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Title: Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)
Author: Cosquin, Emmanuel
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  _EMMANUEL COSQUIN_


  CONTES POPULAIRES

  DE

  LORRAINE

  COMPARÉS

  AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE

  ET DES PAYS ÉTRANGERS

  ET PRÉCÉDÉS

  D'UN ESSAI

  SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION

  DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS


  TOME PREMIER


  PARIS

  VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

  67, RUE DE RICHELIEU, 67



  CONTES POPULAIRES

  DE LORRAINE



  _EMMANUEL COSQUIN_


  CONTES POPULAIRES

  DE

  LORRAINE

  COMPARÉS

  AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE

  ET DES PAYS ÉTRANGERS

  ET PRÉCÉDÉS

  D'UN ESSAI

  SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION

  DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS


  TOME PREMIER


  PARIS

  VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

  67, RUE DE RICHELIEU, 67



AVANT-PROPOS


Cette collection de contes populaires présente ce caractère particulier
que, pour la former, nous avons puisé dans la tradition orale d'un seul
village: les cent contes et variantes dont elle se compose viennent tous
de cette même source; ils ont été recueillis par mes soeurs et moi à
Montiers-sur-Saulx, village de Lorraine,--ou, si l'on veut plus de
précision, du Barrois,--situé à quelques centaines de pas de l'ancienne
frontière de Champagne[1]. Nous devons la plus grande partie de notre
collection au zèle intelligent et à la mémoire prodigieuse d'une jeune
fille du pays, morte aujourd'hui, qui s'est chargée de rechercher par
tout le village les contes des veillées, et nous les a ensuite transmis
avec une rigoureuse fidélité.

    [1] Montiers-sur-Saulx est un chef-lieu de canton du département de
    la Meuse; il se trouve tout près de la Haute-Marne.

De bons juges ont parfois exprimé le regret de trouver dans certaines
collections de contes populaires un style apprêté, des développements et
des enjolivements qui trahissent le littérateur. Nous espérons qu'on ne
nous adressera pas cette critique; nous avons, du moins, tout fait pour
ne pas nous y exposer, et, si notre collection a un mérite, c'est, ce
nous semble, de reproduire avec simplicité les récits que nous avons
entendus.

A la suite de chacun des contes sont indiquées les ressemblances qu'il
peut présenter avec tels ou tels récits faisant partie de quelqu'un des
recueils de contes populaires édités en France ou à l'étranger, et
surtout avec les contes orientaux. Ces rapprochements fourniront toute
une série de pièces justificatives, si l'on peut parler ainsi, à
l'histoire des migrations des fictions indiennes à travers le monde,
histoire que cherche à exposer l'introduction de cet ouvrage.

Dans un _Supplément aux remarques_, placé à la fin du second volume,
nous mettons à profit divers documents, dont plusieurs n'ont été livrés
à la publicité que pendant l'impression de notre travail. Un _Index
bibliographique_ donne le titre complet des livres qui ont été indiqués
en abrégé dans l'intérêt de la brièveté.

Publiées d'abord, de 1876 à 1881, dans la revue la _Romania_, cette
collection et ses remarques ont reçu, de la part de savants de toute
nationalité, comme M. Gaston Paris, M. Reinhold Koehler, M. Ralston, un
accueil qui était pour l'auteur un encouragement à faire paraître les
_Contes lorrains_ en volumes, avec des remarques considérablement
augmentées et souvent tout à fait transformées.

Me permettra-t-on d'exprimer ici mon affectueuse reconnaissance envers
les dévouées collaboratrices sans lesquelles ce travail n'aurait jamais
été ni entrepris ni achevé? C'est en commun avec elles qu'a été faite la
rédaction des contes; pour celle des remarques, j'ai reçu l'aide de
leurs conseils, et l'une d'elles ne s'est jamais lassée de me signaler,
dans les innombrables collections de contes européens, les plus
intéressants rapprochements.

                              Août 1886.



INTRODUCTION

ESSAI SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS[2]


Quand Perrault voulut publier les contes dont son enfance avait été
bercée, il n'osa les faire paraître sous son nom: il craignait qu'on ne
le soupçonnât d'attacher la moindre importance à des récits de paysans
et de bonnes femmes. Aujourd'hui Perrault n'aurait plus cette fausse
honte,--on recueille, en notre temps, dans tous les pays, les contes
des veillées; il existe même, en littérature, ce que l'on pourrait
appeler la «question des contes populaires»;--mais Perrault serait
exposé à un autre danger: il pourrait, après tant d'autres auteurs,
céder à la tentation de grossir démesurément un problème déjà pourtant
très intéressant, très sérieux même; de traiter nos contes bleus comme
de graves documents; de voir dans le _Chat Botté_, le _Petit Poucet_ et
leurs compagnons l'incarnation de «mythes» dignes de la plus religieuse
attention, et de les invoquer comme des témoins des idées primitives de
l'humanité ou tout au moins de la race à laquelle appartiennent les
nations indo-européennes, la race âryenne. Tel est, en effet,
l'enseignement de toute une école, et voilà dans quels nuages, dans
quels brouillards se plaisent des hommes qui ne sont pas sans valeur.
Pour nous, le brouillard est toujours malsain, fût-ce le brouillard
mythique. Contribuer à le dissiper, c'est faire oeuvre bonne et utile:
nous l'essaierons ici.

    [2] Une première esquisse de ce travail a paru, le 25 juin 1873,
    dans le _Correspondant_.


I

Si l'on compare entre eux les contes populaires, merveilleux ou
plaisants, des diverses nations européennes, de l'Islande à la Grèce, de
l'Espagne à la Russie, on trouvera dans ces récits, recueillis chez des
peuples si différents de moeurs et de langage, les ressemblances les
plus surprenantes. Il n'y a pas là seulement un fonds commun d'idées,
des éléments identiques; mais cette identité s'étend à la manière dont
ces idées sont mises en oeuvre et dont ces éléments sont combinés. C'est
là un fait bien connu aujourd'hui, dont il sera facile de se convaincre
en jetant un coup d'oeil sur n'importe quel conte de notre collection et
sur les contes étrangers que nous en rapprochons dans nos remarques.

Comment expliquer ces ressemblances si frappantes?

Les frères Grimm, ceux-là mêmes qui les premiers ont posé le problème,
en ont donné une solution qui séduit au premier abord. Leur système,
adopté par M. Max Müller et par bien d'autres, a été précisé et
développé, notamment par un philologue autrichien, M. de Hahn, dans son
introduction aux contes grecs et albanais recueillis par lui[3]. On peut
le formuler ainsi:

    [3] _Griechische und albanesische Mærchen_ (Leipzig, 1864).

Les peuples européens appartiennent presque tous à une même famille, la
famille âryenne[4]. De l'Asie centrale, jadis leur commune patrie, les
diverses tribus de cette famille ont apporté, dans les pays où elles
ont émigré, avec le fond de leurs idiomes les germes de leur
mythologie. Ces mythes antiques, leur patrimoine commun, se sont, dans
la suite des temps, développés, transformés, et le dernier produit de
cette transformation n'est autre que les contes populaires. Rien
d'étonnant que ces contes présentent, chez tous les peuples âryens, de
si nombreux traits de ressemblance, puisqu'ils proviennent, en dernière
analyse, de mythes autrefois communs à tous ces peuples.

    [4] D'après l'opinion la plus générale, les Aryas, peuplade
    japhétique, habitaient, bien des siècles avant l'ère chrétienne, sur
    le plus haut plateau de l'Asie centrale, dans la région qui s'appela
    plus tard la Bactriane et qui aujourd'hui fait partie du Turkestan.
    C'est à cette souche que se rattachent les Indiens et les Perses,
    les Grecs, les Romains et la plupart des races européennes.

«Ces éléments mythiques, qu'on retrouve dans tous les contes,
ressemblent, dit Guillaume Grimm, à des fragments d'une pierre précieuse
brisée, que l'on aurait dispersés sur le sol, au milieu du gazon et des
fleurs: les yeux les plus perçants peuvent seuls les découvrir. Leur
signification est perdue depuis longtemps, mais on la sent encore, et
c'est ce qui donne au conte sa valeur[5].»--«Les contes populaires, dit
Jacques Grimm, sont les derniers échos de mythes antiques... C'est une
illusion de croire qu'ils sont nés dans tel ou tel endroit favorisé,
d'où par la suite ils auraient été portés au loin par telles ou telles
voies[6].» En d'autres termes, les ressemblances qui existent entre les
contes populaires ne doivent pas être expliquées par des emprunts qu'un
peuple aurait faits à un autre.--«Les éléments, les germes des contes
de fées, dit à son tour M. Max Müller, appartiennent à la période qui
précéda la dispersion de la race âryenne; le même peuple qui, dans ses
migrations vers le nord et vers le sud, emportait avec lui les noms du
soleil et de l'aurore, et sa croyance aux brillants dieux du ciel,
possédait, dans son langage même, dans sa phraséologie mythologique et
proverbiale, les germes plus ou moins développés qui devaient un jour, à
coup sûr, donner des plantes identiques ou très ressemblantes dans tous
les sols et sous tous les climats[7].»

    [5] _Kinder- und Hausmærchen_, t. III (3e éd., Goettingue, 1856),
    p. 409.

    [6] Préface à la traduction allemande du _Pentamerone_ (Breslau,
    1846), p. VIII.

    [7] _Chips from a German Workshop_, t. II, p. 226; article publié
    d'abord en 1859.

Nous ne nous engagerons pas dans l'exposition détaillée du système,
telle que nous la trouvons dans M. de Hahn: il nous faudrait cheminer
trop longtemps à travers les théories philosophiques les plus
contestables, pour arriver enfin à cette assertion prodigieuse, que les
contes nous ont conservé «les idées primitives de l'humanité». Ce
commentaire du savant autrichien,--pour ne parler que de celui-là,--sur
les idées de Jacques et Guillaume Grimm, est loin pourtant de nous avoir
été inutile. Les frères Grimm se tiennent d'ordinaire dans un certain
vague vaporeux et poétique. M. de Hahn précise, épreuve redoutable pour
les théories les plus ingénieuses: il crève la bulle de savon en voulant
lui donner de la consistance.

Un effort un peu sérieux d'attention soulève, en effet, contre ce
système une objection des plus graves. Les ressemblances si nombreuses
et si frappantes qu'offrent entre eux les contes des peuples européens
ne portent pas seulement sur le fond, sur les idées qui servent de base
à ces récits, mais aussi,--nous avons indiqué ce point,--sur la forme et
sur la combinaison de ces idées. On nous dit que les contes sont le
produit de la décomposition de mythes primitifs communs aux diverses
nations âryennes et que celles-ci auraient emportés en Europe du berceau
de leur race. C'est de cette décomposition, assure-t-on, que sont sortis
les différents éléments, les différents thèmes qui, se groupant de mille
et mille façons, composent la mosaïque des contes populaires. «Pour
beaucoup de nos contes de fées, dit M. Max Müller, nous savons d'une
manière certaine (_sic_) qu'ils sont le détritus d'une ancienne
mythologie, à demi oubliée, mal comprise, reconstruite[8].»--Mais alors
comment expliquer que ces mythes, se décomposant dans les milieux les
plus divers, chez vingt peuples différents de moeurs et d'habitudes
d'esprit, se soient, en définitive, transformés partout d'une manière si
semblable, parfois même d'une manière identique? De plus, comment se
fait-il que, sans entente préalable, plusieurs peuples se soient
accordés pour grouper les prétendus éléments mythiques dans le cadre de
tel ou tel récit bien caractérisé? N'est-ce pas là une impossibilité
absolue?

    [8] _Op. cit._, p. 233.

Prenons un exemple. Il a été recueilli, chez plusieurs peuples de race
âryenne, notamment chez les Hindous du Pandjab, chez les Bretons, les
Albanais, les Grecs modernes, les Russes (et aussi chez les habitants de
Mardin en Mésopotamie, population de langue arabe, et les Kariaines de
la Birmanie, qui, ni les uns ni les autres, ne sont de race âryenne,
mais supposons qu'ils le soient), un conte dont voici brièvement le
sujet[9]: Un jeune homme devient possesseur d'un anneau magique; cet
anneau, après diverses aventures, lui est volé par certain personnage
malfaisant, et il le recouvre ensuite, grâce aux bons offices de trois
animaux, auxquels il a rendu service. Dans tous ces contes asiatiques et
européens, nous constatons l'identité non seulement du plan général du
récit, mais de détails parfois bizarres: ainsi, dans tous, la souris
reconnaissante introduit, pendant la nuit, sa queue dans le nez de
l'ennemi de son bienfaiteur pour le faire éternuer et rejeter l'anneau
qu'il tient caché dans sa bouche. Comment expliquer ces ressemblances ou
plutôt, nous le répétons, cette identité? Le bon sens répond
qu'évidemment ce récit, avec ses détails caractéristiques, a dû être
inventé dans tel ou tel pays, d'où il a passé dans les autres. Ce détail
de la queue de souris, par exemple, est-ce qu'on peut en expliquer
raisonnablement la présence dans tous ces contes asiatiques et
européens, si l'on n'admet pas qu'il existait déjà, à l'origine, dans un
prototype dont tous ces contes sont dérivés? Et ce prototype,--le détail
en question et bien d'autres le montrent,--était un conte et non un
mythe.

    [9] _Indian Antiquary_, 1881, p. 347;--Luzel, 1er Rapport, p.
    151;--Sébillot, III, nº 18;--Dozon, p. 73;--Gubernatis, _Zoological
    Mythology_, II, pp. 56, 57;--_Zeitschrift der Deutschen
    Morgenlændischen Gesellschaft_, 1882, p. 238;--_Journal of the
    Asiatic Society of Bengal_, t. XXXIV (1865), 2e partie, p. 225.
    (Voir, pour ces indications, l'_Index Bibliographique_, à la fin du
    tome second.)

Si l'on veut à toute force faire dériver nos contes populaires de mythes
primitifs des Aryas, et si, en même temps, on soutient, avec l'école des
frères Grimm, que les contes ainsi dérivés n'auraient point passé d'un
peuple âryen à l'autre par voie d'emprunt, il n'y a qu'un moyen de se
mettre en règle avec le bon sens. Il faut dire que les mythes d'où
seraient sortis nos contes étaient déjà décomposés et parvenus à la
forme actuelle avec ses détails caractéristiques, au moment où les
premières tribus âryennes quittèrent le plateau de l'Asie centrale, bien
des siècles avant notre ère. Nos ancêtres, les pères des nations
européennes, auraient, de cette façon, emporté dans leurs fourgons la
collection complète des contes bleus actuels.

C'est là une hypothèse qu'on n'ira guère soutenir; elle est, d'ailleurs,
en contradiction directe avec les idées mêmes des partisans du système
mythique. Les «contes âryens» sont, d'après eux, le _dernier terme_ du
développement des mythes âryens; or, de leur propre aveu, à l'époque de
la séparation des tribus âryennes, le développement de ces mythes n'en
était encore qu'à son _premier degré_.

Le système des frères Grimm et de leurs disciples étant de tout point
insoutenable, il ne reste qu'une solution possible de la question: c'est
d'admettre qu'après avoir été inventés dans tel ou tel endroit, qu'il
s'agit de déterminer, les contes populaires communs aux diverses nations
européennes (pour ne mentionner que celles-là) se sont répandus dans le
monde, de peuple à peuple et par voie d'emprunt.

                                * * *

Dans l'examen que nous venons de faire des opinions des frères Grimm,
nous nous sommes volontairement privé d'un avantage, en acceptant les
données du problème telles qu'elles nous étaient présentées. Nous
aurions pu, en effet, contester dès l'abord l'assertion qui est la base
de tout le système.

A l'époque où les frères Grimm ont imaginé leur système «mythique», le
problème ne pouvait encore être posé dans ses termes véritables, faute
de documents suffisants. Les deux illustres philologues croyaient,--et
Guillaume Grimm le répétait encore en 1866[10],--que les ressemblances
existant entre les contes populaires se renfermaient dans les limites de
la famille indo-européenne (peuples d'Europe, Persans, Indiens).
Aujourd'hui la question a pris une tout autre tournure. Chaque jour des
découvertes nouvelles reculent les frontières arbitrairement tracées
par les frères Grimm et l'école «mythique». Nos contes prétendus âryens
existent, on le constate maintenant, chez bon nombre de peuples
nullement âryens. Qu'on examine, à ce point de vue, la collection, très
riche en rapprochements, de contes et poèmes recueillis par M. W.
Radloff chez les tribus tartares de la Sibérie méridionale et publiés
avec traduction allemande de 1866 à 1872. Qu'on étudie également les
contes de forme si populaire, identiques pour le fond à nos contes
européens, et qui ont été trouvés chez les Avares, peuplade mongole du
Caucase, et traduits en allemand, en 1873, par feu M. Schiefner. Qu'on
lise les contes syriaques, provenant de la région montagneuse située au
nord de la Mésopotamie et publiés en 1881 par deux orientalistes
allemands, MM. Eugène Prym et Albert Socin; les contes arabes d'Egypte,
recueillis par feu M. Spitta-Bey (1883) et par M. Dulac (1884); les
contes découverts chez les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière
(1882); les contes swahili de l'île de Zanzibar, édités en anglais par
feu M. Steere (1870); le recueil de contes cambodgiens de M. Aymonier
(1878); celui de contes annamites, de M. A. Landes (1884-1886); les
contes kariaines de la Birmanie (1865), que nous avons mentionnés tout à
l'heure. Enfin n'oublions pas qu'en Europe les prétendus contes âryens
existent en grand nombre chez les Hongrois, peuple qui n'est âryen ni de
langue ni d'origine, pas plus que les Finlandais et les Esthoniens, chez
lesquels on en a recueilli également.

    [10] _Op. cit._, p. 411.

Ainsi, la base même sur laquelle s'appuie le système des frères Grimm
n'a aucune solidité: ce n'est autre chose qu'une erreur de fait.

Examinerons-nous maintenant en détail un autre système, qui s'est
produit en Angleterre et qui voit dans les contes populaires
l'incarnation d'idées communes aux sauvages _de toutes les races_? Les
ancêtres de toutes les races humaines, que l'auteur du système, M. A.
Lang, déclare sans hésitation avoir été des sauvages, tout semblables
aux sauvages actuels, auraient incarné leurs idées, supposées les mêmes
partout, dans des contes qui, de cette façon, se trouveraient partout
identiques.--En réalité, tout est à contester dans ce système: prétendre
qu'on trouvera chez les sauvages actuels les idées primitives de
l'humanité est une assertion sans aucune preuve[11]; prétendre que les
sauvages de l'Amérique, par exemple, doivent forcément posséder et
possèdent en effet des contes semblables à nos contes populaires, c'est
énoncer une inexactitude de fait: à de très rares exceptions près, qui
peuvent facilement s'expliquer par une importation relativement récente,
tout ce qu'on nous donne ici pour des ressemblances n'a aucun rapport
avec cette identité de fond et de forme que l'on constate dans les
collections de contes européens, asiatiques, africains, mentionnées il y
a un instant; tout cela est vague, sans aucun trait caractéristique, ou
c'est purement imaginaire[12].

    [11] Voir, par exemple, le remarquable travail dans lequel M. Max
    Müller démontre, après d'autres, que le sauvage actuel est un homme
    non pas primitif, mais dégénéré (_Nineteenth Century_, livraison de
    janvier 1885).

    [12] A propos de quelques contes recueillis chez les indigènes du
    Brésil, nous lisons dans _Mélusine_: «Cette collection fournit des
    similaires à des contes connus en Europe, en Asie, en Afrique, etc.,
    et leur présence au Brésil _pose bien des problèmes_» (nº du 5 juin
    1885, col. 408).--Il nous est impossible de voir quels problèmes
    peuvent se poser ici. Les Portugais ont apporté au Brésil les contes
    de leur pays, et ils continuent à les raconter; M. Roméro en a
    publié, en 1885, un recueil assez considérable. Que quelqu'un de ces
    contes ou de leurs traits principaux ait pénétré chez les indigènes,
    c'est là une chose dont il n'y a nullement lieu de
    s'étonner.--Disons, à ce propos, que les Espagnols ont, de leur
    côté, apporté leurs contes au Chili; M. Machado y Alvarez en a donné
    plusieurs, en 1884, dans la _Biblioteca de las tradiciones populares
    españolas_.

Du reste, même en admettant comme vraies les affirmations qui servent de
point de départ à M. Lang, nous devrions faire à cette théorie la même
objection qu'au système mythique. A supposer que, dans toutes les races
humaines, on ait eu primitivement les mêmes idées de sauvages, comment
ces idées auraient-elles revêtu partout les mêmes formes si
caractéristiques, et se seraient-elles groupées de la même façon dans
les mêmes cadres?

Nous avons hâte de mettre le pied sur un terrain plus ferme, et d'entrer
dans la voie ouverte, il y a une trentaine d'années, par Théodore
Benfey, l'éminent et regretté orientaliste de Goettingue[13].

    [13] M. Benfey a fait connaître ses découvertes, avec les
    conclusions qu'il en tirait, dans divers articles insérés dans des
    revues: _Bulletin de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, nº du 4/16
    septembre 1857;--_Ausland_, 1858, nos 41 à 45;--_Goettingische
    Gelehrte Anzeigen_, années 1857 et suivantes;--_Orient und Occident_
    (1860 à 1866), et dans le volume d'introduction dont il a fait
    précéder sa traduction allemande du livre sanscrit intitulé le
    _Pantchatantra_ (Leipzig, 1859). On peut voir aussi son introduction
    à la vieille traduction syriaque du même livre, publiée par M.
    Bickell, professeur à la Faculté de théologie catholique de
    l'Université d'Inspruck, sous ce titre: _Kalilag und Damnag_
    (Leipzig, 1876).


II

La question de l'origine des contes populaires est une question de fait.
M. Reinhold Koehler, bibliothécaire à Weimar, l'homme qui assurément
possède en cette matière l'érudition la plus vaste et la plus sûre,
insiste sur ce point comme M. Benfey[14]. Il s'agit de prendre
successivement chaque type de contes, de le suivre, si nous le pouvons,
d'âge en âge, de peuple en peuple, et de voir où nous conduira ce voyage
de découverte. Or, ce travail d'investigation est en partie fait, et,
cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes,
partant de divers points de l'horizon, on est toujours arrivé au même
centre, à l'Inde, non pas à l'Inde des temps fabuleux, mais à l'Inde
historique.

    [14] _Weimarer Beitræge zur Literatur und Kunst_ (Weimar, 1865), p.
    190.

Ce qui est venu grandement en aide à l'explorateur et lui a permis
d'accomplir sa tâche, c'est qu'un certain nombre des types des contes
actuels se trouvent fixés par écrit depuis fort longtemps, souvent
depuis des siècles. Si nous remontons jusqu'au XVIIe siècle et jusqu'à
la Renaissance, nous rencontrerons, dans la littérature européenne de
ces deux époques, une bonne partie de ces types. Mais les livres de
Straparola et de Basile, en Italie, de Perrault et de Mme d'Aulnoy, en
France[15], ne sont pas la source des contes populaires actuels: ces
livres ont été écrits sous la dictée du peuple, et les récits qu'ils
renferment présentent parfois des lacunes et des altérations dont se
sont préservées certaines versions parvenues jusqu'à nous par voie de
simple tradition orale. Et, d'ailleurs, la littérature du moyen âge nous
a conservé des traces irrécusables de l'existence de contes identiques
aux contes actuels. Ce n'est pas non plus à cette littérature du moyen
âge que nous devrons nous arrêter. Il nous faut quitter l'Europe et
chercher ailleurs.

    [15] Le Vénitien Straparola a inséré plusieurs contes merveilleux
    dans son recueil de nouvelles _Tredici piacevoli Notti_, publié de
    1550 à 1554, dont Guillaume Grimm (III, p. 285) flétrit
    l'impardonnable licence, et qui, après avoir été mis à l'Index en
    1605, fut réimprimé en une édition expurgée.--Giambattista Basile a
    donné, sous le titre de _Pentamerone_, un recueil de contes
    populaires napolitains, dans le dialecte et dans la manière parfois
    effrontée du pays. Ce livre, qui parut en 1637, eut un grand nombre
    d'éditions, dont une à Rome en 1679 et la plupart à Naples.--Les
    _Histoires ou Contes du temps passé_, que Perrault publia sous le
    nom de son fils, âgé de dix ans, parurent en 1697; les _Contes des
    Fées_, de la comtesse d'Aulnoy, en 1698.

Il existe en Orient plusieurs collections de récits merveilleux ou
plaisants. Le plus généralement connu parmi ces ouvrages est le livre
arabe qui porte le titre de _Mille et une Nuits_, et qui fut traduit,
sur un manuscrit incomplet, et publié en 1704 par l'orientaliste
Galland. Là encore nous rencontrons un certain nombre des thèmes dont se
composent nos contes populaires européens, et plusieurs de ces contes
eux-mêmes.

S'ensuit-il que les _Mille et une Nuits_ soient le prototype d'une
partie de nos contes actuels? Non, car les _Mille et une Nuits_
elles-mêmes ne sont pas le produit de l'imagination des Arabes: un
passage très précis du _Fihrist_, histoire de la littérature arabe
écrite au Xe siècle de notre ère, nous apprend que les _Mille et une
Nuits_ et d'autres livres arabes du même genre ont été traduits ou
imités du persan[16].--Mais les Persans eux-mêmes ont emprunté à l'Inde
plusieurs livres de contes. Ainsi, au sixième siècle de notre ère (entre
l'an 531 et l'an 579), l'original du recueil indien de fables, contes et
fabliaux qui porte aujourd'hui le titre de _Pantchatantra_, c'est-à-dire
en sanscrit les «Cinq livres», fut traduit dans la langue de la cour des
Sassanides, le pehlvi, sur l'ordre de Khosrou Anoushirvan (Chosroës le
Grand), roi de Perse, et une version arabe, qui existe encore, fut
faite plus tard, d'après cette traduction persane, aujourd'hui perdue,
sous le titre de _Kalilah et Dimnah_. Ainsi encore le célèbre livre
persan le _Toûti-Nâmeh_ ou «Livre du Perroquet», qui renferme plusieurs
contes que l'on peut rapprocher de nos contes européens, n'est autre
chose que la traduction libre d'un ouvrage indien de même titre, la
_Çouka-saptati_ (les «Soixante-dix Histoires du Perroquet»), augmentée
de récits tirés d'autres collections de contes, également rédigées en
sanscrit.--D'ailleurs, au témoignage de M. Benfey, la substance des
_Mille et une Nuits_ se retrouve presque d'un bout à l'autre dans la
littérature indienne.

    [16] Ce passage du _Fihrist_, nous dit M. G. Weil dans
    l'introduction à sa traduction des _Mille et une Nuits_, a été
    découvert par un orientaliste allemand, M. de Hammer.--Il est très
    possible, du reste, pour ne pas dire certain, que le recueil des
    _Mille et une Nuits_ ait subi, depuis le Xe siècle, de nombreuses
    modifications et quant à la forme et quant au fond.

Nous voilà donc,--en partant d'une collection de contes arabes, parfois
semblables à nos contes européens,--arrivés dans l'Inde, et nos
recherches ne peuvent nous conduire plus loin. Voyons si un autre chemin
nous amènera encore au même terme.

Notre point de départ sera, cette fois, la région, située au nord de
l'Inde, où habitent les tribus mongoles comprises sous le nom de
Kalmouks. On sera peut-être surpris d'apprendre que ces peuplades
nomades ont une littérature écrite. Elles possèdent, entre autres
ouvrages, une collection de contes intitulée _Siddhi-Kûr_ («le Mort doué
du _siddhi_», c'est-à-dire d'une vertu magique)[17], et les récits qui
composent ce livre présentent de nombreux traits de ressemblance avec
les contes populaires européens.

    [17] L'introduction et les treize premiers contes du _Siddhi-Kûr_
    ont été deux fois traduits en allemand sur le texte kalmouk: en
    1804, par le voyageur B. Bergmann, et en 1866, par M. Jülg,
    professeur à l'Université d'Inspruck. M. Jülg a publié, à la fin de
    1868, le texte et la traduction des neuf derniers contes, d'après un
    manuscrit en langue mongole.

Quelle est l'origine du _Siddhi-Kûr_? Le plus rapide coup d'oeil, le
plus simple examen des noms propres, par exemple, et du titre même de
l'ouvrage (le mot _siddhi_ est sanscrit) nous montrent d'une manière
évidente que nous avons affaire à une traduction ou imitation de récits
indiens. Le cadre du _Siddhi-Kûr_ a été emprunté à un recueil indien de
contes, dont le titre a la plus grande analogie avec celui du livre
kalmouk, la _Vetâla-pantchavinçati_ (les «Vingt-cinq Histoires d'un
_vetâla_», c'est-à-dire d'un démon qui entre dans le corps des
morts).--Une autre collection mongole, l'_Histoire d'Ardji Bordji Khan_,
qui a été traduite en 1868 par M. Jülg sur un manuscrit incomplet
conservé à Saint-Pétersbourg, et qui offre plusieurs points de
comparaison avec nos contes européens, est une imitation d'un livre qui
porte en sanscrit le titre de _Sinhâsana-dvâtrinçati_, les «Trente-deux
Récits du Trône».

Ainsi, de ce côté encore, le dernier terme de nos investigations est
l'Inde.

Des récits indiens ont également passé, par voie littéraire, chez les
Thibétains[18] et dans l'Indo-Chine[19].

    [18] M. Schiefner a publié un grand nombre de «Récits indiens»,
    tirés de livres thibétains. (Voir _Mémoires de l'Académie de
    Saint-Pétersbourg_, année 1875, et _Mélanges asiatiques_, publiés
    par la même Académie, t. VII.)--M. Ralston a traduit ces récits en
    anglais, sous le titre de _Tibetan Tales_.

    [19] Adolf Bastian, _Geographische und ethnologische Bilder_ (Iéna,
    1873), p. 248.

Les livres de contes indiens, on le voit, ont rayonné tout autour de
leur pays d'origine, et parfois même, de proche en proche, ils sont
arrivés jusqu'en Europe. Le _Pantchatantra_, par exemple, dont nous
parlions tout à l'heure, après avoir été apporté de l'Inde en Perse,
vers le milieu du sixième siècle de notre ère, par Barzôî, médecin de
Chosroës le Grand, est traduit en pehlvi par ce même Barzôî. Cette
traduction elle-même est traduite en syriaque vers l'an 570, et, deux
siècles plus tard, en arabe, sous le calife Almansour (754-775). Enfin,
à cette version arabe se rattachent diverses traductions,--dont les plus
importantes sont une traduction grecque (1080) et une traduction
hébraïque (1250), cette dernière presque aussitôt mise en latin,--qui
répandent le livre indien dans l'Europe du moyen âge[20].

    [20] Voir les travaux de M. Benfey sur le _Pantchatantra_, indiqués
    plus haut, p. XV.

Rappelons, à ce propos, la singulière histoire d'un autre livre indien,
la vie légendaire du Bouddha, qui, transformée en une légende
chrétienne, sous le titre de _Vie des saints Barlaam et Josaphat_, est
rédigée en grec, dans le cours du septième ou du huitième siècle,
probablement dans un couvent de Palestine, pénètre dans l'Europe
occidentale dès avant le XIIe siècle, par l'intermédiaire d'une
traduction latine, et obtient une très grande diffusion pendant le moyen
âge[21].

    [21] Ce fait est si curieux, que nous croyons devoir lui consacrer
    une étude spéciale. Voir, à la suite de cette introduction,
    l'_Appendice A_.

                               * * *

Ces courants littéraires, qui ont porté dans toutes les directions et si
loin les contes indiens, sont très importants à constater. Il y a là une
indication précieuse, et de la faveur que ces contes ont rencontrée
partout, et des voies qu'a pu suivre également un courant _oral_. Car,
assurément, nous ne prétendons pas attribuer à la littérature, à ces
recueils traduits, imités de tous côtés, il y a déjà si longtemps, une
part exclusive ou même prépondérante dans la propagation des contes
indiens en Asie, en Europe et dans le nord de l'Afrique. Combien de nos
contes populaires européens doivent se rattacher, non point à la forme
conservée par la littérature indienne,--quand elle y est
conservée,--mais à telle forme orale, encore vivante aujourd'hui dans
l'Inde! Voici seulement quelques années qu'on a commencé à rassembler
les contes populaires du Bengale, du Deccan ou du Pandjab, et déjà cette
observation frappera tous les esprits attentifs. Veut-on un exemple?
Nous avons résumé, dans les remarques de notre nº 60, le _Sorcier_ (II,
pp. 193-195), deux contes indiens: l'un pris dans la grande collection
sanscrite formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva, de
Cachemire, et intitulée _Kathâ-Sarit-Sâgara_, l'«Océan des Histoires»;
l'autre recueilli en 1875 par M. Minaef chez les Kamaoniens, tribus
montagnardes habitant au pied de l'Himalaya. Que l'on rapproche ces deux
contes de notre conte français et d'un conte populaire sicilien de même
famille, cité dans nos remarques: c'est évidemment avec le conte _oral_
indien que ces contes européens présentent la plus grande ressemblance,
une ressemblance qui va jusqu'à l'identité d'un petit détail
caractéristique.

Il importe, à ce propos, de le faire remarquer: ce n'est pas une forme
unique de chaque _thème_, de chaque type de contes, qui serait venue de
l'Inde en Europe pour y donner naissance à diverses variantes. Bien que,
jusqu'à présent, on ait à peine puisé dans les richesses de la tradition
orale de l'Inde, ce qu'on en a tiré suffit pour faire penser que plus
tard il sera possible de mettre en regard de chacune, pour ainsi dire,
des variantes caractéristiques d'un conte européen, une variante
indienne correspondante. Dès maintenant nous sommes en état de le faire
en partie pour certains contes. Nous renverrons, par exemple, à notre
conte nº 4, _Tapalapautau_, et à ses remarques. Dans ce conte et dans la
plupart des contes européens de cette famille, des objets magiques,
qu'un pauvre homme reçoit d'un personnage mystérieux, lui sont dérobés
par un hôtelier, qui leur substitue des objets en apparence semblables.
Or, jusqu'à ces dernières années, nous ne connaissions qu'un seul conte
indien du même genre, provenant du Deccan; mais, dans ce conte,--dont il
faut rapprocher sous ce rapport un conte syriaque, un conte russe, un
conte allemand d'Autriche, etc.,--les objets sont enlevés par ordre d'un
roi, et il n'est pas question de substitution (voir I, p. 55). On
n'avait donc pas trouvé dans l'Inde la forme de ce thème la plus
répandue en Europe. Cette forme, nous la possédons aujourd'hui: nous en
avons trois versions, qui ont été recueillies, l'une dans l'Inde
septentrionale, chez les Kamaoniens, les deux autres, dans le Bengale
(I, pp. 56-57), et l'une de ces dernières met même en scène, comme les
contes européens, un fripon d'aubergiste.

Il est probable que les auteurs des vieux livres de contes indiens ont
fait comme les Perrault ou les Basile au XVIIe siècle: ils ont fixé par
écrit telle ou telle des formes orales existant dans leur pays. Il en
est résulté que cette forme particulière a pu pénétrer, par la voie
littéraire, chez les Persans, chez les Arabes, chez les Mongols, et
enfin en Europe; ce qui ne l'a pas empêchée de faire aussi son chemin,
avec les autres variantes du même thème, par transmission orale.

Par quelle voie cette transmission orale s'est-elle opérée? Il est bien
difficile de suivre dans leur vol toutes ces graines emportées aux
quatre vents du ciel et qui ont dû voyager non point à telle époque
seulement, mais à bien des époques; qui voyagent peut-être encore à
l'heure qu'il est. Mais enfin on peut rechercher les _occasions_ que les
contes indiens ont eues, dans le cours des siècles, de se répandre au
dehors et d'arriver jusqu'en Europe.

Les intermédiaires entre l'Inde et les autres contrées, depuis le
commencement de l'ère chrétienne, ont dû être, à l'ouest, avant Mahomet,
les Persans, puis, après l'hégire, les diverses nations musulmanes; au
nord et à l'est, les peuples bouddhistes.

Evidemment ce n'est pas uniquement par des traductions de livres
sanscrits que les Persans d'abord, et ensuite les Arabes et les autres
peuples soumis à l'islamisme ont fait connaissance avec les contes
indiens; tous ces peuples ont dû en apprendre un grand nombre de la
bouche même des Indiens, dans les relations soit belliqueuses, soit
pacifiques, qu'ils eurent avec l'Inde. Dès le milieu du sixième siècle
de notre ère, Chosroës le Grand, roi de Perse, fit une expédition dans
l'Inde. En 707, quatre-vingt-cinq ans après l'hégire, un lieutenant du
calife Abdul-Mélek soumit les bords de l'Indus. Enfin, en l'an 1000, le
sultan Mahmoud le Ghasnévide s'étendit jusqu'au Gange. La domination
arabe dans l'Inde dura longtemps: elle fut, très probablement, d'une
grande influence sur la propagation des contes indiens dans les royaumes
islamites d'Asie, d'Afrique et d'Europe, et même dans l'Occident
chrétien, qui avait avec eux tant de points de contact, surtout l'empire
byzantin, l'Italie et l'Espagne[22]. Avant l'époque de Chosroës le Grand
et des campagnes des Persans dans l'Inde, il est à supposer qu'il ne
sera parvenu de contes dans les contrées situées à l'occident de ce pays
que par l'intermédiaire de voyageurs et de marchands. La «fable» de
_Psyché_, conte indien facilement reconnaissable sous le lourd manteau
mythologique dont il a été affublé par Apulée, nous montre qu'un de ces
contes, tout au moins, avait, au deuxième siècle de notre ère, pénétré
dans le monde gréco-romain[23].

    [22] Les contes si curieux et présentant avec nos contes européens
    de si nombreux traits de ressemblance, qui ont été recueillis chez
    les Kabyles du Djurdjura par feu le P. Rivière et publiés en 1882,
    ont été évidemment apportés en Kabylie, avec l'islamisme, par les
    Arabes.

    [23] Nous étudions cette fable de _Psyché_ dans les remarques de nos
    nos 63, _le Loup blanc_, et 65, _Firosette_ (II, pp. 224-230;
    242-245).

On se tromperait grandement si l'on croyait qu'avant l'ère chrétienne il
n'existait pas de relations entre l'Inde et le monde occidental. M.
Reinaud a montré quelles furent, vers le milieu du siècle qui précéda
notre ère, les conséquences de la découverte de la _mousson_,
c'est-à-dire de la périodicité de certains vents qui, sur l'Océan
Indien, soufflent pendant six mois de l'ouest à l'est, et pendant les
six autres mois dans le sens contraire. A partir du gouvernement de
Marc-Antoine et de Cléopâtre, il se forma des comptoirs romains dans les
principales places de commerce des mers orientales, et des compagnies de
marchands s'organisèrent. «Indépendamment des personnes qui, chaque
année, se rendaient par terre dans les régions orientales, il partait
d'Egypte, par la mousson, environ deux mille personnes, qui visitaient
les côtes de la mer Rouge, du golfe Persique et de la presqu'île de
l'Inde. Six mois après, il arrivait, avec la mousson contraire, le même
nombre de personnes en Egypte. Naturellement ce qui s'était passé
d'important d'un côté était transmis de l'autre, et l'Orient et
l'Occident se trouvaient en communication régulière[24].»

    [24] _Relations politiques et commerciales de l'Empire romain avec
    l'Asie orientale pendant les sept premiers siècles de l'ère
    chrétienne_, par Reinaud (Paris, 1863), pp. 18, 19.

A l'orient et au nord de l'Inde, les récits indiens, d'après M. Benfey,
s'étaient répandus de bonne heure, principalement par l'influence du
bouddhisme[25]. Ce fut ainsi que, toujours d'après le même savant, ils
pénétrèrent en Chine dès le premier siècle de notre ère et tout le temps
que la Chine demeura en relations étroites avec les bouddhistes de
l'Inde. Du Thibet, où ils étaient aussi parvenus de la même manière
qu'en Chine, ils arrivèrent, toujours avec le bouddhisme, chez les
Mongols. (On se rappelle que les Mongols firent passer dans leur langue
des contes empruntés à des recueils indiens). Or les Mongols ont dominé,
dans l'Europe orientale, pendant près de deux cents ans à partir du
XIIIe siècle, et il n'est pas impossible qu'ils aient ouvert ainsi un
nouveau débouché aux contes indiens[26].

    [25] Le bouddhisme, fondé, probablement vers le commencement du
    sixième siècle avant notre ère, par l'ascète indien Çâkyamouni,
    surnommé _Bouddha_, c'est-à-dire _sage_, _savant_, fut d'abord une
    simple secte philosophique qui rejetait les Védas, livres sacrés du
    brahmanisme, supprimait les distinctions de castes et prêchait une
    morale sans Dieu. Il se transforma ensuite en une religion des plus
    superstitieuses, qui se répandit hors de l'Inde dès avant l'ère
    chrétienne, et qui, combattue pendant des siècles par le
    brahmanisme, finit par être presque entièrement bannie de l'Inde
    vers le XIVe siècle de notre ère.

    [26] «La domination mongole se consolida en Europe entre la mer
    Caspienne et la mer Noire, et au nord de ces deux mers. C'est là un
    des faits les plus considérables de l'histoire, car l'élément
    tartare est prépondérant dans le sud de la Russie, les souvenirs de
    la domination mongole y sont nombreux et vivaces.» Voir _la
    Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe siècle_, par M.
    Léon Feer, professeur de thibétain au Collège de France, 1867, p. 7.

L'influence des invasions mongoles fut plus grande qu'on ne serait porté
à le penser. «Que le lecteur se représente, dit M. Léon Feer[27], le
vaste mouvement dont la puissance mongole fut la cause au XIIIe siècle,
ces ambassadeurs tartares qui visitaient toutes les cours de
l'Europe...; cette résidence des Khaghans à Karakorum, et plus tard à
Kambalikh, où les causes les plus diverses, les combinaisons de la
politique, le zèle de la religion, les intérêts du commerce, les hasards
de la guerre, le goût même des aventures, rassemblaient des hommes de
tous les pays, et faisaient d'un canton de l'Asie centrale une sorte de
rendez-vous et d'abrégé de l'Europe et de l'Asie: cette cour de Mangou,
où un moine, venu pour répandre le christianisme, pouvait admirer de
colossales et ingénieuses pièces d'argenterie, fabriquées avec le
produit des rapines des Mongols par un orfèvre de Paris, rencontrait une
femme de Metz, un jeune homme des environs de Rouen, sans compter bien
d'autres représentants de divers peuples et pays... Jamais peut-être il
n'y eut de communications plus étroites entre des hommes venus de
contrées plus éloignées les unes des autres... Ce vaste ébranlement
donné à la société du moyen âge, succédant au mouvement déjà si
considérable des croisades, eut les suites les plus importantes; il
modifia les notions reçues, fit sortir les peuples de leur immobilité,
leur apprit à tourner leurs regards et leurs pensées vers des régions
nouvelles, spécialement vers l'Asie. Quand la cause eut cessé, l'effet
subsista; les voyages se succédèrent les uns aux autres.»

    [27] _La Puissance et la Civilisation mongoles au XIIIe siècle_,
    p. 37.

Les peuples bouddhistes ont donc pu parfaitement contribuer, pour une
certaine part, à la propagation des contes indiens, non-seulement en
Asie, mais en Europe.


III

Il est un fait qui vient fortifier la thèse de l'origine indienne des
contes populaires européens: c'est la conformité de plusieurs des idées
fondamentales de ces contes avec les idées qui, de longue date, règnent
dans l'Inde.

M. Benfey a présenté des considérations fort intéressantes sur les
recueils sanscrits dans lesquels on retrouve une partie des thèmes ou
même des types de nos contes. Il y voit le reflet d'idées non seulement
indiennes, mais bouddhiques. Nous donnerons ici la substance de ces
considérations, en nous réservant d'indiquer tout à l'heure quelques
objections à une théorie trop exclusive.

D'après M. Benfey, les recueils sanscrits de fables, contes et nouvelles
furent primitivement rédigés par des écrivains bouddhistes. Après la
réaction brahmanique qui anéantit le bouddhisme dans l'Inde et dont nous
avons dit un mot plus haut[28], les originaux de la plupart de ces
livres furent remaniés par les brahmanes, et c'est sous cette forme
qu'ils nous sont parvenus. Mais les traductions qui en avaient été
faites avant cette refonte fournissent le moyen de reconstituer, jusqu'à
un certain point, le texte primitif. Ainsi en est-il de cette traduction
en pehlvi de l'original du _Pantchatantra_, laquelle, faite par l'ordre
du roi de Perse, au sixième siècle de notre ère, à une époque où le
bouddhisme était encore florissant dans l'Inde, a conservé (on le voit
par la version arabe qui en a été faite et qui existe encore[29]) tout
un chapitre insultant pour les brahmanes, lequel a été retranché du
texte sanscrit actuel[30]. Ainsi en est-il encore des traductions,
faites par les Mongols, de récits provenant de l'Inde, que le
bouddhisme leur avait apportés. Le _Siddhi-Kûr_, _l'Histoire d'Ardji
Bordji Khan_, sont tout imprégnés des idées et de la mythologie
bouddhiques. Enfin, pour nous borner à ces remarques, la littérature
bouddhique, que les Chinois ont empruntée à l'Inde, renferme plusieurs
des récits figurant dans le _Pantchatantra_. On peut étudier, à ce
sujet, les _Avâdanas, contes et apologues indiens_, que M. Stanislas
Julien a extraits de deux encyclopédies bouddhiques chinoises, et dont
il a publié la traduction en 1859.

    [28] Page XXIII, note 2.

    [29] Voir _suprà_, pp. XVII et XIX.

    [30] Th. Benfey, Introduction au _Pantchatantra_, § 225.

Ajoutons qu'une collection de contes et nouvelles, rédigée en sanscrit,
la grande collection formée, au XIIe siècle de notre ère, par Somadeva,
de Cachemire, avec des matériaux provenant de recueils antérieurs, offre
encore aujourd'hui, en divers endroits, notamment dans son livre
sixième, une physionomie franchement bouddhique: ici, c'est un ennemi du
bouddhisme qui se convertit; là, c'est la fille d'un roi qui fait
présenter des offrandes au Bouddha; le bouddhisme y est même désigné
sous ce nom: «notre religion.»[31].

    [31] _Orient und Occident_, 1861, p. 373.

Les autres recueils sanscrits, malgré les remaniements qu'ils ont subis,
ont conservé, d'après M. Benfey, des traces de bouddhisme. M. Benfey
relève, par exemple, dans le _Pantchatantra_, une thèse qu'il considère
comme une des thèses favorites des bouddhistes: l'ingratitude des
hommes, opposée à la reconnaissance des animaux[32]. Cette thèse y est
mise en action dans un conte dont voici l'analyse:

    [32] _Pantschatantra_, t. I, § 71; t. II, p. 128.

«Un brahmane tire d'un trou, dans lequel ils sont tombés, un tigre, un
singe, un serpent et un homme. Tous lui font des protestations de
reconnaissance. Bientôt le singe lui apporte des fruits; le tigre lui
donne la chaîne d'or d'un prince qu'il a tué. L'homme, au contraire,
dénonce son libérateur comme le meurtrier du prince. Jeté en prison, le
brahmane pense au serpent, qui paraît aussitôt devant lui et lui dit:
«Je vais piquer l'épouse favorite du roi, et la blessure ne pourra être
guérie que par toi.» Tout arrive comme le serpent l'avait annoncé;
l'ingrat est puni, et le brahmane devient ministre du roi.»

Or, non seulement l'idée fondamentale de ce conte, mais la forme même
sous laquelle cette idée est exprimée se retrouve dans deux livres
bouddhiques, dans la _Rasavâhini_, collection de légendes en langue
pali[33], et dans un livre thibétain, la _Karmaçataka_, où ce conte est
mis dans la bouche même du Bouddha Çâkyamouni[34].

    [33] Le pali est la langue sacrée du bouddhisme, comme le sanscrit
    est la langue sacrée du brahmanisme. L'un et l'autre appartiennent à
    la famille des langues âryennes ou indo-européennes.

    [34] Il est intéressant de noter, avec M. Benfey, que ce conte s'est
    introduit, plus ou moins modifié, dans deux ouvrages du moyen âge,
    le _Livre des Merveilles_ et les _Gesta Romanorum_. En 1195, d'après
    la _Grande Chronique_ de Mathieu Paris, Richard Coeur-de-Lion la
    racontait en public. On le retrouve également dans un recueil de
    contes populaires de la Souabe (Meier, nº 14) et dans la collection
    de contes siciliens de M. Pitrè (nº 90). Enfin, ce qui est curieux,
    ce même conte, un peu altéré, a été trouvé chez les Nagos, peuple
    nègre de la Côte-des-Esclaves (_Mélusine_, II, col. 49 seq.).

L'empreinte du bouddhisme se reconnaît encore,--nous continuons à
exposer les idées de M. Benfey,--dans cette étrange charité envers les
animaux, dont les héros des contes font preuve si souvent[35]. On sait
que la charité des bouddhistes doit s'étendre à tout être vivant, et,
dans la pratique, comme M. Benfey le fait remarquer, les animaux en
profitent bien plus que les hommes. Cette vertu bouddhique atteint
l'apogée de l'absurde dans un conte persan du _Touti-Nameh_, originaire
de l'Inde, où le héros, après avoir délivré une grenouille qui vient
d'être saisie par un serpent, se fait conscience d'avoir privé le
serpent de sa nourriture naturelle, coupe un morceau de sa propre chair
et le lui donne en pâture[36]. Les légendes bouddhiques sont remplies de
traits de ce genre. Tantôt le Bouddha abandonne son corps à une tigresse
affamée; tantôt il donne un morceau de sa chair à un épervier pour
racheter la vie d'une colombe[37].

    [35] Un missionnaire, Mgr Bruguière, écrivait de Bangkok, en 1829,
    que les dévots siamois achètent du poisson encore vivant et le
    rejettent dans la rivière. Absolument comme le héros du conte
    tchèque de la _Vierge aux cheveux d'or_ (Chodzko, p. 84, ou Waldau,
    p. 17).

    [36] Voir Introduction au _Pantchatantra_, p. 217.

    [37] _Ibid._, p. 389.

Ces légendes religieuses du bouddhisme ont, d'après M. Benfey, joué un
rôle dans la formation des contes indiens, et notamment donné naissance
à plusieurs fables ou contes du _Pantchatantra_ ou d'autres collections.
Ainsi un trait de charité et d'immolation de soi-même du Bouddha s'est
transformé en une simple fable en passant dans le _Pantchatantra_. La
légende en question est ce qu'on appelle un _djâtaka_, c'est-à-dire un
récit concernant l'une des existences antérieures du Bouddha, où, selon
les lois de la métempsycose, il était tantôt homme, tantôt animal. Elle
se trouve dans un ouvrage bouddhique qui fut traduit du sanscrit en
chinois, sous le titre de _Mémoires sur les contrées occidentales_, par
Hiouen-Thsang, en l'an 648 de notre ère, et que M. Stanislas Julien a
fait passer du chinois en notre langue. La voici, d'après la traduction
du célèbre sinologue (t. II, p. 61):

  A l'est de tel couvent (dans l'Inde), il y a un _stoûpa_ (monument
  commémoratif), qui a été bâti par le roi Açôka. Jadis le Bouddha y
  expliqua la loi pendant la nuit, en faveur de la grande assemblée. Au
  moment où le Bouddha expliquait la loi, il y eut un oiseleur qui
  chassait au filet dans la forêt. Ayant passé un jour entier sans rien
  prendre, il fit cette réflexion: «Si j'ai peu de bonheur, c'est sans
  doute parce que je fais cet indigne métier[38].»

    [38] Il faut se rappeler que le bouddhisme prêche la charité envers
    tout être vivant. L'oiseleur viole constamment cette maxime.

  Il alla trouver le Bouddha et dit à haute voix: «Aujourd'hui, ô
  Joulaï, vous expliquez ici la loi et vous êtes cause que je n'ai pu
  rien prendre dans mes filets. Ma femme et mes enfants meurent de faim.
  Quel moyen employer pour les soulager?--Il faut que vous allumiez du
  feu,» lui dit Joulaï; «je m'engage à vous donner de quoi manger.»

  En ce moment, Joulaï se changea en une grande colombe, qui se jeta
  dans le feu et mourut. L'oiseleur la prit et l'emporta chez lui, de
  sorte que sa femme et ses enfants trouvèrent là de quoi manger
  ensemble. Après cet évènement, il se rendit une seconde fois auprès du
  Bouddha qui, par des moyens habiles, opéra sa conversion. Après avoir
  entendu la loi, l'oiseleur se repentit de ses fautes et devint un
  nouvel homme... Voilà pourquoi le couvent que bâtit Açôka fut appelé
  le _Kialan de la Colombe_.

Voyons maintenant ce que cette légende religieuse devient dans le
_Pantchatantra_ (t. II, p. 24):

«Un chasseur prend une colombe et l'enferme dans une cage qu'il porte
avec lui. Eclate un orage; il se réfugie sous un arbre en s'écriant: «O
toi, qui que tu sois, qui habites ici, j'implore ton secours.» Or cet
arbre était précisément la demeure du mâle de la colombe prisonnière.
Fidèle aux devoirs de l'hospitalité, et oubliant son ressentiment,
l'oiseau accueille le chasseur et cherche partout pour lui quelque chose
à manger. Ne trouvant rien, il se précipite dans le brasier et lui livre
son corps en nourriture.»

Il est évident que c'est bien là notre légende, mais purgée par les
brahmanes de ce qu'elle avait de trop expressément bouddhique.

                                * * *

Telle est, en abrégé, la thèse de M. Benfey. Nous devons dire que
d'autres indianistes sont loin d'admettre cette part si considérable
attribuée au bouddhisme, nous ne disons pas dans la propagation des
contes indiens (sur ce point il n'y a pas de doute), mais dans la
_formation_, la _création_ de ces contes. D'après eux,--s'il nous est
permis de traduire ainsi leur pensée, qui nous paraît très juste,--les
écrivains bouddhistes seraient à comparer à ces prédicateurs du moyen
âge qui, pour rendre sensibles et frappantes certaines thèses,
empruntaient à la tradition populaire des anecdotes, des apologues,
voire même des contes, et les adaptaient à leurs sermons; les
bouddhistes, dans leurs livres, où fables et contes se groupent autour
de thèses morales, auraient donc fait oeuvre non de création, mais
d'_adaptation_. «Le bouddhisme, dit M. Sénart[39], a été en réalité, au
point de vue mythique ou légendaire, très peu créateur (Lassen,
_Alterthumskunde_, I, p. 454). La nature populaire de ses origines et de
son apostolat a fait, il est vrai, de sa littérature un répertoire
capital de fables et de contes; ces légendes et ces contes, il les a
recueillis, transmis, il ne les a pas inventés. Ce sont des restes,
sauvés par lui, sauf les accommodations inévitables, du développement
antérieur, religieux et national, d'où il surgit... Et pourtant, dans la
pratique surtout, on n'a pas jusqu'à présent tenu grand compte de cette
étroite relation entre ce que j'appellerai le brahmanisme populaire et
la légende bouddhique.» M. A. Barth, lui aussi, critique, chez un
indianiste anglais, M. Rhys Davids, cette tendance à revendiquer pour le
bouddhisme «un peu plus que sa part[40]».

    [39] _Journal Asiatique_ (août-septembre 1873, p. 114).

    [40] _Bulletin des religions de l'Inde_, dans la _Revue de
    l'histoire des religions_ (t. III, 1881, pp. 83 seq.).

                                * * *

Peu importe, du reste, pour notre thèse, que les contes populaires
européens aient ou non un cachet bouddhique; s'ils ont un cachet indien,
cela suffit, et il nous semble que cette empreinte des idées indiennes
peut facilement se constater.

Il n'est pas inutile de montrer d'abord que certains de nos contes
européens portent la trace de modifications ayant pour objet d'adapter à
notre civilisation occidentale des contes nés dans un tout autre milieu.
Il était impossible, par exemple, de transporter tel quel en Europe un
conte où l'on voit les _sept femmes_ d'un roi persécutées par une
rivale, une _râkshasi_ (mauvais génie), qui a pris une forme humaine et
s'est fait épouser, comme _huitième femme_, par ce roi[41]. Aussi, dans
un conte sicilien (Gonzenbach, nº 80), ressemblant pour le corps du
récit aux contes orientaux de ce type, tout ce qu'il y a là de trop
étranger à nos moeurs a-t-il été changé. Les sept femmes du roi sont
devenues ses sept _filles_, qui épousent sept princes, fils d'une reine
veuve, avec laquelle se remarie le roi, qui lui-même est veuf. C'est
cette reine qui persécute les sept princesses, ses belles-filles; c'est
elle qui, comme la _râkshasi_ du conte indien, leur fait arracher les
yeux; qui cherche à perdre, en le faisant envoyer dans des expéditions
périlleuses, le fils de la plus jeune des sept princesses, etc.[42].--On
peut voir encore, dans les remarques de notre nº 18, l'_Oiseau de
Vérité_, comment s'est modifiée l'introduction d'un autre conte
oriental, où un roi épouse trois soeurs.

    [41] Ce conte a été recueilli dans plusieurs pays de l'Inde (Steel
    et Temple, p. 98; Stokes, nº 11; Lal Behari Day, nº 7); il se
    retrouve chez les Siamois (_Asiatic Researches_, t. XX, Calcutta,
    1836, p. 345) et chez les Arabes du Caire (Spitta-Bey, nº 2).

    [42] Ce conte est encore plus altéré dans un conte espagnol
    (_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_, I, p. 172) et
    dans un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 94).

Mais la polygamie n'est pas une institution spécialement indienne; elle
est commune à tout l'Orient. Tout ce qu'on peut donc affirmer ici, c'est
que les contes européens que nous venons de citer sont des contes
_orientaux_, arrangés à la mode occidentale. Nous pouvons, ce nous
semble, nous prononcer plus formellement au sujet de certains autres
contes, et,--sans attribuer à cette partie de notre démonstration, à ces
arguments intrinsèques, une importance aussi grande qu'aux arguments
extrinsèques, aux arguments historiques que nous avons exposés plus
haut,--nous croyons qu'en étudiant avec quelque attention les
collections de contes européens, on y trouvera, en plus d'un endroit, le
reflet d'idées non pas seulement orientales, mais _indiennes_; nous
voulons surtout parler des idées se rattachant à la croyance en la
métempsycose. Rien, plus que cette croyance, n'était favorable à la
formation de fables et de contes. Dans l'Inde, la fable, avec ses
animaux parlants qui sont, au fond, des hommes déguisés, était
l'expression toute naturelle des idées populaires: la même âme, en
effet, dans ses transmigrations, ne se voilait-elle pas tout aussi bien
sous une forme animale que sous une forme humaine? Par conséquent,
l'animal n'était-il pas, au fond, identique à l'homme, et ne pouvait-il
pas être substitué à celui-ci dans les petits drames où l'on voulait
mettre en action une vérité morale? La fable, dans l'Inde, était, pour
ainsi dire, un produit spontané du pays; ailleurs, ou du moins dans les
pays où ne régnait pas la croyance en la métempsycose, elle ne pouvait
avoir cette fécondité, cette force d'expansion.

Dans les contes eux-mêmes, c'est-à-dire dans des récits où la
préoccupation de la leçon morale n'existe pas, où l'on cherche avant
tout à intéresser l'auditeur, cette doctrine de la métempsycose joue, ce
nous semble, un rôle qui doit être mis en relief. Nous parlions tout à
l'heure de cette singulière charité envers les animaux, que manifestent
tant de fois les héros des contes populaires, et dont ils sont ensuite
récompensés par leurs obligés. Si ce n'est point là une idée bouddhique
d'origine, c'est du moins une idée bien indienne, et elle dérive
certainement de la croyance en la métempsycose, qui efface la
distinction entre l'homme et l'animal, et qui, dans tout être vivant,
voit un frère.

De cette même croyance vient encore, ce nous semble, l'idée que les
animaux, ces frères disgraciés, soumis à une dure épreuve, sont
meilleurs que l'homme; qu'ils sont reconnaissants, tandis que l'homme
est ingrat. Nous avons vu, plus haut, cette thèse développée dans des
récits bouddhiques; nous la retrouvons dans un conte européen bien
connu, dans le _Chat Botté_. Les versions bien conservées de ce conte
ont, en effet, une dernière partie qui manque dans Perrault: ainsi, dans
un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 6), le renard qui, dans ce
conte,--comme dans divers contes européens,--joue le rôle du chat, et
qui sert «Boukoutchi-Khan» par reconnaissance, fait le mort pour
éprouver son maître; celui-ci, qui doit au renard toute sa fortune, dit,
en le voyant étendu raide par terre, qu'il est bien débarrassé; sur quoi
le renard ressuscite et fait des reproches à l'ingrat[43].

    [43] Comparer un conte swahili de l'île de Zanzibar (Steere, p. 51),
    le conte nº 14 du _Pentamerone_ napolitain, livre antérieur d'une
    soixantaine d'années à la publication de Perrault, le conte sicilien
    nº 65 de la collection Gonzenbach, etc.

A la métempsycose se rattache encore le conte dont le prétendu «mythe»
de _Psyché_ n'est qu'une version altérée. On peut voir, dans les
remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_ (t. II, pp. 224 et suivantes),
que l'idée fondamentale, tout indienne, de ce conte est celle d'un être
humain revêtu d'une forme animale, d'une véritable enveloppe, qu'il
quitte à certains moments, mais qu'il est obligé de reprendre.

                                * * *

Cette croyance en la métempsycose est bien indienne. Elle n'est pas de
ces idées que l'on peut supposer avoir été communes aux diverses tribus
âryennes, avant leur séparation. M. Benfey, pour ne citer que lui, a
fait remarquer qu'on ne la trouve, en dehors de l'Inde, chez aucun
peuple indo-européen, si ce n'est tout au plus chez les Celtes, et
encore n'y a-t-il là que de faibles traces, à une époque tardive[44].
Les Perses eux-mêmes, qui, de tous les Aryas, sont restés le plus
longtemps unis aux Indiens, n'ont pas cette croyance. Il y a plus: dans
l'Inde même, l'idée de la métempsycose n'apparaît aucunement dans les
monuments les plus anciens de la littérature. Ce fait est d'autant plus
frappant que, plus tard, et certainement bien longtemps avant le
bouddhisme, elle règne d'une manière incontestable chez les Indiens.
Entre autres hypothèses, M. Benfey s'est demandé si elle ne serait pas
venue dans l'Inde du dehors et spécialement de l'Egypte. «Il y a eu, à
une époque très reculée, dit-il[45], des relations entre l'Inde et
l'Occident: nous le savons avec certitude par les expéditions envoyées à
Ophir par le roi Salomon. Assurément ces expéditions ne sont pas les
plus anciennes. Longtemps auparavant, les Phéniciens ont certainement
été les intermédiaires du commerce entre l'Inde et l'Occident, et, de
même que très vraisemblablement ils apportèrent l'écriture dans l'Inde,
ils peuvent fort bien,--eux et peut-être les Egyptiens eux-mêmes,--y
avoir apporté et à leur tour en avoir emporté bien d'autres éléments de
civilisation.»

    [44] Cela est même contesté. Voir l'ouvrage du Dr Doellinger,
    _Heidenthum und Judenthum_ (Ratisbonne, 1857, pp. 559, 560).

    [45] Voir la revue _Orient und Occident_, 3e année (1864), p. 170.

                                * * *

Ces réflexions de M. Benfey jettent-elles quelque lumière sur une
question d'un grand intérêt? Nous voulons parler des ressemblances
singulières qu'un conte égyptien, vieux de plus de trois mille ans, le
«roman» ou le «conte» des _Deux Frères_, traduit pour la première fois
en 1852 par M. de Rouge, présente avec plusieurs contes actuels d'Europe
et d'Asie, se rattachant, comme les autres, à l'Inde[46].

    [46] Dans l'_Appendice B_, à la suite de cette introduction, nous
    traitons ce sujet avec les développements que nous ne pourrions lui
    donner ici.

Ce conte des _Deux Frères_ est-il originaire de l'Egypte elle-même, ou
vient-il de l'Inde? S'il est né en Egypte, il s'ensuivrait que dans les
contes indiens se seraient introduits tout au moins un certain nombre
d'éléments égyptiens, ce qui nous ouvrirait des horizons tout à fait
nouveaux. Dans cette hypothèse, en effet, ce vaste réservoir indien,
d'où nous voyons les contes et les fabliaux découler dans toutes les
directions, n'aurait pas été alimenté exclusivement par des sources
locales; il aurait reçu l'affluent de canaux restés inconnus jusqu'à ces
derniers temps.--Si, au contraire, ce conte des _Deux Frères_ est né
dans l'Inde, les conséquences sont aussi, ce nous semble, très
importantes. Il en résulterait que ce conte des _Deux Frères_ ou ses
thèmes principaux existaient dans l'Inde avant l'époque où le scribe
Ennana, contemporain de Moïse, en écrivait ou plutôt en transcrivait une
forme égyptianisée, plus ancienne peut-être de beaucoup. Nous voici donc
reportés, dans l'Inde, à une époque antérieure au XIVe siècle avant
notre ère. Mais quelles étaient à ce moment les populations indiennes
auxquelles les Egyptiens pouvaient emprunter les thèmes dont est formé
le conte des _Deux Frères_? Il nous semble difficile d'admettre que ce
soient les Aryas, c'est-à-dire la race qui a joué dans les temps
historiques le rôle prépondérant dans l'Inde et qui a créé la
littérature sanscrite. Avant le XIVe siècle, les conquérants Aryas
étaient-ils établis dans l'Inde, ou, du moins, l'occupaient-ils tout
entière? Cela n'est pas prouvé. En outre,--ce qui est un point
capital,--l'idée de la métempsycose, si l'on en juge par leurs vieux
monuments littéraires, ne devait pas encore s'être implantée chez eux;
or, le conte des _Deux Frères_ est construit en grande partie sur cette
idée de la métempsycose. Si donc les Egyptiens, à cette époque reculée,
ont emprunté à l'Inde des thèmes de contes (chose qui, après tout, n'a
rien d'invraisemblable), ils ne peuvent guère les avoir empruntés qu'aux
populations habitant l'Inde avant l'invasion des Aryas, populations très
avancées en civilisation, paraît-il, et probablement de race kouschite,
c'est-à-dire se rattachant, comme les Egyptiens, à la grande famille des
Chamites[47]. Mais alors ce serait de ces populations primitives que
les Aryas conquérants de l'Inde auraient reçu plus tard, eux aussi, ces
thèmes de contes, et peut-être bien d'autres, et peut-être aussi l'idée
même de la métempsycose, étrangère à la race âryenne, et germe d'une
foule de contes. Il nous semble, du reste, que ce n'est guère par
l'intermédiaire de navigateurs, de trafiquants, égyptiens ou autres,
qu'une croyance comme la croyance en la métempsycose a pu s'implanter
chez ces Aryas.

    [47] Voir, par exemple, le _Manuel d'histoire ancienne de l'Orient_,
    par M. François Lenormant (septième édition, 1869), III, pp.
    415-429.

Autant de questions pour la solution desquelles les données certaines
nous font défaut. Bornons-nous à signaler l'intérêt du problème.


IV

Quoi qu'il en soit de l'origine première des contes indiens ou de tel
conte indien en particulier, il nous semble que l'importation de ces
contes dans les pays voisins de l'Inde et de là en Europe, leur
_rayonnement_ autour de l'Inde, est un fait historiquement démontré.

On a parlé, pour combattre cette thèse, de difficultés considérables
qu'aurait forcément rencontrées cette importation d'une masse de contes
orientaux en Europe. «Pour que les habitants des campagnes, a-t-on
dit[48], soient imprégnés de certaines traditions, superstitions ou
croyances, il faut un long temps, un contact prolongé, une propagande
opiniâtre, c'est-à-dire un mélange de races ou de civilisations, ou
l'expansion d'une doctrine religieuse.» Nous avons répondu, il y a déjà
quelques années, à cette objection[49]. Il nous est impossible de voir
quelle «difficulté» les contes venus de l'Inde auraient eue jadis à «se
faire adopter par masses populaires et rurales.» Il existe, sous ce
rapport, une grande différence entre les «superstitions» et les contes.
Les premières, on y croit, et, pour qu'un peuple en devienne «imprégné»,
si elles arrivent du dehors, il faut, cela est vrai, «un long temps, un
contact prolongé, une propagande opiniâtre.» Mais les contes, est-il
besoin d'y croire pour y prendre plaisir et les retenir? Si un conte
indien,--conte merveilleux ou fabliau,--s'est trouvé du goût d'un
marchand, d'un voyageur persan ou arabe, est-il bien étonnant que ce
marchand, ce voyageur, l'ait gardé dans sa mémoire et rapporté chez lui
pour le raconter à son tour? Aujourd'hui encore, c'est de cette manière
que les contes se répandent. Parmi les contes que nous-même nous avons
recueillis de la bouche de paysans lorrains, quelques-uns avaient été
apportés dans le village, peu d'années auparavant, par un soldat qui les
avait entendu raconter au régiment. Voici encore un autre exemple. Un
professeur à l'université d'Helsingfors, en Finlande, M. Loennrot,
demandait un jour à un Finlandais, près de la frontière de Laponie, où
il avait appris tant de contes. Cet homme lui répondit qu'il avait passé
plusieurs années au service tantôt de pêcheurs russes, tantôt de
pêcheurs norvégiens, sur le bord de la mer Glaciale. Quand la tempête
empêchait d'aller à la pêche, on passait le temps à se raconter des
contes et toutes sortes d'histoires. Souvent, sans doute, il s'était
trouvé dans ces récits des mots, des passages qu'il n'avait pas compris
ou qu'il avait mal compris; mais cela ne l'avait pas empêché de saisir
le sens général de chaque conte; son imagination faisait le reste, quand
ensuite, revenu au pays, il racontait ces mêmes contes dans les longues
soirées d'hiver et dans les autres moments de loisir[50].

    [48] _Mélusine_, I, 1877, col. 236; article de M. Loys Brueyre.

    [49] _Mélusine_, I, col. 276 seq.

    [50] _Bulletin de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, t. III, 1861, p.
    503.

Le témoignage de ce Finlandais est intéressant. Il montre bien,
notamment, comment les contes se modifient, et il confirme les
observations d'un savant qui ne se paie pas de mots, M. Gaston Paris:
«Les contes qui forment le patrimoine commun de tant de peuples, se sont
assurément modifiés dans leurs pérégrinations, dit M. Paris[51], mais
les raisons de ces changements doivent être cherchées presque toujours
dans leur propre évolution, si l'on peut ainsi dire, et non dans
l'influence des milieux où ils ont pénétré. Un conte à l'origine est un,
logique et complet; en se transmettant de bouche en bouche, il a perdu
certaines parties, altéré certains traits; souvent alors les conteurs
ont comblé les lacunes, rétabli la suite du récit, inventé des motifs
nouveaux à des épisodes qui n'en avaient plus; mais tout ce travail est
déterminé par l'état dans lequel ils avaient reçu le conte, et rarement
il a été bien actif et bien personnel.»

    [51] _Revue critique_, 1882, II, p. 236.

                                * * *

La diffusion des contes par la voie orale s'explique donc sans aucune
difficulté.


V

Nous ne dirons qu'un mot des traits, des épisodes, épars dans la
littérature mythologique de la Grèce et de Rome, et que l'on peut
légitimement rapprocher des contes populaires actuels. A ce sujet, nous
sommes tout à fait de l'avis de M. Reinhold Koehler: «Il ne s'en trouve,
dit-il, qu'un très petit nombre; car il faut assurément laisser de côté
les essais qu'on a faits de ramener de force certains de nos contes à la
mythologie grecque[52].» Parmi les rapprochements innombrables que nous
avons eus à faire dans les remarques de nos contes, c'est à peine
si,--en dehors de la fable de _Psyché_, qui n'est pas un
mythe[53],--nous avons eu à citer trois ou quatre fois la mythologie
gréco-romaine[54].

    [52] _Weimarer Beitræge_, p. 186.

    [53] Voir notre tome II, pp. 224 seq., 242 seq.

    [54] Voir I, pp. 48, 77, 80; II, p. 28.

La mythologie germanique entre également pour peu de chose dans les
comparaisons que l'on peut faire à propos des contes populaires
actuels, même allemands. C'est ce que disait, il y a une vingtaine
d'années, M. Koehler, s'adressant particulièrement à ses compatriotes:
«Ce dont il faut avant tout se garder, c'est de chercher, et
_naturellement de trouver_, dans chaque conte allemand un vieux mythe
païen affaibli et défiguré, comme plus d'un mythologue allemand a trop
aimé à le faire... On court risque ainsi,--un homme très versé dans la
mythologie germanique, M. Adalbert Kuhn, en a fait judicieusement
l'observation,--_de prendre des idées bouddhiques pour les idées de
notre antiquité germanique_[55].»

    [55] _Weimarer Beitræge_, p. 190.--Il est assez curieux de constater
    qu'un écrivain allemand de la seconde moitié du XVIe siècle,
    Rollenhagen, dans la préface de son _Froschmæuseler_, croit aussi
    trouver dans les contes des veillées «les doctrines païennes des
    anciens Germains.» (Cité dans l'_Academy_ du 21 janvier 1882, p.
    38.)

Combien de fois aussi l'on s'égare quand on juge ces questions d'origine
par des raisons que nous appellerons de sentiment! Prenons, par exemple,
une «chanson de geste» célèbre, le poème d'_Amis et Amiles_, qui remonte
au onzième ou au douzième siècle. «Amis et Amiles, dit M. Léon
Gautier[56], sont deux amis, et le modèle des parfaits amis... Or Amis
devient lépreux; Amiles a une vision céleste, et apprend qu'il guérira
son ami en le lavant dans le sang de ses propres enfants. Amiles
n'hésite pas, et, d'une main implacable, tue ses deux fils pour sauver
son ami qui lui avait autrefois sauvé la vie et l'honneur. Mais Dieu
fait un beau miracle, et les deux innocents ressuscitent. Certes, ajoute
M. Léon Gautier, voilà une fiction terrible, et il n'en est guère qui
aient plus _le parfum de la Germanie_.»--Il est probable que le savant
écrivain n'aurait pas fait cette réflexion s'il avait connu le vieux
conte suivant de la _Vetâla-pantchavinçati_ sanscrite: «Vîravara s'est
mis au service d'un roi. Un jour celui-ci, entendant de loin les
gémissements d'une femme, envoie Vîravara pour savoir le sujet de ce
chagrin, et le suit sans se laisser voir. Vîravara interroge la femme,
et apprend qu'elle est la Fortune du roi: elle pleure parce qu'un grand
malheur le menace, mais ce malheur pourra être détourné, si Vîravara
immole son fils à la déesse Devî. Le fidèle serviteur, pour sauver son
maître, offre à la déesse le sacrifice qu'elle demande; puis, dégoûté de
la vie, il s'immole lui-même. A cette vue, le roi veut se donner la
mort, mais la déesse se radoucit et ressuscite l'enfant et son
père[57].»--Dans un conte populaire indien du Bengale (Lal Behari Day,
nº 2), nous allons voir s'accentuer encore la ressemblance sur certains
points. Les héros de ce conte sont deux amis, comme dans le poème du
moyen âge. L'un d'eux ayant été changé en statue de marbre, par suite de
son dévouement à son ami, ce dernier, pour lui rendre la vie, immole son
fils nouveau-né et prend son sang (comme Amiles) pour en oindre la
statue. Plus tard la déesse Kali ressuscite l'enfant[58].

