysans après l'office;
les poètes mêmes ont conservé cette tradition, en plaçant toutes les
fêtes de village sous un ormeau. C'étoit encore sous ces arbres que
venoient s'asseoir les juges _pédanées_, qu'on appeloit aussi _juges de
dessous l'orme_; les juges des seigneurs y tenoient également leur
juridiction, et les vassaux y venoient payer leurs redevances. Il y a
lieu de croire que l'orme de Saint-Gervais n'a eu ni une autre origine
ni une autre destination. Dans un compte de 1443, on trouve une
déclaration des vignes et terres appartenantes à M. le duc de Guienne, à
cause de son hôtel du Pont-Perrin, près la Bastille, _dont ceux qui les
tiennent sont obligés de payer la rente à l'orme Saint-Gervais, à Paris,
le jour de Saint-Remi et à la Saint-Martin d'hiver_[206].

          [Note 206: Cet orme a été abattu depuis peu de temps.]

On en donne encore une autre explication. Les premiers chrétiens, pour
distinguer les tombeaux des martyrs, gravoient sur la pierre de leur
tombeau les instruments de leur supplice ou une palme, symbole de la
victoire qu'ils avoient remportée; et dans plusieurs endroits l'usage
s'introduisit de planter des palmiers ou des ormes devant les basiliques
qui portoient le nom des martyrs. C'étoit peut-être pour conserver la
mémoire de cet ancien usage que sur la bannière, le banc de l'oeuvre,
une des portes de cette église, et sur les jetons que ses marguilliers
faisoient frapper, on voyoit représenté un orme placé entre les figures
de Saint-Gervais et de Saint-Protais.

L'église de Saint-Gervais étoit l'une des plus riches de Paris en belles
peintures et autres monuments des arts.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-GERVAIS.

     TABLEAUX.

     Dans la nef: saint Gervais et saint Protais refusant de sacrifier
     aux idoles, par _Le Sueur_[207];

          [Note 207: Ce tableau est actuellement dans la collection du
          Musée françois, ainsi que le Christ porté au tombeau, du même
          peintre, que l'on voyoit dans une des chapelles. On admire
          dans la première de ces deux excellentes peintures un grand
          style de dessin, une composition noble et dramatique. C'est un
          des chefs-d'oeuvre de ce grand peintre et de l'École
          françoise.]

     Saint Gervais sur le chevalet et fouetté jusqu'à la mort, par
     _Gaulay_;

     La décollation de saint Protais, par _Bourdon_[208];

          [Note 208: Ce tableau de Bourdon, inférieur à ceux de Le Sueur
          et de Champagne, est aussi dans le Musée françois.]

     L'apparition de ces deux saints à saint Ambroise, par _Philippe
     de Champagne_;

     L'invention de leurs reliques, par _le même_;

     La translation de leur corps, par _le même_[209].

          [Note 209: Ces trois tableaux, dont le premier surtout est une
          des meilleures productions de cet habile peintre, sont réunis
          dans la même collection.

          Toutes ces peintures ont été exécutées en tapisserie.]

     Sur le maître-autel: _les Noces de Cana_, par un peintre inconnu.

     Dans une chapelle: J.-C. mis au tombeau, par _Le Sueur_;

     Un portement de croix, par _le même_.

     Dans la chapelle de la Providence, la multiplication des pains,
     par _Cazes_.

     Sur les vitraux du choeur, la Samaritaine, le Paralytique et le
     martyre de saint Laurent, par _Jean Cousin_.

     Sur ceux de la chapelle des Trois-Maries, la vie de sainte
     Clotilde, par _le même_.

     Sur ceux de la chapelle Saint-Michel, le mont Saint-Michel, où
     arrivent quantité de pélerins, par _Pinaigrier_.

     Sur ceux de la chapelle Le Camus, le martyre de saint Gervais et
     saint Protais, par _Perrin_, d'après les dessins de Le Sueur,
     etc. etc.[210].

          [Note 210: Ces précieux vitraux, notamment ceux qui ont été
          peints par _Jean Cousin_, sont extrêmement mutilés, et chaque
          jour ajoute encore à leur dégradation. À mesure qu'ils se
          brisent on remplace les vides par des vitres blanches, qui
          changent entièrement l'effet doux et mystérieux de la lumière,
          et produisent du reste sur ces peintures les plus bizarres
          disparates.]


     SCULPTURES.

     Au maître-autel, les statues de saint Gervais et de saint
     Protais, par _Bourdin_.

     Sur la porte du choeur, un Christ, par _Sarrasin_;

     Les figures de la Vierge et de saint Jean, par _Buirette_.

     Dans la chapelle de Fourci, un _Ecce Homo_ en pierre, grand comme
     nature, par _Germain Pilon_.


     TOMBEAUX.

     Dans cette église étoient inhumés: Mathieu de Longuejoue,
     seigneur d'Yverni, évêque de Soissons, et garde des sceaux, mort
     en 1558;

     Pierre de Ruyer, auteur tragique, et membre de l'Académie
     française, mort en 1658;

     Paul Scarron, auteur du Roman Comique, poète burlesque, et le
     premier mari de Françoise d'Aubigné, depuis madame de Maintenon,
     mort en 1660;

     Marin, sieur de Gomberville, de l'Académie françoise, mort en
     1674;

     Philippe de Champagne, peintre célèbre, mort en 1674.

     Michel Le Tellier, chancelier de France, mort en 1685. Son
     mausolée, exécuté par deux sculpteurs, _Mazeline_ et _Hurtrel_,
     se voyoit dans une chapelle à la droite du choeur[211];

          [Note 211: Ce monument, déposé depuis au Musée des
          Petits-Augustins, représente le chancelier, les mains jointes,
          et à moitié couché sur un sarcophage de marbre noir. On voit à
          ses pieds un génie en pleurs appuyé sur son écusson. Malgré
          tous les éloges qu'on a donnés à ce morceau, nous ne le
          regardons que comme une production très-médiocre. L'attitude a
          de la roideur, la draperie est lourde, la tête manque
          d'expression; l'enfant n'offre ni élégance ni souplesse dans
          ses contours, et son attitude maniérée est peut-être plus
          mauvaise encore que celle de la figure principale.]

     Charles Dufresne, plus connu sous le nom de Du Cange, savant
     distingué, mort en 1688;

     Louis Boucherat, chancelier de France, mort en 1699;

     Amelot de La Houssaye, érudit, mort en 1706;

     Antoine de La Fosse, auteur tragique, mort en 1708;

     Charles Maurice Le Tellier, archevêque, duc de Reims, mort en
     1710; il fut inhumé dans le tombeau du chancelier Le Tellier son
     père.

     Claude Le Pelletier, contrôleur-général des finances, mort en
     1711;

     Claude Voisin, chancelier de France, mort en 1717.

     Dans une chapelle, vis-à-vis la porte latérale du choeur, étoit
     le mausolée de François Feu, curé de cette paroisse, mort en
     1761. Il avoit été exécuté en stuc par _Feuillet_.


CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de Saint-Gervais consistoit en plusieurs portions, savoir:

1º. Le carré formé par les rues Pernelle, du Monceau, de Long-Pont et de
la Mortellerie, avec les deux petits carrés qui sont au-dessous de cette
étendue, et qui bordent le quai; il faut ensuite y comprendre la rue de
Long-Pont, la rue du Pourtour, la rue des Barres, le côté occidental de
la partie inférieure de la rue Geoffroi-l'Asnier, et le côté méridional
de la rue Grenier-sur-l'Eau;

2º. Tout l'assemblage de maisons qui n'étoient séparées du chevet de
Saint-Jean que par un petit passage; il falloit suivre ensuite le dedans
du cloître Saint-Jean à droite, la rue du Pet-au-Diable du même côté,
le côté droit de la rue de la Tixeranderie, et revenir par la place
Baudoyer, près du chevet de Saint-Jean, d'où l'on étoit parti;

3º. Quelques maisons à l'entrée de la rue Saint-Antoine, et dans la rue
Cloche-Perche.

4º. Un carré de maisons formé par la rue Saint-Antoine, par une partie
de la vieille rue du Temple à gauche jusqu'à la rue de Berci qui étoit
en entier de cette paroisse, puis par le côté gauche du cimetière
Saint-Jean.

5º. La portion la plus considérable de la paroisse de Saint-Gervais
commençoit au coin de la rue du Roi de Sicile, le plus avancé dans la
vieille rue du Temple; elle comprenoit tout le côté droit de cette même
rue du Temple jusqu'aux remparts, puis les deux côtés de la rue
Saint-Louis-du-Marais et presque toutes les rues environnantes jusqu'à
la rue Neuve-Saint-Gilles, dont elle avoit le côté septentrional. Après
quoi, revenant par la rue du Parc-Royal dont elle embrassoit
pareillement le côté septentrional, elle reprenoit le côté droit de la
rue des Trois-Pavillons, puis les deux côtés de la rue des Juifs;
tournant enfin dans la rue du Roi de Sicile, elle en prenoit encore le
côté droit jusqu'au point d'où nous sommes partis.

6º. Le territoire de cette paroisse s'étendoit aussi un peu au-delà de
la place de Grève; savoir:

De la rue de la Vannerie à la place de Grève, elle avoit les maisons
qui commencent à gauche, jusque dans la rue des Arcis, où elle
continuoit à gauche; elle renfermoit également les maisons de la rue
Planche-Mibrai, jusqu'au milieu du pont Notre-Dame, toujours du même
côté; ensuite, le quai Pelletier avec son retour jusqu'au coin de la rue
de la Vannerie, point de départ.

On comptoit plus de vingt chapellenies fondées dans cette église depuis
le treizième siècle, et trois confréries, au nombre desquelles étoit la
fameuse confrérie des Ligueurs, de laquelle nous aurons, par la suite,
occasion de parler[212].

          [Note 212: L'église de Saint-Gervais a été rendue au culte.
          C'est une des paroisses de Paris.]


_Hôpital Saint-Gervais._

Vers le milieu du siècle dernier on voyoit encore, au bout de la rue de
la Tixeranderie, la chapelle et les restes d'un hôpital qui y a
long-temps subsisté sous le nom de Saint-Gervais. Il avoit été construit
par les soins et aux frais d'un maçon nommé _Garin_, et de son fils;
celui-ci étoit prêtre et se nommoit _Harcher_. Ces deux particuliers
destinèrent à cet établissement une maison dont ils étoient
propriétaires devant l'église de Saint-Gervais, laquelle maison fut
amortie, en 1171, par Robert, comte de Dreux[213]. Les bâtiments de cet
hospice tombant en ruines, on les abattit en 1758, et sur leur
emplacement on construisit des maisons particulières.

          [Note 213: Nous en parlerons plus au long à l'article des
          religieuses de Sainte-Anastase ou Hospitalières de
          Saint-Gervais, vieille rue du Temple.]


LES FILLES DE LA CONGRÉGATION DE SAINTE-CROIX.

Cette société, formée d'abord à Roye par les soins d'un vertueux
ecclésiastique nommé Guérin, avoit pour objet d'exercer envers les
jeunes filles nées de pauvres parents toutes les oeuvres spirituelles et
temporelles qu'exigent l'instruction chrétienne et l'éducation de leur
sexe. Les désordres que la guerre occasionnoit en Picardie ayant forcé
les vertueuses personnes qui composoient cette communauté à venir, en
1636, chercher un asile à Paris, le P. Lingendes, jésuite, trouva le
moyen d'intéresser en leur faveur Marie Luillier, veuve de Claude
Marcel, maître des requêtes, et seigneur de Villeneuve-le-Roi. Cette
dame, dont la charité étoit ardente et la dévotion éclairée, conçut
d'abord toute l'utilité qu'il étoit possible de tirer d'un semblable
établissement pour les moeurs et pour la religion; et, non contente de
procurer à ces pieuses institutrices une maison à Brie-Comte-Robert,
elle voulut elle-même venir l'habiter avec elles et partager tous leurs
travaux. Le 15 février 1640, M. de Gondi, archevêque de Paris, érigea, à
sa sollicitation, cette société en congrégation sous le nom de Filles de
la Croix, et les réglements qu'il lui donna furent confirmés par la
puissance temporelle en 1642 et 1644.

Peu de temps après madame de Villeneuve se retira à Vaugirard avec une
partie de ses compagnes, comme le lui permettoient les lettres-patentes
qu'elle avoit obtenues; mais ayant voulu outrepasser les statuts qui
défendoient aux membres de cette société aucun voeu solennel, et exiger
de ces filles qu'elles s'engageassent, en même temps qu'elle, à la vie
religieuse, quelques-unes d'entre elles qui ne voulurent pas se
soumettre à cette loi nouvelle restèrent à Brie-Comte-Robert, et celles
qui consentirent à suivre son exemple l'accompagnèrent peu de temps
après à Paris: ainsi se formèrent deux sociétés, l'une dite de la
Congrégation de la Croix, l'autre des Filles de la Société de la Croix.
C'est à la tête de celle-ci qu'étoit madame de Villeneuve.

Les filles qui composoient la première restèrent encore quelques années
à Brie-Comte-Robert, et dans cette retraite elles se bornèrent, suivant
leur institut, à vivre en communauté et à exercer envers les jeunes
filles les charités et les oeuvres spirituelles auxquelles elles
s'étoient engagées; mais le séjour à Paris de madame de Villeneuve et de
son troupeau ayant fait connoître de quelle utilité pouvoient être de
tels établissements dans une si grande capitale, on jugea qu'il étoit
utile de les y multiplier, et les soeurs de la Congrégation de la Croix
obtinrent de M. de Péréfixe la permission de venir se fixer dans cette
ville. Ceci arriva en 1664; et les lettres qu'elles obtinrent à ce sujet
furent confirmées par M. de Harlai et par des lettres-patentes du roi en
1686 et 1687. Jusqu'au moment de la révolution, elles ont continué, dans
la même maison, rue des Barres, l'exercice de leurs travaux charitables.

La supérieure de cette communauté ne prenoit que le titre de _soeur
première_[214].

          [Note 214: Les bâtiments de cette communauté sont maintenant
          occupés par des particuliers.]


HÔTELS.

ANCIENS HÔTELS DÉTRUITS.

Il y avoit autrefois dans ce quartier plusieurs hôtels fameux par leur
étendue et par la qualité des personnes qui les habitoient.


_Hôtel de Sicile ou d'Anjou._

Il étoit situé dans la rue de la Tixeranderie, où il occupoit tout
l'espace qui se trouve entre la rue du Coq et celle des Coquilles
jusqu'à la rue de la Verrerie. Sauval dit qu'il s'étendoit jusqu'à celle
de la Poterie, ce qu'il ne faut entendre que des dépendances de cet
hôtel; car la rue Gentien ou des Coquilles, qui traverse cet
emplacement, existoit déjà à cette époque; peut-être son erreur
vient-elle de ce qu'il a confondu cet édifice avec un autre hôtel qui
portoit le nom du _Chantier d'Anjou_, et subsistoit encore en
1575[215]. L'hôtel de Sicile fut aussi appelé l'_Hôtel du roi Louis_,
parce qu'il fut habité, à la fin du quatorzième siècle, par Louis II,
duc d'Anjou, roi de Naples, de Jérusalem, d'Aragon et de Sicile,
petit-fils de Jean, roi de France.

          [Note 215: Cet hôtel prit ensuite le nom de _La Macq_, de
          Thomas La Macque, qui demeura d'abord vis-à-vis, et occupa
          depuis cette maison, dans laquelle, selon Sauval, on a
          pratiqué pour la première fois l'art de filer de l'or, suivant
          les procédés employés à Milan, et introduits en France vers
          cette époque.]


_Hôtels de Berri, du connétable de Bourbon, de Faron et d'Auxerre._

Entre la rue du Coq et celle des Deux-Portes étoient situés les hôtels
de Jacques de Bourbon, connétable de France sous le roi Jean, et du duc
de Berri, fils de ce monarque. Ces deux hôtels furent ensuite réunis et
passèrent à Blanche de Navarre, seconde femme de Philippe de Valois.
Telle est l'origine du nom d'_Hôtel de la reine Blanche_, qu'ils
portèrent après leur réunion.

Dans le même temps les abbés de Saint-Faron et les comtes d'Auxerre
avoient leurs hôtels dans cette rue et dans celle de la Verrerie.


_Hôtel du Pet-au-Diable._

Dans la rue du Pet-au-Diable étoient une maison et une ancienne tour
carrée, appelées, comme la rue, l'_Hôtel du Pet-au-Diable_[216]. Cette
demeure avoit encore plusieurs autres noms que nous ferons connoître en
parlant de la rue. Des titres authentiques nous apprennent que, le 18
août 1379, Raoul de Couci acheta cet hôtel de François Chante-Prime; et
l'on y lit qu'il étoit situé au _martelet Saint-Jehan_. Par un autre
acte de 1463, il paroît que cet édifice avoit appartenu à Jean de
Béthisi, et ensuite à Jean Thuillier; il passa depuis à M. Jacques de
l'Hôpital, seigneur de Sainte-Mesme, et tous les titres du dix-septième
siècle le nomment en conséquence l'Hôtel de Sainte-Mesme. M. de Torci en
devint ensuite propriétaire par son mariage avec Sylvie de l'Hôpital.
Son fils le vendit en 1719, et il fut possédé depuis par différents
particuliers.

          [Note 216: Sur ce nom singulier, _voyez_ l'article de la rue
          du _Pet-au-Diable_, dans la nomenclature des rues de ce
          quartier.]


_Hôtel de Chelles._

Dans la rue de Berci les religieuses de Chelles avoient un hôtel où
elles se sont quelquefois retirées en temps de guerre; elles le
possédoient encore à la fin du dernier siècle, sous le nom de _Maison
du Mouton_.


HÔTELS EXISTANTS EN 1789.

_Hôtel de Charni._

Cet hôtel portoit anciennement le nom d'_Hôtel des Barres_, nom qu'il a
donné à la rue dans laquelle il est situé. Il existoit au treizième
siècle, et fut amorti, au mois de juin 1364, en faveur des religieux de
Saint-Maur-des-Fossés; on l'appeloit alors l'hôtel Saint-Maur, autrement
de _la Barre_.

À la fin du dix-huitième siècle on avoit établi dans cet édifice le
bureau de l'administration générale des aides, lequel fut depuis
transporté rue de Choiseul, dans le quartier Montmartre.


FONTAINES.

_Fontaine de la Grève._

Nous avons déjà parlé de cette fontaine depuis long-temps détruite[217].

          [Note 217: _Voyez_ p. 797.]


_Fontaine du cimetière Saint-Jean._

Elle est située place Baudoyer, et n'a rien de remarquable dans son
architecture. On ignore l'époque de sa construction.


RUES ET PLACES DU QUARTIER DE LA GRÈVE.

_Rue des Arsis_ ou _Arcis_. Elle est située entre les rues
Planche-Mibrai et Saint-Martin, depuis la rue de la Vannerie jusqu'à
celle de la Verrerie. Sauval dit[218] que dans le douzième siècle elle
s'appeloit _de Arsionibus, vicus de Assiz_; lui-même la nomme _rue des
Assis_. Toutefois les étymologies qu'il en donne ne sont fondées que sur
des conjectures faciles à détruire. Dans les anciens titres elle est
nommée indifféremment rue des _Assis_, des _Arcis_, et des _Arsis_, mais
plus ordinairement de cette dernière manière. On la trouve dans un
pastoral de 1254 appelée _magnus vicus qui dicitur des Ars_[219].

          [Note 218: T. I, p. 110.]

          [Note 219: Past. A., p. 654.]

La rue des Arsis fut élargie en 1673, ainsi que la rue
Planche-Mibrai[220].

          [Note 220: Le censier de Saint-Éloi de 1367 énonce dans la rue
          des Arsis _une maison qui fait le coin d'une ruelle qui va
          vers Saint-Jacques devers la Planche-Mibrai_. Cette ruelle
          s'appeloit, en 1304, ruelle _Richard-Arrode_. Elle a été
          depuis comprise dans l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.]

_Rue des Barres._ Cette rue, qui aboutit d'un côté à la rue
Saint-Antoine, et de l'autre au quai de la Grève, doit son nom à l'hôtel
des Barres qui y étoit situé; vis-à-vis étoient des moulins qui en 1293
appartenoient aux Templiers. De là vient que la rue a été appelée tantôt
_ruelle aux Moulins des Barres_, tantôt _ruelle des Moulins du Temple_;
mais elle portoit ce nom seulement depuis la rue de la Mortellerie
jusqu'à la rivière. La partie située du côté de la rue Saint-Antoine
étoit confondue avec celle du _Pourtour_, alors appelée rue du
Cimetière-Saint-Gervais. Vers la fin du quatorzième siècle, on la nomma
rue du _Chevet-Saint-Gervais_, et rue des _Barres_. Enfin, vers le
milieu du seizième siècle, le bout de cette rue, du côté de la rivière,
fut appelé rue _Malivaux_. On lui donnoit ce nom à cause du moulin de
Malivaux qui étoit placé sur la rivière, vis-à-vis de son ouverture.

_Rue de Berci._ Elle aboutit d'un côté à la vieille rue du Temple, et de
l'autre au cimetière Saint-Jean. Sur le plan de Saint-Victor, publié par
d'Heuland, elle est nommée rue _du Hoqueton_, et sur celui de Boisseau,
rue de la _Réale_.

_Rue Saint-Bont._ Elle traverse de la rue Jean-Pain-Mollet dans celle de
la Verrerie. Dans les titres du treizième siècle, elle portoit déjà ce
nom, _vicus sancti Boniti_[221]. Elle le doit à la chapelle qui y étoit
située, et l'a conservé jusqu'à nos jours.

          [Note 221: Past. A., p. 639 et 772.]

_Rue du Coq._ Elle traverse de la rue de la Verrerie dans celle de la
Tixeranderie. Le premier nom que cette rue ait porté est celui d'_André
Malet_; elle est ainsi nommée dans un acte de 1243. On voit, dans
l'accord de Philippe-le-Hardi avec le chapitre de Saint-Merri en 1273,
que cette rue y est énoncée sous le nom de _Lambert de Râle_ ou _André
Malet_. Guillot lui donne ce dernier nom. Dès 1416, elle avoit pris
d'une enseigne le nom de rue du Coq.

_Rue des Coquilles._ Elle va de la rue de la Tixeranderie à celle de la
Verrerie. On voit, dans les actes du quatorzième siècle, qu'elle se
nommoit ruelle _Gentien_. Le cartulaire de Saint-Maur[222] fait mention
de Pierre Gentien, dont la maison, située dans la rue de la
Tixeranderie, vis-à-vis de celle-ci, étoit occupée par les Lombards. On
l'a depuis nommée _ruelle Jean Gentien_; elle prit ensuite celui de
Jacques Gentien, et de rue Gentien, _vicus Gentianus_. À la fin du
quinzième siècle[223] on bâtit au coin de cette rue une maison dont la
porte et les fenêtres étoient ornées de coquilles, laquelle fut nommée
hôtel des Coquilles; et dès lors la rue prit ce nom qui lui est resté.
Jaillot croit que c'est cette rue que les anciens titres indiquent sous
le nom de _vicus Radulphi de S. Laurentio_.

          [Note 222: _Cart. S. Mauri._, 1263.]

          [Note 223: Sauval, t. I, p. 127.]

_Rue de la Coutellerie._ Elle aboutit aux rues de la Tixeranderie et de
la Vannerie. Sauval dit qu'en 1300 on la nommoit _rue aux
Commanderesses_, et un censier de Saint-Éloi, de 1495, énonce une maison
faisant le coin de la rue de la Vannerie et de la rue des Couteliers,
dite des _Recommandaresses_[224]. Cette rue n'étoit connue au treizième
siècle que sous le nom de _Vieille-Oreille_, _Veteris Auris_. On
trouvoit dans les archives de Saint-Maur une foule de titres qui
faisoient mention du carrefour, de la rue et du four de Vieille-Oreille.
Ce nom, dont aucun historien n'a pu découvrir l'étymologie[225], a été
depuis altéré en celui de _Guigne-Oreille_ et de _Guillori_. Le rôle des
taxes de 1513 nous apprend qu'un maréchal nommé _Guillori_ demeuroit au
carrefour de cette rue: on trouve aussi un fief qui porte le même nom;
et c'est là sans doute ce qui aura engagé à le donner au carrefour.
Enfin les couteliers qui vinrent s'établir dans cette rue lui firent
perdre son ancien nom pour celui de _rue aux Couteliers_, et de _la
Coutellerie_, qu'elle portoit dès le règne de Henri II, et qu'elle a
toujours porté depuis.

          [Note 224: Jaillot pense que ce nom n'étoit donné qu'à la
          partie de cette rue qui va du petit carrefour à la rue
          Planche-Mibrai.]

          [Note 225: L'auteur des Tablettes Parisiennes dit _qu'on
          nommoit ce carrefour Guigne-Oreille, parce qu'on y coupoit les
          oreilles au pilori, qui y étoit du temps de Raoul de Presle_.
          Jaillot pense que cette étymologie ne mérite pas une grande
          confiance. «Il est vrai, dit-il, qu'on coupoit les oreilles
          dans les carrefours, aux halles et aux places publiques, et
          celui-ci pouvoit être un lieu patibulaire de la justice de
          Saint-Éloi ou Saint-Maur; mais je ne vois pas que dans notre
          ancien langage, ni dans le nouveau, le mot _guigner_ ait
          jamais signifié _couper_.»]

_Rue des Mauvais-Garçons._ Elle traverse de la rue de la Tixeranderie
dans celle de la Verrerie. Tous les anciens titres qui parlent de cette
rue prouvent qu'elle s'appeloit rue de _Chartron_. Ce n'est que dans
ceux du seizième siècle qu'elle est indiquée sous le nom de rue de
_Chartron, dite des Mauvais-Garçons_[226].

          [Note 226: Sauval a prétendu que les seigneurs de Craon
          avoient dans cette rue un hôtel dont elle avoit pris d'abord
          le nom; que Pierre de Craon ayant caché dans cet hôtel
          quelques gens apostés pour assassiner le connétable de
          Clisson, l'on donna à la rue le nom des _Mauvais-Garçons_, que
          l'hôtel fut rasé, et la place donnée aux marguilliers de
          Saint-Jean pour être convertie en cimetière. Non-seulement les
          historiens modernes ont adopté ce récit peu exact; il y en a
          même qui ont fait de nouvelles fautes en disant que ce
          cimetière avoit été _depuis_ converti en marché. Nous avons
          déjà prouvé, en parlant du cimetière Saint-Jean, que cette
          opinion est contraire aux titres, que l'hôtel de Craon n'étoit
          point dans cette rue, et qu'on a confondu l'ancien cimetière
          avec le nouveau.]

_Rue des Vieilles-Garnisons._ Elle se termine d'un bout à la rue de la
Tixeranderie, et de l'autre aboutissoit à la place ou cloître
Saint-Jean. Cette rue étoit connue au treizième siècle sous le nom de
_Marteret_, _Martrai_ et _Martroi-Saint-Jean_[227]. Elle commençoit
au-delà de l'arcade que l'on voit à la Grève, et passant entre l'église
Saint-Jean et l'Hôtel-de-Ville actuel, elle aboutissoit à la rue de la
Tixeranderie, comme elle fait à présent. Un compte de la prévôté, de
1448[228], énonce la _rue des Garnisons_, et le compte de l'ordinaire de
Paris, de 1463, l'indique comme une petite ruelle à laquelle il ne donne
aucun nom[229]. Sauval en parle sous le nom de ruelle _Jehan-Savari_.
Jaillot croit y reconnoître la rue _Simon-Bade_ dont il est fait mention
dans un acte de 1482, lequel indique, rue de la Tixeranderie, _une
maison faisant le coin de la rue Simon-Bade, tenant au maître qui fut
des garnisons_. Elle a été appelée _du Saint-Esprit_, à cause des
bâtiments de cet hôpital qui en étoient voisins.

          [Note 227: Reg. du parlem. 1320.]

          [Note 228: Sauval, t. I, p. 345.]

          [Note 229: _Ibid._, p. 367.]

_Rue du Monceau-Saint-Gervais_[230]. Cette rue, qui fait la
continuation de la rue du Martroi, et aboutit à l'église Saint-Gervais,
doit son nom au terrain plus élevé que la Grève, sur lequel cette église
a été bâtie. On la confondoit à la fin du treizième siècle avec la rue
du Pourtour, et on l'appeloit _rue entre Saint-Gervais et Saint-Jean_,
et rue du Cimetière-Saint-Gervais.

          [Note 230: Le Monceau-Saint-Gervais, _Moncellum_, étoit connu
          sous ce nom avant le règne de Louis-le-Jeune; il en est fait
          mention dans une charte de ce prince de l'an 1141. (Hist. de
          Par., t. 1, p. 95.) On voit, par le petit cartulaire de
          l'évêché de Paris (_Fol._ 35, _verso_, Cart. 55.), que le
          _Monceau_ de Saint-Gervais était un fief de cet évêché; que
          Pierre de Nemours le transmit par un échange, en 1216, à
          Gautier, fils de Jean-le-Chambrier; et que celui-ci le céda
          ensuite au roi, ainsi qu'il est constaté par la charte de
          Philippe-Auguste, de 1222. (Rec. des hist. de Fr., t. 6, 2e
          part., not. 122.) Ce fief étoit qualifié de prévôté: car on
          voit, dans le trésor des chartes, qu'au mois de juin 1245
          saint Louis acquit de Gui et d'Isabelle sa femme, 100 sous sur
          la prévôté du Monceau-Saint-Gervais.]

_Rue Grenier-sur-l'Eau._ Elle traverse de la rue Geoffroi-l'Asnier dans
celle des Barres. Le véritable nom de cette rue est _Garnier-sur-l'Eau_.
Sauval dit qu'en 1257 on la nommoit _André-sur-l'Eau_. Guillot et le
rôle de 1313 l'appellent _Garnier-sur-l'Yauë_, qui est le nom d'un
bourgeois de Paris[231].

          [Note 231: Sauval et l'auteur des Tablettes Parisiennes ont
          avancé qu'en 1410 cette rue s'appeloit la _rue aux Bretons_:
          ils se sont trompés et l'ont confondue avec une ruelle nommée
          _aux Bretons_, qui avoit d'un bout une issue dans une maison
          de la rue Grenier-sur-l'Eau, et de l'autre dans la rue de la
          Mortellerie. Dreux Budé, secrétaire du roi et audiencier en la
          chancellerie, avoit, en 1449, sa maison rue des Barres; elle
          aboutissoit par-derrière sur la ruelle aux Bretons, et il
          obtint la permission de renfermer dans son enclos la partie de
          cette ruelle qui régnoit le long de sa maison. Sauval en
          convint lui-même en rapportant le compte qui en fait mention.
          (T. 3, p. 34.)]

_Rue des Haudriettes._ Elle aboutit à la rue de la Mortellerie et au
quai de la Grève. Cette rue doit son nom à la chapelle qui y étoit
située; et il ne paroît pas qu'elle en ait jamais eu d'autre. Quelques
plans ne l'indiquent que sous le nom général de _ruelle descendant à la
Seine_.

_Rue Jean-de-l'Épine._ Elle aboutit à la Grève et à la rue de la
Coutellerie. Il paroît qu'elle doit son nom à Jean de l'Épine, dont la
maison, suivant un cartulaire de Saint-Maur, de 1284[232], s'ouvroit
dans la rue de _Vieille-Oreille_, et avoit sa sortie dans la place de
Grève. Sauval dit, mais sans en donner des preuves, qu'elle s'est
appelée autrefois _rue de la Tonnellerie_ et du _carrefour Guillori_.
Elle porte le nom de _Philippe-l'Épine_ dans la liste du quinzième
siècle; mais le premier nom a prévalu, et cette rue l'a depuis toujours
conservé.

          [Note 232: F. 233 et seg.]

_Rue Jean-Pain-Mollet._ Elle commence à la rue des Arsis et aboutit au
carrefour Guillori, vis-à-vis la rue Jean-de-l'Épine. Sauval seul dit
qu'elle s'est nommée rue du _Croc_[233]. Elle étoit connue dès 1261[234]
sous le nom de Jean-Pain-Mollet, qui étoit celui d'un bourgeois de
Paris. Il ne paroît pas qu'elle en ait changé depuis.

          [Note 233: T. 1, p. 144.]

          [Note 234: Past. A., p. 759 et 777.]

_Rue de la Lanterne._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Arsis, et de
l'autre à la rue Saint-Bont. Dès le milieu du treizième siècle on la
connoissoit sous le nom de _ruelle de Saint-Bont_. Elle est ainsi
désignée dans l'accord fait entre Philippe-le-Hardi et le chapitre de
Saint-Merri. On ne sait pas précisément à quelle époque elle prit le nom
de la Lanterne, qui lui vient probablement d'une enseigne; mais elle le
portoit en 1440, comme on peut le voir dans un contrat de vente de cette
même année, qui se trouve dans les Archives de l'archevêché. Cependant
de Chuyes l'appelle _rue de la Dentelle_, et l'auteur des Tablettes
Parisiennes lui donne le même nom, quoiqu'on ne trouve aucun titre où
elle soit indiquée ainsi.

_Rue de la Levrette._ Elle donne d'un côté dans la rue du Martroi, et de
l'autre dans celle de la Mortellerie. Cette rue se prolongeoit autrefois
jusqu'au quai de la Grève, sous le nom de rue _Pernelle_, dont elle
conserve encore le nom dans cette extrémité. On voit dans un compte du
domaine de 1491[235] qu'elle se nommoit à cette époque _ruelle aux
Poissons_, et Sauval dit qu'en 1552 elle s'appeloit la rue _des Trois
Poissons_[236]. Gomboust, qui publia son plan dans le siècle suivant, la
nomme rue _Pernelle_.

          [Note 235: Sauval, t. III, p. 494.]

          [Note 236: _Ibid._, t. I, p. 146.]

_Rue de Longpont._ Elle commence vis-à-vis l'église de Saint-Gervais, et
aboutit au quai de la Grève. Les religieux de Longpont y avoient sans
doute un hospice au treizième siècle, car alors on la nommoit rue aux
moines de _Longpont_. Au commencement du seizième, on l'appeloit _rue du
Port-Saint-Gervais, autrement de Longpont_[237]. Elle a repris ce
dernier nom et ne l'a pas quitté.

          [Note 237: Ordin. de Par., 1518, f. 352.]

_Rue du Martroi._ Elle aboutit d'un côté à la place de Grève, et de
l'autre à la rue du Monceau-Saint-Gervais. Nous avons déjà vu qu'on
l'appeloit du _Marteret_, _Martrai_, et _Martroi-Saint-Jean_. Le censier
de l'évêché de 1372 la nomme _le Martelet-Saint-Jean_. On la trouve
aussi désignée sous le nom du Chevet-Saint-Jean, et de _rue Saint-Jean_
dans plusieurs actes[238] et sur les plans du dix-septième siècle. On
lui a ensuite donné le nom de _Martroi_, que portoit celle qui venoit y
aboutir; et depuis ce nom a été altéré de différentes façons. Corozet
l'appelle _du Martel-Saint-Jean_, d'autres _du Maltois_, _Martrois_ et
_Martrai_. L'étymologie de ce nom n'est pas facile à donner. Sauval[239]
le fait dériver du vieux mot _Martyretum_, diminutif de _Martyrium_,
qui, selon lui, signifie un tombeau, une châsse, un cimetière, une
église. En admettant la signification qu'il donne à ce mot, un tel nom
auroit plutôt convenu à la rue du Monceau-Saint-Gervais; cependant on ne
voit point qu'on le lui ait jamais donné. Borel, dans son _Trésor des
recherches et antiquités gauloises_[240], dit que le mot Martroi vient
de _Martyrium_, qui signifie _lieu de supplice_. Cette étymologie paroît
mieux fondée que celle de Sauval, d'autant plus que cette rue n'a porté
ce nom que depuis que la place de Grève, où elle aboutit, a été destinée
au supplice des criminels[241].

          [Note 238: Sauval, t. III, p. 371 et 552.--Compte des
          Annivers. de N. D., 1482.]

          [Note 239: Sauval, t. I, p. 149.]

          [Note 240: Pag. 387.]

          [Note 241: Le jeune roi Philippe, que son père Louis-le-Gros
          avoit associé à la couronne, passant par cette rue, un cochon
          s'embarrassa dans les jambes de son cheval et l'abattit; la
          chute du jeune prince fut si rude qu'il en mourut le
          lendemain, 13 octobre 1131. Il fut alors défendu de laisser
          vaguer des pourceaux dans les rues.]

_Rue de la Mortellerie_[242]. La partie de cette rue qui est dans ce
quartier commence à la Grève et finit au coin de la rue
Geoffroi-l'Asnier. Il y a plusieurs opinions relativement à l'étymologie
de son nom. Quelques-uns ont cru qu'elle l'avoit pris des meurtres qu'on
y commettoit autrefois. Sauval prétend qu'elle le doit à Pierre et à
Richard _Le Mortelier_, qui y demeuroient en 1358[243]; qu'on la nomma à
cause d'eux _Mortelière_, ensuite de _la Mortiellerie_, et enfin de _la
Mortellerie_. Jaillot pense que ce nom vient des _Morteliers_, espèce
d'ouvriers qui emploient la chaux et le plâtre, et dont il est parlé
dans les _réglements de la marchandise_. Quoi qu'il en soit, si cette
rue doit son nom à une famille des _Mortelier_, elle le portoit
long-temps avant l'époque que Sauval lui assigne; car elle est nommée
rue _de la Mortellerie_ dans un acte de 1212, et _Mortelleria_ dans un
autre de 1264[244], ainsi que dans des lettres de Simon, évêque de Paris
en 1289. Guillot et le rôle de 1313 l'appellent aussi _la Mortellerie_,
et il ne paroît pas que ce nom ait varié[245].

          [Note 242: Dans cette rue, entre celle de Longpont et la rue
          des Barres, sont deux rues autrefois sans nom. La plus
          occidentale se nomme aujourd'hui _rue des Trois-Maures_,
          l'autre _rue Frileuse_. Cependant celle-ci offroit une
          ancienne inscription gravée sur la pierre, laquelle porte le
          nom de _Chat-Frileux_.

          Entre la rue des Barres et celle de Geoffroi-l'Asnier se
          trouve une autre rue sans nom, qui a reçu celui de _rue
          Hyacinthe_.]

          [Note 243: Sauval, t. I, p. 152.]

          [Note 244: _Ibid._, p. 423.]

          [Note 245: Quelques titres indiquent dans cette rue la _cour
          Brisset_, laquelle devoit être située entre les rues
          _Pernelle_ et _de Longpont_. Jaillot parle aussi d'une _ruelle
          aux Foulons_ et d'une _rue Dame-Agnès_, qu'il dit avoir
          trouvées mentionnées dans des titres du quinzième siècle, mais
          dont il n'a pu découvrir aucune trace. Cette dernière étoit
          située près de la chapelle des Haudriettes.]

_Rue du Mouton._ Elle aboutit à la rue de la Tixeranderie et à la place
de Grève. Son nom est dû à l'enseigne d'une maison qui probablement le
devoit elle-même au propriétaire: car, au treizième siècle, Jean Mouton
en possédoit deux en cet endroit. Cette maison est appelée _domus de
ariete_, et _domus arietis_ dans le cartulaire de Saint-Maur de
1263[246].

          [Note 246: On a autrefois fabriqué de la monnoie à la Grève,
          et c'étoit peut-être dans cette maison. Nos annales font
          mention des _moutons d'or et des écus au mouton_. Saint Louis
          passe pour être le premier qui les ait fait frapper. On les
          appeloit des _agnels d'or_: ils portoient pour empreinte un
          mouton ou agneau d'or, avec ces mots: _Ecce Agnus Dei._]

_Rue Pernelle._ Elle fait la continuation de la rue de la Levrette, et
va depuis celle de la Mortellerie jusqu'au quai de la Grève. Sur la
plupart des anciens plans, elle n'est pas distinguée de celle de la
Levrette. L'abbé Lebeuf l'appelle _Peronelle_[247]. Elle n'étoit
anciennement connue que sous le nom général de _ruelle de Seine_.
Corrozet paroît l'indiquer sous celui de ruelle du Port-au-Blé. La
Caille la nomme _Pernelle_ ou _Prunier_.

          [Note 247: T. II, p. 600.]

_Rue du Pet-au-diable_[248]. Elle va de la rue de la Tixeranderie au
cloître Saint-Jean. La singularité de ce nom a engagé plusieurs auteurs
à en chercher la véritable étymologie. Sauval, que les historiens
modernes ont copié, dit que[249] ce nom vient d'une ancienne tour carrée
qui y étoit située, et qu'on nommoit autrefois la _Synagogue_, _le
Martelet-Saint-Jean_, _le vieux Temple_, _et l'hôtel du
Pet-au-Diable_[250], par dérision des Juifs. Cette étymologie nous
semble fausse, attendu qu'il ne paroît pas naturel que les Juifs eussent
une synagogue dans cet endroit, puisqu'ils en possédoient certainement
une dans la rue de la Tacherie, qui en est voisine. On donne au nom de
cette rue une autre origine, qui a l'air d'une plaisanterie, et qui
cependant pourroit bien être la véritable. On suppose que la maison et
la tour dont il s'agit ont été possédées et occupées par un particulier
appelé _Petau_, qui étoit si méchant qu'on le surnomma _Diable_, et que
son nom est resté à la rue. Le poète Villon, dans son _Grand Testament_,
parle d'un roman qui portoit le même nom.

  Je lui donne ma librairie
  Et le roman du Petau-Diable.

          [Note 248: On la nomme maintenant _rue du Sanhédrin_.]

          [Note 249: T. I, p. 157.]

          [Note 250: _Voyez_ pag. 852 et 853.]

Cette rue n'étoit autrefois qu'une ruelle que l'auteur des Tablettes
Parisiennes appelle par inadvertance ruelle _Tournai_, ayant mal entendu
ces deux vers de Guillot, qui dit simplement qu'il tourna dans une
ruelle.

  . . . . . En une ruelle _tournai_
  Qui de Saint-Jean voie à Porte.

Corrozet et Bonfons indiquent seulement une rue au _Chevet-Saint-Jean_.
Le rôle de 1636 l'appelle rue du _Cloître-Saint-Jean_; mais de Chuyes,
Boisseau, Gomboust, la nomment rue du Pet-au-Diable.

_Rue Planche-Mibrai._ Elle commence en face du pont Notre-Dame, et
aboutit à la rue des Arsis. On disoit simplement, en 1300, le _Carrefour
de Mibrai_, en 1313 _les Planches de Mibrai_, et en 1319 _les Planches
dou petit Mibrai_. Ce n'étoit alors qu'une ruelle qui conduisoit à la
rivière. Il y avoit en cet endroit des moulins et un pont de planches
pour y conduire[251]. Quelques-uns ont pensé que le nom de _Mibrai_
venoit de ce que le bras de la rivière qui passoit auprès n'avoit que la
moitié de la largeur de la rue. René Macé, moine de Vendôme, dans son
poëme manuscrit intitulé _le Bon Prince_, en donne une étymologie plus
juste.

  L'empereur vient par la Coutellerie
  Jusqu'au Carfour nommé la Vannerie,
  Où fut jadis la Planche de Mibray:
  Tel nom portoit pour la vague et le bray[252]
  Getté de Seyne en une creuse tranche,
  Entre le pont que l'on passoit à planche,
  Et on l'ôtoit pour être en seureté, etc.

La construction du pont Notre-Dame mit dans la nécessité d'élargir la
ruelle de Mibrai[253].

          [Note 251: Il est fait mention dans un diplôme de Henri Ier
          d'environ 1032, et dans la grande charte de
          Saint-Martin-des-Champs en 1137, d'un moulin en Mibrai, que
          Robert Pisel avoit donné à ce prince, _in Malbraio_. (_Hist.
          S. Martini de Campis._, p. 27.)]

          [Note 252: _Fange_, _boue_.]

          [Note 253: C'étoit au coin de cette rue que le voyer de Paris
          tenoit autrefois sa justice.]

_Rue des Plumets._ C'est une ruelle qui descend de la rue de la
Mortellerie sur le quai de la Grève, entre les rues Pernelle et de
Longpont. Elle ne porte aucun nom sur les anciens plans; il paroît que
c'est elle que Corrozet indique sous celui de _ruelle du
Petit-Port-Saint-Gervais_.

_Rue des Deux-Portes._ Elle traverse de la rue de la Tixeranderie dans
celle de la Verrerie. Cette rue doit son nom aux portes qui la fermoient
anciennement à ses extrémités, et non aux portes d'une ancienne
enceinte, comme l'ont pensé quelques auteurs modernes. En 1281 elle se
nommoit _rue entre deux Portes_, et en 1300 _rue des Deux-Portes_. On la
trouve aussi quelquefois sous le nom de _rue Galiace_ ou _des
Deux-Portes_.

_Rue de la Poterie._ Elle donne d'un bout dans la rue de la Verrerie, et
de l'autre au carrefour Guillori. Sauval[254] et quelques autres disent
que cette rue s'appeloit autrefois de _Vieille-Oreille_, et par
corruption _Guigne-Oreille_ et _Guilleri_. Nous avons déjà remarqué
qu'on avoit confondu cette rue et d'autres avec le carrefour où elles
aboutissent. Le cartulaire de Saint-Maur de 1263 et 1264 indique et
distingue le carrefour et les deux rues, _in vico qui dicitur Poteria,
in vico veteris Auris, in quadrivio veteris Auris_. Sauval a avancé que
le nom de cette rue étoit dû à Guillaume et Gui Potier, qui avoient leur
maison en cet endroit dans le treizième siècle, ainsi qu'on le lit dans
le cartulaire cité ci-dessus. Jaillot pense qu'il ne vient ni d'eux ni
de leurs ancêtres, attendu qu'on trouve dans les archives de
Saint-Martin-des-Champs un acte de donation fait en 1172, dans lequel
cette rue est nommée _Figularia_[255], ce qui prouve qu'elle le tenoit
des potiers qui s'y étoient établis long-temps auparavant. Le nom de la
rue de la Poterie n'a pas varié depuis: on la nommoit _Poteria_ dès
1228[256].

          [Note 254: T. I, p. 159.]

          [Note 255: Archiv. de Saint-Martin-des-Champs.]

          [Note 256: _Cart. S. Mauri_, fol. 237, cart. 5.]

_Rue du Pourtour._ On donne ce nom à la continuation de la rue du
Monceau-Saint-Gervais jusqu'à la place Baudoyer. On l'appeloit
anciennement le _Monceau-Saint-Gervais_, et en 1300 _rue du Cimetière_,
parce que l'enclos du cimetière s'étendoit alors jusqu'à la place; ce
n'est qu'en 1473 qu'on en prit une partie pour y bâtir des maisons.
Corrozet la nomme rue Saint-Gervais. Elle fut élargie de sept pieds en
1583, ainsi que l'indiquoit une inscription rapportée par le même
auteur.

_Rue Renaud-Le-Fèvre._ Elle aboutit à la place Baudoyer et au cimetière
ou marché Saint-Jean. Ce n'étoit qu'une ruelle au seizième siècle,
laquelle n'étoit alors désignée que sous ce nom général _de ruelle par
laquelle on va au cimetière Saint-Jean_, ainsi qu'on le voit dans la
déclaration de l'abbaye Saint-Antoine, en 1522. Le nom de cette rue n'a
varié depuis que dans l'orthographe, _Regnault_, _Regnaud Le Feure_, _Le
Fèvre_. La Caille la nomme _Renard-le-Fèvre_.

_Rue de la Tâcherie._ Elle aboutit d'un côté à la rue de la Coutellerie,
et de l'autre à la rue Jean-Pain-Mollet. C'étoit anciennement le lieu de
la demeure et des écoles ou synagogue des Juifs[257]: aussi n'est-elle
désignée, dans les anciens titres, que sous le nom de _Juiverie_. Dans
les lettres de l'official de Paris de 1261, elle est nommée _Judæaria
sancti Boniti_[258]; dans l'accord de Philippe-le-Bel avec le chapitre
de Saint-Merri, _Judæaria_; et _vetus Judæaria_ en 1284, dans le
cartulaire de Saint-Maur[259]. Dès 1300 elle avoit pris le nom de la
Tâcherie, comme on peut le voir dans Guillot, et il ne paroît pas
qu'elle en ait changé depuis[260].

          [Note 257: Lorsque les Juifs furent chassés par
          Philippe-le-Bel, en 1306, ce prince donna l'année suivante
          leur synagogue à Jean Pruvin son cocher. (Sauval, t. I, p.
          163.)]

          [Note 258: Part. A., p. 759 et 782.]

          [Note 259: Fol. 2333 et 407. Biblioth. du Roi.]

          [Note 260: Il y a dans cette rue un cul-de-sac appelé
          _Saint-Benoît_; il se nommoit auparavant _Ruelle des
          Bons-Enfants_. Ces deux noms viennent d'une enseigne. La
          caille l'appelle _de la petite Tâcherie_.]

_Rue de la Tannerie._ Elle va de la rue Planche-Mibrai à la place de
Grève. Cette rue portoit ce nom en 1300, puisque Guillot en fait
mention. Sauval dit, sans en donner de preuves bien solides, qu'en 1348
elle s'appeloit _ruelle de la Planche-aux-Teinturiers_, et depuis _rue
de l'Écorcherie_[261].

          [Note 261: Sauval, t. I, p. 163. Il y avoit dans cette rue, au
          commencement du dix-septième siècle, trois ruelles descendant
          à la rivière, lesquelles n'existent plus: la première, du côté
          de la Planche-Mibrai, est simplement appelée _ruelle_, sans
          aucun nom dans les censiers de l'archevêché. Peut-être
          étoit-ce celle qu'on nommoit _Jean-Le-Forestier_ en 1369. La
          seconde, nommée de l'_Archet_, à cause d'une arcade qui étoit
          au bout, faisoit la continuation de la rue des Teinturiers,
          laquelle va maintenant jusque sur le quai. La troisième est
          celle que Corrozet désigne sous le nom de _ruelle allant aux
          chambres de Maître Hugues_. On nommoit ainsi trois moulins qui
          étoient situés vis-à-vis l'entrée de cette ruelle, et qu'un
          particulier nommé M{e} Hugues Restoré, avoit eu la permission
          de faire reconstruire. (Cart. S. Magl., 5414. Fol. 273,
          Bibliot. du Roi.) Gomboust les a marqués sur son plan.]

_Rue de la Vieille-Tannerie._ Cette rue, qui aboutit de la rue de la
Tannerie au bord de la rivière en passant sous le quai, portoit aussi le
nom de _Simon-Finet_, qu'elle vient de reprendre dans la nouvelle
nomenclature faite depuis quelques années. Elle le devoit à Simon Finet,
dont le père obtint, le 5 juin 1481, _la permission de ficher quatre
pieux en la rivière de Seine, pour soutenir un quai derrière sa maison,
faisant le coin d'une petite ruelle qui va à Seine_. (Arch. de
l'archevêché.)

_Rue des Teinturiers._ Elle traverse de la rue de la Vannerie à celle de
la Tannerie. Les censiers du quinzième siècle et le compte des
Anniversaires de Notre-Dame de 1482 ne la désignent que comme _une
ruelle qui va de la Tannerie en la Vannerie_. Il paroît, par le plan de
Gomboust, qu'on lui donnoit un nom qui n'est pas honnête, et qui ne
devoit s'appliquer qu'au bout qui donne sur la rivière; car, suivant de
Chuyes, cette rue s'appeloit depuis long-temps des _Teinturiers_, à
cause des artisans de cette profession que le voisinage de la rivière
avoit engagés à s'y établir. L'autre bout étoit nommé de l'_Archet_,
comme nous l'avons remarqué dans l'article de la rue de la Tannerie. On
l'a depuis appelé _Navet_ et _des Trois-Bouteilles_, à cause d'une
enseigne.

_Rue de la Tixeranderie_[262]. Elle aboutit d'un côté au carrefour
Guillori, de l'autre à la place Baudoyer. Le commencement de cette rue,
du côté du carrefour jusqu'à la rue du Mouton, se nommoit _rue de
Vieille-Oreille_[263], nom qui, comme nous l'avons remarqué, fut donné à
plusieurs des rues qui aboutissoient au carrefour Guillori; le reste
s'appeloit de la Tixeranderie, comme on le voit dans un contrat du mois
de décembre 1263, inséré dans le Trésor des chartes. Il ne paroît pas
qu'elle ait porté d'autre nom que celui-ci, nom qu'elle devoit
probablement aux tisserands qui l'habitoient. En 1300 on l'appeloit _la
Viez-Tisseranderie_; on la trouve même indiquée dès 1293 dans un
amortissement fait à Saint-Nicolas-du-Louvre[264].

          [Note 262: Il y a dans cette rue un cul-de-sac nommé le
          _cul-de-sac Saint-Faron_, lequel doit ce nom à l'hôtel des
          abbés de Saint-Faron, qui y étoit autrefois situé. On trouve
          qu'il a été aussi nommé successivement rue de l'_Escullerie_,
          rue de la _Violette_ en 1313, et depuis _cul-de-sac_ et _rue
          des Juifs_, _ruelle_ ou _cul-de-sac Barentin_, enfin
          _cul-de-sac Saint-Faron_.]

          [Note 263: _Cart. S. Mauri_, p. 253.]

          [Note 264: (Ms. de Saint-Germain-des-Prés, cot. 453, p. 144.)
          Paul Scarron logeoit au second étage d'une maison située au
          milieu de cette rue; lui et sa femme (depuis madame de
          Maintenon) n'avoient pour tout logement que deux chambres sur
          le devant, séparées par l'escalier, une cuisine sur la cour,
          et un cabinet où couchoit un petit laquais.]

_Rue de la Vannerie._ Elle va de la rue Planche-Mibrai à la place de
Grève. Sauval dit que cette rue s'appeloit en 1269 vicus _in Avenariâ_,
et _rue de l'Avoinerie en_ 1296. Jaillot croit que c'est une faute du
copiste, parce que, dit-il, dans une transaction entre le sieur
Saint-Germain et le prieur de Saint-Éloi[265], passée au mois de
novembre 1162, elle est appelée _Vaneria_; elle porte le même nom dans
l'accord de Philippe-le-Hardi avec le chapitre de Saint-Merri; Guillot
et le rôle des taxes de 1313, la nomment _la Vannerie_. On l'a
quelquefois distinguée en Haute et Basse-Vannerie[266].

          [Note 265: Arch. de l'archev.]

          [Note 266: Il y a dans cette rue un carrefour où aboutit la
          rue de la Coutellerie, que quelques auteurs ont mal à propos
          appelé _le carrefour Guilleri_ ou _Guillori_, dont nous avons
          déjà parlé. Sauval le nomme _carrefour des Recommandaresses_;
          et il en a conclu avec raison que le haut de cette rue, du
          côté de la Planche-Mibrai, était appelé _rue des
          Recommandaresses_. On voit en effet, dans une sentence du
          trésor du 12 juillet 1597, concernant le fief de _Mercadé_,
          qu'il consiste entre autres en deux maisons rue de la
          Coutellerie, et une entre la _rue des Recommandaresses_,
          autrement dite _rue de la Vannerie_. Il paroît que ce
          carrefour a été formé par le retranchement de quelques
          maisons, retranchement qui fut ordonné le 19 mars 1565, ainsi
          qu'on le voit dans les registres de la ville. (Fº. 255,
          _verso_.)]


QUAIS.

_Le Port-au-Blé._ Il fait la continuation du quai de la Grève jusqu'à la
rue Geoffroi-l'Asnier. Son nom indique assez à quel usage il étoit
destiné. Cet usage n'a point changé.

_Quai de la Grève._ Il règne depuis la place à laquelle il doit son nom
jusqu'au coin de la rue des Barres. C'étoit autrefois un chemin qui, en
1254, se nommoit _vicus Merrenorum_, la rue _des Merreins_[267]. Dès ce
temps-là et depuis, jusqu'à nos jours, ce lieu a toujours été destiné à
la décharge du charbon, du foin et autres marchandises qui arrivent par
eau en cet endroit.

          [Note 267: Past. A., p. 654.]

_Quai Pelletier_ ou _quai Neuf_. Ce quai, qui commence à l'entrée de la
rue Planche-Mibrai, a pris son nom de _Claude Pelletier_, prévôt des
marchands, qui le fit construire en 1675 par _Pierre Bullet_, habile
architecte. Auparavant on ne voyoit, depuis la Grève jusqu'au pont
Notre-Dame, que quelques vieilles maisons habitées par des tanneurs et
des teinturiers, dont les travaux infectoient ce quartier. Il fut
ordonné, par arrêt du conseil du 24 février 1673[268], qu'ils iroient
s'établir au faubourg Saint-Marcel et à Chaillot; et, par un second
arrêt du 17 mars de la même année, le roi ordonna que le quai de Grève
seroit continué sur cet emplacement, depuis la première culée du pont
Notre-Dame; ce qui fut exécuté en deux années par le magistrat que nous
venons de nommer. Tout le trottoir en est porté sur une voussure d'une
coupe très-hardie; il se termine à la place de Grève.

          [Note 268: Traité de la pol. t. I, p. 555.]


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RÉPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Hôtel-de-Ville._ La cour de ce monument a reçu une décoration nouvelle.
On y arrive par un double perron; et cette cour, qui forme un carré, est
entourée de portiques ornés de colonnes ioniques. On compte de chaque
côté sept arcades que surmontent autant de fenêtres cintrées et
accompagnées de colonnes corinthiennes. Le couronnement est formé par
des fenêtres détachées du toit; qui sont des restes de la construction
primitive. L'arcade en face du perron fait saillie, et au milieu de deux
colonnes de marbre dont elle est décorée, on a replacé une statue
pédestre et en bronze de Louis XIV. Le monarque est appuyé d'une main
sur un casque; un lion est à ses pieds. C'est un ouvrage d'un assez beau
dessin, mais d'un style maniéré qui rappelle celui du dix-septième
siècle.

Dans le cintre de la façade on a rétabli en stuc la statue équestre de
Henri IV. Cette sculpture, d'un mauvais dessin, est encore d'une plus
mauvaise exécution.

_L'église Saint-Jean-en-Grève._ Dans ce qui reste encore des bâtiments
de cette église, ont été placées les archives et la bibliothèque de la
ville. C'est dans une salle de ces bâtiments, que l'on avoit restaurée à
cet effet, que fut tenu le _grand Sanhédrin_.

_L'église Saint-Gervais._ Dans une des chapelles de cette église on voit
un très-beau tableau de _Blondel_, représentant le martyre de sainte
Juliette et celui de son fils Saint-Cyr (donné par la ville en 1819);
dans une autre chapelle un _Ecce homo_, peint par _Rouget_, qui offre
aussi de très-belles parties; dans une troisième chapelle, une sculpture
assez médiocre, représentant le même sujet; enfin, dans la chapelle
située à droite de celle de la Vierge, une descente de croix moulée,
groupe de six figures et d'un très-bel effet.


RUES NOUVELLES.

_Rue Frileuse._ Elle va de la rue de la Mortellerie sur le quai.

_Rue Hyacinthe._ Cette rue suit la même direction. Elle est fermée par
une porte du côté du quai.

_Rue des Trois-Maures._ Elle suit la même direction que les deux
précédentes[269].

          [Note 269: Ces trois rues ne sont point nouvelles; mais elles
          étoient sans nom avant la révolution. (_Voyez_ p. 863).]



QUARTIER SAINT-PAUL OU DE LA MORTELLERIE.

     Ce quartier est borné à l'orient par les fossés de l'Arsenal
     inclusivement[270], depuis la rivière jusqu'à la porte
     Saint-Antoine; au septentrion, par la rue Saint-Antoine
     exclusivement; à l'occident, par la rue Geoffroy-l'Asnier
     inclusivement; et au midi, par les quais inclusivement, depuis le
     coin de la rue Geoffroy-l'Asnier jusqu'à l'extrémité de
     l'emplacement de l'ancien Mail.

          [Note 270: Depuis que la Bastille a été abattue, une partie de
          ces fossés a été remplacée par un nouveau boulevart; mais le
          mur de revêtement existe encore du côté de la rue
          Contrescarpe, et la ligne qu'il décrit forme, de ce côté, la
          limite du quartier.]

     On y comptoit, en 1789, vingt-quatre rues, sept culs-de-sac, une
     église paroissiale, une communauté d'hommes, une de filles, un
     arsenal, trois quais, etc.


PARIS SOUS CHARLES VIII ET LOUIS XII.

Sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, on ne voit pas qu'il se
soit opéré de changements importants, ni passé aucun événement
remarquable dans ce quartier, à moins qu'on ne veuille regarder comme
tels l'union définitive des religieuses de Sainte-Claire à celles du
Tiers-Ordre, qui occupoient le couvent des Béguines, connu dès cette
époque sous le nom de l'_Ave-Maria_. Cette union, déjà projetée sous le
règne de Louis XI, long-temps suspendue par des obstacles que nous
ferons connoître, fut enfin consommée dans les premières années du règne
de son successeur, par la dame de Beaujeu, fille aînée du feu roi, et
protectrice de cette institution.

La ville entière de Paris est également stérile, sous ces deux règnes,
en grands événements. Grâce à ce Louis XI, dont la mémoire étoit dès
lors abhorrée, l'administration hautement décriée, dont on recherchoit
les agents et les favoris comme des criminels dignes du dernier
supplice[271], les rois de France ne se voyoient plus dans la triste
nécessité de consumer leurs forces au milieu des discordes intestines,
et de déchirer l'État pour parvenir à le sauver. L'ascendant de leur
autorité étoit enfin assuré dans un grand royaume dont toutes les
parties liées entre elles formoient un tout très-compact, dont la
position au centre des États chrétiens étoit admirable, la population
nombreuse, active et guerrière; qui trouvoit dans la fertilité de son
sol des richesses inépuisables; et dès ce moment leur place fut marquée
à la tête de la grande société européenne. Dans une situation si
brillante et pendant long-temps si inespérée, qui les faisoit si grands
parmi les princes temporels, on aperçoit maintenant mieux peut-être
qu'on n'eût pu le faire avant la leçon terrible qui vient d'être donnée
au monde, ce qu'une sage et religieuse politique auroit dû leur inspirer
de faire: il est évident que, pour soutenir l'édifice social déjà menacé
par les doctrines licencieuses qui venoient de s'y introduire, leur
premier soin devoit être de resserrer les noeuds qui les unissoient à la
puissance spirituelle; et renonçant à tous projets ambitieux, puisqu'ils
étoient arrivés au point où toute noble ambition pouvoit être
satisfaite, se déclarant hautement les protecteurs de l'Italie dont les
papes défendoient depuis si long-temps les libertés contre la tyrannie
des empereurs d'_Allemagne_, qui prétendoient à toute force être
empereurs _romains_, de n'employer leur pouvoir et leur influence qu'à
ramener autant que possible à l'unité politique cette belle contrée,
centre de l'unité religieuse. Ainsi se fût en même temps rétablie
d'elle-même l'influence du chef suprême de la religion; et cette
influence toujours paternelle eût été plus douce au milieu de
générations que cette religion sainte avoit par degrés rendues moins
barbares, et de princes dont les moeurs étoient devenues moins
violentes, parce qu'ils trouvoient aussi par degrés moins d'obstacles à
leurs volontés. Ainsi, ce nous semble, fût parvenue la société
chrétienne à sa plus haute perfection. Mais la providence a des desseins
qui nous sont inconnus, et elle arrive au but qu'elle veut atteindre par
des voies qui nous sont impénétrables. Ce fut le contraire qui arriva:
les rois de France allèrent porter le trouble dans le sein de cette
Italie dont ils auroient dû assurer la paix; un pontife indigne de la
tiare, Alexandre VI, contribua lui-même et pour de vils et coupables
intérêts, à y attirer un jeune roi sans expérience; et les successeurs
de Charles VIII entrèrent après lui dans la route qu'il leur avoit
ouverte. La politique de l'Europe entière devint dès lors toute
extérieure. Elle fut plus subtile, plus mensongère, plus appliquée à
tout ce qui étoit d'un intérêt purement humain, plus indifférente à ce
qui touchoit les croyances religieuses et l'intérêt de la religion;
souvent même elle regarda avec un dédain stupide et laissa se développer
à peu près sans contrainte cette licence des esprits qui devoit bientôt
éclater par la plus détestable des hérésies, hérésie qui en même temps
sera la dernière, puisqu'elle renferme toutes les autres dans son sein;
et cette politique descendit elle-même à un tel degré de corruption,
qu'au lieu de réunir toutes ses forces pour l'éteindre, il lui arriva
souvent de chercher à en faire son profit.

          [Note 271: Olivier Le Daim et Jean Doyac, les deux hommes
          qu'il avoit le plus tendrement aimés, qu'il avoit recommandés
          avec le plus de soin à son fils avant de mourir, furent livrés
          à la justice, l'année même de sa mort. La haine publique les
          poursuivoit depuis long-temps, et on les accusoit d'abus de
          pouvoir et de cruautés atroces, surtout pendant les trois
          dernières années du règne du feu roi. Le Daim, convaincu,
          dit-on, de plusieurs assassinats, fut pendu avec un de ses
          agents; Doyac n'évita la potence que pour subir un autre
          supplice plus long et non moins ignominieux: il fut condamné à
          être fouetté dans tous les carrefours de Paris, à avoir une
          oreille coupée et la langue percée d'un fer chaud. On le
          conduisit ensuite à Montferrand en Auvergne, lieu de sa
          naissance; là il fut fouetté de nouveau, perdit l'autre
          oreille et fut banni à perpétuité. Cependant on trouve que,
          peu de temps après, sa famille fut réhabilitée.

          Le médecin de Louis XI, le fameux Cotier, fut enveloppé dans
          la même disgrâce. Toutefois, comme on ne pouvoit lui reprocher
          qu'un orgueil extrême et une insatiable avarice, il ne fut
          condamné qu'à des restitutions, qui le replacèrent dans son
          ancienne médiocrité. On dit que, content d'être échappé au
          naufrage et rendu à sa première profession, il fit sculpter
          sur sa maison un abricotier, avec ce rébus en forme de devise:
          _À l'Abri-Cotier_.]

Nous ne sommes pas maintenant très-éloignés de cette époque à jamais
mémorable, la plus fatale sans doute du monde civilisé, et qui sera pour
Paris et pour le royaume entier une source féconde de malheurs nouveaux
et de désordres qu'on n'y avoit point encore connus. Jusque là la
capitale de la France fut tranquille. Le pouvoir royal y étoit désormais
établi d'une manière inébranlable; et il n'existoit plus ni princes ni
vassaux assez puissants pour oser y lutter à force ouverte contre le
souverain, et appeler hautement et impunément les habitants de cette
grande ville à la révolte. Mais ces grands vassaux abattus et humiliés
conservoient profondément gravé dans leur mémoire le souvenir de ce
qu'ils avoient été; et long-temps contenus par le prince habile dont la
main ferme venoit de quitter les rênes de l'État, à peine eut-il fermé
les yeux qu'ils espérèrent ressaisir sous un roi enfant le pouvoir et
l'influence qu'ils avoient perdus. Nous allons voir que les efforts
qu'ils firent pour réussir dans un tel dessein ne servirent qu'à faire
éclater davantage leur foiblesse; mais nous verrons aussi le parlement
prendre, au milieu de ces intrigues, et de jour en jour, plus de
consistance, y développer peu à peu ses prétentions à devenir un pouvoir
politique dans l'État, saisir habilement toutes les circonstances qui
lui semblèrent favorables pour se créer des droits nouveaux et une
existence plus indépendante, se préparant de la sorte et insensiblement
à paroître à la tête des factions qui de nouveau vont désoler la France.

On eut, dès le commencement du règne de Charles VIII, une preuve
éclatante de ce bon esprit qui animoit alors les Parisiens. Le
gouvernement de la personne du roi encore en bas âge (1483.), et par
conséquent l'administration de l'État, étoient entre les mains de la
dame de Beaujeu, ainsi que l'avoit ordonné une des clauses du testament
de Louis XI. Il arriva alors ce qui ne manque presque jamais d'arriver
dans les minorités: ce pouvoir passager devint l'objet de l'envie de
tous ceux qui crurent y avoir quelque droit. La reine-mère éleva d'abord
des réclamations, qui cessèrent bientôt par sa mort arrivée trois mois
après celle de son époux; et à l'instant même parurent sur les rangs le
duc de Bourbon et le duc d'Orléans, que leur qualité de princes du sang
sembloit autoriser à disputer ces honorables fonctions. Ils remplirent
le conseil de leurs créatures, s'attachèrent surtout à décrier le
nouveau gouvernement, et, confondant ensemble leurs intérêts, appelant
impolitiquement à la _nation_ de l'injustice qu'ils prétendoient leur
être faite par les dernières dispositions du feu roi, ils se réunirent
pour demander la convocation des états-généraux, comme le seul moyen de
remédier aux abus et d'établir une forme de gouvernement à la fois
solide et salutaire. Par une telle demande, il étoit visible pour tous
les bons esprits que ces princes imprudents exposoient le salut de la
monarchie, et que le plus grand danger qu'elle pût courir alors étoit de
voir ses destinées remises aux délibérations d'une assemblée de ce
genre, au commencement d'un règne dont la foiblesse frappoit déjà tous
les yeux, et lorsque cette irritation qu'avoit produite la vigueur du
règne précédent n'étoit point encore apaisée; mais, dès qu'ils eurent
fait cette demande solennelle, elle excita un tel mouvement de joie au
milieu de cette nation si ardente et toujours impatiente du joug; toutes
les classes de la société en conçurent de telles espérances, qu'il eût
été plus dangereux encore de la refuser. Telle fut l'origine de ces
fameux états de Tours, où l'on put reconnoître quels progrès effrayants
avoient déjà faits les nouveaux principes d'indépendance politique et
religieuse dans tous les ordres de l'État, et même parmi ceux dont ils
attaquoient le plus visiblement les intérêts[272]. Toutefois les suites
n'en furent pas aussi fâcheuses pour la régente qu'elle avoit pu le
craindre d'abord: les dispositions du testament de Louis XI y furent
confirmées, et madame de Beaujeu conserva la conduite du jeune roi et
l'administration du royaume.

          [Note 272: Le clergé, qui dès lors montroit contre la cour de
          Rome l'esprit de mutinerie, qui depuis, a fait sa honte et a
          été le commencement de sa servitude, y demanda le
          rétablissement _formel_[272-A] de la pragmatique-sanction et
          des décrets des conciles de Constance et de Bâle. Les cahiers
          du tiers-état étoient également dirigés contre la cour de Rome
          qu'ils accusoient d'exaction et d'abus d'autorité; ils se
          plaignoient, _suivant l'usage de tous les peuples dans tous
          les temps_, du fardeau accablant des impôts et de la manière
          dure et impitoyable dont ils étoient exigés; puis les trois
          ordres réunis demandèrent que désormais il ne fût fait aucune
          levée sur le peuple sans _leur consentement_, et qu'on
          _rassemblât de nouveau_ les états dans deux ans. Nous
          jouissons maintenant de ces heureuses prérogatives dans toute
          leur plénitude; nous avons même beaucoup plus qu'on ne
          demandoit alors, et nous savons par expérience combien est
          _léger_ le fardeau des peuples qui _consentent_ eux-mêmes
          l'impôt.]

          [Note 272-A: Elle avoit été abolie par Louis XI, mais n'en
          continuoit pas moins d'être suivie dans tous ses points, dans
          toutes les parties de la France; et ne fut réellement annulée
          que sous François Ier par le concordat.]

Frustrés de leurs prétentions, les princes dissimulèrent pendant quelque
temps leur dépit, mais n'en travaillèrent pas avec moins d'ardeur à
supplanter celle qu'ils regardoient comme l'usurpatrice de leurs
droits. La régente avoit cru les apaiser par des bienfaits: depuis la
décision solennelle donnée par l'assemblée de Tours, elle les avoit
comblés de faveurs; et le duc d'Orléans, qu'il lui importoit surtout de
ménager, déjà nommé par elle gouverneur de Paris, étoit encore président
d'un conseil auquel assistoient également tous les princes du sang, et
que les états avoient institué pour aider madame de Beaujeu dans son
administration. Ces fonctions importantes l'approchoient de la cour et
lui donnoient une grande influence dans les affaires: il se servit de
l'avantage de sa position pour s'insinuer dans la confiance du jeune
roi, dont il partageoit les plaisirs, et à qui il parvint à inspirer
tant de dégoût pour l'espèce d'esclavage dans lequel il étoit retenu,
qu'il le détermina à se laisser enlever. Ce projet ayant été découvert,
et la régente ayant habilement soustrait son pupille aux entreprises et
aux séductions d'un si dangereux ennemi, le duc, que des liaisons dont
nous ne tarderons pas à parler rendoient de jour en jour plus audacieux,
voulut essayer si, à la faveur de son titre de gouverneur de Paris, il
ne pourroit pas parvenir à se faire un parti dans cette capitale.

(1485.) Il employa pour parvenir à ce but tous ces moyens de popularité
dont le charme est si puissant sur l'esprit du vulgaire. Il affectoit de
se montrer souvent en public; dans sa maison où il attiroit beaucoup de
monde, aux assemblées de l'hôtel-de-ville où il assistoit fréquemment,
il ne cessoit de déclamer hautement contre la dureté du gouvernement, et
témoignoit une grande compassion pour la misère du pauvre peuple, ainsi
qu'un vif désir d'y apporter du soulagement. Lorsqu'il jugea que toutes
ces manoeuvres lui avoient suffisamment acquis la faveur de la
multitude, il alla se présenter au parlement; accompagné du comte de
Dunois[273], l'âme de tous ses conseils, et de son chancelier Denis
Mercier. Celui-ci, prenant la parole au nom de son maître, commença à
faire l'éloge de ce prince, «qui, dans les circonstances critiques où la
trop grande jeunesse du roi venoit de placer la France, uniquement
occupé du salut de l'État et du soulagement des peuples, avoit demandé,
conjointement avec les ducs de Bretagne et de Bourbon, une convocation
des états-généraux, dans laquelle il avoit été établi une forme de
gouvernement salutaire, et arrêté une foule de réglements utiles, tant
pour l'administration de la justice que pour la répartition des impôts,
opérations dont les avantages eussent été considérables pour le peuple
et pour le souverain, s'ils eussent été fidèlement suivis.» Il ajouta
«que la dame de Beaujeu, les foulant aux pieds, détruisant toutes ces
espérances qu'on avoit conçues d'un gouvernement équitable et modéré,
tyrannisoit à la fois et le roi qu'elle tenoit dans une sorte de
captivité, et le peuple dont elle prodiguoit la substance pour
s'attacher des créatures et cimenter son autorité despotique; qu'il
étoit à craindre que de telles violences ne jetassent la nation entière
dans une sorte de désespoir; que, comme premier prince du sang, il étoit
du devoir du duc d'Orléans de veiller à la fois sur le monarque et sur
l'État; qu'il demandoit que Charles VIII, déjà assez avancé en âge pour
pouvoir se conduire par lui-même, fût enfin tiré de cette indigne
tutelle, et libre de choisir sa résidence et ses conseillers; que, bien
résolu d'employer ses biens, de sacrifier même sa vie pour la délivrance
de son souverain, il avoit cru devoir venir consulter à ce sujet le
parlement, qui étoit _la justice suprême_ du royaume; déclarant en
outre, pour preuve de son entier désintéressement, qu'au cas que la dame
de Beaujeu consentît à s'éloigner de dix lieues de la cour, il prenoit
l'engagement de s'exiler lui-même à quarante, et de renoncer à toute
communication avec le roi.» Ainsi, par un aveuglement qu'on a peine à
concevoir, un prince qui étoit alors l'héritier présomptif de la
couronne donnoit de son plein gré, à la _cour de justice du roi_, un
titre et des attributions que d'elle-même elle n'eût jamais eu la
hardiesse de prendre, et l'excitoit autant qu'il étoit en lui à sortir
des bornes légitimes où la nature de ses fonctions devoit la tenir à
jamais renfermée.

          [Note 273: Il étoit fils de ce fameux bâtard d'Orléans dont
          nous avons raconté les exploits sous Charles VII.]

Toutefois le temps n'étoit pas encore venu où il fût possible au
parlement d'accepter les hautes fonctions politiques que le duc
d'Orléans prétendoit si gratuitement lui donner; il est même probable
que les magistrats qui le composoient alors furent plus étonnés que
satisfaits de cette démarche du premier prince du sang; et, dans une
circonstance aussi délicate, La Vacquerie, qui en étoit encore premier
président, sut parfaitement marquer la ligne de devoirs que devoit
suivre sa compagnie, quel en étoit le véritable caractère, et pour quel
but elle avoit été instituée. Il répondit donc, avec une rare présence
d'esprit, que «le bien du royaume consistoit principalement dans la
tranquillité publique; que cette tranquillité ne pouvoit s'établir que
par l'union des principaux membres de l'État, et qu'il appartenoit
surtout au premier prince du sang de chercher à la maintenir, en
écartant avec soin toutes les semences de divisions qui pouvoient la
troubler, semences que faisoient naître souvent les prétextes les plus
frivoles, les rapports les plus mensongers.» «Quant à la cour du
parlement, elle a été instituée, ajouta-t-il, par le roi _pour
administrer_ la justice; et n'ont point ceux de la cour l'administration
de guerre, de finances, ni du fait et gouvernement du roi ni des grands
princes; et sont messieurs de la cour de parlement _gens clercs et
lettrés_ pour vaquer et entendre _au fait de la justice_; et quand il
plairoit au roi leur commander plus avant, la cour obéiroit: car elle a
seulement l'oeil et regard au roi, qui en est le chef et sous lequel
elle est; et par ainsi venir faire ses remontrances à la cour, et faire
autres exploits _sans le bon plaisir et exprès commandement du roi_, ne
se doit pas faire.»

Cette réponse déconcerta le duc et ses partisans. Mercier, reprenant la
parole, se borna alors à demander que le parlement employât sa médiation
dans une affaire qui intéressoit de si près le bonheur du souverain et
de la nation; que du moins il s'informât du roi lui-même s'il étoit
content de sa situation, et s'il ne désiroit point en changer. Cette
fois, le premier président ne lui répliqua que pour lui demander une
copie de son discours, ajoutant que la cour en délibéreroit; et le
résultat de ses délibérations fut d'envoyer au roi et à la régente une
députation qui leur donna connoissance des démarches et des demandes du
duc d'Orléans.

Repoussé par le parlement, ce prince crut qu'il lui seroit possible de
tirer un meilleur parti de l'université. Ce corps, plus florissant alors
que jamais, comptoit dans son sein plus de vingt-cinq mille étudiants,
la plupart en état de porter les armes, et formoit au sein de la
capitale une sorte de république indépendante, qui souvent en avoit
troublé la tranquillité, et pouvoit devenir encore, entre les mains d'un
chef de faction, un instrument aussi puissant que terrible. On vit donc
paroître le duc d'Orléans au milieu d'une assemblée générale que
l'université tenoit aux Bernardins; et là, changeant de langage suivant
l'intérêt de ses nouveaux auditeurs, il se mit à déplorer, dans un long
discours, l'inutilité des soins qu'il avoit pris pour le rétablissement
de la pragmatique et la confirmation des priviléges des étudiants,
faisant entendre qu'on ne pourroit rien faire ni rien espérer tant que
le gouvernement seroit entre les mains de ceux qui obsédoient le jeune
roi. Mais l'université, qui ne voyoit point ses intérêts compromis dans
cette affaire, ni que sa cause fût liée en aucune manière à celle du
prince, demeura inébranlable comme le parlement; et suivant exactement
la marche que cette compagnie sembloit lui avoir tracée, elle se borna,
par une sorte de déférence pour la qualité d'un si illustre solliciteur,
à envoyer des députés au roi, les chargeant de lui rapporter simplement
les paroles du duc d'Orléans, sans témoigner y prendre le moindre
intérêt.

Quoique toutes les démarches de ce prince eussent été sans succès,
madame de Beaujeu n'en avoit pas moins conçu les plus vives alarmes,
bien persuadée qu'un caractère aussi entreprenant ne s'arrêteroit point
à ces premiers obstacles, ne doutant pas même que, pour arriver à son
but, il ne se portât aux dernières extrémités. Dans un danger aussi
pressant, elle forma la résolution de tenter, par un coup hardi et
décisif, de couper le mal dans sa racine, et de détruire ainsi dans un
moment le parti qui se formoit contre elle. Des soldats déguisés, et qui
lui étoient entièrement dévoués, furent envoyés avec ordre d'enlever le
duc d'Orléans, qui, dans le lieu où il étoit et dans les circonstances
où il se trouvoit, croyoit certainement n'avoir rien à redouter. Ils
s'étoient approchés secrètement de Paris, et avoient déjà trouvé le
moyen de s'introduire dans ses faubourgs, lorsqu'ils furent découverts
par deux officiers de ce prince. Il étoit alors aux halles, jouant
tranquillement à la paume, quand on vint l'avertir du péril qui le
menaçoit. Ce péril étoit si pressant qu'il eut à peine le temps de
monter sur une mule que ces deux fidèles serviteurs lui avoient amenée,
et de sortir promptement de la ville[274]. Tandis qu'il s'en éloignoit,
madame de Beaujeu, qui, malgré la rigueur de l'hiver, avoit trouvé le
moyen de rassembler quelques troupes, et qui suivoit de près ses
émissaires, y fit son entrée avec le roi qu'elle avoit amené,
très-fâchée de n'avoir pas réussi dans une entreprise qui finissoit sans
trouble et sans effort des débats d'où naquirent depuis bien des alarmes
et bien des maux.

