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Title: Le portier des chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même
Author: Touche, Jean Charles Gervaise de la
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le portier des chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même" ***

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LE PORTIER

DES CHARTREUX

OU

MÉMOIRES DE SATURNIN

ÉCRITS PAR LUI-MÊME

AMSTERDAM

1889



LE PORTIER

DES CHARTREUX


PREMIÈRE PARTIE


Que c'est une douce satisfaction pour un coeur d'être désabusé des vains
plaisirs, des amusements frivoles et des voluptés dangereuses qui
l'attachaient au monde! Rendu à lui-même après une longue suite
d'égarements, et dans le calme que lui procure l'heureuse privation de
ce qui faisait autrefois l'objet de ses désirs, il sent encore ces
frémissements d'horreur qui laissent dans l'imagination le souvenir des
périls auxquels il est échappé: il ne les sent que pour se féliciter de
la sûreté où il se trouve; ces mouvements lui deviennent des sentiments
chers parce qu'ils servent à lui faire mieux goûter les charmes de la
tranquillité dont il jouit.

Tel est, cher lecteur, la situation du mien. Quelles grâces n'ai-je pas
à rendre au Tout-Puissant dont la miséricorde m'a retiré de l'abîme du
libertinage où j'étais plongé et me donne aujourd'hui la force d'écrire
mes égarements pour l'édification de mes frères!

Je suis le fruit de l'incontinence des révérends pères Célestins de la
ville de R... Je dis des révérends pères, parce que tous se vantaient
d'avoir fourni à la composition de mon individu. Mais quel sujet
m'arrête tout à coup? Mon coeur est agité: est-ce par la crainte qu'on
ne me reproche que je révèle ici les mystères de l'Eglise? Ah!
surmontons ce faible remords. Ne sait-on pas que tout homme est homme,
et les moines surtout? Ils ont donc la faculté de travailler à la
propagation de l'espèce. Eh! pourquoi la leur interdirait-on? Ils s'en
acquittent si bien!

Peut-être, lecteur, vous attendez avec impatience que je vous fasse le
récit détaillé de ma naissance: je suis fâché de ne pouvoir pas sitôt
vous satisfaire sur cet article. Vous allez me voir de plein saut chez
un bonhomme de paysan que j'ai pris longtemps pour mon père.

Ambroise, c'était le nom du bonhomme, était le jardinier d'une maison de
campagne que les Célestins avaient dans un petit village à quelques
lieues de la ville; sa femme, Toinette, fut choisie pour me servir de
nourrice. Un fils qu'elle avait mis au monde, et qui mourut au moment où
je vis le jour, aida à voiler le mystère de ma naissance. On enterra
secrètement le fils du jardinier et celui des moines fut mis à sa place:
l'argent fait tout.

Je grandissais insensiblement, toujours cru et me croyant moi-même fils
du jardinier. J'ose dire néanmoins, qu'on me pardonne ce petit trait de
vanité, que mes inclinations décelaient ma naissance. Je ne sais quelle
influence divine opère sur les ouvrages des moines: il semble que la
vertu du froc se communique à tout ce qu'ils touchent. Toinette en était
une preuve. C'était bien la plus fringante femelle que j'aie jamais vue,
et j'en ai vu quelques-unes. Elle était grosse, mais ragoûtante, de
petits yeux noirs, un nez retroussé, vive, amoureuse, plus parée que ne
l'est ordinairement une paysanne. Ç'aurait été un excellent pis aller
pour un honnête homme; jugez pour des moines!

Quand la coquine paraissait avec son corset des dimanches, qui lui
serrait une gorge que le hâle avait toujours respectée, et laissait voir
deux tétons qui s'échappaient, ah! que je sentais bien dans ce moment
que je n'étais pas son fils, ou que j'aurais volontiers passé sur cette
qualité.

J'avais les dispositions toutes monacales. Guidé par le seul instinct,
je ne voyais pas une fille que je ne l'embrassasse, que je ne lui
portasse la main partout où elle voulait bien la laisser aller; et
quoique je ne susse pas bien positivement ce que j'aurais fait, mon
coeur me disait que j'en aurais fait plus, si l'on ne m'eût arrêté dans
mes transports.

Un jour qu'on me croyait à l'école, j'étais resté dans un petit réduit
où je couchais: une simple cloison le séparait de la chambre d'Ambroise,
dont le lit était justement appuyé contre; je dormais; il faisait une
extrême chaleur: c'était dans le coeur de l'été; je fus tout à coup
réveillé par de violentes secousses que j'entendis donner à la cloison.
Je ne savais que penser de ce bruit; il redoublait. En prêtant
l'oreille, j'entendis des sons émus et tremblants, des mots sans suite
et mal articulés. «Ah! doucement, ma chère Toinette, ne va pas si vite!
Ah! coquine! tu me fais mourir de plaisir!... Va vite... Eh! vite...
Ah!... je me meurs!...»

Surpris d'entendre de pareilles exclamations, dont je ne sentais pas
toute l'énergie, je me rassis; à peine osais-je remuer. Si l'on m'avait
su là, j'avais tout à craindre; je ne savais quoi penser, j'étais tout
ému. L'inquiétude où j'étais fit bientôt place à la curiosité.
J'entendis de nouveau le même bruit, et je crus distinguer qu'un homme
et Toinette répétaient alternativement les mêmes mots que j'avais déjà
entendus. Même attention de ma part. L'envie de savoir ce qui se passait
dans cette chambre devint à la fin si vive qu'elle étouffa toutes mes
craintes. Je résolus de savoir ce qu'il en était. Je serais, je crois,
volontiers entré dans la chambre d'Ambroise pour voir ce qui s'y
passait, au risque de tout ce qui aurait pu arriver. Je ne fus pas à
cette peine. En cherchant doucement avec la main si je ne trouverais pas
quelque trou à la cloison, j'en sentis un qui était couvert par une
grande image. Je la perçai et me fis jour. Quel spectacle! Toinette nue
comme la main, étendue sur son lit, et le père Polycarpe, procureur du
couvent, qui était à la maison depuis quelque temps, nu comme Toinette,
faisant... quoi? ce que faisaient nos premiers parents, quand Dieu leur
eut ordonné de peupler la terre, mais avec des circonstances moins
lubriques.

Cette vue produisit chez moi une surprise mêlée de joie et d'un
sentiment vif et délicieux qu'il m'aurait été impossible d'exprimer. Je
sentais que j'aurais donné tout mon sang pour être à la place du moine.
Que je lui portais d'envie! que son bonheur me paraissait grand! Un feu
inconnu se glissait dans mes veines; j'avais le visage enflammé, mon
coeur palpitait, je retenais mon haleine, et la pique de Vénus, que je
pris à la main, était d'une force et d'une roideur à abattre la cloison,
si j'avais poussé un peu fort. Le père fournit sa carrière, et en se
retirant de dessus Toinette, il la laissa exposée à toute la vivacité de
mes regards. Elle avait les yeux mourants et le visage couvert du rouge
le plus vif. Elle était hors d'haleine; ses bras étaient pendants, sa
gorge s'élevait et se baissait avec une précipitation étonnante. Elle
serrait de temps en temps le derrière, en se roidissant et en jetant de
grands soupirs. Mes yeux parcouraient avec une rapidité inconcevable
toutes les parties de son corps; il n'y en avait pas une sur laquelle
mon imagination ne collât mille baisers de feu. Je suçais ses tétons,
son ventre; mais l'endroit le plus délicieux, et de dessus lequel mes
yeux ne purent plus s'arracher, quand une fois je les y eus fixés,
c'était... Vous m'entendez. Que cette coquille avait pour moi de
charmes! Ah! l'aimable coloris! Quoique couverte d'une petite écume
blanche, elle ne perdait rien à mes yeux de la vivacité de sa couleur.
Au plaisir que je ressentais, je reconnus le centre de la volupté. Il
était ombragé d'un poil épais, noir et frisé. Toinette avait les jambes
écartées, il semblait que sa paillardise fût d'accord avec ma curiosité
pour ne me rien laisser à désirer!

Le moine, ayant repris vigueur, vint de nouveau se présenter au combat;
il se remit sur Toinette, avec une nouvelle ardeur; mais ses forces
trahirent son courage, et, fatigué de piquer inutilement sa monture, je
le vis retirer l'instrument de la coquille de Toinette, lâche et
baissant la tête. Toinette, dépitée de sa retraite, le prit et se mit à
le secouer; le moine s'agitait avec fureur et paraissait ne pouvoir plus
supporter le plaisir qu'il ressentait. J'examinais tous leurs mouvements
sans autre guide que la nature, sans autre instruction que l'exemple,
et, curieux de savoir ce qui pouvait occasionner ces mouvements
convulsifs du père, j'en cherchais la cause en moi-même. J'étais surpris
de sentir un plaisir inconnu qui augmentait insensiblement, et devint
enfin si grand que je tombai pâmé sur mon lit. La nature faisait des
efforts incroyables, et toutes les parties de mon corps semblaient
fournir au plaisir de celle que je caressais. Il tomba enfin de cette
liqueur blanche dont j'avais vu une si grande profusion sur les cuisses
de Toinette. Je revins de mon extase, et retournai au trou de la
cloison; il n'était plus temps: le dernier coup était joué, la partie
était finie. Toinette se rhabillait, le père l'était déjà.

Je restai quelque temps l'esprit et le coeur remplis de l'aventure dont
je venais d'être témoin, et dans cette espèce d'étourdissement
qu'éprouve un homme qui vient d'être frappé par l'éclat d'une lumière
étrangère. J'allais de surprise en surprise; les connaissances que la
nature avait mises dans mon coeur venaient de se développer, les nuages
dont elle les avait couvertes s'étaient dissipés. Je reconnus la cause
des différents sentiments que j'éprouvais tous les jours à la vue des
femmes. Ces passages imperceptibles de la tranquillité aux mouvements
les plus vifs, de l'indifférence aux désirs, n'étaient plus des énigmes
pour moi. Ah! m'écriai-je, qu'ils étaient heureux! la joie les
transportait tous deux. Il faut que le plaisir qu'ils goûtaient soit
bien grand. Ah! qu'ils étaient heureux! qu'ils étaient heureux! L'idée
de ce bonheur m'absorbait; elle m'ôtait pour un moment tout pouvoir d'y
réfléchir. Un silence profond succédait à mes exclamations. Ah!
reprenais-je aussitôt, ne serai-je jamais grand pour en faire autant à
une femme? Je mourrais sur elle de plaisir, puisque je viens d'en avoir
tant. Ce n'est là sans doute qu'une image de celui que le père Polycarpe
goûtait avec ma mère; mais, poursuivais-je je suis bien simple! Est-il
absolument nécessaire d'être grand pour avoir ce plaisir-là? Pardi! il
me semble que le plaisir ne se mesure pas à la taille: pourvu que l'on
soit l'un sur l'autre, cela doit aller tout seul!

Sur le champ il me vint dans l'esprit de faire part de mes nouvelles
découvertes à ma soeur Suzon. Elle avait quelques années de plus que
moi: c'était une petite blonde fort jolie, qui portait une de ces
physionomies ouvertes que l'on serait tenté de croire niaises, parce
qu'elles paraissent indolentes. Elle avait de ces beaux yeux bleus,
pleins d'une douce langueur, qu'il semble que l'on tourne sur vous sans
intention, mais dont l'effet n'est pas moins sûr que celui des yeux
brillants d'une brune piquante qui vous lance des regards passionnés.
Pourquoi cela? Je n'en sais rien, car je me suis toujours grossièrement
contenté du sentiment, sans être tenté d'en pénétrer la cause. Ne
serait-ce pas parce qu'une belle blonde, avec ses regards languissants,
semble vous prier de lui donner votre coeur, et que ceux d'une brune
veulent vous enlever de force? La blonde ne demande qu'un peu de
compassion pour sa faiblesse, et cette façon de demander est bien
séduisante; vous croyez ne donner que la compassion, et vous donnez de
l'amour. La brune, au contraire, veut que vous soyez faible, sans vous
promettre qu'elle le sera. Le coeur se gendarme contre celle-ci,
n'est-il pas vrai? Qu'en pensez-vous, lecteur?

Je l'avoue à ma honte, il ne m'était pas encore venu dans l'esprit de
jeter sur Suzon un regard de concupiscence, chose rare chez moi, qui
convoitais toutes les filles que je voyais. Il est vrai qu'étant la
filleule de la dame du village, qui l'aimait et la faisait élever chez
elle, je ne la voyais pas souvent. Il y avait même un an qu'elle était
au couvent: elle n'en était sortie que depuis huit jours; sa marraine,
qui devait venir passer quelque temps à la campagne, lui avait promis de
venir voir Ambroise. Je me sentis tout d'un coup enflammé du désir
d'endoctriner ma chère soeur et de goûter avec elle les mêmes plaisirs,
que je venais de voir prendre au père Polycarpe avec Toinette. Je ne fus
plus le même pour elle. Mes yeux sourirent à mille charmes que je ne lui
avais pas aperçus. Je lui trouvai une gorge naissante, plus blanche que
le lis, ferme, potelée. Je suçais déjà avec un délice inexprimable ces
deux petites fraises que je voyais au bout de ces tétons; mais surtout
dans la peinture de ses charmes je n'oubliais pas ce centre, cet abîme
de plaisirs dont je me faisais des images si ravissantes. Animé par
l'ardeur vive et brûlante que ces idées répandaient dans tout mon corps,
je sortis, j'allai chercher Suzon. Le soleil venait de se coucher, la
brune s'avançait: je me flattais qu'à la faveur de l'obscurité que la
nuit allait répandre je serais dans un moment au comble de mes désirs,
si je la trouvais. Je l'aperçus de loin qui cueillait des fleurs. Elle
ne pensait pas alors que je méditais de cueillir la fleur la plus
précieuse de son bouquet. Je volai à elle; la voyant livrée toute
entière à une occupation aussi innocente, je balançai dans le moment si
je lui ferais connaître mon dessein. A mesure que j'approchais, je
sentais ralentir la vivacité de ma course. Un tremblement soudain
semblait me reprocher mon intention: je croyais devoir respecter son
innocence; je n'étais retenu que par l'incertitude du succès. Je
l'abordai, mais avec une palpitation qui ne me permettait pas de dire
deux mots sans reprendre haleine.--Que fais-tu donc là, Suzon? lui
dis-je en m'approchant d'elle. Et voulant l'embrasser, elle s'échappa en
riant et me répondit: Comment! ne vois-tu pas que je cueille des
fleurs?--Ah! ah! repris-je, tu cueilles des fleurs?--Eh! vraiment oui,
me répliqua-t-elle; ne sais-tu pas que c'est demain la fête de ma
marraine? Ce nom me fit trembler, comme si j'eusse craint que Suzon ne
m'échappât. Mon coeur s'était déjà fait (si j'ose me servir de ce terme)
une habitude de la regarder comme une conquête sûre; et l'idée de son
éloignement semblait me menacer de la perte d'un plaisir que je
regardais comme certain, quoique je n'en eusse pas encore goûté.--Je ne
te verrai donc plus, Suzon? lui dis-je d'un air triste.--Pourquoi donc,
me répondit-elle, ne viendrais-je pas toujours ici? Mais, allons,
poursuivit-elle d'un air charmant, aide-moi à faire mon bouquet. Je ne
lui répondis qu'en lui jetant quelques fleurs au visage; aussitôt elle
de m'en jeter aussi.--Tiens, Suzon, lui dis-je, si tu m'en jettes
davantage, je te... Tu me le payeras! Pour me faire voir qu'elle bravait
mes menaces, elle m'en jeta une poignée. Dans le moment ma timidité
m'abandonna; je ne craignais pas d'être vu. La brune, qui empêchait
qu'on ne pût voir à une certaine distance, favorisait mon audace. Je me
jette sur Suzon, elle me repousse; je l'embrasse, elle me donne un
soufflet; je la jette sur l'herbe, elle veut se relever, je l'en
empêche; je la tiens étroitement serrée dans mes bras en lui baisant la
gorge, elle se débat; je veux lui fourrer la main sous la jupe; elle
crie comme un petit démon; elle se défend si bien que je crains de n'en
pouvoir venir à bout, et qu'il ne survienne du monde. Je me relevai en
riant, et je crus qu'elle n'y entendait pas plus de malice que je
voulais qu'elle n'y entendît. Que je me trompais!--Allons, lui dis-je,
Suzon, pour te faire voir que je ne voulais pas te faire de mal, je veux
bien t'aider.--Oui, oui, me répondit-elle avec une agitation au moins
égale à la mienne, va, voilà ma mère qui vient, et je...--Ah! Suzon,
repris-je vivement en l'empêchant d'en dire davantage, ma chère Suzon,
ne lui dis rien; je te donnerai... tiens, tout ce que tu voudras! Un
nouveau baiser fut le gage de ma parole; elle en rit; Toinette arriva.
Je craignais que Suzon ne parlât; elle ne dit mot, et nous retournâmes
tous ensemble souper, comme si rien n'était.

Depuis que le père Polycarpe était à la maison, il avait donné de
nouvelles preuves de la bonté du couvent pour le prétendu fils
d'Ambroise: je venais d'être habillé tout de neuf. En vérité, sa
révérence avait en cela moins consulté la charité monacale, qui a des
bornes fort étroites, que la tendresse paternelle, qui souvent n'en
connaît pas. Le bon père, par une pareille prodigalité, exposait la
légitimité de ma naissance à de violents soupçons. Mais nos manants
étaient de bonnes gens et n'en voyaient pas plus que l'on ne voulait
leur en faire voir. D'ailleurs qui aurait osé porter un oeil critique et
malin sur le motif de la générosité des révérends pères. C'étaient de si
honnêtes gens, de si bonnes gens; on les adorait dans le village: ils
faisaient du bien aux hommes et aimaient l'honneur des femmes; tout le
monde était content. Mais revenons à ma figure, car je vais avoir une
aventure illustre.

A propos de cette figure-là, j'avais un air espiègle qui ne prévenait
pas contre moi. J'étais mis proprement; des yeux malins, de longs
cheveux noirs me tombaient par boucles sur les épaules, et relevaient à
merveille les couleurs de mon visage, qui, quoiqu'un peu brun, ne
laissait pas de valoir son prix. C'est un témoignage authentique que je
me crois obligé de rendre au jugement de plusieurs très honnêtes et très
vertueuses personnes à qui j'ai rendu mes hommages.

Suzon, comme je l'ai dit, avait fait un bouquet pour Mme Dinville
(c'était le nom de sa marraine), femme d'un conseiller de la ville
voisine, qui venait à sa terre prendre le lait pour rétablir une
poitrine dérangée par le vin de Champagne et quelques autres causes.

Suzon s'étant mise dans ses petits atours, qui la rendirent encore plus
aimable à mes yeux, il fut dit que je l'accompagnerais. Nous allâmes au
château. Nous trouvâmes la dame dans un appartement d'été où elle
prenait le frais. Figurez-vous une femme d'une grandeur médiocre, poil
brun, peau blanche, le visage laid en général, enluminé d'un rouge
champenois, les yeux alertes, amoureux, et tétonnière autant que femme
au monde. Ce fut d'abord la première bonne qualité que je lui
remarquais: ç'a toujours été mon faible que ces deux boules-là! C'est
aussi quelque chose de si joli quand vous tenez cela dans la main, quand
vous... Ah! chacun le sien; qu'on me passe celui-ci!

Sitôt que la dame nous aperçut, elle jeta sur nous un regard de bonté,
sans changer de situation. Elle était couchée sur un canapé, une jambe
dessus et l'autre sur le parquet; elle n'avait qu'un simple jupon blanc,
assez court pour laisser voir un genou qui n'était pas assez couvert
pour faire penser qu'il serait bien difficile de voir le reste; un petit
corset de la même couleur, un pet-en-l'air de taffetas couleur de rose,
bichonnée d'un petit air négligé, et la main passée sous son jupon,
jugez à quelle intention! Mon imagination fut au fait dans le moment, et
mon coeur la suivit de près; mon sort était de devenir désormais
amoureux de toutes les femmes qui se présenteraient à mes yeux: les
découvertes de la veille avaient fait éclore en moi ces louables
dispositions.

--Ah! bonjour, ma chère enfant, dit Mme Dinville à Suzon; eh bien, tu
reviens donc me trouver? Ah!... tu m'apportes un bouquet; mais,
vraiment, je te suis bien obligée, ma chère fille; embrasse-moi donc!
Embrassade de la part de Suzon. Mais, continua-t-elle en jetant les yeux
sur moi, quel est donc ce beau gros garçon-là? Comment petite fille,
vous vous faites accompagner par un garçon? Cela est joli! Je baissai
les yeux; Suzon lui dit que j'étais son frère; révérence de ma part--Ton
frère? reprit Mme Dinville; allons donc! continua-t-elle en me regardant
et en m'adressant la parole, baise-moi, mon fils. Oh! je veux que nous
fassions connaissance. Elle me donne un baiser sur la bouche; je sens
une petite langue se glisser entre mes lèvres et une main qui joue avec
les boucles de mes cheveux. Je ne connaissais pas encore cette manière
de baiser; j'étais tout ému. Je jetai sur elle un regard timide, et je
rencontrai ses yeux brillants et pleins de feu qui attendaient les miens
au passage et qui les firent baisser. Nouveau baiser de même nature
après lequel je fus libre de me remuer, car je ne l'étais guère de la
façon dont elle me tenait embrassé. Je n'en étais pourtant pas fâché: il
me semblait que c'était toujours autant de retranché sur le cérémonial
de la connaissance qu'elle disait vouloir faire avec moi. Je ne fus sans
doute redevable de ma liberté qu'à la réflexion qu'elle fit sur le
mauvais effet que pouvait produire la vivacité de ses caresses
prodiguées avec si peu de ménagement à une première vue; mais ces
réflexions ne furent pas de longue durée; elle reprit la conversation
avec Suzon, et le refrain de chaque période était: Suzon, venez me
baiser. D'abord le respect me faisait tenir écarté.--Eh bien, dit-elle
en m'adressant de nouveau la parole, ce gros garçon-là ne viendra donc
pas aussi me baiser? J'avançai et j'appuyai sur la joue. Je n'osais
encore aller à la bouche: je lui fis un baiser un peu plus hardi que le
premier. Je ne fus en reste avec elle que de quelque chose de plus
passionné qu'elle mit dans le sien. Elle partageait ainsi ses caresses
entre ma soeur et moi, pour me donner le change sur le sujet de celles
qu'elle me faisait. Sa politique me rendait justice: j'étais plus habile
que ma figure ne le promettait. Je me fis insensiblement si bien à ce
petit manège, que je n'attendais pas le refrain pour prendre ma part.
Peu à peu ma soeur se trouva sevrée de la sienne; je m'établis dans le
privilège exclusif de jouir des bontés de la dame; Suzon n'avait plus
que les paroles.

Nous étions assis sur le canapé; nous babillions, car Mme Dinville était
grande babillarde. Suzon était à sa droite, j'étais à sa gauche. Suzon
regardait dans le jardin et Mme Dinville me regardait; elle s'amusait à
me défriser, à me pincer la joue, à me donner de petits soufflets; moi,
je m'amusais à la regarder, à lui mettre la main, d'abord en tremblant,
sur le col; ses manières aisées, me donnaient beau jeu; j'étais
effronté: la dame ne disait mot, me regardait, riait, et me laissait
faire. Ma main, timide dans les commencements, mais devenue plus hardie
par la facilité qu'elle trouvait à se satisfaire, descendait
insensiblement du col à la gorge, et s'appesantissait avec délices sur
un sein dont la fermeté élastique la faisait tant soit peu rebondir. Mon
coeur nageait dans la joie; déjà je tenais dans la main une de ces
boules charmantes que je maniais à souhait. J'allais y mettre la bouche;
en avançant on arrive au but. J'aurais, je crois, poussé ma bonne
fortune jusqu'où elle pouvait aller, quand un maudit importun, le bailli
du village, vieux singe envoyé par un démon jaloux de mon bonheur, se
fit entendre dans l'antichambre. Mme Dinville, réveillée par le bruit
que fit cet original en arrivant, me dit: Que faites-vous donc, petit
fripon? Je retirai la main précipitamment; mon effronterie ne tint pas
contre un pareil reproche; je rougis, je me croyais perdu. Mme Dinville,
qui voyait mon embarras, me fit sentir, par un petit soufflet qu'elle
accompagna d'un sourire charmant, que sa colère n'était que pour la
forme, et ses regards me confirmèrent que ma hardiesse lui déplaisait
moins que l'arrivée de ce vilain bailli.

Il entra; l'ennuyeux personnage! Après avoir toussé, craché, éternué,
mouché, il fit sa harangue, plus ennuyeuse encore que sa figure. Si nous
en eussions été quittes pour cela, ce n'aurait été que demi-mal; mais il
semblait que le maraud eût donné le mot à tous les importuns du village,
qui vinrent tour à tour faire un salamalec. J'enrageais. Quand Mme
Dinville eut répondu à bien des sots complimenteurs, elle se tourna de
notre côté et nous dit: Ah çà! mes chers enfants, vous reviendrez demain
dîner avec moi: nous serons seuls. Il me sembla qu'elle affectait de
jeter sur moi les yeux en disant ces derniers mots. Mon coeur trouvait
son compte dans cette assurance, et je sentis que, sans faire tort à mon
penchant, mon petit amour-propre ne laissait pas d'être flatté.--Vous
viendrez, entendez-vous, Suzon? continua Mme Dinville, et vous amènerez
Saturnin; c'était le nom que portait alors votre serviteur. Adieu,
Saturnin, me dit-elle en m'embrassant. Pour le coup, je ne fus en reste
de rien avec elle. Nous sortîmes.

Je me sentais dans une disposition qui assurément m'aurait fait honneur
auprès de Mme Dinville, sans la visite imprévue de ces ennuyeux
complimenteurs; mais ce que je sentais pour elle n'étais pas de l'amour,
ce n'était qu'un désir violent de faire avec une femme la même chose que
j'avais vu faire au père Polycarpe avec Toinette. Le délai d'un jour que
Mme Dinville m'avait donné me paraissait immense. J'essayai, chemin
faisant, de remettre Suzon sur les voies, en lui rappelant l'aventure de
la veille.--Que tu es simple, Suzon! lui dis-je. Tu crois donc que je
voulais te faire du mal hier?--Que voulais-tu donc me faire?
répondit-elle.--Bien du plaisir.--Quoi! reprit-elle avec une apparence
de surprise, en me mettant la main sous la jupe tu m'aurais fait bien du
plaisir?--Assurément; si tu veux que je t'en donne la preuve, lui
dis-je, viens avec moi dans quelque endroit écarté. Je l'examinais avec
inquiétude; je cherchais sur son visage quelques marques des effets que
devait produire ce que je lui disais: je n'y voyais pas plus de vivacité
qu'à l'ordinaire. Le veux-tu bien? dis, ma chère Suzon, continuais-je en
la caressant.--Mais, encore, reprit-elle sans faire semblant d'entendre
la proposition que je lui faisais, qu'est-ce donc que ce plaisir dont tu
me fait tant d'éloges?--C'est, lui répondis-je, l'union d'un homme avec
une femme qui s'embrassent, qui se serrent bien fort et qui se pâment en
se tenant étroitement serrés de cette façon. Les yeux toujours fixés sur
le visage de ma soeur, je ne laissais échapper aucun des mouvements qui
l'agitaient; j'y voyais la gradation insensible de ses désirs, sa gorge
bondissait.--Mais, me dit-elle avec une naïveté curieuse qui me
paraissait de bonne augure, mon père m'a quelquefois tenu comme tu le
dis, sans sentir cependant ce plaisir que tu me promets.--C'est,
repartis-je, qu'il ne te faisait pas ce que je voudrais te faire.--Et
que voudrais-tu donc me faire? me demanda-t-elle d'une voix
tremblante.--Je te mettrais, lui répondis-je effrontément, quelque chose
entre les cuisses qu'il n'osait pas te mettre. Elle rougit, et me
laissa, par son trouble, la liberté de continuer en ces termes: Vois-tu,
Suzon, tu as un petit trou ici, lui dis-je en lui montrant l'endroit où
j'avais vu la fente de Toinette.--Eh! qui t'a dit cela? me
demanda-t-elle sans lever les yeux sur moi.--Qui me l'a dit, repris-je
assez embarrassé de sa question, c'est q... c'est que toutes les femmes
en ont autant.--Et les hommes? poursuivit-elle.--Les hommes, lui
répondis-je, ont une machine à l'endroit où vous avez une fente. Cette
machine se met dans cette fente, et c'est là ce qui fait le plaisir
qu'une femme prend avec un homme. Veux-tu que je te fasse voir la
mienne? mais à la condition que tu me laisseras toucher à ta petite
fente: nous nous chatouillerons, et nous serons bien aises.

Suzon était toute rouge. Les discours que je lui tenais paraissaient la
surprendre; il semblait qu'elle eût peine à m'en croire; elle n'osait me
laisser mettre la main sous sa jupe, dans la crainte, disait-elle, que
je ne voulusse la tromper et que je n'allasse tout déclarer. Je
l'assurai que rien au monde ne serait capable de m'en arracher l'aveu,
et, pour la convaincre de cette différence que je lui disais se trouver
entre nous deux, je voulus lui prendre la main; elle la retira, et nous
continuâmes notre entretien jusqu'à la maison.

Je voyais bien que la petite friponne prenait goût à mes leçons, et que
si je la trouvais encore une fois cueillant des fleurs, il ne me serait
pas difficile de l'empêcher de crier. Je brûlais d'envie de mettre la
dernière main à mes instructions et d'y joindre l'expérience.

A peine étions-nous entrés dans la maison que nous vîmes entrer le père
Polycarpe; je démêlai le motif de sa visite: je n'en doutai plus quand
sa révérence eut déclaré d'un air aisé qu'elle venait prendre le dîner
de famille. On croyait Ambroise bien loin; il est vrai qu'il ne les
gênait guère, mais on est toujours bien aise d'être débarrassé de la
présence d'un mari, quelque commode qu'il soit. C'est toujours un animal
de mauvais augure. Je ne doutai pas que je n'eusse après-midi le même
spectacle que j'avais eu la veille, et sur le champ je formai le dessein
d'en faire part à Suzon. Je pensais, avec raison, qu'une pareille vue
serait un excellent moyen pour avancer mes petites affaires avec elle;
je ne lui en parlai pas. Je remis cette épreuve à l'après-dînée, bien
résolu à n'employer ce moyen qu'à l'extrémité, comme un corps de réserve
décisif pour une action.

Le moine et Toinette ne se gênaient pas en notre présence: ils nous
croyaient des témoins peu dangereux. Je voyais la main gauche du père se
glisser mystérieusement sous la table et agiter les jupes de Toinette,
qui lui souriait et me paraissait écarter les cuisses pour laisser
apparemment le passage plus libres aux doigts libertins du paillard
moine.

Toinette avait de son côté une main sur la table, mais l'autre était
dessous et rendait vraisemblablement au père ce que le père lui prêtait.
J'étais au fait. Les plus petites choses frappent un esprit prévenu. Le
révérend père chopinait de bonne grâce; Toinette lui répondait sur le
même ton; ses désirs parvinrent bientôt au point d'être gênés par notre
présence: elle nous le fit connaître en nous conseillant, à ma soeur et
à moi, d'aller faire un tour dans le jardin; j'entendis ce qu'elle
voulait nous dire. Nous nous levâmes aussitôt, et leur laissâmes, par
notre départ, la liberté de faire autre chose que glisser les mains sous
la table. Jaloux du bonheur que notre départ allait les mettre en état
de goûter, je voulus encore essayer de venir à bout de Suzon sans le
secours du tableau que je devais offrir à ses regards. Je la conduisis
vers une allée d'arbres dont l'épais feuillage faisait une obscurité qui
promettait beaucoup d'assurances à mes désirs. Elle s'aperçut de mon
dessein, et ne voulut pas m'y suivre.--Tiens, Saturnin, me dit-elle,
ingénument, je vois que tu veux encore m'entretenir de cela; et bien,
parlons-en.--Je te fais donc plaisir, répondis-je, quand j'en parle?
Elle me l'avoua. Juge, lui dis-je, ma chère Suzon, par celui que mes
discours te donnent, de celui que tu aurais... Je ne lui en dis pas
davantage: je la regardais, je tenais sa main, que je pressais contre
mon sein.--Mais, Saturnin, me dit-elle, si... cela allait faire du
mal?--Quel mal veux-tu que cela fasse? lui répondis-je, charmé de
n'avoir plus qu'un aussi faible obstacle à détruire; aucun, ma chère
petite; au contraire.--Aucun, reprit-elle en rougissant et en baissant
la vue, et si j'allais devenir grosse? Cette objection me surprit
étrangement. Je ne croyais pas Suzon si savante, et j'avoue que je
n'étais pas en état de lui donner une réponse satisfaisante.--Comment
donc, grosse? lui dis-je? est-ce que c'est comme cela que les femmes
deviennent grosses, Suzon?--Sans doute, me répondit-elle, d'un ton
d'assurance qui m'effraya.--Et où l'as-tu donc appris? lui demandais-je,
car je sentais bien que c'était à son tour à me donner des leçons. Elle
me répondit qu'elle voulait bien me le dire, mais à condition que je
n'en parlerais de ma vie.--Je te crois discret, Saturnin, ajouta-t-elle,
et si tu étais capable d'ouvrir jamais la bouche sur ce que je vais te
dire, je te haïrais à la mort. Je lui jurai que jamais je n'en
parlerais. Asseyons-nous ici, poursuivit-elle en me montrant un gazon où
l'on n'était à l'aise que pour causer sans être entendus. J'aurais bien
mieux aimé l'allée; nous n'y aurions pas été vus ni entendus. Je la
proposai de nouveau, elle n'y voulu pas venir.

Nous nous assîmes sur le gazon, à mon grand regret; pour comble de
malheur, je vis arriver Ambroise. N'ayant plus d'espérance pour cette
fois, je pris mon parti. L'agitation où me mit le désir d'apprendre ce
que devait me dire Suzon fit diversion à mon chagrin.

Avant de commencer, Suzon exigea encore de nouvelles assurances de ma
part: je les lui donnai avec serment. Elle hésitait, elle n'osait
encore; je la pressai si fort qu'elle se détermina.--Voilà qui est fait,
me dit-elle, je t'en crois, Saturnin; écoute, tu vas être étonné de ma
science, je t'en avertis. Tu croyais m'apprendre quelque chose tantôt,
j'en sais plus que toi: tu vas le voir; mais ne crois pas pour cela que
j'aie moins pris de plaisir à ce que tu m'as dit: on aime toujours à
entendre parler de ce qui flatte.--Comment donc! tu parles comme un
oracle; on voit bien que tu as été au couvent. Que cela façonne une
fille!--Oh! vraiment, me répondit-elle, si je n'y avais jamais été,
j'ignorerais bien des choses que je sais.--Eh! dis le-moi donc ce que tu
sais, repris-je vivement; je meurs d'envie de l'apprendre.

Il n'y a pas longtemps, continua Suzon, que, pendant une nuit fort
obscure, je dormais d'un profond sommeil; je fus réveillée en sentant un
corps tout nu qui se glissait dans mon lit; je voulus crier, mais on me
mit la main sur la bouche, en me disant: Tais-toi; je ne veux pas te
faire de mal; est-ce que tu ne reconnais pas la soeur Monique? Cette
soeur venait, depuis peu, de prendre le voile de novice; c'était ma
meilleure amie.--Jésus, lui dis-je, ma bonne, pourquoi donc venir me
surprendre dans le lit?--C'est que je t'aime! me répondit-elle en
m'embrassant.--Et pourquoi êtes-vous toute nue?--C'est qu'il fait si
chaud que ma chemise même est trop pesante; il tombe une pluie terrible;
j'ai entendu le tonnerre qui grondait: j'en ai bien peur; ne
l'entends-tu pas aussi? Quel bruit il fait! Ah! serre-moi bien fort, mon
petit coeur; mets le drap par dessus notre tête pour ne pas voir ces
vilains éclairs. Là, bon! Ah! ma chère Suzon, que j'ai peur! Moi, qui ne
crains pas le tonnerre, je tâchais de rassurer la soeur, qui, pendant ce
temps-là, me passait sa cuisse droite entre les miennes et sa gauche par
dessous, et, dans cette posture, elle se frottait contre ma cuisse
droite, en me mettant la langue dans la bouche et me donnant de petits
coups sur la fesse avec la main. Après qu'elle se fut un peu remuée de
cette façon-là, je crus sentir qu'elle me mouillait la cuisse. Elle
poussait des soupirs: je m'imaginais que c'était la peur du tonnerre qui
faisait cela. Je la plaignais; mais bientôt elle reprit sa posture
naturelle. Je croyais qu'elle allait s'endormir, et je me préparais à en
faire autant, quand elle me dit: Tu dors donc, Suzon? Je lui répondis
que non, mais que j'allais bientôt le faire.--Tu veux donc, reprit-elle,
me laisser mourir de frayeur? Oui, je mourrai si tu te rendors;
donne-moi la main, ma chère petite: donne. Je me laissai prendre la
main, qu'elle porta aussitôt à sa fente, en me disant de la chatouiller
avec mon doigt dans le haut de cet endroit. Je le fis par amitié pour
elle. J'attendais qu'elle me dît de finir, mais elle ne disait mot,
écartait seulement les jambes et respirait un peu plus vite qu'à
l'ordinaire, en jetant de temps en temps quelques soupirs et en remuant
le derrière. Je crus qu'elle se trouvait mal, et je cessai de faire
aller le doigt.--Ah! Suzon, me dit-elle d'une voix entrecoupée, achève!
Je continuai. Ah! s'écria-t-elle en s'agitant bien fort et en
m'embrassant étroitement, dépêche, ma petite reine, dépêche! Ah! ah!
vite, ah!... je me meurs! Au moment qu'elle disait cela, tout son corps
se roidit et je me sentis de nouveau la main mouillée; enfin, elle
poussa un grand soupir et resta sans mouvement. Je t'assure, Saturnin,
que j'étais bien étonnée de tout ce qu'elle me faisait faire.--Et tu
n'étais pas émue? lui dis-je.--Oh! que si, me répondit-elle; je voyais
bien que tout ce que je venais de lui faire lui avait donné beaucoup de
plaisir, et que si elle voulait m'en faire autant j'en aurais beaucoup
aussi; mais je n'osais le lui proposer. Elle m'avait cependant mise dans
un état bien embarrassant. Je désirais et je n'osais lui dire ce que je
désirais: je remettais avec plaisir la main sur sa fente; je prenais la
sienne, que je portais, que je faisais reposer sur différents endroits
de mon corps, sans oser pourtant la mettre sur le seul où je sentais que
j'en avais besoin. La soeur, qui savait aussi bien que moi ce que je lui
demandais, et qui avait la malice de me laisser faire, eut à la fin
pitié de mon embarras et me dit en m'embrassant: Je vois bien, petite
coquine, ce que tu veux. Aussitôt elle se couche sur moi, je la reçois
dans mes bras.--Ouvre un peu les cuisses, me dit-elle. Je lui obéis.
Elle me coule le doigt où le mien venait de lui faire tant de plaisir:
elle répétait elle-même les leçons qu'elle m'avait données. Je sentais
le plaisir monter par degré et s'accroître à chaque coup de doigt
qu'elle donnait. Je lui rendais en même temps le même service. Elle
avait les mains jointes sous mes fesses; elle m'avait avertie de remuer
un peu le derrière, à mesure qu'elle pousserait. Ah! qu'elle semait de
délices dans ce charmant badinage! Mais elles n'étaient que le prélude
de celles qui devraient suivre. Le ravissement me fit perdre toute
connaissance; je demeurai pâmée dans les bras de ma chère Monique. Elle
était dans le même état: nous étions immobiles. Je revins ensuite de mon
extase. Je me trouvai aussi mouillée que la soeur, et ne sachant à quoi
attribuer un pareil prodige, j'avais la simplicité de croire que c'était
du sang que je venais de verser; mais je n'en étais pas effrayée, au
contraire; il semblait que le prodige que je venais de goûter m'eût mise
en fureur, tant je me sentais envie de recommencer. Je le dis à Monique;
elle me répondit qu'elle était lasse et qu'il fallait attendre un peu.
Je n'en eus pas la patience et je me mis sur elle, comme elle venait de
se mettre sur moi. J'entrelaçai mes cuisses dans ses cuisses, et me
frottant comme elle l'avait fait, je retombais en extase.--Eh bien, me
dit la soeur chargée des témoignages que je lui donnais du plaisir que
je ressentais, es-tu fâchée, Suzon, que je sois venue dans ton lit? Oui,
je gage que tu me veux du mal d'être venue te réveiller.--Ah! lui
répondis-je, que vous savez bien le contraire! Que pourrais-je vous
donner pour une nuit aussi charmante?--Petite coquine, reprit-elle en me
baisant, va, je ne te demande rien: n'ai-je pas eu autant de plaisir que
toi? Ah! que tu viens de m'en faire goûter! Dis-moi, ma chère Suzon,
poursuivit-elle, ne me cache rien: n'avais-tu jamais pensé à ce que nous
venons de faire? Je lui dis que non. Quoi! reprit-elle, tu ne t'étais
jamais mis le doigt dans ton petit conin? Je l'interrompis pour lui
demander ce qu'elle entendait par ce mot. Eh! c'est cette fente, me
répondit-elle, où nous venons de nous chatouiller. Quoi! tu ne savais
pas encore cela? Ah! Suzon, à ton âge, j'en savais plus que
toi.--Vraiment, lui répondis-je, je n'avais garde de goûter de ce
plaisir. Vous connaissez le père Jérôme, notre confesseur: c'est lui qui
m'en a toujours empêchée. Il me fait trembler quand je me confesse; il
ne manque pas de me demander exactement si je ne fais pas d'impuretés
avec mes compagnes, et il me défend surtout d'en faire sur moi-même.
J'ai toujours eu la simplicité de l'en croire; mais je sais à présent à
quoi m'en tenir sur ses défenses.--Et comment, me dit Monique,
t'explique-t-il ces impuretés qu'il te défend de faire sur
toi-même?--Mais, lui répondis-je, il me dit, par exemple, que c'est
quand on se met le doigt où vous savez, quand on se regarde les cuisses,
la gorge. Il me demande si je ne me sers pas de miroir pour m'examiner
autre chose que le visage. Il me fait mille autres questions
semblables.--Ah! le vieux coquin! s'écria Monique; je gage qu'il ne
cesse de t'entretenir de cela.--Vous me faites, dis-je à la soeur,
prendre garde à certaines actions qu'il fait pendant que je suis dans
son confessionnal et que j'ai toujours prises sottement pour des marques
d'amitié. Le vieux scélérat! J'en connais à présent le motif.--Eh!
quelles actions donc? me demanda vivement la soeur.--Ces actions, lui
répondis-je, c'est de me baiser à la bouche, en me disant de m'approcher
pour qu'il entende mieux, de me considérer attentivement la gorge
pendant que je lui parle, de m'y mettre la main dessus, et de me
défendre de la montrer, sous prétexte que c'est un acte de coquetterie;
et malgré ses sermons il ne tire pas sa main, qu'il avance de plus en
plus sur mon sein, et pousse même quelquefois jusqu'à mes tétons. Quand
il l'ôte, c'est pour la porter aussitôt sous sa robe, qu'il remue avec
de petites secousses. Il me presse alors entre ses genoux; il m'approche
avec avec sa main gauche, il soupire, ses yeux s'égarent; il me baise
plus fort qu'à l'ordinaire, ses paroles sont sans suite; il me dit des
douceurs et me fait des remontrances en même temps.

