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Title: L'imitation de Jésus-Christ - Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
Author: Various
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'imitation de Jésus-Christ - Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre" ***

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L'IMITATION

DE

JÉSUS-CHRIST,

TRADUCTION NOUVELLE

AVEC DES

RÉFLEXIONS À LA FIN DE CHAQUE CHAPITRE,

PAR M. L'ABBÉ

F. DE LAMENNAIS;

Suivie de la Messe tirée de Fénelon et des Vêpres du Dimanche.

XLIIIe Édition.

PARIS.

ANCIENNE MAISON SAGNIER ET BRAY.

AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

RUE DES SAINTS-PÈRES, 66.

1859



Ouvrages du même Auteur:



  L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST, traduction nouvelle, avec des réflexions
    à la fin de chaque chapitre; suivie de la MESSE tirée de Fénelon et
    des Vêpres du Dimanche. 1 vol. in-32 diamant.                  2 fr.

  --MÊME OUVRAGE, in-32 raisin, papier vélin glacé.             2 fr. 50

  --_Idem_, in-18, papier ordinaire.                            2 fr. 50

  --_Idem_, grand in-18, papier vélin glacé.                    3 fr. 50

  --_Idem_, grand in-8º, papier Jésus vélin glacé, orné de 4
    magnifiques gravures sur acier.                               12 fr.


  JOURNÉE DU CHRÉTIEN, ou moyen de se sanctifier au milieu du monde.
    1 vol. in-32.                                                  2 fr.

  --MÊME OUVRAGE, grand in-32, papier vélin glacé.                 3 fr.

  --_Idem_, in-18, papier ordinaire.                            2 fr. 50

  --_Idem_, grand in-18, papier vélin glacé.                    3 fr. 50


  LE GUIDE DE LA JEUNESSE. 1 vol. in-18.                           1 fr.

  --MÊME OUVRAGE, gr. in-18, pap. vél. gl.                      1 fr. 50

    SOMMAIRE: Dangers du monde dans le premier âge.--De la vraie fin de
    l'homme.--De la fidélité aux devoirs.--De la confession.--De la
    communion.--De la dévotion à la sainte Vierge, aux saints Patrons et
    aux Saints Anges.--Messe, Vêpres du Dimanche.


  GUIDE SPIRITUEL, ou le _Miroir des âmes religieuses_, par le V. LOUIS
    DE BLOIS; traduit du latin et précédé d'une Introduction. Ouvrage
    suivi des _Maximes spirituelles_ de saint Jean-de-la-Croix. 1 vol.
    in-30.                                                         80 c.



[Illustration]

H. Lazerges del.  A. Leroy sc.

LAISSEZ LÀ CE MISÉRABLE MONDE, ET VOTRE COEUR TROUVERA LE REPOS.

Imit. Livre II.



AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.


Les personnes qui recherchent avec une préférence fondée sur le mérite
incontestable de la traduction et surtout des Réflexions, l'_Imitation
de Jésus-Christ_ de M. l'abbé de Lamennais, sont induites en erreur,
lorsqu'on leur présente comme enrichie de ces Réflexions la traduction
qui a paru sous le nom de M. de Genoude. Ce qui a pu accréditer cette
erreur, c'est que M. de Lamennais a donné en effet des Réflexions pour
quatre ou cinq chapitres de cette traduction, lorsqu'elle a été publiée
par les éditeurs de la _Bibliothèque des Dames chrétiennes_.



PRÉFACE.

Décembre 1824.


On ne connaît point l'auteur de l'_Imitation_. Les uns l'attribuent à
Thomas A-Kempis, les autres à l'abbé Gersen: et cette diversité
d'opinions a été la source de longues controverses, selon nous assez
inutiles. Mais il n'est point d'objet frivole pour la curiosité humaine.
On a fait des recherches immenses pour découvrir le nom d'un pauvre
solitaire du treizième siècle. Qu'est-il résulté de tant de travaux? Le
solitaire est demeuré inconnu, et l'heureuse obscurité où s'écoula sa
vie a protégé son humilité contre notre vaine science.

Au reste, si l'on se divise sur l'auteur, tout le monde est d'accord sur
l'ouvrage, _le plus beau_, dit Fontenelle, _qui soit parti de la main
des hommes, puisque l'Évangile n'en vient pas_. Il y a, en effet,
quelque chose de céleste dans la simplicité de ce livre prodigieux. On
croirait presque qu'un de ces purs esprits qui voient Dieu face à face
soit venu nous expliquer sa parole, et nous révéler ses secrets. On est
ému profondément à l'aspect de cette douce lumière, qui nourrit l'âme et
la fortifie, et l'échauffe sans la troubler. C'est ainsi qu'après avoir
entendu Jésus-Christ lui-même, les disciples d'Emmaüs se disaient l'un à
l'autre: _Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous,
lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les
Écritures[1]?_

  [1] Luc., XXIV, 32.

On a dit que l'_Imitation_ était le livre des parfaits: elle ne laisse
pas néanmoins d'être utile à ceux qui commencent. Nulle part on ne
trouvera une plus profonde connaissance de l'homme, de ses
contradictions, de ses faiblesses, des plus secrets mouvements de son
coeur. Mais l'auteur ne se borne pas à nous montrer nos misères; il en
indique le remède, il nous le fait goûter; et c'est un des caractères
qui distinguent les écrivains ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci
ne savent guère que sonder la plaie de notre nature; ils nous effraient
de nous-mêmes, et affaiblissent l'espérance de tout ce qu'ils ôtent à
l'orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous
relever; et, plaçant dans le Ciel notre point d'appui, ils nous
apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre
impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont appelés.

De là ce calme ravissant, cette paix inexprimable qu'on éprouve en
lisant leurs écrits avec une foi docile et un humble amour. Il semble
que les bruits de la terre s'éteignent autour de nous. Alors, au milieu
d'un grand silence, on n'entend plus qu'une seule voix, qui parle du
sauveur Jésus, et nous attire à lui comme par un charme irrésistible.
L'âme transportée aspire au moment où se consommera son union avec le
céleste Époux. _Et l'esprit et l'épouse disent: Venez. Et que celui qui
écoute, dise: Venez. Oui, je viens, je me hâte de venir. Ainsi soit-il!
Venez, Seigneur Jésus_[2].

  [2] Apoc., XXII, 17 et 20.

Que sont les plaisirs du monde près de ces joies inénarrables de la foi?
Comment peut-on sacrifier le seul vrai bonheur à quelques instants
d'ivresse, bientôt suivis de longs regrets et d'un amer dégoût? Oh! _si
vous connaissiez le don de Dieu, si vous saviez quel est celui qui vous
appelle_[3], qui vous presse de vous donner à lui, afin de se donner
lui-même à vous, avec quelle ardeur vous répondriez aux invitations de
son amour! _Venez donc, et goûtez combien le Seigneur est doux_[4]:
venez et vivez. Maintenant vous ne vivez pas, car ce n'est pas vivre que
d'être séparé de celui qui a dit: _Je suis la vérité et la vie_[5]. Mais
quand vous l'aurez connu, quand votre coeur fatigué se sera
délicieusement reposé sur le sien, il ne vous restera que cette parole:
_Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui_[6]. _J'ai trouvé celui qu'aime
mon âme: je l'ai saisi, et ne le laisserai point aller_[7].

  [3] Joan., IV, 10.

  [4] Ps. XXXIII, 9.

  [5] Joan., XIV, 6.

  [6] Cant., II, 16.

  [7] _Ibid._, III, 4.

Et vous qui souffrez, vous que le monde afflige, venez aussi, venez à
Jésus: il bénira vos larmes, il les essuiera de sa main compatissante.
Son âme est toute tendresse et commisération. _Il a porté nos
infirmités, et connu nos langueurs_[8]: il sait ce que c'est que
pleurer.

  [8] Is., LIII, 3 et 4.

L'_Imitation_ ne contient pas seulement des réflexions propres à toucher
l'âme, elle est encore remplie d'admirables conseils pour toutes les
circonstances de la vie. En quelque position qu'on se trouve, on ne la
lit jamais sans fruit. M. de La Harpe en est un exemple frappant;
écoutons-le parler lui-même.

«J'étais dans ma prison, seul, dans une petite chambre, et profondément
triste. Depuis quelques jours j'avais lu les Psaumes, l'Évangile et
quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà
j'étais rendu à la foi; je voyais une lumière nouvelle; mais elle
m'épouvantait et me consternait, en me montrant un abîme, celui de
quarante années d'égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède: rien
autour de moi qui m'offrît les secours de la religion. D'un autre côté,
ma vie était devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la
vérité céleste; et de l'autre, la mort, la mort que j'attendais tous les
jours, telle qu'on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur
l'échafaud pour consoler celui qui allait mourir; il n'y montait plus
que pour mourir lui-même. Plein de ces désolantes idées, mon coeur était
abattu, et s'adressait tout bas à Dieu que je venais de retrouver, et
qu'à peine connaissais-je encore. Je lui disais: Que dois-je faire? que
vais-je devenir? J'avais sur une table l'_Imitation_; et l'on m'avait
dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la réponse à mes
pensées. Je l'ouvre au hasard, et je tombe, en l'ouvrant, sur ces
paroles: _Me voici, mon fils! je viens à vous parce que vous m'avez
invoqué_. Je n'en lus pas davantage: l'impression subite que j'éprouvais
est au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de
la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de
larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles
entrecoupées. Je sentais mon coeur soulagé et dilaté, mais en même temps
comme prêt à se fendre. Assailli d'une foule d'idées et de sentiments,
je pleurai assez longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre
souvenir de cette situation, si ce n'est que c'est, sans aucune
comparaison, ce que mon coeur a jamais senti de plus violent et de plus
délicieux; et que ces mots, _Me voici, mon fils!_ ne cessaient de
retentir dans mon âme, et d'en ébranler puissamment toutes les
facultés.»

Que de grâces cachées renferme un livre dont un seul passage, aussi
court que simple, a pu toucher de la sorte une âme longtemps endurcie
par l'orgueil philosophique! Qu'on ne s'y trompe pas cependant: pour
produire ces vives et soudaines impressions, et même un effet vraiment
salutaire, l'_Imitation_ demande un Coeur préparé. On peut, jusqu'à un
certain point, en sentir le charme, on peut l'admirer, sans qu'il
résulte de cette stérile admiration aucun changement dans la volonté ni
dans la conduite. Rien n'est utile pour le salut que ce qui repose sur
l'humilité. Si vous n'êtes pas humble, ou si, au moins, vous ne désirez
pas le devenir, la parole de Dieu tombera sur votre âme comme la rosée
sur un sable aride. Ne croire que soi et n'aimer que soi est le
caractère de l'orgueil. Or, privé de foi et d'amour, de quel bien
l'homme est-il capable? À quoi lui peuvent servir les instructions les
plus solides, les plus pressantes exhortations? Tout se perd dans le
vide de son âme, ou se brise contre sa dureté. Humilions-nous, et la foi
et l'amour nous seront donnés: humilions-nous, et le salut sera le prix
de la victoire que nous remporterons sur l'orgueil. Quand le Sauveur
voulut montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ses disciples la voie du
Ciel, que fit-il? _Jésus appelant un petit enfant, le plaça au milieu
d'eux, et dit: En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez
et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le
royaume des Cieux_[9].

  [9] Matth., XVIII, 2 et 3.

                   *       *       *       *       *

_P. S._ On a cru qu'il serait utile de placer à la fin des chapitres de
l'_Imitation_ quelques _Réflexions_ qui en fussent comme le résumé.
Elles tiendront lieu des pratiques du P. GONNELIEU. Ces pratiques, qui
furent écrites dans un siècle où il y avait encore de la foi dans les
coeurs et de la simplicité dans les esprits, semblent être devenues
insuffisantes dans des temps malheureux où le _raisonnement_ a tout
attaqué et tout corrompu. On s'est néanmoins efforcé d'atteindre, par
des moyens différents, le même but que s'était proposé ce pieux
écrivain, en fixant l'attention sur les principaux préceptes ou sur les
plus importants conseils contenus dans chaque chapitre.

Nous finirons par un mot sur les principales traductions, faites dans
notre langue, du livre de l'_Imitation_.

La plus ancienne de celles qui méritent d'être citées a pour auteur le
chancelier de Marillac, et fut publiée en 1621. Cette traduction, qui se
rapproche plus qu'aucune autre du texte original, a, dans son vieux
langage, beaucoup de grâce et de naïveté: il est remarquable qu'elle n'a
été que rarement imitée par les traducteurs qui sont venus après.

En 1662 parut celle de M. Le Maistre de Saci: elle eut un grand succès.
Toutefois ce n'est le plus souvent qu'une paraphrase élégante du texte.
Le P. Lallemant, qui publia la sienne en 1740[10], et M. Beauzée, dont
la traduction fut imprimée en 1788, évitèrent ce défaut, mais laissèrent
encore beaucoup à désirer. Beauzée, correct, quelquefois même élégant,
manque de chaleur et d'onction; le P. Lallemant, avec plus de précision
que Saci et moins de sécheresse que Beauzée, est loin cependant d'avoir
fidèlement rendu le tour animé et plein de sentiment, l'expression
souvent si hardie et si pittoresque de l'original. Du reste, l'un et
l'autre s'emparèrent, sans scrupule, de tout ce qu'ils jugèrent bien
traduit par leurs devanciers.

  [10] Il avait alors quatre-vingts ans.

La traduction de Saci a été depuis revue et corrigée par l'abbé de La
Hogue, qui l'a fort améliorée, sans avoir cependant rien changé au
système de paraphrase adopté par ce traducteur.

Il nous reste à parler de la traduction qui, depuis un siècle, a été le
plus souvent réimprimée, et qui, sous le nom du P. Gonnelieu, auteur des
pratiques et des prières dont elle est constamment accompagnée, passe
pour la plus parfaite de toutes. _Habent sua fata libelli_; ce singulier
jugement que répète, à peu près dans les mêmes termes, chaque nouvel
éditeur de cette traduction, l'a rendue, en quelque sorte, l'objet d'un
respect religieux, qu'il semble bien hardi de vouloir essayer de
détruire. La vérité est cependant que le P. Gonnelieu n'a jamais traduit
l'_Imitation_; que cette traduction, depuis si longtemps honorée d'une
si grande faveur, est d'un libraire de Paris, nommé Jean Cusson, qui la
fit paraître pour la première fois en 1673; et que, bien qu'elle ait été
retouchée et corrigée par J.-B. Cusson, son fils, qui la publia de
nouveau en 1712[11], y joignant alors, pour la première fois, les
pratiques du P. Gonnelieu, elle n'est en effet qu'une continuelle et
faible copie de celle de Saci, et, à notre avis, la plus médiocre de
toutes les traductions que nous venons de citer[12].

  [11] Ces documents bibliographiques ont été puisés dans une
    dissertation très-savante et très-bien faite sur soixante
    traductions françaises de l'_Imitation_, publiée en 1812 par M. A.
    A. Barbier, bibliothécaire du Roi.

  [12] Tous les traducteurs de l'_Imitation_ n'ont cessé de se copier
    les uns les autres; et Saci est celui auquel on a le plus
    fréquemment emprunté. (_Voy._ la dissertation déjà citée.) Du reste,
    tel est le désordre qui règne dans les réimpressions continuelles
    que l'on fait de ce livre, que ces pratiques du P. Gonnelieu se
    trouvent, dans plusieurs éditions, à la suite des traductions de
    Beauzée, de Lallemant, etc.; et néanmoins, dans l'avertissement de
    l'éditeur, c'est toujours «_l'excellente traduction_ du P. Gonnelieu
    que l'on présente aux lecteurs, cette traduction qui surpasse toutes
    les autres _pour la fidélité et l'onction_.»

Quoique M. Genoude, surtout dans les deux premiers livres, les ait
quelquefois corrigées heureusement, peut-être laisse-t-il encore quelque
chose à désirer. Il nous a paru du moins qu'on pouvait, en conservant ce
qu'il y a de bon dans les traductions anciennes[13], essayer de
reproduire plus fidèlement quelques unes des beautés de l'_Imitation_.
En ce genre de travail, venir le dernier est un avantage: heureux si
nous avons su en profiter pour le bien des âmes, et si nous pouvons
ainsi avoir quelque petite part dans les fruits abondants que produit
tous les jours ce saint livre!

  [13] Le P. Lallemant justifie cette manière de traduire l'_Imitation_
    par une réflexion pleine de sens: «Il y a, dit-il à la fin de sa
    préface, dans l'_Imitation_, un nombre d'expressions si simples,
    qu'il n'est pas possible de les rendre bien en deux façons. On ne
    doit donc pas être surpris de trouver en cette traduction plusieurs
    versets exprimés de la même manière que dans les éditions
    précédentes. Il ne serait point juste de vouloir obliger un auteur
    de traduire moins bien un texte, pour s'éloigner de ceux qui ont
    saisi la seule bonne manière de le traduire.»



L'IMITATION

DE

JÉSUS-CHRIST.



LIVRE PREMIER.

AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTÉRIEURE.



CHAPITRE PREMIER.

Qu'il faut imiter JÉSUS-CHRIST, et mépriser toutes les vanités du monde.


1. _Celui qui me suit, ne marche point dans les ténèbres_, dit le
Seigneur[14]. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il
nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être
vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du coeur.

  [14] Joan., VIII, 12.

Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.

2. La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints; et
qui posséderait son esprit, y trouverait la manne cachée.

Mais il arrive que plusieurs, à force d'entendre l'Évangile n'en sont
que peu touchés, parce qu'ils n'ont point l'esprit de Jésus-Christ.

Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de
Jésus-Christ: appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.

3. Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous
n'êtes pas humbles, et que par là vous déplaisiez à la Trinité?

Certes les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint; mais
une vie pure rend cher à Dieu.

J'aime mieux sentir la componction, que d'en savoir la définition.

Quand vous sauriez toute la Bible et toutes les sentences des
philosophes, que vous servirait tout cela, sans la grâce et la charité?

_Vanité des vanités, et tout n'est que vanité_[15], hors aimer Dieu, et
le servir lui seul.

  [15] Eccl., I, 2.

La souveraine sagesse est de tendre au royaume du Ciel par le mépris du
monde.

4. Vanité donc, d'amasser des richesses périssables, et d'espérer en
elles.

Vanité, d'aspirer aux honneurs, et de s'élever à ce qu'il y a de plus
haut.

Vanité, de suivre les désirs de la chair, et de rechercher ce dont il
faudra bientôt être rigoureusement puni.

Vanité, de souhaiter une longue vie, et de ne pas se soucier de bien
vivre.

Vanité, de ne penser qu'à la vie présente, et de ne pas prévoir ce qui
la suivra.

Vanité, de s'attacher à ce qui passe si vite, et de ne se pas hâter vers
la joie qui ne finit point.

5. Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: _L'oeil n'est pas
rassasié de ce qu'il voit, ni l'oreille remplie de ce qu'elle
entend_[16].

  [16] Eccl., I, 8.

Appliquez-vous donc à détacher votre coeur de l'amour des choses
visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles.

Car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent leur âme, et
perdent la grâce de Dieu.


RÉFLEXION.

  Nous n'avons ici-bas qu'un intérêt, celui de notre salut[17], et nul
  ne peut être sauvé qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ[18]; la foi
  en sa parole, l'obéissance à ses commandements, l'imitation de ses
  vertus, voilà la vie, il n'y en a point d'autre: tout le reste est
  vanité, et j'ai vu, dit le Sage, que _l'homme n'a rien de plus de tous
  les travaux dont il se consume sous le soleil_[19]: richesses,
  plaisirs, grandeurs, qu'est-ce que cela, lorsqu'on jette le corps dans
  la fosse, et que l'âme s'en va dans son éternité? Pensez-y dès
  aujourd'hui, dès ce moment même, car, demain peut-être, il ne sera
  plus temps. Travaillez pendant que le jour luit: hâtez-vous d'amasser
  un trésor qui ne périsse point[20]: _la nuit vient où l'on ne peut
  rien faire_[21]. De stériles désirs ne vous sauveront pas: ce sont des
  oeuvres que Dieu veut. Or donc, imitez Jésus, si vous voulez vivre
  éternellement avec Jésus.

  [17] Luc., X, 42.

  [18] Act., IV, 12.

  [19] Eccl., I, 3.

  [20] Matth., VI, 20.

  [21] Joan., IX, 4.



CHAPITRE II.

Avoir d'humbles sentiments de soi-même.


1. Tout homme désire naturellement de savoir: mais la science sans la
crainte de Dieu, que vaut-elle?

Un humble paysan qui sert Dieu, est certainement fort au-dessus du
philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des
astres.

Celui qui se connaît bien, se méprise, et ne se plaît point aux louanges
des hommes.

Quand j'aurais toute la science du monde, si je n'ai pas la charité, à
quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes oeuvres?

2. Modérez le désir trop vif de savoir; on ne trouvera là qu'une grande
dissipation et une grande illusion.

Les savants sont bien aises de paraître et de passer pour habiles.

Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à
l'âme de connaître; et celui-là est bien insensé qui s'occupe d'autre
chose que de ce qui intéresse son salut.

La multitude des paroles ne rassasie point l'âme; mais une vie sainte et
une conscience pure donnent le repos du coeur et une grande confiance
près de Dieu.

3. Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous
n'en vivez pas plus saintement.

Quelque art et quelque science que vous possédiez, n'en tirez donc point
de vanité: craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été
données.

Si vous croyez beaucoup savoir, et savoir bien, souvenez-vous que c'est
peu de chose près de ce que vous ignorez.

_Ne vous élevez point en vous-même_[22]: avouez plutôt votre ignorance.

  [22] Rom., XI, 20.

Comment pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu'un, tandis qu'il y
en a tant de plus doctes que vous, et de plus instruits en la loi de
Dieu?

Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve? Aimez à
vivre inconnu et à n'être compté pour rien.

4. La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte
et le mépris de soi-même.

Ne rien s'attribuer et penser favorablement des autres, c'est une grande
sagesse et une grande perfection.

Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une
faute très-grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui: car
vous ignorez combien de temps vous persévérerez dans le bien.

Nous sommes tous fragiles; mais croyez que personne n'est plus fragile
que vous.


RÉFLEXION.

  L'orgueil a perdu l'homme, l'humilité le relève et le rétablit en
  grâce avec Dieu. Son mérite n'est pas dans ce qu'il sait, mais dans ce
  qu'il fait. La science sans les oeuvres ne le justifiera point au
  tribunal suprême; elle aggravera plutôt son jugement. Ce n'est pas que
  la science n'ait ses avantages, puisqu'elle vient de Dieu: mais elle
  cache un grand piége et une grande tentation. _Elle enfle_, dit
  l'Apôtre[23]; elle nourrit la superbe, elle inspire une secrète
  préférence de soi, préférence criminelle et folle en même temps, car
  la science la plus étendue n'est qu'un autre genre d'ignorance, et la
  vraie perfection consiste uniquement dans les dispositions du coeur.
  N'oublions jamais que nous ne sommes rien, que nous ne possédons en
  propre que le péché, que la justice veut que nous nous abaissions
  au-dessous de toutes les créatures, et que, dans le royaume de
  Jésus-Christ, _les premiers seront les derniers, et les derniers
  seront les premiers_[24].

  [23] I Cor., VIII, 1.

  [24] Matth., XIX, 30.



CHAPITRE III.

De la Doctrine de vérité.


1. Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures
et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu'elle est.

Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent.

À quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures,
qu'au jugement de Dieu on ne vous reprochera point d'avoir ignorées?

C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire, pour
s'appliquer curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne
voyons point.

2. Que nous importe tout ce qu'on dit sur les genres et sur les espèces?

Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.

Tout vient de ce Verbe unique: de lui procède toute parole, _il en est
le principe, et c'est lui qui parle en dedans de nous_[25].

  [25] Joan., VIII, 25.

Sans lui nulle intelligence; sans lui nul jugement n'est droit.

Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette
unique chose, et voit tout en elle, ne sera point ébranlé, et son coeur
demeurera dans la paix de Dieu.

Ô vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour
éternel.

Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et d'entendre: en vous
est tout ce que je désire, tout ce que je veux.

Que tous les docteurs se taisent: que toutes les créatures soient dans
le silence devant vous: parlez-moi vous seul.

3. Plus un homme est recueilli en lui-même, et dégagé des choses
extérieures, plus son esprit s'étend et s'élève sans aucun travail,
parce qu'il reçoit d'en haut la lumière de l'intelligence.

Une âme pure, simple, ferme dans le bien, n'est jamais dissipée au
milieu même des plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout
pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-même, elle tâche de ne se
rechercher en rien.

Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections
immortifiées de votre coeur?

4. L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au dedans de lui tout
ce qu'il doit faire au dehors: il ne se laisse point entraîner, dans ses
actions, au désir d'une inclination vicieuse: mais il les soumet à la
règle d'une droite raison.

Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se
vaincre?

C'est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre
nous-mêmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour
faire quelques progrès dans le bien.

Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection; et
nous ne voyons rien qu'à travers une certaine obscurité.

L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à
Dieu, que les recherches profondes de la science.

Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance
d'aucune chose: car elle est bonne en soi et dans l'ordre de Dieu;
seulement on doit préférer toujours une conscience pure et une vie
sainte.

Mais parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien
vivre, ils s'égarent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit
de leur travail.

5. Oh! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour
cultiver la vertu, que pour remuer de vaines questions, on ne verrait
pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de relâchement
dans les monastères.

Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons
lu, mais ce que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si
nous avons bien vécu.

Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez
connus, lorsqu'ils vivaient encore, et qu'ils fleurissaient dans leur
science?

D'autres occupent à présent leurs places, et je ne sais s'ils pensent
seulement à eux.

Ils semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on
n'en parle plus.

Oh! que la gloire du monde passe vite! Plût à Dieu que leur vie eût
répondu à leur science! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.

Qu'il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science, et par
l'oubli du service de Dieu!

Et parce qu'ils aiment mieux être grands que d'être humbles, ils
s'évanouissent dans leurs pensées.

Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.

Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour
qui les honneurs du monde ne sont qu'un pur néant.

Celui-là est vraiment sage, qui, _pour gagner Jésus-Christ, regarde
comme de la boue toutes les choses de la terre_[26].

  [26] Philipp., III, 8.

Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu, et
renonce à la sienne.


RÉFLEXION.

  Il y a deux doctrines, mais il n'y a qu'une vérité. Il y a deux
  doctrines, l'une de Dieu, immuable comme lui; l'autre de l'homme,
  changeante comme lui. La sagesse incréée, le Verbe divin répand la
  première dans les âmes préparées à la recevoir; et la lumière qu'elle
  leur communique est une partie de lui-même, de la vérité substantielle
  et toujours vivante. Offerte à tous, elle est donnée avec plus
  d'abondance à l'humble de coeur; et comme elle ne vient pas de lui,
  qu'elle peut à chaque instant lui être retirée, qu'elle ne dépend en
  aucune façon de l'intelligence qu'elle éclaire, il la possède sans
  être tenté de vaine complaisance dans sa possession. La doctrine de
  l'homme, au contraire, flatte son orgueil, parce qu'il en est le père.
  «Cette idée m'appartient; j'ai dit cela le premier; on ne savait rien
  là-dessus avant moi.» Esprit superbe, voilà ton langage. Mais bientôt
  on conteste à cette puissante raison ce qui fait sa joie; on rit de
  ses idées fausses qu'elle a crues vraies, de ses découvertes
  imaginaires: le lendemain on n'y pense plus, et le temps emporte
  jusqu'au nom de l'insensé qui ne vécut que pour être immortel sur la
  terre. Ô Jésus, daignez mettre en moi votre vérité sainte et qu'elle
  me préserve à jamais des égarements de mon propre esprit!



CHAPITRE IV.

De la Prévoyance dans les actions.


1. Il ne faut pas croire à toute parole, ni obéir à tout mouvement
intérieur; mais peser chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une
longue attention.

Hélas! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que
le bien, tant nous sommes faibles!

Mais les parfaits n'ajoutent pas foi aisément à tout ce qu'ils
entendent, parce qu'ils connaissent l'infirmité de l'homme, enclin au
mal et léger dans ses paroles.

2. C'est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et
de ne pas s'attacher obstinément à son propre sens.

Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que
les hommes disent; et ce qu'on a entendu ou cru, de ne point aller
aussitôt le rapporter aux autres.

Prenez conseil d'un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider
par un autre qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres
pensées.

Une bonne vie rend l'homme sage selon Dieu, et lui donne une grande
expérience.

Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix
en toutes choses.


RÉFLEXION.

  Dieu devant être la dernière fin de nos actions comme de nos désirs,
  il est nécessaire qu'en agissant, nous évitions de nous abandonner aux
  mouvements précipités de la nature, dont le penchant est de tout
  rapporter à soi. Et comme nul ne se connaît lui-même, et ne peut dès
  lors être son propre guide, la sagesse veut que nous ne hasardions
  aucune démarche de quelque importance avant d'avoir pris conseil, en
  esprit de soumission et d'humilité. Cette juste défiance de soi
  prévient les chutes et purifie le coeur. _Le conseil vous gardera_,
  dit l'Écriture, _et vous retirera de la voie mauvaise_[27].

  [27] Prov., II, 11 et 12.



CHAPITRE V.

De la lecture de l'Écriture sainte.


1. Il faut chercher la vérité dans l'Écriture sainte, et non
l'éloquence.

Toute l'Écriture doit être lue dans le même esprit qui l'a dictée.

Nous devons y chercher l'utilité, plutôt que la délicatesse du langage.

Nous devons lire aussi volontiers les livres simples et pieux, que les
livres profonds et sublimes.

Ne vous prévenez point contre l'auteur; mais, sans vous inquiéter s'il a
peu ou beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à
le lire.

Considérez ce qu'on vous dit, sans rechercher qui le dit.

2. _Les hommes passent; mais la vérité du Seigneur demeure
éternellement_[28].

  [28] Ps. XXXVIII, 7; CVI, 2.

Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes
très-diverses.

Dans la lecture de l'Écriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit,
voulant examiner et comprendre, lorsqu'il faudrait passer simplement.

Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec
simplicité, avec foi; et ne cherchez jamais à passer pour habile.

Aimez à interroger; écoutez en silence les paroles des Saints, et ne
méprisez point les sentences des vieillards; car elles ne sont pas
proférées en vain.


RÉFLEXION.

  Qu'est-ce que la raison comprend? presque rien: mais la foi embrasse
  l'infini. Celui qui croit est donc bien au-dessus de celui qui
  raisonne, et la simplicité du coeur, bien préférable à la science qui
  nourrit l'orgueil. C'est le désir de savoir qui perdit le premier
  homme: il cherchait la science, il trouva la mort. Dieu qui nous parle
  dans l'Écriture, n'a pas voulu satisfaire notre vaine curiosité, mais
  nous éclairer sur nos devoirs, exercer notre foi, purifier et nourrir
  notre âme par l'amour des vrais biens, qui sont tous renfermés en lui.
  L'humilité d'esprit est donc la disposition la plus nécessaire pour
  lire avec fruit les livres saints, et c'est déjà avoir profité
  beaucoup que de comprendre combien ils sont au-dessus de notre raison
  faible et bornée.



CHAPITRE VI.

Des Affections déréglées.


1. Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément,
aussitôt il devient inquiet en lui-même.

Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos; mais le pauvre et l'humble
d'esprit vivent dans l'abondance de la paix.

L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même, est bien vite
tenté; et il succombe dans les plus petites choses.

Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair, et
incliné vers les choses sensibles, a grande peine à se détacher
entièrement des désirs terrestres.

C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve
de la tristesse; et il est disposé à l'impatience, quand on lui résiste.

2. Que s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitôt le remords de la
conscience pèse sur lui, parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de
rien pour la paix qu'il cherchait.

C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la
véritable paix du coeur.

Point de paix donc dans le coeur de l'homme charnel, de l'homme livré
aux choses extérieures: la paix est le partage de l'homme fervent et
spirituel.


RÉFLEXION.

  Un joug pesant accable les enfants d'Adam[29], fatigués sans relâche
  par les convoitises de la nature corrompue. Succombent-ils, la
  tristesse, le trouble, l'amertume, le remords, s'emparent aussitôt de
  leur âme. «Superbe encore au fond de l'ignominie, inquiet et las de
  moi-même, dit saint Augustin en racontant les désordres de sa
  jeunesse, je m'en allais loin de vous, ô mon Dieu! à travers des voies
  toutes semées de stériles douleurs[30].» Il en coûte plus à l'homme de
  céder à ses penchants, que de les vaincre; et si le combat contre les
  passions est dur, une paix ineffable en est le fruit. Appelons le
  Seigneur à notre aide dans ce saint combat; n'en craignons point le
  travail, il sera court: aujourd'hui, demain; et puis le repos éternel!

  [29] Eccl., XL, 1.

  [30] Conf., lib. II, cap. II.



CHAPITRE VII.

Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances.


1. Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque
créature que ce soit.

N'ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce
monde, pour l'amour de Jésus-Christ.

Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu
seul.

Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté.

Ne vous confiez point en votre science, ni dans l'habileté d'aucune
créature; mais plutôt dans la grâce de Dieu, qui aide les humbles et qui
humilie les présomptueux.

2. Ne vous glorifiez point dans les richesses, si vous en avez, ni dans
vos amis parce qu'ils sont puissants, mais en Dieu, qui donne tout, et
qui, par-dessus tout, désire encore se donner lui-même.

Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps,
qu'une légère infirmité abat et flétrit.

N'ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de
votre habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que
vous avez reçu de bon de la nature.

3. Ne vous estimez pas meilleur que les autres, de crainte que peut-être
vous ne soyez pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu'il y a dans l'homme.

Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de
Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes,
souvent lui déplaît.

S'il y a quelque bien en vous, croyez qu'il y en a plus dans les autres,
afin de conserver l'humilité.

Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous: mais il vous
serait très-nuisible de vous préférer à un seul.

L'homme humble jouit d'une paix inaltérable; la colère et l'envie
troublent le coeur du superbe.


RÉFLEXION.

  En considérant la faiblesse de l'homme, la fragilité de sa vie, les
  souffrances dont il est assailli de toutes parts, les ténèbres de sa
  raison, les incertitudes de sa volonté _inclinée au mal dès
  l'enfance_[31], on s'étonne qu'un seul mouvement d'orgueil puisse
  s'élever dans une créature si misérable; et cependant l'orgueil est le
  fond même de notre nature dégradée. Selon la pensée d'un Père, _il
  nous sépare de la sagesse; il fait que nous voulons être nous-mêmes
  notre bien, comme Dieu lui-même est son bien_[32]: tant il y a de
  folie dans le crime! C'est alors que l'homme se recherche et s'admire
  dans tout ce qui le distingue des autres et l'agrandit à ses propres
  yeux, dans les avantages du corps, de l'esprit, de la naissance, de la
  fortune, de la grâce même, abusant ainsi à la fois des dons du
  créateur et du rédempteur. Oh! que ce désordre est effrayant et
  combien nous devons trembler lorsque nous découvrons en nous un
  sentiment de vaine complaisance, ou qu'il nous arrive de nous préférer
  à l'un de nos frères! Rappelons-nous souvent le pharisien de
  l'Évangile, sa fausse piété, si contente d'elle-même et si coupable
  devant Dieu, son mépris pour le publicain _qui s'en alla justifié_ à
  cause de l'humble aveu de sa misère, et disons au fond du coeur avec
  celui-ci: _Mon Dieu, ayez pitié de moi_ pauvre pécheur[33]!

  [31] Gen., VIII, 21.

  [32] S. Aug. de lib. arbitr., lib. III, cap. XXIV.

  [33] Luc., XVIII, 13.



CHAPITRE VIII.

Éviter la trop grande familiarité.


1. _N'ouvrez pas votre coeur à tous indistinctement_[34]; mais confiez
ce qui vous touche à l'homme sage et craignant Dieu.

  [34] Eccl., VIII, 22.

Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.

Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les
grands.

Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes
moeurs; et ne vous entretenez que de choses édifiantes.

N'ayez de familiarité avec aucune femme; mais recommandez à Dieu toutes
celles qui sont vertueuses.

Ne souhaitez d'être familier qu'avec Dieu et les Anges, et évitez d'être
connu des hommes.

2. Il faut avoir de la charité pour tout le monde; mais la familiarité
ne convient point.

Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne
réputation: et en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait
d'elle.

Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités; et
c'est plutôt alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts
qu'ils découvrent en nous.


RÉFLEXION.

  Il faut se prêter aux hommes, et ne se donner qu'à Dieu. Un commerce
  trop étroit avec la créature partage l'âme et l'affaiblit: elle doit
  vivre plus haut. _Notre conversation est dans le ciel_, dit
  l'Apôtre[35].

  [35] Philipp., III, 20.



CHAPITRE IX.

De l'obéissance et du renoncement à son propre sens.


1. C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur,
dans l'obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même.

Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour; et ceux-là,
toujours souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont
la liberté d'esprit, à moins qu'ils ne se soumettent de tout leur coeur,
à cause de Dieu.

Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble
soumission à la conduite d'un supérieur. Plusieurs, s'imaginant qu'ils
seraient meilleurs en d'autres lieux, ont été trompés par cette idée de
changement.

2. Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus
d'inclination pour ceux qui pensent comme lui.

Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de
renoncer à notre sentiment pour le bien de la paix.

Quel est l'homme si éclairé, qu'il sache tout parfaitement?

Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment; mais écoutez aussi
volontiers celui des autres.

Si votre sentiment est bon, et qu'à cause de Dieu vous l'abandonniez
pour en suivre un autre, vous en retirerez plus d'avantage.

3. J'ai souvent ouï dire qu'il est plus sûr d'écouter et de recevoir un
conseil, que de le donner.

Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon: mais ne vouloir
pas céder aux autres, lorsque l'occasion ou la raison le demande, c'est
la marque d'un esprit superbe et opiniâtre.


RÉFLEXION.

  _Le Christ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la
  croix_[36]. Qui oserait après cela refuser d'obéir? Nul ordre dans le
  monde, nulle vie que par l'obéissance: elle est le lien des hommes
  entre eux et avec leur auteur, le fondement de la paix et le principe
  de l'harmonie universelle. La famille, la cité, l'Église ou la grande
  société des intelligences, ne subsistent que par elle, et la
  perfection la plus haute n'est, pour les créatures, qu'une plus
  parfaite obéissance, elle seule nous garantit de l'erreur et du péché.
  Qu'est-ce que l'erreur? la pensée d'un esprit faillible, qui ne
  reconnaît point de maître et n'obéit qu'à soi. Qu'est-ce que le péché?
  l'acte d'une volonté corrompue, qui ne reconnaît point de maître et
  n'obéit qu'à soi. Mais à qui devrons-nous obéir? à un homme comme
  nous? Non, non, l'homme n'a sur l'homme aucun légitime empire; son
  pouvoir n'est que la force, et quand il commande en son propre nom, il
  usurpe insolemment un droit qui ne lui appartient en aucune manière.
  Dieu est l'unique monarque, et toute autorité légitime est un
  écoulement, une participation de sa puissance éternelle, infinie.
  Ainsi, comme l'enseigne l'Apôtre, _le pouvoir vient de Dieu_[37], et
  il est soumis à une règle divine, aussi bien dans l'ordre temporel que
  dans l'ordre religieux; de sorte qu'en obéissant au pontife, au
  prince, au père, à quiconque est réellement _le ministre de Dieu pour
  le bien_[38], c'est à Dieu seul qu'on obéit. Heureux celui qui
  comprend cette céleste doctrine: délivré de la servitude de l'erreur
  et des passions, de la servitude de l'homme, il jouit _de la vraie
  liberté des enfants de Dieu_[39].

  [36] Philipp., II, 8.

  [37] Rom., XIII, 1.

  [38] _Ibid._

  [39] _Ibid._, VIII, 21.



CHAPITRE X.

Qu'il faut éviter les entretiens inutiles.


1. Évitez, autant que vous pourrez, le tumulte du monde; car il y a du
danger à s'entretenir des choses du siècle, même avec une intention
pure.

Bientôt la vanité souille l'âme, et la captive.

Je voudrais souvent m'être tû, et ne m'être point trouvé avec des
hommes.

D'où vient que nous aimons tant à parler et à converser, lorsque si
rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une
conscience qui ne soit pas blessée?

C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle,
et un soulagement pour notre coeur fatigué de pensées diverses.

Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous
aimons, de ce que nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.

2. Mais souvent, hélas! bien vainement: car cette consolation extérieure
n'est pas un médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne
intérieurement.

Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans
fruit.

S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.

La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement, nous
empêchent d'observer notre langue.

Cependant, de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des
personnes unies selon Dieu et animées d'un même esprit, servent beaucoup
au progrès dans la perfection.


RÉFLEXION.

  Il est écrit que nous rendrons compte, au jour du jugement, même d'une
  parole oiseuse[40]. Ne nous étonnons pas de tant de rigueur: tout est
  sérieux dans la vie humaine, dont chaque moment peut avoir de si
  formidables conséquences. Ce temps que vous dissipez en des entretiens
  inutiles, vous était donné pour gagner le ciel. Comparez la fin pour
  laquelle vous l'avez reçu avec l'usage que vous en faites; et
  cependant que savez-vous s'il vous sera seulement accordé une heure de
  plus?

  [40] Matth., XII, 36.



CHAPITRE XI.

Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans la
vertu.


1. Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous
point occuper de ce que disent et de ce que font les autres, et de ce
dont nous ne sommes point chargés.

Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins
étrangers, qui cherche à se répandre au dehors, et ne se recueille que
peu ou rarement en lui-même?

Heureux les simples, parce qu'ils posséderont une grande paix!

2. Comment quelques Saints se sont-ils élevés à un si haut degré de
vertu et de contemplation?

C'est qu'ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre,
et qu'ils ont pu ainsi s'unir à Dieu par le fond le plus intime de leur
coeur, et s'occuper librement d'eux-mêmes.

Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui
se passe.

Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice; nous n'avons point
d'ardeur pour faire chaque jour quelque progrès, et ainsi nous restons
tièdes et froids.

3. Si nous étions tout à fait morts à nous-mêmes, et moins préoccupés au
dedans de nous, alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu, et
acquérir quelque expérience de la céleste contemplation.

Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis à nos passions et à
nos convoitises, nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la voie
parfaite des Saints.

Et, s'il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous
laissons aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.

4. Si, tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le
combat, nous verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous
du Ciel.

Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent, et qui espèrent en
sa grâce; et c'est lui qui nous donne des occasions de combattre, afin
de nous rendre victorieux.

Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les
observances extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.

Mettons donc la cognée à la racine de l'arbre, afin que, dégagés des
passions, nous possédions notre âme en paix.

5. Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions
parfaits.

Mais nous sentons souvent au contraire que nous étions meilleurs, et que
notre vie était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu'après
plusieurs années de profession.

Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant
on compte pour beaucoup d'avoir conservé une partie de sa ferveur.

Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout
faire ensuite aisément et avec joie.

6. Il est dur de renoncer à ses habitudes; mais il est plus dur encore
de courber sa propre volonté.

Cependant si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères,
comment remporterez-vous des victoires plus difficiles?

Résistez dès le commencement à votre inclination: rompez sans aucun
retard toute habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous
engage dans de plus grandes difficultés.

Oh! si vous considériez quelle paix pour vous, quelle joie pour les
autres, en vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus
d'ardeur pour votre avancement spirituel.


RÉFLEXION.

  _Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la
  donne_[41]. Quelle aimable douceur, quel touchant amour dans ces
  paroles de Jésus-Christ, et en même temps quelle instruction profonde.
  Tous les hommes souhaitent la paix, mais il y a deux paix, la paix de
  Jésus-Christ et la paix du monde. Le monde dit à l'ambitieux: Le désir
  des grandeurs te trouble et t'agite, monte, élève-toi. Il dit à
  l'avare: L'envie des richesses te dévore, amasse, amasse, sans
  t'arrêter jamais. Il dit au mondain tourmenté de ses convoitises:
  Enivre-toi de tous les plaisirs. Il dit enfin à chaque passion: Jouis
  et tu auras la paix. Promesse menteuse! Les soucis, la tristesse,
  l'inquiétude, le dégoût, les remords, voilà la paix du monde. Jésus
  dit: Triomphez de vous-même, combattez vos désirs, domptez vos
  convoitises, brisez vos passions: et l'âme docile à ses commandements
  repose dans un calme ineffable. Les peines de la vie, les souffrances,
  les injustices, les persécutions, rien n'altère sa paix; et cette
  céleste paix, _qui surpasse tout sentiment_[42], l'accompagne au
  dernier passage, et la suit jusqu'au ciel où se consommera sa
  félicité.

  [41] Joan., XIV, 27.

  [42] Philipp., IV, 7.



CHAPITRE XII.

De l'avantage de l'adversité.


1. Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses,
parce que souvent elles rappellent l'homme à son coeur, et lui font
sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre son espérance en
aucune chose du monde.

Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on
pense mal, ou peu favorablement de nous, quelque bonnes que soient nos
actions et nos intentions. Souvent cela sert à nous rendre humbles, et à
nous prémunir contre la vaine gloire.

Car nous avons plus d'empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du
coeur, quand les hommes au dehors nous rabaissent, et pensent mal de
nous.

2. C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il
n'eût pas besoin de chercher tant de consolations humaines.

Lorsqu'avec une volonté droite, l'homme est troublé, tenté, affligé de
mauvaises pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire,
et qu'il n'est capable d'aucun bien sans lui.

Alors il s'attriste, il gémit, il prie, à cause des maux qu'il souffre.

Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort
arrive, afin que, délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ.

Alors aussi il comprend bien qu'une sécurité parfaite, une pleine paix,
ne sont point de ce monde.


RÉFLEXION.

  C'est dans l'adversité que chacun de nous apprend à connaître ce qu'il
  est réellement. _Celui qui n'a pas été éprouvé, que sait-il[43]?_
  L'homme à qui tout prospère est exposé à un grand danger; il est bien
  à craindre que son âme s'assoupisse d'un sommeil pesant, et qu'à
  l'heure du réveil on ne lui dise: _Souvenez-vous que vous avez reçu
  vos biens sur la terre_[44]. Ici-bas les souffrances sont une grâce de
  prédilection; elles nous exercent à la vertu, elles nous fournissent
  de nouvelles occasions de mérite, et nous rendent conformes au Fils de
  Dieu, dont il est écrit: _Il a fallu que le Christ souffrît, et qu'il
  entrât ainsi dans sa gloire_[45].

  [43] Eccl., XXXIV, 9.

  [44] Luc., XVI, 25.

  [45] Act., XVII, 3.



CHAPITRE XIII.

De la résistance aux tentations.


1. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de
tribulations et d'épreuves.

C'est pourquoi il est écrit au livre de Job: _La tentation est la vie de
l'homme sur la terre_[46].

  [46] Job, VII, 1.

Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui
l'assiégent, et veiller et prier pour ne point laisser lieu aux
surprises du démon, qui ne dort jamais, et _qui tourne de tous côtés,
cherchant quelqu'un pour le dévorer_[47].

  [47] I. Pet.; Ps. V, 8.

Il n'est point d'homme si parfait et si saint, qui n'ait quelquefois des
tentations, et nous ne pouvons en être entièrement affranchis.

2. Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d'être
souvent très-utiles à l'homme, parce qu'elles l'humilient, le purifient
et l'instruisent.

Tous les Saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances,
et c'est par cette voie qu'ils ont avancé; mais ceux qui n'ont pu
soutenir ces épreuves, Dieu les a réprouvés, et ils ont défailli dans la
route du salut.

Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si secret, où l'on ne trouve
des peines et des tentations.

3. L'homme, tant qu'il vit, n'est jamais entièrement à l'abri des
tentations: car nous en portons le germe en nous, à cause de la
concupiscence dans laquelle nous sommes nés.

L'une succède à l'autre; et nous aurons toujours quelque chose à
souffrir, parce que nous avons perdu le bien et la félicité primitive.

Plusieurs cherchent à fuir pour n'être point tentés, et ils tombent dans
des tentations plus dangereuses.

Il ne suffit pas de fuir pour vaincre; mais la patience et la véritable
humilité nous rendent plus forts que tous nos ennemis.

4. Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les
occasions extérieures, avancera peu: au contraire les tentations
reviennent à lui plus promptement et plus violentes.

Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé
du secours de Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté.

Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement
celui qui est tenté; mais consolez-le comme vous voudriez qu'on vous
consolât vous-même.

5. Le commencement de toutes les tentations est l'inconstance de
l'esprit et le peu de confiance en Dieu.

Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les
flots, ainsi l'homme faible et changeant qui abandonne ses résolutions
est agité par des tentations diverses.

_Le feu éprouve le fer_[48], et la tentation, l'homme juste.

  [48] Eccl., XXXI, 31.

Nous ne savons souvent ce que nous pouvons: mais la tentation montre ce
que nous sommes.

Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation; car
on triomphe beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse
point pénétrer dans l'âme, et si on le repousse à l'instant même où il
se présente pour entrer.

C'est ce qui a fait dire à un ancien: _Arrêtez le mal dès son origine,
le remède vient trop tard, quand le mal s'est accru par de longs
délais_[49].

  [49] Ovid.

D'abord une simple pensée s'offre à l'esprit, puis une vive imagination;
ensuite le plaisir, et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi
peu à peu l'ennemi envahit toute l'âme, lorsqu'on ne lui résiste pas dès
le commencement.

Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s'affaiblit
chaque jour, et plus l'ennemi devient fort contre nous.

6. Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement
de leur conversion; d'autres à la fin: il y en a qui souffrent presque
toute leur vie.

Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l'ordre de la sagesse
et de la justice de Dieu, qui connaît l'état des hommes, pèse leurs
mérites, et dispose tout pour le salut de ses élus.

7. C'est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre
l'espérance, mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne
nous secourir dans toutes nos tribulations; car, selon la parole de
l'Apôtre, _il nous fera tirer avantage de la tentation même, de sorte
que nous puissions la surmonter_[50].

  [50] I. Cor., X, 13.

_Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu_[51], dans toutes nos
tentations, dans toutes nos peines, parce qu'il sauvera et relèvera les
humbles d'esprit.

  [51] I. Pet.

8. Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l'homme a
fait de progrès. Le mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage.

Il est peu difficile d'être pieux et fervent, lorsque l'on n'éprouve
rien de pénible; mais celui qui se soutient avec patience au temps de
l'adversité, donne l'espoir d'un grand avancement.

Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les
jours aux petites, afin qu'humiliés d'être si faibles dans les moindres
occasions, ils ne présument jamais d'eux-mêmes dans les grandes.


RÉFLEXION.

  Nul homme n'est exempt de tentations. Elles nous purifient, nous
  éprouvent, nous instruisent, nous humilient. Ce n'est pas seulement
  par la fuite ou par une résistance violente qu'on en triomphe, mais
  par une patience tranquille et un confiant abandon entre les mains de
  Dieu. Veillons cependant, selon le précepte de Jésus-Christ, _Veillons
  et prions_[52]. On surmonte aisément la tentation naissante; mais si
  on la laisse croître et se fortifier, on porte, en succombant, la
  peine de sa négligence ou de sa présomption. Voulez-vous réellement
  vaincre? Repoussez l'ennemi dès la première attaque. Voulez-vous
  retirer du combat l'avantage en vue duquel Dieu permet que nous soyons
  tentés? Reconnaissez votre misère, votre faiblesse, votre impuissance;
  et humiliez-vous de plus en plus. L'humilité est le fondement de notre
  sûreté, de notre paix et de toute perfection.

  [52] Marc., XIV, 38.



CHAPITRE XIV.

Éviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même.


1. Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions
des autres.

En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement: il se trompe le
plus souvent, et commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se
jugeant lui-même, il travaille toujours avec fruit.

D'ordinaire nous jugeons des choses selon l'inclination de notre coeur,
car l'amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement.

Si nous n'avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins
troublés quand on résiste à notre sentiment.

2. Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous,
qui nous entraîne.

Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu'ils font, et
ils l'ignorent.

Ils semblent affermis dans la paix, lorsque tout va selon leurs désirs;
mais éprouvent-ils des contradictions, aussitôt ils s'émeuvent, et
tombent dans la tristesse.

La diversité des opinions produit souvent des dissensions entre les
amis, entre les citoyens, et même entre les religieux et les personnes
dévotes.

3. On quitte difficilement une vieille habitude; et nul ne se laisse
volontiers conduire au-delà de ce qu'il voit.

Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration, plus que
sur la soumission dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, vous serez
très-peu et très-tard éclairé dans la vie spirituelle: car Dieu veut que
nous lui soyons parfaitement soumis, et que nous nous élevions au-dessus
de toute raison par un ardent amour.


RÉFLEXION.

  Il y a en nous une secrète malice qui se complaît à découvrir les
  imperfections de nos frères: et voilà pourquoi nous sommes si prompts
  à les juger, oubliant qu'à Dieu seul appartient le jugement des
  coeurs. Au lieu de scruter si curieusement la conscience d'autrui,
  descendons dans la nôtre; nous y trouverons assez de motifs d'être
  indulgents envers le prochain et de troubles pour nous-même. Vous
  n'êtes chargé que de vous, vous ne répondrez que de vous; _Ne jugez
  donc point, afin que vous ne soyez point jugé_[53].

  [53] Matth., VII, 2.



CHAPITRE XV.

Des oeuvres de charité.


1. Pour nulle chose au monde, ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit
faire le moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un
service dans le besoin, différer une bonne oeuvre, ou lui en substituer
une meilleure: car alors le bien n'est pas détruit, mais il se change en
un plus grand.

Aucune oeuvre extérieure ne sert sans la charité; mais tout ce qui se
fait par la charité, quelque petit et quelque vil qu'il soit, produit
des fruits abondants.

Car Dieu regarde moins à l'action qu'au motif qui fait agir.

2. Celui-là fait beaucoup, qui aime beaucoup.

Celui-là fait beaucoup, qui fait bien ce qu'il fait; et il fait bien
lorsqu'il subordonne sa volonté à l'utilité publique.

Ce qu'on prend pour la charité, souvent n'est que la convoitise; car il
est rare que l'inclination, la volonté propre, l'espoir de la
récompense, ou la vue de quelque avantage particulier, n'influe pas sur
nos actions.

3. Celui qui possède la charité véritable et parfaite, ne se recherche
en rien; mais son unique désir est que la gloire de Dieu s'opère en
toute chose.

Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur
particulière, ne met point sa joie en lui-même, et que, dédaignant tous
les autres biens, il ne cherche qu'en Dieu son bonheur.

Il n'attribue jamais aucun bien à la créature; il les rapporte tous à
Dieu de qui ils découlent comme de leur source, et dans la jouissance
duquel tous les Saints se reposent à jamais comme dans leur fin
dernière.

Oh! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses
de la terre lui paraîtraient vaines!


RÉFLEXION.

  Presque toutes les actions des hommes partent d'un principe vicié, de
  cette triple concupiscence dont parle saint Jean[54], et contre
  laquelle la vie chrétienne n'est qu'un perpétuel combat. L'amour
  déréglé de soi, si difficile à vaincre entièrement, corrompt trop
  souvent les oeuvres mêmes en apparence les plus pures. Que de travaux,
  que d'aumônes, que de pénitences, dans lesquelles on se confie
  peut-être, seront stériles pour le ciel! Dieu ne se donne qu'à ceux
  qui l'aiment; il est le prix de la charité, de cet amour inénarrable,
  sans bornes et sans mesure, qui, tandis que tout le reste passe,
  demeure éternellement, dit saint Paul[55]. Amour, qui seul faites les
  saints, amour _qui êtes Dieu même_[56], pénétrez, possédez,
  transformez en vous toutes les puissances de mon âme, soyez ma vie,
  mon unique vie, et maintenant, et à jamais dans les siècles des
  siècles. Ainsi soit-il!

  [54] I. Joan., II, 16.

  [55] I. Cor., XIII, 8.

  [56] I. Joan., IV, 16.



CHAPITRE XVI.

Qu'il faut supporter les défauts d'autrui.


1. Ce que l'homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le
supporter avec patience, jusqu'à ce que Dieu en ordonne autrement.

Songez qu'il est peut-être mieux qu'il en soit ainsi, pour vous éprouver
par la patience, sans laquelle nos mérites sont peu de chose.

Vous devez cependant prier Dieu de vous aider à vaincre ces obstacles,
ou à les supporter avec douceur.

2. Si quelqu'un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez
point avec lui, mais confiez tout à Dieu, qui sait tirer le bien du mal,
afin que sa volonté s'accomplisse, et qu'il soit glorifié dans tous ses
serviteurs.

Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des
autres, quelles qu'elles soient; parce qu'il y a aussi bien des choses
en vous, que les autres ont à supporter.

Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment
pourrez-vous faire que les autres soient selon votre gré?

Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne
corrigeons point les nôtres.

3. Nous voulons qu'on reprenne les autres sévèrement, et nous ne voulons
pas être repris nous-mêmes.

Nous sommes choqués qu'on leur laisse une trop grande liberté, et nous
ne voulons pas qu'on nous refuse rien.

Nous voulons qu'on les retienne par des règlements, et nous ne souffrons
pas qu'on nous contraigne en la moindre chose.

Par là on voit clairement combien il est rare que nous usions de la même
mesure pour nous et pour les autres.

Si tous étaient parfaits, qu'aurions-nous de leur part à souffrir pour
Dieu?

4. Or Dieu l'a ainsi ordonné, afin que nous apprenions à porter le
fardeau les uns des autres: car chacun a son fardeau: personne n'est
sans défauts, nul ne se suffit à soi-même, nul n'est assez sage pour se
conduire seul; mais il faut nous supporter, nous consoler, nous aider,
nous instruire, nous avertir mutuellement.

C'est dans l'adversité qu'on voit le mieux ce que chacun a de vertus.

Car les occasions ne rendent pas l'homme fragile; mais elles montrent ce
qu'il est.


RÉFLEXION.

  Vous ne sauriez, dites-vous, supporter tels et tels défauts; puissant
  motif de vous humilier! Car Dieu, qui est la perfection même, les
  supporte, et de beaucoup plus grands. Ce qui vous rend si susceptible,
  ce n'est pas le zèle du prochain, mais un amour-propre difficile,
  irritable, ombrageux. Tournez vos regards sur vous-même, et voyez si
  vos frères n'ont rien à souffrir de vous? La vraie piété est douce et
  patiente, parce qu'elle éclaire sur ce que l'on est. Celui qui se sent
  faible, et qui en gémit, ne se choque pas aisément des faiblesses des
  autres; il sait que nous avons tous besoin de support, d'indulgence et
  de miséricorde; il excuse, il compatit, il pardonne, et conserve ainsi
  la paix au dedans de soi et au dehors la charité.



CHAPITRE XVII.

De la vie religieuse.


1. Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si
vous voulez conserver la paix et la concorde avec les autres.

Ce n'est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une
congrégation, de n'y être jamais une occasion de plainte, et d'y
persévérer fidèlement jusqu'à la mort.

Heureux celui qui, après une vie sainte, y a heureusement consommé sa
course!

Si vous voulez être affermi et croître dans la vertu, regardez-vous
comme exilé et comme étranger sur la terre.

Il faut, pour l'amour de Jésus-Christ, devenir insensé selon le monde,
si vous voulez vivre en religieux.

2. L'habit et la tonsure servent peu: c'est le changement des moeurs et
la mortification entière des passions qui font le vrai religieux.

Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme, ne
trouvera que tribulation et douleur.

Celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix, qui ne
s'efforce point d'être le dernier de tous, et soumis à tous.

3. Vous êtes venu pour servir, et non pour dominer: sachez que vous êtes
appelé pour souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une
vaine oisiveté.

Ici donc les hommes sont éprouvés comme l'or dans la fournaise.

Ici nul ne peut vivre, s'il ne veut s'humilier de tout son coeur à cause
de Dieu.


RÉFLEXION.

  Qu'est-ce qu'un bon religieux? c'est un chrétien toujours occupé de
  tendre à la perfection. La vie religieuse n'est donc qu'une vie, pour
  ainsi dire, plus chrétienne; et l'abnégation de soi-même est l'abrégé
  de tous les devoirs qu'elle impose. Or ces devoirs sont aussi les
  nôtres, puisque ce n'est pas seulement à quelques-uns, mais à tous,
  que Jésus-Christ a dit: _Soyez parfaits comme votre Père céleste est
  parfait_[57]. Pour remplir cette grande vocation, renonçons à
  nous-mêmes; unissons-nous pleinement au sacrifice de notre divin chef;
  aimons surtout la dépendance, les humiliations, les mépris. Le salut
  est un édifice qui ne s'élève que sur les ruines de l'orgueil.

  [57] Matth., V, 48.



CHAPITRE XVIII.

De l'exemple des Saints.


1. Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie
perfection de la vie religieuse, et vous verrez combien peu est ce que
nous faisons, et presque rien.

Hélas! qu'est-ce que notre vie comparée à la leur?

Les Saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et
dans la soif, dans le froid et dans la nudité, dans le travail et dans
la fatigue, dans les veilles et dans les jeûnes, dans les prières et
dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions et
d'opprobres.

2. Oh! que de pesantes tribulations ont souffertes les Apôtres, les
Martyrs, les Confesseurs, les Vierges, et tous ceux qui ont voulu suivre
les traces de Jésus-Christ! _Ils ont haï leur âme en ce monde, pour la
posséder dans l'éternité_[58].

  [58] Joan., XII, 25.

Oh! quelle vie de renoncement et d'austérités, que celle des Saints dans
le désert! quelles longues et dures tentations ils ont essuyées! que de
fois ils ont été tourmentés par l'ennemi! que de fréquentes et ferventes
prières ils ont offertes à Dieu! Quelles rigoureuses abstinences ils ont
pratiquées! quel zèle, quelle ardeur pour leur avancement spirituel!
quelle forte guerre contre leurs passions! quelle intention pure et
droite toujours dirigée vers Dieu!

Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prières; et
même, durant le travail, ils ne cessaient point de prier en esprit.

3. Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à
Dieu leur semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la
contemplation, qu'ils en oubliaient les besoins du corps.

Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis,
à leurs parents: ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine
ce qui était nécessaire pour la vie; s'occuper du corps, même dans la
nécessité, leur était une affliction.

Ils étaient pauvres des choses de la terre: mais ils étaient riches en
grâces et en vertus.

Au dehors tout leur manquait; mais Dieu les fortifiait au dedans par sa
grâce et par ses consolations.

4. Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu, et ses amis
familiers.

Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais
ils étaient chéris de Dieu, et précieux devant lui.

Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans
la charité, dans la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus
parfaits et plus agréables à Dieu.

Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie
religion, et ils doivent nous exciter plus à avancer dans la perfection,
que la multitude des tièdes ne nous porte au relâchement.

5. Oh! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur
sainte institution! quelle ardeur pour la prière! quelle émulation de
vertu! quelle sévère discipline! que de soumission, que de respect ils
montraient tous pour la règle de leur fondateur!

Ce qui nous reste d'eux atteste encore la sainteté et la perfection de
ces hommes qui, en combattant généreusement, foulèrent aux pieds le
monde.

Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa
règle, et qu'il porte patiemment le joug dont il s'est chargé.

Ô tiédeur! ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous
l'ancienne ferveur! Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu'à nous
rendre la vie ennuyeuse.

Plût à Dieu qu'après avoir vu tant d'exemples d'hommes vraiment pieux,
vous ne laissiez pas entièrement s'assoupir en vous le désir d'avancer
dans la vertu!


RÉFLEXION.

  À la vue des exemples admirables que nous ont laissés tant de
  disciples fervents de Jésus-Christ, rougissons de notre lâcheté, et
  animons-nous à marcher courageusement sur leurs traces. Répétons
  souvent ces paroles d'un saint: _Quoi! je ne pourrai pas ce qu'ont pu
  tels et tels?_ Et ajoutons avec l'Apôtre: _De moi-même je ne peux
  rien; mais je puis tout en celui qui me fortifie_[59]. Toute notre
  force consiste à sentir notre faiblesse et à en connaître le remède
  qui est la grâce du médiateur.

  [59] Philipp., IV, 13.



CHAPITRE XIX.

Des exercices d'un bon religieux.


1. La vie d'un vrai religieux doit être pleine de toutes les vertus; de
sorte qu'il soit tel intérieurement qu'il paraît devant les hommes.

Et certes il doit être encore bien plus parfait au dedans qu'il ne le
semble au dehors, parce que Dieu nous regarde, et que nous devons,
partout où nous sommes, le révérer profondément, et marcher en sa
présence purs comme les Anges.

Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la
ferveur, comme si notre conversion commençait aujourd'hui seulement, et
dire:

Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service;
donnez-moi de bien commencer maintenant, car ce que j'ai fait jusqu'ici
n'est rien.

2. La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès; et une
grande diligence est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui
forme les résolutions les plus fortes se relâche souvent, que sera-ce de
celui qui n'en prend que rarement, ou n'en prend que de faibles?

Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières, et la
moindre omission dans nos exercices a presque toujours quelque suite
fâcheuse.

Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de
Dieu que sur leur propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent,
c'est en lui seul qu'ils mettent leur confiance.

_Car l'homme propose, mais Dieu dispose_[60], _et la voie de l'homme
n'est pas en lui_[61].

  [60] Prov., XVI, 9.

  [61] Jér., X, 23.

3. Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires, par quelque
motif pieux, ou pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile
ensuite de réparer cette omission.

Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence,
c'est une faute grave, et qui nous sera funeste.

Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup
de fautes.

On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à
l'égard de ce qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.

Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur,
parce que l'un et l'autre servent à nos progrès.

4. Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au
moins de temps en temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.

Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce
que vous avez été dans vos paroles, vos actions, vos pensées: peut-être
en cela avez-vous souvent offensé Dieu et le prochain.

Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du
démon.

Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément tous les
autres désirs de la chair.

Ne soyez jamais tout à fait oisif; mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou
méditez, ou travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.

Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du
corps, et ils ne conviennent pas également à tous.

5. Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au dehors:
il est plus sûr de remplir en secret ses exercices particuliers.

Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de
votre choix. Mais, après avoir accompli fidèlement et pleinement les
devoirs prescrits, s'il vous reste du temps, rendez-vous à vous-même,
selon le mouvement de votre dévotion.

Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à
celui-ci, l'autre à celui-là.

On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte
plus aux jours de fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.

Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au
temps de la paix et du repos.

Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand
nous éprouvons de la joie en Dieu.

6. Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux
exercices, et implorer avec plus de ferveur les suffrages des Saints.

Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre, comme si nous devions
alors sortir de ce monde, et entrer dans l'éternelle fête.

Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps, par une vie
plus fervente, par une plus sévère observance des règles, comme devant
bientôt recevoir de Dieu le prix de notre travail.

7. Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore
bien préparés, ni dignes de cette gloire immense qui nous sera
découverte en son temps, et redoublons d'efforts pour nous mieux
disposer à ce passage.

_Heureux le serviteur_, dit saint Luc, _que le Seigneur, quand il
viendra, trouvera veillant. Je vous dis, en vérité, qu'il l'établira sur
tous ses biens_[62].

  [62] Luc., XII, 37.


RÉFLEXION.

  _La vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel_[63] contre le
  démon, contre le monde et contre lui-même. Les uns se retirent dans le
  cloître pour résister plus aisément, les autres demeurent au milieu du
  siècle: mais tous ne peuvent vaincre que par l'exercice d'une
  continuelle vigilance. L'habitude du recueillement, l'amour de la
  retraite, une attention constante sur ses paroles, ses pensées, ses
  sentiments, la fidélité aux plus légers devoirs et aux plus humbles
  pratiques, préservent de grandes tentations, et attirent les grâces du
  Ciel. _Celui qui néglige les petites choses, tombera peu à peu_[64],
  dit l'Esprit saint.

  [63] Job, VII, 1.

  [64] Eccli., XIX, 1.



CHAPITRE XX.

De l'amour de la solitude et du silence.


1. Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même; et pensez
souvent aux bienfaits de Dieu.

Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui
touche le coeur, que qui amuse l'esprit.

Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez
l'oreille aux vains bruits du monde, et vous trouverez assez de loisir
pour les saintes méditations.

Les plus grands Saints évitaient, autant qu'il leur était possible, le
commerce des hommes, et préféraient vivre en secret avec Dieu.

2. Un ancien a dit: _Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des
hommes, j'en suis revenu moins homme que je n'étais_[65].

  [65] Senec., ép. VII.

C'est ce que nous éprouvons souvent, lorsque nous nous livrons à de
longs entretiens.

Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.

Il est plus aisé de se tenir chez soi caché, que de se garder de
soi-même suffisamment au dehors.

Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit se retirer
de la foule avec Jésus.

Nul ne se montre sans péril, s'il n'aime à demeurer caché.

Nul ne parle avec mesure, s'il ne se tait volontiers.

Nul n'est en sûreté dans les premières places, s'il n'aime les
dernières.

Nul ne commande sans danger, s'il n'a pas appris à bien obéir.

3. Nul ne se réjouit avec sécurité, s'il ne possède en lui-même le
témoignage d'une bonne conscience.

Cependant la confiance des Saints a toujours été pleine de la crainte de
Dieu: quel que fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que
fussent leurs grâces, ils n'en étaient ni moins humbles ni moins
vigilants.

L'assurance des méchants naît au contraire de l'orgueil et de la
présomption, et finit par l'aveuglement.

Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez
être un saint religieux ou un pieux solitaire.

4. Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus
grands dangers, à cause de leur trop de confiance.

Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivrés des
tentations, et de souffrir des attaques fréquentes; de peur que,
tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec orgueil, ou qu'ils ne
se livrent trop aux consolations du dehors.

Oh! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on
ne s'occupait du monde, qu'on posséderait une conscience pure!

Oh! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et
à Dieu, et plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel
repos il jouirait!

5. Nul n'est digne des consolations célestes, s'il ne s'est exercé
longtemps dans la sainte componction.

Si vous désirez la vraie componction du coeur, entrez dans votre
cellule, et bannissez-en le bruit du monde, selon ce qui est écrit:
_Même sur votre couche, que votre coeur soit plein de componction_[66].

  [66] Ps. IV, 5.

Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au dehors.

La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle
engendre l'ennui.

Si, dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à
la garder, elle vous deviendra comme une amie chère, et sera votre
consolation la plus douce.

6. Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès, et
pénètre ce qu'il y a de caché dans l'Écriture.

Là, elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie
toutes les nuits; et elle s'unit d'autant plus familièrement à son
Créateur, qu'elle vit plus éloignée du tumulte du monde.

Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu
s'approchera de lui avec les saints Anges.

Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des
miracles et de s'oublier soi-même.

Il est louable dans un religieux de sortir rarement, et de n'aimer ni à
voir les hommes ni à être vu d'eux.

7. Pourquoi voulez-vous voir ce qu'il ne vous est point permis d'avoir?

Le monde passe et sa concupiscence.

Les désirs des sens entraînent çà et là; mais, l'heure passée, que
rapportez-vous, qu'une conscience pesante et un coeur dissipé?

Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la
tristesse; et la veille joyeuse du soir attriste le matin.

Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur, mais à la fin elle
blesse et tue.

8. Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà
le ciel, la terre, les éléments: or, c'est d'eux que tout est fait.

Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil?

Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.

Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision
vaine?

Levez les veux en haut vers Dieu, et priez pour vos péchés et vos
négligences.

Laissez aux hommes vains les choses vaines: pour vous, ne vous occupez
que de ce que Dieu vous commande.

Fermez sur vous votre porte, et appelez à vous Jésus votre bien-aimé.

Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part
autant de paix.

Si vous n'étiez pas sorti, et que vous n'eussiez pas entendu quelque
bruit du monde, vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce
que vous aimez à entendre des choses nouvelles, il vous faut supporter
ensuite le trouble du coeur.


RÉFLEXION.

  Que cherchez-vous dans le monde? le bonheur? Il n'y est pas. Écoutez
  ce cri de détresse, cette plainte lamentable qui s'élève de tous les
  points de la terre, et se prolonge de siècle en siècle. C'est la voix
  du monde. Qu'y cherchez-vous encore? Des lumières, des secours, des
  consolations, pour accomplir en paix votre pèlerinage? Le monde est
  livré à l'esprit de ténèbres[67], à toutes les convoitises qu'il
  inspire, à tous les crimes et à tous les maux dont il est le principe;
  et c'est pourquoi le prophète s'écriait: _Je me suis éloigné, j'ai
  fui, et j'ai demeuré dans la solitude_[68]. Là, dans le silence des
  créatures, Dieu parle au coeur, et sa parole est si merveilleuse, si
  douce et si ravissante, que l'âme ne veut plus entendre que lui,
  jusqu'au jour où tous les voiles étant déchirés, elle le contemplera
  face à face[69]. Le christianisme a peuplé le désert de ces âmes
  choisies, qui, se dérobant au monde, et foulant aux pieds ses
  plaisirs, ses honneurs, ses trésors, et la chair, et le sang, nous
  offrent, dans la pureté de leur vie, une image de la vie des anges.
  Cependant les Chrétiens ne sont pas tous appelés à ce sublime état de
  perfection; mais au milieu du bruit et du tumulte de la société, tous
  doivent se créer, au fond de leur coeur, une solitude où ils puissent
  se retirer pour converser avec Jésus-Christ, et se recueillir en sa
  présence. C'est ainsi que ramenés des pensées du temps à la pensée des
  choses éternelles, ils auront à dégoût celles qui passent, et seront
  dans le monde comme n'en étant pas: heureux état où s'accomplit pour
  le fidèle ce que dit l'Apôtre: _notre vie est cachée avec Jésus-Christ
  en Dieu_[70].

  [67] I. Joann., V, 19.

  [68] Ps. LIV, 8.

  [69] I. Cor., XIII, 12.

  [70] Coloss., III, 3.



CHAPITRE XXI.

De la componction du coeur.


1. Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte
de Dieu, et ne soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une
sévère discipline, et ne vous livrez pas aux joies insensées.

Disposez votre coeur à la componction, et vous trouverez la vraie piété.

La componction produit beaucoup de biens, qu'on perd bientôt en
s'abandonnant aux vains mouvements de son coeur.

Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement
dans la joie, lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est
exposée son âme!

2. À cause de la légèreté de notre coeur et de l'oubli de nos défauts,
nous ne sentons pas les maux de notre âme, et souvent nous rions
vainement quand nous devrions bien plutôt pleurer.

Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu
et la bonne conscience.

Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se
recueillir tout entier dans une sainte componction.

Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou
l'appesantir.

Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre
habitude.

Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire
ce que vous voudrez.

3. N'attirez pas à vous les affaires d'autrui; et ne vous embarrassez
point dans celles des grands.

Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos
amis, ayez soin de vous reprendre vous-même.

Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point;
mais que votre peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de
vigilance que le devrait un serviteur de Dieu et un bon religieux.

Il est souvent plus utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de
consolations en cette vie, et surtout de consolations sensibles.

Cependant si nous sommes privés des consolations divines, ou si nous ne
les éprouvons que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne
cherchons point la componction du coeur, et que nous ne rejetons pas
entièrement les vaines consolations du dehors.

4. Reconnaissez que vous êtes indigne des consolations célestes, et que
vous méritez plutôt de grandes tribulations.

Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier
lui est alors amer et insupportable.

Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.

Car, en considérant, soit lui-même, soit les autres, il sait que nul
ici-bas n'est sans tribulation; et plus il se regarde attentivement,
plus profonde est sa douleur.

Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce
sont nos péchés et nos vices, dans lesquels nous sommes tellement
ensevelis, que rarement pouvons-nous contempler les choses du ciel.

5. Si vous pensiez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie,
nul doute que vous n'auriez plus d'ardeur pour vous corriger.

Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'Enfer et du
Purgatoire, je crois que vous supporteriez volontiers le travail et la
douleur, et que vous ne redouteriez aucune austérité.

Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au coeur, et que
nous aimons encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et
négligents.

6. Souvent c'est langueur de l'âme, si notre chair misérable se plaint
si aisément.

Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de
componction, et dites avec le Prophète: _Nourrissez-moi, Seigneur, du
pain des larmes; abreuvez-moi du calice des pleurs_[71].

  [71] Ps. LXXIX, 6.


RÉFLEXION.

  La douleur est le fond de la vie humaine. Souffrances du corps,
  maladies de l'âme, inquiétudes, afflictions, péché, tel est
  l'accablant fardeau qu'il nous faut porter, depuis notre naissance
  jusqu'à la tombe; et cependant, à force de travail, l'homme parvient à
  découvrir, au milieu de ses misères, je ne sais quelles joies
  insensées dont il s'enivre avidement. Fuyons ces folles joies du
  monde: arrêtons notre pensée sur le châtiment qui les doit suivre, sur
  nos fautes si multipliées; et demandons à Dieu avec la componction du
  coeur, ce repentir plein d'amour, ces heureuses larmes que Jésus a
  bénies par ces consolantes paroles: _Beaucoup de péchés vous sont
  remis, parce que vous avez beaucoup aimé_[72].


  [72] Luc., VII, 47.



CHAPITRE XXII.

De la considération de la misère humaine.


1. En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que vous vous
tourniez, vous serez misérable, si vous ne revenez vers Dieu.

Pourquoi vous troubler de ce que rien n'arrive comme vous le désirez et
comme vous le voulez? À qui est-ce que tout succède selon sa volonté? Ni
à vous, ni à moi, ni à aucun homme sur la terre.

Nul en ce moment, fût-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de
tribulations.

Qui donc a le meilleur sort? Celui, certes, qui sait souffrir quelque
chose pour Dieu.

2. Dans leur faiblesse et leur peu de lumières, plusieurs disent: Que
cet homme a une heureuse vie! qu'il est riche, grand, puissant, élevé!

Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du
temps ne sont rien; que, toujours très-incertains, ils sont plutôt un
poids qui fatigue, parce qu'on ne les possède jamais sans défiance et
sans crainte.

Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas là le bonheur de
l'homme: la médiocrité lui suffit.

C'est vraiment une grande misère de vivre sur la terre.

Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie
présente lui devient amère, parce qu'il sent mieux et voit plus
clairement l'infirmité de la nature humaine et sa corruption.

Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à
toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et
une grande affliction pour l'homme pieux qui voudrait être dégagé de ses
liens terrestres, et délivré de tout péché.

3. Car l'homme intérieur est, en ce monde, étrangement appesanti par les
nécessités du corps.

Et c'est pourquoi le Prophète demandait, avec d'ardentes prières, d'en
être affranchi, disant: _Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités_[73].

  [73] Ps. XXIV, 17.

Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère! et malheur
encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable!

Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant à peine le
nécessaire en travaillant ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun
souci du royaume de Dieu, s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.

4. Ô coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les
choses de la terre, qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel!

Les malheureux! ils sentiront douloureusement à la fin combien était
vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé.

Mais les Saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont
méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute
leur espérance, tous leurs désirs aspiraient aux biens éternels.

Tout leur coeur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de
peur que l'amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre.

5. Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie
spirituelle: vous en avez encore le temps.

Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos
résolutions? Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le
temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me
corriger.

Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de méditer.

_Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de
rafraîchissement_[74].

  [74] Ps. LXV, 12.

Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.

Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché,
ni sans ennui et sans douleur.

Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en
perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie
félicité.

Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de
Dieu, _jusqu'à ce que l'iniquité passe_[75], _et que ce qui est mortel
en vous soit absorbé par la vie_[76].

  [75] Ps. LV, LVI, 2.

  [76] II. Cor., V, 4.

6. Oh! quelle est grande la fragilité qui toujours incline l'homme au
mal!

Vous confessez aujourd'hui vos péchés, et vous y retombez le lendemain.

Vous vous proposez d'être sur vos gardes, et une heure après vous
agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé.

Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais
élever en nous-même, étant si fragiles et si inconstants.

Nous pouvons perdre en un moment, par notre négligence, ce qu'à peine
avons-nous acquis par la grâce, avec un long travail.

7. Que sera-ce de nous à la fin du jour, si nous sommes si lâches dès le
matin?

Malheur à nous, si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous
étions en paix et en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre
vie une seule trace de vraie sainteté!

Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de
nouvelles moeurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y
aurait en nous quelque espérance de changement, et d'un plus grand
progrès dans la vertu.


RÉFLEXION.