          [Note 274: Nous suivons ici le récit de Vély; celui du P.
          Daniel est un peu différent, et ne place la démarche du duc
          auprès du parlement et de l'université qu'après sa fuite de
          Paris, où, selon cet historien, il revint dès qu'il eut
          rassemblé une petite armée qu'il laissa à Beaugenci, espérant
          mettre alors plus aisément cette ville et le parlement dans
          ses intérêts. Vély nous semble ici plus exact.]

En effet, le duc d'Orléans avoit contracté des liaisons intimes avec le
duc de Bretagne, François II, le seul des grands vassaux qui n'eût pas
encore perdu sa souveraineté. Ce prince, le dernier mâle de sa race, et
parvenu à un âge avancé, voyoit avec une extrême douleur l'héritage de
ses deux filles déjà disputé par plusieurs rivaux, qui, même avant sa
mort, faisoient valoir de prétendus droits à sa succession; et, dans les
alarmes qui l'agitoient, il cherchoit à ces jeunes princesses des époux
assez puissants pour leur servir un jour d'appui, et renouveler ainsi la
race des ducs de Bretagne. Le duc d'Orléans, quoique marié à l'une des
filles de Louis XI, s'étoit mis sur les rangs, attiré par Landais,
favori du vieux duc, scélérat obscur[275], qui, par toutes les bassesses
imaginables, et toutes les ressources d'un esprit supérieur, s'étoit
élevé à la place de premier ministre, et gouvernoit à la fois son maître
et l'État. Ses vues, en favorisant les prétentions du jeune prince
françois, étoient de s'en faire un protecteur contre les seigneurs
bretons qu'il avoit opprimés, et dont il avoit tout à redouter après la
mort du duc. Les qualités personnelles de Louis avoient merveilleusement
secondé son projet; et dans un voyage que ce prince fit en Bretagne,
avant les intrigues dont nous venons de parler, il avoit fait sur le
coeur de la princesse Anne, fille aînée du duc, une impression si vive
qu'elle augmenta les alarmes des mécontents, qui voyoient dans ce
mariage le triomphe de l'insolent favori et la continuation de la
tyrannie avilissante sous laquelle ils gémissoient. Ils éclatèrent
d'abord en murmures, qui finirent enfin par une révolte déclarée, et si
violente, qu'ils s'adressèrent au roi de France, dont ils reconnurent
les droits au duché de Bretagne[276], s'engageant à se soumettre à lui,
après la mort de François II, comme à leur légitime souverain. Tant que
le duc d'Orléans resta à la cour de leur prince, les rebelles ne purent
que se maintenir; mais à peine fut-il revenu en France pour disputer le
pouvoir à la régente, qu'ils se trouvèrent les plus forts, s'emparèrent
de Landais et le firent punir du dernier supplice. Privé de cet appui,
Louis n'en avoit pas moins conservé ses relations avec le vieux duc,
dont les démarches de sa noblesse auprès de Charles VIII avoient encore
redoublé les inquiétudes. Ces relations du jeune prince continuèrent
plus vivement que jamais après sa sortie de Paris, quoiqu'il eût été
forcé de se soumettre presque aussitôt, et qu'une nouvelle confédération
qu'il forma encore peu de temps après avec les autres princes du sang,
confédération connue dans l'histoire sous le nom de _la guerre folle_,
n'eût également abouti qu'à une paix humiliante, qui ne fit qu'aigrir
ses ressentiments et ceux des grands conjurés avec lui.

          [Note 275: Il avoit été d'abord tailleur d'habits dans la
          petite ville de Vitré.]

          [Note 276: Ses droits n'étoient autre chose que ceux des
          Penthièvres, descendants de Charles de Blois, vaincu, sous le
          règne de Philippe de Valois, par le comte de Montfort
          qu'assistoient les Anglois, et dépouillé de la Bretagne,
          quoique le roi de France, son suzerain, lui eût donné gain de
          cause. Les Penthièvres avoient tenté plusieurs fois de faire
          valoir ces droits, sans aucun succès; cependant, par une
          intrigue qu'il n'est point de notre sujet de faire connoître
          ici, l'un d'eux avoit extorqué du duc de Bretagne, François
          Ier, des lettres qui sembloient porter une reconnoissance de
          la légitimité de leurs prétentions; et c'étoit en vertu de ce
          titre que Louis XI, voyant la ligne masculine prête à
          défaillir dans la branche de Montfort, avoit acheté de Nicole
          de Penthièvre et de Jean de Brosse son mari, derniers
          héritiers de la branche de Blois, tous leurs droits au duché
          de Bretagne. Quelque litigieux qu'ils fussent, ce prince se
          proposoit de les appuyer d'une armée formidable, et
          n'attendoit que la mort du duc pour les faire hautement
          valoir: il mourut le premier, et les transmit à son fils.]

Le duc de Bretagne, qui l'avoit mal secondé dans cette dernière levée de
boucliers, suivit son exemple, et fit aussi sa paix; mais dans le temps
même qu'on la signoit avec lui, madame de Beaujeu, par une démarche
qu'on peut regarder comme impolitique, prenoit secrètement des mesures
qui tendoient à consolider les droits éventuels du roi au duché de
Bretagne. Les haines et les ressentiments se rallumèrent aussitôt; et
telle fut l'origine de cette guerre acharnée qui, pendant trois années,
désola cette partie de la France et rappela en quelque sorte les maux
qu'avoient causés les discordes féodales, dont elle étoit en effet la
dernière scène et le dernier effort. La marche qu'on y suivit fut
exactement la même. François II, plus effrayé que jamais, indigné
surtout que, de son vivant même, on voulût enlever à ses filles leur
légitime héritage, se ligua de nouveau avec tous les mécontents de
France, et notamment avec le duc d'Orléans. (1486.) Maximilien, toujours
attentif à profiter des troubles du royaume, s'empressa d'entrer dans
cette ligue, et déclara brusquement la guerre à la France. La Bretagne
devint alors l'objet de l'attention générale, et le centre de tous les
mouvements de l'Europe, intéressée surtout à ce qu'elle ne passât pas
sous la domination de la France. Cependant il étoit aisé de prévoir dès
lors cet inévitable événement; et pour le prédire il suffisoit de
considérer un seul instant la position de cette puissance et celle de
ses ennemis. Henri VII, placé par une révolution subite sur le trône
d'Angleterre, mal affermi encore sur ce trône si souvent ensanglanté, ne
pouvoit rien hasarder sans compromettre sa propre sûreté; l'archiduc,
toujours armé contre ses Flamands indociles, n'ayant d'ailleurs aucun
point de contact avec la province contestée, étoit encore moins à
redouter; l'Espagne ne pouvoit rien sans le concours de ces deux
puissances; tandis que la France, unie désormais dans toutes ses
parties, se fortifiant de jour en jour davantage par l'ascendant
toujours croissant de la prérogative royale, touchoit aux frontières de
cette petite souveraineté, encore affoiblie par mille prétentions
rivales, par mille passions opposées. Aussi, quels que fussent les
efforts des princes, les espérances de François II dans les promesses de
l'archiduc, ses continuelles sollicitations auprès du roi d'Angleterre,
dès que l'armée royale parut en Bretagne, tout plia devant elle. (1488.)
La bataille de Saint-Aubin, gagnée par La Trémouille, et dans laquelle
le duc d'Orléans fut fait prisonnier, détruisit d'abord le parti des
princes; et lorsque la mort du duc de Bretagne eut enfin amené le moment
de consommer cette réunion politique, depuis si long-temps méditée,
quoique l'Angleterre employât alors une armée et éclatât en menaces;
malgré la résistance de la princesse Anne, qui, dans la plus tendre
jeunesse, développa un courage et un caractère au-dessus de son sexe;
bien que, dans la répugnance invincible qu'elle éprouvoit pour le roi de
France, elle eût contracté par procureur un mariage secret avec
l'archiduc, Charles, qui ne vouloit pas que la Bretagne lui échappât,
força les Anglois à se rembarquer, et la princesse à rompre son mariage;
Maximilien, à qui l'on enlevoit son épouse, se vit encore dans la
nécessité humiliante de reprendre sa fille Marguerite, fiancée dès la
plus tendre enfance au jeune monarque, élevée à la cour de France, dans
l'espérance d'y régner un jour, et qui lui fut honteusement renvoyée
(1491.); et Anne de Bretagne devint, malgré elle, reine de ce beau
royaume, par un traité dans lequel les droits des deux parties,
confondus ensemble, furent mutuellement cédés au dernier survivant.

Leur entrée à Paris fut une des plus pompeuses que l'on eût vues depuis
long-temps. «La jeune reine, dit un historien, fixoit tous les regards;
la multitude admiroit l'éclat de sa parure, l'élégance de sa
taille[277], la régularité de ses traits, l'éclat de ses yeux; les sages
cherchoient à démêler dans cet ensemble quelques indices de ces
brillantes qualités qui l'avoient élevée, dans un âge si tendre, au rang
des plus grands hommes.»

          [Note 277: Si l'on en juge d'après ses portraits, elle étoit
          effectivement d'une beauté remarquable; et les contemporains
          ont vanté ses grâces naturelles, tout en convenant qu'elle
          étoit petite et un peu boiteuse.]

Pendant tous les troubles qui avoient précédé une union si heureuse pour
la France, Paris n'avoit cessé de jouir de la plus profonde tranquillité
sous le gouvernement du comte de Montpensier, dauphin d'Auvergne, que le
roi en avoit fait gouverneur à la place du duc d'Orléans; et même, au
moment où la guerre avoit éclaté, ses habitants avoient eu l'occasion de
donner un nouveau témoignage de leur fidélité, en rejetant avec mépris
un manifeste que l'archiduc avoit osé leur adresser. Dans cette pièce,
où il affectoit de partager l'opinion des princes et de décrier le
gouvernement de la régente, Maximilien, comme beau-père futur du roi, et
par conséquent comme intéressé à la prospérité du royaume, invitoit le
parlement à s'unir avec lui pour demander une nouvelle convocation des
états-généraux, où l'empereur consentiroit à intervenir en qualité de
co-médiateur. Dans la réponse dédaigneuse que lui fit cette cour
souveraine, elle l'invita de son côté à quitter un ton d'autorité qui ne
lui convenoit nullement, et à ne point se mêler d'affaires qui ne
pouvoient en aucune manière le regarder.

Toutefois cette soumission à l'autorité légitime n'étoit pas telle que
cette ville n'entreprît avec succès de défendre ce qu'elle appeloit ses
franchises, et ne trouvât dans les concessions que nos rois n'avoient
cessé de lui faire des moyens suffisants pour éluder les demandes d'un
monarque plus puissant cependant que tous ses prédécesseurs,
lorsqu'elles lui sembloient attaquer ses priviléges et blesser ses
intérêts. (1494.) Ce fut peu de temps après son mariage, et lorsqu'il
jouissoit, au sein de ses États, dans la plénitude du pouvoir
monarchique, d'une prospérité et d'une paix que rien ne sembloit pouvoir
désormais troubler, que Charles, emporté par un vain désir de gloire,
poussé par des conseils imprudents, attiré même par une confédération de
quelques princes d'Italie qui espéroient en faire un instrument utile à
leurs petites ambitions particulières, avoit résolu de faire revivre les
droits que son père lui avoit laissés sur Naples; et cette conquête
qu'il méditoit n'étoit, dans les rêves de son imagination, que le
prélude d'une plus vaste entreprise qui devoit le conduire jusqu'aux
portes de Constantinople. On sait quelle fut l'issue de cette expédition
téméraire: le jeune monarque parcourut l'Italie en vainqueur, ou plutôt
comme un grand souverain qui visite une de ses provinces. Le roi de
Naples Ferdinand, frappé de terreur, mourut subitement; Alphonse, son
fils, fut forcé de prendre la fuite, et le conquérant, porté en quelque
sorte jusqu'à cette capitale, y fit son entrée, revêtu des ornements
impériaux. Cependant ceux mêmes qui l'avoient appelé en Italie, le duc
de Milan, le pape, les Vénitiens[278], épouvantés des progrès d'une
puissance plus redoutable pour eux que l'ennemi contre lequel ils
avoient imploré son secours, formèrent, pour l'en chasser, une ligue
nouvelle avec toutes les puissances jalouses ou rivales de la France:
Maximilien, alors empereur; l'archiduc Philippe son fils; Ferdinand, roi
d'Aragon; Henri VII, roi d'Angleterre. Charles, qui étoit entré si
facilement dans cette belle contrée, courut les plus grands dangers
pour en sortir: une armée formidable, rassemblée par les alliés,
l'attendoit dans la plaine de Fornoue, et la victoire la plus éclatante
put seule lui ouvrir la route de ses états[279]. (1495.) Les troupes
qu'il avoit laissées dans le royaume de Naples en furent chassées peu de
temps après; et Alphonse, rappelé par ses sujets, secondé par Gonzalve
de Cordoue, général de Ferdinand d'Aragon et surnommé _le grand
capitaine_, remonta sur son trône presque aussitôt après en avoir été
renversé.

          [Note 278: Chacun avoit eu son intérêt particulier dans cette
          démarche commune. Les Vénitiens l'avoient faite par
          l'espérance de s'agrandir au milieu des troubles; le pape
          Alexandre VI, pour procurer des établissements à sa famille;
          mais Ludovic Sforce y étoit surtout intéressé, parce qu'ayant
          formé le projet d'usurper le duché de Milan sur son neveu
          Galéas, qu'il méditoit d'empoisonner, il vouloit donner assez
          d'affaires à Ferdinand, roi de Naples, dont la petite-fille
          avoit épousé Galéas, pour l'empêcher de s'en venger.]

          [Note 279: Les François étoient au nombre de sept à huit mille
          combattants, et l'armée des confédérés, commandée par François
          de Gonzague, marquis de Mantoue, montoit à trente-cinq mille
          hommes.]

(1496.) Ce fut dans les circonstances qui suivirent ces malheureux
événements que la ville de Paris fit un acte de liberté qui lui attira
la disgrâce du roi. Le projet de venger l'honneur des armes françoises
et de rentrer en Italie étoit déjà formé; et, pour lui assurer un succès
meilleur que celui de la première entreprise, on levoit déjà de tous
côtés des impositions extraordinaires. Les Parisiens avoient été taxés à
cent mille écus: cette imposition les fit d'abord murmurer. Toutefois,
sans refuser absolument de la payer, les officiers municipaux
demandèrent que du moins la répartition de cette somme fût faite sans
aucune distinction sur tous les citoyens, et supplièrent le parlement
d'envoyer des députés à leur assemblée pour s'entendre avec eux à ce
sujet. La cour, tout aussi mal disposée que l'Hôtel-de-Ville, mais
placée dans une position qui lui commandoit plus de mesure et de
prudence dans ses démarches, répondit qu'elle n'enverroit personne, mais
proposa seulement d'aider de ses conseils le corps municipal, s'il
jugeoit à propos de la consulter. La ville, s'autorisant de cette
réponse, n'offrit au roi que 50 mille liv., qui ne furent point
acceptées; toutefois ce prince, qui répugnoit à employer la violence
pour se faire obéir, poussa la condescendance jusqu'à envoyer au
parlement un message porté par plusieurs seigneurs de sa cour, lesquels
déclarèrent aux chambres assemblées que l'intention du roi étoit que,
pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence, les membres du
parlement contribuassent avec les autres citoyens. La Vacquerie, premier
président, après avoir pris les voix, fit réponse aux commissaires «que
le royaume étoit épuisé par tant d'impositions qui se succédoient tous
les ans; qu'on ne lisoit qu'avec douleur, dans les archives des cours
souveraines, l'excès de misère où le peuple étoit réduit: _Que dure
chose étoit de présent rendre les bonnes villes franches, les grands
personnages et cours souveraines du royaume, contribuables à si grands,
merveilleux et insupportables emprunts: laquelle chose, en brief temps,
pouvoit être cause de grandes désolations._» Faisant alors un pas de
plus dans cette route que sa compagnie venoit de s'ouvrir, il pria les
commissaires d'exposer au roi la pauvreté de ses sujets, et de lui
annoncer, de la part du parlement, une députation et des _remontrances_.
Charles VIII n'insista pas; mais il conçut de cette résistance un
ressentiment si vif et si profond, qu'ayant fait, peu de temps après, un
voyage à Saint-Denis pour en visiter les tombeaux avant son départ, il
refusa d'entrer à Paris où l'on s'apprêtoit à le recevoir avec la plus
grande magnificence, et reprit subitement la route d'Amboise. Il avoit
même le projet de pousser plus loin la vengeance, surtout contre le
parlement[280]; mais d'autres soins lui firent oublier son ressentiment.

          [Note 280: Ce projet étoit d'établir un nouveau parlement à
          Poitiers, et de lui donner pour ressort les provinces de
          Poitou, de Touraine, d'Anjou, du Maine, de la Marche, d'Aunis
          et d'Augoumois.]

(1497.) Les premières dispositions du nouveau projet sur l'Italie
étoient d'envoyer d'abord le duc d'Orléans s'emparer de la ville de
Gênes. «Mais ce prince, dit Hénault, qui voyoit la santé du roi
chancelante, et que la mort du dauphin rendoit de nouveau l'héritier
présomptif de la couronne, crut ne devoir pas s'éloigner, ni souffrir
qu'il repassât les monts. Le roi lui-même n'en avoit pas grande envie:
il étoit amoureux, à Tours, d'une des _filles de la reine_ (c'étoit
ainsi qu'on appeloit les filles de qualité qu'Anne de Bretagne commença
la première à prendre auprès d'elle).» Deux années se passèrent donc en
négociations infructueuses, en projets avortés presque aussitôt que
conçus, lorsque ce prince, que l'âge commençoit à mûrir, et qui
employoit alors à l'administration intérieure de son royaume un temps et
des moyens qu'il avoit d'abord si imprudemment dissipés, mourut
subitement à Amboise le 7 avril 1498, âgé de près de vingt-sept ans.

«Charles VIII, dit Commines, ne fut jamais que petit homme de corps, et
peu entendu; mais il étoit si bon, qu'il n'est point possible de voir
meilleure créature.»

L'histoire de Paris offre encore moins d'événements importants sous le
règne paternel de Louis XII que sous celui de son prédécesseur. Par son
divorce politique avec Jeanne, fille de Louis XI, ce prince succéda à
toute la puissance de Charles VIII, dont il épousa ensuite la veuve Anne
de Bretagne; et le grand fief qu'elle avoit apporté pour dot à la
couronne de France n'en fut point séparé.

Les premières années de ce règne, signalées par une admirable
clémence[281], par le soulagement des peuples, auxquels Louis remit une
partie des impôts, surtout par ces ordonnances célèbres[282] qui ont
rendu le nom de ce prince si cher à la nation, n'excitèrent cependant
pas une satisfaction générale; et ce furent ces mêmes ordonnances, au
moyen desquelles de nombreux abus étoient extirpés, et le plus bel ordre
s'établissoit dans les parties les plus importantes de l'administration,
qui firent naître les mécontentements d'un corps nombreux, déjà trop
célèbre dans cette histoire par son orgueil et son esprit indépendant et
factieux. On voit d'abord qu'il est question ici de l'université et de
ses suppôts. (1469.) Toutes les classes supérieures de l'État, la
noblesse, les magistrats, les gens de guerre, s'étoient soumis sans
murmurer aux utiles réformes ordonnées par le roi. Dans la foule des
réglements dont les réformes étoient composées, ce prince avoit cru
devoir attaquer de vieux priviléges de l'université, utilement établis
sans doute dans l'origine, mais devenus abusifs par l'extension qu'on
leur avoit donnée, laquelle étoit de nature à scandaliser le peuple et à
troubler l'ordre judiciaire[283]. Ces abus étoient si notoires et si
généralement répandus, que les États tenus à Tours sous le règne
précédent en avoient déjà demandé la suppression. L'université, qui
auroit dû prévenir par un désistement généreux ou du moins politique une
réforme qu'il étoit impossible que l'autorité tardât long-temps à faire,
n'eut pas plutôt connoissance de l'édit qui détruisoit ces prérogatives,
impossibles désormais à soutenir, qu'elle se crut attaquée jusque dans
son existence, jeta les hauts cris, et conclut, comme dans les temps de
sa plus grande influence, à fermer ses écoles et à interdire la
prédication dans toutes les chaires de Paris, jusqu'à ce qu'elle eût
obtenu une réparation entière de cette prétendue violation de ses
droits. Jamais peut-être cette compagnie ne s'étoit montrée animée d'une
plus grande fureur; et cet esprit de vertige fut porté à un tel point
que les prédicateurs chargés de notifier au peuple cette étrange
résolution se répandirent contre le gouvernement en invectives
violentes, dans lesquelles la personne sacrée du roi ne fut pas même
épargnée. Toutefois ces prédications séditieuses produisirent peu
d'effet sur les Parisiens, et il n'y avoit pas lieu de craindre qu'ils
prissent parti dans une querelle qui leur étoit tout-à-fait étrangère;
mais Louis, qui dans d'autres temps avoit voulu faire de l'université un
instrument de sédition, savoit mieux que personne ce qu'il y avoit à
redouter de cette multitude d'étudiants qu'elle renfermoit dans son
sein, multitude aveugle, indisciplinée, composée en grande partie
d'étrangers ou de gens qui n'avoient rien à perdre, et dont le premier
mouvement pouvoit causer des malheurs irréparables, et provoquer sur
elle les plus terribles vengeances. Déjà Paris étoit inondé de libelles,
dans lesquels les principaux ministres du roi, et surtout le chancelier
Guy de Rochefort, étoient déchirés sans aucun ménagement; aux murmures
avoient succédé les menaces, et le bruit se répandit même qu'animés par
leurs maîtres les écoliers venoient de prendre les armes, et se
portoient contre le parlement. Ce bruit étoit faux, mais il pouvoit se
réaliser, et à moins qu'on ne comprimât ces commencements de révolte par
une terreur salutaire, il étoit à craindre que la guerre civile ne
s'allumât dans Paris. Louis en avoit les moyens, et il sut les mettre en
usage. Tandis que le prévôt de Paris et le chevalier du guet
disposoient, par son ordre, des corps-de-garde dans tous les quartiers,
et surtout dans les places publiques, où ils dissipoient à l'instant les
moindres rassemblements, ce prince, quittant Corbeil, où il faisoit
alors sa résidence, s'avança vers sa capitale à la tête de ses gardes et
de toute sa maison. Ce fut assez de cette fermeté et de ces effrayantes
démonstrations pour abattre toute la fierté des mutins. Avant même qu'il
fût entré dans la ville, l'université arrêta d'envoyer des députés, pour
essayer de fléchir sa colère. Leur harangue fut humble et soumise, et le
cardinal d'Amboise, répondant au nom du roi, leur fit entendre
très-durement que c'étoit à sa seule clémence qu'ils devoient de ne pas
éprouver le juste châtiment qu'ils avoient mérité. Louis ajouta lui-même
au discours de son ministre quelques paroles sévères et même
menaçantes[284]; et suivant de près ces députés, qu'il renvoya aussitôt,
il entra dans Paris, traversa le quartier de l'Université, précédé des
archers de sa garde et de deux cents gentilshommes de sa maison, armés
de toutes pièces, la lance en arrêt; et, dans cet appareil formidable,
se rendit au parlement, où il ordonna une seconde fois la publication de
l'édit. Mais déjà tout étoit rentré dans l'ordre, les classes avoient
été rouvertes, les maîtres recommençoient leurs leçons, et l'exil du
chef le plus ardent de ce mouvement séditieux fut la seule vengeance que
le roi crut devoir en tirer, encore ne tarda-t-il pas à le
rappeler[285].

          [Note 281: Tout le monde connoît le beau mot de ce prince,
          qu'on exhortoit à se venger de ses ennemis, principalement de
          Louis de La Trémouille, qui l'avoit fait prisonnier à la
          bataille de Saint-Aubin, et ne l'avoit pas épargné dans son
          malheur: _Un roi de France ne venge point les querelles d'un
          duc d'Orléans._]

          [Note 282: Elles avoient été méditées dans une assemblée
          composée des magistrats les plus intègres et les plus éclairés
          du royaume, que le roi avoit convoqués à Paris; et contenoient
          des réglements sur presque toutes les parties de
          l'administration, sur la discipline des troupes, sur celle des
          cours de judicature, sur les monnoies, sur le grand-conseil,
          dont la forme fut changée, etc., etc.]

          [Note 283: Nos rois ayant eu, dans tous les temps, le plus vif
          désir de faire fleurir les lettres en France, avoient accordé
          une foule de priviléges à ceux qui venoient étudier à Paris,
          entre autres celui d'avoir leurs causes évoquées au Châtelet,
          et de pouvoir décliner toute autre juridiction; en cela ils
          considéroient la situation particulière des étudiants, qui,
          forcés de s'expatrier pour résider dans la capitale, auroient
          été sans cesse exposés à se voir dépouillés de leurs biens, ou
          à interrompre leurs études pour se transporter dans des lieux
          éloignés. Mais on avoit fait la faute d'étendre ce privilége à
          toute la durée de la vie, au lieu de le restreindre au cours
          des études, et il en résultoit que non-seulement ceux qui
          avoient étudié dans l'université en abusoient, mais encore que
          beaucoup de gens, désirant jouir d'une exemption si favorable,
          trouvoient le moyen de se faire inscrire sur les registres de
          cette compagnie, même sans avoir jamais fait d'études. Outre
          ce premier privilége, les membres de l'université avoient
          obtenu des papes la permission de procéder dans les affaires
          qui les concernoient personnellement, par la voie de
          l'interdit et de l'excommunication; et par une contradiction
          étrange ils prétendoient conserver ce droit, alors qu'ils se
          montroient les plus grands ennemis de l'autorité des papes.
          C'étoient ces abus que l'édit du roi attaquoit.]

          [Note 284: Après la réponse du cardinal, les députés s'étant
          adressés au roi pour lui demander ses ordres: «Saluez de ma
          part, leur dit-il, ceux de vos confrères qui n'ont point eu de
          part à la sédition; quant aux autres, je ne m'en soucie guère;
          ils ont osé, ajouta-t-il avec émotion, m'insulter dans leurs
          sermons; je les enverrai bien prêcher ailleurs.»]

          [Note 285: C'étoit le fameux Standonck, principal du collége
          de Montaigu. Quelques années après son bannissement, qui
          devoit être perpétuel, le roi ayant été informé que cet homme
          dur et atrabilaire étoit au fond vertueux et bienfaisant;
          qu'il consacroit un riche patrimoine et le revenu de ses
          bénéfices à la subsistance des pauvres étudiants; qu'enfin le
          collége de Montaigu, jusque là l'asile de tous les jeunes gens
          sans fortune qui montroient des dispositions pour les lettres,
          étoit à la veille d'être détruit en perdant un tel protecteur,
          ce prince daigna lui-même, dans une lettre qu'il écrivit au
          parlement, faire l'éloge de son ennemi, et ordonna qu'on le
          rétablit avec honneur dans toutes ses places.]

Ces soins vigilants, ce mélange de douceur et de fermeté, sembloient
annoncer à la France une longue suite de prospérités; mais les préjugés
du siècle ne permirent pas à un si bon roi de s'occuper uniquement d'un
peuple qui lui étoit si cher. Louis XII succédoit aux droits de Charles
VIII sur le royaume de Naples; il avoit sur le duché de Milan des droits
particuliers qui lui sembloient encore plus incontestables; et l'honneur
chevaleresque, qui étoit alors le principal mobile de toutes les
actions, lui ordonnoit impérieusement d'employer tous les moyens que le
ciel lui avoit donnés, pour tenter des conquêtes qu'il jugeoit si
légitimes. Il y trouvoit d'ailleurs des facilités faites pour le
séduire. Ces princes de l'Italie, que l'apparition de Charles VIII avoit
si promptement réunis dans un intérêt commun, s'étoient divisés de
nouveau dès que le danger avoit été passé, et cette partie de l'Europe
étoit plus que jamais agitée par des discordes intestines. Les Vénitiens
étoient brouillés avec le duc de Milan; l'impie Alexandre VI, dévoré
d'ambition, souillé de tous les crimes, étoit prêt à en commettre de
nouveaux, à tout faire pour accroître sa puissance temporelle. Louis XII
fit avec les premiers une alliance que ces républicains acceptèrent
uniquement pour la ruine de Ludovic, car ils étoient loin de souhaiter
des voisins tels que les François; et le pape, qui désiroit ardemment
obtenir un établissement en France pour son fils Borgia, accorda à ce
prix sa neutralité. L'armée royale entra donc sans obstacle dans le
duché de Milan, dont elle fit la conquête en vingt jours. Par l'effet
immanquable d'un semblable succès, l'équilibre de l'Italie est rompu une
seconde fois, la terreur rentre dans toutes les âmes, et bientôt elle
est portée à son comble par l'exécution du traité honteux que Louis XII
avoit consenti de faire avec le pape et Borgia, traité par lequel il
s'engageoit à laisser ces deux hommes odieux dépouiller impunément une
foule de maisons souveraines de l'Italie[286]. (1500.) Ludovic, à l'aide
des troubles que produit cette haine générale qu'inspirent les François,
rentre dans sa capitale, dont il est chassé de nouveau par les généraux
du roi. Il court se renfermer dans Novare, son dernier asile; mais,
assiégé aussitôt par Louis de La Trémouille, trahi par les Suisses qui
composoient la plus belle partie de son armée, il est fait prisonnier;
et Louis, à qui il ne sembloit pas que rien pût désormais enlever le
Milanois, fait marcher une armée nouvelle à la conquête du royaume de
Naples. L'Europe entière commence alors à s'agiter pour opposer des
obstacles à une ambition qui en alarme tous les souverains; et Ferdinand
d'Aragon, non moins ambitieux peut-être que Louis, mais plus adroit et
plus politique, est l'âme de tous ces mouvements.

          [Note 286: Il s'agit ici de ces petits princes qui, pendant
          les troubles occasionnés par les longues factions des Guelphes
          et des Gibelins, s'étoient emparés, sous le titre de _vicaires
          de l'empire_ ou _de l'église_, d'un grand nombre de villes, où
          ils exerçoient une entière souveraineté. Il avoit été convenu,
          entre le pape et le roi, qu'on formeroit une principauté à
          Borgia d'une partie de leurs dépouilles.]

(1501.) Il n'entre point dans notre sujet de raconter cette longue
affaire d'Italie; de développer ces mouvements compliqués de la
politique et de la guerre, les succès et les revers de Louis XII,
presque toujours vainqueur les armes à la main, succombant sans cesse
dans des négociations où il est toujours trompé; de montrer le royaume
de Naples conquis par les François et les Espagnols réunis, et après une
suite infinie de combats, de victoires, de défaites, de traités, arraché
enfin sans retour au roi de France par ce même Ferdinand, «le prince le
plus infidèle de son temps, et qui se vantoit de l'avoir souvent
trompé;» ce trop crédule Louis XII, qui s'étoit vu tour à tour l'allié
ou l'auxiliaire de l'empereur, du pape, du roi d'Espagne; qui, dans la
conquête de Naples, dans la fameuse ligue de Cambrai, n'avoit cessé
d'être l'instrument de tous leurs projets ambitieux, et constamment
l'objet de leurs craintes et de leurs jalousies, forcé de se défendre à
son tour contre une ligue formidable composée de tous ces perfides
alliés; faisant tête à la fois à tant d'ennemis en Italie, en Flandre,
sur les frontières d'Espagne, avec un courage admirable et des succès
divers; épuisé dans les derniers temps par la multitude autant que par
l'étendue des opérations qu'il avoit à soutenir; et dans l'impuissance
où il étoit de résister plus long-temps à des ennemis si supérieurs en
force et non moins habiles que persévérants, réduit enfin à la nécessité
humiliante de terminer la guerre en abandonnant tout ce qu'il avoit
acquis en Italie (1513.), à l'exception du château de Milan et de
quelques villes peu considérables de ce duché.

Dans ce cours d'événements rapides et variés, si les princes d'Italie,
généralement ennemis de tous les étrangers qui prétendoient s'établir
dans leur pays, parurent surtout animés contre les François; si, dans
l'application qu'ils firent de cette politique astucieuse de leurs
petits États aux rapports nouveaux où les circonstances les plaçoient
avec les grandes puissances, la perfidie de leurs conseils fut plutôt
dirigée contre la France que contre les autres monarchies, c'est
qu'effectivement, dans le système d'équilibre qu'ils avoient imaginé, et
qui devint depuis la base de toute la politique européenne, la situation
de ce royaume leur sembloit alors plus alarmante pour leur indépendance
que celle d'aucune autre puissance. En effet, depuis le règne de Louis
XI, la France étoit le seul État de l'Europe dans lequel, à partir du
dixième siècle, les institutions féodales eussent enfin cessé
d'entraver la marche du pouvoir monarchique: elles existoient encore
telles que les avoient faites ces temps malheureux, dans l'empire
germanique, où, malgré les titres pompeux et les vains honneurs dont ils
étoient entourés, les empereurs n'avoient effectivement qu'une ombre de
pouvoir; et dans l'Espagne, quoique l'heureux mariage de Ferdinand et
d'Isabelle eût réuni sous une seule autorité tous ces petits royaumes
formés des diverses provinces successivement reconquises sur les Maures,
il n'en est pas moins vrai que les priviléges excessifs de la noblesse,
les droits des communes, plus étendus peut-être chez cette fière nation
que partout ailleurs, y apportoient à chaque instant les plus grands
obstacles à l'exercice de la prérogative royale. D'ailleurs l'Espagne
étoit séparée de l'Italie par la mer et par des États intermédiaires. Le
roi de France, au contraire, touchant aux frontières de cette belle
contrée, pouvant plus facilement rassembler des hommes, lever des
impôts, et diriger vers le but qu'il lui plaisoit de choisir toutes les
forces de son grand empire, paroissoit, aux yeux de ces petits princes,
toujours prêt à les écraser de sa masse formidable. Ce fut donc contre
lui que se dirigèrent d'abord toutes les manoeuvres de leur politique;
et l'on peut trouver, dans ces différents rapports des principales
monarchies de l'Europe entre elles et avec l'Italie, les raisons qui
décidèrent les nombreux souverains qui la partageoient à s'allier
plutôt à Ferdinand et à Maximilien qu'à Louis, quoiqu'au fond ils ne
fussent pas plus disposés à favoriser l'établissement de ceux-ci dans
leur pays, et que Jules II, reprenant le projet généreux qu'avoient
constamment suivi tant d'illustres papes ses prédécesseurs, eût formé le
projet d'en chasser tous les étrangers.

On ne peut disconvenir que, dans ces longues guerres qui jetèrent tant
d'amertume sur sa vie, Louis XII n'ait commis de grandes fautes, et
qu'il n'ait été un fort mauvais politique. Sans parler de la témérité de
l'entreprise et du désavantage d'une conquête qu'il étoit impossible de
conserver autrement qu'en dépeuplant la France pour y envoyer des
colonies et y entretenir sans cesse une armée, on peut lui reprocher
avec juste raison son alliance avec un aussi méchant homme qu'Alexandre
VI, sa crédule confiance aux serments tant de fois violés du perfide
Ferdinand, et surtout sa brouillerie imprudente avec les Suisses, qu'il
étoit si facile de ramener, et qui, en se livrant à ses ennemis, furent
la principale cause de ses revers. Mais ce qui le place au-dessus d'un
grand nombre d'autres rois, qui se présentent dans l'histoire avec plus
d'éclat et de bonheur, c'est que, pendant le cours de ces désastreuses
expéditions, il rendit ses peuples plus heureux qu'ils n'auroient pu
espérer de l'être sous d'autres princes, même au milieu de la paix la
plus profonde. Sa vigilance sut faire observer dans la France entière
les réglements paternels que sa sagesse avoit établis: la justice y fut
mieux administrée; le commerce et l'agriculture y devinrent plus
florissants qu'ils ne l'avoient jamais été. Tant qu'il régna, les impôts
qu'il avoit diminués de moitié ne furent jamais augmentés: «_Il ne
courut oncques_, dit Saint-Gelais, _du règne de nul des autres si bon
temps qu'il a fait durant le sien_.» Enfin sa vie fut honorée des
bénédictions, sa mort, des larmes de toute la France qui l'adoroit; le
titre de _Père du peuple_, le plus glorieux qu'un monarque puisse jamais
acquérir, le seul qu'il ambitionnât, lui fut donné, et la postérité, qui
juge les rois, le lui a confirmé.

Louis XII, ainsi que ses deux prédécesseurs, ne fit point de Paris sa
demeure habituelle. Il séjournoit le plus souvent à Blois, et faisoit de
temps en temps des voyages dans sa capitale, où sa présence étoit
presque toujours signalée par quelques nouveaux bienfaits. Depuis le
mouvement séditieux de l'université, on peut dire que le calme dont
jouit cette ville ne fut pas troublé un seul instant. Il en résulte que
les petits événements qui s'y passèrent méritent à peine d'être
racontés, ou du moins appartiennent à l'histoire particulière de ses
monuments et des institutions diverses qu'elle renfermoit dans son sein.
Parmi ces événements les plus remarquables sont la chute du pont
Notre-Dame, dont nous avons déjà parlé[287], la réforme générale opérée
dans divers couvents, réforme dont les détails assez curieux trouveront
naturellement leur place dans l'histoire des ordres religieux qui y
furent soumis; les entrées des deux reines Anne de Bretagne et Marie
d'Angleterre, etc. Enfin, si l'on en excepte une de ces maladies
contagieuses que rendirent si fréquentes des causes que nous avons
signalées, maladie qui enleva en 1503 un grand nombre de ses habitants,
on peut dire que, depuis bien des années, cette grande cité n'avoit été
ni si tranquille ni si heureuse.

          [Note 287: _Voyez_ t. Ier, p. 398, 1re partie.]

Cet excellent prince mourut à Paris, dans son palais des Tournelles, le
1er janvier 1515, âgé de 53 ans. (1515.) À sa mort, les crieurs des
corps, en sonnant leurs clochettes, crioient le long des rues: «_Le bon
roi Louis, Père du peuple, est mort._»


ORIGINE DU QUARTIER SAINT-PAUL.

Avant l'enceinte de Philippe-Auguste, tout le terrain qu'occupe ce
quartier, situé alors hors des murs de la ville, étoit entièrement
couvert de cultures et de terres labourables qui paroissent avoir été en
grande partie dans la censive du monastère de Saint-Éloi. L'église
Saint-Paul, qui depuis lui a donné son nom, n'étoit alors qu'une simple
chapelle dépendante du même monastère, et située au milieu d'un bourg
nommé _bourg Saint-Éloi_.

Les murs élevés par Philippe renfermèrent dans Paris l'extrémité
occidentale du quartier Saint-Paul; mais l'église, suivant toutes les
apparences, n'y fut point comprise, quoiqu'on trouve qu'elle ait été
érigée en paroisse vers ce temps-là. Ce n'est que sous Charles V et
Charles VI que les nouveaux remparts achevèrent de faire entrer dans
cette capitale la partie de ce quartier qui étoit encore hors des murs;
et ces remparts en formèrent les limites depuis le bord de la rivière
jusqu'au château de la Bastille.

L'accroissement continuel de la population de Paris, résultat des
priviléges dont jouissoient ses habitants, produisit dans le quartier
Saint-Paul les mêmes effets que partout ailleurs. Il se couvrit
rapidement de maisons; et à ces circonstances générales s'en joignit une
particulière qui contribua plus efficacement encore à accroître le
nombre de ses habitants: Charles V y fit bâtir une maison royale, que,
pendant plusieurs siècles, ce prince et ses successeurs habitèrent de
préférence à toute autre; c'en fut assez pour que cette partie de la
ville devînt la plus animée, et celle où l'on s'empressât d'aller
demeurer.

Ce quartier a éprouvé de grands changements, et perdu toute son ancienne
splendeur.


LES RELIGIEUSES DE L'AVE-MARIA.

Ce monastère avoit été originairement établi par saint Louis, pour y
recevoir des filles ou veuves dévotes, connues sous le nom de
_Béguines_[288], et son premier nom fut le _Béguinage_, et l'_hôtel des
Béguines_. Geoffroi de Beaulieu, qui nous a donné une vie de saint
Louis[289], ne dit point à quelle époque ce prince les fit venir à
Paris; il se contente de remarquer qu'il leur acheta une maison, et
pourvut suffisamment à leur subsistance. On présume toutefois, sans en
avoir de preuves très-positives, qu'elles y furent établies vers l'an
1230. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces filles y étoient déjà en
1264; car on trouve, dans le trésor des chartes, qu'au mois de novembre
de cette année l'abbé et le couvent de Tiron leur amortirent quelques
propriétés qu'elles venoient d'acquérir. Geoffroi de Beaulieu ajoute
qu'il y avoit dans cette maison environ quatre cents de ces Béguines; et
voici comment il s'exprime à ce sujet: _Domum Parisiis honestarum
mulierum quæ vocantur Beguinæ de suo acquisivit, et eisdem assignavit in
quâ hônestè et religiosè conversantur circiter quadringenta_. Le
témoignage de cet auteur est d'autant plus digne de foi qu'il prêchoit
dans cette communauté en 1273, trois ans après la mort de saint
Louis[290].

          [Note 288: Cette institution avoit commencé, en 1226, à
          Nivelle en Flandre, et se répandit ensuite en très-peu de
          temps dans toute la contrée, et même en France. (_Dict. de
          Trévoux._)]

          [Note 289: Duches., t. V, p. 252.]

          [Note 290: Vie des écrivains de l'ordre de Saint-Dominique,
          par le P. Echard, t. II, p. 265.]

Dans les deux siècles suivants, leur nombre diminua si considérablement
qu'il ne restoit plus que trois personnes dans cette maison lorsque
Louis XI jugea à propos de la donner _aux religieuses de la Tierce-Ordre
pénitente et observante de Monsieur saint François_, et ordonna qu'à
l'avenir ce monastère seroit appelé de l'_Ave-Maria_[291]. Quelques
auteurs placent l'époque de ce nouvel établissement en 1461[292]. Sauval
dit que ce fut en 1471, et cette dernière date est en effet conforme à
un mémoire manuscrit de cette maison et à l'inscription qui se lisoit
sur la porte du côté de la cour. Cependant les lettres-patentes de Louis
XI ne sont que de l'an 1480, et l'on voit qu'elles furent enregistrées
le 1er mars de la même année.

          [Note 291: On sait que ce prince avoit une dévotion
          particulière à la Sainte-Vierge; ce fut lui qui, le 1er mai
          1472, institua en son honneur, au son de la grosse cloche de
          la cathédrale, les trois récitations de l'_Ave-Maria_.]

          [Note 292: Dubreul et Lemaire.]

Ce changement éprouva d'abord quelques obstacles: l'université et les
quatre ordres mendiants y formèrent, dès le principe, une opposition
qu'ils renouvelèrent en 1482. Ils furent poussés à cette démarche, à la
fois violente et inégale, par le vif désir qu'ils avoient d'établir à
Paris les religieuses de Sainte-Claire, qu'ils protégeoient et qui
désiroient elles-mêmes obtenir un établissement dans cette capitale.
Elles furent en même temps appuyées par Anne de France, dame de Beaujeu,
fille de Louis XI; et le monarque crut ne pas devoir refuser à ses
instances en faveur de ces religieuses des lettres-patentes contraires à
celles qu'il avoit accordées deux ans auparavant aux filles du
Tiers-Ordre. Mais (et ceci est extrêmement remarquable sous un règne
qu'on a tant accusé de tyrannie) le parlement n'y eut aucun égard. Par
son arrêt du 2 septembre 1482 il maintint les religieuses du Tiers-Ordre
de Saint-François dans la possession du couvent des Béguines, et débouta
la dame de Beaujeu, l'université et autres de leurs oppositions. Par ce
même arrêt il fut défendu aux religieuses de l'_Ave-Maria_ d'ériger en
ce lieu aucun couvent de Cordeliers de l'Observance[293], ni aucun autre
édifice pour y loger des religieux.

          [Note 293: Elles étoient sous la direction de ces religieux.]

Cependant les religieuses de Sainte-Claire obtinrent peu de temps après
ce qu'elles désiroient; et ce succès fut d'autant plus flatteur qu'elles
n'en furent redevables qu'à l'excès de leurs vertus. Les filles du
Tiers-Ordre, pénétrées d'admiration pour les austérités que pratiquoient
ces saintes recluses, leur offrirent volontairement, en 1484, de se
soumettre à leur règle et de se réunir avec elles dans le même
monastère: telle étoit la tradition de cette communauté. Mais on peut
croire aussi qu'Anne de Beaujeu, qui avoit obtenu l'établissement des
filles de Sainte-Claire, à l'_Ave-Maria_, et qui n'avoit pu l'effectuer,
se voyant, après la mort de Louis XI, et pendant la minorité de Charles
VIII, à la tête de l'administration, se servit du crédit et de
l'autorité que les derniers ordres de son père lui avoient donnés, pour
achever ce qu'elle n'avoit jusqu'alors qu'imparfaitement commencé. Dès
ce moment les religieuses du Tiers-Ordre ne durent pas penser à apporter
la moindre résistance aux volontés de cette princesse, et ce fut
peut-être pour se faire un mérite de leur obéissance qu'elles
demandèrent à s'unir aux religieuses de Sainte-Claire.

La tradition dont nous venons de parler ajoute que Charlotte de Savoie,
veuve de Louis XI, écrivit, au sujet de cette réunion, à Innocent VIII,
et que ce souverain pontife ayant permis par son bref du 3 des ides de
janvier 1485, aux religieuses de l'_Ave-Maria_ d'embrasser et de suivre
la règle de Sainte-Claire, cette princesse fit venir de Metz quatre
religieuses de cet ordre, qu'elle mit dans ce couvent. Les historiens de
Paris[294], en adoptant cette tradition, semblent avoir manqué de
critique, n'ayant pas pris garde qu'elle ne s'accorde pas avec la
chronologie: car Innocent VIII ne fut élu pape que le 29 août 1484, et
Charlotte de Savoie ne put ni lui demander un bref, ni faire venir des
religieuses de Metz, et les introduire à l'_Ave-Maria_ le 11 janvier de
cette année, puisqu'elle ne survécut que trois mois à son époux, qui
étoit mort le 30 août de l'année précédente, 1483. À cette preuve
démonstrative on peut ajouter qu'il ne paroît guère vraisemblable que
cette malheureuse reine, que la politique inquiète de Louis XI avoit
constamment tenue éloignée de Paris, et qui, dans les derniers temps de
sa vie, étoit reléguée dans le Dauphiné, s'y occupât des moyens de
détruire son propre ouvrage en faisant substituer les filles de
Sainte-Claire à celles du Tiers-Ordre qu'elle y avoit placées elle-même,
et surtout qu'elle conçût un semblable dessein après l'arrêt de 1482. Il
est étonnant, d'après cela, que des écrivains graves et judicieux tels
que Félibien, Lobineau, et les auteurs du _Gallia Christiana_, aient
répété un récit aussi dénué de vraisemblance. Ils auront sans doute été
induits en erreur par des lettres de Charles VIII, dans lesquelles il
est dit «que la reine sa mère, par autorité apostolique à elle commise,
fonda, institua et établit, de son consentement et autorité, ledit lieu
et hôtel de Béguinage en monastère et couvent des soeurs religieuses
dudit ordre de Saint-Claire.» Ces lettres, qui sont très-postérieures et
de l'année 1492, ne s'accordent pas, il est vrai, avec ce qui a été dit
ci-dessus; mais en supposant même qu'elles soient exactes, elles ne
peuvent détruire la force des raisons que nous avons données, raisons
qui prouvent invinciblement que la reine Charlotte de Savoie ne put
prendre part à cette réunion.

          [Note 294: Hist. de Par., t. II, p. 875.--_Gall. christ._, t.
          VII, col. 959.]

Les religieuses de Sainte-Claire de Metz étoient dirigées par des
religieux de l'Observance de Saint-François de la province de France
Parisienne réformée, et elles désirèrent rester sous leur conduite; mais
comme l'arrêt de 1482 avoit défendu aux filles du Tiers-Ordre d'ériger
ou faire ériger aucun couvent des Cordeliers de l'Observance; ni même
d'autres religieux, la nouvelle communauté eut recours à Charles VIII,
qui lui accorda cette grâce par des lettres-patentes de l'année 1485, et
ajouta à cette faveur le don de deux tours de l'ancienne enceinte, et du
mur de clôture qui joignoit leur couvent[295].

          [Note 295: Les historiens de Paris, suivant toujours la même
          tradition, font revivre Charlotte de Savoie, et lui
          attribuent, en cet endroit, la fondation d'un hospice propre à
          loger douze religieux.]

Les austérités que pratiquoient ces saintes filles paroissoient
inconcevables, et surpasser en quelque sorte les forces de la nature:
elles n'avoient aucuns revenus, ne vivoient que d'aumônes, ne faisoient
jamais gras même dans leurs maladies, jeûnoient tous les jours excepté
le dimanche, marchoient pieds nus, ne portoient point de linge,
couchoient sur la dure, et alloient tous les jours au choeur à minuit,
où elles restoient debout jusqu'à trois heures. Malgré la pratique d'une
règle aussi rigoureuse, ce couvent fut toujours très-nombreux.

L'église n'offroit rien de remarquable dans sa construction.


     CURIOSITÉS DU COUVENT DE L'AVE-MARIA.

     Sur la porte d'entrée, située rue de Barres et restaurée en 1660,
     deux statues, l'une représentant saint Louis et l'autre sainte
     Claire, par _Renaudin_.

     Dans l'attique, un bas-relief représentant l'Annonciation.

     La décoration intérieure de cette même porte consistoit en trois
     statues: la première étoit une image de la Vierge tenant
     l'Enfant-Jésus entre ses bras; des deux côtés, mais plus bas,
     étoient celles de Louis XI et de Charlotte de Savoie. Le tout
     avoit été exécuté par un sculpteur nommé _Masson_.


     SÉPULTURES.

     Dans l'église avoient été inhumés:

     Jeanne de Vivonne, épouse de Claude de Clermont, seigneur de
     Dampierre, morte en 1583. Sa statue, à genoux, étoit placée sur
     un tombeau de marbre blanc, au bas duquel on lisoit son
     épitaphe[296].

          [Note 296: Ce monument, déposé au Musée des Petits-Augustins,
          n'y étoit point exposé.]

     La célèbre Claude-Catherine de Clermont sa fille, épouse
     d'Albert de Gondi, duc de Retz, morte en 1603. Elle y étoit
     représentée, en marbre blanc, à genoux, sur une table de marbre
     noir que soutenoient quatre colonnes ioniques de la même matière;
     deux génies en bronze accompagnoient son épitaphe. Ce monument
     étoit de _Barthélemi Prieur_[297].

          [Note 297: On le voyoit au même Musée: c'est un ouvrage d'un
          travail assez médiocre, mais auquel on a ajouté deux génies en
          marbre, du même auteur; qui sont d'une assez bonne exécution.]

     Charlotte de la Trimouille, princesse de Condé, morte en 1629.
     Son tombeau étoit également décoré de sa statue à genoux, et en
     marbre blanc[298].

          [Note 298: Cette statue, dont on ignore l'auteur, a été
          extrêmement vantée par tous les historiens pour la naïveté de
          son exécution; quant à nous, nous n'y avons vu que de la
          sécheresse et une petite manière. Le vêtement, dont on louoit
          surtout la vérité, nous a semblé d'un ciseau lourd et
          entièrement dépourvu de sentiment. Elle étoit aussi déposée
          aux Petits-Augustins.]

     Le coeur de don Antoine, roi de Portugal, chassé de son royaume,
     et mort à Paris en 1595, étoit placé dans la muraille, au côté
     gauche du maître-autel. Au-dessous on lisoit deux inscriptions
     latines, l'une en vers, l'autre en prose, composées par un
     cordelier portugais nommé Frey Diego Carlos, cousin germain de
     don Antoine.

     Dans le chapitre des religieuses furent inhumés, par permission
     du pape, le fameux Mathieu Molé, premier président du parlement
     de Paris, puis garde-des-sceaux, et Renée de Nicolaï sa femme.

     Sur l'un des piliers de la nef étoit l'épitaphe de Robert
     Tiercelin, lieutenant du grand-maître de l'artillerie, et l'un
     des bienfaiteurs de ce monastère, mort en 1616.

     En face du choeur, et attenant à la grande grille, s'élevoit une
     tribune en pierre de liais, au-dessus de laquelle on lisoit, dans
     un cartouche, l'inscription suivante, écrite en lettres d'or:

     «_Le corps entier de saint Léonce, martyr, donné par madame de
     Guénégaud en 1709._[299]»

          [Note 299: L'église de l'_Ave-Maria_ a été changée en un
          magasin de bois; on a fait une caserne du reste des
          bâtiments.]


L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-PAUL.

Cette église n'étoit, dans son origine, qu'une simple chapelle, sous le
titre de saint Paul[300]. Saint Éloi la fit bâtir au milieu d'un
emplacement destiné à servir de sépulture aux religieuses du monastère
qu'il avoit fondé dans la Cité[301]. Ce petit édifice étoit alors hors
des murs de la ville, dont il est devenu depuis une des principales
paroisses; et c'est à cause de cette situation qu'il avoit reçu le nom
de _chapelle de Saint-Paul-des-Champs_.

          [Note 300: Tous les historiens, à l'exception de l'abbé
          Lebeuf, conviennent que cette chapelle cimétériale étoit sous
          l'invocation de saint Paul apôtre, et ils se sont fondés sur
          l'autorité du texte de la vie de saint Éloi, écrite par saint
          Ouen son ami. Ce savant pense, au contraire, qu'elle étoit
          sous le nom de saint Paul, premier ermite; mais les raisons
          qu'il en apporte ne paroissent pas décisives.]

          [Note 301: Sainte Aure, abbesse de ce monastère, y fut
          inhumée, ainsi que l'abbé Quintilien. Le corps de la sainte
          fut depuis transféré dans son couvent.]

Une tradition, qui n'est appuyée sur aucun titre positif, nous apprend
que les foulons et tondeurs de draps se prétendoient fondateurs de cette
église; et on lit en tête de leurs statuts, imprimés en 1742, qu'ils
firent bâtir l'église de Saint-Paul sous le règne de Clovis II, en 650.
Il y avoit en effet sous le clocher, du côté de la rue, un vitrage où
ils étoient représentés travaillant à leur métier; et ils avoient outre
conservé l'usage de faire en particulier dans cette église, et avec une
grande solennité, la fête de saint Paul, le lendemain du jour qu'elle
avoit été célébrée par la paroisse. Toutefois il n'est pas difficile de
voir le peu de fondement de cette prétention, si l'on se rappelle, 1º
que le monastère de Saint-Aure fut fondé par saint Éloi en 633, et qu'il
n'est guère vraisemblable qu'on ait attendu jusqu'en 650 pour accorder
un cimetière à cette communauté, composée dès lors de trois cents
religieuses; 2º que, dès l'année 640, saint Éloi ayant été nommé à
l'évêché de Noyon, partit aussitôt pour se rendre à Rouen, et s'y
préparer à recevoir les ordres sacrés. Quant au vitrage, qui, suivant
les apparences, n'étoit que du dix-septième siècle, il avoit été fait
sans doute en mémoire de quelque contribution assez considérable que les
foulons, alors en très-grand nombre dans cette paroisse, avoient
peut-être payée pour la construction de l'église antérieure,
c'est-à-dire de celle qui fut bâtie au treizième siècle. Cette opinion
devient très-probable si l'on considère que ces artisans avoient alors
une place ou marché aux environs de la porte et de la place Baudoyer; et
que le prieuré de Saint-Éloi y possédant une censive, ce lieu devoit
être de la paroisse Saint-Paul.

Il ne nous reste aucun monument qui puisse nous instruire de l'état de
cette église jusqu'au douzième siècle; il paroît cependant qu'elle étoit
déjà assez considérable dès le neuvième, puisque, lors de
l'établissement de la procession du 25 avril, introduite alors en France
avec plusieurs rites romains, l'église de Paris la choisit pour la
station de cette journée. Une charte de Galon, évêque de Paris, de l'an
1107, fait entendre que dès lors c'étoit une ancienne coutume que le
chapitre de Paris allât à l'église de Saint-Paul le jour de la fête, et
que pour cette raison l'abbaye de Saint-Éloi étoit tenue, ce jour-là,
envers ce chapitre, à une redevance de huit moutons, deux muids de vin,
mesure du cloître, trois setiers de froment, six deniers et une
obole[302]. Ce titre ne prouve pas sans doute que dès lors Saint-Paul
fût paroisse; mais il est vraisemblable qu'il le devint vers ce
temps-là, ainsi que les autres chapelles dépendantes de l'abbaye de
Saint-Éloi[303]: car dans une bulle d'Innocent II de 1136, où il est
parlé de quatre autres églises de la Cité, celle-ci est qualifiée
d'_Ecclesia sancti Pauli extra civitatem_; et vers le même temps, la
qualification de _presbyter_, qui ne s'accordoit qu'aux prêtres
cardinaux ou curés, fut donnée à l'ecclésiastique qui la desservoit.

          [Note 302: _Gallia Christiana_, t. VIII.]

          [Note 303: Il est probable que ce changement arriva après la
          donation faite du monastère de Saint-Éloi et de ses
          dépendances à l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, et lors de la
          remise qui en fut faite, en 1125, à l'évêque de Paris, par
          Thibaut. (_Voyez_ t. Ier, p. 226.)]

On ne peut douter que la chapelle bâtie par saint Éloi n'ait été
plusieurs fois ravagée par les Normands, et qu'elle n'ait entièrement
cessé d'exister au dixième siècle, époque à laquelle on rebâtit la
plupart des églises. Elle ne fut reconstruite que dans le cours du
treizième; mais depuis la nouvelle enceinte de Philippe-Auguste, les
environs de Saint-Paul ayant été couverts de maisons, et le nombre des
habitants s'étant considérablement augmenté, tant par cette circonstance
que par le voisinage de l'hôtel Saint-Paul, bâti depuis par Charles V,
cette église fut de nouveau rebâtie, augmentée et décorée par les
libéralités de ce prince et de ses successeurs. La dédicace en fut faite
en 1431 par Jacques du Chatellier, évêque de Paris; et l'on y fit, en
1542 et 1547, des augmentations et des réparations qui se renouvelèrent
encore en 1661.

La maçonnerie lourde et massive de cet édifice, ses voûtes basses et
mal éclairées, annonçoient combien l'architecture avoit encore peu fait
de progrès dans le temps où il fut élevé. Le bas de l'intérieur de la
tour devoit être du treizième siècle, et les bases des trois portiques
paroissoient avoir été construites vers le milieu du quatorzième. Le
reste étoit du règne de Charles VII.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-PAUL.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, l'institution de l'Eucharistie, par
     _Jean-Baptiste Corneille_.

     Dans la première chapelle à gauche, un _Benedicite_, par
     _Lebrun_.

     Dans la quatrième, une Ascension, par _Jouvenet_.

     Dans la chapelle du curé, un saint Jacques, dont l'auteur est
     inconnu.

     Les jours de fêtes, la nef étoit ornée d'une tenture de
     tapisserie, en or, argent et soie, représentant l'histoire de
     saint Paul; c'étoit un présent qu'avoit fait à cette église Anne
     Phelypeaux de Villesavin, veuve de M. Bouthilier, comte de
     Chavigni, ministre d'état.

     Le jour de la Fête-Dieu, on portoit, avec beaucoup de pompe, une
     arche faite sur les dessins de _Mansard_, et enrichie de
     pierreries.

     Dans la chapelle de la communion et autour des charniers, on
     voyoit sur les vitraux de très-belles peintures, exécutées,
     d'après les cartons de Vignon, par les trois _Pinaigrier_,
     _Levasseur_, _Monnier_, _Perrier_, _Desaugives_ et _Porcher_,
     tous contemporains, et les premiers artistes qu'il y eût alors en
     ce genre[304].

          [Note 304: Nous croyons que ces vitraux ont été entièrement
          détruits pendant la révolution.]


     TOMBEAUX.

     Auprès du maître-autel avoient été inhumés trois favoris de Henri
     III, _Caylus_, _Maugiron_ et _Saint-Mégrin_, les deux premiers
     tués en duel le même jour, le troisième assassiné en sortant du
     Louvre. Le roi leur avoit fait élever des tombeaux en marbre
     noir, ornés de leurs statues extrêmement ressemblantes. Ces
     tombeaux furent détruits, en 1588, par la populace de Paris,
     lorsqu'on y eut appris la mort des Guises, assassinés à Blois par
     l'ordre de ce prince. Ils étoient tous les trois de la main de
     _Germain Pilon_[305].

          [Note 305: Ces monuments étoient chargés d'épitaphes, parmi
          lesquelles nous citerons seulement celle de Maugiron, écrite
          en vers françois.

            La déesse Cyprine avoit conçu des cieux,
            En ce siècle dernier, un enfant dont la vue
            De flammes et d'éclairs étoit si bien pourvue,
            Qu'Amour, son fils aîné, en devint envieux.
            Chagrin contre son frère et jaloux de ses yeux,
            Le gauche lui creva[305-A]; mais sa main fut déçue;
            Car l'autre, qui étoit d'une lumière aiguë,
            Blessoit plus que devant les hommes et les dieux.
            Il vient, en soupirant, s'en complaindre à sa mère:
            Sa mère s'en moqua; lui, tout plein de colère,
            La Parque supplia de lui donner confort.
            La Parque, comme Amour, en devint amoureuse;
            Aussi Maugiron gît sous cette tombe ombreuse,
            Et vaincu par l'Amour et vaincu par la Mort.

          Saint-Foix remarque avec raison qu'on peut éprouver quelque
          étonnement de rencontrer les Parques, l'Amour et Vénus dans
          une église.]

          [Note 305-A: À l'âge de seize ans il avoit perdu un oeil au
          siége d'Issoire.]

     Près la petite porte du choeur à gauche, on voyoit le mausolée de
     François d'Argouges, premier président du parlement de Bretagne,
     conseiller d'État, par _Coizevox_.

     Sur un pilier près la chapelle de la communion étoit un monument
     érigé à la mémoire de Jules-Hardouin Mansard, par le même
     sculpteur. Il offroit le médaillon, en marbre blanc, de cet
     architecte célèbre, posé sur une demi-colonne de la même
     matière[306]. Pierre Biard, autre architecte, mort en 1609, étoit
     aussi enterré dans cette église.

          [Note 306: Ce tombeau, décoré d'une épitaphe très-honorable,
          se voyoit au Musée des Petits-Augustins.]

     À côté de l'autel de cette chapelle étoit le tombeau, en marbre,
     d'un duc de Noailles. Ce monument, composé de plusieurs figures,
     avoit été exécuté par _Anselme Flamand_.

     Dans la chapelle de Saint-Louis on lisoit l'épitaphe de Nicolas
     Gilles, auteur des Annales et Chroniques de France, mort en 1503.

     Dans l'église étoient inhumés: Jacques Bourdin, sieur de La
     Villette, secrétaire des finances sous Charles VIII et Louis XI,
     mort en 1524.

     Robert Ceneau, évêque d'Avranches, docteur en théologie de la
     faculté de Paris, auteur de plusieurs ouvrages, mort en 1560. Son
     tombeau, placé dans le choeur, offroit, sur une table de marbre
     noir, une statue en cuivre de ce personnage, décorée des
     attributs de sa dignité.

     Adrien Baillet et Pierre-Silvain Regis, écrivains connus, morts
     en 1706 et 1707.

     Le fameux Rabelais, mort le 9 avril 1553, avoit été enterré dans
     le cimetière de cette paroisse, etc. etc.


CIRCONSCRIPTION.

Pour avoir une idée du contour de la paroisse Saint-Paul, on peut le
commencer à la maison qui fait le coin de la rue des Nonaindières et du
quai des Ormes, de là, suivre jusqu'aux Célestins, puis y comprendre
ensuite l'Arsenal et l'emplacement de la Bastille, et après avoir passé
par-devant la porte Saint-Antoine, y renfermer tout ce qui est au-dedans
des remparts, jusqu'à la rue Saint-Gilles, qui donne dans celle de
Saint-Louis.

Dans cet endroit la paroisse traversoit cette même rue Saint-Louis; elle
prenoit ensuite le côté gauche des rues du Parc-Royal, des
Trois-Pavillons, le côté oriental de la rue des Francs-Bourgeois,
ensuite la rue Pavée, la rue du Roi de Sicile jusqu'à celle des Juifs:
là elle n'avoit que le côté gauche et quelques maisons de la rue du
Temple à gauche, et jusqu'à la rue Saint-Antoine qu'elle partageoit avec
la paroisse Saint-Gervais. Le côté gauche de la rue de Joui lui
appartenoit, ainsi qu'une grande partie du côté droit. Les rues de
Fourci et des Nonaindières dépendoient d'elle en totalité. Elle
comprenoit encore le carré de la rue de la Mazure, s'étendoit ensuite
sur le quai des Ormes jusqu'à la rue du Paon-Blanc inclusivement, et
enfin dans la rue de la Mortellerie.

Tel étoit le plus grand contour de cette paroisse qui renfermoit les rues
de Fourci, Percée, du Figuier, des Prêtres, des Barres, des Jardins, de
Sainte-Anastase, de Saint-Paul, l'ancienne et la neuve, des Lions, de
Gérard-Boquet, des Trois-Pistolets, du Beau-Treillis, du Petit-Musc, du
Foin, des Minimes, de la Cerisaie, de Lesdiguières, des Fournelles, du
Pas-de-la-Mule, de Sainte-Catherine, de l'Égout-Sainte-Catherine, Païenne,
des Barres, Cloche-Perce, et la grande rue Saint-Antoine.

Il y avoit aussi quelques cantons détachés: le plus étendu commençoit à
la vieille rue du Temple, au coin de la rue de la Croix-Blanche; et
s'étendoit à gauche de cette rue jusqu'au premier coin de la rue des
Blancs-Manteaux, où il tournoit à gauche; il continuoit de ce côté
jusqu'au coin de la rue du Puits, et dans une partie des rues
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, Bourg-Thiboud et de la Croix-Blanche.
Cette paroisse avoit encore plusieurs autres écarts singuliers, d'où il
résultoit que son territoire se trouvoit enclavé en plusieurs endroits
dans celui de la paroisse Saint-Gervais.

Il n'y avoit point de reliques remarquables dans cette église, et l'on
n'y comptoit que trois ou quatre chapellenies qui méritassent d'être
citées[307].

          [Note 307: L'église Saint-Paul a été entièrement détruite
          pendant la révolution. La vue que nous en donnons, faite
          d'après un dessin original, et que nous croyons unique, n'a
          jamais été gravée. _Voyez_ pl. 106.]


LES CÉLESTINS.

Ces religieux furent institués vers le milieu du treizième siècle par
saint Pierre dit de _Morron_[308], du nom d'une montagne où il s'étoit
retiré près de Sulmone, dans l'Abbruze citérieure. Ce pieux cénobite
s'établit ensuite sur le mont de Majelle, à quelque distance de cette
ville; et c'est là que, rassemblant plusieurs de ses disciples, il forma
une congrégation sous la règle de saint Benoît, laquelle fut approuvée
par le concile général tenu à Lyon en 1274. Ayant été élu pape le 5
juillet 1294, le saint fondateur prit le nom de Célestin VI, nom qui fut
depuis adopté par tous les religieux de son ordre.

          [Note 308: Dom Félibien écrit _de Mouron_.]

Saint Louis, à son retour de la terre sainte, en 1254, avoit amené avec
lui six religieux du Mont-Carmel, depuis connus sous le nom de _Carmes_,
mais que l'on appeloit alors les _Barrés_, à cause de leurs manteaux
blancs et noirs. Ces religieux, que le saint roi avoit d'abord logés
dans une partie d'un vaste terrain nommé le _Champ au plâtre_, ayant été
transférés en 1318 à la place Maubert, vendirent l'emplacement qu'ils
venoient de quitter à Jacques Marcel, bourgeois de Paris. Ce nouveau
propriétaire y fit bâtir deux chapelles, et les dota chacune de 20 liv.
de rente amortie. On trouve dans le grand cartulaire que l'acte de
fondation en fut approuvé le 1er juin 1319 par l'évêque de Paris.

Ce terrain et les deux chapelles passèrent à Garnier Marcel, fils du
précédent, qui les donna aux Célestins[309], par contrat du 10 novembre
1352. On voit cette donation confirmée la même année par des lettres de
Jean de Meulan, évêque de Paris, et de Guillaume de Melun, archevêque de
Sens. Robert de Jussi, chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois et
secrétaire du roi, qui avoit été novice chez les Célestins à
Saint-Pierre de Châtres, près Compiègne, fut un de ceux qui
contribuèrent le plus à leur établissement à Paris.

          [Note 309: Dubreul attribue à Jacques Marcel la donation faite
          aux Célestins. Cette erreur a été relevée par Jaillot, qui
          produit à l'appui de son opinion les actes et titres que nous
          avons cités dans le texte.]

Quoique ces religieux ne fussent qu'au nombre de six, le revenu que
Garnier Marcel leur avoit donné étoit si modique qu'ils avoient bien de
la peine à subsister. À la sollicitation de leur ardent protecteur,
Robert de Jussi, les secrétaires du roi établirent chez eux leur
confrérie, et avec la permission du roi Jean, ils donnèrent chaque mois
à ce couvent une bourse pareille à celle qu'ils recevoient pour leurs
honoraires. Charles, dauphin et régent du royaume, confirma cette
libéralité en 1358, et de plus permit aux Célestins d'acquérir 200 liv.
parisis de rente, qu'il amortit par ses lettres données à Melun au mois
de juin 1360. Toutes ces dispositions furent ratifiées par le roi Jean à
son retour d'Angleterre, en 1361 et 1362; et ces religieux ont continué
à jouir de la bourse jusqu'au moment de leur suppression.

Charles V avoit conçu une telle affection pour l'ordre des Célestins,
qu'à son avénement à la couronne il s'en déclara non-seulement le
protecteur, mais encore le fondateur. Au don de la bourse de la
chancellerie et des deux cents livres de rente, il ajouta celui de dix
mille livres, et de tous les bois nécessaires pour la construction de
leur église. Il y fit bâtir les lieux réguliers, en augmenta
l'emplacement d'une partie des jardins de l'hôtel Saint-Paul et d'un
hôtel contigu à leurs murs, qu'il acheta à leur intention; enfin il mit
le comble à tant de bienfaits en accordant à ces religieux un grand
nombre d'exemptions et de priviléges, que son successeur Charles VI
confirma et étendit ensuite sur tous les monastères de cet ordre.

Lorsque l'église, aux fondements de laquelle Charles V avoit voulu
poser la première pierre, eut été achevée, ce prince la fit consacrer et
dédier sous le titre de l'invocation de la Sainte-Vierge. Cette
dédicace, faite le 15 septembre 1370, fut accompagnée d'une foule de
dons précieux[310], dont les auteurs contemporains nous ont transmis
tous les détails, et qui furent ensuite conservés avec soin dans le
trésor de ce monastère.

          [Note 310: Ces dons consistoient principalement en riches
          ornements, parmi lesquels on remarquoit deux chapes de drap
          d'or, l'une semée de fleurs de lis et l'autre d'étoiles. À
          l'offertoire de la première messe qui y fut célébrée, le roi
          présenta une croix d'argent doré, la reine une statue de la
          Vierge aussi d'argent doré, et le dauphin, qui régna dans la
          suite sous le nom de Charles VI, un vase très-riche du même
          métal.]

Le duc d'Orléans, Louis, fils puîné du roi Charles V, hérita de la
prédilection de son père pour ce couvent, et ne cessa de le combler de
marques de sa bienveillance. Ce fut lui qui y fit bâtir la magnifique
chapelle qui portoit son nom[311], et sous l'autel de laquelle il fut
inhumé en habit de Célestin, ainsi que l'avoit ordonné une disposition
de son testament, daté du 19 octobre 1403[312].

          [Note 311: Un accident, dont ce prince fut la cause innocente,
          donna lieu à la construction de cette chapelle. Dans un bal
          qui se donnoit à l'occasion du mariage d'une des dames de la
          reine, Charles VI avoit imaginé de se déguiser en satyre avec
          quelques jeunes seigneurs de sa cour. Lorsqu'ils entrèrent
          dans la salle, le duc d'Orléans, qui n'étoit pas dans le
          secret de cette partie, s'étant approché avec un flambeau pour
          essayer de reconnoître ces masques, le feu prit à l'habit de
          l'un d'entre eux, et se communiqua aux autres avec d'autant
          plus de rapidité que ces habits avoient été enduits de poix,
          afin d'y faire tenir du coton et du lin, disposés de manière à
          figurer le poil des satyres. Par une circonstance plus
          malheureuse encore, il se trouva que tous ceux qui composoient
          la mascarade étoient enchaînés les uns aux autres, ce qui
          porta le désordre à son comble, et donna une nouvelle activité
          à l'embrasement. Plusieurs y périrent; le roi lui-même courut
          risque de la vie, et n'échappa à cet affreux danger que par le
          courage et la présence d'esprit de la duchesse de Berri, qui
          jeta sur lui son manteau, et étouffa les flammes en le serrant
          fortement dans ses bras. On rendit au ciel les actions de
          grâces les plus solennelles, et le duc d'Orléans, pour expier
          son imprudence, fit bâtir aux Célestins la chapelle qui
          portoit son nom. C'est ce même duc d'Orléans qui fut
          assassiné, en 1407, par ordre du duc de Bourgogne.]

          [Note 312: L'original de ce testament étoit gardé dans ce
          monastère.]

Cet ordre a donné à la France plusieurs sujets distingués: il étoit
gouverné par un provincial qui, dans le royaume, avoit la même autorité
sur tous les monastères de cet ordre que le général sur l'ordre entier.
Cette prérogative avoit été accordée par une bulle de Clément VII; et il
y eut à ce sujet en 1418, entre les Célestins de France et ceux
d'Italie, un concordat qui fut ratifié par le souverain pontife en 1423.
Quoique le monastère des Célestins de Paris ne fût pas le plus ancien du
royaume, cependant, par des constitutions de l'an 1417, il fut arrêté
qu'à l'avenir il seroit, non pas le chef-lieu de l'ordre, comme quelques
auteurs semblent le faire entendre, mais le chef-lieu principal de la
congrégation des Célestins en France: ce qui étoit fort différent. Ce
monastère fut supprimé quelques années avant la révolution.

Le couvent passoit pour une des plus belles et des plus riches maisons
religieuses qu'il y eût à Paris. L'église, d'une architecture gothique
très-grossière, étoit peu digne des autres constructions, mais elle n'en
étoit pas moins une des plus curieuses de cette capitale, et celle que
les étrangers visitoient avec le plus d'empressement, à cause de la
quantité prodigieuse de monuments qui y étoient en quelque sorte
entassés. Après l'abbaye de Saint-Denis, c'étoit sans contredit l'église
de France qui contenoit le plus d'illustres sépultures[313].

          [Note 313: _Voyez_ pl. 107.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CÉLESTINS.

     TABLEAUX.

     Au-dessus de la principale porte du choeur, en dedans,
     Jésus-Christ avec les docteurs de la loi, par _Stradan_.

     Au-dessus de la même porte, en dehors, l'Économe de l'Évangile,
     par le même.

     Dans une chapelle, saint Léon devant Attila, par _Paul Mathey_.

     Dans une autre, une Magdeleine, par _Pierre Mignard_.

     Derrière le maître-autel, un grand tableau de la Transfiguration.

     Sur l'autel de la chapelle d'Orléans, une descente de croix,
     peinte sur bois, par _Salviati_, Florentin.

     Le plafond du grand escalier du couvent, peint par _Bon
     Boullongne_, représentoit Pierre de Morron enlevé au ciel par
     des anges.


     SCULPTURES.

     Le maître-autel étoit orné de quelques figures, entre autres
     d'une Annonciation, par _Germain Pilon_.

     Dans une chapelle on voyoit la figure de Charlemagne, vêtu d'un
     habit de guerre, par _Paul Ponce_.


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     _Nef et Sanctuaire._

     Devant le maître-autel avoient été inhumés le coeur du roi Jean,
     mort en 1364, et celui de Jeanne, comtesse de Boulogne, sa
     seconde femme, morte en 1361.

     Philippe de France, premier duc d'Orléans, fils puîné de Philippe
     VI et de Jeanne de Bourgogne, avoit sa sépulture dans cette
     église, devant le sanctuaire. À l'époque où il mourut, en 1391,
     la chapelle d'Orléans n'étoit point encore bâtie.

     À peu de distance, et aussi devant le sanctuaire, avoit été
     inhumé Henri, duc de Bar, mort à Venise en 1398.

     Sous une tombe de cuivre, et vers la même place, étoient
     renfermés les corps de Jean Budé, audiencier de la chancellerie
     de France, mort en 1501, et de Catherine Le Picard sa femme,
     morte en 1506. Le savant Guillaume Budé, maître des requêtes sous
     François Ier, étoit leur fils.

     Dans le mur, du côté de l'évangile, étoit le mausolée de Léon de
     Lusignan, roi d'Arménie, mort à Paris en 1393[314].

          [Note 314: Ce monument, qui avoit été déposé au Musée des
          Petits-Augustins, représente ce prince couché sur sa tombe, et
          revêtu de ses ornements royaux. Il est du gothique le plus
          grossier.]

     Plus bas, et du même côté, une épitaphe gravée sur un autre
     tombeau annonçoit qu'il contenoit les cendres de Jeanne de
     Bourgogne, épouse du duc de Bedfort, régent de France, morte en
     1432. Sur ce monument de marbre noir étoit sa statue couchée, et
     en marbre blanc[315].

          [Note 315: Déposé aux Petits-Augustins.]

     Du même côté, à peu de distance du cloître, avoit été inhumé
     _Fabio Mirto Frangipani_, nonce du pape près Charles IX et Henri
     III, mort à Paris en 1587.

     Du côté de l'épître, un tombeau de marbre noir, sur lequel étoit
     couchée une figure de marbre blanc, contenoit les entrailles de
     Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, morte en 1377[316].

          [Note 316: Déposé au Musée des Petits-Augustins.]

     Auprès de cette tombe furent inhumés deux fils de Louis, duc
     d'Orléans, et de Valentine de Milan, morts en bas âge.

     Du même côté étoit le tombeau d'André d'Espinay, cardinal,
     archevêque de Bordeaux et de Lyon, et petit-neveu de Louis, duc
     d'Orléans, mort en 1500.

     Au milieu de la nef et devant le crucifix avoient été inhumés,
     sous une tombe de marbre noir, Garnier Marcel, bourgeois et
     échevin de Paris, bienfaiteur de cette maison, et Eudeline sa
     femme, morts en 1352. Son père, Jacques Marcel, et sa soeur,
     avoient aussi leur sépulture sous le même tombeau.


     _Chapelle d'Orléans._

     Elle contenoit un grand nombre de monuments très-remarquables,
     savoir:

     Un tombeau de marbre, orné dans son pourtour des statues des
     douze apôtres et de celles de plusieurs saints. Sur ce tombeau
     étoient couchées quatre figures, représentant Louis de France,
     duc d'Orléans, Valentine de Milan sa femme, et leurs deux fils,
     Charles, duc d'Orléans, et Philippe d'Orléans, comte de
     Vertus[317].

          [Note 317: Ce tombeau, partagé maintenant, nous ne savons
          pourquoi, en trois parties, se voyoit aussi dans le même
          Musée. Louis d'Orléans et Valentine de Milan sont séparément
          sur deux portions du monument, et leurs deux fils sur la
          troisième. On voit déjà dans ces sculptures gothiques une
          sorte de retour vers l'étude de la nature. Il y a dans les
          grandes figures une exécution qui n'est pas dépourvue
          d'agrément; et les petites figures d'apôtres, quoique d'un
          dessin très-mauvais, annoncent déjà quelque science et
          l'origine d'une école. Elles ont été exécutées sous le règne
          de Louis XII, à qui l'on devoit l'érection entière du
          monument.]

     Près de ce mausolée, trois grandes tables de marbre, sur
     lesquelles étoient gravés quatre écussons des armes de France et
     d'Orléans, contenoient des inscriptions, monuments de la piété de
     Louis XII, petit-fils de Louis et de Valentine de Milan.

