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Title: Le Whip-Poor-Will - ou les pionniers de l'Orégon
Author: Bouis, Amédée
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Whip-Poor-Will - ou les pionniers de l'Orégon" ***

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



  LE
  WHIP-POOR-WILL
  OU LES
  PIONNIERS DE L'ORÉGON

  Par M. AMÉDÉE BOUIS
  (AMÉRICAIN)

  PARIS.
  AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS
  --COMON ET Cie--
  15, quai Malaquais.

  1847



Paris.--Imprim. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.



PRÉFACE.


Notre ami, M. Bouis, _fraîchement_ en cette ville, arrive de l'Amérique,
en trois _quaraques et un brigantin_, tout exprès pour nous parler...
plus ou moins français, et publie une Nouvelle ayant pour titre le
«Whip-Poor-Will[1], ou les pionniers de l'Orégon.» L'Auteur, comme il le
dit lui-même, «est un barbare qui veut s'essayer dans la langue des
Romains...» «Que ce monsieur le Huron est intéressant![2]» Nous ne
voulons pas dire que l'ouvrage de M. Bouis soit parfait; non; les éloges
de l'amitié seraient suspects; l'auteur n'a pas oublié qu'il écrivait en
France, en français et pour des Français qu'il estime sincèrement
(toujours comme son compatriote le Huron... quand ils ne font pas trop
de questions...) Les Français penchent pour l'orateur ou l'écrivain qui
fatigue le moins leur attention... Le livre de M. Bouis est un hommage
rendu par un étranger à notre langue. Un Anglais débarqua en Égypte,
jeta un coup d'oeil sur les Pyramides... et retourna à Londres _très
satisfait_; apparemment nous sommes plus sociables que ces braves
Égyptiens; d'abord nous n'avons pas la peste, terrible garde-côte!... Il
y a des mauvais plaisants qui prétendent que nous avons mieux que
cela;... au fait, après les derniers scandales... mais chut!... on
m'entend!... (Gardez-vous d'enseigner, à ces nouveaux sénateurs, le
chemin du sénat[3]. L'auteur, pour nous consoler sans doute, nous
rappelle ce joli mot de Voltaire: «Il faut bien que les Français
vaillent quelque chose puisque les étrangers viennent encore s'instruire
chez eux[4].» Ainsi, messieurs, ne soyons pas trop exigeants; d'ailleurs
nous n'en avons pas le droit, s'il en faut juger par tant d'ouvrages
insipides et mal écrits qu'on imprime aujourd'hui. Cependant M. Amédée
Bouis sera très reconnaissant des bons avis qu'on voudra bien lui
donner... quoiqu'en dise l'abbé de Saint-Yves, qui prétendait que
«donner des conseils à un Huron était chose inutile, vu qu'un homme qui
n'était point né en Bretagne ne pouvait avoir le _sens commun_[5].»

  [1] Prononcez: Ouip-Por-Ouil.

  [2] Exclamation de la maîtresse de la maison dans l'_Ingénu_, roman de
    Voltaire.

  [3] Ne quis senatori novo curiam monstrare velit. Suétone, _Vie de
    César_.

  [4] _Voyez_ la Correspondance de Voltaire: le célèbre écrivain parle
    de Bolingbroke, et dit: (les étrangers de distinction).

  [5] Voy. l'_Ingénu_, par Voltaire.

Mais en usant librement de notre droit de critique, n'oublions pas que
la _forme_, dont nous nous soucions si peu aujourd'hui, est le grand
écueil pour l'étranger qui écrit notre langue. Aussi M. Bouis, qui est
tout-à-fait à l'aise dans le récit et les descriptions, est lourd dans
le dialogue; cela s'explique; il craint d'être vulgaire et trivial, et
devient _doctime_ et pesant. Les Anglais (et les Américains par
conséquent) écrivent comme ils parlent; la langue anglaise est si riche,
si énergique, et souffre tant d'inversions et de compositions de termes,
qu'on la manie comme l'on veut... Mais nous autres Français, nous avons
deux langues; une langue parlée, simple et élégante (quand elle est bien
parlée) et une langue écrite, châtiée, prude et travaillée... L'ouvrage
de M. Bouis est, en quelque sorte, une invitation qu'il nous envoie de
venir visiter les forêts de l'Amérique; il s'offre lui-même pour nous
guider dans les déserts de l'Ouest; mais avant de s'y élancer, il croit
devoir conjurer les mânes des guerriers sauvages; écoutons:

«Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers
colons, et les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur
conquête; les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs
désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades
errantes; aujourd'hui elles se retranchent dans les montagnes ou
s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent
disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes
admirablement organisés, race active, infatigable, amie de
l'indépendance et des hazards: ce sont les futurs conquérants de
l'Ouest... Passez, peuples sauvages!... car elle passa aussi la
puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit
dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!
les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de
la ville éternelle, allèrent jusque dans le Capitole lui arracher le
flambeau de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote
«_pour qui le monde s'étendit afin de lui procurer un nouveau genre de
grandeur_[6].» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos
derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
n'avez point cultivé les arts et qui n'avez point fatigué la terre du
poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des
malheureux!... Passez, peuples sauvages!... telle est votre destinée!...
les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous
écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[7].»

  [6] Expression de Montesquieu en parlant de Charles-Quint.

  [7] Bible, les Rois.

Le deuxième chapitre du livre (le camp d'Aaron) est écrit avec une
grande simplicité de style. L'ouvrage de M. Bouis, comme les écrits de
son compatriote, M. Fenimore Cooper, est d'une parfaite moralité; on y
respire je ne sais quoi de pudique et d'attrayant, je ne sais quel
parfum de vertu. Nous écoutons avec attendrissement les conseils du
vieux pionnier, Aaron Percy, à sa jeune famille; il les encourage et
leur parle de fermes, récoltes, etc. La petite Jenny est âgée de dix
ans, eh bien! elle est déjà bonne ménagère; elle sait qu'en telle
saison, telle nourriture convient mieux aux moutons et aux chèvres. Il y
a dans ce chapitre un petit tableau champêtre exquis... En un mot, Percy
parle à ses enfants comme à des hommes; tout cela nous semble bizarre, à
nous autres Français; nous n'aimons pas qu'on entretienne les enfants
d'intérêts matériels et qu'on leur fasse tant songer au pot-au-feu: ce
qu'il faut à la jeunesse, c'est la poésie, ce sont les nobles
sentiments, c'est le dogme de la famille et de la fraternité humaine;
soyons vieux le plus tard possible... Mais enfin M. Amédée Bouis a dû
peindre les choses comme elles sont; les Américains sont prosaïques et
se lancent de bonne heure dans les affaires: «Droit au solide allait
Bartholomée.» Faisons la réflexion de la perdrix chez les coqs: «Ce sont
leurs moeurs, dit-elle; Jupiter, sur un seul modèle, n'a pas formé tous
les _peuples_...» N'oublions pas qu'Aaron Percy n'ose promettre la main
de sa fille à son jeune lieutenant avant de l'avoir consultée, mais il
ajoute: «Je doute cependant que Julia refuse... l'_annexion_.» Le mot
fera fortune en Amérique...

Le récit des aventures maritimes du jeune Frémont-Hotspur, occupe une
grande partie du troisième chapitre; l'auteur nous fait assister à une
pêche de la baleine et à un combat entre un matelot et un requin. Dans
le quatrième chapitre, le vieux chasseur, Daniel Boon, et un jeune
sauvage natchez, le dernier de sa tribu, conduisent les fils de la
civilisation à la conquête de nouvelles terres; ils s'élancent ensemble
dans les Prairies de l'Ouest, où ils doivent rencontrer plus tard la
première caravane (les pionniers en waggons), sous les ordres d'Aaron
Percy. Respirons un moment; non pas; ce sont alertes continuelles; le
voyageur doit être constamment sur le _qui-vive_. «Il me semble toujours
entendre cette sommation, plus ou moins respectueuse, des
Arabes-Bédouins à ceux qu'ils poursuivent: _eschlah! eschlah!_
(dépouille-toi! dépouille-toi!)» dit un marin gascon, ex-capitaine de
corvette, qui fait partie de l'expédition...). Les pionniers aperçoivent
des squelettes _qui blanchissent au grand air_, ce qui les rassure peu;
Daniel Boon, le guide, parle de ces scènes de carnage avec un sang-froid
qui fait dresser les cheveux sur la tête. Il exagère un peu les dangers
de la route, tant pour aguerrir ses compagnons que pour se venger de
leurs critiques anticipées.

Dans le chapitre cinquième, nous assistons à un combat entre deux
serpents; l'un d'eux (le serpent à sonnettes) a _charmé_ un oiseau, qui,
à son tour, est peu _charmé_ de l'honneur que lui fait le reptile en le
croquant. Le serpent noir est vainqueur du serpent à sonnettes; les
sauvages se disposent à immoler le premier à leur rage,

«Lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan,
accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se
déclare l'ennemi de toute société; voyez-le perché sur le faîte de ce
sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est
magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme
pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes. De sa vue
perçante, il mesure l'espace, et découvre l'oiseau chasseur fier de son
butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris, il le faut
châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que
l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la
fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
ondulations soudaines et la descente précipitée du milan; l'aigle
déploie toute sa tactique et l'attaque avec un art merveilleux dans les
endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et
l'arrête; mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le
frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il
résiste quelque temps encore et lâche enfin sa proie, que l'aigle saisit
avec une adresse surprenante, avant qu'elle n'atteigne le sol.»

Dans le huitième chapitre, l'Auteur nous fait assister à un combat,
décrit avec une égale rapidité de style:

«Après un moment d'hésitation, le capitaine Bonvouloir pénètre une
seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour
l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un
cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la
position, se précipite furieux sur l'animal rétif et lui ouvre le
poitrail de ses griffes; le capitaine lui porte un coup de tomahawk sur
la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour
ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier qui porte un
nouveau coup à son terrible adversaire et le terrasse.»

Les pionniers pénètrent ensuite dans ces lieux dont la nature semble
avoir fait le domaine des bêtes féroces, et goûtent le plaisir de ces
chasses périlleuses que l'antiquité croyait réservées à ses demi-dieux.

Dans le chapitre sixième, au repas du soir, nous faisons plus ample
connaissance avec les principaux personnages, «car Bacchus, à plusieurs
qui paravant n'avaient pas grande familiarité ensemble, ni pas la
cognoissance seulement les uns des autres, amolissant et humectant en
manière de dire, la dureté de leurs moeurs par le vin, ne plus ne moins
que le fer s'amolit dedans le feu, leur donne un commencement de
commixtion et incorporation des uns avec les autres[8].»

  [8] Plutarque, _Banquet des sept Sages_, traduction d'Amyot.

Le jeune antiquaire allemand Wilhem, et le vieux naturaliste français
Canadien, le docteur Hiersac, font assaut de science; ce dernier est
plaisant avec ses anglicismes; il y a soixante-dix ans qu'il a quitté la
France; il est, par conséquent, bien loin de son _original français_. Le
capitaine Bonvouloir a conquis les suffrages de tous les graves
guerriers sauvages par sa bonne humeur, et sa générosité. Le récit des
aventures du jeune Natchez, par Daniel Boon, est d'une grande simplicité
de style; le discours du vieux sauvage aveugle est digne d'un
sagamore[9]; et l'Irlandais Patrick, pauvre paria de l'Angleterre, qui
ne peut croire qu'il mangera de la viande et des pommes de terre tous
les jours... En Irlande, ces malheureux meurent de faim; on en a
dernièrement trouvé sept... que des chiens se disputaient entre eux[10].

  [9] Chef sauvage.

  [10] Voyez _le Siècle_, du 6 septembre 1847 pour des détails plus
    horribles encore.

«Et que faire contre les persécutions?--s'écrie Patrick--le proverbe
dit: Si la _cruche_ donne contre la _pierre_, tant pis pour la _cruche_;
si la _pierre_ donne contre la _cruche_, tant pis pour la cruche!...
J'ai été bien malheureux! Le tableau des misères humaines est
continuellement sous les yeux des pauvres Irlandais; sur les terres à
céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente,
nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres
fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux lords les
clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits
que Dieu _vomit dans sa colère_!... Nous la cultivons, cette terre
d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn... en méditant la
vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... Crois-tu
assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... Tu
ne pourras nous dompter et tes cruautés ne feront que graver plus
profondément dans nos coeurs la haine que nous te portons! Notre
courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura
te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes
nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de
protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde
et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs! Mais
tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! Tes bourreaux ont
prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[11].

  [11] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
    encore d'avantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque
    guerre, ils ne se joignent à nos ennemis»

    (Exode, Chap. 1er, § 10.)

--«Allons, allons, calmez-vous,--dit Daniel Boon à Patrick, qui essuyait
de grosses larmes;--l'Amérique ne vous dit-elle pas: Sois le bienvenu
sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert, à tes
yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières
profondes? Du courage donc, pauvres Irlandais! affamés, nus, traités
avec un dédain insultant, la vie pour vous n'est qu'une vallée de
larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... Dans votre
anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où
vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait
nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
joug et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection,
sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!...
Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein dont les
despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils
subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence,
rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs
seigneurs: «_Les grands sont grands, parce que nous les portons sur nos
épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!_» Prends garde
Grande Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau! il nous
fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans
amis... Non... Lafayette descendit sur la plage américaine, et nous dit
que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos
efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes
vainqueurs et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes
rivages... l'Amérique est libre!...»

Les pionniers se couchent enfin: un cri sinistre et inconnu aux
étrangers se fait entendre.

--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en
sursaut;--_Capetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (Capitaine Bonvouloir
avez-vous entendu?)

«--Ia, mein Herr,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? quant à
moi, je _pique les heures_; il y a des _brisants_ devant nous; on ne
pouvait plus mal s'_embosser_; pas de _pendus glacés_, partant, pas
moyen de découvrir l'ennemi! Je crois avoir entendu le cri de rage!...
c'est une panthère aux yeux de feu!... diavolo! la combattre à pareille
heure! docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter aucune cruauté
aux horreurs de notre métier; _je tuais et l'on me tuait_,... voilà
tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu pendant longtemps, la
direction de la _poste aux choux_; par un caprice de Neptune, j'ai
souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_; j'ai touché plus d'une
_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes, houleuses,
tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo et
l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... nous
sommes _ancrés_ dans un vilain parage, la côte n'est pas saine;
peut-être faudra-t-il rester longtemps _à la cape à sec de toile_;
encore, si Neptune nous envoyait une _brise carabinée_, il y aurait
moyen de _transfiler les hamacs_, en silence[12], car ce n'est pas
chatouiller avec une plume, que de vous envoyer une flèche à pointe de
caillou jusque dans l'os.»

  [12] Toutes ces expressions seront expliquées.

Nous aimons assez ce «_je tuais, et l'on me tuait_...» Le lecteur se
rappelle sans doute le mot de Thémistocle: «Nous périssions, si nous
n'eussions péri;» et celui du général Lamarque enseveli sous une
avalanche; il dit lui-même «qu'il _mourut_, mais sans s'en apercevoir,»
comme Montaigne raconte qu'il s'était _trépassé_ pendant les guerres
civiles, du choc d'un cheval qui le précipita du haut d'un ravin.

Dans les chapitres neuvième et dixième, les deux bandes de pionniers se
rencontrent, et sont attaqués par les sauvages; ils combattent la ruse
par la ruse, et trompent leurs ennemis; le jeune Natchez,
Whip-Poor-Will, se dévoue; il se laisse prendre par les Pawnies, qui
abandonnent leurs postes, et se réunissent pour le torturer; pendant ce
temps, les pionniers lèvent le camp et leur échappent à la faveur des
ténèbres.

Dans le douzième et dernier chapitre, les pionniers arrivent à leur
destination. Ici l'auteur prend ses ébats, et s'égaie singulièrement aux
dépens des peuples sauvages, en général; écoutons:

«Étendus sur l'herbe, ils s'inquiètent peu de l'avenir, et méprisent
souverainement l'adage qui dit: «faites vos foins au temps chaud.» Un
homme de leur couleur, une nature si parfaite ne travaillerait pas pour
tout l'or du monde, de peur de compromettre la dignité de leur peau. Que
répondre à des gens qui vous disent: «que le Grand-Esprit, après avoir
créé l'homme blanc, _perfectionna_ son oeuvre en créant l'indien.»
Tranquilles sur leurs peaux d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne
les excite pas, ils semblent être sans passions comme sans désirs, et
leur esprit aussi vide d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus
profond sommeil; ils affectent de paraître imperturbables; ici, l'on
comprendrait ce philosophe à qui l'on vient annoncer que sa maison est
en proie aux flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme; je ne me
mêle point des affaires du ménage...» Ma foi, ces gens-là ont raison;
diabolique industrie!... Maudite rage de travailler, au lieu de chômer
les saints, et de sommeiller sur les bords de nos fleuves, en disputant
de paresse avec leurs ondes. Les sauvages se croient certainement plus
heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut habiter sous
l'écorce, comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
vie; au fait, les Stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain-bien
était l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors, on
ne demande _congé_ à personne, ce me semble... Ici, la doctrine
d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
Du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme, et se procurer
ainsi un état exempt de peines; voilà le bonheur, voilà la vraie
philosophie...»

Le lecteur aimera peut-être ce mot «nous, hommes blancs, nous
_respirons_... mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la
vie...» Entre nous soit dit, ces pauvres sauvages sont parfois bien
ridicules... En Éthiopie, les ministres du prince assistent au conseil,
en se tenant dans de grandes cruches d'eau fraîches (il est vrai qu'il y
a des pays... où les cruches seules tiennent conseil...); M. Bouis nous
dit quelque part qu'aux environs de la ville de Surate, est un hôpital
fondé pour les puces, les punaises, et toutes les espèces de vermines
qui sucent le sang humain. De temps en temps, pour donner à ces animaux
la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une
nuit dans cet hôpital; mais on a toutefois la précaution de l'y
attacher, de peur que les piqûres des puces et des punaises ne le
forcent à s'en aller, avant que ces insectes ne soient gorgés de sang!!!
C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux, le lecteur en
conviendra; les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne
vit que du mal d'autrui, ne mérite pas de vivre?... Ce n'est pas
précisément pour les intéressants insectes nourris à Surate que nous
faisons cette réflexion...

Encore une fois, M. Amédée Bouis sera très reconnaissant à la critique
des conseils bienveillants qu'elle voudra lui donner... Il est encore
jeune (notre ami n'est âgé que de vingt-sept ans) et a, par conséquent,
le temps de travailler. «Si l'on vous critique, mais à tort, riez-en,
dit Sénèque; si, au contraire, la critique est fondée, corrigez-vous...»

M. Amédée Bouis quitta l'Université de Saint-Lewis (État du Missoury), à
l'âge de seize ans, et se rendit en France où il refit ses _classes_; il
commença d'abord, à Paris, l'étude de la médecine, qu'il abandonna
ensuite pour l'étude du droit. Hyppocrate, Galien, Pline, Aristote,
Ambroise Paré, Cuvier, Cujas, Pothier, Domat, M. Bouis a tout lu;
Plutarque, Rabelais, Montaigne, Pascal, Montesquieu, Voltaire, Diderot,
et surtout Jean-Jacques Rousseau, Lammenais etc., lui sont aussi
familiers que la Bible... Le lecteur reconnaîtra même, de temps à autre,
quelques petites réminiscences; ce sont des emprunts très licites... de
petits vols... _à l'américaine_...

M. Bouis est un républicain farouche, sincère et de la plus haute
probité; il n'entend pas raillerie sur les relations internationales.

«Si j'avais l'honneur d'être sénateur au congrès des États-Unis (fait-il
dire à un de ses héros), je m'occuperais _spécialement_ de rassembler
tous les serpents à sonnettes de notre continent pour les expédier en
Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie clandestinement, et
dont les États transatlantiques se purgent à leur grand bien...» Il est
vrai qu'on en use peu scrupuleusement avec nos amis les Américains;
ont-ils tort d'être vigilants?... Dernièrement le consul américain, en
Allemagne, mit opposition au départ de dix criminels qu'on envoyait aux
États-Unis; et comme dit M. Bouis (chap. V), «ils étaient munis de
certificats constatant leur _honorabilité_; c'étaient des _Gentlemen_,
en un mot.»

Charles D***.

Paris, ce 10 septembre 1847.



A M. Charles D***.


Je publie aujourd'hui, mon cher Charles, une Nouvelle ayant pour titre:
le WHIP-POOR-WILL, ou _les Pionniers de l'Oregon_; tu le sais «_je ne
suis qu'un barbare qui veut s'essayer dans la langue des Romains_,» et
si les oiseaux de France viennent me reprendre leurs plumes, je crains
que le pauvre geai, dépouillé de ses couleurs d'emprunt, ne fasse rire à
ses dépens.--Quelle nécessité d'écrire, me diras-tu?... pourquoi tant
citer?--Quelle nécessité! bon Dieu!... impitoyable censeur! j'ai entendu
dire «_qu'on ne pouvait décemment se présenter quelque part, sans avoir
écrit, au moins un livre_.» Quant aux citations, chacun, dans la
_machine ronde_, tient à faire parade de sa science, afin que le Public,
(il y a des gens qui ne croient pas au Public), afin, dis-je, que le
Public sache qu'ils ont lu les livres de _haute graisse_ comme les
qualifie Rabelais... _Ils sont à moi, ces vers divins, dont mon âme
s'est pénétrée!_ s'écrie Corinne, après la lecture des grands poètes...
Enfin, fais ton métier de critique, mais rappelle-toi, mon cher Charles,
que l'académicien Carnéades, sur le point de combattre les écrits du
stoïcien Zénon, se purgea... l'estomac... avec de l'ellébore blanc, de
peur que les humeurs qui auraient pu y séjourner, ne renvoyassent leur
superflu jusqu'au cerveau, et ne vinssent à affaiblir la vigueur de
l'esprit: _superiora corporis elleboro candido purgavit, ne quid ex
corruptis in stomacho humoribus ad domicilia usque animi redundaret, et
constantiam vigoremque mentis labefaceret_... D'ailleurs je suis nouveau
venu dans la République... des lettres, et, comme Ésope, je demande à
être traité _doucement_... je me chargerais volontiers du panier aux
provisions... Oui... mais Voltaire dit «_que la condition de l'homme de
lettres ressemble à celle de l'âne public; chacun le charge à sa
volonté... et il faut que le pauvre animal porte tout_.»

Adieu, ton ami,

AMÉDÉE BOUIS.

Paris, ce 4 juillet 1847.



LE WIGWHAM DES TROIS AMIS.

  Il faut bien, pourtant, que les Français vaillent quelque chose,
  puisque les étrangers viennent encore s'instruire chez eux.

  (VOLTAIRE.)

  Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses
  lectures, doit produire le chaos; mais enfin dans ce chaos, il y a une
  certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge, et qui diminue
  en avançant dans la vie.

  (M. DE CHATEAUBRIAND.)

      A chanter l'exilé rend sa peine légère;
      Oh! laissez-moi chanter sur la rive étrangère!...
      Raisonne, ô lyre! amis, écoutez: l'Orient!...
      Voyez-vous à ce mot, ce ciel pur et riant?

  (M. ALFRED MERCIER, Américain.)

  Il chante... la chanson vibre au loin dans l'espace; on dirait un
  oiseau!

  La pirogue bouillonne, écume, glisse et passe comme un poisson sous
  l'eau.

  (_Les Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE,
  Américain.)

  Arbres, plantes et fleurs qui vous montrez en cet endroit si hauts, si
  verts et si brillants, écoutez, si vous prenez plaisir à mon malheur,
  écoutez mes plaintes.

  (DON QUICHOTTE.)

CHAPITRE PREMIER.


Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au
milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques
réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères
fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs
propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls
maîtres des solitudes que nous allons parcourir!... où les fleuves de la
vaste Amérique ne coulaient que pour eux!... assis aux rochers
paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la
poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation
les refoule plus loin; là, insensibles à tout ce que nous appelons
pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils
prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les
vicissitudes avec fermeté... Encore quelques années et il n'existera
d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux
aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que
l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!... Nous n'entrerons
point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique
septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne
chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de
l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne
civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le
berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en
effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des
traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils
doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de
système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on
a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces
analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un
pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles
ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles;
l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet
enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?... La vie
précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec
les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile,
sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de
combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour
satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de
l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans
lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et
d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les
tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de
civilisation établis?... Nous pensons que cette instabilité de fortune,
ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue
et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité
est attachée à la destinée de la partie civilisée... Les habitants de
l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les
pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié
leurs anciennes moeurs, leur férocité, leur courage: ils languissent
sous la tutelle des peuples d'Occident.

Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique
septentrionale?... Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et
de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres
qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et
de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de
l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en
cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles
à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi
imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues
cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont
éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on
avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains,
les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest,
et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la
masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de
suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour.

Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers
colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur
conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs
désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades
errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou
s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent
disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes
admirablement organisés, race active, infatigable, amie de
l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de
l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de
cette Rome si fière et si dédaigneuse!... elle se vit dépossédée, dans
la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!... les fils
d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville
éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau
de la vie!... Elle passa aussi la puissance de ce despote «_pour qui le
monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de
grandeur_[13]!...» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans
vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!... Passez, vous qui
n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du
poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des
malheureux!... Passez, peuples sauvages!... Telle est votre destinée!
Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent
s'accomplir les paroles du prophète: «_Nous mourrons tous, et nous nous
écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus_[14]!»

  [13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu.

  [14] Bible: _Les Rois_.

Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont
entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font
sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements,
entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront
pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de
l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les
colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra
empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est
comme ce vase de la mythologie galloise «_où bouillait et débordait sans
cesse la vie_.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury
roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!... comme il lutte contre
des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles
excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire:
on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les
sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le
passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos,
les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les
suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le
fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils,
reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer
où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi)
absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires
pour arriver avec plus de dignité à l'Océan... Autrefois, de hardis
Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient
gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de
nos forêts; les Américains, _se jouant de l'impossible_[15], marchent
sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la
vieille Europe nous crie de nous arrêter!... le pouvons-nous?... une
main nous pousse!... une voix nous répète sans cesse ces paroles de
l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où
vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!... Je
vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez;
je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un
d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra
aussi compter le nombre de vos descendants[16]!»

  [15] _To Trample on impossibilities_: expression de lord Chatam.

  [16] Bible: _La Genèse_.

                   *       *       *       *       *

C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve
Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés
pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être
isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime
avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme,
chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait
les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon
était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la
_mèche chevaleresque_ (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé,
suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le _sentier de
guerre_. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau
_whip-poor-will_[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même
_totem_ sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils
seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution
est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de
changer de _totem_, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement
obligés de se questionner à cet égard[18].

  [17] Le whip-poor-will, oiseau d'Amérique: les Sauvages croient
    reconnaître, dans ses cris plaintifs, l'expression de douleur de
    leurs ancêtres chassés par les colons venus d'Angleterre.

    (_Note de l'Auteur._)

  [18] Cette coutume rappelle ce trait que les chants germaniques ont
    exprimé dans le _Niebelungen_, quand Markgraf Rüdiger attaque les
    Burgundes qu'il aime; il verse des larmes en combattant Hagen et lui
    dit:

        Wie gerne ich dir wære gut mit meinem schilde,
        Forst ich dir'n beiten vor Chriemhilde!
        Doch nim du in hin Hagene unt tragen ander hant:
        Hei, soldestu in füren heim in der Burgunden lant!

        Je te donnerais volontiers mon bouclier
        Si j'osais te l'offrir devant Chriemhilde:
        N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras:
        Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des
          Burgundes.

    _Der Niebelungen_.

La pirogue[19] glissait rapidement sous les vigoureux efforts du jeune
sauvage habile à manier la pagaye. Les deux amis reprirent leur
conversation un moment interrompue...

  [19] _Pirogue_, canot indien.

    (_N. de l'Aut._)

--D'accord, Whip-Poor-Will;--dit le vieillard qui connaissait le
penchant du Natchez à lui communiquer ses idées dans les circonstances
importantes.--Ce que tu me disais tout à l'heure peut être vrai; il est
possible que le monde que nous habitons soit porté par une tortue; mais
vos pères ne vous disent pas comment les hommes y vivaient; les nôtres
nous apprennent que le premier homme et la première _squaw_ (femme)
avaient été placés par leur créateur, dans une prairie délicieuse, où il
y avait toutes sortes de fruits, mais il leur avait défendu de manger de
ceux du pommier qui s'y trouvait; cependant la _squaw_ en mangea, et en
fit manger au chasseur; alors le Grand-Esprit, irrité, les renvoya du
jardin...

--Il fit bien, Daniel;--dit le Natchez.

--Voilà l'histoire telle que nos ancêtres nous l'ont apprise; mais
dis-moi, Whip-Poor-Will, comment vivaient vos pères, autrefois.

Le Natchez se disposa à répondre à cette demande d'une manière
satisfaisante; pendant quelques minutes il dirigea le canot en gardant
un profond silence, et les yeux baissés, comme pour recueillir ses
idées; tirant ensuite la pagaye hors de l'eau, il la déposa à ses côtés
dans la pirogue, et jeta un regard sur la rive pour s'assurer s'ils ne
couraient aucun danger; il alluma ensuite son _opwâgun_ (pipe) le
présenta au vieillard, et lui dit:

--Daniel, donne-moi ta main, et fume dans mon _opwâgun_ pendant que je
te raconterai ce que nous ont appris nos pères; cet _opwâgun_ est celui
d'un jeune guerrier; il t'inspirera de bonnes pensées.

Le Natchez tendit la pipe au vieillard après en avoir aspiré lui-même
quelques bouffées, et lui donna aussi quelques grains de _wampum_; il se
fit un nouveau silence pendant lequel le guerrier se mit à réfléchir, la
tête appuyée dans ses mains... Disons quelques mots du _wampum_: ce sont
des coquillages taillés d'une manière régulière; pris séparément, ces
petits cylindres peuvent être considérés comme la monnaie courante des
sauvages; donnés après une promesse, un traité, un marché, un acte
d'adoption, un discours, ils en sont considérés comme la garantie.

--Daniel, je te donne encore un grain de _wampum_ afin que tu m'entendes
mieux--dit le jeune sauvage en rompant le silence,--Ecoute-moi, Daniel;
ce que tu m'as dit est gravé dans mon esprit;--le Natchez se leva, prit
l'attitude de ceux qui haranguent, et raconta les traditions conservées
par les sachems.[20]--Dans les premiers temps, dit-il, nos pères
n'avaient que la chair des bêtes fauves pour subsistance; leurs
_squaws_[21] et leurs _papouses_[22] mouraient de faim. Un jour, deux de
nos guerriers allèrent à la chasse et tuèrent un daim; ils allumèrent un
grand feu, et firent rôtir les morceaux les plus délicats de l'animal;
au moment où ils allaient satisfaire leur appétit, ils virent une vierge
qui descendit des nuages, et alla s'asseoir sur le sommet d'une colline
voisine: «C'est un esprit qui veut manger de notre venaison[23], se
dirent-ils; offrons-lui en.» Ils présentèrent, à la vierge, la langue du
daim; elle fut fort satisfaite de leur offrande. «Votre vertu mérite une
récompense, leur dit-elle; revenez ici après _treize lunes_[24], et vous
y trouverez quelque chose qui vous sera d'un grand secours pour vous
nourrir, vous, vos _squaws_ et vos _papouses_, jusqu'aux dernières
générations.» La vierge disparut ensuite. Nos chasseurs retournèrent,
après treize lunes, et trouvèrent, sur la colline, beaucoup de plantes
et de fruits qu'ils ne connaissaient pas. Là où la main droite de la
vierge avait touché la terre, ils virent du maïz en pleine maturité; là
où elle avait placé sa main gauche, les deux guerriers trouvèrent toutes
sortes de légumes...

  [20] Vieillards.

  [21] Femmes.

  [22] Enfants.

  [23] Venaison. Chair de bêtes fauves.

    (_N. de l'Aut._)

  [24] Treize jours.

--Natchez, ceci est une fable inventée par vos jongleurs,--observa le
vieux chasseur blanc, qui, jusque-là, avait écouté avec la plus grande
attention.

--Puisque les _Peaux-rouges_[25] croient tout ce que vous leur dites,
pourquoi ne pas croire aussi ce que nous vous disons? Nos docteurs
disaient la vérité alors, mais les _Visages-pâles_[26] leur firent boire
de _l'eau-de-feu_[27], et ils devinrent trompeurs...

  [25] Les sauvages.

  [26] Les blancs.

  [27] Eaux-de-vie.

--Enfin, je veux bien que vos pères aient dit la vérité, Whip-Poor-Will;
mais les Mandanes[28] racontent la chose différemment. Toute la nation
des _Peaux-rouges_, disent-ils, habitait un village souterrain, auprès
d'un grand lac. Une vigne étendait ses racines jusqu'à leur demeure et
leur laissait apercevoir le jour. Quelques-uns des plus hardis
grimpèrent au haut de la vigne et furent charmés de voir une terre riche
en fruits de toute espèce. De retour au village, ils firent goûter à
leurs amis les raisins qu'ils avaient cueillis, et tout le monde en fut
si enchanté qu'on résolut de quitter cette demeure sombre pour la belle
contrée d'en haut: chasseurs, squaws et papouses, tous montèrent le long
du ceps; quand la moitié de la peuplade fut arrivée sur la terre que
nous habitons, une grosse squaw, en voulant faire comme les autres cassa
la vigne par son poids, et priva ainsi le reste de la nation de la
clarté du soleil... Mais dis-moi, Whip-Poor-Will, que vous ont transmis
vos pères sur la première apparition des Anglais en Amérique?

  [28] _Mandanes_, tribu sauvage de l'Amérique septentrionale.

--Quand les frères de Miquon[29] arrivèrent ici dans de grosses cabanes
qui vont sur l'eau, et qui ont des ailes, ils étaient en petit nombre et
bien pauvres; ils nous demandèrent d'abord un peu de terre pour cultiver
le riz et le tabac. On leur en donna... Plus tard, ils nous en
demandèrent encore, et nous offrirent, en retour, des étoffes... Nous
consentîmes à faire un échange avec eux...

  [29] Guillaume Penn.

--Très bien, Natchez, très bien; mais les Anglais reprochent aux
Peaux-rouges d'avoir voulu reprendre leurs terres, une fois les étoffes
usées, et l'eau-de-feu consommée...

--Les Peaux-rouges s'aperçurent qu'on les avait trompés; ils _brisèrent
le calumet_ de paix, et déterrèrent le _tomahawck_[39] pour combattre
leurs persécuteurs. Le monde est grand; pourquoi les hommes blancs et
les hommes rouges se font-ils la guerre? Où est le village des
Natchez?... Les bois y sont, mais il n'y a plus de _wigwhams_[40]; le
feu a effacé de la terre les traces de mon peuple; mes yeux ne peuvent
plus les voir!... Cependant la main du Grand-Esprit avait placé nos
pères dans une terre fertile!... Daniel, on ne peut dire le jour où je
serai couché sur la mousse comme une branche desséchée; mes ossements
blanchiront, peut-être, sous la voûte de quelque forêt; les feuilles
tomberont et couvriront mon corps, car mon peuple est dispersé comme le
sable que le vent balaie devant lui!... Daniel, ne vois-tu pas comme les
visages-pâles multiplient sur les bords de nos grandes rivières?... La
terre d'où ils viennent est donc une mauvaise terre?... sans soleil,
peut-être, sans lune, sans gibier?... Les prairies du _Point du
Jour_[41] ne nourrissent donc pas de daims?... Le Grand-Esprit les en
a-t-il chassés? Sans cela, pourquoi les visages-pâles auraient-ils
abandonné leurs _wigwhams_ et les ossements de leurs pères?... Ils
quittent leur soleil sans savoir s'ils en trouveront là où ils vont...

  [39] Le _Calumet_ est une pipe indienne longue de quatre pieds: en
    temps de guerre, on l'orne d'un mélange particulier de plumes;
    l'envoyé ou l'ambassadeur qui le porte jouit de la plus parfaite
    sécurité en pays ennemi; à la vue du calumet les haines et les
    vengeances se taisent. On le revêt de plumes rouges en temps de
    guerre.

    Le _Tomahawck_ est une petite hache, dont la contre-partie est un
    morceau de fer octogone et creux; les sauvages s'en servent aussi
    pour fumer. C'est sur le manche de cette arme qu'ils marquent le
    nombre de chevelures qu'ils ont enlevées, ainsi que celui des
    ennemis qu'ils ont tués... _Briser le calumet de paix_, et _déterrer
    le tomahawck_ équivalent chez ces peuples à une déclaration de
    guerre.

  [40] Huttes, cabanes.

  [41] L'Europe, qui est à l'orient relativement à l'Amérique.

    (_Note de l'Aut._)

--Whip-Poor-Will, peux-tu empêcher la neige de tomber, quand le vent du
nord-ouest l'apporte?... Ce que le Grand-Esprit a fait, est fait; ni les
visages-pâles, ni les peaux-rouges, ne peuvent le détruire... Quand le
vent souffle c'est sa parole et sa volonté; n'est-ce pas le vent qui
amena les hommes blancs?...

--Oui, Daniel,--répondit le Natchez,--et nous devons leur faire place,
car ils sont unis comme une corde, et les hommes rouges divisés comme
des branches... Quand je quittai le pays des Natchez, nous avions tous
tiré nos couteaux;... tu connais mes malheurs...

--Oui; tout vient, tout passe, Natchez; tu avais une _squaw_ (femme)...
_elle est partie pour l'ouest_[42]; il faut en prendre une autre...

  [42] Partir pour l'Ouest: _mourir_.

--Tu parles comme un vieillard, Daniel; tu as oublié le temps de ta
jeunesse où ton coeur était gros et ton haleine brûlante!... Tout vient,
tout passe, comme tu le dis; mais moi qui arrive, je ne suis pas encore
passé; quand entendrai-je le bruit de ma cataracte?...[43] Tu me parles
d'une autre squaw!... ce n'est pas l'ouvrage d'un soleil[44]; lorsque
les glaces brisent mon canot, lorsque le feu détruit mon _wigwham_[45]
je puis facilement en construire d'autres; mais si, parmi les jeunes
_squaws_, je n'en trouve point qui veuille _souffler sur mon tison_[46],
ou entendre ma chanson de guerre, resterai-je alors, comme un vieillard,
sur ma peau d'ours?... que ferais-je?... où irais-je? Les sachems du
village me dirent quel chasseur fut mon père; un jour, il s'en alla vers
l'Oregon, fuyant la colère du Grand-Esprit; un grand nombre de guerriers
le suivirent; il laissa, au village, une jeune squaw et un papouse: le
guerrier ne revint plus, et son fils Whip-Poor-Will, est le dernier des
Natchez...

  [43] L'approche de la mort.

  [44] Un an.

  [45] Hutte, cabane.

  [46] L'agréer pour époux (Voy. ch. XII.)

    (_N. de l'Aut._)

Le jeune sauvage reprit la pagaye et dirigea le canot, en lui faisant
faire de légères déviations pour éviter les branches d'arbre dont cette
partie du fleuve était hérissée... Tout à coup, il pencha sa tête sur
l'eau et fit entendre une légère exclamation; son compagnon arma sa
carabine, et se tint prêt à tout événement: l'indien attéra...

--Tu ne te trompes pas, Whip-Poor-Will; je crois que c'est une
Peau-rouge[47]...

  [47] Un sauvage; un ennemi.

L'attitude du chasseur blanc était menaçante quoiqu'il ne pût encore
distinguer aucun objet capable d'exciter ses alarmes... Dans un pressant
danger, les pensées du sauvage prennent le caractère de l'instinct. Le
Natchez, dont les sens étaient plus exercés que ceux du chasseur blanc,
reconnut bientôt l'approche d'un daim; il imita le cri du faon, et le
chevreuil fut victime de sa curiosité.

--Aide-moi à charger ce daim sur mes épaules, Whip-Poor-Will, et
continue la chasse jusqu'au coucher du soleil...

Les deux amis se séparèrent.

A quelque distance de là, un _bateau à quille_ en usage, à cette époque,
sur le Missoury, était arrêté au rivage; les bateaux à vapeur n'avaient
pas encore troublé le silence des forêts vierges... Un grand nombre de
voyageurs, Allemands et Américains, débarquèrent sur la rive. Parmi eux,
on pouvait remarquer deux hommes dont l'un paraissait avoir atteint le
milieu de la vie; ses manières pleines de franchise, ses allures
dégagées annonçaient un marin français... il y avait longtemps _qu'il
avait manié le goudron pour la première fois_. L'autre était un jeune
homme d'une taille élevée, de manières douces et gracieuses; sa
physionomie pensive annonçait un enfant de l'Allemagne...

--Ce voyage ne vous semble-t-il pas un des plus rudes travaux d'Hercule,
docteur Wilhem? dit le marin français au jeune Allemand.--Il est
possible que nous trouvions plus de besogne que nous en cherchons...

Le jeune Allemand jeta un regard de méfiance sur les bois où ils
allaient pénétrer; lorsqu'il prit la parole, un feu extraordinaire
brilla dans ses yeux.

--Mes bons amis, du courage,--dit le jeune pionnier,--dans quelques
jours nous rejoindrons nos compagnons qui ont pris les devants. Aaron
Percy les conduit; soyez donc sans inquiétude sur leur compte.
L'important pour nous, c'est de trouver des chevaux, et un sauvage qui
veuille bien nous guider dans ces solitudes... Du reste, nous sommes en
nombre; nous pourrons toujours nous défendre contre les attaques des
maraudeurs...

--Si vous avez besoin de deux bons bras, je suis à vos ordres, docteur
Wilhem,--dit le capitaine Bonvouloir (c'était le nom du marin français);
à ces mots, il ôta son bonnet de peau, et rejeta en arrière les cheveux
noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil des tropiques...

Les pionniers étaient à quatre cent milles de St.-Louis ville située sur
le Mississippi, à quelques lieues au-dessous de sa jonction avec le
Missoury. A mesure que le voyageur avance vers le nord, les rives de ce
dernier fleuve deviennent pittoresques; il ne rencontre plus de sombres
et épaisses forêts; les bois sont entremêlés de prairies; quelquefois
les arbres sont clairsemés au milieu de l'herbe et des fleurs; çà-et-là,
on voit de vastes clairières, terres communes, passage des migrations,
théâtre des essais de culture, où se groupent capricieusement quelques
cabanes de _backwoodsmen_[48].

  [48] Ceux qui habitent les contrées éloignées de l'Ouest.

--Un homme à l'étrave!--s'écria le marin français d'une voix de
stentor--c'est, sans doute, quelque vieux _coureur des bois_[49]; allons
à sa rencontre...

  [49] _Coureurs des bois_: on nommait ainsi les premiers Français
    canadiens qui explorèrent les territoires de l'Ouest.

--Un instant, un instant,--dit un Alsacien,--nous sommes en nombre, il
est vrai, mais n'oublions pas qu'un Indien n'est jamais seul dans un
endroit...

--Son extérieur n'annonce nullement un sauvage habitant
des prairies,--observa le jeune antiquaire allemand,
Wilhem;--interrogeons-le, et tâchons de savoir de lui la direction
qu'ont prise nos amis...

Le lecteur aura déjà reconnu, dans ce vieillard, le compagnon du jeune
Natchez...

--Avancez, avancez,--dit-il aux voyageurs, qui semblaient
hésiter;--est-ce le goût des aventures, ou le désir de trouver des
terres plus fertiles, qui vous conduit dans les régions de l'Ouest?...

--Nous sommes des pionniers,--répondit le docteur Wilhem;--nous
désirerions avoir quelques renseignements sur la route qu'a prise une
caravane, qui se dirige vers les montagnes rocheuses... Un retard de
quelques jours nous fit manquer au rendez-vous...

--Je suis fâché du contre temps qui me procure l'honneur de vous être
utile,--dit le vieillard;--je ferai en sorte que mon accueil vous en
console; mais d'où venez-vous? où allez-vous? pardonnez-moi ces
questions: vos réponses sont une dette qu'il serait cruel de ne pas
acquitter envers un pauvre chasseur, qui, comme moi, voit rarement des
étrangers...

--Nous nous dirigeons vers l'Orégon;--répondit le capitaine Bonvouloir.

--Vous sentez-vous assez de courage pour supporter les fatigues et les
privations d'un tel voyage, bien différent, peut-être, de ceux que vous
avez faits jusqu'à présent?...

--Nous braverons tout,--dit le docteur Wilhem...

--Dans quel but voyagez-vous?... Si vous êtes des antiquaires, que ne
dirigiez-vous vos pas vers l'Italie et la Grèce? Les amateurs de
l'antiquité ne trouveront pas, dans les recherches qu'ils feront ici, un
jour, les mêmes sujets de discussion qu'offrent les anciens monuments de
l'Europe et de l'Asie.

--Je suis jeune,--s'écria l'enthousiaste Allemand Wilhem;--avant de
visiter les monuments de la Grèce et de l'Italie, je veux parcourir ce
continent, dont l'émancipation m'a si vivement intéressé; je veux
étudier l'organisation première de ces petites corporations qui vont
annuellement fonder de nouvelles sociétés dans la profondeur des bois...
D'ailleurs, j'aime aussi à contempler la surface de ce globe dans son
état primitif, si indifférent aux yeux du vulgaire, mais si instructif
pour l'observateur; j'aime me trouver au milieu de ces forêts
majestueuses et imposantes par leur étendue...

--Votre projet est vaste et bien digne d'une tête aussi ardente que la
vôtre;--dit le vieux chasseur;--il annonce une espérance de longévité
qui caractérise bien la jeunesse; les distances ne vous effraient pas;
mais puisque vous vous dirigez vers l'Orégon, il faut vous adjoindre un
homme accoutumé aux courses dans les bois; je connais parfaitement ces
contrées, les ayant parcourues dans toutes les directions en chassant
avec les sauvages. Si vous voulez agréer nos services, nous nous ferons
un véritable plaisir, le Natchez et moi, de vous servir de guides et
d'interprètes.

Cette offre fut accueillie avec acclamation par les pionniers.

--Nous traversons de majestueuses forêts, des plaines
immenses,--continua le vieux chasseur;--nous livrerons plus d'un combat
aux farouches habitants des montagnes; c'est là, sans doute, le moindre
de vos soucis; le désespoir est le partage de la vieillesse; mais à
votre âge!!! Moi aussi j'ai été jeune, ardent, ambitieux!... Qu'importe,
après tout, à la puissance créatrice que nous vivions sous l'écorce du
bouleau, ou sous les lambris,--ajouta le chasseur en réprimant un
mouvement d'enthousiasme;--pourvu que nous occupions la place qu'elle
nous avait destinée dans l'échelle des êtres, ses desseins sont
remplis!...

Les pionniers, précédés du vieillard, se mirent en marche, et se
dirigèrent vers une hutte dont ils apercevaient la fumée.

Le chasseur de l'Ouest est comme le marin; la prairie est pour l'un ce
que l'Océan est pour l'autre, un champ d'entreprises et d'exploits. La
chasse, l'exploration de terres lointaines, les relations amicales ou
hostiles avec les Indiens des frontières, sont les plaisirs des
Backwoodsmen: les dangers passés ne font que les stimuler à braver de
nouveaux périls; aussi sont-ils de ce tempérament actif et hardi, qui se
complaît dans les aventures que suscite à l'homme la nature grande et
sauvage: ils sont toujours prêts à se joindre à de nouvelles
expéditions, et plus elles sont dangereuses, plus elles leur offrent
d'attraits.

La nuit approchait; les pionniers marchaient en silence, et l'esprit
involontairement frappé de ce genre de mélancolie qu'inspire le déclin
du jour, surtout dans les bois, lorsque l'oeil devient plus avide de
distinguer les objets à mesure qu'ils s'obscurcissent.

--Y a-t-il longtemps que vous habitez ces contrées? demanda le docteur
Wilhem au vieillard.

--Il y a trente ans, j'arrivai dans ces parages, n'ayant pour tout bien
qu'un fusil et un peu de poudre; je me traînai jusqu'à la cabane
solitaire d'un chef sauvage... Il me reçut en frère... J'étais bien
malheureux!... et cependant je suis le fondateur d'une ville[50]...

  [50] Boon'sborough, dans l'État du Kentucky.

--Daniel Boon!--s'écria un jeune Américain,--seriez-vous Daniel Boon?

--Oui, je suis Daniel Boon, et voilà ma cabane d'écorce,--répondit le
vieillard en indiquant la fumée serpentant entre les arbres;--je suis
fondateur d'une ville, mais victime d'une injustice, j'ai voulu voir
d'autres hommes; je m'enfonçai dans les solitudes de l'Ouest, et me
mêlai aux rudes chasseurs; cette séparation nécessaire fut bien
cruelle!... mais à quoi bon se plaindre!... tout passe ici-bas!... la
gloire de Daniel passera aussi!...

--Ne reverrez-vous plus le Kentucky?--demanda le capitaine Bonvouloir?

--Les plus opulentes cités ne pourraient procurer à mon coeur autant de
plaisirs que les simples beautés de la nature dont je jouis librement
dans ce sauvage lieu;--répondit le solitaire;--mais les délices de cette
existence ne me rendent pas insensible aux regrets; je me rappelle
encore le jour du départ; je ne pouvais perdre de vue la ville que
j'avais fondée, et dont je m'éloignais... certainement pour
toujours!--Le vieillard ôta son bonnet de peau, et laissa voir ses
cheveux blancs.--Je voudrais revoir les délicieuses vallées du Kentucky;
mais c'est un rêve! pourrais-je supporter la vue de ceux qui m'ont
dépouillé! du reste, je puis suffire à tous mes besoins; depuis
longtemps mon goût pour la chasse, s'est changé en une passion que
les années n'ont fait que fortifier, car je chasse encore avec
mes quatre-vingts ans... J'ai choisi ce pays à cause de sa
tristesse,--ajouta le chasseur après un moment de silence;--avide de
repos, j'espérais que dans cet isolement absolu, je trouverais l'oubli
du passé. Cependant je jouis trop rarement de la visite des voyageurs,
pour ne pas profiter de l'occasion qui se présente... Messieurs, ma
cabane est désormais la vôtre..., Soyez les bien venus...

Il y avait dans cette proposition quelque chose de si sincère que les
pionniers ne purent se défendre de l'accueillir. Un sentier les
conduisit à un _wigwham_ de belle apparence, et meublé d'après toutes
les prescriptions de Lycurgue.

--Ce sont les armes et les trophées d'un jeune sauvage qui habite avec
moi,--dit Daniel Boon aux voyageurs qui examinaient un tomahawck, et
d'autres attributs d'un guerrier, suspendus dans la hutte.--Il ne
tardera pas à rentrer; il se réfugia dans ces montagnes, après avoir
accompli plusieurs actes de vengeance dans le pays des Natchez: il est
considéré comme le plus intrépide chasseur de l'Ouest.

Le Natchez parut peu après avec un magnifique chevreuil chargé sur ses
épaules: chacun admirait les belles proportions du jeune sauvage, son
regard d'aigle et son maintien fier... Il raconta qu'ayant fait partir
un daim, l'animal, pour lui échapper, s'était réfugié dans un étang; il
le vit nager jusqu'au milieu, et disparaître; n'ayant point de canot, il
ne put continuer la poursuite. Il s'embusqua dans un lieu élevé et
attendit. Pendant longtemps l'eau demeura calme, et rien ne put indiquer
la véritable position du daim; enfin il le vit paraître, et l'étendit
sur la rive...

--Il y a un vieux Français-canadien qui demeure avec nous,--dit Daniel
Boon au capitaine Bonvouloir;--ayant quitté la France depuis bien
longtemps, il sera sans doute enchanté de rencontrer un compatriote. Il
exerça d'abord la médecine à Québec, engagea ensuite ses services à une
compagnie de trappeurs, et parcourut longtemps les _pays d'en haut_[51].
Aujourd'hui, retiré de la vie active, il partage ses loisirs, dans ces
solitudes, entre la chasse et l'étude de l'histoire naturelle. Ce soir
je vous présenterai au docteur Hiersac.

  [51] Le Haut-Missoury.

Au même instant un vieillard d'une haute stature et encore robuste
malgré son grand âge, entra dans la cabane: les voyageurs se levèrent,
et se découvrirent à son arrivée.

--Messieurs, soyez les bien venus, leur dit-il en les saluant;--nous
sommes de pauvres chasseurs, il est vrai, mais vous partagerez avec nous
ce que nous pourrons vous offrir... Il y avait bien longtemps que je
n'avais eu le bonheur de rencontrer un compatriote,--ajouta-t-il en
serrant la main du capitaine Bonvouloir;--vous voyez en moi le dernier
de ces _coureurs des bois_ Français-Canadiens qui osèrent, les premiers,
explorer les solitudes de l'Ouest; comme vous, je fus jeune, et j'aimais
les longs voyages; maintenant, je ressemble à un vieux chêne épargné par
la foudre... Les souvenirs de ma jeunesse sont restés gravés dans mon
coeur[52]! Beau pays de France, te reverrai-je encore!... Je me rappelle
le chant de tes rossignols, dont les modulations semblent le fruit d'une
étude approfondie de l'art musical; coups de gosiers prolongés, cadences
variées, battements vifs et légers, roulades précipitées, reprises
soutenues, demi-silences inattendus, quelquefois un simple
gazouillement: le rossignol cause alors avec lui-même; sa voix est tour
à tour pleine, grave, aiguë, perlée, étudiée, étendue; en un mot, un si
faible organe produit tous les sons que l'art des hommes a su tirer des
instruments les plus parfaits... Ces oiseaux se disputent le prix du
chant avec opiniâtreté; souvent, il en coûte la vie au vaincu, qui ne
cesse de chanter qu'en expirant. D'autres, plus jeunes, étudient et
reçoivent les airs qu'ils doivent imiter; le disciple écoute le maître
avec une attention extrême: il répète la leçon, et se tait pour écouter
encore; on reconnaît que le maître reprend et que l'élève se
corrige[53]. Mais les entendrai-je encore?... Aujourd'hui, descendu des
hauteurs de la jeunesse et de la vie dans la vallée du silence, jamais
je ne reverrai le soleil du printemps!... Jamais ma tête, courbée comme
les branches du saule-pleureur[54], sous le poids des neiges et des
frimas, ne se relèvera et ne reverdira, car toute chair est comme
l'herbe, et toute gloire de l'homme est comme la fleur de l'herbe;
l'herbe se sèche et la fleur tombe... Ma démarche, naguère rapide et
fière comme celle de l'Elan, ressemble, maintenant, à la traînée lente
et tortueuse du limaçon!... car je suis vieux... bien vieux!...