    [56] _Les Epopées françaises_, I, p. 273.

    [57] Th. Benfey, Introduction au _Pantchatantra_, p. 416.

    [58] Un conte westphalien, variante du _Fidèle Jean_ (Grimm, III,
    p. 17), présente la plus grande ressemblance avec ce conte indien:
    Une voix mystérieuse a révélé à Joseph plusieurs dangers qui
    menacent son ami, et les moyens de l'en préserver; mais Joseph ne
    doit point répéter ce qu'il a entendu, sinon il sera changé en
    pierre. Trois fois Joseph, par des démarches singulières, sauve la
    vie à son ami, qui ne se doute pas du danger qu'il court, et qui
    trouve fort étrange la conduite de Joseph. (Toute cette partie du
    récit est à peu près identique dans le conte allemand et dans le
    conte indien.) Forcé de s'expliquer, Joseph est changé en pierre. Un
    an après, la femme de son ami, ayant mis au monde un fils, rêve
    trois nuits de suite que, si l'on frottait Joseph avec le sang de
    l'enfant, il serait délivré du charme qui pèse sur lui. L'enfant est
    immolé, et Joseph se réveille de son sommeil. Il se met aussitôt en
    route, et finit par trouver une fiole d'eau de la vie, avec laquelle
    il ressuscite l'enfant.--Bien que nous n'ayons pas à étudier ici ce
    type de conte, nous ajouterons qu'on l'a encore trouvé dans l'Inde,
    sous une forme affaiblie, chez les populations du Deccan (miss
    Frere, nº 5).

Après avoir lu ces récits indiens, que personne assurément n'aura l'idée
de faire dériver d'_Amis et Amiles_, fiez-vous en donc au «parfum» d'une
oeuvre littéraire!

Nous aussi, en lisant jadis pour la première fois les contes islandais
de la collection Arnason, nous aurions volontiers trouvé une _saveur
scandinave_ à tel détail, à celui-ci, par exemple (p. 243): «Une _troll_
(ogresse) qui, en changeant de forme, s'est fait épouser par un roi,
substitue sa fille à elle à la fille du roi, qu'un prince est venu
demander en mariage. Le prince, ayant découvert la tromperie, tue la
jeune troll; puis il fait saler sa chair, dont on emplit des barils, et
il la donne à manger à la mère.» Et voici que non-seulement ce trait se
retrouve dans des contes siciliens (Gonzenbach, nos 48, 49, 34, 33;
Pitrè, nº 59), avec cette aggravation de sauvagerie que la tête de la
fille a été mise au fond du baril, afin que la mère ne puisse se
méprendre sur la nature de son horrible repas; mais un conte annamite
(A. Landes, nº 22) présente identiquement la forme sicilienne,
rattachant ainsi à l'Inde un trait qu'à première vue, et en l'absence
d'autres documents, on pouvait croire exclusivement propre à la race des
farouches hommes du Nord[59].

    [59] Voir l'analyse de ce conte annamite à la fin de notre second
    volume, dans le _Supplément aux remarques_ (au nº 23, _le Poirier
    d'or_).

                                * * *

Chercher, dans les contes populaires des différents peuples, des
renseignements sur le caractère de ces peuples, paraît tout naturel à
quiconque est étranger à ces matières, et pourtant rien n'est plus
trompeur. Quand, par exemple, feu le P. Rivière, en recueillant les
contes des Kabyles du Djurdjura, s'imaginait que «dans ces pages si
originales, un peuple illettré trace à notre curiosité le tableau vivant
de ses qualités et surtout de ses vices», c'est qu'il ne savait pas que
les contes kabyles sont identiques, pour le fond, à une foule de contes
populaires d'Europe et d'Asie: s'il eût connu ce fait, il n'aurait
jamais songé à demander à des récits d'importation étrangère des
renseignements sur les particularités morales du peuple au sein duquel
ils ont été introduits.

Nous en dirons autant des fabliaux du moyen âge, ces frères d'origine
des contes populaires. M. Gaston Paris a fait là-dessus des réflexions
admirablement justes[60]: «Quant aux contes innombrables, presque
toujours plaisants, trop souvent grossiers, qui ont pour sujet les ruses
et les perfidies des femmes, ils ne sont pas nés spontanément de la
société du moyen âge; ils procèdent de l'Inde... Ce qui surtout est
nécessaire pour comprendre l'inspiration de ces contes, c'est de se
représenter qu'ils ont été composés dans un pays où les femmes, privées
de liberté, d'instruction, de dignité personnelle, ont toujours eu des
vices dont le tableau, déjà exagéré dans l'Inde, n'a jamais pu passer en
Europe que pour une caricature excessive. Cependant, la malignité
aidant, les contes injurieux pour le beau sexe réussirent
merveilleusement chez nous, et se transmirent, en se renouvelant sans
cesse, de génération en génération. La nôtre en répète encore plus d'un
sans accepter la morale qu'ils enseignent, et simplement pour en rire,
parce qu'ils sont bien inventés et piquants; c'est ce que faisaient déjà
nos pères, et il ne faut pas apprécier la manière dont ils jugeaient les
femmes et le mariage, d'après quelques vieilles histoires, venues de
l'Orient, qu'ils se sont amusés à mettre en jolis vers.»

    [60] Leçons sur _les Contes orientaux dans la littérature du moyen
    âge_ (1875).

En dehors des fabliaux, dans la littérature d'imagination du moyen âge,
dans les romans de chevalerie notamment, on peut signaler plus d'une
oeuvre où est bien marquée l'influence de l'Inde. M. Benfey et M.
Liebrecht ont montré qu'un passage du roman de Merlin reproduit un conte
indien de la _Çoukasaptati_ et du recueil de Somadeva[61]; on verra dans
les remarques d'un de nos contes (I, p. 144) qu'une certaine légende de
Robert-le-Diable n'est autre qu'un conte actuellement encore vivant dans
l'Inde et très répandu en Europe. Un autre récit, que parfois on a
considéré comme historique, la légende de Gabrielle de Vergy et du
châtelain de Coucy, est identique pour le fond à une légende héroïque
indienne, récemment recueillie de la bouche de villageois du Pandjab, et
dans laquelle se retrouve bien nettement le trait caractéristique du
récit français: le coeur de l'amant, que le mari fait manger à la femme
infidèle[62]. Ces rapprochements pourraient certainement être
multipliés.

    [61] _Orient und Occident_ (1861, pp. 341-354).

    [62] R. C. Temple, _The Legends of the Panjâb_. (Bombay, 1883), p.
    64.--Cette version est meilleure que celle que M. Gaston Paris a
    donnée dans la _Romania_ (1883, p. 359), d'après M. C. Swynnerton.


VI

Au point où nous en sommes arrivé de notre exposé, il est assez inutile
d'entrer dans la discussion des interprétations mythiques qui ont été
données des contes. A supposer même qu'au lieu d'origine, au centre d'où
ils ont rayonné partout, les contes aient eu primitivement une
signification mythique, ou que des éléments mythiques soient entrés dans
leur composition, il faudrait absolument, pour raisonner sur cette
matière, avoir sous les yeux la forme première, originale, de chaque
conte, et cette forme primitive, est-il besoin de le dire? on ne pourra
jamais être certain de la posséder. D'ailleurs, nous nous méfions fort
des interprétations, fussent-elles les plus séduisantes. Un livre
célèbre au moyen âge, les _Gesta Romanorum_, donne bien l'interprétation
_mystique_ (non pas mythique) de toute sortes de fables et de contes, et
c'est merveille de voir avec quelle ingéniosité le vieil écrivain fait
une parabole chrétienne de tel ou tel conte, parfois assez risqué, venu
de l'Inde. Faudra-t-il dire pour cela que les contes sont des paraboles
chrétiennes?

Revenons au bon sens, et ne nous perdons pas dans des systèmes où
prévaut l'imagination. Le spectacle que nous donnent les enfants
terribles de cette école mythique est bien fait, du reste, pour nous
prémunir contre ces fantaisies. Combinant ce qu'ils prétendent découvrir
dans les contes dits «âryens» avec le résultat de l'analyse plus ou
moins exacte des _Védas_, ces vieux livres indiens, supposés
gratuitement l'expression fidèle des croyances primitives de la race
indo-européenne, ils dressent toute une liste de mythes, dans lesquels
seraient invariablement symbolisés la lutte de la lumière et des
ténèbres, du soleil et du nuage, et autres phénomènes météorologiques. A
entendre M. André Lefèvre, par exemple, il n'y a pas un conte qui ne
soit un «petit drame cosmique», ayant pour «acteurs» «le soleil et
l'aurore, le nuage, la nuit, l'hiver, l'ouragan». Voulez-vous
l'interprétation du _Petit Chaperon rouge_? La voici: «Ce chaperon ou
coiffure _rouge_, dit gravement M. Lefèvre dans son édition des _Contes_
de Perrault, c'est le carmin de l'aurore. Cette petite qui porte un
gâteau, c'est l'aurore, que les Grecs nommaient déjà la messagère,
_angelieia_. Ce gâteau et ce pot de beurre, ce sont peut-être les pains
sacrés (_adorea liba_) et le beurre clarifié du sacrifice. La
mère-grand', c'est la personnification des vieilles aurores, que chaque
jeune aurore va rejoindre. Le loup astucieux, à la plaisanterie féroce,
c'est, ou bien le soleil dévorant et amoureux, ou bien le nuage et la
nuit.» Dans son interprétation de _Peau-d'Ane_, M. André Lefèvre trouve
plus que jamais l'aurore et le soleil; l'aurore, une fois, c'est
l'héroïne; le soleil, trois fois, c'est: 1º le roi, père de Peau-d'Ane;
2º le prince qui épouse celle-ci, et enfin 3º l'âne aux écus d'or, dont
elle revêt la peau. Tous les contes de nourrices recueillis jadis par
Perrault sont soumis par M. André Lefèvre à une semblable exégèse.

Mais M. André Lefèvre n'est qu'un satellite; le soleil de l'école
mythico-météorologique, c'est un Italien, M. Angelo de Gubernatis,
professeur de sanscrit à Florence. Toutes les beautés du système
brillent dans les volumes de _Mythologie zoologique_, _Mythologie des
plantes_, _Mythologie védique_, _Mythologie comparée_, _Histoire des
contes populaires_, que ce mythomane a écrits en anglais, en français et
aussi dans sa propre langue. Ce que nous avons cité de M. André Lefèvre
indique assez bien les procédés d'interprétation que M. de Gubernatis
applique aux contes et fables. Voici, par exemple, le «mythe» contenu
dans la fable de _la Laitière et le Pot au lait_: «Dans Donna Truhana
(l'héroïne d'une vieille fable espagnole correspondant à celle de La
Fontaine) et dans Perrette, qui rêvent, rient et sautent à la pensée que
la richesse va venir, et avec elle l'épouseur, nous devons voir l'aurore
qui rit, danse et célèbre ses noces avec le soleil, brisant,--comme on
brise, en pareille occasion, la vieille vaisselle de la maison,--le pot
qu'elle porte sur sa tête, et dans lequel est contenu le lait que l'aube
matinale verse et répand sur la terre[63].»

    [63] _Storia delle novelline popolari_ (Milan. 1883), p. 83.

Si, après les mythes solaires, on veut faire connaissance avec les
mythes lunaires, M. de Gubernatis est encore là pour nous instruire.
Chez plusieurs peuples, et notamment en France, on a recueilli un conte
plaisant où le héros sème une graine qui pousse si fort, que la plante
monte jusqu'au-dessus des nuages. Il grimpe à la tige et arrive soit au
ciel, soit dans un pays inconnu où il a diverses aventures, plus ou
moins facétieuses[64]. M. de Gubernatis nous révèle qu'il y a là un
mythe lunaire. D'abord, remarquez bien ce héros qui «vole au ciel sur un
légume». Et ce légume lui-même, remarquez que c'est «tantôt une fève,
tantôt un pois, tantôt un chou, tantôt un autre légume _du rite
funèbre_». Ce légume «du rite funèbre», puisque rite funèbre il y a,
qu'est-ce mythiquement? «Ce légume, dit M. de Gubernatis, c'est toujours
_la lune_.» Et il ajoute: «Le héros qui, dans ces contes, monte au ciel,
en tombe toujours(?); or le soleil et la lune, après être montés au
ciel, redescendent sur la terre.» Donc la fève est la lune. «Je serais
infini, dit M. de Gubernatis, si je voulais faire l'histoire des
vicissitudes du mythe lunaire; qu'il me suffise de dire que le fromage
que le renard ravit, ou fait tomber du bec du corbeau, est la lune que
l'aurore matinale fait tomber à la fin de la nuit; que la lune, pois
chiche ou fève, est le viatique des morts; que l'obole donnée par les
morts à Caron pour passer le Styx, est encore la lune, etc.,
etc.[65]»--Que de choses dans les contes populaires! Il est vrai que
c'est toujours la même chose, le soleil et la lune, la pluie et le beau
temps, bref l'almanach de Mathieu Laensberg.

    [64] Voir notre nº 56, _le Pois de Rome_ et les remarques de ce
    conte.

    [65] _Mitologia Vedica_, p. 96.--On trouvera encore d'autres
    spécimens des fantaisies mythiques de M. de Gubernatis dans
    l'excellent petit livre du P. de Cara, _Errori mitologici del
    professore Angelo de Gubernatis_ (Prato, 1883).

D'autres écrivains, qui se moquent très agréablement de l'exégèse
mythique, ne nous paraissent pas plus heureux dans leurs
interprétations. Nous avons dit plus haut (p. XIV) un mot de cette école
qui croit trouver dans les idées et les coutumes des sauvages actuels la
clef de l'origine de nos contes; nous donnerons ici un échantillon de
ses explications. Dans le conte de _Psyché_ et dans les autres contes
analogues, ou du moins dans le passage de ces contes où il est interdit
à l'héroïne de chercher à connaître les traits de son mystérieux époux,
M. Lang, le principal représentant de l'école, découvre le reflet de
«vieilles coutumes nuptiales», d'une «étiquette» de nous ne savons plus
quels sauvages, d'après laquelle «la mariée ne doit pas voir son époux».
Le malheur est que cette explication est tout à fait arbitraire et
qu'elle perd complètement de vue un élément important du conte: la forme
animale, l'enveloppe de serpent, par exemple, dont l'époux mystérieux
est revêtu pendant le jour, et qu'il ne dépouille que la nuit, quand
aucun oeil humain ne peut le voir. De là cette défense faite à la jeune
femme d'allumer une lumière. L'idée est tout indienne, et l'on pourra
s'en convaincre en lisant les remarques de notre nº 63, auxquelles nous
avons déjà renvoyé ci-dessus[66].

    [66] Pages XXII et XXXII.

Il est temps de finir. Réduite à ses justes proportions, la question des
contes populaires et de leur origine ne perd rien de son intérêt.
L'étude des contes,--si elle ne s'appelle plus du nom ambitieux de
«mythographie», si elle ne prétend plus chercher dans Perrault ou dans
les frères Grimm des révélations sur la «mythologie ancienne» des
peuples indo-européens, ni sur les idées de l'humanité primitive,--n'en
sera pas moins une science auxiliaire de l'histoire, de l'histoire
littéraire et aussi de l'histoire générale. Est-il, en effet, rien de
plus curieux, de plus imprévu, sous ce double rapport, que de voir tant
de nations diverses recevoir de la même source les récits dont s'amuse
l'imagination populaire? Et quelle instructive odyssée que celle de ces
humbles contes, qui, au milieu de tant de guerres et de bouleversements,
à travers tant de civilisations profondément différentes, parviennent
des bords du Gange ou de l'Indus à ceux de tel ruisseau de Lorraine ou
de Bretagne! L'édifice du système mythique avec ses apparences
séduisantes a beau s'écrouler: qu'importe? Par delà ces nuages évanouis
s'étend un vaste champ de recherches, rempli des plus vivantes, des plus
saisissantes réalités.



APPENDICE A[67]

LA «VIE DES SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT» ET LA LÉGENDE DU BOUDDHA[68].


Au nombre des ouvrages les plus répandus et les plus goûtés au moyen âge
se trouvait un livre qui, après un long oubli, a, dans ces derniers
temps, attiré l'attention du monde savant, la _Vie des saints Barlaam et
Josaphat_. C'est l'histoire d'un jeune prince, fils d'un roi des Indes
et nommé Josaphat. A sa naissance, il avait été prédit qu'il
abandonnerait l'idolâtrie pour se faire chrétien et renoncerait à la
couronne. Malgré les précautions ordonnées par le roi son père, qui le
fait élever loin du monde et cherche à écarter des yeux de l'enfant la
vue des misères de cette vie, diverses circonstances révèlent à Josaphat
l'existence de la maladie, de la vieillesse, de la mort, et l'ermite
Barlaam, qui s'introduit auprès de lui, n'a pas de peine à le convertir
au christianisme. Josaphat, de son côté, convertit son père, les sujets
de son royaume et jusqu'au magicien employé pour le séduire; puis il
dépose la couronne et se fait ermite.

    [67] Cet Appendice se rapporte à la p. XIX.

    [68] Cette étude a paru d'abord dans la _Revue des Questions
    historiques_ d'octobre 1880.

Attribuée jadis à saint Jean Damascène (VIIIe siècle),--on ne sait trop
sur quel fondement, dit le Dr Alzog[69],--cette histoire, dont
l'original est écrit en grec et a dû être rédigé en Palestine ou dans
une région voisine, fut traduite en arabe, à l'usage des chrétiens
parlant cette langue, et il existe encore un manuscrit, datant du XIe
siècle, de cette traduction faite probablement sur une version syriaque,
aujourd'hui disparue. La traduction arabe, à son tour, donna naissance à
une traduction copte et à une traduction arménienne.--Au XIIe siècle, la
_Vie de Barlaam et Josaphat_ avait déjà pénétré dans l'Europe
occidentale, par l'intermédiaire d'une traduction latine. Dans le
courant du XIIIe siècle, cette traduction était insérée par Vincent de
Beauvais (mort vers 1264) dans son _Speculum historiale_, puis par
Jacques de Voragine, archevêque de Gênes (mort en 1298), dans sa
_Légende dorée_, qui a été si longtemps populaire. Dans la première
moitié du même siècle, le trouvère Gui de Cambrai tirait de cette
traduction latine la matière d'un poème français, et il fut composé dans
le même siècle deux autres poèmes français de _Barlaam et Josaphat_,
ainsi qu'une traduction en prose. A la même époque que Gui de Cambrai,
un poète allemand, Rodolphe d'Ems, traitait le même sujet, et, lui
aussi, d'après la traduction latine; deux autres Allemands mettaient
également cette traduction en vers. Les bibliographes mentionnent encore
une traduction provençale, probablement du XIVe siècle, et plusieurs
versions italiennes, dont l'une se trouve dans un manuscrit daté de
1323. Par l'intermédiaire d'une traduction allemande en prose,
l'histoire de _Barlaam et Josaphat_ arriva en Suède et en Islande. La
rédaction latine fut traduite en espagnol, puis en langue tchèque (vers
la fin du XVIe siècle), plus tard en polonais. Ces quelques détails
peuvent donner une idée de la diffusion de cette légende au moyen
âge[70].

    [69] «On lui attribue encore (à saint Jean Damascène), _nous
    ignorons sur quel fondement_, deux ouvrages hagiographiques: _La vie
    de saint Barlaam et de saint Josaphat_ et la _Passion de saint
    Arthémius_.» (_Patrologie_, trad. de l'abbé P. Belet, 1877, p. 625.)

    [70] Voir _Barlaam und Josaphat_. _Franzoesisches Gedicht des
    dreizehnten Jahrhunderts von Gui de Cambrai_, herausgegeben von H.
    Zotenberg und P. Meyer (Stuttgart, 1864), p. 310 seq.--_Barlaam und
    Josaphat von Rudolf von Ems_, herausgegeben von Franz Pfeiffer
    (Leipzig, 1843), p. VIII seq.--_Bulletin de l'Académie des Sciences
    de Saint-Pétersbourg_ (classe historico-philologique), t. IX (1852),
    nos 20, 21, pp. 300, 309.

                  *       *       *       *       *

Or, voici que, de nos jours, des hommes très compétents sont venus
affirmer que la _Vie des saints Barlaam et Josaphat_ n'est autre chose
qu'un arrangement d'un récit indien. C'est M. Laboulaye qui, le premier,
dans le _Journal des Débats_ du 26 juillet 1859, attira l'attention sur
l'étrange ressemblance que cette histoire présente avec la légende du
Bouddha, contenue dans le livre indien le _Lalitavistâra_. En 1860, les
deux récits étaient l'objet d'une comparaison détaillée de la part d'un
érudit allemand, M. Liebrecht[71]. Dix ans plus tard, M. Max Müller est
revenu sur ce même sujet dans une conférence publique[72]. Chose
curieuse, et qui a été signalée par M. H. Yule dans l'_Academy_ du 1er
septembre 1883, l'identité existant, pour le fond, entre les deux
légendes avait été reconnue, il y a environ trois siècles, par un
historien portugais, Diogo de Couto.

    [71] _Die Quellen des Barlaam und Josaphat_, dans la revue _Jahrbuch
    für romanische und englische Literatur_, t. II (1860) p. 314 seq.,
    ou dans le volume de M. Liebrecht intitulé _Zur Volkskunde_
    (Heilbronn, 1879), p. 441.

    [72] _On the Migration of Fables_, dans la _Contemporary Review_ de
    juillet 1870, ou dans le 4e volume des _Chips from a German
    Workshop_ (1875).

Il suffira, pour que le lecteur se fasse une opinion par lui-même, de
mettre en regard les principaux traits des deux récits. L'indication des
chapitres de _Barlaam et Josaphat_ est donnée d'après la _Patrologie
grecque_ de Migne. La légende du Bouddha, extraite pour la plus grande
partie du _Lalitavistâra_, est citée d'après l'ouvrage de M. Barthélemy
Saint-Hilaire, _le Bouddha et sa religion_ (Paris, 1860), complété par
la traduction que M. Foucaux a donnée du _Lalitavistâra_ d'après une
version thibétaine de ce livre[73].

    [73] _Rgya tch'er rol pa_, ou Développement des jeux, contenant
    l'histoire du Bouddha Çâkya Mouni, traduit sur la version thibétaine
    du Bkah Hgyour, et revu sur l'original sanscrit (Lalitavistâra), par
    Ph. E. Foucaux (Paris, 1849).


LÉGENDE DE BARLAAM ET JOSAPHAT

Abenner, roi de l'Inde, est ennemi et persécuteur des chrétiens. Il lui
naît un fils merveilleusement beau, qui reçoit le nom de Joasaph[74]. Un
astrologue révèle au roi que l'enfant deviendra glorieux, mais dans un
autre royaume que le sien, dans un royaume d'un ordre supérieur: il
s'attachera un jour à la religion persécutée par son père.

    [74] _Joasaph_ est la forme primitive, telle que la donne l'original
    grec.


          LÉGENDE DE SIDDHÂRTA (le Bouddha)

          Çouddhodana, roi de Kapilavastou, petit royaume de l'Inde, est
          marié à une femme d'une beauté ravissante, qui lui donne un
          fils aussi beau qu'elle-même: l'enfant est appelé Siddhârta. A
          sa naissance, les Brahmanes prédisent qu'il pourra bien
          renoncer à la couronne pour se faire ascète. (Barthélemy
          Saint-Hilaire, pp. 4-6.)

Le roi, très affligé, fait bâtir pour son fils un palais magnifique,
dans une ville écartée; il entoure Joasaph uniquement de beaux jeunes
gens, pleins de force et de santé, auxquels il défend de parler jamais à
l'enfant des misères de cette vie, de la mort, de la vieillesse, de la
maladie, de la pauvreté; ils devront ne l'entretenir que d'objets
agréables, afin qu'il ne tourne jamais son esprit vers les choses de
l'avenir; naturellement il leur est défendu de dire le moindre mot du
christianisme (chap. III).

          Le roi voit en songe son fils qui se fait religieux errant.
          Pour l'empêcher de concevoir ce dessein, il lui fait bâtir
          trois palais, un pour le printemps, un pour l'été et un autre
          pour l'hiver. Et à chaque coin de ces palais se trouvent des
          escaliers où sont placés cinq cents hommes, de manière que le
          jeune homme ne puisse sortir sans être aperçu. Le prince
          voulant un jour aller à un jardin de plaisance, le roi fait
          publier à son de cloche, dans la ville, l'ordre d'écarter tout
          ce qui pourrait attrister les regards du jeune homme.
          (Barthélemy Saint-Hilaire, pp. 6-12.--Foucaux, p. 180.)

Joasaph, devenu jeune homme, demande à son père, qui n'ose la lui
refuser, la permission de faire des excursions hors du palais. Un jour,
sur son chemin, il aperçoit deux hommes, l'un lépreux, l'autre aveugle.
Il demande aux personnes de sa suite d'où vient à ces hommes leur aspect
repoussant. On lui répond que ce sont là des maladies qui frappent les
hommes quand leurs humeurs sont corrompues. Le prince, continuant ses
questions, finit par apprendre que tout homme peut être atteint de maux
semblables. Alors il cesse d'interroger; mais il change de visage, et
son coeur est déchiré au souvenir de ce qu'il a vu.

          Un jour, le jeune prince «se dirigeait, avec une suite
          nombreuse, par la porte du midi, vers le jardin de plaisance,
          quand il aperçut sur le chemin un homme atteint de maladie,
          brûlé de la fièvre, le corps tout amaigri et tout souillé,
          sans compagnons, sans asile, respirant avec une grande peine,
          tout essoufflé et paraissant obsédé de la frayeur du mal et
          des approches de la mort. Après s'être adressé à son cocher,
          et en avoir reçu la réponse qu'il en attendait: «La santé, dit
          le jeune prince, est donc comme le jeu d'un rêve, et la
          crainte du mal a donc cette forme insupportable! Quel est donc
          l'homme sage qui, après avoir vu ce qu'elle est, pourra
          désormais avoir l'idée de la joie et du plaisir?» Le prince
          détourna son char, et rentra dans la ville, sans vouloir aller
          plus loin.» (Barthélemy Saint-Hilaire, p. 13.)

Peu de temps après, Joasaph, étant de nouveau sorti de son palais,
rencontre un vieillard tout courbé, les jambes vacillantes, le visage
ridé, les cheveux tout blancs, la bouche dégarnie de dents, la voix
balbutiante. Effrayé à ce spectacle, le jeune prince demande à ses
serviteurs l'explication de ce qu'il voit. «Cet homme, lui
répondent-ils, est très âgé, et, comme sa force s'est peu à peu
amoindrie, et que ses membres se sont affaiblis, il est enfin arrivé au
triste état dans lequel tu le vois.--Et quelle fin l'attend?» demande
le prince.--«Pas d'autre que la mort,» répondent les gens de sa
suite.--«Est-ce que ce destin est réservé à tous les hommes,» dit le
prince, «ou quelques-uns seulement y sont-ils exposés?» Les serviteurs
lui expliquent que la mort est inévitable et que tôt ou tard elle frappe
tous les hommes. Alors Joasaph pousse un profond soupir, et il dit:
«S'il en est ainsi, cette vie est bien amère et pleine de chagrins et de
douleurs. Comment l'homme pourrait-il être exempt de soucis, quand la
mort n'est pas seulement inévitable, mais qu'elle peut, comme vous le
dites, fondre sur lui à chaque instant!» A partir de ce jour, le prince
reste plongé dans une profonde tristesse, et il se dit: «Il viendra une
heure où la mort s'emparera de moi aussi; et qui alors se souviendra de
moi? Et, quand je mourrai, serai-je englouti dans le néant, ou bien y
a-t-il une autre vie et un autre monde?» (chap. V.)

          «Un jour qu'avec une suite nombreuse il sortait par la porte
          orientale pour se rendre au jardin de Loumbinî auquel
          s'attachaient tous les souvenirs de son enfance, il rencontra
          sur sa route un homme vieux, cassé, décrépit; ses veines et
          ses muscles étaient saillants sur tout son corps; ses dents
          étaient branlantes; il était couvert de rides, chauve,
          articulant à peine des sons rauques et désagréables; il était
          tout incliné sur son bâton; tous ses membres, toutes ses
          jointures tremblaient. «Quel est cet homme?» dit avec
          intention le prince à son cocher. «Il est de petite taille et
          sans forces; ses chairs et son sang sont desséchés; ses
          muscles sont collés à sa peau, sa tête est blanchie, ses dents
          sont branlantes; appuyé sur son bâton, il marche avec peine,
          trébuchant à chaque pas. Est-ce la condition particulière de
          sa famille? ou bien est-ce la loi de toutes les créatures du
          monde?--Seigneur,» répondit le cocher, «cet homme est accablé
          par la vieillesse; tous ses sens sont affaiblis, la souffrance
          a détruit sa force, et il est dédaigné par ses proches; il est
          sans appui: inhabile aux affaires, on l'abandonne comme le
          bois mort dans la forêt. Mais ce n'est pas la condition
          particulière de sa famille. En toute créature la jeunesse est
          vaincue par la vieillesse; votre père, votre mère, la foule de
          vos parents et de vos alliés finiront par la vieillesse aussi;
          il n'y a pas d'autre issue pour les créatures.--Ainsi donc,»
          reprit le prince, «la créature ignorante et faible, au
          jugement mauvais, est fière de la jeunesse qui l'enivre, et
          elle ne voit pas la vieillesse qui l'attend. Pour moi, je m'en
          vais. Cocher, détourne promptement mon char. Moi qui suis
          aussi la demeure future de la vieillesse, qu'ai-je à faire
          avec le plaisir et la joie?» Et le jeune prince, détournant
          son char, rentra dans la ville sans aller à Loumbinî.» (p. 12
          seq.)

(On remarquera que les deux rencontres du Bouddha avec le vieillard et
avec le mort correspondent, pour les réflexions qu'elles suggèrent au
prince, à la rencontre de Joasaph avec le seul vieillard.)

          «Une autre fois encore, il se rendait par la porte de l'ouest
          au jardin de plaisance, quand sur la route il vit un homme
          mort placé dans une bière et recouvert d'une toile. La foule
          de ses parents tout en pleurs l'entourait, se lamentant avec
          de longs gémissements, s'arrachant les cheveux, se couvrant la
          tête de poussière, et se frappant la poitrine en poussant de
          grands cris. Le prince, prenant encore le cocher à témoin de
          ce douloureux spectacle, s'écria: «Ah! malheur à la jeunesse
          que la vieillesse doit détruire; ah! malheur à la santé que
          détruisent tant de maladies! Ah! malheur à la vie où l'homme
          reste si peu de jours! S'il n'y avait ni vieillesse, ni
          maladie, ni mort! Si la vieillesse, la maladie, la mort,
          étaient pour toujours enchaînées!» (p. 13.)

L'ermite Barlaam parvient à pénétrer sous un déguisement auprès de
Joasaph, lui expose dans une suite d'entretiens toute la doctrine
chrétienne et le convertit. Après le départ de Barlaam, Joasaph cherche
à mener, autant qu'il le peut, dans son palais, la vie d'un ascète
(chapitres VI-XXI).

          «Une dernière rencontre vint le décider et terminer toutes ses
          hésitations. Il sortait par la porte du nord pour se rendre au
          jardin de plaisance, quand il vit un _bhikshou_ (religieux
          mendiant), qui paraissait, dans tout son extérieur, calme,
          discipliné, retenu, voué aux pratiques d'un _brahmatchari_
          (nom donné au jeune brahmane, tout le temps qu'il étudie les
          Védas), tenant les yeux baissés, ne fixant pas ses regards
          plus loin que la longueur d'un joug, ayant une tenue
          accomplie, portant avec dignité le vêtement du religieux et le
          vase aux aumônes. «Quel est cet homme?» demanda le
          prince.--«Seigneur,» répondit le cocher, «cet homme est un de
          ceux qu'on nomme _bhikshous_; il a renoncé à toutes les joies
          du désir et il mène une vie très austère; il s'efforce de se
          dompter lui-même et s'est fait religieux. Sans passions, sans
          envie, il s'en va cherchant des aumônes.--Cela est bon et bien
          dit,» reprit Siddhârta. «L'entrée en religion a toujours été
          louée par les sages; elle sera mon recours et le recours des
          autres créatures; elle deviendra pour nous un fruit de vie, de
          bonheur et d'immortalité.» Puis le jeune prince, ayant
          détourné son char, rentra dans la ville sans voir Loumbinî; sa
          résolution était prise.» (p. 15).

Le roi emploie tous les moyens pour détourner Joasaph de la foi que
celui-ci vient d'embrasser et pour le ramener à l'idolâtrie; mais tous
ses efforts sont inutiles (chapitres XXII-XXXIII).

          Le prince informe son père de cette résolution; le roi cherche
          à l'en détourner, mais il finit par comprendre qu'il n'y a
          point à combattre un dessein si bien arrêté (pp. 15-17).

Après la mort du roi, que son fils a converti, Joasaph fait connaître à
ses sujets sa résolution de renoncer au trône et de se consacrer tout
entier à Dieu[75]. Le peuple et les magistrats protestent à grands cris
qu'ils ne le laisseront point partir. Joasaph feint de céder à leurs
instances; puis il appelle un des principaux dignitaires, nommé
Barachias, et lui dit que son intention est de lui transférer la
couronne. Barachias le supplie de ne pas le charger de ce fardeau. Alors
Joasaph cesse de le presser; mais, pendant la nuit, il écrit une lettre
adressée à son peuple et dans laquelle il lui ordonne de prendre
Barachias pour roi, et il s'échappe du palais.

    [75] Du vivant de son père, Joasaph avait consenti à gouverner la
    moitié du royaume, et il en avait converti les habitants.--De même,
    le Bouddha amène son père et les sujets de celui-ci à embrasser la
    nouvelle religion qu'il prêche (Barthélemy Saint-Hilaire, p. 43).

          Le roi ayant convoqué les Çâkyas (la tribu à laquelle il
          appartenait) pour leur annoncer cette triste nouvelle, on
          décide de s'opposer par la force à la fuite du prince. Toutes
          les issues du palais et de la ville sont gardées; mais, une
          nuit, quand tous les gardes, fatigués par de longues veilles,
          sont endormis, le prince ordonne à son cocher Tchandaka de lui
          seller un cheval. En vain ce fidèle serviteur le supplie-t-il
          de ne point sacrifier sa belle jeunesse pour aller mener la
          vie misérable d'un mendiant. Le prince monte à cheval et
          s'échappe de la ville sans que personne l'ait aperçu (p. 17
          seq.).

Le lendemain, ses sujets se mettent à sa poursuite et le ramènent dans
la ville; mais voyant que sa résolution est inébranlable, ils se
résignent à sa retraite (chap. XXXVI).

          Le roi envoie des gens à la poursuite de son fils; mais
          ceux-ci rencontrent le fidèle Tchandaka, qui leur démontre que
          leur démarche est inutile, et ils reviennent sans avoir rien
          fait (p. 20).

Suit le récit des austérités de Joasaph et des combats qu'il doit
soutenir contre le démon dans le désert. Il sort victorieux de cette
épreuve, comme déjà, du vivant de son père, il avait triomphé du
magicien Theudas, qui avait cherché à le séduire par les attraits de la
volupté (chap. XXXVII. Cf. chap. XXX).

          Avant d'arriver à la «connaissance suprême», le Bouddha est
          assailli, dans la forêt où il se livre à d'effroyables
          austérités, par Mâra, dieu de l'amour, du péché et de la mort,
          autrement appelé le démon Pâpiyân («le très vicieux»), qui
          s'efforce vainement de le séduire en envoyant vers lui ses
          filles, les Apsaras. Le démon a beau tenter un dernier assaut;
          son armée se disperse, et il s'écrie: Mon empire est passé (p.
          64).

Il est inutile d'insister sur la ressemblance des deux récits ou plutôt
sur l'identité qu'ils présentent pour le fond. Les seules modifications
un peu notables sont celles qu'a rendues nécessaires la transformation
d'une légende bouddhique en une légende chrétienne. Ainsi, le personnage
de Barlaam, qui remplace le _bhikshou_ du récit indien, a pris un
développement considérable: cela est naturel, comme le fait très
justement observer M. Liebrecht. Le Bouddha pouvait bien, par ses seules
réflexions, arriver à reconnaître le néant de la religion dans laquelle
il était né et la nécessité d'en fonder une autre; mais, si Joasaph
pouvait l'imiter dans la première partie, toute _négative_, de sa
formation religieuse, il lui fallait, pour devenir chrétien, un
enseignement extérieur. De là le rôle important de Barlaam.

                                * * *

Dira-t-on que l'origine bouddhique de la légende de _Barlaam et
Joasaphat_ n'est pas suffisamment prouvée par ces rapprochements, et que
la légende du Bouddha a fort bien pu être calquée sur l'histoire de
Joasaph? Un ou deux faits suffisent pour réfuter cette objection. Le
_Lalitavistâra_, d'où sont tirés les principaux passages de la légende
bouddhique, était rédigé _dès avant l'an 76 de notre ère_[76]. De plus,
le souvenir des rencontres attribuées par la légende au Bouddha avec le
malade, le vieillard, etc., a été consacré, _dès la fin du quatrième
siècle avant notre ère_, par Açoka, roi de Magadha. Ce roi, dont le
règne commença vers l'an 325 avant Jésus-Christ, fit élever, aux
endroits où la tradition disait que ces rencontres avaient eu lieu, des
_stoûpas_ et des _vihâras_ (monuments commémoratifs). Ces monuments
existaient encore au commencement du cinquième siècle de notre ère,
quand le voyageur chinois Fa-Hian visita l'Inde; un autre voyageur
chinois, Hiouen-Thsang, les vit également deux siècles plus tard[77].

    [76] Suivant les Chinois, la première traduction du _Lalitavistâra_
    dans leur langue a été faite vers l'an 76 après Jésus-Christ
    (Foucaux, _op. cit._, p. XVI).

    [77] Barthélemy Saint-Hilaire, p. 15; Max Müller, _Chips from a
    German Workshop_, t. IV, p. 180.

Mais il y a plus encore: le nom même du héros de la légende que nous
étudions démontre l'origine bouddhique de cette légende. Le nom de
_Joasaph_, [Grec: Íôásaph], en effet, est identique à celui de
_Yoûasaf_, qui, chez les Arabes, désignait le fondateur du bouddhisme,
le Bouddha[78].

    [78] Voici, sur ce nom de _Yoûasaf_, ce que dit feu M. Reinaud dans
    son _Mémoire géographique, historique et scientifique sur l'Inde
    antérieurement au milieu du XIe siècle de l'ère chrétienne, d'après
    les écrivains arabes, persans et chinois_ (t. XVIII des _Mémoires de
    l'Académie des Inscriptions_, p. 90), qui a été lu à l'Académie des
    Inscriptions, le 28 mars 1845: «Massoudi (auteur arabe) rapporte
    qu'un des cultes les plus anciens de l'Asie était celui des Sabéens.
    Suivant lui, il naquit jadis dans l'Inde, au temps où la Perse était
    sous les lois, soit de Thamouras, soit de Djemschid, un personnage
    appelé Youdasf, qui franchit l'Indus et pénétra dans le Sedjestan et
    le Zabulistan, puis dans le Kerman et le Farès. Youdasf se disait
    envoyé de Dieu, et chargé de servir de médiateur entre le créateur
    et la créature. C'est lui, ajoute Massoudi, qui établit la religion
    des Sabéens; or, par la religion des Sabéens, Massoudi paraît
    entendre le bouddhisme. En effet, il dit que Youdasf prêcha le
    renoncement à ce monde et l'amour des mondes supérieurs, vu que les
    âmes procèdent des mondes supérieurs, et que c'est là qu'elles
    retournent. D'ailleurs... l'auteur du _Ketab-al-Fihrist_ (autre
    écrivain arabe), qui emploie la forme _Youasaf_, dit positivement
    qu'il s'agit du Bouddha considéré, soit comme le représentant de la
    divinité, soit comme son apôtre. Il est évident que _Youdasf_ et
    _Youasaf_ sont une altération de la dénomination sanscrite
    _bodhisattva_, qui, chez les Bouddhistes, désigne les différents
    Bouddha.»

    Quelques explications sur la transformation de _bodhisattva_ en
    _Yoûasaf_ ne seront pas inutiles. La forme _Boûdâsp_, _Boûdâshp_,
    qui se trouve chez les auteurs arabes et persans (A. Weber,
    _Indische Streifen_, t. III, p. 57, note), se rapproche déjà
    davantage de _Bodhisattva_, dont la transcription exacte aurait dû
    être _Boûdsatf_ (Bodh [i] sattv [a]). Mais comment, de cette forme,
    est-on arrivé à _Yoûasaf_? Par une altération due au système
    d'écriture employé par les Arabes et les Persans. Dans l'écriture
    arabe, le même signe, selon qu'il est accompagné ou non de points
    diversement disposés, représente diverses lettres, entre autres _B_
    et _Y_. Dans le cas présent, les points étant omis, on a eu la forme
    _Yoûdsatf_, dont les auteurs ne présentent pas d'exemple, mais que
    suppose le mot _Yoûdsasp_, qui a été trouvé (A. Weber, _loc. cit._);
    puis est venu _Yoûdasf_ et enfin _Yoûasaf_.

    M. Théodore Benfey a fait remarquer qu'un autre nom qui figure dans
    _Barlaam et Josaphat_ se retrouve dans les légendes bouddhiques. Le
    nom du magicien Theudas, qui cherche à séduire Joasaph, est, en
    effet, philologiquement identique à celui de Devadatta, l'un des
    principaux adversaires du Bouddha (_Theudat_ = _Dev [a] datt [a]_).

Enfin,--s'il fallait un argument de plus à une démonstration qui, ce
semble, n'en a pas besoin,--nous pouvons faire remarquer que plusieurs
des paraboles mises dans la bouche de personnages de la légende
chrétienne portent des traces d'une origine bouddhique, ou tout au
moins se retrouvent dans des écrits bouddhiques[79].

    [79] Voir M. Benfey (_Pantschatantra_, I, p. 80 seq., II, p. 528, et
    I, p. 407) et M. Liebrecht, _op. cit._

                  *       *       *       *       *

Il nous reste à rechercher comment la légende du Bouddha a pu arriver
dans l'Asie occidentale, où a dû être rédigé le texte grec de _Barlaam_
et Josaphat. Ici nous ne pouvons faire que des conjectures.

Il est très vraisemblable que l'original indien aura suivi à peu près la
même route que le _Pantchatantra_, cet autre livre de l'Inde dont nous
avons raconté plus haut (pp. XVIII-XIX) les pérégrinations à travers
l'Asie et l'Europe[80]. Traduit dans la langue de la cour des
Sassanides, le pehlvi, il sera parvenu, par l'intermédiaire d'une
version ou imitation soit syriaque, soit arabe, entre les mains de
l'écrivain grec qui aura paraphrasé cette version et l'aura munie des
longues expositions dogmatiques et polémiques que présente aujourd'hui
l'ouvrage.

    [80] On a la certitude qu'outre le _Pantschatantra_, rapporté par
    lui de l'Inde, Barzôî, médecin de Chosroës le Grand, traduisit aussi
    divers ouvrages indiens (Benfey, _Pantschatantra_, I, p. 84). Parmi
    ces ouvrages se trouvait-il la légende du Bouddha? Naturellement il
    est impossible de l'affirmer; mais la chose n'est nullement
    impossible, le bouddhisme étant encore florissant dans l'Inde à
    l'époque où Barzôî visita ce pays.

Si, comme M. H. Zotenberg a cherché dernièrement à le démontrer par
d'ingénieux arguments[81], le texte grec est l'oeuvre d'un moine grec du
couvent de Saint-Saba, près Jérusalem, et a été écrit avant l'année 634,
c'est-à-dire avant l'apparition des musulmans dans ces contrées,
l'hypothèse d'une version arabe de la légende du Bouddha semble
inadmissible, et il faut recourir à l'hypothèse d'une version syriaque,
déjà peut-être christianisée. Mais ici s'élève une grave objection. Le
nom de _Jôasaph_ correspond exactement au mot _Yoûasaf_ par lequel le
Bouddha est désigné dans des ouvrages écrits _en arabe_, et ce mot est,
nous l'avons vu, le dernier terme d'une série de transformations dans
lesquelles des altérations graphiques, propres au système d'écriture
arabe, jouent un rôle considérable. Ces erreurs auraient-elles pu se
produire également _en syriaque_? On pourrait admettre, à la rigueur,
que la lettre I ait été substituée par erreur à la lettre B, qui
graphiquement en est assez voisine: on aurait eu ainsi, en syriaque, le
prototype du _Jôasaph_ grec; mais, nous l'avouons, supposer qu'en
partant du mot sanscrit _Bodhisattva_, les mêmes transformations, les
mêmes erreurs graphiques auraient concouru, en syriaque comme en arabe,
à donner finalement la forme _Jôasaph_, c'est, ce nous semble, une
impossibilité.

    [81] _Notice sur le livre de Barlaam et Joasaph_ (Paris, 1886),
    extraite des _Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque
    Nationale_, t. XXVIII.--Voir aussi le _Journal Asiatique_ (mai-juin
    1885), et le compte rendu de M. Gaston Paris dans la _Revue
    critique_ (nº du 7 juin 1886).

Nous laissons aux orientalistes à résoudre cette difficulté. Quant à
l'objet spécial de notre travail, il est assez peu important que le
livre de _Barlaam et Josaphat_ ait été composé au VIIe siècle plutôt
qu'au VIIIe.

                  *       *       *       *       *

Nous permettra-t-on d'effleurer ici une question que nous avons traitée
ailleurs[82] avec plus de détails?

    [82] Dans l'article de la _Revue des Questions historiques_, indiqué
    ci-dessus.

En 1583, l'autorité du rédacteur prétendu du livre qui nous occupe,
saint Jean Damascène, fit entrer dans le _Martyrologe Romain_ les noms
des «saints Barlaam et Josaphat». A la fin de la liste des saints dont
il est fait commémoration le 27 novembre, on lit, en effet, ce qui suit:
«Chez les Indiens limitrophes de la Perse, les saints Barlaam et
Josaphat, dont les actes extraordinaires ont été écrits par saint Jean
Damascène[83].» En faut-il conclure que, comme l'a prétendu un
indianiste, M. Rhys Davids, «le Bouddha, sous le nom de saint Josaphat,
est actuellement reconnu officiellement, honoré et révéré dans toute la
catholicité comme un saint chrétien?» Il y a là, aux yeux de tout homme
impartial, une complète inexactitude, et un écrivain anglais bien connu,
M. Ralston, a eu la loyauté de le déclarer publiquement, dans une
conférence faite par lui à la _London Institution_, le 23 décembre 1880,
et, l'année suivante, dans la revue de l'_Academy_ (22 janvier 1881).
Après avoir renvoyé à notre travail de la _Revue des Questions
historiques_, il ajoute: «M. Emmanuel Cosquin montre clairement que le
_Martyrologe Romain_, qui a été rédigé en 1583 par ordre de Grégoire
XIII, n'a jamais eu le poids d'une autorité infaillible, et que
l'existence dans ses colonnes d'un nom précédé de l'épithète _saint_,
_sanctus_, est une chose toute différente de la «canonisation». Benoît
XIV affirme expressément, dans son livre sur la _Canonisation des
saints_, que «le Saint-Siège n'enseigne point que tout ce qui a été
inséré dans le _Martyrologe Romain_ est vrai d'une vérité certaine et
inébranlable», et il ajoute qu'autre chose est la «sentence de
canonisation», autre chose l'«insertion d'un nom dans le _Martyrologe
Romain_»; à l'appui de cette doctrine, il mentionne le fait que
plusieurs erreurs ont été découvertes et corrigées dans cet ouvrage.»

    [83] «Apud Indos Persis finitimos, sanctorum Barlaam et Josaphat
    (commemoratio), quorum actus mirandos sanctus Joannes Damascenus
    conscripsit.»

                                * * *

Et maintenant, que faut-il penser de cette transformation d'un
récit bouddhique en une légende chrétienne? Est-il permis d'en tirer
la conclusion que le bouddhisme aurait de considérables analogies
avec le christianisme? Ce serait-là,--nous l'avons montré
ailleurs[84],--raisonner d'une façon fort peu scientifique. Prenez, par
exemple, l'ascète bouddhiste et le moine chrétien. Sans doute, dit M.
Laboulaye[85], la ressemblance extérieure est grande entre les ascètes
bouddhistes et les premiers moines de l'Egypte; «il faut reconnaître
néanmoins qu'elle ne dépasse point la surface; au fond, il n'y a rien de
commun entre l'ermite qui soupire après la vie éternelle en Jésus-Christ
et le bouddhiste qui n'a d'autre espoir qu'un vague anéantissement.» Au
fond,--et nous terminerons cette digression par ces paroles de M.
Barthélemy Saint-Hilaire, le biographe du Bouddha[86],--«le bouddhisme
n'a rien de commun avec le christianisme, qui est autant au-dessus de
lui que les sociétés européennes sont au-dessus des sociétés
asiatiques.»

    [84] Dans notre article de la _Revue des Questions historiques_ et
    dans le _Français_ du 1er septembre 1883.

    [85] _Journal des Débats_, du 26 juillet 1859.

    [86] _Trois lettres de M. Barthélemy Saint-Hilaire, adressées à M.
    l'abbé Deschamps, vicaire général de Châlons_ (Paris, 1880), p. 2.



APPENDICE B[87]

LE CONTE ÉGYPTIEN DES DEUX FRÈRES[88].


Tous ceux qui se sont occupés de l'Egypte antique et de sa littérature
ont lu ce vieux conte des _Deux Frères_, dont un manuscrit sur papyrus,
écrit au XIVe siècle avant notre ère, pour un prince royal, fils de
Menephtah, le Pharaon de l'Exode, a été retrouvé dans un tombeau, comme
tant de documents de tout genre[89].

    [87] Cet appendice se rapporte à la p. XXXIII.

    [88] Publié d'abord en octobre 1877, dans la _Revue des Questions
    historiques_, notre travail a été longuement cité par M. Maspero,
    dans ses _Contes populaires de l'Egypte ancienne_ (Paris, 1882).

    [89] Le manuscrit, dit M. Maspero (_op. cit._, p. 4), a été écrit
    par le scribe Ennànà, qui vécut sous Ramsès II, sous Minephtah et
    sous Seti II. Il porte, en deux places, le nom de son propriétaire
    antique, le prince Seti Minephtah, qui régna plus tard sous le nom
    de Seti II.

Traduit d'abord, en 1852, par M. de Rougé, il l'a été ensuite, d'une
manière plus complète, par divers égyptologues, et notamment par M.
Maspero[90]. On peut le résumer ainsi:

    [90] _Revue des cours littéraires_, t. VII, p. 780 seq.
    (1871).--_Contes populaires de l'Egypte ancienne_ (pp. 5-28).

Il y avait une fois deux frères, dont l'aîné s'appelait Anoupou et le
plus jeune Bitiou. Anoupou avait une maison et une femme, et son frère
demeurait avec lui; ce dernier était un très bon laboureur. Un jour
qu'ils étaient tous les deux ensemble aux champs, Anoupou envoya son
jeune frère à la maison pour chercher des semences.

Bitiou part donc, et, arrivé à la maison, il y trouve la femme de son
frère occupée à se parer et qui l'accueille par une proposition
semblable à celle que la femme de Putiphar fit à Joseph. Bitiou repousse
avec indignation cette proposition et retourne aux champs rejoindre son
frère.

Cependant la femme d'Anoupou est effrayée des paroles qu'elle a dites,
et elle s'avise d'une ruse. Quand son mari rentre à la maison, il la
trouve étendue par terre, tout en désordre, et elle lui dit que son
jeune frère a voulu lui faire violence. Anoupou, furieux, veut tuer
Bitiou, mais celui-ci s'enfuit; il est au moment d'être atteint, quand
le dieu Râ (le soleil), à sa prière, jette entre eux deux une grande
eau remplie de crocodiles. D'une rive à l'autre les deux frères se
parlent: Bitiou se justifie. Il prévient ensuite Anoupou qu'il va se
retirer dans le Val de l'Acacia; il déposera son coeur sur la fleur de
cet arbre, auquel sa vie sera désormais indissolublement attachée. Si
l'on coupe l'acacia, la vie de Bitiou sera tranchée en même temps; alors
son frère devra chercher son coeur, et, quand il l'aura trouvé, le
mettre dans un vase plein d'eau fraîche, et Bitiou ressuscitera. Ce qui
devra montrer à Anoupou qu'il est arrivé malheur à son frère, c'est s'il
voit tout à coup la bière bouillonner dans sa cruche.

Anoupou, désespéré, retourne dans sa maison et tue la femme impudique
qui l'a séparé de son frère. Pendant ce temps, Bitiou se rend au Val de
l'Acacia et dépose, comme il l'avait dit, son coeur sur la fleur de
l'acacia, auprès duquel il fixe sa demeure. Les dieux ne veulent pas le
laisser seul ainsi. Ils lui façonnent une femme, la plus belle de la
terre entière; Bitiou en devient follement amoureux, et lui révèle le
secret de son existence liée à celle de l'acacia.

Cependant le fleuve (le Nil) s'éprend de la femme de Bitiou, de la
créature formée par le dieu Khnoum. Un jour qu'elle est à se promener
sous l'acacia, son mari étant à la chasse, elle aperçoit le fleuve qui
monte derrière elle. Elle s'enfuit et rentre dans la maison. Le fleuve
dit à l'acacia qu'il veut s'emparer d'elle; mais l'acacia lui livre
seulement une boucle de cheveux de la belle. Le fleuve emporte cette
boucle en Egypte et la dépose dans l'endroit où se tenaient les
blanchisseurs du Pharaon. L'odeur de la boucle commence à se répandre
dans les vêtements du Pharaon, et l'on ne sait comment expliquer la
chose. Enfin le chef des blanchisseurs aperçoit la boucle de cheveux qui
flotte sur l'eau. Il envoie quelqu'un la retirer, et, trouvant qu'elle
sent merveilleusement bon, il la porte au Pharaon. On fait aussitôt
venir les magiciens du Pharaon. Ceux-ci lui disent que la boucle
appartient à une fille des dieux: sur leur conseil, il envoie un grand
nombre d'émissaires dans toutes les directions pour chercher cette
femme, et notamment vers le Val de l'Acacia. Bitiou les tue tous, à
l'exception d'un seul, qu'il laisse en vie pour rapporter la nouvelle.
Alors le Pharaon envoie toute une armée qui lui ramène la fille des
dieux. Il élève celle-ci au rang de «Grande Favorite», et elle lui
révèle le secret de la vie de son mari. On coupe la fleur sur laquelle
était le coeur de Bitiou, et Bitiou meurt.

Le lendemain, comme Anoupou, le frère aîné de Bitiou, rentrait dans sa
maison, on lui apporte une cruche de bière, qui se met à écumer; on lui
en apporte une de vin, qui se trouble aussitôt. Il part pour le Val de
l'Acacia et trouve son frère étendu mort. Il se met immédiatement en
quête, et, pendant trois ans, cherche inutilement le coeur de Bitiou.
Enfin, au commencement de la quatrième année, l'âme de Bitiou éprouve le
désir de revenir en Egypte. Anoupou découvre le coeur de son frère sous
l'acacia. Il le met dans un vase rempli d'eau fraîche, et, au bout de
quelques heures, Bitiou ressuscite.

Les deux frères se mettent en route pour punir l'infidèle. Bitiou prend
la forme d'un taureau sacré et se fait conduire par Anoupou à la cour du
Pharaon, qui est rempli de joie en le voyant et fait célébrer de grandes
fêtes. Un jour, le taureau se trouve auprès de la favorite et lui dit:
«Vois, je suis encore vivant; je suis Bitiou. Tu as su faire abattre par
le Pharaon l'acacia sous lequel était ma demeure, afin que je ne pusse
plus vivre, et vois, je vis pourtant; je suis taureau.» La favorite est
très effrayée, mais elle se remet bientôt et elle demande au Pharaon,
comme une faveur, de lui donner à manger le foie du taureau. Le Pharaon
y consent, non sans chagrin, et l'on met à mort l'animal, après avoir
célébré en son honneur une grande fête d'offrande; mais, au moment où on
lui coupe la gorge, il secoue son cou et lance par terre deux gouttes de
sang qui vont tomber, l'une d'un côté de la grande porte du Pharaon,
l'autre de l'autre côté, et il s'élève là deux grands et magnifiques
perséas.

Le Pharaon sort avec la favorite pour contempler le nouveau prodige, et
l'un des arbres, prenant la parole, révèle à la favorite qu'il est
Bitiou, encore une fois transformé. Elle demande alors au Pharaon qu'on
abatte les perséas et qu'on en fasse de bonnes planches. Le Pharaon y
consent, et elle sort pour assister à l'exécution de ses ordres. Or,
pendant qu'on coupait les arbres, «un copeau, ayant sauté, entra dans la
bouche de la favorite. Elle l'avala et conçut... Beaucoup de jours
après, elle mit au monde un enfant mâle.»

Devenu grand, l'enfant, qui n'est autre que Bitiou revenu à une nouvelle
existence, succède au Pharaon sur le trône d'Egypte, et son premier soin
est de châtier la femme dont il a eu tant à se plaindre dans sa première
vie.

                                * * *

Tel est le «roman des _Deux Frères_». Ce curieux conte a été étudié au
point vue de la mythologie; M. François Lenormant lui a consacré un
chapitre de son livre _Les Premières Civilisations_ (t. I, p. 397 seq.).
Il y voit «la transformation en un conte populaire du mythe, fondamental
dans les religions de l'Asie occidentale, du jeune dieu solaire mourant
et revenant tour à tour à la vie, mythe dont nous avons la version
syro-phénicienne dans la fable d'Adonis, la version phrygienne dans
celle d'Atys, et enfin la version hellénisée, à une époque encore
impossible à déterminer, dans la légende de Zagreus.» Ce serait «un
exemple de plus de cet influx des traditions asiatiques en Egypte, à
l'époque de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynastie, non plus de
leur introduction dans la religion à l'état de mythe sacré, mais, ce qui
est nouveau, de leur importation sous la forme de conte populaire.» Mais
nous n'avons pas l'intention de suivre M. Lenormant sur ce terrain;
c'est à un tout autre point de vue que nous voudrions examiner le roman
des _Deux Frères_.

                  *       *       *       *       *

Nous avons affaire ici, comme M. Lenormant le dit fort bien, à un
véritable conte populaire. Or, si l'on rapproche des contes populaires
actuels d'Europe et d'Asie les divers éléments qui composent le récit
égyptien, on constatera, non sans surprise, que le roman des _Deux
Frères_ présente avec plusieurs de ces contes des ressemblances
frappantes et beaucoup trop précises pour provenir du hasard.

Qu'on en juge.

                                * * *

Prenons d'abord le passage final où sont racontées les diverses
transformations de Bitiou, et rapprochons-le d'un conte populaire
allemand recueilli dans la Hesse (Wolf, p. 394). Dans ce conte, un
berger, devenu général des armées d'un roi, se laisse dérober par une
rusée princesse, fille d'un roi ennemi, une épée qui le rendait
invincible. Il est vaincu, tué, et son corps, haché en morceaux, est
envoyé dans une boîte au roi son maître. Des enchanteurs lui rendent la
vie et lui donnent le pouvoir de se transformer en ce qu'il voudra. Il
se change en un beau cheval et se fait vendre au roi ennemi. Quand la
princesse voit le cheval, elle dit qu'il faut lui couper la tête. La
cuisinière, qui a entendu, va caresser le cheval en le plaignant du sort
qui l'attend. Le cheval lui dit: «Quand on me coupera la tête, il
sautera trois gouttes de mon sang sur ton tablier: enterre-les pour
l'amour de moi à telle place.» La cuisinière fait ce que le cheval a
demandé, et, le lendemain, à la place où les gouttes de sang ont été
enterrées, il s'élève un superbe cerisier. La princesse prie son père de
faire abattre le cerisier. La cuisinière va plaindre l'arbre, qui lui
dit: «Quand on m'abattra, ramasse pour l'amour de moi trois copeaux et
jette-les dans l'étang de la princesse.» Le lendemain matin, trois
canards d'or nagent dans l'étang. La princesse prend son arc et ses
flèches et tue deux des canards; elle se contente de s'emparer du
troisième, qu'elle enferme dans sa chambre. La nuit venue, le canard
reprend l'épée magique et s'envole.

On le voit, la ressemblance est surprenante. Dans les deux récits,
allemand et égyptien, le héros, qui est mort, puis ressuscité, prend la
forme d'un bel animal, taureau ou cheval, et se fait conduire à la cour
d'un roi où se trouve une femme qui a été la cause de sa mort. Dans les
deux récits, cette femme obtient du roi que l'on tue l'animal, et, au
moment où on l'égorge, il saute des gouttes de sang qui donnent
naissance à un arbre. Enfin, en Allemagne comme dans l'antique Egypte,
la vie du héros se réfugie dans des copeaux de l'arbre que la princesse
a fait abattre.

Un conte hongrois, recueilli par le comte J. Mailath, a une grande
analogie avec le conte allemand[91]. Le héros, Laczi, a été tué et coupé
en mille morceaux par un dragon. Le roi des serpents, à la fille duquel
il a rendu service, le ressuscite au moyen de certaines plantes. Laczi
se change en cheval et va dans la cour du dragon. La femme du dragon,
bien qu'elle ne reconnaisse pas Laczi sous sa nouvelle forme, se doute
qu'il y a là quelque enchantement, et elle dit au dragon qu'elle mourra
si elle ne mange le foie du cheval (on se rappelle le «foie du taureau»
dans le conte égyptien). On prend le cheval pour le tuer. La soeur de
Laczi, prisonnière du dragon, vient à passer et plaint le sort du
cheval. Celui-ci lui dit tout bas de prendre la terre sur laquelle
tomberont les deux premières gouttes de son sang et de la jeter dans le
jardin du dragon. A cette place, il pousse un arbre à pommes d'or. La
femme du dragon dit alors qu'elle mourra si on ne lui fait cuire son
repas avec le bois de l'arbre. La soeur de Laczi ayant encore exprimé sa
compassion pour l'arbre, celui-ci lui dit de prendre les deux premiers
copeaux qui tomberont et de les jeter dans l'étang du dragon. Le
lendemain, un beau poisson d'or nage dans l'étang. La femme du dragon
veut avoir le poisson. Le dragon se jette à l'eau pour le prendre; mais,
comme il a ôté une certaine chemise qui le rendait invulnérable, le
poisson saute sur le rivage, redevient Laczi, qui revêt la chemise,
s'empare d'une épée enchantée que le dragon avait déposée sur le bord de
l'étang, et tue le dragon.

    [91] Cité d'après O. L. B. Wolff, _Die schoensten Mærchen und Sagen
    aller Zeiten und Voelker_ (Leipzig, 1850), t. I, p. 229 seq.

Une légende héroïque de la Russie[92] se rapproche encore davantage, sur
un point, du conte égyptien: la femme qui cherche à faire périr le héros
est, en effet, là comme en Egypte, sa propre femme. Dans cette légende,
Ivan, fils de Germain le sacristain, trouve dans un buisson une épée
magique, dont il s'empare, puis il va combattre les Turcs. Pour prix de
ses exploits, il obtient la main de Cléopâtre, fille du roi. Son
beau-père meurt, le voilà roi à son tour; mais sa femme le trahit, livre
son épée aux Turcs, et, quand Ivan désarmé a péri dans la bataille, elle
épouse le sultan. Cependant, Germain le sacristain, averti par un flot
de sang qui jaillit tout à coup au milieu de l'écurie, part et retrouve
le cadavre de son fils. Grâce au conseil d'un cheval, il se procure de
l'eau de la vie et ressuscite Ivan. Celui-ci se met aussitôt en route et
rencontre un paysan. «Je vais,» lui dit-il, «me changer pour toi en un
cheval merveilleux à la crinière d'or; tu le conduiras devant le palais
du sultan.» Quand le sultan voit le cheval, il l'achète, le met dans son
écurie et ne cesse d'aller le visiter. «Pourquoi, seigneur,» lui dit
Cléopâtre, «es-tu toujours aux écuries?--J'ai acheté un cheval qui a une
crinière d'or.--Ce n'est pas un cheval, c'est Ivan, le fils du
sacristain: commande qu'on le tue.» Du sang du cheval naît un boeuf au
pelage d'or; Cléopâtre le fait tuer. De la tête du boeuf naît un pommier
aux pommes d'or; Cléopâtre le fait abattre. Le premier copeau se
métamorphose en un canard magnifique. Le sultan ordonne qu'on lui donne
la chasse, et se jette lui-même à l'eau pour l'attraper. Le canard
s'échappe vers l'autre rive, reprend sa figure d'Ivan, mais avec des
habits de sultan, jette sur un bûcher Cléopâtre et son amant, puis règne
à leur place[93].

    [92] Rambaud, _la Russie épique_, pp. 377-380.

    [93] Comparer un conte russe de la collection Erlenwein (Gubernatis,
    _Florilegio_, p. 210).

                                * * *

Nous pouvons encore rapprocher du conte égyptien un autre groupe de
contes actuels, voisin de celui que nous venons d'examiner.

Dans un conte grec moderne, recueilli dans l'Asie Mineure, à Aïvali,
l'ancienne Cydonia (Hahn, nº 49), une jeune fille, fiancée d'un prince,
est changée en un poisson d'or par une négresse qui prend sa place
auprès du prince. Voyant que celui-ci a beaucoup de plaisir à regarder
le poisson d'or, la négresse fait la malade et dit que pour qu'elle soit
guérie, il faut qu'on tue le poisson et qu'on lui en fasse du bouillon.
Quand on tue le poisson d'or, trois gouttes de sang tombent par terre,
et aussitôt à cette place il pousse un grand cyprès. Alors la négresse
feint une nouvelle maladie et demande qu'on brûle le cyprès et qu'on lui
en donne de la cendre, mais qu'on ne laisse personne prendre du feu.
Pendant qu'on est en train de brûler l'arbre, il s'approche une vieille
femme; on la repousse, mais un copeau du cyprès s'est attaché au bord de
sa robe. Le lendemain matin, la vieille sort sans avoir mis son ménage
en ordre. Quand elle rentre, elle voit avec étonnement que tout est
rangé. La même chose s'étant renouvelée plusieurs fois, la vieille se
cache et surprend la jeune fille. Elle l'adopte, et plus tard la jeune
fille se fait reconnaître du prince[94].

    [94] Comparer un autre conte grec moderne (baron d'Estournelles de
    Constans, _la Vie de province en Grèce_, Paris, 1878, p. 260 seq.),
    et un conte hongrois (Erdelyi, nº 13).

Encore ici, même thème: l'animal qu'on fait tuer, les gouttes de sang,
l'arbre, le copeau.

Au siècle dernier, en France, au XVIIe siècle, en Italie, on recueillait
des contes du même genre. Dans le conte français[95], une jeune reine
est tuée par ordre de la vieille reine, sa belle-mère, et son corps jeté
dans le fossé du château. Une autre femme est mise à sa place. Un jour
que le roi est à sa fenêtre, il aperçoit dans l'eau un merveilleux
poisson incarnat, blanc et noir. Il ne peut se lasser de le contempler,
mais la vieille obtient que le poisson soit tué et servi à la fausse
reine, alors enceinte, qui, dit-elle, en a envie. Tout à coup on voit
devant la fenêtre du château un arbre aux trois mêmes couleurs. La
vieille le fait brûler, mais de ses cendres s'élève un splendide
château, toujours incarnat, blanc et noir, dont le roi seul peut ouvrir
la porte, et il y trouve sa femme vivante.--Dans le conte italien
(_Pentamerone_, nº 49), comme dans le conte grec moderne, c'est une
négresse qui se substitue à la vraie fiancée d'un roi. Celle-ci est
changée en colombe, et elle vient plusieurs fois sous cette forme parler
au cuisinier du château et lui demander ce qui se passe. La négresse
ordonne au cuisinier de prendre la colombe et de la faire rôtir. Le
cuisinier obéit, et, à l'endroit du jardin où il a jeté les plumes de la
colombe, il s'élève bientôt un magnifique citronnier avec trois beaux
citrons. Quand le roi ouvre un de ces citrons, il en sort sa vraie
fiancée[96].

    [95] _Nouveaux Contes de fées_ (1718). Voir le conte _Incarnat,
    Blanc et Noir_ (_Cabinet des Fées_, t. XXXI, p. 233 seq.).

    [96] Comparer un conte norvégien (Asbjoernsen, _Tales from the
    Fjeld_, p. 156).

Nous trouvons dans l'Inde un conte populaire analogue, qui a été
recueilli dans le Deccan (miss Frere, nº 6): Surya-Bay, qu'un roi a
prise pour femme, est jetée dans un étang par la «première reine»
jalouse. Alors, dans cet étang, paraît une belle fleur d'or qui incline
gentiment sa tête vers le roi quand celui-ci s'approche pour la voir. Et
tous les jours le roi va s'asseoir auprès de l'étang et contempler la
fleur d'or. La première reine, en étant instruite, ordonne d'arracher la
fleur et de la brûler. Mais, là où on a jeté les cendres, il pousse un
grand manguier dont le fruit est si beau, que personne n'ose le cueillir
et qu'on le réserve pour le roi. Un jour, la mère de Surya-Bay, pauvre
laitière, vient en passant se reposer sous le manguier. Pendant qu'elle
dort, le fruit tombe dans un de ses pots à lait. Elle l'emporte dans sa
maison et le cache. Mais, quand on veut le prendre, il se trouve à la
place une belle petite dame, pas plus grande qu'une mangue, qui grandit
tous les jours et finit par avoir la taille d'une femme, etc.[97].
(Comparer un autre conte indien, recueilli dans le Bengale par miss
Stokes, nº 21.)

    [97] Dans un conte lithuanien (Chodzko, p. 368), le héros, à qui un
    roi a promis sa fille et la moitié de son royaume, est tué
    traîtreusement par ordre d'un des courtisans. De son sang, qui a
    jailli sous les fenêtres de la princesse, il naît un pommier, dont
    bientôt les branches touchent ces fenêtres. Quand la princesse veut
    prendre une des pommes, celle-ci se détache de l'arbre, et le jeune
    homme reparaît plein de vie.

Un conte annamite (A. Landes, nº 22) se rapproche encore davantage des
contes européens de ce groupe: Une jeune fille, nommée Cam, est tuée
par suite d'une machination de la fille de sa marâtre, nommée Tam, et
cette dernière prend sa place auprès d'un prince. Mais Cam revient à la
vie sous la forme d'un oiseau. Aussitôt Tam dit qu'elle veut manger
l'oiseau. On le tue; à la place où les plumes ont été jetées pousse un
bambou. Le bambou est coupé: de son écorce naît un arbre _thi_ avec un
beau fruit. Vient à passer une vieille mendiante: «O _thi_,» dit-elle,
«tombe dans la besace de la vieille.» Le fruit obéit, et la vieille le
rapporte chez elle. Pendant qu'elle est absente, Cam sort du fruit et
fait le ménage[98]. La vieille, un jour, se cache et la surprend. Elle
l'interroge et, ayant appris son histoire, elle fait venir le prince,
qui reconnaît sa femme.

    [98] Comparer le conte grec moderne cité plus haut, p. LXI.

                                * * *

Nous citerons enfin un conte des «Saxons» de Transylvanie (Haltrich, nº
1), qui se retrouve presque identiquement chez les Roumains du même pays
(_Ausland_, 1858, p. 118), chez les Tziganes de la Bukovine (Miklosisch,
p. 277), en Hongrie (Gaal-Stier, nº 7), et aussi chez les Valaques
(Schott, nº 8) et chez les Serbes (_Archiv für slawische Philologie_,
II, p. 627): Deux enfants aux cheveux d'or, fils d'une reine, sont,
aussitôt après leur naissance, enterrés dans un fumier par une servante
qui, par ses calomnies, parvient à perdre la reine et à se faire épouser
par le roi. A l'endroit où les enfants ont été enterrés, il pousse deux
beaux sapins d'or. La nouvelle reine feint d'être malade et dit qu'elle
ne guérira que si elle couche sur des planches faites avec les sapins
d'or. On coupe les sapins, et, avec les deux planches qu'on en tire, on
fait un lit pour le roi et la reine. Pendant la nuit, l'une des deux
planches dit à l'autre: «Frère, comme c'est lourd! c'est la méchante
marâtre qui couche sur moi.» L'autre répond: «Frère, comme c'est léger!
c'est notre bon père qui couche sur moi.» La reine a tout entendu, et
elle obtient qu'on brûlera les planches. Tandis qu'on y est occupé, deux
étincelles sautent dans de l'orge, qu'on donne ensuite à une brebis, et
la brebis met bas deux agneaux à laine d'or. La reine demande à manger,
pour se guérir, les coeurs des deux agneaux. On tue les agneaux; mais,
pendant qu'on lave les entrailles dans la rivière, deux morceaux s'en
vont au fil de l'eau et sont portés sur le bord, et les deux enfants
reparaissent sous leur forme naturelle.

Dans un conte indien du Bengale (miss Stokes, nº 2) se trouve un passage
qui rappelle ce conte: Deux enfants, frère et soeur, ont été tués par
ordre de la reine leur marâtre. A l'endroit où l'on a jeté leurs foies
dans le jardin, pousse un arbre avec deux belles grandes fleurs,
auxquelles succèdent deux beaux fruits. La reine veut cueillir ces
fruits, mais ils se retirent devant sa main de plus en plus haut. Elle
fait couper l'arbre; mais il repousse, et la même chose se reproduit
plusieurs jours de suite. Le roi, en ayant été averti, va voir l'arbre,
et les deux fruits tombent d'eux-mêmes dans sa main. Il les emporte dans
sa chambre et les met sur une table auprès de son lit. Pendant la nuit,
une petite voix sort de dedans l'un des fruits: «Frère!» Et une autre
petite voix répond: «Soeur! parle plus bas. Demain le roi ouvrira les
fruits, et si la reine nous trouve, elle nous tuera. Dieu nous a fait
revivre trois fois, mais si nous mourons une quatrième fois, il ne nous
rendra plus la vie.» Le roi, qui a entendu, ouvre les fruits avec
précaution, retrouve ses enfants et fait périr la marâtre.