     Assez près de ce tombeau, et du côté de l'autel, on voyoit ce
     fameux groupe des trois Grâces, sculptées en albâtre par _Germain
     Pilon_; elles étoient debout sur un piédestal, se tenant par la
     main, et soutenoient sur leur tête une urne de bronze doré, dans
     laquelle étoient renfermés les coeurs de Henri II, de Catherine
     de Médicis, de Charles IX et de François de France, duc d'Anjou,
     son frère[318].

          [Note 318: Sur chacune des trois faces du piédestal étoient
          gravés deux vers latins.

          Ire face.

            _Cor junctum amborum longum testatur amorem,
                Ante homines junctus, spiritus ante Deum._

          IIe face.

            _Cor quondam charitum sedem, cor summa secutum,
                Tres charites summo vertice jure ferunt._

          IIIe face.

            _Hîc cor deposuit regis Catharina Mariti,
                Id cupiens proprio condere posse sinu._

          On étoit étonné de rencontrer dans un temple chrétien un
          monument dont l'allégorie étoit toute païenne, et cette
          inconvenance avoit en effet quelque chose de choquant; mais
          cette première impression peu favorable faisoit bientôt place
          à la juste admiration que faisoit naître cette excellente
          production. On y retrouve sans doute un peu du style maniéré
          de l'école florentine, mais il y a tant d'élégance dans les
          formes, une grâce si naïve dans les attitudes, les caractères
          de têtes sont si vrais et si charmants, l'exécution totale
          d'un sentiment si délicat, qu'on pardonne facilement à
          l'artiste l'agencement bizarre de ses draperies, qui
          ressemblent un peu à de la gaze chiffonnée, et sous lesquelles
          toutefois il a eu l'adresse de faire sentir parfaitement le
          nu. Ce vêtement singulier nous semble le seul défaut qu'on
          puisse reprocher à ce monument, considéré avec juste raison
          comme l'un des chefs-d'oeuvre de la sculpture françoise. Il
          étoit déposé aux Petits-Augustins.]

     À l'autre extrémité du tombeau des ducs d'Orléans s'élevoit, sur
     un piédestal triangulaire en porphyre, une colonne de marbre
     blanc semée de flammes. Cette colonne supportoit une urne de
     bronze doré, dans laquelle étoit renfermé le coeur de François
     II. Au pied de la colonne trois enfants ou génies aussi en marbre
     blanc, tenoient chacun un flambeau. Une inscription annonçoit que
     ce monument avoit été érigé par Charles IX[319].

          [Note 319: Ce monument existoit, dit-on, dans les dépôts du
          même Musée, mais n'étoit point exposé.]

     À l'entrée de la chapelle, une urne de bronze posée sur une
     grande colonne de marbre blanc, chargée de feuillages et de
     moulures, renfermoit le coeur d'Anne de Montmorenci, connétable
     de France, tué à la bataille de Saint-Denis le 12 novembre 1567.
     Cette colonne étoit élevée sur un piédestal de marbre, et
     accompagnée de trois statues qui représentoient des vertus. Le
     tout étoit de la main de _Barthélemi Prieur_.

     Des tables noires placées au-dessous de ces figures contenoient
     des vers français et latins, et une inscription en prose à la
     louange de cet homme illustre[320].

          [Note 320: Cette colonne, que les historiens ont appelée
          _composite_, n'est certainement d'aucun ordre; et l'on ne peut
          rien imaginer de plus bizarre et de plus capricieux que les
          ornements dont elle est surchargée depuis la base jusqu'au
          chapiteau. Toutefois ces ornements sont traités avec un soin
          extrême et une grande délicatesse. Il n'en est pas de même des
          figures; et si l'on peut juger de celles qui manquent par la
          seule qui nous reste, le dessin en étoit roide, mesquin,
          presque barbare, le travail très-grossier. Cette figure est
          maintenant fixée sur le sommet de la colonne, où elle remplace
          l'urne, qui probablement aura été profanée et détruite pendant
          les jours révolutionnaires. (Déposé aux Petits-Augustins.)]

     Dans le mur, sur un tombeau de marbre noir, étoit une statue en
     marbre blanc, à demi couchée. Cette figure, due au ciseau de
     _Jean Cousin_, représentoit Philippe Chabot, amiral de France
     sous François Ier, mort en 1543.

     Au bas de cette statue le même artiste avoit placé une petite
     figure de la Fortune, couchée et dans l'attitude de
     l'abattement[321].

          [Note 321: Ce beau monument, qui se voyoit également au Musée
          des Petits-Augustins, doit être mis, de même que les Grâces de
          Germain Pilon, au nombre des chefs-d'oeuvre de la sculpture
          françoise. L'attitude de la figure est simple et noble, la
          tête pleine de vérité et du plus beau caractère; l'exécution
          totale d'une main ferme et savante; on reconnoît ici la grande
          école de Michel-Ange, et ce morceau ne seroit pas indigne de
          lui. Cependant il est remarquable que tous les historiens de
          Paris qui ont donné la description de ces monuments et
          prononcé sur leur mérite, accoutumés à prendre leurs jugements
          dans Piganiol, n'ont pas manqué de répéter très-exactement,
          d'après lui, que tout ce monument _étoit bizarre et de mauvais
          goût_. Ils débitoient de semblables blasphèmes dans le temps
          même qu'infatués de tous les préjugés systématiques du siècle
          de Louis XV, ils prodiguoient les éloges les plus outrés aux
          détestables productions de cette époque de dégénération et de
          barbarie.

          La petite figure de la Fortune existe encore; l'attitude en
          est un peu contournée, mais le style et l'exécution y sont
          dignes de la figure principale. Du reste ce tombeau est
          maintenant composé d'une foule de pièces de rapport, de débris
          tirés d'autres monuments. Il n'est pas le seul qu'on ait
          défiguré de cette manière, et il est inutile sans doute de
          faire sentir le ridicule et l'inconvenance de ces
          restaurations arbitraires: il n'est pas un bon esprit qui
          d'abord n'en soit frappé.]

     À côté de ce mausolée, on en voyoit un autre de marbre blanc, sur
     lequel étoit la statue d'un homme mort, dont la tête étoit
     soutenue par un petit génie. Un autre génie placé à ses pieds
     semble dérouler le manteau ducal qui l'enveloppe. Cette figure
     étoit celle de Henri Chabot, duc de Rohan, pair de France,
     gouverneur d'Anjou, mort en 1655[322].

          [Note 322: Ce monument, déposé aux Petits-Augustins, est de la
          main d'_Anguier_, que les mêmes historiens qualifient de
          _fameux_. Ils donnent aussi de grands éloges à toutes ces
          figures. S'il faut dire ce que nous en pensons, nous les
          trouvons lourdes, maniérées, d'un mauvais goût, d'une
          exécution qui manque de finesse, et dans laquelle on ne trouve
          qu'un sentiment médiocre d'imitation de la nature, mêlé à ces
          combinaisons systématiques qui commençoient déjà à infecter
          l'école.]

     Vis-à-vis, et de l'autre côté de la chapelle, sur un piédestal de
     marbre noir, étoient deux génies appuyés sur un bouclier;
     au-dessus s'élevoit une colonne en marbre blanc, chargée de
     chiffres et de colonnes ducales. L'entablement, à quatre faces,
     et couvert des mêmes ornements, supportoit une urne dorée, dans
     laquelle étoit le coeur de Timoléon de Cossé, comte de Brissac,
     colonel-général de l'infanterie, grand-panetier et
     grand-fauconnier de France, tué au siége de Mucidan en 1569.

     Le mausolée de la maison d'Orléans-Longueville étoit un des
     monuments les plus considérables de cette chapelle; il se
     composoit d'une pyramide en marbre blanc, chargée de trophées en
     bas-relief, accompagnée, aux quatre angles de son piédestal, des
     quatre vertus cardinales, et de deux bas-reliefs dorés qui en
     occupoient les deux faces principales, représentant, l'un _le
     secours d'Arques_, et l'autre _la bataille de Senlis_. Ce
     mausolée, qui renfermoit les coeurs de plusieurs ducs de
     Longueville, avoit été commencé pour celui de Henri Ier, qui
     mourut à Amiens en 1595, des suites d'un coup de mousquet[323];
     il fut achevé par Anne Geneviève de Bourbon, pour Henri II, duc
     de Longueville, son époux, fils du précédent, et mort en 1663. On
     y avoit aussi déposé les restes de Charles-Pâris d'Orléans son
     fils, tué au passage du Rhin en 1672. Toute la sculpture en fut
     alors composée et exécutée par _François Anguier_[324].

          [Note 323: Dans une salve d'artillerie que l'on avoit faite
          pour lui à son entrée à Dourlens. Son épitaphe faisoit
          entendre que c'étoit un simple accident. Saint-Foix en pense
          autrement, et voici ce qu'il dit à ce sujet: «La princesse de
          Conti, dans son Histoire des amours de Henri IV, met
          l'assassinat de ce duc sur le compte de Gabrielle d'Estrées,
          qui vouloit se venger, dit-elle, d'une fourberie qu'il lui
          avoit jouée; mais d'autres ont écrit avec plus de
          vraisemblance que le marquis d'Humières, ayant surpris
          quelques lettres de sa femme et du duc de Longueville, se
          détermina à faire tuer ce prince. Il est certain, ajoute-t-il,
          qu'à peu près dans ce temps-là le mari, qui devenoit furieux
          au moindre sujet de jalousie, étrangla sa femme avec ses
          propres cheveux.»]

          [Note 324: Voici encore un monument présenté comme un prodige
          de perfection par Piganiol et par ses copistes, admiré sur
          parole par le vulgaire des amateurs, et qui cependant est un
          ouvrage de tous points médiocre et de mauvais goût. Les quatre
          vertus, grandes comme nature, qui en sont les parties les plus
          remarquables, offrent, dans toutes leurs draperies, un style
          maniéré, un agencement faux; dans leurs formes, un dessin
          lourd, dépourvu de sentiment, et qu'on peut appeler en quelque
          sorte la _caricature_ de l'antique. Les ornements qui couvrent
          la pyramide, les deux bas-reliefs dorés qui décorent le
          piédestal, sont encore plus médiocres que les statues. On
          remarque seulement, sur les deux autres faces de ce piédestal,
          deux petits bas-reliefs en marbre blanc, qui représentent des
          enfans et quelques autres sujets allégoriques, dont le dessin,
          le sentiment et l'exécution sont tellement supérieurs à tout
          le reste, qu'on peut douter qu'ils soient de la même main.
          (Déposé au Musée des Monuments françois.)]

     Au côté droit de l'autel, sur un tombeau de marbre noir, étoit
     couchée une petite statue de marbre blanc, représentant Renée
     d'Orléans, comtesse de Dunois, morte à Paris en 1525, à l'âge de
     sept ans[325].

          [Note 325: Ce petit monument existe encore dans le même musée.
          L'attitude de la figure a la roideur gothique alors en usage;
          mais le travail en est fin et naïf, et l'on y remarque ce
          progrès sensible vers la bonne sculpture, qui caractérise
          cette époque de l'art.]

     Dans le fond de la chapelle, et sous une arcade vitrée, on voyoit
     une petite urne peinte et dorée, où étoient renfermées les
     entrailles du jeune duc de Valois et de Marie-Anne de Chartres,
     enfants du duc d'Orléans et de Marguerite de Lorraine, tous les
     deux morts en bas âge en 1656[326].

          [Note 326: L'épitaphe du jeune duc de Valois étoit en vers
          latins très-délicatement tournés; ils exprimoient avec
          beaucoup de vivacité les sentiments des tendres parents à qui
          la mort l'avoit enlevé.

            _Blandulus, eximius, pulcher, dulcissimus infans,
                Deliciæ matris, deliciæque patris,
            Hîc situs est teneris raptus Valesius annis,
                Ut rosa quæ subitis imbribus icta cadit._]

     Dans la même chapelle étoient encore inhumés:

     Jean de Montauban, mort en 1407.

     Bonne Visconti de Milan, soeur de Valentine, duchesse d'Orléans,
     morte en 1468.

     Arthus de Montauban, archevêque de Bordeaux, mort en 1468.

     François d'Espinay, seigneur de Saint-Luc, grand-maître de
     l'artillerie de France, tué au siége d'Amiens en 1597.

     Jeanne de Cossé sa femme, morte en 1602.

     François de Roncherolle, dit de Maineville, tué au siége de
     Senlis en 1689.


     _Chapelle de Rostaing._

     Cette chapelle, située derrière celle d'Orléans, avoit été
     construite en 1652 par Charles, marquis de Rostaing, en l'honneur
     de sa famille, qui paroît avoir été infatuée de sa noble
     extraction au point de se rendre un peu ridicule[327]. Les
     armoiries de cette maison et celles de ses alliances faisoient
     l'unique ornement de cette chapelle. Celle qui étoit destinée à
     sa sépulture étoit dans l'église des Feuillants[328].

          [Note 327: On prétend que les Rostaing avoient offert aux
          pères Feuillants de faire reconstruire leur maître-autel, dont
          le dessin étoit très-pauvre, à condition qu'ils y placeroient
          leurs armoiries en soixante endroits. Cette vanité parut à ces
          bons pères si déplacée et si peu chrétienne qu'ils rejetèrent
          l'offre qu'on leur faisoit, quel qu'en fût d'ailleurs
          l'avantage.]

          [Note 328: Voyez tome 1er, page 991.]


     _Chapelle des dix mille Martyrs._

     Au côté méridional de l'église des Célestins étoit une autre
     église voûtée et séparée de la première par plusieurs piliers.
     C'est là qu'avoit été située jadis cette chapelle des Martyrs
     abattue depuis long-temps. Son existence étoit constatée par
     plusieurs inscriptions, qui apprenoient que la première pierre en
     avoit été posée par le cardinal de Bourbon, archevêque de Lyon;
     la dédicace du nouveau bâtiment fut faite en 1482, par Louis de
     Beaumont, évêque de Paris.


     _Chapelle de Gêvres ou de Saint-Léon._

     Elle avoit été bâtie par François, duc de Luxembourg et d'Épinay,
     sur une partie de l'emplacement de la chapelle des dix mille
     martyrs, et dédiée, le 19 juin 1621, par Pierre Scaron, évêque de
     Grenoble, sous l'invocation de la Sainte-Vierge, des dix mille
     martyrs et de saint Pierre de Luxembourg. Cette chapelle, qui
     étoit celle des ducs de Gêvres, avoit pris, au commencement du
     siècle dernier, le nom de saint Léon, patron d'un des chefs de
     cette maison. Elle contenoit plusieurs tombeaux remarquables.

     Du côté de l'épître étoit le mausolée de René Potier, duc de
     Tresmes, etc. etc., mort en 1670. Sa statue, en marbre blanc,
     étoit à genoux sur ce monument.

     Contre le mur du choeur et du côté de l'évangile, on voyoit, sur
     un tombeau de marbre blanc, la statue également à genoux de
     Marguerite de Luxembourg, sa femme, morte en 1645.

     Louis Potier, marquis de Gêvres, leur fils, tué, en 1643, au
     siége de Thionville, avoit sa sépulture dans cette chapelle. Il y
     étoit aussi représenté à genoux, et armé de pied en cap[329].

          [Note 329: Ces trois statues avoient été déposées au Musée des
          Petits-Augustins.]

     Vis-à-vis étoit le tombeau de Léon Potier, duc de Gêvres, premier
     gentilhomme de la chambre, etc., mort en 1704.

     Plusieurs autres personnages illustres y avoient encore leur
     sépulture et leurs épitaphes; savoir:

     François de Gêvres, fils du précédent, mort en 1685.

     Louis de Gêvres, marquis de Gandelus, mort en 1689.

     Bernard-François de Gêvres, duc de Tresmes, pair de France, etc.,
     mort en 1739.

     Dans la nef étoit un tombeau de marbre noir adossé contre le mur
     du choeur, sur lequel la passion de Jésus-Christ étoit
     représentée en marbre blanc. Une inscription apprenoit que ce
     monument avoit servi de sépulture aux deux chanceliers Guy et
     Guillaume de Rochefort, morts en 1492 et 1527, ainsi qu'à
     plusieurs de leurs descendants. (Ce tombeau a été détruit.)

     Auprès de ce tombeau, et du même côté, étoit la statue, en pierre
     de liais, de Charles de Maigné, capitaine des gardes de la porte
     sous Henri II. Il étoit représenté assis, vêtu de l'habit de
     guerre, et la tête appuyée sur le bras gauche. Ce monument,
     exécuté par _Paul Ponce_, avoit été érigé à ce gentilhomme en
     1556, par Martine de Maigné sa soeur[330].

          [Note 330: Cette figure, d'une exécution médiocre, est
          cependant encore de la bonne école. La roideur qu'on y
          remarque ne doit être attribuée qu'à l'armure dont elle est
          couverte, car du reste l'attitude ne manque pas de naïveté.
          (Déposée aux Petits-Augustins.)]


     _Chapelle de la Magdeleine ou de Noirmoustier._

     Dans cette chapelle avoient été inhumés,

     Claude de Beaune, femme de Claude Gouffier, marquis de Boissy,
     duc de Rouanez, morte en 1561.

     Louis de La Trémouille, marquis de Noirmoustier, etc., mort en
     1613.

     Charlotte de Beaune, femme de François de La Trémouille, et mère
     du précédent, morte en 1617.

     Dans la nef étoit le tombeau de Zamet, ce financier fameux qui,
     né dans l'indigence et l'obscurité, vint d'Italie en France, où
     il trouva le moyen non-seulement d'acquérir des richesses
     immenses, mais encore d'obtenir les bonnes grâces de Henri IV.
     Ses richesses et sa considération passèrent à ses descendants,
     dont plusieurs avoient leur sépulture dans ce même tombeau, élevé
     pour sa famille par Sébastien Zamet, abbé de Saint-Arnould de
     Metz, évêque et duc de Langres. On y lisoit trois épitaphes de
     ces divers personnages.

     Dans le cloître avoit été inhumé Antoine Perez, ministre de
     Philippe II, accusé de trahison, et réfugié en France, où il
     mourut en 1611.

     Dans le chapitre, une tombe peu élevée contenoit les cendres de
     Philippe de Maizières, chevalier, chancelier de Chypre du temps
     de Pierre de Lusignan, mort en 1405.

     Il y avoit encore dans cette église plusieurs autres tombeaux de
     prélats, présidents, conseillers au parlement, etc. etc., dont le
     détail seroit peu intéressant, et passeroit d'ailleurs les bornes
     que nous devons donner à ces sortes de nomenclatures[331].

          [Note 331: Presque tous les monuments dont nous venons de
          faire la description étoient ornés de longues épitaphes, dont
          la plupart avoient été composées par le père _Carneau_,
          célestin. Il eût été fastidieux de les rapporter; et
          généralement, dans ces sortes d'inscriptions, nous nous
          bornons à choisir celles qui offrent quelque chose de piquant
          ou de singulier.]


     VITRAUX DES CÉLESTINS.

     Ces vitraux, précieux par leur antiquité, ne l'étoient pas moins
     par l'authenticité des portraits qu'ils représentoient. Les plus
     anciens, placés au fond du choeur vers la sacristie, offroient
     les portraits du roi Jean et de Charles V dans la proportion de
     dix-huit pouces de hauteur[332].

          [Note 332: Nous croyons qu'ils avoient été transportés au
          Musée des monuments françois.]

     Les autres ornoient la chapelle d'Orléans, et représentoient
     également onze rois ou princes avec les costumes du temps. Dans
     l'origine on n'en comptoit que sept; mais l'explosion de la tour
     de Billy les ayant détruits, François Ier, qui les fit rétablir,
     y ajouta le sien, celui de François, dauphin, et de Henri, duc
     d'Orléans, ses deux fils aînés. On y joignit depuis le portrait
     de Charles IX. Une inscription latine placée sous chaque portrait
     faisoit connoître le personnage qu'il représentoit.

     Ces derniers portraits, dégradés par le temps, et restaurés à
     diverses reprises, ont été presque entièrement détruits pendant
     la révolution; et à peine en restoit-il quelques débris, que l'on
     conservoit aux Petits-Augustins. On les attribue à un Flamand
     nommé _Van Orlay_, qui florissoit vers 1535.

Le cloître des Célestins passoit pour un des plus beaux de Paris,
surtout à cause de la délicatesse des sculptures dont ces arcades
étoient ornées. La bibliothèque, décorée avec le même soin, contenoit
environ dix-sept mille volumes, parmi lesquels on remarquoit des
ouvrages rares et plusieurs manuscrits très-curieux. Le jardin, spacieux
et bien situé, régnoit le long des murs de l'Arsenal[333]. Dans le
cloître étoit la salle de la confrérie des secrétaires du roi.
L'institution de cette confrérie sous l'invocation des quatre
évangélistes datoit du temps même de l'établissement du monastère.

          [Note 333: L'église et les bâtiments des Célestins ont été
          depuis peu en partie abattus; ce qui reste de ces
          constructions forme une caserne de cavalerie. La vue que nous
          en donnons est curieuse, en ce qu'elle offre la perspective de
          l'ancien Mail qui régnoit le long de l'Arsenal. (_Voyez_ pl.
          107).]


L'ARSENAL[334].

On ne peut douter que les rois de France, commandant à une nation
guerrière, et occupés de guerres continuelles, n'aient eu dans tous les
temps des arsenaux; mais on ignore absolument en quel endroit de Paris
étoient ces grands dépôts d'armes, sous la première et la seconde race,
même pendant les deux premiers siècles de la troisième. Le premier
arsenal, dont l'existence soit bien prouvée, étoit situé dans l'enceinte
du Louvre. Nous en trouvons la preuve dans les comptes des baillis de
France, rendus en la chambre en 1295. _Il y est parlé des arbalètes, des
nerfs et des cuirs de boeufs, du bois, du charbon, et autres menues
nécessités du service de l'artillerie._ Les comptes des domaines, des
treizième et quatorzième siècles, sont remplis des noms et des pensions
de ceux qui avoient la direction de cet arsenal; ils y sont désignés
sous le nom _d'artilleurs ou canonniers, maîtres des petits engins,
gardes et maîtres de l'artillerie._

          [Note 334: _Voyez_ pl. 108.]

Les registres des oeuvres royaux de la chambre des comptes font foi
qu'en 1391 la troisième chambre de la tour du Louvre étoit pleine
d'armes; que cette pièce ayant été destinée à recevoir des livres, ces
armes en furent enlevées, et qu'en 1392 la basse cour, qui étoit du côté
de Saint-Thomas-du-Louvre, servoit d'arsenal. Nos rois ont eu aussi de
l'artillerie et des munitions de guerre au jardin de l'hôtel Saint-Paul,
à la Bastille, à la tour de Billy[335], à la tour du Temple et à la
Tournelle.

          [Note 335: Le tonnerre étant tombé sur la tour de Billy le 19
          juillet 1538, mit le feu à une grande quantité de poudre qui y
          étoit renfermée, et détruisit entièrement cette tour, placée
          sur le bord de la Seine, derrière les Célestins.]

La ville de Paris possédoit de son côté un arsenal particulier. On
comptoit autrefois, outre son hôtel, plusieurs endroits dans lesquels
elle avoit des dépôts d'armes et de munitions de guerre. Mais son
établissement le plus vaste en ce genre étoit situé derrière les
Célestins, dans une partie de ce terrain dont nous avons déjà parlé, et
qui se nommoit _le Champ au Plâtre_. Cet emplacement étoit si vaste
qu'en 1396 Charles VII en donna une partie à son frère le duc d'Orléans,
qui y fit construire un hôtel; et que ce qui restoit fut encore
suffisant pour y bâtir des granges et les autres bâtiments dont
l'ensemble constitue un arsenal. La ville en jouit paisiblement jusqu'en
1533, que François Ier, ayant résolu de faire fondre des canons,
emprunta l'une de ces granges, avec promesse de la rendre aussitôt que
cette opération seroit finie. Pour accélérer cette opération, il en
emprunta, peu de temps après, une seconde. Cette fois-ci la ville
n'obéit qu'avec beaucoup de répugnance: elle prévoyoit sans doute que la
restitution n'auroit pas lieu; et en effet, elle n'étoit pas encore
effectuée en 1547. À cette époque, Henri II, voulant faire construire
d'autres fourneaux pour une nouvelle fonte de canons, demanda encore au
prévôt des marchands et échevins quelques bâtiments de l'arsenal, en
leur faisant dire toutefois que _la ville avisât à ce qu'elle vouloit
pour dédommagement_. Ces magistrats acquiescèrent à la demande du roi,
et la promesse du dédommagement fut oubliée. Ce prince, devenu ainsi
maître de tout l'arsenal, y construisit plusieurs logements pour les
officiers de l'artillerie, sept moulins à poudre, deux grandes balles
et plusieurs autres bâtiments. Tout cela fut presque ruiné le 28 janvier
1562, par un accident qui mit le feu à près de vingt milliers de poudre.

Henri IV, ayant acquis quelques terrains des Célestins, fit beaucoup
d'augmentations à l'arsenal; il l'embellit d'un jardin, et fit planter
le long de la rivière un mail qui a été détruit[336] vers le milieu du
siècle dernier; sous Louis XIII et Louis XIV, on y ajouta quelques
embellissements; en 1713, on détruisit une grande partie des anciens
bâtiments; enfin, en 1718, ceux qui existent encore aujourd'hui
commencèrent à s'élever sous la direction de l'architecte Germain
Boffrand.

          [Note 336: Ce fut aussi ce prince qui créa, en 1600, la charge
          de grand-maître de l'artillerie de France, en faveur de Sully,
          son ministre et son ami, chez lequel il alloit souvent; et
          c'est en s'y rendant, le 14 mai 1610, qu'il fut assassiné.
          Cette place fut supprimée par édit du 8 décembre 1755, et ses
          fonctions réunies au ministère de la guerre. Quelques
          historiens attribuent l'érection du mail à Charles IX.]

Cet établissement étoit divisé en deux parties, que l'on nommoit _le
grand et le petit Arsenal_. Le grand avoit cinq cours, et le petit deux,
lesquelles communiquoient les unes avec les autres. Dans le premier
étoient les appartements du grand-maître, du lieutenant-général et du
secrétaire-général; dans l'autre, celui du contrôleur-général, etc.

On y voyoit deux fonderies construites sous Henri II, et dans lesquelles
on a fabriqué autrefois une très-grande quantité de pièces d'artillerie;
mais depuis long-temps elles avoient cessé d'être employées à ce
service, parce que Louis XIV avoit jugé plus convenable de faire fondre
l'artillerie sur les frontières des pays où il portoit la guerre. Sous
son règne, le seul usage qu'on en tira fut de les faire servir à la
fonte des statues qui décorent le jardin de Marly et de Versailles.

Au-dessus de la grande porte qui étoit située en face du quai, près du
couvent des Célestins, et qu'on avoit décorée de canons en place de
colonnes, étoit une table de marbre sur laquelle on lisoit les deux vers
suivants composés par _Nicolas Bourbon_:

  _Ætna hæc Henrico Vulcania tela ministrat,
  Tela giganteos debellatura futuros._

L'architecture de la seconde porte étoit d'un meilleur goût: on prétend
que les ornements en avoient été sculptés par _Jean Goujon_.

Dans l'intérieur de l'Arsenal il y avoit un bailliage de l'artillerie de
France, lequel connoissoit de toutes les affaires civiles et criminelles
dans l'enclos de sa juridiction. Les appels en ressortissoient
directement au parlement.


HÔTELS.

ANCIENS HÔTELS DÉTRUITS.

_Hôtel Saint-Paul._

Nous avons eu souvent occasion de parler, dans la partie historique de
ce livre, de cette maison royale que Charles V fit bâtir pour être
_l'hôtel solennel des grands ébattements_, ainsi qu'il est marqué dans
son édit du mois de juillet 1364. Ce prince n'étoit encore que dauphin
lorsqu'il acheta de Louis, comte d'Étampes, et de Jeanne d'Eu sa femme,
leur hôtel situé rue Saint-Antoine, lequel s'étendoit depuis le
cimetière Saint-Paul jusqu'aux jardins de l'archevêque de Sens. Dans les
deux années suivantes il acquit encore l'hôtel de ce prélat, et un autre
hôtel connu sous le nom de Saint-Maur. Quelque vaste que fût
l'emplacement de ces édifices, Charles V et ses successeurs
l'agrandirent encore en y joignant celui de _Pute y Muce_, et plusieurs
autres; en sorte qu'il comprenoit tout l'espace qui s'étend depuis la
rue Saint-Paul jusqu'aux Célestins, et depuis la rue Saint-Antoine
jusqu'à la rivière, à la réserve de l'église, du cimetière Saint-Paul,
et des granges de Saint-Éloi.

Cet hôtel, comme toutes les maisons royales de ce temps-là, étoit
flanqué de grosses tours; l'on trouvoit alors, et l'on avoit raison d'en
juger ainsi, que ces constructions massives donnoient à de tels édifices
un caractère de puissance et de majesté. Le roi, la reine, les enfants
de France, les princes du sang, les connétables, les chanceliers et les
grands en faveur, y avoient d'immenses appartements, la plupart
accompagnés de chapelles, de jardins, de préaux, de galeries; on y
comptoit plusieurs grandes cours, une entre autres si spacieuse qu'on y
faisoit des exercices de chevalerie, et qu'elle en avoit pris le nom de
_Cour des Joutes_.

Les historiens nous ont conservé des détails assez curieux sur
l'appartement du roi: il consistoit d'abord en une grande antichambre et
une chambre de parade, appelée la chambre à _parer_. Cette pièce, qui
avoit quinze toises de long sur six de large, étoit aussi nommée chambre
de _Charlemagne_. À la suite de cette chambre, on trouvoit
successivement celle du _gîte du roi_, celle des _nappes_, la chambre
d'_étude_, celle des _bains_, etc. Les poutres et solives des principaux
appartements étoient enrichies de fleurs de lis d'étain doré. Il y avoit
des barreaux de fer à toutes les fenêtres, avec un treillage de fil
d'archal _pour empêcher les pigeons de venir faire leurs ordures dans
les appartements_. Les vitres, peintes de différentes couleurs, et
chargées d'armoiries, de devises et d'images de saints et de saintes,
étoient semblables en tout aux vitraux des anciennes églises. On n'y
voyoit d'autres siéges que des bancs ou des escabelles. Le roi seul
avoit des chaises à bras garnies de cuir rouge avec des franges de soie.
Les lits étoient de drap d'or[337]. L'histoire et les mémoires du temps
nous apprennent que les chenets de fer de la chambre du roi pesoient
cent quatre-vingts livres.

          [Note 337: On appeloit alors les lits _Couches_ quand ils
          avoient dix ou douze pieds de long sur autant de large, et
          _Couchettes_ quand ils n'avoient que six pieds de long et six
          de large. Il a été long-temps d'usage en France de retenir à
          coucher ceux à qui l'on vouloit donner une marque
          d'affection.]

Les jardins n'étoient pas plantés d'ifs et de tilleuls, mais de
pommiers, de poiriers, de vignes et de cerisiers. On y voyoit la
lavande, le romarin, des pois, des fèves, de longues treilles et de
belles tonnelles. C'est d'une treille qui faisoit la principale beauté
de ces jardins, et d'une belle allée plantée de cerisiers, que l'hôtel,
la rue Beautreillis et la rue de la Cerisaie ont pris leurs noms.

Les basses-cours étoient flanquées de colombiers et remplies de
volailles que les fermiers des terres et domaines du roi étoient tenus
de lui envoyer, et qu'on y engraissoit pour sa table et pour celles de
ses commensaux. On y voyoit aussi une volière, une ménagerie pour les
grands et petits lions, etc. Le principal corps-de-logis de l'hôtel
Saint-Paul et la principale entrée étoient du côté de la rivière, entre
l'église Saint-Paul et les Célestins.

Charles V unit cet hôtel au domaine par son édit du mois de juillet
1364, et ordonna qu'il n'en seroit _jamais démembré pour quelque cause
et raison que ce pût être_. Cependant, soit qu'il tombât en ruines, ou
que le palais des Tournelles parût alors plus commode, en 1516 François
Ier en permit l'aliénation, et vendit d'abord quelques-uns des édifices
qui le composoient. Le reste fut acheté, en 1551, par divers
particuliers qui commencèrent à bâtir et à percer les rues encore
existantes aujourd'hui sur le vaste terrain qu'occupoit cet hôtel.

_Hôtel de Beautreillis._

Cet hôtel avoit été construit sur une partie de l'emplacement de l'hôtel
Saint-Paul. Il contenoit plusieurs corps-de-logis, des cours, des
jardins et un jeu de paume. Toutefois il paroît que ces constructions
avoient été faites avec peu de soin, car, dès 1548, le roi Henri II en
ordonna l'aliénation. Le parlement ayant jugé nécessaire de faire une
information préalable et nommé des commissaires à cet effet, on voit,
par le procès-verbal qu'ils dressèrent le 13 avril 1554, que cet hôtel
tomboit en ruine, et que, pour l'utilité et la décoration de la ville,
on en pouvoit diviser l'emplacement en trente-sept places à bâtir, et
percer une rue sur le jardin; ce qui fut exécuté.


_Hôtel de Lesdiguières_[338].

          [Note 338: En 1742 on voyoit encore dans les jardins de cette
          maison un monument assez singulier: c'étoit un petit tombeau
          de fort bon goût, que Paule-Françoise-Marguerite de Gondi,
          veuve d'Emmanuel de Créqui, duc de Lesdiguières, avoit fait
          ériger à une chatte qu'elle avoit beaucoup aimée. On y lisoit
          cette épitaphe, d'un tour naïf et délicat:

            Cy gît une chatte jolie:
            Sa maîtresse, qui n'aima rien,
            L'aima jusques à la folie.
            Pourquoi le dire? on le voit bien.]

Cet hôtel avoit été bâti dans la rue qui porte ce nom, par Sébastien
Zamet, ce financier fameux dont nous avons déjà eu occasion de parler.
Il étoit très-considérable, et les jardins qui en dépendoient
s'étendoient jusqu'à la rue Saint-Antoine.

Ses héritiers le vendirent à François de Bonne, duc de Lesdiguières et
connétable de France. Il passa ensuite, par succession, dans la maison
de Villeroi; et enfin il fut vendu dans le siècle dernier à des
particuliers qui le firent démolir. Plusieurs maisons en prirent la
place, et sur son emplacement on perça un passage. C'est dans cet hôtel
que logea, en 1717, le czar Pierre, pendant le séjour qu'il fit à Paris.


_Hôtel de la Barre._

Cet hôtel, situé dans la rue de Jouy, est célèbre dans l'histoire par la
destinée extraordinaire d'un de ses possesseurs, Jean de Montaigu,
grand-maître de l'hôtel du roi, lequel termina, par une mort tragique et
ignominieuse, une vie qui avoit été remplie de toutes les faveurs de la
fortune. Avant lui, ce manoir avoit appartenu à Hugues Aubriot, prévôt
de Paris, qui l'avoit reçu en présent de Charles V. Il étoit passé
ensuite à Pierre de Giac, chancelier de France; et ce fut encore par une
libéralité du roi, qui lui accorda en même temps les vieux murs de la
ville, lesquels s'étendoient depuis la rue Saint-Antoine jusqu'à son
jardin. Ceci se passa en 1383; et cet édifice s'appeloit alors la
_Maison du Porc-épic_. On ignore à quel titre elle fut ensuite possédée
par le duc de Berri; mais on a la certitude que ce fut lui qui, en 1404,
la donna à Jean de Montaigu, dont nous venons de parler.

Celui-ci y fit des augmentations considérables; mais ayant eu la tête
tranchée en 1409, Charles VI donna cet hôtel à Guillaume de Bavière,
après la mort duquel ce prince en fit encore présent à Jean de
Bourgogne, duc de Brabant. Différents titres nous apprennent qu'au
commencement du seizième siècle cet édifice avoit été divisé, donné ou
vendu à divers particuliers. Il s'étendoit depuis la rue Percée
jusqu'aux anciens murs, et de ce dernier côté il étoit appelé l'hôtel de
la Barre. On voit, par le censier de l'évêché de 1498, qu'anciennement
il avoit été nommé _Maison des Marmouzets_.


_Hôtel de Jouy et de Châlis, etc._

Dans cette même rue étoit, au treizième siècle, l'hôtel de l'abbé et des
religieux de Jouy.

Les religieux de Châlis y possédoient aussi un hôtel.

Les religieux de Preuilli avoient leur hôtel dans la rue
Geoffroi-l'Asnier.


_Hôtel des Barbeaux._

Vis-à-vis le couvent de l'_Ave-Maria_ étoit l'hôtel des _Barbeaux_. Cet
hôtel devoit son nom à l'abbaye de _Portus Sacer_ ou _Barbeaux_, près
Melun. On l'avoit bâti sur un terrain que Philippe-le-Hardi donna à ce
monastère en 1279.


_Chantier du Roi._

En face de cet hôtel, du côté de la rivière, on avoit construit, sur
une place que le roi destina à cet effet le 13 novembre 1392, un
bâtiment de vingt-deux toises de profondeur sur six et demi de large,
qu'on appela le _Chantier du Roi_. On en abattit une partie en 1606,
pour continuer le quai Saint-Paul, et le reste fut donné, en 1614, à
Jean Fontaine, maître de la charpenterie. Depuis, l'édifice entier a été
démoli, pour faciliter la décharge des bateaux qui débarquent au port
Saint-Paul.


_Hôtel Saint-Maur._

Il étoit situé sur l'emplacement où a été depuis percée la rue
Neuve-Saint-Paul, et fut destiné à faire les écuries d'Isabelle de
Bavière. Cette circonstance lui fit donner le nom d'_Hôtel des écuries
de la Reine_.


HÔTELS EXISTANTS EN 1789.

_Hôtel de Sens._

L'ancien hôtel de Sens, demeure des archevêques de ce siége, étoit situé
sur le quai des Célestins, à quelque distance de celui qui existe
aujourd'hui. Charles V ayant désiré l'avoir pour agrandir son hôtel de
Saint-Paul, l'archevêque Guillaume de Melun le lui vendit au
commencement du seizième siècle[339]. Tristan de Salazar, l'un de ses
successeurs, fit depuis rebâtir cet hôtel comme on le voit
aujourd'hui[340]. Les traditions nous apprennent que la reine
Marguerite, première femme de Henri IV, y vint loger à son retour
d'Auvergne.

          [Note 339: Trés. des Chart., f. 45.]

          [Note 340: Nous avons jugé à propos de donner une vue de ce
          bâtiment, qui, dans plusieurs parties, telles que les portes
          et les frontons, étoit chargé des ornements les plus délicats
          de l'architecture gothique. On retrouve sur notre gravure
          toutes ces sculptures, détruites pendant la révolution.
          (_Voyez_ pl. 109.) L'hôtel de Sens est depuis long-temps une
          maison de roulage, et on le trouve déjà indiqué sous ce titre
          dans le plan de La Caille.]


AUTRES HÔTELS

LES PLUS REMARQUABLES DE CE QUARTIER.

  Hôtel d'Aumont, rue de Jouy.
  ---- de Beauvais, même rue.
  ---- de Fourci, rue de Fourci.


FONTAINES.

_Fontaine des Lions._

Elle est située dans la rue qui porte le même nom, et n'offre rien de
remarquable dans son exécution.


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-PAUL.

_Rue Neuve-Saint-Anastase._ Elle aboutit d'un côté à celle de
Saint-Paul, vis-à-vis l'église, et de l'autre, en faisant un retour
d'équerre, à la rue des Prêtres-Saint-Paul. Il paroît que cette rue est
celle que le censier de Saint-Éloi, de 1367, indique sous le nom de
ruelle Saint-Paul; les plans du milieu du dix-septième siècle n'en font
pas mention.

_Rue des Barrés._ Cette rue, qui aboutit au carrefour de l'hôtel de Sens
et à la rue Saint-Paul, doit son nom aux Carmes qu'on appeloit ainsi à
cause de leurs manteaux de deux couleurs. On sait que ces religieux,
lors de leur arrivée à Paris, furent établis au lieu occupé depuis par
les Célestins; et la rue dont nous parlons conduisoit à leur couvent. À
son extrémité étoit une porte du même nom. L'une et l'autre ont aussi
été appelées _des Béguines_, parce que le couvent de ces filles y étoit
situé. Enfin, dans le dix-septième siècle, la rue avoit été nommée _rue
des Barrières_. C'est ainsi qu'elle est désignée dans Corrozet, Sauval,
de Chuyes, et sur les plans de Gomboust, Bullet, De Fer, De l'Isle,
etc.; quoique long-temps auparavant, sous le règne de François Ier, on
la nommât déjà _rue Barrée_ ou _des Barrés_, nom qu'elle porte encore
aujourd'hui.

_Rue de Beautreillis._ Un de ses bouts donne dans la rue Saint-Antoine,
et l'autre se termine à la rencontre des rues Gérard-Boquet, des
Trois-Pistolets et Neuve-Saint-Paul. Il paroît, par les anciens plans,
qu'elle se prolongeoit autrefois jusqu'à la rue des Lions. Sauval dit
qu'elle s'appeloit alors _Gérard-Bacquet_[341]. Une partie en a
véritablement le nom; mais celui de Beautreillis, dont nous avons déjà
fait connoître l'étymologie, est le plus ancien, et cette rue le prit
parce qu'elle avoit été percée sur les jardins de l'hôtel qui le portoit
avant elle.

          [Note 341: T. I, p. 115.]

_Rue de la Cerisaie._ Elle commence à la rue du Petit-Musc, et aboutit à
la cour du petit Arsenal. Cette rue est une de celles qui furent percées
sur l'emplacement de l'hôtel Saint-Paul, et nous avons déjà dit qu'elle
prit son nom d'une avenue plantée de cerisiers qu'elle remplaçoit.
Jaillot présume qu'anciennement il y avoit eu une rue dans ce même
endroit; il dit avoir lu dans un cartulaire de Saint-Maur qu'au mois
d'avril 1269 on donna à _Bertaud de Canaberiis_ un arpent et quatre
toises et demie de terre dans la culture de Saint-Éloi, pour y bâtir et
faire une rue, et l'acte porte que ces quatre toises et demie faisoient
partie _d'une masure et dépendances sise hors les murs, et contiguë à la
maison ou église ou monastère de l'ordre de la bienheureuse Marie du
Mont-Carmel_.

_Rue de l'Étoile._ Elle aboutit à l'extrémité de la rue des Barrés dont
elle faisoit anciennement partie, et au port Saint-Paul. Son nom est dû
à une maison appelée le _Château de l'Étoile_[342]; elle a aussi porté
celui _des Petites-Barrières_, parce que la rue des Barrés étoit ainsi
nommée, comme nous l'avons dit ci-dessus. Dans le procès-verbal de 1637
elle est simplement indiquée _petite ruelle descendant au chantier du
roi_. Jaillot croit que c'est elle qu'on trouve dans quelques titres
sous la dénomination de _Petite-Barrée_, _Tillebarrée_ et de _l'Arche
dorée_; il se fonde sur ce que _l'Arche dorée_ étoit l'enseigne d'une
maison contiguë au château de l'Étoile, et qui appartenoit au sieur
Dorée. Cette rue a depuis été nommée _l'Arche-Beaufils_. Le même nom fut
aussi donné au quai sur lequel elle aboutissoit; et, par corruption, ce
quai fut dans la suite appelé _Mofils_ et _Monfils_.

          [Note 342: Mss. de S. Germ. des Prés, c. 1589.]

_Rue du Fauconnier._ Elle va de la rue des Prêtres-Saint-Paul à
l'extrémité des rues du Figuier et des Barrés. Son véritable nom est
_des Fauconniers_; elle est indiquée ainsi dans Guillot, Corrozet, et
sur tous les plans exacts. Cette rue est ancienne, car on trouve, dans
le Trésor des chartes, qu'au mois d'avril 1265 les Béguines acquirent
une maison _en la censive de Tiron, rue aux Fauconniers_.

_Rue du Figuier._ Elle commence comme la précédente, et suit la même
direction. Dès 1300 elle portoit ce nom, et il ne paroît pas qu'elle en
ait changé.

_Rue de Fourci._ Elle traverse de la rue Saint-Antoine à celle de Jouy.
Ce n'étoit anciennement qu'un cul-de-sac, appelé, en 1313, _ruelle
Sans-Chief_; en 1642, _rue Sans-Chef_; en 1657, _cul-de-sac Sancier_. Ce
nom a été altéré presque dans le même temps, car de Chuyes et Gomboust
la nomment _rue Censée et Sansée_. Elle doit sa dénomination actuelle à
M. Henri de Fourci, prévôt des marchands, qui fit percer ce cul-de-sac
et ouvrir la rue jusqu'à celle de Jouy. Le premier plan où elle se
trouve est celui de De Fer, publié en 1692.

_Rue Geoffroi-l'Asnier._ Elle traverse de la rue Saint-Antoine au quai
de la Grève. On trouve que, dans le quatorzième siècle et même au milieu
du quinzième, on l'appeloit _Frogier_ et _Forgier-l'Asnier_, quoique,
dès 1445, elle fût indiquée sous le nom de Geoffroi-l'Asnier. Cette rue
doit sans doute son nom à la famille des l'Asnier, qui étoit fort
connue; et il est vraisemblable qu'un Geoffroi l'Asnier aura fait
substituer son prénom à celui de Frogier[343].

          [Note 343: Il y a dans cette rue deux culs-de-sac; le premier,
          qu'on nomme _Putigno_[343-A], n'est désigné sur aucuns plans
          antérieurs à celui de Roussel, publié en 1731; il existoit
          cependant dès la fin du treizième siècle. Guillot en fait
          mention sous le nom de _rue des Poulies-Saint-Pou_
          (Saint-Paul). Sauval en parle sous celui _de Viez-Poulies_ (t.
          I, p. 170), comme d'une rue inconnue, quoiqu'il rapporte
          ensuite des titres où elle est clairement énoncée.

          Le second, appelé _Putigneux_, a été confondu avec le premier
          dans la nomenclature des rues de Paris par Valleyre; Corrozet
          le nomme _Putigneuse_. Jaillot croit que c'est le cul-de-sac
          que Guillot a désigné sous le nom de _Rue Ermeline-Boiliauë_,
          laquelle sans doute se prolongeoit alors jusqu'à la rue des
          Barrés. Ces deux culs-de-sac servoient encore, en 1640, de
          passage et d'entrée à deux jeux de paume.]

          [Note 343-A: Ce cul-de-sac est maintenant occupé par un
          établissement de voitures publiques.]

_Rue Gérard-Boquet._ Elle fait la continuation de la rue Beautreillis
depuis la rue Neuve-Saint-Paul jusqu'à celle des Lions; anciennement
elle n'en étoit pas distinguée, comme on peut le voir dans de Chuyes et
sur les plans de Gomboust, Bullet, Jouvin et autres. Les auteurs qui
sont venus après la nommoient _rue du Pistolet_; on l'a ensuite appelée
Gérard-Boquet et Gérard-Bouquet, du nom d'un particulier, et pour ne pas
la confondre avec la rue des Trois-Pistolets qui vient y aboutir.

_Rue des Jardins._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Barrés, et de
l'autre à celle des Prêtres-Saint-Paul: Sauval n'a pas fait mention de
cette rue, qui existoit cependant au treizième siècle; elle est ainsi
nommée dans deux contrats de vente faits par l'abbé et le couvent du
Val-des-Écoliers en 1277 et 1298[344]; elle est indiquée sous le même
nom dans les archives de l'archevêché de 1302, et dans le censier de
Saint-Éloi de 1367; elle l'avoit pris des jardins sur lesquels elle a
été ouverte, lesquels aboutissoient aux murs de l'enceinte de
Philippe-Auguste.

          [Note 344: Trésor des chart.]

_Rue de Jouy._ Cette rue, qui va de la rue Saint-Antoine à celle des
Prêtres-Saint-Paul, doit son nom à l'hôtel que l'abbé et les religieux
de Jouy y avoient dans le treizième siècle[345]; on l'appeloit _rue à
l'Abbé-de-Joy_, et elle conservoit encore ce nom dans le siècle suivant;
elle a été aussi quelquefois appelée _rue des Juifs_, par corruption du
nom de Jouy, et se prolongeoit alors jusqu'aux murs, où il y avoit une
fausse poterne, ce qui l'a fait aussi nommer _rue de la
Fausse-Poterne-Saint-Paul_; mais elle ne portoit ce dernier nom que
depuis la rue des Nonaindières.

          [Note 345: Il y avoit dans cette rue deux culs-de-sac. Le
          premier s'appelle _cul-de-sac Guépine_: l'abbé Lebeuf a pris
          ce cul-de-sac pour la _rue des Viez-Poulies_ de Guillot;
          cependant la _rue à la Guépine_ étoit connue sous ce nom, et
          indiquée dans un acte du mois de mai 1266 (Cart. _S. Maur.,
          fol._ 22), et dans le rôle de taxe de 1313.

          Le second se nomme _cul-de-sac de Fourci_; il doit ce nom à
          l'hôtel auquel il est contigu. Le censier de Saint-Éloi de
          1367 le nomme _petite ruelle Sans-Chef_, et ruelle qui fut
          jadis _Hélie-Annot_. Au commencement du dix-septième siècle on
          le nommoit _rue de l'Aviron_, nom qui lui venoit d'une
          enseigne. On voit cependant que dès 1633 il avoit été donné à
          M. de Fourci. (Chamb. des Compt. Mem. C. D., f. 260.)]

_Rue Lesdiguières._ C'est un passage qui conduit de la rue de la
Cerisaie à celle de Saint-Antoine: il doit son nom à l'hôtel de
Lesdiguières, situé jadis, en cet endroit, et sur l'emplacement duquel
il a été percé.

_Rue des Lions._ Elle traverse de la rue Saint-Paul à celle du
Petit-Musc. Sur le plan de Dheulland elle est figurée sans nom, et
Corrozet n'en fait pas mention; ainsi on ne peut guère faire remonter
son origine au-delà du règne de Charles IX. Elle doit son nom à la
partie de l'hôtel Saint-Paul où l'on gardoit des lions du roi.

_Rue de la Masure._ Elle va de la rue de la Mortellerie à la place aux
Veaux ou quai des Ormes. Les anciens plans ne lui donnent aucun nom;
elle n'est pas même figurée sur celui de Gomboust: il paroît cependant
qu'elle existoit plus de cent ans auparavant, car Corrozet la désigne
sous le nom général d'une descente à la rivière.

_Rue de la Mortellerie._ La partie de cette rue qui se trouve dans ce
quartier commence au coin de la rue Geoffroi-l'Asnier, et finit au
carrefour de l'hôtel de Sens[346].

          [Note 346: Il y avoit dans cette rue un cul-de-sac appelé
          d'_Aumont_. La Caille et Valleyre l'ont confondu avec celui de
          Fourci, et n'en font qu'un des deux. On voit, par l'indication
          qu'ils en donnent comme aboutissant à la place aux Veaux,
          qu'ils l'ont identifié avec la rue du Paon-Blanc. Ce
          cul-de-sac a été bouché depuis quelques années.

          Il y avoit aussi dans cette rue un autre cul-de-sac appelé de
          _la Longue-Allée_, qui conduisoit à un grand logis nommé _la
          cour Gentien_. Il est assez difficile d'en déterminer au juste
          la position: car dans le manuscrit du procès-verbal des
          commissaires, fait en 1637 et années suivantes, ce cul-de-sac
          est indiqué entre la rue Geoffroi-l'Asnier et celle des
          Nonaindières; et dans la déclaration de l'abbé de Tiron, du 12
          avril 1676, la ruelle Gentien est dite _aboutir sur le quai
          des Ormes et la rue des Nonaindières, entre cette rue et le
          chantier du Roi, près l'hôtel de Sens_. Dans le même recueil
          qui contient ces actes, on trouve qu'il y avoit une ruelle
          sans bout nommée ruelle du _Mûrier_, dont l'entrée étoit rue
          de la Mortellerie, et dont rien n'a pu nous indiquer la
          position.]

_Rue du Petit-Musc._ Cette rue, qui traverse de la rue Saint-Antoine au
quai des Célestins, occupe une partie de l'ancien _Champ-au-Plâtre_ et
d'une voirie qui y étoit située, d'où l'on a prétendu que lui venoit le
nom de _Put-y-Muce_ qu'elle portoit anciennement. Sauval[347] dit qu'en
1358 elle s'appeloit du _Petit-Muce_ et de _Pute-y-Muce_. Corrozet a
jugé à propos de la nommer _rue de la Petite-Pusse_, quoique sous le
règne de François Ier, et même dès 1450, elle fût connue sous le nom du
_Petit-Musse_. Germain Brice avoit avancé que la rue du _Petit-Musc_
étoit ainsi appelée par altération du mot latin _petimus_, parce que
Charles VI avoit fait construire sur l'emplacement qu'elle occupe un
logement pour les maîtres des requêtes; et toutes celles qu'on leur
présentoit étant en langue latine, suivant l'usage de ces temps-là,
commençoient ainsi: _Petimus_. Piganiol a relevé cette erreur en
prouvant que l'hôtel des maîtres des requêtes étoit dans la rue
Saint-Paul. Jaillot ajoute que cette rue étoit ouverte avant le règne de
Charles VI, et que cent ans auparavant il existoit un hôtel du
Petit-Musc, dont cette rue a pris le nom, ou auquel elle avoit donné le
sien.

          [Note 347: T. I, p. 157.]

_Rue des Nonaindières._ Elle va depuis la rue de Jouy jusqu'au quai des
Ormes, en face du pont Marie: on devroit écrire et prononcer _rue des
Nonains-d'Hières_, nom qu'elle porte dans tous les titres. En effet,
Ève, abbesse d'Hières, acheta en cette endroit une maison en 1182[348],
et c'est certainement ce qui a fait donner à la rue le nom de ces
religieuses. Sauval dit que, de son temps, cette maison s'appeloit
_maison de la Pie_[349].

          [Note 348: _Gall. christ._, t. VII, col. 607.]

          [Note 349: T. II, p. 270.]

_Rue du Paon-Blanc._ Elle descend de la rue de la Mortellerie sur le
quai des Ormes ou place aux Veaux. Valleyre ne l'énonce que comme un
cul-de-sac, quoiqu'il ne paroisse pas qu'elle ait jamais été fermée à
aucune de ses extrémités. Corrozet ne l'indique que sous le nom de
_Descente à la rivière_. Quelques auteurs lui ont donné les noms de _la
Porte_ ou de _l'Arche dorée_, qui ne conviennent qu'à la rue de
l'Étoile.

_Rue Saint-Paul._ Elle commence à la rue Saint-Antoine, et aboutit au
quai et port Saint-Paul. Cette rue est très-ancienne, puisqu'elle doit
son nom à l'église Saint-Paul, qui elle-même est d'une grande antiquité.

_Rue des Prêtres-Saint-Paul._ Elle fait la continuation de la rue de
Joui, et aboutit à la rue Saint-Paul. Nous avons déjà fait observer que
la rue de Joui se prolongeoit jusqu'aux murs de l'enceinte de
Philippe-Auguste, et que dans cet endroit il y avoit une fausse porte,
qui fit donner à cette partie le nom de _la Fausse-Poterne-Saint-Paul_.
Lorsqu'on continua cette rue jusqu'à celle de Saint-Paul, on lui
conserva d'abord cette même dénomination de _rue de la Fausse-Poterne_;
depuis on lui a donné le nom de Prêtres-Saint-Paul, parce que la plupart
de ceux qui desservoient cette église avoient leur domicile dans cette
rue.

_Rue Neuve-Saint-Paul._ Elle va d'un bout dans la rue Saint-Paul, et
aboutit de l'autre au coin de celles de Beautreillis et Gérard-Boquet:
elle a été ouverte sur l'ancien emplacement de l'hôtel Saint-Maur. Le
voisinage de l'église Saint-Paul lui a fait donner le nom qu'elle porte
aujourd'hui.

_Rue Percée._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Antoine, et de
l'autre à celle des Prêtres-Saint-Paul. Cette rue est ancienne; Guillot
en fait mention, et l'appelle _rue Percié_; on lit aussi _rue Perciée_
dans le rôle de 1313, et ce nom n'a pas changé depuis.

_Rue des Trois-Pistolets._ Elle fait la continuation de la rue
Neuve-Saint-Paul depuis la rue de Beautreillis jusqu'à celle du
Petit-Musc, et doit son nom à une enseigne.


QUAIS.

_Quai des Célestins._ Il commence à la rue Saint-Paul, et finit à
l'Arsenal. Il est inutile de dire que ce quai, qui fut refait et pavé en
1705, doit son nom aux religieux qui se sont établis dans son voisinage.

_Quai des Ormes._ Suivant La Caille, il s'étend depuis la rue
Geoffroi-l'Asnier jusqu'à celle du Paon-Blanc. D'autres le placent entre
la rue des Nonaindières et celle de l'Étoile, et le nomment _Mofils_ et
_Monfils_. En 1586, ce lieu fut destiné par la ville au _débâclage_ des
bateaux, jusqu'aux Célestins[350]; et la place aux Veaux y fut
transférée par arrêt du 8 février 1646.

          [Note 350: Reg. de la ville, f. 371.]

_Quai Saint-Paul._ Il règne depuis le quai des Ormes jusqu'à la rue
Saint-Paul. C'est celui de Paris qui a le moins d'étendue; et c'est là
qu'arrivent le poisson d'eau douce et les fruits, et qu'on en fait la
vente.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RÉPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Arsenal._ Il a été opéré de grands changements dans les constructions
de l'Arsenal: 1º une partie de la porte d'entrée du grand Arsenal et le
pavillon situé à l'entrée de la grande cour ont été abattus pour
l'ouverture d'une large rue nommée _rue de Sully_, qui vient aboutir au
nouveau boulevart. Ce pavillon réunissoit les deux parties du bâtiment
où se trouve la bibliothèque; 2º le jardin a été détruit et remplacé par
le boulevart dont nous venons de parler; 3º l'esplanade, anciennement
nommée le Mail, qui suit le bord de l'eau depuis les Célestins jusqu'au
fossé, forme un nouveau quai, dont les travaux sont maintenant achevés;
4º le petit Arsenal a été démoli en grande partie, pour l'ouverture
d'une autre rue qui donne également sur le boulevart, et qu'on nomme
_rue Neuve-de-la-Cerisaie_. Les deux pavillons encore existants sont
occupés, l'un par l'administration générale, l'autre par la raffinerie
des salpêtres.

La bibliothèque de MONSIEUR a été placée dans les bâtiments du grand
Arsenal.

_Greniers de réserve._ Ils ont été commencés en 1807, par M. Delaunay,
sur l'ancien jardin de l'Arsenal. Ces greniers forment une longue ligne
de cinq pavillons carrés liés entre eux par quatre grands corps de
bâtiments, et s'étendent le long du boulevart, depuis la pointe du
grand Arsenal jusqu'au petit. Chaque façade offre 67 croisées en
arcades au-dessus desquelles ont été pratiquées autant d'ouvertures
carrées. L'intérieur est divisé en plusieurs planchers où l'on conserve
le grain. Si l'on ne considère un édifice que sous le rapport de
l'utilité, celui-ci remplit son but; mais, sous le rapport de l'harmonie
qui doit régner dans toutes les parties d'une composition, il laisse à
désirer.

_La Gare._ On pousse avec activité les travaux de cette gare qui n'est
point encore achevée. La voûte qui doit s'étendre sous le pavé de la
place de la Bastille est en partie terminée; et la poudrière que l'on
avoit établie dans les fossés a été démolie.


RUES NOUVELLES.

_Rue Neuve-de-la-Cerisaie._ (Voyez p. 975.)

_Rue de Sully._ (Voyez _id._)



QUARTIER SAINTE-AVOIE, OU DE LA VERRERIE.

     Ce quartier est borné à l'orient par la vieille rue du Temple
     exclusivement; au septentrion, par les rues des Quatre-Fils et
     des Vieilles-Haudriettes aussi exclusivement; à l'occident, par
     les rues Sainte-Avoie et Barre-du-Bec inclusivement, depuis la
     rue des Vieilles-Haudriettes jusqu'à celle de la Verrerie; et au
     midi, par les rues de la Verrerie et de la Croix-Blanche
     inclusivement, depuis le coin de la rue Barre-du-Bec jusqu'à la
     vieille rue du Temple.

     On y comptoit, en 1789, seize rues, un cul-de-sac, quatre
     communautés d'hommes, une de femmes, etc.


L'espace que contient ce quartier, encore hors de la ville sous
Louis-le-Jeune, fut renfermé dans son enceinte par la muraille que fit
élever Philippe-Auguste. Ce n'étoit d'abord qu'un terrain vague, lequel
dépendoit en grande partie de la censive du Temple. Il se couvrit par
degrés de maisons; plusieurs établissements religieux s'y formèrent; et
sous les règnes de Charles V et Charles VI, si l'on en excepte sa partie
septentrionale qui n'étoit point encore entièrement habitée, ce quartier
étoit à peu près tel que nous le voyons aujourd'hui. Sur cette partie
septentrionale s'élevèrent successivement plusieurs hôtels qui furent
ensuite presque tous réunis pour composer le célèbre hôtel de Soubise,
dont nous ne tarderons pas à parler.


LES CARMES-BILLETTES.

Les historiens ne sont pas d'accord sur l'origine de cet établissement.
Corrozet, Dubreul, Félibien, Helyot, Sauval, en ont parlé chacun
différemment. La vérité se perd au milieu de ce conflit d'opinions
diverses; et, sans fatiguer nos lecteurs d'une discussion fastidieuse et
peu importante, nous nous bornerons à donner ici ce qui nous a paru le
plus vraisemblable.

En 1294, Reinier Flaming, bourgeois de Paris, ayant obtenu du roi
Philippe l'emplacement de la maison d'un juif condamné au dernier
supplice pour un sacrilége horrible qu'il avoit commis sur la sainte
hostie[351], résolut d'y bâtir une chapelle: le pape Boniface VIII,
instruit de ses intentions, engagea, par sa bulle du 17 juillet 1295,
l'évêque de Paris à permettre l'érection de ce pieux monument, lequel
fut appelé _la Maison des Miracles_[352].

          [Note 351: Nous rapporterons ce fait et le miracle dont il fut
          accompagné, d'après le témoignage unanime de tous les
          historiens, qui eux-mêmes ne l'ont raconté qu'en s'appuyant
          sur des titres certains et sur une tradition constante qui
          remonte jusqu'aux contemporains. Ce juif se nommoit
          _Jonathas_: une pauvre femme lui ayant emprunté 30 sous
          parisis sur le meilleur de ses habits, et se trouvant hors
          d'état de retirer ce gage extrêmement précieux pour elle, le
          pria de vouloir bien le lui prêter seulement pour les fêtes de
          Pâques, afin qu'elle pût paroître décemment à cette solennité.
          Le juif n'y consentit que sous la condition qu'elle lui
          apporteroit l'hostie qu'elle recevroit à la communion. Cette
          malheureuse le lui promit, reçut la communion à Saint-Merri,
          mit l'hostie dans un mouchoir et alla la livrer au juif.
          Celui-ci, qui ne l'avoit demandée que pour exercer sur elle
          les outrages les plus insensés, prit un canif et l'en frappa à
          plusieurs reprises; il en jaillit aussitôt du sang, qui coula
          encore avec plus d'abondance lorsqu'il eut imaginé de la
          déchirer avec un clou, de la flageller, de la percer d'un coup
          de lance, imitant ainsi tous les supplices racontés dans la
          passion de Jésus-Christ. Enfin, n'ayant pu la détruire par
          tant d'outrages réitérés, il la jeta dans un grand feu, la
          plongea dans une chaudière d'eau bouillante, d'où l'hostie
          s'éleva, voltigeant dans la chambre, et échappant à tous les
          efforts qu'il faisoit pour la saisir, jusqu'à ce qu'une bonne
          femme du voisinage étant entrée dans sa maison pour demander
          du feu, l'hostie miraculeuse vint se reposer sur une jatte de
          bois qu'elle tenoit à la main. Elle la reçut avec respect, et
          la porta à Saint-Jean-en-Grève, où on la voyoit encore avant
          la révolution[351-A]. Telles sont les circonstances
          principales d'un récit sur lequel les incrédules peuvent
          former telles conjectures qu'il leur plaira d'imaginer, mais
          dont tant d'actes authentiques qui en constatent la vérité,
          qui constatent en même temps et les aveux du juif et son
          supplice, ne nous permettent pas de douter. Ce crime fut
          commis le 2 avril 1290.]

          [Note 351-A: Elle étoit enchâssée dans un petit soleil placé
          au-dessous du grand. On conservoit aux Carmes-Billettes le
          canif arec lequel le juif l'avoit percée, et le vase de bois
          sur lequel elle s'étoit reposée.]

          [Note 352: D. Félibien a cru, sans fondement, que ce lieu
          étoit dans le fief _aux Flamands_, et qu'on l'avoit ainsi
          appelé à cause de Reinier Flaming, fondateur de la chapelle.
          Il est vrai que ce territoire a depuis reçu ce nom; mais on le
          nommoit alors _la Bretonnerie_, et il étoit possédé par Jean
          Arrode, panetier de France, lequel le tenoit à foi et hommage
          de Jean de Sèvre (JAILLOT.)]

Gui de Joinville, seigneur de _Dongeux_ ou _Dongiers_ (de Domno
Georgio), avoit, en 1286, fait bâtir à Boucheraumont, dans le diocèse de
Châlons-sur-Marne, un hôpital pour y recevoir _les malades et les
pauvres passants_. Cet hôpital étoit desservi par une communauté
séculière d'hommes et de femmes, sous le titre et la protection de la
Sainte-Vierge, ce qui leur avoit fait donner le nom d'_Hospitaliers de
la Charité N.-D._

Le succès de cet établissement ayant fait naître au fondateur la pensée
d'en former un autre tout semblable à Paris, il jeta les yeux sur la
maison des Miracles, que Reinier Flaming consentit à lui céder.
Non-seulement Philippe-le-Bel, qui régnoit alors, donna son approbation
à ce marché; mais ce prince voulut encore favoriser la nouvelle
institution, en faisant présent aux Hospitaliers des restes de la maison
du juif et d'un autre bâtiment qui en étoit voisin[353].

          [Note 353: Les lettres-patentes par lesquelles Philippe-le-Bel
          donna cette maison aux frères de la Charité-de-Notre-Dame, se
          trouvoient en original dans les archives du couvent des
          Carmes-Billettes. Comme cette maison étoit alors dans la
          censive et seigneurie de la Bretonnerie, les frères de la
          Charité obtinrent de Jean Arrode, seigneur de ce fief, des
          lettres d'amortissement datées de 1302. Ce territoire prit
          ensuite, comme nous l'avons dit, le nom de _fief aux
          Flamands_. On y bâtit plusieurs hôtels et de grandes maisons,
          qui appartinrent par la suite aux Carmes-Billettes, et dont
          ils furent possesseurs jusqu'au moment de leur suppression.]

Ceci arriva en 1299. À cette époque les frères qui composoient cette
communauté n'étoient encore d'aucun ordre approuvé par l'Église. En
1300, Gui de Joinville les engagea à choisir celui du tiers-ordre, ils
l'embrassèrent en effet; mais il paroît qu'ils le firent sans
autorisation de supérieurs ecclésiastiques, et sans les formalités
requises; car quoique plusieurs actes, datés de 1312 et 1315, leur
donnent déjà le titre de _religieux_, et appellent leur maison
l'_Hôpital des frères religieux_, ou _Collège des Miracles de la Charité
N.-D._, il n'en est pas moins vrai qu'ils reconnurent eux-mêmes qu'ils
étoient illégalement constitués, dans une supplique qu'ils présentèrent
au pape Clément VI, lequel, par ses bulles du 27 juillet 1346, leur
donna l'absolution des censures qu'ils avoient encourues, et commit
l'évêque de Châlons pour leur donner l'habit et la règle de
Saint-Augustin; ce qui fut exécuté le 13 avril de l'année suivante.

La vie exemplaire que menoient ces religieux ne tarda pas à exciter la
libéralité des fidèles; et les aumônes qu'ils reçurent furent bientôt
assez abondantes pour leur fournir les moyens de faire bâtir un cloître,
des lieux réguliers, et d'agrandir leur chapelle, qui fut consacrée en
1350[354]. Il paroît cependant que les changements opérés dans ce
quartier au commencement du quinzième siècle, et principalement
l'exhaussement considérable du pavé de la rue des Billettes, les
obligèrent de rebâtir de nouveau le cloître et l'église[355]: cette
dernière fut dédiée le 13 mai 1408.

          [Note 354: Parmi les acquisitions que les religieux de la
          Charité firent pour s'agrandir, étoit une maison située
          vis-à-vis leur église. Charles V, par ses lettres du 6 juillet
          1375, leur avoit permis de faire construire une arcade sur la
          rue, pour communiquer de leur couvent à cet édifice; mais il
          est probable qu'ils n'usèrent pas de cette permission, puisque
          Charles VI, par d'autres lettres du 29 juin 1382, leur permit
          de faire une voûte sous la rue, pour servir au même usage.
          Cette maison étant tombée en ruines fut entièrement démolie au
          commencement du seizième siècle. Il paroît que l'emplacement
          qu'elle occupoit forme aujourd'hui le petit cul-de-sac qui se
          trouve dans cette rue.]

          [Note 355: L'ancienne devint alors souterraine, et servit,
          jusque dans les derniers temps, de cimetière aux religieux et
          aux bienfaiteurs du couvent. Malgré ces changements et ceux
          qui les ont suivis, la chapelle des Miracles fut toujours
          conservée, et l'on voyoit près d'elle des restes de l'ancien
          cloître. Sur l'entrée de cette chapelle, dans laquelle on
          descendoit par un escalier entouré d'une balustrade, on lisoit
          encore, en 1685, une inscription conçue en ces termes:

            «_Ci-dessous le juif fit bouillir la sainte Hostie._»

          Mais cette partie de la chapelle souterraine ayant été depuis
          couverte d'une espèce de tambour de bois, l'ancienne
          inscription avoit été remplacée par celle-ci:

            «_Cette chapelle est le lieu où un juif outragea la sainte
            Hostie._»]

Dans la suite des temps, le relâchement qui s'étoit insensiblement
introduit parmi ces religieux fut enfin porté à un tel excès qu'on
songea à les réformer; mais les différents projets que l'on proposa à
ce sujet éprouvèrent tant d'obstacles qu'il fallut y renoncer, et
prendre le parti de laisser éteindre cet ordre. Autorisés à vendre leurs
biens pour payer leurs dettes, les Hospitaliers, après avoir offert leur
maison à différents ordres religieux, traitèrent avec les Carmes de
l'observance de Rennes, en la province de Tours, à qui ils cédèrent
l'_église, prieuré et monastère des Billettes, et tous les biens,
meubles et immeubles appartenans audit prieuré_, par concordat du 24
juillet 1631, lequel fut approuvé la même année par l'archevêque de
Paris, et confirmé par lettres-patentes du roi, vérifiées au parlement
le 8 janvier 1632, et en la chambre des comptes le 22 mai 1633; enfin
l'union de ce prieuré à la congrégation des Carmes reçut le dernier
sceau de l'autorité, par les bulles confirmatives que ces religieux
obtinrent d'Urbain VIII, le 12 février 1632, en vertu desquelles ils en
prirent possession le 27 juillet 1633. Ils s'y sont maintenus jusqu'au
moment de la suppression des ordres monastiques.

Vers le milieu du dernier siècle, l'église de ce couvent fut rebâtie de
nouveau sur les dessins du frère Claude, religieux dominicain, qui se
mêloit d'architecture, mais qui ne donna pas, dans cette occasion, une
grande preuve de son habileté. Il étoit impossible de voir une
construction plus mauvaise, plus incohérente dans toutes ses parties que
celle de cet édifice[356].

          [Note 356: L'église des Billettes a été restaurée et accordée
          aux religionnaires professant le culte luthérien.]


     CURIOSITÉS.

     SÉPULTURES.

     Dans cette église étoit le tombeau de Papire Masson, écrivain
     françois, et érudit estimé, mort en 1611.

     Dans une des chapelles avoit été inhumé le coeur de l'historien
     Mezeray, ainsi que le faisoit connoître l'inscription suivante:

     D. O. M.

     «Ci-devant repose le coeur de François-Eudes de Mezeray,
     historiographe de France, secrétaire perpétuel de l'académie
     françoise. Ce coeur, après sa foi vive en Jésus-Christ, n'eut
     rien de plus cher que l'amour de sa patrie. Il fut constant ami
     des bons, et ennemi irréconciliable des méchants. Ses écrits
     rendront témoignage à la postérité de l'excellence et de la
     liberté de son esprit, amateur de la vérité, incapable de
     flatterie, qui, sans aucune affectation de plaire, s'étoit
     uniquement proposé de servir à l'utilité publique. Il cessa de
     respirer le 10 juillet 1683.»


LES CHANOINES RÉGULIERS DE SAINTE-CROIX-DE-LA-BRETONNERIE.

Théodore de Celles, chanoine de Liége, désirant mener une vie solitaire
et contemplative, s'étoit retiré avec quelques compagnons sur une petite
colline près de Huy, entre Liége et Namur. Il y avoit en cet endroit une
petite église appelée Saint-Thibaud-de-Clairlieu: l'évêque de Liége la
leur donna, et ils y bâtirent, en 1211, un monastère, qui devint depuis
le chef-lieu de l'ordre. La nouvelle institution fut approuvée par
Honoré III, et confirmée au concile général tenu à Lyon en 1245 par
Innocent IV. Ces chanoines suivoient alors la règle de Saint-Dominique;
et comme leur occupation principale étoit de méditer sur la Passion et
sur la Croix de Jésus-Christ, ils furent appelés _Frères de la
Sainte-Croix_, _Croisiers_, _Porte-Croix_, _Cruciferi_, _Crucigeri_,
_Cruce signati_.

Saint Louis ayant été informé de la vie édifiante de ces chanoines
réguliers, et des succès des prédications de Jean de Sainte-Fontaine,
leur troisième général, en fit venir quelques-uns à Paris, et les plaça
rue de la Bretonnerie, dans une maison où étoit l'ancienne monnoie du
roi, et que depuis ils ont toujours occupée.

Les historiens ne sont pas d'accord sur l'époque précise à laquelle le
pieux monarque introduisit ces chanoines à Paris; mais on peut
conjecturer avec beaucoup de vraisemblance que ce fut entre les années
1254 et 1258. En effet, saint Louis partit le 10 juin 1248 pour la
Terre-Sainte, d'où il ne revint qu'à cette époque de 1254; et des
lettres de ce prince, du mois de février 1258, constatent que, pour
augmenter la demeure de ces chanoines, il leur avoit fait céder par
Robert Sorbon quelques maisons contiguës, en lui donnant en échange
d'autres maisons, situées rue Coupe-Gueule[357]: il en faut donc
conclure que les frères de Sainte-Croix étoient déjà établis en 1258,
mais que leur établissement étoit très-récent.

          [Note 357: _Cartul. Sorbon._, fº 54, vº.--Dubreul, p. 618.]

Ces chanoines restèrent long-temps paisibles dans l'obscurité de leur
cloître, jusqu'à ce que le relâchement qui s'introduisit peu à peu dans
l'observation de leur règle eût fait d'assez grands progrès pour appeler
sur eux l'attention de l'autorité. On tenta, au commencement du
seizième siècle et à plusieurs reprises, mais inutilement, d'y opérer
une réforme; et, quoique le parlement se fût joint à cet effet à la
puissance ecclésiastique, il n'en résulta rien de bien satisfaisant
jusque vers la fin du règne de Louis XIII, que le cardinal de La
Rochefoucauld ayant été chargé, par le souverain pontife, de la
réformation des ordres religieux, saisit l'occasion de quelques
désordres qui s'étoient passés dans cette maison, pour y introduire des
chanoines réguliers de Sainte-Geneviève. Ceux-ci, après y être restés
trois mois, furent obligés d'en sortir[358]; mais les chanoines de
Sainte-Croix, touchés sans doute du scandale qui résultoit de semblables
événements, prirent le parti de se réformer eux-mêmes, et reprirent la
règle de Saint-Augustin, qu'ils n'ont cessé d'observer avec beaucoup de
régularité jusqu'à la suppression des ordres monastiques.

          [Note 358: Ils en sortirent le 13 octobre 1641, par un ordre
          du roi, que les chanoines de Sainte-Croix eurent le crédit
          d'obtenir.]

L'église, dédiée sous le titre de l'exaltation de la Sainte-Croix, étoit
un monument gothique assez vaste, et bâti par le célèbre architecte de
la Sainte-Chapelle, _Eudes de Montreuil_. Elle avoit son entrée
principale rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie; et sur la plus grande
porte on lisoit l'inscription suivante:

  _Hæc est domus Domini_, 1689.

La maison étoit dans le goût moderne et nouvellement rebâtie[359].

          [Note 359: L'église et la maison n'existent plus; une moitié a
          été remplacée par des maisons particulières, l'autre partie
          forme un passage qui donne dans le cul-de-sac ouvert vis-à-vis
          les Billettes.]


     CURIOSITÉS.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, un tableau représentant Notre-Seigneur mis
     au tombeau, par un peintre inconnu.

     Sur le côté gauche du choeur, une Nativité, par _Simon Vouet_.

     Dans une chapelle latérale, un Christ, par _Philippe de
     Champagne_.

     Le réfectoire étoit décoré de quelques tableaux, parmi lesquels
     on distinguoit un saint Jean-Baptiste et une Magdeleine, par
     _Colin de Vermont_. Ces tableaux étoient encadrés dans une
     superbe boiserie, exécutée sur les dessins de _Servandoni_.

     Dans le vestibule de ce réfectoire étoit une très-belle fontaine
     construite par le même architecte; elle étoit décorée de colonnes
     peintes en marbre; les caissons et autres ornements étoient en
     plomb doré.


     SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     Barnabé Brisson, second président au parlement, l'un des quatre
     magistrats qui furent pendus, le 15 novembre 1591, par ordre des
     Seize, à une poutre de la chambre du conseil du Châtelet.

     Hennequin, conseiller clerc. On voyoit son monument au-dessus des
     stalles du choeur. C'étoit un bas-relief exécuté par _Sarrasin_,
     lequel représentoit une Vertu en pleurs, soutenant le médaillon
     de ce magistrat.

     Il y avoit au-dessous de l'église seize caveaux, qui servoient de
     sépulture à plusieurs familles de Paris.


LES RELIGIEUSES DE SAINTE-AVOIE.

Les historiens se sont expliqués si différemment sur l'origine de ces
religieuses, qu'il est presque impossible de démêler la vérité dans la
foule de leurs récits contradictoires[360]. Le père Dubois[361] est le
seul qui nous paroisse avoir recueilli des renseignements exacts sur
l'établissement de cette communauté. Cet écrivain rapporte un acte passé
devant l'official de Paris, le samedi avant Noël 1288, par lequel il
semble que _Jean Sequence_, chefcier de Saint-Merri, avoit acheté depuis
peu une maison dans la rue du Temple; que, conjointement avec une veuve
nommée _Constance de Saint Jacques_, il avoit fait rebâtir cette maison
dans l'intention d'y placer une communauté de pauvres femmes veuves,
âgées au moins de cinquante ans; et enfin, qu'à cette époque, ces deux
charitables fondateurs en avoient déjà recueilli quarante. Le même acte
porte qu'ils donnèrent cette maison _auxdites pauvres femmes, avec ses
appartenances et dépendances_, sous la condition de reconnoître comme
supérieur et administrateur le chefcier de Saint-Merri et ses
successeurs.

          [Note 360: Les uns attribuent leur établissement à saint
          Louis, d'autres confondent ces religieuses avec les _béguines
          de l'Ave-Maria_, et la porte des _Barrés_ avec celle du
          Temple. Quelques-uns, comme nous le dirons tout à l'heure,
          pensent que les béguines n'y furent pas établies d'abord, mais
          qu'on les y introduisit par la suite, etc.]

          [Note 361: _Hist. eccles. Paris_, t. II, p. 510.]