  [52] Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards; ils
    aiment les lieux où ils l'ont passée; les personnes qu'ils ont
    commencé à connaître dans ce temps leur sont chères; ils affectent
    quelques mots du premier langage qu'ils ont parlé.

    LABRUYÈRE, _de l'homme_.

    La vieillesse, dit Montaigne, attache plus de rides à l'esprit qu'au
    visage.

    L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le
    coeur comme dans le langage.

    (LAROCHEFOUCAUD)

    (_N. de l'Auteur._)

  [53] Nous empruntons ces détails sur le rossignol au naturaliste
    latin, Pline.

  [54] _Weeping-willow._

    (_N. de l'Auteur._)

Un long silence succéda aux dernières paroles du docteur Canadien.

--Messieurs, il est tard et vous êtes fatigués,--dit Boon;--songeons à
faire nos dispositions pour la nuit; demain nous ferons plus ample
connaissance...

Daniel Boon, et le Natchez Whip-Poor-Will déroulèrent un grand nombre de
peaux d'ours et de bisons, qui devaient servir de lits aux nouveaux
venus. Après un copieux souper, ils se couchèrent et dormirent d'un
profond sommeil jusqu'au lendemain. Nous les confierons à la
bienveillante hospitalité des trois amis, et nous franchirons l'espace
qui les sépare d'une autre bande de pionniers qu'ils doivent rencontrer
plus tard. Mais disons, d'abord, quelques mots du principal personnage
de notre histoire: Daniel Boon était originaire de la Caroline
septentrionale; il quitta cette province en 1775, et alla fonder un
établissement dans le Kentucky, alors en friche et inhabité; il y éleva
une maison fortifiée, que les émigrés appelèrent Boon'sborough; c'est,
aujourd'hui, le nom d'une ville florissante dont Boon doit être regardé
comme le fondateur. Il s'y trouvait tout à fait établi en 1775 et avait
pris possession des terres environnantes; il y reçut des familles
d'émigrants qui augmentèrent la population de sa petite colonie. Il
repoussa les attaques des sauvages, et poursuivit l'exécution de son
plan avec une constance inébranlable. On attendit sa vieillesse pour
examiner ses titres à la possession des terres qu'il avait défrichées;
un défaut de forme fut cause de sa ruine; au moment où il recueillait le
fruit de tant de peines, dans un âge trop avancé pour qu'il pût
commencer une nouvelle carrière, cet homme fut dépossédé et réduit à la
misère. Considérant dès lors les liens qui l'attachaient à la société
comme rompus, il dit un éternel adieu à sa famille et à ses amis,
s'enfonça dans les régions immenses et à peine connues où coule le
Missoury, et se bâtit une cabane sur le bord de ce fleuve...



LE CAMP D'AARON.

(Ce chapitre est dédié à Madame Julia DARST.)

  On nous dit que la nature sera plus forte que nous; cette objection
  soulève mon âme. Ne lisons-nous pas dans les livres sacrés qu'un grain
  de foi soulève des montagnes? Eh bien! ce grain de foi, qu'est-ce
  autre chose que le génie humain, assisté de son premier ministre, la
  science, parvenant à l'aide de la persévérance, à dompter la création.

  (M. DE LAMARTINE, _Discours du 4 mai 1846_.)

  Or, il n'y avait point d'homme dans tout Israël qui fût aussi beau ni
  aussi bien fait que l'était Absalon; depuis la plante des pieds,
  jusqu'à la tête, il n'y avait pas en lui le moindre défaut. Lorsqu'il
  se faisait les cheveux, ce qu'il faisait une fois tous les ans, on
  trouvait que sa chevelure pesait deux cents sicles selon la mesure
  ordinaire.

  (_Les Rois_. Liv. II. §14.)

CHAPITRE II.


Nous allons parler, dans ce chapitre, de ces courageux pionniers qui
tracent les sillons de nos provinces les plus éloignées; c'est par amour
pour leurs enfants qu'ils vont s'établir au milieu des bois, et
recommencer la pénible carrière des défrichements. Les nouvelles terres
promettent, au travail, bonheur et indépendance: mais quelles fatigues!
quelle incertitude dans les premiers pas! Il faut suivre l'Américain
dans les déserts de l'Ouest; il faut surprendre cet homme, la hache à la
main, abattant les vieux sycomores, et les remplaçant par l'humble épi
de blé; il faut observer le changement qu'éprouve sa cabane lorsqu'elle
devient le centre de vingt autres qui s'élèvent autour d'elle... Partout
où nos colons s'établissent en nombre un peu considérable, ils portent
des habitudes d'organisation parfaites; la sagesse des vues et des
combinaisons, le courage et la persévérance dans la conduite et
l'exécution, président à ces établissements. Ils s'attachent au sol par
un lien étroit, et y sont, pour ainsi dire, enracinés; la relation est
intime entre les terres et les propriétaires qui ont versé des sueurs
pour les féconder. Nous savons que Solon fit un crime de l'oisiveté, et
voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa
vie. Chez nous, l'oisiveté est également un crime, car l'homme trouve
des motifs d'action bien plus puissants qu'ailleurs; aussi notre
industrie sait tirer parti de tout ce que la nature lui offre avec une
si grande profusion. Si l'on veut pénétrer la sagacité qui assure aux
Américains le produit de riches territoires, il faut, avons-nous dit,
les suivre dans les profondeurs des forêts, et étudier sur les lieux
mêmes leur activité, et leur persévérance. En effet, l'homme placé comme
cultivateur au sein des bois, passe sa vie à vaincre une foule
d'obstacles, qui, sans cesse, exercent ses forces et excitent son génie;
il y acquiert une énergie qui le rend supérieur à l'habitant des villes:
_le laboureur courbé vers la terre et rompu aux travaux rustiques, ne se
redresse que mieux devant l'ennemi_, dit Mirabeau. Mais quelles
ressources dans nos territoires!... une heureuse variété dans les
productions, est la base de nos besoins, de nos secours mutuels, de
notre union. Il était donc nécessaire, pour prospérer, de donner à nos
jeunes sociétés toute l'énergie possible; il était nécessaire que les
principes sages et simples qui nous gouvernent et règlent notre
existence sociale, fussent établis pour le bien-être général, et que le
bonheur de tous ne pût jamais être sacrifié au bien-être de
quelques-uns. Ce concours de circonstances qui ont tant de pouvoir sur
l'homme, la liberté et la justice, ont introduit dans nos moeurs, un
esprit doux et tolérant, qui est devenu le premier trait de notre
caractère national.

                   *       *       *       *       *

Transportons la scène à plusieurs centaines de milles du lieu que nous
avons décrit dans le chapitre précédent. Une file de _waggons_
s'avançait lentement dans ces immenses régions inconnues qu'arrosent le
Missoury et ses tributaires; en suivant les détours des collines, elle
se déroulait en mille aspects divers; quelquefois elle disparaissait en
partie; puis, tout-à-coup, dans le lointain, on découvrait l'avant-garde
qui marchait lentement, tandis que le corps général suivait dans le plus
bel ordre: c'était des pionniers de l'Orégon. «Le prédicant américain,
(dit M. Poussin), escorté de sa compagne courageuse et résignée, tous
deux animés de la même foi, ont déjà franchi les montagnes rocheuses;
d'autres missionnaires, préoccupés des mêmes intérêts, ont suivi les
mêmes sentiers, et répandent partout avec eux la foi, la langue,
l'influence, l'autorité de leur pays et de leur gouvernement... Autour
d'eux viennent se réunir les enfants des forêts, pour recevoir les
premières influences de la civilisation. Bientôt, quelques familles
américaines, entraînées par le même sentiment de prosélytisme, sont
venues se fixer également dans ces régions lointaines où elles sont
destinées à devenir le noyau d'importantes colonies agricoles; car
la vallée de la Colombia offre à l'Américain des attraits
irrésistibles[55].»

  [55] Voyez la question de l'Orégon par M. le major du génie, G. T.
    Poussin.

Les pionniers avaient, pour chef, un de ces hommes à organisation
puissante, prodige d'activité, de confiance personnelle et d'audace...
Aaron Percy (c'était son nom), sans être un grand philosophe,
connaissait assez les hommes pour savoir que quiconque veut en être
obéi, doit les dominer par la raison et la fermeté. Le vieux pionnier
s'était appliqué à ne jamais compromettre sa dignité, et à maintenir
dans le camp une discipline sévère: aussi cette troupe fut un modèle
d'ordre et de bonne conduite, quoiqu'il s'y trouvât des esprits inquiets
et dissipateurs.

Nos colons, pour la plupart Américains, pleins du sentiment de leur
force et de leur capacité, vont soumettre de nouvelles régions à
l'empire de l'agriculture; renonçant à tous les avantages que procure le
voisinage des villes, ils abandonnent les champs cultivés, disent un
adieu, éternel peut-être, à leurs amis, et pénètrent dans une forêt
immense, où ils doivent abattre le premier arbre, frayer le premier
sentier, labourer et semer parmi une multitude de souches qu'ils peuvent
à peine espérer de détruire dans tout le cours de leur vie... Estimés
dans leurs comtés, ils s'expatrient!... ils se soumettent à toutes les
rigueurs de la pauvreté, et consentent à loger sous la cabane
d'écorce!... mais aussi, ils voient dans l'avenir, leurs enfants heureux
et riches; les privations et les rudes travaux qui attendent ces bons
pères ne les découragent pas. La nature se montre devant eux dans toute
l'horreur qu'elle déploie avant d'être asservie; elle fait naître des
forêts sur des débris de forêts; les lianes embrassent le tronc des
arbres, montent jusqu'à leur cime, en descendent, remontent encore, et
forment un treillage impénétrable: les pionniers admirent d'abord ces
obstacles puissants qui les défient; la hache résonne, et la nature est
subjuguée... L'Américain, grâce à son éducation, n'est jamais embarrassé
dans les bois; il les parcourt avec facilité, et s'y oriente comme le
marin au milieu de l'Océan. Il compte sur sa sagacité pour le choix
d'une bonne terre; il juge de sa qualité par la grandeur et la beauté
des arbres; les buissons, toutes les plantes qu'il foule, servent à son
instruction; il observe les différentes couches du terroir; il suit les
sinuosités des montagnes qui règlent la direction des ruisseaux; il
cherche une chute d'eau, où il puisse un jour construire un moulin;
enfin il examine et pèse tout, car il va mériter le titre de _créateur_.

Les waggons de la caravane, lourdes voitures à quatre roues, étaient
couverts d'une double toile à voile, épaisse et bien cirée; quelques-uns
étaient chargés de meubles et d'instruments aratoires. Les provisions
étaient considérables, car malgré cette première effervescence qui
transporte l'imagination au-delà des bornes ordinaires, nos pionniers
surent prendre toutes les précautions contre les maux inévitables d'un
long voyage, et qui rappellent à l'homme toute sa faiblesse au milieu de
ses plus grands efforts. Les émigrants n'avaient donc rien oublié de ce
qui pouvait être nécessaire à la conservation de leurs familles; un
petit troupeau de boeufs, de vaches et de chèvres, suivait la caravane;
de gros dogues, bien dressés, remplissaient admirablement l'office de
bouviers, et veillaient sur le bétail.

Aaron Percy avait pris les devants; à ses côtés se tenait un jeune
Américain que nous présenterons à nos lecteurs sous le nom de
Frémont-Hotspur. Aaron l'avait choisi pour son lieutenant; aux yeux de
miss Julia Percy (fille du vieux pionnier), Frémont-Hotspur était le
plus beau jeune homme qu'elle eût encore vu. Monté sur un magnifique
destrier, et armé de toutes pièces, il caracolait sur les ailes de la
caravane, à droite, à gauche, en avant, en arrière, craignant toujours
de donner dans quelque embuscade imprévue. Lorsqu'il se fut assuré
qu'aucun danger ne les menaçait, il rejoignit Aaron, et rompit le
silence:

--Position magnifique, M. Percy,--dit le jeune Américain en indiquant du
doigt une colline verdoyante, à une distance d'environ deux milles de
l'endroit où ils se trouvaient.

--C'est vrai; mais pas une seule habitation humaine!--observa
Percy;--traverserons-nous ces prairies sans être inquiétés par les
maraudeurs?... arriverons-nous sains et saufs au but de notre voyage?...

--Rassurez-vous, M. Percy,--dit Frémont-Hotspur,--votre sagesse nous
préservera de ces calamités qui ont perdu la plupart des colonies
naissantes. Tant d'obstacles à surmonter exigeraient, il est vrai, les
forces d'Hercule, et la longévité d'un patriarche, mais qu'importe! nous
l'entreprendrons, et certainement les générations futures nous devront
quelque reconnaissance. La prospérité de nos États étonne déjà la
vieille Europe, dont les débris viennent accélérer notre marche en dépit
des entraves. N'oublions pas que nous laissons, dans le Kentucky, des
amis qui admirent notre courage; nous trouverons peut-être, au-delà des
montagnes rocheuses, des frères qui nous accueilleront et nous aideront.
Nous signalerons notre récente existence par de vigoureux efforts...

--Craignez les illusions de l'imagination qui, trop souvent,
embellissent ce qu'on voit dans une perspective éloignée, dit
Percy;--car rien n'est si séduisant que le projet de former un nouvel
établissement... Mais nous comptons tous sur vous, M. Frémont-Hotspur;
vous êtes jeune, courageux et prudent; vous agissez, en toutes choses,
avec résolution et promptitude; vous vendriez chèrement votre vie dans
un combat avec les sauvages _Pawnies_[56]...

  [56] Les sauvages les plus redoutables des Prairies.

--Ma vie... ma vie... je voudrais avoir autre chose à défendre,--dit
Frémont-Hotspur, après un moment d'hésitation.

--Je ne vous comprends pas, M. Frémont-Hotspur--observa Percy dans le
plus grand étonnement;--regrettez-vous d'avoir quitté le Kentucky?...
Quelque jeune lady de Boon'sborough vous aurait-elle inspiré des
sentiments que vous n'osez avouer, même à un ami?... Vous craignez,
peut-être, de ne pas rencontrer le bonheur dans le nouvel établissement?

Le vieux pionnier jeta un regard à la dérobée sur son jeune compagnon
qui lui répondit avec un admirable sang-froid.

--M. Percy, un philosophe, prétend que «là où deux personnes peuvent
vivre aisément ensemble, il se fait un mariage[57]:» Or, il a été prouvé
que l'homme était doué d'une activité qui le portait à multiplier
perpétuellement ses jouissances... donc...

  [57] Montesquieu, _Esprit des Lois_.

--Au fait, au fait, M. Frémont-Hotspur; vous ne procédez que par
circonlocutions; ainsi «là où deux personnes peuvent vivre aisément
ensemble, il se fait mariage;» la conclusion de tout ceci?

--M. Percy, on a encore observé que la fortune changeait souvent, et
pouvait beaucoup; et que si elle peut faire quelque chose pour
quelqu'un... c'est pour un vivant: il faut donc se mettre sur son
chemin. Je suis pauvre,--continua Frémont-Hotspur:--je n'ai pour tout
bien qu'un waggon de marchandises; il est temps de songer à l'avenir; ce
n'est pas que je me repens d'avoir fait le tour du monde... non...

Aaron Percy regarda son compagnon en ouvrant de grands yeux qui lui
disaient assez qu'il ne comprenait pas où il voulait en venir.

--Vous savez, M. Percy,--continua Frémont-Hotspur,--que deux maladies
travaillent nos compatriotes... celle des manufactures... et celle des
émigrations à l'Ouest... Voici donc ce que je demande au ciel...

--Ah!... vous allez, enfin, vous expliquer; vos périphrases me donnaient
de l'inquiétude... Allons... courage...

--Je demande au ciel un _cottage_[58] dans la fertile contrée où nous
allons, un cottage près d'une rivière, et au milieu de nombreux amis...
Mais il manque quelque chose à ce tableau...

  [58] Maison de campagne.

--Un moulin, sans doute;--dit vivement Percy.

--Fi! M. Percy... je voulais parler d'une femme...

--Une femme!...--s'écria Aaron stupéfait--et c'est dans l'Orégon que
vous allez chercher une _partner_?...

--Eh! M. Percy... qui vous dit... qu'elle... n'est pas déjà trouvée?...

--Ah!... vous avez déjà fait un choix!... Vous avez raison, M.
Frémont-Hotspur, il faut vous marier,--continua le vieux pionnier comme
quelqu'un qui se rappelle avec une douce mélancolie les souvenirs de sa
jeunesse;--oui, mariez-vous; je me souviens qu'étant jeune homme, j'eus
honte d'être si peu utile au monde; j'épousai Suzanna Howard; ma maison
en devint plus gaie et plus agréable; un nouveau principe anima toutes
mes actions... Mariez-vous, M. Frémont-Hotspur, mais épousez une femme
laborieuse; car, qu'un homme travaille, qu'il s'épuise en sueurs, qu'il
fasse produire à la terre les meilleurs grains, et les fruits les plus
exquis, si l'économie de la femme ne répond pas à l'industrie du mari,
le repentir suivra de près... M. Frémont-Hotspur, pourrait-on, sans
indiscrétion, vous demander le nom de celle à qui s'adressent vos
voeux!...

Le jeune Américain fut un peu embarrassé par cette question, mais il
résolut d'en finir...

--M. Percy, me croyez-vous uniquement saisi de l'humeur voyageuse qui,
chaque année, enlève aux États atlantiques de nombreuses phalanges de
cultivateurs?... Le docteur Franklin dit que «trois déménagements
équivalent à un incendie;» or, j'ai fait naufrage sur les côtes de
l'Écosse... _premier déménagement_; et comme on n'échappe jamais d'un
écueil sans courir d'autres dangers, je fis un second naufrage sur les
côtes de France... _deuxième déménagement_; je ne sais ce qui m'attend
dans l'Orégon, mais celui qui fait naufrage une troisième fois a tort
d'en accuser Neptune; il est donc peu probable que j'eusse quitté le
Kentucky, si la Dame de mes pensées y eût été...

--D'accord,--dit Percy.

--Il est encore moins probable qu'elle se trouve dans l'Orégon, pays que
je ne connais pas... vu que je n'y ai jamais fait naufrage...

--C'est logique...

--Le docteur Franklin dit encore,--continua Frémont-Hotspur;--que si
vous voulez que vos affaires se fassent, _allez y vous-même_; si vous ne
voulez pas qu'elles se fassent... _envoyez-y_...; or, mes affaires ne
sont pas de celles qui se font par procuration; la compagne que je
cherche ne peut donc être bien loin, et si dans deux mois je ne suis pas
marié... j'embrasserai la vie sauvage...

Aaron Percy comprit enfin.

--M. Frémont-Hotspur,--dit-il au jeune Américain,--vous êtes un homme
laborieux, et élevé dans les plus purs sentiments démocratiques; vos
qualités vous ont conquis l'estime générale; je serai fier de vous
nommer mon gendre...

--Vous comblez tous mes voeux,--dit Frémont-Hotspur avec joie.

--Mais ne concluons rien avant d'avoir consulté Julia; je doute,
cependant, qu'elle se refuse à... l'_annexion_...

Les deux pionniers parcoururent une grande partie de la prairie, en
gardant le plus profond silence; les oiseaux fuyaient à leur approche;
les antilopes se levaient presque sous les pieds des chevaux; rien ne
surpasse leur légèreté et leur délicatesse; elles habitent les plaines
découvertes; sauvages et capricieuses, promptes à prendre l'alarme,
elles bondissent, et fuient avec une rapidité qui défie la balle du
chasseur; quand elles effleurent ainsi les prairies pendant l'automne,
leurs couleurs fauves se confondent avec les teintes des herbes
desséchées, et l'oeil peut à peine les suivre. Tant qu'elles se tiennent
en plaine, elles sont en sûreté; mais la curiosité les entraîne souvent
à leur perte. Les sauvages, pour les tuer, ont recours à un stratagème
qui manque rarement son effet; ils se cachent dans les herbes, et
attachent, à un bâton fiché en terre, un morceau de drap rouge ou blanc;
les antilopes approchent en troupes, et les chasseurs leur décochent
alors des flèches avec leur adresse sans égale.

--Halte!--s'écria Aaron Percy d'une voix de stentor, lorsque le waggon,
qui marchait en tête, ne fut plus qu'à quelques pas de l'endroit où il
se tenait avec son jeune lieutenant.--M. Frémont-Hotspur, examinons les
voitures.

Les deux pionniers descendirent de cheval, et commencèrent l'inspection.
La plupart des émigrants avaient beaucoup d'enfants; Aaron Percy en
comptait sept. Lorsqu'il arriva à son waggon, qui se trouvait au milieu
de la file, la _bégayante couvée_ était en émoi; l'apparence lugubre de
la forêt, la solitude dans laquelle ils se trouvaient, tout faisait
vivement sentir aux petits Américains la privation des biens qu'ils
avaient quittés;... aussi pleuraient-ils à chaudes larmes...

--Qu'est-ce que j'entends! et vous aussi ma fille Julia!--s'écria Percy
avec autant de sévérité qu'il en pouvait montrer à une créature si
douce,--que veut dire cette terreur? est-ce ainsi qu'on commence un
_établissement_? Nos pères, persécutés en Europe, n'abordèrent-ils pas
sur ce continent, où ils ne trouvèrent ni vaches, ni chèvres?... et nous
avons tout cela, nous!!... Cessez donc de verser des larmes; nous avons
un but qu'il faut atteindre, et plutôt que d'abandonner notre projet
d'arriver les premiers dans l'Orégon, je livrerai aux périls du désert
tout ce que nous possédons, et si c'est la volonté de Dieu, notre
existence même!...

--Nous aurons tous du courage,--dit mistress Suzanna Percy avec
calme;--prions l'Etre-Suprême de nous accorder la santé, c'est tout ce
dont nous avons besoin. Votre mère n'a point de craintes, enfants; elles
sera toujours près de vous;--ajouta la courageuse Américaine.

Ce langage simple les rassura, et leur ancienne maison, leurs jeux,
leurs petits compagnons, et tous les charmes du Kentucky s'effacèrent de
leur souvenir...

Mistress Suzanna Percy était une femme courageuse et résignée; le
pionnier n'eût su mieux placer ses affections, et il avait toujours
trouvé en elle une amie pleine de douceur et de dévouement... Si
l'Américain veut être heureux, dit un proverbe du pays, qu'il consulte
celle que le ciel lui a donnée pour compagne. Le lecteur connaît sans
doute la base de la prospérité de nos familles; cette prospérité est
uniquement fondée sur l'utilité réciproque de l'homme et de la femme,
c'est-à-dire sur l'ordre d'un travail réglé et assidu, et sur cet amour
fondé sur la conscience du devoir. Les mariages sont, en général, très
heureux dans notre Amérique, parce que les jeunes personnes n'ont, le
plus souvent, d'autre dot que leurs vertus et leur esprit d'économie; le
bien-être d'une famille dépend donc, en grande partie, du savoir, de
l'intelligence et de l'habileté de la femme. Dans nos habitations,
jetées, pour ainsi dire, au milieu des forêts, nous goûtons un bonheur
réel, ce bonheur qui se trouve au sein d'une famille bien ordonnée et
dont les membres sont étroitement unis, car les affections sociales sont
d'autant plus durables et plus énergiques qu'elles sont sans
distractions et plus concentrées.

--Écoutez, enfants,--reprit Aaron Percy;--écoutez les instructions de
vos parents; étant moi-même fils d'un père qui m'a élevé, et d'une mère
qui m'a chéri comme si j'eusse été leur unique soutien, vous me devez le
même respect que je leur portais. Enfants, notre sentier sur la terre
est difficile et rude, car la sagesse se tient sur les lieux les plus
élevés; pour y marcher avec assurance, il faut que les faibles
s'appuient sur les forts. Honorez donc vos parents qui éclairent vos
premiers pas; vous manquez d'expérience, il est donc nécessaire que vous
soyez guidés dans la bonne voie par leur raison. La nature vous commande
de les respecter, de leur obéir et de prêter une oreille docile à leurs
enseignements et à leurs conseils. Si vous ne pouvez encore partager
leur tâche, rendez-la-leur moins rude en vous efforçant de leur
complaire et de les aider selon votre âge et vos forces... Ecoutez,
enfants; c'est pour vous que nous avons entrepris ce nouvel
_établissement_; nos peines seront légères si vous êtes tous
industrieux; avec une volonté ferme, peu d'obstacles sont
insurmontables: je vous promets, à chacun, cinq cents acres de terre au
moins, quand vous songerez à vous marier; mais n'épousez que des femmes
sages et laborieuses, car _une femme querelleuse_, dit le roi Salomon,
_est comme un toit d'où l'eau dégoutte toujours; il vaudrait mieux
demeurer en un coin, sur le haut de la maison, que d'habiter avec une
femme querelleuse dans un domicile commun; le père et la mère donnent la
maison et les richesses, mais c'est le Seigneur qui donne à l'homme une
femme sage... Enfants, celui qui a trouvé une bonne femme, a trouvé un
grand bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie_... Vous
rappelez-vous ce que je vous lisais l'autre jour dans mon livre?... on
représentait anciennement un homme tressant une corde de paille, et une
biche mangeait cette corde à mesure qu'il la tressait; quelle est la
morale de cette histoire, Albert?--demanda Aaron à un petit garçon de
douze ans qui s'essuyait les yeux en soupirant.

--Cet homme était, sans doute, un artisan laborieux, qui avait une femme
peu économe; de sorte qu'elle avait bientôt dépensé ce que le pauvre
diable avait amassé à la sueur de son front...

--Oui, à la sueur de son front, c'est vrai, c'est vrai,--reprit le bon
père;--mais, écoutez-moi, Albert; à vingt-et-un ans, je vous donnerai ce
que vous avez vu tracé en encre rouge sur ma carte de l'Orégon; vous
aurez donc trois cents acres de terre, et une chute d'eau; vous y
construirez un _mill_ (moulin): vous vous rappelez sans doute ce que je
disais hier, Albert? Si la roue d'un moulin dépasse quatre mètres de
diamètre, elle doit avoir en vitesse, une force telle qu'elle fasse au
moins cinq tours par minute, ou un tour toutes les _douze_ secondes;
vous me comprenez, n'est-ce pas, Albert?...

--Oui «Pa»[59].

  [59] Pa, pour papa.

--Vous savez qu'autrefois on laissait perdre une grande partie de la
force motrice; aujourd'hui, au contraire, on met à profit les lois
rigoureuses de la mécanique. Entre autres perfectionnements... car il
faut perfectionner, n'est-ce pas, Albert?...

--Oui, «Pa.»

--Entre autres perfectionnements, dis-je, on a substitué des axes et des
roues en fonte et en fer, aux roues et aux axes en bois; et tandis
qu'anciennement on donnait à chaque moulin une roue hydraulique
particulière, on n'établit plus maintenant qu'une seule roue hydraulique
pour mettre en mouvement autant de moulins que peut le permettre la
force motrice de l'eau qu'on possède... Cependant en présence des
découvertes de chaque jour (car il faut perfectionner, vous en convenez
vous-même, n'est-ce pas, Albert?... la tendance directe du progrès étant
de substituer à la force de l'homme, dans tous les labeurs matériels,
les forces brutes de la nature soumises à l'empire de son intelligente
volonté); en présence des découvertes de chaque jour, dis-je, on a peine
à comprendre comment les petits meuniers ne cherchent pas à sortir de
l'ancienne routine, si contraire à leurs intérêts;--les yeux du petit
garçon brillaient--ce n'est point que je fasse peu de cas de votre
opinion, Albert? mais vous convenez vous-même qu'il faut
_perfectionner_, or, ce mot équivaut à ceci «_qu'il faut renoncer à
l'ancienne routine_.» Certes, je respecte votre avis, Albert; mais vous
me permettrez de vous exposer, avec la franchise d'un sincère ami de la
vérité, mon opinion qui n'est pas méprisable en ceci... car, après tout,
j'ai de l'expérience;--et pour donner plus de poids à son argument, le
vieillard ôta son bonnet de peau et laissa voir ses cheveux blancs:
l'enfant cessa de sangloter et l'écouta respectueusement.--Je disais
donc, que les petits meuniers n'ont à leur disposition qu'une force
minime et ils continuent néanmoins à employer des meules dont les
dimensions et le défaut de _rayonnage_ réclament une grande puissance
d'action... vous m'entendez, Albert? de là résulte pour eux un _chômage_
fréquent qui les prive de tout gain; ajoutez à cela que leur manière de
moudre échauffe la farine, la détériore et la rend moins productive dans
la panification, chose essentielle, n'est-ce pas, Albert?

--Oui «Pa».

--Vous savez que les moulins les plus ordinaires se composent d'une roue
extérieure qui est mise en mouvement par l'eau; votre maître, M. Harris
et vous, êtes partisans de ce système; il est possible que vous ayez
raison Albert; le procédé est assez simple: si je vous ai bien compris
tantôt (et nous reviendrons sur cette discussion), si je vous ai bien
compris, dis-je, au centre de la roue dont nous avons parlé, passe un
_essieu_ soutenu par deux _pivots_; à la partie de l'essieu qui donne
dans le moulin est attaché un _rouet_ à la circonférence duquel sont
implantées quarante huit chevilles qui s'engrennent dans la _lanterne_,
laquelle est composée de deux _plateaux_ qui la terminent en haut et en
bas, et de neuf _fuseaux_ qui forment son contour... avez-vous une
observation à faire, Albert?

--Non «Pa»; cependant n'oubliez pas que la _lanterne_ est traversée par
un axe de fer, qui d'un bout porte sur le _palier_...

--Certes, Albert; et si je vous ai bien compris le _palier_ est une
pièce de bois d'environ un demi pied de largeur, sur cinq pouces
d'épaisseur et neuf pieds de longueur entre ses deux appuis, et qui, de
l'autre bout, supporte à son extrémité la _meule_ supérieure, laquelle
est mise en mouvement par la _lanterne_, qui, elle-même, est mue par le
_rouet_. N'avez-vous aucune objection à faire, Albert?

--Non, «Pa.»

--Je continue donc; les meules sont renfermées dans un _cintre_ de bois
de la même forme. La meule inférieure, qui est immobile, forme un _cône_
dont le _relief_ depuis les _bords_ jusqu'à la _pointe_, est de neuf
lignes perpendiculaires; la meule _tournante_ ou supérieure en forme un
autre en _creux_, dont l'enfoncement est d'un pouce environ. Vous ai-je
bien compris, Albert?

--Oui, «Pa,» mais il faut dire que le choix des meules est chose _très
importante_, quel que soit le moulin...

--C'est vrai, Albert; je terminerai, en disant que pour chaque moulin du
_système anglais_, il faut au moins la force de trois chevaux, et celle
de quatre chevaux pour nos grands moulins à meules de six pieds: la
force d'un cheval est représentée par cent soixante livres d'eau élevée
à un mètre par seconde... Mais nous reprendrons cette discussion,
Albert; vous me permettrez de développer mon système... Quant à vous,
Arthur--un petit garçon de sept ans--vous entretenez l'esprit de
_rébellion_ dans la caravane!... Je m'aperçois que vous vous abandonnez
aux penchants que l'on doit sans cesse combattre et réprimer!... Vous
serez donc l'éternel jouet des passions! mais après la faute viennent
les regrets et les remords; le calme et l'inaltérable contentement sont
le partage d'une conscience pure; soyez donc plus sage: vous savez que
je vous ai promis de vous faire travailler chez le charpentier... Et
vous ma Jenny--(c'était une petite fille de dix ans qui sanglotait près
de sa mère)--aidez vos parents, et soignez bien vos moutons et vos
chèvres; vous savez que les moutons sont sujets au _spleen_ (mélancolie)
comme les hommes; il faut leur donner souvent du sel et y mêler un peu
de soufre broyé avec de l'antimoine. S'il neige dans le pays où nous
allons, vous ferez balayer votre basse-cour, Jenny, car les moutons
deviennent aveugles lorsque la neige dure longtemps...

--Cependant «Pa»,--observa la petite fille--ma tante Molly me disait
qu'il valait mieux leur construire un parc bien couvert; les moutons
sont les plus délicats des animaux, et doivent toujours être à l'abri
des injures du temps; ayant plus chaud dans les parcs qu'en plein air,
ils mangent beaucoup moins, ce qui économise le fourrage... Ma tante
Molly m'a appris aussi que plus il fait froid, plus la nourriture des
bestiaux doit être grossière, le meilleur fourrage devant être réservé
pour l'époque du dégel qui relâche leurs dents, et les affaiblit...

--Tout cela est vrai, ma Jenny:--dit Aaron--votre tante Molly est une
excellente ménagère; elle ne peut vous avoir appris que des choses
utiles; vous ferez donc comme vous le jugerez convenable; nous comptons
tous sur votre diligence pour nous approvisionner abondamment de miel et
de sucre d'érable...

La petite Jenny essuya ses larmes, et descendit de voiture; aussitôt les
poulains de hennir, les moutons et les chèvres de bêler; jamais concert
de basse-cour ne fut plus bruyant; tous s'empressent d'accourir à sa
voix, les plus agiles arrivant les premiers. Jenny répand du sel sur des
feuilles placées à une certaine distance les unes des autres; car, comme
les hommes, les animaux ont des passions qui les excitent; ils
connaissent la jalousie, la rancune et le plaisir de la domination; les
plus forts, arrogants et impérieux, profitent de leur supériorité, et en
abusent pour anticiper sur la part des plus faibles, qui mourraient de
faim, sans une surveillance particulière, ou l'usage des subdivisions
dans les basses cours. Chaque mouton, chaque chèvre de la caravane avait
son nom, et obéissait quand Jenny lui parlait; elle faisait mettre des
entraves de cuir aux jambes des plus obstinés; une chèvre (chose
inouie!) fut fouettée trois fois pour la même faute!! Les poulains,
inquiets et farouches, osent à peine approcher; ce n'est cependant pas
la voix qui doit un jour leur commander; ils caracolent dans la prairie,
leur crinière flottant au gré du vent, et distribuent des ruades aux
pauvres chevaux attelés aux waggons; ceux-ci prennent la chose assez
philosophiquement, et se consolent en _pensant_ que les harnais qu'ils
humectent actuellement de leurs sueurs, serviront, un jour, à dompter
les petits insolents qui viennent les insulter, comme on dit, _jusqu'à
la bride_. Jenny reste immobile; les poulains les plus hardis font un
pas puis s'arrêtent, les jambes pliées et prêtes à se détendre comme des
ressorts; ils font un autre pas, puis s'arrêtent encore; enfin, rassurés
par l'immobilité de Jenny, ils s'approchent en tremblant de tous leurs
membres; leurs yeux saillants brillent et roulent dans leurs orbites;
leurs mères leur lèchent l'encolure pour les encourager; ils tendent
enfin le cou, tirent la langue, et savourent le sel que la petite fille
leur présente à pleine main... Un chevreau, qui voyageait en voiture
avec la famille Percy, fut déposé sur l'herbe; il fit mille cabrioles en
bondissant sur le gazon de la prairie, et après avoir reçu les caresses
maternelles en remuant la queue, il revint prendre sa place ordinaire
dans les bras de la petite Jenny. On eût dit un de ces daims du pays
d'Akra, qui n'ont pas plus de dix pouces de hauteur, et dont les jambes
ressemblent à de petites baguettes. Rien, au dire des voyageurs, n'est
si doux si joli, si caressant que ces petites créatures; mais elles sont
si délicates qu'elles ne peuvent supporter la mer, et meurent toutes
avant d'arriver en Europe. Les moutons de la caravane étaient superbes,
grâce aux soins de Jenny qui se fût privée de tout pour ses ouailles...

Nous avons vu qu'Aaron Percy parlait à ses enfants comme à des petits
hommes. Cependant le sage roi, Salomon, nous a transmis quelques maximes
qui peuvent trouver leur application; les voici telles qu'elles sont
consignées dans la Bible:

                   *       *       *       *       *

Celui qui épargne la verge, hait son fils; mais celui qui l'aime
s'applique à le corriger.

                   *       *       *       *       *

La verge et la correction donnent la sagesse; mais l'enfant qui est
abandonné à sa volonté couvrira sa mère de confusion.

                   *       *       *       *       *

La folie est liée au coeur des enfants, et la verge de la discipline
l'en chassera.

                   *       *       *       *       *

N'épargnez point la correction à l'enfant; car si vous le frappez avec
la verge, il ne mourra point; vous le frapperez avec la verge, et vous
délivrerez son âme de l'enfer.

                   *       *       *       *       *

Elevez bien votre fils, il vous consolera, et deviendra les délices de
votre âme[60].

  [60] Voy. la Bible. _Proverbes de Salomon_.

                   *       *       *       *       *

Luther dit quelque part: «Qu'il faut fouetter les enfants, mais qu'il
faut aussi les aimer»... Nous sommes de l'avis de Luther...

Revenons à nos pionniers; que feront-ils pour prévenir les accidents,
les maladies qui peuvent affliger leurs familles? Il est aussi
impossible de prévoir tous les maux qu'il est peu prudent de chercher à
les deviner. Du reste, dans le nombre des émigrants, il y en a toujours
un qui est à la fois mécanicien, laboureur, médecin... suivant la
circonstance...

Aaron Percy, assisté de Frémont-Hotspur, continua l'inspection des
voitures. Le waggon qu'_habitait_ mistress Suzanna Percy et ses enfants
avait été grandement endommagé par les cahots de la route, et
nécessitait une prompte réparation. Pendant l'examen qu'en fit le vieux
pionnier, miss Julia, sa fille, avança la tête hors du chariot, et
Frémont-Hotspur osa regarder cette belle créature... Sa jeunesse, sa
douce modestie, ses charmes simples mais puissants, tout cela formait un
ensemble auquel le jeune pionnier ne put résister.

A la vue du lieutenant de son père, la joie se peignit sur les traits de
la belle Américaine; Frémont-Hotspur toucha son bonnet de peau et salua:
mistress Suzanna et sa fille s'inclinèrent légèrement.

--M. Frémont-Hotspur,--dit Percy,--les roues du waggon des dames se
fendent; l'essieu crie; profitons de cette halte pour tout réparer... Du
reste nous pouvons dresser ici nos tentes, et y attendre nos amis...

--Ce waggon, est le vaisseau de Thésée,--dit Frémont-Hotspur,--renouvelé
pièce à pièce, il n'aura bientôt plus rien de lui-même...

Percy explora ensuite les environs, et découvrit que la colline,
s'abaissant à son revers par une pente insensible et douce, les
conduirait sans dangers dans un pays charmant, où se trouvaient réunies
les trois choses qui leur étaient indispensables, l'eau, le bois et le
fourrage. Mais pour arriver dans cette riante prairie, il fallait
d'abord franchir une colline presque inaccessible, ou faire un long
circuit dont le pionnier ne connaissait pas le terme. Persuadé que la
patience et la ferme volonté triomphent de tout, Aaron Percy avait peine
à croire que cette entreprise fût plus difficile pour la caravane, que
ne l'avait été le passage des Alpes aux armées d'Annibal, de
Charlemagne, et de Bonaparte; or, Annibal, Charlemagne et Bonaparte
avaient franchi les Alpes... Aaron se disposa donc à gagner le terrible
sommet... ce qui ne pouvait s'effectuer sans les plus grandes
précautions... On conduit les chariots les uns après les autres; huit
chevaux traînent péniblement le premier... Il touche presque au but,
mais la chaîne qui retient l'attelage se rompt, et la voiture roule
rapidement jusqu'au pied de la colline... Aaron la suit des yeux; vingt
fois il la voit près de culbuter dans les ravins qui bordent la route...
enfin elle s'arrête le long d'un torrent; les pionniers poussent un cri
de joie, puis immédiatement ils disposent tout pour une seconde
ascension... Aaron suivait involontairement les mouvements du waggon, et
semblait le redresser par ceux de son corps et les gestes de ses bras:
chaque secousse retentissait jusqu'au fond de son coeur; enfin le
véhicule atteignit le sommet de la colline, et s'avança dans la plaine
par une pente des plus douces. Les pionniers descendirent avec autant de
plaisir et de tranquillité qu'ils avaient eu de peine de l'autre côté,
et ils campèrent sur les bords d'une petite rivière tributaire du
Missoury; des eaux fraîches et limpides arrivaient de tous côtés, des
montagnes de l'Ouest. Le lieu choisi par Aaron Percy était un de ces
sites qui prouvent que l'imagination des poètes n'est pas toujours
au-dessus de la nature et de la vérité; de riantes collines, couronnées
de superbes bouleaux, se prolongeaient au loin, offrant à l'oeil cent
bocages naturels et variés. Les voyageurs firent leurs dispositions pour
la nuit; on dressa les tentes, et les jeunes gens roulèrent les waggons
de manière à former une espèce de poste avancé qui devait protéger le
camp contre toute surprise nocturne.



L'ENFANT DU NANTUCKET.

  Je ne suis nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir, ou
  asseurer chose qui ne feust véritable. J'en parle comme un gaillard
  onocrotale... J'en parle comme Saint-Jean l'Apocalypse... _Quod
  vidimus, testamur_.

  (Rabelais. _Gargantua_.)

  Fais-moi le plaisir de me dire à quelle profession tu es propre? As-tu
  fait ton droit? as-tu étudié la médecine? pourrais-tu être professeur
  de mathématiques? saurais-tu au moins faire des bottes, ou même tracer
  un sillon droit avec la charrue?

  (George Sand. _André_.)

CHAPITRE III.


L'agrément du lieu n'était pas le seul motif qui avait déterminé nos
pionniers à s'y arrêter; nous avons vu que les chariots, pour la plupart
en mauvais état, nécessitaient une prompte réparation... Le soleil
descendait à l'horizon; les montagnes commençaient à prendre une teinte
plus sombre, et le hibou faisait entendre son chant lugubre. Avant la
nuit, les jeunes gens firent un abattis de branches d'arbres, et
formèrent une espèce de parc pour les bestiaux; pendant ce temps,
mistress Percy, sa fille, et les femmes des pionniers allemands,
s'occupaient du souper. Il était cinq heures du soir; on avait envoyé
les bestiaux au pâturage, sous la garde de quelques fidèles dogues.

Le soleil disparut enfin derrière les montagnes qui bornaient l'horizon
à l'Ouest, laissant après lui une longue traînée de lumière; toutes les
familles faisaient cercle autour de leurs feux respectifs; le café, le
chocolat, les gâteaux, les confitures, les tranches de boeuf fumé, un
excellent repas, enfin, succédait au plaisir de la conversation. La
belle et bonne miss Julia Percy, faisait une égale répartition de
biscuit au lait, de bon fromage à la crême et de tasses de thé bien
sucrées; on eût dit la Charlotte du Werther. «Six enfants se pressaient
autour d'une jeune fille; elle tenait un pain _bis_ dont elle
distribuait les morceaux à chacun en proportion de son âge et de son
appétit; elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec
tant de naïveté!!... toutes les petites mains étaient en l'air avant que
le morceau fût coupé[61]» Aaron Percy observait avec intérêt les
pionniers groupés autour des divers feux, et faisant honneur à leur
souper.

  [61] Goethe. _Werther_.

--Mistress Percy--dit-il à sa femme--il me semble que les vaches sont
bien en retard; il fait nuit, et nos deux dogues-bouviers, Hercule et
Goliath, ne donnent pas signe de vie.--Au même instant on entendit des
beuglements et le tintement des clochettes; c'étaient les vaches que
ramenait un des chiens.--Enfin les voilà... quoi! Goliath est seul avec
cinq vaches! Que sont devenus Hercule et Betsy?...

Au nom de Betsy on vit briller les yeux de la petite Jenny qui
affectionnait cette vache; ne la voyant pas venir, elle se mit à pleurer
à chaudes larmes, en disant que _certainement_ les loups avaient mangé
Betsy; tout le camp était en émoi: on se mit en quête de la vache qui
parut bientôt accompagnée du fidèle Hercule; on s'empressa de la traire
comme les autres, et Jenny lui donna sa portion de sel, mais non sans
l'avoir grondée; le chien reçut force caresses, et il lui fut bien
recommandé de ne jamais se départir de sa vigilance.

Frémont-Hotspur et un irlandais nommé O'Loghlin se retirèrent dans leur
tente commune, après avoir été invités par mistress Percy à venir _faire
la conversation_ après le souper, en compagnie de quelques autres
pionniers, allemands et américains; on devait manger un _pudding_.
Semblable à la femme du bon vicaire de Wakefield, chaque maîtresse de
maison se pique de faire de _merveilleuses tartes_, des _puddings
tremblants_ et des crêmes délicates. Le repas du soir fut promptement
terminé, et les travaux légers qui occupent, le soir, les familles
américaines, succédèrent aux fatigues de la journée; le bruit des rouets
annonçaient assez l'industrie des femmes. Plusieurs jeunes _ladies_
lisaient; la lecture des bons livres, à laquelle les femmes américaines
sont accoutumées dès leur jeunesse, donne à leur conversation un degré
d'intérêt, et un fonds de connaissances solides qu'on trouve rarement
ailleurs.

Quand Hotspur et les autres pionniers se rendirent à l'invitation qui
leur avait été faite, Aaron Percy, sa femme et leur fille allèrent
au-devant d'eux. Le feu, qui brillait, rendit la lumière des torches
inutile; le bruit des rouets cessa, et les jeunes demoiselles
s'assemblèrent pour causer; plusieurs grosses allemandes _ayant, pour
saler les porcs, d'aussi bonnes mains que femmes qui soient au monde_,
les écoutaient, le sourire sur les lèvres.

--M. Hotspur--dit mistress Percy au jeune américain, en lui versant du
thé--pensez-vous que nous soyons inquiétés par les sauvages pendant
notre trajet? Rarement de pareils voyages s'effectuent aussi
pacifiquement.

--La nuit dernière, les hurlements de nos chiens semblaient annoncer
l'approche des sauvages,--répondit Frémont-Hotspur,--et quelques-uns de
nos amis d'Allemagne prétendent qu'ils ne se mettent jamais à table,
sans que quelque petit bruit éloigné ne vienne les inquiéter. Ils
commencent à se décourager; l'appétit va mal; ils ne sauraient manger
morceau qui leur profite; jamais un plaisir pur, toujours assauts
divers; enfin, comme le lièvre de la fable, tout leur donne la fièvre:
leur sommeil, disent-ils encore, est souvent interrompu par une
succession de rêves effrayants; je les rassure de mon mieux, en riant de
leurs terreurs.

On servit le pudding; miss Julia était la _majordome_, et faisait les
honneurs.

--Qui nommerons-nous pour _speaker_[62] ce soir?--demanda Aaron Percy.

  [62] Orateur, conteur.

Plusieurs dames prononcèrent le nom de Hotspur; les pionniers
approuvèrent ce choix, et le jeune Américain fut proclamé speaker, à
l'unanimité.

--Les dames,--dit Frémont-Hotspur en saluant le groupe,--me permettront
de les consulter sur le choix d'un sujet.

--Vous avez passé votre jeunesse sur l'Océan,--observa miss Julia;--vous
serait-il agréable de nous raconter quelque scène maritime?... vous avez
dû faire la pêche de la baleine?...

--Tous les habitants du Nantucket[63] commencent par là,--répondit
Frémont-Hotspur;--on est d'abord simple baleinier; cet apprentissage,
dangereux et pénible, est regardé comme indispensable. Il n'y a point
d'école plus profitable; les jeunes gens passent par les grades de
_rameurs_, de _pilotes_ et de _harponneurs_; la pêche forme donc une
pépinière de marins accoutumés à une vie laborieuse et dure; si la
fortune leur destine de grandes richesses, l'expérience leur apprend ce
qu'il a coûté de peines et de fatigues à leurs parents, pour amasser les
biens qu'ils possèdent. Ces dames me prient de leur raconter quelque
scène maritime? c'est l'histoire de ma vie qu'elles me demandent; mais
il n'y a rien que je ne fasse pour être agréable à la société. Les
grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, dit-on, parce
qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait, que de ce qu'ils
disent. Je crois devoir adopter le système contraire, et mettre une
grande ostentation dans les récits de mes _hauts faits_... pour en
relever l'importance:

  [63] L'île de Nantucket, dans l'État de Massachusetts, au sud du cap
    Cod, est un banc de sable aride; ses habitants se livrent à la
    pêche.

Je naquis dans l'île de Nantucket, par conséquent dans le voisinage de
la mer; tout habitant des côtes se familiarise avec elle, la brave, et
parvient à la dompter. L'habitude d'en affronter les périls rend les
hommes plus courageux, plus entreprenants, et les voyages maritimes
étendent le cercle de leurs connaissances. J'entendais souvent mon père,
qui était marin, raconter les aventures de sa jeunesse, ses expéditions,
ses premiers exploits enfin. Ces récits firent naître en moi un goût
précoce pour le même genre de vie.

