Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13
Author: Maupassant, Guy de
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)



  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité,
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  LA PRÉSENTE ÉDITION
  DES
  ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
  A ÉTÉ TIRÉE
  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX
  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
  SAVOIR:

  60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
  20 exemplaires (81 à 100) sur chine.


  _Le texte de ce volume
  est conforme à celui de l'édition originale:_ Bel-Ami
  _Paris, Victor Havard, éditeur, 1885._



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT


  BEL-AMI

  [Illustration]

  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR

  17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

  MDCCCCX

  _Tous droits réservés._



BEL-AMI.

PREMIÈRE PARTIE.


I

QUAND la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous,
Georges Duroy sortit du restaurant.

Comme il portait beau, par nature et par pose d'ancien sous-officier,
il cambra sa taille, frisa sa moustache d'un geste militaire et
familier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide et
circulaire, un de ces regards de joli garçon, qui s'étendent comme des
coups d'épervier.

Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois petites ouvrières, une
maîtresse de musique entre deux âges, mal peignée, négligée, coiffée
d'un chapeau toujours poussiéreux et vêtue d'une robe toujours de
travers, et deux bourgeoises avec leurs maris, habituées de cette
gargote à prix fixe.

Lorsqu'il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile,
se demandant ce qu'il allait faire. On était au 28 juin, il lui
restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois.
Cela représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners
sans dîners, au choix. Il réfléchit que les repas du matin étant de
vingt-deux sous, au lieu de trente que coûtaient ceux du soir, il lui
resterait, en se contentant des déjeuners, un franc vingt centimes
de boni, ce qui représentait encore deux collations au pain et au
saucisson, plus deux bocks sur le boulevard. C'était là sa grande
dépense et son grand plaisir des nuits; et il se mit à descendre la rue
Notre-Dame-de-Lorette.

Il marchait ainsi qu'au temps où il portait l'uniforme des hussards,
la poitrine bombée, les jambes un peu entr'ouvertes comme s'il venait
de descendre de cheval; et il avançait brutalement dans la rue pleine
de monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point se
déranger de sa route. Il inclinait légèrement sur l'oreille son chapeau
à haute forme assez défraîchi, et battait le pavé de son talon. Il
avait l'air de toujours défier quelqu'un, les passants, les maisons,
la ville entière, par chic de beau soldat tombé dans le civil.

Quoique habillé d'un complet de soixante francs, il gardait une
certaine élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant. Grand,
bien fait, blond, d'un blond châtain vaguement roussi, avec une
moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeux
bleus, clairs, troués d'une pupille toute petite, des cheveux frisés
naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblait
bien au mauvais sujet des romans populaires.

C'était une de ces soirées d'été où l'air manque dans Paris. La ville,
chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit étouffante.
Les égouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleines
empestées, et les cuisines souterraines jetaient à la rue, par leurs
fenêtres basses, les miasmes infâmes des eaux de vaisselle et des
vieilles sauces.

Les concierges, en manches de chemise, à cheval sur des chaises en
paille, fumaient la pipe sous les portes cochères, et les passants
allaient d'un pas accablé, le front nu, le chapeau à la main.

Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il s'arrêta encore, indécis
sur ce qu'il allait faire. Il avait envie maintenant de gagner les
Champs-Élysées et l'avenue du Bois-de-Boulogne pour trouver un peu
d'air frais sous les arbres; mais un désir aussi le travaillait, celui
d'une rencontre amoureuse.

Comment se présenterait-elle? Il n'en savait rien, mais il l'attendait
depuis trois mois, tous les jours, tous les soirs. Quelquefois
cependant, grâce à sa belle mine et à sa tournure galante, il volait,
par-ci par-là, un peu d'amour, mais il espérait toujours plus et mieux.

La poche vide et le sang bouillant, il s'allumait au contact des
rôdeuses qui murmurent à l'angle des rues: «Venez-vous chez moi,
joli garçon?» mais il n'osait les suivre ne les pouvant payer; et il
attendait aussi autre chose, d'autres baisers moins vulgaires.

Il aimait cependant les lieux où grouillent les filles publiques, leurs
bals, leurs cafés, leurs rues; il aimait les coudoyer, leur parler,
les tutoyer, flairer leurs parfums violents, se sentir près d'elles.
C'étaient des femmes enfin, des femmes d'amour. Il ne les méprisait
point du mépris inné des hommes de famille.

Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait
accablée par la chaleur. Les grands cafés, pleins de monde, débordaient
sur le trottoir, étalant leur public de buveurs sous la lumière
éclatante et crue de leur devanture illuminée. Devant eux, sur
de petites tables carrées ou rondes, les verres contenaient des
liquides rouges, jaunes, verts, bruns, de toutes les nuances; et
dans l'intérieur des carafes on voyait briller les gros cylindres
transparents de glace qui refroidissaient la belle eau claire.

Duroy avait ralenti sa marche, et l'envie de boire lui séchait la gorge.

Une soif chaude, une soif de soir d'été le tenait, et il pensait à la
sensation délicieuse des boissons froides coulant dans la bouche. Mais
s'il buvait seulement deux bocks dans la soirée, adieu le maigre souper
du lendemain, et il les connaissait trop les heures affamées de la fin
du mois.

Il se dit: «Il faut que je gagne dix heures, et je prendrai mon bock
à l'Américain. Nom d'un chien, que j'ai soif tout de même!» Et il
regardait tous ces hommes attablés et buvant, tous ces hommes qui
pouvaient se désaltérer tant qu'il leur plaisait. Il allait, passant
devant les cafés d'un air crâne et gaillard, et il jugeait d'un coup
d'œil, à la mine, à l'habit, ce que chaque consommateur devait
porter d'argent sur lui. Et une colère l'envahissait contre ces gens
assis et tranquilles. En fouillant leurs poches, on trouverait de
l'or, de la monnaie blanche et des sous. En moyenne chacun devait
avoir au moins deux louis; ils étaient bien une centaine par café; cent
fois deux louis font quatre mille francs! Il murmurait: «Les cochons!»
tout en se dandinant avec grâce. S'il avait pu en tenir un au coin
d'une rue, dans l'ombre bien noire, il lui aurait tordu le cou, ma foi,
sans scrupule, comme il faisait aux volailles des paysans, aux jours de
grandes manœuvres.

Et il se rappelait ses deux années d'Afrique, la façon dont il
rançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire
cruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d'une escapade qui avait
coûté la vie à trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur
avait valu, à ses camarades et à lui, vingt poules, deux moutons et de
l'or, et de quoi rire pendant six mois.

On n'avait jamais trouvé les coupables, qu'on n'avait guère cherchés
d'ailleurs, l'Arabe étant un peu considéré comme la proie naturelle du
soldat.

A Paris, c'était autre chose. On ne pouvait pas marauder gentiment,
sabre au côté et revolver au poing, loin de la justice civile, en
liberté. Il se sentait au cœur tous les instincts du sous-off
lâché en pays conquis. Certes il les regrettait, ses deux années de
désert. Quel dommage de n'être pas resté là-bas! Mais voilà, il avait
espéré mieux en revenant. Et maintenant!... Ah oui, c'était du propre,
maintenant!

Il faisait aller sa langue dans sa bouche, avec un petit claquement,
comme pour constater la sécheresse de son palais.

La foule glissait autour de lui, exténuée et lente, et il pensait
toujours: «Tas de brutes! tous ces imbéciles-là ont des sous dans leur
gilet.» Il bousculait les gens de l'épaule, et sifflotait des airs
joyeux. Des messieurs heurtés se retournaient en grognant; des femmes
prononçaient: «En voilà un animal!»

Il passa devant le Vaudeville, et s'arrêta en face du Café Américain,
se demandant s'il n'allait pas prendre son bock, tant la soif le
torturait. Avant de se décider il regarda l'heure aux horloges
lumineuses, au milieu de la chaussée. Il était neuf heures un quart. Il
se connaissait: dès que le verre plein de bière serait devant lui, il
l'avalerait. Que ferait-il ensuite jusqu'à onze heures?

Il pensa: «J'irai jusqu'à la Madeleine, se dit-il, et je reviendrai
tout doucement.»

Comme il arrivait au coin de la place de l'Opéra, il croisa un gros
jeune homme, dont il se rappela vaguement avoir vu la tête quelque
part.

Il se mit à le suivre en cherchant dans ses souvenirs, et répétant à
mi-voix: «Où diable ai-je connu ce particulier-là?»

Il fouillait dans sa pensée sans parvenir à se le rappeler; puis,
tout d'un coup, par un singulier phénomène de mémoire, le même homme
lui apparut moins gros, plus jeune, vêtu d'un uniforme de hussard. Il
s'écria tout haut: «Tiens, Forestier!» et, allongeant le pas, il alla
frapper sur l'épaule du marcheur. L'autre se retourna, le regarda, puis
dit:

--Qu'est-ce que vous me voulez, monsieur?

Duroy se mit à rire:

--Tu ne me reconnais pas?

--Non.

--Georges Duroy du 6e hussards.

Forestier tendit les deux mains:

--Ah! mon vieux! comment vas-tu?

--Très bien, et toi?

--Oh! moi, pas trop; figure-toi que j'ai une poitrine de papier mâché
maintenant; je tousse six mois sur douze, à la suite d'une bronchite
que j'ai attrapée à Bougival, l'année de mon retour à Paris, voici
quatre ans maintenant.

--Tiens! tu as l'air solide, pourtant.

Et Forestier, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla de sa
maladie, lui raconta les consultations, les opinions et les conseils
des médecins, la difficulté de suivre leurs avis dans sa position. On
lui ordonnait de passer l'hiver dans le Midi; mais le pouvait-il? Il
était marié et journaliste, dans une belle situation.

--Je dirige la politique à _la Vie Française_. Je fais le Sénat au
_Salut_, et, de temps en temps, des chroniques littéraires pour _la
Planète_. Voilà, j'ai fait mon chemin.

Duroy, surpris, le regardait. Il était bien changé, bien mûri. Il avait
maintenant une allure, une tenue, un costume d'homme posé, sûr de lui,
et un ventre d'homme qui dîne bien. Autrefois il était maigre, mince et
souple, étourdi, casseur d'assiettes, tapageur et toujours en train.
En trois ans Paris en avait fait quelqu'un de tout autre, de gros et
sérieux, avec quelques cheveux blancs sur les tempes, bien qu'il n'eût
pas plus de vingt-sept ans.

Forestier demanda:

--Où vas-tu?

Duroy répondit:

--Nulle part, je fais un tour avant de rentrer.

--Eh bien, veux-tu m'accompagner à _la Vie Française_, où j'ai des
épreuves à corriger; puis nous irons prendre un bock ensemble?

--Je te suis.

Et ils se mirent à marcher en se tenant par le bras, avec cette
familiarité facile qui subsiste entre compagnons d'école et entre
camarades de régiment.

--Qu'est-ce que tu fais à Paris? dit Forestier.

Duroy haussa les épaules:

--Je crève de faim, tout simplement. Une fois mon temps fini, j'ai
voulu venir ici pour... pour faire fortune ou plutôt pour vivre à
Paris; et voilà six mois que je suis employé aux bureaux du chemin de
fer du Nord, à quinze cents francs par an, rien de plus.

Forestier murmura:

--Bigre, ça n'est pas gras.

--Je te crois. Mais comment veux-tu que je m'en tire? Je suis seul, je
ne connais personne, je ne peux me recommander de personne. Ce n'est
pas la bonne volonté qui me manque, mais les moyens.

Son camarade le regarda des pieds à la tête, en homme pratique, qui
juge un sujet, puis il prononça d'un ton convaincu:

--Vois-tu, mon petit, tout dépend de l'aplomb, ici. Un homme un peu
malin devient plus facilement ministre que chef de bureau. Il faut
s'imposer et non pas demander. Mais comment diable n'as-tu pas trouvé
mieux qu'une place d'employé au Nord?

Duroy reprit:

--J'ai cherché partout, et je n'ai rien découvert. Mais j'ai quelque
chose en vue en ce moment, on m'offre d'entrer comme écuyer au manège
Pellerin. Là, j'aurai, au bas mot, trois mille francs.

Forestier s'arrêta net:

--Ne fais pas ça, c'est stupide, quand tu devrais gagner dix mille
francs. Tu te fermes l'avenir du coup. Dans ton bureau, au moins tu
es caché, personne ne te connaît, tu peux en sortir si tu es fort, et
faire ton chemin. Mais, une fois écuyer, c'est fini. C'est comme si
tu étais maître d'hôtel dans une maison où Tout-Paris va dîner. Quand
tu auras donné des leçons d'équitation aux hommes du monde ou à leurs
fils, ils ne pourront plus s'accoutumer à te considérer comme leur égal.

Il se tut, réfléchit quelques secondes, puis demanda:

--Es-tu bachelier?

--Non. J'ai échoué deux fois.

--Ça ne fait rien, du moment que tu as poussé tes études jusqu'au bout.
Si on parle de Cicéron ou de Tibère, tu sais à peu près ce que c'est?

--Oui, à peu près.

--Bon, personne n'en sait davantage, à l'exception d'une vingtaine
d'imbéciles qui ne sont pas fichus de se tirer d'affaire. Ça n'est
pas difficile de passer pour fort, va; le tout est de ne pas se faire
pincer en flagrant délit d'ignorance. On manœuvre, on esquive la
difficulté, on tourne l'obstacle, et on colle les autres au moyen d'un
dictionnaire. Tous les hommes sont bêtes comme des oies et ignorants
comme des carpes.

Il parlait en gaillard tranquille qui connaît la vie, et il souriait en
regardant passer la foule. Mais tout d'un coup il se mit à tousser, et
s'arrêta pour laisser finir la quinte, puis, d'un ton découragé:

--Est-ce pas assommant de ne pouvoir se débarrasser de cette bronchite?
Et nous sommes en plein été. Oh! cet hiver, j'irai me guérir à Menton.
Tant pis, ma foi, la santé avant tout.

Ils arrivèrent au boulevard Poissonnière, devant une grande porte
vitrée, derrière laquelle un journal ouvert était collé sur ses deux
faces. Trois personnes arrêtées le lisaient.

Au-dessus de la porte s'étalait, comme un appel, en grandes lettres
de feu dessinées par des flammes de gaz: _La Vie Française_. Et les
promeneurs passant brusquement dans la clarté que jetaient ces trois
mots éclatants apparaissaient tout à coup en pleine lumière, visibles,
clairs et nets comme au milieu du jour, puis rentraient aussitôt dans
l'ombre.

Forestier poussa cette porte:

--Entre, dit-il.

Duroy entra, monta un escalier luxueux et sale que toute la rue voyait,
parvint dans une antichambre, dont les deux garçons de bureau saluèrent
son camarade, puis s'arrêta dans une sorte de salon d'attente,
poussiéreux et fripé, tendu de faux velours d'un vert pisseux, criblé
de taches et rongé par endroits, comme si des souris l'eussent grignoté.

--Assieds-toi, dit Forestier, je reviens dans cinq minutes.

Et il disparut par une des trois sorties qui donnaient dans ce cabinet.

Une odeur étrange, particulière, inexprimable, l'odeur des salles de
rédaction, flottait dans ce lieu. Duroy demeurait immobile, un peu
intimidé, surpris surtout. De temps en temps des hommes passaient
devant lui, en courant, entrés par une porte et partis par l'autre
avant qu'il eût le temps de les regarder.

C'étaient tantôt des jeunes gens, très jeunes, l'air affairé, et tenant
à la main une feuille de papier qui palpitait au vent de leur course;
tantôt des ouvriers compositeurs, dont la blouse de toile tachée
d'encre laissait voir un col de chemise bien blanc et un pantalon de
drap pareil à celui des gens du monde; et ils portaient avec précaution
des bandes de papier imprimé, des épreuves fraîches, tout humides.
Quelquefois un petit monsieur entrait, vêtu avec une élégance trop
apparente, la taille trop serrée dans la redingote, la jambe trop
moulée sous l'étoffe, le pied étreint dans un soulier trop pointu,
quelque reporter mondain apportant les échos de la soirée.

D'autres encore arrivaient, graves, importants, coiffés de hauts
chapeaux à bords plats, comme si cette forme les eût distingués du
reste des hommes.

Forestier reparut tenant par le bras un grand garçon maigre, de trente
à quarante ans, en habit noir et en cravate blanche, très brun, la
moustache roulée en pointes aiguës, et qui avait l'air insolent et
content de lui.

Forestier lui dit:

--Adieu, cher maître.

L'autre lui serra la main:

--Au revoir, mon cher.

Et il descendit l'escalier en sifflotant, la canne sous le bras.

Duroy demanda:

--Qui est-ce?

--C'est Jacques Rival, tu sais, le fameux chroniqueur, le duelliste.
Il vient de corriger ses épreuves. Garin, Montel et lui sont les trois
premiers chroniqueurs d'esprit et d'actualité que nous ayons à Paris.
Il gagne ici trente mille francs par an pour deux articles par semaine.

Et comme ils s'en allaient, ils rencontrèrent un petit homme à longs
cheveux, gros, d'aspect malpropre, qui montait les marches en soufflant.

Forestier salua très bas:

--Norbert de Varenne, dit-il, le poète, l'auteur des _Soleils morts_,
encore un homme dans les grands prix. Chaque conte qu'il nous donne
coûte trois cents francs, et les plus longs n'ont pas deux cents
lignes. Mais entrons au Napolitain, je commence à crever de soif.

Dès qu'ils furent assis devant la table du café, Forestier cria: «Deux
bocks», et il avala le sien d'un seul trait, tandis que Duroy buvait la
bière à lentes gorgées, la savourant et la dégustant, comme une chose
précieuse et rare.

Son compagnon se taisait, semblait réfléchir, puis tout à coup:

--Pourquoi n'essayerais-tu pas du journalisme?

L'autre, surpris, le regarda; puis il dit:

--Mais... c'est que... je n'ai jamais rien écrit.

--Bah! on essaye, on commence. Moi, je pourrais t'employer à aller me
chercher des renseignements, à faire des démarches et des visites. Tu
aurais, au début, deux cent cinquante francs par mois et tes voitures
payées. Veux-tu que j'en parle au directeur?

--Mais certainement que je veux bien.

--Alors, fais une chose, viens dîner chez moi demain; j'ai cinq ou six
personnes seulement, le patron, M. Walter, sa femme, Jacques Rival
et Norbert de Varenne, que tu viens de voir, plus une amie de Mme
Forestier. Est-ce entendu?

Duroy hésitait, rougissant, perplexe. Il murmura enfin:

--C'est que... je n'ai pas de tenue convenable.

Forestier fut stupéfait:

--Tu n'as pas d'habit? Bigre! en voilà une chose indispensable
pourtant. A Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n'avoir pas de lit que
pas d'habit.

Puis tout à coup, fouillant dans la poche de son gilet, il en tira une
pincée d'or, prit deux louis, les posa devant son ancien camarade, et,
d'un ton cordial et familier:

--Tu me rendras ça quand tu pourras. Loue ou achète au mois, en
donnant un acompte, les vêtements qu'il te faut; enfin arrange-toi,
mais viens dîner à la maison, demain, sept heures et demie, 17, rue
Fontaine.

Duroy, troublé, ramassait l'argent en balbutiant:

--Tu es trop aimable, je te remercie bien, sois certain que je
n'oublierai pas...

L'autre l'interrompit:

--Allons, c'est bon. Encore un bock, n'est-ce pas?

Et il cria: «Garçon, deux bocks?»

Puis, quand ils les eurent bus, le journaliste demanda:

--Veux-tu flâner un peu, pendant une heure?

--Mais certainement.

Et ils se mirent en marche vers la Madeleine.

--Qu'est-ce que nous ferions bien? demanda Forestier. On prétend qu'à
Paris un flâneur peut toujours s'occuper; ça n'est pas vrai. Moi quand
je veux flâner, le soir, je ne sais jamais où aller. Un tour au Bois
n'est amusant qu'avec une femme, et on n'en a pas toujours une sous
la main; les cafés-concerts peuvent distraire mon pharmacien et son
épouse, mais pas moi. Alors, quoi faire? Rien. Il devrait y avoir
ici un jardin d'été, comme le parc Monceau, ouvert la nuit, où on
entendrait de la très bonne musique en buvant des choses fraîches sous
les arbres. Ce ne serait pas un lieu de plaisir, mais un lieu de flâne;
et on payerait cher pour entrer, afin d'attirer les jolies dames. On
pourrait marcher dans des allées bien sablées, éclairées à la lumière
électrique, et s'asseoir quand on voudrait pour écouter la musique de
près ou de loin. Nous avons eu à peu près ça autrefois chez Musard,
mais avec un goût de bastringue et trop d'airs de danse, pas assez
d'étendue, pas assez d'ombre, pas assez de sombre. Il faudrait un très
beau jardin, très vaste. Ce serait charmant. Où veux-tu aller?

Duroy, perplexe, ne savait que dire; enfin, il se décida:

--Je ne connais pas les Folies-Bergère. J'y ferais volontiers un tour.

Son compagnon s'écria:

--Les Folies-Bergère, bigre! nous y cuirons comme dans une rôtissoire.
Enfin, soit, c'est toujours drôle.

Et ils pivotèrent sur leurs talons pour gagner la rue du
Faubourg-Montmartre.

La façade illuminée de l'établissement jetait une grande lueur dans les
quatre rues qui se joignent devant elle. Une file de fiacres attendait
la sortie.

Forestier entrait, Duroy l'arrêta:

--Nous oublions de passer au guichet.

L'autre répondit d'un ton important.

--Avec moi on ne paye pas.

Quand il s'approcha du contrôle, les trois contrôleurs le saluèrent.
Celui du milieu lui tendit la main. Le journaliste demanda:

--Avez-vous une bonne loge?

--Mais, certainement, monsieur Forestier.

Il prit le coupon qu'on lui tendait, poussa la porte matelassée, à
battants garnis de cuir, et ils se trouvèrent dans la salle.

Une vapeur de tabac voilait un peu, comme un très fin brouillard, les
parties lointaines, la scène et l'autre côté du théâtre. Et s'élevant
sans cesse, en minces filets blanchâtres, de tous les cigares et de
toutes les cigarettes que fumaient tous ces gens, cette brume légère
montait toujours, s'accumulait au plafond, et formait, sous le large
dôme, autour du lustre, au-dessus de la galerie du premier chargée de
spectateurs, un ciel ennuagé de fumée.

Dans le vaste corridor d'entrée qui mène à la promenade circulaire, où
rôde la tribu parée des filles, mêlée à la foule sombre des hommes, un
groupe de femmes attendait les arrivants devant un des trois comptoirs
où trônaient, fardées et défraîchies, trois marchandes de boissons et
d'amour.

Les hautes glaces, derrière elles, reflétaient leurs dos et les visages
des passants.

Forestier ouvrait les groupes, avançait vite, en homme qui a droit à la
considération.

Il s'approcha d'une ouvreuse:

--La loge dix-sept? dit-il.

--Par ici, monsieur.

Et on les enferma dans une petite boîte en bois, découverte, tapissée
de rouge, et qui contenait quatre chaises de même couleur, si
rapprochées qu'on pouvait à peine se glisser entre elles. Les deux
amis s'assirent; et, à droite comme à gauche, suivant une longue ligne
arrondie aboutissant à la scène par les deux bouts, une suite de cases
semblables contenait des gens assis également et dont on ne voyait que
la tête et la poitrine.

Sur la scène, trois jeunes hommes en maillot collant, un grand, un
moyen, un petit, faisaient, tour à tour, des exercices sur un trapèze.

Le grand s'avançait d'abord, à pas courts et rapides, en souriant, et
saluait avec un mouvement de la main comme pour envoyer un baiser.

On voyait, sous le maillot, se dessiner les muscles des bras et des
jambes; il gonflait sa poitrine pour dissimuler son estomac trop
saillant; et sa figure semblait celle d'un garçon coiffeur, car une
raie soignée ouvrait sa chevelure en deux parties égales, juste au
milieu du crâne. Il atteignait le trapèze d'un bond gracieux, et, pendu
par les mains, tournait autour comme une roue lancée; ou bien, les bras
roides, le corps droit, il se tenait immobile, couché horizontalement
dans le vide, attaché seulement à la barre fixe par la force des
poignets.

Puis il sautait à terre, saluait de nouveau en souriant sous les
applaudissements de l'orchestre, et allait se coller contre le décor en
montrant bien, à chaque pas, la musculature de sa jambe.

Le second, moins haut, plus trapu, s'avançait à son tour et répétait
le même exercice, que le dernier recommençait encore, au milieu de la
faveur plus marquée du public.

Mais Duroy ne s'occupait guère du spectacle, et, la tête tournée, il
regardait sans cesse derrière lui le grand promenoir plein d'hommes et
de prostituées.

Forestier lui dit:

--Remarque donc l'orchestre: rien que des bourgeois avec leurs femmes
et leurs enfants, de bonnes têtes stupides qui viennent pour voir.
Aux loges, des boulevardiers, quelques artistes, quelques filles de
demi-choix; et, derrière nous, le plus drôle de mélange qui soit dans
Paris. Quels sont ces hommes? Observe-les. Il y a de tout, de toutes
les professions et de toutes les castes, mais la crapule domine.
Voici des employés, employés de banque, de magasin, de ministère, des
reporters, des souteneurs, des officiers en bourgeois, des gommeux
en habit, qui viennent de dîner au cabaret et qui sortent de l'Opéra
avant d'entrer aux Italiens, et puis encore tout un monde d'hommes
suspects qui défient l'analyse. Quant aux femmes, rien qu'une marque:
la soupeuse de l'Américain, la fille à un ou deux louis qui guette
l'étranger de cinq louis et prévient ses habitués quand elle est libre.
On les connaît toutes depuis dix ans; on les voit tous les soirs,
toute l'année, aux mêmes endroits, sauf quand elles font une station
hygiénique à Saint-Lazare ou à Lourcine.

Duroy n'écoutait plus. Une de ces femmes, s'étant accoudée à leur loge,
le regardait. C'était une grosse brune à la chair blanchie par la
pâte, à l'œil noir, allongé, souligné par le crayon, encadré sous
des sourcils énormes et factices. Sa poitrine, trop forte, tendait la
soie sombre de sa robe; et ses lèvres peintes, rouges comme une plaie,
lui donnaient quelque chose de bestial, d'ardent, d'outré, mais qui
allumait le désir cependant.

Elle appela, d'un signe de tête, une de ses amies qui passait, une
blonde aux cheveux rouges, grasse aussi, et elle lui dit d'une voix
assez forte pour être entendue:

--Tiens, v'là un joli garçon: s'il veut de moi pour dix louis je ne
dirai pas non.

Forestier se retourna, et, souriant, il tapa sur la cuisse de Duroy:

--C'est pour toi, ça: tu as du succès, mon cher. Mes compliments.

L'ancien sous-off avait rougi; et il tâtait, d'un mouvement machinal du
doigt, les deux pièces d'or dans la poche de son gilet.

Le rideau s'était baissé; l'orchestre maintenant jouait une valse.

Duroy dit:

--Si nous faisions un tour dans la galerie?

--Comme tu voudras.

Ils sortirent, et furent aussitôt entraînés dans le courant des
promeneurs. Pressés, poussés, serrés, ballottés, ils allaient, ayant
devant les yeux un peuple de chapeaux. Et les filles, deux par deux,
passaient dans cette foule d'hommes, la traversaient avec facilité,
glissaient entre les coudes, entre les poitrines, entre les dos, comme
si elles eussent été bien chez elles, bien à l'aise, à la façon des
poissons dans l'eau, au milieu de ce flot de mâles.

Duroy, ravi, se laissait aller, buvait avec ivresse l'air vicié par le
tabac, par l'odeur humaine et les parfums des drôlesses. Mais Forestier
suait, soufflait, toussait.

--Allons au jardin, dit-il.

Et, tournant à gauche, ils pénétrèrent dans une espèce de jardin
couvert, que deux grandes fontaines de mauvais goût rafraîchissaient.
Sous des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient
sur des tables de zinc.

--Encore un bock? demanda Forestier.

--Oui, volontiers.

Ils s'assirent en regardant passer le public.

De temps en temps, une rôdeuse s'arrêtait, puis demandait avec un
sourire banal: «M'offrez-vous quelque chose, monsieur?» Et comme
Forestier répondait: «Un verre d'eau à la fontaine», elle s'éloignait
en murmurant: «Va donc, mufle!»

Mais la grosse brune qui s'était appuyée tout à l'heure derrière la
loge des deux camarades reparut, marchant arrogamment, le bras passé
sous celui de la grosse blonde. Cela faisait vraiment une belle paire
de femmes, bien assorties.

Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent dit
déjà des choses intimes et secrètes; et, prenant une chaise, elle
s'assit tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis
elle commanda d'une voix claire:

--Garçon, deux grenadines!

Forestier, surpris, prononça:

--Tu ne te gênes pas, toi?

Elle répondit:

--C'est ton ami qui me séduit. C'est vraiment un joli garçon. Je crois
qu'il me ferait faire des folies!

Duroy, intimidé, ne trouvait rien à dire. Il retroussait sa moustache
frisée en souriant d'une façon niaise. Le garçon apporta les sirops,
que les femmes burent d'un seul trait; puis elles se levèrent, et
la brune, avec un petit salut amical de la tête et un léger coup
d'éventail sur le bras, dit à Duroy:

--Merci, mon chat. Tu n'as pas la parole facile.

Et elles partirent en balançant leur croupe.

Alors Forestier se mit à rire:

--Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des
femmes? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin.

Il se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur des gens qui
pensent tout haut:

--C'est encore par elles qu'on arrive le plus vite.

Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il demanda:

--Est-ce que tu restes encore? Moi, je vais rentrer, j'en ai assez.

L'autre murmura:

--Oui, je reste encore un peu. Il n'est pas tard.

Forestier se leva:

--Eh bien! adieu, alors. A demain. N'oublie pas? 17, rue Fontaine, sept
heures et demie.

--C'est entendu; à demain. Merci.

Ils se serrèrent la main, et le journaliste s'éloigna.

Dès qu'il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de nouveau il tâta
joyeusement les deux pièces d'or dans sa poche; puis, se levant, il se
mit à parcourir la foule qu'il fouillait de l'œil.

Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et la brune, qui
voyageaient toujours de leur allure fière de mendiantes, à travers la
cohue des hommes.

Il alla droit sur elles, et quand il fut tout près, il n'osa plus.

La brune lui dit:

--As-tu retrouvé ta langue?

Il balbutia: «Parbleu», sans parvenir à prononcer autre chose que cette
parole.

Ils restaient debout tous les trois, arrêtés, arrêtant le mouvement du
promenoir, formant un remous autour d'eux.

Alors, tout à coup elle demanda:

--Viens-tu chez moi?

Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutalement:

--Oui, mais je n'ai qu'un louis dans ma poche.

Elle sourit avec indifférence:

--Ça ne fait rien.

Et elle prit son bras en signe de possession.

Comme ils sortaient, il songeait qu'avec les autres vingt francs il
pourrait facilement se procurer, en location, un costume de soirée pour
le lendemain.


II

MONSIEUR FORESTIER, s'il vous plaît?

--Au troisième, la porte à gauche.

Le concierge avait répondu cela d'une voix aimable où apparaissait une
considération pour son locataire. Et Georges Duroy monta l'escalier.

Il était un peu gêné, intimidé, mal à l'aise. Il portait un habit pour
la première fois de sa vie, et l'ensemble de sa toilette l'inquiétait.
Il la sentait défectueuse en tout, par les bottines non vernies, mais
assez fines cependant, car il avait la coquetterie du pied, par la
chemise de quatre francs cinquante achetée le matin même au Louvre,
et dont le plastron trop mince se cassait déjà. Ses autres chemises,
celles de tous les jours, ayant des avaries plus ou moins graves, il
n'avait pu utiliser même la moins abîmée.

Son pantalon, un peu trop large, dessinait mal la jambe, semblait
s'enrouler autour du mollet, avait cette apparence fripée que prennent
les vêtements d'occasion sur les membres qu'ils recouvrent par
aventure. Seul, l'habit n'allait pas mal, s'étant trouvé à peu près
juste pour la taille.

Il montait lentement les marches, le cœur battant, l'esprit anxieux,
harcelé surtout par la crainte d'être ridicule; et, soudain, il aperçut
en face de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils
se trouvaient si près l'un de l'autre que Duroy fit un mouvement en
arrière, puis il demeura stupéfait: c'était lui-même, reflété par une
haute glace en pied qui formait sur le palier du premier une longue
perspective de galerie. Un élan de joie le fit tressaillir, tant il se
jugea mieux qu'il n'aurait cru.

N'ayant chez lui que son petit miroir à barbe, il n'avait pu se
contempler entièrement, et comme il n'y voyait que fort mal les
diverses parties de sa toilette improvisée, il s'exagérait les
imperfections, s'affolait à l'idée d'être grotesque.

Mais voilà qu'en s'apercevant dans la glace, il ne s'était même pas
reconnu; il s'était pris pour un autre, pour un homme du monde, qu'il
avait trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d'œil.

Et maintenant, en se regardant avec soin, il reconnaissait que,
vraiment, l'ensemble était satisfaisant.

Alors il s'étudia comme font les acteurs pour apprendre leurs rôles. Il
se sourit, se tendit la main, fit des gestes, exprima des sentiments:
l'étonnement, le plaisir, l'approbation; et il chercha les degrés du
sourire et les intentions de l'œil pour se montrer galant auprès des
dames, leur faire comprendre qu'on les admire et qu'on les désire.

Une porte s'ouvrit dans l'escalier. Il eut peur d'être surpris et il
se mit à monter fort vite, avec la crainte d'avoir été vu, minaudant
ainsi, par quelque invité de son ami.

En arrivant au second étage, il aperçut une autre glace et il ralentit
sa marche pour se regarder passer. Sa tournure lui parut vraiment
élégante. Il marchait bien. Et une confiance immodérée en lui-même
emplit son âme. Certes, il réussirait avec cette figure-là et son désir
d'arriver, et la résolution qu'il se connaissait et l'indépendance
de son esprit. Il avait envie de courir, de sauter en gravissant
le dernier étage. Il s'arrêta devant la troisième glace, frisa sa
moustache d'un mouvement qui lui était familier, ôta son chapeau pour
rajuster sa chevelure, et murmura à mi-voix comme il faisait souvent:
«Voilà une excellente invention.» Puis, tendant la main vers le timbre,
il sonna.

La porte s'ouvrit presque aussitôt, et il se trouva en présence d'un
valet en habit noir, grave, rasé, si parfait de tenue que Duroy se
troubla de nouveau sans comprendre d'où lui venait cette vague émotion:
d'une inconsciente comparaison peut-être, entre la coupe de leurs
vêtements. Ce laquais, qui avait des souliers vernis, demanda, en
prenant le pardessus que Duroy tenait sur son bras par peur de montrer
les taches:

--Qui dois-je annoncer?

Et il jeta le nom derrière une portière soulevée, dans un salon où il
fallait entrer.

Mais Duroy, tout à coup, perdant son aplomb, se sentit perclus de
crainte, haletant. Il allait faire son premier pas dans l'existence
attendue, rêvée. Il s'avança, pourtant. Une jeune femme, blonde,
était debout qui l'attendait, toute seule, dans une grande pièce bien
éclairée et pleine d'arbustes, comme une serre.

Il s'arrêta net, tout à fait déconcerté. Quelle était cette dame qui
souriait? Puis il se souvint que Forestier était marié; et la pensée
que cette jolie blonde élégante devait être la femme de son ami acheva
de l'effarer.

Il balbutia:

--Madame, je suis...

Elle lui tendit la main:

--Je le sais, monsieur. Charles m'a raconté votre rencontre d'hier
soir, et je suis très heureuse qu'il ait eu la bonne inspiration de
vous prier de dîner avec nous aujourd'hui.

Il rougit jusqu'aux oreilles, ne sachant plus que dire, et il se
sentait examiné, inspecté des pieds à la tête, pesé, jugé.

Il avait envie de s'excuser, d'inventer une raison pour expliquer
les négligences de sa toilette; mais il ne trouva rien, et n'osa pas
toucher à ce sujet difficile.

Il s'assit sur un fauteuil qu'elle lui désignait, et quand il sentit
plier sous lui le velours élastique et doux du siège, quand il se
sentit enfoncé, appuyé, étreint par ce meuble caressant dont le dossier
et les bras capitonnés le soutenaient délicatement, il lui sembla qu'il
entrait dans une vie nouvelle et charmante, qu'il prenait possession
de quelque chose de délicieux, qu'il devenait quelqu'un, qu'il était
sauvé; et il regarda Mme Forestier dont les yeux ne l'avaient point
quitté.

Elle était vêtue d'une robe de cachemire bleu pâle qui dessinait bien
sa taille souple et sa poitrine grasse.

La chair des bras et de la gorge sortait d'une mousse de dentelle
blanche dont étaient garnis le corsage et les courtes manches; et les
cheveux relevés au sommet de la tête, frisant un peu sur la nuque,
faisaient un léger nuage de duvet blond au-dessus du cou.

Duroy se rassurait sous son regard, qui lui rappelait, sans qu'il sût
pourquoi, celui de la fille rencontrée la veille aux Folies-Bergère.
Elle avait les yeux gris, d'un gris azuré qui en rendait étrange
l'expression, le nez mince, les lèvres fortes, le menton un peu charnu,
une figure irrégulière et séduisante, pleine de gentillesse et de
malice. C'était un de ces visages de femme dont chaque ligne révèle
une grâce particulière, semble avoir une signification, dont chaque
mouvement paraît dire ou cacher quelque chose.

Après un court silence, elle lui demanda:

--Vous êtes depuis longtemps à Paris?

Il répondit, en reprenant peu à peu possession de lui:

--Depuis quelques mois seulement, madame. J'ai un emploi dans les
chemins de fer; mais Forestier m'a laissé espérer que je pourrais,
grâce à lui, pénétrer dans le journalisme.

Elle eut un sourire plus visible, plus bienveillant; et elle murmura,
en baissant la voix:

--Je sais.

Le timbre avait tinté de nouveau. Le valet annonça:

--Madame de Marelle.

C'était une petite brune, de celles qu'on appelle des brunettes.

Elle entra d'une allure alerte; elle semblait dessinée, moulée des
pieds à la tête dans une robe sombre toute simple.

Seule une rose rouge, piquée dans ses cheveux noirs, attirait l'œil
violemment, semblait marquer sa physionomie, accentuer son caractère
spécial, lui donner la note vive et brusque qu'il fallait.

Une fillette en robe courte la suivait. Mme Forestier s'élança:

--Bonjour, Clotilde.

--Bonjour, Madeleine.

Elles s'embrassèrent. Puis l'enfant tendit son front avec une assurance
de grande personne, en prononçant:

--Bonjour, cousine.

Mme Forestier la baisa; puis fit les présentations:

--Monsieur Georges Duroy, un bon camarade de Charles.

--Madame de Marelle, mon amie, un peu ma parente.

Elle ajouta:

--Vous savez, nous sommes ici sans cérémonie, sans façon et sans pose.
C'est entendu, n'est-ce pas?

Le jeune homme s'inclina.

Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et un petit gros monsieur, court et
rond, parut, donnant le bras à une grande et belle femme, plus haute
que lui, beaucoup plus jeune, de manières distinguées et d'allure
grave. C'était M. Walter, député, financier, homme d'argent et
d'affaires, juif et méridional, directeur de _la Vie Française_, et sa
femme, née Basile-Ravalau, fille du banquier de ce nom.

Puis parurent, coup sur coup, Jacques Rival, très élégant, et Norbert
de Varenne, dont le col d'habit luisait, un peu ciré par le frottement
des longs cheveux qui tombaient jusqu'aux épaules, et semaient dessus
quelques grains de poussière blanche.

Sa cravate, mal nouée, ne semblait pas à sa première sortie. Il
s'avança avec des grâces de vieux beau et, prenant la main de Mme
Forestier, mit un baiser sur son poignet. Dans le mouvement qu'il fit
en se baissant, sa longue chevelure se répandit comme de l'eau sur le
bras nu de la jeune femme.

Et Forestier entra à son tour, en s'excusant d'être en retard. Mais
il avait été retenu au journal par l'affaire Morel. M. Morel, député
radical, venait d'adresser une question au ministère sur une demande de
crédit relative à la colonisation de l'Algérie.

Le domestique cria:

--Madame est servie!

Et on passa dans la salle à manger.

Duroy se trouvait placé entre Mme de Marelle et sa fille. Il se sentait
de nouveau gêné, ayant peur de commettre quelque erreur dans le
maniement conventionnel de la fourchette, de la cuiller ou des verres.
Il y en avait quatre, dont un légèrement teinté de bleu. Que pouvait-on
boire dans celui-là?

On ne dit rien pendant qu'on mangeait le potage, puis Norbert de
Varenne demanda:

--Avez-vous lu ce procès Gauthier? Quelle drôle de chose!

Et on discuta sur ce cas d'adultère compliqué de chantage. On n'en
parlait point comme on parle, au sein des familles, des événements
racontés dans les feuilles publiques, mais comme on parle d'une maladie
entre médecins ou de légumes entre fruitiers. On ne s'indignait pas,
on ne s'étonnait pas des faits; on en cherchait les causes profondes,
secrètes, avec une curiosité professionnelle et une indifférence
absolue pour le crime lui-même. On tâchait d'expliquer nettement les
origines des actions, de déterminer tous les phénomènes cérébraux
dont était né le drame, résultat scientifique d'un état d'esprit
particulier. Les femmes aussi se passionnaient à cette poursuite, à ce
travail. Et d'autres événements récents furent examinés, commentés,
tournés sous toutes leurs faces, pesés à leur valeur, avec ce coup
d'œil pratique et cette manière de voir spéciale des marchands
de nouvelles, des débitants de comédie humaine à la ligne, comme on
examine, comme on retourne et comme on pèse, chez les commerçants, les
objets qu'on va livrer au public.

Puis il fut question d'un duel, et Jacques Rival prit la parole. Cela
lui appartenait; personne autre ne pouvait traiter cette affaire.

Duroy n'osait point placer un mot. Il regardait parfois sa voisine,
dont la gorge ronde le séduisait. Un diamant tenu par un fil d'or
pendait au bas de l'oreille, comme une goutte d'eau qui aurait glissé
sur la chair. De temps en temps, elle faisait une remarque qui
éveillait toujours un sourire sur les lèvres. Elle avait un esprit
drôle, gentil, inattendu, un esprit de gamine expérimentée qui voit
les choses avec insouciance et les juge avec un scepticisme léger et
bienveillant.

Duroy cherchait en vain quelque compliment à lui faire, et, ne trouvant
rien, il s'occupait de sa fille, lui versait à boire, lui tenait ses
plats, la servait. L'enfant, plus sévère que sa mère, remerciait avec
une voix grave, faisait de courts saluts de la tête: «Vous êtes bien
aimable, monsieur», et elle écoutait les grandes personnes d'un petit
air réfléchi.

Le dîner était fort bon, et chacun s'extasiait. M. Walter mangeait
comme un ogre, ne parlait presque pas, et considérait d'un regard
oblique, glissé sous ses lunettes, les mets qu'on lui présentait.
Norbert de Varenne lui tenait tête et laissait tomber parfois des
gouttes de sauce sur son plastron de chemise.

Forestier, souriant et sérieux, surveillait, échangeait avec sa femme
des regards d'intelligence, à la façon de compères accomplissant
ensemble une besogne difficile et qui marche à souhait.

Les visages devenaient rouges, les voix s'enflaient. De moment
en moment, le domestique murmurait à l'oreille des convives:
«Corton--Château-Laroze?»

Duroy avait trouvé le corton de son goût et il laissait chaque fois
emplir son verre. Une gaieté délicieuse entrait en lui; une gaieté
chaude, qui lui montait du ventre à la tête, lui courait dans les
membres, le pénétrait tout entier. Il se sentait envahi par un
bien-être complet, un bien-être de vie et de pensée, de corps et d'âme.

Et une envie de parler lui venait, de se faire remarquer, d'être
écouté, apprécié comme ces hommes dont on savourait les moindres
expressions.

Mais la causerie qui allait sans cesse, accrochant les idées les unes
aux autres, sautant d'un sujet à l'autre sur un mot, sur un rien,
après avoir fait le tour des événements du jour et avoir effleuré, en
passant, mille questions, revint à la grande interpellation de M. Morel
sur la colonisation de l'Algérie.

M. Walter, entre deux services, fit quelques plaisanteries, car il
avait l'esprit sceptique et gras. Forestier raconta son article du
lendemain; Jacques Rival réclama un gouvernement militaire avec des
concessions de terre accordées à tous les officiers après trente années
de service colonial.

--De cette façon, disait-il, vous créerez une société énergique, ayant
appris depuis longtemps à connaître et à aimer le pays, sachant sa
langue et au courant de toutes ces graves questions locales auxquelles
se heurtent infailliblement les nouveaux venus.

Norbert de Varenne l'interrompit:

--Oui... ils sauront tout, excepté l'agriculture. Ils parleront
l'arabe, mais ils ignoreront comment on repique des betteraves et
comment on sème du blé. Ils seront même forts en escrime, mais très
faibles sur les engrais. Il faudrait au contraire ouvrir largement
ce pays neuf à tout le monde. Les hommes intelligents s'y feront une
place, les autres succomberont. C'est la loi sociale.

Un léger silence suivit. On souriait.

Georges Duroy ouvrit la bouche et prononça, surpris par le son de sa
voix, comme s'il ne s'était jamais entendu parler:

--Ce qui manque le plus là-bas, c'est la bonne terre. Les propriétés
vraiment fertiles coûtent aussi cher qu'en France, et sont achetées,
comme placements de fonds, par des Parisiens très riches. Les vrais
colons, les pauvres, ceux qui s'exilent faute de pain, sont rejetés
dans le désert, où il ne pousse rien, par manque d'eau.

Tout le monde le regardait. Il se sentit rougir. M. Walter demanda:

--Vous connaissez l'Algérie, monsieur?

Il répondit:

--Oui, monsieur, j'y suis resté vingt-huit mois, et j'ai séjourné dans
les trois provinces.

Et brusquement, oubliant la question Morel, Norbert de Varenne
l'interrogea sur un détail de mœurs qu'il tenait d'un officier. Il
s'agissait du Mzab, cette étrange petite république arabe née au milieu
du Sahara, dans la partie la plus desséchée de cette région brûlante.

Duroy avait visité deux fois le Mzab, et il raconta les mœurs de
ce singulier pays, où les gouttes d'eau ont la valeur de l'or, où
chaque habitant est tenu à tous les services publics, où la probité
commerciale est poussée plus loin que chez les peuples civilisés.

Il parla avec une certaine verve hâbleuse, excité par le vin et par le
désir de plaire; il raconta des anecdotes de régiment, des traits de
la vie arabe, des aventures de guerre. Il trouva même quelques mots
colorés pour exprimer ces contrées jaunes et nues, interminablement
désolées sous la flamme dévorante du soleil.

Toutes les femmes avaient les yeux sur lui. Mme Walter murmura de sa
voix lente:

--Vous feriez avec vos souvenirs une charmante série d'articles.

Alors Walter considéra le jeune homme par-dessus le verre de ses
lunettes comme il faisait pour bien voir les visages. Il regardait les
plats par-dessous.

Forestier saisit le moment:

--Mon cher patron, je vous ai parlé tantôt de M. Georges Duroy, en
vous demandant de me l'adjoindre pour le service des informations
politiques. Depuis que Marambot nous a quittés, je n'ai personne
pour aller prendre les renseignements urgents et confidentiels, et le
journal en souffre.

Le père Walter devint sérieux et releva tout à fait ses lunettes pour
regarder Duroy bien en face. Puis il dit:

--Il est certain que M. Duroy a un esprit original. S'il veut bien
venir causer avec moi, demain à trois heures, nous arrangerons ça.

Puis, après un silence, et se tournant tout à fait vers le jeune homme:

--Mais faites-nous tout de suite une petite série fantaisiste sur
l'Algérie. Vous raconterez vos souvenirs, et vous mêlerez à ça la
question de la colonisation, comme tout à l'heure. C'est d'actualité,
tout à fait d'actualité, et je suis sûr que ça plaira beaucoup à nos
lecteurs. Mais dépêchez-vous! il me faut le premier article pour demain
ou après-demain, pendant qu'on discute à la Chambre, afin d'amorcer le
public.

Mme Walter ajouta, avec cette grâce sérieuse qu'elle mettait en tout et
qui donnait un air de faveurs à ses paroles:

--Et vous avez un titre charmant: _Souvenirs d'un chasseur d'Afrique_;
n'est-ce pas, monsieur Norbert?

Le vieux poète, arrivé tard à la renommée, détestait et redoutait les
nouveaux venus. Il répondit d'un air sec:

--Oui, excellent, à condition que la suite soit dans la note, car c'est
là la grande difficulté: la note juste, ce qu'en musique on appelle le
ton.

Mme Forestier couvrait Duroy d'un regard protecteur et souriant, d'un
regard de connaisseur qui semblait dire: «Toi, tu arriveras.» Mme de
Marelle s'était, à plusieurs reprises, tournée vers lui, et le diamant
de son oreille tremblait sans cesse, comme si la fine goutte d'eau
allait se détacher et tomber.

La petite fille demeurait immobile et grave, la tête baissée sur son
assiette.

Mais le domestique faisait le tour de la table, versant dans les verres
bleus du vin de Johannisberg; et Forestier portait un toast en saluant
M. Walter: «A la longue prospérité de _la Vie Française_!»

Tout le monde s'inclina vers le Patron, qui souriait, et Duroy, gris de
triomphe, but d'un trait. Il aurait vidé de même une barrique entière,
lui semblait-il; il aurait mangé un bœuf, étranglé un lion. Il se
sentait dans les membres une vigueur surhumaine, dans l'esprit une
résolution invincible et une espérance infinie. Il était chez lui,
maintenant, au milieu de ces gens; il venait d'y prendre position,
d'y conquérir sa place. Son regard se posait sur les visages avec
une assurance nouvelle, et il osa, pour la première fois, adresser la
parole à sa voisine:

--Vous avez, madame, les plus jolies boucles d'oreilles que j'aie
jamais vues.

Elle se tourna vers lui en souriant:

--C'est une idée à moi de pendre des diamants comme ça, simplement au
bout d'un fil. On dirait vraiment de la rosée, n'est-ce-pas?

Il murmura, confus de son audace et tremblant de dire une sottise:

--C'est charmant... mais l'oreille aussi fait valoir la chose.

Elle le remercia d'un regard, d'un de ces clairs regards de femme qui
pénètrent jusqu'au cœur.

Et comme il tournait la tête, il rencontra encore les yeux de Mme
Forestier, toujours bienveillants, mais il crut y voir une gaieté plus
vive, une malice, un encouragement.

Tous les hommes maintenant parlaient en même temps, avec des gestes
et des éclats de voix; on discutait le grand projet du chemin de fer
métropolitain. Le sujet ne fut épuisé qu'à la fin du dessert, chacun
ayant une quantité de choses à dire sur la lenteur des communications
dans Paris, les inconvénients des tramways, les ennuis des omnibus et
la grossièreté des cochers de fiacre.

Puis on quitta la salle à manger pour aller prendre le café. Duroy,
par plaisanterie, offrit son bras à la petite fille. Elle le remercia
gravement, et se haussa sur la pointe des pieds pour arriver à poser la
main sur le coude de son voisin.

En entrant dans le salon, il eut de nouveau la sensation de pénétrer
dans une serre. De grands palmiers ouvraient leurs feuilles élégantes
dans les quatre coins de la pièce, montaient jusqu'au plafond, puis
s'élargissaient en jets d'eau.

Des deux côtés de la cheminée, des caoutchoucs, ronds comme des
colonnes, étageaient l'une sur l'autre leurs longues feuilles d'un vert
sombre, et sur le piano deux arbustes inconnus, ronds et couverts de
fleurs, l'un tout rose et l'autre tout blanc, avaient l'air de plantes
factices, invraisemblables, trop belles pour être vraies.

L'air était frais et pénétré d'un parfum vague, doux, qu'on n'aurait pu
définir, dont on ne pouvait dire le nom.

Et le jeune homme, plus maître de lui, considéra avec attention
l'appartement. Il n'était pas grand; rien n'attirait le regard en
dehors des arbustes; aucune couleur vive ne frappait; mais on se
sentait à son aise dedans, on se sentait tranquille, reposé; il
enveloppait doucement, il plaisait, mettait autour du corps quelque
chose comme une caresse.

Les murs étaient tendus avec une étoffe ancienne d'un violet passé,
criblée de petites fleurs de soie jaune, grosses comme des mouches.

Des portières en drap bleu gris, en drap de soldat où l'on avait brodé
quelques œillets de soie rouge, retombaient sur les portes; et les
sièges, de toutes les formes, de toutes les grandeurs, éparpillés
au hasard dans l'appartement, chaises longues, fauteuils énormes ou
minuscules, poufs et tabourets, étaient couverts de soie Louis XVI ou
de beau velours d'Utrecht, fond crème, à dessins grenat.

--Prenez-vous du café, monsieur Duroy?

Et Mme Forestier lui tendait une tasse pleine, avec ce sourire ami qui
ne quittait point sa lèvre.

--Oui, madame, je vous remercie.

Il reçut la tasse, et comme il se penchait plein d'angoisse pour
cueillir avec la pince d'argent un morceau de sucre dans le sucrier que
portait la petite fille, la jeune femme lui dit à mi-voix:

--Faites donc votre cour à Mme Walter.

Puis elle s'éloigna avant qu'il eût pu répondre un mot.

Il but d'abord son café qu'il craignait de laisser tomber sur le tapis;
puis, l'esprit plus libre, il chercha un moyen de se rapprocher de la
femme de son nouveau directeur et d'entamer une conversation.

Tout à coup il s'aperçut qu'elle tenait à la main sa tasse vide; et,
comme elle se trouvait loin d'une table, elle ne savait où la poser. Il
s'élança.

--Permettez, madame.

--Merci, monsieur.

Il emporta la tasse, puis il revint:

--Si vous saviez, madame, quels bons moments m'a fait passer _la Vie
Française_ quand j'étais là-bas dans le désert. C'est vraiment le
seul journal qu'on puisse lire hors de France, parce qu'il est plus
littéraire, plus spirituel et moins monotone que tous les autres. On
trouve de tout là dedans.

Elle sourit avec une indifférence aimable, et répondit gravement:

--M. Walter a eu bien du mal pour créer ce type de journal, qui
répondait à un besoin nouveau.

Et ils se mirent à causer. Il avait la parole facile et banale, du
charme dans la voix, beaucoup de grâce dans le regard et une séduction
irrésistible dans la moustache. Elle s'ébouriffait sur sa lèvre,
crépue, frisée, jolie, d'un blond teinté de roux avec une nuance plus
pâle dans les poils hérissés des bouts.

Ils parlèrent de Paris, des environs, des bords de la Seine, des villes
d'eaux, des plaisirs de l'été, de toutes les choses courantes sur
lesquelles on peut discourir indéfiniment sans se fatiguer l'esprit.

Puis, comme M. Norbert de Varenne s'approchait, un verre de liqueur à
la main, Duroy s'éloigna par discrétion.

Mme de Marelle, qui venait de causer avec Mme Forestier, l'appela:

--Eh bien! monsieur, lui dit-elle brusquement, vous voulez donc tâter
du journalisme?

Alors il parla de ses projets, en termes vagues, puis recommença avec
elle la conversation qu'il venait d'avoir avec Mme Walter; mais, comme
il possédait mieux son sujet, il s'y montra supérieur, répétant comme
de lui des choses qu'il venait d'entendre. Et sans cesse il regardait
dans les yeux de sa voisine, comme pour donner à ce qu'il disait un
sens profond.

Elle lui raconta à son tour des anecdotes, avec un entrain facile de
femme qui se sait spirituelle et qui veut toujours être drôle; et,
devenant familière, elle posait la main sur son bras, baissait la voix
pour dire des riens, qui prenaient ainsi un caractère d'intimité. Il
s'exaltait intérieurement à frôler cette jeune femme qui s'occupait de
lui. Il aurait voulu tout de suite se dévouer pour elle, la défendre,
montrer ce qu'il valait; et les retards qu'il mettait à lui répondre
indiquaient la préoccupation de sa pensée.

Mais tout à coup, sans raison, Mme de Marelle appela: «Laurine!» et la
petite fille s'en vint.

--Assieds-toi là, mon enfant: tu aurais froid près de la fenêtre.

Et Duroy fut pris d'une envie folle d'embrasser la fillette, comme si
quelque chose de ce baiser eût dû retourner à la mère.

Il demanda d'un ton galant et paternel:

--Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle?

L'enfant leva les yeux sur lui d'un air surpris. Mme de Marelle dit en
riant:

--Réponds: «Je veux bien, monsieur, pour aujourd'hui; mais ce ne sera
pas toujours comme ça.»

Duroy, s'asseyant aussitôt, prit sur son genou Laurine, puis effleura
des lèvres les cheveux ondés et fins de son front.

La mère s'étonna:

--Tiens, elle ne s'est pas sauvée: c'est stupéfiant. Elle ne se laisse
d'ordinaire embrasser que par les femmes. Vous êtes irrésistible,
monsieur Duroy.

Il rougit, sans répondre, et d'un mouvement léger il balançait la
petite fille sur sa jambe.

Mme Forestier s'approcha, et, poussant un cri d'étonnement:

--Tiens, voilà Laurine apprivoisée, quel miracle!

Jacques Rival aussi s'en venait, un cigare à la bouche, et Duroy se
leva pour partir, ayant peur de gâter par quelque mot maladroit la
besogne faite, son œuvre de conquête commencée.

Il salua, prit et serra doucement la petite main tendue des femmes,
puis secoua avec force la main des hommes. Il remarqua que celle de
Jacques Rival était sèche et chaude et répondait cordialement à sa
pression; celle de Norbert de Varenne, humide et froide et fuyait en
glissant entre les doigts; celle du père Walter, froide et molle, sans
énergie, sans expression; celle de Forestier, grasse et tiède. Son ami
lui dit à mi-voix:

--Demain, trois heures, n'oublie pas.

--Oh non! ne crains rien.

Quand il se retrouva sur l'escalier, il eut envie de descendre en
courant, tant sa joie était véhémente, et il s'élança, enjambant les
marches deux par deux; mais tout à coup il aperçut, dans la grande
glace du second étage, un monsieur pressé qui venait en gambadant à sa
rencontre, et il s'arrêta net, honteux comme s'il venait d'être surpris
en faute.

Puis il se regarda longuement, émerveillé d'être vraiment aussi joli
garçon; puis il se sourit avec complaisance; puis, prenant congé de son
image, il se salua très bas, avec cérémonie, comme on salue les grands
personnages.


III

QUAND Georges Duroy se retrouva dans la rue, il hésita sur ce qu'il
ferait. Il avait envie de courir, de rêver, d'aller devant lui en
songeant à l'avenir et en respirant l'air doux de la nuit; mais
la pensée de la série d'articles demandés par le père Walter le
poursuivait, et il se décida à rentrer tout de suite pour se mettre au
travail.

Il revint à grands pas, gagna le boulevard extérieur, et le suivit
jusqu'à la rue Boursault qu'il habitait. Sa maison, haute de six
étages, était peuplée par vingt petits ménages ouvriers et bourgeois,
et il éprouva, en montant l'escalier, dont il éclairait avec des
allumettes-bougies les marches sales où traînaient des bouts de
papiers, des bouts de cigarettes, des épluchures de cuisine, une
écœurante sensation de dégoût et une hâte de sortir de là, de loger
comme les hommes riches, en des demeures propres, avec des tapis. Une
odeur lourde de nourriture, de fosse d'aisances et d'humanité, une
odeur stagnante de crasse et de vieille muraille, qu'aucun courant
d'air n'eût pu chasser de ce logis, l'emplissait du haut en bas.

La chambre du jeune homme, au cinquième étage, donnait, comme
sur un abîme profond, sur l'immense tranchée du chemin de fer de
l'Ouest, juste au-dessus de la sortie du tunnel, près de la gare des
Batignolles. Duroy ouvrit sa fenêtre et s'accouda sur l'appui de fer
rouillé.

Au-dessous de lui, dans le fond du trou sombre, trois signaux rouges
immobiles avaient l'air de gros yeux de bête; et plus loin on en
voyait d'autres, et encore d'autres, encore plus loin. A tout instant
des coups de sifflet prolongés ou courts passaient dans la nuit,
les uns proches, les autres à peine perceptibles, venus de là-bas,
du côté d'Asnières. Ils avaient des modulations comme des appels de
voix. Un d'eux se rapprochait, poussant toujours son cri plaintif qui
grandissait de seconde en seconde, et bientôt une grosse lumière jaune
apparut, courant avec un grand bruit; et Duroy regarda le long chapelet
des wagons s'engouffrer sous le tunnel.

Puis il se dit: «Allons, au travail!» Il posa sa lumière sur sa table;
mais au moment de se mettre à écrire, il s'aperçut qu'il n'avait chez
lui qu'un cahier de papier à lettres.

Tant pis, il l'utiliserait en ouvrant la feuille dans toute sa
grandeur. Il trempa sa plume dans l'encre et écrivit en tête, de sa
plus belle écriture:

  _Souvenirs d'un chasseur d'Afrique._

Puis il chercha le commencement de la première phrase.

Il restait le front dans sa main, les yeux fixés sur le carré blanc
déployé devant lui.

Qu'allait-il dire? Il ne trouvait plus rien maintenant de ce qu'il
avait raconté tout à l'heure, pas une anecdote, pas un fait, rien. Tout
à coup il pensa: «Il faut que je débute par mon départ.» Et il écrivit:
«C'était en 1874, aux environs du 15 mai, alors que la France épuisée
se reposait après les catastrophes de l'année terrible...»

Et il s'arrêta net, ne sachant comment amener ce qui suivrait, son
embarquement, son voyage, ses premières émotions.

Après dix minutes de réflexion il se décida à remettre au lendemain la
page préparatoire du début, et à faire tout de suite une description
d'Alger.

Et il traça sur son papier: «Alger est une ville toute blanche...»
sans parvenir à énoncer autre chose. Il revoyait en souvenir la jolie
cité claire, dégringolant, comme une cascade de maisons plates, du
haut de sa montagne dans la mer, mais il ne trouvait plus un mot pour
exprimer ce qu'il avait vu, ce qu'il avait senti.

Après un grand effort, il ajouta: «Elle est habitée en partie par des
Arabes...» Puis il jeta sa plume sur la table et se leva.

Sur son petit lit de fer, où la place de son corps avait fait un creux,
il aperçut ses habits de tous les jours jetés là, vides, fatigués,
flasques, vilains comme des hardes de la Morgue. Et, sur une chaise de
paille, son chapeau de soie, son unique chapeau, semblait ouvert pour
recevoir l'aumône.

Ses murs, tendus d'un papier gris à bouquets bleus, avaient autant
de taches que de fleurs, des taches anciennes, suspectes, dont on
n'aurait pu dire la nature, bêtes écrasées ou gouttes d'huile, bouts de
doigts graissés de pommade ou écume de la cuvette projetée pendant les
lavages. Cela sentait la misère honteuse, la misère en garni de Paris.
Et une exaspération le souleva contre la pauvreté de sa vie. Il se dit
qu'il fallait sortir de là, tout de suite, qu'il fallait en finir dès
le lendemain avec cette existence besogneuse.

Une ardeur de travail l'ayant soudain ressaisi, il se rassit devant
sa table, et recommença à chercher des phrases pour bien raconter
la physionomie étrange et charmante d'Alger, cette antichambre de
l'Afrique mystérieuse et profonde, l'Afrique des Arabes vagabonds et
des nègres inconnus, l'Afrique inexplorée et tentante, dont on nous
montre parfois, dans les jardins publics, les bêtes invraisemblables
qui semblent créées pour des contes de fées, les autruches, ces
poules extravagantes, les gazelles, ces chèvres divines, les girafes
surprenantes et grotesques, les chameaux graves, les hippopotames
monstrueux, les rhinocéros informes, et les gorilles, ces frères
effrayants de l'homme.

Il sentait vaguement des pensées lui venir; il les aurait dites,
peut-être, mais il ne les pouvait point formuler avec des mots écrits.
Et son impuissance l'enfiévrant, il se leva de nouveau, les mains
humides de sueur et le sang battant aux tempes.

Et ses yeux étant tombés sur la note de sa blanchisseuse, montée, le
soir même, par le concierge, il fut saisi brusquement par un désespoir
éperdu. Toute sa joie disparut en une seconde, avec sa confiance en lui
et sa foi dans l'avenir.

C'était fini; tout était fini, il ne ferait rien, il ne serait rien;
il se sentait vide, incapable, inutile, condamné.

Et il retourna s'accouder à la fenêtre, juste au moment où un train
sortait du tunnel avec un bruit subit et violent. Il s'en allait
là-bas, à travers les champs et les plaines, vers la mer. Et le
souvenir de ses parents entra au cœur de Duroy.

Il allait passer près d'eux, ce convoi, à quelques lieues seulement
de leur maison. Il la revit, la petite maison, au haut de la côte,
dominant Rouen et l'immense vallée de la Seine, à l'entrée du village
de Canteleu.

Son père et sa mère tenaient un petit cabaret, une guinguette où
les bourgeois des faubourgs venaient déjeuner le dimanche: _A la
Belle-Vue_. Ils avaient voulu faire de leur fils un monsieur, et
l'avaient mis au collège. Ses études finies et son baccalauréat manqué,
il était parti pour le service avec l'intention de devenir officier,
colonel, général. Mais dégoûté de l'état militaire bien avant d'avoir
fini ses cinq années, il avait rêvé de faire fortune à Paris.

Il y était venu, son temps expiré, malgré les prières du père et de
la mère, qui, leur songe envolé, voulaient le garder maintenant. A
son tour, il espérait un avenir; il entrevoyait le triomphe au moyen
d'événements encore confus dans son esprit, qu'il saurait assurément
faire naître et seconder.

Il avait eu au régiment des succès de garnison, des bonnes fortunes
faciles et même des aventures dans un monde plus élevé, ayant séduit
la fille d'un percepteur, qui voulait tout quitter pour le suivre, et
la femme d'un avoué, qui avait tenté de se noyer par désespoir d'être
délaissée.

Ses camarades disaient de lui: «C'est un malin, c'est un roublard,
c'est un débrouillard qui saura se tirer d'affaire.» Et il s'était
promis, en effet, d'être un malin, un roublard et un débrouillard.

Sa conscience native de Normand, frottée par la pratique quotidienne de
l'existence de garnison, distendue par les exemples de maraudages en
Afrique, de bénefs illicites, de supercheries suspectes, fouettée aussi
par les idées d'honneur qui ont cours dans l'armée, par les bravades
militaires, les sentiments patriotiques, les histoires magnanimes
racontées entre sous-offs et par la gloriole du métier, était devenue
une sorte de boîte à triple fond où l'on trouvait de tout.

Mais le désir d'arriver y régnait en maître.

Il s'était remis, sans s'en apercevoir, à rêvasser comme il faisait
chaque soir. Il imaginait une aventure d'amour magnifique qui
l'amenait, d'un seul coup, à la réalisation de son espérance. Il
épousait la fille d'un banquier ou d'un grand seigneur rencontrée dans
la rue et conquise à première vue.

Le sifflet strident d'une locomotive qui, sortie toute seule du tunnel,
comme un gros lapin de son terrier, et courant à toute vapeur sur les
rails, filait vers le garage des machines, où elle allait se reposer,
le réveilla de son songe.

Alors, ressaisi par l'espoir confus et joyeux qui hantait toujours
son esprit, il jeta à tout hasard, un baiser dans la nuit, un baiser
d'amour vers l'image de la femme attendue, un baiser de désir vers la
fortune convoitée. Puis il ferma sa fenêtre et commença à se dévêtir
en murmurant: «Bah, je serai mieux disposé demain matin. Je n'ai pas
l'esprit libre ce soir. Et puis, j'ai peut-être aussi un peu trop bu.
On ne travaille pas bien dans ces conditions-là.»

Il se mit au lit, souffla sa lumière, et s'endormit presque aussitôt.

Il se réveilla de bonne heure, comme on s'éveille aux jours d'espérance
vive ou de souci, et, sautant du lit, il alla ouvrir sa fenêtre pour
avaler une bonne tasse d'air frais, comme il disait.

Les maisons de la rue de Rome, en face, de l'autre côté du large
fossé du chemin de fer, éclatantes dans la lumière du soleil levant,
semblaient peintes avec de la clarté blanche. Sur la droite, au loin,
on apercevait les coteaux d'Argenteuil, les hauteurs de Sannois et les
moulins d'Orgemont dans une brume bleuâtre et légère, semblable à un
petit voile flottant et transparent qui aurait été jeté sur l'horizon.

Duroy demeura quelques minutes à regarder la campagne lointaine, et il
murmura: «Il ferait bougrement bon, là-bas, un jour comme ça.» Puis
il songea qu'il lui fallait travailler, et tout de suite, et aussi
envoyer, moyennant dix sous, le fils de sa concierge dire à son bureau
qu'il était malade.

Il s'assit devant sa table, trempa sa plume dans l'encrier, prit son
front dans sa main et chercha des idées. Ce fut en vain. Rien ne venait.

Il ne se découragea pas cependant. Il pensa: «Bah, je n'en ai pas
l'habitude. C'est un métier à apprendre comme tous les métiers. Il faut
qu'on m'aide les premières fois. Je vais trouver Forestier, qui me
mettra mon article sur pied en dix minutes.»

Et il s'habilla.

Quand il fut dans la rue, il jugea qu'il était encore trop tôt pour se
présenter chez son ami qui devait dormir tard. Il se promena donc,
tout doucement, sous les arbres du boulevard extérieur.

Il n'était pas encore neuf heures, et il gagna le parc Monceau tout
frais de l'humidité des arrosages.

S'étant assis sur un banc, il se remit à rêver. Un jeune homme allait
et venait devant lui, très élégant, attendant une femme sans doute.

Elle parut, voilée, le pied rapide, et ayant pris son bras, après une
courte poignée de main, ils s'éloignèrent.

Un tumultueux besoin d'amour entra au cœur de Duroy, un besoin
d'amours distinguées, parfumées, délicates. Il se leva et se remit en
route en songeant à Forestier. Avait-il de la chance, celui-là!

Il arriva devant sa porte au moment où son ami sortait.

--Te voilà! à cette heure-ci! Que me voulais-tu?

Duroy, troublé de le rencontrer ainsi comme il s'en allait, balbutia:

--C'est que... c'est que... je ne peux pas arriver à faire mon article,
tu sais, l'article que M. Walter m'a demandé sur l'Algérie. Ça n'est
pas bien étonnant, étant donné que je n'ai jamais écrit. Il faut de la
pratique pour ça comme pour tout. Je m'y ferai bien vite, j'en suis
sûr, mais, pour débuter, je ne sais pas comment m'y prendre. J'ai bien
les idées, je les ai toutes, et je ne parviens pas à les exprimer.

Il s'arrêta, hésitant un peu. Forestier souriait avec malice:

--Je connais ça.

Duroy reprit:

--Oui, ça doit arriver à tout le monde en commençant. Eh bien, je
venais... je venais te demander un coup de main... En dix minutes tu
me mettrais ça sur pied, toi, tu me montrerais la tournure qu'il faut
prendre. Tu me donnerais là une bonne leçon de style, et sans toi je ne
m'en tirerai pas.

L'autre souriait toujours d'un air gai. Il tapa sur le bras de son
ancien camarade et lui dit:

--Va-t'en trouver ma femme, elle t'arrangera ton affaire aussi bien que
moi. Je l'ai dressée à cette besogne-là. Moi, je n'ai pas le temps ce
matin, sans quoi je l'aurais fait bien volontiers.

Duroy, intimidé soudain, hésitait, n'osait point:

--Mais, à cette heure-ci, je ne peux pas me présenter devant elle?...

--Si, parfaitement. Elle est levée. Tu la trouveras dans mon cabinet
de travail, en train de mettre en ordre des notes pour moi.

L'autre refusait de monter.

--Non... ça n'est pas possible...

Forestier le prit par les épaules, le fit pivoter sur ses talons, et le
poussant vers l'escalier:

--Mais, va donc, grand serin, quand je te dis d'y aller. Tu ne vas pas
me forcer à regrimper mes trois étages pour te présenter et expliquer
ton cas.

Alors Duroy se décida:

--Merci, j'y vais. Je lui dirai que tu m'as forcé, absolument forcé à
venir la trouver.

--Oui. Elle ne te mangera pas, sois tranquille. Surtout n'oublie pas,
tantôt, trois heures.

--Oh! ne crains rien.

Et Forestier s'en alla d'un air pressé, tandis que Duroy se mit à
monter lentement, marche à marche, cherchant ce qu'il allait dire et
inquiet de l'accueil qu'il recevrait.

Le domestique vint lui ouvrir. Il avait un tablier bleu et tenait un
balai dans ses mains.

--Monsieur est sorti, dit-il sans attendre la question.

Duroy insista:

--Demandez à Mme Forestier si elle peut me recevoir, et prévenez-la que
je viens de la part de son mari, que j'ai rencontré dans la rue.

Puis il attendit. L'homme revint, ouvrit une porte à droite, et annonça:

--Madame attend monsieur.

Elle était assise sur un fauteuil de bureau, dans une petite pièce
dont les murs se trouvaient entièrement cachés par des livres bien
rangés sur des planches de bois noir. Les reliures, de tons différents,
rouges, jaunes, vertes, violettes et bleues, mettaient de la couleur et
de la gaieté dans cet alignement monotone de volumes.

Elle se retourna, souriant toujours, enveloppée d'un peignoir blanc
garni de dentelle; et elle tendit sa main, montrant son bras nu dans la
manche largement ouverte.

--Déjà? dit-elle.

Puis elle reprit:

--Ce n'est point un reproche, c'est une simple question.

Il balbutia:

--Oh! madame, je ne voulais pas monter; mais votre mari, que j'ai
rencontré en bas, m'y a forcé. Je suis tellement confus que je n'ose
pas dire ce qui m'amène.

Elle montrait un siège:

--Asseyez-vous et parlez.

Elle maniait entre deux doigts une plume d'oie en la tournant
agilement; et, devant elle, une grande page de papier demeurait écrite
à moitié, interrompue à l'arrivée du jeune homme.

Elle avait l'air chez elle devant cette table de travail, à l'aise
comme dans son salon, occupée à sa besogne ordinaire. Un parfum léger
s'envolait du peignoir, le parfum frais de la toilette récente. Et
Duroy cherchait à deviner, croyait voir le corps jeune et clair, gras
et chaud, doucement enveloppé dans l'étoffe moelleuse.

Elle reprit et comme il ne parlait pas:

--Eh bien, dites, qu'est-ce que c'est?

Il murmura, en hésitant:

--Voilà... mais vraiment... je n'ose pas... C'est que j'ai travaillé
hier soir très tard... et ce matin... très tôt... pour faire cet
article sur l'Algérie que M. Walter m'a demandé... et je n'arrive à
rien de bon... j'ai déchiré tous mes essais... Je n'ai pas l'habitude
de ce travail-là, moi; et je venais demander à Forestier de m'aider...
pour une fois...

Elle l'interrompit, en riant de tout son cœur, heureuse, joyeuse et
flattée:

--Et il vous a dit de venir me trouver...? C'est gentil, ça...

--Oui, madame. Il m'a dit que vous me tireriez d'embarras mieux que
lui... Mais, moi, je n'osais pas, je ne voulais pas. Vous comprenez?

Elle se leva:

--Ça va être charmant de collaborer comme ça. Je suis ravie de votre
idée. Tenez, asseyez-vous à ma place, car on connaît mon écriture au
journal. Et nous allons vous tourner un article, mais là, un article à
succès.

Il s'assit, prit une plume, étala devant lui une feuille de papier, et
attendit.

Mme Forestier, restée debout, le regardait faire ses préparatifs; puis
elle atteignit une cigarette sur la cheminée et l'alluma:

--Je ne puis pas travailler sans fumer, dit-elle. Voyons, qu'allez-vous
raconter?

Il leva la tête vers elle avec étonnement.

--Mais je ne sais pas, moi, puisque je suis venu vous trouver pour ça.

Elle reprit:

--Oui, je vous arrangerai la chose. Je ferai la sauce, mais il me faut
le plat.

Il demeurait embarrassé; enfin il prononça avec hésitation:

--Je voudrais raconter mon voyage depuis le commencement...

Alors elle s'assit, en face de lui, de l'autre côté de la grande table,
et le regardant dans les yeux:

--Eh bien, racontez-le-moi d'abord, pour moi toute seule, vous
entendez, bien doucement, sans rien oublier, et je choisirai ce qu'il
faut prendre.

Mais comme il ne savait par où commencer, elle se mit à l'interroger
comme aurait fait un prêtre au confessionnal, posant des questions
précises qui lui rappelaient des détails oubliés, des personnages
rencontrés, des figures seulement aperçues.

Quand elle l'eut contraint à parler ainsi pendant un petit quart
d'heure, elle l'interrompit tout à coup:

--Maintenant nous allons commencer. D'abord, nous supposons que vous
adressez à un ami vos impressions, ce qui vous permet de dire un tas
de bêtises, de faire des remarques de toute espèce, d'être naturel et
drôle, si nous pouvons. Commencez:

  «Mon cher Henry, tu veux savoir ce que c'est que l'Algérie, tu le
  sauras. Je vais t'envoyer, n'ayant rien à faire dans la petite
  case de boue sèche qui me sert d'habitation, une sorte de journal
  de ma vie, jour par jour, heure par heure. Ce sera un peu vif
  quelquefois: tant pis, tu n'es pas obligé de le montrer aux dames de
  ta connaissance...»

Elle s'interrompit pour rallumer sa cigarette éteinte, et, aussitôt, le
petit grincement criard de la plume d'oie sur le papier s'arrêta.

--Nous continuons, dit-elle.

  «L'Algérie est un grand pays français sur la frontière des grands
  pays inconnus qu'on appelle le désert, le Sahara, l'Afrique centrale,
  etc., etc.

  «Alger est la porte, la porte blanche et charmante de cet étrange
  continent.

  «Mais d'abord il faut y aller, ce qui n'est pas rose pour tout le
  monde. Je suis, tu le sais, un excellent écuyer, puisque je dresse
  les chevaux du colonel, mais on peut être bon cavalier et mauvais
  marin. C'est mon cas.

  «Te rappelles-tu le major Simbretas, que nous appelions le docteur
  Ipéca? Quand nous nous jugions mûrs pour vingt-quatre heures
  d'infirmerie, pays béni, nous passions à la visite.

  «Il était assis sur sa chaise, avec ses grosses cuisses ouvertes dans
  son pantalon rouge, ses mains sur ses genoux, les bras formant pont,
  le coude en l'air, et il roulait ses gros yeux de loto en mordillant
  sa moustache blanche.

  «Tu te rappelles sa prescription:

  «Ce soldat est atteint d'un dérangement d'estomac. Administrez-lui
  le vomitif nº 3 selon ma formule, puis douze heures de repos; il ira
  bien.»

  «Il était souverain, ce vomitif, souverain et irrésistible. On
  l'avalait donc, puisqu'il le fallait. Puis, quand on avait passé par
  la formule du docteur Ipéca, on jouissait de douze heures de repos
  bien gagné.

  «Eh bien, mon cher, pour atteindre l'Afrique, il faut subir, pendant
  quarante heures, une autre sorte de vomitif irrésistible, selon la
  formule de la Compagnie Transatlantique.»

Elle se frottait les mains, tout à fait heureuse de son idée.

Elle se leva et se mit à marcher, après avoir allumé une autre
cigarette, et elle dictait, en soufflant des filets de fumée qui
sortaient d'abord tout droit d'un petit trou rond au milieu de ses
lèvres serrées, puis s'élargissant, s'évaporaient en laissant par
places, dans l'air, des lignes grises, une sorte de brume transparente,
une buée pareille à des fils d'araignée. Parfois, d'un coup de sa main
ouverte, elle effaçait ces traces légères et plus persistantes; parfois
aussi elle les coupait d'un mouvement tranchant de l'index et regardait
ensuite, avec une attention grave, les deux tronçons d'imperceptible
vapeur disparaître lentement.

Et Duroy, les yeux levés, suivait tous ses gestes, toutes ses
attitudes, tous les mouvements de son corps et de son visage occupés à
ce jeu vague qui ne prenait point sa pensée.

Elle imaginait maintenant les péripéties de la route, portraiturait
des compagnons de voyage inventés par elle, et ébauchait une aventure
d'amour avec la femme d'un capitaine d'infanterie qui allait rejoindre
son mari.

Puis, s'étant assise, elle interrogea Duroy sur la topographie de
l'Algérie, qu'elle ignorait absolument. En dix minutes, elle en sut
autant que lui, et elle fit un petit chapitre de géographie politique
et coloniale pour mettre le lecteur au courant et le bien préparer à
comprendre les questions sérieuses qui seraient soulevées dans les
articles suivants.

Puis elle continua par une excursion dans la province d'Oran, une
excursion fantaisiste, où il était surtout question des femmes, des
Mauresques, des Juives, des Espagnoles.

--Il n'y a que ça qui intéresse, disait-elle.

Elle termina par un séjour à Saïda, au pied des hauts plateaux, et par
une jolie petite intrigue entre le sous-officier Georges Duroy et une
ouvrière espagnole employée à la manufacture d'alfa de Aïn-el-Hadjar.
Elle racontait les rendez-vous, la nuit, dans la montagne pierreuse et
nue, alors que les chacals, les hyènes et les chiens arabes crient,
aboient et hurlent au milieu des rocs.

Et elle prononça d'une voix joyeuse:

--La suite à demain!

Puis, se relevant:

--C'est comme ça qu'on écrit un article, mon cher monsieur. Signez,
s'il vous plaît.

Il hésitait.

--Mais signez donc.

Alors il se mit à rire, et écrivit au bas de la page: «GEORGES DUROY.»

Elle continuait à fumer en marchant; et il la regardait toujours, ne
trouvant rien à dire pour la remercier, heureux d'être près d'elle,
pénétré de reconnaissance et du bonheur sensuel de cette intimité
naissante. Il lui semblait que tout ce qui l'entourait faisait partie
d'elle, tout, jusqu'aux murs couverts de livres. Les sièges, les
meubles, l'air où flottait l'odeur du tabac, avaient quelque chose de
particulier, de bon, de doux, de charmant, qui venait d'elle.

Brusquement elle demanda:

--Qu'est-ce que vous pensez de mon amie, Mme de Marelle?

Il fut surpris:

--Mais... je la trouve... je la trouve très séduisante.

--N'est-ce pas?

--Oui, certainement.

Il avait envie d'ajouter: «Mais pas autant que vous.» Il n'osa point.

Elle reprit:

--Et si vous saviez comme elle est drôle, originale, intelligente!
C'est une bohème, par exemple, une vraie bohème. C'est pour cela que
son mari ne l'aime guère. Il ne voit que le défaut et n'apprécie point
les qualités.

Duroy fut stupéfait d'apprendre que Mme de Marelle était mariée.
C'était bien naturel, pourtant.

Il demanda:

--Tiens... elle est mariée? Et qu'est-ce que fait son mari?

Mme Forestier haussa tout doucement les épaules et les sourcils, d'un
seul mouvement plein de significations incompréhensibles.

--Oh! il est inspecteur de la ligne du Nord. Il passe huit jours par
mois à Paris. Ce que sa femme appelle «le service obligatoire» ou
encore «la corvée de semaine», ou encore «la semaine sainte». Quand
vous la connaîtrez mieux, vous verrez comme elle est fine et gentille.
Allez donc la voir un de ces jours.

Duroy ne pensait plus à partir; il lui semblait qu'il allait rester
toujours, qu'il était chez lui.

Mais la porte s'ouvrit sans bruit, et un grand monsieur s'avança, qu'on
n'avait point annoncé.

Il s'arrêta en voyant un homme. Mme Forestier parut gênée une seconde,
puis elle dit, de sa voix naturelle, bien qu'un peu de rose lui fût
monté des épaules au visage:

--Mais entrez donc, mon cher. Je vous présente un bon camarade de
Charles, M. Georges Duroy, un futur journaliste.

Puis, sur un ton différent, elle annonça:

--Le meilleur et le plus intime de nos amis, le comte de Vaudrec.

Les deux hommes se saluèrent en se regardant au fond des yeux, et Duroy
tout aussitôt se retira.

On ne le retint pas. Il balbutia quelques remerciements, serra la main
tendue de la jeune femme, s'inclina encore devant le nouveau venu, qui
gardait un visage froid et sérieux d'homme du monde, et il sortit tout
à fait troublé, comme s'il venait de commettre une sottise.

En se retrouvant dans la rue, il se sentit triste, mal à l'aise,
obsédé par l'obscure sensation d'un chagrin voilé. Il allait devant
lui, se demandant pourquoi cette mélancolie subite lui était venue; il
ne trouvait point, mais la figure sévère du comte de Vaudrec, un peu
vieux déjà, avec des cheveux gris, l'air tranquille et insolent d'un
particulier très riche et sûr de lui, revenait sans cesse dans son
souvenir.

Et il s'aperçut que l'arrivée de cet inconnu, brisant un tête-à-tête
charmant où son cœur s'accoutumait déjà, avait fait passer en lui
cette impression de froid et de désespérance qu'une parole entendue,
une misère entrevue, les moindres choses parfois suffisent à nous
donner.

Et il lui semblait aussi que cet homme, sans qu'il devinât pourquoi,
avait été mécontent de le trouver là.

Il n'avait plus rien à faire jusqu'à trois heures; et il n'était
pas encore midi. Il lui restait en poche six francs cinquante: il
alla déjeuner au bouillon Duval. Puis il rôda sur le boulevard; et
comme trois heures sonnaient, il monta l'escalier-réclame de _la Vie
Française_.

Les garçons de bureau, assis sur une banquette, les bras croisés,
attendaient, tandis que, derrière une sorte de petite chaire de
professeur, un huissier classait la correspondance qui venait
d'arriver. La mise en scène était parfaite pour en imposer aux
visiteurs. Tout le monde avait de la tenue, de l'allure, de la dignité,
du chic, comme il convenait dans l'antichambre d'un grand journal.

Duroy demanda:

--M. Walter, s'il vous plaît?

L'huissier répondit:

--M. le directeur est en conférence. Si monsieur veut bien s'asseoir
un peu. Et il indiqua le salon d'attente, déjà plein de monde.