Je me souviens qu'un jour, en retirant la main de dessous sa robe pour
me donner l'absolution, il me couvrit toute la gorge de quelque chose de
chaud qui se répandit par petites gouttes. Je l'essuyai au plus vite
avec mon mouchoir, dont je n'ai pas pu me servir depuis. Le père, tout
interdit, me dit que c'était de la sueur qui coulait de ses doigts.
Qu'en pensez-vous, ma chère Monique? dis-je à la soeur.--Je te dirai
tout à l'heure ce que c'était, me répondit-elle. Ah! le vieux pécheur!
Mais sais-tu bien, Suzon, continua-t-elle, que tu viens de me conter ce
qui m'est arrivé avec lui?--Comment donc, lui dis-je, vous ferait-il
aussi quelque chose à vous?--Non, assurément, me répondit-elle, car je
le hais à la mort, et je ne vais plus à lui depuis que je suis devenue
plus savante.--Et comment avez-vous donc appris, lui demandais-je, à
connaître ce qu'il vous faisait?--Je consens à te le dire, me répondit
la soeur; mais sois discrète, car tu me perdrais, ma chère Suzon.

--Je ne sais, Saturnin, poursuivit ma soeur après un moment de silence,
si je dois révéler tout ce qu'elle m'apprit. L'envie de savoir une
histoire dont le prélude me charmait me fournit des expressions pour
vaincre l'irrésolution de Suzon. Je mêlai les caresses aux assurances et
je vins à bout de la persuader. C'est la soeur Monique qui va s'exprimer
par la bouche de Suzon. Quelque emporté que doive paraître le caractère
de cette soeur, je crains que mes expressions ne soient encore
au-dessous de la réalité. Le peu de temps que j'ai passé avec elle m'en
a fait concevoir une idée que je ne saurais rendre bien fidèlement.
Voici comme s'explique cette héroïne:

Nous ne sommes pas maîtresses des mouvements de notre coeur. Séduites en
naissant par l'attrait du plaisir, c'est à lui que nous en offrons le
premier sentiment. Heureuses celles dont le tempérament ne s'effraye pas
des conseils austères de la raison! Elles y trouvent un secours contre
le penchant de leur coeur. Mais doit-on leur envier leur bonheur? Non.
Qu'elles jouissent du fruit de leur sagesse: elles l'achètent assez
cher, puisqu'elles ne connaissent pas le plaisir. Eh! qu'est-ce que
cette sagesse, après tout, dont on nous étourdit les oreilles: Une
chimère, un mot consacré à exprimer la captivité où l'on retient notre
sexe. Les éloges que l'on fait de cette vertu imaginaire sont pour nous
ce qu'est pour un enfant un hochet qui l'amuse et l'empêche de crier.
Des vieilles que l'âge a rendues insensibles au plaisir, ou plutôt que
la retraite leur interdit, croient se dédommager de l'impuissance de le
goûter par les portraits hideux qu'elles nous en font. Laissons-les
dire, Suzon. Quand on est jeune, on ne doit avoir d'autre maître que son
coeur: ce n'est que lui qu'il faut écouter, ce n'est qu'à ces conseils
qu'il faut se rendre. Tu croiras facilement qu'ayant de pareilles
inclinations, il ne fallait pas moins que la contrainte d'un cloître
pour m'empêcher de m'y livrer; mais c'est dans le lieu même où l'on
voulait étouffer mes désirs que j'ai trouvé le moyen de les satisfaire.

Toute jeune que j'étais, quand ma mère, après la mort de son quatrième
mari, vint demeurer dans ce couvent en qualité de dame pensionnaire, je
ne laissai pas d'être effrayée de la résolution qu'elle avait prise.
Sans pouvoir distinguer le motif de ma frayeur, je sentais qu'elle
allait me rendre malheureuse. L'âge en me donnant des lumières,
m'éclaira sur la cause de mon aversion pour le cloître. Je sentais qu'il
me manquait quelque chose, la vue d'un homme. Du simple regret d'en être
privée je passai bientôt à réfléchir sur ce qui pouvait me rendre cette
privation si sensible. Qu'est-ce donc qu'un homme? disais-je. Est-ce une
espèce de créature différente de la notre? Quelle est la cause des
mouvements que sa vue excite dans mon coeur? Est-ce un visage plus
aimable qu'un autre? Non; le plus ou le moins de charmes que je trouve
n'excite que plus ou moins d'émotion. L'agitation de mon coeur est
indépendante de ces charmes puisque le père Jérôme lui-même, tout
désagréable qu'il est, m'émeut quand je suis près de lui. Ce n'est donc
que la seule qualité d'homme qui produit ce trouble; mais pourquoi le
produit-elle? J'en sentais la raison dans mon coeur, mais je ne la
connaissais pas; elle faisait des efforts pour irriter les liens où mon
ignorance la réduisait. Efforts inutiles! Je n'acquérais de nouvelles
connaissances que pour tomber dans de nouveaux embarras.

Quelquefois je m'enfermais dans ma chambre, je me livrais à des
réflexions: elles me tenaient lieu de compagnie où je me plaisais le
plus. Qu'y voyais-je dans ces compagnies? Des femmes; et quand j'étais
seule, je ne pensais qu'aux hommes; je sondais mon coeur, je lui
demandais raison de ce qu'il sentait; je me déshabillais toute nue; je
m'examinais avec un sentiment de volupté; je portais des regards
enflammés sur toutes les parties de mon corps; je brûlais, j'écartais
les cuisses, je soupirais; mon imagination échauffée me présentait un
homme, j'étendais les bras pour l'embrasser, mon conin était dévoré par
un feu prodigieux: je n'avais jamais eu la hardiesse d'y porter le
doigt. Toujours retenue par la crainte de m'y faire mal, j'y souffrais
les plus vives démangeaisons sans oser les apaiser. Quelquefois j'étais
prête à succomber; mais, effrayée de mon dessein, j'y portais le bout du
doigt, et je le retirais avec précipitation; je me le couvrais avec le
creux de la main, je le pressai. Enfin, je me livrai à la passion,
j'enfonçai, je m'étourdis sur la douleur, pour n'être sensible qu'au
plaisir; il fut si grand que je crus que j'allais expirer. Je revins
avec une nouvelle envie de recommencer, et je le fis autant de fois que
mes forces me le permirent.

J'étais enchantée de la découverte que je venais de faire: elle avait
répandu la lumière dans mon esprit. Je jugeai que, puisque mon doigt
venait de me procurer de si délicieux moments, il fallait que les hommes
fissent avec nous ce que je venais de faire seule, et qu'ils eussent une
espèce de doigt qui leur servît à mettre où j'avais mis le mien, car je
ne doutais pas que ce ne fût là la véritable route du plaisir. Parvenue
à ce degré de lumière, je me sentais agitée du désir violent de voir
dans un homme l'original d'une chose dont la copie m'avait fait tant de
plaisir.

Instruite par mes propres sentiments de ceux que la vue des femmes fait
réciproquement naître dans le coeur des hommes, je joignis à mes charmes
tous les petits agréments dont l'envie de plaire a inventé l'usage. Se
pincer les lèvres avec grâce, sourire mystérieusement, jeter des regards
curieux, modestes, amoureux, indifférents; affecter de ranger, de
déranger son fichu, pour faire fixer les yeux sur sa gorge; en
précipiter adroitement les mouvements, se baisser, se relever, je
possédais ces petits talents dans le dernier degré de la coquetterie; je
m'y exerçais continuellement: mais, ici, c'était les posséder en pure
perte. Mon coeur soupirait après la présence de quelqu'un qui connût le
prix de mon savoir et qui me fît connaître l'effet qu'il aurait produit
sur lui.

Continuellement à la grille, j'attendais que mon bonheur m'envoyât ce
que je souhaitais depuis longtemps inutilement: je me faisais l'amie de
toutes les pensionnaires que les frères venaient voir. En demandait-on
quelqu'une, je ne manquais pas de passer sans affectation devant le
parloir: on m'appelait, j'y courais, et j'ose dire que ceux que j'y
trouvais ne me voyaient pas impunément.

J'y examinais un jour un beau garçon dont les yeux noirs et vifs me
rendaient avec usure mes regards. Un sentiment délicat et piquant,
détaché même du plaisir ordinaire que la présence des hommes me
procurait, fixait agréablement mon attention sur lui. L'opiniâtreté de
mes regards qu'il avait d'abord reçus avec assez d'indifférence, anima
les siens: il ne les détourna pas de dessus moi. Il n'était rien moins
que timide, ou plutôt il était d'une hardiesse qui, soutenue des charmes
de sa figure, lui répondait du succès avec toutes les femmes qu'il
voulait attaquer. Il profitait des moments que sa soeur détournait la
vue pour me faire des signes auxquels je ne comprenais rien, mais que ma
petite vanité voulait que je fisse semblant d'entendre, et que
j'autorisais par des sourires qui l'enhardirent au point de lui faire
faire des gestes que je compris parfaitement bien. Il porta la main
entre ses cuisses: je rougis, et, malgré moi, j'en suivis du coin de
l'oeil le mouvement. Il la tira en faisant signe avec la main gauche,
qu'il appuya au-dessus du poignet de la droite: il ne fallait pas être
bien savante pour sentir qu'il voulait dire que ce qu'il venait de
toucher était de cette longueur. Son action m'avait mise en feu. La
pudeur voulait que je m'éloignasse, mais la pudeur fait une faible
résistance quand le coeur est d'intelligence pour la trahir. L'amour me
faisait rester. Je baissai timidement la vue, mais bientôt je portai sur
Verland (c'était son nom) des yeux que je voulais faire paraître irrités
et que le plaisir rendait languissants. Il le sentit: il vit que je
n'avais pas la force de le désapprouver: il profita de ma faiblesse, et
pour ne me rien laisser à désirer sur l'ardeur dont ses regards me
témoignaient qu'ils étaient animés, il joignit le premier doigt de la
main gauche avec le pouce, et mit dans cette espèce de fente le second
doigt de sa main droite: il le poussait, le retirait et jetait des
soupirs. Le fripon me rappelait par là des circonstances trop charmantes
pour me laisser la force de lui témoigner la colère que méritait ce
nouveau manque de respect. Ah! Suzon, que j'étais contente de lui! et
que je me figurais que je l'aurais été bien davantage, si nous nous
fussions trouvés seuls; mais, quand nous l'aurions été, une grille
impénétrable eût arrêté nos plaisirs.

Dans le moment on appela ma compagne; elle nous dit qu'elle allait voir
ce qu'on lui voulait et qu'elle ne tarderait pas à revenir. Son frère
profita de cet instant pour s'expliquer plus clairement; il ne me tint
pas de grands discours, mais ils signifiaient beaucoup. Quoique le
compliment ne fût pas absolument poli, il me parut si naturel que je
m'en souviens avec plaisir. Nous autres femmes, nous sommes plus
flattées d'un discours où la nature parle toute seule, quelque peu
mesurées qu'en soient les expressions, que de ces galanteries fades que
le coeur désavoue et que le vent emporte. Revenons au compliment de
Verland; le voici: «Nous n'avons pas de temps à perdre; vous êtes
charmante, je bande comme un carme, je meurs d'envie de vous le mettre;
enseignez-moi un moyen de passer dans votre couvent.» Je fus si étourdie
de ses paroles et de l'action dont il les dit, que je demeurai immobile,
de façon qu'il eut le temps de passer la main au travers de la grille,
de me prendre les tétons, de me les manier, et de me dire encore
d'autres douceurs de la même force avant que je fusse revenue de ma
surprise; et quand j'en revins, je me trouvai si peu en état d'arrêter
ses transports, que sa soeur le surprit dans cette occupation; elle fit
le lutin, me dit des injures, en dit à son frère, et je ne le revis
plus.

Tout le couvent sut bientôt mon aventure: on chuchotait, on me
regardait, on riait, on parlait, on se raillait. Je m'en inquiétais fort
peu, pourvu que le murmure ne passât pas les pensionnaires. J'étais sûre
de la discrétion des jolies, mais je ne l'étais pas trop de celle des
laides. Celles-ci, qui étaient sûres de n'avoir jamais de pareilles
occasions de pécher, crièrent au scandale, bas d'abord, puis haut, et si
haut que les vieilles le surent. J'en avais ri au commencement; je
tremblai alors, et j'avais bien raison de trembler, car les mères
discrètes assemblèrent le conseil pour délibérer entre elles sur ce que
l'on ferait à une effrontée qui se laissait toucher les tétons, crime
irrémissible aux yeux d'une bande de vieilles momies qui n'avaient plus
que des tétasses à jeter sur l'épaule. On trouva le cas grave: tout
autre que moi eût été renvoyée. Que je l'aurais souhaité! Mais je devais
apporter une bonne dot. Ma mère les les avait assurées que je prendrais
le voile: on me ménagea, et le résultat du conseil fut qu'on me
châtierait. On se mit en devoir de le faire: je l'avais prévu. Je
m'étais cantonnée dans ma chambre: on força ma porte, on m'attaqua. Je
mordis l'une, j'égratignais l'autre, donnai des coups de pied, déchirai
des guimpes, arrachai des bonnets; enfin, je me défendis si bien que mes
ennemies renoncèrent à leur entreprise. Elles n'emportèrent de leur
action que la honte d'avoir fait voir que six mères n'avaient pu réduire
une jeune fille: j'étais une lionne dans ce moment.

La rage et le soin de ma défense m'avaient jusqu'alors entièrement
occupée. Je ne songeai qu'à donner le démenti aux vieilles, mais je
devins bientôt aussi faible que j'étais hardie et vigoureuse auparavant.
La colère fit place au désespoir. Moins flattée du plaisir de me voir en
sûreté que pénétrée de l'affront qu'on avait voulu me faire, mon visage
était baigné de larmes. Comment reparaître dans le couvent? disais-je;
je vais être moquée: peu me plaindront, toutes me fuiront. Ah! me voilà
couverte de honte! mais je veux aller trouver ma mère, poursuivis-je;
elle pourra me blâmer, mais peut-être me pardonnera-t-elle. Un garçon
m'a... Eh bien, où est donc le grand crime? Y ai-je consenti? C'est
ainsi que je raisonnais. Oui, continuai-je, je vais la trouver. Je me
levai de dessus mon lit à ce dessein, et j'y aurais été, si, en faisant
un pas pour ouvrir la porte, je n'eusse marché sur quelque chose qui
roula et me fit tomber.

Je voulus voir ce qui pouvait m'avoir fait faire cette chute: je
cherchai, je trouvai. Figure-toi ce que je devins à la vue d'une machine
qui représentait au naturel une chose dont mon imagination m'avait
souvent fait la peinture: un vit!--Un vit! eh! qu'est-ce que cela?
demandai-je à la soeur.--Ah! me dit-elle, il ne tiendra qu'à toi de ne
pas rester longtemps dans cette ignorance. Jolie comme tu es, que
d'aimables cavaliers se trouveront heureux de pouvoir t'instruire! Mais
ils n'en auront pas la gloire: c'est à moi qu'elle est réservée. Un vit,
ma chère Suzon, est le membre d'un homme; on l'appelle le membre par
excellence, parce qu'il est le roi de tous les autres. Ah! qu'il mérite
bien ce nom! Mais si les femmes lui rendaient la justice qu'il mérite,
elles l'appelleraient leur dieu, oui, c'en est un; le con est son
domaine, le plaisir est son élément, il va le chercher dans les replis
les plus cachés; il pénètre, il s'y plonge, il le goûte, il le fait
goûter; il y naît, il y vit, il y meurt et renaît aussitôt pour le
goûter encore. Mais ce n'est pas à lui seul qu'il doit tout son mérite.
Soumis aux lois de l'imagination et de la vue, sans elles il ne peut
rien; il est mou, lâche, petit, et n'ose se montrer; avec elles, fier,
ardent, impétueux, il menace, s'élance, brise, renverse tout ce qui ose
lui faire résistance.--Attendez, dis-je à la soeur en l'interrompant,
vous oubliez que vous parlez à une novice; mes idées se perdent dans
votre éloge; je sens que j'adorerai quelque jour ce dieu dont vous
parlez; mais il est encore étranger pour moi; avant d'aimer il faut
connaître; proportionnez vos expressions à la faiblesse de mes
connaissances; expliquez-moi d'une manière simple tout ce que vous venez
de me dire.--Je le veux bien, me répondit la soeur. Le vit est mou,
lâche et petit quand il est dans l'inaction, c'est-à-dire quand les
hommes ne sont pas excités ou par la vue d'une femme ou par les idées
qui leur en viennent; mais offrons-nous à leurs yeux, découvrons la
gorge, laissons voir nos tétons, montrons-leur une taille fine, une
jambe dégagée,--les grâces d'un joli visage ne sont pas toujours
nécessaires,--un rien les frappe, leur imagination travaille; elle
s'exerce, elle pénètre toutes les parties de notre corps; elle se fait
les plus beaux portraits, donne de la fermeté à des tétons qui souvent
n'en ont guère, se représente un sein appétissant, un ventre blanc et
poli, des cuisses rondes et potelées, fermes, une petite motte rebondie,
un petit conin entouré de tous les charmes de la jeunesse: ils pensent
alors qu'ils goûteraient des délices inexprimables s'ils pouvaient y
mettre leur vit. Dans ce moment le vit devient gros, s'allonge, se
durcit; plus il est gros, plus il est long, plus il est dur plus il fait
de plaisir à une femme parce qu'il remplit davantage, frotte bien plus
fort, entre bien plus avant, procure des délices, des élancements qui
vous ravissent.--Ah! dis-je à Monique, que ne vous dois-je pas! Je sais
à présent le moyen de plaire, et je ne manquerai pas, dans l'occasion,
de me découvrir la gorge, de montrer mes tétons.--Prends-y garde! me dit
la soeur; ce n'est pas le vrai moyen de plaire, il faut plus d'art que
tu ne penses. Les hommes sont bizarres dans leurs désirs; ils seraient
fâchés de devoir à notre facilité des plaisirs qu'ils ne peuvent
pourtant pas goûter sans nous; leur jalousie les indispose contre tout
ce qui ne vient pas d'eux-mêmes; ils veulent qu'on ne leur présente les
objets que couvert d'une gaze légère, qui laisse quelque chose à faire à
leur imagination, et les femmes n'y perdent rien: elles peuvent se
reposer sur l'imagination des hommes du soin de peindre leurs charmes;
libérale pour ce qui la flatte, elle ne les peindra pas à leur
désavantage. Tu ne sais pas que c'est cette peinture que les hommes se
font qui fait naître leurs désirs ou l'amour,--c'est la même chose,--car
quand on dit: Monsieur de... est amoureux de madame..., c'est la même
chose que si l'on disait: Monsieur de... a vu madame...; sa vue a excité
des désirs dans son coeur; il brûle d'envie de lui mettre son vit dans
le con. Voilà véritablement ce que cela veut dire; mais comme la
bienséance exige qu'on ne dise pas ces choses-là on est convenu de dire:
Monsieur de... est amoureux.

Charmée de tout ce que la soeur me disait, je m'impatientais
de ne pas savoir le reste de son histoire. Je la pressai de
continuer.--Volontiers, me dit-elle; nous nous sommes un peu arrêtées,
mais ce détail était nécessaire pour ton instruction. Revenons à la
surprise que me causa la vue de cette machine ingénieuse que je venais
de ramasser.

J'avais mille fois ouï parler de godmiché: je savais que c'était avec
cet instrument que nos bonnes mères se consolaient des rigueurs du
célibat. Cette machine imite le vit; elle est destinée à en faire les
fonctions; elle est creuse et s'emplit de lait chaud, pour rendre la
ressemblance plus parfaite, et suppléer par ce lait artificiel à celui
que la nature fait couler du membre d'un homme. Quand celles qui s'en
servent se sont mises, par un frottement réitéré, dans la situation
d'avoir quelque chose de plus, elles lâchent un petit ressort: le lait
part et les inonde. Elles trompent ainsi leurs désirs par une imposture
dont la douceur leur fait oublier celle de la réalité.

Je jugeai que l'agitation avait fait tomber ce précieux bijou de la
poche de quelqu'une des mères qui m'étaient venues attaquer. Je n'étais
pourtant pas sûre que ce fût véritablement un godmiché; mais mon coeur
me le disait. Cette vue dissipa toute ma douleur: je ne pensai plus qu'à
ce que je tenais dans ma main, et je voulus sur-le-champ en faire
l'essai. Sa grosseur m'effrayait à la vérité, mais elle m'animait. Mes
craintes cédèrent bientôt à l'ardeur que sa vue m'inspirait. Une douce
chaleur, avant-coureur du plaisir que j'allai goûter se répandit par
tout mon corps; il tremblait de l'émotion où j'étais, et je poussais de
longs soupirs.

Crainte de surprise, je commençai par fermer la porte; et, sans quitter
les yeux de dessus le godmiché, je me déshabillai avec toute l'ardeur
d'une jeune mariée que l'on va mettre dans le lit nuptial. L'idée du
secret qui devait ensevelir les plaisirs dont j'allais m'enivrer leur
donnait une pointe de vivacité qui m'enchantait. Je me jetai sur mon
lit, mon cher godmiché à la main; mais, ma chère Suzon, quelle fut ma
douleur quand je vis que je ne pouvais pas le faire entrer! Je me
désespérai, je fis des efforts capables de déchirer mon pauvre petit
conin. Je l'entr'ouvrais, et, appuyant le godmiché dessus, je me faisais
un mal insupportable. Je ne me rebutais pas. Je crus que si je me
frottais avec de la pommade, cela m'ouvrirait davantage. J'en mis;
j'étais en sang, et ce sang mêlé avec la pommade et ce que la fureur où
j'étais faisait sortir de mon con avec un plaisir qui me transportait,
aurait sans doute ouvert le passage, si l'instrument n'eût été d'une
grosseur prodigieuse. Je voyais le plaisir près de moi, et je n'y
pouvais atteindre. J'étais forcenée, je redoublais mes efforts, mais
inutilement, le godmiché maudit rebondissait et ne me laissait que la
douleur. Ah! m'écriai-je, si Verland était ici, l'eût-il encore plus
gros, je me sens assez de courage pour le souffrir. Oui, je le
souffrirais, je le seconderais, dût-il me déchirer, dussé-je en mourir;
je mourrais contente, pourvu qu'il me le mît. S'il me faisait de la
douleur, reprenais-je, que les plaisirs qu'il me donnerait rendraient
cette douleur bien douce! Je le tiendrais dans mes bras, je le serrerais
étroitement, il me serrerait de même; je collerais sur sa bouche
vermeille des baisers enflammés; je les prodiguerais sur ses yeux, ses
beaux yeux noirs pleins de feux; il me tiendrait dans ses bras; quelle
volupté! Il répondrait à mes transports par des transports aussi vifs;
j'en ferais mon idole! Oui, je l'adorerais: un beau garçon comme lui
mérite de l'être. Nos âmes se confondraient; elles s'uniraient sur nos
lèvres brûlantes. Ah! cher Verland, pourquoi n'es-tu pas ici? Quelles
délices! L'amour en inventerait pour nous, je me livrerais à tout ce que
la passion m'inspirerait. Mais, hélas! reprenais-je, pourquoi m'abuser
par une si douce illusion? Je suis seule, hélas! je suis seule, et, pour
comble de douleur, je tiens dans mes mains une ombre, une apparence de
plaisir, qui ne sert qu'à augmenter mon désespoir, qui m'inspire des
désirs sans pouvoir les satisfaire. Instrument maudit, continuai-je, en
apostrophant le godmiché et en le jetant au milieu de la chambre avec
rage, va faire les délices d'une malheureuse à qui tu peux servir; tu ne
feras jamais les miennes: mon doigt vaut mille fois mieux que toi! J'y
eus aussitôt recours et me donnai tant de plaisir, que j'oubliai la
perte ceux que je m'étais promis d'avoir avec le godmiché. Je tombai
épuisée de lassitude et m'endormis en pensant à Verland.

Je ne me réveillai le lendemain que fort tard; le sommeil avait amorti
mes transports amoureux; mais n'avait rien changé à la résolution que
j'avais prise de sortir du couvent. Les mêmes raisons qui m'avaient
déterminée à prendre cette résolution me firent encore sentir avec plus
de force la nécessité de l'exécuter. Je me regardai dès lors comme
libre, et le premier usage que je fis de ma liberté fut de tranquilliser
au lit jusqu'à dix heures. La cloche eut beau sonner, je ne parus pas.
Je m'applaudissais du dépit que ma désobéissance devrait causer à nos
vieilles. Je me levai à la fin, je m'habillai; et pour me mettre dans
l'obligation de suivre mon dessein, je commençai par déchirer mon voile
de pensionnaire, que je regardais comme une marque de servitude. Je me
sentis le coeur plus libre: il me semblait que je venais de franchir une
barrière qui jusque-là s'était opposée à ma liberté. Mais comme j'allais
et je venais dans ma chambre, ce maudit godmiché se présente encore à
mes yeux. Cette vue me rend immobile; je m'arrête, je le prends; je vais
m'asseoir sur mon lit, je me mets à considérer l'instrument. Qu'il est
beau! disais-je en le prenant avec complaisance dans la main, qu'il est
long, qu'il est doux! C'est dommage qu'il soit si gros: à peine ma main
peut-elle l'empoigner! Mais il m'est inutile... Non, jamais il ne pourra
me servir, continuai-je en levant ma jupe et en essayant de nouveau de
le faire entrer dans un endroit qui me faisait encore une douleur
cuisante des efforts que j'avais fait la veille. J'y trouvai les mêmes
difficultés, et il fallut encore me contenter de mon doigt. Je
travaillai avec tout le courage que la vue de l'instrument m'inspirait,
et je poussai les choses au point que les forces me manquèrent. Je
demeurai insensible au plaisir même que je me donnais: ma main n'allait
plus que machinalement, et mon coeur ne sentait rien. Ce dégoût
momentané me fit naître une idée qui me flatta beaucoup. Je vais sortir,
me dis-je, je n'ai plus rien à ménager: sortons avec éclat; je veux
porter cet instrument à la mère supérieure: nous verrons comment elle
soutiendra cette vue.

Je jouissais d'avance, en allant à l'appartement de la supérieure, de la
confusion que j'allais lui causer en lui montrant le godmiché. Je la
trouvai seule; je l'abordai d'un air libre.--Je sais bien, madame, lui
dis-je, qu'après ce qui s'est passé hier et l'affront que vous avez
voulu me faire, je ne peux plus rester avec honneur dans votre couvent.
(Elle me regardait avec surprise et sans me répondre, ce qui me donna la
liberté de continuer.) Mais, madame, sans en venir à de pareilles
extrémités, si j'avais fait une faute, et c'est de quoi je ne conviens
pas, puisque la violence que l'indigne Verland me faisait m'ôtait la
liberté de me défendre, vous auriez pu vous contenter de me faire une
réprimande; quoique je ne l'eusse pas méritée, je l'aurais soufferte et
je me serais bornée à gémir sans me plaindre, puisque les apparences
parlaient contre moi.--Une réprimande, mademoiselle, me répondit-elle
alors sèchement, une réprimande pour une action comme la vôtre! Vous
méritez une punition exemplaire, et sans les égards que nous avons pour
madame votre mère, qui est une sainte dame, vous...--Vous ne punissez
pas toutes les coupables, interrompis-je vivement, et vous en avez dans
le couvent qui font bien autre chose!--Bien autre chose? reprit-elle;
nommez-les moi, je les châtierai.--Je ne vous les nommerai pas, lui
répondis-je, mais je sais qu'il y en avait une parmi celles qui m'ont
traitée hier avec tant d'indignité.--Ah! s'écria-t-elle, c'est pousser
trop loin l'effronterie! c'est pousser la corruption du coeur et le
dérèglement de l'esprit jusqu'où ils peuvent aller! Juste ciel; joindre
la calomnie aux actions les plus criminelles, accuser les plus saintes
de nos mères, des exemples de vertu, de chasteté et de pénitence, quelle
dépravation du coeur! Je lui laissai tranquillement achever son éloge,
et quand je vis qu'elle s'arrêtait, je tirai froidement le godmiché de
ma poche, et le lui présentant: Voilà, lui dis-je du même air, une
preuve de leur sainteté, de leur vertu, de leur chasteté, ou du moins de
l'une d'elles! J'examinais pendant ce temps-là le visage de notre bonne
supérieure. Elle me regardait, rougissait, était interdite: ces
témoignages involontaires ne me laissèrent pas douter que le godmiché ne
fût à elle; j'en fus encore plus convaincue par son ardeur à me le
retirer des mains.--Ah! ma chère enfant, dit-elle (la restitution que je
venais de lui faire m'avait réconciliée avec elle), ah! ma chère fille,
se peut-il que dans une maison où il y a tant d'exemples d'édification,
il se trouve des âmes assez abandonnées de Dieu pour faire usage d'une
pareille infamie? Ah! mon Dieu! j'en suis toute hors de moi. Mais, ma
chère fille, ne dites jamais que vous avez trouvé cela: je serais forcée
d'user de sévérité, de faire des recherches, et je veux prendre le parti
de la douceur. Mais vous, ma chère enfant, pourquoi voulez-vous nous
quitter? Allez, retournez-vous en dans votre chambre, je raccomoderai
tout: je dirai qu'on s'est trompé. Comptez sur mon affection, car je
vous aime beaucoup. Soyez sûre qu'on ne vous verra pas de plus mauvais
oeil, malgré ce qui s'est passé. Je vois bien qu'effectivement nous
avons eu tort de vous traiter comme cela: vous n'étiez pas coupable. Je
parlerai sur le bon ton à Mlle Verland. Jésus, mon Dieu, continua-t-elle
en regardant le godmiché, que le démon est malin. Je crois, le ciel me
pardonne, que c'est un... Ah! la vilaine chose!

Au moment où la supérieure achevait ces mots, ma mère entra.--Qu'ai-je
donc appris, madame? dit-elle à la supérieure? et sur-le-champ
m'adressant la parole: Et vous, mademoiselle, pourquoi vous trouvez-vous
ici? Il fallait répondre; j'étais déconcertée, je rougissais, je baissai
les yeux; on me pressa, je bégayai. La supérieure parla pour moi; elle
le fit avec esprit. Si elle ne me donna pas tout à fait le tort dans la
conduite qu'on avait tenue avec moi, elle ne me chargea pas assez pour
faire croire que je fusse bien coupable. Ma faute passa pour une
imprudence où le coeur n'avait eu aucune part, pour une violence de la
part d'un jeune téméraire que l'on promit bien de ne plus laisser
revenir à la grille, et on conclut qu'il n'y avait que mademoiselle
Verland de criminelle, puisque c'était elle qui avait fait éclater une
chose qu'elle devait taire si ce n'était pour l'honneur de son frère, du
moins pour le mien, qui pourtant n'en souffrirait point, parce que, dit
la supérieure, elle voulait réparer l'insulte qu'on m'avait faite. Je
n'en pouvais pas souhaiter davantage. Je sortis blanche comme neige
d'une aventure où, sans me faire injure, on pouvait mettre le tort de
mon côté; mais je n'avais garde d'en tomber d'accord. Ma mère me
plaignit et me parla avec une douceur qui me toucha.

Les âmes zélées pour la gloire de Dieu savent tirer parti de tout. Il
fut arrêté entre la supérieure et ma mère qu'ayant eu le malheur de
scandaliser, quoique involontairement, le prochain, il fallait me
réconcilier avec le Père des miséricordes et m'approcher du sacrement de
la pénitence. On me fit là-dessus bien des exhortations que je passe,
pour ne pas t'ennuyer.

Ma mère m'avait presque convertie avec ses sermons. Cependant la peine
que je sentais à avouer mes fautes aurait dû me faire douter de ma
conversion, et le père Jérôme m'en arrachait l'aveu plutôt que je ne lui
faisais. Dieu sait quel plaisir il avait, ce vieux pécheur! Je ne lui en
avais jamais tant dit; encore ne sut-il pas tout; car je ne crois pas
que Dieu puisse faire grand crime à une pauvre fille de chercher à se
soulager quand elle est pressée. Elle ne s'est pas faite elle-même;
est-ce sa faute si elle a des désirs, si elle est amoureuse? Est-ce sa
faute si elle n'a pas de mari pour la contenter? Elle cherche à apaiser
ces désirs qui la dévorent, ce feu qui la brûle; elle se sert des moyens
que la nature lui donne: rien de moins criminel.

Malgré les petits mystères que j'avais faits au père Jérôme, je ne
laissais pas d'être pénétrée. Etait-ce repentir? Non. La véritable cause
était le refus que le père m'avait fait de me donner l'absolution. Je
craignis qu'il ne fournît une nouvelle matière à la médisance; j'en
étais touchée jusqu'aux larmes. Je craignais qu'en allant offrir ma
confusion aux yeux de mes ennemies, je ne leur donnasse un nouveau sujet
de triompher. J'allai me placer sur un prie-Dieu, vis-à-vis de l'autel:
mes pleurs m'assoupirent, je m'endormis. J'eus pendant mon sommeil le
rêve le plus charmant; je songeais que j'étais avec Verland, qu'il me
tenait dans ses bras, qu'il me pressait avec ses cuisses. J'écartais les
miennes et me prêtais à tous ses mouvements. Il me maniait les tétons
avec transport, les serrait, les baisait. L'excès du plaisir me
réveilla. J'étais réellement dans les bras d'un homme. Encore toute
occupée des délices de mon songe, je crus que mon bonheur changeait
l'illusion en réalité. Je crus être avec mon amant: ce n'était pas lui!
On me tenait étroitement embrassée par derrière. Au moment que j'ouvris
les yeux, je les refermai de plaisir et n'eus pas la force de regarder
celui qui me le donnait. Je me sentis inondée d'une liqueur chaude, et
quelque chose de dur et de brûlant que l'on m'enfonçait en jetant des
soupirs. Je soupirai aussi, et dans le moment une liqueur semblable que
je sentais s'échapper de toutes les parties de mon corps, avec des
élancements délicieux, se mêlant avec celle que l'on répandait une
seconde fois, me fit retomber sans mouvement sur mon prie-Dieu.

Ce plaisir qui, s'il durait toujours, serait plus piquant mille fois que
celui qu'on goûte dans le ciel, hélas! ce plaisir finit trop tôt. Je fus
saisie de frayeur en pensant que j'étais seule pendant la nuit dans le
fond d'une église: avec qui? Je ne le savais pas; je n'osais m'en
éclaircir, je n'osais remuer; je fermais les yeux, je tremblais. Mon
tremblement augmenta encore quand je sentis qu'on pressait ma main,
qu'on la baisait. Le saisissement m'empêcha de la retirer, je n'en avais
pas la hardiesse; mais je me rassurai un peu en entendant dire à mes
oreilles, d'une voix basse: Ne craignez rien; c'est moi! Cette voix, que
je me souvenais confusément d'avoir entendue, me rendit le courage, et
j'eus la force de demander qui c'était, sans avoir celle de
regarder.--Eh! c'est Martin, me répondit-on, le valet du père Jérôme.
Cette déclaration dissipa ma frayeur. Je levai les yeux, je le reconnus.
Martin était un blond, éveillé, joli, amoureux. Ah! qu'il l'était! Il
tremblait à son tour, et attendait ma réponse pour fuir ou me baiser
encore. Je ne lui en fis pas, mais je le regardai d'un air riant, avec
des yeux qui se ressentaient encore du plaisir que je venais de goûter.
Il vit bien que ce n'était pas un signe de colère; il se jeta dans mes
bras avec passion; je le reçus de même, et sans penser que si quelqu'un
s'apercevait que je manquais dans le couvent on pourrait venir et nous
trouver ensemble... Te le dirais-je? L'amour rend tout excusable. Sans
respect pour l'autel, sur les marches duquel nous étions, Martin me
pencha un peu, leva mes jupes, porta sa main partout; aussi passionnée
que lui, je portai la mienne à son vit; j'eus pour la première fois de
ma vie le plaisir d'en manier un! Ah! que le sien était joli! petit,
mais long, tel qu'il me le fallait. Quel feu! Quelle démangeaison
voluptueuse se glissa d'abord par tout mon corps! J'étais muette, je
serrais ce cher vit dans ma main, je le considérais, je le caressais,
l'approchais de mon sein, le portais à ma bouche, le suçais; je l'aurais
avalé! Martin avait le doigt dans mon con, le remuait doucement, le
retirait, le remettait et renouvelait ainsi mes plaisirs à chaque
instant, il me baisait, me suçait le ventre, la motte et les cuisses; il
les quittait pour porter des lèvres brûlantes sur ma gorge. En un moment
je fus couverte de ses baisers. Je ne pus pas tenir contre ces attaques
de plaisir. Je me laissai tomber, l'attirant doucement à moi avec mon
bras droit, dont je le serrai amoureusement; je le baisais à la bouche,
tandis que de la main gauche, tenant l'objet de tous mes voeux, je
tâchais de me l'introduire et de me procurer un plaisir plus solide. Un
égal transport le fit coucher sur moi: il se mit à pousser.--Arrête, lui
dis-je d'une voix entrecoupée par mes soupirs, arrête, mon cher Martin;
ne va pas si vite, restons un moment. Aussitôt, me coulant sous lui et
écartant les cuisses, je joignis mes jambes sur ses reins. Mes cuisses
étaient collées contre ses cuisses, son ventre contre mon ventre, son
sein contre mon sein, sa bouche sur ma bouche: nos langues étaient
unies, nos soupirs se confondaient. Ah! Suzon, quelle charmante posture!
Je ne pensais à rien au monde, pas même au plaisir que j'avais, n'étant
occupée qu'à le sentir. L'impatience m'empêcha de le goûter plus
longtemps. Je fis un mouvement, Martin en fit autant, et notre bonheur
s'évanouit; mais avant de le perdre, nous sentîmes combien il était
grand: il semblait qu'il eût ramassé ses traits les plus vifs et les
plus ravissants pour nous en accabler. Nous restâmes sans sentiment,
n'ouvrant les yeux que pour nous presser de nouveau; le plaisir se
refusait à nos efforts.