Je n'avais encore que huit ans lorsque j'accompagnai le vieillard dans
une de ses excursions; nous fîmes naufrage sur les côtes d'Ecosse; un
pêcheur nous recueillit; mon père trouva facilement un emploi, car il
était connu dans ce pays pour un audacieux marin. La cabane de notre
bienfaiteur était merveilleusement située; je n'ai vu, de ma vie, un
endroit plus propre à développer les idées contemplatives. Mes yeux
s'étendaient involontairement sur la surface immense qu'ils avaient
devant eux; je respirais les vapeurs salines dispersées par le choc
perpétuel des flots, se poursuivant les uns les autres, comme s'ils
eussent été soumis à une impulsion régulière et invisible; le soir, je
m'endormais à leur bruit déchirant; le jour, je m'élançais avec
transport au sommet des rocs; je découvrais alors le vaste Océan avec
ses formes variées de sublimité et de terreur; les rochers, les
précipices dont la vue glace d'effroi, tout cela me ravissait; les
femmes des pêcheurs me chantaient, d'une voix rauque, et aussi bruyante
que celle de l'Océan, les anciennes ballades, et les entreprises
périlleuses des rois de la mer. Debout sur le faîte des rochers, et
suspendu en quelque sorte au-dessus des précipices, je livrais de
furieux combats aux oiseaux dont je voulais dérober les oeufs... mais on
vint m'arracher à cette vie active pour m'enfermer dans une école; moi,
à qui le calme faisait peur!... Il me fallait des obstacles, des
fatigues, des périls à braver, de grandes infortunes à supporter;
il me fallait des naufrages enfin!... avez-vous vu la mer en
courroux?--continua Frémont-Hotspur avec enthousiasme,--il faut la voir
quand elle s'émeut, la furieuse! quelles vagues elle entasse!... l'écume
vole jusqu'au sommet des rochers où se tient le spectateur
émerveillé!... C'est alors que les flots présentent le plus splendide
spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler!... Avez-vous vu
périr un bâtiment?... que d'émotions on éprouve! quel bonheur de pouvoir
sauver des frères!... A l'école, on crut remarquer en moi de grandes
dispositions pour l'état ecclésiastique, et il fut décidé que je serais
élevé pour être un jour un des plus zélés défenseurs de l'Eglise. Je
débutai; _ne forçons point notre talent_; on nous l'a dit en bon
français; mes sermons étaient secs et arides comme la plante qui croit
dans le sable; j'étais loin d'avoir l'onction du docteur Blair;
définitivement, je n'étais point né pour cette vocation; peu zélé,
d'ailleurs, et plus sensible à la poésie des combats, je me décidai à
affronter encore une fois le courroux du Dieu au fatal trident.
M'émancipant de ma propre autorité, je m'élançai sur les traces de mon
père, au risque d'écumer la mer pendant dix ans, comme Télémaque à la
recherche d'Ulysse; je commençai mon Odyssée par un second naufrage;
évitez les côtes de Bretagne; autrefois, dit la chronique, un boeuf,
promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
écueils... Non loin de là, est l'île de _Sein_; c'était jadis la demeure
des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrages;
elles y célébraient leurs meurtrières orgies, et les navigateurs
entendaient avec effroi, de la pleine mer, le bruit des cymbales
barbares. Après ce second naufrage, sur les côtes de France, je
m'engageai à bord d'un baleinier Américain qui se trouvait alors à
Saint-Malo. J'écumai toutes les mers; je vis ces climats que le soleil
éclaire et abandonne alternativement, pendant six mois consécutifs. En
hiver, une nuit sombre étend son voile sur ces contrées; cependant, dans
ces parages désolés, les flots présentent quelquefois un spectacle
splendide; je veux parler des aurores boréales. Au moment où le météore
apparaît le ciel _fendille_; entre le Nord et le couchant on découvre un
arc lumineux d'où sortent et s'élèvent d'innombrables colonnes de
lumière; des torrents de feu s'écoulent sans cesse de cet inépuisable
source; mille rayons réunis en faisceaux, semblent couvrir la mer d'une
voûte d'or de rubis et de saphirs... Mais parlons un peu des moyens de
navigation... Un arbre flottant fut le premier navire; on imagina
ensuite de le creuser au moyen du feu; l'art un peu plus éclairé,
inventa les canots des Groënlandais, des habitants du Kamtchatka, etc.;
c'est en étudiant l'histoire des peuples sauvages qu'on apprend à
connaître toute l'énergie de l'espèce humaine. Le sauvage eut besoin,
pour vivre, d'atteindre les animaux qui fuyaient devant lui... il
inventa l'arc; obligé de demander sa subsistance à l'Océan, il
construisit des canots insubmersibles; si, pour sauver sa vie, il eût
été forcé de s'ouvrir un passage dans le sein d'un rocher de granit, il
l'eût creusé sans autre instrument qu'un caillou. Il faut dire aussi que
les circonstances font la moitié des frais. Les Phéniciens ayant peu de
ressources chez eux, furent les premiers qui osèrent s'aventurer sur mer
pour gagner des territoires plus fertiles: quant à la guerre, ils durent
trouver cette mode établie, et l'on ne se battit pas longtemps sans
faire un art de cette boucherie; de là l'organisation militaire, la
discipline, la tactique. Les Barbares faisaient leurs excursions sur des
bateaux nommés _camares_; ces bateaux étroits, renflés de la _coque_,
étaient charpentés sans aucune attache de fer ou d'airain[64]. Par les
gros temps et suivant la hauteur de la vague, ceux qui les montaient,
ajoutaient, à la partie supérieure, des cordages, des _ais_ qui
s'emboîtaient, et fermaient le navire comme un toit[65]. Ils voguaient
ainsi ballottés par les flots. La double proue des barques et la
facilité qu'ils avaient de changer le _coup de rame_, leur permettaient
d'aborder quand ils le voulaient, de l'avant ou de l'arrière, sans aucun
danger. Les Arabes ont encore des petits bâtiments qu'ils nomment
_trankis_, dont les planches ne sont pas clouées, mais _liées_, et comme
_cousues_ ensemble. Les historiens de l'antiquité nous apprennent qu'aux
Indes, on se servait de bateaux de roseaux; ces roseaux étaient aussi
gros que des arbres, ainsi qu'on pouvait le remarquer dans les temples
où l'on en plaçait comme objets de curiosité; l'intervalle qui existait
entre deux noeuds suffisait pour faire un bateau capable de porter trois
hommes[66]. Vous savez qu'Eléphantiasis était, autrefois, le terme de la
navigation sur le Nil; c'était le rendez-vous général des barques
éthiopiennes; _pliantes_ et _légères_, les bateliers les chargeaient
facilement sur leurs épaules, lorsqu'ils arrivaient aux portages[67].
Les barques des navigateurs de l'Orient doivent être solidement
construites, à cause des hippopotames, qui les percent quelquefois de
leurs défenses. Ces animaux ont beaucoup de force dans le cou et dans
les reins. On raconte (vous connaissez le proverbe; _tout voyageur est
un menteur_), on raconte, dis-je, qu'une vague ayant jeté et laissé à
sec, (sur le dos d'un hippopotame) une barque hollandaise chargée de
quatre tonneaux de vin, sans compter les gens de l'équipage, cet animal
attendit patiemment le retour des flots, qui vinrent le délivrer, et ne
fit aucun mouvement qui indiquât qu'il en fut fatigué. J'ai dit qu'ils
perçaient quelquefois les barques; on ne peut les éloigner, la nuit,
qu'au moyen de la lumière; une chandelle placée sur un morceau de bois,
et abandonnée au cours de l'eau, les empêche d'approcher. La route qu'un
navire des Indes fabriqué de joncs, parcourait en vingt jours, un navire
grec ou romain le faisait en sept[68]. Dans cette proportion, un voyage
d'un an pour les flottes grecques et romaines, était à peu près de trois
ans pour celles de Salomon. Deux navires d'une vitesse inégale ne font
pas leur voyage dans un temps proportionné à leur vitesse, dit le
célèbre Montesquieu; la lenteur produit souvent une plus grande lenteur.
Quand il s'agit de suivre les côtes, et qu'on se trouve sans cesse dans
une différente position; qu'il faut attendre un bon vent pour sortir
d'un golfe, en avoir un autre pour aller en avant, un navire bon voilier
profite de tous les temps favorables; tandis que l'autre reste dans un
endroit difficile, et attend plusieurs jours un autre changement. Un
navire qui entre beaucoup dans l'eau (comme ceux des Grecs et des
Romains, qui étaient de bois, et joints avec du fer) navigue vers le
même côté à presque tous les vents; ce qui vient de la résistance que
trouve dans l'eau le vaisseau poussé par le vent, qui fait un point
d'appui, et de la forme longue du vaisseau qui est présenté au vent par
son côté; pendant que, par l'effet de la figure du gouvernail, on tourne
la proue vers le côté que l'on se propose; en sorte qu'on peut aller
très près du vent, c'est-à-dire très près du côté d'où vient le vent.
Mais quand le navire est d'une figure ronde et large de fond, et que par
conséquent il enfonce peu dans l'eau, il n'y a plus de point d'appui; le
vent chasse le vaisseau, qui ne peut résister, ni guère aller que du
côté opposé au vent. D'où il suit que les vaisseaux d'une construction
ronde de fond sont plus lents dans leurs voyages; 1º ils perdent
beaucoup de temps à attendre le vent, surtout s'ils sont obligés de
changer souvent de direction; 2º ils vont plus lentement, parce que
n'ayant pas de point d'appui, ils ne sauraient porter autant de voiles
que les autres[69]...» Le même philosophe fait remarquer que l'empire de
la mer a toujours donné, aux peuples qui l'ont possédé, une fierté
naturelle, parce que _se sentant capables d'insulter partout, ils
croient que leur pouvoir n'a plus de bornes que l'Océan_... Parlons
aussi de la manière de voyager des peuples du Nord; ils se servent de
traîneaux tirés par des chiens; ces animaux, chez les habitants du
Kamtchatka, partagent la nourriture de la famille, et mangent dans la
même auge; ce sont les femmes qui en prennent soin. Les attelages sont
de huit chiens attelés deux à deux; les traits sont composés de deux
larges courroies qu'on leur attache sur les épaules; au bout de chaque
trait est une petite courroie qui, par le moyen d'un anneau, se fixe à
la partie antérieure du traîneau: une courroie tient aussi lieu de
timon: c'est encore une courroie qui sert de bride; elle est garnie d'un
_crochet_ et d'une chaîne qu'on attache au chien de _volée_. Le
conducteur se sert, pour fouet, d'un bâton crochu, long de trois pieds,
à l'extrémité duquel sont placés plusieurs grelots dont le son anime les
chiens; quand il veut arrêter, il enfonce le bâton dans la neige, et met
en même temps un pied à terre pour diminuer la vitesse par l'obstacle du
frottement. Ce véhicule, trop élevé comparativement à sa largeur, verse
aisément si le conducteur perd l'équilibre... Alors, les chiens, qui se
sentent soulagés, redoublent d'ardeur et ne s'arrêtent plus... heureux
si, dans sa chute, le voyageur peut se cramponner au traîneau; les
chiens s'arrêtent bientôt, fatigués de traîner le nouvel Hippolyte...
S'il se présente une colline, le conducteur doit la franchir à pied;
pour la descendre, il faut dételer les chiens, n'en laisser qu'un seul à
la voiture, et conduire les autres _en laisse_; impatients de regagner
la plaine, ils renverseraient conducteur, voiture et bagage. Les
voyageurs de ces pays sont exposés à de grands dangers; sortis de chez
eux par un temps calme, ils peuvent, à tout instant, être surpris par un
ouragan furieux, et ensevelis sous une montagne de neige... Dès le
commencement de la tempête, ils s'écartent du chemin, et cherchent un
refuge dans quelque bois; la neige, divisée par les rameaux des arbres,
ne peut s'y rassembler en un seul monceau, comme dans les plaines. Le
voyageur se couche, et attend la fin de l'ouragan qui dure quelquefois
une semaine. Les chiens sont d'abord très _sages_, plus sages qu'on
n'aurait droit de s'y attendre dans de pareilles circonstances; mais dès
que la faim se fait sentir, ils deviennent, (comme certaines gens)
insupportables, et dévorent les courroies de leurs attelages, celles qui
réunissent les différentes pièces du traîneau, et n'en laissent que la
charpente. En voyageant, ces peuples n'allument jamais de feu; ils
vivent alors de poissons secs. S'ils éprouvent le besoin de prendre
quelque repos, ils s'accroupissent sur la pointe des pieds au milieu de
la neige et des glaces, s'enveloppent de leurs habits, dorment d'un
profond sommeil, et se réveillent _frais_ et _dispos_! Un sybaryte ne
pouvait trouver le sommeil sur un lit de roses; cependant les rochers et
la terre glacée offrent un lit assez doux au sauvage fatigué. Quant aux
rennes, ils sont naturellement indociles, et ne perdent jamais
entièrement ce défaut; mais on les dresse au _traînage_. Ils s'emportent
souvent; les Koriaks, pour les réduire, leur attachent, sur le front, de
petits os armés de pointes; ils tirent fortement la bride, les piquent,
et ces animaux, qui se sentent blessés par devant, s'arrêtent aussitôt.
On peut faire, avec un bon attelage de rennes, trente-six lieues par
jour; mais le voyageur doit avoir soin de s'arrêter souvent pour les
laisser manger; sans cette précaution, ils les perdrait tous. Les
Koriaks qui possèdent de grands troupeaux de rennes, ne mangent que ceux
qui meurent de maladies, ou par accident. Ils les nourrissent, pendant
l'hiver, de mousse pétrie avec de la neige, dont ils forment une espèce
de pain dur comme le marbre. La partie aqueuse et glacée se fond dans la
bouche de l'animal qui trouve, dans la même pâte, et son fourrage, et sa
boisson. Pour suppléer à leur maladresse, et se procurer des
pelleteries, les Ostiacks dérobent, en été, de jeunes renards à leurs
mères, et les élèvent. Ils ont un singulier moyen de procurer à ces
animaux une plus belle fourrure et c'est aussi l'intérêt qui les rend
cruels; les renards maigres ayant le poil plus fin, et mieux fourni, ils
leur cassent successivement les pattes... afin que la douleur les
empêche d'engraisser... Ces peuples sont d'ailleurs si peu sensibles,
que s'ils ont besoin de colle, ils se tirent du sang du nez... à grands
coups de poing... Parlons maintenant du principal sujet de ce récit...
On distingue plusieurs espèces de baleines; je nommerai, par exemple,
celle du golfe de Saint-Laurent; elle a soixante-quinze pieds de long;
le _disko_, qui se trouve dans les mers du Groënland; le _right-whale_,
ou baleine de _sept pieds d'os_; elle a soixante pieds de long; le
_spermacetty_; les plus grandes donnent cent barrils d'huile; le
_hunch-back_ ou bossu; la _fine-back_ ou baleine américaine;
_sulphur-bottom_ ou ventre soufré; et le _grampus_... L'huile de baleine
est, (chez les insulaires) une boisson délicieuse; les jours de fêtes,
les vessies gonflées de cette liqueur épaisse et repoussante, sont
vidées avec profusion; les convives accueillent ce _nectar_ comme nous
recevrions les vins les plus exquis. La prise d'une baleine est célébrée
par une fête générale; la joie brille sur tous les visages; la côte
retentit de chants d'allégresse; l'énorme poisson est bientôt mis en
pièce; on voudrait le dévorer tout entier avant de quitter la place...
il est inutile de dire que la modération est toujours bannie de ces
repas... La pêche de la baleine est devenue l'école de nos plus hardis
navigateurs; il n'y a point de parage où ils n'aillent chercher ce
poisson gigantesque. Les habitants du Nantucket, sont les plus habiles
pêcheurs que l'on connaisse; leur audace est proverbiale; les femmes de
cette île veillent aux affaires de leurs maris pendant leur absence;
elles acquièrent bientôt l'expérience nécessaire à cette surintendance;
elles sont, en général, renommées pour leur prudence, et leur bonne
administration... Les navires les plus propres à la pêche de la baleine
sont ceux de cent cinquante tonneaux, et non les _hourques_, les
_bailles à brai_, les _bouées_ ou les _sabots_[70]... L'équipage de
chaque baleinier est toujours composé de treize personnes. Je dois aussi
vous décrire la _nacelle_; les _whale-boats_ (nacelles baleinières) sont
d'invention américaine; on les fait de bois de cèdre; rien n'égale leur
légèreté, si ce n'est la pirogue d'écorce des sauvages. Chaque nacelle
peut contenir six personnes, savoir: quatre _rameurs_, le _harponneur_
et le _timonnier_[71]. Il est absolument nécessaire qu'il y ait, à bord
de chaque vaisseau, deux de ces nacelles; si l'une est submergée dans
l'attaque de la baleine, l'autre, spectatrice du combat, doit lui porter
secours. Cinq des treize hommes, qui composent l'équipage des vaisseaux
baleiniers, sont presque toujours d'anciens matelots; on n'embarque
jamais personne qui soit âgé de plus de quarante ans; l'homme, après cet
âge, commence à perdre la vigueur et l'agilité indispensables pour une
entreprise aussi hasardeuse... Un des matelots du navire est toujours en
vedette, pour observer le _soufflement_ des baleines pendant que le
reste de l'équipage se repose dans une cabane construite sur le pont.
Lorsque la sentinelle découvre une _gamme_[72] il crie: «_awaïte
pauana!_» (je vois une baleine); l'équipage reste immobile et dans le
plus profond silence jusqu'à ce que le marin en faction ait répété une
seconde fois «_pauana!_» (une baleine)! et il descend immédiatement du
mât pour aider ses compagnons à lancer les deux nacelles chargées de
tous les ustensiles nécessaires... Quand elles sont arrivées à une
distance convenable, l'une d'elles _s'arrête sur ses rames_; elle est
destinée à être le témoin inactif du combat qui va se livrer... A la
proue de la nacelle _assaillante_, se tient le _harponneur_; c'est de
son adresse que dépend particulièrement le succès de l'entreprise; il
porte une veste courte, et étroitement attachée au corps par des rubans;
ses cheveux sont arrêtés _à la canadienne_, au moyen d'un mouchoir
fortement noué par derrière; dans la main droite, il tient l'instrument,
meurtrier, le _harpon_, fait du meilleur acier, et marqué du nom du
vaisseau; une corde, d'une force et d'une dimension particulières, est
roulée dans la nacelle avec le plus grand soin; une de ses extrémités
est fixée au bout du manche du harpon, et l'autre, à un anneau placé à
la _quille_ de la barque. Tout étant disposé pour l'attaque, les
pêcheurs rament dans le plus grand silence, et attendent les ordres du
_harponneur_; quand celui-ci s'estime assez près, il fait signe aux
rameurs d'_arrêter sur leurs avirons_; et, réunissant dans ce moment
critique, toute la force et toute l'adresse dont il est capable, il
lance le harpon. La baleine blessée, devient furieuse; quelquefois, dans
sa colère, elle attaque la nacelle, et la fracasse d'un seul coup de sa
queue...

  [64] Sine vinculo æris aut ferri connexa.

    (Tacite. _Hist._, lib. III.)

  [65] Donec in modum tecti claudantur.

    (_Idem._)

  [66] Ctesias. _Indic._

  [67] Namque eas plicatiles humeris transferunt, quoties ad cataractas
    ventum est.

    (Pline. _Hist. nat._)

    «Dans les Indes, dit Diodore de Sicile, les lieux voisins des
    fleuves et des marécages, portent des roseaux d'une grosseur
    prodigieuse; un homme peut à peine les embrasser: _on en fait des
    canots_.»

  [68] Voyez Pline, Strabon.

  [69] Montesquieu. _Esprit des lois_.

  [70] _Hourques_, _bailles à brai_, _bouées_ et _sabots_: petits
    navires d'une construction défectueuse.

  [71] J'emprunte quelques détails aux lettres de M. St John.

  [72] _Gamme_: baleine.

Hotspur fit une pause; l'Irlandais O'Loghlin parla chaleureusement en
faveur de ces hommes qui s'exposaient à de si grands périls pour
_éclairer_ leurs semblables; cette sortie apologétique fut vivement
applaudie par les auditeurs attentifs.

--Si la baleine était armée de la mâchoire du requin; si, comme ce
monstre, elle était vorace et sanguinaire, nos hardis navigateurs ne
reviendraient plus chez eux, amuser leurs femmes et leurs enfants du
récit de leurs merveilleuses aventures... Quelquefois le cétacé entraîne
la barque avec une telle vélocité, que le frottement de la corde fixée
au harpon, en enflamme les bords... Enfin, épuisée par la perte de son
sang, et par l'extrême agitation qu'elle se donne, la baleine meurt et
surnage...

--Mais n'arrive-t-il pas quelquefois qu'elle n'est que blessée?--demanda
miss Julia.

--Oui, miss,--répondit Hotspur;--alors pleine de vigueur alternativement
elle paraît et disparaît dans sa fuite, et entraîne la nacelle avec une
vélocité effrayante. Toujours à la proue, la hache à la main, le
_harponneur_ observe attentivement les progrès de l'immersion. La
nacelle s'enfonce de plus en plus, le moment devient critique; le
harponneur approche la hache du câble, et hésite encore... tout dépend
de lui... il va couper?... Non... l'appât du gain... la crainte d'être
raillé par les vieux marins ou _loups de mer_, fait qu'il suspend encore
le coup... La barque court les plus grands dangers... qu'importe!... On
attend encore... on s'encourage... la mer retentit au loin des cris de
joie... on se flatte que la vitesse de la baleine va se ralentir... vain
espoir!... elle redouble d'efforts... Le harponneur coupe la corde, et
la nacelle se relève...

--Quelle hasardeuse entreprise!--dit mistress Suzanna Percy;--si l'on
considère l'immense disproportion qui existe entre les assaillants et
leur victime; si l'on se rappelle la faiblesse de leurs nacelles,
l'inconstance et l'agitation de l'élément qui sert de théâtre à ces
terribles combats, on conviendra que cette pêche exige l'emploi de toute
la force et de tout le courage dont l'homme est capable...

--Nous avons dans le requin un ennemi bien plus redoutable, reprit
Hotspur; on raconte que plusieurs matelots d'un navire s'étaient jetés à
l'eau pour se rafraîchir; une partie de l'équipage, en sentinelle sur
les vergues, veillait l'approche des requins; on en aperçut un d'une
grosseur énorme, et dont la nageoire sillonnait les eaux... A la
première alarme, les baigneurs regagnèrent le navire; le monstre vorace,
voyant échapper sa proie, fend les vagues comme un trait, et arrive au
moment où le dernier des nageurs, saisi par ses camarades, était presque
dans la chaloupe... il lui emporte la jambe... Le malheureux matelot
transporté à bord, expire au bout de quelques minutes... Un de ses
camarades, nommé Emmanuel Purdy, s'écrie: «Ézéchiel est mort, et c'est
ce monstre qui l'a tué;» il descend ensuite dans l'entrepont et se munit
d'un long couteau. «Que vas-tu faire?» lui demanda-t-on. «Venger mon
camarade,» répondit-il. Il remonte sur le pont et se précipite à la mer,
avant qu'on puisse deviner son dessein. Le requin, qui n'avait point
quitté les environs du vaisseau, se rapproche, en nageant, d'abord
lentement, suivant l'habitude de ces poissons; l'équipage pousse un cri
général. Emmanuel, dont ce combat n'était pas le premier essai, ménage
ses forces; armé du coutelas, il reste immobile et attend le requin qui
ne tarde pas à l'attaquer; l'intrépide matelot, plonge, l'évite, et
décrit un cercle pour frapper le monstre au flanc; tous les mouvements
du requin annoncent la fureur; il s'élance en se penchant sur le côté;
sa gueule est placée à une certaine distancé de son museau; il ne peut
rien saisir sans se renverser: c'est le moment favorable pour
l'attaquer. Purdy l'aborde et lui plonge son couteau dans le ventre; le
monstre blanchit l'élément des coups de sa queue; Purdy se tient entre
deux eaux, et le frappe encore plusieurs fois. Le requin, vaincu, teint
les flots de son sang, surnage et meurt: on le hisse à bord; Purdy lui
ouvre le ventre, en retire le membre de son ami, et le restitue au tronc
mutilé[73].

  [73] Ce trait de courage fut inséré dans la gazette de la Barbade.

    (_Not. de l'Aut._)

Les dames remercièrent Frémont-Hotspur de son empressement à les
distraire un moment; on servit encore du thé, du plum-pudding et mille
autres friandises. Aaron Percy tira sa montre; il était minuit, le récit
du jeune Américain avait intéressé les pionniers, et personne n'avait
parlé de se retirer.

--Ces messieurs veulent-ils se joindre à nous pour remercier l'Être
suprême d'avoir aussi manifestement favorisé le commencement de notre
émigration?--dit mistress Percy;--demandons, pour nous, les lumières du
ciel, et sa protection pour les amis que nous avons laissés dans le
Kentucky.

Après ces paroles simples, mais qui peignaient si bien l'âme
compatissante de mistress Percy, tous les pionniers se découvrirent; la
meilleure morale respirait dans l'exhortation d'Aaron, et tous
l'écoutaient avec respect. Miss Julia ouvrit ensuite la Bible, et y lut
quelques pages... Après la lecture, il se fit un long silence, et au
bout de quelques minutes de recueillement, le vieux pionnier adressa la
prière suivante au ciel:

«O grand Créateur! daigne jeter un regard sur cette multitude de tes
créatures réunies dans ces lieux solitaires, et guide nos pas
chancelants dans la nouvelle carrière que nous allons parcourir! Si nos
desseins sont purs, ils ne peuvent venir que de toi! oui, c'est toi qui
nous les inspires! Jadis nos pères ont espéré en ta Providence; ils ont
espéré, et tu les as délivrés. Rends-moi, Seigneur, rends-moi digne
d'être l'exemple, le consolateur et le guide du troupeau que tu m'as
confié... Que tous unis par les liens de la concorde, nous mêlions sans
cesse les accents de la reconnaissance aux pénibles travaux que nous
allons entreprendre! Inspire à nos coeurs des sentiments dignes d'être
transmis à nos descendants, et bénis, nous t'en conjurons, bénis nos
projets et nos efforts! verse sur nos moissons futures tes rosées
fécondantes: la terre que nous allons arroser de nos sueurs, deviendra
l'asile des malheureux. Bénis nos compagnes et nos enfants; c'est pour
eux, tu le sais, que nous abandonnons nos foyers; satisfaisant alors au
plus doux de tes préceptes, nous remplirons ce continent immense de
millions d'habitants qui, sans cesse heureux, te remercieront sans cesse
de tes bienfaits, et te béniront à jamais jusqu'à la dissolution de
l'Univers!...»

Il y avait quelque chose de profond dans la voix d'Aaron Percy, son
calme et sa confiance dans l'allié qu'il implorait, pénétrèrent jusqu'au
coeur des assistants. Après l'invocation, il y eut encore un moment de
silence et de recueillement, et les pionniers se séparèrent.
Frémont-Hotspur se disposa à relever les sentinelles; six hommes postés
en vue les uns des autres, veillaient jusqu'à minuit; six autres leur
succédaient et montaient la garde jusqu'au point du jour.

--M. O'Loghlin vous êtes de garde ce soir,--dit Frémont-Hotspur à
l'Irlandais dont le lecteur a déjà fait la connaissance.

--A vos ordres, M. Hotspur,--répondit l'enfant de la Verte-Erin en
s'armant jusqu'aux dents.--Est-ce à cheval que je monterai cette
garde?... il me faudrait quinze jours pour apprendre à me tenir en
selle... j'ose espérer que les sauvages ne choisiront pas cette nuit
pour exercer leurs brigandages... d'abord je vous préviens que je
crierai de toutes mes forces à l'apparition du moindre _chat-huant_ dans
l'air. Vous m'avez dit, M. Hotspur, que les sauvages enlèvent la
chevelure avec la plus grande dextérité?... quoi!... ces démoniaques ne
vous donnent pas le temps de vous réconcilier avec le ciel!!! je vous le
répète, je donnerai l'alarme à l'apparition du moindre chat-huant...

--Bonsoir, M. O'Loghlin; soyez ferme au poste; j'espère que ce ne sera
pas à votre négligence que nous devrons la visite des Pawnies.

--Le courage ne me manquera pas à l'heure de ma vie où j'ai le plus de
force, observa O'Loghlin.--Bonne nuit M. Hotspur.

Frémont-Hotspur se rendit ensuite dans une autre partie du camp;
quelques vigoureux pionniers prirent leurs fusils, en renouvelèrent
l'amorce, et se placèrent de manière à pouvoir dominer la partie de la
prairie dont la surveillance leur était particulièrement confiée. Enfin
tout rentra dans le silence; dans les tentes régnait le calme le plus
parfait; l'Être suprême n'a aucun crime à punir dans les familles
qu'elles abritent; pourquoi permettrait-il que des rêves terribles et
des visions de mauvais augure troublent leur sommeil?... Le lendemain,
au lever du soleil, le camp retentissait du chant des psaumes et des
prières...

Retournons reprendre les pionniers que nous avons confiés à
l'hospitalité des trois amis.



LA PRAIRIE.

  Mis arreras son las armas, mi descanso el pelear, et mi cama las duras
  penas.

  Mes parures sont les armes, mon repos le combat, et mon lit des
  rochers durs.

  (Ancienne romance espagnole.)

  Childe-Harold promène ses yeux ravis sur des vallées fertiles et des
  coteaux romantiques. Que les hommes lâches, plongés dans la mollesse,
  appellent les voyages une folie, et s'étonnent que d'autres plus
  hardis abandonnent les coussins voluptueux pour braver la fatigue des
  longues courses; il y a dans l'air des montagnes, une suavité et une
  source de vie que ne connaîtra jamais la paresse...

  (Lord Byron. _Childe Harold._)

CHAPITRE IV.


Averti de l'approche du jour par le chant des oiseaux, Daniel Boon
éveilla les pionniers; le soleil se leva radieux, éclairant
successivement le sommet des montagnes voisines, et colorant de ses
riches nuances les vapeurs suspendues sur leurs flancs.

On buvait encore le coup de l'étrier, lorsqu'une altercation s'éleva
entre un sauvage et un _sang-mêlé_[74], à propos d'un cheval que
celui-ci prétendait lui avoir été volé. Le sang-mêlé était un garçon de
vingt ans, si j'ai bonne mémoire, aux cheveux crépus et mêlés _à peu
près de la même façon que la barbe de Polyphème_; il avait nom David, et
à l'entendre il était homme à défier tous les Goliaths du désert. Il est
de fait que nul, mieux que lui, ne savait se servir de ses mains,
instruments éminemment perfectibles, merveilleux et dociles, et qui
exécutaient admirablement toutes les conceptions de son esprit. Il avait
été adjoint à l'expédition en qualité de cuisinier _in partibus_. Cet
infortuné Blanc revendiqua énergiquement son bien, mais le sauvage fit
la sourde oreille, et ne bougea pas plus que le dieu Terme. Daniel Boon
proposa un _mezzo-termine_, mais David repoussa la branche d'olivier
(branche desséchée et trompeuse!) et provoqua le sauvage; on régla les
clauses du combat; il fut convenu qu'on userait des pieds, des mains et
des dents; or, nous savons que les morsures d'hommes sont considérées
comme les plus dangereuses; elles cèdent à l'application d'une tranche
de boeuf cuit[75]; si la suppuration ne s'établit que le cinquième jour,
on emploie le veau... On trouve dans la loi des Lombards, que si l'un
des deux champions avait sur lui des herbes propres aux enchantements,
le juge ordonnait qu'il les jetât, et lui faisait jurer qu'il n'en avait
plus. Le sang-mêlé (à l'exemple de Mercure Pomachus, lorsqu'il conduisit
les Tanagréens contre les Érethriens de l'Eubée), se fût volontiers
servi d'une étrille, mais Daniel Boon rappela les clauses du combat qui
interdisaient l'usage des armes. David eut alors recours au moyen
ordinaire; il cracha dans ses mains. Les docteurs de l'antiquité nous
disent qu'un fait particulier, mais dont l'expérience est facile, c'est
que si l'on se repent d'avoir porté, (de près ou de loin), un coup à
quelqu'un, et que l'on crache à l'instant même dans la main coupable, la
personne frappée ne sent plus de mal. Quelques combattants, au
contraire, pour rendre le coup plus violent, crachent également dans
leurs mains[76]. Mais laissons-là l'antiquité: David et le sauvage se
distribuent, au préalable, force coups de poings et de coups de pieds;
enfin ils se saisissent; l'Indien se sent enveloppé des membres
puissants du sang-mêlé comme jadis Laocoon, dans les nombreux replis du
serpent de la mer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent,
ils se baissent, ils se relèvent et font mille efforts pour se
renverser. Les deux champions s'étaient si bien frottés d'huile d'ours
qu'ils étaient luisants, et leurs ventres tendus montraient assez que le
repas de la veille n'avait pas été modéré et frugal... Un peu de
poussière ou de fumée sépare les abeilles qui se battent; mais pour
séparer David et le sauvage, on mit entre eux un tison ardent; ils se
lâchent, et les _bottes_ d'_estoc_ et de _taille_, les _revers_ et les
_fendants_, les coups à deux mains tombent comme la grêle; le Sang-mêlé
atteignit l'Indien à la tempe, et l'étourdit. Enfin, Daniel Boon
interposa le calumet de paix, et calma les ressentiments en citant
plusieurs exemples de l'antiquité, entre autres, le vieux Silène, le
père-nourricier du Dieu de la joie, se prélassant _à cheval_ sur un âne,
lorsqu'il fit son entrée dans Thèbes, la ville aux cent-portes: les
soufflets furent qualifiés de coups de poing, et tout fut dit; le
sauvage tira ses grègues et gagna les champs.

  [74] Né d'un nègre et d'une femme sauvage.

  [75] Ad hominis morsus carnem bubulam coctam.

    PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.

  [76] Quidam vero adgravant ictus ante conatum simili modo saliva in
    manu ingesta.

    (PLINE: _Hist. nat._ lib. XXVIII.)

Un grand nombre d'Indiens d'une tribu voisine se rendirent au _wigwham_
de Daniel Boon, pour voir les nouveaux-venus, et leur demander des
présents. Un jeune guerrier étendit sa blanket sur l'herbe, s'y coucha,
et entonna une chanson indienne, qu'un intéressant Aulètes accompagnait,
en soufflant dans un os de chevreuil percé de trous.

Avant le départ eut lieu la cérémonie de la _présentation des chevaux_;
voici en quoi elle consiste. Lorsque les Indiens-Renards déclarent la
guerre à une tribu voisine, ils se rendent chez les Indiens-Sacks pour
leur demander des chevaux. Arrivés chez leurs alliés, les _Renards_
s'asseyent en cercle et fument, tandis que les jeunes _Sacks_ galopent
autour d'eux, et leur cinglent les épaules à grands coups de fouet;
lorsque le sang ruisselle, les cavaliers mettent pied à terre, et
présentent leurs chevaux à leurs hôtes, les _Indiens-Renards_...
Quelques jeunes guerriers lancèrent des flèches au _roc sorcier_.
Lorsque les sauvages partent pour la guerre, ils ne croient au succès de
leur expédition que s'ils rendent visite à un célèbre _rocher peint_,
où, selon eux, habite l'esprit des combats: ils se le rendent favorable,
en lui sacrifiant leurs meilleures flèches qu'ils lancent contre le roc
au grand galop de leurs chevaux...

Tous les pionniers (à l'exception de Daniel Boon, du vieux Canadien, et
de quelques Alsaciens) étaient des jeunes gens à leur première campagne,
remplis de force, d'activité. Le Natchez Whip-Poor-Will, monté sur un
magnifique coursier, et armé de son _Tomahack_ était certainement
l'ennemi le plus redoutable qu'un homme eût pu rencontrer. «_Tout-à-coup
je vis paraître un cheval blanc; celui qui était monté dessus avait un
arc; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur pour continuer
ses victoires_[77].» Un grand nombre d'autres guerriers sauvages
faisaient partie de l'expédition.

  [77] _Apocalypse_. Ch. VI. §1, v. 2.

Daniel Boon sonna le boute-selle, et les deux cavalcades d'hommes blancs
et d'hommes rouges partirent au milieu des «_hourrahs_;» c'était un
spectacle à la fois sauvage et pittoresque que celui de ces cavaliers
équipés si différemment, et cette longue file de chevaux qui
serpentaient à travers les défilés des collines. La nature était belle
et claire, l'atmosphère transparente et pure. Le pays que parcouraient
nos pionniers était singulièrement âpre; ils passaient sous d'antiques
arbres dont les rameaux se croisaient au-dessus de leurs têtes;
excursion délicieuse! dans les autres pays on pense à l'homme, et à ses
oeuvres; ici on ne trouve que la nature seule. Les beautés d'une forêt
ont aussi leur grandeur, surtout quand un fleuve superbe y promène ses
flots majestueux; quand les branches des arbres, se courbant sur ses
bords en dômes de feuillage, sont éclairés par les rayons de la lune au
milieu d'une nuit solennelle. Les pionniers ne pouvaient se lasser
d'admirer ces lieux qu'ils visitaient pour la première fois. L'enfant
est heureux, dit-on, parce que chaque jour, chaque heure lui présente
des objets nouveaux; et c'est pour renouveler les impressions de leur
enfance que les hommes parcourent les contrées étrangères; ces
impressions sont d'autant plus vives que les objets qu'ils rencontrent
diffèrent de ceux qu'ils ont vus auparavant.

Une course de quelques heures conduisit nos pionniers à un site de
rochers mêlés d'arbres de l'aspect le plus agreste; çà et là étaient
comme parsemées sur les collines, des huttes d'Indiens, abandonnées et
croulant de vétusté; naguère des chefs puissants s'y assemblaient...
aujourd'hui ces habitations sont devenues le repaire des panthères et
des loups; leurs hurlements ont succédé aux accents de la joie, et aux
chants des guerriers... Les pionniers européens observaient les buissons
d'un oeil soupçonneux, croyant à chaque instant y découvrir les regards
perçants d'un ennemi... Daniel Boon et le Natchez Whip-Poor-Will,
marchaient en tête de la caravane et charmaient les ennuis de la route,
par des histoires que le vieux chasseur, surtout, racontait avec
beaucoup d'action et de vivacité. Jeune et doué de toute la facilité
d'esprit et de caractère d'un enfant de la France, le capitaine
Bonvouloir (avec lequel le lecteur a déjà fait connaissance) était un
véritable Alcibiade, et toujours prêt à se conformer à tous les
changements exigés par les moeurs des différents peuples au milieu
desquels il se trouvait; cependant comme les marins de tout pays il ne
put se décider à louer les choses de la _terre ferme_ sans faire
quelques restrictions en faveur du grand lac (_la mer_).

--_Wir sind in der wiese; welches schone grün!_ (Nous sommes dans la
prairie; quelle belle verdure!) s'écria un pionnier allemand.

--_Mit wohlgefallen irrt das auge auf diesen blumigen wiesen umhor._
(L'oeil se plaît à errer sur ces prés émaillés de fleurs,)--dit un
autre.

--Aurons-nous un bon _sillage_ aujourd'hui, Colonel Boon?--demanda le
capitaine Bonvouloir--échapperons-nous aux corsaires qui doivent
nécessairement _croiser_ dans ces parages?... nous voilà enfin dans les
forêts de l'Ouest dont on parle tant; jusqu'à présent rien qui puisse
être comparé aux eaux du grand lac; je vous observerai, en marin de
bonne foi, que je ne vois pas trop ce que l'on peut trouver dans ces
_herbes_; pas un phoque, pas un misérable requin, et, le dirai-je?...
rien qui puisse offrir un agrément comparable à celui de la pêche de la
baleine...

--Patience, capitaine;--dit Daniel Boon--vous n'en êtes qu'au départ, et
vous vous plaignez déjà... tenez... pour commencer, nous voilà sur un
champ de bataille... voyez le grand nombre d'ossements qui blanchissent
au grand air.

--Peste! s'écria le marin en ouvrant de grands yeux--c'est donc une
_pourrière_ que cette vallée? hum!...

--Capitaine Bonvouloir, vous trouverez ici un trésor d'allégresses, vous
qui aimez les combats,--continua le guide--les plaisirs inattendus sont
les seuls plaisirs de ce monde. Nous voyageons sur les terres de peuples
vigilants et rusés; ils portent dans leurs retraites montagneuses les
passions farouches et les habitudes inquiètes de gens réduits au
désespoir; ils épient tous les mouvements des voyageurs, et fondent sur
les traînards et les vagabonds au moment où ils y pensent le moins. Herr
Obermann, respectez la rose, la reine des parterres, mais écartez un peu
les broussailles, et remarquez le grand nombre d'_ossements_ qui
_tapissent_ ces buissons; des crânes, des squelettes desséchées marquent
le théâtre de faits sanguinaires, et signalent aux voyageurs, la nature
dangereuse du pays qu'ils traversent...

Comment! pas une colonne, pas une modeste pierre pour apprendre aux
générations futures qu'un tel fut de ce monde! s'écria le capitaine
Bonvouloir--parole d'honneur, colonel Boon, vous parlez de ces choses
avec un sang-froid! ah!... ce sont donc de terribles ennemis que ces
sauvages? tuer les gens au moment où ils s'y attendent le moins! mais
c'est une violation cruelle du droit des gens!...

--Cachés dans ces prairies, les ennemis sont plus difficiles à trouver
qu'à vaincre,--continua Daniel Boon--ils y dressent leurs embuscades, et
leurs victimes, une fois traînées dans les buissons pour être dévorées
par les loups, toutes les traces disparaissent...

--Messieurs--dit le vieux canadien Hiersac--nous nous trouvons, il est
vrai, dans des parages dangereux, mais des troupes vaincues et réduites
au désespoir, reprennent courage, et dans un nouvel engagement, elles
rétablissent leurs affaires. D'ailleurs, (et vous en conviendrez
vous-même) il faut, de temps à autre, quelques petits incidents qui
fassent naître dans l'âme des voyageurs une _curiosité inquiète_...
Prenez votre parti en brave; le colonel n'a pas exagéré les dangers de
la route; l'ennemi est plus difficile à trouver qu'à vaincre; vous aurez
donc plus besoin du bouclier que de l'épée; n'oubliez pas que la force
ne peut rien contre la ruse: le _muge_, le plus rapide de tous les
poissons, est la _pâture quotidienne_ du _pastenague_, le plus lent de
tous les habitants des eaux... du reste, les modes de combattre varient
également selon les pays. L'histoire nous dit que les Perses, lorsqu'ils
conquirent les îles de Chios, de Lesbos et de Ténédos, enveloppaient les
habitants _comme dans un filet_, voici comment ils s'y prenaient: ils se
tenaient tous par la main, et étendant leur ligne du nord au sud de
l'île, _ils allaient ainsi à la chasse des hommes_[78]. Ils s'emparèrent
aussi avec la même facilité, des villes Ioniennes de la Terre-ferme,
mais ils ne pouvaient en prendre les habitants. Philostrate dit en
parlant des Eréthriens: _Ils éprouvèrent le même sort que des poissons,
car ils furent pris comme dans un filet_. Messieurs, permettez-moi de
vous dire tout ce que je sais sur ce sujet; mes connaissances
stratégiques sont très bornées; je ne vous ennuierai pas longtemps. Les
Sarmates, jetaient des cordes sur leurs ennemis; après les avoir
enveloppés, ils détournaient leurs chevaux, et renversaient tous ceux
qui s'y trouvaient pris. Quelques peuples nomades de la Perse se
servaient, à la guerre, et pour toute arme, de cordes artistement
tissues; _ils y mettaient toute leur confiance_[79]. Dans la mêlée ils
jetaient ces cordes à l'extrémité desquelles étaient des rets; ils
enveloppaient chevaux et cavaliers, les tiraient à eux et les tuaient.

  [78] Hérodote, liv. VI. Erato.

  [79] Hérodote, liv. VII. Polymnie.

--Messieurs, je vous conseille de vous concilier les guerriers de
l'expédition,--dit Daniel Boon.

--Nous y avons pourvu, colonel,--dit le docteur allemand Wilhem;--en
arrivant, je ne pus résister à la tentation de mériter le titre de _très
généreux_; je fus si prodigue de verroteries et d'écarlates que mes
futurs amis m'estimeront bien pauvre.

--Il n'est pas prudent de laisser entrevoir au sauvage le tableau de
notre luxe et de nos jouissances, pour le renvoyer ensuite à sa
misérable hutte, et à ses simples plaisirs[80];--continua Boon,--mais je
vous disais, tout à l'heure, que ces régions étaient les plus
dangereuses de notre continent; on y rencontre, à chaque pas, des
vestiges de scènes de carnage et d'horreur. Il y a quelques années, des
voyageurs furent faits prisonniers, et les sauvages les mangèrent; je
tiens ce fait d'un _coureur des bois_; pensez-vous que les requins
soient plus expéditifs?...

  [80] Quanto ferociùs ante egerint, tanto cupidius insolitat voluptates
    hausisse. Ils se sont plongés dans les voluptés avec d'autant plus
    d'avidité qu'elles leur étaient étrangères, et que leur vie avait
    été plus sauvage.

    (TACITE. _Hist._)

    (_N. de l'Aut._)

--Vous afez dit que les sofaches les afaient manchés,--demanda un
Alsacien d'une voix émue.

--Ya, mein herr...

--Der teufel!

--Probablement par la raison de Candide... pour encourager les autres;
observa le marin français,--peste!... singulier appétit, ma foi...
Alerte! alerte!

--Qu'y a-t-il?...--demanda vivement Boon...

--Ce n'est rien... il me semble toujours entendre cette sommation...
plus ou moins respectueuse... des Arabes-Bédouins, à ceux qu'ils
poursuivent: _eschlah!... eschlah!..._[81] Docteur Hiersac, pendant que
Xerxès était en marche, des lions attaquèrent les chameaux de la
caravane sans toucher aux hommes qui les conduisaient. Mais en
Chalceritide les oiseaux du pays combattaient les étrangers à coups
d'ailes.

  [81] Dépouille-toi! dépouille-toi!

--C'est vrai,--dit le docteur canadien,--Pline certifie le fait: _et in
ea volucres cum advenis pugnasse, pennarum ictu_.

--Docteur Hiersac, vous frisez le pédant,--observa le jeune allemand
Wilhem.

--Il y a cinquante ans que je n'ai eu le plaisir de citer _mes auteurs_;
si je ne profitais de l'occasion qui se présente, je pourrais oublier
_mon latin_...

--C'est logique; observa le capitaine Bonvouloir;--il en est de la
science comme des vieux costumes de nos théâtres; si l'on ne les
exhibait, de temps à autre, devant un public ébloui de leur éclat, ils
pourriraient; on commande donc des comédies pour les costumes...

--Tout récemment, il y eut un massacre général des Blancs qui se
trouvaient disséminés dans ces régions,--reprit Daniel Boon après un
moment de silence;--je fus le seul _visage pâle_ (homme blanc)
épargné[82]; ici donc les morts ouvrent les yeux aux vivants; tenez,
nous allons mettre le feu aux broussailles, et vous verrez plus de cent
de ces coquins de _Pawnies_.

  [82] Historique.

--Nein! nein! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois une douzaine
d'Alsaciens.

Daniel Boon avait un peu exagéré les dangers de la route, mais son
intention était d'aguerrir les pionniers, ses compagnons, et surtout de
les forcer à rétracter ce qu'ils avaient dit contre les forêts de
l'Amérique...

--Herr Obermann,--dit le capitaine Bonvouloir à l'Allemand qui l'avait
approuvé;--nous voilà une vilaine affaire sur les bras; maudite
démangeaison de critiquer!... si les guerriers de l'expédition venaient
à apprendre que nous avons parlé _irrévérencieusement_ de leurs forêts,
il est probable qu'au premier engagement, loin de nous porter secours,
ils nous laisseraient travailler pour notre propre compte; c'est vous,
herr Obermann, qui êtes cause de cette maladresse de ma part; je n'ai
fait que formuler un regard de méfiance que vous avez jeté sur ces bois;
je vous préviens que je vais rétracter au nom de tous les sceptiques de
l'expédition.

--_Ia, capetan; schweigen ist besser als reden_ (oui, capitaine; il vaut
mieux se taire que parler).

--Hum!... colonel Boon, je n'ai pas précisément... _affirmé_... que les
requins étaient plus redoutables que les habitants de ces forêts,--dit
le marin un peu décontenancé par les détails topographiques du
phlegmatique cicérone;--les sauvages sont de formidables ennemis, je
l'avoue... et il est _très_ possible que je leur rende justice... un peu
plus tard... quand j'aurai _goûté_ de cette vie _paisible_ que vous
menez dans les bois; du reste, colonel,--ajouta le marin en termes moins
sceptiques, afin de pallier sa première assertion,--je crois qu'il
serait _beaucoup_ plus instructif pour l'homme de venir dans votre
Amérique contempler les progrès d'un peuple _nouveau_ et éclairé, que
d'aller en Italie dessiner les monuments de la décadence et fouler les
débris d'une ancienne nation.

Le capitaine Bonvouloir suait à grosses gouttes; cette rétractation lui
coûtait, mais en marin de bonne foi, il crut devoir faire amende
honorable. Daniel Boon reçut les excuses des pionniers qui croyaient que
tout était au mieux dans leurs villages; il les engagea à préparer leurs
armes, car très probablement ils auraient à disputer le passage du
premier gué; la terreur était au comble dans les rangs; plus d'un
Alsacien philosophait sur sa bête tout en cheminant; car enfin, ils
étaient seuls de leur province, à trois mille lieues de leurs amis, et
qui plus est, entourés d'ennemis féroces; quelques-uns eussent été
tentés de s'admirer, faisant partie d'une expédition au milieu de ces
peuplades guerrières, s'il y eût eu, entre eux et leurs ennemis, d'autre
juge d'un conflit que la ruse. L'imagination des enthousiastes s'était
enflammée aux détails du vieux guide; bons et hardis cavaliers, les
chasses aux buffalos, les combats avec les sauvages leur tournaient la
tête. Rien n'est plus propre à enflammer la jeunesse que cette vie
active des forêts: les États de l'Ouest fécondent sans cesse par une
population énergique le centre qu'énerve le froissement de la rotation
sociale.

--Vos forêts éveillent des émotions de grandeur et de solennité
semblables à celles que j'éprouvai sous les voûtes des monuments de la
ville éternelle,--dit le docteur allemand Wilhem, à Daniel Boon;--jamais
je ne fus plus heureux; jamais ma sensibilité pour la nature ne fut plus
vive; écoutez!... on croirait entendre les sons majestueux de
l'orgue!...

--Prenez garde, docteur Wilhem,--dit le vieux Canadien,--dans les
prairies, comme dans les déserts de l'Afrique, les sens sont souvent
trompés. Ici, si l'on ne savait être dans un pays où il n'existe
réellement d'autre édifice que la tente du voyageur, plantée le soir et
enlevée le matin, on dirait (avec la plus complète illusion d'optique)
que les rochers sont autant de vieilles forteresses ou de châteaux
gothiques. On se croirait transporté au milieu des antiques castels de
la chevalerie; ici, sont de larges fossés, là, de hautes murailles, des
débris de temples immenses, des tours, des arcades majestueuses, des
remparts, des dômes, des parcs, des étangs, des portiques... Vous croyez
voir un manoir du moyen âge... Écoutez! écoutez!... c'est la voix du
châtelain que vous venez d'entendre dans le murmure confus de la
brise!... mais approchez... au lieu de ruines sublimes, vous ne trouvez
qu'une terre aride et crevassée en tout sens par la chute des eaux;--et
le docteur ajouta avec emphase;--ainsi s'est jouée la nature en créant
l'espèce humaine, et chaque badinage a pris, chez nous, le nom de
prodige; _hæc atque talia ex hominum genere ludibria sibi, nobis
miracula ingeniosa fecit natura..._

Souvent, si l'on en croit l'auteur de l'Albania, on entend à midi ou à
minuit, un bruit d'abord faible, mais grossissant de plus en plus, la
voix des chasseurs, des aboiements de chiens, et le son rauque du cor
dans le lointain. Bientôt le tumulte redouble; l'air retentit de cris
plus élevés, des gémissements du cerf poursuivi et déchiré par les
chiens, des acclamations des chasseurs, du trépignement des pieds des
chevaux, bruit répété par les échos des cavernes. La génisse paissant
dans la vallée tressaille à ce tumulte, et les oreilles du berger
tintent d'effroi. Il tourne ses yeux égarés vers les montagnes, mais il
n'aperçoit aucune trace d'un être vivant. Effrayé et tremblant, il ne
sait ce qui cause sa crainte frivole, et si c'est l'ouvrage d'un esprit,
d'une sorcière, d'une fée ou d'un démon; mais il est surpris et sa
surprise ne trouve pas de fin[83].

  [83] On trouve dans l'Albania, le fragment ci-dessus, et beaucoup
    d'autres passages poétiques du plus grand mérite.

    Note empruntée à Walter Scott.

    (Voy. de la démonologie et de la sorcellerie.)

--Colonel Boon,--dit le jeune Allemand Wilhem, après un long
silence,--il me tarde d'aller philosopher avec les Sagamores[84] des
montagnes; je leur prêcherai des sentiments plus humains...

  [84] _Sagamores_, les chefs sauvages.

    (_N. de l'Aut._)

--Les sauvages ne vous comprendront pas,--dit Daniel Boon;--la vie
errante, quoique exposée à de grands inconvénients, a cependant des
charmes pour eux; l'indépendance absolue de toute espèce de frein; le
petit nombre de désirs rarement portés au-delà des premiers besoins;
l'habitude, enfin, de trouver, dans l'immensité des forêts, des
ressources intarissables, tels sont, je crois, quelques-uns de ces
attraits irrésistibles auxquels les indigènes sont si fortement
attachés, que depuis deux siècles l'exemple de notre industrie leur a
été inutile.

--On a beaucoup écrit sur cette question,--observa le capitaine
Bonvouloir;--on niait même, autrefois, que les sauvages fussent des
hommes; mais le pape Paul III décida et déclara, par une bulle, que les
Indiens et les autres peuples du Nouveau-Monde étaient de l'espèce
humaine[85]... Comment, après cela, douter de l'infaillibilité du pape!!
Du reste, on a tout discuté; je ne sais quel impudent osa poser cette
question... _les femmes ont-elles une âme_? Il fut décidé, à la majorité
_d'une voix_, qu'elles en avaient une. Un écolier, quelque peu clerc,
soutint cette thèse... _que les Allemands ne pouvaient avoir de
l'esprit_;... on décida donc, à l'unanimité, _que les Allemands
n'avaient point d'esprit_.--J'ai entendu dire que cette vie des bois,
excitée seulement par les enivrantes émotions de la chasse et de la
guerre, est si attrayante, qu'elle tente parfois les habitants des
frontières,--reprit le docteur Wilhem après un moment de silence.

  [85] Indos ipsos utpote veros homines existere decernimus et
    declaramus.

--C'est vrai,--répondit Daniel Boon;--quand ils ont joui pendant quelque
temps de cette liberté sans limites, la dépendance qui existe
nécessairement entre divers membres du corps social les épouvante; les
philosophes citent, sans doute, ces faits pour prouver que la
civilisation n'est point un avantage; mais n'en croyez rien, c'est
Daniel Boon qui vous le dit; les misanthropes, par esprit de censure,
préconisent l'Être sauvage qu'ils ne connaissent pas; les maux du corps
sont, selon eux, la conséquence d'une manière de vivre que la nature
réprouve; pleins de confiance en ce principe, ils ont cru pouvoir
assurer que le sauvage, menant une vie conforme à la nature, devait
conserver une santé parfaite; mais ils n'ont pas considéré que l'excès
de la misère qu'il éprouve si fréquemment pouvait bien être encore plus
nuisible que l'intempérance; ils n'ont pas remarqué que la nature a
aussi son inclémence; ils semblent s'être dissimulé que la vie du
sauvage, dont ils se plaisent à exalter les vertus et la sobriété, n'est
qu'une alternative du jeûne le plus rigoureux, et de la plus insatiable
gourmandise...

--Les tentatives pour les amener à la vie civilisée ont donc été
vaines?--demanda le marin français.

--Toutes les fois que l'Indien a le choix,--répondit Boon;--il rejette
avec dédain les coutumes des Visages-Pâles, et suit, avec obstination,
les usages de ses pères... Non, le sauvage ne déposera jamais l'arc et
le carquois pour se faire laboureur; ce sont des hommes blancs qui
ensemenceront ces régions; transportez-y l'infatigable habitant de
l'Ohio, ou le sobre Quaker, quelles richesses ne tireraient-ils pas de
ces terres fertiles? Ce jour viendra, mais Daniel Boon n'aura pas le
bonheur de le voir!... Ce que l'homme commence pour lui-même, Dieu
l'achève pour les autres[86].

  [86] Lo que el hombre empesa para simismo, Dios le acaba para los
    otros.

    (Proverbe espagnol.)

--Naquîtes-vous dans une province frontière?--demanda le jeune Allemand
au vieux chasseur.

--Je naquis presque sauvage,--répondit celui-ci;--c'est dans les forêts
que j'exerçai mes premiers pas; la nature a donc été ma première
institutrice, parce que c'est sur elle que sont tombés mes premiers
regards... Et vous docteur Wilhem?

--Je vis le jour non loin d'un château sur les bords du Rhin; ce château
est depuis longtemps inhabité; la crédule superstition s'en est emparée;
de là des légendes dont le récit dut exciter, de bonne heure, ma
curiosité; «lorsque les marbres s'écroulent, a dit un poète; lorsque les
annales manquent, les chants des bergers immortalisent la renommée de
l'homme, en danger de périr[87].» Tout ce qui a survécu à la puissance
destructive du temps et des hommes attire mon attention; les monuments
dont l'origine est incertaine ne m'en paraissent que plus intéressants.
J'aime à m'occuper du passé, comme on aime à entendre les récits des
voyageurs qui arrivent des pays lointains... L'idée des grandes
distances exalte les facultés, et prête des ailes à l'imagination.

  [87] Lord Byron, _Childe Harold_.