On voyait là des hommes graves, décorés, importants, et des hommes
négligés au linge invisible, dont la redingote fermée jusqu'au col,
portait sur la poitrine des dessins de taches rappelant les découpures
des continents et des mers sur les cartes de géographie. Trois femmes
étaient mêlées à ces gens. Une d'elles était jolie, souriante, parée,
et avait l'air d'une cocotte; sa voisine, au masque tragique, ridée,
parée aussi d'une façon sévère, portait en elle ce quelque chose de
fripé, d'artificiel qu'ont, en général, les anciennes actrices, une
sorte de fausse jeunesse éventée, comme un parfum d'amour ranci.

La troisième femme, en deuil, se tenait dans un coin, avec une allure
de veuve désolée. Duroy pensa qu'elle venait demander l'aumône.

Cependant on ne faisait entrer personne, et plus de vingt minutes
s'étaient écoulées.

Alors Duroy eut une idée, et, retournant trouver l'huissier:

--M. Walter m'a donné rendez-vous à trois heures, dit-il. En tous cas,
voyez si mon ami M. Forestier n'est pas ici.

Alors on le fit passer par un long corridor qui l'amena dans une
grande salle où quatre messieurs écrivaient autour d'une large table
verte.

Forestier, debout devant la cheminée, fumait une cigarette en jouant
au bilboquet. Il était très adroit à ce jeu et piquait à tous coups la
bille énorme en buis jaune sur la petite pointe de bois. Il comptait:
«Vingt-deux,--vingt-trois,--vingt-quatre,--vingt-cinq.»


Duroy prononça: «Vingt-six». Et son ami leva les yeux, sans arrêter le
mouvement régulier de son bras:

--Tiens, te voilà! Hier j'ai fait cinquante-sept coups de suite. Il n'y
a que Saint-Potin qui soit plus fort que moi ici. As-tu vu le patron?
Il n'y a rien de plus drôle que de regarder cette vieille bedole de
Norbert jouer au bilboquet. Il ouvre la bouche comme pour avaler la
boule.

Un des rédacteurs tourna la tête vers lui:

--Dis donc, Forestier, j'en connais un à vendre, un superbe en bois
des îles. Il a appartenu à la reine d'Espagne, à ce qu'on dit. On en
réclame soixante francs. Ça n'est pas cher.

Forestier demanda:

--Où loge-t-il?

Et comme il avait manqué son trente-septième coup, il ouvrit une
armoire où Duroy aperçut une vingtaine de bilboquets superbes, rangés
et numérotés comme des bibelots dans une collection. Puis, ayant posé
son instrument à sa place ordinaire, il répéta:

--Où loge-t-il, ce joyau?

Le journaliste répondit:

--Chez un marchand de billets du Vaudeville. Je t'apporterai la chose
demain, si tu veux.

--Oui, c'est entendu. S'il est vraiment beau, je le prends; on n'a
jamais trop de bilboquets.

Puis se tournant vers Duroy:

--Viens avec moi, je vais t'introduire chez le patron, sans quoi tu
pourrais moisir jusqu'à sept heures du soir.

Ils retraversèrent le salon d'attente, où les mêmes personnes
demeuraient dans le même ordre. Dès que Forestier parut, la jeune femme
et la vieille actrice, se levant vivement, vinrent à lui.

Il les emmena, l'une après l'autre, dans l'embrasure de la fenêtre, et,
bien qu'ils prissent soin de causer à voix basse, Duroy remarqua qu'il
les tutoyait l'une et l'autre.

Puis, ayant poussé deux portes capitonnées, ils pénétrèrent chez le
directeur.

La conférence, qui durait depuis une heure, était une partie d'écarté
avec quelques-uns de ces messieurs à chapeaux plats que Duroy avait
remarqués la veille.

M. Walter tenait les cartes et jouait avec une attention concentrée et
des mouvements cauteleux, tandis que son adversaire abattait, relevait,
maniait les légers cartons coloriés avec une souplesse, une adresse et
une grâce de joueur exercé. Norbert de Varenne écrivait un article,
assis dans le fauteuil directorial, et Jacques Rival, étendu tout au
long sur un divan, fumait un cigare, les yeux fermés.

On sentait là dedans le renfermé, le cuir des meubles, le vieux tabac
et l'imprimerie; on sentait cette odeur particulière des salles de
rédaction que connaissent tous les journalistes.

Sur la table en bois noir aux incrustations de cuivre, un incroyable
amas de papiers gisait: lettres, cartes, journaux, revues, notes de
fournisseurs, imprimés de toute espèce.

Forestier serra les mains des parieurs debout derrière les joueurs, et
sans dire un mot regarda la partie; puis, dès que le père Walter eut
gagné, il présenta:

--Voici mon ami Duroy.

Le directeur considéra brusquement le jeune homme de son coup d'œil
glissé par-dessus le verre des lunettes, puis il demanda:

--M'apportez-vous mon article? Ça irait très bien aujourd'hui, en même
temps que la discussion Morel.

Duroy tira de sa poche les feuilles de papier pliées en quatre:

--Voici, monsieur.

Le patron parut ravi, et, souriant:

--Très bien, très bien. Vous êtes de parole. Il faudra me revoir ça,
Forestier?

Mais Forestier s'empressa de répondre:

--Ce n'est pas la peine, monsieur Walter: j'ai fait la chronique avec
lui pour lui apprendre le métier. Elle est très bonne.

Et le directeur, qui recevait à présent les cartes données par un grand
monsieur maigre, un député du centre gauche, ajouta avec indifférence:

--C'est parfait, alors.

Forestier ne le laissa pas commencer sa nouvelle partie; et, se
baissant vers son oreille:

--Vous savez que vous m'avez promis d'engager Duroy pour remplacer
Marambot. Voulez-vous que je le retienne aux mêmes conditions?

--Oui, parfaitement.

Et prenant le bras de son ami, le journaliste l'entraîna pendant que M.
Walter se remettait à jouer.

Norbert de Varenne n'avait pas levé la tête, il semblait n'avoir pas vu
ou reconnu Duroy. Jacques Rival, au contraire, lui avait serré la main
avec une énergie démonstrative et voulue de bon camarade sur qui on
peut compter en cas d'affaire.

Ils retraversèrent le salon d'attente, et comme tout le monde levait
les yeux, Forestier dit à la plus jeune des femmes, assez haut pour
être entendu des autres patients:

--Le directeur va vous recevoir tout à l'heure. Il est en conférence en
ce moment avec deux membres de la commission du budget.

Puis il passa vivement, d'un air important et pressé, comme s'il allait
rédiger aussitôt une dépêche de la plus extrême gravité.

Dès qu'ils furent rentrés dans la salle de rédaction, Forestier
retourna prendre immédiatement son bilboquet, et, tout en se remettant
à jouer, et en coupant ses phrases pour compter les coups, il dit à
Duroy:

--Voilà. Tu viendras ici tous les jours à trois heures et je te dirai
les courses et les visites qu'il faudra faire, soit dans le jour,
soit dans la soirée, soit dans la matinée.--Un,--je vais te donner
d'abord une lettre d'introduction pour le chef du premier bureau de
la préfecture de police,--deux,--qui te mettra en rapport avec un de
ses employés. Et tu t'arrangeras avec lui pour toutes les nouvelles
importantes,--trois,--du service de la préfecture, les nouvelles
officielles et quasi officielles, bien entendu. Pour tout le détail, tu
t'adresseras à Saint-Potin, qui est au courant,--quatre,--tu le verras
tout à l'heure ou demain. Il faudra surtout t'accoutumer à tirer les
vers du nez des gens que je t'enverrai voir,--cinq,--et à pénétrer
partout malgré les portes fermées,--six.--Tu toucheras pour cela deux
cents francs par mois de fixe, plus deux sous la ligne pour les échos
intéressants de ton cru,--sept,--plus deux sous la ligne également pour
les articles qu'on te commandera sur des sujets divers,--huit.

Puis il ne fit plus attention qu'à son jeu, et il continua à compter
lentement,--neuf,--dix,--onze,--douze,--treize.--Il manqua le
quatorzième, et, jurant:

--Nom de dieu de treize; il me porte toujours la guigne, ce bougre-là.
Je mourrai un treize certainement.

Un des rédacteurs qui avait fini sa besogne prit à son tour un
bilboquet dans l'armoire; c'était un tout petit homme qui avait l'air
d'un enfant, bien qu'il fût âgé de trente-cinq ans; et plusieurs autres
journalistes étant entrés, ils allèrent l'un après l'autre chercher le
joujou qui leur appartenait. Bientôt ils furent six, côte à côte, le
dos au mur, qui lançaient en l'air, d'un mouvement pareil et régulier,
les boules rouges, jaunes ou noires, suivant la nature du bois. Et une
lutte s'étant établie, les deux rédacteurs qui travaillaient encore se
levèrent pour juger les coups.

Forestier gagna de onze points. Alors le petit homme à l'air enfantin,
qui avait perdu, sonna le garçon de bureau et commanda: «Neuf bocks».
Et ils se remirent à jouer en attendant les rafraîchissements.

Duroy but un verre de bière avec ses nouveaux confrères, puis il
demanda à son ami:

--Que faut-il que je fasse?

L'autre répondit:

--Je n'ai rien pour toi aujourd'hui. Tu peux t'en aller si tu veux.

--Et... notre... notre... article... est-ce ce soir qu'il passera?

--Oui, mais ne t'en occupe pas: je corrigerai les épreuves. Fais la
suite pour demain, et viens ici à trois heures, comme aujourd'hui.

Et Duroy, ayant serré toutes les mains sans savoir même le nom de leurs
possesseurs, redescendit le bel escalier, le cœur joyeux et l'esprit
allègre.


IV

GEORGES DUROY dormit mal, tant l'excitait le désir de voir imprimé son
article. Dès que le jour parut, il fut debout, et il rôdait dans la rue
bien avant l'heure où les porteurs de journaux vont, en courant, de
kiosque en kiosque.

Alors il gagna la gare Saint-Lazare, sachant bien que _la Vie
Française_ y arriverait avant de parvenir dans son quartier. Comme il
était encore trop tôt, il erra sur le trottoir.

Il vit arriver la marchande, qui ouvrit sa boutique de verre, puis il
aperçut un homme portant sur sa tête un tas de grands papiers pliés.
Il se précipita: c'étaient _le Figaro_, _le Gil-Blas_, _le Gaulois_,
_l'Événement_, et deux ou trois autres feuilles du matin; mais _la Vie
Française_ n'y était pas.

Une peur le saisit: «Si on avait remis au lendemain les _Souvenirs d'un
chasseur d'Afrique_, ou si, par hasard, la chose n'avait pas plu, au
dernier moment, au père Walter?»

En redescendant vers le kiosque, il s'aperçut qu'on vendait le journal,
sans qu'il l'eût vu apporter. Il se précipita, le déplia, après
avoir jeté les trois sous, et parcourut les titres de la première
page.--Rien.--Son cœur se mit à battre; il ouvrit la feuille, et
il eut une forte émotion en lisant, au bas d'une colonne en grosses
lettres: «Georges Duroy». Ça y était! quelle joie!

Il se mit à marcher, sans penser, le journal à la main, le chapeau
sur le côté, avec une envie d'arrêter les passants pour leur dire:
«Achetez ça--achetez ça! Il y a un article de moi». Il aurait voulu
pouvoir crier de tous ses poumons, comme font certains hommes, le
soir, sur les boulevards: «Lisez _la Vie Française_, lisez l'article
de _Georges Duroy_: _Les Souvenirs d'un chasseur d'Afrique_!» Et, tout
à coup, il éprouva le désir de lire lui-même cet article, de le lire
dans un endroit public, dans un café bien en vue. Et il chercha un
établissement qui fût déjà fréquenté. Il lui fallut marcher longtemps.
Il s'assit enfin devant une espèce de marchand de vin où plusieurs
consommateurs étaient déjà installés, et il demanda: «Un rhum», comme
il aurait demandé: «Une absinthe», sans songer à l'heure. Puis il
appela: «Garçon, donnez-moi _la Vie Française_».

Un homme à tablier blanc accourut:

--Nous ne l'avons pas, monsieur, nous ne recevons que _le Rappel_, _le
Siècle_, _la Lanterne_ et _le Petit Parisien_.

Duroy déclara, d'un ton furieux et indigné:

--En voilà une boîte! Alors, allez me l'acheter.

Le garçon y courut, la rapporta. Duroy se mit à lire son article; et
plusieurs fois il dit, tout haut: _Très bien, très bien!_ pour attirer
l'attention des voisins et leur inspirer le désir de savoir ce qu'il
y avait dans cette feuille. Puis il la laissa sur la table en s'en
allant. Le patron s'en aperçut, le rappela:

--Monsieur, monsieur, vous oubliez votre journal!

Et Duroy répondit:

--Je vous le laisse, je l'ai lu. Il y a d'ailleurs aujourd'hui, dedans,
une chose très intéressante.

Il ne désigna pas la chose, mais il vit, en s'en allant, un de ses
voisins prendre _la Vie Française_ sur la table où il l'avait laissée.

Il pensa: «Que vais-je faire, maintenant?» Et il se décida à aller à
son bureau toucher son mois et donner sa démission. Il tressaillit
d'avance de plaisir à la pensée de la tête que feraient son chef et
ses collègues. L'idée de l'effarement du chef, surtout, le ravissait.

Il marchait lentement pour ne pas arriver avant neuf heures et demie,
la caisse n'ouvrant qu'à dix heures.

Son bureau était une grande pièce sombre, où il fallait tenir le
gaz allumé presque tout le jour en hiver. Elle donnait sur une cour
étroite, en face d'autres bureaux. Ils étaient huit employés là dedans,
plus un sous-chef dans un coin, caché derrière un paravent.

Duroy alla d'abord chercher ses cent dix-huit francs vingt-cinq
centimes, enfermés dans une enveloppe jaune et déposés dans le tiroir
du commis chargé des payements, puis il pénétra d'un air vainqueur dans
la vaste salle de travail où il avait déjà passé tant de jours.

Dès qu'il fut entré, le sous-chef, M. Potel, l'appela:

--Ah! c'est vous, M. Duroy? Le chef vous a déjà demandé plusieurs fois.
Vous savez qu'il n'admet pas qu'on soit malade deux jours de suite sans
attestation du médecin.

Duroy, qui se tenait debout au milieu du bureau, préparant son effet,
répondit d'une voix forte:

--Je m'en fiche un peu, par exemple!

Il y eut parmi les employés un mouvement de stupéfaction, et la tête de
M. Potel apparut, effarée, au-dessus du paravent qui l'enfermait comme
une boîte.

Il se barricadait là dedans, par crainte des courants d'air, car il
était rhumatisant. Il avait seulement percé deux trous dans le papier
pour surveiller son personnel.

On entendait voler les mouches. Le sous-chef, enfin, demanda avec
hésitation:

--Vous avez dit?

--J'ai dit que je m'en fichais un peu. Je ne viens aujourd'hui que pour
donner ma démission. Je suis entré comme rédacteur à _la Vie Française_
avec cinq cents francs par mois, plus les lignes. J'y ai même débuté ce
matin.

Il s'était pourtant promis de faire durer le plaisir; mais il n'avait
pu résister à l'envie de tout lâcher d'un seul coup.

L'effet, du reste, était complet. Personne ne bougeait.

Alors Duroy déclara:

--Je vais prévenir M. Perthuis, puis je viendrai vous faire mes adieux.

Et il sortit pour aller trouver le chef, qui s'écria en l'apercevant:

--Ah! vous voilà. Vous savez que je ne veux pas...

L'employé lui coupa la parole:

--Ce n'est pas la peine de gueuler comme ça...

M. Perthuis, un gros homme rouge comme une crête de coq, demeura
suffoqué par la surprise.

Duroy reprit:

--J'en ai assez de votre boutique. J'ai débuté ce matin dans le
journalisme, où on me fait une très belle position. J'ai bien l'honneur
de vous saluer.

Et il sortit. Il était vengé.

Il alla en effet serrer la main de ses anciens collègues, qui osaient à
peine lui parler, par peur de se compromettre, car on avait entendu sa
conversation avec le chef, la porte étant restée ouverte.

Et il se retrouva dans la rue avec son traitement dans sa poche. Il se
paya un déjeuner succulent dans un bon restaurant à prix modérés qu'il
connaissait; puis, ayant encore acheté et laissé _la Vie Française_
sur la table où il avait mangé, il pénétra dans plusieurs magasins où
il acheta de menus objets, rien que pour les faire livrer chez lui et
donner son nom: «Georges Duroy».

Il ajoutait: «Je suis le rédacteur de _la Vie Française_.»

Puis il indiquait la rue et le numéro, en ayant soin de stipuler:
«Vous laisserez chez le concierge.»

Comme il avait encore du temps, il entra chez un lithographe qui
fabriquait des cartes de visite à la minute, sous les yeux des
passants; et il s'en fit faire immédiatement une centaine, qui
portaient, imprimée sous son nom, sa nouvelle qualité.

Puis il se rendit au journal.

Forestier le reçut de haut, comme on reçoit un inférieur:

--Ah! te voilà, très bien. J'ai justement plusieurs affaires pour toi.
Attends-moi dix minutes. Je vais d'abord finir ma besogne.

Et il continua une lettre commencée. A l'autre bout de la grande table,
un petit homme très pâle, bouffi, très gras, chauve, avec un crâne tout
blanc et luisant, écrivait, le nez sur son papier, par suite d'une
myopie excessive.

Forestier lui demanda:

--Dis donc, Saint-Potin, à quelle heure vas-tu interwiever nos gens?

--A quatre heures.

--Tu emmèneras avec toi le jeune Duroy ici présent, et tu lui
dévoileras les arcanes du métier.

--C'est entendu.

Puis, se tournant vers son ami, Forestier ajouta:

--As-tu apporté la suite sur l'Algérie? Le début de ce matin a eu
beaucoup de succès.

Duroy, interdit, balbutia:

--Non,--j'avais cru avoir le temps dans l'après-midi,--j'ai eu un tas
de choses à faire,--je n'ai pas pu...

L'autre leva les épaules d'un air mécontent:

--Si tu n'es pas plus exact que ça, tu rateras ton avenir, toi. Le père
Walter comptait sur ta copie. Je vais lui dire que ce sera pour demain.
Si tu crois que tu seras payé pour ne rien faire, tu te trompes.

Puis, après un silence, il ajouta:

--On doit battre le fer quand il est chaud, que diable!

Saint-Potin se leva:

--Je suis prêt, dit-il.

Alors Forestier se renversant sur sa chaise, prit une pose presque
solennelle pour donner ses instructions, et, se tournant vers Duroy:

--Voilà. Nous avons à Paris depuis deux jours le général chinois
Li-Theng-Fao, descendu au Continental, et le rajah Taposahib Ramaderao
Pali, descendu à l'Hôtel Bristol. Vous allez leur prendre une
conversation.

Puis, se tournant vers Saint-Potin:

--N'oublie point les principaux points que je t'ai indiqués. Demande au
général et au rajah leur opinion sur les menées de l'Angleterre dans
l'Extrême-Orient, leurs idées sur son système de colonisation et de
domination, leurs espérances relatives à l'intervention de l'Europe, et
de la France en particulier, dans leurs affaires.

Il se tut, puis il ajouta, parlant à la cantonade:

--Il sera on ne peut plus intéressant pour nos lecteurs de savoir en
même temps ce qu'on pense en Chine et dans les Indes sur ces questions,
qui passionnent si fort l'opinion publique en ce moment.

Il ajouta, pour Duroy:

--Observe comment Saint-Potin s'y prendra, c'est un excellent reporter,
et tâche d'apprendre les ficelles pour vider un homme en cinq minutes.

Puis il recommença à écrire avec gravité, avec l'intention évidente
de bien établir les distances, de bien mettre à sa place son ancien
camarade et nouveau confrère.

Dès qu'ils eurent franchi la porte, Saint-Potin se mit à rire et dit à
Duroy:

--En voilà un faiseur! Il nous la fait à nous-mêmes. On dirait
vraiment qu'il nous prend pour ses lecteurs.

Puis ils descendirent sur le boulevard, et le reporter demanda:

--Buvez-vous quelque chose?

--Oui, volontiers. Il fait très chaud.

Ils entrèrent dans un café et se firent servir des boissons fraîches.
Et Saint-Potin se mit à parler. Il parla de tout le monde et du journal
avec une profusion de détails surprenants.

--Le patron? Un vrai juif! Et vous savez, les juifs, on ne les changera
jamais. Quelle race!

Et il cita des traits étonnants d'avarice, de cette avarice
particulière aux fils d'Israël, des économies de dix centimes, des
marchandages de cuisinière, des rabais honteux demandés et obtenus,
toute une manière d'être d'usurier, de prêteur à gages.

--Et avec ça, pourtant, un bon zig qui ne croit à rien et roule
tout le monde. Son journal, qui est officieux, catholique, libéral,
républicain, orléaniste, tarte à la crème et boutique à treize, n'a été
fondé que pour soutenir ses opérations de bourse et ses entreprises
de toute sorte. Pour ça il est très fort, et il gagne des millions au
moyen de sociétés qui n'ont pas quatre sous de capital...

Il allait toujours, appelant Duroy «mon cher ami».

--Et il a des mots à la Balzac, ce grigou. Figurez-vous que, l'autre
jour, je me trouvais dans son cabinet avec cette antique bedole
de Norbert, et ce Don Quichotte de Rival, quand Montelin, notre
administrateur, arrive, avec sa serviette en maroquin sous le bras,
cette serviette que tout Paris connaît. Walter leva le nez et demanda:
«Quoi de neuf?»

Montelin répondit avec naïveté: «Je viens de payer les seize mille
francs que nous devions au marchand de papier.»

Le patron fit un bond, un bond étonnant.

--Vous dites?

--Que je viens de payer M. Privas.

--Mais vous êtes fou!

--Pourquoi?

--Pourquoi... pourquoi... pourquoi...

Il ôta ses lunettes, les essuya. Puis il sourit, d'un drôle de sourire
qui court autour de ses grosses joues chaque fois qu'il va dire quelque
chose de malin ou de fort, et avec un ton gouailleur et convaincu, il
prononça: «Pourquoi? Parce que nous pouvions obtenir là-dessus une
réduction de quatre à cinq mille francs.»

Montelin, étonné, reprit: «Mais, monsieur le directeur, tous les
comptes étaient réguliers, vérifiés par moi et approuvés par vous...»

Alors le patron, redevenu sérieux, déclara: «On n'est pas naïf comme
vous. Sachez, monsieur Montelin, qu'il faut toujours accumuler ses
dettes pour transiger.»

Et Saint-Potin ajouta, avec un hochement de tête de connaisseur:

--Hein? Est-il à la Balzac, celui-là?

Duroy n'avait pas lu Balzac, mais il répondit avec conviction:

--Bigre, oui.

Puis le reporter parla de Mme Walter, une grande dinde, de Norbert de
Varenne, un vieux raté, de Rival, une ressucée de Fervacques. Puis il
en vint à Forestier.

--Quant à celui-là, il a de la chance d'avoir épousé sa femme, voilà
tout.

Duroy demanda:

--Qu'est-ce au juste que sa femme?

Saint-Potin se frotta les mains:

--Oh! une rouée, une fine mouche. C'est la maîtresse d'un vieux viveur
nommé Vaudrec, le comte de Vaudrec, qui l'a dotée et mariée...

Duroy sentit brusquement une sensation de froid, une sorte de
crispation nerveuse, un besoin d'injurier et de gifler ce bavard. Mais
il l'interrompit simplement pour lui demander:

--C'est votre nom, Saint-Potin?

L'autre répondit avec simplicité:

--Non, je m'appelle Thomas. C'est au journal qu'on m'a surnommé
Saint-Potin.

Et Duroy, payant les consommations, reprit:

--Mais il me semble qu'il est tard et que nous avons deux nobles
seigneurs à visiter.

Saint-Potin se mit à rire:

--Vous êtes encore naïf, vous! Alors vous croyez comme ça que je vais
aller demander à ce Chinois et à cet Indien ce qu'ils pensent de
l'Angleterre? Comme si je ne le savais pas mieux qu'eux, ce qu'ils
doivent penser pour les lecteurs de _la Vie Française_. J'en ai déjà
interwievé cinq cents de ces Chinois, Persans, Hindous, Chiliens,
Japonais et autres. Ils répondent tous la même chose, d'après moi. Je
n'ai qu'à reprendre mon article sur le dernier venu et à le copier mot
pour mot. Ce qui change, par exemple, c'est leur tête, leur nom, leurs
titres, leur âge, leur suite. Oh! là-dessus, il ne faut pas d'erreur,
parce que je serais relevé raide par _le Figaro_ ou _le Gaulois_. Mais
sur ce sujet le concierge de l'Hôtel Bristol et celui du Continental
m'auront renseigné en cinq minutes. Nous irons à pied jusque-là en
fumant un cigare. Total: cent sous de voiture à réclamer au journal.
Voilà, mon cher, comment on s'y prend quand on est pratique.

Duroy demanda:

--Ça doit rapporter bon d'être reporter dans ces conditions-là?

Le journaliste répondit avec mystère:

--Oui, mais rien ne rapporte autant que les échos, à cause des réclames
déguisées.

Ils s'étaient levés et suivaient le boulevard, vers la Madeleine. Et
Saint-Potin, tout à coup, dit à son compagnon:

--Vous savez, si vous avez à faire quelque chose, je n'ai pas besoin de
vous, moi.

Duroy lui serra la main, et s'en alla.

L'idée de son article à écrire dans la soirée le tracassait, et il se
mit à y songer. Il emmagasina des idées, des réflexions, des jugements,
des anecdotes, tout en marchant, et il monta jusqu'au bout de l'avenue
des Champs-Élysées, où on ne voyait que de rares promeneurs, Paris
étant vide par ces jours de chaleur.

Ayant dîné chez un marchand de vin auprès de l'Arc de triomphe de
l'Étoile, il revint lentement à pied chez lui par les boulevards
extérieurs, et il s'assit devant sa table pour travailler.

Mais dès qu'il eut sous les yeux la grande feuille de papier blanc,
tout ce qu'il avait amassé de matériaux s'envola de son esprit, comme
si sa cervelle se fût évaporée. Il essayait de ressaisir des bribes
de souvenirs et de les fixer: ils lui échappaient à mesure qu'il les
reprenait, ou bien ils se précipitaient pêle-mêle, et il ne savait
comment les présenter, les habiller, ni par lequel commencer.

Après une heure d'efforts et cinq pages de papier noircies par des
phrases de début qui n'avaient point de suite, il se dit: «Je ne suis
pas encore assez rompu au métier. Il faut que je prenne une nouvelle
leçon.» Et tout de suite la perspective d'une autre matinée de travail
avec Mme Forestier, l'espoir de ce long tête-à-tête intime, cordial,
si doux, le firent tressaillir de désir. Il se coucha bien vite, ayant
presque peur à présent de se remettre à la besogne et de réussir tout à
coup.

Il ne se leva, le lendemain, qu'un peu tard, éloignant et savourant
d'avance le plaisir de cette visite.

Il était dix heures passées quand il sonna chez son ami.

Le domestique répondit:

--C'est que Monsieur est en train de travailler.

Duroy n'avait point songé que le mari pouvait être là. Il insista
cependant:

--Dites-lui que c'est moi, pour une affaire pressante.

Après cinq minutes d'attente, on le fit entrer dans le cabinet où il
avait passé une si bonne matinée.

A la place occupée par lui, Forestier maintenant était assis et
écrivait, en robe de chambre, les pieds dans ses pantoufles, la tête
couverte d'une petite toque anglaise; tandis que sa femme, enveloppée
du même peignoir blanc, et accoudée à la cheminée, dictait, une
cigarette à la bouche.

Duroy, s'arrêtant sur le seuil, murmura:

--Je vous demande bien pardon; je vous dérange?

Et son ami, ayant tourné la tête, une tête furieuse, grogna:

--Qu'est-ce que tu veux encore? Dépêche-toi, nous sommes pressés.

L'autre, interdit, balbutiait:

--Non, ce n'est rien, pardon.

Mais Forestier, se fâchant:

--Allons, sacrebleu! ne perds pas de temps; tu n'as pourtant pas forcé
ma porte pour le plaisir de nous dire bonjour.

Alors Duroy, fort troublé, se décida:

--Non... voilà... c'est que... je n'arrive pas encore à faire mon
article... et tu as été... vous avez été si... si... si gentils la
dernière fois que... que j'espérais... que j'ai osé venir... Forestier
lui coupa la parole:

--Tu te fiches du monde, à la fin! Alors tu t'imagines que je vais
faire ton métier, et que tu n'auras qu'à passer à la caisse au bout du
mois. Non! Elle est bonne, celle-là!

La jeune femme continuait à fumer, sans dire un mot, souriant toujours
d'un vague sourire qui semblait un masque aimable sur l'ironie de sa
pensée.

Et Duroy, rougissant, bégayait:

--Excusez-moi... j'avais cru... j'avais pensé...

Puis brusquement, d'une voix claire:

--Je vous demande mille fois pardon, madame, en vous adressant encore
mes remerciements les plus vifs pour la chronique si charmante que vous
m'avez faite hier.

Puis il dit à Charles: «Je serai à trois heures au journal,» et il
sortit.

Il retourna chez lui, à grands pas, en grommelant: «Eh bien, je m'en
vais la faire celle-là, et tout seul, et ils verront...»

A peine rentré, la colère l'excitant, il se mit à écrire.

Il continua l'aventure commencée par Mme Forestier, accumulant des
détails de roman-feuilleton, des péripéties surprenantes et des
descriptions ampoulées, avec une maladresse de style de collégien
et des formules de sous-officier. En une heure, il eut terminé une
chronique qui ressemblait à un chaos de folies, et il la porta, avec
assurance, à _la Vie Française_.

La première personne qu'il rencontra fut Saint-Potin, qui, lui serrant
la main avec une énergie de complice, demanda:

--Vous avez lu ma conversation avec le Chinois et avec l'Hindou. Est-ce
assez drôle? Ça a amusé tout Paris. Et je n'ai pas vu seulement le bout
de leur nez.

Duroy, qui n'avait rien lu, prit aussitôt le journal, et il parcourut
de l'œil un long article intitulé «Inde et Chine», pendant que le
reporter lui indiquait et soulignait les passages les plus intéressants.

Forestier survint, soufflant, pressé, l'air affairé:

--Ah bon, j'ai besoin de vous deux.

Et il leur indiqua une série d'informations politiques qu'il fallait se
procurer pour le soir même.

Duroy lui rendit son article.

--Voici la suite sur l'Algérie.

--Très bien, donne: je vais la remettre au patron.

Ce fut tout.

Saint-Potin entraîna son nouveau confrère, et lorsqu'ils furent dans
le corridor, il lui dit:

--Avez-vous passé à la caisse?

--Non. Pourquoi?

--Pourquoi? Pour vous faire payer. Voyez-vous, il faut toujours prendre
un mois d'avance. On ne sait pas ce qui peut arriver.

--Mais... je ne demande pas mieux.

--Je vais vous présenter au caissier. Il ne fera point de difficultés.
On paye bien ici.

Et Duroy alla toucher ses deux cents francs, plus vingt-huit francs
pour son article de la veille, qui, joints à ce qui lui restait de son
traitement du chemin de fer, lui faisait trois cent quarante francs en
poche.

Jamais il n'avait tenu pareille somme, et il se crut riche pour des
temps indéfinis.

Puis Saint-Potin l'emmena bavarder dans les bureaux de quatre ou cinq
feuilles rivales, espérant que les nouvelles qu'on l'avait chargé de
recueillir avaient été prises déjà par d'autres, et qu'il saurait bien
les leur souffler, grâce à l'abondance et à l'astuce de sa conversation.

Le soir venu, Duroy, qui n'avait plus rien à faire, songea à retourner
aux Folies-Bergère, et, payant d'audace, il se présenta au contrôle:

--Je m'appelle Georges Duroy, rédacteur à _la Vie Française_. Je suis
venu l'autre jour avec M. Forestier, qui m'avait promis de demander mes
entrées. Je ne sais s'il y a songé.

On consulta un registre. Son nom ne s'y trouvait pas inscrit. Cependant
le contrôleur, homme très affable, lui dit:

--Entrez toujours, monsieur, et adressez vous-même votre demande à M.
le directeur, qui y fera droit assurément.

Il entra, et presque aussitôt il rencontra Rachel, la femme emmenée le
premier soir.

Elle vint à lui:

--Bonjour, mon chat. Tu vas bien?

--Très bien, et toi?

--Moi, pas mal. Tu ne sais pas, j'ai rêvé deux fois de toi depuis
l'autre jour.

Duroy sourit, flatté:

--Ah! ah! et qu'est-ce que ça prouve?

--Ça prouve que tu m'as plu, gros serin, et que nous recommencerons
quand ça te dira.

--Aujourd'hui si tu veux.

--Oui, je veux bien.

--Bon, mais écoute...

Il hésitait, un peu confus de ce qu'il allait faire:

--C'est que, cette fois, je n'ai pas le sou: je viens du cercle, où
j'ai tout claqué.

Elle le regardait au fond des yeux, flairant le mensonge avec
son instinct et sa pratique de fille habituée aux roueries et aux
marchandages des hommes. Elle dit:

--Blagueur! Tu sais, ça n'est pas gentil avec moi cette manière-là.

Il eut un sourire embarrassé:

--Si tu veux dix francs, c'est tout ce qui me reste.

Elle murmura avec un désintéressement de courtisane qui se paye un
caprice:

--Ce qui te plaira, mon chéri: je ne veux que toi.

Et levant ses yeux séduits vers la moustache du jeune homme, elle prit
son bras et s'appuya dessus amoureusement:

--Allons boire une grenadine d'abord. Et puis nous ferons un tour
ensemble. Moi je voudrais aller à l'Opéra, comme ça, avec toi, pour te
montrer. Et puis nous rentrerons de bonne heure, n'est-ce pas?

......................................................................

Il dormit tard chez cette fille. Il faisait jour quand il sortit, et
la pensée lui vint aussitôt d'acheter _la Vie Française_. Il ouvrit
le journal d'une main fiévreuse; sa chronique n'y était pas; et il
demeurait debout sur le trottoir, parcourant anxieusement de l'œil
les colonnes imprimées avec l'espoir d'y trouver, enfin, ce qu'il
cherchait.

Quelque chose de pesant tout à coup accablait son cœur, car, après
la fatigue d'une nuit d'amour, cette contrariété tombant sur sa
lassitude avait le poids d'un désastre.

Il remonta chez lui et s'endormit tout habillé sur son lit.

En entrant quelques heures plus tard dans les bureaux de la rédaction,
il se présenta devant M. Walter:

--J'ai été tout surpris ce matin, monsieur, de ne pas trouver mon
second article sur l'Algérie.

Le directeur leva la tête, et d'une voix sèche:

--Je l'ai donné à votre ami Forestier, en le priant de le lire; il ne
l'a pas trouvé suffisant: il faudra me le refaire.

Duroy, furieux, sortit sans répondre un mot, et, pénétrant brusquement
dans le cabinet de son camarade:

--Pourquoi n'as-tu pas fait paraître, ce matin, ma chronique?

Le journaliste fumait une cigarette, le dos au fond de son fauteuil et
les pieds sur sa table, salissant de ses talons un article commencé. Il
articula tranquillement avec un son de voix ennuyé et lointain, comme
s'il parlait du fond d'un trou:

--Le patron l'a trouvé mauvais, et m'a chargé de te le remettre pour
le recommencer. Tiens, le voilà.

Et il indiquait du doigt les feuilles dépliées sous un presse-papier.

Duroy, confondu, ne trouva rien à dire, et, comme il mettait sa prose
dans sa poche, Forestier reprit:

--Aujourd'hui tu vas te rendre d'abord à la préfecture...

Et il indiqua une série de courses d'affaires, de nouvelles à
recueillir. Duroy s'en alla, sans avoir pu découvrir le mot mordant
qu'il cherchait.

Il rapporta son article le lendemain. Il lui fut rendu de nouveau.
L'ayant refait une troisième fois, et le voyant refusé, il comprit
qu'il allait trop vite et que la main de Forestier pouvait seule
l'aider dans sa route.

Il ne parla donc plus des _Souvenirs d'un chasseur d'Afrique_, en se
promettant d'être souple et rusé, puisqu'il le fallait, et de faire, en
attendant mieux, son métier de reporter avec zèle.

Il connut les coulisses des théâtres et celles de la politique, les
corridors et le vestibule des hommes d'État et de la Chambre des
députés, les figures importantes des attachés de cabinet et les mines
renfrognées des huissiers endormis.

Il eut des rapports continus avec des ministres, des concierges,
des généraux, des agents de police, des princes, des souteneurs,
des courtisanes, des ambassadeurs, des évêques, des proxénètes, des
rastaquouères, des hommes du monde, des grecs, des cochers de fiacre,
des garçons de café et bien d'autres, étant devenu l'ami intéressé
et indifférent de tous ces gens, les confondant dans son estime, les
toisant à la même mesure, les jugeant avec le même œil, à force de
les voir tous les jours, à toute heure, sans transition d'esprit, et
de parler avec eux tous des mêmes affaires concernant son métier. Il
se comparait lui-même à un homme qui goûterait, coup sur coup, les
échantillons de tous les vins et ne distinguerait bientôt plus le
château-margaux de l'argenteuil.

Il devint en peu de temps un remarquable reporter, sûr de ses
informations, rusé, rapide, subtil, une vraie valeur pour le journal,
comme disait le père Walter, qui s'y connaissait en rédacteurs.

Cependant, comme il ne touchait que dix centimes la ligne, plus ses
deux cents francs de fixe, et comme la vie de boulevard, la vie de
café, la vie de restaurant coûte cher, il n'avait jamais le sou et se
désolait de sa misère.

C'est un truc à saisir, pensait-il, en voyant certains confrères aller
la poche pleine d'or, sans jamais comprendre quels moyens secrets
ils pouvaient bien employer pour se procurer cette aisance. Et il
soupçonnait avec envie des procédés inconnus et suspects, des services
rendus, toute une contrebande acceptée et consentie. Or, il lui fallait
pénétrer le mystère, entrer dans l'association tacite, s'imposer aux
camarades qui partageaient sans lui.

Et il rêvait souvent le soir, en regardant de sa fenêtre passer les
trains, aux procédés qu'il pourrait employer.


V

DEUX mois s'étaient écoulés; on touchait à septembre, et la fortune
rapide que Duroy avait espérée lui semblait bien lente à venir. Il
s'inquiétait surtout de la médiocrité morale de sa situation et ne
voyait pas par quelle voie il escaladerait les hauteurs où l'on trouve
la considération, la puissance et l'argent.

Il se sentait enfermé dans ce métier médiocre de reporter, muré là
dedans à n'en pouvoir sortir. On l'appréciait, mais on l'estimait
selon son rang. Forestier même, à qui il rendait mille services, ne
l'invitait plus à dîner, le traitait en tout comme un inférieur, bien
qu'il le tutoyât comme un ami.

De temps en temps, il est vrai, Duroy, saisissant une occasion, plaçait
un bout d'article, et ayant acquis par ses échos une souplesse de
plume et un tact qui lui manquaient lorsqu'il avait écrit sa seconde
chronique sur l'Algérie, il ne courait plus aucun risque de voir
refuser ses actualités. Mais de là à faire des chroniques au gré de sa
fantaisie ou à traiter, en juge, les questions politiques, il y avait
autant de différence qu'à conduire dans les avenues du Bois étant
cocher, ou à conduire étant maître. Ce qui l'humiliait surtout, c'était
de sentir fermées les portes du monde, de n'avoir pas de relations à
traiter en égal, de ne pas entrer dans l'intimité des femmes, bien
que plusieurs actrices connues l'eussent parfois accueilli avec une
familiarité intéressée.

Il savait, d'ailleurs, par expérience, qu'elles éprouvaient pour
lui, toutes, mondaines ou cabotines, un entraînement singulier, une
sympathie instantanée, et il ressentait, de ne point connaître celles
dont pourrait dépendre son avenir, une impatience de cheval entravé.

Bien souvent il avait songé à faire une visite à Mme Forestier; mais
la pensée de leur dernière rencontre l'arrêtait, l'humiliait, et il
attendait, en outre, d'y être engagé par le mari. Alors le souvenir lui
vint de Mme de Marelle, et, se rappelant qu'elle l'avait prié de la
venir voir, il se présenta chez elle un après-midi qu'il n'avait rien à
faire. «J'y suis toujours jusqu'à trois heures,» avait-elle dit.

Il sonnait à sa porte à deux heures et demie.

Elle habitait rue de Verneuil, au quatrième.

Au bruit du timbre, une bonne vint ouvrir, une petite servante
dépeignée qui nouait son bonnet en répondant:

--Oui, madame est là, mais je ne sais pas si elle est levée.

Et elle poussa la porte du salon qui n'était point fermée.

Duroy entra. La pièce était assez grande, peu meublée et d'aspect
négligé. Les fauteuils, défraîchis et vieux, s'alignaient le long des
murs, selon l'ordre établi par la domestique, car on ne sentait en
rien le soin élégant d'une femme qui aime le chez soi. Quatre pauvres
tableaux, représentant une barque sur un fleuve, un navire sur la mer,
un moulin dans une plaine et un bûcheron dans un bois, pendaient au
milieu des quatre panneaux, au bout de cordons inégaux, et tous les
quatre accrochés de travers. On devinait que depuis longtemps ils
restaient penchés ainsi sous l'œil négligent d'une indifférente.

Duroy s'assit et attendit. Il attendit longtemps. Puis une porte
s'ouvrit, et Mme de Marelle entra en courant, vêtue d'un peignoir
japonais en soie rose où étaient brodés des paysages d'or, des fleurs
bleues et des oiseaux blancs, et elle s'écria:

--Figurez-vous que j'étais encore couchée. Que c'est gentil à vous de
venir me voir! J'étais persuadée que vous m'aviez oubliée.

Elle tendit ses deux mains d'un geste ravi, et Duroy, que l'aspect
médiocre de l'appartement mettait à son aise, les ayant prises, en
baisa une, comme il avait vu faire à Norbert de Varenne.

Elle le pria de s'asseoir; puis, le regardant des pieds à la tête:

--Comme vous êtes changé! Vous avez gagné de l'air. Paris vous fait du
bien. Allons, racontez-moi les nouvelles.

Et ils se mirent à bavarder tout de suite, comme s'ils eussent été
d'anciennes connaissances, sentant naître entre eux une familiarité
instantanée, sentant s'établir un de ces courants de confiance,
d'intimité et d'affection qui font amis, en cinq minutes, deux êtres de
même caractère et de même race.

Tout à coup, la jeune femme s'interrompit, et s'étonnant:

--C'est drôle comme je suis avec vous. Il me semble que je vous
connais depuis dix ans. Nous deviendrons, sans doute, bons camarades.
Voulez-vous?

Il répondit: «Mais, certainement,» avec un sourire qui en disait plus.

Il la trouvait tout à fait tentante, dans son peignoir éclatant et
doux, moins fine que l'autre dans son peignoir blanc, moins chatte,
moins délicate, mais plus excitante, plus poivrée.

Quand il sentait près de lui Mme Forestier, avec son sourire immobile
et gracieux qui attirait et arrêtait en même temps, qui semblait dire:
«Vous me plaisez» et aussi: «Prenez garde», dont on ne comprenait
jamais le sens véritable, il éprouvait surtout le désir de se coucher
à ses pieds, ou de baiser la fine dentelle de son corsage et d'aspirer
lentement l'air chaud et parfumé qui devait sortir de là, glissant
entre les seins. Auprès de Mme de Marelle, il sentait en lui un désir
plus brutal, plus précis, un désir qui frémissait dans ses mains devant
les contours soulevés de la soie légère.

Elle parlait toujours, semant en chaque phrase cet esprit facile
dont elle avait pris l'habitude, comme un ouvrier saisit le tour de
main qu'il faut pour accomplir une besogne réputée difficile et dont
s'étonnent les autres. Il l'écoutait, pensant: «C'est bon à retenir
tout ça. On écrirait des chroniques parisiennes charmantes en la
faisant bavarder sur les événements du jour.»

Mais on frappa doucement, tout doucement à la porte par laquelle elle
était venue; et elle cria:

--Tu peux entrer, mignonne.

La petite fille parut, alla droit à Duroy et lui tendit la main.

La mère, étonnée, murmura:

--Mais c'est une conquête. Je ne la reconnais plus.

Le jeune homme, ayant embrassé l'enfant, la fit asseoir à côté de
lui, et lui posa, avec un air sérieux, des questions gentilles sur ce
qu'elle avait fait depuis qu'ils ne s'étaient vus. Elle répondait de sa
petite voix de flûte, avec son air grave de grande personne.

La pendule sonna trois heures. Le journaliste se leva.

--Venez souvent, demanda Mme de Marelle, nous bavarderons comme
aujourd'hui, vous me ferez toujours plaisir. Mais pourquoi ne vous
voit-on plus chez les Forestier?

Il répondit:

--Oh! pour rien. J'ai eu beaucoup à faire. J'espère bien que nous nous
y retrouverons un de ces jours.

Et il sortit le cœur plein d'espoir, sans savoir pourquoi.

Il ne parla pas à Forestier de cette visite.

Mais il en garda le souvenir, les jours suivants, plus que le
souvenir, une sorte de sensation de la présence irréelle et persistante
de cette femme. Il lui semblait avoir pris quelque chose d'elle,
l'image de son corps restée dans ses yeux et la saveur de son être
moral restée en son cœur. Il demeurait sous l'obsession de son
image, comme il arrive quelquefois quand on a passé des heures
charmantes auprès d'un être. On dirait qu'on subit une possession
étrange, intime, confuse, troublante et exquise, parce qu'elle est
mystérieuse.

Il fit une seconde visite au bout de quelques jours.

La bonne l'introduisit dans le salon, et Laurine parut aussitôt. Elle
tendit, non plus sa main, mais son front, et dit:

--Maman m'a chargée de vous prier de l'attendre. Elle en a pour un
quart d'heure, parce qu'elle n'est pas habillée. Je vous tiendrai
compagnie.

Duroy, qu'amusaient les manières cérémonieuses de la fillette, répondit:

--Parfaitement, mademoiselle, je serai enchanté de passer un quart
d'heure avec vous; mais je vous préviens que je ne suis point sérieux
du tout, moi, je joue toute la journée; je vous propose donc de faire
une partie de chat perché.

La gamine demeura saisie, puis elle sourit, comme aurait fait une
femme, de cette idée qui la choquait un peu et l'étonnait aussi; et
elle murmura:

--Les appartements ne sont pas faits pour jouer.

Il reprit:

--Ça m'est égal. Moi, je joue partout. Allons, attrapez-moi.

Et il se mit à tourner autour de la table, en l'excitant à le
poursuivre, tandis qu'elle s'en venait derrière lui, souriant toujours
avec une sorte de condescendance polie, et étendant parfois la main
pour le toucher, mais sans s'abandonner jusqu'à courir.

Il s'arrêtait, se baissait, et lorsqu'elle approchait, de son petit
pas hésitant, il sautait en l'air comme les diables enfermés en des
boîtes, puis il s'élançait d'une enjambée à l'autre bout du salon.
Elle trouvait ça drôle, finissait par rire, et, s'animant, commençait
à trottiner derrière lui, avec de légers cris joyeux et craintifs,
quand elle avait cru le saisir. Il déplaçait les chaises, en faisait
des obstacles, la forçait à pivoter pendant une minute autour de la
même, puis, quittant celle-là, en saisissait une autre. Laurine courait
maintenant, s'abandonnait tout à fait au plaisir de ce jeu nouveau et,
la figure rose, elle se précipitait d'un grand élan d'enfant ravie, à
chacune des fuites, à chacune des ruses, à chacune des feintes de son
compagnon.

Brusquement, comme elle s'imaginait l'atteindre, il la saisit dans ses
bras, et, l'élevant jusqu'au plafond, il cria:

--Chat perché!

La fillette enchantée agitait ses jambes pour s'échapper et riait de
tout son cœur.

Mme de Marelle entra et, stupéfaite:

--Ah! Laurine... Laurine qui joue... Vous êtes un ensorceleur, monsieur.

Il reposa par terre la gamine, baisa la main de la mère, et ils
s'assirent, l'enfant entre eux. Ils voulurent causer; mais Laurine,
grisée, si muette d'ordinaire, parlait tout le temps, et il fallut
l'envoyer à sa chambre.

Elle obéit sans répondre, mais avec des larmes dans les yeux.

Dès qu'ils furent seuls, Mme de Marelle baissa la voix:

--Vous ne savez pas, j'ai un grand projet, et j'ai pensé à vous. Voilà:
comme je dîne toutes les semaines chez les Forestier, je leur rends
ça, de temps en temps, dans un restaurant. Moi, je n'aime pas à avoir
du monde chez moi, je ne suis pas organisée pour ça, et, d'ailleurs,
je n'entends rien aux choses de la maison, rien à la cuisine, rien à
rien. J'aime vivre à la diable. Donc je les reçois de temps en temps au
restaurant, mais ça n'est pas gai quand nous ne sommes que nous trois,
et mes connaissances à moi ne vont guère avec eux. Je vous dis ça pour
vous expliquer une invitation peu régulière. Vous comprenez, n'est-ce
pas, que je vous demande d'être des nôtres samedi, au Café Riche, sept
heures et demie. Vous connaissez la maison?

Il accepta avec bonheur. Elle reprit:

--Nous serons tous les quatre seulement, une vraie partie carrée. C'est
très amusant ces petites fêtes-là, pour nous autres femmes qui n'y
sommes pas habituées.

Elle portait une robe marron foncé, qui moulait sa taille, ses hanches,
sa gorge, ses bras d'une façon provocante et coquette; et Duroy
éprouvait un étonnement confus, presque une gêne dont il ne saisissait
pas bien la cause, du désaccord de cette élégance soignée et raffinée
avec l'insouci visible pour le logis qu'elle habitait.

Tout ce qui vêtait son corps, tout ce qui touchait intimement et
directement sa chair, était délicat et fin, mais ce qui l'entourait ne
lui importait plus.

Il la quitta, gardant, comme l'autre fois, la sensation de sa présence
continuée dans une sorte d'hallucination de ses sens. Et il attendit
le jour du dîner avec une impatience grandissante.

Ayant loué pour la seconde fois un habit noir, ses moyens ne lui
permettant point encore d'acheter un costume de soirée, il arriva le
premier au rendez-vous, quelques minutes avant l'heure.

On le fit monter au second étage, et on l'introduisit dans un petit
salon de restaurant, tendu de rouge et ouvrant sur le boulevard son
unique fenêtre.

Une table carrée, de quatre couverts, étalait sa nappe blanche, si
luisante qu'elle semblait vernie; et les verres, l'argenterie, le
réchaud brillaient gaiement sous la flamme de douze bougies portées par
deux hauts candélabres.

Au dehors on apercevait une grande tache d'un vert clair que faisaient
les feuilles d'un arbre, éclairées par la lumière vive des cabinets
particuliers.

Duroy s'assit sur un canapé très bas, rouge comme les tentures des
murs, et dont les ressorts fatigués, s'enfonçant sous lui, lui
donnèrent la sensation de tomber dans un trou. Il entendait dans toute
cette vaste maison une rumeur confuse, ce bruissement des grands
restaurants fait du bruit des vaisselles et des argenteries heurtées,
du bruit des pas rapides des garçons adouci par le tapis des corridors,
du bruit des portes un moment ouvertes et qui laissent échapper le
son des voix de tous ces étroits salons où sont enfermés des gens qui
dînent. Forestier entra et lui serra la main avec une familiarité
cordiale, qu'il ne lui témoignait jamais dans les bureaux de _la Vie
Française_.

--Ces deux dames vont arriver ensemble, dit-il; c'est très gentil ces
dîners-là!

Puis il regarda la table, fit éteindre tout à fait un bec de gaz qui
brûlait en veilleuse, ferma un battant de la fenêtre, à cause du
courant d'air, et choisit sa place bien à l'abri, en déclarant:

--Il faut que je fasse grande attention; j'ai été mieux pendant un
mois, et me voici repris depuis quelques jours. J'aurai attrapé froid
mardi en sortant du théâtre.

On ouvrit la porte et deux jeunes femmes parurent, suivies d'un maître
d'hôtel, voilées, cachées, discrètes, avec cette allure de mystère
charmant qu'elles prennent en ces endroits où les voisinages et les
rencontres sont suspects.

Comme Duroy saluait Mme Forestier, elle le gronda fort de n'être pas
revenu la voir; puis elle ajouta, avec un sourire, vers son amie:

--C'est ça, vous me préférez Mme de Marelle, vous trouvez bien le temps
pour elle.

Puis on s'assit, et le maître d'hôtel ayant présenté à Forestier la
carte des vins, Mme de Marelle s'écria:

--Donnez à ces messieurs ce qu'ils voudront; quant à nous, du champagne
frappé, du meilleur, du champagne doux par exemple, rien autre chose.

Et l'homme étant sorti, elle annonça avec un rire excité:

--Je veux me pocharder ce soir, nous allons faire une noce, une vraie
noce.

Forestier, qui paraissait n'avoir pas entendu, demanda:

--Cela ne vous ferait-il rien qu'on fermât la fenêtre? j'ai la poitrine
un peu prise depuis quelques jours.

--Non, rien du tout.

Il alla donc pousser le battant resté entr'ouvert et il revint
s'asseoir avec un visage rasséréné, tranquillisé.

Sa femme ne disait rien, paraissait absorbée; et, les yeux baissés vers
la table, elle souriait aux verres, de ce sourire vague qui semblait
promettre toujours pour ne jamais tenir.

Les huîtres d'Ostende furent apportées, mignonnes et grasses,
semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et
fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés.

Puis, après le potage, on servit une truite rose comme de la chair de
jeune fille; et les convives commencèrent à causer.

On parla d'abord d'un cancan qui courait les rues, l'histoire d'une
femme du monde surprise, par un ami de son mari, soupant avec un prince
étranger en cabinet particulier.

Forestier riait beaucoup de l'aventure; les deux femmes déclaraient
que le bavard indiscret n'était qu'un goujat et qu'un lâche. Duroy fut
de leur avis et proclama bien haut qu'un homme a le devoir d'apporter
en ces sortes d'affaires, qu'il soit acteur, confident ou simplement
témoin, un silence de tombeau. Il ajouta:

--Comme la vie serait pleine de choses charmantes si nous pouvions
compter sur la discrétion absolue les uns des autres. Ce qui arrête
souvent, bien souvent, presque toujours les femmes, c'est la peur du
secret dévoilé.

Puis il ajouta, souriant:

--Voyons, n'est-ce pas vrai? Combien y en a-t-il qui s'abandonneraient
à un rapide désir, au caprice brusque et violent d'une heure, à une
fantaisie d'amour, si elles ne craignaient de payer par un scandale
irrémédiable et par des larmes douloureuses un court et léger bonheur!

Il parlait avec une conviction contagieuse, comme s'il avait plaidé
une cause, sa cause, comme s'il eût dit: «Ce n'est pas avec moi qu'on
aurait à craindre de pareils dangers. Essayez pour voir.»

Elles le contemplaient toutes les deux, l'approuvant du regard,
trouvant qu'il parlait bien et juste, confessant par leur silence ami
que leur morale inflexible de Parisienne n'aurait pas tenu longtemps
devant la certitude du secret.

Et Forestier, presque couché sur le canapé, une jambe repliée sous lui,
la serviette glissée dans son gilet pour ne point maculer son habit,
déclara tout à coup, avec un rire convaincu de sceptique:

--Sacristi oui, on s'en payerait si on était sûr du silence. Bigre de
bigre! les pauvres maris!

Et on se mit à parler d'amour. Sans l'admettre éternel, Duroy le
comprenait durable, créant un lien, une amitié tendre, une confiance!
L'union des sens n'était qu'un sceau à l'union des cœurs. Mais il
s'indignait des jalousies harcelantes, des drames, des scènes, des
misères qui, presque toujours, accompagnent les ruptures.

Quand il se tut, Mme de Marelle soupira:

--Oui, c'est la seule bonne chose de la vie, et nous la gâtons souvent
par des exigences impossibles.

Mme Forestier, qui jouait avec un couteau, ajouta:

--Oui... oui... c'est bon d'être aimée...

Et elle semblait pousser plus loin son rêve, songer à des choses
qu'elle n'osait point dire.

Et comme la première entrée n'arrivait pas, ils buvaient de temps en
temps une gorgée de champagne en grignotant des croûtes arrachées
sur le dos des petits pains ronds. Et la pensée de l'amour, lente et
envahissante, entrait en eux, enivrait peu à peu leur âme, comme le vin
clair, tombé goutte à goutte en leur gorge, échauffait leur sang et
troublait leur esprit.

On apporta des côtelettes d'agneau, tendres, légères, couchées sur un
lit épais et menu de pointes d'asperges.

--Bigre! la bonne chose! s'écria Forestier.

Et ils mangeaient avec lenteur, savourant la viande fine et le légume
onctueux comme une crème.

Duroy reprit:

--Moi, quand j'aime une femme, tout disparaît du monde autour d'elle.

Il disait cela avec conviction, s'exaltant à la pensée de cette
jouissance d'amour, dans le bien-être de la jouissance de table qu'il
goûtait.

Mme Forestier murmura, avec son air de n'y point toucher:

--Il n'y a pas de bonheur comparable à la première pression des mains,
quand l'une demande: «M'aimez-vous?» et quand l'autre répond: «Oui, je
t'aime.»

Mme de Marelle, qui venait de vider d'un trait une nouvelle flûte de
champagne, dit gaiement, en reposant son verre:

--Moi, je suis moins platonique.

Et chacun se mit à ricaner, l'œil allumé, en approuvant cette parole.

Forestier s'étendit sur le canapé, ouvrit les bras, les appuya sur des
coussins et d'un ton sérieux:

--Cette franchise vous honore et prouve que vous êtes une femme
pratique. Mais peut-on vous demander quelle est l'opinion de M. de
Marelle?

Elle haussa les épaules lentement, avec un dédain infini, prolongé,
puis d'une voix nette:

--M. de Marelle n'a pas d'opinion en cette matière. Il n'a que des...
que des abstentions.

Et la causerie, descendant des théories élevées sur la tendresse, entra
dans le jardin fleuri des polissonneries distinguées.

Ce fut le moment des sous-entendus adroits, des voiles levés par des
mots, comme on lève des jupes, le moment des ruses de langage, des
audaces habiles et déguisées, de toutes les hypocrisies impudiques
de la phrase qui montre des images dévêtues avec des expressions
couvertes, qui fait passer dans l'œil et dans l'esprit la vision
rapide de tout ce qu'on ne peut pas dire, et permet aux gens du monde
une sorte d'amour subtil et mystérieux, une sorte de contact impur
des pensées par l'évocation simultanée, troublante et sensuelle comme
une étreinte, de toutes les choses secrètes, honteuses et désirées
de l'enlacement. On avait apporté le rôti, des perdreaux flanqués
de cailles, puis des petits pois, puis une terrine de foies gras
accompagnée d'une salade aux feuilles dentelées, emplissant comme une
mousse verte un grand saladier en forme de cuvette. Ils avaient mangé
de tout cela sans y goûter, sans s'en douter, uniquement préoccupés de
ce qu'ils disaient, plongés dans un bain d'amour.

Les deux femmes, maintenant, en lançaient de roides, Mme de Marelle
avec une audace naturelle qui ressemblait à une provocation, Mme
Forestier avec une réserve charmante, une pudeur dans le ton, dans la
voix, dans le sourire, dans toute l'allure, qui soulignait, en ayant
l'air de les atténuer, les choses hardies sorties de sa bouche.

Forestier, tout à fait vautré sur les coussins, riait, buvait, mangeait
sans cesse et jetait parfois une parole tellement osée ou tellement
crue que les femmes, un peu choquées par la forme et pour la forme,
prenaient un petit air gêné qui durait deux ou trois secondes. Quand il
avait lâché quelque polissonnerie trop grosse, il ajoutait:

--Vous allez bien, mes enfants. Si vous continuez comme ça, vous
finirez par faire des bêtises.

Le dessert vint, puis le café; et les liqueurs versèrent dans les
esprits excités un trouble plus lourd et plus chaud.

Comme elle l'avait annoncé en se mettant à table, Mme de Marelle était
pocharde, et elle le reconnaissait, avec une grâce gaie et bavarde de
femme qui accentue, pour amuser ses convives, une pointe d'ivresse très
réelle.

Mme Forestier se taisait maintenant, par prudence peut-être; et Duroy
se sentant trop allumé pour ne pas se compromettre, gardait une réserve
habile.

On alluma des cigarettes, et Forestier, tout à coup, se mit à tousser.

Ce fut une quinte terrible qui lui déchirait la gorge; et, la face
rouge, le front en sueur, il étouffait dans sa serviette. Lorsque la
crise fut calmée, il grogna d'un air furieux:

--Ça ne me vaut rien, ces parties-là: c'est stupide.

Toute sa bonne humeur avait disparu dans la terreur du mal qui hantait
sa pensée.

--Rentrons chez nous, dit-il.

Mme de Marelle sonna le garçon et demanda l'addition. On la lui apporta
presque aussitôt. Elle essaya de la lire, mais les chiffres tournaient
devant ses yeux, et elle passa le papier à Duroy:

--Tenez, payez pour moi, je n'y vois plus, je suis trop grise.

Et elle lui jeta en même temps sa bourse dans les mains.

Le total montait à cent trente francs. Duroy contrôla et vérifia la
note, puis donna deux billets, et reprit la monnaie, en demandant à
mi-voix:

--Combien faut-il laisser aux garçons?

--Ce que vous voudrez, je ne sais pas.

Il mit cinq francs sur l'assiette, puis rendit la bourse à la jeune
femme, en lui disant:

--Voulez-vous que je vous reconduise à votre porte?

--Mais certainement. Je suis incapable de retrouver mon adresse.

On serra les mains des Forestier, et Duroy se trouva seul avec Mme de
Marelle dans un fiacre qui roulait.

Il la sentait contre lui, si près, enfermée avec lui dans cette boîte
noire, qu'éclairaient brusquement, pendant un instant, les becs de
gaz des trottoirs. Il sentait à travers sa manche, la chaleur de son
épaule, et il ne trouvait rien à lui dire, absolument rien, ayant
l'esprit paralysé par le désir impérieux de la saisir dans ses bras.
«Si j'osais, que ferait-elle?» pensait-il. Et le souvenir de toutes les
polissonneries chuchotées pendant le dîner l'enhardissait, mais la peur
du scandale le retenait en même temps.

Elle ne disait rien non plus, immobile, enfoncée en son coin. Il eût
pensé qu'elle dormait s'il n'avait vu briller ses yeux chaque fois
qu'un rayon de lumière pénétrait dans la voiture.

«Que pensait-elle?» Il sentait fort bien qu'il ne fallait point parler,
qu'un mot, un seul mot, rompant le silence, emporterait ses chances;
mais l'audace lui manquait, l'audace de l'action brusque et brutale.

Tout à coup il sentit remuer son pied. Elle avait fait un mouvement, un
mouvement sec, nerveux, d'impatience ou d'appel peut-être. Ce geste,
presque insensible, lui fit courir, de la tête aux pieds, un grand
frisson sur la peau, et se tournant vivement, il se jeta sur elle,
cherchant la bouche avec ses lèvres et la chair nue avec ses mains.

Elle jeta un cri, un petit cri, voulut se dresser, se débattre, le
repousser; puis elle céda, comme si la force lui eût manqué pour
résister plus longtemps.

Mais la voiture s'étant arrêtée bientôt devant la maison qu'elle
habitait, Duroy, surpris, n'eut point à chercher des paroles
passionnées pour la remercier, la bénir et lui exprimer son amour
reconnaissant. Cependant elle ne se levait pas, elle ne remuait point,
étourdie par ce qui venait de se passer. Alors il craignit que le
cocher n'eût des doutes, et il descendit le premier pour tendre la main
à la jeune femme.

Elle sortit enfin du fiacre en trébuchant et sans prononcer une parole.
Il sonna, et, comme la porte s'ouvrait, il demanda, en tremblant:

--Quand vous reverrai-je?

Elle murmura, si bas qu'il entendit à peine:

--Venez déjeuner avec moi demain.

Et elle disparut dans l'ombre du vestibule en repoussant le lourd
battant, qui fit un bruit de coup de canon.

Il donna cent sous au cocher et se mit à marcher devant lui, d'un pas
rapide et triomphant, le cœur débordant de joie.

Il en tenait une, enfin, une femme mariée! une femme du monde! du vrai
monde! du monde parisien! Comme ça avait été facile et inattendu!

Il s'était imaginé jusque-là que pour aborder et conquérir une de ces
créatures tant désirées, il fallait des soins infinis, des attentes
interminables, un siège habile fait de galanteries, de paroles d'amour,
de soupirs et de cadeaux. Et voilà que tout d'un coup, à la moindre
attaque, la première qu'il rencontrait s'abandonnait à lui, si vite
qu'il en demeurait stupéfait.

«Elle était grise, pensait-il; demain ce sera une autre chanson.
J'aurai les larmes.» Cette idée l'inquiéta, puis il se dit: «Ma foi,
tant pis. Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder.»

Et, dans le mirage confus où s'égaraient ses espérances, espérances de
grandeur, de succès, de renommée, de fortune et d'amour, il aperçut
tout à coup, pareilles à ces guirlandes de figurantes qui se déroulent
dans le ciel des apothéoses, une procession de femmes élégantes,
riches, puissantes, qui passaient en souriant pour disparaître l'une
après l'autre au fond du nuage doré de ses rêves.

Et son sommeil fut peuplé de visions.

Il était un peu ému, le lendemain, en montant l'escalier de Mme
de Marelle. Comment allait-elle le recevoir? Et si elle ne le
recevait pas? Si elle avait défendu l'entrée de sa demeure? Si elle
racontait...? Mais non, elle ne pouvait rien dire sans laisser deviner
la vérité tout entière. Donc il était maître de la situation.

La petite bonne ouvrit la porte. Elle avait son visage ordinaire. Il se
rassura, comme s'il se fût attendu à ce que la domestique lui montrât
une figure bouleversée.

Il demanda:

--Madame va bien?

Elle répondit:

--Oui, monsieur, comme toujours.

Et elle le fit entrer dans le salon.

Il alla droit à la cheminée pour constater l'état de ses cheveux et
de sa toilette; et il rajustait sa cravate devant la glace, quand il
aperçut dedans la jeune femme qui le regardait, debout sur le seuil de
sa chambre.

Il fit semblant de ne l'avoir point vue, et ils se considérèrent
quelques secondes, au fond du miroir, s'observant, s'épiant avant de se
trouver face à face.

Il se retourna. Elle n'avait point bougé, et semblait attendre. Il
s'élança, balbutiant:

--Comme je vous aime! comme je vous aime!

Elle ouvrit les bras et tomba sur sa poitrine; puis, ayant levé la tête
vers lui, ils s'embrassèrent longtemps.

Il pensait: «C'est plus facile que je n'aurais cru. Ça va très bien.»
Et, leurs lèvres s'étant séparées, il souriait sans dire un mot, en
tâchant de mettre dans son regard une infinité d'amour.

Elle aussi souriait, de ce sourire qu'elles ont pour offrir leur désir,
leur consentement, leur volonté de se donner. Elle murmura:

--Nous sommes seuls. J'ai envoyé Laurine déjeuner chez une camarade.

Il soupira, en lui baisant les poignets:

--Merci, je vous adore.

Alors elle lui prit le bras, comme s'il eût été son mari, pour aller
jusqu'au canapé où ils s'assirent côte à côte.

Il lui fallait un début de causerie habile et séduisant; ne le
découvrant point à son gré, il balbutia:

--Alors vous ne m'en voulez pas trop?

Elle lui mit une main sur la bouche:

--Tais-toi!

Ils demeurèrent silencieux, les regards mêlés, les doigts enlacés et
brûlants.

--Comme je vous désirais! dit-il.

Elle répéta:

--Tais-toi!

On entendait la bonne remuer les assiettes dans la salle derrière le
mur.

Il se leva:

--Je ne veux pas rester si près de vous. Je perdrais la tête.

La porte s'ouvrit:

--Madame est servie.

Et il offrit son bras avec gravité.

Ils déjeunèrent face à face, se regardant et se souriant sans cesse,
occupés uniquement d'eux, tout enveloppés par le charme si doux d'une
tendresse qui commence. Ils mangeaient sans savoir quoi. Il sentit un
pied, un petit pied, qui rôdait sous la table. Il le prit entre les
siens et l'y garda, le serrant de toute sa force.

La bonne allait, venait, apportait et enlevait les plats d'un air
nonchalant, sans paraître rien remarquer.

Quand ils eurent fini de manger, ils rentrèrent dans le salon et
reprirent leur place sur le canapé, côte à côte.

Peu à peu, il se serrait contre elle, essayant de l'étreindre. Mais
elle le repoussait avec calme:

--Prenez garde, on pourrait entrer.

Il murmura:

--Quand pourrai-je vous voir bien seule pour vous dire comme je vous
aime?

Elle se pencha vers son oreille, et prononça tout bas:

--J'irai vous faire une petite visite chez vous un de ces jours.

Il se sentit rougir:

--C'est que... chez moi... c'est... c'est bien modeste...

Elle sourit:

--Ça ne fait rien. C'est vous que j'irai voir et non pas l'appartement.

Alors il la pressa pour savoir quand elle viendrait. Elle fixa un jour
éloigné de la semaine suivante, et il la supplia d'avancer la date,
avec des paroles balbutiées, des yeux luisants, en lui maniant et lui
broyant les mains, le visage rouge, enfiévré, ravagé de désir, de ce
désir impétueux qui suit les repas en tête à tête.

Elle s'amusait de le voir l'implorer avec cette ardeur, et cédait un
jour de temps en temps. Mais il répétait:

--Demain... dites... demain.

Elle y consentit à la fin:

--Oui. Demain. Cinq heures.

Il poussa un long soupir de joie; et ils causèrent presque
tranquillement, avec des allures d'intimité, comme s'ils se fussent
connus depuis vingt ans.

Un coup de timbre les fit tressaillir; et, d'une secousse, ils
s'éloignèrent l'un de l'autre.

Elle murmura:

--Ce doit être Laurine.

L'enfant parut, puis s'arrêta interdite, puis courut vers Duroy en
battant des mains, transportée de plaisir en l'apercevant, et elle cria:

--Ah! Bel-Ami!

Mme de Marelle se mit à rire:

--Tiens! Bel-Ami! Laurine vous a baptisé! C'est un bon petit nom
d'amitié pour vous, ça; moi aussi je vous appellerai Bel-Ami!

Il avait pris sur ses genoux la fillette, et il dut jouer avec elle à
tous les petits jeux qu'il lui avait appris.

Il se leva à trois heures moins vingt minutes, pour se rendre au
journal; et, sur l'escalier, par la porte entrouverte, il murmura
encore du bout des lèvres:

--Demain. Cinq heures.

La jeune femme répondit: «Oui», d'un sourire, et disparut.

Dès qu'il eut fini sa besogne journalière, il songea à la façon dont
il arrangerait sa chambre pour recevoir sa maîtresse et dissimuler le
mieux possible la pauvreté du local. Il eut l'idée d'épingler sur les
murs de menus bibelots japonais, et il acheta pour cinq francs toute
une collection de crépons, de petits éventails et de petits écrans,
dont il cacha les taches trop visibles du papier. Il appliqua sur les
vitres de la fenêtre des images transparentes représentant des bateaux
sur des rivières, des vols d'oiseaux à travers des ciels rouges,
des dames multicolores sur des balcons et des processions de petits
bonshommes noirs dans des plaines remplies de neige.

Son logis, grand tout juste pour y dormir et s'y asseoir, eut bientôt
l'air de l'intérieur d'une lanterne de papier peint. Il jugea l'effet
satisfaisant, et il passa la soirée à coller sur le plafond des oiseaux
découpés dans des feuilles coloriées qui lui restaient.

Puis il se coucha, bercé par le sifflement des trains.

Il rentra de bonne heure le lendemain, portant un sac de gâteaux et
une bouteille de madère achetée chez l'épicier. Il dut ressortir
pour se procurer deux assiettes et deux verres; et il disposa cette
collation sur sa table de toilette, dont le bois sale fut caché par une
serviette, la cuvette et le pot à l'eau étant dissimulés par-dessous.

Puis il attendit.

Elle arriva vers cinq heures un quart, et, séduite par le papillotement
coloré des dessins, elle s'écria:

--Tiens, c'est gentil chez vous. Mais il y a bien du monde dans
l'escalier.

Il l'avait prise dans ses bras, et il baisait ses cheveux avec
emportement, entre le front et le chapeau, à travers le voile.

Une heure et demie plus tard, il la reconduisit à la station de fiacres
de la rue de Rome. Lorsqu'elle fut dans la voiture, il murmura:

--Mardi, à la même heure.

Elle dit:

--A la même heure, mardi.

Et, comme la nuit était venue, elle attira sa tête dans la portière et
le baisa sur les lèvres. Puis, le cocher ayant fouetté sa bête, elle
cria: «Adieu, Bel-Ami!» et le vieux coupé s'en alla au trot fatigué
d'un cheval blanc.

Pendant trois semaines, Duroy reçut ainsi Mme de Marelle tous les deux
ou trois jours, tantôt le matin, tantôt le soir.

Comme il l'attendait un après-midi, un grand bruit dans l'escalier
l'attira sur sa porte. Un enfant hurlait. Une voix furieuse, celle d'un
homme, cria:

--Qu'est-ce qu'il a encore à gueuler, ce bougre-là?

La voix glapissante et exaspérée d'une femme répondit:

--C'est c'te sale cocotte qui vient chez l' journalisse d'en haut qu'a
renversé Nicolas sur l' palier. Comme si on devrait laisser entrer des
roulures comme ça qui n' font seulement pas attention aux éfants dans
les escaliers!

Duroy, éperdu, se recula, car il entendait un rapide frôlement de jupes
et un pas précipité gravissant l'étage au-dessous de lui.

On frappa bientôt à sa porte, qu'il venait de refermer. Il ouvrit, et
Mme de Marelle se jeta dans la chambre, essoufflée, affolée, balbutiant:

--As-tu entendu?

Il fit semblant de ne rien savoir.

--Non, quoi?

--Comme ils m'ont insultée?

--Qui ça?

--Les misérables qui habitent au-dessous.

--Mais non, qu'est-ce qu'il y a, dis-moi?

Elle se mit à sangloter sans pouvoir prononcer un mot.

Il dut la décoiffer, la délacer, l'étendre sur le lit, lui tapoter les
tempes avec un linge mouillé: elle suffoquait; puis, quand son émotion
se fut un peu calmée, toute sa colère indignée éclata.

Elle voulait qu'il descendît tout de suite, qu'il se battît, qu'il les
tuât.

Il répétait:

--Mais ce sont des ouvriers, des rustres. Songe qu'il faudrait aller
en justice, que tu pourrais être reconnue, arrêtée, perdue. On ne se
commet pas avec des gens comme ça.

Elle passa à une autre idée:

--Comment ferons-nous, maintenant? Moi, je ne peux pas rentrer ici.

Il répondit:

--C'est bien simple, je vais déménager.

Elle murmura:

--Oui, mais ce sera long.

Puis, tout d'un coup, elle imagina une combinaison, et, rassérénée
brusquement:

--Non, écoute, j'ai trouvé, laisse-moi faire, ne t'occupe de rien. Je
t'enverrai un petit bleu demain matin.

Elle appelait des «petits bleus» les télégrammes fermés circulant dans
Paris.

Elle souriait maintenant, ravie de son invention, qu'elle ne voulait
pas révéler; et elle fit mille folies d'amour.

Elle était bien émue cependant, en redescendant l'escalier, et elle
s'appuyait de toute sa force sur le bras de son amant, tant elle
sentait fléchir ses jambes.

Ils ne rencontrèrent personne.

Comme il se levait tard, il était encore au lit, le lendemain vers onze
heures, quand le facteur du télégraphe lui apporta le petit bleu promis.

Duroy l'ouvrit et lut:

  «Rendez-vous tantôt, cinq heures, rue de Constantinople, 127. Tu te
  feras ouvrir l'appartement loué par Mme Duroy.

  «CLO t'embrasse.»

A cinq heures précises, il entrait chez le concierge d'une grande
maison meublée et demandait:

--C'est ici que Mme Duroy a loué un appartement?

--Oui, monsieur.

--Voulez-vous m'y conduire, s'il vous plaît.

L'homme, habitué sans doute aux situations délicates où la prudence
est nécessaire, le regardait dans les yeux, puis, choisissant dans la
longue file de clefs:

--Vous êtes bien M. Duroy?

--Mais oui, parfaitement.

Et il ouvrit un petit logement composé de deux pièces et situé au
rez-de-chaussée, en face de la loge.

Le salon, tapissé de papier ramagé, assez frais, possédait un meuble
d'acajou recouvert en reps verdâtre à dessins jaunes, et un maigre
tapis à fleurs, si mince que le pied sentait le bois par-dessous.

La chambre à coucher était si exiguë que le lit l'emplissait aux trois
quarts. Il tenait le fond, allant d'un mur à l'autre, un grand lit de
maison meublée, enveloppé de rideaux bleus et lourds, également en reps
et écrasé sous un édredon de soie rouge maculé de taches suspectes.

Duroy, inquiet et mécontent, pensait: «Ça va me coûter un argent fou,
ce logis-là. Il va falloir que j'emprunte encore. C'est idiot, ce
qu'elle a fait.»

La porte s'ouvrit, et Clotilde se précipita en coup de vent, avec un
grand bruit de robe, les bras ouverts. Elle était enchantée:

--Est-ce gentil, dis, est-ce gentil? Et pas à monter, c'est sur la rue,
au rez-de-chaussée! On peut entrer et sortir par la fenêtre sans que le
concierge vous voie. Comme nous nous aimerons là dedans!

Il l'embrassait froidement, n'osant faire la question qui lui venait
aux lèvres.

Elle avait posé un gros paquet sur le guéridon, au milieu de la pièce.
Elle l'ouvrit et en tira un savon, une bouteille d'eau de Lubin, une
éponge, une boîte d'épingles à cheveux, un tire-bouton et un petit fer
à friser pour rajuster les mèches de son front qu'elle défaisait toutes
les fois.

Et elle joua à l'installation, cherchant la place de chaque chose,
s'amusant énormément.

Elle parlait tout en ouvrant les tiroirs:

--Il faudra que j'apporte un peu de linge, pour pouvoir en changer à
l'occasion. Ce sera très commode. Si je reçois une averse, par hasard,
en faisant des courses, je viendrai me sécher ici. Nous aurons chacun
notre clef, outre celle laissée dans la loge pour le cas où nous
oublierions les nôtres. J'ai loué pour trois mois, à ton nom, bien
entendu, puisque je ne pouvais donner le mien.

Alors il demanda:

--Tu me diras quand il faudra payer?

Elle répondit simplement:

--Mais c'est payé, mon chéri!

Il reprit:

--Alors, c'est à toi que je le dois?

--Mais non, mon chat, ça ne te regarde pas, c'est moi qui veux faire
cette petite folie.

Il eut l'air de se fâcher:

--Ah! mais non, par exemple. Je ne le permettrai point.

Elle vint à lui suppliante, et, posant les mains sur ses épaules:

--Je t'en prie, Georges, ça me fera tant de plaisir, tant de plaisir
que ce soit à moi, notre nid, rien qu'à moi! Ça ne peut pas te
froisser? En quoi? Je voudrais apporter ça dans notre amour. Dis que tu
veux bien, mon petit Géo, dis que tu veux bien?...

Elle l'implorait du regard, de la lèvre, de tout son être.

Il se fit prier, refusant avec des mines irritées, puis il céda,
trouvant cela juste, au fond.

Et quand elle fut partie, il murmura, en se frottant les mains et sans
chercher dans les replis de son cœur d'où lui venait, ce jour-là,
cette opinion: «Elle est gentille, tout de même.»

Il reçut quelques jours plus tard un autre petit bleu qui lui disait:

  «Mon mari arrive ce soir, après six semaines d'inspection. Nous
  aurons donc relâche huit jours. Quelle corvée, mon chéri!

  «Ta CLO.»

Duroy demeura stupéfait. Il ne songeait vraiment plus qu'elle était
mariée. En voilà un homme dont il aurait voulu voir la tête, rien
qu'une fois, pour le connaître.

Il attendit avec patience cependant le départ de l'époux, mais il passa
aux Folies-Bergère deux soirées qui se terminèrent chez Rachel.

Puis, un matin, nouveau télégramme contenant quatre mots: «Tantôt, cinq
heures.--CLO.»

Ils arrivèrent tous les deux en avance au rendez-vous. Elle se jeta
dans ses bras avec un grand élan d'amour, le baisant passionnément à
travers le visage; puis elle lui dit:

--Si tu veux, quand nous nous serons bien aimés, tu m'emmèneras dîner
quelque part. Je me suis faite libre.

On était justement au commencement du mois, et bien que son traitement
fût escompté longtemps d'avance, et qu'il vécût au jour le jour
d'argent cueilli de tous les côtés, Duroy se trouvait par hasard en
fonds; et il fut content d'avoir l'occasion de dépenser quelque chose
pour elle.

Il répondit:

--Mais oui, ma chérie, où tu voudras.

Ils partirent donc vers sept heures et gagnèrent le boulevard
extérieur. Elle s'appuyait fortement sur lui et lui disait, dans
l'oreille:

--Si tu savais comme je suis contente de sortir à ton bras, comme
j'aime te sentir contre moi!

Il demanda:

--Veux-tu aller chez le père Lathuile?

Elle répondit:

--Oh! non, c'est trop chic. Je voudrais quelque chose de drôle, de
commun, comme un restaurant où vont les employés et les ouvrières;
j'adore les parties dans les guinguettes! Oh! si nous avions pu aller à
la campagne!

Comme il ne connaissait rien en ce genre dans le quartier, ils errèrent
le long du boulevard, et ils finirent par entrer chez un marchand
de vin qui donnait à manger dans une salle à part. Elle avait vu, à
travers la vitre, deux fillettes en cheveux attablées en face de deux
militaires.

Trois cochers de fiacre dînaient dans le fond de la pièce étroite et
longue, et un personnage, impossible à classer dans aucune profession,
fumait sa pipe, les jambes allongées, les mains dans la ceinture de
sa culotte, étendu sur sa chaise et la tête renversée en arrière
par-dessus la barre. Sa jaquette semblait un musée de taches, et dans
les poches gonflées comme des ventres on apercevait le goulot d'une
bouteille, un morceau de pain, un paquet enveloppé dans un journal,
et un bout de ficelle qui pendait. Il avait des cheveux épais, crépus,
mêlés, gris de saleté; et sa casquette était par terre, sous sa chaise.

L'entrée de Clotilde fit sensation par l'élégance de sa toilette. Les
deux couples cessèrent de chuchoter, les trois cochers cessèrent de
discuter, et le particulier qui fumait, ayant ôté sa pipe de sa bouche
et craché devant lui, regarda en tournant un peu la tête.

Mme de Marelle murmura:

--C'est très gentil! Nous serons très bien; une autre fois, je
m'habillerai en ouvrière.

Et elle s'assit sans embarras et sans dégoût en face de la table de
bois vernie par la graisse des nourritures, lavée par les boissons
répandues et torchée d'un coup de serviette par le garçon. Duroy, un
peu gêné, un peu honteux, cherchait une patère pour y pendre son haut
chapeau. N'en trouvant point, il le déposa sur une chaise.

Ils mangèrent un ragoût de mouton, une tranche de gigot et une salade.
Clotilde répétait:

--Moi, j'adore ça. J'ai des goûts canailles. Je m'amuse mieux ici qu'au
Café Anglais.

Puis elle dit:

--Si tu veux me faire tout à fait plaisir, tu me mèneras dans un
bastringue. J'en connais un très drôle près d'ici qu'on appelle la
_Reine-Blanche_.

Duroy, surpris, demanda:

--Qui est-ce qui t'a menée là?

Il la regardait et il la vit rougir, un peu troublée, comme si cette
question brusque eût éveillé en elle un souvenir délicat. Après une
de ces hésitations féminines si courtes qu'il les faut deviner, elle
répondit:

--C'est un ami...

Puis, après un silence, elle ajouta:

--... qui est mort.

Et elle baissa les yeux avec une tristesse bien naturelle.

Et Duroy, pour la première fois, songea à tout ce qu'il ne savait point
dans la vie passée de cette femme, et il rêva. Certes elle avait eu des
amants, déjà, mais de quelle sorte? de quel monde? Une vague jalousie,
une sorte d'inimitié s'éveillait en lui contre elle, une inimitié pour
tout ce qu'il ignorait, pour tout ce qui ne lui avait point appartenu
dans ce cœur et dans cette existence. Il la regardait, irrité du
mystère enfermé dans cette tête jolie et muette et qui songeait, en
ce moment-là même peut-être, à l'autre, aux autres, avec des regrets.
Comme il eût aimé regarder dans ce souvenir, y fouiller, et tout
savoir, tout connaître!...

Elle répéta:

--Veux-tu me conduire à la _Reine-Blanche_? Ce sera une fête complète.

Il pensa: «Bah! qu'importe le passé? Je suis bien bête de me troubler
de ça.» Et, souriant, il répondit:

--Mais certainement, ma chérie.

Lorsqu'ils furent dans la rue, elle reprit, tout bas, avec ce ton
mystérieux dont on fait les confidences:

--Je n'osais point te demander ça, jusqu'ici; mais tu ne te figures
pas comme j'aime ces escapades de garçon dans tous ces endroits où les
femmes ne vont pas. Pendant le carnaval je m'habillerai en collégien.
Je suis drôle comme tout en collégien.

Quand ils pénétrèrent dans la salle de bal, elle se serra contre lui,
effrayée et contente, regardant d'un œil ravi les filles et les
souteneurs et, de temps en temps, comme pour se rassurer contre un
danger possible, elle disait, en apercevant un municipal grave et
immobile: «Voilà un agent qui a l'air solide.» Au bout d'un quart
d'heure, elle en eut assez, et il la reconduisit chez elle.

Alors commença une série d'excursions dans tous les endroits louches
où s'amuse le peuple; et Duroy découvrit dans sa maîtresse un goût
passionné pour ce vagabondage d'étudiants en goguette.