Il est temps, poursuivit Monique, de t'apprendre, Suzon, ce que c'était
que cette eau bénite dont le père Jérôme t'arrosa un jour la gorge en te
donnant l'absolution.

Ma première action, quand Martin fut retiré de mes bras, fut de porter
la main où j'avais reçu les plus grands coups. Le dedans, le dehors,
tout était couvert de cette liqueur dont l'effusion m'avait fait tant de
plaisir; mais elle avait perdu toute sa chaleur et était froide alors
comme de la glace. C'était du foutre. On appelle ainsi une matière
blanche et épaisse qui sort du vit ou du con quand on décharge. La
décharge est l'action qui suit ce frottement voluptueux par où l'on
prélude.--Comment, dis-je à Monique, c'en était donc que vous répandiez
tout à l'heure?--Oui, vraiment, me dit-elle, et tu m'en as donné aussi,
petite friponne! N'as-tu pas senti ton petit conin tout mouillé? C'en
était.

Mais, ma chère petite, le plaisir que tu as goûté est bien au-dessous de
celui qu'on goûte avec un homme; car ce qu'il nous donne se mêlant avec
ce que nous lui donnons, y rentre, nous pénètre, nous enflamme, nous
rafraîchit, nous brûle. Quelles délices, Suzon! Ah! ma chère Suzon,
elles sont inexprimables; mais écoute le reste de mon aventure,
poursuivit-elle.

J'étais bien chiffonnée, comme tu peux croire, après l'exercice amoureux
que je venais de faire; je me remis le mieux qu'il me fut possible, et
demandai à Martin quelle heure il était.--Oh! il n'est pas tard, me
répondit-il: je viens d'entendre la cloche du souper.--Je me passerai
bien d'y aller, repris-je; je vais vite me coucher; mais avant que je te
quitte, apprends-moi, mon cher Martin, par quel hasard tu t'es trouvé
ici, et comment as-tu osé venir?...--Oh! pardi! ce n'est pas la
hardiesse qui me manque. V'là comme ç'a été: j'étais venu pour parer
l'église, car, comme vous savez, c'est demain bonne fête; je vous ai
aperçue. M'est avis, ai-je dit à part moi en vous reluquant, que voilà
une demoiselle qui prie bian le bon Dieu! Pardi! ce me suis-je fait, il
faut qu'alle ait bien la rage de la dévotion pour s'en venir à
c't'heure-ci dans l'église, pendant que tretoutes prennent leurs
becquées! mais ne dormirait-elle pas aussi? ce me suis-je dit, voyant
que vous ne bronchiez ni pied ni patte. Pardi! je le croirais bian.
Voyons un peu ça. Je me suis cependant approché tout fin près de vous,
et j'ai vu que vous dormiais. Je sis resté là un petit bout de temps à
vous lorgner, et pendant ce temps-là, mon coeur faisait tic toc, tic
toc. Le guiable est bian fin; Martin, m'a-t-il corné aux oreilles, alle
est bian jolie au moins: v'là un biau coup à faire, mon enfant; si tu
laisses échapper c't'occasion-là, tu ne la retrouveras pas? avise-toi,
Martin. Pardi! je me sis avisé tout de suite. J'ai levé tout doucement
votre collerette, et ai vu deux petits tétons bian blancs. Pardi! j'ai
mis la main dessus, et pis je les ai baisés aussi tout doucement; et
pis, voyant que vous dormiais comme un sabot, j'ai eu envie de faire
autre chose, et c't'autre chose-là, je l'ai faite en vous troussant
bravement vot' cotillon par derrière; et pis j'ai poussé; et pis, dame,
vous savez le reste.

Malgré son langage grossier, l'air d'ingénuité avec lequel Martin
s'expliquait me charmait.--Eh bien, lui dis-je, mon cher ami, as-tu bien
eu du plaisir?--Oh! pardi! me répondit-il en m'embrassant, j'en ai tant
eu que j'sis prêt à recommencer, si vous voulez.--Non, pas pour le
présent, lui dis-je; peut-être s'apercevrait-on de quelque chose; mais
tu as la clef de l'église; si tu veux venir demain à minuit, tiens la
porte ouverte, je viendrais te trouver; entends-tu Martin?--Oh! morgué!
me répondit-il; c'est bian dit; nous nous en donnerons à coeur-joie;
nous n'aurons pas d'espions à c't'heure-là. Je l'assurai que je m'y
trouverais. La réflexion me fit résister à mon envie et aux prières de
Martin, qui voulait que nous fissions cela encore une petite fois,
disait-il, avant de nous quitter. Mon refus l'aurait plongé dans la
tristesse si je ne l'eusse consolé par l'espérance du lendemain. Nous
nous embrassâmes, je rentrai dans le couvent et regagnai heureusement ma
chambre sans avoir été aperçue.

Tu devineras facilement que je mourais d'impatience de me visiter et de
savoir en quel état j'étais après les assauts que je venais d'essuyer.
Je sentais une vive cuisson; à peine pouvais-je marcher. J'avais pris
une lumière au dortoir; je tirai bien mes rideaux pour n'être vue de
personne, et m'étant assise sur ma chaise, une jambe sur mon lit et
l'autre sur le plancher, je fis mon examen. Quelle fut ma surprise
lorsque je trouvai que mes lèvres, qui auparavant étaient si fermes et
si rebondies, étaient devenues toutes molles et comme flétries! Les
poils qui les couvraient, quoiqu'ils se ressentissent encore de
l'humidité, formaient d'espace en espace, mille petites boucles.
L'intérieur était d'un rouge vif, enflammé et d'une extrême sensibilité.
La démangeaison m'y faisait porter le doigt, et sur-le-champ la douleur
me forçait de le retirer. Je me frottais contre les bras de mon fauteuil
et les couvrai des marques de la vigueur de Martin. Le plaisir
combattait contre la fatigue; mais mes yeux s'appesantissaient
insensiblement. Je me couchai et dormis d'un sommeil qui ne fut
interrompu que par d'agréables songes qui me rappelaient les délices que
j'avais goûtées.

On ne me dit rien le lendemain sur mon absence; on la regarda comme un
reste de ressentiment que je devais avoir du traitement que l'on m'avait
fait. Mon air fier confirma cette pensée. J'assistai comme les autres à
l'office; toutes mes compagnes communiaient, moi je ne communiai pas; et
à te dire vrai, je m'étais mise au-dessus de la honte de ne pas suivre
leur exemple. L'amour dissipe les préjugés. La présence de mon amant,
que je voyais rôder dans l'église, me dédommageait assez. Plus d'une
parmi mes compagnes aurait bien quitté au même prix la nourriture
spirituelle.

Je jetais sur mon amant plus de regards amoureux que je n'en jetais de
dévotion sur l'autel. Aux yeux d'une femme du monde, Martin n'aurait été
qu'un polisson; aux miens c'était l'amour même: il en avait la jeunesse,
il en avait les grâces. Son mérite caché me faisait passer légèrement
sur sa négligence extérieure. Je m'aperçus pourtant qu'il s'était
accommodé ce jour-là et qu'il tâchait de se donner meilleur air qu'à
l'ordinaire. Je lui sus bon gré de son intention, que j'attribuais
plutôt à l'envie de me plaire qu'au mérite de la fête qu'on célébrait.
Rien n'échappe aux yeux d'une amante. Je le voyais regarder les
pensionnaires pour tâcher de me découvrir. Je ne voulais pas qu'il me
reconnût; j'avais soin de me cacher; mais j'aurais été fâchée qu'il
n'eût pas pris cette peine inutile. Que veux-tu, j'en étais amoureuse à
la rage. J'attendais avec impatience la nuit pour lui tenir la parole
que je lui avais donnée.

Elle vint enfin, cette nuit si ardemment souhaitée. Minuit sonna. Ah!
que je fus alors troublée! Je ne traversai le corridor qu'en tremblant,
et quoique tout le monde fût endormi, je croyais les yeux de tout le
monde ouverts sur moi. Je n'avais, pour me conduire, d'autre lumière que
celle de mon amour. Ah! disais-je en marchant à tâtons dans l'obscurité,
si Martin m'avait manqué de parole, j'en mourrais de douleur! Il était
au rendez-vous, aussi amoureux, aussi impatient que j'avais été
ponctuelle. J'étais vêtue fort légèrement; il faisait chaud, et je
m'étais aperçue la veille que les jupes, les corps, les mouchoirs de
gorge, tout cela était trop embarrassant. Sitôt que je sentis la porte
ouverte, un tressaillement de joie me coupa la parole. Je ne la
recouvrai que pour appeler mon cher Martin à voix basse: il m'attendait;
il accourut dans mes bras, me baisa; je lui rendis caresse pour caresse.
Nous nous tînmes longtemps étroitement serrés. Revenus des premiers
mouvements de notre joie, nous cherchâmes réciproquement à en exciter de
plus grands. Je portai la main à la source de mes plaisirs; il porta la
sienne où je l'attendais avec impatience. Il fut bientôt en état de la
contenter. Il se déshabilla, me fit un lit de ses habits: je me couchai
dessus. Nos plaisirs se succédèrent pendant deux heures avec rapidité et
des mouvements de vivacité qui ne laissaient pas le temps de les
désirer; nous nous y livrions comme si nous ne les eussions pas encore
goûtés ou que nous ne dussions plus les goûter. Dans le feu du plaisir
on ne songe guère à ménager les moyens de l'entretenir. L'ardeur de
Martin ne répondait plus à la mienne; il fallut s'arracher de ses bras
et se retirer.

Notre bonheur ne dura guère plus d'un mois, et j'y comprends le temps
que la nécessité faisait donner au repos. Quoiqu'il ne fut pas rempli
par le plaisir de voir mon amant, il l'était par celui de penser à lui
et par les agréables idées qui disposaient mon coeur aux délices que sa
présence ramenait. Ah! que les nuits heureuses, que j'ai passées dans
ses bras ont coulé rapidement, et que les suivantes ont été longues!

Redouble ton attention, ma chère Suzon, renouvelle-moi tes promesses de
m'être toujours fidèle et de ne jamais révéler un secret que je n'ai
confié qu'à toi. Ah! Suzon, qu'il est dangereux d'écouter un penchant
trop flatteur et de s'y livrer sans réflexion! Si les plaisirs que
j'avais goûtés étaient délicieux, l'inquiétude qui les suivit me les fit
payer bien cher. Que je me repentis d'avoir été trop amoureuse! Les
suites de ma faiblesse se présentèrent à mon imagination avec des
circonstances affreuses. Je pleurai, je gémis.--Que vous arriva-t-il
donc? lui demandai-je.--Je m'aperçus, me dit-elle, que mes règles ne
coulaient plus; huit jours s'étaient passés sans les avoir; je fus
surprise de leur interruption, ayant souvent entendu dire que c'était un
signe de grossesse. J'étais souvent attaquée de maux de coeur, de
faiblesses. Ah! m'écriai-je, il n'est que trop vrai, malheureuse! hélas!
je le suis, il n'en faut plus douter, je suis grosse! Un torrent de
larmes succédait à ces accablantes réflexions.--Vous étiez grosse?
dis-je à la soeur avec étonnement. Ah! ma chère Monique, comment
avez-vous fait pour en dérober la connaissance à des yeux
intéressés.--Je n'eus, me répondit-elle, que la douleur de savoir mon
malheur, et non celle d'en essuyer les suites. Martin l'avait causé, il
m'en délivra. Ma grossesse ne m'empêchait pas de me rendre toujours à
nos rendez-vous; j'étais inquiète, j'étais tremblante, mais j'étais
encore plus amoureuse. Le poids victorieux du plaisir m'entraînait.
Qu'en pouvait-il arriver davantage? Mon malheur était à son comble. Ce
qui me l'avait causé devait servir du moins à m'en consoler.

Une nuit, après avoir reçu de Martin ces témoignages d'un amour
ordinaire qui ne se ralentissait pas, il s'aperçut que je soupirais
tristement; que ma main, qu'il tenait dans la sienne, était tremblante
(quand ma passion était satisfaite, l'inquiétude reprenait dans mon
coeur la place que l'amour y occupait un moment avant); il me demanda
avec empressement la cause de mon agitation, et se plaignit tendrement
du mystère que je lui faisais de mes peines.--Ah! Martin, lui dis-je,
mon cher Martin, tu m'as perdue! Ne dis pas que mon amour pour toi n'est
plus le même, j'en porte dans mon sein une preuve qui me désespère: je
suis grosse! une pareille nouvelle le surprit. L'étonnement fit place à
une profonde rêverie; je ne savais qu'en penser, Martin était toute mon
espérance dans cette circonstance cruelle; il balançait: que devais-je
croire? Peut-être, disais-je, abattue par son silence, peut-être
médite-t-il sa fuite. Il va m'abandonner à mon désespoir. Ah! qu'il
reste! j'aime mieux perdre la vie en l'aimant que mourir faute de le
haïr! Je versais des larmes, il s'en aperçut. Aussi tendre, aussi fidèle
que je craignais de le voir perfide, tandis que je le croyais occupé du
soin de se dérober à mon amour, il ne l'était que de celui de tarir mes
pleurs en me délivrant de leur cause. Il m'annonça, en m'embrassant avec
tendresse, qu'il en avait trouvé le moyen. La joie que me causa cette
promesse n'égala pas celle de m'être trompée dans mes soupçons: il me
rendait la vie. Charmée des assurances qu'il me donnait, je fus curieuse
de savoir quel était ce moyen qu'il prétendait employer pour me délivrer
de mon fardeau. Il me dit qu'il voulait me donner d'une boisson qui
était dans le cabinet de son maître, et dont la mère Angélique avait
fait l'expérience avant moi. Je voulus savoir ce que le père Jérôme
pouvait avoir de particulier avec cette mère. Je la haïssais
mortellement, parce qu'elle avait paru une des plus animées contre moi
le jour de l'aventure de la grille. Je l'avais toujours prise pour une
vestale; que je me trompais! D'autant plus sévère qu'elle savait mieux
déguiser son caractère vicieux, qu'elle voilait sous les apparences de
la vertu ses inclinations corrompues, elle était en intrigue réglée avec
le père Jérôme. Martin m'en apprit toutes les circonstances. Il me dit
qu'en furetant dans les papiers de son maître, il avait trouvé une
lettre où elle lui marquait qu'elle se trouvait, pour l'avoir trop
écouté, dans le même embarras où je me trouvais pour avoir trop écouté
Martin! que le père lui avait envoyé une petite fiole de cette liqueur
dont je devais user; que la mère, en recevant le présent, avait paru
être transportée de joie, et qu'il avait trouvé une seconde lettre par
laquelle elle marquait à son vieil amant que la liqueur avait fait
merveille; qu'on n'avait plus aucune incommodité, et qu'on était prête à
recommencer.--Ah! mon cher ami, dis-je à Martin, apporte-moi dès demain
de cette liqueur: tu me tireras de toutes mes peines! Et, portant mes
vues plus loin, je crus que par le moyen de ces lettres je pourrais
servir ma vengeance et ma haine contre la mère Angélique; je les
demandai à Martin, qui, ne sentant pas combien cette imprudence nous
coûterait cher, crut me marquer son amour en me les apportant le
lendemain avec ce qu'il m'avait promis.

J'avais fait réflexion que la lumière pourrait me trahir, si on en
apercevait dans ma chambre à pareille heure. Je modérai l'impatience où
j'étais de lire les lettres de la mère: j'attendis que le jour parût; il
vint: je lus; elles étaient écrites d'un style passionné, et aussi peu
mesuré que la figure et les manières de celle qui les avait écrites
l'étaient beaucoup. Elle y peignait sa fureur amoureuse avec des traits,
des expressions dont je ne l'aurais jamais crue capable; enfin, elle ne
se gênait pas, parce qu'elle comptait que le père Jérôme aurait la
précaution, comme elle le lui marquait, de brûler les lettres. Il avait
eu l'imprudence de n'en rien faire, et je triomphais. Je songeai
longtemps de quelle manière je devais me servir de ces lettres pour
perdre mon ennemie. Les rendre moi-même à la supérieure, c'eût été une
démarche trop dangereuse pour moi: il aurait fallu rendre compte de la
façon dont je les avais eues; les faire rendre par quelqu'un, ç'aurait
été l'exposer à des questions dont il ne serait peut-être pas sorti à
son honneur et qui auraient pu entraîner ma perte. Je choisis un autre
parti: ce fut de les porter moi-même à la porte de la supérieure, au
moment où je saurais qu'elle devait rentrer. Je m'arrêtai à cette idée.
Imprudente que j'étais! J'aurais dû brûler ces lettres. Que de chagrins
je m'apprêtais! je m'enlevais mon amant! Cette réflexion, si elle me fût
venue, aurait éteint mon ressentiment. Quelque douceur que la vengeance
me présentât, eût-elle un moment balancé la douleur de perdre Martin?
Non; il m'était mille fois plus précieux que ce qui me flattait le plus
dans ce moment. Je ne remis l'exécution de mon projet que jusqu'au temps
où je serais hors de danger: je le fus bientôt. J'avais demandé à Martin
une trêve de huit jours; elle n'était pas encore expirée. Je crus
pouvoir exécuter alors le dessein que j'avais formé: il eut tout l'effet
que j'en pouvais attendre. La supérieure trouva les lettres, fit venir
la mère Angélique et la convainquit. Peut-être la réflexion eût-elle
obtenu sa grâce, si un crime plus grand, et que les femmes ne pardonnent
jamais, la rivalité, n'eût rendu sa punition nécessaire pour le repos de
la supérieure; car, quoiqu'elle ne manquât pas, comme je te l'ai dit, de
ces secours capables d'émousser la pointe des aiguillons de la chair, il
est bien difficile, quand on a grand appétit, de s'en tenir à cette
nourriture artificielle qui charme la faim sans la calmer.

Un godmiché n'est qu'un secret pour endormir le tempérament; son sommeil
n'est pas de longue durée; il se réveille, et, furieux de la tromperie
qu'on lui a faite, il ne s'apaise que par la réalité.

La supérieure était dans ce cas. Une fille qui a acquis quelques
connaissances dans les mystères de l'amour voit clair dans une injure.
Si les objets lui manquent, l'imagination y supplée; elle s'aigrit des
difficultés qu'on lui oppose, et va quelquefois plus loin que la
réalité; mais avec un homme, une femme du caractère de la supérieure, de
celui du père Jérôme, je craignais moins d'en trop penser que de n'en
pas penser assez. Leur liaison ne me laissait pas douter que le
directeur ne partageât secrètement ses consolations spirituelles entre
elle et la mère Angélique. Le prompt châtiment de celle-ci confirma mes
soupçons; elle expia dans une chambre obscure le crime de m'avoir déplu
et d'avoir enlevé à la supérieure le coeur d'un amant confirmé dans ses
bonnes grâces.

Je me repentis bientôt de ma sottise; je m'étais toujours flattée que
l'orage ne tomberait que sur la mère Angélique: il alla plus loin. Le
père, outré de se voir enlever sa maîtresse, soupçonna Martin de la
cause de son malheur: il le sacrifia à son ressentiment en le chassant:
je ne l'ai plus revu depuis.

Voilà mon histoire, ma chère Suzon, poursuivit la soeur Monique; je ne
te recommande pas le secret; tu es intéressée à le garder; te voilà
associée à mes plaisirs! Hélas! je n'ai presque pas joui depuis que j'ai
perdu mon amant. Que n'est-il ici, continuait-elle en me baisant, je le
mangerais de caresses!

Le souvenir de Martin l'animait: ses discours avaient produit sur moi le
même effet. Nous nous trouvâmes, sans y penser, disposées à ne pas
attendre au lendemain pour célébrer la perte de ce cher amant. Je
rappelais à Monique les plaisirs qu'elle avait autrefois goûtés avec
lui. Trompée par mes caresses, elle oubliait que je n'étais qu'une
fille, me prodiguait les mêmes noms qu'elle lui prodiguait dans ses
transports. J'étais son ange, son dieu! Je n'avais pas encore l'idée
d'un bien plus grand plaisir que celui dont je jouissais: Monique, dans
mes bras, comblait tous mes désirs. L'imagination va toujours plus loin
que ce que l'on possède. Monique songeant au plaisir que lui avait causé
le frottement du poil de Martin, quand elle le sentit contre ses fesses
la nuit de l'aventure du prie-Dieu, m'en promit autant si je voulais le
lui procurer encore. J'y consentis. Elle se coucha sur le ventre,
j'agissais: nous nous animâmes de façon qu'à force de nous chatouiller
nous nous trouvâmes, l'une la tête au chevet du lit, et l'autre la tête
au pied. Dans cette situation, nous nous rapprochâmes; l'une de mes
cuisses était sur le ventre de Monique, l'autre sous ses fesses: mon
ventre et mes fesses étaient de même entre ses cuisses; étroitement
collées l'une contre l'autre, nous nous pressions en soupirant, nous
nous frottions réciproquement, nous répandions à chaque instant. Les
sources de notre plaisir, gonflées par un jaillissement continuel, qui
n'avait d'autre issue que de passer de l'une dans l'autre, étaient comme
deux réservoirs de délices où nous mourrions plongées sans sentiment, où
nous ne ressuscitions que par l'excès du ravissement. L'épuisement seul
mit fin à nos transports. Enchantées l'une de l'autre, nous nous
promîmes de recoucher ensemble le lendemain. Elle y revint et me rendit
encore plus savante à cette seconde entrevue. Ces nuits charmantes n'ont
été interrompues que par ma sortie du couvent pour venir ici.

Ce que Suzon venait de me raconter avait si fort agi sur mon
imagination, que je n'avais pu refuser à l'énergie de ses discours des
marques de sensibilité relative au sujet. Quoique j'eusse affecté de lui
dérober les larmes qu'elle m'arrachait, le plaisir de les répandre, les
regards passionnés que je jetais sur elle en les répandant, m'avaient
trahi; elle s'était aperçue de mes mouvements; mais, charmée d'avoir
fait sur moi l'impression qu'elle désirait, elle me dissimulait
adroitement sa satisfaction, et, par une politique mal entendue,
combattait encore en elle-même le doux penchant qui devait couronner
l'ardeur qu'elle m'inspirait. Autant ses discours m'avaient étonné,
autant ils me donnèrent d'espoir. Ces peintures si vives et si animées
des situations et des sentiments de la soeur Monique, dans une
circonstance à peu près semblable à celle où nous nous trouvions, ne
pouvaient partir que d'un coeur pénétré. Elle ne m'avait rien caché de
ses actions, pas même sa sensibilité pour les plaisirs de l'amour. Elle
avait dit tous les mots; rien n'avait été fardé. Si nous eussions été
dans l'allée, elle n'aurait pas dit un mot que je n'en eusse profité, et
n'aurait pas fait une peinture que je n'y eusse joint la représentation
au naturel. Son dessein n'avait pas été d'y venir. Que devais-je penser
de cette résistance? Comment l'accorder avec ce que je venais
d'entendre? Ah! si j'avais pu lire dans son coeur, que je me serais
épargné d'inquiétudes! Résolu à suivre mon dessein, mais en garde contre
une précipitation qui aurait pu effaroucher Suzon, je pris autrement mes
mesures. Je cherchai dans le récit même qu'elle venait de me faire des
armes pour la combattre. Je lui demandai d'abord indifféremment si la
soeur Monique était jolie.--Comme un ange, me répondit-elle, et une
fille qui possède ces charmes est toujours sûre de plaire. Sa taille est
fine et bien prise: sa peau est d'une blancheur, d'une douceur
parfaites; elle a la plus belle gorge du monde, le visage un peu pâle,
mais joli et formé de façon que les plus belles couleurs lui
conviendraient moins que cette pâleur; ses yeux sont noirs et bien
fendus; mais, contre l'ordinaire des brunes, elle les a languissants; il
n'y reste qu'assez de feu pour faire juger qu'ils seraient brillants
si elle n'était pas si amoureuse.--Tu me rends compatissant pour
elle, dis-je à Suzon. Sa passion pour les hommes la rendra
malheureuse.--Désabuse-toi, répondit Suzon, ce n'est que depuis peu,
comme je te l'ai dit, qu'elle a pris le voile par complaisance pour sa
mère. Le temps de prononcer ses voeux n'est pas encore venu; son bonheur
dépend de la mort d'un frère, l'idole de sa mère. Il court grand risque
de ne pas vivre plus longtemps que sa soeur ne le souhaite. On l'a déjà
blessé à Paris dans un bordel...--Un bordel! eh! qu'est-ce que cet
endroit? demandai-je à Suzon, par pressentiment sans doute de ce qui
devait m'y arriver un jour.--Je vais te dire, me répondit-elle, ce que
j'en sais de la soeur Monique qui connaît tout ce qui a rapport à ses
inclinations. C'est un lieu où s'assemblent des filles tendres et
faciles, qui reçoivent avec complaisance les hommages des libertins, et
se prêtent à leurs désirs, sous l'espoir de la récompense. Leur penchant
les y mène, le plaisir les y fixe.--Ah! m'écriai-je en l'interrompant,
que je voudrais être dans une ville où il y eût de ces endroits-là! Et
toi, Suzon? Elle ne dit mot, mais je compris par son silence qu'elle ne
serait pas plus cruelle qu'une autre pour son tempérament, et que ce
plaisir aurait autant d'empire sur son coeur que sur celui de ces filles
tendres que l'empressement des hommes érige en idoles publiques. Je
crois, ajoutai-je, que la soeur Monique irait là aussi volontiers que
son frère.--Assurément, me dit-elle; cette pauvre fille aime les hommes
à la fureur; l'idée seule l'en enchante.--Et toi, petite friponne, tu ne
les aimes donc pas?--Je les aimerais, me répondit-elle, si ce que l'on
fait avec eux n'était pas si dangereux.--Tu le crois! lui dis-je; il ne
l'est pas tant que tu le penses. Pour faire cela avec une femme, elle ne
devient pas toujours grosse. Vois cette dame qui est notre voisine:
mariée depuis longtemps, elle le fait avec son mari, et cependant elle
n'a pas d'enfants. Cet exemple parut l'ébranler. Ecoute, ma chère Suzon,
poursuivis-je, et comme inspiré par une intelligence au-dessus de mon
âge, qui me faisait pénétrer dans les mystères de la nature, la soeur
Monique t'a dit que, quand Martin le lui mettait, elle était toute
remplie de ce qu'il lui donnait: c'était sans doute ce qui lui avait
fait un enfant.--Eh bien, dit Suzon en me regardant et cherchant dans
mes yeux un moyen de satisfaire son envie sans s'exposer aux hasards,
que veux-tu dire par là?--Ce que je veux dire, repris-je, c'est que si
c'est ce que l'homme répand qui produit cet effet, on peut l'empêcher en
se retirant, quand on sent que cela vient.--Eh! le peut-on faire?
interrompit vivement Suzon. N'as-tu jamais vu deux chiens l'un sur
l'autre? On a beau les battre pour les faire finir, ils crient, se
démènent, voudraient se retirer et ne peuvent pas: ils sont attachés de
façon que cela leur devient impossible. Dis-moi si un homme se trouvait
attaché de même à une femme, que quelqu'un vînt, qu'on les surprît?
Cette objection me démonta, l'exemple était simple; il semblait que
Suzon eût prévu ce que j'allais lui proposer. L'exemple était pour nous;
nous allions nous trouver dans le même cas, si Suzon se rendait. Elle
semblait attendre ma réponse: et si j'avais pu lire dans son âme,
j'aurais vu qu'elle se repentait de m'avoir proposé une difficulté que
j'étais hors d'état de résoudre. D'autant plus intéressé à détruire son
préjugé, je ne doutai pas que mon bonheur ne dépendît de ma réponse, et
je cherchai des raisons pour la convaincre. Je me souvenais parfaitement
que le père Polycarpe n'avait pas eu la veille cette difficulté à se
retirer de dessus Toinette. Je lui aurais cité cet exemple, mais
j'aimais mieux le lui faire voir. Mes raisonnements ne la persuadèrent
pas, mais ses désirs suppléaient à ce qu'ils avaient de défectueux. Elle
affectait d'insister encore, et il lui fallait un exemple contraire pour
la persuader. Dans le moment je vis le bonhomme Ambroise sortir de la
maison et gagner le chemin de la rue. Son départ m'offrit l'occasion la
plus favorable qui pût se présenter. Ne doutant pas que le père et
Toinette ne profitassent de la liberté qu'il leur laissait pour réparer
le temps perdu par sa présence, je dis d'un ton assuré à Suzon: Viens,
je veux te faire voir que tu t'es trompée. Je me levai et j'aidai Suzon
à en faire autant après lui avoir porté sous sa jupe une main qu'elle
repoussa en folâtrant.--Où vas-tu donc me mener? me dit-elle, voyant que
je gagnais la maison. La petite friponne croyait que j'allais la mener
dans l'allée: elle m'y aurait suivi. Que j'aurais bien mieux fait d'y
aller! Mais je n'étais pas assez expérimenté pour voir qu'elle ne
demandait pas mieux. Je craignais quelque nouvelle résistance de sa
part, et mon destin m'entraînait. Je lui répondis que je la menais dans
un lieu où elle verrait quelque chose qui lui ferait plaisir.

--Où donc? me répondit-elle avec impatience, voyant que j'avançais vers
la maison.--Dans ma chambre, lui répondis-je.--Dans ta chambre? me
dit-elle; oh! non! Tiens, Saturnin, cela est inutile: tu me ferais
quelque chose! Je lui jurai que non, et je connus à l'air dont elle
consentait à y venir qu'elle était moins fâchée de m'y suivre qu'elle ne
l'aurait été si, en lui promettant d'être sage, je ne lui avais pas
donné un prétexte pour s'y laisser conduire. Que je me rappelle avec
plaisir ces traits charmants de mon enfance! l'habitude d'accorder tout
à mes passions et l'usage immodéré des plaisirs n'ont point émoussé ma
sensibilité pour ces précieux instants de ma vie.

Nous entrâmes dans ma chambre sans avoir été aperçus; je tenais Suzon
par la main, elle tremblait; je marchais sur la pointe des pieds, elle
m'imitait: je lui fis signe de ne point parler, et, la faisant asseoir
sur mon lit, je m'approchai doucement de la cloison: personne n'y était
encore. Je dis d'une voix basse à Suzon que l'on ne tarderait pas à
venir. Mais que veux-tu donc me montrer? me demanda-t-elle, intriguée
par mes façons mystérieuses.--Tu vas le voir, répondis-je: et
sur-le-champ, en avancement du privilège que je comptais que cette vue
allait me donner, je la renversai sur mon lit, en tâchant de lui glisser
la main sur les cuisses. Je n'en étais pas encore à la jarretière,
qu'elle se leva avec action, et dit qu'elle ferait du bruit si j'étais
assez hardi pour la toucher. Elle alla même jusqu'à faire semblant de
vouloir sortir: je pris cette grimace pour une marque de colère, et je
fus assez simple pour m'imaginer qu'elle voulait effectivement se
retirer. J'étais interdit, le coeur me battait, à peine osais-je
répondre; et quoique ce ne fût qu'en bégayant, je persuadai facilement
une fille qui aurait été bien fâchée que mon silence l'eût mise dans la
nécessité de joindre l'effet à la menace: elle consentit à rester.
J'allais désespérer de pouvoir venir à bout de mon entreprise, quand
j'entendis ouvrir la porte de la chambre d'Ambroise. Le coeur me revint,
et j'attendais avec impatience que la curiosité de Suzon fît pour moi ce
que je n'avais pu faire moi-même.--Les voici! lui dis-je en lui faisant
signe de se taire et en la remuant sur le lit; les voici, ma chère
Suzon! Je m'approchai aussitôt de la cloison; j'écartai l'image qui
dérobait à mes regards ce qui se passait dans la chambre, et j'aperçus
le père qui prenait sur la gorge de Toinette des gages peu équivoques de
sa bonne volonté. Immobiles, serrés étroitement l'un contre l'autre et
recueillis en eux-mêmes, il semblait qu'ils voulussent, par une profonde
méditation, se remplir de la grandeur des mystères qu'ils allaient
célébrer. Attentif à leurs mouvements, j'attendais qu'ils les
poussassent un peu plus loin pour faire signe à Suzon d'avancer.
Toinette, ennuyée de la longue méditation, se débarrassa la première des
bras du moine, et, jetant corset, jupe, chemise, tout à bas, parut telle
que la bienséance du mystère l'exigeait. Ah! que j'aimais à la voir dans
cet état! Ma fureur amoureuse, que les combats de Suzon n'avaient fait
qu'irriter, redoubla d'un degré à cette vue.

Suzon, que mon attention rendait impatiente, avait quitté le lit et
s'était approchée de moi. J'étais si fort occupé que je ne m'en étais
pas aperçu.--Laisse-moi donc voir aussi! me dit-elle en me repoussant un
peu. Je ne demandais pas mieux. Je lui cédai aussitôt mon poste et me
tins à côté d'elle pour examiner sur son visage les impressions qu'y
produirait le spectacle qu'elle allait voir. Je m'aperçus d'abord
qu'elle rougissait; mais je présumai trop de son penchant à l'amour pour
craindre que cette vue ne produisît un effet contraire à celui que j'en
espérais. Elle resta. Curieux alors de savoir si l'exemple opérait, je
commençai par lui couler la main sous la jupe. Je ne trouvai plus qu'une
résistance médiocre; elle se contentait de me repousser seulement la
main, sans l'empêcher de monter jusqu'aux cuisses, qu'elle serrait
étroitement. Ce n'était qu'aux transports des combattants que j'étais
redevable de la facilité que je trouvais à les desserrer insensiblement.
J'aurais calculé le nombre de coups que donnaient ou recevaient la père
et Toinette par celui des pas que ma main, plus ou moins pressée,
faisait sur ses charmantes cuisses. Enfin, je gagnai le but. Suzon
m'abandonna tout, sans pousser plus loin sa résistance; elle écartait
les jambes pour laisser à ma main la facilité de se contenter. J'en
profitai, et portant le doigt à l'endroit sensible, à peine pouvait-il y
entrer. Sentant que l'ennemi s'était emparé de la place, elle
tressaillit, et ses tressaillements se renouvelaient au moindre
mouvement de mon doigt.--Je te tiens, Suzon! lui dis-je alors; et levant
son jupon par derrière, je vis, ah! je vis le plus beau, le plus blanc,
le mieux tourné, le plus ferme, le plus charmant petit cul qu'il soit
possible d'imaginer. Non, aucun de ceux à qui j'ai fait le plus de fête,
aucun n'a jamais approché du cul de ma Suzon. Fesses divines dont
l'aimable coloris l'emportait sur celui du visage; fesses adorables, sur
lesquelles je collai mille baisers amoureux, pardonnez si je ne vous
rendis pas alors l'hommage qui vous était dû. Oui, vous méritiez d'être
adorées; vous méritiez l'encens le plus pur; mais vous aviez un voisin
trop redoutable. Je n'avais pas encore le goût assez épuré pour
connaître votre véritable valeur: je le croyais seul digne de ma
passion. Cul charmant, que mon repentir vous a bien vengé! Oui, je
conserverai toujours votre mémoire! Je vous ai élevé dans mon coeur un
autel où tous les jours de ma vie je pleure mon aveuglement! J'étais à
genoux devant cet adorable petit cul, l'embrassais, le serrais,
l'entr'ouvrais, m'extasiais; mais Suzon avait mille autres beautés qui
piquaient ma curiosité. Je me levai avec transport, fixai mes regards
avides sur deux petits tétons durs, fermes, bien placés, arrondis par
l'amour. Ils se levaient, se baissaient, haletaient et semblaient
demander une main qui fixât leur mouvement. J'y portais la mienne, je
les pressais. Suzon se laissait aller à mes transports. Rien ne pouvait
l'arracher au spectacle qui l'attachait. J'en étais charmé; mais son
attention était bien longue pour mon impatience. Je brûlais d'un feu qui
ne pouvait s'éteindre que par la jouissance. J'aurais voulu voir Suzon
toute nue, pour me rassasier de la vue d'un corps dont je baisais, dont
je maniais de si charmantes parties. Cette vue était capable de
satisfaire mes désirs. Mais bientôt j'éprouvai le contraire en
déshabillant Suzon, sans qu'elle s'y opposât. Nu de mon côté, je
cherchais les moyens d'assouvir ma passion, je n'avais pas assez de
force pour la presser. Mille et mille baisers répétés, les marques les
plus vives de l'amour étaient mille fois au-dessus de ce que je sentais.
Je tâchais de le lui mettre, mais l'attitude était gênante: il fallait
le mettre par derrière. Elle écartait les jambes, les fesses, mais
l'entrée était si petite, que je n'en pouvais venir à bout. J'y mettais
le doigt et l'en retirais couvert d'une liqueur amoureuse. La même cause
produisait sur moi le même effet. Je faisais de nouveaux efforts pour
prendre dans ce charmant endroit la même place que mon doigt venait d'y
occuper, et toujours même impossibilité, malgré les facilités qu'on me
donnait.--Suzon, dis-je, enragé de l'obstacle que son opiniâtre
attention apportait à mon bonheur, laisse-les; viens, ma chère Suzon,
nous pouvons avoir autant de plaisir qu'eux. Elle tourna les yeux sur
moi; ils étaient passionnés. Je la prends amoureusement entre mes bras,
je la porte sur mon lit, je l'y renverse; elle écarte les cuisses, mes
yeux se jettent avec fureur sur une petite rose vermeille qui commence à
s'épanouir. Un poil blond, et placé par petits toupets, commençait à
ombrager une motte dont le pinceau le plus délicat rendrait faiblement
la blancheur vive et animée. Suzon, immobile, attendait avec impatience
des marques de ma passion plus sensibles et plus satisfaisantes. Je
tâchai de les lui donner; je m'y prenais fort mal: trop bas, trop haut,
me consumant en efforts inutiles. Elle me le mit. Ah! Que je sentais
alors qu'il était dans le véritable chemin! Une douleur, que je ne
comptais pas trouver sur une route que je croyais couverte de fleurs,
m'arrêta d'abord. Suzon en ressentit une pareille; mais nous ne nous
rebutâmes pas. Suzon tâchait d'élargir le passage; je m'efforçais, elle
me secondait. Déjà j'avais fait la moitié de ma course. Suzon roulait
sur moi des yeux mourants; son visage était enflammé, ne respirait que
par intervalles, et me renvoyait une chaleur prodigieuse. Je nageais
dans un torrent de délices; j'en espérais encore de plus grandes, je me
hâtais de les goûter. O ciel! des moments si doux devaient-ils être
troublés par le plus cruel des malheurs! Je poussais avec ardeur; mon
lit, ce malheureux lit, témoin de mes transports et de mon bonheur, nous
trahit: il n'était que de sangle; la cheville manqua, il tomba et fit un
bruit affreux. Cette chute m'eût été favorable, puisqu'elle m'avait fait
entrer jusqu'où je pouvais aller, quoique avec une extrême douleur pour
tous les deux. Suzon se faisait violence pour retenir ses cris.
Effrayée, elle voulait s'arracher de mes bras; furieux d'amour et de
désespoir, je ne la serrais que plus étroitement. Mon opiniâtreté me
coûta cher.

Toinette, avertie par le bruit, accourut, ouvrit et nous vit. Quel
spectacle pour une mère! une fille, un fils! La surprise la rendit
immobile; et comme si elle eût été retenue par quelque chose de plus
puissant que ses efforts, elle ne pouvait avancer. Elle nous regardait
avec des yeux enflammés par la lubricité; ouvrant la bouche pour parler,
la voix expirait sur ses lèvres.