L'abbé Lebeuf prétend[362] que des maisons et un oratoire du nom de
Sainte-Avoie furent compris dans l'acquisition de Jean Sequence. L'acte
que nous venons de citer ne fait aucune mention de cet achat; la
fausseté de cette opinion est encore prouvée par une inscription qu'on
lisoit autrefois sur le mur de la chapelle de Sainte-Avoie, et qui a été
conservée par du Breul[363]. Elle contenoit un legs fait par _M. Jean
Hersant, jadis fondateur de la chapelle de l'hôtel Sainte-Avoie_. Le
père Dubois pense aussi que le nom de Sainte-Avoie ne fut donné à la
chapelle et à la maison des pauvres femmes que postérieurement à l'an
1288. Il est certain qu'en 1303 et même au milieu du seizième siècle on
les appeloit encore _les pauvres veuves de la rue du Temple_, et que
dans tous les titres du chapitre de Saint-Merri, le chefcier y est
désigné ainsi: _Magister, seu provisor domûs pauperum mulierum de portâ
Templi._ Il est vrai qu'il existoit dans les archives de ce chapitre un
concordat de 1423, où cette communauté est désignée sous le titre de
_Maîtresses et bonnes femmes de l'hôtel et hôpital Sainte-Avoie_; que
Corrozet et le plan de Dheulland indiquent également _la Chapelle
Sainte-Avoie_; enfin que la rue où elle est située est appelée _rue du
Temple, autrement Sainte-Avoie_, dans le manuscrit d'un plan terrier de
Saint-Merri, fait en 1512; mais on ne peut tirer aucune preuve de ces
dates postérieures de beaucoup à la fondation.

          [Note 362: T. I, p. 271.]

          [Note 363: Pag. 827.]

Sans appartenir à aucun ordre religieux, ces bonnes femmes vivoient en
communauté, soumises à des statuts et à des réglements particuliers.
Cependant, ayant témoigné le désir d'embrasser un genre de vie vraiment
monastique, pour se conformer aux ordonnances du royaume qui étoient
contraires à leur établissement, madame Luillier, veuve de M. de
Sainte-Beuve, leur proposa, de concert avec M. Guy Houissier, curé de
Saint-Merri, d'adopter la règle et les constitutions des Ursulines, à
qui cette dame avoit procuré un établissement, rue Saint-Jacques; et à
cette condition elle s'engagea de leur faire une rente de mille livres.

Le concordat par lequel ces bonnes femmes acquiescèrent à ce
changement[364] fut signé le 10 décembre 1621, homologué par les grands
vicaires de M. le cardinal de Retz, évêque de Paris, le 4 janvier
suivant, confirmé par le souverain pontife, et approuvé par
lettres-patentes du mois de février 1623, qui furent vérifiées au
parlement quelques jours après. Les religieuses ursulines furent mises
en possession de la maison de Sainte-Avoie dès le mois de janvier 1622.
Les bonnes femmes qui l'occupoient, et dont le nombre étoit réduit à
neuf, prirent aussitôt l'habit et persévérèrent avec édification dans le
nouvel institut qu'elles avoient embrassé. Ce changement ne fit rien
perdre au curé de Saint-Merri de ses droits sur cette maison, et il y
conserva jusqu'à la fin tous ceux dont avoient joui ses
prédécesseurs[365].

          [Note 364: Ce changement est le seul qu'ait subi cette maison,
          quoique dom Félibien, Piganiol et ceux qui les ont copiés,
          aient dit qu'on y introduisit des _religieuses béguines_.
          Cette erreur a pris sa source dans le mot _béguines_, que l'on
          n'a pas bien entendu, ou auquel on a donné trop d'extension.
          Les béguines étoient des filles ou femmes dévotes qui, sans
          s'astreindre à aucune règle, ni s'engager par des voeux,
          vivoient en commun, et consacroient à la prière et à d'autres
          exercices de piété le temps qu'elles n'employoient pas au
          travail des mains. Ainsi elles tenoient un milieu entre le
          genre de vie des laïques et celui des personnes qui avoient
          embrassé l'état religieux. Le peuple prit l'habitude de donner
          le nom de béguines à toutes les femmes qui vivoient en commun;
          et comme les bonnes femmes de Sainte-Avoie vivoient ainsi, on
          les appela _béguines_, sans que pour cela il y ait eu le
          moindre changement dans leur communauté.]

          [Note 365: En reconnoissance de ces droits, le couvent faisoit
          présenter chaque année à l'offrande, en l'église de
          Saint-Merri, et le jour de la fête de ce saint, un cierge
          d'une livre, auquel étoit attaché un écu d'or.]

Il falloit monter au premier étage pour voir l'église de ces
religieuses, qui étoit assez jolie, mais fort petite. Le maître-autel
étoit décoré d'un assez bon tableau représentant l'Annonciation, par un
peintre inconnu.

Les religieuses de Sainte-Avoie tenoient une pension de jeunes
demoiselles.


LES RELIGIEUX DE LA MERCI,

OU DE NOTRE-DAME DE LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS.

C'est, selon nous, une chose admirable de voir à quel point les
institutions religieuses l'emportent, dans cette grande ville, sur
celles qui sont purement civiles, non-seulement par leur nombre, mais
encore par l'importance de leurs travaux, par la régularité de leur
action, par le bien qu'elles font à la société. Ce que la politique n'a
pu même imaginer pour le soulagement de l'humanité, parce qu'en effet il
est certains dévouements qu'aucune récompense donnée par les hommes ne
peut payer, des ordres religieux, l'ont fait parce qu'ils se proposoient
un prix qui seul pouvoit être au-dessus de leurs sacrifices. Leur
charité avoit prévu tout ce qui peut contribuer à l'ordre et au bonheur
dans une vaste cité, toutes les misères, toutes les souffrances qui
peuvent affliger ses habitants: nous les avons montrés ouvrant de tous
côtés des asiles pour instruire, édifier, soulager. Ils ont fait plus:
ils ont étendu cette charité ardente jusque sur des malheureux dont la
terre et la mer sembloient devoir les séparer à jamais; on les a vus
braver tous les périls, franchir tous les obstacles pour arracher à
l'esclavage et la mort des chrétiens que leurs amis, leurs parents mêmes
avoient abandonnés; et dans ce triomphe de la religion, ils ont donné
une preuve éclatante qu'elle étoit plus forte que toutes les affections
humaines, qu'elle l'emportoit même sur les sentiments de la nature.

L'ordre de la Merci, en qui nous admirons ce dévouement sublime et
jusque-là inconnu, prit naissance à Barcelone en 1218[366]. Ce n'étoit,
dans son origine, qu'une congrégation de gentilshommes qui, pour imiter
la charité de saint Pierre Nolasque, leur fondateur, consacrèrent leurs
biens et leurs personnes à la délivrance des captifs chrétiens, sur le
récit qu'ils avoient entendu faire des cruautés inouïes exercées sur eux
par les infidèles, qui ne leur laissoient d'autre alternative que de
mourir dans les supplices ou de changer de religion. On les appeloit
_les Confrères de la Congrégation de N.-D. de Miséricorde_. Ils avoient
aussi le titre d'ordre royal et militaire, parce que, pendant les
premiers siècles de leur institution, ils étoient aussi destinés à faire
la guerre aux Maures, qui avoient envahi les plus belles provinces de
l'Espagne. Aux trois voeux ordinaires de religion ces pieux chevaliers
ajoutoient celui de sacrifier leurs biens, leur liberté, et même leur
vie pour le rachat des captifs.

          [Note 366: Ils reçurent l'habit de leur institut dans l'église
          cathédrale de Barcelone, des mains de Bérenger, qui en étoit
          évêque, en présence de Jacques Ier, roi d'Aragon, le 10 août
          1223. Cet habit, tout blanc, consistoit en une tunique, une
          chape et un scapulaire sur lequel étoit l'écu d'Aragon, avec
          une croix en chef. Leurs constitutions particulières furent
          dressées par Raimond de Pegnafort, dominicain fameux, qui
          étoit le confesseur de Pierre Nolasque, fondateur de l'ordre.]

Les succès de cet ordre furent si rapides que, dès 1230, il fut approuvé
par Grégoire IX, qui le confirma de nouveau par sa bulle du 17 janvier
1235, en le mettant sous la règle de saint Augustin. Mais, en 1308,
Clément V ayant ordonné que cet ordre seroit régi par un religieux
prêtre, ce changement occasionna quelques divisions entre les clercs et
les laïques: les chevaliers se séparèrent des ecclésiastiques, et
insensiblement ces derniers furent seuls admis dans l'ordre.

Les historiens n'indiquent pas la date précise de l'introduction de ces
religieux en France; mais on sait d'une manière positive que, dès 1515,
ils avoient à Paris une maison et un collége qui subsistoient encore au
milieu du dernier siècle, au bas de la rue des Sept-Voies, près de la
montagne Sainte-Geneviève. Ils durent leur second établissement, rue de
Braque, à la reine Marie de Médicis, qui, par ses lettres du 16
septembre 1613, leur fit donner les chapelles de Notre-Dame et de
Saint-Claude de Braque[367]. Les religieux de la Merci en prirent
aussitôt possession. L'évêque de Paris approuva ce changement le 4
novembre 1613, et il fut autorisé par lettres-patentes du 1er août
1618. On bâtit alors, à la place de ces anciennes constructions, une
église et un monastère; et, depuis cette époque, on reconstruisit le
portail de l'église. Il étoit composé de deux ordonnances couronnées
d'un attique, au-dessus duquel s'élevoit un campanille. Le premier
ordre, dont les colonnes étoient ovales et corinthiennes, fut bâti sur
les dessins de Cottard; le second, dont les chapiteaux étoient
composites, étoit de Boffrand, qui avoit eu, dit-on, l'intention de
disposer la masse entière de ce morceau d'architecture, de manière
qu'elle pût se lier avec celle de l'hôtel Soubise, situé vis-à-vis, et
lui servir en quelque sorte de décoration. Parmi les constructions
pyramidales de ce genre, celle-ci pouvoit passer pour une des plus
agréables, parce qu'elle étoit une des plus simples[368].

          [Note 367: En 1348, Arnould de Braque avoit fondé cette
          chapelle et un hôpital. On voit, par les registres de la
          chambre des comptes, que, le 7 juillet 1384, Charles VII donna
          à Nicolas de Braque, moyennant douze deniers de cens annuel,
          les anciens murs, avec les tours ou tourelles, et les places
          vagues entre la porte du Chaume et celle du Temple; Nicolas de
          Braque y fit bâtir un hôtel, et augmenta beaucoup la chapelle
          et l'hôpital. Ce dernier établissement étoit déjà détruit au
          commencement du dix-septième siècle; mais la chapelle,
          suffisamment rentée par la famille de Braque, étoit encore
          desservie par quatre chapelains.]

          [Note 368: _Voyez_ pl. 113.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE LA MERCI.

     TABLEAUX.

     Dans une chapelle, un tableau représentant saint Pierre Nolasque
     recevant le premier, en 1223, l'habit de l'ordre de la Merci des
     mains de l'évêque de Barcelone, en présence du roi d'Aragon, par
     _Bourdon_.


     SCULPTURES.

     Sur les côtés du maître-autel, les statues de saint Raymond
     Nonnate et de saint Pierre Nolasque, par _Michel Anguier_.


     SÉPULTURES.

     La famille de Braque avoit dans cette église un tombeau décoré de
     figures en marbre blanc[369]. Un cartouche de marbre appliqué sur
     un des piliers de la nef indiquoit que les coeurs du maréchal de
     Themines et du marquis de Themines son fils y avoient été
     inhumés.

          [Note 369: Les bustes de Nicolas de Braque et de Jeanne
          Bouteillers de Senlis son épouse étoient déposés au Musée des
          Petits-Augustins.]

     C'étoit aussi la sépulture de MM. de La Mothe et Ferrari.

Quoique le rachat des esclaves fût aussi la fin principale de
l'institution d'un autre ordre religieux (les Trinitaires Mathurins), il
y avoit entre eux cette différence, que non-seulement les Pères de la
Merci faisoient le voeu d'aller racheter les captifs, ce qui leur étoit
commun avec les Trinitaires, mais encore de demeurer en otage pour eux,
voeu que ces derniers ne faisoient point[370].

          [Note 370: L'église et les bâtiments de ce monastère ont été
          démolis.]


MONASTÈRE DES BLANCS-MANTEAUX.

Trois ordres différents ont successivement occupé ce monastère. _Les
religieux serfs de sainte Marie mère de. J.-C._ furent les premiers qui
s'y établirent en 1258[371]. Les archives du Temple nous apprennent
qu'en cette année Amauri de Laroche, maître de cette maison, permit à
ces religieux d'établir dans sa censive un couvent, une chapelle et un
cimetière, si l'évêque et le curé de Saint-Jean-en-Grève le trouvoient
bon.

          [Note 371: Sauval et Lemaire disent, mal à propos, que ce fut
          en 1252.]

Soit que les facultés des serfs de la Vierge ne leur permissent pas de
profiter alors de cette faveur, soit que quelque autre obstacle fût venu
s'opposer à leur établissement, on voit qu'ils n'obtinrent le
consentement de Renaud de Corbeil, évêque de Paris, qu'au mois d'août de
l'an 1263, et non en 1258, comme le dit Sauval. La chapelle fut bâtie la
même année par les libéralités de saint Louis[372]. Les historiens nous
apprennent que ce prince donna en outre quarante sous de rente à la
maison des chevaliers du Temple, pour la dédommager du droit de censive
qu'elle avoit sur le lieu où fut bâti ce monastère. C'est pourquoi ce
prince en est justement regardé comme le principal fondateur, quoique
plusieurs particuliers aient aussi contribué de leurs aumônes à l'entier
achèvement de cette bonne oeuvre.

          [Note 372: Hist. de Par., t. III, p. 243.]

Les Blancs-Manteaux[373] ne jouirent pas long-temps de l'établissement
que la charité leur avoit procuré dans la capitale. Dès l'an 1274, leur
ordre fut supprimé par le second concile de Lyon, qui abolit tous les
ordres mendiants établis depuis le quatorzième concile de Latran[374], à
la réserve des Jacobins, des Cordeliers, des Carmes et des Augustins.

          [Note 373: Le nom de _Monastère des Blancs-Manteaux_ fut donné
          au couvent des serfs de la Vierge, parce que les religieux
          portoient des manteaux blancs. Les Guillelmites, qui les
          remplacèrent, conservoîent ce nom, quoique les leurs fussent
          noirs; et cette dénomination passa aux Bénédictins, qui
          succédèrent aux Guillelmites.]

          [Note 374: Ce concile avoit été tenu sous Innocent III, en
          1215.]

Il paroît que les serfs de la Vierge, qui, par ordre d'Alexandre IV, et
en vertu de sa bulle du 15 septembre 1257, c'est-à-dire dès leur
origine, avoient adopté la règle de saint Augustin, se maintinrent
encore quelque temps, malgré le décret du concile de Lyon: car ce ne fut
qu'en 1297 qu'ils se réunirent à un autre ordre monastique établi, à peu
près à la même époque, dans le diocèse de la capitale.

Les vertus de saint Guillaume de Malleval, les miracles qui s'opéroient
chaque jour sur son tombeau, avoient engagé les fidèles à lui faire
bâtir une église et un monastère. Les solitaires qui s'y établirent
adoptèrent la règle de saint Benoît, et prirent le nom de Guillelmites,
où _hermites de saint Guillaume_. Sous le règne de saint Louis, ils
obtinrent une demeure à Mont-Rouge, près de Paris. Leur maison et leur
chapelle étoient alors sous le titre des _Machabées_.

Ces religieux, quoique mendiants, n'avoient point été du nombre de ceux
que Grégoire et le concile de Lyon supprimèrent, parce qu'on les
considéroit comme vivant sous la loi d'un ordre approuvé par l'Église.
La suppression des _serviteurs de la Vierge_ leur fit naître la pensée
de se procurer un établissement dans la capitale. S'étant facilement
entendus avec ceux qu'ils vouloient remplacer, ils exposèrent à Boniface
VIII qu'il ne restoit plus que quatre membres de cette communauté, y
compris le prieur, lesquels désiroient se réunir à eux et entrer dans
leur ordre, et lui demandèrent de leur accorder la maison des
Blancs-Manteaux. Le souverain pontife y consentit par sa bulle donnée le
18 juillet 1297, et confirmée, l'année suivante, par Philippe-le-Bel.

Dans le siècle suivant, ce monastère se trouvant trop resserré par
l'enceinte de la ville à laquelle il étoit contigu, Philippe-de-Valois
accorda, en 1334, la permission de percer le mur, et d'y pratiquer une
porte, tant pour la commodité des personnes du dehors qui venoient
assister au service divin, que pour celle des religieux qui possédoient
par-delà l'enceinte une place et quelques bâtiments. En 1404 ils
obtinrent encore de Charles VI une tour et environ quarante toises des
anciens murs, à condition de payer chaque année quatre livres dix sous
huit deniers parisis de rente, et huit sous six deniers parisis de fonds
de terre.

Les Guillelmites demeurèrent en possession de ce monastère jusqu'en
1618, époque à laquelle leur communauté étoit réduite à un si petit
nombre de religieux[375] qu'ils obtinrent d'être agrégés à la
congrégation réformée des Bénédictins, nommée alors _Gallicane_, et
depuis de _Saint-Maur_. Cette réforme faisoit de rapides progrès, et
plusieurs monastères l'avoient déjà embrassée. Les religieux de
Saint-Guillaume s'y étant unanimement soumis le 3 septembre 1618, deux
jours après, Henri de Gondi, cardinal de Retz, fit entrer des
Bénédictins dans leur monastère, et cette union, approuvée par des
lettres-patentes de Louis XIII, données la même année, fut maintenue
malgré les réclamations du général des Guillelmites, résidant alors dans
la ville de Liége.

          [Note 375: La communauté n'étoit plus composée que d'un
          prieur, six profès et deux novices.]

On lit, dans l'histoire de Paris et dans le _Gallia Christiana_[376],
que la première église des Blancs-Manteaux fut dédiée le 30 novembre
1397, et ensuite le 13 mai 1408. Cette église étoit alors autrement
située qu'elle n'est aujourd'hui; elle s'élevoit le long de la rue des
Blancs-Manteaux, et touchoit presqu'à la porte Barbette. L'église et le
monastère furent rebâtis en 1685; M. le chancelier Le Tellier et dame
Élisabeth Turpin son épouse en posèrent la première pierre le 26 avril
de la même année.

          [Note 376: Hist. de Par., t. I, p. 378, et t. III, p. 243 et
          298.--_Gall. Christ._, t. VII, col. 141 et 142.]

Cette église, d'une grandeur médiocre, et surtout très-étroite, est
cependant composée d'une nef et de bas côtés qui en sont séparés par des
arcades ornées de pilastres corinthiens et de médaillons. Le tout est de
cette architecture mesquine que l'on ne rencontre que trop communément
dans les églises de Paris[377].

          [Note 377: _Voyez_ pl. 111.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES BLANCS-MANTEAUX.

     TABLEAUX.

     Au fond du bas côté de l'église, près de la principale porte
     d'entrée, un grand tableau représentant Jésus-Christ au Jardin
     des Olives, par _Parrocel_.


     SCULPTURES ET TOMBEAUX.

     Auprès du maître-autel, six figures sculptées par un frère lai de
     cette maison, nommé _Bourlet_.

     Le tombeau de Jean Le Camus, lieutenant civil, mort en 1710, par
     _Simon Mézières_. Ce magistrat y étoit représenté à genoux; un
     ange tenoit un livre ouvert devant lui.

La bibliothèque contenoit environ vingt mille volumes.

Cette maison a servi de retraite à plusieurs bénédictins estimés pour
leur vertu et pour leur érudition. C'est là qu'ont été composés _l'Art
de vérifier les dates_, _la Nouvelle Diplomatique_, _la Collection des
Historiens de France_, et d'autres ouvrages importants[378].

          [Note 378: Les bâtiments des Blancs-Manteaux ont été détruits,
          et sur leur emplacement on a percé une rue nouvelle. L'église
          vient d'être rendue au culte.]


HÔTELS.

HÔTELS EXISTANTS EN 1789.

_Hôtel de Saint-Aignan_ (rue Sainte-Avoie).

Cet hôtel portoit autrefois le nom de Beauvilliers; il avoit été bâti
par Le Muet, architecte, pour Claude de Mesmes, comte d'Avaux, célèbre
par ses négociations et ses ambassades, et fut ensuite vendu à Paul de
Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, pair de France. Cet édifice, d'une
construction assez régulière, offre sur la cour une ordonnance de
pilastres corinthiens qui s'élèvent depuis le rez-de-chaussée jusqu'à
l'entablement[379].

          [Note 379: C'est aujourd'hui le siége de la municipalité du
          sixième arrondissement.]


_Hôtels de Mesmes, de la Trémouille, Caumartin_, etc. (même rue).

L'hôtel de Mesmes étoit originairement la demeure du connétable Anne de
Montmorency[380].

          [Note 380: Ce seigneur mourut dans cet hôtel, le 12 novembre
          1567, des blessures qu'il avoit reçues à la bataille de
          Saint-Denis; il étoit âgé de soixante-quatorze ans, avoit
          servi sous cinq rois, et s'étoit trouvé à près de deux cents
          combats et à huit batailles rangées.]

Henri II se plaisoit quelquefois à venir y faire un séjour passager, ce
qui l'avoit fait appeler _le Logis du Roi_. Cet hôtel passa ensuite à
Jean-Antoine de Mesmes, premier président du parlement.

Ce fut dans cette maison que furent d'abord établis les bureaux de la
banque de Law. Peu de temps avant la révolution, elle étoit occupée par
M. de Vergennes et par les bureaux de la recette générale des
finances[381].

          [Note 381: C'est aujourd'hui la demeure de l'administrateur
          général des droits réunis.]

On trouve encore dans cette rue les hôtels de la Trémouille et de
Caumartin, et dans la rue Bourg-Thiboud l'hôtel d'Argouges.


_Hôtel de Soubise._

Cet hôtel, dont la principale entrée donne sur la rue de Paradis, occupe
une grande partie du carré que forment les rues du Chaume, des
Quatre-Fils, de Paradis, la vieille rue du Temple; et réunit dans son
enceinte les emplacements de plusieurs autres hôtels connus dans notre
histoire. Du côté de la rue des Quatre-Fils étoit le _grand chantier du
Temple_, dont les Parisiens firent présent au connétable de
Clisson[382], et sur lequel il fit bâtir son hôtel en 1383. Du côté de
la rue de Paradis s'élevoit l'hôtel des rois de Navarre, de la maison
d'Évreux, devenu depuis la propriété du duc de Nemours, comte
d'Armagnac, sur lequel il fut confisqué.

          [Note 382: Lorsque, selon Pasquier, ils se virent réduits, par
          son moyen, à venir crier _miséricorde_ au roi dans la cour du
          palais; et en effet les M d'or couronnées qu'on a vues
          long-temps sur les murailles et sur les combles de cet hôtel y
          avoient été peintes pour rappeler le souvenir de la faute et
          du châtiment des Parisiens. Elles indiquent aussi la raison
          pour laquelle, sous Charles VI, et même après lui, on nommoit
          cet hôtel l'_hôtel de la Miséricorde_. La manière dont
          Froissard et les historiens nous parlent de l'assassinat
          d'Olivier de Clisson (_Voyez_ 1re partie, p. 97), fait croire
          que ce connétable logeoit encore dans cette maison, et qu'il
          étoit en chemin pour s'y rendre lorsqu'il fut attaqué.]

L'hôtel de Clisson appartenoit, au commencement du quinzième siècle, au
comte de Penthièvre; il passa ensuite au sieur Babon de la Bourdaisière,
qui, par contrat du 14 juin 1553, le vendit 16,000 liv. à Anne d'Est,
épouse de François de Lorraine, duc de Guise; celui-ci le donna, le 7
octobre 1556, au cardinal de Lorraine son frère, qui en fit don
lui-même, le 4 novembre suivant, à charge de substitution, à Henri de
Lorraine, prince de Joinville, son neveu.

L'hôtel de Navarre et d'Armagnac, passé au comte de Laval, fut vendu par
ce seigneur, en 1545, au sieur Brinon; celui-ci le céda au cardinal de
Lorraine, lequel en fit don au duc de Guise son frère, le 11 juin 1556.

Le duc de Guise acheta encore, en 1560, l'hôtel de la Roche-Guion.
L'acte d'acquisition porte qu'il étoit alors possédé par Louis de Rohan,
comte de Montbazon, seigneur de Guémené, et par dame Éléonore de Rohan
son épouse.

Enfin les princes de cette dernière famille acquirent, dans le même
temps, plusieurs autres maisons voisines; et c'est sur ce vaste
emplacement qu'ils firent bâtir l'hôtel qui reçut leur nom. Il porta ce
nom jusqu'en 1697, que François de Rohan, prince de Soubise, l'ayant
acheté des héritiers de la duchesse de Guise, en augmenta
considérablement les constructions.

Le principal corps-de-logis, qui s'étend depuis la rue du Chaume
jusqu'au jardin, et dont la façade donnoit immédiatement sur le passage
qui conduisoit de cette rue à la Vieille rue du Temple, avoit été
construit par Henri, duc de Guise, sur la conduite et sur les dessins de
Lemaire. La grande cour n'existoit pas encore à cette époque. La porte
d'entrée se présentoit en pan coupé sur l'angle de la rue du Chaume et
de ce passage; elle étoit accompagnée de deux tourelles en saillie qui
existent encore, et entre lesquelles étoit située la chapelle, ornée de
peintures à fresque par _Nicolo_, peintre florentin, appelé d'Italie par
François Ier pour décorer le palais de Fontainebleau.

La cour d'honneur et la principale entrée sur la rue de Paradis furent
ajoutées en 1697 par le prince de Soubise. On retourna l'ancienne porte
dans l'alignement de la rue du Chaume, en face de celle de Braque et de
l'ancien passage, lequel resta toujours ouvert au public, quoiqu'il
traversât tout l'hôtel, sous les fenêtres mêmes du bâtiment principal.
Il n'a été fermé que depuis la révolution.

La façade de l'ancien bâtiment fut alors décorée, au rez-de-chaussée, de
seize colonnes d'ordre composite, accouplées, dont huit forment au
milieu un avant-corps surmonté d'un second ordre de colonnes
corinthiennes que couronne un fronton. Les huit autres colonnes du
rez-de-chaussée supportent quatre statues qui représentent les quatre
Saisons. Deux autres statues allégoriques, la Force et la Sagesse,
s'élèvent au-dessus du fronton.

La nouvelle cour a trente et une toises de longueur sur vingt de
largeur, et présente une forme elliptique dans l'extrémité qui fait face
au bâtiment. Elle est entourée d'une galerie de cinquante-six colonnes
accouplées, d'ordre composite, et d'un pareil nombre de pilastres
correspondant aux colonnes. La galerie que forme cette colonnade est
couverte en terrasse; une balustrade règne au pourtour; l'ensemble en
est grand, riche et d'un bel effet[383].

          [Note 383: _Voyez_ pl. 112. L'hôtel de Soubise est maintenant
          le dépôt des archives de France.]

La porte d'entrée principale est également décorée, en dehors et en
dedans, de colonnes accouplées, à l'intérieur composites, corinthiennes
à l'extérieur. Elles forment sur chaque face un avant-corps, qui étoit
autrefois couronné de grands écussons aux armes du prince et accompagnés
de statues. Il y avoit encore sur la balustrade plusieurs trophées
d'armes qui s'élevoient de distance en distance. Ces diverses sculptures
avoient été exécutées par Lorrain, Costou jeune et Bourdy. Toutes ont
disparu depuis la révolution, à l'exception des figures des quatre
Saisons.

Le vestibule et l'escalier, dont l'ensemble est vaste et magnifique,
avoient été décorés de peintures par _Brunetti_; une salle d'entrée
renfermoit des tableaux peints par Restout; plusieurs autres pièces
offroient une collection d'ouvrages de peintres françois, tels que
Boucher, Trémolière, Vanloo, etc.


_Hôtel de Strasbourg._

En 1712, Armand Gaston, cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, membre
de l'académie françoise et de celle des sciences, fit élever, sur une
partie du terrain de l'hôtel de Soubise, un autre hôtel, qu'on a nommé
d'abord le Palais-Cardinal. Il a sa principale entrée sur la Vieille rue
du Temple, une autre sur la rue des Quatre-Fils, et une troisième sur
l'ancien passage qui traversoit l'hôtel de Soubise.

La face de cet édifice, sur la cour, est d'une grande simplicité; celle
qui regarde le jardin est décorée d'un avant-corps de quatre colonnes,
doriques au rez-de-chaussée et ioniques au premier étage, lequel est
surmonté d'un attique, et terminé par un fronton. Le jardin est commun
aux deux hôtels[384].

          [Note 384: Depuis la révolution, l'imprimerie royale a été
          établie dans les bâtiments de cet hôtel.]

On ne trouve d'hôtels anciens dans ce quartier que ceux que nous avons
dit avoir été réunis pour former l'hôtel de Soubise. Toutefois nous ne
devons pas oublier de dire que le duc d'Orléans, fils de Philippe de
Valois, avoit aussi son hôtel joignant l'emplacement où fut depuis le
couvent de la Merci. Cet édifice fut en partie compris dans l'hôtel du
connétable de Montmorency, dont nous avons déjà parlé.


_Hôtel de Notre-Dame du Bec-Hellouin._

Un accord passé en 1273 entre Philippe-le-Hardi et le chapitre de
Saint-Merri[385] nous apprend que l'abbé de N.-D. du Bec-Hellouin en
Normandie possédoit un hôtel dans une rue de ce quartier, qui en a pris
et conservé le nom de _Bar-du-Bec_[386].

          [Note 385: Sauval, t. I, p. 113.]

          [Note 386: _Voyez_ dans la nomenclature de ce quartier
          l'article de cette rue.]


_Mont-de-Piété._

Cet établissement avoit été formé par lettres-patentes du 9 décembre
1777, au profit des pauvres de l'hôpital général. En 1786 on éleva dans
la rue des Blancs-Manteaux, un peu au-dessus du couvent, un bâtiment
considérable pour les bureaux et magasins de cette administration,
détruite pendant la révolution, et rétablie depuis dans le même local
sur des bases nouvelles. Personne n'ignore que cet établissement est
destiné à prêter de l'argent à intérêt sur des nantissements composés de
toutes sortes d'effets mobiliers, et à diminuer ainsi les désordres de
l'usure, si funestes dans une ville immense où habitent ensemble la
richesse extrême et l'extrême pauvreté avec toutes les corruptions
qu'elles amènent si souvent à leur suite.


FONTAINES.

_Fontaine de Sainte-Avoie._

Elle est située dans la rue de ce nom. On y lisoit l'inscription
suivante:

  _Civis aquam petat his de fontibus: illa benigno
  De patrum patriæ munere jussa venit._--1687.


_Fontaine de Braque._

Elle est située rue du Chaume, et tire son eau de l'aquéduc de
Belleville.


_Fontaine des Blancs-Manteaux._

Elle est située dans la rue dont elle a pris le nom.


_Fontaine du Paradis._

Elle tire son nom de la rue où elle est située, et donne de l'eau de
l'aquéduc de Belleville.


RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINTE-AVOIE.

_Rue Sainte-Avoie._ Elle fait la continuation de la rue Barre-du-Bec, et
aboutit à celle du Temple, au coin de la rue Michel-le-Comte.
Anciennement on ne la connoissoit que sous le nom de la _grande rue du
Temple_, dont elle faisoit partie. On lui a donné celui qu'elle porte à
cause de la chapelle et de l'hôpital Sainte-Avoie qui y étoient
situés[387].

          [Note 387: Les archives du Temple font mention d'une _rue du
          Four-du-Temple_ qui donnoit dans celle-ci; elle étoit située
          entre la maison de la Barre et la rue
          Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.]

_Rue Barre-du-Bec._ Elle commence à la rue de la Verrerie, et aboutit à
celle de Sainte-Avoie, au coin des rues Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie
et Neuve-Saint-Merri.

Guillot l'appelle _rue de l'abbaye-du-Bec-Hellouin_. Sauval a hésité sur
l'orthographe du nom de cette rue et sur son étymologie; il vient, dit-il,
ou d'une maison appelée, en 1273, _Domus de Barra_, ou d'une autre qui, au
milieu du seizième siècle, se nommoit l'hôtel de la Barre-du-Bec, ou enfin
de l'hôtel de l'Abbé-de-Notre-Dame-du-Bec-Hellouin en Normandie. On ne voit
pas trop la raison de cette hésitation; car il cite l'accord passé entre
Philippe-le-Hardi et le chapitre de Saint-Merri, en 1273, lequel ne laisse
à ce sujet aucune incertitude. Cet acte fait mention de la maison de la
Barre, qui avoit appartenu à Simon de Paris, et qui étoit alors en la
possession de l'abbé du Bec. Il paroît donc certain que c'est du séjour que
les abbés du Bec y ont fait qu'elle a pris son nom[388]. À l'égard de celui
de _la Barre_, on peut également en rapporter l'origine à cette maison, qui
étoit le siége de la justice que l'abbaye du Bec possédoit en ce
quartier[389]. Ce nom, ainsi que celui de _Barreau_, vient d'une barre de
fer ou d'une barrière de bois qui séparoit le lieu où se tenoient les
plaideurs de celui qui étoit réservé aux juges; et c'étoit à cette barrière
que se plaçoient ceux-ci pour recevoir les mémoires et les requêtes qu'on
avoit à leur présenter. Le chapitre de Saint-Merri avoit une semblable
barre, qu'on nommoit _les barres de Saint-Merri_[390].

          [Note 388: _Voyez_ p. 1011.]

          [Note 389: On appeloit ces endroits, la barre, _barra_,
          _septum curiæ_, _cancelli auditorium_. De là vient cette façon
          de parler: «la barre des requêtes du palais, la barre du
          chapitre Notre-Dame, la barre de l'officialité, etc.»]

          [Note 390: Dans cette rue, et près celle de la Verrerie, il y
          en avoit une autre dont les archives du Temple font mention,
          en 1463, sous le nom de _rue Dorée_.]

_Rue des Billettes._ Elle traverse de la rue de la Verrerie dans celle
de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Au treizième siècle elle s'appeloit
_rue des Jardins_. Piganiol se trompe en disant qu'en 1290 on la nommoit
_vicus Hortorum_. Nos aïeux n'étoient pas si puristes, ils disoient
simplement, _vicus Jardinorum_, _vicus de Jardinis_, comme on le voit
dans les lettres de Philippe-le-Bel, du mois de décembre 1299[391]; dans
d'autres actes du quinzième siècle, on la trouve indiquée sous le nom de
_rue où Dieu fut bouilli_, _du Dieu Bouliz_; enfin, dans Corrozet, sous
celui des Billettes.

          [Note 391: Dubreul, p. 970.]

On a cherché et donné différentes étymologies de ce nom: Sauval insinue
qu'il pourroit bien venir d'une espèce de péage qu'on appeloit encore de
son temps _billette_, à cause d'un billot de bois qu'on suspendoit à la
porte de la maison où ce péage devoit être acquitté. Pour autoriser
cette idée, il pense que, la rue de la Verrerie conduisant à l'ancienne
porte Saint-Merri, on payoit peut-être le péage dans quelque maison de
cette rue, située au coin de celle des Jardins, et que c'est de là que
celle-ci aura reçu le nom de _rue des Billettes_. Jaillot trouve que
cette conjecture est un peu hasardée: «Il est vrai, dit-il, qu'on a
appelée _billette_ une petite enseigne posée aux lieux où on devoit
payer le péage; mais la rue de la Verrerie n'étoit point un chemin royal
où l'on pût établir un bureau pour la perception d'un pareil droit; les
marchandises qui y étoient sujettes devoient le payer avant que d'entrer
dans la ville: ainsi les droits étoient perçus, de ce côté, à la porte
Baudoyer, et de l'autre à celle de Saint-Merri.» Plusieurs autres
auteurs ont aussi proposé leurs conjectures, qui ne nous paroissent pas
mieux fondées. Ce qui nous a paru le plus vraisemblable, après avoir
examiné toutes les discussions qui se sont élevées à ce sujet, c'est que
le nom de cette rue est dû aux religieux hospitaliers de la Charité de
Notre-Dame qui précédèrent les Carmes dans le couvent situé dans cette
rue, et qui étoient connus sous le nom de _Billettes_ dès les premiers
temps de leur établissement à Paris. Il n'est pas même hors de
vraisemblance que ces hospitaliers, qui, dans leur origine, n'étoient ni
tout-à-fait religieux ni tout à fait séculiers, portassent des
_billettes_[392] sur leurs habits comme un signe propre à les faire
reconnoître, et que ce soit à cette occasion que le peuple leur ait
donné ce nom.

          [Note 392: _Billette_, terme de blason, petite pièce carrée
          qu'on met dans l'écu pour signifier constance et fermeté.
          (_Dict. de l'Acad._) On donnoit le même nom à de petits
          scapulaires qui avoient une forme toute semblable.]

_Rue des Blancs-Manteaux._ Elle traverse de la rue Sainte-Avoie dans la
vieille rue du Temple. Au treizième siècle elle n'étoit connue que sous
le nom de la _Parcheminerie_ et de la _Petite-Parcheminerie_. On la
trouve ainsi nommée, en 1268, dans les archives du Temple; mais les
religieux qui s'y établirent vers le milieu du même siècle, portant des
manteaux blancs, le peuple prit l'habitude de les appeler les _Blancs
Manteaux_, et l'on en donna le nom à la rue; elle le portoit dès 1289,
et l'a toujours conservé depuis.

Il y a dans cette rue un cul-de-sac appelé _Pequai_; il tire cette
dénomination d'un particulier nommé _Piquet_, qui y avoit une maison, et
dont on a altéré le nom. Il a porté aussi celui de _Novion_, parce que
M. de Novion a occupé la maison Piquet, et enfin celui des
_Blancs-Manteaux_, parce que ce monastère en étoit voisin. Sauval
l'appelle _rue Piquet_, et ajoute que c'étoit autrefois la _rue Molard_.
Comme il n'est point fait mention de cette rue dans Guillot ni dans les
listes des rues des quatorzième et quinzième siècles, Jaillot a
conjecturé que la _rue Pernelle-Saint-Pol_, qui y est distinguée de la
rue de _l'Homme-Armé_, pouvoit bien être cette _rue Molard_, laquelle
seroit enfin représentée aujourd'hui par ce cul-de-sac.

_Rue Bourg-Thiboud._ Elle donne d'un côté dans le marché du Cimetière
Saint-Jean, et de l'autre dans la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. On
trouve dans les archives de l'archevêché un contrat de vente du mois de
juillet 1220, où elle est appelée _rue Bourtibou_; dans un acte de 1280,
_vicus Burgi Thiboudi_. Ce même nom se trouve dans un arrêt de 1300.
Guillot écrit rue _Bourc-Tibout_. Ainsi les autres noms de cette rue,
tels que _Beautibourg_, _Bourtibourg_, _Bourg-Thiébaut_ ne sont que des
altérations de celui-ci. Quoique Sauval prétende[393] que les rues
Bourg-l'Abbé, Beau-Bourg, Bourg-Thiboud, ne viennent pas du mot _bourg_,
mais de noms de famille, il paroît cependant plus vraisemblable de
l'attribuer à des amas de maisons hors de la ville, qui ont formé peu à
peu de petits bourgs, et auxquels on a donné le nom de l'église qui y
étoit située, du seigneur ou du particulier le plus remarquable qui y
demeuroit. Telle est sans doute l'origine des bourgs Saint-Germain, du
bourg de l'Abbé de Saint-Magloire, du bourg Thiboud, etc. Cette rue n'a
pas changé de nom.

          [Note 393: T. I, p. 115.]

_Rue de Braque._ Elle traverse de la rue Saint-Avoie à celle du
Chaume. Il paroit qu'anciennement elle se prolongeoit jusqu'à la
Vieille rue du Temple; elle portoit alors le nom de rue _des Bouchers_
et _des Boucheries-du-Temple_, à cause d'une boucherie que les
chevaliers du Temple y établirent en 1182. Arnoul de Braque y fit
bâtir, en 1348, un hôpital et une chapelle, et alors on la nomma
_rue des Boucheries-au-Braque_, _rue de Braque_, et _de la
Chapelle-de-Braque_[394].

          [Note 394: Entre cette rue et celle des Vieilles Haudriettes,
          étoit anciennement une rue ou ruelle appelée _de la
          Traverse-Cadier_.]

_Rue du Chaume._ Elle aboutit d'un côté dans la rue des Blancs-Manteaux,
et de l'autre dans celle du Grand-Chantier, au coin de la rue des
Quatre-Fils. Cette rue est ancienne, car il en est fait mention dans les
actes de 1290. Il paroît qu'elle donna son nom à une porte que
Philippe-le-Bel permit d'ouvrir dans l'enceinte de Philippe-Auguste; et
c'est pourquoi elle est souvent indiquée, dans les titres des
quatorzième et quinzième siècles, sous le nom de la rue de la
_Porte-du-Chaume_. Il faut observer que quand cette rue (ou chemin) eut
été prolongée jusqu'aux murs du Temple, elle prit dans toute son étendue
le nom de _rue du Chantier-du-Temple_, à cause d'un bâtiment ainsi nommé
que les Templiers y avoient fait construire, et qui fait aujourd'hui
partie de l'hôtel de Soubise; elle le conserve encore dans une de ses
extrémités. Lorsque la porte eut été percée, la rue prit le nom de _rue
de la Porte-Neuve_, _rue Neuve-Poterne_ et _rue d'Outre-la-Porte-Neuve_.
Elle reprit depuis le nom de _rue du Chaume_; on la retrouve ensuite
sous le nom _du Vieil-Braque_. Sur le plan de Saint-Victor, elle est
nommée _grande rue de Braque_; et dans Corrozet _rue de la
Chapelle-de-Braque_. Quelques modernes lui ont donné le nom de _rue de
la Merci_, à cause de la maison et de l'église de ces religieux; mais
elle n'a jamais été inscrite sous cette dénomination à aucune de ses
extrémités.

_Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie._ Elle fait la continuation de la
rue Neuve-Saint-Merri, depuis la rue Barre-du-Bec jusqu'à la Vieille rue
du Temple. Cette rue fut ouverte sur un terrain qu'on appeloit le _Champ
aux Bretons_ et _la Bretonnerie_. Il a porté aussi, comme nous l'avons
déjà dit, celui de la _Terre aux Flamands_; en 1232 on nommoit le chemin
qui le traversoit, _rue de Lagny_ dite la _Grande-Bretonnerie_, parce
qu'il étoit en partie sur le fief de l'abbé de Saint-Pierre de Lagny. Ce
terrain devoit sans doute son nom à une famille _des Bretons_ ou
_Lebreton_[395], connue par différents actes du treizième siècle, ce qui
le fit donner ensuite à la rue et même aux chanoines réguliers qui s'y
établirent. On y a depuis ajouté celui de Sainte-Croix qu'elle a reçu de
ces mêmes chanoines. Il paroît, par tous les titres du Temple, que le
commencement de cette rue s'appeloit, au quatorzième siècle, rue
_Agnès-la-Buschère_. Elle aboutissoit au carrefour du Temple, formé par
celle-ci et par les rues Neuve-Saint-Merri, Barre-du-Bec et
Sainte-Avoie[396].

          [Note 395: Telle est l'opinion de Jaillot; Saint-Foix lui
          donne une autre origine: «Sous le règne de saint Louis,
          dit-il, il n'y avoit encore dans ce quartier que quelques
          maisons éparses et éloignées les unes des autres. Renaud de
          Brehan, vicomte de Podoure et de l'Isle, qui avoit épousé, en
          1225, la fille de Leolyn, prince de Galles, étoit venu à Paris
          pour quelque négociation secrète contre l'Angleterre. La nuit
          du vendredi ou samedi saint 1228, cinq Anglais entrèrent dans
          son _vergier_, le défièrent et l'insultèrent. Il n'avoit avec
          lui qu'un chapelain et un domestique; ils le secondèrent si
          bien, que trois de ces Anglais furent tués, les deux autres
          s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses
          blessures. Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette
          maison et le _vergier_, et les donna à son brave et fidèle
          domestique, appelé _Galleran_. Le nom de _Champs-aux-Bretons_
          qu'on donna au verger ou jardin à l'occasion de ce combat,
          devint le nom de toute la rue; on l'appeloit encore, à la fin
          du treizième siècle, la _rue du Champ-aux-Bretons_». (Essais
          hist. sur Paris.)]

          [Note 396: Quelques auteurs prétendent que la monnoie se
          frappoit anciennement dans l'endroit de cette rue où furent
          depuis établis les chanoines réguliers.]

_Rue de la Croix-Blanche._ Elle aboutit au cimetière ou marché
Saint-Jean et à la Vieille rue du Temple. À la fin du treizième siècle,
elle étoit connue sous le nom d'_Augustin-le-Faucheur_. Elle est
indiquée ainsi dans des lettres de Philippe-le-Hardi du mois d'août
1280, _cuneum sancti Augustini Falcatoris_. Ce nom a été altéré depuis
par les copistes, qui ont écrit _Anquetin_, _Anquetil_, _Huguetin_,
_Annequin_, _Hennequin_, _Otin-le-Fauche_, etc. Elle doit à une enseigne
de la Croix-Blanche le nom qu'elle porte, nom sous lequel elle est
énoncée dans un bail du 8 juillet 1448, et dans une sentence de
licitation du 27 août 1639, laquelle se trouvoit dans les archives de
l'archevêché.

_Rue de l'Homme-Armé._ Elle traverse de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie dans celle des Blancs-Manteaux. Sauval et
l'abbé Lebeuf[397] avancent qu'anciennement on l'appeloit _rue
Pernelle-Saint-Pol_. Jaillot pense qu'ils se sont trompés, attendu que
cette rue Pernelle-Saint-Pol est distinguée de celle de l'Homme-Armé
dans différents actes. (_Voyez_ cul-de-sac Pequai, rue des
Blancs-Manteaux.) On ignore l'étymologie du nom de cette rue.

          [Note 397: Sauv., t. III, p. 572.--Lebeuf, t. II, p. 594.]

_Rue de Moussy._ Elle traverse de la rue de la Verrerie dans celle de
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. À la fin du treizième siècle, elle étoit
connue sous le nom _du Franc-Mourier_, _Morier_ et _Meurier_[398]; elle
est ainsi désignée sur tous les anciens plans. Corrozet ne l'appelle que
_ruelle descendant à la Verrerie_. Les papiers censiers de l'archevêché
prouvent qu'elle portoit le nom de Moussi dès 1644, quoiqu'on trouve
quelques actes postérieurs qui lui conservent son premier nom.

          [Note 398: Cens. de S. Éloi.]

_Rue de Paradis._ Elle traverse de la Vieille rue du Temple dans celle
du Chaume. Son nom est dû à l'enseigne d'une maison dont il est fait
mention dès 1291; et même, suivant quelques titres du Temple, dès 1287;
on la nommoit _rue de Paradis_ ou _des Jardins_.

_Rue du Plâtre._ Elle aboutit d'un côté à la rue Sainte-Avoie, et de
l'autre à celle de l'Homme-Armé. Sauval dit avec raison qu'en 1240 elle
s'appeloit _rue Jehan-Saint-Pol_, en 1280, _la rue au Plâtre_, et depuis
_rue de la Plâtrière_ et _du Plâtre_[399].

          [Note 399: T. I, p. 157.]

_Rue du Puits._ Elle traverse de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie
dans celle des Blancs-Manteaux. On la connoissoit sous ce nom au
treizième siècle; il ne paroît pas qu'elle en ait changé.

_Rue des Singes._ Elle est parallèle à la précédente, et aboutit dans
les mêmes rues. Suivant Sauval[400], elle s'appeloit, en 1269, la _rue
Pierre-d'Estampes_. Le peuple avoit altéré et changé ce nom en celui de
_Perriau_, _Perrot_, _Perreau-d'Estampe_. On voit, dans le _Dit des
rues_ de Guillot, que, dès 1300, on l'appeloit _rue à Singes_, à cause
d'une maison ainsi nommée. Ce nom n'a pas varié depuis[401].

          [Note 400: _Ibid._, p. 162.]

          [Note 401: Il y avoit dans cette rue une ruelle que les titres
          du Temple nomment _rue Étienne le Meunier_.]

_Rue de la Verrerie._ La partie de cette rue qui dépend de ce quartier
commence à la rue Barre-du-Bec, et aboutit à la rue Bourg-Thiboud et au
marché Saint-Jean. Dès le treizième siècle on la trouve ainsi nommée.
Sauval dit que son nom vient d'une ou plusieurs verreries qui ont existé
en cet endroit. Dans des lettres du chapitre de Notre-Dame, de
1185[402], il est fait mention du terrain qui va depuis la maison de
Robert de Paris, rue du Renard, jusqu'à celle de Gui le Verrier ou le
Vitrier, _usque ad domum Guidonis Vitrearii_. Il est vraisemblable que
c'est du nom de ce particulier que dérive celui de la rue où il
demeuroit[403].

          [Note 402: Arch. de S. Merri.]

          [Note 403: C'est dans cette rue que demeuroit Jacquemin
          Gringonneur, peintre, qui fut l'inventeur des cartes à jouer,
          vers la fin du règne de Charles V; car il en est fait mention
          dans la Chronique de _Petit-Jehan de Saintré_, page de ce
          prince. On lit aussi dans un compte de Charles Poupart,
          surintendant des finances et argentier de Charles VI: _Donné
          cinquante-six sols parisis à Jacquemin Gringonneur, peintre,
          pour trois jeux de cartes à or et diverses couleurs, de
          plusieurs devises, pour porter devers ledit seigneur roi, pour
          son ébattement_ (pendant les intervalles de sa funeste
          maladie).]


RUES NOUVELLES.

_Rue des Guillelmites._ Elle a été percée sur le terrain des
Blancs-Manteaux, et commençant à la rue qui porte ce nom, elle va finir
à celle de Paradis.


PASSAGES NOUVEAUX.

_Passage Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie._ Il va de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie à celle des Billettes.



QUARTIER DU TEMPLE, OU DU MARAIS.

     Ce quartier est borné à l'orient par les boulevarts et par la rue
     de Mesnil-Montant inclusivement; au septentrion, par les
     extrémités des faubourgs du Temple et de la Courtille
     inclusivement; à l'occident, par la grande rue des mêmes
     faubourgs et par la rue du Temple inclusivement, jusqu'au coin de
     celle des Vieilles-Haudriettes; et, au midi, par les rues des
     Vieilles-Haudriettes, des Quatre-Fils, de la Perle, du Parc-Royal
     et Neuve-Saint-Gilles inclusivement.

     On y comptoit, en 1789, soixante-quatre rues, quatre culs-de-sac,
     deux communautés d'hommes, trois couvents et une communauté de
     filles, le Temple, un hôpital, etc.


PARIS SOUS FRANÇOIS Ier.

Sous le règne de François Ier, dont nous allons extraire tous les
événements qui offrent quelque rapport avec l'histoire de Paris, nous ne
trouvons pas qu'il se soit passé rien de remarquable dans le quartier du
Temple, si l'on en excepte la fondation de l'hôpital des Enfants-Rouges,
monument de la charité de ce monarque et de Marguerite de Valois, reine
de Navarre, sa soeur.

Paris, si long-temps agité par les fureurs des factions, avoit goûté,
sous les deux règnes précédents, et principalement sous le gouvernement
paternel de Louis XII, un repos et un bonheur qu'aucun nuage n'avoit
troublés. Les diverses branches de son administration civile s'étoient
perfectionnées; les moeurs y étoient devenues moins grossières; une
communication plus active avec des peuples plus policés y avoit déjà
fait naître une industrie plus raffinée, un luxe mieux entendu, et même
quelque goût des beaux-arts. Le règne que nous allons décrire va
développer ces germes d'un état social en apparence plus parfait; les
François, et par-dessus tout les Parisiens, ne mériteront plus ce nom de
_Barbares_ que leur donnoit depuis long-temps l'Italie moderne, devenue
alors pour l'Europe ce que la Grèce antique avoit été jadis pour le
monde entier. Mais de tristes réalités sont cachées sous ces apparences
si brillantes qui, même après plusieurs siècles, séduisent encore les
yeux du vulgaire, et ne sont appréciées ce qu'elles valent que par un
petit nombre de bons esprits. Au milieu de ce mouvement inquiet des
intelligences vers une science vaine et des arts que l'on peut appeler
futiles, la foi déjà ébranlée continue de s'affoiblir au milieu des
sociétés chrétiennes, la foi sans laquelle aucune société, même païenne,
ne peut subsister; et la civilisation, qui semble avancer, rétrograde en
effet au milieu de l'Europe, de jour en jour plus _policée_. Ainsi se
préparent, en particulier pour la France, des malheurs nouveaux qui,
commençant à la menacer sous le règne que nous allons décrire,
éclateront tout à coup sous les règnes suivants, et formeront la partie
la plus longue et la plus déplorable de son histoire.

Les préjugés d'honneur chevaleresque qui avoient si malheureusement
entraîné Charles VIII et Louis XII hors de leurs États, qui leur avoient
fait épuiser, pour des conquêtes impossibles à conserver, le sang de
leurs sujets et les trésors de la France, avoient été adoptés plus
avidement encore par leur successeur, jeune, ardent, amoureux de la
gloire, et par conséquent de la guerre: car on ne connoissoit point
alors de gloire plus éclatante que celle des armes. (1515.) Les premiers
moments de son règne furent à peine accordés à établir quelques
réglements indispensables pour l'administration intérieure: le
gouvernement de Paris, qu'il avoit donné d'abord à Charles de Bourbon,
fut presque aussitôt transféré à François de Bourbon, comte de
Saint-Pol; il fit quelques mutations d'offices, des réglements de
discipline militaire, plusieurs changements utiles dans la constitution
du parlement[404]. Mais au milieu de ces travaux passagers, les soins
de la guerre l'occupoient tout entier; impatient de laver dans le sang
ennemi la honte des armées françoises à Novarre et à Guinegaste,
d'abaisser l'orgueil des Suisses, toutes ses pensées étoient tournées
vers le duché de Milan, dont la conquête lui sembloit le seul événement
qui pût dignement signaler son avénement à l'un des premiers trônes du
monde. Les traités qu'il essaya inutilement de faire avec le pape,
l'empereur et le roi d'Espagne pour n'être point troublé dans cette
grande entreprise, lui prouvèrent ce qu'il étoit d'ailleurs si facile de
prévoir, que l'Europe entière voyoit d'un oeil défiant et jaloux ses
projets ambitieux, et qu'un ennemi vaincu alloit lui susciter des
ennemis nombreux et redoutables. Mais de telles considérations n'étoient
pas de nature à arrêter un jeune prince courageux et sans expérience,
parce qu'effectivement aucun de ces grands souverains n'étoit alors dans
une position à pouvoir leur susciter de véritables obstacles. Pénétrant
donc hardiment en Italie, sans autres alliés que les Vénitiens, il
défait complétement les Suisses, seuls défenseurs du Milanois, à la
fameuse bataille de Marignan, s'empare encore une fois de ce duché,
force le pape surpris et déconcerté à signer une paix que ce pontife
étoit bien décidé à rompre aussitôt qu'il auroit pu lui susciter des
adversaires plus redoutables, et rentre dans ses États après avoir réglé
l'administration de sa nouvelle conquête.

          [Note 404: Le plus remarquable fut l'établissement de la
          Tournelle perpétuelle, créée pour procéder continuellement à
          l'interrogation des prisonniers, à la confrontation des
          témoins et à l'instruction des procès criminels, partie de
          l'administration judiciaire jusque là très-mal ordonnée, et
          sujette aux plus grands abus.]

Cette conquête, doublement fatale à la France, fut le germe de toutes
les guerres qui désolèrent le règne de François Ier, et la principale
cause des malheurs d'une administration dont le caractère noble et
généreux du monarque avoit fait mieux augurer. Mais elle devint pour
Léon X, qui occupoit alors la chaire pontificale, une heureuse occasion
d'obtenir enfin l'abolition entière de cette trop fameuse pragmatique
qui, depuis près d'un siècle, constituoit le clergé de France dans un
état de rébellion continuelle à l'égard du saint Siége[405]: car, nous
devons le répéter, les papes ne l'avoient jamais ni approuvée ni
reconnue, et ne pouvoient en effet l'approuver et la reconnoître sans se
dépouiller eux-mêmes de leur suprématie, sans renoncer aux titres de
successeurs de Pierre, de vicaires de Jésus-Christ. Leurs adversaires,
par les efforts mêmes qu'ils n'avoient cessé de faire pour obtenir leur
consentement à cette règle nouvelle de discipline, avoient constamment
rendu témoignage à l'autorité supérieure qu'ils entreprenoient de
détruire, et dont ils annonçoient ainsi ne pouvoir se passer pour
sanctionner sa propre destruction. Leur prétention principale avoit été
de placer les conciles au-dessus des papes: et dans ce moment même un
concile[406] et un pape réunis se préparoient à casser et à
anathématiser les décrets par lesquels ils vouloient établir ce principe
de rébellion. Que des motifs purement humains aient déterminé François
Ier à transiger avec Léon X; qu'il n'ait point compris que la concession
qu'en cette circonstance il pensoit faire au pape, étoit en effet
l'événement le plus désirable pour lui-même, pour le maintien de son
autorité, nous dirons plus, pour la stabilité de sa couronne, c'est ce
qu'il ne s'agit point d'examiner ici; mais, ce qui est digne de
l'attention de tous les bons esprits, c'est que, dans cette grande
affaire, le chef de l'Église donna une preuve nouvelle de cet esprit de
prudence et de modération dont la cour de Rome ne s'est jamais départie.
Inflexible sur tout ce qui pouvoit porter atteinte aux droits sacrés
qu'il étoit de son devoir de transmettre ainsi qu'il les avoit reçus, le
pontife accorda tout ce qu'il lui étoit possible d'accorder pour le
maintien de la paix, demeurant toujours, selon les paroles d'un
illustre écrivain[407], «cette autorité pleine, entière, en ce qui
concerne l'ordre spirituel, indépendante des circonstances et de la
volonté des hommes, à l'abri de tout affoiblissement, de toute
variation, ne connoissant de limites que celles, qu'elle s'impose
elle-même, selon les besoins de l'Église et l'exigence des temps, et ne
se montrant jamais plus grande que lorsqu'elle s'abaisse et triomphe de
ses propres droits, par un glorieux effort de charité et par une
secourable condescendance pour ceux qu'elle est appelée à régir.»
(1517.) Des négociations furent donc entamées et conduites, du côté du
roi par le chancelier Duprat, du côté du saint Père par deux cardinaux
qu'il nomma à cet effet; et le résultat de leurs conférences fut un
projet de traité dans lequel l'Église, reprenant tout ce qu'il lui étoit
impossible de céder, se montra très-facile sur plusieurs articles de la
pragmatique qu'il n'y avoit que peu d'inconvénient à conserver[408]. Il
fut reçu et confirmé par le concile de Latran, dans sa onzième session;
et c'est la constitution nouvelle, depuis si célèbre sous le nom de
_Concordat_.

          [Note 405: La pragmatique rétablissoit la liberté entière des
          élections pour les archevêchés, les abbayes et les autres
          bénéfices électifs, sans que le pape pût s'en attribuer la
          nomination; elle abolissoit les annates, les réserves, les
          expectatives; enfin elle ordonnoit _la convocation d'un
          concile général tous les dix ans_, dernière clause
          non-seulement absurde, mais encore impraticable, qui toutefois
          supposoit l'autorité des papes au-dessous de celle des
          conciles, et mettoit en même temps l'esprit de révolte dans
          tous les coeurs.]

          [Note 406: Le concile de Latran.]

          [Note 407: M. l'abbé F. de la Mennais, tradit. de l'Église,
          etc., introd., p. XIV.]

          [Note 408: Dans le concordat, les réserves et les expectatives
          demeurèrent supprimées comme dans la pragmatique; le pape
          conserva seulement les _annates_, c'est-à-dire, le revenu
          d'une année des bénéfices, à chaque nomination nouvelle; et
          sauf quelques clauses de pure formalité, cette nomination fut
          accordée au roi. Il n'est pas besoin de dire qu'il n'y fut
          fait mention ni de l'obligation imposée au Saint père
          d'assembler un concile tous les dix ans, ni de la prétendue
          supériorité du concile sur le pape. Telles furent les bases
          principales de ce traité.]

L'esprit de révolte contre l'autorité spirituelle étoit déjà tellement
répandu en France, l'entêtement y étoit si grand pour la pragmatique et
pour les prétendues libertés dont elle sembloit être la sauvegarde, que
le roi, qui s'attendoit à de vives réclamations, peut-être même à de
fâcheuses résistances, demeura comme indécis pendant une année entière,
et comme s'il eût craint de rompre le silence à ce sujet. Enfin, la
chose ayant transpiré de tous côtés, surtout par la publicité donnée aux
actes du concile de Latran, il se décida à faire connoître sa volonté,
et à l'exprimer de manière à ce que l'on fût bien convaincu qu'il étoit
résolu de la faire exécuter. François se rendit donc au parlement au
milieu de l'appareil le plus imposant; et là le chancelier, prenant la
parole, exposa, dans un long discours, que la pragmatique étoit l'unique
cause des guerres qui désoloient la France depuis un demi-siècle; que la
crainte d'une ligue nouvelle de toutes les puissances de l'Europe
soulevées contre lui par le pape, avoit déterminé le roi à sacrifier
quelques réglements dont l'importance ne pouvoit être comparée aux
malheurs qu'auroit entraînés une résistance téméraire et impolitique;
que le nouveau concordat, gage de la réconciliation du pape et de la
paix de l'Europe, avoit été confirmé par le concile de Latran; que, sauf
les élections qui blessoient directement l'autorité du pape, on y avoit
ménagé les priviléges du clergé et des universités en ce qui concernoit
les bénéfices; enfin, que la volonté du roi étoit que le parlement
l'enregistrât sans élever la moindre difficulté, et sans se permettre la
plus petite résistance; et, pour prouver ensuite que ce prince étoit
décidé à user de toute son autorité, sur quelques remontrances que fit
le président au sujet d'une ordonnance nouvelle, relative à la police
des eaux et forêts, le chancelier répondit avec aigreur, même avec
menaces, et exigea l'enregistrement pur et simple de cette ordonnance.

Le parlement se montra dans cette circonstance ce qu'il n'avoit point
encore été, et fit voir ce que plus tard il pourroit être. Quelques
jours après cette séance où le roi avoit parlé en maître qui vouloit
être obéi, ayant reçu les lettres-patentes par lesquelles il lui étoit
ordonné d'enregistrer et de faire exécuter le concordat, il ne fit
qu'une réponse évasive au chancelier et au connétable qui les lui
apportèrent. Lorsque les bulles du pape lui furent présentées, il nomma
des commissaires pour faire l'examen de la nouvelle constitution qui y
étoit contenue; et l'avocat-général, qui avoit provoqué cet examen, eut
alors la hardiesse de se déclarer opposant à l'enregistrement, et de
requérir de la cour que, nonobstant la révocation de la pragmatique,
elle ne continuât pas moins d'en suivre les décrets dans tous ses
jugements. La hardiesse du parlement fut plus grande encore: sur ce que
le roi, impatienté des lenteurs qu'il mettoit dans cette affaire, lui
avoit envoyé le bâtard de Savoie, son oncle, pour lui enjoindre de la
terminer au plus vite, et avec ordre d'admettre ce prince à toutes ses
délibérations, cette cour osa se plaindre d'une démarche qu'elle
prétendoit attentatoire à ses droits et à ses libertés. Enfin l'ordre
positif lui ayant été donné, et avec menaces, de délibérer en la
présence de l'envoyé du roi, le résultat de cette délibération, qu'elle
prolongea plus qu'il ne convenoit de le faire, fut un refus formel
d'enregistrer et de publier le concordat.

Il n'y avoit point encore d'exemple d'une semblable résistance aux
volontés du roi, de la part de sa cour de justice; elle prenoit, dans
cette circonstance, un caractère nouveau qui montroit à quel point
toutes les idées étoient changées en France depuis l'établissement de la
pragmatique; et en effet il ne faut point chercher ailleurs (et nous le
prouverons tout à l'heure) que dans cette loi de révolte contre
l'autorité spirituelle, le principe de cette mutinerie contre le
pouvoir temporel, qui, de toutes parts, commençoit à se manifester.
Toutefois cet essai que le parlement faisoit de ses forces ne pouvoit
réussir dans l'état actuel des choses, et avec un prince tel que
François Ier. Il étoit à Amboise lorsqu'on lui apporta le résultat des
délibérations de cette cour; et sur-le-champ il ordonna qu'elle eût à
lui envoyer des députés pour lui faire connoître les motifs de son
arrêt. Ces députés furent reçus comme ils méritoient de l'être; le roi
ne voulut pas les entendre, et après quelques paroles très-dures sur
leurs remontrances, «Je suis roi de France, leur dit-il; je ne prétends
pas qu'il y ait un sénat comme à Venise; le parlement ne doit se mêler
que de rendre la justice; j'ai travaillé à donner la paix à mon royaume,
j'en ai pris les moyens sûrs; et on ne défera pas en France ce que j'ai
fait en Italie pour le bien de mon État.» Puis, ajoutant plusieurs
autres menaces, il ordonna aux députés de partir à l'instant; et en même
temps il dépêcha au parlement le seigneur de La Trémouille, chargé de
lui signifier l'ordre le plus positif de procéder sur-le-champ à
l'enregistrement. Ce ne fut qu'à cette dernière extrémité, et après
s'être bien assuré que le roi étoit résolu de se porter à toutes sortes
de violences s'il n'obtenoit satisfaction, que le parlement se décida à
faire l'enregistrement, mais avec cette clause tout aussi nouvelle que
le reste: _Du très-exprès commandement du roi, plusieurs fois réitéré_,
conservant ainsi, même dans son obéissance, le caractère de révolte
qu'il avoit pris et qu'il étoit résolu de ne plus quitter.

Cette conduite du parlement peut cependant être appelée modérée, si on
la compare à celle que tint l'université dans cette circonstance. Ici la
résistance fut poussée jusqu'à la folie et mêlée d'emportements que l'on
a peine à concevoir. C'étoit dans ce corps, de tout temps possédé d'un
esprit de mutinerie et d'indépendance que l'indulgence excessive de nos
rois avoit sans cesse fortifié et en quelque sorte encouragé, que la
pragmatique et les doctrines licencieuses sur lesquelles elle étoit
établie avoient trouvé leurs plus habiles et leurs plus ardents
défenseurs. Gerson, Almain, Jean Major et leurs disciples, que l'on peut
appeler les précurseurs de Luther, avoient paru en France à la tête de
ces théologiens dont nous avons déjà parlé, qui, mettant les conciles
au-dessus des papes, prétendoient consacrer, dans le gouvernement de
l'Église, le dogme de la _souveraineté du peuple_[409]. Par une
inévitable conséquence de cette théologie révolutionnaire, ils
menaçoient déjà d'en faire l'application au gouvernement des princes
temporels, et l'école entière étoit infectée de ces théories détestables
que nous verrons se développer par degré dans la pratique jusqu'à nos
jours, où elles ont reçu leur dernier accomplissement. L'université
s'étoit donc empressée de se réunir au parlement dans l'affaire du
concordat, et avoit même manifesté son opposition avec encore plus de
chaleur et de violence. À peine eut-elle reçu la nouvelle de
l'enregistrement qu'elle éclata en murmures et en reproches contre les
membres de cette compagnie, les accusant de lâcheté et de collusion,
quoiqu'il fût évident qu'ils n'avoient cédé qu'après une résistance
jusqu'alors sans exemple et poussée par eux jusqu'aux dernières
extrémités. Elle convoqua aussitôt des assemblées, où furent appelés les
avocats les plus célèbres, les plus dévoués à sa cause, et dans
lesquelles il fut résolu que l'on demanderoit _la convention d'un
concile national_. Défense expresse fut faite par elle aux imprimeurs,
sur lesquels elle avoit alors toute puissance, d'imprimer, vendre et
afficher le concordat, sous peine de privation de leurs priviléges et de
la perte de leur état. Les prédicateurs, soumis à son influence, et
soutenus d'ailleurs par le clergé dont presque tous les membres
partageoient ce délire, déclamèrent hautement dans leurs sermons contre
la cour de Rome, la cour, les ministres, et n'épargnèrent pas même la
personne du roi. Le parlement, qui probablement n'étoit point fâché de
voir se manifester avec tant d'éclat une opinion à laquelle il étoit
loin d'avoir renoncé et qu'il ne désespéroit point de pouvoir soutenir
encore, ne songea point d'abord à réprimer ces mouvements coupables et
ces provocations séditieuses; l'indifférence qu'il parut y mettre fut
telle, que le roi, toujours éloigné de la capitale, dès qu'il eut été
instruit de ces désordres et de l'impunité dont ils jouissoient, lui
écrivit une lettre très-sévère, dans laquelle, le rendant responsable
de tous les malheurs qui pourroient en résulter, il le menaçoit de lui
ôter la haute police de la capitale, puisqu'il s'acquittoit si mal de
ses fonctions dans une circonstance aussi grave. La cour s'excusa auprès
de lui, sur l'ignorance où elle prétendit être de toutes les _folies,
insolences et témérités_ des prédicateurs et des étudiants, et suivant
ici cette marche qu'elle s'étoit tracée, laquelle étoit d'obéir sans
réplique sur _l'absolu commandement du roi_, elle manda sur-le-champ les
principaux des colléges, et, après leur avoir fait de fortes
réprimandes, leur enjoignit, sous les peines les plus graves, de tenir
les écoliers étroitement renfermés, de s'abstenir de toute assemblée et
tout discours séditieux.

          [Note 409: _Voy._ p. 598. Les docteurs d'alors étoient plus
          conséquents que ceux de nos jours, qui combattent de toutes
          leurs forces l'autorité des papes, et qui veulent que l'on
          considère comme inviolable celle des rois; qui prétendent que
          le peuple soit à la fois _souverain et sujet_. Ceux-là,
          meilleurs logiciens, le maintenoient envers et contre tous
          dans la _souveraineté_ dont ils l'avoient gratifié. Si le
          concile est au-dessus du pape, le peuple est au-dessus du roi:
          la conséquence, nous le répétons, est de rigueur. «La raison
          en est, dit Gerson, que, lorsqu'il s'agit de remédier aux maux
          de l'Église ou d'un état quelconque, les sujets sont les
          _maîtres et les juges_ des souverains, quand ceux-ci cherchent
          _leur intérêt aux dépens de l'État_;» d'où il conclut que, si
          un roi sévit _injustement_ contre son peuple, ses sujets sont
          déliés du serment de fidélité. (_Oper. Gerson_, t. II, col.
          190.)

          Est-on étonné de ce passage? Nous allons donner d'autres
          sujets d'étonnement. Dans un sermon prêché par le même
          docteur, alors chancelier de l'université, devant Charles VI,
          il introduit la _Sédition_, qui veut que l'on use sans
          ménagement de cette maxime de Sénèque: «Il n'y a point de
          sacrifice plus agréable aux dieux qu'un tyran.» Alors se
          présente la _Dissimulation_ qui défend de s'en prévaloir. Au
          milieu de leur dispute arrive la _Discrétion_, envoyée par _la
          fille du roi, qui est l'Université, mère des sciences_, à
          l'effet de mettre d'accord entre elles la _Sédition_ et la
          _Dissimulation_. Elle leur apprend donc _quand et comment_
          l'on doit mettre en pratique la maxime de Sénèque; elle
          établit des règles, des principes, et conclut enfin que, «si
          le _chef_ ou quelque membre de l'État vouloit _sucer le venin
          de la tyrannie_, chaque membre pourroit s'y opposer par les
          moyens _convenables_, et tels qu'il ne s'ensuivît pas un plus
          grand mal». (_Oper. Gerson_, t. IV, p. 600.) Or veut-on savoir
          quand un roi est réputé _tyran_? C'est lorsqu'il opprime ses
          sujets par _des exactions, des impôts, des tributs_, et qu'il
          empêche _le progrès des lettres_. «En tous ces cas, continue
          Gerson, _chaque particulier_ a le droit de s'opposer _de
          toutes ses forces_ au tyran.» Est-ce par la _sédition_? À Dieu
          ne plaise; mais, selon lui, il n'y a sédition que lorsqu'on se
          révolte _sans cause_. Comment donc connoître qu'il y a ou non
          _cause légitime_ de se révolter. «Ceci demande une _grande
          prudence_,» ajoute-t-il; et, pour ne se point tromper, il est
          d'avis «que l'on consulte les philosophes, les jurisconsultes,
          les légistes, les théologiens, qui sont des _gens de bien_,
          d'une prudence consommée et d'une grande expérience, et qu'_on
          s'en tienne à leur décision_.» (_Ibid._) Ainsi, dit à
          l'occasion de ce passage l'illustre archevêque de Cambrai,
          voilà le sort des rois dans les mains des suppôts de
          l'université! Par suite de ces principes, nous l'avons vu
          depuis dans des mains plus viles, et l'on sait ce qui en est
          arrivé.

          Partant de ces mêmes principes, Jean Major en déduit les mêmes
          conséquences..... «Pourquoi les conciles sont-ils au-dessus
          des papes? c'est qu'il y a dans les peuples une puissance
          _au-dessus des rois_, et qui peut les réduire à la raison
          quand ils s'en écartent. Le roi, dit Major, _tient son royaume
          du peuple_» (_Tract. de auct. conc. sup. pap._, _t. II_,
          _oper. Gerson._ col. 1139): d'où il conclut que le peuple peut
          lui ôter son royaume pour une cause _raisonnable_; et par une
          analogie nécessaire, que les pontifes romains, ayant reçu
          comme les princes temporels leur puissance de la communauté,
          sont comme eux justiciables de la _multitude_, et peuvent être
          déposés par elle.

          Jacques Almain nous fournira dans son _Traité du pouvoir
          naturel, civil et ecclésiastique_, le complément de toutes ces
          doctrines. Il y dit formellement «que le droit du glaive a été
          donné à _l'État_ pour sa conservation; qu'un particulier,
          _quel qu'il soit_, n'est, à l'égard de la communauté, que
          comme _une partie par rapport au tout_, et qu'en conséquence,
          si quelqu'un est _pernicieux à la communauté_, c'est une
          action louable que _de le mettre à mort_.--Il ajoute que le
          droit de vie et de mort ayant été _donné_ au prince _par la
          communauté_, il s'ensuit qu'elle possédoit ce droit
          _auparavant_, et qu'elle ne l'a reçu de _personne_, à moins
          que ce ne soit _de Dieu_:» puis, tirant de ce principe les
          conséquences fécondes qui en découlent, il les réduit aux
          quatre conclusions suivantes: «1º Que la puissance du glaive,
          quant à son _institution_, n'est point _positive_; mais
          qu'elle est _positive_, quant à la _participation_ qu'en fait
          la communauté à une _certaine personne_, par exemple au roi ou
          à plusieurs, selon _qu'il lui paroît plus convenable_; 2º
          qu'aucune communauté _parfaite_ ne peut _renoncer_ à cette
          puissance; 3º que le prince n'use point du droit du glaive
          _par sa propre autorité_; que la communauté même ne peut lui
          donner ce pouvoir; et que c'est à cause de cela que Guillaume
          de Paris, dit (suivant Almain) que le pouvoir de juridiction
          des princes n'est que _ministériel_;» c'est-à-dire que les
          princes agissent comme _ministres_ de la communauté et par
          l'autorité qu'elle leur _délègue_. 4º Enfin «que la communauté
          ne peut renoncer au pouvoir qu'elle a sur le prince _établi
          par elle_, et qu'elle peut s'en servir pour _le déposer quand
          il gouverne mal_; cela étant un _droit naturel_. D'où il
          s'ensuit en outre que _naturellement_ il ne peut exister, _en
          aucun cas_, de monarchie _purement royale_.» (_Jacob. Almain._
          _Quæst. resump. de Dominio natur. civil. et eccles._, t. II,
          _oper. Gerson._, p. 963 et 964.--_Voyez_ aussi, tradit. de
          l'Égl. etc. introd., p. XCXVI et seqq.)

          Tels étoient les principes de l'Université au quinzième
          siècle: ils se sont propagés jusqu'à nos jours par des
          traditions non interrompues et fidèlement conservées par
          Richer, Febronius et leurs disciples les Quesnellistes, les
          Jansénistes, etc.; et le protestant J.-J. Rousseau, citoyen de
          Genève et _membre souverain_ de sa communauté, n'a fait que
          reproduire, dans le dix-huitième siècle, des doctrines qui ont
          eu leur dernière application avant la fin de ce siècle
          détestable. L'histoire de Paris ne sera presque plus
          maintenant qu'un long récit des ravages qu'ils firent et des
          malheurs qu'ils causèrent en France entre ces deux époques à
          jamais mémorables; et l'on en peut dire autant de l'histoire
          de l'Europe entière.]

Toutefois le roi, peu rassuré par cette démarche, jugea à propos
d'employer des moyens plus rigoureux, et dont Louis XII avoit déjà fait
connoître l'efficacité. Deux compagnies d'archers, commandées par des
seigneurs de la cour, arrivèrent à Paris; les placards séditieux de
l'université furent arrachés; on emprisonna et l'on condamna à de fortes
amendes, quelques-uns de ses principaux membres, ainsi que les avocats
qui lui avaient servi de conseil. Tout rentra aussitôt dans l'ordre, et
le concordat fût paisiblement imprimé, publié et affiché. Néanmoins le
parlement, comme s'il eût prévu dès lors que la puissance toute
populaire qu'il avoit commencé à s'arroger, ne pouvoit s'élever et se
consolider que sur les ruines de l'autorité spirituelle (et il en avoit
sans doute un pressentiment qui seul peut expliquer une opiniâtreté
aussi inconcevable), le parlement, dis-je, continua de juger toutes les
affaires en matières bénéficiales, conformément aux décrets de la
pragmatique, affectant toujours de méconnoître le concordat; et l'on ne
parvint à donner une action véritable à cette loi nouvelle qu'en ôtant à
cette compagnie la connoissance de ces sortes d'affaires, pour
l'attribuer au grand-conseil: ce qui n'arriva néanmoins qu'après la
prison et la délivrance du roi.

Ce seroit cependant une erreur de croire que le parlement, si opposé à
l'autorité du pape, et presque rebelle à celle du roi, fût composé
d'hommes sans religion et d'ennemis de la monarchie. La plupart de ses
membres étoient alors et furent encore pendant long-temps des
personnages graves et réguliers dans leurs moeurs, fermes dans leur
croyance, dévoués au prince, et ne respirant que le bien de l'État. Mais
ils étoient possédés de cette passion qu'ont tous ceux qui jouissent
d'un pouvoir quelconque, de l'accroître, de l'étendre, tant qu'il n'est
pas aussi grand et aussi étendu qu'il pourroit être: et c'est là ce qui
les attachoit si fortement à des doctrines dont il est probable qu'ils
ne sentoient pas toutes les conséquences, mais qu'ils jugeoient
très-bien être extrêmement favorables à leurs vues ambitieuses. Aussi
les verrons-nous, partagés ainsi entre leurs principes et leurs
affections, tomber plus d'une fois dans les contradictions les plus
étranges, et selon qu'ils seront ainsi poussés d'un côté ou d'un autre,
devenir des instruments de perte ou de salut pour la monarchie. Mais le
temps n'étoit pas encore venu où le parlement pût se permettre
impunément de semblables libertés; et ses résistances, tant que dura ce
règne, ne produisirent pour lui que des humiliations nouvelles, et des
coups d'autorité encore plus fâcheux que le premier.

Peu de temps après l'événement du concordat, commença entre François Ier
et Charles d'Autriche, devenu roi d'Espagne, cette rivalité fameuse,
cette haine implacable et envenimée qui inonda l'Europe de sang, et
produisit les plus grands événements dont elle eût été le théâtre depuis
plusieurs siècles. La première cause de cette division fut le dépit
qu'éprouva le roi de France de la préférence accordée à Charles pour la
dignité d'empereur que François désiroit avec ardeur, et qu'il s'étoit
flatté d'obtenir. Il chercha dès lors à lui susciter des ennemis dans
toute l'Europe, et peut-être y seroit-il parvenu sans l'inquiétude
qu'inspiroient sa nouvelle conquête du Milanais et la puissance
colossale de la France: cette considération l'emporta sur toutes les
craintes que pouvoit causer son rival. Le pape, avec lequel il négocia,
traita d'abord avec lui, pour l'abandonner dès qu'il eut reconnu qu'un
tel allié étoit pour lui plus dangereux qu'un ennemi; les intrigues du
nouvel empereur, désormais connu dans l'histoire sous le nom de
Charles-Quint, détachèrent également de son alliance le roi
d'Angleterre, alors entièrement dirigé par son premier ministre, le
cardinal Wolsey; et, par un retour de fortune auquel le roi de France
étoit loin de s'attendre, la guerre éclata bientôt de tous côtés contre
lui. François a des succès dans les Pays-Bas et sur les frontières
d'Espagne, mais en Italie tout semble se réunir pour l'accabler: les
peuples du Milanais se révoltent; le pape se déclare ouvertement son
ennemi; il est mal secondé par ses alliés, les Suisses et les Vénitiens,
toujours alarmés d'un voisinage aussi dangereux; Lautrec, son général,
ne peut agir, faute d'argent; enfin, après une résistance opiniâtre, le
combat sanglant de la Bicoque décide du succès de la campagne, et le
duché de Milan est de nouveau évacué par les François.