Pour terminer cette partie de notre étude, nous signalerons un conte
russe de ce même groupe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 412).
Là, les deux jumeaux, après avoir passé à peu près par les
transformations que nous avons vues dans le conte transylvain, sont
tués, sous leur forme d'agneaux, et leurs entrailles sont jetées sur la
route. Leur mère, la reine répudiée, ramasse ces entrailles sans savoir
d'où elles viennent, les fait cuire et les mange, et elle donne de
nouveau naissance à ses deux fils, lesquels, interrogés par le roi leur
père, racontent l'histoire de leur origine.

Dans cet étrange dénouement, n'y a-t-il pas quelque chose d'analogue à
la _renaissance_ de Bitiou?

                  *       *       *       *       *

Un second passage du vieux conte égyptien prête aussi à de nombreux
rapprochements.

Quand Bitiou s'en va vers le Val de l'Acacia, il dit à son frère:
«J'enchanterai mon coeur; je le placerai sur le sommet de la fleur de
l'acacia, et, si l'on coupe l'acacia et que mon coeur tombe par terre,
tu viendras le chercher. Quand tu passerais sept années à le chercher,
ne te rebute pas. Une fois que tu l'auras trouvé, tu le mettras dans un
vase d'eau fraîche, et alors je reviendrai à la vie, et je rendrai le
mal qu'on m'aura fait. Or tu sauras que quelque chose m'est arrivé,
lorsqu'on te mettra dans la main une cruche de bière et qu'elle
bouillonnera; ne demeure pas un moment de plus, après que cela te sera
arrivé.» On se rappelle qu'ensuite Bitiou a l'imprudence de révéler à la
femme que les dieux lui ont donnée, le mystère de sa vie.

Il faut étudier séparément dans ce passage, d'abord ce qui est relatif
au coeur de Bitiou, et ensuite ce qui concerne la manière dont le frère
de Bitiou doit être informé des malheurs de celui-ci.

                                * * *

Dans un grand nombre de contes actuels, comme dans le conte égyptien, le
«coeur», l'«âme», la «vie» d'un personnage se trouvent cachés dans un
certain endroit et liés à un certain objet, et, dans le plus grand
nombre de ces contes, ce personnage se laisse aller à révéler son secret
à une femme qu'il aime et qui le trahit. Seulement, à la différence du
roman des _Deux Frères_, le personnage en question n'est pas celui qui
doit attirer la sympathie des auditeurs; c'est toujours un être
malfaisant, un «géant», un «magicien», etc.

Ainsi, dans un conte norvégien intitulé _le Géant qui n'avait pas de
coeur dans la poitrine_ (Asbjoernsen, II, p. 65), une princesse, qui a
été enlevée par le géant, lui demande où est son coeur. Il finit par le
lui dire: «Loin, loin d'ici, au milieu d'une grande eau, il y a une île;
dans cette île, une église; dans l'église, un puits; dans le puits, un
canard; dans le canard, un oeuf, et dans l'oeuf mon coeur.»--Dans un
conte breton, _le Corps sans âme_ (Luzel, 5e rapport, p. 13), la vie
d'un géant est dans un oeuf; cet oeuf est dans une colombe; la colombe
est dans un lièvre; le lièvre, dans un loup, et le loup est dans un
coffre au fond de la mer. «Et qui pensez-vous maintenant,» dit le géant,
«qui puisse me tuer?»

On remarquera que, dans les contes actuels, ce thème a plus de netteté
que dans le conte égyptien; on comprend très bien, en effet, dans le
conte norvégien et dans le conte breton, pourquoi le géant s'est séparé
de son «coeur», de son «âme»: il l'a _cachée_, il a voulu la mettre en
sûreté; mais on ne se rend pas compte du motif qui a porté Bitiou à
mettre son coeur sur le sommet de la fleur de l'acacia. Il nous semble
que, dans le conte égyptien, malgré son antiquité, nous avons affaire à
une forme altérée de ce thème et non à la forme primitive.

Ayant traité assez au long de ce sujet dans les remarques de notre nº
15, _les Dons des trois Animaux_ (I, pp. 173-177), nous nous permettrons
d'y renvoyer.

                                * * *

Venons à la seconde partie du passage. On a vu de quelle manière
Anoupou, le frère aîné, doit être averti de la mort de Bitiou.
Complétons la citation: «Le lendemain du jour où l'acacia avait été
coupé, comme Anoupou, le grand frère de Bitiou, entrait dans sa maison
et s'asseyait ayant lavé ses mains, on lui apporta une cruche de bière,
et elle se mit à bouillonner; on lui en apporta une de vin, et elle se
troubla. Il prit son bâton et ses sandales, ses vêtements et ses outils,
partit pour le Val de l'Acacia, entra dans la maison de son petit frère
et le trouva étendu mort sur sa natte.»

Ce trait se retrouve dans une foule de contes populaires modernes.
Ainsi, dans un conte serbe (Vouk, nº 29), un frère dit à son frère en le
quittant pour un long voyage: «Prends cette fiole remplie d'eau et
garde-la toujours sur toi. Si tu vois l'eau se troubler, alors sache que
je suis mort.» Même chose dans deux contes suédois (Cavallius, pp. 81 et
351): En quittant son frère, un jeune homme lui laisse une cuve pleine
de lait: si le lait devient rouge, ce sera signe qu'il est en grand
danger; ou bien, il lui indique une certaine source: tout le temps que
l'eau en sera claire, ce sera signe qu'il est en vie; si elle devient
rouge et trouble, c'est qu'il sera mort.--On trouvera beaucoup d'autres
rapprochements dans les remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_
(I, pp. 70-72).

Ce thème, comme le précédent, nous paraît plus net dans les contes
actuels que dans le conte égyptien. Dans le conte serbe que nous venons
de citer, par exemple, le liquide qui doit se troubler en cas de malheur
du héros, n'est pas un liquide quelconque, comme la bière ou le vin
d'Anoupou; il a été donné par celui-là même dont il fera connaître le
sort. Mais ce n'est point encore là, ce nous semble, la forme primitive,
la forme logique de ce thème. Cette forme logique, nous la trouvons, par
exemple, dans notre conte nº 5: Un pêcheur prend plusieurs fois de suite
un poisson merveilleux. Ce poisson lui dit: «Puisque tu veux absolument
m'avoir, je vais te dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras tué, tu
donneras trois gouttes de mon sang à ta femme, trois gouttes à ta
jument, et trois à ta petite chienne; _tu en mettras trois dans un
verre_, et tu garderas mes ouïes.» Le pêcheur fait ce que lui dit le
poisson. Après un temps, sa femme accouche de trois beaux garçons; le
même jour, la jument met bas trois beaux poulains, et la chienne trois
beaux petits chiens; à l'endroit où étaient les ouïes du poisson, il se
trouve trois belles lances. _Le sang qui est dans le verre doit
bouillonner s'il arrive quelque malheur aux enfants_, véritables
incarnations du poisson.--Dans d'autres contes identiques, dans un conte
allemand, un conte écossais, un conte grec moderne, etc., ce sont des
lis d'or, des cyprès ou d'autres arbres, nés du sang du poisson
merveilleux, qui doivent se flétrir s'il arrive malheur aux jeunes gens
unis à eux par la communauté d'origine.

                 *       *       *       *       *

Nous arrivons enfin à l'épisode de la boucle de cheveux dont le parfum
donne l'idée de rechercher partout la femme de qui vient cette boucle.

Dans un conte siamois[99], Phom-Haam, ou «la Belle aux boucles
parfumées», coupe un jour une de ses boucles et la livre au vent. Cette
boucle tombe dans l'Océan, et elle est portée à travers les flots
jusqu'au pays d'un certain roi qui, guidé par le parfum qu'elle répand,
la trouve en se baignant. Comme dans le roman des _Deux Frères_, il
consulte des devins pour savoir de quelle femme vient cette précieuse
boucle, et les devins lui indiquent où demeure Phom-Haam.

    [99] _Asiatic Researches_, t. _XX_ (Calcutta, 1836), p. 142.

Un conte mongol du _Siddhi-Kür_ (nº 23) offre un épisode du même genre.
L'héroïne de ce conte étant un jour allée se baigner dans un fleuve,
quelques boucles de ses cheveux se détachent et s'en vont au fil de
l'eau. Or «ces boucles étaient ornées de cinq couleurs et de sept
qualités précieuses». Justement, à l'embouchure du fleuve, une servante
d'un puissant roi était allée chercher de l'eau: les boucles vont
s'embarrasser dans le vase avec lequel elle puise, et la servante les
porte au roi. Celui-ci dit à ses gens: «A la source de ce fleuve, il
doit y avoir une femme très belle de qui viennent ces boucles; prenez
des hommes avec vous et ramenez-la-moi.»

Dans des contes indiens du Pandjab (Steel et Temple, p. 61), du Bengale
(Lal Behari Day, p. 86) et du Kamaon (Minaef, nº 3; voir notre tome II,
p. 303), des cheveux d'or d'une princesse, flottant au cours d'un
fleuve, donnent l'idée à un roi ou à un prince d'envoyer à la recherche
de la femme à qui appartenaient ces cheveux merveilleux.

En Europe, on peut comparer un conte tchèque de Bohême (Chodzko, p. 81),
où un roi, voyant tomber à ses pieds, du bec d'un oiseau, un cheveu de
la Vierge aux cheveux d'or, ordonne à l'un de ses serviteurs de lui
ramener cette jeune fille, qu'il veut épouser.--Le même trait se
retrouve dans une légende juive et dans le vieux roman de chevalerie de
_Tristan et Iseult_. Il s'agit, dans la légende juive[100], d'un roi
d'Israël très impie, à qui les anciens du peuple viennent un jour
conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les renvoie à
huit jours. Pendant ce délai, un oiseau laisse tomber sur lui un long
cheveu d'or. Le roi déclare aux anciens qu'il n'épousera que la femme de
qui vient ce cheveu, et qu'il les fera tuer tous s'ils ne la lui
ramènent pas.--Dans le roman de _Tristan et Iseult_ (voir la revue
_Germania_, XIe année, 1866, p. 393), Tristan était si cher au roi
Marke, son oncle, que celui-ci le considérait comme son fils et ne
voulait pas prendre femme. Un jour, les grands du royaume, jaloux de
Tristan, se rendent près du roi et le prient de se marier. Le roi promet
de leur donner réponse dans un certain délai. Tandis qu'il est à
réfléchir aux moyens d'éluder cette demande, il voit se disputer deux
hirondelles qui laissent tomber par terre un long et beau cheveu de
femme. Il le ramasse et répond aux seigneurs qu'il épousera celle à qui
appartient ce cheveu.

    [100] Voir notre tome II, p. 302.

Dans ces deux derniers récits, le thème primitif a été, comme on voit,
modifié par l'introduction d'autres éléments.

                  *       *       *       *       *

Tels sont les rapprochements que nous pouvons faire entre le vieux conte
égyptien et les contes modernes, et ces rapprochements ne portent pas
sur des idées générales, qui peuvent éclore, d'une manière parfaitement
indépendante, dans plusieurs cerveaux humains. Les ressemblances ici
portent sur des traits caractéristiques, parfois bizarres, et qui ne
s'inventeront pas plusieurs fois. Rappelons, par exemple, cette curieuse
série de transformations du héros égyptien, si exactement reflétée dans
un conte allemand et un conte hongrois de nos jours, l'un et l'autre
recueillis et publiés avant que M. de Rougé eût révélé au monde,--et au
monde savant seulement,--le roman des _Deux Frères_; ou bien ce trait si
particulier de la bière qui bouillonne ou du vin qui se trouble pour
annoncer un malheur. Nous n'avons pas affaire ici à des ressemblances du
genre de celle qu'on a prétendu trouver entre ce même roman des _Deux
Frères_ et l'histoire de Joseph dans la _Genèse_. Et, à ce propos,
disons qu'un égyptologue bien connu, M. Ebers, a montré une perspicacité
vraiment scientifique en ne voyant entre le conte égyptien et le récit
de la Bible qu'une ressemblance purement fortuite[101]. Cette idée d'une
séduction tentée par une femme adultère, qui ensuite accuse celui
qu'elle n'a pu corrompre, est une idée qui s'est présentée plus d'une
fois et très naturellement à l'esprit des poètes et des écrivains (M.
Ebers rappelle, dans la mythologie grecque, Phèdre et Hippolyte, Pélée
et Astydamie, Phinée et Idée; dans la littérature persane, Sijavusch et
Sudabe), comme plus d'une fois aussi le fait lui-même a dû se rencontrer
dans la vie réelle. Mais il y a un trait qui est particulier au récit
historique de la _Genèse_ et qui lui donne son individualité: c'est le
trait du manteau laissé par Joseph entre les mains de la femme de
Putiphar et qui permet à celle-ci de rendre plus vraisemblable son
accusation. Or ce trait distinctif et caractéristique, il n'en est pas
trace dans le conte égyptien.

    [101] G. Ebers, _Ægypten und die Bücher Mose's_, 1868, p. 315.

Revenons à notre étude. Le problème ici, c'est d'expliquer la
ressemblance si frappante qui existe entre ce conte égyptien, vieux de
plus de trois mille ans, inconnu jusqu'à ces derniers temps, et certains
des contes qui de l'Inde ont rayonné dans toute l'Asie et de là en
Europe. Sans doute nous connaissions déjà un curieux conte égyptien, qui
a de nombreux pendants dans la littérature populaire actuelle de
l'Europe et de l'Asie, le conte du roi Rhampsinite et des fils de son
architecte, rapporté par Hérodote[102]. Mais, dans ce cas, on pourrait,
_à la rigueur_, admettre une dérivation du récit d'Hérodote. Ici la
chose est différente, et l'on comprendra que nous ayons été amené, dans
notre introduction, à nous poser, à propos du roman des _Deux Frères_,
la question des rapports qui ont pu exister, dans les temps antiques,
entre l'Egypte et l'Inde[103].

    [102] Hérodote, livre II, 121.

    [103] Un autre conte égyptien, le conte du _Prince prédestiné_,
    presque aussi vieux que le conte des _Deux Frères_ (Maspero, p. 33
    seq.), présente aussi des points de ressemblance avec des contes
    actuels. Ainsi, dans le conte égyptien, le roi de Syrie fait
    construire à sa fille une maison dont les soixante-dix fenêtres sont
    éloignées du sol de soixante-dix coudées, et il dit aux princes des
    environs que celui qui atteindra la fenêtre de sa fille l'aura pour
    femme; de même, dans un conte russe, un conte polonais, un conte
    finnois, les prétendants à la main d'une princesse doivent faire
    sauter leur cheval jusqu'au troisième étage du château royal. (Voir
    notre tome II, p. 96.)



I

JEAN DE L'OURS


Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne. Un jour que celle-ci
allait porter la soupe à son mari, elle se trouva retenue par une
branche au milieu du bois. Pendant qu'elle cherchait à se dégager, un
ours se jeta sur elle et l'emporta dans son antre. Quelque temps après,
la femme, qui était enceinte, accoucha d'un fils moitié ours et moitié
homme: on l'appela Jean de l'Ours.

L'ours prit soin de la mère et de l'enfant: il leur apportait tous les
jours à manger; il allait chercher pour eux des pommes et d'autres
fruits sauvages et tout ce qu'il pouvait trouver qui fût à leur
convenance.

Quand l'enfant eut quatre ans, sa mère lui dit d'essayer de lever la
pierre qui fermait la caverne où l'ours les tenait enfermés, mais
l'enfant n'était pas encore assez fort. Lorsqu'il eut sept ans, sa mère
lui dit: «L'ours n'est pas ton père. Tâche de lever la pierre pour que
nous puissions nous enfuir.--Je la lèverai,» répondit l'enfant. Le
lendemain matin, pendant que l'ours était parti, il leva en effet la
pierre et s'enfuit avec sa mère. Ils arrivèrent à minuit chez le
bûcheron; la mère frappa à la porte. «Ouvre,» cria-t-elle, «c'est moi,
ta femme.» Le mari se releva et vint ouvrir: il fut dans une grande
surprise de revoir sa femme qu'il croyait morte. Elle lui dit: «Il m'est
arrivé une terrible aventure: j'ai été enlevée par un ours. Voici
l'enfant que je portais alors.»

On envoya le petit garçon à l'école; il était très méchant et d'une
force extraordinaire: un jour, il donna à l'un de ses camarades un tel
coup de poing que tous les écoliers furent lancés à l'autre bout du
banc. Le maître d'école lui ayant fait des reproches, Jean le jeta par
la fenêtre. Après cet exploit, il fut renvoyé de l'école, et son père
lui dit: «Il est temps d'aller faire ton tour d'apprentissage.»

Jean, qui avait alors quinze ans, entra chez un forgeron, mais il
faisait de mauvaise besogne: au bout de trois jours, il demanda son
compte et se rendit chez un autre forgeron. Il y était depuis trois
semaines et commençait à se faire au métier, quand l'idée lui vint de
partir. Il entra chez un troisième forgeron; il y devint très habile, et
son maître faisait grand cas de lui.

Un jour, Jean de l'Ours demanda au forgeron du fer pour se forger une
canne. «Prends ce qu'il te faut,» lui dit son maître. Jean prit tout le
fer qui se trouvait dans la boutique et se fit une canne qui pesait cinq
cents livres. «Il me faudrait encore du fer,» dit-il, «pour mettre un
anneau à ma canne.--Prends tout ce que tu en trouveras dans la maison,»
lui dit son maître; mais il n'y en avait plus.

Jean de l'Ours dit alors adieu au forgeron et partit avec sa canne.
Sur son chemin il rencontra Jean de la Meule qui jouait au palet avec
une meule de moulin. «Oh! oh!» dit Jean de l'Ours, «tu es plus fort
que moi. Veux-tu venir avec moi?--Volontiers,» répondit Jean de la
Meule. Un peu plus loin, ils virent un autre jeune homme qui soutenait
une montagne; il se nommait Appuie-Montagne. «Que fais-tu là?» lui
demanda Jean de l'Ours.--«Je soutiens cette montagne: sans moi elle
s'écroulerait.--Voyons,» dit Jean de l'Ours, «ôte-toi un peu.» L'autre
ne se fut pas plus tôt retiré, que la montagne s'écroula. «Tu es plus
fort que moi,» lui dit Jean de l'Ours. «Veux-tu venir avec moi?--Je le
veux bien.» Arrivés dans un bois, ils rencontrèrent encore un jeune
homme qui tordait un chêne pour lier ses fagots: on l'appelait
Tord-Chêne. «Camarade,» lui dit Jean de l'Ours, «veux-tu venir avec
moi?--Volontiers,» répondit Tord-Chêne.

Après avoir marché deux jours et deux nuits à travers le bois, les
quatre compagnons aperçurent un beau château; ils y entrèrent, et, ayant
trouvé dans une des salles une table magnifiquement servie, ils s'y
assirent et mangèrent de bon appétit. Ils tirèrent ensuite au sort à qui
resterait au château, tandis que les autres iraient à la chasse:
celui-là devait sonner une cloche pour donner à ses compagnons le signal
du dîner.

Jean de la Meule resta le premier pour garder le logis. Il allait
tremper la soupe, quand tout à coup il vit entrer un géant. «Que fais-tu
ici, drôle?» lui dit le géant. En même temps, il terrassa Jean de la
Meule et partit. Jean de la Meule, tout meurtri, n'eut pas la force de
sonner la cloche.

Cependant ses compagnons, trouvant le temps long, revinrent au château.
«Qu'est-il donc arrivé?» demandèrent-ils à Jean de la Meule.--«J'ai été
un peu malade; je crois que c'est la fumée de la cuisine qui m'a
incommodé.--N'est-ce que cela?» dit Jean de l'Ours, «le mal n'est pas
grand.»

Le lendemain, ce fut Appuie-Montagne qui resta au château. Au moment où
il allait sonner la cloche, le géant parut une seconde fois. «Que
fais-tu ici, drôle?» dit-il à Appuie-Montagne, et en même temps il le
renversa par terre. Les autres, n'entendant pas le signal du dîner, se
décidèrent à revenir. Arrivés au château, ils demandèrent à
Appuie-Montagne pourquoi la soupe n'était pas prête. «C'est que la
cuisine me rend malade», répondit-il.--«N'est-ce que cela?» dit Jean de
l'Ours, «le mal n'est pas grand.»

Tord-Chêne resta le jour suivant au château. Le géant arriva comme il
allait tremper la soupe. «Que fais-tu ici, drôle?» dit-il à Tord-Chêne,
et, l'ayant terrassé, il s'en alla. Jean de l'Ours, étant revenu avec
ses compagnons, dit à Tord-Chêne: «Pourquoi n'as-tu pas sonné?--C'est,»
répondit l'autre, «parce que la fumée m'a fait mal.--N'est-ce que
cela?» dit Jean de l'Ours, «demain ce sera mon tour.»

Le jour suivant, au moment où Jean de l'Ours allait sonner, le géant
arriva. «Que fais-tu ici, drôle?» dit-il au jeune homme, et il allait se
jeter sur lui, mais Jean de l'Ours ne lui en laissa pas le temps; il
empoigna sa canne et fendit en deux le géant. Quand ses camarades
rentrèrent au château, il leur reprocha de lui avoir caché leur
aventure. «Je devrais vous faire mourir,» dit-il, «mais je vous
pardonne.»

Jean de l'Ours se mit ensuite à visiter le château. Comme il frappait le
plancher avec sa canne, le plancher sonna le creux: il voulut savoir
pourquoi, et découvrit un grand trou. Ses compagnons accoururent. On fit
descendre d'abord Jean de la Meule à l'aide d'une corde; il tenait à la
main une clochette. «Quand je sonnerai,» dit-il, «vous me remonterez.»
Pendant qu'on le descendait, il entendit au dessous de lui des
hurlements épouvantables; arrivé à moitié chemin, il cria qu'on le fît
remonter, qu'il allait mourir. Appuie-Montagne descendit ensuite;
effrayé, lui aussi, des hurlements qu'il entendait, il sonna bientôt
pour qu'on le remontât. Tord-Chêne fit de même.

Jean de l'Ours alors descendit avec sa canne. Il arriva en bas sans
avoir rien entendu et vit venir à lui une fée. «Tu n'as donc pas peur du
géant?» lui dit-elle.--«Je l'ai tué,» répondit Jean de l'Ours.--«Tu as
bien fait,» dit la fée. «Maintenant tu vois ce château: il y a des
diables dans deux chambres, onze dans la première et douze dans la
seconde; dans une autre chambre tu trouveras trois belles princesses qui
sont soeurs.» Jean de l'Ours entra dans le château, qui était bien plus
beau que celui d'en haut: il y avait de magnifiques jardins, des arbres
chargés de fruits dorés, des prairies émaillées de mille fleurs
brillantes.

Arrivé à l'une des chambres, Jean de l'Ours frappa deux ou trois fois
avec sa canne sur la grille qui la fermait, et la fit voler en mille
pièces; puis il donna un coup de canne à chacun des petits diables et
les tua tous. La grille de l'autre chambre était plus solide; Jean
finit pourtant par la briser et tua onze diables. Le douzième lui
demandait grâce et le priait de le laisser aller. «Tu mourras comme les
autres,» lui dit Jean de l'Ours, et il le tua.

Il entra ensuite dans la chambre des princesses. La plus jeune, qui
était aussi la plus belle, lui fit présent d'une petite boule ornée de
perles, de diamants et d'émeraudes. Jean de l'Ours revint avec elle à
l'endroit où il était descendu, donna le signal et fit remonter la
princesse, que Jean de la Meule se hâta de prendre pour lui. Jean de
l'Ours alla chercher la seconde princesse, qui lui donna aussi une
petite boule ornée de perles, d'émeraudes et de diamants. On la remonta
comme la première, et Appuie-Montagne se l'adjugea. Jean de l'Ours
retourna près de la troisième princesse; il en reçut le même cadeau, et
la fit remonter comme ses soeurs: Tord-Chêne la prit pour lui. Jean de
l'Ours voulut alors remonter lui-même; mais ses compagnons coupèrent la
corde: il retomba et se cassa la jambe. Heureusement il avait un pot
d'onguent que lui avait donné la fée; il s'en frotta le genou, et il n'y
parut plus.

Il était à se demander ce qu'il avait à faire, quand la fée se présenta
encore à lui et lui dit: «Si tu veux sortir d'ici, prends ce sentier qui
conduit au château d'en haut; mais ne regarde pas la petite lumière qui
sera derrière toi: autrement la lumière s'éteindrait, et tu ne verrais
plus ton chemin.»

Jean de l'Ours suivit le conseil de la fée. Parvenu en haut, il vit ses
camarades qui faisaient leurs paquets pour partir avec les princesses.
«Hors d'ici, coquins!» cria-t-il, «ou je vous tue. C'est moi qui ai
vaincu le géant, je suis le maître ici.» Et il les chassa. Les
princesses auraient voulu l'emmener chez le roi leur père, mais il
refusa. «Peut-être un jour,» leur dit-il, «passerai-je dans votre pays:
alors je viendrai vous voir.» Il mit les trois boules dans sa poche et
laissa partir les princesses, qui, une fois de retour chez leur père, ne
pensèrent plus à lui.

Jean de l'Ours se remit à voyager et arriva dans le pays du roi, père
des trois princesses. Il entra comme compagnon chez un forgeron; comme
il était très habile, la forge fut bientôt en grand renom.

Le roi fit un jour appeler le forgeron et lui dit: «Il faut me faire
trois petites boules dont voici le modèle. Je fournirai tout et je te
donnerai un million pour ta peine; mais si dans tel temps les boules ne
sont pas prêtes, tu mourras.» Le forgeron raconta la chose à Jean de
l'Ours, qui lui répondit qu'il en faisait son affaire.

Cependant le terme approchait, et Jean de l'Ours n'avait pas encore
travaillé; il était à table avec son maître. «Les boules ne seront pas
prêtes,» disait le forgeron.--«Maître, allez encore tirer un broc.»
Pendant que le forgeron était à la cave, Jean de l'Ours frappa sur
l'enclume, puis tira de sa poche les boules que lui avaient données les
princesses: la besogne était faite.

Le forgeron courut porter les boules au roi. «Sont-elles bien comme vous
les vouliez?» lui dit-il.--«Elles sont plus belles encore,» répondit le
roi. Il fit compter au forgeron le million promis, et alla montrer les
boules à ses filles. Celles-ci se dirent l'une à l'autre: «Ce sont les
boules que nous avons données au jeune homme qui nous a délivrées.»
Elles en avertirent leur père, qui envoya aussitôt de ses gardes pour
aller chercher Jean de l'Ours; mais il ne voulut pas se déranger. Le roi
envoya d'autres gardes, et lui fit dire que, s'il ne venait pas, il le
ferait mourir. Alors Jean de l'Ours se décida.

Le roi le salua, et, après force compliments, force remerciements, il
lui dit de choisir pour femme celle de ses trois filles qui lui plairait
le plus. Jean de l'Ours prit la plus jeune, qui était aussi la plus
belle. On fit les noces trois mois durant. Quant aux compagnons de Jean
de l'Ours, ils furent brûlés dans un cent de fagots.


REMARQUES

Comparer notre nº 52, la _Canne de cinq cents livres_, et ses deux
variantes.

L'élément principal de _Jean de l'Ours_,--la défaite d'un monstre, la
descente dans le monde inférieur et la délivrance de princesses qui y
sont retenues,--se retrouve dans une foule de contes européens. Il en
est beaucoup moins, ou, pour mieux dire, assez peu, où figure
l'introduction caractéristique de _Jean de l'Ours_, et moins encore qui
aient, en même temps que cette introduction, la dernière partie de notre
conte, l'histoire des bijoux. Nous étudierons successivement ces trois
parties de _Jean de l'Ours_.

                  *       *       *       *       *

L'introduction de notre conte est presque identique à celle d'un conte
du Tyrol italien de même titre, _Giuan dall'Urs_ (Schneller, p. 189).
L'enlèvement de la femme par l'ours, les efforts de l'enfant pour
soulever la pierre qui ferme l'entrée de la grotte (pour soulever la
«montagne», dit le conte tyrolien), ses méfaits à l'école, tout s'y
retrouve.--Dans un conte wende de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p.
169), une femme qui, par sa négligence, a laissé plusieurs fois ses
vaches s'échapper, n'ose plus rentrer à la maison à cause des menaces de
son mari. Elle rencontre un ours, et elle est bien effrayée; mais l'ours
devient un homme et lui dit de venir demeurer avec lui pour lui faire la
cuisine. La femme le suit dans son antre, et, quelque temps après, elle
met au monde un fils. Quand celui-ci a sept ans, il parvient à soulever
la pierre qui ferme la caverne, et sa mère lui dit: «Nous allons
retrouver ton père.»--Dans un conte catalan (_Rondallayre_, 1re série,
p. 11), réunissant les trois parties de _Jean de l'Ours_, le héros, qui
porte le même nom, _Joan de l'Os_, est le fils de l'ours et de la femme
que celui-ci a enlevée. Joan est, comme Jean, «moitié ours.»--Pierre
l'Ours, dans un conte hanovrien (Colshorn, nº 5) très complet et mieux
conservé pour la dernière partie que le conte catalan, est aussi le fils
de l'ours. De même, le _Giovanni dell' Orso_ d'un conte italien du
Mantouan (Visentini, nº 32), qui n'a pas la dernière partie.--Un conte
picard, _Jean de l'Ours_ (_Mélusine_, 1877, col. 110, seq.), qui n'a pas
non plus cette dernière partie, ressemble beaucoup à notre conte pour
l'introduction[104].

    [104] Comparer encore, pour cette introduction, divers contes où le
    héros est aussi le fils d'un ours: un conte basque, l'_Ourson_
    (_Mélusine_, 1877, col. 160); un conte allemand du grand-duché
    d'Oldenbourg, _Jean l'Ours_ (Strackerjan, II, p. 316); un conte
    serbe (Vouk, nº 1). Tous ces contes, pour la suite des aventures,
    appartiennent plus ou moins au thème de l'_Homme fort_, que nous
    aurons plus loin à étudier (voir nos nos 46, _Bénédicité_, et 69, le
    _Laboureur et son Valet_); du reste, plusieurs épisodes de ce thème
    se sont, ainsi que nous l'indiquerons tout à l'heure, infiltrés dans
    certains contes du genre de _Jean de l'Ours_.--Dans un conte russe
    dont nous ne connaissons que ce passage, cité par M. de Gubernatis
    dans sa _Zoological Mythology_ (II, p. 117), le héros, _Ivanko
    Medviedko_ (Jean, fils de l'Ours), qui est né d'un ours et d'une
    femme enlevée par celui-ci, est homme de la tête à la ceinture, et
    de la ceinture aux pieds il est ours.

Dans un conte allemand (Proehle, II, nº 29), l'étrangeté de ce thème a
été adoucie: Jean l'Ours, fils d'un forgeron, a été emporté tout petit
par une ourse dans son antre, où la mère de l'enfant l'a suivie, et il
est allaité par l'ourse, qui fait ménage avec la femme.--Il en est à peu
près de même dans un conte croate (_Archiv für slawische Philologie_, V,
p. 31), qui ne donne point de nom au héros, fils d'un cordonnier.--Dans
un conte de la Flandre française (Ch. Deulin, II, p. 1), Jean l'Ourson a
été également allaité par une ourse. (Ces trois derniers contes ont les
trois parties du conte lorrain).--Dans un conte suisse de la collection
Grimm (nº 166), l'altération du thème primitif est beaucoup plus grande:
Jean, à l'âge de deux ans, est enlevé avec sa mère par des brigands, qui
les retiennent dans leur caverne.--Un conte souabe (Birlinger, p. 350),
comme un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p.
81), a conservé seulement le nom de _Jean l'Ours_, sans expliquer quelle
est l'origine de ce nom. Ce conte souabe offre une curieuse combinaison
de notre thème avec le thème de l'_Homme fort_ (voir notre nº 46), dont
il a été parlé tout à l'heure dans une note.

Au conte allemand de Proehle et au conte flamand, dans lesquels le héros
devient si fort parce qu'il a été allaité par une ourse, se rattache un
groupe de contes de cette même famille. Dans un conte du Tyrol italien
(Schneller, nº 39), le héros, fils adoptif de gens sans enfants, est
allaité par une ânesse et en garde le nom de _Fillomusso_ (le Fils de
l'ânesse). Dans un conte portugais (Coelho, nº 22), il l'est par une
jument; de même, dans un conte recueilli en Slavonie (_Archiv für
slawische Philologie_, V, p. 29), où Grujo est surnommé le Fils de la
jument[105].--Ailleurs, c'est par sa mère qu'il a été allaité, mais
pendant de longues années. Ainsi, dans un conte du «pays saxon» de
Transylvanie (Haltrich, nº 17), Jean est allaité par sa mère, d'abord
pendant sept ans, puis, après qu'un charme jeté sur elle l'a
métamorphosée en vache, pendant sept ans encore. Dans un conte
lithuanien (Schleicher, p. 128), le héros n'est sevré par sa mère qu'à
douze ans; dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 346), il ne l'est
qu'à dix-huit ans. Dans un conte serbe (_Archiv für slawische
Philologie_, V, p. 27), il a été allaité par sa mère pendant trois
périodes successives de sept ans, jusqu'à ce qu'il fût en état, non
seulement de déraciner un grand chêne, mais de le replanter les racines
en l'air.--Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, II,
nº 26), Petite Baguette reste à ne rien faire jusqu'à l'âge de quatorze
ans; après quoi il montre en diverses occasions sa force, avant de s'en
aller par le monde avec sa «baguette» de fer de sept cents livres[106].

    [105] Dans l'introduction d'un conte slave de cette famille,
    recueilli en Herzégovine (Krauss, nº 139), le héros, étant déjà
    grand, est nourri au moyen d'une nappe merveilleuse, qu'une vache
    lui donne et qui se couvre de mets au commandement. Cette forme
    particulière, qui se retrouve dans une autre famille de contes
    (comparer notre nº 23, le _Poirier d'or_), s'est substituée ici au
    thème de l'allaitement, que nous examinons.

    [106] Pour ces divers contes où le héros a été allaité par sa mère
    pendant des années, comparer, dans les remarques de notre nº 46,
    l'introduction de plusieurs contes, se rapportant au thème de
    l'_Homme fort_, déjà mentionné.

Jean à la Barre de fer, dans un conte allemand du Schleswig (Müllenhoff,
nº 16), est fort comme un géant; mais il n'est pas dit d'où lui est
venue sa force, pas plus que dans un conte suisse (Sutermeister, nº 21),
dont toute la première partie, comme celle du conte souabe ci-dessus
mentionné, n'est autre que le conte de l'_Homme fort_, auquel nous
venons de renvoyer.

Mentionnons à part l'introduction d'un conte slave de Bosnie
(Mijatowics, p. 123), toujours de la famille de notre conte lorrain.
Grain-de-Poivre est né après la mort de ses deux frères, ses parents
ayant désiré un fils, fût-il aussi petit qu'un grain de poivre. Il
devient d'une force extraordinaire, et manie comme une plume une énorme
massue.

Enfin, dans un conte sicilien (Pitrè, nº 83), Peppi est un homme tout
ordinaire; mais il a l'adresse de faire croire à un _drau_ (sorte
d'ogre) qu'il est très fort. (Toute cette première partie n'est autre
que le thème de notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_. Viennent
ensuite la rencontre avec trois personnages extraordinaires, dont l'un
répond exactement à notre Appuie-Montagne, les aventures dans la maison
isolée et le reste).

                                * * *

Les moindres détails, pour ainsi dire, de l'introduction de notre conte
lorrain, se retrouvent, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre des contes
étrangers que nous avons mentionnés. Ainsi le conte du Tyrol italien, le
premier cité (Schneller, p. 189), nous donne le pendant des méfaits de
Jean de l'Ours à l'école: Giuan dall' Urs bat ses camarades qui lui
donnent des sobriquets; un jour, il va même jusqu'à jeter le maître
d'école et le curé du haut en bas de l'escalier. On le met en prison;
quand il est las d'y être, il soulève la porte, va trouver le juge et
lui dit de lui donner une épée, sinon il le tuera. Le juge effrayé lui
donne une épée; alors Giuan dit adieu à sa mère et s'en va courir le
monde.--Dans le conte croate, le jeune garçon tue son maître d'école en
croyant lui appliquer un petit soufflet.--Dans le conte catalan, Joan de
l'Os étend raide par terre d'un seul coup de poing un de ses camarades
qui lui a cherché noise.--Dans le conte allemand de la collection
Proehle, Jean l'Ours empoigne un jour deux de ses camarades, chacun
d'une main, et les cogne si fort l'un contre l'autre, qu'il les
tue.--Voir aussi le conte flamand et le conte picard.

Le héros de plusieurs des contes ci-dessus mentionnés apprend le métier
de forgeron, comme notre Jean de l'Ours. Dans le second conte cité du
Tyrol italien, Filomusso demande à son maître la permission de se forger
une canne et y emploie tout le fer qui se trouve dans l'atelier.--Dans
le conte picard, Jean de l'Ours se fait donner pour salaire tout le fer
qu'il a cassé en frappant trop fort sur l'enclume, et s'en fait une
canne.--Dans le conte allemand de la collection Proehle, Jean l'Ours,
dont le père est forgeron, se fait une canne de deux quintaux; le Pierre
l'Ours du conte hanovrien s'en fait une de trois quintaux; le Mikes du
conte tchèque, fils, lui aussi, d'un forgeron, une de sept.--Dans
d'autres contes déjà cités (conte suisse de la collection Grimm, conte
lithuanien, conte flamand), le héros demande, le plus souvent à son
père, qu'on lui forge une canne de fer.

                                * * *

Dans tous les contes que nous avons jusqu'à présent rapprochés de notre
conte lorrain, le héros, quand il s'en va courir le monde, s'associe à
des personnages extraordinaires[107]. Celui qui se rencontre le plus
fréquemment, c'est notre «Tord-Chêne», ou un personnage analogue. Ainsi
nous trouvons Tord-Chêne lui-même dans les contes picard et flamand;
Tord-Sapins (_Tannendreher_), dans le conte suisse de la collection
Grimm; Tord-Arbres (_Baumdreher_), dans le conte hanovrien et dans le
conte transylvain. Ailleurs, ce personnage n'a pas de nom, mais il est
dit de lui qu'il arrache des arbres entiers (conte allemand de la
collection Proehle, conte du Tyrol italien, nº 39, conte wende), des
pins (contes catalan et portugais).--Nous ne connaissons, dans les
contes étrangers, que le conte sicilien nº 83 de la collection Pitrè,
déjà mentionné, où figure un personnage qui corresponde exactement à
notre Appuie-Montagne. Ce personnage se trouve en France, dans le conte
de la Bretagne non bretonnante, cité plus haut, où il s'appelle
«Range-Montagne» et «avec son dos range les montagnes et les soutient».
Un autre conte de la Haute-Bretagne, toujours de la même famille, mais
dont l'introduction est absolument différente de celle de _Jean de
l'Ours_, a un «Appuie-Montagne»[108].--Le Jean de la Meule du conte
lorrain, qui joue au palet avec une meule de moulin, ne s'est pas
présenté à nous dans les contes étrangers de notre connaissance. Il
figure, avec le nom de Petit-Palet, dans le premier conte de la
Haute-Bretagne, mentionné plus haut (Sébillot, II, nº 26).

    [107] Il faut excepter le conte du Schleswig, où les compagnons de
    Jean à la Barre de fer sont un casseur de pierres, un scieur de
    planches et un fendeur de bois (altération évidente du thème
    primitif, où se trouve, par exemple, un personnage qui, à coups de
    poing, brise des rochers); il faut excepter aussi le conte suisse de
    la collection Sutermeister, où les compagnons du héros sont un
    chasseur et un pêcheur; le premier conte du Tyrol italien
    (Schneller, p. 189) où Giuan dall' Urs rencontre et emmène avec lui
    un cordier et un boulanger, appelé Bouche de Four; le conte du
    Mantouan, où les deux compagnons de Giovanni dell' Orso n'ont rien
    de caractéristique, et le conte souabe, où les compagnons de Jean
    l'Ours sont un cordonnier et un tailleur qu'il a rencontrés sur la
    route et mis dans sa poche.

    [108] Voir Sébillot, I, nº 6.--L'introduction de ce conte, qui a été
    raconté à M. Sébillot par un matelot, a pris, en passant par la
    bouche des marins, une couleur toute particulière; mais les deux
    personnages extraordinaires que rencontre le «capitaine Pierre» sont
    deux des trois personnages du conte lorrain, Appuie-Montagne et
    Tord-Chêne.

Nous reviendrons, à la fin de ces remarques, sur ce thème des
personnages merveilleux.

                                * * *

L'épisode du château de la forêt se trouve dans tous les contes indiqués
ci-dessus; mais presque toujours c'est un nain,--un nain à grande barbe
assez souvent,--qui bat les compagnons du héros. Dans le conte allemand
de la collection Proehle, dans le conte suisse de la collection
Sutermeister, dans le conte sicilien de la collection Pitrè, c'est une
vieille femme, une sorcière; dans le conte portugais, un diable. Nous ne
rencontrons le géant du conte lorrain que dans un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 59) et dans un conte italien du Napolitain (_Jahrbuch
für romanische und englische Literatur_, VIII, p. 241), appartenant tous
les deux à un autre groupe de contes de cette famille.

                                * * *

Dans ce second groupe, l'introduction de _Jean de l'Ours_ fait défaut;
il s'agit simplement de compagnons qui voyagent ensemble: dans un conte
du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 403) et dans un conte alsacien
(_Alsatia_, année 1852, p. 77), trois déserteurs; dans un conte flamand
(Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 21), un caporal, un tambour et
un sergent; dans un conte russe (Ralston, p. 144-146), quatre «héros»;
dans un conte italien de Pise (Comparetti, nº 40), un boulanger et deux
individus non désignés.--Ce dernier conte nous fournit un petit détail à
rapprocher du conte lorrain: les deux compagnons du boulanger, après
avoir été battus dans la maison isolée par un mystérieux petit bossu,
disent qu'ils n'ont pu préparer le dîner parce que le charbon leur a
fait mal. C'est tout à fait, on le voit, le passage où les compagnons de
Jean de l'Ours disent que la fumée ou la cuisine les a rendus
malades.--Le conte sicilien nº 80 de la collection Pitrè se rattache à
ce groupe, malgré l'altération de son introduction.

Dans beaucoup de contes de ce groupe, les compagnons vont à la recherche
de princesses disparues, ces mêmes princesses que le héros trouvera dans
le monde souterrain où il se fait descendre. Ces compagnons sont, dans
un conte allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, nº 23), trois
soldats; dans un autre conte allemand de la région de Paderborn (Grimm,
nº 91), trois jeunes chasseurs; dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº
59), un vieux soldat et trois princes; dans le conte italien du
Napolitain, cité un peu plus haut, trois frères.--C'est, nous l'avons
dit, uniquement dans ces deux derniers contes (sicilien et napolitain)
que nous avons retrouvé le géant du conte lorrain: tous les contes de ce
groupe que nous venons de mentionner, à l'exception du conte russe, ont
le vieux nain.--Dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº 18), où
les compagnons sont trois frères, c'est à un monstre (_bestiaccia_)
qu'ils ont affaire.

Cette dernière forme d'introduction,--plusieurs compagnons à la
recherche de princesses disparues,--se trouve combinée, dans le conte de
la Flandre française cité plus haut, avec l'introduction de _Jean de
l'Ours_. Dans ce conte de la collection Deulin, le roi fait publier
qu'il donnera une de ses deux filles en mariage à celui qui les
délivrera de captivité. Jean l'Ourson demande qu'on lui forge une canne
grosse comme le bras, puis il se met en campagne. Il rencontre d'abord
sa mère nourrice l'ourse, qui le guide, puis Tord-Chêne qu'il prend avec
lui. Ils arrivent dans un château. Suit l'aventure de Tord-Chêne, puis
de Jean l'Ourson avec un petit vieux qui rosse Tord-Chêne, mais qui est
battu comme plâtre par Jean. Descendu dans le monde inférieur, Jean tue
le petit vieux, dont une vieille femme était en train de panser les
plaies. Cette vieille femme indique à Jean où sont les princesses et,
comme la fée de notre conte, lui donne de la graisse qui guérit toutes
les blessures, etc.--Dans le conte allemand du Schleswig, qui se
rattache également au premier groupe de contes, Jean à la Barre de fer
apprend, lui aussi, que les trois filles du roi ont disparu et que l'une
d'elles est promise en mariage à celui qui les ramènera.--Le conte
souabe présente la même combinaison, mais avec une curieuse
modification. Le paysan au service duquel est entré Jean l'Ours, effrayé
de la force de celui-ci, lui dit, pour se débarrasser de lui, d'aller
chercher les trois plus belles femmes du monde, pour que lui, le paysan,
qui est veuf, en choisisse une. Viennent ensuite la rencontre d'un
cordonnier et d'un tailleur, l'épisode de la maison isolée et la
descente dans le monde inférieur, où se trouvent les trois plus belles
femmes du monde[109].

    [109] Dans un conte valaque (Schott, nº 10), figurent aussi la
    rencontre par le héros de personnages extraordinaires, l'épisode de
    la maison isolée et la descente dans le puits. Les aventures du
    héros dans le monde inférieur sont différentes et se rapprochent
    principalement d'un des thèmes de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_
    (le thème de la princesse exposée à un dragon et délivrée par le
    héros), thème qui, du reste, s'est, dans certains contes, joint
    épisodiquement au thème dont nous traitons ici.

Mentionnons encore certains contes où les compagnons sont également à la
recherche des princesses, mais où manque l'épisode de la maison isolée:
un conte autrichien (Vernaleken, nº 54); deux contes siciliens
(Gonzenbach, nos 58 et 62); un conte irlandais (Kennedy, I, p. 43); un
conte lithuanien (Leskien, nº 16); un conte russe (Gubernatis,
_Florilegio_, p. 72). Dans le conte russe, le héros, Svetozor, est le
plus jeune de trois frères, qui tous sont devenus hommes faits en
quelques heures. Pour faire l'épreuve de sa force, Svetozor va chez le
forgeron et lui commande une massue de fer qui pèse douze _puds_ (480
livres); il la jette en l'air et la reçoit sur la paume de sa main; la
massue se brise. Il s'en fait faire une autre de vingt puds (800
livres), qui se brise sur son genou. Enfin, on lui en forge une
troisième, de trente puds (1,200 livres); il la lance en l'air et la
reçoit sur son front; elle plie, mais ne rompt pas. (Nous retrouvons
ici, comme on voit, un des éléments de _Jean de l'Ours_). Svetozor fait
redresser sa massue et l'emporte, quand il s'en va, avec ses frères,
pour délivrer les trois filles du tzar que trois magiciens ont
transportées dans leurs châteaux de cuivre, d'argent et d'or.--Dans un
conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, nº 4), les trois frères
se sont mis en route pour aller chercher leur mère, qui a été enlevée
par un dragon.

Un conte finlandais, résumé par M. Koehler (_Jahrbuch für romanische und
englische Literatur_, VII, p. 26), paraît, au premier abord, n'avoir pas
non plus l'épisode de la maison isolée; mais, en réalité, il a conservé
quelque chose d'analogue: Le palefrenier Gylpho, un jour qu'il est à
couper du bois dans la forêt, se rend maître du génie Pellerwoinen, en
lui prenant les mains dans la fente d'un tronc d'arbre. (Dans le conte
allemand de la collection Proehle, Jean l'Ours, dans la maison isolée,
fait de même avec la vieille; dans le conte lithuanien de la collection
Schleicher, Martin, après avoir terrassé le nain, lui emprisonne la
barbe dans la fente d'un gros tronc d'arbre). Gylpho ne délivre
Pellerwoinen qu'après que celui-ci lui a promis de lui dire où se
trouvent trois princesses disparues. Le génie lui montre dans des
rochers un trou profond dans lequel il le descend. Suit la délivrance
des trois princesses. Mais trois «hommes blancs» s'étaient glissés sur
les pas de Gylpho, jusqu'au trou. Quand Pellerwoinen a fait remonter les
princesses et qu'il veut faire remonter aussi Gylpho, ils accourent,
coupent la corde, chassent Pellerwoinen et s'emparent des princesses.
(Ces trois «hommes blancs», qui interviennent brusquement dans le récit,
sont, comme on voit, un souvenir altéré des compagnons du héros,
traîtres à son égard.)

                                * * *

Nous arrivons enfin à une dernière forme d'introduction. Dans un conte
grec moderne de l'île de Syra (Hahn, nº 70), un roi a un pommier qui,
tous les ans, donne trois pommes d'or; mais à peine sont-elles mûres,
qu'elles disparaissent. L'aîné des trois fils du roi s'offre à veiller
auprès de l'arbre. Au milieu de la nuit, un nuage s'abaisse; quelque
chose comme une main s'étend vers l'arbre et une pomme d'or disparaît.
Même chose arrive quand le second prince veille. Mais le plus jeune tire
une flèche dans le nuage; du sang coule, et la pomme reste sur l'arbre.
Le lendemain, les trois princes suivent les traces du sang et arrivent
sur une haute montagne, auprès d'une pierre au milieu de laquelle est
scellé un anneau de fer. Le plus jeune prince est seul assez fort pour
soulever la pierre et seul assez courageux pour descendre dans le monde
inférieur, où il tue le dragon qui a volé les pommes d'or; il délivre
ainsi trois princesses.--On peut encore citer un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 64), où le voleur des fruits du jardin d'un roi est un
géant, qui, lui aussi, retient captives dans le monde inférieur trois
belles jeunes filles; un conte du Tyrol italien (Schneller, p. 190), où
un enchanteur cueille chaque nuit des noix d'or sur le noyer d'un roi
(comparer un conte italien des environs de Sorrente, publié dans le
_Giambattista Basile_, 1883, p. 31); un conte grec moderne de Smyrne (E.
Legrand, p. 191), où c'est un nègre qui vient couper des citrouilles,
dans lesquelles réside la force de trois princes; un conte albanais (A.
Dozon, nº 5), où une lamie (sorte d'ogresse) sort chaque jour d'un puits
pour aller prendre une pomme d'or sur le pommier d'un roi.--Dans un
conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 10), c'est un aigle
qui vient chaque nuit voler une poire d'or dans le jardin d'un roi; dans
un conte toscan (A. de Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 187),
un dragon à trois têtes qui s'abat chaque nuit sur le pommier à pommes
d'or du roi de Portugal; dans un conte catalan (_Rondallayre_, I, p.
94), un gros oiseau noir qui vient prendre les poires d'un certain
jardin; dans un conte russe (Ralston, p. 73), un monstre qui ravage le
parc d'un roi; dans un conte hongrois (Gaal, p. 77), un dragon qui
enlève chaque nuit un pan de muraille d'une citadelle toute de lard
(_sic_), construite par un roi. Comparer encore un conte vénitien
(Widter et Wolf, nº 4), et un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p.
244).

                  *       *       *       *       *

Il serait trop long d'examiner ici toutes les différences de détails que
présente, dans les nombreux contes énumérés ci-dessus, le récit des
aventures du héros dans le monde inférieur. Nous ferons seulement
quelques remarques. Dans le dernier groupe dont nous avons parlé,--à une
exception près, celle du conte catalan,--le monstre que le héros doit
combattre dans le monde inférieur est celui qu'il a déjà blessé sur la
terre, le voleur des fruits. En le tuant, il délivre d'un coup les trois
princesses, qui n'ont pas d'autre geôlier. C'est là la forme la plus
ordinaire des contes de ce groupe. Pourtant, dans certains, le monstre
ne garde qu'une des trois princesses; les deux soeurs de celle-ci sont
gardées par deux autres monstres. Ainsi, dans le conte toscan, le
prince, étant descendu dans le monde inférieur, arrive dans une belle
prairie où s'élèvent trois châteaux, le premier de bronze, le second
d'argent, le troisième d'or. Le dragon à trois têtes, qui a volé les
pommes d'or, est le maître du château de bronze; celui d'argent
appartient à un dragon à cinq têtes; celui d'or, à un dragon à sept
têtes. Même chose à peu près dans le conte hongrois, où les trois
châteaux sont de cuivre, d'argent et d'or.--Les trois châteaux (ici
d'acier, d'argent et d'or) se retrouvent dans le conte breton; mais
l'aigle que le prince a blessé est seul pour garder les trois
princesses. Il s'envole d'un château à l'autre, et le jeune homme le tue
dans le troisième château[110].

    [110] Les trois mêmes châteaux ou à peu près (verre, argent et or)
    figurent encore dans le conte du Tyrol italien, nº 39, cité plus
    haut.--Rappelons aussi le conte russe de _Svetozor_.

Dans les contes qui ont l'épisode de la maison isolée, le personnage
malfaisant que le héros châtie n'est pas, en général, celui qui garde
les princesses dans le monde inférieur. Nous ne connaissons guère, comme
exceptions, que le conte suisse de la collection Grimm, le conte
bosniaque et le conte sicilien nº 83 de la collection Pitrè. Tantôt les
princesses, presque toujours au nombre de trois, sont gardées par un
dragon à sept têtes (conte du Tyrol allemand), à douze têtes (conte du
«pays saxon» de Transylvanie), ou par trois dragons à trois, six et neuf
têtes (conte lithuanien); tantôt par deux dragons et deux lions (conte
tchèque, où il n'y a que deux princesses), par un ours, un lion et un
dragon (conte allemand de la collection Proehle); tantôt encore par
trois géants (contes allemands du Schleswig et de la principauté de
Waldeck), par un magicien (conte italien de Pise), par trois vieux
magiciens (conte du Tyrol italien), etc., etc.--Dans le conte portugais,
la première princesse est gardée par un serpent, la seconde par une
couleuvre, la troisième par le grand diable. En dehors d'un conte breton
déjà mentionné (Sébillot, _Littérature orale_, p. 81), où il est
question d'une chambre remplie de diablotins, c'est le seul
rapprochement que nous trouvions à faire avec les diables du conte
lorrain[111].

    [111] Dans deux variantes lorraines que nous donnerons plus loin (nº
    52), les princesses sont gardées par des monstres: bête à sept
    têtes, serpent, etc.

Plusieurs des contes de cette famille ont un trait qui n'existe pas dans
le conte lorrain. Quand le héros arrive auprès des princesses, en
l'absence des monstres qui les gardent, elles lui font boire d'une
certaine eau qui le rend capable de manier une lourde épée pendue au
mur, et c'est avec cette épée qu'il tue les monstres. Voir, par exemple,
le conte wende, le conte allemand de Waldeck, le conte grec de l'île de
Syra, le conte hongrois.--Notre conte lorrain, ainsi que tous les contes
du type spécial de _Jean de l'Ours_, représentant le jeune homme comme
étant d'une force extraordinaire, il était inutile de lui donner une
autre arme que sa canne de fer. Pourtant, dans le conte lithuanien et
dans le conte du Schleswig, ce n'est pas avec sa canne de fer que le
héros tue les dragons ou les géants, et nous retrouvons l'épée et l'eau
qui donne la force.

Un autre détail, qui se rencontre dans un bon nombre des contes
jusqu'ici mentionnés, manque dans le conte lorrain. Après avoir fait
remonter les princesses par ses compagnons, le jeune homme, se méfiant
de ces derniers, attache à la corde (ou, dans certaines versions, met
dans le panier suspendu à la corde) une grosse pierre, qui se brise en
retombant quand les traîtres coupent la corde. Voir, par exemple, le
conte alsacien, le conte westphalien (Grimm, nº 91), le conte hanovrien,
le conte du «pays saxon» de Transylvanie, un des contes russes (Ralston,
p. 73), un des contes du Tyrol italien (Schneller, p. 190), un des
contes siciliens (Gonzenbach, nº 59), le conte portugais.--Dans
plusieurs contes, c'est sa canne de fer que le héros attache à la corde.
Il en est ainsi dans le conte de la Flandre française, dans le conte
suisse de la collection Grimm, dans le conte tchèque, dans le conte
hongrois (ici c'est une massue).--Dans le conte allemand de la
principauté de Waldeck, le héros met dans le panier la tête d'un des
géants qu'il a tués.

Quant à la manière dont le jeune homme sort du monde inférieur, il est,
dans la plupart des contes, emporté par un oiseau-géant. Nous aurons à
étudier cette forme dans les remarques de deux de nos variantes de
Montiers (nº 52), qui ont ce passage.--Ailleurs, le héros revient sur la
terre par le moyen d'un objet magique que lui ont donné les princesses
(baguette, dans le conte italien de la collection Comparetti; pomme dans
le conte sicilien nº 80 de Pitrè; noix, dans le conte grec de la
collection E. Legrand). Dans le conte suisse de Grimm, il trouve au
doigt du nain qu'il a tué un anneau (comparer le conte italien de
Sorrente); il le met à son propre doigt, et, quand il le tourne, il voit
paraître des esprits qui, sur son commandement, le transportent hors du
monde inférieur; dans le conte westphalien (Grimm, nº 91), une flûte,
qu'il décroche du mur, fait paraître, quand il en joue, une multitude de
nains, qui lui rendent le même service (comparer le sifflet dans le
conte sicilien nº 59 de la collection Gonzenbach, cité plus haut). Dans
le conte wende de la collection Veckenstedt, un «bon génie» apparaît au
jeune homme et lui offre de le tirer du monde inférieur.--Ce n'est que
dans trois des contes mentionnés ci-dessus que nous trouvons quelque
chose d'analogue à notre conte, où une fée indique à Jean de l'Ours un
sentier qui conduit au château d'en haut. Dans l'un des deux contes
catalans (_Rondallayre_, I, p. 96), une vieille, que le héros se trouve
avoir délivrée d'un enchantement et qui est devenue une belle dame, lui
fait connaître également une issue; dans le conte souabe, c'est la
sorcière à laquelle Jean l'Ours a déjà eu affaire dans la maison isolée,
qui lui indique cette issue, mais seulement après que Jean l'Ours l'a de
nouveau rudement battue; dans une variante hessoise résumée par
Guillaume Grimm dans les remarques de son nº 91 (t. III, p. 165), c'est
le nain de la maison isolée, mais qui le fait bénévolement.

                  *       *       *       *       *

Dans un petit nombre de contes de cette famille, le héros, au lieu de
descendre dans le monde inférieur, s'élève dans ce qu'on peut appeler le
monde supérieur, et c'est là qu'il trouve les princesses. Citons d'abord
un conte grec moderne, recueilli en Epire (Hahn, nº 26). La fille d'un
roi est enlevée par un drakos (sorte d'ogre), qui l'emporte sur une
haute montagne. Le plus jeune des trois frères de la princesse se met en
route pour la délivrer. Un serpent, auquel il a rendu service, le
transporte sur la montagne. Il trouve moyen de faire périr le drakos,
puis il fait descendre avec une corde sa soeur d'abord, puis trois
princesses, prisonnières, elles aussi, du drakos. Quand il est au moment
de descendre lui-même, ses deux frères, qui attendaient au pied de la
montagne, coupent la corde. Le prince, resté seul dans le château du
drakos, voit trois objets merveilleux: un lévrier de velours,
poursuivant un lièvre également de velours; une aiguière d'or, qui verse
d'elle-même de l'eau dans un bassin d'or; une poule d'or avec ses
poussins. Il voit ensuite trois chevaux ailés, l'un blanc, l'autre
rouge, le troisième vert; il les met en liberté, et les chevaux, par
reconnaissance, le transportent dans la plaine, où chacun lui donne un
crin de sa queue, en lui disant de le brûler quand il aura besoin de ses
services. Le jeune prince se couvre la tête d'un bonnet de boyau de
mouton, pour avoir l'air d'un teigneux[112], et entre comme valet chez
un orfèvre, dans la ville du roi son père. Cependant l'aîné des princes
voulait épouser l'aînée des trois princesses. Celle-ci déclare
qu'auparavant il faut lui donner un lévrier de velours poursuivant un
lièvre de velours, comme elle en avait un chez le drakos. Le roi fait
publier que celui qui pourra fabriquer ce jouet sera bien récompensé. Le
prétendu valet de l'orfèvre dit à son maître qu'il se charge de la
chose; il fait venir le cheval vert en brûlant le crin que celui-ci lui
a donné et lui ordonne de lui aller chercher dans le château du drakos
les objets demandés; puis il les donne à l'orfèvre, qui les porte au
roi. Le jour du mariage, à une sorte de tournoi, le jeune homme paraît,
tout vêtu de vert, sur le cheval vert; il se montre si adroit qu'on veut
le retenir pour savoir qui il est, mais il s'échappe. Le cheval rouge
lui procure ensuite, pour la seconde princesse, l'aiguière d'or et le
bassin d'or, et le prince se signale également au tournoi, où il se
montre en équipement rouge, sur le cheval rouge. Enfin le cheval blanc
va lui chercher la poule d'or pour la plus jeune princesse; mais, cette
fois, au tournoi, le jeune homme lance son javelot à la tête du fiancé,
le frère du roi, qui tombe mort. On l'arrête; il se fait reconnaître et
épouse la princesse.--Comparer un conte serbe, très voisin (Vouk, nº 2),
où ne figurent pas les objets merveilleux, mais seulement la triple
apparition du héros sur le cheval noir, le cheval blanc et le cheval
gris du dragon.--Dans un conte russe (Dietrich, nº 5), une tzarine a été
enlevée par un ouragan. Ses trois fils se mettent à sa recherche. Le
plus jeune parvient, au moyen de crampons, au sommet de la Montagne
d'or. Il arrive successivement devant trois tentes, dans chacune
desquelles est une princesse gardée par un dragon. Il tue les dragons et
trouve enfin sa mère, qui lui donne le moyen de faire périr le génie par
lequel elle a été enlevée. Il fait descendre sa mère et les princesses
au moyen d'une toile qu'il attache à un arbre. Ses frères lui arrachent
la toile des mains, et il ne sait plus comment descendre. Machinalement
il fait passer d'une main à l'autre un bâton qu'il a trouvé chez le
génie: aussitôt un homme paraît et le transporte dans sa ville. Ce conte
russe a une dernière partie correspondant à celle du conte lorrain.

    [112] Voir, pour ce détail et pour le trait des trois tournois,
    notre nº 12, _le Prince et son Cheval_, ainsi que les remarques de
    ce conte.

Cette forme particulière de notre thème a été versifiée en Espagne au
siècle dernier: on la trouvera dans le _Romancero general_ (nº 1263 de
l'édition Rivadeneyra, Madrid, 1856): Un roi de Syrie, qui a trois
filles, les enferme dans une tour enchantée, sans porte ni fenêtre, et
fait publier que celui qui pourra pénétrer dans la tour obtiendra la
main d'une de ses filles. Trois frères tentent l'entreprise. Le plus
jeune, au moyen de clous, qu'il enfonce et retire successivement, grimpe
jusqu'au haut de la tour et fait descendre les princesses en les
attachant à une corde. Quand elles sont toutes descendues, les frères du
jeune homme lui arrachent la corde des mains. Avant de le quitter, les
princesses lui avaient recommandé d'entrer dans une salle de la tour où
étaient enfermés trois beaux chevaux, et de leur prendre à chacun un
crin de la queue, qu'il conserverait précieusement pour le brûler en cas
de danger. En outre, la plus jeune princesse lui avait fait présent d'un
collier. Se voyant trahi par ses frères, le jeune homme entre dans
l'écurie et saute sur le cheval de la troisième princesse: aussitôt,
d'un bond, le cheval le transporte dans un désert. Le jeune homme
échange ses habits contre ceux d'un berger et prend le nom de Juanillo.
Cependant la plus jeune des princesses dessine le modèle d'un collier
tel que celui qu'elle avait dans la tour et dit à son père qu'elle
épousera celui qui lui en fera un semblable. Le roi s'adresse au plus
savant des «alchimistes», lui disant que, si dans deux mois le collier
n'est pas prêt, il lui fera couper la tête. Justement Juanillo est entré
au service de l'alchimiste; il se charge du travail. La princesse
reconnaît le collier qu'on lui apporte et déclare, au grand
mécontentement du roi, qu'elle épousera Juanillo. Le conte se poursuit
en passant dans le thème de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_.

                  *       *       *       *       *

La dernière partie de notre conte,--la commande, faite par le roi, de
bijoux semblables à ceux que les princesses avaient dans le monde
inférieur,--ne se trouve pas, à beaucoup près, dans tous les contes de
cette famille. Nous avons indiqué, chemin faisant, plusieurs contes où
elle existe: nous citerons ici quelques formes caractéristiques de ce
thème.

Une des plus remarquables est celle du conte allemand nº 29 de la
collection Proehle. Quand Jean l'Ours est arrivé auprès des trois
princesses, dans le monde inférieur, la chambre de la première était
éclairée par une étoile; celle de la seconde, par une lune; celle de la
troisième, par un soleil. Jean l'Ours reçoit de l'aînée des princesses
une boule d'argent; de la seconde, une boule d'or; de la plus jeune, une
boule de diamant. Une fois sorti du monde inférieur, après la trahison
des douze géants, ses compagnons, Jean l'Ours entre en qualité d'ouvrier
chez un forgeron, dans la ville des princesses, et bientôt les gens
viennent en foule pour le voir travailler. Un soir, il s'avise de
prendre un cor de chasse qu'il a rapporté du monde inférieur et d'en
jouer. Aussitôt paraissent une multitude de nains, qui lui demandent ses
ordres. Il leur dit que les princesses sont malades depuis qu'elles
n'ont plus leur étoile, leur lune et leur soleil, et qu'il faut aller
chercher d'abord l'étoile et la suspendre devant la fenêtre de l'aînée
des princesses. Il commande ensuite aux nains de suspendre la lune et le
soleil devant la fenêtre des deux autres princesses, et toutes les trois
guérissent. Pour se débarrasser des géants, les princesses avaient
promis que chacune en choisirait un pour mari, s'ils leur apportaient
des boules aussi précieuses que celles qu'elles avaient dans le monde
inférieur. Les géants vont trouver Jean l'Ours, qui fait semblant de
fabriquer les boules, et leur remet celles qu'il a reçues des
princesses. Celles-ci reconnaissent ainsi que leur libérateur est
arrivé.

Dans le conte allemand du Schleswig (Müllenhoff, nº 16), les princesses
n'épouseront leurs trois soi-disant libérateurs que lorsqu'elles auront
un soleil d'or, une étoile d'or et une lune d'or, comme ceux qu'elles
avaient dans le monde inférieur. Cela vient aux oreilles de Jean à la
Barre de fer, qui va trouver un orfèvre et lui dit qu'il se charge de
l'affaire.--Dans le conte flamand de la collection Deulin, les objets
que les princesses Boule d'Or et Boule d'Argent ont donnés à leur
libérateur sont une boule d'or portant gravée la figure du soleil, et
une boule d'argent avec la figure de l'étoile du matin.--Dans le conte
wende de la collection Veckenstedt (p. 244), les objets sont des
anneaux: sur le premier est le soleil; sur le second, le soleil et la
lune; sur le troisième, le soleil, la lune et les étoiles.--Dans le
conte hanovrien de la collection Colshorn (nº 5), ce sont aussi des
anneaux, mais sur lesquels sont gravés certains caractères.

Le conte grec de l'île de Syra (Hahn, nº 70) présente une petite
différence. La princesse ayant successivement demandé, avant de
consentir à se marier, trois robes sur lesquelles seraient figurés la
terre avec ses fleurs, le ciel avec ses étoiles, la mer avec ses
poissons, le héros, qui est entré comme compagnon chez un tailleur, tire
ces robes d'une noix, d'une amande et d'une noisette que la princesse
lui avait données dans le monde souterrain. (Comparer, dans la
collection E. Legrand, p. 191, un autre conte grec mentionné plus
haut.)--Dans le conte sicilien nº 80 de la collection Pitrè, les
couronnes que le roi demande pour ses filles sont procurées au jeune
homme par des objets magiques qu'il a reçus des princesses. (Comparer le
conte de Sorrente.)

Enfin un conte russe (Ralston, p. 73) et un conte hongrois (Gaal, p.
77), également mentionnés ci-dessus, ont ici une forme toute
particulière. Quand le héros du conte russe est au moment de faire
remonter les princesses, celles-ci changent en oeufs leurs trois
châteaux, de cuivre, d'argent et d'or, et elles donnent ces oeufs au
prince. Arrivées à la cour du roi, après la trahison des frères de leur
libérateur, elles déclarent qu'elles ne se marieront que si elles ont
des habits pareils à ceux qu'elles portaient dans l'«autre monde». Le
jeune prince, qui est entré comme ouvrier chez un tailleur, souhaite que
ses trois oeufs redeviennent des palais, et y prend les robes des
princesses, qu'il leur envoie par son maître. Il fait la même chose chez
un cordonnier, etc.--Le conte hongrois est à peu près identique.--Dans
le conte de l'Herzégovine, nº 139 de la collection Krauss, les châteaux
sont transformés également, mais en pommes d'or. (Comparer le conte
bohême.)

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous allons trouver, pour ainsi dire aux quatre coins de
l'Asie, les différentes parties dont se compose _Jean de l'Ours_.

Dans le Dardistan, contrée située au nord de Cachemire, dans la vallée
du Haut-Indus, on raconte l'histoire d'une petite fille qu'un ours
emporte dans son antre; toutes les fois qu'il sort, il roule une grosse
pierre devant l'entrée de la caverne. Quand l'enfant est devenue grande,
il la prend pour femme. Elle meurt en couches (Leitner, _The Languages
and Races of Dardistan_, III, p. 12).

Un conte syriaque, recueilli dans la région du nord de la Mésopotamie,
va déjà se rapprocher davantage de l'introduction de notre _Jean de
l'Ours_ (E. Prym et A. Socin, II, p. 258)[113]: Une femme, poursuivant
dans la montagne un boeuf échappé, est prise par un ours, qui l'emporte
dans sa caverne et en fait sa femme. Elle finit par s'enfuir et rentre
dans la maison de son mari. Elle y accouche d'un fils moitié ours et
moitié homme. Quand l'enfant est devenu grand, personne n'est plus fort
que lui. Le conte finit brusquement.

    [113] Les contes syriaques, publiés par MM. Prym et Socin en 1881,
    ont été recueillis de la bouche d'un chrétien jacobite, originaire
    du Tûr 'Abdîn, région montagneuse située au nord de la Mésopotamie,
    dans le district de Mardin, et habitée par des Kurdes et des
    Jacobites.

Avec un conte avare[114], nous aurons, non seulement l'introduction,
mais la plus grande partie des aventures de _Jean de l'Ours_ (Schiefner,
nº 2): La fille d'un roi est enlevée par un ours, qui en fait sa femme.
Elle met au monde un fils. L'enfant, qui a des oreilles d'ours, grandit
d'une façon merveilleuse et devient d'une force extraordinaire. Un jour
que l'ours est sorti, il se fait raconter par sa mère toute son
histoire. L'ours survenant, il le précipite dans un ravin, où l'ours se
tue; puis il dit à sa mère de retourner dans son pays et s'en va d'un
autre côté.--Il entre bientôt au service d'un roi qui, effrayé de sa
force, cherche à se débarrasser de lui en le chargeant d'entreprises
fort périlleuses[115]. Après s'être tiré de tous ces dangers, il s'en va
droit devant lui et rencontre un homme qui porte sur ses bras deux
platanes arrachés avec leurs racines. «Qui es-tu, ami, homme de force?»
lui dit Oreille-d'Ours.--«Quelle force puis-je avoir?» répond l'autre.
«Un homme fort, c'est, à ce qu'on dit, Oreille-d'Ours, qui a traîné la
Kart (un certain être malfaisant) devant le roi.» Oreille-d'Ours se fait
connaître, et l'autre se met en route avec lui. Ils rencontrent, assis
au milieu du chemin, un homme qui fait tourner un moulin sur ses genoux.
Après avoir échangé avec Oreille-d'Ours à peu près les mêmes paroles que
le premier, cet homme se joint aussi à lui.--Les trois amis s'arrêtent
dans un endroit convenable pour une halte, et vivent de leur chasse. Les
deux compagnons d'Oreille-d'Ours sont successivement, pendant qu'ils
apprêtent le repas, garrottés par un nain à longue barbe, qui arrive
chevauchant sur un lièvre boiteux et qui mange toute la viande[116].
Mais Oreille-d'Ours empoigne le nain et lui emprisonne la barbe dans la
fente d'un platane. Le nain finit par s'échapper, traînant le platane
après lui; les compagnons suivent ses traces et parviennent à une
ouverture, sur le bord de laquelle le platane a été jeté. Oreille-d'Ours
s'y fait descendre. Il trouve dans un palais une princesse que le nain
retient prisonnière, et tue ce dernier.--Ensuite, il est trahi par ses
compagnons, qui enlèvent la princesse et le laissent dans le monde
inférieur. Vient alors l'épisode d'une fille de roi délivrée par
Oreille-d'Ours d'un dragon à neuf têtes, à qui l'on était forcé de
donner chaque année une jeune fille[117]. Oreille-d'Ours est ramené sur
la terre par un aigle reconnaissant, dont il a sauvé les petits, menacés
par un serpent. Il arrive dans sa demeure, où il trouve ses deux
compagnons qui se disputent la princesse; il les jette tous les deux par
terre d'un revers de main, reconduit la jeune fille dans le royaume du
père de celle-ci et l'épouse.

    [114] Les Avares, peuplade d'origine mongole, de même race que les
    tribus de ce nom exterminées par Charlemagne, habitent le versant
    septentrional du Caucase. M. Ant. Schiefner a publié, en 1873,
    d'après des manuscrits, plusieurs contes en langue avare, auxquels
    il a joint une traduction allemande et des remarques fort
    intéressantes, dues à M. Reinhold Koehler.

    [115] Toute cette partie du conte avare se rapporte au thème de
    l'_Homme fort_ (voir nos nos 46 et 69), que nous avons déjà vu se
    combiner avec des contes de la famille du _Jean de l'Ours_. Nous
    aurons occasion d'y revenir.

    [116] Dans le conte valaque (Schott, nº 10), cité plus haut en note,
    le nain à grande barbe arrive chevauchant «sur une moitié de
    lièvre».

    [117] Cet épisode, se rattachant à un thème que nous aurons à
    étudier dans les remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_, se
    trouve intercalé également dans des contes européens de la famille
    de _Jean de l'Ours_ (dans le conte grec moderne nº 70 de la
    collection Hahn et le conte russe de _Svetozor_).