--Vous n'êtes pas le premier Européen chez qui j'aie remarqué ce respect
pour les anciens monuments, les ruines et les tombeaux, dit Boon; je
comprends combien l'obscurité intermédiaire de plusieurs siècles doit
contribuer à exciter l'intérêt; en traversant ces lieux solitaires, tout
réveille les souvenirs; si je revoyais Saratoga et Bunkerhill[88]!!

  [88] Les Américains y remportèrent deux victoires sur les Anglais.

--Quel est votre passe-temps dans ces solitudes, colonel Boon?--demanda
un pionnier.

--La chasse,--répondit le vieillard;--je récolte aussi beaucoup de
miel...

--Du miel!--s'écria le capitaine Bonvouloir étonné,--nous n'avons pas
encore rencontré une seule abeille!...

--Rien de plus simple que d'en attirer;--dit Boon,--et il tira de sa
poche une petite boîte en étain, dont il fit sauter le couvercle; les
pionniers sentirent s'exhaler l'odeur du miel le plus pur; les abeilles
abandonnèrent les fleurs de la prairie et s'assemblèrent autour
d'eux;--depuis que j'ai appris, des sauvages, l'art de découvrir leurs
retraites, je ne force plus leurs inclinations, car ce n'est que
lorsqu'elles jouissent de leur liberté qu'elles prospèrent...

--Puissent les bourbouilles[89] me dévorer, si je comprends
quelque chose aux évolutions de ce cheval!--s'écria le marin
français;--Hippocrate dit que l'exercice de l'équitation occasionnait
aux Scythes des douleurs dans les articulations; ils devenaient boiteux
et la hanche se retirait; si ce cheval continue ses soubresauts, je ne
sais ce qu'il en arrivera; mais certainement je ne tarderai pas à être
désarçonné,... colonel Boon, veuillez lui adresser quelques mots, je
vous prie.--Boon ferma sa boîte; les abeilles s'enfuirent, et le cheval
rétif reprit son rang.--Vous nous parliez, je crois, d'une manière toute
particulière de prendre les abeilles?--continua le marin.

  [89] _Bourbouilles_, éruption milliaire dont les aiguilles incessantes
    martyrisent le patient de la tête aux pieds.

--Oui, capitaine,--répondit le guide,--à quelque distance qu'elles
aillent, je suis sûr de les retrouver en automne; cette recherche ajoute
à nos récréations; le Natchez Whip-Poor-Will et moi, nous savons tromper
même leur instinct...

--Pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander quelques détails sur
cette chasse?

--Tous les ans nous consacrons une quinzaine de jours, à la chasse aux
abeilles,--continua Boon,--nous partons, emportant avec nous quelques
provisions, un briquet, de la cire, du vermillon et nos carabines;
personne, vous le savez, ne doit aller dans les bois sans armes, car on
peut rencontrer une bête féroce, ou un sauvage Pawnie plus féroce
encore. Ainsi pourvus, nous nous dirigeons vers les lieux les plus
reculés. Après avoir _percuté_ les arbres, nous répandons du miel sur
une pierre plate et nous allumons un petit feu que le Natchez alimente
en y faisant fondre de la cire. Les abeilles, alléchées par l'odeur,
viennent d'une distance considérable et se teignent le duvet dans du
vermillon dont nous avons environné chaque goutte de miel; quand elles
sont suffisamment approvisionnées, elles prennent leur vol en ligne
droite; nous les suivons, car il est facile de les reconnaître à leur
uniforme rouge; nullement émues à notre apparition, elles continuent de
vaquer à leurs travaux accoutumés, les unes arrivant avec leur
cargaison, les autres sortant pour de nouvelles explorations, ne se
doutant pas de la déconfiture qui les attend _at home_. La hache
résonne, l'arbre tombe avec un horrible fracas, et laisse à découvert
les trésors accumulés de la république: le Natchez et moi nous les
dépouillons sans pitié.

Autrefois, les abeilles formaient des présages privés et publics, quand
elles étaient suspendues en grappes dans les maisons ou dans les
temples, présages souvent accomplis par de grands événements. Elles se
posèrent sur la bouche de Platon encore enfant, pour annoncer la douceur
de son éloquence enchanteresse. Elles se posèrent dans le camp de
Drusus, chef de l'armée romaine, lorsque l'on combattit avec le plus
heureux succès, auprès d'Arbalon. Le miel, selon les Anciens, venait de
l'air, généralement au lever des astres et principalement sous la
constellation de Sirius, vers l'aube du jour; aussi à la naissance de
l'aurore, dit Pline, les feuilles des arbres sont-elles humectées de
miel; et ceux qui se trouvent, le matin, dans les champs, sentent leurs
habits et leurs cheveux imprégnés d'une liqueur onctueuse. Au surplus,
ajoute le célèbre naturaliste, que le miel soit une transpiration du
ciel, ou une rosée des astres, un suc de l'air qui s'épure, plût aux
dieux qu'il nous parvînt sans mélange, naturel, liquide, tel qu'il a
coulé d'abord!... Aujourd'hui même, qu'il tombe d'une si grande hauteur,
souillé mille fois sur sa route, corrompu par le suc des fleurs, enfin
tant de fois changé, il conserve, cependant, un goût délicieux qui
décèle encore une nature céleste[90]. On ne pouvait être admis aux
mystères de Mithras et des Cabyres, sans avoir été lavé dans un fleuve;
ceux de Mithras exigeaient qu'on s'y baignât pendant plusieurs jours; on
se lavait ensuite les mains avec du miel qui, selon Platon et les
anciens médecins, passait pour avoir une qualité détersive particulière
et _mondifiante_... On n'admettait les catéchumènes au baptême, dans les
églises d'Afrique, qu'après leur avoir fait goûter du miel et du lait;
le miel, vu sa qualité fondante, détersive et spiritueuse, était le
symbole de la purification intérieure, de l'éloquence et du don de
prophétie. C'est pour cette raison que cet enfant, qui devait être
prophète par excellence, devait aussi comme les églises d'Afrique l'ont
fait pratiquer, manger de la _crême_ et du _miel_. Nous retrouvons dans
l'hymne d'Homère à Mercure, que les Parques avaient don de prophétie
toutes les fois qu'elles mangeaient du miel.

  [90] Pline, _Hist. nat._, lib. XI.

Les pionniers abrégeaient avec peine les haltes délicieuses qu'ils
faisaient au sein d'une solitude agreste; enfin, du haut d'une colline,
ils découvrirent devant eux la vaste prairie; jamais spectacle n'avait
paru si beau aux Européens qui se trouvaient dans ces régions pour la
première fois; ils croyaient rêver!... Nos voyageurs ne parcouraient pas
un pays où les ruines éparses avec leurs traditions, et leurs souvenirs
arrachent l'esprit de la contemplation du présent, et le reportent vers
le monde passé; dans ces régions solitaires, aucune association ne
réveille le souvenir des temps qui ne sont plus; au lieu de monuments
croulant de vétusté, les pionniers avaient, d'un côté, l'immense
prairie, et de l'autre les majestueuses forêts de l'Amérique, intactes
comme au commencement des siècles. On a dit[91]: «que les plus belles
contrées, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne
portent l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues
d'intérêt en comparaison des pays historiques: aucun intérêt, oui, pour
ceux qui passent leur vie dans le cercle monotone de la civilisation;
chaque pays a des sources d'intérêt qui lui sont particulières. Celui
qui aime à errer au milieu de vastes solitudes; celui qui n'a pas besoin
du charme des souvenirs pour jouir du magnifique tableau qui frappe ses
regards, celui-là trouvera dans les prairies de l'Amérique, une source
de jouissances ineffables; c'est surtout à l'homme ami de la vague
rêverie, que toutes ces scènes éloignées de la monotonie de la vie
commune présenteront partout des tableaux sombres ou brillants; là ses
pensées pourront errer librement, sans crainte d'interruption.

  [91] Madame de Staël: _Corinne_.

Le jour était sur son déclin; les daims quittaient leurs retraites, et
cheminaient lentement dans la prairie; parvenus au sommet des collines,
ils levaient leurs têtes ornées de panaches, humaient l'air,
découvraient les pionniers, et disparaissaient comme le vent. De temps à
autre, un vautour effrayé se détachait lentement de sa proie, déployait
ses grandes ailes, et se perdait dans l'azur de l'atmosphère en
décrivant des cercles majestueux.

--_Wir fahren sehr schnell; wenn es so fortgeht, so werden wir bald
angelangt seyn_ (nous allons bon train; si nous continuons ainsi, nous
arriverons bientôt),--observa un Alsacien peu habitué à l'exercice de
l'équitation.

--Une piste! cria Daniel Boon en indiquant au Natchez des traces sur
l'herbe!

--Une _ourse_[92]! cria à son tour le capitaine Bonvouloir.

  [92] _Ourse_: nom d'une voile.

Daniel Boon arrêta son cheval, et les pionniers ne formèrent qu'un seul
groupe silencieux et immobile: le Natchez, Whip-Poor-Will, examina les
pistes avec la plus grande attention, et en conclut que ce n'était point
des traces de chevaux sauvages, puisqu'on ne voyait aucune empreinte de
_poulains_; aussi le superstitieux enfant des bois déchargea sa carabine
dans la direction qu'avait prise les prétendus ennemis, assurant qu'il
ralentissait ainsi leur vitesse, et qu'il les atteindrait plus
facilement. Enfin, par une exclamation, il attira l'attention de ses
compagnons du côté qu'il indiquait du doigt, et les deux seules
créatures humaines qu'ils découvrirent étaient de nature à ajouter au
caractère désolé du site.

A la vue des deux sauvages, les pionniers se livrèrent à leurs
conjectures sur les motifs qui les amenaient dans ces parages...

--Pensez-vous que ces deux hommes soient des Pawnies, colonel
Boon?--demanda le capitaine Bonvouloir au vieux guide qui ne trahissait
aucune inquiétude;--nous pourrons leur donner la chasse à grand bruit;
c'est peut-être du _fret à cueillette_[93]; si ce sont des ennemis, nous
nous en emparerons facilement.

  [93] Si le capitaine d'un navire ne s'engage à partir que quand son
    chargement sera _complet_, qu'il l'aura en quelque sorte recueilli
    au moyen d'affrètements successifs, on dit que le bâtiment est
    chargé _à cueillette_.

    (_Note de l'Aut._)

--Pas encore,--dit Boon à l'impatient marin;--il ne faut montrer ni
crainte, ni défiance; nous ferons bien d'avoir une conférence avec eux;
il est donc indispensable que quelqu'un de nous les aborde en ami...

--Ce ne sera certes pas moi qui irai leur attacher les grelots,--dit
vivement le capitaine Bonvouloir;--_I beg to be excused_ (je demande à
être excusé).

--Je _décline_ également cette mission délicate,--dit le docteur
Wilhem;--ce ne serait pas une petite affaire que d'avoir à _brider_ ces
gens-là.

--Ce sera donc vous, Herr Obermann?--dit Boon au vénérable Alsacien.

--Nein! nein! (non pas! non pas!), s'écria celui-ci.

La mission était réellement périlleuse, car l'envoyé pouvait être percé
de flèches. Le chef d'une expédition doit toujours se mettre en avant;
le Natchez Whip-Poor-Will, armé de son tomahawck, de son arc et de son
couteau à scalper (mokoman), s'avança donc hardiment vers les deux
sauvages pour conférer avec eux.

--Ces deux enfants des forêts ne me paraissent pas trop abondamment
pourvus des biens de ce monde, pour que leur bonheur puisse être digne
d'envie, observa le marin français:--voyez, colonel, ils sont presque
nus.

--Nous en saurons la raison tout à l'heure,--dit le chasseur;--ces
sauvages ont sans doute _sacrifié_ leurs habits à leur _médecine_; c'est
un acte de désespoir des braves guerriers quand ils ont été malheureux
dans une expédition, et qu'ils craignent d'être raillés à leur retour au
village. Ils jettent leurs habits et leurs ornements, se dévouent au
Grand-Esprit, et tentent quelques exploits éclatants pour couvrir leur
disgrâce...; alors, malheur aux hommes blancs, sans défense, qu'ils
rencontrent!

--Ces brigands ne sont peut-être pas seuls,--observa un pionnier
alsacien.

--C'est pourquoi nous ne saurions prendre trop de précautions,--continua
Boon;--ils placent des vedettes sur les collines environnantes, car dans
ces immenses plaines où l'horizon est aussi éloigné que sur l'Océan, ils
découvrent tout et communiquent à de grandes distances. Les éclaireurs
épient, en même temps, et l'ennemi et le gibier; ce sont des télégraphes
vivants; ils transmettent leurs observations par des signaux concertés
d'avance; s'ils veulent avertir leurs compagnons qu'il passe un troupeau
de _buffalos_[94] dans la plaine, ils galopent de front, en avant et en
arrière sur le sommet du plateau; si, au contraire, ils aperçoivent un
ennemi, ils galopent à droite et à gauche, en se croisant les uns les
autres; à ce signal tout le village court aux armes.

  [94] Bison, boeuf sauvage.

--Les anciens Grecs avaient quelque chose d'analogue,--dit le docteur
Wilhem;--ils se servaient, pour signaux, de torches que des hommes
tenaient allumées sur les remparts. Quand les vedettes voulaient
signaler l'approche d'un ennemi, elles agitaient les torches; elles
restaient immobiles lorsque, au contraire, c'était un secours qui leur
arrivait. Par les différentes combinaisons de ces feux, on faisait même
connaître la nature du danger et le nombre des ennemis...; les Arabes
avaient aussi leurs _althalayahs_; ils donnaient ce nom à de petites
tours élevées sur des éminences, et d'où leurs éclaireurs avertissaient
des mouvements de l'ennemi au moyen de signaux répétés de porte en
porte. Au moyen-âge, dans les villes que la guerre menaçait constamment,
un enfant était tenu à poste fixe, et en guise de sentinelle, dans le
clocher de l'église; il était chargé d'observer ce qui se passait au
loin, et d'annoncer l'approche des ennemis.

Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--nous rencontrerons,
_très probablement_, des _brisants_ dans le cours de cette expédition;
nous avons, heureusement, une main expérimentée au gouvernail... ne
craignez-vous rien pour le Natchez?... voyez comme ils gesticulent tous
trois...; assurément, ils vont se battre...

--Soyez sans inquiétude,--dit Boon;--les sauvages, lorsqu'ils confèrent
entre eux, en usent toujours ainsi; du reste, il est peu probable qu'ils
aient des intentions hostiles; leur sagacité leur eût conseillé de se
cacher dans les broussailles.

--C'est logique.

La conférence terminée, les pionniers se remirent en marche et
franchirent lestement une multitude de collines (car les chevaux étaient
encore dans l'ardeur d'une première journée de voyage) et firent halte
sur les bords d'une petite rivière, tributaire du Missoury. Daniel Boon
donna toutes les instructions nécessaires pour un campement de nuit: les
chevaux, débarrassés de leurs fardeaux, se roulaient sur l'herbe ou
paissaient en liberté[95]; le camp présenta bientôt le spectacle d'un
laisser-aller mêlé d'activité qui caractérise une halte dans un pays
abondant en gibier.

  [95] Lorsque les Sarmates devaient faire de longs voyages, dit Pline,
    ils y préparaient leurs chevaux par une diète de vingt-quatre
    heures, pendant laquelle ils ne leur donnaient qu'un peu d'eau à
    boire (_potum exiguum impertientes_); ils leur faisaient ensuite
    faire cent cinquante milles sans s'arrêter.

    (Pline _Hist. nat._, lib. VIII.)

    (_N. de l'Aut._)



LE COMBAT DES REPTILES.

  Le serpent se repliant, blessa l'aigle à la poitrine, près de la
  gorge.

  HOMÈRE.

CHAPITRE V.


Pendant qu'on faisait les dispositions pour la nuit, nos pionniers
s'aventurèrent à une petite distance du campement; ils furent tout à
coup arrêtés par un bruit singulier qui partait des broussailles; ce
bruit cessait par moment, et recommençait aussitôt; les chasseurs
découvrirent enfin un énorme serpent à sonnettes; il exerçait un charme.
Qui n'a entendu parler de ce terrible reptile? c'est le plus redoutable
de nos forêts; il masque son approche, déguise ses attaques, se replie
en cercle comme pour dérober sa présence à ses victimes qu'il ne vainc
que par son poison mortel. Malheur à ceux qui approchent de sa retraite!
ils reçoivent, par une piqûre presque insensible, une mort aussi cruelle
qu'imprévue... Nos pionniers observent le serpent; le reptile s'arrête,
ses yeux étincellent, il fixe l'oiseau et suit tous ses mouvements;
celui-ci, loin de fuir son ennemi, semble, au contraire, fasciné par un
pouvoir invisible, il crie... ses plumes se hérissent... ses
mouvements... ses accents, tout annonce le délire de la terreur; il
s'avance, recule, bat des ailes, aiguise son bec, et après quelques
moments passés dans l'agitation la plus convulsive, il se précipite dans
la gueule du monstre qui en fait sa proie. Le marin français, indigné de
la voracité du crotale, saisit un gourdin, et de _deux coups il en eût
fait trois serpents_, mais le Natchez Whip-Poor-Will le supplia de ne
point tuer le reptile; les autres guerriers de l'expédition lui firent
la même prière, bourrant ensuite leurs _opwagûns_ (pipes), ils se mirent
à fumer; le serpent faisait mouvoir sa langue avec rapidité, et
paraissait enivré par les bouffées de tabac que lui lançaient les
Indiens. Il partit; les guerriers le suivirent dans les broussailles, en
le suppliant de prendre soin de leurs femmes et de leurs enfants pendant
leur absence, et de ne point les rendre responsables de l'_insulte_
qu'il avait reçue de l'_homme du point du jour_[96]; ils eurent soin,
toutefois, de se tenir à une distance respectable du monstre.

  [96] Européen (le capitaine Bonvouloir).

--Le serpent à sonnettes est notre grand-père,--dit aux pionniers le
Natchez Whip-Poor-Will imbu de toutes les superstitions de sa race,--il
est placé dans les forêts pour nous avertir de l'approche du danger, ce
qu'il fait en agitant les anneaux de sa queue; c'est comme s'il nous
disait «prenez garde»; si nous en tuions un seul, les autres se
révolteraient et nous mordraient; ce sont de dangereux ennemis; ne les
irritez pas, car nous sommes en paix avec eux.

Après ce singulier colloque où apparut la superstition indienne dans
tout son jour, le Natchez dit quelques mots aux guerriers; ils se
réunirent, conférèrent ensemble pendant quelques minutes, et décidèrent
que pour apaiser la colère du _Manitou-Kinnibic_ (le serpent protecteur)
ils lui sacrifieraient un chien; et tirant leurs couteaux, ils se
précipitèrent sur un magnifique _terre-neuve_ appartenant au capitaine
Bonvouloir; déjà ils avaient lié les pattes du pauvre animal, lorsque le
marin, furieux, saisit le _sacrificateur_ et le faisant pirouetter:

--Que le diable emporte votre _Manitou-Kinnibic_!--s'écria-t-il;--si le
serpent à sonnettes est votre protecteur, le chien est ami de l'homme
blanc, et je ne souffrirai pas que, pour récompenser celui-ci de m'avoir
tiré deux fois du fond de la mer, vous l'immoliez à votre Manitou, qui,
entre nous soit dit, est un vil coquin! si vous versez une goutte du
sang de mon chien, le seul ami qui me reste, je jure d'écraser votre
grand-père la première fois qu'il se trouvera sur mon chemin... arrière
païens!!

Daniel Boon, attiré par la voix stentorienne du marin, accourut sur les
lieux et arriva à temps pour prévenir une rixe; il rappela les guerriers
à l'ordre, et délia les pattes du chien.

Le serpent à sonnettes de son côté, s'efforçait d'avaler sa proie,
lorsque survint un serpent noir pour la lui disputer. Ils s'abordent,
s'entrelacent et se mordent avec acharnement. La fureur brille dans
leurs yeux. Après un moment de lutte, le serpent à sonnettes se dégage
des noueux replis du serpent noir; mais celui-ci, moitié élevé, moitié
rampant, le poursuit et le force à accepter le combat. Les deux
antagonistes épuisent, pour se déchirer, mille stratagèmes. Le serpent
noir se rapproche de l'eau, son élément naturel, afin d'y attirer son
adversaire et de le combattre avec plus d'avantage; l'instinct du
crotale l'avertit de ce nouveau danger; il se roule autour d'une souche
dont il fait son point d'appui, et se liant à son adversaire il l'arrête
dans sa fuite calculée. Les guerriers sauvages, croyant que leur Manitou
(le serpent à sonnettes) avait l'avantage, n'intervinrent pas; mais le
serpent noir se ranime, fait de nouveaux efforts, s'allonge et glisse à
travers les anneaux de son antagoniste; ils roulent ensemble sur le
sable et atteignent la rivière; mais l'eau n'éteint point leur
animosité; après un moment de lutte, ils reparaissent à la surface de
l'onde, toujours entrelacés, toujours furieux: enfin le serpent noir
enveloppe encore une fois le serpent à sonnettes, l'étouffe, l'abandonne
au courant et remonte triomphant sur la rive. Les sauvages poussent un
cri d'indignation et se disposent à immoler le vainqueur à leur rage,
lorsqu'un milan aperçoit le reptile du haut de la nue, fond sur lui et
l'enlève; le serpent fait mille ondulations pour se dégager; le milan
accablé sous le poids, presse son vol; mais un aigle habite aussi ces
lieux: comme le lion, le roi des oiseaux est né pour les combats, et se
déclare l'ennemi de toute société. Voyez-le perché sur le faîte de ce
sycomore; les petits oiseaux _piaillent_ à ses côtés; mais il est
magnanime; il les dédaigne pour sa proie, étend ses grandes ailes comme
pour montrer sa puissance, et méprise leurs insultes... De sa vue
perçante il mesure l'espace et découvre l'oiseau chasseur fier de son
butin; il y a longtemps que ce milan l'importune de ses cris; il le faut
châtier, l'insolent!... Le puissant oiseau quitte sa retraite et
poursuit son ennemi; ce combat est digne d'être vu; c'est alors que
l'art de voler est déployé dans toutes ses combinaisons possibles; la
fureur de l'aigle est au comble; il pousse des cris effrayants, mais sa
vélocité est admirablement combattue, et souvent rendue inutile par les
ondulations soudaines, et la descente précipitée du milan; l'aigle
déploie toute sa tactique, et l'attaque avec un art merveilleux dans les
endroits les plus sensibles; tantôt il voltige devant son adversaire et
l'arrête, mais le milan _plonge_ et l'évite; l'aigle fond sur lui et le
frappe de son bec recourbé; les cris du milan annoncent sa défaite; il
résiste quelques instants encore, et lâche enfin sa proie que l'aigle
saisit avec une adresse surprenante avant qu'elle n'atteigne le sol.

--Le serpent à sonnettes n'est pas gros, dit Daniel Boon,--mais il est
plus redoutable que le _boa_; en parlant de boa, vous savez, sans doute,
ce qui arriva à des voyageurs dans les forêts de la Venezuela? Dix-huit
espagnols, fatigués, s'assirent sur un énorme serpent, croyant que
c'était un tronc d'arbre abattu; c'est le père Simon, missionnaire, qui
rapporte ce fait; au moment où ils s'y attendaient le moins, l'animal se
mit à ramper... ce qui leur causa une extrême surprise...

--Et eux qui goûtaient fort cette façon d'aller, firent le reste du
chemin à cheval sur le dos du serpent,--ajouta le capitaine
Bonvouloir;--colonel, je croyais qu'il n'y avait des gascons que sur les
bords de la Garonne.

--Le père Simon, missionnaire, certifie le fait;--dit Boon,--c'est une
autorité _écrasante_... Je ne parlerai des serpents à sonnettes que pour
remercier le ciel de nous avoir longtemps préservés contre l'effet de
leur poison; le Natchez et moi, nous n'avons pas trop à nous en
plaindre; il n'a été mordu que _cinq fois_.

_Und sie leben noch!_ (et vous êtes encore vivant!) s'écria un Alsacien
en s'adressant au jeune sauvage...

--Vous connaissez les suites d'une morsure de serpent à
sonnettes,--continua Boon,--si l'on ne se hâte de combattre les effets
du poison par l'application de topiques énergiques, on meurt dans des
tourments affreux; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et
se dissolvent, le sang sort en abondance par les yeux, les narines, les
oreilles, les gencives et les jointures des ongles; bientôt la bouche
s'enflamme, et ne peut plus contenir la langue devenue trop enflée...

--O terribles crotales! si votre poison pouvait ne produire que ce
dernier effet!--s'écria le marin,--je donnerais cent écus de ma poche
pour qu'on en transportât une _colonie_ dans ma province; _mettez,
Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres, qui
les ferme exactement_.

--Un fermier de mes amis,--continua Boon,--marcha sur un serpent à
sonnettes, qui s'élança sur lui et mordit ses bottes; quelque temps
après s'être couché, ce colon fut saisi de maux de coeur très violents;
il enfla démesurément, et périt cinq heures après. La mort de cet homme
n'ayant éveillé aucun soupçon, son fils se servit des mêmes bottes et
périt victime de son imprudence: le médecin les ayant examinées
découvrit les crocs du reptile dans les tiges; le père et le fils
s'étaient égratigné les jambes en les ôtant. J'ai vu un serpent à
sonnettes, apprivoisé, qu'on montrait au public; on lui avait arraché
les crocs au moyen d'un morceau de cuir qu'on lui avait fait mordre:
toutes les fois qu'on le frottait légèrement avec une brosse, il se
tournait sur le dos comme un chat devant le feu... Les Létons, disent
les voyageurs, regardaient les serpents comme leurs dieux domestiques;
ils les tenaient sous leurs poêles, où régnait toujours une douce
chaleur, les nourrissaient de lait et les invitaient à leur table: quels
convives!... quand le reptile daignait répondre à leur accueil, et
mangeait de bon appétit, ils comptaient sur sa faveur, et se
promettaient un sort heureux.

--J'ai vu des oiseaux qui les traitent autrement;--dit le capitaine
Bonvouloir;--c'est le _choyero_ ou milan du Mexique; quand il aperçoit
un serpent endormi et roulé sur lui-même, il l'entoure de formidables
piquants appelés _choyas_, puis il le frappe d'un coup d'aile; le
serpent, réveillé en sursaut, se déroule précipitamment, et s'enfonce
les pointes dans le ventre; alors le _choyero_ en vient facilement à
bout[97]...

  [97] On appelle _Choya_ une espèce de _Nopale-Raquette_, dont les
    graines forment une boule ronde hérissée de piquants d'une force à
    percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande
    quantité et jonchent le sol; elles servent d'armes à l'oiseau appelé
    le _Choyero_, du nom de cette plante.

    (Voy. Voyage et aventures au Mexique par M. Gabriel Ferry.)

--Pline rapporte que quand l'araignée voit un serpent étendu à l'ombre
d'un arbre, elle se jette sur lui et lui mord le cerveau, observa le
docteur Hiersac; le reptile, en proie aux convulsions, siffle, mais ne
peut fuir son ennemi ni rompre ses filets: le combat se termine toujours
par la mort du serpent.

--Il est possible que les choses soient ainsi,--reprit Boon;--mais je
suis d'avis qu'il ne faut pas trop s'en rapporter à ce que les anciens
nous ont transmis sur ces matières; toutes les fois que je rencontre des
serpents à sonnettes, je les envoie servir de fuseau aux soeurs
filandières... Si j'étais sénateur au congrès, je m'occuperais
_spécialement_ de rassembler tous les reptiles de notre pays pour les
expédier en Europe, en retour des scélérats qu'on nous envoie
clandestinement, et dont les Etats transatlantiques se purgent à leur
grand bien...[98]

  [98] Le docteur Franklin envoya une grande caisse remplie de serpents,
    au ministère anglais.

--Vous feriez un acte méritoire, dit le marin français--ces criminels,
_ed altra simil canaglia_[99], dont les puissances européennes vous
gratifient ainsi, sont munis de certificats constatant leur
_honorabilité_ et leur honnête aisance; ce sont des _Gentlemen_, en un
mot...

  [99] Et autre semblable canaille.

--On a quelquefois vu la rage se développer à la suite des morsures de
serpents à sonnettes,--dit le guide après un moment de silence...

--Oh! oh!... je ne sache pas que les maîtres l'aient observé en Europe,
s'écria le capitaine Bonvouloir;--qu'en dites-vous, docteur Wilhem?

--La chose n'est pas impossible, capitaine,--répondit le docteur
allemand qui s'intéressait aux détails du vieux chasseur.

--Cependant il arrive rarement que les personnes mordues par les
serpents à sonnettes deviennent enragées,--ajouta Boon.

--Il doit y avoir une raison pour cela...

--Je crois que l'explication la plus raisonnable qu'on en puisse donner,
c'est que les personnes mordues meurent avant d'avoir eu le temps de
devenir enragées; le virus ne se propage que lentement, tandis que le
venin vous dépêche au bout de quelques heures...

--C'est logique,--observa le docteur Wilhem.

--Quant aux antidotes,--ajouta le chasseur, je crois que le plus sûr est
d'arrêter, par des ligatures, la propagation du venin; on pratique
ensuite dans la plaie, une large incision, on y verse une bonne charge
de poudre, et on met le feu.

--Peste! quelle _mine_... on doit faire!...--s'écria le marin
français;--colonel Boon, vous êtes partisan des topiques énergiques.

--Anciennement,--dit le vieux docteur Hiersac,--on combattait les effets
du venin par un emplâtre composé de la tête du reptile, broyée avec des
_simples_, et appliqué sur la plaie; on conseillait encore de manger le
foie de l'animal pour purifier le sang[100]. On peut aussi employer le
_thériaque_, dans la composition duquel entre de la chair de vipère qui,
par sa _similitude_, attire le venin[101]; les maîtres ordonnaient
encore de purger les mélancoliques, et d'opérer par les _contraires_...
Autrefois, dans les pays aristocratiques, outre l'application de
ventouses, il était d'usage de faire sucer la plaie par une personne de
basse condition... par exemple... un _manant_... comme les appelaient
les seigneurs...

  [100] Ambroise Paré, liv. XX.

  [101] Galien. Aux commodités du thériaque.

Les pionniers se disposaient à reprendre la route du campement, lorsque
Daniel Boon découvrit une piste de chevreuil; un des guerriers de
l'expédition fut envoyé à la découverte; il gravit la colline avec
précaution, et vint avertir les chasseurs qu'il y avait un troupeau de
daims dans les environs: on convint de profiter de l'occasion qui se
présentait pour la première fois depuis le départ. Daniel Boon donna des
ordres pour que les tentes fussent dressées, et accompagné des pionniers
armés de leurs carabines, il se rendit à l'endroit indiqué. Arrivés sur
le sommet de la colline, les chasseurs firent halte, et Whip-Poor-Will
regardant avec précaution dans la vallée qu'elle dominait, aperçut un
grand nombre de daims; les uns étaient couchés, les autres broutaient
l'herbe de la prairie; quelques-uns bondissaient sur le gazon. Cependant
leur vigilance n'était pas endormie, car, tandis que le reste du
troupeau paissait, quelques vieux daims, les guides de la bande,
faisaient sentinelle sur une hauteur; là ils étaient sur le _qui vive_,
la tête haute et le nez au vent. A peine les chasseurs se furent-ils
embusqués, que les vénérables patriarches les découvrirent, et donnèrent
le signal de la fuite; il y eut _descampativos_ général; on entendait,
de loin, le craquement de leurs pattes, et le bruit des branches qui se
brisaient sous leurs pas précipités; malgré leurs ramures, ils se
frayaient un passage à travers les vignes, étalaient leurs belles queues
en panache, et fuyaient comme le vent.

--«_Ugh! nin-ga-om-pah!_»--dit le Natchez en épaulant sa carabine.

--La traduction, s'il vous plaît, colonel Boon,--dit le capitaine
Bonvouloir.

--Le Natchez dit que nous ne mangerons pas de venaison aujourd'hui; mais
je propose de continuer la chasse.

--Tous les sauvages firent entendre le «_ohé_» approbateur, et plus d'un
pionnier de bon appétit appuya la motion. Les chasseurs se mirent en
marche en se tenant sous le vent, de peur que l'air _teinté_ ne trahît
leur approche; ils suivirent les traces des daims, marquées par la
destruction de tout ce qui avait embarrassé leur passage: les jeunes
bouleaux étaient brisés comme de menues broussailles. On fit une halte
de quelques instants; Whip-Poor-Will inspecta l'amorce de sa carabine,
et avec cet instinct sûr des sauvages, il conduisit les pionniers,
tantôt sur le sommet des collines, tantôt dans le fond des vallons, leur
montrant de temps en temps, dans le lointain, les animaux sauvages qui
s'élançaient dans l'immense prairie; ils fuient d'abord, puis
s'arrêtent, hument l'air, et fixent les audacieux chasseurs qui
troublent leurs retraites. Après un quart d'heure de marche, le Natchez
fit signe à ceux qui le suivaient de s'arrêter; il avait aperçu un daim
paissant à l'ombre d'un bouleau. Daniel Boon recommanda au capitaine
Bonvouloir et au docteur Wilhem, de faire un long circuit, afin qu'ils
eussent, au moins, la chance de décharger leurs armes, si le Natchez
venait à manquer son coup.

--Un sauvage manquer son coup!--s'écria le capitaine,--je ne sache pas
que pareille chose soit jamais arrivée. Docteur Wilhem, la fortune
conduit merveilleusement nos affaires; regardez, voilà devant nous au
moins trente daims, auxquels je pense livrer bataille, et ôter la vie à
tous, tant qu'ils sont. C'est prise de bonne guerre.

--Peste! vous faites bon marché de la vie de ces pauvres bêtes,
capitaine;--dit Daniel Boon--c'est le serment de l'illustre hidalgo de
la Manche; mais préparez vos armes: n'oubliez pas vos couteaux.

Le marin et son ami, le docteur allemand, s'embusquèrent convenablement;
le Natchez Whip-Poor-Will, se mit à ramper dans les buissons comme une
panthère qui va s'élancer sur sa proie; protégé par une petite inégalité
de terrain, il put s'approcher jusqu'à une portée de fusil de l'animal;
plusieurs autres daims paissaient non loin de là. Les pionniers
allemands, restés auprès de Daniel Boon; ne perdaient pas le Natchez de
vue; ils ne comprenaient rien à cette manoeuvre, entièrement nouvelle
pour eux; le vieux pionnier la leur expliquait de son mieux.

--Chut! pas si haut, Herr Obermann--dit-il au gros Alsacien qui le
questionnait sur l'extrême finesse de l'ouïe chez les animaux;--Notre
ami le Natchez, ne tire point, parce que le daim est sur ses gardes;
ceux qui paissaient à l'écart se sont rassemblés; ils hument l'air;
voyez, le daim a découvert le Natchez... il dresse les oreilles, fait
plusieurs bonds comme pour essayer ses forces, s'arrête de nouveau et
fixe le chasseur... allons donc, Whip-Poor-Will, il va...

Au moment où Daniel Boon allait prononcer le mot _fuir_, le coup part;
le daim fait plusieurs bonds, en répandant du sang, et tombe mort;
l'adroit sauvage pousse un cri de triomphe; les daims, effrayés, se
dirigent du côté où les deux pionniers sont embusqués. Le capitaine
Bonvouloir fait feu sur le guide, l'atteint à la patte, et se met à la
poursuite de l'animal qui fait de vigoureux efforts pour s'échapper;
mais se sentant pressé de trop près, il se retourne furieux et fond sur
le capitaine qui, avec l'adresse d'un _torrero_, esquive le coup, saisit
l'animal par les cornes, et lui plonge son couteau dans le côté; le
Natchez pousse un second _whoop_, (cri de triomphe) en voyant le
chevreuil tomber aux pieds du marin.

On chargea les daims sur les épaules de deux vigoureux sauvages, et les
pionniers les conduisirent, comme des dépouilles opimes, au campement.
Le capitaine ne cessait de parler de son _fameux coup_.

--Oh le magnifique animal!--S'écriait-il à chaque instant.--Colonel
Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour lui introduire le
couteau entre la première et la deuxième côte?...

--Oui, capitaine; répondit Boon.

--Jamais torrero de Séville ne fit la chose aussi habilement,--continua
le marin;--il y a bonne prise sur un taureau, mais sur un daim!...
Colonel, il faut en convenir, c'est un coup de maître...

Le daim abonde dans les forêts de l'Amérique septentrionale. Les Indiens
de la nouvelle Angleterre le _trappaient_, mais le plus souvent ils le
perçaient de leurs flèches. Quand un daim était pris par les pattes,
dans une trappe, il y demeurait quelquefois un jour entier, avant que
les Indiens n'arrivassent. Pendant ce temps, venait un loup affamé qui
l'étranglait, et privait le chasseur de la moitié de son gibier. S'il ne
se dépêchait, messire loup faisait un second repas, plus copieux que le
premier, et ne laissait, du daim, que la peau et les os, surtout s'il
s'était fait accompagner par quelques gloutons de son espèce. Le loup
est quelquefois victime de sa gourmandise, car au-dessus de la première
_trappe_ en est une autre plus lourde, qui tombe sur le voleur et
l'écrase. Quelquefois plusieurs loups forment une association et donnent
la chasse aux daims, qu'ils poursuivent jusqu'à ce qu'ils les aient
réduits aux abois; les pauvres bêtes deviennent alors une proie facile
pour leurs féroces ennemis, qui leur sautent sur la croupe et les
dévorent immédiatement.

Les sauvages tuent les daims lorsque ceux-ci se disposent à traverser
les lacs et les rivières; ils dirigent leurs canots sur eux, et les
prennent par les oreilles sans éprouver la moindre résistance. On peut
facilement apprivoiser ces animaux; nous vîmes un Indien qui possédait
deux faons tellement dociles qu'ils le suivaient partout comme des
chiens; quand il traversait le fleuve ils nageaient à côté de la
_pirogue_; lorsqu'il abordait au rivage, ils folâtraient autour de lui
comme des agneaux, et ne cherchaient jamais à s'évader... On chasse le
daim, en été, sur le bord des rivières et des lacs; le soir, ils se
retirent dans les marais pour paître les plantes aquatiques, mais
surtout pour se garantir contre les piqûres des insectes qui abondent
dans les forêts de l'Amérique: le chasseur s'embusque près d'un endroit
que les daims fréquentent habituellement, et en tuent quelquefois six
dans la même soirée. La chair de cet animal est exquise; la saveur en
est due au choix des plantes dont il se nourrit. Lorsque le sauvage est
tourmenté par la soif, il fait une incision dans la gorge du daim qu'il
vient d'abattre, y accole la bouche, et se désaltère en buvant un bon
coup du sang de l'animal: s'il a faim, il lui ouvre le côté, en déchire
les chairs encore palpitantes, et les dévore. Les Indiens mangent
quelquefois la chair du daim sans aucune préparation culinaire; elle
leur paraît plus succulente en cet état que lorsqu'elle a été rôtie au
feu.

Le daim a l'ouïe fine, et l'odorat bien exercé; le chasseur l'approche
toujours sous le vent. Des bandes de plusieurs centaines rôdent dans les
plaines voisines des rivières; ils sont conduits aux pâturages par un
mâle d'une grosseur extraordinaire qui est le guide et le protecteur du
troupeau; si celui-ci fait face à l'ennemi, les autres tiennent bon, et
ne l'abandonnent pas.

Les sauvages qui habitent les bords des lacs du Nord, ont une manière
toute particulière de prendre les daims: plusieurs chasseurs
s'embarquent, le soir, sur un canot et gagnent le large; à la proue de
la pirogue on place des torches qui projettent une lumière brillante sur
l'eau. Le daim timide se rend sur les bords du lac pour se désaltérer et
paître les plantes aquatiques; il broute à la lueur du perfide flambeau
qui s'approche graduellement, jusqu'à ce que les Indiens ne soient plus
qu'à une faible distance; alors une balle étend l'animal sur la rive.
Les sauvages ont deux saisons de chasse, l'été et l'hiver. Les fauves ne
se trouvant que dans les régions froides et solitaires du Nord, pour y
parvenir, ils sont obligés d'entreprendre de longs et pénibles voyages
en remontant les rivières, qui, pour la plupart, ne sont qu'une suite de
_chutes_, de _rapides_ et de _portages_: mais comme il est impossible
aux trappeurs de se munir de provisions à cause de la faiblesse de leurs
canots, ils sont obligés de s'arrêter souvent pour chasser. Ces pêches
et ces chasses ne sont pas toujours heureuses, et ils sont alors exposés
à des privations auxquelles ils succombent quelquefois. Ils arrivent
enfin au _pays de chasse_, et, après avoir construit leurs _wigwhams_,
ils tendent leurs piéges; plus la saison est rigoureuse, plus la chasse
est productive. C'est au milieu des neiges, des climats glacés, que ces
hommes, légèrement vêtus, passent trois à quatre mois exposés à des
fatigues dont on ne peut se faire une idée, à moins de les avoir
partagées. Un _novice_, rempli de toute la confiance qu'inspire la
_jeunesse_, voulut suivre une compagnie de Canadiens dans les _pays d'en
haut_; il fallut deux mois de soins, de repos, et un régime des plus
fortifiants pour le remettre de ses fatigues, et surtout de
l'_abstinence_ à laquelle il avait été exposé pendant cette longue et
sévère épreuve; il n'en devint pas moins le plus habile trappeur de
l'Ouest...



LE BIVOUAC.

(Ce chapitre est dédié à M. Onile BOURGEAT.)

  Cet homme ne parle pas la même langue que toi, et le narrateur qui lui
  sert d'interprète, est forcé d'altérer le beau abrupte, le ton
  original, et l'abondance poétique de son texte pour te communiquer ses
  pensées.

  (GEORGE SAND.)

  Tiens, cyclope, bois ce vin, puisque tu manges de la chair humaine.

  Ainsi donc, découvre ta poitrine.

  (_Marchand de Venise._)

      Sur ma tombe, où m'attend l'oubli de tous les maux,
      Que l'arbre du désert incline ses rameaux!
      Que le plaintif Whip-Poor-Will, la nuit fasse entendre
      Le monotone écho de son chant triste et tendre!
      Que sur ce tertre nu, sans funéraire croix,
      Le chasseur indien se repose parfois,
      Et sans respect aucun pour ma cendre, qu'il foule,
      Sommeille, insoucieux de l'heure qui s'écoule.

  (Les _Meschacébéennes_, poésies par M. DOMINIQUE ROUQUETTE,
  Américain.)

CHAPITRE VI.


Les pionniers avaient choisi, pour leur campement, un lieu qui, en cas
d'attaque, pût offrir quelque avantage pour la défense. La rivière
coulait entre deux collines élevées, et présentait successivement toutes
les phases capables d'enchanter le voyageur: doux murmure des eaux,
surface unie comme le cristal, courant intercepté par le rétrécissement
subit des rochers, sourd mugissement des chutes et des cascades, rien,
en un mot, de plus varié que son cours, que ses rives ombragées d'arbres
de toute espèce.

La nuit approche; les collines, teintes des couleurs pourprées du soir,
se confondent à l'horizon, et se perdent dans un lointain obscur; les
rochers, couverts d'une mousse grisâtre, ressemblent à des créneaux
éclairés par le reflet de la lune. Les pionniers préparaient leur
souper; les feux, déjà allumés, éclairaient les bois, et jetaient une
lueur rougeâtre sur un groupe de sauvages immobiles comme des statues:
c'était un tableau digne du plus grand peintre. Assis avec eux près du
feu, les Européens écoutaient leurs histoires; il y a un certain charme
à connaître la manière de penser et de sentir d'un peuple, dont les
habitudes diffèrent tant des nôtres. L'air attentif des guerriers, qui
semblaient dévorer les paroles du conteur, la vivacité, les
gesticulations de celui-ci, et, pour nos voyageurs, l'idée qu'ils
avaient devant les yeux les héros de ces aventures, toutes ces
circonstances concouraient puissamment à augmenter l'effet des récits:
beaucoup de citadins échangeraient alors, volontiers, les connaissances
qui font leur orgueil, pour les membres endurcis du Backwoodsman, ou
pour la sagacité du sauvage; rien, en effet, ne présente un contraste
plus frappant que l'Indien étonné que nous voyons quelquefois dans nos
villes, entouré de mille objets nouveaux pour lui, et le même homme au
milieu des bois, où ses facultés naturelles suffisent à toutes les
situations qui peuvent s'offrir. Les pionniers admiraient les attitudes
aisées et gracieuses, les manières simples et engageantes de ces enfants
des forêts, et ils s'étonnaient qu'ils pussent être cruels...

Le souper auquel nous convions nos lecteurs, n'est qu'un _à tous les
jours_, comme dirait le bon Montaigne; l'hygiène proscrit les mets
somptueux, et pour nous disculper entièrement, nous invoquerons
l'autorité du général Washington; il avoue lui-même que la vie des camps
est, et doit être parcimonieuse. On nous saura peut-être gré d'insérer
ici la lettre qu'il écrivit au docteur Cochrane, chirurgien en chef de
l'armée, pour l'inviter à dîner avec lui, au quartier-général. Elle
donne une idée de sa manière de vivre, et témoigne qu'il pouvait se
montrer enjoué, même lorsqu'il était accablé des soucis publics:


«Cher Docteur,

«J'ai invité madame Cochrane et madame Livingston à dîner, demain, avec
moi; mais ne suis-je pas, en honneur, obligé de leur dire quelle chère
je leur ferai faire?... Comme je n'aime pas tromper, lors même qu'il ne
s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est
inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir
ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire.

«Depuis notre arrivée dans ce premier séjour[102] nous avons eu un
jambon, quelquefois une épaule de porc salé, pour garnir le haut de la
table; un morceau de boeuf rôti orne l'autre extrémité, et un plat de
fèves ou de légumes, presque imperceptible, décore le centre. Quand le
cuisinier se met en tête de briller (et je présume que cela aura lieu
demain), nous avons, en outre, deux pâtés de tranche de boeuf, ou des
plats de crabes; on en met un de chaque côté du plat du milieu, on
partage l'espace, et on réduit ainsi à six pieds la distance d'un plat à
un autre, qui, sans cela, se trouverait de près de douze pieds. Le
cuisinier a eu, dernièrement, la _sagacité surprenante_ de découvrir
qu'avec des pommes on peut faire des gâteaux! il s'agit de savoir si,
grâce à l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gâteau de
pommes, au lieu d'avoir deux pâtés de boeuf... Si ces dames peuvent se
contenter d'un semblable festin et se soumettre à y prendre part sur des
assiettes qui étaient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de
fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir été trop
frottées) je serai heureux de les voir[103].

Et je suis, cher docteur, tout à vous,

WASHINGTON.»


  [102] A West-Point.

  [103] Voy. Washington's Writings.

Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé
Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air
libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était
plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à
la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe
abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où
l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans
les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils
viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de
l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et
les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes
et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité
est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est
sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la
facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du
hasard sont foulés aux pieds; là, ils adoptent par nécessité, par
habitude, par goût, les principes et les moeurs d'un pays où ils
viennent vivre et mourir.

--Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des
cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder
de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en
m'accueillant,--dit l'Irlandais aux pionniers américains.--Ainsi,
colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des
pommes de terre au moins... _trois fois_ la semaine.

--Oui, M. Patrick, oui,--répondit le vieux guide,--vous mangerez de la
venaison et des pommes de terre... _tous les jours_... _tous les
jours_...

Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood;
plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le
capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim
pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait
si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave
pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son
adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et
le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les
aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne
mine!... elle exhalait un fumet si appétissant!...

  [104] Venaison: chair de bêtes fauves.

--Est-il beau, ce daim, est-il beau!--s'écria le capitaine Bonvouloir
avec enthousiasme.--colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis
pris pour introduire le _mokôman_[105] entre la première et la deuxième
côte?... Robin-Hood m'eût envié ce coup!... J'ai choisi le plus gras du
troupeau... vrai daim de sacrifice!... Docteur Wilhem, et vous,
Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!... je n'en ai jamais respiré de
pareil, pas même celui de la truffe!

  [105] _Mokôman_, couteau de chasse.

--Vous exagérez, assurément,--observa Daniel Boon.

--C'est vrai, le capitaine Bonvouloir exagère un peu.--dit le docteur
Wilhem; et le jeune allemand ajouta avec enthousiasme--la truffe... la
calomnier est un crime de... _lèse-cuisine_...

--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande
et des pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?--demanda
l'Irlandais Patrick...

--Oui, M. Patrick, vous mangerez des pommes de terre et de la
venaison... _tous les jours_... _tous les jours_--répondit le vieux
guide, le plus patient des hommes...

--Capitaine Bonvouloir, il est vrai que vous avez adroitement abattu ce
daim,--dit le vieux docteur canadien Hiersac, à votre place j'aurais
pris la fuite, lorsque l'animal se mit en devoir de se défendre: Les
prêtres d'Hercule, sur le mont Sambulos, avaient meilleur marché de leur
gibier. La tradition nous dit, qu'à des époques fixes, le Dieu leur
apparaissait en songe et leur ordonnait de tenir, près du temple, des
chevaux équipés pour la chasse: _ut templum juxta equos venatii
adornatos sistant_. Ces chevaux, dès qu'on les avait chargés de carquois
remplis de flèches, se dispersaient dans les bois... A l'approche de la
nuit, ils revenaient hors d'haleine, et les carquois vides. Le Dieu,
dans une seconde apparition, faisait connaître la route qu'il avait
suivie à travers les forêts, et l'on retrouvait, sur ses indications,
les bêtes fauves étendues çà et là[106].

  [106] Tacite. _Annales_.

Nous l'avouerons en chasseur de bonne foi; la venaison eût agréablement
chatouillé le palais du plus fin gourmet... Nous sommes même persuadé
que la grasse et folle cuisinière de Sterne eût abandonné sa
poissonnière pour assister Daniel Boon dans ses fonctions; le vieux
guide se piquait d'habileté, et faisait de son mieux pour donner aux
pionniers un spécimen de son savoir-faire.

--Whip-Poor-Will--dit le capitaine Bonvouloir au jeune sauvage
Natchez,--ouvre la _cambuse_, saisis la _moque_, efface le _pouce_[107]
et verse-nous le délicieux _shominabo_[108]. Docteur Wilhem, goûtez
cette venaison, je vous prie; délicieux, délicieux, n'est-ce pas?

  [107] _Saisir la moque._ La moque est une mesure d'étain qui renferme
    la ration de sept hommes. Le local où se fait la distribution étant
    peu éclairé, le _cambusier_ (distributeur) manque rarement d'y
    introduire le _pouce_ tout entier, ce qui diminue d'autant le
    liquide.

    (_M. Paccini_; de la Marine.)

  [108] _Shominabo_, boisson indienne.

--_Exquisite_[109]! comme disent les Américains.

  [109] Exquisite; excellent.

    (_N. de l'Aut._)

--Je m'en doutais,--continua l'heureux gastronome--je m'en doutais.
Messieurs, approchez: «sers-toi, demande ce que tu aimes, et regarde-toi
comme chez toi.» C'est une maxime des _Quakers_ que tout voyageur doit
connaître...

Les chasseurs firent cercle autour de la venaison.

--Parole d'honneur, colonel Boon, vous êtes un bon vivant; s'écria le
capitaine Bonvouloir, en s'adressant au vieux guide;--oui, vous êtes un
bon et joyeux compagnon; chose rare chez un octogénaire... Autrefois,
les vieillards se rassemblaient dans un festin et terminaient,...
_paisiblement_... leurs jours avec de la ciguë et du pavot... Une loi
obligeait même les habitants de l'île de Céos à s'empoisonner lorsqu'ils
avaient atteint l'âge de soixante ans. Mais laissons là l'antiquité:
«les anciens sont les anciens, comme dit une héroïne de comédie[110], et
nous sommes les gens de maintenant.» Messieurs, encore une fois, pas de
cérémonies. Dans le palais d'Odin, c'était à table qu'on recevait le
prix de sa valeur dans les combats...

  [110] Angélique à Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire.

    (_N. de l'Aut._)

Le capitaine Bonvouloir prit place auprès de Daniel Boon, et se mit en
devoir de faire honneur au repas.

--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le vieux guide avec le plus grand
sang-froid,--mais c'est la coutume ici...

--Que le chasseur... _heureux_... se serve le premier, n'est-ce pas?
c'est tout simple... pour lui faire honneur... Messieurs, hâtons-nous...
si nous allions mourir avant d'avoir entamé cette venaison!... cela
s'est vu!... Docteur Wilhem, quelle partie de ce gigot peut vous être
agréable? _well done_ (bien cuit) ou à l'_anglaise_?

--Pardonnez-moi, capitaine Bonvouloir, vous ne m'avez pas
compris;--observa froidement; Boon,--cette venaison est à la vérité,
très appétissante, et je croirais difficilement qu'il y eût, à la ville,
des mets qui pussent lui être comparés; mais c'est la coutume chez nous,
_sauvages des forêts_, que le chasseur... _heureux_... ne mange jamais
de son _premier_ gibier... ainsi, permettez-nous de procéder sans
vous...

Ces paroles furent comme un coup de foudre pour le gastronome de la
Gironde; qu'on se figure Son Excellence Sancho Pança, gouverneur de
l'île de Barataria, interrompu dans son repas par le docteur
_Pedro-Recio de Aguerró de Tirteafuero_, lorsque celui-ci touche les
plats de sa baguette magique et prononce le terrible _absit_ (qu'on
enlève ce plat); le digne écuyer de l'illustre hidalgo, sa fourchette en
main, ressemble à Neptune armé de son trident; furibond, il se jette en
arrière, et le visage enflammé[111] il jure par l'âme de son père (car
il en avait un) et par le soleil, qu'il chassera le docteur Pedro-Recio
de _mal_-Aguerro-de-Tirteafuero, _à coups de triques_[112].

  [111] Todo encendido en colera.

  [112] _Garrotazos_, coups de bâton.

    (Voy. le Don Quichotte, 2e partie chap. XLVII.)