Suzon était tombée en faiblesse; ses yeux tendres se fermaient, sans
avoir ni le courage, ni la force de se retirer. Je regardais
alternativement Toinette et Suzon, l'une avec rage, l'autre avec
douleur. Enhardi par l'immobilité où l'étonnement semblait retenir
Toinette, je voulus en profiter, je poussai; Suzon donna alors un signe
de vie, jeta un profond soupir, rouvrit les yeux, me serra en donnant un
coup de cul. Suzon goûtait le souverain plaisir; elle déchargeait: ses
ravissements me faisaient plaisir; j'allais les partager, Toinette
s'élança au moment où je sentais les approches du plaisir; elle
m'arracha des bras de ma chère Suzon. Pourquoi n'avais-je pas assez de
force pour me venger? Le désespoir me l'ôta sans doute, puisque je
restai immobile dans les bras de cette marâtre jalouse.

Le père Polycarpe, aussi curieux que Toinette, accourut dans cet
intervalle, et ne demeura pas moins surpris qu'elle à la vue du
spectacle qui s'offrait à ses yeux, surtout de Suzon nue, couchée sur le
dos, se passant un bras sur les yeux et portant la main de l'autre à
l'endroit coupable, comme si une telle posture eût pu dérober ses
charmes aux regards du moine lascif. Il les porta d'abord sur elle. Les
miens y étaient fixés comme sur leur centre, et ceux de Toinette
l'étaient sur moi. La surprise, la rage, la crainte, rien ne m'avait
fait débander. J'avais le vit décalotté et plus dur que le fer. Toinette
le regardait. Cette vue obtint ma grâce et me réconcilia avec elle. Je
sentais qu'elle m'entraînait doucement hors de la chambre. J'étais
troublé, ne sachant ce que je faisais. Nu comme j'étais, je la suivis
sans y penser, et cela se fit sans bruit.

Toinette me mena dans sa chambre et en ferma la porte aux verrous. La
crainte me retira alors de mon étourdissement. Je voulus fuir: je
cherchai quelque refuge qui pût me dérober au ressentiment de Toinette.
N'en trouvant pas, je me jetai sous le lit. Toinette reconnut le motif
de ma frayeur et tâcha de me rassurer.--Non, Saturnin, me dit-elle; non,
mon ami, je ne veux pas te faire de mal. Je ne la croyais pas sincère et
je ne sortais pas de ma place. Elle vint elle-même pour m'en tirer;
voyant qu'elle tendait les bras pour m'attraper, je me reculais: mais
j'eus beau faire, elle me prit, par où, par le vit! Il n'y eut plus
moyen de m'en défendre. Je sortis ou plutôt elle m'attira, car elle
n'avait pas lâché prise.

La confusion de paraître _in naturalibus_ ne m'empêcha pas d'être
surpris de trouver Toinette toute nue, elle qui, un moment avant,
s'était offerte à mes yeux dans un état presque décent. Mon vit
reprenait dans sa main ce que la crainte lui avait fait perdre de sa
force et de sa roideur. Avouerai-je mon faible? En la voyant, je ne
pensai plus à Suzon: Toinette seule m'occupait. Bandant toujours fort,
et mes craintes subordonnées à la passion, j'étais bien en peine.
Toinette me serrait le vit, et moi je regardais son con. Que fait ma
ribaude? elle se couche sur le lit et m'entraîne avec elle.--Viens donc,
petit couillon, mets-le-moi, là, bon! Je ne me fis pas prier davantage,
et, ne trouvant pas de grandes difficultés, je le lui enfonçai jusqu'aux
gardes. Déjà disposé par le prélude que j'avais fait avec Suzon, je
sentis bientôt un flux de délices qui me fit tomber sans mouvement sur
la lubrique Toinette, qui, remuant avec agilité la charnière, reçut les
prémices de ma virilité... C'est ainsi que, pour mon premier coup
d'essai, je fis cocu mon père putatif; mais qu'importe?

Quelle foule de réflexions pour ces lecteurs dont le tempérament froid
et glacé n'a jamais ressenti les fureurs de l'amour! Faites-les,
messieurs, ces réflexions; donnez carrière à votre morale; je vous
laisse le champ libre, et ne veux vous dire qu'un mot. En bandant aussi
fort que je bandais, vous foutriez, quoi? le diable!

J'allais répéter un aussi charmant exercice, quand nous fûmes
interrompus par un bruit sourd qui partait de ma chambre. Toinette, qui
comprit de quoi il s'agissait, se leva en criant au père de finir. Elle
se rhabilla aussitôt, me dit de me remettre sous le lit et courut pour
empêcher que les choses ne fussent poussées plus loin.

A peine eut-elle le dos tourné, que je volai au trou. J'aperçus le moine
qui tenait dans ses bras Suzon qui s'était rhabillée, mais dont le
cotillon et la chemise étaient levés. Le froc du moine l'était aussi, et
je jugeai que le bruit ne venait que de l'extrême grosseur du membre de
sa révérence, qui faisait sans doute des efforts inutiles pour le faire
entrer dans un endroit qui n'était pas fait pour lui. Le débat finit à
l'aspect de Toinette qui fondit sur les combattants, arracha Suzon des
bras de l'incestueux célestin, et lui donna, avec deux ou trois
soufflets, la liberté de sortir. Il semblait que l'action vigoureuse que
Toinette venait de faire l'eût épuisée, et qu'il ne lui restât plus
assez de force pour marquer son mécontentement au père Polycarpe: elle
le regardait tout essoufflée. Un moine ne manque guère d'impudence;
cependant celle du père ne tint pas contre la honte d'avoir été pris en
flagrant délit, peut-être contre la crainte des reproches dont il
croyait que Toinette allait l'accabler, ou plutôt contre l'idée
d'infamie dont il croyait qu'un moine devait être noté, quand il
entreprenait d'exploiter une fille sans en venir à bout. Il rougissait,
il pâlissait, et n'osait presque regarder Toinette qui, de son côté,
paraissait agitée des mêmes mouvements. Moi, de mon trou, je les
examinais attentivement et m'attendais à être bientôt spectateur de
quelque crise violente; je le craignais. Que je les connaissais peu l'un
et l'autre! Le moine paraissait confus, mais il ne débandait pas: un
moine débande-t-il jamais? Toinette paraissait furieuse, mais elle
regardait le vit du moine. Son faible était toujours de sacrifier toute
sa colère à cette vue; mon exemple devait m'avoir préparé à lui voir une
pareille indulgence pour le père. Le raccommodement fut bientôt fait. Le
moine s'approcha d'elle, et j'entendis qu'il lui disait, en lui mettant
en main son joyeux aiguillon: Si je n'ai pas pu foutre la fille, du
moins je foutrai la mère. Oh! pour cette insulte, Toinette était
toujours prête à la lui pardonner; elle s'offrit même de bonne grâce
pour victime à la fureur amoureuse du moine; il la saisit, il
l'embrassa, et, tombant l'un sur l'autre sur les débris de mon lit, ils
scellèrent leur réconciliation par une copieuse décharge; du moins j'eus
lieu de le juger aux transports du père et aux serrements du cul de
Toinette.

Pendant ce temps-là, allez-vous demander, que faisait ce petit bougre de
Saturnin? Se contentait-il de regarder comme un sot par le trou, sans se
joindre du moins en idée aux caresses des deux champions? Belle demande!
Saturnin était nu, il était encore en feu des caresses que Toinette lui
avait faites; le spectacle qu'il avait devant les yeux l'échauffait
encore: que vouliez-vous qu'il fît? Il se branlait: il enrageait de voir
le moine sur Toinette, sans pouvoir en tirer sa part, et le petit coquin
déchargeait au moment où sa mère serrait le cul et où le père se pâmait.
Vous voilà instruit; revenons à nos gens.

--Eh bien, dit le moine, trouves-tu que je fasse cela aussi bien que
Saturnin?--Que Saturnin! répondit-elle; moi, j'ai fait quelque chose
avec Saturnin? Bon! le petit fripon n'a-t-il pas été se cacher sous le
lit où il est encore? Mais, patience; laissez venir Ambroise, les
étrivières ne lui manqueront pas; il les aura, et de la bonne façon!
J'écoutais ce colloque: jugez s'il dut me faire plaisir! Redoublant mon
attention, j'entendis le père qui répliquait: Là, là, Toinette, ne nous
fâchons pas; vous savez qu'il ne doit pas toujours demeurer ici; il est
assez grand à présent, n'est-il pas vrai? Je veux l'emmener quand je
partirai.--Mais, reprit Toinette, vous ne songez pas que si ce petit
coquin restait ici, nous ne pourrions plus rien faire? Cela babille, et
je me doute qu'il nous a découverts. Justement! poursuivit-elle en
voyant le trou de la cloison. Ah! mon Dieu! je n'avais pas encore
remarqué ce trou. Il aura tout vu par là, le petit chien! Je jugeai
qu'elle allait venir vérifier son doute, et vite je me refourrai sous le
lit, d'où je ne sortis plus, quelque envie que j'eusse d'entendre le
reste d'une conversation qui m'intéressait si fort. Je me tins coi, et
j'attendis avec impatience le résultat de leurs discours. Je n'attendis
pas longtemps. On vint me tirer de ma prison; je tremblais que ce ne fût
Ambroise. S'il m'avait vu là, quelle scène pour moi! C'était Toinette
qui m'apportait mes habits, et qui me dit de m'habiller au plus tôt. Je
ne la regardais que de travers, après ce que je lui avais ouï dire à mon
sujet. Je me hâtai de faire ce qu'elle me disait en bravant ses menaces.
Elle s'habillait aussi, et se mettait même sur son propre. J'eus bientôt
fait de mon côté, et elle du sien.--Allons, Saturnin, me dit-elle, venez
avec moi. Force me fut de la suivre. Où me mena-t-elle? Chez M. le curé.

La vue du presbytère me fit trembler. Le pasteur me visitait souvent le
derrière, chose que, par parenthèse, il ne haïssait pas, et je craignais
fort que ce ne fût encore pour lui procurer le même divertissement que
l'on me menait chez lui. Je n'osais pas tout à fait laisser voir mes
craintes à Toinette. Si elle sent que j'ai peur, me disais-je, elle
réveillera le chat qui dort, et ne manquera pas de saisir l'occasion.
Mais pourquoi m'amène-t-elle ici? je n'en sais rien; faisons de
nécessité vertu: entrons toujours.

J'entrai, et j'en fus quitte pour la peur; car Toinette, en me
présentant au saint homme, le pria de vouloir me garder pendant quelques
jours chez lui. L'expression de quelques jours me rassura. Bon! dis-je
en moi-même, et quand ces quelques jours seront passés, le père
Polycarpe m'emmènera avec lui. Plein de cet espoir, je me familiarisais
plus aisément avec ma retraite, sur le motif de laquelle je n'osais
réfléchir sans être saisi de douleur. Suzon, chère Suzon, je te perdrai
donc pour toujours? m'écriai-je dans un coin de la salle où je m'étais
d'abord retiré par frayeur et où je restais par goût, parce que j'y
rêvais à mon aise. A quoi? A Suzon. L'agitation où j'étais depuis
quelques heures ayant suspendu ce que je sentais pour elle, quand je fus
revenu à moi-même, son idée m'occupa tout entier. Le coeur me saignait
quand je pensais que j'allais la perdre. Mon imagination se repaissait
de tous ses charmes, parcourait les beautés de son corps, ses cuisses,
ses fesses, sa gorge, ses petits tétons blancs et durs, que j'avais
baisés tant de fois. Je me rappelai le plaisir que j'avais eu avec elle,
et, pensant à celui que j'avais pris avec Toinette: Qu'eût-ce donc été,
disais-je, si je l'eusse goûté sur Suzon! Je me suis pâmé sur Toinette,
je serais mort sur Suzon. Ah! je n'aurais pas de regret à la vie, si je
la perdais dans ses bras. Mais que sera-t-elle devenue? Exposée aux
fureurs de Toinette, elle va mourir de chagrin. Peut-être pleure-t-elle
à présent, peut-être me maudit-elle. Suzon pleure, et j'en suis cause;
Suzon me maudit, elle jure de me haïr. Pourrai-je vivre si elle me hait,
moi qui l'adore, moi qui souffrirais tout pour lui épargner le moindre
chagrin? Hélas! elle prévoyait notre malheur et c'est moi qui l'y ai
plongée! Telles étaient les pensées qui m'agitaient alors; j'étais dans
une mélancolie dont je ne sortis qu'au son d'une clochette qui m'avertit
qu'on avait servi le souper; on vint m'appeler. Laissons pour un moment
Suzon; nous la retrouverons toujours; elle joue un rôle assez important
dans ces mémoires. Allons prendre un repas et faisons connaître quelques
bévues des originaux avec qui j'étais; commençons par le curé.

M. le curé était une de ces figures qu'on ne saurait regarder sans avoir
envie de rire; haut de quatre pieds, le visage large d'un demi et
enluminé d'un rouge foncé qui ne lui venait pas de boire de l'eau; un
nez épaté, surmonté de rubis, de petits yeux noirs et vifs ombragés
d'épais sourcils; un front petit, le poil frisé comme un barbet;
joignez-y un air goguenard et malin, voilà M. le curé. Avec cela le
coquin avait de bonnes fortunes; plus d'une m'en aurait encore dit des
nouvelles dans le village. Il cultivait volontiers la vigne du Seigneur;
il faisait le petit célestin. Ces magots-là sont d'ordinaire de
vigoureux sires à ce jeu, et notre curé ne manquait pas, je crois, de
ces talents, qui valent mieux qu'une belle figure, quand il est permis
de les faire valoir.

Passons au second cartouche du tableau célestin de la maison du curé, et
disons un mot de sa respectable gouvernante.

Madame Françoise était une vieille sorcière plus maligne qu'un vieux
singe, plus méchante qu'un vieux diable. Otez cela, c'était la bonté
même. Son visage portait bien cinquante bonnes années. La coquetterie
est de tout pays et de toute condition: la vieille ne s'en donnait pas
trente-cinq. Mais, malgré ses discours, elle était canonique, et si
canonique, que, depuis quinze ans qu'elle était au service de M. le
curé, elle l'avait garanti des retraites incommodes qu'il avait coutume
de faire au séminaire, au moins deux ou trois fois chaque lustre,
disgrâces qui avaient dégoûté le patron de la jeunesse; et quoique la
dame Françoise eût les yeux bordés de rouge, le nez barbouillé de tabac,
la bouche fendue jusqu'aux oreilles, et qu'elle n'eût plus dans cette
bouche que quelques dents mal assurées, M. le curé, par reconnaissance
pour ses services passés, ne démentait en rien son estime et, qui plus
est, ses caresses pour elle. Madame Françoise était surintendante de la
maison; tout passait par ses mains, jusqu'à l'argent des pensionnaires
qui n'en sortait guère. Elle ne parlait jamais du curé qu'en nom
collectif; apportait-on de quoi dire une messe:--Nous vous la dirons!
Donnait-on quelque chose de moins:--A ce prix nous n'en disons pas!--Eh!
Mme Françoise (madame gros comme le bras: elle se serait offensée en
cette honorable qualité), eh! madame Françoise, je n'ai pas
davantage!--Séant; comment donc, vous croyez apparemment qu'on nous
donne cela! il faut du vin, des cierges; et notre peine, la comptez-vous
pour rien?

A l'ombre de l'union qui régnait entre Françoise et le curé, croissait
une fille, soi-disant nièce du curé, mais qui lui appartenait de plus
près que par la qualité de nièce. C'était une grosse joufflue, un peu
picotée de petite vérole, fort blanche, et une gorge adorable; un nez
tirant sur celui du curé, aux rubis près, qu'elle n'avait pas encore,
mais beaucoup de dispositions pour en avoir un jour; des yeux petits,
mais ardents; il n'aurait tenu qu'à elle de passer pour rousse, si elle
n'avait pas su que cette couleur était proscrite et que le blond est
plus séant pour les belles; comme elle croyait l'être, elle en prenait
les attributs. Ce n'est pas que le blond ou le roux eussent fort
inquiété certain grand coquin d'écolier de philosophie qui venait
quelquefois passer huit ou dix jours au presbytère, moins par amitié
pour le curé que pour sa charmante nièce, que le maraud serrait de près,
et de si près que... Mais il n'est pas encore temps de raconter ce qui
m'arriva à ce sujet.

Mademoiselle Nicole (c'était le nom de cette aimable personne), telle
que je viens de vous la présenter, était l'objet des tendres voeux de
tous les pensionnaires. Les externes voulaient aussi s'en mêler; les
grands étaient assez bien reçus, les petits fort mal. Je n'étais pas des
plus grands, par malheur pour moi. Ce n'est pas que je n'eusse plusieurs
fois tenté de pousser ma pointe auprès de cette pouponne, mais mon âge
parlait contre moi. Plus je protestais que je n'étais jeune que par la
figure, moins on me croyait; et pour finir de me désespérer, on confiait
mes entreprises amoureuses à Mme Françoise, qui les confiait à M. le
curé, et celui-ci ne me ménageait pas. J'enrageais d'être petit, car je
voyais bien que c'était là la cause de mes malheurs.

La difficulté de réussir auprès de Nicole m'avait dégoûté. Des rebuts de
la part de la nièce, des étrivières de la part du curé, il n'y avait pas
moyen d'y tenir. Tout cela n'avait pas éteint mes désirs; ils n'étaient
que cachés, la présence de Nicolle les ralluma. Il ne leur manqua plus
qu'une occasion d'éclater; elle ne tarda pas à venir, l'ordre des faits
exige que cette aventure n'aille qu'à son tour, et son tour n'est pas
encore venu: c'est celui de Mme Dinville.

Je n'avais pas oublié que cette dame m'avait fait promettre d'aller
dîner avec elle le lendemain. Je me couchai, résolu à lui tenir parole,
et on juge bien que le jour ne changea rien à ma résolution. Si on me
demandait si c'était véritablement pour Mme Dinville que je voulais
aller au château, à cela je ne saurais que répondre. En général, je
dirais que l'idée du plaisir m'y conduisait; mais je sentais que ce
plaisir, présenté par Suzon, me serait plus sensible que si je le
recevais de Mme Dinville. L'espoir d'y trouver ma Suzon n'était pas sans
vraisemblance; voici comme je raisonnais: Pourquoi m'a-t-on mis chez M.
le curé? C'est parce que le père Polycarpe s'est douté que Toinette m'a
donné une leçon qui n'est pas de son goût; et c'est dans la crainte que
je m'accoutumasse à ces leçons, qu'il a jugé à propos de me mettre ici.
Toinette a bien vu autre chose de la part du père; elle a donc pour le
moins autant de raisons d'éloigner Suzon du moine, que le moine en a eu
de m'éloigner de Toinette. Si Suzon est au château, il y a de petits
bois dans le jardin: je l'engagerai à y venir. La petite friponne est
amoureuse, elle m'y suivra; je la tiendrai à l'écart, nous serons seuls,
nous n'aurons rien à craindre. Ah! que de plaisirs je vais goûter! Ces
agréables idées me conduisirent jusqu'au château. J'entrai.

Tout était calme chez Mme Dinville. Je ne trouvai personne sur mon
passage, ce qui me fit traverser plusieurs appartements. Je n'entrais
dans aucun sans sentir mon coeur agité par l'espoir de voir Suzon et la
crainte de ne pas la trouver. Elle sera dans celui-ci, disais-je; Ah! je
vais la voir: personne; dans un autre de même. J'arrivai ainsi jusqu'à
une chambre dont la porte était fermée, mais la clef y était. Je n'étais
pas venu si loin pour reculer, j'ouvris: ma hardiesse fut un peu
déconcertée à la vue d'un lit où je jugeai qu'il devait y avoir
quelqu'un couché. Je me retirais, quand j'entendis une voix de femme
demander qui c'était, et en même temps je reconnus Mme Dinville. Je me
disposais à sortir, mais sa gorge m'en ôta le pouvoir.--Eh! c'est mon
ami Saturnin, s'écria-t-elle; viens donc m'embrasser, mon cher enfant.
Aussi hardi après ces paroles que j'étais timide auparavant, je me
précipitai dans ses bras. J'aime, me dit-elle d'un air de satisfaction,
après m'être acquitté d'un devoir où le coeur avait eu plus de part que
la politesse, j'aime qu'un jeune garçon obéisse ponctuellement. A peine
eut-elle achevé ces mots que je vis sortir d'un cabinet de toilette un
petit homme à figure minaudière qui écorchait d'un ton de fausset l'air
d'une chanson nouvelle alors; il en marquait la cadence par des
pirouettes qui répondaient à merveille aux bizarres accents de sa voix.
A la brusque apparition de cet Amphion moderne,--c'était un abbé,--je
rougis pour Mme Dinville des marques indiscrètes de bienveillance
qu'elle venait de me donner, et, pour mon propre compte, du motif de
celles dont j'avais payé les siennes; mais je me vengeai bientôt du
trouble qu'il venait de me causer par le jugement que je portai sur lui.
La situation où l'on se trouve influe souvent sur la façon de penser. Je
ne doutai pas que mon arrivée imprévue n'eût dérangé une partie qui ne
souffre de tiers qu'à titre d'importun. Pouvais-je, en effet, penser
qu'un homme pût se trouver seul avec une femme sans lui faire ce que
j'aurais fait moi-même?

Craignant qu'il n'eût pénétré le sujet de ma visite, je n'osais pas le
regarder. Si la curiosité m'excitait à l'envisager, la crainte de
rencontrer sur son visage quelque sourire malin, me faisait baisser la
vue aussitôt. Je n'y trouvai pourtant pas ce que je craignais, et
perdant l'habitude de le regarder comme un témoin redoutable, je ne vis
en lui qu'un importun fait pour gêner les plaisirs dont mon imagination
se repaissait.

Je l'examinais avec attention, et, réfléchissant sur sa qualité d'abbé,
j'en cherchais dans sa personne des marques justificatives. J'avais sur
le mot abbé des idées extrêmement bornées, m'imaginant que tous les
abbés devaient être faits comme M. le curé ou comme M. le vicaire; et
j'avais peine à concilier l'air bonhomme que je leur connaissais avec
les pétulantes extravagances de celui que j'avais devant moi.

Ce petit Adonis, nommé l'abbé Fillot, était le receveur des tailles de
la ville voisine, homme fort riche, Dieu sait aux dépens de qui. Il
revenait de Paris, ainsi que la plupart des sots de sa trempe, plus
chargé de fatuité que de doctrine. Il avait accompagné Mme Dinville à sa
campagne, dans l'intention de la réjouir. Écolier, abbé, tout était bon
pour elle.

La dame sonna, on vint: c'était Suzon. Mon coeur tressaillit à sa vue;
j'étais charmé que mes conjectures se trouvassent aussi heureuses. Elle
ne m'aperçut pas d'abord, parce que j'étais caché par les rideaux du
lit, sur lequel Mme Dinville m'avait fait asseoir, situation que, par
parenthèse, M. l'abbé commençait à ne pas trouver à son gré. Il avait
peine à souffrir la petite liberté que Mme Dinville me donnait, et je
voyais qu'il taxait de mauvais goût la complaisance qu'elle me
témoignait.

Suzon s'avança, elle me vit. Dans le moment, ses belles joues
s'animèrent des plus vives couleurs; elle baissa les yeux, l'agitation
lui coupa la parole. J'étais dans un état peu différent du sien, excepté
qu'elle baissait les yeux, et que les miens étaient fixés sur elle. Les
charmes de Mme Dinville, dont elle ne me ménageait pas la vue, sa gorge,
ses tétons et les autres parties de son corps, dont un drap jaloux
dérobait, à la vérité le spectacle à mes yeux, mais n'en rendait la
peinture que plus vive à mon imagination, tout cela avait fait dans mon
coeur des impressions qui tournèrent à l'instant au profit de Suzon.
Mais la réflexion corrigea bientôt un sentiment trop précipité et me
ramena, non pas tout à coup, à mon caractère dominant.

Si j'eusse eu le choix de Suzon ou de Mme Dinville, je n'aurais pas
balancé: Suzon avait la pomme; mais on ne me présentait pas
l'alternative. La possession de Suzon n'était pour moi qu'une espérance
bien incertaine, et la jouissance de Mme Dinville était presque une
certitude, ses regards m'en assuraient. Ses discours, quoique gênée par
la présence du petit abbé, ne détruisaient pas l'espoir que ses yeux me
laissaient concevoir. Suzon, après avoir été chargée d'avertir une femme
de chambre, sortit, et son départ commença à restituer à Mme Dinville
des désirs qui lui appartenaient, puisqu'ils étaient son ouvrage.

Je restai cependant si troublé, les mouvements de mon coeur, combattus
et détruits alternativement par deux causes qui l'intéressaient
également, l'une par l'idée du plaisir, l'autre par celle de ce même
plaisir, mais accompagné de quelque chose de plus touchant, étaient dans
une si grande confusion, que je ne m'aperçus pas de la brusque
disparition de l'abbé. Mme Dinville l'avait bien vu sortir; mais,
s'imaginant que je l'avais vu aussi, elle ne croyait pas qu'il fût
besoin de m'en faire souvenir. Elle se pencha sur mon coussin, et, me
regardant avec une douce langueur qui me disait inutilement qu'il ne
tenait qu'à moi de devenir heureux, elle me prenait tendrement la main
qu'elle me pressait dans la sienne, en la laissant de temps en temps
tomber d'un air indifférent sur ses cuisses, qu'elle serrait et
desserrait avec un mouvement lascif. Ses regards accusaient ma timidité,
et semblaient me reprocher que je n'étais pas le même que la veille.
Toujours préoccupé de la pensée que l'abbé nous examinait, je restai
dans une défiance niaise qui l'impatienta.--Tu dors, Saturnin? me
dit-elle. Un galant de profession aurait profité de l'occasion pour
débiter une tirade d'impertinences. Je ne l'étais pas, je n'en dis
qu'une: Non, madame, je ne dors pas. Quoique cette réponse innocente
diminuât de beaucoup l'idée que mon effronterie de la veille avait pu
lui donner de mon savoir, elle ne fit pas de tort à sa bonne volonté
pour moi: elle fit un effet tout contraire; elle me donna un nouveau
titre à ses yeux, me fit regarder comme un novice, morceau délicat pour
une femme galante dont l'imagination est voluptueusement flattée par
l'idée d'un plaisir qui doit augmenter la vivacité des transports
qu'elle ressent. C'est ainsi que pensait Mme Dinville, c'est ainsi que
pensent toutes les femmes. Mon indifférence lui fit connaître que sa
façon d'attaquer glissait sur moi, et qu'il fallait quelque chose de
plus frappant pour m'émouvoir. Elle me lâcha la main, et, étendant les
bras avec un mouvement étudié, elle m'étala une partie de ses charmes.
Leur aspect me tira de mon engourdissement; je me réveillai, la vivacité
reparut sur mon visage, l'idée de Suzon se dissipa: mes yeux, mes
regards, mon impatience, tout fut pour Mme Dinville; s'apercevant de
l'effet de sa ruse, et pour exciter mes feux, elle me demanda ce
qu'était devenu l'abbé. J'eus beau regarder, je ne le voyais pas; je
sentis ma sottise.--Il est sorti, reprit-elle; et, affectant de jeter un
peu son drap, en se plaignant de la chaleur, elle me découvrit une
cuisse extrêmement blanche, sur le haut de laquelle un bout de chemise
paraissait mis exprès pour empêcher mes regards d'aller plus loin, ou
plutôt à dessein d'exciter ma curiosité. J'entrevis pourtant quelque
chose de vermeil qui me mit dans un trouble dont elle reconnut le motif.
Elle recouvrit adroitement l'endroit qui avait fait tout l'effet qu'elle
espérait. Je lui pris la main, qu'elle m'abandonna sans résistance; je
la baisai avec transport; mes yeux étaient enflammés, les siens
brillants et animés. Les choses se disposaient à merveille; mais il
était écrit que, malgré les plus belles occasions, je ne serais pas
heureux. Une maudite femme de chambre arriva dans le temps qu'on n'avait
pas besoin d'elle. Je lâchai vite la main, la soubrette entra en riant
comme une folle; elle se tint un moment à la porte, pour se dédommager,
par l'abondance de ses éclats, de la gêne que la présence de sa
maîtresse allait lui faire.--Qu'avez-vous donc? lui dit Mme Dinville
d'un air sec.--Ah! madame, répondit-elle, monsieur l'abbé...--Eh bien,
qu'a-t-il fait? reprit sa maîtresse. Dans le moment rentre l'abbé en se
cachant le visage avec son mouchoir. Les ris de la suivante augmentèrent
à sa vue.--Qu'avez-vous donc? lui demanda Mme Dinville.--Regardez mon
visage, répondit-il, et jugez de l'ouvrage de Mlle Suzon.--De Suzon?
reprit Mme Dinville en éclatant à son tour.--Voilà ce que coûte un
baiser, poursuivit-il froidement; ce n'est pas l'acheter trop cher,
comme vous voyez. L'air aisé avec lequel l'abbé nous parlait de son
malheur me fit rire comme les autres. Il soutint sur le même ton les
railleries peu ménagées de Mme Dinville. Elle s'habilla: l'abbé, malgré
le mauvais état de son visage, fit le coquet à la toilette, contrôla la
coiffure et divertit madame, qui riait de ses balivernes. La suivante
pestait contre ses corrections, et moi je riais de la figure du petit
homme. Allons dîner.

Nous étions quatre à table, Mme Dinville, Suzon, l'abbé et moi. Qui fit
une sotte figure? Ce fut moi, quand je me trouvai vis-à-vis de Suzon;
l'abbé, qui était à son côté, faisait bonne mine à mauvais jeu, et
voulait persuader à madame Dinville que ses traits railleurs n'étaient
pas capables de le déconcerter. Suzon n'était guère moins confuse. Je
voyais pourtant dans ses regards furtifs qu'elle aurait voulu que nous
eussions été seuls. Sa vue m'avait encore rendu infidèle à Mme Dinville,
et je désirais sortir de table pour essayer de nous dérober. Le dîner
fini, je fis signe à Suzon: elle m'entendit, et sortit. J'allais la
suivre; Mme Dinville m'arrêta, en m'annonçant que je lui servirais
d'écuyer à la promenade. Se promener à quatre heures après midi dans
l'été, cela parut extravagant à l'abbé; mais ce n'était pas pour lui
plaire qu'elle le faisait. Elle ne voulait pas exposer le teint de
l'abbé à l'ardeur du soleil; aussi prit-il le parti de rester. J'aurais
bien voulu ne pas suivre Mme Dinville, pour courir vers Suzon; mais je
me crus obligé de sacrifier mon envie à la déférence dont je devais
payer l'honneur qu'on me faisait.

Suivis des yeux par l'abbé, qui se pâmait de rire, nous marchions avec
une gravité concertée au milieu des parterres, sur lesquels le soleil
dardait ses rayons. Mme Dinville ne leur opposait qu'un simple éventail,
et moi l'habitude. Nous fîmes plusieurs tours avec une indifférence qui
désespérait l'abbé. Je ne pénétrais pas encore le dessein de la dame, et
je ne concevais pas comment elle pouvait résister à une chaleur que je
trouvais insupportable. Ma qualité d'écuyer me pesait, et j'y aurais
volontiers renoncé: mais j'ignorais les fonctions de cet emploi, et on
m'en réservait une qui devait me consoler de l'ennui de la première.

L'abbé s'étant retiré, nous nous trouvâmes au bout de l'allée. Mme
Dinville gagna un petit bosquet dont la fraîcheur nous promettait une
promenade charmante, si nous y restions. Je le lui dis.--Soit, me
répondit-elle, en cherchant à pénétrer dans mes yeux si je n'étais pas
au fait du motif de sa promenade. Elle n'y vit rien. Je ne m'attendais
pas au bonheur qui m'était préparé. Elle me serrait affectueusement; et,
penchant sa tête près de mon épaule, approchait son visage si près du
mien que j'aurais été un sot si je n'y eusse pris un baiser, on me
laissa faire, je réitérai; même facilité, j'ouvris les yeux. Oh! pour le
coup, dis-je, c'est une affaire faite; nous n'aurons pas ici
d'importuns. Ayant pénétré ma pensée, nous nous engageâmes dans un
labyrinthe dont l'obscurité nous dérobait aux yeux des plus
clairvoyants. Elle s'assit à l'abri d'une charmille; j'en fis autant, et
me mis à côté d'elle. Elle me regarda, me serra la main et se coucha. Je
crus que l'heure du berger allait sonner, et déjà je préparais
l'aiguille, quand tout à coup elle s'endormit. Je crus d'abord que ce
n'était qu'un assoupissement qu'il me serait facile de dissiper; mais
voyant qu'il augmentait, je me désespérais d'un sommeil qui me devenait
suspect. Encore, disais-je, si elle avait satisfait mes désirs, je lui
pardonnerais! Mais s'endormir au moment du triomphe, je ne pouvais m'en
consoler. Je l'examinais avec douleur: elle avait les mêmes habits que
la veille; sa gorge était découverte, elle y avait mis son éventail,
qui, suivant les mouvements du sein, se soulevait assez pour m'en
laisser voir la blancheur et la régularité. Pressé par mes désirs je
voulais la réveiller: mais je craignais de l'indisposer et de perdre
l'espoir dont son réveil me flattait encore. Je cédai à la démangeaison
de porter la main sur sa gorge. Elle dort trop pour se réveiller,
disais-je. Quand elle se réveillerait, mettons les choses au pis, elle
me grondera, voilà tout! Essayons. Je portai une main tremblante sur un
téton, tandis que je regardais son visage, prêt à finir au moindre signe
qu'elle ferait; elle n'en fit pas, je continuai. Ma main ne frisait pour
ainsi dire que la superficie de son sein, comme une hirondelle qui rase
l'eau en y trempant ses ailes. Bientôt j'ôtai l'éventail, je pris un
baiser: rien ne la réveilla. Devenu plus hardi, je changeai de posture,
et mes yeux, animés par la vue des tétons, voulurent descendre plus bas.
Je mis la tête aux pieds de la dame, et, le visage contre terre, je
cherchai à pénétrer dans le pays de l'amour; mais je ne vis rien. Ses
jambes croisées et sa cuisse droite collée sur sa gauche mettaient mes
regards en défaut. Ne pouvant voir, je voulus toucher. Je coulai la main
sur la cuisse et j'avançai jusqu'au pied du mont. Déjà je touchais à
l'entrée de la grotte, et je croyais y borner mes désirs. Parvenu à ce
point, je ne m'en trouvai que plus malheureux. J'aurais voulu rendre mes
yeux participants des plaisirs de ma main; je la retirai, et je me mis à
ma place pour examiner de nouveau le visage de ma dormeuse. Il n'était
point altéré; le sommeil semblait avoir versé sur elle ses pavots les
plus assoupissants. J'entrevoyais cependant un oeil dont le clignotement
m'inquiétait. Je m'en défiais, et si dans l'instant il se fût fermé,
peut-être me serais-je contenté de ce que j'avais fait; mais
l'immobilité de cet oeil suspect me rendit la confiance. Je retournai à
mon poste inférieur, et commençai à lever doucement le jupon. Elle fit
un mouvement, je la crus réveillée. Je me retirai précipitamment, et, le
coeur saisi de frayeur, je me remis à ma place sans oser la regarder;
mais cette contrainte ne fut pas longue; mes yeux retournèrent sur elle;
je reconnus avec plaisir que le mouvement qu'elle avait fait ne venait
pas de son réveil, et je remerciai la fortune de mon heureuse situation.
Ses jambes étaient décroisées, son genou droit élevé, et le jupon tombé
sur son ventre, et je vis ses cuisses, ses jambes, sa motte, son con! Ce
spectacle me charma. Un bas, proprement tiré, noué, sur le genou, avec
une jarretière feu et argent, une jambe faite au tour, un petit pied
mignon, une mule, la plus jolie du monde, des cuisses, ah! des cuisses
dont la blancheur éblouissait, rondes, douces, fermes, un con d'un rouge
de carmin entouré de petits poils plus noirs que le jais, et d'où
sortait une odeur plus douce que celle des parfums les plus délicieux!
J'y mis le doigt, je le chatouillai un peu; le mouvement qu'elle avait
fait ayant écarté ses jambes, j'y portai aussitôt la bouche en tâchant
d'y enfoncer la langue. Je bandais d'une extrême force. Ah! les
comparaisons l'exprimeraient mal! Rien ne put alors m'arrêter: crainte,
respect, tout disparut. En proie aux désirs les plus violents, j'aurais
foutu la sultane favorite en présence de mille eunuques, le cimeterre
nu, et prêts à laver mes plaisirs dans mon sang. J'enconnai Mme Dinville
sans m'appuyer sur elle, crainte de la réveiller. Appuyé sur mes deux
mains, je ne la touchais qu'avec mon vit; un mouvement doux et réglé me
faisait avaler à longs traits le plaisir: je n'en prenais que la fleur.

Les yeux fixés sur ceux de ma dormeuse, je collai de temps à autre ma
bouche sur la sienne: La précaution que j'avais prise de m'appuyer sur
mes mains ne tint pas contre mon ravissement. Plus d'attention, je me
laissai tomber sur elle; il ne fut plus en mon pouvoir de faire autre
chose que la serrer et la baiser avec fureur. La fin du plaisir me
rendit l'usage de mes yeux, que le commencement m'avait ôté; elle me
rendit le sentiment que j'avais perdu: je ne le recouvrai que pour avoir
des transports de Mme Dinville que je n'étais plus en état de partager.
Elle venait de croiser les mains sur mes fesses, et, élevant le
derrière, qu'elle remuait avec vivacité, m'attirait sur elle de toute sa
force. J'étais immobile, et je lui baisais encore la bouche avec un
reste de feu que le sien commençait à rallumer.--Cher ami, me dit-elle à
demi-voix, pousse encore un peu, ah! ne me laisse pas en chemin. Je me
remis au travail avec une ardeur qui surpassa la sienne, car, à peine
eus-je donné cinq ou six coups, qu'elle perdit connaissance. Plus animé
que jamais, je doublai le pas, et, tombant sans mouvement dans ses bras,
nous confondîmes nos plaisirs dans nos embrassements. Revenus de notre
extase, quand je me retirai, ce ne fut pas sans confusion. Je baissais
la vue, la dame avait les yeux tournés sur moi et m'examinait. J'étais
sur mon séant; elle me passa une main sur le col, me fit recoucher sur
l'herbe, et porta l'autre main à mon vit: elle se mit à le baiser.--Que
veux-tu donc faire, grand innocent? me dit-elle; as-tu peur de me
montrer un vit dont tu te sers si bien? Te cachai-je quelque chose, moi?
Tiens, vois mes tétons, baise-les; mets cette main-là dans mon sein,
bon; et celle-ci, porte-la à mon con, à merveille! Ah! fripon, que tu me
fais de plaisir! Animé par ses caresses, j'y répondais avec ardeur; mon
doigt s'acquittait bien de sa fonction: elle roulait des yeux passionnés
et soupirait beaucoup; ma cuisse droite était passée dans les siennes;
elle la serrait avec tant de plaisir que, se laissant tomber sur moi,
elle m'en donna des preuves parlantes.