  _L'homme né de la femme vit peu de jours, et il est rassasié
  d'angoisses_[77]. Voilà notre destinée telle que le péché l'a faite.
  Écoutez les gémissements de l'humanité entière dont Job était la
  figure: «Périsse le jour où je suis né, et la nuit où il fut dit: Un
  homme a été conçu! Pourquoi ne suis-je pas mort dans le sein de ma
  mère, ou n'ai-je pas péri en en sortant? Pourquoi m'a-t-elle reçu sur
  ses genoux, et allaité de ses mamelles? Maintenant je dormirais en
  silence, et je reposerais dans mon sommeil[78].» Mais déjà sur cette
  grande misère se levait l'aurore d'une grande espérance. «Je sais que
  mon Rédempteur est vivant, et que je serai de nouveau revêtu de ma
  chair, et dans ma chair je verrai mon Dieu; je le verrai, et mes yeux
  le contempleront[79].» Dès lors tout change: ces douleurs, auparavant
  sans consolation, unies à celles du Rédempteur, ne sont plus qu'une
  expiation nécessaire, une épreuve de justice et de miséricorde, une
  semence d'éternelles joies. Le Christ, en mourant, a ouvert le ciel à
  l'homme déchu, qui, pour unique grâce, demandait à la terre un
  tombeau[80]. Et nous nous plaindrions des souffrances auxquelles Dieu
  réserve un tel prix! Et le murmure serait sur nos lèvres, lorsque, par
  les tribulations, Jésus-Christ daigne nous associer aux mérites de son
  sacrifice! C'en est fait, Seigneur, je reconnais mon aveuglement, mon
  ingratitude, et je ne veux plus désirer ici-bas que d'avoir part à
  votre passion, afin de participer un jour à votre gloire.

  [77] Job, XIV, 1.

  [78] _Ibid._, III, 3, 11-13.

  [79] _Ibid._, XIX, 25-27.

  [80] _Ibid._, III, 21, 22.



CHAPITRE XXIII.

De la méditation de la mort.


1. C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état
vous êtes.

L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu; et quand il n'est plus
sous les yeux, il passe bien vite de l'esprit.

Ô stupidité et dureté du coeur humain, qui ne pense qu'au présent et ne
prévoit pas l'avenir!

Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel
que vous seriez s'il vous fallait mourir aujourd'hui.

Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.

Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.

Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez-vous demain?

Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un
lendemain?

2. Que sert de vivre longtemps, puisque nous nous corrigeons si peu?

Ah! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente
nos crimes.

Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour!

Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent qu'ils
sont peu changés, et que ces années ont été stériles!

S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si
longtemps.

Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se
prépare chaque jour à mourir!

Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous
passerez par cette voie.

3. Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez
pas vous promettre de voir le matin.

Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous
surprenne jamais.

Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: _car le Fils
de l'homme viendra à l'heure qu'on n'y pense pas_[81].

  [81] Luc., XII, 40.

Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout
autrement de votre vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si
négligent et si lâche.

4. Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie
qu'il souhaite d'être trouvé à la mort!

Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que
le parfait mépris du monde, le désir ardent d'avancer dans la vertu,
l'amour de la régularité, le travail de la pénitence, l'abnégation de
soi-même, et la constance à souffrir toutes sortes d'adversités pour
l'amour de Jésus-Christ.

Vous pouvez faire beaucoup de bien, tandis que vous êtes en santé: mais,
malade, je ne sais ce que vous pourrez.

Il en est peu que la maladie rende meilleurs, comme il en est peu qui se
sanctifient par de fréquents pèlerinages.

5. Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez
point votre salut dans l'avenir, car les hommes vous oublieront plus
vite que vous ne pensez.

Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de
bien, que d'espérer dans le secours des autres.

Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s'inquiétera de
vous dans l'avenir?

Maintenant le temps est d'un grand prix. _Voici maintenant le temps
propice, voici le jour du salut_[82].

  [82] II. Cor., VI, 2.

Mais, ô douleur! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait
vous servir à mériter de vivre éternellement.

6. Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure,
pour purifier votre âme, et je ne sais si vous l'obtiendrez.

Ah! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez
vous délivrer, si vous étiez à présent toujours en crainte et en
défiance de la mort!

Étudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu'à l'heure de la mort
vous ayez plus sujet de vous réjouir que de craindre.

Apprenez maintenant à mourir au monde, afin de commencer alors à vivre
avec Jésus-Christ.

Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller
librement à Jésus-Christ.

Châtiez maintenant votre corps par la pénitence, afin que vous puissiez
alors avoir une solide confiance.

7. Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque
vous n'avez pas un seul jour d'assuré?

Combien ont été trompés et arrachés subitement de leurs corps!

Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d'un coup
d'épée, celui-ci s'est noyé, celui-là s'est brisé en tombant d'un lieu
élevé; l'un a expiré en mangeant, l'autre en jouant; l'un a péri par le
feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre par la main
des voleurs.

Et ainsi la fin de tous est la mort, et _la vie des hommes passe comme
l'ombre_[83].

  [83] Job, XIV, 10. Ps. CXLIII, 4.

8. Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous?

Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car
vous ne savez pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la
mort.

Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.

Ne pensez qu'à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.

_Faites-vous maintenant des amis_, en honorant les Saints et en imitant
leurs oeuvres, _afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent
dans les tabernacles éternels_[84].

  [84] Luc., XVI, 9.

9. Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses
du monde ne sont rien.

Conservez voire coeur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que _vous
n'avez point ici-bas de demeure permanente_[85].

  [85] Heb., XIII, 14.

Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours
vers le ciel, afin que votre âme, après la mort, mérite de passer
heureusement à Dieu.


RÉFLEXION.

  Approchez de cette fosse, regardez ces ossements blanchis et déjoints:
  voilà tout ce qui reste ici-bas d'un homme que vous avez connu
  peut-être, et qui ne pensait pas plus à la mort, il y a peu d'années,
  que vous n'y pensez aujourd'hui. Ne fallait-il pas, en effet, qu'il
  songeât d'abord à sa fortune, à celle des siens, à l'établissement de
  sa famille? aussi s'en est-il occupé jusqu'au dernier moment. Eh bien!
  maintenant allez, entrez dans sa maison. Des héritiers indifférents y
  jouissent des biens qu'il avait amassés, et travaillent eux-mêmes à en
  amasser de nouveaux: du reste nul souvenir du mort. Quelque chose de
  lui subsiste cependant, et la tombe ne le renferme pas tout entier. Il
  avait une âme, une âme rachetée du sang de Jésus-Christ: où est-elle?
  à l'instant où elle quitta le corps, sa demeure fut fixée, ou dans le
  ciel sans crainte désormais, ou dans l'enfer sans espérance. Terrible,
  terrible alternative! Et à présent, plongez-vous dans les soins de la
  terre, différez votre conversion: dites encore, il sera temps demain.
  Insensé! ce temps, dont tu abuses, creuse ta fosse, et demain ce sera
  l'éternité!



CHAPITRE XXIV.

Du jugement et des peines des pécheurs.


1. En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous
serez là, debout devant le Juge sévère, à qui rien n'est caché, qu'on
n'apaise point par des présents, qui ne reçoit point d'excuses; mais qui
jugera selon la justice.

Pécheur misérable et insensé! que répondrez-vous à Dieu qui sait tous
vos crimes, vous qui tremblez quelquefois à l'aspect d'un homme irrité?

Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien
prévoir, vers ce jour où nul ne pourra être excusé ni défendu par un
autre, mais où chacun sera pour soi un fardeau assez pesant?

Maintenant votre travail produit son fruit; vos larmes sont agréées, vos
gémissements écoutés; votre douleur satisfait à Dieu, et purifie votre
âme.

2. Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui,
en butte aux outrages, s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa
propre injure; qui prie sincèrement pour ceux qui le contristent, et
leur pardonne du fond du coeur; qui, s'il a peiné les autres, est
toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu'à
la colère; qui se fait violence à lui-même, et s'efforce d'assujettir
entièrement la chair à l'esprit.

Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses
vices, que d'attendre à les expier en l'autre vie.

Oh! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que
nous avons pour notre chair!

3. Que dévorera ce feu, sinon vos péchés?

Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre
chair, plus ensuite votre châtiment sera terrible, et plus vous amassez
pour le feu éternel.

L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus
péché.

Là, les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les
intempérants tourmentés par une faim et une soif extrêmes.

Là, les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix
brûlante et dans un soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux
hurleront dans leur douleur.

4. Chaque vice aura son tourment propre.

Là, les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la
plus misérable indigence.

Là, une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici
dans la plus dure pénitence.

Ici, quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là, nul
repos, nulle consolation pour les damnés.

Soyez donc maintenant plein d'appréhension et de douleur pour vos
péchés, afin de partager, au jour du jugement, la sécurité des
bienheureux.

_Car les justes alors s'élèveront avec une grande assurance contre ceux
qui les auront opprimés et méprisés_[86].

  [86] Sap., V, 1.

Alors se lèvera, pour juger, celui qui se soumet aujourd'hui humblement
aux jugements des hommes.

Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous
côtés l'épouvante environnera le superbe.

5. Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être
insensé et méprisable pour Jésus-Christ.

Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, _et
toute iniquité sera muette_[87].

  [87] Ps. CVI, 42.

Alors tous les justes seront transportés d'allégresse, et tous les
impies consternés de douleur.

Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été
nourrie dans les délices.

Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux
perdront tout leur éclat.

Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout
brillant d'or.

Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que
toute la puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut
que toute la prudence du siècle.

6. Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d'une bonne conscience,
que dans une docte philosophie.

Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance, que
tous les trésors de la terre.

Alors le souvenir d'une pieuse prière vous sera de plus de consolation,
que celui d'un repas splendide.

Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que des longs
entretiens.

Alors les oeuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.

Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs
de la terre.

Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances, afin
d'être alors délivré de souffrances plus grandes.

Éprouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.

Si vous ne pouvez maintenant souffrir si peu de chose, comment
supporterez-vous les tourments éternels?

Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que
sera-ce donc alors des tortures de l'enfer!

Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut réunir; vous ne
pouvez goûter ici-bas les délices du monde, et régner ensuite avec
Jésus-Christ.

7. Si vous aviez vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les voluptés,
de quoi cela vous servirait-il, s'il vous fallait mourir à l'instant?

Donc tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

Car celui qui aime Dieu de tout son coeur, ne craint ni la mort, ni le
supplice, ni le jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous
donne un sûr accès près de Dieu.

Mais celui qui aime encore le péché, il n'est pas surprenant qu'il
redoute la mort et le jugement.

Cependant si l'amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu'au
moins la crainte vous retienne.

Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps
persévérer dans le bien: mais il tombera bientôt dans les piéges du
démon.


RÉFLEXION.

  _Dieu est patient_, dit saint Augustin, _parce qu'il est éternel_.
  Mais, après les jours de patience, viendra le jour de la justice; jour
  d'effroi, jour inévitable; où toute chair comparaîtra devant le Roi de
  l'éternité, pour rendre compte de ses oeuvres et de ses pensées mêmes.
  Transportez-vous en esprit à ce moment formidable: voilà que la
  poussière des tombeaux s'émeut, et de toutes parts la foule des morts
  accourt aux pieds du souverain juge. Là, tous les secrets sont
  dévoilés, la conscience n'a plus de ténèbres, et chacun attend en
  silence le sort qui lui est destiné pour toujours. Les deux cités se
  séparent; la grande sentence est prononcée; elle ouvre le paradis aux
  justes, et tombe sur les pécheurs avec tout le poids d'une éternelle
  réprobation. Environné des anges fidèles et de la troupe
  resplendissante des élus, Jésus-Christ remonte dans sa gloire: Satan
  saisit sa proie et l'entraîne dans l'abîme: tout est consommé à
  jamais; il ne reste plus que les joies du ciel, et le désespoir de
  l'enfer. Pendant que vous êtes encore sur la terre, le choix entre ces
  demeures vous est laissé: choisissez donc, mais n'oubliez pas qu'il
  n'y a point de repentir de l'autre côté de la tombe.



CHAPITRE XXV.

Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie.


1. Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu, et faites-vous
souvent cette demande: Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté
le siècle?

N'était-ce pas afin de vivre pour Dieu, et devenir un homme spirituel?

Embrasez-vous donc du désir d'avancer, parce que vous recevrez bientôt
la récompense de vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni
douleur.

Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos: que dis-je? une
joie éternelle!

Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera
sans doute fidèle et magnifique dans ses récompenses.

Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais
il ne faut pas vous livrer à une sécurité trop profonde, de peur de
tomber dans le relâchement ou dans la présomption.

2. Un nomme qui flottait souvent, plein d'anxiétés, entre la crainte et
l'espérance, étant un jour accablé de tristesse, entra dans une église,
et, se prosternant devant un autel pour prier, il disait et redisait en
lui-même: Oh! si je savais que je dusse persévérer! Aussitôt il entendit
intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que
voudriez-vous faire? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous
jouirez de la paix.

Consolé à l'instant même, et fortifié, il s'abandonna sans réserve à la
volonté de Dieu, et ses agitations cessèrent.

Il ne voulut plus rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans
l'avenir; mais il s'appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu,
et ce qui lui plaît davantage, afin de commencer et d'achever tout ce
qui est bien.

3. _Espérez en Dieu,_ dit le Prophète, _et faites le bien: habitez en
paix la terre, et vous serez nourri de ses richesses_[88],

  [88] Ps. XXXVI, 3.

Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et de se
corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat.

Eu effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent
avec le plus de courage de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le
plus pénible et qui contrarie le plus leurs penchants.

Car l'homme fait d'autant plus de progrès et mérite d'autant plus de
grâces, qu'il se surmonte lui-même et se mortifie davantage.

4. Il est vrai que tous n'ont pas également à combattre pour se vaincre
et mourir à eux-mêmes.

Cependant un homme animé d'un zèle ardent avancera bien plus, même avec
de nombreuses passions, qu'un autre à cet égard mieux disposé, mais
tiède pour la vertu.

Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s'arracher avec
violence à ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à
acquérir la vertu dont on a le plus grand besoin.

Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts
qui vous déplaisent le plus dans les autres.

5. Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons
exemples, ou si vous les entendez raconter, animez-vous à les imiter.

Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de
commettre la même faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tâchez
de vous corriger promptement.

Comme votre oeil observe les autres, les autres vous observent aussi.

Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux,
fervents, fidèles observateurs de la règle!

Qu'il est triste, au contraire, et pénible d'en voir qui ne vivent pas
dans l'ordre, et qui ne remplissent pas les engagements auxquels ils ont
été appelés!

Qu'on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en
détournant son coeur à des choses dont on n'est point chargé!

6. Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous
soit toujours présent.

Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ,
d'avoir jusqu'ici fait si peu d'efforts pour y conformer la vôtre,
quoique vous soyez, depuis si longtemps, entré dans la voie de Dieu.

Un religieux qui s'exerce à méditer sérieusement, et avec piété, la vie
très-sainte et la Passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce
qui lui est utile et nécessaire: et il n'a pas besoin de chercher hors
de Jésus quelque chose de meilleur.

Ah! si Jésus crucifié entrait dans notre coeur, que nous serions bientôt
suffisamment instruits!

7. Un religieux fervent reçoit bien ce qu'on lui commande, et s'y soumet
sans peine.

Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation, et ne
trouve de tous côtés que la gêne, parce qu'il est privé des consolations
intérieures, et qu'il lui est interdit d'en chercher au dehors.

Un religieux qui s'affranchit de sa règle est exposé à des chutes
terribles.

Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera
toujours dans l'angoisse: car toujours quelque chose lui déplaira.

8. Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les
cloîtres, une si étroite discipline?

Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris
très-pauvrement et grossièrement vêtus; ils travaillent beaucoup,
parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues
prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte
discipline.

Considérez les Chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres
religieux et religieuses de différents ordres, qui se lèvent toutes les
nuits pour chanter les louanges de Dieu.

Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d'un
saint exercice, lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le
Seigneur.

9. Oh! si vous n'aviez autre chose à faire qu'à louer de coeur et de
bouche, perpétuellement, le Seigneur notre Dieu! si jamais vous n'aviez
besoin de manger, de boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas
interrompre un seul moment ces louanges ni les autres exercices
spirituels! vous seriez alors beaucoup plus heureux qu'à présent,
assujetti comme vous l'êtes au corps et à toutes ses nécessités.

Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités, et que nous
n'eussions à songer qu'à la nourriture de notre âme, que nous goûtons,
hélas! si rarement!

10. Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune
créature, c'est alors qu'il commence à goûter Dieu parfaitement, et
qu'il est, quoi qu'il arrive, toujours satisfait.

Alors il ne se réjouit d'aucune prospérité, et aucun revers ne le
contriste; mais il s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à
Dieu, qui lui est tout en toutes choses, pour qui rien ne périt, rien ne
meurt, pour qui, au contraire, tout vit, et à qui tout obéit sans délai.

11. Souvenez-vous toujours que votre fin approche, et que le temps perdu
ne revient point.

Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de soins et des efforts
constants.

Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le
trouble.

Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix,
et vous sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu,
et de l'amour de la vertu.

L'homme fervent et zélé est prêt à tout.

Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions, que de
supporter les fatigues du corps.

_Celui qui n'évite pas les petites fautes, tombera peu à peu dans les
grandes_[89].

  [89] Eccli., XIX, 1.

Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour
avec fruit.

Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoi qu'il en soit
des autres, ne vous négligez pas vous-même.

Vous ne ferez de progrès qu'autant que vous vous ferez de violence.


RÉFLEXION.

  Êtes-vous sincèrement résolu à vous sauver? en avez-vous la volonté
  ferme? Alors préparez-vous au travail, au combat; car le salut est à
  ce prix: _La voie qui conduit à la perte est large_: mais qu'étroite,
  dit l'Évangile, _est celle qui conduit à la vie_[90]! Sans doute
  l'onction de la grâce adoucit, pour le fidèle, ce travail, ce combat;
  au milieu des fatigues et des souffrances, il jouit d'une paix céleste
  que le pécheur ne connaît point. Cependant il a besoin de continuels
  efforts pour triompher de lui-même, pour vaincre ses désirs, ses
  passions, et le monde, _et le prince de ce monde_[91]. Qui a fait les
  saints, sinon cette lutte courageuse et persévérante? _Les uns ont été
  tourmentés, ne voulant pas racheter leur vie, afin d'en trouver une
  meilleure dans la résurrection. Les autres ont souffert les moqueries,
  les fouets, les chaînes et les prisons; ils ont été lapidés, sciés,
  éprouvés_ en toute manière; _ils sont morts par le tranchant du
  glaive; vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres,
  oppressés par le besoin, l'affliction, l'angoisse, ils ont erré dans
  les déserts, et dans les montagnes, et dans les antres, et dans les
  cavernes de la terre; eux dont le monde n'était pas digne. Enveloppés
  donc d'une si grande nuée de témoins, dégageons-nous de tout ce qui
  nous appesantit, et du péché qui nous environne, et courons par la
  patience au combat qui nous est proposé; les regards fixés sur Jésus,
  l'auteur et le consommateur de la foi, qui, en vue de la joie qui lui
  était préparée, a souffert la croix, en méprisant l'ignominie; et
  maintenant il est assis à la droite du trône de Dieu_[92].

  [90] Matth., VII, 13, 14.

  [91] Joann., XIV, 30.

  [92] Heb., XI, 35-38; XII, 1, 2.


FIN DU PREMIER LIVRE.



L'IMITATION

DE

JÉSUS-CHRIST.



LIVRE DEUXIÈME.

INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTÉRIEURE.



CHAPITRE PREMIER.

De la conversation intérieure.


1. _Le royaume de Dieu est au dedans de vous_[93], dit le Seigneur.

  [93] Luc., XVII, 21.

Revenez à Dieu de tout votre coeur, laissez là ce misérable monde, et
votre âme trouvera le repos.

Apprenez à mépriser les choses extérieures, et à vous donner aux
intérieures, et vous verrez le royaume de Dieu venir en vous.

_Car le royaume de Dieu est paix et joie dans l'Esprit saint_[94]: ce
qui n'est pas donné aux impies.

  [94] Rom., XIV, 17.

Jésus-Christ viendra à vous, et il vous remplira de ses consolations, si
vous lui préparez au dedans de vous une demeure digne de lui.

_Toute sa gloire_ et toute sa beauté _est intérieure_[95]; c'est dans le
secret du coeur qu'il se plaît.

  [95] Ps. XLIV, 14.

Il visite souvent l'homme intérieur, et ses entretiens sont doux, ses
consolations ravissantes; sa paix est inépuisable, et sa familiarité
incompréhensible.

2. Âme fidèle, hâtez-vous donc de préparer votre coeur pour l'époux,
afin qu'il daigne venir et habiter en vous.

Car il a dit: _Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et nous
viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure_[96]. Laissez donc
Jésus entrer en vous, et n'y laissez entrer que lui.

  [96] Joann., XIV, 23.

Lorsque vous posséderez Jésus, vous serez riche, et lui seul vous
suffit. Il veillera pour vous, il prendra de vous un soin fidèle en
toutes choses, de sorte que vous n'aurez plus besoin de rien attendre
des hommes.

Car les hommes changent vite, et vous manquent tout d'un coup; _mais
Jésus-Christ demeure éternellement_[97]: inébranlable dans sa constance,
il est près de vous jusqu'à la fin.

  [97] Joann., XII, 34.

3. On ne doit guère compter sur un homme fragile et mortel, encore bien
qu'il vous soit utile, et que vous soyez chers l'un à l'autre; et il n'y
a pas lieu de s'attrister beaucoup, si quelquefois il vous traverse et
s'élève contre vous.

Ceux qui sont aujourd'hui pour vous, pourront demain être contre vous,
et réciproquement: les hommes changent comme le vent.

Mettez en Dieu toute votre confiance: qu'il soit votre crainte et votre
amour: il répondra pour vous, et il fera ce qui est le meilleur.

_Vous n'avez point ici de demeure stable_[98]: en quelque lieu que vous
soyez, vous êtes étranger et voyageur; et vous n'aurez jamais de repos,
que vous ne soyez uni intimement à Jésus-Christ.

  [98] Heb., XIII, 14.

4. Que cherchez-vous autour de vous? Ce n'est pas ici le lieu de votre
repos.

Votre demeure doit être dans le ciel, et vous ne devez regarder toutes
les choses de la terre que comme en passant.

Tout passe: et vous passez avec tout le reste.

Prenez garde de vous attacher à quoi que ce soit, de peur d'en devenir
l'esclave, et de vous perdre.

Que sans cesse votre pensée monte vers le Très-Haut, et votre prière
vers Jésus-Christ.

Si vous ne savez pas encore vous élever aux contemplations célestes,
reposez-vous dans la Passion du Sauveur, et aimez à demeurer dans ses
plaies sacrées.

Car si vous vous réfugiez avec amour dans ces plaies et ces précieux
stigmates, vous sentirez une grande force au temps de la tribulation;
vous vous inquiéterez peu du mépris des hommes, et vous supporterez
aisément les paroles médisantes.

5. Jésus-Christ a été aussi méprisé des hommes en ce monde, et, dans les
plus extrêmes angoisses, abandonné des siens, de ses amis, de ses
proches, au milieu des opprobres.

Jésus-Christ a voulu souffrir et être méprisé, et vous osez vous
plaindre de quelque chose!

Jésus-Christ a eu des ennemis et des détracteurs, et vous voudriez
n'avoir que des amis et des bienfaiteurs!

Comment votre patience méritera-t-elle d'être couronnée, s'il ne vous
arrive rien de pénible?

Si vous ne voulez rien souffrir, comment serez-vous ami de Jésus-Christ?

Souffrez avec Jésus-Christ et pour Jésus-Christ, si vous voulez régner
avec Jésus-Christ.

6. Si une seule fois vous étiez entré bien avant dans le coeur de Jésus,
et que vous eussiez ressenti quelque mouvement de son amour, que vous
auriez peu de souci de ce qui peut ou vous contrarier ou vous plaire!
Vous vous réjouiriez d'un outrage reçu, parce que l'amour de Jésus
apprend à l'homme à se mépriser lui-même.

Celui qui aime Jésus et la vérité, un homme vraiment intérieur, et
dégagé de toute affection déréglée, peut librement s'approcher de Dieu,
et, s'élevant en esprit au-dessus de soi-même, se reposer en lui par une
jouissance anticipée.

7. Celui qui estime les choses suivant ce qu'elles sont, et non d'après
les discours et l'opinion des hommes, est vraiment sage; et c'est Dieu
qui l'instruit plus que les hommes.

Celui qui vit au dedans de lui-même, et qui s'inquiète peu des choses du
dehors, tous les lieux lui sont bons, et tous les temps pour remplir ses
pieux exercices.

Un homme intérieur se recueille bien vite, parce qu'il ne se répand
jamais tout entier au dehors.

Les travaux extérieurs, les occupations nécessaires en certains temps,
ne le troublent point; mais il se prête aux choses, selon qu'elles
arrivent.

Celui qui a établi l'ordre au dedans de soi, ne se tourmente guère de ce
qu'il y a de bien ou de mal dans les autres.

L'on n'a de distractions et d'obstacles qu'autant que l'on s'en crée
soi-même.

8. Si vous étiez ce que vous devez être, entièrement libre et détaché,
tout contribuerait à votre bien et à votre avancement.

Mais beaucoup de choses vous déplaisent et souvent vous troublent, parce
que vous n'êtes pas encore tout à fait mort à vous-même et séparé des
choses de la terre.

Rien n'embarrasse et ne souille tant le coeur de l'homme que l'amour
impur des créatures.

Si vous rejetez les consolations du dehors, vous pourrez contempler les
choses du ciel, et goûter souvent les joies intérieures.


RÉFLEXION.

  L'âme chrétienne, détachée du monde, n'a qu'un désir pour le temps
  comme pour l'éternité; d'être unie à Jésus, de cette union ineffable
  dont la divine peinture nous ravit dans le cantique mystérieux de
  l'amour. _Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il repose entre
  les lis, jusqu'à ce que l'aurore se lève, et que les ombres
  déclinent_[99]. Hélas! que cherchez-vous au dehors? Rentrez, rentrez
  en vous-même, préparez au céleste époux une demeure digne de lui, et
  il viendra, et il s'y reposera; car ses délices sont d'habiter dans le
  coeur qui l'appelle. Alors, seul avec Jésus, loin des bruits de la
  terre, dans le silence des créatures, il vous parlera, _comme un ami
  parle à son ami_[100], et transporté de l'entendre, vous ne voudrez
  plus à jamais écouter que lui.

  [99] Cant., II, 16, 17.

  [100] Exod., XXXIII, 11.



CHAPITRE II.

Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité.


1. Inquiétez-vous peu de qui est pour vous ou contre vous; mais prenez
soin que Dieu soit avec vous en tout ce que vous faites.

Ayez la conscience pure, et Dieu prendra votre défense.

Toute la malice des hommes ne saurait nuire à celui que Dieu veut
protéger.

Si vous savez vous taire et souffrir, Dieu, sans doute, vous assistera.

Il sait le temps et la manière de vous délivrer; abandonnez-vous donc à
lui.

C'est de Dieu que vient le secours, c'est lui qui délivre de la
confusion.

Il est souvent très-utile, pour nous retenir dans une plus grande
humilité, que les autres soient instruits de nos défauts, et qu'ils nous
les reprochent.

2. Quand un homme s'humilie de ses défauts, il apaise aisément les
autres, et se réconcilie sans peine ceux qui sont irrités contre lui.

Dieu protége l'humble et le délivre; il aime l'humble et le console; il
s'incline vers l'humble et lui prodigue ses grâces, et après
l'abaissement, il l'élève dans la gloire.

Il révèle à l'humble ses secrets; il l'invite et l'attire doucement à
lui.

Quelque affront qu'il reçoive, l'humble vit encore en paix, parce qu'il
s'appuie sur Dieu et non sur le monde.

Ne pensez pas avoir fait de progrès, si vous ne vous croyez au-dessous
de tous les autres.


RÉFLEXION.

  Que vous importent les discours et les pensées des hommes! Ce ne
  seront point eux qui vous jugeront. S'ils vous accusent à tort, celui
  qui voit le fond des consciences vous a déjà justifié. S'ils vous
  reprochent des fautes réelles, n'êtes-vous pas heureux d'être averti,
  heureux de souffrir une humiliation salutaire? Ce qui vous trouble,
  c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'être repris. L'humble ne
  s'irrite point, ne s'émeut point, lors même que la passion le condamne
  injustement. Plein du sentiment de sa misère, on ne saurait jamais
  tant s'abaisser, qu'il ne s'abaisse dans son coeur encore davantage.
  Voulez-vous que rien n'altère le calme de votre âme? abandonnez-vous à
  Dieu en toutes choses; et dans les peines, les contrariétés, les
  traverses, dites avec Jésus-Christ: _Oui, mon Père, parce qu'il vous a
  plu ainsi_[101]!

  [101] Luc., X, 21.



CHAPITRE III.

De l'homme pacifique.


1. Conservez-vous premièrement dans la paix; et alors vous pourrez la
donner aux autres.

Le pacifique est plus utile que le savant.

Un homme passionné change le bien en mal, et croit le mal aisément.
L'homme paisible et bon ramène tout au bien.

Celui qui est affermi dans la paix ne pense mal de personne; mais
l'homme inquiet et mécontent est agité de divers soupçons: il n'a jamais
de repos, et n'en laisse point aux autres.

Il dit souvent ce qu'il ne faudrait pas dire, et ne fait pas ce qu'il
faudrait faire.

Attentif au devoir des autres, il néglige ses propres devoirs.

Ayez donc premièrement du zèle pour vous-même, et vous pourrez ensuite
avec justice l'étendre sur le prochain.

2. Vous savez bien colorer et excuser vos fautes, et vous ne voulez pas
recevoir les excuses des autres.

Il serait plus juste de vous accuser vous-même, et d'excuser votre
frère.

Si vous voulez qu'on vous supporte, supportez aussi les autres.

Voyez combien vous êtes loin encore de la vraie charité et de
l'humilité, qui jamais ne s'irrite et ne s'indigne que contre elle-même!

Ce n'est pas une grande chose de bien vivre avec les hommes doux et
bons, car cela plaît naturellement à tous; chacun aime son repos, et
s'affectionne à ceux qui partagent ses sentiments.

Mais vivre en paix avec des hommes durs, pervers, sans règle, ou qui
nous contrarient, c'est une grande grâce, une vertu courageuse et digne
d'être louée.

3. Il y en a qui sont en paix avec eux-mêmes et avec les autres.

Et il y en a qui n'ont point la paix, et qui troublent celle d'autrui:
ils sont à charge aux autres et plus à charge à eux-mêmes.

Il y en a enfin qui se maintiennent dans la paix, et qui s'efforcent de
la rendre aux autres.

Au reste, toute notre paix, dans cette misérable vie, consiste plus dans
une souffrance humble que dans l'exemption de la souffrance.

Qui sait le mieux souffrir, possédera la plus grande paix. Celui-là est
vainqueur de soi et maître du monde, ami de Jésus-Christ et héritier du
ciel.


RÉFLEXION.

  _Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de
  Dieu_[102]. Comprenez la grandeur de ce nom et l'instruction profonde
  qu'il renferme. La paix, c'est l'ordre parfait; et le trouble, les
  dissensions, les discordes, la guerre, ne sont entrés dans le monde
  que par la violation de l'ordre ou par le péché. Ainsi point de paix
  où règne le péché; point de paix dans l'homme dont les pensées, les
  affections, les volontés ne sont pas en tout conformes à l'ordre ou à
  la vérité et à la volonté de Dieu; point de paix dans la société dont
  les doctrines et les lois s'écartent de la loi et des doctrines
  révélées de Dieu: et quiconque, homme ou peuple, brise cette loi, nie
  ces doctrines, ne fût-ce qu'en un seul point, cet homme, ce peuple
  rebelle à Dieu, subit à l'instant le châtiment de son crime. Un
  malaise inconnu s'empare de lui: je ne sais quelle force désordonnée
  le pousse et le repousse en tous sens, et nulle part il ne trouve de
  repos: comme Caïn, après son meurtre, il a peur. Non, la paix n'est en
  effet que pour _les enfants de Dieu_: ils la goûtent en eux-mêmes, et
  la répandent sur les autres; elle coule, pour ainsi dire, de leur
  coeur, comme ces fleurs qui arrosaient l'heureux séjour de notre
  premier père, au temps de son innocence. Et quand viendra la dernière
  heure, ce sera encore la paix; car _le royaume de Dieu est justice et
  paix_[103]. Enfants de Dieu, _entrez dans le royaume qui vous a été
  préparé dès le commencement du monde_[104]!

  [102] Matth., V, 9.

  [103] Rom., XIV, 17.

  [104] Matth., XXV, 34.



CHAPITRE IV.

De la pureté d'esprit, et de la droiture d'intention.


1. L'homme s'élève au-dessus de la terre sur deux ailes, la simplicité
et la pureté.

La simplicité doit être dans l'intention, et la pureté dans l'affection.

La simplicité cherche Dieu; la pureté le trouve et le goûte.

Nulle bonne oeuvre ne vous sera difficile, si vous êtes libre au dedans
de toute affection déréglée.

Si vous ne voulez que ce que Dieu veut, et ce qui est utile au prochain,
vous jouirez de la liberté intérieure.

Si votre coeur était droit, alors toute créature vous serait un miroir
de vie et un livre rempli de saintes instructions.

Il n'est point de créature si petite et si vile qui ne présente quelque
image de la bonté de Dieu.

2. Si vous aviez en vous assez d'innocence et de pureté, vous verriez
tout sans obstacle. Un coeur pur pénètre le ciel et l'enfer.

Chacun juge des choses du dehors selon ce qu'il est au dedans de
lui-même.

S'il est quelque joie dans le monde, le coeur pur la possède.

Et s'il y a des angoisses et des tribulations, avant tout elles sont
connues de la mauvaise conscience.

Comme le fer mis au feu perd sa rouille, et devient tout étincelant,
ainsi celui qui se donne sans réserve à Dieu, se dépouille de sa
langueur et se change en un homme nouveau.

3. Quand l'homme commence à tomber dans la tiédeur, alors il craint le
moindre travail, et reçoit avidement les consolations du dehors.

Mais quand il commence à se vaincre parfaitement et à marcher avec
courage dans la voie de Dieu, alors il compte pour rien ce qui lui était
le plus pénible.


RÉFLEXION.

  Quand Jésus-Christ voulut proposer un modèle à ses disciples, le
  choisit-il parmi les hommes distingués par leur science ou par la
  supériorité de leur esprit? Non; _il appela un petit enfant, le plaça
  au milieu d'eux, et dit: En vérité je vous le dis, si vous ne vous
  convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez
  point dans le royaume des cieux_[105]. Or, que voyons-nous dans
  l'enfance? la simplicité, la pureté. Elle croit, elle aime, elle agit,
  sans aucun retour sur elle-même, par un premier mouvement du coeur: et
  voilà ce qui plaît à Dieu. Il ne demande ni de longues prières, ni
  d'éloquents discours, ni des méditations profondes, mais une volonté
  droite et un amour plein de candeur. N'avoir en tout de désirs que les
  siens, s'oublier entièrement soi-même, se soumettre aux volontés de
  l'adorable Providence, sans chercher à les scruter; quoi de plus pur
  que cet abandon, que cette simple obéissance? Aussi la récompense en
  sera-t-elle grande: _Heureux_, est-il dit, _ceux qui ont le coeur pur,
  parce qu'ils verront Dieu_[106].

  [105] Matth., XVIII, 2, 3.

  [106] Matth., V, 8.



CHAPITRE V.

De la considération de soi-même.


1. Nous ne devons pas trop compter sur nous-mêmes, parce que souvent la
grâce et le jugement nous manquent.

Nous n'avons en nous que peu de lumière, et ce peu il est aisé de le
perdre par négligence.

Souvent, nous ne nous apercevons pas combien nous sommes aveugles au
dedans de nous.

À de mauvaises actions souvent nous donnons de pires excuses.

Quelquefois nous sommes mus par la passion, et nous croyons que c'est
par le zèle.

Nous relevons de petites fautes dans les autres, et nous nous en
permettons de plus grandes.

Nous sentons bien vite, et nous pensons ce que nous souffrons des
autres; mais tout ce qu'ils ont à souffrir de nous, nous n'y songeons
point.

Qui se jugerait équitablement soi-même, sentirait qu'il n'a droit de
juger personne sévèrement.

2. L'homme intérieur préfère le soin de soi-même à tout autre soin; et
lorsqu'on est attentif à soi, on se tait aisément sur les autres.

Vous ne serez jamais un homme intérieur et vraiment pieux, si vous ne
gardez le silence sur ce qui vous est étranger, et si vous ne vous
occupez principalement de vous-même.

Si vous n'avez que Dieu et vous-même en vue, vous serez peu touché de ce
que vous apercevrez au dehors.

Où êtes-vous quand vous n'êtes pas présent à vous-même? Et que vous
revient-il d'avoir tout parcouru, et de vous être oublié?

Si vous voulez posséder la paix et être véritablement uni à Dieu, il
faut laisser là tout le reste, et ne penser qu'à vous seul.

3. Vous ferez de grands progrès, si vous vous dégagez de tous les soins
du temps.

Vous serez au contraire fatigué bien vite, si vous comptez pour quelque
chose ce qui n'est que de ce monde.

Qu'il n'y ait rien de grand à vos yeux, d'élevé, de doux, d'aimable, que
Dieu seul, ou ce qui vient de Dieu.

Regardez comme une pure vanité toute consolation qui repose sur la
créature.

L'âme qui aime Dieu méprise tout ce qui est au-dessous de Dieu.

Dieu seul est éternel, immense, et remplissant tout, est la consolation
de l'âme, et la vraie joie du coeur.


RÉFLEXION.

  Quand vous sauriez ce qu'il y a de bon et de mauvais dans chaque
  homme, sans en excepter un seul, à quoi cela vous servirait-il, si
  vous vous ignorez vous-même? On ne vous interrogera point, au dernier
  jour, sur la conscience d'autrui. Laissez donc là une sollicitude dont
  presque toujours l'orgueil et la malignité sont le principe, et
  occupez-vous d'un soin plus agréable à Dieu et plus utile pour vous.
  La grande, la vraie science est de se connaître soi-même: ce doit être
  notre étude de tous les instants. Alors on apprend à se mépriser, à
  gémir sur la plaie de son coeur, sur l'amour-propre effréné qui nous
  domine, sur les secrètes convoitises qui nous tourmentent, et l'on
  s'écrie comme l'Apôtre: _Qui me délivrera de ce corps de mort_[107]?
  Heureuse, heureuse délivrance! mais que trouverons-nous après, si nous
  avons été fidèles? Dieu, uniquement Dieu, et en lui toutes choses,
  toute consolation, tout bien. Ô mon âme! puisqu'il est ainsi, commence
  dès ce moment même à te dégager du poids qui t'affaisse, de la terre
  et des créatures, pour ne t'attacher qu'à Dieu seul.

  [107] Rom., VII, 24.



CHAPITRE VI.

De la joie d'une bonne conscience.


1. _La gloire de l'homme de bien est le témoignage de sa
conscience_[108].

  [108] II. Cor., I, 12.

Ayez la conscience pure, et vous posséderez toujours la joie.

La bonne conscience peut supporter beaucoup de choses, et elle est
pleine de joie dans les adversités.

La mauvaise conscience est toujours inquiète et troublée.

Vous jouirez d'un repos ravissant, si votre coeur ne vous reproche rien.

Ne vous réjouissez que d'avoir fait le bien.

Les méchants n'ont jamais de véritable joie, ils ne possèdent point la
paix intérieure, _parce qu'il n'y a point de paix pour l'impie_[109],
dit le Seigneur.

  [109] Is., LVII, 21.

Et s'ils disent: _Nous sommes dans la paix, les maux ne viendront pas
sur nous; et qui oserait nous nuire[110]?_ ne les croyez pas: car la
colère de Dieu se lèvera soudain, et leurs oeuvres seront réduites à
rien, et leurs pensées périront.

  [110] Jer., V, 12.

2. Se faire un sujet de gloire de la tribulation, n'est pas difficile à
celui qui aime: car se glorifier ainsi, c'est _se glorifier dans la
Croix de Jésus-Christ_[111].

  [111] Rom., V, 3. Gal., VI, 14.

La gloire que les hommes donnent et reçoivent est courte.

La tristesse accompagne toujours la gloire du monde.

La gloire des bons est dans leur conscience, et non dans la bouche des
hommes.

L'allégresse des justes est de Dieu et en Dieu, et leur joie vient de la
vérité.

Celui qui désire la gloire véritable et éternelle dédaigne la gloire du
temps.

Et celui qui recherche la gloire du temps, et ne la méprise pas de toute
son âme, montre qu'il aime peu la gloire éternelle.

Il jouit d'une grande tranquillité de coeur, celui que n'émeut ni la
louange ni le blâme.

3. Il sera aisément en paix et content, celui dont la conscience est
pure.

Vous n'êtes pas plus saint parce qu'on vous loue, ni plus imparfait
parce qu'on vous blâme.

Vous êtes ce que vous êtes; et tout ce qu'on pourra dire ne vous fera
pas plus grand que vous ne l'êtes aux yeux de Dieu.

Si vous considérez bien ce que vous êtes en vous-même, vous vous
embarrasserez peu de ce que les hommes disent de vous.

_L'homme voit le visage, mais Dieu voit le coeur_[112]. L'homme regarde
les actions, mais Dieu pèse l'intention.

  [112] I. Reg., XVI, 7.

Faire toujours bien et s'estimer peu, c'est le signe d'une âme humble.

Ne vouloir de consolation d'aucune créature, c'est la marque d'une
grande pureté et d'une grande confiance intérieure.

4. Quand on ne cherche au dehors aucun témoignage en sa faveur, il est
manifeste qu'on s'est entièrement remis à Dieu.

_Car ce n'est pas celui qui se recommande lui-même qui est approuvé,_
dit saint Paul, _mais celui que Dieu recommande_[113].

  [113] II. Cor., _X_, 18.

Avoir toujours Dieu présent au dedans de soi, et ne tenir à rien au
dehors, c'est l'état de l'homme intérieur.


RÉFLEXION.

  Nul repos pour celui qui ne le trouve pas en soi. Le coeur inquiet qui
  cherche au dehors dans les créatures la paix dont il est privé
  intérieurement, se fait une grande illusion; elle n'est pas là.
  Pourquoi vous tromper vous-même? La mer soulevée par les tempêtes
  n'est pas plus agitée que le monde; et vous lui dites: Apaise mon
  trouble! il n'y a de calme que dans le sein de Dieu: il n'y a de joie
  que dans la conscience pure. Les plaisirs distraient, les passions
  enivrent un moment; mais ce moment passé, que reste-t-il? Et encore
  que d'ennui souvent et que d'amertume pendant sa durée! Vous
  représentez-vous, au contraire, une félicité comparable à celle qui
  accompagne l'innocence; quelque chose qui, dès ici-bas, ressemble plus
  au ciel, que l'état d'une âme détachée de la terre, et tranquille sous
  la main de Dieu qu'elle possède déjà par l'espérance et par l'amour?
  Eh bien donc, que cet état devienne le vôtre; _venez et goûtez combien
  le Seigneur est doux_[114]; faites un effort, veuillez seulement:
  celui qui donne le bon vouloir, vous donnera aussi de l'accomplir.

  [114] Ps. XXXIII, 9.



CHAPITRE VII.

Qu'il faut aimer JÉSUS-CHRIST par-dessus toutes choses.


1. Heureux celui qui comprend ce que c'est que d'aimer Jésus, et de se
mépriser soi-même à cause de Jésus.

Il faut que notre amour pour lui nous détache de tout autre amour, parce
que Jésus veut être aimé seul par-dessus toutes choses.

L'amour de la créature est trompeur et passe bientôt; l'amour de Jésus
est stable et fidèle.

Celui qui s'attache à la créature tombera comme elle et avec elle; celui
qui s'attache à Jésus sera pour jamais affermi.

Aimez et conservez pour ami celui qui ne vous quittera point, alors que
tous vous abandonneront, et qui, quand viendra votre fin, ne vous
laissera point périr.

Que vous le vouliez ou non, il vous faudra un jour être séparé de tout.

2. Vivant et mourant, tenez-vous donc près de Jésus, et confiez-vous à
la fidélité de celui qui seul peut vous secourir lorsque tout vous
manquera.

Tel est votre bien-aimé, qu'il ne veut point de partage; il veut
posséder seul votre coeur, et y régner comme un roi sur le trône qui est
à lui.

Si vous saviez bannir de votre âme toutes les créatures, Jésus se
plairait à demeurer en vous.

Vous trouverez avoir perdu presque tout ce que vous aurez établi sur les
hommes et non sur Jésus.

Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent, et n'y mettez pas
votre confiance, _car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe
comme la fleur des champs_[115].

  [115] Is., XL, 6.

Vous serez trompé souvent, si vous jugez des hommes d'après ce qui
paraît au dehors; au lieu des avantages et du soulagement que vous
cherchez en eux, vous n'éprouverez presque toujours que du préjudice.

Cherchez Jésus en tout, et en tout vous trouverez Jésus. Si vous vous
cherchez vous-même, vous vous trouverez aussi, mais pour votre perte.

Car l'homme qui ne cherche pas Jésus, se nuit plus à lui-même que tous
ses ennemis, et que le monde entier.


RÉFLEXION.

  Entraînés par le _charme de sentir_, ainsi que parle Bossuet, nous
  cherchons notre bien dans les créatures qui nous échappent et
  s'évanouissent comme des ombres. Nous voulons aimer et être aimés; et
  nous nous éloignons de la source du véritable amour, de l'amour
  infini. Comprenons enfin combien il est insensé d'attacher notre coeur
  à ce qui passe, et combien sont vaines ces amitiés de la terre, _qui
  s'en vont avec les années et les intérêts_. Aimons Jésus sans partage;
  aimons-le comme il nous aime et comme il veut être aimé. _La mesure de
  notre amour pour lui_, dit saint Bernard, _est de l'aimer sans
  mesure_. Malheur à qui lui préfère quelque chose! ses désirs sont sur
  la route du néant.



CHAPITRE VIII.

De la familiarité que l'amour établit entre Jésus et l'âme fidèle.


1. Quand Jésus est présent, tout est doux et rien ne semble difficile;
mais quand Jésus se retire, tout fatigue.

Quand Jésus ne parle pas au dedans, nulle consolation n'a de prix; mais
si Jésus dit une seule parole, on est merveilleusement consolé.

Marie Madeleine ne se leva-t-elle pas aussitôt du lieu où elle pleurait,
lorsque Marthe lui dit: _Le Maître est là, et il vous appelle_[116].

  [116] Joann., XI, 28.

Heureux moment, où Jésus appelle des larmes à la joie de l'esprit!

Combien, sans Jésus, n'êtes-vous pas aride et insensible!

Et quelle vanité, quelle folie, si vous désirez autre chose que
Jésus-Christ? Ne serait-ce pas une plus grande perte que si vous aviez
perdu le monde entier?

2. Que peut vous donner le monde sans Jésus?

Être sans Jésus, c'est un insupportable enfer; être avec Jésus, c'est un
paradis de délices.

Si Jésus est avec vous, nul ennemi ne pourra vous nuire.

Qui trouve Jésus, trouve un trésor immense, ou plutôt un bien au-dessus
de tout bien.

Qui perd Jésus, perd plus et beaucoup plus que s'il perdait le monde
entier.

Vivre sans Jésus, c'est le comble de l'indigence; être uni à Jésus,
c'est posséder des richesses infinies.

3. C'est un grand art que de savoir converser avec Jésus; et une grande
prudence que de savoir le retenir près de soi.

Soyez humble et pacifique, et Jésus sera avec vous.

Que votre vie soit pieuse et calme, et Jésus demeurera près de vous.

Vous éloignerez bientôt Jésus, et vous perdrez sa grâce, si vous voulez
vous répandre au dehors.

Et si vous l'éloignez et le perdez, qui sera votre refuge, et quel autre
ami chercherez-vous?

Vous ne sauriez vivre heureux sans ami, et si Jésus n'est pas pour vous
un ami au-dessus de tous les autres, n'attendez que tristesse et
désolation.

Qu'insensés vous êtes, si vous mettez en quelqu'autre votre confiance ou
votre joie!

Il vaudrait mieux avoir le monde entier contre vous, que d'être dans la
disgrâce de Jésus.

Qu'il vous soit donc plus cher que tout ce qui vous est cher.

4. Aimez tous les autres pour Jésus, et Jésus pour lui-même.

Lui seul doit être aimé uniquement, parce qu'il est le seul ami bon,
fidèle, entre tous les amis.

Aimez en lui et à cause de lui, vos amis et vos ennemis, et priez-le
pour tous, afin que tous le connaissent et l'aiment.

Ne souhaitez jamais d'obtenir aucune préférence dans l'estime ou l'amour
des hommes: car cela n'appartient qu'à Dieu, qui n'a point d'égal.

Ne désirez point que quelqu'un s'occupe de vous dans son coeur, et ne
soyez vous-même préoccupé de l'amour de personne; mais que Jésus soit en
vous et en tout homme de bien.

5. Soyez pur et libre au dedans, sans aucune attache à la créature.

Il vous faut être dépouillé de tout, et offrir à Dieu un coeur pur, si
vous voulez être libre, et goûter combien le Seigneur est doux.

Et certes, jamais vous n'y parviendrez, si sa grâce ne vous prévient et
ne vous attire; de sorte qu'ayant exclu et banni tout le reste, vous
soyez seul uni à lui seul.

Car, lorsque la grâce de Dieu visite l'homme, alors il peut tout; et
quand elle se retire, alors il est pauvre et infirme, et ne semble
réservé qu'aux châtiments.

En cet état même, il ne doit ni se laisser abattre ni désespérer; mais
il doit se soumettre avec calme à la volonté de Dieu, et souffrir, pour
l'amour de Jésus-Christ, tout ce qui lui arrive: car l'été succède à
l'hiver, après la nuit revient le jour, et après la tempête une grande
sérénité.


RÉFLEXION.

  L'amour a fait descendre le fils de Dieu sur la terre: l'amour nous
  élève jusqu'à lui. Alors il s'établit entre notre âme et Jésus, comme
  une union ravissante; alors s'accomplit cette promesse: _je ne vous
  laisserai pas orphelin, je viendrai à vous_[117]. Venez donc, ô mon
  Jésus, venez briser les derniers liens qui m'attachent aux créatures
  et retardent l'heureux moment où je ne vivrai plus que pour vous.
  Faites que, m'oubliant moi-même, je ne voie, je ne désire que vous
  seul, et me repose sur votre sein comme le disciple bien-aimé, dans
  cette paix délicieuse que _le monde ne donne pas_[118], qu'il ne peut
  même comprendre, mais aussi que ses orages ne sauraient troubler.

  [117] Joann., XIV, 18.

  [118] _Ibid._, 27.



CHAPITRE IX.

De la privation de toute consolation.


1. Il n'est pas difficile de mépriser les consolations humaines, quand
on jouit des consolations divines.

Mais il est grand et très-grand de consentir à être privé tout à la fois
des consolations des hommes et de celles de Dieu, de supporter
volontairement pour sa gloire cet exil du coeur, de ne se rechercher en
rien, et de ne faire aucun retour sur ses propres mérites.

Qu'y a-t-il d'étonnant, si vous êtes rempli d'allégresse et de ferveur
lorsque la grâce descend en vous? C'est pour tous l'heure désirable.

Il avance aisément et avec joie, celui que la grâce soulève.

Comment sentirait-il son fardeau, quand il est porté par le
Tout-Puissant, et conduit par le guide suprême?

2. Toujours nous cherchons quelque soulagement, et difficilement l'homme
se dépouille de lui-même.

Fidèle à son évêque, le saint martyr Laurent vainquit le siècle, parce
qu'il méprisa tout ce que le monde offre de séduisant, et qu'il souffrit
en paix, pour l'amour de Jésus-Christ, d'être séparé du souverain prêtre
de Dieu, de Sixte, qu'il aimait avec une vive tendresse.

Par l'amour du Créateur, surmontant l'amour de l'homme, aux consolations
humaines il préféra le bon plaisir divin.

Et vous aussi, apprenez donc à quitter, pour l'amour de Dieu, l'ami le
plus cher et le plus intime.

Et ne murmurez point, s'il arrive que votre ami vous abandonne, sachant
qu'après tout il faut bien un jour se séparer tous.

3. Ce n'est pas sans combattre beaucoup et longtemps en lui-même, que
l'homme apprend à se vaincre pleinement, et à reporter en Dieu toutes
ses affections.

Lorsqu'il s'appuie sur lui-même, il se laisse aisément aller aux
consolations humaines.

Mais celui qui a vraiment l'amour de Jésus-Christ, et le zèle de la
vertu, ne cède point à l'attrait des consolations, et ne cherche point
les douceurs sensibles: il désire plutôt de fortes épreuves, et de
souffrir de durs travaux pour Jésus-Christ.

4. Quand donc Dieu vous accorde quelque consolation spirituelle,
recevez-la avec action de grâces; mais reconnaissez-y le don de Dieu, et
non votre propre mérite.

Ne vous en élevez pas, n'en ayez point trop de joie, n'en concevez pas
une vaine présomption. Que cette grâce, au contraire, vous rende plus
humble, plus vigilant, plus timide dans toutes vos actions: car ce
moment passera et sera suivi de la tentation.

Quand la consolation vous est ôtée, ne vous découragez pas aussitôt;
mais attendez avec humilité et avec patience que Dieu vous visite de
nouveau: car il est tout-puissant pour vous consoler encore plus.

Cela n'est ni nouveau ni étrange pour ceux qui ont l'expérience des
voies de Dieu: les grands Saints et les anciens prophètes ont souvent
éprouvé ces vicissitudes.

5. Un d'eux, sentant la présence de la grâce, s'écriait: _J'ai dit dans
mon abondance: Je ne serai jamais ébranlé!_ Mais la grâce s'étant
retirée, il ajoutait: _Vous avez détourné de moi votre face, et j'ai été
rempli de trouble_[119].

  [119] Ps. XXIX, 7, 8.

Dans ce trouble, cependant, il ne désespère point, mais il prie le
Seigneur avec plus d'instance, disant: _Seigneur, je crierai vers vous,
et j'implorerai mon Dieu_[120].

  [120] _Ibid._, 9.

Enfin il recueille le fruit de sa prière, et il témoigne qu'il a été
exaucé: _Le Seigneur m'a écouté, et il a eu pitié de moi: le Seigneur
s'est fait mon appui_[121].

  [121] _Ibid._, 11.

Mais comment? _Vous avez_, dit-il, _changé mes gémissements en chants
d'allégresse, et vous m'avez environné de joie_[122].

  [122] _Ibid._, 12.

Or, puisque Dieu en use ainsi avec les plus grands Saints, nous ne
devons pas perdre courage, pauvres infirmes que nous sommes, si
quelquefois nous éprouvons de la ferveur et quelquefois du
refroidissement: car l'esprit de Dieu vient et se retire comme il lui
plaît. Ce qui faisait dire au bienheureux Job: _Vous visitez l'homme dès
le matin, et aussitôt vous l'éprouvez_[123].

  [123] Job, VII, 18.

6. En quoi donc espérer, et en quoi mettre ma confiance, si ce n'est
uniquement dans la grande miséricorde de mon Dieu et dans l'attente de
la grâce céleste?

Car, soit que j'aie près de moi des hommes vertueux, des religieux
fervents, des amis fidèles; soit que je lise de saints livres et
d'éloquents traités; soit que j'entende le doux chant des hymnes; tout
cela aide peu et ne touche guère, quand la grâce se retire, et que je
suis délaissé dans ma propre indigence.

Alors il n'est point de meilleur remède qu'une humble patience, et
l'abandon de soi-même à la volonté de Dieu.

7. Je n'ai jamais rencontré d'homme si pieux et si parfait, qui n'ait
éprouvé quelquefois cette privation de la grâce, et une diminution de
ferveur.

Nul Saint n'a été ravi si haut ni si rempli de lumières, qu'il n'ait été
tenté avant ou après.

Car il n'est pas digne d'être élevé jusqu'à la contemplation de Dieu
celui qui n'a pas souffert pour Dieu quelque tribulation.

La tentation annonce d'ordinaire la consolation qui doit suivre.

Car la consolation céleste est promise à ceux qu'a éprouvés la
tentation. _Celui qui vaincra_, dit le Seigneur, _je lui donnerai à
manger du fruit de l'arbre de vie_[124].

  [124] Apoc., II, 7.

8. La consolation divine est donnée, afin que l'homme ait plus de force
pour soutenir l'adversité.

La tentation vient après, afin qu'il ne s'enorgueillisse pas du bien.

Car Satan ne dort point, et la chair n'est pas encore morte: c'est
pourquoi ne cessez de vous préparer au combat, parce qu'à droite et à
gauche sont des ennemis qui ne se reposent jamais.


RÉFLEXION.

  Bien que l'humanité sainte du Sauveur ne cessât de jouir, par son
  intime union avec le Verbe divin, d'une paix et d'une joie
  inaltérables, il ne laissait pas de ressentir souvent, dans la partie
  inférieure de l'âme, les afflictions et les douleurs devenues
  l'apanage de notre nature depuis le péché. Qui n'a présentes à
  l'esprit ces grandes paroles: _Mon âme est triste jusqu'à la
  mort_[125]. _Mon Père! mon Père! pourquoi m'avez-vous délaissé[126]?_
  Ainsi l'âme chrétienne, sans perdre sa paix, est éprouvée aussi par la
  tristesse et les tribulations intérieures. Si elle goûtait toujours la
  consolation, il serait à craindre qu'elle ne tombât peu à peu dans le
  relâchement; et qu'aurait-elle d'ailleurs à offrir à son bien-aimé?
  _La vertu se perfectionne dans l'infirmité_. C'est l'Apôtre qui nous
  l'apprend, et il ajoute aussitôt: _Je me glorifierai donc dans mes
  infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi_[127].
  Cette espèce d'abandon, cet _exil du coeur_ nous rappelle vivement
  notre misère, que nous oublions trop facilement, exerce notre foi,
  notre amour, et nous maintient dans l'humilité. Gardez-vous donc, en
  ces moments où Jésus paraît se retirer de vous, de fléchir sous le
  poids de l'épreuve, et de vous laisser aller au découragement. «Un des
  grands secours, dit un pieux auteur, pour bien porter sa croix, est
  d'en ôter l'inquiétude, et de rendre cette peine tranquille par une
  totale conformité à la divine volonté[128].» Au lieu de gémir et de
  vous troubler, réjouissez-vous plutôt; car il est écrit: _Ceux qui
  sèment dans les larmes moissonnent dans l'allégresse. Ils allaient et
  pleuraient en répandant des semences; ils reviendront pleins de joie,
  portant des gerbes dans leurs mains_[129].

  [125] Matth., XXVI, 38.

  [126] _Ibid._, XXVII, 46.

  [127] II. Cor., XII, 9.

  [128] Boudon, les Saintes Voies de la Croix, liv. II, chap. III.

  [129] Ps. CXXV, 5. 6.



CHAPITRE X.

De la reconnaissance pour la grâce de Dieu.


1. Pourquoi cherchez-vous le repos, lorsque vous êtes né pour le
travail?

Disposez-vous à la patience plutôt qu'aux consolations, et à porter la
croix plutôt qu'à goûter la joie.

Quel est l'homme du siècle qui ne reçût volontiers les joies et les
consolations spirituelles, s'il pouvait en jouir toujours?

Car les consolations spirituelles surpassent toutes les délices du monde
et toutes les voluptés de la chair.

Toutes les délices du monde sont ou honteuses ou vaines; les délices
spirituelles sont seules douces et chastes, nées des vertus et répandues
par Dieu dans les coeurs purs.

Mais nul ne peut jouir, toujours à son gré, des consolations divines;
parce que la tentation ne cesse jamais longtemps.

2. Une fausse liberté d'esprit et une grande confiance en soi-même
forment un grand obstacle aux visites d'en haut.

Dieu accorde à l'homme un grand bien en lui donnant la grâce de la
consolation; mais l'homme fait un grand mal, quand il ne remercie pas
Dieu de ce don, et ne le lui rapporte pas tout entier.

Si la grâce ne coule point abondamment sur nous, c'est que nous sommes
ingrats envers son Auteur, et que nous ne remontons point à sa source
première.

Car la grâce n'est jamais refusée à celui qui la reçoit avec gratitude,
et Dieu ordinairement donne à l'humble ce qu'il ôte au superbe.

3. Je ne veux point de la consolation qui m'ôte la componction; je
n'aspire point à la contemplation qui conduit à l'orgueil.

Car tout ce qui est élevé n'est pas saint; tout ce qui est doux n'est
pas bon; tout désir n'est pas pur; tout ce qui est cher à l'homme n'est
pas agréable à Dieu.

J'aime une grâce qui me rend plus humble, plus vigilant, plus prêt à me
renoncer moi-même.

L'homme instruit par le don de la grâce, et par sa privation, n'osera
s'attribuer aucun bien; mais plutôt il confessera son indigence et sa
nudité.

Donnez à Dieu ce qui est à Dieu; et ce qui est de vous, ne l'imputez
qu'à vous. Rendez gloire à Dieu de ses grâces, et reconnaissez que,
n'ayant rien à vous que le péché, rien ne vous est dû que la peine du
péché.

4. _Mettez-vous_ toujours _à la dernière place_[130], et la première
vous sera donnée; car ce qui est le plus élevé s'appuie sur ce qui est
le plus bas.

  [130] Luc, XIV, 10.

Les plus grands Saints aux yeux de Dieu, sont les plus petits à leurs
propres yeux; et plus leur vocation est sublime, plus ils sont humbles
dans leur coeur.

Pleins de la vérité et de la gloire céleste, ils ne sont pas avides
d'une gloire vaine.

Fondés et affermis en Dieu, ils ne sauraient s'élever en eux-mêmes.

Rapportant à Dieu tout ce qu'ils ont reçu de bien, ils ne recherchent
point la gloire que donnent les hommes, et ne veulent que celle qui
vient de Dieu seul: leur unique but, leur désir unique, est qu'il soit
glorifié en lui-même et dans tous les Saints, par-dessus toutes choses.

5. Soyez donc reconnaissant des moindres grâces, et vous mériterez d'en
recevoir de plus grandes.

Que le plus léger don, la plus petite faveur, aient pour vous autant de
prix que le don le plus excellent et la faveur la plus singulière.

Si vous considérez la grandeur de celui qui donne, rien de ce qu'il
donne ne vous paraîtra petit ni méprisable: car peut-il être quelque
chose de tel dans ce qui vient d'un Dieu infini?

Vous envoie-t-il des peines et des châtiments, recevez-les encore avec
joie: car c'est toujours pour notre salut qu'il fait ou qu'il permet
tout ce qui nous arrive.

Voulez-vous conserver la grâce de Dieu, soyez reconnaissant lorsqu'il
vous la donne, patient lorsqu'il vous l'ôte. Priez pour qu'elle vous
soit rendue, et soyez humble et vigilant pour ne pas la perdre.


RÉFLEXION.

  L'homme est si pauvre, qu'il n'a pas même une bonne pensée, un bon
  désir, qui ne lui vienne d'en haut. De lui-même il ne peut rien, pas
  même souhaiter d'être affranchi de sa misère, qu'il ne connaît que par
  une lumière surnaturelle... Si la divine miséricorde ne le prévenait,
  il languirait dans une éternelle impuissance de tout bien. Plus la
  grâce donc lui est donnée avec abondance, plus il a raison de
  s'humilier, en voyant ce qu'il serait sans elle, ce qu'il est par son
  propre fonds. Créature insensée, qui t'enorgueillis des dons de Dieu,
  _qu'as-tu que tu n'aies reçu? et si tu l'as reçu, pourquoi te
  glorifier, comme si tu ne l'avais pas reçu_[131]? Il faut que
  l'orgueil plie sous cette parole, et que l'homme tout entier
  s'anéantisse en présence de celui qui seul le retire de l'abîme où le
  péché l'avait précipité. Il ne se relève qu'en s'abaissant; ce qui
  faisait dire à saint Paul: _Quand je me sens faible, c'est alors que
  suis fort_[132]. Je vous comprends, ô grand Apôtre! ce sentiment qui
  vous humilie appelle la grâce promise _aux humbles_[133], et par elle
  vous êtes revêtu de la force de Dieu même. Que ne devons-nous point à
  ce Dieu de bonté, et que lui rendrons-nous pour tant de bienfaits?
  Hélas! dans notre indigence, nous n'avons à lui offrir que notre
  coeur, et c'est aussi tout ce qu'il demande de sa pauvre créature. Que
  ce coeur au moins lui appartienne sans réserve; que rien ne le
  partage; qu'il ne veuille, qu'il ne goûte que Dieu, ne vive que de son
  amour; et qu'ainsi commence sur la terre cette union ravissante qui
  sera plus tard notre éternelle félicité!

  [131] I. Cor., IV, 7.

  [132] II. Cor., XII, 10.

  [133] Jacob, IV, 6.



CHAPITRE XI.

Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de JÉSUS-CHRIST.


1. Il y en a beaucoup gui désirent le céleste royaume de Jésus, mais peu
consentent à porter sa Croix.

Beaucoup souhaitent ses consolations, mais peu aiment ses souffrances.

Il trouve beaucoup de compagnons de sa table, mais peu de son
abstinence.

Tous veulent partager sa joie, mais peu veulent souffrir quelque chose
pour lui.

Plusieurs suivent Jésus jusqu'à la fraction du pain, mais peu jusqu'à
boire le Calice de sa Passion.

Plusieurs admirent ses miracles, mais peu goûtent l'ignominie de sa
Croix.

Plusieurs aiment Jésus, pendant qu'il ne leur arrive aucune adversité.

Plusieurs le louent et le bénissent, tandis qu'ils reçoivent ses
consolations.

Mais si Jésus se cache et les délaisse un moment, ils tombent dans le
murmure, ou dans un excessif abattement.

2. Mais ceux qui aiment Jésus pour Jésus, et non pour eux-mêmes, le
bénissent dans toutes les tribulations et dans l'angoisse du coeur,
comme dans les consolations les plus douces.

Et quand il ne voudrait jamais les consoler, toujours cependant ils le
loueraient, toujours ils lui rendraient grâces.

3. Oh! que ne peut l'amour de Jésus, quand il est pur et sans aucun
mélange d'amour ni d'intérêt propre!

Ne sont-ce pas des mercenaires, ceux qui cherchent toujours des
consolations?

Ne prouvent-ils pas qu'ils s'aiment eux-mêmes plus que Jésus-Christ,
ceux qui pensent toujours à leur gain et à leurs avantages?

Où trouvera-t-on quelqu'un qui veuille servir Dieu pour Dieu seul?

4. Rarement on rencontre un homme assez avancé dans les voies
spirituelles pour être dépouillé de tout.

Car le véritable pauvre d'esprit, détaché de toute créature, qui le
trouvera? _Il faut le chercher bien loin, et jusqu'aux extrémités de la
terre_[134].

  [134] Prov., XXXI, 10.

_Si l'homme donne tout ce qu'il possède, ce n'est encore rien_[135].

  [135] Cant., _VIII_, 7

S'il fait une grande pénitence, c'est peu encore.

Et s'il embrasse toutes les sciences, il est encore loin.

Et s'il a une grande vertu et une piété fervente, il lui manque encore
beaucoup, il lui manque une chose souverainement nécessaire.

Qu'est-ce donc? C'est qu'après avoir tout quitté, il se quitte aussi
lui-même, et se dépouille entièrement de l'amour de soi.

C'est, enfin, qu'après avoir fait tout ce qu'il sait devoir faire, il
pense encore n'avoir rien fait.

5. Qu'il estime peu ce qu'on pourrait regarder comme quelque chose de
grand, et qu'en toute sincérité il confesse qu'il est un serviteur
inutile, selon la parole de la Vérité: _Quand vous aurez fait tout ce
qui vous est commandé, dites: Nous sommes des serviteur inutiles_[136].

  [136] Luc., XVII, 10.

Alors il sera vraiment pauvre et séparé de tout en esprit, et il pourra
dire avec le Prophète: _Oui, je suis pauvre et seul dans le monde_[137].

  [137] Ps. XXIV, 17.

Nul cependant n'est plus riche, plus puissant, plus libre, que celui qui
sait quitter tout, et soi-même, et se mettre au dernier rang.


RÉFLEXION.

  Il faut aimer Dieu pour Dieu même, et non pas à cause de la joie que
  l'on goûte à le servir: car, s'il nous retirait ses consolations, que
  deviendrait cet amour mercenaire? Celui qui se cherche encore en
  quelque chose, ne sait point aimer. Regardez votre modèle, contemplez
  Jésus, il ne s'est recherché en rien: _Christus non sibi
  placuit_[138]. Il a tout sacrifié pour vous, son repos, sa vie, sa
  volonté même: _Non pas ce que je veux_, disait-il, _mais ce que vous
  voulez_[139]. Il a tout souffert jusqu'à la croix, jusqu'au
  délaissement de son Père: _Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous
  abandonné[140]?_ Entrons, à son exemple, dans cet esprit de sacrifice;
  et détachés désormais de tout intérêt propre, acceptons, avec une
  égale sérénité, les biens et les maux, les peines et les joies, en
  sorte que, n'ayant de pensées, de désirs que ceux de Jésus, nous
  soyons _consommés avec lui dans cette unité parfaite_[141], que, près
  de quitter ce monde, il demandait pour nous à son Père, comme le
  dernier et le plus grand de ses dons.

  [138] Rom., XV, 3.

  [139] Matth., XXVI, 19.

  [140] _Ibid._, XXVII, 46.

  [141] Joann., XVII, 23.



CHAPITRE XII.

De la sainte voie de la Croix.


1. Cette parole semble dure à plusieurs: _Renoncez à vous-même, prenez
votre croix, et suivez_[142] Jésus.

  [142] Luc., IX, 23.

Mais il sera bien plus dur, au dernier jour, d'entendre cette parole:
_Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel_[143]!

  [143] Matth., XXV, 41.

Ceux qui écoutent maintenant volontiers la parole qui commande de porter
la Croix, et qui y obéissent, ne craindront point alors d'entendre
l'arrêt d'une éternelle condamnation.

_Ce signe de la Croix sera dans le Ciel, lorsque le Seigneur viendra
pour juger_[144].

  [144] _Ibid._, XXIV, 30.

Alors tous les disciples de la Croix, qui auront imité, pendant leur
vie, Jésus crucifié, s'approcheront avec une grande confiance de
Jésus-Christ juge.

2. Pourquoi donc craignez-vous de porter la Croix par laquelle on arrive
au royaume du Ciel?

Dans la Croix est le salut, dans la Croix la vie, dans la Croix la
protection contre nos ennemis.

C'est de la Croix que découlent les suavités célestes.

Dans la Croix est la force de l'âme, dans la Croix la joie de l'esprit,
la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté.

Il n'y a de salut pour l'âme, ni d'espérance de vie éternelle, que dans
la Croix.

Prenez donc votre Croix, et suivez Jésus, et vous parviendrez à
l'éternelle vie.

Il vous a précédé portant sa Croix, et il est mort pour vous sur la
Croix, afin que vous aussi vous portiez votre Croix, et que vous
aspiriez à mourir sur la Croix.

_Car si vous mourez avec lui, vous vivrez aussi avec lui_[145]; et si
vous partagez ses souffrances, vous partagerez sa gloire.

  [145] Rom., VI, 8.

3. Ainsi tout est dans la Croix, et tout consiste à mourir. Il n'est
point d'autre voie qui conduise à la vie et à la véritable paix du
coeur, que la voie de la Croix et d'une mortification continuelle.

Allez où vous voudrez, cherchez tout ce que vous voudrez, et vous ne
trouverez pas au-dessus une voie plus élevée, au-dessous une voie plus
sûre que la voie de la sainte Croix.

Disposez de tout selon vos vues, réglez tout selon vos désirs, et
toujours vous trouverez qu'il vous faut souffrir quelque chose, que vous
le vouliez ou non; et ainsi vous trouverez toujours la Croix.

Car, ou vous sentirez de la douleur dans le corps, ou vous éprouverez de
l'amertume dans l'âme.

4. Tantôt vous serez délaissé de Dieu, tantôt exercé par le prochain, et
ce qui est plus encore, vous serez souvent à charge de vous-même. Vous
ne trouverez à vos peines aucun remède, aucun soulagement; mais il vous
faudra souffrir aussi longtemps que Dieu le voudra.

Car Dieu veut que vous appreniez à souffrir sans consolation, et que
vous vous soumettiez à lui sans réserve, et que vous deveniez plus
humble par la tribulation.

Nul n'a si avant dans son coeur la Passion de Jésus-Christ, que celui
qui a souffert quelque chose de semblable.

La Croix est donc toujours préparée; elle vous attend partout.

Vous ne pouvez la fuir, quelque part que vous alliez, puisque partout où
vous irez, vous vous porterez et vous trouverez toujours vous-même.

Élevez-vous, abaissez-vous, sortez de vous-même, rentrez-y: toujours
vous trouverez la Croix; et il faut que partout vous preniez patience,
si vous voulez posséder la paix intérieure et mériter la couronne
immortelle.

5. Si vous portez de bon coeur la Croix, elle-même vous portera, et vous
conduira au terme désiré, où vous cesserez de souffrir: mais ce ne sera
pas en ce monde.

Si vous la portez à regret, vous en augmentez le poids, vous rendez
votre fardeau plus dur; et cependant il vous faut la porter.

Si vous rejetez une Croix, vous en trouverez certainement une autre, et
peut-être plus pesante.

6. Croyez-vous échapper à ce que nul homme n'a pu éviter? Quel Saint a
été en ce monde sans Croix et sans tribulation?

Jésus-Christ lui-même, Notre-Seigneur, n'a pas été une seule heure, dans
toute sa vie, sans éprouver quelques souffrances: _Il fallait, dit-il,
que le Christ souffrît, et qu'il ressuscitât d'entre les morts, et qu'il
entrât ainsi dans sa gloire_[146].

  [146] Luc., XXIV, 26, 46.

Comment donc cherchez-vous une autre voie, que la voie royale de la
sainte Croix?

7. Toute la vie de Jésus-Christ n'a été qu'une Croix et un long martyre:
et vous cherchez le repos et la joie!

Vous vous trompez, n'en doutez pas, vous vous trompez lamentablement, si
vous cherchez autre chose que des afflictions à souffrir; car toute
cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de Croix.

Et plus un homme aura fait de progrès dans les voies spirituelles, plus
ses Croix souvent seront pesantes; parce que l'amour lui rend son exil
plus douloureux.

8. Cependant celui que Dieu éprouve par tant de peines, n'est pas sans
consolations qui les adoucissent; parce qu'il sent s'accroître les
fruits de sa patience à porter sa Croix.

Car lorsqu'il s'incline volontairement sous elle, l'affliction qui
l'accablait se change tout entière en une douce confiance qui le
console.

Et plus la chair est affligée, brisée, plus l'esprit est fortifié
intérieurement par la grâce.

Quelquefois même le désir de souffrir, pour être conforme à Jésus
crucifié, lui inspire tant de force, qu'il ne voudrait pas être exempt
de tribulations et de douleur, parce qu'il se croit d'autant plus
agréable à Dieu, qu'il souffre pour lui davantage.

Ce n'est point là la vertu de l'homme, mais la grâce de Jésus-Christ,
qui opère si puissamment dans une chair infirme, que tout ce qu'elle
abhorre et fuit naturellement, elle l'embrasse et l'aime par la ferveur
de l'esprit.

9. Il n'est pas selon l'homme de porter la Croix, d'aimer la Croix, de
châtier le corps, de le réduire en servitude, de fuir les honneurs, de
souffrir volontiers les outrages, de se mépriser soi-même et de
souhaiter d'être méprisé, de supporter les afflictions et les pertes, et
de ne désirer aucune prospérité dans ce monde.

Si vous ne regardez que vous, vous ne pouvez rien de tout cela.

Mais si vous vous confiez dans le Seigneur, la force vous sera donnée
d'en haut, et vous aurez pouvoir sur la chair et le monde.

Vous ne craindrez pas même le démon, votre ennemi, si vous êtes armé de
la foi et marqué de la Croix de Jésus-Christ.

10. Disposez-vous donc, comme un bon et fidèle serviteur de
Jésus-Christ, à porter courageusement la Croix de votre maître, crucifié
par amour pour vous.

Préparez-vous à souffrir mille adversités, mille traverses dans cette
misérable vie: car voilà partout ce qui vous attend, ce que vous
trouverez partout, en quelque lieu que vous vous cachiez.

Il faut qu'il en soit ainsi: et à cette foule de maux et de douleurs, il
n'y a d'autre remède que de vous supporter vous-même.

Buvez avec joie le calice du Sauveur, si son amour vous est cher et si
vous désirez avoir part à sa gloire.

Laissez Dieu disposer de ses consolations: qu'il les répande comme il
lui plaira.

Pour vous, choisissez les souffrances, et regardez-les comme des
consolations d'un grand prix: _car toutes les souffrances du temps n'ont
aucune proportion avec la gloire future, et ne sauraient vous la
mériter_[147], quand seul vous les supporteriez toutes.

  [147] Rom., VIII, 18.

11. Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce, et à
l'aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureux, parce que vous
avez trouvé le Paradis sur la terre.

Mais tandis que la souffrance vous sera amère, et que vous la fuirez,
vous vivrez dans le trouble; et la tribulation que vous fuirez vous
suivra partout.

12. Si vous vous appliquez à être ce que vous devez être, à souffrir et
à mourir, bientôt vos peines s'adouciront, et vous aurez la paix.

Quand vous auriez été ravi, avec Paul, jusqu'au troisième Ciel, vous ne
seriez pas pour cela assuré de ne rien souffrir. _Je lui montrerai_, dit
Jésus, _combien il faut qu'il souffre pour mon nom_[148].

  [148] Act., IX, 16.

Il ne vous reste donc qu'à souffrir, si vous voulez aimer Jésus et le
servir constamment!

13. Plût à Dieu que vous fussiez digne de souffrir quelque chose pour le
nom de Jésus! Quelle gloire vous serait réservée! Quelle joie parmi tous
les Saints! Quelle édification pour le prochain!

Car tous recommandent la patience, quoique peu cependant veuillent
souffrir.

Avec quelle joie vous devriez souffrir quelque chose pour Jésus, lorsque
tant d'autres souffrent beaucoup plus pour le monde!

14. Sachez, et croyez fermement, que votre vie doit être une mort
continuelle; et que plus on meurt à soi-même, plus on commence à vivre
pour Dieu.

Nul n'est propre à comprendre les choses du Ciel, s'il ne se soumet à
supporter les adversités pour Jésus-Christ.

Rien n'est plus agréable à Dieu, rien ne vous est plus salutaire en ce
monde, que de souffrir avec joie pour Jésus-Christ; et si vous aviez à
choisir, vous devriez plutôt souhaiter d'être affligé pour lui, que
d'être comblé de consolations, parce que vous seriez alors plus
semblable à Jésus-Christ et plus conforme à tous les Saints.

Car notre mérite et notre progrès dans la perfection ne consistent point
dans la douceur et l'abondance des consolations, mais plutôt dans la
force de supporter de grandes tribulations et de pesantes épreuves.

15. S'il y avait eu, pour l'homme, quelque chose de meilleur et de plus
utile que de souffrir, Jésus-Christ nous l'aurait appris par ses paroles
et par son exemple.

Or, manifestement il exhorte à porter la croix, et les disciples qui le
suivaient, et tous ceux qui voudraient le suivre, disant: _Si quelqu'un
veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix
et qu'il me suive_[149].

  [149] Matth., XVI, 24.

Après donc avoir tout lu et tout examiné, concluons enfin qu'_il nous
faut passer par beaucoup de tribulations pour entrer dans le royaume de
Dieu_[150].

  [150] Act., XIV, 21.


RÉFLEXION.