L'embarras des finances, l'une des premières causes de tant de
désastres, s'étoit fait sentir dès les commencements de la guerre. Pour
réparer un déficit causé en grande partie par les prodigalités
auxquelles le roi se livroit au milieu de la cour nombreuse et galante
dont il se plaisoit à être entouré[410], il fallut employer des moyens
extraordinaires, et par conséquent nuisibles et violents. Parmi les
ressources qu'imagina alors l'industrie financière, deux surtout sont
remarquables: une somme de 200,000 liv. demandée à la ville de Paris en
1521, et la vénalité des offices établie quelque temps après. Ce n'étoit
pas la première fois que les rois de France s'adressoient au corps
municipal pour en tirer des secours dans leurs nécessités urgentes; mais
jusqu'ici les sommes qu'ils en avoient obtenues leur avoient toujours
été accordées à titre de _don_. Cette fois-ci elles furent considérées
comme un _emprunt_ portant intérêt jusqu'à l'entier remboursement; et,
pour faciliter le paiement de cet intérêt fixé à douze pour cent, le roi
céda aux officiers municipaux le produit des droits qu'il prélevoit sur
tout le vin qui se consommoit dans Paris. Dès que cette disposition fut
connue, les contribuables à l'emprunt, envers qui l'on craignoit d'être
forcé d'employer la contrainte, s'empressèrent, au contraire, d'y porter
leur argent; et, assurés désormais d'en tirer un intérêt si lucratif,
ils craignirent plutôt qu'ils ne sollicitèrent leur remboursement. C'est
là le premier exemple des rentes perpétuelles en France, et le germe
d'une des plus grandes maladies de l'État. «François, dit l'un de nos
historiens, abusant de la dangereuse facilité que lui offroit l'oisive
opulence des bourgeois, recourut plus d'une fois à cet expédient
ruineux[411]. Ses successeurs, plus embarrassés encore que lui, ne
manquèrent pas de suivre son exemple: la classe stérile des rentiers se
multiplia, et a toujours continué depuis à dévorer la substance de
l'État.»

          [Note 410: La reine Anne de Bretagne, qui jouissoit en propre
          des revenus de son duché, avoit donné le premier exemple de
          cette nouveauté, en appelant auprès d'elle un grand nombre de
          demoiselles de condition qu'elle élevoit, et qui
          l'accompagnoient partout. Cet établissement fut conservé après
          la mort de cette princesse, et fit naître à François Ier la
          pensée d'attirer aussi à la cour les dames les plus
          distinguées par leur beauté, leur esprit et leur naissance.
          C'étoit un moyen infaillible d'y faire venir tout ce qu'il y
          avoit en France d'hommes ambitieux et galants. Dès ce moment
          la vie de la cour devint une suite de bals, de fêtes, de
          voyages, qui se succédèrent sans interruption; le luxe y fit
          des progrès effrayants, et le trésor public en fut épuisé.]

          [Note 411: On continua de créer des rentes sous les règnes de
          Henri II, de François II, et jusqu'au commencement de celui de
          Charles IX, avec une telle profusion, que l'Hôtel-de-Ville,
          qui, en 1562, ne payoit que 633,000 liv. de rentes, se trouva
          chargé, en quatorze ans, de 1,938,000. Elles augmentèrent
          encore par la suite dans une proportion encore plus rapide; et
          le mal devint si grand sous Louis XIV, qu'il fallut songer
          sérieusement à détruire ce ver rongeur des finances, en
          remboursant le plus grand nombre des rentiers. C'est alors que
          furent créées les tontines, les rentes viagères, les rentes
          moitié viagères et moitié perpétuelles, etc. Toutefois
          l'Hôtel-de-Ville étoit encore chargé de beaucoup de rentes au
          moment de la révolution.]

La multiplication et la vénalité des offices ne furent pas établies avec
la même facilité. Le parlement, sans être découragé par les échecs qu'il
avoit déjà essuyés, s'éleva fortement contre une nouveauté qu'il
considéroit comme dangereuse et tendant à remplir toutes les parties de
l'administration de sujets indignes d'y être admis par leurs mauvaises
moeurs ou par leur incapacité. Il osa même renvoyer avec mépris trois
conseillers convaincus d'avoir obtenu à prix d'argent leurs lettres de
nomination. Le chancelier fit des représentations qui ne furent point
écoutées, envoya des lettres de jussion, auxquelles on n'eut point
égard. Jugeant alors qu'un nouveau coup d'autorité étoit nécessaire, il
ne se contenta pas d'exiger, par l'_absolu commandement du roi_,
l'admission des trois conseillers; mais pour déconcerter et accabler à
la fois le parlement, en lui faisant voir le peu de puissance et de
crédit qu'auroient désormais ses remontrances, il fit ordonner en même
temps l'enregistrement d'un édit portant création d'une quatrième
chambre, composée de dix-huit conseillers et de deux présidents. La
cour, traitée avec cette dureté et ce mépris, se soumit comme elle
l'avoit déjà fait, mais avec toutes les protestations et formalités qui
constatoient la violence qui lui étoit faite, et de plus avec des
distinctions si injurieuses pour les nouveaux membres qu'on vouloit
introduire dans son sein, que les acheteurs d'offices s'en dégoûtèrent
et n'osèrent plus se présenter. Il fallut de nouveaux ordres plus
positifs encore, des menaces encore plus effrayantes pour les forcer à
se relâcher de leur première sévérité; et néanmoins ce ne fut que
long-temps après, et lorsque les anciennes charges eurent été soumises à
la vénalité comme les nouvelles, que toute espèce d'inégalité fut enfin
bannie entre les membres de cette compagnie. Le parlement se crut en
cette circonstance bien humilié, bien outragé: nous pensons au contraire
que, s'il eût bien compris les intérêts nouveaux qu'il prétendoit se
faire, et ce qui étoit favorable à cet amour de pouvoir et
d'indépendance dont il étoit possédé, au lieu de s'opposer à la vénalité
des charges et de s'en affliger, il auroit dû s'en réjouir et la
provoquer. Par la même raison, on peut s'étonner que le roi n'ait pas vu
que rien n'étoit plus propre qu'une telle mesure à relever ceux qu'il
vouloit abaisser: on se trompoit des deux côtés[412].

          [Note 412: Nous osons exprimer ici une opinion entièrement
          opposée à celle de deux illustres écrivains de notre âge (MM.
          de Bonald et de Maistre), qui, tout en blâmant les motifs qui
          firent établir la vénalité des charges, ont pensé que cette
          mesure fiscale, bien qu'elle eût des inconvénients, valoit
          mieux cependant que le _choix_ prétendu du _mérite et du
          talent_. En considérant la question sous cet aspect, il est
          évident qu'ils n'ont vu dans le parlement que ce qu'il devoit
          être en effet, _la cour de justice du roi_, et non ce qu'il
          avoit trouvé le moyen de se faire, et ce qu'il étoit déjà sous
          François Ier, une sorte d'assemblée _politique_, et,
          relativement à l'action du pouvoir monarchique, comme une
          chambre _d'opposition_ permanente. Pour achever de se
          constituer ainsi, il ne lui manquoit que d'assurer à ses
          membres une existence entièrement indépendante du choix et de
          la volonté du monarque. Déjà sous Charles VIII, et par un
          concours de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici,
          s'étoit introduit un usage qui mettoit une grande différence
          entre les conseillers que créoit le roi en vertu du pouvoir
          qu'il avoit toujours eu d'en faire, et les conseillers formant
          le parlement ou sa cour de justice: ce fut le privilége que
          s'arrogea cette cour et qu'on lui laissa prendre, de _choisir_
          elle-même ses membres et de les présenter au roi, qui
          confirmoit alors ou rejetoit ce choix selon son plaisir; d'où
          il arriva que tous les conseillers n'eurent plus comme
          autrefois le droit de siéger au parlement. Par la vénalité des
          charges, le monarque se priva lui-même de la faculté qu'il
          avoit du moins conservée jusqu'alors de punir par la
          destitution ceux de ces magistrats qui s'étoient mis dans le
          cas de lui déplaire; leur inamovibilité fut consacrée; le
          parlement prit dès lors le nouveau caractère que nous avons
          déjà signalé, et commença à jouer dans les affaires publiques
          un rôle d'une tout autre importance. La suite nous apprendra
          si ce changement fut avantageux ou funeste à l'État.]

Cependant, malgré ces mesures extraordinaires, qui devoient, disoit-on,
terminer heureusement la guerre, non-seulement il fallut abandonner le
Milanais, comme nous venons de le dire, mais encore François vit se
former contre lui une ligue de tous les États de l'Europe pour la
conservation de l'Italie, qu'il menaçoit encore. Pour déjouer cette
ligue, il lui auroit suffi de se renfermer quelque temps dans son
royaume, où il étoit difficile de l'attaquer avec succès; mais une
conduite aussi prudente, un plan qui offroit des apparences de crainte
et de timidité, ne pouvoient convenir à ce bouillant courage: il résolut
de tenir tête à tout, et ne fut ébranlé, ni par le nombre et le concert
de ses ennemis, ni par la défection du connétable de Bourbon, que les
persécutions de la duchesse d'Angoulême, mère du roi, et la perte
injuste d'un procès qu'elle lui avoit suscité, ne peuvent justifier
d'avoir trahi son roi et de s'être armé contre sa patrie.

Ce dernier événement étoit fait surtout pour exciter les plus vives
alarmes, car on ignoroit dans l'intérieur jusqu'où s'étendoient les fils
de la conspiration; et avant même qu'elle eût éclaté, une fermentation
sourde dont la misère publique sembloit être la cause, des désordres et
des brigandages commis audacieusement dans diverses parties de la France
et jusque dans le sein de la capitale, avoient déjà fait craindre d'y
voir renouveler les scènes horribles dont elle avoit été le théâtre sous
Charles V et Charles VI. Cependant Paris resta fidèle et donna au roi
une nouvelle preuve de son dévouement, en offrant de lever à ses frais
un corps de mille hommes d'infanterie. François fut si touché de cet
acte de patriotisme, qu'il alla lui-même à l'Hôtel-de-Ville exprimer la
satisfaction qu'il ressentoit de la conduite des Parisiens. Il donna en
même temps des marques de sa bienveillance au parlement, en le rassurant
sur le bruit qui s'étoit répandu qu'il alloit créer à Poitiers une
nouvelle cour de justice; mais il fallut encore enregistrer de nouvelles
créations d'offices qui fournissoient à ce prince de l'argent dont il
avoit un si grand besoin; et, fidèle à la tactique qu'il avoit adoptée,
le parlement ne le fit encore que par _exprès commandement_.

Depuis bien des années, la France n'avoit point été menacée d'un péril
aussi imminent. L'empereur, le roi d'Angleterre, le pape, tous les
princes de l'Empire, tous les États d'Italie, étoient réunis contre elle
dans une confédération générale; et elle n'avoit d'autres alliés que les
Suisses, sur lesquels l'expérience avoit appris qu'il falloit peu
compter. Indépendamment de douze mille Allemands qui s'étoient joints à
elle, l'armée angloise, augmentée de toutes les forces des Pays-Bas,
traversoit la Somme sans presque rencontrer d'obstacles, et sembloit
annoncer le dessein de marcher droit sur Paris. D'un autre côté, toutes
les milices impériales rassemblées à Pampelune se préparoient à fondre
sur les provinces méridionales. À des forces si redoutables et qui
menaçoient de pénétrer jusqu'au coeur du royaume, on n'avoit à opposer
qu'un très-petit nombre de soldats: car, par une imprudence qui tenoit à
ce malheureux système des conquêtes dont le roi ne vouloit point se
départir, presque toutes les troupes françoises étoient passées en
Italie, et il n'étoit déjà plus temps de les rappeler. Ces extrémités
auxquelles il étoit réduit fournirent à ce prince une occasion nouvelle
de donner des preuves de la fermeté de son âme et de l'activité de son
courage. Il étoit alors à Lyon, où il attendoit un renfort de dix mille
Suisses, résolu de se porter ensuite avec eux partout où sa présence
seroit le plus nécessaire: craignant que l'approche des Anglois, ou le
regret qu'un grand nombre avoient encore du connétable ne causât à Paris
quelque fermentation dangereuse, et sentant de quelle importance il
étoit pour lui de conserver surtout sa ville capitale, il se hâta d'y
envoyer Philippe de Chabot, seigneur de Brion. C'étoit alors le temps
des vacances du parlement: Brion, s'étant présenté à la chambre des
vacations, annonça l'arrivée prochaine du duc de Vendôme avec deux cents
lances et deux mille hommes, ajoutant que le roi lui-même étoit prêt à
le suivre avec toutes ses forces et celles de ses alliés, si Paris
venoit à courir le moindre danger; qu'obligé de séjourner encore quelque
temps à Lyon, le prince envoyoit à ses habitants, comme un gage de son
affection particulière et du soin qu'il prendroit de les défendre, sa
femme et ses enfants qui résideroient au milieu d'eux; qu'il ne
craignoit point ses ennemis tant qu'il pourroit compter sur la fidélité
de sa bonne ville de Paris. Peignant ensuite le connétable sous les
couleurs les plus odieuses, le représentant comme l'unique cause d'une
guerre que l'empereur et le roi d'Angleterre n'eussent jamais osé
entreprendre, si ce traître ne les eût flattés d'une révolution
complète, ne leur eût promis la ruine et le partage de son pays;
étalant ensuite à leurs yeux le spectacle de toutes les horreurs qui
désoleroient la France si son plan exécrable pouvoit obtenir quelque
succès, il finit en disant que le roi désiroit que son parlement reprît
sur-le-champ ses fonctions, qu'il fût exclusivement chargé de la haute
police, qu'il l'exerçât avec plus de vigueur que jamais, et donnât son
avis sur les mesures qu'il étoit nécessaire de prendre dans des
circonstances aussi graves.

Le président de la chambre ne répondit au discours de l'envoyé du roi
que par des protestations du plus entier dévouement. Il rappela les
diverses circonstances dans lesquelles les Parisiens avoient donné à
leurs souverains des marques éclatantes de leur fidélité; et, quant à ce
qui regardoit la cour, il lui déclara qu'elle n'avoit point attendu les
exhortations du monarque pour prendre toutes les précautions que la
sûreté de Paris pouvoit exiger. En sortant du parlement, le sire de
Brion se rendit à l'Hôtel-de-Ville, où il répéta le même discours, à peu
près dans les mêmes termes, et annonça également l'arrivée
très-prochaine du duc de Vendôme. Ce prince entra, en effet, peu de
jours après à Paris, et sort premier soin fut de mettre en bon état les
moyens de défense que la ville pouvoit offrir. Les anciennes
fortifications furent réparées; on en commença de nouvelles entre la
porte Saint-Honoré et celle de Saint-Martin; mais on les abandonna
avant qu'elles fussent achevées, pour élever à la place de petits
bastions où l'on plaça quelques pièces d'artillerie. Le parlement, de
son côté, ordonna une levée de deux mille hommes, qui furent pris parmi
les habitants et joints à la garnison.

Cependant tant de précautions devinrent inutiles, et les alarmes
nouvelles auxquelles Paris alloit être bientôt livré, les malheurs dont
le royaume entier devoit être accablé, vinrent du côté où l'on devoit le
moins les attendre. Le duc de Vendôme et le sire de La Trémouille
repoussèrent les Anglois, qui, après avoir fait quelques dégâts dans la
Picardie, se virent obligés de se retirer dans leur île. Les Allemands
entrés en Champagne en furent également chassés par le duc de Guise. La
guerre se fit en Espagne avec moins de bonheur et de vivacité; mais
enfin les frontières méridionales de la France ne furent point entamées.
Il étoit décidé que l'Italie seule seroit la source de tous nos maux:
l'amiral Bonivet, à qui la faveur de la duchesse d'Angoulême avoit fait
donner la conduite de cette guerre, la soutint, la première année, avec
quelques avantages qui furent bientôt suivis des plus grands revers.
L'année suivante, abandonné par les Suisses, battu par le connétable, la
désastreuse retraite de Rebec lui fit perdre en un moment tout ce que
deux campagnes lui avoient fait si difficilement acquérir. Ce fut alors
que le roi, obstiné dans ses projets sur le Milanais (1525.), rentra en
Italie, où, après quelques succès dont l'éclat sembloit annoncer
l'avenir le plus heureux, il livra la malheureuse bataille de Pavie,
qu'il perdit par sa faute, et dans laquelle il fut fait prisonnier.

Il seroit difficile de donner une idée de la consternation que répandit
dans la France entière, et surtout à la cour, la nouvelle de ce grand
désastre. La personne du roi étoit aimée; mais ce fatal système de
guerres et de conquêtes qu'il avoit adopté, et les efforts qu'il lui
avoit fallu faire pour le soutenir, et les revers dont ce système avoit
été accompagné ou suivi, avoient rendu l'administration de ce prince
plus dure que celle de ses prédécesseurs; pour avoir été contenu dans de
justes bornes, le parlement croyoit avoir été humilié, opprimé; la
classe nombreuse des habitants de Paris qui faisoit cause commune avec
lui partageoit ses ressentiments; et l'on accusoit principalement de
toutes ces vexations ceux qui, dans ce malheur général, étoient appelés
à prendre la conduite des affaires, la duchesse d'Angoulême et le
chancelier. Toutefois ce ne fut pas dans ces premiers moments d'un
désastre commun à tous que l'on songea à manifester la moindre
opposition. La misère publique, grande partout, extrême à Paris, faisoit
craindre dans cette capitale des désordres nouveaux, et plus affreux
peut-être dans leurs suites que tous ceux qu'on y avoit prouvés
jusqu'alors: aussi le parlement, dès qu'il eut reçu de la régente des
lettres qui lui enjoignoient de veiller à la sûreté publique,
s'empressa-t-il de convoquer à l'hôtel-de-ville une assemblée générale,
à laquelle se trouvèrent des députés de toutes les cours supérieures, du
chapitre et de l'université; et l'on peut juger des alarmes qu'inspiroit
la situation de Paris par les précautions qui furent prises pour y
maintenir la tranquillité. Il fut arrêté que toutes les portes de la
ville seroient murées, à la réserve de cinq[413] que l'on jugea
nécessaires pour les approvisionnements; que ces portes, ouvertes à sept
heures du matin et fermées à huit heures du soir, seroient
continuellement gardées par des magistrats et autres notables bourgeois;
et, afin que personne ne pût refuser de s'acquitter de ce devoir, le
premier président de Selve et Antoine Le Viste, troisième président, y
montèrent la première garde en habit de guerre[414]. On doubla les
compagnies du guet bourgeois; les chaînes furent tendues au-dessus et
au-dessous de la rivière, et l'on tint toutes préparées celles que l'on
avoit coutume de tendre dans les rues. Il fut résolu de travailler
sur-le-champ à réparer les murailles, à creuser les fossés; et le
seigneur Guillaume de Montmorenci, qui, soixante ans auparavant, s'étoit
trouvé au siége de Paris dans la guerre du bien public[415], fut invité
par le parlement à venir l'aider de son expérience et prendre la
direction des travaux. Ce vieillard généreux, tout accablé qu'il étoit
d'ans et d'infirmités, ne balança point à se rendre à cette invitation.
Il arriva dans la capitale, accompagné de vingt gentilshommes, visita
les fortifications, et par son exemple et ses discours raffermit tous
les ordres de citoyens dans la disposition où ils étoient de rester
fidèles à leur souverain, et de n'attendre de salut que de leur union et
de leur courage. Il trouva ensuite, dans les travaux mêmes qu'il fit
commencer pour la sûreté de la ville, les moyens de la délivrer des
inquiétudes que lui causoit le grand nombre de mendiants et de gens sans
aveu dont elle étoit remplie. Sans user envers eux de mesures
rigoureuses qui auroient pu les exciter à la révolte et leur révéler
ainsi le secret de leurs forces, Montmorenci imagina de les former en
ateliers de pionniers, qu'il sépara les uns des autres, et qui furent
employés au nettoiement des fossés sous la surveillance des compagnies
bourgeoises qu'il mêla parmi eux. Toutefois le danger, considérablement
diminué par ces sages précautions, ne fut point entièrement détruit; et
l'on put reconnoître, dans cette circonstance autant que dans toutes
celles qui l'avoient précédée, combien est misérable la situation d'un
peuple privé de son chef et soumis à une autorité empruntée, presque
toujours impuissante à protéger les bons, parce qu'elle n'a presque
jamais la vigueur nécessaire pour comprimer les méchants. Malgré cette
vigilance continuelle et cet appareil armé dont Paris offroit le
spectacle imposant, des bandes de brigands cachés dans les villages
situés au-dessus de la ville, osoient y descendre la nuit sur des
radeaux et des batelets, abordoient dans différents quartiers,
enfonçoient les portes, pilloient les maisons, et ne craignoient pas
même d'attaquer le guet, qu'ils mettoient presque toujours en
fuite[416]. En même temps commençoit à se manifester l'opposition des
ennemis de la régente et du chancelier: les prédicateurs, excités par
l'université, déclamoient publiquement contre eux dans les chaires, les
accusant de tous les maux de l'État; dans le parlement, il se formoit un
parti qui appeloit hautement le duc de Vendôme à la régence. Ce ne fut
pas sans peine que l'on parvint à en imposer aux premiers et à les
forcer de mettre fin à leurs déclamations séditieuses; et la régente ne
trouva d'autre moyen pour déconcerter les projets et les espérances des
seconds que d'appeler le duc à Lyon, où elle avoit établi son séjour. Ce
prince, cousin du connétable, montra, par sa prompte obéissance à
l'ordre qu'il venoit de recevoir, combien il étoit éloigné de l'imiter
dans sa trahison: non-seulement il quitta sur-le-champ la Picardie pour
aller rejoindre la duchesse d'Angoulême, mais encore il évita, dans son
voyage, de s'approcher de Paris, où sa présence auroit pu causer quelque
nouvelle fermentation.

          [Note 413: Les portes Saint-Antoine, Saint-Denis,
          Saint-Honoré, Saint-Jacques et Saint-Victor.]

          [Note 414: Tout fut réglé alors par un conseil, composé de
          quatre présidents à mortier du parlement, de quatre
          conseillers de la grand chambre et trois des enquêtes, de
          trois officiers de la chambre des comptes, et six du corps de
          ville, de l'évêque de Paris, accompagné d'un chanoine qui
          représentoit le chapitre, et d'un abbé avec deux docteurs
          représentant l'université.]

          [Note 415: _Voyez_ p. 629.]

          [Note 416: Ces brigands, connus sous le nom de _mauvais
          garçons_, avoient des relations secrètes avec des archers de
          la ville, qui leur donnoient avis des moments où ils pouvoient
          y venir sans crainte. Ils étoient mieux armés, plus aguerris
          que les bourgeois, et ne craignoient pas même de les attaquer
          en plein jour. Il fallut employer contre eux des troupes de
          ligne, qui ensuite causèrent elles-mêmes des désordres, et
          qu'on fut forcé de réprimer à leur tour.]

Toutefois le parlement, si long-temps réduit, et malgré tous ses
efforts, à une obéissance purement passive, crut pouvoir saisir cette
occasion où la foiblesse et l'embarras de ceux qui administroient alors
l'État étoient visibles, pour faire entendre sa voix, exposer ses
griefs, et présenter des remontrances dans lesquelles éclatèrent le
chagrin profond et le secret ressentiment qu'il conservoit toujours de
l'établissement du concordat. Il s'éleva d'abord contre l'hérésie de
Luther; et c'est pour la première fois qu'il est question, dans un acte
public, de cette secte qui commençoit à se répandre dans le royaume, et
dont les progrès étoient déjà assez grands pour causer de véritables
alarmes, quoiqu'on fût loin encore d'en bien comprendre l'esprit, et de
prévoir les maux affreux qu'elle alloit incessamment répandre sur la
France entière. Zélé défenseur de la doctrine orthodoxe, le parlement se
plaint amèrement, dans ses lettres à la régente, de ce que plusieurs
individus infectés de ces erreurs pernicieuses avoient été délivrés par
la cour des prisons où il les avoit fait renfermer, et demande en même
temps qu'il lui soit permis de procéder contre tous les hérétiques qui
lui seroient dénoncés, quels que soient d'ailleurs leur rang et leur
dignité. Mais par suite d'un aveuglement que rien ne pouvoit guérir, et
lorsque l'hérésie nouvelle qu'il combattoit auroit dû précisément lui
démontrer tout le contraire, cherchant la première cause de ce fléau et
des autres malheurs qui désoloient l'État, il la voit dans l'abolition
de la Pragmatique, sur laquelle il renouvelle toutes ses anciennes
doléances, essayant de prouver que, depuis l'époque où elle a été
abolie, le clergé a perdu toute considération et le peuple toute
obéissance. La mauvaise administration des finances, les aliénations
continuelles du domaine, la vénalité des charges, les obstacles que,
selon lui, éprouvoit à chaque instant l'administration de la justice par
les évocations continuelles qui se faisoient au grand conseil, étoient
ensuite présentés comme des causes non moins graves des désordres
publics et du mécontentement de la nation.

Dans les circonstances où elle se trouvoit, la régente sentit que
c'étoit une nécessité pour elle de ménager un corps dont le crédit étoit
grand sur tous les ordres de l'État. Témoignant donc un vif désir de
concourir avec lui à l'extinction de l'hérésie naissante, elle en
écrivit au pape, qui crut l'occasion favorable pour établir
l'inquisition en France, et nomma, mais sans succès, deux
conseillers-clercs, vicaires du saint Siége, pour procéder en son nom à
la recherche et à la punition des coupables. Quant au rétablissement de
la Pragmatique, dont cette princesse feignit de reconnoître les
avantages, elle n'eut pas de peine à prouver qu'il ne pouvoit être
effectué dans un moment où il étoit essentiel de ménager le chef de
l'Église, faisant entendre en outre que c'eût été offenser le roi, dont
l'aveu étoit nécessaire pour détruire un acte aussi important de son
autorité. Sur la vénalité des charges, elle jugea à propos de ne point
présenter d'objection, afin d'accorder du moins quelque chose au
parlement; et la voie de l'élection fut rétablie comme par le passé. De
plus, la régente promit d'avoir égard à tous les autres articles que
contenoient ses remontrances, à mesure que l'occasion se présenteroit
d'y faire droit. Ce fut par cette modération apparente qu'elle essaya
d'arrêter les entreprises d'un corps dont l'influence en ce moment étoit
pour elle si redoutable; et la suite prouva bientôt combien il y avoit
peu de sincérité dans ces démonstrations bienveillantes. Le retour du
roi, en faisant évanouir les craintes, fit oublier en même temps les
promesses; et le parlement put reconnoître alors à quel point sa liberté
avoit offensé la régente et surtout le chancelier.

Cependant la France, si agitée dans son intérieur, n'avoit réellement
rien à redouter des ennemis du dehors. Charles-Quint, à qui sa victoire
et l'illustre captif qu'elle avoit fait tomber entre ses mains
inspiroient les espérances les plus exagérées, qui peut-être se
repaissoit déjà des rêves insensés d'une monarchie universelle, n'avoit
effectivement pour continuer la guerre ni troupes ni argent. Les
généraux habiles que la France possédoit encore couvraient toutes ses
frontières, et l'on étoit entièrement rassuré sur la crainte d'une
invasion; d'ailleurs, cette puissance de l'équilibre politique, devenue
la règle de tous les cabinets de l'Europe, commençoit déjà à changer
tous les desseins et tous les intérêts. C'étoit alors contre l'empereur
que se dirigeoient les alarmes et les jalousies des souverains. La
régente négocioit dans toutes les cours, et n'en trouvoit aucune qui ne
fût disposée à entrer dans ses vues et à travailler avec elle à la
délivrance du roi. Le seul prince qui pût opposer un frein suffisant à
l'ambition de l'empereur, Henri VIII, en sentit heureusement toute
l'importance, et tenant la balance entre ces deux monarques, il obtint
d'être regardé, dans cette circonstance décisive, comme le gardien de la
liberté de l'Europe. Charles, trouvant de ce côté un obstacle invincible
à ses projets; d'un autre, voyant toutes les puissances d'Italie,
autrefois ses alliées, maintenant liguées contre lui; désespérant, en
outre, d'abattre le courage de son prisonnier, que ses menaces, ses
rigueurs, ses fausses caresses trouvoient également inflexible et décidé
à mourir plutôt que de se déshonorer, commença lui-même à concevoir
quelques inquiétudes, et consentit enfin à se relâcher un peu des
conditions intolérables auxquelles il avoit d'abord attaché le prix de
sa liberté. Le traité qui la lui rendit fut enfin signé à Madrid le 14
janvier 1526.

Il étoit temps pour le repos et peut-être pour le salut de la France que
la main vigoureuse du monarque vînt enfin reprendre les rênes de l'État:
car chaque jour y voyoit naître de nouveaux désordres, et l'esprit de
licence et de faction y faisoit à chaque instant les progrès les plus
alarmants. Paris surtout étoit en proie à tous les maux qui résultent de
l'anarchie et des discordes intestines: le parlement étoit brouillé
avec la cour à l'occasion du chancelier Duprat, qu'il haïssoit
par-dessus tout, et à qui il prouvoit sa haine en osant le poursuivre
comme coupable d'abus de pouvoir et de violation du concordat[417] que
ce ministre lui-même avoit fait établir; l'archevêque d'Aix, que le roi
avoit fait nommer gouverneur de Paris avant sa captivité, ne plaisoit ni
aux Parisiens ni au parlement; et son autorité étoit méprisée
non-seulement par le peuple, mais encore par les chefs militaires qu'on
avoit envoyés pour détruire les brigands dont les environs de cette
capitale étoient infestés. Ces capitaines[418], également divisés entre
eux, se disputoient le droit de commander dans la ville, d'où ils
cherchoient mutuellement à s'expulser; et le corps municipal, ainsi que
le parlement, se mêloit à toutes ces querelles. Les alarmes étoient
encore augmentées par la fermentation qui régnoit dans l'université, où
les écoliers nationaux et étrangers furent plus d'une fois sur le point
d'en venir aux mains. Cependant les troupes allemandes et italiennes qui
étoient au service de la France, n'étant point payées de leur solde,
ravageoient les campagnes; et leurs chefs vinrent jusque dans la ville
menacer le parlement d'en faire le siége si l'on ne satisfaisoit à leurs
demandes. Du reste, les haines populaires que tant de passions et
d'intérêts avoient su exciter contre le chancelier et contre la régente
sa protectrice, étoient parvenues au dernier degré: on parloit
d'assembler les états-généraux; et le parlement, uniquement occupé à
poursuivre son ennemi ou à parer les coups qu'il étoit en danger d'en
recevoir, sembloit avoir entièrement perdu de vue tout ce qui regardoit
l'ordre public et le maintien de la police. Enfin, les choses en étoient
venues au point que, le roi étant tombé malade pendant sa prison, on
vit des gens parcourir impunément les rues à cheval, publiant hardiment
que ce prince étoit mort; que la régente et Duprat ne cachoient cette
triste nouvelle que pour perpétuer leur tyrannie; que tout étoit perdu,
et que chacun songeât à soi dans de telles extrémités.

          [Note 417: Duprat, qui étoit veuf et tonsuré, s'étoit fait
          conférer, par la voie du concordat, l'abbaye de
          Saint-Benoît-sur-Loire, laquelle prétendoit jouir du droit
          d'élire ses abbés, par un privilége particulier du saint
          Siége, que l'on soutenoit avoir été maintenu par la teneur
          même du concordat. Le parlement, à qui les moines portèrent
          leurs plaintes, ayant voulu s'opposer à la prise de
          possession, Duprat fit évoquer l'affaire au grand conseil. La
          régente prit parti pour lui; et tandis que ce ministre, fort
          d'un tel appui, faisoit casser toutes les procédures
          commencées par le parlement, et signifioit même des
          ajournements personnels à plusieurs de ses membres par-devant
          le grand conseil, cette compagnie nommoit de son côté des
          commissaires pour informer de toutes les violences, fraudes et
          contraventions aux lois, dont elle accusoit le chancelier, et
          chargeoit son avocat général de le dénoncer aux chambres
          assemblées.]

          [Note 418: Le comte de Braine et le seigneur d'Alègre. Le
          premier, plus actif que l'autre, avoit déjà purgé les environs
          de Paris des brigands qui les désoloient, lorsque l'autre
          arriva avec une troupe de cinquante lances qu'il voulut loger
          dans la ville, suivant une lettre de la régente dont il étoit
          porteur. De Braine, assuré de l'affection des Parisiens, s'y
          opposa, et le seigneur d'Alègre se vit forcé d'aller établir
          sa troupe à Brie-Comte-Robert. Telles étoient les scènes
          licencieuses qui se passoient journellement dans cette
          capitale.]

(1526.) Le parlement ne tarda pas à reconnoître que ces bruits alarmants
n'étoient nullement fondés, et le changement qui s'opéra tout à coup
dans le ton et la conduite de la régente à son égard lui fit comprendre
que la délivrance du roi étoit plus prochaine qu'il ne l'avoit pensé. Le
désir général qu'on avoit paru témoigner de voir assembler les
états-généraux paroissant servir ses projets, cette compagnie, qui
n'avoit aucune autorité pour les convoquer, avoit cru devoir essayer
d'arriver à ce but en mettant dans ses intérêts les princes du sang et
les pairs de France. Elle leur avoit en conséquence adressé une lettre
circulaire pour les inviter à venir prendre séance dans son sein après
la Saint-Martin; et renouvelant en même temps ses poursuites contre le
chancelier, au sujet de l'affaire dont nous avons déjà parlé, elle lui
avoit fait signifier un décret d'ajournement personnel, résolue de le
changer, dans la séance même où il paroîtroit, en décret de prise de
corps. Ce fut alors que, ne gardant plus aucune mesure, la duchesse
d'Angoulême manda à Lyon des députés du parlement, et, éclatant en
menaces, leur reprocha leur insolence, leur esprit d'indépendance et de
révolte, et leur enjoignit de lui donner satisfaction sur-le-champ, en
lui expliquant les démarches irrégulières et scandaleuses qu'ils
venoient de se permettre tant contre son autorité que contre le
chancelier, qui étoit investi de la confiance du roi, et auquel ils
devoient, par conséquent, respect et soumission. Intimidé par la fierté
de la régente, le parlement s'excusa le mieux qu'il put d'une conduite
que rien en effet ne pouvoit excuser; et dès lors il attendit à tous
moments, et non sans quelque inquiétude, le retour du roi dans ses États
et dans sa capitale.

Le roi revint en effet, et fit bientôt voir à quel point la conduite de
cette compagnie l'avoit offensé et irrité. Un des premiers actes
d'autorité que ce prince fit à son arrivée à Paris, fut d'aller tenir au
parlement un lit de justice dans le plus grand appareil. Il avoit déjà
refusé de recevoir les députés que cette compagnie lui avoit envoyés
avant son entrée dans la ville, et suspendu plusieurs conseillers de
leurs fonctions pour un temps illimité et sans vouloir les entendre.
Dans cette séance mémorable, sans daigner répondre au discours que fit
le président pour justifier la cour sur les divers actes d'autorité
qu'elle avoit cru pouvoir se permettre, le chancelier tira de sa poche
un édit sur la juridiction du parlement, édit par lequel le roi lui
ôtoit toute connoissance des affaires ecclésiastiques, toute entremise
dans les affaires politiques, et le réduisoit, sous les peines les plus
sévères, à la simple administration de la justice. Il lui signifia
l'ordre de l'enregistrer sans la moindre réclamation; et sur-le-champ le
roi, se levant de son siége, rompit l'assemblée. L'enregistrement se
fit, et le triomphe du chancelier, qui étoit aussi celui des vrais
principes de la monarchie, fut aussi éclatant qu'il pouvoit le désirer.

La guerre continuoit toujours en Italie, et le roi, pour toute réponse
aux députés que Charles-Quint lui avoit envoyés à l'effet d'obtenir la
ratification du traité de Madrid, leur avoit fait la déclaration de la
_sainte ligue_ conclue entre la France, le pape Clément VII, et toutes
les puissances d'Italie, ligue dont le roi d'Angleterre s'avouoit le
protecteur. Le succès toutefois n'en fut pas aussi heureux qu'on auroit
pu l'espérer. Le roi n'osoit rentrer dans le Milanais, par le désir
qu'il avoit de ravoir ses enfants donnés en otages à Charles-Quint;
Henri VIII restoit également dans l'inaction, parce qu'il espéroit tout
terminer par des négociations; et les généraux de la ligue, soit par
trahison, soit par impéritie, étoient battus sans cesse par le
connétable de Bourbon, qui, cette année même, acheva la conquête du
Milanais, dont l'investiture lui avoit été promise. Le duc Sforce est
obligé de se sauver; le vainqueur, manquant d'argent, bien qu'il eût
pillé Milan (1527.), marche vers Rome, dont il promet encore le pillage
à ses troupes; il est tué dans l'assaut qu'il livre à cette ville; mais
la capitale du monde chrétien est saccagée, et le pape, assiégé dans le
château Saint-Ange, est réduit aux dernières extrémités. Alors Henri
VIII et François Ier reconnurent, mais trop tard, la faute qu'ils
avoient commise de se ralentir un seul instant devant un ennemi toujours
infatigable. Ce fut aussitôt un mouvement général dans la France
entière: une armée nouvelle rentra en Italie, sous le commandement de
Lautrec; et, pour pousser avec suite et vigueur les opérations d'une
guerre dont la durée étoit incalculable, le roi, dans l'épuisement total
de ses finances, résolut de demander à son peuple des secours
extraordinaires, et indiqua, à cet effet, une assemblée de notables à
Paris.

Elle eut tout le succès qu'on en pouvoit désirer. L'assemblée se tint
dans la grande salle du Palais: François, qui, quelques jours
auparavant, étoit venu se loger au palais des Tournelles, s'y rendit
accompagné de ses ministres et de toute sa cour. Il n'est pas besoin de
dire que, dans le discours qu'il prononça, il trouva le moyen de
justifier toutes les opérations de son règne; mais, s'il n'obtint pas
une entière persuasion pour une semblable apologie, il n'en fut pas
ainsi lorsque, peignant la situation du royaume menacé par un ennemi
puissant et acharné, avec lequel il falloit combattre sans relâche, ou
négocier à prix d'argent, puisqu'il retenoit entre ses mains le gage de
la prospérité de la France dans les otages précieux qu'on avoit été
forcé de lui donner, il les engagea à délibérer avec lui sur cet intérêt
commun, à l'aider dans la recherche des moyens nécessaires pour parer à
ce grand danger où se trouvoit la patrie. Ce fut un élan, un
enthousiasme général. La délibération fut courte: le clergé, par
l'organe du cardinal de Bourbon, s'engagea à fournir une somme
considérable[419]; la noblesse, par celui du duc de Vendôme, offrit la
moitié de ses biens et tout son sang, s'il étoit nécessaire de le
verser; le président du parlement, le prévôt et les échevins, parlant au
nom de la ville de Paris, ne montrèrent pas un moindre dévouement, et
s'attachèrent surtout à prouver que le traité de Madrid étoit nul, par
la raison qu'il ne pouvoit être exécuté sans compromettre le salut de la
France. Le don que la ville offrit au roi en cette occasion fut d'abord
porté à cent mille écus[420], et réduit ensuite d'un quart par l'ordre
même de François Ier.

          [Note 419: 1,300,000 liv.]

          [Note 420: Dans ce temps-là, tous les loyers de Paris réunis
          ne produisoient qu'une somme de 318,000 liv.]

(1528.) La guerre continua donc, parce que l'empereur ne voulut point
accéder aux propositions qui lui furent faites par les rois de France et
d'Angleterre. Lautrec, poursuivant ses succès en Italie, s'avança
jusqu'aux portes de Naples, dont il entreprit le siége; mais, par une
fatalité que peut expliquer le caractère inconstant du roi, et le peu de
suite qu'il mettoit dans ses idées et dans ses desseins, de si beaux
commencements ont une fin malheureuse, parce qu'on néglige d'envoyer à
Lautrec les secours d'hommes et d'argent nécessaires pour qu'il pût se
maintenir. Ce général meurt devant Naples, d'une maladie contagieuse. Sa
mort et la défection de l'amiral génois Doria, également trop négligé
par la cour, décident des affaires. Le pape, par un de ces retours si
fréquents dans la politique italienne, et que rendoient nécessaires les
projets ambitieux des rois de France et des empereurs, s'étoit rapproché
de Charles dès qu'il avoit vu les François pénétrer dans le coeur de
l'Italie: leurs revers le décident à se déclarer ouvertement contre eux.
Une révolution enlève au roi la ville de Gênes; le comte de Saint-Paul
est battu dans le Milanais par Antoine de Lève; et François, découragé
par tant de mauvais succès, abandonne ses alliés et conclut le traité
désavantageux de Cambrai, dit la _Paix des Dames_[421]. Alors Charles
parut au milieu de l'Italie en vainqueur et en maître; et les souverains
de cette belle contrée, jouets continuels de cette ambition de deux
grands monarques, pensèrent au moment même à revenir à la France pour
échapper à la tyrannie de l'empereur.

          [Note 421: Ainsi nommé parce qu'il fut conclu entre Marguerite
          d'Autriche et la régente. Dans ce traité François renonçoit à
          tous ses droits sur le comté d'Ast, sur les comtés de Flandre
          et d'Artois, ainsi que sur le Milanais; mais cette dernière
          renonciation n'étoit faite qu'en faveur de Sforce, et sa mort
          fit renaître les prétentions du roi et de nouvelles
          brouilleries.]

Dans leur haine implacable, ces princes sembloient n'avoir fait la paix
que pour se préparer à une guerre plus furieuse; et leur unique
occupation pendant l'intervalle du repos qu'ils s'étoient procuré, fut
de chercher mutuellement à soulever l'Europe entière l'un contre
l'autre. Dans cette longue suite d'opérations politiques et de
négociations artificieuses, nous ne voyons qu'un seul fait qui se
rapporte à l'histoire de Paris. C'est le contraste affligeant qu'y
offrirent les rigueurs exercées par François Ier contre les hérétiques,
en même temps qu'il recherchoit l'alliance des puissances luthériennes,
et s'offroit de faire cause commune avec elles. Ainsi commençoit à se
développer cette politique astucieuse et criminelle, qui, séparant sans
retour ses intérêts de ceux de la religion, finit par persuader aux
peuples qu'en effet la religion elle-même n'étoit pas au-dessus de la
politique; politique en même temps misérable et mal avisée, avide de
conquérir, impuissante à conserver, épuisant les peuples au dehors,
tandis qu'elle achevoit de les corrompre au dedans, et dont on n'est pas
même encore entièrement désabusé aujourd'hui qu'elle a consommé en
Europe la ruine des sociétés.

Tout sembloit en effet devoir encourager en France les partisans de la
réforme: ils voyoient le roi intimement lié d'intérêts avec Henri VIII,
qui tout récemment venoit d'adopter leurs principes; ils savoient qu'il
négocioit avec les princes protestants d'Allemagne, et qu'il venoit de
faire un traité avec la Turquie, événement qui avoit été un sujet de
scandale pour toute la chrétienté. Ils s'imaginèrent donc que François
Ier, bien qu'il eût déjà montré une grande aversion contre les nouvelles
doctrines, étoit au fond indifférent sur ces matières; que les
persécutions exercées jusqu'alors contre eux ne devoient être imputées
qu'aux importunités des évêques et au zèle trop ardent des magistrats;
enfin, que l'occasion étoit favorable pour répandre plus librement leur
opinion. Des placards injurieux contre la messe et la présence réelle
furent affichés, dans la nuit du 18 octobre, au coin des rues et dans
tous les carrefours de Paris. On les afficha, dans la même nuit et à la
même heure, aux portes du château de Blois, où la cour séjournoit alors,
et dans plusieurs autres villes du royaume. Un tel concert annonçoit
une association déjà nombreuse, et par cela seul de nature à inquiéter
dans une monarchie. Un aussi grand scandale, s'il restoit impuni,
pouvoit faire une impression fâcheuse sur l'esprit des peuples, et
aigrir en même temps contre le roi le pape et ses alliés d'Italie, qu'à
cette époque il avoit le plus grand intérêt à ménager; la politique
indiquant donc ici au monarque une marche toute différente, et par une
heureuse inconséquence, s'accordant avec sa religion, il résolut de
déployer la plus grande sévérité, et d'effrayer par des châtiments
terribles des coupables que jusque là l'impunité avoit enhardis. Le
parlement, toujours plein d'ardeur contre les hérétiques, n'avoit pas
même attendu ses ordres pour commencer des recherches à l'occasion d'un
si grand attentat: on fit des processions dans toutes les églises de
Paris pour la réparation du scandale; et par les soins des officiers du
Châtelet, les auteurs du placard furent arrêtés au nombre de
vingt-quatre. Le roi, voulant que la réparation fût encore plus
éclatante que l'outrage, vint à Paris au milieu de l'hiver, et ordonna
une procession générale, dans laquelle les châsses de sainte Geneviève,
de saint Marcel et des autres églises de Paris, furent portées comme
dans les plus grandes calamités publiques, et à laquelle il assista avec
toute la famille royale, les ducs, les grands officiers de la couronne,
les chevaliers de l'ordre, et tous les ambassadeurs étrangers. À la
suite de cette pieuse solennité, François, ayant assemblé dans la grande
salle de l'évêché les chefs de toutes les compagnies, fit un discours
dans lequel, exprimant toute son horreur pour le forfait exécrable qui
venoit d'être commis, il déclara qu'il étoit décidé à poursuivre sans
relâche et sans pitié tous les partisans et fauteurs d'hérésie; il
publia en même temps un édit sévère par lequel il étoit enjoint à tous
ses sujets de les dénoncer, sous peine d'être traités comme leurs
complices. Le soir du même jour, six des coupables que l'on avoit
arrêtés furent conduits à la place de Grève où des bûchers avoient été
préparés, et y furent brûlés à petit feu. L'effet de cette exécution
terrible fut de faire sortir précipitamment du royaume un grand nombre
d'Allemands religionnaires qui étoient alors à Paris; et les princes
protestants refusèrent, quelque temps après, d'entrer dans l'alliance du
roi contre l'empereur.

Après six ans d'une paix simulée, la guerre se ralluma plus vivement que
jamais entre ces deux monarques. Nous ne les suivrons point dans les
nombreux événements qu'elle fit naître, événements qui sont entièrement
étrangers à l'histoire de Paris. François, toujours obstiné à rentrer
dans le Milanais, ne fut pas plus heureux dans cette entreprise, que
Charles-Quint dans le projet qu'il conçut de conquérir la France en
faisant une invasion dans ses provinces méridionales. Cette guerre
nouvelle offre une alternative de bons et de mauvais succès qui épuisent
les deux partis, sans procurer à l'un ni à l'autre aucun avantage
décisif; et une trève de dix ans, conclue à Nice, donne à la France un
repos plus funeste peut-être que les agitations dont elle venoit de
sortir. Par cet accord et par les intrigues qui le suivirent,
Charles-Quint trouva le moyen de brouiller le roi avec tous ses alliés;
le connétable de Montmorenci, qui avoit toute sa confiance, se montra
moins habile politique qu'il n'avoit été prudent capitaine dans la
campagne de Provence, et tomba dans tous les piéges que lui tendit le
génie astucieux du perfide empereur.

(1539.) Ce fut pendant ces temps d'une apparente réconciliation, à
laquelle la cour de France se livroit avec tant de sécurité, que
Charles, pressé d'aller châtier les Gantois, qui venoient de se
révolter, demanda et obtint de François Ier la permission de traverser
la France, et eut la hardiesse de venir jusqu'à Paris se mettre entre
les mains d'un ancien ennemi qu'autrefois il avoit si cruellement
trompé, et que dans ce moment même il trompoit encore. Son voyage eut
l'air d'un triomphe continuel. Les deux fils de France et le connétable
allèrent le recevoir sur les frontières d'Espagne; et, dans toutes les
villes où il passa, il fut accueilli comme l'auroit été le souverain
lui-même. Ces honneurs excessifs n'étoient toutefois que le prélude de
la réception plus éclatante encore qui lui étoit préparée dans la
capitale. (1540.) Il y fit son entrée solennelle le 1er janvier 1540.
Tous les ordres religieux, l'université, les cours de justice, le
chancelier, à la tête du grand conseil, les gentilshommes de la maison
du roi, les cardinaux, les princes, enfin le connétable, l'épée nue à la
main, précédoient la marche de l'empereur, qui n'étoit vêtu que de noir,
parce qu'il portoit encore le deuil de l'impératrice. Arrivé à la porte
Saint-Antoine, les échevins lui présentèrent le dais aux armes
impériales, qu'il accepta après s'en être défendu quelque temps. Il fut
ainsi conduit au milieu de la population entière de Paris, à travers des
rues toutes ornées des plus riches tapisseries, et aux coups redoublés
du canon de la Bastille, jusqu'à l'église de Notre-Dame, où il fit une
courte prière. De là il se rendit au palais: le roi, qui l'y attendoit,
le reçut au bas de l'escalier de marbre et le conduisit dans la
grand'salle, où l'on avoit préparé le banquet royal. Un bal brillant
suivit ce festin magnifique; et pendant huit jours que l'empereur passa
dans la capitale, les tournois, les danses, les cavalcades, en un mot
les fêtes de toute espèce se succédèrent sans interruption.

Au milieu de ces réjouissances, ce prince affectoit une sécurité qu'il
étoit loin d'éprouver. Quelques paroles échappées au roi[422] lui
avoient fait comprendre que ceux qui environnoient ce prince et qui
exerçoient sur lui quelque influence étoient loin d'approuver la loyauté
impolitique dont il se piquoit envers son ennemi; et dès lors il vit
avec le plus grand effroi tout le danger de sa position et l'imprudence
qu'il avoit faite. Toutefois il sut dissimuler ses alarmes, fortifier
dans ses intérêts ceux qui lui étoient déjà attachés, adoucir par ses
galanteries et ses libéralités les personnes dont les intentions lui
parurent suspectes; mais ce qui le servit mieux sans doute que toutes
ces précautions, ce fut le grand coeur de François Ier. On a prétendu
que le monarque françois s'étoit repenti par la suite de n'avoir pas
usé plus utilement pour ses intérêts d'une circonstance qui pouvoit lui
faire regagner plus qu'il n'avoit perdu à Pavie; et le président Hénault
fait entendre que ce fut là la cause de la disgrâce du connétable, qui,
gagné par la reine Éléonore, soeur de l'empereur, maintint le roi dans
ses premières dispositions. Nous ne partageons point cette opinion: le
roi se dégoûta du connétable, parce qu'il reconnut, malheureusement trop
tard, les fautes qu'il lui avoit fait commettre, et une intrigue de cour
très-connue acheva de le perdre; mais nous ne croyons pas que l'on
puisse trouver une seule preuve authentique que ce prince ait jamais eu
de regret de n'avoir pas violé sa parole; et le héros qui écrivoit dans
les fers, _tout est perdu, fors l'honneur_, ne pouvoit se repentir de ne
s'être pas déshonoré.

          [Note 422: On avoit effectivement fait quelques tentatives
          auprès du roi pour le déterminer à violer la parole qu'il
          avoit donnée: «Mon frère, dit-il à l'empereur, dans un de ces
          accès de gaieté et de franchise qu'il n'étoit pas le maître de
          réprimer, voyez-vous cette belle dame (il lui montroit la
          duchesse d'Étampes)? elle me conseille de ne point vous
          laisser partir d'ici que vous n'ayez révoqué le traité de
          Madrid.--Eh bien, répondit l'empereur un peu déconcerté, si
          l'avis est bon, il faut le suivre.» C'en fut un pour lui de
          mettre la duchesse dans ses intérêts. Cette dame n'étoit pas
          la seule qui eût conçu de semblables idées: le fou de la cour,
          nommé Triboulet, qui pouvoit, en raison du rôle qu'il jouoit,
          s'exprimer plus librement qu'un autre, avoit écrit sur ses
          tablettes que Charles-Quint étoit plus fou que lui de
          s'exposer à passer par la France. «Mais, lui dit François, si
          je le laisse passer sans lui rien faire, que diras-tu?--Cela
          est bien aisé, reprit Triboulet; j'effacerai son nom et je
          mettrai le vôtre.» On prétend que le dauphin, le roi de
          Navarre et le duc de Vendôme, désespérés de voir le roi
          laisser échapper une semblable occasion, avoient résolu
          d'arrêter l'empereur en leur propre nom dans le château de
          Chantilly, mais que le connétable fit avorter leur projet.]

Toutefois la guerre ne tarda pas à recommencer, parce que Charles,
échappé aux dangers qu'il avoit courus, refusa de tenir tous ses
engagements, entre autres de donner l'investiture du Milanais, qu'il
promettoit depuis long-temps à l'un des fils du roi de France. Telle fut
la véritable cause de ces nouvelles hostilités, qui eurent pour prétexte
le meurtre des ambassadeurs du roi, assassinés par ordre de Dugast,
gouverneur du Milanais pour l'empereur. (1542.) Le roi eut d'abord en
Flandre des succès dont il ne tira aucun profit, par la conduite
imprudente de son second fils, le duc d'Orléans[423]; l'année suivante,
ce jeune prince répara sa faute en s'emparant du Luxembourg, et le comte
d'Anguien gagna, peu de temps après (1544.), la bataille de Cerisolles;
mais Charles-Quint, qui avoit trouvé le moyen de faire un ennemi à
François de son allié le plus utile et le plus puissant, entra en
Champagne avec une armée formidable, tandis que Henri VIII faisoit une
irruption dans la Picardie. Les alarmes que causa cette expédition
furent les dernières et les plus vives que les Parisiens eussent encore
éprouvées pendant la durée de ce règne: car l'armée de l'empereur
s'étant avancée jusqu'aux bords de la Marne, on vit bientôt arriver dans
les murs de la ville une foule innombrable d'habitants de la campagne,
traînant avec eux leurs familles désolées, leurs bestiaux, et tout ce
qu'ils avoient pu dérober aux ravages de l'ennemi ou à la licence
effrénée des troupes françoises. On y transporta le trésor de
Saint-Denis, les vases sacrés et les ornements des églises
circonvoisines; tandis que les Parisiens, saisis d'une terreur plus
grande encore, mais bien moins fondée, chargeoient sur des chariots
leurs effets les plus précieux, et fuyoient, les uns à Rouen, les
autres à Orléans ou dans les provinces méridionales. Le parti de la cour
attaché au connétable de Montmorenci, et à la tête duquel étoit le
dauphin, essaya d'obtenir son rappel dans une circonstance où son
expérience dans la guerre pouvoit être décisive pour le salut de l'État;
mais le roi, livré entièrement à ceux qui le haïssoient, n'y voulut
point consentir. Cependant, alarmé lui-même de la consternation dont
Paris étoit frappé, il se hâta de venir dans cette capitale, accompagné
du duc de Guise et du cardinal de Tournon. Ayant mandé aussitôt les
députés du parlement, et leur ayant reproché la terreur panique à
laquelle ils s'étoient livrés, eux à qui leur rang et leur état
faisoient au contraire un devoir sacré de donner aux autres citoyens
l'exemple de la confiance et du courage, il leur ordonna de reprendre le
cours de la justice qu'ils avoient imprudemment interrompu, d'enjoindre
aux marchands d'ouvrir leurs boutiques, aux artisans de se livrer à
l'exercice de leurs professions, ajoutant que, bien que l'ennemi se fût
approché très-près de la ville, il n'étoit arrivé aucun accident qui pût
causer de l'effroi, ni qui présageât rien d'inquiétant pour l'avenir.
Dès le même jour, le roi monta à cheval, se promena dans les rues de
Paris, accompagné du duc de Guise[424], et parlant avec bonté à la
multitude qui l'environnoit: «Mes enfants, leur disoit-il, Dieu vous
garde de la peur, et je vous garderai des ennemis.» Incertain cependant
si l'armée du dauphin pourroit contenir long-temps les troupes
impériales au-delà de la Marne, et voulant lui assurer une retraite en
cas de malheur, il entreprit d'envelopper Montmartre par de longs fossés
afin de pouvoir asseoir son camp sur cette éminence, et envoyer de là
des détachements dans tous les quartiers de la ville; mais la paix de
Crespi rendit bientôt toutes ces précautions inutiles.

          [Note 423: Il abandonna les conquêtes qu'il y faisoit, ayant
          sous lui Claude de Guise, pour venir partager la gloire de la
          prise de Perpignan, dont le siége fut levé.]

          [Note 424: La conduite que ce duc tint en cette circonstance
          fut, dit-on, la source de la vive affection que les Parisiens
          conçurent pour sa famille, affection dont elle fit par la
          suite un usage si funeste à la France.]

(1545.) Dans les dernières années de son règne, François renouvela les
mesures de rigueur qu'il avoit déjà prises contre les protestants: un
recteur de l'université ayant osé prêcher publiquement dans le sens de
la nouvelle doctrine, ne dut son salut qu'à une prompte fuite; et peu de
jours après, un moine jacobin, convaincu d'avoir répandu les mêmes
principes, fut puni du dernier supplice. Alarmé de ces prédications
dangereuses, François crut devoir prendre de nouvelles précautions pour
arrêter un mal qui menaçoit déjà de se répandre sur la nation entière.
La faculté de théologie, à laquelle il s'adressa, rédigea, d'après ses
ordres, un formulaire en vingt-six articles, dans lequel étoient
clairement expliquées toutes les matières controversées, et qui dut être
signé par tous ses membres, sous peine de dégradation. Le roi, l'ayant
revêtu de lettres-patentes, l'adressa à tous les évêques, chapitres et
couvents de son royaume, afin qu'il devînt loi de l'État, autorisant les
tribunaux à traiter comme séditieux, rebelles et conspirateurs tous ceux
qui refuseroient de s'y conformer. De telles mesures forçoient sans
doute au silence les apôtres fanatiques de la réforme; mais la racine du
mal étoit plus profonde: les rois de l'Europe avoient en quelque sorte
conspiré depuis deux siècles contre la seule puissance à laquelle il
appartenoit de l'arracher et de la détruire; ils alloient recueillir et
particulièrement en France ce qu'ils avoient semé; la secte s'y
accroissoit dans les ténèbres, comptoit des prosélytes dans les premiers
rangs de l'État, et préparoit pour les époques suivantes les malheurs
inouïs dont nous ne tarderons pas à parler.

Aux troubles qui agitèrent Paris pendant la durée de ce règne, se
joignit le fléau des maladies pestilentielles. Elles se renouvelèrent
deux fois dans ce court espace de temps, et enlevèrent un grand nombre
de personnes. La première, qui se déclara en 1522, força le parlement à
quitter la ville, et causa en outre une telle émigration de ses
habitants, que le roi, craignant que sa capitale ne devînt tout-à-fait
déserte, prit la résolution généreuse de s'y rendre lui-même, et de
calmer ainsi, par sa présence et en partageant ses dangers, l'effroi qui
s'étoit emparé de toute la population. On prit alors des mesures qui peu
à peu firent disparoître le fléau; mais on n'avoit point encore un
système de police générale assez bien ordonné pour prévenir par la suite
de semblables malheurs; et onze ans après, en 1533, une nouvelle
épidémie vint désoler cette grande cité. Les ravages qu'elle y fit
furent tels qu'on fut obligé d'acheter six arpents de terre dans la
plaine de Grenelle pour enterrer les morts.

François Ier mourut au château de Rambouillet le dernier jour de mars
1547.

       *       *       *       *       *

Le règne de ce prince ne fut pas seulement l'époque de l'introduction
des beaux arts en France, mais on peut le considérer encore comme celle
de leur plus grande perfection. Les monuments qu'y produisirent alors la
sculpture et l'architecture n'ont point été depuis égalés; les plus
grands peintres de l'Italie remplirent de leurs chefs-d'oeuvre les
palais du monarque, et l'école qui se forma depuis dans le siècle le
plus brillant de la France, ne produisit rien qui pût leur être comparé.
On doit aussi à François Ier l'établissement du collége Royal.


ORIGINE DU QUARTIER DU TEMPLE.

L'enceinte élevée sous Charles V et Charles VI renferma dans Paris
l'enclos du Temple, ainsi qu'une partie du quartier auquel il a donné
son nom. À cette époque, tout le terrain que contient ce quartier à
l'orient et au midi, en dedans des boulevarts, n'étoit composé que de
cultures, dont une partie appartenoit au Temple, et l'autre à l'hôpital
Saint-Gervais. Quelques amas de maisons s'étoient déjà formés au midi de
la maison du Temple.

Les choses restèrent en cet état jusqu'au règne de Henri III. À cette
époque on commença à bâtir sur la culture du Temple, et des rues
nouvelles furent successivement percées derrière son enclos. Le terrain
de la culture Saint-Gervais resta seul tel qu'il étoit, jusqu'au
commencement du dix-septième siècle.

Quant au faubourg situé par-delà le boulevart, on trouve que, dès le
règne de Charles IX, il y avoit dans cet endroit quelques maisons qu'on
avoit élevées, suivant l'usage, aux portes de la ville. Le nombre s'en
étant augmenté par degrés, et principalement depuis le règne de Louis
XIV, forma depuis cette vaste portion du quartier comprise dans la
dernière enceinte élevée sous Louis XVI. La nomenclature des rues fera
connoître précisément les époques et la nature des diverses révolutions
qui ont amené cette portion de la ville au point où nous la voyons
aujourd'hui.


LES CAPUCINS DU MARAIS[425].

Ce couvent, le troisième de cet ordre à Paris, fut fondé en 1622 sur
l'emplacement d'un ancien jeu de paume, par le père Athanase Molé,
capucin, frère de M. Mathieu Molé, alors procureur général, et depuis
premier président et garde des sceaux. Le grand crédit de ce magistrat
servit beaucoup à consolider cet établissement, auquel l'archevêque de
Paris et le grand-prieur du Temple donnèrent leur consentement en 1623.

          [Note 425: Pour l'histoire des Capucins, _voyez_ t. I, p.
          992, 2e partie.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CAPUCINS.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, une adoration des bergers, par _La Hyre_.

     Dans la chapelle de Saint-François, un autre tableau du même
     maître, dans lequel il s'étoit peint lui-même avec les attributs
     du secrétaire du pape Nicolas V. Ce pontife y étoit représenté
     visitant le corps de saint François d'Assise.

     Dans la chapelle de Sainte-Anne, cette Sainte, par le même.

     Sur le mur, vis-à-vis la chapelle de la Vierge, un saint Jérôme,
     par _l'Espagnolet_.

     Dans le choeur des religieux, un saint François en prière, par
     _Michel Corneille_.

     Dans la nef, en face de la chaire, une descente de croix, de
     l'école de _Vandyck_.

     Huit tableaux représentant différents sujets de la vie de la
     Vierge, par _Robert de Vamps_, _Colin de Vermont_ et
     _d'André-Bardon_[426].

          [Note 426: L'église de ce monastère existe encore, et a été
          rendue au culte. Elle n'offre rien de remarquable dans son
          architecture.]


LES FILLES DU SAINT-SACREMENT.

Cet établissement est le second que les filles de cet ordre aient formé
à Paris. Il doit son origine à quelques religieuses que la supérieure du
monastère de Toul envoya dans cette ville en 1674, pour soustraire ainsi
une partie de son troupeau aux dangers de la guerre qui désoloit alors
ces contrées.

Ces religieuses furent d'abord recueillies dans le couvent que leur
ordre possédoit déjà rue Cassette[427]. Ayant ensuite obtenu de
l'archevêque de Paris la permission de prendre à loyer une maison
habitée par les soeurs de la congrégation de Notre-Dame, et que
celles-ci venoient de quitter pour aller s'établir ailleurs, les filles
du Saint-Sacrement entrèrent, le 26 octobre de la même année, dans cette
nouvelle demeure, située rue des Jeux-Neufs (ou Jeûneurs), près de la
porte Montmartre. Elles y restèrent jusqu'en 1680, époque à laquelle
cette maison fut vendue. Obligées de chercher un nouvel asile, ces
religieuses jetèrent les yeux sur une maison située au-delà de la porte
de Richelieu, et s'y installèrent, avec l'espérance d'y faire enfin un
établissement durable, en vertu de lettres-patentes qu'elles avoient,
cette année même, obtenues de la faveur du roi. Mais elles reconnurent
bientôt que ce logement étoit trop incommode pour une communauté; et,
s'étant déterminées à le quitter encore, elles cherchoient à acheter
une autre maison, lorsque la duchesse d'Aiguillon vint fort heureusement
à leur secours. Cette dame, ayant appris l'embarras dans lequel se
trouvoient les filles du Saint-Sacrement, leur fit généreusement le don
de l'hôtel de Turenne[428], situé rue Neuve-Saint-Louis au Marais,
qu'elle venoit d'acquérir peu de temps auparavant du cardinal de
Bouillon, en échange de la terre, seigneurie et châtellenie de Pontoise.
Ceci arriva en 1684. «Ainsi, dit Jaillot, l'adoration perpétuelle du
saint Sacrement fut établie dans le lieu même où s'étoient tenues les
assemblées de ceux qui attaquent cet auguste mystère.»

          [Note 427: Nous parlerons de leur origine à Paris, à l'article
          de ce couvent.]

          [Note 428: Piganiol est le premier qui ait fait connoître la
          pieuse munificence de cette dame. Tous les historiens venus
          avant lui avoient présenté l'établissement des Filles du
          Saint-Sacrement dans l'hôtel de Turenne comme le résultat
          d'une vente qui leur en avoit été faite. (T. IV, p. 376.)]

L'église de ces religieuses n'avoit rien de remarquable[429]. Le
maître-autel étoit décoré d'un tableau de _Hallé_, représentant la
fraction du pain.

          [Note 429: Cette église a été rendue au culte.]


LES RELIGIEUSES DU CALVAIRE.

Cet ordre fut établi à Paris en 1620, comme nous aurons occasion de le
dire en parlant de la première maison de ces religieuses, située dans le
quartier du Luxembourg. Ce fut le père Joseph, ce capucin devenu si
fameux par les négociations importantes auxquelles l'employa le cardinal
de Richelieu, qui forma le projet de leur procurer à Paris un second
établissement. Il choisit à cet effet un emplacement d'environ trois
arpents, qui s'étendoit depuis l'extrémité de la Vieille rue du Temple
jusqu'à celles de Poitou et du Pont-aux-Choux, sur lequel on avoit déjà
construit un grand corps-de-logis, plusieurs bâtiments et trois
jardins[430]. Ces constructions étoient appelées l'_Hôtel d'Ardoise_.
Piganiol ajoute que cet emplacement fut payé 37,000 l., des deniers
communs de la congrégation des Bénédictines du Calvaire.

          [Note 430: Arch. de Sainte-Opportune.]

Les historiens varient beaucoup sur l'époque de cet établissement. Il
semble pourtant qu'on peut la fixer avec assez de certitude à l'année
1633. En effet, dès le 25 mai de cette année, l'archevêque de Paris
donna son consentement, d'après lequel Louis XIII accorda, au mois de
septembre suivant, ses lettres-patentes, enregistrées en 1635. Environ
un an avant cette époque, douze religieuses avoient été tirées du
monastère du Luxembourg et placées dans un hospice voisin du Temple, en
attendant que le nouveau monastère fût bâti. On en jeta les fondements
en 1635. Le cardinal de Richelieu, qui s'en étoit déclaré le protecteur,
chargea la duchesse d'Aiguillon sa nièce d'y poser la première pierre,
cérémonie qui fut faite avec beaucoup d'éclat. Les bâtiments en furent
ensuite élevés par les libéralités du roi, du cardinal de Richelieu et
de la duchesse. Dès qu'il fut achevé et bénit, les douze religieuses
établies dans le voisinage vinrent en prendre possession; elles y furent
introduites le 10 avril 1637, par madame la duchesse d'Aiguillon et par
plusieurs autres dames du plus haut rang.

Cette maison devoit porter le nom de _Crucifixion_, pour la distinguer
de celle de la rue de Vaugirard; et c'est pour cette raison qu'on avoit
mis sur la porte cette inscription: _Jesus amor noster crucifixus est._
Cependant l'église fut consacrée en 1650, sous le titre de la
_Transfiguration_.

Ce couvent devint le chef-lieu de la Congrégation des bénédictines de
Notre-Dame-du-Calvaire, et la résidence ordinaire de la directrice
générale de l'ordre, dont on comptoit en France vingt monastères[431].

          [Note 431: Ce monastère a été détruit, et sur son emplacement
          on a percé une rue nouvelle, qui, d'un côté, aboutit au
          boulevart, de l'autre à la rue Saint-Louis. (_Voyez_ pl.
          117.)]


L'HÔPITAL DES ENFANTS-ROUGES.

François Ier ayant consenti à fonder cet hôpital à la sollicitation de
Marguerite de Valois sa soeur, donna pour son établissement la somme de
3,600 liv., laquelle fut remise entre les mains de Jean Briçonnet,
président de la chambre des comptes. Celui-ci chargea Robert de Beauvais
d'acheter auprès du Temple une maison avec cour et jardin, laquelle
coûta 1,200 livres. Sauval, Lebeuf, Corrozet, Germain Brice et Delamare
se sont également trompés sur les différentes époques qu'ils assignent
à la fondation de cet hôpital. On peut, sans craindre de s'écarter
beaucoup de la vérité, la fixer à l'année 1534: car le contrat
d'acquisition de la maison dont nous venons de parler est du 24 juillet
de cette même année. Ce n'est cependant qu'au mois de janvier 1536 que
le roi donna ses lettres-patentes[432], par lesquelles il se déclare
fondateur de cet hospice, spécialement destiné pour les orphelins
originaires de Paris, et où il veut en outre «qu'on reçoive les pauvres
petits enfants qui ont été et seront dors-en-avant trouvés, dans
l'Hôtel-Dieu, fors et exceptés ceux qui sont orphelins natifs et
baptisés à Paris et ez fauxbourgs, que l'hôpital du Saint-Esprit doit
prendre selon l'institution et fondation d'icelui, et les bâtards que
les doyen, chanoines et chapitre de Paris ont accoutumé de recevoir et
faire nourrir pour l'honneur de Dieu.»

          [Note 432: Hist. de Par., t. III, p. 614.]

Il est ordonné par les mêmes lettres-patentes que ces enfants seront
perpétuellement appelés _Enfants-Dieu_, et qu'on les vêtira d'étoffe
rouge, pour marquer que c'est la charité qui les fait subsister[433].
C'est ce qui leur fit donner le nom d'Enfants-Rouges. Ces lettres furent
enregistrées au parlement le 1er mars de la même année 1536.

          [Note 433: On sait que, dans l'Écriture, la Charité est
          figurée par le feu.]

On ignore les motifs qui déterminèrent François Ier à ordonner, le 23
janvier 1539, que les enfants désignés pour le nouvel hôpital seroient
mis à l'avenir à l'hôpital du Saint-Esprit. Toutefois ce changement
n'eut point lieu, ou du moins, si on l'exécuta, fut de peu de durée:
car il est certain que, le 20 mai 1542, le roi, par ses
lettres-patentes[434] enregistrées le 4 septembre suivant, donna des
réglements pour l'administration de l'hôpital des _Enfants-Dieu
orphelins près le Temple_.

          [Note 434: Hist. de Par., t. IV, p. 703.]

Cet hôpital fut enfin supprimé au mois de mai 1772, par lettres-patentes
enregistrées au parlement le 5 juin suivant. Les enfants furent
transférés à l'hospice des Enfants-Trouvés; on laissa seulement
subsister la chapelle, dans laquelle on a célébré l'office les fêtes et
les dimanches jusqu'à l'époque de la révolution[435]. Ce petit édifice
n'avoit rien de remarquable.

          [Note 435: Cette chapelle a été détruite, et sur son
          emplacement on a percé une rue nouvelle.]


LE TEMPLE.

Vers le milieu du onzième siècle, quelques marchands d'Amalfi, au
royaume de Naples, obtinrent du calife la permission d'avoir un hospice
à Jérusalem, près le Saint-Sépulcre. Ils y firent bâtir une chapelle,
qui fut desservie par des religieux de Saint-Benoît[436]; et à côté de
cette chapelle on construisit deux autres hospices pour y recevoir les
pèlerins sains et malades, dont ces religieux s'engagèrent à prendre
soin. Telle fut l'origine des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem,
ainsi appelés parce que leur chapelle étoit sous l'invocation de saint
Jean l'aumônier. Guillaume de Tyr dit que _Gérard_ ou _Girauld Tum_,
qu'on regarde comme le fondateur de cet institut régulier, avoit
long-temps servi les pauvres de l'hôpital, sous les ordres de l'abbé et
des moines. Le nouvel institut fut approuvé par une bulle de Paschal
II[437], du 15 des calendes de mars, indiction 6, an 1113.

          [Note 436: Jean d'Ipres, dans sa Chronique, dit que c'étoient
          des _oblats_ du monastère de Jérusalem, appelé
          Sainte-Marie-des-Latins.]

          [Note 437: Hist. de Malte., t. I, p. 578. Il paroît qu'alors
          saint Jean-Baptiste étoit le patron des hospitaliers: car
          cette bulle est adressée à _Gérard, prévôt de l'hôpital de
          Saint-Jean-Baptiste de Jérusalem_.]

Cependant _Raymond Dupuy_, qui succéda à Gérard, ayant conçu le projet
de former parmi les hospitaliers mêmes une milice capable de résister
aux invasions des infidèles, ce projet fut facilement adopté par des
religieux dont la première profession avoit été celle des armes; et son
exécution devint d'autant plus méritoire que Jérusalem, conquise par les
chrétiens en 1099, étoit déjà en butte aux attaques continuelles des
Musulmans.

Mais c'étoit peu de garder la cité sainte: il falloit encore en
faciliter l'accès aux chrétiens, qui de toutes parts y accouroient en
foule, et qui avoient tout à craindre de la cruauté des Sarrasins, dont
les routes étaient infestées. En 1118 _Hugues des Payens_ et _Geoffroi
de Saint Omer_ résolurent de se dévouer à ce pénible ministère[438]; et
s'étant associé sept autres gentilshommes enflammés du même zèle, ils se
présentèrent ensemble devant le patriarche, firent entre ses mains les
voeux ordinaires de religion, et s'engagèrent par un serment solennel à
garder les chemins, à protéger et à défendre les pèlerins. On donna à
ces nouveaux religieux un logement dans le palais, lequel étoit situé
près du Temple; et ils furent appelés les _frères de la milice du
Temple_, _les chevaliers du Temple_, _les Templiers_.

          [Note 438: Hist. de Malte, t. I, p. 72.]

Quelle que fût l'utilité de cet établissement, il ne fit cependant de
progrès sensibles que lorsque Hugues des Payens eut repassé la mer, dans
le dessein de se présenter au concile que l'on tint à Troyes en 1128,
et d'y demander la confirmation de son ordre, et une règle particulière
pour son administration. Sa demande fut agréée avec tout l'empressement
qu'elle méritoit; et saint Bernard, dont les décisions étoient reçues
comme des oracles, fut prié par le concile de se charger de ce grand
travail. Il paroît qu'il s'en excusa[439]; et l'opinion communément
reçue en fait honneur à _Jean de Saint-Michel_, quoiqu'il n'y en ait
aucune preuve décisive.

          [Note 439: _S. Bern. opusc. VI_, cap. 4 et 5.]

Dès ce moment l'accroissement de cet ordre fut extrêmement rapide; la
noblesse s'empressa de se mettre au nombre de ces défenseurs de la
religion; les rois et les princes les comblèrent de faveurs, et ils
devinrent en peu de temps possesseurs de ces richesses immenses qui, en
moins de deux siècles, devoient amener leur décadence et leur
destruction.

On n'a point de lumière certaine sur la véritable époque de leur
établissement à Paris; et chaque historien de cette ville a présenté à
ce sujet sa date et ses conjectures[440]. Ce qu'on peut assurer, c'est
qu'ils y existoient sous le règne de Louis-le-Jeune: car, en 1147, le 27
avril, les Templiers tinrent à Paris un chapitre, où ils étoient au
nombre de cent trente; le pape Eugène III étoit à leur tête, et le roi
honora cette assemblée de sa présence, avec plusieurs prélats et
seigneurs[441]. Il existe en outre une charte de ce prince, datée de
1152, dans laquelle il qualifie ces religieux: _orientalis ecclesiæ
sanctos propugnatores_, _venerabilem militiam_, _sacrosanctum
ordinem_[442].

          [Note 440: Lacaille la met en 1128, supposant apparemment
          qu'ils y eurent un lieu fixe immédiatement après le concile de
          Troyes. Le commissaire Delamare la place d'abord en 1148,
          ensuite dix ans plus tard; dom Félibien la fixe après le
          retour de Louis-le-Jeune de la Terre-Sainte; l'auteur des
          _Tablettes parisiennes_ en marque l'établissement à l'année
          1100, sans faire attention que cet ordre ne s'est formé que
          dix-huit ans après cette époque. Dubreul, les historiens de
          Paris et Piganiol ne rapportent point de titres plus anciens
          que l'année 1211; et Sauval dit «qu'il ne sait ni par qui ni
          quand il a été fondé, mais qu'il a lu des actes qui en font
          mention avant l'année 1210.»

          On voit encore dans les registres du Châtelet que les
          Templiers eurent un différend avec les bouchers de Paris, au
          sujet d'une boucherie que ceux-ci avoient établie sur leur
          territoire, rue de Braque; et qu'en 1182 il fut décidé, par
          lettres de Philippe-Auguste, données au mois de juillet de
          cette année, que cette boucherie n'auroit que deux étaux de
          douze pieds de large chacun. (Hist. de Par., t. I, p. 203.)

          Il est aussi fait mention de la maison du Temple en 1205, à
          l'occasion d'un legs de 10 sols fait en faveur de cette maison
          par Christophe Malcion, chambellan de Philippe-Auguste. Vingt
          ans auparavant ils sont nommés, dans un arrêt du parlement,
          _præceptor et fratres militiæ Templi_. Enfin, nous pourrions
          encore citer les lettres de Philippe-le-Bel de 1292, par
          lesquelles il confirme aux Templiers les priviléges qui leur
          avoient été accordés par Philippe-Auguste et par le roi Louis.
          _Ludovicum atavum nostrum._ (Louis VII.) _Hist. eccles. Par._,
          t. II, p. 295.]

          [Note 441: _Monasticon anglic._, t. II, p. 523.]

          [Note 442: Trés. des chart., p. 132.]

Au treizième siècle, le terrain qu'occupoient les Templiers étoit
devenu si considérable que dans plusieurs titres de ce temps il est
appelé _villa nova Templi_. L'histoire nous apprend que saint Louis,
Philippe-le-Hardi et Philippe-le-Bel avoient déposé leurs trésors dans
la maison des Templiers, et qu'en 1301 et 1306 ce dernier y fit sa
résidence[443]. Les bâtiments en étoient si nombreux et si beaux, que
lorsque Henri III, roi d'Angleterre, passa à Paris en 1254, il préféra
la maison du Temple au palais que lui offroit saint Louis.

          [Note 443: Cette particularité étoit inscrite sur des
          tablettes de cire qui se voyoient autrefois à l'abbaye de
          Saint-Victor. On y lisoit, entre autres choses, qu'après un
          voyage fait dans le Gâtinois et dans la Brie durant l'hiver de
          l'année 1301, ce prince vint résider dans la maison des
          Templiers, depuis le 26 janvier jusqu'au 25 février, etc.
          etc.]

Personne n'ignore quelle fut la fin tragique des Templiers: on a essayé
d'envelopper cette grande catastrophe de ténèbres que l'on assembloit à
dessein, d'en faire ainsi une espèce de problème historique, pour le
résoudre ensuite avec impudence à la honte des juges et à la gloire des
accusés. C'est surtout dans le dix-huitième siècle que ces déclamations
injurieuses contre la mémoire d'un pape et d'un roi ont éclaté avec plus
de violence. Dans le dix-neuvième, LES CRIS N'ONT POINT CESSÉ[444];
mais le sens commun a aussi élevé sa voix; et cette voix, nous allons
essayer de la faire entendre à ceux qui, sur cette grande affaire, ne
l'ont point encore entendue.

          [Note 444: Ceux qui connoissent la tragédie des _Templiers_
          n'ont point oublié sans doute l'hémistiche qui termine le
          récit de leur supplice:

            «Les chants avoient cessé.»]