Mon vit avait repris toute sa roideur, mes désirs renaissaient avec une
nouvelle vivacité. Je me mis à mon tour à l'embrasser, à la serrer dans
mes bras. Elle ne me répondait que par des baisers. J'avais toujours le
doigt dans son con; je lui écartai les jambes en regardant ce charmant
endroit avec complaisance. Ces approches du plaisir sont plus piquantes
que le plaisir même. Est-il possible d'imaginer quelque chose de plus
délicieux que de manier, que de considérer une femme qui se prête à
toutes les postures que notre lubricité peut inventer? On se perd, on
s'abîme, on s'anéantit dans l'examen d'un joli con, on voudrait n'être
qu'un vit pour pouvoir s'y engloutir. Pourquoi n'a-t-on pas la prudence
de s'en tenir à ce charmant badinage? L'homme, insatiable dans ses
désirs, en forme de nouveaux dans le sein des plaisirs mêmes; plus les
plaisirs qu'il goûte sont vifs, plus les degrés qu'ils font naître sont
violents. Découvrez une partie de votre gorge à votre amant, il veut la
voir tout entière; montrez-lui un petit téton blanc et dur, il veut le
toucher: c'est un hydropique dont la soif s'accroît en buvant;
laissez-le lui toucher, il voudra le baiser; laissez-lui porter la main
plus bas, il voudra y porter son vit: son esprit ingénieux à forger de
nouvelles chimères, ne lui laissera pas de repos qu'il ne vous l'ait
mis. S'il vous le met, qu'arrive-t-il? Semblable au chien de la fable,
il lâche l'os pour prendre l'ombre, il perd tout en voulant tout avoir.
Tout cela est excellent, mais, après tout, il en faut toujours revenir
au proverbe: _Vit bandant n'a point d'arrêt_; et moi-même qui prêche ici
comme un docteur, hélas! si le ciel l'avait voulu, je serais le premier
à faire le contraire de ce que je dis. S'il se présentait une femme dans
l'attitude où j'avais mis madame Dinville, les jambes écartées, me
montrant un con rouge et vermeil, où il ne tiendrait qu'à moi de me
plonger dans la source des plaisirs, m'amuserai-je à lanterner, à
baisoter, à chatouiller, à la foutaise, enfin? Non, parbleu! je la
foutrais _sonica_. Jugez, si je fus longtemps à coniller autour de ma
fouteuse. Je l'enconnai vigoureusement; elle, vive et infatigable,
m'embrassa en répondant avec un mouvement égal aux coups que je lui
donnais. J'avais les mains croisées sous ses fesses; elle avait les
siennes croisées sur les miennes; je la serrais avec transport, elle me
serrait de même; nos bouches étaient collées l'une sur l'autre; elles
étaient deux cons, nos langues se foutaient; nos soupirs poussés et
confondus l'un dans l'autre, nous causaient une douce langueur qui fut
bientôt couronnée par une extase qui nous enleva, qui nous anéantit.

On a raison de dire que la vigueur est un présent du ciel. Libéral
envers ses fidèles serviteurs, il consent que leurs rejetons participent
à cette libéralité, et que la force génitale soit héréditaire, et passe
des moines à leurs enfants: c'est le seul patrimoine qu'ils laissent.
Hélas! je l'ai promptement dissipé ce patrimoine! Mais n'anticipons pas
sur les événements; retarder le récit de son malheur, c'est en adoucir
le sentiment.

Toute l'étendue du don du ciel m'était nécessaire pour sortir à mon
honneur de l'aventure où j'étais engagé. Si j'avais à faire à forte
partie je pouvais sans vanité m'appliquer les paroles du Cid:

    Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
    La valeur n'attend pas le nombre des années.

J'en avais jusqu'alors donné les marques les plus vigoureuses à Mme
Dinville; mais il semblait que son courage s'accrût avec ma résistance,
et elle s'aperçut bientôt que je ne battais plus qu'en retraite, elle
m'excitait, elle m'animait à lui porter de nouveaux coups; elle s'y
présentait, et contribuait par ses caresses à me procurer une nouvelle
victoire. Je recommençais à la regarder avec langueur; je retrouvais du
plaisir à lui baiser la gorge: je lui grattais le con avec plus de
vitesse, je soupirais. Elle s'aperçut de l'heureuse disposition où ses
caresses m'avaient mis. Ah! fripon! me dit-elle en me baisant les yeux,
tu bandes; qu'il est gros! qu'il est long! Coquin! tu feras fortune avec
un tel vit. Eh bien, veux-tu recommencer, dis! Je ne lui répondis qu'en
la renversant. Attends donc, reprit-elle, attends, mon ami, je veux te
donner un plaisir nouveau, je veux te foutre à mon tour: couche-toi
comme je l'étais tout à l'heure. Je me couchai aussitôt sur le dos; elle
monta sur moi, me prit elle-même le vit, me le plaça, et se mit à
pousser. Je ne remuais pas; elle faisait tout, et je recevais le
plaisir. Je la contemplais, elle interrompit son ouvrage pour m'accabler
de baisers; ses tétons cédaient au mouvement de son corps et venaient se
reposer sur ma bouche. Une sensation voluptueuse m'avertit de l'approche
du plaisir. Je joignis mes élancements à ceux de ma fouteuse, et nous
nageâmes bientôt dans le foutre. Brisé par les assauts que j'avais reçus
et livrés depuis près de deux heures, le sommeil me gagna. Mme Dinville
me plaça elle-même la tête sur son sein, et voulut que je goûtasse les
douceurs du sommeil dans un endroit où je venais de goûter celles de
l'amour.--Dors, me dit-elle, mon cher amour; dors tranquillement; je me
contenterai de te voir. Je dormis d'un profond sommeil, et le soleil
s'approchait de l'horizon quand je me réveillai. Je n'ouvris les yeux
que pour envisager Mme Dinville, qui me regardait d'un air riant. Elle
s'était occupée à faire des noeuds pendant mon sommeil. Elle interrompit
son ouvrage pour me glisser la langue dans la bouche, elle le laissa
bientôt, dans l'espérance que j'allais l'occuper à faire des noeuds
d'une autre espèce. Elle ne me cacha point ses désirs et me pressa de
les satisfaire. J'étais d'une nonchalance qui irritait son impatience.
Je n'avais pourtant ni dégoût, ni envie; je sentais que s'il eût dépendu
de moi, j'aurais préféré le repos à l'action. Ce n'était pas là le
dessein de la dame, qui m'accablait en vain de caresses brûlantes et
voulait réveiller en moi des désirs que je n'avais plus. Elle s'y prit
d'une autre façon pour animer ma chaleur éteinte. Elle se coucha sur le
dos, et se troussa. Elle connaissait combien une semblable vue avait de
pouvoir sur moi, et, me prenant le vit, elle me branlait avec plus ou
moins de vitesse, proportionnément aux degrés de volupté qu'elle sentait
naître. Elle en vint enfin à son honneur: je bandai, elle triomphait. Le
retour de ma virilité la réjouit beaucoup. Charmé moi-même de l'effet de
ses caresses, je lui donnai des marques de reconnaissance qu'elle reçut
avec fureur. Elle me serrait, s'élançait avec des mouvements si
passionnés que je déchargeai soudain, et avec tant de plaisir que je
voulus du mal à mon vit de l'obstacle qu'il avait apporté par sa lenteur
à la jouissance. Afin de tromper la vigilance des curieux, nous
quittâmes le gazon où nous venions de nous livrer aux plaisirs de
l'amour; nous fîmes quelques tours dans le jardin, et ces tours ne se
firent pas sans causer.--Que je suis contente de toi, mon cher Saturnin,
me disait Mme Dinville, et toi?--Moi, lui répondis-je, je suis enchanté
des plaisirs que vous venez de me faire goûter!--Oui, reprit-elle, mais
je ne suis guère sage de m'être ainsi livrée à tes désirs; sauras-tu
être discret, Saturnin?--Ah! vous ne m'aimez guère, lui dis-je, puisque
vous me croyez capable d'abuser de vos bontés. Contente de ma réponse un
tendre baiser en aurait été le prix si nous n'avions pas été aperçus.
Elle me serra la main contre son coeur, et me regarda d'un air de
langueur qui me charma.

Nous allions vite; la conversation était tombée, et je m'aperçus que Mme
Dinville jetait un oeil inquiet de côté et d'autre. Je n'avais garde
d'en pénétrer la cause, ne la soupçonnant pas; vous ne l'auriez pas
soupçonnée vous-même, et vous ne vous seriez pas attendu qu'après avoir
travaillé comme nous l'avions fait, la dame ne fût pas contente de sa
journée. L'envie de la couronner avec honneur la rendait attentive à
examiner si quelque indiscret ne viendrait pas y mettre obstacle. Mais,
direz-vous, elle avait donc le diable au cul? D'accord; elle venait de
sucer ce pauvre petit bougre; il n'en pouvait plus; il était rendu, cela
est vrai; mais comment a-t-elle fait pour le faire bander? Oh! c'est ce
que je vais vous démontrer.

En garçon qui commençait à savoir son monde, puisque je venais d'y faire
une entrée assez brillante, j'aurais manqué à mon devoir si je n'avais
pas conduit Mme Dinville dans son appartement. Je me préparais à lui
tirer ma révérence, à l'embrasser pour la dernière fois de la journée,
quand elle me dit: Tu veux t'en aller, mon ami? il n'est pas huit
heures: va, reste, je ferai la paix avec ton curé. (Je lui avais dit que
j'étais un des pensionnaires de M. le curé.) L'idée du presbytère me
chagrinait, et je n'étais pas fâché que Mme Dinville m'épargnât une
heure de dégoût. Nous nous assîmes sur son canapé, et, après avoir fermé
sa porte, elle me prit une main qu'elle pressa dans les siennes et me
regarda fixement, sans mot dire. Ne sachant que penser de ce silence,
elle le rompit en me disant: tu ne te sens donc plus d'envie? Mon
impuissance me rendait muet; je rougissais de ma faiblesse. Nous sommes
seuls, Saturnin, reprit-elle en redoublant ses caresses; personne ne
nous voit: déshabillons-nous et couchons-nous sur mon lit. Viens, mon
fouteur, que je te fasse bander! Elle me porta sur son lit, m'aida à me
déshabiller, et me vit bientôt dans l'état qu'elle me désirait, nu comme
la main. Je la laissais faire, plutôt par complaisance que par l'idée du
plaisir. Elle me renverse, me couvre de baisers, me suce le vit, et
aurait voulu le faire entrer jusqu'aux couilles dans sa bouche. Elle
semblait extasiée dans cette posture, me couvrait d'une salive semblable
à de l'écume; mais elle employait en vain toute la chaleur de ses
caresses pour ranimer un corps glacé par l'épuisement. A peine mon vit
se redressait-il, et c'était si faiblement, que, n'en pouvant tirer
aucun service, elle courut d'abord chercher dans une cassette une petite
fiole de liqueur blanchâtre qu'elle versa dans le creux de sa main, et
m'en frotta les couilles et le vit à plusieurs reprises. Va, me dit-elle
alors avec satisfaction, nos plaisirs ne sont pas encore passés: tu m'en
diras tout à l'heure des nouvelles. Sa prédiction s'accomplit; je sentis
bientôt des picotements dans les couilles qui commencèrent à me faire
entrevoir la possibilité de la réussite de son secret. Pour lui donner
le temps d'opérer, elle se déshabilla à son tour. A peine se fut-elle
montrée nue à mes yeux qu'une chaleur prodigieuse m'enflamma le sang,
mon vit banda, mais d'une force inexprimable. Je devins enragé et,
m'élançant sur elle, à peine lui donnai-je le temps de se mettre en
posture. Je la dévorais; je ne voyais plus, ne connaissais plus rien:
toutes mes idées étaient concentrées dans son con. Arrête, mon amour!
s'écria-t-elle en s'arrachant de mes bras; ne nous pressons pas si fort;
ménageons nos plaisirs, et, puisqu'ils ne durent qu'un instant,
rendons-les vifs et délicieux. Mets ta tête à mes pieds, et tes pieds à
la mienne. Je le fis. Mets ta langue dans mon con, ajouta-t-elle, et moi
je vais mettre ton vit dans ma bouche. Nous y voilà! Cher ami, que tu me
fais de plaisir! Dieux! qu'elle m'en faisait aussi! Mon corps étendu sur
son corps nageait dans une mer de délices; je lui dardais ma langue le
plus avant que je pouvais; j'aurais voulu y mettre la tête, m'y mettre
tout entier! Je suçais son clitoris; j'allais chercher un nectar
rafraîchissant jusqu'au fond de son con, plus délicieux mille fois que
l'imagination des poètes faisait servir sur la table des dieux par la
déesse de la jeunesse, à moins que ce ne fût le même et que la charmante
Hébé ne leur donnât son conin à sucer. Si cela est, tous les éloges
qu'ils ont donnés à cette boisson divine sont bien au-dessous de la
réalité. Quelque critique de mauvaise humeur m'arrêtera ici tout court
et me dira: Que buvaient donc les déesses? Elles suçaient le vit de
Ganimède! Mme Dinville me tenait le derrière serré et je pressais ses
fesses: elle me branlait avec la langue et avec les lèvres, je lui en
faisais autant; elle m'avertissait, par de petites secousses et en
écartant les cuisses, du plaisir qu'elle ressentait, et les mêmes signes
qui m'échappaient lui faisaient connaître celui que j'avais. Modérant ou
augmentant la vivacité de nos caresses, nous plongions ou nous avancions
celui qui devait y mettre le comble; il vint insensiblement; alors, nous
roidissant, nous serrant avec plus de force, il semblait que nous
eussions ramassé toutes les facultés de l'âme pour ne nous occuper que
des délices que nous allions goûter.

        Loin d'ici, fouteurs à la glace,
    Dont le vit, effrayé d'aller jusqu'à deux coups,
    Mollit au premier choc et déserte la place;
    Loin d'ici: mes transports ne sont plus faits pour vous.

Nous déchargeâmes en même temps; je pressai dans ce moment, je couvris
avec mes lèvres tout le con de ma fouteuse; je reçus dans ma bouche tout
le foutre qui en sortait: je l'avalai; elle en fit autant de celui qui
sortait de mon vit. Le charme se dissipa; je ne gardai du plaisir que je
venais d'avoir qu'une légère idée qui s'évanouit comme l'ombre. Tels
sont les plaisirs.

Retombé dans le même état de dégoût et d'affaiblissement dont le secret
de Mme Dinville m'avait retiré, je la pressai d'y recourir encore.--Non,
mon cher Saturnin; je t'aime trop pour vouloir te donner la mort. Sois
content de ce que nous avons fait. Je n'étais pas pressé de mourir, et
un plaisir qu'il me fallait acheter aux dépens de ma vie n'était plus de
mon goût. Nous nous rhabillâmes.

J'étais trop content de ma journée pour négliger de prendre des
assurances d'en passer encore de semblables. Mme Dinville, qui n'était
pas plus mal satisfaite que moi, me prévint: Quand reviendras-tu? me
demanda-t-elle en m'embrassant.--Le plus tôt que je pourrai, lui
répondis-je, mais jamais assez tôt pour mon impatience; demain, par
exemple?--Non, me dit-elle en souriant, je te donne deux jours: reviens
le troisième, et le jour que tu viendras, continua-t-elle en rouvrant la
cassette d'où elle avait tiré l'eau admirable dont j'avais éprouvé la
vertu, et en me donnant quelques pastilles qu'elle y prit, tu auras soin
de manger cela. Surtout, Saturnin, sois discret; ne parle à personne de
tout ce que nous avons fait. Je l'assurai du secret et l'embrassai pour
la dernière fois, la laissant bien persuadée qu'elle venait de recevoir
mon pucelage.

Mme Dinville était restée dans son appartement. Elle m'avait averti de
faire en sorte que l'on ne m'aperçût pas: l'obscurité me favorisait. Je
traversais une antichambre, quand je me vis arrêté, par qui: par Suzon.
Sa vue me rendit immobile: il semblait que sa présence me reprochât les
plaisirs que je venais de goûter. Mon imagination, d'intelligence avec
mon coeur pour m'accabler, la rendait témoin de tout ce que je venais de
faire. Elle me prit la main, et demeura sans parler. La confusion me
faisait baisser la vue. Inquiet cependant de son silence, je ne confiai
qu'à mes yeux le soin de lui en demander la cause; je les levai sur
elle, je m'aperçus qu'elle versait des larmes. Ce spectacle me perça le
coeur. Suzon y reprit dans le moment l'empire que les caresses de Mme
Dinville lui avaient enlevé. Je ne pouvais concevoir que sa maîtresse
eût fasciné mes yeux et mon coeur au point de ne voir qu'elle, de n'être
sensible qu'au plaisir d'être avec elle, et j'avais la simplicité de
regarder comme l'effet de quelque sortilège ce qui n'était que l'effet
de mon tempérament et de l'attrait des plaisirs.--Suzon, dis-je à ma
soeur d'un ton pénétré, tu pleures, ma chère Suzon; tes yeux se couvrent
de larmes quand tu me vois; est-ce moi qui les fais couler?--Oui, c'est
toi, me répondit-elle; je rougis de te l'avouer, cruel Saturnin, oui,
c'est toi qui me les arraches; c'est toi qui me désespères et qui vas me
faire mourir de douleur.--Moi, m'écriai-je; juste ciel! Suzon, oses-tu
me faire de pareils reproches? Les ai-je mérités, moi qui t'aime?--Tu
m'aimes, reprit-elle: ah, je serais trop heureuse si tu disais vrai!
Mais peut-être viens-tu de jurer la même chose à Mme Dinville. Si tu
m'aimais, l'aurais-tu suivie? N'aurais-tu pas imaginé un prétexte pour
venir me trouver quand je suis sortie? Vaut-elle mieux que moi? Qu'as-tu
fait avec elle toute l'après-dînée? Qu'as-tu dit? Pensais-tu à Suzon qui
t'aime plus que sa vie? Oui. Saturnin, je t'aime; tu m'as inspiré une si
forte passion, que je mourrais de douleur si tu n'y répondais pas. Tu te
tais? poursuivit-elle; ah! je le vois, ton coeur ne se faisait pas de
violence pour suivre une rivale que je vais haïr à la mort. Elle t'aime,
je n'en saurai douter; tu l'aimes aussi: tu n'étais occupé que du
plaisir qu'elle te promettait, tu ne songeais guère à la douleur que tu
m'allais causer. Attendri par ses reproches, je ne pus dissimuler à
Suzon qu'ils déchiraient mon coeur.--Cesse tes plaintes, lui dis-je;
n'accable plus ton malheureux frère; tes larmes le désespèrent; je
t'aime plus que moi-même, plus que je ne peux te dire!--Ah! reprit-elle,
tu me rends la vie, et je consens à oublier ton injure si tu me promets
de ne plus voir Mme Dinville. As-tu assez d'amour pour ta Suzon pour la
lui sacrifier:--Oui, lui répondis-je, je te la sacrifie; tous ses
charmes ne valent pas un seul de tes baisers. En lui disant cela, je
l'embrassais, et elle ne rebutait pas mes caresses.--Saturnin,
reprit-elle en me serrant tendrement la main, sois sincère: Mme Dinville
aura exigé de toi que tu reviennes la voir: quand t'a-t-elle dit de
revenir?--Dans trois jours, lui répondis-je.--Et tu viendras, Saturnin?
me dit-elle tristement.--Que dois-je faire? lui répliquai-je. Si je
viens, ce sera pour la désespérer par mon indifférence; si je ne viens
pas, qu'il en coûtera à mon coeur de ne pas voir Suzon!--Je veux que tu
reviennes, reprit-elle, mais il ne faudra pas qu'elle te voie; je ferai
semblant d'être malade; je resterai au lit, nous passerons la journée
ensemble; mais, ajouta-t-elle, tu ne sais pas où est ma chambre?
Suis-moi: je vais t'y conduire. Je me laissai mener; j'étais tremblant,
je pressentais le malheur qui m'allait arriver.--Voici, me dit Suzon,
mon appartement. Regretterais-tu d'y passer la journée avec moi? Ah!
Suzon, lui répondis-je, quelles délices tu me promets! Nous serons
seuls, nous nous abandonnerons à nos amours! Suzon, conçois-tu ce
bonheur comme moi? Elle se taisait et paraissait rêver profondément; je
la pressai de s'expliquer.--Je t'entends, me dit-elle d'un ton
d'indignation; tandis que nous serons seuls, que nous nous livrerons à
l'amour, ah! Saturnin, que tu parles de ce jour avec indifférence, et
que les plaisirs qu'il te promet te touchent peu, si tu as la force de
les attendre deux jours!

Je sentis son reproche: l'impossibilité de lui en prouver l'injustice me
désespérait, je maudissais les plaisirs que je venais de goûter avec Mme
Dinville. Ciel! m'écriai-je, je suis avec Suzon, j'aurais donné mon sang
pour jouir de ce bonheur! J'y suis, et je n'ai pas la force de former un
désir! Au milieu de cette confusion de pensées, je me ressouvins des
pastilles que Mme Dinville m'avait données. Je jugeai que l'effet devait
en être semblable à celui de son eau. Ne doutant pas qu'il ne fût aussi
prompt, j'en avalai quelques-unes. L'espoir de désabuser bientôt Suzon
me la fit embrasser avec une ardeur qui nous trompa tous deux. Suzon la
prit pour un témoignage de mon amour, et moi, comme une marque de retour
de ma vigueur. Suzon abusée par l'idée du plaisir, tomba sur son lit à
demi pâmée. Quoique je me défiasse encore de moi-même, j'aurais cru
l'accabler de douleur si je ne m'étais pas mis en état de justifier son
espérance. Je me couchai sur elle, et collant ma bouche sur la sienne,
je lui mis mon vit dans la main. Il était encore mou, mais je crus que
son secours hâterait l'effet des pastilles. Elle le serrait, le remuait,
le branlait; rien n'avançait: un froid mortel m'avait glacé le corps!
C'est Suzon, disais-je, que j'embrasse, et je ne bande pas! Je baise ses
tétons que j'idolâtrais hier; ne sont-ils plus les mêmes aujourd'hui?
ils n'ont rien perdu de leur rondeur, de leur dureté, de leur blancheur.
Sa peau est aussi douce, ses cuisses aussi brûlantes. Elle les écarte,
j'ai le doigt dans son con, hélas! et je ne puis y mettre que le doigt!
Suzon soupirait de ma faiblesse; je maudissais le présent de Mme
Dinville. Je m'imaginais qu'elle avait prévu ce qui devait m'arriver en
sortant de chez elle, et avait voulu achever avec ses pastilles
l'épuisement où j'étais. L'opiniâtreté de ma froideur confirma si bien
cette pensée, que j'allais avouer mon impuissance à Suzon, quand je
sortis d'embarras d'une manière inattendue. On va penser que l'amour fit
d'abord un miracle, que je bandai et que je foutis: point du tout; une
main invisible ouvrant avec fracas les rideaux du lit, vint m'appliquer
un soufflet. Effrayé de cet accident, je n'eus pas la force de crier; je
m'enfuis, et laissai Suzon exposée à la fureur du spectre, ne doutant
pas que ce n'en fût un. Je sortis du château en diligence, et tremblais
encore dans mon lit, où je m'étais mis en arrivant chez le curé, à qui
je fis le détail d'un spectacle que je n'avais pas vu et que mon trouble
croyait véritable. Je n'en imposai au curé que sur le lieu de la scène,
que je ne mis pas dans la chambre de Suzon. La frayeur et l'épuisement
me procurèrent un sommeil profond. Je me réveillai avec le même
accablement, et dans l'impossibilité de me lever. Surpris d'une
lassitude que je n'attribuais qu'au plaisir, je connus combien il est
nécessaire de se ménager, et ce que coûte trop de complaisance pour les
désirs de ces sirènes voluptueuses qui vous sucent, qui vous rongent et
qui ne vous lâcheraient qu'après avoir bu votre sang, si leur intérêt
soutenu de l'espérance de vous attirer encore par leurs caresses, ne les
retenait. Pourquoi ne fait-on ces réflexions qu'après coup? C'est qu'en
amour la raison n'éclaire que le repentir.

Le repos avait effacé de mon esprit ces idées lugubres tracées par la
frayeur. Devenu tranquille sur mon compte, mon coeur ne sentait que les
inquiétudes que lui causait l'incertitude du sort de Suzon. Je me
représentais avec horreur l'état où je l'avais laissée. Elle sera morte,
disais-je tristement; timide comme je la connais, il n'en fallait pas
tant pour la faire mourir. Elle n'est donc plus! continuais-je, accablé
par cette réflexion cruelle. Suzon n'est plus! ah! ciel! Mon coeur, que
ces tristes pensées avaient serré d'abord, s'ouvrit bientôt à un torrent
de larmes; j'en versais encore quand Toinette entra. Sa vue m'épouvanta;
je tremblais qu'elle ne vînt me confirmer un malheur que je craignais,
et je mourais d'envie de l'entendre. Il n'en fut pas question. Son
silence à ce sujet, joint à celui de tout le monde, me fit croire que ma
douleur était sans fondement. Je pensai que Suzon en avait été quitte
comme moi de la frayeur. Le chagrin que j'avais ressenti de sa mort fit
place à la curiosité de savoir ce qui s'était passé dans la chambre
après mon départ; mais c'était une curiosité que je ne pouvais
satisfaire qu'après mon rétablissement.

Les deux jours de repos que Mme Dinville m'avait accordés étaient
expirés; nous étions au troisième, et quoique je commençasse à me sentir
mieux, je ne fus point tenté d'aller chercher de l'exercice au château.
Je ne songeais cependant qu'avec chagrin à l'obstacle que cette funeste
aventure avait mis au plaisir que je m'étais promis d'avoir avec Suzon.
Cette réflexion me fit penser aux pastilles de Mme Dinville: je mangeai
ce qu'il m'en restait. Je ne dirai pas si leur effet fut vif ou lent;
mais, après avoir profondément dormi, je fus réveillé par la force de
l'érection que je sentais. J'en étais effrayé, et j'aurais craint pour
mes nerfs si la même chose ne me fût pas arrivée chez Mme Dinville.
Qu'on rie de mon embarras; qu'on dise si l'on veut: Eh quoi! brave
Saturnin, n'aviez-vous pas vos quatre doigts et le pouce pour vous
soulager? Comment font ces cafards de prêtres, ces hypocrites dont le
coeur est corrompu? On ne trouve pas toujours un bordel, une dévote sous
la main; mais on a toujours un vit: on s'en sert, on se branle. Je le
savais, mais il n'y avait pas longtemps que, pour m'en être trop donné,
je me trouvais brisé, moulu. En garde contre la tentation, je me
branlotais et faisais venir le plaisir jusqu'à ma portée. Quoiqu'il ne
soit pas si grand que quand on fait le cas, on a toujours la faculté de
le répéter autant de fois qu'on le juge à propos. L'imagination se joue,
voltige sur les objets qui nous charment les yeux. Avec un coup de
poignet, on fout la brune, la blonde, la petite, la grande; les désirs
ne connaissent pas l'intervalle des conditions; ils vont jusque sur le
trône, et les beautés les plus fières, forcées de céder, accordent ce
qu'on leur demande. Du trône on descend à la grisette; on se représente
une fille timide, neuve sur les plaisirs de l'amour et qui ne connaît la
nature des désirs que par ceux qu'elle ressent. On lui donne un baiser;
elle rougit; on lève un mouchoir qui cache une gorge naissante; on
descend plus bas: on y trouve un petit conin chaud, brûlant; on lui fait
faire une résistance que le plaisir augmente, diminue, fait évanouir à
son gré. Le plaisir est vif et pétillant. Semblable à ces feux qui
sortent de la terre, il se montre et s'échappe? l'avez-vous vu? Non; la
sensation qu'il a excitée dans votre âme a été si vive, si rapide,
qu'anéantie par la force de son impulsion elle n'a pu le connaître. Le
vrai moyen de le fixer, c'est de badiner avec lui, de le laisser
échapper, de le retrouver enfin, en vous livrant tout entier à ses
transports.

J'étais dans cette occupation, la nuit était déjà fort avancée, j'allais
finir mon badinage pour m'abandonner au sommeil, quand j'entrevis
quelqu'un paraître au pied de mon lit et disparaître à l'instant. Je fus
moins effrayé que réveillé par une pareille vision. Je crus que c'était
l'abbé dont je vous ai parlé dans le portrait de mademoiselle Nicole.
C'est lui, disais-je, oui; où va ce bougre-là? Foutre Nicole? Ira-t-il
seul? Non, parbleu! car je vais le suivre. Je me lève; j'étais en habit
de combat, c'est-à-dire en chemise: je savais les êtres. Je gagnai le
corridor où était la chambre de la belle. J'entrai dans une chambre dont
la porte n'était pas fermée; je la repoussai et m'approchai avec
circonspection du lit où je croyais nos amants occupés à prendre leurs
ébats. J'écoutais, j'attendais que des soupirs m'apprissent si mon tour
viendrait bientôt. Quelqu'un respirait; mais ce quelqu'un paraissait
être seul. Ne serait-il pas venu? dis-je alors bien étonné. Non,
assurément il n'y est pas. Oh! parbleu, monsieur l'abbé, vous n'en
tâterez, ma foi! que d'une dent. Dans l'instant, je coulai ma main entre
les jambes de la belle dormeuse, et je lui donnai un baiser sur la
bouche.--Ah! me dit-on d'une voix basse, que vous vous êtes fait
attendre! Je dormais; montez donc. Ma foi! Je montai dans le lit, et
bientôt sur ma Vénus, qui me reçut assez froidement dans ses bras. Je
fus sensible à cette marque d'indifférence qu'elle croyait donner à son
amant, et je m'applaudis du succès que la fortune me donnait, en me
procurant une vengeance aussi douce des mépris de ma tigresse. Je la
baisais à la bouche, lui pressais les yeux avec les lèvres, me livrais à
des transports d'autant plus vifs qu'on leur avait toujours refusé la
liberté d'éclater. Je lui maniais les tétons, qui étaient bien séparés,
bien formés, bien durs. Je nageais dans un fleuve de délices; je fis
enfin ce que j'avais souhaité tant de fois de faire avec divinité.
Assurément, elle ne s'attendait pas à être si bien régalée. A peine
eus-je fini ma carrière, que, me sentant encore plus animé que jamais,
je repris du champ, et je donnai une nouvelle matière à ses éloges. Je
l'avais mise en goût et jugeai par ses caresses qu'elle n'attendait plus
que cette troisième preuve de valeur pour mettre cette nuit au-dessus de
toutes celles qu'elle disait que nous avions passées ensemble. Quoique
je fusse capable de lui donner encore cette nouvelle satisfaction, la
crainte d'être surpris par l'abbé amortit un peu mon courage. Je ne
savais à quoi attribuer sa lenteur. Je ne pouvais en accuser qu'un
changement de résolution. Sur cette pensée, je crus que je pouvais
reprendre haleine et ne pas précipiter mes coups ainsi que je l'avais
fait.

Deux décharges abattent un peu les fumées de l'amour; l'illusion se
dissipe, l'esprit rentre dans ses fonctions; les nuages s'évanouissent,
les objets cessent d'être ce qu'ils étaient. Les belles y gagnent, les
laides y perdent: tant pis pour elles. Je voudrais en passant donner un
conseil à celles-ci: Laides, quand vous accordez des faveurs à
quelqu'un, ménagez-le, ne l'en accablez pas: quand on n'a plus rien à
désirer, on ne désire plus; la passion s'éteint par une jouissance trop
complète. Prenez-y garde: vous n'avez pas les ressources d'une belle à
qui les charmes promettent le retour de ces désirs qu'elle vient
d'assouvir et que le moindre désir rallume.

La réflexion que je viens de faire cadre le mieux du monde avec ce que
j'éprouvai. Je m'amusais à parcourir avec la main les beautés de ma
nymphe; j'étais surpris de trouver une différence dans les choses que
j'avais maniées un instant auparavant. Ses cuisses, qui m'avaient paru
douces, fermes, remplies, unies, étaient devenues ridées, molles,
sèches; son con n'était plus qu'une conasse, ses tétons que des
tétasses; ainsi du reste. Je ne pouvais concevoir un pareil prodige;
j'accusais mon imagination de s'être refroidie, je voulais du mal à ma
main du rapport trop fidèle qu'elle lui faisait. Ce n'est pas que ces
témoignages incertains m'eussent empêché de livrer un troisième assaut;
j'allais m'y présenter, et on se préparait à le recevoir, quand nous
entendîmes un charivari dans la chambre voisine, que je prenais pour
celle de la dame Françoise, notre vénérable gouvernante. Ah! le chien!
criait une voix enrouée; Ah! la misérable! ah! la... A ces mots ma
mignonne, que j'allais enconner, me dit: ah! mon Dieu, que fait-on à
notre fille; est-ce qu'on la tue? Allez donc voir. Je ne répondis rien.
Frappé de ce discours, je ne savais où j'en étais: Notre fille,
disais-je; Nicole aurait-elle une fille? Le bruit continuait, et l'on me
pressait d'aller au secours. Je ne m'en remuais pas davantage. On
s'impatiente, on court au fusil, on allume de la chandelle, et à sa
faveur je reconnais la dame Françoise, cette vieille... Je demeurai
pétrifié à la vue de ce fantôme; je vis bien que je m'étais trompé de
porte, et j'étais enragé de me voir la dupe de ce misérable abbé, ou
plutôt de mon impatience qui ne m'avait pas permis de faire attention à
la disposition des lieux. Je jugeai que M. le curé, s'étant trouvé en
humeur de s'ébaudir cette nuit-là avec sa chambrière, l'avait avertie de
se tenir prête pour la danse, et que, me prenant pour le pasteur, elle
m'avait reproché ma lenteur à me rendre à mon poste; que le saint prêtre
pour éviter le scandale, avait attendu que la nuit fût avancée pour
tenir parole à sa beauté; qu'ayant trouvé la porte de la chambre de sa
nièce ouverte, la tendresse l'avait fait courir à son lit, où il l'avait
trouvée en flagrant délit; que, frappé de l'idée d'infamie dont elle
couvrait son front, il avait donné aux combattants des témoignages de sa
colère plus forts que jeu. Mais le bruit redouble, on s'étrangle: eh!
vite, dame Françoise, volez sur le champ de bataille: l'honneur,
l'amour, la tendresse, tout vous en fait une loi; allez séparer des
ennemis dont la mort vous affligerait; mais, au nom de Dieu, laissez la
porte ouverte pour que je me sauve. Oh! la chienne! elle la ferme à
double tour. Malheureux Saturnin, comment vas-tu t'échapper? La dame
Françoise va s'apercevoir que ce n'est pas avec le curé qu'elle a eu
affaire, il va venir, il va te trouver, tu es perdu, tu payeras pour les
autres. Telles étaient les pensées qui m'agitaient tandis qu'on se
chamaillait dans la chambre voisine. Inutilement j'avais essayé de
sortir; réduit à pleurer mon triste malheur, je m'y abandonnais. Insensé
que j'étais, comme si je n'eusse pas déjà éprouvé qu'au sein du malheur
même on ne doit pas désespérer de sa félicité; qu'au moment où l'on se
croit accablé par les coups redoublés du sort nous devons au hasard les
jours les plus fortunés. Divine Providence, c'est par tes décrets que
ces merveilles s'opèrent.

Au moment où je me livrais au désespoir, la fortune tournait sa roue. Le
bruit avait augmenté à la vue de Françoise, à qui le chandelier tomba
des mains à l'aspect du curé qu'elle prit pour un spectre. Qu'on se
peigne cette scène. Si j'en avais été témoin, j'en épargnerais la peine,
mais la connaissance des parties me met en état de fournir des idées
pour la perfection du tableau. Qu'on se figure M. le curé, nu, en
caleçon, un bonnet gras sur la tête, ses petits yeux étincelants, sa
grande bouche écumante, frappant comme un sourd sur l'abbé et sur la
nièce. Qu'on se représente ces deux amants, la belle tremblante et
s'enfonçant dans son lit, l'abbé se cachant sous la couverture et n'en
sortant que pour allonger de temps en temps des coups de poing sur le
visage du pasteur. Qu'on se trace la figure d'une mégère en chemise,
qui, la chandelle à la main, s'approche, veut crier, demeure interdite,
et tombe de frayeur sur une chaise.

L'abbé, autant que j'en fus juge par le silence qui régna tout à coup,
craignant d'être découvert, gagna le large. Le curé l'avait suivi. On
ouvrit dans le moment ma porte, et on la referma sur-le-champ. Je
tremblais, on se coucha; nouvelle frayeur. Je crus que c'était
Françoise, et que le curé allait venir. Tout était pourtant calme, et
cette Françoise qui était dans le lit, pleurait et soupirait. J'étais
confus. Que penser de ces pleurs? Pourquoi soupire-t-elle? pourquoi
est-elle revenue? Le curé reviendra-t-il ou non? Ah! que l'incertitude
est une peine cruelle! Je voulais sortir, mais je n'osais: enfin,
j'allais m'évader quand le diable m'arrêta. Mon coeur me disait: Tu vas
te coucher, nigaud, et tu bandes encore! Tu abandonnes Françoise à son
chagrin: crains-tu de la consoler? c'est bien la moindre chose que tu
lui doives; elle t'a comblé de caresses, refuseras-tu d'essuyer ses
larmes? Elle est vieille, d'accord; laide, soit; mais n'a-t-elle pas un
con, nigaud? Ma foi? seigneur Diable, vous avez raison.

    Un con n'est jamais qu'un con;
    Quand on bande tout est bon.

Va, va, continua la voix intérieure, l'orage est passé; il n'y a plus
rien à craindre, remets-toi dans le lit. Je succombai à la tentation, je
m'y remis. Je commençai à me coucher, avec beaucoup de discrétion, sur
le bord; mais toute ma politesse ne put arrêter un cri de frayeur qui
partit et fut dans l'instant étouffé par la crainte d'être entendu. Je
sentis qu'on se retirait dans le coin du lit. Une pareille façon d'agir
augmentait ma surprise. Je crus que je la ferais bientôt cesser, en
expliquant mes intentions, et cette explication fut de porter la main
entre les cuisses de ma vieille: elles étaient redevenues tout ce qu'on
pouvait les souhaiter et pour exciter les plus vives émotions, plus
douces et plus fermes qu'elles ne m'avaient encore paru. Ma main ne s'y
arrêta pas longtemps, quelque plaisir qu'elle y sentît: elle passa au
conin. La motte, le ventre, les tétons, tout était aussi doux, aussi uni
qu'à une jeune fille. Je maniais, je baisais, je suçais, on me laissait
faire, et mon feu ranimant celui de ma belle, elle cessa de soupirer, se
rapprocha de moi et moi d'elle. De la tristesse je la fis passer à
l'amour; je l'enconnai.--Ah! me dit-elle alors, cher abbé, qui t'a
conduit ici? Que ton amour me va coûter de larmes! Quoique attendri par
ce discours, mes transports redoublèrent: je serrai tendrement ma
nymphe, confondis mes soupirs avec les siens, et scellai, par des
élancements de volupté, les délices qui les avaient précédés. L'extase
finie, je me rappelai les paroles qu'on venait de m'adresser. Où
suis-je? me dis-je alors. Est-ce avec Françoise? Quelle différence de
plaisirs! Mais elle me prend pour l'abbé; elle dit que mon amour va lui
faire verser des larmes: partagerait-elle avec Nicole les hommages de ce
faquin-là? Elle est apparemment jalouse, la bonne dame; elle croyait
posséder toute seule le coeur de son mignon. Pourquoi est-elle vieille?
Pourquoi est-elle laide? Malgré sa laideur, j'eus encore assez de
hardiesse pour m'exposer au désagrément de l'examen dont je m'étais si
mal trouvé après les premiers coups. Ma main impatiente brûlait de
retourner sur son corps sec et décharné; et quoique je sentisse que le
dégoût serait le prix de mon imprudence, et que si je voulais courir
encore une poste, le meilleur parti était d'attendre le retour de ma
vigueur, sans la précipiter par un badinage qui pourrait bien au
contraire l'éloigner, je hasardai de porter la main; mais, ô surprise!
partout la même fermeté, le même embonpoint, la même chaleur, la même
douceur! Que veut dire ceci? repris-je alors. Est-ce Françoise? ne
l'est-ce pas? Non assurément, ce ne peut être que Nicole. O ciel! c'est
Nicole! J'en ai pour garants le plaisir qu'elle m'a donné et la
continuation de ce plaisir que je ressens encore à la toucher. Elle se
sera échappée de son lit, aura profité de la faiblesse de Françoise pour
venir se réfugier ici: elle s'imagine que son amant est venu aussi s'y
cacher! Je retrouvais dans cette explication toute naturelle des paroles
qu'elle m'avait adressées. Rempli de cette pensée, je sentis les désirs
qu'elle m'avait autrefois inspirés renaître avec plus de force. Le
croirait-on? J'eus regret aux plaisirs que je croyais n'avoir eus
qu'avec Françoise, parce que c'était autant de diminué sur ceux que
j'allais goûter avec Nicole. Je me mis en état de récompenser le temps
perdu.--Ma chère Nicole, lui dis-je en la baisant tendrement et en
tâchant de contrefaire la voix de l'abbé, de quoi t'occupes-tu? Peux-tu
te laisser aller à la tristesse, quand l'heureux hasard qui nous
rassemble veut que nous nous livrions à notre amour? Foutons, ma chère
enfant; noyons notre malheur dans le foutre!--Que tu me fais de plaisir,
me répliqua-t-elle en répondant à mes caresses! Ta douleur augmentait la
mienne. Oui, profitons du seul moyen que nous ayons de nous consoler.
Arrive tout ce qui pourra, tant que j'aurai cela dans la main,
continua-t-elle en me prenant le vit, je ne craindrai pas la mort même.
N'appréhende pas qu'on vienne nous interrompre, j'ai retiré la clef; ils
ne peuvent entrer qu'en jetant la porte en dedans. Charmé de cette
heureuse précaution inspirée par l'amour, je la caressais avec un
nouveau plaisir; mon vit, qu'elle tenait toujours dans sa main, était
toujours d'une raideur qui l'enchantait. Vite, lui dis-je, mets-le dans
ton cher conin; Nicole, que tu me fais languir! Elle ne se pressait pas,
continuait de serrer mon vit, et paraissait surprise de sa grosseur,
qu'elle prenait pour l'effet de ses caresses. Je voulus le mettre
moi-même.--Attends, mon cher ami, me répondit-elle en me pressant dans
ses bras; laisse-le venir encore plus gros et plus long. Ah! je ne l'ai
jamais vu plus beau: est-il augmenté cette nuit! l'abbé n'était pas
apparemment si bien partagé que moi des dons de la nature. J'aurais ri
de cette pensée de Nicole, si je n'avais pas été en humeur de faire
autre chose.--Ah! que je vais avoir de plaisir! reprit-elle en se le
mettant. Pousse, cher ami, pousse! Il n'était pas besoin de me le dire:
j'enfonçai, et, m'appesantissant sur sa gorge, sur son sein, je les
couvrais de baisers de feu, je restais immobile, j'y mourais.--Fais
donc! me dit Nicole, en se remuant avec des transports qui me tirèrent
de mon assoupissement extatique; fais donc! Je me mis aussitôt à lui
allonger des coups de cul, des coups de vit, qui lui allaient,
disait-elle, jusqu'au coeur. Ah! ceux qu'elle me rendait allaient bien
plus loin! Ils portaient le feu, ils me lançaient des torrents de
délices jusqu'aux parties les plus reculées de mon corps. O décharge! tu
es un rayon de la Divinité, ou plutôt n'es-tu pas la Divinité même?
Pourquoi ne meurt-on pas dans les transports? La mère du dieu des
buveurs ne mourut-elle pas quand Jupiter, cédant à ses instances, la
foutit en dieu? car ne vous y méprenez pas, messieurs les mythologistes,
ce n'est pas l'appareil, l'éclat, ni la majesté du souverain des cieux,
qui ravirent le jour à Sémélé: c'est le foutre embrasé qui sortait de
son vit. Mahomet, j'observe ta loi, je suis ton plus fidèle croyant;
mais tiens-moi parole; fais-moi jouir pendant mille ans des
embrassements continuels du plaisir toujours renaissant de la décharge
délicieuse que tu promets à tes fidèles avec tes houris rouges,
blanches, vertes, jaunes: la couleur n'y fait rien, que je décharge,
c'est tout ce qu'il me faut.