  La doctrine de la Croix, _scandale pour les Juifs et folie pour les
  Gentils_[151], est ce que les hommes comprennent le moins. Qu'un Dieu
  soit mort pour les sauver, leur raison s'abaissera devant ce mystère;
  mais qu'ils doivent s'associer à cet étonnant sacrifice, en mourant à
  eux-mêmes, à leurs passions, à leurs volontés, à leurs désirs, voilà
  ce qui les révolte, et leur fait dire comme les Capharnaïtes: _Cette
  parole est dure, et qui peut l'entendre_[152]? Il faut bien pourtant
  que nous l'entendions, car notre salut dépend de là. Le ciel était
  séparé de la terre, la Croix les a réunis; et c'est du pied de la
  Croix que part tout ce qui va jusqu'au Ciel. Pressons-nous donc contre
  la Croix; qu'elle soit ici-bas notre consolation, comme elle est notre
  force. Lorsque, dans sa bonté, Dieu nous envoie quelque épreuve,
  disons avec saint André: _Ô douce Croix! si longtemps désirée, et
  préparée maintenant pour cette âme qui la souhaitait ardemment!_ Tout
  les Saints ont senti ce désir, tous ont tenu ce langage. _Souffrir ou
  mourir_, répétait souvent sainte Thérèse; et, dans la souffrance, elle
  trouvait plus de paix et de bonheur que n'en goûteront jamais ceux que
  le monde appelle heureux. Une seule larme versée aux pieds de Jésus
  est plus délicieuse mille fois que tous les plaisirs du siècle.

  [151] I. Cor., I, 23.

  [152] Joann., VI, 61.


FIN DU DEUXIÈME LIVRE.



L'IMITATION

DE

JÉSUS-CHRIST.



LIVRE TROISIÈME.

DE LA VIE INTÉRIEURE.



CHAPITRE PREMIER.

Des entretiens intérieurs de JÉSUS-CHRIST avec l'âme fidèle.


1. _J'écouterai ce que le Seigneur Dieu dit en moi_[153].

  [153] Ps. LXXXIV, 8.

Heureuse l'âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement, et qui
reçoit de sa bouche la parole de consolation!

Heureuses les oreilles toujours attentives à recueillir ce souffle
divin, et sourdes aux bruits du monde!

Heureuses encore une fois les oreilles qui écoutent, non la voix qui
retentit au dehors, mais la vérité qui enseigne au dedans!

Heureux les yeux qui, fermés aux choses extérieures, ne contemplent que
les intérieures!

Heureux ceux qui pénètrent les mystères que le coeur recèle, et qui, par
des exercices de chaque jour, tâchent de se préparer de plus en plus à
comprendre les secrets du Ciel!

Heureux ceux dont la joie est de s'occuper de Dieu, et qui se dégagent
de tous les embarras du siècle!

Considère ces choses, ô mon âme! et ferme la porte de tes sens, afin que
tu puisses entendre ce que le Seigneur ton Dieu dit en toi.

2. Voici ce que dit ton bien-aimé: Je suis votre salut, votre paix et
votre vie.

Demeurez près de moi, et vous trouverez la paix. Laissez là tout ce qui
passe; ne cherchez que ce qui est éternel.

Que sont toutes les choses du temps, que des séductions vaines? et de
quoi vous serviront toutes les créatures, si vous êtes abandonné du
Créateur?

Renoncez donc à tout, et occupez-vous de plaire à votre Créateur, et de
lui être fidèle, afin de parvenir à la vraie béatitude.


RÉFLEXION.

  Écoutons la sagesse incréée: _Mes délices_, dit-elle, _sont d'être
  avec les enfants des hommes_[154]. Mais la plupart des hommes ne
  comprenant pas son langage, ou craignant de l'entendre, s'éloignent
  d'elle pour s'entretenir avec les créatures. _Elle est venue dans le
  monde, et le monde ne l'a point connue_[155]. C'est pourquoi l'Apôtre
  nous défend _d'aimer le monde, ni rien de ce qui est dans le
  monde_[156], _parce qu'il appartient tout entier à l'esprit de
  malice_[157]. Si donc nous voulons attirer en nous l'esprit de Dieu,
  cet esprit dont _l'onction enseigne toutes choses_[158], séparons-nous
  du monde; renonçons à ses maximes, à ses plaisirs, à ses sociétés
  tumultueuses. Jésus ne se trouve qu'au désert; _sa voix ne retentit
  pas dans les lieux publics_[159], au milieu des assemblées du siècle;
  mais lorsqu'il a résolu de répandre ses faveurs sur l'âme fidèle, _il
  la conduit dans la solitude, et là il parle à son coeur_[160]. Comment
  peindre les délices de ce céleste entretien? Qui les a goûtées une
  fois ne peut plus supporter les entretiens des hommes. Ô Jésus! parlez
  à mon coeur, je veux désormais n'écouter que votre voix, dans le
  silence de toutes les créatures.

  [154] Prov., VIII, 31.

  [155] Joan., I, 10.

  [156] I. Joan., II, 15.

  [157] _Ibid._, V. 19.

  [158] Ibid., II, 27.

  [159] Matth., XII, 19.

  [160] Osée, II, 14.



CHAPITRE II.

La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit de paroles.


1. _Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute._

_Je suis votre serviteur: donnez-moi l'intelligence, afin que je sache
vos témoignages_[161].

  [161] I. Reg., III, 9; Ps. CXVIII, 125.

_Inclinez mon coeur aux paroles de votre bouche; qu'elles tombent sur
lui comme une douce rosée_[162].

  [162] Ps. CXVIII, 36. Deuter., XXXII, 2.

Les enfants d'Israël disaient autrefois à Moïse: _Parlez-nous, et nous
vous écouterons: mais que le Seigneur ne nous parle point, de peur que
nous ne mourions_[163].

  [163] Exod., XX, 19.

Ce n'est pas là, Seigneur, ce n'est pas là ma prière; mais au contraire,
je vous implore, comme le prophète Samuel, avec un humble désir, disant:
_Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute_[164].

  [164] I Reg., III, 9.

Que Moïse ne me parle point, ni aucun des prophètes; mais vous plutôt,
parlez, Seigneur mon Dieu, vous, la lumière de tous les prophètes, et
l'esprit qui les inspirait. Sans eux, vous pouvez seul pénétrer toute
mon âme de votre vérité; et sans vous, ils ne pourraient rien.

2. Ils peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces.

Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n'échauffe point
le coeur.

Ils exposent la lettre; mais vous en découvrez le sens.

Ils proposent les mystères; mais vous rompez le sceau qui en dérobait
l'intelligence.

Ils publient vos commandements; mais vous aidez à les accomplir.

Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher.

Ils n'agissent qu'au dehors; mais vous éclairez et instruisez les
coeurs.

Ils arrosent extérieurement; mais vous donnez la fécondité.

Leurs paroles frappent l'oreille; mais vous ouvrez l'intelligence.

3. Que Moïse donc ne me parle point; mais vous, Seigneur mon Dieu,
éternelle vérité! parlez-moi, de peur que je ne meure, et que je
n'écoute sans fruit, si, averti seulement au dehors, je ne suis point
intérieurement embrasé; de peur que je ne trouve ma condamnation dans
votre parole, entendue sans être accomplie, connue sans être aimée, crue
sans être observée.

_Parlez-moi donc, Seigneur, parce que votre serviteur écoute: vous avez
les paroles de la vie éternelle_[165].

  [165] I Reg., III, 9; Joann., VI, 69.

Parlez-moi pour consoler un peu mon âme, pour m'apprendre à réformer ma
vie; parlez-moi pour la louange, la gloire, l'honneur éternel de votre
nom.


RÉFLEXION.

  Il y a une voix qui nous parle intérieurement et comme dans le fond de
  l'âme, lorsque fermant l'oreille au bruit des créatures, nous ne
  voulons plus écouter que Dieu seul, et que nous l'appelons en nous de
  toute l'ardeur de nos désirs. C'est cette voix qui, loin des hommes,
  ravissait au désert les Paul, les Antoine, les Pacôme, et leur
  révélait sans obscurité les secrets de la science divine. C'est cette
  voix qui instruit les saints, les enflamme, les console et les enivre,
  pour ainsi dire, de sa céleste douceur. Moïse et les prophètes étaient
  voilés pour les disciples d'Emmaüs: Jésus vient, et, à sa voix, les
  ombres qui offusquaient leur intelligence se dissipent; quelque chose
  d'inconnu se remue en eux, de sorte qu'ils se disaient l'un à l'antre:
  _Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous, lorsqu'il
  nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les Écritures_[166]? Et
  nous, pauvres infortunés que le tumulte du monde distrait encore, que
  ferons-nous? Ne voulons-nous point aussi entendre Jésus? Comme les
  deux disciples, nous sommes en voyage; nous nous en allons vers
  l'éternité. Jésus, dans son amour, _s'approche_ de nous; il se fait,
  en quelque sorte, le compagnon de notre route[167]: mais, nous
  trouvant si peu attentifs, il se retire, et nous marchons seuls.
  Effrayante solitude! Ah! prenons garde que la nuit ne nous surprenne
  près du terme! Hâtons-nous de rappeler le divin guide et disons-lui de
  toute notre âme: _Seigneur demeurez avec nous, car le soir se fait et
  déjà le jour baisse_[168].

  [166] Luc., XXIV, 32.

  [167] _Ibid._, 15.

  [168] _Ibid._, 29.



CHAPITRE III.

Qu'il faut écouter la parole de Dieu avec humilité, et que plusieurs ne
la reçoivent pas comme ils le devraient.


1. J.-C. Mon fils, écoutez mes paroles, paroles pleines de douceur, et
qui surpassent toute la science des philosophes et des sages du monde.

_Mes paroles sont esprit et vie_[169], et l'on n'en doit pas juger par
le sens humain.

  [169] Joann., VI, 64.

Il ne faut pas en tirer une vaine complaisance, mais les écouter en
silence, et les recevoir avec une humilité profonde et un ardent amour.

2. LE F. Et j'ai dit: _Heureux celui que vous instruisez, Seigneur, et à
qui vous enseignez votre loi, afin de lui adoucir les jours mauvais, et
de ne pas le laisser sans consolation sur la terre_[170].

  [170] Ps. XCIII, 12, 13.

3. J.-C. C'est moi qui ai, dès le commencement, instruit les prophètes,
dit le Seigneur; et jusqu'à présent même, je ne cesse point de parler à
tous; mais plusieurs sont endurcis et sourds à ma voix.

Le plus grand nombre écoute le monde de préférence à Dieu: ils aiment
mieux suivre les désirs de la chair que d'obéir à la volonté divine.

Le monde promet peu de chose, et des choses qui passent, et on le sert
avec une grande ardeur: je promets des biens immenses, éternels, et le
coeur des hommes reste froid.

Qui me sert et m'obéit en toutes choses, avec autant de soin qu'on sert
le monde et les maîtres du monde?

_Rougis, Sidon, dit la mer_[171]; et si tu en demandes la cause, écoute,
voici pourquoi:

  [171] Is., XXIII, 4.

Pour un petit avantage, on entreprend une longue route; et, pour la vie
éternelle, à peine en trouve-t-on qui veuillent faire un pas.

On recherche le plus vil gain: on plaide honteusement quelquefois pour
une pièce de monnaie; sur une légère promesse et pour une chose de rien,
on ne craint pas de se fatiguer le jour et la nuit.

Mais, ô honte! pour un bien immuable, pour une récompense infinie, pour
un honneur suprême et une gloire sans fin, on ne saurait se résoudre à
la moindre fatigue.

4. Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc de ce qu'il y
ait des hommes plus ardents à leur perte que tu ne l'es à te sauver, et
pour qui la vanité a plus d'attrait que n'en a pour toi la vérité.

Et cependant ils sont souvent abusés par leurs espérances; tandis que ma
promesse ne trompe point, et que jamais je ne me refuse à celui qui se
confie en moi.

Ce que j'ai promis, je le donnerai: ce que j'ai dit, je l'accomplirai,
si toutefois l'on demeure avec fidélité dans mon amour jusqu'à la fin.

C'est moi qui récompense les bons, et qui éprouve fortement les justes.

5. Gravez mes paroles dans votre coeur, et méditez-les profondément:
car, à l'heure de la tentation, elles vous seront très-nécessaires.

Ce que vous n'entendez pas en le lisant, vous le comprendrez au jour de
ma visite.

J'ai coutume de visiter mes élus de deux manières: par la tentation et
par la consolation.

Et tous les jours, je leur donne deux leçons; l'une en les reprenant de
leurs défauts, l'autre en les exhortant à avancer dans la vertu.

_Celui qui reçoit ma parole, et qui la méprise, sera jugé par elle au
dernier jour_[172].

  [172] Joann., XII, 48.


PRIÈRE

POUR DEMANDER LA GRÂCE DE LA DÉVOTION.

6. LE F. Seigneur, mon Dieu, vous êtes tout mon bien: et qui suis-je
pour oser vous parler?

Je suis le plus pauvre de vos serviteurs, et un abject ver de terre,
beaucoup plus pauvre et plus méprisable que je ne sais et que je n'ose
dire.

Souvenez-vous cependant, Seigneur, que je ne suis rien, que je n'ai
rien, que je ne puis rien.

Vous êtes seul bon, juste et saint; vous pouvez tout, vous donnez tout,
vous remplissez tout, hors le pécheur que vous laissez vide.

_Souvenez-vous de vos miséricordes_[173], et remplissez mon coeur de
votre grâce, vous qui ne voulez point qu'aucun de vos ouvrages demeure
vide.

  [173] Ps. XXIV, 6.

7. Comment puis-je, en cette misérable vie, porter le poids de moi-même,
si votre miséricorde et votre grâce ne me fortifient?

Ne détournez pas de moi votre visage; ne différez pas à me visiter; ne
me retirez point votre consolation, de peur que, _privée de vous, mon
âme ne devienne comme une terre sans eau_[174].

  [174] Ps. CXLII, 6.

_Seigneur, apprenez-moi à faire votre volonté_[175]; apprenez-moi à
vivre d'une vie humble et digne de vous.

  [175] _Ibid._, 10.

Car vous êtes ma sagesse, vous me connaissez dans la vérité, et vous
m'avez connu avant que je fusse au monde, et avant même que le monde
fût.


RÉFLEXION.

  Rien de plus rare qu'un désir sincère du salut; et c'est ce qui doit
  nous faire trembler, car notre sort à chacun sera ce que nous l'aurons
  fait: Dieu nous aide, il vient par sa grâce au secours du libre
  arbitre, mais il ne le contraint pas. Or que voyons-nous? Quel
  spectacle nous offre le monde? Nous ne parlons point ici de l'impie
  résolu à se perdre, et déjà marqué du sceau de la réprobation: nous
  parlons de ceux qui se disent, qui se croient les disciples de
  Jésus-Christ. Dans la spéculation, ces chrétiens veulent se sauver;
  mais ils veulent en même temps, ils veulent surtout posséder les biens
  et goûter les jouissances de la terre. Ils donneront à Dieu, en
  passant, quelques prières obligées; ils s'informeront de sa loi pour
  connaître ce qu'elle commande strictement: puis, tranquilles de ce
  côté, ils se jetteront à la poursuite des honneurs, des richesses, des
  plaisirs qu'ils nomment légitimes, ou ils s'endormiront dans une vie
  de mollesse permise à leurs yeux, parce qu'elle ne viole en apparence
  aucun précepte formel. Mais dans tout cela, où est la foi qui doit
  régler toutes nos actions sur la vue de l'éternité? Où est l'amour
  perpétuellement occupé de son objet, l'amour avide de sacrifices? Où
  est la pénitence? Où est la Croix? Ô Dieu! et c'est là désirer le
  salut! N'est-il donc pas écrit que _celui qui cherche son âme la
  perdra_[176]? Que chacun se juge sur cette parole avant le jour
  terrible où le Seigneur lui-même le jugera.

  [176] Luc., XVII, 33.



CHAPITRE IV.

Qu'il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité et l'humilité.


1. J.-C. Mon fils, marchez devant moi dans la vérité, et cherchez-moi
toujours dans la simplicité de votre coeur.

Celui qui marche devant moi dans la vérité ne craindra nulle attaque; la
vérité le délivrera des calomnies et des séductions des méchants.

Si la vérité vous délivre, vous serez vraiment libre, et peu vous
importeront les vains discours des hommes.

2. LE F. Seigneur, il est vrai: qu'il me soit fait, de grâce, selon
votre parole. Que votre vérité m'instruise, qu'elle me défende, qu'elle
me conserve jusqu'à la fin dans la voie du salut.

Qu'elle me délivre de tout désir mauvais, de toute affection déréglée;
et je marcherai devant vous dans une grande liberté de coeur.

3. J.-C. La vérité, c'est moi: je vous enseignerai ce qui est bon, ce
qui m'est agréable.

Rappelez-vous vos péchés avec une grande douleur et un profond regret;
et ne pensez jamais être quelque chose, à cause du bien que vous faites.

Car, dans la vérité, vous n'êtes qu'un pécheur, sujet à beaucoup de
passions et engagé dans leurs liens.

De vous-même, vous tendez toujours au néant; un rien vous ébranle, un
rien vous abat, un rien vous trouble et vous décourage.

Qu'avez-vous dont vous puissiez vous glorifier? et que de motifs, au
contraire, pour vous mépriser vous-même! car vous êtes beaucoup plus
infirme que vous ne sauriez le comprendre.

4. Que rien de ce que vous faites ne vous paraisse donc quelque chose de
grand.

Mais plutôt qu'à vos yeux rien ne soit grand, précieux, admirable,
élevé, digne d'être estimé, loué, recherché, que ce qui est éternel.

Aimez, par-dessus toutes choses, l'éternelle vérité, et n'ayez jamais
que du mépris pour votre extrême bassesse.

N'appréhendez rien tant, ne blâmez et ne fuyez rien tant que vos péchés
et vos vices: ils doivent vous affliger plus que toutes les pertes du
monde.

Il y en a qui ne marchent pas devant moi avec un coeur sincère; mais,
guidés par une certaine curiosité présomptueuse, ils veulent découvrir
mes secrets et pénétrer les profondeurs de Dieu, tandis qu'ils négligent
de s'occuper d'eux-mêmes et de leur salut.

Ceux-là tombent souvent, à cause de leur orgueil et de leur curiosité,
en de grandes tentations et de grandes fautes, parce que je me sépare
d'eux.

5. Craignez les jugements de Dieu: redoutez la colère du Tout-Puissant;
ne scrutez point les oeuvres du Très-Haut; mais sondez vos iniquités, le
mal que tant de fois vous avez commis, le bien que vous avez négligé.

Plusieurs mettent toute leur dévotion en des livres, d'autres en des
images, d'autres en des signes et des marques extérieures.

Quelques-uns m'ont souvent dans la bouche, mais peu dans le coeur.

Il en est d'autres qui, éclairés et purifiés intérieurement, ne cessent
d'aspirer aux biens éternels, ont à dégoût les entretiens de la terre,
et ne s'assujettissent qu'à regret aux nécessités de la nature. Ceux-là
entendent ce que l'Esprit de vérité dit en eux.

Car il leur apprend à mépriser ce qui passe, à aimer ce qui dure
éternellement, à oublier le monde, et à désirer le Ciel, le jour et la
nuit.


RÉFLEXION.

  _Je suis le Dieu tout-puissant: marchez en ma présence, et soyez
  parfait_[177]. Ainsi parlait le Seigneur au Père des croyants, et ce
  commandement s'adresse avec encore plus de force aux chrétiens, qui
  ont contemplé, dans le Fils de l'Homme, le modèle de toute perfection.
  Aussi leur est-il dit: _Soyez parfaits, comme votre Père céleste est
  parfait_[178]. Étonnant précepte qui, relevant notre incompréhensible
  bassesse, nous apprend ce qu'est l'homme racheté, ce qu'est le
  chrétien aux yeux de Dieu. Mais comment, faibles créatures, courbées
  sous le poids de la chair, approcherons-nous de cette perfection
  souveraine, à laquelle il nous est ordonné de tendre sans cesse?
  Écoutez Jésus-Christ: _Je suis la voie, la vérité et la vie_[179]. Il
  est la voie qui conduit à Dieu, la vérité qui est Dieu même; il est la
  vie promise à ceux qui _marchent dans la vérité_[180], _qui font la
  vérité_[181], selon le mot profond de l'Apôtre. Donc, tout en
  Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Unies aux siennes, nos pensées, nos
  affections, nos oeuvres se divinisent: et comme la perfection du Fils
  est la perfection même du Père, par notre union avec le Fils, qui
  commence sur la terre et se consommera dans le ciel, nous devenons
  parfaits comme le Père est parfait. Ainsi s'accomplit la prière du
  Christ: _Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez
  donnés, afin qu'ils soient un comme nous sommes un! Sanctifiez-les
  dans la vérité; je me sanctifie pour eux moi-même, afin qu'ils soient
  sanctifiés dans la vérité_[182]. Mais cette grande union, qui nous
  élève jusqu'à participer aux mérites infinis du Rédempteur, ne
  s'effectue, ne l'oublions pas, qu'en proportion du sacrifice que nous
  faisons de nous-mêmes. Notre humilité en est la mesure: elle est le
  fruit du renoncement propre, du détachement, de l'abaissement qui nous
  anéantit devant Dieu. Là où l'amour corrompu de soi, là où la nature
  vit encore, l'union avec Jésus-Christ n'est pas complète. Il faut
  mourir à soi-même, à ses désirs, à ses goûts, à sa volonté, à sa
  raison aveugle, pour être _un avec le Fils_, comme il est _un avec son
  Père_. Pour être _sanctifié dans la vérité_[183]. Heureuse mort, qui
  nous met en possession de la véritable vie, de Dieu même et de sa
  sainteté, de sa vérité éternelle!

  [177] Gen., XVII, 1.

  [178] Matth., V, 48.

  [179] Joann., XIV, 6.

  [180] III. Joann., 4.

  [181] Ephes., IV, 15.

  [182] Joann., XVII, 11, 17, 19.

  [183] II. Cor., I, 3.



CHAPITRE V.

Des merveilleux effets de l'amour divin.


1. LE F. Je vous bénis, Père céleste, Père de Jésus-Christ, mon
Seigneur, parce que vous avez daigné vous souvenir de moi, pauvre
créature.

_Ô Père des miséricordes, et Dieu de toute consolation_[184], je vous
rends grâces de ce que, tout indigne que j'en suis, vous voulez bien
cependant quelquefois me consoler!

  [184] _Ibid._

Je vous bénis à jamais, et je vous glorifie avec votre Fils unique et
Esprit consolateur, dans les siècles des siècles.

Ô Seigneur, mon Dieu, saint objet de mon amour! quand vous descendrez
dans mon coeur, toutes mes entrailles tressailliront de joie.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.

Vous êtes mon espérance et mon refuge au jour de la tribulation.

2. Mais, parce que mon amour est encore faible et ma vertu chancelante,
j'ai besoin d'être fortifié et consolé par vous: visitez-moi donc
souvent, et dirigez-moi par vos divines instructions.

Délivrez-moi des passions mauvaises, et retranchez de mon coeur toutes
ses affections déréglées, afin que, guéri et purifié intérieurement, je
devienne propre à vous aimer, fort pour souffrir, ferme pour persévérer.

3. C'est quelque chose de grand que l'amour, et un bien au-dessus de
tous les biens. Seul, il rend léger ce qui est pesant, et fait qu'on
supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie.

Il porte son fardeau sans en sentir le poids, et rend doux ce qu'il y a
de plus amer.

L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses,
et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait.

L'amour aspire à s'élever, et ne se laisse arrêter par rien de
terrestre.

L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que
ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni
retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps.

Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus
étendu, plus délicieux; il n'est rien de plus parfait ni de meilleur au
ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut
se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures.

4. Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre, et
rien ne l'arrête.

Il donne tout pour posséder tout; et il possède tout en toutes choses,
parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être
souverain, de qui tout bien procède et découle.

Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens,
jusqu'à celui qui donne.

L'amour souvent ne connaît point de mesure; mais, comme l'eau qui
bouillonne, il déborde de toutes parts.

Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais
il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et
tout permis.

Et à cause de cela il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui
fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime point.

5. L'amour veille sans cesse; dans le sommeil même il ne dort point.

Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes
frayeurs ne le troublent; mais, tel qu'une flamme vive et pénétrante, il
s'élance vers le Ciel, et s'ouvre un sûr passage à travers tous les
obstacles.

Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix.

L'ardeur même d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand
cri: Mon Dieu! mon amour! vous êtes tout à moi, et je suis tout à vous.

6. Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne à goûter au fond de mon
coeur combien il est doux d'aimer et de se fondre et de se perdre dans
l'amour.

Que l'amour me ravisse et m'élève au-dessus de moi-même, par la vivacité
de ses transports.

Que je chante le cantique de l'amour, que je vous suive, ô mon
bien-aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire; que toutes les
forces de mon âme s'épuisent à vous louer, et qu'elle défaille de joie
et d'amour.

Que je vous aime plus que moi, que je ne m'aime moi-même que pour vous,
et que j'aime en vous tous ceux qui vous aiment véritablement, ainsi que
l'ordonne la loi de l'amour, que nous découvrons dans votre lumière.

7. L'amour est prompt, sincère, pieux, doux, prudent, fort, patient,
fidèle, constant, magnanime, et il ne se recherche jamais: car dès qu'on
commence à se rechercher soi-même, à l'instant on cesse d'aimer.

L'amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, sans légèreté;
il ne s'occupe point de choses vaines; il est sobre, chaste, ferme,
tranquille, et toujours attentif à veiller sur les sens.

L'amour est obéissant et soumis aux supérieurs; il est vil et méprisable
à ses yeux. Dévoué à Dieu sans réserve, et toujours plein de
reconnaissance, il ne cesse point de se confier en lui, d'espérer en
lui, lors même qu'il semble en être délaissé, parce qu'on ne vit point
sans douleur dans l'amour.

8. Qui n'est pas prêt à tout souffrir et à s'abandonner entièrement à la
volonté de son bien-aimé, ne sait pas ce que c'est que d'aimer.

Il faut que celui qui aime embrasse avec joie tout ce qu'il y a de plus
dur et de plus amer, pour son bien-aimé, et qu'aucune traverse ne le
détache de lui.


RÉFLEXION.

  _Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et
  Dieu en lui_[185]. Mais l'amour a ses temps d'épreuve, comme ses temps
  de jouissance; et cette vie tout entière ne doit être qu'un continuel
  exercice d'amour, ou la consommation d'un grand sacrifice, dont une
  vie éternelle ou un amour immuable sera le prix. Tous les caractères
  de la charité, détaillés par saint Paul[186], nous rappellent l'idée
  de sacrifice; et l'amour infini lui-même n'a pu se manifester
  pleinement à nous que par un sacrifice infini. _Dieu a tant aimé le
  monde, qu'il a donné son fils unique_[187]; et notre amour pour Dieu
  ne peut non plus se manifester que par un sacrifice, non pas égal, il
  est impossible, mais semblable, par le don de tout notre être ou une
  parfaite obéissance de notre esprit, de notre coeur et de nos sens, à
  la volonté de celui qui nous _a tant aimés_. C'est alors que
  s'accomplit cette union ineffable que Jésus-Christ, à sa dernière
  heure, conjurait son père d'opérer entre lui et la créature
  _rachetée_[188]. Pendant que la nature vit encore en nous, quelque
  chose nous sépare de Dieu et de Jésus; et _l'amour de Jésus nous
  presse_[189] d'achever le sacrifice, et de prononcer cette parole
  dernière, que le monde ne comprend pas, mais qui réjouit le Ciel:
  _Tout est consommé_[190].

  [185] I. Joann., IV, 16.

  [186] I. Cor., XIII.

  [187] Joan., III, 16.

  [188] _Ibid._, XVII, 21, 23.

  [189] II. Cor., V, 14.

  [190] Joann., XIX, 30.



CHAPITRE VI.

De l'épreuve du véritable amour.


1. J.-C. Mon fils, votre amour n'est encore ni assez fort ni assez
éclairé.

LE F. Pourquoi, Seigneur?

J.-C. Parce qu'à la moindre contrariété vous laissez là l'oeuvre
commencée, et que vous recherchez trop avidement les consolations.

Celui qui aime fortement demeure ferme dans la tentation, et ne cède
point aux suggestions artificieuses de l'ennemi. Dans le mauvais comme
dans le bon succès, son coeur est également à moi.

2. Celui dont l'amour est éclairé, considère moins le don de celui qui
aime, que l'amour de celui qui donne.

L'affection le touche plus que le bienfait, et il préfère son bien-aimé
à tout ce qu'il reçoit de lui.

Celui qui m'aime d'un amour généreux ne se repose pas dans mes dons,
mais en moi par-dessus tous mes dons.

Ne croyez pas tout perdu cependant, s'il vous arrive de sentir, pour moi
ou pour mes Saints, moins d'amour que vous ne voudriez.

Cet amour tendre et doux que vous éprouvez quelquefois, est l'effet de
la présence de la grâce, et une sorte d'avant-goût de la patrie céleste;
il n'y faut pas chercher trop d'appui, parce qu'il passe comme il est
venu.

Mais combattre les mouvements déréglés de l'âme, et mépriser les
sollicitations du démon, c'est un grand sujet de mérite, et la marque
d'une solide vertu.

3. Ne vous troublez donc point des fantômes, quels qu'ils soient, qui
obsèdent votre imagination.

Conservez une résolution ferme, et une intention droite devant Dieu.

Ce n'est point une illusion, si quelquefois vous êtes soudain ravi en
extase, et qu'aussitôt vous retombiez dans les pensées misérables qui
occupent d'ordinaire votre coeur.

Car vous souffrez alors plus que vous n'agissez; et tant qu'elles vous
déplaisent et que vous y résistez, c'est un mérite et non pas une chute.

4. Sachez que l'antique ennemi s'efforce d'étouffer vos bons désirs, et
de vous éloigner de tout pieux exercice; du culte des Saints, de la
méditation de mes douleurs et de ma mort, du souvenir si utile de vos
péchés, de l'attention à veiller sur votre coeur, et du ferme propos
d'avancer dans la vertu.

Il vous suggère mille pensées mauvaises, pour vous causer du trouble et
de l'ennui, pour vous détourner de la prière et des lectures saintes.

Une humble confession lui déplaît, et s'il pouvait, il vous éloignerait
tout à fait de la communion.

Ne le croyez point, et n'ayez de lui aucune appréhension, quoiqu'il vous
tende souvent des piéges pour vous surprendre.

Rejetez sur lui seul les pensées criminelles et honteuses qu'il vous
inspire. Dites-lui:

Va, esprit immonde; rougis, malheureux; il faut que tu sois étrangement
pervers pour me tenir un pareil langage.

Retire-toi de moi, détestable séducteur, tu n'auras jamais en moi aucune
part: mais Jésus sera près de moi comme un guerrier formidable, et tu
demeureras confondu.

J'aime mieux mourir et souffrir tous les tourments, que de consentir à
ce que tu me proposes.

_Tais-toi donc, ne me parle plus_[191]; je ne t'écouterai pas davantage,
quoi que tu fasses pour m'inquiéter. _Le Seigneur est ma lumière et mon
salut: qui craindrai-je_[192]?

  [191] Marc., IV, 39.

  [192] Ps. XXVI, 1.

_Quand une armée se rangerait en bataille contre moi, mon coeur ne
craindrait pas_[193]. _Le Seigneur est mon aide et mon Rédempteur_[194].

  [193] _Ibid._, 3.

  [194] Ps. XVIII, 15.

5. Combattez comme un généreux soldat; et si quelquefois vous succombez
par fragilité, reprenez un courage plus grand, dans l'espérance d'être
soutenu par une grâce plus forte; et gardez-vous surtout de la vaine
complaisance et de l'orgueil.

C'est ainsi que plusieurs s'égarent, et tombent dans un aveuglement
presque incurable.

Que la chute de ces superbes qui présumaient follement d'eux-mêmes, vous
soit une leçon continuelle de vigilance et d'humilité.


RÉFLEXION.

  _Tous ceux qui disent, Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le
  royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est
  au ciel, celui-là entrera dans le royaume des cieux_[195]: c'est par
  les oeuvres que se connaît le véritable amour. Toujours prompt à
  obéir, jamais il ne se relâche, il ne se décourage jamais. Dans
  l'amertume et dans la joie, dans la consolation et dans la souffrance,
  il loue, il bénit également celui _qui frappe et qui guérit_[196],
  selon ses divins conseils, impénétrables à la créature. La tentation
  vient-elle l'éprouver, il combat, il résiste avec paix, parce qu'il ne
  compte point sur ses propres forces, et n'attend la victoire que du
  secours d'en haut. S'il succombe quelquefois, il se relève aussitôt
  sans trouble, humilié, mais non abattu. Son repentir, quoique profond,
  est calme, parce qu'il est exempt de l'irritation de l'orgueil. Ses
  fautes l'affligent, et ne l'étonnent point. Il connaît sa fragilité,
  et il en gémit, plein de confiance en la grâce qui le soutiendra, s'il
  lui est fidèle. Détaché de la terre et de ses vanités qu'on appelle
  des biens, que veut-il? ce que Dieu veut: il n'a point d'autre
  volonté, ni d'autre désir. Quand le bien-aimé se retire et se dérobe à
  ses transports, loin de murmurer, et loin de se plaindre, il s'avoue
  indigne de le posséder, et la privation, qui le purifie, enflamme
  encore son ardeur. Ô Jésus, qu'elles sont merveilleuses les voies par
  où vous conduisez les âmes qui vous aiment, _qui ont soif de
  vous_[197]! Tantôt vous les inondez de votre joie, tantôt vous les
  délaissez dans les larmes: maintenant vous les prévenez, et puis elles
  semblent vous appeler en vain, comme l'épouse du divin cantique.
  Épreuves de tendresse et de miséricordes! Ainsi épurées, ces âmes
  élues peu à peu se dégagent de leurs liens; elles s'élancent vers
  vous, et un dernier effort d'amour les porte au pied du trône où vous
  vous montrez sans voile. Alors la jouissance, alors l'allégresse et
  l'éternel rassasiement: _Satiabor cùm apparuerit_[198]!

  [195] Matth., VII, 21.

  [196] Deuter., XXXII, 39.

  [197] Ps. XLI, 3.

  [198] _Ibid._, XVI, 15.



CHAPITRE VII.

Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu nous fait.


1. J.-C. Mon fils, lorsque la grâce vous inspire des mouvements de
piété, il est meilleur pour vous et plus sûr de tenir cette grâce
cachée, de ne vous en point élever, d'en parler peu, et de ne pas vous
exagérer sa grandeur; mais plutôt de vous mépriser vous-même, et de
craindre une faveur dont vous étiez indigne.

Il ne faut pas s'attacher trop à un sentiment qui bientôt peut se
changer en on sentiment contraire.

Quand la grâce vous est donnée, songez combien vous êtes pauvre et
misérable sans la grâce.

Le progrès de la vie spirituelle ne consiste pas seulement à jouir des
consolations de la grâce, mais à en supporter la privation, avec
humilité, avec abnégation, avec patience; de sorte qu'alors on ne se
relâche point dans l'exercice de la prière, et qu'on n'abandonne aucune
de ses pratiques accoutumées.

Faites au contraire tout ce qui est en vous le mieux que vous pourrez,
selon vos lumières; et ne vous négligez pas entièrement vous-même, à
cause de la sécheresse et de l'angoisse que vous sentez en votre âme.

2. Car il y en a beaucoup qui, au temps de l'épreuve, tombent aussitôt
dans l'impatience ou le découragement.

Cependant _la voie de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir_[199].
C'est à Dieu de consoler, et de donner quand il veut, autant qu'il veut,
et à qui il veut, comme il lui plaît, et non davantage.

  [199] Jer., X, 23.

Des indiscrets se sont perdus par la grâce même de la dévotion, parce
qu'ils ont voulu faire plus qu'ils ne pouvaient, ne mesurant point leur
faiblesse, mais suivant plutôt l'impétuosité de leur coeur que le
jugement de la raison.

Et parce qu'ils ont aspiré, dans leur présomption, à un état plus élevé
que celui où Dieu les voulait, ils ont promptement perdu la grâce.

Ils avaient placé leur demeure dans le Ciel, et tout à coup on les a vus
pauvres et délaissés dans leur misère, afin que par l'humiliation et le
dénûment ils apprissent à ne plus tenter de s'élever sur leurs propres
ailes, mais à se réfugier sous les miennes.

Ceux qui sont encore nouveaux et sans expérience dans les voies de Dieu
peuvent aisément s'égarer et se briser sur les écueils, s'ils ne se
laissent conduire par des personnes prudentes.

3. Que s'ils veulent suivre leur sentiment plutôt que de croire à
l'expérience des autres, le résultat leur en sera funeste, si toutefois
ils s'obstinent dans leur propre sens.

Rarement ceux qui sont sages à leurs yeux se laissent humblement
conduire par les autres.

Il vaut mieux être humble avec un esprit et des lumières bornées, que de
posséder des trésors de science, et de se complaire en soi-même.

Il vaut mieux pour vous avoir peu, que beaucoup dont vous pourriez vous
enorgueillir.

Celui-là manque de prudence, qui se livre tout entier à la joie,
oubliant son indigence passée, et cette chaste crainte du Seigneur, qui
appréhende de perdre la grâce reçue.

C'est aussi manquer de vertu que de se laisser aller à un découragement
excessif, au temps de l'adversité et de l'épreuve, et d'avoir des
pensées et des sentiments indignes de la confiance qu'on me doit.

4. Celui qui, durant la paix, a trop de sécurité, se trouve souvent,
pendant la guerre, le plus timide et le plus lâche.

Si, ne présumant jamais de vous-même, vous saviez demeurer toujours
humble, modérer et régler les mouvements de votre esprit, vous ne
tomberiez pas si vite dans le péril et dans le péché.

C'est une pratique sage que de penser, durant la ferveur, à ce qu'on
sera dans la privation de la lumière.

Et quand vous en êtes en effet privé, songez qu'elle peut revenir, et
que je ne vous l'ai retirée pour un temps qu'en vue de ma gloire, et
pour exciter votre vigilance.

Souvent une telle épreuve vous est plus utile, que si tout vous
succédait constamment selon vos désirs.

Car, pour juger du mérite, on ne doit pas regarder si quelqu'un a
beaucoup de visions ou de consolations, ou s'il est habile dans
l'Écriture sainte, on s'il occupe un rang élevé;

Mais s'il est affermi dans la véritable humilité, et rempli de la
charité divine; s'il cherche en tout et toujours uniquement la gloire de
Dieu; s'il est bien convaincu de son néant; s'il a pour lui-même un
mépris sincère, et s'il se réjouit plus d'être méprisé des autres et
humilié par eux, que d'en être honoré.


RÉFLEXION.

  Reconnaître sa misère et ne la jamais perdre de vue; s'abandonner sans
  réserve entre les mains de Dieu, avec une foi vive et un obéissant
  amour: voilà toute la vie spirituelle, dont l'humilité est le premier
  fondement. Celui qui se dit au fond de son âme: je ne suis rien que la
  faiblesse et l'indigence même, ne cherche pas d'appui en soi, et met
  en Jésus sa seule espérance. Il suit avec simplicité les mouvements de
  la grâce, ne s'élève point dans la ferveur, ne s'abat point dans la
  sécheresse; toujours satisfait, pourvu que la volonté divine
  s'accomplisse en lui. L'orgueil, qui souvent se cache sous le voile de
  ce qu'il y a de plus saint, ne les séduit pas par le vain désir d'un
  état eu apparence plus parfait, auquel il n'est point appelé. Fidèle
  et tranquille dans sa voie, il dit à Dieu: _Donnez-moi la sagesse qui
  assiste près de votre trône, et ne me rejetez pas du nombre de vos
  enfants; car je suis votre serviteur et le fils de votre servante, un
  homme infirme, de peu de durée, et qui n'a point l'intelligence de
  votre jugement et de vos lois_[200]. Qu'il aille en paix celui dont le
  coeur prie ainsi, désire ainsi: Dieu le regarde avec complaisance, et
  sa bénédiction reposera sur lui.

  [200] Sapient., IX, 4, 5.



CHAPITRE VIII.

Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu.


1. LE F. _Je parlerai au Seigneur mon Dieu, bien que je ne sois que
cendre et poussière_[201]. Si je me crois quelque chose de plus, voilà
que vous vous élevez contre moi; et mes iniquités rendent un témoignage
vrai, et que je ne puis contredire.

  [201] Gen., XVIII, 27.

Mais si je m'abaisse, si je m'anéantis, si je me dépouille de toute
estime pour moi-même, et que je rentre dans la poussière dont j'ai été
formé, votre grâce s'approchera de moi, et votre lumière sera près de
mon coeur; alors tout sentiment d'estime, même le plus léger, que je
pourrais concevoir de moi, disparaîtra pour jamais dans l'abîme de mon
néant.

Là, vous me montrez à moi-même, vous me faites voir ce que je suis, ce
que j'ai été, jusqu'où je suis descendu: _car je ne suis rien, et je ne
le savais pas_[202].

  [202] Ps. LXXII, 22.

Si vous me laissez à moi-même, que suis-je? rien qu'infirmité; mais, dès
que vous jetez un regard sur moi, à l'instant je deviens fort, et je
suis rempli d'une joie nouvelle.

Et certes, cela me confond d'étonnement que vous me releviez ainsi tout
d'un coup, et me preniez avec tant de bonté entre vos bras, moi toujours
entraîné par mon propre poids vers la terre.

2. C'est votre amour qui opère cette merveille, qui me prévient
gratuitement, qui ne se lasse point de me secourir dans mes nécessités,
qui me préserve des plus grands périls, et, à vrai dire, me délivre de
maux innombrables.

Car je me suis perdu en m'aimant d'un amour déréglé; mais en ne
cherchant que vous, en n'aimant que vous, je vous ai trouvé, et je me
suis retrouvé moi-même, et l'amour m'a fait rentrer plus avant dans mon
néant.

Ô Dieu plein de tendresse! vous faites pour moi beaucoup plus que je ne
mérite, et plus que je n'oserais espérer ou demander.

3. Soyez béni, mon Dieu, de ce que, tout indigne que je suis de recevoir
de vous aucune grâce, cependant votre bonté généreuse et infinie ne
cesse de faire du bien même aux ingrats, et à ceux qui se sont le plus
éloignés de vous.

Ramenez-nous à vous, afin que nous soyons reconnaissants, humbles,
fervents, parce que vous êtes notre salut, notre vertu et notre force.


RÉFLEXION.

  Dieu se montre, dans l'Écriture, plein d'une immense compassion pour
  les fautes, si on peut le dire, purement humaines; mais il est sans
  pitié pour l'orgueil, _principe de tout mal_[203], pour l'orgueil, qui
  est le crime propre de l'Ange rebelle, et qui s'attaque directement au
  souverain Être. Il a dit: _Je suis Jéhova, c'est mon nom; je ne
  donnerai point ma gloire à un autre_[204]. Or tout orgueil tend, par
  essence, à s'égaler à Dieu, à se faire Dieu: désordre tel que
  non-seulement on n'en conçoit pas de plus grand, mais qu'on hésiterait
  à le croire possible, s'il n'était sans cesse présent sous nos yeux,
  et si l'on n'en sentait pas le germe en soi-même. Aussi voyez comme
  Dieu le foudroie: et d'abord cette ironie qui glace l'âme d'un effroi
  surnaturel: _Voilà qu'Adam est devenu comme l'un de nous_[205]; Adam
  jeté nu avec son péché, sur une terre maudite! Adam qui venait
  d'entendre cette parole: _Tu mourras de mort_[206]! Ses enfants
  imitent son crime, leur orgueil s'élève sans mesure. Alors l'esprit
  divin; _Comment es-tu tombé, toi qui te levais comme l'astre du matin,
  qui disais en ton coeur: Je monterai dans les cieux, je poserai mon
  trône au-dessus des étoiles et je serai semblable au Très-Haut. Voilà
  que tu seras traîné aux enfers, dans la profondeur du lac: on se
  baissera pour te voir_[207]. Lisez, dans l'Évangile, les effroyables
  malédictions prononcées contre les Pharisiens superbes, tandis que
  celui qui s'abaisse est à l'instant justifié. Une femme pleure aux
  pieds de Jésus: elle s'humilie de ses fautes, elle n'ose presque en
  solliciter le pardon, son silence seul supplie. Le Sauveur ému la
  console: _Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup
  aimé_[208]. Mais l'orgueil n'aime point; c'est encore là un de ses
  caractères, et comme le type infernal. Il est le père de la haine, de
  l'envie, de la violence, de la fausse sécurité et de l'endurcissement.
  Sorti de l'abîme, il s'y replonge: le reste est le mystère de
  l'éternelle justice. Ô Dieu, ayez pitié de votre pauvre créature! Le
  front dans la poussière, je m'anéantis devant vous. Je sens, je
  confesse ma misère, ma corruption profonde, ma désolante impuissance
  et tout ce qui à jamais me séparerait de vous, si votre grande
  miséricorde ne venait à mon secours par le don gratuit de la grâce.
  Daignez, daignez la répandre en mon âme. Ne m'abandonnez pas,
  Seigneur; _sauvez-moi, ou je vais périr_[209]. Ô Dieu, ayez pitié de
  votre pauvre créature!

  [203] Eccli., X, 15.

  [204] Is., XLII, 8.

  [205] Genes., III, 22.

  [206] _Ibid._, II, 17.

  [207] Is., XIV. 12-16.

  [208] Luc., VII, 47.

  [209] Matth., VIII, 25.



CHAPITRE IX.

Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin.


1. Mon fils, je dois être votre fin suprême et dernière, si
véritablement vous désirez être heureux.

Cette vue purifiera vos affections, qui s'abaissent trop souvent jusqu'à
vous et aux créatures.

Car, si vous vous recherchez en quelque chose, aussitôt vous tombez dans
la langueur et la sécheresse.

Rapportez donc principalement tout à moi, parce que c'est moi qui vous
ai tout donné.

Considérez chaque bien comme découlant du souverain bien; et songez que,
dès lors, ils doivent tous remonter à moi comme à leur origine.

2. En moi, comme dans une source intarissable, le petit et le grand, le
pauvre et le riche, puisent l'eau vive, et ceux qui me servent
volontairement et de coeur recevront grâce sur grâce.

Mais celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance dans un
autre bien que moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et son coeur
toujours à la gêne, toujours à l'étroit, ne trouvera que des angoisses.

Ne vous attribuez donc aucun bien, et n'attribuez à nul homme sa vertu;
mais rendez tout à Dieu, sans qui l'homme n'a rien.

C'est moi qui vous ai tout donné, et je veux que vous vous donniez à moi
tout entier: j'exige avec une extrême rigueur les actions de grâces qui
me sont dues.

3. Ceci est la vérité qui dissipe la vanité de la gloire.

Là où pénètre la grâce céleste et la vraie charité, il n'y a plus de
place pour l'amour-propre, ni pour l'envie qui torture le coeur.

Car l'amour divin subjugue tout et agrandit toutes les forces de l'âme.

Si vous écoutez la sagesse, vous ne vous réjouirez qu'en moi, vous
n'espérerez qu'en moi, parce que nul n'est bon que Dieu seul, à qui, en
tout et par-dessus tout, est due à jamais la louange et la bénédiction.


RÉFLEXION.

  Tout bien découle de Dieu, qui est le bien suprême, et tout ce qu'il
  fait est bon[210], parce qu'il le tire de lui. Il n'y a dans le monde
  d'autre mal que le péché; car la peine du péché n'est pas un mal,
  puisque, supportée patiemment, elle l'expie, et que toujours elle
  rétablit l'ordre que le péché avait troublé. Ainsi nous tenons de Dieu
  la vie, l'intelligence, l'amour, qui doit remonter perpétuellement
  vers sa source, et de nous-mêmes nous ne pouvons rien, pas même dire:
  _Mon Père_[211]! car _nous ne savons pas prier, et c'est l'esprit qui
  demande en nous avec des gémissements ineffables_[212]. L'unique chose
  qui nous appartienne, c'est le péché; il est le fruit de notre volonté
  libre, _et son salaire est la mort_[213]. Élevons-nous tant que nous
  voudrons dans notre pensée, voilà ce que nous sommes; nous n'avons
  rien de plus que ce que Dieu nous donne dans sa bonté et sa
  miséricorde toute gratuite. Donc à nous le mépris, la confusion, la
  honte, en nous trouvant si misérables; et à Dieu _la bénédiction,
  l'honneur, la gloire, la puissance_[214], comme les saints le chantent
  dans le Ciel, au pied du trône de l'Agneau.

  [210] Genes., I, 4 et seq.

  [211] Rom., VIII, 15.

  [212] _Ibid._, 26.

  [213] Rom., VI, 23.

  [214] Apoc., V, 13.



CHAPITRE X.

Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde.


1. LE F. Je vous parlerai encore, Seigneur, et je ne me tairai point. Je
dirai à mon Dieu, mon Seigneur et mon roi, assis dans les hauteurs des
cieux:

_Ô quelle abondance de douceurs vous avez réservée pour ceux qui vous
craignent_[215]! Et qu'est-ce donc pour ceux qui vous aiment, pour ceux
qui vous servent de tout leur coeur?

  [215] Ps. XXX, 20.

Elles sont vraiment ineffables, les délices dont vous inondez ceux qui
vous aiment, quand leur âme vous contemple.

Vous m'avez montré principalement en ceci toute la tendresse de votre
amour: je n'étais pas, et vous m'avez créé; j'errais loin de vous, vous
m'avez ramené pour vous servir, et vous m'avez commandé de vous aimer.

2. Ô source d'amour éternel, que dirai-je de vous?

Comment pourrai-je vous oublier, vous qui avez daigné vous souvenir de
moi, lorsque déjà épuisé, consumé, je penchais vers la mort?

Votre miséricorde envers votre serviteur a passé toute espérance; et
vous avez répandu sur lui votre grâce et votre amour, bien au-delà de
tout ce qu'il pouvait mériter.

Que vous rendrai-je pour une telle faveur? car il n'est pas donné à tous
de tout quitter, de renoncer au siècle pour embrasser la vie religieuse.

Est-ce faire beaucoup que de vous servir, vous que doivent servir toutes
les créatures?

Cela doit me sembler peu de chose: mais ce qui me paraît grand et
merveilleux, c'est que vous daigniez agréer le service d'une créature si
pauvre et si misérable, et l'admettre parmi les serviteurs que vous
aimez.

3. Tout ce que j'ai, tout ce que je puis consacrer à votre service, est
à vous.

Et néanmoins prenant pour ainsi dire ma place, vous me servez plus que
moi-même je ne vous sers.

Voilà que le ciel et la terre, que vous avez créés pour le service de
l'homme, sont devant vous, et chaque jour ils exécutent tout ce que vous
leur avez commandé.

C'est peu encore: vous avez préparé pour l'homme le ministère même des
Anges.

Mais ce qui surpasse tout, vous avez daigné le servir vous-même, et vous
avez promis de vous donner à lui.

4. Que vous rendrai-je pour tant de biens? Ah! si je pouvais vous servir
tous les jours de ma vie! si je pouvais même un seul jour vous servir
dignement!

Il est bien vrai que vous êtes digne d'être servi universellement, digne
de tout honneur et d'une louange éternelle.

Vous êtes vraiment mon Seigneur, et je suis votre pauvre serviteur, qui
dois vous servir de toutes mes forces, et ne me lasser jamais de vous
louer.

Je le veux ainsi, je le désire ainsi: daignez suppléer vous-même à tout
ce qui me manque.

5. C'est un grand honneur, une grande gloire de vous servir et de
mépriser tout à cause de vous.

Car ils recevront des grâces abondantes, ceux qui se courbent
volontairement sous votre joug très-saint.

Ils seront abreuvés de la délectable consolation de l'Esprit saint, ceux
qui, pour votre amour, auront rejeté tous les plaisirs des sens.

Ils jouiront d'une grande liberté d'esprit, ceux qui, pour la gloire de
votre nom, seront entrés dans la voie étroite, et auront renoncé à
toutes les sollicitudes du monde.

6. Ô aimable et douce servitude de Dieu, dans laquelle l'homme retrouve
la vraie liberté et la sainteté!

Ô saint assujettissement de la vie religieuse, qui rend l'homme agréable
à Dieu, égal aux Anges, terrible aux démons, respectable à tous les
fidèles!

Ô esclavage digne à jamais d'être désiré, embrassé, puisqu'il nous
mérite le souverain bien, et nous assure une joie éternelle!


RÉFLEXION.

  Le monde est tellement fasciné par les passions, qu'il ne peut rien
  comprendre à la félicité des enfants de Dieu. Quelquefois il les
  plaint, comme le monde sait plaindre, en jetant sur eux un regard de
  mépris; quelquefois il les contemple avec une sorte d'étonnement
  stupide. Il n'a nulle idée de ce qui se passe dans l'âme unie à son
  Créateur, nulle idée des consolations et du calme délicieux dont elle
  jouit. Saint Paul s'écriant: _Je surabonde de joie au milieu de mes
  tribulations_[216], lui est un mystère inexpliquable; jamais il ne
  concevra cette joie pure, _qui est justice et paix dans le
  Saint-Esprit_[217]. Quel est donc le partage du serviteur du monde? un
  immense ennui parsemé de quelques rares plaisirs; et quand Dieu ne
  l'abandonne pas entièrement, le remords. Creusez dans son coeur, vous
  n'y trouverez que cela. Le remords est sa _justice_ et l'ennui sa
  _paix_. Âmes chrétiennes, âmes détachées, qui avez renoncé au monde et
  à tout ce qui est du monde, plaignez à votre tour les infortunés
  chargés encore de ses pesantes chaînes; mais plaignez-les en vous
  humiliant aux pieds de celui qui vous a délivrés, et dont la grâce,
  qui ne vous était pas due, vous met en possession des seuls biens
  véritables. Gardez avec soin ce bon trésor que vous a confié _le Père
  des lumières, de qui découle tout don parfait_[218], et demandez-lui
  avec amour qu'après avoir commencé votre joie sur la terre, il la
  consomme un jour dans les cieux.

  [216] II. Cor., VII, 4.

  [217] Rom., XIV, 17.

  [218] Jacob., I, 17.



CHAPITRE XI.

Qu'il faut examiner et modérer les désirs du coeur.


1. J.-C. Mon fils, il faut que vous appreniez beaucoup de choses que
vous ne savez pas encore assez.

2. LE F. Eh quoi, Seigneur?

3. J.-C. Vous devez soumettre entièrement vos désirs à ma volonté, ne
point vous aimer vous-même, et ne rechercher en tout que ce qui me
plaît.

Souvent vos désirs s'enflamment, et vous emportent impétueusement: mais
considérez si cette ardeur a ma gloire pour motif, ou votre intérêt
propre.

Si c'est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que
j'ordonne; mais si quelque secrète recherche de vous-même se cache au
fond de votre coeur, voilà ce qui vous abat et vous trouble.

4. Prenez donc garde à ne vous pas trop attacher à des désirs sur
lesquels vous ne m'avez point consulté, de peur qu'ensuite vous ne
veniez à vous repentir, ou que vous éprouviez du dégoût pour ce qui vous
avait plu d'abord, et que vous aviez cru le meilleur.

Car tout mouvement qui paraît bon ne doit pas être aussitôt suivi; de
même qu'on ne doit pas non plus céder sur-le-champ à ses répugnances.

Quelquefois il est à propos de modérer le zèle le plus saint et les
meilleurs désirs, de peur qu'ils ne préoccupent et ne distraient votre
esprit; ou qu'en les suivant indiscrètement, vous ne causiez du scandale
aux autres; ou qu'enfin l'opposition que vous y trouverez ne vous jette
vous-même dans le trouble et dans l'abattement.

5. Il faut aussi quelquefois user de violence, et résister aux
convoitises des sens, avec une grande force, sans prendre garde à ce que
veut la chair, et à ce qu'elle ne veut pas, et travailler surtout à la
soumettre à l'esprit malgré elle.

Il faut la châtier et l'asservir, jusqu'à ce que, prête à tout, elle ait
appris à se contenter de peu, à aimer les choses les plus simples, et à
ne jamais se plaindre de rien.



RÉFLEXION.

  Nous avons un grand combat à soutenir: contre notre esprit, qui nous
  égare, séduit par de fausses lueurs et par une funeste curiosité;
  contre nos désirs, qui nous troublent; contre nos sens, dont les
  convoitises souillent l'âme et la courbent vers la terre. Lamentable
  condition de l'homme déchu! Mais Dieu ne l'a point abandonné: il peut
  vaincre s'il veut. La foi réprime l'inquiétude maladive de l'esprit,
  et le fixe dans la vérité. Une entière soumission à la volonté divine
  produit la paix du coeur, en étouffant les vains désirs et ceux même
  qui trompent la piété par une apparence de bien. Enfin nous triomphons
  des sens par la prière, l'humilité, la pénitence, en _châtiant le
  corps_ rebelle, et le _réduisant en servitude_[219]. C'est dans cette
  guerre de chaque moment que le chrétien se perfectionne, et c'est en
  combattant avec fidélité qu'il peut dire comme l'Apôtre: _Je ne pense
  point être encore arrivé où j'aspire; mais oubliant ce qui est en
  arrière, et m'étendant à ce qui est devant, je cours au terme de la
  carrière pour saisir le prix que Dieu nous a destiné_, la félicité
  céleste _à laquelle il nous a appelés par Jésus-Christ_[220].

  [219] I. Cor., IX, 27.

  [220] Philipp., III, 13, 14.



CHAPITRE XII.

Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre ses passions.


1. LE F. Seigneur, mon Dieu, je vois combien la patience m'est
nécessaire; car cette vie est pleine de contradictions.

Elle ne peut jamais être exempte de douleur et de guerre, quoi que je
fasse pour avoir la paix.

2. J.-C. Il en est ainsi, mon fils; mais je ne veux pas que vous
cherchiez une paix telle que vous n'ayez ni tentations à vaincre ni
contrariétés à souffrir.

Croyez, au contraire, avoir trouvé la paix, lorsque vous serez exercé
par beaucoup de tribulations, et éprouvé par beaucoup de traverses.

Si vous dites que vous ne pouvez supporter tant de souffrances, comment
supporterez-vous le feu du purgatoire?

Afin donc d'éviter des supplices éternels, efforcez-vous d'endurer pour
Dieu, avec patience, les maux présents.

Pensez-vous que les hommes du siècle n'aient rien ou que peu de choses à
souffrir? C'est ce que vous ne trouverez pas, même en ceux qui semblent
environnés de plus de délices.

3. Mais ils ont, dites-vous, des plaisirs en abondance; ils suivent
toutes leurs volontés; et ainsi ils sentent peu le poids de leurs maux.

Soit, je veux qu'ils aient tout ce qu'ils désirent: combien cela
durera-t-il?

Voilà que les riches du siècle s'évanouiront comme la fumée, et il ne
restera pas même un souvenir de leurs joies passées.

Et, durant leur vie même, ils ne s'y reposent pas sans amertume, sans
ennui et sans crainte.

Car souvent, là même où ils se promettaient la joie, ils rencontrent le
châtiment et la douleur, et avec justice, puisqu'il est juste que
l'amertume et l'ignominie accompagnent les plaisirs qu'ils cherchent
dans le désordre.

4. Ô que tous ces plaisirs sont courts, qu'ils sont faux, criminels,
honteux!

Et cependant ces malheureux, enivrés et aveuglés, ne le comprennent
point; mais, semblables à des animaux sans raison, ils exposent leur âme
à la mort, pour quelques jouissances misérables dans une vie qui va
finir.

Pour vous, mon fils, _ne suivez pas vos convoitises, et détachez-vous de
votre volonté. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous accordera
ce que votre coeur demande_[221].

  [221] Eccli., XVIII, 30; Ps. XXXVI, 4.

Si vous voulez goûter une véritable joie, et des consolations
abondantes, méprisez toutes les choses du monde, repoussez toutes les
joies terrestres; et je vous bénirai, je verserai sur vous mes
inépuisables consolations.

Plus vous renoncerez à celles que donnent les créatures, plus les
miennes seront douces et puissantes.

Mais vous ne les goûterez point sans avoir auparavant ressenti quelque
tristesse, sans avoir travaillé, combattu.

Une mauvaise habitude vous arrêtera; mais vous la vaincrez par une
meilleure.

La chair murmurera; mais elle sera contenue par la ferveur de l'esprit.

L'antique serpent vous sollicitera, vous exercera; mais vous le mettrez
en fuite par la prière; et en vous occupant surtout d'un travail utile,
vous lui fermerez l'entrée de votre âme.


RÉFLEXION.

  Toute chair a péché, toute chair doit souffrir: c'est la loi présente
  de l'humanité; loi de justice, car Dieu ne serait pas Dieu si le
  désordre restait impuni; loi d'amour, car la souffrance, acceptée et
  unie aux souffrances du Sauveur, guérit l'âme et la rétablit dans
  l'état primitif d'innocence. De quoi donc vous plaignez-vous quand
  cette loi divine s'accomplit à votre égard? Est-ce de ce que la
  miséricorde prend soin de vous regénérer? Est-ce d'être semblable à
  Jésus-Christ, qui a voulu, qui a _dû_, selon les paroles de
  l'Évangéliste, souffrir pour vous racheter: _Et il commença à leur
  enseigner comment il fallait que le Fils de l'homme souffrît beaucoup
  de douleurs, qu'il fût réprouvé par les anciens, les souverains
  pontifes et les scribes, et mis à mort_[222]? Voilà la grande
  expiation; mais, pour qu'elle nous soit appliquée, il est nécessaire
  que nous nous la rendions propre, en y joignant la nôtre. Le mystère
  du salut se consomme en chacun de nous sur la Croix; et la Croix est
  l'unique félicité de la terre, car il n'y en a point d'autre que la
  parfaite soumission à l'ordre, d'où naît le calme de la conscience et
  la paix du coeur. Le monde vous éblouit par ses joies apparentes, mais
  pensez-vous donc que ses sectateurs, même les plus favorisés, n'aient
  rien à souffrir? Tourmentés de leurs convoitises, qui s'accroissent
  avec la jouissance, en vîtes-vous jamais un seul content? De nouveaux
  désirs les dévorent sans cesse. Et n'ont-ils pas, d'ailleurs, autant
  que les autres, et plus que les autres, à supporter les maux de la
  vie, les soucis, les peines, les inquiétudes, et la foule innombrable
  des maladies, filles des vices et des troubles secrets de l'âme? Après
  arrive la fin; la justice inexorable exige sa dette; ce riche de la
  terre est jeté nu _dans la prison: en vérité, je vous le dis, il n'en
  sortira pas qu'il n'ait payé jusqu'à la dernière obole_[223].
  Réjouissez-vous donc, vous que le Seigneur purifie, délivre dès
  ici-bas: accomplissez avec amour le sacrifice de justice. Plusieurs
  disent: _Qui nous montrera les biens? Seigneur, la lumière de votre
  face a été marquée sur nous: vous avez donné la paix à mon coeur.
  C'est pourquoi je m'endormirai dans la paix, et je reposerai, parce
  que vous m'avez, ô mon Dieu, affermi dans l'espérance_[224].

  [222] Marc., VIII, 31.

  [223] Matth., V, 25, 26.

  [224] Ps. IV, 6, 7, 9, 10.



CHAPITRE XIII.

Qu'il faut obéir humblement à l'exemple de Jésus-Christ.


1. J.-C. Mon fils, celui qui cherche à se soustraire à l'obéissance, se
soustrait à la grâce; et celui qui veut posséder seul quelque chose,
perd ce qui est à tous.

Quand on ne se soumet pas volontairement et de bon coeur à son
supérieur, c'est une marque que la chair n'est pas encore pleinement
assujettie, mais que souvent elle murmure et se révolte.

Apprenez donc à obéir avec promptitude à vos supérieurs, si vous désirez
dompter votre chair.

Car l'ennemi du dehors est bien plus vite vaincu, quand l'homme n'a pas
la guerre au dedans de soi.

L'ennemi le plus terrible et le plus dangereux pour votre âme, c'est
vous, lorsque vous êtes divisé en vous-même.

Il faut que vous appreniez à vous mépriser sincèrement, si vous voulez
triompher de la chair et du sang.

L'amour désordonné que vous avez encore pour vous-même, voilà ce qui
vous fait craindre de vous abandonner sans réserve à la volonté des
autres.

2. Est-ce donc cependant un si grand effort, que toi, poussière et
néant, tu te soumettes à l'homme à cause de Dieu; lorsque moi, le
Tout-Puissant, moi, le Très-Haut, qui ai tout fait de rien, je me suis
soumis humblement à l'homme à cause de toi.

Je me suis fait le plus humble et le dernier de tous, afin que mon
humilité t'apprît à vaincre ton orgueil.

Poussière, apprends à obéir: apprends à t'humilier, terre et limon, à
t'abaisser sous les pieds de tout le monde.

Apprends à briser ta volonté, et à ne refuser aucune dépendance.

3. Enflamme-toi de zèle contre toi-même, et ne souffre pas que le
moindre orgueil vive en toi; mais fais-toi si petit, et mets-toi si bas,
que tout le monde puisse marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la
boue des places publiques.

Fils du néant, qu'as-tu à te plaindre? Pécheur couvert d'ignominie,
qu'as-tu à répondre, quelque reproche qu'on t'adresse, toi qui as tant
de fois offensé Dieu, tant de fois mérité l'enfer?

Mais ma bonté t'a épargné, parce que ton âme a été précieuse devant moi:
je ne t'ai point délaissé, afin que tu connusses mon amour, et que mes
bienfaits ne cessassent jamais d'être présents à ton coeur; afin que tu
fusses toujours prêt à te soumettre, à t'humilier, et à souffrir les
mépris avec patience.


RÉFLEXION.

  Il n'existe qu'une volonté qui ait le droit essentiel et absolu d'être
  obéie, la volonté de l'Être éternel qui a tout créé et qui conserve
  tout; et de là l'admirable prière du prophète-roi: _Enseignez-moi,
  Seigneur, à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu_[225].
  Cette volonté souveraine a des ministres pour rappeler ses ordonnances
  et en maintenir l'exécution dans la famille, dans l'État, dans
  l'Église; et l'obéissance leur est due, parce qu'ils représentent Dieu
  chacun dans son ordre, selon les degrés d'une sublime hiérarchie, qui
  remonte du père au roi, du roi au pontife, du pontife à Jésus-Christ,
  de Jésus-Christ à celui qui l'a envoyé, et _de qui toute paternité, au
  ciel et sur la terre, tire son nom_[226], c'est-à-dire son autorité.
  Ainsi le devoir n'est autre chose que le commandement divin, et la
  vertu n'est que l'obéissance à ce commandement. Tout péché, au
  contraire, n'est, comme le premier, qu'une désobéissance, une révolte;
  et l'homme est conçu dans la révolte, puisqu'il _est conçu dans le
  péché_[227]; d'où cette belle et profonde expression du Psalmiste: _Le
  pécheur est rebelle dès le sein de sa mère, et livré au mal dans ses
  entrailles_[228]. Aussi le sacrifice qui a expié le péché et réparé la
  nature humaine, consista-t-il essentiellement, suivant la doctrine du
  grand Apôtre, dans une obéissance infinie. _Le Christ s'est rendu
  obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix_[229]. Et nous,
  misérables créatures, rachetées par cette prodigieuse obéissance, nous
  refuserions d'obéir! Nous opposerions notre volonté à la volonté du
  Tout-Puissant, par cet épouvantable orgueil qui a créé l'enfer, où,
  dans les ténèbres, dans le supplice, dans la rage et le désespoir,
  dans l'ignominie de l'esclavage le plus abject et le plus hideux,
  l'ange prévaricateur et ses complices répéteront éternellement: _Je
  n'obéirai point, non serviam_[230]! Ô Dieu, préservez-moi d'un orgueil
  aussi insensé, aussi criminel! Que votre grâce m'apprenne à me
  soumettre et à vous, et à tous ceux que vous avez préposés sur moi!
  _Je suis étranger sur la terre; ne me cachez point vos commandements.
  Mon âme, à toute heure, en rappelle le désir_[231]. _Enseignez-moi,
  Seigneur, à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu!_

  [225] Ps. CXLII, 10.

  [226] Ephes., III, 15.

  [227] Ps. L, 7.

  [228] _Ibid._

  [229] Philipp., II, 8.

  [230] Jerem., II, 20.

  [231] Ps. CXVIII, 19, 20.



CHAPITRE XIV.

Qu'il faut considérer les secrets jugements de Dieu pour ne pas
s'enorgueillir du bien qu'on fait.


1. LE F. Vous faites tonner sur moi vos jugements, Seigneur, et tous mes
os ont tremblé d'épouvante, et mon âme est dans une profonde terreur.

Interdit, effrayé, je considère que _les cieux ne sont pas purs à vos
yeux_[232].

  [232] Job, XV, 15.

_Si vous avez trouvé le mal dans vos Anges_[233], et si vous ne les avez
pas épargnés, que sera-ce de moi?

  [233] _Ibid._, IV, 18.

_Les étoiles sont tombées du ciel_[234]: moi, poussière, que dois-je
donc attendre?

  [234] Apoc., VI, 13.

Des hommes dont les oeuvres paraissaient louables, sont tombés aussi bas
qu'on puisse tomber, et j'ai vu ceux qui se nourrissaient du pain des
Anges faire leurs délices de la pâture des pourceaux.

2. Il n'est donc point de sainteté, Seigneur, si vous retirez votre
main.

Point de sagesse qui soit utile, si vous ne la dirigez plus.

Point de force qui soit de secours, si vous cessez de la soutenir.

Point de chasteté assurée, si vous n'en prenez la défense.

Point de vigilance qui nous serve, si vous ne veillez vous-même pour
nous.

Laissés à nous-mêmes, nous enfonçons dans les flots et nous périssons:
venez-vous à nous, nous nous relevons et nous vivons.

Car nous sommes chancelants, mais vous nous affermissez; nous sommes
tièdes, mais vous nous enflammez.

3. Ô que je dois avoir d'humbles et basses pensées de moi-même! que je
dois estimer peu ce qui paraît de bien en moi!

Ô que je dois m'abaisser profondément, Seigneur, devant vos jugements
impénétrables, où je me perds comme dans un abîme, et vois que je ne
suis rien que néant et un pur néant!

Ô poids immense! ô mer sans rivages, où je ne retrouve rien de moi, où
je disparais comme le rien au milieu du tout!

Où donc l'orgueil se cachera-t-il? où la confiance dans sa propre vertu?

Toute vanité s'éteint dans la profondeur de vos jugements sur moi.

4. Qu'est-ce que toute chair devant vous?

_L'argile s'élèvera-t-elle contre celui qui l'a formée_[235]?

  [235] Is., XXIX, 16.

Comment celui dont le coeur est vraiment soumis à Dieu pourrait-il
s'enfler d'une louange vaine?

Le monde entier ne saurait inspirer d'orgueil à celui que la vérité a
soumis à son empire; et jamais il ne sera ému des applaudissements des
hommes, celui dont toute l'espérance est affermie en Dieu.

Car ceux qui parlent ne sont rien: ils s'évanouiront avec le bruit de
leurs paroles: mais _la vérité du Seigneur demeure éternellement_[236].

  [236] Ps. CXVI, 2.


RÉFLEXION.

  Une des plus dangereuses tentations et des plus déliées, est celle de
  l'orgueil dans le bien. Pour peu qu'elle se relâche de sa vigilance,
  l'âme que la grâce avait élevée au-dessus de la nature et de sa
  corruption, glisse imperceptiblement et retombe en elle-même. On s'est
  garanti de certaines fautes, on a pratiqué certaines vertus;
  l'amour-propre s'arrête à cette pensée, et s'y repose avec
  complaisance. On se regarde, on est content de soi, on se préfère
  peut-être à tel ou tel autre; et l'on en vient jusqu'à s'attribuer
  secrètement les dons de Dieu, un des crimes qui offense le plus ce
  Dieu _jaloux et vengeur_[237], _et qui ne donnera sa gloire à nul
  autre_[238], _et qui résiste aux superbes_[239]. Que fait-il
  cependant? Il se retire, il délaisse cet insensé qui comptait sur ses
  forces, il l'abandonne à son orgueil. Alors arrivent ces chutes
  terribles qui étonnent et consternent; ces chutes inattendues,
  effrayants exemples des jugements divins. Malheur à qui s'appuie sur
  sa propre justice! la ruine l'attend. _Je ne sens_, disait l'Apôtre,
  _rien en moi qui m'accuse; mais je ne suis pas pour cela justifié, car
  celui qui me juge, c'est le Seigneur_[240]. Et le prophète-roi:
  _Purifiez-moi de mes fautes cachées_[241], _oubliez celles que
  j'ignore_[242], _et pardonnez-moi celles d'autrui_[243]: prière
  admirable qui rappelle à l'homme cette funeste communication du mal,
  en vertu de laquelle il est, hélas! si peu de péchés purement
  personnels. Donc nul refuge, nulle assurance que dans l'humilité, dans
  l'aveu sincère, dans la conviction et le sentiment toujours présent de
  notre profonde misère, joint à la confiance en Dieu seul. Prosternés à
  ses pieds, disons-lui avec le Psalmiste: _Ma honte est sans cesse
  devant moi_, et la confusion a couvert mon visage[244]: _Seigneur,
  vous ne mépriserez point un coeur contrit et humilié_[245]!

  [237] Nahum., I, 2.

  [238] Is., XLII, 8.

  [239] I. Petr., V, 5.

  [240] I. Cor., IV, 4.

  [241] Ps. XVIII, 13.

  [242] Ps. XXIV, 7.

  [243] Ps. XVIII, 14.

  [244] Ps. XLIII, 16.

  [245] Ps. L, 19.



CHAPITRE XV.

De ce que nous devons dire et faire quand il s'élève quelque désir en
nous.


1. J.-C. Mon fils, dites en toutes choses: Seigneur, qu'il soit ainsi,
si c'est votre volonté. Seigneur, que cela se fasse en votre nom, si
vous devez en être honoré.

Si vous voyez que cela me soit bon, si vous jugez que cela me soit
utile, alors donnez-le-moi, afin que j'en use pour votre gloire.

Mais si vous savez que cela me nuira, ou ne servira point au salut de
mon âme, éloignez de moi ce désir.

Car tout désir n'est pas de l'Esprit saint, même lorsqu'il paraît bon et
juste à l'homme.

Il est difficile de discerner avec certitude si c'est l'esprit bon ou
mauvais qui vous porte à désirer ceci ou cela, ou même votre esprit
propre.

Il s'est trouvé à la fin que plusieurs étaient dans l'illusion, qui
semblaient d'abord être conduits par le bon esprit.

2. Ainsi tout ce qui se présente de désirable à votre esprit, vous devez
le désirer toujours et le demander avec une grande humilité de coeur, et
surtout avec une pleine résignation, vous abandonnant à moi sans
réserve, et disant:

Seigneur, vous savez ce qui est le mieux; que ceci ou cela se fasse
comme vous le voudrez.

Donnez ce que vous voulez, autant que vous le voulez et quand vous le
voulez.

Faites de moi ce qui vous plaira, selon ce que vous savez être bon, et
pour votre plus grande gloire.

Placez-moi où vous voudrez, et disposez absolument de moi en toutes
choses.

Je suis dans votre main, tournez-moi et retournez-moi en tout sens, à
votre gré.

Voilà que je suis prêt à vous servir en tout: car je ne désire point
vivre pour moi, mais pour vous seul: heureux si je le pouvais dignement
et parfaitement!


PRIÈRE

POUR DEMANDER À DIEU LA GRÂCE D'ACCOMPLIR SA VOLONTÉ.

1. LE F. Accordez-moi, ô bon Jésus, votre grâce; _qu'elle soit en moi,
qu'elle agisse avec moi_[246], et qu'elle demeure avec moi jusqu'à la
fin.

  [246] Sap., IX, 10.

Faites que je désire et veuille toujours ce qui vous est le plus
agréable, et ce que vous aimez le plus.

Que votre volonté soit la mienne; et que ma volonté suive toujours la
vôtre, et jamais ne s'en écarte en rien.

Qu'uni à vous, je ne veuille ni ne puisse vouloir que ce que vous
voulez; et qu'il en soit ainsi de ce que vous ne voulez pas.

Donnez-moi de mourir à tout ce qui est du monde, et d'aimer à être
oublié et méprisé du siècle à cause de vous.

Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu'on peut désirer,
et que mon coeur ne cherche sa paix qu'en vous.

Vous êtes la véritable paix du coeur, son unique repos: hors de vous,
tout pèse et inquiète. _Dans cette paix_, c'est-à-dire en vous seul,
éternel et souverain Dieu, _je dormirai et je me reposerai_[247]. Ainsi
soit-il.

  [247] Ps. IV, 10.


RÉFLEXION.

  Jamais satisfait pleinement de ce qu'il est et de ce qu'il possède,
  fatigué du vide de son coeur, toujours inquiet, toujours aspirant à je
  ne sais quel bien qui le fuit toujours, l'homme n'a pas un moment de
  vrai repos, et sa vie s'écoule dans les désirs. Ce n'est pas seulement
  une grande misère, mais encore un grand danger; _car la racine de tous
  les maux est la convoitise, et plusieurs, en s'y livrant, ont perdu la
  foi, et se sont engagés dans une multitude de douleurs_[248].
  L'imagination, qui, en cet état, se porte avec force vers tout ce qui
  l'attire, obscurcit la raison, ébranle et entraîne la volonté même: et
  ainsi l'on doit s'attacher soigneusement à la réprimer, lors même que
  les objets qui l'occupent paraîtraient exempts de toute espèce de mal,
  et qu'on croirait ne chercher dans ses rêves qu'un soulagement permis
  et une distraction innocente. La piété elle-même s'égare aisément, si
  elle n'est en garde contre les désirs en apparence les plus saints.
  Nous ne savons ni ce qui nous est bon, ni ce qui nous est nuisible.
  Tantôt nous souhaiterons d'être délivrés d'une croix nécessaire
  peut-être à notre salut, tantôt, dans un mouvement indiscret de
  ferveur, nous en souhaiterons une autre sous laquelle nos forces
  succomberaient, si elle nous était imposée. Que faire donc? Demander à
  Dieu _que sa volonté se fasse_[249] en nous et hors de nous, y
  conformer la nôtre entièrement, et renfermer en elle tous nos désirs.
  Nous ne trouverons de paix et de sécurité que dans ce parfait abandon
  entre les mains de notre Père. _Mon Père, non pas ce que je veux, mais
  ce que vous voulez_[250].

  [248] I. Timoth., VI. 10.

  [249] Matth., VI, 10.

  [250] _Ibid._, XXVI, 39.



CHAPITRE XVI.

Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie consolation.


1. LE F. Tout ce que je puis désirer ou imaginer pour ma consolation, je
ne l'attends point ici, mais dans l'avenir.

Quand je posséderais seul tous les biens du monde, quand je jouirais
seul de toutes ses délices, il est certain que tout cela ne durerait pas
longtemps.

Ainsi, mon âme, tu ne peux trouver de soulagement véritable et de joie
sans mélange qu'en Dieu, qui console les pauvres et relève les humbles.

Attends un peu, mon âme, attends la divine promesse, et tu posséderas
dans le ciel tous les biens en abondance.

Si tu recherches trop avidement les biens présents, tu perdras les biens
éternels et célestes.

Use des uns et désire les autres.

Aucun bien temporel ne saurait te rassasier, parce que tu n'as point été
créée pour en jouir.

2. Quand tu posséderais tous les biens créés, ils ne pourraient te
rendre ni heureuse ni contente: en Dieu, qui a tout créé, en lui seul
est ta félicité et tout ton bonheur;

Bonheur non pas tel que se le figurent et que le souhaitent les amis
insensés du monde, mais tel que l'attendent les vrais serviteurs de
Jésus-Christ, et tel que le goûtent quelquefois par avance les âmes
pieuses et les coeurs purs, _dont l'entretien est dans le ciel_[251].

  [251] Philipp., III, 20.

Toute consolation humaine est vide et dure peu.

La vraie, la douce consolation est celle que la vérité fait sentir
intérieurement.

L'homme pieux porte avec lui partout Jésus, son consolateur, et lui dit:
Seigneur Jésus, soyez près de moi en tout temps et en tout lieu.

Que ma consolation soit d'être volontiers privé de toute consolation
humaine.