Et d'abord il n'est peut-être pas inutile de faire observer que ceux qui
repoussent avec tant de chaleur l'accusation d'hérésie et d'impiété
élevée contre ces moines guerriers, seule accusation qui fût vraiment
capitale, la seule qui ait fait prononcer l'arrêt de leur destruction,
sont tous, et nous n'y connoissons presque point d'exception, des gens
qui, laissant bien loin derrière eux toutes les hérésies où du moins
l'on croit encore quelque chose, font hautement profession de ne rien
croire du tout, qui regardent en pitié et comme une race de stupides et
d'imbéciles tous les croyants, quelle que soit leur croyance; des gens
enfin qui ont prouvé soit par eux-mêmes, soit par les _représentants_ de
leurs doctrines et de leurs opinions, que, si toute puissance leur étoit
remise ici-bas, ils persécuteroient et sans pitié et sans relâche, non
pas _pour la foi_, mais _à cause de la foi_; de manière qu'ils défendent
les Templiers justement par les mêmes motifs qui les porteroient, si cet
ordre existoit encore aujourd'hui, à les attaquer, à les dépouiller, à
les proscrire, à faire à leur égard tout ce qu'ont fait les juges qui
les ont condamnés: ce trait caractéristique des apologistes des
Templiers est remarquable, et, ce nous semble, n'a point été assez
remarqué.

Cependant, dès que les philosophes eurent trouvé et saisi cet _heureux_
prétexte d'insulter les papes et les rois, à l'instant même il se
présenta, dans la lice qu'ils venoient d'ouvrir, des adversaires assez
redoutables pour leur faire pressentir que la victoire qu'ils avoient
d'abord jugée si facile leur seroit vigoureusement disputée. À leurs
déclamations on opposa des actes authentiques; on suivit avec eux
l'historique du procès autant qu'il étoit alors possible de le faire, et
les circonstances principales de ce procès s'élevèrent contre ceux
qu'ils défendoient. Ils prétendoient que les aveux faits par les accusés
leur avoient été arrachés par les tortures: on leur produisoit un nombre
considérable de chevaliers qui avoient avoué sans être torturés; ils
insistoient particulièrement sur le désaveu si éclatant du grand-maître
Jacques Molay et de Guy, dauphin d'Auvergne, désaveu fait sur l'échafaud
et à la vue du supplice qui devoit en être le prix: on leur répondoit
que ce témoignage étoit au moins nul, puisque les aveux précédents de
ces deux personnages, aveux accompagnés de circonstances si remarquables
et que nous ferons connoître tout à l'heure, balançoient l'autorité de
leur désaveu, et même avoient infiniment plus de force pour ceux qui
connoissent les honteuses misères de l'esprit humain, qui savent à
quelles extrémités la honte et l'humiliation peuvent emporter des coeurs
orgueilleux et désespérés. L'histoire est féconde en exemples de ce
genre; et les temps où nous vivons en pourroient offrir de frappants et
de singuliers; on leur demandoit si deux témoignages, entièrement
contraires à ceux qu'ils invoquoient, et donnés avec des circonstances
toutes semblables, leur auroient paru suffisants pour faire condamner
tout l'ordre des Templiers: et comme ils étoient obligés de le nier, il
leur falloit convenir en même temps que deux témoignages favorables
étoient insuffisants pour l'absoudre. Le mauvais renom des Templiers,
répandu depuis long-temps dans l'Europe entière, et dans lequel se
trouvoit implicitement renfermée l'accusation de tous les crimes qui
depuis les firent condamner, renom qu'ont perpétué jusqu'à nos jours les
traditions populaires dont il est rare que le fond ne soit pas vrai,
même alors que les circonstances en sont évidemment fausses; ce mauvais
renom étoit une présomption défavorable à la cause de ces religieux
qu'on opposoit encore avec avantage aux apologistes; enfin, s'appuyant
d'autorités diverses qui se fortifient mutuellement par leur diversité
même, on leur montroit que le janséniste Dupuy qui avoit recueilli les
actes, Velly le parlementaire, des Jésuites tels que les PP. Daniel,
Griffet, Berthier, divisés entre eux sur tant de points qui, sur un tel
sujet, étoient de nature à les diviser encore, subjugués également ici
par le nombre, la nature et la force des preuves, s'étoient réunis dans
une même opinion sur les Templiers, les avoient unanimement jugés
coupables et justement punis.

Mais ce qui prouve plus que tout le reste que les philosophes eux-mêmes
n'étoient pas contents de la cause qu'ils défendoient, et qu'ils avoient
la conscience de son extrême foiblesse, ce sont les efforts qu'ils ont
faits pour la rendre meilleure, en lui cherchant des témoignages qu'ils
pussent plus raisonnablement opposer à ceux dont on les poursuivoit. Ce
sont de grands investigateurs que ces philosophes de nos jours: leurs
recherches ont souvent épargné de pénibles travaux à leurs adversaires,
et répandu la lumière sur bien des questions qui embarrassoient encore
ceux-ci. _Iniquitas mentita est sibi_, telle est l'épigraphe que l'on
pourroit mettre à la tête de tous leurs volumes de critique religieuse,
scientifique et littéraire; on sait quel succès ils viennent d'obtenir
en faisant transporter d'Égypte à Paris le fameux zodiaque de
Denderah[445]: c'est avec un succès tout pareil qu'ils ont recueilli des
matériaux nouveaux pour l'histoire des Templiers.

          [Note 445: Au moyen de la position de certains signes
          célestes, tels qu'ils étoient, disoit-on, gravés sur ce
          zodiaque, les savants du philosophisme démontroient évidemment
          qu'il avoit au moins vingt mille ans d'antiquité; et par cette
          démonstration ils renversoient toute la tradition, et
          détruisoient surtout l'autorité des livres saints, ce qui
          étoit le but essentiel et la grande affaire: car ces livres-là
          les embarrassent toujours un peu. Cette démonstration se
          faisoit sur des dessins de ce zodiaque, dont on attestoit la
          scrupuleuse exactitude. Désirant toutefois rendre son triomphe
          encore plus éclatant, la secte imagina, comme nous venons de
          le dire, de faire apporter le zodiaque lui-même d'Égypte à
          Paris. Le ciel a béni son entreprise, heureusement amenée à sa
          fin au milieu de beaucoup de dangers et de travaux. Le
          zodiaque est arrivé à sa destination; et à l'instant même il a
          été démontré que les positions des astres, _si exactement
          copiées_ sur les dessins, étoient fausses; et un savant de
          bonne foi (M. Biot), conduisant ses confrères pour ainsi dire
          par la main, leur a démontré à son tour, et jusqu'à l'évidence
          mathématique, que cette pièce curieuse n'avoit pu être
          fabriquée plus de 700 ans avant Jésus-Christ. Depuis ce temps
          on garde le plus profond silence sur le zodiaque de
          Denderah[445-A]. Nous nous estimerions heureux si notre
          dissertation sur les Templiers produisoit de semblables
          résultats.]

          [Note 445-A: Ce monument, acheté par le roi, est maintenant
          exposé dans les salles du musée des antiques.]

Ce fut un académicien de Berlin nommé Nicolaï qui le premier se livra à
ces savantes recherches: il savoit la prétention qu'affectoient les
francs-maçons de tirer leur origine de cet ordre si malheureusement
célèbre; il avoit été frappé de la conformité qui existe entre quelques
pratiques usitées dans leurs assemblées et celles que l'on attribuoit
aux Templiers. Le résultat de ses travaux fut un livre intitulé _Essai
sur le secret des Templiers_[446], dans lequel, réduit à faire leur
apologie avec des _conjectures_, il forme de toutes celles qu'il
rassemble un système qui ne soutient pas le moindre examen, et qui, dès
qu'il eut paru, fut combattu par d'autres savants, lesquels n'étoient
pas moins philosophes ni moins partisans des Templiers que M. Nicolaï.
Au reste, cette discussion n'apprit, sur ce point historique, rien de
plus positif que ce que l'on savoit déjà; «et cependant, dit un écrivain
françois anonyme, qui se montre lui-même un digne élève du siècle des
lumières[447], il en resta dans la plupart des esprits la persuasion que
si le secret des Templiers n'étoit point encore découvert, du moins _ils
avoient eu un secret_; mais de cette idée même sortoit une autre
conséquence, c'est que leur condamnation en paroissoit moins inique: car
on ne pouvoit plus dire que les accusations élevées contre eux ne
fussent que des _impostures calomnieuses_. Ainsi, par une rencontre fort
bizarre, c'étoit la philosophie qui _étoit venue témoigner en faveur de
l'inquisition_.» Ces paroles sont assurément fort remarquables.

          [Note 446: Cet ouvrage a pour titre original: _Versuch über
          die Beschuldigungen, Welche gegen die Tempel herren Orden
          gemachtworden, und uberdessen geheimniss_. (Berlin, 1782.)]

          [Note 447: Mémoires historiques sur les Templiers, etc., par
          Ph. G***. (Paris, 1805.)]

Mais, disoient encore les apologistes, Dupuy n'a publié que des extraits
des actes: il étoit janséniste sans doute, et par conséquent ennemi des
papes; mais il étoit en même temps très-dévoué serviteur des rois, et
il a pu être justement soupçonné d'avoir, sinon altéré, du moins
supprimé tout ce que ces actes contenoient de défavorable à un roi, tout
ce qui pouvoit présenter Philippe-le-Bel sous un aspect odieux. On
regrettoit donc amèrement la perte de ces titres originaux; on les
cherchoit de toutes parts, lorsqu'un professeur de Copenhague (M.
Moldenhawer), qui parcouroit l'Europe dans cette intention, trouva enfin
à Paris, dans la bibliothéque de Saint-Germain-des-Prés, le précieux
manuscrit qui avoit fourni au savant bibliothécaire les extraits qu'il a
publiés. C'étoit un registre contenant les procès-verbaux de toutes les
opérations de la commission nommée par le pape pour procéder contre les
Templiers[448]. Deux ans après un autre professeur Danois (M. Münter)
découvrit à Rome, dans la bibliothéque _Corsini_, un cahier complet des
statuts de l'ordre les plus récents[449]; et c'est ainsi que ce point
historique, si long-temps obscur et problématique pour le plus grand
nombre, que ne pouvoient encore résoudre complétement ceux qui le
considéroient sous son véritable aspect, est devenu aujourd'hui aussi
clair que les vérités de ce genre les moins contestées.

          [Note 448: Ce manuscrit venoit de la famille de Harlay; tout
          démontroit que c'étoit un exemplaire authentique que les
          commissaires du pape avoient fait transcrire par l'un des
          notaires leurs greffiers, et déposer aux archives de l'église
          de Notre-Dame.

          M. Moldenhawer en publia la traduction à Hambourg en 1792,
          sous ce titre: _Prozess gegen den orden der Tempel herren._ Il
          est maintenant dans la bibliothéque du roi.]

          [Note 449: Ces statuts étoient écrits en langue provençale. M.
          Münter les copia d'abord littéralement, ensuite les traduisit
          en allemand, et les fit imprimer avec des notes explicatives.
          Depuis (en 1801), ce même professeur a publié un ouvrage sur
          le même sujet, ayant pour titre: _Dissertation sur les
          principales accusations qui furent élevées contre les
          Templiers._ Ces statuts, du reste, n'ajoutent et ne diminuent
          rien à la force des preuves qui résultent de la découverte des
          actes.]

Ces procès-verbaux sont authentiques: ils contiennent tous les actes de
cette procédure, qui dura depuis le mois d'août 1309 jusqu'au mois de
juin 1311; l'acte d'accusation; la liste des frères qui comparurent
devant la commission papale, au nombre de cinq cent quarante-quatre; et
deux cent trente et un interrogatoires, après lesquels la commission,
rappelant tant d'autres interrogatoires faits en divers pays et surtout
les soixante et douze témoins entendus par le pape lui-même, déclara
qu'elle étoit suffisamment éclairée, et qu'il résultoit de ce nombre de
dépositions tout ce qu'il lui étoit possible d'apprendre d'un plus grand
nombre de déposants.

Au milieu d'une foule de détails et de circonstances qui, dans ces
dépositions si nombreuses, varient sans se contredire, et prouvent
seulement que le mode de réception des frères n'étoit pas parfaitement
le même dans toutes les maisons de l'ordre, se présentent quatre
articles principaux qui sont tout le fond du procès, et sur lesquels les
aveux sont uniformes:

  1º. Le renoncement à Jésus-Christ.
  2º. Le crachement sur la croix.
  3º. L'adoration d'une idole.
  4º. La sodomie permise et même autorisée dans l'ordre.

Nous le répétons, sur ces quatre articles tous les aveux sont uniformes:
le plus grand nombre avouent librement, volontairement, sans y être
contraints ni par violence ni par menace; ils mêlent, comme nous venons
de le dire, à leurs aveux des circonstances diverses qui prouvent que
ces aveux ne sont ni suggérés ni concertés. Quelques-uns versent des
larmes et paroissent repentants des crimes qu'ils ont commis, des
séductions auxquelles ils se sont laissé entraîner; et plusieurs d'entre
eux s'en sont confessés et en ont fait pénitence[450]. D'autres qui
d'abord avoient nié ou s'étoient déclarés _défenseurs_ de l'ordre,
renoncent à sa défense et finissent par faire les mêmes aveux[451]. Des
jeunes gens, reçus dès l'âge de dix ans, qui par conséquent ne peuvent
être considérés comme coupables des horreurs que l'on avoit exigées
d'eux, avouent naïvement ce qu'ils ont vu sans le comprendre, ce qu'ils
ont consenti de faire sans en apprécier les conséquences[452].
Plusieurs, et ceci est remarquable, qui avoient nié dans les tortures,
avouent ensuite sans être torturés, quelquefois n'avouent que certaines
choses, tandis qu'ils continuent d'en nier d'autres[453]. Tilley, frère
servant[454], raconte sa réception avec des circonstances qui
ressemblent à celles des réceptions de la franc-maçonnerie. Au reste,
presque tous conviennent que ces réceptions étoient clandestines[455],
qu'il y avoit des statuts cachés et un point d'ordre très-secret. Un
chevalier, vieillard de quatre-vingts ans[456], déclare que sa réception
très-ancienne a été irréprochable; il n'a renié ni vu personne renier
Dieu; mais il confesse _avoir entendu parler_ de ces abnégations, il y a
cinquante ans, et depuis ce temps il avoit _cessé d'assister aux
réceptions_; au surplus il reconnoît l'orgueil et l'insolence des
Templiers, il convient de leur avidité et de leurs extorsions. C'étoit
un homme instruit et sachant le latin. Un autre fait cet aveu
remarquable que c'étoit, suivant lui, l'introduction _des juristes et
des savants_ dans l'ordre qui l'avoit corrompu[457]; P. Blaye avoue
tout, et déclare que, suivant ce qu'il avoit entendu dire, ces abus
avoient pris _leur origine dans l'Orient_ et n'étoient pas plus anciens
que le règne des quatre derniers grands-maîtres[458]. Gui, dauphin
d'Auvergne[459], le même sans doute qui depuis se rétracta avec le
grand-maître et fut brûlé avec lui, avoue ici les quatre articles et
confirme plusieurs fois ses aveux. Enfin avant cette instruction et
avant d'être conduit en prison, _antequàm captus esset_[460], le
grand-maître lui-même avoit avoué les deux principaux points de
l'accusation, le _reniement_ de Jésus-Christ, et l'obligation de
_cracher sur la croix_. Il avoit fait ces aveux sans que l'on eût
employé aucun moyen violent pour l'y contraindre, _sine omni
tormento_[461]; il les confirme dans l'interrogatoire de Chinon[462]; il
_varie_ ensuite, mais _sans se rétracter_, et ne se rétracte en effet
que dans la confession publique qu'on voulut le forcer à faire sur un
échafaud, «confession qui, dans les moeurs du temps, dit un apologiste
déjà cité, _devoit surtout le révolter_[463].»

          [Note 450: Pogiancourt, 38e témoin; Étienne de Nercat, 58e
          témoin, puis après lui le 59e; Bono de Boulaines, 116e témoin;
          Pierre Grumemil, prêtre, 130e témoin.]

          [Note 451: J. de Poilcourt, 37e témoin; Grand-Villard, 60e
          témoin; Pierre de Saint-Just, 63e témoin; Jean de Corneilles,
          79e témoin; Raoul de Tavernay, 115e témoin; Varmond de
          Saconin, 119e témoin.

          Cinquante-quatre chevaliers qui s'étoient rétractés et
          déclarés _défenseurs_ de l'ordre devant la commission papale
          furent jugés par le concile provincial de Sens, assemblé à
          Paris, avant d'avoir été entendus sur cette défense, condamnés
          le 11 mai 1210, et brûlés le lendemain dans le faubourg
          Saint-Antoine qui étoit alors hors de la ville, l'abbaye de ce
          nom étant encore située au milieu des champs. On a fait grand
          bruit de cet incident dont les apologistes ont essayé de tirer
          parti. Nous allons l'examiner brièvement et le réduire à sa
          juste valeur.

          Les Templiers étoient jugés par la commission papale et par
          les évêques réunis en conciles provinciaux. Les commissaires
          du pape procédoient contre l'ordre en général, les conciles
          contre les individus. Tous les actes de cette grande affaire
          attestent la douceur, l'équité, l'humanité avec lesquelles
          procédoient les délégués du saint Siége; et sur ce point les
          accusés eux-mêmes leur rendirent témoignage.

          Dès que ces commissaires eurent eu connoissance de l'arrêt
          rendu par le concile de Sens et de l'exécution des
          cinquante-quatre Templiers, ils suspendirent l'audition des
          témoins, et firent demander très-vivement des explications sur
          un incident qui sembloit de nature à empêcher aucun défenseur
          de l'ordre d'oser désormais parler en sa faveur. Le concile
          députa aussitôt vers la commission pour lui déclarer qu'il
          n'avoit procédé contre ces accusés que par suite du procès
          d'_inquisition spéciale_ déjà commencé contre eux, _il y avoit
          deux ans_, et par ordre du pape, procès que le concile appelé
          à Paris étoit chargé de finir, suivant les _mêmes ordres du
          pape_, et qu'il avoit été obligé de terminer dans cette
          session, d'autant que l'archevêque de Sens qui le présidoit ne
          pouvoit le réunir aussi souvent qu'il le voudroit. La
          commission trouva cette réponse satisfaisante, et continua ses
          opérations, ce qui prouve que le concile n'avoit péché ni par
          la forme ni par le fond.

          Ces cinquante-quatre Templiers furent condamnés comme
          _rétractants_ ou _relaps_. Les apologistes ont cru trouver de
          la contradiction dans ces deux termes: ils se sont trompés.
          L'instruction de leur procès (et cette instruction ayant duré
          _deux années entières_, on ne peut douter que toutes les
          formalités prescrites par la jurisprudence d'alors n'y eussent
          été scrupuleusement et complétement observées) avoit
          suffisamment éclairé la conscience de leurs juges, leur avoit
          apporté la conviction pleine et entière de leur culpabilité.
          On n'osera pas soutenir sans doute qu'il leur suffisoit de se
          rétracter pour être déclarés innocents, ni de se déclarer
          _défenseurs_ de l'ordre pour arrêter le cours et l'action de
          la justice. Que prouvoit donc leur rétractation, lorsqu'ils
          étoient _évidemment reconnus coupables_, sinon leur
          endurcissement, leur orgueil, leur mauvaise foi, une véritable
          _rechute_, qui les rendoit indignes de la pitié de leurs
          juges, de l'indulgence offerte au seul repentir? Dans un tel
          cas, le devoir de ceux-ci n'étoit-il pas de se montrer
          inflexibles comme la loi, et de la faire exécuter dans toute
          sa rigueur[451-A]? Il nous semble que ceci est sans réplique,
          et qu'on n'y peut répondre, comme sur tout le reste, que par
          des déclamations.]

          [Note 451-A: Le grand-maître ayant osé porter une espèce de
          _défi_ chevaleresque devant la commission, «l'Église n'en use
          pas ainsi, répondirent les commissaires: elle juge les
          hérétiques qu'on découvre, et remet _les opiniâtres_ au bras
          séculier.» Telle fut en effet la marche qu'ils se tracèrent:
          il y eut indulgence et pardon pour tous ceux qui se montrèrent
          repentants. Ainsi la justice et la miséricorde présidoient à
          ces jugements, que des sophistes, dont les doctrines ont de
          nos jours créé des tribunaux d'assassins, et depuis trente ans
          ensanglantent le monde, osent appeler barbares!]

          [Note 452: Pierre de Masvalier, 109e témoin; Jean Fabry, 110e
          témoin; Hugues de la Hugonie, 111e témoin; Pierre Pufand, 215e
          témoin; Hugues de Jausat; 216e témoin.]

          [Note 453: Raymond de Vassiniac; 10e témoin; Baudouin de
          Saint-Just, 11e témoin; Gérard de Caus, chevalier de Rouergue,
          40e témoin.]

          [Note 454: 35e témoin. _Voyez_ à ce sujet un petit ouvrage de
          Cadet-Gassicourt, intitulé _Sur les Templiers et les
          Francs-Maçons_, 1821.]

          [Note 455: Cette clandestinité des réceptions étoit une des
          présomptions les plus fortes qui s'élevoient contre eux. Elles
          se faisoient le plus souvent la nuit, et c'étoit aussi au
          milieu de ses ténèbres que se tenoient les chapitres généraux.
          Les précautions les plus extraordinaires étoient prises pour
          rendre ces assemblées inaccessibles à tous les regards.
          Non-seulement le lieu en étoit soigneusement fermé, mais
          encore on en faisoit garder les avenues, et, par un surcroît
          de précautions, on établissoit des sentinelles jusque sur les
          toits. Pourquoi ce mystère sans exemple dans aucun autre ordre
          religieux, s'il ne se passoit rien que d'innocent dans de
          telles assemblées?]

          [Note 456: Guillaume de Liége, 124e témoin.]

          [Note 457: Gérard de Caus, déjà cité.]

          [Note 458: Il étoit le 221e témoin, et sa déposition sert à
          expliquer le peu d'uniformité de ces pratiques détestables
          dans les maisons de l'ordre qui en étoient déjà infectées, et
          comment plusieurs s'en trouvoient encore préservées. Ainsi
          s'expliquent en même temps les jugements différents et en
          apparence contradictoires rendus par les diverses commissions
          établies dans les autres parties de l'Europe. En Espagne, en
          Allemagne, plusieurs conciles déclarèrent innocents les
          Templiers qui comparurent devant eux. Ceux qui habitoient le
          Portugal, étant depuis long-temps sans communication directe
          avec l'ordre, et même jusqu'à un certain point hors de sa
          dépendance, furent reconnus entièrement étrangers à tous ces
          désordres. Partout ailleurs les Templiers furent convaincus et
          condamnés. Ainsi, pour établir l'innocence de ces moines, dont
          leurs apologistes les plus enthousiastes sont forcés d'avouer
          l'orgueil, l'insolence, la rapacité, les moeurs licencieuses,
          il faut supposer que presque tous les tribunaux
          ecclésiastiques de l'Europe, ayant à leur tête la plupart des
          évêques de la chrétienté, se sont tout à coup transformés, et
          simultanément, et par un concert unanime, en hordes de
          brigands et en conciliabules d'assassins.... Voilà les
          miracles que veulent nous faire croire les philosophes, qui
          cependant se moquent beaucoup des miracles.]

          [Note 459: 46e témoin.]

          [Note 460: Expressions des bulles du pape, répétées dans les
          articles de l'acte d'accusation.]

          [Note 461: _Baluz._ _Vitæ Pap. Avenionens._ Hugues de Narsac,
          prieur d'Epanes en Saintonge, déclara depuis, devant la
          commission, que le même Jacques Molay étoit connu pour avoir
          un commerce honteux avec son valet-de-chambre favori, nommé
          Georges, ajoutant que plusieurs autres grands de l'ordre
          étoient renommés pour cette infamie.]

          [Note 462: Ces aveux _confirmés_ à Chinon importunent beaucoup
          l'auteur de la tragédie des Templiers, M. R.... qui, comme le
          dit assez plaisamment l'auteur des _Mémoires historiques_,
          s'étant identifié en prose et en vers avec ces _innocentes_
          victimes, a publié avec sa tragédie une espèce de _factum_
          pour démontrer leur innocence. Il a donc essayé de reporter la
          date des variations du grand-maître avant celle de ce fâcheux
          interrogatoire de Chinon; mais s'apercevant bientôt que toutes
          ces petites arguties venoient se briser contre la force des
          actes et des faits, il a pris alors un parti plus commode et
          plus expéditif: c'est de _rejeter_ tous ces actes et tous ces
          faits comme _supposés_. Cette licence a paru un peu trop
          poétique, même à ceux de son parti qui n'ont pas encore fait
          une abnégation entière du sens-commun, et qui reconnoissent
          dans la critique historique et littéraire certaines règles
          qu'il n'est pas permis d'enfreindre sous peine d'absurdité et
          même de ridicule; et M. R.... en plaidant ainsi la cause des
          héros qu'il a rendus si dramatiques, a prouvé plus fortement
          que nous-mêmes ne pourrions le faire, combien cette cause
          étoit désespérée.]

          [Note 463: Mémoires historiques sur les Templiers, etc., p.
          169.]

Cependant ce même apologiste et tous les autres avec lui, demeurent
accablés sous le poids de tant de témoignages qu'ils ne songent ni à
infirmer ni à détruire. Ils en confessent toute la force. Ils
conviennent «que l'uniformité des aveux sur les faits principaux, leur
donne une force réelle, une consistance par laquelle on _est ébranlé
malgré soi_; que d'ailleurs plusieurs de ces aveux ne paraissent ni
_forcés_ ni _captés_; que d'autres sont chargés de détails qu'il est
_impossible_ qu'on ait _tous inventés_ ou _suggérés_ aux déposants; que
telle circonstance répand sur ce qui la suit ou la précède une couleur
de sincérité _tout à fait persuasive_; enfin que si l'ensemble des actes
du procès laisse une impression générale, ce n'est sûrement pas celle de
la _fausseté absolue_ des accusations et des aveux[464].»

          [Note 464: _Ibid._, p. 228.]

Que leur reste-t-il donc pour défendre encore les Templiers? Nous allons
le dire et l'on aura peine à le croire: quelques-uns, et ce sont les
érudits allemands, s'emparant de quelques dépositions assez vagues et
les commentant à leur manière, ont essayé de donner une explication
favorable des cérémonies impies qui se pratiquoient dans les réceptions.
Sur le renoncement à Jésus-Christ ils ont dit sérieusement que c'étoit
une sorte d'emblème du renoncement de saint Pierre, un acte symbolique
par lequel on avertissoit le récipiendaire que la guerre qu'il alloit
faire continuellement aux Sarrasins pouvoit l'exposer à une tentation
toute semblable; et que, si jamais il tomboit entre leurs mains, il eût
à se préserver d'un semblable égarement; puis que c'étoit _peut-être_
une épreuve de _fermeté_; _peut-être_ seulement une épreuve
d'_obéissance_; _peut-être_ enfin l'acte d'une religion _plus épurée_
qui rejetoit _le culte des images_; et bientôt, par une contradiction
grossière qu'ils ne semblent pas même avoir aperçue, ils supposent et
ont de fortes raisons de croire que la tête mystérieuse qu'on faisoit
adorer dans cette réception n'étoit autre chose qu'une _châsse de
reliques_; _peut-être_ un _sphinx_, symbole du silence absolu que l'on
devoit garder sur les affaires de l'ordre; _peut-être_ une tête
_gnostique_; _peut-être_ un simple _trophée_. Quant à la sodomie, elle
n'étoit point ordonnée dans les statuts de l'ordre qui étoient _publics_
et approuvés par le pape: donc elle n'étoit point autorisée dans les
réceptions qui étoient _secrètes_, etc. etc. Nous épargnons à nos
lecteurs un grand nombre d'autres raisonnements de cette force.

L'apologiste françois a reculé devant toutes ces absurdités germaniques;
et le cynisme philosophique lui fournit d'autres moyens de justifier les
Templiers. Pour y parvenir, il passe le plus adroitement qu'il peut sur
l'adoration de l'idole, et s'efforce d'établir, contre tous les actes du
procès, que ce n'étoit point là un point _essentiel_ de
l'accusation[465], parce qu'il a très-bien senti, ayant plus d'esprit
que les professeurs allemands, combien cette superstition stupide et
détestable jetoit d'invraisemblance sur cette religion _épurée_ que l'on
vouloit trouver dans l'action de _renier_ Jésus-Christ et de _cracher_
sur la croix. Il s'empare alors de cette dernière idée et la développe
avec une sorte de complaisance: «Nous admettons, dit-il[466], comme un
résultat _probable_ qu'une partie des chevaliers du Temple ne suivoit
qu'_extérieurement_ la religion, catholique, et qu'elle s'étoit formé
un christianisme _rectifié_[467] exempt des _superstitions du vulgaire_,
et qui _peut-être_ voiloit _un pur déisme_; mais que, soit la politique,
soit l'influence des moeurs du siècle, soit même _le vice_ de son
origine, avoient revêtu cette religion _philosophique_ de pratiques et
de formes qui ne l'_étoient point_; inconvénient _inévitable_ en tous
temps, parce que tous les esprits ne sont pas également propres à saisir
des _idées simples_ et à s'en contenter[468]. Discutant ensuite
gravement et savamment l'article de la sodomie et de l'autorisation
qu'elle avoit reçue dans l'ordre, il en donne des raisons
_justificatives_ qu'on nous permettra sans doute de passer sous silence,
et qu'il termine par ces paroles _philosophiques_ plus étranges que tout
ce que nous avons cité jusqu'à présent: «De telles pratiques semblent
avoir pour but de forcer le néophyte à une _abnégation de soi-même_ qui
le livre et le soumet tout entier à ceux qui osent la lui imposer. Une
fois qu'il a subi ces humiliantes épreuves, il faut qu'il obéisse en
tout aveuglément; _avec le sentiment moral s'éteint le sentiment de la
personnalité_. En prostituant son corps, il a dévoué sa volonté même.
Ses corrupteurs sont devenus ses maîtres. C'est là sans doute le pire
des expédients de la tyrannie: et pourtant, oserai-je le dire? ce n'est
qu'une application plus perverse du _même principe_ qui a dicté
_beaucoup d'observances monacales_, très-_opposées dans leurs effets_.
Ce n'est _peut-être_ qu'une _conséquence_ du système de ces religions
qui n'ont affermi leur empire qu'_en opprimant_ la raison humaine sous
_l'incompréhensibilité des dogmes_[469].» C'est ainsi que, dans leur
criminelle et coupable indifférence, ces sophistes sans pudeur
confondent ensemble les austérités qui font les saints et les
abominations qui font les monstres et les scélérats, avouant toutefois
et avec un sang-froid qui révolte peut-être encore davantage, que ces
pratiques diverses ont des suites à la vérité _différentes_, et des
effets qu'on doit reconnoître comme _très-opposés_.

          [Note 465: On conserve à Vienne des monuments métalliques,
          lapidaires et manuscrits qui ne laissent aucun doute sur les
          pratiques secrètes et les turpitudes infâmes de la secte des
          Templiers; et parmi ces monuments se trouve, dit-on, une de
          ces têtes que l'on adoroit dans les réceptions. Il existe à ce
          sujet des recherches savantes et curieuses dans un ouvrage
          allemand dont il a été fait des extraits, il y a environ deux
          ans, dans plusieurs journaux anglois, et en France dans le
          journal des Débats. Nous avons oublié le nom de son auteur.]

          [Note 466: Mémoires historiques sur les Templiers, p. 290.]

          [Note 467: Un christianisme _rectifié_ en crachant sur la
          croix et en reniant Jésus-Christ!.... Ô philosophes! quelle
          langue parlez-vous donc? prétendez-vous la faire entendre aux
          autres; et vous-mêmes, l'entendez-vous?]

          [Note 468: Condorcet dit dans son _Esquisse des progrès de
          l'esprit humain_: «Cette époque (le quatorzième siècle) nous
          présente de _paisibles contempteurs de toutes les
          superstitions_, à côté des réformateurs enthousiastes de leurs
          abus les plus grossiers; et nous pourrons presque lier
          l'histoire de ces réclamations _obscures_, de ces
          protestations en faveur _des droits de la raison_, à celle des
          derniers philosophes de l'école d'Alexandrie.

          »Nous examinerons si, dans un temps où le prosélytisme
          philosophique eût été _si dangereux_, il ne se forma point des
          _sociétés secrètes_ destinées à perpétuer, à répandre
          sourdement et _sans danger_, parmi quelques adeptes, un petit
          nombre de _vérités simples_, comme de sûrs préservatifs contre
          les préjugés dominateurs.

          »Nous chercherons si l'on ne doit pas _placer au nombre de ces
          sociétés_ cet ordre célèbre, contre lequel les papes et les
          rois conspirèrent avec tant de _bassesse_, et qu'ils
          détruisirent avec tant de _barbarie_.»

          Voilà donc encore un apologiste des Templiers qui, jugeant un
          siècle avec les idées d'un autre, se range aussi de notre
          côté, et les _justifie_ comme nous les aurions _accusés_.]

          [Note 469: Mémoires historiques sur les Templiers, page 308.]

Avons-nous donc maintenant à répondre à des avocats qui ont ainsi plaidé
pour nous? Nous jetant mal à propos dans des incidents étrangers au
procès, perdrons-nous du temps à prouver contre eux que renier
Jésus-Christ et cracher sur la croix sont pour des chrétiens et des
religieux d'exécrables impiétés et des crimes abominables?
Chercherons-nous avec eux et à l'aide d'une érudition puérilement
curieuse, quelle étoit la source de l'hérésie des Templiers, si elle
étoit grecque ou mahométane, gnostique où manichéenne? Examinerons-nous
encore si l'ambition et la puissance de ces moines en faisoient un objet
de crainte et de jalousie pour les rois; si Philippe-le-Bel étoit un
prince avare; si leurs richesses immenses avoient tenté son avarice, et
mille autres questions non moins oiseuses? Tout ceci pour le moment nous
importe fort peu, et nous en finirons avec ces singuliers apologistes
par ce peu de paroles: Les Templiers étoient-ils coupables d'hérésie et
de tant d'autres abominations dont ils ont été accusés? Étoient-ils
justiciables du tribunal devant lequel ils ont comparu? Ce tribunal
a-t-il procédé dans les formes alors usitées? Est-il résulté de la
procédure la conviction qui devoit les faire condamner? La peine qu'ils
ont subie étoit-elle celle que les lois alors existantes infligeoient à
des crimes de cette espèce? La confiscation des biens étoit-elle une
suite légalement établie pour de semblables condamnations? Si vous
m'accordez la première de ces propositions (et vous me l'avez accordée),
il vous est impossible de me contester les autres: ainsi, bien que les
crimes des Templiers soient inouïs, leur procès devient un événement
ordinaire; et si l'on peut s'étonner de quelque chose, c'est qu'on ait
pu réussir à en faire tant de bruit, et qu'avec ce bruit on soit parvenu
à faire tant de dupes.

Le pape Clément V supprima l'ordre des Templiers dans un consistoire
secret tenu le mercredi Saint 22 mars 1312; le 3 avril suivant, cette
suppression fut publiée, le concile de Vienne tenant alors sa seconde
session; et ensuite parut la bulle datée du 6 des nones de mai, laquelle
déclare que l'abolition de l'ordre n'est point ordonnée par _jugement
définitif, mais par sentence provisionnelle et ordonnance apostolique_.
Cependant comme elle porte que les biens des Templiers seront _donnés
aux Hospitaliers_ de Saint-Jean-de-Jérusalem, le parlement rendit un
arrêt le mercredi après l'Annonciation (1313), à l'effet de mettre frère
Léonard de Tibertis, procureur général de l'ordre _du maître et des
frères de l'ordre Hospitalier_, en possession des biens des Templiers.
Philippe-le-Bel ordonna l'exécution de cet arrêt, et les hospitaliers y
ont été maintenus jusqu'à l'époque de leur destruction[470].

          [Note 470: Ce fait, auquel on ne peut rien opposer, suffiroit
          seul pour détruire de fond en comble tous ces soupçons odieux
          élevés contre Philippe-le-Bel par les apologistes, qui sont
          allés chercher dans l'avarice de ce prince les motifs atroces
          de la condamnation des Templiers. Nous l'avons déjà dit et
          nous le répétons: quand même le roi de France se seroit emparé
          de ce que possédoit cet ordre dans son royaume, il n'eût fait
          qu'user du droit de souverain, lequel adjugeoit au profit du
          seigneur la confiscation des biens des coupables; cependant il
          renonça à ce droit, et l'on ne peut assez s'étonner de
          l'aveuglement de ceux qui, pour l'insulter et le calomnier,
          ont justement choisi une circonstance dans laquelle, sortant
          en quelque sorte de son caractère, il donne la plus grande
          preuve de modération et de désintéressement. Quelques-uns de
          ces apologistes, moins absurdes que les autres, et que cet
          abandon des biens-fonds embarrassoit, ont essayé de soutenir
          l'accusation contre le roi en supputant curieusement la valeur
          des biens mobiliers, qu'ils ont fait monter à des sommes
          immenses, supérieures même à la valeur des autres biens, et
          cela au gré de leur imagination. Ce sont là sans doute de
          misérables subtilités, et nous ne perdrons point encore notre
          temps à les combattre. La vérité est que les Hospitaliers
          abandonnèrent à Philippe-le-Bel quelques sommes qui
          appartenoient aux Templiers, et qui lui furent payées en vertu
          d'une transaction passée en 1315 (Trésor des chartes;--Dupuy,
          p. 184); mais ce fut pour l'indemniser des frais considérables
          que ce procès avoit occasionnés, et qu'il n'étoit pas juste
          qu'on lui fît supporter.]

Ces religieux firent des bâtiments du Temple la maison provinciale du
grand-prieuré de France. Cette maison occupoit un vaste terrain enfermé
de hautes murailles crénelées, et fortifiées d'espace en espace par des
tours, lesquelles ont été abattues en partie dans le siècle dernier.

Dans la vaste enceinte qui formoit l'enclos, il y avoit plusieurs corps
de bâtiments accompagnés de cours et jardins: le plus considérable étoit
le palais du grand-prieur, dont l'entrée est dans la rue du Temple; il
avoit été construit vers l'an 1566 par Jacques de Souvré, grand-prieur,
sur les dessins de De Lisle. Le chevalier d'Orléans, ayant été depuis
revêtu de cette dignité, fit faire à ce palais de grandes réparations en
1720 et 1721, par Oppenord, premier architecte du duc d'Orléans, régent.

La façade, d'une architecture assez médiocre, est décorée d'un ordre
dorique à colonnes isolées, surmontées d'un attique avec fronton. La
cour, très-spacieuse, étoit entourée d'un péristyle à colonnes couplées,
que l'on détruisit lors des dernières réparations, parce qu'il tomboit
en ruine; on y substitua des tilleuls plantés en palissade, qui furent
loin de remplacer la magnificence de l'ancienne décoration. Le prince de
Conti, mort grand-prieur en 1776, ajouta encore à ce palais divers
bâtiments[471].

          [Note 471: _Voyez_ pl. 116.]

Les tours du Temple formoient aussi un édifice assez considérable: il
étoit composé d'une tour carrée, flanquée de quatre autres tours
rondes, et accompagnées, du côté du nord, d'un massif surmonté de deux
autres tourelles beaucoup plus basses. La hauteur de la grande tour
étoit au moins de cent cinquante pieds, non compris le comble. Dans
l'intérieur des créneaux on avoit pratiqué une galerie d'où l'on
jouissoit d'une vue fort étendue. Ce bâtiment renfermoit quatre étages,
à chacun desquels on trouvoit une pièce de trente pieds carrés et trois
autres petites pièces pratiquées dans trois des petites tours. La
quatrième renfermoit un très-bel escalier qui conduisoit à ces
différents appartements, ainsi qu'aux deux tourelles. Les murs de la
grosse tour avoient, dans leur moyenne proportion, neuf pieds
d'épaisseur, et tout l'édifice étoit en pierres de taille. Cette tour,
qui avoit été bâtie en 1306 par un commandeur de l'ordre des Templiers
nommé _Jean le Turc_[472], servit, en plusieurs occasions, de prison
d'état[473] et de magasin d'armes.

          [Note 472: Il fut condamné à être brûlé, comme étant
          particulièrement accusé d'hérésie.]

          [Note 473: _Voy._ pl. 115. Elles seront fameuses jusque dans
          la dernière postérité, par la captivité de l'infortuné Louis
          XVI et de sa famille.]

Il y avoit dans le Temple trois sortes d'habitants: plusieurs grands
dignitaires et officiers de l'ordre y avoient leur demeure habituelle;
et quelques personnes de qualité y possédoient aussi des hôtels[474].

          [Note 474: Tout le monde sait que l'abbé de Chaulieu alla
          demeurer au Temple, lorsque Philippe de Vendôme, avec qui il
          étoit lié d'amitié, en eut été nommé grand-prieur. Il y étoit
          visité par ses amis La Fare, Chapelle, etc., et par tous les
          beaux esprits du temps. Telle fut l'origine de ces réunions
          fameuses, connues sous le nom de _soupers du Temple_,
          auxquelles le prieur de Vendôme assistoit habituellement.
          Jean-Baptiste Rousseau s'y rendoit aussi très-souvent. On
          connoît son épitre à Chaulieu, dans laquelle il dit:

              Par tes vertus, par ton exemple,
            Ce que j'ai de vertu fut trop bien cimenté,
              Cher abbé, dans la pureté
            Des innocents banquets du Temple.

          Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de Suisse en 1770, il
          demeura aussi quelque temps au Temple, sous la protection du
          prince de Conti. Beaucoup de princes en Europe protégeoient
          alors les rhéteurs et les prétendus philosophes qui
          machinoient leur ruine, et ces princes vivoient familièrement
          avec eux.]

La deuxième classe étoit composée des artisans que la franchise du lieu
y avoit attirés.

La troisième comprenoit ceux qui s'y étoient réfugiés pour éviter les
poursuites de leurs créanciers, dont ils ne pouvoient être atteints dans
cet enclos privilégié[475].

          [Note 475: Les titres sur lesquels étoient fondés ces
          priviléges n'étoient peut-être pas d'une authenticité bien
          établie: cependant nos rois y avoient consenti tacitement,
          d'autant mieux que les grands-prieurs n'en abusèrent jamais,
          et que tout réfugié réclamé par un ordre du prince étoit livré
          sur-le-champ.]

La totalité de la population du Temple s'élevoit, en 1789, à trois ou
quatre mille habitants.

L'église, d'architecture gothique assez jolie, fut bâtie, suivant la
tradition, sur le modèle de Saint-Jean de Jérusalem. L'abbé Lebeuf, qui
l'avoit visitée, remarque, comme une singularité dans sa construction,
une rotonde qui se trouvoit à l'entrée, et qui formoit la nef; elle
consistoit en six gros piliers disposés en cercle, qui soutenoient la
voûte; et il présume que primitivement cette voûte étoit surmontée d'un
dôme[476].

          [Note 476: _Voyez_ pl. 117.]

Cet ouvrage, ainsi que quelques vitraux du fond de l'église,
paroissoient être du treizième siècle. On y remarquoit les galeries du
cloître, à peu près du même temps, et un grand vestibule dans le goût du
quatorzième siècle.

Le choeur de cette église étoit assez vaste. On avoit placé l'autel,
disposé dans la forme d'un tombeau antique, au milieu d'une balustrade
de fer poli, d'une belle exécution.

L'église du Temple étoit dédiée à la Vierge, sous le titre de
Sainte-Marie du Temple. Cependant, comme saint Jean-Baptiste étoit le
patron de l'ordre, on y célébroit solennellement sa fête, et l'abbé
Lebeuf voit en lui le second patron de cette paroisse. Le jour de
Saint-Simon et Saint-Jude, anniversaire de la dédicace, il se tenoit au
Temple une foire qui attiroit un grand concours de monde[477].

          [Note 477: Il y avoit quatre confréries dans cette église:
          celle du Saint-Sacrement, celle de Notre-Dame-de-Lorette, la
          confrérie de Sainte-Anne, établie par les menuisiers en 1683,
          et celle de Saint-Claude, par les marchands de pain d'épice.]

On donnoit à cette paroisse le titre de conventuelle. Elle étoit
desservie par ses religieux appartenans à l'ordre, ou qui y étoient
agrégés pour cet office. Ils composoient un chapitre qui avoit ses biens
particuliers. L'un d'eux avoit le titre de prieur, et exerçoit les
fonctions curiales, mais seulement dans l'enceinte du Temple.

Comme le Temple étoit la maison principale du grand-prieuré de France,
tous les chevaliers de l'ordre qui mouroient à Paris ou plus près de
cette ville que d'aucune autre commanderie, étoient enterrés dans cette
église[478].

          [Note 478: Le droit que l'église du Temple avoit d'inhumer
          tous les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean qui mouroient
          dans l'étendue de sa juridiction, étoit fondé sur un usage
          fort ancien. En 1687, Charles Lefebvre d'Ormesson, chevalier,
          étant mort, et sa famille désirant qu'il fût enterré avec ses
          ancêtres à Saint-Nicolas-des-Champs, elle fut obligée de
          demander une permission au chapitre de l'église du Temple, qui
          l'accorda, _Sans tirer à conséquence pour l'avenir_; ce qui
          fut mentionné sur les registres.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DU TEMPLE.

     TABLEAUX.

     Dans le choeur, une Nativité, par _Suvée_.

     Dans la chapelle de Saint-Pantaléon, un tableau très-ancien
     représentant plusieurs miracles de ce saint.

     Dans la chapelle de la Vierge, des vitraux attribués à _Albert
     Durer_, représentant diverses circonstances de la vie de
     Jésus-Christ.

     Dans la chapelle de Saint-Jean, des vitraux, par le même,
     représentant Jésus-Christ couronné d'épines[479].

          [Note 479: Ces vitraux, qui doivent être mis au nombre des
          plus beaux qu'il y eût dans les églises de Paris, se voyoient,
          pendant la révolution, au Musée des Petits-Augustins.]


     TOMBEAUX.

     Dans le choeur s'élevoit un mausolée de marbre noir et blanc, sur
     lequel étoit la statue d'_Amador de la Porte_, grand-prieur de
     France, mort en 1640. Ce monument avoit été exécuté par _Michel
     Bourdin_[480].

          [Note 480: Il étoit aussi déposé au Musée des
          Petits-Augustins: c'est un ouvrage médiocre.]

     François de Lorraine, grand-prieur de France, et frère de la
     reine, épouse de Henri III, roi de France, mort en 1562, étoit
     inhumé dans la chapelle de la Vierge.

     Dans la chapelle du Saint-Nom de Jésus, ou de Saint-Jean, étoit
     le cénotaphe de _Philippe de Villiers de l'Isle-Adam_[481],
     grand-maître de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, mort à Malte
     en 1534.

          [Note 481: Ce cénotaphe, que l'on avoit déposé dans le même
          musée, représente ce chevalier à genoux devant un prie-dieu;
          auprès de lui sont déposés son casque et ses brassards.
          L'exécution totale en est médiocre; mais il y a de la naïveté
          dans la pose de la figure.]

     C'est dans cette chapelle que l'on enterroit tous les chevaliers
     de l'ordre qui mouroient à Paris et dans l'étendue du
     grand-prieuré.

     Le bailli de Suffren, chef d'escadre, et vice-amiral de France, y
     fut inhumé en 1788.

     On y voyoit encore les tombeaux et les épitaphes de François
     Faucon, chevalier, commandeur de Villedieu, mort en 1626; de
     Bertrand de Cluys et Pierre de Cluys son neveu, tous les deux
     grands-prieurs, et dont le dernier avoit fait bâtir la chapelle
     de Saint-Pantaléon. Leur tombeau, engagé sous une arcade dans
     cette même chapelle, offroit leurs deux statues à genoux, et
     placées l'une derrière l'autre[482].

          [Note 482: La tour du Temple, l'église et une partie des
          bâtiments ont été détruites; l'hôtel du grand-prieur, qui
          subsiste encore, est occupé par les religieuses de
          l'_Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement_, dont le couvent
          étoit établi, avant la révolution, rue Cassette. Elles ont
          pour supérieure madame Louise de Bourbon, fille de l'illustre
          et à jamais vénérable prince de Condé.]


LES RELIGIEUSES DE SAINTE-ÉLISABETH.

Ce couvent, situé vis-à-vis du Temple, et habité par des religieuses du
Tiers-Ordre-de-Saint-François, doit son établissement ou plutôt son
institution au père Vincent Mussart, qui rétablit en France l'entière
discipline de cet ordre. Sa réforme fut d'abord adoptée par madame
Marguerite Borrei et par Odille de Réci sa fille, qui avoient fondé, en
1604, un monastère du Tiers-Ordre au bourg de Verceil, près Besançon; et
l'exemple de ces saintes femmes l'eut bientôt répandue partout. Ces
dames, ayant transféré en 1608 leur couvent à Salins, le mirent,
lorsqu'elles embrassèrent la réforme, sous le nom de Sainte-Élisabeth de
Hongrie, laquelle fut en conséquence adoptée pour patronne par toutes
les religieuses du Tiers-Ordre. Plusieurs, et entre autres le père
Hélyot, ont avancé que cette princesse, mise au rang des saints à cause
de ses vertus, étoit aussi religieuse du Tiers-Ordre, et qu'elle est la
_première tertiaire qui ait fait des voeux solennels_; mais les preuves
qu'ils en apportent ne semblent pas décisives[483].

          [Note 483: Hist. des ord. mon., t. VII, p. 287.]

La réforme du père Mussart trouva des prosélytes à Paris. Sa belle-mère
et sa soeur l'embrassèrent, et dix autres personnes suivirent leur
exemple. Dès l'an 1613, on trouve plusieurs contrats de donations faites
en faveur de cette institution nouvelle[484], ce qui détermina Louis
XIII à l'approuver par des lettres-patentes données en 1614, et
enregistrées l'année suivante, d'après le consentement accordé par
l'évêque de Paris.

          [Note 484: Hist. de Par., t. II p. 1253, et t. V, p. 50.
          Quoique ces religieuses fissent profession du
          Tiers-Ordre-de-Saint-François, on croit néanmoins qu'elles
          possédoient des biens-fonds dont elles recevoient les revenus,
          comme semblent le prouver les donations qu'elles acceptèrent,
          et les acquisitions qu'elles firent de plusieurs maisons aux
          environs de leur monastère.]

Cependant le père Mussart, ayant acheté une maison rue
Neuve-Saint-Laurent, fit venir de Salins la mère Marguerite Borrei, et
la mit à la tête de cette communauté naissante. Des douze novices que le
roi avoit permis de recevoir, il n'y en eut que neuf qui persévérèrent,
et qui furent admises à prononcer leurs voeux le 30 mai 1617.

Dans la suite ces religieuses ayant fait quelques acquisitions dans la
même rue, vis-à-vis la maison des PP. de Nazareth, qui étoient du même
ordre, elles y élevèrent un monastère et une église, dont Marie de
Médicis posa la première pierre en 1628, et qui furent achevés en 1630.

L'église fut dédiée, le 14 juillet 1646, sous le titre et invocation de
_Notre-Dame de Pitié et de sainte Élisabeth de Hongrie_, par
Jean-François-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'évêque de Paris.

Le portail, d'une forme pyramidale assez élégante, est décoré de deux
ordres d'architecture en pilastres doriques et ioniques. L'église, qui
vient d'être rendue au culte, présente intérieurement une ordonnance
dorique[485].

          [Note 485: _Voyez_ pl. 117.]


     CURIOSITÉS.

     Le tableau du maître-autel représentait Jésus-Christ sur la
     croix, la Vierge et saint Jean à ses pieds, par un peintre
     inconnu.

     Près du sanctuaire, on lisoit l'épitaphe de M. Babinot, l'un des
     bienfaiteurs de cette maison. Au-dessus étoit un Christ en
     marbre.


LES PÈRES DE NAZARETH.

Nous parlerons de l'origine de ces religieux à l'article _Picpus_
(quartier Saint-Antoine).

Dès l'année 1613, ils avoient, rue Neuve-Saint-Laurent, un hospice dont
ils prêtoient une partie aux Filles de Sainte-Élisabeth, qui étoient
sous leur direction. Ces religieuses y restèrent jusqu'en 1630, époque à
laquelle elles prirent possession du monastère qu'elles venoient de
faire bâtir dans le voisinage. Les pères de Nazareth saisirent cette
occasion de se procurer un établissement permanent dans le lieu même
qu'elles venoient de quitter. Les bâtiments y étoient disposés d'une
façon convenable pour une communauté; et la direction de ces religieuses
leur ayant été confiée, il étoit nécessaire qu'ils fussent à portée d'en
remplir facilement les fonctions[486]. M. le chancelier Séguier
contribua puissamment, par ses libéralités, au succès de leur
établissement, dont il mérita d'être regardé comme le principal
fondateur. Toutefois ces pères manquoient de fonds pour achever leur
église, lorsqu'en 1732 une personne inconnue jeta dans leur tronc une
somme de 5000 liv., qui fut employée à cet usage. L'église et le couvent
furent bénits sous le titre de Notre-Dame de Nazareth.

          [Note 486: Ces rapports qu'ils avoient avec les Filles de
          Sainte-Élisabeth, ont fait dire à l'abbé Lebeuf et à plusieurs
          historiens que cet établissement fut fait en 1630. Il paroît
          certain néanmoins qu'il ne fut légalement autorisé que
          quelques années après, car ce n'est qu'en 1642 que leur fut
          accordé le consentement de l'archevêque de Paris _pour
          l'établissement dudit couvent, et pour la demeure et les
          fonctions desdits religieux en icelui_. (Reg. du secrétariat.)

          Les contrats pour la fondation sont du 19 novembre 1645 et
          dernier décembre 1649, et les lettres-patentes confirmatives
          de la fondation, du mois de janvier 1650. Ces religieux
          obtinrent des lettres de surannation en 1656, en vertu
          desquelles les précédentes furent enregistrées le 8 février
          suivant.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE NAZARETH.

     Dans l'enfoncement de l'aile droite du choeur, une Annonciation,
     par _Le Brun_.

     Dans la deuxième chapelle à gauche, Marthe et Marie, par
     _Jouvenet_.


     SÉPULTURES.

     Le coeur du chancelier Séguier étoit déposé dans le caveau d'une
     chapelle destinée à la sépulture de sa famille.

     On remarquoit que dans cette chapelle et dans tout le reste de
     l'église il n'y avoit point d'épitaphes[487].

          [Note 487: Ce couvent a été transformé, depuis la révolution,
          en maisons particulières.]


LES FILLES DU SAUVEUR.

Cette communauté avoit été formée sur le modèle de celle du Bon-Pasteur,
par les soins d'un pieux ecclésiastique nommé Raveau, en faveur des
personnes du sexe qui, après s'être plongées dans les désordres du
monde, avoient pris la résolution de faire pénitence de leurs
égarements. Madame Des Bordes et plusieurs autres personnes charitables
à qui il avoit communiqué son projet se réunirent pour ouvrir un asile à
ces infortunées. On les plaça d'abord, en 1701, rue du Temple; mais la
maison qu'on leur avoit accordée n'étant ni assez grande ni assez
commode, on leur en acheta une autre en 1704, dans la rue de Vendôme;
elles y élevèrent une chapelle qui fut dédiée sous le titre _du
Sauveur_, titre qu'elles adoptèrent aussi pour leur communauté.

Cet utile établissement fut autorisé par lettres-patentes du mois d'août
1727, enregistrées en 1731[488].

          [Note 488: L'église, qui existe encore, a été changée en
          boutiques; les bâtiments sont occupés par des particuliers.]


SPECTACLES DES BOULEVARTS.

_Grands danseurs de Nicolet._

Ce théâtre, situé dans la partie du boulevart qui est au midi de la rue
du Faubourg-du-Temple, n'étoit autre chose dans son origine qu'un de ces
spectacles ambulants qui se promenoient alternativement de la foire
Saint-Germain à celle de Saint-Laurent. Après avoir subi dans ces deux
foires une foule de révolutions dont nous aurons occasion de parler par
la suite, son dernier directeur, le sieur Nicolet, obtint, il y a
environ cinquante ans, la permission de s'établir sur ce boulevart,
auquel la ville venoit de faire des embellissements. Aux exercices de
ses danseurs de corde, Nicolet joignit la représentation de pantomimes à
grand spectacle, et de petites pièces badines qui piquèrent la curiosité
des Parisiens, toujours amoureux de la nouveauté. Il y fit assez
rapidement sa fortune; et l'existence, jusque là précaire de son théâtre
fut enfin consolidée[489].

          [Note 489: Ce théâtre s'est maintenu, pendant la révolution,
          sous le nom de Théâtre de la Gaieté.]


_Ambigu-Comique._

Ce spectacle commença en 1768, par des marionnettes connues alors sous
la dénomination de _comédiens de bois_. Le début s'en fit aux foires
Saint-Germain et Saint-Laurent.

Cette nouveauté eut d'abord quelque succès, mais on ne tarda pas à s'en
lasser. Le sieur Audinot, entrepreneur de ce spectacle, obtint alors la
permission de substituer des enfants à ses marionnettes, et parvint, à
force d'exercices et de soins, à leur faire jouer agréablement de
petites pièces composées exprès pour eux, ce qui ramena à son théâtre la
foule qui l'avoit déjà abandonné.

Établi sur le boulevart en même temps que les grands danseurs, le sieur
Audinot se vit dans la nécessité d'augmenter les ressources de son
spectacle, pour pouvoir rivaliser avec ce théâtre et avec celui des
Variétés, également établi en 1775 dans son voisinage. Il joignit donc
des représentations de pantomimes aux petites comédies qui formoient le
fond de son répertoire, et cette innovation lui permit de soutenir la
concurrence avec ses rivaux[490].

          [Note 490: Ce théâtre existe encore sous la même dénomination;
          et si l'on en excepte les enfants, auxquels on a substitué des
          acteurs ordinaires, le genre de son spectacle n'a point été
          changé.]


_Théâtre des Variétés-Amusantes._

Ce théâtre, qui avoit pris également naissance dans les foires, fut
transporté en 1775 sur les boulevarts, sous la direction du sieur De
l'Écluse. On y jouoit de petites pièces de la nature des proverbes, dont
le succès étoit principalement dû au jeu de quelques acteurs qui
devinrent très-fameux, et que tout Paris voulut voir. Leur prospérité
dans cette nouvelle demeure ne les empêchoit point de se transporter aux
foires dès qu'elles étoient ouvertes, et d'y donner des représentations
pendant toute leur durée.

Cet état de choses se maintint jusqu'en 1784, qu'on fit entrer dans le
plan des nouveaux bâtiments qui devoient être élevés autour du
Palais-Royal la construction de plusieurs salles de comédie. Avant même
que ces bâtiments eussent été construits, on s'étoit empressé d'y bâtir
un théâtre provisoire, sur lequel les acteurs des Variétés-Amusantes
avoient été transférés. Ils y jouèrent toutes sortes de pièces, excepté
la tragédie et la comédie à ariettes, en attendant qu'on eût achevé pour
eux la vaste salle qu'occupe maintenant la comédie françoise, alors au
faubourg Saint-Germain. Ils continuèrent leurs représentations sur ce
nouveau théâtre jusqu'à l'époque de la révolution[491].

          [Note 491: _Voyez_ t. I., 2e partie, p. 887; et t. II, 1re
          partie, p. 293.]

Il n'est point, pour les dernières classes de la société, de ferment de
corruption plus actif que ces petits théâtres, où l'on ne représente que
des mélodrames absurdes ou de petites comédies du genre le plus bas, et
qui sont presque toujours très-licencieuses. La littérature des anciens
_mystères_ n'étoit pas au-dessous de la plupart de ces pièces de
boulevart; et ce spectacle, si goûté de nos aïeux, étoit à la vérité
grossier et ridicule, mais du moins sans danger.


HÔTELS.

HÔTELS EXISTANTS EN 1789.

_Hôtel de Cambis_ (rue d'Orléans).

Suivant Jaillot et Sauval, cet hôtel avoit appartenu dans l'origine aux
ducs de Retz. Depuis il passa successivement à la famille de Sourdis, et
à celle dont il portoit le nom au commencement de la révolution.


_Hôtel Le Camus_ (rue de Thorigni).

Cet édifice, qui méritoit d'être remarqué, est situé au coin de la rue
Couture-Sainte-Catherine. Il fut bâti en 1656 par le sieur Aubert de
Fontenai, sur une partie de la culture Saint-Gervais, qu'il avoit
acquise dans cette intention; et comme ce particulier étoit intéressé
dans les gabelles, le peuple donna à sa nouvelle habitation le nom
d'hôtel _Salé_, nom que cette maison a porté long-temps, et sous lequel
elle étoit encore connue au commencement de la révolution.


_Hôtel d'Ecquevilly_ (rue Saint-Louis).

Cet hôtel avoit été bâti par Claude de Guénégaud, trésorier de
l'Épargne. Il passa depuis au chancelier Boucherat, et enfin à la
famille d'Ecquevilly. L'hôtel du chancelier Voisin étoit situé dans la
même rue, entre celles de Saint-Claude et du Pont-aux-Choux.


_Hôtel de Harlai_ (rue de Harlai).

Cet hôtel fut bâti au commencement du siècle dernier par M. de Harlai,
sur un terrain qui s'étendoit entre le jardin de l'hôtel Boucherat et la
rue Sainte-Claude. Il a continué d'appartenir à sa famille jusqu'à la
révolution, et sa construction donna naissance à la rue de Harlai, comme
nous le dirons ci-après.


_Hôtel de l'Hôpital_ (rue du Temple).

Cet hôtel faisoit l'angle de cette rue et de celle de Vendôme, et ses
jardins se prolongeoient sur le boulevart. Il existe encore, mais il a
subi de grands changements depuis la révolution. Ses constructions ont
été augmentées d'une aile au coin du boulevart, et son jardin est devenu
un lieu public où l'on donne des fêtes, des feux d'artifice, etc.[492]

          [Note 492: Il a porté successivement les noms de _Jardin de
          Paphos_ et de _Jardin des Princes_.]


AUTRES HÔTELS

LES PLUS REMARQUABLES DE CE QUARTIER.

  Hôtel de l'intendant de Paris, rue de Vendôme;
  ---- de Foulon, boulevart du Temple;
  ---- de la Michodière, rue du Grand-Chantier.


_Bailliage du Temple._

Ce bailliage tenoit son siége dans l'enclos du Temple, et connoissoit de
toutes les causes civiles et criminelles dans l'étendue de son ressort.
Les appels se relevoient au parlement.


_Société royale d'Agriculture._

Cette société, établie par arrêt du conseil du 1er mars 1761, tenoit ses
assemblées, tous les jeudis, à l'hôtel de l'Intendance, rue de Vendôme.

Elle s'occupoit de tous les objets relatifs à l'agriculture; sa
principale destination étoit de faire connoître, dans la généralité de
Paris, les différentes pratiques d'économie rurale mises en usage dans
les diverses provinces du royaume et chez l'étranger. Cette société
étoit divisée en trois classes: 1º les membres du bureau, au nombre de
vingt; 2º les associés, au nombre de quarante; 3º cent correspondants.


_École des Ponts et Chaussées._

Elle étoit située à l'extrémité de la rue de la Perle, dans la maison
occupée par M. Perronnet, directeur du bureau des plans, l'un des plus
habiles ingénieurs-architectes dont la France puisse se glorifier.
Personne n'ignore quelle étoit la célébrité de cette école, d'où il est
sorti tant d'ingénieurs distingués, et qui a été la source de tant de
projets utiles et magnifiques, dont l'exécution avoit rendu ce beau
royaume un objet d'admiration et d'envie pour tous les peuples de
l'Europe.


FONTAINES.

_Fontaine Boucherat_, ou _de l'Égout du Marais_.

Cette fontaine, qui donne de l'eau de la Seine, fut construite au coin
de la rue Charlot en 1697.


_Fontaine du Calvaire du Temple._

Cette fontaine, construite en forme de piédestal, et ornée de deux
tritons en sculpture, offroit l'inscription suivante, composée par
Santeuil:

  _Felix sorte tuâ Naïas amabilis,
  Dignum quo flueres nacta situm loci;
      Cui tot splendida tecta
      Fluctu lambere contigit.
  Te Triton geminus personat æmulâ
  Conchâ, te celebrat nomine régiam,
      Læto non sine cantu,
      Portat vasta per æquora.
  Cedent, credo equidem, dotibus his tibi
  Posthac nobilium numina fontium.
      Hâc tu sorte beata
      Labi non eris immemor._


_Fontaine Saint-Claude._

Cette fontaine, située au coin de la rue du même nom, du côté du Temple,
fut construite vers la fin du siècle dernier. On y avoit gravé cette
inscription:

  _Fausta Parisiacam, Lodoico rege, per urbem,
      Pax ut fundet opes, fons ita fundit aquas._


_Fontaine de l'Échaudé._

Elle est située Vieille rue du Temple, au coin de celle de Poitou, fut
bâtie en 1671, et donne de l'eau de l'aquéduc de Belleville.


_Fontaine de Vendôme._

Cette fontaine, ainsi nommée parce qu'elle fut construite du temps que
le chevalier de Vendôme étoit grand-prieur de France, est située à
l'extrémité des murs du Temple, du côté du boulevart. On y lisoit les
deux vers suivants:

  _Quem cernis fontem Malthæ debetur et urbi;
      Hæc præbet undas, præbuit illa locum._


_Fontaine des Vieilles Haudriettes._

Cette fontaine, située au coin de la rue dont elle a pris le nom et de
la rue du Chaume, reçoit l'eau de l'aquéduc de Belleville. Elle fut
construite sur les dessins de l'architecte Moreau, et ornée d'une figure
de naïade en bas-relief, par un sculpteur nommé Mignot. Le tout est
d'une grande médiocrité.


BARRIÈRES.

L'espace de l'enceinte qui borne au nord ce quartier en contenoit trois
en 1789, savoir:

  La barrière de Belleville;
  ---- ---- des Trois-Couronnes[493];
  ---- ---- des Moulins[494].

          [Note 493: Elle a été supprimée pour les voitures.]

          [Note 494: Elle avoit pris, pendant la révolution, le nom du
          fameux cabaretier _Ramponneau_, dont la maison étoit à côté.
          (Supprimée et murée.)]


RUES ET PLACES DU QUARTIER DU TEMPLE.

_Rue Sainte-Anastase._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Louis, et
de l'autre aux rues de Thorigni et de Saint-Gervais. Ce nom lui vient de
celui des religieuses hospitalières de Sainte-Anastase, dites depuis de
Saint-Gervais. Le sixième plan du commissaire Delamare indique cette rue
comme déjà existante en 1594: c'est une erreur. Un procès-verbal
d'alignement, trouvé dans les archives des dames hospitalières dont nous
venons de parler, constatoit que ce ne fut qu'en 1620 que la culture de
Saint-Gervais commença d'être couverte de maisons. Dans cette pièce, qui
est du 4 juillet de cette année, il est dit qu'on a jugé nécessaire de
faire sur le terrain de cette culture une rue de vingt pieds de large,
pour donner entrée et issue à la ruelle de Thorigni, qui sera appelée
rue Saint-Gervais; plus une autre rue de pareille largeur, aboutissant
sur l'égout, qu'on appellera _rue Sainte-Anastase_.

_Place d'Angoulême._ Cette place, située rue des Fossés-du-Temple, et à
laquelle vient aboutir la rue d'Angoulême, a été tracée dans cet
emplacement depuis 1780.

_Rue d'Anjou_[495]. Elle fait la continuation des rues Pastourelle et
de Poitou, entre lesquelles elle se trouve située. Elle a été ainsi
nommée dès son origine, c'est-à-dire en 1626, comme on peut le voir sur
les plans de ce temps-là. Cependant on la trouve désignée sous le nom de
rue de _Vaujour_ dans quelques plans postérieurs, notamment dans ceux de
Jouvin, de 1676, et de De Fer, en 1692.

          [Note 495: Henri IV avoit conçu le projet de faire au Marais
          une place magnifique et de la plus vaste étendue, qui auroit
          été appelée _place de France_. Ce prince en fit tracer le plan
          en sa présence, l'an 1608. On devoit y entrer par huit rues,
          larges de dix toises, bordées de bâtiments uniformes, et
          chacune devoit porter le nom d'une de nos grandes provinces.
          La mort funeste du roi empêcha l'exécution de ce grand projet.
          Louis XIII ayant permis depuis de bâtir sur l'emplacement qui
          avoit été réservé à cet effet, on changea les alignements, et
          l'on donna aux rues qu'on y perça en 1626 et depuis, les noms
          de nos provinces et de leurs principales villes. Telle est
          l'origine des noms d'Anjou, de Bretagne, du Perche, de
          Limoges, de Périgueux, etc., sous lesquelles sont indiquées
          diverses rues de ce quartier.]

_Rue de Beaujolois._ Elle aboutit d'un côté à la rue de Forez, et de
l'autre à celle de Bourgogne. Elle a été ouverte en 1626[496].

          [Note 496: Sauval parle d'une communauté de _Barratines_, sous
          le titre de saint François de Paule, établie dans cette rue.
          Nous n'avons pu rien découvrir de cette communauté, détruite
          sans doute depuis très-long-temps, si elle a jamais existé. La
          rue de Beaujolois a pris pendant la révolution le nom de _rue
          des Alpes_.]

_Rue de Beauce._ Elle aboutit d'un côté à la rue d'Anjou, et de l'autre
à l'extrémité des rues de la Corderie et de Bourgogne. Elle fut
également tracée en 1626.

_Rue de Berri._ Elle fait la continuation de la rue d'Orléans, et
aboutit aux rues de Bretagne et de Bourgogne, et à celle d'Angoumois ou
Charlot. Son origine est de la même époque que les trois précédentes.

_Rue Blanche._ C'est la partie de la rue Sainte-Maur ou du chemin de
Saint-Denis qui se trouve entre la rue des Trois-Bornes et celle du bas
Popincourt. Nous n'avons pu rien découvrir au sujet de cette
dénomination[497].

          [Note 497: Jaillot conjecture qu'elle pourroit venir d'une
          barrière dormante qu'on avoit posée à l'une de ses extrémités.
          Il y a eu effectivement plusieurs de ces barrières nommées
          _Blanches_.]

_Rue des Trois Bornes._ C'est un chemin qui traverse de la rue de la
_Folie-Moricourt_ dans celle du chemin de Saint-Denis, au coin de la rue
Blanche. Elle doit vraisemblablement son nom à quelques bornes qui s'y
trouvoient, ou à trois maisons isolées qu'on voyoit encore à son
extrémité dans le siècle dernier. Ce chemin étoit tracé dès la fin du
dix-septième siècle; mais il ne paroît pas qu'on lui ait donné un nom
avant 1730[498].

          [Note 498: On la nomme aujourd'hui rue _Lorillon_. Robert
          indique une rue de la _Haute-Borne_: c'est la continuation du
          chemin de Mesnil-Montant, depuis la rue du Bas-Popincourt.
          Elle doit ce nom à un lieu dit la _Haute-Borne_, connu par
          quelques cabarets, dans l'un desquels le fameux _Cartouche_
          fut arrêté.]

_Rue de Boucherat._ C'est la continuation de la rue Saint-Louis jusqu'à
celle de Vendôme, à partir de la rue des Filles-du-Calvaire. Le roi, par
son arrêt du conseil du 23 novembre 1694, et par celui du 7 août 1696,
avoit ordonné que la rue Saint-Louis seroit continuée jusqu'au nouveau
cours, et de là en retour jusqu'à la rue du Temple. La ville fut
autorisée, l'année suivante, à faire quelques changements à ce plan. La
rue qui devoit être continuée jusqu'au rempart sous le nom de rue
Neuve-Saint-Louis le fut sous celui de Boucherat, qui étoit le nom du
chancelier d'alors, comme il paroît par le procès-verbal d'alignement,
du 12 août 1697, et par l'arrêt confirmatif du 12 juillet 1698.

_Rues de Bourgogne et de Bretagne._ Nous réunissons ces deux rues, parce
que l'une sert de continuation à l'autre depuis la rue de la Corderie
jusqu'à celle de Saint-Louis, et que souvent on les a confondues
ensemble. Tantôt les historiens n'en ont fait qu'une sous le nom de
Bretagne ou sous celui de Bourgogne, comme on peut le voir sur plusieurs
anciens plans; tantôt on a distingué les rues de Bourgogne et de
Bretagne, ce qui a été fait sur des plans plus modernes. Enfin il y en a
qui lui donnent les deux noms, quoiqu'ils n'en fassent qu'une rue qu'ils
nomment ainsi indistinctement de Bretagne ou de Bourgogne. Cependant il
y a lieu de croire que, dans son origine, c'est-à-dire en 1626, on ne la
connoissoit que sous le nom de Bretagne, car c'est ainsi qu'elle est
indiquée dans le procès-verbal de 1636, et sur les plans antérieurs à
celui de Gomboust, qui ne font point mention de la rue de Bourgogne.

_Rue des Filles-du-Calvaire._ Elle aboutit d'un côté aux rues
Saint-Louis et de Boucherat, et de l'autre au boulevart; c'est une
continuation de la Vieille rue du Temple. L'ouverture en fut ordonnée
par arrêt du conseil, du 7 août 1696. On décida qu'elle seroit appelée
rue du Calvaire, à cause du monastère des religieuses de ce nom qui y
étoit situé.

_Rue du Grand-Chantier._ Elle fait la continuation de la rue du Chaume,
et aboutit à celle des Enfants-Rouges, au coin des rues Pastourelle et
d'Anjou. Nous avons déjà eu occasion de remarquer qu'anciennement elle
portoit ce nom _du Chaume_ dans toute son étendue, depuis la rue des
Blancs-Manteaux. On l'appela ensuite rue _du Chantier du Temple_, à
cause de celui qui y étoit situé, et enfin du Grand-Chantier, nom
qu'elle a toujours conservé depuis.

_Rue Charlot._ Elle commence au bout des rues de Bourgogne et de
Bretagne, et aboutit au Boulevart. Cette rue fut percée en 1626, et
appelée d'_Angoumois_. Elle ne porte pas d'autre nom dans nos anciennes
nomenclatures, et sur tous les plans du dix-septième siècle. Mais comme
un riche financier, appelé Claude Charlot[499], y fit alors bâtir
plusieurs maisons, le peuple lui donna le nom de ce particulier, et ce
nom lui est resté; elle aboutissoit alors à la rue Boucherat. En 1694 il
fut ordonné qu'elle seroit prolongée jusqu'au boulevart, et dans cette
partie elle devoit être nommée rue _Bosc_, à cause de M. Charles Bosc,
seigneur d'Ivry, alors prévôt des marchands. La rue a été continuée,
mais sous le même nom d'Angoumois ou Charlot.

          [Note 499: Claude Charlot étoit originairement un pauvre
          paysan du Languedoc qui devint un riche financier,
          adjudicataire des gabelles et de cinq grosses fermes, et
          propriétaire d'une terre érigée en duché.]

_Rue Saint-Claude._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Louis, et de
l'autre au boulevart. On croit que son nom lui vient d'une statue de
saint Claude, placée au coin du cul-de-sac qui se trouve dans cette rue.
Elle existoit dès 1644. C'étoit la continuation de la rue ou chemin
qu'on a depuis appelé rue Saint-Pierre. Elle a été ouverte en partie sur
un terrain appartenant aux Célestins, nommé en 1481 le _clos
Margot_[500].

          [Note 500: Arch. de Saint-Opport. Il y a dans cette rue un
          cul-de-sac qui porte le même nom, et qui existoit également en
          1644. Il y en avoit un second qui conduisoit au jardin du
          chancelier Boucherat, et qui forme aujourd'hui une partie de
          la rue de Harlai. (_Voyez_ plus bas cette rue.)]

_Rue de la Corderie._ Elle règne le long des murs de l'enclos du Temple,
depuis la rue du Temple jusqu'à celle de Bourgogne. On l'a aussi nommée
_Cordière_ et des _Corderies_. Ces noms viennent des cordiers qui y
travailloient avant que cet emplacement eût été couvert de maisons.

_Rue du Chemin-Saint-Denis_[501]. C'est un ancien chemin qui fait la
continuation de la rue Saint-Maur jusqu'à la rue Blanche; il a été ainsi
appelé parce qu'il conduit aux chemins de Saint-Denis et de Saint-Maur.

          [Note 501: Cette rue a pris le nom de celle de Saint-Maur, au
          bout de laquelle elle est située.]

_Rue de l'Échaudé._ Elle traverse de la rue du Temple dans celle de
Poitou, et doit son nom à sa situation. Nous avons déjà eu occasion de
remarquer qu'on appelle _Échaudé_ une île de maisons en forme
triangulaire, qui donne sur trois rues.

_Rue des Enfants-Rouges._ C'est la continuation de la rue du
Grand-Chantier, depuis la rue d'Anjou jusqu'à la rue Porte-Foin. Nous
avons remarqué ci-dessus qu'on l'appeloit rue du Chantier-du-Temple,
parce qu'on ne la distinguoit pas alors de celle qui porte ce nom. Elle
reçut son nouveau nom de l'hôpital établi depuis dans la rue Porte-Foin.

_Rue des Quatre-Fils._ Elle traverse de la rue du Grand-Chantier dans la
Vieille rue du Temple. Dans les anciens actes elle est nommée rue de
l'_Échelle-du-Temple_, dont elle fait la continuation. Elle se
prolongeoit même alors jusqu'à la rue de Thorigni. On la trouve aussi
désignée, en 1358, et dans quelques titres du milieu du quinzième
siècle[502], sous le nom de rue _des Deux-Portes_. Mais peu de temps
après, une enseigne des Quatre Fils-Aimon lui en fit donner le nom,
qu'elle a toujours conservé depuis. Aujourd'hui on dit simplement rue
des Quatre-Fils.

          [Note 502: Arch. du Templ.--Sauval, t. I, p. 160.]

_Rue de la Folie-Moricourt._ Elle va de la rue du Faubourg-du-Temple à
celle de Mesnil-Montant. C'est un chemin de traverse qu'on trouve nommé
sur le plan de Bullet, la _Folie-Marcaut_, et sur d'autres plans,
_Moricaut_, _Mauricaute_, et _Mauricourt_ ou _Moricourt_, qui est le nom
d'un particulier.

_Rue des Fontaines-du-Roi._ Elle aboutit d'un côté à la rue du
Faubourg-du-Temple, et de l'autre à celle du chemin de Saint-Denis.
Gomboust l'appelle _Chemin du Mesnil_. Elle doit sans doute son nom à
quelques tuyaux de fontaines qui pouvoient y conduire les eaux de
Belleville, ou à quelque réservoir qu'on y avoit construit[503].

          [Note 503: On la nomme aujourd'hui rue _Fontaine_.]

_Rue de Forez._ Elle aboutit à la rue Charlot et à celle de Beaujolois.
C'est une des rues qui furent tracées en 1626, et désignées sous un nom
de province. (Voyez rue d'Anjou.)

_Rue Neuve-Saint-François._ Elle traverse de la Vieille rue du Temple
dans celle de Saint-Louis, et doit le nom qu'elle porte à François Le
Févre de Mormans, président des trésoriers de France, qui en donna
l'alignement le 4 juillet 1620. Piganiol a été mal informé lorsqu'il a
dit qu'elle s'appeloit Saint-François à cause de François Ier, sous le
règne duquel elle fut bâtie. On l'a quelquefois confondue avec la rue
Françoise, dite aujourd'hui du Roi-Doré.

_Rue Saint-Gervais._ Elle fait la continuation de la rue de Thorigni, et
aboutit à la rue Neuve-Saint-François. Le procès-verbal de 1620, que
nous avons déjà cité, porte que, _pour donner entrée et issue à la rue
de Thorigni, il sera fait une rue de vingt pieds de large qui sera
appelée rue Saint-Gervais_. Malgré cela le peuple s'obstina à la nommer
_rue des Morins_, comme on peut le voir sur les plans de Gomboust, de
Bullet et autres, parce que la culture Saint-Gervais aboutissoit de ce
côté au terrain des sieurs Morin, et qu'alors leurs jardins bordoient la
rue Saint-Gervais.

_Rue Culture-Saint-Gervais._ Elle va de la Vieille rue du Temple à la
rue Saint-Gervais et à celle de Thorigni. Elle a été percée en même
temps que la précédente, et non pas en 1594, comme le dit le
commissaire Delamare[504]. Cette rue devoit être nommée rue de
_l'Hôpital-Saint-Gervais_, et on la trouve désignée sous ce nom dans
plusieurs titres des dames de Saint-Gervais jusqu'en 1653. Cependant
dès 1636 on l'appeloit rue de _la Culture_, de _la Couture_ et _des
Coutures-Saint-Gervais_. Elle doit ce nom, ainsi que la précédente, au
terrain de l'hôpital Saint-Gervais, sur lequel elle a été ouverte. Ce
terrain ou culture s'étoit formé de différentes acquisitions, qui
faisoient partie du clos Saint-Ladre et de la Courtille-Barbette.

          [Note 504: Trait. de la Pol., t. I, p. 81.]