Elle arrivait au rendez-vous habituel vêtue d'une robe de toile, la
tête couverte d'un bonnet de soubrette, de soubrette de vaudeville; et,
malgré la simplicité élégante et cherchée de la toilette, elle gardait
ses bagues, ses bracelets et ses boucles d'oreilles en brillants, en
donnant cette raison, quand il la suppliait de les ôter: «Bah! on
croira que ce sont des cailloux du Rhin.»

Elle se jugeait admirablement déguisée, et, bien qu'elle fût en réalité
cachée à la façon des autruches, elle allait dans les tavernes les plus
mal famées.

Elle avait voulu que Duroy s'habillât en ouvrier; mais il résista et
garda sa tenue correcte de boulevardier sans vouloir même changer son
haut chapeau contre un chapeau de feutre mou.

Elle s'était consolée de son obstination par ce raisonnement: «On pense
que je suis une femme de chambre en bonne fortune avec un jeune homme
du monde.» Et elle trouvait délicieuse cette comédie.

Ils entraient ainsi dans les caboulots populaires et allaient s'asseoir
au fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille
table de bois. Un nuage de fumée âcre où restait une odeur de poisson
frit du dîner emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient en
buvant des petits verres; et le garçon étonné dévisageait ce couple
étrange, en posant devant lui deux cerises à l'eau-de-vie.

Elle, tremblante, apeurée et ravie, se mettait à boire le jus rouge des
fruits, à petits coups, en regardant autour d'elle d'un œil inquiet
et allumé. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d'une faute
commise, chaque goutte du liquide brûlant et poivré descendant en sa
gorge lui procurait un plaisir âcre, la joie d'une jouissance scélérate
et défendue.

Puis elle disait à mi-voix: «Allons-nous-en.» Et ils partaient. Elle
filait vivement, la tête basse, d'un pas menu, d'un pas d'actrice
qui quitte la scène, entre les buveurs accoudés aux tables qui la
regardaient passer d'un air soupçonneux et mécontent; et quand elle
avait franchi la porte, elle poussait un grand soupir, comme si elle
venait d'échapper à quelque terrible danger.

Quelquefois elle demandait à Duroy, en frissonnant:

--Si on m'injuriait dans ces endroits-là, qu'est-ce que tu ferais?

Il répondait d'un ton crâne:

--Je te défendrais, parbleu!

Et elle lui serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus
peut-être d'être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre
pour elle, même ces hommes-là, avec son bien-aimé.

Mais ces excursions, se renouvelant deux ou trois fois par semaine,
commençaient à fatiguer Duroy, qui avait grand mal d'ailleurs depuis
quelque temps, à se procurer le demi-louis qu'il lui fallait pour payer
la voiture et les consommations.

Il vivait maintenant avec une peine infinie, avec plus de peine qu'aux
jours où il était employé du Nord, car, ayant dépensé largement, sans
compter, pendant ses premiers mois de journalisme, avec l'espoir
constant de gagner de grosses sommes le lendemain, il avait épuisé
toutes ses ressources et tous les moyens de se procurer de l'argent.

Un procédé fort simple, celui d'emprunter à la caisse, s'était trouvé
bien vite usé, et il devait déjà au journal quatre mois de son
traitement, plus six cents francs sur ses lignes. Il devait, en outre,
cent francs à Forestier, trois cents francs à Jacques Rival, qui avait
la bourse large, et il était rongé par une multitude de petites dettes
inavouables, de vingt francs ou de cent sous.

Saint-Potin, consulté sur les méthodes à employer pour trouver encore
cent francs, n'avait découvert aucun expédient, bien qu'il fût un homme
d'invention; et Duroy s'exaspérait de cette misère, plus sensible
maintenant qu'autrefois, parce qu'il avait plus de besoins. Une
colère sourde contre tout le monde couvait en lui, et une irritation
incessante, qui se manifestait à tout propos, à tout moment, pour les
causes les plus futiles.

Il se demandait parfois comment il avait fait pour dépenser une moyenne
de mille livres par mois, sans aucun excès ni aucune fantaisie; et il
constatait qu'en additionnant un déjeuner de huit francs avec un dîner
de douze pris dans un grand café quelconque du boulevard, il arrivait
tout de suite à un louis, qui, joint à une dizaine de francs d'argent
de poche, de cet argent qui coule sans qu'on sache comment, formait un
total de trente francs. Or, trente francs par jour donnent neuf cents
francs à la fin du mois. Et il ne comptait pas là dedans tous les frais
d'habillement, de chaussure, de linge, de blanchissage, etc.

Donc, le 14 décembre, il se trouva sans un sou dans sa poche et sans un
moyen dans l'esprit pour obtenir quelque monnaie.

Il fit, comme il avait fait souvent jadis, il ne déjeuna point et il
passa l'après-midi au journal à travailler, rageant et préoccupé.

Vers quatre heures, il reçut un petit bleu de sa maîtresse, qui lui
disait: «Veux-tu que nous dînions ensemble? nous ferons ensuite une
escapade.»

Il répondit aussitôt: «Impossible dîner.» Puis il réfléchit qu'il
serait bien bête de se priver des moments agréables qu'elle pourrait
lui donner, et il ajouta: «Mais je t'attendrai, à neuf heures, dans
notre logis.»

Et ayant envoyé un des garçons porter ce mot, afin d'économiser le prix
du télégramme, il réfléchit à la façon dont il s'y prendrait pour se
procurer le repas du soir.

A sept heures, il n'avait encore rien inventé; et une faim terrible lui
creusait le ventre. Alors il eut recours à un stratagème de désespéré.
Il laissa partir tous ses confrères, l'un après l'autre, et, quand il
fut seul, il sonna vivement. L'huissier du patron, resté pour garder
les bureaux, se présenta.

Duroy debout, nerveux, fouillait ses poches, et d'une voix brusque:

--Dites donc, Foucart, j'ai oublié mon porte-monnaie chez moi et il
faut que j'aille dîner au Luxembourg. Prêtez-moi cinquante sous pour
payer ma voiture.

L'homme tira trois francs de son gilet, en demandant:

--Monsieur Duroy ne veut pas davantage?

--Non, non, cela me suffit. Merci bien.

Et, ayant saisi les pièces blanches, Duroy descendit en courant
l'escalier, puis alla dîner dans une gargote où il échouait aux jours
de misère.

A neuf heures, il attendait sa maîtresse, les pieds au feu dans le
petit salon.

Elle arriva, très animée, très gaie, fouettée par l'air froid de la rue:

--Si tu veux, dit-elle, nous ferons d'abord un tour, puis nous
rentrerons ici à onze heures. Le temps est admirable pour se promener.

Il répondit d'un ton grognon:

--Pourquoi sortir? On est très bien ici.

Elle reprit, sans ôter son chapeau:

--Si tu savais, il fait un clair de lune merveilleux. C'est un vrai
bonheur de se promener, ce soir.

--C'est possible, mais moi je ne tiens pas à me promener.

Il avait dit cela d'un air furieux. Elle en fut saisie, blessée, et
demanda:

--Qu'est-ce que tu as? Pourquoi prends-tu ces manières-là? J'ai le
désir de faire un tour, je ne vois pas en quoi cela peut te fâcher.

Il se leva, exaspéré:

--Cela ne me fâche pas. Cela m'embête. Voilà!

Elle était de celles que la résistance irrite et que l'impolitesse
exaspère.

Elle prononça, avec dédain, avec une colère froide:

--Je n'ai pas l'habitude qu'on me parle ainsi. Je m'en irai seule,
alors; adieu!

Il comprit que c'était grave, et s'élançant vivement vers elle, il lui
prit les mains, les baisa, en balbutiant:

--Pardonne-moi, ma chérie, pardonne-moi, je suis très nerveux, ce soir,
très irritable. C'est que j'ai des contrariétés, des ennuis, tu sais,
des affaires de métier.

Elle répondit, un peu adoucie, mais non calmée:

--Cela ne me regarde pas, moi; et je ne veux point supporter le
contre-coup de votre mauvaise humeur.

Il la prit dans ses bras, l'attira vers le canapé:

--Écoute, ma mignonne, je ne voulais point te blesser; je n'ai point
songé à ce que je disais.

Il l'avait forcée à s'asseoir, et s'agenouillant devant elle:

--M'as-tu pardonné? Dis-moi que tu m'as pardonné.

Elle murmura, d'une voix froide:

--Soit, mais ne recommence pas.

Et, s'étant relevée, elle ajouta:

--Maintenant allons faire un tour.

Il était demeuré à genoux, entourant les hanches de ses deux bras; il
balbutia:

--Je t'en prie, restons ici. Je t'en supplie. Accorde-moi cela.
J'aimerais tant à te garder, ce soir, pour moi tout seul, là, près du
feu. Dis «oui», je t'en supplie, dis «oui».

Elle répliqua nettement, durement:

--Non. Je tiens à sortir, et je ne céderai pas à tes caprices.

Il insista:

--Je t'en supplie, j'ai une raison, une raison très sérieuse...

Elle dit de nouveau:

--Non. Et si tu ne veux pas sortir avec moi, je m'en vais. Adieu!

Elle s'était dégagée d'une secousse, et gagnait la porte. Il courut
vers elle, l'enveloppa dans ses bras:

--Écoute, Clo, ma petite Clo, écoute, accorde-moi cela...

Elle faisait non, de la tête, sans répondre, évitant ses baisers et
cherchant à sortir de son étreinte pour s'en aller.

Il bégayait:

--Clo, ma petite Clo, j'ai une raison.

Elle s'arrêta, en le regardant en face:

--Tu mens... Laquelle?

Il rougit, ne sachant que dire. Et elle reprit, indignée:

--Tu vois bien que tu mens... sale bête...

Et avec un geste rageur, les larmes aux yeux, elle lui échappa.

Il la prit encore une fois par les épaules, et désolé, prêt à tout
avouer pour éviter cette rupture, il déclara avec un accent désespéré:

--Il y a que je n'ai pas le sou... Voilà.

Elle s'arrêta net, et le regardant au fond des yeux pour y lire la
vérité:

--Tu dis?

Il avait rougi jusqu'aux cheveux:

--Je dis que je n'ai pas le sou. Comprends-tu? Mais pas vingt sous, pas
dix sous, pas de quoi payer un verre de cassis dans le café où nous
entrerons. Tu me forces à confesser des choses honteuses. Il ne m'était
pourtant pas possible de sortir avec toi, et quand nous aurions été
attablés devant deux consommations, de te raconter tranquillement que
je ne pouvais pas les payer...

Elle le regardait toujours en face:

--Alors... c'est bien vrai... ça?

En une seconde, il retourna toutes ses poches, celles du pantalon,
celles du gilet, celles de la jaquette, et il murmura:

--Tiens... es-tu contente... maintenant?

Brusquement, ouvrant ses deux bras avec un élan passionné, elle lui
sauta au cou, en bégayant:

--Oh! mon pauvre chéri... mon pauvre chéri... si j'avais su! Comment
cela t'est-il arrivé?

Elle le fit asseoir, et s'assit elle-même sur ses genoux, puis le
tenant par le cou, le baisant à tout instant, baisant sa moustache,
sa bouche, ses yeux, elle le força à raconter d'où lui venait cette
infortune.

Il inventa une histoire attendrissante. Il avait été obligé de venir en
aide à son père qui se trouvait dans l'embarras. Il lui avait donné non
seulement toutes ses économies, mais il s'était endetté gravement.

Il ajouta:

--J'en ai pour six mois au moins à crever de faim, car j'ai épuisé
toutes mes ressources. Tant pis, il y a des moments de crise dans la
vie. L'argent, après tout, ne vaut pas qu'on s'en préoccupe.

Elle lui souffla dans l'oreille:

--Je t'en prêterai, veux-tu?

Il répondit avec dignité:

--Tu es bien gentille, ma mignonne, mais ne parlons plus de ça, je te
prie. Tu me blesserais.

Elle se tut; puis, le serrant dans ses bras, elle murmura:

--Tu ne sauras jamais comme je t'aime.

Ce fut une de leurs meilleures soirées d'amour.

Comme elle allait partir, elle reprit en souriant:

--Hein! quand on est dans ta situation, comme c'est amusant de
retrouver de l'argent oublié dans une poche, une pièce qui avait glissé
dans la doublure.

Il répondit avec conviction:

--Ah! ça oui, par exemple.

Elle voulut rentrer à pied sous prétexte que la lune était admirable,
et elle s'extasiait en la regardant.

C'était une nuit froide et sereine du commencement de l'hiver. Les
passants et les chevaux allaient vite, piqués par une claire gelée. Les
talons sonnaient sur les trottoirs.

En le quittant, elle demanda:

--Veux-tu nous revoir après-demain?

--Mais oui, certainement.

--A la même heure?

--A la même heure.

--Adieu, mon chéri.

Et ils s'embrassèrent tendrement.

Puis il revint à grands pas, se demandant ce qu'il inventerait le
lendemain, afin de se tirer d'affaire. Mais, comme il ouvrait la porte
de sa chambre, il fouilla dans la poche de son gilet pour y trouver des
allumettes, et il demeura stupéfait de rencontrer une pièce de monnaie
qui roulait sous son doigt.

Dès qu'il eut de la lumière, il saisit cette pièce pour l'examiner.
C'était un louis de vingt francs!

Il se pensa devenu fou.

Il le tourna, le retourna, cherchant par quel miracle cet argent se
trouvait là. Il n'avait pourtant pas pu tomber du ciel dans sa poche.

Puis, tout à coup, il devina, et une colère indignée le saisit. Sa
maîtresse avait parlé, en effet, de monnaie glissée dans la doublure
et qu'on retrouvait aux heures de pauvreté. C'était elle qui lui avait
fait cette aumône. Quelle honte!

Il jura:

--Ah bien! je vais la recevoir, après-demain! Elle en passera un joli
quart d'heure!

Et il se mit au lit, le cœur agité de fureur et d'humiliation.

Il s'éveilla tard. Il avait faim. Il essaya de se rendormir pour ne
se lever qu'à deux heures; puis il se dit: «Cela ne m'avance à rien,
il faut toujours que je finisse par découvrir de l'argent.» Puis il
sortit, espérant qu'une idée lui viendrait dans la rue.

Il ne lui en vint pas, mais en passant devant chaque restaurant un
désir ardent de manger lui mouillait la bouche de salive. A midi,
comme il n'avait rien imaginé, il se décida brusquement: «Bah! je vais
déjeuner sur les vingt francs de Clotilde. Cela ne m'empêchera pas de
les lui rendre demain.»

Il déjeuna donc dans une brasserie pour deux francs cinquante. En
entrant au journal il remit encore trois francs à l'huissier.

--Tenez, Foucart, voici ce que vous m'avez prêté hier soir pour ma
voiture.

Et il travailla jusqu'à sept heures. Puis il alla dîner et prit de
nouveau trois francs sur le même argent. Les deux bocks de la soirée
portèrent à neuf francs trente centimes sa dépense du jour.

Mais comme il ne pouvait se refaire un crédit ni se recréer des
ressources en vingt-quatre heures, il emprunta encore six francs
cinquante le lendemain sur les vingt francs qu'il devait rendre le soir
même, de sorte qu'il vint au rendez-vous convenu avec quatre francs
vingt dans sa poche.

Il était d'une humeur de chien enragé et se promettait bien de faire
nette tout de suite la situation. Il dirait à sa maîtresse: «Tu sais,
j'ai trouvé les vingt francs que tu as mis dans ma poche l'autre jour.
Je ne te les rends pas aujourd'hui parce que ma position n'a point
changé, et que je n'ai pas eu le temps de m'occuper de la question
d'argent. Mais je te les remettrai la première fois que nous nous
verrons.»

Elle arriva, tendre, empressée, pleine de craintes. Comment allait-il
la recevoir? Et elle l'embrassa avec persistance pour éviter une
explication dans les premiers moments.

Il se disait, de son côté: «Il sera bien temps tout à l'heure d'aborder
la question. Je vais chercher un joint.»

Il ne trouva pas de joint et ne dit rien, reculant devant les premiers
mots à prononcer sur ce sujet délicat.

Elle ne parla point de sortir et fut charmante de toutes façons.

Ils se séparèrent vers minuit, après avoir pris rendez-vous seulement
pour le mercredi de la semaine suivante, car Mme de Marelle avait
plusieurs dîners en ville de suite.

Le lendemain, en payant son déjeuner, comme Duroy cherchait les quatre
pièces de monnaie qui devaient lui rester, il s'aperçut qu'elles
étaient cinq, dont une en or.

Au premier moment il crut qu'on lui avait rendu, la veille, vingt
francs par mégarde; puis il comprit, et il sentit une palpitation de
cœur sous l'humiliation de cette aumône persévérante.

Comme il regretta de n'avoir rien dit! S'il avait parlé avec énergie,
cela ne serait point arrivé.

Pendant quatre jours il fit des démarches et des efforts aussi nombreux
qu'inutiles pour se procurer cinq louis, et il mangea le second de
Clotilde.

Elle trouva moyen, bien qu'il lui eût dit, d'un air furieux: «Tu
sais, ne recommence pas la plaisanterie des autres soirs, parce que
je me fâcherais», de glisser encore vingt francs dans la poche de son
pantalon, la première fois qu'ils se rencontrèrent.

Quand il les découvrit, il jura «Nom de Dieu!» et il les transporta
dans son gilet pour les avoir sous la main, car il se trouvait sans un
centime.

Il apaisait sa conscience par ce raisonnement: «Je lui rendrai le tout
en bloc. Ce n'est en somme que de l'argent prêté.»

Enfin le caissier du journal, sur ses prières désespérées, consentit à
lui donner cent sous par jour. C'était tout juste assez pour manger,
mais pas assez pour restituer soixante francs.

Or, comme Clotilde fut reprise de sa rage pour les excursions nocturnes
dans tous les lieux suspects de Paris, il finit par ne plus s'irriter
outre mesure de trouver un jaunet dans une de ses poches, un jour même
dans sa bottine, et un autre jour dans la boîte de sa montre, après
leurs promenades aventureuses.

Puisqu'elle avait des envies qu'il ne pouvait satisfaire dans le
moment, n'était-il pas naturel qu'elle les payât plutôt que de s'en
priver?

Il tenait compte d'ailleurs de tout ce qu'il recevait ainsi, pour le
lui restituer un jour.

Un soir elle lui dit:

--Croirais-tu que je n'ai jamais été aux Folies-Bergère? Veux-tu m'y
mener?

Il hésita, dans la crainte de rencontrer Rachel. Puis il pensa: «Bah!
je ne suis pas marié avec elle après tout. Si l'autre me voit, elle
comprendra la situation et ne me parlera pas. D'ailleurs nous prendrons
une loge.»

Une raison aussi le décida. Il était bien aise de cette occasion
d'offrir à Mme de Marelle une loge au théâtre sans rien payer. C'était
là une sorte de compensation.

Il laissa d'abord Clotilde dans la voiture pour aller chercher le
coupon afin qu'elle ne vît pas qu'on le lui offrait, puis il la vint
prendre et ils entrèrent, salués par les contrôleurs.

Une foule énorme encombrait le promenoir. Ils eurent grand'peine à
passer à travers la cohue des hommes et des rôdeuses. Ils atteignirent
enfin leur case et s'installèrent, enfermés entre l'orchestre immobile
et le remous de la galerie.

Mais Mme de Marelle ne regardait guère la scène, uniquement préoccupée
des filles qui circulaient derrière son dos; et elle se retournait sans
cesse pour les voir, avec une envie de les toucher, de palper leur
corsage, leurs joues, leurs cheveux, pour savoir comment c'était fait,
ces êtres-là.

Elle dit soudain:

--Il y en a une grosse brune qui nous regarde tout le temps. J'ai cru
tout à l'heure qu'elle allait nous parler. L'as-tu vue?

Il répondit:

--Non. Tu dois te tromper.

Mais il l'avait aperçue depuis longtemps déjà. C'était Rachel qui
rôdait autour d'eux avec une colère dans les yeux et des mots violents
sur les lèvres.

Duroy l'avait frôlée tout à l'heure en traversant la foule, et elle
lui avait dit «Bonjour» tout bas avec un clignement d'œil qui
signifiait: «Je comprends.» Mais il n'avait point répondu à cette
gentillesse dans la crainte d'être vu par sa maîtresse, et il avait
passé froidement, le front haut, la lèvre dédaigneuse. La fille, qu'une
jalousie inconsciente aiguillonnait déjà, revint sur ses pas, le frôla
de nouveau et prononça d'une voix plus forte: «Bonjour, Georges.»

Il n'avait encore rien répondu. Alors elle s'était obstinée à être
reconnue, saluée, et elle revenait sans cesse derrière la loge,
attendant un moment favorable.

Dès qu'elle s'aperçut que Mme de Marelle la regardait, elle toucha du
bout du doigt l'épaule de Duroy:

--Bonjour. Tu vas bien?

Mais il ne se retourna pas.

Elle reprit:

--Eh bien? es-tu devenu sourd depuis jeudi?

Il ne répondit point, affectant un air de mépris qui l'empêchait de se
compromettre, même par un mot, avec cette drôlesse.

Elle se mit à rire, d'un rire de rage, et dit:

--Te voilà donc muet? Madame t'a peut-être mordu la langue?

Il fit un geste furieux, et d'une voix exaspérée:

--Qui est-ce qui vous permet de parler? Filez ou je vous fais arrêter.

Alors, le regard enflammé, la gorge gonflée, elle gueula:

--Ah! c'est comme ça! Va donc, mufle! Quand on couche avec une femme
on la salue au moins. C'est pas une raison parce que t'es avec une
autre pour ne pas me reconnaître aujourd'hui. Si tu m'avais seulement
fait un signe quand j'ai passé contre toi, tout à l'heure, je t'aurais
laissé tranquille. Mais t'as voulu faire le fier, attends, va! Je vais
te servir, moi! Ah! tu ne me dis seulement pas bonjour quand je te
rencontre...

Elle aurait crié longtemps, mais Mme de Marelle avait ouvert la
porte de la loge, et elle se sauvait, à travers la foule, cherchant
éperdument la sortie.

Duroy s'était élancé derrière elle et s'efforçait de la rejoindre.

Alors Rachel, les voyant fuir, hurla, triomphante:

--Arrêtez-la! Arrêtez-la! Elle m'a volé mon amant.

Des rires coururent dans le public. Deux messieurs, pour plaisanter,
saisirent par les épaules la fugitive et voulurent l'emmener en
cherchant à l'embrasser. Mais Duroy l'ayant rattrapée, la dégagea
violemment et l'entraîna dans la rue.

Elle s'élança dans un fiacre vide arrêté devant l'établissement. Il y
sauta derrière elle, et comme le cocher demandait: «Où faut-il aller,
bourgeois?» il répondit: «Où vous voudrez.»

La voiture se mit en route lentement, secouée par les pavés. Clotilde,
en proie à une sorte de crise nerveuse, les mains sur sa face,
étouffait, suffoquait; et Duroy ne savait que faire ni que dire.

A la fin, comme il l'entendait pleurer, il bégaya:

--Écoute, Clo, ma petite Clo, laisse-moi t'expliquer! Ce n'est pas
ma faute... J'ai connu cette femme-là autrefois... dans les premiers
temps...

Elle dégagea brusquement son visage, et, saisie par une rage de femme
amoureuse et trahie, une rage furieuse qui lui rendit la parole, elle
balbutia, par phrases rapides, hachées, en haletant:

--Ah!... misérable... misérable... quel gueux tu fais!... Est-ce
possible?... quelle honte!... Oh! mon Dieu!... quelle honte!...

Puis, s'emportant de plus en plus, à mesure que les idées
s'éclaircissaient en elle et que les arguments lui venaient:

--C'est avec mon argent que tu la payais, n'est-ce pas? Et je lui
donnais de l'argent... pour cette fille... Oh! le misérable!...

Elle sembla chercher, pendant quelques secondes, un autre mot plus fort
qui ne venait point, puis soudain, elle expectora, avec le mouvement
qu'on fait pour cracher:

--Oh!... cochon... cochon... cochon... Tu la payais avec mon argent...
cochon... cochon!...

Elle ne trouvait plus autre chose et répétait:

--Cochon..., cochon...

Tout à coup, elle se pencha dehors, et, saisissant le cocher par sa
manche:

--Arrêtez!

Puis, ouvrant la portière, elle sauta dans la rue.

Georges voulut la suivre, mais elle cria: «Je te défends de descendre»,
d'une voix si forte que les passants se massèrent autour d'elle; et
Duroy ne bougea point par crainte d'un scandale.

Alors elle tira sa bourse de sa poche et chercha de la monnaie à la
lueur de la lanterne, puis ayant pris deux francs cinquante elle les
mit dans la main du cocher, en lui disant d'un ton vibrant:

--Tenez... voilà votre heure... C'est moi qui paye...--Et
reconduisez-moi ce salop-là rue Boursault, aux Batignolles.

Une gaieté s'éleva dans le groupe qui l'entourait. Un monsieur dit:
«Bravo, la petite!» et un jeune voyou arrêté entre les roues du fiacre,
enfonçant sa tête dans la portière ouverte, cria avec un accent
suraigu: «Bonsoir, Bibi».

Puis la voiture se remit en marche, poursuivie par des rires.


VI

GEORGES DUROY eut le réveil triste, le lendemain.

Il s'habilla lentement, puis s'assit devant sa fenêtre et se mit à
réfléchir. Il se sentait dans tout le corps, une espèce de courbature,
comme s'il avait reçu, la veille, une volée de coups de bâton.

Enfin, la nécessité de trouver de l'argent l'aiguillonna et il se
rendit d'abord chez Forestier.

Son ami le reçut, les pieds au feu, dans son cabinet.

--Qu'est-ce qui t'a fait lever si tôt?

--Une affaire très grave. J'ai une dette d'honneur.

--De jeu?

Il hésita, puis avoua:

--De jeu.

--Grosse?

--Cinq cents francs!

Il n'en devait que deux cent quatre-vingts.

Forestier, sceptique, demanda:

--A qui dois-tu ça?

Duroy ne put pas répondre tout de suite.

--... Mais à... à... à un Monsieur de Carleville.

--Ah! Et où demeure-t-il?

--Rue... rue...

Forestier se mit à rire:

--Rue du cherche-midi à quatorze heures, n'est-ce pas? Je connais ce
monsieur-là, mon cher. Si tu veux vingt francs, j'ai encore ça à ta
disposition, mais pas davantage.

Duroy accepta la pièce d'or.

Puis il alla de porte en porte, chez toutes les personnes qu'il
connaissait, et il finit par réunir, vers cinq heures, quatre-vingts
francs.

Comme il lui en fallait trouver encore deux cents, il prit son parti
résolument, et, gardant ce qu'il avait recueilli, il murmura: «Zut, je
ne vais pas me faire de bile pour cette garce-là. Je la paierai quand
je pourrai.»

Pendant quinze jours il vécut d'une vie économe, réglée et chaste,
l'esprit plein de résolutions énergiques. Puis il fut pris d'un grand
désir d'amour. Il lui semblait que plusieurs années s'étaient écoulées
depuis qu'il n'avait tenu une femme dans ses bras, et, comme le
matelot qui s'affole en revoyant la terre, toutes les jupes rencontrées
le faisaient frissonner.

Alors il retourna, un soir, aux Folies-Bergère, avec l'espoir d'y
trouver Rachel. Il l'aperçut en effet, dès l'entrée, car elle ne
quittait guère cet établissement.

Il alla vers elle souriant, la main tendue. Mais elle le toisa de la
tête aux pieds:

--Qu'est-ce que vous me voulez?

Il essaya de rire:

--Allons, ne fais pas ta poire.

Elle lui tourna les talons en déclarant:

--Je ne fréquente pas les dos verts.

Elle avait cherché la plus grossière injure. Il sentit le sang lui
empourprer la face, et il rentra seul.

Forestier, malade, affaibli, toussant toujours, lui faisait, au
journal, une existence pénible, semblait se creuser l'esprit pour
lui trouver des corvées ennuyeuses. Un jour même, dans un moment
d'irritation nerveuse, et après une longue quinte d'étouffement, comme
Duroy ne lui apportait pas un renseignement demandé, il grogna:

--Cristi, tu es plus bête que je n'aurais cru.

L'autre faillit le gifler, mais il se contint et s'en alla en
murmurant: «Toi, je te rattraperai.» Une pensée rapide lui traversa
l'esprit, et il ajouta: «Je te vas faire cocu, mon vieux.» Et il s'en
alla en se frottant les mains, réjoui par ce projet.

Il voulut, dès le jour suivant, en commencer l'exécution. Il fit à Mme
Forestier une visite en éclaireur.

Il la trouva qui lisait un livre, étendue tout au long sur son canapé.

Elle lui tendit la main, sans bouger, tournant seulement la tête, et
elle dit:

--Bonjour, Bel-Ami!

Il eut la sensation d'un soufflet reçu:

--Pourquoi m'appelez-vous ainsi?

Elle répondit en souriant:

--J'ai vu Mme de Marelle l'autre semaine, et j'ai su comment on vous
avait baptisé chez elle.

Il se rassura devant l'air aimable de la jeune femme. Comment aurait-il
pu craindre, d'ailleurs?

Elle reprit:

--Vous la gâtez! Quant à moi, on vient me voir quand on y pense, les
trente-six du mois, ou peu s'en faut?

Il s'était assis près d'elle et il la regardait avec une curiosité
nouvelle, une curiosité d'amateur qui bibelote. Elle était charmante,
blonde d'un blond tendre et chaud, faite pour les caresses; et il
pensa: «Elle est mieux que l'autre certainement.» Il ne doutait point
du succès, il n'aurait qu'à allonger la main, lui semblait-il, et à la
prendre, comme on cueille un fruit.

Il dit résolument:

--Je ne venais point vous voir parce que cela valait mieux.

Elle demanda, sans comprendre:

--Comment? Pourquoi?

--Pourquoi? Vous ne devinez pas?

--Non, pas du tout.

--Parce que je suis amoureux de vous... oh! un peu, rien qu'un peu...
et que je ne veux pas le devenir tout à fait...

Elle ne parut ni étonnée, ni choquée, ni flattée; elle continuait à
sourire du même sourire indifférent, et elle répondit avec tranquillité:

--Oh! vous pouvez venir tout de même. On n'est jamais amoureux de moi
longtemps.

Il fut surpris du ton plus encore que des paroles, et il demanda:

--Pourquoi?

--Parce que c'est inutile et que je le fais comprendre tout de suite.
Si vous m'aviez raconté plus tôt votre crainte je vous aurais rassuré
et engagé au contraire à venir le plus possible.

Il s'écria, d'un ton pathétique:

--Avec ça qu'on peut commander aux sentiments!

Elle se tourna vers lui:

--Mon cher ami, pour moi un homme amoureux est rayé du nombre des
vivants. Il devient idiot, pas seulement idiot, mais dangereux. Je
cesse, avec les gens qui m'aiment d'amour, ou qui le prétendent, toute
relation intime, parce qu'ils m'ennuient d'abord, et puis parce qu'ils
me sont suspects comme un chien enragé qui peut avoir une crise. Je
les mets donc en quarantaine morale jusqu'à ce que leur maladie soit
passée. Ne l'oubliez point. Je sais bien que chez vous l'amour n'est
autre chose qu'une espèce d'appétit, tandis que chez moi ce serait, au
contraire, une espèce de... de... de communion des âmes qui n'entre
pas dans la religion des hommes. Vous en comprenez la lettre, et moi
l'esprit. Mais... regardez-moi bien en face...

Elle ne souriait plus. Elle avait un visage calme et froid, et elle dit
en appuyant sur chaque mot:

--Je ne serai jamais, jamais votre maîtresse, entendez-vous. Il est
donc absolument inutile, il serait même mauvais pour vous de persister
dans ce désir... Et maintenant que... l'opération est faite...
voulez-vous que nous soyons amis, bons amis, mais là, de vrais amis,
sans arrière-pensée?...

Il avait compris que toute tentative resterait stérile devant cette
sentence sans appel. Il en prit son parti tout de suite, franchement,
et, ravi de pouvoir se faire cette alliée dans l'existence, il lui
tendit les deux mains:

--Je suis à vous, madame, comme il vous plaira.

Elle sentit la sincérité de la pensée dans la voix, et elle donna ses
mains.

Il les baisa, l'une après l'autre, puis il dit simplement en relevant
la tête:

--Cristi, si j'avais trouvé une femme comme vous, avec quel bonheur je
l'aurais épousée!

Elle fut touchée, cette fois, caressée par cette phrase comme les
femmes le sont par les compliments qui trouvent leur cœur, et elle
lui jeta un de ces regards rapides et reconnaissants qui nous font
leurs esclaves.

Puis, comme il ne trouvait pas de transition pour reprendre la
conversation, elle prononça, d'une voix douce, en posant un doigt sur
son bras:

--Et je vais commencer tout de suite mon métier d'amie. Vous êtes
maladroit, mon cher...

Elle hésita, et demanda:

--Puis-je parler librement?

--Oui.

--Tout à fait?

--Tout à fait.

--Eh bien! allez donc voir Mme Walter, qui vous apprécie beaucoup,
et plaisez-lui. Vous trouverez à placer par là vos compliments, bien
qu'elle soit honnête, entendez-moi bien, tout à fait honnête. Oh! pas
d'espoir de... de maraudage non plus de ce côté. Vous y pourrez trouver
mieux, en vous faisant bien voir. Je sais que vous occupez encore dans
le journal une place inférieure. Mais ne craignez rien, ils reçoivent
tous leurs rédacteurs avec la même bienveillance. Allez-y, croyez-moi.

Il dit, en souriant:

--Merci, vous êtes un ange... un ange gardien.

Puis ils parlèrent de choses et d'autres.

Il resta longtemps, voulant prouver qu'il avait plaisir à se trouver
près d'elle; et, en la quittant, il demanda encore:

--C'est entendu, nous sommes des amis?

--C'est entendu.

Comme il avait senti l'effet de son compliment, tout à l'heure, il
l'appuya, ajoutant:

--Et si vous devenez jamais veuve, je m'inscris.

Puis il se sauva bien vite pour ne point lui laisser le loisir de se
fâcher.

Une visite à Mme Walter gênait un peu Duroy, car il n'avait point été
autorisé à se présenter chez elle, et il ne voulait pas commettre de
maladresse. Le patron lui témoignait de la bienveillance, appréciait
ses services, l'employait de préférence aux besognes difficiles;
pourquoi ne profiterait-il pas de cette faveur pour pénétrer dans la
maison?

Un jour donc, s'étant levé de bonne heure, il se rendit aux halles au
moment des ventes, et il se procura, moyennant une dizaine de francs,
une vingtaine d'admirables poires. Les ayant ficelées avec soin dans
une bourriche pour faire croire qu'elles venaient de loin, il les porta
chez le concierge de la patronne avec sa carte où il avait écrit:

  _Georges DUROY_

  _Prie humblement Mme Walter d'accepter ces quelques fruits qu'il a
  reçus ce matin de Normandie._

Il trouva le lendemain dans sa boîte aux lettres, au journal, une
enveloppe contenant, en retour, la carte de Mme Walter «_qui remerciait
bien vivement M. Georges Duroy, et restait chez elle tous les
samedis_».

Le samedi suivant il se présenta.

M. Walter habitait, boulevard Malesherbes, une maison double lui
appartenant, et dont une partie était louée, procédé économique de gens
pratiques. Un seul concierge, gîté entre les deux portes cochères,
tirait le cordon pour le propriétaire et pour le locataire, et donnait
à chacune des entrées un grand air d'hôtel riche et comme il faut par
sa belle tenue de suisse d'église, ses gros mollets emmaillotés en
des bas blancs, et son vêtement de représentation à boutons d'or et à
revers écarlates.

Les salons de réception étaient au premier étage, précédés d'une
antichambre tendue de tapisseries et enfermée par des portières. Deux
valets sommeillaient sur des sièges. Un d'eux prit le pardessus de
Duroy, et l'autre s'empara de sa canne, ouvrit une porte, devança de
quelques pas le visiteur, puis, s'effaçant, le laissa passer, en criant
son nom dans un appartement vide.

Le jeune homme, embarrassé, regardait de tous les côtés, quand il
aperçut dans une glace des gens assis et qui semblaient fort loin.
Il se trompa d'abord de direction, le miroir ayant égaré son œil,
puis il traversa encore deux salons vides pour arriver dans une sorte
de petit boudoir tendu de soie bleue à boutons d'or où quatre dames
causaient à mi-voix autour d'une table ronde qui portait des tasses de
thé.

Malgré l'assurance qu'il avait gagnée dans son existence parisienne
et surtout dans son métier de reporter qui le mettait incessamment
en contact avec des personnages marquants, Duroy se sentait un peu
intimidé par la mise en scène de l'entrée et par la traversée des
salons déserts.

Il balbutia:

--«Madame, je me suis permis...» en cherchant de l'œil la maîtresse
de la maison.

Elle lui tendit la main, qu'il prit en s'inclinant, et lui ayant dit:

--Vous êtes fort aimable, monsieur, de venir me voir.

Elle lui montra un siège où, voulant s'asseoir, il se laissa tomber,
l'ayant cru beaucoup plus haut.

On s'était tu. Une des femmes se remit à parler, il s'agissait du froid
qui devenait violent, pas assez cependant pour arrêter l'épidémie de
fièvre typhoïde ni pour permettre de patiner. Et chacune donna son avis
sur cette entrée en scène de la gelée à Paris; puis elles exprimèrent
leurs préférences dans les saisons, avec toutes les raisons banales
qui traînent dans les esprits comme la poussière dans les appartements.

Un bruit léger de porte fit retourner la tête à Duroy, et il aperçut,
à travers deux glaces sans tain, une grosse dame qui s'en venait. Dès
qu'elle apparut dans le boudoir une des visiteuses se leva, serra les
mains, puis partit; et le jeune homme suivit du regard, par les autres
salons, son dos noir où brillaient des perles de jais.

Quand l'agitation de ce changement de personnes se fut calmée, on parla
spontanément, sans transition, de la question du Maroc et de la guerre
en Orient, et aussi des embarras de l'Angleterre à l'extrémité de
l'Afrique.

Ces dames discutaient ces choses de mémoire, comme si elles eussent
récité une comédie mondaine et convenable, répétée bien souvent.

Une nouvelle entrée eut lieu, celle d'une petite blonde frisée, qui
détermina la sortie d'une grande personne sèche, entre deux âges.

Et on parla des chances qu'avait M. Linet pour entrer à l'Académie.
La nouvelle venue pensait fermement qu'il serait battu par M.
Cabanon-Lebas, l'auteur de la belle adaptation en vers français de _Don
Quichotte_ pour le théâtre.

--Vous savez que ce sera joué à l'Odéon l'hiver prochain?

--Ah! vraiment. J'irai certainement voir cette tentative très
littéraire.

Mme Walter répondait gracieusement, avec calme et indifférence, sans
hésiter jamais sur ce qu'elle devait dire, son opinion étant toujours
prête d'avance.

Mais elle s'aperçut que la nuit venait et elle sonna pour les lampes,
tout en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve,
et en pensant qu'elle avait oublié de passer chez le graveur pour les
cartes d'invitation du prochain dîner.

Elle était un peu trop grasse, belle encore, à l'âge dangereux où
la débâcle est proche. Elle se maintenait à force de soins, de
précautions, d'hygiène et de pâtes pour la peau. Elle semblait sage
en tout, modérée et raisonnable, une de ces femmes dont l'esprit est
aligné comme un jardin français. On y circule sans surprise, tout en y
trouvant un certain charme. Elle avait de la raison, une raison fine,
discrète et sûre qui lui tenait lieu de fantaisie, de la bonté, du
dévouement, et une bienveillance tranquille, large pour tout le monde
et pour tout.

Elle remarqua que Duroy n'avait rien dit, qu'on ne lui avait point
parlé, et qu'il semblait un peu contraint; et comme ces dames
n'étaient point sorties de l'Académie, ce sujet préféré les retenant
toujours longtemps, elle demanda:

--Et vous qui devez être renseigné mieux que personne, monsieur Duroy,
pour qui sont vos préférences?

Il répondit sans hésiter:

--Dans cette question, madame, je n'envisagerais jamais le mérite,
toujours contestable, des candidats, mais leur âge et leur santé. Je
ne demanderais point leurs titres, mais leur mal. Je ne rechercherais
point s'ils ont fait une traduction rimée de Lope de Vega, mais
j'aurais soin de m'informer de l'état de leur foie, de leur cœur,
de leurs reins et de leur moelle épinière. Pour moi, une bonne
hypertrophie, une bonne albuminurie, et surtout un bon commencement
d'ataxie locomotrice vaudraient cent fois mieux que quarante volumes de
digressions sur l'idée de patrie dans la poésie barbaresque.

Un silence étonné suivit cette opinion.

Mme Walter, souriant, reprit:

--Pourquoi donc?

Il répondit:

--Parce que je ne cherche jamais que le plaisir qu'une chose peut
causer aux femmes. Or, madame, l'Académie n'a vraiment d'intérêt pour
vous que lorsqu'un académicien meurt. Plus il en meurt, plus vous devez
être heureuses. Mais pour qu'ils meurent vite, il faut les nommer vieux
et malades.

Comme on demeurait un peu surpris, il ajouta:

--Je suis comme vous d'ailleurs et j'aime beaucoup lire dans les échos
de Paris le décès d'un académicien. Je me demande tout de suite: «Qui
va le remplacer?» Et je fais ma liste. C'est un jeu, un petit jeu très
gentil auquel on joue dans tous les salons parisiens à chaque trépas
d'immortel: «Le jeu de la mort et des quarante vieillards.»

Ces dames, un peu déconcertées encore, commençaient cependant à
sourire, tant était juste sa remarque.

Il conclut, en se levant:

--C'est vous qui les nommez, mesdames, et vous ne les nommez que pour
les voir mourir. Choisissez-les donc vieux, très vieux, le plus vieux
possible, et ne vous occupez jamais du reste.

Puis il s'en alla, avec beaucoup de grâce.

Dès qu'il fut parti, une des femmes déclara:

--Il est drôle, ce garçon. Qui est-ce?

Mme Walter répondit:

--Un de nos rédacteurs, qui ne fait encore que la menue besogne du
journal, mais je ne doute pas qu'il n'arrive vite.

Duroy descendait le boulevard Malesherbes gaiement, à grands pas
dansants, content de sa sortie et murmurant: «Bon départ.»

Il se réconcilia avec Rachel, ce soir-là.

La semaine suivante lui apporta deux événements. Il fut nommé chef des
Échos et invité à dîner chez Mme Walter. Il vit tout de suite un lien
entre les deux nouvelles.

_La Vie Française_ était avant tout un journal d'argent, le patron
étant un homme d'argent à qui la presse et la députation avaient servi
de leviers. Se faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours
manœuvré sous un masque souriant de brave homme, mais il n'employait
à ses besognes, quelles qu'elles fussent, que des gens qu'il avait
tâtés, éprouvés, flairés, qu'il sentait retors, audacieux et souples.
Duroy, nommé chef des Échos, lui semblait un garçon précieux.

Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secrétaire de la
rédaction, M. Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et
méticuleux comme un employé. Depuis trente ans il avait été secrétaire
de la rédaction de onze journaux différents, sans modifier en rien sa
manière de faire ou de voir. Il passait d'une rédaction dans une autre
comme on change de restaurant, s'apercevant à peine que la cuisine
n'avait pas tout à fait le même goût. Les opinions politiques et
religieuses lui demeuraient étrangères. Il était dévoué au journal quel
qu'il fût, entendu dans la besogne, et précieux par son expérience.
Il travaillait comme un aveugle qui ne voit rien, comme un sourd qui
n'entend rien, et comme un muet qui ne parle jamais de rien. Il avait
cependant une grande loyauté professionnelle, et ne se fût point prêté
à une chose qu'il n'aurait pas jugée honnête, loyale et correcte au
point de vue spécial de son métier.

M. Walter, qui l'appréciait cependant, avait souvent désiré un autre
homme pour lui confier les Échos, qui sont, disait-il, la moelle du
journal. C'est par eux qu'on lance les nouvelles, qu'on fait courir les
bruits, qu'on agit sur le public et sur la rente. Entre deux soirées
mondaines, il faut savoir glisser, sans avoir l'air de rien, la chose
importante, plutôt insinuée que dite. Il faut, par des sous-entendus,
laisser deviner ce qu'on veut, démentir de telle sorte que la rumeur
s'affirme, ou affirmer de telle manière que personne ne croie au fait
annoncé. Il faut que, dans les échos, chacun trouve, chaque jour,
une ligne au moins qui l'intéresse, afin que tout le monde les lise.
Il faut penser à tout et à tous, à tous les mondes, à toutes les
professions, à Paris et à la Province, à l'Armée et aux Peintres, au
Clergé et à l'Université, aux Magistrats et aux Courtisanes.

L'homme qui les dirige et qui commande au bataillon des reporters doit
être toujours en éveil, et toujours en garde, méfiant, prévoyant,
rusé, alerte et souple, armé de toutes les astuces et doué d'un flair
infaillible pour découvrir la nouvelle fausse du premier coup d'œil,
pour juger ce qui est bon à dire et bon à celer, pour deviner ce qui
portera sur le public; et il doit savoir le présenter de telle façon
que l'effet en soit multiplié.

M. Boisrenard, qui avait pour lui une longue pratique, manquait de
maîtrise et de chic; il manquait surtout de la rouerie native qu'il
fallait pour pressentir chaque jour les idées secrètes du patron.

Duroy devait faire l'affaire en perfection, et il complétait
admirablement la rédaction de cette feuille «qui naviguait sur
les fonds de l'État et sur les bas-fonds de la politique», selon
l'expression de Norbert de Varenne.

Les inspirateurs et véritables rédacteurs de _la Vie Française_ étaient
une demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations
que lançait ou que soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre
«la bande à Walter» et on les enviait parce qu'ils devaient gagner de
l'argent avec lui et par lui.

Forestier, rédacteur politique, n'était que l'homme de paille de ces
hommes d'affaires, l'exécuteur des intentions suggérées par eux. Ils
lui soufflaient ses articles de fond qu'il allait toujours écrire chez
lui «pour être tranquille», disait-il.

Mais, afin de donner au journal une allure littéraire et parisienne,
on y avait attaché deux écrivains célèbres en des genres différents,
Jacques Rival, chroniqueur d'actualité, et Norbert de Varenne, poète et
chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école.

Puis on s'était procuré, à bas prix, des critiques d'art, de peinture,
de musique, de théâtre, un rédacteur criminaliste et un rédacteur
hippique, parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire.
Deux femmes du monde, «Domino rose» et «Patte blanche», envoyaient des
variétés mondaines, traitaient les questions de mode, de vie élégante,
d'étiquette, de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions sur les
grandes dames.

Et _la Vie Française_ «naviguait sur les fonds et bas-fonds»,
manœuvrée par toutes ces mains différentes.

Duroy était dans toute la joie de sa nomination aux fonctions de chef
des Échos quand il reçut un petit carton gravé, où il lut: «M. et Mme
Walter prient monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir
dîner chez eux le jeudi 20 janvier.»

Cette nouvelle faveur, tombant sur l'autre, l'emplit d'une telle joie
qu'il baisa l'invitation comme il eût fait d'une lettre d'amour. Puis
il alla trouver le caissier pour traiter la grosse question des fonds.

Un chef des Échos a généralement son budget sur lequel il paye ses
reporters et les nouvelles, bonnes ou médiocres, apportées par l'un
ou par l'autre, comme les jardiniers apportent leurs fruits chez un
marchand de primeurs.

Douze cents francs par mois, au début, étaient alloués à Duroy, qui se
proposait bien d'en garder une forte partie.

Le caissier, sur ses représentations pressantes, avait fini par lui
avancer quatre cents francs. Il eut, au premier moment, l'intention
formelle de renvoyer à Mme de Marelle les deux cent quatre-vingts
francs qu'il lui devait, mais il réfléchit presque aussitôt qu'il
ne lui resterait plus entre les mains que cent vingt francs, somme
tout à fait insuffisante pour faire marcher, d'une façon convenable,
son nouveau service, et il remit cette restitution à des temps plus
éloignés.

Pendant deux jours, il s'occupa de son installation, car il héritait
d'une table particulière et de casiers à lettres, dans la vaste pièce
commune à toute la rédaction. Il occupait un bout de cette pièce,
tandis que Boisrenard, dont les cheveux d'un noir d'ébène, malgré son
âge, étaient toujours penchés sur une feuille de papier, tenait l'autre
bout.

La longue table du centre appartenait aux rédacteurs volants.
Généralement elle servait de banc pour s'asseoir, soit les jambes
pendantes le long des bords, soit à la turque sur le milieu. Ils
étaient quelquefois cinq ou six accroupis sur cette table, et jouant au
bilboquet avec persévérance, dans une pose de magots chinois.

Duroy avait fini par prendre goût à ce divertissement et il commençait
à devenir fort, sous la direction et grâce aux conseils de Saint-Potin.

Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait confié son beau
bilboquet en bois des Iles, le dernier acheté, qu'il trouvait
un peu lourd, et Duroy manœuvrait d'un bras vigoureux la
grosse boule noire au bout de sa corde, en comptant tout bas:
«Un--deux--trois--quatre--cinq--six.»

Il arriva justement, pour la première fois, à faire vingt points
de suite, le jour même où il devait dîner chez Mme Walter. «Bonne
journée, pensa-t-il, j'ai tous les succès.» Car l'adresse au bilboquet
conférait vraiment une sorte de supériorité, dans les bureaux de _la
Vie Française_.

Il quitta la rédaction de bonne heure pour avoir le temps de
s'habiller, et il remontait la rue de Londres, quand il vit trotter
devant lui une petite femme qui avait la tournure de Mme de Marelle.
Il sentit une chaleur lui monter au visage, et son cœur se mit à
battre. Il traversa la rue pour la regarder de profil. Elle s'arrêta
pour traverser aussi. Il s'était trompé; il respira.

Il s'était souvent demandé comment il devrait se comporter en la
rencontrant face à face. La saluerait-il ou bien aurait-il l'air de ne
la point voir?

«Je ne la verrais pas», pensa-t-il.

Il faisait froid, les ruisseaux gelés gardaient des empâtements de
glace. Les trottoirs étaient secs et gris sous la lueur du gaz.

Quand le jeune homme entra chez lui, il songea: «Il faut que je change
de logement. Cela ne me suffit plus maintenant.» Il se sentait nerveux
et gai, capable de courir sur les toits, et il répétait tout haut, en
allant de son lit à la fenêtre: «C'est la fortune qui arrive! c'est la
fortune! Il faudra que j'écrive à papa.»

De temps en temps il lui écrivait, à son père; et la lettre apportait
toujours une joie vive dans le petit cabaret normand, au bord de la
route, au haut de la grande côte d'où l'on domine Rouen et la large
vallée de la Seine.

De temps en temps aussi il recevait une enveloppe bleue dont
l'adresse était tracée d'une grosse écriture tremblée, et il lisait
infailliblement les mêmes lignes au début de la lettre paternelle:

  «Mon cher fils, la présente est pour te dire que nous allons bien, ta
  mère et moi. Pas grand'chose de nouveau dans le pays. Je t'apprendrai
  cependant...»

Et il gardait au cœur un intérêt pour les choses du village, pour
les nouvelles des voisins et pour l'état des terres et des récoltes.

Il se répétait, en nouant sa cravate blanche devant sa petite glace:
«Il faut que j'écrive à papa dès demain. S'il me voyait, ce soir, dans
la maison où je vais, serait-il épaté, le vieux! Sacristi, je ferai
tout à l'heure un dîner comme il n'en a jamais fait.» Et il revit
brusquement la cuisine noire de là-bas, derrière la salle du café vide,
les casseroles jetant des lueurs jaunes le long des murs, le chat
dans la cheminée, le nez au feu, avec sa pose de Chimère accroupie,
la table de bois graissée par le temps et par les liquides répandus,
une soupière fumant au milieu, et une chandelle allumée entre deux
assiettes. Et il les aperçut aussi l'homme et la femme, le père et la
mère, les deux paysans aux gestes lents, mangeant la soupe à petites
gorgées. Il connaissait les moindres plis de leurs vieilles figures,
les moindres mouvements de leurs bras et de leur tête. Il savait même
ce qu'ils se disaient, chaque soir, en soupant face à face.

Il pensa encore: «Il faudra pourtant que je finisse par aller les
voir.» Mais comme sa toilette était terminée, il souffla sa lumière et
descendit.

Le long du boulevard extérieur des filles l'accostèrent, il leur
répondait en dégageant son bras: «Fichez-moi donc la paix!» avec un
dédain violent, comme si elles l'eussent insulté, méconnu... Pour qui
le prenaient-elles? Ces rouleuses-là ne savaient donc point distinguer
les hommes? La sensation de son habit noir endossé pour aller dîner
chez des gens très riches, très connus, très importants, lui donnait le
sentiment d'une personnalité nouvelle, la conscience d'être devenu un
autre homme, un homme du monde, du vrai monde.

Il entra avec assurance dans l'antichambre éclairée par les hautes
torchères de bronze et il remit, d'un geste naturel, sa canne et son
pardessus aux deux valets qui s'étaient approchés de lui.

Tous les salons étaient illuminés. Mme Walter recevait dans le second,
le plus grand. Elle l'accueillit avec un sourire charmant, et il
serra la main des deux hommes arrivés avant lui, M. Firmin et M.
Laroche-Mathieu, députés, rédacteurs anonymes de _la Vie Française_. M.
Laroche-Mathieu avait dans le journal une autorité spéciale provenant
d'une grande influence sur la Chambre. Personne ne doutait qu'il ne fût
ministre un jour.

Puis arrivèrent les Forestier, la femme en rose, et ravissante. Duroy
fut stupéfait de la voir intime avec les deux représentants du pays.
Elle causa tout bas, au coin de la cheminée, pendant plus de cinq
minutes, avec M. Laroche-Mathieu. Charles paraissait exténué. Il avait
maigri beaucoup depuis un mois, et il toussait sans cesse en répétant:
«Je devrais me décider à aller finir l'hiver dans le Midi.»

Norbert de Varenne et Jacques Rival apparurent ensemble. Puis une porte
s'étant ouverte au fond de l'appartement, M. Walter entra avec deux
grandes jeunes filles de seize à dix-huit ans, une laide et l'autre
jolie.

Duroy savait pourtant que le patron était père de famille, mais il fut
saisi d'étonnement. Il n'avait jamais songé aux filles de son directeur
que comme on songe aux pays lointains qu'on ne verra jamais. Et puis
il se les était figurées toutes petites et il voyait des femmes. Il en
ressentait le léger trouble moral que produit un changement à vue.

Elles lui tendirent la main, l'une après l'autre, après la
présentation, et elles allèrent s'asseoir à une petite table qui leur
était sans doute réservée, où elles se mirent à remuer un tas de
bobines de soie dans une bannette.

On attendait encore quelqu'un, et on demeurait silencieux, dans cette
sorte de gêne qui précède les dîners entre gens qui ne se trouvent pas
dans la même atmosphère d'esprit, après les occupations différentes de
leur journée.

Duroy ayant levé par désœuvrement les yeux vers le mur, M. Walter
lui dit, de loin, avec un désir visible de faire valoir son bien:

--Vous regardez _mes_ tableaux?

Le _mes_ sonna.

--Je vais vous les montrer. Et il prit une lampe pour qu'on pût
distinguer tous les détails.

--Ici les paysages, dit-il.

Au centre du panneau on voyait une grande toile de Guillemet, une plage
de Normandie sous un ciel d'orage. Au-dessous, un bois de Harpignies;
puis une plaine d'Algérie, par Guillaumet, avec un chameau à l'horizon,
un grand chameau sur ses hautes jambes, pareil à un étrange monument.

M. Walter passa au mur voisin et annonça, avec un ton sérieux, comme un
maître des cérémonies:

--La grande peinture.

C'étaient quatre toiles: _Une visite d'hôpital_, par Gervex; _Une
Moissonneuse_, par Bastien-Lepage; _Une Veuve_, par Bouguereau, et
_Une Exécution_, par Jean-Paul Laurens. Cette dernière œuvre
représentait un prêtre vendéen fusillé contre le mur de son église par
un détachement de Bleus.

Un sourire passa sur la figure grave du patron en indiquant le panneau
suivant:

--Ici les fantaisistes.

On apercevait d'abord une petite toile de Jean Béraud, intitulée: _Le
haut et le bas_. C'était une jolie Parisienne montant l'escalier d'un
tramway en marche. Sa tête apparaissait au niveau de l'impériale, et
les messieurs assis sur les bancs découvraient, avec une satisfaction
avide, le jeune visage qui venait vers eux, tandis que les hommes
debout sur la plate-forme du bas considéraient les jambes de la jeune
femme avec une expression différente de dépit et de convoitise.

M. Walter tenait la lampe à bout de bras, et répétait en riant d'un
rire polisson:

--Hein? Est-ce drôle? est-ce drôle?

Puis il déclara:

--_Un Sauvetage_, par Lambert.

Au milieu d'une table desservie, un jeune chat, assis sur son derrière,
examinait avec étonnement et perplexité une mouche se noyant dans un
verre d'eau. Il avait une patte levée, prêt à cueillir l'insecte d'un
coup rapide. Mais il n'était point décidé. Il hésitait. Que ferait-il?

Puis le patron montra un Detaille: _La Leçon_, qui représentait un
soldat dans une caserne, apprenant à un caniche à jouer du tambour, et
il déclara:

--En voilà de l'esprit!

Duroy riait d'un rire approbateur et s'extasiait:

--Comme c'est charmant, comme c'est charmant, char...

Il s'arrêta net, en entendant derrière lui la voix de Mme de Marelle
qui venait d'entrer.

Le patron continuait à éclairer les toiles, en les expliquant.

Il montrait maintenant une aquarelle de Maurice Leloir: _L'Obstacle_.
C'était une chaise à porteurs arrêtée, la rue se trouvant barrée par
une bataille entre deux hommes du peuple, deux gaillards luttant
comme des hercules. Et on voyait sortir par la fenêtre de la chaise
un ravissant visage de femme qui regardait... qui regardait... sans
impatience, sans peur, et avec une certaine admiration le combat de ces
deux brutes.

M. Walter disait toujours:

--J'en ai d'autres dans les pièces suivantes, mais ils sont de gens
moins connus, moins classés. Ici c'est mon Salon carré. J'achète des
jeunes en ce moment, des tout jeunes, et je les mets en réserve dans
les appartements intimes, en attendant le moment où les auteurs seront
célèbres.

Puis il prononça, tout bas:

--C'est l'instant d'acheter des tableaux. Les peintres crèvent de faim.
Ils n'ont pas le sou, pas le sou...

Mais Duroy ne voyait rien, entendait sans comprendre. Mme de Marelle
était là, derrière lui. Que devait-il faire? S'il la saluait,
n'allait-elle point lui tourner le dos ou lui jeter quelque insolence?
S'il ne s'approchait pas d'elle, que penserait-on?

Il se dit: «Je vais toujours gagner du temps.» Il était tellement ému
qu'il eut l'idée un moment de simuler une indisposition subite qui lui
permettrait de s'en aller.

La visite des murs était finie. Le patron alla reposer sa lampe et
saluer la dernière venue, tandis que Duroy recommençait tout seul
l'examen des toiles comme s'il ne se fût pas lassé de les admirer.

Il avait l'esprit bouleversé. Que devait-il faire? Il entendait les
voix, il distinguait la conversation. Mme Forestier l'appela:

--Dites donc, monsieur Duroy.

Il courut vers elle. C'était pour lui recommander une amie qui donnait
une fête et qui aurait bien voulu une citation dans les Échos de _la
Vie Française_.

Il balbutiait:

--Mais certainement, madame, certainement...

Mme de Marelle se trouvait maintenant tout près de lui. Il n'osait
point se retourner pour s'en aller.

Tout à coup, il se crut devenu fou; elle avait dit, à haute voix:

--Bonjour, Bel-Ami. Vous ne me reconnaissez donc plus?

Il pivota sur ses talons avec rapidité. Elle se tenait debout devant
lui, souriante, l'œil plein de gaieté et d'affection. Et elle lui
tendit la main.

Il la prit en tremblant, craignant encore quelque ruse et quelque
perfidie. Elle ajouta avec sérénité:

--Que devenez-vous? On ne vous voit plus.

Il bégayait, sans parvenir à reprendre son sang-froid:

--Mais j'ai eu beaucoup à faire, madame, beaucoup à faire. M. Walter
m'a confié un nouveau service qui me donne énormément d'occupation.

Elle répondit, en le regardant toujours en face, sans qu'il pût
découvrir dans son œil autre chose que de la bienveillance:

--Je le sais. Mais ce n'est pas une raison pour oublier vos amis.

Ils furent séparés par une grosse dame qui entrait, une grosse dame
décolletée, aux bras rouges, aux joues rouges, vêtue et coiffée avec
prétention, et marchant si lourdement qu'on sentait, à la voir aller,
le poids et l'épaisseur de ses cuisses.

Comme on paraissait la traiter avec beaucoup d'égards, Duroy demanda à
Mme Forestier:

--Quelle est cette personne?

--La vicomtesse de Percemur, celle qui signe: «Patte blanche.»

Il fut stupéfait et saisi par une envie de rire:

--Patte blanche! Patte blanche! Moi qui voyais, en pensée, une jeune
femme comme vous! C'est ça, Patte blanche? Ah! elle est bien bonne!
bien bonne!

Un domestique apparut dans la porte et annonça:

--Madame est servie.

Le dîner fut banal et gai, un de ces dîners où l'on parle de tout
sans rien dire. Duroy se trouvait entre la fille aînée du patron, la
laide, Mlle Rose, et Mme de Marelle. Ce dernier voisinage le gênait
un peu, bien qu'elle eût l'air fort à l'aise et causât avec son
esprit ordinaire. Il se troubla d'abord, contraint, hésitant, comme
un musicien qui a perdu le ton. Peu à peu, cependant, l'assurance lui
revenait, et leurs yeux, se rencontrant sans cesse, s'interrogeaient,
mêlaient leurs regards, d'une façon intime, presque sensuelle, comme
autrefois.

Tout à coup, il crut sentir, sous la table, quelque chose effleurer son
pied. Il avança doucement la jambe et rencontra celle de sa voisine
qui ne recula point à ce contact. Ils ne parlaient pas, en ce moment,
tournés tous deux vers leurs autres voisins.

Duroy, le cœur battant, poussa un peu plus son genou. Une pression
légère lui répondit. Alors il comprit que leurs amours recommençaient.

Que dirent-ils ensuite? Pas grand'chose; mais leurs lèvres frémissaient
chaque fois qu'ils se regardaient.

Le jeune homme, cependant, voulant être aimable pour la fille de son
patron, lui adressait une phrase de temps en temps. Elle y répondait,
comme l'aurait fait sa mère, n'hésitant jamais sur ce qu'elle devait
dire.

A la droite de M. Walter, la vicomtesse de Percemur prenait des allures
de princesse; et Duroy, s'égayant à la regarder, demanda tout bas à Mme
de Marelle:

--Est-ce que vous connaissez l'autre, celle qui signe: «Domino rose»?

--Oui, parfaitement: la baronne de Livar?

--Est-elle du même cru?

--Non, mais aussi drôle. Une grande sèche, soixante ans, frisons faux,
dents à l'anglaise, esprit de la Restauration, toilettes même époque.

--Où ont-ils déniché ces phénomènes de lettres?

--Les épaves de la noblesse sont toujours recueillies par les bourgeois
parvenus.

--Pas d'autre raison?

--Aucune autre.

Puis une discussion politique commença entre le patron, les deux
députés, Norbert de Varenne et Jacques Rival; et elle dura jusqu'au
dessert.

Quand on fut retourné dans le salon, Duroy s'approcha de nouveau de Mme
de Marelle, et, la regardant au fond des yeux:

--Voulez-vous que je vous reconduise, ce soir?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que M. Laroche-Mathieu, qui est mon voisin, me laisse à ma
porte chaque fois que je dîne ici.

--Quand vous verrai-je?

--Venez déjeuner avec moi, demain.

Et ils se séparèrent sans rien dire de plus.

Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la soirée. Comme il
descendait l'escalier, il rattrapa Norbert de Varenne qui venait aussi
de partir. Le vieux poète lui prit le bras. N'ayant plus à redouter
de rivalité dans le journal, leur collaboration étant essentiellement
différente, il témoignait maintenant au jeune homme une bienveillance
d'aïeul.

--Eh bien, vous allez me reconduire un bout de chemin? dit-il.

Duroy répondit:

--Avec joie, cher maître.

Et ils se mirent en route, en descendant le boulevard Malesherbes, à
petits pas.

Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit froide, une de ces
nuits qu'on dirait plus vastes que les autres, où les étoiles sont plus
hautes, où l'air semble apporter dans ses souffles glacés quelque chose
venu de plus loin que les astres.

Les deux hommes ne parlèrent point dans les premiers moments. Puis
Duroy, pour dire quelque chose, prononça:

--Ce M. Laroche-Mathieu a l'air fort intelligent et fort instruit.

Le vieux poète murmura:

--Vous trouvez?

Le jeune homme, surpris, hésitait:

--Mais oui; il passe d'ailleurs pour un des hommes les plus capables de
la Chambre.

--C'est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.
Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu'ils ont
l'esprit entre deux murs,--l'argent et la politique.--Ce sont des
cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de
rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est à fond de vase, ou
plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à Asnières.

Ah! c'est qu'il est difficile de trouver un homme qui ait de l'espace
dans la pensée, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines
du large qu'on respire sur les côtes de la mer. J'en ai connu
quelques-uns, ils sont morts.

Norbert de Varenne parlait d'une voix claire, mais retenue, qui aurait
sonné dans le silence de la nuit s'il l'avait laissée s'échapper. Il
semblait surexcité et triste, d'une de ces tristesses qui tombent
parfois sur les âmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la
gelée.

Il reprit:

--Qu'importe, d'ailleurs, un peu plus ou un peu moins de génie, puisque
tout doit finir!

Et il se tut. Duroy, qui se sentait le cœur gai, ce soir-là, dit, en
souriant:

--Vous avez du noir, aujourd'hui, cher maître.

Le poète répondit:

--J'en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans
quelques années. La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde
le sommet, et on se sent heureux; mais, lorsqu'on arrive en haut, on
aperçoit tout d'un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va
lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. A votre
âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n'arrivent jamais,
d'ailleurs. Au mien, on n'attend plus rien... que la mort.

Duroy se mit à rire:

--Bigre, vous me donnez froid dans le dos.

Norbert de Varenne reprit:

--Non, vous ne me comprenez pas aujourd'hui, mais vous vous rappellerez
plus tard ce que je vous dis en ce moment.

Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour
beaucoup, où c'est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout
ce qu'on regarde, c'est la mort qu'on aperçoit.

Oh! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. A votre âge,
ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible.

Oui, on le comprend tout d'un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos
de quoi, et alors tout change d'aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze
ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête
rongeuse. Je l'ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure,
me dégrader ainsi qu'une maison qui s'écroule. Elle m'a défiguré si
complètement que je ne me reconnais pas. Je n'ai plus rien de moi, de
moi l'homme radieux, frais et fort que j'étais à trente ans. Je l'ai
vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante
et méchante! Elle m'a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents,
tout mon corps de jadis, ne me laissant qu'une âme désespérée qu'elle
enlèvera bientôt aussi.

Oui, elle m'a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et
terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde.
Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas
m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse
besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce
que nous faisons, c'est mourir. Vivre enfin, c'est mourir!

Oh! vous saurez cela! Si vous réfléchissiez seulement un quart d'heure,
vous la verriez.

Qu'attendez-vous? De l'amour? Encore quelques baisers, et vous serez
impuissant.

Et puis, après? De l'argent? Pourquoi faire? Pour payer des femmes?
Joli bonheur! Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits
entières sous les morsures de la goutte?

Et puis encore? De la gloire? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus
la cueillir sous forme d'amour?

Et puis, après? Toujours la mort pour finir.

Moi, maintenant, je la vois de si près que j'ai souvent envie d'étendre
les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l'espace.
Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les
feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d'un ami, me
ravagent le cœur et me crient: «La voilà!»

Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange
et ce que je bois, tout ce que j'aime, les clairs de lune, les levers
de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l'air des soirs
d'été, si doux à respirer!

Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant
presque qu'on l'écoutait.

Il reprit:

--Et jamais un être ne revient, jamais... On garde les moules des
statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils; mais
mon corps, mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais.
Et pourtant il naîtra des millions, des milliards d'êtres qui auront
dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues
et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je
revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi reconnaissable
reparaisse dans ces créatures innombrables et différentes,
indéfiniment différentes bien que pareilles à peu près.

A quoi se rattacher? Vers qui jeter des cris de détresse? A quoi
pouvons-nous croire?

Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs
promesses égoïstes, monstrueusement bêtes.

La mort seule est certaine.

Il s'arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son
pardessus, et, d'une voix lente:

--Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois
et des années, et vous verrez l'existence d'une autre façon. Essayez
donc de vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort
surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos
pensées et de l'humanité tout entière, pour regarder ailleurs, et vous
comprendrez combien ont peu d'importance les querelles des romantiques
et des naturalistes, et la discussion du budget.

Il se remit à marcher d'un pas plus rapide.

--Mais aussi vous sentirez l'effroyable détresse des désespérés. Vous
vous débattrez, éperdu, noyé, dans les incertitudes. Vous crierez «à
l'aide» de tous les côtés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez
les bras, vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé! et
personne ne viendra.

Pourquoi souffrons-nous ainsi? C'est que nous étions nés sans doute
pour vivre davantage selon la matière et moins selon l'esprit; mais, à
force de penser, une disproportion s'est faite entre l'état de notre
intelligence agrandie et les conditions immuables de notre vie.

Regardez les gens médiocres; à moins de grands désastres tombant sur
eux ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les
bêtes non plus ne le sentent pas.

Il s'arrêta encore, réfléchit quelques secondes, puis d'un air las et
résigné:

--Moi, je suis un être perdu. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni
sœur, ni femme, ni enfants, ni Dieu.

Il ajouta, après un silence:

--Je n'ai que la rime.

Puis, levant la tête vers le firmament, où luisait la face pâle de la
pleine lune, il déclama:

  Et je cherche le mot de cet obscur problème
  Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême.

Ils arrivaient au pont de la Concorde, ils le traversèrent en silence,
puis ils longèrent le Palais-Bourbon. Norbert de Varenne se remit à
parler:

--Mariez-vous, mon ami, vous ne savez pas ce que c'est que de vivre
seul, à mon âge. La solitude, aujourd'hui, m'emplit d'une angoisse
horrible: la solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. Il me
semble alors que je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais
entouré de dangers vagues, de choses inconnues et terribles; et la
cloison, qui me sépare de mon voisin que je ne connais pas, m'éloigne
de lui autant que des étoiles aperçues par ma fenêtre. Une sorte de
fièvre m'envahit, une fièvre de douleur et de crainte, et le silence
des murs m'épouvante. Il est si profond et si triste, le silence de la
chambre où l'on vit seul. Ce n'est pas seulement un silence autour du
corps, mais un silence autour de l'âme, et, quand un meuble craque,
on tressaille jusqu'au cœur, car aucun bruit n'est attendu dans ce
morne logis.

Il se tut encore une fois, puis ajouta:

--Quand on est vieux, ce serait bon, tout de même, des enfants!

Ils étaient arrivés vers le milieu de la rue de Bourgogne. Le poète
s'arrêta devant une haute maison, sonna, serra la main de Duroy, et lui
dit:

--Oubliez tout ce rabâchage de vieux, jeune homme, et vivez selon votre
âge; adieu!

Et il disparut dans le corridor noir.

Duroy se remit en route, le cœur serré. Il lui semblait qu'on
venait de lui montrer quelque trou plein d'ossements, un trou
inévitable où il lui faudrait tomber un jour. Il murmura: «Bigre, ça ne
doit pas être gai, chez lui. Je ne voudrais pas un fauteuil de balcon
pour assister au défilé de ses idées, nom d'un chien!»

Mais, s'étant arrêté pour laisser passer une femme parfumée qui
descendait de voiture et rentrait chez elle, il aspira d'un grand
souffle avide la senteur de verveine et d'iris envolée dans l'air. Ses
poumons et son cœur palpitèrent brusquement d'espérance et de joie;
et le souvenir de Mme de Marelle qu'il reverrait le lendemain l'envahit
des pieds à la tête.

Tout lui souriait, la vie l'accueillait avec tendresse. Comme c'était
bon, la réalisation des espérances!

Il s'endormit dans l'ivresse et se leva de bonne heure pour faire un
tour à pied, dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, avant d'aller à son
rendez-vous.

Le vent ayant changé, le temps s'était adouci pendant la nuit, et il
faisait une tiédeur et un soleil d'avril. Tous les habitués du Bois
étaient sortis ce matin-là, cédant à l'appel du ciel clair et doux.

Duroy marchait lentement, buvant l'air léger, savoureux comme une
friandise de printemps. Il passa l'Arc de triomphe de l'Étoile et
s'engagea dans la grande avenue, du côté opposé aux cavaliers. Il
les regardait, trottant ou galopant, hommes et femmes, les riches du
monde, et c'est à peine s'il les enviait maintenant. Il les connaissait
presque tous de nom, savait le chiffre de leur fortune et l'histoire
secrète de leur vie, ses fonctions ayant fait de lui une sorte
d'almanach des célébrités et des scandales parisiens.

Les amazones passaient, minces et moulées dans le drap sombre de leur
taille, avec ce quelque chose de hautain et d'inabordable qu'ont
beaucoup de femmes à cheval; et Duroy s'amusait à réciter à mi-voix,
comme on récite des litanies dans une église, les noms, titres et
qualités des amants qu'elles avaient eus ou qu'on leur prêtait; et,
quelquefois, même au lieu de dire: «Baron de Tanquelet, Prince de
la Tour-Enguerrand;» il murmurait: «Côté Lesbos: Louise Michot, du
Vaudeville, Rose Marquetin, de l'Opéra.»

Ce jeu l'amusait beaucoup, comme s'il eût constaté, sous les sévères
apparences, l'éternelle et profonde infamie de l'homme, et que cela
l'eût réjoui, excité, consolé.

Puis il prononça tout haut: «Tas d'hypocrites!» et chercha de l'œil
les cavaliers sur qui couraient les plus grosses histoires.

Il en vit beaucoup soupçonnés de tricher au jeu, pour qui les cercles,
en tous cas, étaient la grande ressource, la seule ressource, ressource
suspecte à coup sûr.

D'autres, fort célèbres, vivaient uniquement des rentes de leurs
femmes, c'était connu; d'autres des rentes de leurs maîtresses, on
l'affirmait. Beaucoup avaient payé leurs dettes (acte honorable),
sans qu'on eût jamais deviné d'où leur était venu l'argent nécessaire
(mystère bien louche). Il vit des hommes de finance dont l'immense
fortune avait un vol pour origine, et qu'on recevait partout, dans
les plus nobles maisons, puis des hommes si respectés que les petits
bourgeois se découvraient sur leur passage, mais dont les tripotages
effrontés, dans les grandes entreprises nationales, n'étaient un
mystère pour aucun de ceux qui savaient les dessous du monde.

Tous avaient l'air hautain, la lèvre fière, l'œil insolent, ceux à
favoris et ceux à moustaches.

Duroy riait toujours, répétant: «C'est du propre, tas de crapules, tas
d'escarpes!»

Mais une voiture passa, découverte, basse et charmante, traînée au
grand trot par deux minces chevaux blancs dont la crinière et la queue
voltigeaient, et conduite par une petite jeune femme blonde, une
courtisane connue qui avait deux grooms assis derrière elle. Duroy
s'arrêta, avec une envie de saluer et d'applaudir cette parvenue de
l'amour qui étalait avec audace dans cette promenade et à cette heure
des hypocrites aristocrates, le luxe crâne gagné sur ses draps. Il
sentait peut-être vaguement qu'il y avait quelque chose de commun entre
eux, un lien de nature, qu'ils étaient de même race, de même âme, et
que son succès aurait des procédés audacieux de même ordre.

Il revint plus doucement, le cœur chaud de satisfaction, et il
arriva, un peu avant l'heure, à la porte de son ancienne maîtresse.

Elle le reçut, les lèvres tendues, comme si aucune rupture n'avait eu
lieu, et elle oublia même, pendant quelques instants, la sage prudence
qu'elle opposait, chez elle, à leurs caresses. Puis elle lui dit, en
baisant les bouts frisés de ses moustaches:

--Tu ne sais pas l'ennui qui m'arrive, mon chéri? J'espérais une bonne
lune de miel, et voilà mon mari qui me tombe sur le dos pour six
semaines; il a pris un congé. Mais je ne veux pas rester six semaines
sans te voir, surtout après notre petite brouille, et voilà comment
j'ai arrangé les choses. Tu viendras me demander à dîner lundi, je lui
ai déjà parlé de toi. Je te présenterai.

Duroy hésitait, un peu perplexe, ne s'étant jamais trouvé encore
en face d'un homme dont il possédait la femme. Il craignait que
quelque chose le trahît, un peu de gêne, un regard, n'importe quoi. Il
balbutiait:

--Non, j'aime mieux ne pas faire la connaissance de ton mari.

Elle insista, fort étonnée, debout devant lui et ouvrant des yeux naïfs.

--Mais pourquoi? quelle drôle de chose? Ça arrive tous les jours, ça!
Je ne t'aurais pas cru si nigaud, par exemple.

Il fut blessé:

--Eh bien, soit, je viendrai dîner lundi.

Elle ajouta:

--Pour que ce soit bien naturel, j'aurai les Forestier. Ça ne m'amuse
pourtant pas, de recevoir du monde chez moi.

Jusqu'au lundi, Duroy ne pensa plus guère à cette entrevue; mais voilà
qu'en montant l'escalier de Mme de Marelle, il se sentit étrangement
troublé, non pas qu'il lui répugnât de prendre la main de ce mari, de
boire son vin et de manger son pain, mais il avait peur de quelque
chose, sans savoir de quoi.

On le fit entrer dans le salon, et il attendit, comme toujours. Puis
la porte de la chambre s'ouvrit, et il aperçut un grand homme à barbe
blanche, décoré, grave et correct, qui vint à lui avec une politesse
minutieuse:

--Ma femme m'a souvent parlé de vous, et je suis charmé de faire votre
connaissance.

Duroy s'avança en tâchant de donner à sa physionomie un air de
cordialité expressive, et il serra avec une énergie exagérée la main
tendue de son hôte. Puis, s'étant assis, il ne trouva rien à lui dire.

M. de Marelle remit un morceau de bois au feu, et demanda:

--Voici longtemps que vous vous occupez de journalisme?

Duroy répondit:

--Depuis quelques mois seulement.

--Ah! vous avez marché vite.

--Oui, assez vite.

Et il se mit à parler au hasard, sans trop songer à ce qu'il disait,
débitant toutes les banalités en usage entre gens qui ne se connaissent
point. Il se rassurait maintenant et commençait à trouver la situation
fort amusante. Il regardait la figure sérieuse et respectable de M. de
Marelle, avec une envie de rire sur les lèvres, en pensant: «Toi, je
te fais cocu, mon vieux, je te fais cocu.» Et une satisfaction intime,
vicieuse, le pénétrait, une joie de voleur qui a réussi et qu'on ne
soupçonne pas, une joie fourbe, délicieuse. Il avait envie, tout à
coup, d'être l'ami de cet homme, de gagner sa confiance, de lui faire
raconter les choses secrètes de sa vie.

Mme de Marelle entra brusquement, et les ayant couverts d'un coup
d'œil souriant et impénétrable, elle alla vers Duroy qui n'osa
point, devant le mari, lui baiser la main, ainsi qu'il le faisait
toujours.

Elle était tranquille et gaie comme une personne habituée à tout, qui
trouvait cette rencontre naturelle et simple, en sa rouerie native et
franche. Laurine apparut, et vint, plus sagement que de coutume, tendre
son front à Georges, la présence de son père l'intimidant. Sa mère lui
dit:

--Eh bien, tu ne l'appelles plus Bel-Ami, aujourd'hui.

Et l'enfant rougit, comme si on venait de commettre une grosse
indiscrétion, de révéler une chose qu'on ne devait pas dire, de
dévoiler un secret intime et un peu coupable de son cœur.

Quand les Forestier arrivèrent, on fut effrayé de l'état de Charles. Il
avait maigri et pâli affreusement en une semaine et il toussait sans
cesse. Il annonça d'ailleurs qu'ils partaient pour Cannes le jeudi
suivant, sur l'ordre formel du médecin.

Ils se retirèrent de bonne heure, et Duroy dit en hochant la tête:

--Je crois qu'il file un bien mauvais coton. Il ne fera pas de vieux
os.

Mme de Marelle affirma avec sérénité:

--Oh! il est perdu! En voilà un qui avait eu de la chance de trouver
une femme comme la sienne.

Duroy demanda:

--Elle l'aide beaucoup?

--C'est-à-dire qu'elle fait tout. Elle est au courant de tout, elle
connaît tout le monde sans avoir l'air de voir personne; elle obtient
ce qu'elle veut, comme elle veut, et quand elle veut. Oh! elle est
fine, adroite et intrigante comme aucune, celle-là. En voilà un trésor,
pour un homme qui veut parvenir.

Georges reprit:

--Elle se remariera bien vite, sans doute?

Mme de Marelle répondit:

--Oui. Je ne serais même pas étonnée qu'elle eût en vue quelqu'un...
un député... à moins que... qu'il ne veuille pas..., car... car..., il
y aurait peut-être de gros obstacles... moraux... Enfin, voilà. Je ne
sais rien.

M. de Marelle grommela avec une lente impatience:

--Tu laisses toujours soupçonner un tas de choses que je n'aime pas.
Ne nous mêlons jamais des affaires des autres. Notre conscience nous
suffit à gouverner. Ce devrait être une règle pour tout le monde.

Duroy se retira, le cœur troublé et l'esprit plein de vagues
combinaisons.

Il alla le lendemain faire une visite aux Forestier et il les trouva
terminant leurs bagages. Charles, étendu sur un canapé, exagérait la
fatigue de sa respiration et répétait:

--Il y a un mois que je devrais être parti.

Puis il fit à Duroy une série de recommandations pour le journal, bien
que tout fût réglé et convenu avec M. Walter.

Quand Georges s'en alla, il serra énergiquement les mains de son
camarade:

--Eh bien, mon vieux, à bientôt!

Mais, comme Mme Forestier le reconduisait jusqu'à la porte, il lui dit
vivement:

--Vous n'avez pas oublié notre pacte? Nous sommes des amis et des
alliés, n'est-ce pas? Donc, si vous avez besoin de moi, en quoi que ce
soit, n'hésitez point. Une dépêche ou une lettre et j'obéirai.

Elle murmura:

--Merci, je n'oublierai pas.

Et son œil aussi lui dit: «Merci», d'une façon plus profonde et plus
douce.

Comme Duroy descendait l'escalier, il rencontra, montant à pas lents,
M. de Vaudrec, qu'une fois déjà il avait vu chez elle. Le comte
semblait triste--de ce départ, peut-être?

Voulant se montrer homme du monde, le journaliste le salua avec
empressement.

L'autre lui rendit son salut avec courtoisie, mais d'une manière un peu
fière.

Le ménage Forestier partit le jeudi soir.


VII

LA disparition de Charles donna à Duroy une importance plus grande
dans la rédaction de _la Vie Française_. Il signa quelques articles de
fond, tout en signant aussi ses échos, car le patron voulait que chacun
gardât la responsabilité de sa copie. Il eut quelques polémiques dont
il se tira avec esprit; et ses relations constantes avec les hommes
d'État le préparaient peu à peu à devenir à son tour un rédacteur
politique adroit et perspicace.

Il ne voyait qu'une tache dans tout son horizon. Elle venait d'un petit
journal frondeur qui l'attaquait constamment, ou plutôt qui attaquait
en lui le chef des échos de _la Vie Française_, le chef des échos à
surprises de M. Walter, disait le rédacteur anonyme de cette feuille,
appelée: _La Plume_. C'étaient, chaque jour, des perfidies, des traits
mordants, des insinuations de toute nature.

Jacques Rival dit un jour à Duroy:

--Vous êtes patient.

L'autre balbutia:

--Que voulez-vous, il n'y a pas d'attaque directe.

Or, un après-midi, comme il entrait dans la salle de rédaction,
Boisrenard lui tendit le numéro de _la Plume_:

--Tenez, il y a encore une note désagréable pour vous.

--Ah! à propos de quoi?

--A propos de rien, de l'arrestation d'une dame Aubert par un agent des
mœurs.

Georges prit le journal qu'on lui tendait, et lut, sous ce titre:
_Duroy s'amuse_:

  «L'illustre reporter de _la Vie Française_ nous apprend aujourd'hui
  que la dame Aubert, dont nous avons annoncé l'arrestation par un
  agent de l'odieuse brigade des mœurs, n'existe que dans notre
  imagination. Or la personne en question demeure 18, rue de
  l'Écureuil, à Montmartre. Nous comprenons trop, d'ailleurs, quel
  intérêt ou quels intérêts peuvent avoir les agents de la banque
  Walter à soutenir ceux du préfet de police qui tolère leur commerce.
  Quant au reporter dont il s'agit, il ferait mieux de nous donner
  quelqu'une de ces bonnes nouvelles à sensation dont il a le secret:
  nouvelles de morts démenties le lendemain, nouvelles de batailles
  qui n'ont pas eu lieu, annonce de paroles graves prononcées par
  des souverains qui n'ont rien dit, toutes les informations enfin
  qui constituent les «Profits Walter», ou même quelqu'une des
  petites indiscrétions sur des soirées de femmes à _succès_, ou sur
  l'excellence de certains produits qui sont d'une grande _ressource_ à
  quelques-uns de nos confrères.»

Le jeune homme demeurait interdit, plus qu'irrité, comprenant seulement
qu'il y avait là dedans quelque chose de fort désagréable pour lui.

Boisrenard reprit:

--Qui vous a donné cet écho?

Duroy cherchait, ne se rappelant plus. Puis, tout à coup, le souvenir
lui revint:

--Ah! oui, c'est Saint-Potin.

Puis il relut l'alinéa de _la Plume_, et il rougit brusquement, révolté
par l'accusation de vénalité.

Il s'écria:

--Comment, on prétend que je suis payé pour...

Boisrenard l'interrompit:

--Dame, oui. C'est embêtant pour vous. Le patron est fort sur l'œil
à ce sujet. Ça pourrait arriver si souvent dans les échos...