Et si la vôtre me manque aussi, que votre volonté et cette juste épreuve
me soient une consolation au-dessus de toutes les autres.

_Car vous ne serez pas toujours irrité, et vos menaces ne seront point
éternelles_[252].

  [252] Ps. CII, 9.


RÉFLEXION.

  Toute créature gémit, dit l'Apôtre[253]; et, de siècle en siècle, le
  monde entier le redit après lui. Que cherchez-vous donc dans les
  créatures? que leur demandez-vous, et que peuvent-elles vous donner?
  Toujours agitées, pleines de troubles, ainsi que vous elles souhaitent
  le repos, et ne le trouvent point. Comment la paix vous viendrait-elle
  du sein même de l'angoisse et des orages perpétuellement soulevés par
  les passions? Cessez de vous abuser, cessez de dire aux tempêtes,
  calmez-moi. Le calme est en Dieu; et n'est que là: en lui seul est le
  repos, la paix, la joie, la consolation. _Tournez-vous donc vers le
  Seigneur votre Dieu_[254], et renoncez à tout le reste: alors,
  seulement alors, vous commencerez à jouir de la vraie félicité. «Rien,
  non, rien n'est comparable au bonheur de celui qui, méprisant les
  sens, détaché de la chair et du monde, ne tient plus aux choses
  humaines que par les seuls liens de la nécessité, converse uniquement
  avec Dieu et avec lui-même, et, s'élevant au-dessus des objets
  sensibles, ne vit que des divines clartés qu'il conserve en soi
  toujours pures, toujours brillantes, sans aucun mélange des ombres de
  la terre et des vains fantômes errants ici-bas autour de nous; qui,
  réfléchissant comme un miroir céleste, Dieu et ses éblouissantes
  perfections, sans cesse ajoute à la lumière une lumière plus vive,
  jusqu'au moment où la vérité dissipant tous les nuages, il arrive à la
  source même de toute lumière, à l'éternelle fontaine de splendeur, fin
  bienheureuse de son être et son immortel ravissement[255].»

  [253] Rom., VIII, 22.

  [254] Osee, XIV, 2.

  [255] S. Greg. Nazianz., Orat. XXIX, in Princ.



CHAPITRE XVII.

Qu'il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous regarde.


1. J.-C. Mon fils, laissez-moi agir avec vous comme il me plaît, car je
sais ce qui vous est bon.

Vos pensées sont celles de l'homme, et vos sentiments sont, en beaucoup
de choses, conformes aux penchants de son coeur.

2. LE F. Il est vrai, Seigneur: vous prenez de moi beaucoup plus de soin
que je n'en puis prendre moi-même.

Il est menacé d'une prompte chute, celui qui ne s'appuie pas uniquement
sur vous.

Pourvu, Seigneur, que ma volonté demeure droite et qu'elle soit affermie
en vous, faites de moi tout ce qu'il vous plaira: car tout ce que vous
ferez de moi ne peut être que bon.

Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez béni: et si vous
voulez que je sois dans la lumière, soyez encore béni.

Si vous daignez me consoler, soyez béni: et si vous voulez que j'éprouve
des tribulations, soyez également toujours béni.

3. J.-C. Mon fils, c'est ainsi que vous devez être, si vous voulez ne
pas vous séparer de moi.

Il faut que vous soyez préparé à la souffrance autant qu'à la joie, au
dénûment et à la pauvreté, autant qu'aux richesses et à l'abondance.

4. LE F. Seigneur, je souffrirai volontiers pour vous tout ce que vous
voudrez qui vienne sur moi.

Je veux recevoir indifféremment, de votre main, le bien et le mal, les
douceurs et les amertumes, la joie et la tristesse, et vous rendre
grâces de tout ce qui m'arrivera.

Préservez-moi à jamais de tout péché, et je ne craindrai ni la mort ni
l'enfer.

Pourvu que vous ne me rejetiez pas, et que vous ne m'effaciez pas du
livre de vie, aucune tribulation ne peut me nuire.


RÉFLEXION.

  On ne saurait trop le répéter, la vie chrétienne consiste uniquement à
  vouloir ce que Dieu veut, et à ne vouloir que ce qu'il veut. Presque
  toujours nos désirs nous trompent, par une suite de notre ignorance et
  de notre corruption. Mais Dieu sait tout ce qui nous est caché; il
  connaît les secrètes dispositions de notre coeur, la mesure de sa
  faiblesse, les épreuves auxquelles il est bon que nous soyons soumis,
  les secours nécessaires pour les supporter, car _il ne permettra pas
  que nous soyons tentés au-delà de nos forces_[256]: _sa sagesse est
  infinie, et il nous a aimés jusqu'à donner pour nous son Fils
  unique_[257]. Quelle confiance, quelle paix ne devons-nous pas trouver
  dans cette pensée! Quoi de plus doux que de s'abandonner sans réserve
  à celui qui a tout fait pour sa pauvre créature, que de se perdre en
  lui par l'union intime de notre volonté à la sienne, ne nous réservant
  rien que l'action de grâces et l'amour; de sorte que notre âme, notre
  être entier s'exhale, en quelque sorte, dans cette parole qui comprend
  tout: _mon Seigneur et mon Dieu_[258]!

  [256] I. Cor., X, 13.

  [257] Joann., III, 16.

  [258] _Ibid._, XX.



CHAPITRE XVIII.

Qu'il faut souffrir avec constance les misères de cette vie, à l'exemple
de Jésus-Christ.


1. J.-C. Mon fils, je suis descendu du ciel pour votre salut; je me suis
chargé de vos misères, afin de vous former, par mon exemple, à la
patience, et de vous apprendre à supporter les maux de cette vie sans
murmurer.

Car, depuis l'heure de ma naissance jusqu'à ma mort sur la croix, je
n'ai jamais été sans douleur.

J'ai vécu dans une extrême indigence des choses de ce monde; j'ai
entendu souvent bien des plaintes de moi; j'ai souffert avec douceur les
affronts et les outrages: je n'ai recueilli sur la terre, pour mes
bienfaits, que de l'ingratitude; pour mes miracles, que des blasphèmes;
pour ma doctrine, que des censures.

2. LE F. Puisque vous avez montré, Seigneur, tant de patience durant
votre vie, accomplissant par là, d'une manière parfaite, ce que votre
Père demandait de vous, il est bien juste que moi, pauvre pécheur, je
souffre patiemment ma misère pour votre volonté, et que je porte selon
mon salut, aussi longtemps que vous le voudrez, le poids de cette vie
corruptible.

Car, bien que la vie présente soit pleine de douleurs, elle devient
cependant, par votre grâce, une source abondante de mérites, et votre
exemple, suivi par vos Saints, la rend supportable et précieuse, même
aux faibles.

Elle est aussi beaucoup plus remplie de consolation que dans l'ancienne
loi, quand les portes du ciel étaient encore fermées, que la voie du
ciel semblait plus obscure, et que si peu s'occupaient de chercher le
royaume de Dieu.

Les justes même à qui le salut était réservé, ne pouvaient entrer dans
le royaume céleste qu'après la consommation de vos souffrances et le
tribut sacré de votre mort.

3. Ô quelles grâces ne dois-je pas vous rendre, de ce que vous avez
daigné me montrer, et à tous les fidèles, la voie droite et sûre qui
conduit à votre royaume éternel.

Car votre vie est notre voie; et par une sainte patience, nous marchons
vers vous, qui êtes notre couronne.

Si vous ne nous aviez précédés et instruits, qui songerait à vous
suivre?

Hélas! combien resteraient en arrière, et bien loin, s'ils n'avaient
sous les yeux vos sacrés exemples!

Après tant de miracles et d'instructions, nous sommes encore tièdes! que
serait-ce si tant de lumière ne nous guidait sur vos traces?


RÉFLEXION.

  La vie de l'homme sur la terre est pleine de douleur, de misère, de
  souffrances; qui ne le sait? Nous sommes visiblement punis, et comme
  la justice qui nous châtie est toute-puissante, nul moyen d'échapper
  au châtiment. Or, en cet état, la sagesse humaine n'a vu que le choix
  entre deux partis: ou de se raidir contre la nature et de nier le
  supplice, ou d'y chercher une distraction dans la volupté. Elle a
  demandé le bonheur à l'orgueil et aux sens, et, trompée dans ses
  espérances, elle s'est voilée la tête, en disant: Il n'y a point de
  remède. Le monde en était là, quand tout à coup une voix s'élève:
  _Heureux ceux qui pleurent_[259]! Les peuples écoutent et s'étonnent;
  quelque chose de nouveau se remue en eux; ils comprennent, ils goûtent
  la joie des larmes, et du haut de la croix où _l'homme de
  douleurs_[260] est attaché, un fleuve inépuisable de consolations
  inconnues coule sur le genre humain. La vie a perdu sa tristesse,
  depuis que, baigné d'une sueur de sang, et dans les transes de
  l'agonie, Jésus s'est écrié: _Mon âme est triste jusqu'à sa
  mort_[261]. Elle n'a plus assez de souffrances pour le repentir qui
  les cherche, pour l'amour qui les désire et qui s'y complaît.
  Qu'est-ce donc que cette merveille? Ô Fils du Dieu vivant, c'est que
  votre lumière a éclairé le monde, et que votre grâce l'a touché; c'est
  que l'homme, sorti de sa voie, l'a retrouvée en vous _qui êtes la
  voie, la vérité et la vie_[262]; c'est qu'il a conçu qu'après le
  péché, le seul bien qui reste est l'expiation, et il a dit en
  regardant la croix: _Ou souffrir, ou mourir!_ Victime sainte, _Agneau
  de Dieu qui ôtez le péché du monde_[263], donnez-moi de souffrir avec
  vous, et de mourir en unissant mes dernières souffrances à celles qui
  nous ont rouvert le ciel que le péché nous avait fermé!

  [259] Matth., V. 5.

  [260] Is., LIII, 3.

  [261] Marc., XIV, 34.

  [262] Joann., XIV, 6.

  [263] _Ibid._, I, 29.



CHAPITRE XIX.

De la souffrance des injures et de la véritable patience.


1. J.-C. Pourquoi ces paroles, mon fils? cessez de vous plaindre, en
considérant mes souffrances et celles des Saints.

_Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang_[264].

  [264] Heb., XII, 4.

Ce que vous souffrez est peu en comparaison de ce qu'ont souffert tant
d'autres, qui ont été éprouvés et exercés par de si fortes tentations,
par des tribulations si pesantes.

Rappelez donc à votre esprit les peines extrêmes des autres, afin d'en
supporter paisiblement de plus légères.

Que si elles ne vous paraissent pas légères, prenez garde que cela ne
vienne de votre impatience.

Cependant, grandes ou petites, efforcez-vous de les souffrir patiemment.

2. Plus vous vous disposez à souffrir, plus vous montrez de sagesse et
acquérez de mérites. La ferme résolution et l'habitude de souffrir vous
rendront même la souffrance moins dure.

Ne dites pas: Je ne puis supporter cela d'un tel homme: ce sont des
offenses qu'on n'endure point. Il m'a fait un très-grand tort, et il me
reproche des choses auxquelles je n'ai jamais pensé: mais d'un autre je
le souffrirai avec moins de peine, et comme je croirai devoir le
souffrir.

Ce discours est insensé: car, au lieu de considérer la vertu de
patience, et ce qui doit la couronner, c'est regarder seulement à
l'injure et à la personne de qui on l'a reçue.

3. Celui-là n'a pas la vraie patience, qui ne veut souffrir qu'autant
qu'il lui plaît, et de qui il lui plaît.

L'homme vraiment patient n'examine point qui l'éprouve, si c'est son
supérieur, son égal ou son inférieur, un homme de bien ou un méchant.

Mais, indifférent sur les créatures, il reçoit de la main de Dieu, avec
reconnaissance, et aussi souvent qu'il le veut, tout ce qui lui arrive
de contraire, et l'estime un grand gain.

Car Dieu ne laissera sans récompense aucune peine, même la plus légère,
qu'on aura soufferte pour lui.

4. Soyez donc prêt au combat, si vous voulez remporter la victoire.

On ne peut obtenir sans combat la couronne de la patience; et refuser de
combattre, c'est refuser d'être couronné.

Si vous désirez la couronne, combattez courageusement, souffrez avec
patience.

On ne parvient pas au repos sans travail, ni sans combat à la victoire.

5. LE F. Seigneur, que ce qui paraît impossible à la nature me devienne
possible par votre grâce!

J'ai, vous le savez, peu de force pour souffrir; la moindre adversité
m'abat aussitôt.

Faites que j'aime, que je désire d'être exercé, affligé pour votre nom:
car subir l'injure et souffrir pour vous est très-salutaire à mon âme.


RÉFLEXION.

  Si nous avons souvent à souffrir du prochain, il n'a pas moins à
  souffrir de nous; et c'est pourquoi l'Apôtre dit: _Portez le fardeau
  les uns des autres, et ainsi vous accomplirez la loi de
  Jésus-Christ_[265]. Mais je vous entends, il y a des choses qu'il est
  dur, dites-vous, et difficile de supporter. Eh bien! votre mérite en
  sera plus grand. La grâce ne nous est donnée que pour cela, pour que
  vous fassiez avec elle ce qui serait impossible à la nature seule.
  D'ailleurs que vous arrive-t-il que Dieu n'ait prévu, que Dieu n'ait
  voulu? La patience n'est donc qu'une soumission douce et calme à ce
  qu'il ordonne, et sans elle nous vivons dans un trouble perpétuel; car
  _qui a résisté à Dieu, et a eu la paix_[266]? Et combien ne faut-il
  pas qu'il soit lui-même patient avec vous? Descendez dans votre
  conscience, et répondez. N'a-t-il rien à supporter de vous, rien à
  vous pardonner? Oui, _le Seigneur est patient et rempli de
  miséricorde_[267]. _Soyons donc aussi patients envers tous_[268].
  _L'homme patient vaut mieux que l'homme fort, et celui qui domine son
  âme, mieux que celui qui réduit des villes_[269]. _Je me suis tu_,
  disait David en prophétisant les souffrances du Christ, _je me suis
  tu, et je n'ai point ouvert la bouche_[270]; et un autre prophète: _Il
  s'est tu comme l'agneau devant celui qui le tond_[271]. Qui oserait
  après cela murmurer, s'irriter, rendre offense pour offense? Ô Jésus!
  soyez notre modèle. Vous nous avez appris à dire à Dieu:
  _Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à ceux qui nous
  doivent_[272]. Voilà ce que nous demandons chaque jour, ce que chaque
  jour nous promettons; et malheur à celui dont la prière sera trouvée
  menteuse!

  [265] Galat., VI, 2.

  [266] Job, IX, 4.

  [267] Ps. CXLIV. 8.

  [268] I. Thess., V, 14.

  [269] Prov., XVI, 32.

  [270] Ps. XXXVIII, 10.

  [271] Is., LIII, 7.

  [272] Matth., VI, 12.



CHAPITRE XX.

De l'aveu de son infirmité et des misères de cette vie.


1. LE F. _Je confesserai contre moi mon injustice_[273]: Je vous
confesserai, Seigneur, mon infirmité.

  [273] Ps. XXXI, 5.

Souvent un rien m'abat et me jette dans la tristesse.

Je me propose d'agir avec force; mais, à la moindre tentation qui
survient, je tombe dans une grande angoisse.

Souvent c'est la plus petite chose et la plus méprisable qui me cause
une violente tentation.

Et quand je ne sens rien en moi-même, et que je me crois un peu en
sûreté, je me trouve quelquefois presque abattu par un léger souffle.

2. Voyez donc, Seigneur, mon impuissance et ma fragilité, que tout
manifeste à vos yeux.

Ayez pitié de moi, _et retirez-moi de la boue, de crainte que je n'y
demeure à jamais enfoncé_[274].

  [274] Ps. LXVIII, 15.

Ce qui souvent fait ma peine et ma confusion devant vous, c'est de
tomber si aisément, et d'être si faible contre mes passions.

Bien qu'elles ne parviennent pas à m'arracher un plein consentement,
leurs sollicitations me fatiguent et me pèsent, et ce m'est un grand
ennui de vivre ainsi toujours en guerre.

Je connais surtout en ceci mon infirmité, que les plus horribles
imaginations s'emparent de mon esprit, bien plus facilement qu'elles
n'en sortent.

3. Puissant Dieu d'Israël, défenseur des âmes fidèles, daignez jeter un
regard sur votre serviteur affligé et dans le travail, et soyez près de
lui pour l'aider en tout ce qu'il entreprendra.

Remplissez-moi d'une force toute céleste, de peur que le vieil homme, et
cette chair de péché qui n'est pas encore entièrement soumise à
l'esprit, ne prévale et ne domine; elle, contre qui nous devons
combattre jusqu'au dernier soupir, dans cette vie chargée de tant de
misères.

Hélas! qu'est-ce que cette vie, assiégée de toutes parts de tribulations
et de peines, environnée de piéges et d'ennemis?

Est-on délivré d'une affliction ou d'une tentation, une autre lui
succède; et l'on combat même encore la première, que d'autres
surviennent inopinément.

4. Comment peut-on aimer une vie remplie de tant d'amertumes, sujette à
tant de maux et de calamités?

Comment peut-on même appeler vie ce qui engendre tant de douleurs et
tant de morts?

Et cependant on l'aime, et plusieurs y cherchent leur félicité.

On reproche souvent au monde d'être trompeur et vain; et toutefois on le
quitte difficilement, parce qu'on est encore dominé par les convoitises
de la chair.

Certaines choses nous inclinent à aimer le monde, d'autres à le
mépriser.

_Le désir de la chair, le désir des yeux, et l'orgueil de la vie_[275],
inspirent l'amour du monde; mais les peines et les misères qui les
suivent justement produisent la haine et le dégoût du monde.

  [275] I. Joann., II, 16.

5. Mais, hélas! le plaisir mauvais triomphe de l'âme livrée au monde:
elle se repose avec délices dans l'esclavage des sens, parce qu'elle ne
connaît pas et n'a point goûté les suavités célestes, ni le charme
intérieur de la vertu.

Mais ceux qui, méprisant le monde parfaitement, s'efforcent de vivre
pour Dieu sous une sainte discipline, n'ignorent point les divines
douceurs promises au vrai renoncement, et voient avec clarté combien le
monde, abusé par des illusions diverses, s'égare dangereusement.


RÉFLEXION.

  Que sont les épreuves qui nous viennent du dehors, comparées à celles
  que nous trouvons au dedans de nous-mêmes? On résiste aux premières
  avec toutes ses forces; elles sont divisées dans les secondes, et les
  puissances de l'âme se combattent mutuellement: combat terrible que
  saint Paul a peint en quelques traits. «_Je ne fais pas le bien que je
  veux, et le mal que je ne veux pas, je le fais. Je me réjouis dans la
  loi de Dieu, selon l'homme intérieur, et je vois dans mes membres une
  autre loi, qui répugne à la loi de mon esprit et me captive sous la
  loi du péché, qui est dans mes membres_[276].» Voilà ce qui désole les
  âmes fidèles, humiliées de cette guerre honteuse; et sans cesse
  tremblant de succomber; voilà ce qui faisait dire à l'Apôtre: _Qui me
  délivrera du corps de cette mort?_ et aussitôt il ajoute: _La grâce de
  Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur_[277]. Jetons-nous donc entre ses
  bras divins, qu'avec un amour inexprimable il étend pour nous
  recevoir; approchons-nous de son coeur sacré, d'où émane
  perpétuellement une vertu redoutable aux puissances du mal; ne
  comptons que sur lui, n'espérons qu'en lui; écrions-nous du fond de
  nos entrailles: _Délivrez-moi, Seigneur; placez-moi près de vous, et
  qu'ensuite la main de qui que ce soit se lève contre moi_[278]. _Le
  Seigneur est mon appui, mon refuge, mon libérateur; il est mon Dieu et
  mon aide, et j'espérerai en lui; il est mon protecteur, il est la
  force qui fait mon salut. Je l'invoquerai dans mes louanges, et je
  serai délivré de mes ennemis_[279].

  [276] Rom., VII, 19, 22, 23.

  [277] Rom., VII, 24, 25.

  [278] Job, XVII, 2.

  [279] Ps. VII, 3, 4.



CHAPITRE XXI.

Qu'il faut établir son repos en Dieu, plutôt que dans tous les autres
biens.


1. LE F. En tout, et par-dessus tout, repose-toi en Dieu, ô mon âme,
parce qu'il est le repos éternel des Saints.

Aimable et doux Jésus, donnez-moi de me reposer en vous plus qu'en
toutes les créatures; plus que dans la santé, la beauté, les honneurs et
la gloire; plus que dans toute puissance et dans toute dignité; plus que
dans la science, l'esprit, les richesses, les arts; plus que dans les
plaisirs et la joie, la renommée et la louange, les consolations et les
douceurs, l'espérance et les promesses; plus qu'en tout mérite et en
tout désir; plus même que dans vos dons et toutes les récompenses que
vous pouvez nous prodiguer; plus que dans l'allégresse et tous les
transports que l'âme peut concevoir et sentir; plus enfin que dans les
Anges et dans les Archanges, et dans toute l'armée des cieux; plus qu'en
toutes les choses visibles et invisibles, plus qu'en tout ce qui n'est
pas vous, ô mon Dieu!

2. Car vous êtes seul infiniment bon, seul très-haut, très-puissant;
vous suffisez seul, parce que seul vous possédez et vous donnez tout;
vous seul nous consolez par vos douceurs inexprimables; seul vous êtes
toute beauté, tout amour; votre gloire s'élève au-dessus de toute
gloire, votre grandeur au-dessus de toute grandeur; la perfection de
tous les biens ensemble est en vous, Seigneur mon Dieu, y a toujours
été, y sera toujours.

Ainsi, tout ce que vous me donnez hors de vous, tout ce que vous me
découvrez de vous-même, tout ce que vous m'en promettez, est trop peu et
ne me suffit pas, si je ne vous vois, si je ne vous possède pleinement.

Car mon coeur ne peut avoir de vrai repos, ni être entièrement rassasié,
jusqu'à ce que, s'élevant au-dessus de tous vos dons et de toute
créature, il se repose uniquement en vous.

3. Tendre époux de mon âme, pur objet de son amour, ô mon Jésus, Roi de
toutes les créatures! qui me délivrera de mes liens, _qui me donnera des
ailes_[280] pour voler vers vous et me reposer en vous!

  [280] Ps. LIV, 7.

Ô quand serai-je assez dégagé de la terre pour voir, Seigneur mon Dieu,
et _pour goûter combien vous êtes doux_[281]!

  [281] Ps. XXXIII, 9.

Quand serai-je tellement absorbé en vous, tellement pénétré de votre
amour, que je ne me sente plus moi-même, et que je ne vive plus que de
vous, dans cette union ineffable et au-dessus des sens, que tous ne
connaissent pas!

Maintenant je ne sais que gémir, et je porte avec douleur ma misère.

Car, en cette vallée de larmes, il se rencontre bien des maux qui me
troublent, m'affligent, et couvrent mon âme comme d'un nuage. Souvent
ils me fatiguent et me retardent: ils s'emparent de moi; ils m'arrêtent,
et m'ôtant près de vous un libre accès, ils me privent de ces délicieux
embrassements dont jouissent toujours et sans obstacle les célestes
esprits.

Soyez touché de mes soupirs et de ma désolation sur la terre!

4. Ô Jésus! _splendeur de l'éternelle gloire_[282], consolateur de l'âme
exilée! ma bouche est muette devant vous, et mon silence vous parle.

  [282] Heb., I, 3.

Jusqu'à quand mon Seigneur tardera-t-il de venir?

Qu'il vienne à ce pauvre qui est à lui, et qu'il lui rende la joie.
Qu'il étende la main pour relever un malheureux plongé dans l'angoisse.

Venez, venez: car, sans vous, tous les jours, toutes les heures
s'écoulent dans la tristesse, parce que vous êtes seul ma joie, et que
vous pouvez seul remplir le vide de mon coeur.

Je suis oppressé de misère, et comme un prisonnier chargé de fers,
jusqu'à ce que, me ranimant par la lumière de votre présence, vous me
rendiez la liberté, et jetiez sur moi un regard d'amour,

5. Que d'autres cherchent, au lieu de vous, tout ce qu'ils voudront;
pour moi, rien ne me plaît, ni ne me plaira jamais, que vous, ô mon
Dieu, mon espérance, mon salut éternel!

Je ne me tairai point, je ne cesserai point de prier jusqu'à ce que
votre grâce revienne, et que vous me parliez intérieurement.

6. J.-C. Me voici: je viens à vous, parce que vous m'avez invoqué. Vos
larmes et le désir de votre âme, le brisement de votre coeur humilié,
m'ont fléchi et ramené à vous.

7. LE F. Et j'ai dit: Seigneur, je vous ai appelé, et j'ai désiré jouir
de vous, prêt à rejeter pour vous tout le reste.

Et c'est vous qui m'avez excité le premier à vous chercher.

Soyez donc béni, Seigneur, d'avoir usé de cette bonté envers votre
serviteur, selon votre infinie miséricorde.

Que peut-il vous dire encore? et que lui reste-t-il qu'à s'humilier
profondément en votre présence, plein du souvenir de son néant et de son
iniquité.

Car il n'est rien de semblable à vous dans tout ce que le ciel et la
terre renferment de plus merveilleux.

Vos oeuvres sont parfaites, _vos jugements véritables, et l'univers est
régi par votre providence_[283].

  [283] Ps. XVIII, 10. Sap., XIV, 3.

Louange donc et gloire à vous, ô Sagesse du Père! Que mon âme, que ma
bouche, que toutes les créatures ensemble vous louent et vous bénissent
à jamais!


RÉFLEXION.

  À mesure que l'âme fidèle se dégage de la terre et d'elle-même, toutes
  ses pensées, tous ses désirs s'élèvent et viennent se confondre en
  celui qu'elle aime uniquement. Alors elle gémit des liens qui
  l'appesantissent et la retiennent encore ici-bas. Pressée d'un amour
  qui croît sans cesse, elle voudrait briser son enveloppe mortelle, et
  s'élancer dans le sein de l'Être infini auquel elle aspire, et s'y
  plonger, et s'y perdre éternellement. _Qui me donnera des ailes comme
  à la colombe, et je volerai et je me reposerai_[284]! Nul repos en
  effet pour elle, jusqu'à ce qu'elle soit pleinement unie à l'objet de
  ses ardeurs, jusqu'à ce qu'elle puisse dire dans les transports, dans
  l'ivresse divine de sa joie, dans la jouissance, la possession à
  jamais immuable du céleste époux: _Mon bien-aimé est à moi, et je suis
  à lui_[285]. Oh! quand luira cet heureux jour, jour de la délivrance
  et de l'allégresse sans fin? Quand cessera le temps de l'exil, le
  temps de l'espérance et des larmes? Quand verrons-nous décliner les
  ombres qui dérobent à nos regards le bien-aimé? _Comme le cerf altéré
  désire l'eau des fontaines, ainsi mon âme vous désire, ô mon Dieu! Mon
  âme a eu soif du Dieu fort, du Dieu vivant: oh! quand viendrai-je et
  paraîtrai-je en présence de mon Dieu_[286]?

  [284] Ps. LIV, 7.

  [285] Cantic., II, 16.

  [286] Ps. XLI, 2, 3.



CHAPITRE XXII.

Du souvenir des bienfaits de Dieu.


1. LE F. _Seigneur, ouvrez mon coeur à votre loi; et enseignez-moi à
marcher dans la voie de vos commandements_[287].

  [287] II. Mach., I, 4.

Faites que je connaisse votre volonté, et que je rappelle dans mon
souvenir, avec un grand respect et une sérieuse attention, tous vos
bienfaits, afin de vous en rendre de dignes actions de grâces.

Je sais cependant, et je confesse que je ne puis reconnaître dignement
la moindre de vos faveurs.

Je suis au-dessous de tous les biens que vous m'avez accordés; et quand
je considère votre élévation infinie, mon esprit s'abîme dans votre
grandeur.

2. Tout ce que nous avons en nous, dans notre corps, dans notre âme,
tout ce que nous possédons et au dedans et au dehors, dans l'ordre
de la grâce ou de la nature, c'est vous qui nous l'avez donné; et vos
bienfaits nous rappellent sans cesse votre bonté, votre tendresse,
l'immense libéralité dont vous usez envers nous, vous de qui nous
viennent tous les biens.

Car tout vient de vous, quoique l'un reçoive plus, l'autre moins; et
sans vous nous serions à jamais privés de tout bien.

Celui qui a reçu davantage ne peut se glorifier de son mérite, ni
s'élever au-dessus des autres, ni insulter à celui qui a moins reçu; car
celui-là est le meilleur et le plus grand, qui s'attribue le moins, et
qui rend grâces avec le plus de ferveur et d'humilité.

Et celui qui se croit le plus vil et le plus indigne de tous, est le
plus propre à recevoir de grands dons.

3. Celui qui a moins reçu, ne doit ni s'affliger, ni se plaindre, ni
concevoir de l'envie contre ceux qui ont reçu davantage; mais plutôt ne
regarder que vous, et louer de toute son âme votre bonté toujours prête
à répandre ses dons si abondamment, si gratuitement, sans acception de
personne.

Tout vient de vous, et ainsi vous devez être loué de tout.

Vous savez ce qu'il convient de donner à chacun, pourquoi celui-ci
reçoit plus, cet autre moins; ce c'est pas à nous qu'appartient ce
discernement, mais à vous, qui pesez tous les mérites.

4. C'est pourquoi, Seigneur mon Dieu, je regarde comme une grâce
singulière que vous m'ayez accordé peu de ces dons qui paraissent au
dehors, et qui attirent les louanges et l'admiration des hommes. Et
certes, en considérant son indigence et son abjection, loin d'en être
abattu, loin d'en concevoir aucune peine, aucune tristesse, on doit
plutôt sentir une douce consolation, une grande joie; car vous avez
choisi, mon Dieu, pour vos amis et vos serviteurs, les pauvres, les
humbles, ceux que le monde méprise.

Tels étaient vos apôtres mêmes, _que vous avez établis princes sur toute
la terre_[288].

  [288] Ps. XLIV, 17.

Ils ont passé dans ce monde sans se plaindre, purs de tout artifice et
de la pensée même du mal, si simples et si humbles, qu'_ils se
réjouissaient de souffrir les outrages pour votre nom_[289], et qu'ils
embrassaient avec amour tout ce que le monde abhorre.

  [289] Act., V, 41.

Rien ne doit causer tant de joie à celui qui vous aime et qui connaît le
prix de vos bienfaits, que l'accomplissement de votre volonté et de vos
desseins éternels sur lui.

Il doit y trouver un contentement, une consolation telle, qu'il consente
aussi volontiers d'être le plus petit, que d'autres désirent avec ardeur
être le plus grand; qu'il soit aussi tranquille, aussi satisfait dans la
dernière place que dans la première; et que toujours prêt à souffrir le
mépris, les rebuts, il s'estime aussi heureux d'être sans nom, sans
réputation, que les autres de jouir des honneurs et des grandeurs du
monde.

Car votre volonté et le zèle de votre gloire doivent être pour lui
au-dessus de tout, et lui plaire et le consoler plus que tous les dons
que vous lui avez faits, et que vous pouvez lui faire encore.


RÉFLEXION.

  Profitons de la grâce qui nous est donnée, sans rechercher si les
  autres en ont reçu une mesure plus grande. Dieu se communique comme il
  lui plaît, il est le maître de ses dons, et que sommes-nous pour lui
  en demander compte? Bénissons-le de ceux qu'il nous accorde dans sa
  bonté toute gratuite, et bénissons-le encore de ceux qu'il nous
  refuse, nous reconnaissant indignes du moindre de ses bienfaits. Si
  vous êtes humble, vous n'aspirerez point à des faveurs
  extraordinaires; et si vous manquez d'humilité, ces faveurs, loin de
  vous être utiles, ne serviraient peut-être qu'à vous perdre, en
  nourrissant en vous la vaine complaisance et l'orgueil. Une vive
  gratitude envers le Seigneur, une soumission parfaite à ses volontés,
  la fidélité dans la voie où il vous conduit, voilà ce que vous devez
  désirer. Avec cela vous reposerez en paix, parce que vous reposerez en
  Dieu, et qu'en lui vous trouverez le secours contre les tentations, la
  paix dans les souffrances, la consolation dans les misères et les
  peines de la vie, et enfin l'amour qui rend tout léger. Oh! que nous
  penserions peu à souhaiter un état plus élevé, ou plus doux, si nous
  aimions véritablement! Mais nous ne savons point aimer. Gémissons au
  moins de notre tiédeur et supplions le divin Maître d'échauffer,
  d'embraser notre coeur languissant, afin que nous puissions dire avec
  l'Apôtre: _Qui me séparera de l'amour du Christ? la tribulation?
  l'angoisse? la faim? la nudité? le péril? la persécution? le glaive?
  Mais nous triomphons de toutes ces choses à cause de celui qui nous a
  aimés. Car je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni les Anges, ni
  les principautés, ni les vertus, ni le présent, ni l'avenir, ni la
  force, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne
  pourra me séparer de la charité de Dieu, laquelle est dans le Christ
  Jésus notre Seigneur_[290].

  [290] Rom., VIII, 35, 37-39.



CHAPITRE XXIII.

De quatre choses importantes pour conserver la paix.


1. J.-C. Mon fils, je vous enseignerai maintenant la voie de la paix et
de la vraie liberté.

2. LE F. Faites, Seigneur, ce que vous dites: car il m'est doux de vous
entendre.

3. Appliquez-vous, mon fils, à faire plutôt la volonté d'autrui que la
vôtre.

Choisissez toujours plutôt d'avoir moins que plus.

Cherchez toujours la dernière place, et à être au-dessous de tous.

Désirez toujours et priez que la volonté de Dieu s'accomplisse
parfaitement en vous.

Celui qui agit ainsi est dans la voie de la paix et du repos.

4. LE F. Seigneur, ces courts préceptes renferment une grande
perfection.

Ils contiennent peu de paroles; mais elles sont pleines de sens, et
abondantes en fruits.

Si j'étais fidèle à les observer, je ne tomberais pas si aisément dans
le trouble.

Car toutes les fois qu'il m'arrive de perdre le calme et la paix, je
reconnais que je me suis écarté de ces maximes.

Mais vous qui pouvez tout, et qui désirez toujours le progrès des âmes,
augmentez en moi votre grâce, afin qu'en obéissant à ce que vous
commandez, je puisse accomplir mon salut.


PRIÈRE

POUR OBTENIR D'ÊTRE DÉLIVRÉ DES MAUVAISES PENSÉES.

5. _Seigneur, mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi. Mon Dieu,
hâtez-vous de me secourir_[291]: car une foule de pensées diverses m'ont
assailli, et de grandes terreurs agitent mon âme.

  [291] Ps. LXX, 12.

Comment traverserai-je tant d'ennemis, sans recevoir de blessures?
comment les renverserai-je?

_Je marcherai devant vous_, dit le Seigneur, _et j'abattrai les
puissants de la terre_[292]. J'ouvrirai les portes de la prison, et je
vous montrerai les issues les plus secrètes.

  [292] Is., XLV, 2.

Faites, Seigneur, selon votre parole; et que toutes les pensées
mauvaises fuient devant vous.

Mon unique espérance, ma seule consolation dans les maux qui me
pressent, est de me réfugier vers vous, de me confier en vous, de vous
invoquer du fond de mon coeur et d'attendre avec patience votre secours.


PRIÈRE

POUR DEMANDER À DIEU LA LUMIÈRE.

6. Éclairez-moi intérieurement, ô bon Jésus! Faites luire votre lumière
dans mon coeur, et dissipez toutes ses ténèbres.

Arrêtez mon esprit qui s'égare, et brisez la violence des tentations qui
me pressent.

Déployez pour moi votre bras, et domptez ces bêtes furieuses, ces
convoitises dévorantes _afin que je trouve la paix dans votre
force_[293], et que sans cesse vos louanges retentissent dans votre
sanctuaire, dans une conscience pure.

  [293] Ps. CXXI, 7.

Commandez aux vents et aux tempêtes; _dites à la mer: Apaise-toi; à
l'aquilon: Ne souffle point: et il se fera un grand calme_[294].

  [294] Marc., IV, 39.

7. _Envoyez votre lumière et votre vérité_[295], pour qu'elles luisent
sur la terre: car je ne suis qu'une terre stérile et ténébreuse, jusqu'à
ce que vous m'éclairiez.

  [295] Ps. XLII, 3.

Répandez votre grâce d'en haut; versez sur mon coeur la rosée céleste;
épanchez sur cette terre aride les eaux fécondes de la piété, afin
qu'elle produise des fruits bons et salutaires.

Relevez mon âme abattue sous le poids de ses péchés; transportez tous
mes désirs au Ciel, afin qu'ayant trempé mes lèvres à la source des
biens éternels, je ne puisse plus sans dégoût penser aux choses de la
terre.

8. Enlevez-moi, détachez-moi de toutes les fugitives consolations des
créatures, car nul objet créé ne peut satisfaire ni rassasier pleinement
mon coeur.

Unissez-moi à vous par l'indissoluble lien de l'amour: car vous suffisez
seul à celui qui vous aime, et tout le reste sans vous n'est rien.


RÉFLEXION.

  _Des prophètes se sont levés en Israël, qui prophétisent à Jérusalem
  des visions de paix; et il n'y a point de paix, dit le Seigneur
  Dieu_[296]. Et le monde aussi prophétise des visions de paix à ses
  sectateurs; mais cette paix qu'il met dans les plaisirs, dans le
  contentement de l'orgueil et de toutes les passions, ne se montre de
  loin que pour tromper ceux qui la poursuivent, et quand ils se croient
  près de la saisir, tout à coup elle s'évanouit _comme le songe d'un
  homme qui s'éveille_[297]. La paix véritable n'est, au contraire, que
  le calme d'une conscience pure: elle consiste à retrancher les désirs,
  et non pas à les satisfaire. Est-il un lieu caché, un emploi obscur,
  une place, un rang méprisable aux yeux du monde, elle est là surtout.
  Plus le coeur s'humilie, plus elle est douce et profonde. Qu'est-ce,
  en effet, qui pourrait troubler celui qui ne souhaite rien, et ne
  s'attribue rien? Il n'a guère à craindre qu'on lui envie l'abaissement
  où il se complaît. Mais que de grandeur dans cet abaissement cherché,
  voulu de toute l'âme! Les anges le contemplent avec respect, et Dieu
  le bénit du sein de sa gloire. Seigneur, venez à mon aide; terrassez
  en moi l'orgueil, et j'aurai la paix; faites que, pénétré des
  sentiments qui animaient le roi-prophète, il me soit donné de dire
  comme lui: _J'ai choisi d'être abject dans la maison de mon Dieu,
  plutôt que d'habiter tous les tentes des pécheurs: elegi abjectus
  esse[298]!_

  [296] Ezech., XIII, 16.

  [297] Ps. LXXII, 20.

  [298] Ps. LXXXIII, 11.



CHAPITRE XXIV.

Qu'il ne faut point s'enquérir curieusement de la conduite des autres.


1. J.-C. Mon fils, réprimez en vous la curiosité, et ne vous troublez
point de vaines sollicitudes.

_Que vous importe ceci ou cela? suivez-moi_[299].

  [299] Joan., XXI, 22.

Que vous fait ce qu'est celui-ci, comment parle ou agit celui-là?

Vous n'avez point à répondre des autres; mais vous répondrez pour
vous-même: de quoi donc vous inquiétez-vous?

Voilà que je connais tous les hommes; je vois tout ce qui se passe sous
le soleil; je sais ce qu'il en est de chacun, ce qu'il pense, ce qu'il
veut, et où tendent ses vues.

C'est donc à moi qu'on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en
paix, et laissez ceux qui s'agitent, s'agiter tant qu'ils voudront.

Tout ce qu'ils feront, tout ce qu'ils diront, viendra sur eux; car ils
ne peuvent me tromper.

2. Ne poursuivez pas cette ombre qu'on appelle un grand nom; ne désirez
ni de nombreuses liaisons, ni l'amitié particulière d'aucun homme.

Car tout cela dissipe l'esprit, et obscurcit étrangement le coeur.

Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes
secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt
à m'ouvrir la porte de votre coeur.

Songez à l'avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez-vous en toutes
choses.


RÉFLEXION.

  Pourquoi ouvrez-vous un oeil envieux sur les actions de vos frères?
  Qui vous a chargé de scruter leur conscience et leurs oeuvres?
  Laissez, laissez à Dieu un soin qu'il se réserve, et songez à répondre
  pour vous. On se trompe presque toujours en jugeant les autres, et
  l'on se prépare à soi-même un jugement plus sévère, en usurpant un
  droit qu'on n'a pas, et en blessant, par des soupçons malins et
  téméraires, l'amour dû au prochain. _La charité est indulgente, elle
  ne pense point le mal_[300]. Présumez d'autrui tout ce qui est bon,
  pardonnez pour qu'on vous pardonne, _et ne jugez point, afin que vous
  ne soyez point jugé_[301].

  [300] I. Cor., XIII, 4, 5.

  [301] Matth., VII, 1.



CHAPITRE XXV.

En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l'âme.


1. J.-C. Mon fils, j'ai dit: _Je vous laisse la paix, je vous donne ma
paix, non comme le monde la donne_[302].

  [302] Joann., XIV, 27.

Tous désirent la paix; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une
paix véritable.

Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de coeur.

Votre paix sera dans une grande patience.

Si vous m'écoutez, et si vous obéissez à ma parole, vous jouirez d'une
profonde paix.

2. LE F. Seigneur, que ferai-je donc?

3. J.-C. En toutes choses, veillez à ce que vous faites et à ce que vous
dites. N'ayez d'autre intention que celle de plaire à moi seul. Ne
désirez, ne recherchez rien hors de moi.

Ne jugez point témérairement des paroles ou des actions des autres: ne
vous ingérez point de ce qui n'est point commis à votre charge; alors
vous serez peu ou rarement troublé.

Mais ne sentir jamais aucun trouble, n'éprouver aucune peine du coeur,
aucune souffrance du corps, cela n'est pas de la vie présente; c'est
l'état de l'éternel repos.

Ne croyez donc pas avoir trouvé la véritable paix, lorsqu'il ne vous
arrive aucune contrariété; ni que tout soit bien, quand vous n'essuyez
d'opposition de personne; ni que votre bonheur soit parfait, lorsque
tout réussit selon vos désirs.

Gardez-vous aussi de concevoir une haute idée de vous-même, et
d'imaginer que Dieu vous chérit particulièrement, si vous sentez votre
coeur rempli d'une piété tendre et douce: car ce n'est pas en cela qu'on
reconnaît celui qui aime vraiment la vertu, ni en cela que consiste le
progrès de l'homme et sa perfection.

4. LE F. En quoi donc, Seigneur?

5. J.-C. À vous offrir de tout votre coeur à la volonté divine; à ne
vous rechercher en aucune chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps,
ni dans l'éternité: de sorte que, regardant du même oeil et pesant dans
la même balance les biens et les maux, vous m'en rendiez également
grâces.

Et ce n'est pas tout; il faut encore que vous soyez si ferme, si
constant dans l'espérance, que, privé intérieurement de toute
consolation, vous prépariez votre coeur à de plus dures épreuves, sans
jamais vous justifier vous-même, comme si vous ne méritiez pas de tant
souffrir; mais reconnaissant, au contraire, ma justice, et louant ma
sainteté dans tout ce que j'ordonne. Alors vous marcherez dans la voie
droite, dans la véritable voie de la paix; et vous pourrez avec
assurance espérer _de revoir mon visage dans l'allégresse_[303].

  [303] Job, XXXIII, 26.

Que si vous parvenez à un parfait mépris de vous-même, je vous le dis,
vous jouirez d'une paix aussi profonde qu'il est possible en cette vie
d'exil.


RÉFLEXION.

  On ne saurait trop répéter à l'homme que sa grandeur, sa sécurité, sa
  paix consiste à se renoncer, à se mépriser lui-même, à s'anéantir
  devant Dieu, à ne vouloir en toutes choses et à ne désirer que
  l'accomplissement de sa volonté sainte, sans aucun retour d'intérêt
  propre, dans un abandon sans réserve à ce qu'il lui plaît d'ordonner
  de nous. Il faut se détacher même de ses dons, pour s'unir à lui d'une
  manière plus intime et plus pure. La ferveur sensible, les
  consolations, les ravissantes douceurs de l'amour, nous sont données
  et nous sont retirées selon des desseins que nous ignorons; elles
  passent, et tout ce qui passe produit le trouble, si l'on s'y attache.
  Dieu seul donc: n'aimons que Dieu seul, ne souhaitons que Dieu seul;
  aimons-le pour lui-même, dans la tristesse comme dans la joie, dans
  l'amertume comme dans la jouissance. Oui, _je vous aimerai,
  Seigneur_[304], _je vous bénirai en tout temps_[305]: _vous êtes
  vous-même notre paix_[306], _et dans cette paix, je dormirai et je me
  reposerai_[307].

  [304] Ps. XVII, 2.

  [305] Ps. XXXIII, 2.

  [306] Ephes., II, 14.

  [307] Ps. IV, 9.



CHAPITRE XXVI.

De la liberté du coeur, qui s'acquiert plutôt par la prière que par la
lecture.


1. LE F. Seigneur, c'est une haute perfection de ne jamais détourner des
choses du ciel les regards de son coeur, de passer au milieu des soins
du monde, sans se préoccuper d'aucun soin, non par indolence, mais par
le privilége d'une âme libre, qu'aucune affection déréglée n'attache à
la créature.

2. Je vous en conjure, ô Dieu de bonté! délivrez-moi des soins de cette
vie, de peur qu'ils ne retardent ma course; des nécessités du corps, de
peur que la volupté ne me séduise; de tout ce qui arrête et trouble
l'âme, de peur que l'affliction ne me brise et ne m'abatte.

Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec tant
d'ardeur; mais de ces misères qui, par une suite de la malédiction
commune à tous les enfants d'Adam, tourmentent et appesantissent l'âme
de votre serviteur, et l'empêchent de jouir, autant qu'il voudrait, de
la liberté de l'esprit.

3. Ô mon Dieu, douceur ineffable! changez pour moi en amertume toute
consolation de la chair, qui me détourne de l'amour des biens éternels,
et m'attire, et me fascine par le charme funeste du plaisir présent.

Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, trompé par
le monde et sa gloire qui passe, que je ne succombe point aux ruses du
démon.

Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la
constance pour persévérer.

Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la délicieuse
onction de votre esprit; et au lieu de l'amour terrestre, pénétrez-moi
de l'amour de votre nom.

4. Le boire, le manger, le vêtement, et les autres choses nécessaires
pour soutenir le corps, sont à charge à une âme fervente.

Faites que j'use de ces soulagements avec modération, et que je ne les
recherche point avec trop de désir.

Les rejeter tous, cela n'est pas permis, parce qu'il faut soutenir la
nature: mais votre loi sainte défend de rechercher tout ce qui est
au-delà du besoin et ne sert qu'à flatter les sens; autrement la chair
se révolterait contre l'esprit.

Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrêmes, afin
qu'instruit par vous, je me préserve de tout excès.


RÉFLEXION.

  En voyant combien les hommes sont enfoncés dans la vie présente,
  l'importance qu'ils attachent à tout ce qui s'y rapporte, le désir qui
  les consume d'amasser des biens et de s'en assurer la perpétuelle
  jouissance, croirait-on jamais qu'ils soient persuadés que cette vie
  doive finir, et finir si tôt? Dans leurs longues prévoyances, ils
  n'oublient rien que l'éternité: elle seule ne les touche en aucune
  manière, ou les touche si faiblement qu'à peine y songent-ils de loin
  en loin et avec ennui, dans les courts intervalles des plaisirs ou des
  affaires. Profonde pitié! et que l'exemple qu'ils ont reçu du Sauveur
  est différent! _Il a passé sur la terre comme un homme errant, comme
  un voyageur qui se détourne pour reposer un peu_[308]. Voilà notre
  modèle. L'homme qui se met en voyage n'emporte que ce qui lui est
  nécessaire pour la route; ainsi, dans notre voyage vers le ciel, nous
  devons n'user des choses ici-bas que pour la simple nécessité, et ne
  voir dans ce qui est au-delà qu'un fardeau souvent dangereux, et au
  moins toujours inutile. Que faut-il à celui qui passe? _Le voyageur
  altéré approche ses lèvres de la fontaine, et étanche sa soif de l'eau
  la plus proche; il s'assied contre le premier arbre_[309] qu'il
  rencontre sur le bord du chemin; et puis ayant repris ses forces, il
  recommence à marcher. Une seule pensée l'occupe, celle d'achever
  promptement sa course. Ira-t-il attacher son âme aux objets divers qui
  frappent ses regards à mesure qu'il avance, et se tourmenter de mille
  soins pour se former un établissement stable dans le pays qu'il
  traverse, et qu'il ne reverra jamais? Or nous sommes tous ce voyageur.
  Que m'importe la terre, ô mon Dieu! Que m'importe ce lieu étranger
  d'où je sortirai dans un moment! Je vais à la maison de mon Père: le
  reste ne m'est rien. Le travail, la fatigue, qu'est-ce que cela,
  pourvu que j'arrive au terme où aspirent tous mes voeux? _Mon âme a
  défailli de désir, mon coeur et ma chair ont tressailli de joie dans
  l'attente du Dieu vivant. Vos autels, Dieu des vertus, mon Roi et mon
  Dieu! vos autels!... Heureux ceux qui habitent dans la maison du
  Seigneur[310]!_

  [308] Jerem., XIV, 15.

  [309] Ecclesiast., XXVI, 15.

  [310] Ps. LXXXIII, 2, 5.



CHAPITRE XXVII.

Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l'homme de
parvenir au souverain bien.


1. J.-C. Il faut, mon fils, que vous vous donniez tout entier pour
posséder tout, et que rien en vous ne soit à vous-même.

Sachez que l'amour de vous-même vous nuit plus qu'aucune chose du monde.

On tient à chaque chose plus ou moins, selon la nature de l'affection et
de l'amour qu'on a pour elle.

Si votre amour est pur, simple et bien réglé, vous ne serez esclave
d'aucune chose.

Ne désirez point ce qu'il ne vous est pas permis d'avoir, renoncez à ce
qui occupe trop votre âme et la prive de sa liberté.

Il est étrange que vous ne vous abandonniez pas à moi du fond du coeur,
avec tout ce que vous pouvez désirer ou posséder.

2. Pourquoi vous consumer d'une vaine tristesse? Pourquoi vous fatiguer
de soins superflus?

Demeurez soumis à ma volonté, et rien ne pourra vous nuire.

Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans autre
objet que de vous satisfaire, et de vivre plus selon votre gré, vous
n'aurez jamais de repos, et jamais vous ne serez libre d'inquiétude,
parce qu'en tout vous trouverez quelque chose qui vous blesse, et
partout quelqu'un qui vous contrarie.

3. À quoi sert donc de posséder et d'accumuler beaucoup de choses au
dehors? Ce qui sert, c'est de les mépriser, et de les déraciner de son
coeur.

Et n'entendez pas ceci uniquement de l'argent et des richesses, mais
encore de la poursuite des honneurs, et du désir des vaines louanges,
toutes choses qui passent avec le monde.

Nul lieu n'est un sûr refuge, si l'on manque de l'esprit de ferveur; et
cette paix qu'on cherche au dehors ne durera guère, si le coeur est
privé de son véritable appui, c'est-à-dire si vous ne vous appuyez pas
sur moi. Vous changerez, et ne serez pas mieux.

Car, entraîné par l'occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous
aurez fui, et pis encore.


PRIÈRE

POUR OBTENIR LA PURETÉ DU COEUR ET LA SAGESSE CÉLESTE.

4. LE F. Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l'Esprit-Saint.

Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon
coeur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne
sois emporté par le désir d'aucune chose ou précieuse ou méprisable;
mais plutôt qu'appréciant toutes choses ce qu'elles sont, je voie
qu'elles passent, et que je passerai aussi avec elles.

_Car il n'y a rien de stable sous le soleil; et tout est vanité et
affliction d'esprit_[311]. Oh! qu'il est sage, celui qui juge ainsi!

  [311] Eccl., I, 17.

5. Donnez-moi, Seigneur, la sagesse céleste, afin que j'apprenne à vous
chercher et à vous trouver, à vous goûter et à vous aimer par-dessus
tout, et à ne compter tout le reste que pour ce qu'il est, selon l'ordre
de votre sagesse.

Donnez-moi la prudence pour m'éloigner de ceux qui me flattent, et la
patience pour supporter ceux qui s'élèvent contre moi.

Car c'est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout vent
de paroles, et de ne point prêter l'oreille aux perfides discours des
flatteurs. C'est ainsi qu'on avance sûrement dans la voie où l'on est
entré.


RÉFLEXION.

  Si peu que l'homme se recherche lui-même, il s'éloigne de Dieu: mais à
  l'instant le trouble naît en lui; car ou il n'atteint pas l'objet de
  ses désirs, ou il s'en dégoûte aussitôt, toujours tourmenté, soit par
  ses convoitises, soit par le remords et l'ennui. Il a voulu être
  riche, puissant, posséder des titres, des honneurs, toutes choses qui
  ne s'obtiennent guère que par de durs travaux, et qui rarement se
  rencontrent avec une conscience pure: n'importe, le voilà élevé au
  faîte des prospérités humaines, rien ne lui manque de ce qu'il
  enviait; demandez-lui s'il est satisfait: il ne sortira que des
  plaintes, des cris d'angoisse et de douleur, de la bouche de cet
  heureux du monde. _Et maintenant_, selon la forte expression de
  l'Apôtre, _et maintenant, ô riches, pleurez et poussez des hurlements
  dans les misères qui fondront sur vous. Vous avez vécu sur la terre
  dans les délices et les voluptés, vous vous êtes engraissés pour le
  jour du sacrifice_[312]. Ainsi d'un côté, les biens d'ici-bas, ces
  biens convoités si ardemment, fatiguent l'âme sans la rassasier; et de
  l'autre, à moins d'une grâce peu commune, comme Jésus-Christ lui-même
  nous l'apprend[313], ils la précipitent dans la perte. Au contraire,
  celui qui s'est renoncé complétement, celui pour qui Dieu seul est
  tout, jouit d'une paix inaltérable. La souffrance même lui est douce,
  parce qu'elle accroît son espérance, purifie son amour, et que
  l'affliction d'un moment enfantera une joie éternelle. _Persévérez
  donc dans la patience jusqu'à l'avénement du Seigneur. Dans l'espoir
  de recueillir le fruit précieux de la terre, le laboureur attend
  patiemment les pluies de la première et de l'arrière-saison. Et vous
  aussi soyez donc patients, car l'avénement du Seigneur approche_[314].

  [312] Jacob., V, 1, 5.

  [313] Matth., XIX, 23, 24.

  [314] Jacob., V, 7, 8.



CHAPITRE XXVIII.

Qu'il faut mépriser les jugements humains.


1. J.-C. Mon fils, ne vous offensez point si quelques-uns pensent mal de
vous, et en disent des choses qu'il vous soit pénible d'entendre.

Vous devez penser encore plus mal de vous-même, et croire que personne
n'est plus imparfait que vous.

Si vous êtes retiré en vous-même, que vous importeront des paroles qui
se dissipent en l'air?

Ce n'est pas une prudence médiocre que de savoir se taire au temps
mauvais, et de se tourner vers moi intérieurement, sans se troubler des
jugements humains.

2. Que votre paix ne dépende point des discours des hommes; car, qu'ils
jugent de vous bien ou mal, vous n'en demeurez pas moins ce que vous
êtes. Où est la véritable paix et la gloire véritable? n'est-ce pas en
moi?

Celui qui ne désire point de plaire aux hommes, et qui ne craint point
de leur déplaire, jouira d'une grande paix.

De l'amour déréglé et des vaines craintes naissent l'inquiétude du coeur
et la dissipation des sens.


RÉFLEXION.

  Quelques-uns s'inquiètent plus des jugements des hommes, que de celui
  de Dieu. Étrange folie! Quand nous paraîtrons au tribunal suprême, que
  nous importera le blâme ou l'estime des créatures? Nous ne serons ni
  condamnés ni absous sur leurs vaines pensées. C'est la vérité qui nous
  jugera, et sa sentence sera éternelle. Tel qui, pendant sa vie, fut
  enivré de louanges, s'en ira expier ses crimes cachés _là où sont les
  pleurs et les grincements de dents, et le ver qui ne meurt
  point_[315]. Tel autre qui vécut accablé de mépris et d'outrages,
  entendra cette parole: _Venez, vous qui êtes le béni de mon Père;
  possédez le royaume qui vous est préparé dès le commencement du
  monde_[316]; car les jugements de Dieu ne sont point comme nos
  jugements, ni sa justice comme notre justice: _Il sonde l'abîme et le
  coeur de l'homme_[317]. N'ayez donc que lui seul en vue, et soyez
  indifférent à tout le reste. À quoi sert ce que nous laissons à
  l'entrée du tombeau? les éloges recherchés souillent la conscience et
  tuent le mérite du bien qu'on a fait pour les obtenir. _Prenez garde à
  ne pas faire vos bonnes oeuvres devant les hommes, pour être vu d'eux:
  autrement vous n'aurez point de récompense de votre Père qui est dans
  les cieux. Quand donc vous faites l'aumône, ne sonnez point de la
  trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues
  et dans les carrefours, afin d'être honorés des hommes. En vérité je
  vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous
  faites l'aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait la
  droite, afin que votre aumône soit dans le secret; et votre Père, qui
  voit dans le secret, vous la rendra. Et quand vous priez, ne soyez
  point comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les
  synagogues et dans les angles des places publiques, afin d'être vus
  des hommes; en vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense.
  Pour vous, lorsque vous prierez, entrez dans le lieu de la maison le
  plus reculé, et après avoir fermé la porte, priez votre Père dans le
  secret; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra_[318].

  [315] Matth., XXV, 30. Marc, IX, 43.

  [316] Matth., XXV. 34.

  [317] Ecclesiast., XLII, 18.

  [318] Matth., VI, 1-6.



CHAPITRE XXIX.

Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l'affliction.


1. LE F. Que votre nom soit béni à jamais, Seigneur, qui avez voulu
m'éprouver par cette peine et cette tentation.

Puisque je ne saurais l'éviter, qu'ai-je à faire que de me réfugier vers
vous, pour que vous me secouriez, et qu'elle me devienne utile?

Seigneur, voilà que je suis dans la tribulation, mon coeur malade est
tourmenté par la passion qui le presse.

_Et maintenant que dirai-je_[319]? Ô Père plein de tendresse! Les
angoisses m'ont environné: _Délivrez-moi de cette heure_[320].

  [319] Joan., XII, 27.

  [320] _Ibid._

Mais cette heure est venue pour que vous fassiez éclater votre gloire,
en me délivrant après m'avoir humilié profondément.

Daignez, Seigneur, me secourir: car, pauvre créature que je suis, que
puis-je faire, et où irai-je sans vous?

Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi, mon
Dieu, et je ne craindrai point, quelque pesante que soit cette épreuve.

2. Et maintenant que dirai-je encore? Seigneur, _que votre volonté se
fasse_[321]. J'ai bien mérité de sentir le poids de la tribulation.

  [321] Matth., V, 10.

Il faut donc que je le supporte: faites, mon Dieu, que ce soit avec
patience, jusqu'à ce que la tempête passe, et que le calme revienne.

Votre main toute-puissante peut éloigner de moi cette tentation, et en
modérer la violence, afin que je ne succombe pas entièrement, comme vous
l'avez déjà tant de fois fait pour moi, ô mon Dieu, ma miséricorde!

Et autant ce changement m'est difficile, autant il vous l'est peu:
_c'est l'oeuvre de la droite du Très-Haut_[322].

  [322] Ps., LXXVI, 10.


RÉFLEXION.

  Le premier mouvement de l'âme éprouvée par la tentation doit être de
  s'humilier, de reconnaître son impuissance; et aussitôt de recourir
  avec une vive foi à celui qui seul est sa force: _Seigneur,
  sauvez-moi, car je vais périr_[323]: et Dieu se hâtera de venir au
  secours de cette pauvre âme; il étendra pour la secourir sa main
  toute-puissante; _il commandera aux vents et à la mer, et il se fera
  un grand calme_[324]. Ainsi encore, lorsque le coeur est brisé
  d'affliction, oppressé d'angoisse, que fera-t-il? Il se jettera dans
  le sein _de Dieu le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, Père de
  miséricorde et Dieu de toute consolation, qui nous console dans nos
  épreuves: car de même que les souffrances de Jésus-Christ abondent en
  nous, ainsi abonde par Jésus-Christ notre consolation_[325]. Alors, si
  notre âme, comme celle de Jésus, _est triste jusqu'à la mort_[326], si
  nous disons comme lui: _Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi!_
  comme lui aussi nous ajouterons _Non pas ce que je veux, mais ce que
  vous voulez[327]!_

  [323] Matth., VIII, 25.

  [324] Matth., VIII, 26.

  [325] II. Cor., I, 3, 4, 5.

  [326] Matth., XXVI, 38.

  [327] _Ibid._, 39.



CHAPITRE XXX.

Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le
retour de sa grâce.


1. J.-C. Mon fils, _je suis le Seigneur; c'est moi qui fortifie au jour
de la tribulation_[328].

  [328] Nah., I, 7.

Venez à moi quand vous souffrirez.

Ce qui surtout éloigne de vous les consolations célestes, c'est que vous
recourez trop tard à la prière.

Car, avant de me prier avec instance, vous cherchez au dehors du
soulagement et une multitude de consolations.

Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnaître que
_c'est moi seul qui délivre ceux qui espèrent en moi_[329]; et que hors
de moi il n'est point de secours efficace, point de conseil utile, point
de remède durable.

  [329] Ps. XVI, 7.

Mais à présent que vous commencez à respirer après la tempête,
ranimez-vous à la lumière de mes miséricordes: car je suis près de vous,
dit le Seigneur, pour vous rendre tout ce que vous avez perdu, et
beaucoup plus encore.

2. _Y a-t-il rien qui me soit difficile_[330]? ou serais-je semblable à
ceux qui disent et ne font pas?

  [330] Jér., XXXII, 27.

Où est votre foi? Demeurez ferme et persévérez.

Ne vous lassez point, prenez courage; la consolation viendra en son
temps.

Attendez-moi, attendez: _je viendrai et je vous guérirai_[331].

  [331] Matth., VIII, 7.

Ce qui vous agite est une tentation, et ce qui vous effraie une crainte
vaine.

Que vous revient-il de ces soucis d'un avenir incertain, sinon tristesse
sur tristesse? _À chaque jour suffit son mal_[332].

  [332] _Ibid._, VI, 34.

Quoi de plus insensé, de plus vain, que de se réjouir ou de s'affliger
de choses futures qui n'arriveront peut-être jamais?

3. C'est une suite de la misère humaine d'être le jouet de ces
imaginations, et la marque d'une âme encore faible de céder si aisément
aux suggestions de l'ennemi.

Car peu lui importe de nous séduire et de nous tromper par des objets
réels ou par de fausses images; et de nous vaincre par l'amour des biens
présents ou par la crainte des maux à venir.

_Que votre coeur donc ne se trouble point et ne craigne point._

_Croyez en moi, et confiez-vous en ma miséricorde_[333].

  [333] Joann., XIV, 1, 27.

Quand vous croyez être loin de moi, souvent c'est alors que je suis le
plus près de vous.

Lorsque vous croyez tout perdu, ce n'est souvent que l'occasion d'un
plus grand mérite.

Tout n'est pas perdu, quand le succès ne répond pas à vos désirs.

Vous ne devez pas juger selon le sentiment présent, ni vous abandonner à
aucune affliction, quelle qu'en soit la cause, et vous y enfoncer, comme
s'il ne vous restait nulle espérance d'en sortir.

4. Ne pensez pas que je vous aie tout à fait délaissé, lorsque je vous
afflige pour un temps, ou que je vous retire mes consolations: car c'est
ainsi qu'on parvient au royaume des cieux.

Et certes il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs être
exercé par des traverses, que de n'éprouver jamais aucune contrariété.

Je connais le secret de votre coeur, et je sais qu'il est utile pour
votre salut que vous soyez quelquefois dans la sécheresse, de crainte
qu'une ferveur continue ne vous porte à la présomption, et que, par une
vaine complaisance en vous-même, vous ne vous imaginiez être ce que vous
n'êtes pas.

Ce que j'ai donné, je puis l'ôter et le rendre quand il me plaît.

5. Ce que je donne est toujours à moi; ce que je reprends n'est point à
vous: car c'est de moi que découle tout bien et tout don parfait.

Si je vous envoie quelque peine ou quelque contradiction, n'en murmurez
pas, et que votre coeur ne se laisse point abattre: car je puis, en un
moment, vous délivrer de ce fardeau, et changer votre tristesse en joie.

Et lorsque j'en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute
louange.

Si vous jugez selon la sagesse et la vérité, vous ne devez jamais vous
affliger avec tant d'excès dans l'adversité, mais plutôt vous en réjouir
et m'en rendre grâces.

Et même ce doit être votre unique joie _que je vous frappe sans vous
épargner_[334].

  [334] Job., VI, 10.

_Comme mon Père m'a aimé, et moi aussi je vous aime_[335], ai-je dit à
mes disciples en les envoyant, non pour goûter les joies du monde, mais
pour soutenir de grands combats; non pour posséder les honneurs, mais
pour souffrir les mépris; non pour vivre dans l'oisiveté, mais dans le
travail; non pour se reposer, mais _pour porter beaucoup de fruits par
la patience_[336]. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles.

  [335] Joann., XV, 9.

  [336] Luc., XVIII, 15. Joann., XV, 16.


RÉFLEXION.

  Bien que les hommes sachent que la vie présente n'est qu'un état de
  passage, néanmoins il y a en eux un penchant extraordinaire à se
  concentrer dans cette vie si courte, et à ne juger des choses que par
  leur rapport avec elle. Ils veulent invinciblement être heureux; mais
  ils veulent l'être dès ici-bas; ils cherchent sur la terre un bonheur
  qui n'y est point, qui n'y peut pas être, et en cela ils se trompent
  misérablement. Les uns le placent dans les plaisirs et les biens du
  monde, et après s'être fatigués à leur poursuite, _ils voient que tout
  est vanité et affliction d'esprit_[337], _et que l'homme n'a rien de
  plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil_[338]. Les
  autres, convaincus du néant de ces liens, se tournent vers Dieu; mais
  ils veulent aussi que le désir de félicité qui les tourmente soit
  satisfait dès à présent, toujours prêts à s'inquiéter et à se
  plaindre, quand Dieu leur retire les grâces sensibles, ou qu'il les
  éprouve par les souffrances et la tentation. Ils ne comprennent pas
  que la nature humaine est malade, et incapable en cet état de tout
  bonheur réel; que les épreuves dont ils se plaignent sont les remèdes
  nécessaires que le céleste médecin des âmes emploie, dans sa bonté,
  pour les guérir, et que toute notre espérance sur la terre, toute
  notre paix consiste à nous abandonner entièrement à lui avec une
  confiance pleine d'amour. Et voilà pourquoi le roi-prophète revient si
  souvent a cette prière: _Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je
  suis malade_; _guérissez-moi, car le mal a pénétré jusqu'à mes
  os_[339]; _guérissez mon âme_[340], vous qui guérissez toutes nos
  infirmités[341]. Donc, pendant cette vie, la résignation, la patience,
  une tranquille soumission de la volonté, au milieu des ténèbres de
  l'esprit et de l'amertume du coeur: et après, et bientôt, dans la
  véritable vie, le repos imperturbable, la joie immortelle, et la
  félicité de Dieu même, qu'il vous sera donné _de voir tel qu'il est
  face à face_[342].

  [337] Eccles., I, 14.

  [338] _Ibid._, 3.

  [339] Ps. VI, 3.

  [340] Ps. XL, 5.

  [341] Ps. CII, 3.

  [342] I. Cor., XIII, 12.



CHAPITRE XXXI.

Qu'il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur.


1. LE F. Seigneur, j'ai besoin d'une grâce plus grande, s'il me faut
parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lien pour moi.

Car, tant que quelque chose m'arrête, je ne puis voler librement vers
vous,

Il aspirait à cette liberté, celui qui disait: _Qui me donnera des ailes
comme à la colombe? et je volerai, et je me reposerai_[343].

  [343] Ps. LIV, 7.

Quel repos plus profond que le repos de l'homme qui n'a que vous en vue?
et quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?

Il faut donc s'élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher
parfaitement de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là,
reconnaître que c'est vous qui avez tout fait, et que rien n'est
semblable à vous.

Tandis qu'on tient encore à quelque créature, on ne saurait s'occuper
librement des choses de Dieu.

Et c'est pourquoi l'on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent
se séparer entièrement des créatures et des choses périssables.

2. Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l'âme et la ravisse
au-dessus d'elle-même.

Et tant que l'homme n'est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute
créature, et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu'il sait et tout ce
qu'il a, est de bien peu de prix.

Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime
quelque chose hors de l'unique, de l'immense, de l'éternel bien.

Tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, et ne doit être compté pour rien.

Il y a une grande différence entre la sagesse d'un homme que la piété
éclaire, et la science qu'un docteur acquiert par l'étude.

La science qui vient d'en haut et que Dieu lui-même répand dans l'âme,
est bien supérieure à celle où l'homme parvient laborieusement par les
efforts de son esprit.

3. Plusieurs désirent s'élever à la contemplation; mais ce qu'il faut
pour cela, ils ne le veulent point faire.

Le grand obstacle est qu'on s'arrête à ce qu'il y a d'extérieur et de
sensible, et que l'on s'occupe peu de se mortifier véritablement.

Je ne sais ce que c'est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous
prétendons, nous qu'on regarde comme des hommes tout spirituels, de
poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et
passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser, sans
aucune distraction, à notre état intérieur.

4. Hélas! à peine sommes-nous rentrés en nous-mêmes, que nous nous
hâtons d'en sortir, sans jamais sérieusement examiner nos oeuvres.

Nous ne considérons point jusqu'où descendent nos affections, et nous ne
gémissons point de ce que tout en nous est impur.

_Toute chair avait corrompu sa voie_[344]; et c'est pourquoi le déluge
suivit.

  [344] Gen., VI, 12.

Quand donc nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent
nécessairement nos actions, et dévoilent ainsi toute la faiblesse de
notre âme.

Les fruits d'une bonne vie ne croissent que dans un coeur pur.

5. On demande d'un homme, qu'a-t-il fait? Mais s'il l'a fait par vertu,
c'est à quoi l'on regarde bien moins.

On veut savoir s'il a du courage, des richesses, de la beauté, de la
science, s'il écrit ou s'il chante bien, s'il est habile dans sa
profession; mais on ne s'informe guère s'il est humble, doux, patient,
pieux, intérieur;

La nature ne considère que le dehors de l'homme; la grâce pénètre au
dedans.

Celle-là se trompe souvent; celle-ci espère en Dieu pour n'être pas
trompée.


RÉFLEXION.

  Jusqu'à ce que _notre vie soit_, comme parle l'Apôtre, _cachée en Dieu
  avec Jésus-Christ_[345], nous ne lui appartenons qu'imparfaitement,
  nous ne sommes pas _un_ avec le Fils et avec le Père[346], nous ne
  sommes pas consommés dans l'unité[347]; il y a quelque chose entre
  nous et Dieu: et c'est que nous tenons encore à nous-mêmes et aux
  créatures: notre amour est divisé; tantôt il s'élance vers le ciel, et
  tantôt il rampe sur la terre. Pour vivre de la vie cachée avec
  Jésus-Christ en Dieu, il faut rompre les derniers liens qui nous
  attachent au monde. Alors séparée de tout ce qui passe, enveloppée,
  pour ainsi dire, de l'être divin, plongée dans sa lumière, l'âme ne
  voit que lui, ne se sent qu'en lui, ne vit que de sa vérité et de son
  amour, qu'il lui communique par des voies inexpliquables et
  merveilleuses. Unie intimement au Fils, et par le Fils au Père,
  Jésus-Christ, son modèle et son époux, la rend de plus en plus
  conforme à lui-même. Ce qu'il a éprouvé, il veut qu'elle l'éprouve
  aussi, qu'elle le reproduise, en quelque sorte, dans ses divers états,
  avec le même esprit d obéissance parfaite qui le dirigeait dans
  l'accomplissement de sa divine mission. Quelquefois il la conduit sur
  le Thabor, comme pour lui montrer les biens promis à sa fidélité; plus
  souvent il la guide au Jardin des Oliviers, au prétoire, sur le
  Golgotha, où doit se consommer le sacrifice: et soit qu'il l'éclaire
  et la console, soit qu'il paraisse la délaisser, tout coopère à sa
  perfection, parce qu'elle aime, et que jamais elle ne se lasse
  d'aimer, dans l'amertume comme dans la joie, _le Dieu qui l'appelle à
  la sainteté_[348]. Elle se repose, pleine de calme, dans la volonté de
  ce grand Dieu. Mais l'âme qui ne s'est pas encore complétement dégagée
  des choses de la terre est toujours agitée, inquiète; elle marche dans
  l'obscurité, et mille soins la tourmentent. Hâtons-nous donc de briser
  nos chaînes, ne cherchons que Jésus, ne désirons que lui: _à qui
  irions-nous? Il a les paroles de la vie éternelle_[349]. Quittons tout
  pour le suivre, et _laissons les morts ensevelir leurs morts_[350].

  [345] Coloss., III, 3.

  [346] Joann., XVII, 21.

  [347] _Ibid._, 23.

  [348] Rom., VIII, 28.

  [349] Joann., XXXV, 69.

  [350] Luc., IX, 60.



CHAPITRE XXXII.

De l'abnégation de soi-même.


1. J.-C. Mon fils, vous ne pouvez jouir d'une liberté parfaite, si vous
ne vous renoncez entièrement.

Ils vivent en servitude tous ceux qui s'aiment, et qui veulent être à
eux-mêmes. On les voit, avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce
qui flatte leurs sens, et non ce qui me plaît, se repaître d'illusions,
et former mille projets qui se dissipent.

Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra.

Retenez bien cette courte et profonde parole: _Quittez tout, et vous
trouverez tout._ Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le repos.

Méditez ce précepte; et quand vous l'aurez accompli, vous saurez tout.

2. LE F. Seigneur, ce n'est pas l'oeuvre d'un jour, ni un jeu d'enfants:
cette courte maxime renferme toute la perfection religieuse.

3. J.-C. Mon fils, vous ne devez point vous rebuter ni perdre courage,
lorsqu'on vous montre la voie des parfaits; mais plutôt vous efforcer de
parvenir à cet état sublime, ou au moins y aspirer de tous vos désirs.

Ah! s'il en était ainsi de vous! si vous en étiez venu jusqu'à ne plus
vous aimer vous-même, soumis à moi sans réserve, et au supérieur que je
vous ai donné! Alors j'arrêterais sur vous mes regards avec
complaisance, et tous vos jours passeraient dans la paix et dans la
joie.

Il vous reste encore bien des choses à quitter; et à moins que vous n'y
renonciez entièrement pour moi, vous n'obtiendrez point ce que vous
demandez.

Écoutez mes conseils, et pour acquérir de vraies richesses, _achetez de
moi de l'or éprouvé par le feu_[351], c'est-à-dire la sagesse céleste,
qui foule aux pieds toutes les choses d'ici-bas.

  [351] Apoc., III, 18.

Qu'elle vous soit plus chère que la sagesse du siècle et que tout ce qui
plaît aux hommes, ou nous plaît en nous-mêmes.

4. Je vous le dis, échangez ce qu'il y a de grand et de précieux dans
les choses humaines, contre une chose vile.

Car on regarde comme petite et vile, et l'on oublie presque entièrement
cette sagesse du ciel, la seule vraie, qui ne s'élève point en
elle-même, et qui ne cherche point à être admirée sur la terre.
Plusieurs ont ses louanges à la bouche, mais ils s'éloignent d'elle par
leur vie. C'est cependant _cette perle précieuse_[352] qui est cachée au
plus grand nombre.

  [352] Matth., XIII. 46.


RÉFLEXION.

  Qu'est-ce que l'homme livré à lui-même, à son esprit dépourvu de
  règle, à ses désirs, à ses penchants? Esclave des erreurs diverses qui
  le séduisent tour à tour, esclave de ses convoitises et des objets de
  ses convoitises, est-il une servitude plus profonde que la sienne? Et
  voilà, ô mon Dieu, l'état de toute créature qui refuse de se soumettre
  entièrement à vous. Pour être libre, il faut obéir. La parfaite
  liberté n'est que l'accomplissement parfait des préceptes et des
  conseils évangéliques, et tous les préceptes et tous les conseils se
  réduisent au renoncement de soi-même: car, en renonçant à sa raison
  propre, on possède, dans sa plénitude et sans aucun mélange, la vérité
  de Dieu; en renonçant à l'amour de soi corrompu en Adam, l'amour de
  Dieu et du prochain à cause de Dieu, lequel est le sommaire de la
  loi[353], demeure seul au fond du coeur; en renonçant à sa volonté,
  l'on n'agit plus que d'après la volonté de Dieu, qui est l'ordre par
  excellence. Et l'homme alors est libre comme Dieu même, dont il
  devient la fidèle image; il est libre, car cette abnégation absolue de
  lui-même l'affranchit du double esclavage de l'erreur et des passions.
  _Nous avons été_, dit saint Paul, _délivrés par Jésus-Christ, et
  appelés par lui à la liberté_[354]; c'est-à-dire, à la connaissance de
  la loi évangélique, _loi parfaite de liberté_[355], qui, après avoir
  délivré ceux qui s'y attachent fidèlement _de la servitude de la
  corruption_, les conduit enfin _à la liberté de la gloire promise aux
  enfants de Dieu_[356].

  [353] Ibid., XXII, 40.

  [354] Galat., IV, 31; v, 13.

  [355] Jacob., I, 25.

  [356] Rom., VIII, 21.



CHAPITRE XXXIII.

De l'inconstance du coeur, et que nous devons tout rapporter à Dieu
comme à notre dernière fin.


1. J.-C. Mon fils, ne vous reposez point sur ce que vous sentez en vous:
maintenant vous êtes affecté d'une certaine manière, vous le serez d'une
autre le moment d'après.

Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, même malgré vous:
tour à tour triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et tiède;
tantôt actif, tantôt paresseux, tantôt grave, tantôt léger.

Mais l'homme sage et instruit dans les voies spirituelles s'élève
au-dessus de ces vicissitudes. Il ne considère point ce qu'il éprouve en
soi, ni de quel côté l'incline le vent de l'inconstance; mais il arrête
toute son attention sur la fin bienheureuse à laquelle il doit tendre.

C'est ainsi qu'au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur moi
seul ses regards, il demeure inébranlable et toujours le même.

Plus l'oeil de l'âme est pur et son intention droite, moins on est agité
par les tempêtes.

Mais cet oeil s'obscurcit en plusieurs, parce qu'il se tourne vers
chaque objet agréable qui se présente.

Car il est rare de trouver quelqu'un tout à fait exempt de la honteuse
recherche de soi-même.

Ainsi autrefois les Juifs vinrent à Béthanie chez Marthe et Marie, _non
pour Jésus seul, mais pour voir Lazare_[357].

  [357] Joann., XII, 9.

Il faut donc purifier l'intention, afin que, simple et droite, elle se
dirige constamment vers moi, sans s'arrêter jamais aux objets
inférieurs.


RÉFLEXION.