_Rues Saint-Gilles_ et _Neuve-Saint-Gilles_. Elles sont aussi connues sous
le nom de _rue Neuve-Saint-Gilles_ et _Petite rue Neuve-Saint-Gilles_. La
grande commence à la rue Saint-Louis. On l'a prolongée en retour d'équerre
pour communiquer au boulevart; et c'est ce retour d'équerre qu'on appelle
petite rue Neuve-Saint-Gilles. Valleyre ne les distingue pas l'une de
l'autre. La première étoit déjà ouverte en 1644; la seconde ne l'a été qu'à
la fin du dix-septième siècle.

_Rue du Harlai._ Elle aboutit à la rue Sainte-Claude et au boulevart.
Nous avons déjà dit que dans la rue Sainte-Claude il y avoit autrefois
un second cul-de-sac ou ruelle qui conduisoit au jardin de l'hôtel de
Boucherat. Ce jardin se prolongeoit jusqu'au boulevart, et il étoit
encore en cet état au commencement du dernier siècle; mais M. de Harlai
ayant acheté le terrain qui s'étendoit entre ce jardin et la rue
Sainte-Claude, et y ayant fait bâtir un hôtel, alors le cul-de-sac fut
prolongé en retour d'équerre le long de cet hôtel jusqu'au boulevart, et
prit le nom de rue de Harlai.

_Rue des Vieilles-Haudriettes._ Elle va de la rue du Temple dans celle
du Grand-Chantier, vis-à-vis la rue des Quatre-Fils. Son premier nom
étoit _rue Jehan l'Huilier_, qu'elle portoit en 1290 et qu'elle devoit à
un particulier. Elle a été ensuite appelée _des Haudriettes_ et _des
Vieilles-Haudriettes_, à cause de quelques maisons qui y étoient
situées, et qui appartenoient aux hospitalières fondées par Étienne
Haudri. On lui donna ensuite le nom de _l'Échelle du Temple_, parce que
le grand-prieur du Temple en avoit fait élever une à son extrémité[505].
On trouve aussi qu'en 1636 on l'appeloit _rue de la Fontaine-Neuve_, à
l'occasion de celle que la ville avoit fait construire à l'un des coins
de cette rue, et qu'on a rebâtie en 1762. Enfin elle a repris son ancien
nom des Vieilles-Haudriettes avant le milieu du dix-septième siècle, et
l'a toujours conservé depuis.

          [Note 505: On voyoit encore en 1789, au coin de cette rue et
          de la rue du Temple, des fragments de cette échelle. Ces
          échelles, qui étoient des espèces de piloris, ou carcans,
          servoient de marque de haute-justice. Pendant la minorité de
          Louis XIV, de jeunes seigneurs, qu'on appeloit _les petits
          maîtres_, s'avisèrent de faire brûler l'échelle de la justice
          du Temple: elle fut rétablie sur-le-champ. L'archevêque de
          Paris en avoit deux, l'une dans le parvis Notre-Dame et
          l'autre au port Saint-Landri.]

_Rue de Limoges._ Elle aboutit à celle de Poitou et à celle de Bretagne.
C'est une des rues dont l'alignement et le nom furent ordonnés en 1626.
(Voyez rue d'Anjou.)

_Rue Saint-Louis_[506]. Elle commence, pour ce quartier, au coin des
rues du Parc-Royal et Neuve-Saint-Gilles, et finit au carrefour de la
Vieille rue du Temple et des Filles-du-Calvaire. C'étoit sur
l'emplacement qu'elle occupe que passoit un grand égout découvert,
lequel a subsisté ainsi jusqu'au règne de Louis XIII. C'est pourquoi on
l'a nommée successivement _rue de l'Égout_ et de _l'Égout couvert_,
ensuite _rue Neuve-Saint-Louis_, et _Grande rue Saint-Louis_. Cet égout
couvert avoit été reconstruit à côté de l'ancien en 1618.

          [Note 506: On l'a nommée, pendant la révolution, _rue de
          Turenne_.]

_Rue de la Marche._ Elle traverse de la rue de Poitou dans celle de
Bretagne, et fut tracée comme celle-ci en 1626.

_Rue de Mesnil-Montant._ On appelle ainsi le chemin qui conduit du
boulevart au hameau dont il a pris le nom. L'ancien nom de ce hameau est
le _Mesnil-Maudan_. On l'a ensuite altéré en celui de _Mesnil-Mautemps_
et _Mal-Temps_, enfin _Mesnil-Montant_. On sait qu'anciennement on
appeloit _mesnil_ une maison de campagne, _masnilium_, _mansionile_, et
qu'on s'est souvent servi de ce mot pour désigner un hameau ou petit
village. Si l'on a corrompu le nom primitif de _Mesnil-Maudan_ en
l'appelant _Montant_, ce nouveau nom étoit justifié par la position de
ce hameau. Le chemin qui y conduisoit du rempart étoit roide et escarpé.
La pente en fut adoucie, redressée et alignée en 1732. Deux ans après,
le roi donna l'ordre de planter les arbres qui s'élèvent des deux
côtés.

_Rue des Moulins_[507]. C'est un chemin qui commence à la rue
Saint-Maur, ou du chemin de Saint-Denis, et qui conduit aux moulins de
la butte de Chaumont, d'où son nom est venu.

          [Note 507: On la nomme maintenant _rue Lorillon_.]

_Rue de Normandie._ Elle aboutit d'un côté à la rue Charlot, et de
l'autre au carrefour des Filles-du-Calvaire. Ce n'étoit encore à la fin
du dix-septième siècle qu'un chemin qui régnoit depuis ce carrefour
jusqu'à l'ancienne porte du Temple. Le terrain entre ce chemin et le
boulevart étoit vague. La ville ayant formé le dessein de le couvrir de
rues et de maisons, il fut arrêté qu'on y traceroit une rue qui seroit
appelée rue de Normandie. Mais elle fut supprimée par arrêt du conseil
du 23 novembre 1694. Cette suppression ayant occasionné des plaintes et
des représentations de la part des propriétaires des maisons qui avoient
leur entrée dans cette rue, le roi y eut égard, et ordonna, par un
nouvel arrêt du 7 août 1696, que le dessin formé pour la construction de
cette rue seroit exécuté depuis la rue de Périgueux jusqu'à la rencontre
de l'aile des murs du Temple. Elle a été prolongée ensuite jusqu'à la
rue Saint-Louis, par un autre arrêt du conseil, du 21 février 1701.

_Rue des Oiseaux._ Elle commence à la rue de Beauce, et, retournant en
équerre, elle aboutit à la rue de Bourgogne[508]. Le nom de cette rue
lui vient d'une enseigne. Elle est aussi indiquée sur quelques plans
sous le nom de _la petite rue Charlot_.

          [Note 508: Il y a dans cet endroit un marché nommé autrefois
          le _Petit-Marché du Marais_, et que Piganiol dit avoir été
          établi en 1615 (t. IV, p. 371). Il y a sans doute une erreur
          dans cette date: car dans les lettres de permission du roi
          pour l'établissement de ce marché, il est dit qu'il sera
          construit sur une place contenant deux cent soixante-trois
          toises ou environ, tenant à la maison de M. Claude Charlot, à
          la rue de Bretagne et à la grande rue de Berri. Le
          procès-verbal de 1636 le place dans la rue de Berri; or, cette
          rue ainsi que celles qui sont contiguës à ce marché n'ont été
          percées qu'en 1626. On le nomme maintenant le _Marché-Rouge_.]

_Rue d'Orléans._ Elle aboutit d'un côté à la rue des Quatre-Fils, et de
l'autre au coin des rue d'Anjou et de Poitou. Il y a dans cette rue une
ruelle fermée à ses deux extrémités, qui, tournant en équerre, aboutit à
la rue d'Anjou. On l'appelle _ruelle de Sourdis_, parce qu'elle règne
des deux côtés le long de l'hôtel qui portoit autrefois ce nom.

_Rue de l'Oseille._ C'est la continuation de la rue de Poitou, depuis la
Vieille rue du Temple jusqu'à celle de Saint-Louis. Les anciens plans ne
la distinguent pas de l'autre, qui conservoit alors son nom jusqu'au
rempart. Jaillot conjecture que les noms d'Oseille et de Pont-aux-Choux,
qu'on a donnés à la prolongation de cette rue de Poitou, pouvoient venir
des légumes dont étoient couverts les marais potagers sur lesquels elle
a été continuée.

_Rue du Parc-Royal._ Elle aboutit d'un côté à la rue de Thorigni, et de
l'autre à la rue Saint-Louis. Elle portoit anciennement le nom de
_Thorigni_ depuis la Vieille rue du Temple jusqu'à l'égout, ou rue
Saint-Louis. Sauval dit[509] qu'on l'a nommée _rue du Petit-Paradis_, à
l'occasion d'une enseigne, et _rue des Fusées_, à cause de l'hôtel des
Fusées qui en occupoit une partie. Depuis on lui a donné le nom du
_Parc-Royal_, parce qu'elle conduisoit au parc de l'hôtel des
Tournelles.

          [Note 509: T. I, p. 155.]

_Rue Pastourelle._ Elle traverse de la rue du Temple dans celle du
Grand-Chantier, vis-à-vis la rue d'Anjou. Suivant Sauval[510], cette rue
s'appeloit _Groignet_ en 1296, à cause de Guillaume Groignet, mesureur
des blés du Temple, et en 1302 _rue Jehan de Saint-Quentin_. Elle ne
conserva pas long-temps ce dernier nom; car on trouve dans un terrier de
Saint-Martin-des-Champs une maison indiquée en 1328 rue du Temple, à
l'opposite de _la Barre de la Pastourelle_; et en 1331, une maison à
_Roger Pastourel_. Ainsi, il y a lieu de croire que c'est à ce
particulier ou à sa famille que cette rue doit le nom qu'elle porte
aujourd'hui.

          [Note 510: T. I, p. 155.]

_Rue du Perche._ Elle traverse de la rue d'Orléans dans la Vieille rue
du Temple; c'est une de celles dont l'alignement fut ordonné en 1626.

_Rue de Périgueux._ Elle aboutit d'un côté à la rue de Bretagne, et de
l'autre à celle de Boucherat. Elle ne s'étendoit d'abord que jusqu'au
chemin sur lequel on a bâti la rue de Normandie; mais en 1697 il fut
ordonné qu'elle seroit prolongée jusqu'à la rue de Boucherat. Elle
devoit porter en cet endroit le nom de _rue Letourneur_, qui étoit celui
d'un conseiller de ville, alors échevin; mais on ne se conforma point à
cette dernière disposition.

_Rue de la Perle._ Elle traverse de la Vieille rue du Temple dans celle
de Thorigni, dont elle a autrefois porté le nom, ainsi que celui de
_l'Échelle-du-Temple_, comme nous l'avons observé ci-dessus. Sauval
dit[511] «qu'elle n'avoit point encore de nom en 1759, et que celui
qu'elle porte vient d'un tripot carré qui a passé long-temps pour le
mieux entendu de Paris.» Piganiol, en copiant cet article[512], ajoute
que c'était _la perle_ des tripots. Il eût été plus simple et plus vrai
de dire que ce nom venoit de l'enseigne de ce jeu de paume.

          [Note 511: _Ibid._ p. 156.]

          [Note 512: T. IV, p. 374.]

_Rue Saint-Pierre_ ou _Neuve-Saint-Pierre_. Cette rue, qui aboutit
d'un côté à la rue Saint-Gilles, et de l'autre à celle des
Douze-Portes, fut ouverte en 1640, et appelée rue Neuve, ensuite _rue
Neuve-Saint-Pierre_[513]. Elle se prolongeoit alors jusqu'à la rue
Saint-Claude, et même au-delà. Peu de temps après on la nomma _rue
Neuve-des-Minimes_; nom qu'elle portoit en 1655. Le roi, par ses
lettres-patentes du mois d'octobre de cette année, permit à M. de
Turenne, à M. de Guénégaud et à quelques autres de supprimer cette rue
vis-à-vis de leurs maisons, et de la comprendre dans leurs jardins.
Cette concession fut enregistrée au parlement le 26 août 1656. La rue
ainsi diminuée reprit son ancien nom de Saint-Pierre, qu'elle tenoit
d'une statue de ce saint placée à l'une de ses extrémités.

          [Note 513: Il y a dans cette rue un cul-de-sac qui porte le
          même nom, lequel faisoit partie, ainsi que le retour de la
          petite rue Saint-Gilles, d'un chemin ou ruelle qui conduisoit
          au rempart.]

_Rue de Poitou._ Elle commence au carrefour des rues d'Orléans, d'Anjou
et de Berri, et aboutit à la Vieille rue du Temple. Au milieu du
dix-septième siècle elle se prolongeoit jusqu'au rempart, ainsi qu'il
paroît par les anciens plans.

_Rue du Pont-aux-Choux._ Elle fait la continuation de la rue de
l'Oseille, depuis la rue Saint-Louis jusqu'au boulevart. Ce n'étoit,
dans le principe, qu'un chemin qui conduisoit à des marais où l'on
cultivoit des choux et autres légumes. À l'endroit[514] où elle commence
étoit un _ponceau_ ou petit pont, pour traverser l'égout que la rue
Saint-Louis couvre aujourd'hui, et ce pont étoit appelé le pont
Saint-Louis, ou le Pont-aux-Choux. Il en est fait mention dans un
procès-verbal d'arpentage, du 2 janvier 1624, lequel se trouvoit dans
les archives de l'archevêché.

          [Note 514: Il y avoit aussi dans cet endroit une porte qui
          avoit reçu le nom de _Porte de Saint-Louis_, et sur laquelle
          on lisoit cette inscription:

            _Ludovicus Magnus avo divo Ludovico._
                        _Anno_ R. S. M. DC LXXIV.

          Cette inscription a fait croire à Piganiol que cette porte
          avoit été bâtie en 1674 (t. IV, p. 363). Jaillot prétend que
          cette date ne se rapporte qu'à sa reconstruction: car il dit
          avoir trouvé dans un registre des ensaisinements de
          Saint-Éloi, au 18 septembre 1642, _porte commencée à bâtir au
          bout de la rue de Poitou_; il ajoute toutefois qu'il est
          difficile de concilier cette date avec les provisions _de la
          charge de concierge de la nouvelle porte du Marais du Temple,
          appelée la porte Saint-Louis_, qui, suivant un mémorial de la
          chambre des comptes, furent accordées en 1637. Cette porte a
          été abattue en 1760.]

_Rue Porte-Foin._ Elle va de la rue du Temple dans celle des
Enfants-Rouges. Sauval dit[515] qu'en 1282 elle se _nommoit_ la _rue des
Poulies_, et _Richard-des-Poulies_; que depuis _Jean Porte-Fin_ y ayant
élevé un grand logis, le peuple donna son nom à la rue, et que ce nom a
été changé depuis en celui de Porte-Foin. Quand on eut établi dans cette
rue l'hôpital des Enfants-Rouges, le peuple lui donna aussitôt le nom de
rue des _Enfants-Rouges_, et des _Bons-Enfants_, comme on le voit sur
quelques plans; mais elle a repris le nom de Porte-Foin, qu'elle portoit
long-temps avant l'établissement de cet hôpital[516].

          [Note 515: T. I, p. 158.]

          [Note 516: La rue nouvelle percée sur l'emplacement de cet
          hôpital se nomme _rue Molay_.]

_Rue des Douze-Portes._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Louis, et
de l'autre à la rue Saint-Pierre. Son premier nom étoit celui de
_Saint-Nicolas_. Sauval dit[517] qu'elle le devoit à M. Nicolas Le Jai,
premier président, qui en étoit propriétaire. Elle a pris celui qu'elle
porte de douze maisons dont elle étoit composée.

          [Note 517: T. V, p. 158.]

_Rue du Roi-Doré._ Elle traverse de la rue Saint-Gervais dans celle de
Saint-Louis. Cette rue a d'abord été nommée _rue Saint-François_; elle
est ainsi désignée dans le procès-verbal d'alignement du 4 juillet 1620,
et dans celui de 1636 elle est nommée _Françoise_. Enfin on lui donna le
nom de _rue du Roi-Doré_, à cause d'un buste doré de Louis XIII, qu'on
avoit placé à l'une de ses extrémités.

_Rue de la Roulette_[518]. Cette rue n'est connue comme telle que depuis
le milieu du dernier siècle. C'est la continuation de la rue du
Mesnil-Montant, depuis la rue de la Folie-Moricourt jusqu'à celle du
Bas-Popincourt. Son nom est dû à ces anciens bureaux des commis des
fermes préposés pour empêcher la fraude. On les appeloit _roulettes_,
parce qu'ils étoient montés sur des roulettes pour être plus facilement
transportés d'un lieu à un autre.

          [Note 518: Cette rue est nommée maintenant _Mesnil-Montant_,
          comme celle dont elle fait la continuation.]

_Rue de Saintonge._ Elle va de la rue de Bretagne au rempart. On la
continua jusqu'à la rue de Boucherat en 1697. Ensuite on décida de la
continuer jusqu'au boulevart, sous le nom de _rue de Montigni_, ce qui
ne fut point exécuté.

_Vieille rue du Temple_[519]. La partie de cette rue qui dépend de ce
quartier commence aux coins des rues de la Perle et des Quatre-Fils, et
finit au carrefour des Filles-du-Calvaire. On la nommoit autrefois rue
de la _Couture_, _Culture_, et _Clôture du Temple_, parce qu'elle
aboutissoit à cet édifice; puis, rue de l'_Égout du Temple_ à cause de
l'égout qui passoit en cet endroit. Enfin on la trouve désignée sous les
noms de rue de _la Porte Barbette_, de _la Poterne Barbette_, rue
_Barbette_ et _Vieille-Barbette_. Elle devoit ces noms à l'hôtel
Barbette, dont il sera parlé au quartier Saint-Antoine.

          [Note 519: Ce fut dans cette rue que fut assassiné le duc
          d'Orléans, frère de Charles VI, vis-à-vis d'une maison qu'on
          appeloit alors l'image Notre-Dame, près le couvent des
          religieuses hospitalières de Saint-Gervais.]

_Rue du Temple._ Cette rue qui fait la continuation de la rue
Sainte-Avoie, et aboutit au boulevart, doit son nom à la maison des
Templiers, à laquelle elle conduisoit. Dès 1235 on l'appeloit _vicus
militiæ Templi_, et en 1252 rue de la _Chevalerie du Temple_.[520] Elle
a été prolongée jusqu'au boulevart en 1697[521].

          [Note 520: Sauval, t. I, p. 163.]

          [Note 521: Il y a dans la rue du Temple un cul-de-sac appelé
          _de l'Échiquier_, lequel a pris son nom de l'enseigne d'une
          maison qui en faisoit le coin. Sauval dit que ce cul-de-sac
          est un reste d'une rue nommée _du Noyer_; mais, selon Jaillot,
          cette rue du Noyer étoit placée entre celle de Braque et des
          Vieilles-Haudriettes. Il cite à l'appui de son opinion des
          lettres du garde de la prévôté de Paris, du 8 mai 1371, qui
          déterminent cette situation.]

_Rue du Faubourg-du-Temple._ Le nom de cette rue est dû au Temple,
au-delà duquel elle est située. Nous avons déjà dit que, dès avant le
règne de Charles IX, il y avait déjà en cet endroit quelques maisons,
dont le nombre, s'étant successivement augmenté, a formé ce faubourg.
On trouve dans les archives de Saint-Merri qu'au treizième siècle cet
endroit s'appeloit _le clos de Malevart_, et qu'il fut donné à titre
d'échange au chapitre en 1175[522].

          [Note 522: À l'extrémité de cette rue étoit une caserne des
          Gardes-Françoises.]

_Rue des Fossés-du-Temple._ Elle conduit du faubourg du Temple au
Pont-aux-Choux, le long des fossés dont elle a tiré son nom.

_Rue des Marais-du-Temple._ Elle traverse de la rue du
Faubourg-du-Temple dans celle de la Folie-Moricourt et de
Mesnil-Montant. On l'a ainsi appelée à cause des marais potagers dont
elle étoit environnée. Auparavant on la nommoit _Merderet_, et des
_Trois-Portes_, parce qu'alors elle étoit en forme d'équerre, et fermée
aux trois extrémités. (On la nomme maintenant rue du _Haut-Moulin_.)

_Rue de Thorigni._ Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Gervais, et de
l'autre au coin des rues de la Perle et du Parc-Royal. On la nommoit
anciennement _rue Neuve-Saint-Gervais_. Elle étoit connue sous le nom de
Thorigni dès 1575[523]. Nous avons déjà eu occasion de remarquer qu'elle
faisoit un retour d'équerre, et se prolongeoit jusqu'à la rue
Saint-Louis. Ce retour s'appelle aujourd'hui _rue du Parc-Royal_.

          [Note 523: Cens. de l'évêché, fol. 130.]

_Rue de Touraine._ Elle traverse de la rue du Perche dans celle de
Poitou. L'alignement en fut ordonné en 1626.

_Rue de Vendôme._ Elle aboutit d'un côté à la rue du Temple, et de
l'autre à la rue Charlot, vis-à-vis celle de Boucherat. Le nom qu'elle
porte n'a pas la même origine que ceux de la plupart des rues voisines
qui tirent leur dénomination d'une province ou de sa ville capitale;
mais il lui fut donné en l'honneur de Philippe de Vendôme, grand-prieur
de France, sur le terrain duquel elle avoit été ouverte, en exécution du
contrat qui fut passé avec la ville le 17 août 1695.


MONUMENTS NOUVEAUX

ET RÉPARATIONS FAITES AUX ANCIENS MONUMENTS DEPUIS 1789.

_Église des Capucins._--Dans le choeur et derrière l'autel, on voit un
tableau moderne représentant le _Baptême de Jésus-Christ_ (donné par la
ville en 1819).

_Marché du Temple._--Il a été construit sur la place qu'occupoient
autrefois l'église et la plus grande partie des constructions renfermées
dans cet enclos. Ce marché se compose de quatre grands carrés, divisés
par compartiments que forment des poteaux entre lesquels ont été
établies les places des marchands; et chaque carré est couvert d'une
toiture qui le met à couvert de la pluie. Ces marchands sont au nombre
d'environ deux mille, fripiers, lingères, ferrailleurs, chapeliers,
cordonniers, etc. etc. On entre dans cette vaste foire par deux grandes
ouvertures que l'on a pratiquées en abattant plusieurs maisons de la rue
du Temple.

_Fontaines._--On en construit deux nouvelles devant l'hôtel du
grand-prieur. Elles se composent de deux piédestaux sur lesquels
s'élèvent deux figures de femmes assises et couronnées de roseaux: l'une
tient une rame et une corne d'abondance; l'autre un roseau et une cruche
d'où l'eau se répand. Ces figures d'un beau style ont été moulées par
Pujol.

_Panorama Dramatique._--C'est un petit théâtre que l'on vient de
construire tout nouvellement. La façade en est d'un excellent goût. Elle
se compose d'une grande arcade ornée de deux colonnes et de deux
pilastres entre lesquels sont placées deux figures symboliques: l'une
tient un masque et une épée, l'autre des instruments de musique. Dans le
tympan sont deux génies tenant d'une main une trompette, de l'autre une
couronne; dans le fronton deux autres génies à genoux supportent les
armes de France.

_Jardin Turc._--Il règne le long du boulevart, et sert, particulièrement
le samedi, de réunion aux familles juives.


RUES NOUVELLES.

_Rue Neuve de Bretagne._ Elle commence à la rue Neuve du Mesnil-Montant
et finit à la rue Saint-Louis.

_Rue Ferdinand._ Elle commence à la rue des Moulins et vient aboutir à
la rue Lorillon.

_Rue Neuve du Mesnil-Montant._ Elle vient aboutir à la rue Saint-Louis,
commençant au boulevart.

_Rue de la Rotonde._ Elle commence dans la rue de Bretagne et vient
aboutir dans l'enclos du Temple.

Il y a dans le même enclos une rue nouvellement percée qui vient aboutir
à celle de Vendôme; elle est encore sans nom.



QUARTIER SAINT-ANTOINE.

     Ce quartier est borné à l'orient par les extrémités du faubourg
     jusqu'aux barrières inclusivement; au septentrion, par
     l'extrémité du même faubourg et par les rues de Mesnil-Montant,
     Neuve Saint-Gilles, du Parc-Royal et de la Perle exclusivement; à
     l'occident, par la Vieille rue du Temple inclusivement, depuis
     les coins des rues des Quatre-Fils et de la Perle jusqu'à la rue
     Saint-Antoine; et au midi, par la rue Saint-Antoine
     inclusivement, depuis le coin de la Vieille rue du Temple jusqu'à
     l'extrémité du faubourg.

     On y comptoit, en 1789, soixante-quatorze rues, onze culs-de-sac,
     une église paroissiale, deux chapelles, cinq communautés
     d'hommes, neuf couvents et quatre communautés de filles, quatre
     maisons hospitalières, une grande quantité d'hôtels, plusieurs
     places, etc.


Avant le règne de Philippe-Auguste, tout le vaste emplacement qu'occupe
ce quartier étoit hors des murs; on n'y voyoit, à cette époque, que des
cultures et quelques hameaux répandus çà et là, à une assez grande
distance de la ville.

Il n'y a pas même d'apparence que l'enceinte élevée par ce prince en ait
renfermé quelques parties, car les historiens de Paris qui lui donnent
le plus d'étendue de ce côté ne la placent pas plus loin que la porte
_Baudoyer_, limite occidentale du quartier dont nous parlons.

Enfin, sous Charles V et Charles VI, on voit s'élever une nouvelle
muraille, dans laquelle est renfermée toute la portion de ce quartier
qui s'étend jusqu'à la Bastille. Il paroît, par le plan de Dheulland,
que cette forteresse étoit appuyée à l'occident contre les murs de
l'enceinte: car la porte de la ville y est indiquée dans la rue
Saint-Antoine, entre celle des Tournelles et la rue Jean-Beausire.

Les choses restèrent en cet état jusqu'au règne de Henri III; et pendant
ce long intervalle on voit se former la rue du faubourg qui conduit à
l'abbaye Saint-Antoine, et celle qui aboutit au chemin de Charenton.

Sous les règnes suivants se formèrent successivement des rues dans la
direction des divers bourgs ou villages situés dans le rayon de ce
quartier; et pendant l'espace de deux cents ans ces accroissements
continuels devinrent si considérables que le faubourg finit par
embrasser dans sa circonférence le plus grand nombre de ces villages,
tels que la Rapée, Reuilli, Picpus, la Croix-Faubin, Popincourt, etc.

Enfin la dernière enceinte élevée sous Louis XVI renferma dans la ville
tout cet immense territoire.

Le quartier Saint-Antoine, qui, de même que celui de Saint-Paul, fut si
long-temps habité par nos rois, devint aussi le lieu où demeurèrent de
préférence les personnages les plus distingués de la cour et de la
ville. De nombreux et magnifiques hôtels y furent élevés de tous les
côtés; jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, il conserva cette antique
splendeur, et fut pour la ville de Paris ce qu'ont été depuis les
faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré[524].

          [Note 524: Nous avons joint à la représentation que nous
          donnons ici de la porte de ville qui dépendoit de ce quartier,
          celle du quartier du Temple située, jusqu'au règne de Louis
          XIV, à l'extrémité de la rue du même nom. (_Voyez_ pl. 131.)]


LES HOSPITALIÈRES DE SAINTE-ANASTASE,

DITES DES FILLES SAINT-GERVAIS.

«L'on ne doute point, dit Sauval[525], que, sous le règne de
Louis-le-Gros, l'hôpital Saint-Gervais n'ait été fondé, qui se nomme à
présent l'hôpital des filles Sainte-Anastase.» Jaillot non-seulement en
doute, mais il affirme le contraire, en produisant le plus ancien titre
qui concerne cette maison, lequel est de 1171[526]. Ce titre nous
apprend l'origine de cet hôpital, situé d'abord au parvis de l'église
Saint-Gervais, et nous en avons déjà fait connoître les fondateurs[527].
Par la bulle de confirmation que donna Alexandre III en 1173[528],
suivant quelques-uns, et en 1179, suivant d'autres[529], il étoit
administré par un maître ou procureur, et par des frères. Les choses
restèrent en cet état jusque vers le milieu du quatorzième siècle, que
Foulques de Chanac, évêque de Paris, y plaça quatre religieuses, sous la
direction d'un maître et d'un proviseur. Cette nouvelle forme
d'administration subsista jusqu'en 1608, que le cardinal de Gondi,
s'étant vu forcé de supprimer ces deux chefs à cause de leur mauvaise
gestion, se réserva le droit de commettre l'agent nécessaire pour
recevoir les voeux des religieuses et les comptes qu'elles devoient
rendre de leur temporel; ce qui a toujours été observé depuis.

          [Note 525: T. I, p. 559.]

          [Note 526: Dubreul, p. 950.]

          [Note 527: _Voyez_ p. 847.]

          [Note 528: Lemaire, t. III, p. 166.]

          [Note 529: Hist. de Paris, t. I, p. 199.--Piganiol, t. IV, p.
          128.--Dubreul, p. 951.]

Le premier nom de cette maison, et son nom le plus ordinaire, a
toujours été celui de Saint-Gervais, qu'elle tiroit de son origine et de
sa première situation. On s'étoit même habitué à le donner à la
chapelle, quoiqu'elle fût dédiée, dès l'année 1358, sous celui de sainte
Anastase, martyre, circonstance qui cependant fit naître l'usage
d'appeler religieuses de Sainte-Anastase celles qui desservoient
l'hôpital. Des causes semblables à celles qui ont occasionné tant de
changements de domicile parmi les communautés hospitalières ou
religieuses de Paris, telles que le nombre plus considérable des
professes, des pauvres, des malades dont elles prenoient soin, la
caducité de leurs bâtiments, devenus d'ailleurs trop petits, etc., les
déterminèrent, en 1654, à chercher une autre demeure. Elles achetèrent,
en conséquence, dans la Vieille rue du Temple, un hôtel assez vaste qui
s'étendoit jusqu'à la rue des Francs-Bourgeois et à celle des Rosiers.
Cet hôtel, qui avoit appartenu, dans l'origine, au comte de
Châteauvilain, leur fut vendu par les créanciers du marquis d'O,
surintendant des finances et gouverneur de Paris; l'acquisition en fut
approuvée par l'autorité ecclésiastique le 30 mars 1656, confirmée et
amortie par lettres-patentes de la même année.

Ces religieuses étoient de l'ordre de Saint-Augustin, et gouvernées par
une prieure perpétuelle. Elles exerçoient l'hospitalité envers les
hommes seulement, et pendant trois nuits de suite, comme celles de
l'hôpital de Sainte-Catherine[530] la pratiquoient envers les femmes et
les filles[531].

          [Note 530: _Voyez_ t. I, p. 572, 2e partie.]

          [Note 531: Les bâtiments de cette communauté sont maintenant
          occupés par une manufacture.]


LE PETIT SAINT-ANTOINE.

Nous avons déjà parlé de ce fléau terrible connu sous les noms de _feu
sacré_, _mal des ardents_, _mal de Saint-Antoine_[532], dont la France
fut affligée pendant près de trois siècles, et dont les ravages furent
tels qu'on put croire, à certaines époques, que la génération entière
étoit condamnée à périr, à moins qu'un miracle n'opérât la guérison de
ceux qui en étoient attaqués. Les secours humains ne pouvoient leur
offrir d'autres moyens de salut que l'amputation du membre malade, et
souvent la crainte de la contagion empêchoit de leur rendre ce triste et
douloureux service. Ému du spectacle de tant de misères, un pieux et
charitable gentilhomme du Dauphiné, nommé Gaston, conçut, vers l'an
1095, avec _Gérin_ (ou Guerin) son fils, le projet de fonder un hôpital
pour ces infortunés dans le lieu appelé _la Motte Saint-Didier_, alias
_aux Bois_, et aujourd'hui le bourg ou petite ville de Saint-Antoine, au
diocèse de Vienne. Plusieurs autres gentilshommes s'associèrent à leur
généreuse entreprise; et la communauté séculière qu'ils formèrent, avec
l'approbation du pape Urbain II, ne tarda pas à prendre une forme
régulière. Honoré III leur permit, en 1218, de faire les trois voeux
ordinaires; et l'on voit par la bulle de Boniface VIII, de 1297, qu'ils
suivoient la règle de Saint-Augustin, et qu'on les appeloit _chanoines
ou frères de Saint-Antoine_. C'est par cette bulle que leur maison fut
érigée en abbaye, et qu'elle devint le chef-lieu de l'ordre; toutes les
autres maisons n'avoient que le titre de commanderies.

          [Note 532: _Voy._ t. I, p. 289, 1re partie.]

Ceux qui ont écrit sur Paris assignent des époques différentes à
l'établissement de ces religieux dans cette ville[533]. On n'en connoît
point en effet la date certaine; mais Jaillot, qui avoit vu l'histoire
manuscrite de cette maison, ne croit pas qu'il soit possible d'en
reculer l'origine au-delà du règne du roi Jean. Cette histoire[534]
nous apprend en effet que la commanderie d'Auxerre comprenoit dans sa
juridiction toutes les villes de la province de Sens dont Paris faisoit
alors partie. On y lit que _Geoffroi de Privas_, grand-prieur de
l'abbaye de Saint-Antoine, et commandeur d'Auxerre, venoit souvent dans
cette capitale, soit pour les affaires de l'ordre, soit pour celles de
sa commanderie; et qu'il occupoit, en 1359, une maison située près du
lieu où fut depuis le Petit Saint-Antoine.

          [Note 533: Corrozet, Sauval et Lemaire le placent sous saint
          Louis, sans en apporter aucune preuve; l'abbé Lebeuf, vers
          1360; Piganiol, en 1361; Dubreul et dom Félibien, en 1368.]

          [Note 534: Archiv. du Petit Saint-Antoine.]

Charles, fils aîné du roi Jean, jouissoit alors du Dauphiné, que Humbert
lui avoit cédé en 1349. Pendant le séjour qu'il avoit fait dans cette
province, il avoit eu occasion de connoître l'ordre de Saint-Antoine; et
le dévouement admirable de ces chanoines hospitaliers l'avoit
profondément édifié. Il conçut dès lors le projet d'accorder la plus
éclatante protection à une institution aussi utile, projet qu'il
effectua en leur abandonnant d'abord des biens confisqués sur des
vassaux rebelles[535], ensuite en leur faisant don, pour les établir à
Paris, d'un grand manoir acheté de ses propres deniers et à leur
intention, en l'année 1361. Ce terrain, appelé _la Saussaie_, contenoit
539 toises carrées, et étoit situé entre les rues Saint-Antoine et du
Roi de Sicile. La nouvelle maison fut aussitôt érigée en commanderie par
le chapitre général de l'ordre; il fut décidé qu'elle seroit appelée
_Commanderie de France_, et que celle d'Auxerre, venant à vaquer, par la
mort ou par la démission de Geoffroi de Privas, y seroit réunie. Cette
mort arriva bientôt, et _Pierre de Lobet_, général de l'ordre, donna, le
18 septembre 1361, des provisions à _Aimard Fulcevelli_ pour réunir et
gouverner ces deux commanderies. On doit donc regarder cette date comme
celle de la véritable époque de cet établissement, sans avoir égard à
tout ce qu'ont pu dire de contraire les divers historiens de Paris[536].

          [Note 535: Drocon Guarrel et Jean de Vaux, qui s'étoient
          soustraits à son obéissance, et avoient embrassé le parti du
          roi de Navarre.]

          [Note 536: Les nouveaux établissements éprouvent toujours des
          difficultés, et celui-ci en eut plusieurs à vaincre: le curé
          de Saint-Paul, dans la paroisse duquel étoit situé le
          monastère du Petit Saint-Antoine, éleva quelques contestations
          qui furent terminées par une transaction passée le 26 février
          1365, par laquelle Hugues d'Optère, commandeur, s'oblige, lui
          et ses successeurs, à payer tous les ans dix livres au curé de
          Saint-Paul, et à partager avec lui l'honoraire de ceux qui
          seroient inhumés dans la nouvelle église. Cette transaction
          fut confirmée par Estienne, évêque de Paris, et par Pierre de
          Lobet, général de l'ordre.

          Peu de temps après il s'éleva un autre différend entre Hugues
          de Châteauneuf, successeur de Hugues d'Optère, et le prieur de
          Saint-Éloi, à l'occasion du manoir de la Saussaie, qui
          relevoit de son prieuré. Cette contestation fut encore
          terminée moyennant une rente annuelle de quarante livres, que
          le commandeur s'obligea de payer, lui et ses successeurs.]

D. Félibien s'est encore trompé lorsqu'il dit que «ces religieux se
servirent d'abord d'une chapelle, jusqu'à ce que Charles V, parvenu à la
couronne, leur eut fait bâtir une église, qui fut achevée en
1368[537].»--Les lettres de Charles V ne parlent point d'église; elles
ne font mention que du manoir de la Saussaie, et il paroît que la
modicité des revenus n'avoit pas encore permis d'y bâtir ni l'hôpital ni
l'église qui faisoient la base de l'établissement. Cet état de chose est
prouvé jusqu'à l'évidence par un acte de 1373, dans lequel le chapitre
déclare que «la commanderie de Paris, érigée depuis peu, _nova
plantatio_, a besoin d'une église et d'un hôpital, et que la modicité de
ses revenus ne lui fournissoit pas les moyens d'élever ces
constructions; que, pour éviter le scandale qui en résulteroit s'il n'y
avoit pas une église de Saint-Antoine à Paris, il a résolu d'unir à
cette commanderie celle de Bailleul en Flandre, laquelle est assez riche
pour subvenir à ces dépenses.» Cette réunion fut effectivement opérée;
et, suivant Dubreul et l'auteur des _Antiquités des villes de
France_[538], l'église fut bâtie, en 1375, par Hugues de Châteauneuf,
qu'ils qualifient d'abbé de Saint-Antoine, et qui n'étoit réellement
que commandeur de la maison de Flandre, à laquelle celle de Paris venoit
d'être réunie.

          [Note 537: Hist. de Par., t. III, p. 484.]

          [Note 538: Publiées sous le nom de Duchesne, chap. VII, p. 59,
          de l'édit. de 1614.--Dubreul, p. 997.]

Dubreul, Lemaire et autres disent que cette église fut rebâtie en 1442,
sans donner d'autre preuve de ce fait, sinon qu'elle fut dédiée cette
même année; mais nous avons déjà fait voir que, depuis quelques siècles,
la dédicace des églises se faisoit souvent à de longs intervalles après
leur consécration[539], d'où il résulte qu'on ne peut rien inférer d'une
semblable circonstance.

          [Note 539: _Voyez_ 1re partie de ce vol., p. 444.]

L'union de la commanderie de Paris avec celle de Bailleul subsista
jusqu'en 1523, qu'elles furent séparées l'une de l'autre par l'empereur
Charles-Quint, alors souverain des Pays-Bas, lequel ordonna que cette
dernière commanderie ne seroit possédée à l'avenir que par un religieux
né dans ses États. Environ un siècle après, en 1618, le titre de celle
de Paris fut supprimé; et cette suppression devint commune, en 1622, à
toutes les autres commanderies. Antoine Brunel de Grammont, abbé et
général de l'ordre, qui l'ordonna, n'exerça un semblable coup d'autorité
que par les plus louables motifs. Il considéra que l'autorité dont
jouissoient les commandeurs apporteroit indubitablement des obstacles
invincibles à la réforme qu'il se proposoit d'introduire dans son
ordre, réforme qu'il eut en effet le bonheur et la gloire de lui faire
accepter. Ce changement fut opéré en vertu d'une bulle de Paul V, du 3
avril 1618, que suivirent des lettres-patentes du 8 juin suivant; et la
maison fut dès lors changée en séminaire ou collége destiné à
l'éducation des jeunes gens nouvellement admis dans la communauté.

C'est donc sans fondement que Piganiol place l'époque de ce changement
en 1615[540]; cette réforme fut autorisée par Grégoire XV en 1622, et
par Urbain VIII, son successeur, en 1624; enfin elle fut introduite dans
toutes les maisons de l'ordre qui depuis furent gouvernées, ainsi que
celle de Paris, par des supérieurs triennaux que nommoit le chapitre
général.

          [Note 540: T. IV, p. 476.]

La maison fut rebâtie en 1689; on lui donna le nom de Petit
Saint-Antoine, pour la distinguer de l'abbaye Saint-Antoine, située dans
le faubourg. Dans les dernières années qui ont précédé la révolution,
les chanoines réguliers qui l'habitoient avoient été réunis à l'ordre de
Malte, lequel avoit institué dans cette église un petit chapitre, avec
un prieur chefcier destiné à l'acquit des fondations[541].

          [Note 541: Dans cette église étoit établie, depuis plusieurs
          siècles, une confrérie de Saint-Claude, autrefois si célèbre
          que le roi Charles VI ne dédaigna point de s'y faire recevoir,
          exemple qui fut suivi par les principaux seigneurs de sa
          cour.]

Le maître-autel étoit décoré d'un tableau représentant l'Adoration des
mages, par _Cazes_[542].

          [Note 542: Les bâtiments du Petit Saint-Antoine sont remplacés
          par des maisons particulières, et l'on y a percé un passage
          qui donne vis-à-vis la rue des Juifs.]


PRISON DE L'HÔTEL DE LA FORCE.

Cet hôtel, dont nous ferons bientôt connoître l'origine et les diverses
révolutions[543], après avoir appartenu à des rois, à des princes, à des
particuliers opulents, avoit été, quelques années avant la fin de la
monarchie, transformé en une prison, dans laquelle on renfermoit
uniquement les personnes arrêtées pour dettes et autres délits civils.
Au moyen de cet établissement, dû à la bienfaisance de Louis XVI, elles
ne se trouvoient plus confondues avec les criminels auxquels étoient
destinées les prisons du Grand Châtelet et de la Conciergerie.

          [Note 543: _Voyez_, à la fin de ce quartier, l'article
          _Hôtels_.]

Cette nouvelle prison étoit remarquable par son étendue, par sa
salubrité, par la commodité des logements, la diminution des frais, la
suppression des perceptions abusives, etc. Elle contenoit huit cours,
dont quatre étoient très-spacieuses, et six départements, dans lesquels
étoient renfermés séparément les prisonniers détenus pour mois de
nourrice; les débiteurs civils de toute espèce; les gens arrêtés par
ordre du roi et de la police; les femmes prisonnières; les mendiants et
vagabonds. L'infirmerie, les dortoirs, les réfectoires, tout étoit
distribué avec un ordre, une propreté, une commodité qui adoucissoit,
autant qu'il étoit possible, la situation des malheureux forcés
d'habiter cette triste demeure.

La nature des délits pour lesquels on étoit renfermé dans cette prison
nous conduit naturellement à parler de la police de Paris, à la
juridiction de laquelle quelques-uns de ces délits sembloient appartenir
plus particulièrement.


_Sur la police de Paris._

On a pu voir dans notre premier volume[544] les variations diverses
qu'éprouva la police de Paris, non pas depuis son origine, mais à
partir de l'époque où commença la troisième race de nos rois, jusqu'au
règne de saint Louis, sous lequel le célèbre prévôt de Paris, Étienne
Boislève, la rétablit dans toute sa vigueur. Dès ce temps-là le Châtelet
étoit le siége de cette juridiction[545].

          [Note 544: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 521.]

          [Note 545: Delamare, Trait. de la Pol., t. I, p. 114.]

Elle fut successivement perfectionnée par les ordonnances des prévôts
successeurs de Boislève. Ils continuèrent le recueil d'ordonnances que
ce grand magistrat avoit commencé jusqu'en 1344; et l'on trouve qu'à
cette époque Guillaume Germont, alors prévôt de Paris, y joignit la
collection des lettres-patentes du roi et arrêts du parlement qui
avoient rapport à ces matières; puis, ayant formé du tout un registre,
le déposa à la chambre des comptes, où il a été conservé jusqu'à la fin
de la monarchie, sous le titre de _Premier livre des métiers_.

Nous avons dit que le roi Jean, monté sur le trône au milieu des
calamités de toute espèce qui avoient désolé la fin du règne de son
prédécesseur, donna une grande application à la police de Paris[546].
Les réglements généraux qu'il adressa à ce sujet au prévôt contiennent
une foule de dispositions très-sages, pour bannir de cette grande cité
les vices que la paresse et la mendicité y avoient introduits,
maintenir la tranquillité et la foi publique, protéger l'industrie,
entretenir l'abondance des choses nécessaires à la vie, etc. Ils
contiennent en outre des dispositions sur la juridiction du prévôt de
Paris, qui prouvent l'unité de son tribunal en première instance sur
tous ces points[547].

          [Note 546: _Voyez_ t. Ier, p. 738, 2e partie.]

          [Note 547: Delamare, Traité de la Pol., t. Ier, p. 114.]

L'autorité de ce magistrat se maintint dans les mêmes attributions sous
les successeurs de ce prince; et la première chose que fit Charles V
lorsqu'il prit la place de son père, après cette longue anarchie qui
avoit confondu tous les droits et fait méconnoître tous les pouvoirs,
fut de rendre au prévôt de Paris toutes ses prérogatives, afin de
parvenir à rétablir dans cette capitale l'ordre et la tranquillité. Dans
les lettres-patentes données à ce sujet, il est remarquable que ce
prince rappelle de nouveau ce principe déjà reconnu. «Qu'à cause du
domaine de la couronne, la juridiction ordinaire de sa bonne ville de
Paris appartient de plein droit et de temps immémorial, pour lui et en
son nom, à son prévôt de Paris; qu'il le maintient dans cette
possession, et qu'il veut et entend qu'il ait seul, à l'exclusion de
tous autres juges, la connoissance, correction et punition de tous les
délits et maléfices qui se commettent à Paris par quelque personne que
ce soit.» Cette unité de tribunal pour la police générale de la capitale
fut également conservée par Charles VI; et l'on voit même qu'il en
étendit le ressort hors des limites de la prévôté, lorsque cela pouvoit
être nécessaire pour le bien de la ville.

Les choses restèrent en cet état jusqu'à l'année 1498, que des
lettres-patentes du roi créèrent, en titre d'office, des lieutenants du
prévôt de Paris, auxquels l'administration de la justice civile et
criminelle fut partagée sous la juridiction suprême de ce magistrat. Il
en résulta que la police étant mixte entre le civil et le criminel,
chacun des deux lieutenants prétendit qu'elle devoit appartenir à son
tribunal; et cette contestation, devenue très-vive, ne put être
éclaircie par l'ancien usage: car le prévôt de Paris ayant éminemment
l'une et l'autre juridiction, il étoit impossible de décider en vertu de
laquelle il avoit exercé la police. Tous les deux apportoient, à l'appui
de leurs prétentions, des ordonnances sur ces matières rendues par ce
magistrat dans l'un et l'autre tribunal.

Il semble que, dans un cas pareil, l'autorité suprême auroit dû
sur-le-champ donner une décision; mais au lieu de prendre ce parti, qui
seul pouvoit trancher toute difficulté, on souffrit que l'affaire fût
portée au parlement, où elle fut débattue comme un procès ordinaire; et
pendant la longue plaidoirie qu'elle occasionna, le soin de la police
fut entièrement abandonné. Les désordres qui en résultèrent furent tels,
que lorsqu'un arrêt de la cour eut jugé l'affaire, en ordonnant qu'il y
auroit concurrence de pouvoir jusqu'à nouvel ordre entre ces deux
magistrats, ils sentirent qu'ils ne pouvoient remédier à tant de maux
produits par leurs divisions, qu'en mettant un accord parfait dans
l'exercice ultérieur de leurs fonctions. Toutefois, malgré leurs efforts
et leur bonne volonté, ce partage du pouvoir produisit de funestes
effets, dont Paris ne tarda pas à s'apercevoir. Il est remarquable que
c'est précisément à partir de cette époque que l'on trouve, dans les
réglements, des énumérations de désordres et de crimes monstrueux,
autrefois très-rares dans cette ville, et devenus dès lors
très-fréquents; alors naquirent les plaintes sur la négligence des
officiers subalternes chargés des détails de la police; enfin c'est
depuis ce temps et pendant plus d'un siècle que dura cette concurrence,
que l'on voit tant d'assemblées, tant de bureaux et tant d'autres moyens
extraordinaires mis en usage pour la réforme ou pour l'exercice de la
police, «tant il est vrai, dit le commissaire Delamare, que le bon ordre
et la discipline publique ne peuvent jamais s'accorder avec la
multiplicité des tribunaux[548].»

          [Note 548: Delamare, Traité de la Pol., t. I, p. 117.]

Il paroît qu'on fut plus d'une fois frappé de ces inconvénients: car on
voit, en 1572, un édit de Charles IX[549], portant formation d'un bureau
de police composé de membres du parlement, des lieutenants civil et
criminel, d'un membre du corps municipal et de plusieurs notables
bourgeois. Cette chambre établie au palais jugeoit en dernier ressort de
toutes les matières dépendantes de la police, et l'on pouvoit s'en
promettre les plus heureux effets, lorsqu'une déclaration nouvelle, dont
on ne peut expliquer les motifs, supprima, dès 1573, le bureau établi
l'année précédente, et fit renaître l'ancien désordre, en renvoyant la
police au Châtelet et au bureau de ville[550].

          [Note 549: Delamare, Traité de la Pol., t. I, p. 118.]

          [Note 550: _Ibid._, p. 119.]

Une ordonnance de 1577 rétablit, au Châtelet seul, l'unité du tribunal
du prévôt de Paris, pour la police générale, avec des modifications qui
sembloient concilier tous les droits et toutes les prétentions. En
effet, depuis cette époque jusqu'en 1630[551], si l'on en excepte les
contestations toujours trop fréquentes qui ne pouvoient manquer de
s'élever entre les deux lieutenants de ce magistrat, sur la concurrence
si mal éclaircie de leurs droits, la marche de la police, quoique moins
vigoureuse qu'elle auroit dû l'être, prit de la régularité, et tous les
réglements faits pendant cet intervalle furent exécutés indistinctement
par l'un et l'autre de ces deux officiers, ou conjointement par tous les
deux. Cependant, vers la fin, leurs divisions augmentèrent; il en naquit
des désordres qui de jour en jour devinrent plus intolérables: enfin une
ordonnance du parlement de cette année 1630 y mit fin sans retour, et en
transportant au lieutenant civil l'autorité tout entière qu'il avoit
partagée avec le lieutenant criminel, lequel ne conserva de ses
anciennes prérogatives que le droit de tenir la place de son rival, en
cas de légitime empêchement dans l'exercice de ses fonctions. Il résulta
de ce nouvel ordre des réglements plus complets, «qui, dit encore
Delamare, assuroient la tranquillité publique, la correction des moeurs,
la subsistance et la commodité des citoyens, et que soutint une force
suffisante pour en assurer la pleine et entière exécution.»

          [Note 551: _Ibid._, p. 120.]

Ce bel ordre dura peu: la minorité de Louis XIV ayant rallumé la guerre
intestine et accru les calamités de la guerre étrangère, le bruit des
armes imposa encore une fois silence aux lois; les soins de la police
furent de nouveau abandonnés, et tout retomba dans l'ancienne confusion.
Mais les troubles civils ayant été apaisés, et la paix des Pyrénées
étant venue ensuite rendre un calme général à l'État, le roi, libre de
se livrer uniquement aux soins qu'exigeoit l'administration générale de
son royaume, donna une attention particulière à la police de Paris, qui
subit alors une entière et heureuse réforme. Non-seulement il en ôta la
connoissance aux autres tribunaux qui avoient recommencé leurs
entreprises pour la partager avec le prévôt de Paris, mais dans le
Châtelet même, il la sépara de la juridiction civile contentieuse, et
créa un magistrat exprès pour exercer seul cette ancienne juridiction,
parce qu'en effet ce qu'on appelle _Police_ n'ayant pour objet que le
service du prince et la tranquillité publique, son action est
incompatible avec les embarras et les subtilités litigieuses, et tient
beaucoup plus des fonctions du gouvernement que de celles de l'ordre
judiciaire. Ce nouveau magistrat fut nommé _lieutenant du prévôt de
Paris pour la police_, et son office a subsisté jusqu'à la fin de la
monarchie.

Le lieutenant de police avoit sous ses ordres quarante inspecteurs,
quarante-neuf commissaires, plusieurs exempts, un grand nombre de
bureaux et une foule d'agents subalternes employés au service de sa
vaste administration. Personne n'ignore qu'elle étoit parvenue, dans le
siècle dernier, à un degré de perfection auquel rien n'étoit comparable
dans aucun des états policés de l'Europe.


_Police municipale._

On a pu voir, dans l'article où nous avons traité de l'Hôtel-de-Ville,
que le corps municipal avoit conservé de temps immémorial la juridiction
de tout le commerce qui se faisoit par eau, ce qui comprenoit
naturellement la police des ports, des ponts, des quais, des fontaines
et égouts publics, les approvisionnements de la ville arrivant par la
Seine, etc. Cette administration, dirigée par le prévôt des marchands,
les échevins et le procureur du roi de la ville, ne fut point abolie par
l'édit qui créa le _lieutenant de police_; mais comme cet édit n'avoit
pas assez déterminé les bornes des deux juridictions, il naquit à ce
sujet des contestations auxquelles le roi se vit obligé de remédier par
une ordonnance nouvelle donnée en 1700, laquelle régla précisément les
bornes et l'étendue de chaque juridiction, en sorte que l'une ne put
jamais anticiper sur l'autre; et en effet, depuis ce moment jusqu'aux
derniers temps, rien n'en avoit troublé l'harmonie.

Indépendamment de la police de la rivière, le bureau de ville dirigeoit
tout ce qui avoit rapport aux édifices publics, aux fêtes et
réjouissances, à la capitation, aux rentes créées sur l'hôtel de ville,
etc.[552].

          [Note 552: L'hôtel de la Force, ainsi que la Petite-Force dont
          nous allons parler, sont encore aujourd'hui des prisons
          publiques.]


LA PETITE FORCE.

Cette prison avoit été élevée, peu d'années avant la révolution, sur un
terrain dépendant de l'hôtel de la Force, pour y renfermer les filles
débauchées. Elle a son entrée par la rue Pavée.

La façade de cet édifice se compose d'un rez-de-chaussée appareillé en
bossages vermiculés, au milieu duquel est pratiquée une arcade
surbaissée qui sert d'entrée, et que surmonte une clef en grain d'orge.
Au-dessus de la plinthe qui renferme cette portion du bâtiment, s'élève
un massif formant deux étages, couronné d'une corniche dorique, et bordé
dans ses angles par des appareils en pierres et en bossages également
vermiculés. L'aspect général de cette construction a le caractère
d'âpreté qui lui convient[553].

          [Note 553: _Voy._ pl. 133. La destination de cette prison est
          toujours la même.]


LES ANNONCIADES CÉLESTES.

Cet ordre fut institué à Gênes en 1602 par une sainte femme nommée
_Victoire Fornari_. Une bulle de Clément VIII en autorisa
l'établissement en 1604[554], le mit sous la règle de saint Augustin, et
lui donna le titre de l'Annonciade. Il ne tarda pas à se répandre en
Franche-Comté et en Lorraine; dès 1616, ces religieuses eurent un
établissement à Nanci; et ce fut de ce monastère qu'elles furent
appelées pour en former un nouveau à Paris. Madame Henriette de Balzac,
marquise de Verneuil, qui avoit conçu ce projet, en facilita
l'exécution, en leur assurant une rente de deux mille livres, par un
contrat passé en 1621, en conséquence duquel M. Henri de Gondi, cardinal
de Retz, et évêque de Paris, donna son consentement, en 1622[555],
lequel fut suivi des lettres-patentes enregistrées en 1623, confirmées
en 1627 et 1656. Les termes de ces lettres annoncent qu'à l'époque où
elles furent accordées cet établissement étoit déjà formé.

          [Note 554: Hélyot, Hist. des ord. relig., t. IV, p. 297.]

          [Note 555: _Gall. Christ._, t. VII, col. 173.--Sauval, t. III,
          p. 150.]

La marquise de Verneuil avoit loué pour ces religieuses un hôtel assez
vaste, situé rue Culture-Sainte-Catherine, que l'on nommoit alors
l'hôtel Damville, et qui avoit appartenu à la famille de Montmorenci.
Les donations considérables qui leur furent faites les mirent bientôt en
état d'en faire l'acquisition; et dès 1626 elles s'en étoient rendues
propriétaires pour une somme de 96,000 livres. Par de nouvelles
lettres-patentes de 1629, il fut défendu aux Annonciades de faire aucun
établissement dans le royaume sans le consentement du monastère de
Paris, qui fut dès lors regardé comme le chef-lieu de l'ordre. L'église,
assez jolie, avoit été bâtie par les libéralités de la comtesse des
Hameaux, que l'on comptoit parmi les principales bienfaitrices de ce
couvent.

La vie de ces religieuses, sans être très-austère, étoit extrêmement
retirée. Aux trois voeux ordinaires, elles joignoient celui de ne se
jamais laisser voir, si ce n'est à leurs plus proches parents, sans
pouvoir cependant user de cette permission plus de trois fois par an.
Elles portoient un habit blanc, un manteau et un scapulaire bleus, ce
qui leur avoit fait donner le nom d'Annonciades _célestes_, et
vulgairement celui de _Filles-Bleues_. Suivant Sauval[556], on les
appela quelque temps _Célestines_; et ce fut pour ne pas confondre leur
ordre avec celui des Célestins que ce dernier nom fut changé[557].

          [Note 556: T. I, p. 656.]

          [Note 557: Les bâtiments de cette communauté ont été changés
          en maisons particulières.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES ANNONCIADES.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, un tableau du _Poussin_, représentant une
     Annonciation.

     Dans un parloir du premier étage, deux tableaux de fleurs et de
     fruits, par _Fontenay_.

     Ces religieuses possédoient encore un _Ecce Homo_ et une Mère de
     douleur, morceaux qui passoient pour très-précieux, et qu'on
     attribuoit à un ancien peintre allemand. Elles ne les exposoient
     qu'une fois l'an, le jeudi Saint, avec un autre tableau
     représentant une Magdeleine dans sa grotte, que les amateurs
     admiroient aussi pour l'extrême vérité de son exécution.


     SÉPULTURES.

     Dans la chapelle intérieure avoit été inhumée la comtesse des
     Hameaux, bienfaitrice de cette maison.


L'ÉGLISE SAINT-LOUIS ET LA MAISON PROFESSE DES JÉSUITES.

Ce fut en 1534 et dans l'église de Montmartre qu'Ignace de Loyola et les
six compagnons qu'il s'étoit associés[558] se lièrent ensemble par un
voeu solennel et jetèrent les premiers fondements de cet ordre fameux,
qui remplit presque aussitôt le monde de ses travaux apostoliques;
«institution la plus parfaite qu'ait produite l'esprit du christianisme,
dit M. de Bonald, née pour le combat et cependant propre à la paix,
constituée pour tous les temps, tous les lieux et tous les emplois;
corps puissant et riche, où le particulier étoit pauvre et soumis,
considéré des grands et respecté des peuples, réunissant à un degré égal
l'esprit et la piété, la politesse et l'austérité, la dignité et la
modestie, la science de Dieu et celle des hommes.»

          [Note 558: François-Xavier, Pierre Lefèvre, Jacques Lainez,
          Alphonse Salmeron, Nicolas-Alphonse Bobadilla, Simon
          Rodriguez.]

Arrêtons-nous un moment: ajoutons quelque développement à ces paroles si
vraies d'un illustre écrivain. Nous avons déjà, ce nous semble,
victorieusement combattu ceux qui accusoient les jésuites du plus
détestable de tous les crimes: essayons de montrer quelles furent leurs
vertus. Nous satisferons ainsi beaucoup de nos lecteurs, et nous en
étonnerons sans doute quelques-uns qui ne savent des jésuites que ce
qu'ils en ont entendu dire à leurs ennemis.

Si j'en excepte l'époque où nous vivons, jamais les sociétés chrétiennes
n'eurent un besoin plus pressant de quelque secours extraordinaire d'en
haut, qu'à l'époque où vivoit Ignace de Loyola. Le mal intérieur qui,
depuis plus d'un siècle, couvoit sourdement dans leur sein, commençoit à
se manifester avec les symptômes les plus effrayants. L'hérésie de
Luther venoit d'éclater, et, comme un vaste embrasement, menaçoit déjà
de tout dévorer; elle ravageoit l'Allemagne où elle avoit soulevé toutes
les passions, où elle s'établissoit au milieu du carnage et des
spoliations; l'Angleterre étoit déchirée par un schisme précurseur de
son apostasie, devenue depuis si funeste non-seulement à l'Europe, mais
au monde entier; l'erreur avoit des partisans partout; partout elle
souffloit l'esprit de licence et de révolte, et la France étoit déjà
infectée et agitée de ses poisons. L'_unité_, premier principe de vie
que le divin fondateur du christianisme avoit établi dans sa religion,
et qui en est le plus éclatant caractère de vérité, étoit surtout
attaquée avec autant d'astuce que de fureur par la nouvelle hérésie; et
nous avons déjà montré par quel aveuglement inconcevable, de toutes
parts et dans le sein même de l'Église catholique, on s'efforçoit
d'affaiblir, de rendre moins vénérable l'autorité sacrée qui seule
pouvoit maintenir cette précieuse unité. L'enfer ayant ainsi armé toutes
ses puissances et tendu tous ses piéges, il falloit que, dans un danger
si imminent, la fille du ciel réunît toutes ses forces et que la
politique du christianisme déployât toutes ses ressources. Il n'y avoit
plus qu'un seul moyen de rétablir et de maintenir l'unité du pouvoir
dans la religion: c'étoit d'établir dans un seul corps l'_unité des
oeuvres_, ce qui n'avoit point encore été fait depuis la naissance des
ordres religieux. Ainsi, par une inspiration de la Providence qu'il est
impossible de méconnoître, fut créée cette sainte milice qui, embrassant
toutes les fonctions du ministère, dirigeant tous ses travaux vers un
même but par l'action d'une seule volonté, s'insinua de toutes parts
dans le corps social, pour y combattre tout ce qui étoit mauvais,
fortifier tout ce qui étoit bon, en cimenter toutes les parties déjà
prêtes à se séparer et à se dissoudre; ainsi furent divinement inspirées
ces _constitutions_ de la compagnie de Jésus, qu'un des plus furieux
coryphées du moderne philosophisme[559], frappé d'une admiration qu'il
ne pouvoit vaincre, appeloit le _chef-d'oeuvre de l'esprit humain_, ce
qui vouloit dire, sans qu'il s'en doutât, qu'en effet elles étoient
au-dessus de l'esprit de l'homme.

          [Note 559: D'Alembert.]

L'édifice élevé par le saint fondateur fut consolidé par ses deux
successeurs dans le généralat, les PP. Lainez et Aquaviva; et l'on peut
dire que dès son origine l'ouvrage avoit atteint sa sublime
perfection[560]. Laissons maintenant de côté tout ce que la haine, la
jalousie, l'impiété ont accumulé de mensonges contre la société: ce sera
pour nous une triste nécessité d'y revenir plus tard; et trente années
de désordres et de calamités inouïes ont trop cruellement vengé les
jésuites de ces accusations perfides et insensées. Ne nous occupons ici
que de l'institut; essayons d'en tracer une esquisse légère mais fidèle,
d'en rassembler les principaux traits, autant qu'il est possible de le
faire dans l'espace étroit où nous sommes forcé de nous circonscrire, et
dans un ouvrage qui ne leur est point spécialement consacré.

          [Note 560: Lainez porta la lumière dans plusieurs articles des
          constitutions, et, confident de saint Ignace pendant sa vie,
          fut son interprète après sa mort. On doit à Aquaviva une suite
          d'_instructions_ faites pour prévenir les abus, et un choix
          d'_industries_ propres à y remédier. C'est encore sous sa
          direction que de savantes mains dressèrent le plan d'études
          connu sous le nom de _Ratio studiorum_.]

_La plus grande gloire de Dieu_, tel étoit le but unique auquel tendoit
sans cesse l'institut: c'étoit là sa devise[561], son cri de guerre, le
cri que ses disciples faisoient entendre partout où les appeloient leurs
travaux apostoliques. En effet, Dieu n'a et ne peut avoir d'autre
intérêt que sa gloire; c'est uniquement pour elle qu'il a créé le monde
visible et invisible. «Les cieux racontent la gloire du Seigneur[562],»
dit le Psalmiste. Mais si le monde matériel atteste cette gloire, le
monde des intelligences doit travailler à l'accroître, et c'est en
cherchant à se rapprocher sans cesse de ses perfections infinies que la
créature peut dignement honorer son créateur: c'est pour cette fin que
l'homme, créé _intelligent et libre_, a reçu le christianisme qui est la
perfection de la loi divine, et au moyen duquel, se sanctifiant lui-même
et contribuant à sanctifier les autres, il coopère réellement à procurer
la plus grande gloire de Dieu.

          [Note 561: _Ad majorem Dei gloriam._]

          [Note 562: Ps. XVIII, 2.]

C'est ce qu'avoit merveilleusement compris le saint fondateur: c'est ce
qu'il sut graver en traits de flamme dans le coeur de tous ses
disciples. Tels étoient le principe et la fin des constitutions qu'il
leur donna: se sanctifier soi-même, sanctifier les autres, et procurer
ainsi la plus grande gloire de Dieu.

Les jésuites faisoient donc tous les voeux et exerçoient toutes les
pratiques qui sanctifient la vie religieuse, mais avec plus d'efficacité
pour eux-mêmes et plus d'utilité pour les autres qu'on ne l'avoit fait
avant eux dans aucune institution religieuse. Le voeu de pauvreté n'y
fut point celui de la mendicité: il falloit, à la vérité, qu'un jésuite
fût détaché de tout, mais, en même temps, que le trouble qui accompagne
l'indigence, et l'incertitude de pouvoir satisfaire aux premiers besoins
de la vie, ne vinssent pas le tourmenter dans ses études, ne
l'arrêtassent point dans ses travaux[563]. Par une admirable application
de ce principe, les colléges étoient dotés, les maisons professes ne
l'étoient pas: tout le ministère s'y faisoit gratuitement; on y
attendoit tout de la charité des fidèles; et leurs largesses étoient
employées d'une telle manière que l'opulence étoit dans les églises et
dans les bibliothèques, la pauvreté dans l'intérieur des maisons[564].

          [Note 563: _Constit._, _pars_ 10, §. 5, p. 446.--_Ibid, pars
          3, cap. I_, §. 7, p. 371.--_Ibid, pars 6, cap. II_, §. 15, p.
          410.--_Ibid_, §. 16.--Etc.]

          [Note 564:

            _Privatus illis census erat brevis,
            Commune magnum._

                      Horat., lib. II, Od. 15.]

Sur le voeu de chasteté, il est remarquable que saint Ignace est le
premier qui ait donné des règles particulières et vraiment efficaces
pour l'exacte observation de cette vertu précieuse, et tellement
essentielle à la vie religieuse que, sans la chasteté, il est même
impossible de la concevoir. Il entre sur ce point important dans un
détail de préceptes et de pratiques qui prouve la connoissance du coeur
humain la plus profonde[565]: chaque jésuite, surveillé par les autres,
étoit à son tour un surveillant pour ses frères; et la prière, les
exercices spirituels, la fréquentation des sacrements, les travaux du
ministère, les exhortations souvent réitérées, formoient pour lui un
cercle d'occupations continuelles qui, ne laissant pas le moindre accès
à l'oisiveté, étouffoient dans leur germe toutes les corruptions du
coeur, toutes les mauvaises pensées de l'esprit[566]. Aussi, au milieu
de ce débordement de calomnies que la haine et la rage avoient
accumulées contre l'institut, et parmi tant de voix qui, pour le perdre,
s'étoient vouées à la perfidie et au mensonge, il n'en est pas une seule
qui ait osé élever le moindre nuage contre la pureté de ses moeurs[567];
et ce que l'on auroit peine à croire, s'il étoit quelque chose
d'incroyable lorsqu'il s'agit des turpitudes du dix-huitième siècle,
c'est que parmi ces voix qui les outrageoient de toutes parts, il s'en
trouva d'assez impudentes pour leur reprocher l'_excès_ de cette
vertu[568].

          [Note 565: _Constit., pars 3, cap. I_, §. 4.--_Regul. comm.,
          reg._ 34, p. 77, 2e vol.--_Constit., pars 3, cap. I_, §. 6, p.
          74.--_Ibid_, §. 3.--_Regul. sacerd., reg._ 18, p. 139, 2e
          vol.--_Instit._, p. 94, 299, 398, etc., etc.]

          [Note 566: _Instit._, p. 298, 2e vol. _Ibid_, 299.]

          [Note 567: Quel procès à la fois plus injuste et plus célèbre
          que celui qui fut intenté au P. Girard? et cependant, malgré
          le nombre et la puissance des ennemis de la société, qui
          triomphoient contre elle de ce qui n'eût été, dans tous les
          cas, que la faute d'un de ses membres, la calomnie fut
          confondue cette fois et réduite à la honte et au silence.]

          [Note 568: On aura peine à le croire, mais il n'en est pas
          moins vrai que les ennemis des jésuites, ne pouvant attaquer
          la pureté de leurs moeurs, en vinrent, par une contradiction
          monstrueuse, à soutenir que _la chasteté n'est point une
          vertu_; que si c'est une vertu, c'est une _vertu inutile_: que
          c'est du moins une _vertu barbare_, etc. (_Voyez_ Apol. des
          Jés., _cap._ IX.) Voilà jusqu'où l'impiété peut faire
          descendre la raison humaine.]

Le voeu d'obéissance, sans lequel l'existence de toute société est
impossible, bien qu'établi dans l'institut sur un entier abandon de la
volonté de tous ses membres, sur un abandon tel que, dans les actes les
plus importants comme dans les moindres actions et même dans les plus
indifférentes, tout jésuite ne savoit faire qu'une seule chose, obéir à
l'instant même à la voix de son supérieur; ce voeu d'obéissance, dont la
grande extension étoit si nécessaire dans un corps qui s'étoit destiné
lui-même à d'aussi grands travaux, n'étoit point tel cependant qu'il
n'eût des limites admirablement tracées et qui avoient leur fondement
inébranlable dans la conscience et dans la religion. Les _libres
représentations_ et les _justes remontrances_ étoient permises, lorsque
l'ordre donné sembloit injuste à celui qui l'avoit reçu[569]; et il
étoit sans doute impossible d'accorder davantage, sans quoi l'obéissance
n'eût été qu'un vain mot[570].

          [Note 569: _Constit., pars 6, cap._ I, §. 1, p. 407, Ier
          vol.--_Ibid., pars 3, cap._ I, §. 23, Ier vol.--_Epist. B.
          Ignat. de obedientiâ_, etc., etc.]

          [Note 570: Au-delà des _justes représentations_ commence en
          effet la révolte; et c'est une bien pitoyable objection que
          celle qu'ont si souvent répétée les philosophes de nos jours:
          «Mais si celui qui a l'autorité _absolue_ commande de
          mauvaises actions, des bassesses, des crimes, etc.» Nous ne
          connoissons pas, dans l'exercice de l'autorité spirituelle, un
          seul exemple éclatant qui puisse légitimer ces craintes si
          scrupuleuses, ces alarmes de conscience si édifiantes de nos
          honnêtes philosophes; mais si, par impossible, un tel cas se
          présentoit jamais, qui doute qu'un chrétien et à plus forte
          raison un religieux, appelant aussitôt à son secours une
          autorité infiniment supérieure, et tout le corps des fidèles
          faisant en même temps cause commune avec lui, celui qui auroit
          fait de tels commandements ne fut déclaré _fou_, et à
          l'instant même séquestré de la société, sans que pour cela il
          y eût la moindre violation du pouvoir et de son caractère
          sacré, sans que ceux qui lui doivent obéissance eussent la
          moindre pensée de l'envahir? Ce cas s'est présenté quelquefois
          pour la puissance temporelle. Sans attaquer le pouvoir
          monarchique, on a imposé des tuteurs à des rois qui avoient
          donné des preuves évidentes d'aliénation d'esprit; et il faut
          avoir soi-même perdu le sens, pour être sérieusement arrêté
          par de semblables difficultés.]

Enfin les règles de mortifications par lesquelles étoit prescrit aux
jésuites le retranchement de toutes les commodités de la vie qui
flattent les sens et énervent l'âme, s'arrêtoient prudemment à ces
austérités excessives qui épuisent le corps et portent quelquefois le
désordre dans les facultés intellectuelles[571]. Ainsi préservés du
fanatisme, les jésuites l'étoient encore de l'hypocrisie par leur
renoncement formel à tous les honneurs ecclésiastiques[572], par
l'engagement positif qu'ils prenoient de ne rien faire, même pour
parvenir aux charges de la compagnie. Les vertus et les travaux y
étoient donc entièrement désintéressés, et pratiqués uniquement pour la
plus grande gloire de Dieu.

          [Note 571: _Constit., pars 3, cap. II_, §. 5, p. 377, vol. I.]

          [Note 572: _Constit., pars 10, cap. unic._, p. 446, vol. I.]

Ainsi fortement et saintement constituée, la société de Jésus
embrassoit, comme nous l'avons dit, _toutes les oeuvres_, que se
partageoient entre eux les autres ordres religieux; et l'on peut
concevoir combien entre ses mains elles devoient être efficaces, ainsi
réunies comme dans un faisceau, recevant leur impulsion, pour ainsi
dire, d'une seule intelligence et d'une seule volonté, se prêtant un
mutuel secours par le résultat nécessaire de leur commune dépendance; et
en raison de cette _unité_ dont elles découloient toutes ensemble,
chacune de ces oeuvres se trouvant presque toujours dirigée par les
sujets les plus propres à l'étendre et à la faire valoir.

Les jésuites se vouèrent aux _Missions étrangères_; et le monde entier
fut bientôt rempli de leurs travaux apostoliques et arrosé du sang de
leurs martyrs; ils portèrent la doctrine, et les vertus du christianisme
jusque chez les nations les plus barbares, jusqu'au milieu des hordes
les plus farouches et les plus abruties[573]. Ils surent pénétrer dans
de grands empires[574] dont l'entrée jusqu'alors avoit été interdite aux
peuples de l'Europe; ils y introduisirent nos sciences, nos arts, notre
urbanité, et se firent considérer comme des hommes admirables, même par
ceux qu'ils ne purent persuader; obtenant ainsi des princes une
protection qu'ils surent faire tourner tout entière au profit de la
religion; se faisant, comme l'apôtre, _tout à tous_; laissant de toutes
parts des témoignages éclatants de leur savoir, de leur courage, de
leur désintéressement[575], de leur immense charité.

          [Note 573: En Europe jusqu'au fond de la Laponie; en Asie chez
          les Tartares, et parmi toutes ses peuplades les plus
          grossières; en Afrique, dans ses sables les plus brûlants; en
          Amérique, au milieu de ses forêts les plus inaccessibles. Vous
          attesterez à jamais leur courage et leurs travaux dans ces
          contrées affreuses, missions du Paraguay, en même temps que
          vous rendrez exécrable à la dernière postérité le nom de
          l'homme puissant dont la politique atroce et insensée épuisa à
          la fois toutes ses fureurs sur des religieux soumis et
          désarmés à qui elle arracha leur innocente conquête, et sur de
          pauvres sauvages qu'elle replongea dans leur misère et dans
          leur premier abrutissement.]

          [Note 574: Dans tous les grands royaumes de l'Inde, et
          particulièrement à la Chine et au Japon.]

          [Note 575: Non-seulement le commerce étoit défendu aux
          jésuites, mais même on leur défendoit jusqu'à l'_apparence_ du
          commerce. (_Cong._ 2, _decr._ 61, p. 499, vol. I.) Rien ne le
          prouve plus que le bruit que l'on fit, dans l'Europe entière,
          de l'affaire du P. Lavalette, affaire qui même encore à
          présent n'est point suffisamment éclaircie, et qui ne démontra
          qu'une seule chose; c'est que, dans l'espace de deux siècles
          qui avoient produit plus d'un million de jésuites, UN SEUL,
          sur ce point capital, avoit désobéi à la règle de l'institut;
          encore ne le fit-il que par un zèle mal entendu pour le bien
          de la maison particulière à laquelle il appartenoit.]

Tandis qu'ils propageoient ainsi la foi chez les nations infidèles, ils
l'entretenoient, ils la ranimoient au milieu des peuples chrétiens, par
tout ce que le christianisme pouvoit leur offrir de ressources et
d'autorité, par tout ce qu'il a de plus fort, de plus entraînant et de
plus doux. Ils multiplièrent presqu'à l'infini les livres de dévotion,
dont le nombre étoit si petit avant la création de l'institut[576]: ces
livres furent proportionnés à tous les âges, à tous les esprits, à
toutes les conditions; également composés pour instruire, convertir et
édifier, leur lecture répandit, dans toutes les classes de la société,
des lumières nouvelles, et un goût de piété plus vif et plus épuré. Ils
pratiquèrent assidûment toutes les oeuvres de charité, se consacrant à
visiter les pauvres, les malades, les prisonniers; et si l'on trouvoit
des jésuites dans le palais des rois, on les rencontroit plus souvent
encore dans les réduits de l'indigence et dans l'horreur des cachots.
Les tribunaux de la pénitence étoient toujours ouverts au milieu de
leurs églises; et pour le choix des sujets propres aux fonctions
importantes de la confession, l'institut avoit donné des règles si
pleines de sagesse, et elles étoient si scrupuleusement observées, que
les fidèles accouroient de toutes parts à leurs confessionnaux, sûrs d'y
trouver les lumières qui tracent la véritable route des devoirs, le
juste mélange de sévérité et de douceur qui effraie sans désespérer,
cette entière abnégation de tout intérêt personnel qui attire la
confiance, le zèle qui inspire le respect et l'affection[577]. Également
propres à confesser les derniers du peuple et à entendre les plus
augustes pénitents[578], les jésuites, par la nature de leurs voeux et
par cette position toute particulière qu'ils s'étoient faite, se
trouvoient également à l'abri des séductions des cours, et des dégoûts
qu'ils auroient pu éprouver dans les fonctions les plus obscures de ce
pénible ministère. Ils se consacrèrent à la prédication: et l'institut,
qui avoit su indiquer avec un discernement exquis tous les caractères
qui font les grands prédicateurs, fournissoit encore les moyens de les
reconnoître, de les choisir, de déterminer leur vocation, de provoquer
le développement de leurs heureuses dispositions, en ne les laissant pas
les arbitres de leurs études et de leurs travaux[579]. Ainsi se releva
surtout en France, et presque uniquement par la compagnie de Jésus,
l'éloquence de la chaire, hérissée avant eux de toutes les subtilités de
la scolastique, ravalée jusqu'aux pointes et aux jeux de mots; et depuis
Edmond Auger et Lingendes jusqu'à de Neuville et Bourdaloue, il fut
donné aux jésuites, par-dessus tous les autres, de faire entendre la
parole de Dieu avec des accents vraiment dignes d'elle; et peut-être
n'appartint-il qu'à eux seuls de se montrer tout prêts, et au moindre
signal de leurs chefs, à passer de la prédication la plus éloquente et
la plus sublime aux instructions les plus vulgaires du plus simple
catéchisme. C'est aux jésuites que l'on doit les _congrégations_:
instituées d'abord uniquement pour leurs élèves[580], elles produisirent
de tels fruits et si abondants, qu'ils résolurent d'y faire participer
d'autres fidèles; puis bientôt, par cet esprit de charité sans bornes
qui étoit l'âme de leurs travaux, ils les répandirent peu à peu parmi
toutes les classes de citoyens. Ainsi, sous la direction de ces dignes
imitateurs des apôtres, se réunissoient, «comme ne formant qu'un seul
coeur et qu'une seule âme[581],» un nombre infini de chrétiens, séparés
les uns des autres par le rang et par les habitudes de la vie, réunis
dans les mêmes affections et dans les mêmes espérances par la foi, par
les oeuvres, par la prière, et offrant ainsi dans ce monde une image de
cette union plus intime et plus entière qui doit régner éternellement
entre eux dans un monde meilleur. Les biens que produisirent les
congrégations furent immenses; et c'est un fait incontestable que, dans
les familles, dans le monde, dans les camps, dans les tribunaux, dans
les ateliers, les hommes les plus laborieux, les plus intègres, les plus
modestes, les plus courageux, les plus appliqués à tous leurs devoirs,
étoient les congréganistes; et il étoit difficile qu'il en fût
autrement. Cependant des légions de jésuites parcouroient sans relâche
les villes et les campagnes, portant de toutes parts aux pasteurs et à
leurs troupeaux des secours extraordinaires que leur expérience plus
consommée, leur habileté plus grande, la supériorité de leurs talents,
rendoient plus efficaces et faisoient recevoir avec plus d'empressement.
Ils opéroient des prodiges dans ces _missions nationales_, qu'avant eux
aucune autre société religieuse n'avoit su aussi bien concevoir[582]; et
dans beaucoup de parties de la France où ils ont planté la croix, le
souvenir n'en est point encore effacé.