Saint-Potin, justement, entrait. Duroy courut à lui:

--Vous avez lu la note de _la Plume_?

--Oui, et je viens de chez la dame Aubert. Elle existe parfaitement,
mais elle n'a pas été arrêtée. Ce bruit n'a aucun fondement.

Alors Duroy s'élança chez le patron qu'il trouva un peu froid, avec un
œil soupçonneux. Après avoir écouté le cas, M. Walter répondit:

--Allez vous-même chez cette dame et démentez de façon qu'on n'écrive
plus de pareilles choses sur vous. Je parle de ce qui suit. C'est fort
ennuyeux pour le journal, pour moi et pour vous. Pas plus que la femme
de César, un journaliste ne doit être soupçonné.

Duroy monta en fiacre avec Saint-Potin pour guide, et il cria au cocher:

--18, rue de l'Écureuil, à Montmartre.

C'était dans une immense maison dont il fallut escalader les six
étages. Une vieille femme en caraco de laine vint leur ouvrir:

--Qu'est-ce que vous me r'voulez? dit-elle en apercevant Saint-Potin.

Il répondit:

--Je vous amène monsieur, qui est inspecteur de police et qui voudrait
bien savoir votre affaire.

Alors elle les fit entrer, en racontant:

--Il en est encore r'venu deux d'puis vous pour un journal, je n' sais
point l'quel.

Puis, se tournant vers Duroy:

--Donc, c'est monsieur qui désire savoir?

--Oui. Est-ce que vous avez été arrêtée par un agent des mœurs?

Elle leva les bras:

--Jamais d' la vie, mon bon monsieur, jamais d' la vie. Voilà la chose.
J'ai un boucher qui sert bien, mais qui pèse mal. Je m'en ai aperçu
souvent sans rien dire, mais l'autre jour, comme je lui demandais
deux livres de côtelettes, vu que j'aurais ma fille et mon gendre, je
m'aperçois qu'il me pèse des os de déchet, des os de côtelettes, c'est
vrai, mais pas des miennes. J'aurais pu en faire du ragoût, c'est
encore vrai, mais quand je demande des côtelettes, c'est pas pour
avoir le déchet des autres. Je refuse donc, alors y me traite de vieux
rat, je lui réplique vieux fripon; bref, de fil en aiguille, nous nous
sommes tant chamaillés qu'il y avait plus de cent personnes devant la
boutique et qui riaient, qui riaient! Tant qu'enfin un agent fut attiré
et nous invita à nous expliquer chez le commissaire. Nous y fûmes, et
on nous renvoya dos à dos. Moi, depuis, je m' sers ailleurs, et je n'
passe même pu devant la porte, pour éviter des esclandres.

Elle se tut. Duroy demanda:

--C'est tout?

--C'est toute la vérité, mon cher monsieur.

Et, lui ayant offert un verre de cassis qu'il refusa de boire, la
vieille insista pour qu'on parlât dans le rapport des fausses pesées du
boucher.

De retour au journal, Duroy rédigea sa réponse:

  «Un écrivaillon anonyme de _la Plume_, s'en étant arraché une, me
  cherche noise au sujet d'une vieille femme qu'il prétend avoir été
  arrêtée par un agent des mœurs, ce que je nie. J'ai vu moi-même la
  dame Aubert, âgée de soixante ans au moins, et elle m'a raconté
  par le menu sa querelle avec un boucher, au sujet d'une pesée de
  côtelettes, ce qui nécessita une explication devant le commissaire de
  police.

  «Voilà toute la vérité.

  «Quant aux autres insinuations du rédacteur de _la Plume_, je les
  méprise. On ne répond pas, d'ailleurs, à de pareilles choses, quand
  elles sont écrites sous le masque.

  «Georges DUROY.»

M. Walter et Jacques Rival, qui venait d'arriver, trouvèrent cette note
suffisante, et il fut décidé qu'elle passerait le jour même, à la suite
des échos.

Duroy rentra tôt chez lui, un peu agité, un peu inquiet. Qu'allait
répondre l'autre? Qui était-il? Pourquoi cette attaque brutale? Avec
les mœurs brusques des journalistes, cette bêtise pouvait aller
loin, très loin. Il dormit mal.

Quand il relut sa note dans le journal, le lendemain, il la trouva
plus agressive imprimée que manuscrite. Il aurait pu, lui semblait-il,
atténuer certains termes.

Il fut fiévreux tout le jour et il dormit mal encore la nuit suivante.
Il se leva dès l'aurore pour chercher le numéro de _la Plume_ qui
devait répondre à sa réplique.

Le temps s'était remis au froid; il gelait dur. Les ruisseaux, saisis
comme ils coulaient encore, déroulaient le long des trottoirs deux
rubans de glace.

Les journaux n'étaient point arrivés chez les marchands, et Duroy se
rappela le jour de son premier article: _Les Souvenirs d'un chasseur
d'Afrique_. Ses mains et ses pieds s'engourdissaient, devenaient
douloureux, au bout des doigts surtout; et il se mit à courir en
rond autour du kiosque vitré, où la vendeuse, accroupie sur sa
chaufferette, ne laissait voir, par la petite fenêtre, qu'un nez et des
joues rouges dans un capuchon de laine.

Enfin le distributeur de feuilles publiques passa le paquet attendu par
l'ouverture du carreau, et la bonne femme tendit à Duroy _la Plume_
grande ouverte.

Il chercha son nom d'un coup d'œil et ne vit rien d'abord. Il
respirait déjà, quand il aperçut la chose enfermée entre deux tirets.

  «Le sieur Duroy, de _la Vie Française_, nous donne un démenti; et, en
  nous démentant, il ment. Il avoue cependant qu'il existe une femme
  Aubert, et qu'un agent l'a conduite à la police. Il ne reste donc
  qu'à ajouter deux mots: «des mœurs» après le mot «agent» et c'est
  dit.

  «Mais la conscience de certains journalistes est au niveau de leur
  talent.

  «Et je signe: Louis LANGREMONT.»

Alors le cœur de Georges se mit à battre violemment, et il rentra
chez lui pour s'habiller, sans trop savoir ce qu'il faisait. Donc, on
l'avait insulté, et d'une telle façon qu'aucune hésitation n'était
possible. Pourquoi? Pour rien. A propos d'une vieille femme qui s'était
querellée avec son boucher.

Il s'habilla bien vite et se rendit chez M. Walter, quoiqu'il fût à
peine huit heures du matin.

M. Walter, déjà levé, lisait _la Plume_.

--Eh bien, dit-il avec un visage grave, en apercevant Duroy, vous ne
pouvez pas reculer?

Le jeune homme ne répondit rien. Le directeur reprit:

--Allez tout de suite trouver Rival, qui se chargera de vos intérêts.

Duroy balbutia quelques mots vagues et sortit pour se rendre chez le
chroniqueur, qui dormait encore. Il sauta du lit, au coup de sonnette,
puis ayant lu l'écho:

--Bigre, il faut y aller. Qui voyez-vous comme autre témoin?

--Mais, je ne sais pas, moi.

--Boisrenard? Qu'en pensez-vous?

--Oui, Boisrenard.

--Êtes-vous fort aux armes?

--Pas du tout.

--Ah! diable! et au pistolet?

--Je tire un peu.

--Bon. Vous allez vous exercer pendant que je m'occuperai de tout.
Attendez-moi une minute.

Il passa dans son cabinet de toilette et reparut bientôt, lavé, rasé,
correct.

--Venez avec moi, dit-il.

Il habitait au rez-de-chaussée d'un petit hôtel, et il fit descendre
Duroy dans la cave, une cave énorme, convertie en salle d'armes et en
tir, toutes les ouvertures sur la rue étant bouchées.

Après avoir allumé une ligne de becs de gaz conduisant jusqu'au fond
d'un second caveau, où se dressait un homme de fer peint en rouge et
en bleu, il posa sur une table deux paires de pistolets d'un système
nouveau se chargeant par la culasse, et il commença les commandements
d'une voix brève comme si on eût été sur le terrain.

--Prêt?

--Feu!--un, deux, trois.

Duroy, anéanti, obéissait, levait le bras, visait, tirait, et comme
il atteignait souvent le mannequin en plein ventre, car il s'était
beaucoup servi dans sa première jeunesse d'un vieux pistolet d'arçon de
son père pour tuer des oiseaux dans la cour, Jacques Rival satisfait
déclarait:

--Bien--très bien--très bien--vous irez--vous irez.

Puis il le quitta.

--Tirez comme ça jusqu'à midi. Voilà des munitions, n'ayez pas peur de
les brûler. Je viendrai vous prendre pour déjeuner et vous donner des
nouvelles.

Et il sortit.

Resté seul, Duroy tira encore quelques coups, puis il s'assit et se mit
à réfléchir.

Comme c'était bête, tout de même, ces choses-là! Qu'est-ce que ça
prouvait? Un filou était-il moins un filou après s'être battu? Que
gagnait un honnête homme insulté à risquer sa vie contre une crapule?
Et son esprit, vagabondant dans le noir, se rappela les choses dites
par Norbert de Varenne sur la pauvreté d'esprit des hommes, la
médiocrité de leurs idées et de leurs préoccupations, la niaiserie de
leur morale!

Et il déclara tout haut: «Comme il a raison, sacristi!»

Puis il sentit qu'il avait soif, et ayant entendu un bruit de gouttes
d'eau derrière lui, il aperçut un appareil à douches et il alla boire
au bout de la lance. Puis il se remit à songer. Il faisait triste
dans cette cave, triste comme dans un tombeau. Le roulement lointain
et sourd des voitures semblait un tremblement d'orage éloigné. Quelle
heure pouvait-il être? Les heures passaient là dedans comme elles
doivent passer au fond des prisons, sans que rien les indique et que
rien les marque, sauf les retours du geôlier portant les plats. Il
attendit, longtemps, longtemps.

Puis tout d'un coup il entendit des pas, des voix, et Jacques Rival
reparut, accompagné de Boisrenard. Il cria dès qu'il aperçut Duroy:

--C'est arrangé!

L'autre crut l'affaire terminée par quelque lettre d'excuses; son
cœur bondit, et il balbutia:

--Ah!... merci.

Le chroniqueur reprit:

--Ce Langremont est très carré, il a accepté toutes nos conditions.
Vingt-cinq pas, une balle au commandement en levant le pistolet. On a
le bras beaucoup plus sûr ainsi qu'en l'abaissant. Tenez, Boisrenard,
voyez ce que je vous disais.

Et prenant des armes il se mit à tirer en démontrant comment on
conservait bien mieux la ligne en levant le bras.

Puis il dit:

--Maintenant, allons déjeuner, il est midi passé.

Et ils se rendirent dans un restaurant voisin. Duroy ne parlait plus
guère. Il mangea pour n'avoir pas l'air d'avoir peur, puis dans le jour
il accompagna Boisrenard au journal et il fit sa besogne d'une façon
distraite et machinale. On le trouva crâne.

Jacques Rival vint lui serrer la main vers le milieu de l'après-midi;
et il fut convenu que ses témoins le prendraient chez lui en landau,
le lendemain à sept heures du matin, pour se rendre au bois du Vésinet
où la rencontre aurait lieu.

Tout cela s'était fait si inopinément, sans qu'il y prît part, sans
qu'il dît un mot, sans qu'il donnât son avis, sans qu'il acceptât ou
refusât, et avec tant de rapidité qu'il demeurait étourdi, effaré, sans
trop comprendre ce qui se passait.

Il se retrouva chez lui vers neuf heures du soir après avoir dîné avec
Boisrenard, qui ne l'avait point quitté de tout le jour par dévouement.

Dès qu'il fut seul, il marcha pendant quelques minutes, à grands pas
vifs, à travers sa chambre. Il était trop troublé pour réfléchir à
rien. Une seule idée emplissait son esprit:--Un duel demain,--sans
que cette idée éveillât en lui autre chose qu'une émotion confuse
et puissante. Il avait été soldat, il avait tiré sur des Arabes,
sans grand danger pour lui, d'ailleurs, un peu comme on tire sur un
sanglier, à la chasse.

En somme, il avait fait ce qu'il devait faire. Il s'était montré
ce qu'il devait être. On en parlerait, on l'approuverait, on le
féliciterait. Puis il prononça à haute voix, comme on parle dans les
grandes secousses de pensée: «Quelle brute que cet homme!»

Il s'assit et se mit à réfléchir. Il avait jeté sur sa petite table une
carte de son adversaire remise par Rival, afin de garder son adresse.
Il la relut comme il l'avait déjà lue vingt fois dans la journée.
_Louis Langremont, 176, rue Montmartre._ Rien de plus.

Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses,
pleines de sens inquiétants. «Louis Langremont», qui était cet homme?
De quel âge? De quelle taille? De quelle figure? N'était-ce pas
révoltant qu'un étranger, un inconnu, vînt ainsi troubler votre vie,
tout d'un coup, sans raison, par pur caprice, à propos d'une vieille
femme qui s'était querellée avec son boucher?

Il répéta encore une fois, à haute voix: «Quelle brute!»

Et il demeura immobile, songeant, le regard toujours planté sur la
carte. Une colère s'éveillait en lui contre ce morceau de papier, une
colère haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise. C'était
stupide cette histoire-là! Il prit une paire de ciseaux à ongles qui
traînaient et il les piqua au milieu du nom imprimé comme s'il eût
poignardé quelqu'un.

Donc il allait se battre, et se battre au pistolet? Pourquoi n'avait-il
pas choisi l'épée? Il en aurait été quitte pour une piqûre au bras ou
à la main, tandis qu'avec le pistolet on ne savait jamais les suites
possibles.

Il dit: «Allons, il faut être crâne.»

Le son de sa voix le fit tressaillir, et il regarda autour de lui. Il
commençait à se sentir fort nerveux. Il but un verre d'eau, puis se
coucha.

Dès qu'il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.

Il avait très chaud dans ses draps, bien qu'il fît très froid dans sa
chambre, mais il ne pouvait parvenir à s'assoupir. Il se tournait et se
retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis se plaçait sur le
côté gauche, puis se roulait sur le côté droit.

Il avait encore soif. Il se releva pour boire, puis une inquiétude le
saisit: «Est-ce que j'aurais peur?»

Pourquoi son cœur se mettait-il à battre follement à chaque
bruit connu de sa chambre? Quand son coucou allait sonner, le petit
grincement du ressort lui faisait faire un sursaut; et il lui fallait
ouvrir la bouche pour respirer pendant quelques secondes, tant il
demeurait oppressé.

Il se mit à raisonner en philosophe sur la possibilité de cette chose:
«Aurais-je peur?»

Non certes il n'aurait pas peur puisqu'il était résolu à aller jusqu'au
bout, puisqu'il avait cette volonté bien arrêtée de se battre, de
ne pas trembler. Mais il se sentait si profondément ému qu'il se
demanda: «Peut-on avoir peur malgré soi?» Et ce doute l'envahit,
cette inquiétude, cette épouvante! Si une force plus puissante que sa
volonté, dominatrice, irrésistible le domptait, qu'arriverait-il? Oui,
que pouvait-il arriver!

Certes il irait sur le terrain puisqu'il voulait y aller. Mais s'il
tremblait? Mais s'il perdait connaissance? Et il songea à sa situation,
à sa réputation, à son avenir.

Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se
regarder dans sa glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son
visage reflété dans le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui
sembla qu'il ne s'était jamais vu. Ses yeux lui parurent énormes; et il
était pâle, certes, il était pâle, très pâle.

Tout d'un coup, cette pensée entra en lui à la façon d'une balle:
«Demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort.» Et son cœur se
remit à battre furieusement.

Il se retourna vers sa couche et il se vit distinctement étendu sur le
dos dans ces mêmes draps qu'il venait de quitter. Il avait ce visage
creux qu'ont les morts et cette blancheur des mains qui ne remueront
plus.

Alors il eut peur de son lit, et afin de ne plus le voir il ouvrit la
fenêtre pour regarder dehors.

Un froid glacial lui mordit la chair de la tête aux pieds, et il se
recula, haletant.

La pensée lui vint de faire du feu. Il l'attisa lentement, sans se
retourner. Ses mains tremblaient un peu d'un frémissement nerveux
quand elles touchaient les objets. Sa tête s'égarait, ses pensées
tournoyantes, hachées, devenaient fuyantes, douloureuses; une ivresse
envahissait son esprit comme s'il eût bu.

Et sans cesse il se demandait; «Que vais-je faire? que vais-je devenir?»

Il se remit à marcher, répétant, d'une façon continue, machinale: «Il
faut que je sois énergique, très énergique.»

Puis il se dit: «Je vais écrire à mes parents, en cas d'accident.»

Il s'assit de nouveau, prit un cahier de papier à lettres, traça: «Mon
cher papa, ma chère maman...»

Puis il jugea ces termes trop familiers dans une circonstance aussi
tragique. Il déchira la première feuille et recommença: «Mon cher père,
ma chère mère; je vais me battre au point du jour, et comme il peut
arriver que...»

Il n'osa pas écrire le reste et se releva d'une secousse.

Cette pensée l'écrasait maintenant: «Il allait se battre en duel. Il
ne pouvait plus éviter cela. Que se passait-il donc en lui? Il voulait
se battre; il avait cette intention et cette résolution fermement
arrêtées; et il lui semblait, malgré tout l'effort de sa volonté, qu'il
ne pourrait même pas conserver la force nécessaire pour aller jusqu'au
lieu de la rencontre.»

De temps en temps ses dents s'entre-choquaient dans sa bouche avec un
petit bruit sec; et il se demandait: «Mon adversaire s'est-il déjà
battu? a-t-il fréquenté les tirs? est-il connu? est-il classé?» Il
n'avait jamais entendu prononcer ce nom. Et cependant si cet homme
n'était pas un tireur au pistolet remarquable, il n'aurait point
accepté ainsi, sans hésitation, sans discussion, cette arme dangereuse.

Alors Duroy se figurait leur rencontre, son attitude à lui et la tenue
de son ennemi. Il se fatiguait la pensée à imaginer les moindres
détails du combat; et tout à coup il voyait en face de lui ce petit
trou noir et profond du canon dont allait sortir une balle.

Et il fut pris brusquement d'une crise de désespoir épouvantable. Tout
son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés. Il serrait les
dents pour ne pas crier, avec un besoin fou de se rouler par terre,
de déchirer quelque chose, de mordre. Mais il aperçut un verre sur sa
cheminée et il se rappela qu'il possédait dans son armoire un litre
d'eau-de-vie presque plein; car il avait conservé l'habitude militaire
de _tuer le ver_ chaque matin.

Il saisit la bouteille et but, à même le goulot, à longues gorgées,
avec avidité. Et il la reposa seulement lorsque le souffle lui manqua.
Elle était vidée d'un tiers.

Une chaleur pareille à une flamme lui brûla bientôt l'estomac, se
répandit dans ses membres, raffermit son âme en l'étourdissant.

Il se dit: «Je tiens le moyen.» Et comme il se sentait maintenant la
peau brûlante il rouvrit la fenêtre.

Le jour naissait, calme et glacial. Là-haut, les étoiles semblaient
mourir au fond du firmament éclairci, et dans la tranchée profonde du
chemin de fer les signaux verts, rouges et blancs pâlissaient.

Les premières locomotives sortaient du garage et s'en venaient en
sifflant chercher les premiers trains. D'autres, dans le lointain,
jetaient des appels aigus et répétés, leurs cris de réveil, comme font
les coqs dans les champs.

Duroy pensait: «Je ne verrai peut-être plus tout ça.» Mais comme il
sentit qu'il allait de nouveau s'attendrir sur lui-même, il réagit
violemment: «Allons, il ne faut songer à rien jusqu'au moment de la
rencontre, c'est le seul moyen d'être crâne.»

Et il se mit à sa toilette. Il eut encore, en se rasant, une seconde de
défaillance en songeant que c'était peut-être la dernière fois qu'il
regardait son visage.

Mais il but une nouvelle gorgée d'eau-de-vie, et acheva de s'habiller.

L'heure qui suivit fut difficile à passer. Il marchait de long en large
en s'efforçant en effet d'immobiliser son âme. Lorsqu'il entendit
frapper à sa porte, il faillit s'abattre sur le dos, tant la commotion
fut violente. C'étaient ses témoins. Déjà!

Ils étaient enveloppés de fourrures. Rival déclara, après avoir serré
la main de son client:

--Il fait un froid de Sibérie.

Puis il demanda:

--Ça va bien?

--Oui, très bien.

--On est calme?

--Très calme.

--Allons, ça ira. Avez-vous bu et mangé quelque chose?

--Oui, je n'ai besoin de rien.

Boisrenard, pour la circonstance, portait une décoration étrangère,
verte et jaune, que Duroy ne lui avait jamais vue.

Ils descendirent. Un monsieur les attendait dans le landau. Rival nomma:

--Le docteur Le Brument.

Duroy lui serra la main en balbutiant:

--Je vous remercie.

Puis il voulut prendre place sur la banquette du devant et il s'assit
sur quelque chose de dur qui le fit relever comme si un ressort l'eût
redressé. C'était la boîte aux pistolets.

Rival répétait:

--Non! Au fond le combattant et le médecin, au fond!

Duroy finit par comprendre et il s'affaissa à côté du docteur.

Les deux témoins montèrent à leur tour et le cocher partit. Il savait
où on devait aller.

Mais la boîte aux pistolets gênait tout le monde, surtout Duroy,
qui eût préféré ne pas la voir. On essaya de la placer derrière les
dos, elle cassait les reins; puis on la mit debout entre Rival et
Boisrenard, elle tombait tout le temps. On finit par la glisser sous
les pieds.

La conversation languissait, bien que le médecin racontât des
anecdotes. Rival seul lui répondait. Duroy eût voulut prouver de la
présence d'esprit, mais il avait peur de perdre le fil de ses idées,
de montrer le trouble de son âme; et il était hanté par la crainte
torturante de se mettre à trembler.

La voiture fut bientôt en pleine campagne. Il était neuf heures
environ. C'était une de ces rudes matinées d'hiver où toute la nature
est luisante, cassante et dure comme du cristal. Les arbres, vêtus
de givre, semblent avoir sué de la glace; la terre sonne sous les
pas; l'air sec porte au loin les moindres bruits; le ciel bleu paraît
brillant à la façon des miroirs, et le soleil passe dans l'espace,
éclatant et froid lui-même, jetant sur la création gelée des rayons qui
n'échauffent rien.

Rival disait à Duroy:

--J'ai pris les pistolets chez Gastine Renette. Il les a chargés
lui-même. La boîte est cachetée. On les tirera au sort, d'ailleurs,
avec ceux de notre adversaire.

Duroy répondit machinalement:

--Je vous remercie.

Alors Rival lui fit des recommandations minutieuses, car il tenait à ce
que son client ne commît aucune erreur. Il insistait sur chaque point
plusieurs fois:

--Quand on demandera: «Êtes-vous prêts, messieurs?» vous répondrez
d'une voix forte: «Oui!»

Quand on commandera «Feu!» vous élèverez vivement le bras, et vous
tirerez avant qu'on ait prononcé trois.

Et Duroy se répétait mentalement: «Quand on commandera feu, j'élèverai
le bras,--quand on commandera feu, j'élèverai le bras,--quand on
commandera feu, j'élèverai le bras.»

Il apprenait cela comme les enfants apprennent leurs leçons en le
murmurant à satiété pour se le bien graver dans la tête: «Quand on
commandera feu, j'élèverai le bras.»

Le landau entra sous un bois, tourna à droite dans une avenue, puis
encore à droite. Rival, brusquement, ouvrit la portière pour crier au
cocher:

--Là, par ce petit chemin.

Et la voiture s'engagea dans une route à ornières entre deux taillis où
tremblotaient des feuilles mortes bordées d'un liséré de glace.

Duroy marmottait toujours: «Quand on commandera feu, j'élèverai le
bras.» Et il pensa qu'un accident de voiture arrangerait tout. Oh! si
on pouvait verser, quelle chance! s'il pouvait se casser une jambe!...

Mais il aperçut au bout d'une clairière une autre voiture arrêtée et
quatre messieurs qui piétinaient pour s'échauffer les pieds; et il fut
obligé d'ouvrir la bouche, tant sa respiration devenait pénible.

Les témoins descendirent d'abord, puis le médecin et le combattant.
Rival avait pris la boîte aux pistolets et il s'en alla avec
Boisrenard, vers deux des étrangers qui venaient à eux. Duroy les vit
se saluer avec cérémonie, puis marcher ensemble dans la clairière en
regardant tantôt par terre et tantôt dans les arbres, comme s'ils
avaient cherché quelque chose qui aurait pu tomber ou s'envoler. Puis
ils comptèrent des pas et enfoncèrent avec grand'peine deux cannes
dans le sol gelé. Ils se réunirent ensuite en groupe et ils firent les
mouvements du jeu de pile ou face, comme des enfants qui s'amusent.

Le docteur Le Brument demandait à Duroy:

--Vous vous sentez bien? Vous n'avez besoin de rien?

--Non, de rien, merci.

Il lui semblait qu'il était fou, qu'il dormait, qu'il rêvait, que
quelque chose de surnaturel était survenu qui l'enveloppait.

Avait-il peur? Peut-être? Mais il ne savait pas. Tout était changé
autour de lui.

Jacques Rival revint et lui annonça tout bas avec satisfaction:

--Tout est prêt. La chance nous a favorisés pour les pistolets.

Voilà une chose qui était indifférente à Duroy.

On lui ôta son pardessus. Il se laissa faire. On tâta les poches de
sa redingote pour s'assurer qu'il ne portait point de papiers ni de
portefeuille protecteur.

Il répétait en lui-même, comme une prière: «Quand on commandera feu,
j'élèverai le bras.»

Puis on l'amena jusqu'à une des cannes piquées en terre et on lui remit
son pistolet. Alors il aperçut un homme debout, en face de lui, tout
près, un petit homme ventru, chauve, qui portait des lunettes. C'était
son adversaire.

Il le vit très bien, mais il ne pensait à rien qu'à ceci: «Quand on
commandera feu, j'élèverai le bras et je tirerai.» Une voix résonna
dans le grand silence de l'espace, une voix qui semblait venir de très
loin, et elle demanda:

--Êtes-vous prêts, messieurs?

Georges cria:

--Oui!

Alors la même voix ordonna:

--Feu...

Il n'écouta rien de plus, il ne s'aperçut de rien, il ne se rendit
compte de rien, il sentit seulement qu'il levait le bras en appuyant de
toute sa force sur la gâchette.

Et il n'entendit rien.

Mais il vit aussitôt un peu de fumée au bout du canon de son pistolet;
et comme l'homme en face de lui demeurait toujours debout, dans la même
posture également, il aperçut aussi un autre petit nuage blanc qui
s'envolait au-dessus de la tête de son adversaire.

Ils avaient tiré tous les deux. C'était fini.

Ses témoins et le médecin le touchaient, le palpaient, déboutonnaient
ses vêtements en demandant avec anxiété:

--Vous n'êtes pas blessé?

Il répondit au hasard:

--Non, je ne crois pas.

Langremont, d'ailleurs, demeurait aussi intact que son ennemi, et
Jacques Rival murmura d'un ton mécontent:

--Avec ce sacré pistolet, c'est toujours comme ça, on se rate ou on se
tue. Quel sale instrument!

Duroy ne bougeait point, paralysé de surprise et de joie: «C'était
fini!» Il fallut lui enlever son arme qu'il tenait toujours serrée
dans sa main. Il lui semblait maintenant qu'il se serait battu contre
l'univers entier. C'était fini. Quel bonheur! il se sentait brave tout
à coup à provoquer n'importe qui.

Tous les témoins causèrent quelques minutes, prenant rendez-vous
dans le jour pour la rédaction du procès-verbal, puis on remonta dans
la voiture; et le cocher qui riait sur son siège repartit en faisant
claquer son fouet.

Ils déjeunèrent tous les quatre sur le boulevard, en causant de
l'événement. Duroy disait ses impressions:

--Ça ne m'a rien fait, absolument rien. Vous avez dû le voir du reste?

Rival répondit:

--Oui, vous vous êtes bien tenu.

Quand le procès-verbal fut rédigé on le présenta à Duroy qui devait
l'insérer dans les échos. Il s'étonna de voir qu'il avait échangé deux
balles avec M. Louis Langremont, et, un peu inquiet, il interrogea
Rival:

--Mais nous n'avons tiré qu'une balle.

L'autre sourit:

--Oui, une balle... une balle chacun... ça fait deux balles.

Et Duroy, trouvant l'explication satisfaisante, n'insista pas. Le père
Walter l'embrassa:

--Bravo, bravo, vous avez défendu le drapeau de _la Vie Française_,
bravo!

Georges se montra, le soir, dans les principaux grands journaux et dans
les principaux grands cafés du boulevard. Il rencontra deux fois son
adversaire qui se montrait également.

Ils ne se saluèrent pas. Si l'un des deux avait été blessé, ils se
seraient serré les mains. Chacun jurait d'ailleurs avec conviction
avoir entendu siffler la balle de l'autre.

Le lendemain, vers onze heures du matin, Duroy reçut un petit bleu:
«Mon Dieu, que j'ai eu peur! Viens donc tantôt rue de Constantinople,
que je t'embrasse, mon amour. Comme tu es brave--je t'adore.--Clo.»

Il alla au rendez-vous et elle s'élança dans ses bras, le couvrant de
baisers:

--Oh! mon chéri, si tu savais mon émotion quand j'ai lu les journaux ce
matin. Oh! raconte-moi. Dis-moi tout. Je veux savoir.

Il dut raconter les détails avec minutie. Elle demandait:

--Comme tu as dû avoir une mauvaise nuit avant le duel!

--Mais non. J'ai bien dormi.

--Moi je n'aurais pas fermé l'œil. Et sur le terrain, dis-moi
comment ça s'est passé.

Il fit un récit dramatique:

--Lorsque nous fûmes en face l'un de l'autre, à vingt pas, quatre fois
seulement la longueur de cette chambre, Jacques, après avoir demandé si
nous étions prêts, commanda: «Feu.» J'ai élevé mon bras immédiatement,
bien en ligne, mais j'ai eu le tort de vouloir viser la tête. J'avais
une arme fort dure et je suis accoutumé à des pistolets bien doux, de
sorte que la résistance de la gâchette a relevé le coup. N'importe, ça
n'a pas dû passer loin. Lui aussi il tire bien, le gredin. Sa balle m'a
effleuré la tempe. J'en ai senti le vent.

Elle était assise sur ses genoux et le tenait dans ses bras comme pour
prendre part à son danger. Elle balbutiait:

--Oh! mon pauvre chéri, mon pauvre chéri...

Puis quand il eut fini de conter elle lui dit:

--Tu ne sais pas, je ne peux plus me passer de toi! Il faut que je te
voie, et, avec mon mari à Paris, ça n'est pas commode. Souvent j'aurais
une heure le matin, avant que tu sois levé, et je pourrais aller
t'embrasser, mais je ne veux pas rentrer dans ton affreuse maison.
Comment faire?

Il eut brusquement une inspiration et demanda:

--Combien payes-tu ici?

--Cent francs par mois.

--Eh bien, je prends l'appartement à mon compte et je vais l'habiter
tout à fait. Le mien n'est plus suffisant dans ma nouvelle position.

Elle réfléchit quelques instants, puis répondit:

--Non. Je ne veux pas.

Il s'étonna:

--Pourquoi ça?

--Parce que...

--Ce n'est pas une raison. Ce logement me convient très bien. J'y suis.
J'y reste.

Il se mit à rire:

--D'ailleurs il est à mon nom.

Mais elle refusait toujours:

--Non, non, je ne veux pas...

--Pourquoi ça, enfin?

Alors elle chuchota tout bas, tendrement:

--Parce que tu y amènerais des femmes, et je ne veux pas.

Il s'indigna:

--Jamais de la vie, par exemple. Je te le promets.

--Non, tu en amènerais tout de même.

--Je te le jure.

--Bien vrai?

--Bien vrai. Parole d'honneur. C'est notre maison, ça, rien qu'à nous.

Elle l'étreignit dans un élan d'amour:

--Alors je veux bien, mon chéri. Mais tu sais, si tu me trompes une
fois, rien qu'une fois, ce sera fini entre nous, fini pour toujours.

Il jura encore avec des protestations, et il fut convenu qu'il
s'installerait le jour même, afin qu'elle pût le voir quand elle
passerait devant la porte.

Puis elle lui dit:

--En tout cas, viens dîner dimanche. Mon mari te trouve charmant.

Il fut flatté:

--Ah! vraiment?...

--Oui, tu as fait sa conquête. Et puis écoute, tu m'as dit que tu avais
été élevé dans un château à la campagne, n'est-ce pas?

--Oui, pourquoi?

--Alors tu dois connaître un peu la culture?

--Oui.

--Eh bien, parle-lui de jardinage et de récoltes, il aime beaucoup ça.

--Bon. Je n'oublierai pas.

Elle le quitta, après l'avoir indéfiniment embrassé, ce duel ayant
exaspéré sa tendresse.

Et Duroy pensait, en se rendant au journal: «Quel drôle d'être ça
fait! Quelle tête d'oiseau! Sait-on ce qu'elle veut et ce qu'elle
aime? Et quel drôle de ménage! Quel fantaisiste a bien pu préparer
l'accouplement de ce vieux et de cette écervelée? Quel raisonnement a
décidé cet inspecteur à épouser cette étudiante? Mystère! Qui sait?
L'amour, peut-être?

Puis il conclut: «Enfin, c'est une bien gentille maîtresse; je serais
rudement bête de la lâcher.»


VIII

SON duel avait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tête
de _la Vie Française_; mais, comme il éprouvait une peine infinie
à découvrir des idées, il prit la spécialité des déclamations
sur la décadence des mœurs, sur l'abaissement des caractères,
l'affaissement du patriotisme et l'anémie de l'honneur français. (Il
avait trouvé le mot «anémie» dont il était fier.)

Et quand Mme de Marelle, pleine de cet esprit gouailleur, sceptique
et gobeur qu'on appelle l'esprit de Paris, se moquait de ses tirades
qu'elle crevait d'une épigramme, il répondait en souriant:

--Bah! ça me fait une bonne réputation pour plus tard.

Il habitait maintenant rue de Constantinople, où il avait transporté
sa malle, sa brosse, son rasoir et son savon, ce qui constituait son
déménagement. Deux ou trois fois par semaine, la jeune femme arrivait
avant qu'il fût levé, se déshabillait en une minute et se glissait dans
le lit, toute frissonnante du froid du dehors.

Duroy, par contre, dînait tous les jeudis dans le ménage et faisait la
cour au mari en lui parlant agriculture; et comme il aimait lui-même
les choses de la terre, ils s'intéressaient parfois tellement tous deux
à leur causerie qu'ils oubliaient tout à fait leur femme sommeillant
sur le canapé.

Laurine aussi s'endormait, tantôt sur les genoux de son père, tantôt
sur les genoux de Bel-Ami.

Et quand le journaliste était parti, M. de Marelle ne manquait point de
déclarer avec ce ton doctrinaire dont il disait les moindres choses:

--Ce garçon est vraiment fort agréable. Il a l'esprit très cultivé.

Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la violette dans
les rues en passant le matin auprès des voitures traînées par les
marchandes de fleurs.

Duroy vivait sans un nuage dans son ciel.

Or, une nuit, comme il rentrait, il trouva une lettre glissée sous sa
porte. Il regarda le timbre, et il vit «Cannes.» L'ayant ouverte, il
lut:

  «Cannes, villa Jolie.

  «Cher monsieur et ami, vous m'avez dit, n'est-ce pas, que je pouvais
  compter sur vous en tout? Eh bien, j'ai à vous demander un cruel
  service, c'est de venir m'assister, de ne pas me laisser seule aux
  derniers moments de Charles qui va mourir. Il ne passera peut-être
  pas la semaine, bien qu'il se lève encore, mais le médecin m'a
  prévenue.

  «Je n'ai plus la force ni le courage de voir cette agonie jour et
  nuit. Et je songe avec terreur aux derniers moments qui approchent.
  Je ne puis demander une pareille chose qu'à vous, car mon mari n'a
  plus de famille. Vous étiez son camarade; il vous a ouvert la porte
  du journal. Venez, je vous en supplie. Je n'ai personne à appeler.

  «Croyez-moi votre camarade toute dévouée.

  «Madeleine FORESTIER.»

Un singulier sentiment entra comme un souffle d'air au cœur de
Georges, un sentiment de délivrance, d'espace qui s'ouvrait devant lui,
et il murmura: «Certes, j'irai. Ce pauvre Charles! Ce que c'est que de
nous, tout de même!»

Le patron, à qui il communiqua la lettre de la jeune femme, donna en
grognant son autorisation. Il répétait:

--Mais revenez vite, vous nous êtes indispensable.

Georges Duroy partit pour Cannes le lendemain par le rapide de sept
heures, après avoir prévenu le ménage de Marelle par un télégramme.

Il arriva, le jour suivant, vers quatre heures du soir.

Un commissionnaire le guida vers la villa Jolie, bâtie à mi-côte, dans
cette forêt de sapins peuplée de maisons blanches, qui va du Cannet au
golfe Juan.

La maison était petite, basse, de style italien, au bord de la route
qui monte en zigzag à travers les arbres, montrant à chaque détour
d'admirables points de vue.

Le domestique ouvrit la porte et s'écria:

--Oh! monsieur, madame vous attend avec bien de l'impatience.

Duroy demanda:

--Comment va votre maître?

--Oh! pas bien, monsieur. Il n'en a pas pour longtemps.

Le salon où le jeune homme entra était tendu de perse rose à dessins
bleus. La fenêtre, large et haute, donnait sur la ville et sur la mer.

Duroy murmurait: «Bigre, c'est chic ici comme maison de campagne. Où
diable prennent-ils tout cet argent-là?»

Un bruit de robe le fit retourner.

Mme Forestier lui tendait les deux mains:

--Comme vous êtes gentil, comme c'est gentil d'être venu!

Et brusquement elle l'embrassa. Puis ils se regardèrent.

Elle était un peu pâlie, un peu maigrie, mais toujours fraîche, et
peut-être plus jolie encore avec son air plus délicat. Elle murmura:

--Il est terrible, voyez-vous, il se sait perdu et il me tyrannise
atrocement. Je lui ai annoncé votre arrivée. Mais où est votre malle?

Duroy répondit:

--Je l'ai laissée au chemin de fer, ne sachant pas dans quel hôtel vous
me conseilleriez de descendre pour être près de vous.

Elle hésita, puis reprit:

--Vous descendrez ici, dans la villa. Votre chambre est prête, du
reste. Il peut mourir d'un moment à l'autre, et si cela arrivait la
nuit, je serais seule. J'enverrai chercher votre bagage.

Il s'inclina:

--Comme vous voudrez.

--Maintenant, montons, dit-elle.

Il la suivit. Elle ouvrit une porte au premier étage, et Duroy aperçut
auprès d'une fenêtre, assis dans un fauteuil et enroulé dans des
couvertures, livide sous la clarté rouge du soleil couchant, une espèce
de cadavre qui le regardait. Il le reconnaissait à peine; il devina
plutôt que c'était son ami.

On sentait dans cette chambre la fièvre, la tisane, l'éther, le
goudron, cette odeur innommable et lourde des appartements où respire
un poitrinaire.

Forestier souleva sa main d'un geste pénible et lent:

--Te voilà, dit-il, tu viens me voir mourir. Je te remercie.

Duroy affecta de rire:

--Te voir mourir! ce ne serait pas un spectacle amusant, et je ne
choisirais point cette occasion-là pour visiter Cannes. Je viens te
dire bonjour et me reposer un peu.

L'autre murmura:

--Assieds-toi.

Et il baissa la tête comme enfoncé en des méditations désespérées.

Il respirait d'une façon rapide, essoufflée, et parfois poussait une
sorte de gémissement, comme s'il eût voulu rappeler aux autres combien
il était malade.

Voyant qu'il ne parlerait point, sa femme vint s'appuyer à la fenêtre
et elle dit en montrant l'horizon d'un coup de tête:

--Regardez cela! Est-ce beau?

En face d'eux, la côte semée de villas descendait jusqu'à la ville
qui était couchée le long du rivage en demi-cercle, avec sa tête à
droite vers la jetée que dominait la vieille cité surmontée d'un vieux
beffroi, et ses pieds à gauche à la pointe de la Croisette, en face des
îles de Lérins. Elles avaient l'air, ces îles, de deux taches vertes,
dans l'eau toute bleue. On eût dit qu'elles flottaient comme deux
feuilles immenses, tant elles semblaient plates de là-haut.

Et tout au loin, fermant l'horizon de l'autre côté du golfe, au-dessus
de la jetée et du beffroi, une longue suite de montagnes bleuâtres
dessinait sur un ciel éclatant une ligne bizarre et charmante de
sommets tantôt arrondis, tantôt crochus, tantôt pointus, et qui
finissait par un grand mont en pyramide plongeant son pied dans la
pleine mer.

Mme Forestier l'indiqua:

--C'est l'Esterel.

L'espace derrière les cimes sombres était rouge, d'un rouge sanglant et
doré que l'œil ne pouvait soutenir.

Duroy subissait malgré lui la majesté de cette fin du jour.

Il murmura, ne trouvant point d'autre terme assez imagé pour exprimer
son admiration:

--Oh! oui, c'est épatant, ça!

Forestier releva la tête vers sa femme et demanda:

--Donne-moi un peu d'air.

Elle répondit:

--Prends garde, il est tard, le soleil se couche, tu vas encore
attraper froid, et tu sais que ça ne te vaut rien dans ton état de
santé.

Il fit de la main droite un geste fébrile et faible qui aurait voulu
être un coup de poing et il murmura avec une grimace de colère, une
grimace de mourant qui montrait la minceur des lèvres, la maigreur des
joues et la saillie de tous les os:

--Je te dis que j'étouffe. Qu'est-ce que ça te fait que je meure un
jour plus tôt ou un jour plus tard, puisque je suis foutu...

Elle ouvrit toute grande la fenêtre.

Le souffle qui entra les surprit tous les trois comme une caresse.
C'était une brise molle, tiède, paisible, une brise de printemps
nourrie déjà par les parfums des arbustes et des fleurs capiteuses qui
poussent sur cette côte. On y distinguait un goût puissant de résine et
l'âcre saveur des eucalyptus.

Forestier la buvait d'une haleine courte et fiévreuse. Il crispa les
ongles de ses mains sur les bras de son fauteuil, et dit d'une voix
basse, sifflante, rageuse:

--Ferme la fenêtre. Cela me fait mal. J'aimerais mieux crever dans une
cave.

Et sa femme ferma la fenêtre lentement, puis elle regarda au loin, le
front contre la vitre.

Duroy, mal à l'aise, aurait voulu causer avec le malade, le rassurer.

Mais il n'imaginait rien de propre à le réconforter.

Il balbutia:

--Alors ça ne va pas mieux depuis que tu es ici?

L'autre haussa les épaules avec une impatience accablée:

--Tu le vois bien.

Et il baissa de nouveau la tête.

Duroy reprit:

--Sacristi, il fait rudement bon ici, comparativement à Paris. Là-bas
on est encore en plein hiver. Il neige, il grêle, il pleut, et il fait
sombre à allumer les lampes dès trois heures de l'après-midi.

Forestier demanda:

--Rien de nouveau au journal?

--Rien de nouveau. On a pris pour te remplacer le petit Lacrin
qui sort du _Voltaire_; mais il n'est pas mûr. Il est temps que tu
reviennes!

Le malade balbutia:

--Moi? J'irai faire de la chronique à six pieds sous terre maintenant.

L'idée fixe revenait comme un coup de cloche à propos de tout,
reparaissait sans cesse dans chaque pensée, dans chaque phrase.

Il y eut un long silence, un silence douloureux et profond. L'ardeur du
couchant se calmait lentement; et les montagnes devenaient noires sur
le ciel rouge qui s'assombrissait. Une ombre colorée, un commencement
de nuit qui gardait des lueurs de brasier mourant entrait dans la
chambre, semblait teindre les meubles, les murs, les tentures, les
coins avec des tons mêlés d'encre et de pourpre. La glace de la
cheminée, reflétant l'horizon, avait l'air d'une plaque de sang.

Mme Forestier ne remuait point, toujours debout, le dos à
l'appartement, le visage contre le carreau.

Et Forestier se mit à parler d'une voix saccadée, essoufflée,
déchirante à entendre:

--Combien est-ce que j'en verrai encore, de couchers de soleil?...
huit... dix... quinze ou vingt... peut-être trente..., pas plus...
Vous avez du temps, vous autres... moi, c'est fini... Et ça
continuera... après moi, comme si j'étais là...

Il demeura muet quelques minutes, puis reprit:

--Tout ce que je vois me rappelle que je ne le verrai plus dans
quelques jours... C'est horrible... je ne verrai plus rien... rien de
ce qui existe... les plus petits objets qu'on manie... les verres...
les assiettes... les lits où l'on se repose si bien... les voitures.
C'est bon de se promener en voiture, le soir... Comme j'aimais tout ça!

Il faisait avec les doigts de chaque main un mouvement nerveux et
léger, comme s'il eût joué du piano sur les deux bras de son siège.
Et chacun de ses silences était plus pénible que ses paroles, tant on
sentait qu'il devait penser à d'épouvantables choses.

Et Duroy tout à coup se rappela ce que lui disait Norbert de Varenne,
quelques semaines auparavant: «Moi, maintenant, je vois la mort de si
près que j'ai souvent envie d'étendre le bras pour la repousser... Je
la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les
feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d'un ami, me
ravagent le cœur et me crient: La voilà!»

Il n'avait point compris, ce jour-là; maintenant il comprenait en
regardant Forestier. Et une angoisse inconnue, atroce, entrait en lui,
comme s'il eût senti tout près, sur ce fauteuil où haletait cet homme,
la hideuse mort à portée de sa main. Il avait envie de se lever, de
s'en aller, de se sauver, de retourner à Paris tout de suite! Oh! s'il
avait su, il ne serait pas venu.

La nuit maintenant s'était répandue dans la chambre, comme un deuil
hâtif qui serait tombé sur ce moribond. Seule la fenêtre restait
visible encore, dessinant, dans son carré plus clair, la silhouette
immobile de la jeune femme.

Et Forestier demanda avec irritation:

--Eh bien, on n'apporte pas la lampe aujourd'hui? Voilà ce qu'on
appelle soigner un malade.

L'ombre du corps qui se découpait sur les carreaux disparut, et on
entendit tinter un timbre électrique dans la maison sonore.

Un domestique entra bientôt qui posa une lampe sur la cheminée. Mme
Forestier dit à son mari:

--Veux-tu te coucher, ou descendras-tu pour dîner?

Il murmura:

--Je descendrai.

Et l'attente du repas les fit demeurer encore près d'une heure
immobiles, tous les trois, prononçant seulement parfois un mot, un mot
quelconque inutile, banal, comme s'il y eût eu du danger, un danger
mystérieux, à laisser durer trop longtemps ce silence, à laisser se
figer l'air muet de cette chambre, de cette chambre où rôdait la mort.

Enfin le dîner fut annoncé. Il sembla long à Duroy, interminable. Ils
ne parlaient pas, ils mangeaient sans bruit, puis émiettaient du pain
du bout des doigts. Et le domestique faisait le service, marchait,
allait et venait sans qu'on entendît ses pieds, car le bruit des
semelles irritant Charles, l'homme était chaussé de savates. Seul le
tic tac dur d'une horloge de bois troublait le calme des murs de son
mouvement mécanique et régulier.

Dès qu'on eut fini de manger, Duroy, sous prétexte de fatigue, se
retira dans sa chambre, et, accoudé à sa fenêtre, il regardait la
pleine lune au milieu du ciel, comme un globe de lampe énorme, jeter
sur les murs blancs des villas sa clarté sèche et voilée, et semer
sur la mer une sorte d'écaille de lumière mouvante et douce. Et il
cherchait une raison pour s'en aller bien vite, inventant des ruses,
des télégrammes qu'il allait recevoir, un rappel de M. Walter.

Mais ses résolutions de fuite lui parurent plus difficiles à réaliser,
en s'éveillant le lendemain. Mme Forestier ne se laisserait point
prendre à ses adresses, et il perdrait par sa couardise tout le
bénéfice de son dévouement. Il se dit: «Bah! c'est embêtant; eh bien,
tant pis, il y a des passes désagréables dans la vie; et puis, ça ne
sera peut-être pas long.»

Il faisait un temps bleu, de ce bleu du Midi qui vous emplit le cœur
de joie; et Duroy descendit jusqu'à la mer, trouvant qu'il serait assez
tôt de voir Forestier dans la journée.

Quand il rentra pour déjeuner, le domestique lui dit:

--Monsieur a déjà demandé monsieur deux ou trois fois. Si monsieur veut
monter chez monsieur.

Il monta. Forestier semblait dormir dans un fauteuil. Sa femme lisait,
allongée sur le canapé.

Le malade releva la tête. Duroy demanda:

--Eh bien, comment vas-tu? Tu m'as l'air gaillard, ce matin.

L'autre murmura:

--Oui, ça va mieux, j'ai repris des forces. Déjeune bien vite avec
Madeleine, parce que nous allons faire un tour en voiture.

La jeune femme, dès qu'elle fut seule avec Duroy, lui dit:

--Voilà! aujourd'hui il se croit sauvé. Il fait des projets depuis le
matin. Nous allons tout à l'heure au golfe Juan acheter des faïences
pour notre appartement de Paris. Il veut sortir à toute force, mais
j'ai horriblement peur d'un accident. Il ne pourra pas supporter les
secousses de la route.

Quand le landau fut arrivé, Forestier descendit l'escalier pas à pas,
soutenu par son domestique. Mais dès qu'il aperçut la voiture, il
voulut qu'on la découvrît.

Sa femme résistait:

--Tu vas prendre froid. C'est de la folie.

Il s'obstina:

--Non, je vais beaucoup mieux. Je le sens bien.

On passa d'abord dans ces chemins ombreux qui vont toujours entre deux
jardins et qui font de Cannes une sorte de parc anglais, puis on gagna
la route d'Antibes, le long de la mer.

Forestier expliquait le pays. Il avait indiqué d'abord la villa du
comte de Paris. Il en nommait d'autres. Il était gai, d'une gaieté
voulue, factice et débile de condamné. Il levait le doigt, n'ayant
point la force de tendre le bras.

--Tiens, voici l'île Sainte-Marguerite et le château d'où Bazaine s'est
évadé. Nous en a-t-on donné à garder avec cette affaire-là!

Puis il eut des souvenirs de régiment; il nomma des officiers qui leur
rappelaient des histoires. Mais, tout à coup, la route ayant tourné, on
découvrit le golfe Juan tout entier avec son village blanc dans le fond
et la pointe d'Antibes à l'autre bout.

Et Forestier, saisi soudain d'une joie enfantine, balbutia:

--Ah! l'escadre, tu vas voir l'escadre!

Au milieu de la vaste baie, on apercevait, en effet, une demi-douzaine
de gros navires qui ressemblaient à des rochers couverts de ramures.
Ils étaient bizarres, difformes, énormes, avec des excroissances, des
tours, des éperons s'enfonçant dans l'eau comme pour aller prendre
racine sous la mer.

On ne comprenait pas que cela pût se déplacer, remuer, tant ils
semblaient lourds et attachés au fond. Une batterie flottante, ronde,
haute, en forme d'observatoire, ressemblait à ces phares qu'on bâtit
sur des écueils.

Et un grand trois-mâts passait auprès d'eux pour gagner le large,
toutes ses voiles déployées blanches et joyeuses. Il était gracieux et
joli auprès des monstres de guerre, des monstres de fer, des vilains
monstres accroupis sur l'eau.

Forestier s'efforçait de les reconnaître. Il nommait: le _Colbert_, le
_Suffren_, l'_Amiral-Duperré_, le _Redoutable_, la _Dévastation_, puis
il reprenait:

--Non, je me trompe, c'est celui-là la _Dévastation_.

Ils arrivèrent devant une sorte de grand pavillon où on lisait:
«Faïences d'art du golfe Juan», et la voiture ayant tourné autour d'un
gazon, s'arrêta devant la porte.

Forestier voulut acheter deux vases pour les poser sur sa bibliothèque.
Comme il ne pouvait guère descendre de voiture, on lui apportait les
modèles l'un après l'autre. Il fut longtemps à choisir, consultant sa
femme et Duroy:

--Tu sais, c'est pour le meuble au fond de mon cabinet. De mon
fauteuil, j'ai cela sous les yeux tout le temps. Je tiens à une forme
ancienne, à une forme grecque.

Il examinait les échantillons, s'en faisait apporter d'autres,
reprenait les premiers. Enfin, il se décida; et ayant payé, il exigea
que l'expédition fût faite tout de suite.

--Je retourne à Paris dans quelques jours, disait-il.

Ils revinrent, mais, le long du golfe, un courant d'air froid les
frappa soudain, glissé dans le pli d'un vallon, et le malade se mit à
tousser.

Ce ne fut rien d'abord, une petite crise; mais elle grandit, devint une
quinte ininterrompue, puis une sorte de hoquet, un râle.

Forestier suffoquait, et chaque fois qu'il voulait respirer la toux lui
déchirait la gorge, sortie du fond de sa poitrine. Rien ne le calmait,
rien ne l'apaisait. Il fallut le porter du landau dans sa chambre, et
Duroy, qui lui tenait les jambes, sentait les secousses de ses pieds, à
chaque convulsion de ses poumons.

La chaleur du lit n'arrêta point l'accès, qui dura jusqu'à minuit; puis
les narcotiques, enfin, engourdirent les spasmes mortels de la toux. Et
le malade demeura jusqu'au jour, assis dans son lit, les yeux ouverts.

Les premières paroles qu'il prononça furent pour demander le barbier,
car il tenait à être rasé chaque matin. Il se leva pour cette opération
de toilette; mais il fallut le recoucher aussitôt, et il se mit à
respirer d'une façon si courte, si dure, si pénible, que Mme Forestier,
épouvantée, fit réveiller Duroy, qui venait de se coucher, pour le
prier d'aller chercher le médecin.

Il ramena presque immédiatement le docteur Gavaut qui prescrivit un
breuvage et donna quelques conseils; mais comme le journaliste le
reconduisait pour lui demander son avis:

--C'est l'agonie, dit-il. Il sera mort demain matin. Prévenez cette
pauvre jeune femme et envoyez chercher un prêtre. Moi, je n'ai plus
rien à faire. Je me tiens cependant entièrement à votre disposition.

Duroy fit appeler Mme Forestier:

--Il va mourir. Le docteur conseille d'envoyer chercher un prêtre. Que
voulez-vous faire?

Elle hésita longtemps, puis, d'une voix lente, ayant tout calculé:

--Oui, ça vaut mieux... sous bien des rapports... Je vais le préparer,
lui dire que le curé désire le voir... Je ne sais quoi, enfin. Vous
seriez bien gentil, vous, d'aller m'en chercher un, un curé, et de le
choisir. Prenez-en un qui ne nous fasse pas trop de simagrées. Tâchez
qu'il se contente de la confession, et nous tienne quittes du reste.

Le jeune homme ramena un vieil ecclésiastique complaisant qui se
prêtait à la situation. Dès qu'il fut entré chez l'agonisant, Mme
Forestier sortit, et s'assit, avec Duroy, dans la pièce voisine.

--Ça l'a bouleversé, dit-elle. Quand j'ai parlé d'un prêtre, sa figure
a pris une expression épouvantable comme... comme s'il avait senti...
senti... un souffle..., vous savez... Il a compris que c'était fini,
enfin, et qu'il fallait compter les heures...

Elle était fort pâle. Elle reprit:

--Je n'oublierai jamais l'expression de son visage. Certes, il a vu la
mort à ce moment-là. Il l'a vue...

Ils entendaient le prêtre, qui parlait un peu haut, étant un peu sourd,
et qui disait:

--Mais non, mais non, vous n'êtes pas si bas que ça. Vous êtes malade,
mais nullement en danger. Et la preuve c'est que je viens en ami, en
voisin.

Ils ne distinguèrent pas ce que répondit Forestier. Le vieillard reprit:

--Non, je ne vous ferai pas communier. Nous causerons de ça quand vous
irez bien. Si vous voulez profiter de ma visite pour vous confesser par
exemple, je ne demande pas mieux. Je suis un pasteur, moi, je saisis
toutes les occasions pour ramener mes brebis.

Un long silence suivit. Forestier devait parler de sa voix haletante et
sans timbre.

Puis tout d'un coup le prêtre prononça, d'un ton différent, d'un ton
d'officiant à l'autel:

--La miséricorde de Dieu est infinie, récitez le _Confiteor_, mon
enfant. Vous l'avez peut-être oublié, je vais vous aider. Répétez avec
moi: _Confiteor Deo omnipotenti... Beatæ Mariæ semper virgini..._

Il s'arrêtait de temps en temps pour permettre au moribond de le
rattraper. Puis il dit:

--Maintenant confessez-vous...

La jeune femme et Duroy ne remuaient plus, saisis par un trouble
singulier, émus d'une attente anxieuse.

Le malade avait murmuré quelque chose. Le prêtre répéta:

--Vous avez eu des complaisances coupables... de quelle nature, mon
enfant?

La jeune femme se leva et dit simplement:

--Descendons un peu au jardin. Il ne faut pas écouter ses secrets.

Et ils allèrent s'asseoir sur un banc, devant la porte, au-dessous d'un
rosier fleuri, et derrière une corbeille d'œillets qui répandait
dans l'air son parfum puissant et doux.

Duroy, après quelques minutes de silence, demanda:

--Est-ce que vous tarderez beaucoup à rentrer à Paris?

Elle répondit:

--Oh! non. Dès que tout sera fini je reviendrai.

--Dans une dizaine de jours?

--Oui, au plus.

Il reprit:

--Il n'a donc aucun parent?

--Aucun, sauf des cousins. Son père et sa mère sont morts comme il
était tout jeune.

Ils regardaient tous deux un papillon cueillant sa vie sur les
œillets, allant de l'un à l'autre avec une rapide palpitation des
ailes qui continuaient à battre lentement quand il s'était posé sur la
fleur. Et ils restèrent longtemps silencieux.

Le domestique vint les prévenir que «Monsieur le Curé avait fini». Et
ils remontèrent ensemble.

Forestier semblait avoir encore maigri depuis la veille.

Le prêtre lui tenait la main.

--Au revoir, mon enfant, je reviendrai demain matin.

Et il s'en alla.

Dès qu'il fut sorti, le moribond, qui haletait, essaya de soulever ses
deux mains vers sa femme et il bégaya:

--Sauve-moi... sauve-moi... ma chérie... je ne veux pas mourir.., je ne
veux pas mourir... Oh! sauvez-moi... Dites ce qu'il faut faire, allez
chercher le médecin... Je prendrai ce qu'on voudra... Je ne veux pas...
Je ne veux pas...

Il pleurait. De grosses larmes coulaient de ses yeux sur ses joues
décharnées; et les coins maigres de sa bouche se plissaient comme ceux
des petits enfants qui ont du chagrin.

Alors ses mains retombées sur le lit commencèrent un mouvement continu,
lent et régulier, comme pour recueillir quelque chose sur les draps.

Sa femme qui se mettait à pleurer aussi balbutiait:

--Mais non, ce n'est rien. C'est une crise, demain tu iras mieux, tu
t'es fatigué hier avec cette promenade.

L'haleine de Forestier était plus rapide que celle d'un chien qui vient
de courir, si pressée qu'on ne la pouvait point compter, et si faible
qu'on l'entendait à peine.

Il répétait toujours:

--Je ne veux point mourir!... Oh! mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu...
qu'est-ce qui va m'arriver? Je ne verrai plus rien... plus rien...
jamais... Oh! mon Dieu!

Il regardait devant lui quelque chose d'invisible pour les autres et
de hideux, dont ses yeux fixes reflétaient l'épouvante. Ses deux mains
continuaient ensemble leur geste horrible et fatigant.

Soudain il tressaillit d'un frisson brusque qu'on vit courir d'un bout
à l'autre de son corps et il balbutia:

--Le cimetière... moi... mon Dieu!...

Et il ne parla plus. Il restait immobile, hagard et haletant.

Le temps passait; midi sonna à l'horloge d'un couvent voisin. Duroy
sortit de la chambre pour aller manger un peu. Il revint une heure plus
tard. Mme Forestier refusa de rien prendre. Le malade n'avait point
bougé. Il traînait toujours ses doigts maigres sur le drap comme pour
le ramener vers sa face.

La jeune femme était assise dans un fauteuil, au pied du lit. Duroy en
prit un autre à côté d'elle, et ils attendirent en silence.

Une garde était venue, envoyée par le médecin; elle sommeillait près de
la fenêtre.

Duroy lui-même commençait à s'assoupir quand il eut la sensation
que quelque chose survenait. Il ouvrit les yeux juste à temps pour
voir Forestier fermer les siens comme deux lumières qui s'éteignent.
Un petit hoquet agita la gorge du mourant, et deux filets de sang
apparurent aux coins de sa bouche, puis coulèrent sur sa chemise. Ses
mains cessèrent leur hideuse promenade. Il avait fini de respirer.

Sa femme comprit, et poussant une sorte de cri, elle s'abattit sur
les genoux en sanglotant dans le drap. Georges, surpris et effaré,
fit machinalement le signe de la croix. La garde, s'étant réveillée,
s'approcha du lit:

--Ça y est, dit-elle.

Et Duroy qui reprenait son sang-froid murmura, avec un soupir de
délivrance:

--Ça a été moins long que je n'aurais cru.

Lorsque fut dissipé le premier étonnement, après les premières larmes
versées, on s'occupa de tous les soins et de toutes les démarches que
réclame un mort. Duroy courut jusqu'à la nuit.

Il avait grand'faim en rentrant. Mme Forestier mangea quelque peu; puis
ils s'installèrent tous deux dans la chambre funèbre pour veiller le
corps.

Deux bougies brûlaient sur la table de nuit à côté d'une assiette où
trempait une branche de mimosa dans un peu d'eau, car on n'avait pas
trouvé le rameau de buis nécessaire.

Ils étaient seuls, le jeune homme et la jeune femme, auprès de lui, qui
n'était plus. Ils demeuraient sans parler, pensant, et le regardant.

Mais Georges, que l'ombre inquiétait auprès de ce cadavre, le
contemplait obstinément. Son œil et son esprit attirés, fascinés,
par ce visage décharné que la lumière vacillante faisait paraître
encore plus creux, restaient fixés sur lui. C'était là son ami, Charles
Forestier, qui lui parlait hier encore! Quelle chose étrange et
épouvantable que cette fin complète d'un être! Oh! il se les rappelait
maintenant les paroles de Norbert de Varenne hanté par la peur de la
mort. «Jamais un être ne revient.» Il en naîtrait des millions et des
milliards, à peu près pareils, avec des yeux, un nez, une bouche, un
crâne, et dedans une pensée, sans que jamais celui-là reparût qui était
couché dans ce lit.

Pendant quelques années il avait vécu, mangé, ri, aimé, espéré, comme
tout le monde. Et c'était fini, pour lui, fini pour toujours. Une vie!
quelques jours, et puis plus rien! On naît, on grandit, on est heureux,
on attend, puis on meurt. Adieu! homme ou femme, tu ne reviendras
point sur la terre! Et pourtant chacun porte en soi le désir fiévreux
et irréalisable de l'éternité, chacun est une sorte d'univers dans
l'univers, et chacun s'anéantit bientôt complètement dans le fumier des
germes nouveaux. Les plantes, les bêtes, les hommes, les étoiles, les
mondes, tout s'anime, puis meurt pour se transformer. Et jamais un être
ne revient, insecte, homme ou planète!

Une terreur, confuse, immense, écrasante, pesait sur l'âme de Duroy,
la terreur de ce néant illimité, inévitable, détruisant indéfiniment
toutes les existences si rapides et si misérables. Il courbait déjà
le front sous sa menace. Il pensait aux mouches qui vivent quelques
heures, aux bêtes qui vivent quelques jours, aux hommes qui vivent
quelques ans, aux terres qui vivent quelques siècles. Quelle différence
donc entre les uns et les autres? Quelques aurores de plus, voilà tout.

Il détourna les yeux pour ne plus regarder le cadavre.

Mme Forestier, la tête baissée, semblait songer aussi à des choses
douloureuses. Ses cheveux blonds étaient si jolis sur sa figure triste,
qu'une sensation douce comme le toucher d'une espérance passa dans le
cœur du jeune homme. Pourquoi se désoler quand il avait encore tant
d'années devant lui?

Et il se mit à la contempler. Elle ne le voyait point, perdue dans sa
méditation. Il se disait: «Voilà pourtant la seule bonne chose de la
vie: l'amour! tenir dans ses bras une femme aimée! Là est la limite du
bonheur humain.»

Quelle chance il avait eue, ce mort, de rencontrer cette compagne
intelligente et charmante. Comment s'étaient-ils connus? Comment
avait-elle consenti, elle, à épouser ce garçon médiocre et pauvre?
Comment avait-elle fini par en faire quelqu'un?

Alors il songea à tous les mystères cachés dans les existences. Il se
rappela ce qu'on chuchotait du comte de Vaudrec qui l'avait dotée et
mariée, disait-on.

Qu'allait-elle faire maintenant? Qui épouserait-elle? Un député, comme
le pensait Mme de Marelle, ou quelque gaillard d'avenir, un Forestier
supérieur? Avait-elle des projets, des plans, des idées arrêtées? Comme
il eût désiré savoir cela! Mais pourquoi ce souci de ce qu'elle ferait?
Il se le demanda, et s'aperçut que son inquiétude venait d'une de ces
arrière-pensées confuses, secrètes, qu'on se cache à soi-même et qu'on
ne découvre qu'en allant fouiller tout au fond de soi.

Oui, pourquoi n'essayerait-il pas lui-même cette conquête? Comme il
serait fort, avec elle, et redoutable! Comme il pourrait aller vite et
loin, et sûrement.

Et pourquoi ne réussirait-il pas? Il sentait bien qu'il lui plaisait,
qu'elle avait pour lui plus que de la sympathie, une de ces affections
qui naissent entre deux natures semblables et qui tiennent autant d'une
séduction réciproque que d'une sorte de complicité muette. Elle le
savait intelligent, résolu, tenace; elle pouvait avoir confiance en lui.

Ne l'avait-elle pas fait venir en cette circonstance si grave? Et
pourquoi l'avait-elle appelé? Ne devait-il pas voir là une sorte de
choix, une sorte d'aveu, une sorte de désignation? Si elle avait pensé
à lui, juste à ce moment où elle allait devenir veuve, c'est que,
peut-être, elle avait songé à celui qui deviendrait de nouveau son
compagnon, son allié?

Et une envie impatiente le saisit de savoir, de l'interroger, de
connaître ses intentions. Il devait repartir le surlendemain, ne
pouvant demeurer seul avec cette jeune femme, dans cette maison. Donc
il fallait se hâter, il fallait, avant de retourner à Paris, surprendre
avec adresse, avec délicatesse, ses projets, et ne pas la laisser
revenir, céder aux sollicitations d'un autre peut-être, et s'engager
sans retour.

Le silence de la chambre était profond; on n'entendait que le balancier
de la pendule qui battait sur la cheminée son tic tac métallique et
régulier.

Il murmura:

--Vous devez être bien fatiguée?

Elle répondit:

--Oui, mais je suis surtout accablée.

Le bruit de leur voix les étonna, sonnant étrangement dans cet
appartement sinistre. Et ils regardèrent soudain le visage du mort,
comme s'ils se fussent attendus à le voir remuer, à l'entendre leur
parler, ainsi qu'il faisait quelques heures plus tôt.

Duroy reprit:

--Oh! c'est un gros coup pour vous, et un changement si complet dans
votre vie, un vrai bouleversement du cœur et de l'existence entière.

Elle soupira longuement sans répondre.

Il continua:

--C'est si triste pour une jeune femme de se trouver seule comme vous
allez l'être.

Puis il se tut. Elle ne dit rien. Il balbutia:

--Dans tous les cas, vous savez le pacte conclu entre nous. Vous pouvez
disposer de moi comme vous voudrez. Je vous appartiens.

Elle lui tendit la main en jetant sur lui un de ces regards
mélancoliques et doux qui remuent en nous jusqu'aux moelles des os:

--Merci, vous êtes bon, excellent. Si j'osais et si je pouvais quelque
chose pour vous, je dirais aussi: Comptez sur moi.

Il avait pris la main offerte et il la gardait, la serrant, avec une
envie ardente de la baiser. Il s'y décida enfin, et l'approchant
lentement de sa bouche, il tint longtemps la peau fine, un peu chaude,
fiévreuse et parfumée contre ses lèvres.

Puis quand il sentit que cette caresse d'ami allait devenir trop
prolongée, il sut laisser retomber la petite main. Elle s'en revint
mollement sur le genou de la jeune femme qui prononça gravement:

--Oui, je vais être bien seule, mais je m'efforcerai d'être courageuse.

Il ne savait comment lui laisser comprendre qu'il serait heureux, bien
heureux, de l'avoir pour femme à son tour. Certes il ne pouvait pas
le lui dire, à cette heure, en ce lieu, devant ce corps; cependant
il pouvait, lui semblait-il, trouver une de ces phrases ambiguës,
convenables et compliquées, qui ont des sens cachés sous les mots, et
qui expriment tout ce qu'on veut par leurs réticences calculées.

Mais le cadavre le gênait, le cadavre rigide, étendu devant eux, et
qu'il sentait entre eux. Depuis quelque temps d'ailleurs il croyait
saisir dans l'air enfermé de la pièce une odeur suspecte, une haleine
pourrie, venue de cette poitrine décomposée, le premier souffle de
charogne que les pauvres morts couchés en leur lit jettent aux parents
qui les veillent, souffle horrible dont ils emplissent bientôt la boîte
creuse de leur cercueil.

Duroy demanda:

--Ne pourrait-on ouvrir un peu la fenêtre? Il me semble que l'air est
corrompu.

Elle répondit:

--Mais oui. Je venais aussi de m'en apercevoir.

Il alla vers la fenêtre et l'ouvrit. Toute la fraîcheur parfumée de la
nuit entra, troublant la flamme des deux bougies allumées auprès du
lit. La lune répandait, comme l'autre soir, sa lumière abondante et
calme sur les murs blancs des villas et sur la grande nappe luisante
de la mer. Duroy, respirant à pleins poumons, se sentit brusquement
assailli d'espérances, comme soulevé par l'approche frémissante du
bonheur.

Il se retourna:

--Venez donc prendre un peu le frais, dit-il, il fait un temps
admirable.

Elle s'en vint tranquillement et s'accouda près de lui.

Alors il murmura à voix basse:

--Écoutez-moi, et comprenez bien ce que je veux dire. Ne vous indignez
pas, surtout, de ce que je vous parle d'une pareille chose en un
semblable moment, mais je vous quitterai après-demain, et quand vous
reviendrez à Paris il serait peut-être trop tard. Voilà... Je ne suis
qu'un pauvre diable, sans fortune et dont la position est à faire, vous
le savez. Mais j'ai de la volonté, quelque intelligence à ce que je
crois, et je suis en route, en bonne route. Avec un homme arrivé on
sait ce qu'on prend; avec un homme qui commence on ne sait pas où il
ira. Tant pis, ou tant mieux. Enfin je vous ai dit un jour, chez vous,
que mon rêve le plus cher aurait été d'épouser une femme comme vous.
Je vous répète aujourd'hui ce désir. Ne me répondez pas. Laissez-moi
continuer. Ce n'est point une demande que je vous adresse. Le lieu et
l'instant la rendraient odieuse. Je tiens seulement à ne point vous
laisser ignorer que vous pouvez me rendre heureux d'un mot, que vous
pouvez faire de moi soit un ami fraternel, soit même un mari à votre
gré, que mon cœur et ma personne sont à vous. Je ne veux pas que
vous me répondiez maintenant; je ne veux plus que nous parlions de
cela, ici. Quand nous nous reverrons, à Paris, vous me ferez comprendre
ce que vous aurez résolu. Jusque-là plus un mot, n'est-ce pas?

Il avait débité cela sans la regarder, comme s'il eût semé ses paroles
dans la nuit devant lui. Et elle semblait n'avoir point entendu, tant
elle était demeurée immobile, regardant aussi devant elle, d'un œil
fixe et vague, le grand paysage pâle éclairé par la lune.

Ils demeurèrent longtemps côte à côte, coude à coude, silencieux et
méditant.

Puis elle murmura:

--Il fait un peu froid.

Et s'étant retournée, elle revint vers le lit. Il la suivit.

Lorsqu'il s'approcha, il reconnut que vraiment Forestier commençait
à sentir; et il éloigna son fauteuil, car il n'aurait pu supporter
longtemps cette odeur de pourriture. Il dit:

--Il faudra le mettre en bière dès le matin.

Elle répondit:

--Oui, oui, c'est entendu; le menuisier viendra vers huit heures.

Et Duroy ayant soupiré: «Pauvre garçon!» elle poussa à son tour un long
soupir de résignation navrée.

Ils le regardaient moins souvent, accoutumés déjà à l'idée de cette
mort, commençant à consentir mentalement à cette disparition qui, tout
à l'heure encore, les révoltait et les indignait, eux qui étaient
mortels aussi.

Ils ne parlaient plus, continuant à veiller d'une façon convenable,
sans dormir. Mais, vers minuit, Duroy s'assoupit le premier. Quand
il se réveilla, il vit que Mme Forestier sommeillait également, et
ayant pris une posture plus commode, il ferma de nouveau les yeux en
grommelant: «Sacristi! on est mieux dans ses draps, tout de même.»

Un bruit soudain le fit tressauter. La garde entrait. Il faisait
grand jour. La jeune femme, sur le fauteuil en face, semblait aussi
surprise que lui. Elle était un peu pâle, mais toujours jolie, fraîche,
gentille, malgré cette nuit passée sur un siège.

Alors, ayant regardé le cadavre, Duroy tressaillit et s'écria:

--Oh! sa barbe!

Elle avait poussé, cette barbe, en quelques heures, sur cette chair qui
se décomposait, comme elle poussait en quelques jours sur la face d'un
vivant. Et ils demeuraient effarés par cette vie qui continuait sur ce
mort, comme devant un prodige affreux, devant une menace surnaturelle
de résurrection, devant une de ces choses anormales, effrayantes qui
bouleversent et confondent l'intelligence.

Ils allèrent ensuite tous les deux se reposer jusqu'à onze heures. Puis
ils mirent Charles au cercueil, et ils se sentirent aussitôt allégés,
rassérénés. Ils s'assirent en face l'un de l'autre pour déjeuner avec
une envie éveillée de parler de choses consolantes, plus gaies, de
rentrer dans la vie, puisqu'ils en avaient fini avec la mort.

Par la fenêtre, grande ouverte, la douce chaleur du printemps entrait,
apportant le souffle parfumé de la corbeille d'œillets fleurie
devant la porte.

Mme Forestier proposa à Duroy de faire un tour dans le jardin, et ils
se mirent à marcher doucement autour du petit gazon en respirant avec
délices l'air tiède plein de l'odeur des sapins et des eucalyptus.

Et, tout à coup, elle lui parla, sans tourner la tête vers lui, comme
il avait fait pendant la nuit, là-haut. Elle prononçait les mots
lentement, d'une voix basse et sérieuse:

--Écoutez, mon cher ami, j'ai bien réfléchi... déjà... à ce que vous
m'avez proposé, et je ne veux pas vous laisser partir sans vous
répondre un mot. Je ne vous dirai, d'ailleurs, ni oui ni non. Nous
attendrons, nous verrons, nous nous connaîtrons mieux. Réfléchissez
beaucoup de votre côté. N'obéissez pas à un entraînement trop
facile. Mais, si je vous parle de cela, avant même que ce pauvre
Charles soit descendu dans sa tombe, c'est qu'il importe, après ce
que vous m'avez dit, que vous sachiez bien qui je suis, afin de ne
pas nourrir plus longtemps la pensée que vous m'avez exprimée, si
vous n'êtes pas d'un... d'un... caractère à me comprendre et à me
supporter.--Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n'est pas une
chaîne, mais une association. J'entends être libre, tout à fait
libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je
ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma
conduite. Je m'engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le
nom de l'homme que j'aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou
ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s'engageât à voir en
moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse
obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de
tout le monde, mais je n'en changerai point. Voilà.--J'ajoute aussi: Ne
me répondez pas, ce serait inutile et inconvenant. Nous nous reverrons
et nous reparlerons peut-être de tout cela, plus tard.--Maintenant,
allez faire un tour. Moi, je retourne près de lui. A ce soir.

Il lui baisa longuement la main et s'en alla sans prononcer un mot.

Le soir, ils ne se virent qu'à l'heure du dîner. Puis ils montèrent à
leurs chambres, étant tous deux brisés de fatigue.

Charles Forestier fut enterré le lendemain, sans aucune pompe, dans le
cimetière de Cannes. Et Georges Duroy voulut prendre le rapide de Paris
qui passe à une heure et demie.

Mme Forestier l'avait conduit à la gare. Ils se promenaient
tranquillement sur le quai, en attendant l'heure du départ, et
parlaient de choses indifférentes.

Le train arriva, très court, un vrai rapide, n'ayant que cinq wagons.

Le journaliste choisit sa place, puis redescendit pour causer encore
quelques instants avec elle, saisi soudain d'une tristesse, d'un
chagrin, d'un regret violent de la quitter, comme s'il allait la perdre
pour toujours.

Un employé criait: «Marseille, Lyon, Paris, en voiture!» Duroy monta,
puis s'accouda à la portière pour lui dire encore quelques mots. La
locomotive siffla et le convoi doucement se mit en marche.

Le jeune homme, penché hors du wagon, regardait la jeune femme immobile
sur le quai et dont le regard le suivait. Et soudain, comme il allait
la perdre de vue, il prit avec ses deux mains un baiser sur sa bouche
pour le jeter vers elle.

Elle le lui renvoya d'un geste plus discret, hésitant, ébauché
seulement.



DEUXIÈME PARTIE.


I

GEORGES DUROY avait retrouvé toutes ses habitudes anciennes.

Installé maintenant dans le petit rez-de-chaussée de la rue de
Constantinople, il vivait sagement, en homme qui prépare une existence
nouvelle. Ses relations avec Mme de Marelle avaient même pris une
allure conjugale, comme s'il se fût exercé d'avance à l'événement
prochain; et sa maîtresse, s'étonnant souvent de la tranquillité réglée
de leur union, répétait en riant:

--Tu es encore plus popote que mon mari; ça n'était pas la peine de
changer.

Mme Forestier n'était pas revenue, elle s'attardait à Cannes. Il reçut
une lettre d'elle, annonçant son retour seulement pour le milieu
d'avril, sans un mot d'allusion à leurs adieux. Il attendit. Il était
bien résolu maintenant à prendre tous les moyens pour l'épouser, si
elle semblait hésiter. Mais il avait confiance en sa fortune, confiance
en cette force de séduction qu'il sentait en lui, force vague et
irrésistible que subissaient toutes les femmes.

Un court billet le prévint que l'heure décisive allait sonner.

  «Je suis à Paris. Venez me voir.

  «Madeleine FORESTIER.»

Rien de plus. Il l'avait reçu par le courrier de neuf heures. Il
entrait chez elle à trois heures, le même jour. Elle lui tendit
les deux mains, en souriant de son joli sourire aimable; et ils se
regardèrent pendant quelques secondes, au fond des yeux.

Puis elle murmura:

--Comme vous avez été bon de venir là-bas dans ces circonstances
terribles.

Il répondit:

--J'aurais fait tout ce que vous m'auriez ordonné.

Et ils s'assirent. Elle s'informa des nouvelles, des Walter, de tous
les confrères et du journal. Elle y pensait souvent, au journal.

--Ça me manque beaucoup, disait-elle, mais beaucoup. J'étais devenue
journaliste dans l'âme. Que voulez-vous, j'aime ce métier-là.

Puis elle se tut. Il crut comprendre, il crut trouver dans son
sourire, dans le ton de sa voix, dans ses paroles elles-mêmes, une
sorte d'invitation; et bien qu'il se fût promis de ne pas brusquer les
choses, il balbutia:

--Eh bien... pourquoi... pourquoi ne le reprendriez-vous pas... ce
métier... sous... sous le nom de Duroy?

Elle devint brusquement sérieuse, et posant la main sur son bras elle
murmura:

--Ne parlons pas encore de ça.

Mais il devina qu'elle acceptait, et tombant à ses genoux il se mit à
lui baiser passionnément les mains en répétant, en bégayant:

--Merci, merci, comme je vous aime!

Elle se leva. Il fit comme elle et il s'aperçut qu'elle était fort
pâle. Alors il comprit qu'il lui avait plu, depuis longtemps peut-être;
et comme ils se trouvaient face à face, il l'étreignit, puis il
l'embrassa sur le front, d'un long baiser tendre et sérieux.

Quand elle se fut dégagée, en glissant sur sa poitrine, elle reprit
d'un ton grave:

--Écoutez, mon ami, je ne suis encore décidée à rien. Cependant il se
pourrait que ce fût «_oui_». Mais vous allez me promettre le secret
absolu jusqu'à ce que je vous en délie.

Il jura et partit, le cœur débordant de joie.

Il mit désormais beaucoup de discrétion dans les visites qu'il lui fit
et il ne sollicita pas de consentement plus précis, car elle avait
une manière de parler de l'avenir, de dire «plus tard», de faire des
projets où leurs deux existences se trouvaient mêlées, qui répondait
sans cesse, mieux et plus délicatement, qu'une formelle acceptation.

Duroy travaillait dur, dépensait peu, tâchait d'économiser quelque
argent pour n'être point sans le sou au moment de son mariage, et il
devenait aussi avare qu'il avait été prodigue.

L'été se passa, puis l'automne, sans qu'aucun soupçon vînt à personne,
car ils se voyaient peu, et le plus naturellement du monde.

Un soir Madeleine lui dit, en le regardant au fond des yeux:

--Vous n'avez pas encore annoncé notre projet à Mme de Marelle?

--Non, mon amie. Vous ayant promis le secret je n'en ai ouvert la
bouche à âme qui vive.

--Eh bien, il serait temps de la prévenir. Moi, je me charge des
Walter. Ce sera fait cette semaine, n'est-ce pas?

Il avait rougi.

--Oui, dès demain.

Elle détourna doucement les yeux, comme pour ne point remarquer son
trouble, et reprit:

--Si vous le voulez, nous pourrons nous marier au commencement de mai.
Ce serait très convenable.

--J'obéis en tout, avec joie.

--Le dix mai, qui est un samedi, me plairait beaucoup, parce que c'est
mon jour de naissance.

--Soit, le dix mai.

--Vos parents habitent près de Rouen, n'est-ce pas? Vous me l'avez dit
du moins.

--Oui, près de Rouen, à Canteleu.

--Qu'est-ce qu'ils font?

--Ils sont... ils sont petits rentiers.

--Ah! J'ai un grand désir de les connaître.

Il hésita, fort perplexe.

--Mais... c'est que, ils sont...

Puis il prit son parti en homme vraiment fort:

--Ma chère amie, ce sont des paysans, des cabaretiers qui se sont
saignés aux quatre membres pour me faire faire des études. Moi, je
ne rougis pas d'eux, mais leur... simplicité... leur... rusticité
pourrait peut-être vous gêner.

Elle souriait délicieusement, le visage illuminé d'une bonté douce.

--Non. Je les aimerai beaucoup. Nous irons les voir. Je le veux. Je
vous reparlerai de ça. Moi aussi je suis fille de petites gens...
mais je les ai perdus, moi, mes parents. Je n'ai plus personne au
monde...--elle lui tendit la main et ajouta...--que vous.

Et il se sentit attendri, remué, conquis comme il ne l'avait encore été
par aucune femme.

--J'ai pensé à quelque chose, dit-elle, mais c'est assez difficile à
expliquer.

Il demanda:

--Quoi donc?

--Eh bien voilà, mon cher, je suis comme toutes les femmes, j'ai mes...
mes faiblesses, mes petitesses, j'aime ce qui brille, ce qui sonne.
J'aurais adoré porter un nom noble. Est-ce que vous ne pourriez pas, à
l'occasion de notre mariage, vous... vous anoblir un peu?

Elle avait rougi, à son tour, comme si elle lui eût proposé une
indélicatesse.

Il répondit simplement:

--J'y ai bien souvent songé, mais cela ne me paraît pas facile.

--Pourquoi donc?

Il se mit à rire:

--Parce que j'ai peur de me rendre ridicule.

Elle haussa les épaules:

--Mais pas du tout, pas du tout. Tout le monde le fait et personne n'en
rit. Séparez votre nom en deux: «Du Roy.» Ça va très bien.

Il répondit aussitôt, en homme qui connaît la question:

--Non, ça ne va pas. C'est un procédé trop simple, trop commun, trop
connu. Moi j'avais pensé à prendre le nom de mon pays, comme pseudonyme
littéraire d'abord, puis de l'ajouter peu à peu au mien, puis même plus
tard, de couper en deux mon nom comme vous me le proposiez.

Elle demanda:

--Votre pays c'est Canteleu?

--Oui.

Mais elle hésitait:

--Non. Je n'en aime pas la terminaison. Voyons, est-ce que nous ne
pourrions pas modifier un peu ce mot... Canteleu?

Elle avait pris une plume sur la table et elle griffonnait des noms en
étudiant leur physionomie. Soudain elle s'écria:

--Tenez, tenez, voici.

Et elle lui tendit un papier où il lut: «Madame Duroy de Cantel.»

Il réfléchit quelques secondes, puis il déclara avec gravité:

--Oui, c'est très bon.

Elle était enchantée et répétait:

--Duroy de Cantel, Duroy de Cantel, Mme Duroy de Cantel. C'est
excellent, excellent!

Elle ajouta, d'un air convaincu:

--Et vous verrez comme c'est facile à faire accepter par tout le monde.
Mais il faut saisir l'occasion. Car il serait trop tard ensuite. Vous
allez, dès demain, signer vos chroniques D. de Cantel, et vos échos
tout simplement Duroy. Ça se fait tous les jours dans la presse et
personne ne s'étonnera de vous voir prendre un nom de guerre. Au moment
de notre mariage, nous pourrons encore modifier un peu cela en disant
aux amis que vous aviez renoncé à votre _du_ par modestie, étant donnée
votre position, ou même sans rien dire du tout. Quel est le petit nom
de votre père?