  L'esprit de l'homme va et vient sans se reposer jamais, et le coeur
  est emporté par la même inconstance. Or ces changements qui
  surviennent en nous, quelquefois malgré nous, sont ou des tentations
  que l'on doit combattre, ou des misères qu'il faut supporter, ou des
  épreuves auxquelles on doit se soumettre humblement. Et c'est pourquoi
  il est nécessaire de travailler sans relâche à purifier notre volonté,
  qui seule dépend de nous; autrement nous tomberons bien vite ou dans
  le péché, ou dans le trouble, ou dans les deux à la fois. Celui qui
  veut sincèrement être à Dieu et n'être qu'à lui, ne craint pas les
  attaques de l'enfer, parce qu'il sait qu'il est invincible en celui
  qui le fortifie. Il ne s'irrite point contre lui-même, il voit en paix
  ses infirmités, il _s'en glorifie_ comme l'Apôtre[358], parce qu'elles
  _perfectionnent la vertu_[359], et ajoutent au prix de la victoire.
  Que si Dieu l'éprouve, il s'humilie, il se reconnaît indigne de ses
  consolations, et il embrasse avec amour la croix qui lui est
  présentée. Tranquille sur cette croix, dans la tristesse, dans la
  souffrance et l'abandonnement, il n'a que cette parole, et elle lui
  suffit: _J'ai espéré en vous, Seigneur, et je ne serai point confondu
  éternellement_[360].

  [358] II. Corinth., XI, 30.

  [359] _Ibid._, XII, 9.

  [360] Ps. LXX, 1.



CHAPITRE XXXIV.

Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on le goûte en toutes
choses, quand on l'aime véritablement.


1. LE F. Voilà mon Dieu et mon tout! Que voudrais-je de plus? et quelle
plus grande félicité puis-je désirer?

Ô ravissante parole! mais pour celui qui aime Jésus, et non pas le
monde, ni rien de ce qui est du monde.

Mon Dieu et mon tout, c'est assez dire à qui l'entend, et le redire sans
cesse est doux à celui qui aime.

Vous présent, tout est délectable: en votre absence, tout devient amer.

Vous donnez au coeur le repos, et une profonde paix, et une joie
inénarrable.

Vous faites que, content de tout, on vous bénit de tout. Au contraire,
rien sans vous ne peut plaire longtemps, et rien n'a d'attrait ni de
douceur sans l'impression de votre grâce et l'onction de votre sagesse.

2. Que ne goûtera point celui qui vous goûte? et que trouvera d'agréable
celui qui ne vous goûte point?

Les sages du monde, qui n'ont de goût que pour les voluptés de la chair,
s'évanouissent dans leur sagesse: car on ne trouve là qu'un vide
immense, que la mort.

Mais ceux qui, pour vous suivre, méprisent le monde et mortifient la
chair, se montrent vraiment sages: car ils quittent le mensonge pour la
vérité, et la chair pour l'esprit.

Ceux-là savent goûter Dieu; et tout ce qu'ils trouvent de bon dans les
créatures, ils le rapportent à la louange du Créateur.

Rien pourtant ne se ressemble moins que le goût du Créateur et celui de
la créature, du temps et de l'éternité, de la lumière incréée et de
celle qui n'en est qu'un faible reflet.

3. Ô lumière éternelle, infiniment élevée au-dessus de toute lumière
créée, qu'un de vos rayons, tel que la foudre, parte d'en haut et
pénètre jusqu'au fond le plus intime de mon coeur!

Purifiez, dilatez, éclairez, vivifiez mon âme et toutes ses puissances,
pour qu'elle s'unisse à vous dans des transports de joie.

Oh! quand viendra cette heure heureuse, cette heure désirable où vous me
rassasierez de votre présence, où vous me serez tout en toutes choses!

Jusque là je n'aurai point de joie parfaite.

Hélas! le vieil homme vit encore en moi; il n'est pas tout crucifié, il
n'est pas mort entièrement.

Ses convoitises combattent encore fortement contre l'esprit; il excite
en moi des guerres intestines, et ne souffre point que l'âme règne en
paix.

Mais vous _qui commandez à la mer et qui calmez le mouvement des flots,
levez-vous, secourez-moi_[361].

  [361] Ps. LXXXVIII, 10; XLIII, 26.

_Dissipez les nations qui veulent la guerre_[362], et brisez-les dans
votre puissance.

  [362] Ps. LXVII, 32.

_Faites_, je vous conjure, _éclater vos merveilles, et signalez la
gloire de votre bras_[363]: car je n'ai point d'autre espérance ni
d'autre refuge que vous, ô mon Dieu!

  [363] Judith, IX, 11; Eccl., XXXVI, 7.


RÉFLEXION.

  Il est étrange que, connaissant Dieu, toute notre âme ne soit pas
  absorbée dans son amour; qu'elle s'arrête encore aux créatures, au
  lieu de se plonger et de se perdre dans la source de tout bien.
  Qu'est-ce que le bonheur, sinon l'amour? et qu'est-ce que le bonheur
  infini, sinon un amour sans bornes? Il faut donc à notre coeur un
  objet infini, il faut Dieu: rien de créé ne saurait le satisfaire
  jamais. Que me veut le monde? Qu'ai-je besoin de lui? Que peut-il me
  donner? Mon coeur est plus grand que tous ses biens, et _Dieu seul est
  plus grand que mon coeur_[364]. Dieu seul donc, Dieu seul, maintenant
  et toujours: éternellement Dieu seul!

  [364] Joann., III, 20.



CHAPITRE XXXV.

Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation.


1. J.-C. Mon fils, vous n'aurez jamais de sécurité dans cette vie; mais,
tant que vous vivrez, les armes spirituelles vous seront toujours
nécessaires.

Vous êtes environné d'ennemis; ils vous attaquent à droite et à gauche.

Si vous ne vous couvrez donc de tous côtés du bouclier de la patience,
vous ne serez pas longtemps sans blessure.

Si, de plus, votre coeur ne se fixe pas irrévocablement en moi, avec la
ferme volonté de tout souffrir pour mon amour, vous ne soutiendrez
jamais la violence de ce combat et vous n'obtiendrez point la palme des
bienheureux.

Il faut donc passer courageusement à travers tous les obstacles, et
lever un bras puissant contre tout ce qui s'oppose à vous.

Car _la manne est donnée aux victorieux_[365], et une grande misère est
le partage du lâche.

  [365] Apoc., II, 17.

2. Si vous cherchez le repos en cette vie, comment parviendrez-vous au
repos éternel!

Ne vous préparez pas à beaucoup de repos, mais à beaucoup de patience.

Cherchez la véritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel; non
dans les hommes ni dans aucune créature, mais en Dieu seul.

Vous devez supporter tout avec joie pour l'amour de Dieu, les travaux,
les douleurs, les tentations, les persécutions, les angoisses, les
besoins, les infirmités, les injures, les médisances, les reproches, les
humiliations, les affronts, les corrections, les mépris.

C'est là ce qui exerce à la vertu, ce qui éprouve le nouveau soldat de
Jésus-Christ, ce qui forme la couronne céleste.

Pour un court travail je donnerai une récompense éternelle, et une
gloire infinie pour une humiliation passagère.

3. Pensez-vous que vous aurez toujours, selon votre désir, les
consolations spirituelles?

Mes Saints n'en ont pas joui constamment; mais ils ont eu beaucoup de
peines, des tentations diverses, de grandes désolations.

Et se confiant plus en Dieu qu'en eux-mêmes, ils se sont soutenus par la
patience au milieu de toutes ces épreuves, sachant que _les souffrances
du temps n'ont nulle proportion avec la gloire future qui doit en être
le prix_[366].

  [366] Rom., VIII, 18.

Voulez-vous avoir, dès le premier moment, ce que tant d'autres ont à
peine obtenu après beaucoup de larmes et d'immenses travaux!

_Attendez le Seigneur, combattez avec courage_[367], soyez ferme, ne
craignez point, ne reculez point, mais exposez généreusement votre vie
pour la gloire de Dieu.

  [367] Ps. XXVI, 14.

_Je vous récompenserai pleinement, et je serai avec vous dans toutes vos
tribulations_[368].

  [368] Ps. XC, 15.


RÉFLEXION.

  Gardez-vous d'attendre ici-bas un repos qui n'y est point; on ne peut
  gagner le Ciel qu'avec beaucoup de travail, et pendant que vous serez
  sur la terre, vous aurez toujours à combattre. Ne vous lassez donc
  point; _renouvelez en vous l'esprit intérieur_[369]; recourez à Dieu
  qui seul vous soutient; humiliez-vous en sa présence; _veillez et
  priez, afin que vous n'entriez point en tentation_[370], je vous le
  répète, _veillez et priez continuellement_[371]; demeurez ferme dans
  la foi, _agissez avec courage et soyez forts_[372]. Il y en a qui,
  après avoir lutté généreusement, fléchissent tout à coup, tombent dans
  l'abattement, et abandonnent lâchement la victoire: et c'est qu'ayant
  compté sur eux-mêmes, Dieu les délaisse en punition de leur orgueil.
  Il ne suffit pas de résister un jour, deux jours; il faut combattre
  sans relâche jusqu'au bout. _Qui persévèrera jusqu'à la fin, celui-là
  sera sauvé_[373]. Et ne dites point: Cette guerre est bien longue!
  Rien n'est long de ce qui finit: vous touchez au terme; car le _temps
  est court, et la figure de ce monde passe_[374]. _Encore un moment_,
  dit le Sauveur, _et le monde ne me verra plus; mais vous me verrez
  parce que je vis, et que vous vivez_ en moi[375]. _Et l'esprit et
  l'époux disent: Venez. Et que celui qui entend dise: Venez. Voilà que
  je viens._ Ainsi soit-il! _Venez, Seigneur Jésus_[376].

  [369] Ephes., IV, 23.

  [370] Matth., XIV, 38.

  [371] Luc., XXI. 36.

  [372] I. Cor., XVI, 13.

  [373] Matth., XXIV, 13.

  [374] I. Cor., VII, 29-31.

  [375] Joan., XIV, 19.

  [376] Apoc., XXII. 17, 20.



CHAPITRE XXXVI.

Contre les vains jugements des hommes.


1. J.-C. Mon fils, ne cherchez qu'en Dieu le repos de votre coeur, et ne
craignez point les jugements des hommes, quand votre conscience vous
rend témoignage de votre innocence et de votre piété.

Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi; et ce ne sera point une
chose pénible pour le coeur humble qui se confie en Dieu plus qu'en
lui-même.

On parle tant, qu'on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit.

Comment, d'ailleurs, contenter tout le monde? cela ne se peut.

Bien que Paul s'efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu'il _se
fît tout à tous_[377], _il ne laissait pas d'être fort indifférent aux
jugements des hommes_[378].

  [377] I. Cor., IX. 22.

  [378] _Ibid._, IV, 3.

2. Il a fait tout ce qui était en lui pour l'édification et le salut des
autres; mais il n'a pas pu empêcher qu'ils ne l'aient quelquefois
condamné ou méprisé.

C'est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout; et il n'a
opposé que l'humilité et la patience aux reproches injustes, aux faux
soupçons et aux mensonges de ceux qui se livraient, dans leurs discours,
à tout ce que leur suggérait la passion.

Il s'est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne
causât du scandale aux faibles.

3. _Qu'avez-vous à craindre d'un homme mortel_[379]? Il est aujourd'hui,
et demain il aura disparu.

  [379] Is., LI. 12.

Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.

Que peut contre vous un homme par des paroles ou des outrages? Il se
nuit plus qu'à vous, et, quel qu'il soit, il n'évitera pas le jugement
de Dieu.

Ayez Dieu toujours présent, et laissez là les contestations et les
plaintes.

Que si vous paraissez succomber maintenant, et souffrir une confusion
que vous ne méritez pas, n'en murmurez point, et ne diminuez pas votre
couronne par votre impatience.

Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi, qui suis assez puissant pour
vous délivrer de l'opprobre et de l'injure, et _pour rendre à chacun
selon ses oeuvres_[380].

  [380] Rom., II, 6.


RÉFLEXION.

  Pourquoi vous inquiéter des jugements des hommes, et que vous font
  leurs vaines pensées? Ils ne voient tout au plus que les dehors: leur
  oeil ne pénètre point au fond de l'âme, là où sont cachés le bien et
  le mal. Ne vous affligez donc point s'ils vous condamnent, et ne vous
  élevez point s'ils vous louent. Mais prosternez-vous devant Dieu, et
  dites-lui: _Si vous scrutez, Seigneur, nos iniquités, qui soutiendra
  votre regard_[381]? Quelques-uns s'exagèrent l'importance de ce qu'ils
  appellent leur réputation, et dans l'excessive chaleur avec laquelle
  ils la défendent, il y a souvent plus d'amour-propre que de zèle
  véritable. Jésus-Christ chargé d'outrages nous a donné un autre
  exemple: _il s'est tu et n'a point ouvert la bouche_[382]. Tous les
  saints ont été comme lui persécutés et calomniés. Quand on a fait ce
  qui dépendait de soi pour ne pas scandaliser ses frères, la conscience
  doit être tranquille: il ne reste plus qu'à demeurer en paix dans
  l'humiliation. Dieu sait tout, et cela suffit. _J'estime_, écrivait
  saint Paul aux Corinthiens, _j'estime que ce m'est peu de chose d'être
  jugé par vous, ou par aucun tribunal humain; je ne me juge pas
  moi-même; celui qui me juge, c'est le Seigneur. Ne jugez donc point
  avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne: il éclairera ce qui
  est caché dans les ténèbres, il manifestera les conseils des coeurs,
  et alors chacun recevra de Dieu la louange qu'il mérite_[383].

  [381] Ps. CXXIX, 3.

  [382] Ps. XXXVIII, 10.

  [383] Cor., IV, 3-5.



CHAPITRE XXXVII.

Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du
coeur.


1. J.-C. Mon fils, quittez-vous, et vous me trouverez.

N'ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment.

Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à
vous-même sans retour.

2. LE F. Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois?

3. J.-C. Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme
dans les plus grandes. Je n'excepte rien, et j'exige de vous un
dépouillement sans réserve.

Comment pourrez-vous être à moi, et comment pourrai-je être à vous, si
vous n'êtes libre au dedans et au dehors de toute volonté propre?

Plus vous vous hâterez d'accomplir ce renoncement, plus vous aurez de
paix; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable,
et plus vous obtiendrez de moi.

4. Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve; et
parce qu'ils n'ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore
s'occuper de ce qui les touche.

Quelques-uns offrent tout d'abord, mais la tentation survenant, ils
reprennent ce qu'ils avaient donné, et c'est pourquoi ils ne font
presque aucun progrès dans la vertu.

Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d'un
coeur pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité, qu'après
un entier abandon et un continuel sacrifice d'eux-mêmes, sans lequel on
ne peut ni jouir de moi ni s'unir à moi.

5. Je vous l'ai dit bien des fois, et je vous le redis encore:
Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez d'une grande paix
intérieure.

Donnez tout pour trouver tout, ne recherchez, ne redemandez rien:
demeurez fermement attaché à moi seul, et vous me posséderez.

Votre coeur sera libre, et dégagé des ténèbres qui l'obscurcissent.

Que vos efforts, vos prières, vos désirs n'aient qu'un seul objet:
d'être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ, de
mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement.

Alors s'évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes,
les soins superflus.


RÉFLEXION.

  Vous l'avez dit, ô mon Jésus: _Si quelqu'un veut venir après moi,
  qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix, et qu'il me
  suive_[384]; et encore: _Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il
  possède, ne peut être mon disciple_[385]. Il n'y a donc point à
  hésiter; il faut choisir entre le monde et vous: _on ne saurait servir
  deux maîtres_[386], et vous ne voulez point de partage. Se rechercher,
  c'est s'éloigner de vous. Là où il reste encore quelque attache aux
  choses de la terre, quelque volonté propre, quelque secrète
  complaisance dans les dons soit de la nature, soit de la grâce, vous
  ne régnez pas pleinement, Seigneur, et votre amour est en souffrance.
  Hélas! comment peut-on, après avoir goûté la joie de votre union,
  refuser de s'unir plus intimement à vous? Ô faiblesse et folie
  incompréhensible du coeur humain! Est-il donc, ô mon Dieu, si
  difficile de reconnaître le néant de tout ce qui n'est pas vous,
  l'inconstance de notre volonté, l'incertitude de nos projets, la
  vanité de nos désirs, et délaisser là je ne sais quels biens stériles
  et misérables, une heure avant que la mort nous en dépouille sans
  retour? Quelles seront nos pensées à ce moment où toutes les illusions
  s'évanouissent? Que nous feront les choses du temps, lorsque le temps
  finira pour nous? C'en est fait, Seigneur, je suis résolu à consommer
  le sacrifice que vous exigez de ceux qui veulent vous appartenir.
  Qu'on ne me parle plus du monde ni de moi-même: j'ai rompu mes
  derniers liens; je suis mort, je ne vis désormais que de la vie de
  Jésus-Christ en moi: ce corps est comme le suaire qui m'enveloppe; me
  voilà étendu dans le tombeau, _enseveli avec Jésus-Christ en
  Dieu_[387]. Amen, qu'il soit ainsi!

  [384] Matth., XVI, 24.

  [385] Luc., XIV, 33.

  [386] Matth., VI, 24.

  [387] Rom., VI, 4.



CHAPITRE XXXIII.

Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à
Dieu dans les périls.


1. J.-C. Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout
ce qui vous occupe au dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre
intérieurement, et maître de vous-même, de sorte que tout vous soit
assujetti, et que vous ne le soyez à rien.

Ayez sur vos actions un empire absolu; soyez-en le maître, et non pas
l'esclave.

Tel qu'un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans le
partage et dans la liberté des enfants de Dieu, qui, élevés au-dessus
des choses présentes, contemplent celles de l'éternité; qui donnent à
peine un regard à ce qui passe, et ne détachent jamais leurs yeux de ce
qui durera toujours; qui, supérieurs aux biens du temps, ne cèdent point
à leur attrait, mais plutôt les forcent de servir au bien, selon l'ordre
établi par Dieu, le régulateur suprême, qui n'a rien laissé de
désordonné dans ses oeuvres.

2. Si, dans tous les événements, vous ne vous arrêtez point aux
apparences, et n'en croyez point les yeux de la chair sur ce que vous
voyez et entendez; si vous entrez d'abord, comme Moïse, dans le
tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez quelquefois sa
divine réponse, et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le
présent et l'avenir.

Car c'était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher
l'éclaircissement de ses difficultés et de ses doutes; et la prière
était son unique recours contre la malice et les piéges des hommes.

Ainsi, vous devez vous réfugier dans le secret de votre coeur, pour
implorer le secours de Dieu avec plus d'instance.

Nous lisons que Josué et les enfants d'Israël furent trompés par les
Gabaonites, _parce qu'ils n'avaient point auparavant consulté le
Seigneur_[388], et que, trop crédules à leurs flatteuses paroles, ils se
laissèrent séduire par une fausse pitié.


RÉFLEXION.

  La plupart des hommes, dominés par les premières impressions, agissent
  sans consulter Dieu, et passent leur vie à se repentir le soir de ce
  qu'ils ont fait le matin. On doit travailler continuellement à vaincre
  une faiblesse si déplorable, en s'efforçant de résister aux mouvements
  soudains qui s'élèvent en nous. Celui qui n'est pas maître de soi
  court un grand péril; il est à chaque instant près de tomber. Il faut
  s'exercer à vouloir, à dompter l'imagination qui emporte l'âme, à
  soumettre le coeur et ses désirs à une règle inflexible. Mais que
  ferons-nous, pauvres infirmes, si nous ne sommes aidés, secourus? De
  nous-mêmes nous ne pouvons rien. _Le Seigneur est notre seule
  force_[389]: implorons-le donc avec confiance, implorons-le sans
  cesse: _la prière de l'humble pénètre le Ciel_[390]. _Levons les yeux
  sur la montagne d'où nous viendra le secours_[391]. _Seigneur, Dieu de
  mon salut, j'ai crié devant vous le jour et la nuit_[392]: _ce pauvre
  a crié, et le Seigneur l'a exaucé, et il l'a sauvé de toutes ses
  tribulations_[393]. _Béni soit le Seigneur parce qu'il a entendu la
  voix de ma prière! le Seigneur est mon aide et mon protecteur; mon
  coeur a espéré en lui, et il m'a secouru, et ma chair a refleuri, et
  du fond de ma volonté je le louerai_[394]. _Tous mes os diront:
  Seigneur, qui est semblable à vous_[395]?

  [388] Josué, IX, 14.

  [389] Ps. XVII, 2.

  [390] Eccl., XXXV, 21.

  [391] Ps. CXX, 1.

  [392] Ps. LXXX, 7, 2.

  [393] Ps. XXXIII, 7.

  [394] Ps. XXVII, 6-7.

  [395] Ps. XXXIV, 10.



CHAPITRE XXXIX.

Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires.


1. J.-C. Mon fils, remettez-moi toujours vos intérêts; j'en disposerai
selon ce qui sera le mieux, au temps convenable.

Attendez ce que j'ordonnerai, et vous y trouverez un grand avantage.

2. LE F. Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie: car
j'avance bien peu quand je n'ai que mes propres lumières.

Oh! que ne puis-je, oubliant l'avenir, m'abandonner, dès ce moment, sans
réserve à votre volonté souveraine!

3. J.-C. Mon fils, souvent l'homme poursuit avec ardeur une chose qu'il
désire; l'a-t-il obtenue, il commence à s'en dégoûter, parce qu'il n'y a
rien de durable dans ses affections, et qu'elles l'entraînent
incessamment d'un objet à un autre.

Ce n'est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites
choses.

4. Le vrai progrès de l'homme est l'abnégation de soi-même; et l'homme
qui ne tient plus à soi est libre et en assurance.

Cependant l'ancien ennemi, qui s'oppose à tout bien, ne cesse pas de le
tenter; il lui dresse nuit et jour des embûches, et s'efforce de le
surprendre pour le faire tomber dans ses piéges.

_Veillez et priez_, dit le Seigneur, _afin que vous n'entriez point en
tentation_[396].


RÉFLEXION.

  Il y a dans les affaires un danger terrible pour l'âme, lorsqu'elle ne
  veille pas sur elle-même attentivement. Nous ne parlons point des
  tentations de l'intérêt, si vives pourtant, si multipliées, et qui
  finissent ordinairement par affaiblir au moins la conscience. Alors
  même qu'elles ne produisent pas ce triste effet, elles dessèchent le
  coeur, préoccupent l'esprit, le détournent de Dieu et de la grande
  pensée du salut. Il y a toujours quelque chose qui presse, qu'on ne
  peut laisser en retard; et sous ce prétexte, sans dessein formé, par
  le seul entraînement des occupations qu'on s'est faites, on abandonne
  peu à peu les exercices qui nourrissent la piété, les lectures
  saintes, la prière, les devoirs indispensables de la religion, et
  ainsi la vie s'écoule pleine de projets, de soucis, de travaux, dans
  l'oubli de _la seule chose nécessaire_[397]. Les maladies même ne
  réveillent pas; aucun avertissement n'est écouté. Enfin la mort vient,
  saisit cet homme, le présente au juge qui l'interroge: Qu'as-tu fait
  du temps que je t'ai accordé? L'infortuné voit d'un coup d'oeil
  trente, quarante, soixante années consumées tout entières dans les
  soins de la terre, et il ne voit que cela. Son âme, il n'y a point
  songé. Il est tard en ce moment pour commencer à s'occuper d'elle, et
  son sort est fixé irrévocablement. Ah! pensez avant tout à ce qui ne
  doit jamais finir. _Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa
  justice, et le reste vous sera donné par surcroît_[398]. Éteindre en
  soi le désir de ce qui passe, se confier en la Providence, ne vouloir
  que ce qu'elle veut, comme elle le veut, et quand elle le veut, c'est
  la voie de la paix et le seul fondement solide d'espérance à la
  dernière heure.

  [396] Matth., XXVI, 41.

  [397] Luc., X, 42.

  [398] _Ibid._, XII, 31.



CHAPITRE XL.

Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de
rien.


1. LE F. _Seigneur, qu'est-ce que l'homme, pour que vous vous souveniez
de lui? Et qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que vous le
visitiez_[399].

  [399] Ps. VIII, 5.

Par où l'homme a-t-il pu mériter votre grâce?

De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre si vous me délaissez? Et qu'ai-je
à dire si vous ne faites pas ce que je demande?

Je ne puis, certes, penser et dire avec vérité que ceci: Seigneur, je ne
suis rien, je ne peux rien, de moi-même je n'ai rien de bon, je sens ma
faiblesse en tout, et tout m'incline vers le néant.

Si vous ne m'aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je tombe
dans la tiédeur et le relâchement.

2. _Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même_[400], et vous
demeurez éternellement bon, juste et saint, faisant tout avec bonté,
avec justice, avec sainteté, et disposant tout avec sagesse.

  [400] Ps. CI, 27.

Pour moi, qui ai plus de penchant à m'éloigner du bien qu'à m'en
approcher, je ne demeure pas longtemps dans un même état, et je change
sept fois le jour.

Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous me
tendez une main secourable: car vous pouvez seul, sans l'aide de
personne, me secourir et m'affermir de telle sorte, que je ne sois plus
sujet à tous ces changements, et que mon coeur se tourne vers vous seul,
et s'y repose à jamais.

3. Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour
acquérir la ferveur, soit à cause de la nécessité qui me presse de vous
chercher, ne trouvant point d'homme qui me console; alors je pourrais
tout espérer de votre grâce, et me réjouir de nouveau dans les
consolations que je recevrais de vous.

4. Grâces vous soient rendues, à vous de qui découle tout ce qui
m'arrive de bien.

Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu'un homme
inconstant et fragile.

De quoi donc puis-je me glorifier? Comment puis-je désirer qu'on
m'estime?

Serait-ce à cause de mon néant? mais quoi de plus insensé!

Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal
terrible, puisqu'elle nous éloigne de la véritable gloire, et nous
dépouille de la grâce céleste.

Car, dès que l'homme se complaît en lui-même, il commence à vous
déplaire; et lorsqu'il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie
vertu.

5. La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous et non
pas en soi; de se réjouir de votre grandeur et non de sa propre vertu;
de ne trouver de plaisir en nulle créature qu'à cause de vous.

Que votre nom soit loué et non le mien; qu'on exalte vos oeuvres et non
les miennes; que votre saint nom soit béni, et qu'il ne me revienne rien
des louanges des hommes.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon coeur.

En vous je me glorifierai, je me réjouirai sans cesse en vous et non pas
en moi, _si ce n'est dans mes infirmités_[401].

6. Que les Juifs _recherchent la gloire qu'on reçoit les uns des
autres_[402]: pour moi, je ne rechercherai que _celle qui vient de Dieu
seul_[403].

Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce
monde, comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité.

Ô ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu! Trinité bienheureuse! à vous
seule louange, honneur, gloire, puissance dans les siècles des siècles.


RÉFLEXION.

  Si je descends en moi-même et que je m'interroge sur ce que je suis,
  que trouvé-je, ô mon Dieu! Une raison incertaine toujours près de
  s'égarer, d'inconstantes affections, un mélange inexplicable
  d'espérances et de craintes vaines, des inclinations viciées, une
  foule innombrable de désirs qui sans cesse m'agitent et me
  tourmentent, quelquefois une joie fugitive, habituellement un profond
  ennui, je ne sais quel instinct du ciel et toutes les passions de la
  terre, une volonté infirme qui tout ensemble veut et ne veut pas, un
  grand orgueil dans une grande misère: voilà mon état tel que le péché
  l'a fait, et je sens de plus en moi l'impuissance de relever une
  nature si profondément déchue. Il a fallu que Dieu même vînt soulever
  ce poids immense de dégradation: sans un Rédempteur divin, l'éternité
  entière aurait passé sur les ruines de l'homme. Il a paru ce
  Rédempteur, il a dit: _Me voici[404]!_ et son sang a satisfait à la
  suprême justice, et sa grâce a réparé le désordre de l'intelligence et
  le désordre du coeur: elle a rétabli l'image de Dieu dans sa créature
  tombée. Incompréhensible mystère d'amour! et comment répondre à un tel
  bienfait? Reconnaissons au moins notre faiblesse et notre indigence;
  ne nous attribuons aucun des biens qui nous sont donnés gratuitement;
  rendons la gloire à qui elle appartient, et entrons de toutes les
  puissances de notre être dans les sentiments du Prophète: _Seigneur
  mon Dieu, je vous ai invoqué, et vous m'avez guéri. Vous avez retiré
  mon âme de l'enfer, et vous m'avez séparé de ceux qui descendent dans
  le lac. Chantez le Seigneur, vous qui êtes ses saints, et célébrez la
  mémoire de sa sainteté[405]!_

  [401] II. Cor., XII, 5.

  [402] Joann., V, 44.

  [403] _Ibid._

  [404] Ps. XXXIX, 8.

  [405] Ps. XXIX, 3-5.



CHAPITRE XLI.

Du mépris de tous les honneurs du temps.


1. J.-C. Mon fils, n'enviez point les autres, si vous les voyez honorés
et élevés, tandis qu'on vous méprise et qu'on vous humilie.

Élevez votre coeur au ciel vers moi, et vous ne vous affligerez point
d'être méprisé des hommes sur la terre.

2. LE F. Seigneur, nous sommes aveugles, et la vanité nous séduit bien
vite.

Si je me considère attentivement, je reconnais qu'aucune créature ne m'a
jamais fait d'injustice, et qu'ainsi je n'ai nul sujet de me plaindre de
vous.

Après vous avoir tant offensé, et si grièvement, il est juste que toute
créature s'arme contre moi.

La honte et le mépris, voilà donc ce qui m'est dû; et à vous la louange,
l'honneur et la gloire.

Et si je me dispose à souffrir avec joie, à désirer même d'être méprisé,
abandonné de toutes les créatures et compté pour rien, je ne puis ni
posséder au dedans de moi une paix solide, ni recevoir la lumière
spirituelle, ni être uni parfaitement à vous.


RÉFLEXION.

  Celui qui s'examine devant Dieu, à la lumière de la vérité, se méprise
  souverainement, parce qu'il ne trouve en soi, sans la grâce, qu'un
  fonds immense de corruption: et dès lors, loin de rechercher l'estime,
  les respects, les honneurs, il se réfugie dans son abjection comme
  dans le seul asile contre l'orgueil, la plus grande de ses misères. Si
  on l'abaisse, si on le dédaigne, il ne se plaint ni ne s'irrite; il
  reconnaît qu'on lui fait justice, et l'on ne saurait tant l'humilier,
  qu'il ne s'humilie encore davantage intérieurement; car, en tout,
  c'est Dieu qu'il regarde, et non pas les hommes. Il dit comme Job: _Si
  je veux me justifier, ma bouche me condamnera; et si elle entreprend
  de montrer mon innocence, elle ne prouvera que mon crime_[406]. Puis,
  dans l'amertume de son coeur, appelant la miséricorde, il invoque le
  Père céleste qui a pitié de sa pauvre créature. _J'ai péché: que
  ferai-je, ô Sauveur des hommes? Pourquoi avez-vous mis la guerre entre
  vous et moi, et suis-je devenu à charge à moi-même? Pourquoi
  n'ôtez-vous pas mon péché, et n'effacez-vous pas mon iniquité? Voilà
  que je dormirai dans la poussière, et quand vous me chercherez le
  matin je ne serai plus_[407]. Heureux celui qui s'accuse, car il
  obtiendra le pardon! heureux celui qui choisit la dernière place, car
  on lui dira: _Montez plus haut_[408]!

  [406] Job, XI, 20.

  [407] Job, VII, 20, 21.

  [408] Luc., XIV, 10.



CHAPITRE XLII.

Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes.


1. J.-C. Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause
de l'habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments,
vous serez dans l'inquiétude et le trouble.

Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours
vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un ami s'éloigne
ou meurt.

Toute amitié doit être fondée sur moi; et c'est pour moi que vous devez
aimer tous ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont les plus
chers en cette vie.

Sans moi l'amitié est stérile et dure peu; et toute affection, dont je
ne suis pas le lien, n'est ni véritable ni pure.

Vous devez être mort à ces affections humaines, jusqu'à souhaiter de
n'avoir, s'il se pouvait, aucun commerce avec les hommes.

Plus l'homme s'éloigne des consolations de la terre, plus il s'approche
de Dieu.

Et il s'élève d'autant plus vers Dieu qu'il descend plus profondément en
lui-même, et qu'il est plus vil à ses propres yeux.

2. Celui qui s'attribue quelque bien, empêche que la grâce de Dieu
descende en lui, parce que la grâce de l'Esprit saint cherche toujours
les coeurs humbles.

Si vous saviez vous anéantir parfaitement, et bannir de votre coeur tout
amour de la créature, alors venant à vous, je vous inonderais de ma
grâce.

Quand vous regardez la créature, vous perdez de vue le Créateur.

Apprenez à vous vaincre en tout à cause de lui, et vous pourrez alors
parvenir à le connaître.

Le plus petit objet désiré, aimé avec excès, souille l'âme et la sépare
du souverain bien.


RÉFLEXION.

  La religion sanctifie tout, et ne détruit rien, hors le péché; elle
  n'interdit pas les affections naturelles; au contraire, il y en a
  qu'elle commande expressément, et le précepte de l'amour mutuel est un
  de ceux que l'Évangile inculque avec le plus de soin. _Aimons-nous les
  uns les autres_[409], répète sans cesse l'apôtre saint Jean. _Celui
  qui n'aime point demeure dans la mort_[410]; _il ne connaît pas Dieu,
  car Dieu est amour_[411]. Et, dans la nuit de la Cène, ne voyons-nous
  pas reposer sur le coeur de Jésus _le disciple qu'il aimait_[412]?
  Mais nos affections, pour être pures, doivent avoir leur principe en
  Dieu, et leur règle dans sa volonté. Alors ce ne sont plus des
  sentiments de la terre, qui, en passant, agitent et troublent l'âme:
  c'est quelque chose de l'éternité, comme elle invariable et calme
  comme elle. Défiez-vous des attachements qui altèrent la paix du
  coeur. Nulle créature ne doit être aimée qu'avec une soumission
  parfaite aux ordres de la Providence. Toujours nous devons être prêts
  à supporter sans plainte ce qui afflige le plus la nature, l'absence,
  la séparation, la mort même, nous souvenant de ce que dit l'Apôtre:
  _Nous ne voulons pas, mes frères, que vous soyez dans l'ignorance
  touchant ceux qui dorment, afin que vous ne vous attristiez pas comme
  les autres hommes, qui n'ont point d'espérance. Car si nous croyons
  que Jésus est mort et ressuscité, ainsi Dieu amènera avec Jésus ceux
  qui se seront endormis en lui. Nous vous disons ceci d'après la parole
  du Seigneur: nous qui vivons, qui sommes réservés pour son avénement,
  nous ne préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil. Car, au
  commandement de l'Archange, à sa voix, au son de la trompette de Dieu,
  le Seigneur lui-même descendra du ciel, et les morts qui reposent dans
  le Christ se lèveront les premiers. Ensuite, nous qui vivons et qui
  serons demeurés jusqu'alors, nous serons enlevés avec eux dans les
  nuées, au devant du Christ, au milieu des airs; et ainsi nous serons à
  jamais avec le Seigneur. Consolez-vous les uns les autres dans ces
  paroles_[413].

  [409] Joann., IV, 7.

  [410] _Ibid._, III, 14.

  [411] _Ibid._, IV, 8.

  [412] _Ibid._, XIII. 23.

  [413] I. Thessal., IV, 12-17.



CHAPITRE XLIII.

Contre la vaine science du siècle.


1. J.-C. Mon fils, ne vous laissez pas émouvoir au charme et à la beauté
des discours des hommes: _car le royaume de Dieu ne consiste pas dans
les discours, mais dans les oeuvres_[414].

  [414] I. Cor., IV, 20.

Soyez attentif à mes paroles, qui enflamment le coeur, éclairent,
attendrissent l'âme, et la remplissent de consolation.

Ne lisez jamais pour paraître plus savant ou plus sage.

Étudiez-vous à mortifier vos vices; cela vous servira plus que la
connaissance des questions les plus difficiles.

2. Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours
revenir à l'unique principe de toutes choses.

C'est moi qui donne à l'homme la science, et qui éclaire l'intelligence
des petits enfants, plus que l'homme ne le pourrait par aucun
enseignement.

Celui à qui je parle est bientôt instruit, et fait de grands progrès
dans la vie de l'esprit.

Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de questions
curieuses, et qui s'inquiètent peu d'apprendre à me servir!

Viendra le jour où Jésus-Christ, le Maître des maîtres, le Seigneur des
anges, apparaîtra, pour demander compte à chacun de ce qu'il sait,
c'est-à-dire pour examiner les consciences.

Et alors, _la lampe à la main, il scrutera Jérusalem_[415]: _les secrets
des ténèbres seront dévoilés_[416], et toute langue se taira.

  [415] Soph., 1, 12.

  [416] Cor., IV, 5.

3. C'est moi qui, en un moment, élève l'âme humble, et la fais pénétrer
plus avant dans la vérité éternelle, que ne le pourrait celui qui aurait
étudié dix années dans les écoles.

J'enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d'opinions, sans faste,
sans arguments, sans disputes.

J'apprends à mépriser les biens de la terre, à dédaigner ce qui passe, à
rechercher et à goûter ce qui est éternel, à fuir les honneurs, à
souffrir les scandales, à mettre en moi toute son espérance, à ne
désirer rien hors de moi, et à m'aimer ardemment et par-dessus tout.

4. Quelques-uns, en m'aimant ainsi, ont appris des choses toutes
divines, dont ils parlaient d'une manière admirable.

Ils ont fait plus de progrès en quittant tout, que par une profonde
étude.

Mais je dis aux uns des choses plus générales; aux autres, de plus
particulières. J'apparais à quelques-uns doucement voilé sous des ombres
et des figures; je révèle à d'autres mes mystères au milieu d'une vive
splendeur.

Les livres parlent à tous le même langage; mais il ne produit pas sur
tous les mêmes impressions, parce que moi seul j'enseigne la vérité au
dedans, je scrute les coeurs, je pénètre les pensées, j'excite à agir,
et je distribue mes dons à chacun, selon qu'il me plaît.


RÉFLEXION.

  Plusieurs se fatiguent et se tourmentent pour acquérir la science, _et
  j'ai vu_, dit le Sage, _que cela aussi était vanité, travail et
  affliction d'esprit_[417]. À quoi vous servira de connaître les choses
  de ce monde, quand ce monde même aura passé? Au dernier jour, on ne
  vous demandera pas ce que vous avez su, mais ce que vous avez fait;
  _et il n'y a plus de science dans les enfers, vers lesquels vous vous
  hâtez_[418]. Cessez un vain labeur. Qui que vous soyez, vous n'avez
  que trop cultivé l'arbre dont les fruits donnent la mort. Laissez la
  science qui nourrit l'orgueil, _la science qui enfle_, pour vous
  occuper uniquement d'acquérir celle qui fait les humbles et les
  saints, _la charité qui édifie_[419]. Apprenez à vous humilier, à
  connaître votre néant et votre corruption. Alors Dieu viendra vers
  vous; il vous éclairera de sa lumière, il vous enseignera, dans le
  secret du coeur, cette science merveilleuse dont Jésus a dit: _Je vous
  bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de le terre, parce que vont avez
  caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux
  petits_[420].

  [417] Eccl., I, 17.

  [418] _Ibid._, IX, 10.

  [419] I. Cor., VIII, 1.

  [420] Luc., X, 21.



CHAPITRE XLIV.

Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses extérieures.


1. J.-C. Mon fils, il faut que vous vous teniez dans l'ignorance de
beaucoup de choses; _que vous soyez comme mort au monde, et que le monde
soit mort pour vous_[421].

  [421] Col., III, 3. Gal., VI, 14.

Il faut aussi fermer l'oreille à bien des discours, et penser plutôt à
vous conserver en paix.

Il vaut mieux détourner les yeux de ce qui déplaît, et laisser chacun
dans son sentiment, que de s'arrêter à contester.

Si vous prenez soin d'avoir Dieu pour vous, et que son jugement vous
soit toujours présent, vous supporterez sans peine d'être vaincu.

2. LE F. Hélas! Seigneur, où en sommes-nous venus? On pleure une perte
temporelle, on court, on se fatigue pour le moindre gain; et l'on oublie
les pertes de l'âme, ou l'on ne s'en souvient qu'à peine et bien tard.

On est attentif à ce qui ne sert peu ou point du tout, et l'on passe
avec négligence sur ce qui est souverainement nécessaire; parce que
l'homme se répand tout entier au dehors, et que, s'il ne rentre
promptement en lui-même, il demeure avec joie enseveli dans les choses
extérieures.


RÉFLEXION.

  Si vous saviez mourir demain, que vous importeraient les choses de la
  terre, ce qui se fait, ce qui se dit autour de vous? Eh bien! vous
  mourrez demain; car la vie est à peine d'un jour. Soyez donc dès ce
  moment tel que vous voudrez avoir été, quand l'éternité s'ouvrira
  devant vous. Ni la science, ni la richesse, ni rien de ce qui est du
  monde ne vous servira au jugement de Dieu: vous n'y porterez que vos
  oeuvres. _Il y avait un homme riche dont les terres avaient produit
  une moisson extraordinaire; et il pensait en lui-même, disant: Que
  ferai-je? car je n'ai point de lieu où recueillir tous ces fruits. Et
  il dit: Voici ce que je ferai: j'abattrai mes greniers, et j'en
  bâtirai de plus grands, et j'y amasserai toute ma récolte, et tous mes
  biens; et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as beaucoup de biens en
  réserve pour plusieurs années: repose-toi, mange, bois, fais bonne
  chère. Mais Dieu lui dit: Insensé, cette nuit même on te redemandera
  ton âme; et pour qui sera ce que tu as amassé? Ainsi en est-il de
  celui qui thésaurise pour lui-même, et qui n'est pas riche devant
  Dieu_[422].

  [422] Luc., XII, 16-21.



CHAPITRE XLV.

Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est difficile de garder
une sage mesure dans ses paroles.


1. LE F. _Secourez-moi, Seigneur, dans la tribulation: car le salut ne
vient pas de l'homme_[423].

  [423] Ps. LIX, 11.

Combien de fois ai-je en vain cherché la fidélité où je croyais la
trouver? combien de fois l'ai-je trouvée où je l'attendais le moins?

Vanité donc d'espérer dans les hommes; mais vous êtes, mon Dieu, le
salut des justes.

Soyez béni, Seigneur, en tout ce qui nous arrive.

2. Nous sommes faibles et changeants; un rien nous séduit et nous
ébranle.

Quel est l'homme si vigilant et si réservé qu'il ne tombe jamais dans
aucune surprise, ni dans aucune perplexité?

Mais celui, mon Dieu, qui se confie en nous, et qui vous cherche dans la
simplicité de son coeur, ne chancelle pas si aisément.

Et s'il éprouve quelque affliction, s'il est engagé en quelque embarras,
vous l'en tirez bientôt, ou vous le consolez: car vous n'abandonnez pas
pour toujours celui qui espère en vous.

Quoi de plus rare qu'un ami fidèle, qui ne s'éloigne point quand
l'infortune accable son ami?

Seigneur, vous êtes seul constamment fidèle; et nul ami n'est comparable
à vous.

3. Oh! que de sagesse dans ce que disait cette sainte âme: _Mon coeur
est affermi et fondé en Jésus-Christ_[424]!

  [424] Sainte Agathe.

S'il en était ainsi de moi, je serais moins troublé par la crainte des
hommes, et moins ému de leurs paroles malignes.

Qui peut prévoir, qui peut détourner tous les maux à venir? Si ceux
qu'on a prévus, souvent blessent encore, que sera-ce donc de ceux qui
nous frappent inopinément?

Pourquoi, malheureux que je suis, n'ai-je pas pris de plus sûres
précautions pour moi-même? Pourquoi aussi ai-je eu tant de crédulité
pour les autres?

Mais nous sommes des hommes, et rien autre chose que des hommes
fragiles, quoique plusieurs nous croient et nous appellent des anges.

À qui croirai-je, Seigneur! à qui, si ce n'est à vous? Vous êtes la
vérité qui ne trompe point, et qu'on ne peut tromper.

Au contraire, _tout homme est menteur_[425], faible, inconstant,
fragile, surtout dans ses paroles; de sorte qu'on doit à peine croire
d'abord ce qui paraît le plus vrai dans ce qu'il dit.

  [425] Ps. LXI, 9.

4. Que vous nous avez sagement avertis de nous défier des hommes; que
_l'homme a pour ennemis ceux de sa propre maison_[426]; et que si
quelqu'un dit: _Le Christ est ici, ou il est là_[427], il ne faut pas le
croire!

  [426] Mich., VII, 2.

  [427] Matth., XXIV, 23.

Une dure expérience m'a éclairé: heureux si elle sert à me rendre moins
insensé et plus vigilant!

Soyez discret, me dit quelqu'un, soyez discret; ce que je vous dis n'est
que pour vous. Et pendant que je me tais et que je crois la chose
secrète, il ne peut lui-même garder le silence qu'il m'a demandé; mais,
dans l'instant, il me trahit, se trahit lui-même et s'en va.

Éloignez de moi, Seigneur, ces confidences trompeuses; ne permettez pas
que je tombe entre les mains de ces hommes indiscrets, ou que je leur
ressemble.

Mettez dans ma bouche des paroles invariables et vraies; et que ma
langue soit étrangère à tout artifice.

Ce que je ne peux souffrir en autrui, je dois m'en préserver avec soin.

5. Oh! qu'il est bon, qu'il est nécessaire pour la paix, de se taire sur
les autres, de ne pas tout croire indifféremment, ni tout redire sans
réflexion, de se découvrir à peu de personnes, de vous chercher toujours
pour témoin de son coeur, de ne pas se laisser emporter à tout vent de
paroles; mais de désirer que tout en nous et hors de nous s'accomplisse
selon qu'il plaît à votre volonté!

Que c'est encore un sûr moyen pour conserver la grâce céleste, de fuir
ce qui a de l'éclat aux yeux des hommes, de ne point rechercher ce qui
semble attirer leur admiration; mais de travailler ardemment à acquérir
ce qui produit la ferveur et corrige la vie!

À combien d'hommes a été funeste une vertu connue et louée trop tôt!

Que de fruits, au contraire, d'autres ont tirés d'une grâce conservée en
silence durant cette vie fragile, qui n'est qu'une tentation et une
guerre continuelle!


RÉFLEXION.

  Ne vous appuyez pas sur les hommes, car ils vous manqueront tôt ou
  tard. L'homme est faible, indiscret, inconstant, léger, enclin à tout
  rapporter à soi. Le moindre caprice l'éloigne, le moindre intérêt
  suffit pour le transformer en ennemi. Alors il se montre tel qu'il
  est. Il vous aimait, mais pour lui-même, pour tirer parti de vous au
  besoin. Fuyez, fuyez ces faux amis du monde. Celui-ci vous trahit, cet
  autre vous délaisse. Arrive-t-il des circonstances qui vous forcent de
  recourir à eux, _tous commencent à s'excuser. Le premier dit: J'ai
  acheté une terre; il faut nécessairement que je l'aille voir: je vous
  supplie de m'excuser. Un autre dit: J'ai acheté cinq paires de boeufs,
  et je vais les éprouver: je vous supplie de m'excuser. Un autre dit:
  J'ai épousé une femme, et c'est pourquoi je ne puis aller_[428]. Voilà
  les amitiés humaines. Vous seul, mon Dieu, vous seul n'abandonnez
  point ceux qui vous aiment, ceux qui espèrent en vous: toujours vous
  êtes près d'eux pour les soutenir et les consoler. Jamais vous ne vous
  lassez d'entendre leurs gémissements, d'écouter leurs plaintes, de
  recueillir leurs larmes. Rien n'est au-dessous de votre tendresse: cet
  homme abject aux yeux des hommes, ce pauvre rebuté de toutes parts,
  _vous l'assistez, mon Dieu, sur le lit de sa douleur, et votre main
  retourne son lit pour y reposer ses infirmités_[429]: puis, quand sa
  tâche est accomplie, à la fin du jour, vous le recevez dans
  l'éternelle paix.

  [428] Luc., XIV, 18, 20.

  [429] Ps. XL, 4.



CHAPITRE XLVI.

Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on est assailli de
paroles injurieuses.


1. J.-C. Mon fils, demeurez ferme, et espérez en moi. Qu'est-ce, après
tout, que des paroles? un vain bruit. Elles frappent l'air, mais ne
brisent point la pierre.

Si vous êtes coupable, songez que votre désir doit être de vous
corriger. Si votre conscience ne vous reproche rien, pensez que vous
devez souffrir avec joie cette légère peine pour Dieu.

C'est bien ce qu'il y a de moindre, que, de temps en temps, vous
supportiez quelques paroles, vous qui ne pouvez encore soutenir de plus
rudes épreuves.

Et pourquoi de si petites choses vont-elles jusqu'à votre coeur, si ce
n'est que vous êtes encore charnel, et trop occupé des jugements des
hommes?

Vous craignez le mépris, et à cause de cela vous ne voulez pas être
repris de vos fautes, et vous cherchez des excuses pour les couvrir.

2. Scrutez mieux votre coeur, et vous reconnaîtrez que le monde vit
encore en vous, et le vain désir de plaire aux hommes.

Car votre répugnance à être abaissé, confondu par vos faiblesses, prouve
que vous n'avez pas une humilité sincère, que vous n'êtes pas
_véritablement mort au monde, et que le monde n'est pas crucifié pour
vous_[430].

  [430] Galat., VI, 14.

Écoutez ma parole, et vous vous inquiéterez peu de toutes les paroles
des hommes.

Quand on dirait contre vous tout ce que peut inventer la plus noire
malice, en quoi cela vous nuirait-il, si vous le laissez passer comme la
paille que le vent emporte? En perdriez-vous un seul cheveu?

3. Celui dont le coeur n'est pas renfermé en lui-même, et qui n'a pas
Dieu toujours présent, s'émeut aisément d'une parole de blâme.

Mais celui qui se confie en moi et qui ne s'appuie pas sur son propre
jugement, ne craindra rien des hommes.

Car c'est moi qui connais et qui juge ce qui est secret; je sais la
vérité de toute chose, qui a fait l'injure et qui la souffre.

Cette parole, elle est venue de moi; cet événement, je l'ai permis,
_afin que ce qu'il y a de caché dans beaucoup de coeurs fût
révélé_[431].

  [431] Luc., II, 35.

Je jugerai l'innocent et le coupable; mais, par un secret jugement, j'ai
voulu auparavant éprouver l'un et l'autre.

4. Le témoignage des hommes trompe souvent; mais mon jugement est vrai:
il subsistera et ne sera point ébranlé.

Le plus souvent il est caché, et peu de personnes le découvrent en
chaque chose: cependant il n'erre jamais, et ne peut errer, quoiqu'il ne
paraisse pas toujours juste aux yeux des insensés.

C'est donc à moi qu'il faut remettre le jugement de tout, sans jamais
s'en rapporter à son propre sens.

_Le juste ne sera point troublé, quoi qu'il lui arrive par l'ordre de
Dieu_[432]. Il lui importera peu qu'on l'accuse injustement.

  [432] Prov., X, 21.

Et si d'autres le défendent et réussissent à le justifier, il n'en
concevra pas non plus une vaine joie.

Car il se souvient que c'est moi _qui sonde les coeurs et les
reins_[433]; et que je ne juge point sur les dehors et les apparences
humaines.

  [433] Ps. VII, 10.

Ce qui paraît louable au jugement des hommes, souvent est criminel à mes
yeux.

5. LE F. Seigneur mon Dieu, juge infiniment juste, fort et patient, qui
connaissez la fragilité de l'homme et son penchant au mal, soyez ma
force et toute ma confiance: car ma conscience ne me suffit pas.

Vous connaissez ce que je ne connais point; ainsi j'ai dû m'abaisser
sous tous les reproches et les supporter avec douceur.

Pardonnez-moi dans votre bonté, toutes les fois que je n'ai pas agi de
la sorte, et donnez-moi plus abondamment la grâce qui apprend à
souffrir.

Car je dois compter bien plus sur votre grande miséricorde pour obtenir
le pardon, que sur ma vertu apparente pour justifier ce que ma
conscience recèle.

_Quoique je ne me reproche rien, je ne suis cependant pas justifié pour
cela_[434]; parce que, sans votre miséricorde, _nul homme vivant ne sera
juste devant vous_[435].

  [434] Cor., IV, 4.

  [435] Ps. CXLII, 2.


RÉFLEXION.

  _Vous serez heureux quand on vous maudira, et qu'on vous persécutera,
  et qu'on dira faussement toute sorte de mal contre vous:
  réjouissez-vous alors, et soyez ravis de joie, parce que votre
  récompense est grande dans les cieux_[436]. Combien cependant, malgré
  cette parole, ne nous troublons-nous pas des discours des hommes et de
  leurs jugements? Nous ne pouvons supporter qu'on nous abaisse; nous
  voulons à tout prix être loués, estimés. Séduits par un vain fantôme
  de réputation, nous oublions Dieu et ses enseignements, et les biens
  qu'il promet aux humbles. Étrange effet de l'orgueil toujours vivant
  au fond de notre misérable coeur! Que vous importe l'outrage,
  l'injure, la calomnie? D'où vient qu'elle excite en vous une peine si
  amère, un si vif ressentiment? Craignez-vous donc d'avoir trop de
  moyens d'expiation, trop d'espérances de miséricorde? Mais on vous
  accuse à tort. Aimeriez-vous mieux que ce fût avec justice? Si vous
  n'avez pas commis la faute qu'on vous reproche, que d'autres vous avez
  commises qu'on ne vous reproche point! Descendez dans votre
  conscience, vous y entendrez une voix plus sévère que celles qui
  s'élèvent contre vous. Celles-ci se tairont, mais l'autre parlera
  devant le Juge en présence duquel tout à l'heure vous comparaîtrez,
  loin des bruits de la terre, dans le silence de l'éternité. Pensez à
  ce moment formidable, et vous vous inquiéterez peu de ce que les
  hommes disent de vous.

  [436] Matth., V, 11, 12.



CHAPITRE XLVII.

Qu'il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu'il y a
de plus pénible.


1. J.-C. Mon fils, que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne
brisent pas votre courage, et que les afflictions ne vous abattent pas
entièrement; mais qu'en tout ce qui arrive, ma promesse vous console et
vous fortifie.

Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toutes bornes et
de toute mesure.

Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours chargé de
douleurs.

Attendez un peu, et vous verrez promptement la fin de vos maux.

Une heure viendra où le travail et le trouble cesseront.

Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure guère.

2. Faites ce que vous avez à faire; travaillez fidèlement à ma vigne, et
je serai moi-même votre récompense.

Écrivez, lisez, chantez mes louanges, gémissez, gardez le silence,
priez, souffrez courageusement l'adversité: la vie éternelle est digne
de tous ces combats, et de plus grands encore.

_Il y a un jour connu du Seigneur_, où la paix viendra; et _il n'y aura
plus de jour ni de nuit_[437] comme sur cette terre, mais une lumière
perpétuelle, une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos
assuré.

  [437] Zachar., XIV, 7.

Vous ne direz plus alors: _Qui me délivrera de ce corps de mort[438]?_
Vous ne vous écrierez plus: _Malheur à moi, parce que mon exil a été
prolongé[439]!_ car _la mort sera détruite_[440], et le salut sera
éternel; plus d'angoisses, une joie ravissante, une société de gloire et
de bonheur.

  [438] Rom., VII, 24.

  [439] Ps. CXIX, 5.

  [440] Is., XXV, 8.

3. Oh! si vous aviez vu, dans le ciel, les couronnes immortelles des
Saints, de quel glorieux éclat resplendissent ces hommes que le monde
méprisait et regardait comme indignes de vivre: aussitôt, certes, vous
vous prosterneriez jusque dans la poussière, et vous aimeriez mieux être
au-dessous de tous qu'au-dessus d'un seul!

Vous ne désireriez point les jours heureux de cette vie; mais plutôt
vous vous réjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez comme le
plus grand gain d'être compté pour rien parmi les hommes.

Oh! si vous goûtiez ces vérités, si elles pénétraient jusqu'au fond de
votre coeur, comment oseriez-vous vous plaindre, même une seule fois?

Est-il rien de pénible qu'on ne doive supporter pour la vie éternelle?

Ce n'est pas peu que de gagner ou de perdre le royaume de Dieu.

Levez donc les yeux au ciel. Me voilà, et avec moi tous mes Saints: ils
ont soutenu dans ce monde un grand combat: et maintenant ils se
réjouissent, maintenant ils sont consolés et à l'abri de toute crainte,
maintenant ils se reposent, et ils demeureront à jamais avec moi dans le
royaume de mon Père.


RÉFLEXION.

  Quand la vie nous paraît pesante, quand nous sommes près de succomber
  à la tristesse de l'exil, levons les yeux et contemplons l'aurore de
  notre délivrance; car _cette enveloppe mortelle s'en va se détruisant,
  mais l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour_[441]. Attendons,
  souffrons en paix; l'heure du repos approche. _Les légères
  tribulations de cette vie d'un moment, nous élevant sans mesure,
  produisent en nous un poids éternel de gloire_[442]. Qu'importe un peu
  de fatigue, un peu de travail sur la terre? Nous passons, et _n'avons
  point ici de cité permanente_[443]. Jésus _est allé devant pour nous
  préparer une demeure en la maison de son Père; et puis il viendra, et
  il nous prendra avec lui, afin que là où il est, nous y soyons
  aussi_[444]. _Ô Jésus, ô mon Sauveur! mon âme languit après vous, elle
  vous désire comme le cerf altéré désire l'eau des fontaines_[445].
  Venez, ne tardez pas: loin de vous, _nous sommes assis dans l'ombre de
  la mort_[446]. Hâtez-vous, Seigneur; faites luire sur nous la lumière
  de votre face, et qu'elle nous guide à la céleste Jérusalem, au pied
  du trône de l'Agneau. Là, dans le ravissement de l'amour, dans
  l'immortelle extase de la joie, les choeurs des Bienheureux mêlés aux
  choeurs des Anges, célèbrent le Dieu trois fois saint. Et moi,
  Seigneur, _sur le bord des fleuves de Babylone, j'ai pleuré en me
  ressouvenant de Sion_[447]. Console-toi, mon âme, prête l'oreille;
  n'entends-tu pas dans le lointain comme le premier murmure qui annonce
  l'arrivée de l'Époux? _Encore un moment et tu le verras_[448]: encore
  un moment, et rien jamais ne pourra te séparer de lui!

  [441] II. Cor., IV, 16.

  [442] _Ibid._, 17.

  [443] Hebr., XIII, 14.

  [444] Joann., XIV, 2, 3.

  [445] Ps. XLI, 2.

  [446] Luc., I, 79.

  [447] Ps. CXXXVI, 1.

  [448] Joann., XVI, 19.



CHAPITRE XLVIII.

De l'éternité bienheureuse, et des misères de cette vie.


1. LE F. Ô bienheureuse demeure de la cité céleste! jour éclatant de
l'éternité, que la nuit n'obscurcit jamais, et que la vérité souveraine
éclaire perpétuellement de ses rayons; jour immuable de joie et de
repos, que nulle vicissitude ne trouble!

Oh! que ce jour n'a-t-il lui déjà sur les ruines du temps, et de tout ce
qui passe avec le temps!

Il luit pour les Saints dans son éternelle splendeur: mais nous,
voyageurs sur la terre, nous ne le voyons que de loin, comme à travers
un voile.

2. Les citoyens du ciel en connaissent les délices: mais les fils d'Ève,
encore exilés, gémissent sur l'amertume et l'ennui de la vie présente.

_Les jours d'ici-bas sont courts et mauvais_[449], pleins de douleurs et
d'angoisses.

  [449] Genes., XLVII, 9.

L'homme y est souillé de beaucoup de péchés, engagé dans beaucoup de
passions, agité par mille craintes, embarrassé de mille soins, emporté
çà et là par la curiosité, séduit par une foule de chimères, environné
d'erreurs, brisé de travaux, accablé de tentations, énervé de délices,
tourmenté par la pauvreté.

3. Oh! quand viendra la fin de ces maux? quand serai-je délivré de la
misérable servitude des vices? quand me souviendrai-je, Seigneur, de
vous seul? quand goûterai-je en vous une pleine joie?

Quand, dégagé de toute entrave, jouirai-je d'une vraie liberté,
désormais exempt de toute peine et du corps et de l'esprit?

Quand posséderai-je une paix solide, assurée, inaltérable, paix au
dedans et au dehors, paix affermie de toutes parts?

Ô bon Jésus! quand me sera-t-il donné de vous voir, de contempler la
gloire de votre règne? quand me serez-vous tout en toute chose?

Quand serai-je avec vous dans _le royaume que vous avez préparé de toute
éternité à vos élus_[450]?

  [450] Matth., XXV, 34.

J'ai été délaissé, pauvre, exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre
continuelle et de grandes infortunes.

4. Consolez mon exil, adoucissez l'angoisse de mon coeur: car il soupire
après vous de toute l'ardeur de ses désirs.

Tout ce que le monde m'offre ici-bas pour me consoler, me pèse.

Je voudrais m'unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à cette
ineffable union.

Je voudrais m'attacher aux choses du ciel, et mes passions immortifiées
me replongent dans celles de la terre.

Mon âme aspire à s'élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse
au-dessous, malgré mes efforts.

Ainsi, homme misérable, j'ai sans cesse la guerre au dedans de moi, et
_je me suis à charge à moi-même_[451], l'esprit voulant s'élever
toujours, et la chair toujours descendre.

  [451] Job, VII, 10.

5. Oh! combien je souffre en moi lorsque, méditant les choses du ciel,
celles de la terre viennent en foule se présenter à ma pensée durant la
prière! Mon Dieu, _ne vous éloignez pas de moi, et n'abandonnez point
votre serviteur dans votre colère_[452].

  [452] Ps. LXX, 13; XXVI, 14.

Faites briller votre foudre, et dissipez ces visions de la chair: lancez
vos flèches[453], et mettez en fuite ces fantômes de l'ennemi.

  [453] Ps. CXLIII, 6.

Rappelez à vous tous mes sens; faites que j'oublie toutes les choses du
monde, et que je rejette promptement, avec mépris, ces criminelles
images.

Éternelle vérité, prêtez-moi votre secours, afin que nulle chose vaine
ne me touche.

Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n'est pas pur
s'évanouisse devant vous.

Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que, dans
la prière, je m'occupe d'autre chose que de vous.

Car je confesse sincèrement que la distraction m'est habituelle.

Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où est
mon corps, mais plutôt où mon esprit m'emporte.

Je suis là où est ma pensée, et ma pensée est d'ordinaire où est ce que
j'aime.

Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d'abord se
présente à elle.

6. Et c'est pour cela, ô Vérité, que vous avez dit expressément: _Où est
votre trésor, là est aussi votre coeur_[454].

  [454] Matth., VI, 21.

Si j'aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.

Si j'aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde, et je
m'attriste de ses adversités.

Si j'aime la chair, je me représente souvent ce qui est de la chair.

Si j'aime l'esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.

Car il m'est doux de parler et d'entendre parler de tout ce que j'aime,
et j'en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite.

Mais heureux l'homme, ô mon Dieu, qui, à cause de vous, bannit de son
coeur toutes les créatures; qui fait violence à la nature, et crucifie,
par la ferveur de l'esprit, les convoitises de la chair, afin de vous
offrir, du fond d'une conscience où règne la paix, une prière pure; et
que, dégagé au dedans et au dehors de tout ce qui est terrestre, il
puisse se mêler aux choeurs des Anges!


RÉFLEXION.

  Les maladies, les peines, les souffrances, les tentations,
  l'invincible désir d'une félicité que rien ne nous offre ici-bas, tout
  nous rappelle sans cesse à cette grande éternité où la foi nous
  promet, dans la possession de Dieu même, le repos, la paix, le bien
  parfait, infini, auquel nous aspirons de toutes les puissances de
  notre âme. Et voilà pourquoi les saints gémissent si amèrement sous le
  poids des liens qui les retiennent encore sur la terre; voilà pourquoi
  l'Apôtre s'écriait: _Je désire que mon corps se dissolve, afin d'être
  avec Jésus-Christ_[455]. Alors plus de crainte, plus de larmes, plus
  de combat, mais un éternel triomphe et une joie éternelle. Si un
  faible reflet[456] de la vérité souveraine ravit déjà notre
  intelligence, que sera-ce quand nous la contemplerons dans son plein
  éclat! et si, dès à présent, il est si doux d'aimer, que sera-ce quand
  nous nous abreuverons à la source même de l'amour! Oh! oui, Seigneur,
  je désire la dissolution de mon corps, afin d'être avec vous! Cette
  espérance seule me console; elle est toute ma vie. Qu'est-ce pour moi
  que le monde, et que peut-il me donner? _J'ai séjourné parmi les
  habitants de Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d'eux_[457].
  Votre royaume, mon Dieu, votre royaume, je n'ai point d'autre patrie.
  Daignez y rappeler ce pauvre exilé, _et il célébrera éternellement vos
  miséricordes_[458].

  [455] Philipp., I, 23.

  [456] I. Cor., XIII, 12.

  [457] Ps. CXIX, 5.

  [458] Ps. LXXXVIII, 2.



CHAPITRE XLIX.

Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui
combattent courageusement.


1. J.-C. Mon fils, lorsque le désir de l'éternelle béatitude vous est
donné d'en haut, et que vous aspirez à sortir de la prison du corps pour
contempler ma lumière sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre
coeur, et recevez avec amour cette sainte inspiration.

Rendez grâce de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous prodigue
ainsi ses faveurs, qui vous visite avec tendresse, vous excite, vous
presse et vous soulève puissamment, de peur que votre poids ne vous
incline vers la terre.

Car rien de cela n'est le fruit de vos pensées ou de vos efforts, mais
une grâce de Dieu qui a daigné jeter sur vous un regard, afin que,
croissant dans la vertu et dans l'humilité, vous vous prépariez à de
nouveaux combats, et que tout votre coeur s'attache à moi avec la
volonté ferme de me servir.

2. Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte point
sans fumée.

Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses célestes, ne
sont point néanmoins entièrement dégagés des affections et des
tentations de la chair.

Et c'est pourquoi ils n'ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans ce
qu'ils demandent avec tant d'instance.

Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si pur.

Car rien n'est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d'intérêt propre.

3. Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui vous offre quelque
avantage, mais ce qui m'honore et me plaît: car, si vous jugez selon la
justice, vous devez, docile à mes ordres, les préférer à vos désirs et à
tout ce qu'on peut désirer.

Je connais votre désir; j'ai entendu vos gémissements.

Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de Dieu;
déjà la demeure éternelle, la céleste patrie où la joie ne tarit jamais,
ravit votre pensée. Mais l'heure n'est pas encore venue, vous êtes
encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de travail et
d'épreuves.

Vous désirez être rassasié du souverain bien; mais cela ne se peut
maintenant.

C'est moi qui suis le bien suprême: attendez-moi, dit le Seigneur,
_jusqu'à ce que vienne le royaume de Dieu_[459].

  [459] Luc., XXII, 18.

4. Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre, et exercé de bien
des manières.

De temps en temps, vous recevrez des consolations, mais jamais assez
abondantes pour rassasier vos désirs.

_Ranimez donc votre force et votre courage_[460], pour accomplir et pour
souffrir ce qui répugne à la nature.

  [460] Josué, I, 6.

_Il faut que vous vous revêtiez de l'homme nouveau_[461], que vous vous
changiez en un autre homme.

  [461] Eph., IV, 24. I. Reg., X. 6, 9.

Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que vous
renonciez à ce que vous voulez.

Ce que les autres souhaitent, réussira: mille obstacles s'opposeront à
ce que vous souhaitez.

On écoutera ce que disent les autres: ce que vous direz sera compté pour
rien.

Ils demanderont, et ils obtiendront: vous demanderez, et on vous
refusera.

5. On parlera d'eux, on les exaltera; et personne ne parlera de vous.

On leur confiera tel ou tel emploi; et l'on ne vous jugera propre à
rien.

Quelquefois la nature s'en affligera; et ce sera beaucoup si vous le
supportez en silence.

C'est dans ces épreuves et une infinité d'autres semblables, que,
d'ordinaire, on reconnaît combien un vrai serviteur de Dieu sait se
renoncer et se briser à tout.

Il n'est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de mourir à
vous-même, que de voir et de souffrir ce qui répugne à votre volonté;
surtout lorsqu'on vous commande des choses inutiles ou déraisonnables.

Et, parce qu'assujetti à un supérieur vous n'osez résister à son
autorité, il vous semble dur d'être en tout conduit par un autre, et de
n'agir jamais selon votre propre sens.

6. Mais pensez, mon fils, au fruit de ces travaux, à leur prompte fin, à
leur _récompense trop grande_[462]; et loin de les porter avec douleur,
vous y trouverez une puissante consolation.

  [462] Genes., XV, 1.

Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines convoitises, vous
ferez éternellement votre volonté dans le ciel.

Là, tous vos voeux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits.

Là, tous les biens s'offriront à vous, sans que vous ayez à craindre de
les perdre.

Là, votre volonté ne cessant jamais d'être unie à la mienne, vous ne
souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre.

Là, personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous,
personne ne vous suscitera de contrariétés ni d'obstacles; mais tout ce
qui peut être désiré étant présent à la fois, votre âme, rassasiée
pleinement, n'embrassera qu'à peine cette immense félicité.

Là, je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour les
larmes, pour la dernière place un trône dans mon royaume éternel.

Là, éclateront les fruits de l'obéissance; la pénitence se réjouira de
ses travaux, et l'humble dépendance sera glorieusement couronnée.

7. Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de tous, et ne
regardez point qui a dit ou ordonné cela.

Mais si quelqu'un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que ce
soit, ou votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin d'en
être blessé, ayez soin de l'accomplir avec une affection sincère.

Que l'un recherche ceci, un autre cela; que celui-là se glorifie d'une
chose, celui-ci d'une autre, et qu'il en reçoive mille louanges; pour
vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même, dans ma
volonté et ma gloire.

Vous ne devez rien désirer, sinon que, _soit par la vie, soit par la
mort, Dieu soit toujours glorifié en vous_[463].

  [463] Philipp., I, 20.


RÉFLEXION.

  On ne saurait trop le redire, le premier et le dernier précepte, celui
  qui les comprend tous, est l'entier renoncement de soi-même et la
  conformité parfaite de notre volonté à celle de Dieu. Ainsi, bien
  qu'il nous soit permis et même commandé d'aspirer à la béatitude
  céleste, et de gémir sur _la longueur de notre exil_[464], néanmoins
  nous devons le supporter avec une grande patience, et nous complaire
  dans les épreuves que la Providence nous envoie, parce qu'elles sont
  tout ensemble utiles à notre salut, et l'un des moyens que Dieu a
  choisis pour satisfaire sa justice, et pour manifester en nous sa
  miséricorde et sa gloire. Pécheurs, nous devons participer aux
  souffrances de celui qui nous a rachetés; disciples de Jésus, nous
  devons marcher à la suite de notre maître et de notre modèle en
  portant la Croix, et, comme lui, épuiser le calice d'amertume. Nul
  n'est couronné, s'il n'a combattu[465]. _Heureux donc l'homme qui
  endure la tentation, parce qu'après avoir été éprouvé, il recevra la
  couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment_[466].
  Attendons le moment qu'il a marqué, et poursuivons en paix notre
  pèlerinage. Tout ce qui finit est court, et rien n'est pénible à celui
  qui espère. Que cette pensée ranime notre langueur, quand nous nous
  sentons abattus. «Au milieu de ce grand naufrage du monde, dit saint
  Chrysostome, une main propice nous jette d'en haut le câble de
  l'espérance, qui peu à peu retire des flots des misères humaines et
  soulève jusqu'au Ciel ceux qui s'y attachent fortement[467].»

  [464] Ps. CXIX, 5.

  [465] I. Cor., IX, 25.

  [466] Jacob., I, 12.

  [467] Ad Theod. Laps. oper., t. I, p. 3.



CHAPITRE L.

Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les mains de
Dieu.


1. LE F. Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni maintenant et dans
toute l'éternité; parce qu'il a été fait comme vous l'avez voulu, et ce
que vous faites est bon.

Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre, mais
en vous seul, parce que vous seul êtes la véritable joie; vous êtes,
Seigneur, mon espérance, ma couronne, ma joie, ma gloire.

_Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reçu de vous_[468], et sans
l'avoir mérité?

  [468] I. Cor., IV, 7.

Tout est à vous; vous avez tout fait, tout donné.

_Je suis pauvre dans les travaux, dès mon enfance_[469]. Quelquefois mon
âme est triste jusqu'aux larmes; et quelquefois elle se trouble en
elle-même, à cause des passions qui la pressent.

  [469] Ps. LXXXVII, 16.

2. Je désire la joie de la paix, j'aspire à la paix de vos enfants, que
vous nourrissez dans votre lumière et vos consolations.

Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte,
l'âme de votre serviteur sera comme remplie d'une douce mélodie; et ravi
d'amour, il chantera vos louanges.

Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra
_courir dans la voie de vos commandements_[470]; alors il ne lui reste
qu'à tomber à genoux et se frapper la poitrine, parce qu'il n'en est
plus pour lui comme auparavant, lorsque _votre lumière resplendissait
sur sa tête_[471], et qu'_à l'ombre de vos ailes, il trouvait un abri
contre les tentations_[472].

  [470] Ps. CXVIII, 32.

  [471] Job, XXIX, 3.

  [472] Ps. XVI, 10.

3. Père juste et toujours digne de louange, l'heure est venue où votre
serviteur doit être éprouvé.

Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant
quelque chose pour vous.

Père à jamais adorable, l'heure que vous avez prévue de toute éternité
est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps
au dehors, sans cesser de vivre toujours intérieurement en vous.

Il faut que, pour un peu de temps, il soit abaissé, humilié, anéanti
devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de
se relever avec vous à l'aurore d'un jour nouveau, et d'être environné
de splendeur dans le ciel.

Père saint, vous l'avez ainsi ordonné, ainsi voulu; et ce que vous avez
commandé s'est accompli.

4. Car c'est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez, de souffrir
en ce monde pour votre amour, et d'être affligé autant de fois et par
qui que ce soit que vous le permettiez.

Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein, et sans l'ordre
de votre Providence.

_Ce m'est un bien, Seigneur, que vous m'ayez humilié, afin que je
m'instruise de votre justice_[473], et que je bannisse de mon coeur tout
orgueil et toute présomption.

  [473] Ps. CXVIII, 71.

Il m'est utile _d'avoir été couvert de confusion_[474], afin que je
cherche à me consoler plutôt en vous que dans les hommes.

  [474] Ps. LXVIII, 11.

Par là, j'ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables, selon
lesquels vous affligez et le juste et l'impie, mais toujours avec équité
et avec justice.

5. Je vous rends grâces de ce que vous ne m'avez point épargné les maux,
et de ce qu'au contraire vous m'avez sévèrement frappé, me chargeant de
douleurs, et m'accablant d'angoisses au dedans et au dehors.

De tout ce qui est sous le ciel, il n'est rien qui me console; je
n'espère qu'en vous, ô mon Dieu, céleste médecin des âmes, _qui blessez
et qui guérissez, qui conduisez jusqu'aux enfers, et qui en
ramenez_[475].

  [475] I. Reg., II, 6; Tob., XIII, 2.

_Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même
m'instruira_[476].

  [476] Ps. XVII, 36.

6. Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos mains, je m'incline
sous la verge qui me corrige.

Frappez, frappez encore, afin que je réforme, selon votre gré, tout ce
qu'il y a d'imparfait en moi.

Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble et
pieux, toujours prêt à vous obéir au moindre signe.

Je m'abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il
vaut mieux être châtié en ce monde qu'en l'autre.

Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans la
conscience de l'homme.

Vous connaissez les choses futures avant qu'elles arrivent, et il n'est
pas besoin que personne vous instruise ou vous avertisse de ce qui se
passe sur la terre.

Vous savez ce qui est utile à mon avancement, et combien la tribulation
sert à consumer la rouille des vices.

Disposez de moi selon votre bon plaisir, et ne me délaissez point à
cause de ma vie toute de péché, que personne ne connaît mieux que vous.

7. Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j'aime ce
que je dois aimer, que je loue ce qui vous est agréable, que j'estime ce
qui est précieux devant vous, et que je méprise ce qui est vil à vos
regards.

Ne permettez pas que _je juge d'après ce que l'oeil aperçoit au dehors,
ni que je forme mes sentiments sur les discours insensés des
hommes_[477]; mais faites que je porte un jugement vrai des choses
sensibles et des spirituelles, et surtout que je cherche à connaître
votre volonté.

  [477] Is., XI, 3.

8. Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le témoignage
des sens. Les amateurs du siècle se trompent aussi en n'aimant que les
choses visibles.

Un homme en vaut-il mieux parce qu'un autre homme l'estime grand?

Quand un homme en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un
menteur, un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un
aveugle, un malade qui trompe un malade; et les vaines louanges sont une
véritable confusion pour qui les reçoit.

Car, _ce qu'un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu'il est
réellement, et rien de plus_, dit l'humble saint François.


RÉFLEXION.

  Dieu permet que notre âme soit quelquefois comme abandonnée. Nulle
  consolation, nulle lumière; mais de toutes parts des épreuves, des
  tentations, des angoisses: elle se croit près d'y succomber, parce
  qu'elle n'aperçoit plus le bras qui la soutient. Que faire alors? dire
  comme Jésus: _Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé[478]?_
  Et cependant demeurer en paix dans la souffrance et dans les ténèbres,
  _jusqu'à ce que les ombres déclinent, et que nous découvrions l'aurore
  d'un nouveau jour_[479]. Cet état est le plus grand exercice de la
  foi; c'est pour l'âme une image de la mort: froide, sans mouvement,
  insensible en apparence, elle est comme enfermée dans le tombeau, et
  ne tient plus, ce semble, à Dieu, que par une volonté languissante,
  dont elle n'est pas même assurée. Oh! que de grâces sont le fruit de
  cette agonie supportée avec une humble patience! Oh! que de péchés
  rachètent cette passion! C'est alors que s'achève en nous le mystère
  du salut, et que nous devenons véritablement conformes à Jésus, pourvu
  qu'avec une foi sincère, inébranlable, nous ne cessions de répéter
  cette parole de résignation: _Oui, mon Père_, j'accepte ce calice: je
  veux l'épuiser jusqu'à la lie; _oui, mon Père, parce qu'il vous a plu
  ainsi_[480].

  [478] Matth., XXVI, 46.

  [479] Cant., II, 17.

  [480] Matth., XI, 26.



CHAPITRE LI.

Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extérieures, quand l'âme est fatiguée des
exercices spirituels.


1. J.-C. Mon fils, vous ne sauriez sentir toujours une égale ardeur pour
la vertu, ni vous maintenir sans relâche dans un haut degré de
contemplation; mais il est nécessaire, à cause du vice de votre origine,
que vous descendiez quelquefois à des choses plus basses, et que vous
portiez, malgré vous, et avec ennui, le poids de cette vie corruptible.

Tant que vous traînerez ce corps mortel, vous éprouverez un grand dégoût
et l'angoisse du coeur.

Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gémir souvent
du poids de la chair, et de ne pouvoir continuellement vous appliquer
aux exercices spirituels et à la contemplation divine.

2. Cherchez alors un refuge dans d'humbles occupations extérieures, et
dans les bonnes oeuvres une distraction qui vous ranime: attendez avec
une ferme confiance mon retour et la grâce d'en haut: souffrez
patiemment votre exil et la sécheresse du coeur, jusqu'à ce que je vous
visite de nouveau, et que je vous délivre de toutes vos peines.

Car je reviendrai, et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du
repos intérieur.

J'ouvrirai devant vous le champ des Écritures, afin que votre coeur,
dilaté d'amour, vous presse de _courir dans la voie de mes
commandements_[481].

  [481] Ps. CXVIII, 32.

Et vous direz: _Les souffrances du temps n'ont point de proportion avec
la gloire future qui sera manifestée en nous_[482].

  [482] Rom., VIII, 18.


RÉFLEXION.

  Contempler Dieu et l'aimer, le contempler et l'aimer encore, voilà le
  Ciel. L'âme, ici-bas, en reçoit quelquefois un avant-goût. Alors,
  élevée au-dessus d'elle-même, elle se sent pleine d'ardeur, et enivrée
  de joie, elle dit: _Il nous est bon d'être ici_[483]. Mais bientôt
  arrive le temps de l'épreuve: il faut descendre du Thabor, et marcher
  dans le chemin de la Croix. Heureuse l'âme qui, dans le dénûment,
  l'aridité, les souffrances, demeure en paix, sans se laisser abattre
  et sans murmurer; qui, fidèle à Jésus mourant, le suit avec courage
  sur le Calvaire; et après avoir partagé le banquet de l'époux, prête à
  partager son sacrifice, s'écrie comme un des Apôtres: _Et nous aussi,
  allons et mourons avec lui[484]!_

  [483] Matth., XVII, 4.