Il faut encore citer un conte kalmouk, faisant partie du livre de contes
intitulé _Siddhi-Kür_ («le Mort doué du _siddhi_,» c'est-à-dire d'une
vertu magique), ouvrage dont M. Théodore Benfey a montré l'origine
indienne, et qui est imité du livre sanscrit la _Vetâlapantchavinçati_
(«les Vingt-cinq Histoires d'un _vetâla_», sorte de démon qui entre dans
le corps des morts). Voici le résumé de ce conte kalmouk (nº 3 de la
traduction B. Jülg): Le héros, Massang, a un corps d'homme et une tête
de boeuf. Arrivant dans une forêt, il y trouve au pied d'un arbre un
homme tout noir, qui est né de la forêt; il le prend pour compagnon.
Plus loin, dans une prairie, il rencontre un homme vert, qui est né du
gazon, et, plus loin encore, près d'un monticule de cristal, un homme
blanc, né du cristal: il emmène aussi ces deux derniers avec lui. Les
quatre compagnons s'établissent dans une maison isolée; chaque jour
trois d'entre eux vont à la chasse, le quatrième garde le logis. Un jour
l'homme noir, en préparant le repas, voit arriver une petite vieille qui
lui demande à goûter de son beurre et de sa viande; il y consent, mais à
peine a-t-elle mangé un morceau, que le beurre et la viande
disparaissent, et la vieille aussi[118]. L'homme noir, bien ennuyé,
s'avise d'un expédient: il imprime sur le sol, tout autour de la maison,
des traces de pieds de chevaux, et dit à ses compagnons, à leur retour,
qu'une grande troupe d'hommes est venue, et qu'ils l'ont battu et lui
ont volé son beurre et sa viande. Les jours suivants, la même aventure
arrive à l'homme vert, puis à l'homme blanc. C'est alors le tour de
Massang de rester seul; mais il se méfie de la vieille, combat contre
elle et la met en sang. Quand ses compagnons sont de retour, il leur
fait des reproches et leur enjoint de se mettre avec lui à la poursuite
de la vieille. En suivant les traces du sang, ils arrivent à une
crevasse de rochers et aperçoivent au fond d'un grand trou le cadavre de
la vieille et d'immenses trésors. Massang se fait descendre dans le
gouffre au moyen d'une corde, puis fait remonter tous les trésors par
ses compagnons. Mais ceux-ci l'abandonnent dans ce trou. Massang croit
alors qu'il ne lui reste plus qu'à mourir. Cependant, en cherchant
quelque chose à manger, il trouve trois noyaux de cerise. Il les plante
en disant: «Si je suis vraiment Massang, qu'à mon réveil ces trois
noyaux soient devenus de grands arbres.» Il s'étend par terre, en se
servant comme d'oreiller du cadavre de la vieille, et s'endort.
Plusieurs années s'écoulent: il dort toujours. Quand il se réveille, les
cerisiers sont devenus grands, et il peut, en y grimpant, sortir du
trou. Il retrouve ses compagnons, auxquels il fait grâce; puis,
continuant sa route, il monte dans le ciel, où, avec son arc de fer, il
défend les dieux contre les attaques des mauvais génies.

    [118] On se rappelle que, dans plusieurs des contes européens cités
    plus haut et recueillis en Allemagne, en Suisse, en Sicile, et aussi
    en Russie (Ralston, p. 144-146), c'est une vieille sorcière qui bat
    les compagnons du héros.

Un conte appartenant à cette famille a été recueilli dans l'Asie
centrale, chez des peuplades qui habitent au pied du plateau du Pamir,
dans les vallées des affluents de l'Oxus. Ce conte _shighni_ a été
publié dans le _Journal of the Asiatic Society of Bengal_ (t. XLVI,
1877, part. I, nº 2): Le fils d'un vizir s'est mis en route pour aller
chercher un faucon blanc, qui lui fera obtenir la main de la fille du
roi. Il rencontre un cavalier nommé Ala-aspa; il se joint à lui. Les
deux compagnons entrent dans un château inhabité qu'ils trouvent au
milieu d'un désert. Le lendemain matin, Ala-aspa dit au fils du vizir de
rester à la maison, tandis que lui ira à la chasse. Le jeune homme
prépare le dîner; après avoir mangé sa part, il met de côté celle
d'Ala-aspa. Tout à coup la porte s'ouvre: un petit bout d'homme, haut
d'un empan, arrive près du foyer; il s'arrache un poil de la moustache,
en lie les pieds et les mains du fils du vizir et le jette par terre;
après quoi il mange ce qui était préparé[119]. Pendant ce temps, le
jeune homme a réussi à se dégager; il poursuit le nain et le voit
disparaître dans une sorte de puits. Au retour d'Ala-aspa, le fils du
vizir, entendant la porte grincer, se précipite sabre en main; en voyant
son compagnon, il lui raconte ce qui s'est passé. Le lendemain, c'est
Ala-aspa qui reste à la maison; à peine le nain ouvre-t-il la porte,
qu'Ala-aspa lui tranche la tête d'un coup de sabre; mais voilà la tête
qui rejoint les épaules, et le nain qui s'enfuit. Ala-aspa ne peut
l'atteindre.--Il dit au fils du vizir qu'il faut tresser une corde pour
pouvoir descendre dans le puits. La corde étant prête, c'est le fils du
vizir qui tente le premier l'aventure. A peine commence-t-il à
descendre, qu'il se met à crier: «Je brûle.» Ala-aspa le fait remonter
et se fait descendre à son tour en ordonnant à son camarade de ne tenir
aucun compte de ses cris. En effet, il a beau crier: «Je brûle,» le fils
du vizir n'en continue pas moins à lâcher la corde, et enfin Ala-aspa
touche terre. Il rencontre successivement plusieurs troupeaux, qu'on lui
dit appartenir au nain, et arrive à une ville. Un homme qui est assis à
la porte lui donne le moyen de tuer le nain, dont la vie est cachée dans
deux pierres placées auprès de lui. Le nain étant mort, Ala-aspa met la
main sur ses quarante clefs: dans la dernière chambre, il trouve une
belle jeune fille, qui avait été enlevée par le nain à l'âge de sept
ans. Le lendemain, il ramasse toutes les richesses du nain et les fait
remonter par le fils du vizir; il lui fait remonter en dernier lieu la
princesse. Au lieu de s'attacher ensuite lui-même à la corde, il met à
sa place une brebis noire. Le fils du vizir, qui veut s'emparer de la
princesse, coupe la corde, et la brebis est broyée en tombant. Il
regrette ensuite ce qu'il a fait et jette la corde à Ala-aspa, qu'il
fait remonter. Ala-aspa lui pardonne, lui cède ses droits sur les
trésors et sur la jeune fille, et va même lui chercher le faucon blanc.

    [119] Dans le conte avare que nous avons donné il y a un instant, le
    nain s'arrache également un poil de la barbe pour lier les
    compagnons d'Oreille-d'Ours.

Dans l'Inde, chez les tribus Dzo du Bengale, on a trouvé un conte dont
notre thème forme la dernière partie[120]. Voici cette dernière partie
(_Progressive colloquial Exercises in the Lushai Dialect of the Dzo or
Kuki Language with vocabularies and popular tales_, by Capt. T. H.
Lewin. Calcutta, 1874, p. 85): Deux jeunes gens, Hpohtir et Hrangchal,
ont délivré une jeune femme, nommée Kungori, des griffes d'un
homme-tigre. L'homme-tigre est à peine tué, que Kungori est enlevée par
un certain Kuavang, qui l'emmène dans son village, où l'on arrive par un
grand trou; mais la femme a eu la précaution de marquer le chemin au
moyen d'un fil qu'elle a laissé se dérouler derrière elle de sorte que
Hpohtir et Hrangchal peuvent suivre les traces du ravisseur; ils
écartent un rocher qui ferme le trou et arrivent au village de Kuavang.
Hpohtir se fait rendre la femme; mais, tandis qu'ils sont en route pour
sortir du monde inférieur, la femme s'aperçoit qu'elle a oublié son
peigne; Hrangchal n'osant aller le chercher, Hpohtir y va lui-même.
Pendant ce temps, son compagnon s'empare de la femme, l'emmène hors du
monde inférieur et ferme l'entrée avec une grosse pierre. La jeune
femme, de retour chez ses parents avec Hrangchal, est forcée d'épouser
ce dernier, qui se donne pour son libérateur. De son côté, Hpohtir est
obligé de rester dans le village de Kuavang et d'épouser la fille de
celui-ci. Près de la maison, il sème une graine d'une plante appelée
_koy_, et la plante grandit chaque jour davantage, si bien qu'un beau
matin, profitant de l'absence de sa femme, Hpohtir grimpe à la plante
comme à une échelle et sort du monde inférieur. Il arrive chez le père
de Kungori, la jeune femme qu'il a délivrée de l'homme-tigre, coupe d'un
coup de son _dao_ (sorte de couteau) la tête de Hrangchal, et, après
avoir raconté de quelle perfidie il a été la victime, il épouse Kungori.

    [120] Nous aurons à étudier la première partie de ce conte dans les
    remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_.

Comme on voit, ce conte indien se rattache au groupe de contes étudiés
plus haut, où le héros se met à la recherche d'une ou plusieurs
princesses enlevées, et l'épisode de la maison isolée fait défaut. On
remarquera que le moyen employé par Hpohtir pour sortir du monde
inférieur est tout à fait celui que prend Massang, le héros du conte
kalmouk du _Siddhi-Kür_.

Nous nous contenterons ici de renvoyer à un fragment d'une sorte de
légende héroïque, recueillie chez les Tartares de la Sibérie
méridionale, et que nous résumerons dans les remarques de notre nº 52,
la _Canne de cinq cents livres_.

                                * * *

Nous allons rencontrer, toujours en Orient, dans deux contes syriaques,
une autre forme de notre thème, celle que présentent les contes
européens appartenant, pour leur introduction, au dernier groupe.

Le premier de ces contes syriaques (E. Prym et A. Socin, nº 46) est très
simple. Comme dans le groupe que nous venons d'indiquer, c'est afin de
poursuivre un monstre,--ici un géant,--qui vole chaque nuit les fruits
d'un certain arbre dans le jardin d'un roi, que le plus jeune des trois
fils de ce roi se fait descendre par ses frères dans une citerne. Il y
voit le géant blessé, qui repose sa tête sur les genoux d'une belle
jeune fille. Après avoir tué le géant, il trouve encore deux autres
jeunes filles. Il en épouse une, et donne les deux autres à ses frères.

Le second conte syriaque (_ibid._, nº 39) est beaucoup plus complet, et
il a même tout un passage de _Jean de l'Ours_,--l'épisode des
bijoux,--qui ne s'était pas encore présenté à nous en Orient[121]. Ici,
il ne s'agit pas des trois fils d'un roi, mais de ses deux fils et de
son frère, et le géant dérobe non point des fruits, mais des oies. Le
plus jeune prince, qui seul a pu veiller sans céder au sommeil, a blessé
d'un coup de feu (_sic_) le géant. Le lendemain, on suit la trace du
sang et on arrive à une citerne. Le frère du roi, puis l'aîné des
princes veulent se faire descendre dans le gouffre; mais ils n'y sont
pas plus tôt jusqu'à moitié du corps, qu'ils crient: «J'étouffe.
Remontez-moi.» Le plus jeune prince, lui, parvient jusqu'au fond de la
citerne, sur laquelle s'ouvrent trois cavernes. Il trouve dans chacune
un géant endormi et une belle jeune fille, qui lui donne le moyen de
tuer le géant. La seconde est plus belle que la première, et la
troisième est la plus belle de toutes. Il se dit dans son coeur:
«Celle-ci est pour moi.» La jeune fille jouait avec une poule d'or et
des poussins d'argent qui picoraient des perles; elle portait un
vêtement qui avait été coupé sans ciseaux et cousu sans aiguille; enfin
elle avait une pantoufle d'or, qui ne touchait pas la terre quand elle
marchait. Au moment où il va faire remonter cette jeune fille, elle lui
dit de remonter le premier; autrement ses compagnons s'empareront d'elle
et le laisseront dans la citerne; mais il ne veut pas la croire. Alors
elle lui donne trois anneaux: s'il tourne le chaton du premier, aussitôt
paraîtra la poule d'or; s'il tourne celui du second, le vêtement
merveilleux; s'il tourne celui du troisième, la pantoufle. Elle lui
donne de plus un certain oiseau: quand ses compagnons couperont la
corde, le jeune homme s'enfoncera jusqu'au fond de la terre; là, il
verra trois chevaux; il leur arrachera à chacun un crin de la queue et
le mettra dans sa poche; ensuite l'oiseau le transportera à la surface
de la terre. Tout arrive comme la jeune fille l'avait dit, trahison des
compagnons du prince, et le reste.--Une fois sorti du monde inférieur,
le prince se couvre la tête d'une vessie (comparer notre nº 12, _le
Prince et son cheval_), afin d'avoir l'air chauve et de ne pas être
reconnu, et il se rend dans la ville de son père. A l'occasion du
mariage du frère du roi avec l'une des jeunes filles, on avait organisé
un grand tournoi. Le prince tire de sa poche un des crins: aussitôt
paraît un superbe cheval noir. Le prince endosse un beau vêtement, saute
sur son cheval et se mêle aux cavaliers, qui se demandent qui peut bien
être ce chauve. Il reparaît ensuite sur un cheval blanc, puis sur un
cheval brun. Cette fois il enlève au marié son bonnet et s'enfuit, sans
qu'on puisse l'atteindre. Il entre alors au service d'un
orfèvre[122].--Le mariage du frère du prince avec les deux autres
princesses devait avoir lieu ensuite; mais la fiancée du prince, qui
avait vu les trois chevaux, savait que le prince était de retour; elle
dit qu'avant de se marier, elle veut avoir une poule d'or et des
poussins d'argent, qui picorent des perles. Le roi ordonne à l'orfèvre
de lui fabriquer ces objets, sinon il lui fera couper la tête. Tandis
que l'orfèvre est à se lamenter, le «chauve» lui dit qu'il se charge de
la besogne. Il tourne le chaton de la première bague, et aussitôt
paraissent la poule et les poussins. Même chose arrive pour le vêtement
(le prince s'est engagé chez le tailleur de la ville), et enfin pour la
pantoufle. Alors la princesse déclare qu'elle ne veut épouser que celui
qui a fait la pantoufle, et, comme le roi lui dit: «Mais c'est le
chauve!» elle répond: «Non, c'est ton fils.» Le prince raconte toute
l'histoire, et il épouse la belle jeune fille.

    [121] On trouvera dans un conte indien du Bengale, résumé dans les
    remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, un épisode qui n'est pas
    sans ressemblance avec cet épisode des bijoux.

    [122] Ce conte syriaque offre, pour l'ensemble, une grande
    ressemblance avec un conte grec moderne, analysé plus haut (Hahn, nº
    26).--Dans plusieurs des contes de ce type, cités dans ces
    remarques, le prince paraît également à cheval, sous divers
    costumes. Voir, entre autres, les contes grecs modernes, p. 195 de
    la collection Em. Legrand et nº 70 de la collection Hahn; le conte
    de la Vénétie nº 4 de la collection Widter et Wolf; le conte
    portugais nº 22 de la collection Coelho. Dans les trois derniers, il
    y a un tournoi ou une course de chevaux.--Dans le conte portugais,
    le héros s'est couvert la tête d'une vessie; dans le second conte
    grec, d'un bonnet en boyau de mouton.

                                * * *

Enfin, la littérature indienne nous offre, dans la grande collection
sanscrite de Somadeva, de Cachemire, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_ («l'Océan
des Histoires»), qui date du XIIe siècle de notre ère, quelques traits
des contes que nous étudions. Dans deux récits de cette collection (t.
I, p. 110-113, et t. II, p. 175 de la traduction allemande de
Brockhaus), le héros donne la chasse à un sanglier énorme, qui se
réfugie dans une caverne. Le héros l'y poursuit et se trouve dans un
autre monde, où il rencontre une belle jeune fille. Dans le premier
récit, la jeune fille a pour père un _râkshasa_ (mauvais génie), qui
n'est vulnérable que dans la paume de sa main droite. C'est lui qui
était changé en sanglier. Sa fille apprend à Chandasena comment il
pourra le tuer[123].--Dans le second récit, la jeune fille est une
princesse retenue captive par un démon. Elle dit à Saktideva que le
démon vient justement de mourir d'une flèche qu'un hardi archer lui a
lancée. Saktideva lui apprend qu'il est cet archer et l'épouse.

    [123] Dans un conte russe, déjà mentionné (Ralston, p. 144-146),
    c'est également grâce aux avis des filles de la _Baba Yaga_ (sorte
    de sorcière ou d'être malfaisant) que le héros réussit à tuer
    celle-ci.--Comparer le conte italien de Sorrente.

                  *       *       *       *       *

C'est le moment de revenir sur un des éléments de notre conte, ces
personnages d'une force extraordinaire, Tord-Chêne, Jean de la Meule,
Appuie-Montagne, qui deviennent les compagnons de Jean de l'Ours. Cet
élément appartient évidemment à un autre thème; car la force de ces
personnages ne sert absolument à rien dans le récit, et il semblerait
même, à en juger par les aventures du château de la forêt, qu'elle ait
disparu après qu'ils se sont associés à Jean de l'Ours. Au contraire,
dans le thème auquel ils se rattachent véritablement, les personnages
doués de dons merveilleux, force, finesse d'ouïe, rapidité à la course,
etc., qui se mettent à la suite du héros, aident celui-ci à mener à
bonne fin des entreprises à première vue impossibles, imposées à
quiconque veut épouser une certaine princesse. (Voir, par exemple, le
conte allemand nº 71 de la collection Grimm.) M. Théodore Benfey, dans
la revue l'_Ausland_ (1858, nos 41-45), a traité à fond de ce thème et
de son origine.--Le seul personnage qui, en général, passe de ce thème
dans celui de _Jean de l'Ours_, est l'homme fort, le _Bon-Dos_ du nº 28
du _Pentamerone_ napolitain, qui peut porter une montagne; le
_Forte-Échine_ du _Chevalier Fortuné_ de Mme d'Aulnoy, qui correspond à
notre Tord-Chêne; comme aussi le _Bondos_ d'un conte arabe traduit au
siècle dernier par Chavis et Cazotte, véritable parodie des contes de ce
type, et le _Tranche-Mont_ du même conte, qui se retrouve, sous le nom
de _Brise-Montagne_, dans le conte picard de _Jean de l'Ours_, mentionné
ci-dessus.--Dans le conte catalan de _Joan de l'Os_, à côté des hommes
forts, Arrache-Pins et autres, il se trouve encore un autre personnage
appartenant au thème que nous venons d'indiquer: un homme à l'ouïe si
fine qu'il entend ce qui se passe à l'autre bout du monde, sans que ce
don merveilleux soit plus utile, dans la suite des aventures, que la
force de ses camarades.

Une forme orientale de ce thème des personnages extraordinaires présente
un détail caractéristique qui fait lien avec le thème de _Jean de
l'Ours_. Nous la rencontrons dans un conte indien, qui a été recueilli
en 1875 chez les Kamaoniens, tribus montagnardes habitant au pied de
l'Himalaya, et publié en russe par M. Minaef (nº 33)[124]: Un prince
s'est mis en route pour aller demander la main de la princesse Hirâ, une
princesse qui, toutes les fois qu'elle rit, fait tomber des rubis de ses
lèvres et, quand elle pleure, des perles de ses yeux, et que, par
avarice, son père ne veut pas marier. Chemin faisant, le prince aperçoit
un berger qui fait paître des chèvres; il en a deux mille dans son
manteau. Ce berger arrache un arbre dont les branches touchent au ciel
et dont les racines descendent aux enfers. «Frère,» lui dit le prince,
«que tu es fort!--Mahâradjâ,» dit l'autre, «l'homme qui est fort, c'est
celui qui va pour épouser la princesse Hirâ.--J'y vais,» dit le prince.
Et le berger se joint à lui. Ils rencontrent ensuite successivement et
emmènent avec eux quatre personnages extraordinaires, entre autres un
habile tireur à l'arc, un menuisier qui bâtit en une nuit un palais avec
vingt-deux galeries et vingt-deux portes, et un homme n'ayant qu'une
jambe et qui, en une minute, rapporte des nouvelles des quatre coins du
monde. A chacun le prince dit: «Que tu es fort!» et chacun lui répond:
«L'homme qui est fort, c'est celui qui va pour épouser la princesse
Hirâ.» Arrivé chez la princesse Hirâ, le prince n'a point de peine à
obtenir sa main, et il n'est plus question des personnages qu'il avait
amenés avec lui. Il y a là certainement une altération.--Le dialogue
entre le prince et les hommes qu'il rencontre relie tout à fait le conte
indien aux contes européens du type de _Jean de l'Ours_. Déjà, en
Orient, le conte avare de ce dernier type présentait un passage
analogue. En Europe aussi, nous retrouvons le même trait dans un conte
allemand (Proehle, II, nº 29). Jean l'Ours rencontre un homme qui
arrache des arbres comme en se jouant. «Tu es bien fort,» lui
dit-il.--«Pas aussi fort que Jean l'Ours,» répond l'autre sans le
connaître. D'autres hommes d'une force extraordinaire, que Jean l'Ours
rencontre ensuite, lui font une semblable réponse. Plusieurs des contes
mentionnés dans ces remarques, le conte hanovrien de _Pierre l'Ours_
(Colshorn, nº 5), le conte bosniaque de _Grain de Poivre_ (Mijatowics,
p. 123), le conte portugais (Coelho, nº 22), ont le même épisode.

    [124] Nous devons la traduction sommaire de ce conte et des autres
    contes kamaoniens que nous aurons occasion de citer, à l'obligeance
    d'un savant bien connu, le R. P. Martinov, S. J.

Dans un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (_Indian
Antiquary_, août 1881, p. 228;--Steel et Temple, nº 5), une forme
particulière du thème des personnages extraordinaires se combine avec
l'épisode de la maison isolée: Le prince Coeur-de-Lion, jeune homme
aussi courageux que fort, est né d'une manière merveilleuse, neuf mois
après qu'un fakir a fait manger de certains grains d'orge à la reine,
qui jusqu'alors n'avait point d'enfants. Un jour, il veut voyager et se
met en route, emmenant avec lui trois compagnons, un rémouleur, un
forgeron et un menuisier. (La suite du récit montre que ces trois
compagnons du prince sont des personnages aussi extraordinaires pour
leur habileté que le menuisier et le tireur à l'arc du conte kamaonien
qui précède.) Ils arrivent dans une ville complètement déserte, et
entrent dans un palais également abandonné. Le rémouleur dit au prince
qu'il se rappelle avoir entendu dire qu'un démon ne laisse personne
s'établir dans cette ville: il vaudrait donc mieux aller plus loin. Mais
le prince dit qu'il faut d'abord dîner, et que le rémouleur restera au
palais pour préparer le repas, tandis que les autres feront un tour dans
la ville. Quand le dîner va être prêt, arrive un petit personnage, armé
de pied en cap, avec sabre et lance, et monté sur une souris brillamment
caparaçonnée[125]. «Donne-moi mon dîner,» dit-il au rémouleur, «ou je te
pends à l'arbre le plus voisin.--Bah!» dit le rémouleur; «approche un
peu, et je t'écrase entre deux doigts.» Aussitôt le nain se change en un
terrible géant, qui pend, en effet, le rémouleur; mais, la branche ayant
cassé, celui-ci en est quitte pour la peur. Quand ses camarades
reviennent, il leur dit qu'il a eu un accès de fièvre. Même aventure
arrive au forgeron, puis au menuisier. Quant au prince, il tue le démon
d'un coup d'épée. Puis il écrit à tous les gens de la ville de revenir,
et leur donne le rémouleur pour roi. Avant de continuer son voyage, il
plante une tige d'orge et dit au rémouleur que, si elle vient à languir,
ce sera signe qu'il lui est arrivé malheur à lui, le prince: alors il
faudra venir à son secours[126]. Le prince se remet en route en
compagnie du forgeron et du menuisier, et parvient dans une seconde
ville abandonnée où il leur arrive à peu près même chose que dans la
précédente. Le prince établit le forgeron roi du pays et plante, là
encore, une tige d'orge avant son départ; ce qu'il fait aussi avant de
quitter une troisième ville, où il a marié le menuisier avec une
princesse. Lui-même, après diverses aventures, épouse une belle
princesse qui était gardée par un génie. Mais sa femme se laisse prendre
aux paroles perfides d'une vieille, et elle révèle innocemment à
celle-ci que la vie du prince est attachée à une certaine épée: si cette
épée est brisée, il mourra. La vieille dérobe l'épée et la met dans un
brasier ardent; le prince meurt. Aussitôt les tiges d'orge se
flétrissent chez les trois anciens compagnons du prince, qui se mettent
sans tarder à sa recherche. Ils trouvent le corps du prince et, près de
lui, l'épée brisée. Le forgeron en ramasse les débris et reforge l'épée;
le rémouleur lui rend son premier éclat, et le prince recouvre la vie.
Alors c'est au tour du menuisier de se rendre utile au prince en lui
ramenant sa femme, qui a été enlevée par la vieille. Il y parvient au
moyen d'un palanquin qu'il construit et qui vole dans les airs.

    [125] Comparer le passage correspondant du conte avare et du conte
    valaque, où le nain chevauche sur un lièvre.

    [126] Voir, pour ce détail, les remarques de notre nº 5, _les Fils
    du Pêcheur_.

On voit comme, dans ce conte indien, tout est logique et s'enchaîne
bien: les compagnons du prince sont des personnages extraordinaires,
mais par leur habileté, non par leur force, ce qui explique leur
mésaventure avec le démon; et leurs dons merveilleux, loin d'être
inutiles, servent à amener le dénouement.

Un autre conte oriental, qui offre, pour la marche générale du récit,
beaucoup d'analogie avec ce conte indien, se rapproche davantage, sur
certains points, des contes du type de _Jean de l'Ours_: c'est par leurs
qualités physiques et non par leur habileté que les compagnons du héros
sont extraordinaires; de plus, si l'épisode de la maison isolée fait
défaut, nous trouvons la délivrance de trois jeunes filles, prisonnières
de monstres. Voici ce conte, recueilli chez un peuple de l'extrême
Orient, les Kariaines, qui habitent dans l'Indo-Chine, au milieu des
montagnes du Pégu et de la Birmanie (_Journal of the Asiatic Society of
Bengal_, t. XXXIV (1865), seconde partie, p. 225): Par suite d'une
malédiction du soleil contre sa mère, Ta-ywa est né aussi petit qu'une
jujube. Il mange énormément et devient très fort. S'étant fabriqué un
arc, il va à la fontaine où les enfants du soleil viennent à l'eau, les
menace et leur ordonne d'aller dire à leur père de le faire plus grand.
Le soleil envoie contre lui divers animaux, fait déborder les eaux,
lance des rayons brûlants pour le faire périr. Peine inutile. Alors il
le fait très grand. Les gens deviennent envieux de sa force et
cherchent à se débarrasser de lui (comme dans le conte avare et dans les
contes européens du type de l'_Homme fort_, déjà plus d'une fois
mentionné). Voyant qu'on ne l'aime pas, il quitte le pays. Sur son
chemin il rencontre _Longues-Jambes_ «qui a dans ses cheveux un
cotonnier dont l'ombre couvre six pays.» Ta-ywa lui raconte pourquoi il
s'est mis à voyager. L'autre lui dit qu'il s'est trouvé dans le même
cas: «Parce que mes jambes étaient longues, on ne m'aimait pas.» Et il
se joint à Ta-ywa. Mêmes scènes avec d'autres personnages
extraordinaires, _Longs-Bras_, _Larges-Oreilles_, etc. Mais il ne reste,
en définitive, avec Ta-ywa que Longs-Bras et Longues-Jambes. Après avoir
vaincu un personnage nommé Shie-oo, les trois compagnons arrivent dans
une maison vide. «La place où Ta-ywa s'assit était au dessus de la tête
d'une belle jeune fille qui était cachée dans une fente du plancher:
elle se mit à le pincer.» Croyant que c'était un insecte qui l'avait
mordu, Ta-ywa souleva le plancher et découvrit la jeune fille. Celle-ci
leur dit: «Ah! mes chers amis, comment êtes-vous venus ici? Le grand
aigle a mangé mon père et ma mère, mes frères et mes soeurs. Mes parents
ont eu pitié de moi et m'ont cachée. Comment êtes-vous venus ici? Le
grand aigle va vous dévorer.» Ils lui disent de ne rien craindre, et
Ta-ywa parvient à tuer l'aigle. Puis il plante deux herbes à haute tige
et laisse dans la maison de l'aigle Longues-Jambes en lui disant: «Si
les plantes se flétrissent, mets-toi vite à ma recherche.» Ta-ywa et
Longs-Bras reprennent leur route et arrivent à une autre maison vide où
ils trouvent dans une jarre une jeune fille et où Ta-ywa tue des tigres,
maîtres de la maison. Il plante encore des herbes, et, laissant derrière
lui Longs-Bras avec les recommandations qu'il a faites à Longues-Jambes,
il se remet en chemin et arrive dans une troisième maison où se cache
encore une jeune fille. Cette fois, ce sont trois gros serpents qu'il
doit combattre. Il en tue deux, mais le troisième l'avale. Aussitôt les
plantes se flétrissent: Longues-Jambes et Longs-Bras accourent à son
aide, tuent le serpent et rendent la vie à Ta-ywa.

                                * * *

Nous avons fait remarquer que, dans la combinaison du thème des
personnages extraordinaires avec le thème qui est proprement celui de
_Jean de l'Ours_, la plus grande partie des aventures constituant le
premier thème disparaît. Nous allons voir, dans un conte écossais
(Campbell, nº 16), unique, croyons-nous, en son genre, cette même
combinaison se faire de la façon la plus ingénieuse, sans occasionner
l'élimination d'aucun élément important de l'un ni de l'autre thème.--Le
héros, fils d'une pauvre veuve, part avec trois seigneurs pour aller
délivrer les trois filles d'un roi que trois géants ont emportées dans
le monde inférieur. Il s'adjoint sur la route trois personnages
extraordinaires: un «buveur», capable de boire toute une rivière; un
«mangeur», dont la faim ne peut être assouvie; un «écouteur», qui entend
l'herbe pousser. Ce dernier, grâce à sa finesse d'ouïe, découvre où sont
les princesses; le fils de la veuve et les trois personnages
extraordinaires se font descendre par les seigneurs dans le monde
inférieur. Le premier des géants leur dit qu'ils n'auront pas les
princesses avant d'avoir trouvé un homme capable de boire autant d'eau
que lui. Le buveur tient si bien tête au géant, que celui-ci crève. Il
en est de même du second géant, quand il veut se mesurer avec le
mangeur. Le troisième géant donne les princesses, mais à condition que
le fils de la veuve restera à son service pendant un an et un jour. On
fait remonter les filles du roi, dont les seigneurs s'emparent. Le fils
de la veuve sort du monde inférieur sur un aigle que le géant lui a
donné. Suit son entrée comme compagnon chez un forgeron, et la commande,
faite par les seigneurs, de trois couronnes pareilles à celles que les
princesses portaient chez les géants. Le fils de la veuve appelle
l'aigle au moyen d'un sifflet que celui-ci lui a donné, et l'envoie
chercher ces couronnes dans le monde inférieur.



II

LE MILITAIRE AVISÉ


Il était une fois un militaire qui revenait du service. Passant un jour
devant un château, il frappa pour demander à boire, car il avait grand'
soif. Un lion vint lui ouvrir: dans ce temps-là les lions faisaient
l'office de domestiques. Le maître et la maîtresse du château étaient
sortis. Le militaire pria le lion de lui donner un verre d'eau.
«Militaire», répondit le lion, «je ne te donnerai pas de l'eau; tu
boiras du vin avec moi.» L'autre ne se le fit pas dire deux fois. Ils
burent ensemble quelques bouteilles, puis le lion dit au militaire:
«Militaire, veux-tu jouer avec moi une partie de piquet? je sais que les
militaires jouent à ce jeu quand ils n'ont rien à faire.--Lion, très
volontiers.»

Ils jouèrent sept ou huit parties. Le lion, qui perdait toujours, était
furieux. Il laissa tomber à dessein une carte et demanda au militaire de
la lui ramasser; mais celui-ci, voyant bien que le lion n'attendait que
le moment où il se baisserait pour se jeter sur lui, ne bougea pas et
lui dit: «Je ne suis pas ton domestique, tu peux la ramasser toi-même.
Cependant, comme je m'aperçois que tu es un peu en colère, nous allons
jouer à un autre jeu. Apporte-moi une poulie, une corde et une planche.»
Le lion alla chercher tout ce qu'il demandait; le militaire fit une
balançoire et y monta le premier. A peine s'était-il balancé quelques
instants, que le lion lui cria: «Descends, militaire, descends donc,
c'est mon tour.--Pas encore, lion,» dit l'autre, «tu as le temps d'y
être.» Enfin le militaire se décida à descendre; il aida le lion à
monter sur la balançoire et lui dit: «Lion, comme tu ne connais pas ce
jeu, je crains que tu ne tombes et que tu ne te casses les reins. Je
vais t'attacher par les pattes.» Il l'attacha en effet, et, du premier
coup, il le lança au plafond. «Ah! militaire, militaire, descends-moi,»
criait le lion, «j'en ai assez.--Je te descendrai quand je repasserai
par ici,» répondit le militaire, et il sortit du château.

Le lion poussait des cris affreux qu'on entendait de trois lieues. Les
maîtres du château, qui étaient au bois, se hâtèrent de revenir. Après
avoir cherché partout, ils finirent par découvrir le lion suspendu en
l'air sur la balançoire. «Eh! lion,» lui dirent-ils, «que fais-tu
là?--Ah! ne m'en parlez pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire
qui m'a mis où vous voyez.--Si nous te descendons, que lui feras-tu?--Je
courrai après lui, et si je l'attrape, je le tue et je le mange.»

Cependant le militaire continuait à marcher; il rencontra un loup qui
fendait du bois. «Loup», lui dit-il, «ce n'est pas ainsi qu'on s'y
prend. Donne-moi ton merlin, et puis mets ta patte dans la fente pour
servir de coin.» Le loup n'eut pas plutôt mis sa patte dans la fente,
que le militaire retira le merlin, et la patte se trouva prise.
«Militaire, militaire, dégage-moi donc la patte.--C'est bon,» dit
l'autre, «ce sera pour quand je repasserai par ici.»

Le lion, qui était à la poursuite du militaire, accourut aux hurlements
du loup. «Qu'as-tu donc, loup?» lui dit-il.--«Ah! ne m'en parle pas!
c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a pris la patte dans
cette fente.--Si je te délivre, que lui feras-tu?--Je courrai avec toi
après lui; nous le tuerons et nous le mangerons.» Le lion dégagea la
patte du loup et ils coururent ensemble après le militaire.

Mais celui-ci avait déjà gagné du terrain; il avait fait rencontre d'un
renard qui était au pied d'un arbre, le nez en l'air. «Eh! renard,» lui
dit-il, «que regardes-tu là-haut?--Je regarde ces cerises de bois.--Si
tu veux», dit le militaire, «je vais t'aider à monter sur l'arbre.» En
disant ces mots, il prit un bâton bien aiguisé, l'enfonça dans le corps
du renard, puis l'ayant élevé à six pieds de terre, il ficha le bâton
sur l'arbre et laissa le renard embroché. «Ah! militaire, militaire,
descends-moi donc,» criait le renard.--«Quand je repasserai,» dit le
militaire. «Les cerises auront le temps de mûrir d'ici-là.»

Le renard poussait des cris lamentables, qui attirèrent de son côté le
lion et le loup. «Que fais-tu là, renard?» lui dirent-ils.--«Ah! ne m'en
parlez pas! c'est un méchant petit crapaud de militaire qui m'a joué ce
tour.--Si nous te délivrons, que lui feras-tu?--Je courrai avec vous
après lui; nous le tuerons et nous le mangerons.»

Le militaire, ayant continué sa route, rencontra une jeune fille.
«Mademoiselle,» lui dit-il, «il y a derrière nous trois bêtes féroces
qui vont nous dévorer: voulez-vous suivre mon conseil? faisons une
balançoire.» La jeune fille y consentit, et le jeu était en train quand
le lion, qui était en avance sur ses compagnons, arriva. «Quoi?» dit-il,
«encore le même jeu! sauvons-nous.» Ensuite le militaire se mit à fendre
du bois. Le loup, étant survenu, s'écria: «C'est donc toujours la même
chose!» Et il détala. Ainsi fit le renard.

Le militaire ramena la jeune fille chez ses parents, qui furent bien
joyeux d'apprendre qu'elle avait échappé à un si grand péril. Ils firent
mille remerciements au militaire et lui donnèrent leur fille en mariage.


REMARQUES

Il a été recueilli dans la Basse-Normandie un conte analogue (J. Fleury,
p. 193): Un rémouleur, qui va être mangé par un loup, demande à celui-ci
la permission de s'amuser à faire tourner encore une fois son
«émoulette.» Le loup y consent, et, trouvant le jeu très joli, veut
jouer lui aussi. Le rémouleur fait en sorte que le loup ait la patte
prise, puis il se sauve. Un autre loup délivre son camarade, et les
voilà tous les deux à courir après le rémouleur. Sur leur chemin, ils
rencontrent un lièvre auquel le rémouleur a mis de petits boulets aux
oreilles, en lui faisant croire qu'ainsi il courra plus vite; et ensuite
un renard, auquel ce même rémouleur a enfoncé, sous le même prétexte,
un «ragot» dans le derrière. Ils les débarrassent, l'un de ses boulets,
l'autre de son ragot, et tous se lancent sur les traces du rémouleur.
Ils l'aperçoivent enfin; mais alors le rémouleur montre l'émoulette au
loup, puis les boulets au lièvre et le ragot au renard, et
successivement chacun des trois s'enfuit.

Un conte croate (Krauss, nº 20) est du même genre: Un jeune paysan, dont
le comte son maître voudrait se débarrasser, doit passer la nuit dans
une chambre où se trouve un ours affamé. Il y entre en jouant de la
guimbarde. L'ours demande aussitôt à apprendre cet instrument; mais le
jeune homme lui dit qu'il a les griffes trop longues, et, sous prétexte
de les lui couper, il lui emprisonne la patte dans la fente d'un morceau
de bois. Le lendemain, le comte ordonne au jeune homme de prendre une
voiture et de se rendre dans un autre de ses châteaux; puis il lance
l'ours à sa poursuite. Chemin faisant, le jeune homme joue de mauvais
tours d'abord à un renard qu'il suspend à un arbre sous prétexte de le
guérir de la colique, et ensuite à un lièvre, auquel il disloque les
jambes pour le rendre, dit-il, encore plus agile. Le renard et le
lièvre, délivrés par l'ours, se joignent à lui, et ils arrivent non loin
du jeune homme, à un moment où celui-ci est descendu de voiture et entré
dans un taillis. L'ours s'imagine le voir fendre un morceau de bois; le
renard, préparer une corde, et le lièvre, aiguiser un bâton. Et tous les
trois décampent au plus vite. (On se rappelle que, dans le conte
lorrain, le militaire fait route avec une jeune fille, qu'il épouse
ensuite; dans le conte croate, le jeune homme a pris avec lui dans sa
voiture la fille du seigneur, à l'insu de celui-ci, et il l'épouse
également.)

Un conte allemand de la région de Worms (Grimm, nº 8) présente une forme
écourtée de ce thème: Un joueur de violon, passant dans une forêt, se
met à jouer de son instrument pour voir s'il lui viendra un compagnon.
Arrive un loup, qui demande à apprendre le violon: le musicien lui dit
de mettre les pattes dans la fente d'un vieil arbre, et, quand les
pattes se trouvent prises, il le laisse là. Il traite un renard et un
lièvre à peu près de la même façon. Cependant le loup, à force de se
débattre, est parvenu à se dégager; il délivre le renard et le lièvre,
et tous les trois se mettent à la poursuite du musicien. Mais les sons
du violon ont attiré près de celui-ci un bûcheron armé de sa hache, et
les animaux n'osent pas l'attaquer.

Le dénouement du _Militaire avisé_, qui manque dans le conte allemand
que nous venons d'analyser, a beaucoup d'analogie avec celui d'un autre
conte, allemand aussi, et recueilli dans la Hesse (Grimm, nº 114). Voici
ce passage: Un tailleur a serré dans un étau les pattes d'un ours qui
veut apprendre le violon. L'ours, délivré par des ennemis du tailleur,
se met à sa poursuite; alors le tailleur, qui se trouve en ce moment en
voiture, sort brusquement les jambes par la portière, et, les écartant
et resserrant comme les branches d'un étau: «Veux-tu rentrer là-dedans?»
crie-t-il à l'ours. Celui-ci s'enfuit épouvanté.

On peut encore comparer, dans les contes allemands de la collection
Wolf, la fin du conte page 408; le conte souabe nº 59 de la collection
Meier, et une partie d'un autre conte allemand (Proehle, II, nº 28).



III

LE ROI D'ANGLETERRE & SON FILLEUL


Il était une fois un roi d'Angleterre qui aimait la chasse à la folie.
Trouvant qu'il n'y avait pas assez de gibier dans son pays, il passa en
France où le gibier ne manquait pas.

Un jour qu'il était en chasse, il vit un bel oiseau d'une espèce qu'il
ne connaissait pas; il s'approcha tout doucement pour le prendre, mais
au moment où il mettait la main dessus, l'oiseau s'envola, et, sautant
d'arbre en arbre, il alla se percher dans le jardin d'une hôtellerie. Le
roi entra dans l'hôtellerie pour l'y poursuivre, mais il perdit sa
peine: l'oiseau lui échappa encore et disparut.

Après toute une journée passée à battre les bois et la plaine, le roi
arriva le soir dans un hameau, où il dut passer la nuit. Il alla frapper
à la porte de la cabane d'un pauvre homme, qui l'accueillit de son
mieux, et lui dit que sa femme venait d'accoucher d'un petit garçon;
mais ils n'avaient point de parrain, parce qu'ils étaient pauvres. Le
roi, à leur prière, voulut bien être parrain de l'enfant, auquel il
donna le nom d'Eugène. Avant de prendre congé, il tira de son
portefeuille un écrit cacheté qu'il remit aux parents, en leur disant de
le donner à leur fils quand celui-ci aurait dix-sept ans accomplis.

Lorsque l'enfant eut six ans, il dit à son père: «Mon père, vous me
parlez souvent de ma marraine; pourquoi ne me parlez-vous pas de mon
parrain?--Mon enfant,» répondit le père, «ton parrain est un grand
seigneur: c'est le roi d'Angleterre. Il m'a laissé un écrit cacheté que
je dois te remettre quand tu auras dix-sept ans accomplis.»

Cependant le jeune garçon allait à l'école: une somme d'argent avait
été déposée pour lui chez le maître d'école sans qu'on sût d'où elle
venait.

Enfin arriva le jour où Eugène eut ses dix-sept ans. Il se leva de bon
matin et dit à son père: «Il faut que j'aille trouver mon parrain.» Le
père lui donna un cheval et trente-six liards, et le jeune homme lui dit
adieu; mais, avant de se mettre en route, il alla voir sa marraine, qui
était un peu sorcière. «Mon ami,» lui dit-elle, «si tu rencontres un
tortu ou un bossu, il faudra rebrousser chemin.»

Le jeune homme lui promit de suivre son avis et partit. A quelque
distance du hameau, il rencontra un tortu et tourna bride. Le jour
suivant, il rencontra un bossu et revint encore sur ses pas. «Demain,»
pensait-il, «je serai peut-être plus heureux. Mais le lendemain encore,
un autre bossu se trouva sur son chemin: c'était un de ses camarades
d'école, nommé Adolphe. «Cette fois,» se dit Eugène, «je ne m'en
retournerai plus.»

«Où vas-tu?» lui demanda le bossu.--«Je m'en vais voir mon parrain, le
roi d'Angleterre.--Veux-tu que j'aille avec toi?--Je le veux bien.»

Ils firent route ensemble, et, le soir venu, ils entrèrent dans une
auberge. Eugène dit au garçon d'écurie qu'il partirait à quatre heures
du matin; mais le bossu alla ensuite donner l'ordre de tenir le cheval
prêt pour trois heures, et, trois heures sonnant, il prit le cheval et
s'enfuit.

Eugène fut fort étonné de ne plus trouver son cheval. «Où donc est mon
cheval?» demanda-t-il au garçon d'écurie.--«Votre compagnon,» répondit
le garçon, «est venu de votre part dire de le tenir prêt pour trois
heures. Il y a une heure qu'il est parti.»

Eugène se mit aussitôt à la poursuite du bossu, et il le rejoignit dans
une forêt auprès d'une croix. Le bossu s'arrêta et dit à Eugène en le
menaçant: «Si tu tiens à la vie, jure devant cette croix de ne dire à
personne que tu es le filleul du roi, si ce n'est trois jours après ta
mort.» Eugène le jura, puis ils continuèrent leur voyage et arrivèrent
au palais du roi d'Angleterre.

Le roi, croyant que le bossu était son filleul, le reçut à bras ouverts.
Il accueillit aussi très bien son compagnon. «Quel est ce jeune homme?»
demanda-t-il au bossu.--«Mon parrain, c'est un camarade d'école que j'ai
amené avec moi.--Tu as bien fait,» dit le roi. Puis il ajouta: «Mon
enfant, je ne pourrai pas tenir ma promesse. Tu sais que je me suis
engagé autrefois à te donner ma fille, quand tu serais en âge de te
marier; mais elle m'a été enlevée. Depuis onze ans que je la fais
chercher par terre et par mer, je n'ai pu encore parvenir à la
retrouver.»

Les deux jeunes gens furent logés au palais. Tous les seigneurs et
toutes les dames de la cour aimaient Eugène, qu'ils ne connaissaient que
sous le nom d'Adolphe: c'était un jeune homme bien fait et plein
d'esprit; mais tout le monde détestait le bossu. Le roi seul, qui le
croyait toujours son filleul, avait de l'affection pour lui, mais il
témoignait aussi beaucoup d'amitié à son compagnon, ce dont le bossu
était jaloux.

Un jour, celui-ci vint trouver le roi et lui dit: «Mon parrain, Adolphe
s'est vanté d'aller prendre la mule du géant.» Le roi fit venir Adolphe:
«Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre la mule du
géant.--Moi, sire? comment m'en serais-je vanté? je ne saurais seulement
où la trouver, cette mule.--N'importe! si tu ne me l'amènes pas, tu
seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe prit quelques provisions et partit bien triste. Après avoir
marché quelque temps, il rencontra une vieille qui lui demanda un peu de
son pain. «Prenez tout si vous voulez,» dit Adolphe; «je ne saurais
manger.--Tu es triste, mon ami,» dit la vieille; «je sais ce qui te
cause ton chagrin: il faut que tu ailles prendre la mule du géant. Eh
bien! le géant demeure de l'autre côté de la mer; il a un merle dont le
chant se fait entendre d'un rivage à l'autre. Dès que tu entendras le
merle chanter, tu passeras l'eau, mais pas avant. Une fois en présence
du géant, parle-lui hardiment.»

Le jeune homme fut bientôt arrivé au bord de la mer, mais le merle ne
chantait pas. Il attendit que l'oiseau eût chanté, et il passa la mer.
Le géant ne tarda pas à paraître devant lui et lui dit: «Que viens-tu
faire ici, ombre de mes moustaches, poussière de mes mains?--Je viens
chercher ta mule.--Qu'en veux-tu faire?--Que t'importe?
donne-la-moi.--Eh bien! je te la donne, mais à la condition que tu me la
rendras un jour.» Adolphe prit la mule, qui faisait cent lieues d'un
pas, et retourna au palais.

Le roi fut très content de le revoir et lui promit de ne plus lui faire
de peine. Mais bientôt le bossu, qui avait entendu parler du merle du
géant, vint dire au roi: «Mon parrain, Adolphe s'est vanté d'aller
chercher le merle du géant qui chante si bien et qu'on entend de si
loin.» Le roi fit venir Adolphe: «Eugène m'a dit que tu t'es vanté
d'aller chercher le merle du géant.--Moi, sire? je ne m'en suis point
vanté, et comment ferais-je pour le prendre?--N'importe! si tu ne me le
rapportes pas, tu sera brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe se rendit de nouveau sur le bord de la mer. Dès qu'il entendit
le merle chanter, il passa l'eau et s'empara de l'oiseau. «Que viens-tu
faire ici,» lui dit le géant, «ombre de mes moustaches, poussière de mes
mains?--Je suis venu prendre ton merle.--Qu'en veux-tu faire?--Que
t'importe? laisse-le-moi.--Eh bien! je te le donne, mais à la condition
que tu me le rendras un jour.» Quand Adolphe fut de retour au palais du
roi, toutes les dames de la cour furent ravies d'entendre le merle
chanter, et le roi promit au jeune homme de ne plus le tourmenter.

Quelque temps après, le bossu dit au roi: «Le géant a un falot qui
éclaire tout le pays à cent lieues à la ronde; Adolphe s'est vanté de
prendre ce falot et de l'apporter ici.» Le roi fit venir Adolphe:
«Eugène m'a dit que tu t'es vanté d'aller prendre le falot du
géant.--Moi, sire? comment le pourrais-je faire?--N'importe! si tu ne me
rapportes pas ce falot, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe s'éloigna et fut bientôt sur le bord de la mer. Le merle n'était
plus là pour l'avertir du moment où il pourrait passer l'eau; il tenta
pourtant l'aventure, et, étant parvenu sur l'autre bord, il alla droit
au géant. «Que viens-tu faire ici,» lui dit le géant, «ombre de mes
moustaches, poussière de mes mains?--Je viens prendre ton falot.--Qu'en
veux-tu faire?--Que t'importe? donne-le-moi.--Eh bien! je te le donne,
mais à la condition que tu me le rendras un jour.» Le jeune homme
remercia le géant et s'en retourna. Quand il fut arrivé à quelque
distance du palais du roi, il attendit la nuit, et alors il s'avança en
tenant haut le falot, dont tout le pays fut éclairé. Le roi, rempli de
joie, promit encore une fois à Adolphe de ne plus lui faire de peine.

Un bon bout de temps se passa sans qu'Adolphe eût à subir de nouveaux
ennuis; enfin le bossu dit au roi: «Adolphe s'est vanté de savoir où est
votre fille et de pouvoir vous la rendre.» Le roi fit venir Adolphe:
«Eugène m'a dit que tu t'es vanté de savoir où est ma fille et de
pouvoir me la rendre.--Ah! sire, vous l'avez fait chercher partout, par
terre et par mer, sans avoir pu la retrouver. Comment voulez-vous que
moi, pauvre étranger, je puisse en venir à bout?--N'importe! si tu ne me
la ramènes pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe s'en alla bien chagrin. La vieille qu'il avait déjà rencontrée
se trouva encore sur son chemin; elle lui dit: «Le roi veut que tu lui
ramènes sa fille. Retourne chez le géant.» Adolphe passa donc encore la
mer, et, arrivé chez le géant, il lui demanda s'il savait où était la
fille du roi. «Oui, je le sais,» répondit le géant; «elle est dans le
château de la reine aux pieds d'argent; mais pour la délivrer il y a
beaucoup à faire. Il faut d'abord que tu ailles redemander au roi ma
mule, mon merle et mon falot. Ensuite tu feras construire un vaisseau
long de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante
toises; il faut qu'il y ait dans ce vaisseau une chambre, et dans la
chambre un métier de tisserand. Mais, sur toutes choses, il ne doit
entrer dans ce bâtiment ni fer, ni acier: le roi fera comme il pourra.»

Adolphe alla rapporter au roi les paroles du géant. On fit aussitôt
venir des ouvriers, et on leur commanda de construire un vaisseau long
de trois cents toises, large d'autant et haut de cent cinquante toises;
dans ce vaisseau, il devait y avoir une chambre, et dans la chambre un
métier de tisserand, le tout sans fer ni acier. En quarante-huit heures,
le bâtiment fut terminé; mais le bossu avait donné de l'argent à un
ouvrier pour qu'il y mît une broche de fer.

Adolphe amena le bâtiment au géant. «Il est entré du fer dans ton
bâtiment,» dit le géant.--«Non,» répondit Adolphe, «il n'y en a pas.--Il
y a du fer en cet endroit,» dit le géant. «Ramène au roi le vaisseau;
qu'il fasse venir un ouvrier avec un marteau et un ciseau, et l'on verra
si je dis vrai.» Dès que l'ouvrier eut appuyé son ciseau à l'endroit
indiqué, et qu'il eut donné dessus un coup de marteau, le ciseau se
cassa. On retira la broche de fer, et le géant, quand Adolphe fut de
retour avec le vaisseau, ne trouva plus rien à redire.

«Maintenant,» dit-il, «il faut qu'il y ait dans ce vaisseau trois cents
miches de pain, trois cents livres de viande, trois cents sacs de
millet, trois cents livres de lin, et de plus qu'il s'y trouve trois
cents filles vierges.» Le roi fit chercher dans la ville de Londres et
dans les environs les trois cents filles demandées; quand on les eut
trouvées, on les embarqua dans le vaisseau, on y mit aussi le pain, la
viande et le reste, et Adolphe retourna chez le géant. Celui-ci donna un
coup d'épaule, et le navire fut porté à plus de deux cents lieues en
mer. Adolphe était au gouvernail; sous le pont, les trois cents filles
filaient et le géant tissait.

Tout à coup on aperçut au loin une grosse montagne toute noire. «Ah!»
dit Adolphe, «nous allons arriver!--Non,» dit le géant. «C'est le
royaume des poissons. Pour qu'ils te laissent passer, tu diras que tu es
un prince de France qui voyage.»

«Que viens-tu faire ici?» demandèrent les poissons au jeune homme.--«Je
suis un prince de France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras
pas.» Alors Adolphe leur jeta des miettes de pain; tous les poissons y
coururent à la fois et le laissèrent passer. Il n'était pas encore bien
loin quand le roi des poissons dit à son peuple: «Nous avons été bien
malhonnêtes de n'avoir pas remercié ce prince qui nous a secourus dans
notre détresse. Courez après lui et faites-le retourner.» Les poissons
ayant ramené le jeune homme, le roi lui dit: «Tenez, voici une de mes
arêtes. Quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon
royaume.»

«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des poissons?--Il m'a
donné une de ses arêtes: mais que ferai-je de cette arête?--Mets-la dans
ta poche: tu auras occasion de t'en servir.»

On aperçut bientôt une autre montagne plus noire encore que la première.
«N'allons-nous pas aborder?» demanda le jeune homme.--«Non,» répondit le
géant. «C'est le royaume des fourmis.»

Les fourmis avaient le sac au dos et faisaient l'exercice; elles
crièrent à Adolphe: «Que viens-tu faire ici?--Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur
jeta du millet: les fourmis se mirent à manger le grain et laissèrent
passer le jeune homme. «Nous avons été bien malhonnêtes,» dit alors le
roi des fourmis, «de n'avoir pas remercié ce prince. Courez le
rappeler.» Quand Adolphe fut revenu près de lui, le roi des fourmis lui
dit: «Prince, nous étions depuis sept ans dans la détresse; vous nous en
avez tirés pour quelque temps. Tenez, voici une de mes pattes: quand
vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»

«Que t'a donné le roi des fourmis?» demanda le géant.--«Il m'a donné une
de ses pattes; mais que ferai-je d'une patte de fourmi?--Mets-la dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.»

Quelque temps après, parut au loin une montagne plus grosse et plus
noire encore que les deux premières. «Allons-nous enfin arriver?»
demanda Adolphe.--«Non,» dit le géant. «C'est le royaume des rats.»

«Que viens-tu faire ici?» crièrent les rats.--«Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur
jeta du pain, et les rats le laissèrent passer. «Nous avons été bien
malhonnêtes,» dit le roi des rats, «de n'avoir pas remercié ce prince.
Courez le rappeler.» Et le jeune homme étant retourné sur ses pas; «Nous
vous remercions beaucoup,» lui dit le roi, «de nous avoir secourus dans
notre misère. Tenez, voici un poil de ma moustache: quand vous aurez
besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.»

«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des rats?--Il m'a
donné un poil de sa moustache; que ferai-je de cela?--Mets-le dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.»

Le vaisseau continua sa route et arriva en vue d'une autre grosse
montagne. «N'est-ce point là que nous devons nous arrêter?» demanda le
jeune homme.--«Non,» dit le géant. «C'est le royaume des corbeaux.»

«Que viens-tu faire ici?» dirent les corbeaux.--«Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur
jeta de la viande, et les corbeaux le laissèrent passer. «Nous avons été
bien malhonnêtes,» dit le roi des corbeaux, «de n'avoir pas remercié ce
bon prince. Courez après lui et faites-le retourner.» Le jeune homme fut
donc ramené devant le roi, qui lui dit: «Vous nous avez rendu un grand
service, et nous vous en remercions. Tenez, voici une de mes plumes:
quand vous aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon
royaume.»

«Que t'a donné le roi des corbeaux?» demanda le géant.--«Il m'a donné
une de ses plumes; mais que ferai-je de cette plume?--Mets-la dans ta
poche: tu auras occasion de t'en servir.»

Au bout de quelque temps, Adolphe aperçut une montagne qui était encore
plus grosse et plus noire que toutes les autres. «Cette fois,» dit-il,
«nous allons arriver.--Non,» dit le géant. «C'est le royaume des
géants.»

«Que viens-tu faire ici?» crièrent les géants.--«Je suis un prince de
France qui voyage.--Prince ou non, tu ne passeras pas.» Adolphe leur
jeta de grosses boules de pain; les géants, les ayant ramassées, se
mirent à manger et le laissèrent passer. «Nous avons été bien
malhonnêtes,» dit le roi des géants, «de n'avoir pas remercié ce prince.
Courez le rappeler.» Et, le jeune homme de retour, le roi lui dit: «Nous
vous remercions de nous avoir secourus; nous étions sur le point de nous
dévorer les uns les autres. Tenez, voici un poil de ma barbe: quand vous
aurez besoin d'aide, vous me retrouverez, moi et mon royaume.--Avec
ceux-ci,» se dit Adolphe, «je gagnerai plus qu'avec les autres, car ils
sont grands et forts.»

«Eh bien!» demanda le géant, «que t'a donné le roi des géants?--Il m'a
donné un poil de sa barbe; qu'en ferai-je?--Mets-le dans ta poche: tu
auras occasion de t'en servir.»

«Maintenant,» continua le géant, «le premier pays que nous découvrirons
sera celui de la reine aux pieds d'argent. Tu iras droit au château; la
porte en est gardée par la princesse, fille du roi d'Angleterre, changée
en lionne qui jette du feu par les yeux, par les naseaux et par la
gueule. Il y a trente-six chambres dans le château: tu entreras d'abord
dans la chambre de gauche, puis dans celle de droite, et ainsi de
suite.»

Arrivé dans le pays de la reine aux pieds d'argent, Adolphe se rendit au
château. Quand il en passa le seuil, la lionne, loin de lui faire du
mal, se mit à lui lécher les mains: elle pressentait qu'il serait son
libérateur. Le jeune homme alla d'une chambre à l'autre suivant les
recommandations du géant, et entra enfin dans la dernière chambre, où se
trouvait la reine aux pieds d'argent.

«Que viens-tu faire ici?» lui dit la vieille reine.--«Je viens chercher
la princesse.--Tu mériterais d'être changé toi aussi en bête, en
punition de ton audace. Sache que pour délivrer la princesse il y a
beaucoup à faire. Et d'abord je veux trois cents livres de lin, filées
par trois cents filles vierges.» Adolphe lui apporta les trois cents
livres de lin et lui présenta les trois cents filles qui les avaient
filées. «C'est bien,» dit la reine. «Maintenant tu vois cette grosse
montagne: il faut l'aplanir et faire à la place un beau jardin, orné de
fleurs et planté d'arbres qui portent des fruits déjà gros; et tout cela
en quarante-huit heures.»

Adolphe alla demander conseil au géant. Celui-ci appela le royaume des
géants, le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des
corbeaux. En quatre ou cinq tours de main les géants eurent aplani la
montagne, dont ils jetèrent les débris dans la mer. Puis les fourmis et
les rats se mirent à fouiller et à préparer la terre; les corbeaux
allèrent chercher au loin dans les jardins les fleurs et les arbres, et
tout fut terminé avant le temps fixé par la reine. Adolphe alla dire à
la vieille de venir voir le jardin; elle ne put rien trouver à
reprendre, cependant elle grondait entre ses dents. «Ce n'est pas tout,»
dit-elle au jeune homme, «il me faut de l'eau qui ressuscite et de l'eau
qui fait mourir.»

Adolphe eut encore recours au géant, mais cette fois le géant ne put
rien lui conseiller: il n'en savait pas si long que la vieille reine.
«Les corbeaux,» dit-il, «nous apprendront peut-être quelque chose.» On
battit la générale parmi les corbeaux; ils se rassemblèrent, mais aucun
d'eux ne put donner de réponse. On s'aperçut alors qu'il manquait à
l'appel deux vieux soldats, La Chique et La Ramée: on les fit venir. La
Ramée, qui était ivre, déclara qu'il ne savait pas où était l'eau, mais
que peu lui importait. On le mit en prison. La Chique arriva ensuite,
plus ivre encore; on lui demanda où se trouvait l'eau; il répondit qu'il
le savait bien, mais qu'il fallait d'abord tirer de prison son camarade.
Adolphe le fit délivrer; puis il donna cinquante francs à La Chique pour
boire à sa santé, et La Chique le conduisit dans un souterrain: à l'une
des extrémités coulait l'eau qui ressuscite, à l'autre l'eau qui fait
mourir. La Chique recommanda que l'on mît des factionnaires à l'entrée
du souterrain, parce que la vieille reine devait envoyer des colombes
pour briser les fioles dans lesquelles on prendrait l'eau. Les colombes
arrivèrent en effet, mais les corbeaux, qui étaient plus forts qu'elles,
les empêchèrent d'approcher. Le géant dit alors au jeune homme: «Tu
présenteras d'abord à la reine l'eau qui ressuscite, et tu lui diras de
rendre à la princesse sa première forme; cela fait, tu jetteras au
visage de la vieille l'eau qui fait mourir, et elle mourra.»

Quand Adolphe fut de retour, la vieille reine lui dit: «M'as-tu rapporté
l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir?--Oui,» répondit Adolphe.
«Voici l'eau qui ressuscite.--C'est bien. Maintenant, où est l'eau qui
fait mourir?--Rendez d'abord à la princesse sa première forme, et je
vous donnerai l'eau qui fait mourir.»

La reine fit ce qu'il demandait, et la lionne redevint une belle jeune
fille, parée de perles et de diamants, qui se jeta au cou d'Adolphe en
le remerciant de l'avoir délivrée. «A présent,» dit la vieille reine,
«donne-moi l'eau qui fait mourir.» Adolphe la lui jeta au visage et elle
tomba morte. Ensuite le jeune homme reprit avec la princesse le chemin
du royaume d'Angleterre et dépêcha au roi un courrier pour lui annoncer
leur arrivée.

La joie fut grande au palais. Toutes les dames de la cour vinrent au
devant de la princesse pour la complimenter: elle les embrassa l'une
après l'autre. Le bossu, qui se trouvait là, s'étant aussi approché pour
l'embrasser: «Retire-toi,» lui dit-elle. «Que tu es laid!»

Le soir, pendant le souper, le roi dit à la princesse: «Ma fille, je
t'ai promise en mariage à mon filleul: je pense que tu ne voudras pas me
faire manquer à ma parole.--Mon père,» répondit la princesse,
«laissez-moi encore huit jours pour faire mes dévotions.» Le roi y
consentit.

Au bout des huit jours, la princesse dit au roi qu'elle avait laissé
tomber dans la mer un anneau qui lui venait de la reine aux pieds
d'argent, et qu'avant tout elle voulait le ravoir. Le bossu, jaloux de
la préférence que la princesse montrait pour Adolphe, alla dire au roi:
«Mon parrain, Adolphe s'est vanté de pouvoir retirer de la mer l'anneau
de la princesse.» Le roi fit aussitôt appeler Adolphe: «Eugène m'a dit
que tu t'es vanté de pouvoir retirer de la mer l'anneau de la
princesse.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté; d'ailleurs, je ne le
saurais faire.--N'importe! si tu ne me rapportes pas cet anneau, tu
seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe s'éloigna bien triste et se rendit chez le géant, auquel il
conta sa peine. «Je m'étais dit que je ne ferais plus rien pour toi,»
dit le géant. «Pourtant je ne veux pas te laisser dans l'embarras. Je
vais appeler les poissons.» On battit la générale parmi les poissons;
ils arrivèrent en foule, mais aucun d'eux ne savait où était l'anneau.
On s'aperçut alors qu'il manquait à l'appel deux vieux soldats, La
Chique et La Ramée; on les fit venir. La Ramée, qui était ivre, déclara
qu'il ne savait où était l'anneau, mais que peu lui importait; on le mit
en prison. La Chique arriva ensuite, encore plus ivre; il dit qu'il
avait la bague dans son sac, mais qu'il fallait d'abord tirer La Ramée
de prison. Quand son camarade fut en liberté, La Chique remit la bague
au jeune homme. Adolphe lui donna cent francs pour boire à sa santé et
courut porter la bague au roi.

«Je pense, ma fille,» dit alors le roi, «que tu dois être contente; tu
te marieras demain.--Je ne suis pas encore décidée,» répondit la
princesse; «je voudrais auparavant que l'on transportât ici le château
de la reine aux pieds d'argent.» On fit aussitôt préparer les
fondations, et le bossu, de plus en plus jaloux d'Adolphe, alla dire au
roi: «Mon parrain, Adolphe a dit qu'il savait le moyen de transporter
ici le château de la reine aux pieds d'argent sans aucune égratignure,
pas même une égratignure d'épingle.» Le roi fit appeler Adolphe: «Eugène
m'a dit que tu t'es vanté de pouvoir transporter ici le château de la
reine aux pieds d'argent sans aucune égratignure, pas même une
égratignure d'épingle.--Non, sire, je ne m'en suis pas vanté.
D'ailleurs, comment le pourrais-je faire?--N'importe! si tu ne le fais
pas, tu seras brûlé dans un cent de fagots.»

Adolphe, bien désolé, alla de nouveau trouver le géant, qui lui dit:
«Demande d'abord au roi de te faire construire un grand vaisseau.» Le
vaisseau construit, Adolphe s'y embarqua avec le géant. Celui-ci appela
le royaume des fourmis, le royaume des rats et le royaume des géants.
Les fourmis et les rats détachèrent le château de ses fondations; quatre
géants le soulevèrent et l'allèrent porter sur le navire; puis on appela
le royaume des poissons pour soutenir le navire.

Tout le monde à la cour du roi d'Angleterre fut enchanté de voir Adolphe
de retour, et le château fut posé sur les fondations préparées vis-à-vis
du palais du roi. Le roi dit alors à sa fille: «Maintenant j'espère que
tu vas épouser Eugène.--Mon père,» répondit la princesse, «accordez-moi
quelque temps encore; je ne suis pas décidée.»

Comme la princesse ne cachait pas au bossu qu'elle ne pouvait le
souffrir, la jalousie de celui-ci contre Adolphe ne faisait que croître.
Un jour, il dit au jeune homme: «Allons faire ensemble une partie de
chasse dans le bois des Cerfs.--Volontiers,» répondit Adolphe. Quand le
bossu fut dans la forêt avec Adolphe, il lui tira un coup de fusil par
derrière et l'étendit mort sur la place; puis il creusa un trou et l'y
enterra.

Le roi, ne voyant pas revenir Adolphe, demanda au bossu ce qu'il était
devenu. «Je n'en sais rien,» dit le bossu. «Il sera parti pour courir le
monde; il se lassait sans doute d'être bien ici.» La princesse était au
désespoir, mais elle n'en montra rien à son père et lui demanda la
permission d'aller chasser dans le bois des Cerfs. Le roi, de crainte
d'accident, voulait la faire accompagner par quarante piqueurs à cheval,
mais elle le pria de l'y laisser aller seule.

En arrivant dans la forêt, elle aperçut des corbeaux qui voltigeaient
autour d'un trou; elle s'approcha, et, reconnaissant le pauvre Adolphe
que les corbeaux avaient déjà à moitié dévoré, elle se mit à pleurer et
à gémir. Enfin elle s'avisa qu'elle avait sur elle un flacon de l'eau
qui ressuscite; elle en frotta le cadavre, et le jeune homme se releva
plein de vie et de santé.

Or c'était le troisième jour après sa mort.

La princesse revint au château avec Adolphe; elle le cacha dans une de
ses chambres, et alla trouver le roi. «Mon père,» lui dit-elle,
«seriez-vous bien aise de voir Adolphe?--Ma fille,» répondit le roi,
«que me dis-tu là? Adolphe est parti pour aller au bout du monde: il ne
peut être sitôt de retour.--Eh bien!» reprit la princesse, «faites
fermer toutes les portes du palais, mettez-y des factionnaires, et
suivez-moi.»

Le roi étant entré dans l'appartement de la princesse, celle-ci fit
paraître devant lui le jeune homme qui lui dit: «Sire, Adolphe n'est pas
mon nom; je suis Eugène, votre filleul.» Puis, tirant de son sein la
lettre que le roi avait remise à ses parents, il la présenta au roi en
lui disant: «Reconnaissez-vous cet écrit?» Quand le roi eut appris ce
qui s'était passé, il fit brûler le bossu dans un cent de fagots, et
Eugène épousa la princesse.

Moi, j'étais de faction à la porte de la princesse; je m'y suis ennuyé,
et je suis parti.


REMARQUES

Nous tenons ce conte d'un jeune homme de Montiers, qui l'a entendu
raconter au régiment.

                  *       *       *       *       *

Pour sa partie principale, notre _Roi d'Angleterre et son Filleul_ se
rattache au thème que l'on peut appeler le thème de _la Jeune Fille aux
cheveux d'or et de l'Eau de la mort et de la vie_. Nous traiterons en
détail de ce thème dans les remarques de notre nº 73, _la Belle aux
cheveux d'or_. Nous y renvoyons donc le lecteur, nous bornant à examiner
ici les contes qui, dans diverses collections, se rapprochent plus
particulièrement du présent conte.

Il convient de citer d'abord un conte grec moderne, recueilli en Epire
par M. de Hahn (nº 37): Un roi est obligé, pendant la grossesse de sa
femme, de s'éloigner de son royaume. Il recommande à la reine, si elle
met au monde un fils, de le lui envoyer quand il aura seize ans
accomplis, mais de se garder de prendre pour conducteur un homme sans
barbe. (Dans les contes grecs et dans les contes serbes, les hommes sans
barbe sont représentés comme étant artificieux et méchants.) Lorsque le
moment est venu d'envoyer le jeune garçon à son père, la reine, s'étant
rendue sur la place du marché pour louer un cheval et son conducteur, ne
peut trouver d'autre conducteur qu'un homme sans barbe. Le lendemain et
le surlendemain, elle n'est pas plus heureuse. Elle se décide alors, sur
les instances de son fils, à le laisser partir avec un homme sans barbe.
Pendant le voyage, le jeune garçon, pressé par une soif ardente, se fait
descendre dans une citerne par son compagnon. Celui-ci lui déclare alors
qu'il l'abandonnera dans cette citerne, si le prince ne s'engage par
serment à lui céder son titre et ses droits, et à ne point révéler le
secret jusqu'à ce qu'il soit mort et ressuscité des morts. Le pacte est
conclu, et l'imposteur, qui s'est revêtu des habits du prince, est
accueilli par le roi comme son fils. Pour se débarrasser du prince, il
le fait jeter en proie à un dragon aveugle, auquel il fallait de temps
en temps une victime; mais le jeune homme, instruit par un vieux cheval,
son confident, rend la vue au dragon, qui, par reconnaissance, lui
apprend le langage des animaux en l'avalant et le rendant quelques
instants après à la lumière. Ensuite, quand il est obligé d'aller à la
recherche de la jeune fille aux cheveux d'or, que l'homme sans barbe
veut épouser, le prince, toujours d'après les conseils du vieux cheval,
se montre secourable, d'abord envers des fourmis qui ne peuvent
traverser un ruisseau, puis envers des abeilles dont un ours dévore le
miel, enfin envers de jeunes corbeaux qui vont être déchirés par un
serpent. Grâce à l'aide de ses obligés, le prince vient à bout des
tâches qui lui sont imposées: les fourmis trient pour lui un tas énorme
de blé, de millet et d'autres graines confondues ensemble; les abeilles
lui font reconnaître la jeune fille aux cheveux d'or au milieu d'un
grand nombre de femmes voilées; enfin les corbeaux lui apportent une
fiole d'eau de la vie. La jeune fille, amenée à la cour du roi, fait
fort mauvais visage à l'homme sans barbe, qui, pour se venger, tue le
prince à la chasse. Elle exige que le cadavre lui soit apporté, et lui
rend la vie au moyen de l'eau merveilleuse. Le prince alors, dégagé de
son serment, puisqu'il est ressuscité des morts, démasque l'imposteur et
le fait périr.

Un autre conte grec moderne, recueilli dans le Péloponnèse (E. Legrand,
p. 57), offre une grande ressemblance avec le conte épirote: nous y
retrouvons notamment le serment prêté par le jeune homme à l'homme sans
barbe qui, là aussi, tient la place du bossu du conte français. Au lieu
du cheval (qui figure dans presque tous les contes du type de _la Belle
aux cheveux d'or_; voir les remarques de notre nº 73), c'est une fée qui
aide le héros de ses conseils. Quand le jeune homme est envoyé à la
recherche de «la plus belle fille du monde», la fée, comme le géant de
notre conte, lui dit de demander au roi telle quantité de provisions
(viande, blé et miel), qu'il donnera en route aux lions, aux fourmis et
aux abeilles qu'il rencontrera. Ici, comme dans le conte français, ces
divers animaux ont un roi: le roi des lions donne au jeune homme un poil
de sa crinière; le roi des fourmis et celui des abeilles, chacun une de
leurs ailes.

Un conte albanais (A. Dozon, nº 12) a une introduction plus voisine
encore de celle du conte français. Un roi est hébergé chez un Valaque,
possesseur de nombreux troupeaux. Cette nuit-là même, la femme du
Valaque accouche d'un garçon. Le roi engage le père à faire apprendre
plusieurs langues à son fils, et, lui remettant une croix, il lui dit:
«Quand ton fils aura quinze ans, donne-lui cette croix et dis-lui
d'aller me trouver dans telle ville.» Le jour où le jeune garçon atteint
ses quinze ans, le père lui remet la croix, et le jeune garçon lit ces
mots, écrits dessus: «Je suis le roi ton parrain; viens me trouver dans
telle ville.» Ce conte, où figure également un traître, a aussi le
serment: «Si je meurs et que je ressuscite, alors seulement je te
dénoncerai.»

Un conte serbe du même type (Jagitch, nº 1) a une introduction très
voisine de celle du conte grec de la collection Hahn; mais il y manque
le serment, comme dans tous les contes qu'il nous reste à citer. Dans ce
conte serbe, nous rencontrons encore les «princes» des aigles, des
fourmis, des pies.--Comparer également un autre conte serbe (Jagitch, nº
1 _a_) et un conte bulgare (_Archiv für slawische Philologie_, V, p.
79).