--Alexandre.

Elle murmura deux ou trois fois de suite: «Alexandre, Alexandre», en
écoutant la sonorité des syllabes, puis elle écrivit sur une feuille
toute blanche:

  «Monsieur et Madame Alexandre du Roy de Cantel ont l'honneur de vous
  faire part du mariage de Monsieur Georges du Roy de Cantel, leur
  fils, avec Madame Madeleine Forestier.»

Elle regardait son écriture d'un peu loin, ravie de l'effet, et elle
déclara:

--Avec un rien de méthode, on arrive à réussir tout ce qu'on veut.

Quand il se retrouva dans la rue, bien déterminé à s'appeler désormais
du Roy, et même du Roy de Cantel, il lui sembla qu'il venait de prendre
une importance nouvelle. Il marchait plus crânement, le front plus
haut, la moustache plus fière, comme doit marcher un gentilhomme. Il
sentait en lui une sorte d'envie joyeuse de raconter aux passants: «Je
m'appelle du Roy de Cantel.»

Mais à peine rentré chez lui, la pensée de Mme de Marelle l'inquiéta et
il lui écrivit aussitôt, afin de lui demander un rendez-vous pour le
lendemain. «Ça sera dur, pensait-il. Je vais recevoir une bourrasque de
premier ordre.»

Puis il en prit son parti avec l'insouciance naturelle qui lui faisait
négliger les choses désagréables de la vie, et il se mit à faire un
article fantaisiste sur les impôts nouveaux à établir afin de rassurer
l'équilibre du budget. Il y fit figurer la particule nobiliaire pour
cent francs par an, et les titres, depuis baron jusqu'à prince, pour
cinq cents jusqu'à cinq mille francs.

Et il signa: D. de Cantel.

Il reçut le lendemain un petit bleu de sa maîtresse annonçant qu'elle
arriverait à une heure.

Il l'attendit avec un peu de fièvre, résolu d'ailleurs à brusquer les
choses, à tout dire dès le début, puis, après la première émotion, à
argumenter avec sagesse pour lui démontrer qu'il ne pouvait pas rester
garçon indéfiniment, et que M. de Marelle s'obstinant à vivre, il avait
dû songer à une autre qu'elle pour en faire sa compagne légitime.

Il se sentait ému cependant. Quand il entendit le coup de sonnette, son
cœur se mit à battre.

Elle se jeta dans ses bras:

--Bonjour, Bel-Ami.

Puis, trouvant froide son étreinte, elle le considéra, et demanda:

--Qu'est-ce que tu as?

--Assieds-toi, dit-il. Nous allons causer sérieusement.

Elle s'assit sans ôter son chapeau, relevant seulement sa voilette
jusqu'au-dessus du front, et elle attendit.

Il avait baissé les yeux; il préparait son début. Il commença d'une
voix lente:

--Ma chère amie, tu me vois fort troublé, fort triste et fort
embarrassé de ce que j'ai à t'avouer. Je t'aime beaucoup, je t'aime
vraiment du fond du cœur, aussi la crainte de te faire de la peine
m'afflige-t-elle plus encore que la nouvelle que je vais t'apprendre.

Elle pâlissait, se sentant trembler, et elle balbutia:

--Qu'est-ce qu'il y a? Dis vite!

Il prononça d'un ton triste, mais résolu, avec cet accablement feint
dont on use pour annoncer les malheurs heureux:

--Il y a que je me marie.

Elle poussa un soupir de femme qui va perdre connaissance, un soupir
douloureux venu du fond de la poitrine, puis elle se mit à suffoquer,
sans pouvoir parler, tant elle haletait.

Voyant qu'elle ne disait rien, il reprit:

--Tu ne te figures pas combien j'ai souffert avant d'arriver à cette
résolution. Mais je n'ai ni situation ni argent. Je suis seul, perdu
dans Paris. Il me fallait auprès de moi quelqu'un qui fût surtout un
conseil, une consolation et un soutien. C'est une associée, une alliée
que j'ai cherchée et que j'ai trouvée!

Il se tut, espérant qu'elle répondrait, s'attendant à une colère
furieuse, à des violences, à des injures.

Elle avait appuyé une main sur son cœur comme pour le contenir et
elle respirait toujours par secousses pénibles qui lui soulevaient les
seins et lui remuaient la tête.

Il prit la main restée sur le bras du fauteuil; mais elle la retira
brusquement. Puis elle murmura comme tombée dans une sorte d'hébétude:

--Oh!... mon Dieu...

Il s'agenouilla devant elle, sans oser la toucher cependant, et
il balbutia, plus ému par ce silence qu'il ne l'eût été par des
emportements:

--Clo, ma petite Clo, comprends bien ma situation, comprends bien ce
que je suis. Oh! si j'avais pu t'épouser, toi, quel bonheur! Mais tu
es mariée. Que pouvais-je faire? Réfléchis, voyons! réfléchis! Il faut
que je me pose dans le monde, et je ne le puis pas faire tant que je
n'aurai pas d'intérieur. Si tu savais!... Il y a des jours où j'avais
envie de tuer ton mari...

Il parlait de sa voix douce, voilée, séduisante, une voix qui entrait
comme une musique dans l'oreille.

Il vit deux larmes grossir lentement dans les yeux fixes de sa
maîtresse, puis couler sur ses joues, tandis que deux autres se
formaient déjà au bord des paupières.

Il murmura:

--Oh! ne pleure pas, Clo, ne pleure pas, je t'en supplie. Tu me fends
le cœur.

Alors elle fit un effort, un grand effort pour être digne et fière; et
elle demanda avec ce ton chevrotant des femmes qui vont sangloter:

--Qui est-ce?

Il hésita une seconde, puis, comprenant qu'il le fallait:

--Madeleine Forestier.

Mme de Marelle tressaillit de tout son corps, puis elle demeura muette,
songeant avec une telle attention qu'elle paraissait avoir oublié qu'il
était à ses pieds.

Et deux gouttes transparentes se formaient sans cesse dans ses yeux,
tombaient, se reformaient encore.

Elle se leva. Duroy devina qu'elle allait partir sans lui dire un mot,
sans reproches et sans pardon; et il en fut blessé, humilié au fond de
l'âme. Voulant la retenir il saisit à pleins bras sa robe, enlaçant à
travers l'étoffe ses jambes rondes qu'il sentit se roidir pour résister.

Il suppliait:

--Je t'en conjure, ne t'en vas pas comme ça.

Alors elle le regarda, de haut en bas, elle le regarda avec cet œil
mouillé, désespéré, si charmant et si triste qui montre toute la
douleur d'un cœur de femme, et elle balbutia:

--Je n'ai... je n'ai rien à dire... je n'ai... rien à faire... Tu... tu
as raison... tu... tu... as bien choisi ce qu'il te fallait...

Et s'étant dégagée d'un mouvement en arrière, elle s'en alla, sans
qu'il tentât de la retenir plus longtemps.

Demeuré seul, il se releva, étourdi comme s'il avait reçu un horion sur
la tête; puis prenant son parti, il murmura:

--Ma foi, tant pis ou tant mieux. Ça y est... sans scène. J'aime autant
ça.

Et, soulagé d'un poids énorme, se sentant tout à coup libre, délivré, à
l'aise pour sa vie nouvelle, il se mit à boxer contre le mur en lançant
de grands coups de poing, dans une sorte d'ivresse de succès et de
force, comme s'il se fût battu contre la Destinée.

Quand Mme Forestier lui demanda:

--Vous avez prévenu Mme de Marelle?

Il répondit avec tranquillité:

--Mais oui...

Elle le fouillait de son œil clair.

--Et ça ne l'a pas émue?

--Mais non; pas du tout. Elle a trouvé ça très bien au contraire.

La nouvelle fut bientôt connue. Les uns s'étonnèrent, d'autres
prétendirent l'avoir prévu, d'autres encore sourirent en laissant
entendre que ça ne les surprenait point.

Le jeune homme qui signait maintenant D. de Cantel ses chroniques,
Duroy ses échos, et du Roy les articles politiques qu'il commençait à
donner de temps en temps, passait la moitié des jours chez sa fiancée
qui le traitait avec une familiarité fraternelle où entrait cependant
une tendresse vraie, mais cachée, une sorte de désir dissimulé comme
une faiblesse. Elle avait décidé que le mariage se ferait en grand
secret, en présence des seuls témoins, et qu'on partirait le soir
même pour Rouen. On irait le lendemain embrasser les vieux parents du
journaliste, et on demeurerait quelques jours auprès d'eux.

Duroy s'était efforcé de la faire renoncer à ce projet, mais n'ayant pu
y parvenir, il s'était soumis à la fin.

Donc, le 10 mai étant venu, les nouveaux époux, ayant jugé inutiles
les cérémonies religieuses, puisqu'ils n'avaient invité personne,
rentrèrent pour fermer leurs malles après un court passage à la mairie,
et ils prirent à la gare Saint-Lazare le train de six heures du soir
qui les emporta vers la Normandie.

Ils n'avaient guère échangé vingt paroles jusqu'au moment où ils se
trouvèrent seuls dans le wagon. Dès qu'ils se sentirent en route, ils
se regardèrent et se mirent à rire, pour cacher une certaine gêne,
qu'ils ne voulaient point laisser voir.

Le train traversait doucement la longue gare des Batignolles, puis il
franchit la plaine galeuse qui va des fortifications à la Seine.

Duroy et sa femme, de temps en temps, prononçaient quelques mots
inutiles, puis se tournaient de nouveau vers la portière.

Quand ils passèrent le pont d'Asnières une gaieté les saisit à la vue
de la rivière couverte de bateaux, de pêcheurs et de canotiers. Le
soleil, un puissant soleil de mai, répandait sa lumière oblique sur les
embarcations et sur le fleuve calme qui semblait immobile, sans courant
et sans remous, figé sous la chaleur et la clarté du jour finissant.
Une barque à voile, au milieu de la rivière, ayant tendu sur ses deux
bords deux grands triangles de toile blanche pour cueillir les moindres
souffles de brise, avait l'air d'un énorme oiseau prêt à s'envoler.

Duroy murmura:

--J'adore les environs de Paris, j'ai des souvenirs de fritures qui
sont les meilleurs de mon existence.

Elle répondit:

--Et les canots! Comme c'est gentil de glisser sur l'eau au coucher du
soleil!

Puis ils se turent comme s'ils n'avaient point osé continuer ces
épanchements sur leur vie passée, et ils demeurèrent muets, savourant
peut-être déjà la poésie des regrets.

Duroy, assis en face de sa femme, prit sa main et la baisa lentement.

--Quand nous serons revenus, dit-il, nous irons quelquefois dîner à
Chatou.

Elle murmura:

--Nous aurons tant de choses à faire!--sur un ton qui semblait
signifier: «Il faudra sacrifier l'agréable à l'utile.»

Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquiétude par quelle
transition il arriverait aux caresses. Il n'eût point été troublé de
même devant l'ignorance d'une jeune fille; mais l'intelligence alerte
et rusée qu'il sentait en Madeleine rendait embarrassée son attitude.
Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop brutal, trop
lent ou trop prompt.

Il serrait cette main par petites pressions, sans qu'elle répondît à
son appel. Il dit:

--Ça me semble très drôle que vous soyez ma femme.

Elle parut surprise:

--Pourquoi ça?

--Je ne sais pas. Ça me semble drôle. J'ai envie de vous embrasser, et
je m'étonne d'en avoir le droit.

Elle lui tendit tranquillement sa joue, qu'il baisa comme il eût baisé
celle d'une sœur.

Il reprit:

--La première fois que je vous ai vue (vous savez bien, à ce dîner
où m'avait invité Forestier), j'ai pensé: «Sacristi, si je pouvais
découvrir une femme comme ça.» Eh bien! c'est fait. Je l'ai.

Elle murmura:

--C'est gentil.

Et elle le regardait tout droit, finement, de son œil toujours
souriant.

Il songeait: «Je suis trop froid. Je suis stupide. Je devrais aller
plus vite que ça.» Et il demanda:

--Comment aviez-vous donc fait la connaissance de Forestier?

Elle répondit, avec une malice provocante:

--Est-ce que nous allons à Rouen pour parler de lui?

Il rougit:

--Je suis bête. Vous m'intimidez beaucoup.

Elle fut ravie:

--Moi! Pas possible? D'où vient ça?

Il s'était assis à côté d'elle, tout près. Elle cria:

--Oh! un cerf!

Le train traversait la forêt de Saint-Germain et elle avait vu un
chevreuil effrayé franchir d'un bond une allée.

Duroy s'étant penché pendant qu'elle regardait par la portière ouverte
posa un long baiser, un baiser d'amant dans les cheveux de son cou.

Elle demeura quelques moments immobile; puis, relevant la tête:

--Vous me chatouillez, finissez.

Mais il ne s'en allait point, promenant doucement, en une caresse
énervante et prolongée, sa moustache frisée sur la chair blanche.

Elle se secoua:

--Finissez donc.

Il avait saisi la tête de sa main droite glissée derrière elle, et il
la tournait vers lui. Puis il se jeta sur sa bouche comme un épervier
sur sa proie.

Elle se débattait, le repoussait, tâchait de se dégager. Elle y parvint
enfin, et répéta:

--Mais finissez donc.

Il ne l'écoutait plus, l'étreignant, la baisant d'une lèvre avide et
frémissante, essayant de la renverser sur les coussins du wagon.

Elle se dégagea d'un grand effort, et, se levant avec vivacité:

--Oh! voyons, Georges, finissez. Nous ne sommes pourtant plus des
enfants, nous pouvons bien attendre Rouen.

Il demeurait assis, très rouge, et glacé par ces mots raisonnables;
puis, ayant repris quelque sang-froid:

--Soit, j'attendrai, dit-il avec gaieté, mais je ne suis plus fichu
de prononcer vingt paroles jusqu'à l'arrivée. Et songez que nous
traversons Poissy.

--C'est moi qui parlerai, dit-elle.

Elle se rassit doucement auprès de lui.

Et elle parla, avec précision, de ce qu'ils feraient à leur retour.
Ils devaient conserver l'appartement qu'elle habitait avec son premier
mari, et Duroy héritait aussi des fonctions et du traitement de
Forestier à _la Vie Française_.

Avant leur union, du reste, elle avait réglé, avec une sûreté d'homme
d'affaires, tous les détails financiers du ménage.

Ils s'étaient associés sous le régime de la séparation de biens, et
tous les cas étaient prévus qui pouvaient survenir: mort, divorce,
naissance d'un ou de plusieurs enfants. Le jeune homme apportait
quatre mille francs, disait-il, mais, sur cette somme, il en avait
emprunté quinze cents. Le reste provenait d'économies faites dans
l'année, en prévision de l'événement. La jeune femme apportait quarante
mille francs que lui avait laissés Forestier, disait-elle.

Elle revint à lui, citant son exemple:

--C'était un garçon très économe, très rangé, très travailleur. Il
aurait fait fortune en peu de temps.

Duroy n'écoutait plus, tout occupé d'autres pensées.

Elle s'arrêtait parfois pour suivre une idée intime, puis reprenait:

--D'ici à trois ou quatre ans, vous pouvez fort bien gagner de trente à
quarante mille francs par an. C'est ce qu'aurait eu Charles, s'il avait
vécu.

Georges, qui commençait à trouver longue la leçon, répondit:

--Il me semblait que nous n'allions pas à Rouen pour parler de lui.

Elle lui donna une petite tape sur la joue:

--C'est vrai, j'ai tort.

Elle riait.

Il affectait de tenir ses mains sur ses genoux, comme les petits
garçons bien sages.

--Vous avez l'air niais, comme ça, dit-elle.

Il répliqua:

--C'est mon rôle, auquel vous m'avez d'ailleurs rappelé tout à l'heure,
et je n'en sortirai plus.

Elle demanda:

--Pourquoi?

--Parce que c'est vous qui prenez la direction de la maison, et même
celle de ma personne. Cela vous regarde, en effet, comme veuve!

Elle fut étonnée:

--Que voulez-vous dire au juste?

--Que vous avez une expérience qui doit dissiper mon ignorance, et une
pratique du mariage qui doit dégourdir mon innocence de célibataire,
voilà, na!

Elle s'écria:

--C'est trop fort!

Il répondit:

--C'est comme ça. Je ne connais pas les femmes, moi,--na,--et vous
connaissez les hommes, vous, puisque vous êtes veuve,--na,--c'est vous
qui allez faire mon éducation... ce soir--na--et vous pouvez même
commencer tout de suite, si vous voulez,--na.

Elle s'écria, très égayée:

--Oh! par exemple, si vous comptez sur moi pour ça!...

Il prononça, avec une voix de collégien qui bredouille sa leçon:

--Mais oui,--na,--j'y compte. Je compte même que vous me donnerez une
instruction solide... en vingt leçons... dix pour les éléments...
la lecture et la grammaire... dix pour les perfectionnements et la
rhétorique... Je ne sais rien, moi,--na.

Elle s'écria, s'amusant beaucoup:

--T'es bête.

Il reprit:

--Puisque tu commences par me tutoyer, j'imiterai aussitôt cet exemple,
et je te dirai, mon amour, que je t'adore de plus en plus, de seconde
en seconde, et que je trouve Rouen bien loin!

Il parlait maintenant avec des intonations d'acteur, avec un jeu
plaisant de figure qui divertissaient la jeune femme habituée aux
manières et aux joyeusetés de la grande bohème des hommes de lettres.

Elle le regardait de côté, le trouvant vraiment charmant, éprouvant
l'envie qu'on a de croquer un fruit sur l'arbre, et l'hésitation du
raisonnement qui conseille d'attendre le dîner pour le manger à son
heure.

Alors elle dit, devenant un peu rouge aux pensées qui l'assaillaient:

--Mon petit élève, croyez mon expérience, ma grande expérience. Les
baisers en wagon ne valent rien. Ils tournent sur l'estomac.

Puis elle rougit davantage encore, en murmurant:

--Il ne faut jamais couper son blé en herbe.

Il ricanait, excité par les sous-entendus qu'il sentait glisser dans
cette jolie bouche; et il fit le signe de la croix avec un marmottement
des lèvres, comme s'il eût murmuré une prière, puis il déclara:

--Je viens de me mettre sous la protection de saint Antoine, patron des
Tentations. Maintenant, je suis de bronze.

La nuit venait doucement, enveloppant d'ombre transparente, comme d'un
crêpe léger, la grande campagne qui s'étendait à droite. Le train
longeait la Seine; et les jeunes gens se mirent à regarder dans le
fleuve, déroulé comme un large ruban de métal poli à côté de la voie,
des reflets rouges, des taches tombées du ciel que le soleil en s'en
allant avait frotté de pourpre et de feu. Ces lueurs s'éteignaient peu
à peu, devenaient foncées, s'assombrissant tristement. Et la campagne
se noyait dans le noir, avec ce frisson sinistre, ce frisson de mort
que chaque crépuscule fait passer sur la terre.

Cette mélancolie du soir entrant par la portière ouverte, pénétrait les
âmes, si gaies tout à l'heure, des deux époux devenus silencieux.

Ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre pour regarder cette agonie du
jour, de ce beau jour clair de mai.

A Mantes, on avait allumé le petit quinquet à l'huile qui répandait sur
le drap gris des capitons sa clarté jaune et tremblotante.

Duroy enlaça la taille de sa femme et la serra contre lui. Son désir
aigu de tout à l'heure devenait de la tendresse, une tendresse
alanguie, une envie molle de menues caresses consolantes, de ces
caresses dont on berce les enfants.

Il murmura, tout bas:

--Je t'aimerai bien, ma petite Made.

La douceur de cette voix émut la jeune femme, lui fit passer sur la
chair un frémissement rapide, et elle offrit sa bouche, en se penchant
sur lui, car il avait posé sa joue sur le tiède appui des seins.

Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une
brusque et folle étreinte, une courte lutte essoufflée, un accouplement
violent et maladroit. Puis ils restèrent aux bras l'un de l'autre, un
peu déçus tous deux, las et tendres encore, jusqu'à ce que le sifflet
du train annonçât une gare prochaine.

Elle déclara, en tapotant du bout des doigts les cheveux ébouriffés de
ses tempes:

--C'est très bête. Nous sommes des gamins.

Mais il lui baisait les mains, allant de l'une à l'autre avec une
rapidité fiévreuse, et il répondit:

--Je t'adore, ma petite Made.

Jusqu'à Rouen ils demeurèrent presque immobiles, la joue contre la
joue, les yeux dans la nuit de la portière où l'on voyait passer
parfois les lumières des maisons; et ils rêvassaient, contents de se
sentir si proches et dans l'attente grandissante d'une étreinte plus
intime et plus libre.

Ils descendirent dans un hôtel dont les fenêtres donnaient sur le quai,
et ils se mirent au lit après avoir un peu soupé, très peu.

La femme de chambre les réveilla, le lendemain, lorsque huit heures
venaient de sonner.

Quand ils eurent bu la tasse de thé posée sur la table de nuit, Duroy
regarda sa femme, puis brusquement, avec l'élan joyeux d'un homme
heureux qui vient de trouver un trésor, il la saisit dans ses bras, en
balbutiant:

--Ma petite Made, je sens que je t'aime beaucoup... beaucoup...
beaucoup...

Elle souriait de son sourire confiant et satisfait et elle murmura, en
lui rendant ses baisers:

--Et moi aussi... peut-être.

Mais il demeurait inquiet de cette visite à ses parents. Il avait déjà
souvent prévenu sa femme; il l'avait préparée, sermonnée. Il crut bon
de recommencer.

--Tu sais, ce sont des paysans, des paysans de campagne, et non pas
d'opéra-comique.

Elle riait:

--Mais je le sais, tu me l'as assez dit. Voyons, lève-toi et laisse-moi
me lever aussi.

Il sauta du lit, et mettant ses chaussettes:

--Nous serons très mal à la maison, très mal. Il n'y a qu'un vieux lit
à paillasse dans ma chambre. On ne connaît pas les sommiers, à Canteleu.

Elle semblait enchantée:

--Tant mieux. Ce sera charmant de mal dormir... auprès de... auprès de
toi... et d'être réveillée par le chant des coqs.

Elle avait passé son peignoir, un grand peignoir de flanelle blanche,
que Duroy reconnut aussitôt. Cette vue lui fut désagréable. Pourquoi?
Sa femme possédait, il le savait bien, une douzaine entière de ces
vêtements de matinée. Elle ne pouvait pourtant point détruire son
trousseau pour en acheter un neuf? N'importe, il eût voulu que son
linge de chambre, son linge de nuit, son linge d'amour ne fût plus le
même qu'avec l'autre. Il lui semblait que l'étoffe moelleuse et tiède
devait avoir gardé quelque chose du contact de Forestier.

Et il alla vers la fenêtre en allumant une cigarette.

La vue du port, du large fleuve plein de navires aux mâts légers, de
vapeurs trapus, que des machines tournantes vidaient à grand bruit sur
les quais, le remua, bien qu'il connût cela depuis longtemps. Et il
s'écria:

--Bigre, que c'est beau!

Madeleine accourut et posant ses deux mains sur une épaule de son mari,
penchée vers lui dans un geste abandonné, elle demeura ravie, émue.
Elle répétait:

--Oh! que c'est joli! que c'est joli! Je ne savais pas qu'il y eût tant
de bateaux que ça?

Ils partirent une heure plus tard, car ils devaient déjeuner chez les
vieux, prévenus depuis quelques jours. Un fiacre découvert et rouillé
les emporta avec un bruit de chaudronnerie secouée. Ils suivirent un
long boulevard assez laid, puis traversèrent des prairies où coulait
une rivière, puis ils commencèrent à gravir la côte.

Madeleine, fatiguée, s'était assoupie sous la caresse pénétrante du
soleil qui la chauffait délicieusement au fond de la vieille voiture,
comme si elle eût été couchée dans un bain tiède de lumière et d'air
champêtre.

Son mari la réveilla:

--Regarde, dit-il.

Ils venaient de s'arrêter aux deux tiers de la montée, à un endroit
renommé pour la vue, où l'on conduit tous les voyageurs.

On dominait l'immense vallée, longue et large que le fleuve clair
parcourait d'un bout à l'autre, avec de grandes ondulations. On le
voyait venir de là-bas, taché par des îles nombreuses et décrivant une
courbe avant de traverser Rouen. Puis la ville apparaissait sur la rive
droite, un peu noyée dans la brume matinale, avec des éclats de soleil
sur ses toits, et ses mille clochers légers, pointus ou trapus, frêles
et travaillés comme des bijoux géants, ses tours carrées ou rondes
coiffées de couronnes héraldiques, ses beffrois, ses clochetons, tout
le peuple gothique des sommets d'églises que dominait la flèche aiguë
de la cathédrale, surprenante aiguille de bronze, laide, étrange et
démesurée, la plus haute qui soit au monde.

Mais en face, de l'autre côté du fleuve, s'élevaient, rondes et
renflées à leur faîte, les minces cheminées d'usines du vaste faubourg
de Saint-Sever.

Plus nombreuses que leurs frères les clochers, elles dressaient jusque
dans la campagne lointaine leurs longues colonnes de briques et
soufflaient dans le ciel bleu leur haleine noire de charbon.

Et la plus élevée de toutes, aussi haute que la pyramide de Chéops,
le second des sommets dus au travail humain, presque l'égale de sa
fière commère la flèche de la cathédrale, la grande pompe à feu de la
_Foudre_ semblait la reine du peuple travailleur et fumant des usines,
comme sa voisine était la reine de la foule pointue des monuments
sacrés.

Là-bas, derrière la ville ouvrière, s'étendait une forêt de sapins;
et la Seine, ayant passé entre les deux cités, continuait sa route,
longeait une grande côte onduleuse boisée en haut et montrant par
places ses os de pierre blanche, puis elle disparaissait à l'horizon
après avoir encore décrit une longue courbe arrondie. On voyait des
navires montant et descendant le fleuve traînés par des barques à
vapeur grosses comme des mouches, et qui crachaient une fumée épaisse.
Des îles, étalées sur l'eau, s'alignaient toujours l'une au bout de
l'autre, ou bien laissant entre elles de grands intervalles, comme les
grains inégaux d'un chapelet verdoyant.

Le cocher du fiacre attendait que les voyageurs eussent fini de
s'extasier. Il connaissait par expérience la durée de l'admiration de
toutes les races de promeneurs.

Mais quand il se remit en marche, Duroy aperçut soudain, à quelques
centaines de mètres, deux vieilles gens qui s'en venaient, et il sauta
de la voiture, en criant:

--Les voilà. Je les reconnais.

C'étaient deux paysans, l'homme et la femme, qui marchaient d'un pas
irrégulier, en se balançant et se heurtant parfois de l'épaule. L'homme
était petit, trapu, rouge et un peu ventru, vigoureux malgré son âge;
la femme, grande, sèche, voûtée, triste, la vraie femme de peine des
champs qui a travaillé dès l'enfance et qui n'a jamais ri, tandis que
le mari blaguait en buvant avec les pratiques.

Madeleine aussi était descendue de voiture et elle regardait venir ces
deux pauvres êtres avec un serrement de cœur, une tristesse qu'elle
n'avait point prévue. Ils ne reconnaissaient point leur fils, ce beau
monsieur, et ils n'auraient jamais deviné leur bru dans cette belle
dame en robe claire.

Ils allaient, sans parler, et vite, au-devant de l'enfant attendu, sans
regarder ces personnes de la ville que suivait une voiture.

Ils passaient. Georges, qui riait, cria:

--Bonjou, pé Duroy.

Ils s'arrêtèrent net, tous les deux, stupéfaits d'abord, puis abrutis
de surprise. La vieille se remit la première et balbutia, sans faire un
pas:

--C'est-i té, not' fieu?

Le jeune homme répondit:

--Mais oui, c'est moi, la mé Duroy!

Et marchant à elle il l'embrassa sur les deux joues, d'un gros baiser
de fils. Puis il frotta ses tempes contre les tempes du père, qui avait
ôté sa casquette, une casquette à la mode de Rouen, en soie noire, très
haute, pareille à celles des marchands de bœufs.

Puis Georges annonça:

--Voilà ma femme.

Et les deux campagnards regardèrent Madeleine. Ils la regardèrent comme
on regarde un phénomène, avec une crainte inquiète, jointe à une sorte
d'approbation satisfaite chez le père, à une inimitié jalouse chez la
mère.

L'homme, qui était d'un naturel joyeux, tout imbibé par une gaieté de
cidre doux et d'alcool, s'enhardit et demanda, avec une malice au coin
de l'œil:

--J' pouvons-t-il l'embrasser tout d' même?

Le fils répondit:

--Parbleu.

Et Madeleine, mal à l'aise, tendit ses deux joues aux bécots sonores du
paysan qui s'essuya ensuite les lèvres d'un revers de main.

La vieille, à son tour, baisa sa belle-fille avec une réserve hostile.
Non, ce n'était point la bru de ses rêves, la grosse et fraîche
fermière, rouge comme une pomme et ronde comme une jument poulinière.
Elle avait l'air d'une traînée, cette dame-là, avec ses falbalas et son
musc. Car tous les parfums, pour la vieille, étaient du musc.

Et on se remit en marche à la suite du fiacre qui portait la malle des
nouveaux époux.

Le vieux prit son fils par le bras, et le retenant en arrière, il
demanda avec intérêt:

--Eh ben, ça va-t-il les affaires?

--Mais oui, très bien.

--Allons, suffit, tant mieux! Dis-mé, ta femme, est-i aisée?

Georges répondit:

--Quarante mille francs.

Le père poussa un léger sifflement d'admiration et ne put que murmurer:
«Bougre!» tant il fut ému par la somme. Puis il ajouta avec une
conviction sérieuse:

--Nom d'un nom, c'est une belle femme.

Car il la trouvait à son goût, lui. Et il avait passé pour connaisseur,
dans son temps.

Madeleine et la mère marchaient côte à côte, sans dire un mot. Les deux
hommes les rejoignirent.

On arrivait au village, un petit village en bordure sur la route, formé
de dix maisons de chaque côté, maisons de bourg et masures de fermes,
les unes en briques, les autres en argile, celles-ci coiffées de chaume
et celles-là d'ardoises. Le café du père Duroy: _A la Belle-Vue_, une
bicoque composée d'un rez-de-chaussée et d'un grenier, se trouvait à
l'entrée du pays, à gauche. Une branche de pin, accrochée sur la porte,
indiquait, à la mode ancienne, que les gens altérés pouvaient entrer.

Le couvert était mis dans la salle du cabaret, sur deux tables
rapprochées et cachées par deux serviettes. Une voisine, venue pour
aider au service, salua d'une grande révérence en voyant apparaître une
aussi belle dame, puis reconnaissant Georges, elle s'écria:

--Seigneur Jésus, c'est-i té, petiot?

Il répondit gaiement.

--Oui, c'est moi! la mé Brulin!

Et il l'embrassa aussitôt comme il avait embrassé père et mère.

Puis il se tourna vers sa femme:

--Viens dans notre chambre, dit-il, tu te débarrasseras de ton chapeau.

Il la fit entrer par la porte de droite dans une pièce froide,
carrelée, toute blanche, avec ses murs peints à la chaux et son lit
aux rideaux de coton. Un crucifix au-dessus d'un bénitier, et deux
images coloriées représentant Paul et Virginie sous un palmier bleu et
Napoléon Ier sur un cheval jaune, ornaient seuls cet appartement propre
et désolant.

Dès qu'ils furent seuls, il embrassa Madeleine:

--Bonjour, Made. Je suis content de revoir les vieux. Quand on est à
Paris, on n'y pense pas, et puis quand on se retrouve, ça fait plaisir
tout de même.

Mais le père criait en tapant du poing la cloison:

--Allons, allons, la soupe est cuite.

Et il fallut se mettre à table.

Ce fut un long déjeuner de paysans avec une suite de plats mal
assortis, une andouille après un gigot, une omelette après l'andouille.
Le père Duroy, mis en joie par le cidre et quelques verres de vin,
lâchait le robinet de ses plaisanteries de choix, celles qu'il
réservait pour les grandes fêtes, histoires grivoises et malpropres
arrivées à ses amis, affirmait-il. Georges, qui les connaissait toutes,
riait cependant, grisé par l'air natal, ressaisi par l'amour inné du
pays, des lieux familiers dans l'enfance, par toutes les sensations,
tous les souvenirs retrouvés, toutes les choses d'autrefois revues,
des riens, une marque de couteau dans une porte, une chaise boiteuse
rappelant un petit fait, des odeurs de sol, le grand souffle de résine
et d'arbres venu de la forêt voisine, les senteurs du logis, du
ruisseau, du fumier.

La mère Duroy ne parlait point, toujours triste et sévère, épiant de
l'œil sa bru avec une haine éveillée dans le cœur, une haine de
vieille travailleuse, de vieille rustique aux doigts usés, aux membres
déformés par les dures besognes, contre cette femme de ville qui lui
inspirait une répulsion de maudite, de réprouvée, d'être impur fait
pour la fainéantise et le péché. Elle se levait à tout moment pour
aller chercher les plats, pour verser dans les verres la boisson jaune
et aigre de la carafe ou le cidre roux mousseux et sucré des bouteilles
dont le bouchon sautait comme celui de la limonade gazeuse.

Madeleine ne mangeait guère, ne parlait guère, demeurait triste avec
son sourire ordinaire figé sur les lèvres, mais un sourire morne,
résigné. Elle était déçue, navrée. Pourquoi? Elle avait voulu venir.
Elle n'ignorait point qu'elle allait chez des paysans, chez de petits
paysans. Comment les avait-elle donc rêvés, elle, qui ne rêvait pas
d'ordinaire?

Le savait-elle? Est-ce que les femmes n'espèrent point toujours autre
chose que ce qui est! Les avait-elle vus de loin plus poétiques? Non,
mais plus littéraires peut-être, plus nobles, plus affectueux, plus
décoratifs. Pourtant elle ne les désirait point distingués comme ceux
des romans. D'où venait donc qu'ils la choquaient par mille choses
menues, invisibles, par mille grossièretés insaisissables, par leur
nature même de rustres, par ce qu'ils disaient, par leurs gestes et
leur gaieté?

Elle se rappelait sa mère à elle, dont elle ne parlait jamais à
personne, une institutrice séduite, élevée à Saint-Denis et morte de
misère et de chagrin quand Madeleine avait douze ans. Un inconnu avait
fait élever la petite fille. Son père, sans doute? Qui était-il? Elle
ne le sut point au juste, bien qu'elle eût de vagues soupçons.

Le déjeuner ne finissait pas. Des consommateurs entraient maintenant,
serraient les mains du père Duroy, s'exclamaient en voyant le fils,
et, regardant de côté la jeune femme, clignaient de l'œil avec
malice; ce qui signifiait: «Sacré mâtin! elle n'est pas piquée des
vers, l'épouse à Georges Duroy.»

D'autres, moins intimes, s'asseyaient devant les tables de bois, et
criaient: «Un litre!--Une chope!--Deux fines!--Un raspail!» Et ils se
mettaient à jouer aux dominos en tapant à grand bruit les petits carrés
d'os blancs et noirs.

La mère Duroy ne cessait plus d'aller et de venir, servant les
pratiques avec son air lamentable, recevant l'argent, essuyant les
tables du coin de son tablier bleu.

La fumée des pipes de terre et des cigares d'un sou emplissait la
salle. Madeleine se mit à tousser et demanda:

--Si nous sortions? je n'en puis plus.

On n'avait point encore fini. Le vieux Duroy fut mécontent. Alors elle
se leva et alla s'asseoir sur une chaise, devant la porte, sur la
route, en attendant que son beau-père et son mari eussent achevé leur
café et leurs petits verres.

Georges la rejoignit bientôt.

--Veux-tu dégringoler jusqu'à la Seine? dit-il.

Elle accepta avec joie:

--Oh! oui. Allons.

Ils descendirent la montagne, louèrent un bateau à Croisset, et ils
passèrent le reste de l'après-midi le long d'une île, sous les saules,
somnolents tous deux, dans la chaleur douce du printemps, et bercés par
les petites vagues du fleuve.

Puis ils remontèrent à la nuit tombante.

Le repas du soir, à la lueur d'une chandelle, fut plus pénible encore
pour Madeleine que celui du matin. Le père Duroy, qui cuvait une
demi-saoulerie, ne parlait plus. La mère gardait sa mine revêche.

La pauvre lumière jetait sur les murs gris les ombres des têtes avec
des nez énormes et des gestes démesurés. On voyait parfois une main
géante lever une fourchette pareille à une fourche vers une bouche qui
s'ouvrait comme une gueule de monstre, quand quelqu'un, se tournant un
peu, présentait son profil à la flamme jaune et tremblotante.

Dès que le dîner fut achevé, Madeleine entraîna son mari dehors pour ne
point demeurer dans cette salle sombre où flottait toujours une odeur
âcre de vieilles pipes et de boissons répandues.

Quand ils furent sortis:

--Tu t'ennuies déjà, dit-il.

Elle voulut protester. Il l'arrêta:

--Non. Je l'ai bien vu. Si tu le désires, nous repartirons demain.

Elle murmura:

--Oui. Je veux bien.

Ils allaient devant eux doucement. C'était une nuit tiède dont l'ombre
caressante et profonde semblait pleine de bruits légers, de frôlements,
de souffles. Ils étaient entrés dans une allée étroite, sous des arbres
très hauts, entre deux taillis d'un noir impénétrable.

Elle demanda:

--Où sommes-nous?

Il répondit:

--Dans la forêt.

--Elle est grande?

--Très grande, une des plus grandes de la France.

Une senteur de terre, d'arbres, de mousse, ce parfum frais et vieux
des bois touffus, fait de la sève des bourgeons et de l'herbe morte
et moisie des fourrés, semblait dormir dans cette allée. En levant la
tête, Madeleine apercevait des étoiles entre les sommets des arbres, et
bien qu'aucune brise ne remuât les branches, elle sentait autour d'elle
la vague palpitation de cet océan de feuilles.

Un frisson singulier lui passa dans l'âme et lui courut sur la
peau; une angoisse confuse lui serra le cœur. Pourquoi? Elle ne
comprenait pas. Mais il lui semblait qu'elle était perdue, noyée,
entourée de périls, abandonnée de tous, seule, seule au monde, sous
cette voûte vivante qui frémissait là-haut.

Elle murmura:

--J'ai un peu peur. Je voudrais retourner.

--Eh bien, revenons.

--Et... nous repartirons pour Paris demain?

--Oui, demain.

--Demain matin.

--Demain matin, si tu veux.

Ils rentrèrent. Les vieux étaient couchés.

Elle dormit mal, réveillée sans cesse par tous les bruits nouveaux
pour elle de la campagne, les cris des chouettes, le grognement d'un
porc enfermé dans une hutte contre le mur, et le chant d'un coq qui
claironna dès minuit.

Elle fut levée et prête à partir aux premières lueurs de l'aurore.

Quand Georges annonça aux parents qu'il allait s'en retourner, ils
demeurèrent saisis tous deux, puis ils comprirent d'où venait cette
volonté.

Le père demanda simplement:

--J' te r'verrons-ti bientôt?

--Mais oui. Dans le courant de l'été.

--Allons, tant mieux.

La vieille grogna:

--J' te souhaite de n' point r'gretter c' que t'as fait.

Il leur laissa deux cents francs en cadeau, pour calmer leur
mécontentement; et le fiacre, qu'un gamin était allé chercher, ayant
paru vers dix heures, les nouveaux époux embrassèrent les vieux paysans
et repartirent.

Comme ils descendaient la côte, Duroy se mit à rire:

--Voilà, dit-il, je t'avais prévenue. Je n'aurais pas dû te faire
connaître Monsieur et Madame du Roy de Cantel, père et mère.

Elle se mit à rire aussi, et répliqua:

--Je suis enchantée maintenant. Ce sont de braves gens que je commence
à aimer beaucoup. Je leur enverrai des gâteries de Paris.

Puis elle murmura: «Du Roy de Cantel»... Tu verras que personne ne
s'étonnera de nos lettres de faire-part. Nous raconterons que nous
avons passé huit jours dans la propriété de tes parents.

Et, se rapprochant de lui, elle effleura d'un baiser le bout de sa
moustache:

--Bonjour, Geo!

Il répondit: «Bonjour, Made» en passant une main derrière sa taille.

On apercevait au loin, dans le fond de la vallée, le grand fleuve
déroulé comme un ruban d'argent sous le soleil du matin, et toutes
les cheminées des usines qui soufflaient dans le ciel leurs nuages de
charbon, et tous les clochers pointus dressés sur la vieille cité.


II

LES Du Roy étaient rentrés à Paris depuis deux jours et le journaliste
avait repris son ancienne besogne, en attendant qu'il quittât le
service des Échos pour s'emparer définitivement des fonctions de
Forestier et se consacrer tout à fait à la politique.

Il remontait chez lui, ce soir-là, au logis de son prédécesseur, le
cœur joyeux, pour dîner, avec le désir éveillé d'embrasser tout
à l'heure sa femme dont il subissait vivement le charme physique et
l'insensible domination. En passant devant une fleuriste, au bas de
la rue Notre-Dame-de-Lorette, il eut l'idée d'acheter un bouquet pour
Madeleine et il prit une grosse botte de roses à peine ouvertes, un
paquet de boutons parfumés.

A chaque étage de son nouvel escalier il se regardait complaisamment
dans cette glace dont la vue lui rappelait sans cesse sa première
entrée dans la maison.

Il sonna, ayant oublié sa clef, et le même domestique, qu'il avait
gardé aussi sur le conseil de sa femme, vint ouvrir.

Georges demanda:

--Madame est rentrée?

--Oui, monsieur.

Mais en traversant la salle à manger il demeura fort surpris
d'apercevoir trois couverts; et, la portière du salon étant soulevée,
il vit Madeleine qui disposait dans un vase de la cheminée une botte de
roses toute pareille à la sienne. Il fut contrarié, mécontent, comme
si on lui eût volé son idée, son attention et tout le plaisir qu'il en
attendait.

Il demanda en entrant:

--Tu as donc invité quelqu'un?

Elle répondit sans se retourner, en continuant à arranger ses fleurs:

--Oui et non. C'est mon vieil ami le comte de Vaudrec qui a l'habitude
de dîner ici tous les lundis, et qui vient comme autrefois.

Georges murmura:

--Ah! très bien.

Il restait debout derrière elle, son bouquet à la main, avec une envie
de le cacher, de le jeter. Il dit cependant:

--Tiens, je t'ai apporté des roses!

Elle se retourna brusquement, toute souriante, criant:

--Ah! que tu es gentil d'avoir pensé à ça.

Et elle lui tendit ses bras et ses lèvres avec un élan de plaisir si
vrai qu'il se sentit consolé.

Elle prit les fleurs, les respira, et, avec une vivacité d'enfant
ravie, les plaça dans le vase resté vide en face du premier. Puis elle
murmura en regardant l'effet:

--Que je suis contente! Voilà ma cheminée garnie maintenant.

Elle ajouta presque aussitôt, d'un air convaincu:

--Tu sais, il est charmant, Vaudrec, tu seras tout de suite intime avec
lui.

Un coup de timbre annonça le comte. Il entra, tranquille, très à
l'aise, comme chez lui. Après avoir baisé galamment les doigts de la
jeune femme, il se tourna vers le mari et lui tendit la main avec
cordialité en demandant:

--Ça va bien, mon cher Du Roy?

Il n'avait plus son air roide, son air gourmé de jadis, mais un air
affable, révélant bien que la situation n'était plus la même. Le
journaliste, surpris, tâcha de se montrer gentil pour répondre à ces
avances. On eût cru, après cinq minutes, qu'ils se connaissaient et
s'adoraient depuis dix ans.

Alors Madeleine, dont le visage était radieux, leur dit:

--Je vous laisse ensemble. J'ai besoin de jeter un coup d'œil à ma
cuisine.

Et elle se sauva, suivie par le regard des deux hommes.

Quand elle revint, elle les trouva causant théâtre, à propos d'une
pièce nouvelle, et si complètement du même avis qu'une sorte d'amitié
rapide s'éveillait dans leurs yeux à la découverte de cette absolue
parité d'idées.

Le dîner fut charmant, tout intime et cordial; et le comte demeura fort
tard dans la soirée, tant il se sentait bien dans cette maison, dans ce
joli nouveau ménage.

Dès qu'il fut parti, Madeleine dit à son mari:

--N'est-ce pas qu'il est parfait? Il gagne du tout au tout à être
connu. En voilà un bon ami, sûr, dévoué, fidèle. Ah! sans lui...

Elle n'acheva point sa pensée, et Georges répondit:

--Oui, je le trouve fort agréable. Je crois que nous nous entendrons
très bien.

Mais elle reprit aussitôt:

--Tu ne sais pas, nous avons à travailler, ce soir, avant de nous
coucher. Je n'ai pas eu le temps de te parler de ça avant dîner, parce
que Vaudrec est arrivé tout de suite. On m'a apporté des nouvelles
graves, tantôt, des nouvelles du Maroc. C'est Laroche-Mathieu, le
député, le futur ministre, qui me les a données. Il faut que nous
fassions un grand article, un article à sensation. J'ai des faits et
des chiffres. Nous allons nous mettre à la besogne immédiatement.
Tiens, prends la lampe.

Il la prit et ils passèrent dans le cabinet de travail.

Les mêmes livres s'alignaient dans la bibliothèque qui portait
maintenant sur son faîte les trois vases achetés au golfe Juan, par
Forestier, la veille de son dernier jour. Sous la table, la chancelière
du mort attendait les pieds de Du Roy qui s'empara, après s'être assis,
du porte-plume d'ivoire, un peu mâché au bout par la dent de l'autre.

Madeleine s'appuya à la cheminée, et ayant allumé une cigarette, elle
raconta ses nouvelles, puis exposa ses idées, et le plan de l'article
qu'elle rêvait.

Il l'écoutait avec attention, tout en griffonnant des notes; et
quand elle eut fini il souleva des objections, reprit la question,
l'agrandit, développa à son tour non plus un plan d'article, mais un
plan de campagne contre le ministère actuel. Cette attaque serait le
début. Sa femme avait cessé de fumer, tant son intérêt s'éveillait,
tant elle voyait large et loin en suivant la pensée de Georges.

Elle murmurait de temps en temps:

--Oui... oui... C'est très bon... C'est excellent... C'est très fort...

Et quand il eut achevé, à son tour, de parler:

--Maintenant écrivons, dit-elle.

Mais il avait toujours le début difficile et il cherchait ses mots avec
peine. Alors elle vint doucement se pencher sur son épaule et elle se
mit à lui souffler ses phrases tout bas, dans l'oreille.

De temps en temps elle hésitait et demandait:

--Est-ce bien ça que tu veux dire?

Il répondait:

--Oui, parfaitement.

Elle avait des traits piquants, des traits venimeux de femme pour
blesser le chef du conseil; et elle mêlait des railleries sur son
visage à celles sur sa politique, d'une façon drôle qui faisait rire et
saisissait en même temps par la justesse de l'observation.

Du Roy, parfois, ajoutait quelques lignes qui rendaient plus profonde
et plus puissante la portée d'une attaque. Il savait en outre l'art des
sous-entendus perfides, qu'il avait appris en aiguisant des échos; et
quand un fait donné pour certain par Madeleine lui paraissait douteux
ou compromettant, il excellait à le faire deviner et à l'imposer à
l'esprit avec plus de force que s'il l'eût affirmé.

Quand leur article fut terminé, Georges le relut tout haut, en le
déclamant. Ils le jugèrent admirable d'un commun accord et ils se
souriaient, enchantés et surpris, comme s'ils venaient de se révéler
l'un à l'autre. Ils se regardaient au fond des yeux, émus d'admiration
et d'attendrissement; et ils s'embrassèrent avec élan, avec une ardeur
d'amour communiquée de leurs esprits à leurs corps.

Du Roy reprit la lampe:

--Et maintenant, dodo, dit-il avec un regard allumé.

Elle répondit:

--Passez, mon maître, puisque vous éclairez la route.

Il passa, et elle le suivit dans leur chambre en lui chatouillant le
cou du bout du doigt, entre le col et les cheveux, pour le faire aller
plus vite, car il redoutait cette caresse.

L'article parut sous la signature de Georges du Roy de Cantel, et fit
grand bruit. On s'en émut à la Chambre. Le père Walter en félicita
l'auteur et le chargea de la rédaction politique de _la Vie Française_.
Les Échos revinrent à Boisrenard.

Alors commença, dans le journal, une campagne habile et violente contre
le ministère qui dirigeait les affaires. L'attaque, toujours adroite et
nourrie de faits, tantôt ironique, tantôt sérieuse, parfois plaisante,
parfois virulente, frappait avec une sûreté et une continuité dont tout
le monde s'étonnait. Les autres feuilles citaient sans cesse _la Vie
Française_, y coupaient des passages entiers; et les hommes du pouvoir
s'informèrent si on ne pouvait pas bâillonner avec une préfecture cet
ennemi inconnu et acharné.

Du Roy devenait célèbre dans les groupes politiques. Il sentait
grandir son influence à la pression des poignées de main et à l'allure
des coups de chapeau. Sa femme d'ailleurs l'emplissait de stupeur
et d'admiration par l'ingéniosité de son esprit, l'habileté de ses
informations et le nombre de ses connaissances.

A tout moment, il trouvait dans son salon, en rentrant chez lui, un
sénateur, un député, un magistrat, un général, qui traitaient Madeleine
en vieille amie, avec une familiarité sérieuse. Où avait-elle connu
tous ces gens? Dans le monde, disait-elle. Mais comment avait-elle su
capter leur confiance et leur affection? Il ne le comprenait pas. «Ça
ferait une rude diplomate», pensait-il.

Elle rentrait souvent en retard aux heures des repas, essoufflée,
rouge, frémissante, et, avant même d'avoir ôté son voile, elle disait:

--J'en ai du nanan, aujourd'hui. Figure-toi que le ministre de la
justice vient de nommer deux magistrats qui ont fait partie des
commissions mixtes. Nous allons lui flanquer un abatage dont il se
souviendra.

Et on flanquait un abatage au ministre, et on lui en reflanquait
un autre le lendemain et un troisième le jour suivant. Le député
Laroche-Mathieu qui dînait rue Fontaine tous les mardis, après le comte
de Vaudrec qui commençait la semaine, serrait vigoureusement les mains
de la femme et du mari avec des démonstrations de joie excessives. Il
ne cessait de répéter:

--Cristi, quelle campagne. Si nous ne réussissons pas après ça?

Il espérait bien réussir en effet à décrocher le portefeuille des
affaires étrangères qu'il visait depuis longtemps.

C'était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans conviction,
sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses,
avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de
finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain
et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par
centaines sur le fumier populaire du suffrage universel.

Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses
collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des
députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez
aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la
société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment.

On disait partout de lui: «Laroche sera ministre,» et il pensait aussi
plus fermement que les autres que Laroche serait ministre.

Il était un des principaux actionnaires du journal du père Walter, son
collègue et son associé en beaucoup d'affaires de finances.

Du Roy le soutenait avec confiance et avec des espérances confuses pour
plus tard. Il ne faisait que continuer d'ailleurs l'œuvre commencée
par Forestier, à qui Laroche-Mathieu avait promis la croix, quand
serait venu le jour du triomphe. La décoration irait sur la poitrine du
nouveau mari de Madeleine, voilà tout. Rien n'était changé, en somme.

On sentait si bien que rien n'était changé, que les confrères de Du Roy
lui montaient une scie dont il commençait à se fâcher.

On ne l'appelait plus que Forestier.

Aussitôt qu'il arrivait au journal, quelqu'un criait:

--Dis donc, Forestier.

Il feignait de ne pas entendre et cherchait les lettres dans son
casier. La voix reprenait, avec plus de force:

--Hé! Forestier.

Quelques rires étouffés couraient.

Comme Du Roy gagnait le bureau du directeur, celui qui l'avait appelé
l'arrêtait:

--Oh! pardon; c'est à toi que je veux parler. C'est stupide, je te
confonds toujours avec ce pauvre Charles. Cela tient à ce que tes
articles ressemblent bigrement aux siens. Tout le monde s'y trompe.

Du Roy ne répondait rien, mais il rageait; et une colère sourde
naissait en lui contre le mort.

Le père Walter lui-même avait déclaré, alors qu'on s'étonnait de
similitudes flagrantes de tournure et d'inspiration entre les
chroniques du nouveau rédacteur politique et celles de l'ancien:

--Oui, c'est du Forestier, mais du Forestier plus nourri, plus nerveux,
plus viril.

Une autre fois, Du Roy en ouvrant par hasard l'armoire aux bilboquets
avait trouvé ceux de son prédécesseur avec un crêpe autour du manche,
et le sien, celui dont il se servait quand il s'exerçait sous la
direction de Saint-Potin, était orné d'une faveur rose. Tous avaient
été rangés sur la même planche, par rang de taille; et une pancarte,
pareille à celle des musées, portait écrit: «Ancienne collection
Forestier et Cie, Forestier-Du Roy, successeur, breveté S. G. D. G.
Articles inusables pouvant servir en toutes circonstances, même en
voyage.»

Il referma l'armoire avec calme, en prononçant assez haut pour être
entendu:

--Il y a des imbéciles et des envieux partout.

Mais il était blessé dans son orgueil, blessé dans sa vanité, cette
vanité et cet orgueil ombrageux d'écrivain, qui produisent cette
susceptibilité nerveuse toujours en éveil, égale chez le reporter et
chez le poète génial.

Ce mot: «_Forestier_» déchirait son oreille; il avait peur de
l'entendre, et se sentait rougir en l'entendant.

Il était pour lui, ce nom, une raillerie mordante, plus qu'une
raillerie, presque une insulte. Il lui criait: «C'est ta femme qui fait
ta besogne comme elle faisait celle de l'autre. Tu ne serais rien sans
elle.»

Il admettait parfaitement que Forestier n'eût rien été sans Madeleine;
mais quant à lui, allons donc!

Puis, rentré chez lui, l'obsession continuait. C'était la maison tout
entière maintenant qui lui rappelait le mort, tout le mobilier, tous
les bibelots, tout ce qu'il touchait. Il ne pensait guère à cela dans
les premiers temps; mais la scie montée par ses confrères avait fait en
son esprit une sorte de plaie qu'un tas de riens inaperçus jusqu'ici
envenimaient à présent.

Il ne pouvait plus prendre un objet sans qu'il crût voir aussitôt la
main de Charles posée dessus. Il ne regardait et ne maniait que des
choses lui ayant servi autrefois, des choses qu'il avait achetées,
aimées et possédées. Et Georges commençait à s'irriter même à la pensée
des relations anciennes de son ami et de sa femme.

Il s'étonnait parfois de cette révolte de son cœur, qu'il ne
comprenait point, et se demandait: «Comment diable se fait-il? Je ne
suis pas jaloux des amis de Madeleine. Je ne m'inquiète jamais de ce
qu'elle fait. Elle rentre et sort à son gré, et le souvenir de cette
brute de Charles me met en rage!»

Il ajoutait, mentalement: «Au fond, ce n'était qu'un crétin; c'est sans
doute ça qui me blesse. Je me fâche que Madeleine ait pu épouser un
pareil sot.»

Et sans cesse il se répétait: «Comment se fait-il que cette femme-là
ait gobé un seul instant un semblable animal?

Et sa rancune s'augmentait chaque jour par mille détails insignifiants
qui le piquaient comme des coups d'aiguille, par le rappel incessant de
l'autre, venu d'un mot de Madeleine, d'un mot du domestique ou d'un mot
de la femme de chambre.

Un soir Du Roy, qui aimait les plats sucrés, demanda:

--Pourquoi n'avons-nous pas d'entremets? Tu n'en fais jamais servir.

La jeune femme répondit gaiement:

--C'est vrai, je n'y pense pas. Cela tient à ce que Charles les avait
en horreur...

Il lui coupa la parole dans un mouvement d'impatience dont il ne fut
pas maître.

--Ah! tu sais, Charles commence à m'embêter. C'est toujours Charles
par-ci, Charles par-là, Charles aimait ci, Charles aimait ça. Puisque
Charles est crevé, qu'on le laisse tranquille.

Madeleine regardait son mari avec stupeur, sans rien comprendre à cette
colère subite. Puis, comme elle était fine, elle devina un peu ce qui
se passait en lui, ce travail lent de jalousie posthume grandissant à
chaque seconde par tout ce qui rappelait l'autre.

Elle jugea cela puéril, peut-être, mais elle fut flattée, et ne
répondit rien.

Il s'en voulut, lui, de cette irritation qu'il n'avait pu cacher.
Or, comme ils faisaient, ce soir-là, après dîner, un article pour le
lendemain, il s'embarrassa dans la chancelière. Ne parvenant point à la
retourner, il la rejeta d'un coup de pied, et demanda en riant:

--Charles avait donc toujours froid aux pattes?

Elle répondit, riant aussi:

--Oh! il vivait dans la terreur des rhumes; il n'avait pas la poitrine
solide.

Du Roy reprit, avec férocité:

--Il l'a bien prouvé, d'ailleurs.

Puis il ajouta, avec galanterie:

--Heureusement pour moi.

Et il baisa la main de sa femme.

Mais en se couchant, toujours hanté par la même pensée, il demanda
encore:

--Est-ce que Charles portait des bonnets de coton pour éviter les
courants d'air dans les oreilles?

Elle se prêta à la plaisanterie et répondit:

--Non, un madras noué sur le front.

Georges haussa les épaules et prononça avec un mépris d'homme supérieur:

--Quel serin!

Dès lors, Charles devint pour lui un sujet d'entretien continuel.
Il parlait de lui à tout propos, ne l'appelant plus que: «ce pauvre
Charles», d'un air de pitié infinie.

Et quand il revenait du journal, où il s'était entendu deux ou
trois fois interpeller sous le nom de Forestier, il se vengeait en
poursuivant le mort de railleries haineuses au fond de son tombeau. Il
rappelait ses défauts, ses ridicules, ses petitesses, les énumérait
avec complaisance, les développant et les grossissant comme s'il eût
voulu combattre, dans le cœur de sa femme, l'influence d'un rival
redouté.

Il répétait:

--Dis donc, Made, te rappelles-tu le jour où ce cornichon de Forestier
a prétendu nous prouver que les gros hommes étaient plus vigoureux que
les maigres?

Puis il voulut savoir sur le défunt un tas de détails intimes et
secrets que la jeune femme, mal à l'aise, refusait de dire. Mais il
insistait, s'obstinait.

--Allons, voyons, raconte-moi ça. Il devait être bien drôle dans ce
moment-là?

Elle murmurait du bout des lèvres:

--Voyons, laisse-le tranquille, à la fin.

Il reprenait:

--Non, dis-moi! c'est vrai qu'il devait être godiche au lit, cet
animal!

Et il finissait toujours par conclure:

--Quelle brute c'était!

Un soir, vers la fin de juin, comme il fumait une cigarette à sa
fenêtre, la grande chaleur de la soirée lui donna l'envie de faire une
promenade.

Il demanda:

--Ma petite Made, veux-tu venir jusqu'au Bois?

--Mais oui, certainement.

Ils prirent un fiacre découvert, gagnèrent les Champs-Élysées, puis
l'avenue du Bois-de-Boulogne. C'était une nuit sans vent, une de ces
nuits d'étuve où l'air de Paris surchauffé entre dans la poitrine comme
une vapeur de four. Une armée de fiacres menait sous les arbres tout un
peuple d'amoureux. Ils allaient, ces fiacres, l'un derrière l'autre,
sans cesse.

Georges et Madeleine s'amusaient à regarder tous ces couples enlacés,
passant dans ces voitures, la femme en robe claire et l'homme sombre.
C'était un immense fleuve d'amants qui coulait vers le Bois sous
le ciel étoilé et brûlant. On n'entendait aucun bruit que le sourd
roulement des roues sur la terre. Ils passaient, passaient, les deux
êtres de chaque fiacre, allongés sur les coussins, muets, serrés l'un
contre l'autre, perdus dans l'hallucination du désir, frémissant dans
l'attente de l'étreinte prochaine. L'ombre chaude semblait pleine de
baisers. Une sensation de tendresse flottante, d'amour bestial épandu,
alourdissait l'air, le rendait plus étouffant. Tous ces gens accouplés,
grisés de la même pensée, de la même ardeur, faisaient courir une
fièvre autour d'eux. Toutes ces voitures chargées d'amour, sur qui
semblaient voltiger des caresses, jetaient sur leur passage une sorte
de souffle sensuel, subtil et troublant.

Georges et Madeleine se sentirent eux-mêmes gagnés par la contagion de
la tendresse. Ils se prirent doucement la main, sans dire un mot, un
peu oppressés par la pesanteur de l'atmosphère et par l'émotion qui les
envahissait.

Comme ils arrivaient au tournant qui suit les fortifications, ils
s'embrassèrent, et elle balbutia un peu confuse:

--Nous sommes aussi gamins qu'en allant à Rouen.

Le grand courant des voitures s'était séparé à l'entrée des taillis.
Dans le chemin des Lacs que suivaient les jeunes gens, les fiacres
s'espaçaient un peu, mais la nuit épaisse des arbres, l'air vivifié par
les feuilles et par l'humidité des ruisselets qu'on entendait couler
sous les branches, une sorte de fraîcheur du large espace nocturne
tout paré d'astres, donnaient aux baisers des couples roulants un
charme plus pénétrant et une ombre plus mystérieuse.

Georges murmura: «Oh! ma petite Made», en la serrant contre lui.

Elle lui dit:

--Te rappelles-tu la forêt de chez toi, comme c'était sinistre. Il me
semblait qu'elle était pleine de bêtes affreuses et qu'elle n'avait pas
de bout. Tandis qu'ici, c'est charmant. On sent des caresses dans le
vent, et je sais bien que Sèvres est de l'autre côté du bois.

Il répondit:

--Oh! dans la forêt de chez moi, il n'y avait pas autre chose que des
cerfs, des renards, des chevreuils et des sangliers, et, par-ci par-là,
une maison de forestier.

Ce mot, ce nom du mort sorti de sa bouche, le surprit comme si
quelqu'un le lui eût crié du fond d'un fourré, et il se tut
brusquement, ressaisi par ce malaise étrange et persistant, par cette
irritation jalouse, rongeuse, invincible qui lui gâtait la vie depuis
quelque temps.

Au bout d'une minute, il demanda:

--Es-tu venue quelquefois ici comme ça, le soir, avec Charles?

Elle répondit:

--Mais oui, souvent.

Et, tout à coup, il eut envie de retourner chez eux, une envie nerveuse
qui lui serrait le cœur. Mais l'image de Forestier était rentrée en
son esprit, le possédait, l'étreignait. Il ne pouvait plus penser qu'à
lui, parler que de lui.

Il demanda, avec un accent méchant:

--Dis donc, Made?

--Quoi, mon ami?

--L'as-tu fait cocu, ce pauvre Charles?

Elle murmura, dédaigneuse:

--Que tu deviens bête avec ta rengaine.

Mais il ne lâchait pas son idée.

--Voyons, ma petite Made, sois bien franche, avoue-le? Tu l'as fait
cocu, dis? Avoue que tu l'as fait cocu?

Elle se taisait, choquée comme toutes les femmes le sont par ce mot.

Il reprit, obstiné:

--Sacristi, si quelqu'un en avait la tête, c'est bien lui, par exemple.
Oh! oui, oh! oui. C'est ça qui m'amuserait de savoir que Forestier
était cocu. Hein! quelle bonne binette de jobard?

Il sentit qu'elle souriait à quelque souvenir peut-être, et il insista:

--Voyons, dis-le. Qu'est-ce que ça fait? Ce serait bien drôle, au
contraire, de m'avouer que tu l'as trompé, de m'avouer ça, à moi.

Il frémissait, en effet, de l'espoir et de l'envie que Charles,
l'odieux Charles, le mort détesté, le mort exécré, eût porté ce
ridicule honteux. Et pourtant... pourtant une autre émotion, plus
confuse, aiguillonnait son désir de savoir.

Il répétait:

--Made, ma petite Made, je t'en prie, dis-le. En voilà un qui ne
l'aurait pas volé. Tu aurais eu joliment tort de ne pas lui faire
porter ça. Voyons, Made, avoue.

Elle trouvait plaisante, maintenant, sans doute, cette insistance, car
elle riait, par petits rires brefs, saccadés.

Il avait mis ses lèvres tout près de l'oreille de sa femme:

--Voyons... voyons... avoue-le?...

Elle s'éloigna d'un mouvement sec, et déclara brusquement:

--Mais tu es stupide. Est-ce qu'on répond à des questions pareilles?

Elle avait dit cela d'un ton si singulier qu'un frisson de froid courut
dans les veines de son mari et il demeura interdit, effaré, un peu
essoufflé comme s'il avait reçu une commotion morale.

Le fiacre maintenant longeait le lac, où le ciel semblait avoir égrené
ses étoiles. Deux cygnes vagues nageaient très lentement, à peine
visibles dans l'ombre.

Georges cria au cocher: «Retournons.» Et la voiture s'en revint,
croisant les autres, qui allaient au pas, et dont les grosses lanternes
brillaient comme des yeux dans la nuit du Bois.

Comme elle avait dit cela d'une étrange façon! Du Roy se demandait:
«Est-ce un aveu?» Et cette presque certitude qu'elle avait trompé son
premier mari, l'affolait de colère, à présent. Il avait envie de la
battre, de l'étrangler, de lui arracher les cheveux!

Oh! si elle lui eût répondu: «Mais, mon chéri, si j'avais dû le
tromper, c'est avec toi que je l'aurais fait», comme il l'aurait
embrassée, étreinte, adorée!

Il demeurait immobile, les bras croisés, les yeux au ciel, l'esprit
trop agité pour réfléchir encore. Il sentait seulement en lui fermenter
cette rancune et grossir cette colère qui couvent au cœur de tous
les mâles devant les caprices du désir féminin. Il sentait pour la
première fois cette angoisse confuse de l'époux qui soupçonne! Il était
jaloux enfin, jaloux pour le mort, jaloux pour le compte de Forestier!
jaloux d'une étrange et poignante façon, où entrait subitement de la
haine contre Madeleine. Puisqu'elle avait trompé l'autre, comment
pourrait-il avoir confiance en elle, lui?

Puis, peu à peu, une espèce de calme se fit en son esprit, et se
roidissant contre sa souffrance, il pensa: «Toutes les femmes sont des
filles, il faut s'en servir et ne leur rien donner de soi.»

L'amertume de son cœur lui montait aux lèvres en paroles de mépris
et de dégoût. Il ne les laissa point s'épandre cependant. Il se
répétait: «Le monde est aux forts. Il faut être fort. Il faut être
au-dessus de tout.»

La voiture allait plus vite. Elle repassa les fortifications. Du Roy
regardait devant lui une clarté rougeâtre dans le ciel, pareille à une
lueur de forge démesurée; et il entendait une rumeur confuse, immense,
continue, faite de bruits innombrables et différents, une rumeur
sourde, proche, lointaine, une vague et énorme palpitation de vie, le
souffle de Paris respirant, dans cette nuit d'été, comme un colosse
épuisé de fatigue.

Georges songeait: «Je serais bien bête de me faire de la bile. Chacun
pour soi. La victoire est aux audacieux. Tout n'est que de l'égoïsme.
L'égoïsme pour l'ambition et la fortune vaut mieux que l'égoïsme pour
la femme et pour l'amour.»

L'Arc de triomphe de l'Étoile apparaissait debout à l'entrée de la
ville sur ses deux jambes monstrueuses, sorte de géant informe qui
semblait prêt à se mettre en marche pour descendre la large avenue
ouverte devant lui.

Georges et Madeleine se retrouvaient là dans le défilé des voitures
ramenant au logis, au lit désiré, l'éternel couple, silencieux et
enlacé. Il semblait que l'humanité tout entière glissait à côté d'eux,
grise de joie, de plaisir, de bonheur.

La jeune femme, qui avait bien pressenti quelque chose de ce qui se
passait en son mari, demanda de sa voix douce:

--A quoi songes-tu, mon ami? Depuis une demi-heure tu n'as point
prononcé une parole.

Il répondit en ricanant:

--Je songe à tous ces imbéciles qui s'embrassent, et je me dis que,
vraiment, on a autre chose à faire dans l'existence.

Elle murmura:

--Oui... mais c'est bon quelquefois.

--C'est bon... c'est bon... quand on n'a rien de mieux!

La pensée de Georges allait toujours, dévêtant la vie de sa robe de
poésie, dans une sorte de rage méchante: «Je serais bien bête de
me gêner, de me priver de quoi que ce soit, de me troubler, de me
tracasser, de me ronger l'âme comme je le fais depuis quelque temps.»
L'image de Forestier lui traversa l'esprit sans y faire naître aucune
irritation. Il lui sembla qu'ils venaient de se réconcilier, qu'ils
redevenaient amis. Il avait envie de lui crier: «Bonsoir, vieux.»

Madeleine, que ce silence gênait, demanda:

--Si nous allions prendre une glace chez Tortoni, avant de rentrer.

Il la regarda de coin. Son fin profil blond lui apparut sous l'éclat
vif d'une guirlande de gaz qui annonçait un café-chantant.

Il pensa: «Elle est jolie. Eh! tant mieux. A bon chat bon rat, ma
camarade. Mais si on me reprend à me tourmenter pour toi, il fera chaud
au pôle Nord.» Puis il répondit:

--Mais certainement, ma chérie:

Et, pour qu'elle ne devinât rien, il l'embrassa.

Il sembla à la jeune femme que les lèvres de son mari étaient glacées.

Il souriait cependant de son sourire ordinaire en lui donnant la main
pour descendre devant les marches du café.


III

EN entrant au journal, le lendemain, Du Roy alla trouver Boisrenard.

--Mon cher ami, dit-il, j'ai un service à te demander. On trouve drôle
depuis quelque temps de m'appeler Forestier. Moi, je commence à trouver
ça bête. Veux-tu avoir la complaisance de prévenir doucement les
camarades que je giflerai le premier qui se permettra de nouveau cette
plaisanterie. Ce sera à eux de réfléchir si cette blague-là vaut un
coup d'épée. Je m'adresse à toi parce que tu es un homme calme qui peut
empêcher des extrémités fâcheuses, et aussi parce que tu m'as servi de
témoin dans mon affaire.

Boisrenard se chargea de la commission.

Du Roy sortit pour faire des courses, puis revint une heure plus tard.
Personne ne l'appela Forestier.

Comme il rentrait chez lui, il entendit des voix de femmes dans le
salon. Il demanda:

--Qui est là?

Le domestique répondit:

--Mme Walter et Mme de Marelle.

Un petit battement lui secoua le cœur, puis il se dit: «Tiens,
voyons,» et il ouvrit la porte.

Clotilde était au coin de la cheminée, dans un rayon de jour venu de la
fenêtre. Il sembla à Georges qu'elle pâlissait un peu en l'apercevant.
Ayant d'abord salué Mme Walter et ses deux filles, assises comme deux
sentinelles aux côtés de leur mère, il se tourna vers son ancienne
maîtresse. Elle lui tendait la main; il la prit et la serra avec
intention, comme pour dire: «Je vous aime toujours.» Elle répondit à
cette pression.

Il demanda:

--Vous vous êtes bien portée pendant le siècle écoulé depuis notre
dernière rencontre?

Elle répondit avec aisance:

--Mais oui, et vous, Bel-Ami?

Puis, se tournant vers Madeleine, elle ajouta:

--Tu permets que je l'appelle toujours Bel-Ami?

--Certainement, ma chère, je permets tout ce que tu voudras.

Une nuance d'ironie semblait cachée dans cette parole.

Mme Walter parlait d'une fête qu'allait donner Jacques Rival dans son
logis de garçon, un grand assaut d'armes où assisteraient des femmes du
monde; elle disait:

--Ce sera très intéressant. Mais je suis désolée, nous n'avons personne
pour nous y conduire, mon mari devant s'absenter à ce moment-là.

Du Roy s'offrit aussitôt. Elle accepta.

--Nous vous en serons très reconnaissantes, mes filles et moi.

Il regardait la plus jeune des demoiselles Walter, et pensait: «Elle
n'est pas mal du tout, cette petite Suzanne, mais pas du tout.» Elle
avait l'air d'une frêle poupée blonde, trop petite, mais fine, avec la
taille mince, des hanches et de la poitrine, une figure de miniature,
des yeux d'émail d'un bleu gris dessinés au pinceau, qui semblaient
nuancés par un peintre minutieux et fantaisiste, de la chair trop
blanche, trop lisse, polie, unie, sans grain, sans teinte, et des
cheveux ébouriffés, frisés, une broussaille savante, légère, un nuage
charmant, tout pareil en effet à la chevelure des jolies poupées de
luxe qu'on voit passer dans les bras de gamines beaucoup moins hautes
que leur joujou.

La sœur aînée, Rose, était laide, plate, insignifiante, une de ces
filles qu'on ne voit pas, à qui on ne parle pas, et dont on ne dit rien.

La mère se leva, et se tournant vers Georges:

--Ainsi je compte sur vous jeudi prochain, à deux heures.

Il répondit:

--Comptez sur moi, madame.

Dès qu'elle fut partie, Mme de Marelle se leva à son tour.

--Au revoir, Bel-Ami.

Ce fut elle alors qui lui serra la main, très fort, très longtemps;
et il se sentit remué par cet aveu silencieux, repris d'un brusque
béguin pour cette petite bourgeoise bohème et bon enfant, qui l'aimait
vraiment, peut-être.

«J'irai la voir demain,» pensa-t-il.

Dès qu'il fut seul en face de sa femme, Madeleine se mit à rire, d'un
rire franc et gai, et le regardant bien en face:

--Tu sais que tu as inspiré une passion à Mme Walter.

Il répondit incrédule:

--Allons donc?

--Mais oui, je te l'affirme, elle m'a parlé de toi avec un enthousiasme
fou. C'est si singulier de sa part! Elle voudrait trouver deux maris
comme toi pour ses filles!... Heureusement qu'avec elle ces choses-là
sont sans importance.

Il ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire:

--Comment, sans importance?

Elle répondit, avec une conviction de femme sûre de son jugement:

--Oh! Mme Walter est une de celles dont on n'a jamais rien murmuré,
mais tu sais, là, jamais, jamais. Elle est inattaquable sous tous les
rapports. Son mari, tu le connais comme moi. Mais elle, c'est autre
chose. Elle a d'ailleurs assez souffert d'avoir épousé un juif, mais
elle lui est restée fidèle. C'est une honnête femme.

Du Roy fut surpris:

--Je la croyais juive aussi.

--Elle? pas du tout. Elle est dame patronnesse de toutes les bonnes
œuvres de la Madeleine. Elle est même mariée religieusement. Je ne
sais plus s'il y a eu un simulacre de baptême du patron, ou bien si
l'Église a fermé les yeux.

Georges murmura:

--Ah!... alors... elle... me gobe?...

--Positivement, et complètement. Si tu n'étais pas engagé, je te
conseillerais de demander la main de... de Suzanne, n'est-ce pas,
plutôt que celle de Rose?

Il répondit, en frisant sa moustache:

--Eh! la mère n'est pas encore piquée des vers.

Mais Madeleine s'impatienta:

--Tu sais, mon petit, la mère, je te la souhaite. Mais je n'ai pas
peur. Ce n'est point à son âge qu'on commet sa première faute. Il faut
s'y prendre plus tôt.

Georges songeait: «Si c'était vrai, pourtant, que j'eusse pu épouser
Suzanne?...»

Puis il haussa les épaules: «Bah... c'est fou!... Est-ce que le père
m'aurait jamais accepté.»

Il se promit toutefois d'observer désormais avec plus de soin les
manières de Mme Walter à son égard, sans se demander d'ailleurs s'il en
pourrait jamais tirer quelque avantage.

Tout le soir, il fut hanté par des souvenirs de son amour avec
Clotilde, des souvenirs tendres et sensuels en même temps. Il se
rappelait ses drôleries, ses gentillesses, leurs escapades. Il se
répétait à lui-même: «Elle est vraiment bien gentille. Oui, j'irai la
voir demain?»

Dès qu'il eut déjeuné, le lendemain, il se rendit en effet rue de
Verneuil. La même bonne lui ouvrit la porte, et, familière à la façon
des domestiques de petits bourgeois, elle demanda:

--Ça va bien, monsieur?

Il répondit:

--Mais oui, mon enfant.

Et il entra dans le salon, où une main maladroite faisait des gammes
sur le piano. C'était Laurine. Il crut qu'elle allait lui sauter au
cou. Elle se leva gravement, salua avec cérémonie, ainsi qu'aurait fait
une grande personne, et se retira d'une façon digne.

Elle avait une telle allure de femme outragée, qu'il demeura surpris.
Sa mère entra. Il lui prit et lui baisa les mains.

--Combien j'ai pensé à vous, dit-il.

--Et moi, dit-elle.

Ils s'assirent. Ils se souriaient, les yeux dans les yeux, avec une
envie de s'embrasser sur les lèvres.

--Ma chère petite Clo, je vous aime.

--Et moi aussi.

--Alors... alors... tu ne m'en as pas trop voulu?

--Oui et non... Ça m'a fait de la peine, et puis j'ai compris ta
raison, et je me suis dit: «Bah! il me reviendra un jour ou l'autre.»

--Je n'osais pas revenir; je me demandais comment je serais reçu. Je
n'osais pas, mais j'en avais rudement envie. A propos, dis-moi donc ce
qu'a Laurine. Elle m'a à peine dit bonjour et elle est partie d'un air
furieux.

--Je ne sais pas. Mais on ne peut plus lui parler de toi depuis ton
mariage. Je crois vraiment qu'elle est jalouse.

--Allons donc.

--Mais oui, mon cher. Elle ne t'appelle plus Bel-Ami, elle te nomme M.
Forestier.

Du Roy rougit, puis, s'approchant de la jeune femme:

--Donne ta bouche.

Elle la donna.

--Où pourrons-nous nous revoir? dit-il.

--Mais... rue de Constantinople.

--Ah!... L'appartement n'est donc pas loué?

--Non... je l'ai gardé!

--Tu l'as gardé?

--Oui, j'ai pensé que tu y reviendrais.

Une bouffée de joie orgueilleuse lui gonfla la poitrine. Elle l'aimait
donc, celle-là, d'un amour vrai, constant, profond.

Il murmura:

--Je t'adore.

Puis il demanda:

--Ton mari va bien?

--Oui, très bien. Il vient de passer un mois ici; il est parti
d'avant-hier.

Du Roy ne put s'empêcher de rire:

--Comme ça tombe!

Elle répondit naïvement:

--Oh! oui, ça tombe bien. Mais il n'est pas gênant quand il est ici,
tout de même. Tu le sais?

--Ça, c'est vrai. C'est d'ailleurs un charmant homme.

--Et toi, dit-elle, comment prends-tu ta nouvelle vie?

--Ni bien, ni mal. Ma femme est une camarade, une associée.

--Rien de plus?

--Rien de plus... Quant au cœur...

--Je comprends bien. Elle est gentille, pourtant.

--Oui, mais elle ne me trouble pas.

Il se rapprocha de Clotilde, et murmura:

--Quand nous reverrons-nous?

--Mais... demain... si tu veux?

--Oui. Demain, deux heures?

--Deux heures.

Il se leva pour partir, puis il balbutia, un peu gêné:

--Tu sais, j'entends reprendre, seul, l'appartement de la rue de
Constantinople. Je le veux. Il ne manquerait plus qu'il fût payé par
toi.

Ce fut elle qui baisa ses mains avec un mouvement d'adoration, en
murmurant:

--Tu feras comme tu voudras. Il me suffit de l'avoir gardé pour nous y
revoir.

Et Du Roy s'en alla, l'âme pleine de satisfaction.

Comme il passait devant la vitrine d'un photographe, le portrait d'une
grande femme aux larges yeux lui rappela Mme Walter: «C'est égal, se
dit-il, elle ne doit pas être mal encore. Comment se fait-il que je ne
l'aie jamais remarquée. J'ai envie de voir quelle tête elle me fera
jeudi.»

Il se frottait les mains, tout en marchant avec une joie intime, la
joie du succès sous toutes ses formes, la joie égoïste de l'homme
adroit qui réussit, la joie subtile, faite de vanité flattée et de
sensualité contente, que donne la tendresse des femmes.

Le jeudi venu, il dit à Madeleine:

--Tu ne viens pas à cet assaut chez Rival?

--Oh! non. Cela ne m'amuse guère, moi; j'irai à la Chambre des députés.

Et il alla chercher Mme Walter, en landau découvert, car il faisait un
admirable temps.

Il eut une surprise en la voyant, tant il la trouva belle et jeune.
Elle était en toilette claire dont le corsage un peu fendu laissait
deviner, sous une dentelle blonde, le soulèvement gras des seins.
Jamais elle ne lui avait paru si fraîche. Il la jugea vraiment
désirable. Elle avait son air calme et comme il faut, une certaine
allure de maman tranquille qui la faisait passer presque inaperçue
aux yeux galants des hommes. Elle ne parlait guère d'ailleurs que pour
dire des choses connues, convenues et modérées, ses idées étant sages,
méthodiques, bien ordonnées, à l'abri de tous les excès.

Sa fille Suzanne, tout en rose, semblait un Watteau frais verni; et sa
sœur aînée paraissait être l'institutrice chargée de tenir compagnie
à ce joli bibelot de fillette.

Devant la porte de Rival, une file de voitures était rangée.

Du Roy offrit son bras à Mme Walter, et ils entrèrent.

L'assaut était donné au profit des orphelins du sixième arrondissement
de Paris, sous le patronage de toutes les femmes des sénateurs et
députés qui avaient des relations avec _la Vie française_.

Mme Walter avait promis de venir avec ses filles, en refusant le
titre de dame patronnesse, parce qu'elle n'aidait de son nom que les
œuvres entreprises par le clergé, non pas qu'elle fût très dévote,
mais son mariage avec un israélite la forçait, croyait-elle, à une
certaine tenue religieuse; et la fête organisée par le journaliste
prenait une sorte de signification républicaine qui pouvait sembler
anticléricale.

On avait lu dans les journaux de toutes les nuances, depuis trois
semaines:

  «Notre éminent confrère Jacques Rival vient d'avoir l'idée aussi
  ingénieuse que généreuse d'organiser, au profit des orphelins du
  sixième arrondissement de Paris, un grand assaut dans sa jolie salle
  d'armes attenant à son appartement de garçon.

  «Les invitations sont faites par Mmes Laloigue, Remontel, Rissolin,
  femmes des sénateurs de ce nom, et par Mmes Laroche-Mathieu,
  Percerol, Firmin, femmes des députés bien connus. Une simple quête
  aura lieu pendant l'entr'acte de l'assaut, et le montant sera versé
  immédiatement entre les mains du maire du sixième arrondissement ou
  de son représentant.»

C'était une réclame monstre que le journaliste adroit avait imaginée à
son profit.

Jacques Rival recevait les arrivants à l'entrée de son logis où un
buffet avait été installé, les frais devant être prélevés sur la
recette.

Puis il indiquait, d'un geste aimable, le petit escalier par où on
descendait dans la cave, où il avait installé la salle d'armes et le
tir; et il disait:

--Au-dessous, mesdames, au-dessous. L'assaut a lieu en des appartements
souterrains.

Il se précipita au-devant de la femme de son directeur; puis, serrant
la main de Du Roy:

--Bonjour, Bel-Ami.

L'autre fut surpris:

--Qui vous a dit que...

Rival lui coupa la parole:

--Mme Walter, ici présente, qui trouve ce surnom très gentil.

Mme Walter rougit:

--Oui, j'avoue que si je vous connaissais davantage, je ferais comme la
petite Laurine, je vous appellerais aussi Bel-Ami. Ça vous va très bien.

Du Roy riait:

--Mais, je vous en prie, madame, faites-le.

Elle avait baissé les yeux:

--Non, nous ne sommes pas assez liés.

Il murmura:

--Voulez-vous me laisser espérer que nous le deviendrons davantage?

--Eh bien, nous verrons alors, dit-elle.

Il s'effaça à l'entrée de la descente étroite qu'éclairait un bec de
gaz; et la brusque transition de la lumière du jour à cette clarté
jaune avait quelque chose de lugubre. Une odeur de souterrain montait
par cette échelle tournante, une senteur d'humidité chauffée, de murs
moisis essuyés pour la circonstance, et aussi des souffles de benjoin
qui rappelaient les offices sacrés, et des émanations féminines de
lubin, de verveine, d'iris, de violette.

On entendait dans ce trou un grand bruit de voix, un frémissement de
foule agitée.

Toute la cave était illuminée avec des guirlandes de gaz et des
lanternes vénitiennes cachées en des feuillages qui voilaient les murs
de pierre salpêtrés. On ne voyait rien que des branchages. Le plafond
était garni de fougères, le sol couvert de feuilles et de fleurs.

On trouvait cela charmant, d'une imagination délicieuse. Dans le petit
caveau du fond s'élevait une estrade pour les tireurs, entre deux rangs
de chaises pour les juges.

Et dans toute la cave, les banquettes, alignées par dix, autant à
droite qu'à gauche, pouvaient porter près de deux cents personnes. On
en avait invité quatre cents.

Devant l'estrade, des jeunes gens en costume d'assaut, minces, avec des
membres longs, la taille cambrée, la moustache en croc, posaient déjà
devant les spectateurs. On se les nommait, on désignait les maîtres
et les amateurs, toutes les notabilités de l'escrime. Autour d'eux
causaient des messieurs en redingote, jeunes et vieux, qui avaient un
air de famille avec les tireurs en tenue de combat. Ils cherchaient
aussi à être vus, reconnus et nommés, c'étaient des princes de l'épée
en civils, les experts en coups de bouton.

Presque toutes les banquettes étaient couvertes de femmes, qui
faisaient un grand froissement d'étoffes remuées et un grand murmure de
voix. Elles s'éventaient comme au théâtre, car il faisait une chaleur
d'étuve dans cette grotte feuillue. Un farceur criait de temps en
temps: «Orgeat! limonade! bière!»

Mme Walter et ses filles gagnèrent leurs places réservées au premier
rang. Du Roy les ayant installées allait partir, il murmura:

--Je suis obligé de vous quitter, les hommes ne peuvent accaparer les
banquettes.

Mais Mme Walter répondit en hésitant:

--J'ai bien envie de vous garder tout de même. Vous me nommerez les
tireurs. Tenez, si vous restiez debout au coin de ce banc, vous ne
gêneriez personne.

Elle le regardait de ses grands yeux doux. Elle insista:

--Voyons, restez avec nous... monsieur... monsieur Bel-Ami. Nous avons
besoin de vous.