          [Note 576: Avant les jésuites, il n'y avoit guère d'autres
          livres de dévotion à l'usage des fidèles que l'_Imitation_ et
          quelques Vies des saints, écrites avec plus de simplicité que
          d'exactitude et de discernement. Saint Ignace mit la
          composition et la publication de livres de piété au nombre des
          travaux de la société. (_Constit._, _pars 7_, _cap._ IV, §.
          11, p. 422, vol. I.)]

          [Note 577: _Reg. provinc._ 100, p. 86, vol. II.--_Decret._ 16,
          _Cong._ 13, §. 3, p. 666, vol. I.--_Ibid._, 62, _Cong._ 2, p.
          499, vol. I.--_Constit., pars 4, cap._ VIII, D., p. 319, vol.
          I.--_Instruct._ 3, §. 1, p. 308, vol. II.--_Reg. sacerd._ 10,
          p. 138, vol. II.--_Ibid._, 8 et 13, p. 138, vol.
          II.--_Instruct. pro confess._, p. 310 et 331, §. 9, 11, 12,
          vol. II.--_Reg. sacerd._ 15, 16, 17, 19, 20, 23, 25, p. 139,
          vol. II, etc. etc.]

          [Note 578: En France, la plus haute société ne prenoit guère
          ses confesseurs que parmi les jésuites. On sait que Henri IV,
          Louis XIII et Louis XIV n'eurent point d'autres confesseurs.]

          [Note 579: _Constit., pars 7, cap. II_, E, p. 419, vol.
          II.--_Decret._, 62, _Cong._ 2, p. 499, vol. I.--_Instruct. pro
          concion._ 19, §. 1, p. 306, vol. II.--_Ibid_, 10, p.
          308.--_Reg. concion._, 19, p. 140, 141, vol. II.--_Instruct.
          pro concion._, §. 7, p. 307, vol. II.--_Constit., pars 4, cap.
          VIII, B_, p. 390, 391, vol. I.--_Ibid_, _C_, p. 391.--_Ibid_,
          _pars 10, cap. unic._, p. 446, vol. I, etc. etc. etc.]

          [Note 580: Les congrégations avoient pour objet le culte de la
          Mère de Dieu. Les statuts prescrits et les usages observés
          dans ces associations étoient «de s'assembler à des heures
          convenables, de réciter l'office divin, d'écouter la parole de
          Dieu, de participer aux sacrements, de vivre dans une grande
          union, de s'aimer les uns les autres, de contribuer selon son
          pouvoir au culte et à la gloire de Marie, de faire plusieurs
          oeuvres de charité, comme de secourir les malades, de pourvoir
          aux besoins de pauvres, et de visiter les prisons, de prier
          pour la prospérité de l'Église, de l'État et du roi.» (Bull.,
          p. 92, vol. I.)]

          [Note 581: _Act. IV_, 32.]

          [Note 582: _Instruct. pro Mission._ 2, 3, 4, 5, p. 322, 323,
          vol. II.--_Reg. Mission._ 1, 2, 7, 8, 12, 16, 18, 19, 25, 26,
          p. 141 et seqq., vol. II.--_Ordinat. general., cap. I_, §. 18,
          p. 242, vol. II, etc. etc.]

Ce n'étoit point assez pour la compagnie de Jésus de suivre ainsi
l'homme dans tous les états de la vie, pour fortifier sa croyance et
régler ses moeurs: sa charité ingénieuse et infatigable voulut s'en
emparer, pour ainsi dire, dès le berceau; n'ignorant point que les
impressions reçues dans l'enfance sont les plus vives, les plus
profondes, celles qu'il est le plus difficile d'effacer; que cet âge si
tendre est celui dans lequel la religion place ses plus sûres et plus
chères espérances; et que les semences qu'elle y a jetées manquent
rarement de produire par la suite les fruits qui leur sont propres.
L'éducation de la jeunesse fut donc mise par le saint fondateur au
nombre des travaux de ses disciples, et au premier rang de ces travaux;
et ce fut un devoir pour les jésuites d'élever des colléges. Dans ces
établissements, comme dans les autres oeuvres qu'ils avoient
entreprises, l'esprit de l'institut féconda tout; un même plan d'études,
mûri et perfectionné par une expérience toujours croissante, expérience
que la subordination et le détachement de soi-même rendoient commune à
tous[583]; l'unité de pouvoir qui marquoit à chacun sa place selon la
mesure de son savoir, de ses progrès et de ses talents; le zèle et le
désintéressement qu'on ne peut guère rencontrer dans toute leur ardeur,
dans toute leur pureté, que chez des hommes que la vie religieuse a
entièrement séparés du monde, tout se réunit pour donner à ce nouveau
corps enseignant une supériorité marquée et décisive. On put reconnoître
alors à des signes éclatants si la religion, comme l'ont si souvent
répété ses stupides détracteurs, nuit en effet au développement et aux
progrès de l'intelligence: dès qu'il parut utile à de pauvres religieux,
élevés et nourris dans la simplicité de l'Évangile, de s'occuper des
sciences et des lettres profanes, ils ne tardèrent point à éclipser tout
ce qui les avoit précédés dans cette carrière, et tout ce qui se
présenta pour rivaliser avec eux[584]. Les maîtres les plus célèbres
dans toutes les branches des connoissances humaines se trouvèrent dès
ce moment parmi les jésuites[585]; de leurs colléges sortirent presque
tous les hommes qui depuis ont fait le plus d'honneur à la France; les
meilleurs ouvrages élémentaires, les éditions classiques les plus
parfaites furent le fruit de leurs travaux; _la mère des sciences et des
lettres_, l'université, si long-temps pédante et barbare, leur rendit un
hommage forcé en empruntant leurs méthodes; et Rollin, dans son _Traité
des Études_, ne fit autre chose que copier le père Jouvency. Cependant,
comme le dit M. de Bonald, «instituée pour la guerre, de même qu'elle
l'étoit pour la paix,» créée dans un temps où les plus habiles et les
plus audacieux novateurs infectoient le monde de la plus dangereuse des
hérésies, consacrée à défendre la religion autant qu'à la propager; la
société de Jésus cultivoit les lettres sacrées avec encore plus de soin
et d'ardeur que les lettres profanes; la prévoyance et la sagacité de
l'homme prodigieux qui l'avoit fondée avoient encore su lui tracer la
route la plus sûre pour arriver à la perfection des études théologiques;
et son école ne cessa point de fournir les plus savants et les plus
profonds théologiens.

          [Note 583: _Voyez_, dans le livre des Constitutions, les
          instructions dressées sous le titre de _Ratio studiorum_.]

          [Note 584: «J'ai observé, dit Henri IV lui-même en parlant au
          parlement (et ces paroles sont à jamais mémorables), quand
          j'ai commencé à parler de rétablir les jésuites, que deux
          sortes de personnes s'y opposoient, particulièrement ceux de
          la religion prétendue réformée, et les ecclésiastiques mal
          vivants; et c'est ce qui me fait estimer davantage les
          jésuites. Si la Sorbonne les a condamnés, ç'a été sans les
          connoître. L'université a occasion _de les regretter_,
          puisque, par leur absence, elle a été _comme déserte_; et les
          écoliers, _nonobstant tous vos arrêts_, ont été _chercher les
          jésuites au-dedans et au-dehors_ de mon royaume.».

          L'historien même de l'université est obligé de leur rendre le
          même témoignage: «On se rend en foule dans leurs écoles,
          dit-il, et on déserte celles de l'université; ce que perd par
          là l'université, la religion catholique le gagne, _de l'aveu
          même des plus grands ennemis de cette société_.» (Du Boulay,
          Hist. de l'univ., I, VI, p. 916.)]

          [Note 585: La liste en seroit trop longue à donner ici. Leurs
          noms se trouvent à toutes les pages des Annales de la science
          et de la littérature, dans tous les pays et dans toutes les
          langues savantes de l'Europe.]

Telle étoit cette société qui pendant plus de deux siècles contribua si
efficacement à maintenir l'ordre dans le monde et à y répandre la foi;
_société que l'on trouvoit partout_, ainsi que le lui ont follement
reproché ses odieux et absurdes ennemis, parce que les besoins des
hommes et la gloire de Dieu l'appeloient en effet _partout_, et que
partout elle trouvoit quelque bien à faire, quelques travaux à
entreprendre, quelque mal à combattre, quelque danger à braver; société
incomparable, qui marcha ainsi dans la sainte et généreuse carrière
qu'elle s'étoit ouverte, au milieu des bénédictions des peuples,
protégée par les rois[586], louée par des saints[587], honorée par des
conciles[588], approuvée par une succession de dix-neuf papes; qui
sembloit s'accroître et prendre des forces nouvelles à mesure que les
dangers du corps social devenoient plus pressants; qui tomba enfin au
milieu du dix-huitième siècle, lorsque ces dangers furent parvenus à
leur comble, c'est-à-dire lorsque l'impiété, qui, depuis sa naissance,
n'avoit cessé de la poursuivre de ses cris, de ses violences et de ses
menaces, eut obtenu de prévaloir dans les conseils des princes, et que
l'heure des peuples de l'Europe fut arrivée.

          [Note 586: En France particulièrement par Henri IV, Louis XIII
          et Louis XIV.]

          [Note 587: Saint Charles Borromée, saint François de Sales,
          saint Vincent-de-Paul, saint Philippe de Néri, sainte
          Thérèse.]

          [Note 588: _Voyez_ l'Hist. du concile de Trente par
          Pallavicin.]

Elle tomba, et ce n'est point exagérer que de dire que l'univers entier
fut ébranlé de sa chute. Avec cette sainte société tomba la dernière
digue qui arrêtoit encore le génie du mal: à peine eut-elle été
renversée, qu'il étendit partout ses ravages, ne rencontrant plus que de
foibles obstacles et des efforts languissants, comme si l'esprit de vie
qui jusqu'alors avoit animé les états chrétiens se fût tout à coup
retiré d'eux. Mais n'anticipons point ici sur les événements: ces
tristes récits trouveront leur place au milieu de ceux qui doivent
terminer cette histoire, et seront alors mieux compris.

Les jésuites, quoique nés pour ainsi dire en France, y furent reçus plus
tard que partout ailleurs. Ils y revenoient, descendant des Alpes et des
Pyrénées, présentant un institut qui n'avoit point de modèle parmi les
ordres religieux; et les préjugés déplorables élevés dès lors contre ce
que l'on appeloit et ce qu'on appelle si déraisonnablement encore
l'_ultramontanisme_, inquiétoient à leur égard des esprits qui, par
cette incurable contradiction que déjà nous avons signalée,
s'effrayoient en même temps des doctrines et des progrès des novateurs.
Le premier mouvement du clergé de France fut donc de repousser la
société de Jésus; mais enfin ce clergé, quelles que fussent son
opposition contre la cour de Rome, et tant d'autres prétentions
singulières que rien ne peut ni expliquer ni justifier, n'en étoit pas
moins catholique de bonne foi; et ses objections contre les jésuites
n'ayant aucun motif solide et qui pût même soutenir le moindre examen,
il finit par les reconnoître, par les recevoir dans son sein; et même il
les dédommagea depuis par d'éclatants témoignages d'estime et de
bienveillance, de l'injustice et de la dureté de ses premiers refus.

Toutefois les jésuites n'avoient point encore de maison professe à Paris
en 1580. Le 12 janvier de cette même année, le cardinal de Bourbon,
voulant _leur fonder et établir une maison_ de ce genre, leur donna un
grand hôtel situé rue Saint-Antoine, qu'il avoit acquis, peu de temps
auparavant, de Magdeleine de Savoie, duchesse de Montmorenci. Cet
édifice, qui appartenoit à cette famille depuis le commencement du
seizième siècle, avoit successivement porté les noms d'hôtel de Rochepot
et de Damville. On y construisit sur-le-champ une petite église ou
chapelle, qui, dès l'année 1582, avoit reçu, ainsi que la maison, le nom
de Saint-Louis. Mais celle-ci fut considérablement agrandie par
plusieurs acquisitions que ces religieux firent sous le règne de Louis
XIII, et l'église fut peu après entièrement rebâtie par les ordres de ce
prince, qui en posa la première pierre en 1627. Le portail, élevé en
1634, aux frais du cardinal de Richelieu, est décoré de trois ordres
d'architecture élevés l'un sur l'autre, deux corinthiens et un
composite. Le tout fut achevé en 1641, et l'église dédiée seulement en
1676.

Il y a long-temps que ce morceau d'architecture a été jugé comme une
composition bizarre, chargée de beaucoup trop de sculptures, d'un style
pesant, et n'offrant, dans cette profusion de richesses, qu'une
confusion désagréable. Quoiqu'une partie de ces sculptures aient disparu
pendant la révolution, il en reste cependant encore assez pour attester
le mauvais goût de l'ancienne décoration, qui, associée avec une
multitude de colonnes engagées et de profils de frontons, de tables
saillantes et d'enroulements, déplaît même à l'oeil le moins
exercé[589]. Le père François Derrand, jésuite, en fut l'architecte, et
ne soutint pas, en cette occasion, la réputation qu'il s'étoit acquise.

          [Note 589: _Voyez_ pl. 121.]

L'église est en forme de croix romaine avec un dôme sur pendentifs, au
centre de la croisée. Au pourtour sont plusieurs chapelles au-dessus
desquelles règne une galerie voûtée. Une balustrade en fer s'étend dans
toute la longueur de la grande corniche[590].

          [Note 590: _Voyez_ pl. 122.]

À la richesse des ornements, l'intérieur de cette basilique réunissoit
celle des matières: les marbres, les bronzes, l'argent, la dorure
éclatoient de tous côtés dans la décoration du maître-autel et des
chapelles latérales; on y voyoit en outre un grand nombre de monuments
des arts extrêmement précieux; en un mot, il étoit peu d'églises à Paris
aussi dignes d'attirer l'attention des curieux, et que les étrangers
visitassent avec plus d'empressement.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES JÉSUITES.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, saint Louis, par _Vouet_.

     Dans la chapelle de la Vierge, l'Assomption, par _Taraval_.

     Dans la croisée quatre grands tableaux, avec des bordures en
     marbre noir, par _Vouet_.

     Dans une salle de la maison, la rencontre de Jacob et d'Ésaü, par
     _André del Sarte_.

     La manne dans le désert, par le même.

     Moïse frappant le rocher, par le même.

     Les adieux de saint Pierre et de saint Paul, par _Dominique
     Passignano_.

     Une Descente de Croix, par _Quintin-Messis_.

     Une Nativité, par _Annibal Carrache_.

     La Résurrection du Lazare, par _Sébastien del Piombo_.

     Jésus-Christ au jardin des Olives, par _Albert Durer_.

     Dans une autre salle plus élevée, un Christ couronné d'épines,
     par _le Titien_.

     Saint Jean prêchant dans le désert, par _l'Albane_.

     Saint Praxède recueillant le sang des martyrs, de l'école des
     _Carrache_.

     Tomiris, par _le Brun_.

     Louis XIV à cheval, par _Vander-Meulen_.

     Une sainte Face, par _le Brun_.

     Dans une salle à droite du jardin, les portraits des généraux de
     l'ordre, et trois paysages de _Patel_.

     Dans un salon, sur la gauche du jardin, l'Apothéose de saint
     Louis, par _Vouet_.

     Une Vierge et l'Enfant Jésus, par _la Hyre_.

     Saint Roch guérissant les pestiférés, esquisse du _Tintoret_.

     Les douze mois de l'année en douze tableaux, par _Patel_.

     Dans le réfectoire, une Annonciation, par _Philippe de
     Champagne_.

     La Visitation, par _Étienne Jeaurat_.

     La Transfiguration, copie de Raphaël.


     SCULPTURES.

     Derrière le maître-autel, du côté du choeur des religieux, un
     bas-relief en bronze, ouvrage de _Germain Pilon_, représentant
     une Descente de croix.

     Dans la chapelle de la Vierge, un groupe représentant la Religion
     qui instruit un Américain, par _Adam cadet_.

     Un autre groupe offrant un ange qui foudroie l'Idolâtrie, par
     _Vinache_.


     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Dans les deux chapelles placées à droite et à gauche du
     maître-autel, quatre anges d'argent, avec des draperies en
     vermeil, soutenoient les coeurs de Louis XIII et de Louis XIV,
     lesquels avoient été déposés dans cette église. Ces deux
     morceaux, aussi précieux par l'art que par la matière, étoient de
     _Sarrazin_ et de _Coustou jeune_[591]. Les jambages des arcs
     étoient chargés de bas-reliefs également exécutés par ces deux
     habiles sculpteurs, et l'on y lisoit plusieurs inscriptions.

          [Note 591: Ces monuments n'avoient point été déposés au Musée
          des Petits-Augustins; ils auront sans doute été détruits
          pendant le règne de la terreur; et le métal dont ils étoient
          formés étoit une proie bien faite pour tenter la cupidité des
          brigands révolutionnaires.]

     Dans la chapelle dite de Saint-Ignace, à gauche de la croisée,
     s'élevoit un mausolée imposant par sa masse, consacré à la
     mémoire de Henri, prince de Condé, et père du grand Condé, par le
     président Perrault, secrétaire de ses commandements. Les figures,
     bas-reliefs et autres ornements en avoient été jetés en bronze
     par _Perlan_, sur les modèles de _Sarrasin_[592]. Le coeur de ce
     prince avoit été déposé dans cette chapelle, ainsi que ceux du
     grand Condé son fils, mort en 1686, de Henri-Jules de Condé, mort
     en 1709, et de Louis, duc de Bourbon, chef de la branche de
     Bourbon-Condé, mort en 1710.

          [Note 592: Ce monument, qui avoit été transporté au musée des
          Petits-Augustins, est composé de quatre statues de bronze de
          grandeur naturelle, représentant des Vertus assises sur des
          piédestaux de marbre noir, et environnées des symboles qui les
          caractérisent. Plusieurs des bas-reliefs offrent des
          allégories qui rappellent les principales actions du prince;
          et deux anges, placés un peu plus bas que les Vertus,
          soutiennent, l'un son épée, l'autre une table sur laquelle est
          gravée une inscription.

          Tous les historiens de Paris ont parlé de ce monument avec la
          plus vive admiration; il a encore été vanté dernièrement avec
          une sorte d'enthousiasme par un auteur[592-A] qui devoit
          s'entendre aux arts; et l'on prétend que Le Bernin le
          regardoit comme un des chefs-d'oeuvre les plus excellents de
          la sculpture françoise. Nous avouons que de tels jugements
          nous confondent: si l'on en excepte les bas-reliefs et l'ange
          qui soutient l'écusson, dans lesquels on retrouve le style de
          Sarrazin, les autres figures nous semblent d'une conception si
          médiocre, d'un dessin si faux, si mesquin, si maniéré, que
          nous serions tenté de croire qu'il y a ici quelque grande
          erreur, et que c'est faussement qu'on les a attribuées à cet
          habile sculpteur. On ne faisoit pas plus mal dans l'école
          dégénérée du dix-huitième siècle.]

          [Note 592-A: M. Legrand, architecte.]

     Sur la clef de l'arc étoit un ange soutenant un coeur, avec
     plusieurs autres accessoires, le tout en bronze doré, par
     _Vanclève_.

     De l'autre côté de la nef on trouvoit dans une chapelle plusieurs
     monuments qui appartenoient à la maison de La Tour-Bouillon. Des
     urnes de marbre blanc y renfermoient les coeurs de Marie-Anne de
     Mancini, duchesse de Bouillon; de Louis de Latour, prince de
     Turenne, mort en 1692, à la bataille de Steinkerque; et de
     Maurice-Emmanuel de La Tour-d'Auvergne, mort en 1731. Au milieu,
     sur une pierre carrée, on lisoit l'épitaphe d'Élisabeth de La
     Tour d'Auvergne, morte en 1725.

     Sous le milieu de l'église, dans un caveau voûté qui servoit de
     sépulture aux religieux de la maison, avoient été inhumés:

     Louis de Bourgogne, seigneur de Mautour, mort en 1656.

     Daniel Huet, le savant évêque d'Avranches, qui passa les vingt
     dernières années de sa vie dans cette maison, et y mourut en
     1721.

La bibliothéque de ces pères, très-nombreuse et composée de livres du
meilleur choix, avoit été formée 1º d'un fonds donné par le cardinal de
Bourbon; 2º du don que Gilles Ménage, l'un des plus savants hommes de
son siècle, leur fit de la sienne en 1692; 3º de la bibliothéque de
l'évêque d'Avranches, M. Huet, que ce prélat leur légua également par
son testament.

Ils possédoient aussi un cabinet de médailles très-curieux, enrichi
successivement par les PP. La Chaise et Chamillart. Enfin leur trésor
étoit rempli d'une quantité prodigieuse de chandeliers, candélabres,
girandoles, vases, lampes, reliquaires d'argent ou de vermeil, soleils
enrichis de diamants d'un prix très-considérable, ornements d'église
brodés en perles, en or, en argent, etc.[593].

          [Note 593: L'église a été rendue au culte.]


BIBLIOTHÉQUE DE LA VILLE.

Cette bibliothéque, léguée au corps municipal de Paris par M. Morian,
avocat et procureur du roi et de la ville, fut rendue publique en 1763,
suivant la volonté du testateur. Transportée en 1773 de l'hôtel de
Lamoignon à l'ancienne maison professe des jésuites, elle y fut placée
dans la même galerie qu'occupoit déjà la bibliothéque de ces pères. Le
plafond de cette galerie, ainsi que celui de l'escalier qui y
conduisoit, avoient été peints par _Gio Ghiardini_, peintre italien.

On y voyoit en outre:

     Un grand tableau, sujet allégorique de la Paix, par _Hallé_.

     Le buste en bronze de l'évêque de Callinique. Au bas du socle qui
     le soutenoit étoit une figure de la Charité entourée d'enfants.
     Le tout avoit été exécuté par M. Gois, sculpteur du roi.


LES CHANOINES RÉGULIERS DE SAINTE-CATHERINE DU VAL-DES-ÉCOLIERS.

Cette congrégation commença en 1201, et voici quelle en fut l'origine.
Quatre professeurs célèbres[594] de l'université de Paris, préférant la
solitude au monde, et la vie obscure et contemplative à la réputation
que leurs lumières et leurs talents leur avoient acquise, se retirèrent
dans une vallée déserte de la Champagne, au diocèse de Langres. Hilduin
de Vandoeuvre, alors évêque de cette ville, leur permit de bâtir dans ce
lieu des cellules et un oratoire. Attirés par le bruit de leurs vertus,
quelques écoliers abandonnèrent les universités, se rendirent dans cette
solitude, et s'associèrent à leurs austérités. Ce fut cette réunion de
jeunes disciples qui fit donner à la nouvelle congrégation le nom
d'_ordre du Val-des-Écoliers_: ils y joignirent peu après celui de
sainte Catherine, qu'ils choisirent pour leur patronne.

          [Note 594: L'histoire les nomme Guillaume dit l'Anglois,
          Richard de Narcey, Évrard et Manassès.]

Guillaume de Joinville, ayant succédé à Hilduin dans l'épiscopat de
Langres, se déclara le protecteur des _écoliers du Val_, et leur donna,
en 1212[595], la vallée qu'ils habitoient, appelée _vallis Barbillorum_.
Il y ajouta une chapelle qu'il avoit fondée dans ce même lieu, dix
livres de rente, dix muids de vin et dix setiers de blé par an. Des
lettres qu'il leur accorda la même année constatèrent cette donation,
laquelle fut confirmée en 1218 par le chapitre de Langres[596]. Ce sont
sans doute ces lettres qui ont fait penser au savant abbé de Longuerue
que cet ordre n'avoit été fondé qu'en 1212[597].

          [Note 595: _Gall. Christ._, t. IV, _instr. col._, 199.]

          [Note 596: _Ibid._, col. 202.]

          [Note 597: Descript. de la France, 1re part., p. 38. La
          Chronique d'Albéric ne place aussi l'origine de ce couvent
          qu'en 1212, et sans doute par la même erreur. L'historien de
          la ville de Paris, qui en fixe l'époque en 1201, ne parle
          cependant de cet établissement que comme s'il n'eût été formé
          qu'en 1207, par la donation que leur fit en ce temps Guillaume
          de Joinville. Ces deux dates sont fausses: la donation ne fut
          faite, ainsi que nous l'avons dit, qu'en 1212, ce qui est
          parfaitement prouvé par la chronique d'Albéric, qui dit que
          Joinville procura cet établissement aux écoliers du Val, la
          troisième année de son épiscopat; or, Joinville n'étoit pas
          évêque en 1207.]

On voit par le réglement que le même Guillaume de Joinville fit pour cet
ordre en 1215, que les religieux qui le composoient s'étoient soumis à
la règle de saint Augustin, telle qu'elle étoit observée par les
chanoines de Saint-Victor. Quatre ans après, en 1219, il fut approuvé
par le pape Honorius; et dès lors son accroissement devint si rapide
que, suivant la Chronique d'Albéric, il possédoit déjà seize prieurés
dans les diverses provinces de la France.

Le nombre des écoliers qui se rendoient au prieuré de Sainte-Catherine
du Val s'augmentant sans cesse, et les incommodités de leur
habitation[598] se faisant sentir de jour en jour davantage, ces
religieux formèrent le projet de s'en procurer une plus supportable.
Robert de Torotte, évêque de Langres, instruit de leur intention, les
transféra, en 1234, dans une autre vallée, sur la rive opposée de la
Marne. Ce prélat leur donna en même temps une partie d'un bois qu'on
nommoit _Valedom_, et toute la vallée des deux côtés depuis Chamarande
jusqu'au lieu dit _les Vannes_. C'est là qu'ils élevèrent le couvent et
l'église qui subsistoient encore au commencement de la révolution. Ce
prélat, du consentement de son chapitre, exempta ce monastère de la
juridiction épiscopale, et Paul III, par sa bulle du 13 mai 1559,
l'érigea en abbaye. Leur ancienne maison existoit encore à la fin du
dernier siècle, et s'appeloit _le Vieux Val_.

          [Note 598: Ils se trouvoient, dans la vallée, exposés à la
          chute des pierres qui se détachoient des rochers dont la
          maison étoit environnée, aux pluies, à des neiges abondantes,
          dont la fonte occasionnoit des inondations qui leur faisoient
          craindre d'être submergés.]

Cependant, dès le commencement du règne de saint Louis, les chanoines du
Val, considérant l'avantage qu'il y auroit pour eux de procurer aux
jeunes gens de leur ordre les moyens de se livrer aux études, et
d'acquérir dans les lettres des lumières qui étoient alors un si grand
titre de recommandation, pensèrent à se procurer un établissement à
Paris. Jean de Milli, chevalier et trésorier du Temple, instruit de leur
intention, engagea un bourgeois de cette ville, nommé Nicolas Giboin, à
leur faire présent de trois arpents de terre dont il étoit propriétaire
près de la porte _Baudoyer_. Cette donation, faite en 1228, et confirmée
la même année par Henri de Dreux, archevêque de Reims, fut suivie de
celle d'un champ contigu que Pierre _de Brenne_ (Braine ou Brienne)
leur céda dans le même temps. Ce champ étoit cultivé, et c'est là ce qui
fit donner aux nouveaux propriétaires le nom de chanoines de la
_Couture_ ou _Culture_.

Une circonstance ne tarda pas à contribuer très-efficacement à la
fortune du nouvel établissement, et ce fut l'exécution d'un voeu fait
long-temps auparavant par les sergents d'armes qui composoient alors la
garde de nos rois. Institués par Philippe-Auguste, ils avoient
accompagné ce prince à la bataille de Bouvines; et, dans le moment le
plus critique de cette journée mémorable, frappés de terreur à la vue
des dangers extrêmes qu'il y couroit, ils avoient imploré le secours du
ciel, et promis de faire bâtir une église, si leur vaillant monarque
triomphoit de ses ennemis. Soit qu'il leur fût arrivé de négliger, après
la victoire, l'accomplissement de ce voeu, soit qu'en effet ils
n'eussent pu se procurer, sous ce règne et sous le suivant, les moyens
de l'accomplir, ce qui semble plus probable, ce ne fut que sous la
régence de la reine Blanche qu'ils songèrent à l'exécuter, parce que la
piété de cette princesse et celle du jeune roi son fils leur firent
espérer d'en obtenir les secours qui leur étoient nécessaires. La
conjoncture parut favorable pour consolider l'établissement des
chanoines du Val-des-Écoliers. Il fut donc décidé que la nouvelle
église, vouée par les sergents d'armes, seroit bâtie[599] sur le terrain
que Giboin avoit donné à ces chanoines, et qu'ils en auroient
l'administration. Guillaume d'Auvergne, alors évêque de Paris, parut
d'abord vouloir mettre quelques obstacles à ces dispositions; mais il
les leva lui-même bientôt après par le consentement qu'il y donna au
mois d'octobre 1229. On peut même inférer des lettres qu'il fit expédier
à ce sujet, qu'avant cette époque les chanoines avoient déjà une église,
ou du moins qu'on l'avoit commencée: _Servientes.... unam fabricaverunt
ecclesiam ad opus dictorum fratrum_[600].

          [Note 599: La fondation de cette église étoit gravée sur deux
          pierres du portail: l'une représentoit saint Louis, gravé en
          creux entre deux archers de sa garde; l'autre les effigies
          d'un chanoine régulier du Val-des-Écoliers, revêtu de sa
          chape, et ayant aussi à ses côtés deux archers armés de pied
          en cap. Sur la première de ces pierres on lisoit cette
          inscription:

               À la prière des sergents d'armes, monsieur saint Louis
               fonda cette église, et y mit la première pierre; et fut
               pour la joye de la victoire qui fut au pont de Bouvines,
               l'an 1214.

          Sur l'autre pierre on lisoit:

               Les sergents d'armes pour le temps gardoient ledit pont,
               et vouèrent que si Dieu leur donnoit victoire, ils
               fonderoient une église de Sainte-Catherine, et ainsi
               soit-il.]

          [Note 600: Jaillot apporte une foule de preuves qui confirment
          cette opinion. «Il n'est guère possible de douter, dit-il, que
          ces chanoines n'eussent commencé leur église avant cette
          époque, puisque le nécrologe de cette maison assure que ce
          bâtiment fut achevé en 1229. _Ecclesia.... fundata et perfecta
          fuit in opere suo anno Domini_ 1229. Germain Brice dit qu'elle
          ne fut bâtie qu'en 1234: son opinion seroit-elle fondée sur
          les doutes des nouveaux auteurs du _Gallia Christiana_, qui ne
          croient pas que ce bâtiment ait été sitôt achevé: 1º parce que
          dans le nombre de ceux qui ont contribué aux frais de la
          construction est nommé Geoffroi, évêque du Mans, qui ne fut
          pourvu de cet évêché qu'en 1234; 2º parce que le Nécrologe
          déjà cité porte que saint Louis mit la première pierre à cette
          église, après le consentement de l'évêque, donné au mois
          d'octobre 1229, et que l'espace de temps qui restoit à écouler
          de cette année n'étoit pas assez long pour cette
          construction?»

          Jaillot répond à ces objections que, lorsque l'on dit que
          saint Louis mit la première pierre au mois d'octobre 1229,
          cela ne doit pas s'entendre strictement de la première pose
          dans les fondements: le bâtiment pouvoit être dès lors élevé à
          une certaine hauteur lorsque ce prince fit cette cérémonie. On
          en peut citer un exemple dans l'église de Sainte-Geneviève,
          commencée le 1er août 1758, et dont le roi ne posa la première
          pierre que le 6 septembre 1764.

          «En second lieu, dit encore Jaillot, quoique Geoffroi n'ait
          été élevé à l'épiscopat qu'en 1234, je ne crois pas qu'on en
          puisse tirer une conséquence juste qui détruise le fait avancé
          dans le Nécrologe: ce registre n'a été fait que long-temps
          après; on y a donné à Geoffroi le titre d'évêque, qu'il avoit
          à son décès; mais cela ne prouve ni ne suppose qu'il fût
          décoré de cette dignité lorsqu'il donna 600 livres pour la
          construction de l'église. Ainsi nos historiens disent que
          Childebert fit bâtir l'église et le monastère de Saint-Vincent
          (depuis Saint-Germain-des-Prés) à la sollicitation de saint
          Germain, évêque de Paris, quoique ce saint n'ait été placé sur
          le trône épiscopal que plus de dix ans après qu'on eut
          commencé les bâtiments et l'église de l'abbaye. Je crois donc
          devoir préférer le témoignage du Nécrologe aux opinions
          contraires, et ne regarder celles-ci que comme des conjectures
          incapables de détruire un fait constaté par un monument aussi
          authentique que la lettre de Guillaume d'Auvergne.»]

Tout semble donc prouver que, dès l'année 1228, on travailloit aux
bâtiments et à l'église. L'ouvrage dut avancer rapidement, si l'on en
juge par le nombre de ceux dont les libéralités contribuèrent à son
édification. Herbert et Chrétien, chevaliers du Temple, firent bâtir à
leurs frais les trois quarts de l'église. Geoffroi, la reine Blanche et
Henri de Groslei donnèrent entre eux une somme de 1,100 livres.
Guillaume Le Breton, clerc du Temple, fit construire le réfectoire, les
écoles, les chambres d'hôtes, la chapelle de l'infirmerie et les stalles
du choeur. Jean de Milli, chevalier du Temple, éleva le dortoir et le
cloître. Les libéralités de Gilon, trésorier du Temple, servirent à
construire les bâtiments de l'infirmerie; et Herbert joignit à ses
premiers bienfaits celui de faire clore de murs toute l'enceinte du
monastère.

Saint Louis se mit au nombre des bienfaiteurs de cette maison, et lui
donna trente deniers par jour, dix livres de rente, un muid de blé, deux
milliers de harengs le jour des cendres, et deux pièces de drap de
vingt-cinq aunes chacune, l'une blanche et l'autre noire.
Philippe-le-Hardi, Philippe-le-Bel, Louis X, Philippe VI, Charles V et
Louis XI firent aussi des dons considérables à l'église et au monastère
de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers. Les sergents d'armes, de leur
côté, convinrent entre eux de faire à cette église une rente qui alloit
pour chacun à dix sous quatre deniers par an.

Ils manifestèrent plus particulièrement encore dans le siècle suivant
l'attachement qu'ils avoient pour cette communauté, en y formant une
confrérie composée uniquement de membres de leur corps, et dans laquelle
ils ne pouvoient être admis qu'en donnant _deux francs d'or_ lors de la
réception, et un tous les ans. Tous les mardis de la Pentecôte, les
confrères dînoient dans l'église; et l'aggrégation dans la confrérie
donnoit le droit de sépulture dans le cloître ou le chapitre[601]. Après
les funérailles d'un sergent d'armes, son écu et sa masse étoient
appendus dans l'église.

          [Note 601: On voyoit encore, du temps de Henri III, plusieurs
          de leurs tombeaux; mais le cloître ayant été rebâti, il ne
          resta plus aucun vestige de ces monuments.]

Cette maison ne tarda pas à devenir le collége de toute la congrégation
du Val-des-Écoliers, et les religieux qui y étudioient étoient admis aux
degrés dans l'université. Dans la suite des temps, le relâchement
s'étant introduit dans cet ordre, le cardinal de La Rochefoucauld,
autorisé par le saint Siége à faire des réformes dans les différentes
maisons religieuses, plaça dans celle-ci, en 1629, plusieurs chanoines
de la nouvelle réforme de Sainte-Geneviève. Cette mesure éprouva d'abord
quelques difficultés de la part de l'abbé, qui se plaignit d'un
changement par lequel ses droits étoient blessés; mais comme les
dispositions du cardinal furent confirmées par arrêt du conseil, du 5
août 1633, cet abbé prit enfin le parti, en 1636, d'unir son ordre à
celui de la congrégation de Sainte-Geneviève; et le prieuré de Paris
servit depuis de noviciat à ceux qui désiroient devenir chanoines
réguliers.

Les choses restèrent en cet état jusqu'au 23 mai 1767, que le
roi jugea à propos de faire transférer les chanoines de la
Couture-Sainte-Catherine dans la maison que les Jésuites occupoient
jadis rue Saint-Antoine, et de destiner l'emplacement de leur église
et de leurs bâtiments, déjà caducs, à la construction d'un marché
public, ce qui fut exécuté.

Lors de l'introduction des chanoines réguliers de Sainte-Geneviève dans
cette maison, le cloître du couvent et le portail de l'église avoient
été rebâtis à neuf, tous les deux par le même architecte[602], mais dans
un goût bien différent l'un de l'autre. Il se conforma, pour le premier
édifice, au caractère des anciens bâtiments de ce monastère, qui étoient
tous d'architecture gothique; et ce cloître fut composé de doubles
arcades ogives d'une forme très-élégante, et telles que nous les
représentons ici. Quant au portail, il lui donna la forme d'une tour
creuse, au milieu de laquelle étoit un porche soutenu par deux colonnes
avancées qui mettoient à couvert la porte d'entrée. Cette tour creuse
étoit entourée de pilastres, entre lesquels il plaça, de chaque côté,
deux niches circulaires enfermées dans des niches carrées, distribuées
avec symétrie, et d'une forme très-régulière. Les deux colonnes du
porche étoient accompagnées de triglyphes, mélange qui ne se pratique,
dit-on, que dans les temples consacrés aux vierges qui ont reçu la
couronne du martyre. Des feuilles de palmier en composoient les
chapiteaux, et quoiqu'on pût reprocher des défauts à l'ensemble de cette
composition, ces deux colonnes, formant un porche quadrangulaire au
milieu de cette façade, circulaire à ses extrémités, présentoient une
disposition d'ordonnance assez agréable. Au-dessus s'élevoit un
amortissement, sur le sommet duquel étoit la statue de sainte Catherine
appuyée sur une roue, symbole de son martyre. Les génies placés à
l'aplomb des colonnes, et sur les pilastres des tours creuses, servoient
de couronnement à tout ce frontispice. Ils portoient les instruments du
supplice de la sainte, et avoient été exécutés, ainsi que sa statue et
tous les ornements du portail, par _Desjardins_[603].

          [Note 602: C'étoit un religieux de cette congrégation, nommé
          _Decreil_. L'intérieur du cloître que nous donnons ici, relevé
          sur d'anciens plans, n'a jamais été gravé en perspective.
          (_Voyez_ pl. 123.)]

          [Note 603: _Voyez_ pl. 133.]

Cette église renfermoit plusieurs monuments curieux, qui furent
transférés, avec la communauté, dans l'église de Saint-Louis. Nous
croyons mieux suivre l'ordre que nous avons adopté, en les décrivant
ici, que si nous les avions joints aux monuments de l'autre église.


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINTE-CATHERINE.

     TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

     Dans cette église avoient été inhumés:

     Pierre d'Orgemont, chancelier de France sous Charles V et Charles
     VI, mort en 1389. Son tombeau[604] étoit placé dans une chapelle
     qu'il y avoit fondée, et qui servit depuis de sépulture à
     plusieurs seigneurs de sa famille.

          [Note 604: Cette sculpture, qui a toute la roideur et toute la
          barbarie du style gothique, représente ce chancelier à genoux
          et les mains jointes. Il est revêtu de l'habit militaire,
          lequel est orné, suivant l'usage de ce temps-là, de ses
          armoiries brodées dans la partie inférieure de la soubreveste.
          Une particularité remarquable de ce monument, c'est que la
          figure et le vêtement sont peints de couleurs imitant le
          naturel. Nous ignorons à quelle époque ces couleurs y ont été
          appliquées; mais elles paroissent très-anciennes. Il étoit
          déposé au musée des Petits-Augustins.]

     Jacques de Ligneries, seigneur de Crosnes, président au parlement
     de Paris, mort en 1556.

     Antoine Sanguin, connu sous le nom du cardinal de Meudon,
     grand-aumônier de France sous François Ier, mort en 1559.

     René de Birague, chancelier de France, mort en 1583. Son
     mausolée[605], placé dans la chapelle qui portoit son nom, étoit
     de la main du célèbre _Germain Pilon_.

          [Note 605: Ce chef-d'oeuvre de la sculpture françoise avoit
          été déposé dans le même musée. Le chancelier de Birague y est
          représenté, en bronze, à genoux devant un prie-dieu, et revêtu
          des marques de sa dignité. Derrière lui, un génie éploré
          semble éteindre un flambeau. Il est impossible de rien
          imaginer de plus noble et de plus vrai que la tête de cette
          figure. La draperie, si difficile à agencer à cause de son
          énorme volume, est rendue avec un art admirable; et telle est
          la vérité qui règne dans son exécution, que l'on y sent tout
          le mouvement, que l'on y retrouve en quelque sorte toutes les
          formes du corps, bien qu'il soit entièrement enseveli sous
          cette vaste simarre. Le génie n'est pas exécuté avec moins de
          sentiment et de délicatesse; tout enfin, dans ce monument,
          rappelle le bel âge de la sculpture moderne, et porte
          l'empreinte d'un talent du premier ordre.]

     Valence Balbienne, femme de René de Birague, morte en 1572. Son
     tombeau, exécuté par le même sculpteur, étoit placé auprès de
     celui de son mari[606].

          [Note 606: Cette dame y est représentée à demi couchée sur son
          sarcophage, appuyée sur un coussin, et tenant un livre de la
          main droite. La forme de sa robe, composée d'une étoffe
          brochée et à grands ramages, ainsi que celle de sa coiffure,
          offrent une image exacte et naïve des modes de cette époque;
          auprès d'elle est un chien, symbole de la fidélité, et à ses
          pieds, de même que dans l'autre monument, un génie en pleurs
          éteint un flambeau. Dans cette sculpture, non moins excellente
          que la première, éclatent toute la grâce, tout le sentiment,
          toute la finesse qui caractérisent les productions de Germain
          Pilon; et, pour la délicatesse du ciseau, peut-être est-elle
          préférable même à la statue du chancelier. Le marbre nous y
          semble travaillé avec une facilité égale à celle que l'on
          admire dans les plus beaux monuments antiques. Cette facilité
          si attrayante, lorsqu'elle est réunie à la science et au
          sentiment, est surtout remarquable dans un bas-relief placé
          sur la partie inférieure du sarcophage, dans lequel est
          représenté le cadavre de madame de Birague, consumé par la
          maladie et déjà défiguré par la mort. Nous croyons qu'il n'y a
          rien dans la sculpture françoise que l'on puisse mettre
          au-dessus de ce morceau. Il avoit été déposé dans le même
          musée.]

     Dans ce même monument étoit renfermé le coeur de Jean de Laval,
     marquis de Nesle, etc., second mari de Françoise de Birague,
     fille unique du chancelier, mort en 1578.


LE PALAIS DES TOURNELLES.

Le palais des Tournelles, que Dubreul et son éditeur[607] ont confondu
avec l'hôtel royal de Saint-Paul, étoit une vaste maison que Pierre
d'Orgemont, seigneur de Chantilli, chancelier de France et de Dauphiné,
avoit fait rebâtir et qu'il s'étoit plu à orner pour en faire sa
demeure. Après sa mort, il passa à Pierre d'Orgemont son fils, évêque de
Paris, qui le vendit à Jean, duc de Berri, frère de Charles V. Le
contrat de vente, déposé dans les archives de l'archevêché, est du 16
mai 1402[608]. En 1404, le duc de Berri le céda, par échange, au duc
d'Orléans. Ce palais ne tarda pas à entrer dans les domaines de la
couronne: car, dès 1417, il est qualifié _Domus regia Tornellarum_ dans
les registres capitulaires du chapitre de Notre-Dame[609].

          [Note 607: Liv. III, p. 1050.]

          [Note 608: Sauval, qui ne connoissoit pas ce contrat, dit que
          cette vente se fit en 1398; D. Félibien s'est conformé à cette
          date. Dans un autre endroit Sauval avance que ce fut en 1404,
          et que ce prince l'échangea, en 1422, avec le duc d'Orléans.
          Cet historien ne s'étoit pas aperçu que ces dates étoient
          doublement inadmissibles, le duc d'Orléans ayant été assassiné
          en 1407, et le duc de Berri étant mort en 1416.]

          [Note 609: _Cap._ VIII, p. 177.]

Les Anglais s'étant rendus maîtres de Paris, le duc de Betford, régent
du royaume au nom du roi d'Angleterre, choisit l'hôtel des Tournelles
pour en faire sa demeure, et l'agrandit en y joignant huit arpents et
demi de terre qu'il acheta des religieux de Sainte-Catherine. Cette
acquisition avoit été faite le 17 juin 1423, moyennant 200 liv. une fois
payées, et 16 sols de chef-cens; mais on voit dans les archives de cette
communauté que cette vente forcée fut cassée douze ans après, et qu'en
vertu des lettres de Charles VII, données le 3 décembre 1437, les
religieux rentrèrent dans leur possession[610].

          [Note 610: Archiv. de S. Cather.]

Cet hôtel étoit si spacieux qu'il renfermoit alors tout le terrain
compris entre le boulevart, la rue Saint-Gilles, et celles de l'Égout et
de Saint-Antoine. Charles VII et ses successeurs en préférèrent le
séjour à celui de l'hôtel Saint-Paul[611]. Louis XII y mourut; et c'est
aussi dans cette maison qu'expira Henri II, blessé mortellement dans une
joute par un coup de lance qu'il avoit reçu du comte de Montgommeri. Ce
funeste événement détermina Catherine de Médicis à quitter ce palais, et
Charles IX à donner l'édit du 28 janvier 1565, qui en ordonnoit la
démolition.

          [Note 611: À l'exception de Louis XI, car on voit dans les
          registres de la chambre des comptes qu'en 1467 «ce prince
          donna à Jacques Coitier (_alias_ l'Hoste), _astrologien_, la
          conciergerie des jardins de l'hôtel des Tournelles, et les
          profits, sa vie durante.» L'année suivante il appartenoit à la
          comtesse d'Angoulême.]

D. Félibien a avancé que l'exécution de cet édit fut pressée avec une si
grande ardeur «que bientôt, par ordre de la reine, on eut abattu tout ce
qu'il y avoit de bâtiments, que les jardins furent pareillement
détruits, les murailles renversées, les fossés comblés; et qu'afin qu'il
n'en restât aucun vestige, elle ordonna que la cour intérieure fût
réduite en place publique, pour servir de marché aux chevaux.» Cependant
Jaillot ne pense pas que cette démolition ait été aussi prompte; et il
cite à l'appui de son opinion de nouvelles lettres-patentes du 15 mai
1565, et d'autres de 1569, qui contenoient encore des dispositions à ce
sujet. Sauval prétend même que par la suite Henri III y plaça des
Hiéronymites; mais il y a apparence que ce fut dans des bâtiments
construits exprès pour eux sur une partie du palais des Tournelles, et
qu'alors cet édifice étoit entièrement démoli.

On comptoit, dans cette immense demeure, plusieurs préaux et chapelles,
douze galeries, deux parcs, six grands jardins, un labyrinthe qu'on
nommoit _Dédale_, et un septième jardin de neuf arpents, que le duc de
Betford faisoit labourer par son jardinier.

L'emplacement qu'il occupoit a été successivement couvert par la place
Royale et par les rues dont elle est environnée.

Sauval a dit avec raison que tant que ce palais a subsisté, et dans le
temps même que nos rois l'habitoient, il devoit au prieur et aux
religieux de Sainte-Catherine, lots et ventes, cens et rentes. François
Ier, qui disoit avec raison que le roi ne relevoit de personne, et que
tout le monde relevoit du roi, les paya lui-même à l'exemple de ses
prédécesseurs: et lorsque Henri IV en vendit les places vides, avec la
réserve des droits seigneuriaux pour lui et ses successeurs, il promit
aux religieux de Sainte-Catherine de les en dédommager, promesse qui fut
exécutée par Louis XIII en 1615.


LA PLACE ROYALE.

Cette place fut commencée en 1604, par ordre de Henri IV, sur la portion
de l'emplacement du palais des Tournelles qui servoit alors de marché
aux chevaux. Il y fit bâtir d'abord un vaste bâtiment de cent toises de
long sur soixante de large, dans lequel il plaça des manufactures de
soie; et la même année vit s'élever une partie des constructions
régulières qui devoient former la nouvelle place. On construisit à ses
frais le côté parallèle à la rue Saint-Antoine et le pavillon qui fait
face à la rue de la chaussée des Minimes; les places des trois autres
côtés ayant été ensuite distribuées par portions égales, on les céda à
des particuliers pour un écu d'or de cens, à la charge de bâtir toutes
les maisons sur un plan symétrique et entièrement semblable au dessin de
celles que le roi avoit fait édifier, lesquelles furent vendues depuis à
d'autres particuliers. Des lettres-patentes de ce prince, du mois de
juillet 1605, ordonnèrent que cette place seroit appelée _place Royale_.

L'enceinte en fut achevée en 1612[612]. Elle offre dans son intérieur
une surface de soixante-douze toises en carré. Tous les édifices qui la
composent forment autant de pavillons bâtis de pierre et de brique, et
couverts séparément d'un comble à deux égouts. Au pied de ces façades
règne une suite d'arcades, formant une galerie couverte de douze pieds
dans oeuvre sur environ douze pieds de hauteur. Ces galeries sont
voûtées en cintre surbaissé, construites des mêmes matières que les
pavillons, et décorées du côté de la place d'un ordre toscan de
vingt-deux pouces de diamètre, sans entablement ni corniche. Au-dessus
de cet ordre s'élèvent deux rangs d'étages, non compris les logements
pratiqués dans les combles. Les entrées des rues Royale, des Minimes et
du pas de la Mule sont pratiquées sous les arcades de trois de ces
pavillons. Celle de la rue de l'Écharpe est à découvert, et interrompt
seule la clôture des bâtiments.

          [Note 612: Le 5 avril de cette même année, Marie de Médicis y
          donna le spectacle d'un magnifique carrousel, qu'elle avoit
          ordonné à l'occasion de la double alliance contractée entre la
          France et l'Espagne.]

Entre tous ces corps de logis se font remarquer deux pavillons beaucoup
plus élevés que les autres, et sous lesquels sont ouvertes deux des
entrées dont nous venons de parler[613]. Ces deux pavillons sont décorés
de pilastres d'ordre dorique de vingt pouces de diamètre, couronnés d'un
entablement composé, au-dessus duquel s'élèvent également deux étages
surmontés d'un grand comble qui domine sur tous les autres combles de la
place[614].

          [Note 613: Celles des rues Royale et des Minimes.]

          [Note 614: _Voy._ pl. 124.]

Au-devant de ces galeries est une chaussée pavée, de quarante pieds de
largeur, établie pour le passage des voitures. Cette chaussée, du côté
opposé aux galeries, est bordée d'une grille de fer, renfermant un
grand préau orné de gazons et d'allées sablées. C'est au milieu de cette
enceinte que le cardinal de Richelieu fit placer, le 27 septembre 1639,
la statue équestre de Louis XIII. Elle étoit élevée sur un piédestal de
marbre.

Ce prince y étoit représenté le casque en tête, vêtu à la romaine,
retenant d'une main la bride de son cheval et étendant l'autre en signe
de commandement. La figure, exécutée par _Biard_ le fils, sculpteur très
médiocre, passoit pour un très-mauvais ouvrage; mais les connoisseurs
donnoient de grands éloges au cheval, que l'on devoit à une main plus
habile, et qui n'avoit point été fait pour le monument auquel il étoit
adapté. _Daniel Ricciarelli_, élève de Michel-Ange, l'avoit exécuté,
dit-on, pour y placer une statue de Henri II. La mort l'empêcha de
terminer ce grand ouvrage, et c'est ce qui en fit changer la
destination[615].

          [Note 615: _Voyez_ pl. 131. Cette statue a été abattue le 10
          août 1792.]

Sur les faces du piédestal étoient placées des inscriptions à la louange
de Louis XIII et de son ministre[616].

          [Note 616: Sur la face qui étoit du côté de la rue
          Saint-Antoine, on lisoit:

               «Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et
               très-invincible Louis-le-Juste, XIIIe du nom, roi de
               France et de Navarre, _Armand, cardinal et duc de
               Richelieu_, son principal ministre dans tous ses
               illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de
               bienfaits par un si bon maître et un si généreux
               monarque, lui a fait élever cette statue, pour une marque
               éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa
               reconnoissance. 1639.»

          Sur la face du côté des Minimes:

               _Ludovico XIII, christianissimo Galliæ et Navarræ regi,
               justo, pio, felici, victori, triomphatori, semper
               augusto_, Armandus cardinalis, dux Richelius,
               _præcipuorum regni onerum adjutor et administer, domino
               optimè merito, principique munificentissimo, fidei suæ,
               devotionis, et ob innumera beneficia immensosque honores
               sibi collatos, porenne grati animi monimentum, hanc
               statuam equestrem ponendam curavit, anno Domin. 1639_.

          Sur la face à droite:

          POUR LOUIS-LE-JUSTE.

          SONNET.

            Que ne peut la vertu? que ne peut le courage?
            J'ai dompté pour jamais l'hérésie en son fort.
            Du Tage impérieux j'ai fait trembler le bord,
            Et du Rhin jusqu'à l'Ebre accru mon héritage.
            J'ai sauvé par mon bras l'Europe d'esclavage;
            Et si tant de travaux n'eussent hâté mon sort,
            J'eusse attaqué l'Asie, et d'un pieux effort,
            J'eusse du saint tombeau vengé le long servage.
            _Armand_, le grand _Armand_[616-A], l'âme de mes exploits,
            Porta de toutes parts mes armes et mes lois,
            Et donna tout l'éclat aux rayons de ma gloire.
            Enfin il m'éleva ce pompeux monument,
            Où, pour rendre à son nom mémoire pour mémoire,
            Je veux qu'avec le mien il vive incessamment.

          Sur la face à gauche:

            _Quod bellator hydros pacem spirare rebelles,
            Deplumes trepidare aquilas, mitescere pardos,
            Et depressa jugo submittere colla leones,
            Despectat Lodoicus, equo sublimis aheno,
            Non digiti, non artifices fecere camini;
            Sed virtus et plena Deo fortuna peregit.
            Armandus vindex fidei pacisque sequester
            Augustum curavit opus; populisque verendam
            Regali voluit statuam consurgere circo,
            Ut post civilis depulsa pericula belli,
            Et circum domitos armis felicibus hostes,
            Æternum Dominâ Lodoicus in urbe triumphet._]

          [Note 616-A: On doit remarquer, pour l'honneur du cardinal de
          Richelieu, que ce sonnet ridicule, composé par Desmarets de
          Saint-Sorlin, ne fut gravé sur ce piédestal que long-temps
          après la mort de ce ministre.]

Ce ne fut qu'en 1685, sous le règne de Louis XIV, que fut élevée la
grille qui entoure ce monument: on la doit à la générosité des
propriétaires des trente-cinq pavillons qui la composent, lesquels
donnèrent chacun à cet effet une somme de 1000 l. Ces maisons étoient
alors regardées comme les plus grandes et les plus superbes habitations
de Paris; elles servoient de demeure à ce qu'il y avoit de plus illustre
à la cour et à la ville: elles ont beaucoup perdu de leur ancienne
splendeur.


LES MINIMES DE LA PLACE ROYALE.

Nous avons déjà fait connoître en parlant des Minimes de Chaillot[617],
vulgairement connus sous le nom de _Bons-Hommes_, tout ce qui a rapport
à l'origine et à l'établissement en France de ces religieux. On a vu que
leur premier couvent avoit été bâti sur le terrain de l'ancien manoir
de _Nijon_, et le second, établi dans le monastère _de Grandmont_, situé
au milieu du bois de Vincennes. Les choses restèrent en cet état
jusqu'au commencement du dix-septième siècle.

          [Note 617: _Voyez_ t. Ier, 2e partie, p. 1053.]

Vers la fin du siècle précédent, les Minimes de Chaillot, qui désiroient
vivement former un établissement dans l'intérieur même de Paris, avoient
été sur le point de voir leurs voeux exaucés par la libéralité de Henri
de Joyeuse, d'abord duc, pair et maréchal de France, connu depuis dans
l'histoire sous le nom de Père Ange de Joyeuse, capucin. Cet homme
célèbre, ayant pris l'habit de Saint-François le 4 septembre 1587, avoit
légué en 1588 une portion de son hôtel[618] aux Minimes de Chaillot, à
la charge par eux de remplir différentes fondations; mais il changea
presque aussitôt de disposition, et le donna en entier aux Minimes de la
province de France, sous d'autres conditions, qui sont étrangères à
l'objet que nous traitons ici.

          [Note 618: Cet hôtel, situé dans le quartier du Palais-Royal,
          étoit contigu à celui que le cardinal de La Rochefoucauld céda
          aux religieuses de l'Assomption. Il y en eut même une petite
          portion d'enclavée dans ce monastère.]

Leurs espérances ayant été frustrées de ce côté, ils sembloient avoir
entièrement renoncé à leur projet, lorsqu'environ vingt ans après
Olivier Chaillou, chanoine de Notre-Dame, et descendant d'une soeur de
saint François de Paule, fondateur de leur ordre, entra dans le couvent
des Minimes de Chaillot, et, par le don qu'il leur fit de tous ses
biens, les mit en état d'acheter une partie du parc des Tournelles, et
de bâtir les lieux qu'ils y ont occupés depuis jusqu'à la fin de la
monarchie. Nos historiens ont fort varié sur la date de cet
établissement, qu'il faut fixer, avec Jaillot, à l'année 1609, date du
contrat[619] par lequel M. de Vitri vendit au provincial des Minimes une
place sur laquelle avoient été situés les bâtiments élevés dans le parc
des Tournelles, par Henri III, pour y établir les Hiéronymites. L'achat
de ce terrain, qui ne composoit qu'une portion du jardin de ce seigneur,
fut bientôt suivi de l'acquisition d'un autre morceau de terre situé à
l'extrémité de ce même jardin, et la totalité de l'emplacement forma
environ 2000 toises de superficie. Henri IV donna en 1610 des
lettres-patentes qui autorisèrent cette transaction, laquelle fut
confirmée la même année par de nouvelles lettres de Louis XIII. Elles
furent enregistrées au parlement le 19 juillet de la même année et à la
chambre des comptes le 14 juillet 1611.

          [Note 619: Ch. des comptes. Mémor. 4, L. fº 316,
          _verso_.--_Ibid._, Reg. des arrêts, R. 1700, fº 658.]

Les Minimes se contentèrent d'abord d'élever sur cet emplacement
quelques légers bâtiments construits à la hâte et une petite chapelle où
la messe fut célébrée pour la première fois le 25 mars 1610, jour de
l'Annonciation, circonstance qui engagea sans doute à désigner cette
maison sous le nom de l'_Annonciade_.

Il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent pu de long-temps y établir un
monastère, si Marie de Médicis n'eût eu la pensée de se déclarer
fondatrice de ce couvent. Afin de mériter ce titre d'une manière digne
d'elle, elle fit d'abord rembourser aux Minimes la somme qu'ils avoient
payée pour le prix de leur acquisition, et ordonna aussitôt la
construction de l'église qui a subsisté jusqu'à la destruction de cet
ordre. Le cardinal de Gondi y mit la première pierre au nom de cette
princesse; et, le 4 mai 1630, M. de La Vieuville, petit-neveu de saint
François de Paule, posa celle du maître-autel, lequel fut sans doute
élevé et décoré par sa libéralité, car il est qualifié de fondateur dans
l'inscription qui y fut gravée. L'église fut dédiée le 29 août 1679,
sous l'invocation du saint instituteur de l'ordre des Minimes.

Cette église, construite sur les dessins de François Mansard, étoit
remarquable par son portail, élevé après coup, et qui passa long-temps
pour un beau morceau d'architecture. C'étoit un de ces frontispices si
communs dans nos églises modernes, lesquels présentent plusieurs
ordonnances de colonnes, élevées les unes sur les autres, dans une
forme pyramidale, sorte de décoration qui ne se rattache en aucune
manière à l'édifice; qui, dans sa construction, ne présente aucun but
d'utilité, et que nous avons déjà signalée comme un des abus les plus
déplorables du faux goût qui a régné si long-temps en France dans
l'architecture. Ce portail étoit composé au rez-de-chaussée d'un ordre
dorique surmonté d'un fronton triangulaire, au-dessus duquel s'élevoit
un ordre composite, que couronnoit un second fronton de forme
circulaire. Toute cette composition avoit une sorte d'éclat; mais
quoiqu'elle ait été mise par les connoisseurs du siècle dernier au rang
des monuments françois les plus recommandables, l'assemblage bizarre de
tant de parties incohérentes ne pouvoit satisfaire les yeux d'un homme
de goût[620].

Plusieurs bienfaiteurs de la plus haute distinction, entre autres M. le
marquis de Sourdis, MM. Lefevre d'Eaubonne et d'Ormesson joignirent
leurs dons à ceux de la reine et du marquis de La Vieuville. Tant de
bienfaits et une si haute protection procurèrent aux Minimes des moyens
suffisants, non-seulement pour joindre des bâtiments vastes et commodes
à l'église qu'ils venoient de faire bâtir, mais encore pour l'enrichir
et la décorer de manière à la rendre digne de l'attention des curieux.

          [Note 620: _Voyez_ pl. 133.]


     CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE ET DE LA MAISON DES MINIMES.

     TABLEAUX.

     Sur le maître-autel, lequel étoit orné de six colonnes d'ordre
     corinthien en marbre de Dinan, une très-belle copie de la
     Descente de croix de _Daniel de Volterre_.

     Dans la première chapelle à gauche du sanctuaire, saint François
     de Paule ressuscitant un enfant, par _Simon Vouet_.

     Sur les panneaux de la boiserie de cette chapelle, les principaux
     traits de la vie de ce saint, par les élèves du même peintre.

     Dans la chapelle de Villacerf, une copie du saint Michel de
     _Raphaël_.

     Dans la chapelle de saint François de Sales, qui étoit
     hors-d'oeuvre et d'un plan octogone, un tableau où ce saint étoit
     représenté, par un peintre inconnu[621].

          [Note 621: Cette chapelle étoit décorée de pilastres
          composites à cannelures dorées; le plafond en calotte étoit
          chargé de sculptures qui se détachoient sur un fond doré.]

     Dans la cinquième chapelle, les anges portant le corps de
     Jésus-Christ, par un peintre inconnu.

     Dans la sixième, sainte Marguerite et un autre tableau, voeu des
     prévôts des marchands et échevins, aussi sans nom d'auteur.

     Dans la troisième chapelle à droite, le sommeil de saint Joseph,
     excellent tableau de _Philippe de Champagne_.

     Dans la quatrième, une sainte Famille, peinte par Sarrasin,
     sculpteur.

     Dans la cinquième, dite chapelle de _Castille_, le mystère de la
     Trinité, par _La Hyre_.

     Sur l'autel de la sixième, dite de _Verthamont_, un Christ
     accompagné de trois figures.

     Dans la première sacristie, un tableau représentant saint
     Pierre-ès-liens. Ce morceau, qu'on estimoit surtout pour l'effet
     de lumière, étoit sans nom d'auteur.

     À côté, saint François de Paule délivrant de la peste les
     habitants de Fréjus, par _Depape_.

     À droite, Louis XI allant au-devant du saint ermite, par _Dumont
     le Romain_.

     Dans le fond, le même saint traversant le phare de Messine sur
     son manteau, par _Noël Coypel_.

     Dans la deuxième sacristie, une Descente de croix, par
     _Jouvenet_.

     Vis-à-vis de ce tableau, saint François de Paule rendant la vue à
     une jeune fille, par _Dumont le Romain_.

     En face des croisées, un grand tableau de _Largillière_,
     représentant l'érection d'un prévôt des marchands, lors de
     l'avénement de Philippe V au trône d'Espagne.

     Dans le chapitre qui joignoit cette pièce, une suite de peintures
     en grisaille attribuées à _La Hyre_, et représentant les
     principaux traits de la vie de Jésus-Christ. Ces morceaux
     jouissoient de la plus haute estime.--Sur l'autel étoit un
     très-beau tableau représentant Notre-Seigneur
     crucifié.--Plusieurs tableaux, par _Prévost_[622].

          [Note 622: Les galeries qui régnoient au-dessus du cloître
          étoient également ornées de peintures. On y remarquoit une
          Magdeleine et un saint Jean dans l'île de Pathmos, ouvrages du
          père _Niceron_, religieux de cette maison, et fameux
          mathématicien. Ces deux tableaux, peu remarquables sous le
          rapport de l'art, étoient extrêmement curieux comme prestiges
          d'optique. À mesure que le spectateur s'en approchoit, le
          sujet principal s'évanouissoit, et l'on n'apercevoit plus
          qu'un paysage.]


     SCULPTURES.

     Sur le maître-autel de l'église, les statues de la Vierge et de
     saint François de Paule, par _Guérin_.

     Dans la quatrième chapelle à droite, des sculptures d'ornement,
     par _Sarrazin_.


     SÉPULTURES ET TOMBEAUX.

     Dans l'église, Jean de Launoy, docteur en théologie de la
     faculté de Paris, savant distingué, mort en 1678.

     Dans la chapelle de Villacerf, laquelle étoit ornée de colonnes
     torses, avec festons et pampres, on voyoit le portrait en
     médaillon d'Édouard Colbert de Villacerf, surintendant des
     bâtiments du roi. Ce médaillon, exécuté par _Coustou_ l'aîné,
     étoit entouré d'une draperie. Une table de marbre offroit
     au-dessous l'épitaphe de ce ministre[623].

          [Note 623: Ce médaillon, qui étoit déposé au musée des
          monuments françois, est du bon faire de ce sculpteur. Les
          cheveux y sont traités surtout avec une grande vérité.]

     La chapelle de saint François de Sales renfermoit le mausolée du
     duc de La Vieuville, ministre d'État sous Louis XIII et Louis
     XIV, mort en 1653, et de dame Marie Bouhier son épouse, morte en
     1663[624].

          [Note 624: (Déposé aux Petits-Augustins.) Il est représenté à
          genoux, revêtu des marques de sa dignité, et tenant un livre
          de la main gauche. Sa femme est également à genoux, avec un
          livre entre ses mains. Ces deux statues sont d'une assez bonne
          exécution, quoiqu'un peu maniérée. La tête de madame La
          Vieuville annonce une femme d'une grande beauté, et se fait
          remarquer surtout par une coiffure pleine d'élégance et de
          simplicité.]

     Dans la chapelle de Bon-Secours, la quatrième à gauche, avoient
     été inhumés, Diane de France, duchesse d'Angoulême, fille
     naturelle de Henri II, morte en 1619[625]; Charles de Valois, duc
     d'Angoulême, fils naturel de Charles IX, mort en 1650[626].

          [Note 625: Elle est à genoux devant un prie-dieu.
          Très-mauvaise sculpture. (Déposé dans le même musée.)]

          [Note 626: Il est couché sur des canons, et revêtu du manteau
          ducal. Sculpture barbare. (Déposé dans le même musée.)]

     Dans un caveau pratiqué sous la chapelle étoient renfermés les
     cercueils de Charlotte de Montmorenci son épouse, morte en 1636;
     de Marie Touchet sa mère, morte en 1638; et de presque tous les
     princes et princesses de sa famille.

     Dans la cinquième chapelle du même côté étoient déposés trois
     ossements du B. Jean-de-Dieu, et l'on y lisoit les épitaphes de
     plusieurs personnes de la famille Lecamus qui y avoient leur
     sépulture.

     Dans la chapelle de Sainte-Marguerite avoit été inhumé Octave de
     Périgny, président en la troisième chambre des enquêtes, et
     précepteur de Louis de France, dauphin de Viennois.

     La chapelle Saint-Nicolas renfermoit le mausolée en marbre blanc
     du premier président Le Jay et de Magdeleine Marchand[627] son
     épouse; les bustes de Guillaume Leserat, seigneur de Lancrau, et
     de Charles Le Jay, baron de Maison-Rouge[628].

          [Note 627: La statue de Magdeleine Marchand la représente à
          genoux et les mains jointes, dans le costume maussade de la
          fin du seizième siècle. La tête a quelque naïveté, mais tout
          le reste est traité d'une manière rude et grossière. (Déposé
          dans le même musée.)]

          [Note 628: Le marbre, dans ces deux bustes, est manié avec
          intelligence et facilité. (Déposé dans le même musée.)]

     Dans la troisième à droite avoit été inhumé Abel de
     Sainte-Marthe, doyen de la cour des aides, garde de la
     bibliothéque royale de Fontainebleau.

     Dans la chapelle de Castille étoit le mausolée de Pierre de
     Castille, orné de deux génies en bronze qui éteignoient un
     flambeau.

Le réfectoire de ces religieux étoit immense, et éclairé par neuf
croisées, auxquelles correspondoient des arcades symétriques sur
lesquelles Laurent de La Hyre avoit peint des paysages d'un très-bon
choix. Il avoit aussi enrichi ces salles de figures et d'ornements
d'architecture imitant le bas-relief. Toutes ces peintures passoient
pour excellentes.

La bibliothéque étoit composée d'environ vingt-six mille volumes, parmi
lesquels on comptoit plusieurs manuscrits.

Cet ordre, qui avoit toujours conservé, sans aucune altération, la règle
de son institut, qui n'avoit même jamais voulu accepter les
adoucissements qu'on avoit offert de lui procurer, a produit plusieurs
religieux également recommandables par leurs talents et par leurs
vertus, entre lesquels on doit surtout distinguer les PP. Niceron,
Mersenne, Plumier, Avrillon, Le Clerc, de Coste, Giry, etc.[629].

          [Note 629: L'église des Minimes a été détruite; les bâtiments
          ont été changés en caserne.]


HÔPITAL DE LA CHARITÉ-NOTRE-DAME,

OU

LES HOSPITALIÈRES DE LA CHARITÉ-NOTRE-DAME, DE L'ORDRE DE
SAINT-AUGUSTIN.

Cette institution, si digne de la charité chrétienne, où l'on voyoit de
jeunes filles consacrer toute leur vie au service et au soulagement des
pauvres malades, fut fondée par Simonne Gauguin, plus connue sous le nom
de Françoise de La Croix[630]. Dès sa tendre jeunesse elle avoit formé
le projet d'un établissement pour les personnes malades de son sexe. Sa
fortune, aussi médiocre que sa naissance, étoit loin de pouvoir lui
procurer les moyens de le réaliser; mais, dit Jaillot, la Providence qui
lui en avoit inspiré l'idée, et dont les desseins s'accomplissent malgré
tous les obstacles, lui ménagea l'affection et les secours de la dame
Hennequin, veuve d'un procureur en la chambre des comptes de Rouen, qui
l'adopta pour sa fille. Réunies ensemble, ces deux vertueuses personnes
conçurent le dessein plus vaste de fonder un double hôpital pour les
hommes et pour les femmes, dont le dernier seroit desservi par elles;
l'autre devoit être confié aux soins des frères de la Charité. On
commença cet établissement à Louviers, au diocèse d'Évreux; et il fut
autorisé par des lettres-patentes qui nommoient les religieux du
tiers-ordre de Saint-François supérieurs de ces deux communautés. Ces
dames et les personnes qu'elles s'associèrent avoient pris en 1617 un
habit de religieuse, sans cependant se lier encore par aucun voeu, et
leur institution charitable commençoit à prospérer, lorsque la mort
imprévue de madame Hennequin vint tout à coup en arrêter les progrès.
Françoise de La Croix prit aussitôt la résolution de venir à Paris, avec
quelques-unes, de ses compagnes, pour former un nouvel établissement
dans cette capitale. Elles y arrivèrent en 1623, et se logèrent d'abord
au faubourg Saint-Germain, rue du Colombier. L'archevêque de Paris ayant
permis cet établissement par ses constitutions du 25 novembre 1624, les
lettres-patentes qui le confirmoient leur furent accordées au mois de
janvier de l'année suivante, et furent enregistrées le 16 mars 1626. Les
libéralités de madame d'Orsai mirent bientôt ces religieuses en état de
louer une grande maison rue des Tournelles; mais M. Faure,
maître-d'hôtel ordinaire du roi, mérita surtout le titre de fondateur,
en leur donnant de quoi acheter cette maison, et fonder douze lits _pour
les femmes ou filles malades, qui, nées dans une condition honnête, mais
sans fortune, se font une peine de se rendre à l'Hôtel-Dieu_. M. Faure
ne vécut que trois heures après cette fondation, laquelle fut exécutée
avec tant de zèle par sa veuve, que la plupart des historiens de Paris
lui ont aussi donné le titre de fondatrice.

          [Note 630: Vie de la V. mère Françoise de la Croix, etc.,
          1745.]

Cependant les frères de la Charité et les administrateurs de
l'Hôtel-Dieu, par des motifs qu'il est impossible de concevoir et
d'expliquer, virent avec déplaisir l'établissement d'une maison qui
diminuoit réellement leurs fatigues et leurs dépenses, en multipliant
les soins et les secours donnés aux malades, et formèrent opposition à
l'enregistrement des lettres-patentes que Marie de Médicis avoit
procurées aux hospitalières. Le parlement n'eut aucun égard aux motifs
d'opposition qu'ils présentèrent, et mit les parties hors de cour et de
procès; mais comme il n'enregistra les lettres-patentes qu'avec des
modifications qui changeoient le plan de l'établissement, les
hospitalières obtinrent deux lettres de jussion pour l'enregistrement
pur et simple, auquel le parlement se conforma en 1628. Le 9 juin de
cette année, M. de Gondi donna une nouvelle permission, et le 12 du même
mois Françoise de La Croix et ses compagnes furent mises en possession
de leur hôpital, en présence de Marie de Médicis. Un an après elles
firent leurs voeux; et leur ordre fut approuvé par Urbain VIII, le 20
décembre 1633.

Aux trois voeux ordinaires ces religieuses ajoutoient celui de se
consacrer au service des pauvres malades. Elles suivoient la règle de
saint Augustin[631].

          [Note 631: Cette maison se faisoit honneur d'avoir servi de
          retraite à _Françoise d'Aubigné_, marquise de Maintenon, avant
          son séjour à la cour de Louis XIV.]

La grande salle contenoit vingt-trois lits destinés à recevoir
gratuitement les pauvres femmes et filles malades. Sur l'autel de la
chapelle étoit une Nativité peinte par _Coypel_[632].

          [Note 632: On a établi dans les bâtiments de cette communauté
          une filature en faveur des indigents.]


LES FILLES DE LA SOCIÉTÉ DE LA CROIX.

Nous avons déjà parlé de cet établissement formé à Roye par les soins de
M. Guérin, curé à Amiens[633]. Nous avons raconté comment, étant venues
se réfugier à Paris pour échapper aux désastres de la guerre, ces filles
y furent accueillies par une vertueuse dame nommée Marie Luillier, qui
voulut même aller s'établir avec elles dans l'asile qu'elle leur avoit
procuré à Brie-Comte-Robert. Enfin, on n'a point sans doute oublié que
le refus fait par quelques-unes des soeurs de s'engager avec elle par
des voeux solennels à la profession religieuse, occasionna une scission
dans ce petit troupeau, dont une partie resta encore quelque temps à
Brie-Comte-Robert, pour venir s'établir ensuite à Paris, rue des Barres,
tandis que l'autre alla sur-le-champ rejoindre madame Luillier, déjà
établie dans cette capitale, rue de Vaugirard. Ceci se passa en 1643.

          [Note 633: _Voyez_ p. 848.]

Ce fut alors que cette dame acheta des sieurs de Villebousin l'hôtel des
Tournelles, c'est-à-dire une portion du terrain sur lequel il avoit été
situé. Les bâtiments dont il étoit composé se trouvèrent suffisants pour
y installer sa nouvelle communauté[634]. Madame la duchesse d'Aiguillon,
qui s'étoit déclarée fondatrice des filles de la Croix, et qui, à ce
titre, leur avoit donné, par contrat, une somme de 30,851 liv., leur
procura, de plus, un autre établissement à Ruel, lequel fut autorisé par
lettres-patentes données en 1655.

          [Note 634: Ces bâtiments sont maintenant occupés par des
          particuliers.]


LES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE.

Personne n'ignore que cet ordre célèbre doit son institution à saint
François de Sales, qui en jeta les fondements dans la petite ville
d'Anneci, résidence des évêques de Genève, le 6 juin 1610. Ce ne fut,
dans son origine, qu'une assemblée ou congrégation de filles et de
veuves, dont l'objet étoit de visiter, de consoler les malades, et de
soulager les pauvres en l'honneur de Dieu, et en mémoire de la visite
que la Sainte-Vierge fit à sainte Élisabeth. Ces personnes gardoient la
chasteté, la pauvreté et l'obéissance, portoient un habit séculier, mais
modeste, ne s'obligeoient point à garder la clôture, et n'étoient
engagées que par un voeu simple à ces exercices de piété et de charité.
Le saint prélat pensoit, comme il le dit lui-même dans ses lettres, «que
les voeux simples sont aussi forts que les voeux de tous les ordres de
religion, pour obliger la conscience à leur observation[635],» et le
savant cardinal Bellarmin étoit du même sentiment. Cependant, malgré les
avantages qui résultoient de semblables congrégations, et
particulièrement de celle-ci, saint François de Sales, sollicité par
l'archevêque de Lyon, Denis de Marguemont, crut devoir sacrifier sa
façon de penser aux instances de ce prélat, et consentit, peu de temps
après l'institution de cette communauté, qu'elle devînt un ordre
religieux. Elle fut donc érigée en titre par un bref de Paul V, du 23
avril 1618, sous la règle de saint Augustin, et saint François de Sales
fut commis lui-même pour en régler les constitutions, qui furent
approuvées par le même pontife le 9 octobre de la même année, et
confirmées par Urbain VIII en 1626.

          [Note 635: Lett. de S. Franç. de Sales, liv. I, lett. 21.]

La réputation d'un ordre aussi utile se répandit bientôt partout; et ce
succès fit naître au saint instituteur, qui se trouvoit alors à Paris,
le dessein de lui procurer une maison dans cette capitale. Il écrivit à
cet effet à la célèbre Jeanne-Françoise Frémiot, veuve de Christophe de
Rabutin, baron de Chantal, qui, non moins zélée que lui pour le nouvel
institut, avoit tout sacrifié pour le former, et en avoit été nommée
première supérieure. À la réception de sa lettre, elle partit de
Bourges, où elle étoit alors occupée à l'établissement d'un monastère de
son ordre, et se rendit à Paris avec trois de ses religieuses. Arrivée
dans cette ville le 6 avril 1619, elle alla demeurer chez madame
Gouffier, au faubourg Saint-Marceau, et ne tarda pas à obtenir de M.
Henri de Gondi, cardinal de Retz et évêque de Paris, la permission de se
fixer dans cette ville. Les lettres-patentes du roi, à cet effet, furent
données au mois de juin suivant[636]. Madame de Chantal se rendit alors
avec son troupeau au faubourg Saint-Michel, où on leur avoit préparé une
maison. La douceur de cet institut, qui n'exigeoit ni le chant des
offices, ni les abstinences ou jeûnes particuliers, ni l'austérité qui
se pratiquoit dans les autres ordres monastiques, excita dans ceux-ci
quelques inquiétudes, et fit même naître, de la part de quelques-uns
d'entre eux, des représentations auxquelles on n'eut aucun égard. Les
motifs mêmes qu'on alléguoit pour empêcher l'établissement des Filles de
Sainte-Marie ne firent qu'en accélérer les progrès, et tant de personnes
s'y engagèrent, qu'en moins de trente ans elles possédèrent trois
maisons dans Paris.

          [Note 636: Elles furent enregistrées le 5 avril 1621, et
          ratifiées par Louis XIV en 1651.]

Dès l'année 1621 ces religieuses furent transférées dans un logement
plus vaste et plus commode, situé rue du Petit-Musc et de la
Cerisaie[637]; mais cet hôtel ne se trouvant bientôt plus assez grand
pour le nombre de personnes qui entroient dans leur ordre, la dame
Hélène-Angélique l'Huillier, bienfaitrice et supérieure de
l'établissement, acheta l'hôtel de Cossé, rue Saint-Antoine, dont le
jardin étoit contigu à celui des religieuses. On travailla de suite aux
bâtiments nécessaires à une communauté, et, le 14 août 1629, les
religieuses s'y rendirent, sans être obligées de sortir de leur
enclos[638].

          [Note 637: 27e liv. des Chart., f{os}. 329 et 330. On
          l'appeloit hôtel du Petit-Bourbon. Il fut confisqué, ainsi que
          tous les biens du connétable de Bourbon, et vendu à François
          de Kervenoi le 10 décembre 1554, moyennant 6,125 liv. La dame
          de Kervenoi le rétrocéda au roi le 16 décembre 1576; les
          filles de la Visitation en firent l'acquisition le 18 février
          1621; et cette acquisition fut amortie par deux
          lettres-patentes, l'une du mois d'avril suivant, enregistrée
          au parlement le 3 juillet de la même année; l'autre du mois
          d'août, enregistrée à la chambre des comptes le 10 septembre
          de ladite année 1621.]

          [Note 638: C'est apparemment à ces émigrations qu'il faut
          attribuer les différentes époques que les historien