    (_N. de l'Aut._)

--Qu'entends-je, juste ciel!...--s'écria le marin.--Comment! moi,
Achille Bonvouloir, ex-capitaine de corvette et soldat de Waterloo, je
ne mangerai pas d'un daim que j'ai si adroitement abattu!... avouez,
Colonel, que je lui ai _supérieurement_ introduit le couteau entre la
première et la deuxième côte; mais c'est, sans doute, une plaisanterie;
pas si vite donc, Messieurs; les morceaux disparaissent comme
l'éclair!... Des marins assis devant le _gamelot_ y plongent la
fourchette avec régularité...

L'air vif et piquant, l'exercice du cheval sont d'excellents stimulants,
et c'est tout au plus si Trimalcion eût été en meilleures dispositions
pour faire honneur à la cuisine de Daniel Boon, que ne l'étaient nos
pionniers, lorsque l'agréable invitation vint frapper leurs oreilles...

--C'est encore la coutume chez nous,--continua Boon,--que le chasseur...
_heureux_... raconte ses exploits pendant qu'on mange le produit de sa
chasse; il doit dire comment il s'est rendu maître de son gibier; le
devoir de ceux qu'il... _traite_... est de louer sa dextérité et surtout
de vanter le goût délicieux de la bête qu'il a tuée; de ce jour date la
gloire du novice... jour de triomphe pour lui, car il est proclamé
_brave_ et _habile_ chasseur...

--Fort bien, Colonel, fort bien,--répliqua le Capitaine;--mais le rôle
du renard au repas de la cigogne est un supplice pour un homme de bon
appétit: se coucher avec un souper de _chiourme_[113] sur l'estomac!...
Sandis![114] pas si vite donc, Messieurs,--ajouta le marin en
s'adressant aux pionniers...

  [113] _Chiourmes_, rameurs des galères; de deux jours l'un (de peur de
    les _alourdir_) on leur donnait une soupe de trois onces de _fèves
    bouillies_. Lorsque la _nage_ durait longtemps, pour prévenir la
    défaillance, on leur mettait dans la bouche un morceau de pain
    trempé dans du vin.

    (Voy. M. Paccini; _de la Marine_.)

  [114] Nous serons très sobres de _Sandis_ et de _Cadédis_, dont les
    spirituels habitants de la Gironde sont si prodigues.

    (_N. de l'Aut._)

--_Sehr gut, sehr gut_, capetan Bonvouloir, (très bien, très bien), dit
un Allemand qui fonctionnait admirablement, et qui crut devoir adresser
un compliment au marin sur sa dextérité à la chasse.--_Sie haben ihn
nicht gefehlt; sie haben ihn mause todt zu boden gestreckt._ (Vous ne
l'avez pas manqué; vous l'avez étendu raide mort).

--Votre serviteur, Herr Obermann, votre serviteur,--répliqua le
marin;--mais n'anticipez pas trop sur le filet; peste, quel appétit!
vous vous servez de votre fourchette avec une dextérité égale à celle de
la Goule des _Mille et une Nuits_. Et vous, Herr Friedrich, si vous êtes
aussi intrépide devant l'ennemi que devant un quartier de chevreuil, je
vous prédis un brillant avenir... _Et tu seras Marcellus_! n'oubliez pas
que la mastication rapide est contraire aux préceptes de l'hygiène:
_toute nourriture prise en excès, ou trop avidement avalée[115] se
digère difficilement_... je vous menace donc de la _goutte_... de la
_catalepsie_... de l'_hydrophobie_...--Les pionniers ne perdaient pas un
coup de dent, et redoublaient d'activité.--Après le souper, je propose
une attaque contre les féroces sauvages de ces forêts, ajouta le marin,
dans le but d'éliminer quelques consommateurs; effectivement, plusieurs
Allemands se levèrent vivement, en s'écriant: _Nein! nein!_ (non pas!
non pas!)

  [115] Avide hausta (Pline).

--Capitaine Bonvouloir,--dit le docteur Wilhem à son ami,--il faut
prendre votre parti en sage, et vous conformer aux usages établis...
_céans_...

--Tout beau, tout beau, docteur Wilhem,--dit Daniel Boon au jeune
Allemand.--J'oubliais que vous aviez manqué le daim; vous devez partager
la peine du capitaine Bonvouloir...

--Moi aussi!--s'écria le Docteur,--le capitaine est puni pour avoir
atteint l'animal, et moi pour l'avoir manqué?... mais c'est le jugement
de Fagotin!...

--Messieurs, résignez-vous,--dit Daniel Boon avec calme,--c'est le plus
sage... Ce serait, peut-être, provoquer des scènes de _sang_ et
d'_horreur_, que de vous obstiner à vouloir souper; nos amis, les
sauvages de l'expédition, sont superstitieux; ils s'en fâcheraient... et
qui sait... peut-être y aurait-il _des chevelures enlevées_...

--_Der teufel!_--s'écria un Alsacien,--_Der teufel!_...

--Quoi!... les choses en viendraient là,--demanda vivement le
marin,--les guerriers sont donc bien susceptibles?...

--Certes...

--Colonel Boon, nous nous résignons,--dit le Capitaine,--mais avouez
qu'il faut avoir... de _grandes vertus_... pour renoncer à de tels
morceaux... Enfin, si cet... _holocauste_... est _indispensable_... pour
le maintien de la bonne harmonie, je fais le sacrifice... _sans
murmurer_...

--Oui, résignez-vous,--ajouta le biblique Irlandais Patrick tout en
mangeant;--«et quand vous jeûnerez, dit saint Mathieu, ne prenez point
un air triste comme font les hypocrites; car ils se rendent tout défaits
de visage, afin qu'il paraisse aux hommes qu'ils jeûnent.» Ainsi,
colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des
pommes de terre au moins... _trois fois_... la semaine?...

--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de
terre... _tous les jours_... _tous les jours_...

Un second quartier de chevreuil, bien gras, enfilé sur deux broches de
bois, fut planté d'un air de triomphe au milieu du cercle par le
Natchez, Whip-Poor-Will; Daniel Boon dérogea à la coutume, et y convia
le capitaine Bonvouloir, dont le visage s'épanouit à la vue de ce
nouveau et glorieux _specimen_ des talents culinaires du _Backwoodsman_;
pour comble de luxe, un guerrier sauvage surprit agréablement les
pionniers en leur présentant une gamelle remplie d'un miel délicieux.

La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de
rire.

Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au
milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui
éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle
Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une
certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives
paraissaient affublés de têtes de chevaux... Les guerriers indiens de
l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda
pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se
montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse»
disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont
l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du
_moukomore_, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font
une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une
dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des
idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur
succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse,
on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi,
on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie
aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le
retenir... Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient
également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils
s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le
nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs... Ils se
levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant.

--Colonel Boon,--observa le capitaine Bonvouloir,--un Ancien[116] a dit,
avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour
obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre... Ce
souper, tout à fait _homérique_ nous prouve que vous nous recevez comme
d'anciens amis.

  [116] Diogène, Laërce.

--Je vous remercie de votre indulgence,--dit Daniel Boon;--les guerriers
sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments;
rien de tout cela ne prouve la bonté du coeur; ils prennent leurs amis
par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents... Mais je
doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse
oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la
compagnie de nos belles américaines...

--Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,--et l'on
pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines
personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée
de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs
cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du
coeur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est
d'un si grand prix à la vue de Dieu...» Le saint homme avait raison; un
esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des
hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et
médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes
les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les
cimetières... Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le _voyager_ est un
des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien
dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire
une patrie...» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui
me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que
j'ai eu le bonheur d'y connaître... Nulle part je n'ai rencontré tant de
fraternité; c'est sans doute à ces moeurs tranquilles et sages, à ce
calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles
jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique
n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du
Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et
traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage
d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour
indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture
que si elle devait traiter dix personnes... L'hôte et le convive
quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte
l'_auge_ de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme.
Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à
enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur
ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se
convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable.
C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à
endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant,
jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la
vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à
l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette
insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir,
il demande grâce, convient _galamment_ qu'on ne peut mieux régaler son
monde, et qu'il n'a jamais eu _si chaud_ de sa vie. Mais il n'en est pas
encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il
reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire... par un présent au
choix de son hôte... Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous
dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de
tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de
_deux_; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une
devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord
par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu
à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent
graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce
que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les
Hottentots... Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses:
la _pacifique_ et la _pirrhique_[117]; en eût-il excepté la _washna_?
nous ne le pensons pas... Les femmes qui exécutent cette danse doivent
faire des lamentations et _couper des concombres_, de manière que ces
deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se
lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à
mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles
coupent plus vite, et quand la _coryphée_ (qui est ordinairement une
femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le
plus élevé, les couteaux glissent, et les _concombres_ disparaissent
avec la rapidité de l'éclair... Chez ces mêmes Hottentots, un jeune
homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de
virilité... en battant sa mère!... Oh moeurs! Messieurs, je jouis de la
confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?... c'est
parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce
peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne
demeure point en repos;»[118] oui, nous sommes cette nation «vive,
enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses
frivoles, et gaîment les choses sérieuses[119],» et l'on nous dit
descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!...[120] Qu'importe!
qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain,
aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages;
mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui.
Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi... _en déshabillé_...
terme qu'il faut prendre au pied de la lettre... Ce sont de bonnes gens,
après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en
commençant... _par les coudes_... ils entendent bien la plaisanterie...
(il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux
font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables... je ne leur cherche
donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon _harnais_, je trouve
à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les
moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique
est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté
mes petites répugnances, et je fais potage avec eux... en famille... Les
Chefs ou _Sagamores_, comme vous les appelez, sont les plus sociables
des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes;
les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs
sujets... modération rare chez les Souverains!... En Europe, je pensais
souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves
campagnards qui venaient lui offrir une petite _dotation_... pour son
fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est
beaucoup trop pour de la _bouillie_.» D'autres sauvages, les Africains,
par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur
roi..., mais seulement après qu'il s'est fait amputer _le bras
gauche_... en témoignage de son dévoûment au peuple...; avertissement
salutaire donné au bras droit!... C'est l'équivalent du boulet du
citoyen Marat... Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres
du Prince assistent au conseil, en se tenant... _dans de grandes cruches
d'eau fraîche_... Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne
partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou
mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la
religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les
autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une
cascade... Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs
partisans...; quelques-uns adorent indifféremment leur roi... ou un
_lézard_[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit
manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de
le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux
baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner.
L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et
le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour
mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de
sortiléges... Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et
qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit
des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le
roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit
immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son
sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de
redoutables conséquences...

  [117] Platon. _Des lois_.

  [118] Bible. Jérémie, chap. XIV.

  [119] Montesquieu. Esprit des Lois.

  [120] Une tradition des Druides.

  [121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville.

Les pionniers poussèrent un cri d'indignation...

Enfin, _la dernière poincte des morceaux fut baffrée_, comme dit
Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de
plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et
bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de
trophée... Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim
à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la
journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières
habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées...
Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être
écouté... Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement.

Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les
aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de
conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs
récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique,
qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la
chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster
il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur
envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse,
il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces
daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par
des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il
ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération.

Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays
des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que
j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs
d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir...» Il n'y a, dans le pays des
songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y
fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver... on
n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la
soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems
(chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont
encore aujourd'hui. Ah le bon pays!... a-t-on envie de fumer? partout on
trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche...
Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on
est sûr de rencontrer la main de l'amitié... La terre étant toujours
verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de
wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où
il veut aller, sans le secours des pagayes... Ah le bon pays!... Veux-tu
manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule
droite, et laisse-moi aller dans les bois de _Nenner-Wind_, elle y
repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la
gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu
n'aurais plus rien...--Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je
puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir
mon habitation. Ah le bon pays!... on n'y fait que boire, manger, fumer
et dormir.»

Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux
pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon.

--«Amis du _Point du jour_[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni
peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de
la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce
grain de _wampum_[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles
puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne
l'est pas; nous purifions vos coeurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis
du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé
comme un songe... En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une
famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule
éternellement sans jamais tarir?... Cette déplorable catastrophe n'est
pas la seule source des regrets qui ont inondé mon coeur d'amertume...
Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des
hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le
soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure
de la nature, ne reparaîtra jamais!... jamais les yeux de ma vie ne les
reverront!... leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur,
comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi
pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce[124]
n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé
de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche,
et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je
fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les
lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!... Pourquoi le bon
génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure
du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au
mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de
précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude
fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son
arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au
nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et
légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!... et cependant je ne
suis plus! les douleurs m'accablent!... mes oreilles se ferment!... je
deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui
parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!... les brouillards
avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne
reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!... Jadis, lorsque
j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et
d'espérances!... leur départ pour le grand _pays de chasse_[125] a
flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle
ils ont longtemps campé!... ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce
nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent
celui de lumière!... Amis du Point du jour, mettez la main sur mon
coeur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se
gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir
que j'ai de me trouver avec des hommes généreux... Asseyez-vous sur nos
peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de
l'amitié et du bon accord...»

  [122] Européens.

  [123] Voy. le chap. Ier.

  [124] Mon toit.

  [125] Partir pour le grand pays de chasse: mourir.

Les pionniers formèrent un grand cercle, et, assis sur les peaux d'ours,
ils fumèrent amicalement le calumet, avec les guerriers sauvages...

--Docteur Hiersac, vous nous disiez tantôt que vous aviez été en
prison,--dit le capitaine Bonvouloir, après un moment de silence.

--Je passai dix ans _sous_, _sur_, ou _dans_ les pontons d'Angleterre,
et cela, pour avoir voulu exécuter au Canada, ce que, jadis, Jeanne
d'Arc fit en France; mais je n'ai pas _succédé_[126] dans mon
entreprise...

  [126] Du verbe anglais, _to succeed_, réussir...

--Plaît-il?...

--Je dis que je n'ai pas _succédé_ dans mon entreprise...

---Vous voulez dire: que vous n'avez pas _réussi_ dans votre entreprise?

--Oui; cependant j'aurais dû m'attendre au ressentiment qui éclata sur
ma tête... les pontons!!... j'eus occasion de réfléchir sous ce toit
d'infortunes!... j'y fis des repas dont l'amertume n'est pas encore
passée!... si je me rappelle mon séjour dans ce lieu abominable! le
temps avec sa _lime_ et son _éponge_...

--C'est faux!--s'écria le capitaine Bonvouloir...

--Comment; c'est faux!...

--Je m'explique; la mythologie nous dit: qu'un vieillard ailé, _armé
d'une faux_, et traversant l'espace d'un vol rapide et continu... figure
le temps...

--Une faux ou une éponge, il n'importe,--continua le docteur;--la nuit
de mon arrestation fut la plus terrible et la plus longue que j'eusse
encore passée;... cette disposition de l'homme à faire le mal, est-elle
_coévale_...[127]

  [127] _Coéval_, mot anglais qui signifie _contemporain de_...

--Plaît-il?...

--Je demande si cette disposition de l'homme à faire le mal est
_coévale_ à sa création;... mon imagination fut sillonnée par le poison
corrosif de l'abattement...

--Holà! docteur, s'écria le capitaine,--vous avez donc rompu avec la
simplicité et le naturel? vous êtes bien loin de votre _original
français_.

--Voyons, capitaine, passez-moi quelques _barbarismes_, quelques
_anglicismes_; j'ai, il est vrai, sucé la langue française avec le lait,
comme on dit, mais il y a soixante-dix ans que j'en suis complétement
_sevré_!... Renoncer à nos vieux mots si naïfs!... _nenni_! Je
renoncerais plutôt aux riants coteaux, aux douces prairies où j'ai tant
de fois entendu le chant mélodieux des oiseaux.

Le capitaine promit au vieux docteur de ne plus l'interrompre, et
celui-ci fit aux pionniers l'histoire de sa longue captivité.

L'irlandais Patrick était plus attentif à ce qui se passait à la
_cuisine_ qu'au récit de M. Hiersac.

--Colonel Boon,--dit-il enfin au guide,--si vous vouliez avoir
l'obligeance de dire quelques mots à _nos amis_, les sauvages, je
goûterais volontiers de cette _anguille_ dont ils se régalent...

--Peste! quel appétit!... vous mourrez d'une indigestion, M.
Patrick,--observa Boon.

--Je jouis d'un tempérament de Tartare,--répliqua l'Irlandais.

--A votre service donc; nos amis, les guerriers, seront enchantés de
vous être agréables.

Le chasseur dit quelques mots aux sauvages qui se hâtèrent de servir
Patrick.

--C'est un mets délicieux!--s'écria celui-ci,--capitaine Bonvouloir,
vous avez raison; un souper sans apprêts fait espérer un sommeil fort
doux et qui ne sera troublé par aucun songe désagréable... cette
anguille est succulente...

--M. Patrick, je suis enchanté que vous rendiez justice à nos
rivières,--dit Daniel Boon en souriant;--je serai l'interprète de vos
bons sentiments auprès de nos amis, les guerriers de l'expédition...

--Cette anguille est de l'espèce connue sous le nom d'_anguilles
argentées_[128],--observa le docteur Hiersac:--au commencement de
l'automne, elles descendent nos rivières pour se rendre à la mer; elles
sont grasses, délicates et très recherchées. Vous n'ignorez pas,
Messieurs, que Numa (selon Cassius Hamina) fit une loi pour interdire,
dans les banquets, les poissons sans écailles. Vous savez aussi que la
peau des anguilles est épaisse: Verrius nous apprend qu'on s'en servait,
à Rome, pour châtier les enfants des citoyens. M. Patrick, l'homme se
procure tout aujourd'hui par sa force et son adresse,--continua le vieux
Docteur;--l'_essence d'Orient_, et ce qui la produit, l'_ablet_[129] ne
passera plus à travers les _losanges de chanvre_...

  [128] Silver eels.

  [129] L'_ablet_ est un petit poisson d'eau douce, aux écailles
    argentées, vives et brillantes. Il tire son nom de sa blancheur,
    _able_ n'étant que la traduction du latin _albus_ avec une simple
    transposition de lettres. C'est avec les écailles et même avec la
    membrane qui enveloppe tout le corps et le péritoine de l'able que
    l'on obtient, à l'aide de l'ammoniac, l'essence d'Orient employée
    pour la coloration des perles fausses... _Ablette de mer_ est un
    poisson de genre ombrine, et de la famille des _sciénoïdes_.

    (_N. de l'Aut._)

--Plaît-il?--s'écria le capitaine...

--Je dis que l'_ablet_ ne passera plus à travers les _losanges de
chanvre_... ou les filets... si vous l'aimez mieux... et nos Dames ne
pourront, désormais, se plaindre du défaut de galanterie de nos
pêcheurs; c'est en vain que les _vifs-habitants des eaux_ ont
l'immensité de l'Océan pour refuge; on les y poursuit, et l'adresse de
l'homme est toujours victorieuse dans cette lutte... les _Belles_ des
différents pays (grâce à l'intrépidité de nos marins), peuvent ajouter à
leurs ornements tous les jolis riens de la coquetterie... La pêche,
Messieurs, est devenue un art véritable, et Neptune a pu s'apercevoir du
dépeuplement progressif de son empire...

--Aïe! aïe! aïe! s'écria le capitaine Bonvouloir en faisant la grimace
de Panurge achetant les moutons de Dindenaut;--docteur Hiersac je vous
rends les armes: «la pêche est devenue un art véritable et Neptune a pu
s'apercevoir du dépeuplement progressif de son empire!...» Parole
d'honneur! voilà qui l'emporte sur tout ce que j'ai entendu jusqu'à
présent!... Mais, dites-nous, colonel Boon, comment se fait cette
opération... dont vous nous parliez tantôt...--et le marin jeta un coup
d'oeil, à la dérobée, sur le couteau suspendu à la ceinture du Natchez,
Whip-Poor-Will.

--Vous voulez parler du _scalpage_...

--Oui.

--Oh... rien de plus simple,--dit le vieux chasseur avec le plus grand
sérieux, et sans interrompre son repas;--pour _scalper_, le Natchez,
notre ami, saisit sa victime par les cheveux, et les entortille ensemble
afin de séparer la peau de la tête; lui mettant ensuite un genou sur
l'estomac, il tire de sa gaine le fatal mokoman (couteau), cerne la peau
du front, et arrache la chevelure.

Daniel Boon fit un geste très expressif. En entendant cette terrible
mais fidèle description de l'opération du scalpage, les pionniers
poussèrent un cri d'horreur. Deux Alsaciens, qui, jusque-là avaient peu
goûté les préceptes hygiéniques rappelés par le capitaine Bonvouloir,
perdirent l'appétit pour le reste de la soirée.

--Le Natchez accorde quelquefois de petits adoucissements,--continua
Boon.

--Oui, de ces adoucissements qui font grincer des dents,--s'écria le
marin avec effroi.--«Ils vous font cesser de vivre avant que l'on soit
mort[130].»

  [130] La Fontaine, _le philosophe scythe_.

--C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs
ennemis,--continua Boon.--Le Natchez fait cette opération de la manière
la plus _chirurgicale_.

--Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son
semblable;--reprit le marin français--un sentiment naturel nous fait
préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles
circonstances toute loi cesse... ou, au moins, semble cesser... et
l'homme, n'a plus d'égal ou de maître... s'il est le plus fort. Je
comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages
à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais
que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les
poètes appellent l'_âge d'or_; que ces êtres humains, dis-je,
abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de
grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur
chair... C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une
idée, à moins d'être un ALI-PACHA, ou un stoïcien aussi froid que
Chrysippe!... Malheureux jeune homme!--s'écria le capitaine en
s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son
repas,--aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne
peuvent donc rien sur vos natures sauvages!... Un genou sur l'estomac et
deux coups de couteau!... Juste ciel! mais jamais pareille chose ne
s'est vue!...

--Pardonnez-moi, capitaine,--dit le jeune antiquaire Wilhem;--les
Germains scalpaient aussi; c'est le _decalvare_[131] mentionné dans la
loi des Wisigoths: c'est le _capillos et cutem detrahere_[132] encore en
usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde;
c'est le _hettinan_ des Anglos-Saxons. Pour _scalper_[133], le Scythe
faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et
prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau... en la secouant,
et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette
peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte
de boeuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une
serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait
donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe...»

  [131] _Decalvare_, peler la tête.

  [132] _Detrahere_, arracher; _detrahere cutem et capillos_, arracher
    le cuir chevelu.

  [133] Hérodote dit: pour _écorcher une tête_.

    Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je
    n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été
    scandalisé..., mais aussi personne ne m'aurait lu.»

--Les habitants des îles Canaries,--dit le vieux docteur
Canadien,--regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour
capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit
point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les
prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour
la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce
pays... Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une
cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête,
l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent
leurs cabanes comme d'un trophée...

--Pour en revenir au scalpage,--dit le docteur Wilhem;--les cruautés qui
se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir.
Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent
s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps
tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à
l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la
mâchoire inférieure... qu'ils emportent comme un trophée... Leurs
combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les
vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes.

--Colonel Boon,--dit l'Irlandais Patrick au Guide;--est-il bien sûr que
je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois
fois_ la semaine?...

--Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,--répondit le
chasseur.--Whip-Poor-Will vous présente ses _scalps_ ou _chevelures_
acquis par le procédé que vous savez;--ajouta Boon en s'adressant au
capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard
farouche au jeune sauvage--ne manifestez aucune répugnance, il est même
_convenable_ que vous les _palpiez_, mais avec les plus grandes
précautions.

--Les palper?... qui, moi?...--s'écria le marin épouvanté:--palper des
chevelures humaines!

--C'est l'usage;--dit Daniel Boon--et ce serait témoigner du mépris pour
leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait
même... du danger...

--Je palpe, colonel, je palpe!--s'écria vivement le capitaine en
touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter.

--C'est une grande marque de confiance,--continua Boon--ils accordent
rarement cette faveur aux étrangers... A votre tour, docteur Wilhem;
rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du
Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de
monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits...

Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les
pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance...

--Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails
sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui
tenait à connaître les antécédents de ses commensaux.

--Très volontiers, répondit Boon.

Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus,
et cessa enfin tout-à-fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs
_blankets_[134] et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens
bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au
groupe des auditeurs impatients... Daniel Boon se leva, prit l'attitude
d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les
particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon.

  [134] Couverture de laine.

«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible
tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une
grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au
conseil; les _Sachems_[135] l'avaient surnommé _la grande bouche_, à
cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de
ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se
glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui
aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y
avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande
réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence
d'un tiers; _Panima_ (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son
égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son
couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds... La nouvelle de ce
meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent
en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative
pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche
parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois,
j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé
à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur
présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mère de
la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté,
mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens
me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui
sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis
prêt à _partir pour le grand pays de chasse_[137].» La _Squaw_, (femme)
lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes
vieux jours, et tu l'as plongé dans le _long sommeil_[138]; je le
pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta
vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse
si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi
comme lui, car je suis bien vieille...» Whip-Poor-Will, reconnaissant de
la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta
aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut
qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon
l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent
dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à
l'amiable... Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la
Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de
réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des
frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et
lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le
Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu
vivras; sinon, tu mourras...» Le guerrier tint parole; il dormit, mais
le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y
avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son
sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est
infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas
oublier... Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les
prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment
sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique;
il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend
sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a
longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de
contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine,
fait feu, et l'étend mort... Après cet acte de vengeance, il se rendit
au village des Creeks; il avait juré de _manger la nation entière_,
serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait
prisonnier après avoir _scalpé_ neuf des principaux guerriers. Les
derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur
grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme
sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses
aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des
_Ioways_, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces
derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une
créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village;
elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté
s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu,
mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez
la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable
champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur
d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil
bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un
tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune _Squaw_ (femme) sur
l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir
rapidement son bonheur domestique; sa _bien-aimée_ mourut. Le guerrier
se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la
colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie
qui l'avait quitté... Il rendit ensuite les derniers devoirs à
_Woun-pan-to-mie_[139]. De retour dans son _wigwham_ (hutte), il en
défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la
tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses
yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie
ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit
où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et
la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il
se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui.
Où allait-il? partait-il pour une expédition?... Mais quel était le
motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la
bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever
la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et
l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et
leurs victoires...

  [135] Vieillards.

  [136] Cabane.

  [137] Mourir.

  [138] Tu l'as tué.

  [139] L'Hermine.

Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait
paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de
_Woun-pan-to-mie_; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant,
de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette
première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux...
Daniel Boon continua:

«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez
s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever
de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de
la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon;
Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des
gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille
femme toute décrépite brandissant un _tomahawck_[140], et se disposant à
massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci
était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en
elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend
la tête d'un coup de _tomahawck_, et tend les bras à _Woun-pan-to-mie_,
lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à-coup, les deux femmes
disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais
l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un
énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa
fureur...[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le
rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps,
nous partageons le même _wigwham_ et les mêmes périls...

  [140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la
    contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert
    de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent
    le nombre de _scalps_ (ou chevelures) qu'ils ont enlevées.

  [141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de _Légende de
    la rivière Saline_.

    (_N. de l'Aut._)

Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se
portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré
et l'impassibilité de sa race.

--Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la
venaison et des pommes de terre, au moins _trois fois_... la
semaine?...--demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence...

--_Tous les jours_, M. Patrick, _tous les jours_,--répondit Boon.[142]

  [142] L'Irlandais ne mange de viande _qu'une fois l'an_... au jour de
    Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish
    Inquiry commissionners (1835).

    (_Note de l'Aut._)

--Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de
bénédiction,--continua Patrick,--le Tout-Puissant en soit loué!!... Que
ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les
habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout
cela m'enchante!... On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte
pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade.
Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans
les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean
l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin
que vous soyez éprouvés...» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un
anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique;
n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de
l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien?
Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le
proverbe dit: «Si la _cruche_ donne contre la pierre, _tant pis pour la
cruche_, si la _pierre_ donne contre la cruche, _tant pis pour la
cruche_...» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune;
les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je
l'espère... Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations
dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience.
Je me transporte déjà, en imagination, vers les temps de bonheur et de
prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies
verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et
multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une
terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes
sueurs!... En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien...
si ce n'est mon âme... parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan...
Dans l'Orégon, j'aurai une maison... des terres... et qui plus est, je
mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins... _trois fois_
la semaine... Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux
réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive
désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!...
mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et
des pommes de terre, au moins... _trois fois_... la semaine?

--Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de
terre _tous les jours_... _tous les jours_; c'est la _mille et unième_
fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de
vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de
votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants
seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous
mangerez de la venaison et des pommes de terre _trois fois par jour_...
_trois fois par jour_.

J'ai été bien malheureux!--continua Patrick,--mon histoire est celle de
plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines
est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les
terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine,
succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et
les pauvres fermiers en sont indignement chassés!... Qu'importe aux
lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent
d'exactions!... A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits
que Dieu vomit dans sa colère!... Nous la cultivons, cette terre
d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la
vengeance!... Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!... crois-tu
assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?... tu
ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus
profondément dans nos coeurs, la haine que nous te portons! Notre
courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura
te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes
nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de
protester!... Ces aristocrates!... eux dont les pères ont manié la carde
et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne
nous mettons pas la face dans la boue!... Irlande, ma pauvre patrie, tu
appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais
tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont
prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!...[143].

  [143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient
    encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque
    guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.»

    (Bible: Exode.)

--Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de
grosses larmes,--l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur
mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes
yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières
profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités
avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de
larmes! Où sera donc le terme de vos misères?... dans votre
anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où
vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?... Faut-il
égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la
portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait
nous nourrir?... Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le
joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans
protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le
désespoir!... Oui, pour vous, la misère est un _frein_, mais ce frein
dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux
qu'ils subjugaient!... Puisque les lords sont sourds aux cris de
l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français
à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons
sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends
garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre
continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous
fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans
amis... Non... La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit
que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos
efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes
vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant
l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes
rivages... L'Amérique est libre!...

--Courage, M. Patrick!--S'écria à son tour le vieux docteur
canadien,--vous voilà en Amérique, et _ubi panis et libertas, ibi
patria_[144]: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande;
vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus
de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres
contrées[145];» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du
temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire... Il se passe des choses
bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages
pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour
les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte
des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on
se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son
sommet), si cette montagne était un volcan... Oui, il y a des peuples
bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se
transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour
tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres
pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient
capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir
sur les vraies souffrances de l'humanité!... M. Patrick, votre patrie
n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est
malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche!
Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa
population?... C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!...[146]»
Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui
puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont
appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions
de l'Être Suprême et de la nature[147]...» Je dirai ici mon sentiment,
et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne
dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines
de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés
seulement par un... _fleuve_... et se touchant... pour mieux se haïr...
Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux
rivaux qui voudraient s'étouffer!...[148]. Chez les Romains, aimer la
patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux
guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré... C'est de
cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!... Est-ce à dire
que je veuille bouleverser le monde?... Non, M. Patrick. Mais les
Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et
cependant l'Irlande est là, affamée, nue, courbée sous le joug de la
misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la
mutile!... L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au
dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de
malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses
enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde
tyrannie...[149]. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne,
avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs
d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés
lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle
obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui
vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!... On appelait ce
trafic, recrutement... Outre la somme convenue pour la solde,
l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait
tué en Amérique... ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à
l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le
landgrave de Hesse-Cassel[150]... On connaît la lettre de ce prince au
baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai
appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont
montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai
ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se
sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent
quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués.
Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant
une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution
était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère
anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il
en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à
mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il
me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante
florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai
droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe
qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés,
mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous
ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à
rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous
ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une
jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au
jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie
anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos
maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de
l'Angleterre!...[152]» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de
tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on
célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire
retentit aussi dans vos vallées!...[153] pourquoi ne chantez-vous
plus?... Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la
misère et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en
Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures[155].
L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple
malheureux, bien malheureux!...

  [144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie.

  [145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos
    serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux
    citoyens de plusieurs autres villes.»

    (Démosthènes, 3e Philippique).

    (_N. de l'Aut._)

  [146] _The clearing of the country._

  [147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du
    Docteur est piquante.

  [148] La Prusse, votre amie, et l'Angleterre, votre amie, ont bu
    l'autre jour à la France la santé de Waterloo. Enfants, enfants, je
    vous le dis: montez sur une montagne, pourvu qu'elle soit assez
    haute; regardez aux quatre vents, vous ne verrez qu'ennemis; tâchez
    donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns vous
    promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire
    fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth...) essayons, cette paix, de
    la commencer entre nous... Français, de toute condition, de toute
    classe, et de tout parti, retenez bien une chose, vous n'avez sur
    cette terre qu'un ami sûr, c'est la France. Vous aurez toujours
    par-devant la coalition, toujours subsistante, des aristocraties, un
    crime d'avoir, il y a cinquante ans, voulu délivrer le monde. Ils ne
    l'ont pas pardonné, et ne le pardonneront pas. Vous êtes toujours
    leur danger. Vous pouvez vous distinguer entre vous par différents
    noms de partis. Mais, vous êtes, comme Français, condamnés
    d'ensemble. Par-devant l'Europe, la France, sachez-le, n'aura jamais
    qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai nom éternel... la
    Révolution.

    (M. Michelet, _Le Peuple_).

    On a dit avec raison, (nous le croyons du moins) «qu'après la
    révolution de juillet, la France avait pour alliés, tous les
    peuples, et pour ennemis tous les princes. Les démocrates, qui
    repoussent avec le plus d'énergie l'alliance Anglaise, distinguent
    soigneusement, dans leur animadversion, le gouvernement britannique
    et le peuple anglais. Les Espagnols fraternisent avec nous: ils
    aiment peu notre gouvernement.

    (Voyez le Dict. Politique au mot _Alliance_.)

  [149] Plus les Francs furent sûrs des Romains... moins ils les
    ménagèrent.

    (Montesquieu, _Esprit des lois_.)

    _The union between England and Ireland is but a parchment mockery_:
    (l'union de l'Angleterre et de l'Irlande est une moquerie)...

    (Daniel O'Connell).

    Lord Byron a comparé l'union de l'Irlande et de l'Angleterre, à
    celle du requin et de sa proie: _l'un dévore l'autre... et cela fait
    une union..._

    (_N. de l'Aut._)

  [150] Je vous remercie du _Catéchisme des souverains_, production que
    je n'attendais pas de la plume de M. le landgrave de Hesse. Vous me
    faites trop d'honneur de m'attribuer son éducation. S'il était sorti
    de mon école, il ne se serait point fait catholique, et il n'aurait
    pas vendu ses sujets aux Anglais, comme on vend du vil bétail pour
    le faire égorger. Ce dernier trait ne s'assimile point avec le
    caractère d'un prince, qui s'érige en précepteur des souverains. La
    passion d'un intérêt sordide est l'unique cause de cette indigne
    démarche. Je plains ces pauvres Hessois, qui termineront aussi
    malheureusement qu'inutilement leur carrière en Amérique.

    (Lettre de Frédéric-le-Grand à Voltaire, 18 juin 1776.)

    (_N. de l'Aut._)

  [151] Cette lettre, vraie ou, supposée est datée de Rome, le 18
    février 1777.

  [152] _Tone's Mémoirs..._

    _They vowed not to leave one English man in their country._

    (Leland)

  [153] «_Right or wrong, success to the French!... they are fighting
    our battles, and if they fail, adieu to liberty in Ireland for one
    century._» (Que les Français aient raison ou tort, puissent-ils
    réussir!... ils défendent notre cause, et s'ils échouent, nous
    pourrons désespérer de la liberté, en Irlande, pour un siècle.)

    «La révolution française agita l'Irlande opprimée; je me souviens
    d'un banquet donné en 1792, en l'honneur de ce grand événement, où
    me conduisit mon père, et où j'étais assis sur les genoux du
    président, quand on porta ce toast: Puisse la brise de France faire
    verdoyer notre chêne d'Irlande.»

    (THOMAS MOORE.)

    (_N. de l'Aut._)

  [154] «Nos pères, ayeulx et ancestres, de toute mémoyre, ont été de ce
    sens, et ceste nature que, dans les batailles par eulx consummées,
    ont pour sygne mémorial des triumphes et victoyres, plus volontiers
    érigé trophées et monuments es cueurs des vaincuz par grâce, que es
    terres par eulx conquestées et par architecture. Car plus estimoyent
    la vibve soubvenance des humains acquise par libéralité, que la mute
    inscription des arcz, columnes, et pyramides subjectes es-calamitez
    de l'aer, et ennuy d'un chascun...»

    (Rabelais)

  [155] Terra qua sanantur omnia vulnera.

    (Pline.)

Les échos de la forêt répétèrent les dernières paroles prononcées, et
tout rentra dans le silence...

Suivant un ancien usage, celui qui venait d'être élu empereur, au
Mexique, devait jurer que pendant son règne les pluies tomberaient au
besoin; que les fleuves n'inonderaient pas les campagnes; que les terres
ne seraient ni brûlées par la chaleur, ni stériles, et qu'aucune maladie
contagieuse n'affligerait l'empire... Mais les ministres anglais pensent
comme César, qu'un serment ou un parjure ne doit rien coûter quand il
s'agit d'arriver au pouvoir. Dans la séance des communes du premier mars
1847, lord John Russell informe la chambre que Sa Majesté a donné
l'ordre de «convoquer un conseil, afin de désigner un jour de jeûne et
d'humiliation par suite de la calamité dont il a plu à la Providence
d'affliger l'Irlande!...[156]»

  [156] «On fit voeu pour la guérison du peuple d'élever un temple à
    Apollon (ædes Apolloni pro valetudine populi vota est.)»

    TITE-LIVE.

    «Sans doute, c'est pour nous ménager que vous n'avez pas voulu en
    venir aux mains; ou plutôt, s'il n'y a pas eu de combat, n'est-ce
    point que le parti le plus fort a été aussi le plus modéré? Et il
    n'y en aura pas encore aujourd'hui, Romains: ils tenteront toujours
    votre courage et ne mettront jamais vos forces à l'épreuve (Nec nunc
    erit certamen, Quirites; animos vestros tentabunt semper, vires non
    experientur.)»

    TITE-LIVE, liv. IV.

    Les nombreuses notes qui se trouvent dans ce chapitre sont destinées
    à ceux qui cherchent la raison des choses...

    (_N. de l'Aut._)



LES PLEIADES.

  Ce que vous venez de me dire m'a mis la puce à l'oreille, et je ne
  mangerai morceau qui me profite avant d'être informé de tout
  exactement.

  (DON QUICHOTTE.)

      Le ciel est-il moins clair, la foudre gronde-t-elle?
      Circule-t-il partout une transe mortelle?
      Voit-on dans la nature un signe inusité,
      Funeste avant-coureur d'une calamité?
      Un sanglant météore un sinistre interprète?
      Non, partout la paix règne, et la terre et le ciel
      Obéissent tous deux à leur cours naturel.

  (LA ROSE DE SMYRNE, poème par M. Alfred Mercier, Américain.)

  Sois brave comme tu le dois puisque tu es Spartiate.

CHAPITRE VII.


Le bivouac présentait une scène qui ne pouvait être contemplée avec
indifférence que par ceux des pionniers qui étaient habitués à la vie
des frontières. L'immense forêt qui les entourait, bornait l'horizon aux
limites étroites de la vallée; il y avait dans la situation solitaire du
camp, dans les ténèbres de la nuit, des raisons assez plausibles pour
éveiller des craintes chez ceux des voyageurs qui se trouvaient dans ces
pays pour la première fois; ils jetaient de temps en temps un regard de
méfiance sur cette scène sombre et silencieuse. La lune parut enfin
au-dessus des montagnes; alors mille formes étranges et nouvelles se
présentèrent à leurs yeux; ce n'était plus les illusions de l'optique,
ni cette variété d'objets bien connus qu'éclairait le soleil pendant le
jour, mais des illusions plus singulières et plus bizarres. Chacun
frappé de la beauté des choses que lui peignait son imagination, blâmait
son voisin de ce qu'il croyait en voir de différentes. Quel champ, en
effet, que ce vague de l'obscurité, environnés, comme l'étaient nos
pionniers, de forêts et de montagnes, que le voile de la nuit semblait
avoir rapprochées d'eux. Il était bien tard, qu'ils contemplaient encore
la majesté de la nature.

--Il faut en convenir, colonel Boon,--dit le capitaine Bonvouloir un peu
inquiet;--oui, il faut en convenir, les sauvages de vos contrées sont
plus redoutables que les corsaires de l'Océan. La sanglante coutume de
dévorer leurs prisonniers existe-t-elle encore parmi eux?

--Les cas sont extrêmement rares,--répondit le vieux guide;--cependant,
il y a quelques années, les Pawnies (les plus redoutables maraudeurs de
ces prairies) commirent un acte atroce, pour obéir à une superstition.

--Hum! hum!... pourrait-t-on vous demander quelques détails sur cette
affaire, Colonel?--

--Certainement,--répondit Boon;--vous savez qu'à l'oblation du calumet,
les Pawnies joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent
avoir appris de... l'_oiseau_ et de... l'_étoile_...

--Ah!... de... l'_oiseau_... et de... l'_étoile_?--dit le capitaine
Bonvouloir--Je ne m'attendais pas à voir... une... étoile... dans cette
affaire? vous avez dit un... _oiseau_... et une... _étoile_?

--Oui,--continua Boon;--selon ce qu'ils disent avoir appris de...
l'_oiseau_... et de... l'_étoile_, le sacrifice le plus agréable au
Grand-Esprit, est celui d'un ennemi offert de la manière la plus cruelle
possible...

--Ah! ah!--firent les pionniers épouvantés.--(Que le lecteur se rappelle
les _ah! ah!_ de Bridoison, dans la comédie)[157].

  [157] Mariage de Figaro.

--Vous ne sauriez entendre sans horreur, les circonstances qui
accompagnèrent l'immolation d'une jeune fille de la tribu des Sioux.
C'était au moment des semailles, et dans le but d'obtenir une bonne
récolte, que ce crime fut consommé... Cette jeune fille était âgée de
quatorze ans; après avoir été bercée pendant six mois, de l'idée qu'on
préparait une fête pour le retour de la belle saison, elle s'en
réjouissait. Le jour fixé pour la prétendue ovation, étant arrivé, elle
fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu de
plusieurs guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur;
n'ayant dans l'esprit que des idées riantes, elle s'avançait vers le
lieu du sacrifice dans la plus entière sécurité, et pleine de ce mélange
de timidité et de joie, si naturel à un enfant entouré d'hommages.
Pendant la marche, qui fut longue, le silence n'était interrompu que par
des chants religieux et des invocations au Grand-Esprit, sévères
préludes qui ne devaient guère contribuer à entretenir l'espérance si
flatteuse dont on l'avait, jusque-là, bercée. Arrivée au bûcher, quelle
ne fut pas sa surprise, en ne voyant que des torches et des instruments
de supplice; quand il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur
son sort, qui pourrait peindre les déchirements de son âme;... levant
les mains au ciel, elle conjurait les bourreaux d'avoir pitié de son
innocence, de sa jeunesse... de ses parents... mais tout fut inutile;...
rien ne put les attendrir;... le supplice dura aussi longtemps que le
fanatisme put permettre à des coeurs féroces de jouir de ce terrible
spectacle;... enfin le chef sacrificateur lui décocha une flèche qui fut
suivie d'une grêle de traits, lesquels, après avoir été tournés et
retournés dans les blessures, en furent arrachés; le corps de la jeune
fille ne fut bientôt qu'un affreux amas de chairs meurtries et
sanglantes;... le reste est horrible à dire...

--Continuez!... continuez!... s'écrièrent tous les pionniers.

Boon reprit après un moment de silence:

--Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocité, s'approcha de
la victime, lui arracha le coeur encore palpitant, et vomissant mille
imprécations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dévora aux
acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu... Le
sang de la jeune fille fut répandu sur les semailles pour les féconder,
et chacun se retira dans sa cabane... espérant une bonne récolte.

Le récit du guide n'était pas de nature à rassurer nos pionniers; ces
histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche
de narrateurs à demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un côté, une
forêt, et de l'autre, un désert où, peut-être, des ennemis se glissent
pour vous surprendre dans les ténèbres. Quelques Alsaciens se livraient
tout bas à des réflexions peu rassurantes sur l'idée qui pouvait venir
aux barbares guerriers de l'expédition de les rôtir au feu qu'ils
attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'après la
tactique européenne, ils appréhendaient cependant un danger inconnu, et
qui se présentait à eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une
vertu relative qu'on peut acquérir, et la peur est-elle une faiblesse
naturelle à l'humanité qui puisse être diminuée par de fréquents
dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet.

Les voyageurs ne songèrent plus qu'à prendre quelques heures de repos;
plusieurs Allemands s'étaient déjà étendus sur l'herbe; pour eux, le
récit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux
qui avaient bien soupé; ses paroles se mêlèrent à leurs rêves, et
bientôt ils ne les entendirent plus...

--Quelles agréables veillées dans la contemplation de la lune et des
étoiles, colonel Boon,--dit le docteur Wilhem;--quel doux sommeil en
plein air!...

--Le ciel est sans nuages,--dit le capitaine Bonvouloir en se disposant
à étaler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;--les étoiles
brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble
à une voûte d'azur parsemée de rubis, de brillants, de saphirs, dont la
splendeur est la même depuis le zénith jusqu'à l'horizon... ce qui
n'empêche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;... un
genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est
bon pour le Natchez et vous qui êtes faits à semblables averses; je
conçois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait
utile de placer des vedettes; au lieu d'être pris comme des lapins dans
leurs terriers, nous serions, au moins, à même de faire bonne contenance
en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?...

--C'est inutile,--répondit celui-ci;--le Natchez déjouera toutes les
ruses de nos ennemis; quant aux bêtes féroces, nous n'avons rien à en
craindre, Whip-Poor-Will a mis ses _mocassins_[158] en faction...

  [158] _Mocassins_: souliers faits de peau de daim.

--Plaît-il?--s'écria le marin français étonné;--des mocassins en
faction?...

--Oui,--répondit Boon;--de tous nos vêtements, les souliers, conservant
le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour éloigner
les loups et les panthères, surtout lorsque la pluie ne permet pas
d'allumer du feu. Placés à quelques distances du camp, ils sont comme un
rempart à l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied
d'un arbre; dès que les loups ont flairé l'odeur des mocassins, qui
annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et
s'enfuient...

--Des souliers en faction!--s'écria une seconde fois le capitaine;--je
m'attendais à une ronde à la sonnette[159]...

  [159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une
    sonnette pour reconnaître si les sentinelles n'étaient pas
    endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle
    répondît.

    (Voy. Thucydide.)

--Allons, tranquillisez-vous,--dit le docteur Hiersac;--Pline nous
apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant
dans leur patte une petite pierre dont la chute décèle leur négligence,
quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tête cachée sous
l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre... le
chef, le cou tendu, observe et avertit.

--Du reste, colonel Boon,--ajouta le marin après un moment de
réflexion,--il est possible que l'odeur des souliers écarte les bêtes
féroces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les
loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultèrent l'oracle; le
Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'écorce mêlée à de la viande fit
périr tous les loups qui en mangèrent; si je connaissais les plantes de
ces forêts, je leur composerais... un _sédatif_... à la Diafoirus...

--Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,--observa
l'Irlandais Patrick:--anciennement on faisait coucher les ânes dans des
endroits spacieux; sujets à rêver, ils s'estropiaient pendant leur
sommeil, s'ils n'étaient placés au large. On faisait aussi disparaître
les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les
yeux fixés sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la précaution
d'étendre les bras au-dessus de la tête... et puis de se frotter avec
tout ce qu'on pouvait saisir... Mais aurons-nous bien chaud sur ces
peaux d'ours?... En Irlande, nous avons une manière particulière de
coucher _chaudement_ à la belle étoile, malgré, la fraîcheur du climat.
Les heureux habitants de l'Amérique n'ont pas encore imaginé d'entrer
dans un pâturage, de faire lever les boeufs qui y sont couchés, et de
s'étendre à leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
l'humidité, on n'a qu'à faire lever un autre boeuf, et ainsi de suite
pendant toute la nuit. La place occupée par ces animaux est toujours
parfaitement sèche, et d'une chaleur agréable... Colonel, pouvez-vous
disposer d'un peu de tabac?... J'ai contracté, avec des matelots, la
vilaine habitude de mâcher ce végétal...

--Est-ce du _perrique_, du _pig-tail_, du _shoe-string_, du
_sweet-scented_, du _waggoned_, ou du délicieux _cavendish_[160], que
vous voulez?--demanda le docteur Hiersac;--par la sambleu! le colonel
Boon vous en donne pour quatre marins!... Si ce que disent les
physiologistes est vrai, «que le volume du coeur de l'homme doit être
comparé à la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut...
_hardiment_... servir d'objet de comparaison, et cela sans que le coeur
perde au change...

  [160] Espèces de tabac.

Les Américains qui faisaient partie de l'expédition, vu leur grande
habitude de parcourir les bois, n'appréhendaient rien de fâcheux de leur
position; ils s'amusaient avec les échos du voisinage auxquels ils
faisaient répéter des chansons; après bon nombre de joyeux refrains, ils
se roulèrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez,
Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre:

    C'est moi! je suis un aigle de guerre!
    Le vent est violent, mais je suis un aigle!
    Je ne suis pas honteux; non, je ne le suis pas.
    La plume d'aigle se balance sur ma tête.
    Je vois mon ennemi au-dessus de moi!
    Je suis un aigle, un aigle de guerre.

      Désennuyons les morts
      Partons, pour les couvrir
      Et disons-leur tout haut
      Qu'ils vont être vengés.

      Levons le tomahawck,
      Suspendons nos chaudières;
      Graissons, tous, nos cheveux,
      Peignons, tous, nos visages,
      Chantons la chanson de sang
      Ce bouillon de nos guerriers.

    Je vais en guerre venger la mort de nos braves,
    Comme le loup affamé, je serai inexorable.
    J'exterminerai mes ennemis et les dévorerai;
    Je tannerai la peau de leurs crânes sanglants,
    Et, comme le tonnerre, je consumerai leurs villages.
    Je vais en guerre, venger la mort de nos braves,
    Comme le loup affamé, je serai inexorable.

Les échos des bois répétèrent les dernières paroles qui venaient d'être
prononcées, et tout rentra dans le silence. Le capitaine Bonvouloir se
coucha enfin, mais non sans avoir maudit vingt fois les féroces Pawnies;
son esprit accablé, se lassa bientôt de ses contemplations; la nature
reprit insensiblement son empire, et il s'assoupit.

Les philosophes s'accordent à dire que l'âme ne s'endort pas comme le
corps, et qu'inquiétée par des sensations inaccoutumées, elle éveille
les sens pour en avoir l'explication; tandis que lorsqu'elle est
accoutumée aux bruits qu'elle entend, elle demeure _tranquille_ et ne
_dérange_ pas les sens pour en obtenir un éclaircissement inutile; or,
l'âme a besoin des sens pour connaître les choses extérieures; pendant
le sommeil, les uns sont _fermés_, comme les yeux; les autres à _demi
engourdis_, comme le tact et l'ouïe. Si l'âme est inquiétée par les
sensations qui lui arrivent, elle a donc besoin des sens pour en avoir
l'explication.

Le capitaine Bonvouloir s'éveilla au milieu de la nuit; les feux étaient
presque éteints; le Natchez et Daniel Boon dormaient; les pionniers
américains dormaient aussi; la _plupart des chiens donnaient
pareillement_ auprès des cendres qui jetaient une sombre lueur sur les
objets d'alentour. L'oiseau Whip-Poor-Will soupirant, avec un accent
mélancolique, les trois monosyllabes qui forment son nom, invitait les
voyageurs à venir contempler la beauté de la nuit. Au milieu de ce calme
imposant, le capitaine eut envie de s'approcher de ce chantre des bois,
lorsqu'il entendit des bruits étranges et lugubres qui partirent de la
profondeur de la forêt et en troublèrent le silence; le marin se
recoucha et prêta l'oreille: un cri sinistre et inconnu aux étrangers se
fit entendre.

--_Was ist das?_ (qu'est-ce cela)--s'écria un Alsacien s'éveillant en
sursaut;--_Kapetan Bonvouloir, haben sie gehört?_ (capitaine Bonvouloir
avez-vous entendu)?

--_Ia, mein Herr_,--répondit le marin;--vous ne dormez donc pas? Quant à
moi, je _pique les heures_[161]; il y a des _brisants_ devant nous; on
ne pouvait plus mal s'_embosser_[162]; pas de _pendus glacés_[163],
partant, pas moyen de découvrir l'ennemi: la _bourrasque_ nous
viendra-t-elle du _nord-oit_ (nord-ouest), du _su-et_ (sud-est), ou du
_sur-oit_ (sud-ouest)? _Herr Obermann_, la chronique nous dit qu'on
entendait, toutes les nuits, à Marathon, des hennissements de chevaux,
et un bruit semblable à un cliquetis d'armes. Ceux qui n'y venaient _que
par curiosité_, ne s'en trouvaient pas bien; mais ceux qui, n'ayant
entendu parler de rien, passaient là par hasard, n'avaient rien à
craindre du courroux des esprits[164]... Les cris qui partent de ces
bois ont quelque chose de sinistre; je tremble comme la feuille du
sycomore agitée par le vent du désert; si c'est là le prélude de ce que
nous devons entendre plus tard, j'avoue que me voilà complétement
désenchanté... Cependant les chiens n'ont pas jappé _à nuitée_...

  [161] Je veille.

  [162] Jeter l'ancre.

  [163] Réverbères; voy. les Mystères de Paris.

  [164] Pausanias, ch. XXXII.