Il répondit:

--J'obéirai... avec plaisir, madame.

On entendait répéter de tous les côtés: «C'est très drôle, cette cave,
c'est très gentil.»

Georges la connaissait bien, cette salle voûtée! Il se rappelait le
matin qu'il y avait passé, la veille de son duel, tout seul, en face
d'un petit carton blanc qui le regardait du fond du second caveau comme
un œil énorme et redoutable.

La voix de Jacques Rival résonna, venue de l'escalier:

--On va commencer, mesdames.

Et six messieurs, très serrés en leurs vêtements, pour faire saillir
davantage le thorax, montèrent sur l'estrade et s'assirent sur les
chaises destinées au jury.

Leurs noms coururent: le général de Raynaldi, président, un petit homme
à grandes moustaches; le peintre Joséphin Roudet, un grand homme chauve
à longue barbe; Matthéo de Ujar, Simon Ramoncel, Pierre de Carvin,
trois jeunes hommes élégants, et Gaspard Merleron, un maître.

Deux pancartes furent accrochées aux deux côtés du caveau. Celle de
droite portait: M. Crèvecœur, et celle de gauche: M. Plumeau.

C'étaient deux maîtres, deux bons maîtres de second ordre. Ils
apparurent, secs tous deux, avec un air militaire, des gestes un peu
raides. Ayant fait le salut d'armes avec des mouvements d'automates,
ils commencèrent à s'attaquer, pareils, dans leur costume de toile et
de peau blanches, à deux pierrots-soldats qui se seraient battus pour
rire.

De temps en temps, on entendait ce mot: «Touché!» Et les six messieurs
du jury inclinaient la tête en avant d'un air connaisseur. Le public
ne voyait rien que deux marionnettes vivantes qui s'agitaient en
tendant le bras; il ne comprenait rien, mais il était content. Ces
deux bonshommes lui semblaient cependant peu gracieux et vaguement
ridicules. On songeait aux lutteurs de bois qu'on vend, au jour de
l'an, sur les boulevards.

Les deux premiers tireurs furent remplacés par MM. Planton et Carapin,
un maître civil et un maître militaire. M. Planton était tout petit
et M. Carapin très gros. On eut dit que le premier coup de fleuret
dégonflerait ce ballon comme un éléphant de baudruche. On riait. M.
Planton sautait comme un singe. M. Carapin ne remuait que son bras,
le reste du corps se trouvant immobilisé par l'embonpoint, et il se
fendait toutes les cinq minutes avec une telle pesanteur et un tel
effort en avant qu'il semblait prendre la résolution la plus énergique
de sa vie. Il avait ensuite beaucoup de mal à se relever.

Les connaisseurs déclarèrent son jeu très ferme et très serré. Et le
public, confiant, l'apprécia.

Puis vinrent MM. Porion et Lapalme, un maître et un amateur qui se
livrèrent à une gymnastique effrénée, courant l'un sur l'autre avec
furie, forçant les juges à fuir en emportant leurs chaises, traversant
et retraversant l'estrade d'un bout à l'autre, l'un avançant et l'autre
reculant par bonds vigoureux et comiques. Ils avaient de petits sauts
en arrière qui faisaient rire les dames, et de grands élans en avant
qui émotionnaient un peu cependant. Cet assaut au pas gymnastique fut
caractérisé par un titi inconnu qui cria: «Vous éreintez pas, c'est à
l'heure!» L'assistance, froissée par ce manque de goût, fit: «Chut!» Le
jugement des experts circula. Les tireurs avaient montré beaucoup de
vigueur et manqué parfois d'à-propos.

La première partie fut clôturée par une fort belle passe d'armes
entre Jacques Rival et le fameux professeur belge Lebègue. Rival fut
fort goûté des femmes. Il était vraiment beau garçon, bien fait,
souple, agile, et plus gracieux que tous ceux qui l'avaient précédé.
Il apportait dans sa façon de se tenir en garde et de se fendre une
certaine élégance mondaine qui plaisait et faisait contraste avec la
manière énergique, mais commune de son adversaire. «On sent l'homme
bien élevé», disait-on.

Il eut la belle. On l'applaudit.

Mais depuis quelques minutes, un bruit singulier, à l'étage au-dessus,
inquiétait les spectateurs. C'était un grand piétinement accompagné de
rires bruyants. Les deux cents invités qui n'avaient pu descendre dans
la cave s'amusaient, sans doute, à leur façon. Dans le petit escalier
tournant une cinquantaine d'hommes étaient tassés. La chaleur devenait
terrible en bas. On criait: «De l'air!--A boire!» Le même farceur
glapissait sur un ton aigu qui dominait le murmure des conversations:
«Orgeat! limonade! bière!»

Rival apparut très rouge, ayant gardé son costume d'assaut.

--Je vais faire apporter des rafraîchissements, dit-il.

Et il courut vers l'escalier. Mais toute communication était coupée
avec le rez-de-chaussée. Il eut été aussi facile de percer le plafond
que de traverser la muraille humaine entassée sur les marches.

Rival criait:

--Faites passer des glaces pour les dames!

Cinquante voix répétaient: «Des glaces!» Un plateau apparut enfin. Mais
il ne portait que des verres vides, les rafraîchissements ayant été
cueillis en route.

Une forte voix hurla: «On étouffe là dedans, finissons vite et
allons-nous-en.»

Une autre voix lança: «La quête!» Et tout le public, haletant, mais gai
tout de même, répéta: «La quête... la quête... la quête...»

Alors six dames se mirent à circuler entre les banquettes et on
entendit un petit bruit d'argent tombant dans les bourses.

Du Roy nommait les hommes célèbres à Mme Walter. C'étaient des
mondains, des journalistes, ceux des grands journaux, des vieux
journaux, qui regardaient de haut _la Vie Française_, avec une certaine
réserve née de leur expérience. Ils en avaient tant vu mourir de de
ces feuilles politico-financières, filles d'une combinaison louche,
et écrasées par la chute d'un ministère. On apercevait aussi là des
peintres et des sculpteurs, qui sont en général hommes de sport, un
poète académicien qu'on montrait, deux musiciens et beaucoup de nobles
étrangers dont Du Roy faisait suivre le nom de la syllabe Rast (ce
qui signifiait Rastaquouère), pour imiter, disait-il, les Anglais qui
mettent Esq. sur leurs cartes.

Quelqu'un lui cria: «Bonjour, cher ami.» C'était le comte de Vaudrec.
S'étant excusé auprès des dames, Du Roy alla lui serrer la main.

Il déclara, en revenant:

--Il est charmant, Vaudrec. Comme on sent la race, chez lui.

Mme Walter ne répondit rien. Elle était un peu fatiguée, et sa poitrine
se soulevait avec effort à chaque souffle de ses poumons, ce qui
attirait l'œil de Du Roy. Et de temps en temps, il rencontrait le
regard de «la Patronne», un regard trouble, hésitant, qui se posait
sur lui et fuyait tout de suite. Et il se disait: «Tiens... tiens...
tiens... Est-ce que je l'aurais levée aussi celle-là?»

Les quêteuses passèrent. Leurs bourses étaient pleines d'argent et
d'or. Et une nouvelle pancarte fut accrochée sur l'estrade annonçant:
«Grrrrande surprise.» Les membres du jury remontèrent à leurs places.
On attendit.

Deux femmes parurent, un fleuret à la main, en costume de salle vêtues
d'un maillot sombre, d'un très court jupon tombant à la moitié des
cuisses, et d'un plastron si gonflé sur la poitrine qu'il les forçait à
porter haut la tête. Elles étaient jolies et jeunes. Elles souriaient
en saluant l'assistance. On les acclama longtemps.

Et elles se mirent en garde au milieu d'une rumeur galante et de
plaisanteries chuchotées.

Un sourire aimable s'était fixé sur les lèvres des juges qui
approuvaient les coups par un petit bravo.

Le public appréciait beaucoup cet assaut et le témoignait aux deux
combattantes qui allumaient des désirs chez les hommes et réveillaient
chez les femmes le goût naturel du public parisien pour les
gentillesses un peu polissonnes, pour les élégances du genre canaille,
pour le faux joli et le faux gracieux, les chanteuses de café-concert
et les couplets d'opérette.

Chaque fois qu'une des tireuses se fendait, un frisson de joie courait
dans le public. Celle qui tournait le dos à la salle, un dos bien
replet, faisait s'ouvrir les bouches et s'arrondir les yeux; et ce
n'était pas le jeu de son poignet qu'on regardait le plus.

On les applaudit avec frénésie.

Un assaut de sabre suivit, mais personne ne le regarda, car toute
l'attention fut captivée par ce qui se passait au-dessus. Pendant
quelques minutes on avait écouté un grand bruit de meubles remués,
traînés sur le parquet comme si on déménageait l'appartement. Puis,
tout à coup, le son d'un piano traversa le plafond; et on entendit
distinctement un bruit rythmé de pieds sautant en cadence. Les gens
d'en haut s'offraient un bal, pour se dédommager de ne rien voir.

Un grand rire s'éleva d'abord dans le public de la salle d'armes, puis
le désir de danser s'éveillant chez les femmes, elles cessèrent de
s'occuper de ce qui se passait sur l'estrade et se mirent à parler tout
haut.

On trouvait drôle cette idée de bal organisé par les retardataires. Ils
ne devaient pas s'embêter, ceux-là. On aurait bien voulu être au-dessus.

Mais deux nouveaux combattants s'étaient salués, et ils tombèrent
en garde avec tant d'autorité que tous les regards suivaient leurs
mouvements.

Ils se fendaient et se relevaient avec une grâce élastique, avec une
vigueur mesurée, avec une telle sûreté de force, une telle sobriété de
gestes, une telle correction d'allure, une telle mesure dans le jeu que
la foule ignorante fut surprise et charmée.

Leur promptitude calme, leur sage souplesse, leurs mouvements rapides,
si calculés qu'ils semblaient lents, attiraient et captivaient l'œil
par la seule puissance de la perfection. Le public sentit qu'il voyait
là une chose belle et rare, que deux grands artistes dans leur métier
lui montraient ce qu'on pouvait voir de mieux, tout ce qu'il était
possible à deux maîtres de déployer d'habileté, de ruse, de science
raisonnée et d'adresse physique.

Personne ne parlait plus, tant on les regardait. Puis, quand ils
se furent serré la main, après le dernier coup de bouton, des cris
éclatèrent, des hurras. On trépignait, on hurlait. Tout le monde
connaissait leurs noms: c'étaient Sergent et Ravignac.

Les esprits exaltés devenaient querelleurs. Les hommes regardaient
leurs voisins avec des envies de dispute. On se serait provoqué pour
un sourire. Ceux qui n'avaient jamais tenu un fleuret en leur main
esquissaient avec leurs cannes des attaques et des parades.

Mais peu à peu la foule remontait par le petit escalier. On allait
boire, enfin. Ce fut une indignation quand on constata que les gens du
bal avaient dévalisé le buffet, puis s'en étaient allés en déclarant
qu'il était malhonnête de déranger deux cents personnes pour ne leur
rien montrer.

Il ne restait pas un gâteau, pas une goutte de champagne, de sirop ou
de bière, pas un bonbon, pas un fruit, rien, rien de rien. Ils avaient
saccagé, ravagé, nettoyé tout.

On se faisait raconter les détails par les servants qui prenaient des
visages tristes en cachant leur envie de rire. «Les dames étaient plus
enragées que les hommes, affirmaient-ils, et avaient mangé et bu à s'en
rendre malades.» On aurait cru entendre le récit des survivants après
le pillage et le sac d'une ville pendant l'Invasion.

Il fallut donc s'en aller. Des messieurs regrettaient les vingt francs
donnés à la quête; ils s'indignaient que ceux d'en haut eussent
ripaillé sans rien payer.

Les dames patronnesses avaient recueilli plus de trois mille francs. Il
resta, tous frais payés, deux cent vingt francs pour les orphelins du
sixième arrondissement.

Du Roy, escortant la famille Walter, attendait son landau.

En reconduisant la Patronne, comme il se trouvait assis en face d'elle,
il rencontra encore une fois son œil caressant et fuyant, qui
semblait troublé. Il pensait: «Bigre, je crois qu'elle mord»; et il
souriait en reconnaissant qu'il avait vraiment de la chance auprès des
femmes, car Mme de Marelle, depuis le recommencement de leur tendresse,
paraissait l'aimer avec frénésie.

Il rentra chez lui d'un pied joyeux.

Madeleine l'attendait dans le salon.

--J'ai des nouvelles, dit-elle. L'affaire du Maroc se complique. La
France pourrait bien y envoyer une expédition d'ici quelques mois. Dans
tous les cas on va se servir de ça pour renverser le ministère, et
Laroche profitera de l'occasion pour attraper les affaires étrangères.

Du Roy, pour taquiner sa femme, feignit de n'en rien croire. On ne
serait pas assez fou pour recommencer la bêtise de Tunis.

Mais elle haussait les épaules avec impatience:

--Je te dis que si! Je te dis que si! Tu ne comprends donc pas que
c'est une grosse question d'argent pour eux? Aujourd'hui, mon cher,
dans les combinaisons politiques il ne faut pas dire: «Cherchez la
femme,» mais: «Cherchez l'affaire.»

Il murmura: «Bah!» avec un air de mépris, pour l'exciter.

Elle s'irritait:

--Tiens, tu es aussi naïf que Forestier.

Elle voulait le blesser et s'attendait à une colère. Mais il sourit, et
répondit:

--Que ce cocu de Forestier?

Elle demeura saisie, et murmura:

--Oh! Georges!

Il avait l'air insolent et railleur, et il reprit:

--Eh bien, quoi? Me l'as-tu pas avoué, l'autre soir, que Forestier
était cocu?

Et il ajouta: «Pauvre diable!» sur un ton de pitié profonde.

Madeleine lui tourna le dos, dédaignant de répondre; puis après une
minute de silence, elle reprit:

--Nous aurons du monde mardi: Mme Laroche-Mathieu viendra dîner
avec la vicomtesse de Percemur. Veux-tu inviter Rival et Norbert de
Varenne? J'irai demain chez Mmes Walter et de Marelle. Peut-être aussi
aurons-nous Mme Rissolin.

Depuis quelque temps, elle se faisait des relations, usant de
l'influence politique de son mari, pour attirer chez elle de gré ou de
force, les femmes des sénateurs et des députés qui avaient besoin de
l'appui de _la Vie Française_.

Du Roy répondit:

--Très bien. Je me charge de Rival et de Norbert.

Il était content, et il se frottait les mains, car il avait trouvé
une bonne scie pour embêter sa femme et satisfaire l'obscure rancune,
la confuse et mordante jalousie née en lui depuis leur promenade au
Bois. Il ne parlerait plus de Forestier sans le qualifier de cocu. Il
sentait bien que cela finirait par rendre Madeleine enragée. Et dix
fois pendant la soirée il trouva moyen de prononcer avec une bonhomie
ironique, le nom de ce «cocu de Forestier».

Il n'en voulait plus au mort; il le vengeait.

Sa femme feignait de ne pas entendre et demeurait, en face de lui,
souriante et indifférente.

Le lendemain, comme elle devait aller adresser son invitation à Mme
Walter, il voulut la devancer, pour trouver seule la Patronne et voir
si vraiment elle en tenait pour lui. Cela l'amusait et le flattait. Et
puis... pourquoi pas... si c'était possible.

Il se présenta boulevard Malesherbes dès deux heures. On le fit entrer
dans le salon. Il attendit.

Mme Walter parut, la main tendue avec un empressement heureux.

--Quel bon vent vous amène?

--Aucun bon vent, mais un désir de vous voir. Une force m'a poussé chez
vous, je ne sais pourquoi, je n'ai rien à vous dire. Je suis venu,
me voilà! me pardonnez-vous cette visite matinale et la franchise de
l'explication?

Il disait cela d'un ton galant et badin, avec un sourire sur les lèvres
et un accent sérieux dans la voix.

Elle restait étonnée, un peu rouge, balbutiant:

--Mais... vraiment... je ne comprends pas, vous me surprenez...

Il ajouta:

--C'est une déclaration sur un air gai, pour ne pas vous effrayer.

Ils s'étaient assis l'un près de l'autre. Elle prit la chose de façon
plaisante.

--Alors c'est une déclaration... sérieuse?

--Mais oui! Voici longtemps que je voulais vous la faire, très
longtemps, même. Et puis je n'osais pas. On vous dit si sévère, si
rigide...

Elle avait retrouvé son assurance. Elle répondit:

--Pourquoi avez-vous choisi aujourd'hui?

--Je ne sais pas.

Puis il baissa la voix:

--Ou plutôt, c'est parce que je ne pense qu'à vous, depuis hier.

Elle balbutia, pâlie tout à coup:

--Voyons, assez d'enfantillages, et parlons d'autre chose.

Mais il était tombé à ses genoux si brusquement qu'elle eut peur. Elle
voulut se lever; il la tenait assise de force de ses deux bras enlacés
à la taille, et il répétait d'une voix passionnée:

--Oui, c'est vrai que je vous aime, follement, depuis longtemps. Ne me
répondez pas. Que voulez-vous, je suis fou! Je vous aime... Oh! si vous
saviez, comme je vous aime!

Elle suffoquait, haletait, essayait de parler et ne pouvait prononcer
un mot. Elle le repoussait de ses deux mains, l'ayant saisi aux cheveux
pour empêcher l'approche de cette bouche qu'elle sentait venir vers
la sienne. Et elle tournait la tête de droite à gauche et de gauche à
droite, d'un mouvement rapide, en fermant les yeux pour ne plus le voir.

Il la touchait à travers sa robe, la maniait, la palpait; et elle
défaillait sous cette caresse brutale et forte. Il se releva
brusquement et voulut l'étreindre, mais, libre une seconde, elle
s'était échappée en se rejetant en arrière, et elle fuyait maintenant
de fauteuil en fauteuil.

Il jugea ridicule cette poursuite, et il se laissa tomber sur une
chaise, la figure dans ses mains, en feignant des sanglots convulsifs.

Puis il se redressa, cria: «Adieu, adieu!» et il s'enfuit.

Il reprit tranquillement sa canne dans le vestibule et gagna la rue en
se disant: «Cristi, je crois que ça y est.» Et il passa au télégraphe
pour envoyer un petit bleu à Clotilde, lui donnant rendez-vous le
lendemain.

En rentrant chez lui, à l'heure ordinaire, il dit à sa femme:

--Eh bien, as-tu tout ton monde pour ton dîner?

Elle répondit:

--Oui; il n'y a que Mme Walter qui n'est pas sûre d'être libre.
Elle hésite; elle m'a parlé de je ne sais quoi, d'engagement, de
conscience. Enfin elle m'a eu l'air très drôle. N'importe, j'espère
qu'elle viendra tout de même.

Il haussa les épaules:

--Eh, parbleu oui, elle viendra.

Il n'en était pas certain, cependant, et il demeura inquiet jusqu'au
jour du dîner.

Le matin même, Madeleine reçut un petit mot de la Patronne: «Je me suis
rendue libre à grand'peine et je serai des vôtres. Mais mon mari ne
pourra pas m'accompagner.»

Du Roy pensa: «J'ai rudement bien fait de n'y pas retourner. La voilà
calmée. Attention.»

Il attendit cependant son entrée avec un peu d'inquiétude. Elle parut,
très calme, un peu froide, un peu hautaine. Il se fit très humble, très
discret et soumis.

Mmes Laroche-Mathieu et Rissolin accompagnaient leurs maris. La
vicomtesse de Percemur parla du grand monde. Mme de Marelle était
ravissante dans une toilette d'une fantaisie singulière, jaune et
noire, un costume espagnol qui moulait bien sa jolie taille, sa
poitrine et ses bras potelés, et rendait énergique sa petite tête
d'oiseau.

Du Roy avait pris à sa droite Mme Walter, et il ne lui parla, durant
le dîner, que de choses sérieuses, avec un respect exagéré. De temps
en temps il regardait Clotilde. «Elle est vraiment plus jolie et plus
fraîche,» pensait-il. Puis ses yeux revenaient vers sa femme qu'il ne
trouvait pas mal non plus, bien qu'il eût gardé contre elle une colère
rentrée, tenace et méchante.

Mais la Patronne l'excitait par la difficulté de la conquête, et par
cette nouveauté toujours désirée des hommes.

Elle voulut rentrer de bonne heure.

--Je vous accompagnerai, dit-il.

Elle refusa. Il insistait:

--Pourquoi ne voulez-vous pas? Vous allez me blesser vivement. Ne me
laissez pas croire que vous ne m'avez point pardonné. Vous voyez comme
je suis calme.

Elle répondit:

--Vous ne pouvez pas abandonner ainsi vos invités.

Il sourit:

--Bah! je serai vingt minutes absent. On ne s'en apercevra même pas. Si
vous me refusez, vous me froisserez jusqu'au cœur.

Elle murmura:

--Eh bien, j'accepte.

Mais dès qu'ils furent dans la voiture, il lui saisit la main, et la
baisant avec passion:

--Je vous aime, je vous aime. Laissez-moi vous le dire. Je ne vous
toucherai pas. Je veux seulement vous répéter que je vous aime.

Elle balbutiait:

--Oh... après ce que vous m'avez promis... C'est mal... c'est mal.

Il parut faire un grand effort, puis il reprit, d'une voix contenue:

--Tenez, vous voyez comme je me maîtrise. Et pourtant... Mais
laissez-moi vous dire seulement ceci «Je vous aime» et vous le répéter
tous les jours... oui, laissez-moi aller chez vous m'agenouiller cinq
minutes à vos pieds pour prononcer ces trois mots, en regardant votre
visage adoré.

Elle lui avait abandonné sa main, et elle répondit en haletant:

--Non, je ne peux pas, je ne veux pas. Songez à ce qu'on dirait, à mes
domestiques, à mes filles. Non, non, c'est impossible...

Il reprit:

--Je ne peux plus vivre sans vous voir. Que ce soit chez vous ou
ailleurs, il faut que je vous voie, ne fût-ce qu'une minute tous les
jours, que je touche votre main, que je respire l'air soulevé par votre
robe, que je contemple la ligne de votre corps, et vos beaux grands
yeux qui m'affolent.

Elle écoutait, frémissante, cette banale musique d'amour et elle
bégayait:

--Non... non... c'est impossible. Taisez-vous!

Il lui parlait tout bas, dans l'oreille, comprenant qu'il fallait la
prendre peu à peu, celle-là, cette femme simple, qu'il fallait la
décider à lui donner des rendez-vous, où elle voudrait d'abord, où il
voudrait ensuite:

--Écoutez... Il le faut... je vous verrai... je vous attendrai devant
votre porte... comme un pauvre... Si vous ne descendez pas, je monterai
chez vous... mais je vous verrai... je vous verrai... demain.

Elle répétait:

--Non, non, ne venez pas. Je ne vous recevrai point. Songez à mes
filles.

--Alors dites-moi où je vous rencontrerai... dans la rue... n'importe
où... à l'heure que vous voudrez... pourvu que je vous voie... Je vous
saluerai... Je vous dirai: «Je vous aime,» et je m'en irai.

Elle hésitait, éperdue. Et comme le coupé passait la porte de son
hôtel, elle murmura très vite:

--Eh bien, j'entrerai à la Trinité, demain, à trois heures et demie.

Puis, étant descendue, elle cria à son cocher:

--Reconduisez M. Du Roy chez lui.

Comme il rentrait, sa femme lui demanda:

--Où étais-tu donc passé?

Il répondit, à voix basse:

--J'ai été jusqu'au télégraphe pour une dépêche pressée.

Mme de Marelle s'approchait:

--Vous me reconduisez, Bel-Ami, vous savez que je ne viens dîner si
loin qu'à cette condition?

Puis se tournant vers Madeleine:

--Tu n'es pas jalouse?

Mme Du Roy répondit lentement:

--Non, pas trop.

Les convives s'en allaient. Mme Laroche-Mathieu avait l'air d'une
petite bonne de province. C'était la fille d'un notaire, épousée par
Laroche qui n'était alors que médiocre avocat. Mme Rissolin, vieille et
prétentieuse, donnait l'idée d'une ancienne sage-femme dont l'éducation
se serait faite dans les cabinets de lecture. La vicomtesse de Percemur
les regardait de haut. Sa «patte blanche» touchait avec répugnance ces
mains communes.

Clotilde, enveloppée de dentelles, dit à Madeleine en franchissant la
porte de l'escalier:

--C'était parfait, ton dîner. Tu auras dans quelque temps le premier
salon politique de Paris.

Dès qu'elle fut seule avec Georges, elle le serra dans ses bras:

--Oh! mon chéri Bel-Ami, je t'aime tous les jours davantage.

Le fiacre qui les portait roulait comme un navire.

--Ça ne vaut point notre chambre, dit-elle.

Il répondit: «Oh! non.» Mais il pensait à Mme Walter.


IV

LA place de la Trinité était presque déserte, sous un éclatant soleil
de juillet. Une chaleur pesante écrasait Paris, comme si l'air de
là-haut, alourdi, brûlé, était retombé sur la ville, de l'air épais et
cuisant qui faisait mal dans la poitrine.

Les chutes d'eau, devant l'église, tombaient mollement. Elles
semblaient fatiguées de couler, lasses et molles aussi, et le liquide
du bassin où flottaient des feuilles et des bouts de papier avait l'air
un peu verdâtre, épais et glauque.

Un chien, ayant sauté par-dessus le rebord de pierre, se baignait dans
cette onde douteuse. Quelques personnes assises sur les bancs du petit
jardin rond qui contourne le portail, regardaient cette bête avec envie.

Du Roy tira sa montre. Il n'était encore que trois heures. Il avait
trente minutes d'avance.

Il riait en pensant à ce rendez-vous. «Les églises lui sont bonnes à
tous les usages, se disait-il. Elles la consolent d'avoir épousé un
juif, lui donnent une attitude de protestation dans le monde politique,
une allure comme il faut dans le monde distingué, et un abri pour ses
rencontres galantes. Ce que c'est que l'habitude de se servir de la
religion comme on se sert d'un en-tout-cas. S'il fait beau, c'est une
canne; s'il fait du soleil, c'est une ombrelle; s'il pleut, c'est un
parapluie, et, si on ne sort pas, on le laisse dans l'antichambre. Et
elles sont des centaines comme ça, qui se fichent du bon Dieu comme
d'une guigne, mais qui ne veulent pas qu'on en dise du mal et qui le
prennent à l'occasion pour entremetteur. Si on leur proposait d'entrer
dans un hôtel meublé, elles trouveraient cela une infamie, et il leur
semble tout simple de filer l'amour au pied des autels.»

Il marchait lentement le long du bassin; puis il regarda l'heure de
nouveau à l'horloge du clocher, qui avançait de deux minutes sur sa
montre. Elle indiquait trois heures cinq.

Il jugea qu'il serait encore mieux dedans; et il entra.

Une fraîcheur de cave le saisit; il l'aspira avec bonheur, puis il fit
le tour de la nef pour bien connaître l'endroit.

Une autre marche régulière, interrompue parfois, puis recommençant,
répondait, au fond du vaste monument, au bruit de ses pieds qui montait
sonore sous la haute voûte. La curiosité lui vint de connaître ce
promeneur. Il le chercha. C'était un gros monsieur chauve, qui allait
le nez en l'air, le chapeau derrière le dos.

De place en place, une vieille femme agenouillée priait, la figure dans
ses mains.

Une sensation de solitude, de désert, de repos, saisissait l'esprit. La
lumière, nuancée par les vitraux, était douce aux yeux.

Du Roy trouva qu'il faisait «rudement bon» là dedans.

Il revint près de la porte, et regarda de nouveau sa montre. Il n'était
encore que trois heures quinze. Il s'assit à l'entrée de l'allée
principale, en regrettant qu'on ne pût pas fumer une cigarette. On
entendait toujours, au bout de l'église, près du chœur, la promenade
lente du gros monsieur.

Quelqu'un entra. Georges se retourna brusquement. C'était une femme du
peuple, en jupe de laine, une pauvre femme, qui tomba à genoux près de
la première chaise, et resta immobile, les doigts croisés, le regard
au ciel, l'âme envolée dans la prière.

Du Roy la regardait avec intérêt, se demandant quel chagrin, quelle
douleur, quel désespoir pouvaient broyer ce cœur infime. Elle
crevait de misère; c'était visible. Elle avait peut-être encore un mari
qui la tuait de coups ou bien un enfant mourant.

Il murmurait mentalement: «Les pauvres êtres. Y en a-t-il qui souffrent
pourtant.» Et une colère lui vint contre l'impitoyable nature. Puis
il réfléchit que ces gueux croyaient au moins qu'on s'occupait d'eux
là-haut et que leur état civil se trouvait inscrit sur les registres du
ciel avec la balance de la dette et de l'avoir.--Là-haut.--Où donc?

Et Du Roy, que le silence de l'église poussait aux vastes rêves,
jugeant d'une pensée la création, prononça, du bout des lèvres: «Comme
c'est bête tout ça.»

Un bruit de robe le fit tressaillir. C'était elle.

Il se leva, s'avança vivement. Elle ne lui tendit pas la main, et
murmura, à voix basse:

--Je n'ai que peu d'instants. Il faut que je rentre, mettez-vous à
genoux, près de moi, pour qu'on ne nous remarque pas.

Et elle s'avança dans la grande nef, cherchant un endroit convenable et
sûr, en femme qui connaît bien la maison. Sa figure était cachée par
un voile épais, et elle marchait à pas sourds qu'on entendait à peine.

Quand elle fut arrivée près du chœur, elle se retourna et marmotta,
de ce ton toujours mystérieux qu'on garde dans les églises:

--Les bas-côtés vaudront mieux. On est trop en vue par ici.

Elle salua le Tabernacle du maître-autel d'une grande inclinaison de
tête, renforcée d'une légère révérence, et elle tourna à droite, revint
un peu vers l'entrée, puis, prenant une résolution, elle s'empara d'un
prie-Dieu et s'agenouilla.

Georges prit possession du prie-Dieu voisin, et, dès qu'ils furent
immobiles, dans l'attitude de l'oraison:

--Merci, merci, dit-il. Je vous adore. Je voudrais vous le dire
toujours, vous raconter comment j'ai commencé à vous aimer,
comment j'ai été séduit la première fois que je vous ai vue... Me
permettrez-vous, un jour, de vider mon cœur, de vous exprimer tout
cela?

Elle l'écoutait dans une attitude de méditation profonde, comme si elle
n'eût rien entendu. Elle répondit entre ses doigts:

--Je suis folle de vous laisser me parler ainsi, folle d'être venue,
folle de faire ce que je fais, de vous laisser croire que cette...
cette... cette aventure peut avoir une suite. Oubliez cela, il le faut,
et ne m'en reparlez jamais.

Elle attendit. Il cherchait une réponse, des mots décisifs, passionnés,
mais ne pouvant joindre le geste aux paroles, son action se trouvait
paralysée.

Il reprit:

--Je n'attends rien... je n'espère rien. Je vous aime. Quoi que
vous fassiez, je vous le répéterai si souvent, avec tant de force
et d'ardeur, que vous finirez bien par le comprendre. Je veux faire
pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l'âme, mot par mot,
heure par heure, jour par jour, de sorte qu'enfin elle vous imprègne
comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu'elle vous adoucisse, vous
amollisse et vous force, plus tard, à me répondre: «Moi aussi, je vous
aime.»

Il sentait trembler son épaule contre lui et sa gorge palpiter; et elle
balbutia, très vite:

--Moi aussi, je vous aime.

Il eut un sursaut, comme si un grand coup lui fût tombé sur la tête, et
il soupira: «Oh! mon Dieu!...»

Elle reprit, d'une voix haletante:

--Est-ce que je devrais vous dire cela? Je me sens coupable et
méprisable... moi... qui ai deux filles... mais je ne peux pas... je ne
peux pas... Je n'aurais pas cru... je n'aurais jamais pensé... c'est
plus fort... plus fort que moi. Écoutez... écoutez... je n'ai jamais
aimé... que vous... je vous le jure. Et je vous aime depuis un an, en
secret, dans le secret de mon cœur. Oh! j'ai souffert, allez, et
lutté, je ne peux plus, je vous aime...

Elle pleurait dans ses doigts croisés sur son visage, et tout son corps
frémissait, secoué par la violence de son émotion.

Georges murmura:

--Donnez-moi votre main, que je la touche, que je la presse...

Elle ôta lentement sa main de sa figure. Il vit sa joue toute mouillée,
et une goutte d'eau prête à tomber encore au bord des cils.

Il avait pris cette main, il la serrait:

--Oh! comme je voudrais boire vos larmes.

Elle dit d'une voix basse et brisée, qui ressemblait à un gémissement:

--N'abusez pas de moi... je me suis perdue!

Il eut envie de sourire. Comment aurait-il abusé d'elle en ce lieu?
Il posa sur son cœur la main qu'il tenait, en demandant: «Le
sentez-vous battre?» Car il était à bout de phrases passionnées.

Mais, depuis quelques instants, le pas régulier du promeneur se
rapprochait. Il avait fait le tour des autels, et il redescendait, pour
la seconde fois au moins, par la petite nef de droite. Quand Mme Walter
l'entendit tout près du pilier qui la cachait, elle arracha ses doigts
de l'étreinte de Georges, et, de nouveau, se couvrit la figure.

Et ils restèrent tous deux immobiles, agenouillés comme s'ils eussent
adressé ensemble au ciel des supplications ardentes. Le gros monsieur
passa près d'eux, leur jeta un regard indifférent, et s'éloigna vers le
bas de l'église en tenant toujours son chapeau dans son dos.

Mais Du Roy, qui songeait à obtenir un rendez-vous ailleurs qu'à la
Trinité, murmura:

--Où vous verrai-je demain?

Elle ne répondit pas. Elle semblait inanimée, changée en statue de la
Prière.

Il reprit:

--Demain, voulez-vous que je vous retrouve au parc Monceau?

Elle tourna vers lui sa face redécouverte, une face livide, crispée par
une souffrance affreuse, et, d'une voix saccadée:

--Laissez-moi... laissez-moi, maintenant... allez-vous-en...
allez-vous-en... seulement cinq minutes... je souffre trop, près de
vous... je veux prier... je ne peux pas... allez-vous-en... laissez-moi
prier... seule... cinq minutes... je ne peux pas... laissez-moi
implorer Dieu... qu'il me pardonne... qu'il me sauve... laissez-moi...
cinq minutes...

Elle avait un visage tellement bouleversé, une figure si douloureuse,
qu'il se leva sans dire un mot, puis, après un peu d'hésitation, il
demanda:

--Je reviendrai tout à l'heure?

Elle fit un signe de tête, qui voulait dire: «Oui, tout à l'heure.» Et
il remonta vers le chœur.

Alors, elle tenta de prier. Elle fit un effort d'invocation surhumaine
pour appeler Dieu, et, le corps vibrant, l'âme éperdue, elle cria:
«Pitié!» vers le ciel.

Elle fermait ses yeux avec rage pour ne plus voir celui qui venait de
s'en aller! Elle le chassait de sa pensée, elle se débattait contre
lui, mais au lieu de l'apparition céleste attendue dans la détresse
de son cœur, elle apercevait toujours la moustache frisée du jeune
homme.

Depuis un an, elle luttait ainsi tous les jours, tous les soirs, contre
cette obsession grandissante, contre cette image, qui hantait ses
rêves, qui hantait sa chair, et troublait ses nuits. Elle se sentait
prise comme une bête dans un filet, liée, jetée entre les bras de ce
mâle qui l'avait vaincue, conquise, rien que par le poil de sa lèvre et
par la couleur de ses yeux.

Et maintenant, dans cette église, tout près de Dieu, elle se sentait
plus faible, plus abandonnée, plus perdue encore que chez elle. Elle
ne pouvait plus prier, elle ne pouvait penser qu'à lui. Elle souffrait
déjà qu'il se fût éloigné. Elle luttait cependant en désespérée, elle
se défendait, appelait du secours de toute la force de son âme. Elle
eût voulu mourir, plutôt que de tomber ainsi, elle qui n'avait point
failli. Elle murmurait des paroles éperdues de supplication; mais elle
écoutait le pas de Georges s'affaiblir dans le lointain des voûtes.

Elle comprit que c'était fini, que la lutte était inutile! Elle ne
voulait pas céder pourtant; et elle fut saisie par une de ces crises
d'énervement qui jettent les femmes, palpitantes, hurlantes et tordues
sur le sol. Elle tremblait de tous ses membres, sentant bien qu'elle
allait tomber, se rouler entre les chaises en poussant des cris aigus.

Quelqu'un s'approchait d'une marche rapide. Elle tourna la tête.
C'était un prêtre. Alors elle se leva, courut à lui en tendant ses
mains jointes, et elle balbutia:

--Oh! sauvez-moi! sauvez-moi!

Il s'arrêta, surpris:

--Qu'est-ce que vous désirez, madame?

--Je veux que vous me sauviez. Ayez pitié de moi. Si vous ne venez pas
à mon aide, je suis perdue.

Il la regardait, se demandant si elle n'était pas folle. Il reprit:

--Que puis-je faire pour vous?

C'était un jeune homme, grand, un peu gras, aux joues pleines et
tombantes, teintées de noir par la barbe rasée avec soin, un beau
vicaire de ville, de quartier opulent, habitué aux riches pénitentes.

--Recevez ma confession, dit-elle, et conseillez-moi, soutenez-moi,
dites-moi ce qu'il faut faire!

Il répondit:

--Je confesse tous les samedis, de trois heures à six heures.

Ayant saisi son bras, elle le serrait en répétant:

--Non! non! non! tout de suite! tout de suite! Il le faut! Il est là!
dans cette église! Il m'attend.

Le prêtre demanda:

--Qui est-ce qui vous attend?

--Un homme... qui va me perdre... qui va me prendre, si vous ne me
sauvez pas... Je ne peux plus le fuir... Je suis trop faible... trop
faible... si faible... si faible!...

Elle s'abattit à ses genoux, et sanglotant:

--Oh! ayez pitié de moi, mon père! Sauvez-moi, au nom de Dieu,
sauvez-moi!

Elle le tenait par sa robe noire pour qu'il ne pût s'échapper; et lui,
inquiet, regardait de tous les côtés, si quelque œil malveillant ou
dévot ne voyait point cette femme tombée à ses pieds.

Comprenant, enfin, qu'il ne lui échapperait pas:

--Relevez-vous, dit-il, j'ai justement sur moi la clef du confessionnal.

Et fouillant dans sa poche, il en tira un anneau garni de clefs, puis
il en choisit une, et il se dirigea, d'un pas rapide, vers les petites
cabanes de bois, sorte de boîtes aux ordures de l'âme, où les croyants
vident leurs péchés.

Il entra par la porte du milieu qu'il referma sur lui, et Mme Walter,
s'étant jetée dans l'étroite case d'à côté, balbutia avec ferveur, avec
un élan passionné d'espérance:

--Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché.

......................................................................

Du Roy, ayant fait le tour du chœur, descendit la nef de gauche. Il
arrivait au milieu quand il rencontra le gros monsieur chauve, allant
toujours de son pas tranquille, et il se demanda: «Qu'est-ce que ce
particulier-là peut bien faire ici?»

Le promeneur aussi avait ralenti sa marche et regardait Georges avec un
désir visible de lui parler. Quand il fut tout près, il salua, et très
poliment:

--Je vous demande pardon, monsieur, de vous déranger, mais
pourriez-vous me dire à quelle époque a été construit ce monument?

Du Roy répondit:

--Ma foi, je n'en sais trop rien, je pense qu'il y a vingt ans, ou
vingt-cinq ans. C'est, d'ailleurs, la première fois que j'y entre.

--Moi aussi. Je ne l'avais jamais vu.

Alors, le journaliste, qu'un intérêt gagnait, reprit:

--Il me semble que vous le visitez avec grand soin. Vous l'étudiez dans
ses détails.

L'autre, avec résignation:

--Je ne le visite pas, monsieur, j'attends ma femme qui m'a donné
rendez-vous ici, et qui est fort en retard.

Puis il se tut, et après quelques secondes:

--Il fait rudement chaud, dehors.

Du Roy le considérait, lui trouvant une bonne tête, et, tout à coup, il
s'imagina qu'il ressemblait à Forestier.

--Vous êtes de la province? dit-il.

--Oui. Je suis de Rennes. Et vous, monsieur, c'est par curiosité que
vous êtes entré dans cette église?

--Non. J'attends une femme, moi.

Et l'ayant salué, le journaliste s'éloigna, le sourire aux lèvres.

En approchant de la grande porte, il revit la pauvresse, toujours à
genoux et priant toujours. Il pensa: «Cristi! elle a l'invocation
tenace.» Il n'était plus ému, il ne la plaignait plus.

Il passa, et, doucement, se mit à remonter la nef de droite pour
retrouver Mme Walter.

Il guettait de loin la place où il l'avait laissée, s'étonnant de
ne pas l'apercevoir. Il crut s'être trompé de pilier, alla jusqu'au
dernier, et revint ensuite. Elle était donc partie! Il demeurait
surpris et furieux. Puis il s'imagina qu'elle le cherchait, et il refit
le tour de l'église. Ne l'ayant point trouvée, il retourna s'asseoir
sur la chaise qu'elle avait occupée, espérant qu'elle l'y rejoindrait.
Et il attendit.

Bientôt un léger murmure de voix éveilla son attention. Il n'avait vu
personne dans ce coin de l'église. D'où venait donc ce chuchotement?
Il se leva pour chercher, et il aperçut, dans la chapelle voisine, les
portes du confessionnal. Un bout de robe sortait de l'une et traînait
sur le pavé. Il s'approcha pour examiner la femme. Il la reconnut. Elle
se confessait!...

Il sentit un désir violent de la prendre par les épaules et de
l'arracher de cette boîte. Puis il pensa: «Bah! c'est le tour du curé,
ce sera le mien demain.» Et il s'assit tranquillement en face des
guichets de la pénitence, attendant son heure, et ricanant, à présent,
de l'aventure.

Il attendit longtemps. Enfin, Mme Walter se releva, se retourna, le vit
et vint à lui. Elle avait un visage froid et sévère:

--Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne pas m'accompagner, de ne pas
me suivre, et de ne plus venir, seul, chez moi. Vous ne seriez point
reçu. Adieu!

Et elle s'en alla, d'une démarche digne.

Il la laissa s'éloigner, car il avait pour principe de ne jamais forcer
les événements. Puis comme le prêtre, un peu troublé, sortait à son
tour de son réduit, il marcha droit à lui, et le regardant au fond des
yeux, il lui grogna dans le nez:

--Si vous ne portiez point une jupe, vous, quelle paire de soufflets
sur votre vilain museau.

Puis il pivota sur ses talons et sortit de l'église en sifflotant.

Debout sous le portail, le gros monsieur, le chapeau sur la tête et les
mains derrière le dos, las d'attendre, parcourait du regard la vaste
place et toutes les rues qui s'y rejoignent.

Quand Du Roy passa près de lui, ils se saluèrent.

Le journaliste, se trouvant libre, descendit à _la Vie Française_. Dès
l'entrée, il vit, à la mine affairée des garçons, qu'il se passait des
choses anormales, et il entra brusquement dans le cabinet du directeur.

Le père Walter, debout, nerveux, dictait un article par phrases
hachées, donnait, entre deux alinéas, des missions à ses reporters qui
l'entouraient, faisait des recommandations à Boisrenard, et décachetait
des lettres.

Quand Du Roy entra, le patron poussa un cri de joie:

--Ah! quelle chance, voilà Bel-Ami!

Il s'arrêta net, un peu confus, et s'excusa:

--Je vous demande pardon de vous avoir appelé ainsi, je suis très
troublé par les circonstances. Et puis, j'entends ma femme et mes
filles vous nommer «Bel-Ami» du matin au soir, et je finis par en
prendre moi-même l'habitude. Vous ne m'en voulez pas?

Georges riait:

--Pas du tout. Ce surnom n'a rien qui me déplaise.

Le père Walter reprit:

--Très bien, alors je vous baptise Bel-Ami, comme tout le monde. Eh
bien! voilà, nous avons de gros événements. Le ministère est tombé
sur un vote de trois cent dix voix contre cent deux. Nos vacances
sont encore remises, remises aux calendes grecques, et nous voici au
vingt-huit juillet. L'Espagne se fâche pour le Maroc, c'est ce qui a
jeté bas Durand de l'Aine et ses acolytes. Nous sommes dans le pétrin
jusqu'au cou. Marrot est chargé de former un nouveau cabinet. Il prend
le général Boutin d'Acre à la guerre et notre ami Laroche-Mathieu aux
affaires étrangères. Il garde lui-même le portefeuille de l'intérieur,
avec la présidence du Conseil. Nous allons devenir une feuille
officieuse. Je fais l'article de tête, une simple déclaration de
principes, en traçant leur voie aux ministres.

Le bonhomme sourit et reprit:

--La voie qu'ils comptent suivre, bien entendu. Mais il me faudrait
quelque chose d'intéressant sur la question du Maroc, une actualité,
une chronique à effet, à sensation, je ne sais quoi? Trouvez-moi ça,
vous.

Du Roy réfléchit une seconde, puis répondit:

--J'ai votre affaire. Je vous donne une étude sur la situation
politique de toute notre colonie africaine, avec la Tunisie à gauche,
l'Algérie au milieu, et le Maroc à droite, l'histoire des races qui
peuplent ce grand territoire, et le récit d'une excursion sur la
frontière marocaine jusqu'à la grande oasis de Figuig où aucun Européen
n'a pénétré et qui est la cause du conflit actuel. Ça vous va-t-il?

Le père Walter s'écria:

--Admirable! Et quel titre?

--_De Tunis à Tanger!_

--Superbe.

Et Du Roy s'en alla fouiller dans la collection de _la Vie Française_
pour retrouver son premier article: «Les Mémoires d'un chasseur
d'Afrique», qui, débaptisé, retapé et modifié, ferait admirablement
l'affaire, d'un bout à l'autre, puisqu'il y était question de politique
coloniale, de la population algérienne et d'une excursion dans la
province d'Oran.

En trois quarts d'heure, la chose fut refaite, rafistolée, mise au
point, avec une saveur d'actualité, et des louanges pour le nouveau
cabinet.

Le directeur, ayant lu l'article, déclara:

--C'est parfait... parfait... parfait. Vous êtes un homme précieux.
Tous mes compliments.

Et Du Roy rentra dîner, enchanté de sa journée, malgré l'échec de la
Trinité, car il sentait bien la partie gagnée.

Sa femme, fiévreuse, l'attendait. Elle s'écria en le voyant:

--Tu sais que Laroche est ministre des affaires étrangères.

--Oui, je viens même de faire un article sur l'Algérie à ce sujet.

--Quoi donc?

--Tu le connais, le premier que nous ayons écrit ensemble: «Les
Mémoires d'un chasseur d'Afrique», revu et corrigé pour la circonstance.

Elle sourit.

--Ah! oui, mais ça va très bien.

Puis après avoir songé quelques instants:

--J'y pense, cette suite que tu devais faire alors, et que tu as...
laissée en route. Nous pouvons nous y mettre à présent. Ça nous donnera
une jolie série bien en situation.

Il répondit en s'asseyant devant son potage:

--Parfaitement. Rien ne s'y oppose plus, maintenant que ce cocu de
Forestier est trépassé.

Elle répliqua vivement d'un ton sec, blessé:

--Cette plaisanterie est plus que déplacée, et je te prie d'y mettre un
terme. Voilà trop longtemps qu'elle dure.

Il allait riposter avec ironie; on lui apporta une dépêche contenant
cette seule phrase, sans signature: «J'avais perdu la tête.
Pardonnez-moi et venez demain, quatre heures, au parc Monceau.»

Il comprit, et, le cœur tout plein de joie, il dit à sa femme, en
glissant le papier bleu dans sa poche:

--Je ne le ferai plus, ma chérie. C'est bête. Je le reconnais.

Et il commença à dîner.

Tout en mangeant il se répétait ces quelques mots: «J'avais perdu la
tête, pardonnez-moi, et venez demain, quatre heures, au parc Monceau.»
Donc elle cédait. Cela voulait dire: «Je me rends, je suis à vous, où
vous voudrez, quand vous voudrez.»

Il se mit à rire. Madeleine demanda:

--Qu'est-ce que tu as?

--Pas grand'chose. Je pense à un curé que j'ai rencontré tantôt, et qui
avait une bonne binette.

Du Roy arriva juste à l'heure au rendez-vous du lendemain. Sur tous les
bancs du parc étaient assis des bourgeois accablés par la chaleur, et
des bonnes nonchalantes qui semblaient rêver pendant que les enfants se
roulaient dans le sable des chemins.

Il trouva Mme Walter dans la petite ruine antique où coule une source.
Elle faisait le tour du cirque étroit de colonnettes, d'un air inquiet
et malheureux.

Aussitôt qu'il l'eut saluée:

--Comme il y a du monde dans ce jardin! dit-elle.

Il saisit l'occasion:

--Oui, c'est vrai; voulez-vous venir autre part?

--Mais où?

--N'importe où, dans une voiture, par exemple. Vous baisserez le store
de votre côté, et vous serez bien à l'abri.

--Oui, j'aime mieux ça; ici je meurs de peur.

--Eh bien, vous allez me retrouver dans cinq minutes à la porte qui
donne sur le boulevard extérieur. J'y arriverai avec un fiacre.

Et il partit en courant.

Dès qu'elle l'eut rejoint et qu'elle eut bien voilé la vitre de son
côté, elle demanda:

--Où avez-vous dit au cocher de nous conduire?

Georges répondit:

--Ne vous occupez de rien, il est au courant.

Il avait donné à l'homme l'adresse de son appartement de la rue de
Constantinople.

Elle reprit:

--Vous ne vous figurez pas comme je souffre à cause de vous, comme je
suis tourmentée et torturée. Hier, j'ai été dure, dans l'église, mais
je voulais vous fuir à tout prix. J'ai tellement peur de me trouver
seule avec vous. M'avez-vous pardonnée?

Il lui serrait les mains:

--Oui, oui. Qu'est-ce que je ne vous pardonnerais pas, vous aimant
comme je vous aime?

Elle le regardait d'un air suppliant.

--Écoutez, il faut me promettre de me respecter... de ne pas... de ne
pas... autrement je ne pourrais plus vous revoir.

Il ne répondit point d'abord; il avait sous la moustache ce sourire fin
qui troublait les femmes. Il finit par murmurer:

--Je suis votre esclave.

Alors elle se mit à lui raconter comment elle s'était aperçue qu'elle
l'aimait en apprenant qu'il allait épouser Madeleine Forestier. Elle
donnait des détails, de petits détails de dates et des choses intimes.

Soudain elle se tut. La voiture venait de s'arrêter. Du Roy ouvrit la
portière.

--Où sommes-nous? dit-elle.

Il répondit:

--Descendez et entrez dans cette maison. Nous y serons plus tranquilles.

--Mais où sommes-nous?

--Chez moi. C'est mon appartement de garçon que j'ai repris... pour
quelques jours... pour avoir un coin où nous puissions nous voir.

Elle s'était cramponnée au capiton du fiacre, épouvantée à l'idée de ce
tête-à-tête, et elle balbutiait:

--Non, non, je ne veux pas! Je ne veux pas!

Il prononça d'une voix énergique:

--Je vous jure de vous respecter. Venez. Vous voyez bien qu'on nous
regarde, qu'on va se rassembler autour de nous. Dépêchez-vous...
dépêchez-vous... descendez.

Et il répéta:

--Je vous jure de vous respecter.

Un marchand de vin sur sa porte les regardait d'un air curieux. Elle
fut saisie de terreur et s'élança dans la maison.

Elle allait monter l'escalier. Il la retint par le bras:

--C'est ici, au rez-de-chaussée.

Et il la poussa dans son logis.

Dès qu'il eut refermé la porte, il la saisit comme une proie. Elle se
débattait, luttait, bégayait: «Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!...»

Il lui baisait le cou, les yeux, les lèvres avec emportement, sans
qu'elle pût éviter ses caresses furieuses; et tout en le repoussant,
tout en fuyant sa bouche, elle lui rendait, malgré elle, ses baisers.

Tout d'un coup elle cessa de se débattre, et vaincue, résignée, se
laissa dévêtir par lui. Il enlevait une à une, adroitement et vite
toutes les parties de son costume, avec des doigts légers de femme de
chambre.

Elle lui avait arraché des mains son corsage pour se cacher la figure
dedans, et elle demeurait debout, toute blanche, au milieu de ses robes
abattues à ses pieds.

Il lui laissa ses bottines et l'emporta dans ses bras vers le lit.
Alors, elle lui murmura à l'oreille, d'une voix brisée: «Je vous
jure... je vous jure... que je n'ai jamais eu d'amant,» comme une jeune
fille aurait dit: «je vous jure que je suis vierge.»

Et il pensait: «Voilà ce qui m'est bien égal, par exemple.»


V

L'AUTOMNE était venu. Les Du Roy avaient passé à Paris tout l'été,
menant une campagne énergique dans _la Vie Française_ en faveur du
nouveau cabinet pendant les courtes vacances des députés.

Quoiqu'on fût seulement dans les premiers jours d'octobre, les Chambres
allaient reprendre leurs séances, car les affaires du Maroc devenaient
menaçantes.

Personne, au fond, ne croyait à une expédition vers Tanger, bien que,
le jour de la séparation du Parlement, un député de la droite, le comte
de Lambert-Sarrazin, dans un discours plein d'esprit, applaudi même par
les centres, eût offert de parier et de donner en gage sa moustache,
comme avait fait jadis un célèbre vice-roi des Indes, contre les
favoris du chef du Conseil que le nouveau cabinet ne se pourrait tenir
d'imiter l'ancien et d'envoyer une armée à Tanger, en pendant à celle
de Tunis, par amour de la symétrie, comme on met deux vases sur une
cheminée.

Il avait ajouté: «La terre d'Afrique est en effet une cheminée pour
la France, messieurs, une cheminée qui brûle notre meilleur bois, une
cheminée à grand tirage qu'on allume avec le papier de la Banque.

«Vous vous êtes offert la fantaisie artiste d'orner l'angle de gauche
d'un bibelot tunisien qui vous coûte cher, vous verrez que M. Marrot
va vouloir imiter son prédécesseur et orner l'angle de droite avec un
bibelot marocain.»

Ce discours, demeuré célèbre, avait servi de thème à Du Roy pour dix
articles sur la colonie algérienne, pour toute sa série interrompue
lors de ses débuts au journal, et il avait soutenu énergiquement l'idée
d'une expédition militaire, bien qu'il fût convaincu qu'elle n'aurait
pas lieu. Il avait fait vibrer la corde patriotique et bombardé
l'Espagne avec tout l'arsenal d'arguments méprisants qu'on emploie
contre les peuples dont les intérêts sont contraires aux vôtres.

_La Vie Française_ avait gagné une importance considérable à ses
attaches connues avec le Pouvoir. Elle donnait, avant les feuilles les
plus sérieuses, les nouvelles politiques, indiquait par des nuances
les intentions des ministres ses amis; et tous les journaux de Paris
et de la province cherchaient chez elle leurs informations. On la
citait, on la redoutait, on commençait à la respecter. Ce n'était plus
l'organe suspect d'un groupe de tripoteurs politiques, mais l'organe
avoué du cabinet. Laroche-Mathieu était l'âme du journal et Du Roy son
porte-voix. Le père Walter, député muet et directeur cauteleux, sachant
s'effacer, s'occupait dans l'ombre, disait-on, d'une grosse affaire de
mines de cuivre, au Maroc.

Le salon de Madeleine était devenu un centre influent, où se
réunissaient chaque semaine plusieurs membres du cabinet. Le président
du Conseil avait même dîné deux fois chez elle; et les femmes des
hommes d'État, qui hésitaient autrefois à franchir sa porte, se
vantaient à présent d'être ses amies, lui faisant plus de visites
qu'elles n'en recevaient d'elle.

Le ministre des affaires étrangères régnait presque en maître dans
la maison. Il y venait à toute heure, apportant des dépêches, des
renseignements, des informations qu'il dictait soit au mari, soit à la
femme, comme s'ils eussent été ses secrétaires.

Quand Du Roy, après le départ du ministre, demeurait seul en face
de Madeleine, il s'emportait, avec des menaces dans la voix et des
insinuations perfides dans les paroles, contre les allures de ce
médiocre parvenu.

Mais elle haussait les épaules avec mépris, répétant:

--Fais-en autant que lui, toi. Deviens ministre; et tu pourras faire ta
tête. Jusque-là, tais-toi.

Il frisait sa moustache en la regardant de côté.

--On ne sait pas de quoi je suis capable, disait-il, on l'apprendra
peut-être, un jour.

Elle répondait avec philosophie:

--Qui vivra, verra.

Le matin de la rentrée des Chambres, la jeune femme, encore au lit,
faisait mille recommandations à son mari qui s'habillait afin d'aller
déjeuner chez M. Laroche-Mathieu et de recevoir ses instructions
avant la séance, pour l'article politique du lendemain dans _la Vie
Française_, cet article devant être une sorte de déclaration officieuse
des projets réels du cabinet.

Madeleine disait:

--Surtout n'oublie pas de lui demander si le général Belloncle est
envoyé à Oran, comme il en était question. Cela aurait une grande
signification.

Georges, nerveux, répondit:

--Mais je sais aussi bien que toi ce que j'ai à faire. Fiche-moi la
paix avec tes rabâchages.

Elle reprit tranquillement:

--Mon cher, tu oublies toujours la moitié des commissions dont je te
charge pour le ministre.

Il grogna:

--Il m'embête, ton ministre, à la fin! C'est un serin.

Elle dit avec calme:

--Ce n'est pas plus mon ministre que le tien. Il t'est plus utile qu'à
moi.

Il s'était tourné un peu vers elle en ricanant:

--Pardon, il ne me fait pas la cour, à moi.

Elle déclara lentement:

--A moi non plus, d'ailleurs; mais il fait notre fortune.

Il se tut, puis, après quelques instants:

--Si j'avais à choisir parmi tes adorateurs, j'aimerais encore mieux
cette vieille ganache de Vaudrec. Qu'est-ce qu'il devient, celui-là? je
ne l'ai pas vu depuis huit jours.

Elle répliqua, sans s'émouvoir:

--Il est souffrant, il m'a écrit qu'il gardait même le lit avec une
attaque de goutte. Tu devrais passer prendre de ses nouvelles. Tu sais
qu'il t'aime beaucoup, et cela lui ferait plaisir.

Georges répondit:

--Oui, certainement, j'irai tantôt.

Il avait achevé sa toilette, et, son chapeau sur la tête, il cherchait
s'il n'avait rien négligé. N'ayant rien trouvé, il s'approcha du lit,
embrassa sa femme sur le front:

--A tantôt, ma chérie, je ne serai pas rentré avant sept heures au plus
tôt.

Et il sortit.

M. Laroche-Mathieu l'attendait, car il déjeunait à dix heures ce
jour-là, le conseil devant se réunir à midi, avant la réouverture du
Parlement.

Dès qu'ils furent à table, seuls avec le secrétaire particulier du
ministre, Mme Laroche-Mathieu n'ayant pas voulu changer l'heure de son
repas, Du Roy parla de son article, il en indiqua la ligne, consultant
ses notes griffonnées sur des cartes de visite; puis quand il eut fini:

--Voyez-vous quelque chose à modifier, mon cher ministre?

--Fort peu, mon cher ami. Vous êtes peut-être un peu trop affirmatif
dans l'affaire du Maroc. Parlez de l'expédition comme si elle devait
avoir lieu, mais en laissant bien entendre qu'elle n'aura pas lieu et
que vous n'y croyez pas le moins du monde. Faites que le public lise
bien entre les lignes que nous n'irons pas nous fourrer dans cette
aventure.

--Parfaitement. J'ai compris, et je me ferai bien comprendre. Ma femme
m'a chargé de vous demander à ce sujet si le général Belloncle serait
envoyé à Oran. Après ce que vous venez de dire, je conclus que non.

L'homme d'État répondit:

--Non.

Puis on causa de la session qui s'ouvrait. Laroche-Mathieu se mit à
pérorer, préparant l'effet des phrases qu'il allait répandre sur ses
collègues quelques heures plus tard. Il agitait sa main droite, levant
en l'air tantôt sa fourchette, tantôt son couteau, tantôt une bouchée
de pain, et, s'adressant à l'Assemblée invisible, il expectorait son
éloquence liquoreuse de beau garçon bien coiffé. Une très petite
moustache roulée redressait sur sa lèvre deux pointes pareilles à des
queues de scorpion, et ses cheveux huilés de brillantine, séparés
au milieu du front, arrondissaient sur ses tempes deux bandeaux de
bellâtre provincial. Il était un peu trop gras, un peu bouffi, bien
que jeune; le ventre tendait son gilet.

Le secrétaire particulier mangeait et buvait tranquillement, accoutumé
sans doute à ces douches de faconde; mais Du Roy, que la jalousie du
succès obtenu mordait au cœur, songeait: «Va donc, ganache! Quels
crétins que ces hommes politiques!»

Et, comparant sa valeur à lui, à l'importance bavarde de ce ministre,
il se disait: «Cristi, si j'avais seulement cent mille francs nets
pour me présenter à la députation dans mon beau pays de Rouen, pour
rouler dans la pâte de leur grosse malice mes braves Normands finauds
et lourdauds, quel homme d'État je ferais, à côté de ces polissons
imprévoyants.

Jusqu'au café, M. Laroche-Mathieu parla, puis, ayant vu qu'il était
tard, il sonna pour qu'on fît avancer son coupé, et, tendant la main au
journaliste:

--C'est bien compris, mon cher ami?

--Parfaitement, mon cher ministre, comptez sur moi.

Et Du Roy s'en alla tout doucement vers le journal, pour commencer son
article, car il n'avait rien à faire jusqu'à quatre heures. A quatre
heures il devait retrouver, rue de Constantinople, Mme de Marelle qu'il
y voyait régulièrement deux fois par semaine, le lundi et le vendredi.

Mais en entrant à la rédaction, on lui remit une dépêche fermée; elle
était de Mme Walter et disait:

  «Il faut absolument que je te parle aujourd'hui. C'est très grave,
  très grave. Attends-moi à deux heures rue de Constantinople. Je peux
  te rendre un grand service.

  «Ton amie jusqu'à la mort,
  «VIRGINIE.»

Il jura: «Nom de Dieu! quel crampon.» Et, saisi par un accès de
mauvaise humeur, il ressortit aussitôt, trop irrité pour travailler.

Depuis six semaines il essayait de rompre avec elle sans parvenir à
lasser son attachement acharné.

Elle avait eu, après sa chute, un accès de remords épouvantable,
et, dans trois rendez-vous successifs, avait accablé son amant de
reproches et de malédictions. Ennuyé de ces scènes, et déjà rassasié
de cette femme mûre et dramatique, il s'était simplement éloigné,
espérant que l'aventure serait finie de cette façon. Mais alors elle
s'était accrochée à lui éperdument, se jetant dans cet amour comme on
se jette dans une rivière avec une pierre au cou. Il s'était laissé
reprendre, par faiblesse, par complaisance, par égards; et elle
l'avait emprisonné dans une passion effrénée et fatigante, elle l'avait
persécuté de sa tendresse.

Elle voulait le voir tous les jours, l'appelait à tout moment par des
télégrammes, pour des rencontres rapides au coin des rues, dans un
magasin, dans un jardin public.

Elle lui répétait alors, en quelques phrases, toujours les mêmes,
qu'elle l'adorait et l'idolâtrait, puis elle le quittait en lui jurant
«qu'elle était bien heureuse de l'avoir vu.»

Elle se montrait tout autre qu'il ne l'avait rêvée, essayant de le
séduire avec des grâces puériles, des enfantillages d'amour ridicules
à son âge. Étant demeurée jusque-là strictement honnête, vierge de
cœur, fermée à tout sentiment, ignorante de toute sensualité, ça
avait été tout d'un coup chez cette femme sage dont la quarantaine
tranquille semblait un automne pâle après un été froid, ça avait été
une sorte de printemps fané, plein de petites fleurs mal sorties et de
bourgeons avortés, une étrange éclosion d'amour de fillette, d'amour
tardif, ardent et naïf, fait d'élans imprévus, de petits cris de seize
ans, de cajoleries embarrassantes, de grâces vieillies sans avoir été
jeunes. Elle écrivait dix lettres en un jour, des lettres niaisement
folles, d'un style bizarre, poétique et risible, orné comme celui des
Indiens, plein de noms de bêtes et d'oiseaux.

Dès qu'ils étaient seuls elle l'embrassait avec des gentillesses
lourdes de grosse gamine, des moues de lèvres un peu grotesques, des
sauteries qui secouaient sa poitrine trop pesante sous l'étoffe du
corsage.

Il était surtout écœuré de l'entendre dire «Mon rat», «Mon chien»,
«Mon chat», «Mon bijou», «Mon oiseau bleu», «Mon trésor», et de la voir
s'offrir à lui chaque fois avec une petite comédie de pudeur enfantine,
de petits mouvements de crainte qu'elle jugeait gentils et de petits
jeux de pensionnaire dépravée.

Elle demandait: «A qui cette bouche-là?» Et quand il ne répondait pas
tout de suite: «C'est à moi», elle insistait jusqu'à le faire pâlir
d'énervement.

Elle aurait dû sentir, lui semblait-il, qu'il faut, en amour, un tact,
une adresse, une prudence et une justesse extrêmes; que s'étant donnée
à lui, elle, mûre, mère de famille, femme du monde, elle devait se
livrer gravement, avec une sorte d'emportement contenu, sévère, avec
des larmes peut-être, mais avec les larmes de Didon, non plus avec
celles de Juliette.

Elle lui répétait sans cesse:

--Comme je t'aime, mon petit! M'aimes-tu autant, dis, mon bébé?

Il ne pouvait plus l'entendre prononcer «mon petit» ni «mon bébé» sans
avoir envie de l'appeler «ma vieille».

Elle lui disait:

--Quelle folie j'ai faite de te céder. Mais je ne le regrette pas.
C'est si bon d'aimer!

Tout cela semblait à Georges irritant dans cette bouche. Elle
murmurait: «C'est si bon d'aimer» comme l'aurait fait une ingénue, au
théâtre.

Et puis elle l'exaspérait par la maladresse de sa caresse. Devenue
soudain sensuelle sous le baiser de ce beau garçon qui avait si fort
allumé son sang, elle apportait dans son étreinte une ardeur inhabile
et une application sérieuse qui donnaient à rire à Du Roy et le
faisaient songer aux vieillards qui essayent d'apprendre à lire.

Et quand elle aurait dû le meurtrir dans ses bras, en le regardant
ardemment de cet œil profond et terrible qu'ont certaines femmes
défraîchies, superbes en leur dernier amour, quand elle aurait dû le
mordre de sa bouche muette et frissonnante en l'écrasant sous sa chair
épaisse et chaude, fatiguée, mais insatiable, elle se trémoussait comme
une gamine et zézayait pour être gracieuse: «T'aime tant, mon petit.
T'aime tant. Fais un beau m'amour à ta petite femme!»

Il avait alors une envie folle de jurer, de prendre son chapeau et de
partir en tapant la porte.

Ils s'étaient vus souvent, dans les premiers temps, rue de
Constantinople, mais Du Roy, qui redoutait une rencontre avec Mme de
Marelle, trouvait mille prétextes maintenant pour se refuser à ces
rendez-vous.

Il avait dû alors venir presque tous les jours chez elle, tantôt
déjeuner, tantôt dîner. Elle lui serrait la main sous la table, lui
tendait sa bouche derrière les portes. Mais lui s'amusait surtout à
jouer avec Suzanne qui l'égayait par ses drôleries. Dans son corps de
poupée s'agitait un esprit agile et malin, imprévu et sournois, qui
faisait toujours la parade comme une marionnette de foire. Elle se
moquait de tout et de tout le monde, avec un à-propos mordant. Georges
excitait sa verve, la poussait à l'ironie, et ils s'entendaient à
merveille.

Elle l'appelait à tout instant: «Écoutez, Bel-Ami. Venez ici, Bel-Ami.»

Il quittait aussitôt la maman pour courir à la fillette qui lui
murmurait quelque méchanceté dans l'oreille, et ils riaient de tout
leur cœur.

Cependant, dégoûté de l'amour de la mère, il en arrivait à une
insurmontable répugnance; il ne pouvait plus la voir, ni l'entendre, ni
penser à elle sans colère. Il cessa donc d'aller chez elle, de répondre
à ses lettres et de céder à ses appels.

Elle comprit enfin qu'il ne l'aimait plus, et souffrit horriblement.
Mais elle s'acharna, elle l'épia, le suivit, l'attendit dans un fiacre
aux stores baissés, à la porte du journal, à la porte de sa maison,
dans les rues où elle espérait qu'il passerait.

Il avait envie de la maltraiter, de l'injurier, de la frapper, de lui
dire nettement: «Zut, j'en ai assez, vous m'embêtez.» Mais il gardait
toujours quelques ménagements, à cause de _la Vie Française_; et il
tâchait, à force de froideur, de duretés enveloppées d'égards et même
de paroles rudes par moments, de lui faire comprendre qu'il fallait
bien que cela finît.

Elle s'entêtait surtout à chercher des ruses pour l'attirer rue de
Constantinople, et il tremblait sans cesse que les deux femmes ne se
trouvassent, un jour, nez à nez, à la porte.

Son affection pour Mme de Marelle, au contraire, avait grandi pendant
l'été. Il l'appelait son «gamin», et décidément elle lui plaisait.
Leurs deux natures avaient des crochets pareils; ils étaient bien, l'un
et l'autre, de la race aventureuse des vagabonds de la vie, de ces
vagabonds mondains qui ressemblent fort, sans s'en douter, aux bohèmes
des grandes routes.

Ils avaient eu un été d'amour charmant, un été d'étudiants qui font
la noce, s'échappant pour aller déjeuner ou dîner à Argenteuil, à
Bougival, à Maisons, à Poissy, passant des heures dans un bateau à
cueillir des fleurs le long des berges. Elle adorait les fritures de
Seine, les gibelottes et les matelotes, les tonnelles des cabarets et
les cris des canotiers. Il aimait partir avec elle, par un jour clair,
sur l'impériale d'un train de banlieue et traverser, en disant des
bêtises gaies, la vilaine campagne de Paris où bourgeonnent d'affreux
chalets bourgeois.

Et quand il lui fallait rentrer pour dîner chez Mme Walter, il haïssait
la vieille maîtresse acharnée, en souvenir de la jeune qu'il venait de
quitter, et qui avait défloré ses désirs et moissonné son ardeur dans
les herbes du bord de l'eau.

Il se croyait enfin à peu près délivré de la Patronne, à qui il avait
exprimé d'une façon claire, presque brutale, sa résolution de rompre,
quand il reçut au journal le télégramme l'appelant, à deux heures, rue
de Constantinople.

Il le relisait en marchant: «Il faut absolument que je te parle
aujourd'hui. C'est très grave, très grave. Attends-moi à deux heures
rue de Constantinople. Je peux te rendre un grand service. Ton amie
jusqu'à la mort.--Virginie.»

Il pensait: «Qu'est-ce qu'elle me veut encore, cette vieille chouette?
Je parie qu'elle n'a rien à me dire. Elle va me répéter qu'elle
m'adore. Pourtant il faut voir. Elle parle d'une chose très grave et
d'un grand service, c'est peut-être vrai. Et Clotilde qui vient à
quatre heures. Il faut que j'expédie la première à trois heures au plus
tard. Sacristi! pourvu qu'elles ne se rencontrent pas. Quelles rosses
que les femmes!»

Et il songea qu'en effet la sienne était la seule qui ne le tourmentait
jamais. Elle vivait de son côté, et elle avait l'air de l'aimer
beaucoup, aux heures destinées à l'amour, car elle n'admettait pas
qu'on dérangeât l'ordre immuable des occupations ordinaires de la vie.

Il allait, à pas lents, vers son logis de rendez-vous, s'excitant
mentalement contre la Patronne: «Ah! je vais la recevoir d'une jolie
façon si elle n'a rien à me dire. Le français de Cambronne sera
académique auprès du mien. Je lui déclare que je ne fiche plus les
pieds chez elle, d'abord.»

Et il entra pour attendre Mme Walter.

Elle arriva presque aussitôt, et dès qu'elle l'eut aperçu:

--Ah! tu as reçu ma dépêche! Quelle chance!

Il avait pris un visage méchant:

--Parbleu, je l'ai trouvée au journal, au moment où je partais pour la
Chambre. Qu'est-ce que tu me veux encore?

Elle avait relevé sa voilette pour l'embrasser, et elle s'approchait
avec un air craintif et soumis de chienne souvent battue.

--Comme tu es cruel pour moi... Comme tu me parles durement...
Qu'est-ce que je t'ai fait? Tu ne te figures pas comme je souffre par
toi!

Il grogna:

--Tu ne vas pas recommencer?

Elle était debout tout près de lui, attendant un sourire, un geste pour
se jeter dans ses bras.

Elle murmura:

--Il ne fallait pas me prendre pour me traiter ainsi, il fallait me
laisser sage et heureuse, comme j'étais. Te rappelles-tu ce que tu me
disais dans l'église, et comme tu m'as fait entrer de force dans cette
maison. Et voilà maintenant comment tu me parles! comment tu me reçois!
Mon Dieu! mon Dieu! que tu me fais mal!

Il frappa du pied, et violemment:

--Ah! mais, zut! En voilà assez. Je ne peux pas te voir une minute
sans entendre cette chanson-là. On dirait vraiment que je t'ai prise
à douze ans et que tu étais ignorante comme un ange. Non, ma chère,
rétablissons les faits, il n'y a pas eu détournement de mineure. Tu
t'es donnée à moi, en plein âge de raison. Je t'en remercie, je t'en
suis infiniment reconnaissant, mais je ne suis pas tenu d'être attaché
à ta jupe jusqu'à la mort. Tu as un mari et j'ai une femme. Nous ne
sommes libres ni l'un ni l'autre. Nous nous sommes offert un caprice,
ni vu ni connu, c'est fini.

Elle dit:

--Oh! que tu es brutal! que tu es grossier! que tu es infâme! Non!
je n'étais plus une jeune fille, mais je n'avais jamais aimé, jamais
failli...

Il lui coupa la parole:

--Tu me l'as déjà répété vingt fois, je le sais. Mais tu avais eu deux
enfants... je ne t'ai donc pas déflorée...

Elle recula:

--Oh! Georges, c'est indigne!...

Et portant ses deux mains à sa poitrine, elle commença à suffoquer,
avec des sanglots qui lui montaient à la gorge.

Quand il vit les larmes arriver, il prit son chapeau sur le coin de la
cheminée:

--Ah! tu vas pleurer! Alors, bonsoir. C'est pour cette
représentation-là que tu m'avais fait venir?

Elle fit un pas afin de lui barrer la route et, tirant vivement son
mouchoir de sa poche, s'essuya les yeux d'un geste brusque. Sa voix
s'affermit sous l'effort de sa volonté, et elle dit, interrompue par un
chevrotement de douleur:

--Non... je suis venue pour... pour te donner une nouvelle... une
nouvelle politique... pour te donner le moyen de gagner cinquante mille
francs... ou même plus... si tu veux.

Il demanda, adouci tout à coup:

--Comment ça? Qu'est-ce que tu veux dire?

--J'ai surpris par hasard, hier soir, quelques mots de mon mari et de
Laroche. Ils ne se cachaient pas beaucoup devant moi, d'ailleurs. Mais
Walter recommandait au ministre de ne pas te mettre dans le secret
parce que tu dévoilerais tout.

Du Roy avait reposé son chapeau sur une chaise. Il attendait, très
attentif.

--Alors, qu'est-ce qu'il y a?

--Ils vont s'emparer du Maroc!

--Allons donc. J'ai déjeuné avec Laroche qui m'a presque dicté les
intentions du cabinet.

--Non, mon chéri, ils t'ont joué parce qu'ils ont peur qu'on connaisse
leur combinaison.

--Assieds-toi, dit Georges.

Et il s'assit lui-même sur un fauteuil. Alors elle attira par terre un
petit tabouret, et s'accroupit dessus, entre les jambes du jeune homme.
Elle reprit d'une voix câline:

--Comme je pense toujours à toi, je fais attention maintenant à tout ce
qu'on chuchote autour de moi.

Et elle se mit, doucement, à lui expliquer comment elle avait deviné
depuis quelque temps qu'on préparait quelque chose à son insu, qu'on se
servait de lui en redoutant son concours.

Elle disait:

--Tu sais, quand on aime, on devient rusée.

Enfin, la veille, elle avait compris. C'était une grosse affaire, une
très grosse affaire préparée dans l'ombre. Elle souriait maintenant,
heureuse de son adresse; elle s'exaltait, parlant en femme de
financier, habituée à voir machiner les coups de bourse, les évolutions
des valeurs, les accès de hausse et de baisse ruinant en deux heures de
spéculation des milliers de petits bourgeois, de petits rentiers, qui
ont placé leurs économies sur des fonds garantis par des noms d'hommes
honorés, respectés, hommes politiques ou hommes de banque.

Elle répétait:

--Oh! c'est très fort ce qu'ils ont fait. Très fort. C'est Walter qui
a tout mené d'ailleurs, et il s'y entend. Vraiment, c'est de premier
ordre.

Il s'impatientait de ces préparations.

--Voyons, dis vite.

--Eh bien! voilà. L'expédition de Tanger était décidée entre eux dès le
jour où Laroche a pris les affaires étrangères; et, peu à peu, ils ont
racheté tout l'emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre ou
cinq francs. Ils l'ont racheté très habilement, par le moyen d'agents
suspects, véreux, qui n'éveillaient aucune méfiance. Ils ont roulé même
les Rothschild, qui s'étonnaient de voir toujours demander du marocain.
On leur a répondu en nommant les intermédiaires, tous tarés, tous à
la côte. Ça a tranquillisé la grande banque. Et puis maintenant on
va faire l'expédition, et dès que nous serons là-bas, l'État français
garantira la dette. Nos amis auront gagné cinquante ou soixante
millions. Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de
la moindre indiscrétion.

Elle avait appuyé sa tête sur le gilet du jeune homme, et les bras
posés sur ses jambes, elle se serrait, se collait contre lui, sentant
bien qu'elle l'intéressait à présent, prête à tout faire, à tout
commettre, pour une caresse, pour un sourire.

Il demanda:

--Tu es bien sûre?

Elle répondit avec confiance:

--Oh! je crois bien!

Il déclara:

--C'est très fort, en effet. Quant à ce salop de Laroche, en voilà un
que je repincerai. Oh! le gredin! qu'il prenne garde à lui!... qu'il
prenne garde à lui... Sa carcasse de ministre me restera entre les
doigts!

Puis il se remit à réfléchir, et il murmura:

--Il faudrait pourtant profiter de ça.

--Tu peux encore acheter de l'emprunt, dit-elle. Il n'est qu'à
soixante-douze francs.

Il reprit:

--Oui, mais je n'ai pas d'argent disponible.

Elle leva les yeux vers lui, des yeux pleins de supplication.

--J'y ai pensé, mon chat, et si tu étais bien gentil, bien gentil, si
tu m'aimais un peu, tu me laisserais t'en prêter.

Il répondit brusquement, presque durement:

--Quant à ça, non, par exemple.

Elle murmura, d'une voix implorante:

--Écoute, il y a une chose que tu peux faire sans emprunter de
l'argent. Je voulais en acheter pour dix mille francs de cet emprunt,
moi, pour me créer une petite cassette. Eh bien! j'en prendrai pour
vingt mille! Tu te mets de moitié. Tu comprends bien que je ne vais pas
rembourser ça à Walter. Il n'y a donc rien à payer pour le moment. Si
ça réussit, tu gagnes soixante-dix mille francs. Si ça ne réussit pas,
tu me devras dix mille francs que tu me payeras à ton gré.

Il dit encore:

--Non, je n'aime guère ces combinaisons-là.

Alors elle raisonna pour le décider, elle lui prouva qu'il engageait
en réalité dix mille francs sur parole, qu'il courait des risques, par
conséquent, qu'elle ne lui avançait rien puisque les déboursés étaient
faits par la Banque Walter.

Elle lui démontra, en outre, que c'était lui qui avait mené, dans _la
Vie Française_, toute la campagne politique qui rendait possible cette
affaire, qu'il serait bien naïf en n'en profitant pas.

Il hésitait encore. Elle ajouta:

--Mais songe donc qu'en réalité c'est Walter qui te les avance, ces dix
mille francs, et que tu lui as rendu des services qui valent plus que
ça.

--Eh bien! soit, dit-il. Je me mets de moitié avec toi. Si nous
perdons, je te rembourserai dix mille francs.

Elle fut si contente qu'elle se releva, saisit à deux mains sa tête et
se mit à l'embrasser avidement.

Il ne se défendit point d'abord, puis comme elle s'enhardissait,
l'étreignant et le dévorant de caresses, il songea que l'autre allait
venir tout à l'heure et que s'il faiblissait il perdrait du temps, et
laisserait aux bras de la vieille une ardeur qu'il valait mieux garder
pour la jeune.

Alors il la repoussa doucement:

--Voyons, sois sage, dit-il.

Elle le regarda avec des yeux désolés:

--Oh! Georges. Je ne peux même plus t'embrasser.

Il répondit:

--Non, pas aujourd'hui. J'ai un peu de migraine, et cela me fait mal.

Alors elle se rassit, docile, entre ses jambes. Elle demanda:

--Veux-tu venir dîner demain à la maison? Quel plaisir tu me ferais!

Il hésita, puis n'osa point refuser.

--Mais oui, certainement.

--Merci, mon chéri.

Elle frottait lentement sa joue sur la poitrine du jeune homme, d'un
mouvement câlin et régulier, et un de ses longs cheveux noirs se prit
dans le gilet. Elle s'en aperçut, et une idée folle lui traversa
l'esprit, une de ces idées superstitieuses qui sont souvent toute la
raison des femmes. Elle se mit à enrouler tout doucement ce cheveu
autour du bouton. Puis elle en attacha un autre au bouton suivant, un
autre encore à celui du dessus. A chaque bouton elle en nouait un.

Il allait les arracher tout à l'heure, en se levant. Il lui ferait mal,
quel bonheur! Et il emporterait quelque chose d'elle, sans le savoir,
il emporterait une petite mèche de sa chevelure, dont il n'avait jamais
demandé. C'était un lien par lequel elle l'attachait, un lien secret,
invisible! un talisman qu'elle laissait sur lui. Sans le vouloir, il
penserait à elle, il rêverait d'elle, il l'aimerait un peu plus le
lendemain.

Il dit tout à coup:

--Il va falloir que je te quitte parce qu'on m'attend à la Chambre pour
la fin de la séance. Je ne puis manquer aujourd'hui.

Elle soupira:

--Oh! déjà.

Puis, résignée:

--Va, mon chéri, mais tu viendras dîner demain.

Et, brusquement, elle s'écarta. Ce fut sur sa tête une douleur courte
et vive comme si on lui eût piqué la peau avec des aiguilles. Son
cœur battait; elle était contente d'avoir souffert un peu par lui.

--Adieu! dit-elle.

Il la prit dans ses bras avec un sourire compatissant et lui baisa les
yeux froidement.

Mais elle, affolée par ce contact, murmura encore une fois: «Déjà!» Et
son regard suppliant montrait la chambre dont la porte était ouverte.

Il l'éloigna de lui, et d'un ton pressé:

--Il faut que je me sauve, je vais arriver en retard.

Alors elle lui tendit ses lèvres qu'il effleura à peine, et lui ayant
donné son ombrelle qu'elle oubliait, il reprit:

--Allons, allons, dépêchons-nous, il est plus de trois heures.

Elle sortit devant lui; elle répétait:

--Demain, sept heures.

Il répondit:

--Demain, sept heures.

Ils se séparèrent. Elle tourna à droite, et lui à gauche.

Du Roy remonta jusqu'au boulevard extérieur. Puis, il redescendit le
boulevard Malesherbes, qu'il se mit à suivre, à pas lents. En passant
devant un pâtissier, il aperçut des marrons glacés dans une coupe de
cristal, et il pensa: «Je vais en rapporter une livre pour Clotilde.»
Il acheta un sac de ces fruits sucrés qu'elle aimait à la folie.

A quatre heures, il était rentré pour attendre sa jeune maîtresse.

Elle vint un peu en retard parce que son mari était arrivé pour huit
jours. Elle demanda:

--Peux-tu venir dîner demain? Il serait enchanté de te voir.

--Non, je dîne chez le Patron. Nous avons un tas de combinaisons
politiques et financières qui nous occupent.

Elle avait enlevé son chapeau. Elle ôtait maintenant son corsage qui la
serrait trop.

Il lui montra le sac sur la cheminée:

--Je t'ai apporté des marrons glacés.

Elle battit des mains:

--Quelle chance! comme tu es mignon.

Elle les prit, en goûta un, et déclara:

--Ils sont délicieux. Je sens que je n'en laisserai pas un seul.

Puis elle ajouta en regardant Georges avec une gaieté sensuelle:

--Tu caresses donc tous mes vices?

Elle mangeait lentement les marrons et jetait sans cesse un coup
d'œil au fond du sac comme pour voir s'il en restait toujours.

Elle dit:

--Tiens, assieds-toi dans le fauteuil, je vais m'accroupir entre tes
jambes pour grignoter mes bonbons. Je serai très bien.

Il sourit, s'assit, et la prit entre ses cuisses ouvertes comme il
tenait tout à l'heure Mme Walter.

Elle levait la tête vers lui pour lui parler, et disait, la bouche
pleine:

--Tu ne sais pas, mon chéri, j'ai rêvé de toi, j'ai rêvé que nous
faisions un grand voyage, tous les deux, sur un chameau. Il avait deux
bosses, nous étions à cheval chacun sur une bosse, et nous traversions
le désert. Nous avions emporté des sandwichs dans un papier et du vin
dans une bouteille et nous faisions la dînette sur nos bosses. Mais
ça m'ennuyait parce que nous ne pouvions pas faire autre chose; nous
étions trop loin l'un de l'autre, et moi je voulais descendre.

Il répondit:

--Moi aussi je veux descendre.

Il riait, s'amusant de l'histoire, il la poussait à dire des bêtises,
à bavarder, à raconter tous ces enfantillages, toutes ces niaiseries
tendres que débitent les amoureux. Ces gamineries, qu'il trouvait
gentilles dans la bouche de Mme de Marelle, l'auraient exaspéré dans
celle de Mme Walter.