  [484] Joann., XI, 16.



CHAPITRE LII.

Que l'homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais
plutôt de châtiment.


1. LE F. Seigneur, je ne mérite point que vous me consoliez et que vous
me visitiez: ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me
laissez pauvre et désolé.

Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer,
je ne serais pas encore digne de vos consolations.

Rien ne m'est dû que la verge et le châtiment: car je vous ai souvent et
grièvement offensé, et mes péchés sont sans nombre.

Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre
consolation.

Mais vous, ô Dieu tendre et clément, qui ne voulez pas que vos ouvrages
périssent, _pour faire éclater les richesses de votre bonté en des vases
de miséricorde_[485], vous daignez consoler votre serviteur au delà de
ce qu'il mérite, et d'une manière toute divine.

  [485] Rom., IX, 23.

Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes.

2. Qu'ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux
consolations du ciel?

Je n'ai point de souvenir d'avoir fait aucun bien; toujours, au
contraire, je fus enclin au vice, et lent à me corriger.

Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous
élèveriez contre moi, et personne ne me défendrait.

Qu'ai-je mérité pour mes péchés, sinon l'enfer et le feu éternel?

Je le confesse avec sincérité: je ne suis digne que d'opprobre et de
mépris; je ne mérite point d'être compté parmi ceux qui sont à vous. Et
bien qu'il me soit douloureux de l'entendre, je rendrai cependant contre
moi témoignage à la vérité, je m'accuserai de mes péchés, afin d'obtenir
de vous plus aisément miséricorde.

3. Que dirai-je, couvert, comme je le suis, de crimes et de confusion?

Je n'ai à dire que ce seul mot: J'ai péché, Seigneur, j'ai péché; ayez
pitié de moi, pardonnez-moi.

_Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m'en
aille dans la terre de ténèbres, que recouvre l'ombre de la mort_[486].

  [486] Job, X, 20, 22.

Que demandez-vous d'un coupable, d'un misérable pécheur, sinon que,
brisé de regrets, il s'humilie de ses péchés.

La véritable contrition et l'humiliation du coeur produisent l'espérance
du pardon, calment la conscience troublée, réparent la grâce perdue,
protègent l'homme contre la colère à venir; et c'est alors que se
rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser Dieu et l'âme
pénitente.

4. Cette humble douleur des péchés vous est, Seigneur, un sacrifice
agréable, et d'une odeur plus douce que celle de l'encens.

C'est le délicieux parfum que vous permîtes de répandre sur vos pieds
sacrés: car _vous ne méprisez jamais un coeur contrit et humilié_[487].

  [487] Ps. L, 18.

Là est le refuge contre la fureur de l'ennemi: là, le pécheur se
réforme, et se purifie de toutes les souillures qu'il a contractées au
dehors.


RÉFLEXION.

  Quelques-uns recherchent avec un désir trop vif les consolations
  célestes, et tombent dans l'abattement dès qu'elles leur sont
  retirées. Mais ces grâces que Dieu accorde ou comme récompense aux
  âmes embrasées d'une ferveur extraordinaire, ou comme encouragement
  aux âmes faibles encore, pour les aider à supporter le travail de la
  pénitence, ne nous sont dues en nulle manière; et toujours faut-il
  _porter en nous la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus
  soit manifestée en nous_[488]. Où serait l'expiation, où serait le
  mérite, si nous n'avions rien à souffrir, ou si nos souffrances
  étaient constamment accompagnées de l'onction divine qui les tempère,
  et quelquefois les rend plus douces qu'aucune joie du monde? De
  nous-mêmes, pécheurs misérables, nous n'avons droit qu'au supplice, et
  nous voudrions jouir ici-bas de la félicité du ciel! Bénissons plutôt
  la miséricorde qui, aux peines de l'éternité, substitue les épreuves
  du temps: bénissons le Dieu qui ne se souvient, durant notre passage
  sur la terre, de ce que nous devons à sa justice que pour l'oublier
  ensuite à jamais; et disons-lui du fond de notre _coeur brisé_[489],
  mais plein de reconnaissance et d'amour: _Lavez-moi de plus en plus de
  mon iniquité, Seigneur, et purifiez-moi de mon péché; car je connais
  mon iniquité, et mon péché est devant moi toujours_[490].

  [488] II. Cor., IV, 11.

  [489] Ps. L, 29.

  [490] _Ibid._, 4, 5.



CHAPITRE LIII.

Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la
terre.


1. J.-C. Mon fils, ma grâce est d'un grand prix, et ne souffre point le
mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres.

Il faut donc écarter tout ce qui l'arrête, si vous désirez qu'elle se
répande en vous.

Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec vous-même,
ne recherchez l'entretien de personne; mais que votre âme s'épanche
devant Dieu en de ferventes prières, afin de conserver la componction et
une conscience pure.

Comptez pour rien le monde entier, et occupez-vous de Dieu plutôt que
des oeuvres extérieures.

Car votre coeur ne peut être à moi, et se plaire en même temps à ce qui
passe.

Il vous faut séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer
votre âme de toute consolation terrestre.

C'est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles
serviteurs de Jésus-Christ _de se regarder ici-bas comme des étrangers
et des voyageurs_[491].

  [491] I. Pet., II, 11.

2. Oh! qu'il aura de confiance à l'heure de la mort, celui que nul
attachement ne retient en ce monde!

Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le coeur soit ainsi
détaché de tout; et l'homme charnel ne connaît point la liberté de
l'homme intérieur.

Cependant, pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses
proches comme aux étrangers, et ne se garder de personne plus que de
soi-même.

Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément
tout le reste.

La parfaite victoire est de triompher de soi-même.

Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la
raison, et que la raison m'obéisse en tout, est véritablement vainqueur
de lui-même et maître du monde.

3. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec
courage et mettre la cognée à la racine de l'arbre, pour arracher et
détruire jusqu'aux restes les plus cachés de l'amour déréglé de
vous-même, et des biens sensibles et particuliers.

De cet amour désordonné que l'homme a pour lui-même, naissent presque
tous les vices qu'il doit vaincre et déraciner; et dès qu'il l'aura
subjugué pleinement, il jouira d'un calme et d'une paix profonde.

Mais parce qu'il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à
eux-mêmes, et à sortir d'eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme
ensevelis dans la chair, et ne peuvent s'élever au-dessus des sens.

Celui qui veut me suivre librement, il faut qu'il mortifie toutes ses
inclinations déréglées, et qu'il ne s'attache à nulle créature par un
amour de convoitise ou particulier.


RÉFLEXION.

  _Personne ne peut servir deux maîtres; car, ou il aimera l'un et nuira
  l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre_[492]. Nous ne
  pouvons servir à la fois Dieu et le monde; et la vie chrétienne
  consiste à s'affranchir de l'esclavage du monde, pour acquérir _la
  liberté des enfants de Dieu_[493]. Or la grâce combat en nous pour
  Dieu, contre la nature corrompue qui nous entraîne vers le monde;
  combat terrible dont on ne sort vainqueur qu'en mourant à soi-même, à
  ses pensées, à ses goûts, à ses inclinations; et la mort corporelle,
  qui termine à jamais la lutte entre la nature et la grâce, est la
  dernière victoire du chrétien; ce qui faisait dire à l'apôtre saint
  Paul: _Qui me délivrera de ce corps de mort[494]?_ Exerçons-nous donc
  à mourir: détachons-nous entièrement de la terre et de toutes les
  choses de la terre; détachons-nous de nous-mêmes, et ne vivons plus
  qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu. Que cherchons-nous hors de lui? Ne
  renferme-t-il pas tous les biens? Oh! quand nous sera-t-il donné de le
  voir _tel qu'il est, face à face_[495]; _de nous rassasier de son
  être, de sa gloire_[496] infinie! Hâtons de nos voeux ce moment qui
  fixera notre éternité; et dans l'ardeur de nos désirs, écrions-nous
  avec le Prophète: _Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé!
  J'ai habité avec les peuples de Cédar, et mon âme a été étrangère au
  milieu d'eux_[497].

  [492] Matth., VI, 24.

  [493] Rom., VIII, 21.

  [494] Rom., VII, 24.

  [495] I. Joann., III, 2.

  [496] Ps. XVI, 15.

  [497] Ps. CXIX, 5.



CHAPITRE LIV.

Des divers mouvements de la nature et de la grâce.


1. J.-C. Mon fils, observez avec soin les mouvements de la nature et de
la grâce: car, quoique très-opposées, la différence en est quelquefois
si imperceptible, qu'à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en
peut faire le discernement.

Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans
leurs paroles et dans leurs actions; c'est pourquoi plusieurs sont
trompés dans cette apparence de bien.

2. La nature est pleine d'artifice: elle attire, elle surprend, elle
séduit, et n'a jamais d'autre fin qu'elle-même.

La grâce, au contraire, agit avec simplicité, et fuit jusqu'à la moindre
apparence du mal: elle ne tend point de piéges, et fait tout pour Dieu
seul, en qui elle se repose comme en sa fin.

3. La nature répugne à mourir; elle ne veut point être contrainte, ni
vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement.

Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité,
recherche l'assujettissement, aspire à être vaincue, et ne veut pas
jouir de sa liberté; elle aime la dépendance, ne désire dominer
personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu; et à
cause de Dieu, _elle est prête à s'abaisser humblement au-dessous de
toute créature_[498].

  [498] Pet., II, 13.

4. La nature travaille pour son intérêt propre, et calcule le gain
qu'elle peut retirer des autres.

La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut
être utile à plusieurs.

5. La nature aime à recevoir les respects et les honneurs.

La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire.

6. La nature craint la confusion et le mépris.

La grâce _se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de
Jésus_[499].

  [499] Act., V, 41.

7. La nature aime l'oisiveté et le repos du corps.

La grâce ne peut être oisive, et se fait une joie du travail.

8. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec
horreur ce qui est vil et grossier.

La grâce se complaît dans les choses simples et humbles; elle ne
dédaigne point ce qu'il y a de plus rude, et ne refuse point de se vêtir
de haillons.

9. La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit d'un gain
terrestre, s'afflige d'une perte, et s'irrite d'une légère injure.

La grâce n'aspire qu'aux biens éternels, et ne s'attache point à ceux du
temps; elle ne se trouble d'aucune perte, et ne s'offense point des
paroles les plus dures, parce qu'elle a mis son trésor et sa joie dans
le Ciel, où rien ne périt.

10. La nature est avide, et reçoit plus volontiers qu'elle ne donne;
elle aime ce qui lui est propre et particulier.

La grâce est généreuse et ne se réserve rien; elle évite la singularité,
se contente de peu, et croit qu'_il est plus heureux de donner que de
recevoir_[500].

  [500] _Ibid._, XX, 35.

11. La nature se porte vers les créatures, la chair, les vanités; elle
est bien aise de se produire.

La grâce élève à Dieu, excite à la vertu, renonce aux créatures, fuit le
monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au dehors, et
rougit de paraître devant les hommes.

12. La nature se réjouit d'avoir quelque consolation extérieure qui
flatte le penchant des sens.

La grâce ne cherche de consolation qu'en Dieu seul; et s'élevant
au-dessus des choses visibles, elle met toutes ses délices dans le
souverain bien.

13. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre;
elle ne sait rien faire gratuitement; mais, en obligeant, elle espère
obtenir quelque chose d'égal ou de meilleur, des faveurs ou des
louanges; et elle veut qu'on tienne pour beaucoup tout ce qu'elle fait
et tout ce qu'elle donne.

La grâce ne veut rien de temporel; elle ne demande d'autre récompense
que Dieu seul, et ne désire des choses du temps, même les plus
nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens
éternels.

14. La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents;
elle se glorifie d'un rang élevé, d'une naissance illustre; elle sourit
aux puissants, flatte les riches, et applaudit à ceux qui lui
ressemblent.

La grâce aime ses ennemis même, et ne s'enorgueillit point du nombre de
ses amis; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins
qu'ils ne se soient distingués par la vertu; elle favorise plutôt le
pauvre que le riche, compatit plus à l'innocent qu'au puissant,
recherche l'homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d'exhorter les bons
_à s'efforcer de devenir meilleurs_[501], afin de se rendre semblables
au Fils de Dieu par leurs vertus.

  [501] I. Cor., XII, 31.

15. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce
qui la blesse.

La grâce supporte avec constance la pauvreté.

16. La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses
intérêts.

La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement; elle ne
s'attribue aucun bien, ne présume point d'elle-même avec arrogance, ne
conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres; mais
elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l'éternelle
sagesse et au jugement de Dieu.

17. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles; elle veut se
montrer et voir, et examiner par elle-même; elle désire d'être connue,
et de s'attirer la louange et l'admiration.

La grâce ne s'occupe point de nouvelles, ni de ce qui nourrit la
curiosité; car tout cela n'est que la renaissance d'une vieille
corruption, puisqu'il n'y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.

Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et
l'ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l'éloge et l'estime, et
à ne chercher en ce qu'on sait, et en toute chose, que ce qui peut être
utile, en l'honneur et la gloire de Dieu.

Elle ne veut point qu'on loue ni elle, ni ses oeuvres; mais elle désire
que Dieu soit béni dans les dons qu'il répand par pur amour.

18. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu;
c'est proprement le sceau des élus, et le gage du salut éternel. De la
terre où son coeur gisait, elle élève l'homme jusqu'à l'amour des biens
célestes, et le rend spirituel, de charnel qu'il était.

Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand
avec abondance; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle
rétablit, au dedans de l'homme, l'image de Dieu.


RÉFLEXION.

  Selon la doctrine du grand Apôtre, nous avons en nous deux lois
  opposées: la loi de la chair, qui nous asservit au péché, et la loi de
  l'esprit qui nous retient dans l'ordre par le secours de la grâce que
  Jésus-Christ nous a mérité[502]. Partagés entre ces deux lois, _entre
  la chair et l'esprit qui se combattent sans cesse_[503], nous sommes
  ici-bas comme flottant entre le bien et le mal, entre Dieu et le
  monde, poussés vers l'un par la nature, attirés vers l'autre par la
  grâce, qui n'abandonne jamais entièrement les plus grands pécheurs, de
  même que la concupiscence ne cesse jamais de solliciter les plus
  justes. Que deviendra notre pauvre âme en proie à cette guerre
  terrible? Combien doit-elle trembler sur les suites d'un tel combat?
  _Et c'est pourquoi_, dit saint Paul, _toute créature gémit, et est
  comme dans le travail de l'enfantement: et nous aussi qui avons reçu
  les prémices de l'Esprit, nous gémissons en nous-même, attendant
  l'adoption des enfants de Dieu, et la délivrance de notre corps_[504].
  Heureux jour! et quand viendra-t-il? Quand goûterons-nous la
  délicieuse paix d'un amour immuable? _J'ai désiré la dissolution de ma
  chair, afin d'être avec Jésus-Christ_[505]. _Mon âme a soif du Dieu
  fort, du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face
  de mon Dieu_[506]?

  [502] Rom., VII, 23.

  [503] Galat., V, 17.

  [504] Rom., VIII, 22, 23.

  [505] Philipp., I, 23.

  [506] Ps. XLI, 3.



CHAPITRE LV.

De la corruption de la nature, et de l'efficace de la grâce divine.


1. LE F. Seigneur, mon Dieu, qui m'avez créé à votre image et à votre
ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m'avez montré
l'excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre
ma nature corrompue, qui m'entraîne au péché et dans la perdition.

_Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de
l'esprit_[507], et m'asservit aux sens pour que je leur obéisse en
esclave; et je ne puis résister aux passions qu'ils soulèvent en moi, si
vous ne me secourez, en ranimant mon coeur par l'effusion de votre
sainte grâce.

  [507] Rom., VII, 23.

2. Votre grâce, et une grâce très-grande, est nécessaire pour vaincre la
nature _inclinée au mal dès l'enfance_[508].

  [508] Gen., VIII, 21.

Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette
tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine: de sorte
que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la
droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le déréglement d'une
nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement
ne la porte qu'au mal, et vers les choses de la terre.

Le peu de force qui lui est resté est comme une étincelle cachée sous la
cendre.

C'est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant
encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à
accomplir ce qu'elle approuve, parce qu'elle ne possède pas la pleine
lumière de la vérité, et que toutes ses affections sont malades.

3. De là vient, mon Dieu, que _je me réjouis en votre loi, selon l'homme
intérieur_[509], reconnaissant _que vos commandements sont bons, justes
et saints_[510], qui condamnent tout mal, et détournent du péché.

  [509] Rom., VII, 22.

  [510] _Ibid._, 12.

Mais, _dans ma chair je suis asservi à la loi du péché_[511], obéissant
plutôt aux sens qu'à la raison, _voulant le bien, et n'ayant pas la
force de l'accomplir_[512].

  [511] _Ibid._, 25.

  [512] _Ibid._, 18.

C'est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions; mais la grâce,
qui aide ma faiblesse, venant à manquer, au moindre obstacle je cède et
je tombe.

Je découvre la voie de la perfection, et je vois clairement ce que je
dois faire;

Mais, accablé du poids de ma corruption, je ne m'élève à rien de
parfait.

4. Ô que votre grâce, Seigneur, m'est nécessaire, pour commencer le
bien, le continuer et l'achever!

Car sans elle je ne puis rien faire; mais _je puis tout en vous, quand
votre grâce me fortifie_[513].

  [513] Philipp., IV, 13.

Ô grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la
nature ne sont rien!

Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l'éloquence,
n'ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.

Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants; mais la
grâce ou la charité est le don propre des élus; elle est le signe auquel
on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.

Telle est l'excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le
pouvoir d'opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne
doivent être comptés pour quelque chose sans elle.

Ni la foi même, ni l'espérance, ni les autres vertus, ne vous sont
agréables sans la grâce et la charité.

5. Ô bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d'esprit,
et celui qui possède de grands biens humble de coeur!

Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre
consolation, de peur que mon âme épuisée, aride, ne vienne à défaillir
de lassitude.

J'implore votre grâce, ô mon Dieu, je ne veux qu'elle: _car votre grâce
me suffit_[514], quand je n'obtiendrais rien de ce que la nature désire.

  [514] II. Cor., XII, 9.

Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne
craindrai aucuns maux, tandis que votre grâce sera avec moi.

Elle est ma force, mon conseil, mon appui.

Elle est plus puissante que tous les ennemis, et plus sage que tous les
sages.

6. Elle enseigne la vérité, et règle la conduite; elle est la lumière du
coeur, et sa consolation dans l'angoisse; elle chasse la tristesse,
dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes.

Que suis-je sans elle qu'un bois sec, un rameau stérile qui n'est bon
qu'à jeter?

_Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m'accompagne toujours;
qu'elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes oeuvres:
je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il_[515].

  [515] Orais. du 16e Dim. apr. la Pent.


RÉFLEXION.

  La religion fait deux choses: elle nous montre notre misère et nous en
  indique le remède; elle nous enseigne que, de nous-mêmes, nous ne
  pouvons rien pour le salut, mais que _nous pouvons tout en celui qui
  nous fortifie_[516]. Et de là ce mot de saint Paul, mot aussi profond
  de vérité qu'étonnant pour l'orgueil humain: _Je me glorifierai dans
  mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi_[517].
  _Oui_, continue-t-il, _je me complais dans mes infirmités: car lorsque
  je me sens infirme, c'est alors que je suis fort_[518]. Entrons dans
  la pensée de l'Apôtre, et apprenons à nous humilier, à sentir notre
  faiblesse, à jouir, pour ainsi parler, de notre néant. Lorsque nous
  aurons rejeté toute vaine opinion de nous-mêmes, et creusé, en quelque
  sorte, un lit profond dans notre âme, des flots de grâce s'y
  précipiteront. La paix nous sera donnée sur la terre: car qui peut
  troubler la paix de celui qui, s'oubliant et se méprisant soi-même, ne
  s'appuie que sur Dieu et ne tient plus qu'à Dieu? _Paix aux hommes de
  bonne volonté_[519], aux humbles de coeur, paix ici-bas: et dans le
  Ciel _le rassasiement de la gloire_[520].

  [516] Philipp., IV, 13.

  [517] Cor., XII, 9.

  [518] _Ibid._, 10.

  [519] Luc., II, 14.

  [520] Ps. XVI, 15.



CHAPITRE LVI.

Que nous devons nous renoncer nous-mêmes, et imiter Jésus-Christ en
portant la Croix.


1. J.-C. Mon Fils, vous n'entrerez en moi, qu'autant que vous sortirez
de vous-même.

Comme on possède en soi la paix, lorsqu'on ne désire rien au dehors,
ainsi le renoncement intérieur unit à Dieu.

Je veux que vous appreniez à vous renoncer assez parfaitement, pour vous
soumettre à ma volonté sans répugnance et sans murmure.

Suivez-moi: _Je suis la voie, la vérité et la vie_[521]. Sans la voie on
n'avance pas; sans la vérité on ne connaît pas; on ne vit point sans la
vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité que vous devez
croire, la vie que vous devez espérer.

  [521] Joann., XIV, 6.

Je suis la voie qui n'égare point, la vérité qui ne trompe point, la vie
qui ne finira jamais.

Je suis la voie droite, la vérité souveraine, la véritable vie, la vie
bienheureuse, la vie incréée.

Si vous demeurez dans ma voie, _vous connaîtrez la vérité, et la vérité
vous délivrera, et vous obtiendrez la vie éternelle_[522].

  [522] Joann., VIII, 32.

2. _Si vous voulez parvenir à la vie, gardez mes commandements_[523].

  [523] Matth., XIX, 17.

Si vous voulez connaître la vérité, croyez-moi.

_Si vous voulez être parfait, vendez tout_[524].

  [524] _Ibid._, 21.

_Si vous voulez être mon disciple, renoncez-vous vous-même_[525].

  [525] Luc., IX 23.

Si vous voulez posséder la vie bienheureuse, méprisez la vie présente.

Si vous voulez être élevé dans le Ciel, humiliez-vous sur la terre.

Si vous voulez régner avec moi, portez la croix avec moi.

Car les serviteurs de la Croix trouvent seuls la voie de la béatitude et
de la vraie lumière.

3. LE F. Seigneur Jésus, puisque votre vie était pauvre et que le monde
la méprisait, donnez-moi de vous imiter, et d'être aussi méprisé du
monde.

_Car le serviteur n'est pas plus grand que celui qu'il sert, ni le
disciple au-dessus de son maître_[526].

  [526] Matth., X, 24.

Que votre serviteur travaille à se former sur votre vie, parce que là
est mon salut, et la vraie sainteté.

Tout ce que je lis, tout ce que j'entends, hors cette vie céleste, ne me
console ni ne me satisfait pleinement.

4. Mon Fils, _puisque vous avez lu et que vous savez toutes ces choses,
vous serez heureux si vous les pratiquez_[527].

  [527] Joann., XIII, 17.

_Celui-là m'aime, qui connaît et qui observe mes commandements; et je
l'aimerai aussi, et je me manifesterai à lui, et je le ferai asseoir
avec moi dans le royaume de mon Père_[528].

  [528] _Ibid._, XIV, 24.

5. LE F. Seigneur Jésus, qu'il soit fait selon votre parole et votre
promesse: rendez-moi digne de ce bonheur immense.

J'ai reçu, j'ai reçu de votre main la croix: je la porterai, oui, je la
porterai, comme vous l'avez voulu, jusqu'à la mort.

Certes, la vie d'un bon religieux est une croix, mais une croix qui
conduit à la gloire.

J'ai commencé; il n'est plus permis de retourner en arrière; il n'y a
plus à s'arrêter.

6. Allons, mes frères, marchons ensemble: Jésus sera avec nous.

Pour Jésus, nous nous sommes chargés de la croix; continuons, pour
Jésus, de porter la croix.

Il sera notre soutien, celui qui est notre chef et notre guide.

Voilà que notre roi marche devant nous; il combattra pour nous.

Suivons avec courage; que rien ne nous effraie; soyons prêts _à mourir
généreusement dans cette guerre, et ne souillons pas notre gloire_[529]
de la honte d'avoir fui la Croix.

  [529] I. Mac., IX, 10.


RÉFLEXION.

  Il est étrange qu'il faille sans cesse redire à l'homme: Pense à ton
  âme, le temps fuit, l'éternité s'avance; demain, aujourd'hui peut-être
  elle aura commencé pour toi: et cependant il est vrai que si on ne lui
  rappelait à chaque heure cette vérité formidable, à chaque heure il
  l'oublierait, tant est puissante la fascination du monde sur cette
  créature tombée. Réveillez-vous, sortez de votre sommeil, ne différez
  pas davantage le soin de _l'unique chose nécessaire_[530]; hâtez-vous
  de mettre la main à l'oeuvre, tandis que le jour luit encore; _la nuit
  vient pendant laquelle nul ne peut travailler_[531]: nuit terrible,
  nuit désolante, nuit qui n'aura jamais d'aurore! Quittez, quittez,
  sans perdre un instant, _la voie large de la perdition_, pour entrer
  dans _la voie étroite de la vie_[532]. Combattez avec courage les
  penchants de la nature inclinés au mal, renoncez à vous-même, et
  portez votre croix: dans la Croix est la force, l'espérance, le salut.
  Heureux donc celui qui _ne sait_, comme l'Apôtre, _que Jésus, et Jésus
  crucifié_[533]! il entendra, au dernier jour, cette parole d'éternelle
  joie: _Venez, le béni de mon Père, posséder le royaume qui vous a été
  préparé dès le commencement du monde_[534]. Mais les contempteurs de
  la Croix, mais ceux qui se seront recherchés eux-mêmes, un autre sort
  leur est réservé: _Dieu a dans sa main une coupe pleine d'un vin
  mélangé; il la verse ici et là, et la lie ne s'épuise point, et tous
  les pécheurs de la terre boiront_[535]!

  [530] Luc., X. 42.

  [531] Joann., IX, 4.

  [532] Matth., VII, 13, 14.

  [533] I. Cor., II, 2.

  [534] Matth., XXV, 34.

  [535] Ps. LXXIV, 9.



CHAPITRE LVII.

Qu'on ne doit point se laisser trop abattre quand on tombe en quelques
fautes.


1. J.-C. Mon fils, la patience et l'humilité dans les traverses me
plaisent plus que beaucoup de joie et de ferveur dans la prospérité.

Pourquoi vous attrister d'une faute légère qu'on vous attribue? fût-elle
plus grave, vous ne devriez pas en être ému.

Laissez donc tomber cela; ce n'est pas une chose nouvelle, ni la
première fois que vous l'éprouvez, et ce ne sera pas la dernière, si
vous vivez longtemps.

Vous avez assez de courage quand il ne vous arrive rien de fâcheux.

Vous savez même conseiller bien les autres, et les fortifier par vos
discours; mais lorsqu'il vous survient une affliction soudaine, vous
manquez de conseil et de force.

Considérez votre extrême fragilité, dont vous avez si souvent
l'expérience dans les plus petites choses: et toutefois Dieu le permet
ainsi pour votre salut.

2. Bannissez de votre coeur, autant que vous le pourrez, tout ce qui le
trouble. A-t-il été surpris, qu'il ne se laisse point abattre, mais
qu'il se dégage sur-le-champ.

Souffrez au moins avec patience, si vous ne pouvez souffrir avec joie.

Lorsque vous êtes peiné d'entendre certaines choses, et que vous en
ressentez de l'indignation, modérez-vous, et veillez à ce qu'il ne vous
échappe aucune parole trop vive qui scandalise les faibles.

Votre émotion s'apaisera bientôt, et le retour de la grâce adoucira
l'amertume intérieure.

Je suis toujours vivant, dit le Seigneur, pour vous secourir et vous
consoler plus que jamais, si vous mettez en moi votre confiance, et si
vous m'invoquez avec ferveur.

3. Armez-vous de constance, et préparez-vous à souffrir encore
davantage.

Tout n'est pas perdu, quoique souvent vous soyez dans le trouble et
tenté violemment.

Vous êtes un homme, et non pas un Dieu; vous êtes de chair, et non pas
un ange.

Comment pourriez-vous toujours vous maintenir dans un égal degré de
vertu, lorsque cette persévérance a manqué à l'Ange dans le ciel, et au
premier homme dans le paradis?

C'est moi qui soutiens et qui délivre ceux qui gémissent; et j'élève
jusqu'à moi ceux qui reconnaissent leur infirmité.

4. LE F. Seigneur, que votre parole soit bénie; _elle m'est plus douce
que le miel à ma bouche_[536].

  [536] Ps. XVIII, 10.

Que ferais-je au milieu de tant d'afflictions et d'angoisses, si vous ne
me ranimiez par vos saintes paroles?

Pourvu que je parvienne enfin au port du salut, que m'importe que je
souffre, et combien je souffre?

Accordez-moi une bonne fin; donnez-moi de passer heureusement de ce
monde à l'autre.

Souvenez-vous de moi, mon Dieu, et conduisez-moi dans la voie droite
vers votre royaume. Ainsi soit-il.


RÉFLEXION.

  Ce n'est pas assez d'être patient avec les autres, il faut l'être
  encore avec soi-même. Ce je ne sais quoi d'aigre et de violent que
  nous ressentons en nous après avoir commis quelque faute, vient plutôt
  de l'orgueil humilié, que d'un repentir selon Dieu. L'homme humble qui
  connaît sa faiblesse, ne s'étonne point de tomber; il gémit de sa
  chute, en implore le pardon, et se relève tranquille, pour combattre
  avec un courage nouveau. Faillir est un mal sans doute, mais se
  troubler n'est qu'un mal de plus. Le trouble a sa source ou dans une
  sorte de dépit superbe de se trouver si infirme, ou dans le défaut de
  confiance en celui _qui guérit notre infirmité_[537]. _Veillez et
  priez, afin que vous n'entriez point en tentation_[538]; et si, la
  tentation survenant, il arrive que vous succombiez, veillez et priez
  davantage encore: mais ne perdez jamais la paix, car notre Dieu est
  _le Dieu de la paix[539], et c'est dans la paix qu'il nous
  appelle_[540]. _Que la grâce, la miséricorde et la paix de Dieu le
  Père et de notre Seigneur Jésus-Christ_[541], soient donc avec nous
  toujours et qu'elles nous conduisent, à travers les épreuves du temps,
  aux joies de l'éternité.

  [537] Ps. CII, 3.

  [538] Matth., XXVI, 41.

  [539] I. Cor., XIV, 33.

  [540] _Ibid._, VII, 15.

  [541] I. Tim., I, 2.



CHAPITRE LVIII.

Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, ni
sonder les secrets jugements de Dieu.


1. J.-C. Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts, et
sur les jugements cachés de Dieu: pourquoi l'un est abandonné, tandis
qu'un autre reçoit des grâces si abondantes; pourquoi celui-ci n'a que
des afflictions, et celui-là est comblé d'honneurs.

Tout cela est au-dessus de l'esprit de l'homme, et nulle raison ne peut,
quels que soient ses efforts, pénétrer les jugements divins.

Quand donc l'ennemi vous suggère de semblables pensées, ou que les
hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces paroles du
Prophète: _Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont
droits_[542].

  [542] Ps. CXIII, 137.

2. Et encore: _Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient par
eux-mêmes_[543].

Il faut craindre mes jugements, et non les approfondir, parce qu'ils
sont incompréhensibles à l'intelligence humaine.

  [543] Ps. XVIII, 9.

Ne disputez pas non plus des mérites des Saints, ne recherchez point si
celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand dans le
royaume des cieux.

Ces recherches produisent souvent des différends et des contestations
inutiles; elles nourrissent l'orgueil et la vaine gloire, d'où naissent
des jalousies et des dissensions; celui-ci préférant tel Saint, celui-là
tel autre, et voulant qu'il soit le plus élevé.

L'examen de pareilles questions, loin d'apporter aucun fruit, déplaît
aux Saints. _Car je ne suis point un Dieu de dissension, mais de
paix_[544]; et cette paix consiste plus à s'humilier sincèrement qu'à
s'élever.

  [544] I. Cor., XIV, 33.

3. Quelques-uns ont un zèle plus ardent, une affection plus vive pour
quelques Saints que pour d'autres; mais cette affection vient plutôt de
l'homme que de Dieu.

C'est moi qui ai fait tous les Saints, moi qui leur ai donné la grâce,
moi qui leur ai distribué la gloire.

Je sais les mérites de chacun: _Je les ai prévenus de mes plus douces
bénédictions_[545].

  [545] Ps. XX, 3.

Je les ai connus et aimés avant tous les siècles: _je les ai choisis du
milieu du monde_[546] et ce ne sont pas eux qui m'ont choisi les
premiers.

  [546] Joann., XV, 19

Je les ai appelés par ma grâce, je les ai attirés par ma miséricorde, et
conduits à travers des tentations diverses.

J'ai répandu en eux d'ineffables consolations: je leur ai donné de
persévérer, et j'ai couronné leur patience.

4. Je connais le premier et le dernier, et je les embrasse tous dans mon
amour immense.

C'est moi qu'on doit louer dans tous mes Saints; moi qu'on doit bénir
au-dessus de tout et honorer en chacun de ceux que j'ai ainsi élevés
dans la gloire et prédestinés, sans aucuns mérites précédents de leur
part.

Celui donc qui méprise le plus petit des miens, n'honore pas le plus
grand, parce que j'ai fait le petit et le grand.

Et quiconque rabaisse quelqu'un de mes Saints, me rabaisse moi-même, et
tous ceux qui sont dans le royaume des cieux.

Tous ne sont qu'un par le lien de la charité: ils n'ont tous qu'un même
sentiment, une même volonté, et sont tous unis par le même amour.

5. Et ce qui est plus parfait encore, ils m'aiment plus qu'ils ne
s'aiment, plus que tous leurs mérites.

Ravis au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour, ils se
plongent et se perdent dans le mien, et s'y reposent délicieusement.

Rien ne saurait partager leur coeur, ni le détourner vers un autre
objet; parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d'une
charité qui ne peut s'éteindre.

Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoitises, les hommes
qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de discourir
sur l'état des Saints. Ils retranchent et ils ajoutent, suivant leur
inclination, et non pas selon que l'a réglé la vérité éternelle.

6. En plusieurs, c'est ignorance, et surtout en ceux qui, peu éclairés
de la lumière divine, aiment rarement quelqu'un d'un amour parfait et
purement spirituel.

Une inclination naturelle et une affection tout humaine les attire vers
tel ou tel Saint; et ils transportent dans le ciel les sentiments de la
terre.

Mais il y a une distance infinie entre les pensées des hommes imparfaits
et ce que la lumière d'en haut découvre à ceux qu'elle éclaire.

7. Gardez-vous donc, mon fils, de raisonner curieusement sur ces choses
qui passent votre intelligence: travaillez plutôt avec ardeur à obtenir
une place, fût-ce la dernière, dans le royaume de Dieu.

Et quand quelqu'un saurait qui des Saints est le plus parfait et le plus
grand dans le royaume céleste, que lui servirait cette connaissance,
s'il n'en tirait un nouveau motif de s'humilier devant moi, et de me
louer davantage?

Celui qui pense à la grandeur de ses péchés, à son peu de vertu, qui
considère combien il est éloigné de la perfection des Saints, se rend
plus agréable à Dieu, que celui qui dispute sur le degré plus ou moins
élevé de leur gloire.

Il vaut mieux prier les Saints avec larmes et avec ferveur, et implorer
humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher vainement à
pénétrer le secret de leur état dans le ciel.

8. Ils sont heureux, contents: qu'avons-nous besoin d'en savoir plus, et
n'est-ce pas assez pour réprimer tous nos vains discours?

Ils ne se glorifient point de leurs mérites, parce qu'ils ne
s'attribuent rien de bon, mais qu'ils attribuent tout à moi, qui leur ai
tout donné par une charité infinie.

Ils sont remplis d'un si grand amour de la Divinité, d'une joie si
surabondante, que comme il ne manque rien à leur gloire, rien ne peut
manquer à leur félicité.

Plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mêmes:
et leur humilité me les rend plus chers, et les unit plus étroitement à
moi.

C'est pourquoi il est écrit: _Qu'ils déposaient leurs couronnes au pied
du trône de Dieu, qu'ils se prosternaient devant l'Agneau, et qu'ils
adoraient celui qui vit dans les siècles des siècles_[547].

  [547] Apoc., IV, 10; V, 14.

9. Plusieurs recherchent _qui est le premier dans le royaume de
Dieu_[548]; lesquels ignorent s'ils seront dignes d'être comptés parmi
les derniers.

  [548] Matth., XVIII, 1.

C'est quelque chose de grand, d'être le plus petit dans le ciel, où tous
sont grands: parce que tous seront appelés et seront en effet les
enfants de Dieu.

_Le moindre des élus sera comme le chef d'un peuple nombreux_, tandis
que _le pécheur, après une longue vie, ne trouvera que la mort_[549].

  [549] Is., LX, 22; LXV, 20.

Ainsi, quand mes disciples demandèrent qui serait le plus grand dans le
royaume des cieux, ils entendirent cette réponse:

_Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants,
vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera
petit comme cet enfant, sera le plus grand dans le royaume des
cieux_[550].

  [550] Matth., XVIII, 4.

Malheur à ceux qui dédaignent de s'abaisser avec les petits, parce que
la porte du ciel est basse, et qu'ils n'y pourront passer.

_Malheur aussi aux riches qui ont ici leur consolation_[551], parce que,
quand les pauvres entreront dans le royaume de Dieu, ils demeureront
dehors poussant des hurlements.

  [551] Luc., VI, 24.

Humbles, réjouissez-vous; pauvres, tressaillez d'allégresse, _parce que
le royaume de Dieu est à vous_[552], si cependant vous marchez dans la
vérité.

  [552] _Ibid._, 20.


RÉFLEXION.

  C'est une grande misère que le penchant qu'ont les hommes à
  s'inquiéter de mille vaines questions, tandis qu'à peine songent-ils
  aux vérités les plus importantes. Ils veulent tout savoir, excepté la
  seule chose indispensable. Leur orgueil se complaît dans des
  spéculations presque toujours dangereuses, ou au moins stériles pour
  le salut. En s'efforçant de pénétrer des mystères impénétrables, ils
  s'égarent dans leurs pensées, et ne saisissent que l'erreur, au moment
  même où ils croient ravir à Dieu son secret. Voilà le fruit des
  travaux dont ils se consument sous le soleil. Ah! qu'il y a de
  profondeur et de véritable science de l'homme, dons ce conseil du
  Sage: _Ne recherchez point ce qui est au-dessus de vous, et ne scrutez
  point ce qui est plus fort que vous; mais pensez sans cesse à ce que
  Dieu vous prescrit, et gardez-vous de sonder curieusement toutes ses
  oeuvres: car il ne vous est pas nécessaire de voir de vos yeux ce qui
  est caché_[553]. Songeons à nous-mêmes, à nos devoirs, au compte
  rigoureux qu'il nous faudra rendre de nos oeuvres et de nos paroles.
  Il y a bien là de quoi nous occuper et remplir tout notre temps: il ne
  nous est donné que pour cela.

  [553] Eccles., III, 22, 23.



CHAPITRE LIX.

Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu
seul.


1. LE F. Seigneur, quelle est ma confiance en cette vie, et ma plus
grande consolation au milieu de tout ce qui s'offre à mes regards sous
le ciel?

N'est-ce pas vous, Seigneur mon Dieu, dont la miséricorde est infinie?

Où ai-je été bien sans vous? et avec vous, où ai-je pu être mal?

J'aime mieux être pauvre à cause de vous, que riche sans vous.

J'aime mieux être avec vous voyageur sur la terre, que de posséder le
ciel sans vous. Où vous êtes, là est le ciel; et la mort et l'enfer sont
où vous n'êtes pas.

Vous êtes tout mon désir: et c'est pourquoi je ne puis, loin de vous,
que soupirer, gémir, prier.

Je ne puis me confier pleinement qu'en vous, ni espérer dans mes besoins
de secours que de vous seul, ô mon Dieu!

Vous êtes mon espérance, ma confiance, mon consolateur toujours fidèle.

2. _Tous cherchent leur intérêt_[554]; vous seul vous ne cherchez que
mon salut et mon avancement, et vous disposez tout pour mon bien.

  [554] Philipp, II, 21.

Même quand vous m'exposez à beaucoup de tentations et de peines, c'est
encore pour mon avantage; car vous avez coutume d'éprouver ainsi ceux
qui vous sont chers.

Et je ne dois pas moins vous aimer ni vous louer dans ces épreuves, que
si vous me remplissiez des plus douces consolations.

3. C'est donc en vous, Seigneur mon Dieu, que je mets toute mon
espérance et tout mon appui; c'est dans votre sein que je dépose toutes
mes afflictions et toutes mes angoisses; car je ne trouve que faiblesse
et inconstance dans tout ce que je vois hors de vous.

Il n'est point d'amis qui puissent me servir, point de protecteurs qui
me soient de secours, ni de sages qui me donnent un conseil utile, ni de
livre qui me console, ni de trésor assez grand pour me racheter, ni de
lieu assez secret pour m'offrir un sûr asile, si vous ne daignez
vous-même me secourir, m'aider, me fortifier, me consoler, m'instruire
et me prendre sous votre garde.

4. Car tout ce qui semble devoir procurer la paix et le bonheur, n'est
rien sans vous, et réellement ne sert de rien pour rendre heureux.

Vous êtes donc le principe et le terme de tous les biens, la plénitude
de la vie, la source inépuisable de toute lumière et de toute parole; et
la plus grande consolation de vos serviteurs est d'espérer uniquement en
vous.

Mes yeux sont élevés vers vous; en vous je mets toute ma confiance, mon
Dieu, père des miséricordes.

Sanctifiez mon âme, bénissez-la de votre céleste bénédiction, afin
qu'elle devienne votre demeure sainte, le siége de votre éternelle
gloire, et que, dans ce temple où vous ne dédaignez pas d'habiter, il
n'y ait rien qui offense vos regards.

_Regardez-moi, Seigneur, dans votre immense bonté; et, selon l'abondance
de vos miséricordes_[555], exaucez la prière de votre serviteur
misérable, exilé loin de vous dans la région des ténèbres et de la mort.

  [555] Ps. LXVIII, 16, 17.

Protégez et conservez l'âme de votre pauvre serviteur au milieu des
dangers de cette vie corruptible; que votre grâce l'accompagne et le
conduise par le chemin de la paix, dans la patrie de l'éternelle
lumière. Ainsi soit-il.


RÉFLEXION.

  Quand on a tout parcouru, tout entendu, tout vu, il faut en revenir à
  cette parole qui renferme toute sagesse et toute perfection: DIEU
  SEUL. «Considérez, disait un humble religieux de saint François, des
  mille millions de créatures plus parfaites que celles qui sont à
  présent, tant dans les voies de la nature que dans les voies de la
  grâce. Réitérez à l'infini votre multiplication, et comparez ensuite
  ces créatures si parfaites au grand Dieu des éternités; dans cette
  vue, elles deviennent à rien. Je prenais, ajoutait-il, un grand
  plaisir dans cette multiplication; et de voir qu'en même temps que
  l'Être de Dieu paraissait, ces créatures qui se montraient si
  excellentes et si pleines de gloire, se retiraient d'une rapidité
  incroyable dans leur centre qui est le néant. Et voyant que le grand
  Dieu était en moi, et plus en moi que je n'y étais moi-même, j'en
  ressentais une joie inexplicable, et je ne pouvais comprendre comment
  il était possible d'avoir Dieu en soi et partout au dehors de soi, et
  de s'occuper des créatures. J'étais ravi qu'il fût seul éternel, seul
  immuable, seul infini, et je vous dis en vérité, qu'en disant: _En mon
  Dieu tout est Dieu_, ma volonté était touchée d'un si grand et si
  ardent amour, qu'il me semblait que tout l'être créé disparaissait
  devant moi, et qu'à jamais je ne serais plus occupé que de Dieu seul.
  Je ne puis expliquer l'infinie jubilation de mon coeur à la vue de ses
  immenses perfections: mais voyant ses grandeurs incompréhensibles, et
  d'autre part mon néant avec toutes les misères qui l'accompagnent,
  j'allais de l'infini à l'infini, et je me trouvais incapable, de
  l'infini à l'infini, de l'aimer comme je l'aurais voulu, ce qui me
  faisait souffrir inénarrablement; car plus je me trouvais impuissant à
  l'aimer d'un amour réciproque, plus un secret amour me dévorait
  intérieurement. Alors j'allais cherchant des secrets dans ma bassesse,
  comme navré et enivré d'amour, ne connaissant pas ce que je faisais:
  et, chose étrange, dans ce travail de l'âme, ces saillies de l'infini
  en perfection à l'infini de ma bassesse, m'étaient autant de feux
  d'amour qui me consumaient de leurs ardeurs[556].»

  [556] L'homme intérieur, ou la Vie du vénérable père Jean-Chysostome,
    religieux pénitent du tiers-ordre de Saint François; pag. 158, 175,
    176.


FIN DU TROISIÈME LIVRE.



L'IMITATION

DE

JÉSUS-CHRIST.



LIVRE QUATRIÈME.

DU SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.



EXHORTATION

À LA SAINTE COMMUNION.


VOIX DE JÉSUS-CHRIST.

1. J.-C. _Venez à moi, vous tous qui êtes épuisés de travail et qui êtes
chargés, et je vous soulagerai_[557].

  [557] Matth., XI, 28.

_Le pain que je donnerai, c'est ma chair_, que je donnerai _pour la vie
du monde_[558].

  [558] Joann., VI, 52.

_Prenez et mangez: ceci est mon corps, qui sera livré pour vous. Faites
ceci en mémoire de moi_[559].

  [559] Luc., XXII, 19. I. Cor., XI, 24.

_Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et moi en
lui_[560].

  [560] Joann., VI, 57.

_Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie_[561].

  [561] _Ibid._, 64.


RÉFLEXION.

  Nous voyons ici l'accomplissement des promesses divines, des
  espérances du genre humain, des figures et des prophéties de
  l'ancienne Loi. Le sacrifice réel, celui qui opère à jamais la
  réconciliation de l'homme avec Dieu, succède aux sacrifices
  symboliques et sans efficacité. La véritable Pâque est immolée[562],
  la manne céleste nourrit désormais, non plus seulement le peuple
  d'Israël, mais tous les peuples de l'alliance nouvelle, tous les vrais
  enfants du Père des croyants. À l'exemple du _Roi de Paix[563], le
  Pontife éternel selon l'ordre de Melchisedech_[564], offre au
  Très-Haut le pain et le vin, _le pain vivant descendu du Ciel_[565]:
  _et le pain qu'il donne est sa chair_[566], et le vin est son sang; et
  _en vérité, à moins qu'on ne mange la chair, et qu'on ne boive le sang
  du Fils de l'homme, on n'aura point la vie en soi_[567]: _car ma
  chair_, il le dit lui-même, _est vraiment une viande, et mon sang un
  breuvage: celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et
  moi en lui_[568]: _voilà le pain descendu du Ciel: qui mange ce pain
  vivra éternellement_[569]. Il n'y a point à hésiter; ce langage est
  clair; il faut se soumettre, il faut dire: Je crois; Seigneur,
  augmentez ma foi[570]. Et qu'avaient annoncé les Prophètes? _Les
  pauvres mangeront et seront rassassiés, et leur âme vivra
  éternellement. Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré:
  tous ceux qui habitent la terre se prosterneront en sa présence_[571].
  Et nous aussi, dans l'inébranlable fermeté de notre foi, mangeons et
  adorons; rassasions-nous de celle chair, abreuvons-nous de ce sang,
  qui nous transforme en Jésus-Christ même. Victime d'un prix
  inestimable, il acquitte volontairement notre dette envers la justice
  divine, et pour nous appliquer, sans réserve et sans mesure, la vertu
  de son sacrifice, il unit sa chair à notre chair, son âme à notre âme,
  de sorte que, par celle ineffable union, _nous sommes remplis de la
  divinité dont la plénitude habite en lui corporellement_[572].
  Prodigieux mystère d'amour! _L'homme a mangé le pain des anges_[573].
  Et comment? parce que «le Verbe de Dieu qui nourrit, dit saint
  Augustin, de sa substance incorruptible les anges incorruptibles,
  s'est fait chair, et a habité parmi nous[574]. Comme donc la créature
  spirituelle se nourrit du Verbe, qui est son aliment par excellence;
  et comme l'âme humaine, spirituelle aussi, mais, en punition du péché,
  chargée des liens de la mortalité, a été abaissée de telle sorte,
  qu'il faut qu'elle s'efforce d'atteindre par les conjectures des
  choses visibles, à l'intelligence des choses invisibles: l'aliment
  spirituel de la créature a été fait visible, non par un changement de
  sa nature, mais relativement à la nôtre, afin qu'en cherchant ce qui
  est visible, nous fussions rappelés au Verbe invisible[575].»
  Chrétiens, allez au banquet sacré, approchez-vous de cette table où
  Jésus-Christ tout entier se livre à vous, où le Verbe divin se fait
  lui-même votre aliment incompréhensible: _Prenez et mangez le
  véritable pain du Ciel_[576]. Là est l'espérance, la vie, la dernière
  épreuve de la foi, la consommation de l'amour.

  [562] I. Cor., V, 7.

  [563] Gen., XIV, 18.

  [564] Ps. CIX, 4.

  [565] Joann., VI, 51.

  [566] _Ibid._, 52.

  [567] _Ibid._, 54.

  [568] _Ibid._, 56, 57.

  [569] _Ibid._, 59.

  [570] Luc., XVII, 5.

  [571] Ps. LIX, 21, 27, 30.

  [572] Coloss, II, 9, 10.

  [573] Ps. LXXVII, 25.

  [574] S. Aug., Enarrat. in Ps. LXXVI, c. 17.

  [575] Aug., De liber. arbitr., libr. III, cap. 30.

  [576] Luc., XXII, 10. Joann., VI, 33.



CHAPITRE PREMIER.

Avec quel respect il faut recevoir Jésus.


VOIX DU DISCIPLE.

1. LE F. Ce sont là vos paroles, ô Jésus, vérité éternelle! quoiqu'elles
n'aient pas été dites dans le même temps, et qu'elles ne soient pas
écrites dans le même lieu.

Et puisqu'elles viennent de vous, et qu'elles sont véritables, je dois
les recevoir toutes avec une foi pleine de reconnaissance.

Elles sont de vous, car c'est vous qui les avez dites; mais elles sont
aussi à moi, parce que vous les avez dites pour mon salut.

Je les reçois avec joie de votre bouche, afin qu'elles se gravent
profondément dans mon coeur.

Ces paroles pleines de tant de bonté, de tendresse et d'amour,
m'animent; mais la pensée de mes crimes m'effraie, et ma conscience
impure m'éloigne d'un mystère si saint.

La douceur de vos paroles m'attire, mais le poids de mes péchés me
retient.

2. Vous m'ordonnez d'aller à vous avec confiance, si je veux _avoir part
avec vous_; et de me nourrir du pain de l'immortalité, si je veux
obtenir la vie et la gloire éternelle.

Venez, dites-vous, _venez à moi vous tous qui souffrez et qui êtes
oppressés, et je vous ranimerai_[577].

  [577] Matth., XI, 28.

Ô douce et aimable parole à l'oreille d'un pécheur! vous invitez,
Seigneur mon Dieu, le pauvre et l'indigent à la participation de votre
corps sacré.

Mais qui suis-je, Seigneur, pour oser m'approcher de vous?

_Voilà que les Cieux des cieux ne peuvent vous contenir_[578], et vous
dites: _Venez tous à moi_.

  [578] I. Reg., VIII, 27.

3. D'où vient cette miséricordieuse condescendance, une si tendre
invitation?

Comment oserai-je aller à vous, moi qui ne sens en moi-même aucun bien
qui puisse me donner quelque confiance?

Comment vous recevrai-je en ma maison, moi qui ai si souvent outragé
votre bonté?

Les Anges et les Archanges vous adorent en tremblant, les Saints et les
Justes sont saisis de frayeur; et vous dites: _Venez tous à moi!_

Si ce n'était vous qui le dites, Seigneur, qui pourrait le croire?

Et si vous n'ordonniez vous-même d'approcher de vous, qui en aurait
l'audace?

4. Noé, cet homme juste, travailla cent ans à construire l'arche, pour
se sauver avec peu de personnes: et moi, comment pourrai-je, en une
heure, me préparer à recevoir dignement le Créateur du monde?

Moïse, le plus grand de vos serviteurs, pour qui vous étiez comme un
ami, fit une arche d'un bois incorruptible, qu'il revêtit d'un or
très-pur, afin d'y déposer les tables de la loi: et moi, vile créature,
j'oserai recevoir si facilement le fondateur de la loi et l'auteur de la
vie?

Salomon, le plus sage des rois d'Israël, employa sept ans à élever un
temple magnifique à la gloire de votre nom: il célébra, pendant huit
jours, la fête de sa dédicace; il offrit mille hosties pacifiques, et,
au son des trompettes, au milieu des cris de joie, il plaça
solennellement l'arche d'alliance dans le lieu qui lui était préparé.

Et moi, misérable que je suis et le plus pauvre des hommes, comment vous
introduirai-je dans ma maison, moi qui sais à peine employer pieusement
une demi-heure? Et plût à Dieu que j'eusse une seule fois employé
dignement un moindre temps encore!

5. Ô mon Dieu, que n'ont point fait ces saints hommes pour vous plaire,
et combien, hélas! ce que je fais est peu! combien est court le temps
que je consacre à me préparer à la communion!

Rarement suis-je bien recueilli; plus rarement suis-je libre de toute
distraction.

Et certes, en votre divine et salutaire présence, nulle pensée profane
ne devrait s'offrir à mon esprit, nulle créature ne devrait l'occuper:
car ce n'est pas un ange, mais le Seigneur des anges que je dois
recevoir en moi.

6. Quelle distance infinie d'ailleurs entre l'arche d'alliance avec ce
qu'elle renfermait, et votre corps très-pur avec ses ineffables vertus;
entre les sacrifices de la loi, figure du sacrifice à venir, et la
véritable hostie de votre corps, accomplissement de tous les anciens
sacrifices!

7. Pourquoi donc ne suis-je pas plus enflammé en votre adorable
présence?

Pourquoi n'ai-je pas soin de me mieux préparer à la participation de vos
saints mystères; lorsque ces antiques patriarches, ces saints prophètes,
et ces rois, et ces princes avec tout leur peuple, ont montré tant de
zèle pour le culte divin?

8. David, ce roi si pieux, fit éclater ses transports par des danses
religieuses devant l'arche, se souvenant des bienfaits que Dieu avait
répandus sur ses pères; il fit faire divers instruments de musique, il
composa des psaumes que le peuple chantait avec allégresse, selon ce
qu'il avait ordonné, et, animé de l'Esprit saint, souvent il les chanta
lui-même sur sa harpe; il apprit aux enfants d'Israël à louer Dieu de
tout leur coeur, et à unir chaque jour leurs voix pour le célébrer et le
bénir.

Si la vue de l'arche d'alliance inspirait tant de ferveur, tant de zèle
pour les louanges de Dieu, quel respect, quel amour ne doit pas
m'inspirer, et à tout le peuple chrétien, la présence de votre
sacrement, ô Jésus, et la réception de votre corps adorable?

9. Plusieurs courent en divers lieux pour visiter les reliques des
Saints; ils écoutent avidement le récit de leurs actions; ils admirent
les vastes temples bâtis en leur honneur, et baisent leurs os sacrés,
enveloppés dans l'or et la soie.

Et voilà que vous-même, ô mon Dieu, vous êtes ici présent devant moi sur
l'autel, vous, le Saint des saints, le Créateur des hommes, le Roi des
anges!

Souvent c'est la curiosité, le désir de voir des choses nouvelles, qui
fait entreprendre ces pèlerinages; et de là vient que, guidé par ce
motif frivole, sans véritable contrition, on en tire peu de fruit pour
la réforme des moeurs.

Mais ici, dans le sacrement de l'autel, vous êtes présent tout entier, ô
Christ Jésus, vrai Dieu et vrai homme; et toutes les fois qu'on vous
reçoit dignement et avec ferveur, on recueille en abondance les fruits
du salut éternel.

Ce n'est pas la légèreté, ni la curiosité, ni l'attrait des sens, qui
conduit à ce banquet sacré; mais une foi ferme, une vive espérance, une
charité sincère.

10. Ô Dieu créateur invisible du monde, que vous êtes admirable dans ce
que vous faites pour nous! avec quelle bonté, quelle tendresse vous
veillez sur vos élus, vous donnant vous-même à eux pour nourriture dans
votre Sacrement!

C'est là ce qui surpasse toute intelligence; ce qui, plus qu'aucune
autre chose, attire à vous les coeurs pieux et enflamme leur amour.

Car vos vrais fidèles, occupés toute leur vie de se corriger, puisent
dans la fréquente réception de cet auguste Sacrement une merveilleuse
ferveur et un zèle ardent pour la vertu.

11. Ô grâce admirable et cachée du Sacrement, connue des seuls fidèles
serviteurs de Jésus-Christ! car les serviteurs infidèles, asservis au
péché, ne peuvent en ressentir l'influence.

La grâce de l'Esprit saint est donnée dans ce Sacrement; il répare les
forces de l'âme, et lui rend sa beauté première, que le péché avait
effacée.

Telle est quelquefois la puissance de cette grâce et la ferveur qu'elle
inspire, que non-seulement l'esprit, mais le corps languissant, en
reçoit une vigueur nouvelle.

12. Et c'est pourquoi nous devons déplorer avec amertume la tiédeur et
la négligence qui affaiblissent en nous le désir de recevoir
Jésus-Christ, unique espérance des élus et leur seul mérite.

Car c'est lui qui nous sanctifie et qui nous a rachetés; il est la
consolation de ceux qui voyagent sur la terre, et l'éternelle félicité
des Saints.

Combien donc ne doit-on pas gémir de ce que plusieurs montrent tant
d'indifférence pour ce sacré mystère, qui est la joie du ciel et le
salut du monde!

Ô aveuglement! ô dureté du coeur humain, d'être si peu touché de ce don
ineffable, qui semble perdre de son prix à mesure qu'on en use
davantage!

13. Si cet adorable Sacrement ne s'accomplissait qu'en un seul lieu, et
qu'un seul prêtre, dans le monde entier, consacrât l'hostie sainte, avec
quelle ardeur les hommes n'accourraient-ils pas en ce lieu, vers ce
prêtre unique, pour voir célébrer les saints mystères?

Mais il y a plusieurs prêtres, et le Christ est offert en plusieurs
lieux, afin que la miséricorde et l'amour de Dieu pour l'homme éclatent
d'autant plus, que la sainte communion est plus répandue dans le monde.

Je vous rends grâces, ô Jésus, pasteur éternel, qui, dans notre exil et
notre indigence, daignez nous nourrir de votre corps et de votre sang
précieux, et nous inviter, de votre propre bouche, à la participation de
ces sacrés mystères, disant: _Venez à moi, vous tous qui portez votre
fardeau avec travail, et je vous soulagerai_[579].

  [579] Matth., XI, 28.


RÉFLEXION.

  Tout ce qu'offrait de plus grand, de plus imposant, de plus saint, le
  culte de l'ancienne alliance, n'était qu'une légère ombre des mystères
  de l'Homme-Dieu. David célèbre avec pompe le retour de l'arche à
  Jérusalem: mais cette arche était vide, elle ne renfermait pas le
  Sauveur du genre humain. Salomon bâtit un temple magnifique; il en
  fait, en présence du peuple saisi de respect, la dédicace solennelle;
  des victimes sans nombre sont immolées; mais ces victimes, qu'est-ce?
  de vils animaux dont le sang ne peut apaiser la souveraine Justice. Le
  monde demeurait dans l'attente du salut annoncé, lorsque voilà qu'au
  moment prédit, s'accomplissent _les promesses aperçues et saluées de
  loin par les Patriarches, durant leur pèlerinage sur la terre_[580].
  _Le désiré des nations_[581], _le Dominateur, l'Ange de
  l'alliance_[582], _celui dont le nom est JEHOVAH_[583], _vient dans
  son temple_[584], et le vrai sacrifice de propitiation remplace à
  jamais les sacrifices figuratifs[585]. Au fond du tabernacle, sous les
  voiles du sanctuaire repose l'Hostie toujours vivante, l'_Agneau de
  Dieu, qui ôte le péché du monde_[586]. Le même _qui est assis à la
  droite du Père_[587], est là présent, et sa voix nous appelle: _Prenez
  et mangez, ceci est mon corps: buvez, ceci est mon sang, le sang de la
  nouvelle alliance, répandu pour la rémission des péchés_[588].
  _Mangez, ô mes amis: buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés_[589]! _vous
  tous qui avez soif, venez à la source_[590] _dont les eaux
  rejaillissent dans l'éternelle vie_[591]. Ceux qui, refusant de se
  désaltérer à cette source pure, s'en vont cherchant à l'écart _des
  eaux furtives_[592], Dieu leur _prépare un breuvage assoupissant, et
  leurs yeux se ferment. Dans ce sommeil, il leur semble qu'ils ont faim
  et qu'ils mangent, et au réveil leur âme est vide. Altérés, ils rêvent
  qu'ils boivent, et ils se réveillent pleins de lassitude, et ils ont
  encore soif, et leur âme est vide[593]. Venez donc: je suis le pain de
  vie; celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en
  moi n'aura jamais soif_[594]. _Qui mange ma chair et boit mon sang a
  la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour_[595].
  Seigneur, je crois et j'adore: mon âme, haletante de désir, s'élance
  vers vous; et puis soudain une grande frayeur l'arrête: car, hélas!
  que suis-je pour oser m'approcher de mon Dieu? Quand je considère mes
  souillures, ma bassesse, ma misère profonde, je n'ai plus qu'un
  sentiment, qu'une parole: _Retirez-vous de moi, parce que je suis un
  homme pécheur[596]. Cependant, ô Jésus, ce sont les pécheurs que vous
  êtes venu appeler, et non pas les justes_[597]. Et c'est pourquoi,
  frappant ma poitrine et implorant votre miséricorde, _je me lèverai et
  j'irai_[598]: j'irai avec une vive foi, avec un ardent amour, vers _le
  Fils_, le Verbe, _splendeur de la gloire de Dieu, et figure de sa
  substance_[599], vers le Sauveur divin _qui nous purifie de nos
  péchés_[600], qui s'incorpore à sa créature, pour l'élever jusqu'à
  lui; j'irai, et je dirai: _Seigneur, je ne suis pas digne que vous
  entriez en moi; mais dites seulement un mot, et mon âme sera
  guérie_[601].

  [580] Hebr., XI, 3.

  [581] Agg., II, 8.

  [582] Malach., III, 1.

  [583] Jér., XXIII, 6.

  [584] Malach., III, 1.

  [585] _Ibid._ 3.

  [586] Joann., I, 29.

  [587] Ps. CIX, 1. Hebr., I, 3.

  [588] Matth., XXVI, 27, 28.

  [589] Cant., V, 1.

  [590] Is., LV, 1

  [591] Joann., IV, 14.

  [592] Prov., IX, 17.

  [593] Is., XXIX, 10, 8.

  [594] Joann., VI, 35.

  [595] _Ibid._, 55.

  [596] Luc., V, 8.

  [597] Matth., IX, 13.

  [598] Luc., XV, 18.

  [599] Hebr., I, 3.

  [600] _Ibid._

  [601] Matth., VIII, 8.



CHAPITRE II.

Combien Dieu manifeste à l'homme sa bonté et son amour dans le Sacrement
de l'Eucharistie.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Plein de confiance en votre bonté et votre grande miséricorde, je
m'approche de vous, Seigneur: malade, je viens à mon Sauveur; consumé de
faim et de soif, je viens à la source de la vie; pauvre, je viens au Roi
du ciel; esclave, je viens à mon Maître; créature, je viens à celui qui
m'a fait; désolé, je viens à mon tendre consolateur.

Mais qu'y a-t-il en ce misérable, qui vous porte à venir à lui? que
suis-je pour que vous vous donniez vous-même à moi?

Comment un pécheur osera-t-il paraître devant vous? et comment
daignerez-vous venir vers ce pécheur?

Vous connaissez votre serviteur, et vous savez qu'il n'y a en lui aucun
bien qui mérite cette grâce.

Je confesse donc ma bassesse, je reconnais votre bonté, je bénis votre
miséricorde, et je vous rends grâces, à cause de votre immense charité.

Car c'est pour vous-même et non pour mes mérites que vous en usez de la
sorte, afin que je connaisse mieux votre tendresse, et que, embrasé d'un
plus grand amour, j'apprenne à m'humilier plus parfaitement, à votre
exemple.

Et puisqu'il vous plaît ainsi, et que vous l'avez ainsi ordonné, je
reçois avec joie la grâce que vous daignez me faire: et puisse mon
iniquité n'y pas mettre obstacle!

2. Ô tendre et bon Jésus! quel respect, quelles actions de grâces,
quelles louanges perpétuelles ne vous devons-nous pas, pour la réception
de votre sacré Corps, si élevé au-dessus de tout ce que peut exprimer le
langage de l'homme!

Mais que penserai-je en le recevant, en m'approchant de mon Seigneur,
que je ne puis révérer autant que je le dois, et que cependant je désire
ardemment recevoir?

Quelle pensée meilleure et plus salutaire que de m'abaisser profondément
devant vous, et d'exalter votre bonté infinie pour moi?

Je vous bénis, mon Dieu, et je veux vous louer éternellement. Je me
méprise et me confonds devant vous dans l'abîme de mon abjection.

3. Vous êtes le Saint des saints, et moi le rebut des pécheurs.

Vous vous inclinez vers moi, qui ne suis pas digne de lever les yeux sur
vous.

Vous venez à moi, vous voulez être avec moi, vous m'invitez à votre
table. Vous voulez me donner à manger un aliment céleste, le pain des
Anges, qui n'est autre que vous-même, _ô pain vivant, qui êtes descendu
du ciel, et qui donnez la vie au monde_[602]!

  [602] Joann., VI, 48, 50, 54.

4. Voilà la source de l'amour et le triomphe de votre miséricorde. Que
ne vous doit-on pas d'actions de grâces et de louanges pour ce bienfait!

Ô salutaire dessein que celui que vous conçûtes d'instituer votre
Sacrement! ô doux et délicieux banquet, où vous vous donnâtes vous-même
pour nourriture!

Que vos oeuvres sont admirables, Seigneur! que votre puissance est
grande! que votre vérité est ineffable!

_Vous avez dit, et tout a été fait_[603], et rien n'a été fait que ce
que vous avez ordonné.

  [603] Ps. CXLVIII, 5.

5. Chose merveilleuse, que nul homme ne saurait comprendre, mais que
tous doivent croire; que vous, Seigneur mon Dieu, vrai Dieu et vrai
homme, vous soyez contenu tout entier sous la moindre partie des espèces
du pain et du vin, et que, sans être consumé, vous soyez mangé par celui
qui vous reçoit.

Souverain maître de l'univers, vous qui, n'ayant besoin de personne,
avez cependant voulu habiter en nous par votre Sacrement: conservez sans
tache mon âme et mon corps, afin que je puisse plus souvent célébrer vos
saints mystères, avec la joie d'une conscience pure, et recevoir pour
mon salut éternel ce que vous avez institué principalement pour votre
gloire, et pour perpétuer à jamais le souvenir de votre amour.

6. Réjouis-toi, mon âme, et rends grâces à Dieu d'un don si magnifique,
d'une si ravissante consolation, qu'il t'a laissée dans cette vallée de
larmes.

Car toutes les fois qu'on célèbre ce mystère, et qu'on reçoit le corps
de Jésus-Christ, l'on consomme soi-même l'oeuvre de sa rédemption, et on
participe à tous les mérites du Christ.

Car la charité de Jésus-Christ ne s'affaiblit jamais, et jamais sa
propitiation infinie ne s'épuise.

Vous devez donc toujours vous disposer à cette action sainte par un
renouvellement d'esprit, et méditer attentivement ce grand mystère de
salut.

Lorsque vous célébrez le divin sacrifice, ou que vous y assistez, il
doit vous paraître aussi grand, aussi nouveau, aussi digne d'amour que
si, ce jour là-même, Jésus-Christ descendant pour la première fois dans
le sein de la Vierge, se faisait homme, ou que, suspendu à la croix, il
souffrît et mourût pour le salut des hommes.


RÉFLEXION.

  L'Apôtre saint Jean, ravi en esprit dans la Jérusalem céleste, vit, au
  milieu du trône de Dieu, un Agneau comme égorgé, et autour de lui les
  sept esprits que Dieu envoie par toute la terre, et vingt-quatre
  vieillards; et ces vieillards se prosternèrent devant l'Agneau, tenant
  dans leurs mains des harpes et des coupes pleines de parfums, qui sont
  les prières des saints: et ils chantaient un cantique nouveau à la
  louange de celui qui a été mis à mort, et qui nous a rachetés pour
  Dieu, de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute
  nation: et des myriades d'anges élevaient leurs voix, et disaient:
  L'Agneau qui a été égorgé est digne de recevoir puissance, dignité,
  sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction! et toutes les
  créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre, et dans
  la mer, et tout ce qui est dans ces lieux, disaient: À celui qui est
  assis sur le trône et à l'Agneau, bénédiction, honneur, gloire et
  puissance dans les siècles des siècles[604]! Voici maintenant un autre
  spectacle. Ce même agneau qui reçoit, sur son trône éternel,
  l'adoration des anges et des saints, et qu'environne toute la gloire
  des Cieux, _vient à nous plein de douceur_[605], et, voilé sous les
  apparences d'un peu de pain, il se donne à ses pauvres créatures, pour
  sanctifier notre âme, pour la nourrir, et notre corps même, par
  l'union substantielle de sa chair à notre chair, de son sang à notre
  sang, s'incarnant, si on peut le dire, de nouveau en chacun de nous,
  et y accomplissant, d'une manière incompréhensible, en se communiquant
  à nous selon tout ce qu'il est, le grand sacrifice de la Croix. Ô
  Christ, fils du Dieu vivant, que vos voies sont merveilleuses! et qui
  m'en développera le mystère impénétrable? Si je monte jusqu'au Ciel,
  je vous y vois dans le sein du Père, tout éclatant de sa splendeur. Si
  je redescends sur la terre, je vous y vois aussi dans le sein de
  l'homme pécheur, indigent, misérable; attiré en quelque sorte et fixé
  par l'amour, aux deux termes extrêmes de ce qui peut être conçu, dans
  l'infini de la grandeur et dans l'infini de la bassesse; et comme si
  ce n'était pas assez de venir à cet être déchu quand il vous désire,
  quand il vous appelle, vous l'appelez vous-même le premier, vous
  l'appelez avec instance, vous lui dites: _Venez, venez à moi, vous
  tous qui souffrez, et je vous soulagerai_[606]: _venez, j'ai désiré
  d'un grand désir de manger cette Pâque avec vous_[607]. C'en est trop,
  Seigneur, c'en est trop; souvenez-vous qui vous êtes: ou plutôt
  faites, mon Dieu, que je ne l'oublie jamais, et que je m'approche de
  vous comme les anges eux-mêmes s'en approchent, en tremblant de
  respect, avec un coeur rempli du sentiment de son indignité, pénétré
  de vos miséricordes et embrasé de ce même amour inépuisable, immense,
  éternel, qui vous porte à descendre jusqu'à lui!

  [604] Apoc., V.

  [605] Matth., XXI, 5.

  [606] Matth., XI, 28.

  [607] Luc., XXII, 15.



CHAPITRE III.

Qu'il est utile de communier souvent.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Je viens à vous, Seigneur, pour jouir de votre don, et goûter la joie
du banquet sacré _que, dans votre tendresse, vous avez, mon Dieu,
préparé pour le pauvre_[608].

  [608] Ps. LXVII, 11.

En vous est tout ce que je puis, tout ce que je dois désirer; vous êtes
mon salut et ma rédemption, mon espérance et ma force, mon honneur et ma
gloire.

Réjouissez donc aujourd'hui l'âme de votre serviteur, _parce que j'ai
élevé mon âme vers vous_[609], Seigneur Jésus.

  [609] Ps. LXXXV, 3.

Je désire maintenant vous recevoir avec un respect plein d'amour; je
désire que vous entriez dans ma maison, pour mériter d'être béni de vous
comme Zachée, et d'être compté parmi les enfants d'Abraham.

Votre corps, voilà l'objet auquel mon âme aspire; mon coeur brûle d'être
uni à vous.

2. Donnez-vous à moi, et ce don me suffit: car sans vous, rien ne me
console.

Je ne puis être sans vous, et je ne saurais vivre si vous ne venez à
moi.

Il faut donc que je m'approche de vous souvent, et que je vous reçoive
comme le soutien de ma vie, de peur que, privé de cette céleste
nourriture, je ne tombe de défaillance dans le chemin.

C'est ainsi, miséricordieux Jésus, que, prêchant aux peuples, et les
guérissant de diverses langueurs, vous dites un jour: _Je ne veux pas
les renvoyer à jeun dans leurs maisons, de peur que les forces ne leur
manquent en route_[610].

  [610] Matth., XV, 32.

Daignez donc en user de la même manière avec moi, vous qui avez voulu
demeurer dans votre Sacrement pour la consolation des fidèles.

Car vous êtes le doux aliment de l'âme; et celui qui vous mange
dignement aura part à l'héritage de la gloire éternelle.

Combien il m'est nécessaire, à moi qui tombe et pèche si souvent, qui me
laisse aller si vite à la tiédeur, au découragement, de me renouveler,
de me purifier, de me ranimer, par des prières et des confessions
fréquentes, et par la réception de votre corps sacré; de peur que, m'en
abstenant trop longtemps, je n'abandonne mes résolutions.

3. Car _les penchants de l'homme l'inclinent au mal dès l'enfance_[611];
et s'il n'est soutenu par ce remède divin, il s'y enfonce de plus en
plus.

  [611] Gen., VIII, 21.

La sainte Communion retire du mal, et fortifie dans le bien.

Si donc je suis maintenant si souvent négligent et tiède, quand je
communie ou que je célèbre le saint Sacrifice, que serait-ce si je
renonçais à cet aliment salutaire, et si je me privais de ce secours
puissant?

Ainsi, quoique je ne sois pas tous les jours assez bien disposé pour
célébrer les divins mystères, j'aurai soin cependant d'en approcher aux
temps convenables, et de participer à une grâce si grande.

Car c'est la principale consolation de l'âme fidèle, _tandis qu'elle
voyage loin de vous dans un corps mortel_[612], de se souvenir souvent
de son Dieu, et de recevoir son bien-aimé dans un coeur embrasé d'amour.

  [612] I. Cor., V, 6.

4. Ô prodige de votre tendresse pour nous! Vous, Seigneur mon Dieu, qui
donnez l'être et la vie à tous les esprits, vous daignez venir à une
pauvre âme misérable, et avec votre divinité et votre humanité tout
entière, rassasier sa faim!

Ô heureuse, mille fois heureuse l'âme qui peut vous recevoir dignement,
vous son Seigneur et son Dieu, et goûter avec plénitude la joie de votre
présence!

Ô qu'il est grand le Seigneur qu'elle reçoit! qu'il est aimable l'hôte
qu'elle possède! que le compagnon, l'ami qui se donne à elle, est doux
et fidèle! que l'époux qu'elle embrasse est beau! qu'il est noble et
digne d'être aimé par-dessus tout ce qu'on peut aimer, et tout ce qu'il
y a de désirable!

Que le ciel et la terre, dans leur parure magnifique, se taisent devant
vous, ô mon bien-aimé! car tout ce qu'on admire de beau en eux, ils le
tiennent de vous, _dont la sagesse n'a point de bornes_[613], et jamais
ils n'approcheront de votre beauté souveraine.

  [613] Ps. CXLVI, 5.


RÉFLEXION.

  Autant on doit apporter de soin à s'éprouver soi-même, avant de manger
  le pain et de boire le calice du Seigneur[614], autant il faut prendre
  garde à ne se pas tenir éloigné de la Table sainte par un faux respect
  et une crainte excessive. Nous serons toujours, quoi que nous
  fassions, infiniment indignes d'une faveur si haute: nul n'est pur,
  nul n'est saint devant celui qui est la Sainteté même. Mais quand le
  Sauveur nous dit: Venez, il connaît notre misère, et c'est pour la
  guérir qu'il nous presse de venir à lui. Allons-y donc, non comme le
  Pharisien hypocrite, _en rendant grâces à Dieu dans notre coeur de
  n'être pas tel que les autres hommes_[615]: Dieu repousse avec horreur
  cet orgueil d'une conscience qui se déguise à elle-même sa plaie
  secrète; allons-y, mais comme l'humble Publicain, _les yeux baissés
  vers la terre_, frappant notre poitrine, et disant: _Seigneur_, ayez
  pitié de moi; _soyez propice à ce pauvre pécheur_[616]! Il est
  nécessaire sans doute de se préparer par la pénitence, le
  recueillement, la prière, à la communion du corps et du sang de
  Jésus-Christ; mais après s'y être disposé sincèrement et de toute son
  âme, c'est faire injure au Rédempteur que de refuser ses dons, c'est
  se priver volontairement des grâces les plus précieuses, les plus
  abondantes, les plus saintes, c'est renoncer à la vie: car, _si l'on
  ne mange la chair du Fils de l'homme, et si l'on ne boit son sang, on
  n'aura point la vie en soi_[617]. Nous devons aspirer continuellement
  à _ce pain descendu du Ciel_[618]; sans cesse, nous devons le
  demander, nous devons nous en nourrir sans cesse, pour qu'il détruise
  le principe de mort qui est en nous depuis le péché. «_Seigneur,
  donnez-nous toujours ce pain_[619]: _ce pain dont vous avez dit_,
  qu'il donne la vie éternelle. C'est ce que disent les Juifs; et ils
  expriment par là le désir de toute la nature humaine, ou plutôt de
  toute la nature intelligente. Elle veut vivre éternellement; elle veut
  ne manquer de rien; en un mot, elle veut être heureuse. C'est encore
  ce qu'en pensait la Samaritaine, lorsque Jésus lui ayant dit: _Ô
  femme! celui qui boit de l'eau que je donne n'a jamais soif_, elle
  répond aussitôt: _Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie
  jamais soif, et que je ne sois pas obligée à venir ici puiser de
  l'eau_[620], dans un puits si profond, avec tant de peine. Encore un
  coup, la nature humaine veut être heureuse; elle ne veut avoir aucun
  besoin; elle ne veut avoir ni faim, ni soif: aucun désir à remplir:
  aucun travail: aucune fatigue: et cela, qu'est-ce autre chose, sinon
  être heureuse? Voilà ce que veut la nature humaine: voilà son fond.
  Elle se trompe dans les moyens: elle a soif des plaisirs des sens:
  elle veut exceller: elle a soif des honneurs du monde. Pour parvenir
  aux uns et aux autres, elle a soif des richesses: sa soif est
  insatiable; elle demande toujours, et ne dit jamais: C'est assez,
  toujours plus, et toujours plus. Elle est curieuse: elle a soif de la
  vérité; mais elle ne sait où la prendre, ni quelle vérité la peut
  satisfaire: elle en ramasse ce qu'elle peut par-ci, par-là; par de
  bons, par de mauvais moyens; et comme toute âme curieuse est légère,
  elle se laisse tromper par tous ceux qui lui promettent cette vérité
  qu'elle cherche. Voulez-vous n'avoir jamais faim, jamais n'avoir soif:
  venez au pain qui ne périt point, et au Fils de l'homme qui vous
  l'administre: à sa chair, à son sang où est tout ensemble la vérité et
  la vie, parce que c'est la chair et le sang, non point du fils de
  Joseph, comme disaient les Juifs, mais du Fils de Dieu. _Ô Seigneur,
  donnez-moi toujours ce pain!_ Qui n'en serait affamé? qui ne voudrait
  être assis à votre table? qui la pourrait jamais quitter[621]?»

  [614] I. Cor., XI, 28.