Citons aussi un conte breton, donné par M. F.-M. Luzel, dans son
cinquième rapport sur une mission en Basse-Bretagne, déjà mentionné par
nous. Dans ce conte, intitulé _la Princesse de Tronkolaine_, un roi, qui
a bien voulu être le parrain du vingt-sixième enfant d'un charbonnier,
dit à celui-ci de lui envoyer l'enfant à Paris quand il aura dix-huit
ans. Le moment arrivé, le jeune Louis se met en route sur un vieux
cheval. Comme il passe auprès d'une fontaine, un prétendu camarade
d'école lui dit de mettre pied à terre pour boire, et, Louis l'ayant
fait malgré l'avis que lui avait donné une bonne vieille, l'autre le
jette dans la fontaine, lui enlève le signe de reconnaissance que Louis
devait montrer au roi, et s'enfuit sur le vieux cheval. Louis l'ayant
rattrapé, ils entrent ensemble chez le roi, qui fait bon accueil à son
prétendu filleul et admet Louis dans le château comme valet d'écurie.
Bientôt, à l'instigation du faux filleul, Louis est envoyé en des
expéditions très périlleuses. Il doit notamment amener au roi la
princesse de Tronkolaine.--Cette partie du conte breton présente une
grande ressemblance avec notre conte. Nous y retrouvons le bâtiment
chargé de provisions dont le jeune homme régale les fourmis, les
éperviers et les lions par les royaumes desquels il passe; les tâches
imposées par la princesse: démêler un gros tas de grains mélangés,
abattre une allée de grands arbres, aplanir une montagne,--tâches dans
lesquelles le jeune homme est aidé par les animaux ses obligés. (Dans
d'autres versions du conte breton, il faut apporter le palais de la
princesse devant celui du roi et aller chercher de l'eau de la mort et
de l'eau de la vie.) Arrivée chez le roi, la princesse de Tronkolaine
dit de jeter dans un four le faux filleul, comme étant un démon, et, la
chose faite, elle épouse Louis.

Nous renverrons encore à un autre conte breton, résumé dans les
remarques de notre nº 73, _la Belle aux cheveux d'or_.

Dans un conte italien de Pise (Comparetti, nº 5), nous relevons un trait
particulier de notre conte: Un prince se met en route pour aller voir
son oncle le roi de Portugal, qu'il ne connaît pas. En chemin, un jeune
homme se joint à lui et se fait raconter l'objet de son voyage. Quand
ils se trouvent dans un endroit isolé, ce jeune homme met au prince un
pistolet sur la gorge, et le force à consentir à ce qu'il prenne son
titre et sa place: le prince passera pour son page. Arrivé à la cour,
l'imposteur ne tarde pas à faire charger le page d'entreprises
dangereuses, entre autres de retrouver Granadoro, la reine, qui a
disparu[127]. Grâce aux conseils d'une cavale, le page réussit dans ces
diverses entreprises. Pour aller à la recherche de la reine, il se fait
donner un vaisseau, sur lequel il s'embarque avec la cavale. Pendant la
traversée, il recueille dans son vaisseau un poisson, une hirondelle et
un papillon, et ensuite ces animaux lui viennent en aide quand, avant de
revenir avec lui, Granadoro lui demande successivement de lui apporter
son anneau qu'elle a jeté au fond de la mer, de lui procurer une fiole
d'une eau qui jaillit au sommet d'une montagne inaccessible, et enfin de
la reconnaître entre ses deux soeurs, tout à fait semblables à elle. De
retour à la cour du roi son mari, Granadoro ressuscite au moyen de l'eau
le page que le prétendu neveu du roi a tué, et elle démasque
l'imposteur.

    [127] Ce trait correspond au passage de notre conte où Adolphe doit
    retrouver la fille du roi, qui est on ne sait où--Dans un conte
    portugais (Coelho, nº 19), dont nous donnerons le résumé à
    l'occasion de notre nº 73, _la Belle aux cheveux d'or_, c'est la
    fille du roi qu'il s'agit de retrouver, comme dans le conte
    français.

Voir enfin un second conte albanais (G. Meyer, nº 13).

                  *       *       *       *       *

Le passage où, à l'instigation du bossu, «Adolphe» reçoit l'ordre
d'aller dérober au géant sa mule, son merle et son falot, est emprunté à
un thème que nous indiquerons en quelques mots: Plusieurs frères se sont
trouvés ensemble chez un ogre, un géant ou autre être de ce genre, et
ils y ont vu certains objets merveilleux. Ayant pu s'échapper, ils
entrent au service d'un roi, qui donne sa faveur au plus jeune. Les
aînés, jaloux, ont alors l'idée de faire ordonner par le roi à leur
frère d'aller dérober les objets du géant, puis d'amener le géant
lui-même. Ici, à la différence de notre conte français, c'est par ruse
que le héros réussit dans ces diverses entreprises. M. Reinhold Koehler
a étudié ce thème à propos d'un conte des Avares du Caucase (Schiefner,
nº 3). Nous donnerons ici l'analyse rapide de ce conte avare, comme
spécimen oriental de ce type de conte: Trois frères se sont égarés dans
la forêt. Les deux aînés disent au plus jeune, nommé Tchilbik, de monter
sur un arbre pour voir s'il n'apercevrait pas la fumée d'une cheminée.
Tchilbik voit une colonne de fumée s'élever du milieu de la forêt. Les
trois frères marchent dans cette direction et arrivent à une maison où
ils se trouvent en face d'une _Kart_ (ogresse) et de ses trois filles.
La Kart leur donne à manger; ensuite elle fait coucher ses filles dans
un lit, et les frères dans un autre. Pendant la nuit, Tchilbik met les
filles de la Kart à sa place et à celle de ses frères, et la Kart tue
ses filles, croyant tuer les trois jeunes gens[128]. Quand Tchilbik
revient à la maison, le roi du pays, qui entend parler de ses aventures,
lui dit: «On raconte que la Kart a une couverture de lit qui peut
couvrir cent hommes; va la dérober.» (Il y a là une altération: dans les
contes européens, mieux conservés, c'est, comme nous l'avons dit, à
l'instigation de ses méchants frères que le héros reçoit l'ordre d'aller
dérober les objets merveilleux.) Il faut ensuite que Tchilbik aille
voler la chaudière de la Kart, où l'on peut préparer à manger pour cent
hommes; puis sa chèvre aux cornes d'or. Enfin le roi lui dit que, s'il
amène la Kart elle-même, il lui donnera sa fille en mariage et
l'associera à son pouvoir[129].

    [128] Inutile de faire remarquer que cette partie du conte avare
    correspond au _Petit Poucet_ de Perrault. Dans plusieurs contes
    européens du type de _Tchilbik_, ce sont les coiffures que le héros
    échange, comme dans Perrault.

    [129] Ce même conte se retrouve chez les Kabyles (Rivière, p. 224).
    Bien qu'il soit, en général, assez altéré, il est, sur un point
    important, un peu mieux conservé que le conte avare. Après s'être
    échappés de chez l'ogresse, les sept frères rentrent chez leur père.
    Un jour, l'un d'eux dit à celui-ci: «O mon père, il y a chez
    l'ogresse un tapis qui s'étend seul. Amor (l'un des frères, le héros
    du conte) nous le rapportera.»

Dans certains contes européens de ce type, nous trouvons des objets
merveilleux analogues à ce «falot» du géant, qui éclaire à cent lieues à
la ronde. Ainsi, dans un conte breton (Luzel, _Contes bretons_, nº 1),
Allanic doit aller prendre au géant Goulaffre une «demi-lune», qui
éclaire à plusieurs lieues à la ronde; dans un conte basque (Webster, p.
86), altéré sur divers points, le héros doit s'emparer de la «lune» d'un
ogre, qui éclaire à sept lieues; dans un conte écossais (Campbell, nº
17) et un conte irlandais (Kennedy, II, p. 3), où les trois frères sont
remplacés par trois soeurs, la plus jeune reçoit l'ordre d'aller
chercher le «glaive de lumière du géant». Dans deux contes suédois
(Cavallius, nº 3, B et C), l'un des objets merveilleux qu'il faut
enlever à une sorcière ou à un géant, est une lampe d'or qui éclaire
comme la pleine lune.

Un conte sicilien (Gonzenbach, nº 30) met en relief de la façon la plus
nette la combinaison du thème que nous venons d'indiquer avec le thème
de _la Belle aux cheveux d'or_, duquel dérive, pour l'ensemble, notre
conte français. Dans ce conte sicilien, les frères de Ciccu, envieux de
la faveur dont il jouit auprès du roi, disent à celui-ci que Ciccu est
en état d'aller prendre le sabre de l'ogre, qui répand une lueur
merveilleuse, et ensuite _l'ogre lui-même_. Ce dernier trait est, nous
l'avons vu, tout à fait caractéristique du thème en question. Le récit
passe ensuite dans le thème de la _Belle aux cheveux d'or_, qui
s'appelle ici la «Belle du monde entier», et que Ciccu doit aller
chercher pour le roi.--Du reste, un conte des Tsiganes de la Bukovine
(Miklosisch, nº 9), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 368), un
conte lithuanien (Chodzko, p. 249), et un conte croate (Krauss, nº 80),
après avoir donné les aventures, résumées ci-dessus, du héros et de ses
frères chez une ogresse ou une sorcière, ont une seconde partie qui se
rattache au thème de _la Belle aux cheveux d'or_.

                  *       *       *       *       *

Nous reviendrons, pour terminer, sur quelques traits du conte français.
Nous retrouvons en Orient le «roi des fourmis» qui, par reconnaissance,
promet au héros son secours et celui de ses sujets. Dans un conte indien
de Calcutta (miss Stokes, nº 22), un prince ayant donné à des fourmis
des gâteaux qu'il avait emportés comme provisions de route, le _radjah_
des fourmis lui dit: «Vous avez été bon pour nous. Si jamais vous êtes
dans la peine, pensez à moi, et nous arriverons.»--Pour le passage où le
roi des poissons donne au jeune homme une de ses arêtes, le roi des
corbeaux, une de ses plumes, etc., comparer un conte oriental des _Mille
et un Jours_, cité par M. Benfey (_Pantschatantra_, I, p. 203): Un
serpent reconnaissant donne au héros trois de ses écailles, en lui
disant de les brûler si jamais il est menacé d'un danger: alors le
serpent accourra à son secours.--Dans un conte arabe des _Mille et une
Nuits_ (_Histoire de Zobéide_), Zobéide a sauvé la vie à une fée
transformée en serpent ailé; la fée lui donne un paquet de ses cheveux,
dont il suffit de brûler deux brins pour la faire venir immédiatement,
fût-elle au delà du Caucase.

                                * * *

Dans notre conte, on rassemble les corbeaux pour savoir où se trouve
l'eau qui ressuscite et l'eau qui fait mourir, et un seul d'entre eux,
l'un des deux qui ne s'étaient pas présentés d'abord, peut donner des
renseignements à cet égard. Dans deux contes grecs modernes d'Epire
(Hahn, nos 15 et 25), on rassemble aussi tous les oiseaux pour leur
demander où est une certaine ville, et le seul qui le sache est
précisément celui qui n'est pas venu à l'assemblée. Il en est de même
dans un conte suédois (Cavallius, p. 186), dans un conte hongrois
(Gaal-Stier, nº 13), et dans d'autres contes européens. Un troisième
conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 65, variante 2), offre sur un point
une ressemblance presque complète avec le conte français: ce qu'on
demande aux corneilles rassemblées, c'est d'aller chercher de l'eau de
la vie.--En Orient, le trait de l'oiseau arrivé en retard et qui seul
peut donner le renseignement demandé, se rencontre dans un conte arabe
des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Djanschah_), et dans un conte des
Avares du Caucase (Schiefner, nº 4); ce dernier conte a même, en commun
avec deux des contes grecs modernes que nous venons de mentionner (Hahn,
nº 25 et nº 65, var. 2), un petit détail assez curieux: dans le conte
avare comme dans les contes épirotes, l'oiseau en question est
boiteux.--Dans la mythologie grecque (_Apollodori Bibliotheca_, I, 9,
12), Mélampus ayant rassemblé les oiseaux et leur ayant demandé un
remède pour Iphiclus, le fils de son maître, il n'y a qu'un vautour qui
puisse le lui indiquer; mais il n'est pas dit que ce vautour fût le seul
qui n'eût pas d'abord répondu à l'appel. Aussi l'absence de ce trait
caractéristique nous fait-elle hésiter à rapprocher de nos contes
modernes l'histoire de Mélampus.

Quant au passage de notre conte où un poisson, qui est arrivé en retard
à l'assemblée, rapporte l'anneau de la princesse, nous pouvons en
rapprocher un conte serbe, du type de la _Belle aux cheveux d'or_
(Jagitch, nº 53). Là, les clefs que la princesse avait jetées dans la
mer sont rapportées par une vieille grenouille qui, de tous les «animaux
marins», convoqués par leur roi, est arrivée la dernière.--Dans un conte
de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, p. 147), c'est un vieux marsouin en
retard qui rapporte les clefs. Comparer le conte tchèque mentionné plus
haut (Waldau, p. 368), un conte danois (Grundtvig, II, p. 15), un conte
de la Basse-Bretagne (Luzel, 4e rapport, _la Princesse de
Tréménézaour_).

                  *       *       *       *       *

Un dernier mot sur un détail, tout de forme, de notre conte. Dans un
conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, p. 193), nous retrouvons, dans
la bouche d'un ogre, les expressions du géant: «Poussière de mes mains,
ombre de mes moustaches.»



IV

TAPALAPAUTAU


Il était une fois un homme qui avait autant d'enfants qu'il y a de trous
dans un tamis. Un beau jour, il s'en alla faire un tour dans le pays
pour chercher à gagner sa vie et celle de sa famille. Il rencontra sur
son chemin le bon Dieu qui lui dit: «Où vas-tu, mon brave homme?--Je
m'en vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et
de mes enfants.--Tiens,» dit le bon Dieu, «voici une serviette. Tu
n'auras qu'à lui dire: _Serviette, fais ton devoir_, et tu verras ce qui
arrivera.» Le pauvre homme prit la serviette en remerciant le bon Dieu,
et voulut en faire aussitôt l'expérience. Après l'avoir étendue par
terre, il dit: «Serviette, fais-ton devoir,» et la serviette se couvrit
d'excellents mets de toute sorte. Tout joyeux, il la replia et reprit le
chemin de son village.

Comme il se faisait tard, il entra dans une auberge pour y passer la
nuit, et dit à l'aubergiste: «Vous voyez cette serviette, gardez-vous de
lui dire: _Serviette, fais ton devoir_.--Soyez tranquille, mon brave
homme.» Il était à peine couché, que l'aubergiste dit à la serviette:
«Serviette, fais ton devoir.» Il fut grandement étonné en la voyant se
couvrir de pain, de vin, de viandes et de tout ce qu'il fallait pour
faire un bon repas, dont il se régala avec tous les gens de sa maison.
Le lendemain, il garda la bienheureuse serviette et en donna une autre
au pauvre homme, qui partit sans se douter du tour qu'on lui avait joué.

Arrivé chez lui, il dit en entrant: «Ma femme, nous ne manquerons plus
de rien à présent.--Oh!» répondit-elle, «mon mari, vous nous chantez
toujours la même chanson, et nos affaires n'en vont pas mieux.»
Cependant l'homme avait tiré la serviette de sa poche. «Serviette,»
dit-il, «fais ton devoir.» Mais rien ne parut. Il répéta les mêmes
paroles jusqu'à vingt fois, toujours sans succès, si bien qu'il dut se
remettre en route pour gagner son pain.

Il rencontra encore le bon Dieu. «Où vas-tu, mon brave homme?--Je m'en
vais par ces pays chercher à gagner ma vie et celle de ma femme et de
mes enfants.--Qu'as-tu fait de ta serviette?» L'homme raconta ce qui lui
était arrivé. «Que tu es simple, mon pauvre homme!» lui dit le bon Dieu.
«Tiens, voici un âne. Tu n'auras qu'à lui dire: _Fais-moi des écus_, et
aussitôt il t'en fera.»

L'homme emmena l'âne, et, à la tombée de la nuit, il entra dans
l'auberge où il avait déjà logé. Il dit aux gens de la maison: «N'allez
pas dire à mon âne: _Fais-moi des écus_.--Ne craignez rien,» lui
répondirent-ils. Dès qu'il fut couché, l'aubergiste dit à l'âne:
«Fais-moi des écus;» et les écus tombèrent à foison. L'aubergiste avait
un âne qui ressemblait à s'y méprendre à l'âne aux écus d'or: le
lendemain, il donna sa bête à l'homme, et garda l'autre.

De retour chez lui, le pauvre homme dit à sa femme: «C'est maintenant
que nous aurons des écus autant que nous en voudrons!» La femme ne le
croyait guère. «Allons,» dit l'homme à son âne, «fais-moi des écus.»
L'âne ne fit rien. On lui donna des coups de bâton, mais il n'en fit pas
davantage.

Voilà notre homme encore sur les chemins. Il rencontra le bon Dieu pour
la troisième fois. «Où vas-tu, mon brave homme?--L'âne ne m'a point fait
d'écus.--Que tu es simple, mon pauvre homme! Tiens, voici un bâton;
quand tu lui diras: _Tapalapautau_, il se mettra à battre les gens; si
tu veux le rappeler, tu lui diras: _Alapautau_.» L'homme prit le bâton
et entra encore dans la même auberge. Il dit aux gens de l'auberge:
«Vous ne direz pas à mon bâton: _Tapalapautau_.--Non, non, dormez en
paix.»

Quand les gens virent qu'il était couché, ils s'empressèrent de dire au
bâton: «Tapalapautau.» Aussitôt le bâton se mit à les corriger
d'importance et à leur casser bras et jambes. «Hé! l'homme!»
criaient-ils, «rappelez votre bâton; nous vous rendrons votre serviette
et votre âne.» L'homme dit alors: «Alapautau,» et le bâton s'arrêta. On
lui rendit bien vite sa serviette et son âne; il s'en retourna chez lui
et vécut heureux avec sa femme et ses enfants.

Moi, je suis revenu et je n'ai rien eu.


REMARQUES

Comparer nos nos 39, _Jean de la Noix_, et 56, _le Pois de Rome_: les
remarques de ces deux variantes complètent les rapprochements que nous
allons faire ici.

                  *       *       *       *       *

Dans un conte valaque (Schott, nº 20), c'est, comme dans notre conte, le
bon Dieu qui donne à un pauvre paysan un âne aux écus d'or; puis, après
que des aubergistes le lui ont volé, une table qui se couvre de mets au
commandement, et enfin un gourdin qui rosse les gens.--Dans un conte
toscan (Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nº 21), celui qui
donne les objets merveilleux (table, brebis et bâton) est un vieillard,
qui n'est autre que Jésus[130].--Dans un conte hongrois (Erdelyi-Stier,
nº 12), les objets sont donnés par un vieux mendiant envers lequel le
héros a été charitable, et qui se révèle à lui comme étant «celui qui
récompense le bien».

    [130] Ici ce sont trois frères qui reçoivent chacun successivement
    un des objets merveilleux.

Partout ailleurs, le donateur des objets, celui que rencontre le pauvre
homme, est un autre personnage que le bon Dieu.--Dans des contes
siciliens (Gonzenbach, nº 52; Pitrè, nº 29), c'est, sous la figure d'une
belle femme, la Fortune, le Destin du héros;--dans un conte espagnol
(Caballero, I, p. 46), c'est un follet;--dans un conte autrichien
(Vernaleken, nº 11), une statue;--dans un conte picard (Carnoy, p. 308),
un magicien;--dans un conte lithuanien (Leskien, nº 30), un vieux
nain;--dans un autre conte lithuanien (Schleicher, p. 105), un
vieillard;--dans un conte islandais (Arnason, trad. anglaise, p. 563),
le pasteur de la paroisse;--dans un conte vénitien (Bernoni, I, nº 9),
un _signor_;--dans un conte toscan (Nerucci, nº 34), une
_signora_;--dans un autre conte toscan (_ibid._, nº 43), un fermier,
dont le héros, qui est ici un jeune garçon, est le neveu.

Dans tout un groupe de contes de cette famille, c'est de maîtres au
service desquels il est entré, que le héros reçoit les objets
merveilleux: dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 15), de trois
fées;--dans un conte des Abruzzes (Finamore, nº 37), de fées
aussi;--dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 31), du
diable;--dans un conte portugais (Coelho, nº 24), d'un roi;--dans un
conte italien de la province d'Ancône (Comparetti, nº 12), d'un homme,
non autrement désigné;--dans un conte irlandais (Kennedy, II, p. 25),
d'une vieille femme.

Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 41), il s'agit de trois
frères dont chacun reçoit successivement d'un vieillard, leur maître, au
bout d'une année de service, un des objets merveilleux. (Comparer le
conte toscan de la collection Gubernatis, cité plus haut.)--Dans un
conte hessois (Grimm, nº 36), il y a aussi trois frères, mais c'est d'un
maître différent que chacun reçoit un des objets. (Comparer le conte
portugais nº 49 de la collection Braga, où les objets sont donnés à
trois frères par trois personnages qu'ils rencontrent.)

Un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 262) est tout
particulier: un vieux bonhomme s'en va trouver «la cigogne», et la prie
d'être pour lui comme son enfant (allusion à la piété filiale attribuée
aux cigognes). La cigogne lui donne successivement les objets
merveilleux.--Dans un autre conte russe (Goldschmidt, p. 61), la cigogne
est remplacée par une grue, reconnaissante envers un paysan, qui lui a
rendu la liberté après l'avoir prise au filet.

Un second conte russe et d'autres contes qui s'en rapprochent beaucoup
sont bien curieux aussi. Dans le conte russe (Dietrich, nº 8), un homme
va trouver le Vent du sud, pour se plaindre de ce que celui-ci lui a
enlevé sa farine. Il en reçoit une corbeille merveilleuse, etc.--Dans un
conte norwégien (Asbjoernsen, traduction allemande, I, nº 7), c'est le
Vent du nord qui donne les objets merveilleux, et, là aussi, pour
remplacer la farine qu'on lui réclame.--Dans un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 24), les objets sont donnés par le
Vent du nord-ouest, qui a enlevé tout le lin d'un bonhomme (comparer un
conte de la Basse-Bretagne, publié par M. Luzel, dans _Mélusine_, 1877,
col. 129, et un conte toscan de la collection Comparetti, nº 7).--Enfin,
dans un conte esthonien (H. Jannsen, nº 7), au lieu du Vent figure la
Gelée, qui a détruit les semailles d'un pauvre diable, et chez qui
celui-ci va se lamenter.

Dans une dernière catégorie de contes de cette famille, les objets
merveilleux arrivent au pauvre homme par voie d'échange contre sa vache
ou son cochon, par exemple. Dans un conte irlandais, de la collection
Crofton Croker (traduit dans le _Magasin pittoresque_, t. XI, p. 133),
dans un conte souabe (Meier, nº 22), peut-être dérivé directement du
livre irlandais, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 56),
et dans un conte autrichien (Vernaleken, nº 17), c'est avec un nain que
se fait l'échange;--dans deux contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, p.
84 et 185), avec un personnage inconnu ou avec un roi;--dans un conte
allemand du duché d'Oldenbourg (Strackerjan, II, p. 312), avec le
diable.

                  *       *       *       *       *

Dans bon nombre de ces contes, nous retrouvons exactement les objets
merveilleux du conte lorrain. Dans d'autres, il y a quelques
différences. Ainsi, au lieu de l'âne, un mulet (conte bas-breton), un
cheval (conte vénitien), un coq (conte du duché d'Oldenbourg), qui font
de l'or;--une poule qui fait des ducats (premier conte tyrolien);--une
poule aux oeufs d'or (conte irlandais, collection Kennedy);--un bélier
(conte tchèque), une brebis (conte lithuanien, collection Schleicher),
un bouc (conte lithuanien, collection Leskien; conte norwégien), une
chèvre (conte autrichien), dont les poils ruissellent de pièces d'or,
quand on leur dit de se secouer;--un tamis d'où il tombe de l'argent
comme de la farine (conte portugais de la collection Coelho).

Dans le premier conte portugais, dans le conte tyrolien (Zingerle, II,
p. 185), dans le conte hessois et dans les deux contes lithuaniens, la
serviette est remplacée par une petite table; dans le conte sicilien de
la collection Gonzenbach, par une baguette magique.

Le gourdin se retrouve partout, excepté dans le conte picard, où il est
très bizarrement remplacé par une chèvre, qui bat l'aubergiste, et dans
le conte autrichien nº 11 de la collection Vernaleken, où le troisième
objet merveilleux est un chapeau d'où sort un régiment, quand on le
frappe avec une baguette. Ce détail relie ce conte aux contes du genre
de nos nos 42, _Les trois Frères_, et 31, _l'Homme de fer_.

                                * * *

Un petit groupe, parmi les contes indiqués ci-dessus, n'a que deux
objets merveilleux. Dans le conte irlandais de la collection Crofton
Croker, ce sont deux bouteilles: de la première, il sort, au
commandement, deux petits génies fort jolis, apportant toute sorte de
mets; de la seconde, deux génies affreux qui bâtonnent tout le monde
(comparer le conte souabe et le premier des contes tyroliens).--Dans les
contes russes que nous font connaître M. de Gubernatis et M.
Goldschmidt, des sacs remplacent les bouteilles.--Dans le conte russe de
la collection Dietrich, les deux objets sont une corbeille, qui donne
toute une sorte de mets, et un tonneau, auquel on dit: «Cinq hors du
tonneau!»--Enfin, dans le conte toscan de la collection Nerucci, il y a
deux boîtes: de la première, sortent deux serviteurs, qui apportent tout
ce que l'on souhaite; de la seconde, deux personnages armés de bâtons.
(Comparer le conte italien de la collection Comparetti et le conte
esthonien, où, au lieu des boîtes, figurent deux havresacs.)

                  *       *       *       *       *

Quant à la perte des objets merveilleux, elle a lieu, dans les contes
ci-dessus mentionnés, de diverses façons. La forme la plus ordinaire est
celle du conte lorrain: ils sont volés par un hôtelier qui leur
substitue d'autres objets en apparence semblables. Ailleurs, ils sortent
des mains de leurs possesseurs par une vente ou un échange imprudents
(contes toscans, conte islandais, conte esthonien).--Dans le conte russe
de la collection Dietrich, la femme du bonhomme veut absolument, par
sotte vanité, inviter un certain seigneur à manger des bonnes choses
fournies par la corbeille merveilleuse, et le seigneur envoie ensuite
ses gens enlever la corbeille et lui en substituer une autre. (Le conte
autrichien a quelque chose du même genre. Comparer le conte hongrois.)

Si nous tenons à indiquer ici ces diverses formes, c'est que nous les
retrouverons toutes en Orient.

                                * * *

On a vu que, dans notre conte, le bonhomme recommande à l'aubergiste de
ne pas dire telle ou telle chose aux objets merveilleux. Il en est de
même dans le conte du Tyrol italien, dans le conte vénitien, dans le
conte tchèque et dans un conte napolitain du XVIIe siècle, dont nous
allons parler. (Comparer le conte portugais de la collection
Braga.)--Dans les autres contes où figure l'auberge, le pauvre diable a
fait imprudemment l'essai des objets devant l'hôtelier, ou bien celui-ci
l'a épié.

                  *       *       *       *       *

Au XVIIe siècle, le Napolitain Basile insérait dans son _Pentamerone_
(nº 1), un conte où le héros reçoit d'un ogre, chez qui il a servi, un
âne qui fait des pierres précieuses, et ensuite, après que l'âne a été
volé par un hôtelier, une serviette et un gourdin merveilleux.

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous avons d'abord à citer un conte syriaque (Prim et Socin,
nº 81, p. 343): Un renard, que sa femme a mis à la porte de sa maison,
reçoit d'un personnage mystérieux, qui tout à coup s'est dressé devant
lui du fond d'une source, une assiette qui se remplit de mets au
commandement; mais il lui est défendu de la montrer à sa femme. Il a
l'imprudence de se servir, en présence de celle-ci, de l'assiette
merveilleuse, et sa femme l'oblige à inviter à dîner le roi des renards.
Ce dernier, quand il voit quelle est la vertu de l'assiette, envoie de
ses gens qui s'en emparent[131]. Le renard retourne à la fontaine, et
l'homme lui donne un âne qui fait des pièces d'or. Même imprudence de la
part du renard. Un jour, sa femme veut absolument monter sur l'âne pour
aller au bain. La maîtresse du bain substitue à l'âne aux pièces d'or un
âne ordinaire, tout semblable en apparence. Force est au renard de
retourner une troisième fois à la fontaine. Cette fois l'homme lui donne
une gibecière d'où sortent, quand le renard le leur ordonne, deux
géants, qui tuent la femme du renard, pour la punir, le roi des renards
et la maîtresse du bain, pour leur reprendre l'assiette et l'âne.[132]

    [131] Comparer le conte russe cité plus haut.

    [132] Comparer le groupe de contes européens, ci-dessus indiqué, où
    des génies armés de bâtons sortent, au commandement, d'un sac, d'un
    tonneau ou d'une bouteille.--En Orient, nous retrouvons aussi les
    génies bienfaisants des contes européens. Ainsi, dans un conte des
    _Mille et une Nuits_ (Histoire de Djaudar), figure un bissac «où
    habite un serviteur (c'est-à-dire un génie) qui donne tous les mets
    que l'on désire».

Il a été recueilli, dans le sud de l'Inde, dans le Deccan, un conte de
cette même famille (miss Frere, p. 166): Un brahmane très pauvre a marié
sa fille à un chacal, lequel n'est autre qu'un prince qui a pris cette
forme. Un jour, il va trouver son gendre, et lui demande de le secourir
dans sa misère. Il en reçoit un melon que, sur le conseil du chacal, il
plante dans son jardin. Le lendemain et les jours suivants, à la place
où il a planté le melon, il trouve des centaines de melons mûrs. Sa
femme les vend tous successivement à sa voisine, sans savoir qu'ils sont
remplis de pierres précieuses. Quand enfin elle s'en aperçoit et qu'elle
réclame, l'autre fait semblant de ne pas comprendre et la met à la
porte. Le brahmane retourne chez le chacal; celui-ci lui fait présent
d'une jarre, toujours remplie d'excellents mets. Mais le brahmane a
l'imprudence d'inviter à dîner chez lui un riche voisin, qui l'a flatté
pour savoir son secret. Une fois informé des vertus de la jarre, le
voisin va en parler au roi. Celui-ci vient, à son tour, dîner chez le
brahmane, et ensuite envoie de ses gardes s'emparer de la jarre
merveilleuse. Nouveau voyage du brahmane, qui cette fois, rapporte une
seconde jarre d'où il sort, quand on en soulève le couvercle, une corde
qui lie les gens et un gourdin qui les roue de coups. Grâce au gourdin,
le brahmane rentre en possession de ce qui lui a été volé.

Si, du sud de l'Inde, nous passons tout au nord, nous trouvons au pied
de l'Himalaya, chez les Kamaoniens, un conte analogue (Minaef, nº 12).
Voici la traduction de ce conte: Il était une fois un petit vantard. Un
jour, il dit à sa mère: «Ma mère, cuis-moi du pain, et j'irai voyager.»
Le voilà parti. Arrivé sur le bord d'un étang, il s'assit, tira quatre
pains de son sac et les mit aux quatre coins de l'étang; et il dit:
«J'en mangerai un, puis un autre, puis un troisième, et, si l'envie m'en
prend, je mangerai tous les quatre _gendres_.»[133] Or, dans l'étang, il
y avait quatre serpents, un à chacun des quatre coins. En entendant le
petit vantard, ils eurent peur et se dirent: «Oh! il nous mangera, bien
sûr!» Alors l'un d'eux dit au petit vantard: «Petit frère, ne nous mange
pas: je te donnerai un lit qui vole de lui-même.» Le second lui dit:
«Petit frère, ne nous mange pas: je te donnerai des chiffons qui sèment
d'eux-mêmes.» Le troisième lui offrit «une coupe qui bout d'elle-même»,
et le quatrième «une cuiller qui puise d'elle-même». Le premier serpent
ajouta: «Mon lit a cette propriété, qu'il te portera partout où tu
voudras être.» Le second: «Mes chiffons ont cette propriété que, si tu
leur dis: Semez des roupies, ils t'en donneront un tas.» Le troisième:
«Ma coupe te préparera la nourriture que tu désireras, sans feu et sans
eau.» Enfin le quatrième: «Ma cuiller mettra devant toi tout ce que tu
voudras.» Le petit vantard contempla ces objets et en fut tout réjoui.
Survint la nuit; comme il était trop tard pour retourner à la maison, il
entra chez une vieille femme. Celle-ci, pendant qu'il dormait, prit ses
objets et leur en substitua d'autres qui n'étaient bons à rien. Le
lendemain, le petit vantard arriva tout joyeux à la maison, en criant:
«Petite mère, apporte un seau pour mesurer mon argent.» Il commanda aux
chiffons de semer; mais il n'en sortit que des poux. Il se mit à
réfléchir: «C'est étrange! Comment cela a-t-il pu arriver?» Bref, il
s'en retourna à l'étang et dit comme la première fois: «Je vous mangerai
tous les quatre.» Les serpents, eux aussi, se mirent à réfléchir: «C'est
étrange! Nous lui avons donné tant d'objets merveilleux, et il vient
toujours nous tourmenter!» Finalement ils lui dirent: «Petit frère, là
où tu as passé la nuit, la vieille femme a changé tes objets. Nous
allons te donner un gourdin qui bat et une corde qui lie. Prends-les; va
chez cette vieille et dis: Corde, gourdin, reprenez mes objets à la
vieille! Ils reprendront tous tes objets et battront d'importance la
vieille pour ta consolation.» Le petit vantard retrouva ainsi son bien.

    [133] Ce terme est considéré comme injurieux chez les Kamaoniens.

Un autre conte indien, venant probablement de Bénarès (miss M. Stokes,
nº 7), ressemble beaucoup au conte kamaonien; il ne présente guère que
les différences suivantes. Les quatre serpents sont remplacés par cinq
fées; la première fois que Sachuli leur fait peur, elles lui donnent un
pot qui procure tous les mets qu'on lui demande; la seconde fois, une
boîte qui procure tous les habits qu'on désire. Ces deux objets sont
successivement volés par un cuisinier, dans la boutique duquel Sachuli a
eu l'imprudence d'en faire l'expérience, et qui leur substitue des
objets ordinaires. Alors les fées donnent à Sachuli une corde et un
bâton magiques.

Ces deux contes nous offrent déjà un détail qui n'existait pas dans le
conte indien du Deccan: la substitution à l'objet merveilleux d'un objet
ordinaire en apparence identique. Dans le conte du Deccan, en effet,
c'est par la force que le roi s'empare de la jarre merveilleuse du
brahmane. Un quatrième conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal
Behari Day, nº 3), va se rapprocher encore davantage de nos contes
européens; nous y trouverons même le fripon d'aubergiste: Un pauvre
brahmane, ayant femme et enfants, est très dévot à la déesse Durga,
l'épouse du dieu Siva. Un jour qu'il est dans une forêt à se lamenter
sur sa misère, le dieu Siva et son épouse viennent justement se promener
dans cette forêt. La déesse appelle le brahmane et lui fait présent d'un
objet merveilleux, qu'elle a demandé pour lui à Siva: c'est un pot de
terre qu'il suffit de retourner pour en voir tomber sans fin une pluie
des meilleurs _mudki_ (sorte de beignets sucrés). Le brahmane remercie
la déesse et s'empresse de reprendre le chemin de la maison. Il est
encore loin de chez lui quand il a l'idée de faire l'essai du pot de
terre: il le retourne, et aussitôt en sort une quantité de beignets, les
plus beaux que le brahmane ait jamais vus. Vers midi, ayant faim, il
s'apprête à manger ses mudki; mais, comme il n'a pas fait ses ablutions
ni dit ses prières, il s'arrête dans une auberge près de laquelle se
trouve un étang. Il confie le pot de terre à l'aubergiste, en lui
recommandant à plusieurs reprises d'en avoir grand soin, et s'en va se
baigner dans l'étang. Pendant ce temps, l'aubergiste, qui avait été fort
étonné de voir le brahmane attacher tant de prix à un simple pot de
terre, se met à examiner ce pot: comme il le retourne, il en tombe une
pluie de beignets. L'aubergiste s'empare du pot magique et lui substitue
un autre pot d'apparence semblable. Ayant fini ses dévotions, le
brahmane reprend son pot et se remet en route. Arrivé chez lui, il
appelle sa femme et ses enfants et leur annonce les merveilles qu'ils
vont voir. Naturellement ils ne voient rien du tout. Le brahmane court
chez l'aubergiste et lui réclame son pot; l'autre feint de s'indigner et
met le pauvre homme à la porte.--Le brahmane retourne à la forêt dans
l'espoir de rencontrer encore la déesse Durga. Il la rencontre en effet,
et elle lui donne un second pot de terre. Le brahmane en fait vite
l'essai; il le retourne, et il en sort une vingtaine de démons d'une
taille gigantesque et d'un aspect terrible, qui se mettent à battre le
brahmane. Heureusement celui-ci a la présence d'esprit de remettre le
pot dans sa position première et de le couvrir, et aussitôt les démons
disparaissent. Le brahmane retourne chez l'aubergiste et lui fait les
mêmes recommandations que la première fois. L'aubergiste s'empresse de
retourner le pot de terre, et il est roué de coups, lui et sa famille.
Il supplie le brahmane d'arrêter les démons. L'autre se fait rendre son
premier pot de terre et fait ensuite disparaître les démons[134]. Le
brahmane s'établit alors marchand de mudki et devient très riche.

    [134] Comparer le conte syriaque et les contes européens qui en ont
    été rapprochés.

Ce conte indien a une seconde partie: les enfants du brahmane ayant un
jour pénétré dans la chambre où leur père enfermait le pot aux beignets,
se disputent à qui s'en servira le premier; dans la mêlée, le pot tombe
par terre et se brise. Durga prend encore pitié du brahmane et lui donne
un troisième pot d'où sort à flots du _sandesa_ délicieux (sorte de
laitage sucré). Le brahmane se met à vendre de ce sandesa et gagne
beaucoup d'argent. Le _zemindar_ du village, qui marie sa fille, prie le
brahmane d'apporter son pot dans la maison où a lieu la fête. Le
brahmane obéit, non sans résistance. Alors le zemindar s'empare du pot
merveilleux. Mais, à l'aide du pot aux démons, le brahmane se remet en
possession de son bien.--Cette seconde partie correspond, pour la fin,
au conte indien du Deccan.

Dans d'autres contes orientaux, qui ne se rapportent pas au même thème
que le nôtre, nous trouvons des objets merveilleux analogues: ainsi,
dans le livre kalmouk intitulé _Siddhi-Kür_, livre dont l'origine est
certainement indienne, une coupe d'or qu'il suffit de retourner pour
avoir ce que l'on souhaite, et un bâton qui, au commandement de son
possesseur, s'en va tuer les gens et reprendre ce qu'ils ont volé; dans
une légende bouddhique, rédigée dans la langue sacrée du bouddhisme, le
pali, une tasse, qui a des propriétés identiques à la coupe du conte
kalmouk, et une hache qui exécute tous les ordres qu'on lui donne et
notamment s'en va couper la tête à ceux qu'on lui désigne. Nous
renvoyons, pour plus de rapprochements, aux remarques de notre nº 42,
_les trois Frères_. Nous ajouterons seulement ici que, dans un conte
recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, IV, p.
365-366), il est question d'une «nappe merveilleuse» qui, «si on l'étend
au nom de Dieu, se couvre de toutes sortes de mets», et une «cruche
merveilleuse», d'où coulent sans fin du thé, du sucre, du miel et du
vin.

Au sujet de l'âne aux écus d'or, qui ne s'est présenté à nous en Orient
que dans le conte syriaque, on peut voir l'Introduction au
_Pantchatantra_ de M. Théodore Benfey (I, p. 379). D'après le savant
orientaliste, il se trouve dans un livre bouddhique thibétain, le
_Djangloun_, un éléphant aussi extraordinaire («_ein goldkackender und
goldharnender Elephant_»). Dans un conte indien du Bengale (Lal Behari
Day, nº 6), le fumier d'une certaine vache est aussi de l'or.

                  *       *       *       *       *

Notre conte se retrouve, pour l'idée, en Afrique, chez les nègres du
pays d'Akwapim, pays qui fait partie du royaume des Achantis. Ces nègres
racontent, au sujet d'un personnage nommé Anansé (l'Araignée),
l'histoire suivante (_Petermann's Mittheilungen aus J. Perthes
geographischer Anstalt_, 1856, p. 467): Au temps d'une grande famine,
Anansé s'en fut au bois et trouva un grand pot. «Ah!» dit-il, «voilà que
j'ai un pot!» Le pot lui dit: «Je ne m'appelle pas pot, mais _Hô hore_
(lève! comme on dit de la pâte qui fermente).» Et, sur le commandement
d'Anansé, il se remplit de nourriture. Anansé l'emporte chez lui et le
cache dans sa chambre. Ses enfants, étonnés de voir qu'il ne mange plus
avec eux, entrent dans la chambre pendant son absence, trouvent le pot
et lui parlent à peu près comme avait fait leur père. Après avoir bien
mangé, ils brisent le pot en mille pièces. Anansé, de retour, est bien
désolé et s'en retourne au bois, où il voit une cravache pendue à un
arbre. «Voilà une cravache!» s'écrie-t-il.--«On ne m'appelle pas
cravache: on m'appelle _Abridiabradu_ (fouaille!).--Voyons!» dit Anansé,
«fouaille un peu!» Mais, au lieu de lui donner à manger, comme il s'y
attendait, la cravache lui donne force coups. Il l'emporte chez lui, la
pend dans sa chambre et sort en laissant à dessein la porte ouverte. Ses
enfants s'empressent d'entrer pour voir. Il leur arrive avec la cravache
ce qui est arrivé à leur père. Quand la cravache cesse de les battre,
ils la coupent en morceaux et dispersent ces morceaux dans tout le
monde. «Voilà comment il y a beaucoup de cravaches dans le monde;
auparavant il n'y en avait qu'une.»

                  *       *       *       *       *

Un détail pour finir. Dans le conte hongrois nº 4 de la collection
Gaal-Stier, il est parlé, exactement dans les mêmes termes que dans
_Tapalapautau_, d'un pauvre homme «qui avait autant d'enfants qu'il y a
de trous dans un tamis». Cette bizarre expression se trouve également
dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 21) et dans
un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 213).



V

LES FILS DU PÊCHEUR


Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à pêcher, il prit un
gros poisson. «Pêcheur, pêcheur,» lui dit le poisson, «laisse-moi aller,
et tu en prendras beaucoup d'autres.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau et
prit en effet beaucoup de poissons. De retour chez lui, il dit à sa
femme: «J'ai pris un gros poisson qui m'a dit: Pêcheur, pêcheur,
laisse-moi aller et tu en prendras beaucoup d'autres.--Et tu ne l'as pas
rapporté?» dit la femme, «j'aurais bien voulu le manger.»

Le lendemain, le pêcheur prit encore le gros poisson. «Pêcheur, pêcheur,
laisse-moi aller, et tu en prendras beaucoup d'autres.» Le pêcheur le
rejeta dans l'eau, et, sa pêche faite, revint à la maison. Sa femme lui
dit: «Si tu ne rapportes pas demain ce poisson, j'irai avec toi, et je
le prendrai.»

Le pêcheur retourna pêcher le jour suivant, et, pour la troisième fois,
prit le gros poisson. «Pêcheur, pêcheur, laisse-moi aller, et tu en
prendras beaucoup d'autres.--Non,» dit le pêcheur, «ma femme veut te
manger.--Eh bien!» dit le poisson, «s'il faut que vous me mangiez,
mettez de mes arêtes sous votre chienne, mettez-en sous votre jument,
mettez-en dans le jardin derrière votre maison; enfin, emplissez trois
fioles de mon sang. Quand les fils que vous aurez seront grands, vous
leur donnerez à chacun une de ces fioles, et, s'il arrive malheur à l'un
d'eux, le sang bouillonnera aussitôt.»

Le pêcheur fit ce que le poisson lui avait dit, et, après un temps, sa
femme accoucha de trois fils, la jument mit bas trois poulains et la
chienne trois petits chiens. A l'endroit du jardin où l'on avait mis des
arêtes de poisson, il se trouva trois belles lances.

Quand les fils du pêcheur furent grands, ils quittèrent la maison pour
voir du pays, et, à une croisée de chemin, ils se séparèrent. De temps
en temps, chacun regardait si le sang bouillonnait dans sa fiole.

L'aîné arriva dans un village où tout le monde était en deuil; il
demanda pourquoi. On lui dit que tous les ans on devait livrer une jeune
fille à une bête à sept têtes, et que le sort venait de tomber sur une
princesse.

Aussitôt le jeune homme se rendit dans le bois où l'on avait conduit la
princesse; elle était à genoux et priait Dieu. «Que faites-vous là?» lui
demanda le jeune homme.--«Hélas!» dit-elle, «c'est moi que le sort a
désignée pour être dévorée par la bête à sept têtes. Eloignez-vous bien
vite d'ici.--Non,» dit le jeune homme, «j'attendrai la bête.» Et il fit
monter la princesse en croupe sur son cheval.

La bête ne tarda pas à paraître. Après un long combat, le jeune homme,
aidé de son chien, abattit les sept têtes de la bête à coups de lance.
La princesse lui fit mille remerciements, et l'invita à venir avec elle
chez le roi son père, mais il refusa. Elle lui donna son mouchoir,
marqué à son nom; le jeune homme y enveloppa les sept langues de la
bête, puis il dit adieu à la princesse, qui reprit toute seule le chemin
du château de son père.

Comme elle était encore dans le bois, elle rencontra trois charbonniers
à qui elle raconta son aventure. Les charbonniers la menacèrent de la
tuer à coups de hache si elle ne les conduisait à l'endroit où se
trouvait le corps de la bête. La princesse les y conduisit. Ils prirent
les sept têtes, puis ils partirent avec la princesse, après lui avoir
fait jurer de dire au roi que c'étaient eux qui avaient tué la bête. Ils
arrivèrent ensemble à Paris, au Louvre, et la princesse dit à son père
que c'étaient les trois charbonniers qui l'avaient délivrée. Le roi,
transporté de joie, déclara qu'il donnerait sa fille à l'un d'eux; mais
la princesse refusa de se marier avant un an et un jour: elle était
triste et malade.

Un an et un jour se passèrent. On commençait déjà les réjouissances des
noces, quand arriva dans la ville l'aîné des fils du pêcheur, qui se
logea dans une hôtellerie. Une vieille femme lui dit: «Il y a
aujourd'hui un an et un jour, tout le monde était dans la tristesse, et
maintenant tout le monde est dans la joie: trois charbonniers ont
délivré la princesse qui allait être dévorée par une bête à sept têtes,
et le roi va la marier à l'un d'eux.»

Le jeune homme dit alors à son chien: «Va me chercher ce qu'il y a de
meilleur chez le roi.» Le chien lui apporta, deux bons plats. Les
cuisiniers du roi se plaignirent à leur maître, et celui-ci envoya de
ses gardes pour voir où allait le chien. Le jeune homme les tua tous à
coups de lance, à l'exception d'un seul qu'il laissa en vie pour
rapporter la nouvelle. Puis il dit au chien d'aller lui chercher les
meilleurs gâteaux du roi. Le roi envoya d'autres gardes que le jeune
homme tua comme les premiers. «Il faut que j'y aille moi-même,» dit le
roi. Il vint donc dans son carrosse, y fit monter le jeune homme et le
ramena avec lui au château, où il l'invita à prendre part au festin.

Au dessert, le roi dit: «Que chacun raconte son histoire. Commençons par
les trois charbonniers.» Ceux-ci racontèrent qu'ils avaient délivré la
princesse, quand elle allait être dévorée par la bête à sept têtes.
«Voici,» dirent-ils, «les sept têtes que nous avons coupées.--Sire,» dit
alors le jeune homme, «voyez si les sept langues y sont.» On ne les
trouva pas. «Lequel croira-t-on plutôt,» continua-t-il, «de celui qui a
les langues ou de celui qui a les têtes?--Celui qui a les langues,»
répondit le roi. Le jeune homme les montra aussitôt. La princesse
reconnut le mouchoir où son nom était brodé, et fut si contente qu'elle
ne sentit plus son mal. «Mon père,» dit-elle, «c'est ce jeune homme qui
m'a délivrée.» Aussitôt le roi commanda qu'on dressât une potence et y
fit pendre les trois charbonniers. Puis on célébra les noces du fils du
pêcheur et de la princesse.

Le soir, après le repas, quand le jeune homme fut dans sa chambre avec
sa femme, il aperçut par la fenêtre un château tout en feu. «Qu'est-ce
donc que ce château?» demanda-t-il.--«Chaque nuit,» répondit la
princesse, «je vois ce château en feu, sans pouvoir m'expliquer la
chose.» Dès qu'elle fut endormie, le jeune homme se releva, et sortit
avec son cheval et son chien pour voir ce que c'était.

Il arriva dans une belle prairie, au milieu de laquelle s'élevait le
château, et rencontra une vieille fée qui lui dit: «Mon ami,
voudriez-vous descendre de cheval pour m'aider à charger cette botte
d'herbe sur mon dos?--Volontiers,» répondit le jeune homme. Mais sitôt
qu'il eut mis pied à terre, elle lui donna un coup de baguette, et le
changea en une touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.

Cependant ses frères, ayant vu le sang bouillonner dans leurs fioles,
voulurent savoir ce qu'était devenu leur aîné. Le second frère se mit en
route. Arrivé dans la ville, il vint à passer près du château du roi.
En ce moment, la princesse était sur la porte pour voir si son mari ne
revenait pas. Elle crut que c'était lui, car les trois frères se
ressemblaient à s'y méprendre. «Ah!» s'écria-t-elle, vous voilà donc
enfin, mon mari, vous avez-bien tardé.--Excusez-moi,» répondit le jeune
homme, «j'avais donné un ordre, on ne l'a pas exécuté, et j'ai dû faire
la chose moi-même.» On se mit à table, puis la princesse alla dans sa
chambre avec le jeune homme. Celui-ci, ayant regardé par la fenêtre,
vit, comme son frère, le château en feu. «Qu'est-ce que ce château?»
dit-il.--«Mais, mon mari, vous me l'avez déjà demandé.--C'est que je ne
m'en souviens plus.--Je vous ai dit que ce château est en feu toutes les
nuits et que je ne puis m'expliquer la chose.» Le jeune homme prit son
cheval et son chien et partit. Arrivé dans la prairie, il rencontra la
vieille fée, qui lui dit: «Mon ami, voudriez-vous descendre de cheval
pour m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?» Le jeune homme
descendit, et aussitôt, d'un coup de baguette, la fée le changea en une
touffe d'herbe, lui, son cheval et son chien.

Le plus jeune des trois frères, ayant vu de nouveau le sang bouillonner
dans sa fiole, fut bientôt lui-même dans la ville, et la princesse, le
voyant passer, le prit lui aussi pour son mari. Il la questionna, comme
ses frères, au sujet du château en feu, et la princesse lui répondit:
«Je vous ai déjà dit plusieurs fois que ce château brûle ainsi toutes
les nuits et que je n'en sais pas davantage.» Le jeune homme sortit avec
son cheval et son chien, et arriva dans la prairie, près du château.
«Mon ami,» lui dit la fée, «voudriez-vous descendre de cheval pour
m'aider à charger cette botte d'herbe sur mon dos?--Non,» dit le jeune
homme, «je ne descendrai pas. C'est toi qui as fait périr mes deux
frères; si tu ne leur rends pas la vie, je te tue.» En parlant ainsi, il
la saisit par les cheveux, sans mettre pied à terre. La vieille demanda
grâce; elle prit sa baguette, en frappa les touffes d'herbe, et, à
mesure qu'elle les touchait, tous ceux qu'elle avait changés reprenaient
leur première forme. Quand elle eut fini, le plus jeune des trois frères
tira son sabre et coupa la vieille en mille morceaux, puis il retourna
avec ses frères au château. La princesse ne savait lequel des trois
était son mari. «C'est moi,» lui dit l'aîné.

Ses frères épousèrent les deux soeurs de la princesse, et l'on fit de
grands festins pendant six mois.


VARIANTE

LA BÊTE A SEPT TÊTES

Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il pêchait, il prit un gros
poisson. «Si tu veux me laisser aller,» lui dit le poisson, «je
t'amènerai beaucoup de petits poissons.» Le pêcheur le rejeta dans l'eau
et prit en effet beaucoup de petits poissons. Quand il en eut assez, il
revint à la maison, et raconta à sa femme ce qui lui était arrivé. «Tu
aurais dû rapporter ce poisson,» lui dit-elle, «puisqu'il est si gros et
qu'il sait si bien parler: il faut essayer de le reprendre.»

Le pêcheur ne s'en souciait guère, mais sa femme le pressa tant, qu'il
retourna à la rivière; il jeta le filet et ramena encore le gros
poisson, qui lui dit: «Puisque tu veux absolument m'avoir, je vais te
dire ce que tu dois faire. Quand tu m'auras tué, tu donneras trois
gouttes de mon sang à ta femme, trois gouttes à ta jument, et trois à ta
petite chienne; tu en mettras trois dans un verre, et tu garderas mes
ouïes.»

Le pêcheur fit ce que lui avait dit le poisson: il donna trois gouttes
de sang à sa femme, trois à sa jument et trois à sa petite chienne; il
en mit trois dans un verre et garda les ouïes. Après un temps, sa femme
accoucha de trois beaux garçons; le même jour, la jument mit bas trois
beaux poulains, et la chienne trois beaux petits chiens; à l'endroit où
étaient les ouïes du poisson, il se trouva trois belles lances. Le sang
qui était dans le verre devait bouillonner s'il arrivait quelque malheur
aux enfants.

Quand les fils du pêcheur furent devenus de grands et forts cavaliers,
l'aîné monta un jour sur son cheval, prit sa lance, siffla son chien et
quitta la maison de son père. Il arriva devant un beau château tout
brillant d'or et d'argent. «A qui appartient ce beau château?»
demanda-t-il aux gens du pays.--«N'y entrez pas,» lui répondit-on,
«c'est la demeure d'une vieille sorcière qui a sept têtes. Aucun de ceux
qui y sont entrés n'en est sorti; elle les a tous changés en
crapauds.--Moi je n'ai pas peur,» dit le cavalier, «j'y entrerai.» Il
entra donc dans le château et salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne
dame.» Elle lui répondit en branlant ses sept têtes: «Que viens-tu faire
ici, pauvre ver de terre?» En disant ces mots, elle lui donna un coup de
baguette, et aussitôt il fut changé en crapaud, comme les autres.

Au même instant, ses frères, qui étaient restés à la maison, virent le
sang bouillonner dans le verre. «Il est arrivé malheur à notre frère,»
dit le second, «je veux savoir ce qu'il est devenu.» Il se mit en route
avec son cheval, son chien et sa lance, et arriva devant le château.
«N'avez-vous pas vu passer un cavalier avec un chien et une lance?»
demanda-t-il à une femme qui se trouvait là; «voilà trois jours qu'il
est parti; il faut qu'il lui soit arrivé malheur.--Il a sans doute été
puni de sa curiosité,» lui répondit-elle; «il sera entré dans le château
de la bête à sept têtes, et il aura été changé en crapaud.--Je n'ai pas
peur de la bête à sept têtes,» dit le jeune homme, «je lui abattrai ses
sept têtes avec ma lance.» Il entra dans le château et vit dans l'écurie
un cheval, dans la cuisine un chien et une lance. «Mon frère est ici,»
pensa-t-il. Il salua la sorcière: «Bonjour, ma bonne dame.--Que viens-tu
faire ici, pauvre ver de terre?» Et, sans lui laisser le temps de
brandir sa lance, elle lui donna un coup de baguette et le changea en
crapaud.

Le sang recommença à bouillonner dans le verre. Ce que voyant, le plus
jeune des fils du pêcheur partit à la recherche de ses deux frères.
Comme il traversait une grande rivière, la rivière lui dit: «Vous
passez, mais vous ne repasserez pas.--C'est un mauvais présage,» pensa
le jeune homme, «mais n'importe.» Et il poursuivit sa route.
«N'avez-vous pas vu passer deux cavaliers?» demandait-il aux gens qu'il
rencontrait.--«Nous en avons vu un,» lui répondait-on, «qui cherchait
son frère.» En approchant du château, il entendit parler de la
sorcière; il accosta un charbonnier qui revenait du bois, et lui dit:
«De bons vieillards m'ont parlé de la bête à sept têtes; ils disent
qu'elle change en crapauds tous ceux qui entrent dans son château.--Oh!»
répondit le charbonnier, «je ne crains rien, j'irai avec vous; à nous
deux nous en viendrons bien à bout.»

Ils entrèrent ensemble dans le château, et le jeune homme vit les
chevaux, les chiens et les lances de ses frères. Dès qu'il aperçut la
sorcière, il se mit à crier: «Vieille sorcière, rends-moi mes frères, ou
je te coupe toutes tes têtes.--Que viens-tu faire ici, pauvre ver de
terre?» dit-elle; mais au moment où elle levait sa baguette, le jeune
homme lui abattit une de ses sept têtes d'un coup de lance. «Vieille
sorcière, où sont mes frères?» En disant ces mots, il lui abattit encore
une tête. Chaque fois qu'elle levait sa baguette, le jeune homme et le
charbonnier lui coupaient une tête. A la cinquième, la sorcière se mit à
crier: «Attendez, attendez, je vais vous rendre vos frères.» Elle prit
sa baguette, la frotta de graisse et en frappa plusieurs fois la porte
de la cave. Aussitôt tous les crapauds qui s'y trouvaient reprirent leur
première forme. La sorcière croyait qu'on lui ferait grâce, mais le
charbonnier lui dit: «Il y a assez longtemps que tu fais du mal aux
gens.» Et il lui coupa ses deux dernières têtes.

Or il était dit que celui qui aurait tué la bête à sept têtes aurait le
château et épouserait la fille du roi; comme preuve, il devait montrer
les sept langues. Le fils du pêcheur prit les langues et les enveloppa
dans un mouchoir de soie. Le charbonnier, qui avait aussi coupé
plusieurs têtes à la bête, n'avait pas songé à prendre les langues. Il
se ravisa et tua le jeune homme pour s'en emparer, puis il alla les
montrer au roi et épousa la princesse.


REMARQUES

Comparer nos nos 37, _la Reine des Poissons_, et 55, _Léopold_.--On
pourra aussi consulter les remarques de M. R. Koehler sur le conte
sicilien nº 40 de la collection Gonzenbach, et sur le nº 4 de la
collection de contes écossais de Campbell (dans la revue _Orient und
Occident_, t. II, p. 118), ainsi que celles de M. Leskien sur les contes
lithuaniens nos 10 et 11 de sa collection.

                  *       *       *       *       *

Les trois parties dont se compose notre conte des _Fils du
Pêcheur_,--naissance merveilleuse des enfants; exploits de l'aîné contre
le dragon et délivrance de la princesse; enfin rencontre de la sorcière
et ce qui s'ensuit,--ne se trouvent pas toujours réunies dans les contes
de cette famille; souvent l'une d'elles fait défaut. Nous les
rencontrons toutes les trois dans un conte de la Haute-Bretagne
(Sébillot, I, nº 18), dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 22),
dans un autre conte grec (E. Legrand, p. 161), un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 40), un conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 22), un
conte toscan (Comparetti, nº 32), un autre conte toscan (Nerucci, nº 8),
un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 28, variante), un conte basque
(Webster, p. 87), un conte espagnol (Caballero, II, p. 11), un conte
catalan (_Rondallayre_, I, p. 25), un conte portugais (Braga, nº 48), un
conte danois (Grundtvig, I, p. 277), un conte suédois (Cavallius, p.
348), deux contes allemands (Kuhn et Schwartz, p. 337; Proehle, I, nº
5), dont le second surtout est très altéré, un conte lithuanien
(Leskien, nº 10), un conte de la Petite-Russie (Leskien, p. 544).

                                * * *

Deux contes allemands (Grimm, nº 60, et Colshorn, nº 47) n'ont pas la
première partie.--Beaucoup d'autres n'ont pas la seconde (le combat
contre le dragon); nous mentionnerons: un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Contes bretons_, p. 63), un conte flamand (Wolf, _Deutsche
Mærchen und Sagen_, nº 27), des contes allemands (Grimm, nº 85; Simrock,
nº 63), un conte autrichien (Vernaleken, nº 35), un conte du Tyrol
italien (Schneller, nº 28), un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
19), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 39), un conte portugais
(Consiglieri-Pedroso, nº 25), un conte serbe (Vouk, nº 29), un conte
bosniaque (Leskien, p. 543), un conte écossais (Campbell, nº 4).--La
troisième partie manque dans quelques-uns: ainsi, dans un conte du Tyrol
allemand (Zingerle, I, nº 25) et un conte portugais (Coelho, nº 52).--Un
conte souabe (Meier, nº 58), un conte roumain (_Roumanian Fairy Tales_,
p. 48), n'ont que le combat contre le dragon et les aventures qui s'y
rattachent.

Nous étudierons séparément chacune de ces trois parties.

                  *       *       *       *       *

Pour l'introduction, la plupart des contes que nous venons de mentionner
se rapprochent beaucoup du conte lorrain, souvent même dans de petits
détails: ainsi, dans plusieurs de ces contes, le poisson merveilleux,
pour se faire rejeter dans l'eau, promet au pêcheur, comme dans notre
conte, de lui faire prendre beaucoup d'autres poissons. (Voir le conte
grec moderne de la collection E. Legrand, les deux contes toscans, le
conte italien du Mantouan, le premier des deux contes du Tyrol italien,
le conte portugais nº 25 de la collection Consiglieri-Pedroso, le conte
suédois.)

Presque toujours, le poisson dit au pêcheur de le couper en un certain
nombre de morceaux: il en donnera à sa femme, à sa chienne, à sa jument,
et enterrera le reste à tel endroit. Cette forme, qui se retrouve d'une
manière équivalente dans notre variante _la Bête à sept têtes_, est plus
nette que celle des _Fils du Pêcheur_.

C'est seulement dans une partie des contes indiqués ci-dessus que les
enfants, les chiens et les poulains sont au nombre de trois. Il en est
ainsi dans le conte des Abruzzes, dans les deux contes toscans, dans le
conte du Mantouan, dans le second conte du Tyrol italien, dans le conte
du Tyrol allemand, dans le conte allemand de la collection Simrock, dans
le conte flamand, dans le conte écossais, dans le conte portugais nº 25
de la collection Consiglieri Pedroso, et enfin dans le conte catalan et
dans le conte de la Haute-Bretagne (dans lesquels il n'y a ni chiens ni
poulains).--Partout ailleurs les enfants, chiens, etc., ne sont que
deux.

Dans notre conte lorrain, comme dans sa variante, le pêcheur voit tout à
coup «trois belles lances» à l'endroit où il a mis les ouïes du poisson,
ou ses arêtes. Dans le conte allemand de la collection Simrock, ce sont
trois épées qui paraissent à la place où a été enterrée la queue du
poisson; dans le conte flamand, trois fleurs, dont les racines sont
trois épées; dans le conte suédois et le conte danois, deux épées (il
n'y a que deux enfants); dans le conte serbe et le conte sicilien nº 39
de la collection Gonzenbach, deux épées d'or. Le conte espagnol, les
trois contes portugais, le conte des Abruzzes et le conte toscan de la
collection Nerucci sont encore plus voisins sur ce point de nos _Fils du
Pêcheur_, car nous y trouvons exactement les lances, et même, dans le
conte toscan, les «trois belles lances».

                                * * *

Deux des contes mentionnés au commencement de ces remarques ont une
forme particulière d'introduction, très voisine, d'ailleurs, de
l'introduction ordinaire. Ainsi, dans le conte écossais, une espèce de
sirène promet à un pêcheur qu'il aura des enfants, s'il s'engage à lui
livrer son premier fils. Quand il s'y est engagé, elle lui donne douze
grains, en lui disant d'en faire manger trois à sa femme, trois à sa
chienne, trois à sa jument, et de planter les trois derniers derrière sa
maison. (De ces trois derniers grains naissent trois arbres, qui se
flétriront s'il arrive malheur aux enfants.)--Dans le conte bosniaque,
un homme sans enfants reçoit d'un pèlerin une pomme: il faut qu'après
l'avoir pelée, il donne la pelure à sa chienne et à sa jument, qu'il
partage la pomme avec sa femme et qu'il plante les deux pépins. (De ces
pépins naissent deux pommiers, dont les deux enfants se font des lances:
nous voici revenus, par un détour, aux lances du conte lorrain.)

Dans le conte de la Petite-Russie, une jeune fille, pressée d'une soif
ardente en revenant des champs, voit sur le chemin deux empreintes de
pieds, remplies d'eau; elle boit de cette eau. Or «c'étaient des
empreintes de pas divins». Quelque temps après, elle donne le jour à
deux enfants, et le conte se poursuit à peu près comme les contes
précédents.

                                * * *

Un conte de la même famille que tous ces contes, recueilli au XVIIe
siècle par Basile, présente encore une autre forme d'introduction. Dans
ce conte napolitain (_Pentamerone_, nº 9), un ermite conseille à un roi
sans enfants de prendre le coeur d'un _dragon de mer_, de le faire cuire
par une fille vierge et de le donner à manger à la reine. Le roi suit ce
conseil, et, quelques jours après, la reine, et aussi la jeune fille qui
a respiré la vapeur de ce mets merveilleux, mettent au monde chacune un
fils. Les deux enfants, qui se ressemblent à s'y méprendre, ont à peu
près les mêmes aventures que nos «fils du pêcheur»[135].--M. Leskien
cite (p. 546) plusieurs contes russes dont l'introduction est analogue;
mais il nous avertit, sans préciser davantage, que tous ces contes
n'appartiennent pas, pour la suite du récit, à la famille de contes
étudiée ici. Dans ces contes russes, une reine doit manger d'un certain
poisson pour devenir mère; la servante qui a goûté de ce poisson, et la
chienne qui a mangé les entrailles, ou la jument qui a bu de l'eau dans
laquelle on a lavé le poisson, mettent au monde chacune un petit garçon
(_sic_), semblable à celui dont accouche la reine. (Voir, dans le
_Florilegio_ de M. de Gubernatis, un conte russe, du type des _Fils du
Pêcheur_, qui a une introduction de ce genre.)--Dans un conte italien,
faisant partie d'une autre famille que nos _Fils du Pêcheur_, et cité
par M. R. Koehler (_Weimarer Beitræge_, 1865, p. 196), une reine qui a
mangé une certaine pomme, donnée par une vieille femme, et la femme de
chambre qui a mangé les pelures, ont chacune un fils.

    [135] Un second conte du _Pentamerone_ (nº 7) doit également être
    rapproché de notre conte pour l'ensemble; mais il n'a pas
    l'introduction.

En Orient, un livre mongol, l'_Histoire d'Ardji Bordji Khan_ (traduite
en allemand par B. Jülg, Inspruck, 1868), nous fournit un trait à
rapprocher de cette dernière forme d'introduction. Dans ce conte mongol
(p. 73 seq.), venu de l'Inde, ainsi que le montrent les noms des
personnages, la femme du roi Gandharva, qui n'a point d'enfants,
prépare, d'après l'avis d'un ermite, une certaine bouillie. Quand elle
en a mangé, elle devient grosse et met au monde un fils, Vikramatidya.
Une servante a mangé ce qui restait au fond du plat: elle donne, elle
aussi, le jour à un fils qui, sous le nom de Schalou, deviendra le
fidèle compagnon de Vikramatidya.

M. Th. Benfey (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1858, p. 1511) nous
apprend que ce trait se trouve dans un conte indien faisant partie d'un
livre sanscrit.--Dans un roman hindoustani, les _Aventures de Kâmrûp_,
analysé par M. Garcin de Tassy (Discours d'ouverture du cours
d'hindoustani, 1861, p. 13), nous remarquons le passage suivant: Le roi
d'Aoudh n'a point d'enfants. Il se présente un jour devant lui un fakir
qui lui donne un fruit de _srî_ «prospérité», en lui recommandant de le
faire manger à la reine. Celle-ci mange en effet ce fruit et ne tarde
pas à se sentir enceinte; bien plus, six autres dames, femmes des
principaux officiers du roi, qui avaient goûté du même fruit, se
trouvent enceintes en même temps et accouchent le même jour que la
reine[136].

    [136] Dans deux autres contes indiens, l'un du Bengale, l'autre du
    Kamaon, figure aussi un fakir, qui donne ou indique à un roi un
    certain fruit dont il devra faire manger à ses sept femmes, pour que
    chacune ait un fils. (Voir les remarques de notre nº 12, _le Prince
    et son Cheval_.)--Comparer, plus bas, p. 72 et p. 80, l'introduction
    de contes indiens du Pandjab et du Bengale.--Dans un conte indien du
    Deccan (miss Frere, nº 22), une femme s'en va trouver Mahadeo (le
    Créateur) pour lui demander de lui accorder un enfant. Mahadeo lui
    donne un fruit, une mangue, qu'elle partage avec deux autres femmes
    qui avaient fait route avec elle. De retour à la maison, elle a un
    fils, et les deux autres, chacune une fille.

Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Seif
Almoulouk et de la Fille du Roi des Génies_), le «prophète Salomon» dit
à un roi et à son vizir, qui n'ont point d'enfants, de tuer deux
serpents qu'ils rencontreront à tel endroit, d'en faire apprêter la
chair et de la donner à manger à leurs femmes. (On peut rapprocher de
ces serpents le «dragon de mer» du _Pentamerone_ et le poisson des
contes populaires actuels.)

                                * * *

Mentionnons enfin une dernière forme d'introduction. Dans un conte
suédois, _Wattuman et Wattusin_ (Cavallius, p. 95), et dans un conte
allemand (Grimm, III, p. 103), les deux héros, dont les aventures sont à
peu près celles de nos «fils du pêcheur», sont les fils, l'un d'une
princesse, l'autre de sa suivante, qui toutes deux sont devenues mères
en même temps, après avoir bu de l'eau d'une fontaine merveilleuse,
laquelle a tout à coup jailli dans une tour où elles étaient enfermées.
(Comparer le conte de la Petite-Russie.)

                  *       *       *       *       *

Dans presque tous les contes de cette famille, il est question d'objets
qui annoncent les malheurs dont les héros peuvent être frappés. Dans
nos deux versions lorraines, c'est le sang du poisson merveilleux qui,
en pareil cas, bouillonne dans le vase où on l'a mis; trait qui
s'explique facilement, quand on se rappelle que les jeunes gens sont de
véritables incarnations du poisson. Il en est à peu près de même dans
l'un des deux contes du Tyrol italien cités plus haut (Schneller, nº
28): là, le sang du poisson, mis dans un verre, se sépare en trois
parties, qui remuent constamment: si l'une de ces parties s'arrête, ce
sera signe de malheur.

Dans un conte toscan de la collection Comparetti, on suspend la grande
arête du poisson à une poutre de la maison du pêcheur: s'il arrive un
malheur à quelqu'un des trois enfants, il en dégouttera du sang.--Le
conte catalan présente à la fois le trait de l'arête ensanglantée et
celui du sang qui bouillonne.

Ailleurs, l'idée première s'est obscurcie: ainsi, dans le conte serbe,
l'un des deux jeunes gens, au moment de se mettre en route, donne à son
frère une fiole remplie d'eau et lui dit que, si cette eau se trouble,
c'est qu'il sera mort.--Deux contes suédois ont un passage analogue:
dans le premier (Cavallius, p. 351), l'un des jumeaux, en quittant son
frère, lui laisse une cuve pleine de lait: si le lait devient rouge, ce
sera signe que le jeune homme est en grand danger; dans l'autre
(_ibid._, p. 81), au lieu du lait, c'est l'eau d'une certaine source qui
doit devenir rouge et trouble.

Au XVIIe siècle, ce trait figure dans le conte italien du _Pentamerone_,
déjà cité. Avant de quitter son frère, le jeune Canneloro prend un
poignard, le lance contre terre, et il jaillit une belle source, dont
les eaux se troubleront, s'il est en danger, et qui tarira, s'il meurt.
Puis il enfonce profondément dans la terre ce même poignard, et aussitôt
il pousse un arbrisseau qui, s'il se flétrit ou s'il meurt, donnera les
mêmes indices.--Plus anciennement, au XVe siècle (d'après les _Mélanges
tirés d'une grande bibliothèque_, t. E, p. 82), un roman français,
l'_Histoire d'Olivier de Castille et d'Artus d'Algarbe, son loyal
compagnon_, présente un trait identique. Olivier, forcé de quitter le
pays, fait remettre à son ami une fiole remplie d'eau claire, qui
deviendra noire, s'il a «aucune mauvaise adventure».--Enfin, au XIVe
siècle _avant notre ère_, dans ce conte égyptien des _Deux Frères_, que
nous avons étudié au commencement de ce volume, nous rencontrons encore
un passage absolument du même genre: une cruche de bière bouillonne et
une cruche de vin se trouble entre les mains d'Anoupou, quand il est
arrivé malheur à son frère Bitiou.

Dans plusieurs des contes cités plus haut (conte allemand nº 85 de la
collection Grimm, contes grecs modernes, conte du Tyrol allemand, conte
écossais, conte des Abruzzes), ce sont des lis d'or, des oeillets, des
cyprès ou d'autres arbres, nés du sang du poisson merveilleux, qui
doivent se flétrir s'il arrive malheur aux jeunes gens unis à eux par la
communauté d'origine.

Ailleurs, dans le conte danois et dans les contes allemands de la Hesse,
du Hanovre et de la Souabe, c'est un couteau ou une épée qui se rouille.
Le conte danois, où les couteaux des deux frères, ainsi que leurs épées,
proviennent d'une transformation de la tête du poisson, enterrée par
l'ordre de celui-ci, nous donne l'explication de ce trait.

                                * * *

Sans nous arrêter sur divers contes où la relation d'origine entre les
jeunes gens et l'objet qui doit faire connaître leur sort a complètement
disparu, nous noterons que le trait qui nous occupe s'est introduit dans
certain récit légendaire de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie. Le
duc Louis, en partant pour la croisade, aurait remis à sainte Elisabeth,
sa femme, une bague dont la pierre avait la propriété de se briser
lorsqu'il arrivait malheur à la personne qui l'avait donnée. Dans les
documents historiques relatifs à la sainte, il est effectivement
question d'un anneau (voir le livre de M. de Montalembert). A son
départ, le duc Louis dit à sainte Elisabeth que, s'il lui envoie son
anneau, cela voudra dire qu'il lui sera arrivé malheur. Voilà un fait
bien simple; mais l'imagination populaire n'a pas manqué de rattacher, à
cette mention d'un anneau, un trait merveilleux qui lui était familier.
Dans la légende, en effet, nous retrouvons l'anneau constellé du vieux
roman de _Flores et Blanchefleur_, cet anneau dont la pierre doit se
ternir si la vie ou la liberté de Blanchefleur sont en péril.

Le même trait, sous une autre de ses formes, s'est glissé aussi dans une
légende berrichonne, se rapportant à un saint du pays, saint Honoré de
Buzançais (fin du XIIIe siècle). Partant en voyage, le saint dit à sa
mère que, par le moyen d'un laurier qui a été planté le jour de sa
naissance, elle aura à chaque instant de ses nouvelles: le laurier
languira, si lui-même est malade, et se dessèchera, s'il est mort. Le
saint ayant été assassiné, le laurier se dessèche à l'instant même[137].