Clotilde l'appelait aussi: «Mon chéri, mon petit, mon chat.» Ces mots
lui semblaient doux et caressants. Dits par l'autre tout à l'heure ils
l'irritaient et l'écœuraient. Car les paroles d'amour, qui sont
toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent.

Mais il pensait, tout en s'égayant de ces folies, aux soixante-dix
mille francs qu'il allait gagner, et, brusquement, il arrêta, avec deux
petits coups de doigt sur la tête, le verbiage de son amie:

--Écoute, ma chatte. Je vais te charger d'une commission pour ton
mari. Dis-lui, de ma part, d'acheter, demain, pour dix mille francs
d'emprunt du Maroc qui est à soixante-douze; et je lui promets qu'il
aura gagné de soixante à quatre-vingt mille francs avant trois
mois. Recommande-lui le silence absolu. Dis-lui, de ma part, que
l'expédition de Tanger est décidée et que l'État français va garantir
la dette marocaine. Mais ne te coupe pas avec d'autres. C'est un secret
d'État que je te confie-là.

Elle l'écoutait, sérieuse. Elle murmura:

--Je te remercie. Je préviendrai mon mari dès ce soir. Tu peux compter
sur lui; il ne parlera pas. C'est un homme très sûr. Il n'y aucun
danger.

Mais elle avait mangé tous les marrons. Elle écrasa le sac entre ses
mains et le jeta dans la cheminée. Puis elle dit:

--Allons nous coucher.

Et sans se lever elle commença à déboutonner le gilet de Georges.

Tout à coup elle s'arrêta, et tirant entre deux doigts un long cheveu
pris dans une boutonnière, elle se mit à rire:

--Tiens tu as emporté un cheveu de Madeleine. En voilà un mari fidèle!

Puis, redevenue sérieuse, elle examina longuement sur sa main
l'imperceptible fil qu'elle avait trouvé et elle murmura:

--Ce n'est pas de Madeleine, il est brun.

Il sourit:

--Il vient probablement de la femme de chambre.

Mais elle inspectait le gilet avec une attention de policier, et elle
cueillit un second cheveu enroulé autour d'un bouton; puis elle en
aperçut un troisième; et, pâlie, tremblant un peu, elle s'écria:

--Oh! tu as couché avec une femme qui t'a mis des cheveux à tous tes
boutons.

Il s'étonnait, il balbutiait:

--Mais non. Tu es folle...

Soudain il se rappela, comprit, se troubla d'abord, puis nia en
ricanant, pas fâché au fond qu'elle le soupçonnât d'avoir des bonnes
fortunes.

Elle cherchait toujours et toujours trouvait des cheveux qu'elle
déroulait d'un mouvement rapide et jetait ensuite sur le tapis.

Elle avait deviné, avec son instinct rusé de femme, et elle balbutiait,
furieuse, rageant et prête à pleurer:

--Elle t'aime, celle-là... et elle a voulu te faire emporter quelque
chose d'elle... Oh! que tu es traître...

Mais elle poussa un cri, un cri strident de joie nerveuse:

--Oh!... oh!... c'est une vieille... voilà un cheveu blanc... Ah! tu
prends des vieilles femmes maintenant... Est-ce qu'elles te payent...
Ah! tu en es aux vieilles femmes... Alors tu n'as plus besoin de moi...
garde l'autre...

Elle se leva, courut à son corsage jeté sur une chaise et le remit
rapidement.

Il voulait la retenir, honteux et balbutiant:

--Mais non... Clo... tu es stupide... je ne sais pas ce que c'est...
écoute... reste... voyons... reste...

Elle répétait:

--Garde ta vieille femme... garde-la... fais-toi faire une bague avec
ses cheveux... avec ses cheveux blancs... Tu en as assez pour ça...

Avec des gestes brusques et prompts elle s'était habillée, recoiffée et
voilée; et comme il voulait la saisir elle lui lança, à toute volée, un
soufflet par la figure. Pendant qu'il demeurait étourdi, elle ouvrit la
porte et s'enfuit.

Dès qu'il fut seul, une rage furieuse le saisit contre cette vieille
rosse de mère Walter. Ah! il allait l'envoyer coucher, celle-là, et
durement.

Il bassina avec de l'eau sa joue rouge. Puis il sortit à son tour, en
méditant sa vengeance. Cette fois il ne pardonnerait point. Ah! mais
non!

Il descendit jusqu'au boulevard, et flânant, s'arrêta devant la
boutique d'un bijoutier pour regarder un chronomètre dont il avait
envie depuis longtemps, et qui valait dix-huit cents francs.

Il pensa, tout à coup, avec une secousse de joie au cœur: «Si je
gagne mes soixante-dix mille francs je pourrai me le payer.» Et il se
mit à rêver à toutes les choses qu'il ferait avec ces soixante-dix
mille francs.

D'abord il serait nommé député. Et puis il achèterait son chronomètre,
et puis il jouerait à la Bourse, et puis encore... et puis encore...

Il ne voulait pas entrer au journal, préférant causer avec Madeleine
avant de revoir Walter et d'écrire son article; et il se mit en route
pour revenir chez lui.

Il atteignait la rue Drouot quand il s'arrêta net; il avait oublié
de prendre des nouvelles du comte de Vaudrec, qui demeurait
Chaussée-d'Antin. Il revint donc flânant toujours, pensant à mille
choses, dans une songerie heureuse, à des choses douces, à des choses
bonnes, à la fortune prochaine et aussi à cette crapule de Laroche et à
cette vieille teigne de Patronne. Il ne s'inquiétait point, d'ailleurs,
de la colère de Clotilde, sachant bien qu'elle pardonnerait vite.

Quand il demanda au concierge de la maison où demeurait le comte de
Vaudrec:

--Comment va M. de Vaudrec? on m'a appris qu'il était souffrant, ces
jours derniers.

L'homme répondit:

--M. le comte est très mal, monsieur. On croit qu'il ne passera pas la
nuit, la goutte est remontée au cœur.

Du Roy demeura tellement effaré qu'il ne savait plus ce qu'il
devait faire! Vaudrec mourant! Des idées confuses passaient en lui,
nombreuses, troublantes, qu'il n'osait point s'avouer à lui-même.

Il balbutia: «Merci... je reviendrai...» sans comprendre ce qu'il
disait.

Puis il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui.

Sa femme était rentrée. Il pénétra dans sa chambre essoufflé et lui
annonça tout de suite:

--Tu ne sais pas? Vaudrec est mourant!

Elle était assise et lisait une lettre. Elle leva les yeux et trois
fois de suite répéta:

--Hein? Tu dis?... tu dis?... tu dis?...

--Je te dis que Vaudrec est mourant d'une attaque de goutte remontée au
cœur.

Puis il ajouta:

--Qu'est-ce que tu comptes faire?

Elle s'était dressée, livide, les joues secouées d'un tremblement
nerveux, puis elle se mit à pleurer affreusement, en cachant sa
figure dans ses mains. Elle demeurait debout secouée par des sanglots,
déchirée par le chagrin.

Mais soudain elle dompta sa douleur, et, s'essuyant les yeux:

--J'y... j'y vais... ne t'occupe pas de moi... je ne sais pas à quelle
heure je reviendrai... ne m'attends point...

Il répondit:

--Très bien. Va.

Ils se serrèrent la main, et elle partit si vite qu'elle oublia de
prendre ses gants.

Georges, ayant dîné seul, se mit à écrire son article. Il le fit
exactement selon les intentions du ministre, laissant entendre aux
lecteurs que l'expédition du Maroc n'aurait pas lieu. Puis il le porta
au journal, causa quelques instants avec le Patron et repartit en
fumant, le cœur léger sans qu'il comprît pourquoi.

Sa femme n'était pas rentrée. Il se coucha et s'endormit.

Madeleine revint vers minuit. Georges, réveillé brusquement, s'était
assis dans son lit.

Il demanda:

--Eh bien?

Il ne l'avait jamais vue si pâle et si émue. Elle murmura:

--Il est mort.

--Ah! Et... il ne t'a rien dit?

--Rien. Il avait perdu connaissance quand je suis arrivée.

Georges songeait. Des questions lui venaient aux lèvres qu'il n'osait
point faire.

--Couche-toi, dit-il.

Elle se déshabilla rapidement, puis se glissa auprès de lui.

Il reprit:

--Avait-il des parents à son lit de mort?

--Rien qu'un neveu.

--Ah! Le voyait-il souvent, ce neveu?

--Jamais. Ils ne s'étaient point rencontrés depuis dix ans.

--Avait-il d'autres parents?

--Non... Je ne crois pas.

--Alors... c'est ce neveu qui doit hériter?

--Je ne sais pas.

--Il était très riche, Vaudrec?

--Oui, très riche.

--Sais-tu ce qu'il avait à peu près?

--Non, pas au juste. Un ou deux millions, peut-être?

Il ne dit plus rien. Elle souffla la bougie. Et ils demeurèrent étendus
côte à côte dans la nuit, silencieux, éveillés et songeant.

Il n'avait plus envie de dormir. Il trouvait maigres maintenant les
soixante-dix mille francs promis par Mme Walter. Soudain il crut que
Madeleine pleurait. Il demanda pour s'en assurer:

--Dors-tu?

--Non.

Elle avait la voix mouillée et tremblante. Il reprit:

--J'ai oublié de te dire tantôt que ton ministre nous a fichus dedans.

--Comment ça?

Et il lui conta, tout au long, avec tous les détails, la combinaison
préparée entre Laroche et Walter.

Quand il eut fini, elle demanda:

--Comment sais-tu ça?

Il répondit:

--Tu me permettras de ne point te le dire. Tu as tes procédés
d'information que je ne pénètre point. J'ai les miens que je désire
garder. Je réponds en tout cas de l'exactitude de mes renseignements.

Alors elle murmura:

--Oui, c'est possible... Je me doutais qu'ils faisaient quelque chose
sans nous.

Mais Georges, que le sommeil ne gagnait pas, s'était rapproché de sa
femme, et, doucement, il lui baisa l'oreille. Elle le repoussa avec
vivacité:

--Je t'en prie, laisse-moi tranquille, n'est-ce pas? Je ne suis point
d'humeur à batifoler.

Il se retourna, résigné, vers le mur, et ayant fermé les yeux, il finit
par s'endormir.


VI

L'ÉGLISE était tendue de noir, et, sur le portail, un grand écusson
coiffé d'une couronne annonçait aux passants qu'on enterrait un
gentilhomme.

La cérémonie venait de finir, les assistants s'en allaient lentement,
défilant devant le cercueil et devant le neveu du comte de Vaudrec, qui
serrait les mains et rendait les saluts.

Quand Georges Du Roy et sa femme furent sortis, ils se mirent à marcher
côte à côte, pour rentrer chez eux. Ils se taisaient, préoccupés.

Enfin, Georges prononça, comme se parlant à lui-même:

--Vraiment, c'est bien étonnant!

Madeleine demanda:

--Quoi donc, mon ami?

--Que Vaudrec ne nous ait rien laissé!

Elle rougit brusquement, comme si un voile rose se fût étendu tout à
coup sur sa peau blanche, en montant de la gorge au visage, et elle dit:

--Pourquoi nous aurait-il laissé quelque chose? Il n'y avait aucune
raison pour ça.

Puis, après quelques instants de silence, elle reprit:

--Il existe peut-être un testament chez un notaire. Nous ne saurions
rien encore.

Il réfléchit, puis murmura:

--Oui, c'est probable, car, enfin, c'était notre meilleur ami, à tous
les deux. Il dînait deux fois par semaine à la maison, il venait à
tout moment. Il était chez lui chez nous, tout à fait chez lui. Il
t'aimait comme un père, et il n'avait pas de famille, pas d'enfants,
pas de frères ni de sœurs, rien qu'un neveu, un neveu éloigné. Oui,
il doit y avoir un testament. Je ne tiendrais pas à grand'chose, un
souvenir, pour prouver qu'il a pensé à nous, qu'il nous aimait, qu'il
reconnaissait l'affection que nous avions pour lui. Il nous devait bien
une marque d'amitié.

Elle dit, d'un air pensif et indifférent:

--C'est possible, en effet, qu'il y ait un testament.

Comme ils rentraient chez eux, le domestique présenta une lettre à
Madeleine. Elle l'ouvrit, puis la tendit à son mari.

  Étude de Me LAMANEUR
  Notaire,
  17, rue des Vosges.

  MADAME,

  J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien passer à mon étude, de
  deux heures à quatre heures, mardi, mercredi ou jeudi, pour affaire
  qui vous concerne.

  Recevez, etc.

  LAMANEUR.

Georges avait rougi à son tour:

--Ça doit être ça. C'est drôle que ce soit toi qu'il appelle, et non
moi qui suis légalement le chef de famille.

Elle ne répondit point d'abord, puis après une courte réflexion:

--Veux-tu que nous y allions tout à l'heure?

--Oui, je veux bien.

Ils se mirent en route dès qu'ils eurent déjeuné.

Lorsqu'ils entrèrent dans l'étude de Me Lamaneur, le premier clerc se
leva avec un empressement marqué et les fit pénétrer chez son patron.

Le notaire était un petit homme tout rond, rond de partout. Sa tête
avait l'air d'une boule clouée sur une autre boule que portaient deux
jambes si petites, si courtes qu'elles ressemblaient aussi presque à
des boules.

Il salua, indiqua des sièges, et dit en se tournant vers Madeleine:

--Madame, je vous ai appelée afin de vous donner connaissance du
testament du comte de Vaudrec qui vous concerne.

Georges ne put se tenir de murmurer: «Je m'en étais douté.»

Le notaire ajouta:

--Je vais vous communiquer cette pièce, très courte d'ailleurs.

Il atteignit un papier dans un carton devant lui, et lut:

  «Je soussigné, Paul-Émile-Cyprien-Gontran, comte de Vaudrec, sain de
  corps et d'esprit, exprime ici mes dernières volontés.

  «La mort pouvant nous emporter à tout moment, je veux prendre, en
  prévision de son atteinte, la précaution d'écrire mon testament qui
  sera déposé chez Me Lamaneur.

  «N'ayant pas d'héritiers directs, je lègue toute ma fortune, composée
  de valeurs de bourse pour six cent mille francs et de biens-fonds
  pour cinq cent mille francs environ, à Mme Claire-Madeleine Du
  Roy, sans aucune charge ou condition. Je la prie d'accepter ce don
  d'un ami mort, comme preuve d'une affection dévouée, profonde et
  respectueuse.»

Le notaire ajouta:

--C'est tout. Cette pièce est datée du mois d'août dernier et a
remplacé un document de même nature, fait il y a deux ans, au nom de
Mme Claire-Madeleine Forestier. J'ai ce premier testament qui pourrait
prouver, en cas de contestation de la part de la famille, que la
volonté de M. le comte de Vaudrec n'a point varié.

Madeleine, très pâle, regardait ses pieds. Georges, nerveux, roulait
entre ses doigts le bout de sa moustache. Le notaire reprit, après un
moment de silence:

--Il est bien entendu, monsieur, que madame ne peut accepter ce legs
sans votre consentement.

Du Roy se leva, et d'un ton sec:

--Je demande le temps de réfléchir.

Le notaire, qui souriait, s'inclina, et d'une voix aimable:

--Je comprends le scrupule qui vous fait hésiter, monsieur. Je dois
ajouter que le neveu de M. de Vaudrec, qui a pris connaissance, ce
matin même, des dernières intentions de son oncle, se déclare prêt
à les respecter si on lui abandonne une somme de cent mille francs.
A mon avis, le testament est inattaquable, mais un procès ferait du
bruit qu'il vous conviendra peut-être d'éviter. Le monde a souvent
des jugements malveillants. Dans tous les cas, pourrez-vous me faire
connaître votre réponse sur tous les points avant samedi?

Georges s'inclina:

--Oui, monsieur.

Puis il salua avec cérémonie, fit passer sa femme demeurée muette, et
il sortit d'un air tellement roide que le notaire ne souriait plus.

Dès qu'ils furent rentrés chez eux, Du Roy ferma brusquement la porte,
et jetant son chapeau sur le lit:

--Tu as été la maîtresse de Vaudrec?

Madeleine, qui enlevait son voile, se retourna d'une secousse:

--Moi? Oh!

--Oui, toi. On ne laisse pas toute sa fortune à une femme, sans que...

Elle était devenue tremblante et ne parvenait point à ôter les épingles
qui retenaient le tissu transparent.

Après un moment de réflexion, elle balbutia, d'une voix agitée:

--Voyons... voyons... tu es fou... tu es... tu es... Est-ce que
toi-même... tout à l'heure... tu n'espérais pas... qu'il te laisserait
quelque chose?

Georges restait debout, près d'elle, suivant toutes ses émotions,
comme un magistrat qui cherche à surprendre les moindres défaillances
d'un prévenu. Il prononça, en insistant sur chaque mot:

--Oui... il pouvait me laisser quelque chose, à moi... à moi, ton
mari... à moi, son ami... entends-tu... mais pas à toi... à toi, son
amie... à toi, ma femme. La distinction est capitale, essentielle, au
point de vue des convenances... et de l'opinion publique.

Madeleine, à son tour, le regardait fixement, dans la transparence des
yeux, d'une façon profonde et singulière, comme pour y lire quelque
chose, comme pour y découvrir cet inconnu de l'être qu'on ne pénètre
jamais et qu'on peut à peine entrevoir en des secondes rapides, en
ces moments de non-garde, ou d'abandon, ou d'inattention, qui sont
comme des portes laissées entr'ouvertes sur les mystérieux dedans de
l'esprit. Et elle articula lentement:

--Il me semble pourtant que si... qu'on eût trouvé au moins aussi
étrange un legs de cette importance, de lui... à toi.

Il demanda brusquement:

--Pourquoi ça?

Elle dit:

--Parce que...

Elle hésita, puis reprit:

--Parce que tu es mon mari... que tu ne le connais en somme que depuis
peu... parce que je suis son amie depuis très longtemps... moi... parce
que son premier testament, fait du vivant de Forestier, était déjà en
ma faveur.

Georges s'était mis à marcher à grands pas. Il déclara:

--Tu ne peux pas accepter ça.

Elle répondit, avec indifférence:

--Parfaitement: alors, ce n'est pas la peine d'attendre à samedi; nous
pouvons faire prévenir tout de suite M. Lamaneur.

Il s'arrêta en face d'elle; et ils demeurèrent de nouveau quelques
instants les yeux dans les yeux, s'efforçant d'aller jusqu'à
l'impénétrable secret de leurs cœurs, de se sonder jusqu'au vif
de la pensée. Ils tâchaient de se voir à nu la conscience en une
interrogation ardente et muette: lutte intime de deux êtres qui, vivant
côte à côte, s'ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent, se
guettent, mais ne se connaissent pas jusqu'au fond vaseux de l'âme.

Et, brusquement, il lui murmura dans le visage, à voix basse:

--Allons, avoue que tu étais la maîtresse de Vaudrec.

Elle haussa les épaules:

--Tu es stupide... Vaudrec avait beaucoup d'affection pour moi,
beaucoup... mais rien de plus... jamais.

Il frappa du pied:

--Tu mens. Ce n'est pas possible.

Elle répondit tranquillement:

--C'est comme ça, pourtant.

Il se remit à marcher, puis, s'arrêtant encore:

--Explique-moi, alors, pourquoi il te laisse toute sa fortune, à toi...

Elle le fit avec un air nonchalant et désintéressé:

--C'est tout simple. Comme tu le disais tantôt, il n'avait que nous
d'amis, ou plutôt que moi; car il m'a connue enfant. Ma mère était
dame de compagnie chez des parents à lui. Il venait sans cesse ici,
et, comme il n'avait pas d'héritiers naturels, il a pensé à moi. Qu'il
ait eu un peu d'amour pour moi, c'est possible. Mais quelle est la
femme qui n'a jamais été aimée ainsi? Que cette tendresse cachée,
secrète, ait mis mon nom sous sa plume quand il a pensé à prendre des
dispositions dernières, pourquoi pas? Il m'apportait des fleurs, chaque
lundi. Tu ne t'en étonnais nullement et il ne t'en donnait point, à
toi, n'est-ce pas? Aujourd'hui, il me donne sa fortune par la même
raison et parce qu'il n'a personne à qui l'offrir. Il serait, au
contraire, extrêmement surprenant qu'il te l'eût laissée. Pourquoi? Que
lui es-tu?

Elle parlait avec tant de naturel et de tranquillité que Georges
hésitait.

Il reprit:

--C'est égal, nous ne pouvons accepter cet héritage dans ces
conditions. Ce serait d'un effet déplorable. Tout le monde croirait la
chose, tout le monde en jaserait et rirait de moi. Les confrères sont
déjà trop disposés à me jalouser et à m'attaquer. Je dois avoir plus
que personne le souci de mon honneur et le soin de ma réputation. Il
m'est impossible d'admettre et de permettre que ma femme accepte un
legs de cette nature d'un homme que la rumeur publique lui a déjà prêté
pour amant. Forestier aurait peut-être toléré cela, lui, mais moi, non.

Elle murmura avec douceur:

--Eh bien! mon ami, n'acceptons pas, ce sera un million de moins dans
notre poche, voilà tout.

Il marchait toujours, et il se mit à penser tout haut, parlant pour sa
femme sans s'adresser à elle.

--Eh bien! oui... un million... tant pis... Il n'a pas compris
en testant quelle faute de tact, quel oubli des convenances il
commettait. Il n'a pas vu dans quelle position fausse, ridicule, il
allait me mettre... Tout est affaire de nuances dans la vie... Il
fallait qu'il m'en laissât la moitié, ça arrangeait tout.

Il s'assit, croisa ses jambes et se mit à rouler le bout de ses
moustaches, comme il faisait aux heures d'ennui, d'inquiétude et de
réflexion difficile.

Madeleine prit une tapisserie à laquelle elle travaillait de temps en
temps, et elle dit en choisissant ses laines:

--Moi, je n'ai qu'à me taire. C'est à toi de réfléchir.

Il fut longtemps sans répondre, puis il prononça, en hésitant:

--Le monde ne comprendra jamais et que Vaudrec ait fait de toi son
unique héritière et que j'aie admis cela, moi. Recevoir cette fortune
de cette façon, ce serait avouer... avouer de ta part une liaison
coupable, et de la mienne une complaisance infâme... Comprends-tu
comment on interpréterait notre acceptation? Il faudrait trouver
un biais, un moyen adroit de pallier la chose. Il faudrait laisser
entendre, par exemple, qu'il a partagé entre nous cette fortune, en
donnant la moitié au mari, la moitié à la femme.

Elle demanda:

--Je ne vois pas comment cela pourrait se faire, puisque le testament
est formel.

Il répondit:

--Oh! c'est bien simple. Tu pourrais me laisser la moitié de l'héritage
par donation entre vifs. Nous n'avons pas d'enfants, c'est donc
possible. De cette façon, on fermerait la bouche à la malignité
publique.

Elle répliqua, un peu impatiente:

--Je ne vois pas non plus comment on fermerait la bouche à la malignité
publique, puisque l'acte est là, signé par Vaudrec.

Il reprit avec colère:

--Avons-nous besoin de le montrer et de l'afficher sur les murs? Tu es
stupide à la fin. Nous dirons que le comte de Vaudrec nous a laissé sa
fortune par moitié... Voilà... Or tu ne peux accepter ce legs sans mon
autorisation. Je te la donne, à la seule condition d'un partage qui
m'empêchera de devenir la risée du monde.

Elle le regarda encore d'un regard perçant.

--Comme tu voudras. Je suis prête.

Alors il se leva et se remit à marcher. Il paraissait hésiter de
nouveau et il évitait maintenant l'œil pénétrant de sa femme. Il
disait:

--Non... décidément non... peut-être vaut-il mieux y renoncer tout
à fait... c'est plus digne... plus correct... plus honorable...
Pourtant, de cette façon, on n'aurait rien à supposer, absolument rien.
Les gens les plus scrupuleux ne pourraient que s'incliner.

Il s'arrêta devant Madeleine:

--Eh bien, si tu veux, ma chérie, je vais retourner tout seul chez
maître Lamaneur pour le consulter et lui expliquer la chose. Je lui
dirai mon scrupule, et j'ajouterai que nous nous sommes arrêtés à
l'idée d'un partage, par convenance, pour qu'on ne puisse pas jaboter.
Du moment que j'accepte la moitié de cet héritage, il est bien évident
que personne n'a plus le droit de sourire. C'est dire hautement: «Ma
femme accepte parce que j'accepte, moi, son mari, qui suis juge de
ce qu'elle peut faire sans se compromettre. Autrement ça aurait fait
scandale.»

Madeleine murmura simplement:

--Comme tu voudras.

Il recommença à parler avec abondance:

--Oui, c'est clair comme le jour avec cet arrangement de la séparation
par moitié. Nous héritons d'un ami qui n'a pas voulu établir de
différence entre nous, qui n'a pas voulu faire de distinction, qui n'a
pas voulu avoir l'air de dire: «Je préfère l'un ou l'autre après ma
mort comme je l'ai préféré pendant ma vie.» Il aimait mieux la femme,
bien entendu, mais en laissant sa fortune à l'un comme à l'autre il a
voulu exprimer nettement que sa préférence était toute platonique. Et
sois certaine que, s'il y avait songé, c'est ce qu'il aurait fait. Il
n'a pas réfléchi, il n'a pas prévu les conséquences. Comme tu le disais
fort bien tout à l'heure, c'est à toi qu'il offrait des fleurs chaque
semaine, c'est à toi qu'il a voulu laisser son dernier souvenir sans se
rendre compte...

Elle l'arrêta avec une nuance d'irritation:

--C'est entendu. J'ai compris. Tu n'as pas besoin de tant
d'explications. Va tout de suite chez le notaire.

Il balbutia, rougissant:

--Tu as raison, j'y vais.

Il prit son chapeau, puis, au moment de sortir:

--Je vais tâcher d'arranger la difficulté du neveu pour cinquante mille
francs, n'est-ce pas?

Elle répondit avec hauteur:

--Non. Donne-lui les cent mille francs qu'il demande. Et prends-les sur
ma part, si tu veux.

Il murmura, honteux soudain:

--Ah! mais non, nous partagerons. En laissant cinquante mille francs
chacun il nous reste encore un million net.

Puis il ajouta:

--A tout à l'heure, ma petite Made.

Et il alla expliquer au notaire la combinaison qu'il prétendit imaginée
par sa femme.

Ils signèrent le lendemain une donation entre vifs de cinq cents mille
francs que Madeleine Du Roy abandonnait à son mari.

Puis, en sortant de l'étude, comme il faisait beau, Georges proposa de
descendre à pied jusqu'aux boulevards. Il se montrait gentil, plein
de soins, d'égards, de tendresse. Il riait, heureux de tout, tandis
qu'elle demeurait songeuse et un peu sévère.

C'était un jour d'automne assez froid. La foule semblait pressée et
marchait à pas rapides. Du Roy conduisit sa femme devant la boutique où
il avait regardé si souvent le chronomètre désiré.

--Veux-tu que je t'offre un bijou? dit-il.

Elle murmura, avec indifférence:

--Comme il te plaira.

Ils entrèrent. Il demanda:

--Que préfères-tu, un collier, un bracelet, ou des boucles d'oreilles?

La vue des bibelots d'or et des pierres fines emportait sa froideur
voulue, et elle parcourait d'un œil allumé et curieux les vitrines
pleines de joyaux.

Et soudain, émue par un désir:

--Voilà un bien joli bracelet.

C'était une chaîne d'une forme bizarre, dont chaque anneau portait une
pierre différente.

Georges demanda:

--Combien ce bracelet?

Le joaillier répondit:--Trois mille francs, monsieur.

--Si vous me le laissez à deux mille cinq, c'est une affaire entendue.

L'homme hésita, puis répondit:

--Non monsieur, c'est impossible.

Du Roy reprit:

--Tenez, vous ajouterez ce chronomètre pour quinze cents francs, cela
fait quatre mille, que je payerai comptant. Est-ce dit? Si vous ne
voulez pas, je vais ailleurs.

Le bijoutier, perplexe, finit par accepter.

--Eh bien, soit, monsieur.

Et le journaliste, après avoir donné son adresse, ajouta:

--Vous ferez graver sur le chronomètre mes initiales G. R. C., en
lettres enlacées au-dessous d'une couronne de baron.

Madeleine, surprise, se mit à sourire. Et quand ils sortirent, elle
prit son bras, avec une certaine tendresse. Elle le trouvait vraiment
adroit et fort. Maintenant qu'il avait des rentes il lui fallait un
titre, c'était juste.

Le marchand les saluait:

--Vous pouvez compter sur moi, ce sera prêt pour jeudi, monsieur le
baron.

Ils passèrent devant le Vaudeville. On y jouait une pièce nouvelle.

--Si tu veux, dit-il, nous irons ce soir au théâtre, tâchons d'avoir
une loge.

Ils trouvèrent une loge et la prirent. Il ajouta:

--Si nous dînions au cabaret?

--Oh! oui, je veux bien.

Il était heureux comme un souverain et cherchait ce qu'ils pourraient
bien faire encore.

--Si nous allions chercher Mme de Marelle pour passer la soirée avec
nous? Son mari est ici, m'a-t-on dit. Je serai enchanté de lui serrer
la main.

Ils y allèrent. Georges, qui redoutait un peu la première rencontre
avec sa maîtresse, n'était point fâché que sa femme fût présente pour
éviter toute explication.

Mais Clotilde parut ne se souvenir de rien et força même son mari à
accepter l'invitation.

Le dîner fut gai et la soirée charmante.

Georges et Madeleine rentrèrent tard. Le gaz était éteint. Pour
éclairer les marches, le journaliste enflammait de temps en temps une
allumette-bougie.

En arrivant sur le palier du premier étage, la flamme subite éclatant
sous le frottement, fit surgir dans la glace leurs deux figures
illuminées au milieu des ténèbres de l'escalier.

Ils avaient l'air de fantômes apparus et prêts à s'évanouir dans la
nuit.

Du Roy leva la main pour bien éclairer leurs images, et il dit, avec un
rire de triomphe:

--Voilà des millionnaires qui passent.


VII

DEPUIS deux mois la conquête du Maroc était accomplie. La France,
maîtresse de Tanger, possédait toute la côte africaine de la
Méditerranée jusqu'à la régence de Tripoli, et elle avait garanti la
dette du nouveau pays annexé.

On disait que deux ministres gagnaient là une vingtaine de millions, et
on citait, presque tout haut, Laroche-Mathieu.

Quant à Walter, personne dans Paris n'ignorait qu'il avait fait coup
double et encaissé de trente à quarante millions sur l'emprunt, et de
huit à dix millions sur des mines de cuivre et de fer, ainsi que sur
d'immenses terrains achetés pour rien avant la conquête et revendus le
lendemain de l'occupation française à des compagnies de colonisation.

Il était devenu, en quelques jours, un des maîtres du monde, un de ces
financiers omnipotents, plus forts que des rois, qui font courber les
têtes, balbutier les bouches et sortir tout ce qu'il y a de bassesse,
de lâcheté et d'envie au fond du cœur humain.

Il n'était plus le juif Walter, patron d'une banque louche, directeur
d'un journal suspect, député soupçonné de tripotages véreux. Il était
Monsieur Walter, le riche israélite.

Il le voulut montrer.

Sachant la gêne du prince de Carlsbourg qui possédait un des plus
beaux hôtels de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, avec jardin sur les
Champs-Élysées, il lui proposa d'acheter, en vingt-quatre heures, cet
immeuble, avec ses meubles, sans changer de place un fauteuil. Il en
offrait trois millions. Le prince, tenté par la somme, accepta.

Le lendemain, Walter s'installait dans son nouveau domicile.

Alors il eut une autre idée, une véritable idée de conquérant qui veut
prendre Paris, une idée à la Bonaparte.

Toute la ville allait voir en ce moment un grand tableau du peintre
hongrois Karl Marcowitch, exposé chez l'expert Jacques Lenoble, et
représentant le Christ marchant sur les flots.

Les critiques d'art, enthousiasmés, déclaraient cette toile le plus
magnifique chef-d'œuvre du siècle.

Walter l'acheta cinq cent mille francs et l'enleva, coupant ainsi
du jour au lendemain le courant établi de la curiosité publique, et
forçant Paris entier à parler de lui pour l'envier, le blâmer ou
l'approuver.

Puis, il fit annoncer par les journaux qu'il inviterait tous les gens
connus dans la société parisienne à contempler, chez lui, un soir,
l'œuvre magistrale du maître étranger, afin qu'on ne pût pas dire
qu'il avait séquestré une œuvre d'art.

Sa maison serait ouverte. Y viendrait qui voudrait. Il suffirait de
montrer à la porte la lettre de convocation.

Elle était rédigée ainsi: «Monsieur et Madame Walter vous prient de
leur faire l'honneur de venir voir chez eux, le trente décembre, de
neuf heures à minuit, la toile de Karl Marcowitch: _Jésus marchant sur
les flots_ éclairée à la lumière électrique.»

Puis, en post-scriptum, en toutes petites lettres, on pouvait lire: «On
dansera après minuit.»

Donc, ceux qui voudraient rester resteraient, et parmi ceux-là les
Walter recruteraient leurs connaissances du lendemain.

Les autres regarderaient la toile, l'hôtel et les propriétaires,
avec une curiosité mondaine, insolente ou indifférente, puis s'en
iraient comme ils étaient venus. Et le père Walter savait bien qu'ils
reviendraient, plus tard, comme ils étaient allés chez ses frères
israélites devenus riches comme lui.

Il fallait d'abord qu'ils entrassent dans sa maison, tous les pannés
titrés qu'on cite dans les feuilles; et ils y entreraient pour voir la
figure d'un homme qui a gagné cinquante millions en six semaines; ils y
entreraient aussi pour voir et compter ceux qui viendraient là; ils y
entreraient encore parce qu'il avait eu le bon goût et l'adresse de les
appeler à admirer un tableau chrétien chez lui, fils d'Israël.

Il semblait leur dire: «Voyez, j'ai payé cinq cent mille francs le
chef-d'œuvre religieux de Marcowitch: _Jésus marchant sur les
flots_. Et ce chef-d'œuvre demeurera chez moi, sous mes yeux,
toujours, dans la maison du juif Walter.»

Dans le monde, dans le monde des duchesses et du Jockey, on avait
beaucoup discuté cette invitation qui n'engageait à rien, en somme. On
irait là comme on allait voir des aquarelles chez M. Petit. Les Walter
possédaient un chef-d'œuvre; ils ouvraient leurs portes un soir pour
que tout le monde pût l'admirer. Rien de mieux.

_La Vie Française_, depuis quinze jours, faisait chaque matin un écho
sur cette soirée du trente décembre et s'efforçait d'allumer la
curiosité publique.

Du Roy rageait du triomphe du Patron.

Il s'était cru riche avec les cinq cent mille francs extorqués à sa
femme, et maintenant il se jugeait pauvre, affreusement pauvre, en
comparant sa piètre fortune à la pluie de millions tombée autour de
lui, sans qu'il eût su en rien ramasser.

Sa colère envieuse augmentait chaque jour. Il en voulait à tout le
monde, aux Walter qu'il n'avait plus été voir chez eux, à sa femme
qui, trompée par Laroche, lui avait déconseillé de prendre des fonds
marocains, et il en voulait surtout au ministre qui l'avait joué, qui
s'était servi de lui et qui dînait à sa table deux fois par semaine.
Georges lui servait de secrétaire, d'agent, de porte-plume, et quand il
écrivait sous sa dictée, il se sentait des envies folles d'étrangler ce
bellâtre triomphant. Comme ministre, Laroche avait le succès modeste,
et pour garder son portefeuille, il ne laissait point deviner qu'il
était gonflé d'or. Mais Du Roy le sentait, cet or, dans la parole plus
hautaine de l'avocat parvenu, dans son geste plus insolent, dans ses
affirmations plus hardies, dans sa confiance en lui complète.

Laroche régnait, maintenant, dans la maison Du Roy, ayant pris la place
et les jours du comte de Vaudrec, et parlant aux domestiques ainsi
qu'aurait fait un second maître.

Georges le tolérait en frémissant, comme un chien qui veut mordre,
et n'ose pas. Mais il était souvent dur et brutal pour Madeleine,
qui haussait les épaules et le traitait en enfant maladroit. Elle
s'étonnait d'ailleurs de sa constante mauvaise humeur, et répétait:

--Je ne te comprends pas. Tu es toujours à te plaindre. Ta position est
pourtant superbe.

Il tournait le dos et ne répondait rien.

Il avait déclaré d'abord qu'il n'irait point à la fête du Patron, et
qu'il ne voulait plus mettre les pieds chez ce sale juif.

Depuis deux mois, Mme Walter lui écrivait chaque jour pour le supplier
de venir, de lui donner un rendez-vous où il lui plairait, afin qu'elle
lui remît, disait-elle, les soixante-dix mille francs qu'elle avait
gagnés pour lui.

Il ne répondait pas et jetait au feu ces lettres désespérées. Non point
qu'il eût renoncé à recevoir sa part de leur bénéfice, mais il voulait
l'affoler, la traiter par le mépris, la fouler aux pieds. Elle était
trop riche! Il voulait se montrer fier.

Le jour même de l'exposition du tableau, comme Madeleine lui
représentait qu'il avait grand tort de n'y vouloir pas aller, il
répondit:

--Fiche-moi la paix. Je reste chez moi. Puis, après le dîner, il
déclara tout à coup:

--Il vaut tout de même mieux subir cette corvée. Prépare-toi vite.

Elle s'y attendait.

--Je serai prête dans un quart d'heure, dit-elle.

Il s'habilla en grognant, et même dans le fiacre il continua à
expectorer sa bile.

La cour d'honneur de l'hôtel de Carlsbourg était illuminée par quatre
globes électriques qui avaient l'air de quatre petites lunes bleuâtres,
aux quatre coins. Un magnifique tapis descendait les degrés du haut
perron et, sur chacun, un homme en livrée restait roide comme une
statue.

Du Roy murmura: «En voilà de l'épate.»

Il levait les épaules, le cœur crispé de jalousie.

Sa femme lui dit:

--Tais-toi donc et fais-en autant.

Ils entrèrent et remirent leurs lourds vêtements de sortie aux valets
de pied qui s'avancèrent.

Plusieurs femmes étaient là avec leurs maris, se débarrassaient aussi
de leurs fourrures. On entendait murmurer: «C'est fort beau! fort
beau!»

Le vestibule énorme était tendu de tapisseries qui représentaient
l'aventure de Mars et de Vénus. A droite et à gauche partaient les deux
bras d'un escalier monumental, qui se rejoignaient au premier étage. La
rampe était une merveille de fer forgé, dont la vieille dorure éteinte
faisait courir une lueur discrète le long des marches de marbre rouge.

A l'entrée des salons, deux petites filles, habillées l'une en folie
rose, et l'autre en folie bleue, offraient des bouquets aux dames. On
trouvait cela charmant.

Il y avait déjà foule dans les salons.

La plupart des femmes étaient en toilette de ville pour bien indiquer
qu'elles venaient là comme elles allaient à toutes les expositions
particulières. Celles qui comptaient rester au bal avaient les bras et
la gorge nus.

Mme Walter, entourée d'amies, se tenait dans la seconde pièce, et
répondait aux saluts des visiteurs. Beaucoup ne la connaissaient point
et se promenaient comme dans un musée, sans se préoccuper des maîtres
du logis.

Quand elle aperçut Du Roy, elle devint livide et fit un mouvement pour
aller à lui. Puis elle demeura immobile, l'attendant. Il la salua
avec cérémonie, tandis que Madeleine l'accablait de tendresses et de
compliments. Alors Georges laissa sa femme auprès de la Patronne; et
il se perdit au milieu du public pour écouter les choses malveillantes
qu'on devait dire, assurément.

Cinq salons se suivaient, tendus d'étoffes précieuses, de broderies
italiennes ou de tapis d'Orient de nuances et de styles différents,
et portant sur leurs murailles des tableaux de maîtres anciens. On
s'arrêtait surtout pour admirer une petite pièce Louis XVI, une sorte
de boudoir tout capitonné en soie à bouquets roses sur un fond bleu
pâle. Les meubles bas, en bois doré, couverts d'étoffe pareille à celle
des murs, étaient d'une admirable finesse.

Georges reconnaissait des gens célèbres, la duchesse de Ferracine, le
comte et la comtesse de Ravenel, le général prince d'Andremont, la
toute belle marquise des Dunes, puis tous ceux et toutes celles qu'on
voit aux premières représentations.

On le saisit par le bras et une voix jeune, une voix heureuse lui
murmura dans l'oreille:

--Ah! vous voilà enfin, méchant Bel-Ami. Pourquoi ne vous voit-on plus?

C'était Suzanne Walter, le regardant avec ses yeux d'émail fin, sous le
nuage frisé de ses cheveux blonds.

Il fut enchanté de la revoir et lui serra franchement la main. Puis
s'excusant:

--Je n'ai pu. J'ai eu tant à faire, depuis deux mois, que je ne suis
pas sorti.

Elle reprit d'un air sérieux:

--C'est mal, très mal, très mal. Vous nous faites beaucoup de peine,
car nous vous adorons, maman et moi. Quant à moi, je ne puis me passer
de vous. Si vous n'êtes pas là je m'ennuie à mourir. Vous voyez que je
vous le dis carrément pour que vous n'ayez plus le droit de disparaître
comme ça. Donnez-moi le bras, je vais vous montrer moi-même _Jésus
marchant sur les flots_, c'est tout au fond, derrière la serre. Papa
l'a mis là-bas afin qu'on soit obligé de passer partout. C'est étonnant
comme il fait le paon, papa, avec cet hôtel.

Ils allaient doucement à travers la foule. On se retournait pour
regarder ce beau garçon et cette ravissante poupée.

Un peintre connu prononça:

--Tiens! Voilà un joli couple. Il est amusant comme tout.

Georges pensait:

--Si j'avais été vraiment fort, c'est celle-là que j'aurais épousée.
C'était possible, pourtant. Comment n'y ai-je pas songé? Comment me
suis-je laissé aller à prendre l'autre? Quelle folie! On agit toujours
trop vite, on ne réfléchit jamais assez.

Et l'envie, l'envie amère, lui tombait dans l'âme goutte à goutte,
comme un fiel qui corrompait toutes ses joies, rendait odieuse son
existence.

Suzanne disait:

--Oh! venez souvent, Bel-Ami, nous ferons des folies maintenant que
papa est si riche. Nous nous amuserons comme des toqués.

Il répondit, suivant toujours son idée:

--Oh! vous allez vous marier maintenant. Vous épouserez quelque beau
prince, un peu ruiné, et nous ne nous verrons plus guère.

Elle s'écria avec franchise:

--Oh! non, pas encore, je veux quelqu'un qui me plaise, qui me plaise
beaucoup, qui me plaise tout à fait. Je suis assez riche pour deux.

Il souriait d'un sourire ironique et hautain, et il se mit à lui nommer
les gens qui passaient, des gens très nobles, qui avaient vendu leurs
titres rouillés à des filles de financiers comme elle, et qui vivaient
maintenant près ou loin de leurs femmes, mais libres, impudents, connus
et respectés.

Il conclut:

--Je ne vous donne pas six mois pour vous laisser prendre à cet
appât-là. Vous serez madame la Marquise, madame la Duchesse ou madame
la Princesse, et vous me regarderez de très haut, mam'zelle.

Elle s'indignait, lui tapait sur le bras avec son éventail, jurait
qu'elle ne se marierait que selon son cœur.

Il ricanait:

--Nous verrons bien, vous êtes trop riche.

Elle lui dit:

--Mais vous aussi, vous avez eu un héritage.

Il fit un «Oh!» de pitié:

--Parlons-en. A peine vingt mille livres de rentes. Ce n'est pas lourd
par le temps présent.

--Mais votre femme a hérité également.

--Oui. Un million à nous deux. Quarante mille de revenu. Nous ne
pouvons même pas avoir une voiture à nous avec ça.

Ils arrivaient au dernier salon, et, en face d'eux s'ouvrait la serre,
un large jardin d'hiver plein de grands arbres des pays chauds abritant
des massifs de fleurs rares. En entrant sous cette verdure sombre où la
lumière glissait comme une ondée d'argent, on respirait la fraîcheur
tiède de la terre humide et un souffle lourd de parfums. C'était une
étrange sensation douce, malsaine et charmante, de nature factice,
énervante et molle. On marchait sur des tapis tout pareils à de la
mousse entre deux épais massifs d'arbustes. Soudain Du Roy aperçut à
sa gauche, sous un large dôme de palmiers, un vaste bassin de marbre
blanc où l'on aurait pu se baigner et sur les bords duquel quatre
grands cygnes en faïence de Delft laissaient tomber l'eau de leurs becs
entr'ouverts.

Le fond du bassin était sablé de poudre d'or et l'on voyait nager
dedans quelques énormes poissons rouges, bizarres monstres chinois aux
yeux saillants, aux écailles bordées de bleu, sortes de mandarins des
ondes qui rappelaient, errants et suspendus ainsi sur ce fond d'or, les
étranges broderies de là-bas.

Le journaliste s'arrêta le cœur battant. Il se disait: «Voilà, voilà
du luxe. Voilà les maisons où il faut vivre. D'autres y sont parvenus.
Pourquoi n'y arriverais-je point?» Il songeait aux moyens, n'en
trouvait pas sur-le-champ, et s'irritait de son impuissance.

Sa compagne ne parlait plus, un peu songeuse. Il la regarda de côté et
il pensa encore une fois: «Il suffisait pourtant d'épouser cette petite
marionnette de chair.»

Mais Suzanne tout d'un coup parut se réveiller:

--Attention, dit-elle.

Elle poussa Georges à travers un groupe qui barrait leur chemin, et le
fit brusquement tourner à droite.

Au milieu d'un bosquet de plantes singulières qui tendaient en l'air
leurs feuilles tremblantes, ouvertes comme des mains aux doigts minces,
on apercevait un homme immobile, debout sur la mer.

L'effet était surprenant. Le tableau, dont les côtés se trouvaient
cachés dans les verdures mobiles, semblait un trou noir sur un lointain
fantastique et saisissant.

Il fallait bien regarder pour comprendre. Le cadre coupait le milieu
de la barque où se trouvaient les apôtres à peine éclairés par les
rayons obliques d'une lanterne, dont l'un d'eux, assis sur le bordage,
projetait toute la lumière sur Jésus qui s'en venait.

Le Christ avançait le pied sur une vague qu'on voyait se creuser,
soumise, aplanie, caressante sous le pas divin qui la foulait. Tout
était sombre autour de l'Homme-Dieu. Seules les étoiles brillaient au
ciel.

Les figures des apôtres, dans la lueur vague du fanal porté par celui
qui montrait le Seigneur, paraissaient convulsées par la surprise.

C'était bien là l'œuvre puissante et inattendue d'un maître, une de
ces œuvres qui bouleversent la pensée et vous laissent du rêve pour
des années.

Les gens qui regardaient cela demeuraient d'abord silencieux, puis
s'en allaient, songeurs, et ne parlaient qu'ensuite de la valeur de la
peinture.

Du Roy, l'ayant contemplée quelque temps, déclara:

--C'est chic de pouvoir se payer ces bibelots-là.

Mais, comme on le heurtait, en le poussant pour voir, il repartit
gardant toujours sous son bras la petite main de Suzanne qu'il serrait
un peu.

Elle lui demanda:

--Voulez-vous boire un verre de champagne? Allons au buffet. Nous y
trouverons papa.

Et ils retraversèrent lentement tous les salons où la foule
grossissait, houleuse, chez elle, une foule élégante de fête publique.

Georges soudain crut entendre une voix prononcer:

--C'est Laroche et Mme Du Roy.

Ces paroles lui effleurèrent l'oreille comme ces bruits lointains qui
courent dans le vent. D'où venaient-elles?

Il chercha de tous les côtés, et il aperçut en effet sa femme qui
passait, au bras du ministre. Ils causaient tout bas d'une façon intime
en souriant, les yeux dans les yeux.

Il s'imagina remarquer qu'on chuchotait en les regardant, et il sentit
en lui une envie brutale et stupide de sauter sur ces deux êtres et de
les assommer à coups de poing.

Elle le rendait ridicule. Il pensa à Forestier. On disait peut-être:
«Ce cocu de Du Roy.» Qui était-elle? une petite parvenue assez adroite,
mais sans grands moyens, en vérité. On venait chez lui parce qu'on le
redoutait, parce qu'on le sentait fort, mais on devait parler sans gêne
de ce petit ménage de journaliste. Jamais il n'irait loin avec cette
femme qui faisait sa maison toujours suspecte, qui se compromettrait
toujours, dont l'allure dénonçait l'intrigante. Elle serait maintenant
un boulet à son pied. Ah! s'il avait deviné, s'il avait su! Comme il
aurait joué un jeu plus large, plus fort! Quelle belle partie il aurait
pu gagner avec la petite Suzanne pour enjeu? Comment avait-il été assez
aveugle pour ne pas comprendre ça?

Ils arrivaient à la salle à manger, une immense pièce à colonnes de
marbre, aux murs tendus de vieux Gobelins.

Walter aperçut son chroniqueur et s'élança pour lui prendre les mains.
Il était ivre de joie:

--Avez-vous tout vu? Dis, Suzanne, lui as-tu tout montré? Que de monde,
n'est-ce pas, Bel-Ami? Avez-vous vu le prince de Guerche? Il est venu
boire un verre de punch, tout à l'heure.

Puis il s'élança vers le sénateur Rissolin qui traînait sa femme
étourdie et ornée comme une boutique foraine.

Un monsieur saluait Suzanne, un grand garçon mince, à favoris blonds,
un peu chauve, avec cet air mondain qu'on reconnaît partout. Georges
l'entendit nommer: le Marquis de Cazolles, et il fut brusquement jaloux
de cet homme. Depuis quand le connaissait-elle? Depuis sa fortune sans
doute? Il devinait un prétendant.

On le prit par le bras. C'était Norbert de Varenne. Le vieux poète
promenait ses cheveux gras et son habit fatigué d'un air indifférent et
las.

--Voilà ce qu'on appelle s'amuser, dit-il. Tout à l'heure on dansera;
et puis on se couchera; et les petites filles seront contentes. Prenez
du champagne, il est excellent.

Il se fit emplir un verre et, saluant Du Roy qui en avait pris un autre:

--Je bois à la revanche de l'esprit sur les millions.

Puis il ajouta, d'une voix douce:

--Non pas qu'ils me gênent chez les autres ou que je leur en veuille.
Mais je proteste par principe.

Georges ne l'écoutait plus. Il cherchait Suzanne qui venait de
disparaître avec le marquis de Cazolles, et quittant brusquement
Norbert de Varenne, il se mit à la poursuite de la jeune fille.

Une cohue épaisse qui voulait boire l'arrêta. Comme il l'avait enfin
franchie, il se trouva nez à nez avec le ménage de Marelle.

Il voyait toujours la femme; mais il n'avait pas rencontré depuis
longtemps le mari, qui lui saisit les deux mains:

--Que je vous remercie, mon cher, du conseil que vous m'avez fait
donner par Clotilde. J'ai gagné près de cent mille francs avec
l'emprunt marocain. C'est à vous que je les dois. On peut dire que vous
êtes un ami précieux.

Des hommes se retournaient pour regarder cette brunette élégante et
jolie. Du Roy répondit:

--En échange de ce service, mon cher, je prends votre femme, ou plutôt
je lui offre mon bras. Il faut toujours séparer les époux.

M. de Marelle s'inclina:

--C'est juste. Si je vous perds, nous nous retrouverons ici dans une
heure.

--Parfaitement.

Et les deux jeunes gens s'enfoncèrent dans la foule, suivis par le
mari. Clotilde répétait:

--Quels veinards que ces Walter. Ce que c'est tout de même que d'avoir
l'intelligence des affaires.

Georges répondit:

--Bah! Les hommes forts arrivent toujours, soit par un moyen, soit par
un autre.

Elle reprit:

--Voilà deux filles qui auront de vingt à trente millions chacune. Sans
compter que Suzanne est jolie.

Il ne dit rien. Sa propre pensée sortie d'une autre bouche l'irritait.

Elle n'avait pas encore vu _Jésus marchant sur les flots_. Il proposa
de l'y conduire. Ils s'amusaient à dire du mal des gens, à se moquer
des figures inconnues. Saint-Potin passa près d'eux, portant sur le
revers de son habit des décorations nombreuses, ce qui les amusa
beaucoup. Un ancien ambassadeur, venant derrière, montrait une
brochette moins garnie.

Du Roy déclara:

--Quelle salade de société!

Boisrenard, qui lui serra la main, avait aussi orné sa boutonnière du
ruban vert et jaune sorti le jour du duel.

La vicomtesse de Percemur, énorme et parée, causait avec un duc dans le
petit boudoir Louis XVI.

Georges murmura:

--Un tête-à-tête galant.

Mais en traversant la serre, il revit sa femme assise près de
Laroche-Mathieu, presque cachés tous deux derrière un bouquet de
plantes. Ils semblaient dire: «Nous nous sommes donné un rendez-vous
ici, un rendez-vous public. Car nous nous fichons de l'opinion.»

Mme de Marelle reconnut que ce Jésus de Karl Marcowitch était très
étonnant; et ils revinrent. Ils avaient perdu le mari.

Il demanda:

--Et Laurine, est-ce qu'elle m'en veut toujours?

--Oui, toujours autant. Elle refuse de te voir et s'en va quand on
parle de toi.

Il ne répondit rien. L'inimitié subite de cette fillette le chagrinait
et lui pesait.

Suzanne les saisit au détour d'une porte, criant:

--Ah! vous voilà! Eh bien, Bel-Ami, vous allez rester seul. J'enlève la
belle Clotilde pour lui montrer ma chambre.

Et les deux femmes s'en allèrent, d'un pas pressé, glissant à travers
le monde, de ce mouvement onduleux, de ce mouvement de couleuvre
qu'elles savent prendre dans les foules.

Presque aussitôt une voix murmura:

--Georges.

C'était Mme Walter. Elle reprit très bas:

--Oh! que vous êtes férocement cruel! Que vous me faites souffrir
inutilement. J'ai chargé Suzette d'emmener celle qui vous accompagnait
afin de pouvoir vous dire un mot. Écoutez, il faut... il faut que je
vous parle ce soir... ou bien... ou bien... vous ne savez pas ce que je
ferai. Allez dans la serre. Vous y trouverez une porte à gauche et vous
sortirez dans le jardin. Suivez l'allée qui est en face. Tout au bout
vous verrez une tonnelle. Attendez-moi là dans dix minutes. Si vous ne
voulez pas, je vous jure que je fais un scandale, ici, tout de suite!

Il répondit avec hauteur:

--Soit. Je serai dans dix minutes à l'endroit que vous m'indiquez.

Et ils se séparèrent. Mais Jacques Rival faillit le mettre en retard.
Il l'avait pris par le bras et lui racontait un tas de choses avec
l'air très exalté. Il venait sans doute du buffet. Enfin Du Roy le
laissa aux mains de M. de Marelle retrouvé entre deux portes, et il
s'enfuit. Il lui fallut encore prendre garde de n'être pas vu par sa
femme et par Laroche. Il y parvint, car ils semblaient fort animés, et
il se trouva dans le jardin.

L'air froid le saisit comme un bain de glace. Il pensa: «Cristi, je
vais attraper un rhume», et il mit son mouchoir à son cou en manière
de cravate. Puis il suivit à pas lents l'allée, y voyant mal au sortir
de la grande lumière des salons.

Il distinguait à sa droite et à sa gauche des arbustes sans feuilles
dont les branches menues frémissaient. Des lueurs grises passaient dans
ces ramures, des lueurs venues des fenêtres de l'hôtel. Il aperçut
quelque chose de blanc, au milieu du chemin, devant lui, et Mme Walter,
les bras nus, la gorge nue, balbutia d'une voix frémissante:

--Ah! te voilà? tu veux donc me tuer?

Il répondit tranquillement:

--Je t'en prie, pas de drame, n'est-ce pas, ou je fiche le camp tout de
suite.

Elle l'avait saisi par le cou, et, les lèvres tout près des lèvres,
elle disait:

--Mais qu'est-ce que je t'ai fait? Tu te conduis avec moi comme un
misérable! Qu'est-ce que je t'ai fait?

Il essayait de la repousser:

--Tu as entortillé tes cheveux à tous mes boutons la dernière fois que
je t'ai vue, et ça a failli amener une rupture entre ma femme et moi.

Elle demeura surprise, puis, faisant «non» de la tête:

--Oh! ta femme s'en moque bien. C'est quelqu'une de tes maîtresses qui
t'aura fait une scène.

--Je n'ai pas de maîtresses.

--Tais-toi donc! Mais pourquoi ne viens-tu plus même me voir? Pourquoi
refuses-tu de dîner, rien qu'un jour par semaine, avec moi? C'est
atroce ce que je souffre; je t'aime à n'avoir plus une pensée qui ne
soit pour toi, à ne pouvoir rien regarder sans te voir devant mes yeux,
à ne plus oser prononcer un mot sans avoir peur de dire ton nom! Tu ne
comprends pas ça, toi! Il me semble que je suis prise dans tes griffes,
nouée dans un sac, je ne sais pas. Ton souvenir, toujours présent, me
serre la gorge, me déchire quelque chose là, dans la poitrine, sous le
sein, me casse les jambes à ne plus me laisser la force de marcher. Et
je reste comme une bête, toute la journée, sur une chaise, en pensant à
toi.

Il la regardait avec étonnement. Ce n'était plus la grosse gamine
folâtre qu'il avait connue, mais une femme éperdue, désespérée, capable
de tout.

Un projet vague, cependant, naissait dans son esprit. Il répondit:

--Ma chère, l'amour n'est pas éternel. On se prend et on se quitte.
Mais quand ça dure comme entre nous ça devient un boulet horrible.
Je n'en veux plus. Voilà la vérité. Cependant, si tu sais devenir
raisonnable, me recevoir et me traiter ainsi qu'un ami, je reviendrai
comme autrefois. Te sens-tu capable de ça?

Elle posa ses deux bras nus sur l'habit noir de Georges et murmura:

--Je suis capable de tout pour te voir.

--Alors c'est convenu, dit-il, nous sommes amis, rien de plus.

Elle balbutia:

--C'est convenu.

Puis tendant ses lèvres vers lui:

--Encore un baiser... le dernier.

Il refusa doucement:

--Non. Il faut tenir nos conventions.

Elle se détourna en essuyant deux larmes, puis tirant de son corsage un
paquet de papiers noués avec un ruban de soie rose elle l'offrit à Du
Roy:

--Tiens. C'est ta part de bénéfice dans l'affaire du Maroc. J'étais si
contente d'avoir gagné cela pour toi. Tiens, prends-le donc...

Il voulait refuser:

--Non, je ne recevrai point cet argent!

Alors elle se révolta:

--Ah! tu ne me feras pas ça, maintenant! Il est à toi, rien qu'à toi.
Si tu ne le prends point, je le jetterai dans un égout. Tu ne me feras
pas cela, Georges?

Il reçut le petit paquet et le glissa dans sa poche.

--Il faut rentrer, dit-il, tu vas attraper une fluxion de poitrine.

Elle murmura:

--Tant mieux! si je pouvais mourir.

Elle lui prit une main, la baisa avec passion, avec rage, avec
désespoir, et elle se sauva vers l'hôtel.

Il revint doucement, en réfléchissant. Puis il rentra dans la serre, le
front hautain, la lèvre souriante.

Sa femme et Laroche n'étaient plus là. La foule diminuait. Il devenait
évident qu'on ne resterait pas au bal. Il aperçut Suzanne qui tenait
le bras de sa sœur. Elles vinrent vers lui toutes les deux pour lui
demander de danser le premier quadrille avec le comte de Latour-Yvelin.

Il s'étonna.

--Qu'est-ce encore que celui-là?

Suzanne répondit avec malice:

--C'est un nouvel ami de ma sœur.

Rose rougit et murmura:

--Tu es méchante, Suzette, ce monsieur n'est pas plus mon ami que le
tien.

L'autre souriait:

--Je m'entends.

Rose, fâchée, leur tourna le dos et s'éloigna.

Du Roy prit familièrement le coude de la jeune fille restée près de
lui, et de sa voix caressante:

--Écoutez, ma chère petite, me croyez-vous bien votre ami?

--Mais oui, Bel-Ami.

--Vous avez confiance en moi?

--Tout à fait.

--Vous vous rappelez ce que je vous disais tantôt?

--A propos de quoi?

--A propos de votre mariage, ou plutôt de l'homme que vous épouserez.

--Oui.

--Eh bien! voulez-vous me promettre une chose?

--Oui, mais quoi?

--C'est de me consulter toutes les fois qu'on demandera votre main, et
de n'accepter personne sans avoir pris mon avis.

--Oui, je veux bien.

--Et c'est un secret entre nous deux. Pas un mot de ça à votre père ni
à votre mère.

--Pas un mot.

--C'est juré?

--C'est juré.

Rival arrivait, l'air affairé:

--Mademoiselle, votre papa vous demande pour le bal.

Elle dit:

--Allons, Bel-Ami.

Mais il refusa, décidé à partir tout de suite, voulant être seul pour
penser. Trop de choses nouvelles venaient de pénétrer dans son esprit
et il se mit à chercher sa femme. Au bout de quelque temps il l'aperçut
qui buvait du chocolat, au buffet, avec deux messieurs inconnus. Elle
leur présenta son mari, sans les nommer à lui.

Après quelques instants il demanda:

--Partons-nous?

--Quand tu voudras.

Elle prit son bras et ils retraversèrent les salons où le public
devenait rare.

Elle demanda:

--Où est la Patronne? je voudrais lui dire adieu.

--C'est inutile. Elle essayerait de nous garder au bal et j'en ai assez.

--C'est vrai, tu as raison.

Tout le long de la route ils furent silencieux. Mais, aussitôt rentrés
en leur chambre, Madeleine souriante lui dit, sans même ôter son voile:

--Tu ne sais pas, j'ai une surprise pour toi.

Il grogna avec humeur:

--Quoi donc?

--Devine.

--Je ne ferai pas cet effort.

--Eh bien! c'est après-demain le premier janvier.

--Oui.

--C'est le moment des étrennes.

--Oui.

--Voici les tiennes, que Laroche m'a remises tout à l'heure.

Elle lui présenta une petite boîte noire qui semblait un écrin à bijoux.

Il l'ouvrit avec indifférence et aperçut la croix de la Légion
d'honneur.

Il devint un peu pâle, puis il sourit et déclara:

--J'aurais préféré dix millions. Cela ne lui coûte pas cher.

Elle s'attendait à un transport de joie, et elle fut irritée de cette
froideur.

--Tu es vraiment incroyable. Rien ne te satisfait maintenant.

Il répondit tranquillement:

--Cet homme ne fait que payer sa dette. Et il me doit encore beaucoup.

Elle fut étonnée de son accent, et reprit:

--C'est pourtant beau à ton âge.

Il déclara:

--Tout est relatif. Je pourrais avoir davantage, aujourd'hui.

Il avait pris l'écrin, il le posa tout ouvert sur la cheminée,
considéra quelques instants l'étoile brillante couchée dedans. Puis il
le referma, et se mit au lit en haussant les épaules.

L'_Officiel_ du 1er janvier annonça, en effet, la nomination de M.
Prosper-Georges Du Roy, publiciste, au grade de chevalier de la Légion
d'honneur, pour services exceptionnels.

Le nom était écrit en deux mots, ce qui fit à Georges plus de plaisir
que la décoration même.

Une heure après avoir lu cette nouvelle devenue publique, il reçut un
mot de la Patronne qui le suppliait de venir dîner chez elle, le soir
même avec sa femme, pour fêter cette distinction. Il hésita quelques
minutes, puis jetant au feu ce billet écrit en termes ambigus, il dit à
Madeleine:

--Nous dînerons ce soir chez les Walter.

Elle fut étonnée.

--Tiens! mais je croyais que tu ne voulais plus y mettre les pieds?

Il murmura seulement:

--J'ai changé d'avis.

Quand ils arrivèrent, la Patronne était seule dans le petit boudoir
Louis XVI adopté pour ses réceptions intimes. Vêtue de noir, elle
avait poudré ses cheveux, ce qui la rendait charmante. Elle avait
l'air, de loin, d'une vieille, de près d'une jeune, et, quand on la
regardait bien, d'un joli piège pour les yeux.

--Vous êtes en deuil? demanda Madeleine.

Elle répondit tristement:

--Oui et non. Je n'ai perdu personne des miens. Mais je suis arrivée
à l'âge où on fait le deuil de sa vie. Je le porte aujourd'hui, pour
l'inaugurer. Désormais je le porterai dans mon cœur.

Du Roy pensa: «Ça tiendra-t-il, cette résolution-là?»

Le dîner fut un peu morne. Seule Suzanne bavardait sans cesse. Rose
semblait préoccupée. On félicita beaucoup le journaliste.

Le soir on s'en alla, errant et causant, par les salons et par la
serre. Comme Du Roy marchait derrière, avec la Patronne, elle le retint
par le bras.

--Écoutez, dit-elle à voix basse... Je ne vous parlerai plus de rien,
jamais. Mais venez me voir, Georges. Vous voyez que je ne vous tutoie
plus. Il m'est impossible de vivre sans vous, impossible. C'est une
torture inimaginable. Je vous sens, je vous garde dans mes yeux, dans
mon cœur et dans ma chair tout le jour et toute la nuit. C'est comme
si vous m'aviez fait boire un poison qui me rongerait en dedans. Je
ne puis pas. Non. Je ne puis pas. Je veux bien n'être pour vous qu'une
vieille femme. Je me suis mise en cheveux blancs pour vous le montrer,
mais venez ici, venez de temps en temps, en ami.

Elle lui avait pris la main et elle la serrait, la broyait, enfonçant
ses ongles dans sa chair.

Il répondit avec calme:

--C'est entendu. Il est inutile de reparler de ça. Vous voyez bien que
je suis venu aujourd'hui, tout de suite, sur votre lettre.

Walter, qui allait devant avec ses deux filles et Madeleine, attendit
Du Roy auprès du _Jésus marchant sur les flots_.

--Figurez-vous, dit-il en riant, que j'ai trouvé hier ma femme à
genoux devant ce tableau comme dans une chapelle. Elle faisait là ses
dévotions. Ce que j'ai ri!

Mme Walter répliqua d'une voix ferme, d'une voix où vibrait une
exaltation secrète:

--C'est ce Christ-là qui sauvera mon âme. Il me donne du courage et de
la force toutes les fois que je le regarde.

Et, s'arrêtant en face du Dieu debout sur la mer, elle murmura:

--Comme il est beau! Comme ils en ont peur et comme ils l'aiment,
ces hommes! Regardez donc sa tête, ses yeux, comme il est simple et
surnaturel en même temps!

Suzanne s'écria:

--Mais il vous ressemble, Bel-Ami. Je suis sûre qu'il vous ressemble.
Si vous aviez des favoris, ou bien s'il était rasé, vous seriez tout
pareils tous les deux. Oh! mais c'est frappant!

Elle voulut qu'il se mît debout à côté du tableau; et tout le monde
reconnut en effet que les deux figures se ressemblaient!

Chacun s'étonna. Walter trouva la chose bien singulière. Madeleine, en
souriant, déclara que Jésus avait l'air plus viril.

Mme Walter demeurait immobile, contemplant d'un œil fixe le visage
de son amant à côté du visage du Christ, et elle était devenue aussi
blanche que ses cheveux blancs.


VIII

PENDANT le reste de l'hiver, les Du Roy allèrent souvent chez les
Walter. Georges même y dînait seul à tout instant, Madeleine se disant
fatiguée et préférant rester chez elle.

Il avait adopté le vendredi comme jour fixe, et la Patronne n'invitait
jamais personne ce soir-là; il appartenait à Bel-Ami, rien qu'à lui.
Après dîner, on jouait aux cartes, on donnait à manger aux poissons
chinois, on vivait et on s'amusait en famille. Plusieurs fois, derrière
une porte, derrière un massif de la serre, dans un coin sombre, Mme
Walter avait saisi brusquement dans ses bras le jeune homme, et,
le serrant de toute sa force sur sa poitrine, lui avait jeté dans
l'oreille: «Je t'aime!... je t'aime!... je t'aime à en mourir!» Mais
toujours il l'avait repoussée froidement, en répondant d'un ton sec:

--Si vous recommencez, je ne viendrai plus ici.

Vers la fin de mars, on parla tout à coup du mariage des deux sœurs.
Rose devait épouser, disait-on, le comte de Latour-Yvelin, et Suzanne
le marquis de Cazolles. Ces deux hommes étaient devenus des familiers
de la maison, de ces familiers à qui on accorde des faveurs spéciales,
des prérogatives sensibles.

Georges et Suzanne vivaient dans une sorte d'intimité fraternelle et
libre, bavardaient pendant des heures, se moquaient de tout le monde et
semblaient se plaire beaucoup ensemble.

Jamais ils n'avaient reparlé du mariage possible de la jeune fille, ni
des prétendants qui se présentaient.

Comme le Patron avait emmené Du Roy pour déjeuner, un matin, Mme
Walter, après le repas, fut appelée pour répondre à un fournisseur. Et
Georges dit à Suzanne:

--Allons donner du pain aux poissons rouges.

Ils prirent chacun sur la table un gros morceau de mie et s'en allèrent
dans la serre.

Tout le long de la vasque de marbre on laissait par terre des coussins
afin qu'on pût se mettre à genoux autour du bassin, pour être plus
près des bêtes nageantes. Les jeunes gens en prirent chacun un, côte à
côte, et, penchés vers l'eau, commencèrent à jeter dedans des boulettes
qu'ils roulaient entre leurs doigts. Les poissons, dès qu'ils les
aperçurent, s'en vinrent, en remuant la queue, battant des nageoires,
roulant leurs gros yeux saillants, tournant sur eux-mêmes, plongeant
pour attraper la proie ronde qui s'enfonçait, et remontant aussitôt
pour en demander une autre.

Ils avaient des mouvements drôles de la bouche, des élans brusques et
rapides, une allure étrange de petits monstres; et sur le sable d'or
du fond ils se détachaient en rouge ardent, passant comme des flammes
dans l'onde transparente, ou montrant, aussitôt qu'ils s'arrêtaient, le
filet bleu qui bordait leurs écailles.

Georges et Suzanne voyaient leurs propres figures renversées dans
l'eau, et ils souriaient à leurs images.

Tout à coup, il dit à voix basse:

--Ce n'est pas bien de me faire des cachotteries, Suzanne.

Elle demanda:

--Quoi donc, Bel-Ami?

--Vous ne vous rappelez pas ce que vous m'avez promis, ici même, le
soir de la fête?

--Mais non.

--De me consulter toutes les fois qu'on demanderait votre main.

--Eh bien?

--Eh bien, on l'a demandée.

--Qui ça?

--Vous le savez bien.

--Non. Je vous le jure.

--Si, vous le savez! Ce grand fat de marquis de Cazolles.

--Il n'est pas fat, d'abord.

--C'est possible; mais il est stupide, ruiné par le jeu et usé par la
noce. C'est vraiment un joli parti pour vous, si jolie, si fraîche, et
si intelligente.

Elle demanda, en souriant:

--Qu'est-ce que vous avez contre lui?

--Moi? Rien.

--Mais si. Il n'est pas tout ce que vous dites.

--Allons donc. C'est un sot et un intrigant.

Elle se tourna un peu, cessant de regarder dans l'eau:

--Voyons, qu'est-ce que vous avez?

Il prononça, comme si on lui eût arraché un secret du fond du cœur:

--J'ai... j'ai... j'ai que je suis jaloux de lui.

Elle s'étonna modérément:

--Vous?

--Oui, moi!.

--Tiens. Pourquoi ça?

--Parce que je suis amoureux de vous, et vous le savez bien, méchante!

Alors elle dit, d'un ton sévère:

--Vous êtes fou, Bel-Ami!

Il reprit:

--Je le sais bien que je suis fou. Est-ce que je devrais vous avouer
cela, moi, un homme marié, à vous, une jeune fille? Je suis plus
que fou, je suis coupable, presque misérable. Je n'ai pas d'espoir
possible, et je perds la raison à cette pensée. Et quand j'entends dire
que vous allez vous marier, j'ai des accès de fureur à tuer quelqu'un.
Il faut me pardonner ça, Suzanne!

Il se tut. Tous les poissons à qui on ne jetait plus de pain
demeuraient immobiles, rangés presque en ligne, pareils à des soldats
anglais, et regardant les figures penchées de ces deux personnes qui ne
s'occupaient plus d'eux.

La jeune fille murmura, moitié tristement, moitié gaiement:

--C'est dommage que vous soyez marié. Que voulez-vous? On n'y peut
rien. C'est fini!

Il se retourna brusquement vers elle, et il lui dit, tout près, dans la
figure:

--Si j'étais libre, moi, m'épouseriez-vous?

Elle répondit, avec un accent sincère:

--Oui, Bel-Ami, je vous épouserais, car vous me plaisez beaucoup plus
que tous les autres.

Il se leva, et balbutiant:

--Merci..., merci..., je vous en supplie, ne dites «oui» à personne!
Attendez encore un peu. Je vous en supplie! Me le promettez-vous?

Elle murmura, un peu troublée et sans comprendre ce qu'il voulait:

--Je vous le promets.

Du Roy jeta dans l'eau le gros morceau de pain qu'il tenait encore aux
mains, et il s'enfuit, comme s'il eût perdu la tête, sans dire adieu.

Tous les poissons se jetèrent avidement sur ce paquet de mie qui
flottait n'ayant point été pétri par les doigts, et ils le dépecèrent
de leurs bouches voraces. Ils l'entraînaient à l'autre bout du bassin,
s'agitaient au-dessous, formant maintenant une grappe mouvante, une
espèce de fleur animée et tournoyante, une fleur vivante, tombée à
l'eau la tête en bas.

Suzanne, surprise, inquiète, se redressa, et s'en revint tout
doucement. Le journaliste était parti.

Il rentra chez lui, fort calme, et comme Madeleine écrivait des
lettres, il lui demanda:

--Dînes-tu vendredi chez les Walter? Moi, j'irai.

Elle hésita:

--Non. Je suis un peu souffrante. J'aime mieux rester ici.

Il répondit:

--Comme il te plaira. Personne ne te force.

Puis il reprit son chapeau et ressortit aussitôt.

Depuis longtemps il l'épiait, la surveillait et la suivait, sachant
toutes ses démarches. L'heure qu'il attendait était enfin venue. Il
ne s'était point trompé au ton dont elle avait répondu: «J'aime mieux
rester ici.»

Il fut aimable pour elle pendant les jours qui suivirent. Il parut même
gai, ce qui ne lui était plus ordinaire. Elle lui disait:

--Voilà que tu redeviens gentil.

Il s'habilla de bonne heure le vendredi pour faire quelques courses
avant d'aller chez le Patron, affirmait-il. Puis il partit vers six
heures, après avoir embrassé sa femme, et il alla chercher un fiacre
place Notre-Dame-de-Lorette.

Il dit au cocher:

--Vous vous arrêterez en face du numéro 17, rue Fontaine, et vous
resterez là jusqu'à ce que je vous donne l'ordre de vous en aller. Vous
me conduirez ensuite au restaurant du Coq-Faisan, rue Lafayette.

La voiture se mit en route au trot lent du cheval, et Du Roy baissa les
stores. Dès qu'il fut en face de sa porte, il ne la quitta plus des
yeux. Après dix minutes d'attente, il vit sortir Madeleine, qui remonta
vers les boulevards extérieurs.

Aussitôt qu'elle fut loin, il passa la tête à la portière, et il cria:

--Allez.

Le fiacre se remit en marche, et le déposa devant le Coq-Faisan,
restaurant bourgeois connu dans le quartier. Georges entra dans la
salle commune, et mangea doucement, en regardant l'heure à sa montre
de temps en temps. A sept heures et demie, comme il avait bu son café,
pris deux verres de fine Champagne, et fumé, avec lenteur, un bon
cigare, il sortit, héla une autre voiture qui passait à vide, et se fit
conduire rue La Rochefoucauld.

Il monta, sans rien demander au concierge, au troisième étage de la
maison qu'il avait indiquée, et quand une bonne lui eut ouvert:

--M. Guibert de Lorme est chez lui, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

On le fit pénétrer dans le salon, où il attendit quelques instants.
Puis un homme entra, grand, décoré, avec l'air militaire, et portant
des cheveux gris, bien qu'il fût jeune encore.

Du Roy le salua, puis il dit:

--Comme je le prévoyais, monsieur le commissaire de police, ma femme
dîne avec son amant dans le logement garni qu'ils ont loué rue des
Martyrs.

Le magistrat s'inclina:

--Je suis, à votre disposition, monsieur.

Georges reprit:

--Vous avez jusqu'à neuf heures, n'est-ce pas? Cette limite passée,
vous ne pouvez plus pénétrer dans un domicile particulier pour y
constater un adultère.

--Non, monsieur, sept heures en hiver, neuf heures à partir du 31 mars.
Nous sommes au cinq avril, nous avons donc jusqu'à neuf heures.

--Eh bien, monsieur le commissaire, j'ai une voiture en bas, nous
pouvons prendre les agents qui vous accompagneront, puis nous
attendrons un peu devant la porte. Plus nous arriverons tard, plus nous
avons de chance de bien les surprendre en flagrant délit.

--Comme il vous plaira, monsieur.

Le commissaire sortit, puis revint, vêtu d'un pardessus qui cachait
sa ceinture tricolore. Il s'effaça, pour laisser passer Du Roy. Mais
le journaliste, dont l'esprit était préoccupé, refusait de sortir le
premier, et répétait: «Après vous.., après vous.»

Le magistrat prononça:

--Passez donc, monsieur, je suis chez moi.

L'autre, aussitôt, franchit la porte en saluant.

Ils allèrent d'abord au commissariat chercher trois agents en bourgeois
qui attendaient, car Georges avait prévenu dans la journée que la
surprise aurait lieu ce soir-là. Un des hommes monta sur le siège, à
côté du cocher. Les deux autres entrèrent dans le fiacre, qui gagna la
rue des Martyrs.

Du Roy disait:

--J'ai le plan de l'appartement. C'est au second. Nous trouverons
d'abord un petit vestibule, puis une salle à manger, puis la chambre
à coucher. Les trois pièces se commandent. Aucune sortie ne peut
faciliter la fuite. Il y a un serrurier un peu plus loin. Il se tiendra
prêt à être réquisitionné par vous.

Quand ils furent devant la maison indiquée, il n'était encore que huit
heures un quart, et ils attendirent en silence pendant plus de vingt
minutes. Mais lorsqu'il vit que les trois quarts allaient sonner,
Georges dit:

--Allons maintenant.

Et ils montèrent l'escalier sans s'occuper du portier, qui ne les
remarqua point, d'ailleurs. Un des agents demeura dans la rue pour
surveiller la sortie.

Les quatre hommes s'arrêtèrent au second étage, et Du Roy colla d'abord
son oreille contre la porte, puis son œil au trou de la serrure. Il
n'entendit rien et ne vit rien. Il sonna.

Le commissaire dit à ses agents:

--Vous resterez ici, prêts à tout appel.

Et ils attendirent. Au bout de deux ou trois minutes Georges tira de
nouveau le bouton du timbre plusieurs fois de suite. Ils perçurent un
bruit au fond de l'appartement; puis un pas léger s'approcha. Quelqu'un
venait épier. Le journaliste alors frappa vivement avec son doigt plié
contre le bois des panneaux.

Une voix, une voix de femme, qu'on cherchait à déguiser, demanda:

--Qui est là?

L'officier municipal répondit:

--Ouvrez, au nom de la loi.

La voix répéta:

--Qui êtes-vous?

--Je suis le commissaire de police. Ouvrez, ou je fais forcer la porte.

La voix reprit:

--Que voulez-vous?

Et Du Roy dit:

--C'est moi. Il est inutile de chercher à nous échapper.

Le pas léger, un pas de pieds nus, s'éloigna, puis revint au bout de
quelques secondes.

Georges dit:

--Si vous ne voulez pas ouvrir, nous enfonçons la porte.

Il serrait la poignée de cuivre, et d'une épaule il poussait lentement.
Comme on ne répondait plus, il donna tout à coup une secousse si
violente et si vigoureuse que la vieille serrure de cette maison
meublée céda. Les vis arrachées sortirent du bois, et le jeune homme
faillit tomber sur Madeleine qui se tenait debout dans l'antichambre,
vêtue d'une chemise et d'un jupon, les cheveux défaits, les jambes
dévêtues, une bougie à la main.

Il s'écria:

--C'est elle, nous les tenons.

Et il se jeta dans l'appartement. Le commissaire ayant ôté son chapeau,
le suivit. Et la jeune femme effarée s'en vint derrière eux en les
éclairant.

Ils traversèrent une salle à manger dont la table non desservie
montrait les restes du repas: des bouteilles à champagne vides, une
terrine de foies gras ouverte, une carcasse de poulet et des morceaux
de pain à moitié mangés. Deux assiettes posées sur le dressoir
portaient des piles d'écailles d'huîtres.

La chambre semblait ravagée par une lutte. Une robe coiffait une
chaise, une culotte d'homme restait à cheval sur le bras d'un fauteuil.
Quatre bottines, deux grandes et deux petites, traînaient au pied du
lit, tombées sur le flanc.

C'était une chambre de maison garnie, aux meubles communs, où flottait
cette odeur odieuse et fade des appartements d'hôtel, odeur émanée
des rideaux, des matelas, des murs, des sièges, odeur de toutes les
personnes qui avaient couché ou vécu, un jour ou six mois, dans ce
logis public, et laissé là un peu de leur senteur, de cette senteur
humaine qui, s'ajoutant à celle des devanciers, formait à la longue une
puanteur confuse, douce et intolérable, la même dans tous ces lieux.

Une assiette à gâteaux, une bouteille de chartreuse et deux petits
verres encore à moitié pleins encombraient la cheminée. Le sujet de la
pendule de bronze était caché par un grand chapeau d'homme.

Le commissaire se retourna vivement, et regardant Madeleine dans les
yeux:

--Vous êtes bien Mme Claire-Madeleine Du Roy, épouse légitime de M.
Prosper-Georges Du Roy, publiciste, ici présent? Elle articula, d'une
voix étranglée:

--Oui, monsieur.

--Que faites-vous ici?

Elle ne répondit pas.

Le magistrat reprit:

--Que faites-vous ici? Je vous trouve hors de chez vous, presque
dévêtue, dans un appartement meublé. Qu'êtes-vous venue y faire?

Il attendit quelques instants. Puis, comme elle gardait toujours le
silence:

--Du moment que vous ne voulez pas l'avouer, madame, je vais être
contraint de le constater.

On voyait dans le lit la forme d'un corps caché sous le drap.

Le commissaire s'approcha et appela:

--Monsieur?

L'homme couché ne remua pas. Il paraissait tourner le dos, la tête
enfoncée sous un oreiller.

L'officier toucha ce qui semblait être l'épaule, et répéta:

--Monsieur, ne me forcez pas, je vous prie, à des actes.

Mais le corps voilé demeurait aussi immobile que s'il eût été mort.

Du Roy, qui s'était avancé vivement, saisit la couverture, la tira et,
arrachant l'oreiller, découvrit la figure livide de M. Laroche-Mathieu.
Il se pencha vers lui et, frémissant de l'envie de le saisir au cou
pour l'étrangler, il lui dit, les dents serrées:

--Ayez donc au moins le courage de votre infamie.

Le magistrat demanda encore:

--Qui êtes-vous?

L'amant, éperdu, ne répondant pas, il reprit:

--Je suis commissaire de police et je vous somme de me dire votre nom!

Georges, qu'une colère bestiale faisait trembler, cria:

--Mais répondez donc, lâche, ou je vais vous nommer, moi.

Alors l'homme couché balbutia:

--Monsieur le commissaire, vous ne devez pas me laisser insulter par
cet individu. Est-ce à vous ou à lui que j'ai affaire? Est-ce à vous ou
à lui que je dois répondre?

Il paraissait n'avoir plus de salive dans la bouche.

L'officier répondit:

--C'est à moi, monsieur, à moi seul. Je vous demande qui vous êtes?

L'autre se tut. Il tenait le drap serré contre son cou et roulait des
yeux, effarés. Ses petites moustaches retroussées semblaient toutes
noires sur sa figure blême.

Le commissaire reprit:

--Vous ne voulez pas répondre? Alors je serai forcé de vous arrêter.
Dans tous les cas, levez-vous. Je vous interrogerai lorsque vous serez
vêtu.

Le corps s'agita dans le lit, et la tête murmura:

--Mais je ne peux pas, devant vous.

Le magistrat demanda:

--Pourquoi ça?

L'autre balbutia:

--C'est que je suis... je suis... je suis tout nu.

Du Roy se mit à ricaner, et ramassant une chemise tombée à terre, il la
jeta sur la couche en criant:

--Allons donc... levez-vous... Puisque vous vous êtes déshabillé devant
ma femme, vous pouvez bien vous habiller devant moi.

Puis il tourna le dos et revint vers la cheminée.

Madeleine avait retrouvé son sang-froid, et voyant tout perdu, elle
était prête à tout oser. Une audace de bravade faisait briller son
œil; et, roulant un morceau de papier, elle alluma, comme pour une
réception, les dix bougies des vilains candélabres posés aux coins de
la cheminée. Puis elle s'adossa au marbre et tendant au feu mourant un
de ses pieds nus, qui soulevait par derrière son jupon à peine arrêté
sur les hanches, elle prit une cigarette dans un étui de papier rose,
l'enflamma et se mit à fumer.

Le commissaire était revenu vers elle, attendant que son complice fût
debout.

Elle demanda avec insolence:

--Vous faites souvent ce métier-là, monsieur?

Il répondit gravement:

--Le moins possible, madame.

Elle lui souriait sous le nez:

--Je vous en félicite, ça n'est pas propre.

Elle affectait de ne pas regarder, de ne pas voir son mari.

Mais le monsieur du lit s'habillait. Il avait passé son pantalon,
chaussé ses bottines et il se rapprocha, en endossant son gilet.

L'officier de police se tourna vers lui:

--Maintenant, monsieur, voulez-vous me dire qui vous êtes?

L'autre ne répondit pas.

Le commissaire prononça:

--Je me vois forcé de vous arrêter.