  [615] Luc., XVIII, 11.

  [616] _Ibid._, 13.

  [617] Joann., VI, 54.

  [618] _Ibid._, 33.

  [619] _Ibid._, 34.

  [620] _Ibid._, IV, 10, 15.

  [621] Bossuet.



CHAPITRE IV.

Que Dieu répand des grâces abondantes en ceux qui communient dignement.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur mon Dieu, _prévenez votre serviteur de vos plus douces
bénédictions_[622], afin que je puisse approcher dignement et avec
ferveur de votre auguste Sacrement.

  [622] Ps. XX, 3.

Rappelez mon coeur à vous; réveillez-moi du profond assoupissement où je
languis. _Visitez-moi pour me sauver_[623], pour que je goûte
intérieurement la douceur qui est cachée en abondance dans ce Sacrement,
comme dans sa source.

Faites briller aussi votre lumière à mes yeux, afin qu'ils discernent un
si grand mystère, et fortifiez ma foi pour le croire inébranlablement.

  [623] Ps. CV, 4.

Car c'est l'oeuvre de votre amour et non de la puissance humaine: c'est
votre institution sacrée, et non une invention de l'homme.

Nul ne peut concevoir par lui-même des merveilles au-dessus de la
pénétration des Anges mêmes.

Que pourrai-je donc, moi, pécheur indigne, moi, cendre et poussière,
découvrir et comprendre d'un mystère si haut?

2. Seigneur, dans la simplicité de mon coeur, avec une foi ferme et
sincère, et sur le commandement que vous m'en avez fait, je m'approche
de vous plein de confiance et de respect; et je crois, sans hésiter, que
vous êtes ici présent dans ce Sacrement, et comme Dieu et comme homme.

Vous voulez donc que je vous reçoive et que je m'unisse à vous dans la
charité?

C'est pourquoi j'implore votre clémence, et je vous demande en ce moment
une grâce particulière, afin qu'embrasé d'amour, je me fonde et m'écoule
tout entier en vous, et que je ne désire plus aucune autre consolation.

Car cet adorable Sacrement est le salut de l'âme et du corps, le remède
de toute langueur spirituelle. Il guérit les vices, réprime les
passions, dissipe les tentations ou les affaiblit, augmente la grâce,
accroît la vertu, affermit la foi, fortifie l'espérance, enflamme et
dilate l'amour.

3. Quels biens sans nombre n'avez-vous pas accordés, et n'accordez-vous
pas encore chaque jour dans ce Sacrement, à ceux que vous aimez, et qui
le reçoivent avec ferveur, ô mon Dieu, unique appui de mon âme,
réparateur de l'infirmité humaine, source de toute consolation
intérieure!

Car vous les consolez avec abondance en leurs tribulations diverses;
vous les relevez de leur abattement par l'espérance de votre protection;
vous les ranimez intérieurement et les éclairez par une grâce nouvelle;
de sorte que ceux qui se sentaient pleins de trouble et de tiédeur avant
la communion, se trouvent tout changés après s'être nourris de cette
viande et de ce breuvage céleste.

Vous en usez ainsi avec vos élus, afin qu'ils reconnaissent clairement,
et par une manifeste expérience, toute la faiblesse qui leur est propre,
et tout ce qu'ils reçoivent de votre grâce et de votre bonté.

Car d'eux-mêmes, froids, durs, sans goût pour la piété, par vous ils
deviennent pieux, zélés, fervents.

Qui, en effet, s'approchant humblement de la fontaine de suavité, n'en
remporte pas un peu de douceur? ou qui, se tenant près d'un grand feu,
n'en reçoit pas quelque chaleur?

Vous êtes, mon Dieu, cette fontaine toujours pleine et surabondante, ce
feu toujours ardent, et qui ne s'éteint jamais.

4. Si donc il ne m'est pas permis de puiser à la plénitude de la source,
et de m'y désaltérer parfaitement, j'approcherai cependant ma bouche de
l'ouverture par où s'écoulent les eaux célestes, afin d'en recueillir au
moins une petite goutte pour apaiser ma soif, et ne pas tomber dans une
entière sécheresse.

Et si je ne puis encore être tout céleste, et tout de feu, comme les
Chérubins et les Séraphins, je m'efforcerai pourtant de m'animer à la
piété, et de préparer mon coeur, afin qu'en participant avec humilité à
ce Sacrement de vie, je reçoive au moins quelque légère étincelle de ce
feu divin.

Bon Jésus, Sauveur très-saint, suppléez vous-même, par votre bonté et
votre grâce, à ce qui me manque, vous qui avez daigné appeler à vous
tous les hommes, en disant: _Venez à moi, vous tous qui êtes accablés de
travail et de douleur, et je vous soulagerai_[624].

  [624] Matth., XI, 28.

5. Je travaille à la sueur de mon front, mon coeur est brisé de douleur,
le poids de mes péchés m'accable, les tentations m'agitent, une foule de
passions mauvaises m'enveloppent et me pressent; et il n'y a personne
qui me secoure, qui me délivre, qui me sauve, si ce n'est vous, Seigneur
mon Dieu, mon Sauveur, entre les mains de qui je me remets, et tout ce
qui est à moi, afin que vous me protégiez et me conduisiez à la vie
éternelle.

Recevez-moi pour l'honneur et la gloire de votre nom, vous qui m'avez
préparé votre corps et votre sang pour nourriture et pour breuvage.

«Faites, Seigneur mon Dieu, mon Sauveur, que ma ferveur et mon amour
croissent d'autant plus, que je participe plus souvent à ce divin
mystère[625].»

  [625] Oraison de l'Église.


RÉFLEXION.

  Jésus-Christ, près de quitter la terre, promit à ses disciples de leur
  envoyer l'Esprit consolateur[626]: et c'est ce divin Esprit qui nous
  est donné dans les sacrements de la nouvelle alliance. Amour
  substantiel du Père et du Fils, _il aide notre infirmité, car nous ne
  savons pas demander comme il faut, mais l'Esprit demande pour nous
  avec des gémissements ineffables; et celui qui scrute les coeurs sait
  ce que désire l'Esprit, parce qu'il demande selon Dieu pour les
  Saints_[627]. Par une invisible opération aussi douce que puissante,
  il incline librement notre volonté au bien, il la purifie, il l'élève
  vers Dieu: il est notre force, comme le Verbe est notre lumière. Or,
  quand nous possédons en nous Jésus-Christ, nous possédons le Verbe
  même, et nous participons à tous les dons que le Verbe et l'Esprit qui
  procède de lui, répandent incessamment sur l'humanité sainte du
  Sauveur, devenu _un_ avec nous par la communion de son corps et de son
  sang, de son âme et de sa Divinité, qui en est inséparable. En lui
  sont _toutes les richesses de la plénitude de l'intelligence, tous les
  trésors de la sagesse et de la science souveraine_[628]: et ces
  trésors, il les ouvre pour nous dans le sacrement de l'Eucharistie; il
  nous dispense, selon nos besoins, ces célestes richesses: tandis que
  l'Esprit sanctificateur nous embrase de ses flammes divines qui
  consument les dernières traces du péché, nous donnent comme un
  avant-goût de la félicité céleste, et nous préparent à en jouir
  pleinement, lorsque nous aurons atteint le terme heureux de nos
  épreuves sur la terre. Allez donc à la source des grâces, allez à
  l'autel, allez à Jésus: _et à qui, Seigneur, irions-nous? Vous seul
  avez les paroles de la vie éternelle_[629]. Languissants, vous nous
  fortifiez; affligés, vous nous consolez; troublés par les tempêtes qui
  s'élèvent au dedans et au dehors de nous, _vous commandez aux vents,
  et il se fait un grand calme_[630]. Ô Jésus! _votre amour me
  presse_[631], et mon âme a défailli dans l'ardeur de s'unir à vous.
  C'est là tout mon désir, je n'en ai point d'autre, je ne veux que
  vous, ô mon Dieu! Oh! quand pourrai-je dire: _Mon bien-aimé est à moi,
  et je suis à lui_[632]: _ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ
  qui vit en moi_[633]?

  [626] Joann., XIV, 26.

  [627] Rom., VIII, 26, 27.

  [628] Coloss., II, 2, 3.

  [629] Joann., VI, 69.

  [630] Marc., IV, 39.

  [631] II. Cor., V, 14.

  [632] Cant., II, 16.

  [633] Galat., II, 20.



CHAPITRE V.

De l'excellence du Sacrement de l'autel, et de la dignité du Sacerdoce.


VOIX DU BIEN-AIMÉ.

1. Quand vous auriez la pureté des Anges et la sainteté de
Jean-Baptiste, vous ne seriez pas digne de recevoir ni même de toucher
ce Sacrement.

Car ce ne sont pas les mérites de l'homme qui lui donnent le droit de
consacrer et de toucher le corps de Jésus-Christ, et de se nourrir du
pain des Anges.

Ô mystère ineffable! ô sublime dignité des prêtres, auxquels est donné
ce qui n'a point été accordé aux Anges!

Car les prêtres, validement ordonnés dans l'Église, ont seuls le pouvoir
de célébrer et de consacrer le corps de Jésus-Christ.

Le prêtre est le ministre de Dieu; il use de la parole de Dieu selon le
commandement et l'institution de Dieu: mais Dieu, à la volonté de qui
tout est soumis, à qui tout obéit lorsqu'il commande, est le principal
auteur du miracle qui s'accomplit sur l'autel, et c'est lui qui l'opère
invisiblement.

2. Vous devez donc, dans cet auguste Sacrement, croire plus à la
toute-puissance de Dieu qu'à vos propres sens, et à ce qui paraît aux
yeux: et vous ne sauriez dès lors approcher de l'autel avec assez de
respect et de crainte.

Pensez à ce que vous êtes, et considérez quel est celui dont vous avez
été fait le ministre par l'imposition des mains de l'Évêque.

Vous avez été fait prêtre, et consacré pour célébrer les saints
mystères: maintenant soyez fidèle à offrir à Dieu le sacrifice avec
ferveur, au temps convenable, et que toute votre conduite soit
irrépréhensible.

Votre fardeau n'est pas plus léger; vous êtes lié, au contraire, par des
obligations plus étroites, et obligé à une plus grande sainteté.

Un prêtre doit être orné de toutes les vertus, et donner aux autres
l'exemple d'une vie pure.

Ses moeurs ne doivent point ressembler à celles du peuple: il ne doit
pas marcher dans les voies communes; mais il doit vivre comme les Anges
dans le ciel, ou comme les hommes parfaits sur la terre.

3. Le prêtre, revêtu des habits sacrés, tient la place de Jésus-Christ,
afin d'offrir à Dieu d'humbles supplications pour lui-même et pour tout
le peuple.

Il porte devant et derrière lui le signe de la croix du Sauveur, afin
que le souvenir de sa passion lui soit toujours présent.

Il porte devant lui la croix sur la chasuble, afin de considérer
attentivement les traces de Jésus-Christ, et de s'animer à les suivre.

Il porte la croix derrière lui, afin d'apprendre à souffrir avec douceur
pour Dieu, tout ce que les hommes peuvent lui faire de mal.

Il porte la croix devant lui, afin de pleurer ses propres péchés;
derrière lui, afin que, par une tendre compassion, il pleure aussi les
péchés des autres; et se souvenant qu'il est établi médiateur entre Dieu
et le pécheur, il ne se lasse point d'offrir des prières et des
sacrifices, jusqu'à ce qu'il ait obtenu grâce et miséricorde.

Quand le prêtre célèbre, il honore Dieu, il réjouit les Anges, il édifie
l'Église, il procure des secours aux vivants, du repos aux morts, et se
rend lui-même participant de tous les biens.


RÉFLEXION.

  Pour comprendre la grandeur du sacerdoce chrétien, il faut considérer
  les caractères qui le distinguent immuablement, et forment comme le
  sceau divin dont il fut marqué à son origine. Et d'abord il est un:
  _de même qu'il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'un Médiateur de Dieu et
  des hommes, Jésus-Christ_[634], _apôtre et pontife de notre foi_[635],
  _toujours vivant pour intercéder en notre faveur_[636]. Tout prêtre,
  dans l'exercice de ses célestes fonctions, représente Jésus-Christ, ou
  plutôt est Jésus-Christ même, qui seul opère véritablement ce
  qu'annoncent les paroles et les actes de son ministre, seul lie et
  délie, seul dispense la grâce, seul immole et offre à son Père la
  victime de propitiation, qui est une aussi: car _Jésus entrant par son
  sang une seule fois dans le Saint des saints, a consommé la rédemption
  éternelle_[637]. Ainsi un sacrifice, un prêtre, un sacerdoce, qui,
  dans son immense hiérarchie, n'est que le _Pontife_ invisible des
  _biens futurs_[638], est multiplié visiblement sur tous les points de
  la terre, pour y continuer sa grande mission jusqu'à la fin des
  siècles[639]. Et non-seulement le sacerdoce est un, il est encore
  universel; car _tous les peuples ont été donnés en héritage à
  Jésus-Christ_[640], et _depuis le lever du soleil jusqu'au couchant,
  en tous lieux le sacrifice doit être accompli et l'offrande pure
  présentée au Seigneur_[641]. Il est éternel; car, de toute éternité,
  _Dieu a dit au Christ: Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui_;
  et encore: _Tu es prêtre éternellement selon l'ordre de
  Melchisédech_[642]. Il est saint; _car il convenait que nous eussions
  un tel Pontife, saint, pur, sans tache, séparé des pécheurs, et élevé
  au-dessus des cieux_[643]; et les démons mêmes, vaincus par celui _qui
  possède le sacerdoce éternel_[644], lui ont rendu ce témoignage: _Je
  sais qui vous êtes, le Saint de Dieu_[645]. Oh! qu'elle est élevée,
  qu'elle est sublime la dignité du prêtre! mais aussi qu'elle est
  redoutable! Associé à la puissance de Jésus-Christ Pontife, dans
  l'unité de son sacerdoce, ministre avec lui et en lui du sacrifice de
  la Croix, renouvelé chaque jour sur l'autel, d'une manière non
  sanglante; distributeur du pain de vie, du corps et du sang du
  Rédempteur, sur lesquels il lui a été donné pouvoir; revêtu de la
  mission du Fils de Dieu pour le salut du monde, ses devoirs sont
  proportionnés à une si haute vocation, et c'est à lui surtout qu'il
  est dit: _Soyez saint, parce que moi, le Seigneur votre Dieu, je suis
  saint_[646]. Pauvre pécheur, si faible, si languissant, si infirme,
  comment pourrai-je m'élever, ô Jésus! à la sainteté que vous exigez de
  moi? Je tremble à cette pensée, et je perdrais toute espérance, si
  votre bonté ne daignait me rassurer, disant: _Cela est impossible aux
  hommes, mais tout est possible à Dieu_[647]?

  [634] Tim., II, 5.

  [635] Hebr., III, 1.

  [636] _Ib._, VII, 25.

  [637] _Ib._, IX, 12; VII, 27.

  [638] _Ib._, IX, 11.

  [639] Matth., XXVIII, 20.

  [640] Ps. II, 8.

  [641] Malach., I, 11.

  [642] Hebr., V, 5, 6; VI, 20.

  [643] _Ib._, VII, 26.

  [644] _Ib._, 24.

  [645] Marc., I, 24.

  [646] Levit., XIX, 2.

  [647] Matth., XIX. 26.



CHAPITRE VI.

Prière du Chrétien avant la Communion.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur, lorsque je considère votre grandeur et ma bassesse, je suis
saisi de frayeur, et je me confonds en moi-même.

Car si je ne m'approche de vous, je fuis la vie; et si je m'en approche
indignement, j'irrite votre colère.

Que ferai-je donc, mon Dieu, mon protecteur, mon conseil dans tous mes
besoins?

2. Montrez-moi la voie droite, enseignez-moi quelque court exercice pour
me disposer à la sainte Communion.

Car il m'est important de savoir avec quelle ferveur et quel respect je
dois préparer mon coeur, pour recevoir avec fruit votre Sacrement, ou
pour vous offrir ce grand et divin sacrifice.


RÉFLEXION.

  S'il est nécessaire de _préparer son âme avant la prière_[648],
  combien plus avant d'approcher de la divine Eucharistie? Et c'est
  pourquoi l'Apôtre dit: _Que l'homme s'éprouve soi-même, et qu'il mange
  ainsi de ce pain, et boive de ce calice: car celui qui mange et boit
  indignement, mange et boit son jugement, ne discernant point le corps
  du Seigneur_[649]. Mais, hélas! mon Dieu, plus je m'éprouve, plus je
  me reconnais indigne de m'unir à vous dans le sacrement adorable de
  votre corps et de votre sang: et cependant _si je ne mange votre
  chair, et ne bois votre sang, je n'aurai point la vie en moi_[650]; de
  sorte que je suis partagé entre le désir de m'asseoir au banquet sacré
  où vous invitez vos fidèles, et la crainte d'entendre ces paroles
  terribles: _Pourquoi êtes-vous entré ici sans être revêtu de la robe
  nuptiale? Jetez-le, pieds et mains liés, dans les ténèbres
  extérieures: là sont les pleurs et les grincements de dents_[651]. Que
  ferai-je donc? Ah! voici ce que je ferai. Je me présenterai tel que je
  suis, dépouillé, nu, misérable, devant mon Seigneur et mon Dieu, et je
  lui dirai: Ayez pitié de moi, Seigneur, et daignez me revêtir
  vous-même du vêtement pur, qui me rendra digne d'être admis dans la
  salle du festin. Si vous ne venez à mon secours, si vous ne suppléez à
  mon indigence, je serai, ô mon divin maître, à jamais exclu de votre
  Table sainte; mais vous laisserez tomber sur ce pauvre un regard de
  compassion; vous viendrez à lui dans votre bonté, dans votre
  miséricorde immense, et votre main s'étendra pour couvrir sa nudité:
  oui, _Seigneur, j'ai espéré en vous, et je ne serai point confondu
  éternellement_[652].

  [648] Eccles., XVIII, 23.

  [649] I. Cor., XI, 28, 29.

  [650] Joann., VI, 54.

  [651] Matth., XXII, 12, 13.

  [652] Ps. XXX, 2.



CHAPITRE VII.

De l'examen de conscience, et de la résolution de se corriger.


VOIX DU BIEN-AIMÉ.

1. Sur toutes choses, il faut que le prêtre qui se dispose à célébrer
les saints mystères, à toucher et à recevoir le corps de Jésus-Christ,
s'approche de ce Sacrement avec une profonde humilité de coeur, un
respect suppliant, une pleine foi, et une pieuse intention d'honorer
Dieu.

Examinez avec soin votre conscience, et, autant que vous le pourrez,
purifiez-la par une contrition véritable et par une humble confession;
de sorte que, délivré du poids de vos fautes, exempt de trouble et de
remords, vous puissiez librement venir à moi.

Ayez une vive douleur de tous vos péchés en général; déplorez en
particulier ceux que vous commettez chaque jour; et, si le temps vous le
permet, confessez à Dieu, dans le secret du coeur, toutes les misères
qui sont le fruit de vos passions.

2. Affligez-vous et gémissez d'être encore sous l'empire de la chair et
du monde:

Si peu occupé de mourir à vos inclinations; si agité par les mouvements
de la concupiscence:

Si peu exact à veiller sur vos sens; si souvent séduit par de vains
fantômes:

Si enclin à vous répandre au dehors; si négligent à rentrer en
vous-même:

Si porté au rire et à la dissipation; si dur, quand vous devriez verser
des larmes de componction:

Si prompt à vous livrer au relâchement et à la mollesse; si lent à
embrasser une vie austère et fervente:

Si curieux de nouvelles, et de ce qui attire les regards par sa beauté;
si plein de répugnance pour ce qui abaisse et humilie:

Si avide de beaucoup avoir, si avare pour donner, si ardent à retenir:

Si inconsidéré dans vos discours; si impuissant à vous taire:

Si déréglé dans vos moeurs; si indiscret dans vos actions:

Si intempérant dans le manger et le boire; si sourd à la parole de Dieu:

Si convoiteux de repos; si ennemi du travail:

Si éveillé pour des récits frivoles: si appesanti par le sommeil durant
les veilles saintes; si pressé d'en voir la fin; si peu attentif en y
assistant:

Si dissipé en récitant l'office divin, si tiède en célébrant, si aride
dans la Communion:

Si aisément distrait; si rarement bien recueilli:

Si tôt ému de colère; si prompt à blesser les autres:

Si enclin à juger mal; si sévère à reprendre:

Si enivré de joie dans la prospérité; si abattu dans l'adversité:

Si fécond en bonnes résolutions, et si stérile en bonnes oeuvres.

3. Après avoir confessé et déploré avec une grande douleur et un vif
sentiment de votre faiblesse, ces défauts et tous les autres qui peuvent
être en vous, formez un ferme propos de vous corriger, et d'avancer dans
la vertu.

Offrez-vous ensuite, avec une pleine résignation et sans aucune réserve,
sur l'autel de votre coeur, comme un holocauste perpétuel, en l'honneur
de mon nom, m'abandonnant entièrement le soin de votre corps et de votre
âme, afin d'obtenir ainsi la grâce de célébrer dignement le saint
Sacrifice, et de recevoir avec fruit le Sacrement de mon corps.

4. Car il n'est point d'oblation plus méritoire, ni de satisfaction plus
grande pour les péchés, que de s'offrir soi-même sincèrement à Dieu, en
lui offrant, à la Messe et dans la Communion, le Corps de Jésus-Christ.

Si l'homme fait ce qui est en lui, et s'il a un vrai repentir toutes les
fois qu'il s'approche de moi pour demander grâce et miséricorde: _J'en
jure par moi-même_, dit le Seigneur, _je ne me souviendrai plus de ses
péchés, et ils lui seront tous pardonnés; car je ne veux point la mort
du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive_[653].

  [653] Ezech., XXIII, 22; XXXIII, 11.


RÉFLEXION.

  Il n'est rien de plus utile en soi, ni de plus indispensable pour
  approcher dignement de l'autel, que de descendre en sa conscience, et
  d'en scruter, avec une sévérité salutaire, les tristes profondeurs.
  Nous avons en nous-mêmes comme une image du royaume des ténèbres: là
  vit, et croît, et se propage l'innombrable famille des vices, nés de
  la triple concupiscence[654] qui a infecté la vie humaine dans sa
  source. Quiconque examine sérieusement son coeur, y trouve le germe de
  tout ce qui est mauvais; un orgueil tantôt hardi et violent, tantôt
  plein de déguisements et de ruses, une curiosité effrénée, des
  convoitises ardentes, la haine qu'accompagnent l'injure, l'outrage et
  la calomnie, l'envie mère du meurtre, l'avarice qui dit sans cesse:
  _Apporte, apporte_[655], la dureté d'âme, les joies coupables de
  l'esprit; et bien que ces semences de mort ne se développent pas dans
  chaque homme au même degré, tous les ont en eux-mêmes, et la grâce
  seule les étouffe plus ou moins. Tel est, depuis la chute originelle,
  le partage des enfants d'Adam. Qui, dans son effroi, ne _crierait vers
  Dieu du fond de cette immense misère_[656], pour implorer de lui
  secours et miséricorde? _Il délaisse ceux qui cachent leurs crimes, et
  pardonne à ceux qui s'accusent_[657]. Touché de pitié pour les
  pécheurs, Jésus-Christ a institué le sacrement de pénitence, qui les
  régénère dans le sang de l'Agneau, et les revêt de l'innocence
  primitive. Voilà la robe nuptiale nécessaire pour assister au festin
  de l'Époux. Vous qui portez avec douleur le poids de vos péchés,
  hâtez-vous donc, allez pleins de repentir, de foi, d'espérance et
  d'amour, déposer cet accablant fardeau aux pieds de celui qui tient,
  dans le tribunal sacré, la place du Fils de Dieu même: allez et
  humiliez-vous, allez et pleurez: une main divine essuiera vos larmes,
  et, rétablis en grâce avec Dieu, en paix avec vous-mêmes, vous
  chanterez dans l'allégresse l'hymne du pardon: _Heureux ceux dont les
  iniquités ont été remises, et les péchés couverts! Heureux celui à qui
  le Seigneur n'a point imputé son péché, et dont le coeur a été sans
  fraude! Parce que j'ai tu mon crime, il a vieilli dans mes os, et crié
  dans mon sein pendant tout le jour. Car votre main s'est appesantie
  sur moi le jour et la nuit: je me suis tourné et retourné dans mon
  angoisse, tandis que l'épine perçait mon coeur. Alors je vous ai
  déclaré mon péché: je n'ai point caché mon injustice. J'ai dit: Je
  confesserai contre moi mon iniquité au Seigneur; et vous, Seigneur,
  vous m'avez remis l'impiété de mon péché. C'est pour cela que vos
  serviteurs vous invoqueront dans le temps propice; et le déluge des
  grandes eaux n'approchera point d'eux_[658].

  [654] Joann., I, 11, 16.

  [655] Prov., XXX, 15.

  [656] Ps. CXXIX, 1.

  [657] Prov., XXVIII, 13.

  [658] Ps. XXXI, 1-6.



CHAPITRE VIII.

De l'oblation de Jésus-Christ sur la Croix, et de la résignation de soi
même.


VOIX DU BIEN-AIMÉ.

1. Comme je me suis offert volontairement pour vos péchés, à mon Père,
les bras étendus sur la Croix, et le corps nu, ne réservant rien, et
m'immolant tout entier, pour apaiser Dieu: ainsi vous devez tous les
jours, dans le sacrifice de la Messe, vous offrir à moi, comme une
hostie pure et sainte, du plus profond de votre coeur, et de toutes les
puissances de votre âme.

Que demandé-je de vous, sinon que vous vous abandonniez à moi sans
réserve?

Tout ce que vous me donnez, hors vous, ne m'est rien, parce que c'est
vous que je veux, et non pas vos dons.

2. Comme tout le reste ne vous suffirait pas sans moi, ainsi aucun de
vos dons ne peut me plaire si vous ne vous donnez vous-même.

Offrez-vous à moi, donnez-vous pour Dieu, tout entier, et votre oblation
me sera agréable.

Je me suis offert tout entier pour vous à mon Père; je vous ai donné
tout mon Corps et tout mon Sang pour nourriture, afin d'être tout à
vous, et que vous fussiez à jamais tout à moi.

Mais si vous demeurez en vous-même, si vous ne vous abandonnez pas sans
réserve à ma volonté, votre oblation n'est pas entière, et nous ne
serons pas unis parfaitement.

L'oblation volontaire de vous-même, entre les mains de Dieu, doit donc
précéder toutes vos oeuvres, si vous voulez acquérir la grâce et la
liberté.

S'il en est si peu qui soient éclairés de ma lumière, et qui jouissent
de la liberté intérieure, c'est qu'ils ne savent pas se renoncer
entièrement eux-mêmes.

Je l'ai dit, et ma parole est immuable: _Si quelqu'un ne renonce pas à
tout, il ne peut être mon disciple_[659]. Si donc vous voulez être mon
disciple, offrez-vous à moi avec toutes vos affections.

  [659] Luc., XIV, 15.


RÉFLEXION.

  On n'aurait qu'une idée bien faible et bien incomplète du sacrifice de
  la Croix, si l'on n'y voyait que ce qui paraît, pour ainsi dire, aux
  sens. Jésus-Christ a offert non-seulement son corps sacré, en proie à
  toutes les souffrances et à toutes les angoisses que peut endurer la
  nature humaine, mais encore son âme sainte étroitement unie au Verbe
  divin, toutes ses douleurs, toutes ses affections, toutes ses
  volontés, et l'agonie et le délaissement qui tira de son coeur ce
  dernier cri: _Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné[660]?_ En cet
  état il représentait l'humanité entière condamnée à mourir, et l'homme
  en effet fut frappé de mort jusque dans les plus secrètes profondeurs
  de son être. Alors _tout fut consommé_[661], et le supplice et la
  rédemption. Or, chaque fois que le prêtre, montant à l'autel, y
  renouvelle, selon l'institution divine, cet ineffable sacrifice,
  chaque fois que le fidèle participe à la victime immolée, et le fidèle
  et le prêtre doivent s'offrir ainsi que Jésus-Christ s'est offert
  lui-même: leur sacrifice uni au sien doit être, comme le sien, sans
  réserve: car, nous aussi, nous sommes attachés à la Croix, et avec
  Jésus-Christ et en Jésus-Christ, nous souffrons pour nous, pour nos
  frères, pour les vivants, pour les morts, pour toute la grande famille
  humaine; ce qui fait dire à l'apôtre saint Paul ces étonnantes
  paroles: _Je me réjouis de mes souffrances à cause de vous; et ce qui
  manque à la Passion de Jésus-Christ, je l'accomplis en ma chair, pour
  son corps qui est l'Église_[662]; non sans doute que la Passion du
  Sauveur ne fût plus que surabondante pour _ôter le péché du
  monde_[663], et satisfaire à la justice de Dieu; mais parce que chacun
  de nous doit la reproduire en soi, et parce qu'_étant les membres d'un
  seul corps, qui est le corps du Christ_[664], tout ce que nous
  souffrons, il le souffre avec nous, de sorte que nos souffrances
  deviennent comme une partie de sa Passion propre. Ô Jésus! je m'offre
  avec vous, je m'offre tout entier; me voilà sur l'autel: frappez,
  Seigneur, achevez le sacrifice; détruisez tout ce qui en moi est de
  l'homme condamné, ces désirs de la terre, ces affections, ces
  volontés, ces sens qui me troublent, ce corps de péché; et les yeux
  fixés sur votre Croix, je dirai: _Tout est consommé!_

  [660] Matth., XXVII, 47.

  [661] Joann., XIV, 30.

  [662] Coloss., I, 24.

  [663] Joann., I, 29.

  [664] I. Cor., XII, 27.



CHAPITRE IX.

Que nous devons nous offrir à Dieu avec tout ce qui est à nous, et prier
pour tous.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur, à qui tout appartient dans le ciel et sur la terre, je veux
aussi me donner à vous, par une oblation volontaire; je veux être à vous
pour toujours.

Dans la simplicité de mon coeur, je m'offre à vous aujourd'hui, mon
Dieu, pour vous servir à jamais, pour vous obéir, pour m'immoler sans
cesse à votre gloire.

Recevez-moi avec l'oblation sainte de votre précieux Corps, que je vous
offre aujourd'hui en présence des Anges, qui assistent invisiblement à
ce sacrifice; et faites qu'il porte des fruits de salut pour moi et pour
tout votre peuple.

2. Toutes les fautes et tous les crimes que j'ai commis devant vous et
devant vos saints Anges, depuis le jour où j'ai pu commencer à pécher
jusqu'à ce moment, je vous les offre, Seigneur, sur votre autel de
propitiation, afin que vous les consumiez par le feu de votre amour, que
vous effaciez toutes les taches dont ils ont souillé ma conscience, et
qu'après l'avoir purifiée, vous me rendiez votre grâce que mes péchés
m'avaient fait perdre, me les pardonnant tous pleinement, et me
recevant, dans votre miséricorde, au baiser de paix.

3. Que puis-je faire pour expier mes péchés, que de les confesser
humblement, avec une amère douleur, et d'implorer sans cesse votre
clémence?

Je vous en conjure, exaucez-moi, soyez-moi propice, quand je me présente
devant vous, mon Dieu.

J'ai une vive horreur de tous mes péchés, et je suis résolu à ne plus
les commettre. Ils m'affligent profondément, et toute ma vie je ne
cesserai de m'en affliger, prêt à faire pénitence, et à satisfaire pour
eux selon mon pouvoir.

Pardonnez-les-moi, Seigneur, pardonnez-les-moi, pour la gloire de votre
saint nom. Sauvez mon âme, que vous avez rachetée au prix de votre sang.

Voilà que je m'abandonne à votre miséricorde; je me remets entre vos
mains: traitez-moi selon votre bonté, et non selon ma malice et mon
iniquité.

4. Je vous offre aussi tout ce qu'il y a de bien en moi, quelque faible,
quelque imparfait qu'il soit, afin que, l'épurant, le sanctifiant, le
perfectionnant sans cesse, vous le rendiez plus digne de vous, plus
agréable à vos yeux, et que vous me conduisiez à une heureuse fin, moi
le plus inutile, le plus languissant et le dernier des hommes.

5. Je vous offre encore tous les pieux désirs des âmes fidèles, les
besoins de mes parents, de mes amis, de mes frères, de mes soeurs, de
tous ceux qui me sont chers; de ceux qui m'ont fait, ou à d'autres,
quelque bien pour l'amour de vous; de ceux qui ont demandé ou désiré que
j'offrisse des prières et le saint Sacrifice pour eux et pour les leurs,
soit qu'ils vivent encore en la chair, soit que le temps ait fini pour
eux.

Que tous sentent le secours de votre grâce, la puissance de vos
consolations; protégez-les dans les périls, délivrez-les de leurs
peines, et qu'affranchis de tous les maux, ils vous rendent, pleins de
joie, d'éclatantes actions de grâces.

6. Je vous offre enfin des supplications et l'hostie de paix,
principalement pour ceux qui m'ont offensé en quelque chose, qui m'ont
contristé, qui m'ont blâmé, qui m'ont fait quelques torts ou quelques
peines; et pour tous ceux aussi que j'ai moi-même affligés, blessés,
troublés, scandalisés, le sachant ou sans le savoir; afin que vous nous
pardonniez à tous nos péchés et nos offenses mutuelles.

Ôtez de nos coeurs, ô mon Dieu! le soupçon, l'aigreur, la colère, tout
ce qui divise, tout ce qui peut altérer la charité et diminuer l'amour
fraternel.

Ayez pitié, Seigneur, ayez pitié de ces pauvres qui implorent votre
grâce, votre miséricorde; et faites que nous soyons dignes de jouir
ici-bas de vos dons, et d'arriver à l'éternelle vie. Ainsi soit-il.


RÉFLEXION.

  Après s'être purifié par le sacrement de pénitence, et s'être uni,
  selon tout ce qu'il est, à Jésus-Christ, hostie de propitiation pour
  le salut des hommes, le prêtre s'offre encore pour eux et pour
  lui-même, afin que la vertu du sacrifice qui va s'accomplir, lui soit
  appliquée, et à ses frères, et à tous ceux pour qui Jésus-Christ,
  sacrificateur, est victime[665], l'a consommé sur la Croix. Comme le
  Sauveur s'est immolé pour lui, il veut s'immoler pour le Sauveur, ne
  vivre que pour sa gloire, et mourir pour elle. Il le supplie de
  consumer dans le feu de son amour tout ce qui reste en lui d'impur et
  de terrestre. Il dépose, en quelque manière, sur l'autel et ses
  pensées et ses affections, ses volontés, ses désirs, tout son être,
  afin d'être revêtu en Jésus-Christ d'une vie nouvelle, de cette _vie
  selon Dieu_[666], qui fait que l'homme _ne vit plus pour soi, mais
  pour celui qui est mort et ressuscité pour lui_[667]. Ainsi anéanti
  dans la présence du souverain Maître, et comme baigné déjà du sang qui
  demande grâce, il intercède pour ses proches, ses amis, ses
  bienfaiteurs, pour ses ennemis même, pour ceux qui le haïssent et le
  persécutent, embrassant dans sa charité, immense comme celle du
  Christ, toutes les créatures qu'il a rachetées, tous les enfants du
  Père céleste, _qui fait luire son soleil sur les bons et sur les
  méchants_[668]. Élevé, par l'onction sacerdotale, entre la terre et le
  ciel, il couvre, pour ainsi dire, le genre humain tout entier de sa
  prière et de son amour. Il le voit, par le péché, dans un état de
  mort, et ses désirs l'enfantent à la vie: semblable au Médiateur
  suprême, qui, _dans les jours de sa chair, offrant avec un grand cri
  et avec larmes, des prières et des supplications à celui qui peut
  sauver de la mort, fut exaucé à cause de son respect_[669]. Oui, _le
  salut vient du Seigneur_[670]; _il a fait éclater les merveilles de
  son Saint_[671]. Prêtres du Dieu vivant, _offrez-lui le sacrifice de
  justice_[672]. _Je vous prierai, Seigneur; vous entendrez ma voix le
  matin; le matin je me présenterai devant vous; j'entrerai dans votre
  maison, et, rempli de votre crainte, j'adorerai dans votre saint
  temple; et tous ceux qui espèrent en vous se réjouiront, et ils
  tressailleront d'allégresse éternellement, parce que vous habiterez en
  eux_[673].

  [665] Hebr., IX, 14.

  [666] I. Petr., IV, 6.

  [667] II. Cor., V, 15.

  [668] Matth., V, 45.

  [669] Hebr., V, 7.

  [670] Ps. III, 9.

  [671] Ps. IV. 4.

  [672] _Ibid._, 6.

  [673] Ps. V, 4, 5, 12.



CHAPITRE X.

Qu'on ne doit pas facilement s'éloigner de la sainte Communion.


VOIX DU BIEN-AIMÉ.

1. Il faut recourir souvent à la source de la grâce et de la divine
miséricorde, à la source de toute bonté et de toute pureté, afin que
vous puissiez être guéri de vos passions et de vos vices, et que, plus
fort et plus vigilant, vous ne soyez ni vaincu par les attaques du
démon, ni surpris par ses artifices.

L'ennemi des hommes, sachant quel est le fruit de la sainte Communion,
et combien est grand le remède qu'y trouvent les âmes pieuses et
fidèles, s'efforce, en toute occasion et par tous les moyens, de les en
éloigner autant qu'il peut.

2. Aussi est-ce au moment où ils s'y disposent, que quelques-uns
éprouvent les plus vives attaques de Satan.

Cet esprit de malice, comme il est écrit au livre de Job, vient parmi
les enfants de Dieu pour les troubler par les ruses ordinaires de sa
haine, cherchant à leur inspirer des craintes excessives et de pénibles
perplexités, pour affaiblir leur amour, ébranler leur foi, afin qu'ils
renoncent à communier, ou qu'ils ne communient qu'avec tiédeur.

Mais il ne faut pas s'inquiéter de ses artifices et de ses suggestions,
quelque honteuses, quelque horribles qu'elles soient, mais les rejeter
toutes sur lui.

Il faut se rire avec mépris de cet esprit misérable, et n'abandonner
jamais la sainte Communion, à cause de ses attaques et des mouvements
qu'il excite en nous.

3. Souvent aussi l'on s'en éloigne par un désir trop vif de la ferveur
sensible, et parce qu'on a conçu de l'inquiétude sur sa confession.

Agissez selon le conseil de personnes prudentes, et bannissez de votre
coeur l'anxiété et les scrupules, parce qu'ils détruisent la piété, et
sont un obstacle à la grâce de Dieu.

Ne vous privez point de la sainte Communion, dès que vous éprouvez
quelque trouble ou une légère peine de conscience; mais confessez-vous
au plus tôt, et pardonnez sincèrement aux autres les offenses que vous
ayez reçues d'eux.

Que si vous avez vous-même offensé quelqu'un, demandez-lui humblement
pardon, et Dieu aussi vous pardonnera.

4. Que sert de tarder à se confesser, et de différer la sainte
Communion?

Purifiez-vous promptement, hâtez-vous de rejeter le venin et de recourir
au remède; vous vous en trouverez mieux que de différer longtemps.

Si vous différez aujourd'hui pour une raison, peut-être s'en
présentera-t-il demain une plus forte; et vous pourriez ainsi être sans
cesse détourné de la Communion, et sans cesse vous y sentir moins
disposé.

Ne perdez pas un moment, secouez votre langueur, déchargez-vous de ce
qui vous pèse: car à quoi revient-il de vivre toujours dans l'anxiété,
toujours dans le trouble, et d'être éloigné chaque jour par de nouveaux
obstacles de la Table sainte?

Rien au contraire ne nuit davantage que de s'abstenir longtemps de
communier, car d'ordinaire l'âme tombe par là dans un profond
assoupissement.

Ô douleur! il se rencontre des chrétiens si tièdes et si lâches, qu'ils
saisissent avec joie tous les prétextes pour différer à se confesser, et
dès lors aussi à communier, afin de n'être pas obligés de veiller avec
plus de soin sur eux-mêmes.

5. Hélas! qu'ils ont peu de piété, peu d'amour, ceux qui se privent si
aisément de la sainte Communion!

Qu'il est heureux, au contraire, et agréable à Dieu, celui qui vit de
telle sorte, et qui conserve sa conscience si pure, qu'il serait préparé
à communier tous les jours, et communierait en effet s'il lui était
permis, et qu'il pût le faire sans singularité!

Si quelqu'un s'en abstient quelquefois par humilité, ou par une cause
légitime, on doit louer son respect.

Mais si sa ferveur s'est refroidie, il doit se ranimer, et faire tout ce
qu'il peut; et Dieu secondera ses désirs, à cause de la droiture de sa
volonté qu'il considère principalement.

6. Que si des motifs légitimes l'empêchent d'approcher de la sainte
Table, il conservera toujours l'intention et le saint désir de
communier; et ainsi il ne sera pas entièrement privé du fruit du
Sacrement.

Quoique tout fidèle doive, à certains jours et au temps fixé, recevoir,
avec un tendre respect, le Corps du Sauveur dans son Sacrement, et
rechercher en cela plutôt la gloire de Dieu que sa propre consolation;
cependant il peut aussi communier en esprit tous les jours, à toute
heure, avec beaucoup de fruit.

Car il communie de cette manière, et se nourrit invisiblement de
Jésus-Christ, toutes les fois qu'il médite avec piété les mystères de
son Incarnation et de sa Passion, et qu'il s'enflamme de son amour.

7. Celui qui ne se prépare à la Communion qu'aux approches des fêtes, ou
quand la coutume l'y oblige, sera souvent mal préparé.

Heureux celui qui s'offre au Seigneur en holocauste, toutes les fois
qu'il célèbre le sacrifice, ou qu'il communie.

Ne soyez, en célébrant les saints mystères, ni trop lent ni trop prompt,
mais conformez-vous à l'usage ordinaire et régulier de ceux avec qui
vous vivez.

Il ne faut point fatiguer les autres ni leur causer d'ennui, mais suivre
l'ordre commun établi par vos pères, et consulter plutôt l'utilité de
tous, que votre attrait et votre piété particulière.


RÉFLEXION.

  Qu'il faille exciter des chrétiens à s'asseoir à la Table sainte, à se
  nourrir du pain de vie, à recevoir en eux _l'auteur et le consommateur
  de la foi_[674], le Sauveur des hommes, le Verbe de Dieu; qu'ils
  cherchent de tous côtés des prétextes pour se tenir éloignés de lui;
  qu'ils regardent comme une dure obligation le devoir qu'impose
  l'Église de participer, en certains temps, au corps et au sang de
  Jésus-Christ: c'est quelque chose de si prodigieux et tout ensemble de
  si effrayant, que l'âme fuit cette pensée, comme elle fuirait une
  vision de l'enfer. Mais, parmi les fidèles que l'amour attire au
  banquet sacré de l'Époux, il en est qui, abusés par de tristes et
  fausses doctrines, ou retenus par les scrupules d'une conscience
  timide à l'excès, ne se croient jamais assez préparés, et se privent
  volontairement de la divine Eucharistie, à cause du respect même que
  leur inspire cet auguste sacrement. Sans doute on doit s'éprouver
  soi-même; sans doute il serait à désirer que ceux qui mangent le pain
  des Anges, eussent toute la pureté de ces célestes esprits: mais celui
  qui connaît notre misère, et qui est venu la guérir, n'exige pas que
  l'homme soit parfait pour approcher de la source des grâces; il
  demande seulement qu'il se soit purifié par la pénitence, et qu'il
  apporte au pied de l'autel _un coeur contrit et humilié_[675], un
  repentir sincère de ses fautes, une volonté droite, un amour ardent.
  Tandis que Jésus repousse et maudit les Pharisiens, superbes
  observateurs de la Loi, il accueille la femme pécheresse, il compatit
  à son humble douleur, il bénit ses larmes, et _beaucoup de péchés lui
  sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé_[676]. Trop souvent les
  apparentes délicatesses de conscience qui séparent longtemps de la
  communion, cachent un grand et coupable orgueil. Au lieu de
  s'abandonner aux conseils du guide qui tient la place de Dieu, on veut
  se conduire et se juger soi-même: erreur funeste dont le dernier
  terme, le terme inévitable est ou le désespoir, ou une effroyable
  présomption. Ne quittez, ne quittez jamais la voie de l'obéissance:
  toutes les autres aboutissent à la perdition. Si l'on vous interdit
  l'accès de la Table sainte, abstenez-vous et pleurez; car quel sujet
  plus légitime de pleurs? Si l'on vous dit: Allez à Jésus dans le
  sacrement de son amour; approchez avec allégresse. Nulle disposition
  n'égale le sacrifice entier du raisonnement humain et de la volonté
  propre; ayez en tout et toujours la simplicité d'un petit enfant: la
  simplicité du coeur est chère à Dieu; il la bénit pour le temps, il la
  bénit pour l'éternité.

  [674] Héb., XII, 2.

  [675] Ps. L, 19.

  [676] Luc, VII, 47.



CHAPITRE XI.

Que le Corps de Jésus-Christ et l'Écriture sainte sont très-nécessaires
à l'âme fidèle.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur Jésus, quelles délices inondent l'âme fidèle admise à votre
Table, où on ne lui présente d'autre aliment que vous-même, son unique
bien-aimé, le plus cher objet de ses désirs!

Oh! qu'il me serait doux de répandre en votre présence des pleurs
d'amour, et d'arroser vos pieds de mes larmes comme Magdeleine!

Mais où est cette tendre piété, et cette abondante effusion de larmes
saintes?

Certes, en votre présence et celle des saints Anges, tout mon coeur
devrait s'embraser et se fondre de joie.

Car vous m'êtes véritablement présent dans votre Sacrement, quoique
caché sous des apparences étrangères.

2. Mes yeux ne pourraient supporter l'éclat de votre divine lumière, et
le monde entier s'évanouirait devant la splendeur de votre gloire.

C'est donc pour ménager ma faiblesse que vous vous cachez sous les
voiles du Sacrement.

Je possède réellement et j'adore celui que les anges adorent dans le
ciel: mais je ne le vois encore que par la foi, tandis qu'ils le voient
tel qu'il est et sans voile!

Il faut que je me contente de ce flambeau de la vraie foi, et que je
marche à sa lumière, _jusqu'à ce que luise l'aurore du jour éternel, et
que les ombres des figures déclinent_[677].

  [677] Cant., II, 17.

Mais _quand ce qui est parfait sera venu_[678], l'usage des Sacrements
cessera, parce que les bienheureux, dans la gloire céleste, n'ont plus
besoin de secours.

  [678] Cor., XIII, 10.

Ils se réjouissent sans fin dans la présence de Dieu, et contemplent sa
gloire face à face; pénétrés de sa lumière et comme plongés dans l'abîme
de sa divinité, ils goûtent le Verbe de Dieu fait chair, tel qu'il était
au commencement et tel qu'il sera durant toute l'éternité.

3. Qu'au souvenir de ces merveilles, tout me soit un pesant ennui, même
les consolations spirituelles! car tandis que je ne verrai point le
Seigneur mon Dieu dans l'éclat de sa gloire, tout ce que je vois, tout
ce que j'entends en ce monde ne m'est rien.

Vous m'êtes témoin, Seigneur, que je ne trouve nulle part de
consolation, de repos en nulle créature; je ne puis en trouver qu'en
vous seul, mon Dieu, que je désire contempler éternellement.

Mais cela ne peut être tant que je vivrai dans ce corps mortel.

Il faut donc que je me prépare à une grande patience, et que je soumette
à votre volonté tous mes désirs.

Car vos Saints, Seigneur, qui, ravis d'allégresse, règnent maintenant
avec vous dans le ciel, ont aussi, pendant qu'ils vivaient, attendu avec
une grande foi et une grande patience l'avénement de votre gloire.

Je crois ce qu'ils ont cru; ce qu'ils ont espéré, je l'espère; j'ai la
confiance de parvenir, aidé de votre grâce, là où ils sont parvenus.

Jusque-là, je marcherai dans la foi, fortifié par leurs exemples.

J'aurai aussi les Livres saints pour me consoler et m'instruire, et
par-dessus tout votre sacré Corps, pour remède et pour refuge.

4. Car je sens que deux choses me sont ici-bas souverainement
nécessaires, et que sans elles je ne pourrais porter le poids de cette
misérable vie.

Enfermé dans la prison du corps, j'ai besoin d'aliments et de lumière.

C'est pourquoi vous avez donné à ce pauvre infirme votre chair sacrée,
pour être la nourriture de son âme et de son corps, et _votre parole
pour luire comme une lampe devant ses pas_[679].

  [679] Ps. CXVIII, 105.

Je ne pourrais vivre sans ces deux choses: car la parole de Dieu est la
lumière de l'âme, et votre Sacrement le pain de vie.

On peut encore les regarder comme deux tables placées dans les trésors
de l'Église.

L'une est la table de l'autel sacré, sur lequel repose un pain
sanctifié, c'est-à-dire le Corps précieux de Jésus-Christ.

L'autre est la table de la loi divine, qui contient la doctrine sainte,
qui enseigne la vraie foi, qui soulève le voile du sanctuaire, et nous
conduit avec sûreté jusque dans le Saint des saints.

Je vous rends grâces, Seigneur Jésus, lumière de l'éternelle lumière, de
nous avoir donné, par le ministère des prophètes, des apôtres et des
autres docteurs, cette table de la doctrine sainte.

5. Je vous rends grâces, ô Créateur et Rédempteur des hommes, de ce
qu'afin de manifester votre amour au monde, vous avez préparé un grand
festin, où vous nous offrez pour nourriture, non l'agneau figuratif,
mais votre très-saint Corps et votre Sang.

Dans ce sacré banquet, que partagent avec nous les Anges, mais dont ils
goûtent plus vivement la douceur, vous comblez de joie tous les fidèles,
et vous les enivrez du calice du salut, qui contient toutes les délices
du ciel.

6. Oh! qu'elles sont grandes, qu'elles sont glorieuses les fonctions des
prêtres, à qui il a été donné de consacrer le Dieu de majesté par des
paroles saintes, de le bénir de leurs lèvres, de le tenir entre leurs
mains, de le recevoir dans leur bouche, et de le distribuer aux autres
hommes!

Oh! qu'elles doivent être innocentes les mains du prêtre, que sa bouche
doit être pure, son corps saint et son âme exempte des plus légères
taches, pour recevoir si souvent l'Auteur de la pureté!

Il ne doit sortir rien que de saint, rien que d'honnête, rien que
d'utile, de la bouche du prêtre qui participe si fréquemment au
Sacrement de Jésus-Christ.

7. Qu'ils soient simples et chastes les yeux qui contemplent
habituellement le Corps de Jésus-Christ. Qu'elles soient pures et
élevées au ciel, les mains qui touchent sans cesse le Créateur du ciel
et de la terre.

C'est aux prêtres surtout qu'il est dit dans la Loi: _Soyez saints,
parce que je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu_[680].

  [680] Lev., XIX, 2; XX, 7.

8. Que votre grâce nous aide, ô Dieu tout-puissant, nous qui avons été
revêtus du sacerdoce, afin que nous puissions vous servir dignement,
avec une vraie piété et une conscience pure.

Et si nous ne pouvons vivre dans une innocence aussi parfaite que nous
le devrions, accordez-nous du moins de pleurer sincèrement nos fautes,
et de former, en esprit d'humilité, la ferme résolution de vous servir
désormais avec plus de ferveur.


RÉFLEXION.

  Qu'est-ce que la terre? Un lieu d'exil, _une vallée de larmes_, comme
  l'appelle l'Église. L'homme y cherche dans les ténèbres la vérité, qui
  est la vie de son intelligence; il y cherche, au milieu de maux sans
  nombre, un bien, il ne sait quel bien, immense, inépuisable, éternel,
  qui est la vie de son coeur: et tout ce qu'il cherche lui échappe. Le
  doute, l'opinion, l'erreur, fatiguent sa raison épuisée. Ce qu'il a
  cru des biens se change en amertume. Il trouve au fond de tout le vide
  et l'ennui. Est-il seul, son âme retombe avec douleur sur elle-même:
  il a besoin de support, et malheur à lui s'il met sa confiance dans
  les autres hommes! Ils se masquent pour le surprendre, ils profanent
  pour le tromper le nom d'ami: tandis que leur bouche lui sourit, ils
  lui tendent des piéges dans l'ombre, et quand à force de ruses, de
  mensonges et de basses noirceurs, ils l'ont enveloppé de leurs rets,
  tout à coup, se dévoilant, ils se ruent sur lui et le dévorent, comme
  l'hyène dévore sa proie. Lamentable condition! Mais Dieu n'a pas
  abandonné sa pauvre créature dans ces extrémités de la misère. Il
  l'éclaire par sa parole, il la soutient par sa grâce, il l'anime, il
  la console par la foi d'une vie meilleure, par l'espérance de
  posséder, après ces jours d'épreuve, le bien auquel elle aspire, le
  bien infini, qui est lui-même. Et ces dons merveilleux d'un amour
  inénarrable, rassemblés, concentrés, en quelque sorte, dans la divine
  Eucharistie, y sont offerts à nos désirs sans autre mesure que ces
  désirs mêmes. Toutes les fois que nous approchons de cet auguste
  Sacrement, nous recevons en nous la Sagesse, la Lumière incréée, le
  Verbe de Dieu, la Parole vivante; nous recevons l'Auteur de la grâce,
  le Consommateur de la foi, le gage immortel de notre espérance: la
  chair crucifiée pour nous s'incorpore à notre chair, le sang qui a
  sauvé le monde se mêle à notre sang; un saint baiser unit notre âme à
  l'âme du Rédempteur; sa Divinité nous pénètre, et consume en nous tout
  ce que le péché avait corrompu: l'ami fidèle repose dans notre sein,
  il nous parle, il nous dit: _Pose-moi comme un sceau sur ton coeur;
  car l'amour est plus fort que la mort_[681]: et alors, embrasés de cet
  _amour ardent comme le feu_[682], nous ne voyons plus que le
  bien-aimé, nous n'avons plus de vie que la sienne, et la tristesse de
  notre pèlerinage s'évanouit dans les joies du Ciel.

  [681] Cant., VIII, 6.

  [682] _Ibid._



CHAPITRE XII.

Qu'on doit se préparer avec un grand soin à la sainte Communion.


VOIX DU BIEN-AIMÉ.

1. Je suis l'ami de la pureté, et c'est de moi que vient toute sainteté.

Je cherche un coeur pur, et là est le lieu de mon repos.

_Préparez-moi un grand Cénacle, et je célébrerai chez vous la Pâque avec
mes disciples_[683].

  [683] Marc., XIV, 15. Luc., XXII, 12.

Si vous voulez que je vienne à vous, et que je demeure en vous,
_purifiez-vous du vieux levain_[684], et nettoyez la maison de votre
coeur.

  [684] I. Cor., V, 7.

Bannissez-en les pensées du siècle, et le tumulte des vices.

_Comme le passereau qui gémit sous un toit solitaire_[685],
rappelez-vous vos péchés dans l'amertume de votre âme.

  [685] Ps. CI, 8.

Car un ami prépare toujours à son ami le lieu le meilleur et le plus
beau; et c'est ainsi qu'il lui fait connaître avec quelle affection il
le reçoit.

2. Sachez cependant que vous ne pouvez, quels que soient vos propres
efforts, vous préparer dignement, quand vous y emploieriez une année
entière, sans vous occuper d'autre chose.

Mais c'est par ma grâce et ma seule bonté qu'il vous est permis
d'approcher de ma table, comme un mendiant invité au festin du riche, et
qui n'a, pour reconnaître ce bienfait, que d'humbles actions de grâces.

Faites ce qui est en vous, et faites-le avec un grand soin. Recevez, non
pour suivre la coutume ou pour remplir un devoir rigoureux, mais avec
crainte, avec respect, avec amour, le corps du Seigneur bien-aimé, de
votre Dieu, qui daigne venir à vous.

C'est moi qui vous appelle, qui vous commande de venir: je suppléerai à
ce qui vous manque; venez et recevez-moi.

3. Lorsque je vous accorde le don de la ferveur, remerciez-en votre
Dieu: car ce n'est pas que vous en soyez digne, mais parce que j'ai eu
pitié de vous.

Si vous vous sentez, au contraire, aride, priez avec instance, gémissez
et ne cessez point de frapper à la porte, jusqu'à ce que vous obteniez
quelque miette de ma table, ou une goutte des eaux salutaires de la
grâce.

Vous avez besoin de moi, et je n'ai pas besoin de vous. Vous ne venez
pas à moi pour me sanctifier; mais c'est moi qui viens à vous pour vous
rendre meilleur et plus saint.

Vous venez pour que je vous sanctifie, et pour vous unir à moi, pour
recevoir une grâce nouvelle, et vous enflammer d'une nouvelle ardeur
d'avancer dans la vertu.

Ne négligez point cette grâce; mais préparez votre coeur avec un soin
extrême, et recevez-y votre bien-aimé.

4. Mais il ne faut pas seulement vous exciter à la ferveur avant la
Communion, il faut encore travailler à vous y conserver après; et la
vigilance qui la doit suivre n'est pas moins nécessaire que la
préparation qui la précède: car cette vigilance est elle-même la
meilleure préparation pour obtenir une grâce plus grande.

Rien, au contraire, n'éloigne davantage des dispositions où l'on doit
être pour communier, que de se trop répandre au dehors en sortant de la
Table sainte.

Parlez peu, retirez-vous dans un lieu secret, et jouissez de votre Dieu.

Car vous possédez celui que le monde entier ne peut vous ravir.

Je suis celui à qui vous vous devez donner sans réserve; de sorte que,
dégagé de toute inquiétude, vous ne viviez plus en vous, mais en moi.


RÉFLEXION.

  La préparation à la Pâque nouvelle comprend deux choses: il faut
  purifier le Cénacle, et il faut l'orner; c'est-à-dire que, pour
  recevoir dignement le corps et le sang de Jésus-Christ, l'âme doit
  être avant tout exempte de souillures, elle doit avoir été lavée dans
  les eaux de la pénitence, et ensuite s'être exercée à la pratique des
  vertus, qui la rendent agréable à Dieu. Ce qui plaît au Seigneur, ce
  qui attire ses grâces, c'est une profonde humilité[686], un souverain
  mépris de soi-même, une foi vive, un abandon parfait à ses volontés,
  le détachement de la terre et le désir des biens célestes, _la charité
  qui est douce, patiente, qui n'est point jalouse, qui n'agit point
  témérairement, qui ne s'enfle point d'orgueil, qui n'est point
  ambitieuse, qui ne cherche point ses intérêts, qui ne s'aigrit de
  rien, ne soupçonne point le mal, ne se réjouit point de l'injustice,
  mais se réjouit de la vérité; qui souffre tout, croit tout, espère
  tout, supporte tout_[687]: charité vraiment divine, et, selon la
  doctrine du grand apôtre, préférable à tout ce qu'il y a de plus
  élevé. _Quand je parlerais toutes les langues des hommes et le langage
  des Anges, si je n'ai point la charité, je suis comme un airain
  sonnant, ou une cymbale retentissante. Et quand j'aurais le don de
  prophétie, quand je pénétrerais tous les mystères, et que je
  posséderais toute science, quand j'aurais la foi parfaite jusqu'à
  transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis
  rien. Et quand j'aurais distribué tous mes biens pour nourrir les
  pauvres, et livré mon corps aux flammes, si je n'ai point la charité,
  tout cela ne me sert de rien_[688]. Âme chrétienne; qui aspirez au
  banquet nuptial, imitez donc les Vierges sages; _prenez de l'huile,
  allumez votre lampe, pour aller au-devant de l'Époux_[689]; car celles
  dont les lampes seront éteintes, entendront cette parole terrible: _En
  vérité je ne vous connais point_[690].

  [686] I. Petr., V, 5.

  [687] Cor., XIII, 4-7.

  [688] I. Cor., XIII, 1-3.

  [689] Luc., XXV, 4 et seq.

  [690] _Ibid._, 12.



CHAPITRE XIII.

Que le fidèle doit désirer de tout son coeur de s'unir à Jésus-Christ
dans la Communion.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Qui me donnera, Seigneur, de vous trouver seul, et de vous ouvrir
tout mon coeur, et de jouir de vous comme mon âme le désire; de sorte
que je ne sois plus pour personne un objet de mépris, et, qu'étranger à
toute créature, vous me parliez seul, et moi à vous, comme un ami parle
à son ami, et s'assied avec lui à la même table?

Ce que je demande, ce que je désire, c'est d'être uni tout entier à
vous, que mon coeur se détache de toutes les choses créées, et que, par
la sainte Communion et la fréquente célébration des divins mystères,
j'apprenne à goûter les choses du ciel et de l'éternité.

Ah! Seigneur mon Dieu, quand, m'oubliant tout à fait moi-même, serai-je
parfaitement uni à vous, et absorbé en vous?

Que je sois en vous, et vous en moi, et que cette union soit
inaltérable!

2. Vous êtes vraiment mon bien-aimé, _choisi entre mille_[691], en qui
mon âme se complaît, et veut demeurer à jamais.

  [691] Cant., V, 10.

Vous êtes _le Roi pacifique_[692]; en vous est la paix souveraine et le
vrai repos; hors de vous, il n'y a que travail, douleur, misère infinie.

  [692] I. Paralip., XXII, 9.

_Vous êtes vraiment un Dieu caché_; vous vous éloignez des impies, mais
_vous aimez à converser avec les humbles et les simples_[693].

  [693] Is., XIV, 15. Prov., III, 32.

_Oh! que votre tendresse est touchante, Seigneur, vous qui, pour montrer
à vos enfants tout votre amour, daignez les rassasier d'un pain
délicieux qui descend du ciel_[694]!

  [694] Offic. du S. Sacrem.

Certes, _nul autre peuple, quelque grand qu'il soit, n'a des dieux qui
s'approchent de lui_[695], comme vous, mon Dieu; vous vous rendez
présent à tous vos fidèles, vous donnant vous-même à eux chaque jour,
pour être leur nourriture, et pour qu'ils jouissent de vous, afin de les
consoler et d'élever leur coeur vers le ciel.

  [695] Deut., IV, 7.

3. Quel est le peuple, en effet, comparable au peuple chrétien? quelle
est, sous le ciel, la créature aussi chérie que l'âme fervente en qui
Dieu daigne entrer pour la nourrir de sa chair glorieuse?

Ô faveur ineffable! ô condescendance merveilleuse! ô amour infini, qui
n'a été montré qu'à l'homme!

Mais que rendrai-je au Seigneur pour cette grâce, pour cette immense
charité?

Je ne puis rien offrir à mon Dieu qui lui soit plus agréable, que de lui
donner mon coeur sans réserve, et de m'unir intimement à lui.

Alors mes entrailles tressailliront de joie, lorsque mon âme sera
parfaitement unie à Dieu.

Alors il me dira: Si vous voulez être avec moi, je veux être avec vous.
Et je lui répondrai: Daignez demeurer avec moi, Seigneur; je désire
ardemment d'être avec vous. Tout mon désir est que mon coeur vous soit
uni.


RÉFLEXION.

  «Je m'abandonne à vous, ô mon Dieu: à votre unité pour être fait un
  avec vous; à votre infinité et à votre immensité incompréhensible,
  pour m'y perdre et m'y oublier moi-même; à votre sagesse infinie, pour
  être gouverné selon vos desseins, et non pas selon mes pensées; à vos
  décrets éternels, connus et inconnus, pour m'y conformer, parce qu'ils
  sont tous également justes; à votre éternité, pour en faire mon
  bonheur; à votre toute-puissance, pour être toujours sous votre main;
  à votre bonté paternelle, afin que, dans le temps que vous m'avez
  marqué, vous receviez mon esprit entre vos bras; à votre justice,
  autant qu'elle justifie l'impie et le pécheur, afin que, d'impie et de
  pécheur, vous le fassiez juste et saint. Il n'y a qu'à cette justice
  qui punit les crimes que je ne veux pas m'abandonner; car ce serait
  m'abandonner à la damnation que je mérite; et néanmoins, Seigneur,
  elle est sainte, cette justice, comme tous vos autres attributs; elle
  est sainte et ne doit pas être privée de son sacrifice. Il faut donc
  aussi m'y abandonner, et voici que Jésus-Christ se présente, afin que
  je m'y abandonne en lui et par lui[696].»

  [696] Bossuet.



CHAPITRE XIV.

Du désir ardent que quelques âmes saintes ont de recevoir le Corps de
Jésus-Christ.


VOIX DU DISCIPLE.

1. _Combien est grande, ô mon Dieu, l'abondance de douceur que vous avez
réservée à ceux qui vous craignent_[697]!

  [697] Ps. XXX, 23.

Quand je viens à considérer avec quel désir et quel amour quelques âmes
fidèles s'approchent, Seigneur, de votre sacrement, alors je me confonds
souvent en moi-même, et je rougis de me présenter à votre autel et à la
table sacrée de la Communion, avec tant de froideur et de sécheresse;
d'y porter un coeur si aride, si tiède, et de ne point ressentir cet
attrait puissant, cette ardeur qu'éprouvent quelques-uns de vos
serviteurs, qui, en se disposant à vous recevoir, ne sauraient retenir
leurs larmes, tant le désir qui les presse est grand, et leur émotion
profonde.

Ils ont soif de vous, ô mon Dieu, qui êtes la source d'eau vive; et leur
coeur et leur bouche s'ouvrent également pour s'y désaltérer. Rien ne
peut rassasier ni tempérer leur faim que votre sacré Corps, qu'ils
reçoivent avec une sainte avidité et les transports d'une joie
ineffable.

2. Oh! que cette ardente foi est une preuve sensible de votre présence
dans le sacrement!

Car _ils reconnaissent véritablement le Seigneur dans la fraction du
pain, ceux dont le coeur est tout brûlant, lorsque Jésus est avec
eux_[698].

  [698] Luc., XXIV, 49.

Qu'une affection si tendre, un amour si vif, est souvent loin de moi!

Soyez-moi propice, ô bon Jésus, plein de douceur et de miséricorde! Ayez
pitié d'un pauvre mendiant, et faites que j'éprouve, au moins
quelquefois, dans la sainte Communion, quelques mouvements de cet amour
qui embrase tout le coeur, afin que ma foi s'affermisse, que mon
espérance en votre bonté s'accroisse, et qu'enflammé par cette manne
céleste, jamais la charité ne s éteigne en moi.

3. Dieu de bonté, vous êtes tout-puissant pour m'accorder la grâce que
j'implore, pour me remplir de l'esprit de ferveur, et me visiter dans
votre clémence, quand le jour choisi par vous sera venu.

Car encore que je ne brûle pas de la même ardeur que ces âmes pieuses,
cependant, par votre grâce, j'aspire à leur ressembler, désirant et
demandant d'être compté parmi ceux qui ont pour vous un si vif amour, et
d'entrer dans leur société sainte.


RÉFLEXION.

  _Avant le jour de la Pâque, Jésus sachant que son heure était venue de
  passer de ce monde à son Père; comme il avait aimé les siens qui
  étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin_[699]. Ce fut alors
  qu'il institua la divine Eucharistie, comme pour perpétuer sa demeure
  au milieu des disciples qu'il avait aimés, et de tous ceux qu'il
  aimerait jusqu'à la consommation des siècles, accomplissant ainsi
  cette promesse: _Je ne vous laisserai pas orphelins; je viendrai à
  vous_[700]: et il est venu, _il a habité parmi nous, et nous avons vu
  sa gloire, la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de
  vérité_[701]. Il est vrai que sa présence se dérobe à nos sens; mais
  elle n'en est ni moins réelle, ni moins efficace: ainsi je crois,
  Seigneur; ainsi j'adore. Si Jésus-Christ, en se donnant à nous dans le
  Sacrement de l'autel, ne se couvrait pas d'un voile, s'il ne retenait
  pas en soi une partie de sa lumière, s'il se montrait selon tout ce
  qu'il est, _plus beau qu'aucun des enfants des hommes_[702], et avec
  une tendresse ineffable aspirant de s'unir à nous, _corps à corps,
  coeur à coeur, esprit à esprit_[703], notre frêle humanité ne pourrait
  supporter le poids d'une félicité semblable, et l'âme briserait ses
  liens mortels. C'est pourquoi le divin Sauveur a voulu ne se rendre
  visible qu'à la foi seule; et la foi suffit pour embraser de telles
  ardeurs les vrais fidèles, qu'il n'est rien sur la terre de comparable
  à leur amour. Aucune langue ne peut exprimer ce qui se passe, dans le
  secret du coeur, entre l'Époux et l'Épouse: ces transports, ce calme,
  ces élans du désir, cette joie de la possession, ces chastes
  embrassements de deux âmes perdues l'une dans l'autre, cette douce
  langueur, ces paroles brûlantes, ce silence plus ravissant. Ah! _si
  vous saviez le don de Dieu, et quel est celui qui vous dit: Donnez-moi
  à boire, vous lui demanderiez vous-même, et il vous donnerait de l'eau
  vive_[704]. Tous les saints lui ont demandé, et il a entendu leur
  voix, et il les a désaltérés à la source éternelle. Demandez aussi,
  priez, suppliez: _l'Esprit et l'Épouse disent: Venez. Et que celui qui
  écoute, dise: Venez. Que celui qui a soif vienne, et que celui qui
  veut, reçoive gratuitement l'eau qui donne la vie._ Et l'Époux dit:
  _Je viens. Ainsi soit-il! Venez, Seigneur Jésus_[705].

  [699] Joann., XIII, 1.

  [700] _Ibid._, XIV, 18.

  [701] _Ibid._, I, 14.

  [702] Ps. XLIV.

  [703] Bossuet.

  [704] Joann., IV, 10.

  [705] Apoc., XXII. 17, 20.



CHAPITRE XV.

Que la grâce de la dévotion s'acquiert par l'humilité et l'abnégation de
soi-même.


VOIX DU BIEN-AIMÉ.

1. Il faut désirer ardemment la grâce de la ferveur, ne vous lasser
jamais de la demander, l'attendre patiemment et avec confiance, la
recevoir avec gratitude, la conserver avec humilité, concourir avec zèle
à son opération, et, jusqu'à ce que Dieu vienne à vous, ne vous point
inquiéter en quel temps et de quelle manière il lui plaira de vous
visiter.

Vous devez surtout vous humilier, lorsque vous ne sentez en vous que peu
ou point de ferveur; mais ne vous laissez point trop abattre, et ne vous
affligez point avec excès.

Souvent Dieu donne en un moment ce qu'il a longtemps refusé; il accorde
quelquefois à la fin de la prière, ce qu'il a différé de donner au
commencement.

2. Si la grâce était toujours donnée aussitôt qu'on la désire, ce serait
une tentation pour la faiblesse de l'homme.

C'est pourquoi l'on doit attendre la grâce de la ferveur avec une
confiance ferme et une humble patience.

Lorsqu'elle vous est cependant ou refusée ou ôtée secrètement, ne
l'imputez qu'à vous-même et à vos péchés.

C'est souvent peu de chose qui arrête, ou qui affaiblit la grâce; si
pourtant l'on peut appeler peu de chose, et si l'on ne doit pas plutôt
compter pour beaucoup, ce qui nous prive d'un si grand bien.

Mais, quel que soit cet obstacle, si vous le surmontez parfaitement,
vous obtiendrez ce que vous demandez.

3. Car, dès que vous vous serez donné à Dieu de tout votre coeur, et
que, cessant d'errer d'objets en objets au gré de vos désirs, vous vous
serez remis entièrement entre ses mains, vous trouverez la paix dans
cette union, parce que rien ne vous sera doux que ce qui peut lui
plaire.

Quiconque élèvera donc son intention vers Dieu avec un coeur simple, et
se dégagera de tout amour et de toute aversion déréglée des créatures,
sera propre à recevoir la grâce, et digne du don de la ferveur.

Car Dieu répand sa bénédiction où il trouve des vases vides; et plus un
homme renonce parfaitement aux choses d'ici-bas, plus il se méprise et
meurt à lui-même, plus la grâce vient à lui promptement, plus elle
remplit son coeur, et l'affranchit et l'élève.

4. Alors, ravi d'étonnement, il verra ce qu'il n'avait point vu, et il
sera dans l'abondance, et son coeur se dilatera, parce que le Seigneur
est avec lui, et qu'il s'est lui-même remis sans réserve et pour
toujours entre ses mains.

C'est ainsi que sera béni l'homme qui cherche Dieu de tout son coeur, et
_qui n'a pas reçu son âme en vain_[706].

  [706] Ps. XXIII, 4.

Ce disciple fidèle, en recevant la sainte Eucharistie, mérite d'obtenir
la grâce d'une union plus grande avec le Seigneur, parce qu'il ne
considère point ce qui lui est doux, ce qui le console, mais, au-dessus
de toute douceur et de toute consolation, l'honneur et la gloire de
Dieu.


RÉFLEXION.

  Bien qu'on doive aimer Dieu pour lui seul, il est permis de désirer
  ses dons, pourvu qu'on demeure pleinement soumis à sa volonté sainte.
  Les grâces les plus précieuses ne sont pas toujours les grâces
  senties, celles qui, pour ainsi dire, inondent l'âme de lumière et de
  joie. Elles peuvent, si l'on n'y prend garde, exciter la vaine
  complaisance. Souvent il est plus sûr de marcher en cette vie dans les
  ténèbres de la pure foi, d'être éprouvé par la tristesse, la
  souffrance, l'amertume, et de porter la Croix intérieure comme Jésus,
  lorsqu'il s'écriait: _Mon Père! pourquoi m'avez-vous délaissé_[707]?
  Alors tout orgueil est abattu; on ne trouve en soi qu'infirmité; on
  s'humilie sous la main qui frappe, mais qui frappe pour guérir, et ce
  saint exercice d'abnégation, plus méritoire pour l'âme fidèle et plus
  agréable à Dieu qu'aucune ferveur sensible, attendrit le céleste Époux
  et le ramène près de l'Épouse qui, privée de son bien-aimé, _veillait_
  dans sa douleur, _semblable au passereau solitaire qui gémit sous le
  toit_[708]. Il se découvre à elle dans la divine Eucharistie; il la
  console, il essuie ses larmes, il lui prodigue ses chastes caresses,
  il l'embrase de son amour, comme les disciples d'Emmaüs, alors qu'ils
  disaient: _Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au dedans de nous,
  lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et nous ouvrait les
  Écritures[709]?_ Seigneur, je m'avoue indigne de goûter ces
  ravissantes douceurs. _Je connais mon iniquité, et mon péché est sans
  cesse devant moi_[710]. Que me devez-vous, sinon la rigueur et le
  châtiment? Et toutefois j'oserai implorer votre miséricorde immense:
  je m'approcherai, le front contre terre, de la source d'eau vive,
  espérant que votre pitié en laissera tomber quelques gouttes sur mon
  âme aride. _Accordez-moi, Seigneur, ce rafraîchissement avant que je
  m'en aille, et bientôt je ne serai plus_[711].

  [707] Marc., XV, 34.

  [708] Ps. CI, 8.

  [709] Luc., XXIV, 32.

  [710] Ps. L, 5.

  [711] Ps. XXVIII, 14.



CHAPITRE XVI.

Qu'il faut dans la Communion exposer ses besoins à Jésus-Christ, et lui
demander sa grâce.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur plein de tendresse et de bonté, que je désire recevoir en ce
moment avec un pieux respect, vous connaissez mon infirmité et mes
pressants besoins; vous savez en combien de maux et de vices je suis
plongé, quelles sont mes peines, mes tentations, mes troubles et mes
souillures.

Je viens à vous chercher le remède, pour obtenir un peu de soulagement
et de consolation.

Je parle à celui qui sait tout, qui voit tout ce qu'il y a de plus
secret en moi, et qui seul peut me secourir et me consoler parfaitement.

Vous savez quels biens me sont principalement nécessaires, et combien je
suis pauvre en vertus.

2. Voilà que je suis devant vous, pauvre et nu, demandant votre grâce,
implorant voire miséricorde.

Rassasiez ce mendiant affamé, réchauffez ma froideur du feu de votre
amour, éclairez mes ténèbres par la lumière de votre présence.

Changez pour moi toutes les choses de la terre en amertume; faites que
tout ce qui m'est dur et pénible, fortifie ma patience: que je méprise
et que j'oublie tout ce qui est créé, tout ce qui passe.

Élevez mon coeur à vous dans le ciel, et ne me laissez pas errer sur la
terre.

Que, de ce moment et à jamais, rien ne me soit doux que vous seul, parce
que vous seul êtes ma nourriture, mon breuvage, mon amour, ma joie, ma
douceur et tout mon bien.

3. Oh! que ne puis-je, enflammé, embrasé par votre présence, être
transformé en vous, de sorte que je devienne un même esprit avec vous,
par la grâce d'une union intime, et par l'effusion d'un ardent amour!

Ne souffrez pas que je m'éloigne de vous sans m'être rassasié et
désaltéré; mais usez envers moi de la même miséricorde dont vous avez
souvent usé avec vos Saints d'une manière si merveilleuse.

Qui pourrait s'étonner qu'en m'approchant de vous je fusse entièrement
consumé de votre ardeur, puisque vous êtes un feu qui brûle toujours et
ne s'éteint jamais, un amour qui purifie les coeurs, et qui éclaire
l'intelligence?


RÉFLEXION.

  Ce n'est point en nous efforçant d'élever notre esprit à de sublimes
  pensées, que nous recueillerons le fruit de la sainte Communion; mais
  en adorant, pleins d'amour, Jésus-Christ en nous, en lui ouvrant notre
  coeur avec une grande confiance et une grande simplicité, _comme un
  ami parle à son ami_[712]. Nous avons des besoins, il faut les lui
  exposer. Nous sommes couverts de plaies, il faut les lui montrer, afin
  qu'il les lave dans son divin sang. Nous sommes faibles, il faut lui
  demander de ranimer nos forces. Nous sommes nus, affamés, altérés; il
  faut lui dire: Ayez pitié de ce pauvre mendiant. De lui découlent
  toutes les grâces. Écoutez ses paroles: _Je suis la résurrection et la
  vie: celui qui croit en moi, encore qu'il soit mort, il vivra: et tout
  homme qui vit et qui croit en moi ne mourra point à jamais.
  Croyez-vous ainsi[713]?_ «Ô chrétien! je ne te dis plus rien: c'est
  Jésus-Christ qui te parle en la personne de Marthe; réponds avec elle.
  _Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant,
  qui êtes venu en ce monde_[714]. Ajoutez avec saint Paul: _Afin de
  sauver les pécheurs, desquels je suis le premier_[715]. Crois donc,
  âme chrétienne, adore, espère, aime. Ô Jésus! ôtez les voiles, et que
  je vous voie. Ô Jésus! parlez dans mon coeur, et faites que je vous
  écoute. Parlez, parlez, parlez; Il n'y a plus qu'un moment: parlez.
  Donnez-moi des larmes pour vous répondre: frappez la pierre; et que
  les eaux d'un amour plein d'espérance, pénétré de reconnaissance,
  coulent jusqu'à terre[716].»

  [712] Levit., XXXIII, 11.

  [713] Joann., XI, 25, 26.

  [714] Joann., XI, 27.

  [715] I. Tim., I, 15.

  [716] Bossuet.



CHAPITRE XVII.

Du désir ardent de recevoir Jésus-Christ.


VOIX DU DISCIPLE.

1. Seigneur, je désire vous recevoir avec un pieux et ardent amour, avec
toute la tendresse et l'affection de mon coeur, comme vous ont désiré
dans la Communion tant de Saints et de fidèles qui vous étaient si
chers, à cause de leur vie pure et de leur fervente piété.

Ô mon Dieu! Amour éternel, mon unique bien, ma félicité toujours
durable, je désire vous recevoir avec toute la ferveur, tout le respect
qu'ait jamais pu ressentir aucun de vos Saints.

2. Et quoique je sois indigne d'éprouver ces admirables sentiments
d'amour, je vous offre cependant toute l'affection de mon coeur, comme
si j'étais animé seul de ces désirs enflammés qui vous sont si
agréables.

Tout ce que peut concevoir et désirer une âme pieuse, je vous le
présente, je vous l'offre, avec un respect profond et une vive ardeur.