--Qu'y a-t-il donc, capitaine?--dit le vieux, docteur
Hiersac;--auriez-vous entendu de ces langues aériennes, dont parle
Milton, et qui profèrent le nom des hommes sur les rives de la mer, dans
les déserts sablonneux et dans la solitude?... Les Dieux nocturnes, dont
je parle, capitaine, sont les Esprits des ténèbres, les Démons, les
Génies; quant aux Faunes, ce sont des dieux aux brusques apparitions.
Vous savez ce que c'est qu'une terreur panique: Pan, suivant les
croyances primitives, était un Dieu de l'air et des sons, des sons
lointains, mystérieux, insaisissables, et quelquefois des sons
inattendus et burlesques. De là, l'idée que Pan apparaissait à
l'improviste au sein d'un bois épais, au bord d'une source, à la cime
d'un rocher, comme l'audacieuse chèvre de Virgile, à l'anfractuosité
mousseuse du _Trapp_ et du Grunstein, tantôt _évanide_ et _cave_ comme
un fantôme, tantôt terrible et armé de pied-en-cap comme un guerrier
d'Ossian... Capitaine, vous repentez-vous déjà de vous être mis en
route?... Pline nous dit que quand les cailles partent pour les climats
tempérés, elles _sollicitent_ d'autres oiseaux à les accompagner. Le
glottis, séduit, part d'abord avec plaisir, mais il ne tarde pas à s'en
repentir; il est quelquefois partagé entre le désir de quitter les
cailles, et la honte de revenir seul: jamais il ne les accompagne plus
d'un jour; au premier gîte il les abandonne; mais les cailles y trouvent
un autre glottis laissé là l'année précédente, et la même chose se
renouvelle chaque jour... Mais le cychrame, plus persévérant, est
impatient d'arriver au terme; il éveille les cailles pendant la nuit,
et, presse le départ... Capitaine, êtes-vous glottis ou cychrame?...

--Quel étrange abus de l'érudition!--s'écria le marin;--docteur Hiersac,
vous êtes un pédant!... Je vous prie de croire que je n'ai rien de
commun avec les deux oiseaux dont vous venez de parler...

--Chut!... Capitaine,--dit le docteur Wilhem à son ami;--courons-nous
quelque danger. Bravo! bravo!... nous ne pouvons mieux commencer notre
Iliade forestière; un jour, ou plutôt une nuit de gloire, une mort
_illustre_, un nom _immortel_ comme ceux des grands chasseurs de
l'antiquité!... que peut-on désirer de plus?...

--Alerte!--s'écria le marin en interrompant l'enthousiaste Allemand par
cette exclamation subite,--je crois avoir entendu le cri de rage! c'est
une panthère aux yeux de feu!... Diavolo! Diavolo! la combattre à
pareille heure! Docteur Wilhem, j'ai fait mes preuves sans ajouter
aucune cruauté aux horreurs de notre métier; je tuais et l'on me tuait,
voilà tout; j'ai été _chef de gamelle_; j'ai eu, pendant longtemps, la
direction de la _poste aux choux_[165]; par un caprice de Neptune, j'ai
souvent _barbotté_ dans le _pot au noir_[166]; j'ai touché plus d'une
_banquise_ (réunion de glaçons); j'ai vu des mers _calmes_, _houleuses_,
_tourmentées_ et _belles_; je reçus huit blessures à Waterloo, et
l'empereur sut que j'y fis mon devoir, bien que la terre ne soit pas mon
élément;... mais combattre un ennemi qui ne se montre pas!... Si c'est
un _catamount_[167], il aura beau jeu, car le peu de sang que l'Anglais
me laissa dans les veines n'est pas à la disposition d'un quadrupède,
quelque noble qu'il soit; d'abord, je joue du couteau au premier coup de
dent; encore, si j'avais mon _collègue_[168]!... Parlez-moi de l'Océan
en courroux, et des vents déchaînés, mais...--le marin s'interrompit en
apercevant un animal de la taille d'un chien, qui pénétra dans le camp,
ramassa quelques os, les emporta dans les broussailles, et se mit à les
ronger avec un grand bruit de mâchoires.

  [165] _Poste aux choux_: c'est le nom que les marins donnent au canot,
    qui, chaque matin, va chercher les provisions.

  [166] _Pot au noir_: la région des calmes qui s'étend à peu près à
    cent lieues au nord et au sud de l'équateur; la mer y roule des
    flots huileux.

  [167] _Catamount_; felis montana: chat des montagnes.

  [168] _Collègue_: un maillet.

--Par St-Nicolas!--s'écria l'irlandais Patrick en tremblant comme une
feuille;--docteur Wilhem, avez-vous entendu? c'est une panthère
_très-certainement_; à l'entendre ronger les restes du chevreuil, il est
facile de calculer le peu de résistance que feraient nos membres sous sa
dent meurtrière; quant à moi je n'ai que des os à son service;... et
comment nous emparer du _monstre_!...

--Les barbares les prenaient en leur jetant pour appât, des viandes
frottés d'aconit, qui est un poison,--dit le docteur Hiersac;--aussitôt
que ces animaux en avaient goûté, leur gorge se serrait... _occupat
illico fauces earum_...

--Comment nous tirer d'ici?...--s'écria le marin,--malheureusement
_nostr'homme_ dort![169] si nous mettions le pavillon _en
berne_?...[170]

  [169] _Le maître d'équipage_: le Natchez Whip-Poor-Will.

  [170] Signe de détresse.

--Quelle enfilade de mots étranges!--dit Daniel Boon, que les premières
paroles des deux pionniers avaient éveillé;--capitaine Bonvouloir, vous
vous croyez donc toujours à bord de votre corvette? sont-ce des
moustiques qui vous tourmentent? elles ne sont guère tracassières que
dans la baie de Fondy; l'Angleterre y tenait une garnison de trente
hommes. Sur la liste de cet établissement militaire, j'y ai vu quatorze
guinées allouées (_per annum_) à un soldat pour y entretenir de la
fumée. Moi-même, ayant eu occasion de bivouaquer dans ces parages,
j'étais obligé d'entourer mon lit de pierres plates, et d'y entretenir
une fumée perpétuelle[171]. Sont-ce des hurlements que vous avez
entendus? c'est sans doute un loup; vous savez que le _petit loup de
médecine_ est un manitou pour les sauvages; ils attachent une idée
superstitieuse à son apparition, et prétendent comprendre les nouvelles
qu'il vient leur annoncer. La _rapidité_ ou la _lenteur_ de sa marche,
ainsi que le nombre de ses hurlements servent de règle à leurs
interprétations. Ce sont, ou des amis qui approchent de leurs camps, ou
des ennemis aux aguets, prêts à fondre sur eux; capitaine, il est
possible que ce que vous avez entendu soit un stratagème imaginé par les
Pawnies pour nous frapper de terreur...

  [171] Il y a, en Égypte, une quantité prodigieuse de moucherons. Les
    Égyptiens, au dire d'Hérodote, pour se garantir de leurs piqûres,
    couchaient sur le haut des tours; le vent empêchait les moucherons
    d'y voler. Les habitants des parties marécageuses de l'Égypte,
    étendaient la nuit, autour de leurs lits les filets dont ils se
    servaient, pendant le jour, pour prendre le poisson.

    Voy. Hérodote, liv. II. _Euterpe_.

    (_N. de l'Aut._)

--Plaît-il?... des Pawnies!--s'écria le marin--les brigands qui ont
dévoré le coeur de cette jeune fille?

--Oui, capitaine,--dit Boon;--aussitôt que la guerre est résolue, la
jeunesse s'assemble, et élit un chef; tous se peignent le visage et le
corps; ils suspendent la chaudière autour de laquelle ils dansent en
hurlant, et s'imposent une abstinence rigoureuse; pour être inexorables,
disent-ils, _il est nécessaire d'avoir été longtemps aigri par les
irritations de la faim_...

--S'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!--dit le
marin--c'est à quoi n'ont jamais songé Néron et Caligula! Colonel, le
droit des gens est fondé sur ce principe, que les diverses nations
doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et dans la guerre, le
moins de mal qu'il est possible... sans nuire à leurs véritables
intérêts; les sauvages respectent donc bien peu les conventions
humaines? s'imposer une abstinence rigoureuse pour être inexorables!...
est-ce le démon qui leur a enseigné ce moyen d'exciter leur férocité!...
c'est digne de ce _tireur d'or_ qui mangeait avec les mains rouges de
ses meurtres, se faisant honneur de mêler à sa nourriture le sang qu'il
versait en trahison! c'est digne de ce Montluc qui mettait, à dresser
ses enfants au carnage, sa sollicitude paternelle, et aimait à marquer
sa route avec des lambeaux humains attachés aux branches des
arbres...[172]

  [172] Aussi le craignait-on plus que la tempeste qui passe par de
    grands champs de bled, dit Brantôme.

    (_N. de l'Aut._)

--Après un court noviciat, vous prendrez les choses aussi
philosophiquement que le Natchez et moi;--reprit Boon,--et la crainte
d'être scalpé ne vous empêchera pas de courir dans les bois...

--C'est possible, colonel, c'est possible; il y a des situations où
l'homme qui pense, sent combien il est inférieur à l'enfant de la
nature, et où il doutera si ses opinions les plus invétérées ne sont
autre chose que de brillants mais étroits préjugés; j'avoue que j'avais
du penchant pour cette existence... paisible... que vous menez dans les
forêts de l'ouest, et... ce que... je puis en avoir dit de mal... c'est
tout bonnement façon de parler... figure de discours... très-usitées...
en notre pays... du reste «_Tout boun gascoun ques pot reprenquè très
cops._»[173]

  [173] Tout bon Gascon peut se dédire jusqu'à trois fois.

--Comme «Tout bon normand meurt sur la potence»,--dit Daniel Boon, en
riant;--ce sont des proverbes _indigènes_. Mais rassurez-vous,
capitaine; nous ne sommes plus au temps où les courils[174], et autres
esprits des ténèbres se plaisaient à tourmenter les malheureux
humains...

  [174] _Courils_, ou sorciers bretons; petits hommes lascifs, qui, le
    soir, barraient le passage aux voyageurs, et les forçaient à danser
    avec eux jusqu'à ce qu'ils mourussent de fatigue.

--Colonel Boon, ce n'est pas que cette _obscure clarté_ de la
nuit ait rien de lugubre,--reprit le marin en feignant beaucoup
d'assurance;--nous avons un clair de lune _élyséen_; ces lieux
plairaient beaucoup... aux imaginations mélancoliques... qui aiment à
_s'approcher de la mort, et à en sentir les ténèbres_... Habitué à
coucher sur les _vaigres_[175] d'un navire, je ne me plains pas, non
plus, de la peau d'ours qui me sert de matelas...

  [175] _Vaigres_, planches d'un navire.

Pour le coup le vieux Hiersac ne put résister au Dieu qui l'agitait, et
la science déborda.

--Chez les anciens,--dit-il,--on faisait asseoir les époux sur une peau
(_in lanata pelle_) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des
premiers siècles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les
dépouilles des bêtes prises à la chasse, ou des victimes immolées.
Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial
de Médée, dans la toison d'or que Jason avait enlevée à Colchos par son
secours... Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le
milieu des terres, _qu'ils dormaient sur des peaux de chèvres, et qu'ils
mangeaient la chair de ces animaux_; ils n'avaient, ajoute le _Maître_,
ni couverture, ni chaussure, qui ne fût de peaux de chèvres... car ils
n'élevaient point d'autre bétail... Apollonius de Rhodes (qui est un
exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de
Rhodes, dis-je, décrit ainsi les trois héroïnes Lybiennes qui apparurent
à Jason: _tandis que j'étais plongé dans l'affliction, trois déesses
m'apparurent; elles étaient habillées de peaux_ de chèvres, qui leur
prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos... et les
reins...

--Colonel Boon, je le répète, une simple peau d'ours me suffit,--reprit
le capitaine;--tout bon marin doit parler de même, et Dieu m'est témoin
que j'ai du goût pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se
plaît à obscurcir les belles actions, de même qu'un fleuve couvre de son
limon, une pierre précieuse; combattre des sauvages!!... ils nous
cribleront de flèches avant qu'ils ne soient découverts...

--Les sauvages!--s'écria le docteur Canadien,--ce sont les cigognes de
Pline; d'où viennent-elles?... où se retirent-elles?... c'est encore un
problème; nulle ne manque au rendez-vous, à moins qu'elle ne soit
captive;... personne ne les voit partir... quoiqu'elles annoncent leur
départ;... personne, non plus, ne les voit venir... on s'aperçoit
seulement qu'elles sont venues;... le départ et l'arrivée, ont lieu la
nuit... et qu'elles volent en deçà ou au delà... on croit qu'elles
n'arrivent jamais que la nuit... Les ténèbres sont le symbole de la
_tranquillité_, du _calme_ et du _repos_... quel silence!... quelle
fraîcheur!... quelle soirée mélancolique et délicieuse sous ces ombrages
épais, et dans ces sentiers solitaires!... capitaine Bonvouloir,
rassurez-vous; le Natchez a le réveil tragique; on ne l'aborde pas
impunément? même lorsqu'il dort...

--Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de _bons coups_,
mais je vous préviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie
gémissant sous ses moufles...[176]

  [176] _Moufles_, appareils de poulies.

Nous sommes en nombre;--dit à son tour, le biblique Irlandais
Patrick--«Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus
vaillants d'entre les forts d'Israël; ils sont tous expérimentés; chacun
a l'épée au côté à causes des surprises qu'on peut craindre pendant la
nuit...»

--Fort bien, M. Patrick, fort bien,--reprit le marin;--cependant, vous
conviendrez que nous sommes _ancrés_ dans un vilain parage; la côte
n'est pas _saine_; diable!... peut-être faudra-t-il rester longtemps _à
la cape à sec de toile_[177]; encore si Neptune nous envoyait une _brise
carabinée_[178] il y aurait moyen de _transfiler les hamacs_, et de
_torcher de la toile_ en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une
plume que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans
l'os!... Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?...

  [177] _Être à la cape_, être dans l'impossibilité de doubler le cap
    Fayot sur lequel les jette la _raffale_ de la gamelle; ce qui veut
    dire, en style maritime, le dénûment qui réduit les marins à se
    nourrir de _fayots_ (haricots secs).

  [178] La brise augmente avec régularité et lenteur; elle commence par
    être une jolie brise, fraîchit et devient _bonne_, puis _forte_, et
    enfin brise _carabinée_. Lorsqu'elle suit cette marche progressive,
    _on torche de la toile_, c'est-à-dire que l'on conserve les voiles
    le plus longtemps possible.

    (Voy. M. Paccini: de la Marine.)

--Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperçus dans la
prairie après une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs
guerres, la méthode de tous les peuples sauvages; ils préfèrent la ruse
à la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque.

--Comment!... quand Vénus, l'étoile du marin, brille dans le ciel, ils
nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette
délicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit étoilée
des prairies est vraiment admirable;... mais les Pawnies!...

--Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte;
le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé (un
canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils
attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a été
envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de
_médiateur_, quand ils auraient quelque grâce à demander au ciel. Toutes
les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou
d'éloigner quelque fléau de la peuplade, l'_oiseau médiateur_ est exposé
à la vénération publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en
offre les premières bouffées à l'astre protecteur; si, comme vous le
dites, c'est Vénus, l'étoile du marin, qui brille en ce moment dans le
ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages,
car les Pawnies la vénèrent spécialement, et lui sacrifient leurs
prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent
annuellement les premiers produits de leurs chasses... et leurs
prisonniers à mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent
de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande
influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'être
l'interprète de leurs voeux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils
désirent, par exemple du succès dans leurs chasses, des chevaux légers
et (permettez-moi de le dire) _des femmes soumises_...

  [179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire.

  [180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en général; ceux de nos
    lecteurs qui désireraient connaître les pratiques religieuses de
    chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre
    savant compatriote, M. Georges Catlin (_The north american
    indians_).

--Allons, à la guerre comme à la guerre,--dit le marin;--les filets sont
tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en
foule... Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on
n'établisse ici-bas aucun domicile durable.

--Capitaine Bonvouloir,--dit le jeune Allemand Wilhem à son ami,--dans
la marine, l'officier de _quart_ est un souverain déclaré _habile_ ou
_mal habile_ le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur
Franklin dit que «l'homme n'est complétement né que du moment où il est
mort,» pour un _perfectibiliste_ vous n'êtes pas des plus zélés.

--Le docteur Franklin était un mauvais plaisant,--répliqua le
capitaine;--peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit à
Job: _L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout
pour sauver sa vie_. Voulez-vous connaître la devise des sauvages? la
voici: _vite_... _tôt_... _empoignez_... _scalpez_... et _qui qu'en
grogne tel est mon bon plaisir_. Les Parques ne dépêcheraient pas plus
lestement. Être attaqués la nuit par des Peaux-Rouges!!... Je ne sais
qui s'avisa d'écrire[181] que les marques d'une crainte réciproque
engagent bientôt les hommes à s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y
seraient portés par le plaisir qu'un _animal_ sent à l'approche d'un
_animal_ de son espèce. Colonel Boon, la violence de la douleur
contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs à recourir à tous
les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre
supérieur, se renversent sur le dos, et se défendent avec les pattes;
ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu
sait ce que les sauvages Pawnies nous préparent, mais les naturalistes
prétendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque,
avant de blesser, ils ont mangé quelque bête de leur espèce... Il n'y a
que le diable qui soit capable de brûler les gens en dépit de la loi, et
d'infliger des supplices qui feraient trembler... même... un czar de
toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais
puisqu'il est dans la manière de penser des hommes, que l'on fasse plus
de cas du courage que de la timidité, je vous déclare que je me
défendrai bravement une fois à l'abordage, car Rousseau nous conseille,
dans l'Émile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme
ou bête, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre
force; s'il se débat, de le frapper, de ne point marchander les coups,
et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lâcher jamais prise, que nous
ne sachions ce que c'est. Le poète Homère peint Achille féroce comme un
lion. Par mon père!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux
prises avec son ennemi, ressemblera à une bête fauve, et n'aura rien
d'humain!... Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'éviter le
supplice en se faisant adopter?...

  [181] Montesquieu: _Esprit des lois_.

--Ils accordent rarement cette faveur,--répondit Boon;--«si nous
adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les
mânes de nos guerriers? Comment le village participerait-il à nos
triomphes! N'est-il pas nécessaire que notre jeunesse, en les voyant
mourir comme des braves, apprenne à subir le même sort avec un égal
courage?... Cependant ils les épargnent quelquefois, et leur disent,
pour les rassurer: «Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos
chaudières; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous
donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182].»

  [182] Voy. Travels in high Pensylvania.

--N'y a-t-il pas quelques petites formalités à remplir?--demanda le
marin.

--Oh! un grand nombre,--répondit Boon; d'abord, comme tous les jeunes
gens, il vous faudra passer par une série de tortures volontaires;... on
commence par jeûner pendant quatre jours et quatre nuits...

--_Der teufel_!--s'écria un Allemand;--quatre _chours sans
joucroute_!... _der teufel_!...

--C'est sans doute la plus rude épreuve qu'ils aient à subir!--dit le
gastronome gascon stupéfait.

--Pas précisément, capitaine,--continua Boon en conservant son
sérieux;--des crochets passés dans les muscles pectoraux soulèvent les
martyrs volontaires, qui doivent sourire lorsqu'on les hisse...

--_Der teufel_!--s'écria le même Allemand.

--J'en ai la sueur froide!--dit le marin.

--Ainsi suspendu entre ciel et terre, on vous fera pirouetter sur
vous-même jusqu'à ce que vous perdiez connaissance. Revenu à vous, vous
serez décroché et traîné à l'entrée de la cabane à mystères, et vous
offrirez en sacrifice, au Grand-Esprit, le petit doigt de votre main
gauche; vous poserez le membre sur un crâne de buffalo, et un guerrier
vous le fera sauter d'un coup de _tomahawck_. Cette formalité remplie,
vous serez saisi par deux jeunes gens des plus robustes, et traîné, le
visage dans la poussière; on vous abandonnera ensuite à vous même...
jusqu'à ce que le Grand-Esprit vous donne assez de force pour vous
relever[183]...

  [183] Voy. l'ouvrage de M. Georges Catlin: The north american Indians.

--Quelle énumération!--s'écria le capitaine Bonvouloir;--ceci égale
presque les tortures de la sainte inquisition! c'est une violation
cruelle du droit des gens! Colonel Boon, vous avez parlé, je crois, de
crochets, de couteau, et de l'amputation d'un membre? Miséricorde!... je
renonce à ce moyen d'échapper au supplice!... Docteur Wilhem, nous
étions en quête d'aventures, nous voilà servis à souhait!... peut-être
n'avons-nous affaire qu'à une panthère.

--Cette rencontre serait peu agréable,--observa le vieux naturaliste
Canadien;--selon l'illustre Cuvier[184], tous les animaux du genre
_chat_ ont des ongles _rétractiles_, c'est-à-dire munis de _ligaments_
élastiques qui les redressent et en dirigent la pointe vers le haut
pendant tout le temps que l'animal _ne fait pas agir ses muscles_; il
les rabaisse à l'instant où il veut s'en servir pour _agripper_...

  [184] Cuvier. Notes sur Pline.

--Si le ciel ne nous vient en aide, je ne sais comment nous nous
tirerons d'ici!--dit le marin...

--Lampride _assure_, cependant, qu'Héliogabale fit atteler des tigres à
son char, pour mieux représenter Bacchus,--continua le vieux
Canadien;--preuve que le tigre n'est pas indomptable. Démétrius
rapporte, d'une panthère, un trait digne d'être cité. Elle était couchée
au milieu du chemin en attendant qu'il passât quelque voyageur...

--Pour l'_agripper_, sans doute,--observa le capitaine.

--Non,--continua le docteur Hiersac;--elle fut aperçue par le père du
philosophe Philinus. Saisi d'effroi, il veut retourner sur ses pas, mais
l'animal se roule devant lui, joignant aux caresses les plus
_pressantes_, des signes de tristesse et de douleur _très
intelligibles... même dans une panthère..._ Elle était mère, et ses
petits étaient tombés dans une fosse, à quelque distance de là. Le
_premier effet_ de la compassion... fut de ne plus craindre... le
_second_... d'examiner ce qu'elle demandait.

--C'est logique,--observa encore une fois le marin;--la prudence lui
dictait cette conduite...

Elle tirait le philosophe, _doucement... avec ses griffes_.

--Et il se laissa conduire?...

--Certes,--lorsqu'il découvrit la cause de sa douleur, et par quel
service il _devait acheter la vie_, il retira les petits de la fosse;
avec eux, la mère escorta...

--Quelle escorte!--s'écria le capitaine. Ce sont de ces politesses de
tigres qui semblent vous sourire au moment où ils vont vous étrangler!

--Avec les petits, dis-je, la mère escorta son bienfaiteur jusqu'au-delà
des déserts, en bondissant de joie autour de lui, et témoignant ainsi le
désir de payer sa dette de reconnaissance... sans rien demander... chose
rare... même chez l'homme...

--Que craignent nos amis?--demanda le Natchez Whip-Poor-Will à Daniel
Boon;--le jeune sauvage n'avait encore rien dit, mais ses sens ne le
trompaient pas sur la nature du danger qui les menaçait.

--Natchez,--dit le marin au guerrier;--puisque les ténèbres n'ont aucune
obscurité pour toi; que la nuit est aussi claire que le jour, et que les
ténèbres sont à ton égard comme la lumière du jour même..., bon...,
voilà que je m'embrouille... ce n'est pas que j'aie peur, quoique tout
homme soit sujet à la crainte, de quelque _ataraxie stoïque_ qu'il
veuille se parer, car l'histoire nous apprend que l'orateur Démosthènes,
fuyant un champ de bataille, rendit ses armes à un buisson auquel ses
vêtements s'étaient accrochés... On dit même que si César se fût trouvé
seul (pendant la nuit) exposé au feu d'une batterie de canon, et qu'il
n'y eût eu d'autre moyen de sauver sa vie qu'en se mettant dans un tas
de fumier... ou dans quelque chose de mieux... on y eût trouvé, le
lendemain, Caïus Julius enfoncé jusqu'au cou... Colonel Boon, est-ce que
ces barbares Pawnies attaqueront toujours les gens comme des
houssards?... ne se présenteront-ils jamais bien serrés pour être
enfilés dans les règles!... Je crois qu'il serait bon de leur envoyer
quelques balles pour leur faire une _douce violence_? qu'en
pensez-vous?--et le marin ajouta vivement--Vois-tu, Natchez, vois-tu des
yeux qui brillent dans les broussailles?...



LA PANTHÈRE.

CHAPITRE VIII.


A l'aide de la lumière brillante que projetait la lune, alors dans son
plein, les pionniers purent distinguer les traits sombres et les formes
athlétiques de Whip-Poor-Will; son oeil vif semblait percer les
ténèbres; immobile à sa place, et gardant un profond silence, il écouta
ces hurlements prolongés qui semblaient avoir quelque chose de
prophétique. Le sauvage est superstitieux, nous eûmes occasion de le
voir, et le Natchez ne se pressa pas d'agir...

--Vos oreilles vous ont trompé, capitaine Bonvouloir, dit le docteur
Wilhem à son ami...

--Rapportons-nous-en aux sens du Natchez,--répliqua le marin;--il entend
ce que les visages-pâles ne peuvent entendre.

Whip-Poor-Will, depuis le moment où ses sens avaient pu saisir des sons
éloignés, était resté immobile comme une statue; enfin le guerrier à la
taille gigantesque se souleva à moitié; on eût cru voir un serpent qui
se dressait en déroulant ses anneaux.

--Nous courons quelque danger,--dit Daniel Boon en voyant l'attitude de
Whip-Poor-Will;--chut!... attendons que l'ennemi nous attaque...

--Capitaine Bonvouloir, réjouissons-nous,--dit le docteur Wilhem;--voilà
l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer;
notre entreprise est glorieuse; si elle offre des périls la renommée
nous en récompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Saül et de
Jonathas: plus prompts et plus légers que les aigles, et plus courageux
que les lions, ils sont demeurés inséparables dans leur mort même.

--Je crois qu'il est temps de disposer nos âmes à répondre dignement
au grand appel de l'Éternité,--dit le marin;--peu importe, après
tout, que ce soit du _sud-quart-sud-est_, _est-quart-nord-est_,
_sud-est-quart-sud_, ou de toute autre partie de la _rose des vents_ que
nous vienne la bourrasque, nous serons prêts;... je ferai ma partie
convenablement; mais où frapper un ennemi qui ne se montre pas!... Nous
serons criblés de flèches avant de découvrir d'où elles partent; par
_Notre-Dame-des-Bons-Secours_, c'est un vilain _quart_ à passer!

--Chut! pas si haut,--dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les
taillis voisins avec cette perspicacité si remarquable chez ceux dont
les facultés ont été rendues plus subtiles par les dangers et la
nécessité.

--Whip-Poor-Will, _verschnappen sie sich nicht_ (Whip-Poor-Will ayez bon
bec),--dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement.

L'indien fit entendre, comme à l'ordinaire, une légère exclamation, et
dit aux pionniers que c'était une panthère attirée aux environs du
campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dépecés. En effet,
les chevaux piétinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se
leva avec précaution, prit son arc, ajusta une flèche, et la décocha
dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mêlés de
craquements de branches: Whip-Poor-Will était renommé dans l'Ouest pour
la sûreté de son coup d'oeil. En entendant les cris de la panthère, ceux
des pionniers qui dormaient, réveillés en sursaut, se levèrent
précipitamment, et cherchèrent leurs armes; on n'entendait dans le camp
que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens
et fuyaient de tout côtés... La nuit empêchait de rien distinguer; les
pionniers se croyaient réellement attaqués par des ennemis nombreux et
redoutables. Les sauvages de l'expédition firent entendre le _war-hoop_;
ce cri est le plus perçant qu'il soit possible à l'homme de produire;
nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les
circonstances, les indigènes peuvent en rendre les modulations plus ou
moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main
sur les lèvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la
victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la
mêlée... Tacite, en parlant du _bardit_ ou chant des Germains, dit: «Ce
sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la
dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la
bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la
répercussion.»[185]

  [185] L'_Alarido_ était le cri que poussait une troupe d'hommes
    d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire
    ennemi. _Con grande alarido_, disent les Espagnols.

    (_N. de l'Aut._)

Enfin le tumulte cessa, et les pionniers étaient persuadés qu'ils
avaient repoussé l'ennemi; on s'adressa des compliments réciproques sur
la manière _vigoureuse_ dont chacun s'était défendu. Daniel Boon riait
sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une
joie très vive, les pionniers s'amusaient à peindre les impressions
différentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne
ne fut épargné...

--_Wir sind glücklicherweise mit dem schrecken davon gekommen_, (Nous
sommes bien heureux d'en avoir été quittes pour la peur)--dit un
Alsacien.

--_Der weg ist sehr schlecht; wir bleiben stecken_ (la route est bien
mauvaise, nous sommes embourbés),--dit un autre.

--_Es verlangt mich sehr das ziel meiner reise zu erreichen_ (il me
tarde bien d'être arrivé au terme de mon voyage.)

--_Es geht nicht rechten dinzen zu_; (il y a du louche).[186]

  [186] Nous traduisons par des équivalents.

--_Sind wir hier verrathen oder verkauft?_ (Je crois qu'ils nous
vendent.)

--_Sie blasen in ein horn_ (ils s'entendent comme larrons en
foire),--ajouta l'allemand Obermann en parlant de Boon et du Natchez
Whip-Poor-Will.

--_Mann muss die zeiten nehmen wie sie kommen_ (on doit prendre le temps
comme il vient),--dit le docteur Wilhem à ses compagnons pour les
rassurer.

--Peste!... quelle réception nous fîmes à ces maraudeurs!--dit le
capitaine; quant à moi je frappais à tort et à travers... cependant,
j'avouerai franchement que je ne pouvais bien distinguer l'ennemi... je
sentais bien que je frappais sur quelque chose, mais, comme dit notre
Rabelais, _soubdain, je ne scay comment, le cas feut subit, je n'eus
loysir de considérer_; d'ailleurs, j'étais réellement trop occupé. La
lionne fixe les yeux à terre, quand elle défend ses petits, afin de ne
pas être intimidée à la vue des épieux. Je combattais pour la défense du
camp, pro _aris_ et _focis_, mais, je le répète, je ne pouvais voir mes
antagonistes... Personne d'_avarié_?--demanda le marin--Herr Obermann,
où êtes-vous?...

--Hier! hier! (ici, ici)--répondit l'alsacien qui s'était caché sous un
monceau de bagages.

--Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,--dit Daniel
Boon;--Messieurs, la panthère n'est que blessée; il faut la poursuivre;
à cheval!...

Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens
furent rassemblés, le Natchez prépara des torches, chaque pionnier
s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit.
A voir tant de flambeaux réunis, on eût dit une procession d'esprits
infernaux, ou de ces gens consacrés à Mars qui (de l'une et l'autre
armée), s'avançaient au-delà des rangs, un flambeau à la main, et
donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187]

  [187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la liberté de se
    retirer derrière les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux
    avant l'invention des trompettes.

Les sauvages redoutent la panthère ou tigre de l'Amérique, parce qu'elle
unit la perfidie à la férocité; elle arrive toujours sans bruit en
rampant dans les broussailles, se précipite sur sa proie et l'enlève,
avant qu'on ne se soit douté de son approche.

--Halte! dit Boon, après un quart d'heure de marche;--que personne ne
laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sèches, et une
conflagration générale de la prairie en serait la conséquence...
Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me
semble que quelque animal y a passé...

Le Natchez mit pied à terre, examina les feuilles, et reconnut les
traces de la panthère; détachant son _tomahawck_ de sa ceinture, il
pénétra dans un épais buisson. Après une longue perquisition, il fit
entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci
pénétrèrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des
antilopes à moitié dévorées; les pauvres bêtes, malgré leur agilité,
avaient été la proie de la panthère. Une carcasse de buffalo gisait à
l'entrée du taillis, véritable charnier; l'emplacement, dans une
circonférence de cinquante pieds, était battu et labouré; on pouvait
compter combien de fois le buffalo avait été terrassé... Tout à coup les
chasseurs entendirent le hurlement court et redoublé que pousse la
panthère, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens
se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons
hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les
excitaient de la voix; on voulait forcer la panthère à quitter sa
retraite; la meute, effrayée, n'osait trop s'aventurer; cependant il y
avait là des dogues pour qui l'on eût parié, si leur courage eût répondu
à leurs forces. L'affreuse panthère poussait des cris terribles; à
chaque instant, on la croyait _lancée_, mais les chiens (même les plus
hardis) détalaient à toutes jambes au moindre de ses mouvements...
Quelques coups de feu la déterminèrent; elle sortit brusquement; cette
apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut
descampativos général: la panthère se réfugia dans un autre buisson.

--Capitaine Bonvouloir,--dit le vieux canadien Hiersac au marin--voilà
une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau,
pénétrez dans le taillis, saisissez cette panthère par les oreilles, et
_nous l'amenez_...

--Nenni!--s'écria le capitaine;--je ne combats qu'au grand jour; peste!
attaquer cette panthère!... aille qui voudra lui donner le coup de
grâce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pénètre dans ces
broussailles, Whip-Poor-Will, la bête doit être bien malade; tâche de
voir dans quel état _nous l'avons mise_; je garderai l'entrée du
taillis, et si elle veut s'échapper, je l'assommerai...

--Capitaine, la fortune vous réservait ce coup,--dit Boon;--l'aventure
est périlleuse, il est vrai, mais qu'importe?... pour le brave là où est
le danger... là est l'honneur: en avant donc!...

--N'y a-t-il pas trop de danger?--demanda le marin.

--Certes il y en a,--dit le vieux docteur Hiersac;--mais où serait le
mérite d'un exploit de ce genre, s'il n'était dans le péril auquel on
s'expose en le tentant? jadis les chevaliers faisaient le serment: qu'en
la poursuite de leur queste ou aventure, ils n'éviteraient point les
mauvais et périlleux passages, ni ne se détourneraient du droit chemin,
de peur de rencontrer des chevaliers puissants ou des _monstres_, _bêtes
sauvages_, ou autres empêchements, que le corps et le courage d'un seul
homme peut mener à chef...[188] En avant donc, capitaine; la panthère
est occupée à se défendre; il vous sera facile de la surprendre par
derrière...

  [188] Serment des récipiendaires à la chevalerie. Art. 16.

--Eh bien je vais tenter l'aventure, car c'est grandement servir
l'humanité que de faire disparaître pareille engeance de la surface de
la terre!... holà, vous, guerriers sauvages, tenez vous prêts à me
porter secours; colonel Boon, prêtez moi votre tomahawck.

--Le voici.

--Messieurs les Américains, il faut avoir ce que vous appelez du
_bottom_[189] pour risquer la partie contre un tigre,--dit le marin en
examinant son long couteau;--il me semble voir cette panthère accolée à
une souche et jouant des pattes pour écarter les chiens; ne lui donnez
pas le temps de me trop _labourer_ de ses griffes: le géant Ferragus,
d'illustre mémoire, n'était vulnérable qu'au nombril... mais pour moi,
pauvre Achille, je ne suis invulnérable ni aux talons ni ailleurs, et
nous savons que Tripet, désarçonné par Gymnaste, rendit plus de _quatre
potées de souppe... et son asme meslée parmy les souppes_...[190]
attisez vos flambeaux, et environnez le taillis pour m'éclairer; mais en
avant!... il est temps de se montrer à l'ennemi...

  [189] Bottom: avoir du _bottom_, avoir du _toupet_.

  [190] Rabelais: Gargantua.

Le capitaine piqua des deux, pénétra dans le taillis, et fut glacé
d'effroi lorsque, parvenu au centre du fourré, il se vit face à face
avec un ours énorme; les prunelles ardentes de l'animal étaient fixées
sur le chasseur; son cou tendu, sa gueule béante et le sourd grognement
qu'il faisait entendre, semblait lui dire «tu n'iras pas plus loin.» Le
pionnier français se crut dévoré et sortit vivement du buisson; son
chien, son fidèle compagnon, le sauva encore une fois; il fait retentir
l'air de ses aboiements, s'allonge en bondissant autour de son ennemi,
se dresse contre lui, l'attaque, l'évite, et suit tous les mouvements de
son maître, en le serrant de près, bien résolu de périr avec lui...

--Vous reculez, capitaine!--s'écrièrent tous les pionniers.

--Quel épouvantable arsenal de griffes et de dents!--s'écria le
marin;--la panthère est à l'agonie, mais nous avons affaire à un ours
gris de la plus belle taille...

--Un ours? bravo!--dit vivement Daniel Boon;--combattre un ours gris
est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus héroïque qu'il soit donné à
l'homme d'accomplir... capitaine Bonvouloir, si vous voulez _conquérir_
l'estime et l'admiration des guerriers de l'expédition, livrez bataille
à cet ours; la renommée aux cent bouches publiera ce haut fait
dans tout l'ouest; vous aurez même droit à la considération des
_non-apprivoisés_[191], et ce n'est pas peu dire...

  [191] Tribus hostiles des Prairies.

Après un moment d'hésitation, le capitaine pénétra une seconde fois dans
le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin
l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le
cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite
furieux sur l'animal rétif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le
capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tête et
l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa
proie; le cheval s'écrase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup
de tomahawck à son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de
l'expédition poussèrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds
du capitaine, à qui ils vinrent tous serrer la main...

Etes-vous blessé, capitaine?--demanda Daniel Boon.

--Légèrement, colonel;--répondit le marin--Par Notre-Dame des bons
Secours! je me croyais à l'abordage, et jouant de la hache!... j'ai la
jambe un peu _avariée_; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a
plus qu'un défaut... celui d'être mort... cet exploit me coûte cher;
mais que dit Whip-Poor-Will à cet ours?--ajouta le marin en regardant le
Natchez qui parlait à l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci
étendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds...

--Les sauvages se croient obligés de faire des excuses aux ours qu'ils
terrassent;--répondit le vieux guide,--c'est un hommage qu'ils rendent
au courage déployé par cet animal dans les combats: le tribunal de la
sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle
condamnait à être brûlés?... capitaine, nos amis, les guerriers,
attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangué...

--Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientôt dépecé, rôti, et mangé
avec force accompagnement de joyeux refrains;... le haranguer? diavolo!
ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192];
cependant... attendez... je crois me rappeler certaine chanson
_finnoise_... oui... j'y suis, j'y suis;... colonel Boon, veuillez
traduire ma harangue à nos amis les guerriers aux _jambes nues_.--Le
capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des
pattes de l'animal et commença ainsi:

  [192] Discours en plein air.

«Respectable habitant des forêts, cher animal que j'ai eu la gloire de
vaincre, et qui a reçu de si profondes blessures, daigne accorder à nos
familles la santé et la prospérité, et quand ton _âme_ viendra errer
auprès de nos demeures, daigne exaucer nos voeux. Il faut que j'aille
rendre grâces aux dieux qui m'ont accordé une si riche proie. Mais quand
le flambeau du monde éclairera le sommet des montagnes; quand, après
avoir accompli mon voeu, je retournerai dans ma cabane, que l'allégresse
y règne pendant trois nuits entières. Je monterai désormais sur la
colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi
n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commencé dans la joie, c'est dans la
joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de
l'ours.»

--Bravo, capitaine, bravo!--s'écria le vieux docteur Hiersac;--voilà une
improvisation vraiment _pindarique_.

--A cheval!... et retournons au campement,--dit Boon.

Les pionniers partirent.

L'ours gris est le seul quadrupède que les sauvages de l'Amérique du
Nord, redoutent réellement; il faut être plus que brave, disent-ils,
pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thème favori aux
chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent même,
lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; blessé,
il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est supérieure à
celle de l'homme, bien qu'inférieure à celle du cheval. Il ne se trouve
plus guère, maintenant, que dans les régions élevées, dans les âpres
retraites des montagnes Rocheuses... Les peuples idolâtres du Nord, les
finnois, par exemple, croient que les ours ont une âme immortelle, et
leur accordent une vénération particulière; c'est un point essentiel de
leur religion de ne pas omettre, à la chasse de cet animal, certaines
pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent
jamais de chanter après l'avoir tué, et par lesquelles ils croient
conjurer sa vengeance... Les Ostiaks regardent le nom de cet animal
comme un présage funeste, et évitent de le prononcer... Au Kamchatka,
tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les
chansons ne célèbrent que les exploits des tueurs d'ours; le héros qui a
terrassé un de ces formidables animaux, en conservé soigneusement la
graisse; il en présente avec autant d'économie que d'orgueil, aux amis
qu'il reçoit; c'est alors qu'il commence à connaître l'avarice; il
voudrait que cette provision, témoignage de sa valeur, pût ne jamais
finir... Quand un Ostiak a tué un ours, il ne lui rend guère moins
d'honneur qu'à ses dieux, car il craint que l'âme de l'animal ne se
venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande
pardon, dans ses chansons, de lui avoir donné la mort, en suspend la
peau à un arbre, et ne passe jamais devant cette dépouille, sans lui
rendre hommage... M. Viardot, dans ses spirituels _souvenirs_ nous parle
d'une chasse «fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de
poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au
chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec
quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent
dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une
de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche
au sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa
langue, ils lui tendent un piége, le plus simple du monde. Au bout d'une
corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une
grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand
l'ours, _par l'odeur alléché_, grimpe au tronc de l'arbre, comme un
gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il
rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la
pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre
retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement.
La colère le gagne et s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé,
plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frappé. Enfin, cet
étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une
loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que
l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement
étourdi, que les chasseurs embusqués près de là n'ont plus qu'à lui
donner le coup de grâce.»[193]

  [193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe.

--Capitaine Bonvouloir,--dit Daniel Boon au marin,--permettez au Natchez
de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous
avez tué; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous
conseille d'offrir en cadeau à nos amis, les guerriers, achèveront de
vous gagner tous les coeurs.

Le capitaine se hâta d'accomplir cette petite formalité.

--Qu'est-ce cela, colonel?--demanda le marin stupéfait en voyant le
Natchez disposer ses appareils _aglutinatifs_ pour opérer un pansement
efficace;--Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, _le lait de
beurre_, ou l'huile du Samaritain?...

--Le Natchez veut panser votre blessure d'après la méthode des sauvages
du Mexique,--dit le vieux docteur Hiersac;--ce sont des... fourmis...
qu'il tient renfermées dans cette petite boîte. Quand il aura étanché le
sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lèvres, et les
exposera ensuite à la morsure de ces insectes...

--Définitivement les sauvages de l'Ouest sont des _empiriques_!--s'écria
le capitaine;--des fourmis, juste ciel!... quel baume!...

--Lorsque les deux _antennes_ ou _tenailles_, dont la tête de ces
fourmis est garnie, se sont enfoncées de côté et d'autre,--continua le
vieux canadien--on sépare, avec les deux ongles, le _corselet_ à
l'endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; les fourmis,
en expirant, enfoncent plus profondément leurs _tenailles_ qui restent
ainsi fixées sur l'une et l'autre lèvre de la plaie[194].

  [194] Voy. Voyage et Aventures au Mexique par M. G. Ferry.

--Aïe! aie! aie!--s'écria le marin, que pansait le jeune sauvage--par là
sambleu! Natchez, tu imposes, sans doute, une diète _rigoureuse_ à tes
fourmis, pour les rendre _inexorables_!... Aïe!... holà! holà!...

--Courage, capitaine,--dit le docteur allemand, Wilhem, à son ami;--la
rotondité de votre abdomen annonce de grands éléments de vitalité...
courage donc; je compte faire mon profit de ce _topique_, s'il réussit
sur vous...

--C'est cela, _faciamus experimentum in anima vili_,--répliqua le marin.

Le Natchez, après quelques précautions pour prévenir une inflammation,
s'enveloppa de sa blanket, et s'étendit sur l'herbe avec le calme et la
tranquillité d'un monarque. Longtemps, les pionniers se tinrent éveillés
auprès du feu, le fusil sur l'épaule, et prêtant l'oreille au moindre
bruit; il n'arriva aucun autre événement, et les probabilités de combat
n'existant plus, quelques-uns s'assoupirent.

--Il est inutile de se recoucher,--dit Daniel Boon; le jour va paraître;
nous ferons une partie de chasse dans la matinée, si vous vous sentez
tous en bonne disposition...

--_Nein! nein_! (non pas! non pas!)--s'écrièrent à la fois, une douzaine
d'Alsaciens, qui avaient expié quelques paroles imprudentes en passant
la nuit dans les plus terribles angoisses: Daniel Boon se complut à les
effrayer un peu, tant pour les aguerrir, que pour se venger de leurs
critiques anticipées.

--Colonel Boon, des officiers expérimentés prétendent qu'un soldat ne
resterait pas sous les armes, plus de six heures, sans qu'il en résultât
quelque inconvénient pour lui,--dit le capitaine Bonvouloir en
baillant;--et il y a vingt-quatre heures que nous sommes sur pieds! la
fatigue entre dans les prescriptions de l'hygiène, mais à la condition
des intervalles de repos: par la sambleu! je suis moulu! les féroces
Pawnies n'ont qu'à paraître, et c'en est fait de nous; je ne suis pas
homme à leur tenir tête pendant dix minutes!... peste! quelle nuit!! et
c'est ce que vous qualifiez... _une vie paisible_?... c'est l'existence
du neveu de Rameau, qu'on rencontrait habillé de la veille pour le
lendemain!...

L'aurore parut enfin, et un glorieux lever du soleil transforma le
paysage comme par enchantement. L'Alsacien Obermann perdit connaissance
en voyant les traces de la panthère à dix pas de l'arbre au pied duquel
il s'était couché; elles étaient larges; la bête sanguinaire avait
avancé et reculé plusieurs fois, et sans l'intervention du Natchez
Whip-Poor-Will, elle se fût certainement livrée à quelque acte de
violence sur la personne de l'honnête enfant de l'Alsace.

On déjeûna; Daniel Boon parcourut les environs, et découvrit la route
qu'avait prise la caravane commandée par Aaron Percy. Le vieux chasseur
sonna le boute-selle, et les pionniers partirent.



LE CONSEIL DES SACHEMS.

  Ils veulent du sang, ils disent du sang! du sang! nous voulons du
  sang!

  Quels sont ces gens dont le costume est si étrange, si fané? qui sont
  sur la terre et ne ressemblent point à ses habitants?

  Shakespeare, _Macbeth_.

CHAPITRE IX.


Revenons à ceux de nos pionniers que nous avons laissés campés dans la
prairie, et attendant leurs compagnons. Un des fils d'Aaron Percy, et un
jeune Écossais, qui avaient conduit les bestiaux aux pâturages,
prétendaient avoir vu un homme rouge traire une vache qui s'était un peu
éloignée des autres; ils avaient été saisis de frayeur à cette
apparition; Mac, l'Écossais, très superstitieux de son naturel, crut
voir le _nain du rocher_[195] qui faisait tourner le lait des vaches:
les deux enfants avaient jugé prudent de reconduire le bétail au
campement avant le coucher du soleil.

  [195] Voyez le nain noir (_The black Dwarf_) de Walter-Scott.

--Bien douce est la bête qui se laisse traire par tout le monde, dit le
petit Albert sans attendre que son père l'interrogeât; Betsy (c'était le
nom de la vache) ne porte pas le tribut que chaque soir elle donnait à
Julia...

--Et l'on sait que les sorciers ne boivent que du lait pur,--ajouta le
jeune Écossais;--les hommes ne sont pas des objets si communs dans ces
prairies; si nous étions aux Grampians[196], la vieille Anna me dirait
la vérité sur ce que nous avons vu.

  [196] Montagnes d'Écosse.

--Paix, Mac,--dit Aaron au superstitieux bouvier.--Est-ce bien un homme
que vous avez vu Albert?...

--Oui, Pa, un homme rouge; demandez à Mac: du reste, ma soeur Julia peut
s'en assurer; Betsy ne recevra pas sa portion de sel ce soir, et nos
jeunes amis doivent compter sur un peu moins de lait qu'à
l'ordinaire,--ajouta Albert en indiquant les enfants des pionniers qui
attendaient avec leurs pots.--Oui, Pa, pendant que les vaches paissaient
encore, un être hideux sortit des buissons, aborda Betsy, et la
débarrassa d'une partie de son lait.

--C'est possible, Albert c'est possible,--dit Percy;--votre camarade
Mac, parce qu'il a lu plus de livres de sorcellerie, de chevalerie et de
phyllorhodamancie que Don Quichotte, croit voir des apparitions
partout... Mac, tracez des cercles magiques; calculez le nombre des
ennemis sur le plus ou moins de consistance du marc de café, ou sur les
oscillations d'une bague suspendue à un cheveu; bientôt vous n'oserez
plus sortir, de peur de prendre votre ombre pour quelque spectre
menaçant... M. Frémont Hotspur, allons en quête de cet espion...

Les pionniers partirent, et après une heure de perquisitions, Aaron
Percy pénétra seul dans un taillis dont le silence mystérieux éveilla
ses soupçons; il se trouva face à face avec le plus vigoureux Pawnie de
l'Ouest. Le Sauvage lui décocha une flèche et s'enfuit: les cris d'Aaron
attirèrent ses compagnons qui le transportèrent au camp. L'ennemi était
dans les environs; il était donc urgent de procéder immédiatement à
l'élection d'un nouveau chef; les yeux de miss Julia se portèrent sur
Frémont-Hotspur; les pionniers comprirent ce langage muet mais expressif
du regard, et Frémont-Hotspur fut proclamé chef à l'unanimité. Les dames
avaient été invitées à donner leur vote; les enfants aussi avaient pris
part à l'élection; et pourquoi pas? Nos lecteurs savent sans doute, que
lors de la mort d'Auxence, évêque de Milan, on s'était réuni dans la
cathédrale pour élire son successeur. Le peuple, le clergé, les évêques
de la province, tous étaient là et très animés. Les deux partis, les
Orthodoxes et les Ariens voulaient chacun nommer l'évêque. Le tumulte
aboutit à un désordre violent. Un gouverneur venait d'arriver à Milan au
nom de l'empereur; c'était un jeune homme, il s'appelait Ambroise.
Informé du tumulte, il se rend à l'église pour le faire cesser; ses
paroles, son air plurent au peuple: il avait bonne renommée. Une voix
s'éleva du milieu de l'église, la voix d'un enfant, selon la tradition;
elle s'écrie: il faut nommer Ambroise évêque. Et séance tenante,
Ambroise fut nommé; il est devenu saint Ambroise[197]. On vit un évêque
se proclamer lui-même. A la mort de Pierre Lombard (le maître des
sentences), le chapitre à qui était attribuée, à cette époque,
l'élection de l'évêque, ne pouvait s'accorder sur le choix; toutes les
voix se réunirent pour confier cet important mandat à Maurice de Sully,
archidiacre de Paris, ex-mendiant aux environs d'Orléans: «Je ne lis pas
dans la conscience des autres, dit-il, mais je lis dans la mienne. Ma
conscience me dit que si je prends le gouvernement de ce diocèse, je ne
chercherai qu'à le bien régir avec la grâce du Seigneur; si donc vous ne
faites opposition, ajouta-t-il en montrant sa poitrine, je me nomme
moi-même... voici votre évêque...

  [197] M. Guizot; Cours d'histoire moderne.

L'Irlandais O'Loghlin égaya un moment les pionniers, en leur racontant
qu'un oracle avait conseillé aux rois Doriens de prendre pour guide (ils
voulaient rentrer dans le Péloponèse) celui qui avait _trois yeux_. Ils
ne savaient pas trop ce que cet oracle voulait dire, lorsque le hasard
leur fit rencontrer un homme qui conduisait un mulet borgne. Cresphontes
conjectura que c'était celui dont l'oracle parlait, et les Doriens se
l'attachèrent.