Alors l'homme s'écria brusquement:

--Ne me touchez pas. Je suis inviolable!

Du Roy s'élança vers lui, comme pour le terrasser, et il lui grogna
dans la figure:

--Il y a flagrant délit... flagrant délit. Je peux vous faire arrêter,
si je veux... oui, je le peux.

Puis, d'un ton vibrant:

--Cet homme s'appelle Laroche-Mathieu, ministre des affaires étrangères.

Le commissaire de police recula stupéfait, et balbutiant:

--En vérité, monsieur, voulez-vous me dire qui vous êtes, à la fin?

L'homme se décida, et avec force:

--Pour une fois, ce misérable-là n'a point menti. Je me nomme, en
effet, Laroche-Mathieu, ministre.

Puis tendant le bras vers la poitrine de Georges, où apparaissait comme
une lueur, un petit point rouge, il ajouta:

--Et le gredin que voici porte sur son habit la croix d'honneur que je
lui ai donnée.

Du Roy était devenu livide. D'un geste rapide, il arracha de sa
boutonnière la courte flamme de ruban, et, la jetant dans la cheminée:

--Voilà ce que vaut une décoration qui vient de salops de votre espèce.

Ils étaient face à face, les dents près des dents, exaspérés, les
poings serrés, l'un maigre et la moustache au vent, l'autre gras et la
moustache en croc.

Le commissaire passa vivement entre les deux et, les écartant avec ses
mains:

--Messieurs, vous vous oubliez, vous manquez de dignité!

Ils se turent et se tournèrent les talons. Madeleine, immobile, fumait
toujours, en souriant.

L'officier de police reprit:

--Monsieur le ministre, je vous ai surpris, seul avec Mme Du Roy,
que voici, vous couché, elle presque nue. Vos vêtements étant jetés
pêle-mêle à travers l'appartement, cela constitue un flagrant délit
d'adultère. Vous ne pouvez nier l'évidence. Qu'avez-vous à répondre?

Laroche-Mathieu murmura:

--Je n'ai rien à dire, faites votre devoir.

Le commissaire s'adressa à Madeleine:

--Avouez-vous, madame, que monsieur soit votre amant?

Elle prononça crânement:

--Je ne le nie pas, il est mon amant!

--Cela suffit.

Puis le magistrat prit quelques notes sur l'état et la disposition du
logis. Comme il finissait d'écrire, le ministre qui avait achevé de
s'habiller, et qui attendait, le paletot sur le bras, le chapeau à la
main, demanda:

--Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? Que dois-je faire? Puis-je
me retirer?

Du Roy se retourna vers lui et souriant avec insolence:

--Pourquoi donc? Nous avons fini. Vous pouvez vous recoucher, monsieur;
nous allons vous laisser seuls.

Et posant le doigt sur le bras de l'officier de police:

--Retirons-nous, monsieur le commissaire, nous n'avons plus rien à
faire en ce lieu.

Un peu surpris, le magistrat le suivit; mais, sur le seuil de la
chambre, Georges s'arrêta pour le laisser passer. L'autre s'y refusait
par cérémonie.

Du Roy insistait:

--Passez donc, monsieur.

Le commissaire dit:

--Après vous.

Alors le journaliste salua, et sur le ton d'une politesse ironique:

--C'est votre tour, monsieur le commissaire de police. Je suis presque
chez moi, ici.

Puis il referma la porte doucement, avec un air de discrétion.

Une heure plus tard, Georges Du Roy entrait dans les bureaux de _la Vie
Française_.

M. Walter était déjà là, car il continuait à diriger et à surveiller
avec sollicitude son journal qui avait pris une extension énorme et qui
favorisait beaucoup les opérations grandissantes de sa banque.

Le directeur leva la tête et demanda:

--Tiens, vous voici? Vous semblez tout drôle! Pourquoi n'êtes-vous pas
venu dîner à la maison? D'où sortez-vous donc?

Le jeune homme, qui était sûr de son effet, déclara, en pesant sur
chaque mot:

--Je viens de jeter bas le ministre des affaires étrangères.

L'autre crut qu'il plaisantait.

--De jeter bas... Comment?

--Je vais changer le cabinet. Voilà tout! Il n'est pas trop tôt de
chasser cette charogne.

Le vieux, stupéfait, crut que son chroniqueur était gris. Il murmura:

--Voyons, vous déraisonnez.

--Pas du tout. Je viens de surprendre M. Laroche-Mathieu en flagrant
délit d'adultère avec ma femme. Le commissaire de police a constaté la
chose. Le ministre est foutu.

Walter, interdit, releva tout à fait ses lunettes sur son front et
demanda:

--Vous ne vous moquez pas de moi?

--Pas du tout. Je vais même faire un écho là-dessus.

--Mais alors que voulez-vous?

--Jeter bas ce fripon, ce misérable, ce malfaiteur public!

Georges posa son chapeau sur un fauteuil, puis ajouta:

--Gare à ceux que je trouve sur mon chemin. Je ne pardonne jamais.

Le directeur hésitait encore à comprendre. Il murmura:

--Mais... votre femme?

--Ma demande en divorce sera faite dès demain matin. Je la renvoie à
feu Forestier.

--Vous voulez divorcer?

--Parbleu. J'étais ridicule. Mais il me fallait faire la bête pour les
surprendre. Ça y est. Je suis maître de la situation.

M. Walter n'en revenait pas; et il regardait Du Roy avec des yeux
effarés, pensant:

--Bigre. C'est un gaillard bon à ménager.

Georges reprit:

--Me voici libre... J'ai une certaine fortune. Je me présenterai aux
élections au renouvellement d'octobre, dans mon pays où je suis fort
connu. Je ne pouvais pas me poser ni me faire respecter avec cette
femme qui était suspecte à tout le monde. Elle m'avait pris comme un
niais, elle m'avait enjôlé et capturé. Mais depuis que je savais son
jeu, je la surveillais, la gredine.

Il se mit à rire et ajouta:

--C'est ce pauvre Forestier qui était cocu... cocu sans s'en douter,
confiant et tranquille. Me voici débarrassé de la teigne qu'il m'avait
laissée. J'ai les mains déliées. Maintenant j'irai loin.

Il s'était mis à califourchon sur une chaise. Il répéta, comme s'il eût
songé:

--J'irai loin.

Et le père Walter le regardait toujours de ses yeux découverts, ses
lunettes restant relevées sur le front, et il se disait:

--Oui, il ira loin, le gredin.

Georges se releva:

--Je vais rédiger l'écho. Il faut le faire avec discrétion. Mais vous
savez, il sera terrible pour le ministre. C'est un homme à la mer. On
ne peut pas le repêcher. _La Vie Française_ n'a plus d'intérêt pour le
ménager.

Le vieux hésita quelques instants, puis il en prit son parti:

--Faites, dit-il, tant pis pour ceux qui se fichent dans ces
pétrins-là.


IX

TROIS mois s'étaient écoulés. Le divorce de Du Roy venait d'être
prononcé. Sa femme avait repris le nom de Forestier, et comme les
Walter devaient partir, le 15 juillet, pour Trouville, on décida de
passer une journée à la campagne, avant de se séparer.

On choisit un jeudi, et on se mit en route dès neuf heures du matin
dans un grand landau de voyage à six places, attelé en poste à quatre
chevaux.

On allait déjeuner à Saint-Germain, au pavillon Henri-IV. Bel-Ami avait
demandé à être le seul homme de la partie, car il ne pouvait supporter
la présence et la figure du marquis de Cazolles. Mais, au dernier
moment, il fut décidé que le comte de Latour-Yvelin serait enlevé, au
saut du lit. On l'avait prévenu la veille.

La voiture remonta au grand trot l'avenue des Champs-Élysées, puis
traversa le bois de Boulogne.

Il faisait un admirable temps d'été, pas trop chaud. Les hirondelles
traçaient sur le bleu du ciel de grandes lignes courbes qu'on croyait
voir encore quand elles étaient passées.

Les trois femmes se tenaient au fond du landau, la mère entre ses deux
filles; et les trois hommes, à reculons, Walter entre les deux invités.

On traversa la Seine, on contourna le Mont-Valérien, puis on gagna
Bougival, pour longer ensuite la rivière jusqu'au Pecq.

Le comte de Latour-Yvelin, un homme un peu mûr, à longs favoris légers,
dont le moindre souffle d'air agitait les pointes, ce qui faisait
dire à Du Roy: «Il obtient de jolis effets de vent dans sa barbe»,
contemplait Rose tendrement. Ils étaient fiancés depuis un mois.

Georges, fort pâle, regardait souvent Suzanne, qui était pâle aussi.
Leurs yeux se rencontraient, semblaient se concerter, se comprendre,
échanger secrètement une pensée, puis se fuyaient. Mme Walter était
tranquille, heureuse.

Le déjeuner fut long. Avant de repartir pour Paris, Georges proposa de
faire un tour sur la terrasse.

On s'arrêta d'abord pour admirer la vue. Tout le monde se mit en ligne
le long du mur et on s'extasia sur l'étendue de l'horizon. La Seine,
au pied d'une longue colline, coulait vers Maisons-Laffitte, comme un
immense serpent couché dans la verdure. A droite, sur le sommet de la
côte, l'aqueduc de Marly projetait sur le ciel son profil énorme de
chenille à grandes pattes, et Marly disparaissait, au-dessous, dans un
épais bouquet d'arbres.

Par la plaine immense, qui s'étendait en face, on voyait des villages,
de place en place. Les pièces d'eau du Vésinet faisaient des taches
nettes et propres dans la maigre verdure de la petite forêt. A gauche,
tout au loin, on apercevait en l'air le clocher pointu de Sartrouville.

Walter déclara:

--On ne peut trouver nulle part au monde un semblable panorama. Il n'y
en a pas un pareil en Suisse.

Puis on se mit en marche doucement pour faire une promenade et jouir un
peu de cette perspective.

Georges et Suzanne restèrent un peu en arrière. Dès qu'ils furent
écartés de quelques pas, il lui dit d'une voix basse et contenue:

--Suzanne, je vous adore. Je vous aime à en perdre la tête.

Elle murmura:

--Moi aussi, Bel-Ami.

Il reprit:

--Si je ne vous ai pas pour femme, je quitterai Paris, et ce pays.

Elle répondit:

--Essayez donc de me demander à papa. Peut-être qu'il voudra bien.

Il eut un petit geste d'impatience:

--Non, je vous le répète pour la dixième fois, c'est inutile. On me
fermera la porte de votre maison; on m'expulsera du journal; et nous
ne pourrons plus même nous voir. Voilà le joli résultat auquel je
suis certain d'arriver par une demande en règle. On vous a promise au
marquis de Cazolles. On espère que vous finirez par dire: «Oui.» Et on
attend.

Elle demanda:

--Qu'est-ce qu'il faut faire alors?

Il hésitait, la regardant de côté:

--M'aimez-vous assez pour commettre une folie?

Elle répondit résolument:

--Oui.

--Une grande folie?

--Oui.

--La plus grande des folies?

--Oui.

--Aurez-vous assez de courage pour braver votre père et votre mère?

--Oui.

--Bien vrai?

--Oui.

--Eh bien! il y a un moyen, un seul! Il faut que la chose vienne de
vous, et pas de moi. Vous êtes une enfant gâtée; on vous laisse tout
dire, on ne s'étonnera pas trop d'une audace de plus de votre part.
Écoutez donc. Ce soir, en rentrant, vous irez trouver votre maman toute
seule. Et vous lui avouerez que vous voulez m'épouser. Elle aura une
grosse émotion et une grosse colère...

Suzanne l'interrompit:

--Oh! maman voudra bien.

Il reprit vivement:

--Non. Vous ne la connaissez pas. Elle sera plus fâchée et plus
furieuse que votre père. Vous verrez comme elle refusera. Mais vous
tiendrez bon, vous ne céderez pas; vous répéterez que vous voulez
m'épouser, moi seul, rien que moi. Le ferez-vous?

--Je le ferai.

--Et en sortant de chez votre mère, vous direz la même chose à votre
père, d'un air très sérieux et très décidé.

--Oui, oui. Et puis?

--Et puis, c'est là que ça devient grave. Si vous êtes résolue, bien
résolue, bien, bien, bien résolue à être ma femme, ma chère, chère
petite Suzanne... Je vous... je vous enlèverai.

Elle eut une grande secousse de joie et faillit battre des mains.

--Oh! quel bonheur! vous m'enlèverez? Quand ça m'enlèverez-vous?

Toute la vieille poésie des enlèvements nocturnes, des chaises de
poste, des auberges, toutes les charmantes aventures des livres lui
passèrent d'un coup dans l'esprit comme un songe enchanteur prêt à se
réaliser. Elle répéta:

--Quand ça, m'enlèverez-vous?

Il répondit très bas:

--Mais... ce soir... cette nuit.

Elle demanda, frémissante:

--Et où irons-nous?

--Ça, c'est mon secret. Réfléchissez à ce que vous faites. Songez bien
qu'après cette fuite vous ne pourrez plus être que ma femme! C'est le
seul moyen, mais il est... il est très dangereux... pour vous.

Elle déclara:

--Je suis décidée... où vous retrouverai-je?

--Vous pourrez sortir de l'hôtel, toute seule?

--Oui. Je sais ouvrir la petite porte.

--Eh bien! quand le concierge sera couché, vers minuit, venez me
rejoindre place de la Concorde. Vous me trouverez dans un fiacre arrêté
en face du ministère de la Marine.

--J'irai.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

Il lui prit la main et la serra:

--Oh! que je vous aime! Comme vous êtes bonne et brave! Alors, vous ne
voulez pas épouser M. de Cazolles?

--Oh! non.

--Votre père s'est beaucoup fâché quand vous avez dit non?

--Je crois bien, il voulait me remettre au couvent.

--Vous voyez qu'il est nécessaire d'être énergique.

--Je le serai.

Elle regardait le vaste horizon, la tête pleine de cette idée
d'enlèvement. Elle irait plus loin que là-bas... avec lui!... Elle
serait enlevée!... Elle était fière de ça! Elle ne songeait guère à
sa réputation, à ce qui pouvait lui arriver d'infâme. Le savait-elle,
même? Le soupçonnait-elle?

Mme Walter, se retournant, cria:

--Mais viens donc, petite. Qu'est-ce que tu fais avec Bel-Ami?

Ils rejoignirent les autres. On parlait des bains de mer où on serait
bientôt.

Puis, on revint par Chatou pour ne pas refaire la même route.

Georges ne disait plus rien. Il songeait: Donc, si cette petite
avait un peu d'audace, il allait réussir, enfin! Depuis trois mois
il l'enveloppait dans l'irrésistible filet de sa tendresse. Il la
séduisait, la captivait, la conquérait. Il s'était fait aimer par elle,
comme il savait se faire aimer. Il avait cueilli sans peine son âme
légère de poupée.

Il avait obtenu d'abord qu'elle refusât M. de Cazolles. Il venait
d'obtenir qu'elle s'enfuît avec lui. Car il n'y avait pas d'autre moyen.

Mme Walter, il le comprenait bien, ne consentirait jamais à lui donner
sa fille. Elle l'aimait encore, elle l'aimerait toujours, avec une
violence intraitable. Il la contenait par sa froideur calculée, mais il
la sentait rongée par une passion impuissante et vorace. Jamais il ne
pourrait la fléchir. Jamais elle n'admettrait qu'il prît Suzanne.

Mais une fois qu'il tiendrait la petite au loin, il traiterait de
puissance à puissance, avec le père.

Pensant à tout cela, il répondait par phrases hachées aux choses qu'on
lui disait et qu'il n'écoutait guère. Il parut revenir à lui lorsqu'on
rentra dans Paris.

Suzanne aussi songeait; et le grelot des quatre chevaux sonnait dans sa
tête, lui faisait voir des grandes routes infinies sous des clairs de
lune éternels, des forêts sombres traversées, des auberges au bord du
chemin, et la hâte des hommes d'écurie à changer l'attelage, car tout
le monde devine qu'ils sont poursuivis.

Quand le landau fut arrivé dans la cour de l'hôtel, on voulut retenir
Georges à dîner. Il refusa et revint chez lui.

Après avoir un peu mangé, il mit de l'ordre dans ses papiers comme s'il
allait faire un grand voyage. Il brûla des lettres compromettantes, en
cacha d'autres, écrivit à quelques amis.

De temps en temps il regardait la pendule, en pensant: «Ça doit
chauffer là-bas.» Et une inquiétude le mordait au cœur. S'il
allait échouer? Mais que pouvait-il craindre? Il se tirerait toujours
d'affaire! Pourtant c'était une grosse partie qu'il jouait, ce soir-là!

Il ressortit vers onze heures, erra quelque temps, prit un fiacre et se
fit arrêter place de la Concorde, le long des arcades du ministère de
la Marine.

De temps en temps il enflammait une allumette pour regarder l'heure
à sa montre. Quand il vit approcher minuit, son impatience devint
fiévreuse. A tout moment il passait la tête à la portière pour regarder.

Une horloge lointaine sonna douze coups, puis une autre plus près, puis
deux ensemble, puis une dernière très loin. Quand celle-là eut cessé de
tinter, il pensa: «C'est fini. C'est raté. Elle ne viendra pas.»

Il était cependant résolu à demeurer jusqu'au jour. Dans ces cas-là il
faut être patient.

Il entendit encore sonner le quart, puis la demie, puis les trois
quarts; et toutes les horloges répétèrent une heure comme elles avaient
annoncé minuit.

Il n'attendait plus, il restait, creusant sa pensée pour deviner ce qui
avait pu arriver. Tout à coup une tête de femme passa par la portière
et demanda:

--Êtes-vous là, Bel-Ami?

Il eut un sursaut et une suffocation.

--C'est vous, Suzanne?

--Oui, c'est moi.

Il ne parvenait point à tourner la poignée assez vite, et répétait:

--Ah!... c'est vous... c'est vous... entrez.

Elle entra et se laissa tomber contre lui. Il cria au cocher: «Allez!»
Et le fiacre se mit en route.

Elle haletait, sans parler.

Il demanda:

--Eh bien! comment ça s'est-il passé?

Alors elle murmura, presque défaillante:

--Oh! ça a été terrible, chez maman surtout.

Il était inquiet et frémissant.

--Votre maman? Qu'est-ce qu'elle a dit? Contez-moi ça.

--Oh! ça a été affreux. Je suis entrée chez elle et je lui ai récité ma
petite affaire que j'avais bien préparée. Alors elle a pâli, puis elle
a crié: «Jamais! jamais!» Moi, j'ai pleuré, je me suis fâchée, j'ai
juré que je n'épouserais que vous. J'ai cru qu'elle allait me battre.
Elle est devenue comme folle; elle a déclaré qu'on me renverrait au
couvent, dès le lendemain. Je ne l'avais jamais vue comme ça, jamais!
Alors papa est arrivé en l'entendant débiter toutes ses sottises. Il ne
s'est pas fâché tant qu'elle, mais il a déclaré que vous n'étiez pas un
assez beau parti.

Comme ils m'avaient mise en colère aussi, j'ai crié plus fort qu'eux.
Et papa m'a dit de sortir avec un air dramatique qui ne lui allait pas
du tout. C'est ce qui m'a décidée à me sauver avec vous. Me voilà, où
allons-nous?

Il avait enlacé sa taille doucement; et il écoutait de toutes ses
oreilles, le cœur battant, une rancune haineuse s'éveillant en lui
contre ces gens. Mais il la tenait, leur fille. Ils verraient, à
présent.

Il répondit:

--Il est trop tard pour prendre le train; cette voiture-là va donc nous
conduire à Sèvres où nous passerons la nuit. Et demain nous partirons
pour La Roche-Guyon. C'est un joli village, au bord de la Seine, entre
Mantes et Bonnières.

Elle murmura:

--C'est que je n'ai pas d'effets. Je n'ai rien.

Il sourit, avec insouciance:

--Bah! nous nous arrangerons là-bas.

Le fiacre roulait le long des rues. Georges prit une main de la jeune
fille et se mit à la baiser, lentement, avec respect. Il ne savait que
lui raconter, n'étant guère accoutumé aux tendresses platoniques. Mais
soudain il crut s'apercevoir qu'elle pleurait.

Il demanda, avec terreur:

--Qu'est-ce que vous avez? ma chère petite.

Elle répondit, d'une voix toute mouillée:

--C'est ma pauvre maman qui ne doit pas dormir à cette heure, si elle
s'est aperçue de mon départ.

Sa mère, en effet, ne dormait pas.

Aussitôt Suzanne sortie de sa chambre, Mme Walter était restée en face
de son mari.

Elle demanda, éperdue, atterrée:

--Mon Dieu! Qu'est-ce que cela veut dire?

Walter cria, furieux:

--Ça veut dire que cet intrigant l'a enjôlée. C'est lui qui a fait
refuser Cazolles. Il trouve la dot bonne, parbleu!

Il se mit à marcher avec rage à travers l'appartement et reprit:

--Tu l'attirais sans cesse, aussi, toi, tu le flattais, tu le cajolais,
tu n'avais pas assez de chatteries pour lui. C'était Bel-Ami par-ci,
Bel-Ami par-là, du matin au soir. Te voilà payée.

Elle murmura, livide:

--Moi?... je l'attirais!

Il lui vociféra dans le nez:

--Oui, toi! Vous êtes toutes folles de lui, la Marelle, Suzanne et les
autres. Crois-tu que je ne voyais pas que tu ne pouvais point rester
deux jours sans le faire venir ici?

Elle se dressa, tragique:

--Je ne vous permettrai pas de me parler ainsi. Vous oubliez que je
n'ai pas été élevée, comme vous, dans une boutique.

Il demeura d'abord immobile et stupéfait, puis il lâcha un «Nom de
Dieu» furibond, et il sortit en tapant la porte.

Dès qu'elle fut seule, elle alla, par instinct, vers la glace pour se
regarder, comme pour voir si rien n'était changé en elle, tant ce
qui lui arrivait lui paraissait impossible, monstrueux. Suzanne était
amoureuse de Bel-Ami! et Bel-Ami voulait épouser Suzanne! Non! elle
s'était trompée, ce n'était pas vrai. La fillette avait eu une toquade
bien naturelle pour ce beau garçon, elle avait espéré qu'on le lui
donnerait pour mari; elle avait fait son petit coup de tête! Mais lui?
lui ne pouvait pas être complice de ça! Elle réfléchissait, troublée
comme on l'est devant les grandes catastrophes. Non, Bel-Ami ne devait
rien savoir de l'escapade de Suzanne.

Et elle songea longtemps à la perfidie et à l'innocence possibles
de cet homme. Quel misérable, s'il avait préparé le coup! Et
qu'arriverait-il? Que de dangers et de tourments elle prévoyait!

S'il ne savait rien, tout pouvait s'arranger encore. On ferait un
voyage avec Suzanne pendant six mois, et ce serait fini. Mais comment
pourrait-elle le revoir, elle, ensuite? Car elle l'aimait toujours.
Cette passion était entrée en elle à la façon de ces pointes de flèche
qu'on ne peut plus arracher.

Vivre sans lui était impossible. Autant mourir.

Sa pensée s'égarait dans ces angoisses et dans ces incertitudes. Une
douleur commençait à poindre dans sa tête; ses idées devenaient
pénibles, troubles, lui faisaient mal. Elle s'énervait à chercher,
s'exaspérait de ne pas savoir. Elle regarda sa pendule, il était
une heure passée. Elle se dit: «Je ne peux pas rester ainsi, je
deviens folle. Il faut que je sache. Je vais réveiller Suzanne pour
l'interroger.»

Et elle s'en alla, déchaussée pour ne pas faire de bruit, une bougie
à la main, vers la chambre de sa fille. Elle l'ouvrit bien doucement,
entra, regarda le lit. Il n'était pas défait. Elle ne comprit point
d'abord, et pensa que la fillette discutait encore avec son père. Mais
aussitôt un soupçon horrible l'effleura et elle courut chez son mari.
Elle y arriva d'un élan, blême et haletante. Il était couché et lisait
encore.

Il demeura effaré.

--Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu as?

Elle balbutiait:

--As-tu vu Suzanne?

--Moi? Non. Pourquoi?

--Elle est... elle est... partie. Elle n'est pas dans... dans sa
chambre.

Il sauta d'un bond sur le tapis, chaussa ses pantoufles et, sans
caleçon, la chemise au vent, il se précipita à son tour vers
l'appartement de sa fille.

Dès qu'il l'eut vu, il ne conserva plus de doute. Elle s'était enfuie.

Il tomba dans un fauteuil et posa sa lampe par terre devant lui.

Sa femme l'avait rejoint. Elle bégaya:

--Eh bien?

Il n'avait plus la force de répondre; il n'avait plus de colère, il
gémit:

--C'est fait, il la tient. Nous sommes perdus.

Elle ne comprenait pas:

--Comment, perdus?

--Eh! oui, parbleu. Il faut bien qu'il l'épouse maintenant.

Elle poussa une sorte de cri de bête:

--Lui! jamais! Tu es donc fou?

Il répondit tristement:

--Ça ne sert à rien de hurler. Il l'a enlevée, il l'a déshonorée. Le
mieux est encore de la lui donner. En s'y prenant bien, personne ne
saura cette aventure.

Elle répéta, secouée d'une émotion terrible:

--Jamais! jamais il n'aura Suzanne! Jamais je ne consentirai!

Walter murmura avec accablement:

--Mais il l'a. C'est fait. Et il la gardera et la cachera tant que nous
n'aurons point cédé. Donc, pour éviter le scandale, il faut céder tout
de suite.

Sa femme, déchirée par une inavouable douleur, répéta:

--Non! non! Jamais je ne consentirai!

Il reprit, s'impatientant:

--Mais il n'y a pas à discuter. Il le faut. Ah! le gredin, comme il
nous a joués... Il est fort tout de même. Nous aurions pu trouver
beaucoup mieux comme position, mais pas comme intelligence et comme
avenir. C'est un homme d'avenir. Il sera député et ministre.

Mme Walter déclara, avec une énergie farouche:

--Jamais je ne lui laisserai épouser Suzanne... Tu entends... jamais!

Il finit par se fâcher et par prendre, en homme pratique, la défense de
Bel-Ami.

--Mais, tais-toi donc... Je te répète qu'il le faut... qu'il le faut
absolument. Et qui sait? Peut-être ne le regretterons-nous pas.
Avec les êtres de cette trempe-là, on ne sait jamais ce qui peut
arriver. Tu as vu comme il a jeté bas, en trois articles, ce niais
de Laroche-Mathieu, et comme il l'a fait avec dignité, ce qui était
rudement difficile dans sa situation de mari. Enfin nous verrons.
Toujours est-il que nous sommes pris. Nous ne pouvons plus nous tirer
de là.

Elle avait envie de crier, de se rouler par terre, de s'arracher les
cheveux. Elle prononça encore, d'une voix exaspérée:

--Il ne l'aura pas... Je... ne... veux... pas!

Walter se leva, ramassa sa lampe, reprit:

--Tiens, tu es stupide comme toutes les femmes. Vous n'agissez jamais
que par passion. Vous ne savez pas vous plier aux circonstances... vous
êtes stupides! Moi, je te dis qu'il l'épousera... Il le faut.

Et il sortit en traînant ses pantoufles. Il traversa, fantôme comique
en chemise de nuit, le large corridor du vaste hôtel endormi, et
rentra, sans bruit, dans sa chambre.

Mme Walter restait debout, déchirée par une intolérable douleur. Elle
ne comprenait pas encore bien, d'ailleurs. Elle souffrait seulement.
Puis il lui sembla qu'elle ne pourrait pas demeurer là, immobile,
jusqu'au jour. Elle sentait en elle un besoin violent de se sauver,
de courir devant elle, de s'en aller, de chercher de l'aide, d'être
secourue.

Elle cherchait qui elle pourrait bien appeler à elle. Quel homme! Elle
n'en trouvait pas! Un prêtre! oui, un prêtre! Elle se jetterait à ses
pieds, lui avouerait tout, lui confesserait sa faute et son désespoir.
Il comprendrait, lui, que ce misérable ne pouvait pas épouser Suzanne
et il empêcherait cela.

Il lui fallait un prêtre, tout de suite! Mais où le trouver? Où aller?
Pourtant elle ne pouvait rester ainsi.

Alors passa devant ses yeux, ainsi qu'une vision, l'image sereine de
Jésus marchant sur les flots. Elle le vit comme elle le voyait en
regardant le tableau. Donc il l'appelait. Il lui disait: «Venez à moi.
Venez vous agenouiller à mes pieds. Je vous consolerai et je vous
inspirerai ce qu'il faut faire.»

Elle prit sa bougie, sortit, et descendit pour gagner la serre. Le
Jésus était tout au bout, dans un petit salon qu'on fermait par une
porte vitrée afin que l'humidité des terres ne détériorât point la
toile.

Cela faisait une sorte de chapelle dans une forêt d'arbres singuliers.

Quand Mme Walter entra dans le jardin d'hiver, ne l'ayant jamais vu que
plein de lumière, elle demeura saisie devant sa profondeur obscure. Les
lourdes plantes des pays chauds épaississaient l'atmosphère de leur
haleine pesante. Et les portes n'étant plus ouvertes, l'air de ce bois
étrange, enfermé sous un dôme de verre, entrait dans la poitrine avec
peine, étourdissait, grisait, faisait plaisir et mal, donnait à la
chair une sensation confuse de volupté énervante et de mort.

La pauvre femme marchait doucement, émue par les ténèbres où
apparaissaient, à la lueur errante de sa bougie, des plantes
extravagantes, avec des aspects de monstres, des apparences d'êtres,
des difformités bizarres.

Tout d'un coup, elle aperçut le Christ. Elle ouvrit la porte qui le
séparait d'elle, et tomba sur les genoux.

Elle le pria d'abord éperdument, balbutiant des mots d'amour, des
invocations passionnées et désespérées. Puis, l'ardeur de son appel se
calmant, elle leva les yeux vers lui, et demeura saisie d'angoisse. Il
ressemblait tellement à Bel-Ami, à la clarté tremblante de cette seule
lumière l'éclairant à peine et d'en bas, que ce n'était plus Dieu,
c'était son amant qui la regardait. C'étaient ses yeux, son front,
l'expression de son visage, son air froid et hautain!

Elle balbutiait: «Jésus!--Jésus!--Jésus!» Et le mot «Georges» lui
venait aux lèvres. Tout à coup, elle pensa qu'à cette heure même,
Georges, peut-être, possédait sa fille. Il était seul avec elle,
quelque part, dans une chambre. Lui! lui! avec Suzanne!

Elle répétait: «Jésus!... Jésus!» Mais elle pensait à eux... à sa
fille et à son amant! Ils étaient seuls, dans une chambre... et
c'était la nuit. Elle les voyait. Elle les voyait si nettement qu'ils
se dressaient devant elle, à la place du tableau. Ils se souriaient,
ils s'embrassaient. La chambre était sombre, le lit entr'ouvert. Elle
se souleva pour aller vers eux, pour prendre sa fille par les cheveux
et l'arracher de cette étreinte. Elle allait la saisir à la gorge,
l'étrangler, sa fille qu'elle haïssait, sa fille qui se donnait à cet
homme. Elle la touchait... ses mains rencontrèrent la toile. Elle
heurtait les pieds du Christ.

Elle poussa un grand cri, et tomba sur le dos. Sa bougie, renversée,
s'éteignit.

Que se passa-t-il ensuite? Elle rêva longtemps des choses étranges,
effrayantes. Toujours Georges et Suzanne passaient devant ses yeux
enlacés avec Jésus-Christ qui bénissait leur horrible amour.

Elle sentait vaguement qu'elle n'était point chez elle. Elle voulait se
lever, fuir, elle ne le pouvait pas. Une torpeur l'avait envahie, qui
liait ses membres et ne lui laissait que sa pensée en éveil, trouble
cependant, torturée par des images affreuses, irréelles, fantastiques,
perdue dans un songe malsain, le songe étrange et parfois mortel que
font entrer dans les cerveaux humains les plantes endormeuses des pays
chauds, aux formes bizarres et aux parfums épais.

Le jour venu, on ramassa Mme Walter, étendue sans connaissance, presque
asphyxiée, devant _Jésus marchant sur les flots_. Elle fut si malade
qu'on craignit pour sa vie. Elle ne reprit que le lendemain l'usage
complet de sa raison. Alors, elle se mit à pleurer.

La disparition de Suzanne fut expliquée aux domestiques par un envoi
brusque au couvent. Et M. Walter répondit à une longue lettre de Du
Roy, en lui accordant la main de sa fille.

Bel-Ami avait jeté cette épître à la poste au moment de quitter Paris,
car il l'avait préparée d'avance le soir de son départ. Il y disait, en
termes respectueux, qu'il aimait depuis longtemps la jeune fille, que
jamais aucun accord n'avait eu lieu entre eux, mais que la voyant venir
à lui, en toute liberté, pour lui dire: «Je serai votre femme», il se
jugeait autorisé à la garder, à la cacher même, jusqu'à ce qu'il eût
obtenu une réponse des parents dont la volonté légale avait pour lui
une valeur moindre que la volonté de sa fiancée.

Il demandait que M. Walter répondît poste restante, un ami devant lui
faire parvenir la lettre.

Quand il eut obtenu ce qu'il voulait, il ramena Suzanne à Paris et
la renvoya chez ses parents, s'abstenant lui-même de paraître avant
quelque temps.

Ils avaient passé six jours au bord de la Seine, à La Roche-Guyon.

Jamais la jeune fille ne s'était tant amusée. Elle avait joué à la
bergère. Comme il la faisait passer pour sa sœur, ils vivaient dans
une intimité libre et chaste, une sorte de camaraderie amoureuse. Il
jugeait habile de la respecter. Dès le lendemain de leur arrivée, elle
acheta du linge et des vêtements de paysanne, et elle se mit à pêcher
à la ligne, la tête couverte d'un immense chapeau de paille orné de
fleurs des champs. Elle trouvait le pays délicieux. Il y avait là
une vieille tour et un vieux château où l'on montrait d'admirables
tapisseries.

Georges, vêtu d'une vareuse achetée toute faite chez un commerçant
du pays, promenait Suzanne, soit à pied, le long des berges, soit en
bateau. Ils s'embrassaient à tout moment, frémissants, elle innocente
et lui prêt à succomber. Mais il savait être fort; et quand il lui dit:
«Nous retournerons à Paris demain, votre père m'accorde votre main»,
elle murmura naïvement:

--Déjà? ça m'amusait tant d'être votre femme!


X

IL faisait sombre dans le petit appartement de la rue de
Constantinople, car Georges Du Roy et Clotilde de Marelle s'étant
rencontrés sous la porte étaient entrés brusquement, et elle lui avait
dit, sans lui laisser le temps d'ouvrir les persiennes:

--Ainsi, tu épouses Suzanne Walter?

Il avoua avec douceur et ajouta:

--Tu ne le savais pas?

Elle reprit, debout devant lui, furieuse, indignée:

--Tu épouses Suzanne Walter! C'est trop fort! c'est trop fort! Voilà
trois mois que tu me cajoles pour me cacher ça. Tout le monde le sait,
excepté moi. C'est mon mari qui me l'a appris!

Du Roy se mit à ricaner, un peu confus tout de même et, ayant posé son
chapeau sur un coin de la cheminée, il s'assit dans un fauteuil.

Elle le regardait bien en face, et elle dit d'une voix irritée et basse:

--Depuis que tu as quitté ta femme, tu préparais ce coup-là, et tu me
gardais gentiment comme maîtresse, pour faire l'intérim? Quel gredin tu
es!

Il demanda:

--Pourquoi ça? J'avais une femme qui me trompait. Je l'ai surprise;
j'ai obtenu le divorce, et j'en épouse une autre. Quoi de plus simple?

Elle murmura, frémissante:

--Oh! comme tu es roué et dangereux, toi!

Il se remit à sourire.

--Parbleu! Les imbéciles et les niais sont toujours des dupes!

Mais elle suivait son idée:

--Comme j'aurais dû te deviner dès le commencement. Mais non, je ne
pouvais pas croire que tu serais crapule comme ça.

Il prit un air digne:

--Je te prie de faire attention aux mots que tu emploies.

Elle se révolta contre cette indignation:

--Quoi! tu veux que je prenne des gants pour te parler maintenant!
Tu te conduis avec moi comme un gueux depuis que je te connais, et
tu prétends que je ne te le dise pas? Tu trompes tout le monde, tu
exploites tout le monde, tu prends du plaisir et de l'argent partout,
et tu veux que je te traite comme un honnête homme?

Il se leva, et la lèvre tremblante:

--Tais-toi, ou je te fais sortir d'ici.

Elle balbutia:

--Sortir d'ici... Sortir d'ici... Tu me ferais sortir d'ici... toi...
toi?...

Elle ne pouvait plus parler, tant elle suffoquait de colère, et
brusquement, comme si la porte de sa fureur se fût brisée, elle éclata:

--Sortir d'ici? Tu oublies donc que c'est moi qui l'ai payé, depuis
le premier jour, ce logement-là! Ah! oui, tu l'as bien pris à ton
compte de temps en temps. Mais qui est-ce qui l'a loué?... C'est moi...
Qui est-ce qui l'a gardé?... C'est moi... Et tu veux me faire sortir
d'ici... Tais-toi donc, vaurien! Crois-tu que je ne sais pas comment
tu as volé à Madeleine la moitié de l'héritage de Vaudrec? Crois-tu
que je ne sais pas comment tu as couché avec Suzanne pour la forcer à
t'épouser...

Il la saisit par les épaules et la secouant entre ses mains:

--Ne parle pas de celle-là! Je te le défends!

Elle cria:

--Tu as couché avec, je le sais.

Il eût accepté n'importe quoi, mais ce mensonge l'exaspérait. Les
vérités qu'elle lui avait criées par le visage lui faisaient passer
tout à l'heure des frissons de rage dans le cœur, mais cette
fausseté sur cette petite fille qui allait devenir sa femme éveillait
dans le creux de sa main un furieux besoin de frapper.

Il répéta:

--Tais-toi... prends garde... tais-toi...

Et il l'agitait comme on agite une branche pour en faire tomber les
fruits.

Elle hurla, décoiffée, la bouche grande ouverte, les yeux fous:

--Tu as couché avec...

Il la lâcha et lui lança par la figure un tel soufflet qu'elle alla
tomber contre le mur. Mais elle se retourna vers lui, et, soulevée sur
ses poignets, vociféra encore une fois:

--Tu as couché avec!

Il se rua sur elle, et, la tenant sous lui, la frappa comme s'il tapait
sur un homme.

Elle se tut soudain, et se mit à gémir sous les coups. Elle ne remuait
plus. Elle avait caché sa figure dans l'angle du parquet et de la
muraille, et elle poussait des cris plaintifs.

Il cessa de la battre et se redressa. Puis il fit quelques pas par la
pièce pour reprendre son sang-froid; et, une idée lui étant venue, il
passa dans la chambre, emplit la cuvette d'eau froide, et se trempa la
tête dedans. Ensuite il se lava les mains, et il revint voir ce qu'elle
faisait en s'essuyant les doigts avec soin.

Elle n'avait point bougé. Elle restait étendue par terre, pleurant
doucement:

Il demanda:

--Auras-tu bientôt fini de larmoyer?

Elle ne répondit pas. Alors il demeura debout au milieu de
l'appartement, un peu gêné, un peu honteux en face de ce corps allongé
devant lui.

Puis, tout à coup, il prit une résolution, et saisit son chapeau sur la
cheminée:

--Bonsoir. Tu remettras la clef au concierge quand tu seras prête. Je
n'attendrai pas ton bon plaisir.

Il sortit, ferma la porte, pénétra chez le portier, et lui dit:

--Madame est restée. Elle s'en ira tout à l'heure. Vous direz au
propriétaire que je donne congé pour le 1er octobre. Nous sommes au 16
août, je me trouve donc dans les limites.

Et il s'en alla à grands pas, car il avait des courses pressées à faire
pour les derniers achats de la corbeille.

Le mariage était fixé au 20 octobre, après la rentrée des Chambres.
Il aurait lieu à l'église de la Madeleine. On en avait beaucoup jasé
sans savoir au juste la vérité. Différentes histoires circulaient. On
chuchotait qu'un enlèvement avait eu lieu, mais on n'était sûr de rien.

D'après les domestiques, Mme Walter, qui ne parlait plus à son futur
gendre, s'était empoisonnée de colère le soir où cette union avait été
décidée, après avoir fait conduire sa fille au couvent, à minuit.

On l'avait ramenée presque morte. Assurément, elle ne se remettrait
jamais. Elle avait l'air maintenant d'une vieille femme; ses cheveux
devenaient tout gris; et elle tombait dans la dévotion, communiant tous
les dimanches.

Dans les premiers jours de septembre _la Vie Française_ annonça que
le baron Du Roy de Cantel devenait son rédacteur en chef, M. Walter
conservant le titre de directeur.

Alors on s'adjoignit un bataillon de chroniqueurs connus, d'échotiers,
de rédacteurs politiques, de critiques d'art et de théâtre, enlevés à
force d'argent aux grands journaux, aux vieux journaux puissants et
posés.

Les anciens journalistes, les journalistes graves et respectables ne
haussaient plus les épaules en parlant de _la Vie Française_. Le succès
rapide et complet avait effacé la mésestime des écrivains sérieux pour
les débuts de cette feuille.

Le mariage de son rédacteur en chef fut ce qu'on appelle un fait
parisien, Georges Du Roy et les Walter ayant soulevé beaucoup de
curiosité depuis quelque temps. Tous les gens qu'on cite dans les échos
se promirent d'y aller.

Cet événement eut lieu par un jour clair d'automne.

Dès huit heures du matin, tout le personnel de la Madeleine, étendant
sur les marches du haut perron de cette église qui domine la rue Royale
un large tapis rouge, faisait arrêter les passants, annonçait au peuple
de Paris qu'une grande cérémonie allait avoir lieu.

Les employés se rendant à leur bureau, les petites ouvrières, les
garçons de magasin s'arrêtaient, regardaient et songeaient vaguement
aux gens riches qui dépensaient tant d'argent pour s'accoupler.

Vers dix heures, les curieux commencèrent à stationner. Ils demeuraient
là quelques minutes, espérant que peut-être ça commencerait tout de
suite, puis ils s'en allaient.

A onze heures, des détachements de sergents de ville arrivèrent
et se mirent presque aussitôt à faire circuler la foule, car des
attroupements se formaient à chaque instant.

Les premiers invités apparurent bientôt, ceux qui voulaient être bien
placés pour tout voir. Ils prirent les chaises en bordure, le long de
la nef centrale.

Peu à peu il en venait d'autres, des femmes qui faisaient un bruit
d'étoffes, un bruit de soie, des hommes sévères, presque tous chauves,
marchant avec une correction mondaine, plus graves encore en ce lieu.

L'église s'emplissait lentement. Un flot de soleil entrait par
l'immense porte ouverte éclairant les premiers rangs d'amis. Dans le
chœur qui semblait un peu sombre, l'autel couvert de cierges faisait
une clarté jaune, humble et pâle en face du trou de lumière de la
grande porte.

On se reconnaissait, on s'appelait d'un signe, on se réunissait par
groupes. Les hommes de lettres, moins respectueux que les hommes du
monde, causaient à mi-voix. On regardait les femmes.

Norbert de Varenne, qui cherchait un ami, aperçut Jacques Rival vers le
milieu des lignes de chaises, et il le rejoignit.

--Eh bien! dit-il, l'avenir est aux malins!

L'autre, qui n'était point envieux, répondit:

--Tant mieux pour lui. Sa vie est faite.

Et ils se mirent à nommer les figures aperçues.

Rival demanda:

--Savez-vous ce qu'est devenue sa femme?

Le poète sourit:

--Oui et non. Elle vit très retirée, m'a-t-on dit, dans le quartier
Montmartre. Mais... il y a un mais..., je lis depuis quelque temps dans
_la Plume_ des articles politiques qui ressemblent terriblement à ceux
de Forestier et de Du Roy. Ils sont d'un nommé Jean Le Dol, un jeune
homme, beau garçon, intelligent, de la même race que notre ami Georges,
et qui a fait la connaissance de son ancienne femme. D'où j'ai conclu
qu'elle aimait les débutants et les aimerait éternellement. Elle est
riche d'ailleurs. Vaudrec et Laroche-Mathieu n'ont pas été pour rien
les assidus de la maison.

Rival déclara:

--Elle n'est pas mal, cette petite Madeleine. Très fine et très rouée!
Elle doit être charmante au découvert. Mais, dites-moi, comment se
fait-il que Du Roy se marie à l'église après un divorce prononcé?

Norbert de Varenne répondit:

--Il se marie à l'église parce que, pour l'Église, il n'était pas
marié, la première fois.

--Comment ça?

--Notre Bel-Ami, par indifférence ou par économie, avait jugé la mairie
suffisante en épousant Madeleine Forestier. Il s'était donc passé de
bénédiction ecclésiastique, ce qui constituait, pour notre Sainte Mère
l'Église, un simple état de concubinage. Par conséquent, il arrive
devant elle aujourd'hui en garçon, et elle lui prête toutes ses pompes,
qui coûteront cher au père Walter.

La rumeur de la foule accrue grandissait sous la voûte. On entendait
des voix qui parlaient presque haut. On se montrait des hommes
célèbres, qui posaient, contents d'être vus, et gardant avec soin leur
maintien adopté devant le public, habitués à se montrer ainsi dans
toutes les fêtes dont ils étaient, leur semblait-il, les indispensables
ornements, les bibelots d'art.

Rival reprit:

--Dites donc, mon cher, vous qui allez souvent chez le Patron, est-ce
vrai que Mme Walter et Du Roy ne se parlent jamais plus?

--Jamais. Elle ne voulait pas lui donner la petite. Mais il tenait le
père par des cadavres découverts, paraît-il, des cadavres enterrés
au Maroc. Il a donc menacé le vieux de révélations épouvantables.
Walter s'est rappelé l'exemple de Laroche-Mathieu et il a cédé tout de
suite. Mais la mère, entêtée comme toutes les femmes, a juré qu'elle
n'adresserait plus la parole à son gendre. Ils sont rudement drôles,
en face l'un de l'autre. Elle a l'air d'une statue, de la statue
de la Vengeance, et il est fort gêné, lui, bien qu'il fasse bonne
contenance, car il sait se gouverner, celui-là!

Des confrères venaient leur serrer la main. On entendait des bouts de
conversations politiques. Et vague comme le bruit d'une mer lointaine,
le grouillement du peuple amassé devant l'église entrait par la porte
avec le soleil, montait sous la voûte, au-dessus de l'agitation plus
discrète du public d'élite massé dans le temple.

Tout à coup le suisse frappa trois fois le pavé du bois de sa
hallebarde. Toute l'assistance se retourna avec un long frou-frou de
jupes et un remuement de chaises. Et la jeune femme apparut, au bras de
son père, dans la vive lumière du portail.

Elle avait toujours l'air d'un joujou, d'un délicieux joujou blanc
coiffé de fleurs d'oranger.

Elle demeura quelques instants sur le seuil, puis quand elle fit
son premier pas dans la nef, les orgues poussèrent un cri puissant,
annoncèrent l'entrée de la mariée avec leur grande voix de métal.

Elle s'en venait, la tête baissée, mais point timide, vaguement émue,
gentille, charmante, une miniature d'épousée. Les femmes souriaient et
murmuraient en la regardant passer. Les hommes chuchotaient: «Exquise,
adorable.». M. Walter marchait avec une dignité exagérée, un peu pâle,
les lunettes d'aplomb sur le nez.

Derrière eux, quatre demoiselles d'honneur, toutes les quatre vêtues
de rose et jolies toutes les quatre, formaient une cour à ce bijou de
reine. Les garçons d'honneur, bien choisis conformes au type, allaient
d'un pas qui semblait réglé par un maître de ballet.

Mme Walter les suivait, donnant le bras au père de son autre gendre, au
marquis de Latour-Yvelin, âgé de soixante-douze ans. Elle ne marchait
pas, elle se traînait, prête à s'évanouir à chacun de ses mouvements en
avant. On sentait que ses pieds se collaient aux dalles, que ses jambes
refusaient d'avancer, que son cœur battait dans sa poitrine comme
une bête qui bondit pour s'échapper.

Elle était devenue maigre. Ses cheveux blancs faisaient paraître plus
blême encore et plus creux son visage.

Elle regardait devant elle pour ne voir personne, pour ne songer,
peut-être, qu'à ce qui la torturait.

Puis Georges Du Roy parut avec une vieille dame inconnue.

Il levait la tête sans détourner non plus ses yeux fixes, durs, sous
ses sourcils un peu crispés. Sa moustache semblait irritée sur sa
lèvre. On le trouvait fort beau garçon. Il avait l'allure fière, la
taille fine, la jambe droite. Il portait bien son habit que tachait,
comme une goutte de sang, le petit ruban rouge de la Légion d'honneur.

Puis venaient les parents, Rose avec le sénateur Rissolin. Elle était
mariée depuis six semaines. Le comte de Latour-Yvelin accompagnait la
vicomtesse de Percemur.

Enfin ce fut une procession bizarre des alliés ou amis de Du Roy qu'il
avait présentés dans sa nouvelle famille, gens connus dans l'entremonde
parisien qui sont tout de suite les intimes, et, à l'occasion, les
cousins éloignés des riches parvenus, gentilshommes déclassés, ruinés,
tachés, mariés parfois, ce qui est pis. C'étaient M. de Belvigne,
le marquis de Banjolin, le comte et la comtesse de Ravenel, le duc
de Ramorano, le prince de Kravalow, le chevalier Valréali, puis des
invités de Walter, le prince de Guerche, le duc et la duchesse de
Ferracine, la belle marquise des Dunes. Quelques parents de Mme Walter
gardaient un air comme il faut de province, au milieu de ce défilé.

Et toujours les orgues chantaient, poussaient par l'énorme monument les
accents ronflants et rythmés de leurs gorges luisantes, qui crient au
ciel la joie ou la douleur des hommes.

On referma les grands battants de l'entrée, et, tout à coup, il fit
sombre comme si on venait de mettre à la porte le soleil.

Maintenant Georges était agenouillé à côté de sa femme dans le
chœur, en face de l'autel illuminé. Le nouvel évêque de Tanger,
crosse en main, mitre en tête, apparut, sortant de la sacristie, pour
les unir au nom de l'Éternel.

Il posa les questions d'usage, échangea les anneaux, prononça les
paroles qui lient comme des chaînes, et il adressa aux nouveaux époux
une allocution chrétienne. Il parla de la fidélité, longuement, en
termes pompeux. C'était un gros homme de grande taille, un de ces beaux
prélats chez qui le ventre est une majesté.

Un bruit de sanglots fit retourner quelques têtes. Mme Walter pleurait,
la figure dans ses mains.

Elle avait dû céder. Qu'aurait-elle fait? Mais depuis le jour où
elle avait chassé de sa chambre sa fille revenue, en refusant de
l'embrasser, depuis le jour où elle avait dit à voix très basse à Du
Roy, qui la saluait avec cérémonie en reparaissant devant elle: «Vous
êtes l'être le plus vil que je connaisse, ne me parlez jamais plus,
car je ne vous répondrai point!» elle souffrait une intolérable et
inapaisable torture. Elle haïssait Suzanne d'une haine aiguë, faite de
passion exaspérée et de jalousie déchirante, étrange jalousie de mère
et de maîtresse, inavouable, féroce, brûlante comme une plaie vive.

Et voilà qu'un évêque les mariait, sa fille et son amant, dans une
église, en face de deux mille personnes, et devant elle! Et elle ne
pouvait rien dire? Elle ne pouvait pas empêcher cela? Elle ne pouvait
pas crier: «Mais il est à moi, cet homme, c'est mon amant. Cette union
que vous bénissez est infâme.»

Plusieurs femmes, attendries, murmurèrent:

--Comme la pauvre mère est émue.

L'évêque déclamait:

--Vous êtes parmi les heureux de la terre, parmi les plus riches et les
plus respectés. Vous, Monsieur, que votre talent élève au-dessus des
autres, vous qui écrivez, qui enseignez, qui conseillez, qui dirigez
le peuple, vous avez une belle mission à remplir, un bel exemple à
donner...

Du Roy l'écoutait, ivre d'orgueil. Un prélat de l'Église romaine lui
parlait ainsi, à lui. Et il sentait, derrière son dos, une foule,
une foule illustre venue pour lui. Il lui semblait qu'une force le
poussait, le soulevait. Il devenait un des maîtres de la terre, lui,
lui, le fils des deux pauvres paysans de Canteleu.

Il les vit tout à coup dans leur humble cabaret, au sommet de la côte,
au-dessus de la grande vallée de Rouen, son père et sa mère, donnant à
boire aux campagnards du pays. Il leur avait envoyé cinq mille francs
en héritant du comte de Vaudrec. Il allait maintenant leur en envoyer
cinquante mille: et ils achèteraient un petit bien. Ils seraient
contents, heureux.

L'évêque avait terminé sa harangue. Un prêtre vêtu d'une étole dorée
montait à l'autel. Et les orgues recommencèrent à célébrer la gloire
des nouveaux époux.

Tantôt elles jetaient des clameurs prolongées, énormes, enflées comme
des vagues, si sonores et si puissantes, qu'il semblait qu'elles
dussent soulever et faire sauter le toit pour se répandre dans le ciel
bleu. Leur bruit vibrant emplissait toute l'église, faisait frissonner
la chair et les âmes. Puis tout à coup elles se calmaient; et des
notes fines, alertes, couraient dans l'air, effleuraient l'oreille
comme des souffles légers; c'étaient de petits chants gracieux, menus,
sautillants, qui voletaient ainsi que des oiseaux; et soudain, cette
coquette musique s'élargissait de nouveau, redevenant effrayante de
force et d'ampleur, comme si un grain de sable se métamorphosait en un
monde.

Puis des voix humaines s'élevèrent, passèrent au-dessus des têtes
inclinées. Vauri et Landeck, de l'Opéra, chantaient. L'encens
répandait une fine odeur de benjoin, et sur l'autel le sacrifice divin
s'accomplissait; l'Homme-Dieu, à l'appel de son prêtre, descendait sur
la terre pour consacrer le triomphe du baron Georges Du Roy.

Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le front. Il se
sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de
reconnaissance pour la divinité qui l'avait ainsi favorisé, qui le
traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s'adressait,
il la remerciait de son succès.

Lorsque l'office fut terminé, il se redressa, et, donnant le bras à sa
femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l'interminable défilé
des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu'un peuple
venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne
signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments: «Vous êtes bien
aimable.»

Soudain il aperçut Mme de Marelle; et le souvenir de tous les baisers
qu'il lui avait donnés, qu'elle lui avait rendus, le souvenir de toutes
leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses
lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre.
Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs.
Georges pensait: «Quelle charmante maîtresse, tout de même.»

Elle s'approcha, un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main.
Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l'appel discret
de ces doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et
lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire: «Je t'aime
toujours, je suis à toi!»

Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d'amour. Elle
murmura de sa voix gracieuse:

--A bientôt, monsieur.

Il répondit gaiement:

--A bientôt, madame.

Et elle s'éloigna.

D'autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un
fleuve. Enfin elle s'éclaircit. Les derniers assistants partirent.

Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l'église.

Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de
les voir passer ensemble. Il allait lentement, d'un pas calme, la tête
haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il
sentait sur sa peau courir de légers frissons, ces frissons froids que
donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait
qu'à lui.

Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule
noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le
peuple de Paris le contemplait et l'enviait.

Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la
Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu'il allait faire
un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.

Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies
de spectateurs. Mais il ne les voyait point; sa pensée maintenant
revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l'éclatant soleil
flottait l'image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les
petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.


FIN



NOTE.


Le manuscrit de _Bel-Ami_ se compose de 436 feuillets de papier dit
écolier, paginés 1 à 436. Il ne présente aucun caractère particulier
sous le rapport des corrections qui, en raison de l'importance de
l'œuvre, sont peu nombreuses. Au début Duroy s'y appelle Leroy et
Boisrenard, Plumelard. Le rendez-vous entre Bel-Ami et Mme Walter y est
placé à Saint-Augustin et non à la Trinité, d'où quelques modifications
de détails. Le constat d'adultère a donné lieu à quelques reprises
en marge du manuscrit: l'ouverture de la porte, la description de la
chambre meublée, l'identité de Laroche-Mathieu.

_Bel-Ami_ fut terminé en février 1885, il parut en feuilleton dans _le
Gil-Blas_, du mercredi 8 avril au samedi 30 mai de la même année.

Maupassant écrivait en effet à l'éditeur Havard (21 février 1885):

  Vous me demandez de mes nouvelles. Elles ne sont pas fameuses. J'ai
  les yeux de _plus en plus_ malades. Cela tient, je crois, à ce qu'ils
  sont extrêmement fatigués par le travail... J'ai fini _Bel-Ami_. Je
  n'ai plus qu'à relire et retoucher les deux derniers chapitres. Avec
  six jours de travail, ce sera complètement terminé.

Dans une lettre à sa mère, datée de juillet 1885, il ajoutait:

  Rien de nouveau pour _Bel-Ami_. C'est ce livre qui m'a empêché
  d'aller à Étretat, car je me remue beaucoup pour en activer la
  vente, mais sans grand succès. La mort de Victor Hugo lui a porté un
  coup terrible. Nous sommes à la vingt-septième édition, soit 13,000
  vendus. Comme je te le disais, nous irons à vingt mille ou vingt-deux
  mille. C'est fort honorable et voilà tout.



APPENDICE.


_Bel-Ami_ fut très discuté dans les journaux. On reprochait surtout à
l'auteur ses peintures du monde de la presse qu'on trouvait poussées au
noir. Voici ce qu'en écrivait Montjoyeux dans _le Gaulois_:


«Le roman à la mode, c'est _Bel-Ami_. Il faut l'aborder bravement.
Jamais M. Guy de Maupassant n'a obtenu un succès plus rapide et plus
complet... M. Guy de Maupassant est un artiste et son roman, une
œuvre d'art... Quelques délicats le trouveront sans doute un peu cru;
reste à savoir s'il est vrai.

«Ici je me recueille et je réponds très sincèrement: Je ne sais
pas... Je ne puis croire que ce soit là tout le journalisme. Balzac
nous l'avait montré plus grand, malgré ses côtés faibles... Ici nous
nageons gaiement dans un océan de boue... Quelle société! bons dieux!
Quel milieu! quel monde!

«Il a beaucoup de talent, M. Guy de Maupassant; mais son _Bel-Ami_
est bien répugnant, et, dût-on me trouver arriéré, j'aimerais mieux
lui voir choisir des sujets plus propres.»


C'est à ces critiques et à d'autres analogues que Maupassant répondit
dans la lettre suivante:


AUX CRITIQUES DE _BEL-AMI_.

UNE RÉPONSE.

(Extrait du _Gil-Blas_ du 7 juin 1885.)

Nous recevons de notre collaborateur, Guy de Maupassant, la lettre
suivante, que nous nous empressons de publier:

  Rome, 1er juin 1885.

  MON CHER RÉDACTEUR EN CHEF,

Au retour d'une très longue excursion qui m'a mis fort en retard avec
_le Gil-Blas_, je trouve à Rome une quantité de journaux dont les
appréciations sur mon roman _Bel-Ami_ me surprennent autant qu'elles
m'affligent.

J'avais déjà reçu à Catane un article de Montjoyeux, à qui j'ai écrit
aussitôt. Il me semble nécessaire de donner quelques explications dans
le journal même où a paru mon feuilleton.

Je ne m'attendais guère, je l'avoue, à être obligé de raconter mes
intentions, qui ont été fort bien comprises, il est vrai, par quelques
confrères moins susceptibles que les autres.

Donc les journalistes, dont on peut dire comme on disait jadis des
poètes: _Irritabile genus_, supposent que j'ai voulu peindre la
Presse contemporaine tout entière, et généraliser de telle sorte que
tous les journaux fussent fondus dans _la Vie Française_, et tous
leurs rédacteurs dans les trois ou quatre personnages que j'ai mis
en mouvement. Il me semble pourtant qu'il n'y avait pas moyen de se
méprendre, en réfléchissant un peu.

J'ai voulu simplement raconter la vie d'un aventurier pareil à tous
ceux que nous coudoyons chaque jour dans Paris, et qu'on rencontre dans
toutes les professions existantes.

Est-il, en réalité, journaliste? Non. Je le prends au moment où il va
se faire écuyer dans un manège. Ce n'est donc pas la vocation qui l'a
poussé. J'ai soin de dire qu'il ne sait rien, qu'il est simplement
affamé d'argent et privé de conscience. Je montre dès les premières
lignes qu'on a devant soi une graine de gredin, qui va pousser dans le
terrain où elle tombera. Ce terrain est un journal. Pourquoi ce choix,
dira-t-on?

Pourquoi? Parce que ce milieu m'était plus favorable que tout autre
pour montrer nettement les étapes de mon personnage; et aussi parce
que le journal mène à tout comme on l'a souvent répété. Dans une autre
profession, il fallait des connaissances spéciales, des préparations
plus longues. Les portes pour entrer sont plus fermées, celles pour
sortir sont moins nombreuses. La Presse est une sorte d'immense
république qui s'étend de tous les côtés, où on trouve de tout, où on
peut tout faire, où il est aussi facile d'être un fort honnête homme
que d'être un fripon. Donc, mon homme, entrant dans le journalisme,
pouvait employer facilement les moyens spéciaux qu'il devait prendre
pour parvenir.

Il n'a aucun talent. C'est par les femmes seules qu'il arrive.
Devient-il journaliste, au moins? Non. Il traverse toutes les
spécialités du journal sans s'arrêter, car il monte à la fortune sans
s'attarder sur les marches. Il débute comme reporter, et il passe.
Or, en général, dans la Presse, comme ailleurs, on se cantonne dans
un coin, et les reporters, nés avec cette vocation, restent souvent
reporters toute leur vie. On en cite devenus célèbres. Beaucoup sont
de braves gens, mariés, qui font cela comme ils seraient employés dans
un ministère. Duroy devient le chef des Échos: autre spécialité fort
difficile et qui garde aussi ses gens quand ils y sont passés maîtres.
Les Échos font souvent la fortune d'un journal, et on connaît dans
Paris quelques échotiers dont la plume est aussi enviée que celle
d'écrivains connus. De là Bel-Ami arrive rapidement à la chronique
politique. J'espère, au moins, qu'on ne m'accusera pas d'avoir visé MM.
J.-J. Weiss ou John Lemoine? Mais comment me suspecterait-on d'avoir
visé quelqu'un?

Les rédacteurs politiques, plus que tous les autres, peut-être, sont
des gens sédentaires et graves qui ne changent ni de profession,
ni de feuille. Ils font toute leur vie le même article; selon leur
opinion, avec plus ou moins de fantaisie, de variété et de talent dans
la forme. Et quand ils changent d'opinion, ils ne font que changer
de journal. Or, il est bien évident que mon aventurier marche vers
la politique militante, vers la députation, vers une autre vie et
d'autres événements. Et s'il est arrivé par la pratique, à une certaine
souplesse de plume, il n'en devient pas pour cela un écrivain, ni un
véritable journaliste. C'est aux femmes qu'il devra son avenir. Le
titre: _Bel-Ami_, ne l'indique-t-il pas assez?

Donc, devenu journaliste par hasard, par le hasard d'une rencontre, au
moment où il allait se faire écuyer, il s'est servi de la Presse comme
un voleur se sert d'une échelle. S'en suit-il que d'honnêtes gens ne
peuvent employer la même échelle?

Mais j'arrive à un autre reproche. On semble croire que j'ai voulu dans
le journal que j'ai inventé, _la Vie Française_, faire la critique ou
plutôt le procès de toute la presse parisienne.

Si j'avais choisi pour cadre un grand journal, un vrai journal, ceux
qui se fâchent auraient absolument raison contre moi; mais j'ai
eu soin, au contraire, de prendre une de ces feuilles interlopes,
sorte d'agence d'une bande de tripoteurs politiques et d'écumeurs
de bourses, comme il en existe quelques-uns, malheureusement. J'ai
eu soin de la qualifier à tout moment, de n'y placer en réalité
que deux journalistes, Norbert de Varenne et Jacques Rival, qui
apportent simplement leur copie, et demeurent en dehors de toutes les
spéculations de la maison.

Voulant analyser une crapule, je l'ai développée dans un milieu digne
d'elle, afin de donner plus de relief à ce personnage. J'avais ce
droit absolu comme j'aurais eu celui de prendre le plus honorable des
journaux pour y montrer la vie laborieuse et calme d'un brave homme.

Or, comment a-t-on pu supposer une seconde que j'aie eu la pensée
de synthétiser tous les journaux de Paris en un seul? Quel écrivain
ayant des prétentions justes ou non, à l'observation, à la logique et
à la bonne foi, qui croirait pouvoir créer un type rappelant en même
temps _la Gazette de France_, _le Gil-Blas_, _le Temps_, _le Figaro_,
_les Débats_, _le Charivari_, _le Gaulois_, _la Vie Parisienne_,
_l'Intransigeant_, etc., etc. Et j'aurais imaginé _la Vie Française_
pour donner une idée de _l'Union_ et des _Débats_, par exemple!... Cela
est tellement ridicule que je ne comprends pas vraiment quelle mouche a
piqué mes confrères! Et je voudrais bien qu'on essayât d'inventer une
feuille qui ressemblerait à _l'Univers_ d'un côté et de l'autre aux
papiers obscènes qu'on vend à la criée, le soir, sur les boulevards!
Or elles existent, ces feuilles obscènes, n'est-ce pas? Il en existe
aussi d'autres qui ne sont en vérité que des cavernes de maraudeurs
financiers, des usines à chantage et à émissions de valeurs fictives.

C'est une de celles-là que j'ai choisie.

Ai-je révélé leur existence à quelqu'un? Non. Le public les connaît; et
que de fois des journalistes de mes amis se sont indignés devant moi
des agissements de ces usines de friponnerie!

Alors, de quoi se plaint-on? De ce que le vice triomphe à la fin?
Cela n'arrive-t-il jamais et ne pourrait-on citer personne parmi les
financiers puissants dont les débuts aient été aussi douteux que ceux
de Georges Duroy?

Quelqu'un peut-il se reconnaître dans un seul de mes personnages?
Non.--Peut-on affirmer même que j'aie songé à quelqu'un? Non.--Car je
n'ai visé personne.

J'ai décrit le journalisme interlope comme on décrit le monde
interlope. Cela était-il donc interdit?

Et si on me reproche de voir trop noir, de ne regarder que des gens
véreux, je répondrai justement que ce n'est pas dans le milieu de mes
personnages que j'aurais pu rencontrer beaucoup d'êtres vertueux et
probes. Je n'ai pas inventé ce proverbe: «Qui se ressemble, s'assemble».

Enfin, comme dernier argument, je prierai les mécontents de relire
l'immortel roman qui a donné un titre à ce journal: _Gil Blas_, et de
me faire ensuite la liste des gens sympathiques que Le Sage nous a
montrés, bien que dans son œuvre il ait parcouru un peu tous les mondes.

Je compte, mon cher rédacteur en chef, que vous voudrez bien donner
l'hospitalité à cette défense, et je vous serre bien cordialement la
main.

  GUY DE MAUPASSANT.



VARIANTES

D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL.


Page 1, ligne 1, quand _le garçon_ lui...

Page 2, ligne 4, _quand_ il fut sur...

Page 2, ligne 6, au _29_ juin...

Page 3, ligne 6, un _rien_ commune...

Page 3, ligne 7, châtain _un peu_ roussi...

Page 3, ligne 24, chaises _de_ paille...

Page 4, ligne 4, mais un _autre_ désir aussi le _tiraillait_, celui...

Page 4, ligne 26, suivit le _trottoir où_ coulait un flot de foule
accablé...

Page 7, ligne 8, foule _coulait_ autour de lui, _accablée_ et...

Page 9, ligne 8, au _Tambour_, et de temps en temps, des chroniques
littéraires pour _le Gil-Blas_. Voilà,...

Page 11, ligne 20, puis _reprit_:

Page 12, ligne 20, boulevard des _Italiens_, devant..,

Page 13, ligne 28, dont la _longue_ blouse _blanche_ tachée...

Page 14, ligne 7, la _jaquette_, la...

Page 14, ligne 18, ans, un _monocle dans l'œil_, très brun, la
moustache roulée en pointes aiguës, l'air insolent, _dédaigneux et
fat_...

Page 14, ligne 26, bras, _après avoir rajusté son monocle_...

Page 15, ligne 1, duelliste, _celui qui a écrit le beau traité
d'escrime française_ «_l'Escrime nationale_». Il vient de corriger ses
épreuves. _Wolff_, _Scholl_ et lui...

Page 16, ligne 20, Forestier _surpris prononça_:

Page 17, ligne 4, demie, _21_, rue...

Page 18, ligne 17, enfin, il _prononça_:

Page 19, ligne 3, L'autre _prononça_ d'un...

Page 19, ligne 6, saluèrent _avec respect_. Celui

Page 19, ligne 11, battants _tendus de cuir vert_, et ils...

Page 24, ligne 3, parfums _violents_ des...

Page 27, ligne 10, Elle _prononça_ avec...

Page 28, ligne 7, Il _se sentait_ un peu...

Page 31, ligne 9, vêtements. _Et puis_ ce laquais avait...

Page 33, ligne 29, elle _prononça_, en...

Page 34, ligne 16, s'élança _vers elle_:

Page 35, ligne 16, luisait, ciré _depuis longtemps_ par...

Page 35, ligne 20, Sa cravate, _nouée comme une corde_, ne semblait pas
à sa première sortie; _un bouton manquait à sa chemise_...

Page 36, ligne 4, domestique _annonça_:

Page 37, ligne 16, affaire. _Et il rajustait à tout moment après
l'avoir essuyé avec sa serviette son monocle qui tenait mal et tombait
sans cesse dans son assiette._ Duroy n'osait...

Page 41, ligne 8, peuples _civilisés_.

Page 47, ligne 6, son _futur_ directeur...

Page 48, ligne 24, regardait _au fond des yeux_ sa...

Page 49, ligne 6, elle, _la protéger_, la défendre...

Page 61, ligne 9, attendant _quelqu'un_ sans...

Page 62, ligne 6, Forestier _prononça en souriant_ avec malice...

Page 63, ligne 2, de _prendre_ des notes...

Page 65, ligne 27, gentil ça... _Duroy murmura_: Oui, madame...

Page 67, ligne 10, l'eut _fait_ parler...

Page 72, ligne 20, est _drôle_ et gentille...

Page 73, ligne 29, cet _homme_,...

Page 74, ligne 25, antichambre _du plus parisien et du plus mondain des
journaux du matin_.

Page 78, ligne 17, salles de _composition_ que...

Page 78, ligne 29, directeur _regarda_ brusquement...

Page 79, ligne 28, Walter _recommençait une partie_...

Page 84, ligne 12, penser _à rien_, le...

Page 89, ligne 19, luisant _comme ses joues_, écrivait...

Page 93, ligne 23, de _drôle_ ou de...

Page 94, ligne 3, vous. _Dans le journalisme, monsieur Montelin il faut
savoir_ accumuler...

Page 94, ligne 14, ressucée de _Scholl_. Puis...

Page 103, ligne 14, moustache _frisée_ du...

Page 103, ligne 27, parcourant _sans fin_ de l'œil les colonnes
imprimées avec l'espoir _d'avoir mal vu et de_ trouver...

Page 104, ligne 16, pas _jugé_ suffisant...

Page 105, ligne 27, députés, _ainsi que ceux des ministères_, les
figures importantes et _niaises_ des...

Page 107, ligne 5, aisance. _Mais ce truc il ne le découvrait point_ et
il...

Page 109, ligne 13, parfois _traité_ avec...

Page 110, ligne 4, au _cinquième_...

Page 110, ligne 28, peignoir _tout rouge_ et elle s'écria:

Page 111, ligne 15, _pris_ de l'air...

Page 112, ligne 4, peignoir _rose_, moins...

Page 127, ligne 29, voudrez, _je m'en fiche_...

Page 132, ligne 16, sourire _attendri_ qu'elles...

Page 133, ligne 5, désirais, _depuis longtemps_, dit-il...

Page 143, ligne 25, jours _pendant la reprise intermittente de la
comédie conjugale_. Quelle...

Page 157, ligne 15, Il y a, _il y a_... que je...

Page 158, ligne 9, chéri, _pardonne-moi... pardonne-moi... et elle
pleurait suffoquée par les larmes, répétant: mon pauvre chéri... mon
pauvre chéri_... si j'avais su!

Page 160, ligne 26, demain, _nom de Dieu!_ Elle...

Page 166, ligne 14, attendant _son_ moment.

Page 176, ligne 8, qui m'aiment, toute relation...

Page 176, ligne 28, même _dangereux_ pour...

Page 186, ligne 2, n'arrive _loin_.

Page 191, ligne 8, Boisrenard, dont les cheveux _blancs_, étaient...

Page 193, ligne 4, une _grande_ joie...

Page 194, ligne 24, Ces _roulures_-là...

Page 196, ligne 5, fut _rempli_ d'étonnement...

Page 200, ligne 23, Marelle _était là_ tout près...

Page 210, ligne 7, bêtes. _Montesquieu a dit: «Toutes les lois établies
sur ce que notre machine est d'une certaine façon, seraient différentes
si notre machine n'était pas de cette façon. Il en est de même de nos
divinités et de nos croyances._

_Toutes nos croyances ne viennent que des conditions d'existence où
nous nous trouvons depuis le simple préjugé mondain jusqu'à ce que nous
appelons «Les Vérités éternelles»._

_Vérité en deçà des Pyrénées erreur au delà._

_Vérité sur la terre erreur au-dessus._

_Vérité pour nos organes erreur à côté._

_La règle deux et deux font quatre doit cesser d'être applicable par
delà l'atmosphère de la terre._

_Car toutes nos idées ne dépendent que des propriétés de nos sens.
Les couleurs n'existent que parce que nous avons un œil qui voit
ainsi, le son parce que nous avons un tympan qui change en bruit des
vibrations. Donc c'est la conformation de nos organes qui détermine
pour notre jugement, les propriétés apparentes de la matière._

_Rien n'est vrai, rien n'est sûr. Et encore nous n'avons pour observer
avec ces instruments trompeurs, qu'un point insignifiant dans l'espace,
sans notion sur tout ce qui l'entoure, et qu'au moment insaisissable
dans la durée sans soupçon de ce qui fut ou de ce qui sera! Et
penser qu'un être humain, si songeur et si tourmenté, n'est qu'un
imperceptible grain de la poussière de vie semée sur notre petite terre
qui n'est elle-même qu'un grain dans la poussière des mondes.»_

La mort seule.

Page 230, ligne 19, talent. _M. Duroy n'est qu'un drôle._ «Et...

Page 231, ligne 28, correct, _et le monocle dans l'œil_.

Page 238, ligne 19, pâle. _Il restait debout en face du miroir, il tira
la langue comme pour constater l'état de sa santé et_ tout d'un coup,...

Page 238, ligne 23, furieusement. «_Demain à cette heure-ci je serai
peut-être mort. Cette femme en face de moi, ce moi que je vois dans
cette glace ne sera plus. Comment? me voici, je me regarde, je me sens
vivre, et, dans douze heures je serai couché dans ce lit, mort, les
yeux fermés, froid, inanimé, disparu._» Il se retourna...

Page 239, ligne 6, retourner _vers sa couche_. Ses...

Page 242, ligne 11, effet _de ne penser à rien_.

Page 245, ligne 26, casser _le bras_!...

Page 247, ligne 18, voix _s'éleva_ dans...

Page 248, ligne 29, _Les quatre_ témoins...

Page 249, ligne 6, tous _ensemble_ sur...

Page 250, ligne 10, mon _adoré_.

Page 253, ligne 28, vieux _bonze_ et de...

Page 257, ligne 1, timbre, _comme il faisait toujours_, et il...

Page 288, ligne 28, dans _un lit_, tout...

Page 289, ligne 19, mirant le _mort_ au...

Page 304, ligne 1, _Il attendit_, espérant...

Page 304, ligne 28, oreille _et comme un parfum dans la poitrine_.

Page 307, ligne 16, que _la cérémonie_ se...

Page 307, ligne 19, lendemain _faire une visite aux_ vieux...

Page 307, ligne 26, époux, _après un court passage à la mairie et une
courte messe à Notre-Dame de Lorette_, rentrèrent...

Page 315, ligne 21, bohème des _journalistes_.

Page 321, ligne 15, ondulations _de serpent_.

Page 325, ligne 16, d'une _cocotte_, cette...

Page 334, ligne 26, bout _frisé_ de...

Page 359, ligne 23,--_Oui, reprit-il_, c'est bon, c'est bon, quand on a
rien de mieux _à faire_!

Page 360, ligne 21, étaient _plus froides que du marbre_.

Page 360, ligne 24, marches de _Tortoni_.

Page 366, ligne 4, Mais Madeleine _ne croyait pas qu'on pût réduire la
vertu de Mme Walter_;

Page 366, ligne 12, bon! _Et le père!_...

Page 373, ligne 17, _Elle avait un peu rougi_:

Page 375, ligne 13, partir _quand une voix lui dit tout bas dans le
dos_:

--_Bonjour Bel-Ami!_

_Il se retourna brusquement. C'était Madame de Marelle assise sur la
seconde banquette._

--_Vous ici? dit-il._

--_Oui, moi-même. J'ai voulu voir... vous voir._

_Ils avaient passé l'après-midi de la veille ensemble, rue de
Constantinople, sans qu'elle lui eût avoué son projet d'assister à
l'assaut chez Rival. Il pensa: «Est-ce qu'elle m'espionnerait?» Il
s'était incliné avec cérémonie, il murmura_:

--Je suis obligé...

Page 375, ligne 16, Mais _Mme de Marelle et Mme Walter s'étant saluées,
Clotilde prononça_:

--_Si nous le gardions près de nous madame, il nous nommera les tireurs
et les gens connus. Il peut bien demeurer debout au coin de ce banc._

_Et Mme Walter demanda: «Oh oui, restez ici monsieur... monsieur
Bel-Ami._

Page 380, ligne 12, _Mme de Marelle, car Mme Walter les connaissait
presque tous_. C'étaient...

Page 381, ligne 4, _Mme de Marelle souriait_. Mme Walter...

Page 385, ligne 11, Du Roy, escortant la famille Walter, attendait
son landau. _Mme de Marelle ne l'avait point quitté: «Est-ce qu'elle
voudrait me cramponner» pensait-il. Elle demanda_:

--_Auriez-vous une petite place pour moi. Vous seriez bien gentil de me
ramener après ces dames._

_Mme Walter avait entendu._

--_Mais oui certainement, chère amie, nous nous mettrons trois dans le
fond._

_Du Roy trouvait cette demande de mauvais goût._

_Quand il eut ramené la Patronne et ses filles il demeura seul avec sa
maîtresse. Elle lui prit aussitôt la main:_

--_Oh! comme je t'aime, comme je t'aime!_

_Il s'étonna de cet élan de tendresse. Elle répétait:_

--_Tu ne te figures pas combien je t'aime._

_Il trouvait cette démonstration exagérée et inopportune, car il ne se
sentait point dans un moment d'émotion._

_Elle demanda:_

--_Si nous faisions un tour avant de rentrer?_

_Il répondit vivement:_

--_Mais je n'ai pas le temps, il faut que je travaille, moi._

_Elle murmura:_

--_Comme tu as l'air mauvais._

--_Non, je suis pressé._

--_Veux-tu nous voir demain, chez nous?_

_Il hésita, puis prononça avec le seul désir de la contrarier._

--_Je ne peux pas, je ne suis point libre demain._

_Elle se tut, puis arrivée devant sa porte:_

--_Quand veux-tu nous revoir alors?_

--_Mais... je ne sais pas... il faut que j'examine ce que j'ai à faire.
Je t'enverrai un télégramme._

_Elle descendit de voiture lentement, les yeux un peu humides, puis lui
tendant la main:_

--_A bientôt, à bientôt._

_Dès qu'il se retrouva seul, il murmura: «Ça ne me disait rien
aujourd'hui. Et puis je ne veux pas qu'elle se mette sur ce pied-là.
Les femmes ont besoin d'être matées»._

Madeleine l'attendait.

Page 386, ligne 1, Du Roy, _qui était d'humeur querelleuse_, feignit...

Page 390, ligne 21, Clotilde.

«_Demain deux heures chez nous, n'est-ce pas._»

_Il signa «Bel-Ami» comme il faisait avec elle depuis la reprise de
leur amour._ En rentrant...

Page 395, ligne 11, lentement...

--_Non. Pas du tout._

Page 397, ligne 15, douteuse. _Des passants parfois s'arrêtaient pour
le regarder passer avec_ envie.

_La lance des arroseurs donnait des désirs de douche et le pavé de bois
fumait un peu sous la pluie tiède qui s'évaporait aussitôt._ Du Roy
tira...

Page 400, ligne 16, Où donc? _Une phrase de Norbert de Varenne lui
retraversa l'esprit: «Les insectes qui vivent quelques heures, les
mouches qui vivent quelques jours, les bêtes qui vivent quelques mois,
les hommes qui vivent quelques ans, les mondes qui vivent quelques
siècles, ne sont que de l'imperceptible poussière de vie perdue dans
la poussière infinie des univers. La bestiole qui s'agite quelques
minutes, et la terre ce grain de sable qui tourne dans l'espace, ne
demeurent-ils pas également insignifiants dans l'ensemble illimité de
ce qui est? La mort de l'une, la fin de l'autre, ne passent-ils pas
également inaperçus dans l'éternel renouvellement?_ Et Du Roy que le
silence...

Page 400, ligne 18, Jugeant _de haut_ la création, prononça du bout des
lèvres: «_C'est petit l'homme_.»

Page 410, ligne 28, la _muraille_, les portes...

Page 412, ligne 1, Debout _sur les degrés du_ portail...

Page 420, ligne 2, il _l'étreignit_ comme...

Page 421, ligne 9, Maroc, _demeuraient_ menaçantes.

Page 426, ligne 9, cherchait s'il _n'avait plus rien à dire_. N'ayant...

Page 427, ligne 28, bandeaux _de garçon coiffeur_. Il...

Page 432, ligne 2, dis, _mon chéri_.

Page 432, ligne 16, _si tard_...

Page 437, ligne 3, d'abord.» _Et si elle m'en demande la raison...
quelle raison invincible puis-je lui donner?_

_Il cherchait un motif tel qu'elle n'eut rien à répondre, un argument
sans réplique et sans échappatoire, mais lequel?_

_Il s'arrêta net. Il avait trouvé et il riait de son idée._

«_Je vais lui dire que je suis amoureux fou de Suzanne! Je verrai bien
ce qu'elle pourra répondre à cela!_»

Et il entra _chez lui_ pour attendre...

Page 451, ligne 4, elle _prononça_: Oh! _cochon_, tu as...

Page 500, ligne 14, Il _articula durement_:

Page 536, ligne 26,--_Et comme on voudra vous faire taire vous
déclarerez que vous êtes prête à tout pour devenir ma femme. Le
ferez-vous?_

--_Je le ferai._

--Et en sortant...

Page 541, ligne 3, loin. _Un grand frisson lui passa sur les membres_,
quand...

Page 557, ligne 14, _digue_ de sa fureur se fut _rompue_, elle...

Page 569, ligne 14, L'évêque _prononçait_:



OPINION DE LA PRESSE

SUR

_BEL-AMI_.


_Nouvelle Revue_, 1er avril 1887 (Raoul Frary).

«M. de Maupassant... aime à courir droit au but, il raconte vite et ne
décrit qu'en passant, avec une merveilleuse netteté de contour... M. de
Maupassant semble être entré dans la vie avec une puissance de mépris
que cinquante ans d'expériences justifieraient à peine... _Bel-Ami_
est le chef-d'œuvre de ce jeune pessimiste, un modèle de satire en
action, un tableau tout en repoussoirs. Jamais on n'a raconté avec tant
de verve, le triomphe d'un gredin qui n'est pas même un homme de talent
dans son métier: la vraisemblance y perd même un peu.»


_Revue Bleue_, 23 mai 1885 (Maxime Gaucher).

«C'est une œuvre très forte, très puissante, mais d'une vérité
cruelle et légèrement répulsive, le _Bel-Ami_ de M. de Maupassant...
Ce misérable réussit avec une chance si constante et il accepte le
succès comme chose due avec une si imperturbable sérénité que cela en
devient exaspérant... Et cependant, une fois ce livre bleu entre les
mains, je ne l'ai pas lâché, mais j'ai lu tout d'une haleine, non pas
le dévorant, mais le savourant. Que voulez-vous? Cela est à la fois
irritant et exquis.»


_Nouvelle Revue_, juin 1885 (Francisque Sarcey).

«Je ne sais guère d'ouvrage dont la lecture soit à la fois plus
attirante et plus malsaine. En même temps qu'il remue au fond de notre
cœur la boue des curiosités perverses, il désenchante de l'humanité
et décourage de la vie. A quoi sert de demeurer sur cette terre, si
elle n'est peuplée que de bas gredins et de coquines infâmes?...
L'écœurante médiocrité de la race humaine,... M. Guy de Maupassant
l'étale à nos yeux avec l'indifférence d'un philosophe... Ce que je
reprocherais à M. Guy de Maupassant, c'est qu'ayant jugé à propos de
transplanter son Georges Duroy dans ce milieu du journalisme, qu'il
doit bien connaître, il n'ait pas pris la peine d'en reproduire
fidèlement l'aspect véritable. Les salles de rédaction qu'il dépeint
m'ont paru de pure fantaisie; ce ne sont pas là nos habitudes, nos
mœurs, ni nos façons de parler.»


                   *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  47: «laissait» remplacé par «laisser» (qu'il craignait de
              laisser tomber)
  Page  78: «Nobert» par «Norbert» (Norbert de Varenne écrivait
              un article)
  Page 228: «le» par «la» («Voilà toute la vérité.)
  Page 279: ajout de «a» (Ça a été moins long)
  Page 334: «mécontement» par «mécontentement» (pour calmer leur
              mécontentement)
  Page 340: «chffires» par «chiffres» (J'ai des faits et des chiffres)
  Page 356: «esoufflé» par «essoufflé» (un peu essoufflé)
  Page 371: «voisures» par «voitures» (une file de voitures)
  Page 424: «mimistre» par «ministre» (après le départ du ministre)
  Page 511: «eux-même» par «eux-mêmes» (tournant sur eux-mêmes)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 13" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home