    [137] _Vies des saints_, par Mgr Paul Guérin (7e édition,
    Bar-le-Duc, 1872), au 9 janvier.

                                * * *

En Orient, ce trait se présente sous deux formes différentes.

Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de deux Soeurs
jalouses de leur cadette_), deux princes, au moment d'entreprendre un
voyage, donnent à leur soeur, l'un un couteau dont la lame doit se
tacher de sang s'il n'est plus en vie; l'autre, un chapelet dont les
grains, dans le même cas, cesseront de rouler entre les doigts.

Dans un conte kalmouk du _Siddhi-Kür_ (nº 1), plusieurs compagnons,
avant de se séparer, plantent chacun un «arbre de vie», qui doit se
dessécher, s'il arrive malheur à celui qui l'a planté. Le héros d'un
conte des Kariaines de la Birmanie, résumé vers la fin des remarques de
notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (p. 26), plante, lui aussi, deux herbes à
haute tige, et dit à un de ses camarades de se mettre à sa recherche si
ces herbes se flétrissent.

La relation d'origine entre les plantes et celui dont elles doivent
indiquer le sort, apparaît très nette dans un conte indien du Pandjab,
voisin de ce conte kariaine et analysé également dans les remarques de
notre nº 1 (p. 25): Le Prince Coeur-de-Lion est né d'une manière
merveilleuse, neuf mois après qu'un fakir a fait manger de certains
_grains d'orge_ à la reine, qui jusqu'alors n'avait point d'enfants.
Dans le cours de ses aventures, le jeune homme plante une _tige d'orge_
et dit que, si elle vient à languir, c'est qu'il lui sera arrivé malheur
à lui-même: alors il faudra venir à son secours[138].--Un autre conte
indien, qui a été recueilli dans le Bengale et dont nous donnerons le
résumé dans les remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, présente le
même trait, mais d'une manière analogue au conte kalmouk et au conte
kariaine: Un prince, en quittant sa mère, lui donne une certaine plante:
si cette plante se flétrit, c'est qu'il sera arrivé quelque malheur au
prince; si elle meurt, ce sera signe que lui aussi sera mort.

    [138] Comparer plus haut, p. 68, le conte écossais de la collection
    Campbell.

On peut encore comparer un chant populaire de l'Inde, cité par Guillaume
Grimm (III, p. 145).--Dans un conte persan (_Touti Nameh_, traduit en
allemand par C.-J.-L. Iken. Stuttgard, 1822, p. 32), une femme donne un
bouquet à son mari qui part pour un long voyage: tout le temps que le
bouquet se conservera frais, c'est qu'elle lui sera restée fidèle.

                                * * *

Enfin, d'après M. de Charencey (_Annales de philosophie chrétienne_,
juillet 1881, p. 942), dans une légende _quichè_, recueillie au Mexique,
chez les Toltèques occidentaux, les héros plantent au milieu de la
maison de leur aïeule un roseau qui doit se dessécher s'ils viennent à
périr.

                  *       *       *       *       *

Nous avons énuméré, au début de ces remarques, plusieurs contes de cette
famille qui n'ont pas la seconde partie de notre conte lorrain, le
combat contre le dragon. Dans certains de ces contes (conte sicilien,
conte autrichien), le jeune homme épouse la princesse à la suite d'un
tournoi ou d'une joute où il s'est distingué; ailleurs (conte serbe,
conte flamand), la princesse s'est éprise de lui en le voyant passer.

L'épisode du dragon n'est, du reste, pas toujours lié au type de conte
que nous étudions ici; il se rencontre dans des contes dont le cadre
général est différent: ainsi, dans des contes appartenant à la famille
de notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (conte grec moderne nº 70 de la
collection Hahn; conte slave de Bosnie, p. 123 de la collection
Mijatowicz; conte valaque nº 10 de la collection Schott); ainsi encore,
et plus complètement, dans des contes appartenant à un thème que nous
aurons occasion d'examiner rapidement dans les remarques de notre nº 37,
_la Reine des Poissons_.

En Orient, nous avons, pour cet épisode du dragon, divers rapprochements
à faire. Dans un conte persan du _Touti Nameh_, recueil dont l'origine
est indienne, un roi (t. II, p. 291 de la traduction G. Rosen) a promis
sa fille à celui qui tuerait un certain dragon. Le héros Férîd le tue et
épouse la princesse. La ressemblance, sans doute, est éloignée, car ici
la princesse n'est pas délivrée du dragon; mais ce qui est
remarquable,--et ce qui nous confirme dans notre conviction que toutes
les combinaisons de thèmes que nous relevons dans les contes européens
existent en Orient et se retrouveront un jour dans des contes venant
directement ou indirectement de l'Inde,--c'est que l'introduction de ce
conte persan correspond presque exactement à l'introduction toute
particulière d'un conte allemand de la famille des _Fils du Pêcheur_, le
nº 60 de la collection Grimm, mentionné plus haut, qui a, lui aussi,
l'épisode du dragon. Montrons-le rapidement.

Dans l'introduction du conte persan, un «ermite» a acheté un oiseau qui,
chaque jour, lui donne une émeraude. Pendant qu'il est en voyage, sa
femme s'éprend d'un changeur. Celui-ci ayant appris d'un sage que
quiconque mangera la tête de cet oiseau merveilleux, deviendra roi ou
tout au moins vizir, dit à la femme de le lui faire rôtir. Pendant
qu'elle y est occupée, elle donne à son enfant, le petit Férîd, pour
apaiser ses pleurs, la tête de l'oiseau, dont elle ignore la valeur. Le
changeur, furieux, va trouver encore son ami le sage, qui lui conseille
de manger la tête de l'enfant. Mais la servante qui garde Férîd a vent
de la chose et s'enfuit avec l'enfant[139].--Dans l'introduction du
conte allemand, un pauvre homme vend à son frère, riche orfèvre, un
oiseau au plumage d'or, qu'il a tué. L'orfèvre lui donne une bonne
somme, car il sait que, si l'on mange le coeur et le foie de l'oiseau,
on trouvera chaque matin une pièce d'or sous son oreiller. Pendant que
l'oiseau est en train de rôtir, les deux fils du pauvre homme, tout
jeunes encore, entrent dans la cuisine, et, voyant le coeur et le foie
tombés dans la lèche-frite, ils les mangent: à partir de ce jour, ils
trouvent chaque matin une pièce d'or à leur réveil. L'orfèvre, pour se
venger, décide son frère à chasser de chez lui les deux
enfants[140].--Un conte indien, recueilli dans le pays de Cachemire
(Steel et Temple, p. 138), et où se rencontre le combat contre un
monstre, a encore une introduction de même genre que celle du conte
persan et du conte allemand. Deux frères, fils de roi, fuient la maison
de leur père, où une belle-mère les maltraite. S'étant arrêtés sous un
arbre pour se reposer, ils entendent deux oiseaux, un étourneau et un
perroquet, se disputer au sujet de leurs mérites respectifs: «Celui qui
me mangera, dit l'étourneau, deviendra premier ministre.--Celui qui me
mangera, dit le perroquet, deviendra roi.» Les deux jeunes garçons
prennent leur arc et tuent les deux oiseaux. L'aîné mange le perroquet,
le cadet mange l'étourneau[141]. Dans la suite, le cadet arrive dans un
pays dont le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui tuerait un
certain _râkshasa_ (sorte d'ogre): il fallait, en effet, livrer chaque
jour à ce râkshasa une victime humaine. Le jeune homme tue le monstre,
et ensuite, épuisé par le combat, il s'étend par terre et s'endort.
Pendant son sommeil, un balayeur vient, comme il en avait l'ordre tous
les jours, enlever les débris du festin du râkshasa. Il s'empare de la
tête du râkshasa et se donne pour le vainqueur. Plus tard, la fraude est
découverte.--On voit que ce conte indien nous offre un trait qui
n'existait pas dans le conte persan: le trait de l'imposteur qui se fait
passer pour le vainqueur du monstre.

    [139] Cette introduction se retrouve dans plusieurs contes orientaux
    où ne figure pas l'épisode du dragon: dans un livre thibétain,
    provenant de l'Inde (_Mélanges asiatiques_, publiés par l'Académie
    des Sciences de Saint-Pétersbourg, t. VII, p. 676), dans un conte
    des Tartares de la Sibérie méridionale (Radloff, t. IV, p. 477),
    dans un conte arabe recueilli à Mardin, an nord de la Mésopotamie
    (_Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_, 1882, p.
    238), dans un conte de l'île de Bornéo (L. de Backer, l'_Archipel
    indien_, 1874, p. 203).--Comparer encore une légende birmane
    (Bastian, _Die Voelker des oestlichen Asiens_, t. I, p. 27) et un
    conte du Cambodge (_ibid._, t. IV, p, 128 seq.).

    [140] Dans plusieurs contes européens, les deux traits du conte
    persan et du conte allemand se trouvent réunis: l'un des frères
    mange la tête de l'oiseau et devient roi; l'autre mange le coeur, et
    chaque matin il trouve de l'or sous son oreiller. Voir, par exemple,
    un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, p. 97), un conte hessois
    (Grimm, III, p. 102), un conte serbe (Vouk, nº 26), un conte grec
    moderne (Hahn, nº 36), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 91),
    un conte italien de Rome (Busk, p. 146), etc.--Il en est de même
    dans le conte arabe de Mardin, mentionné dans la note précédente.

    [141] Comparer l'introduction d'un autre conte indien, un conte
    _manipuri_ (_Indian Antiquary_, 1875, p. 260).--Dans le conte
    sibérien et dans le conte de l'île de Bornéo, indiqués plus haut, il
    y a également deux enfants, mais un seul oiseau: dans le conte
    sibérien, celui qui mange la tête de l'oiseau devient roi, et celui
    qui mange le coeur devient vizir.

                                * * *

Un épisode d'un conte des Avares du Caucase, dont nous avons résumé tout
l'ensemble dans les remarques de notre nº 1, _Jean de l'Ours_ (p. 18),
nous offre, au moins indiqué, ce trait de la princesse délivrée du
dragon, qui manque dans le conte persan et le conte indien.
Oreille-d'Ours, se trouvant dans une grande ville du «monde inférieur»,
demande de l'eau à une vieille femme. Celle-ci lui répond qu'elle ne
peut lui en donner: un dragon à neuf têtes se tient auprès de la source;
chaque année, on lui livre une jeune fille, et, ce jour-là seulement, il
laisse puiser de l'eau. Oreille-d'Ours prend deux cruches et se rend à
la fontaine, où il les remplit; le dragon le laisse faire. Il y
retourne, toujours sans être inquiété par le dragon. Le bruit s'en
répand, et le roi du «monde inférieur» promet à Oreille-d'Ours de lui
donner ce qu'il voudra, s'il tue le dragon. Oreille-d'Ours se fait deux
oreillères de feutre qu'il met sur ses oreilles et s'en va avec ses
cruches à la fontaine. Le dragon lui demande comment il a le front de
venir une troisième fois. Oreille-d'Ours lui répond en lui reprochant de
priver la ville de l'eau que Dieu a faite pour tous et de dévorer des
jeunes filles. Alors le dragon se lève, et, jetant ses griffes sur
Oreille-d'Ours, lui arrache ses oreillères de feutre; mais
Oreille-d'Ours brandit une épée de diamant qu'il avait conquise dans une
aventure, et d'un coup il abat les neuf têtes du dragon. Il coupe les
dix-huit oreilles et les porte au roi. Celui-ci lui offre en mariage sa
fille qui devait, cette année-là même, être livrée au dragon; mais
Oreille-d'Ours demande pour toute récompense que le roi lui donne le
moyen de revenir sur la terre[142].

    [142] Ce qu'il y a de caractéristique dans cet épisode du conte
    avare se retrouve dans un conte grec moderne (Hahn, nº 70), où
    l'histoire de la jeune fille délivrée du dragon est, comme dans le
    conte avare, intercalée dans un conte de la famille de notre nº 1,
    _Jean de l'Ours_. Dans ce conte grec de l'île de Syra, la ville où
    arrive le héros dans le monde inférieur n'a qu'une seule fontaine,
    et dans cette fontaine est un serpent à douze têtes, auquel il faut
    livrer, chaque semaine, une victime humaine; après quoi, il laisse
    puiser de l'eau. La vieille femme chez qui loge le héros lui ayant
    appris la chose, il lui demande une cruche et se rend à la fontaine.
    Ce jour là, précisément, c'était la fille du roi qui allait être
    dévorée par le serpent. Le héros tue le monstre; le roi lui ayant
    offert la main de la princesse, il le remercie et lui demande
    seulement de le faire ramener sur la terre. (Voir, pour ce dernier
    épisode, les remarques de notre nº 52, _La Canne de cinq cents
    livres_.)--Comparer deux contes, également grecs, du type des _Fils
    du Pêcheur_ (Hahn, nº 22; Legrand, p. 161).

Dans un conte arabe des _Mille et une Nuits_ (t. XI, p. 177 de la trad.
allemande dite de Breslau), dont nous donnerons l'analyse complète dans
les remarques de notre nº 19, _le Petit Bossu_, le plus jeune fils du
sultan d'Yémen arrive dans une ville où tout le monde est plongé dans la
douleur. Il apprend que, chaque année, on est obligé de livrer à un
monstre une belle jeune fille; cette année le sort est tombé sur la
fille du sultan. Le prince se rend à l'endroit où le monstre doit saisir
sa victime; après un terrible combat, il le tue et laisse la princesse
s'en retourner seule chez son père. Le sultan, pour connaître le
libérateur de sa fille, ordonne à tous les hommes de la ville de
comparaître devant elle; mais elle n'en reconnaît aucun pour celui qui
l'a sauvée du monstre. Alors on apprend qu'il y a encore dans telle
maison un étranger; on le fait venir, et la princesse, remplie de joie,
le salue comme son libérateur.--Comparer un autre conte des _Mille et
une Nuits_, où la même idée se présente sous une forme moins bien
conservée (_ibid._, t. X, p. 107).

On a recueilli dans l'Afghanistan, à Candahar, une légende musulmane que
nous croyons devoir rapporter ici. En voici les principaux traits
(_Orient und Occident_, t. II, p. 753): Au temps des païens, le roi de
Candahar s'était vu forcé de promettre à un dragon de lui livrer tous
les jours une jeune fille. Chaque matin, on envoyait donc au dragon une
jeune fille montée sur un chameau. Dès que le chameau arrivait à une
certaine distance de l'antre du monstre, celui-ci aspirait l'air avec
une telle force que sa proie se trouvait entraînée dans sa gueule. Un
jour que le sort était tombé sur la plus belle jeune fille de Candahar,
il se trouva qu'Ali, «le glaive de la foi», passait dans le pays. Il
voit la victime éplorée; ayant appris d'elle la cause de ses larmes, il
se met à sa place sur le chameau, et, quand, attiré par le souffle du
dragon, il est au moment d'entrer dans sa gueule béante, il tranche la
tête du monstre d'un coup de son irrésistible épée.

Nous citerons encore deux autres légendes orientales, l'une japonaise,
l'autre chinoise. C'est M. F. Liebrecht qui nous fait connaître la
première (_Zur Volkskunde_, Heilbronn, 1879, p. 70). Le héros de cette
légende, Sosano-no-Nikkoto, arrive un jour dans une maison où tout le
monde est en pleurs. Il demande la cause de ce chagrin. Un vieillard lui
répond qu'il avait huit filles; un terrible dragon à huit têtes lui en a
mangé sept en sept ans: il ne lui en reste plus qu'une, et cette
dernière est au moment de se rendre sur le bord de la mer pour être
dévorée à son tour. Sosano dit qu'il combattra le dragon. Il prend huit
pots remplis de _saki_ (sorte d'eau-de-vie de riz) et les dispose sur le
rivage, mettant la jeune fille derrière. Quant à lui, il se cache
derrière un rocher. Le dragon sort de la mer et plonge chacune de ses
huit têtes dans un pot de saki: bientôt il est enivré. Alors Sosano
accourt et lui coupe ses huit têtes. Dans la queue du dragon il trouve
une longue épée, qui, dit la légende, est celle que porte aujourd'hui
encore le mikado. Sosano épouse la jeune fille. On les honore comme les
«dieux» de tous les gens mariés. Leur temple est à Oyashiro.

La légende chinoise n'est pas sans quelque analogie avec les récits
précédents (_The Folk-lore of China_, by N. B. Dennys, Hong-Kong, 1876,
p. 110): Les montagnes de la province de Yueh-Min étaient hantées jadis
par un énorme serpent qui, un jour, signifia aux habitants du pays, par
l'intermédiaire de personnes versées dans la divination, qu'il avait
envie de dévorer une jeune fille de douze à treize ans. On lui en livra
jusqu'à neuf, qu'on avait prises parmi les filles des criminels et des
esclaves, une chaque année. Alors, comme on ne pouvait trouver de
nouvelle victime, la fille d'un magistrat chargé d'enfants se présenta,
demandant seulement qu'on lui donnât une bonne épée et un chien. Elle
avait aussi préparé plusieurs mesures de riz bouilli mêlé de miel,
qu'elle plaça à l'entrée de l'antre du serpent. Pendant que celui-ci
mangeait le riz, Ki (c'était le nom de la jeune fille) lança sur lui son
chien qui le saisit avec sa gueule, tandis qu'elle le frappait par
derrière. Bref, elle tua le monstre, et le prince de Yueh, apprenant ce
haut fait, l'épousa.

                                * * *

Un conte indien, qui se trouve dans un manuscrit en langue hala canara
et qui a été analysé par le célèbre indianiste Wilson, offre plusieurs
traits de notre conte _les Fils du Pêcheur_ (_Asiatic Journal. New
Series_, t. XXIV, 1837, p. 196): Deux princes, Somasekhara et
Chitrasekhara, ont fait toute sorte d'avanies à Ikrama, roi de Lilavati,
pour forcer celui-ci à accorder à l'un d'eux la main de sa fille
Rupavati. Le roi consent enfin à donner la princesse, mais à la
condition que le prétendant tuera certain lion des plus terribles. Les
princes tuent le monstre et emportent une partie de la queue comme
trophée. Le blanchisseur du palais ayant trouvé le corps du lion, lui
coupe la tête et va la présenter au roi en réclamant pour prix de son
prétendu exploit la main de la princesse. Le mariage est au moment
d'être célébré quand les princes se font connaître, et le blanchisseur
est mis à mort. La princesse épouse le prince cadet, Chitrasekhara.
Quelque temps après, l'aîné se met en campagne pour aller délivrer une
princesse prisonnière d'un géant. En partant, il donne à son frère une
fleur qui se fanera s'il lui arrive malheur.--Les aventures qui suivent
n'ont plus de rapport avec notre conte; mais cette première partie du
conte indien, dont les héros sont, là aussi, des frères, ne nous en a
pas moins offert, réunis d'une manière qui évidemment n'est pas
fortuite, deux des principaux traits de notre thème: l'épisode du
monstre tué et de l'imposteur démasqué, et la particularité de l'objet
qui annonce le malheur de celui qui l'a donné.

Ces deux traits se retrouvent dans un autre conte indien, avec un
élément important qui manquait dans le conte «hala canara»: la jeune
fille, ou même simplement la victime humaine livrée à un monstre. Voici
ce conte indien, recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, nº 4): Un
brahmane, par suite de circonstances qu'il serait trop long de
rapporter, se trouve avoir deux femmes, dont la seconde est une
_râkshasi_ (ogresse) qui a pris la forme d'une belle princesse. Chacune
de ses femmes lui donne un fils: celui de la râkshasi se nomme Sahasra
Dal; l'autre, Champa Dal. Les deux enfants s'aiment tendrement. La
première femme du brahmane, ayant eu la preuve que l'autre femme est une
râkshasi et s'attendant à être dévorée, elle, son mari et son fils,
donne à ce dernier un peu de son propre lait dans un petit vase d'or et
lui dit: «Si tu vois ce lait devenir rougeâtre, c'est que ton père aura
été tué; s'il devient tout à fait rouge, c'est que j'aurai été tuée
moi-même. Alors monte à cheval et enfuis-toi au plus vite pour ne pas
être dévoré toi aussi.» Le jeune garçon ayant vu le lait devenir d'abord
un peu rouge, puis tout à fait rouge, saute sur son cheval. Son frère
Sahasra Dal apprend de lui ce qui s'est passé et s'enfuit avec lui[143].
Comme la râkshasi les poursuit, Sahasra Dal lui tranche la tête d'un
coup de sabre. Les deux frères arrivent à un village où ils reçoivent
l'hospitalité dans une famille qui est plongée dans la douleur. Ils
apprennent qu'il y a dans le pays une râkshasi avec laquelle le roi est
convenu, pour empêcher un plus grand mal, de lui livrer chaque soir,
dans un certain temple, une victime humaine. C'est le tour de cette
famille d'en fournir une. Les deux frères déclarent qu'ils iront se
livrer eux-mêmes à la râkshasi. Ils se rendent au temple avec leurs
chevaux et s'y enferment. Après divers incidents, Sahasra Dal coupe la
tête de la râkshasi. Il met cette tête près de lui dans le temple et
s'endort. Des bûcherons, venant à passer par là, voient le corps de la
râkshasi, et, comme le roi avait promis la main de sa fille et une
partie de son royaume à celui qui tuerait la râkshasi, ils prennent
chacun un membre du cadavre et se présentent devant le roi. Mais
celui-ci fait une enquête, et l'on trouve dans le temple les deux jeunes
gens ainsi que la tête de la râkshasi. Le roi donne sa fille et la
moitié de son royaume à Sahasra Dal.--Suivent les aventures de Champa
Dal, dont il sera dit un mot dans les remarques de notre nº 15, _les
Dons des trois Animaux_.

    [143] Ici encore nous retrouvons, mais introduit d'une autre façon
    dans le récit, l'objet qui doit faire connaître le sort de celui de
    qui on le tient. Dans un conte suédois, cité plus haut, nous avons
    déjà vu ce trait du lait qui devient rouge; mais le vase de lait
    avait été donné par un frère à son frère. Le conte indien est ici
    beaucoup plus naturel.

                                * * *

L'épisode de la princesse exposée à la «bête à sept têtes» peut être
rapproché du mythe si connu de Persée et Andromède (_Apollodori
Bibliotheca_, II, 4, 3). Ce mythe de Persée, l'un des rares mythes de
l'antiquité classique qui offrent des ressemblances avec nos contes
populaires actuels, fournit encore, ce nous semble, un autre
rapprochement intéressant avec les contes du genre de nos _Fils du
Pêcheur_, et surtout avec le conte suédois de _Wattuman et Wattusin_
mentionné plus haut. Rappelons les principaux traits de ce mythe de
Persée: Acrisius, roi d'Argos, à qui il a été prédit qu'il serait tué
par le fils de sa fille Danaé, enferme celle-ci sous terre dans une
chambre toute en airain. Jupiter, métamorphosé en pluie d'or, pénètre
par le toit dans le souterrain et rend la jeune fille mère. (Dans le
conte suédois, la princesse et sa suivante, enfermées dans une tour,
deviennent mères après avoir bu de l'eau d'une source qui jaillit tout à
coup dans la tour.) Quand elle a donné le jour à Persée, Acrisius la
fait mettre avec son enfant dans un coffre que l'on jette à la mer.
Après diverses aventures qui sont assez dans le genre des contes
populaires (Persée, par exemple, a un bonnet, [Grec: kynê], qui le rend
invisible), Persée, devenu grand, arrive en Ethiopie, où règne Céphée.
Il trouve la fille de celui-ci, Andromède, exposée en pâture à un
monstre marin, en vertu d'un oracle. Il la délivre et l'épouse.

Ainsi que l'a fait remarquer Mgr Mislin dans son livre les _Saints
Lieux_ (t. I, p. 194 de l'éd. allemande), le mythe de Persée et
Andromède s'est infiltré dans la légende de saint Georges, légende dans
laquelle, du reste, aucun catholique ne prend à la lettre cet épisode de
la princesse et du dragon, qui, d'après un critique allemand[144],
apparaît seulement dans des versions assez récentes[145].

    [144] M. de Gutschmid, dans les comptes rendus de l'Académie de
    Leipzig (1861, p. 180).

    [145] Le conte portugais (Coelho, nº 52) mentionné ci-dessus met un
    «saint Georges» en scène dans un récit analogue à ceux que nous
    étudions ici. Après l'histoire du poisson merveilleux et de la bête
    à sept têtes, tuée par Georges, celui-ci dit à son frère, qui est
    venu le rejoindre, que, par suite d'un voeu, il ne peut se marier;
    il lui donne une des têtes de la bête en lui disant de se faire
    passer pour lui auprès du roi. Il fait ensuite «tant d'exploits pour
    la patrie», et il est si vertueux, qu'il est canonisé après sa mort.

A propos du détail relatif aux langues de la bête à sept têtes, détail
qui existe dans la plupart des contes du genre de nos _Fils du Pêcheur_,
mentionnons un trait de la mythologie grecque. D'après Pausanias (I, 41,
4), le roi de Mégare avait promis sa fille en mariage à celui qui
tuerait certain lion qui ravageait le pays. Alcathus, fils de Pélops,
tua le monstre; après quoi, suivant le scholiaste d'Apollonius de Rhodes
(sur I, 517), il lui coupa la langue et la mit dans sa gibecière. Aussi,
des gens qui avaient été envoyés pour combattre le lion s'étant attribué
son exploit, Alcathus n'eut pas de peine à les convaincre d'imposture.

                  *       *       *       *       *

Dans la plupart des contes où figure le combat contre le dragon,
l'individu qui se donne pour le libérateur de la princesse a assisté de
loin au combat. Cette version est meilleure que la rencontre fortuite
des trois charbonniers.--Dans le conte grec moderne de la collection E.
Legrand et dans le conte basque, l'imposteur est un _charbonnier_, qui a
trouvé les têtes du monstre.

L'épisode du chien, que le «fils du pêcheur» envoie prendre des plats
dans la cuisine du roi, est mieux conservé dans certains contes
étrangers, par exemple, dans le conte allemand nº 60 de la collection
Grimm, et dans le conte suédois de _Wattuman et Wattusin_. Dans ces deux
contes, le héros, revenu au bout de l'an et jour dans le pays de la
princesse, parie contre son hôtelier que les animaux qui le suivent lui
rapporteront des mets et du vin de la table du roi; la princesse
reconnaît les animaux de son libérateur et leur fait donner ce qu'ils
demandent.

                  *       *       *       *       *

Au sujet de la dernière partie de notre conte, nous ferons remarquer
que, dans la plupart des contes de cette famille, la sorcière change les
jeunes gens en pierre, et non en touffes d'herbe, comme dans notre
conte.--Dans certains contes (par exemple, dans le conte allemand nº 85
de la collection Grimm, dans le conte grec de la collection Hahn, dans
le conte toscan de la collection Nerucci, etc.), c'est à la chasse
qu'ils ont rencontré la sorcière. Dans d'autres, comme dans le conte
lorrain, ils ont été attirés sur son domaine par un feu mystérieux,
brillant dans le lointain (montagne en feu dans le conte serbe; grande
lumière sur une montagne dans le conte sicilien nº 40 de la collection
Gonzenbach; maisonnette en feu dans le conte petit-russien; _château_ en
feu, dans le conte flamand).

Un détail, commun à la plupart des contes présentant cette dernière
partie, a disparu de notre conte. Le frère du jeune homme, qui passe la
nuit dans la chambre de la princesse, laquelle le croit son mari, met
dans le lit son sabre entre elle et lui. Ce trait se retrouve dans les
_Mille et une Nuits_ (_Hist. d'Aladdin_) et aussi dans le vieux poème
allemand des _Nibelungen_, ainsi que dans son prototype scandinave, où
Siegfried (ou Sigurd) met une épée nue entre lui et Brunehilde, qui doit
devenir l'épouse du roi Gunther, pour lequel il l'a conquise.

                  *       *       *       *       *

En Orient, on l'a vu, nous n'avons trouvé jusqu'à présent que certaines
des parties qui composent notre conte. La dernière partie notamment (les
aventures des frères et de la sorcière) ne s'est pas présentée à nous.
Nous allons la rencontrer, avec presque tout l'ensemble du conte
européen, dans un conte venu de l'Orient, de l'Inde évidemment, chez les
Kabyles par le canal des Arabes. Dans ce conte kabyle (J. Rivière, p.
193), deux frères, Ali et Mohammed, nés du même père et de deux mères
différentes, se ressemblent à s'y méprendre. Mohammed, au moment de
quitter le pays, plante un figuier et dit à Ali que l'arbre perdra ses
feuilles si lui, Mohammed, est sur le point de mourir, et se dessèchera
s'il est mort. Il prend son faucon, son lévrier et son cheval et se met
en route. Arrivé auprès d'une ville, il tue un serpent qui empêchait une
fontaine de donner de l'eau et sauve ainsi la vie de la fille du roi, en
danger d'être dévorée par le monstre. Après quoi, il se déguise en
mendiant; mais la fille du roi s'est emparée d'une de ses sandales, et,
en la lui faisant essayer, on le reconnaît pour le vainqueur du serpent.
Mohammed épouse la princesse et devient roi. Un jour qu'il est à la
chasse, il s'aventure, malgré les avertissements que lui avait donnés
son beau-père, dans le domaine d'une ogresse. Celle-ci vient à sa
rencontre. Elle lui dit d'empêcher son cheval, son lévrier et son faucon
de lui faire du mal. «Ne crains rien,» dit le jeune homme. L'ogresse
s'approche, attache les animaux avec des crins et les mange, ainsi que
leur maître[146]. Aussitôt le figuier se dessèche. Ali se met à la
recherche de son frère. Il rencontre la femme de ce dernier. «Je te
salue,» dit-elle, «ô sidi; nous croyions que tu étais mort.--Comment
serais-je mort?--Mon père t'avait dit: Chasse à tel et tel endroit, mais
ne va pas là: c'est le domaine de l'ogresse.» Ali se dirige sans retard
vers la demeure de l'ogresse. Quand cette dernière s'avance pour manger
le cheval, celui-ci, qui a reçu ses instructions d'Ali, la frappe d'un
coup de pied au front et la tue. Le faucon lui crève les yeux, le
lévrier lui ouvre le ventre et en tire Mohammed et ses animaux, tous
inanimés. Alors Ali voit deux tarentules qui se battent et dont l'une
tue l'autre. Ali lui ayant fait des reproches: «Je lui rendrai la vie,»
dit la tarentule. En effet, au moyen du suc d'une certaine herbe, elle
ressuscite sa soeur. Ali, à son exemple, emploie de ce suc, et il rend
la vie à Mohammed et aux animaux[147].

    [146] Dans plusieurs des contes européens, c'est au moyen d'un
    cheveu que la sorcière enchaîne les animaux du jeune homme, avant de
    changer celui-ci en pierre. Voir, par exemple, le conte suédois
    (Cavallius, p. 352), le conte danois (Grundtvig, p. 315), un conte
    serbe (Mijatowics, p. 256), deux contes portugais
    (Consiglieri-Pedroso, nº 11; Braga, nº 48), etc.--Comparer, dans les
    remarques de notre nº 1 _Jean de l'Ours_ (p. 20), le passage du
    conte avare du Caucase et d'un conte de l'Asie centrale, où le nain
    s'arrache un poil de la barbe pour lier les compagnons du héros.
    (Dans le conte italien des Abruzzes, où la sorcière est remplacée
    par un magicien, c'est en jetant sur les gens un poil de sa barbe,
    que ce magicien les transforme en statues de marbre.)

    [147] Dans un conte valaque, en partie de ce type (Schott, nº 10),
    et dans plusieurs autres contes européens, par exemple, dans des
    contes grecs modernes (t. II, p. 204 et 260, de la collection Hahn),
    un serpent ayant été tué, un autre va chercher une certaine herbe au
    moyen de laquelle il lui rend la vie. Cette herbe, qui a été
    ramassée avec soin, sert ensuite à ressusciter le héros. Voir encore
    le conte allemand nº 16 de la collection Grimm, et comparer la fable
    antique de Polyidus et Glaucus (Apollodore, III, 3, 1).--M. R.
    Koehler a étudié à fond ce thème dans ses remarques sur les _Lais_
    de Marie de France (édition K. Warake, 1885, pp. CIV-CVIII).

On a recueilli dans l'Inde, dans le Bengale, un conte qui présente
également la dernière partie des contes de cette famille (Lal Behari
Day, nº 13): Un religieux mendiant promet à un roi de lui faire avoir
deux fils, si celui-ci consent à lui en donner un. Le roi s'y engage, et
le mendiant fait manger à la reine d'une certaine substance: au bout
d'un temps, elle met au monde deux fils. Quand les enfants ont seize
ans, le mendiant vient en réclamer un. L'aîné se dévoue, et, avant de
partir, il plante un arbre, en disant à ses parents et à son frère: «Cet
arbre est ma vie: si vous le voyez dépérir, c'est que je serai en
danger; s'il est mort, c'est que je serai mort aussi.» Sur son chemin,
il rencontre une chienne et ses deux petits chiens, dont l'un se joint
au prince; de même, plus loin, un jeune faucon[148]. Le mendiant, arrivé
chez lui avec le jeune homme, défend à celui-ci d'aller du côté du
nord; autrement, il lui arrivera malheur. Un jour que le prince poursuit
un cerf, il s'égare du côté du nord. Le cerf entre dans une maison; le
prince l'y suit, et, au lieu du cerf, il y trouve une femme d'une
merveilleuse beauté, qui lui propose de jouer une partie de dés; il perd
successivement son faucon, son chien et sa propre liberté. La femme, qui
est une _râkshasi_, l'enferme dans une cave, pour le manger plus
tard[149]. Voyant l'arbre se flétrir, le frère du prince se met en
route. Il rencontre, lui aussi, la chienne avec son second petit chien,
lequel demande au jeune homme de le prendre avec lui, comme il a pris
son frère (les deux jeunes gens se ressemblent au point que l'on prend
l'un pour l'autre). Même chose de la part d'un jeune faucon. Le jeune
homme arrive chez le mendiant, et y apprend que son frère a dû tomber
entre les mains d'une râkshasi. Il poursuit également un cerf, qui
l'amène chez la râkshasi, et cette dernière lui propose aussi une partie
de dés; mais, cette fois, elle perd, et le jeune homme gagne coup sur
coup le chien et le faucon de son frère et enfin son frère lui-même. La
râkshasi, pour sauver sa vie, révèle alors aux jeunes gens que le
mendiant a de mauvais desseins contre l'aîné, et leur donne le moyen de
le faire périr lui-même.

    [148] Dans le conte allemand nº 60 de la collection Grimm, cité plus
    haut, des animaux sauvages, épargnés par les deux frères, leur
    donnent chacun deux de leurs petits, qui se mettent à leur suite.
    Comparer les contes allemands nº 58 de la collection Meier et p. 337
    de la collection Kuhn et Schwartz, le conte suédois de _Wattuman et
    Wattusin_, un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 260), un
    conte valaque Schott, (nº 10), etc.

    [149] Dans le conte napolitain nº 7 du _Pentamerone_, mentionné
    ci-dessus, le héros, fasciné par la beauté d'une sorte de magicienne
    ou de sorcière, entre dans sa maison. Alors la magicienne crie:
    «Enchaînez cet homme, mes cheveux!» Et ses cheveux l'enchaînent, et
    il devient prisonnier de la magicienne. (Comparer le conte kabyle et
    les contes européens où c'est au moyen d'un _crin_, d'un _cheveu_,
    que la sorcière enchaîne les animaux du héros.)

Ce conte indien renferme, on le voit, à l'exception de la seconde partie
(le combat contre le dragon), presque tous les éléments que nous avons
rencontrés dans les contes étudiés ci-dessus: naissance merveilleuse des
deux enfants, leur ressemblance prodigieuse, leur séparation et le signe
donné par celui qui part pour qu'on sache toujours ce qu'il devient, les
animaux qui accompagnent le héros et qui le suivent chez l'être
malfaisant où il risque de perdre la vie; enfin, la dernière partie,
fort ressemblante, malgré son individualité.

                  *       *       *       *       *

On remarquera que, dans notre variante la _Bête à sept têtes_, deux
personnages de la forme première se sont fondus en un seul: le dragon à
sept têtes auquel on expose une princesse et la sorcière qui change en
pierres ceux qui s'approchent d'elle.

La fin tragique du héros ne se trouve pas, à notre connaissance,
ailleurs que dans cette variante lorraine.



VI

LE FOLLET


Il y a bien trois mille ans, notre voisin avait beaucoup de blé en
grange. Tous les matins il trouvait une partie de ce blé battu, et des
gerbes préparées sur l'aire pour le lendemain: il ne savait comment
expliquer la chose.

Un soir, s'étant caché dans un coin de la grange, il vit entrer un petit
homme qui se mit à battre le blé. Le laboureur se dit en lui-même: «Il
faut que je lui donne un beau petit habit pour sa peine.» Car le petit
homme était tout nu. Il alla dire à sa femme: «C'est un petit homme qui
vient battre notre blé; il faudra lui faire un petit habit.» Le
lendemain, la femme prit toutes sortes de pièces d'étoffe, et en fit un
petit habit, que le laboureur posa sur le tas de blé.

Le follet revint la nuit suivante, et, en battant le blé, il trouva
l'habit. Dans sa joie il se mit à gambader à l'entour, en disant: «Qui
bon maître sert, bon loyer en tire.» Ensuite il endossa l'habit, et se
trouva bien beau. «Puisque me voilà payé de ma peine, battra maintenant
le blé qui voudra!» Cela dit, il partit et ne revint plus.


REMARQUES

Dans un conte hessois de la collection Grimm (nº 39), un pauvre
cordonnier trouve cousus tous les matins les souliers qu'il a taillés la
veille. Il s'aperçoit que ce sont deux petits hommes qui font l'ouvrage.
Comme ils sont nus, sa femme leur fait de petits habits. Ils les
revêtent tout joyeux en disant qu'ils sont maintenant trop beaux pour
faire le métier de cordonnier; puis ils disparaissent pour
toujours.--Comparer un conte de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p.
140), et aussi un conte de l'Oberland bernois, _le Tailleur d'Isenfluh_
(_Karlsruher Zeitung_, nº du 8 août 1873).

En Suède, histoire du même genre (_Magasin pittoresque_, 1865, p. 235),
où le lutin tamise de la farine. En Espagne (Caballero, II, p. 81), il
pétrit du pain. Là il est vêtu en moine, et, quand à la place de son
vieux froc tout usé, il a endossé celui qu'on lui a fait, il se met à
dire qu'avec son habit neuf, le moinillon ne veut plus pétrir ni être
boulanger.

En Irlande (Kennedy, I, p. 126), un _pooka_ (sorte de follet) vient
toutes les nuits dans une maison, sous la forme d'un âne, laver la
vaisselle, balayer le plancher, etc. L'un des domestiques s'étant
hasardé à lui demander d'où il vient, le pooka répond qu'il a, pendant
sa vie, servi dans cette même maison. Après sa mort, il a été condamné,
en punition de sa paresse, à faire la besogne qu'il fait toutes les
nuits. Quelque temps après, les domestiques, voulant lui témoigner leur
reconnaissance, lui font demander par l'un d'eux en quoi ils pourraient
lui être agréables. Le pooka leur répond qu'il serait fort aise d'avoir
un habit bien chaud. L'habit est apporté, et, dès que le pooka en est
revêtu, il s'enfuit en disant: «Maintenant ma pénitence est terminée.
Elle devait durer jusqu'à ce qu'on eût trouvé que je méritais un
salaire.» Et on ne le revit plus jamais.

Enfin, en Angleterre, on raconte beaucoup d'histoires de follets
secourables (_brownies_, _pixies_), qui disparaissent dès qu'ils ont mis
les habits à eux destinés. Parfois même, quand on veut se débarrasser
d'eux, on n'a qu'à leur faire un semblable don. (Voir Halliwell, p.
190;--W. Henderson, _Notes on the Folklore of the northern counties of
England and the Borders_. Nouvelle éd. Londres, 1879, p. 248;--Loys
Brueyre, p. 241 seq.).



VII

LES DEUX SOLDATS DE 1689


Il était une fois deux soldats qui avaient bien soixante ans. Obligés de
quitter le service, ils résolurent de retourner au pays. Chemin faisant,
ils se disaient: «Qu'allons-nous faire pour gagner notre vie? Nous
sommes trop vieux pour apprendre un métier; si nous demandons notre
pain, on nous dira que nous sommes encore en état de travailler, et on
ne nous donnera rien.--Tirons au sort,» dit l'un d'eux, «à qui se
laissera crever les yeux, et nous mendierons ensemble.» L'autre trouva
l'idée bonne.

Le sort tomba sur celui qui avait fait la proposition; son camarade lui
creva les yeux, et, l'un guidant l'autre, ils allèrent de porte en porte
demander leur pain. On leur donnait beaucoup, mais l'aveugle n'en
profitait guère: son compagnon gardait pour lui-même tout ce qu'il y
avait de bon et ne lui donnait que les os et les croûtes de pain dur.
«Hélas!» disait le malheureux, «n'est-ce pas assez d'être aveugle?
Faut-il encore être si maltraité?--Si tu te plains encore,» répondait
l'autre, «je te laisserai là.» Mais le pauvre aveugle ne pouvait
s'empêcher de se plaindre. Enfin son compagnon l'abandonna dans un
bois.

Après avoir erré de côté et d'autre, l'aveugle s'arrêta au pied d'un
arbre. «Que vais-je devenir?» se dit-il. «La nuit approche, les bêtes
sauvages vont me dévorer!» Il monta sur l'arbre pour se mettre en
sûreté.

Vers onze heures ou minuit, quatre animaux arrivèrent en cet endroit: le
renard, le sanglier, le loup et le chevreuil. «Je sais quelque chose,»
dit le renard, «mais je ne le dis à personne.--Moi aussi, je sais
quelque chose,» dit le loup.--«Et moi aussi,» dit le chevreuil.--«Bah!»
dit le sanglier, «toi, avec tes petites cornes, qu'est-ce que tu peux
savoir?--Eh!» repartit le chevreuil, «dans ma petite cervelle et dans
mes petites cornes il y a beaucoup d'esprit.--Eh bien!» dit le sanglier,
«que chacun dise ce qu'il sait.»

Le renard commença: «Il y a près d'ici une petite rivière dont l'eau
rend la vue aux aveugles. Plusieurs fois déjà, dans ma vie, j'ai eu un
oeil crevé; je me suis lavé avec cette eau, et j'ai été guéri.--Cette
rivière, je la connais,» dit le loup; «j'en sais même plus long que toi.
La fille du roi est bien malade; elle est promise en mariage à celui qui
pourra la guérir. Il suffirait de lui donner de l'eau de cette rivière
pour lui rendre la santé.» Le chevreuil dit à son tour: «La ville de
Lyon manque d'eau, et l'on promet quinze mille francs à celui qui pourra
lui en procurer. Or, en arrachant l'arbre de la liberté, on trouverait
une source et l'on aurait de l'eau en abondance.--Moi,» dit le sanglier,
«je ne sais rien.» Là-dessus, les animaux se séparèrent.

«Ah!» se dit l'aveugle, «si je pouvais seulement trouver cette rivière!»
Il descendit de l'arbre et marcha à tâtons à travers la campagne. Enfin
il trouva la rivière. Il s'y lava les yeux, et il commença à entrevoir;
il se les lava encore, et la vue lui revint tout à fait.

Aussitôt il se rendit près du maire de Lyon et lui dit que, s'il voulait
avoir de l'eau, il n'avait qu'à faire arracher l'arbre de la liberté. En
effet, l'arbre ayant été arraché, on découvrit une source, et la ville
eut de l'eau autant qu'il lui en fallait. Le soldat reçut les quinze
mille francs promis et alla trouver le roi. «Sire,» lui dit-il, «j'ai
appris que votre fille est bien malade, mais j'ai un moyen de la
guérir.» Et il lui parla de l'eau de la rivière. Le roi envoya
sur-le-champ ses valets chercher de cette eau; on en fit boire à la
princesse, on lui en fit prendre des bains, et elle fut guérie.

Le roi dit au soldat: «Quoique tu sois déjà un peu vieux, tu épouseras
ma fille, ou bien, si tu le préfères, je te donnerai de l'argent.» Le
soldat aima mieux épouser la princesse: il savait bien qu'avec la fille
il aurait aussi l'argent. Le mariage se fit sans tarder.

Un jour que le soldat se promenait dans le jardin, il vit un homme tout
déguenillé qui demandait l'aumône; il reconnut aussitôt son ancien
camarade. «N'étiez-vous pas deux à mendier autrefois?» lui dit-il en
l'abordant. «Où est votre compagnon?--Il est mort,» répondit le
mendiant.--«Dites la vérité, vous n'aurez pas à vous en repentir.
Qu'est-il devenu?--Je l'ai abandonné.--Pourquoi?--Il était toujours à se
plaindre; c'était pourtant lui qui avait les bons morceaux: quand nous
avions du pain, je lui donnais la mie, parce qu'il n'avait plus de
dents, et je mangeais les croûtes; je lui donnais la viande et je
gardais les os pour moi.--C'est un mensonge; vous faisiez tout le
contraire. Pourriez-vous reconnaître votre compagnon?--Je ne sais.--Eh
bien! ce compagnon, c'est moi.--Mais n'êtes-vous pas le roi?--Sans
doute, mais je suis aussi ton ancien camarade. Entre, je te raconterai
tout.»

Quand le mendiant eut appris ce qui était arrivé à l'aveugle, il lui
dit: «Je voudrais bien avoir la même chance. Mène-moi donc à cet
arbre-là; les animaux y viendront peut-être encore.--Volontiers,» dit
l'autre, «je veux te rendre le bien pour le mal.» Il conduisit le
mendiant auprès de l'arbre, et le mendiant y monta.

Vers onze heures ou minuit, les quatre animaux se trouvèrent là réunis.
Le renard dit aux autres: «On a entendu ce que nous disions l'autre
nuit: la fille du roi est guérie et la ville de Lyon a de l'eau. Qui
donc a révélé nos secrets?--Ce n'est pas moi,» dit le loup.--«Ni moi,»
dit le chevreuil.--«Je suis sûr que c'est le sanglier,» reprit le
renard; «il n'avait eu rien à dire, et il est allé rapporter ce que nous
autres avions dit.--Ce n'est pas vrai,» répliqua le sanglier.--«Prends
garde,» dit le renard, «nous allons nous mettre tous les trois contre
toi.--Je n'ai pas peur de vous,» dit le sanglier en montrant les dents,
«frottez-vous à moi.»

Tout à coup, en levant les yeux, ils aperçurent le mendiant sur l'arbre.
«Oh! oh!» dirent-ils, «voilà un homme qui nous espionne.» Aussitôt ils
se mirent à déraciner l'arbre, puis ils se jetèrent sur l'homme et le
dévorèrent.


REMARQUES

On a remarqué la bizarrerie de ce titre: _les deux Soldats de 1689_.
1689 est mis probablement pour 1789: le souvenir de l'«arbre de la
liberté» se rapporte tout naturellement à l'époque de la Révolution.

La personne de qui nous tenons ce conte l'avait appris à Joinville,
petite ville de Champagne, à quatre lieues de Montiers-sur-Saulx. On le
raconte aussi à Montiers, mais d'une manière moins complète.

Dans cette variante, intitulée _Jacques et Pierre_, les animaux sont au
nombre de trois, le lion, le renard et l'ours. Le renard seul a quelque
chose à dire. Il raconte que la fille du roi Dagobert est aveugle de
naissance: si on lui lavait les yeux avec l'eau d'une certaine fontaine,
elle verrait. L'aveugle apprend aussi que les animaux se réunissent une
fois tous les ans, à pareil jour, à la même heure et au même endroit.
Jacques, le méchant camarade, instruit par Pierre de cette
particularité, se rend à l'endroit indiqué, pour entendre la
conversation des animaux. Le lion dit: «Je sais quelque chose. La
princesse d'Angleterre a quatre millions cachés dans un pot.» Jacques se
baisse pour mieux entendre. Au bruit qu'il fait, les animaux lèvent la
tête; l'ours grimpe sur l'arbre, tire Jacques par le bras et le fait
tomber par terre, où les animaux le dévorent.

                                * * *

Voir les remarques de M. Reinhold Koehler sur un conte italien de
Vénétie (Widter et Wolf, nº 1), de même famille que nos deux contes
français.

Nous pouvons rapprocher de ces deux contes, outre le conte italien, des
contes recueillis dans la Basse-Bretagne (Luzel, _Légendes_, p. III, et
_Veillées bretonnes_, p. 258); dans le pays basque (Cerquand, I, p. 51;
J. Vinson, p. 17); en Allemagne (Proehle, II, nº 1; Ey, p. 188); en
Flandre (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 4); en Suisse
(Sutermeister, nos 43 et 47); dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, nº
20); dans le Tyrol italien (Schneller, nos 9, 10 et 11); en Toscane
(Nerucci, nº 23); en Danemark (d'après M. Koehler); en Norwège
(Asbjoernsen, II, p. 166); en Finlande (E. Beauvois, p. 139); en Russie
(Goldschmidt, p. 61); chez les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler,
II, p. 181); chez les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 271); chez les
Hongrois (conte de la collection Mailath, traduit dans la _Semaine des
Familles_, 1866-1867, p. 4); chez les Roumains de Transylvanie (dans la
revue l'_Ausland_, 1857, p. 1028); chez les Tsiganes de la Bukovine
(Miklosisch, nº 12); en Serbie (Vouk, nº 16, et Jagitch, nº 55); chez
les Grecs de l'Epire (Hahn, nº 30), en Catalogne (_Rondallayre_, I, p.
68); en Portugal (Coelho, nº 20); en Irlande (d'après M. Koehler).

                  *       *       *       *       *

Dans plusieurs des contes de ce type, l'introduction est très
caractéristique. Ainsi, dans le premier conte serbe, deux frères se
disputent au sujet de cette question: La justice vaut-elle mieux que
l'injustice? et ils conviennent de s'en rapporter au jugement du premier
qu'ils rencontreront. Ils rencontrent à plusieurs reprises le diable,
qui a pris diverses formes et qui décide toujours en faveur de
l'injustice. Le champion de la justice, qui perd ainsi son procès, perd,
comme conséquence, tout ce qu'il possède, et finalement ses yeux: son
frère les lui crève et l'abandonne.

Le conte italien de Vénétie, le conte grec, le second conte serbe, le
conte russe, les contes wende, allemand de la collection Proehle,
finnois, portugais, catalan, le premier conte breton, ont une
introduction analogue, parfois plus ou moins altérée. La question
débattue est tantôt: «Celui qui fait le bien fait-il bien?» (conte
italien); tantôt: «Est-ce la loyauté ou la déloyauté qui l'emporte dans
le monde?» ou bien: «Est-ce la justice ou l'injustice qui gouverne le
monde?» (conte finnois, conte grec), etc.--Dans les contes italien,
portugais, catalan, breton, le partisan du bien ne perd pas ses yeux,
mais simplement sa fortune.

Dans le conte norwégien, Déloyal crève les yeux à son frère Loyal, parce
que ce dernier lui reproche de l'avoir trompé. (C'est là, évidemment, un
souvenir de l'introduction du premier groupe.)

                                * * *

Ailleurs l'introduction est différente. Dans les contes toscan, tsigane,
roumain, russe, flamand, le méchant frère (ou compagnon) ne consent à
donner du pain au héros qu'en échange des yeux de celui-ci[150].

    [150] Dans certains contes, tels qu'un conte allemand (Grimm, nº
    107) et deux contes hongrois (Gaal, p. 175; Erdelyi-Stier, nº 10),
    l'introduction est celle de ce groupe; mais la suite des aventures
    n'est plus la même.--Un conte croate (Krauss, I, nº 74), voisin de
    ces contes, se rapproche beaucoup plus qu'eux des contes du genre de
    nos _Deux Soldats_.

Dans le second conte breton, le conte basque et le conte allemand de la
collection Ey, nous retrouvons l'introduction de nos _Soldats de 1689_;
ainsi, dans le conte allemand, recueilli dans le Harz, deux compagnons
s'en vont par le monde et gagnent leur pain en faisant des armes. L'un
est bon et un peu simple; l'autre est méchant et rusé. Un jour, ce
dernier dit a l'autre que décidément le métier ne va pas; il vaudrait
mieux que l'un des deux se rendît aveugle: l'autre le conduirait, et ils
recueilleraient beaucoup d'aumônes. Le simple et naïf compagnon se
laisse crever les yeux. (Comparer l'introduction altérée d'un conte
italien des Abruzzes, nº 14 de la collection Finamore, conte qui n'a pas
la dernière partie du nôtre.)

Dans le conte tchèque, un voyageur est dépouillé et aveuglé par ses deux
compagnons.

                                * * *

Enfin, dans une dernière catégorie (contes suisses, conte du Tyrol
allemand, contes du Tyrol italien nos 9 et 10), il n'est point parlé de
bon ni de mauvais compagnon, mais simplement de deux frères ou de deux
compagnons à l'un desquels il arrive, par l'effet du hasard, les
aventures du héros de nos contes. En un mot, l'introduction a disparu.

                  *       *       *       *       *

Dans nos deux contes français, ce sont des animaux qui, sans le savoir,
révèlent au héros les secrets dont la connaissance fait sa fortune. Il
en est de même dans le second conte breton (lion, sanglier, loup); dans
le premier conte basque (singe, ours et loup); dans le conte allemand de
la collection Proehle (ours, lion, renard); dans le conte flamand (ours,
renard, loup); dans le conte norwégien (ours, loup, renard, lièvre).
Dans le conte allemand de la collection Ey, dans le conte hongrois et
dans le second conte serbe, les animaux sont trois corbeaux.--Ailleurs,
le héros surprend la conversation de diables (conte du Tyrol allemand,
contes grec, portugais, tsigane, russe, finnois, premier conte breton),
ou de sorcières (contes du Tyrol italien, contes italiens de la Vénétie
et de la Toscane, contes tchèque, catalan, suisse nº 43), ou de _vilas_,
sorte de génies ou de fées (premier conte serbe), ou d'esprits (conte
wende), ou enfin de géants (conte suisse nº 47).

Quant aux secrets eux-mêmes, dans le plus grand nombre des contes cités
plus haut, il y en a trois, et ils sont les mêmes que dans nos _Soldats
de 1689_: moyen de recouvrer la vue, de guérir une princesse et de
donner de l'eau à une ville. Voir les contes breton, flamand, du Tyrol
italien nº 11, wende, tchèque, tsigane, le second conte serbe, et aussi
les contes allemands des collections Ey et Proehle (dans ces deux
derniers, c'est un roi ou un homme riche qui est guéri et non une
princesse).--Dans le conte norwégien, il y a, en plus, le moyen de faire
produire des fruits aux arbres d'un jardin devenus stériles; dans le
conte finnois, le moyen de ramener des élans dans le parc d'un roi.
(Notons que, dans ce conte finnois, pour faire jaillir de l'eau dans la
cour du château royal, il faut, comme dans nos _Soldats de 1689_,
arracher un certain arbre.)--Dans les autres contes, il manque un ou
deux des trois secrets; mais dans tous figure la guérison de la
princesse.

                  *       *       *       *       *

Au XVIe siècle, notre conte se retrouve dans le chapitre 464 du recueil
d'anecdotes publié en 1519 par le moine franciscain allemand Jean
Pauli, sous le titre de _Schimpf und Ernst_ (Plaisanteries et choses
sérieuses), et qui a eu plus de trente éditions en Allemagne. Le récit
de Pauli se rattache, pour l'introduction, au premier groupe de contes
indiqué ci-dessus: Un maître soutient contre son serviteur que ce n'est
pas la vérité et la justice, mais bien la fausseté et la déloyauté qui
gouvernent ce bas monde. Trois personnages à qui la question est soumise
décident en faveur du maître. Il a été convenu d'avance que, si le
serviteur perd son procès, il perdra aussi ses yeux. Le maître les lui
crève et l'abandonne dans un bois. Pendant la nuit, le serviteur entend
des diables parler d'une certaine plante qui croît à cet endroit même et
qui rend la vue aux aveugles. Il se guérit ainsi et guérit également une
princesse aveugle, qu'il épouse. Son ancien maître, auquel il raconte
ses aventures, veut aller chercher la plante, mais les diables le
découvrent et lui crèvent les yeux.

L'introduction est du même genre, avec de fortes altérations, dans un
récit analogue à nos contes et qui fait partie d'un recueil de fables et
paraboles, écrites en Espagne, au plus tard dans les premières années du
XIVe siècle, le _Libro de los Gatos_[151]. Nous ferons remarquer que là
ce sont, comme dans nos _Soldats de 1689_, des animaux sauvages qui
conversent ensemble.

    [151] Voir dans le _Jahrbuch für romanische und englische
    Literatur_, t. VI, p. 28, la traduction de ce conte.--M. H.
    Oesterley a montré, dans la revue la _Germania_ (années 1864, p. 126
    et 1871, p. 129), que le _Libro de los Gatos_ n'est qu'une
    traduction, souvent servile, des _Narrationes_ composées dans le
    dernier tiers du XIIe siècle par le moine cistercien anglais Eudes
    de Sherrington (_Odo de Ciringtonia_). Mais, dans ce que M.
    Oesterley a publié des _Narrationes_, nous n'avons pas trouvé de
    conte de ce genre.

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous citerons d'abord, comme pendant de tous ces récits, un
conte arabe existant dans certains manuscrits des _Mille et une Nuits_
(éd. du Panthéon littéraire, p. 717). Abou-Nyout (le Bienveillant),
pressé par la soif, se fait descendre dans un puits par son compagnon de
voyage Abou-Nyoutine (le Trompeur). Celui-ci coupe la corde et abandonne
Abou-Nyout. Pendant la nuit, le malheureux, du fond de son puits, entend
deux mauvais génies qui s'entretiennent du moyen de guérir certaine
princesse et de découvrir certain trésor. Tiré du puits le matin par des
voyageurs qui passent, Abou-Nyout met à profit ce qu'il vient
d'apprendre et devient l'époux de la princesse. Quelque temps après, il
rencontre son ancien compagnon, réduit à mendier. Il lui pardonne et lui
raconte tout. Mais, la nuit, les génies reviennent au puits, se
plaignent de ce que leurs secrets ont été découverts, et, de colère,
comblent le puits, écrasant sous d'énormes pierres le méchant
Abou-Nyoutine, qui y était descendu pour épier leur conversation.

Dans un conte kirghis de la Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 343),
la ressemblance avec nos contes européens s'accentue sur certains
points. Le Bon et le Méchant voyagent de compagnie. Ce sont les
provisions du Bon qu'ils mangent d'abord. Quand elles sont épuisées, le
Méchant coupe successivement au Bon les deux oreilles et lui arrache
l'un après l'autre les deux yeux, qu'il lui donne à manger. Finalement,
il l'abandonne dans un bois. Arrivent trois animaux, un tigre, un renard
et un loup. Le loup dit aux autres que dans la forêt il y a deux
trembles qui rendent des yeux et des oreilles à qui n'en a plus. Le
tigre parle d'un certain chien, dont les os ressuscitent les morts. Le
renard connaît un endroit où il y a un morceau d'or gros comme la tête.
Le Bon profite de ces indications, recouvre ses yeux et ses oreilles,
achète le chien avec le morceau d'or qu'il a déterré, et, au moyen des
os du chien, ressuscite un prince qui lui donne sa fille en mariage. Un
jour il rencontre son compagnon qui, apprenant l'origine de sa fortune,
lui dit de lui couper les oreilles, de lui crever les yeux et de le
conduire dans la forêt. Quand il y est, les trois animaux le dévorent.

Voici maintenant un conte _sarikoli_, recueilli dans l'Asie centrale,
chez des peuplades qui habitent les vallées à l'ouest du plateau du
Pamir (_Journal of the Asiatic Society of Bengal_, vol. 45, part. I, nº
2, p. 180): Deux hommes, l'un bon, l'autre méchant, s'en vont en voyage
ensemble. Le bon ayant épuisé ses provisions, le méchant ne consent à
lui donner du pain que s'il se crève d'abord un oeil, puis l'autre;
alors il l'abandonne. Le bon, qui s'est réfugié dans une caverne, entend
pendant la nuit la conversation d'un loup, d'un ours et d'un renard, qui
se sont donné rendez-vous en cet endroit. Ils s'entretiennent de la
fille du roi, qui est aveugle, et du moyen de la guérir. L'un d'eux
parle d'un certain arbre et d'une fontaine, tout voisins de la caverne,
par le moyen desquels un aveugle peut recouvrer la vue. Le bon se guérit
lui-même et guérit ensuite la princesse, que le roi lui donne pour
femme.--Dans la seconde partie de ce conte, qui est altérée, le méchant
se rend à la caverne, sur les indications du bon; les animaux
l'entendent faire du bruit, et le loup le déchire.

Dans l'Inde, nous trouvons d'abord un conte du Bengale (_Indian
Antiquary_, 1874, p. 9). Voici le résumé de ce conte: Le fils d'un roi
et le fils d'un kotwal (officier de police), s'étant liés d'amitié, se
mettent à voyager ensemble en pays étranger. Un jour, le fils du kotwal
dit au fils du roi: «Vous faites toujours du bien aux autres; quant à
moi, je leur fais toujours du mal.» Le prince ne répond rien, et ils
poursuivent leur route, jusqu'à ce qu'ils parviennent à un puits, où le
prince, qui a grand'soif, se fait descendre par son compagnon. Celui-ci
l'y abandonne. Pendant la nuit, arrivent auprès du puits deux _bhuts_
(sortes de génies), qui se mettent à causer ensemble. L'un d'eux a pris
possession d'une certaine fille de roi, et personne ne pourra le
chasser, si l'on ne fait telle ou telle chose, qu'il indique, mais
personne ne connaît ce secret. A son tour, le second bhut dit à l'autre
qu'au pied d'un arbre voisin il y a cinq pots remplis d'or, sur lesquels
il veille, et que personne ne pourra les lui enlever, si l'on ne recourt
à tel ou tel moyen[152].--Du fond de son puits, le prince a tout
entendu, et, le matin, il s'en fait tirer par un homme qui passe.
Précisément cet homme était envoyé par le roi, père de la princesse
possédée par le bhut, pour annoncer partout qu'il donnerait à celui qui
délivrerait sa fille la main de celle-ci et son royaume. Le prince,
profitant des secrets qu'il a surpris, délivre la princesse, puis
s'empare des pots d'or. Les bhuts s'aperçoivent alors que leur
conversation a dû être entendue et ils se promettent de bien surveiller
le puits à l'avenir. Quelques jours après, le fils du kotwal, ayant
appris du prince ce qui s'est passé, va se cacher dans le puits; les
bhuts s'y trouvent et le mettent en pièces.

    [152] Dans notre variante _Jacques et Pierre_, le lion raconte aux
    autres animaux que la princesse d'Angleterre a quatre millions
    cachés dans un pot. (Comparer aussi le passage du conte kirghis où
    il est question d'un morceau d'or enfoui, et les deux contes
    kamaoniens résumés ci-après.)

On remarquera combien le conte arabe résumé tout à l'heure est voisin de
ce conte indien.

Deux des contes indiens qu'il nous reste à faire connaître ont été
recueillis au pied de l'Himalaya, chez les Kamaoniens. Le premier
(Minaef, nº 42) peut se résumer ainsi: Il était une fois un pauvre
brahmane qui vivait d'aumônes. Il arriva qu'un jour il alla mendier dans
trois ou quatre villages sans rien recevoir. Dans le dernier de ces
villages, il frappa chez l'ancien, qui n'était pas à la maison; mais sa
femme lui permit d'entrer. L'ancien, étant de retour, battit le brahmane
à grands coups de souliers et le chassa. Le brahmane s'en alla et
aperçut un petit feu allumé dans le cimetière. Il s'en approcha, et que
vit-il? un certain démon _piçac_ qui entretenait le feu. Le brahmane
s'assit auprès pour se chauffer. Le démon, en le regardant, se mit à
rire d'abord, puis à pleurer, et le brahmane fit de même. Le démon ayant
demandé au brahmane pourquoi il se réjouissait d'abord et pleurait
ensuite, le brahmane lui adressa la même question. «Je me suis réjoui
d'abord,» dit le démon _piçac_, «parce que j'étais seul et qu'il
m'arrivait un compagnon; puis je me suis mis à pleurer parce qu'il
viendra aujourd'hui quatre _râkshasas_ (sorte de mauvais génies,
d'ogres) des quatre coins du monde, et qu'ils mangeront ou toi ou
moi.--Est-ce qu'il n'y a pas moyen de rester en vie?» demanda le
brahmane.--«Monte sur cet arbre-ci,» dit le démon. Et le brahmane monta
sur l'arbre. Les quatre râkshasas arrivèrent; ils mangèrent le démon
_piçac_ et se mirent à causer. «Amis, racontez quelque chose.» Et le
premier dit: «Frères, sous cet arbre il y a deux coupes pleines
d'argent. Celui qui les déterrera aura de quoi manger toute sa vie.» Le
second râkshasa dit: «Il y a sur cet arbre un oiseau: si on nourrit de
sa fiente un vieillard de soixante-dix ans, il deviendra comme un enfant
de dix ans.» Le troisième dit: «Il y a ici un trou, et dans ce trou une
souris ayant au cou un précieux collier. Tous les matins, de bonne
heure, cette souris sort pour regarder le soleil. Celui qui lui lancera
une poignée d'argile aura le collier.» Le quatrième dit: «Si quelqu'un
bâtit une maison sur telle montagne, celui-là trouvera dans sa maison
des pierres d'or.» Après ces discours, les râkshasas s'en allèrent
chacun de son côté. Le brahmane descendit de l'arbre; il déterra d'abord
l'argent et le mit en sûreté; il ramassa de la fiente de l'oiseau, et,
au lever du soleil, il ôta du cou de la souris le collier.--Or, il y
avait dans la ville voisine un roi lépreux. Beaucoup de médecins le
traitaient, sans qu'aucun remède pût le guérir. Le brahmane se présenta
au palais. D'abord repoussé et battu par les domestiques, il parvint
enfin à être introduit auprès du roi. «Moi seul,» dit-il, «et le roi,
nous resterons dans le palais, et, dans six jours, le roi sera guéri.»
Il le guérit en effet. Alors le roi lui dit: «Je te donnerai tout ce que
tu demanderas.--Mahârâdjâ (grand roi),» dit le brahmane, «fais-moi
cadeau de telle montagne.--Tu es fou!» reprit le roi, «pourquoi demander
une montagne? demande autre chose.--Mahârâdjâ, si tu me donnes cette
montagne, j'y bâtirai une petite cabane pour y vivre.» Le roi lui donna
la montagne et, de plus, quelques pièces d'or. Le brahmane s'en retourna
chez lui, puis il bâtit une maison sur la montagne et devint très
riche.--Un jour, cet ancien du village qui avait battu le brahmane à
coups de souliers, vint frapper à la porte de celui-ci et lui dit:
«Donne-moi quelque chose à manger.» Le brahmane dit à sa femme: «Remplis
de perles une assiette et donne-la-lui.» C'est ce que fit la femme; mais
l'ancien ne prit pas l'assiette. La femme, rentrant à la maison, dit au
brahmane: «Il ne prend pas l'assiette.--Tu y a mis trop peu de perles,»
dit le brahmane. «Remplis-la jusqu'aux bords.» Il porta lui-même
l'assiette à l'ancien; mais celui-ci ne la prit toujours pas. «Que
veux-tu?» lui demanda le brahmane.--«Fais-moi aussi riche que toi,» dit
l'autre. A quoi le brahmane répondit: «Frère, l'autre jour, quand tu
m'as battu à coups de souliers, j'ai aperçu un petit feu dans le
cimetière, je suis allé de ce côté, et il m'est arrivé telle et telle
chose.» Et il lui raconta toute l'histoire. L'ancien se rendit lui aussi
au cimetière, et il lui arriva la même chose qu'au brahmane. «Il n'y a
donc pas moyen de rester en vie?» demanda-t-il au démon _piçac_.
Celui-ci lui dit de monter sur l'arbre. L'ancien le fit, et quatre
râkshasas, venus des quatre coins du monde, se mirent à causer entre
eux. «Amis, racontez quelque chose.--Que raconter?» dit le premier
râkshasa. «Je vous ai dit une fois déjà que sous cet arbre il y avait
des richesses. Quelqu'un est venu et les a emportées.» Le second dit:
«Que raconter, frères? J'ai déjà dit qu'il y avait ici une souris ayant
au cou un précieux collier. Un homme le lui a pris, et maintenant la
souris pleure.--Que raconter?» dit le troisième râkshasa, «j'ai déjà dit
que sur cet arbre il y a un oiseau.» Ils regardèrent en l'air et
aperçurent l'ancien. «Ah!» crièrent-ils, «c'est toi qui nous as volés.»
Et les quatre râkshasas saisirent l'ancien et le mangèrent.

Le second conte kamaonien (Minaef, nº 16), bien qu'altéré en certains
endroits, a son importance, en tant qu'il nous présente une forme
indienne très nette de l'introduction caractéristique du premier groupe
de contes européens de cette famille. Voici ce conte kamaonien: Il était
une fois le fils d'un riche et le fils d'un brahmane. Le premier dit:
«Le péché est puissant.--Non,» répondit le fils du brahmane, «la loi est
puissante.--Bon,» dit le premier, «consultons quatre hommes; s'ils
disent: Le péché est puissant, je te couperai les mains et les pieds; et
s'ils disent: La loi est puissante, tu me les couperas.» Ils se mirent
donc en chemin et rencontrèrent une vache. Ils lui demandèrent:
«Qu'est-ce qui est puissant des deux, la loi ou le péché?--C'est le
péché qui est puissant,» répondit la vache; «il n'y a point de loi. La
maison de mon maître est pleine de ma postérité, et voilà que mon maître
m'a chassée dans la forêt malgré ma vieillesse.» Ils rencontrèrent un
brahmane, et lui dirent: «Qu'est-ce qui est puissant des deux, le péché
ou la loi?--C'est le péché qui est puissant,» répondit le brahmane;
«autrement ma femme et mes enfants m'auraient-ils chassé, moi pauvre
vieillard?» Ensuite ils rencontrèrent un ours et lui firent la même
question. «C'est le péché qui est puissant,» répondit le roi des forêts;
«je vis dans la forêt, et néanmoins les hommes me tourmentent.» Plus
loin, un lion leur fit la même réponse: «Je vis dans la forêt, et les
hommes cherchent à me tuer pour recevoir quelque récompense.» Alors le
fils du riche dit: «Voilà quatre hommes[153] qui ont été interrogés.» Et
il coupa au fils du brahmane les pieds et les mains, le jeta dans la
forêt et s'en retourna chez lui[154].--Douze ans après, c'était un jour
de fête; le fils du brahmane était assis sous un arbre. Il y vint une
divinité, un ours, un tigre et un lion, qui peu à peu se mirent à causer
entre eux. «On sent ici une odeur d'homme,» dirent-ils. «Oui, il y a
ici, dans le trou, un homme.» Alors l'ours descendit dans le trou et
dit: «Homme, pourquoi est-tu venu ici?» Et ils se mirent à dire tous:
«Il y a sur cet arbre un oiseau. Celui qui se frottera les mains et les
pieds de sa fiente sera guéri.» Et l'un d'eux ajouta: «Sous cet arbre il
y a deux pots remplis de pièces de monnaie.» Le fils du brahmane se
frotta avec la fiente de l'oiseau, et il lui revint des mains et des
pieds. Quelque temps après, le roi de cette ville mourut, et le peuple
choisit le fils du brahmane pour régner à sa place, et ce dernier prit
le trésor qui était sous l'arbre.--Ayant entendu raconter ces choses, le
fils du riche vint chez le fils du brahmane et lui dit: «Coupe-moi les
pieds et les mains.--Non, je ne le ferai pas,» répondit le fils du
brahmane. L'autre insista, et le fils du brahmane lui coupa les pieds et
les mains et le jeta dans la forêt. Au même endroit se réunirent encore
une divinité, un ours, un tigre et un lion, qui se dirent l'un à
l'autre: «On sent ici une odeur d'homme. Et cet homme est dans le trou.»
Ils y regardèrent et virent l'homme assis. Ils le retirèrent du trou et
le mangèrent.

    [153] Cette expression s'explique par les idées des Hindous sur la
    métempsychose.

    [154] Pour cet épisode de la consultation des arbitres, qui se
    trouve dans une fable de La Fontaine (livre X, fable II), comparer
    un passage du _Pantchatantra_, extrait de l'édition en usage chez
    les populations du sud de l'Inde (Th. Benfey, _Pantschatantra_, t.
    I, p. 113, seq.).

Si, de l'Inde septentrionale, nous passons à l'Inde du Sud, nous y
trouvons un conte de ce même type, altéré aussi, mais ayant conservé,
tout en le motivant d'une manière qui ne nous paraît point la manière
primitive, un trait commun à presque tous les contes européens ci-dessus
indiqués, ainsi qu'au conte sibérien et au conte des peuplades de la
région du Pamir, le trait des _yeux crevés_. Voici ce conte indien
(_Indian Antiquary_, octobre 1884, p. 285): Un roi a un fils nommé
Subuddhi; son ministre en a un, nommé Durbuddhi. La devise favorite du
prince est: «Charité seule triomphe;» celle du fils du ministre est tout
le contraire. Un jour que les deux jeunes gens sont à la chasse et que
le prince blâme son ami de la maxime qu'il répète à tout propos, l'autre
saute sur lui, lui arrache les yeux et l'abandonne. Le prince se traîne
à tâtons jusqu'à un temple où le hasard le conduit et dans lequel il
s'enferme. C'est le temple de la terrible déesse Kâlî. La déesse est
justement sortie pour aller chercher des racines et des fruits;
trouvant, à son retour, les portes fermées, elle menace l'intrus de le
faire périr. Le prince répond: «Je suis déjà aveugle et à moitié mort;
si tu me tues, tant mieux. Si, au contraire, tu as pitié de moi et me
rends mes yeux, j'ouvrirai les portes.» Kâlî, bien qu'affamée, promet au
prince d'exaucer sa prière, et aussitôt il recouvre la vue.--Plus tard,
la déesse, qui a pris le prince en amitié, lui dit que, dans un pays
voisin, la fille du roi est devenue aveugle à la suite d'une maladie; le
roi a promis son royaume et sa fille à celui qui guérirait celle-ci. Et
la déesse ajoute: «Applique trois jours de suite sur les yeux de la
jeune fille un peu des cendres sacrées de mon temple, et, le quatrième
jour, elle verra.» Le prince suit ce conseil; la princesse est guérie,
et il l'épouse.--Dans la suite, le prince rencontre Durbuddhi, le fils
du ministre, réduit à demander l'aumône. Il le comble de bienfaits.
Durbuddhi, loin de lui être reconnaissant, cherche à le perdre; mais,
après divers incidents, il est providentiellement puni, et, là encore,
la devise du prince est justifiée.