Nicole était enchantée de moi, j'étais enchanté de Nicole. Quelle
différence entre une vieille et une jeune! Une jeune le fait par amour,
une vieille par habitude. Vieillards, laissez la fouterie à la jeunesse;
c'est un travail pour vous, c'est un plaisir pour elle.

Mon vit, plus dur qu'il ne l'était avant l'action, restait dans son étui
sans s'amollir. Nicole me serrait avec plus de feu, et le même feu qui
m'animait me la faisait serrer avec plus de roideur encore, elle ne
m'aurait pas lâché pour un trône; je ne l'aurais pas quittée pour
l'empire de l'univers. Bientôt un mouvement nous fit recourir après ce
que nous venions de perdre. L'imprudence est le partage de l'amour; le
bonheur éblouit, on est trop occupé pour penser qu'il puisse s'évanouir.
Nous nous trahîmes par nos transports; le lit était appuyé contre la
cloison de la chambre voisine; nous ne songions pas que Françoise était
dans cette chambre, qu'elle pouvait se réveiller au bruit que nous
faisions par les secousses indiscrètes que nous donnions au lit, qui,
frappant contre cette cloison, l'eût bientôt mise au fait de ce qui se
passait dans la chambre. Plus vite que l'éclair, elle accourt à la
porte; point de clef: comment faire? Appeler Nicole; elle le fit. A
cette voix terrible nous fûmes glacés d'effroi; nous nous arrêtâmes tout
court, et la vieille cessa de crier; mais nous cessâmes bientôt d'être
sages. Trop animés pour rester longtemps dans notre inaction gênante,
nous reprîmes notre ouvrage; mais quoique nous le fissions avec toute la
discrétion possible, la vieille, qui avait l'oreille au guet, ne prit
pas le change. Elle démêla, dans le bruit sourd de nos soupirs et des
mots interrompus qui nous échappaient, le motif de notre silence.
Nouveau tapage. Nicole, criait-elle en frappant contre la cloison,
misérable Nicole, finiras-tu? Nouvelles alarmes de notre part; mais me
mettant bientôt au-dessus de la crainte, je dis à Nicole que, puisque
nous étions découvert, il était inutile de nous gêner. Elle approuva par
son silence cette résolution courageuse, et, me donnant elle-même le
premier coup de cul, en me remettant sa langue dans la bouche, elle me
piqua d'honneur; et tels que des généreux guerriers qui, bravant dans
les lignes le feu d'une artillerie meurtrière braquée contre eux sur un
rempart, continuent tranquillement leur ouvrage et rient du bruit
impuissant du canon qui gronde sur leur tête, nous travaillâmes
intrépidement au bruit des coups que Françoise donnait contre la
cloison. Nous achevâmes; et, soit que l'interruption, soit que le bruit
que la vieille faisait encore eût donné une pointe de vivacité à nos
plaisirs, nous nous avouâmes réciproquement que nous n'en avions pas
encore goûté d'aussi vifs.

Le faire cinq fois en fort peu de temps, ce n'était pas mal s'en tirer
pour un convalescent, convalescent encore de quelle maladie! Je sentais
cependant que je n'étais pas tout-à-fait hors de combat; il fallait
avoir de la sagesse pour ne pas se laisser aller; je l'eus, cette
sagesse; je triomphai de mon envie. Il faut pourtant convenir que la
réflexion eut bonne part dans ma modération. La dame Françoise pourrait
à la fin s'impatienter de ce petit manège, des honnêtes remontrances
passer aux cris, des cris, que sais-je? sonner le tocsin sur nous, ou
peut-être venir faire sentinelle à notre porte. S'exposer aux risques
d'être arrêtés au passage; mauvaise affaire; rester dans la chambre,
assiégés jusqu'au jour, au bout du compte il en aurait fallu sortir;
Comment? Nus; cela n'aurait pas été honnête, un jeune homme, une jeune
fille dans cet équipage. Le parti le plus sûr était de faire une prompte
retraite; je la fis; mais avant que de gagner mon lit je jugeai
prudemment que je ne serais qu'un sot si je laissais subsister dans
l'esprit de Nicole l'opinion trop avantageuse que j'y avais fait naître
sur le compte de l'abbé. Il en aurait trop coûté à mon amour-propre de
faire à ce maroufle le sacrifice de la gloire que je venais d'acquérir
sous son nom. De la vanité, à moi, cela vous fait rire, lecteur,
n'est-il pas vrai? J'aurais voulu vous voir à ma place. Je vous suppose
rival comme je l'étais et sensible au plaisir de vous venger, je gage
que vous auriez été aussi fat que moi, et que vous auriez dit, ainsi que
je le fis: ma belle Nicole, vous ne devez pas être mécontente de moi?
Là-dessus elle vous aurait assuré que son coeur était charmé. N'est-il
pas vrai, auriez-vous repris, que vous n'en attendiez pas tant du petit
drôle que vous avez toujours méprisé? Vous aviez tort, et il ne méritait
pas le traitement que vous lui avez fait; car vous voyez que les petits
valent bien les grands. Adieu, ma chère Nicole; je me nomme Saturnin,
pour vous servir. Vous l'auriez embrassée, et puis vous l'auriez laissée
là, bien étourdie de votre compliment; vous auriez gagné la porte, vous
l'auriez ouverte (on avait laissé la clef dans la serrure), et vous
auriez été vous recoucher tranquillement dans votre lit. Dieu veuille
que vous eussiez été capable de le faire aussi bien et aussi
heureusement que moi.

Frappé de la bizarrerie des aventures qui venaient de m'arriver,
j'attendis avec impatience que le jour vînt m'apprendre qu'elles
seraient les suites d'une nuit aussi singulière. J'étais charmé du
désastre de l'abbé et de ma bonne fortune. Comme personne (excepté Mlle
Nicole, sur la discrétion de laquelle je pouvais compter) ne me
soupçonnait de rien, je me faisais d'avance une comédie de la figure que
je verrais faire à nos acteurs nocturnes, et je me promettais d'autant
plus de plaisir, que je serais le seul à qui elle devait être
indifférente. M. le curé, disais-je, aura un air sombre, taciturne, sera
de mauvaise humeur, fessera; qu'il fesse, ce ne sera pas moi, ou je
jouerai de malheur. Françoise examinera tous les écoliers, l'un après
l'autre, avec des yeux dont la fureur rendra l'écarlate plus vive et
plus brillante. Elle cherchera, parmi les grands, celui sur qui elle
doit se venger, non des plaisirs qu'elle a eus, mais de ceux qu'il a
donnés à sa fille. Si elle me reconnaît, elle sera bien fine. Nicole
n'osera se montrer; si elle se montre, elle rougira, sera honteuse, me
fera la mine, peut-être les yeux doux; que sait-on? Elle est friande,
ferai-je le cruel? Peut-être l'abbé sera-t-il cassé aux gages; oh! pour
lui, il n'en sera que plus impudent.

J'étais si fort occupé de toutes ces pensées, que je ne songeais pas à
dormir; et l'Aurore aux doigts de rose avait déjà ouvert les portes de
l'Orient, que je n'avais pas encore fermé l'oeil. J'avais pourtant
besoin de repos. Le sommeil, qui semblait avoir respecté mes réflexions,
vint aussitôt qu'elles furent cessées, et ce ne fut pas sans peine qu'on
vint à bout de le faire rompre au milieu du jour. Que devins-je à la vue
de Toinette, qui, placée aux pieds de mon lit, paraissait attendre mon
réveil? Je pâlis, je rougis, je tremblai. Je crus que mon procès était
fait et parfait; qu'on avait découvert que j'avais eu part aux désordres
de la nuit et que j'allais le payer. Cette pensée accablante me fit
retomber sans force sur mon lit.--Eh bien, Saturnin, me dit Toinette,
es-tu encore malade? Pas de réponse. Le révérend père Polycarpe va donc
partir sans toi, continua-t-elle; il comptait pourtant t'emmener avec
lui. A ce mot de départ, ma tristesse se dissipa.--Il part! dis-je à
Toinette avec vivacité. Eh! vraiment, je me porte à merveille. Dans le
moment je m'élançai hors du lit, et je fus habillé avant que Toinette
songeât à faire attention au passage subit de la tristesse à la joie que
je venais d'éprouver en si peu de temps; je la suivis.

J'étais trop agréablement occupé de la nouvelle que Toinette venait de
m'apprendre pour quitter avec regret la maison du pasteur. Je ne pensai
pas même que je ne reverrais plus Suzon. Je trouvai le père Polycarpe
qui m'attendait: il fut charmé de me revoir. Je passe sous silence les
caresses d'Ambroise, les baisers, les larmes de Toinette: elle en
répandit, j'en jetai moi-même. Me voilà en croupe sur le cheval du valet
de sa révérence. Adieu, père Ambroise. Adieu, Mme Toinette, serviteur.
Je pars, nous marchons, nous arrivons, nous voilà au couvent.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE



SECONDE PARTIE


J'entre dans une nouvelle carrière. Destiné par mon état à grossir le
nombre des pourceaux sacrés que la piété des fidèles nourrit dans
l'aisance, la nature m'avait donné les plus belles dispositions pour cet
état, et l'expérience avait déjà commencé à perfectionner ses présents.

La sincérité n'a plus besoin de faire son éloge pour persuader. Il se
trouve pourtant des faits hors de la règle ordinaire: tels sont ceux que
je vais rapporter. Si la vraisemblance n'y est pas ménagée, c'est que ce
ne sont pas ici de ces jeux de l'imagination que l'on compasse, que l'on
manie avec adresse pour ménager la crédulité du lecteur, mais qu'ils
sont vrais, et que la vraisemblance ne porte pas toujours le caractère
de la vérité. Dois-je craindre, après tout, que l'on trouve étrange de
voir des moines scélérats, débauchés, corrompus, qui croient qu'on est
assez honnête homme quand on n'est pas reconnu pour fripon; qui, sous le
masque de la religion dont ils se jouent, rient de la crédulité du
peuple, et font de tout ce qu'elle condamne l'objet de leurs
occupations? Non, c'est l'usage. Les cordeliers, les carmes, les
minimes, me justifient assez. On en sait mille histoires, sans celles
que nous ignorons.

Qu'on me permette de réfléchir un peu sur la vie que nous menions, et de
démontrer à quel point les moines sont corrompus. Quelles raisons assez
puissantes ont pu rassembler dans le cloître tant de caractères
différents? La paresse, la paillardise, le mensonge, la lâcheté, la
perte des biens et de l'honneur.

Pauvres gens, qui croyez que c'est la religion qui peuple les cloîtres,
que ne pouvez-vous en pénétrer l'intérieur? Indignés de leur iniquité,
vous en rougiriez et vous apprendriez à les mépriser; Levons le bandeau
qui vous couvrait les yeux. Dites-moi, vous qui avez connu le père
Chérubin, cet homme qui ne respire que le plaisir, vous, dis-je, qui
l'avez connu avant qu'il fût moine, comment vivait-il? Il ne se couchait
pas qu'il n'eût sablé dix bouteilles du meilleur vin, et souvent le jour
le trouvait enterré sous la table parmi les débris du souper. Il a
quitté le monde, Dieu l'a illuminé de sa grâce; il lui a montré le bon
chemin. Je n'examine pas si c'est le ciel ou ses créanciers qui ont fait
ce miracle; mais sachez que le père Chérubin tiendrait encore tête aux
plus intrépides buveurs; il boirait et mangerait le revenu du couvent.

Voilà le père Chérubin: tel vous l'avez connu, tel il est encore. Et le
père Modeste, que vous avez vu parmi vous tout bouffi d'arrogance et
d'amour-propre, son caractère est-il refondu depuis qu'il a le corps
ceint d'un triple cordon? Vous le croyez! Moi qui le connais, je vous
garantis le contraire. S'il parle, Bourdaloue près de lui ne fait que
bégayer. Plus subtil que saint Thomas, il perce, raisonne, entend,
pénètre. A son avis, le père Modeste est un phénix; au vôtre, c'est un
sot; au mien, c'en est un encore. Voyez-vous le père Boniface, ce madré
furet, qui penche dévotement la tête, qui tourne vers la terre des yeux
mortifiés, qui semble, en marchant, composer avec le ciel? Évitez-le,
c'est un serpent qui se glisse; il monte chez vous: veillez votre femme,
serrez les filles, éloignez les garçons. Bougre, bardache, fouteur; il
est entré, il est sorti; tâtez-vous le front: tout est foutu, tout est
enculé. Vous avez fait connaissance avec le père Hilaire, serrez bien
les cordons de votre bourse, vous avez affaire à un fripon. Bientôt aux
conversations consolantes il fera succéder des peintures énergiques des
besoins du couvent. Nous manquons de tout, vous dira-t-il, nous sommes
nourris, couchés comme des chiens; notre maison tombe en ruines. Vous
vous laissez attendrir, votre bourse s'ouvre; puisez père Hilaire vous
avez trouvé votre dupe; pillez, volez, c'est l'esprit de l'Église.

Que de caractères odieux n'aurais-je pas à tracer, si je peignais ceux
de tous les moines! Change-t-on d'inclinations pour changer d'habits?
Non; le buveur est toujours ivrogne, le voleur est toujours impudent, et
le fouteur est toujours un fouteur. Je dis plus: les passions s'irritent
sous le froc; on les porte dans le coeur, l'oisiveté, les renouvelle,
l'occasion les augmente. J'ose le dire, les moines sont autant d'ennemis
de la société: on pourrait les comparer à ces armées de peuples barbares
qui sortirent de leurs marais pour inonder l'Europe. Réunis par
l'intérêt, ils se détestent en particulier. Rien n'est mieux ordonné que
leur armée; rien ne l'est moins que l'intérieur. Faut-il élire un
général, que de factions, que de complots! On crie, on court, on
s'agite. S'agit-il de faire quelque incursion dans le monde, d'attenter
à la bourse des fidèles, d'inventer quelques nouvelles pratiques de
superstition, le même esprit les anime, tous concourent au but général.
Dociles aux ordres de leurs supérieurs, ils se rangent sous leurs
drapeaux, montent en chaire, prient, exhortent. J'ajouterai à cet éloge
des vers dictés par le bon sens et justifiés par une longue expérience:

    Tolle autem lucrum, superos et sacra negabunt:
    Ergo sibi, non coelestis, hæc turbat ministrat.
    Utilitas facit esse deos, qua nempe remota,
    Templa ruent, nec erunt aræ, nec Jupiter ullus.

Sur tout ce que j'avais vu faire aux révérends, étant chez Ambroise, et
en dernier lieu sur les galanteries du père Polycarpe et de Toinette,
j'avais conçu les idées les plus riantes de l'état monacal. Je croyais
que le froc était l'habit sous lequel on eût le plus libre accès dans le
temple du plaisir. Mon imagination s'enivrait des chimères agréables
qu'on se forgeait. Elle ne s'arrêtait pas dans les bras de Toinette,
elle me représentait les plus aimables femmes des lieux où mon sort me
conduisit, se disputant la conquête du père Saturnin, prévenant ses
désirs par l'attention la plus tendre, et payant ses bontés par les
transports les plus vifs et les plus délicieux. On croira facilement
qu'étant dans de pareilles dispositions je reçus avec joie l'habit de
l'ordre, dont le père prieur (qui s'attacha d'abord à moi avec une
affection vraiment paternelle) m'honora dès le lendemain de mon arrivée.

J'avais appris assez de latin de mon curé, qui pourtant n'en savait
guère, pour figurer avec honneur dans le noviciat. On me louait de
quelques dispositions assez heureuses; en ai-je profité? Hélas! non. A
quoi m'ont-elles servi? A être portier; belle avance!

En écrivain fidèle, je me croirais obligé de mener mon lecteur, année
par année, jusqu'en théologie; on me verrait novice, puis profès, enfin
un vénérable père. J'aurais mille belles choses à lui dire; mais les
belles choses ne nous plaisent qu'autant qu'elles nous intéressent. Eh!
quel intérêt prendrait-on à voir un penaillon disputer envers et contre
tous, mettre le bon sens et la raison à la gêne dans des arguments en
_baroco_, dans des distinctions subtiles que lui-même n'entendrait pas?
J'en fais grâce.

Je sens pourtant que je ne saurais passer crûment sur un si long espace
de temps sans parler de quelques bagatelles. Mon séjour dans le couvent
avait éclairé mes idées: j'y avais appris, malgré moi, que si le plaisir
était fait pour les moines, il ne l'était pas pour les moinillons. Me
repentant d'avoir fait voeu, et désirant en même temps arriver à la
prêtrise, que je regardais comme le terme de mes peines, je me laissais
endormir par le prieur, qui me vengeait du mépris que l'on affectait
pour moi, parce que j'étais le fils d'un jardinier et que je surpassais
les autres par mes études.

L'on m'avait tant de fois reproché ma naissance que j'en étais honteux.
Toinette était devenue pour moi un fruit défendu; toujours entourée par
les supérieurs, pouvait-elle être accessible à un novice? D'ailleurs, je
ne trouvais plus Suzon; elle avait disparu de chez Mme Dinville, après
mon entrée chez les célestins. On n'avait appris aucune de ses
nouvelles. Sa perte m'avait plongé dans la douleur; je l'aimais, un je
ne sais quoi, plus fort que son tempérament, m'attachait à elle. Les
lieux où je l'avais vue, où nos coeurs avaient fait le premier essai de
l'amour, tout m'attristait. Souvenirs agréables, combien je payais cher
votre absence! Devenu sans objet, ces idées ne m'occupaient plus sans
douleur.

Mais voilà un garçon bien désoeuvré, dira-t-on; à quoi vous
occupiez-vous, pauvre Saturnin? Hélas! je me branlais: c'était ainsi que
j'oubliais mes peines.

Écarté un jour dans un lieu solitaire, où je me croyais sans témoin, je
me dulcifiais avec une indolence voluptueuse. Un coquin de moine
m'observait: il n'était pas de mes amis; il parut si brusquement, que
les bras me tombèrent de surprise. Je restai dans cet état exposé à la
malignité de ses regards. Je me crus perdu; je crus qu'il allait publier
mon aventure, et sa façon de m'aborder me donna lieu de craindre.--Ah!
ah! frère Saturnin, me dit-il, je ne vous croyais pas capable de faire
de pareilles choses. Vous, le modèle du couvent! vous, l'aigle de la
théologie! vous...--Eh! morbleu! interrompis-je brusquement, finissons
ces éloges ironiques; vous m'avez vu me branler, faites-en fête à tout
le couvent, continuai-je; amenez qui vous voudrez, je vous attends à la
dixième décharge!--Frère Saturnin, reprit-il de sang-froid, c'est pour
votre bien que je vous parle: pourquoi vous branler? Nous avons tant de
novices! c'est un amusement d'honnête homme.--Vous vous rangez sans
doute dans cette classe, lui dis-je. Tenez, père André, vos discours
m'impatientent ainsi que vos éloges. Décampez, ou je vous... La vivacité
avec laquelle je parlai lui fit rompre son sérieux. Il éclata de rire,
et, me tendant la main: Va, me dit-il, touche là, frère; je ne te
croyais pas si bon vivant; ne te branle plus: tu es digne d'un meilleur
sort; laisse cette viande creuse, je veux te faire part de quelque chose
de plus solide. Sa franchise excita la mienne, je lui tendis la main à
mon tour. Je ne suis pas défiant, lui dis-je, quand on agit ainsi;
j'accepte vos offres.--Allons, reprit-il, parole d'honneur, tantôt je
vous prends à minuit dans votre chambre. Boutonnez votre culotte, ne
tirez plus votre poudre aux moineaux; vous en aurez besoin. Je vous
quitte: ne sortez qu'après moi; il ne faut pas qu'on nous voie ensemble:
cela pourrait nous nuire; à tantôt.

Je demeurai surpris après le départ du moine. Il n'était plus question
de se branler; occupé de sa promesse, j'y rêvais sans la comprendre. Que
veut-il dire par cette viande dont il veut me régaler! Si c'est quelque
novice, je n'en veux pas. Je raisonnais en sot, je n'en avais pas goûté.
Lecteur, êtes-vous plus habile que je ne l'étais alors? Oui, dites-vous;
n'est-il pas vrai que ce n'est pas un si mauvais morceau? Le préjugé est
un animal qu'il faut envoyer paître. Le goût fait tout. Est-il rien de
plus charmant qu'un joli giton, blancheur de peau, épaules bien faites,
belle chute de reins, fesses dures, rondes, un cul d'un ovale parfait,
étroit, serré, propre, sans poil? Ce n'est pas là de ces conasses, de
ces gouffres où on entre tout botté. Je te vois, censeur atrabilaire, tu
me reproches mon inconstance, en ce que je loue tantôt le con, tantôt le
cul. Apprends, nigaud, que j'ai pour moi l'expérience, que j'enfile une
femme, quand elle se présente, et que je prends mes ébats avec un beau
garçon. Allez à l'école des sages de la Grèce, allez à celle des
honnêtes gens de notre temps, vous apprendrez à vivre. Mais mon moine va
venir, minuit sonne; on frappe, c'est lui: Bon, marchons, père, je vous
suis. Mais où diable me menez-vous?--A l'église.--Vous vous moquez: pour
prier Dieu? Serviteur! je vais dormir.--Suivez-moi, morbleu! ne
voyez-vous pas que je monte dans les orgues? Nous y voilà!

Savez-vous bien ce que j'y trouvai? une table bien garnie, de bon vin,
trois moines, trois novices et une belle fille de vingt ans, jolie comme
un ange. Je suivais mon conducteur. Le père Casimir était le chef de la
bande joyeuse. Il me reçut bien.--Père Saturnin, me dit-il, soyez le
bienvenu. Le père André m'a fait votre éloge: sa protection le justifie.
Foutre, manger, rire et boire, telle est ici notre occupation; êtes-vous
disposé à en faire autant?--Parbleu! oui, lui répondis-je; s'il ne faut
que soutenir l'honneur du corps, je m'en tirerai aussi bien qu'un autre;
soit dit, continuai-je, en me tournant du côté de l'assemblée, sans
diminuer le mérite de vos révérences.--Vous êtes de nos gens, reprit le
père Casimir: placez-vous ici entre cette charmante enfant et moi; çà!
décoiffons une bouteille en l'honneur du père: à vous, tope! Et nous
voilà à flûter. Et vous, lecteur, que ferez-vous pendant que nous
viderons nos bouteilles? Tenez! amusez-vous à lire ce rogaton.

Le père Casimir était d'une taille médiocre, brun de visage, d'un ventre
de prélat. Il avait des yeux qui vous enculaient de cent pas, et qui ne
s'attendrissaient qu'à la vue d'un joli garçon. Alors le bougre, en rut,
hennissait. Sa passion pour l'antiphysique était si bien établie, que
les Savoyards le redoutaient. Aisément l'on tombait dans ses filets; il
était auteur et bel esprit à la mode; censeur caustique, écrivain sec,
plaisant sans légèreté, ironique sans délicatesse. Il s'était fait un
nom par des écrits qui n'avaient d'autre mérite que celui de la
méchanceté. Le succès de ses satires le consolait des coups de bâton
dont on le régalait quelquefois. Il faut pourtant convenir qu'on avait
tort de le maltraiter ainsi; car, quoique les satires parussent sous son
nom, le pauvre père n'y avait souvent d'autre part que le soin qu'il
s'était donné de rédiger les écrits de ceux qui travaillaient sous ses
yeux. Il cultivait les petits talents qu'il leur connaissait, leur
distribuait sa matière, revoyait leur ouvrage, le faisait imprimer, et
en recueillait souvent des fruits bien amers. Il n'en était pas moins
hardi; et tel que l'avare qui se console des huées du peuple en ouvrant
son coffre-fort, les ris qu'il excitait dans le public aux dépens des
auteurs essuyaient les larmes que ceux-ci lui faisaient verser dans le
particulier.

Au sein de la littérature, il goûtait le plaisir de se satisfaire sans
sortir de son cabinet. Les culs de ses myrmidons remplissaient ses
désirs. Pour prix de leur complaisance, il leur abandonnait sa nièce, et
la nièce acquittait les dettes de l'oncle. Le portier du couvent étant à
la dévotion du père, tout entrait aisément: vin, viande, fille, rien
n'était excepté. On avait préféré les orgues pour de semblables orgies,
parce qu'on ne pouvait pas soupçonner qu'on passât la nuit dans
l'église. Une autre raison, c'est qu'on était à portée d'assister aux
offices, et cette exactitude empêchait de babiller.

Malgré le soin que prenait le père Casimir pour conserver ses élèves, il
en perdait toujours quelqu'un; j'en dirai la raison: quelquefois
l'ingratitude est le prix de l'obligation. Ces déserteurs se servaient
contre le père des traits qu'il leur avait appris à aiguiser contre les
autres. Un d'eux fit sur lui le sonnet qui suit:

    Un jour dom Happecon, plus arrogant qu'un coq,
    Las de sentir son vit aussi droit qu'une quille,
    Sortit de son couvent, enfoncé dans son froc,
    Et fut chez la Dupré demander une fille.

    Le bougre qui jamais ne foutait qu'en escroc,
    Pour qui cinq ou six coups n'étaient qu'une vétille,
    Crut qu'il ne s'agissait que d'essayer le choc,
    Et tira son engin de dessous sa mantille.

    --Tout beau, dit la putain, rengaîne l'instrument;
    On commence d'abord par payer largement:
    De foutre on vit ici, comme au palais, d'épices.

    Le pater étonné de ce foutu cartel,
    Quitta, faute d'argent, ce pilier de bordel,
    Et fut, de désespoir, enculer deux novices.

Je ne saurais mieux finir; je quitte le pinceau, de nouveaux coups
affaibliraient ma peinture. La nièce du père Casimir était brune, vive
et petite. Si elle perdait au premier coup d'oeil, l'examen la vengeait;
ménageant avec adresse sa gorge, qui n'était plus absolument belle, elle
en tirait le meilleur parti. Ses yeux petits, mais noirs, promenaient
sur vous ses regards enjoués conduits par la coquetterie la plus
raffinée. Elle enchantait par la vivacité et le sel de ses
polissonneries. En un mot, c'était tout ce qu'on pouvait souhaiter de
plus charmant pour attraper le jour, sans s'apercevoir qu'on a passé la
nuit.

Aussitôt que je me vis placé à côté de cette aimable fille, je sentis
renouveler ces mouvements confus que j'avais autrefois éprouvés quand le
hasard m'avait fait découvrir Toinette et le père Polycarpe. La longue
privation du plaisir m'avait formé pour ainsi dire une seconde nature,
susceptible d'impressions aussi vives et aussi piquantes; je recommençai
à vivre, parce que je crus que j'allais revivre pour le plaisir. Je
regardais ma voisine, dont l'air riant et docile me faisait connaître
que mes désirs ne languiraient qu'autant de temps que j'aurais la
simplicité de ne pas les expliquer. Je sentis bien que ce n'était pas
l'envie de faire la vestale qui la faisait trouver au milieu d'une bande
de moines: mais le bonheur qu'elle semblait m'offrir me paraissait si
grand, que j'avais peine à le concevoir; j'étais tremblant, et, dans la
crainte qu'elle m'échappât, à peine aurais-je pu former le dessein de le
demander. J'avais la main sur sa cuisse, que je pressais contre la
mienne; je sentis qu'elle me la prenait et la passait par l'ouverture de
son jupon; je connus son dessein, je portai bientôt le doigt où elle le
désirait. Le toucher d'un endroit qui m'était interdit depuis longtemps
me causa un frémissement de joie qui fut aperçu de la bande, qui me
cria: Courage, père Saturnin, vous y voilà. Peut-être me serais-je
déconcerté de cette exclamation, si Marianne (c'était le nom de notre
déesse) ne m'eût sur-le-champ donné un baiser et déboutonné ma culotte
d'une main, tandis qu'elle passait l'autre bras autour de mon cou, et,
empoignant mon vit: Ah! pères, s'écria-t-elle en le leur montrant, en
avez-vous de cette beauté-là? Il se fit un brouhaha d'admiration, et
chacun la félicita sur son bonheur prochain. Elle en était enchantée.
Alors le père Casimir, imposant silence à la troupe, m'adressa la
parole.--Père Saturnin, me dit-il, disposez de Marianne; vous la voyez,
dispensez-moi de faire son éloge. Elle est accomplie, elle va vous
donner tous les plaisirs imaginables; mais ces plaisirs sont à une
condition.--Quelle est-elle, cette condition? lui répondis-je; faut-il
vous donner mon sang?--Non.--Quoi donc?--Votre cul.--Mon cul? eh! que
diable en feriez-vous?--Oh! c'est mon affaire, répondit-il. L'envie de
baiser Marianne fit que je n'insistai pas. Je me mis en devoir de
l'enconner, et mon bougre de m'enculer. Un banc nous servit de siège: je
m'étendis sur elle, le père sur moi. Quoique Casimir me déchirât le cul,
le plaisir que je goûtais avec sa nièce faisait diversion à la douleur.
Nous nageâmes bientôt dans les délices. Si quelquefois le plaisir
m'arrêtait au milieu du travail, Casimir, réveillant ma valeur,
m'animait à faire aussi bien que lui. Ainsi poussé et poussant, les
coups de l'oncle allaient retentir dans le con de la nièce, qui, tantôt
mourant et ressuscitant, surprenait l'assemblée. Il y avait longtemps
déjà que nous avions laissé derrière nous le père Casimir, qui, surpris
de l'opiniâtreté du combat, joignit son admiration à celle de la
compagnie, qui en attendait l'issue. J'étais surpris que Marianne me
tînt tête, à moi qui croyais avoir rassemblé dans ce moment toutes les
forces acquises pendant un si long temps. Elle était enragée de ma
valeur, elle qui avait désarçonné les plus vigoureux, le foutre et le
sang ruisselaient. Déjà nous avions déchargé quatre fois, quand
Marianne, fermant l'oeil, baissant la tête, attendait sans mouvement
que, par une cinquième décharge, je lui donnasse le coup de grâce; elle
le reçut, et, après l'avoir savouré pendant quelques minutes, s'échappa
de mes mains et me dit qu'elle se rendait. Fier de ma victoire, je lui
versai une rasade, j'en pris autant, et nous scellâmes dans le vin notre
réconciliation.

Ce combat fini, chacun se mit à sa place, et Casimir entama l'éloge de
la bougrerie. Possédant à fond cette matière, il s'en acquitta bien, il
passa en revue tous les bougres célèbres: il y trouva des philosophes,
des papes, des empereurs, des cardinaux. Il remonta à l'aventure de
Sodome, soutint qu'on avait falsifié, par jalousie, ce mémorable
événement, et, cédant tout à coup à son enthousiasme, il finit son éloge
par ces vers:

        Taisez-vous, censeurs indociles,
    Etourdissez les sots de vos voix imbéciles,
    Mais n'allez pas fouiller dans l'histoire des temps.
        Vous osez, ignorants reptiles,
        Des écrivains les plus habiles
    Altérer les beautés et corrompre les sens.
    Sodome, ce n'est point par un souffle funeste
    Que furent consumés tes heureux habitants;
    C'est par un feu divin, c'est par un feu céleste:
    Sodome, que n'étais-je alors de tes enfants!

Le discours du père reçut les applaudissements qu'il méritait et qu'il
était sûr de recevoir des assistants, en traitant un sujet qui leur
était si agréable. On foutit encore, tant en cul qu'en con; on but, on
rit et on se sépara, avec promesse de se retrouver à huitaine, car ces
banquets ne se faisaient pas tous les jours: les revenus du père
Casimir, qui régalait ordinairement, n'y auraient pas suffi. Nous nous
séparâmes les meilleurs amis du monde, Marianne et moi. La pauvre enfant
ne tarda guère à s'apercevoir qu'il était dangereux de jouer avec moi;
sa ceinture devint bientôt trop courte: on m'en donna la gloire. Le père
Casimir prit soin de conduire les choses secrètement; il était juste
qu'il prît sur lui les risques du hasard auquel il exposait sa chère
nièce. Elle en sortit à son honneur, et tout aurait été le mieux du
monde, si cette grossesse inattendue n'avait pas mis le désordre dans
nos assemblées nocturnes. J'essayai le remède de Casimir, et, sur ses
traces, je me rendis bientôt redoutable au cul de tous nos novices; mais
je retombai peu de temps après dans mes anciennes erreurs, et les
plaisirs du con m'enlevèrent à ceux du cul.

Un beau jour, après avoir chanté ma première messe, le prieur me fit
avertir d'aller dîner dans sa chambre. J'y fus, et je trouvai avec lui
quelques anciens qui me reçurent, ainsi que le prieur, avec de vives
accolades que je ne savais à quoi attribuer. Nous nous mîmes à table, et
nous fîmes une chère de prieur: c'est tout dire. Quand le vin, que sa
révérence avait soin de ne pas choisir dans le plus mauvais cru, eut
répandu la gaieté dans la conversation, je fus surpris d'entendre mes
doyens, donnant l'essor à leur langue, lâcher les b... et les f... avec
une aisance que je n'aurais pas attendue de gens que j'avais toujours
vus sous le masque de la réserve. Le prieur, voyant mon étonnement, me
dit: Père Saturnin, nous ne nous gênons plus avec vous, parce qu'il est
temps que vous ne vous gêniez plus avec nous, oui, mon fils, ce temps
est arrivé. Vous avez reçu le saint ordre de prêtrise, cette qualité
vous rend aujourd'hui notre égal et me met dans l'obligation de vous
révéler des secrets importants qui vous ont été cachés jusqu'à présent
et qu'il serait dangereux de confier à des jeunes gens qui pourraient
nous échapper et divulguer des mystères qui doivent être ensevelis dans
un silence éternel; c'est pour m'acquitter de cette obligation que je
vous ai fait venir ici.

Cet exorde imposant me fit écouter avec attention le prieur, qui dit:
Vous n'êtes pas de ces esprits faibles que la fouterie effarouche:
l'action de foutre est naturelle à l'homme. Nous sommes moines, mais on
ne compte ni le vit ni les couilles, quand nous faisons voeu. Pourquoi
nous interdire cette fonction toute naturelle? Faut-il, pour exciter la
compassion des fidèles, aller nous branler dans les rues? Non, il faut
garder un milieu entre l'austérité et la nature. Ce milieu est de donner
tout à celle-ci dans nos cloîtres, et le plus que nous pouvons à
l'austérité dans le monde. Pour cet effet, dans les couvents bien
réglés, on a quelques femmes avec qui l'on jouit; on oublie dans leurs
bras les déboires de la pénitence.--Vous me surprenez, lui dis-je, mon
révérend; ah! pourquoi faut-il qu'une si belle police n'étende pas sa
sagesse sur nous? Nos convives rirent, et le prieur me répondit: Nous ne
sommes pas plus dupes que les autres; nous avons ici un endroit où nous
ne manquons pas de femmes.--Ici! repris-je, et vous ne craignez pas que
l'on vous découvre?--Non, dit-il, cela est impossible; le continent de
notre maison est trop vaste pour qu'on s'aperçoive de cet endroit.--Ah!
m'écriai-je, quand me sera-t-il permis d'aller consoler ces aimables
recluses?--Les consolations ne leur manquent pas, me répondit-il en
riant, et votre qualité de prêtre vous donne le droit d'y aller quand
vous voudrez.--Quand je voudrai? Ah! mon père, je vous somme dès à
présent de tenir votre parole.--Il n'est pas encore temps; on n'entre
que sur le soir dans notre piscine, qui est l'appartement de nos soeurs.
Personne n'en a la clef; il n'y en a que deux, l'une entre les mains du
père dépensier, l'autre entre les miennes.

Ce n'est pas tout, père Saturnin, continua le prieur; lorsque vous
saurez que vous n'êtes pas le fils d'Ambroise, vous serez doublement
étonné. (Je fus effectivement si interdit, que je n'eus pas la force
d'ouvrir la bouche.) Vous n'êtes pas le fils d'Ambroise, poursuivit le
prieur, ni celui de Toinette; votre naissance est plus relevée. Notre
piscine vous a vu naître: une de nos soeurs vous a donné le jour.--S'il
en est ainsi, m'écriai-je, revenu de ma surprise, pourquoi m'avez-vous
toujours envié la douce satisfaction d'embrasser ma mère, si elle vit
encore?--Père Saturnin, me dit le prieur attendri, vos reproches sont
justes; mais croyez que ce n'est pas par défaut de tendresse qu'on vous
a interdit notre piscine. L'amour que nous avons pour vous a longtemps
combattu contre nos règles; mais il faut de l'ordre, et le temps nous
met aujourd'hui en état de faire cesser vos plaintes. Dès tantôt vous
aurez le plaisir que vous souhaitez, vous embrasserez votre mère.--Que
je suis impatient, m'écriai-je, de me voir dans ses bras!--Modérez-vous,
le sacrifice ne sera pas long. Déjà la nuit s'avance, et l'heure viendra
sans y penser. Nous souperons à la piscine, on vous y attend. Ne
paraissez au réfectoire que pour le décorum; vous viendrez nous
retrouver ici.

Le plaisir de voir ma mère y entrait pour quelque chose, mais
l'espérance de me livrer à l'amour offrait à mon coeur une immensité de
désirs que tous les efforts de mon imagination ne me rendaient que
faiblement. Le voilà donc arrivé, me disais-je, ce temps si souhaité!
Heureux Saturnin, plains-toi de ton sort! Dans quel état de la vie
aurais-tu trouvé ce que l'on vient de t'annoncer aujourd'hui.