Rarement, avons-nous dit ailleurs, les Sauvages se battent en rase
campagne; la guerre chez eux, est une suite de ruses réciproques, à
l'aide desquelles chaque parti espère surprendre son ennemi. Retranchés
dans les forêts, ils savent échapper aux recherches; mais lorsqu'ils
combattent les _hommes blancs_, assez souvent ils hazardent des
engagements en plaine. Frémont-Hotspur, dès qu'il s'aperçut que l'ennemi
épiait tous les mouvements de la caravane, songea à faire une retraite
nocturne; mais comment partir? comment traverser la rivière qui n'était
pas guéable en cet endroit!... plus bas, un pays vaste et ouvert,
offrait une retraite sûre et facile... Maîtres de la vallée, et
approvisionnés de vivres pour quelques jours encore, les pionniers se
flattaient de lasser la patience des sauvages, qui n'oseraient les
attaquer dans leurs retranchements: ou bien, s'ils en avaient l'audace,
une poignée d'hommes suffirait pour les repousser. Frémont-Hotspur
tenait à les chasser du défilé, afin de pouvoir gagner la plaine.
Quelques sentiers difficiles à franchir, eussent pu conduire d'un revers
à l'autre de la colline, des individus isolés, mais pour une caravane,
le seul endroit praticable était gardé par les sauvages Pawnies qui
connaissaient parfaitement ces parages, depuis longtemps le théâtre de
leurs déprédations; le passage que les pionniers avaient surnommé le
défilé des _Thermopyles_, leur parut une position inexpugnable, et ils
s'en étaient emparé pendant la nuit précédente; bordé d'énormes rochers
à pic et de ravins, on ne pouvait le forcer sans courir les plus grands
périls. Les Sauvages se divisèrent en deux bandes; l'une devait attaquer
las pionniers, tandis que l'autre veillerait sur le gué pendant le jour,
et se retirerait le soir dans le défilé. Le nouveau commandant de
l'expédition, Frémont-Hotspur, avait bien examiné les lieux; il voyait
l'extrême danger qu'il y aurait à tenter le passage, car l'ennemi,
sortant à l'improviste de son embuscade, fondrait sur eux, et nul doute
que la caravane entière y resterait. Le jeune américain sentait
l'importance du combat qu'il fallait livrer; le sort de l'expédition,
par conséquent leur ruine ou leur triomphe, en dépendait. Après ces
réflexions, qui lui furent inspirées par le caractère d'une lutte où la
barbarie était aux prises avec la civilisation, Frémont-Hotspur convoqua
un conseil de guerre: les pionniers décidèrent qu'ils se tiendraient sur
la défensive. Vers le coucher du soleil il s'éleva tout-à-coup un tel
concert de hurlements que la terre et les lieux d'alentour semblaient à
l'envi pousser des cris; les mères saisissent leurs enfants: la terreur
multiplie tous les bruits d'alentour; on prête l'oreille... le coeur
palpite... chacun écoute avec la plus vive anxiété, et communique ses
conjectures; on croit deviner... on se flatte que ce n'est qu'une fausse
alarme. Un des pionniers, qui était monté sur un arbre, pour observer,
indiqua, en ouvrant et en fermant plusieurs fois la main, le nombre de
Pawnies qu'il apercevait: il descendit ensuite, saisit son fusil et se
rendit au poste que lui assigna Frémont-Hotspur. Les ennemis parurent
sur la colline, et se rangèrent en bataille. Il y avait quelque chose de
bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes des vigoureux
géants qui se montraient au premier rang. L'armure défensive du sauvage
est presque nulle. S'ils nous sont inférieurs dans la tactique du
combat, ils excellent dans le maniement des armes à feu, et ne se
précipitent pas sur leurs ennemis avec cette impétuosité qui rappelle la
rage aveugle des barbares du moyen âge. Ils entonnèrent leurs chants de
guerre, et défièrent les pionniers au combat, par des hurlements que
l'écho de la vallée rendait encore plus effrayants. Voyant qu'on ne
sortait pas, ils se décidèrent à attaquer le camp et s'avancèrent
jusqu'aux pieds des retranchements: on combattit un moment, mais un
orage éclata avec violence, et les sauvages battirent en retraite. A
cette journée qui finissait sous de si funestes auspices, succédait une
nuit non moins terrible. A une heure assez avancée, les sentinelles
crurent entendre les mouvements d'une marche nocturne et les pas
lointains de chevaux; la profonde obscurité ne leur permettait de rien
distinguer; elles donnèrent l'alarme. La faim, les dangers, et les
événements extraordinaires qui s'étaient succédé depuis quelques jours,
avaient un peu ébranlé les imaginations. A ce cri «_l'ennemi arrive_»
les pionniers saisirent leurs armes croyant le camp envahi.
Frémont-Hotspur parcourait les rangs, le fusil sur l'épaule, et
engageait ses compagnons à une vigoureuse résistance; quoique harassés
de fatigue (car ils avaient travaillé aux retranchements pendant une
grande partie du jour), pas un ne murmura. Les dames même montrèrent une
énergie toute virile; armées de pelles et de pioches, elles s'étaient
chargées de tous les travaux que la faiblesse de leur sexe leur
permettait, afin de laisser aux hommes plus de liberté pour combattre.

--Voilà en effet des cavaliers qui galopent dans la plaine;--dit miss
Julia Percy--ils s'avancent vers le camp.

Frémont-Hotspur, debout sur un des charriots, cria d'une voix
stentorienne «_Qui Vive!_» «Pionniers de l'Orégon» répondit le capitaine
Bonvouloir. Les émigrants poussèrent un grand cri de joie.

--Descendez de cheval, et venez partager avec nous tout ce que nous
pourrons vous offrir,--dit Frémont-Hotspur.

Les pionniers mirent pied, à terre, et Frémont-Hotspur reconnut le marin
français, le capitaine Bonvouloir, et le docteur Wilhem...

--Peste; quelles palissades!--s'écria le capitaine--l'ennemi est donc à
vos portes?...

--Oui.

--Quand s'est-il montré?--demanda vivement Daniel Boon.

--Aujourd'hui, pour la première fois;--répondit Hotspur, et ils sont
nombreux.

--Les palissades sont-elles solides et bien défendues?

--Vous pouvez vous en assurer; c'eût été montrer peu de sollicitude pour
les femmes et les enfants qui nous accompagnent, que de négliger ce qui
pouvait leur offrir un refuge. Notre vigilance n'a pas été en défaut un
seul instant. Les jeunes gens ont gardé les palissades pendant tout le
jour, et nous nous proposons d'aller à la découverte dans les bois vers
le milieu de la nuit, afin de nous assurer du nombre de nos ennemis;...
à vos postes... à vos postes...--dit Frémont-Hotspur aux pionniers qui
se groupaient autour des nouveaux venus.--Colonel Boon, vous avez avec
vous un bon nombre de guerriers indiens; ils nous seront d'un grand
secours pour débusquer ces coquins de Pawnies... Miss Julia, hâtez-vous
d'aller rassurer votre père; les amis que nous attendions sont arrivés,
et nous allons immédiatement concerter ensemble les meilleures mesures à
prendre pour sortir de ce mauvais pas.

La belle Américaine disparut dans l'obscurité afin de s'acquitter de la
commission de Frémont-Hotspur; il eût été impossible de reconnaître le
moindre signe d'inquiétude sur les traits de celui-ci; il était trop
familiarisé avec les grands dangers pour s'en alarmer...

--Vous m'avez dit que vous avez été attaqués aujourd'hui même?--demanda
Daniel Boon au jeune Américain...

--Il y a quelques heures, avant que l'orage n'éclatât, nous avions
l'ennemi sur les bras; notre chef, Aaron Percy, a été dangereusement
blessé ce matin; nous craignons même pour ses jours: le commandement m'a
été déféré par intérim, mais je suis prêt à le résigner...

--M. Frémont-Hotspur,--dit Boon,--si vos compagnons vous ont choisi, il
faut qu'ils aient eu de bonnes raisons pour cela; on dit que vous avez
été proclamé à l'unanimité; mes amis et moi nous confirmons ce choix;
continuez donc d'exercer vos fonctions; nous serons heureux de recevoir
et d'exécuter vos ordres. Le camp a été fortifié par vos soins, voilà
déjà qui dénote chez vous des connaissances stratégiques; c'est
précisément ce qu'eût fait le grand Napoléon...

--Nos retranchements, que vous admirez, sont l'ouvrage des dames;--dit
Frémont-Hotspur;--oui, elles ont exécuté, de bonne volonté, ce que les
sauvages eussent commandé aux leurs, vu que, chez eux, les pauvres
_squaws_[198], sont chargées des travaux les plus pénibles... Miss Julia
vient-elle réclamer nos services?...

  [198] Femmes.

--N'interrompez pas votre conférence, M. Hotspur,--dit la jeune
fille;--je viens de la part de mon père; le vieillard désirerait savoir
si vous avez l'intention de lever le camp cette nuit? Il est prêt à se
conformer à tout ce que vous déciderez pour notre salut...

--Nos amis, les guerriers sauvages, jugent nécessaire d'avoir recours à
une _médecine de guerre_ pour connaître la véritable position de
l'ennemi qu'ils veulent surprendre cette nuit,--dit Frémont-Hotspur à la
fille d'Aaron Percy;--j'ose espérer que miss Julia et ses amies ne
témoigneront aucun mépris pour ces prétendues _révélations_ du
Grand-Esprit; leur scepticisme blesserait les docteurs sauvages qui
aiment à se présenter de sa part;... en encourant leur mauvais vouloir,
nous nous exposerions peut-être à de grands dangers...

--Nous savons que les sauvages sont superstitieux, M. Hotspur,--dit la
belle Américaine;--que nos amis procèdent à toutes les cérémonies en
usage chez eux dans de pareilles circonstances; les femmes, nous a-t-on
dit, ne prennent point part aux danses guerrières: nous devons donc
désespérer d'être invitées à y figurer...

Des nuages rouges et noirs, sillonnés par l'éclair, s'avancent lentement
de l'ouest; le vent agite la cime des arbres, sort des forêts, avec
d'horribles sifflements et courbe tout devant lui. Les ombres de la nuit
s'étaient répandues peu à peu, et bien que l'heure ne fût pas avancée,
des ténèbres épaisses couvraient la vallée.

Nous devons dire que chaque sauvage se choisit un objet de dévotion
qu'il appelle sa _médecine_; c'est, ou quelque être invisible, ou, le
plus souvent, quelque animal qui devient son protecteur et son médiateur
auprès du Grand-Esprit; il ne néglige jamais de se le rendre propice.
Les guerriers commencèrent leurs cérémonies par la danse de
l'_approche_, qu'ils exécutent lorsqu'ils sont sur le point de partir
pour une expédition militaire: elle fait partie de la _danse de
guerre_... Par leurs mouvements, et leurs poses, les sauvages indiquent
leur manière de surprendre l'ennemi. Les _scalps_ du Natchez
Whip-Poor-Will furent fixés à des perches, et les guerriers dansèrent à
l'entour en brandissant leurs tomahawcks et en criant de toute la force
de leurs poumons. La danse du _scalp_ a lieu ordinairement à la lueur
des torches et à une heure fort avancée de la nuit. Le bruit sourd et
éloigné du tonnerre se fit entendre: «C'est une divinité qui gronde, qui
menace, et qui vient, sur les ailes de l'orage, pour punir les hommes,»
dirent les sauvages; et ils tirèrent tous leur _médecine_. C'étaient de
petits sacs en cuir contenant certaines racines pulvérisées. Quand les
sauvages veulent faire mourir un ennemi, ils en dessinent l'image,
piquent avec un instrument aigu la partie qui représente le coeur, et y
appliquent un peu de médecine. Nous lisons dans les vieilles chroniques
que Robert d'Artois chercha à faire mourir le roi Philippe et ses autres
ennemis en les _envoûtant_, c'est-à-dire en faisant baptiser par un
sorcier des figures de cire à l'image des personnes qu'il voulait
détruire, et en les piquant au coeur avec une aiguille. Philippe, qui
apprit cette manoeuvre, en eut grand'peur.

L'obscurité augmentait l'effet éblouissant des éclairs; la foudre
éclatait, et les forêts d'alentour répétaient en échos prolongés ce
roulement majestueux. Un jeune guerrier se leva, entonna son chant de
mort et dansa longtemps seul. A cent pas de l'arbre qui abritait _la
cabane à mystères_, un sycomore fut frappé de la foudre et embrasé: le
feu du conseil étant éteint, les sauvages, qui ont une terreur
superstitieuse des éclairs, en allèrent chercher; de retour dans la
loge, ils continuèrent leurs cérémonies. Effrayés de la violence de la
tempête, les principaux guerriers se levèrent, et offrirent du tabac au
Grand-Esprit en le suppliant de cesser de gronder. Les docteurs sauvages
prétendent qu'en fouillant à l'instant même au pied de l'arbre frappé de
la foudre, on doit trouver une boule de feu... Les anciens avaient des
idées non moins bizarres concernant la foudre. Je ne veux pas nier, dit
Pline, qu'il peut arriver aussi que des feux tombent des étoiles sur les
nuages, comme nous le remarquons par un temps serein; le trait siffle en
volant; la chute de ces feux ébranle l'air; en entrant dans la nue, ils
produisent des vapeurs _frémissantes_, accompagnées d'un tourbillon de
fumée, comme l'eau où l'on plonge un fer incandescent. De là les
tempêtes... Une longue suite d'observations des astres a prouvé aux
maîtres de la science que ces feux qui tombent du ciel, et qui ont reçu
le nom de _foudres_, viennent des trois planètes supérieures, mais
principalement de celle qui se trouve au milieu des deux autres.
Peut-être cette planète ne fait-elle par là qu'_évacuer_ la surabondance
d'humidité qu'elle reçut de l'orbite supérieure et de l'excès de chaleur
que lui envoie le globe qui est le plus bas... Les Romains appelaient
_foudres domestiques_ et regardaient comme l'augure de toute la vie,
celles qui éclataient lorsqu'un homme _s'établissait_ et obtenait de la
famille; mais ils pensaient que leur influence ne durait que pendant dix
ans pour les particuliers, à moins qu'elles n'arrivassent le jour de la
naissance, ou à l'époque d'un premier mariage; et que celles qui étaient
d'un augure public n'avaient plus d'influence après trente ans, hors les
cas où elles se faisaient entendre le jour même de l'établissement d'une
colonie... Quand la foudre grondait à gauche, on le regardait comme un
heureux présage, parce que l'Orient est à la gauche du monde... Chez
toutes les nations, il est d'usage de frapper des mains quand l'éclair
brille[199].

  [199] Pline, lib. II, De tonitribus et fulgetris; Du tonnerre et des
    éclairs.

«Les Thraces tiraient des flèches contre le ciel, quand il tonnait, pour
menacer le dieu qui lance la foudre... persuadés qu'il n'y a d'autre
dieu que celui qu'ils adorent[200].»

  [200] Hérodote, liv. IV. _Melpomène_.

Les cérémonies terminées, tous les sauvages se levèrent en même temps et
restèrent immobiles; les pionniers les observaient dans le plus grand
silence: le Natchez semblait agité d'une crainte superstitieuse; on eût
dit qu'il écoutait une voix qui se faisait entendre au milieu de
l'orage; ses compagnons attendaient ses ordres. Il choisit quelques
jeunes guerriers des plus braves et sortit du camp: les pionniers les
suivirent des yeux pendant quelques instants; enfin ils disparurent dans
l'obscurité...

--Partageons les dangers du Natchez,--dit le capitaine Bonvouloir...

Un grand nombre d'Américains et d'Allemands répondirent à ce généreux
appel; ils sortirent tous bien armés, et rejoignirent Whip-Poor-Will.

--Le Natchez court à une mort certaine,--dit miss Julia à Daniel Boon.

--Il faut laisser le sauvage agir et combattre l'ennemi à sa manière.
Les Pawnies font de la guerre un brigandage; cachés dans les
broussailles, il est difficile de les découvrir, et les hautes
conceptions des blancs doivent faire place à la ruse pour qui veut les
atteindre. Ne craignez rien pour notre ami, le Natchez... Les Pawnies
savent qu'il est ici pour _éteindre leurs feux_[201], comme ils disent;
c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest: tous leurs efforts
tendront à s'en emparer, car ils ont de terribles vengeances à exercer
sur lui.

  [201] Les tuer.

--Infligent-ils toujours d'affreux supplices à leurs
prisonniers?--demanda miss Julia avec anxiété;--on m'a dit qu'ils les
mangeaient quelquefois...

--Rarement,--dit Boon;--mais Whip-Poor-Will ne peut espérer un
traitement humain, car il en use largement lorsque l'occasion se
présente; d'ailleurs il s'y attend. Vous avez dû remarquer qu'il s'est
frotté avec de la racine de _yarrow_, qui a la propriété de garantir
contre l'action du feu. Arrivé au camp ennemi, il s'y glissera avec les
précautions d'un tigre, et demain... Eh bien! demain vous verrez à sa
ceinture des échantillons des plus belles chevelures de l'Ouest...

--Oh! l'horreur!--s'écria la jeune Américaine,--est-ce que le Natchez
n'a pas renoncé à cet usage?

--Il renoncerait plutôt à la vie...

--Mais vous, colonel Boon, pourquoi vous tenir dans les bois, si loin de
l'aisance qu'on trouve dans les villes?...

--Moi?...--dit le guide un peu embarrassé par cette question,--je...
mais chut!... regardez là-bas... miss... ne distinguez-vous pas une
créature vivante qui se dirige de notre côté?... c'est quelque ennemi
qui veut pénétrer dans le camp... voyez... Cet être semble parfois
s'élever à la hauteur de l'homme pour reprendre ensuite de moindres
proportions;... il n'est plus qu'à quelques pas... M. O'Loghlin, vous
chargez-vous de le _dépêcher_?...

L'Irlandais tira son couteau et alla au-devant de l'ennemi; mais sa
colère fut au comble quand (après avoir été un quart d'heure sous les
armes) il découvrit que c'était un chat sauvage: il n'y a point de
mauvais traitements qu'il ne lui fît subir avant de le laisser
échapper...

Transportons-nous dans une autre partie de la prairie; Whip-Poor-Will et
ses compagnons atteignirent, à la faveur des ténèbres, un coteau boisé;
le Natchez se traîna jusqu'à une petite distance du feu des Pawnies; ils
tenaient conseil; un de leurs orateurs allait parler: les Sachems, trop
attentifs à la délibération, ne s'aperçurent pas de sa présence. Après
un long silence, un des principaux guerriers se leva et dit: «Le plus
grand de nos malheurs, frères, est la diminution de notre sang, et
l'augmentation de celui des blancs. Cependant, nous dormons, aujourd'hui
que nous sommes faibles, comme lorsque nous étions nombreux et
redoutables!... D'où sont-ils venus, ces _visages-pâles_? qui les a
conduits au-delà du grand _Lac salé_[202]? Pourquoi nos frères, qui en
habitaient alors les rivages, ne fermèrent-ils pas leurs oreilles aux
belles paroles de ces renards? Oui, leurs paroles ont été fausses et
trompeuses comme l'ombre du soleil couchant: depuis cette époque ils ont
multiplié comme les fourmis au printemps. Il ne leur faut qu'un petit
espace pour vivre; pourquoi cela? parce qu'ils cultivent la terre. Avant
que les cèdres du village soient morts de vieillesse, et que les érables
de la vallée aient cessé de donner du sucre, la race des _semeurs de
petites graines_ aura éteint celle des _chasseurs de chair_[203]. Où
sont les _wigwhams_ des Pécods? allez voir les lieux qu'ils occupaient,
vous n'y trouverez pas un seul guerrier de leur sang, ni la moindre
trace de leurs villages; les habitations des visages-pâles les ont
remplacés; les charrues labourent la terre où reposent les ossements de
leurs pères... Qui d'entre vous dira que non ou voudra nier quelque
partie de mon discours? Si quelqu'un se présente, je m'arrête pour
l'entendre. Mais qu'il s'élève, qu'il s'élève aussi haut qu'une montagne
afin que ses paroles puissent courir comme le vent... Quand il aura
parlé, qu'il ne descende pas pour se cacher avant qu'on lui ait
répliqué... Personne ne parle?... je continue... Les blancs disent: «une
carabine est bonne, mais une charrue vaut encore mieux; un _tomahawck_
est bon, mais une hache vaut encore mieux; un wigwham est bon, mais une
maison vaut encore mieux.» Renvoyons les visages-pâles sous le soleil
qui se lève[204] quand le nôtre se couche: ces renards du _point du
jour_ (Orient) nous trompent avec l'_eau de feu_[205], qui brûle la
gorge et l'estomac; elle rend l'homme semblable à l'ours gris; dès qu'il
en a goûté, il mord, il hurle et finit par tomber comme un arbre mort...
Mais je m'arrête; peut-être que parmi nos jeunes guerriers il y en a qui
n'approuvent pas mes paroles...»

  [202] La mer.

  [203] Les Sauvages.

  [204] Orient.

  [205] Eau-de-vie.

A peine ce dernier mot fut-il sorti de sa bouche que Koohassen laisse
tomber son manteau de peau et se lève; le feu de ses yeux annonce un
caractère indomptable et la trempe vigoureuse de son âme. Il dit:
«Mawhingon, nous approuvons tout ce que tu viens de dire; la puissante
tribu des Pawnies fait trembler toutes les peuplades de ces prairies;
nos guerriers peuvent vivre sans remuer la terre comme des Squaws; le
gibier ne manque qu'aux lâches; peut-on être brave et guerrier quand on
a de la terre qui produit des graines, et quand on a des vaches et des
chevaux?... non... Et quand la guerre est déclarée, comment se partager
en deux? peut-on être à la fois dans les bois pour manier le
_tomahawck_, et dans les champs pour conduire la charrue?... non... Ceux
qui cultivent la terre passent trop de temps sur leurs peaux d'ours...
Qui veut frapper fortement son ennemi doit avoir longtemps tourné le dos
au _wigwham_. En vivant comme les visages-pâles, nous cesserons d'être
chasseurs et guerriers. Eh bien! ces blancs avec leurs chevaux et leurs
champs, vivent-ils plus longtemps que nous? savent-ils dormir sur la
neige ou au pied d'un arbre?... non... ils ont tant de choses à perdre
que leur esprit veille toujours. Savent-ils mépriser la vie et mourir,
comme nous, sans plaintes ni regrets?... non... Qu'est-ce qu'un homme
qui ne peut plus aller où il veut?... fumer, dormir et se reposer?... Au
lieu de ployer comme le roseau du rivage, les peaux-rouges résisteront
comme le chat des montagnes, ou ils fuiront comme des abeilles; oui,
plutôt que de nous soumettre, nous irons rejoindre nos ancêtres... Qui
enseignera à nos enfants à ne pas redouter la dent et la chaudière de
nos ennemis, et à mourir comme des braves en chantant leurs chansons de
guerre... Voyez les Chactaws et les Natchez qui ont cessé de chasser
pour se courber vers la terre, que sont-ils devenus?... Faut-il, comme
eux, boire l'_eau de feu_ et oublier la vengeance? Les lunes n'impriment
sur nous aucune tache, comme la flèche qui traverse les airs ou
l'épervier qui poursuit sa proie... Respectons les forêts, ne déchirons
point la terre où reposent les os de nos ancêtres!... J'espère que la
vérité a éclairé mes paroles, comme le soleil luit sur la surface du
lac... J'ai dit ce que le Grand-Esprit m'a inspiré: Chassons les
blancs!...»

Ce discours, prononcé au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs,
remplit les guerriers d'un enthousiasme surnaturel. Un des Sachems
proposa d'incendier le camp des pionniers; les voix furent partagées
dans le conseil. Ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus
d'autorité firent observer qu'il serait dangereux d'attaquer les blancs
dans leurs retranchements... mais les jeunes et fougueux guerriers
étaient en majorité. Jetant leurs manteaux de peaux, ils montrèrent
leurs poitrines haletantes et leurs bras souples comme des serpents. Une
sorte de rage délirante semblait les transporter; des sifflements, des
cris rauques et des hurlements interrompaient les chants et se
confondaient dans un concert infernal...



LA BATAILLE SANS LARMES.

  Dans ladicte torture, les pieds nus, oingts de lard de porc, et
  retenus dans un brâsier, sur un feu ardent, après être resté en
  silence l'espace de... il commence à dire à haute voix et en
  vociférant: Aïe! Aïe! Aïe!...

  (_Pratique de la Sainte Inquisition._)

  Je vous le dis, le boyre, le manger, le dormyr n'ont pas tant de
  saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts: «à eux!» et
  d'entendre hennir les chevaux démontés, dans la forêt, et d'entendre
  crier «à l'aide! à l'aide!» et de veoir tomber dans les fossés petits
  et grands sur l'herbe, et de veoir les morts qui ont des tronçons de
  lances dans les flancs traversés. Faire provision de casques, d'épées,
  de chevaux, voilà tout ce que j'aime.

  (_Poésies des Troubadours._)

CHAPITRE X.


Le Natchez Whip-Poor-Will fut découvert dans son embuscade, et fait
prisonnier; la joie des Pawnies était au comble; ils préparèrent tout
pour le torturer.

Le capitaine Bonvouloir, le docteur Wilhem, et Frémont-Hotspur étaient
rentrés au camp: ils eurent avec Daniel Boon une longue conférence. Ils
ne devaient avoir aucun doute sur le sort qui les attendait s'ils
étaient vaincus; une mort glorieuse était donc préférable aux tourments
que les sauvages infligeaient à leurs prisonniers.

--L'arme au pied, et que personne ne bouge!--dit Frémont-Hotspur.

Après avoir donné cet ordre qui fut ponctuellement exécuté, le jeune
pionnier rentra dans la tente d'Aaron Percy; miss Julia lisait des
prières; sa voix était un peu émue, mais pleine de douceur et de
calme...

--Venez, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy en apercevant le jeune
Américain;--venez, je crains de ne pouvoir mourir en paix, quand le
moment sera venu; je ne puis être seul sans que mille images effrayantes
se présentent à mon imagination!... Je suis accablé de réflexions
involontaires qui m'affligent et m'oppressent; mon coeur palpite comme
si c'était pour la dernière fois!... M. Frémont-Hotspur, je n'ai pas
longtemps à vivre; nos compagnons ont placé toutes leurs espérances en
vous; à votre tour, mettez votre confiance en Dieu, qui nous a protégés
jusqu'aujourd'hui, et marchez vers le but.

Aaron fit une pause; son émotion le suffoquait.

--Pourquoi vous abandonner à ces noirs pressentiments, M. Percy?--dit
Frémont-Hotspur au vieux pionnier;--l'ennemi nous égale en nombre, il
est vrai, mais nous avons, sur lui, l'avantage de la tactique...

--Allez remplir votre devoir, M. Frémont-Hotspur,--dit Percy;--n'oubliez
pas qu'il y a ici des créatures qui n'ont d'appui que dans l'existence
de leur père; défendez-vous bravement, mais, réfléchissez mûrement avant
d'ôter la vie aux sauvages ennemis qui nous attaquent; c'est un don
qu'il ne sera jamais en votre pouvoir de leur rendre; j'approuve les
mesures prises par vous et le colonel Boon pour la défense du camp:
elles sont légitimes et convenables à des chrétiens... Priez pour votre
père, Julia,--ajouta le vieillard en affectant de paraître calme; et,
tendant la main à Frémont-Hotspur, il lui dit: allez faire votre
devoir...

Les cris, les hurlements des sauvages Pawnies, le sifflement des flèches
épouvantaient les irrésolus...

--Maison d'Aaron, mets ta confiance dans le Seigneur! il est ton secours
et ton bouclier!--s'écria Percy en proie au délire; toi qui es assis au
plus haut des Cieux, nous attendons une nouvelle manifestation de ta
volonté! Fais ce que ta sagesse, qui ne se trompe jamais, jugera
convenable!... Je serai heureux s'il reste encore quelqu'un de ma race
pour voir la lumière et la splendeur de Jérusalem!... Qui est celui qui
me conduira jusque dans la ville fortifiée; qui est celui qui me
conduira jusqu'en Idumée?... car les ennemis ont tendu leur arc avec la
dernière aigreur, afin de percer, de leurs flèches, l'innocent dans
l'obscurité!... Ils le perceront tout d'un coup, sans qu'il leur reste
aucune crainte, s'étant affermis dans l'impie résolution qu'ils ont
prise!... Chantez les louanges de Dieu!--ajouta Percy, après un moment
de silence;--faites retentir les cantiques de son nom!... Ange du
Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices!

Il se fit un long silence dans la tente; les sauvages de la plaine,
comptant sur une victoire facile, proclamaient leur joie féroce par des
hurlements: mais leurs cris de triomphe cessèrent pour un moment. Il est
assez ordinaire à ces peuples de se retirer lorsqu'ils sont satisfaits
du résultat d'une première attaque...

--A-t-il plu à la Providence que quelqu'un des nôtres fût
frappé?--demanda Aaron Percy qui avait repris ses sens.

--Non,--répondit Frémont-Hotspur;--l'ennemi s'est retiré.

--M. Frémont-Hotspur,--dit Daniel Boon en entrant dans la tente de
Percy;--les sauvages ont entraîné une des voitures... c'est la vôtre;
nos compagnons préposés à la garde des retranchements n'osèrent violer
vos ordres en faisant feu sur les mécréants qui vous ravissaient votre
petite fortune...

--Est-ce bien mon waggon?--demanda vivement Frémont-Hotspur.

--Oui, répondit Boon.

--Je rends grâce au ciel que ce malheur soit tombé sur moi plutôt que
sur un autre,--dit Frémont-Hotspur;--qu'on lève les tentes, et qu'on
mette les chevaux aux voitures. Colonel Boon, remerciez les guerriers
sauvages des services importants qu'ils nous ont rendus cette nuit, mais
ne leur permettez pas de s'éloigner du camp: j'ai de graves motifs pour
que mes ordres ne soient pas violés; vous connaissez la passion de nos
auxiliaires pour le _scalp_; que le Natchez, Whip-Poor-Will, use de
toute son influence sur eux pour les contenir.

Frémont-Hotspur ignorait que le Natchez fût captif; Daniel Boon sortit
et signifia les ordres du jeune commandant qui furent ponctuellement
exécutés.

Des vociférations épouvantables succédèrent à la tranquillité qui avait
régné pendant quelques instants dans la vallée; les Pawnies, armés de
tisons enflammés, torturaient leur prisonnier. Daniel Boon devina ce qui
se passait, mais il comptait beaucoup sur l'héroïsme du Natchez, qui lui
avait recommandé de ne lui porter aucun secours; le succès d'un plan
concerté en secret, en dépendait. Mais assistons à cette scène digne de
la sainte inquisition...

--Ha, ha, Natchez, ta dernière heure est arrivée,--lui dit le chef;--il
faut que le soleil brille sur ta honte! Un Pawnie est un renard dans le
conseil, et un ours gris dans les combats; mais qu'est-ce qu'un Natchez?
une peau rouge, qui va mendier sa venaison; un écureuil qui ne peut
rester en place: la vengeance des Natchez dort, et ils attendent les
fêtes pour chanter au milieu des _Squaws_.

--L'âme des Pawnies coule avec leur sang par la piqûre des flèches de
Whip-Poor-Will,--répliqua le Natchez;--nous avons eu des chefs plus
sages que le castor, et plus rusés que le renard: quand la neige était
rougie de leur sang les oiseaux poussaient des cris, les loups
hurlaient, et les reptiles rampaient d'un autre côté, car ce sang était
bien rouge!...

--Tu mourras Natchez,--s'écria le chef furieux;--c'est la queue du
serpent blessé dont il ne faut point manger; c'est aussi des derniers
vagabonds de ta tribu qu'il faut se méfier, car vos pères vous ont
laissé un grand nombre d'injures à venger...

Whip-Poor-Will semblait défier la colère de ses ennemis. Il entonna son
chant de mort. Ces chants ne consistent, en général, que dans le récit
de leurs propres prouesses, ou de celles de leurs ancêtres, à la chasse
ou à la guerre: mais quand ils marchent au supplice, ce sont des
invectives et des insultes adressées à leurs bourreaux...

--Les coeurs des Pawnies n'ont pas de sang!--s'écria le Natchez pendant
qu'on le torturait;--Venez!... repaissez-vous de ma chair!!... avec elle
vous dévorerez vos aïeux, vos pères, vos frères, vos fils, qui ont servi
de nourriture à mon corps!... savourez mon sang!... savourez le bien!
c'est celui d'un brave!... Je vais mourir!... je vois les lâches qui
vont m'arracher la vie!... lorsqu'on parlera de moi au village des
Natchez, les guerriers diront: «Whip-Poor-Will est mort comme un homme,
en méprisant la fureur de ses ennemis; aiguisons nos _tomahawcks_, pour
couvrir son corps de chevelures; s'ils ont bu le bouillon de sa chair,
nous boirons le leur, et nous donnerons leurs os à nos chiens.» Attache
moi fortement, entends-tu, _Powhattan_? tourmente moi comme je t'aurais
tourmenté, et tu verras si je sais mourir; Whip-Poor-Will ne craint pas
la mort; ses pères l'attendent dans le _pays de chasse_.»

La joie des bourreaux était au comble; Whip-Poor-Will opposa une
constance invincible à leur rage; les uns s'apprêtaient à lui arracher
les dents, les ongles; les autres lui brûlaient toutes les parties du
corps avec des tisons ardents. Nous avons dit que dans ces
circonstances, il s'établit une lutte presque surnaturelle entre le
courage le plus héroïque, et la férocité la plus inouie; la fermeté est
égale à l'acharnement: c'est au milieu de ces tourments infernaux que le
prisonnier, attaché au poteau, entonne son chant de mort, et excite la
colère des ennemis qui le torturent. Un Pawnie tira son couteau et
s'avança pour scalper le Natchez, mais celui-ci fit un effort surhumain,
rompit ses liens, saisit un canon de fusil qui rougissait au feu, et
défia ses ennemis. Effrayés de tant d'audace, les Pawnies n'osèrent
aborder un homme à demi-brûlé.

Whip-Poor-Will, après en avoir terrassé plusieurs, se mit à fuir, les
ennemis le poursuivirent comme une meute. On entendait leurs cris dans
le lointain; à voir tant de flambeaux on eût dit une procession de
spectres infernaux: le silence se rétablit peu à peu dans la plaine.

--M. Percy, partons,--dit Frémont-Hotspur d'une voix calme, mais
ferme;--nous sommes sauvés!... M. Percy, m'entendez-vous?... partons,
vous dis-je!...

--Il divisa la mer, et les fit passer! et il resserra les eaux comme
dans un vase!--s'écria Percy de nouveau en proie au délire.--Et l'on
verra le froment semé dans la terre sur le haut des montagnes, pousser
son fruit qui s'élèvera plus haut que les cèdres du Liban; et la cité
sainte produira une multitude de peuples semblables à l'herbe de la
terre!...

--M. Percy, m'entendez-vous? C'est moi, Frémont-Hotspur!... Partons,
vous dis-je!... songez à votre femme, à vos enfants!...

--Fuyez, M. Frémont-Hotspur, et abandonnez-nous à notre malheureux
sort!--dit mistress Percy...

--Moi fuir!--s'écria Frémont-Hotspur avec indignation; non, madame, nous
périrons tous, ou vous serez sauvés avec nous!... M. Percy, partons!...

Frémont-Hotspur ne reçut pas de réponse; Daniel Boon entra dans la
tente, et aida le jeune pionnier à transporter Aaron Percy dans un des
waggons; le plus grand calme régnait toujours dans la vallée. On fit
quelques préparatifs pour protéger les femmes et les enfants contre le
froid, et après un quart d'heure d'attente dans le plus grand silence,
Frémont-Hotspur donna le signal du départ; la caravane se mit en marche
en suivant le cours de la rivière, et arriva au gué; ceux des Pawnies
préposés à sa garde, avaient déserté leurs postes; on traversa la
rivière sans obstacle: c'est dans de tels pas que les surprises les plus
sanguinaires ont lieu dans les guerres des Indiens. Après avoir franchi
le défilé qui eût offert de grands avantages à des ennemis moins
vindicatifs que des sauvages, les pionniers débouchèrent dans la plaine,
et pressèrent leur marche; ils avaient triomphé sans verser le sang
ennemi, et sans avoir payé le succès de la vie d'un seul de leurs
compagnons..., cette victoire était plus en harmonie avec leurs
principes... La lune s'abaissait vers l'horizon, mais le jour ne
paraissait pas encore; on se hâta de sortir de ces dangereux parages à
la faveur de l'obscurité... Les pionniers marchaient dans le plus
profond silence; de temps à autre seulement, on entendait les pieds des
chevaux qui heurtaient les cailloux... Enfin le soleil se leva radieux,
et atteignit la moitié de sa course, avant que les voyageurs fissent
halte pour prendre quelques instants de repos... Aaron Percy avait
repris ses sens; il distingua Frémont-Hotspur dans le groupe de ceux qui
venaient s'informer de son état, et lui tendit la main, mais le jeune
Américain pria Daniel Boon de raconter tout ce qui s'était passé.
Celui-ci fit approcher le jeune Natchez; son corps était tellement
couvert de brûlures, que les pionniers purent à peine le reconnaître;
c'était à son dévouement qu'ils devaient leur salut; pour forcer
l'ennemi à abandonner le défilé, il s'était laissé prendre, persuadé que
tous les guerriers Pawnies s'empresseraient de quitter leurs postes pour
venir lui infliger les plus horribles supplices: le stratagème avait
complétement réussi: il leur échappa enfin et se mit à fuir dans une
direction opposée à celle que devait prendre la caravane; les Pawnies
l'y suivirent, et les pionniers purent partir sans crainte. Chacun
s'empressa de lui témoigner sa reconnaissance; cependant les dames
n'osaient approcher; les _scalps_ sanglants des ennemis, suspendus à la
ceinture du jeune sauvage, leur inspiraient une horreur invincible.

Après une courte prière, Frémont-Hotspur donna l'ordre de partir; la
caravane se remit en marche, et ne fit halte qu'à une heure avancée de
la nuit... Tout-à-coup une lueur aussi brillante que celle du soleil
parut à l'horizon...

--La prairie est en feu,--dit Daniel Boon;--les Pawnies ne bougeront
pas, bien convaincus que les flammes nous atteindront plus vite qu'ils
ne le pourraient eux-mêmes;... mais nous sommes en sûreté... que les
dames se rassurent...

Il n'y a point de spectacle plus effrayant que celui de ces vastes
incendies qui, dans un court espace de temps, parcourent des plaines de
vingt à trente milles de circonférence, et dévorent les roseaux dont
elles sont couvertes. Ces conflagrations présentent l'image de la
destruction la plus rapide dont on puisse se faire une idée: il n'est
personne qui ne soit saisi de terreur à la vue de ce spectacle. Les
sauvages incendient quelquefois les prairies pour cacher leurs traces à
ceux qui les poursuivent; ils sont alors redoutables, même à leurs amis,
car dans leur humeur farouche, ils ne respectent rien. Les
conflagrations des prairies accélèrent la végétation en détruisant les
tiges desséchées; c'est la nuit qu'elles offrent un spectacle vraiment
sublime; vues à la distance de quelques milles, tantôt elles paraissent
permanentes, tantôt elles roulent en tourbillons de flammes et de
fumée...

Les pionniers se remirent en route, et ne furent plus inquiétés par les
sauvages Pawnies. Avant de franchir les plaines arides qui avoisinent
les montagnes rocheuses, nous les verrons renouveler leurs provisions;
les jeunes gens se promettaient de profiter de la première occasion qui
se présenterait pour faire une battue générale, et les guerriers
sauvages de l'expédition ne cherchaient qu'à donner des preuves de leur
habileté à la chasse.



LE TORRERO.

  J'ai été environné par un grand nombre de jeunes boeufs, et assiégé
  par des taureaux gras; ils ouvraient leurs bouches pour me dévorer
  comme un lion rugissant.

  (PSAUMES.)

  Vous poursuivrez vos ennemis et ils tomberont en foule devant vous.
  Cinq d'entre vous en poursuivront dix mille... Vos ennemis tomberont
  sous l'épée devant vous...

  (BIBLE. _Le Lévitique._)

CHAPITRE XI.


Nos pionniers avaient entendu parler de la chasse aux buffalos, et
désiraient, depuis longtemps, en être témoins. On leur avait dépeint
l'énorme animal, dont la force semble défier toute arme lancée par la
main de l'homme, succombant aux fatigues d'une longue poursuite. Le
_buffalo_, tel qu'il existe dans les plaines de l'Amérique du Nord,
diffère essentiellement du bison de l'Europe et de l'Asie, par sa forte
tête couverte d'un poil noir et crêpu, ses larges naseaux, ses cornes
courtes, solides et légèrement arquées; une excroissance de chair
s'élève sur le garrot, entre les deux épaules; cette loupe, caractère
distinctif du buffalo, est réputée un morceau délicat... Les buffalos se
réunissent en hordes considérables, et sont conduits aux pâturages de
l'Ouest, par quelques vénérables patriarches de la race bovine; on en
rencontre quelquefois quatre mille ensemble. En paissant, ils se
dispersent et occupent un espace immense dans la Prairie. Lorsqu'ils
émigrent, ils forment une colonne compacte, et renversent tout ce qui
s'oppose à leur passage; rien ne les arrête, pas même les rivières les
plus rapides. Les sauvages profitent habilement des accidents de terrain
qui peuvent embarrasser la marche de ces animaux, et forcent quelquefois
tout un troupeau à se précipiter, du haut d'un rocher, dans une plaine à
cent pieds au-dessous... Ils se contentent de prendre la _bosse_
(l'excroissance qui s'élève sur le garrot), l'aloyau, le filet, et
abandonnent le reste aux animaux carnassiers, qui, après un événement
pareil, ont de la pâture pour longtemps, les vautours se gorgent
tellement de viande, qu'ils ne peuvent plus s'envoler; les petits
sauvages s'amusent alors à les tourmenter. On comprend aisément que
selon la direction que prennent les buffalos, les tribus indiennes
soient souvent exposées à être privées de chasse, et, par conséquent, de
nourriture pendant longtemps. Aussi quand l'occasion se présente, ils en
profitent, bien qu'ils soient les plus imprévoyants des mortels... Le
moyen le plus ordinaire, et en même temps le plus divertissant, de
prendre le buffalo, c'est de l'attaquer à cheval; les chasseurs, montés
sur d'excellents coursiers, entourent le troupeau, choisissent quelques
génisses, les plus grasses de celles qui sont accessibles, et leur
lancent leurs flèches dans une succession rapide; dès qu'elles tombent,
ils les abandonnent pour d'autres, et ainsi de suite, jusqu'à ce que
leurs carquois soient épuisés.

Quelquefois les sauvages, dans les plaines découvertes, tuent le buffalo
_par surprise_; ils se déguisent en loups, et imitent à s'y méprendre,
les mouvements et la marche de ces animaux. Les buffalos, ne fuient pas
à la vue de ces faux loups, et se mettent seulement en mesure de se
défendre avec leurs cornes, mais les sauvages, arrivés à portée, les
criblent de flèches...

Les bisons ou taureaux de Péonie, dit Pausanias, sont, de tous les
animaux sauvages, les plus difficiles à prendre vivants, aucun filet
n'étant assez fort pour leur résister. On les chasse de la manière
suivante. Lorsque les chasseurs ont trouvé un endroit en pente rapide,
ils l'entourent de palissades, et le garnissent ensuite de peaux
fraîches; s'ils n'en ont pas, ils frottent d'huile des peaux sèches pour
les rendre glissantes; ensuite, les meilleurs cavaliers se mettent à la
poursuite des bisons, et les chassent vers cet endroit; à peine ces
animaux ont-ils posé le pied sur la première peau qu'ils glissent,
coulent le long de la descente, et arrivent au bas. Les chasseurs ne
s'en occupent plus; mais cinq jours après, lorsque la faim et la fatigue
leur ont fait perdre la plus grande partie de leur férocité, ceux dont
le métier est de les apprivoiser, leur présentent, tandis qu'ils sont
encore couchés, des pignons de pin épluchés avec le plus grand soin; ils
les attachent ensuite, et les emmènent[206].

  [206] Pausanias, Voyage en Grèce.

Revenons à nos pionniers; depuis plusieurs jours, ils manquaient de
provisions; leurs vigies, placées en éclaireurs, ne signalaient le
passage d'aucun troupeau de _buffalos_; enfin, un matin, elles vinrent
annoncer, qu'il y en avait un en vue. Les jeunes gens poussèrent des
cris de joie, et résolurent de profiter d'une occasion qui ne se
représenterait peut-être plus. Aaron Percy, encore convalescent,
s'excusa, et quelques Alsaciens peu amateurs des exercices violents, lui
tinrent compagnie; ils s'amusèrent à tirailler dans les environs, et
abattirent plusieurs daims; la venaison, distribuée entre les femmes et
les enfants, apporta quelque soulagement à leurs souffrances, et arrêta
les progrès de la famine qui commençait à se faire sentir.

Nous avons dit que c'est à la chasse ou à la guerre qu'un étranger peut
voir, dans tout leur développement, les facultés des sauvages; c'est à
la poursuite des animaux féroces ou des ennemis qu'ils déploient toute
leur activité.

Les pionniers, bien armés, se mirent en route; une belle prairie,
émaillée de fleurs d'automne, s'étendait devant eux à perte de vue; ses
bords étaient marqués par des cotonniers, arbres au feuillage frais et
brillant, sur lesquels les yeux se reposent avec délice après avoir
longtemps contemplé de monotones solitudes. Dans ces prairies errent de
grands troupeaux de daims et d'antilopes; les loups, dans leur rage
famélique, les poursuivent et les mettent en pièces. Souvent ils
attaquent les jeunes buffalos; les génisses les défendent tant qu'ils se
tiennent près du troupeau, mais s'ils s'en écartent, elles n'osent
s'exposer elles-mêmes... rare exemple d'un défaut de sollicitude
maternelle!

--Que voyons-nous là-bas, colonel Boon?--demanda le capitaine
Bonvouloir,--est-ce un nuage ou un troupeau de buffalos?

--Ce sont des pigeons sauvages,--répondit le vieux chasseur.

--Des _bichons_!--s'écria un gros Alsacien stupéfait.

--_Ia, mein herr_,--répondit Boon;--le nombre de ces oiseaux, qui
fréquentent les déserts de l'Ouest, semble presque innombrable; ils
forment, comme vous le voyez, de véritables nuages qui se meuvent avec
une vitesse extraordinaire.

En effet, les pigeons sauvages remplissent ces contrées de leurs bandes
voyageuses. Rien n'est plus agréable à voir que leurs rapides
évolutions, leurs cercles, leurs changements soudains de direction,
comme s'ils n'avaient qu'un même esprit; leurs couleurs varient à chaque
instant suivant qu'ils présentent aux spectateurs leur dos, leur
poitrine ou la partie inférieure de leurs ailes. Quand ils s'abattent
dans les plaines, ils couvrent des acres entiers de terrain; dans les
bois, les branches se brisent sous leur nombre...

--Ces oiseaux,--observa le docteur Wilhem,--doivent dévorer, en passant,
tout ce qui peut servir à leur subsistance.

--C'est vrai,--dit Boon;--vous savez sans doute que ces immenses bandes
observent une certaine discipline, afin que chaque membre puisse se
procurer sa nourriture. Comme les premiers rangs trouvent nécessairement
la plus grande abondance, et que l'arrière-garde n'a plus que peu de
chose à glaner, aussitôt qu'un rang se trouve le dernier, il se lève,
passe par-dessus toute la troupe et prend place en avant; le rang
suivant en fait autant à son tour, et de cette manière les _derniers_
devenant continuellement les _premiers_, toute la bande participe
successivement aux grains... Mais regardez un peu plus à l'Ouest,
capitaine Bonvouloir, et vous apercevrez un troupeau de trois à quatre
mille buffalos...

--Des buffalos!--s'écria le marin au comble de l'étonnement,--jamais!...
J'ai entendu les échos des rochers répéter le roulement du tonnerre;
colonel Boon, c'est un orage qui se prépare.

--Buffalos! buffalos!--s'écria Whip-Poor-Will.

--Entendez-vous, capitaine?--dit Hotspur,--le jeune Natchez confirme le
fait avancé par le colonel Boon; quant à moi, je ne vois que par leurs
yeux: ainsi je crois que ce sont des buffalos...

Whip-Poor-Will s'étendit sur le sable et y accola l'oreille; un profond
silence régnait parmi les chasseurs qui, tous, avaient pris l'attitude
de personnes qui écoutent un bruit lointain.

--Buffalos! buffalos!--s'écria une seconde fois le Natchez en se
relevant.

--J'avoue que je ne suis pas un OEil-de-Faucon[207],--dit le
marin,--mais je crois pouvoir distinguer un troupeau de buffalos d'un
nuage; ne voyez-vous pas que l'horizon s'obscurcit...

  [207] Voy. les ouvrages de M. Fenimore Cooper.

--Ce n'est pas un nuage que vous apercevez dans le lointain,--dit
tranquillement le vieux guide,--ce sont les buffalos qui paissent sur
les collines; faisons un grand détour, et abordons-les _sous le vent_.

Le Natchez Whip-Poor-Will supporta avec la fermeté d'un stoïcien toutes
les contradictions des Pionniers européens; les traits de sa physionomie
impassible ne perdirent rien de leur immobilité.

Montaigne dit quelque part que «la vivacité et la subtilité de
conception d'un certain peuple étaient si grandes, qu'ils prévoyaient
les dangers et accidents qui leur pouvaient advenir, de si loin, qu'il
ne fallait pas trouver étrange, si on les voyait souvent, _à la guerre,
pourvoir à leur sûreté, voire avant que d'avoir recogneu le péril_...»
Les Kalmoucks sentent de loin la fumée d'un feu ou l'odeur d'un camp:
l'odorat leur indique où ils trouveront du butin à enlever. Ils mettent
le nez à l'ouverture d'un terrier de renard, et reconnaissent si
l'animal est absent. Les vapeurs qui, dans les temps les plus sereins,
s'élèvent de leurs steppes, et excitent à la surface de la terre, un
mouvement d'ondulation qui trouble et fatigue la vue, ne les empêchent
pas de découvrir dans le lointain la poussière que font lever les
cavaliers et les troupeaux; ils se couchent à terre, appliquent
l'oreille sur le gazon, et entendent, à des distances extraordinaires,
le bruit d'un camp ennemi, ou celui d'un troupeau qu'ils cherchent.

--Je gage trois paires de mocassins contre trois livres de
cavendish[208], que le Natchez a raison,--dit Boon.

  [208] Cavendish: espèce de tabac.

--Je relève le gant,--s'écria le capitaine Bonvouloir; mais je propose
de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un
équipement de trappeur.

--Nous acceptons,--dit Frémont-Hotspur.

--En avant donc!--s'écria le marin;--Natchez, il me tarde de te
confondre; cependant, il faut espérer... j'ose même espérer que ma
chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept _scalps_ qui ornent ta
ceinture... Si j'ai un conseil à te donner... c'est de changer de
métier;... un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!...
Natchez, n'en parlons plus.

  [209] Couteau.

Les chasseurs traversèrent une de ces petites forêts de bouleaux et de
pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les déserts de
l'Ouest, et débouchèrent de nouveau dans la prairie, agréablement variée
par des plis de terrain, des collines et des vallons; à la grande
satisfaction de tous, ils découvrirent, à une petite distance, un grand
troupeau de buffalos...

--J'ai perdu!--dit le capitaine Bonvouloir.--Colonel Boon, comment
aborderons-nous ce troupeau?... il y a là au moins trois mille bêtes;
disposons le plan d'attaque de manière à ce qu'il n'en échappe pas une
seule.

--Peste! quel appétit!--observa le docteur Wilhem,--vous voulez donc
tout massacrer?

--Whip-Poor-Will va se déguiser en buffalo,--dit Daniel Boon,--et nous
attaquerons ce troupeau à la manière des sauvages; dans quelques heures,
les dames de l'expédition auront de l'occupation... A vos postes,
_gentlemen_, le Natchez est prêt...

Les pionniers avaient fait halte à une petite distance du troupeau;
Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus
intrépide de l'Ouest, se déguisa de manière à rendre la déception
complète; il se plaça ensuite entre le troupeau et des ravins qui
bordaient une petite rivière. Les autres chasseurs, selon la coutume des
sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des
inégalités de terrain, tantôt ils se cachent dans d'épais taillis,
tantôt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un
signal donné par le rusé Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et,
plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs
_tomahawcks_, se précipitent sur le troupeau et font retentir les
vallées de leurs cris. Cette première manoeuvre produit une panique
parmi les buffalos, qui fuient en désordre et ne savent où aller... Les
pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des
sauvages dans cette lutte où il y a de grands dangers à courir... On ne
saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux;
ceux-ci, sans avoir besoin d'être guidés, s'élançaient sur les buffalos
avec une véritable frénésie; l'animal aux cornes aiguës les éventrait
sans merci. Enfin le rusé Natchez prit la fuite, et se blottit dans les
crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tête, arrivés sur
les bords de l'abîme, aperçurent le danger, mais trop tard, car ils ne
pouvaient plus rétrograder. Ceux qui suivaient, effrayés par les cris
des sauvages, continuèrent d'avancer, et rendirent toute retraite
impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre.

Le capitaine Bonvouloir rejoignit ses compagnons qui avaient tué une
belle génisse, mais qu'ils ne pouvaient aborder à cause de la présence
d'un énorme taureau qui les en tenait à une distance respectable.

--Vous êtes des guerriers,--s'écria le marin,--qui allez en pays
étranger pour rencontrer l'ennemi, et qui reculez dès qu'il se montre.
Je viens d'abattre six taureaux de ce poil, et certes, celui-ci n'a pas
le crâne tellement dur qu'il faille, pour le lui entamer, une des balles
enchantées de Robin-Hood...

--Halte là! capitaine,--dit Frémont-Hotspur,--il est vrai que vous
expédiez merveilleusement les daims et les ours; mais vous ne connaissez
pas le métier de torrero[210], et «à novice avocat, cause perdue,» dit
le proverbe; le Natchez lui-même ne sait trop que penser de cette
attitude, qui est celle d'un ennemi bien déterminé à se défendre.

  [210] Torrero est le mot générique pour désigner tout homme combattant
    le taureau, à pied ou à cheval.

Le capitaine Bonvouloir pique des deux; arrivé à une petite distance du
buffalo, son cheval effrayé recule en remuant les oreilles avec tous les
symptômes de l'aversion; le buffalo se bat les flancs de sa queue, sa
bouche est béante, ses yeux rouges se dilatent et étincellent comme des
charbons ardents: le marin aborde hardiment ce puissant antagoniste;
celui-ci pousse un rauque beuglement, fond sur lui avec impétuosité et
lui présente son large front hérissé de poils. Le capitaine simule une
fuite, le buffalo le poursuit; tout-à-coup le pionnier fait pirouetter
son cheval parfaitement dressé à cette manoeuvre, tire à bout portant et
étend le taureau sur l'herbe: un cri de triomphe accueille cet
exploit...

Les chasseurs choisirent les morceaux les plus délicats des nombreuses
pièces qu'ils avaient abattues, et reprirent la route du campement. Les
sauvages s'assemblèrent en conseil et fumèrent le calumet en actions de
grâces au Grand-Esprit; on fit un partage équitable des produits de la
chasse, et en un moment les broches et les chaudières furent en pleine
activité. Daniel Boon et le Natchez se chargèrent de préparer un souper
splendide. Aaron Percy, alors en pleine convalescence, y fut convié avec
sa famille, et la charmante miss Julia put apprendre une nouvelle
manière de préparer une daube. Le Natchez prit une bosse de buffalo et
l'enveloppa soigneusement dans une peau fraîche entièrement dépouillée
de son poil; pendant ce temps, Daniel Boon creusa un trou au-dessus
duquel il alluma un grand feu; le trou une fois chauffé jusqu'au rouge
fut nettoyé, et le Natchez y plaça la _bosse_ de buffalo. Les deux amis
couvrirent le tout de cendres chaudes, et quelques heures après nos
pionniers faisaient honneur à un souper digne d'un épicurien; on mangea
beaucoup, on but du café, du thé, les langues se délièrent, enfin la
plus bruyante gaîté régna dans le camp.