Enfin, chez les Kabyles (Rivière, p. 35), nous rencontrons encore une
forme de notre thème où se trouve le trait des _yeux crevés_, et cette
forme se rattache étroitement, par la façon dont ce trait est motivé, au
conte sibérien, au conte des peuplades du Pamir et à tout un groupe de
contes européens: Un homme de bien et un méchant voyagent ensemble. Le
premier partage ses provisions avec son compagnon; mais, quand elles
sont épuisées, le méchant ne veut lui en donner des siennes que si
l'homme de bien se laisse arracher d'abord un oeil, puis l'autre; après
quoi il l'abandonne. Un oiseau vient à passer et dit à l'homme de bien
de prendre une feuille d'un certain arbre et de l'appliquer sur ses
yeux. Il le fait et recouvre la vue; il guérit ensuite un roi qui était
aveugle, et le roi lui donne sa fille en mariage.--Le conte kabyle se
continue en passant dans un autre thème, et le méchant est puni, mais
d'une autre manière que dans les contes analysés ci-dessus.



VIII

LE TAILLEUR & LE GÉANT


Un jour, un tailleur mangeait dans la rue une tartine de fromage blanc.
Voyant des mouches contre un mur, il donna un grand coup de poing dessus
et en tua douze. Aussitôt il courut chez un peintre et lui dit d'écrire
sur son chapeau: J'EN TUE DOUZE D'UN COUP, puis il se mit en campagne.

Arrivé dans une forêt, il rencontra un géant. Le géant lui dit tout
d'abord: «Que viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes
moustaches?» Mais quand il vit ce qui était écrit sur le chapeau du
tailleur: _J'en tue douze d'un coup_: «Oh! oh!» se dit-il, «il ne faut
pas se frotter à ce gaillard-là.» Et il lui demanda s'il voulait venir
avec lui dans son château, où ils vivraient bien tranquilles ensemble.

Quand ils furent au château, ils se mirent à table, et le géant régala
le tailleur. Après le repas, il lui dit: «Veux-tu jouer aux quilles avec
moi? nous nous amuserons bien.--Volontiers,» répondit le tailleur.
Chaque quille pesait mille livres et la boule vingt mille. «Le jeu
est-il trop loin ou trop près?» demanda le géant.--«Mets-le comme tu
voudras.» Le géant qui maniait la boule comme si elle n'eût rien pesé,
joua le premier. Après avoir abattu quatre quilles, il dit au petit
tailleur de jouer à son tour; mais celui-ci, au lieu de prendre la
boule, voyant qu'il ne pouvait même la soulever, se jeta par terre en se
tordant, comme s'il avait la colique. «Si tu as mal,» lui dit le géant,
«viens, je te rapporterai au logis sur mon dos.--C'est bon,» répondit le
tailleur, «je marcherai bien.» Quant ils furent revenus au château, le
géant lui fit boire un coup pour le remettre.

Il y avait en ce temps-là un sanglier et une licorne qui désolaient tout
le pays; le roi avait promis sa fille en mariage à celui qui les
tuerait. Le géant se mit en route avec le petit tailleur pour aller
combattre les deux bêtes. Le tailleur prit un tranchet bien aiguisé et
se coucha par terre; quand le sanglier passa, il lui enfonça le tranchet
dans le ventre et se retira bien vite pour ne pas être écrasé par
l'animal dans sa chute. «Porte cette bête au roi,» dit-il au géant, «tu
es un grand paresseux, tu ne fais jamais rien.» Le géant chargea le
sanglier sur ses épaules et le porta au roi. «C'est bien,» dit le roi,
«je suis content, mais il y a encore une licorne à combattre.»

Les deux compagnons retournèrent dans la forêt, et bientôt ils virent la
licorne. Le tailleur était auprès d'un arbre; elle se mit à tourner tout
autour, et le tailleur faisait de même; enfin, comme elle s'élançait sur
lui, sa corne s'enfonça dans l'arbre, et elle ne put l'en retirer. Le
petit tailleur prit son tranchet et tua la licorne, puis il dit au
géant: «Toi qui n'as rien fait, porte cette bête au roi.»

Lorsqu'ils se présentèrent devant le roi, celui-ci fut fort embarrassé,
car le géant voulait aussi épouser la princesse. «J'avais promis ma
fille à un seul,» dit le roi, «mais vous êtes deux. Je vais faire venir
ma fille: celui qui lui plaira le plus l'épousera.» Ils entrèrent
ensemble dans la chambre de la princesse, qui préféra le petit tailleur:
elle trouvait le géant trop grand et trop laid. Le géant, furieux contre
le tailleur, jura qu'il le tuerait. L'autre avait pensé d'abord à se
sauver, mais il se ravisa et vint, pendant la nuit, enfoncer d'un grand
coup de masse la porte du géant. «Je vais t'en faire autant,» lui
dit-il, «si tu ne me laisses pas épouser la princesse.» Le géant,
effrayé, céda la place et s'enfuit.

Le tailleur épousa la princesse; on fit un grand festin, et depuis on ne
revit plus le géant.


REMARQUES

Comparer plusieurs contes allemands (Birlinger, I, p. 356; Meier, nº 37;
Kuhn, _Mærkische Sagen_, p. 289; Proehle, I, nº 47; Grimm, nº 20); deux
contes du Tyrol allemand (Zingerle, II, pp. 12 et 108); un conte du
Vorarlberg (d'après M. Koehler, remarques sur le nº 41 de la collection
Gonzenbach); deux contes suisses (Sutermeister, nos 30 et 41); deux
contes du Tyrol italien (Schneller, nos 53 et 54); un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 41); un conte recueilli chez les Espagnols du Chili
(_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_, t. I, p. 121); un
conte portugais (Braga, nº 79); deux contes russes (Gubernatis,
_Zoological Mythology_, I, pp. 203 et 335; Naakè, p. 22); un conte
hongrois (Gaal-Stier, nº 11); un conte de la Bukovine (d'après M.
Koehler); un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 23); enfin, un conte
irlandais, qui a été inséré par le romancier irlandais Lover dans sa
nouvelle _le Cheval blanc des Peppers_ (_Semaine des Familles_,
1861-1862, p. 553).

                  *       *       *       *       *

Tous ces contes, excepté le conte suisse nº 41 de la collection
Sutermeister et le conte du Tyrol italien nº 54 de la collection
Schneller, ont une introduction analogue à celle du conte lorrain.

Les plus complets, pour l'ensemble, sont le conte hongrois, le conte de
la Marche de Brandebourg (collection Kuhn); le conte du Tyrol allemand,
p. 12 de la collection Zingerle, et le conte du Tyrol italien nº 54 de
la collection Schneller. Voici, par exemple, les principaux traits du
conte hongrois: Un tailleur tue du plat de sa main des mouches qui
s'étaient posées sur son assiette de lait caillé. Il les compte: il y en
a cent. Aussitôt il met en grosses lettres sur un écriteau: «Je suis
celui qui en a tué cent d'un coup,» et il s'attache l'écriteau derrière
le dos. Il arrive dans la capitale d'un royaume; le roi, ayant eu
connaissance de l'inscription, fait venir le tailleur et lui demande de
le délivrer de douze ours qui désolent le pays. Le tailleur y parvient
par ruse, en enivrant les ours, qu'il tue alors tout à son aise. Le roi
l'envoie ensuite combattre trois géants, lui promettant, s'il l'en
débarrasse, la moitié de son royaume et la main de sa fille. Le tailleur
se rend chez les géants; il leur donne, par diverses ruses, une haute
idée de sa force, et les géants lui demandent de rester avec eux et de
devenir leur camarade. Pendant la nuit, l'un d'eux entre tout doucement
dans la chambre du tailleur qui a mis une vessie pleine de sang dans le
lit, et il s'imagine le tuer; après quoi, les trois géants, dans leur
joie, se mettent à boire: ils boivent si bien qu'ils roulent par terre,
et le tailleur n'a pas de peine à les tuer[155]. Le tailleur accomplit
encore un exploit: grâce à une heureuse chance, il met en fuite une
armée ennemie, contre laquelle son futur beau-père l'avait envoyé à la
tête de ses soldats. (Comme cet épisode se trouvera dans un conte russe
sous une forme plus primitive, nous ne ferons que l'indiquer ici.)--Les
mêmes épisodes se rencontrent dans les trois autres contes indiqués.

    [155] Cet épisode des géants forme parfois un conte à part, par
    exemple dans notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_. Voir les
    remarques de ce conte.--Le passage de notre conte où le petit
    tailleur feint d'être malade pour ne pas montrer au géant qu'il ne
    peut manier sa boule, est évidemment une altération; dans la forme
    primitive, le tailleur devait, par diverses ruses, persuader de plus
    en plus le géant de sa force.

Dans le premier conte du Tyrol allemand, l'animal terrible contre lequel
est envoyé le héros, n'est pas un ours, mais un sanglier; de même dans
le conte espagnol. Dans le second conte du Tyrol italien, c'est un
dragon. Dans le conte souabe, le tailleur doit d'abord tuer un sanglier,
puis une licorne, comme dans le conte lorrain, et enfin trois
géants.--Dans le second conte du Tyrol allemand, le héros est envoyé
contre un ours, puis contre un ogre.--Dans le premier conte du Tyrol
italien, dans le conte sicilien et le conte souabe de la collection
Meier, il doit combattre un ou plusieurs géants; dans le conte allemand
de la collection Proehle, une bande de voleurs.

                                * * *

Le conte grec se rapproche beaucoup, pour sa première partie, du conte
lorrain. Le savetier Lazare, qui a tué d'un coup de poing quarante
mouches sur son miel, fait graver sur une épée: «J'en ai tué quarante
d'un coup», et il part en guerre. Pendant qu'il dort auprès d'une
fontaine, un _drakos_ (sorte d'ogre) vient pour puiser de l'eau et lit
l'inscription. Il réveille Lazare et le prie de contracter avec lui et
les siens amitié de frère. Ici, de même que dans notre conte, le héros
n'est pas envoyé contre le drakos, qui tient la place du géant, mais le
rencontre par hasard. Les aventures de Lazare chez les drakos
correspondent à notre nº 25, _le Cordonnier et les Voleurs_.

Dans le conte suisse nº 41 de la collection Sutermeister, nous trouvons
le seul exemple à nous connu, en dehors de notre conte, d'un récit dans
lequel le géant est associé avec le tailleur pour une entreprise (ici
tuer un autre géant) où la main d'une princesse est en jeu.

                                * * *

Les deux contes qui vont suivre nous fourniront tout à l'heure des
rapprochements avec des contes orientaux; voilà pourquoi nous les
donnons en détail.

En Irlande, le «petit tisserand de la porte de Duleek» tue un jour d'un
coup de poing cent mouches rassemblées sur sa soupe. Après cet exploit,
il fait peindre sur une sorte de bouclier cette inscription: _Je suis
l'homme qui en a tué cent d'un coup_; puis se rend à Dublin. Le roi,
ayant lu l'inscription, prend le héros à son service pour se débarrasser
de certain dragon. Le petit tisserand se met en campagne. A la vue du
dragon, il grimpe au plus vite sur un arbre. Le dragon s'établit au pied
de cet arbre et ne tarde pas à s'endormir. Ce que voyant, le tisserand
veut descendre de son arbre pour s'enfuir; mais, on ne sait comment, il
tombe à califourchon sur le dragon et le saisit par les oreilles. Le
dragon, furieux, prend son vol et arrive à toute vitesse jusque dans la
cour du palais du roi, où il se brise la tête contre le mur.

En Russie (Gubernatis, _loc. cit._), le petit Thomas Berennikoff tue une
armée de mouches et se vante ensuite d'avoir anéanti, à lui seul, toute
une armée de cavalerie légère. Il fait la rencontre de deux vrais
braves, Elie de Murom et Alexis Papowitch, qui, l'entendant raconter ses
exploits, le reconnaissent immédiatement pour leur «frère aîné». La
valeur des trois compagnons ne tarde pas à être mise à l'épreuve. Elie
et Alexis se comportent en véritables héros. Vient ensuite le tour du
petit Thomas. Par une chance heureuse, il tue l'ennemi contre lequel il
est envoyé, pendant que celui-ci a les yeux fermés. Il essaie ensuite de
monter le cheval du «héros». Ne pouvant en venir à bout, il attache le
cheval à un chêne et grimpe sur l'arbre pour sauter de là en selle. Le
cheval, sentant un homme sur son dos, fait un tel bond qu'il déracine
l'arbre et le traîne après lui dans sa course, emportant Thomas jusqu'au
coeur de l'armée chinoise. Dans cette charge furieuse, nombre de Chinois
sont renversés par l'arbre ou foulés aux pieds par le cheval; le reste
s'enfuit. L'empereur de la Chine déclare qu'il ne veut plus faire la
guerre contre un héros de la force de Thomas, et le roi de Prusse,
ennemi des Chinois, donne à Thomas, en récompense de ses services, sa
fille en mariage.

                                * * *

Un conte de ce genre se retrouve, d'après Guillaume Grimm (III, p. 31),
dans un livre populaire danois et dans un livre populaire hollandais. Le
héros du premier, qui a tué quinze mouches d'un coup, est successivement
vainqueur d'un sanglier, d'une licorne et d'un ours. Le héros du second,
qui «en a tué sept d'un coup», devient gendre du roi après avoir été
envoyé contre un sanglier, puis contre trois géants, et avoir repoussé
une invasion ennemie.

                  *       *       *       *       *

Le conte nº 20 de la collection Grimm a été emprunté en partie à un
vieux livre allemand, publié en 1557 par Martinus Montanus de Strasbourg
(Grimm, III, p. 29).

Aux allusions faites à l'introduction de ce conte, d'après G. Grimm, par
Fischart (1575) et par Grimmelshausen (1669), on peut ajouter un passage
d'un sermon de Bosecker, publié à Munich en 1614, et où il est parlé du
tailleur «qui tuait sept mouches,--sept Turcs, je me trompe,--d'un
coup.» (Voir la revue _Germania_, 1872, 1re livraison, p. 92.)

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous citerons d'abord un conte des Avares du Caucase
(Schiefner, nº 11): Il y avait dans le Daghestan un homme si poltron,
que sa femme, lasse de sa couardise, finit par le mettre à la porte. Le
voilà donc parti, armé d'un tronçon de sabre. Passant auprès d'un
endroit où étaient amassées des mouches, il jette dessus une pierre
plate et en tue cinq cents. Alors il fait graver sur son sabre: «Le
héros Nasnaï Bahadur, qui en tue cinq cents d'un coup.» Il continue son
chemin et s'arrête dans une grande ville. Le roi, informé de l'arrivée
d'un tel héros, lui donne sa fille en mariage pour le retenir auprès de
lui. Peu de temps après, le roi dit à Nasnaï d'aller combattre un dragon
qui ravage ses troupeaux. En entendant parler de dragon, Nasnaï est pris
de coliques, et, la nuit venue, il s'enfuit pour mettre sa vie en
sûreté. Il arrive dans une forêt et grimpe sur un arbre pour y dormir.
Le lendemain, en se réveillant, il aperçoit le dragon au pied de
l'arbre; il perd connaissance et tombe sur le dragon, qui est si
épouvanté qu'il en meurt[156]. Nasnaï lui coupe la tête et va la porter
au roi. Ensuite le roi envoie son gendre contre trois _narts_ (sorte de
géants ou d'ogres). Fort heureusement pour le «héros du Daghestan», les
trois narts, qui se sont arrêtés sous l'arbre où Nasnaï s'est réfugié
comme la première fois, se prennent de querelle et se tuent les uns les
autres[157]. Nasnaï rapporte triomphalement leurs têtes et leurs
dépouilles. Enfin le roi lui dit que le «roi infidèle» lui a déclaré la
guerre et qu'il s'avance avec une armée innombrable pour cerner la
ville. Nasnaï est obligé de se mettre à la tête des troupes du roi. A la
vue des ennemis, il se sent fort mal à l'aise. Il ôte ses bottes, ses
armes, ses habits, pour être plus léger à se sauver. L'armée, qui a reçu
du roi l'ordre de se régler en tout sur Nasnaï, fait comme lui.
Justement il vient à passer un chien affamé qui saisit une des bottes de
Nasnaï et s'enfuit dans la direction de l'armée ennemie. Nasnaï court
après lui, toute l'armée le suit. A la vue de ces hommes nus comme vers,
les ennemis se disent que ce sont des diables et prennent la fuite.
Nasnaï ramasse un grand butin et revient en triomphateur.

    [156] Comparer le conte irlandais.--Dans un conte du Cambodge, un
    homme, apercevant un tigre, se réfugie sur un arbre. La branche sur
    laquelle il s'est mis vient à rompre et il tombe à califourchon
    juste sur le dos du tigre. Alors c'est le tour du tigre d'avoir
    peur. Il s'enfuit à toutes jambes, emportant à travers champs son
    cavalier malgré lui. Celui-ci, de son côté, tremble si fort de
    frayeur que, sans le vouloir, il ne cesse d'éperonner sa monture.
    Et, dit le conte cambodgien, ils courent encore. (Ad. Bastian, _Die
    Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV, p. 122.)

    [157] Même chose dans le livre allemand du XVIe siècle utilisé par
    les frères Grimm, et dans le livre populaire hollandais. Mais, à la
    différence du conte avare, le héros joue un rôle actif dans
    l'affaire. Pendant que les trois géants dorment sous un arbre, il
    leur jette à chacun successivement des pierres du haut de cet arbre,
    de sorte que chaque géant croit que les autres l'ont frappé et
    devient furieux.

La collection mongole du _Siddhi-Kür_, qui dérive de récits indiens,
contient un conte de ce genre (nº 19): Un pauvre tisserand d'une ville
du nord de l'Inde se présente un jour devant le roi et lui demande sa
fille en mariage. Le roi, pour plaisanter, dit à la princesse de
l'épouser. Naturellement la princesse se récrie, et comme le roi lui
demande quel homme elle veut donc épouser, elle répond: «Un homme qui
sache faire des bottes avec de la soie.» On examine les bottes du
tisserand, et, à la grande surprise de tout le monde, on en tire de la
soie. Le roi se dit que ce n'est pas un homme ordinaire et le garde
provisoirement dans le palais; mais la reine n'est pas contente, et
elle voudrait se débarrasser du prétendant. Elle lui demande de quelle
façon il entend gagner la main de la princesse: par ses richesses ou par
sa bravoure. L'autre répond: «Par ma bravoure.» Comme justement un
prince ennemi marchait contre le roi, on envoie contre lui le tisserand.
Celui-ci monte à cheval, mais, étant fort mauvais cavalier, il est
emporté dans un bois. Il se raccroche aux branches d'un arbre; l'arbre
est déraciné, et, le cheval portant notre homme au milieu de l'armée
ennemie, le tronc d'arbre fait grand carnage, et les ennemis s'enfuient
épouvantés[158]. Le tisserand est ensuite envoyé contre un grand et
terrible renard, avec ordre d'en rapporter la peau. Il parcourt le pays
sans rien rencontrer. En revenant, il s'aperçoit qu'il a laissé son arc
en route. Il retourne sur ses pas et retrouve l'arc avec le renard tué à
côté: en voulant ronger la corde de l'arc, le renard a fait partir la
flèche. Enfin le roi ordonne au tisserand de lui ramener les «sept
démons des Mongols» avec leurs chevaux. Comme provisions de voyage, la
princesse lui donne sept morceaux de pain noir et sept de pain blanc. Le
tisserand commence par le pain noir. Comme il est à manger, arrivent les
démons qui, le voyant s'enfuir, le laissent aller et mangent son pain
blanc. Aussitôt ils tombent tous morts, car le pain blanc était
empoisonné. Le tisserand rapporte au roi leurs armes et leurs chevaux,
et il épouse la princesse.

    [158] Cet épisode de l'arbre, que nous avons vu dans le conte russe,
    se rencontre sous une forme altérée dans le conte hongrois, dans les
    deux contes du Tyrol italien, dans un des contes du Tyrol allemand
    (Zingerle, II, p. 15) et dans le livre populaire hollandais. Le
    héros, emporté par son cheval vers l'ennemi, saisit sur son passage,
    pour se retenir, une croix plantée le long du chemin et la déracine.
    Quand les ennemis voient accourir cet homme à cheval, une croix dans
    ses bras, ils sont pris de terreur et s'enfuient.

Dans le Cambodge, on a recueilli, indépendamment du petit conte déjà
cité, un conte qui doit être rapproché des précédents (E. Aymonier, p.
19). Voici le résumé qu'en donne M. Aymonier: «Jadis un homme du nom de
Kong, voyageant avec ses deux femmes, traversait un pays infesté de
tigres. Attaqué par l'un de ces animaux féroces, il se blottit dans le
creux d'un arbre, à demi mort de peur, tandis que ses deux femmes,
abandonnées à elles-mêmes, parviennent à tuer le tigre. Kong alors sort
de sa cachette, et, armé d'un bâton, frappe le cadavre. Aux reproches de
ses femmes, il répond avec hauteur que jamais tigre n'a été tué par une
femme. Ils emportent la bête. Les gens du pays s'extasient sur cet
exploit, dont Kong s'attribue tout le mérite. Il donne une
représentation de la lutte, bondit, gesticule, simule les coups portés,
au grand ébahissement de la foule, qui, à partir de ce jour, ne
l'appelle plus que Kong le Brave. Sa renommée se répand jusqu'au roi,
qui le nomme général et l'envoie à la guerre. Kong est saisi d'effroi,
mais il ne peut éluder l'ordre royal, et il est tenu de soutenir sa
réputation. Ses femmes l'encouragent et lui offrent de l'accompagner. Il
part enfin, monté sur le cou d'un éléphant. Ses femmes sont assises sur
le bât, derrière lui. L'armée qu'il commande l'escorte, disposée selon
les règles de la guerre. Arrivé en vue de l'ennemi, il commence à
trembler de tous ses membres. L'éléphant croit que son conducteur
l'excite (les cornacs font marcher les éléphants en les frappant à
petits coups plus ou moins précipités derrière l'oreille) et il se lance
en avant. A la vue de ce général qui fond droit sur elle, l'armée
ennemie est prise de panique et se disperse de tous côtés. Kong le Brave
se gonfle, se pavane devant ses troupes. Toutefois les sceptiques se
doutent de la vérité en apercevant sur l'éléphant des preuves manifestes
de la frayeur de leur général. Le roi le comble de faveurs, puis il lui
ordonne de s'emparer d'un crocodile monstrueux, la terreur des
bateliers. Kong se croit cette fois perdu sans ressource. Il se rend,
suivi de ses serviteurs, sur le bord du fleuve où l'attend une foule
immense. Désespéré, il se précipite dans l'eau. Le crocodile surpris
fait un bond et s'engage par le milieu du corps entre deux branches
rapprochées l'une de l'autre, qui se dressaient près de la rive. Kong,
revenu sur l'eau, voit la bête qui ne peut ni avancer ni reculer. Il
crie, il appelle; les gens accourent, et bientôt le pays est délivré du
monstre. Ce haut fait ajoute encore à la réputation de Kong le Brave, et
sa faveur auprès du roi augmente d'autant.»

Enfin, dans l'Inde, nous avons trouvé deux versions de ce conte. La
première vient du Deccan (miss M. Frère, nº 16): Un potier, un peu gris,
prend, pendant un orage, un tigre pour son âne égaré. Il saute dessus,
le bat et l'attache auprès de sa maison. De son côté, le tigre le prend
pour un être terrible dont il a entendu prononcer le nom, et il n'ose
faire de résistance. Voilà le potier, preneur de tigres, en grand renom
dans toute la contrée. Le roi, dont le pays est envahi, lui donne son
armée à conduire. Le potier, mauvais cavalier, se fait attacher par sa
femme sur le cheval de guerre que le roi lui a envoyé. Le cheval, agacé
de se sentir lié, prend le mors aux dents et emporte le potier dans le
camp des ennemis, qui sont pris de panique et s'enfuient, laissant une
lettre pour demander la paix.

La seconde version, beaucoup plus complète, a été recueillie dans le
pays de Cachemire, de la bouche d'un mahométan (_Indian Antiquary_,
octobre 1882, p. 282;--Steel et Temple, p. 89). Le héros est un
tisserand, nommé Fatteh-Khan, un petit bout d'homme fort ridicule et
dont tout le monde se moque. Un jour qu'il est à tisser, sa navette s'en
va tuer un moustique qui s'est posé sur sa main gauche. Emerveillé de
son adresse, Fatteh-Khan déclare à ses voisins qu'il entend désormais
qu'on le respecte; il bat sa femme qui le traite d'imbécile, et se met
en campagne avec sa navette et une grosse miche de pain. Il arrive dans
une ville où un éléphant terrible tue chaque jour plusieurs habitants.
Fatteh-Khan dit au roi qu'il ira combattre la bête; mais à peine voit-il
l'éléphant courir sur lui, qu'il jette derrière lui sa navette et sa
miche de pain et s'enfuit à toutes jambes. Or, la femme du petit
tisserand, pour se venger de sa brutalité, avait empoisonné le pain, et,
afin de dissimuler le poison, y avait mêlé des aromates. L'éléphant,
sentant les aromates, ramasse le pain avec sa trompe et l'avale, sans
ralentir sa course. Le petit tisserand, se voyant près d'être atteint,
essaie de faire un circuit et se trouve face à face avec l'éléphant;
mais, juste à ce moment, le poison fait son effet, et l'éléphant tombe
raide mort. Tout le monde est bien étonné de l'issue de cette aventure
et de la force du petit tisserand, qui d'une chiquenaude renverse un
éléphant[159].--Le roi le nomme général en chef de son armée et bientôt
l'envoie avec des troupes contre un tigre qui ravage le pays, lui
promettant, s'il réussit dans cette expédition, la main de sa fille. A
la vue du tigre, Fatteh-Khan décampe au plus vite et se réfugie sur un
arbre, au pied duquel le tigre vient monter la garde. Fatteh-Khan reste
sept jours et sept nuits sur son arbre; au bout de ce temps, il veut
profiter, pour s'échapper, du moment où le tigre fait sa sieste. Mais,
tandis qu'il descend, le tigre se réveille, et Fatteh-Khan n'a que le
temps de se hisser sur une branche. Pendant qu'il exécute ce mouvement,
son poignard sort de sa gaîne et va tomber juste dans la gueule du
tigre, qui en meurt. Fatteh-Khan coupe la tête du monstre et va la
présenter au roi; après quoi il épouse la princesse.--En dernier lieu,
Fatteh-Khan reçoit l'ordre d'aller détruire l'armée d'un roi ennemi qui
est venu établir son camp sous les murs de la ville. Cette fois, il se
dit qu'il est perdu et qu'il faut gagner le large. La nuit venue, il se
glisse à travers le camp ennemi, suivi de la princesse, sa femme, qui,
d'après les instructions de Fatteh, porte sa vaisselle d'or. Ils ont
déjà à moitié traversé le camp, lorsqu'un hanneton vient se jeter au nez
de Fatteh-Khan. Celui-ci, épouvanté, rebrousse chemin, en criant à sa
femme de courir. La princesse s'enfuit, elle aussi, laissant tomber par
terre, avec un grand fracas, la vaisselle d'or. A ce bruit, les ennemis
se croient attaqués, se lèvent à moitié endormis, au milieu de la nuit
noire, et se jettent les uns sur les autres. Le matin, il n'en reste
plus. Fatteh-Khan reçoit, en récompense de cette victoire, la moitié du
royaume.

    [159] Comparer, pour cet épisode de l'éléphant empoisonné, la
    dernière partie du conte mongol résumé plus haut.



IX

L'OISEAU VERT


Il était une fois un jeune homme, fils de gens riches, qui aimait à se
promener au bois. Un jour qu'il s'y promenait, il vit un bel oiseau
vert; il se mit à sa poursuite, mais l'oiseau sautait de branche en
branche, et il attira ainsi le jeune homme bien avant dans la forêt. Le
jeune homme réussit pourtant à l'attraper vers le soir, et, comme il
avait grand'faim, il s'assit sous un arbre pour manger quelques
provisions qu'il avait emportées; puis il se remit en route, et marcha
une partie de la nuit sans savoir où il allait. Enfin il aperçut une
lumière, et, se dirigeant de ce côté, il arriva vers deux heures du
matin près d'une maison; or cette maison était la demeure d'un ogre.

Le jeune homme frappa à la porte; une belle jeune fille vint lui ouvrir.
«Je suis bien fatigué,» lui dit-il; «voulez-vous me recevoir?» La jeune
fille répondit: «Mon père est un ogre; il va rentrer. Toute la nuit il
est dehors, et il se repose pendant le jour.--Peu m'importe,» dit le
jeune garçon, «pourvu que je puisse dormir.» La jeune fille le laissa
donc entrer.

Bientôt après, l'ogre revint. «Je sens la chair de chrétien,» dit-il en
entrant.--«Mon père, c'est un jeune homme, un beau jeune homme, qui sait
très bien travailler en tous métiers.--C'est bien,» dit l'ogre.

A huit heures du matin, l'ogre appela le jeune homme et lui dit: «Tu vas
me démêler tous ces écheveaux de fil; si tu n'as pas fini pour midi, je
te mangerai.» Le pauvre garçon se mit à l'ouvrage, mais le fil était si
emmêlé qu'il n'en pouvait venir à bout. Il commençait à se désespérer,
quand il vit la fille de l'ogre entrer dans la chambre. «Eh bien!»
dit-elle, «que vous a commandé mon père?--Il m'a commandé de lui démêler
son fil, et je ne puis y parvenir: quand je le démêle par un bout, il
s'emmêle par l'autre.» La jeune fille donna un petit coup de baguette,
et le fil se trouva démêlé. A midi, l'ogre arriva. «As-tu fini ta
besogne?--Oui.--Demain il faudra me trier toutes ces plumes, et si tu
n'as pas fini pour midi, je te mangerai.»

Il y avait là des plumes d'oiseaux de toutes couleurs; le jeune homme
essaya de les trier, mais il n'y pouvait réussir. Un peu avant midi, la
fille de l'ogre entra. «Eh bien! que vous a commandé mon père?--Il m'a
commandé de trier ces plumes, et je n'en puis venir à bout: quand j'en
ai trié une partie, elles s'envolent et vont se mêler aux autres.» La
jeune fille donna un petit coup de baguette, et voilà toutes les plumes
triées. L'ogre étant arrivé, demanda au jeune homme: «As-tu fini ta
besogne?--Oui.--C'est bien.»

Le lendemain, la fille de l'ogre vint encore trouver le jeune homme. «Eh
bien!» dit-elle, «que vous a commandé mon père?--Il ne m'a rien
commandé.--Alors, c'est qu'il veut vous manger.» Et elle lui proposa de
s'enfuir avec elle. Ils partirent donc ensemble.

Après qu'ils eurent couru quelque temps, la jeune fille dit au jeune
homme: «Regardez derrière vous si vous voyez mon père.--Je vois là-bas
un homme qui vient vite, vite comme le vent.--C'est mon père.» Aussitôt
elle se changea en poirier, et changea le jeune homme en femme, qui
abattait les poires avec un bâton. Quand l'ogre arriva près du poirier,
il dit à la femme: «Vous n'avez pas vu passer un garçon et une
fille?--Non, je n'ai vu personne.»

L'ogre s'en retourna, et, quand il fut à la maison, il dit à sa femme:
«Je n'ai rien vu qu'un poirier et une femme qui abattait les poires avec
un bâton.--Eh bien!» répondit l'ogresse, «le poirier c'était elle, et la
femme c'était lui.--J'y retourne,» dit l'ogre.

Cependant les deux jeunes gens s'étaient remis à courir. «Regardez
derrière vous si vous voyez mon père.--Je vois là-bas un homme qui vient
vite, vite comme le vent.--C'est mon père.» Aussitôt la jeune fille se
changea en ermitage, et changea le jeune homme en ermite qui balayait
les araignées dans la chapelle. L'ogre ne tarda pas à arriver.
«N'avez-vous pas vu passer un garçon et une fille?» dit-il à
l'ermite.--«Non, je n'ai vu personne.»

L'ogre, de retour chez lui, dit à sa femme: «Je n'ai rien vu qu'un
ermitage et un ermite qui balayait les araignées dans la chapelle.--Eh
bien!» dit l'ogresse, «l'ermitage, c'était elle, et l'ermite, c'était
lui.--Cette fois,» dit l'ogre, «je prendrai ce que je trouverai.» Et il
se remit en marche.

La jeune fille dit au jeune homme: «Regardez derrière vous si vous voyez
mon père.--Je vois là-bas un homme qui vient vite, vite comme le
vent.--C'est mon père.» Elle se changea en carpe, et changea le jeune
homme en rivière. Lorsque l'ogre arriva, il voulut prendre la carpe,
mais il fit le plongeon et se noya.

Le jeune homme emmena la jeune fille avec lui dans son pays et l'épousa.


REMARQUES

Ce conte est une forme écourtée d'un type de conte que nous étudierons à
l'occasion de notre nº 32, _Chatte Blanche_. Nous nous bornerons ici à
quelques remarques sur ce que l'_Oiseau vert_ présente de particulier.

                  *       *       *       *       *

Dans la plupart des contes de ce type que nous connaissons, les tâches
imposées au jeune homme par l'être malfaisant,--ogre, sorcier, diable,
etc.,--chez lequel il se trouve, sont autres que les deux tâches de
notre conte. Nous ne retrouvons exactement celles-ci que dans un conte
français, d'ailleurs différent pour le reste, recueilli au XVIIe siècle
par Mme d'Aulnoy, _Gracieuse et Percinet_.

En revanche, les transformations des deux jeunes gens sont presque
identiques dans notre conte et dans plusieurs des contes que nous
examinerons en détail dans les remarques de notre nº 32. Ainsi, dans un
conte sicilien (Gonzenbach, nº 54), la jeune fille se change en jardin
et change le jeune homme en jardinier; puis elle-même en église, et le
jeune homme en sacristain; enfin, le jeune homme en rivière, et
elle-même en petit poisson. Même chose, à peu près, dans d'autres contes
siciliens (Gonzenbach, nº 55 et nº 14; Pitrè, nº 15).--Dans un conte
westphalien (Grimm, nº 113), les transformations sont: buisson d'épines
et rose, église et prédicateur, étang et poisson.--Dans un conte de la
Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº 31), la jeune fille change en
jardin le cheval sur lequel elle s'enfuyait avec le jeune homme; elle se
change elle-même en poirier et le jeune homme en jardinier; suivent les
transformations en église, autel et prêtre, et enfin en rivière, bateau
et batelier.--Dans un conte portugais (Coelho, nº 14), les chevaux sont
métamorphosés en terre, les harnais en jardin, la jeune fille en laitue,
le jeune homme en jardinier; viennent ensuite ermitage, autel, statue de
sainte, sacristain qui sonne la messe, et finalement mer, barque,
batelier et tanche.

Il serait trop long de poursuivre minutieusement cette revue. Qu'il nous
suffise de constater, comme un détail curieux, que la plupart des contes
dont il s'agit ici ont la transformation des jeunes gens en église et
prêtre ou sacristain. Il en est ainsi, indépendamment des contes
indiqués ci-dessus, dans un conte picard (_Mélusine_, 1877, col. 446);
dans des contes allemands (Müllenhoff, p. 395; Proehle, I, nº 8); dans
un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 26); dans un
conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27); dans un conte milanais
(Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, p. 403); dans des contes toscans
(Comparetti, nº 11; Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nos 5 et
6, et _Rivista di letteratura popolare_, I, fascic. II, p. 84); dans un
conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 4); dans un conte hongrois
(Gaal-Stier, nº 3); dans un conte croate (Krauss, I, nº 48); dans un
conte russe (Ralston, p. 129); dans des contes catalans (_Rondallayre_,
I, p. 89, II, p. 30); dans un conte portugais (Consiglieri-Pedroso, nº
4); dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 11).--Un conte de la
Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 37), des contes allemands
(Wolf, p. 292; Grimm, nº 56), un conte esthonien (Kreutzwald, nº 14), un
conte suédois (Cavallius, nº 14 B), et un conte islandais (Arnason, p.
380), n'ont pas cette transformation particulière.

                  *       *       *       *       *

Au XVIIe siècle, Mme d'Aulnoy recueillait un conte de ce genre et le
publiait, après l'avoir fort arrangé, sous le titre de _l'Oranger et
l'Abeille_. Là aussi un jeune homme, un prince, arrive chez des ogres;
une princesse captive (ce n'est pas la fille des ogres) s'éprend de lui,
et ils s'enfuient ensemble en emportant une baguette magique. L'ogre
s'étant mis à leur poursuite, la princesse change en étang le chameau
sur lequel ils sont montés, le prince en bateau et elle-même en vieille
batelière; puis, plus tard, elle transforme le chameau en pilier, le
prince en portrait et elle-même en nain (nous soupçonnons fort Mme
d'Aulnoy d'avoir retouché en ce point le récit original); enfin, quand
l'ogresse arrive en personne, la princesse change le chameau en caisse,
le prince en oranger et elle-même en abeille qui vole autour.

                  *       *       *       *       *

Un conte kabyle (Rivière, p. 209) nous offre d'une manière très
évidente, malgré des altérations considérables, le thème dont _l'Oiseau
vert_ est, nous l'avons dit, une forme écourtée: Un fils de roi arrive
dans la maison d'une ogresse, dont il veut épouser la fille. Cette
dernière le cache, et, pendant la nuit, ils s'enfuient ensemble. Quand
l'ogresse s'aperçoit de leur départ, elle se met à leur poursuite; mais
elle est arrêtée par divers obstacles.

                                * * *

Un poème héroïque recueilli chez les Tartares de la Sibérie méridionale
(Radloff, II, p. 202 seq.) offre, parmi les transformations qui y sont
accumulées, un point de comparaison avec l'_Oiseau vert_ et les contes
analogues. Le héros, Ai Tolysy, a enlevé une jeune fille; les trois
frères de celle-ci se mettent à sa poursuite. Alors la jeune fille
change le cheval d'Ai Tolysy en peuplier, Ai Tolysy et elle-même en deux
corbeaux, et les trois frères passent sans se douter de rien.--Cette
forme très simple peut être particulièrement rapprochée du conte suédois
indiqué il y a un instant, et dans lequel les deux jeunes gens se
changent successivement en deux rats, deux oiseaux et deux arbres
(Comparer le conte islandais).

                  *       *       *       *       *

L'introduction caractéristique de notre _Oiseau vert_ figure, mieux
rattachée au corps du récit, dans un conte allemand de la principauté de
Waldeck (Curtze, nº 8). Ici l'animal que poursuit le héros et qui
l'entraîne jusque dans un monde inférieur, où se trouve le château d'un
géant, n'est pas un oiseau, c'est un lièvre; mais, rapprochement
bizarre, ce lièvre est _vert_, comme l'oiseau du conte lorrain.--Dans un
conte sicilien (Gonzenbach, nº 55), un oiseau est envoyé par une
sorcière pour attirer le héros dans son château, où il se trouve
subitement transporté, dès qu'il a fait feu sur l'oiseau. (Comparer le
conte westphalien nº 113 de la collection Grimm.)



X

RENÉ & SON SEIGNEUR


Il était une fois un homme appelé René, qui demeurait avec sa femme dans
une pauvre cabane et n'avait pour tout bien qu'une vache. Cette vache
étant morte, René voulut tirer quelque argent de la peau en l'allant
vendre à la ville voisine. Après avoir dépouillé la vache, il jeta la
peau sur ses épaules et se mit en route. Comme il n'avait pas détaché la
tête de la bête, elle lui faisait une sorte de capuchon, au dessus
duquel se dressaient deux grandes cornes.

Pour arriver à la ville, il y avait à traverser une forêt. Au moment où
René passait, des voleurs, assis sur le bord du chemin, étaient en train
de compter leur argent. Voyant de loin venir l'homme aux cornes, ils
crurent que c'était le grand diable, et décampèrent au plus vite,
laissant là tout leur argent: il y en avait un tas qui était bien haut
de six pieds. René remplit de pièces d'or sa peau de vache et continua
sa route. Arrivé à la ville, il acheta un âne et lui donna à manger du
son dans lequel il avait jeté quelques louis d'or, puis il retourna chez
lui. Il n'était guère rassuré en repassant par la forêt. «Ce matin,»
pensait-il, «j'ai fait peur aux gens; ce sera peut-être mon tour ce soir
d'avoir peur.» Mais personne ne se montra, et il rentra à la nuit dans
sa chaumière.

Le lendemain matin, on trouva des pièces d'or sur la litière de l'âne.
La nouvelle s'en répandit dans tout le village et arriva aux oreilles du
seigneur, qui vint aussitôt trouver René et lui dit: «On raconte que tu
as un âne qui fait de l'or.--Monseigneur, c'est la vérité.--Combien
veux-tu me le vendre?--Deux mille écus, Monseigneur.--C'est bien
cher.--Oh! Monseigneur, un âne qui vous donnera chaque jour un tas
d'or!» Bref, le seigneur, qui était un peu timbré, lui compta deux mille
écus et emmena l'âne. En rentrant chez lui, il fut querellé par sa femme
à cause du sot marché qu'il avait fait. Le premier jour, l'âne donna
encore quelque peu d'or, mais les jours suivants il n'y en eut plus.

Le seigneur, furieux, sortit pour aller faire des reproches à René.
Celui-ci, l'ayant aperçu de loin, dit à sa femme: «Je gage que le
seigneur vient pour me chercher noise au sujet de notre marché.
Qu'allons-nous faire?» En disant ces mots, il jeta les yeux sur la
marmite qui était sur le feu et bouillait à gros bouillons. Il éteignit
le feu en toute hâte, prit la marmite et la porta toute bouillante sur
le toit de sa cabane; puis il descendit et se mit à tailler la soupe. A
ce moment arriva le seigneur. «Es-tu fou,» dit-il à René, «de tailler la
soupe sans avoir mis le pot au feu?--Monseigneur,» répondit René, «le
pot est sur le toit.--Comment, sur le toit? par le froid qu'il fait!»
(En effet, il gelait à pierre fendre).--«Monseigneur,» dit René, «j'ai
un moyen de faire cuire ma soupe en un instant et sans feu. Voulez-vous
voir?--Volontiers.» Le seigneur suivit René et monta non sans peine avec
lui sur le toit; alors René donna au pot de grands coups de fouet et le
découvrit ensuite. «Voyez,» dit-il au seigneur, «il bout à gros
bouillons. Quand je veux faire cuire ma soupe, je n'ai qu'à mettre ce
pot sur le toit et à lui donner des coups de fouet: il bout
aussitôt.--Combien veux-tu me vendre ce pot?» demanda le
seigneur.--«Deux mille écus, Monseigneur.--C'est bien cher.--Oh!
Monseigneur, vous qui usez pour mille ou douze cents écus de bois par
an, songez quelle économie cela vous ferait.» Le seigneur donna les deux
mille écus et retourna avec le pot au château, où il fut encore fort mal
reçu par sa femme. «Attendez, madame,» dit le seigneur, «et vous verrez
merveilles.» Il ordonna à quatre de ses valets de mettre le pot sur le
toit et de le frapper à grands coups de fouet, ce qu'ils firent avec
tant de conscience, que bientôt la chaleur les obligea d'ôter leur
habit; mais le pot ne bouillait toujours pas.

Le seigneur, encore plus furieux que la première fois, courut chez René
qui, le voyant venir, remplit de sang une vessie et dit à sa femme:
«Mets cette vessie sous ta ceinture: tout à l'heure je donnerai un coup
de couteau dedans, et tu tomberas par terre comme si je t'avais tuée. Je
sifflerai, et tu te relèveras aussitôt.» Quand le seigneur entra, il
trouva René qui sautait et gambadait dans sa cabane. «Es-tu fou, René,»
lui dit-il, «de danser ainsi?--Monseigneur,» dit René, «ma femme va
danser avec moi.--Nenni, vraiment,» répondit la femme. Alors René prit
un grand couteau et lui en donna un coup. Elle tomba comme morte, et
tout le sang qui était dans la vessie se répandit par terre.
«Malheureux! qu'as-tu fait?» cria le seigneur; «voilà ta femme tuée. Tu
seras pendu.--Oh!» dit René, «je ne serai pas pendu pour si peu.» Il
donna un coup de sifflet, et à l'instant sa femme fut sur pied et dansa
avec lui. «Voilà,» dit le seigneur, «un merveilleux sifflet! Combien en
veux-tu?--Deux mille écus, Monseigneur.--Voilà deux mille écus.» Et le
seigneur s'empressa d'aller montrer son emplette à sa femme, qui le
querella encore plus aigrement qu'auparavant.

Un jour, le seigneur était avec sa femme au coin du feu et s'amusait à
siffloter. «Que tu es ennuyeux!» lui dit sa femme; «finiras-tu bientôt?»
Le seigneur se leva, prit un couteau, et, le plus tranquillement du
monde, le lui enfonça dans le corps; la pauvre femme tomba raide sur le
plancher. Alors il tira son sifflet de sa poche, mais il eut beau
siffler, sa femme était morte et resta morte.

Aussitôt le seigneur fit mettre les chevaux à son carrosse, et,
accompagné de deux laquais, se rendit en toute hâte chez René. Il
s'empara de lui et le fit porter dans le carrosse, pieds et poings liés,
pour aller le jeter dans un grand trou rempli d'eau. Mais, en chemin,
le seigneur et ses gens étant descendus un moment, un pâtre vint à
passer avec ses vaches; il vit René qui était seul, garrotté dans le
carrosse. «Que fais-tu là?» lui demanda-t-il.--«Ah!» répondit l'autre,
«on m'emmène de force pour être curé, et je ne sais ni lire ni
écrire.--Ma foi,» dit le pâtre, «cela ferait joliment mon affaire à moi
qui sais lire et écrire couramment.--Mets-toi donc à ma place,» dit
René. Le pâtre accepta la proposition; il délivra René et se laissa
mettre dans le carrosse, pieds et poings liés. Cela fait, René partit
avec le troupeau. Quand le carrosse fut arrivé près du trou, les laquais
prirent le pâtre et le jetèrent dans l'eau.

Quelque temps après, le seigneur, étant rentré au château, vit arriver
René conduisant ses vaches. «Pourriez-vous, Monseigneur,» dit René, «me
recevoir pour la nuit avec mes bêtes?--Comment?» s'écria le seigneur,
«te voilà revenu!--Oui, Monseigneur. Je serais encore là-bas, si vous
m'aviez fait jeter un peu plus loin; mais à l'endroit où je suis tombé,
j'ai trouvé un beau carrosse à six chevaux, et de l'or et de l'argent en
quantité.»

Le seigneur demanda à René de le conduire à cet endroit avec ses deux
laquais. Quand ils furent au bord du trou, René dit au seigneur:
«Mettez-vous ici;--et vous,» dit-il aux laquais, «mettez-vous là.» Puis
il les poussa tous les trois dans le trou, où ils se noyèrent.

Après cette aventure, René se trouva le plus riche du village et en
devint le seigneur.


REMARQUES

Comparer nos nos 20, _Richedeau_, 49, _Blancpied_, et 71, le _Roi et ses
fils_. Voir les remarques de M. Koehler sur un conte écossais de ce
genre dans la revue _Orient und Occident_ (t. II, 1863, p. 486 seq.) et
sur deux contes siciliens (Gonzenbach, nos 70, 71).

                  *       *       *       *       *

Ce thème se présente sous deux formes différentes, avec la même dernière
partie (la ruse du héros qui fait jeter un autre dans l'eau à sa place).

Dans la première forme, celle à laquelle se rattache le conte lorrain
que nous étudions en ce moment, le héros vend, comme on l'a vu, des
objets qu'il fait passer pour merveilleux.--Dans la seconde forme, il ne
vend rien à ses dupes, mais il leur joue d'autres tours: nous dirons un
mot de cette forme dans les remarques de notre nº 20, _Richedeau_.
Quelquefois un ou deux éléments de la première forme viennent se
combiner avec la seconde.

                  *       *       *       *       *

Le conte étranger qui, pour le corps du récit, se rapproche peut-être le
plus de notre conte, est un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di
Santo-Stefano_, nº 30): Un homme qui passe pour niais vend à ses deux
frères une marmite qui, grâce à son adresse, paraît bouillir sans feu.
Quand ses frères viennent pour se plaindre du marché qu'ils ont fait, il
feint de tuer sa femme, qui a mis sous ses vêtements une vessie pleine
de sang, et de la ressusciter au moyen d'un sifflet. Les frères achètent
le sifflet et tuent leurs femmes. Vient alors l'épisode de la jument qui
fait des écus, et le dénouement ordinaire, que nous étudierons à
part.--Dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 71), le héros vend
successivement à un seigneur un âne aux écus, une marmite qui bout sans
feu, et un lapin qui fait les commissions; dans un autre conte sicilien
(Pitrè, nº 157), les objets sont les mêmes, excepté l'âne, qui est
remplacé par le sifflet qui ressuscite (il en est ainsi dans un conte
italien du Mantouan, nº 13 de la collection Visentini). Dans un
troisième conte sicilien (Gonzenbach, nº 70), au lieu du sifflet, c'est
une guitare.--Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 83), nous
trouvons un cheval qui fait des ducats, un traîneau qui marche tout seul
et un bâton qui ressuscite.--Dans un conte basque (Webster, p. 154;
Vinson, p. 103), deux objets seulement: un lièvre qui fait les
commissions et une flûte qui ressuscite;--dans un conte écossais
(Campbell, nº 39, III), deux aussi: cheval qui fait de l'or et de
l'argent, cor qui ressuscite;--dans un conte irlandais, cité par M.
Koehler (_loc. cit._, p. 501), cheval également et corne à
bouquin;--dans un conte norwégien (Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p.
94), corne à bouquin et marmite.

                                * * *

Tous ces contes n'ont pas, à proprement parler, d'introduction
caractéristique qui précède le récit des mauvais tours joués par le
héros. Dans ceux qui vont suivre, il en est autrement. Ainsi, dans un
conte gascon de la collection Cénac-Moncaut (p. 173), un jeune homme un
peu niais se laisse attraper par deux marchands auxquels il vend, pour
moins que rien, les deux boeufs de sa mère. Pour se venger, il vend à
son tour à ces mêmes marchands un loup couvert d'une peau de bélier, et
le loup, mis dans la bergerie, étrangle les moutons. Furieux, les
marchands arrivent chez le jeune homme, qui feint de tuer son chien et
de lui rendre ensuite la vie au moyen de certaines paroles. Il vend le
couteau et la formule magique aux marchands, qui tuent l'un son boeuf,
l'autre son mulet. Suit le dénouement.--Dans un conte allemand
(Müllenhoff, p. 458), l'introduction est presque la même. Un vieux
bonhomme a été attrapé par trois frères; il leur vend ensuite un loup en
leur faisant croire que c'est un bouc qui n'a pas encore de cornes. Les
objets prétendus merveilleux sont ici le cheval et le sifflet.--Un conte
catalan (_Rondallayre_, III, p. 82) a également la vente du loup, mais
elle n'est pas la revanche d'un mauvais tour qui aurait été précédemment
joué au héros. Trois objets: lièvre qui fait les commissions, trompette
qui ressuscite et marmite qui bout toute seule.

Dans un conte grec moderne (Hahn, nº 42), un pope a été attrapé par des
«hommes sans barbe» qui, par leurs avis malicieux, lui ont fait mutiler
son boeuf. Il leur vend ensuite un âne qui fait de l'or et un sifflet
qui ressuscite.

Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 85), la
vache d'un meunier a été tuée d'un coup de fusil par le seigneur du
village. Le meunier écorche la bête et s'en va pour en vendre la peau à
la ville voisine. Passant à travers un bois pendant la nuit, il grimpe
sur un arbre pour attendre le jour. Arrivent des voleurs, qui s'arrêtent
sous l'arbre pour partager leur argent. Le meunier jette au milieu d'eux
la peau de vache. Les voleurs, en voyant ces grandes cornes et cette
peau noire, croient que c'est le diable et s'enfuient, laissant là tout
leur argent, que le meunier ramasse.--Cette introduction, qui est, on le
voit, presque l'introduction du conte lorrain, reparaît presque
identiquement dans un conte toscan (Nerucci, nº 21) et dans un conte
bourguignon (Beauvois, p. 218), l'un et l'autre de cette famille[160].
L'épisode du prétendu diable aux grandes cornes se retrouve aussi, avec
d'assez fortes altérations, dans un conte allemand de ce type
(Müllenhoff, p. 461).--Enfin, un conte grec moderne de la Terre
d'Otrante (E. Legrand, p. 177), qui se rattache à la seconde forme de
notre thème, présente une introduction analogue. Le plus jeune de trois
frères n'a pour héritage qu'une vache maigre; il la tue, l'écorche et
étend la peau sur un poirier sauvage. La peau devient très sèche; alors
il se l'attache autour du corps et s'en va frappant dessus, comme sur un
tambour. Des voleurs, en train de se partager de l'argent, entendent le
bruit; ils croient que ce sont les gendarmes et s'enfuient sans prendre
le temps d'emporter leur butin.

    [160] Comparer notre nº 22, _Jeanne et Brimboriau_, et les
    remarques.

                                * * *

Notons que le conte breton, dont nous venons de parler, a non seulement,
comme tant d'autres, la marmite merveilleuse, mais aussi, comme notre
conte, le fouet avec lequel on la fait bouillir. L'autre objet
merveilleux (il n'y en a que deux) est un violon qui remplit le rôle du
sifflet[161].--Dans un conte de la Basse-Normandie, très altéré (Fleury,
p. 180), il y a également un fouet, et, en outre, une corne qui
ressuscite.

    [161] Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature
    orale_, p. 125), c'est un soufflet avec lequel le héros dit qu'il
    ressuscite les gens, en leur soufflant sur la figure.

                  *       *       *       *       *

La dernière partie de notre conte est altérée. Le «carrosse» remplace
assez maladroitement le sac (ou parfois le coffre) où, dans les autres
contes de cette famille, on enferme le héros[162]. De plus, nous avons
dû laisser de côté un passage qui ne présentait aucun sens raisonnable.
Après avoir dit que le seigneur avait fait mettre René dans un carrosse,
pieds et poings liés, pour aller le jeter à l'eau, et que, chemin
faisant, le seigneur et ses gens étaient descendus un moment, le conte
de Montiers ajoutait que René, voyant passer un lièvre, sautait à pieds
joints hors du carrosse. Venait ensuite, rattachée d'une manière
incohérente, la rencontre du pâtre.--Un conte irlandais (_The Royal
Hibernian Tales_, p. 61) nous a mis sur la voie de la forme primitive de
cet épisode du lièvre. Dans ce conte irlandais, les deux voisins de
Donald, à qui celui-ci a joué plusieurs tours pour se venger du mal
qu'ils lui ont fait, le mettent dans un sac pour aller le jeter à la
rivière. Chemin faisant, ils font lever un lièvre; ils déposent alors
leur fardeau et courent après le lièvre. Pendant ce temps, passe un
pâtre, que Donald trompe, comme cela a lieu dans tous les contes de ce
genre.--Evidemment voilà la forme primitive du passage complètement
défiguré de notre conte.

    [162] Voir cette forme bien conservée dans notre nº 20, _Richedeau_.

                                * * *

Dans bon nombre de contes de cette famille, le héros, enfermé dans son
sac et laissé seul, crie, en entendant passer le berger: «Je ne veux pas
épouser la princesse!» Et l'autre demande à se mettre à sa place.--Dans
plusieurs, il crie: «Je ne veux pas être maire!» (conte allemand, Grimm,
nº 61; conte lithuanien, Schleicher, p. 121; conte du «pays saxon» de
Transylvanie, Haltrich, nº 60, etc.).--Dans un conte catalan, il ne veut
pas être roi (_Rondallayre_, III, p. 82); dans un conte bourguignon
(Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (_Orient und Occident_, II,
p. 494), évêque;--dans un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di
Santo-Stefano_, nº 30), dans un conte bavarois (_Orient und Occ._, II,
p. 496), pape.--Ailleurs (conte irlandais des _Hibernian Tales_, cité
plus haut; conte danois, _Or. und Occ._, II, p. 497; conte norwégien,
_ibid._), il dit qu'il va être emporté au ciel, mais qu'il ne veut pas
encore y aller.

                  *       *       *       *       *

Un conte fort ressemblant a été fixé par écrit dès le XIe et peut-être
le Xe siècle, sous forme de petit poème en latin (Koehler, _loc. cit._,
p. 488). Nous aurons à en rapprocher l'introduction de celle de notre nº
20, _Richedeau_. Dans ce vieux conte, les objets prétendus merveilleux
sont une trompette qui ressuscite et une jument qui fait de l'or.
Enfermé dans un tonneau et laissé seul sur le bord de la mer, pendant
que ses anciennes dupes sont entrées au cabaret, le héros entend passer
un porcher avec son troupeau. Il crie: «Je ne veux pas être fait
prévôt.» Le porcher prend sa place, etc.

Au XVIe siècle, Straparola recueillait un conte du même genre (nº 7 des
contes extraits de Straparola et traduits en allemand par Valentin
Schmidt). Nous y trouvons une chèvre qui fait les commissions et un
sifflet qui ressuscite. Enfermé dans le sac, maître Scarpafico crie
qu'il ne veut pas de la princesse[163].--Vers la même époque paraissait,
aussi en Italie, un petit livre dont nous reproduirons le titre, qui
résume tout le sujet: «Histoire du paysan Campriano, lequel était fort
pauvre et avait six filles à marier, et qui par adresse faisait faire
des écus à son âne, et le vendit à des marchands pour cent écus, et puis
leur vendit une marmite qui bouillait sans feu, un lapin qui portait des
dépêches, et une trompette qui ressuscitait les morts, et finalement
jeta ces marchands dans une rivière. Avec beaucoup d'autres choses
plaisantes et belles. Composée par un Florentin» (_Orient und Occident_,
III, p. 348).

    [163] Le conte flamand nº 11 de la collection Wolf, _Deutsche
    Mærchen und Sagen_, nous paraît dériver directement du livre de
    Straparola.

Une autre version, qui se rapporte à la seconde forme du thème, indiquée
plus haut, figure dans un livre imprimé en 1559, le _Nachtbüchlein_ de
Valentin Schumann (_Germania_, I, p. 359).

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous pouvons citer un grand nombre de contes de ce genre, où
se rencontrent pour ainsi dire les moindres détails des contes
européens.

Nous résumerons d'abord un conte kirghis, publié par M. Radloff dans sa
collection de chants et récits des tribus tartares de la Sibérie
méridionale (t. III, p. 332): Eshigældi est dépouillé par des voleurs;
il ne lui reste plus que deux roubles et un cheval rogneux. Il lui fait
faire de l'argent à peu près comme René, et le vend à trois frères.
Quand ceux-ci viennent pour se plaindre, il leur vend un pot qui bout
tout seul. Furieux d'avoir été deux fois trompés, les trois frères
garrottent Eshigældi et le déposent sur le bord de la rivière pour l'y
jeter. Pendant qu'ils sont allés chercher une perche pour le pousser
dans l'eau, vient à passer un homme à cheval, très bien vêtu, qui
demande à Eshigældi pourquoi il se lamente. L'autre lui répond qu'on
veut le faire prince de la ville et que lui ne veut pas. L'homme se met
à sa place et Eshigældi s'en va avec les beaux habits et le beau cheval.
Une fois revenus, les trois frères jettent l'homme dans la rivière et
sont ensuite bien étonnés de revoir Eshigældi, qui leur dit que c'est au
fond de l'eau qu'il a trouvé ce beau cheval et qu'il y en a encore bien
d'autres. Les trois frères se jettent à l'eau et se noient. (Dans les
remarques de notre nº 20, _Richedeau_, nous donnerons le résumé d'un
conte tartare d'une autre tribu, qui se rattache à la seconde forme de
notre thème.)

                                * * *

Voici maintenant deux contes, qui ont été recueillis par M. Thorburn
chez les Afghans mahométans qui forment la population du Bannu, province
traversée par l'Indus et conquise en 1848 par l'Angleterre. Le premier
est ainsi conçu (Thorburn, _Bannu: or our Afghan Frontier_, p. 184): «Un
jour, le boeuf d'un vieux bonhomme s'en étant allé sur le champ du
voisin, celui-ci lui coupa la langue, et la pauvre bête mourut. Le fils
du bonhomme écorcha le boeuf et emporta la peau; mais, comme le soir
vint avant qu'il eût regagné son village, il grimpa sur un arbre avec
son fardeau pour y passer la nuit. Il y était à peine, qu'une bande de
voleurs, revenant d'expédition, s'arrêta sous l'arbre pour partager le
butin. «Puisse la foudre tomber sur celui qui détournera quelque chose!»
dit le chef d'une voix rude. En l'entendant, le jeune homme fut si
effrayé qu'il lâcha sa peau de boeuf, qui tomba avec fracas à travers
les branches et les feuilles sèches (on était en hiver). «Dieu nous
punit de vouloir nous attraper les uns les autres!» crièrent les
voleurs, dont aucun n'avait fidèlement mis son butin dans la masse
commune, et ils s'enfuirent a toutes jambes. Le lendemain matin, le
jeune homme descendit de son arbre et ramassa tout l'argent des
voleurs[164].--Revenu dans son village, il dit qu'il avait échangé sa
peau de boeuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies.
Aussitôt les gens du village tuèrent tout leur bétail et en portèrent
les peaux au marché; mais on leur en offrit seulement quelques pièces de
cuivre[165]. De retour chez eux, ils s'emparèrent du jeune homme,
l'attachèrent à un poteau sur le bord de la rivière pour le noyer la
nuit venue, et s'en allèrent à leurs affaires. Le jeune homme ne cessait
de crier: «Je ne veux pas! je ne veux pas!» Vint à passer un montagnard,
qui lui demanda ce qu'il faisait là. «Le roi veut me forcer à épouser sa
fille, et moi je ne veux pas; il m'a attaché à ce poteau pour m'y faire
consentir,--Je serais bien content d'être à votre place,» dit le
montagnard.--«Mettez-vous-y.» Il s'y mit, et, quand les villageois
arrivèrent, ils jetèrent à l'eau le pauvre montagnard. Le lendemain
matin, ils furent bien étonnés de voir le jeune homme arriver avec trois
moutons. «D'où viens-tu?» lui dirent-ils.--«Eh! parbleu, de la rivière,
et j'ai joliment froid!» dit-il en tordant ses habits, qu'il avait eu la
précaution de mouiller.--«Mais est-ce que nous ne t'avons pas jeté à
l'endroit le plus profond?--Je n'en sais rien; mais là où vous m'avez
jeté, il y a de grands troupeaux de moutons; j'en ai pris trois que
voici, et j'y retournerai après déjeuner.» Là dessus, les villageois
coururent se jeter à la rivière, et ils s'y noyèrent tous.

    [164] Comme on voit, c'est tout à fait l'introduction du conte de la
    Basse-Bretagne et du conte bourguignon, cités plus haut.--Cette même
    introduction forme tout le récit à elle seule dans un conte picard
    (Carnoy, p. 192). Ici, comme dans le conte afghan, le chef des
    voleurs dit: «Si je vous trompe, que le tonnerre m'écrase à
    l'instant!» Kiot-Jean, en l'entendant, laisse tomber de peur sa peau
    de vache au milieu des voleurs.

    [165] Voir, pour ce passage, notre nº 20, _Richedeau_, et les
    remarques.

Le second conte afghan complète le premier. En voici l'analyse: Dans un
village, il y avait deux frères, l'un très avisé, nommé Tagga-Khan,
l'autre niais. Un jour, Tagga-Khan envoie son frère conduire une chèvre
au marché. L'innocent rencontre successivement six fripons qui se sont
échelonnés le long de la route; chacun d'eux lui dit à son tour que
c'est un chien qu'il conduit et non pas une chèvre; sur quoi le pauvre
garçon, ahuri, laisse là sa bête[166]. Tagga-Khan, ayant appris le tour
joué à son frère, jure de le faire payer au centuple. Le lendemain, il
se met en route pour le marché, monté sur un méchant âne qu'il a
splendidement caparaçonné. Les six fripons, qui sont frères, se trouvent
également sur son chemin, et lui demandent pourquoi il a si
magnifiquement harnaché son âne. «Ce n'est pas un âne,» dit Tagga-Khan;
«c'est un _bouchaki_.--Qu'est-ce qu'un _bouchaki_?--C'est un animal qui
vit cent ans et qui fait de l'or, qu'on trouve chaque matin dans son
fumier.» Tagga-Khan, s'étant arrangé pour ne pouvoir arriver le soir à
la ville, est invité par les frères à passer la nuit chez eux, et, le
lendemain matin, ceux-ci, qui l'observent en cachette, le voient
ramasser sur le fumier de l'âne un morceau d'or qu'il y avait
adroitement déposé. Ils se rendent quelques jours après chez Tagga-Khan
et lui achètent son âne pour cinq cents roupies. Bientôt ils reviennent
se plaindre du marché qu'ils ont fait. Mais Tagga-Khan a prévu la chose
et il a donné ses instructions à sa femme. Celle-ci dit aux frères que
son mari est sorti et qu'elle va l'envoyer chercher par son lapin gris.
Et elle lâche le lapin en lui disant de ramener son maître. Une heure
après, Tagga-Khan, qui avait emporté un autre lapin gris tout pareil au
premier, revient avec l'animal sous le bras et répond aux questions des
frères que le lapin est venu en effet l'appeler. Les six frères,
émerveillés, achètent encore le lapin pour cinq cents roupies[167].
Quand ils reviennent pour chercher querelle à Tagga-Khan, celui-ci fait
semblant d'être mécontent de sa femme et de la tuer; puis, se
radoucissant, il prend un certain bâton, en touche sa femme, et elle se
relève. Les six frères achètent, toujours pour cinq cents roupies, le
bâton magique. Rentrés chez eux, ils ont une dispute avec leur mère et
la tuent, comptant sur le bâton pour la ressusciter; mais la bonne femme
reste morte. Alors ils s'enfuient, l'un d'un côté, l'autre de l'autre,
et on ne les revoit plus.

    [166] Il est curieux de constater que cette première partie du
    conte afghan, qui parfois forme un conte à elle seule (voir le
    _Pantchatantra_ indien et les observations de M. Benfey, I, p. 355,
    et II, p. 238), se trouve aussi combinée avec notre thème dans le
    conte de Straparola.

    [167] Comparer plusieurs contes cités plus haut: le conte sicilien
    nº 71 de la collection Gonzenbach, le conte basque (Webster, p.
    154), le conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 182), et le petit
    livre italien du XVIe siècle.

                                * * *

Dans l'Inde même, on a recueilli plusieurs contes de cette famille. Nous
donnerons d'abord l'analyse d'un conte provenant du Bengale (_Indian
Antiquary_, 1874, p. 11): Un paysan a un oiseau apprivoisé; quand il est
à travailler aux champs, sa femme attache à l'oiseau une pipe et tout ce
qu'il faut pour fumer, et l'oiseau va le porter à son maître. Un jour,
six hommes qui passent par là voient ce manège de l'oiseau, et ils
offrent au paysan de le lui acheter trois cents roupies. Le marché fait,
ils attachent à l'oiseau trois cents autres roupies et lui disent de
les porter à certain endroit. Mais l'oiseau, naturellement, s'en
retourne avec sa charge à la maison du paysan. Celui-ci prend l'argent
et fait avaler à sa vache une centaine de roupies. Cependant, les six
hommes, s'apercevant que l'oiseau n'a pas fait la commission, vont
trouver le paysan. En entrant chez lui, ils voient la vache en train de
se débarrasser des roupies: voilà l'oiseau oublié, et les six hommes
donnent au paysan cinq mille roupies pour avoir cette merveilleuse
vache. Ils l'emmènent chez eux, mais la vache ne donne plus d'or du
tout, et les six hommes la ramènent au paysan. Celui-ci les invite à
dîner avant qu'on ne s'explique. Ils acceptent. Pendant le repas, le
paysan prend un bâton, et, au moment où sa femme sort pour aller
chercher encore à manger, il l'en frappe en disant: «Sois changée en
jeune fille et apporte-nous un autre plat.» A leur grande surprise, les
six hommes voient, au lieu de la femme, une jeune fille (en réalité la
fille du paysan) apporter le second plat. Cette même scène se renouvelle
plusieurs fois. Ils achètent le bâton cent cinquante roupies, et le
paysan leur recommande de bien battre leurs femmes quand elles leur
apporteront à manger: elles recouvreront ainsi leur première jeunesse et
leur première beauté. Les six hommes suivent si bien cette
recommandation, qu'ils les assomment toutes[168]. Furieux, ils courent à
la maison du paysan et y mettent le feu. Le paysan ramasse une partie
des cendres, en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il
se met en route vers Rangpour. Chemin faisant, il rencontre des hommes
qui conduisent à un banquier de cette ville des buffles chargés de sacs
de roupies. Il se joint à eux, et, pendant qu'ils dorment, il leur prend
deux sacs de roupies, met à la place deux sacs de cendres et s'enfuit.
Il prie ensuite un des six hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs à
sa femme: auparavant il avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de
sorte qu'il y était resté attachées quelques roupies, et l'homme peut
ainsi voir quel en était le contenu. Il va aussitôt le dire à ses
camarades, et les six hommes viennent demander au paysan comment il a eu
cet argent; il répond que c'est en vendant les cendres de sa maison.
Aussitôt les autres brûlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre
les cendres en vente. Ils n'y gagnent que des coups[169]. Plus furieux
que jamais, ils se saisissent du paysan, et, après l'avoir mis dans un
sac, pieds et poings liés, ils le jettent dans la rivière Ghoradhuba,
qui coule près de là. Par bonheur pour le paysan, le sac, en s'en allant
à la dérive, s'accroche à un pieu. Vient à passer un homme à cheval. Le
paysan lui crie de vouloir bien le tirer du sac, lui promettant de lui
couper de l'herbe pour son cheval sans demander de salaire. L'homme le
tire du sac, et le paysan lui propose d'aller promener son cheval;
l'autre le lui confie, et le paysan passe ainsi auprès des six hommes.
Ceux-ci, fort étonnés de le revoir, lui demandent où il a trouvé ce
cheval. Il leur répond que c'est dans la rivière Ghoradhuba et qu'il y
en reste beaucoup d'autres plus beaux. Aussitôt ils veulent savoir ce
qu'il faut faire pour les avoir. Le paysan leur dit d'apporter chacun un
sac avec une bonne corde et de se mettre dedans. La chose faite, il en
jette un dans l'eau. En entendant le bouillonnement de l'eau, les autres
demandent ce que c'est: le paysan répond que c'est leur camarade qui
prend un cheval. Alors tous demandent à être jetés vite dans l'eau. Le
paysan leur donne satisfaction, et ensuite il vit tranquille et heureux.

    [168] Dans un conte bavarois, cité par M. Koehler (_Orient und
    Occident_, II, p. 497), le héros, qui s'est entendu avec sa femme,
    bat celle-ci, qui ensuite se cache. Alors apparaît leur fille. Le
    héros dit que son bâton rajeunit les femmes. Les dupes achètent le
    bâton et assomment leurs femmes.

    [169] Comparer pour cet épisode, qui appartient à la seconde forme
    de notre thème, un conte islandais (Arnason, II, p. 581), où Sigurdr
    fait croire aux fils du roi qu'il a gagné beaucoup d'argent en
    vendant les cendres de la forge qu'ils lui ont méchamment brûlée.

On le voit, ce conte indien est tout à fait le pendant des contes
européens de ce type. La fin seule n'est pas complète, mais nous en
avons une forme sans lacune dans un épisode d'un autre conte également
indien, qui a été recueilli chez les Sântâls et publié dans l'_Indian
Antiquary_ (1875, p. 258): Gouya s'est associé à une bande de voleurs.
Un jour, il se prend de querelle avec eux; les voleurs le battent, le
garrottent et le portent vers la rivière pour le noyer. Mais, en chemin,
comme ils ont grand'faim, ils s'en vont chercher à manger et déposent
Gouya au pied d'un arbre. Un pâtre qui passe par là, attiré par les cris
de Gouya, lui demande qui il est et pourquoi il crie. Gouya répond: «Je
suis un fils de roi, et on m'emporte malgré moi pour me faire épouser
une fille de roi que je n'aime pas.--Laissez-moi me mettre à votre
place,» dit le pâtre, «j'épouserai volontiers la princesse.» Il délivre
Gouya et se laisse mettre à sa place, pieds et poings liés. Bientôt
après reviennent les voleurs; ils prennent le prétendu Gouya et, en
dépit de ses protestations, ils le jettent dans la rivière. Pendant ce
temps, Gouya s'est enfui, poussant devant lui les vaches du pâtre.
Quelques jours après, les voleurs le rencontrent avec son troupeau et
lui demandent d'où lui viennent ces vaches. Gouya leur dit qu'il les a
prises dans la rivière où ils l'ont jeté; s'ils le veulent, il les
jettera dedans à leur tour, et ils trouveront autant de vaches qu'ils en
pourront désirer. La proposition est acceptée avec empressement; les
voleurs sont garrottés et jetés par Gouya dans la rivière, où ils se
noient.

Les principaux traits de cet épisode se présentent dans un troisième
conte indien sous une forme non plus plaisante, mais merveilleuse,
sottement merveilleuse, à vrai dire. On en jugera en lisant ce fragment
d'un conte recueilli dans la même région que le précédent (_Indian
Antiquary_, 1875, p. 11): Un roi, voulant se débarrasser du héros du
conte, nommé Toria, fait organiser une grande chasse; Toria doit faire
partie de la suite et porter la provision d'oeufs et d'eau. Arrivés
auprès d'une caverne, les gens du roi disent qu'il s'y est réfugié un
lièvre, et ils forcent Toria à y pénétrer; puis ils roulent à l'entrée
de grosses pierres, amassent des broussailles devant et y mettent le feu
pour étouffer Toria. Mais celui-ci casse ses oeufs, et toutes les
cendres sont dispersées (_sic_); ensuite il verse son eau sur la braise,
et le feu s'éteint. Etant parvenu, non sans peine, à se glisser hors de
la caverne, il voit, à son grand étonnement, que toutes les cendres sont
devenues des vaches, et tout le bois à moitié brûlé, des buffles. Il
rassemble toutes ces bêtes et les mène chez lui. Quand le roi les voit,
il demande à Toria où il se les est procurées. Celui-ci lui dit qu'il
les a trouvées dans la caverne où on l'a enfermé: il y en a encore bien
d'autres; mais, pour les avoir, il faut que le roi et ses gens entrent
dans la caverne, qu'on en bouche l'entrée et qu'on allume du feu devant,
comme on a fait pour lui. Le roi s'introduit aussitôt avec ses gens dans
la caverne, après avoir dit à Toria de fermer l'entrée et d'allumer le
feu. Toria ne se fait pas prier, et le roi et sa suite périssent
étouffés.