L'heure vint; je retournai chez le prieur, où je trouvai cinq ou six
moines. Nous partîmes dans un profond silence. Nous marchâmes jusqu'à
ces antiques chapelles qui servaient de rempart à la piscine d'un côté;
nous descendîmes sans lumière dans un caveau dont l'horreur semblait
être ménagée pour préparer un nouveau charme au plaisir qui devait le
suivre. Ce caveau, que nous traversâmes à l'aide d'une corde attachée
contre le mur, nous conduisit à un escalier éclairé par une lampe. Le
prieur ouvrit la porte qui fermait cet escalier. Nous entrâmes, par un
petit détour, dans une salle galamment meublée, autour de laquelle
étaient quelques lits commodes pour les combats de Vénus. Nous y vîmes
les apprêts d'un magnifique repas. Personne n'arrivait encore; mais au
bruit d'une sonnette que le prieur tira, une vieille cuisinière parut,
suivie de six soeurs qui me semblèrent charmantes. Chacune choisit son
chacun; je restai seul témoin de leurs transports, piqué de
l'indifférence qu'on semblait me témoigner; mais j'eus bientôt mon tour,
et je fus dédommagé avec usure.

Le maigre n'était pas plus observé à la piscine qu'au repas du père
Casimir. Les viandes les plus exquises furent servies avec toute la
propreté possible: chacun, à côté de sa belle, mangeait, buvait,
patinait, parlait foutaise. On me faisait la guerre sur mon peu
d'appétit; je me défendais mal, uniquement occupé du désir de retrouver
ma mère, ou plutôt celui de m'escrimer avec quelqu'une de nos soeurs. Je
cherchais des yeux celle qui m'avait donné l'être: l'air de fraîcheur et
de jeunesse qu'elles avaient toutes ne me dénotait pas qu'aucune fût ma
mère. Quoique occupées avec les pères, elles me lançaient des regards
qui renversaient mes conjectures. Je m'imaginais sottement que je
reconnaîtrais ma mère au respect, à la tendresse que j'avais pour elle;
mais mon coeur parlait pour toutes, et je bandais en l'honneur de
chacune d'elles.

Mon inquiétude divertissait la compagnie. Quand on eut assez mangé, il
fut question de foutre. Le feu brillait dans les yeux de nos adorables,
et, comme nouveau venu, je commençai la danse.--Allons, père Saturnin,
me dit le prieur, il faut faire assaut avec la soeur Gabrielle, ta
voisine. J'avais déjà préludé avec elle par des baisers donnés et reçus;
sa main avait même été jusqu'à ma culotte, et quoiqu'elle fût la moins
jeune de la compagnie, je lui trouvais assez de charmes pour ne pas
envier le sort des autres. C'était une grosse blonde qui n'avait d'autre
défaut que son embonpoint. Sa peau était d'une blancheur éblouissante,
la plus belle tête du monde, des yeux grands et bien fendus. La passion
les rendaient tendres et mourants, mais ils étaient vifs et brillants
pour le plaisir.

L'exhortation du prieur n'avait pas prévenu mes désirs; Gabrielle les
avait excités, elle se prêta galamment à les satisfaire.--Viens, mon
roi, me dit-elle, je veux avoir ton pucelage; viens le perdre dans un
endroit où tu as reçu la vie! Je tremblai à ce mot. Sans avoir plus de
vertu, j'avais acquis chez les moines des connaissances qui ne me
permettaient pas d'être avec Gabrielle ce que j'avais été avec Toinette.
J'allais l'enfiler, un reste de honte m'arrêta; je reculai.--Ah! ciel,
dit Gabrielle, est-il possible que ce soit là mon fils? Ai-je pu mettre
au monde un tel lâche? Foutre sa mère lui fait peur.--Ma chère
Gabrielle, lui dis-je en l'embrassant, contentez-vous de mon amour; si
vous n'étiez pas ma mère, je ferais mon bonheur de vous posséder;
respectez une faiblesse que je ne puis vaincre.

L'apparence même de la vertu est respectable aux coeurs les plus
corrompus. Mon action fut louée des moines; ils convinrent de leur tort;
il n'y en eut qu'un qui voulut entreprendre de me convertir.--Pauvre
sot, me dit-il, pourquoi t'effrayer d'une action indifférente? La
fouterie n'est-elle pas la conjonction de l'homme et de la femme? Cette
conjonction est ou naturelle ou défendue par la nature. Elle est
naturelle, puisque leur penchant invincible les entraîne l'un vers
l'autre. Si ce penchant est dans leur coeur, l'intention de la nature
est donc qu'on le satisfasse indistinctement. Si Dieu a dit à nos
premiers pères de croître et de multiplier, comment entendait-il que la
multiplication se fît? Adam avait des filles, il les foutait. Ève avait
des fils qui faisaient avec elle ce que leur père faisait avec leurs
soeurs. Descendons au déluge. Il ne restait dans le monde que la famille
de Noé; il fallait nécessairement que le frère couchât avec la soeur, le
fils avec sa mère, le père avec sa fille, pour repeupler la terre.
Allons plus loin: Loth fuit de Sodome; ses filles qui avaient devant les
yeux l'intention du Créateur, et qui venaient de voir leur bonne femme
de mère changée en statue pour avoir été trop curieuse, s'écrièrent dans
l'amertume de leur coeur: Hélas! le monde va donc finir? Elles auraient
été coupables aux yeux de Dieu si elles n'avaient pas rétabli ce qu'il
venait de détruire; et Loth, pénétré de cette vérité, y contribua de
tout son pouvoir. Voilà la nature dans sa première simplicité. Les
hommes, soumis à ses lois, se faisaient un devoir de les suivre; mais
bientôt corrompus par les passions, ils oublièrent la volonté de cette
tendre mère; ils ne voulurent pas rester dans l'état heureux où elle les
avait placés; ils renversèrent tout, se forgèrent des chimères qu'ils
qualifièrent de vertus et de vices, inventèrent des lois qui, au lieu de
faire naître la vertu, engendrèrent le vice. Ces lois ont fait les
préjugés, et ces préjugés, adoptés par les sots et sifflés par les
sages, se sont fortifiés d'âge en âge. Il fallut donc que ces
impertinents législateurs, en renversant les lois de la nature,
refondissent les coeurs qu'elle nous avait donnés; il fallut qu'ils
réglassent nos désirs, qu'ils y missent des bornes. La nature, au fond
de notre coeur, réclame contre l'injustice de leurs lois; en un mot, la
fouterie sans distinction est d'institution divine, et la fouterie
distincte est d'institution humaine. L'une est aussi élevée au-dessus de
l'autre que le ciel l'est au-dessus de la terre. Peut-on, sans se rendre
criminel, écouter l'homme préférablement à Dieu? Non, non, et saint
Paul, interprète sacré des volontés du ciel, a dit: Plutôt que de
brûler, foutez, mes enfants, foutez! Il est vrai que, pour ne pas
choquer la faiblesse des petits génies, il met un correctif à sa pensée
et se sert de l'expression: Mariez-vous; mais, au fond, c'est la même
chose: on ne se marie que pour foutre. Ah! que j'en dirais bien plus si
je ne me sentais pressé de suivre le conseil de saint Paul.

On rit de la saillie du père; déjà le ribaud se levait et, le braquemart
à la main, menaçait tous les cons de la salle.--Attendez! dit une soeur
nommée Madelon; pour punir Saturnin, il me vient une idée.--Quelle
est-elle? lui demanda-t-on,--C'est, répondit-elle, de le faire coucher
sur un lit; Gabrielle s'étendra sur son dos, et le père qui vient de
parler comme un oracle exploitera Gabrielle! Les ris redoublèrent; j'en
ris moi-même, et dis que j'y consentais, à condition que pendant que le
père foutrait sur mon dos, je foutrais, moi, avec la donneuse
d'avis.--J'y consens, reprit-elle, pour la rareté du fait. Chacun
applaudit, nous nous mîmes en posture. Figurez-vous quel spectacle ce
devait être! Le père ne poussait aucun coup à ma mère qu'elle ne le lui
rendît sur-le-champ au triple, et son cul, en retombant sur le mien, me
faisait enfoncer dans le con de Madelon, ce qui faisait un ricochet de
fouterie tout à fait divertissant; non pas pour nous, car nous étions
trop occupés pour nous amuser à rire. Il n'eût tenu qu'à moi de me
venger de Madelon, en laissant tomber le poids de trois corps sur le
sien; mais elle était trop amoureuse, travaillait de trop bon coeur pour
me laisser concevoir une telle pensée. Je la soulageais de mon mieux;
elle en eut pourtant la peine; mais ce fut plutôt un surcroît de volupté
pour elle, car ayant senti les délices de la décharge avant nos fouteurs
d'en haut, le plaisir me rendit immobile. Gabrielle le sentit, et ses
coups de cul, avec vivacité, faisaient pour moi ce que je n'étais plus
en état de faire, et, en m'agitant, allaient donner de nouveaux
ébranlements de plaisir à Madelon, qui déchargeait aussi. Nos fouteurs
finirent et joignirent leur extase à la nôtre. Nos quatre corps n'en
firent plus qu'un; nous mourions, nous nous confondions l'un dans
l'autre.

Notre éloge sur cette façon de goûter les plaisirs excita les moines et
les soeurs. Ils se mirent en devoir de foutre en quatrain,--c'est le nom
que nous donnâmes à cette posture,--et nous à leur donner l'exemple.
C'est ainsi que les plus belles découvertes qu'on ait faites dans la
nature sont dues au hasard.

Gabrielle était si charmée de cette invention, qu'elle avoua qu'elle
avait eu autant de plaisir qu'elle en avait goûté en me faisant. Curieux
de savoir comment la chose s'était passée, nous la priâmes de la
raconter.--J'y consens, nous dit-elle, et d'autant plus volontiers que
Saturnin ne connaît encore que sa mère, sans savoir d'où elle vient ni
comment elle s'est trouvée ici. Permettez-moi, mes révérends, de l'en
instruire, et de remonter un peu plus haut que le jour que vous
souhaitez que je vous rappelle. Mon ami, continua-t-elle en m'adressant
la parole, tu ne te vanteras pas d'une longue suite d'aïeux illustres:
je n'en ai jamais connu. Je suis fille d'une loueuse de chaises de ce
couvent, et sans doute de quelqu'un des pères qui vivaient alors, car
elle était trop vive et trop amie du couvent pour que je puisse penser
que je dois le jour à son bonhomme de mari.

A dix ans je ne démentais pas mon sang; je connaissais l'amour avant de
me connaître; les pères cultivaient mes heureuses inclinations. Un jeune
profès me donna des leçons si sensibles que j'aurais cru payer les
autres d'ingratitude si je ne leur avais fait connaître que j'étais en
état de leur en donner moi-même. Je m'étais déjà acquittée de mon devoir
envers chacun d'eux, quand ils me firent la proposition de me mettre
dans un endroit où je renouvellerais mes payements aussi souvent que je
le voudrais. Je n'avais pu le faire jusqu'alors qu'à la sourdine: tantôt
derrière l'autel, tantôt devant, tantôt dans un confessionnal, rarement
dans les chambres. L'idée de la liberté me flatta; j'acceptai les
offres, j'entrai ici.

En y entrant, j'étais parée comme une jeune fille qu'on mène à l'autel.
L'idée de mon bonheur répandait un air de sérénité sur mon visage qui
charmait tous les pères. Tous brûlaient de me voir, et chacun briguait
la gloire de me le mettre. Je vis le moment où le festin de ma noce
allait finir comme celui des Lapithes.--Mes révérends, leur dis-je,
votre nombre ne m'épouvante pas; mais je présume peut-être trop de mes
forces: je succomberais, vous êtes vingt; la partie n'est pas égale; Je
vais vous proposer un accommodement. Il faut nous mettre nus! (Et, pour
leur en donner l'exemple, je commençai la première. Robe, corset,
chemise, tout partit dans la minute. Je les vis tous dans le même état
que moi; mes soeurs étaient aussi nues. Mes yeux savourèrent un moment
le charmant spectacle de vingt vits roides, gros, longs, durs comme fer,
et qui se présentaient fièrement au combat.) Allons, repris-je, il est
temps de commencer. Je vais me coucher sur ce lit; j'écarterai assez les
cuisses pour qu'en accourant sur moi le vit à la main, vous m'enfiliez
l'un après l'autre, car il faut que le sort règle le pas; les maladroits
n'auront pas à se plaindre, puisqu'en me manquant ils trouveront des
cons tout prêts sur qui ils pourront décharger leur colère. Voilà,
messieurs, ce que j'avais à vous proposer. Ils applaudirent tous à cet
heureux essor de mon imagination. On tire au sort, je tends la bague, on
court: un, deux, trois passent sans m'enfiler, et vont tomber sur mes
soeurs, qui leur font oublier leur malheur par toutes sortes de
plaisirs. Un quatrième vient, c'était vous, père prieur. Ah! je payai
votre adresse par les transports les plus vifs; et si le plaisir qu'on
goûte par une décharge mutuelle fait concevoir, vous partagez la gloire
d'avoir fait Saturnin avec quatre ou cinq de ceux qui vous suivirent.
Oui, mon ami, continua-t-elle eu s'adressant à moi, tu as l'avantage
d'être au-dessus des autres hommes, qui peuvent bien dire le jour de
leur naissance, mais non pas celui où ils ont été faits.

Telles étaient nos conversations dans la piscine, tels étaient les
plaisirs que nous y goûtions. Je ne m'y rendais pas le dernier. Toutes
les nuits j'allais chez le prieur ou chez le dépensier: J'étais
infatigable; je conduisais toujours la bande joyeuse. Bref, j'étais
l'âme et les délices de la piscine; tout, jusqu'aux vieilles, tout tâta
de mon vit. La réflexion cependant perçait quelquefois au milieu de mes
plaisirs; toutes nos soeurs me paraissaient charmées de leur sort. Je ne
pouvais concevoir que des femmes, dont le naturel est vif et dissipé,
eussent pu, sans frayeur, concevoir le dessein de passer leur vie dans
une pareille retraite, y vivre sans dégoût et être sensibles à des
plaisirs achetés par un esclavage éternel. Elles riaient de mon
étonnement, et ne pouvaient elles-mêmes concevoir que je pusse avoir de
pareilles idées.--Tu connais bien peu notre tempérament, me disait un
jour une d'entre elles extrêmement jolie, et que le libertinage, fruit
trompeur d'une éducation cultivée, avait fait jeter dans les bras de nos
moines; n'est-il pas vrai, me disait-elle, qu'il est plus naturel d'être
sensible au bien qu'au mal? J'en convenais. Ferais-tu difficulté,
reprenait-elle, de sacrifier une heure du jour à la douleur, si l'on
t'assurait que l'heure suivante se passerait dans une extrême
joie?--Non, assurément, lui disais-je.--Eh bien, poursuivit-elle, au
lieu d'une heure mets un jour; de deux, l'un sera pour le chagrin et
l'autre pour le plaisir; je te crois trop sage pour refuser un pareil
parti si l'on te l'offrait. Je dis plus: l'homme le plus indifférent ne
le refuserait pas, et la raison en est toute naturelle. Le plaisir est
le premier mobile de toutes les actions des hommes; il est déguisé sous
mille noms différents, suivant les différents caractères. Les femmes ont
de commun avec vous tous les caractères possibles; mais elles ont
au-dessus l'impression victorieuse du plaisir de l'amour; leurs actions
les plus indifférentes, leurs pensées les plus sérieuses naissent toutes
dans cette source et portent toujours, quoique déguisées, la marque du
fond d'où elles sortent. La nature nous a donnés des désirs bien plus
vifs, et par conséquent bien plus difficiles à satisfaire que les
vôtres. Quelques coups suffisent pour abattre un homme, et ne font que
nous animer, mettons-en six; une femme ne recule pas après douze. Le
sentiment du plaisir est donc au moins une fois aussi vif dans une femme
qu'il l'est dans un homme, et si tu te croyais heureux de payer un jour
de joie par un jour de chagrin, trouverais-tu étrange que j'en donnasse
deux? Serais-tu surpris que je passasse les deux tiers de ma vie dans la
peine pour passer l'autre tiers dans le plaisir? J'ai mis les choses
égales entre nous: quand tu nous vois continuellement occupées de ce qui
fait le souverain bonheur des femmes, quand nous sommes continuellement
dans vos bras, dis-moi, crois-tu que nous puissions songer à la peine,
qu'elle ait quelque empire sur nous? Ne trouveras-tu pas notre condition
mille et mille fois plus heureuse que celle de ces filles imprudentes
qui, nées avec des inclinations aussi violentes que celles des autres
femmes, viennent porter dans la solitude des désirs qui ne seront jamais
apaisés par les embrassements d'un homme? Qu'ils seraient plus vifs, ces
désirs, s'il était possible de nous refroidir! Nous ne regrettons rien
ici. Libres des inquiétudes de la vie, nous n'en connaissons que les
charmes; nous ne prenons de l'amour que les agréments et nous ne
remarquons la différence des jours que par la diversité des plaisirs
qu'ils nous procurent. Désabuse-toi, père Saturnin, si tu nous crois
malheureuses.

Je ne m'attendais pas à trouver des pensées aussi justes dans une fille
que je ne croyais capable que de sentir le plaisir. Né pour le goûter,
je profitai de l'heureux penchant qui me la livrait, et nous satisfîmes
à loisir nos transports.

L'homme n'est pas né pour être toujours heureux; je devins rêveur.
J'étais en fouterie ce qu'Alexandre était en ambition: je désirais de
foutre toute la terre, et après elle un nouveau monde. Depuis six mois
j'avais toujours remporté le prix dans les combats amoureux, et du plus
brave que j'étais je devins bientôt le plus lâche. L'habitude du plaisir
en avait émoussé la pointe, et j'étais avec nos six soeurs ce qu'un mari
est avec sa femme. Le mal de mon esprit influa bientôt sur mon corps; on
m'en fit des reproches qui ne glissèrent que sur mon coeur, et il ne
fallait pas moins que toute la tendresse du prieur pour me faire aller à
la piscine. Il engagea nos soeurs à travailler à ma guérison: elles ne
négligèrent rien pour y réussir; non seulement elles employèrent tous
leurs charmes naturels, mais elles y joignirent encore ce que l'art le
plus consommé peut suggérer à une vieille coquette fouteuse. Tantôt se
rangeant en cercle autour de moi, elles offraient à ma vue les tableaux
les plus lascifs: l'une, mollement appuyée sur un lit, laissait voir
négligemment la moitié de sa gorge; une petite jambe faite au tour, des
cuisses plus blanches que la neige me promettaient le plus beau con du
monde; l'autre dans l'attitude d'une femme qui se prépare au combat,
marquait l'ardeur qui la consumait; d'autres, dans des postures
différentes, en se chatouillant le con, exprimaient par leurs soupirs
les plaisirs qu'elles ressentaient. Tantôt elles se mettaient nues, et
me présentaient la volupté dans tout son jour. Celle-ci, appuyée sur un
canapé, me montrait le revers de la médaille, et, passant la main sous
son ventre, elle écartait les cuisses et se branlait, de manière qu'à
chaque mouvement que faisait son doigt je voyais l'intérieur de cette
partie qui m'avait autrefois causé de si vives émotions. Une autre,
couchée sur un lit de satin noir, me présentait la même image que
l'autre ne me présentait qu'à l'envers; une troisième me faisait coucher
par terre entre deux chaises, et, mettant ensuite un pied sur l'une et
un pied sur l'autre, elle s'accroupissait, et son con se trouvait
perpendiculairement sur mes yeux. Dans cette situation, je la voyais
travailler avec un godmiché, tandis qu'une autre foutait devant moi de
toutes ses forces avec un moine, nu comme elle. Enfin, on offrit à ma
vue les images les plus lubriques, tantôt à la fois, tantôt
successivement.

Quelquefois on me couchait tout nu sur un banc; une soeur se mettait à
califourchon sur ma gorge, de sorte que mon menton était enveloppé dans
le poil de sa motte; une autre se mettait sur mon ventre; une troisième,
qui était sur mes cuisses, tâchait de s'introduire mon vit dans le con;
deux autres s'étaient placées à mes côtés, de façon que je tenais un con
de chaque main; une autre enfin,--celle qui avait la plus belle
gorge,--était à ma tête, et, s'inclinant, elle me pressait le visage
entre ses tétons; toutes étaient nues, toutes se grattaient, toutes
déchargeaient: mes mains, mes cuisses, mon ventre, ma gorge, mon vit,
tout était inondé, je nageais dans le foutre et le mien refusait de s'y
joindre. Cette dernière cérémonie appelée par excellence la _question
extraordinaire_, fut aussi inutile que les précédentes: on me tint pour
un homme confisqué, et l'on abandonna la nature à elle-même.

Tel était mon état, quand, en me promenant un jour dans le jardin, seul,
rêvant au malheur de ma destinée, je rencontrai le père Siméon, homme
profond, qui avait blanchi dans les travaux de Vénus et de la table, et,
tel que le vieux Nestor, avait vu plusieurs fois renouveler le couvent.
Il vint à moi, et, m'embrassant tendrement, me dit: O mon fils! votre
douleur est grande, mais ne vous alarmez pas, je veux vous guérir. La
trop grande dissipation, mon ami, a causé votre mal: il faut réveiller
votre appétit malade par quelques mets succulents, et c'est une dévote
qu'il vous faut. Le flegme du père me fit rire. Vous riez, me dit-il, je
vous parle sérieusement. Vous ne connaissez pas les dévotes, vous
ignorez leurs ressources pour rallumer les feux éteints. Je l'ai éprouvé
moi-même. Temps heureux où je faisais retentir les voûtes du couvent en
frappant avec mon vit, hélas! qu'êtes-vous devenu? On ne parle plus du
vigoureux père Siméon; ce n'est plus qu'un vieillard cassé; son sang est
glacé dans ses veines, ses couilles sont sèches, son vit est disparu:
tout meurt! J'avais toutes les envies d'éclater, mais la crainte de
l'indisposer me retint. O mon fils, poursuivit-il, profitez de votre
jeunesse. Le seul moyen de vous tirer de votre léthargie, c'est de vous
mettre au régime, d'avoir recours à une dévote; mais, pour cet effet, il
faut avoir la liberté de confesser, et je me charge de vous l'obtenir
auprès de Monseigneur. Je remerciai le père, et, sans avoir grande foi
en son secret, je le priai de s'y employer; il me le promit. Ce n'est
pas tout, continua-t-il, il vous faut un guide avant d'entrer dans cette
carrière, et je veux vous en servir.

Vous savez, mon fils, que la confession vient de nos ancêtres,
c'est-à-dire des prêtres et des moines. J'ai toujours admiré le génie
profond de ces hommes célèbres qui établirent la confession. Depuis ce
temps tout a changé de face; les biens ont fondu sur nous; nos richesses
ont grossi à l'ombre de ce tribunal auguste. Béni soit Dieu! _Amen!_

Je ne vous parlerai pas de l'excellence du poste de confesseur: ayez
seulement de la discrétion, de la douceur et de la condescendance pour
les faiblesses humaines, et les femmes vous adoreront. Je ne dirai point
quel parti vous devrez tirer de leurs heureuses dispositions par rapport
à votre fortune, cela vous regarde; je vous conseille de plumer
impitoyablement ces vieilles bigotes qui viennent à votre confessionnal
moins pour se réconcilier avec Dieu que pour voir un beau moine. Faites
grâce aux jolies, parce que je la leur ai faite: elles me payaient
différemment.

Une jeune fille, par exemple, ne peut faire de présents; mais elle peut
donner son précieux pucelage. Il faut user d'adresse pour lui ravir ce
bijou. Fixez-vous à ces jeunes dévotes: elles pourront vous guérir; ne
vous livrez pourtant pas sans ménagement à la vivacité que pourrait vous
inspirer l'espoir de votre guérison. Il y a moins de risque à se
déclarer à une femme aguerrie qu'à une jeune personne chez qui la
passion n'a pas encore triomphé des préjugés de l'éducation. Une femme
vous entend à demi-mot; son coeur a déjà fait la moitié du chemin avant
de vous être expliqué: il n'en est pas de même d'une jeune fille; mais
s'il est difficile de la vaincre, la victoire en est plus douce. Je vais
vous en tracer la route. Dans toutes, vous trouverez un penchant à
l'amour. Le grand art est de savoir manier ce penchant. Telle qui paraît
modeste, les yeux baissés et la démarche composée, couve un feu sous la
cendre, prêt à s'allumer au vent de l'amour. Parlez, elle n'opposera
qu'une faible résistance à vos premières attaques; pressez, votre
victoire est certaine.

D'autres, dont le tempérament est moins vif, moins impétueux, donneront
plus d'exercice à votre adresse. Avec celles-ci, mêlez les caresses de
l'amant aux remontrances du directeur; échauffez leur naturel par des
discours débités avec art; informez-vous adroitement des progrès
qu'elles ont faits dans la science de se procurer du plaisir; levez le
voile qui leur cachait des voluptés inconnues; découvrez-leur tous les
mystères de l'amour; faites-leur-en des peintures riantes qui échauffent
leur sensualité; montrez-leur le plaisir dans les attitudes les plus
séduisantes pour exciter leurs désirs. Vous objecterez peut-être qu'il
est difficile de réussir dans un art aussi dangereux; point du tout, il
ne faut que de l'adresse. Je conviens qu'il serait dangereux d'encenser
leurs désirs; mais n'est-il pas mille moyens de concilier leur coeur et
leur raison? Que les portraits que vous leur ferez des plaisirs
paraissent faits moins pour les engager à s'y livrer que dans la vue de
les en détourner; insistez sur les plaisirs; soyez court sur les
conséquences: la raison s'opposera vainement aux impressions que vos
discours feront dans leur coeur. Rassurez-les du côté du ciel; détruisez
leurs préjugés du côté du monde; faites-leur envisager qu'il est
dangereux de garder trop longtemps une fleur qui se fane; qu'il est si
doux de la laisser cueillir, que sa perte est idéale. Ajoutez qu'il est
mille secrets pour empêcher la grossesse. Examinez alors leur visage,
vous le verrez enflammé. Laissez tomber votre main sur leurs tétons;
pressez-les, et bientôt vous entendrez leurs soupirs, fidèles
interprètes des sentiments de leur coeur. Joignez vos soupirs aux leurs,
appliquez un baiser sur leur bouche, offrez-vous pour consolateur de
leurs peines. L'aveu de ce qui se passe dans le coeur établit la
confiance, on ne rougit plus d'être faible avec des faibles, on se
console réciproquement.

Le discours du père Simon m'avait échauffé l'imagination; il m'avait si
fort ému, que je ne doutai plus de la possibilité d'une chose que
j'avais prise pour un badinage. Je réitérai mes instances auprès du
père, qui obtint bientôt ce que je demandais.

Il me tardait de me voir érigé en médiateur entre les pécheurs et le
Père des miséricordes. Je me réjouissais d'avance de l'aveu que pourrait
me faire une fille timide d'avoir donné à son tempérament la
satisfaction qu'il demandait. Je fus au confessionnal prendre possession
de mon poste.

On dit qu'un grand philosophe avait la faiblesse de rentrer chez lui et
d'y rester tout le jour, quand, en sortant le matin, une vieille était
la première personne qu'il rencontrât. Si l'exemple de ce philosophe
avait été une règle pour moi, j'aurais sur-le-champ déserté le
confessionnal; mais je tins bon, et je m'armai de courage contre l'ennui
que devait me causer la confession d'une vieille qui se présenta.

J'essuyai patiemment un déluge de balivernes que je payai par des
maximes de morale si consolantes, que ma vieille, charmée, m'aurait
d'abord donné des marques de satisfaction, si le grillage ne se fût pas
trouvé entre nous. Pour me dédommager, elle me voua un attachement à
l'épreuve de toutes les tentatives que les autres directeurs pourraient
faire pour me l'enlever. Je lui passai son transport en faveur du profit
que j'en pourrais tirer. _Bon pour plumer_, me dis-je en moi-même; mais
pour cela il fallait sonder le terrain. Elle était babillarde; je la mis
sur le chapitre de sa famille. Grandes invectives d'abord contre un
traître de mari, qui portait ailleurs ce qui lui appartenait: elle était
blessée dans l'endroit le plus sensible; autres invectives contre son
fils, qui suivait l'exemple du père; elle ne louait que sa fille, une
fille dont l'occupation et le plaisir étaient le travail et la
prière.--Ah! ma chère soeur, m'écriai-je alors d'un ton de tartufe, que
vous devez être charmée de vous voir revivre dans une pareille fille!
Mais cette sainte âme vient-elle à notre église? Que je serais édifié de
la voir!--Vous la voyez tous les jours ici, me répondit la vieille; elle
est aussi belle qu'elle est dévote; mais dois-je parler de beauté devant
vous, qui êtes des saints? Vous méprisez cela.--Ma chère soeur,
repris-je, nous croyez-vous assez injustes pour refuser d'admirer les
beaux ouvrages du Créateur, surtout quand ce qu'ils ont de mondain se
trouve réparé par tant de vertus célestes? Ma vieille, enthousiasmée du
tour que j'avais donné à ma curiosité, me dépeignit sa sainte, que je
reconnus pour une brune piquante qui venait à nos offices. Père Siméon,
me dis-je alors, voilà de nos dévotes; ménageons celle-ci: elle pourrait
bien vous rendre prophète. Crainte d'effaroucher la mère, je remis à une
seconde séance d'engager sa fille à se ranger au nombre de mes
pénitentes, et je lui donnai l'absolution, tant pour le passé que pour
le présent. Je l'aurais même donnée pour l'avenir si elle avait voulu:
cela ne coûte rien. Je l'engageai cependant à venir se rafraîchir
souvent dans les eaux de la pénitence. Ainsi finit ma première
expédition.

Il me semble que je vous entends crier: Allons, dom Saturnin, vous voilà
dans le bon chemin; vous êtes en train de vous guérir, à ce qu'il
paraît. Oui, lecteur, oui, la sainteté du caractère dont je viens d'être
revêtu commence à opérer; Dieu soit loué! Que la grâce est puissante! Je
bande déjà assez pour me faire croire que je banderai bientôt davantage.

Je ne manquai pas le lendemain d'aller à l'office: on s'imagine bien à
quelle intention. Je vis ma brune qui priait Dieu de tout son coeur. La
voilà, me dis-je, cette charmante enfant, ce modèle de toutes les
vertus! Ah! quel plaisir de croquer un morceau aussi délicat! Quel
ravissement de donner à cela la première leçon du plaisir amoureux!
_Vivat!_ je suis guéri, je bande comme un carme: pourquoi ne pas dire
comme un célestin? valent-ils moins que les autres? Mais ma dévote me
regarde: sa mère lui aurait-elle parlé de moi? Ah! vite, apaisons le feu
que sa vue m'inspire: branlons-nous! Le roulement d'yeux que me causait
le plaisir fut pris pour un excès de dévotion. Le plaisir que j'avais en
me branlant à l'intention de ma dévote m'était un sûr garant de celui
que j'aurais si j'en pouvais faire davantage. J'attendais de mon adresse
un bonheur que le hasard me procura quelques jours après.

J'étais un jour sorti du couvent. Le portier, quand je rentrai, me dit,
en m'ouvrant la porte, qu'une jeune dame m'attendait et voulait me
parler. Je courus au parloir; mais, ô surprise! je reconnus ma dévote.
Me voyant, elle se jeta à mes pieds.--Ayez pitié de moi! me dit-elle en
pleurant.--Qu'avez-vous donc? lui demandai-je en la relevant. Parlez, le
Seigneur est bon, il voit vos larmes, ouvrez votre coeur à son ministre.
En voulant parler, elle tomba évanouie dans mes bras, Que faire?
J'allais crier au secours, quand la réflexion me dit: Où vas-tu?
attends-tu une plus belle occasion? Je m'approche de ma dévote, la
délace, lui découvre la gorge. Jamais plus beau sein ne s'offrit à ma
vue. En écartant sa robe et sa chemise, je crus ouvrir le paradis. Je
fixai mes yeux sur deux globes blancs et fermes comme le marbre; je les
baisais, je les pressais; je collais ma bouche sur la sienne: je
réchauffais son souffle. Enfin, je prends ma dévote amoureusement. Une
palpitation subite me saisit. Je la quitte et reste tremblant à la
considérer; tout à coup soufflant la lumière, je la reprends dans mes
bras et gagne ma chambre avec ce cher fardeau. Dieux! qu'il était léger!
Je la mets sur mon lit, rallume ma bougie et la considère de nouveau. Je
découvre sa gorge, lève ses jupes, écarte ses cuisses; j'examine,
j'admire. Quel spectacle! l'amour, les grâces embellissaient son corps.
Blancheur, embonpoint, fermeté, tout charmait la vue. Las d'admirer sans
jouir, je portai la bouche et les mains sur ce que je venais de voir;
mais à peine y eus-je touché, que ma dévote soupira et porta sa main où
elle sentait la mienne. Je la baise sur la bouche, elle veut se
débarrasser; inquiète, elle cherche à pénétrer où elle est. Mon ardeur
produit sur moi le même effet; je ne la quitte pas. Elle veut s'arracher
de mes bras, je résiste, je la renverse; furieuse, elle se relève, veut
me déchirer le visage, mord, frappe: rien ne m'arrête. J'appuie ma
poitrine sur la sienne, mon ventre sur le sien, et laisse à ses mains
tout ce que la fureur leur inspire, employant les miennes à lui écarter
les cuisses; elle les serre, je désespère de triompher; la rage augmente
ses forces, la passion diminue les miennes; m'excitant, je les réunis,
j'écarte ses cuisses, je lâche mon vit; je l'approche du con, je pousse,
il entre. Alors la fureur de ma dévote s'évanouit, elle me serre, me
baise, ferme les yeux et se pâme. Je ne me connais plus, je pousse, je
repousse, et j'inonde le fond de son con d'un torrent de foutre. Elle
redécharge, nous restons sans connaissance, tous deux absorbés par le
plaisir.

Mon aimable compagne ne revint à elle-même que pour m'inviter par ses
caresses à la replonger dans le délire. Ses yeux sont languissants, se
troublent, s'égarent; son con est une fournaise, mon vit brûle. Ah! me
dit-elle, le plaisir me suffoque; je meurs! Ses membres se roidissent,
elle donne un coup de cul, j'en rends deux; nous déchargeons encore.

Après avoir épuisé le plaisir, j'allai chercher à la cuisine de quoi
réparer les forces d'un malade; je dis que je l'étais. Je rentrai chez
moi, j'y trouvai ma dévote dans la tristesse; je la dissipai par mes
caresses, et j'attendis que nous eussions mangé pour m'informer de son
chagrin. Nous soupâmes sans faire beaucoup de bruit, crainte d'être
découverts et qu'on ne confisquât mon trésor au profit de la piscine,
suivant les règles de l'ordre.

Comme nous étions tous deux extrêmement fatigués, nous songeâmes plutôt
à nous reposer qu'à causer. Quand nous eûmes fini notre repas, nous nous
mîmes au lit; mais aussitôt que nous nous vîmes nus, le repos s'enfuit
loin de nous; je portai la main au con de ma dévote, elle porta la
sienne à mon vit, et, admirant sa grosseur, sa fermeté: Ah! me dit-elle,
je ne suis plus surprise que tu m'aies réconciliée avec le plaisir que
j'avais résolu de haïr! Je songeai moins à lui demander la cause qu'à
lui prouver, en le lui faisant goûter de nouveau, qu'elle avait eu tort
de former une pareille résolution. Elle me reçut dans ses bras avec une
vivacité inexprimable. Étroitement serrés, à peine pouvions-nous
respirer: le lit ne pouvant plus soutenir nos secousses, il suivait
l'impression de nos corps, il craquait effroyablement. Une douce ivresse
succéda bientôt à nos efforts, et nous nous endormîmes couchés l'un sur
l'autre, étroitement serrés, langue en bouche, vit au con.

L'aurore nous trouva endormis dans cette posture, et, soit que
l'imagination eût fait distiller cette eau délicieuse qui annonce le feu
intérieur, soit que nous eussions déchargé machinalement, nous nous
réveillâmes tout trempés. Bientôt nous renouvelâmes nos plaisirs, et
j'eus assez de force pour m'en acquitter monacalement. Je ne dirai pas
combien de fois je n'eus pas la peine d'enconner. Je passe rapidement à
vous informer du sujet qui avait jeté ma dévote dans mes bras.

Je lui voyais un air d'inquiétude et de tristesse qui me pénétrait. Je
la priai tendrement de s'expliquer et d'être persuadée que je
remédierais à sa douleur, à quelque prix que ce fût.--Perdrai-je ton
coeur, cher Saturnin, me dit-elle en me regardant languissamment, quand
je t'avouerai que tu n'es pas le premier qui m'ait fait goûter les
plaisirs de l'amour? Rassure mon coeur contre une crainte dont on ne
peut se défendre, et qui vient, malgré moi, de répandre sur mon visage
une tristesse que je n'ai pu te cacher. Oui, c'est cette seule crainte
qui m'inquiète à présent; celle de mon sort ne m'occupe plus, puisque je
suis avec toi.--Oses-tu, lui répondis-je, te défier des charmes que tu
étales à mes yeux? Que tu en connais peu le prix, si tu doutes de leur
effet! Oui, l'ardeur qu'ils m'inspirent est trop forte pour ne pas
s'indigner d'une pareille crainte. Que tu me connais peu! Si un préjugé
ridicule a mis une différence entre une fille foutue et une fille à
foutre, ce préjugé n'est pas ma règle. La beauté, pour en avoir charmé
d'autres, doit-elle perdre le droit de nous charmer? Quand tu l'aurais
fait avec toute la terre, n'es-tu pas toujours la même, n'es-tu pas
toujours une fille adorable, en serais-tu moins précieuse à mes yeux?
Les plaisirs que tu as donnés à d'autres ont-ils altéré la vivacité de
ceux que tu viens de me donner?--Tu m'enlèves, me répondit-elle; je ne
fais plus de difficulté de t'apprendre des infortunes que tu viens de
faire cesser.

Elle me raconta ce qui suit:

Mon malheur a sa source dans mon coeur. Un penchant invincible pour le
plaisir ne me fait respirer que pour lui. Une mère injuste et cruelle
m'avait confinée dans un cloître. Trop timide pour opposer mon dégoût à
ses ordres, je ne fis parler que mes larmes; elles ne l'attendrirent
pas, je pris le voile. Le moment fatal de prononcer l'arrêt de ma mort
approchait: je frémis à la vue du serment que j'allais faire. L'horreur
de ma prison, le désespoir d'être privée de mon unique bien, me
plongèrent dans une maladie qui aurait terminé mes peines, si ma mère,
touchée de mon état, ne s'était reproché sa dureté. Elle était
pensionnaire dans le couvent où elle voulait que je prisse l'habit. Un
projet de retraite l'y avait amenée; mais la réflexion l'en retira. Les
femmes ne renoncent pas au plaisir, ne vieillissent pas sans chagrin;
c'est un sentiment naturel que leurs efforts peuvent bien dissimuler,
mais qu'ils n'arracheront jamais de leur coeur. Ma mère, jugeant de mon
tempérament par le sien, me tira de mon cachot, et reparut dans le monde
sur le pied d'une dame qui se consolerait aisément de la perte du défunt
dans les bras d'un cinquième mari.

Connaissant le génie de ma mère, je jugeai qu'il serait dangereux de me
trouver en rivalité avec elle, certaine qu'un amant qui se présenterait
me préférerait à elle. Je compris que les plaisirs de l'amour goûtés
dans le mystère en étaient plus piquants, que la retraite me les
procurait ainsi que le grand monde. J'agis d'après ce système, et je
passai bientôt pour une dévote. Charmée du progrès de mon stratagème, je
ne songeai qu'à nouer quelque intrigue secrète à l'ombre de cette haute
réputation de vertu factice. Cette réputation parut équivoque à un jeune
homme que j'avais vu autrefois à la grille, et avec qui il m'était
arrivé une aventure...