HAIL COLUMBIA!

  Aurais-je dit quelque sottise? cela est possible; j'aime trop la
  mythologie, et je ne suis pas toujours heureux dans mes citations.

  (George Sand, _André_.)

  Plus on voit, moins on écrit; plus les impressions sont vives,
  accumulées, pressantes, moins on est tenté de les vouloir rendre.

  (ARMAND CARREL.)

  Répète-moi que ton affection m'a suivi, et qu'aux heures du
  découragement où je me croyais seul dans l'univers, il y avait un
  coeur qui priait pour moi.

  (GEORGE SAND.)

CHAPITRE XII.


Les pionniers, bien pourvus de provisions, se remirent en route peur
l'Orégon; ils voyageaient à travers une âpre région de collines et de
rochers; dans beaucoup d'endroits, cependant, on rencontrait des petites
vallées verdoyantes et arrosées par de clairs ruisseaux, autour desquels
s'élevaient des bouquets de pins, et des plantes en fleurs: ces
charmants oasis réjouissent et rafraîchissent les voyageurs fatigués.
Après quelques jours de marche, les pionniers atteignirent les montagnes
rocheuses; de loin, elles s'étaient montrées solitaires et détachées;
mais en avançant vers l'Ouest, on reconnaissait facilement qu'on n'en
avait vu que les principaux sommets; leur élévation en ferait des phares
pour une vaste étendue de pays, et les objets se distinguent de loin
dans la pure atmosphère de ces plaines[211]. Quoique quelques uns des
pics s'élèvent jusqu'à la région des neiges perpétuelles, leur hauteur,
au-dessus de leur base, n'est pas aussi grande qu'on pourrait se
l'imaginer, car ils surgissent du milieu de plaines élevées, qui sont
déjà à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Ces
plaines, vastes amas de sable formés par les débris granitiques des
hauteurs, sont souvent d'une stérilité affreuse. Dépourvues d'arbres et
d'herbages, elles sont brûlées, pendant l'été, par les rayons d'un
soleil ardent, et balayées, l'hiver, par les brises glacées des
montagnes neigeuses. Telle est une partie de cette vaste contrée, qui
s'étend du nord au midi, le long des montagnes, et qui n'a pas été
appelée, sans raison, le grand désert américain. On ne peut parcourir ce
pays qu'en suivant les courants d'eau qui le traversent. Des plaines
étendues et singulièrement fertiles se trouvent cependant dans les
hautes régions de ces montagnes.

  [211] J'emprunte quelques détails topographiques à l'excellent ouvrage
    de M. Washington Irving: _Astoria_.

Les sommets granitiques des monts-rocheux sont nus et arides, mais
plusieurs des Cordillères inférieures sont revêtues de bruyères, de
pins, de chênes et de cèdres; quelques unes des vallées sont semées de
pierres brisées qui ont évidemment une origine volcanique; les rocs
environnants portent le même caractère, et l'on découvre, sur les cimes
élevées, des vestiges de cratères éteints[212]. Les sauvages des
prairies de l'Ouest placent dans ces régions leurs heureux _terrains de
chasse_, leur pays idéal, et croient que Wacondah, le _maître de la
vie_, (c'est ainsi qu'ils désignent l'Etre suprême) y fait sa résidence.
Là aussi se trouve la terre des âmes, où s'élève la cité des esprits
_francs_ et _généreux_. Ceux des chasseurs sauvages qui, pendant leur
existence, ont satisfait le maître de la vie, y jouissent après leur
mort, de toutes sortes de délices. Quelques uns de leurs docteurs
pensent néanmoins, qu'ils seront obligés de voyager vers ces monts
redoutables, et de gravir un de leurs pics les plus âpres et les plus
élevés, malgré les rocs, les neiges et les torrents bondissants. Après
de pénibles efforts, ils parviendront au sommet d'où l'on découvre la
_terre des âmes_; de là, ils verront aussi les heureux pays de chasse et
les âmes des braves; elles reposent sous des tentes au bord des clairs
ruisseaux, ou s'amusent à poursuivre les troupeaux de buffalos, d'élans
et de daims, qui ont été tués sur la terre. Il sera permis, à ceux des
sauvages qui se seront bien conduits, de descendre et de goûter les
plaisirs de cette heureuse contrée; mais les méchants seront réduits à
la contempler de loin, et, cette vue ne fera que les désespérer. Après
avoir été _tantalisés_, ils seront repoussés au bas de la montagne, et
condamnés à errer dans les plaines sablonneuses qui l'environnent.

  [212] Voy. _Astoria_.

Les pionniers atteignirent enfin le but de leur voyage; transportés de
joie, et les yeux pleins de larmes, ils poussèrent de grands cris,
tombèrent à genoux, et baisèrent cette terre, l'Eldorado de leurs
désirs. Une femme sauvage de la tribu des Missourys, apprit à des
trappeurs canadiens que le fleuve qui porte leur nom, s'échappait de
montagnes nues, pelées et fort hautes, derrière lesquelles un autre
grand fleuve sortait également et coulait à l'Ouest: c'était la
Columbia[213]; c'est la première nouvelle qu'on ait eu de l'Orégon... Un
fait remarquable et qui caractérise les contrées situées à l'Ouest des
montagnes rocheuses, c'est la douceur et l'égalité de la température.
Cette grande barrière, divise le continent en différents climats, sous
les mêmes degrés de latitude. Les hivers rigoureux, les étés étouffants,
et toutes les variations de température du côté de l'Atlantique, se font
peu ressentir sur les pointes occidentales des montagnes rocheuses; les
pays situés entre elles et l'Océan pacifique, sont mieux favorisés: dans
les plaines et les vallées, il ne tombe que peu de neige pendant
l'hiver... Durant cinq mois, (d'octobre à mars) les pluies sont presque
continuelles: les vents dominants, en cette saison, sont ceux du sud et
du sud-est. Ceux du nord et du sud-ouest amènent le beau temps. De mars
à octobre, l'atmosphère est sereine et douce; il ne tombe presque pas de
pluie pendant cet intervalle, mais la verdure est rafraîchie par les
rosées de la nuit, et les brouillards du matin[214].

  [213] Le titre de ce chapitre, _Hail Columbia_ (Salut Colombie) est
    également celui d'un de nos chants patriotiques.

  [214] Voy. Malte-Brun, Géographie.

    (_Note de l'Aut._)

Les sauvages d'un village voisin apprirent l'arrivée des pionniers, et
vinrent en grand nombre leur rendre visite; les enfants paraissaient les
regarder avec curiosité, et nul doute que les blancs ne fussent les
_croque-mitaines_ dont les mères les menaçaient pour s'en faire obéir.
Les guerriers eux-mêmes ne furent pas indifférents aux belles choses
qu'on leur montrait. Les squaws (femmes sauvages) mettent, dans leur
parure, beaucoup de coquetterie; c'est dans les ornements que consistent
la richesse et la magnificence dont elles se piquent; c'est dans
l'ajustement de leurs petites jupes que brillent leur art et leur goût;
les dessins, les mélanges de couleurs, rien n'est épargné: plus leurs
vêtements sont chargés de verroteries, plus ils sont estimés. Des _peaux
de serpents_ donnent du relief à leurs physionomies, et ajoutent plus de
piquant à leurs charmes; elles n'épargnent rien quand elles veulent
paraître... Jamais les sauvages n'avaient vu un si beau jour; la joie et
l'admiration étaient au comble; toutes les figures rayonnaient de
plaisir; les pionniers furent unanimement proclamés des hommes
_généreux_; les squaws leur embrassaient les mains, et y laissaient
l'empreinte de leurs lèvres peintes de vermillon: ce qui faisait dire au
capitaine Bonvouloir qu'elles pouvaient se flatter d'avoir _fait
impression sur lui_...

Les bivouacs du soir étaient toujours le théâtre de quelques scènes
animées; parfois un sauvage se levait et pérorait d'une voix monotone;
les autres l'écoutaient; ces peuples sont superstitieux, nous avons eu
occasion de le voir, et pour eux l'histoire la plus merveilleuse est la
meilleure. Ceux des pionniers qui voulaient connaître le goût des
squaws, et les voir dans l'embarras, leur montraient toute leur
pacotille de verroterie, les laissant libres de choisir elles-mêmes ce
qui leur plairait davantage; elles se jetaient sans hésiter sur les
colliers bleus et blancs...

Daniel Boon ayant fixé son départ au lendemain, le capitaine Bonvouloir
se retira dans sa tente pour écrire à ses amis d'Europe; après une heure
de réflexion, il commença sa lettre:


MON CHER CHARLES,

Pline dit quelque part que des écrivains, qui n'ont jamais mis le pied
dans certaines contrées, les décrivent cependant, et en apprennent à un
indigène plus de choses vraies et exactes que tous les indigènes n'en
savent. Mais moi qui suis sur les lieux, sur quelle _palette_
trouverai-je des couleurs propres à peindre tout ce j'ai vu!... Les
forêts, les vastes prairies de l'Amérique, les chasses aux daims, aux
buffalos, aux chevaux sauvages! Je commençai mon Iliade forestière en
terrassant un ours formidable; si je publiais mes impressions de voyage,
on n'y croirait pas; les Gascons ont une malheureuse réputation de par
le monde! et cependant j'éprouve le besoin de m'épancher! le bonheur qui
ne se partage pas n'en est pas un!... Comment décrire ce combat avec
l'ours gris!... exploit qui fit sensation dans tout l'ouest;... mais on
n'y croira pas!... voilà ce qui me tourmente!... voilà où nous en sommes
sur les bords de la Garonne!! Les eaux de ce fleuve sont pires que
celles du Léthé; celles-ci faisaient oublier les chagrins de cette
malheureuse vie, mais les eaux de la Garonne vous communiquent un esprit
de scepticisme!... Ah!... je ne sais quel impertinent censeur de
l'antiquité[215] s'avisa d'écrire, qu'à nous autres Gascons le _mentir_
n'est pas vice, mais... _façon_... de parler!... J'aurais voulu voir nos
sceptiques aux prises avec cet ours gris; mais on n'y croira pas, cher
Charles, malgré mille précautions oratoires... peu ordinaires (il faut
l'avouer) au climat de la Gironde; voilà, encore une fois, ce qui me
tourmente: quand il s'agit de prouver des choses si claires, on est sûr
de ne pas convaincre, dit notre Montesquieu: Un autre grand homme assure
que jamais les voyageurs _n'ont menti_... quoique dans leurs villages
les idiots en médisent, et les condamnent[216]... Oui, mais la sagesse
des nations ne dit-elle pas de son côté que:

    Tout voyageur
    Est un menteur?

Et le mot du bon roi Henri qu'on nous cite toujours... à nous autres
Gascons... _il mentira tant... qu'à la fin il dira vrai_... Cependant,
il faut voyager, mon cher Charles; celui qui n'a vu que des hommes polis
et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi;
il faut voyager «ne serait-ce que pour calculer en combien de manières
différentes l'homme peut être insupportable[217]...» Mais toi, mon cher
Charles, me croiras-tu? oui; alors causons, _entre nous_ s'entend; ne
communique donc ce journal à personne; on critiquerait, c'est le droit
de chacun, et tu sais qu'on n'est pas prophète en son pays... Je
craindrais de partager le sort de ce jeune Spartiate qui se rendit à
Athènes pour étudier sous les grands maîtres de cette cité célèbre; de
retour à Lacédémone, ses concitoyens (des envieux sans doute) le firent
châtier par les Éphores, sous prétexte qu'il n'avait étudié que la
rhétorique... chose parfaitement inutile en Laconie. Entrons en matière,
et moquons-nous, en passant, des ennemis de la civilisation (blancs et
rouges). Un mien ami (un jeune antiquaire allemand) aidant, je viendrai
bien à bout de cette lettre, quoique j'aie plus souvent manié le goudron
que la plume... Cher Charles, je me suis aussitôt trouvé à l'aise avec
les personnages qui jouent le premier rôle dans ces forêts; je veux
parler des sauvages: tu le sais, j'ai un coeur sensible; quelques âmes
se lient elles-mêmes quand elles chargent les autres des liens de la
reconnaissance. Les squaws (femmes sauvages) s'efforcent, par toutes les
séductions de leur sexe, de trouver grâce devant nous; elles demandent
des présents d'une voix si douce, que je ne puis rien leur refuser; _ce
serait un grain noir dans le collier de ma vie; elles baisseraient la
tête, et fermeraient les yeux_ (tout cela veut dire _mourir_, en style
sauvage)... Cependant, affirmer que les femmes, ici, ont toutes les
perfections, et que le paradis de Mahomet ne renferme pas de _houris_
plus séduisantes, serait un peu exagérer les choses. Elles n'ont rien à
apprendre; on trouve, dans leurs huttes, des miroirs, et autres
ustensiles de toilette; faut-il leur en faire un crime? Vers le milieu
du XVIIe siècle, les femmes n'atteignirent-elles pas le _nec plus ultra_
de l'absurdité en couvrant leurs visages de taches noires représentant
une infinité de figures diverses, préférant généralement celle d'une
voiture avec des chevaux?... Nos dames, dit Bulwer, ont dernièrement
adopté la singulière coutume de se couvrir la figure de marques noires,
comme en avait Vénus, pour faire ressortir leur beauté; c'est bien, si
une tache noire sert à rendre la figure _remarquable_, mais quelques
ladies se la couvrent entièrement, et donnent à ces taches toutes les
formes imaginables. Bulwer cite une dame dont les mouches variées
étaient un curieux _specimen_ de ce que la mode peut offrir de plus
bouffon; le front était décoré d'une voiture à deux chevaux, un cocher,
et deux postillons; la bouche avait une étoile de chaque côté, et sur le
menton était une grande tache ronde. Un autre écrivain dit, en parlant
d'une dame: «Ses mouches sont de _toute taille_, pour les boutons et
pour les cicatrices; ici, nous trouvons l'image de toutes les planètes
errantes et quelques-unes des étoiles fixes; déjà enduites de gomme pour
les affermir, elles n'ont besoin de nul autre éclat.» L'auteur de la
_Voix de Dieu contre la vanité dans les ajustements_, déclare que ces
taches noires lui représentent des taches pestilentielles; «et il me
semble, dit-il, voir les voitures de deuil et les chevaux tout en noir
dessinés sur leurs fronts, et déjà harnachés pour les conduire en toute
hâte à l'Achéron...» Cette mode était établie depuis longtemps déjà, car
dans le _Dictionnaire des Dames_ (1694), on dit: «elles (les dames de ce
temps-là) auraient, sans nul doute, occupé leur place dans les
chroniques, parmi les prodiges et les animaux monstrueux, si elles
eussent apporté en naissant, des lunes, des étoiles, des croix et des
losanges sur leurs joues, et surtout si elles fussent venues au monde
avec une voiture et des chevaux...» Les dames du temps de Henri VI
d'Angleterre étaient surtout ridicules dans leurs coiffures, qui
représentaient une infinité de formes; les préférées étaient celles dont
les cornes faisaient l'ornement. Le poète Lydgate était surtout choqué
des cornes; dans un poème composé contre elles, il déclare «que les
clercs, d'après une grande autorité, rapportent que les cornes furent
données aux bêtes pour leur défense, et (_au contraire du sexe féminin_)
pour pouvoir opposer une résistance brutale. Mais cela a dépité les
archifemmes, emportées et violentes, furieuses comme des tigres pour le
combat singulier, et elles ont agi contre leur conscience. N'écoutez pas
la vanité, leur disait-on, mais jetez au loin les cornes[218].»

  [215] Salvianus Massiliensis.

  [216] Shakespeare: _La tempête_.

  [217] La Bruyère: _Caractères_.

  [218] Histoire des costumes en Angleterre, par Fairholt.

Quant aux jeunes guerriers, je ne révélerai pas ici tous les secrets de
leur tactique; il y en a parmi eux qui connaissent plus d'un tour, _que
l'agneau enseigne à ceux de la société_... Cependant j'ai vu des peuples
plus habiles dans l'art de confondre le bien d'autrui avec le leur. Les
Yalofs[219], par exemple, ont une manière de voler qui leur est
particulière. Ce ne sont pas leurs mains qu'il faut surveiller, mais
leurs _pieds_. Comme la plupart de ces peuples marchent pieds nus, ils
exercent ces membres comme nos filous d'Europe exercent leurs mains; ils
ramasseraient une épingle à terre!... S'ils découvrent un morceau de
fer, un couteau ou des ciseaux, ils s'en approchent, tournent le dos à
l'objet qu'ils ont en vue, et vous regardent fixement en tenant les
mains ouvertes; pendant ce temps, ils saisissent l'instrument avec le
gros orteil, et pliant le genou, ils lèvent le pied par derrière jusqu'à
leurs pagnes qui servent à cacher l'objet volé: et le prenant ensuite
avec la main, ils achèvent de le mettre en sûreté.

  [219] Yalofs: peuples de l'Afrique.

Notre guide (en qui mérite abonde) est un jeune Natchez nommé
Whip-Poor-Will; c'est le guerrier le plus redoutable de l'Ouest; aussi
a-t-il des ennemis dans tous les buissons; quelle vendetta!... il a
dix-sept _scalps_ ou chevelures à sa ceinture!... je n'oserais jeter une
pierre à son chien... Des chevelures, bon Dieu!!... oui, des chevelures,
mon cher Charles; il en a autour du cou, au manche de son _tomahawck_ ou
casse-tête, etc. Aimez-vous la muscade?... on en a mis partout;... avec
cela qu'il vous _scalpe_ de la manière la plus chirurgicale: mettez la
main sur lui, souvenez-vous des lois de la guerre... et ne parlez
pas[220]... _Pst... c'est fait... on serre les fils et il n'y paraît
plus_... comme dit madame de Sévigné... Les sauvages ne connaissent pas
l'effervescence des désirs, le tumulte des passions ni les anxiétés de
la prévoyance; ils aiment à mettre du mystérieux dans leurs actions les
plus indifférentes. On n'aperçoit, sur ces figures impassibles, aucun de
ces mouvements variés, de ces nuances fugitives qui peignent les
affections de l'âme et sont les indices du caractère. Ordinairement
mélancoliques, ils sont effrayants lorsqu'ils passent tout à coup du
repos absolu à une agitation violente et effrénée; les restes de ces
tribus se distinguent encore par une certaine fierté que leur inspire le
souvenir de leur ancienne grandeur; ils tiennent, avec une opiniâtreté
extrême, à leurs moeurs, à leurs habitudes... Étendus sur l'herbe, ils
s'inquiètent peu de l'avenir et méprisent souverainement l'adage qui
dit: «Faites vos foins au temps chaud.» Un homme de leur couleur, une
nature si parfaite, ne travaillerait pas pour tout l'or du monde de peur
de compromettre la dignité de sa peau rouge. Que répondre à des gens qui
vous disent «Que le Grand-Esprit, après avoir formé _l'homme blanc_,
perfectionna son oeuvre en créant l'homme _rouge_!...» Il est de fait
qu'ils sont grands, bien conformés, mais les _enfants de l'Ouest_[221],
les _Hugers_[222] américains, n'ont rien à leur envier sous ce rapport:
le docteur allemand (mon ami) dit que _Plinus_ parle d'un pays
montagneux qui produit des éléphants[223]. Tranquilles sur leurs peaux
d'ours, lorsque la chasse ou la guerre ne les excite pas, les sauvages
semblent être sans passions comme sans désirs, et leur esprit aussi vide
d'idées que s'ils étaient plongés dans le plus profond sommeil; ils
affectent de paraître imperturbables. Cher Charles, ici tu comprendrais
ce philosophe à qui l'on vient apprendre que sa maison est en proie aux
flammes, et qui répond: «Allez le dire à ma femme, je ne me mêle pas des
affaires du ménage[224].» Souvent les guerriers me font dire par
l'interprète, Daniel Boon: «Ah! mon frère, tu ne connaîtras jamais comme
nous le bonheur de ne penser à rien et de ne pas travailler?... Après le
sommeil, c'est ce qu'il y a de plus délicieux.» Ma foi, ces gens-là ont
raison; diabolique industrie! maudite rage de travailler, au lieu de
chômer les saints, et de sommeiller sur le bord de nos fleuves en
disputant de paresse avec leurs ondes! «La plupart des arts, dit
Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent; ils obligent de
s'asseoir à l'ombre ou auprès du feu; on n'a de temps ni pour ses amis
ni pour la république...» Ici, cher Charles, peu de propriétaires ayant
pignon sur rue, et si on leur disait comme l'ange à Mathusalem:
«Lève-toi et bâtis une maison, car tu vivras encore cinq cents ans,» ils
répondraient avec l'illustre patriarche: «Si je ne dois vivre que cinq
cents ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison;
je veux dormir à l'air comme j'ai toujours eu coutume de faire...» Ainsi
font les sauvages, ayant biens et chevanches... ils se croient
certainement plus heureux que nous, ce qui prouve que le bonheur peut
habiter sous l'écorce comme sous les lambris. Nous, hommes blancs, nous
_respirons_ mais nous ne _vivons_ pas; le sauvage seul jouit de la vie;
au fait, les stoïciens ne disaient-ils pas que le souverain bien
était... l'_ataraxie_? Et puis, pour boire de l'eau et coucher dehors,
on ne demande _congé_ à personne, ce me semble. Ici la doctrine
d'Épicure est en pleine vigueur; de quoi s'agit-il, au bout du compte?
du présent, de la réalité; ouvrir les yeux, voir ce qui est,
s'affranchir des maux corporels, des troubles de l'âme et se procurer
ainsi un état exempt de peine, voilà le bonheur, voilà la vraie
philosophie: le destin n'est-il pas responsable de son oeuvre?... Chez
les sauvages, peu de philosophes _doctimes_ et _pesants_; ils ne sont
pas gens à discuter sur l'_intérêt bien entendu_, le _matérialisme
atomistique_, l'_utilitairisme_ et l'_impératif cathégorique_... Que
craignent-ils, au bout du compte? comme les Gaulois... _la chute du
ciel_... Qu'on emploie le syllogisme, qu'on _décoche_ le savant
enthymème pour faire comprendre à de pareilles têtes la nécessité de
l'agriculture et de l'industrie; je vous donne toutes les figures de
Quintilien (comme dit Paul-Louis Courrier); faites feu à bout portant,
attaquez par l'antithèse, l'hypotypose et la catachrèse; dites-leur,
avec le sage Salomon:

                   *       *       *       *       *

Ce qu'est le vinaigre aux dents, et la fumée aux yeux, tel est le
paresseux à ceux qui l'ont envoyé...

                   *       *       *       *       *

Vous dormirez un peu, vous sommeillerez un peu; vous mettrez un peu vos
mains l'une dans l'autre pour vous reposer, et l'indigence viendra se
saisir de vous comme un homme qui marche à grands pas, et la pauvreté
s'emparera de vous comme un homme armé...

                   *       *       *       *       *

Celui qui laboure la terre sera rassasié de pain; mais celui qui aime
l'oisiveté sera dans une profonde indigence...

                   *       *       *       *       *

Où l'on travaille beaucoup, là est l'abondance; mais où l'on parle
beaucoup l'indigence se trouve souvent...

                   *       *       *       *       *

Les pensées d'un homme fort et laborieux produisent toujours
l'abondance, mais le paresseux est toujours pauvre...

                   *       *       *       *       *

Allez à la fourmi, paresseux que vous êtes; considérez sa conduite, et
apprenez à devenir sage...

Ou bien,

    Crains d'un lâche repos la fatigue accablante;
    Préfère à la mollesse une vie agissante.
    A trente ans tu diras, des plaisirs détrompé:
    L'homme le plus heureux, c'est le plus occupé...
    Tout travaille et se meut dans la nature entière;
    Le plus petit insecte agit dans la poussière.
    ... Le temps est un éclair pour le mortel actif:
    Le temps avec lourdeur pèse sur l'homme oisif.

                   *       *       *       *       *

    Vous serez étonné, quand vous serez au bout,
    De ne leur avoir rien persuadé du tout...

  [220] Job.

  [221] The Boys of the west: surnoms de nos compatriotes de l'Ouest.

  [222] Du mot anglais _huge_, qui signifie _grand_, _fort_.

  [223] Ipsa provincia, montuosa ab oriente, fert elephantos.

    (Pline. _Hist. nat._)

  [224] Anciennement, dans l'île de Java, si le feu prenait à quelque
    maison, les femmes étaient obligées de l'éteindre sans le secours
    des hommes, qui se tenaient sous les armes pour empêcher qu'on ne
    les volât!...

                   *       *       *       *       *

Mais préludez par un récit de combat, un trait de bravoure; on dresse
l'oreille aussitôt, l'alarme est au camp... tout s'émeut... on écoute...
on dévore vos paroles... c'est que les combats et la chasse font les
délices de ces peuples; toutes leurs facultés les servent
merveilleusement dans ces occasions. Sur un terrain sec, au milieu des
feuilles éparses et roulées par le vent, le sauvage reconnaît les traces
de l'ennemi; une branche rompue, et mille autres circonstances, sont
pour lui des indices qui ne le trompent jamais, ce n'est que par la
patience et l'habitude qu'on se familiarise avec cette partie
divinatoire de la chasse...

Parlons des docteurs. La connaissance des rites superstitieux fait toute
la science des jongleurs sauvages; comme ils sont les médiateurs entre
les hommes rouges et le Manitou, et possèdent toute la science des
nations qu'ils séduisent, ils jouissent d'un grand crédit; il faut se
tenir en garde contre leurs médecines, car il en résulte quelquefois
malheur et misère. Ils évoquent les esprits au son de leurs tambours; on
les respecte, on les craint, quelquefois on les aime... mais le plus
souvent on les hait... Partout, la ruse, quelque grossière qu'elle soit,
exploite la simplicité: Un africain, en proie aux chagrins, s'adresse
aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche[225]; il en reçoit un os de
poisson, un caillou, ou un petit morceau de suif orné de quelques plumes
de perroquet!... Pourquoi ces jongleurs chercheraient-ils plus d'art? Il
faut si peu de chose pour se jouer de l'esprit humain!...

  [225] _Fétiche_ ou _Totem_: nom qu'on donne aux différents objets du
    culte superstitieux des peuples sauvages.

D'autres sauvages, les Koriaks, par exemple, lorsqu'ils craignent
quelque calamité, immolent un chien, lui arrachent les intestins, les
attachent à deux perches plantées à quelque distance l'une de l'autre,
et passent religieusement entre elles. Les vaines terreurs dont ils
étaient agités se dissipent, quand ils ont eu le bonheur de se promener
entre les entrailles d'un pauvre animal, et la superstition qui les
remplit de craintes, offre elle-même des moyens faciles de les calmer...
Les docteurs rendent visite aux malades, qu'ils prétendent guérir à
l'aide de charmes et d'incantations; quoiqu'il en soit, ils se montrent
assez habiles jongleurs; ils s'enfoncent de longs couteaux dans la gorge
et répandent le sang à gros bouillons; ils s'insèrent des bâtons aigus
dans le nez, ou ils rejettent, par les narines, des osselets qu'ils
avaient avalés; d'autres percent leur langue d'un bâton ou se la font
couper pour en rejoindre ensuite les morceaux... Tu sais, cher Charles,
que la médecine, chez les Druides, était fondée uniquement sur la magie,
et que les herbes employées par eux n'étaient pas douées de grandes
vertus curatives. Mais leur recherche et leur préparation devaient être
accompagnées d'un cérémonial bizarre et de formules mystérieuses; ces
plantes étaient censées en tirer, du moins en grande partie, leurs
vertus salutaires. Ainsi il fallait cueillir le _samolus_ à jeun, de la
main gauche, sans le regarder, et le jeter dans les réservoirs où les
bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre les épizooties.

Le jongleur, chez les sauvages de l'Amérique septentrionale, est un
personnage très considéré; lorsque le pays est menacé de quelque fléau,
le prophète-docteur ou maître de la pluie est consulté. A l'époque des
grandes sécheresses, on lui fait des présents; il promet de la pluie,
les nuages doivent éclater et le ciel fondre tout en eau: tremblez,
hommes rouges! car des misérables qui vivent de votre crédulité se
vantent de troubler la nature entière!... L'âme, au dire des Indiens,
est une vapeur légère qui prend et conserve la forme du corps, et les
traits du visage après la mort; elle se livre, dans l'autre monde, à
toutes les jouissances innocentes qu'elle partageait avec le corps
pendant la vie... Ces plaisirs sont éternels et tels qu'Ossian les
décrit: Elles (les âmes) poursuivent les daims formés par des vapeurs,
et tendent leur arc aérien; elles aiment encore les plaisirs de leur
jeunesse et montent les vents avec joie[226]. C'est une âme qui tient
beaucoup de la nature corporelle; elle a besoin d'arcs, de flèches, de
troupeaux, et fait dans l'autre monde à peu près ce qu'elle faisait dans
celui-ci... Les habitants de Formose croient à un enfer, mais c'est pour
punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons, ou qui ont
agi sans consulter le chant des oiseaux; ceux qui ont porté des
vêtements de toile et non de soie ou qui ont mangé des huîtres sont
également punis aux enfers... Ces pauvres peuples, occupés de vaines
superstitions, frappés des contes effrayants qui font le sujet ordinaire
de leurs entretiens, sont dupes des ridicules épouvantails que leur
imagination enfante sans cesse; ils ont des visions pendant la nuit; ils
voient, dans les bois, se former et se dissiper devant eux d'horribles
fantômes; ils ont à lutter contre des puissances terrestres et
infernales: les docteurs-jongleurs se rendent facilement maîtres de ces
âmes faibles... Notre arrivée ici, mon cher Charles, fut une bonne
affaire pour les sauvages qui en eurent la joie qu'on peut croire; ils
ont un grand nombre de maximes qu'ils répètent à tout venant, par
exemple celle-ci: «On ne quitte pas son pays pour _recevoir_ mais pour
_donner_ des présents...» Le chef nous reçut debout, entouré de ses
officiers; on dit ces derniers les _hommes influents_ de la tribu, bien
qu'ils n'aient pas, _dans un pot, autant de farine qu'on en peut prendre
avec les trois doigts_; ils étaient là, _le chapeau à la main et se
tenant sur leurs membres_... On offrit des siéges (des crânes de
boeufs!), on alluma le feu du conseil, et on fuma la pipe d'amitié;
force nous fut d'essuyer tout au long l'énumération des bonnes qualités
de chacun des guerriers présents. Cette réunion d'hommes presque nus, si
féroces à la guerre, si implacables dans l'assouvissement de leur
vengeance, et maintenant si doux et si tranquilles dans leur village,
offrait un spectacle imposant. Les enfants sautaient de joie et
exprimaient, à leur manière, le bonheur qu'ils éprouvaient de nous voir,
le Sagamore (chef) nous conseilla d'adopter sa coiffure (une tête de
cerf ornée de son panache), nous nous excusâmes; on nous demanda nos
raisons!... Parole d'honneur, le monde devient curieux, et l'on fait,
aujourd'hui, des questions qui ne se faisaient pas autrefois!...

  [226] They pursue deer formed of clouds, and bend their airy bow; they
    still love the sports of their youth, and mount the winds with
    joy...

    «Sur le bord étroit de cette fosse couraient des centaures armés de
    flèches comme ils avaient coutume de l'être sur la terre quand ils
    se livraient à l'exercice de la chasse... Ils s'arrêtèrent en nous
    voyant descendre; trois d'entre eux s'écartèrent de la troupe, armés
    de leurs arcs, et de leurs flèches qu'ils avaient préparés à
    l'avance.

    (Dante. _Enfer_, ch. XII.)

Les sauvages font grand cas d'un bon estomac, d'une excellente paire de
jambes et des cinq sens de nature. Ce sont les plus imprévoyants des
mortels[227]; ils consomment dans un repas une prodigieuse quantité de
nourriture; la cuisine d'Alcinoüs n'y suffirait point... Prêcher la
sobriété à des gens qui sont dans l'abondance, ce sont injonctions
incommodes et de difficile observance... On ne pourrait leur faire
comprendre qu'il est sage de réserver quelques provisions pour le
lendemain, «_On chassera_» est leur seule réponse. Le Sagamore (chef)
m'invita à dîner: «Attila vous convie au banquet qui doit avoir lieu
vers la neuvième heure du jour.» J'acceptai; Voltaire dit qu'il faut
être poli et ne point refuser un dîner où l'on est prié parce que la
chair est mauvaise... Le mets favori des insulaires que j'ai visités
consiste en poissons qu'on laisse longtemps pourrir; quand on ouvre la
fosse où ils ont été déposés, on ne trouve qu'une pâte que l'on retire
avec des cuillers. L'étranger ne peut supporter l'odeur infecte de cette
affreuse marmelade, mais aucun mets ne flatte plus le palais d'un
Polynésien.

  [227] Un Caraïbe vendait, le matin, son lit de coton, et venait
    pleurer pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin
    pour la nuit prochaine.

Chaque peuple a sa manière de recevoir les étrangers. Un navigateur
reçut un singulier hommage aux îles Kazegut. Il traitait un seigneur
africain à son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq
insulaires dont l'un, étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en
tenant un coq d'une main et un couteau de l'autre. Il se mit à genoux
devant le navigateur sans prononcer un seul mot; il se leva ensuite, et
se retournant vers l'Est, il coupa la gorge du coq; il se remit à
genoux, et fit tomber quelques gouttes de sang sur les pieds de
l'amiral... Il alla répéter cette cérémonie au pied du grand mât et de
la pompe, et présenta ensuite le coq au navigateur qui lui demanda
l'explication de cette conduite; l'insulaire répondit que les habitants
de son pays regardaient les blancs comme les dieux de la mer, et que le
mât était une divinité qui faisait mouvoir le vaisseau; quant à la
pompe, ils la considéraient comme quelque chose d'extraordinaire,
puisqu'elle faisait monter l'eau dont la propriété naturelle était de
descendre... Le capitaine Philips fut bien accueilli par les Africains;
les nobles ou _Rabaschirs_ le reçurent à la porte du palais du roi et le
saluèrent à la mode ordinaire du pays, c'est-à-dire en faisant _claquer_
d'abord leurs doigts, et lui serrant ensuite la main avec beaucoup
d'amitié... Les habitants de Calicut secouaient une éponge trempée dans
une fontaine sur les étrangers qui leur rendent visite, et leur
donnaient ensuite de la cendre... Ce qui voulait dire: «Sois le bien
venu, prends place auprès du feu, et bois si tu as soif; nous
pourvoierons à tous tes besoins.»

Les peuples sauvages sont très hospitaliers; quand ils voyagent, un
cheval, des habits, des armes composent tout leur bagage; s'ils
découvrent dans le désert, la tente d'un inconnu, ils sont contents;
c'est la demeure d'un frère, d'un ami, qui partagera avec eux tout ce
qu'il possède... Je fus exact au rendez-vous; la modestie, cher Charles,
défend à ma sincérité de te dire l'excès de considération qu'on eut pour
moi... Je ne te décrirai pas la salle du festin (la maison d'Antenor
avait une peau de léopard suspendue à la porte, signal pour avertir les
Grecs de respecter cet asyle)... Les guerriers étaient majestueusement
accroupis, et fumaient leur pipe avec le grave cérémonial si cher aux
Indiens. Au premier abord, je fus un peu déconcerté par la taciturnité
de mes hôtes, mais peu à peu ils se montrèrent affables; le chef surtout
est un bon vivant, le plus sociable des hommes. Il avait nom (_esquisito
nombre_) Hoschegaseugah; J'entrai dans la salle du festin; on y
fricassait, on se ruait en cuisine; Les convives firent cercle autour
d'une marmite qui bouillait au milieu de la chaume enfumée; je crus
d'abord qu'il s'agissait de quelque manoeuvre cabalistique... nenni!...
c'était un mets rare qu'on me réservait... une citrouille bouillie!!!...
Mon hôte me mit en main une baguette empennée, vulgairement appelée
flèche, et je fus invité à _travailler_ pour mon propre compte,... je te
laisse à penser quelle fête!!... Quand un habitant du Kamchatka traite
un de ses amis, il prend lui-même un gros morceau de lard, le lui
enfonce dans la bouche, et coupe ce qui n'y peut entrer... c'est une des
grandes politesses du pays. Enfin, repu comme un boa, je jetai des
regards furtifs autour de moi, bien décidé à ne pas laisser échapper
l'occasion de faire une honorable et silencieuse retraite; mais point de
mouvement rétrograde possible; il fallut prendre l'écuelle aux dents, et
faire paroli à une dizaine de convives bien endentés, ayant tous un
appétit proportionné à la quantité de mets qu'il s'agissait d'absorber.
On fuma ensuite; jamais les sauvages ne prennent le calumet sans en
offrir les prémices au Grand-Esprit, ou à ses Manitous (esprits de
second ordre, êtres intermédiaires entre les hommes et la divinité).
Mais parlons des femmes sauvages. Les _squaws_ déploient plus de
vivacité que les hommes; cependant elles partagent les malheurs de
l'asservissement auquel le beau sexe est condamné chez la plupart des
peuples où la civilisation est imparfaite... Les hommes considèrent
l'agriculture comme une occupation vile, parce qu'il leur faut des
dangers pour ennoblir leurs travaux... Lorsque rien ne les force au
mouvement, ils restent assis auprès du feu, et écoutent les histoires
merveilleuses de leurs conteurs... Ce sont les Germains de Tacite.
«Lorsqu'ils ne sont point à la guerre, ils chassent quelquefois, et le
plus souvent, ils restent oisifs, car ils aiment à dormir et à manger
(_dediti somno ciboque_)... Les plus braves et les plus belliqueux ne
font rien, laissant la conduite de leur famille, de leur maison et de
leurs champs, aux femmes et aux vieillards, aux plus faibles de leurs
parents; ils vivent en quelque sorte engourdis, et c'est un étrange
contraste de leur nature, que ces mêmes hommes aiment ainsi la paresse,
et haïssent le repos.»[228]

  [228] Tacite. De moribus Germanorum.

... Quand les femmes crient famine, les hommes courent les bois,
poursuivent les bêtes fauves, traversent, dans de frêles canots, des
torrents dangereux, gravissent les sommets escarpés, couchent sur la
neige, endurent la faim, la soif, l'insomnie, et s'exposent à mille
dangers pour pourvoir aux besoins de leurs familles... Les femmes
restent au village, cultivent la terre, préparent les mets, tannent les
peaux, nourrissent les enfants, leur enseignent à tirer de l'arc, à
nager... Elles doivent aussi remarquer avec soin ce qui se passe aux
conseils, et l'apprendre par tradition à leurs enfants; elles conservent
le souvenir des hauts faits de leurs pères, et des traités qui ont été
conclus cent ans auparavant... Les sauvages ne donnent point à leurs
femmes ces marques de tendresse qui sont en usage en Europe; mais cette
indifférence, dit Thomas Jefferson[229], est l'effet de leurs moeurs, et
non d'aucun vice de leur nature; ils ne connaissent qu'une passion,
celle de la guerre; la guerre est, chez eux, le chemin de la gloire dans
l'opinion des hommes, et c'est par la guerre qu'ils obtiennent
l'admiration des femmes; c'est là le but de toute leur éducation; leurs
exploits ne servent qu'à convaincre leurs parents, leurs amis, et le
conseil de leur nation, qu'ils méritent d'être admis au nombre des
guerriers... Parmi eux, un guerrier célèbre est plus souvent courtisé
par les femmes, qu'il n'a besoin de leur faire sa cour; et recevoir
leurs avances est une gloire que les plus braves ambitionnent.
L'histoire de Booz et de Ruth se renouvelle souvent ici. Les larmes,
réelles ou affectées, ne manquent pas aux sauvages, aucun peuple ne
pourrait lutter avec eux, s'il s'agissait de pleurer _abondamment_ et
_amèrement_ la perte d'un parent ou d'un ami; ils vont même, à des
époques fixes, hurler et se lamenter sur la tombe des défunts. Nous
entendons souvent des gémissements au point du jour, dans les environs
du village; ces cris proviennent de quelque hutte, dont les habitants
pleurent un parent tué à la guerre... il y a cinquante ans!... Je vis
une jeune veuve, mon cher Charles, qui trois jours après avoir perdu son
chasseur (mari) se pressait d'user pour ainsi dire son deuil, en
s'arrachant les cheveux; elle faisait couler ses larmes abondamment,
afin qu'elle pût éprouver une grande douleur en un court espace de temps
et épouser... le soir même... un jeune guerrier qu'elle aimait!...[230]
Les peuples sauvages ont de singulières coutumes, n'est-ce pas?... Au
Brésil, par exemple, un _écart_ de la raison avait établi que le mari se
coucherait à la place de sa femme qui aurait donné un défenseur à la
patrie; et qu'il recevrait, là, les visites de ses parents et amis: on
le traitait, on l'_alimentait_, comme si c'eût été lui qui fût
accouché... O moeurs!...

  [229] Notes on Virginia.

  [230] Chez les Hottentots, une veuve qui se remarie est obligée de se
    couper la jointure du petit doigt, et de continuer la même opération
    aux doigts suivants, chaque fois qu'elle contracte de nouveaux
    liens.

Quant aux mariages, la première démarche que fait un jeune guerrier,
c'est de présenter à la fille qu'il voudrait épouser, un tison enflammé;
si elle souffle dessus, c'est lui faire entendre qu'elle ne désapprouve
pas sa démarche, et qu'il peut espérer; alors il entonne son chant de
guerre, c'est-à-dire, il fait, en chantant, le récit de ses prouesses,
des dangers qu'il a courus, des chevelures qu'il a enlevées. «Voilà mon
tison, dit-il, à la fille qu'il aime; je l'ai pris de mon feu, et non de
celui d'un autre. Ouvre la bouche, souffles-y l'_haleine du
consentement_, tu me rendras content. Tu baisses les yeux?... je
continue. Pour te convaincre que je suis un brave, regarde le manche de
ce _tomahawck_; voilà les marques de sept chevelures sanglantes. Mais
si, comme un nuage noir et épais, qui tout à coup obscurcit la lumière
du soleil, le doute venait voiler ton esprit, suis moi, je te les
montrerai. Tu y verras aussi de la viande fumée, du poisson grillé, et
des peaux d'ours. Veux-tu avoir pour mari, un guerrier? prends-moi: j'en
vaux bien un autre. Veux-tu un chasseur infatigable? prends moi, tu
verras si jamais la faim vient frapper à ta porte. Si l'eau des nuages,
ou le froid de l'hiver entrent dans ton wigwham (hutte), je saurai bien
les en chasser; l'écorce de bouleau ne manque pas dans les bois, et
voilà mes dix doigts. Quant à ta chaudière, elle sera toujours pleine,
et ton feu bien allumé... Tu ne dis rien?... je m'arrête. Puis-je
revenir encore te présenter mon tison?...--Oui...»

Rien n'excite plus l'admiration des squaws, et ne les conduit plus
promptement à l'amour; voilà pourquoi, les jeunes gens, avant de
présenter le tison enflammé, ont un si grand désir de se distinguer:
«Dites moi, madame, qui faut il que je tue pour vous faire ma cour?»

Les préliminaires de mariage chez les habitants du Kamchatka, sont
bizarres; le Kamchadale choisit ordinairement son épouse dans une
famille voisine; il se rend chez sa maîtresse et sollicite le bonheur de
travailler pour ses parents; il s'étudie à leur montrer son zèle, sa
diligence et son adresse; telles étaient les moeurs patriarchales; Jacob
servit sept ans pour mériter Rachel. Si l'amant déplaît, il perd ses
peines... mais s'il est agréé, il obtient la faveur de _toucher_ sa
maîtresse; c'est en quoi consiste la difficulté, _that's the rub_,...
comme dit Hamlet. Ses efforts sont quelquefois inutiles; en effet, dès
qu'on lui accorde la permission de toucher sa Dulcinée, celle-ci est
mise sous la garde de toutes les femmes de l'habitation. Les sévères
duègnes ne la quittent plus d'un instant; plus l'amant est habile à
poursuivre sa fiancée, plus elles sont alertes à le repousser;
d'ailleurs la fille, qui n'est jamais seule, pousse des cris dès qu'elle
l'aperçoit; les femmes accourent, se jettent sur lui, le saisissent par
les cheveux, le mordent et l'égratignent; au lieu de la victoire qu'il
espérait, il ne remporte que des meurtrissures. Cette comédie dure
souvent des années entières: _Point de franche lipée, tout à la pointe
de l'épée_... Maltraité, battu, l'amant est longtemps à se rétablir, et
ne guérit que pour livrer de nouveaux assauts et essuyer de nouvelles
défaites; quelquefois, après sept années de tentatives toujours
renouvelées et toujours malheureuses, il se fait jeter par les fenêtres.

Les ouvertures et les propositions de mariage, chez les Hottentots, sont
l'office du père ou du plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au
plus proche parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée,
à moins qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement.
Si la jeune _personne_ n'a aucune inclination pour le mari qu'on lui
propose, il ne lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui,
c'est de lui faire une visite, les parents étant présents (ante ora
parentum); pendant cette visite, les deux amants se _pincent_, se
_chatouillent_ et se _fouettent_! (O moeurs!...) La jeune fille devient
libre si elle résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme
l'emporte, comme il arrive presque toujours, elle est obligée de
l'épouser.

Bien que les sauvages affectent de n'avoir point de jalousie, ils ne
laissent pas d'y être extrêmement sensibles. Un guerrier indien,
mécontent de sa femme, dissimula son ressentiment et la mena à la chasse
comme il en avait l'habitude. L'année était bonne, le gibier abondait.
Le mari, quoique bon chasseur, prétendait ne pouvoir rien trouver, et
alléguait pour raison qu'il fallait qu'on eût jeté quelque sort sur lui.
La femme cria famine; le mari lui dit qu'il avait eu un songe, et que le
Manitou lui avait ordonné de traiter sa femme en esclave. Celle-ci, qui
croyait qu'on pouvait éluder ce songe (ce qu'ils font parfois), supplia
son mari de l'accomplir. Il n'y manqua pas. Dès la nuit suivante, il
attaqua sa propre cabane comme l'eût fait un ennemi, s'empara de sa
femme, la lia à un arbre, alluma un grand feu et fit rougir des fers
pour la torturer; mais loin d'en rester là, il lui reprocha ses
infidélités, vraies ou prétendues, et la brûla à petit feu. Le frère de
la femme arriva sur ces entrefaites, et tua le féroce mari; mais sa
soeur était dans un état si désespérant, qu'il crut devoir abréger ses
souffrances; il la poignarda, lui rendit les derniers devoirs, et reprit
la route du village, où il fit le récit de cette triste aventure.

Chez ces peuples, les choses ne se passent pas précisément comme chez
nous. Au Kamchatka (j'admire le code moral de ce pays), au Kamchatka,
l'époux outragé (je veux parler de l'_outrage_ par excellence; le curé
de Meudon, Rabelais, eût rendu la _chose_ par un seul mot), l'époux
outragé, dis-je, cherche à se venger sur l'amant de sa femme; il le
provoque en duel (duel _singulier_!), les deux champions se dépouillent
de leurs habits. L'agresseur (au Kamchatka, c'est le mari!), l'agresseur
laisse à son adversaire l'_avantage_ de porter les premiers coups;
l'honneur le veut ainsi dans ce pays-là; le mari tend donc le dos, se
courbe et reçoit sur l'échine trois coups d'un fort bâton, ou plutôt
d'une espèce de massue de la grosseur du bras. Il prend le bâton à son
tour, et non moins animé par la douleur qu'irrité de l'affront qu'il a
reçu, il donne le même nombre de coups à son ennemi; ainsi
l'offenseur... _heureux_... et le _malheureux_ offensé frappe et est
frappé alternativement jusqu'à trois fois; il arrive souvent que l'un
des combattants reste sur la place. Si, cependant, l'on préfère son dos
à son honneur et à sa gloire, on peut transiger avec l'époux offensé,
mais c'est lui qui dicte les conditions; il demande ordinairement des
habits, des pelleteries, des provisions de bouche (des provisions de
bouche!!!) et autres choses semblables... Dans les pays civilisés, on
n'en est pas quitte à si bon marché; les maris sont exigeants; outre les
coups de bâton, on paie toujours bien cher des succès de ce genre...
C'est juste, après tout: «Buvez l'eau de votre citerne et des ruisseaux
de votre fontaine,» nous dit le sage Salomon[231].

  [231] Bible. _Proverbes de Salomon_, chap. V, § 2 (Qu'on doit
    s'attacher à sa femme).

    Cependant Juvénal dit quelque part que «l'on a vu souvent des liens
    mal noués et près de se dissoudre, resserrés par un robuste
    médiateur.»... L'illustre latin n'entendait pas précisément une
    médiation dans le genre de celle de M. Robert dans la comédie de
    Molière.

Mais terminons ici cette lettre déjà bien longue... Cher Charles, si
jamais tu portes ta peau d'ours vers l'Orégon, tu passeras par le
village de Wilhemette; avant d'y allumer ton feu, informe-toi de la
cabane d'Achille Bonvouloir; tu trouveras un abri sous son _écorce_ pour
y reposer tes _os_; cependant rassure-toi, ami; le Français sera
intrépide voyageur, mais qu'on ne lui enlève pas l'espoir de revoir la
mère-patrie... Adieu, cher Charles; puisse Manitou, le Grand-Esprit, te
souffler un bon vent et de bonnes pensées; puisses-tu, dans tes voyages,
trouver, tous les soirs, un abri pour ton canot, du bois pour allumer
ton feu et (si le gibier est rare) du poisson pour te nourrir. Qu'à ton
retour chez toi, la santé, tes parents et tes amis te prennent
cordialement par la main.

Telles sont mes paroles que je confirme par trois tailles sur l'écorce
du sycomore qui m'abrite.

Adieu.

_Forget me not._



CONCLUSION.


Dès la première aube du jour, Daniel Boon, le docteur Hiersac et le
Natchez Whip-Poor-Will étaient sur pieds; après avoir fait leurs
préparatifs de départ, les trois amis se rendirent auprès des pionniers
pour leur faire leurs adieux; chacun eût voulu pouvoir retarder le
moment de la séparation...

--Oui, mes amis,--dit Daniel Boon aux pionniers rassemblés autour de
lui,--nous sommes peut-être le peuple destiné à opérer la révolution la
plus consolante pour l'humanité; la folie des conquêtes passera; le
commerce sera plus respecté qu'il ne l'a été jusqu'ici; il sera le
destructeur des préjugés et le soutien de l'agriculture... Peut être
achèterez-vous, par de grandes fatigues, le bonheur des générations
futures; c'est le seul espoir qui puisse vous les faire supporter avec
courage. Vos enfants, fiers à leur tour, des vertus et de la gloire de
leurs pères, devront à votre mémoire de transmettre sans altération, à
leurs neveux, les libertés et l'indépendance nationales conquises par
tant de constance et d'héroïsme... Mes amis, celui-là seul qui saurait
lire dans l'avenir, pourrait signaler les obstacles, peut-être même les
orages qui vous attendent; l'existence des États (comme celle des
hommes) n'est qu'une lutte perpétuelle... Mais encore quelques années,
et les populations pourront se compter par milliers dans ces régions où
l'on ne voit aujourd'hui que des animaux sauvages... Adieu, mes amis;
n'oubliez jamais que vous êtes Américains; les ennemis de nos
institutions feront de grands efforts pour vous égarer, mais
rappelez-vous qu'un gouvernement paternel veille sur vous, et que votre
cause est celle de tout un peuple qui s'intéresse à votre prospérité...
Amérique, tes destinées sont grandes!... tu ne sens pas encore tes
forces! tu ne connais pas encore les faveurs que la fortune doit te
prodiguer! Gouvernée par de sages lois, ta prospérité étonnera le
monde!... J'ignore les desseins de la Providence; mais nos neveux
verront de grandes choses!... Un jour, debout sur les pics des
Monts-Rocheux, ils salueront le radieux soleil d'Orient, et, tendant la
main à la France qui vit leurs pères au berceau, ils s'écrieront: «Eh
bien! sommes-nous toujours dignes de vous?...» Adieu, mes amis, adieu;
peut-être vous reverrai-je encore...»

Les pionniers étaient émus jusqu'aux larmes. Daniel Boon, le vieux
docteur canadien et le Natchez montèrent à cheval et partirent; on les
suivit longtemps des yeux; les dames agitaient leurs mouchoirs, et les
hommes leurs bonnets de peau... Enfin les trois amis disparurent
derrière les collines.

                   *       *       *       *       *

Daniel Boon mourut peu de temps après son arrivée sur les bords du
fleuve Missoury. Le vieux docteur canadien revit le beau pays de France.
Quant au Natchez Whip-Poor-Will, privé de son unique ami, il renonça à
la vie sauvage, se retira dans l'État de New-York et fut adopté dans la
tribu des _Tuscarooras_; il embrassa la religion chrétienne et devint un
zélé propagateur de la foi parmi ses frères... Nous le rencontrerons
encore...



TABLE DES MATIÈRES.

  Préface                                          I
  Dédicace                                         j
  Chapitre premier.--Le Wigwham des trois amis     7
     --      II.   --Le Camp d'Aaron              45
     --     III.   --L'Enfant du Nantucket        81
     --      IV.   --La Prairie                  115
     --       V.   --Le Combat des reptiles      157
     --      VI.   --Le Bivouac                  183
     --     VII.   --Les Pléiades                255
     --    VIII.   --La Panthère                 295
     --      IX.   --Le Conseil des Sachems      321
     --       X.   --La Bataille sans larmes     349
     --      XI.   --Le Torrero                  363
     --     XII.   --Hail Columbia!              383
  Conclusion                                     425


Paris.--Impr. de LACOUR, rue St.-Hyacinthe-St.-Michel, 33.





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