Je ne veux rien me réserver; mais je veux vous offrir sans réserve le
sacrifice de moi-même et de tout ce qui est à moi.

Seigneur mon Dieu, mon Créateur et mon Rédempteur, je désire vous
recevoir aujourd'hui avec autant de ferveur et de respect, avec autant
de zèle pour votre gloire, avec autant de reconnaissance, de sainteté,
d'amour, de foi, d'espérance et de pureté, que vous désira et vous reçut
votre sainte Mère, la glorieuse Vierge Marie; lorsque, l'Ange lui
annonçant le mystère de l'Incarnation, elle répondit avec une pieuse
humilité: _Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre
parole_[717].

  [717] Luc., I, 38.

3. Et de même que votre bienheureux précurseur, le plus grand des
Saints, Jean-Baptiste, lorsqu'il était encore dans le sein de sa mère,
tressaillit de joie en votre présence, par un mouvement du Saint-Esprit,
et que, vous voyant ensuite converser avec les hommes, il disait avec un
tendre amour et en s'humiliant profondément: _L'ami de l'époux, qui est
près de lui et qui l'écoute, est ravi d'allégresse, parce qu'il entend
la voix de l'époux_[718]; ainsi je voudrais être embrasé des plus
saints, des plus ardents désirs, et m'offrir à vous de toute l'affection
de mon coeur.

  [718] Joann., III, 29.

C'est pourquoi je vous offre tous les transports d'amour et de joie, les
extases, les ravissements, les révélations, les visions célestes de
toutes les âmes saintes, avec les hommages que vous rendent et vous
rendront à jamais toutes les créatures dans le ciel et sur la terre; je
vous les offre ainsi que leurs vertus, pour moi et pour tous ceux qui se
sont recommandés à mes prières, afin qu'ils célèbrent dignement vos
louanges, et vous glorifient éternellement.

4. Seigneur mon Dieu, recevez mes voeux, et le désir qui m'anime de vous
louer, de vous bénir, avec l'amour immense, infini, dû à votre ineffable
grandeur.

Voilà ce que je vous offre, et ce que je voudrais vous offrir chaque
jour et à chaque moment; et je prie et je conjure, de tout mon coeur,
tous les esprits célestes et tous vos fidèles serviteurs, de s'unir à
moi pour vous louer, et vous rendre de dignes actions de grâces.

5. Que tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues vous
bénissent, et célèbrent, dans des transports de joie et d'amour, la
douceur et la sainteté de votre nom.

Que tous ceux qui offrent, avec révérence et avec piété, les divins
mystères, et qui les reçoivent avec une pleine foi, trouvent devant vous
grâce et miséricorde, et qu'ils prient avec instance pour moi, pauvre
pécheur.

Et lorsque après s'être unis à vous, selon leurs pieux désirs, ils se
retireront de la Table sainte, rassasiés et consolés merveilleusement,
qu'ils daignent se souvenir de moi, qui languis dans l'indigence.


RÉFLEXION.

  «Que cet adorable Sacrement opère en moi, ô mon Sauveur! la rémission
  de mes péchés; que ce sang divin me purifie; qu'il lave toutes les
  taches qui ont souillé cette robe nuptiale dont vous m'aviez revêtu
  dans le baptême, afin que je puisse m'asseoir avec assurance au
  banquet des noces de votre Fils. Je suis, je l'avoue, une âme
  pécheresse, une épouse infidèle, qui ai manqué une infinité de fois à
  la foi donnée: _Mais revenez_, me dites-vous, ô Seigneur! _revenez, je
  vous recevrai_[719]: pourvu que vous ayez repris votre première robe,
  et que vous portiez, dans l'anneau que l'on vous met au doigt, la
  marque de l'union où le Verbe divin entre avec vous. Rendez-moi cet
  anneau mystique: revêtez-moi de nouveau, ô mon Père, comme un enfant
  prodigue qui retourne à vous, de cette robe de l'innocence et de la
  sainteté que je dois apporter à votre Table. C'est l'immortelle parure
  que vous nous demandez, vous qui êtes en même temps l'époux, le
  convive et la victime immolée qu'on nous donne à manger. C'est à cette
  Table mystérieuse que l'on trouve l'accomplissement de cette parole:
  _Qui me mange vivra pour moi_[720]. Qu'elle s'accomplisse en moi, ô
  mon Sauveur! que j'en sente l'effet: transformez-moi en vous, et que
  ce soit vous-même qui viviez en moi. Mais, pour cela, que je
  m'approche de ce céleste repos avec les habits les plus magnifiques;
  que j'y vienne avec toutes les vertus; que j'y coure avec une joie
  digne d'un tel festin et de la viande immortelle que vous m'y
  donnez[721].»

  [719] Jer., III, 1.

  [720] Joann., VI, 58.

  [721] Bossuet.



CHAPITRE XVIII.

Qu'on ne doit point chercher à pénétrer le mystère de l'Eucharistie,
mais qu'il faut soumettre ses sens à la Foi.


VOIX DU BIEN-AIMÉ.

1. Gardez-vous du désir curieux et inutile de sonder ce profond mystère,
si vous ne voulez pas vous plonger dans un abîme de doutes.

_Celui qui scrute la majesté sera accablé par la gloire_[722].

  [722] Prov., XXV, 27.

Dieu peut faire plus que l'homme ne peut comprendre.

On ne défend pas une humble et pieuse recherche de la vérité, pourvu
qu'on soit toujours prêt à se laisser instruire, et qu'on s'attache
fidèlement à la sainte doctrine des Pères.

2. Heureuse la simplicité qui laisse le sentier des questions
difficiles, pour marcher dans la voie droite et sûre des commandements
de Dieu.

Plusieurs ont perdu la piété en voulant approfondir ce qui est
impénétrable.

Ce qu'on demande de vous, c'est la foi et une vie pure, et non une
intelligence qui pénètre la profondeur des mystères de Dieu.

Si vous ne comprenez pas ce qui est au-dessous de vous, comment
comprendrez-vous ce qui est au-dessus?

Soumettez-vous humblement à Dieu, captivez votre raison sous le joug de
la foi; et vous recevrez la lumière de la science, selon qu'il vous sera
utile ou nécessaire.

3. Plusieurs sont violemment tentés sur la foi à ce Sacrement; mais il
faut l'imputer moins à eux qu'à l'ennemi.

Ne vous troublez point, ne disputez point avec vos pensées, ne répondez
point aux doutes que le démon vous suggère; mais croyez à la parole de
Dieu, croyez à ses Saints et à ses Prophètes, et l'esprit de malice
s'enfuira loin de vous.

Il est souvent très-utile à un serviteur de Dieu d'être éprouvé ainsi.

Car le démon ne tente point les infidèles et les pécheurs qui sont à lui
déjà; mais il attaque et tourmente de diverses manières les âmes pieuses
et fidèles.

4. Allez donc avec une foi simple et inébranlable, et recevez le
Sacrement avec un humble respect, vous reposant sur la toute-puissance
de Dieu, de ce que vous ne pourrez comprendre.

Dieu ne trompe point; mais celui qui se croit trop lui-même est souvent
trompé.

Dieu s'approche des simples; il se révèle aux humbles, _il donne
l'intelligence aux petits_[723], et il cache sa grâce aux curieux et aux
superbes.

  [723] Ps. CXVIII, 130.

La raison de l'homme est faible, et se trompe aisément; mais la vraie
foi ne peut être trompée.

5. La raison et toutes les recherches naturelles doivent suivre la foi,
et non la précéder ni la combattre.

Car la foi et l'amour s'élèvent par-dessus tout, et opèrent d'une
manière inconnue dans le très-saint et très-auguste Sacrement.

Dieu éternel, immense, infiniment puissant, fait dans le ciel et sur la
terre des choses grandes, incompréhensibles, et nul ne saurait pénétrer
ses merveilles.

Si les oeuvres de Dieu étaient telles que la raison de l'homme pût
aisément les comprendre, elles cesseraient d'être merveilleuses et ne
pourraient être appelées ineffables.


RÉFLEXION.

  L'impie veut savoir, et c'est là sa perte. Il demande le salut à la
  science, il le demande à l'orgueil, il se le demande à lui-même: et du
  fond de son intelligence ténébreuse, de sa nature impuissante et
  dégradée, sort une réponse de mort. Chrétiens, ne l'oubliez jamais,
  _le juste vit de la foi_[724]. Vivez donc de la foi, en vivant de
  l'adorable Eucharistie, qui en est la plus forte comme la plus douce
  épreuve. Celui _qui est la voie, la vérité, la vie_[725],
  Jésus-Christ, fils de Dieu, a parlé; il a dit: _Ceci est mon corps,
  ceci est mon sang_[726]. _Le croyez-vous ainsi_[727]? Oui, je le crois
  ainsi, Seigneur. _Le ciel et la terre passeront, mais vos paroles ne
  passeront point_[728]. Je crois et je confesse que ce qui était du
  pain est vraiment votre corps, que ce qui était du vin est vraiment
  votre sang. Mon esprit se soumet, et impose silence aux sens révoltés.
  _Dieu a tant aimé l'homme qu'il a donné pour lui son fils
  unique_[729]: et pour compléter, pour perpétuer à jamais ce grand don,
  le Fils aussi se donne à l'homme, tous les jours, à la Table sainte,
  réellement et substantiellement. Encore un coup, je crois, Seigneur,
  _je crois à l'amour que Dieu a eu pour nous_[730], à l'amour du Père,
  à l'amour du Fils; et cet amour infini explique tout, éclaircit tout,
  satisfait à tout. Qu'importe que nous comprenions? Ne savons-nous pas
  que vos _voies sont impénétrables_[731], _et que celui qui scrute la
  majesté sera opprimé par la gloire_[732]? Notre bonheur est de croire
  sans comprendre; notre bonheur est de nous plonger les yeux fermés et
  de nous perdre dans l'abîme incompréhensible de votre amour. Que la
  raison superbe et contentieuse se taise donc: qu'elle cesse d'opposer
  insolemment sa faiblesse à votre toute-puissance. À ses doutes, à ses
  demandes curieuses, nous n'avons qu'une réponse: _Dieu a tant aimé!_
  et cette réponse suffit, et nulle autre ne suffit sans elle. Elle
  pénètre comme une vive lumière, au fond du coeur en état de
  l'entendre, _du coeur qui croit à l'amour_, qui sait et qui sent ce
  que c'est que d'aimer. Vous vous étonnez qu'un Dieu se cache sous les
  faibles apparences d'un pain terrestre et corruptible, que le Sauveur
  des hommes se soit fait leur aliment; vous hésitez, votre foi
  chancelle: c'est que vous n'aimez pas! et vous, âmes croyantes, âmes
  fidèles, allez à l'autel avec joie, fermeté, confiance; allez à Jésus,
  allez au banquet mystérieux de l'amour. «Et où irions-nous, Seigneur?
  Quoi! à la chair et au sang, à la raison, à la philosophie? aux sages
  du monde? aux murmurateurs, aux incrédules, à ceux qui sont encore
  tous les jours à nous demander: Comment nous peut-il donner sa chair à
  manger? comment est-il dans le ciel, si, en même temps, on le mange
  sur la terre? Non, Seigneur, nous ne voulons point aller à eux, ni
  suivre ceux qui vous quittent. Nous suivrons saint Pierre, et nous
  dirons[733]: _Maître, où irions-nous? vous avez les paroles de la vie
  éternelle_[734].»

  [724] Rom., I, 17.

  [725] Joann., XIV, 6.

  [726] Matth., XXVI, 26, 28.

  [727] Joann., XI, 26.

  [728] Matth., XXIV, 35.

  [729] Joann., III, 16.

  [730] I. Joan., IV, 16.

  [731] Rom., XI, 33.

  [732] Prov., XXV, 27.

  [733] Joann., VI, 60.

  [734] Bossuet.


FIN DU LIVRE QUATRIÈME.



PRIÈRES PENDANT LA MESSE.


_Ces Prières sont extraites du MANUEL DE PIÉTÉ de Fénelon_.


  La Messe est de toutes les actions du Christianisme la plus glorieuse
  à Dieu et la plus utile au salut de l'homme. Jésus-Christ y renouvelle
  le grand mystère de la Rédemption. Il se fait encore dans ce sacrifice
  réel, quoique non sanglant, notre victime, et vient en personne nous
  appliquer à chacun en particulier les mérites de ce sang adorable
  qu'il a répandu pour nous tous sur la croix. Assistez donc à la sainte
  messe avec modestie, avec attention, avec respect; venez-y avec des
  dispositions vraiment chrétiennes; prenez-y l'esprit de Jésus-Christ,
  offrez-vous avec lui et par lui.


AVANT LA MESSE.

Je crois fermement, ô mon Dieu! que la Messe est le sacrifice non
sanglant du corps et du sang de Jésus-Christ, votre Fils. Faites que j'y
assiste aujourd'hui avec l'attention, le respect et la frayeur que
demandent de si redoutables mystères.

Je m'unis au prêtre et à toute votre Église, pour vous offrir ce
sacrifice dans les mêmes rues, dans lesquelles Jésus-Christ l'a offert.

Ne permettez pas que j'entre dans la salle du festin des noces de votre
Fils, sans avoir la robe nuptiale. Purifiez mon âme; les choses saintes
sont pour les saints; il ne m'est pas permis d'approcher si près de
vous, que je n'aie ôté auparavant mes souliers de mes pieds,
c'est-à-dire l'attachement et l'affection de mon coeur au péché. Je
déteste donc tous mes péchés; je vous en demande pardon, j'y renonce à
jamais.


PENDANT QUE LE PRÊTRE EST AU BAS DE L'AUTEL.

  Le prêtre, étant au pied de l'autel, commence par le signe de la
  croix, pour faire concevoir la pensée de l'auguste présence de la
  Sainte Trinité, et invoquer son secours. Le _Confiteor_ se dit pour
  demander pardon à Dieu de nos péchés par les mérites de Jésus-Christ
  notre Sauveur, de la sainte Vierge et de tous les Saints.

Mon Dieu! faites que je connaisse et que je sente le nombre et
l'énormité de mes péchés; je vous supplie, par les mérites de
Jésus-Christ et par l'intercession de la sainte Vierge et de tous les
Saints, de m'en accorder le pardon et la rémission.


LORSQUE LE PRÊTRE MONTE À L'AUTEL.

  Le prêtre baise l'autel pour marque de l'espérance qu'il a d'être
  réconcilié avec Dieu. Animons-nous avec lui d'une sainte confiance.


À L'INTROÏT.

Mon Dieu! purifiez par votre grâce mon coeur et mes lèvres, pour me
rendre digne de vous offrir avec le prêtre les louanges qu'il vous
donne, et d'obtenir la miséricorde qu'il vous demande pour moi et pour
tous les fidèles vivants et morts.


AU KYRIE ELEISON.

  Ces mots grecs signifient: _Seigneur, ayez pitié de nous! Christ, ayez
  pitié de nous!_ Chaque invocation se répète trois fois, afin d'exciter
  l'attention et la ferveur des fidèles, et de nous faire voir que ce
  n'est qu'à force de prier que nous pouvons obtenir le secours de Dieu
  dans nos besoins.

Père tout-puissant qui nous avez créés, ayez pitié de nous! Fils éternel
qui nous avez rachetés, ayez pitié de nous! Esprit saint, qui seul
pouvez nous sanctifier, ayez pitié de nous!


AU GLORIA IN EXCELSIS.

  Le _Gloria in excelsis_ est un cantique de joie composé par les anges
  et par les hommes; l'Église y exprime le respect qu'elle a pour la
  majesté de Dieu, et l'amour qu'elle porte à son fils Jésus-Christ.

  Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes
  de bonne volonté. Nous vous louons. Nous vous bénissons. Nous vous
  adorons. Nous vous glorifions. Nous vous rendons grâces à cause de
  votre grande gloire. Ô Seigneur Dieu! Roi du ciel, Ô Dieu! Père
  tout-puissant! Seigneur, Fils unique de Dieu, Jésus-Christ. Seigneur
  Dieu, Agneau de Dieu, Fils du Père. Vous qui effacez les péchés du
  monde, ayez pitié de nous. Vous qui effacez les péchés du monde,
  recevez notre prière. Vous qui êtes assis à la droite de Dieu, ayez
  pitié de nous. Car vous êtes le seul Saint, le seul Seigneur, le seul
  Très-Haut, ô Jésus-Christ, avec le Saint-Esprit, en la gloire de Dieu
  le Père. Ainsi soit-il.

  Gloria in excelsis Deo, et in terrâ pax hominibus bonæ voluntatis.
  Laudamus te. Benedicimus te. Adoramus te. Glorificamus te. Gratias
  agimus tibi, propter magnam gloriam tuam. Domine Deus, Rex coelestis,
  Deus pater omnipotens. Domine, Fili unigenite, Jesu Christe. Domine
  Deus, Agnus Dei, Filius Patris. Qui tollis peccata mundi, miserere
  nobis. Qui tollis peccata mundi, suscipe deprecationem nostram. Qui
  sedes ad dexteram Patris, miserere nobis. Quoniam tu solus Sanctus, tu
  solus Dominus, tu solus Altisssimus, Jesu Christe, cum sancto Spiritu,
  in gloriâ Dei Patris. Amen.

  Après le _Gloria_, le prêtre se tourne vers les fidèles, en disant:
  _Dominus vobiscum_, c'est-à-dire, que le Seigneur soit avec vous, pour
  les avertir qu'il va prier pour lui et pour eux.

Seigneur, répandez votre esprit sur le prêtre et sur nous, afin que nous
puissions vous bien prier et être exaucés pour votre gloire et pour
notre salut.


PENDANT L'OREMUS.

  Par ce mot _oremus_, qui veut dire _prions_, le prêtre nous invite à
  nous unir à lui pour l'accomplissement de nos demandes à Dieu. Il
  finit l'oraison par les mots de _per Dominum nostrum Jesum Christum,
  etc._, c'est-à-dire, Seigneur nous vous demandons ces choses par
  Jésus-Christ, notre médiateur auprès de vous.

Seigneur, daignez écouter favorablement les prières que le prêtre vous
adresse pour nous. Donnez-nous, s'il vous plaît, les grâces et les
vertus dont nous avons besoin pour mériter le bonheur éternel.
Remplissez notre coeur de reconnaissance pour vos bontés, d'aversion
pour nos défauts, de charité pour notre prochain, même pour nos ennemis.
Enfin, mon Dieu, faites que nous nous conduisions en tout temps et en
toute occasion d'une manière qui vous soit agréable. Nous sommes
indignes de toutes ces grâces, mais nous vous les demandons au nom et
par les mérites de Jésus-Christ, qui les a méritées pour nous.


DE L'AMEN.

  On répond _Amen_, après les oraisons, c'est-à-dire, _ainsi soit-il_,
  pour montrer que nous consentons aux paroles du prêtre, et que nous
  ratifions toutes les demandes qu'il a faites à Dieu.


À L'ÉPÎTRE.

  L'Épître contient les enseignements des Prophètes et des Apôtres; elle
  nous apprend à connaître, à servir Dieu, et nous prépare à la
  perfection de la loi qui est renfermée dans l'Évangile.

Seigneur, vos saintes Écritures nous apprennent qu'il faut fuir le péché
comme un serpent; qu'il faut nous abstenir de tout ce qui a quelque
apparence de mal; qu'il faut nous supporter charitablement les uns les
autres, souffrir patiemment les injures et les injustices qu'on nous
fera, ne rendre jamais le mal pour le mal, et tâcher de gagner ceux qui
nous persécutent en leur faisant du bien. Imprimez, ô mon Dieu! toutes
ces vérités dans notre coeur, et faites, par votre grâce, que nous nous
y conformions dans toute notre conduite.


À L'ÉVANGILE.

  L'Évangile contient la vie de Jésus-Christ et la loi qu'il nous a
  apportée; ce sont les paroles de la vie éternelle que les fidèles
  doivent écouter, méditer, pour en nourrir leur âme. On se lève à cet
  effet, afin de marquer que nous devons tout quitter pour suivre
  Jésus-Christ, et nous tenir prêts à ce qu'il commande dans son
  Évangile. Nous faisons une croix sur notre front pour annoncer que
  nous ne rougirons jamais de l'Évangile; sur notre bouche, pour montrer
  que nous serons toujours prêts à confesser notre foi; sur notre coeur,
  pour signifier que notre coeur sera toujours à Dieu seul.

Mon Dieu, vous nous enseignez dans votre Évangile que tous ceux qui
disent: Seigneur, Seigneur (c'est-à-dire qui se contentent de faire des
prières sans avoir une volonté sincère de garder votre loi), n'entreront
pas dans le royaume du ciel; mais que ceux-là y entreront qui auront
fait la volonté de Dieu en pratiquant ses commandements, et en
s'acquittant fidèlement des devoirs de leur état; vous nous enseignez
aussi qu'il faut être doux et humble de coeur, aimer nos ennemis,
renoncer à nous-mêmes, combattre sans cesse nos mauvaises inclinations,
porter notre croix tous les jours et mener une vie mortifiée et
pénitente. Faites-nous la grâce d'aimer ces vérités, puisque ce ne sera
qu'en les aimant que nous les observerons comme nous le devons.


AU CREDO.

  Le _Credo_ est une profession de foi par laquelle le prêtre et les
  fidèles déclarent publiquement qu'ils croient toutes les vérités de la
  religion enseignées par l'Église.

  Je crois en un seul Dieu, Père tout-puissant, qui a fait le ciel et la
  terre, et toutes les choses visibles et invisibles. Et en un seul
  Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, et né du Père avant tous
  les siècles; Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu;
  qui n'a pas été fait, mais engendré, consubstantiel au Père, par qui
  tout a été fait; qui est descendu des cieux pour nous autres hommes et
  pour notre salut; qui s'est incarné en prenant un corps dans le sein
  de la Vierge Marie, par l'opération du Saint-Esprit; qui S'EST FAIT
  HOMME; qui a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate; qui a souffert,
  et qui a été mis an tombeau; qui est ressuscité le troisième jour,
  selon les Écritures; qui est monté au ciel, où il est assis à la
  droite du Père; qui viendra de nouveau plein de gloire pour juger les
  vivants et les morts, et dont le règne n'aura point de fin. Je crois
  au Saint-Esprit, qui est aussi Seigneur, et qui donne la vie; qui
  procède du Père et du Fils; qui est adoré et glorifié conjointement
  avec le Père et le Fils; qui a parlé par les Prophètes. Je crois
  l'Église, qui est Une, Sainte, Catholique et Apostolique. Je confesse
  un Baptême pour la rémission des péchés. J'attends la Résurrection des
  morts, et la vie du siècle à venir. Ainsi soit-il.

  Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem, factorem coeli et terræ,
  visibilium omnium et invisibilium. Et in unum Dominum Jesum Christum
  Filium Dei unigenitum: Et ex Patre natum ante omnia secula: Deum de
  Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero: Genitum non factum,
  consubstantialem Patri, per quem omnia facta sunt: Qui propter nos
  homines, et propter nostram salutem descendit de Coelis: Et incarnatus
  est de Spiritu sancto, ex Mariâ Virgine: Et HOMO FACTUS EST.
  Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato; passus et sepultus est.
  Et resurrexit tertiâ die secundùm Scripturas. Et ascendit in Coelum,
  sedet ad dexteram Patris. Et iterùm venturus est cum gloriâ judicare
  vivos et mortuos; cujus regni non erit finis. Et in Spiritum sanctum
  Dominum, et vivificantem; qui ex Patre Filioque procedit; qui cum
  Patre et Filio simul adoratur et conglorificatur; qui locutus est per
  Prophetas. Et Unam, Sanctam, Catholicam, et Apostolicam Ecclesiam.
  Confiteor unum Baptisma in remissionem peccatorum. Et expecto
  resurrectionem mortuorum, et vitam venturi seculi. Amen.


À L'OFFERTOIRE.

  Le prêtre ayant découvert le calice, prend le pain et le vin qui vont
  être changés en corps et sang de Jésus-Christ; il les élève un peu,
  les offre à Dieu comme préparés à devenir par la consécration une
  hostie sainte et sans tache, le suppliant de la recevoir pour
  l'expiation de ses péchés, de ceux des assistants et de tous les
  fidèles vivants et morts. Nous devons donc nous unir au prêtre dans
  cette action si utile à notre salut.

Père éternel, recevez le pain et le vin qui vous sont offerts, et qui
seront bientôt changés au corps et au sang de Jésus-Christ votre Fils,
qui veut nous servir de victime, s'offrir lui-même pour nous, et nous
offrir avec lui. Tout indignes que nous sommes, ô mon Dieu! nous vous
offrons ce divin Fils pour vous rendre par lui toute la gloire qui vous
est due, pour vous remercier de tous vos bienfaits, et pour obtenir par
ses mérites la rémission de nos péchés, et toutes les grâces qui nous
sont nécessaires pour parvenir à la vie éternelle.


AU LAVABO.

  Le prêtre ayant lavé ses mains avant de commencer la messe, lave ici
  ses doigts, pour montrer que ce n'est pas assez pour célébrer les
  saints mystères de n'être point souillé d'actions criminelles, mais
  qu'il faut se purifier des moindres taches du péché.

Mon Dieu, daignez laver mon âme et la purifier de toutes les souillures
du péché, détruisez en moi jusqu'aux moindres imperfections, et rendez
par votre sainte grâce mon âme aussi pure qu'elle l'était après le
baptême.


À L'ORATE FRATRES.

  Le prêtre se tourne vers les assistants en leur disant: _Priez, mes
  frères_, pour les avertir de se joindre à lui par leurs prières, et
  rendre ainsi agréable à Dieu l'oblation qu'il va lui faire du
  sacrifice pour lui et pour eux.

Seigneur, exaucez les prières de tous vos fidèles qui sont unis pour
vous offrir ce grand sacrifice, que nous vous supplions de recevoir pour
la gloire de votre nom, pour notre utilité particulière et pour le bien
de toute votre Église. Daignez mettre dans notre coeur les dispositions
nécessaires pour assister utilement et avec fruit à cette grande action
de notre religion: sanctifiez le prêtre qui célèbre vos divins mystères,
et purifiez ses mains et son coeur, afin qu'il soit en état d'attirer
vos grâces sur lui et sur nous.


À LA PRÉFACE ET AU SANCTUS.

  Les apprêts du sacrifice sont terminés: le mystère de foi va
  s'accomplir. À ces paroles que le prêtre vous adresse, _le coeur en
  haut_, élevez vos sentiments et vos pensées jusqu'à ces esprits
  immortels qui, à la vue des merveilles de miséricorde et d'amour,
  prêtes à se renouveler sur l'autel, font éclater leurs transports par
  les plus doux cantiques, et dites avec eux:

Qu'il est juste, qu'il est raisonnable, Père tout-puissant, Dieu
éternel, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux, puisque
vous ne cessez jamais de faire du bien aux hommes! Mais comment vos
pauvres créatures pourront-elles célébrer dignement vos grandeurs? Ce
sera par votre Fils adorable, Jésus-Christ. Nous vous adresserons les
louanges qu'il nous a enseignées, ou plutôt nous vous offrirons celles
qu'il vous adressera lui-même, ce sacrifice de ses lèvres, qu'il portait
jusqu'à votre trône, pendant les jours de sa vie mortelle. C'est par lui
que les Anges glorifient votre Majesté, que les Dominations, que les
Puissances vous révèrent en tremblant. Souffrez, ô Père saint,
qu'unissant nos faibles voix à leurs choeurs glorieux, nous répétions
avec eux cet hymne, qui retentira éternellement dans la sainte Sion:

Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées. Le ciel et la
terre sont remplis de sa gloire et de sa puissance; gloire à Dieu au
plus haut des cieux.


AU MEMENTO DES VIVANTS.

  Le prêtre fait ce _Memento_, parce qu'il offre le sacrifice pour lui,
  pour tous les assistants et pour toute l'Église, c'est-à-dire, pour la
  société des fidèles, et particulièrement pour ceux qu'il recommande à
  Dieu. Imitons l'exemple du prêtre, et joignons nos prières aux
  siennes.

Seigneur, nous vous offrons ce grand sacrifice pour tous nos besoins, et
principalement pour ceux de nos âmes; nous vous l'offrons aussi pour
toute l'Église, pour le Pape, pour les évêques, pour les princes et
autres supérieurs qui nous gouvernent, et pour tous les fidèles qui sont
répandus par toute la terre. Nous vous l'offrons en particulier pour nos
parents, pour nos bienfaiteurs, pour nos amis, et aussi pour nos
ennemis. Nous vous supplions par les mérites de Jésus-Christ, et par
l'intercession de la sainte Vierge et de tous les Saints, de nous donner
la paix durant cette vie, de nous sauver de la damnation éternelle, et
de nous mettre au nombre de vos élus, afin que nous puissions vous aimer
et vous louer avec les Anges et les Saints pendant toute l'éternité.


À LA CONSÉCRATION.

  À ce moment redoutable nous devons redoubler d'attention et de
  ferveur, en adressant à Dieu toutes sortes de remercîments de ce qu'il
  va nous donner de nouveau son Fils Jésus-Christ pour rédempteur.

Mon Sauveur Jésus-Christ, je crois que vous faites sur l'autel, par le
ministère du prêtre, ce que vous avez fait la veille de votre mort, en
changeant le pain et le vin en votre corps et en votre sang: daignez
aussi changer mon coeur par la puissance de votre grâce; donnez-moi un
coeur qui soit selon le vôtre.


À L'ÉLÉVATION.

  C'est pour rendre à Dieu un hommage infini, que le prêtre élève en sa
  présence le corps et le sang de Jésus-Christ. On doit alors se
  recueillir profondément prosterné et en silence, pour adorer Dieu du
  fond de son coeur; on pourra dire ensuite la prière suivante:

Je vous adore, mon aimable Sauveur, qui avez bien voulu être attaché
pour moi sur la croix. Ô bon Jésus! qui avez été le prix de mon âme,
soyez mon salut et ma vie. Je vous adore présent sur l'autel, je
m'anéantis devant vous et avec vous, Seigneur, augmentez ma foi, mon
respect et ma reconnaissance pour vous.


APRÈS L'ÉLÉVATION.

Ô Père de miséricorde! nous vous offrons cette hostie sainte qui est sur
l'autel, pour vous rendre nos hommages et nos adorations, pour vous
remercier de tous vos bienfaits, pour obtenir le pardon de nos péchés,
et pour vous demander toutes les grâces dont nous avons besoin pour
mener une vie chrétienne, exempte de péchés et remplie de bonnes
oeuvres.


AU MEMENTO DES MORTS.

  Le prêtre prie Dieu de se souvenir de ceux qui, étant morts dans la
  foi et dans la grâce, n'ont cependant pas été trouvés assez purs pour
  entrer dans le ciel aussitôt après leur mort, et qui souffrent les
  peines du purgatoire.

Nous vous supplions aussi, ô mon Dieu! de vous souvenir des fidèles qui
sont morts dans votre grâce, particulièrement de nos parents, amis et
bienfaiteurs; daignez leur pardonner les restes de leurs péchés, et leur
accorder le repos éternel et la joie de votre paradis. Comme rien n'est
bon, rien ne vous plaît qu'en Jésus-Christ votre Fils, et que vous ne
nous aimez qu'à cause que nous sommes ses membres; c'est par lui que
vous nous donnez les grâces; recevez par lui nos remercîments, soyez
béni et glorifié en lui, par lui et avec lui, ô Dieu! Père
tout-puissant, en l'unité du Saint-Esprit dans tous les siècles des
siècles.


AU NOBIS QUOQUE PECCATORIBUS.

  On se frappe alors la poitrine, pour faire voir qu'on est pécheur,
  qu'on a besoin de la miséricorde de Dieu; et pour l'obtenir, nous
  fondons notre espérance sur sa bonté divine, et sur les mérites du
  sacrifice de Jésus-Christ renouvelé sur l'autel par les mains du
  prêtre.


AU PATER.

  Le prêtre dit cette prière, parce qu'elle fut enseignée par
  Jésus-Christ lui même, et qu'elle est la plus sainte et la plus
  efficace que l'on puisse faire, renfermant tout ce que nous devons
  demander à Dieu. Nous devons donc aussi la réciter avec ferveur et
  confiance.

Mon Dieu, délivrez-moi des péchés que j'ai commis pendant ma vie passée
et dont je suis comptable à votre justice; délivrez-moi de mes mauvaises
habitudes, et de ma concupiscence toujours présente, qui me sollicite au
mal. Enfin, mon Dieu, délivrez-moi des tentations du démon, de la chair
et du monde, et de la mort éternelle.


À L'AGNUS DEI.

  Le prêtre, avant la communion, priant pour tout le peuple, fait cette
  invocation à Jésus-Christ, pour reconnaître le besoin que nous avons
  toujours de sa miséricorde.

Mon Sauveur Jésus-Christ, vous êtes le véritable agneau de Dieu immolé
pour effacer nos péchés; faites par votre grâce qu'ayant reçu le pardon
de nos péchés, nous menions une vie nouvelle, et accordez-nous la
charité et la paix avec notre prochain, que vous avez tant recommandées,
et qui est si nécessaire pour avoir part aux effets et aux grâces de la
sainte communion.


AU DOMINE NON SUM DIGNUS.

  Lorsque le prêtre va communier, il dit trois fois avec un profond
  sentiment de son indignité: _Domine, non sum dignus_, c'est-à-dire,
  _Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi; mais dites
  seulement une parole, et mon âme sera guérie_. Quand nous ne
  communions pas réellement, nous devons toujours communier
  spirituellement, en demandant à Jésus-Christ de nous donner son esprit
  par la participation de sa grâce.

Seigneur, quoique je sois très-indigne par mes péchés et mes infidélités
de m'approcher de votre autel, et de vous recevoir par la communion,
j'ose vous supplier de me donner quelque part à vos miséricordes.
Daignez m'accorder la grâce de participer à la vertu de votre sacrifice;
éclairez mon esprit, fortifiez ma volonté et purifiez mon coeur pour ne
penser qu'à vous, pour ne vouloir et n'aimer que vous, et pour l'amour
de vous; faites par votre grâce que je désire de ne vivre, de ne
souffrir et de ne mourir que pour vous.


AUX DERNIÈRES ORAISONS.

  Le prêtre demande les fruits de l'excellent sacrifice qui vient d'être
  offert à Dieu; ce sont la rémission des péchés, la grâce d'une sainte
  vie, et le mérite de la vie éternelle.

Mon Dieu, accordez-nous, en vertu du sacrifice que nous venons de vous
offrir, la rémission de nos péchés et toutes les grâces qui nous sont
nécessaires pour nous sauver. Donnez-nous surtout un amour ardent pour
vous, une grande crainte de vous déplaire, un grand désir et un grand
soin de vous plaire, l'application à nos devoirs, la patience dans les
afflictions, la douceur et la charité pour bien vivre avec tout le
monde, l'humanité, la pureté, la tempérance, la mortification de nos
sens, un grand détachement des biens, des plaisirs et des honneurs de ce
monde, un grand dégoût et une sainte horreur des folles joies du siècle;
un véritable esprit de pénitence, qui nous inspire une vive douleur des
péchés de notre vie passée, un désir sincère de les expier, et une ferme
résolution de n'y plus retomber et d'en éviter toutes les occasions.
Enfin, mon Dieu, donnez-nous toutes les grâces nécessaires pour mener
une vie chrétienne, suivie d'une sainte mort et d'une heureuse éternité.


À L'ITE MISSA EST.

  Le prêtre, se tournant vers le peuple, l'avertit par ces mots que le
  sacrifice de la messe est achevé. Il donne ensuite la bénédiction au
  nom de la sainte Trinité.


QUAND LE PRÊTRE DONNE LA BÉNÉDICTION.

Dieu tout-puissant et tout miséricordieux, Père, Fils et Saint-Esprit,
bénissez-nous par Jésus-Christ, et que cette bénédiction nous soit un
gage de la bénédiction que vous donnerez un jour à vos élus.


AU DERNIER ÉVANGILE.

  Avant de quitter le saint autel, le prêtre dit l'Évangile de saint
  Jean, qui annonce l'éternité du Verbe et la miséricorde qui l'a porté
  à prendre notre chair et à habiter parmi nous. Demandons d'être du
  nombre de ceux qui le reçoivent et deviennent ses enfants.

Seigneur, gravez par votre grâce votre Évangile dans nos esprits et dans
nos coeurs, afin que nous ne suivions plus l'égarement de nos pensées,
la fougue de nos passions ni le déréglement de notre coeur; mais que
nous nous soumettions entièrement à tout ce que vous demandez de nous,
et que nous réglions toutes nos démarches sur les maximes de votre saint
Évangile, et non sur les maximes et sur les coutumes corrompues du
monde.


PRIÈRE APRÈS LA MESSE.

Mon Dieu, je vous remercie des grâces et des bonnes résolutions que vous
m'avez inspirées pendant le saint sacrifice de la messe; donnez-moi la
grâce de les mettre toutes en pratique. Faites que je montre par ma
conduite le reste de la journée, que ce n'est pas en vain que j'ai
offert avec le prêtre ce saint sacrifice; faites-moi souvenir que je
viens de vous présenter, par Jésus-Christ, mon âme, mon corps, ma vie,
mon travail, mon occupation, mes biens, tout ce que je suis et tout ce
que j'ai. C'est pourquoi je dois avoir grand soin de les employer à
votre service, par l'intercession de la sainte Vierge et de tous les
Saints. Ainsi soit-il.



VÊPRES DU DIMANCHE


V. Deus, in adjutorium meum intende.

R. Domine, ad adjuvandum me festina.

V. Gloria Patri, et Filio, et Spiritui sancto.

R. Sicut erat in Principio, et nunc et semper, et in secula seculorum
Amen.


PSAUME 109.

Dixit Dominus Domino meo: * Sede à dextris meis,

Donec ponam inimicos tuos * scabellum pedum tuorum.

Virgam virtutis tuæ emittet Dominus ex Sion: * Dominare in medio
inimicorum tuorum.

Tecum principium in die virtutis tuæ in splendoribus Sanctorum; * ex
utero ante luciferum genui te.

Juravit Dominus, et non poenitebit eum: * tu es sacerdos in æternum
secundùm ordinem Melchisedech.

Dominus à dextris tuis: * confregit in die iræ suæ reges.

Judicabit in nationibus, implebit ruinas; * conquassabit capita in terrâ
multorum.

De torrente in viâ bibet; * proptereà exaltabit caput.

Gloria Patri, etc.


PSAUME 110.

Confitebor tibi, Domine, in toto corde meo; * in concilio justorum et
congregatione.

Magna opera Domini, * exquisita in omnes voluntates ejus.

Confessio et magnificentia opus ejus, * et justitia ejus manet in
seculum seculi.

Memoriam fecit mirabilium suorum misericors et miserator Dominus: *
escam dedit timentibus se.

Memor erit in seculum testamenti sui: * virtutem operum suorum
annuntiabit populo suo.

Ut det illis hæreditatem gentium, * opera manuum ejus veritas et
judicium.

Fidelia omnia mandata ejus, confirmata in seculum seculi, * facta in
veritate et æquitate.

Redemptionem misit populo suo: * mandavit in æternum testamentum suum.

Sanctum et terribile nomen ejus: * initium sapientiæ timor Domini.

Intellectus bonus omnibus facientibus eum: * laudatio ejus manet in
seculum seculi.


PSAUME 111.

Beatus vir qui timet Dominum, * in mandatis ejus volet nimis.

Potens in terrâ erit semen ejus: * generatio rectorum benedicetur.

Gloria et divitiæ in domo ejus: * et justitia ejus manet in seculum
seculi.

Exortum est in tenebris lumen rectis: * misericors et miserator et
justus.

Jucundus homo qui miseretur et commodat, disponet sermones suos in
judicio: * quia in æternum non commovebitur.

In memoriâ æternâ erit justus, * ab auditione malâ non timebit.

Paratum cor ejus sperare in Domino, confirmatum est cor ejus: * non
commovebitur donec despiciat inimicos suos.

Dispersit, dedit pauperibus, justitia ejus manet in seculum seculi: *
cornu ejus exaltabitur in gloriâ.

Peccator videbit et irascetur, dentibus suis fremet et tabescet; *
desiderium peccatorum peribit.


PSAUME 112.

Laudate, pueri, Dominum; * laudate nomen Domini.

Sit nomen Domini benedictum, * ex hoc nunc et usque in seculum.

A solis ortu usque ad occasum, * laudabile nomen Domini.

Excelsus super omnes gentes Dominus, * et super coelos gloria ejus.

Quis sicut Dominus Deus noster, qui in altis habitat, * et humilia
respicit in coelo et in terrâ.

Suscitans à terrâ inopem, * et de stercore erigens pauperem.

Ut collocet eum cum principibus, * cum principibus populi sui.

Qui habitare fecit sterilem in domo, * matrem filiorum lætantem.


PSAUME 113.

In exitu Israel de Ægypto, * domus Jacob de populo barbaro;

Facta est Judæa sanctificatio ejus; * Israël potestas ejus.

Mare vidit et fugit; * Jordanis conversus est retrorsùm.

Montes exultaverunt ut arietes, * et colles sicut agni ovium.

Quid est tibi mare, quod fugisti? * et tu, Jordanis, qui conversus es
retrorsùm?

Montes exultâstis sicut arietes? * et colles sicut agni ovium?

A facie Domini mota est terra, * à facie Dei Jacob.

Qui convertit petram in stagna aquarum, * et rupem in fontes aquarum.

Non nobis, Domine, non nobis: * sed nomini tuo da gloriam, super
misericordiâ tuâ et veritate tuâ;

Nequando dicant gentes: * Ubi est Deus eorum?

Deus autem noster in coelo: * omnia quæcumque voluit, fecit.

Simulacra gentium argentum et aurum, * opera manuum hominum.

Os habent, et non loquentur * oculos habent, et non videbunt.

Aures habent, et non audient; * nares habent, et non odorabunt.

Manus habent, et non palpabunt; pedes habent, et non ambulabunt; * non
clamabunt in gutture suo.

Similes illis fiant qui faciunt ea, * et omnes qui confidunt in eis.

Domus Israel speravit in Domino: * adjutor eorum et protector eorum est.

Domus Aaron speravit in Domino: * adjutor eorum et protector eorum est.

Qui timent Dominum, speraverunt in Domino: * adjutor eorum et protector
eorum est.

Dominus memor fuit nostri, * et benedixit nobis.

Benedixit domui Israel; * benedixit domui Aaron.

Benedixit omnibus qui timent Dominum, * pusillis cum majoribus.

Adjiciat Dominus super vos, * super vos et super filios vestros.

Benedicti vos à Domino, * qui fecit coelum et terram.

Coelum coeli Domino: * terram autem dedit filiis hominum.

Non mortui laudabunt te, Domine, * neque omnes qui descendunt in
infernum.

Sed nos qui vivimus, benedicimus Domino, * ex hoc nunc et usquè in
seculum.


CAPITULE.

Benedictus Deus, et Pater Domini nostri Jesu Christi, Pater
misericordiarum, et Deus totius consolationis, qui consolatur nos in
omni tribulatione nostrâ.

Deo gratias.


HYMNE.

    Lucis Creator optime,
    Lucem dierum proferens,
    Primordiis lucis novæ,
    Mundi parans originem.

    Qui manè junctum vesperi
    Diem vocari præcipis,
    Tetrum chaos illabitur,
    Audi preces cum fletibus.

    Ne mens gravata crimine,
    Vitæ sit exsul munere,
    Dùm nil perenne cogitat,
    Seseque culpis illigat.

    Coeleste pulset ostium,
    Vitale tollat præmium,
    Vitemus omne noxium,
    Purgemus omne pessimum

    Præsta, Pater piissime,
    Patrique compar Unice,
    Cum Spiritu Paracleto,
    Regnans per omne seculum.

    Amen.


CANTIQUE DE LA SAINTE VIERGE.

Magnificat * anima mea Dominum;

Et exultavit spiritus meus, * in Deo salutari meo.

Quia respexit humilitatem ancillæ suæ: * ecce enim ex hoc beatam me
dicent omnes generationes.

Quia fecit mihi magna qui potens est, * et sanctum nomen ejus.

Et misericordia ejus à progenie in progenies, * timentibus eum.

Fecit potentiam in brachio suo: * dispersit superbos mente cordis sui.

Deposuit potentes de sede, * et exaltavit humiles.

Esurientes implevit bonis, * et divites dimisit inanes.

Suscepit Israel puerum suum, * recordatus misericordiæ suæ.

Sicut locutus est ad patres nostros, * Abraham et semini ejus in secula.

Gloria Patri, etc.


À COMPLIES.

V. Converte nos, Deus, salutaris noster;

R. Et averte iram tuam à nobis.

V. Deus in adjutorium, etc.


PSAUME 4.

Cùm invocarem exaudivit me, Deus justitiæ meæ: * in tribulatione
dilatasti mihi.

Misereri mei, * et exaudi orationem meam.

Filii hominum, usquequò gravi corde? * ut quid diligitis vanitatem, et
quæritis mendacium?

Et scitote quoniam mirificavit Dominus Sanctum tuum: * Dominus exaudiet
me, cùm clamavero ad eum.

Irascimini, et nolite peccare; * quæ dicitis in cordibus vestris, in
cubilibus vestris compungimini.

Sacrificate sacrificium justitiæ, et sperate in Domino; * multi dicunt:
Quis ostendit nobis bona?

Signatum est super nos lumen vultûs tui, Domine; * dedisti lætitiam in
corde meo.

A fructu frumenti, vini et olei sui * multiplicati sunt.

In pace in idipsum dormiam, * et requiescam;

Quoniam tu, Domine, * singulariter in spe constituisti me.


PSAUME 30.

In te, Domine, speravi, non confundar in æternum; * in justitiâ tuâ
libera me.

Inclina ad me aurem tuam, * accelera ut eruas me.

Esto mihi in Deum protectorem et in domum refugi, * ut salvum me facias.

Quoniam fortitudo mea et refugium meum es tu, * et propter nomen tuum
deduces me et enutries me.

Educes me de laqueo hoc quem absconderunt mihi: * quoniam tu es
protector meus.

In manus tuas commendo spiritum meum: * redemisti me, Domine, Deus
veritatis.


PSAUME 90.

Qui habitat in adjutorio Altissimi, * in protectione Dei coeli
commorabitur.

Dicet Domino: Susceptor meus es tu, et refugium meum; * Deus meus,
sperabo in eum.

Quoniam ipse liberavit me de laqueo venantium, * et à verbo aspero.

Scapulis suis obumbrabit tibi, * et sub pennis ejus sperabis.

Scuto circumdabit te veritas ejus, * non timebis à timore nocturno.

A sagittâ volante in die, à negotio perambulante in tenebris, * ab
incursu et dæmonio meridiano.

Cadent à latero tuo mille et decem millia à dextris tuis: * ad te autem
non appropinquabit.

Verùmtamen oculis tuis considerabis, * et retributionem peccatorum
videbis.

Quoniam tu es, Domine, spes mea: * Altissimum posuisti refugium tuum.

Non accedet ad te malum, * et flagellum non appropinquabit tabernaculo
tuo.

Quoniam Angelis suis mandavit de te, * ut custodiant te omnibus viis
tuis.

In manibus portabunt te, * ne fortè offendas ad lapidem pedem tuum.

Super aspidem et basiliscum ambulabis, * et conculcabis leonem et
draconem.

Quoniam in me speravit, liberabo eum: * protegam eum, quoniam cognovit
nomen meum.

Clamavit ad me, * et ego exaudiam eum:

Cum ipso sum in tribulatione; * eripiam eum et glorificabo eum.

Longitudine dierum replebo eum, * ostendam illi salutare meum.


PSAUME 133.

Ecce nunc benedicite Dominum, * omnes servi Domini.

Qui statis in domo Domini, * in atriis domûs Dei nostri.

In noctibus extollite manus vestras in sancta; * et benedicite Dominum.

Benedicat te Dominus ex Sion: * qui fecit coelum et terram.


HYMNE.

    De lucis ante terminum,
    Rerum Creator, poscimus,
    Ut pro tuâ clementiâ
    Sis præsul et custodia.

    Procul recedant somnia,
    Et noctium phantasmata;
    Hostemque nostrum comprime,
    Ne polluantur corpora.

    Præsta, Pater omnipotens,
    Per Jesum Christum Dominum,
    Qui tecum in perpetuum
    Regnat cum Sancto Spiritu.

    Amen.


CAPITULE.

Tu autem in nobis es, Domine, et nomen sanctum tuum invocatum est super
nos; ne derelinquas nos, Domine Deus noster.

Deo gratias.

R. _br_. In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. In. V. Redemisti
me, Domine, Deus veritatis. Commendo. Gloria. In.

V. Custodi nos, Domine, ut pupillam oculi. R. Sub umbrâ alarum tuarum
protege nos.


CANTIQUE DE SAINT SIMÉON.

Nunc dimittis servum tuum, Domine, * secundùm verbum tuum, in pace.

Quia viderunt oculi mei * salutare tuum

Quod parasti, * ante faciem, omnium populorum,

Lumen ad revelationem gentium, * et gloriam plebis tuæ Israel.

Gloria, etc.

_Ant._ Salva nos, Domine, vigilantes; custodi nos dormientes, ut
vigilemus cum Christo et requiescamus in pace.


ORAISON.

Nous vous supplions, Seigneur, de visiter cette demeure, et d'éloigner
d'elle toutes les embûches de notre ennemi; que vos saints Anges y
habitent, pour nous conserver en paix, et que votre bénédiction soit
toujours sur nous. Par notre Seigneur.

Que le Seigneur soit avec vous.

Rendons grâces à Dieu.


_Les Complies étant finies, on dit à voix basse_:

Gratia Domini nostri Jesu Christi, et caritas Dei, et communicatio
Sancti Spiritûs sit cum omnibus vobis.

R. Amen.


_Après l'office, on dit tout bas_:

Pater, Ave, Credo.



ANTIENNES À LA SAINTE VIERGE.


PENDANT L'AVENT.

Alma Redemptoris Mater, quæ pervia coeli Porta manes, et Stella maris,
succurre cadenti, surgere qui curat populo: tu quæ genuisti, Naturâ
mirante, tuum sanctum Genitorem. Virgo priùs ac posteriùs: Gabrielis ab
ore, Sumens illud Ave, peccatorum miserere.

V. Angelus Domini nuntiavit Mariæ.

R. Et concepit de Spiritu sancto.


ORAISON.

Répandez, s'il vous plaît, Seigneur, votre grâce dans nos âmes, afin
qu'ayant connu par la voix de l'Ange l'Incarnation de Jésus-Christ votre
Fils, nous arrivions, par sa Passion et sa Croix, à la gloire de sa
Résurrection. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.


APRÈS L'AVENT.

V. Post partum Virgo inviolata permansisti.

R. Dei Genitrix, intercede pro nobis.


ORAISON.

Ô Dieu, qui, en rendant féconde la virginité de la bienheureuse Vierge
Marie, avez assuré au genre humain les récompenses du salut éternel,
nous vous prions de nous faire éprouver dans nos besoins combien est
puissante auprès de vous l'intercession de celle par laquelle nous avons
reçu l'auteur de la vie, Jésus-Christ votre Fils.


DE LA PURIFICATION AU JEUDI SAINT.

    Ave, Regina coelorum;
    Ave, Domina Angelorum;
    Salve, Radix; salve, Porta,
    Ex quâ mundo lux est orta.

    GAUDE, Virgo gloriosa:
    Super omnes speciosa:
    Vale, ô valde decora,
    Et pro nobis Christum exora.

V. Dignare me laudare te, Virgo sacrata.

R. Da mihi virtutem contra hostes tuos.


ORAISON.

Dieu de bonté, accordez à notre faiblesse les secours de votre grâce: et
comme nous honorons la mémoire de la sainte Mère de Dieu, faites que,
par le secours de son intercession, nous ressuscitions de nos iniquités;
nous vous en supplions par le même Jésus-Christ. Ainsi soit-il.


DE PAQUES À LA TRINITÉ.

    Regina coeli, lætare, alleluia:
    Quia quem meruisti portare, alleluia,
    Resurrexit sicut dixit, alleluia.
    Ora pro nobis Deum, alleluia.

V. Gaude et lætare, Virgo Maria:

R. Quia surrexit Dominus vere.


ORAISON.

Ô Dieu, qui avez daigné réjouir le monde par la résurrection de votre
Fils notre Seigneur Jésus-Christ; faites, s'il vous plaît, que, par la
Vierge Marie sa mère, nous goûtions les joies d'une vie éternelle et
bienheureuse. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. R. Ainsi soit-il.


DE LA TRINITÉ À L'AVENT.

Salve, Regina, mater misericordiæ, vita, dulcedo, et spes nostra, salve.
Ad te clamamus, exules Filii Evæ; ad te suspiramus gementes et flentes
in hâc lacrymarum valle: Eia ergo Advocata nostra, illos tuos
misericordes oculos ad nos converte; Et Jesum, benedictum fructum
ventris tui, nobis post hoc exilium ostende, ô clemens, ô pia ô dulcis
Virgo Maria!

V. Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix,

R. Ut digni efficiamur promissionibus Christi.


ORAISON.

Dieu tout-puissant et éternel, qui, par la coopération du Saint-Esprit,
avez préparé le corps et l'âme de la glorieuse Vierge Marie, pour en
faire une demeure digne de votre Fils, accordez-nous la grâce, pendant
que nous célébrons sa mémoire avec joie, d'être délivrés, par son
intercession, des maux présents et de la mort éternelle. Nous vous en
supplions par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.


PROSE À LA SAINTE VIERGE.

    Inviolata, integra et casta es, Maria,
    Quæ es effecta fulgida coeli porta.

    Ô Mater alma, Christi carissima,
    Suscipe pia laudum præconia;

    Nostra ut pura pectora sint et corpora,
    Te nunc flagitant devota corda et ora.

    Tua per precata dulcisona,
    Nobis concedas veniam per secula

    Ô benigna! ô benigna! ô benigna!
    Quæ sola inviolata permansisti.



TABLE DES CHAPITRES.


                                                                  Pages.
  Avertissement des éditeurs.                                          1
  Préface.                                                             3


LIVRE PREMIER.

AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTÉRIEURE.

  Chap. I. Qu'il faut imiter JÉSUS-CHRIST, et mépriser toutes les
      vanités du monde.                                               15
  Chap. II. Avoir d'humbles sentiments de soi-même.                   18
  Chap. III. De la Doctrine de vérité.                                20
  Chap. IV. De la Prévoyance dans les actions.                        25
  Chap. V. De la lecture de l'Écriture sainte.                        26
  Chap. VI. Des affections déréglées.                                 28
  Chap. VII. Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances.      29
  Chap. VIII. Éviter la trop grande familiarité.                      32
  Chap. IX. De l'obéissance et du renoncement à son propre sens.      33
  Chap. X. Qu'il faut éviter les entretiens inutiles.                 35
  Chap. XI. Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin
      d'avancer dans la vertu.                                        37
  Chap. XII.--De l'avantage de l'adversité.                           40
  Chap. XIII. De la résistance aux tentations.                        42
  Chap. XIV. Éviter les jugements téméraires, et ne se point
      rechercher soi-même.                                            47
  Chap. XV. Des oeuvres de charité.                                   48
  Chap. XVI. Qu'il faut supporter les défauts d'autrui.               50
  Chap. XVII. De la vie religieuse.                                   53
  Chap. XVIII. De l'exemple des Saints.                               54
  Chap. XIX. Des exercices d'un bon religieux.                        58
  Chap. XX. De l'amour de la solitude et du silence.                  62
  Chap. XXI. De la componction du coeur.                              67
  Chap. XXII. De la considération de la misère humaine.               71
  Chap. XXIII. De la méditation de la mort.                           76
  Chap. XXIV. Du jugement et des peines des pécheurs.                 81
  Chap. XXV. Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement
      de sa vie.                                                      86

LIVRE DEUXIÈME.

INSTRUCTION POUR AVANCER DANS LA VIE INTÉRIEURE.

  Chap. I. De la conversation intérieure.                             95
  Chap. II. Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité.     100
  Chap. III. De l'homme pacifique.                                   102
  Chap. IV. De la pureté d'esprit, et de la droiture d'intention.    105
  Chap. V. De la considération de soi-même.                          107
  Chap. VI. De la joie d'une bonne conscience.                       109
  Chap. VII. Qu'il faut aimer JÉSUS-CHRIST par-dessus toutes
     choses.                                                         113
  Chap. VIII. De la familiarité que l'amour établit entre JÉSUS
     et l'âme fidèle.                                                113
  Chap. IX. De la privation de toute consolation.                    119
  Chap. X. De la reconnaissance pour la grâce de Dieu.               124
  Chap. XI. Du petit nombre de ceux qui aiment la Croix de
     JÉSUS-CHRIST.                                                   128
  Chap. XII. De la sainte voie de la Croix.                          132

LIVRE TROISIÈME.

DE LA VIE INTÉRIEURE.

  Chap. I. Des entretiens intérieurs de JÉSUS-CHRIST avec l'âme
      fidèle.                                                        141
  Chap. II. La vérité parle au dedans de nous sans aucun bruit
      de paroles.                                                    143
  Chap. III. Qu'il faut écouter la parole de Dieu avec humilité;
      et que plusieurs ne la reçoivent pas comme ils le devraient.   146
  Chap. IV. Qu'il faut marcher en présence de Dieu dans la vérité
      et l'humilité.                                                 151
  Chap. V. Des merveilleux effets de l'amour divin.                  155
  Chap. VI. De l'épreuve du véritable amour.                         160
  Chap. VII. Qu'il faut cacher humblement les grâces que Dieu
      nous fait.                                                     164
  Chap. VIII. Qu'il faut s'anéantir soi-même devant Dieu.            168
  Chap. IX. Qu'il faut rapporter tout à Dieu comme à notre
      dernière fin.                                                  172
  Chap. X. Qu'il est doux de servir Dieu et de mépriser le monde.    174
  Chap. XI. Qu'il faut examiner et modérer les désirs du coeur.      178
  Chap. XII. Qu'il faut s'exercer à la patience, et lutter contre
      ses passions.                                                  180
  Chap. XIII. Qu'il faut obéir humblement à l'exemple de
      JÉSUS-CHRIST.                                                  184
  Chap. XIV. Qu'il faut considérer les secrets jugements de Dieu
      pour ne pas s'enorgueillir du bien qu'on fait.                 187
  Chap. XV. De ce que nous devons dire et faire quand il s'élève
      quelque désir en nous.                                         191
  Chap. XVI. Qu'on ne doit chercher qu'en Dieu la vraie
      consolation.                                                   194
  Chap. XVII. Qu'il faut remettre à Dieu le soin de ce qui nous
      regarde.                                                       197
  Chap. XVIII. Qu'il faut souffrir avec constance les misères de
      cette vie, à l'exemple de JÉSUS-CHRIST.                        199
  Chap. XIX. De la souffrance des injures, et de la véritable
      patience.                                                      202
  Chap. XX. De l'aveu de son infirmité, et des misères de cette
      vie.                                                           205
  Chap. XXI. Qu'il faut établir son repos en Dieu, plutôt que
      dans tous les autres biens.                                    209
  Chap. XXII. Du souvenir des bienfaits de Dieu.                     214
  Chap. XXIII. De quatre choses importantes pour conserver la
      paix.                                                          218
  Chap. XXIV. Qu'il ne faut point s'enquérir curieusement de la
      conduite des autres.                                           222
  Chap. XXV. En quoi consiste la vraie paix et le véritable
      progrès de l'âme.                                              224
  Chap. XXVI. De la liberté du coeur, qui s'acquiert plutôt par
     la prière que par la lecture.                                   227
  Chap. XXVII. Que l'amour de soi est le plus grand obstacle qui
     empêche l'homme de parvenir au souverain bien.                  230
  Chap. XXVIII. Qu'il faut mépriser les jugements humains.           234
  Chap. XXIX. Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans
      l'affliction.                                                  236
  Chap. XXX. Qu'il faut implorer le secours de Dieu, et attendre
      avec confiance le retour de sa grâce.                          238
  Chap. XXXI. Qu'il faut oublier toutes les créatures pour
      trouver le Créateur.                                           243
  Chap. XXXII. De l'abnégation de soi-même.                          247
  Chap. XXXIII. De l'inconstance du coeur, et que nous devons
      tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin.              250
  Chap. XXXIV. Qu'on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu'on
      le goûte en toutes choses, quand on l'aime véritablement.      252
  Chap. XXXV. Qu'on est toujours, durant cette vie, exposé à
      la tentation.                                                  255
  Chap. XXXVI. Contre les vains jugements des hommes.                258
  Chap. XXXVII. Qu'il faut renoncer entièrement à soi-même pour
      obtenir la liberté du coeur.                                   261
  Chap. XXXVIII. Comment il faut se conduire dans les choses
      extérieures, et recourir à Dieu dans les périls.               264
  Chap. XXXIX. Qu'il faut éviter l'empressement dans les affaires.   266
  Chap. XL. Que l'homme n'a rien de bon de lui-même, et ne peut
      se glorifier de rien.                                          268
  Chap. XLI. Du mépris de tous les honneurs du temps.                272
  Chap. XLII. Qu'il ne faut pas que notre paix dépende des hommes.   274
  Chap. XLIII. Contre la vaine science du siècle.                    276
  Chap. XLIV. Qu'il ne faut point s'embarrasser dans les choses
      extérieures.                                                   279
  Chap. XLV. Qu'il ne faut pas croire tout le monde, et qu'il est
      difficile de garder une sage mesure dans ses paroles.          281
  Chap. XLVI. Qu'il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu'on
      est assailli de paroles injurieuses.                           285
  Chap. XLVII. Qu'il faut être prêt à souffrir pour la vie
      éternelle tout ce qu'il y a de plus pénible.                   289
  Chap. XLVIII. De l'éternité bienheureuse, et des misères de
      cette vie.                                                     293
  Chap. XLIX. Du désir de la vie éternelle, et des grands biens
      promis à ceux qui combattent courageusement.                   298
  Chap. L. Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner
      entre les mains de Dieu.                                       303
  Chap. LI. Qu'il faut s'occuper d'oeuvres extérieures, quand
      l'âme est fatiguée des exercices spirituels.                   309
  Chap. LII. Que l'homme ne doit pas se juger digne des
      consolations de Dieu, mais plutôt de châtiment.                311
  Chap. LIII. Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont
      le goût des choses de la terre.                                314
  Chap. LIV. Des divers mouvements de la nature et de la grâce.      317
  Chap. LV. De la corruption de la nature, et de l'efficace de
      la grâce divine.                                               323
  Chap. LVI. Que nous devons nous renoncer nous-mêmes, et imiter
      JÉSUS-CHRIST en portant la Croix.                              328
  Chap. LVII. Qu'on ne doit point se laisser trop abattre quand
      on tombe en quelques fautes.                                   332
  Chap. LVIII. Qu'il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est
      au-dessus de nous, ni sonder les secrets jugements de Dieu.    335
  Chap. LIX. Qu'on doit mettre toute son espérance et toute sa
      confiance en Dieu seul.                                        341

LIVRE QUATRIÈME.

DU SACREMENT DE L'EUCHARISTIE.

  Exhortation à la sainte Communion.                                 347

  Chap. I. Avec quel respect il faut recevoir JÉSUS.                 350
  Chap. II. Combien Dieu manifeste à l'homme sa bonté et son
      amour dans le Sacrement de l'Eucharistie.                      358
  Chap. III. Qu'il est utile de communier souvent.                   364
  Chap. IV. Que Dieu répand des grâces abondantes en ceux qui
      communient dignement.                                          369
  Chap. V. De l'excellence du Sacrement de l'autel, et de la
      dignité du Sacerdoce.                                          374
  Chap. VI. Prière du chrétien avant la Communion.                   378
  Chap. VII. De l'examen de conscience, et de la résolution de
      se corriger.                                                   380
  Chap. VIII. De l'oblation de JÉSUS-CHRIST sur la Croix, et de
      la résignation de soi-même.                                    385
  Chap. IX. Que nous devons nous offrir à Dieu avec tout ce qui
      est à nous, et prier pour tous.                                388
  Chap. X. Qu'on ne doit pas facilement s'éloigner de la sainte
      Communion.                                                     392
  Chap. XI. Que le Corps de JÉSUS-CHRIST et l'Écriture sainte
      sont très-nécessaires à l'âme fidèle.                          398
  Chap. XII. Qu'on doit se préparer avec un grand soin à la
      sainte Communion.                                              404
  Chap. XIII. Que le fidèle doit désirer de tout son coeur de
      s'unir à JÉSUS-CHRIST dans la Communion.                       408
  Chap. XIV. Du désir ardent que quelques âmes saintes ont de
      recevoir le Corps de JÉSUS-CHRIST.                             411
  Chap. XV. Que la grâce de la dévotion s'acquiert par l'humilité
      et l'abnégation de soi-même.                                   414
  Chap. XVI. Qu'il faut dans la Communion exposer ses besoins à
      JÉSUS-CHRIST, et lui demander sa grâce.                        417
  Chap. XVII. Du désir ardent de recevoir JÉSUS-CHRIST.              420
  Chap. XVIII. Qu'on ne doit point chercher à pénétrer le
      mystère de l'Eucharistie, mais qu'il faut soumettre ses
      sens à la Foi.                                                 424


FIN DE LA TABLE.



LECTURES

DU LIVRE DE L'IMITATION,

DIVISÉES

Selon les différents besoins des Fidèles.


Pour les Prêtres.

  Livre   I.--Ch. 18, 19, 20, 25.
    --   II.--Ch. 11 et 12.
    --  III.--Ch. 3, 10, 31, 56.
    --   IV.--Ch. 5, 7, 10, 11, 12, 18.

  Pour la préparation à la Messe et l'Action de grâces, _voyez_ page 404
  et suiv.: _Avant et après la Communion_, et, de plus, tous les
  chapitres indiqués _pour les personnes pieuses_.

Pour les Séminaristes.

  Livre   I.--Ch. 17, 18, 19, 20, 21, 25.
    --  III.--Ch. 2, 3, 10, 31, 56.
    --   IV.--Ch. 5, 7, 10, 11, 12, 18.

Pour ceux qui s'adonnent à l'étude, particulièrement à celle de la
Philosophie et de la Théologie.

  Livre   I.--Ch. 1, 2, 3, 5.
    --  III.--Ch. 2, 43, 44, 48, 58.
    --   IV.--Ch. 18.

Pour les Personnes affligées de leur peu de progrès dans l'étude.

  Livre III.--Ch. 29, 39, 41, 47.

Pour les Religieux et les Religieuses.

  Les chapitres indiqués ci-avant pour les Séminaristes. Ceux indiqués
  ci-après pour les personnes pieuses.

Pour les Personnes pieuses.

  Livre   I.--Ch. 15, 18, 19, 20, 21, 22, 25.
    --   II.--Ch. 1, 4, 7, 8, 9, 11, 12.
    --  III.--Ch. 5, 6, 7, 11, 27, 31, 32, 33, 53, 54, 55, 56.

Pour les Personnes affligées et humiliées.

  Livre   I.--Ch. 12.
    --   II.--Ch. 11, 12.
    --  III.--Ch. 12, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 29, 30, 35, 41, 47,
                  48, 49, 50, 52, 55, 56.

Pour les Personnes trop sensibles à leurs souffrances.

  Livre   I.--Ch. 12.
    --  III.--Ch. 12.

Pour les Personnes tentées.

  Livre   I.--Ch. 13.
    --   II.--Ch. 9.
    --  III.--Ch. 6, 16. 17, 18, 19, 20, 21, 23, 30, 35, 37, 47, 48,
                  49, 50, 52, 55.

Pour les Peines intérieures.

  Livre  II.--Ch. 3, 9, 11, 12.
    --  III.--Ch. 7, 12, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 30, 35, 47, 48, 49,
                  50, 51, 52, 55, 56.

Pour les Personnes inquiètes de l'avenir, de leur santé, de leur
fortune, du succès d'une démarche.

  Livre III.--Ch. 39.

Pour les Personnes qui vivent dans le monde, ou qui sont distraites par
leurs occupations.

  Livre III.--Ch. 38, 53.

Pour les Personnes attaquées par la calomnie ou la médisance.

  Livre  II.--Ch. 2.
    --  III.--Ch. 6, 11, 28, 36, 46.

Pour les Personnes qui commencent à se convertir.

  Livre   I.--Ch. 18, 25.
    --   II.--Ch. 1.
    --  III.--Ch. 6, 7, 23, 25, 26, 27, 33, 37, 52, 54, 55.

Pour les Personnes pusillanimes, faibles ou négligentes.

  Livre   I.--Ch. 18. 21. 22, 25.
    --   II.--Ch. 10, 11, 12.
    --  III.--Ch. 3, 6, 27, 30, 35, 37, 54, 55, 57.

Pour une Retraite.

  Livre III.--Ch. 53.     } Pour s'y disposer.
    --    I.--Ch. 20, 21. }
              Ch. 22.       Misères de la vie.
              Ch. 23.       La mort.
              Ch. 24      } Le Jugement et l'Enfer
    --  III.--Ch. 14      }
              Ch. 48.       Le Ciel.
              Ch. 59.       Pour clore la Retraite

Pour obtenir la Paix intérieure.

  Livre   I.--Ch. 6, 11.
    --   II.--Ch. 3, 6.
    --  III.--Ch. 7, 23, 25, 38.

Pour les Personnes dissipées.

  Livre   I.--Ch. 18, 21, 22, 23, 24.
    --   II.--Ch. 10, 12.
    --  III.--Ch. 14, 27, 33, 45, 53, 55.

Pour les Pécheurs insensibles.

  Livre   I.--Ch. 23, 24.
    --  III.--Ch. 14, 55.

Pour les Personnes oisives.

  Livre III.--Ch. 24, 27.

Pour ceux qui écoutent les médisances.

  Livre   I.--Ch. 4.

Pour les Personnes portées à l'orgueil.

  Livre   I.--Ch. 7. 14.
    --   II.--Ch. 11.
    --  III.--Ch. 7, 8, 9, 11, 13, 14, 40, 52.

Pour les esprits querelleurs et opiniâtres.

  Livre   I.--Ch. 9.
    --  III.--Ch. 13, 32, 44.

Pour les Personnes impatientes.

  Livre III.--Ch. 15, 16, 17, 18, 19.
  (Parag. 5 du Chap. XIX. Prière pour demander la patience).

Pour les Désobéissants.

  Livre   I.--Ch. 9.
    --  III.--Ch. 13, 32.

Pour les Personnes causeuses.

  Livre   I.--Ch. 10.
    --  III.--Ch. 24, 44, 45.

Pour ceux qui s'occupent des défauts des autres et négligent
les leurs.

  Livre   I.--Ch. 11, 14, 16.
    --   II.--Ch. 5.

Pour les Personnes qui ont une dévotion fausse ou mal entendue.

  Livre III.--Ch. 4, 6, 7.

Pour inspirer la droiture d'intention.

  Livre III.--Ch. 9.

Pour les Personnes trop susceptibles.

  Livre III.--Ch. 44.

Pour celles qui s'attachent trop aux douceurs de l'amitié humaine.

  Livre   I.--Ch. 8, 10.
    --   II.--Ch. 7, 8.
    --  III.--Ch. 32, 42, 45.

Pour celles qui se scandalisent de la simplicité ou de l'obscurité
des Livres saints.

  Livre   I.--Ch. 5.

Pour les Personnes portées à la jalousie.

  Livre III.--Ch. 22, 41.



PRIÈRES

TIRÉES

DU LIVRE DE L'IMITATION.


Prière avant la lecture spirituelle.

  Livre III.--Ch. II.

Pour obtenir la grâce de la dévotion.

  Même livre.--Ch. III, parag. 6 et 7.

Prière pour implorer le secours des Consolations divines.

  Livre III.--Ch. IV, V, parag. 1 et 2.
  (Le même avant ou après la Communion.)

Pour obtenir l'accroissement de l'amour de Dieu en nous.

  Même livre.--Ch. V, parag. 6.

Sentiments d'anéantissement en la présence de Dieu

  Même livre.--Ch. VIII.
  (Avant la Communion.)

Prière pour une Personne qui vit dans la retraite et la piété.

  Même livre.--Ch. X.

Sentiments profonds d'humilité.

  Même livre.--Ch. XIV.
  (Avant ou après la Communion.)

Pour demander la résignation à la volonté de Dieu.

  Même livre.--Ch. XV.
  (Depuis la deuxième phrase du parag. 2, jusqu'à la fin, et partie du
  premier.)

Sentiments de Résignation.

  Même livre.--Ch. XVI, à la fin; XVII, parag. 2 et 4; XVIII, parag. 2.

Pour demander la Patience.

  Même livre.--Ch. XIX, parag. 5.

Prière pour une Personne affligée ou tentée.

  Même livre.--Ch. XX, XXI, parag. 1, 2, 3, 4, 5.

Même prière pour celles qui se sentent remplies de l'amour de Dieu.

  (La dire encore avant et après la Communion.)

Acte de remercîment.

  Livre III.--Ch. XXI, parag. 7.
  (Après la Communion.)

Prière propre aux personnes qui croiraient avoir moins reçu de Dieu que
les autres, soit pour le corps, soit pour l'âme.

  Même livre.--Ch. XXII.

Pour demander la pureté de l'esprit et le détachement des créatures.

  Même livre.--Ch. XXIII, parag. 5, jusqu'à la fin.

Prière d'une personne qui commence sa conversion.

  Même livre.--Ch. XXVI.

(La même, pour une personne qui désire avancer dans la vertu.)

Prière pour demander l'esprit de force et de sagesse.

  Même livre.--Ch. XXVII, parag. 4 et 5.

Prière propre aux personnes qui éprouvent une vive affliction.

  Même livre.--Ch. XXIX.

Prière après la Communion.

  Même livre.--Ch. XXXIV.
  (La même pour s'exciter à l'amour de Dieu.)

Sentiments d'abandon à la divine Providence.

  Même Livre.--Ch. XXXIX, parag. 2.

Sentiments d'humilité.

  Livre III.--Ch. XL.
  (Avant ou après la Communion.)

Prière quand on a reçu quelque grâce de Dieu.

  Même livre.--Même chapitre.
  (Avant ou après la Communion.)

Sentiments de résignation.

  Même livre.--Ch. XLI, parag. 2.

Sentiments pieux.

  Même livre.--Ch. XLIV, parag. 2.

Prière d'une personne attaquée par la calomnie.

  Même livre.--Ch. XLVI, parag. 5.

Prière sur le bonheur du Ciel, qu'on peut dire particulièrement les
jours de Pâques, de l'Ascension et de la Toussaint.

  Même livre.--Ch. XLVIII.
  (Avant ou après la Communion.)

Sentiment d'humilité et de contrition.

  Même livre.--Ch. LII.
  (Avant la Communion.)

Prière pour demander les secours de la grâce.

  Même livre.--Ch. LV.

Prière pour les Prêtres, Religieux et Religieuses, pour demander la
persévérance dans leur vocation.

  Même livre.--Ch. LVI, parag. 3, 5, 6.

Sentiment de confiance en Dieu.

  Même livre.--Ch. LVII, parag. 4.

Prière pour toute personne pieuse et chrétienne.

  Livre III.--Ch. LIX.
  (Après la Communion.)
  (On peut s'en servir aussi pour terminer une retraite.)

Prière devant le Très-Saint Sacrement.

  Livre IV.--Ch. I, II, III, IV, IX, XI, jusqu'au paragraphe 6; XIII,
  XIV, XVI, XVII, et partie des prières ci-dessus.

Élévations sur la dignité des Prêtres et la sainteté de leur ministère.

  Même livre.--Ch. V.

Pour les Prêtres et les Séminaristes.

  Même livre.--Ch. XI, parag. 6, 7 et 8.



LECTURES

POUR LA SAINTE COMMUNION.


(Il est bon de faire précéder la réception de la sainte Communion d'une
retraite de trois jours, à l'exemple de plusieurs Saints.)

PREMIER JOUR.

Esprit de retraite.

LE MATIN.

  Livre III.--Ch. 53.

À MIDI.

  Livre   I.--Ch. 20.

LE SOIR.

  Livre   I.--Ch. 21.


DEUXIÈME JOUR.

LE MATIN.

  Livre   I.--Ch. 22.  Misères de la vie.
              Ch. 23.  La Mort.

À MIDI.

  Livre   I.--Ch. 24.  Le Jugement et l'Enfer.
    --  III.--Ch. 14.

LE SOIR.

  Livre III.--Ch. 48.  Le CIEL.
            --Ch. 59.  _Conclusion._


TROISIÈME JOUR.

LE MATIN.

_Préparation et exercice d'humilité._

  Livre  IV.--Ch. 6.  Prière pour obtenir la grâce de s'approcher
                      saintement des Sacrements.
              Ch. 7.  Examen de Conscience, Contrition, ferme Propos,
                      Confession et Satisfaction.

(Lire ensuite à genoux le 8e chap. du liv. III.)

À MIDI.

  Livre  IV.--Ch. 18.  Foi soumise au mystère de l'Eucharistie.
              Ch. 10.  Avantage de la fréquente Communion.

(Ne pas lire la 2e partie du parag. 7 jusqu'à la fin.--Lire à genoux le
52e chap. du liv. III.)

LE SOIR.

  Livre  IV.--Ch. 12.  Préparation à la sainte Communion.
              Ch. 15.  Dévotion fondée sur l'humilité et le renoncement
                       à soi-même.
              Ch.  9.  S'offrir à Dieu dans la Communion.

(Lire à genoux le 40e chap. du liv. III.)


POUR LE JOUR

OÙ L'ON COMMUNIE.

LE MATIN.

LIVRE IV.--CH. 1, 2, 3, 4.

AVANT ET PENDANT LA MESSE.

LIVRE IV.--CH. 9, 16 et 17.

(Après le _Pater_, fermer son livre, dire par coeur les Actes avant la
Communion, ou bien l'Acte de contrition, ceux des trois Vertus
théologales et les trois Oraisons qui suivent l'_Agnus Dei_; rester
ensuite en adoration.)

(Après la sainte Communion, rester en adoration jusqu'à la fin de la
Messe; dire par coeur les Actes après la Communion.)

APRÈS LA MESSE.

LIVRE IV.--CH. 11, 13 et 14.

(Ne pas lire les parag. 6, 7 et 8.--Réciter les cantiques _Benedictus_,
_Magnificat_, _Nunc dimittis_, et le _Te Deum_, soit à l'église, soit en
rentrant chez soi.)

DANS LA JOURNÉE ET LE SOIR.

LIVRE III.--CH. 21, 34, 48.

(Répéter ensuite le 9e chap. du IVe livre, et choisir à volonté une
lecture dans les prières ci-dessus indiquées, page 467 et suiv.)


PRATIQUE DE PERSÉVÉRANCE

APRÈS LA SAINTE COMMUNION.

PREMIER JOUR.

Remercier Notre-Seigneur Jésus-Christ, et s'exciter à son amour.

  Livre III.--Ch. 5, 7, 8, 10.

DEUXIÈME JOUR.

Écouter la voix de Jésus-Christ parlant à l'âme qui l'a reçu.

  Livre  II.--Ch. 1.
  Livre III.--Ch. 1, 2, 3.

TROISIÈME JOUR.

Se détacher des créatures.

  Livre III.--Ch. 26, 31, 42, 45.

QUATRIÈME JOUR.

Se détacher de soi-même, et s'abandonner à Dieu.

  Livre III.--Ch. 15, 17, 27, 37.

CINQUIÈME JOUR.

Souffrir avec patience en union aux souffrances de Jésus-Christ.

  Livre  II.--Ch. 12.
  Livre III.--Ch. 16, 18, 19.

SIXIÈME JOUR.

Persévérer dans sa ferveur dans les bonnes résolutions qu'on a prises en
communiant.

  Livre   I.--Ch. 19, 25.
  Livre III.--Ch. 23, 55.

(Si on ne peut pas lire les quatre chapitres, il faudra de préférence
lire le premier et le dernier de chaque jour. On peut aussi en lire deux
le matin et deux le soir.)


FIN


Imp. BAILLY, DIVRY et Cie, place Sorbonne, 2.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'imitation de Jésus-Christ - Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre" ***

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