J'interrompis alors ma dévote. Me rappelant ce que Suzon m'avait
autrefois appris de la soeur Monique, son aversion pour le couvent, sa
passion pour l'amour, la scène qu'elle avait eue avec Verland, son
caractère, le séjour que sa mère avait fait dans le couvent, je
confrontais le portrait de cette soeur avec le charmant minois que
j'avais devant moi. J'allai plus loin; je me ressouvins que Suzon
m'avait dit que la soeur Monique avait le clitoris un peu long. Dans
l'espoir de trouver à ma dévote ce dernier signe qui devait confirmer
mes soupçons, je la fis coucher sur le dos, et, lui examinant le con
avec une attention que la passion ne m'avait pas encore permise, j'y
trouvai ce que je cherchais, un clitoris vermeil un peu plus long que
les femmes ne l'ont ordinairement, et qui semblait n'être placé là que
pour le plaisir.

Ne doutant plus que ce ne fût elle, je l'embrassai avec un nouveau
transport.--Chère Monique, lui dis-je, est-ce toi que le ciel m'envoie?
Elle se débarrasse de mes bras, me fixe avec surprise, et me demande qui
m'avait appris le nom qu'elle portait au couvent. Une fille, lui dis-je,
dont je pleure la perte, et la confidente de tes secrets.--Ah!
s'écria-t-elle, c'est Suzon: elle m'a trahie!--Oui, c'est elle, lui
répondis-je; mais c'est un secret qu'elle n'a confié qu'à moi, et ce
n'est qu'à mes importunités que je le dois.--Comment, reprit Monique, tu
es le frère de Suzon? Ah! je ne me plains plus d'elle: si je le faisais,
je me mettrais dans la nécessité de la défendre contre les plaintes que
tu en ferais à ton tour, car elle ne m'a pas caché ce qui lui était
arrivé avec toi.

Nous nous attendrîmes sur le sort de Suzon et la soeur Monique continua
ainsi:

Puisqu'elle t'a conté mon aventure avec Verland, c'est de ce dernier que
je vais te parler. Ma métamorphose l'avait surpris; il m'avait vue à la
grille vive, coquette: une longue absence ne m'avait pas effacée de son
souvenir. A son retour le bruit de ma dévotion éclatant, il ne voulut en
croire que ses yeux. Il me vit à l'église, et l'amour l'y suivit.

En parcourant des yeux tous ceux qui m'environnaient, j'aperçus Verland;
je rougis à la vue d'un homme qui avait autrefois été témoin de ma
faiblesse, et je rougis encore plus de ne pouvoir lui cacher les
dispositions où mon coeur était de retomber dans les mêmes fautes.
L'âge, en tempérant sa vivacité, avait rendu ses grâces plus mâles et
plus touchantes. Sa présence ralluma mes désirs; ils m'entraînaient tous
les jours au même endroit, et tous les jours je l'y voyais aussi
attentif à me regarder et aussi tendre dans ses regards. Mes yeux lui
firent sentir combien j'étais mécontente de sa lenteur à m'apprendre de
bouche les mouvements de son coeur; il me comprit, et, m'abordant d'un
air timide, me dit: Un homme qui, pour la première fois qu'il a eu le
bonheur de vous voir, a mérité votre colère, peut-il aujourd'hui se
présenter à vos yeux? Si le repentir le plus vif peut faire oublier ma
faute, vous devez me voir sans indignation. Sa voix était tremblante. Je
lui répondis que le galant homme faisait oublier l'imprudence du jeune
homme.--Vous ne connaissez pas toutes mes fautes, reprit-il; votre bonté
vient de me pardonner un crime: j'ai plus besoin que jamais de cette
même bonté. Il se tut après ces mots, et, quoique je l'entendisse, je
lui répondis que je ne connaissais pas la nouvelle offense dont il
voulait me parler.--Celle de vous adorer, me dit-il en collant un baiser
sur ma main. Il comprit par mon silence que ce crime était excusable; et
dans la crainte de m'ouvrir trop, je le quittai charmée de mon amour.

J'étais persuadée que, si Verland était sincère, il trouverait occasion
de me le prouver; il pénétra le motif de ma retraite, et me laissa
partir en souriant. J'entendis ses soupirs, les miens y répondaient au
fond du coeur. Que te dirais-je? Une seconde entrevue lui valut l'aveu
de ma tendresse et la permission de me demander à ma mère en mariage.
Elle le refusa: j'en fus au désespoir. Son refus irrita notre amour,
Verland en était accablé. Cette imprudente démarche nous ôtait tout
espoir; et, pour comble d'horreur, ma mère était ma rivale. Les éloges
prodigués à Verland la trahirent. Triste victime de la dévotion et de
l'amour, je n'osais demander à ma mère la cause du refus d'un homme
qu'elle croyait parfait. Je ne pus résister à la douleur; j'étais
furieuse contre ma mère et contre moi-même: mon amour était au comble.
Je voyais Verland tous les jours; nous étions inséparables. Croirais-tu
que jusqu'alors je n'avais point cédé à ses instances, le seul moyen de
mettre ma mère à la raison? Mais, attendrie par les larmes de mon amant,
pressée par son amour, vaincue par mon penchant, je prêtai l'oreille à
sa proposition de m'enlever: nous convînmes du jour, de l'heure et des
moyens.

Je ne voyais dans mon amour que le plaisir que j'allais goûter avec
Verland. Le lieu le plus affreux me paraissait un paradis, pourvu qu'il
fût avec moi. Le jour du départ arriva: j'allais sortir, une main
invisible m'arrêta. Arrivée sur le bord du précipice, j'en mesurai la
profondeur; effrayée, je reculai. Surprise de ma faiblesse, je voulus
étouffer ma raison; elle triompha; je rentrai, mes larmes coulèrent.
Indignée de ma lâcheté, je m'encourageais et m'effrayais. L'heure
pourtant avançait quel parti prendre? Hélas! je ne savais que penser. Un
rayon de lumière vint m'éclairer, et je fus tranquille: je vis un moyen
d'être à mon amant et de me venger de ma mère. Hélas! à quoi m'a servi
tant de prudence? A me plonger dans l'abîme! Peut-être aurais-je été
plus heureuse dans un pays inconnu: tout à moi-même, n'écoutant que mon
amour pour un mari qui m'aurait adorée, je n'aurais pas été esclave de
ces apparences qui m'ont perdue? Mais pourquoi m'abuser? J'aurais porté
dans un climat étranger le même coeur, la même fureur pour l'amour, et
ce caractère m'y aurait perdue comme il l'a fait ici.

Je fis à Verland le signe dont nous étions convenus, en cas
d'inexécution du projet: je remis au lendemain à l'informer de mes
raisons. Nous nous trouvâmes à l'église, il m'aborda sans dire mot; son
visage exprimait la douleur; je fus effrayée.--M'aimez-vous? lui
dis-je.--Si je vous aime! me répondit-il avec un transport de désespoir
qui l'empêcha d'en dire davantage.--Verland, repris-je, je lis votre
douleur dans vos yeux, mon coeur en est déchiré; plaignez-moi,
plaignez-vous d'un défaut de courage qui nous arracherait à notre
passion, si le désespoir ne m'avait pas suggéré le moyen de nous
conserver l'un à l'autre. Je ne doute pas de votre tendre amour, mais
j'en veux une preuve, puisqu'une mère cruelle s'oppose à nos désirs. Ah!
Verland, le rouge qui me couvre le visage ne vous dit-il pas quel est le
moyen que je veux employer?--Chère Monique, me dit-il en me serrant la
main, ton amour te fait il sentir la nécessité d'une chose que je t'ai
en vain souvent proposée?--Oui, lui répondis-je, vous ne vous plaindrez
plus; mais pour vous rendre heureux, je ne veux qu'un mot de votre
bouche.--Parlez; que faut-il faire?--Épouser ma mère, lui dis-je. La
surprise lui coupa la parole; il me regardait avec des yeux
égarés.--Épouser votre mère, Monique! que me proposez-vous?--Une chose,
lui répondis-je, dont je me repens. Votre froideur me dénote votre
amour, et votre indifférence m'éclaire sur ma passion. Ciel! ai-je pu
penser à un homme aussi lâche?--Monique, reprit-il tristement, à quoi
veux-tu réduire ton amant?--Ingrat, lui répondis-je, quand je surmonte
l'horreur de te voir dans les bras de ma rivale; quand, pour me livrer à
toi, pour jouir du plaisir de te voir, pour recevoir enfin tes caresses,
je sacrifie ma gloire, j'immole à ton bonheur ce que j'ai de plus cher,
tu trembles! Ai-je plus de force que toi? Non; mais tu n'as pas tant
d'amour.--C'en est fait, me dit-il alors, tu triomphes; j'ai honte de
moi-même, et nos coeurs doivent être sans remords. Charmée de son
courage, je promis de l'en récompenser le jour de ses noces; peut-être
n'aurais-je pas eu la force de l'attendre, si l'impatience de ma mère
n'eût pas été aussi vive que la mienne. Verland lui avait offert ses
voeux. Ravie d'une conquête qu'elle s'imaginait devoir à ses charmes,
elle se hâta d'en recueillir le fruit; il n'était pas fait pour elle. Le
mariage se célébra; la joie que j'en témoignai m'attira de ma mère mille
caresses que je payai par d'autres qui étaient moins sincères. Mon coeur
s'enivrait d'avance du plaisir de l'amour et de la vengeance. Verland
parut: il était adorable; mille grâces nouvelles animaient toutes ses
actions; le moindre sourire m'enchantait; les paroles les plus
indifférentes m'enflammaient; à peine pouvais-je contenir mes désirs. Au
milieu du tumulte, il trouva moyen de s'approcher de moi et de me dire:
J'ai tout fait pour l'amour, ne fera-t-il rien pour moi? Un coup d'oeil
fut ma réponse. Je sors, il s'échappe; j'entre dans ma chambre, il m'y
suit; je m'élance sur mon lit, il se précipite sur moi. Dispense-moi de
faire ici le récit des plaisirs que je goûtai, un seul mot te suffit
pour te les faire connaître: toi seul, cher père, toi seul as été plus
loin. O ma mère! m'écriai-je, au milieu de nos transports, que ton
injustice va te coûter cher.

Mon amant était un prodige; nous restâmes ensemble une heure qui ne vit
pas un moment d'intervalle. En vain les forces lui manquaient; semblable
à Antée, qui, luttant avec Hercule, ne faisait que toucher la terre pour
réparer les siennes, mon amant me touchait et revenait à la charge avec
plus de vigueur.

On nous cherchait partout; on avait même frappé à ma porte. Nous nous
séparâmes, crainte d'être suspectés. Verland gagna le jardin, où on le
trouva, comme il l'avait prévu. On le railla, on lui fit la guerre. Un
feint étourdissement vint à son secours, disant que, pour ne pas
troubler les plaisirs, il s'était retiré sans parler. Son air abattu,
occasionné par la fatigue qu'il venait d'avoir, aidait à faire croire ce
qu'il disait.

Ne doutant pas qu'on ne vînt encore me chercher dans ma chambre, je
dérangeai la portière qui bouchait le trou de la serrure et me mis à
demi prosternée devant un crucifix. Cela me réussit: on crut que les
plaisirs n'avaient pu me déranger de mes pieux exercices; de là une
nouvelle estime, une espèce de vénération pour moi. Remise enfin de mon
travail amoureux, je rejoignis la compagnie pour ne donner aucun
soupçon, en affectant de me prêter par complaisance à des
divertissements dont le plus doux avait déjà été pour moi.

Après le dessein formé de marier ma mère avec mon amant, je disposai
tout pour faciliter le moyen de nous voir, pour prévenir toute surprise
étant ensemble; j'affectai plus de dévotion, ne voulant pas être
interrompue dans mes prières; j'accoutumai le monde à ne point frapper
chez moi, la clef n'y étant pas. Verland, de son côté, accoutuma ma mère
à son absence, prétextant des affaires et se coulant dans mes bras.
Quoique contraints, nous n'étions pas dégoûtés de nos plaisirs: je les
croyais éternels, un moment me détrompa. Je rencontrai un jour une jeune
personne que j'avais connue autrefois; je lui demandai ce qu'elle
faisait en cette ville; elle me dit qu'elle n'y était attachée à
personne: je la pris pour ma femme de chambre. Mais, cher père, est-ce
avec toi que je dois feindre? Cette prétendue femme de chambre n'était
autre que Martin, dont ta soeur a dû te parler en te contant mon
histoire. Je ne l'avais pas vu depuis notre séparation. Il était encore
aussi joli, aussi aimable; son menton était à peine couvert de quelques
poils follets, blonds, que je lui coupais exactement. Martin était une
jolie fille aux yeux de tout le monde; il était pour moi d'un prix
inestimable.

J'avais instruit Martin de mon intrigue avec Verland. Heureux de me
posséder, il n'en était pas jaloux; j'étais charmée de sa docilité, je
l'étais encore plus de sa vigueur. J'avais arrangé sagement mes
plaisirs: Verland avait le jour; Martin, la nuit. Le jour ne
disparaissait que pour faire place à une nuit voluptueuse. Jamais
mortelle n'a joui d'une félicité plus parfaite: mais le plaisir est de
peu de durée; sa mesure est celle du tourment dont sa perte nous
accable.

Martin pouvait passer pour une fille jolie sous cet habillement.
L'ingrat Verland, hélas! pourquoi le traiter d'ingrat? n'étais-je pas
coupable, et mon coeur criminel? Verland trouva des charmes à ma
prétendue femme de chambre, et négligea sa maîtresse. Dédommagée par les
plaisirs de la nuit, je ne m'étais pas encore aperçue de l'indifférence
de Verland; il possédait si bien l'art de me persuader, que tous les
motifs de son absence me paraissaient justes. Si je le grondais, un
sourire, un baiser, apaisaient ma colère. Un jour de repos me le rendait
plus vigoureux. Il en vint jusqu'à me faire croire que l'intérêt de
notre plaisir rendait ces absences nécessaires: j'y consentis: Martin
suppléait au relâche.

Hier, jour infortuné et dont je ne dois me souvenir que pour le
détester, hier était un jour de repos pour Verland. Renfermée seule avec
Martin, et n'ayant pour témoin que l'amour, nous n'écoutions que ses
conseils. J'étais couchée sur mon lit; la gorge nue, les jupes levées et
les cuisses écartées, j'attendais que Martin reprît ses forces. Il était
nu, et, passant ma cuisse droite entre ses cuisses, me tenait d'une main
les tétons, et de l'autre caressait ma cuisse gauche. Tandis que ses
yeux et sa bouche cherchaient à rallumer son ardeur, Verland, que nous
n'attendions pas, entra et nous surprit dans cette attitude. Il eut le
temps de fermer la porte et d'accourir à nous avant que la frayeur nous
eût permis de changer de posture.--Monique, me dit-il, je ne blâme pas
tes plaisirs, mais tu dois avoir la même complaisance pour moi: j'aime
Javotte (c'est le nom que Martin avait pris), je me sens des forces
suffisantes pour vous contenter toutes deux. Dans le moment il veut
embrasser Martin, il le tire de mes bras, il porte la main et trouve...
Quelle surprise! Sans lâcher Martin, il me jette un regard
d'indignation; il n'ose faire éclater contre moi sa colère; mais tout le
poids en retombe sur la cause innocente. Son amour s'était tourné en
rage; il frappait impitoyablement le malheureux Martin, et c'était moi
qu'il frappait dans l'endroit le plus sensible.

Je me jette entre ces deux rivaux.--Arrêtez, dis-je à Verland en
l'embrassant; respectez sa jeunesse au nom de nos transports, au nom de
notre amour, Verland, ayez pitié de sa faiblesse, soyez sensible à mes
larmes. Il s'arrête, mais Martin, qui avait eu le temps de se
reconnaître, était devenu furieux à son tour. Il prend l'épée de
Verland, s'élance sur lui. Je fuis à cette vue, me sauve par un escalier
dérobé, j'accours ici, tu sais le reste.

Monique ne put achever sans verser des larmes.--Hélas! s'écria-t-elle, à
quel sort dois-je m'attendre?--Au plus heureux, lui dis-je; rassure-toi,
chère Monique; ce qui fait couler tes pleurs est peut-être sans objet.
Si c'est la perte de tes plaisirs, de plus grands la répareront bientôt.
Il m'était impossible de la garder encore dans ma chambre sans être
découvert, et je crus que le meilleur parti était de la présenter à la
piscine. Je ne craignais pas de lui promettre trop, en l'assurant que
les plaisirs dont elle avait joui jusqu'alors n'étaient qu'une faible
image de ceux qui lui étaient réservés. La piscine devait être un séjour
divin pour un tempérament tel que le sien.--Cher ami, dit-elle en
m'embrassant, ne m'abandonne pas; puis-je rester avec toi! Ton
consentement ou ton refus décidera de mon sort; si je te perds, je serai
malheureuse. Je l'assurai que nous ne nous quitterions jamais.--Je n'ai
plus, reprit-elle, qu'une inquiétude: pardonne ce dernier effort à un
amour dont tu vas devenir l'unique objet. Je sentis ce qu'elle n'osait
m'avouer. Je lui offris d'aller m'instruire du sort de ses amants et de
l'effet de sa fuite. Elle m'en remercia. Je la laissai seule, et je
sortis avec promesse de revenir bientôt.

Je m'informai dans la ville de ce qu'il y avait de nouveau. J'allai dans
le voisinage de Verland; rien n'avait transpiré, et je jugeai que tout
le désordre s'était borné à la fuite de Monique. Je revenais au couvent
quand j'aperçus le domestique, qui accourut à moi et me dit que le
révérend père André l'avait chargé de me donner une lettre, et un sac
d'argent de cent pistoles. Je crus d'abord que le père me chargeait de
quelques commissions. J'ouvris la lettre et j'y trouvai ces mots:

  «Vous vous êtes trahi par vos précautions; on a ouvert votre chambre,
  et on y a trouvé le trésor que vous ne vouliez pas faire voir à vos
  frères; on s'en est saisi: on a mis cette personne à la piscine. Vous
  connaissez le génie des moines: fuyez, père Saturnin; fuyez,
  dérobez-vous aux horreurs d'une prison qui ne finirait peut-être
  qu'avec votre vie.

  «P. ANDRÉ.»

Je fus frappé comme d'un coup de foudre à la lecture de cette lettre. Un
accablement mortel m'ôta le sentiment. O ciel! m'écriai-je, que devenir?
Dois-je m'exposer à la vengeance monacale? Fuirai-je? Malheureux,
n'hésite point; ah! fuyons! Mais où fuir, où me sauver? La maison
d'Ambroise s'offrit à mon esprit éperdu comme l'asile le plus sûr contre
la crainte présente. Je pris une résolution courageuse, trop heureux que
la générosité du père André me dérobât au ressentiment monacal.

Ce ne fut pas sans douleur que je m'exilai d'un lieu où je laissais mon
plaisir et mon bonheur. Déchiré par mes remords, abattu par mon
désespoir, j'arrivai chez Ambroise. Toinette était seule; mon malheur
l'attendrit. Elle me secourut de son mieux et me couvrit d'un habit
d'Ambroise. Je partis le lendemain pour Paris, dans l'espérance d'y
trouver un état qui pût me dédommager de celui que je venais de quitter.

Je partis, après avoir secoué, comme les apôtres, la poussière de mes
souliers sur mon ingrate patrie; et, marchant à pied, un bâton blanc à
la main, j'arrivai à Paris. Je crus pouvoir braver alors la fureur
monacale. L'argent du père André et les secours de Toinette pouvaient me
conduire pendant quelque temps. Mon dessein était de chercher d'abord un
poste de précepteur, en attendant que la fortune voulût m'en trouver un
meilleur. Quelques connaissances que j'avais à Paris auraient pu me
servir, s'il n'eût été dangereux de les employer. Moyennant un retour
raisonnable, j'avais troqué mon habit de paysan contre un plus honnête.
Heureux si, en quittant le froc, j'en avais quitté les inclinations! Le
noir chagrin qui me dévorait me faisait croire que j'étais venu à bout
de déraciner cette mauvaise tige, ou que j'en triompherais aisément. Je
l'avais même juré: je voulais m'enchaîner par un serment, moi que les
liens les plus respectables n'avaient pu retenir. Que l'homme est
faible!

    Aujourd'hui sous un casque et demain sous un froc,
    Il tourne au moindre vent et tombe au moindre choc.

Je tombai; le choc ne fut pas violent, puisque ce ne fut qu'un coup de
coude qu'une coquine me donna en me disant: Monsieur l'abbé, voulez-vous
me payer une salade?--Plutôt deux, répondis-je, emporté par un mouvement
naturel. La réflexion vint aussitôt à mon secours, mais trop tard;
j'étais trop engagé pour reculer. Nous entrâmes dans une allée obscure
et étroite. Je pensai mille fois me rompre le cou dans un escalier
tortueux, dont les marches glissantes et inégales me faisaient trébucher
à chaque pas. Ma donzelle me tenait par la main. J'avouerai que, ne
m'étant jamais trouvé en pareil cas, je ne pouvais me défendre d'un
certain effroi qui parut de bon augure à ma conductrice: elle en aurait
ri si elle eût connu ma qualité. Nous arrivâmes enfin avec bien de la
peine à la porte du temple. Nous frappâmes; une vieille, plus vieille
que la sibylle de Cumes, vint ouvrir en entrebâillant la porte.--Mon
petit roi, me dit-elle, il y a du monde; attends un moment; monte plus
haut. Monter plus haut était bien difficile, à moins que de vouloir
monter au ciel. Une porte se présenta sous ma main qui s'ouvrit
d'elle-même. J'allai me retirer, crainte de trouver quelqu'un et de
faire soupçonner ma probité. L'odeur me rassura; c'était... Vous me
devinez.

Abandonné à moi-même, dans un endroit affreux, au bout du monde, dans un
pays perdu, avec des gens inconnus, je me sentis saisi d'une terreur
subite. Le danger que je courais s'offrit à mes yeux. Profitons, dis-je
en moi-même, de ce moment de clarté, sauvons-nous. Quelque chose de plus
puissant que la réflexion m'arrêta; il semblait qu'une mer immense se
présentât à mes yeux et m'empêchât de gagner le rivage: je m'élançais et
je me retenais aussitôt. Le ciel a-t-il gravé dans nos coeurs des
pressentiments de ce qui doit nous arriver? Oui, sans doute, et je
l'éprouvais. Dans le moment on ouvre la porte fatale, on m'appelle, je
descends; infortuné, je courais à ma perte, mais quelle joie délicieuse
devait la précéder!

J'entre d'un air timide à la lueur tremblante d'une lampe; je vais
m'asseoir sans parler; j'appuie le coude sur une table mal assurée; je
me couvre les yeux avec la main, comme si j'eusse voulu me dérober aux
réflexions qui venaient m'assaillir. Une quêteuse infernale s'avance: Je
me montre généreux, elle me remercie. Mon maintien triste surprenant les
prêtresses du temple, la vieille sibylle s'approche pour m'en demander
le sujet. Je la repousse brutalement: elle s'en plaint.--Laissez,
madame, lui dit la plus jeune, on peut avoir du chagrin.

Ce son de voix qui ne m'était pas inconnu, frappa mon coeur. Je
tremblai, et, craignant de porter les yeux vers l'endroit d'où venait de
partir cette voix, je les ferme et ne veux m'occuper que des mouvements
qu'elle vient de réveiller en moi; mais bientôt, me reprochant mon
indifférence, je veux m'éclaircir: je rouvre les yeux, me lève et
m'approche. Cieux! c'était Suzon! Ses traits, quoique changés par l'âge,
étaient trop gravés dans mon coeur pour les méconnaître. Je tombe dans
ses bras, mes yeux se remplissent de larmes, mon âme est sur mes
lèvres.--Chère soeur, lui dis-je d'une voix altérée, tu ne reconnais
plus ton frère? Elle jette un cri, et tombe évanouie.

La vieille, étonnée, accourt et veut secourir Suzon; je la repousse,
colle mes lèvres sur les lèvres de ma chère soeur, et ne veux que le feu
de mes baisers pour lui rendre la chaleur. Je la presse contre mon sein,
arrose son visage de mes larmes; elle ouvre des yeux humides de pleurs:
Laisse-moi, Saturnin, me dit-elle, laisse une malheureuse!--Chère soeur!
m'écriai-je, la vue de Saturnin t'inspire-t-elle de l'horreur? Tu lui
refuses tes baisers, tu lui refuses tes caresses. Sensible à mes
reproches, elle me donna les marques les plus vives de sa joie. La
gaieté reparut sur son visage; elle se répandit jusque sur la vieille, à
qui je donnai de l'argent pour nous apprêter à souper. J'aurais donné
tout: je retrouvais Suzon, n'étais-je pas assez riche?

On préparait le souper; je tenais toujours Suzon dans mes bras. Nous
n'avions pas encore eu la force d'ouvrir la bouche pour nous demander
quelles aventures pouvaient nous rassembler si loin de notre patrie;
nous nous regardions, nos yeux étaient les seuls interprètes de nos
âmes; ils versaient des larmes de joie et de tristesse; nous n'étions
occupés que de ces deux passions. Notre coeur était si rempli, notre
esprit si occupé, que notre langue était comme liée; nous soupirions; si
nous ouvrions quelquefois la bouche, nous ne prononcions que des paroles
sans suite; tout nous ramenait à la réflexion du bonheur d'être
ensemble.

Je rompis enfin le silence.--Suzon, m'écriai-je, ma chère Suzon! c'est
toi que je retrouve! Par quel heureux hasard m'es-tu rendue? Mais dans
quel lieu, ah! ciel!--Tu vois, me répondit-elle avec un visage accablé,
une fille malheureuse qui a éprouvé toutes les alternatives de la
fortune, presque toujours l'objet de sa fureur, et forcée de vivre dans
un libertinage que sa raison condamne, que son coeur déteste, mais que
la nécessité lui rend indispensable. Ton impatience, je le vois, attend
après le récit de mes malheurs; puis-je donner un autre nom à la vie que
j'ai menée depuis que je t'ai perdu? Moins sensible à la honte de te
révéler mes dérèglements qu'au plaisir de répandre ma douleur dans ton
sein, je vais te faire un aveu sincère de mes peines. Te le dirai-je,
c'est toi qui les as causées; mais mon coeur était de moitié, lui seul a
tout fait, il a creusé l'abîme où je suis plongée. Te souviens-tu de ces
temps heureux où tu me faisais une peinture naïve de ta passion
naissante? Je t'adorais dès ce temps-là. En te racontant les aventures
de Monique, en te découvrant nos mystères les plus cachés, je voulais
t'enflammer, je voulais t'instruire; je voyais avec plaisir l'effet de
mes discours. J'ai été témoin de tes transports avec Mme Dinville, et
tes caresses étaient autant de coups de poignard pour moi. Quand je
t'entraînai dans ma chambre, j'étais dévorée par un feu que tu ne
pouvais plus éteindre. C'est ici l'époque de mes infortunes. Tu as
toujours ignoré la cause de ce bruit affreux que nous entendîmes:
c'était l'abbé Fillot, ce scélérat vomi par les enfers et né pour le
supplice de mes jours. Il avait conçu pour moi un amour qu'il voulait
satisfaire à quel prix que ce fût; il avait choisi la nuit pour
l'exécution de son dessein; il s'était caché dans la ruelle du lit, et
profita de ta fuite pour venir se mettre à ta place. Hélas! il eut bon
temps d'une malheureuse que la frayeur avait fait évanouir; il fit ce
qu'il voulut. Ranimée par le plaisir et trompée par ma passion, je crus
le recevoir de mon cher Saturnin. Je comblai de plaisirs un monstre que
j'accablai de reproches quand je le reconnus. Il voulut m'apaiser par
ses caresses, je le repoussai avec horreur; il me menaça de révéler à
Mme Dinville ce que j'avais fait avec toi. L'indigne employait contre
moi les armes dont je pouvais me servir contre lui. Il obtint par ses
menaces ce que j'avais refusé à ses transports. Ainsi, j'accordais tout
à un homme que je détestais, et le sort m'arrachait des bras de celui
que j'aimais.

Bientôt je sentis les fruits amers de mon imprudence. Je cachai ma honte
le plus que je pus; mais je me serais trahie par un silence trop
obstiné. J'avais chassé l'abbé Fillot; il se consolait dans les bras de
Mme Dinville. La nécessité me le fit rappeler. Je lui découvris mon
état; il feignit d'y être sensible, m'offrit de m'emmener avec lui à
Paris, en m'y promettant le sort le plus heureux; il ajouta qu'il ne
demandait, pour prix de ses services, que de vouloir souffrir qu'il me
les rendît. Je ne voulais qu'être en un lieu où je pusse me délivrer de
mon fardeau, comptant bien ne me servir ensuite de son crédit que pour
me placer auprès de quelque dame. Je me laissai gagner par ses
promesses; je consentis à le suivre et partis avec lui, déguisée en
abbé.

Il eut pour moi mille attentions dans la route; mais que le traître
cachait bien la scélératesse de son coeur sous des apparences
trompeuses! Les secousses du carrosse avaient trompé mon calcul: je mis
au monde, à une lieue de Paris, le gage odieux de l'amour d'un
misérable. Tout le monde criait au prodige et riait. Mon indigne
compagnon de voyage disparut, me laissa à ma douleur et à ma misère. Une
dame charitable eut pitié de mon état, prit un carrosse, m'amena à Paris
et de là à l'Hôtel-Dieu. Elle ne me tira des bras de la mort que pour me
laisser dans ceux de l'indigence. Je ne l'aurais sentie que trop tôt, si
le hasard ne m'eût fait rencontrer une fille perdue. La misère entraîna
le penchant.

N'en exige pas davantage. La vie de Suzon n'a été qu'un enchaînement
continuel de plaisirs et de chagrin. Si le plaisir s'est fait
quelquefois sentir à mon coeur, il n'a fait que colorer le fond de
tristesse qui le rongeait. Cessera-t-elle, cette tristesse? Ah! puisque
je te retrouve, je ne dois plus me plaindre. Mais, toi, cher frère, ne
me fais pas languir: es-tu sorti de ton couvent? Quel hasard t'a conduit
à Paris?--Un malheur semblable au tien, lui répondis-je, que m'a causé
ta meilleure amie.--Ma meilleure amie! reprit-elle en soupirant. En
ai-je encore dans le monde? Ah! ça ne peut être que la soeur
Monique.--Elle-même, repris-je: ce récit exige trop de temps: soupons.

Je fis à côté de Suzon le repas le plus délicieux de ma vie. L'envie de
me voir seul avec elle et, de son côté, celle d'apprendre mes aventures,
nous firent quitter promptement la table. Nous nous retirâmes dans sa
chambre, où, sans témoins, sur un lit, digne meuble de l'endroit où nous
étions, et qui n'avait jamais servi à deux amants aussi tendres, tenant
Suzon sur mes genoux, et mon visage collé sur le sien je lui racontai
mes aventures depuis ma sortie de chez Ambroise.

--Je ne suis donc plus ta soeur? s'écria-t-elle quand j'eus fini.--Ne
regrette pas, lui dis-je, une qualité que le sang donne, et rarement le
coeur; si tu n'es plus ma soeur, tu es toujours l'idole de mon coeur.
Chère âme, continuai-je en la pressant tendrement dans mes bras,
oublions nos malheurs, et commençons à compter notre vie du jour qui
nous a rassemblés. En lui disant ces mots, je baisai sa gorge; j'avais
déjà ma main entre ses cuisses:--Arrête, me dit-elle en s'échappant de
mes bras, arrête!--Cruelle! m'écriai-je, quelles grâces aurais-je donc à
rendre à la fortune si tu rebutes les témoignages de mon
amour?--Etouffe, me répondit-elle, des désirs que je ne pourrais écouter
sans être criminelle; fais un effort sur ta passion: je t'en donne
l'exemple.--Ah! Suzon, lui répliquai-je, tu n'as guère d'amour si tu
peux me conseiller d'étouffer le mien! Et dans quelles circonstances?
Quand rien ne s'oppose à notre bonheur!--Rien ne s'oppose à notre
bonheur? reprit-elle; ah! que ne dis-tu vrai? Dans le moment je la vis
en pleurs: je la pressai de m'en expliquer la cause.--Voudrais-tu, me
dit-elle, partager avec moi le triste prix de mon libertinage? Quand tu
le voudrais, aurais-je la cruauté d'y consentir?--Tu crois, lui
répondis-je, m'arrêter par une raison aussi faible? Je partagerais la
mort avec ma Suzon, et je craindrais de partager ses malheurs?
Sur-le-champ je la renverse sur le lit et veux lui prouver que je ne
crains pas le danger.--Ah! cher Saturnin, s'écria-t-elle, tu vas te
perdre!--Je me perdrai, lui dis-je, transporté d'amour, mais ce sera
dans tes bras! Elle cède, je pousse... Qu'on me permette d'imiter ici ce
sage Grec qui, peignant le sacrifice d'Iphigénie, après avoir épuisé sur
le visage des assistants tous les traits qui caractérisaient la douleur
la plus profonde, couvrit celui d'Agamemnon d'un voile, laissant
habilement aux spectateurs le plaisir d'imaginer quels traits pouvaient
caractériser le désespoir d'un père tendre qui voit répandre son sang,
qui voit immoler sa fille. Je vous laisse, cher lecteur, le plaisir
d'imaginer; mais c'est à vous que je m'adresse, vous qui avez éprouvé
les traverses de l'amour, et qui, après un long temps, avez vu votre
passion couronnée par la jouissance de l'objet aimé. Rappelez-vous vos
plaisirs, poussez votre imagination encore plus loin s'il est possible,
elle sera toujours au-dessous de mes délices. Mais quel démon jaloux de
ma tranquillité me présente sans cesse un souvenir que j'arrose de
larmes de sang? Ah! finissons, je succombe à ma douleur.

Le jour vint avant que nous nous fussions aperçus que la nuit avait
disparu. J'avais oublié mes chagrins, l'univers entier, dans les bras de
Suzon.--Ne nous quittons jamais, mon cher frère, me disait-elle; où
trouveras-tu une fille plus tendre? où trouverais-je un amant plus
passionné? Je lui jurais de vivre toujours avec elle; je le lui jurais,
hélas! et nous allions nous quitter pour ne nous jamais revoir. L'orage
grondait sur nos têtes, le charme de l'illusion le dérobait à nos
yeux.--Sauvez-vous, Suzon, vint nous dire une fille épouvantée,
sauvez-vous, fuyez par l'escalier dérobé! Surpris, nous voulûmes nous
lever: il n'était plus temps; un archer féroce entrait au moment où nous
nous levions. Suzon, éperdue, se jette dans mes bras: il l'en arrache
malgré mes efforts, il l'entraîne. Cette vue me rend furieux; la rage me
prête des forces, le désespoir me rend invincible. Un chenet, dont je me
saisis, devient dans mes mains une arme mortelle. Je m'élance sur
l'archer. Arrête, malheureux Saturnin! Il n'est plus temps, le coup est
porté, le ravisseur de Suzon tombe à mes pieds. On se jette sur moi, je
me défends, je succombe, je suis pris. On me lie; à peine me laisse-t-on
la liberté de prendre la moitié de mes habits.--Adieu, Suzon,
m'écriai-je en lui tendant les bras; adieu, ma chère soeur, adieu! On me
traînait inhumainement sur l'escalier; la douleur que me causaient les
coups des marches sur lesquelles ma tête frappait me fit bientôt perdre
connaissance.

Dois-je finir ici le récit de mes malheurs? Ah! lecteur, si votre coeur
est sensible, suspendez votre curiosité, contentez-vous de me plaindre;
mais quoi! le sentiment de ma douleur prévaudra-t-il toujours sur celui
de ma félicité? N'ai-je pas assez versé de pleurs? Je touche au port et
je regrette encore les dangers du naufrage. Lisez, et vous allez voir
les tristes suites du libertinage, heureux si vous ne le payez pas plus
cher que moi.

Je ne revins de ma faiblesse que pour me voir dans un misérable lit, au
milieu d'un hôpital. Je demandai où j'étais. A Bicêtre, me dit-on. A
Bicêtre! m'écriai-je; ciel! à Bicêtre! La douleur me pétrifia, la fièvre
me saisit, je n'en revins que pour tomber dans une maladie plus cruelle,
la vérole! Je reçus sans murmurer ce nouveau châtiment du ciel. Suzon,
me dis-je, je ne me plaindrais pas de mon sort, si tu ne souffrais pas
le même malheur.

Mon mal devint insensiblement si violent que, pour le chasser, on eut
recours aux plus violents remèdes: on m'annonça qu'il fallait me
résoudre à subir une petite opération. Il faut vous épargner ce
spectacle de douleur. Que puis-je vous dire? Je tombai dans une
faiblesse que l'on prit pour le dernier moment de ma vie. Que ne
l'était-il? J'aurais été trop heureux! La douleur qui avait causé mon
évanouissement m'en retira. Je portai la main où je sentais la douleur
la plus vive. Ah! je ne suis plus un homme! Je poussai un cri qui fut
entendu jusqu'aux extrémités de la maison. Mais bientôt revenant à
moi-même, et, tel que Job sur son fumier, pénétré de douleur et soumis
aux ordres du ciel, je m'écriai dans l'amertume de mon coeur: _Deus
dederat, Deus abstulit._

Je ne souhaitais plus que la mort. J'avais perdu le pouvoir de jouir de
la vie; l'anéantissement était le but de tous mes désirs; j'aurais voulu
me cacher éternellement ce que j'avais été, je ne pouvais penser sans
horreur à ce que j'étais. Le voilà donc, disais-je au fond de mon coeur,
le voilà, cet infortuné père Saturnin, cet homme si chéri des femmes, il
n'est plus; un coup cruel vient de lui enlever la meilleure partie de
lui-même; j'étais un héros, et je ne suis plus qu'un... Meurs,
malheureux, meurs; peux-tu survivre à cette perte? Tu n'es plus qu'un
eunuque!

La mort fut sourde à mes cris; ma santé revint, je me rétablis; mais ma
débilité fit juger qu'on ne tirerait pas de moi les services qu'on en
avait attendus et auxquels on m'avait destiné; on me déclara que j'étais
libre.--Je suis libre, répondis-je au supérieur qui me l'annonçait;
hélas! à quoi va me servir cette liberté que vous me donnez? Dans l'état
cruel où je suis, c'est le présent le plus funeste que vous puissiez me
faire. Mais, monsieur, oserais-je vous demander le sort d'une jeune
personne que l'on doit avoir amenée ici le même jour que moi?--Il est
plus heureux que le vôtre, me répondit-il brusquement; elle est morte
dans les remèdes.--Elle est morte, repris-je, accablé de ce dernier
coup; Suzon est morte! Ah ciel? et je vis encore! J'aurais dans le
moment terminé mes jours si l'on n'avait arrêté l'effet de mon
désespoir. On me sauva de ma propre fureur, et l'on me mit dans le
chemin de profiter de la permission que l'on venait de me donner,
c'est-à-dire à la porte.

Je restai un moment anéanti; mes yeux seuls, en répandant un torrent de
larmes, témoignaient que je vivais encore; j'étais au dernier degré du
désespoir et de la rage. Couvert d'un malheureux habit, ayant à peine de
quoi vivre un jour et ne sachant où aller, je m'abandonnai dans les bras
de la Providence. Je prenais le chemin de Paris, j'aperçus les murs des
Chartreux; la profonde solitude qui y règne fit briller à mon esprit un
trait de lumière. Heureux mortels! m'écriai-je, qui vivez dans cette
retraite à l'abri des fureurs et des revers de la fortune, vos coeurs
purs et innocents ne connaissent pas les horreurs qui déchirent le mien.
L'idée de leur félicité m'inspira le désir de la partager. J'allai me
jeter aux pieds du supérieur; je lui contai mes infortunes. O mon fils,
me dit-il en m'embrassant avec bonté, louez Dieu: il vous réservait ce
port après tant de naufrages. Vivez-y, et vivez-y heureux, s'il est
possible.

Je restai pendant quelque temps sans emploi, mais bientôt on m'en donna.
Je montai par degrés au poste de portier, et c'est sous ce titre qu'on
m'a connu.

C'est ici que mon coeur se fortifie dans la haine qu'il a conçue pour le
monde; j'y attends la mort sans la craindre ni la désirer, et je
prétends que, quand elle m'aura tiré du nombre des vivants, on grave en
lettres d'or sur mon tombeau:

    _Hic situs est dom Saturnin,
    Fututus, Futuit._


FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le portier des chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même" ***

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