                                * * *

Le dénouement ordinaire se trouve dans le Cambodge, avec quelques
altérations. Nous donnerons le conte cambodgien en entier, le
commencement, bien qu'il ne ressemble pas aux contes que nous avons
cités, étant nécessaire pour l'intelligence du reste. Voici ce conte (E.
Aymonier, p. 8): «Un jeune homme aurait bien voulu manger un porc que sa
mère élevait pour le vendre. Un jour, il prétend que les esprits
célestes lui ont indiqué la place d'un trésor. Muni d'un panier, il se
fait suivre par sa mère au fond de la forêt. Tout à coup il s'élance,
applique son panier contre le sol, puis il recommande à sa mère
d'appuyer ferme pendant qu'il va chercher une pelle et une pioche pour
déterrer le trésor. Il court alors à la maison, tue le cochon et invite
amis et voisins à faire ripaille. Sa mère, après l'avoir attendu
longtemps, mourant de faim et à bout de forces, lâche le panier et
regarde dedans. Furieuse de n'y rien trouver, elle retourne à la maison,
se doutant du mauvais tour que lui a joué son fils, et elle arrive au
milieu du festin. Alors, outrée de colère, elle charge son frère
d'enfermer le jeune homme dans un sac et d'aller le jeter à la rivière.
Quand il est sur le bord de l'eau, le menteur demande que par pitié on
lui donne son traité sur l'art de mentir qu'il a laissé à la maison sur
une poutre: au moins ce traité l'aidera à gagner sa vie là-bas dans le
monde des trépassés. L'oncle consent à aller chercher le livre. Pendant
qu'il est absent, par hasard passe un lépreux; le menteur l'aperçoit et
feint de se parler à lui-même: Il y a longtemps qu'il est entré en
retraite dans ce sac pour se guérir de la lèpre; il croit être guéri,
mais il voudrait bien s'en assurer. Le lépreux dresse l'oreille et ouvre
le sac sur l'invitation de l'autre, qui sort en disant: «Je suis bien
guéri, ma foi!» Le lépreux demande à le remplacer dans le sac, et le
menteur l'y enferme en lui recommandant, s'il veut une guérison prompte
et radicale, de ne pas répondre aux questions, dût-il être insulté et
même frappé. A peine le menteur s'est-il esquivé que l'oncle revient,
furieux de sa course inutile. Il tombe à grands coups de bâton sur le
lépreux, qui s'efforce de tout supporter sans mot dire. Après l'avoir
bien frappé, l'oncle jette le sac à l'eau.--Echappé de là, le menteur
rencontre sur le bord de la rivière un autre garçon, habile comme lui à
tromper. Ce dernier, après avoir plongé, revient à la surface de l'eau,
montrant de la menue monnaie, faible partie, dit-il, de son gain au jeu
effréné que l'on joue là-bas. Le menteur se déshabille, plonge à son
tour et donne de la tête contre une souche. S'apercevant alors que
l'autre jeune homme s'est moqué de lui, il revient en songeant au moyen
de lui rendre la pareille. «En effet,» lui dit-il, «on joue là un jeu
d'enfer. J'ai beaucoup gagné, mais on me renvoie à toi pour le paiement.
Comme je me suis obstiné à exiger mon gain, j'ai reçu une rude taloche,
avec injonction de me faire payer ici.» L'autre voit qu'il s'est adressé
à plus fort que lui. Il donne moitié de ses sapèques, et les deux
menteurs se lient d'amitié.»

Dans la _Zeitschrift für romanische Philologie_ (t. II, p. 350), M.
Koehler nous apprend qu'un conte présentant une fin de ce genre a été
recueilli à Madagascar et publié par M. W.-H.-I. Bleek dans le _Cape
Monthly Magazine_ (déc. 1871, p. 334). Il s'agit dans ce conte malgache
des exploits de deux fripons, Ikotofetsy et Mahaka. Ikotofetsy est pris
au moment où il commet un vol dans un village. On le coud dans une natte
pour le jeter à l'eau. Pendant qu'il est laissé sans gardien, vient à
passer une femme. Il fait si bien qu'il la décide à le délivrer; puis il
la met à sa place et s'enfuit. La femme est jetée à l'eau, et quelques
jours après, Ikotofetsy reparaît dans le village, portant une quantité
de bijoux qu'il a volés, et il dit aux gens qu'il les a trouvés au fond
de l'eau. Alors les villageois lui demandent tous de les jeter à l'eau,
ce qu'il s'empresse de faire.

                                * * *

Enfin, on a recueilli aux Antilles, de la bouche d'une mulâtresse, née à
Antigoa et nourrice du fils d'un gouverneur de la Jamaïque, une histoire
qui présente le même dénouement que les contes de cette famille
(_Folklore Record_, III, p. 53): Ananci[170] étant tombé entre les mains
de ses ennemis, ceux-ci le mettent dans un sac pour aller le jeter à la
mer. Pendant le trajet, Ananci ne cesse de chanter: «Je suis trop jeune
pour épouser la fille du roi.» Comme il fait chaud et qu'Ananci est
lourd, les hommes entrent dans une maison pour se rafraîchir, après
avoir déposé le sac à la porte. Un berger, qui passe avec son troupeau,
entend ce que chante Ananci; il lui demande de le laisser prendre sa
place; mais, la chose faite, il a beau chanter: «Je suis assez âgé pour
épouser la fille du roi;» on le jette à la mer. Ensuite les hommes
rencontrent Ananci conduisant le troupeau du berger, et il leur dit
qu'il y a encore dans la mer beaucoup plus de moutons qu'il n'en a pris.

    [170] Nous avons déjà rencontré cet _Ananci_ ou _Anansé_,
    «l'Araignée», figurant comme personnage principal dans un conte
    recueilli chez les nègres du pays d'Akwapim, qui fait partie du
    royaume des Achantis. (Voir les remarques de notre nº 5,
    _Tapalapautau_, p. 58.)--Le _Folklore Journal_ (1883, I, p. 280)
    nous apprend que les nègres des Antilles appellent, dans leur jargon
    anglais, _Ananci Stories_, «Histoires d'Ananci», toute espèce de
    contes bleus, qu'Ananci y figure ou non.

                                * * *

Nous aurions encore à résumer ici un conte kabyle appartenant à cette
famille. Mais comme une partie de ce conte doit être particulièrement
rapprochée de notre nº 20, _Richedeau_, nous n'en donnerons l'analyse
que dans les remarques de ce nº 20.



XI

LA BOURSE, LE SIFFLET & LE CHAPEAU


Il était une fois trois frères, le sergent, le caporal et
l'appointé[171], qui montaient la garde dans un bois. Un jour que
c'était le tour de l'appointé, une vieille femme vint à passer près de
lui et lui dit: «L'appointé, veux-tu que je me chauffe à ton feu?--Non,
car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai une petite bourse.--Que veux-tu que je fasse
de ta bourse?--Tu sauras, l'appointé, que cette bourse ne se vide
jamais: quand on y met la main, on y trouve toujours cinq louis.--Alors,
donne-la moi.»

    [171] Avant la Révolution, on appelait _appointés_ les soldats qui
    touchaient de plus grosses paies que les autres.

Le lendemain, c'était le caporal qui montait la garde; la même vieille
s'approcha de lui. «Caporal, veux-tu que je me chauffe à ton feu?--Non,
car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai un petit sifflet.--Que veux-tu que je fasse
de ton sifflet?--Tu sauras, caporal, qu'avec mon sifflet on fait venir
en un instant cinquante mille hommes d'infanterie et cinquante mille
hommes de cavalerie.--Alors, donne-le moi.»

Le jour suivant, pendant que le sergent montait la garde, il vit aussi
venir la vieille. «Sergent, veux-tu que je me chauffe à ton feu?--Non,
car si mes frères s'éveillaient, ils te tueraient.--Laisse-moi me
chauffer, et je te donnerai un beau petit chapeau.--Que veux-tu que je
fasse de ton chapeau?--Tu sauras, sergent, qu'avec mon chapeau on se
trouve transporté partout où l'on veut être.--Alors, donne-le moi.»

Un jour, l'appointé jouait aux cartes avec une princesse; celle-ci avait
un miroir dans lequel elle voyait le jeu de l'appointé: elle lui gagna
sa bourse. Il s'en retourna au bois bien triste, et il sifflait en
marchant. La vieille se trouva sur son chemin. «Tu siffles, mon ami,»
lui dit-elle; «mais tu n'as pas le coeur joyeux.--En effet,»
répondit-il.--«Tu as perdu ta bourse.--Oui.--Eh bien! va dire à ton
frère de te prêter son sifflet; avec ce sifflet tu pourras peut-être
ravoir ta bourse.»

«Mon frère,» dit l'appointé au caporal, «je crois que si j'avais ton
sifflet, je pourrais ravoir ma bourse.--Et si tu perdais aussi mon
sifflet?--Ne crains rien.»

L'appointé prit le sifflet et retourna jouer aux cartes avec la
princesse. Grâce à son miroir, elle gagna encore la partie, et
l'appointé fut obligé de lui donner son sifflet. Il revint au bois en
sifflotant. «Tu siffles, mon ami,» lui dit la vieille, «mais tu n'as pas
le coeur joyeux.--En effet,» répondit-il.--«Tu as perdu ton
sifflet.--Oui.--Eh bien! demande à ton frère de te prêter son chapeau;
avec ce chapeau tu pourras peut-être ravoir ta bourse et ton sifflet.»

«Mon frère,» dit l'appointé au sergent, «je crois que si j'avais ton
chapeau, je pourrais ravoir ma bourse et mon sifflet.--Et si tu perdais
aussi mon chapeau?--Ne crains rien.»

L'appointé s'en retourna jouer aux cartes avec la princesse, et elle lui
gagna son chapeau. Il revint bien chagrin et trouva la vieille dans le
bois. «Tu siffles, mon ami,» lui dit-elle, «mais tu n'as pas le coeur
joyeux.--En effet,» répondit-il.--«Tu as encore perdu ton
chapeau.--Oui.--Eh bien! tiens, voici des pommes; tu les vendras un
louis pièce: il n'y aura que la princesse qui pourra en acheter.»

L'appointé alla crier ses pommes devant le palais. La princesse envoya
sa servante voir ce que c'était. «Ma princesse,» dit la servante, «c'est
un homme qui vend des pommes.--Combien les vend-il?--Un louis
pièce.--C'est bien cher, mais n'importe.» Elle en acheta cinq, en donna
deux à sa servante et mangea les trois autres: aussitôt il leur poussa
des cornes, deux à la servante, et trois à la princesse. On fit venir un
médecin des plus habiles pour couper les cornes; mais plus il coupait,
plus les cornes grandissaient.

La vieille dit à l'appointé: «Tiens, voici deux bouteilles d'eau, l'une
pour faire pousser les cornes, et l'autre pour les enlever. Va-t'en
trouver la princesse.» L'appointé se rendit au palais et s'annonça comme
un grand médecin. Il employa pour la servante l'eau qui faisait tomber
les cornes; mais, pour la princesse, il prit l'autre bouteille, et les
cornes devinrent encore plus longues. «Ma princesse,» lui dit-il, «vous
devez avoir quelque chose sur la conscience.--Rien, en vérité.--Vous
voyez pourtant que les cornes de votre servante sont tombées, et que les
vôtres grandissent.--Ah! j'ai bien une méchante petite bourse...--Que
voulez-vous faire d'une méchante petite bourse, ma princesse? donnez-la
moi.--Vous me la rendrez?--Oui, ma princesse, certainement je vous la
rendrai.» Elle lui donna la bourse, et il fit tomber une des trois
cornes. «Ma princesse, vous devez avoir encore quelque chose sur la
conscience.--Rien, en vérité... J'ai bien un méchant petit
sifflet...--Que voulez-vous faire d'un méchant petit sifflet, ma
princesse? donnez-le moi.--Vous me le rendrez?--Bien certainement.» Il
fit tomber la seconde corne, mais il en restait encore une. «Vous devez
encore avoir quelque chose sur la conscience.--Plus rien, en vérité...
J'ai bien un méchant petit chapeau...--Que voulez-vous faire d'un
méchant petit chapeau, ma princesse? donnez-le moi.--Vous me le
rendrez?--Oui, oui, je vous le rendrai... Par la vertu de mon petit
chapeau, que je sois avec mes frères.»

Aussitôt il disparut, laissant la princesse avec sa dernière corne.
Quand je la vis l'autre jour, elle l'avait encore.


REMARQUES

Nous avons recueilli une variante de ce conte, provenant d'Ecurey,
hameau situé à deux ou trois kilomètres de Montiers-sur-Saulx. Cette
variante est, sur certains points, plus complète. En voici le résumé:

Trois militaires, qui reviennent de la guerre, entrent dans un beau
château, au milieu d'une forêt. Ils y trouvent une table bien servie,
avec trois couverts; mais ils ne voient personne, sinon des mains, qui
les servent. En se promenant dans le jardin, ils rencontrent un chat,
qui donne au premier une bourse toujours remplie; au second, une
baguette qui fait paraître des soldats, autant qu'on en veut; au
troisième, un petit billet, par la vertu duquel on se transporte partout
où l'on désire être. Celui qui a la bourse s'en va jouer aux cartes avec
une princesse. Celle-ci, qui gagne toujours, exprime son étonnement de
voir qu'il a toujours de l'argent. Il lui parle de la bourse. La
princesse se lève pendant la nuit, va fouiller dans sa poche, lui prend
sa bourse et en fait faire une autre d'apparence semblable, qu'elle met
à la place de la bourse merveilleuse. Le militaire se fait prêter la
baguette par son camarade; mais il a l'imprudence de la remettre à la
princesse qui demande à l'examiner, et il est obligé de s'enfuir. Il
revient avec le billet qu'il a emprunté à son autre camarade, et il
offre à la princesse de la transporter avec lui en un instant bien loin
sur la mer. La princesse accepte, et ils sont transportés dans une île.
Voyant un beau pommier, la princesse demande au militaire de lui
cueillir des pommes. Pendant qu'il monte sur l'arbre, il laisse tomber
son billet; la princesse le ramasse et se souhaite chez elle. Le
militaire, resté sur son arbre, mange des pommes, et voilà qu'il lui
pousse des cornes, et plus il mange de pommes, plus il lui pousse de
cornes. Il descend de l'arbre et s'en va plus loin. Il monte sur un
poirier, et à peine a-t-il commencé à manger des poires, qu'il voit une
corne tomber, puis une autre; elles finissent par tomber toutes.--Il
rencontre une fée qui lui conseille de s'habiller en fruitier et d'aller
dans le pays de la princesse crier ses pommes à cinquante, deux cents et
trois cents louis la pomme. Le militaire suit ce conseil; la princesse
fait acheter par sa servante un panier de pommes; elle en mange, et
aussitôt il lui vient des cornes et des cornes. Tous les médecins y
perdent leur latin. Le militaire se présente au palais, déguisé en
docteur; il est bien reçu. Pendant deux ou trois mois, il donne des
tisanes à la princesse, sans qu'il y ait d'amélioration. Enfin il lui
dit: «Il faudrait aller vous confesser, et vos cornes s'en iraient.» La
princesse répond d'abord qu'elle n'oserait pas traverser le village avec
ses cornes; puis elle dit qu'elle ira se confesser au curé, le
lendemain, à six heures du matin.--Le lendemain, à six heures, le
militaire s'affuble d'un surplis et se met dans le confessionnal. La
princesse se confesse. «Vous devez avoir encore quelque chose sur la
conscience, car le docteur m'a dit que toutes vos cornes tomberaient si
vous disiez tout.--Je n'ai qu'une méchante bourse.--Donnez-la toujours.»
La princesse la donne, et le prétendu curé lui fait manger deux poires
«pour la remettre». Aussitôt il tombe plusieurs cornes. Le militaire se
fait ainsi donner la baguette et le billet, et chaque fois il fait
manger deux poires à la princesse. Quand il est rentré en possession des
trois objets, il crie: «Par la vertu de mon billet, que je sois
transporté avec mes camarades!» Il rend à chacun ce qui lui appartient,
et ils se marient tous les trois avec des princesses.

                                * * *

Comparer nos nos 42, _les trois Frères_, et 71, _le Roi et ses Fils_, et
aussi, pour les objets merveilleux, notre nº 59, _les trois
Charpentiers_.

                  *       *       *       *       *

Par rapport à l'introduction, où il est dit comment les objets
merveilleux sont venus aux héros, les contes de cette famille peuvent se
diviser en plusieurs groupes.

Le premier est celui auquel se rattache notre premier conte lorrain.
Nous citerons d'abord un conte hessois (Grimm, III, p. 202): Trois vieux
soldats congédiés montent, l'un après l'autre, la garde dans une forêt
qu'ils ont à traverser; ils reçoivent successivement d'un vieux petit
homme rouge un manteau qui fait avoir tout ce que l'on souhaite, une
bourse qui ne se vide jamais, un cor qui fait venir tous les peuples du
monde. (Dans un autre conte allemand, très voisin, de la collection
Curtze, p. 34, les objets merveilleux sont un bâton qui procure à boire
et à manger, une bourse inépuisable et une trompette au moyen de
laquelle on fait venir autant de soldats qu'on en veut.)--Dans un
troisième conte allemand (Proehle, I, nº 27), c'est d'une vieille que
quatre frères déserteurs reçoivent, comme dans le premier conte
lorrain, les objets merveilleux (bourse, trompette, chapeau qui procure
tout ce que l'on désire, et manteau qui transporte où l'on veut), et,
toujours comme dans notre conte, la vieille demande à celui qui monte la
garde de la laisser se chauffer à son feu. Dans un conte italien des
Marches (Gubernatis, _Zoological Mythology_, p. 288), les objets
merveilleux (bourse, sifflet qui fait venir toute une armée, et manteau
qui rend invisible) sont également donnés par une vieille, une fée, à
trois frères.--Un conte écossais (Campbell, nº 10) met en scène trois
soldats, un sergent, un caporal et un simple soldat, comme notre conte.
S'étant attardés en allant rejoindre leur régiment, ils entrent dans une
maison déserte, où ils trouvent une table bien servie. (C'est, on le
voit, l'introduction de notre variante.) Trois princesses enchantées,
qu'ils parviennent plus tard à délivrer, font présent, la première au
sergent d'une bourse magique; la seconde au caporal d'une nappe qui se
couvre de mets au commandement et transporte où l'on veut; la troisième
donne au soldat un sifflet merveilleux.

Dans un conte flamand de Condé-sur-Escaut (Deulin, I, p. 85), une
princesse-serpent à tête de femme est délivrée par un petit soldat. Elle
vient ensuite trois fois pour l'emmener avec elle; il dort. Elle laisse
alors auprès de lui un manteau et une bourse magiques[172].--Il n'y a
également qu'un soldat dans un conte roumain de Transylvanie, dont nous
résumerons l'introduction dans les remarques de notre nº 42, _les trois
Frères_.

    [172] Comparer, pour cette introduction seulement, entre autres
    contes, les contes allemands, p. 16 de la collection Wolf, et nº 93
    de la collection Grimm, ainsi que le conte écossais nº 44 de la
    collection Campbell.

                                * * *

Un second groupe comprend un certain nombre de contes. On peut citer
d'abord un conte italien recueilli à Rome (Busk, p. 129), dans lequel un
vieux bonhomme, très pauvre, laisse en héritage à ses trois fils un
vieux chapeau, qui rend invisible, une vieille bourse, où il y a
toujours un écu, et un cor qui procure ce que l'on désire, dîner,
palais, armée, etc. (Comparer l'introduction presque identique d'un
conte sicilien de la collection Pitrè, nº 28, où les objets dont
héritent les trois frères sont une bourse, un manteau qui rend invisible
et un cor qui fait venir des soldats.)--Dans un conte du Tyrol allemand
(Zingerle, II, p. 142), où les objets sont absolument les mêmes et ont
les mêmes propriétés que ceux du premier conte lorrain, le père qui les
lègue à ses trois fils n'est pas représenté comme pauvre (comparer un
autre conte tyrolien, _ibid._, p. 73).

Dans ces divers contes, il n'est pas dit comment les objets merveilleux
étaient venus en la possession du père des jeunes gens. Un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 5) explique qu'ils lui avaient été
donnés par une fée de ses amies.--Dans un conte grec moderne (Hahn,
variante du nº 9), le père les avait reçus d'un serpent reconnaissant,
et son fils, qui les trouve après sa mort, n'en découvre que par hasard
les propriétés.

Dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 30), un père, très pauvre, lègue
à son fils aîné une vieille couverture, au cadet une vieille bourse et
au plus jeune un cor. Trois fées, qui voient un jour les jeunes gens
faisant la sieste devant leur cabane, sont frappées de leur beauté et se
disent qu'elles vont leur faire des dons: la couverture transportera
partout où l'on voudra; la bourse fournira l'argent qu'on lui demandera;
si l'on souffle dans le cor, la mer se couvrira de vaisseaux.--Ailleurs,
dans un autre conte sicilien (Pitrè, nº 26), ce sont les objets
merveilleux eux-mêmes (bourse, serviette qui se couvre de mets au
commandement et violon qui force les gens à danser) que les trois fées
donnent, comme dans un songe, à Petru endormi.--Dans un conte irlandais
(Kennedy, II, p. 67), un jeune homme, qui a partagé ses petites
provisions de voyage avec une pauvre vieille femme, voit en songe une
belle dame qui lui donne une bourse magique; une autre fois, il reçoit
de la même manière un manteau qui transporte où l'on veut, et, une
troisième fois, un cor de chasse qui appelle au service de son
possesseur tous les soldats qui l'entendent.

                                * * *

Dans deux contes, un conte allemand (Wolf, p. 16) et un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 31), le héros trouve moyen d'enlever à des brigands les
objets merveilleux.

Enfin, dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 58), l'aîné de deux
frères trouve sur son chemin une bourse pleine d'argent (il n'est pas
dit qu'elle soit merveilleuse). Le cadet rencontre des enfants qui se
disputent au sujet d'une chaise qui transporte où l'on veut et d'une
trompette qui fait venir autant de soldats qu'on en désire. Le jeune
homme leur dit qu'il va faire le partage. Il se fait remettre la
trompette, s'assied sur la chaise et se souhaite dans la ville du roi,
père de la princesse qui lui dérobera les objets merveilleux. (Nous
reviendrons plus bas sur cette forme particulière.)

                  *       *       *       *       *

Dans plusieurs des contes ci-dessus mentionnés,--conte allemand de la
collection Grimm, conte roumain de Transylvanie, conte italien de
Rome,--le héros, comme dans les deux contes lorrains, va jouer aux
cartes avec une princesse; mais, dans aucun, la princesse ne gagne les
objets merveilleux, comme cela a lieu dans notre premier conte; elle les
dérobe, comme dans notre variante. Ainsi, dans le conte roumain,
Hærstældai, le soldat, se rend chez la fille du roi, qui aime beaucoup à
jouer aux cartes et qui ruine tous ceux qui osent jouer avec elle: elle
a promis sa main à celui qui la vaincrait au jeu. Quand la princesse
voit qu'elle ne peut ruiner Hærstældai (celui-ci a une bourse qui ne se
vide jamais), elle le grise et lui prend la bourse merveilleuse. Comme
elle ne veut pas la lui rendre, il déclare la guerre au roi, et, au
moyen d'un chapeau magique, d'où il sort, quand on le secoue, autant de
soldats que l'on veut, il a bientôt à ses ordres une grande armée. A la
vue de cette armée, le roi fait rendre la bourse. Hærstældai retourne
jouer aux cartes avec la princesse, qui l'enivre encore et lui vole ses
deux objets merveilleux.

Dans les contes italiens de Rome et des Marches, le héros, après que sa
bourse lui a été volée, se fait prêter successivement par ses deux
frères leurs objets merveilleux, comme dans les deux contes lorrains.

Dans le conte allemand, la princesse, après avoir grisé le soldat,
substitue à sa bourse inépuisable une autre bourse en apparence
semblable, comme dans notre variante.

                                * * *

Il serait trop long d'examiner les modifications de détail que cette
partie du récit (le vol des objets merveilleux) présente dans les autres
contes de cette famille dont nous avons étudié l'introduction.

                  *       *       *       *       *

Quant à la dernière partie, notre variante présente une forme beaucoup
mieux conservée que notre premier conte. Dans presque tous les contes de
cette famille, c'est aussi après en avoir fait involontairement
l'expérience sur lui-même, que le héros reconnaît la vertu des deux
sortes de fruits. Nous ne connaissons que le conte tyrolien (Zingerle,
II, p. 142), cité plus haut, où il en soit autrement. Là, un ermite,
comme la vieille du conte lorrain, donne au héros des pommes qui ont la
propriété de faire pousser des cornes, et une pommade qui a celle de les
enlever.

Dans plusieurs contes (contes allemands des collections Grimm et Curtze,
conte italien de Rome, conte irlandais), au lieu des cornes qui
poussent, c'est le nez qui s'allonge démesurément quand on a mangé des
pommes ou des figues merveilleuses. Dans le conte italien des Marches,
il pousse une queue énorme; dans le conte écossais, une tête de cerf.

                                * * *

Tous les contes mentionnés ci-dessus n'ont pas cette dernière partie.
Les contes allemands des collections Proehle et Wolf, le conte sicilien
nº 26 de la collection Pitrè se rapprochent sur ce point de notre nº 42,
_les trois Frères_. Le conte sicilien nº 30 de la collection Gonzenbach
passe dans un cycle tout différent.

En revanche, un conte grec moderne (Hahn, nº 44) n'a de commun avec nos
contes lorrains que la dernière partie. Le héros, au moyen de figues qui
font pousser des cornes, réussit à se faire épouser par une
princesse.--Comparer un épisode d'un conte esthonien (Kreutzwald, nº
23), où des pommes qui font allonger le nez et des noix qui le
raccourcissent sont, pour le héros, l'occasion de gagner beaucoup
d'argent.

                  *       *       *       *       *

Au siècle dernier, on imprimait un conte de ce genre dans les _Aventures
d'Abdallah, fils d'Hanif_, ouvrage soi-disant traduit de l'arabe d'après
un manuscrit envoyé de Batavia par un M. Sandisson, mais dont le
véritable auteur est l'abbé Bignon (Paris, 1713, 2 vol. in-12). C'est
l'histoire du _Prince Tangut et de la princesse au pied de nez_ (t. I,
p. 231), mise plus tard en vers par Laharpe[173].

    [173] _Essai historique sur les fables indiennes_, par
    Loiseleur-Deslongchamps, p. XXXIII.

Citons encore le livre de Fortunatus, publié à Augsbourg en 1530.
Fortunatus, égaré dans un bois, a reçu de dame Fortuna une bourse qui ne
se vide jamais, et il a enlevé par ruse au sultan d'Alexandrie un
chapeau qui transporte où l'on veut. En mourant, il laisse à ses deux
fils, Ampedo et Andalosia, ces objets merveilleux. Andalosia se met à
voyager avec la bourse, et se la laisse dérober par Agrippine, fille du
roi d'Angleterre, dont il s'est épris. Il retourne dans son pays, prend
à son frère le chapeau, et, s'étant introduit dans le palais du roi
d'Angleterre, il enlève la princesse et la transporte par le moyen du
chapeau dans une solitude d'Hibernie. Là se trouvent des arbres chargés
de belles pommes. La princesse en désirant manger, Andalosia lui remet
les objets merveilleux et grimpe sur l'arbre. Cependant Agrippine dit en
soupirant: «Ah! si j'étais seulement dans mon palais!» Et aussitôt, par
la vertu du chapeau, elle s'y trouve. Andalosia, bien désolé, erre dans
ce désert, et, pressé par la faim, il mange deux des pommes qu'il a
cueillies: aussitôt il lui pousse deux cornes. Un ermite entend ses
plaintes, et lui indique d'autres pommes qui le débarrassent de ses
cornes. Andalosia prend des deux sortes de fruits. Arrivé à Londres, il
vend des premières pommes à la princesse et se présente ensuite comme
médecin pour lui enlever les cornes qui lui ont poussé. Il trouve
l'occasion de reprendre ses objets merveilleux; puis il transporte la
princesse dans un couvent, où il la laisse.

La littérature du moyen âge nous offre un récit analogue. Dans les
_Gesta Romanorum_ (ch. CV de la traduction du XVIe siècle intitulée le
_Violier des histoires romaines_), on voit un prince, nommé Jonathas,
qui a reçu en legs du roi son père trois précieux joyaux: «un anneau
d'or, un fermail ou monile, semblablement un drap précieux.» «L'anneau
avait telle grâce que qui en son doigt le portait, il était de tous
aimé, si qu'il obtenait tout ce qu'il demandait. Le fermail faisait à
celui qui le portait sur son estomac obtenir tout ce que son coeur
pouvait souhaiter. Et le drap précieux était de telle et semblable
complection, qui rendait celui qui dessus se séait au lieu où il voulait
être tout soudainement.» Jonathas, qui est tombé dans les pièges d'une
«jeune pucelle moult belle», se laisse successivement dérober par elle
ses trois objets merveilleux, et finalement il se trouve seul, abandonné
dans un désert, où il s'était fait transporter ainsi que la traîtresse.
Comme il a faim, il mange du fruit d'un arbre qu'il rencontre sur son
chemin, «et fut ledit Jonathas fait, par la commenstion dudit fruit,
adoncques ladre.» Plus loin, il mange du fruit d'un autre arbre, et sa
lèpre disparaît. Il arrive dans un pays où il guérit un lépreux et
acquiert la réputation de grand médecin. De retour dans sa ville natale,
il est appelé auprès de «son amoureuse» malade, qui ne le reconnaît pas.
Il lui dit: «Ma très chière dame, si vous voulez que je vous donne
santé, il faut premièrement que vous vous confessiez de tous les péchés
qu'avez commis, et que vous rendiez tout de l'autrui, s'il est ainsi que
aucune chose vous en ayez; tout autrement jamais ne serez guérie.»[174]
Elle raconte alors comment elle a volé Jonathas, et dit au prétendu
médecin où sont les trois joyaux. Quand Jonathas est rentré en
possession de son bien, il donne à la fille du fruit qui rend lépreux et
s'en retourne chez lui.

    [174] Comparer la fin de nos deux contes lorrains, et aussi le conte
    irlandais, le conte hessois (Grimm, III, p. 202) et le conte du
    Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 142).

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous rencontrons d'abord un conte hindoustani, que M. Garcin
de Tassy a traduit sur un manuscrit de la Bibliothèque nationale et
publié dans la _Revue orientale et américaine_ (année 1865, p. 149): Un
roi, à qui vient l'idée de voyager, confie son royaume à son premier
ministre: si, dans un an, il n'est pas revenu, celui-ci doit remettre le
gouvernement au second ministre et aller à la recherche de son maître.
Le roi, s'étant mis en route, rencontre bientôt quatre voleurs qui,
après s'être emparés de quatre objets de grand prix, se disputent pour
savoir à qui d'entre eux chacun de ces objets doit appartenir. Le
premier de ces objets est une épée qui a la propriété de trancher la
tête à un ou plusieurs ennemis, à une grande distance; le second, une
tasse de porcelaine de Chine, qui se remplit, au commandement, des mets
les plus exquis; le troisième, un tapis qui fournit tout l'argent qu'on
peut souhaiter; enfin le quatrième, un trône qui vous transporte partout
où vous désirez aller. Le roi, pris pour arbitre, conçoit le dessein
d'enlever ces objets aux voleurs. Il les engage à plonger dans un étang
voisin, en leur disant que l'objet le plus précieux appartiendra à celui
d'entre eux qui restera le plus longtemps sous l'eau. Ils acceptent la
proposition. Mais à peine ont-ils la tête dans l'eau que le roi prend
l'épée, la tasse et le tapis, monte sur le trône et se souhaite dans une
ville lointaine, où il est aussitôt transporté[175]. Là, il s'éprend
d'une célèbre courtisane et lui prodigue l'or fourni par le tapis
magique. La courtisane, étonnée de cette prodigalité, ordonne à une
suivante d'épier le prince et apprend ainsi le secret du tapis. Elle
fait si bien que le prince lui apporte ses objets merveilleux. Alors
elle le presse d'aller voir le roi du pays pour faire avec lui une
partie de chasse. Dès qu'il est parti, elle place les quatre objets en
lieu sûr, puis elle met le feu à sa maison. Le prince aperçoit de loin
la flamme et accourt. Il trouve la courtisane les cheveux épars et se
roulant par terre. Il la console et lui demande ce que sont devenus les
objets merveilleux. Elle répond qu'elle l'ignore. Bientôt le prince a
dépensé tout ce qui lui restait d'argent, et la courtisane le fait
mettre à la porte. Il est tellement fasciné qu'il ne peut quitter le
seuil de la maison de cette femme.--Cependant, une année s'étant
écoulée, le grand vizir se met en route. Il arrive auprès d'un puits
dont l'eau noire bouillonne avec bruit: un chacal s'étant approché pour
boire, quelques gouttes de l'eau tombent sur sa tête, et il est
métamorphosé en singe. Le vizir comprend la vertu de cette eau
merveilleuse, et en remplit une outre. Il finit par trouver le prince,
lui donne de l'or et lui dit d'aller chez la courtisane en l'emmenant,
lui vizir, comme son serviteur. Au moment de l'ablution, le vizir jette
sur la tête de la courtisane un peu de l'eau merveilleuse, et aussitôt
elle est changée en singe. Ses femmes supplient le vizir de lui rendre
sa première forme. Il répond qu'il lui faut pour cela une tasse
chinoise, une épée, un trône et un tapis. On lui apporte les objets du
prince. Alors lui et son maître mettent le tapis, l'épée et la tasse sur
le trône, s'y placent eux-mêmes, et, en une heure, ils sont de retour
dans leur pays.

    [175] On se rappelle que cet épisode figurait déjà dans le conte
    catalan cité plus haut.--Sans parler de bon nombre de contes
    européens, n'appartenant pas à cette famille, il se retrouve dans un
    conte kalmouk et dans un conte arabe d'Egypte que nous donnerons
    tout à l'heure, et aussi dans un conte arabe des _Mille et une
    Nuits_ (Histoire de Mazen de Khorassan, éd. du Panthéon littéraire,
    p. 741), dans un conte persan du _Bahar-Danush_ (_ibid._, p. xxiij),
    dans un conte chinois du recueil des _Avadanas_, traduit par M.
    Stanislas Julien (nº 74), dans un conte populaire du Bengale (miss
    Stokes, nº 22), et enfin dans un conte indien de la collection de
    Somadeva (trad. Brockhaus, t. I, p. 19).

Dans ce conte hindoustani, on a pu remarquer comme un trait particulier
la métamorphose en animal. Ce trait, nous le retrouvons dans un conte
romain de la collection Busk (p. 146): Un jeune homme, qui a mangé le
coeur d'un oiseau merveilleux, trouve chaque matin sous sa tête une
boîte de sequins[176]. En voyageant, il arrive dans une ville où il
demande l'hospitalité dans une maison où habitent une femme et sa fille.
La jeune fille, qui est très belle, lui a bientôt fait raconter son
histoire et révéler le secret de sa richesse. Elle lui donne alors, au
souper, du vin où elle a mis de l'émétique, et, quand il a rejeté le
coeur de l'oiseau, elle s'en empare et met le jeune homme à la porte.
Des fées, prenant pitié de son chagrin, lui donnent successivement
divers objets merveilleux, qu'il se laisse dérober par la jeune fille.
En dernier lieu, celle-ci l'abandonne sur le haut d'une montagne où un
anneau magique, qu'elle lui vole encore, les a transportés tous les
deux. Le jeune homme, mourant de faim, mange d'une sorte de salade qui
croît sur cette montagne. Aussitôt il est changé en âne. Au pied de la
montagne, il trouve une autre herbe qui lui rend sa forme naturelle. Il
prend de l'une et de l'autre herbe et va crier sa «belle salade» sous
les fenêtres de la jeune fille. Celle-ci en achète, en mange, et la
voilà changée en ânesse. Quand elle a restitué les objets merveilleux,
le jeune homme, par le moyen de son autre herbe, lui rend sa première
forme.

    [176] Pour abréger, nous supprimons dans cette analyse toute la
    partie du conte où se trouve combiné avec le thème principal le
    thème de l'oiseau merveilleux et des deux frères, dont nous avons
    dit quelques mots dans nos remarques sur le nº 5 de notre
    collection, _les Fils du Pêcheur_ (p. 73).

Ce conte italien, dont on peut rapprocher un conte de la Haute-Bretagne
(Sébillot, I, nº 14), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 91) et des
contes allemands (Proehle, II, nº 18; Grimm, nº 122), présente de grands
rapports avec un conte kalmouk de la collection du _Siddhi-Kür_,
laquelle est, nous l'avons dit, d'origine indienne. Dans ce conte
kalmouk (2e récit), deux jeunes gens, un fils de khan et son ami,
doivent être livrés en proie à deux grenouilles monstrueuses, sortes de
dragons, qui exigent chaque année une victime. Ils surprennent une
conversation des deux grenouilles qui, sans le vouloir, leur révèlent la
manière de les tuer et leur apprennent que ceux qui les auront mangées
cracheront (_sic_) à volonté de l'or et des pierres précieuses. Ils
tuent les deux grenouilles et les mangent[177]. Ensuite ils se mettent
en route, et, arrivés au pied d'une montagne, ils se logent chez deux
femmes, la mère et la fille, qui vendent de l'eau-de-vie. Ces deux
femmes, une fois instruites des dons merveilleux de ces deux étrangers,
les enivrent, se fournissent d'or et de pierres précieuses à leurs
dépens, puis les mettent à la porte. Plus loin ils rencontrent des
enfants qui se disputent un bonnet qui rend invisible. Le fils du khan
leur dit que le bonnet appartiendra à celui qui arrivera le plus vite à
un certain but, et, pendant qu'ils courent, il s'empare du bonnet. Il se
met de la même façon en possession d'une paire de bottes qui
transportent où l'on veut et que se disputaient des démons. Après
diverses aventures, l'ami du prince, se trouvant près d'un temple,
regarde à travers une fente de la porte; il voit un gardien du temple,
qui, après avoir déployé une feuille de papier et s'être roulé dessus,
est transformé en âne, et qui ensuite, se roulant une seconde fois sur
ce papier, reprend sa première forme. Le jeune homme s'introduit dans le
temple, emporte le rouleau de papier et se rend chez les marchandes
d'eau-de-vie. Il leur dit que, s'il a tant d'or, c'est qu'il s'est
roulé sur le papier. Elles lui demandent la permission de le faire
aussi, et aussitôt elles sont changées en ânesses. Après trois ans de
châtiment, il leur fait reprendre leur forme naturelle.

    [177] Ces grenouilles correspondent, on le voit, à l'oiseau dont on
    mange le coeur.

Enfin un conte arabe moderne, recueilli en Egypte par M. Spitta-Bey (nº
9), offre de curieuses ressemblances à la fois avec le conte italien de
Rome que nous venons d'analyser et avec les deux contes lorrains et
leurs analogues. Comme le conte romain, le conte arabe commence par le
thème, ici quelque peu altéré, de l'oiseau merveilleux. Le jeune garçon,
après avoir mangé le gésier de l'oiseau, arrive chez une princesse qui a
promis sa main à celui qui la vaincrait à la lutte: celui qui ne la
vaincra pas aura la tête tranchée. Il se présente comme prétendant. La
victoire étant restée indécise, on donne, le soir, au jeune homme un
narcotique; puis les médecins l'examinent et retirent de son estomac le
gésier de l'oiseau. Le jeune homme, en se réveillant, sent sa force
disparue et s'enfuit. Il rencontre trois hommes qui se disputent au
sujet du partage de trois objets: tapis qui transporte où l'on se
souhaite; écuelle qui se remplit à volonté d'un certain ragoût; meule à
bras, d'où tombe de l'argent, quand on la tourne. Il se fait remettre
les trois objets et lance une pierre en disant aux hommes que celui qui
la rapportera prendra la meule. Aussitôt il se souhaite sur la montagne
de Kâf (au bout du monde), puis chez la princesse. Il propose à celle-ci
de lutter. Quand ils ont tous les deux les pieds sur le tapis magique,
il se fait transporter par le tapis avec la princesse sur la montagne de
Kâf. La princesse lui promet, s'il veut la ramener chez son père, de
l'épouser et de lui rendre le gésier enchanté. Le jeune homme lui montre
ses deux autres objets merveilleux. Alors elle lui propose de faire avec
elle une promenade. A peine a-t-il mis les pieds hors du tapis, qu'elle
se souhaite chez son père.--Le jeune homme s'en va pleurant. Après avoir
marché toute une journée, il voit deux dattiers, l'un à dattes jaunes,
l'autre à dattes rouges. Il mange une datte jaune: aussitôt il lui
pousse une corne. Il mange une datte rouge: la corne disparaît. Il
remplit ses poches des deux sortes de dattes, puis se rend à la ville de
la princesse et va crier ses dattes devant le palais. La princesse en
fait acheter, en mange seize; il lui pousse huit cornes. Les médecins ne
peuvent rien faire. Le roi promet sa fille à celui qui la guérira. Le
jeune homme donne une datte rouge à la princesse: une corne tombe;
chaque jour, il en fait tomber une. Finalement, il épouse la princesse
et rentre ainsi en possession des objets merveilleux.

                  *       *       *       *       *

En examinant de près les contes que nous avons étudiés, on remarquera
qu'il s'y rencontre deux types dont les divers traits se correspondent
de la manière la plus symétrique.

Dans le premier type, le héros se laisse dérober par une femme divers
objets magiques; il les recouvre ensuite par le moyen de fruits qui font
naître une certaine difformité et dont il a fait involontairement
l'expérience sur lui-même.--Dans le second type, le coeur d'un oiseau
merveilleux, ayant une propriété analogue à celle d'un des objets
magiques du premier type, est également dérobé au héros par une femme,
et le héros s'en remet en possession par le moyen d'une certaine herbe,
qui métamorphose en animal et dont il a appris à ses dépens la vertu.

Ces deux types si voisins se combinent parfois, ainsi qu'on l'a vu;
mais, au fond, ils sont distincts, et,--chose importante à
constater,--l'un et l'autre existent en Orient. Le conte hindoustani se
rattache au premier type, pour sa première partie; au second, pour la
dernière. Le conte kalmouk, assez altéré, est tout entier du second
type. Enfin, le conte arabe d'Egypte est du premier pour tout le corps
du récit, qui pourrait former un conte complet à lui seul; quant à
l'introduction, elle est du second type, profondément modifié pour que
le gésier de l'oiseau merveilleux,--qui, comme le coeur dans la forme
ordinaire, devrait donner de l'or,--ne fasse pas double emploi avec le
troisième des objets magiques, la meule d'où tombe de l'argent.

                  *       *       *       *       *

Dans les remarques de notre nº 42, _les trois Frères_, nous aurons
encore divers rapprochements à faire avec des contes orientaux au sujet
des objets merveilleux que l'on a vus figurer dans notre conte et dans
sa variante.



XII

LE PRINCE & SON CHEVAL


Il était une fois un roi qui avait un fils. Un jour, il lui dit: «Mon
fils, je pars en voyage pour une quinzaine. Voici toutes les clefs du
château, mais vous n'entrerez pas dans telle chambre.--Non, mon père,»
répondit le prince. Dès que son père eut le dos tourné, il courut droit
à la chambre et y trouva une belle fontaine d'or; il y trempa le doigt;
aussitôt son doigt fut tout doré. Il essaya d'enlever l'or, mais il eut
beau frotter, rien n'y fit; il se mit un linge au doigt.

Le soir même, le roi revint. «Eh bien! mon fils, avez-vous été dans la
chambre?--Non, mon père.--Qu'avez-vous donc au doigt?--Rien, mon
père.--Mon fils, vous avez quelque chose.--C'est que je me suis coupé le
doigt en taillant la soupe à nos domestiques.--Montrez-moi votre doigt.»
Il fallut bien obéir. «A qui me fierai-je,» dit le roi, «si je ne puis
me fier à mon fils?» Puis il lui dit: «Je vais repartir en voyage pour
quinze jours. Tenez, voici toutes mes clefs, mais n'entrez pas dans la
chambre où je vous ai déjà défendu d'entrer.--Non, mon père; soyez
tranquille.»

A peine son père fut-il parti que le prince courut à la fontaine d'or;
il y plongea ses habits et sa tête; aussitôt ses habits furent tout
dorés et ses cheveux aussi. Puis il entra dans l'écurie, où il y avait
deux chevaux, Moreau et Bayard. «Moreau,» dit le prince, «combien
fais-tu de lieues d'un pas?--Dix-huit.--Et toi, Bayard?--Moi, je n'en
fais que quinze, mais j'ai plus d'esprit que Moreau. Vous ferez bien de
me prendre.» Le prince monta sur Bayard et partit en toute hâte.

Le soir même, le roi revint au château. Ne voyant pas son fils, il
courut à l'écurie. «Où est Bayard?» dit-il à Moreau.--«Il est parti avec
votre fils.» Le roi prit Moreau et se mit à la poursuite du prince.

Au bout de quelque temps, Bayard dit au jeune homme: «Ah! prince, nous
sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici
une éponge; jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous
pourrez.» Le prince fit ce que lui disait son cheval, et, à l'endroit où
tomba l'éponge, il s'éleva aussitôt une grande forêt. Le roi franchit la
forêt avec Moreau. «Ah! prince,» dit Bayard, «nous sommes perdus! je
sens derrière nous le souffle de Moreau. Tenez, voici une étrille;
jetez-la derrière vous le plus haut et le plus loin que vous pourrez.»
Le prince jeta l'étrille, et aussitôt il se trouva une grande rivière
entre eux et le roi. Le roi passa la rivière avec Moreau. «Ah! prince,»
dit Bayard, «nous sommes perdus! je sens derrière nous le souffle de
Moreau. Tenez, voici une pierre; jetez-la derrière vous le plus haut et
le plus loin que vous pourrez.» Le prince jeta la pierre, et il se
dressa derrière eux une grande montagne de rasoirs. Le roi voulut la
franchir, mais Moreau se coupait les pieds; quand ils furent à moitié
de la montagne, il leur fallut rebrousser chemin.

Cependant le prince rencontra un jeune garçon, qui venait de quitter son
maître et retournait au pays. «Mon ami,» lui dit-il, «veux-tu échanger
tes habits contre les miens?--Oh!» répondit le jeune garçon, «vous
voulez vous moquer de moi.» Il lui donna pourtant ses habits; le prince
les mit; puis il acheta une vessie et s'en couvrit la tête. Ainsi
équipé, il se rendit au château du roi du pays, et demanda si l'on avait
besoin d'un marmiton: on lui répondit que oui. Comme il gardait toujours
la vessie sur sa tête et ne laissait jamais voir ses cheveux, tout le
monde au château le nommait le Petit Teigneux.

Or, le roi avait trois filles qu'il voulait marier: chacune des
princesses devait désigner celui qu'elle choisirait en lui jetant une
pomme d'or. Les seigneurs de la cour vinrent donc à la file se présenter
devant elles, et les deux aînées jetèrent leurs pommes d'or, l'une à un
bossu, l'autre à un tortu. Le Petit Teigneux s'était glissé au milieu
des seigneurs; ce fut à lui que la plus jeune des princesses jeta sa
pomme: elle l'avait vu démêler sa chevelure d'or, et elle savait à quoi
s'en tenir sur son compte. Le roi fut bien fâché du choix de ses filles:
«Un tortu, un bossu, un teigneux,» s'écria-t-il, «voilà de beaux
gendres!»

Quelque temps après, il tomba malade. Pour le guérir, il fallait trois
pots d'eau de la reine d'Hongrie: le tortu et le bossu se mirent en
route pour les aller chercher. Le prince dit à sa femme: «Va demander à
ton père si je puis aussi me mettre en campagne.»

«Bonjour, mon cher père.--Bonjour, madame la Teigneuse.--Le Teigneux
demande s'il peut se mettre en campagne.--A son aise. Qu'il prenne le
cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»

Elle retourna trouver son mari. «Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton
père?--Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois jambes et
de partir.» Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le
voir revenir. Le prince monta donc sur le vieux cheval et se rendit
au bois où il avait laissé Bayard. Il trouva auprès de Bayard les
trois pots d'eau de la reine d'Hongrie; il les prit et remonta sur
le cheval à trois jambes. En passant près d'une auberge, il y
aperçut ses deux beaux-frères qui étaient à rire et à boire. «Eh
bien!» leur dit-il, «vous n'êtes pas allés chercher l'eau de la
reine d'Hongrie?--Oh!» répondirent-ils, «à quoi bon? Est-ce que tu
l'aurais trouvée?--Oui.--Veux-tu nous vendre les trois pots?--Vous
les aurez, si vous voulez que je vous donne cent coups d'alène dans
le derrière.--Bien volontiers.»

Le tortu et le bossu allèrent porter au roi les trois pots d'eau de la
reine d'Hongrie. «Vous n'avez pas vu le Teigneux?» leur demanda le
roi.--«Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un beau que votre
Teigneux!»

Quelque temps après, il y eut une guerre. Le prince dit à sa femme: «Va
demander à ton père si je puis me mettre en campagne.»

«Bonjour, mon cher père.--Bonjour, madame la Teigneuse.--Le Teigneux
demande s'il peut se mettre en campagne.--A son aise. Qu'il prenne le
cheval à trois jambes, qu'il parte et qu'il ne revienne plus.»

Elle retourna trouver son mari. «Eh bien! qu'est-ce qu'a dit ton
père?--Mon ami, il vous dit de prendre le cheval à trois jambes et de
partir.» Elle n'ajouta pas que le roi souhaitait de ne pas le voir
revenir. Le prince se rendit au bois sur le cheval à trois jambes.
Arrivé là, il mit ses habits dorés, monta sur Bayard et s'en fut
combattre les ennemis. Il remporta la victoire. Or, c'était contre le
roi son père qu'il avait livré bataille.

Le tortu et le bossu, qui avaient regardé de loin le combat,
retournèrent auprès du roi et lui dirent: «Ah! sire, si vous aviez vu le
vaillant homme qui a gagné la bataille!--Hélas!» dit le roi, «si j'avais
encore ma plus jeune fille, je la lui donnerais bien volontiers!... Mais
avez-vous vu le Teigneux?--Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En
voilà un beau que votre Teigneux!»

Survint une nouvelle guerre. Le prince envoya sa femme demander pour lui
au roi la permission de se mettre en campagne. Puis, s'étant rendu au
bois sur le cheval à trois jambes, il mit ses habits dorés, monta sur
Bayard, et partit pour la guerre, encore plus beau que la première fois.
Il gagna la bataille, et le tortu et le bossu, qui regardaient de loin,
disaient: «Ah! le bel homme! le vaillant homme!--Ah! sire,» dirent-ils
au roi, «si vous aviez vu le vaillant homme qui a gagné la
bataille!--Hélas!» dit le roi, «que n'ai-je encore ma plus jeune fille!
je la lui donnerais bien volontiers... Mais avez-vous vu le
Teigneux?--Non vraiment, sire. En voilà un beau que votre Teigneux!»

Il fallait encore deux pots d'eau de la reine d'Hongrie pour achever la
guérison du roi. Le prince fit demander au roi la permission de se
mettre en campagne, et s'en alla au bois sur le cheval à trois jambes.
Il trouva les deux pots près de Bayard; il les prit, puis il repartit.
En passant devant une auberge, il y vit ses deux beaux-frères qui
étaient à rire et à boire. «Eh bien!» leur dit-il, «vous n'allez pas
chercher l'eau de la reine d'Hongrie?--Non,» répondirent-ils; «à quoi
bon? En aurais-tu par hasard?--Oui, j'en rapporte deux pots.--Veux-tu
nous les vendre?--Je veux bien vous les céder, si vous me donnez vos
pommes d'or.--Qu'à cela ne tienne! les voilà.»

Le prince prit les pommes d'or, et ses beaux-frères allèrent porter au
roi l'eau de la reine d'Hongrie. «Avez-vous vu le Teigneux?» leur
demanda le roi.--«Non vraiment, sire,» répondirent-ils. «En voilà un
beau que votre Teigneux!»

Bientôt après, le roi eut de nouveau à soutenir une guerre. Le prince se
rendit au bois, comme les fois précédentes, sur le cheval à trois
jambes. Arrivé là, il mit ses habits dorés, avec lesquels il avait
encore meilleur air qu'auparavant, monta sur Bayard et partit. Il gagna
encore la bataille. Comme il s'en retournait au galop, le roi, qui cette
fois assistait au combat, lui cassa sa lance dans la cuisse afin de
pouvoir le reconnaître plus tard.

De retour dans le bois, Bayard dit à son maître: «Prince, je suis prince
aussi bien que vous: je devais rendre cinq services à un prince.
Voulez-vous partir avec moi? Mais maintenant où est mon royaume, où est
tout ce que je possédais?» Le prince le laissa partir seul, et revint au
château sur le cheval à trois jambes.

Le roi fit publier partout que celui qui avait gagné la bataille
recevrait une grande récompense. Beaucoup de gens se présentèrent au
château après s'être cassé une lance dans la cuisse; mais on n'avait pas
de peine à reconnaître que ce n'était pas la lance du roi.

Cependant le prince était arrivé chez lui, et sa femme avait envoyé
chercher un médecin pour retirer la lance. Le roi vit entrer le médecin;
comme celui-ci restait longtemps, il entra lui-même et reconnut sa
lance; il ne savait comment expliquer la chose. Le prince lui dit:
«C'est moi qui ai tout fait. La première fois, j'ai trouvé les trois
pots d'eau de la reine d'Hongrie près de mon cheval; je les ai cédés à
mes beaux-frères moyennant cent coups d'alène que je leur ai donnés dans
le derrière. La seconde fois, ils m'ont donné leurs pommes d'or pour
avoir les deux autres pots.»

Le roi fit alors venir le tortu et le bossu: «Eh bien!» leur dit-il, «où
sont vos pommes d'or?--Nous ne les avons plus.» On leur donna à chacun
un coup de pied et on les mit à la porte. On fit la paix avec le père du
prince, et tout le monde fut heureux.


REMARQUES

C'est principalement par leur introduction que diffèrent entre eux les
contes de cette famille. On peut, sous ce rapport, les classer en
plusieurs groupes. Nous examinerons d'abord les contes dont
l'introduction se rapproche le plus de celle du nôtre.

                                * * *

Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 20), un prince, chassé de
son royaume, entre au service d'un certain homme. Son maître lui
commande de donner de la viande à une jument, du foin à un ours; puis il
part en voyage, après avoir défendu au jeune homme d'ouvrir une certaine
porte. Le prince, tout au rebours de ses instructions, donne le foin à
la jument et la viande à l'ours. Il ouvre la porte de la chambre
interdite; il y voit un petit lac, il s'y baigne. Quand il sort, la
jument lui dit que ses cheveux sont devenus d'or. Le prince effrayé ne
sait que faire. La jument lui dit de prendre un peigne, des ciseaux et
un miroir et de s'enfuir avec elle. Quand le maître les poursuit, le
peigne, jeté derrière les fugitifs, devient une haute haie; les ciseaux,
une épaisse forêt remplie d'épines; le miroir, un grand lac. Le prince
couvre ses cheveux d'un bonnet et entre au service d'un roi. (Suit une
seconde partie analogue à celle de notre conte.)

Plusieurs contes de cette famille, recueillis dans le Holstein, en
Norwège, en Laponie, en Lithuanie, dans le pays basque, en Roumanie,
font également entrer le héros au service d'un personnage mystérieux (un
diable, dans le conte basque, un géant, dans le conte lapon), ou de
trois fées (dans le conte roumain).--Le conte norwégien (Asbjoernsen, t.
I, p. 86), le conte lapon (nº 6 des contes lapons, publiés en 1870 dans
la revue _Germania_) et le conte roumain (_Roumanian Fairy Tales_, p.
27) ont le détail de la chambre défendue. Le héros du conte norwégien
plonge le doigt dans un grand chaudron de cuivre qui bout tout seul, et
son doigt devient tout doré; il l'enveloppe d'un linge, comme le héros
du conte lorrain. Plus tard, le cheval qu'il trouve dans une des
chambres où il ne doit point pénétrer, et auquel il donne à manger, lui
dit de se baigner dans le chaudron, et il en sort bien plus beau et plus
fort qu'auparavant. (Il n'est point parlé de cheveux dorés.)--Dans le
conte lapon, le géant défend à son valet d'aller dans l'écurie; le jeune
homme y va, et il y trouve un cheval qui lui donne des conseils.--Dans
le conte roumain, la chambre défendue contient un bassin où, tous les
cent ans, coule une eau qui rend tout d'or les cheveux du premier qui
s'y baigne. Sur le conseil de son cheval ailé, don d'un ermite son père
adoptif, le jeune homme se baigne dans le bassin, prend dans une armoire
un paquet de vêtements et s'enfuit à toute bride.--Dans le conte
lithuanien (Leskien, nº 9) et dans le conte basque (Webster, p. 111), il
n'y a point de chambre défendue: c'est pendant que le jeune homme est
dans l'écurie que le cheval l'engage à s'enfuir avec lui. Dans le conte
lithuanien, le cheval lui dit de s'oindre auparavant les cheveux d'un
certain onguent, et les cheveux du jeune homme deviennent de diamant.
Dans le conte basque, le cheval les lui fait devenir tout
brillants.--Dans le conte du Holstein (Müllenhoff, p. 420), ce détail
manque.

Tous ces contes, excepté le conte roumain, ont l'épisode de la poursuite
et des objets jetés (le conte basque est altéré sur ce dernier point).
Dans le conte lapon, par exemple, un morceau de soufre devient une
grande eau; une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt
impraticable[178].

    [178] Trois contes, l'un de la Basse-Bretagne (_Koadalan_, dans la
    _Revue celtique_ de mai 1870), l'autre, catalan (_Rondallayre_, III,
    p. 21; comparer III, p. 103), le troisième, portugais (Braga, nº
    11), présentent cette même introduction, mais diffèrent ensuite
    complètement des contes de cette famille.

Dans un conte grec d'Epire (Hahn, nº 45), cette forme d'introduction est
un peu modifiée: Un prince, fuyant la maison paternelle, entre dans un
château où il est accueilli par un _drakos_ (sorte d'ogre), qui le
traite comme son fils. Ici, outre la chambre défendue, nous retrouvons
le curieux épisode des deux animaux, que nous avons rencontré dans le
conte du Tyrol italien. En pénétrant dans la chambre, le prince y voit
un cheval d'or et un chien d'or: devant le cheval, il y a des os; devant
le chien, du foin. Il donne le foin au cheval et les os au chien. Les
deux animaux l'assurent de leur reconnaissance[179]. (Vient ensuite la
fuite du héros sur le cheval et la poursuite, arrêtée par les trois
objets que le héros a emportés, d'après le conseil du cheval. Le reste
du conte se rapporte à un autre thème.)

    [179] Comparer, pour cet épisode des deux animaux, l'introduction
    d'un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 38) et celle d'un conte
    albanais (G. Meyer, nº 5), qui se termine brusquement après la
    poursuite. Comparer aussi l'introduction, tout à fait du même genre,
    d'un conte corse intitulé _le Petit Teigneux_ (Ortoli, p. 108), qui
    présente, sous une forme extrêmement altérée, une partie des thèmes
    dont se compose notre _Prince et son Cheval_.--Le service rendu aux
    animaux se retrouve, tout à fait sous la même forme, dans des contes
    orientaux. Nous citerons d'abord un conte syriaque de la Mésopotamie
    (Prym et Socin, nº 58), sur lequel nous aurons occasion de revenir
    dans ces remarques. Là, un jeune prince, qu'un démon a emmené chez
    lui, dans le monde inférieur, ouvre, pendant l'absence de ce démon,
    une des chambres du château. Il y trouve un cheval et un lion:
    devant le cheval, il y a de la viande; devant le lion, du foin. Un
    autre jeune homme, que le prince a fait sortir d'un cachot où le
    démon le tenait enchaîné, conseille au prince de donner le foin au
    cheval et la viande au lion. Le prince le fait, et, par
    reconnaissance, le cheval ramène les deux jeunes gens à la surface
    de la terre.--Le même trait figure dans un conte indien d'un autre
    type, recueilli dans le Pandjab (_Indian Antiquary_, août 1881,
    conte nº 9): Les gardiens d'une cage renfermant un oiseau dans
    lequel est la vie d'un _djinn_, sont un cheval et un chien. Devant
    le cheval, il y a un tas d'os; devant le chien, une botte d'herbe.
    Si quelqu'un donne à l'un ce qui est devant l'autre, les deux
    animaux le laisseront passer, par reconnaissance.--Comparer encore
    un passage d'un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, nº 11, p. 143), où
    les deux animaux sont un chevreau et un chien, attachés devant le
    palais où se trouve une certaine rose merveilleuse.

                                * * *

Un autre groupe de contes de cette famille ne diffère de ce premier
groupe, pour l'introduction, que par un seul trait: le héros a été
promis, avant sa naissance, par son père à un magicien qui l'emporte
dans son château. Dans plusieurs de ces contes,--conte du Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 198), conte autrichien (Vernaleken, nº 8),
contes petits-russiens (Leskien, p. 538, 541), conte portugais du Brésil
(nº 38),--le père a pris envers le magicien un engagement dont il ne
comprend qu'ensuite la portée. Dans les autres,--conte tchèque (Leskien,
p. 539), conte italien de Sora (_Jahrbuch für romanische und englische
Literatur_, _VIII_, p. 253), conte italien des Abruzzes (Finamore, nº
17), conte grec moderne d'Epire (Hahn, II, p. 197), conte albanais déjà
mentionné (G. Meyer, nº 5),--le jeune homme a été promis au magicien, en
connaissance de cause, par son père qui, à ce moment, était sans enfants
et qui désirait en avoir. Ainsi, dans le conte tchèque, un roi sans
enfants promet à un chevalier noir que, si sa femme met au monde des
jumeaux avec une étoile d'or et une étoile d'argent sur le front, il lui
en donnera un. Dans le conte de Sora, un homme sans enfants rencontre un
magicien qui lui dit qu'il aura un fils, à condition qu'il lui amène
l'enfant à cette même place, quand l'enfant aura un an et trois mois.

Un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 9), appartient à ce
groupe, mais il a ceci de particulier que l'homme (le diable, en
réalité) qui doit venir prendre l'enfant quand celui-ci aura tel âge, a
été son parrain.

Nous avons dit que, dans ce second groupe, nous retrouvons les mêmes
éléments d'introduction que dans le premier groupe, étudié tout à
l'heure: chambre défendue, cheval qui donne des conseils au héros,
chevelure devenue d'or, poursuite avec objets jetés. L'un des deux
contes petits-russiens (Leskien, p. 541) donne à l'un de ces épisodes
une forme assez curieuse. Le héros entre dans une maison où il lui a été
défendu d'aller: là est un cheval à crinière de cuivre, attaché à un
pilier de cuivre et enfoncé jusqu'aux genoux dans du cuivre. Ce cheval
dit au jeune homme de mettre les pieds là où étaient ses pieds, à lui
cheval. Le jeune homme l'ayant fait, ses pieds deviennent de cuivre, et
il se sent aussitôt une telle force que, d'un coup de poing, il renverse
la muraille qui sépare le cheval de cuivre d'un cheval d'argent et celle
qui sépare ce dernier d'un cheval d'or. Chez le cheval d'argent, les
mains du jeune homme deviennent d'argent; chez le cheval d'or, sa tête
devient toute dorée. Il s'enfuit sur le cheval d'or. Les trois chevaux
lui disent de se faire un bonnet, des gants et des souliers avec des
lanières, pour cacher ses cheveux, ses mains et ses pieds, et de se
présenter chez le roi, en répondant à toutes les questions: «Je ne sais
pas»[180].

    [180] Comparer un conte très particulier de cette même famille,
    recueilli dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 15): Un
    jeune berger voit un jour un arbre si beau et si grand qu'il a
    l'idée d'y grimper. Il arrive dans un pays tout de cuivre; il casse
    à un arbre une branche de cuivre, puis se baigne les pieds dans une
    fontaine de cuivre: aussitôt ses pieds deviennent comme de cuivre.
    Il monte encore plus haut sur l'arbre et arrive dans un pays
    d'argent; là ses mains deviennent d'argent. Plus haut encore, dans
    un pays d'or, sa chevelure devient d'or. Il redescend sur la terre
    et entre comme marmiton chez le cuisinier du roi: il garde toujours
    ses souliers, ses gants et son chapeau et passe pour teigneux.--On
    serait infini si l'on voulait comparer, détail par détail, les
    ressemblances qui existent entre tels et tels contes de cette
    famille. Ainsi, dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº
    28), dont nous parlerons plus bas, le héros doit répondre à toutes
    les questions: «Qui sait?» comme le héros du conte petit-russien
    répond: «Je ne sais pas.» (Comparer le conte russe nº 4 de la
    collection Dietrich et le conte hongrois nº 8 de la collection
    Gaal-Stier.)

Aux deux groupes de contes indiqués ci-dessus nous pouvons rattacher un
conte du Tyrol allemand (Zingerle, nº 32) et un conte du «pays saxon» de
Transylvanie (Haltrich, nº 11). Dans le premier, le héros est au service
d'une vieille qui lui ordonne d'entretenir le feu sous un certain
chaudron, sans jamais regarder dedans, non plus que dans un certain
coffret. Au bout de deux ou trois ans, il cède à la curiosité; il
soulève le couvercle du chaudron, et, n'y voyant rien, il plonge le
doigt dedans: aussitôt son doigt devient doré; il se le bande. La
vieille, furieuse, le met à la porte en lui lançant le chaudron: les
cheveux du jeune homme en deviennent tout dorés; il se les couvre d'une
écorce. Un petit livre magique, trouvé dans le coffret, lui procure plus
tard, dans l'épisode de la guerre, un bon cheval, une bonne épée et de
riches habits.--Dans l'autre conte, le vieillard que sert le héros est
bienveillant, ce qui modifie complètement l'introduction.

                                * * *

En dehors des contes de ce type, beaucoup de contes tout différents
renferment l'épisode de la poursuite et des objets magiques. On peut
mentionner un conte allemand (Grimm, nº 79), un conte hongrois
(Erdelyi-Stier, nº 4), un conte roumain de Transylvanie (revue
l'_Ausland_, année 1856, p. 2121), un conte allemand du même pays
(Haltrich, nº 37), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Mémoires de
l'Académie de Vienne, t. 23, 1874, p. 327), un conte grec moderne (Hahn,
nº 1), un conte italien de Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien
(Gonzenbach, nº 64), un conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 46), un
conte irlandais (Kennedy, II, p. 61), un conte islandais (Arnason, p.
521), un conte finnois (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1862, p.
1228), un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 60),
etc.

                                * * *

Divers contes, toujours de la même famille que le nôtre, et qui ont été
recueillis en Allemagne, dans la région du Mein (Grimm, nº 136), en
Danemark (Grundtvig, I, p. 228), dans le Tyrol allemand (Zingerle, I, nº
28), dans la Flandre française (Deulin, II, p. 151), dans le pays basque
(Webster, p. 22), ont une introduction toute particulière. Voici, par
exemple, celle du conte danois: Un roi a pris un «homme des bois» et l'a
fait enfermer dans une cage. En partant pour la guerre, il confie la
clef de la cage à la reine, en faisant serment que quiconque laisserait
l'homme des bois s'échapper le paierait de la vie. Un jour, en jouant,
le fils du roi, âgé de sept ans, envoie sa boule d'or dans la cage.
L'homme des bois lui dit qu'il ne la lui rendra que si l'enfant vient
lui-même la chercher, et il lui enseigne le moyen de dérober la clef de
la cage à la reine. La porte ouverte, l'homme des bois disparaît en
donnant au prince un sifflet: si jamais le prince est en danger, il
n'aura qu'à siffler, et l'homme des bois accourra à son secours. Le roi
étant de retour, le prince se dénonce lui-même, et le roi le fait
conduire dans un endroit sauvage, où il devra sûrement périr. Le prince
appelle l'homme des bois, qui le conduit dans son château où il
l'instruit dans tous les exercices du corps. Au bout de sept ans, il lui
dit de plonger sa tête dans une certaine fontaine, et les cheveux du
jeune homme deviennent d'or. L'homme des bois l'envoie alors chercher
fortune dans le monde. Le prince entre au service d'un roi comme garçon
jardinier; selon la recommandation de l'homme des bois, il couvre ses
cheveux d'or d'un bonnet et se fait passer pour teigneux[181].--Dans le
conte allemand, c'est par inadvertance que le jeune garçon laisse ses
longs cheveux plonger dans une fontaine d'or que l'«homme sauvage» lui
a ordonné de garder. (Comparer le conte flamand.)--Dans le conte
tyrolien et dans le conte basque, il n'y a ni fontaine d'or ni cheveux
dorés[182].

    [181] Dans un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 8), il semble
    que l'introduction soit un souvenir affaibli de cette forme
    particulière. Le jeune garçon met en liberté un gros oiseau noir que
    son père a chez lui, et l'oiseau l'emporte dans son château, où il
    se fait appeler «parrain» par le jeune garçon. Suit l'histoire des
    chambres défendues, etc.

    [182] Un conte italien, publié au XVIe siècle par Straparola (nº 5
    de la trad. allemande des contes proprement dits), présente une
    introduction presque identique à celle du conte danois. Une flèche
    d'or, dont l'«homme des bois» a l'adresse de s'emparer, remplace la
    boule d'or.--Le reste de ce conte ne se rapporte pas aux contes que
    nous étudions ici.

                                * * *

Enfin, dans un dernier groupe, nous rangerons quatre contes: un conte
grec moderne d'Epire (Hahn, nº 6), un conte allemand (Wolf, p. 276), un
conte hongrois (Gaal-Stier, nº 8) et un conte russe (Naakè, p. 117).
L'introduction du conte grec étant la plus complète, nous en donnerons
le résumé: Une reine sans enfants reçoit d'un juif une pomme qui doit la
rendre mère; elle mange la pomme et jette les pelures dans l'écurie, où
une jument les mange. Au bout d'un temps, la reine a un fils et la
jument un poulain. Le roi étant parti pour la guerre, le juif gagne
l'amour de la reine, et obtient d'elle qu'elle cherche à empoisonner le
petit prince; mais le poulain met celui-ci en garde. Quand le roi est de
retour, la reine, sur le conseil du juif, fait la malade, et, comme les
médecins ne peuvent la guérir, le juif se présente et dit qu'il faut
mettre sur le corps de la reine les entrailles d'un poulain (dans une
variante, il demande le foie du prince). Le prince obtient de son père
qu'avant de tuer son fidèle poulain, on lui donne, à lui, la permission
de le monter encore une fois et de faire trois fois le tour du château,
et il s'enfuit sur le poulain.--Dans le conte russe, entre cette
introduction et les aventures du héros chez le roi au service duquel il
est entré comme jardinier, se trouvent intercalés les épisodes de la
chambre défendue et de la poursuite.

                  *       *       *       *       *

Nous avons dit que les contes de cette famille diffèrent entre eux
surtout par leur introduction. Dans le corps du récit, nous retrouvons
partout à peu près les mêmes éléments: le héros déguisé, au service d'un
roi; l'amour de la princesse pour lui, après qu'elle s'est aperçue qu'il
n'était pas ce qu'il voulait paraître; enfin les exploits du jeune
homme, qui amènent la découverte de ce qu'il est véritablement.

Pour ne pas nous étendre démesurément, nous n'examinerons guère que
certains des contes où, comme dans le nôtre, le roi au service duquel
est le héros, a trois filles. Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn,
nº 6), le prince s'engage chez un roi comme jardinier. Un matin que tout
le monde dort encore, il brûle un crin qu'il a arraché de la queue de
son cheval, avant de se séparer de lui; aussitôt le cheval apparaît, et
le prince caracole tout resplendissant à travers les jardins du roi. La
plus jeune des trois filles du roi le voit de sa fenêtre. Quelque temps
après, le roi ordonne à tous les hommes de son royaume de défiler sous
les fenêtres du château, afin que chaque princesse se choisisse un mari
en jetant à celui qu'elle préfère une pomme d'or. Les deux aînées
jettent leur pomme d'or à des seigneurs (le _tortu_ et le _bossu_ du
conte lorrain sont une altération du thème primitif); la plus jeune
jette la sienne au jardinier. Dans la suite, le roi devient aveugle, et,
pour le guérir, les médecins déclarent qu'il n'y a que l'eau de la vie.
Les maris de ses deux filles aînées s'offrent à aller chercher de cette
eau. La plus jeune princesse va demander à son père pour son mari la
permission d'y aller aussi. Le jeune homme prend dans l'écurie un cheval
boiteux et se met en route avec ses beaux-frères: ceux-ci le laissent
embourbé dans le premier marais qu'ils trouvent. Aussitôt qu'il les a
perdus de vue, le prince brûle un crin de son fidèle cheval et s'en va,
splendidement équipé, à la source de l'eau de la vie. Il remplit de
cette eau une bouteille, et, en revenant, rencontre ses beaux-frères
qui, naturellement, ne le reconnaissent pas. Il leur offre de leur céder
la bouteille d'eau s'ils consentent à se laisser marquer au derrière du
sabot de son cheval. Ils y consentent; mais il leur donne de l'eau
ordinaire, de sorte que le roi a beau s'en baigner les yeux: il reste
aveugle. Alors la plus jeune princesse dit au roi que son mari a, lui
aussi, rapporté de l'eau de la vie. Le roi la repousse d'abord, enfin il
veut bien faire l'essai et il recouvre la vue. Le prince fait alors
connaître ce qu'il est et révèle le signe de servitude dont ses
beaux-frères ont été marqués par lui. Le roi les chasse et fait du
prince son héritier.

On voit quels traits frappants de ressemblance ce conte épirote présente
avec le nôtre. Une variante, également d'Epire, s'en rapproche encore
davantage sur un point: après l'expédition à la recherche de ce qui doit
guérir le roi, se trouve l'épisode de la guerre, dans laquelle le héros
défait les ennemis du roi. Après la bataille, le roi bande une blessure
du jeune homme avec un mouchoir que la plus jeune princesse a brodé.
C'est ce mouchoir qui ensuite fait reconnaître à celle-ci le
vainqueur.--Le conte roumain ressemble, pour ainsi dire, sur tous les
points au premier conte épirote, mais il est plus complet en ce qu'il a
l'épisode de la bataille et de la blessure bandée par le roi. Au lieu de
l'eau de la vie qu'il faut aller chercher pour rendre la vue au roi,
c'est ici du lait de chèvres rouges sauvages. Le héros ne consent à en
donner à ses beaux-frères, qui ne le reconnaissent pas, qu'à condition
de les marquer dans le dos d'un signe de servitude.

Dans le conte du Tyrol italien nº 20 de la collection Schneller, la plus
jeune des trois princesses jette sa boule d'or (dans une variante, sa
pomme d'or) au prétendu teigneux, comme dans le conte lorrain, le conte
grec et le conte roumain. Le roi étant tombé malade, les médecins
déclarent qu'il ne peut être guéri que par du sang de dragon (dans la
variante, par du lait de tigresse). Le héros, qui s'en est procuré, cède
sa fiole à ses beaux-frères en échange de leurs boules d'or, comme dans
le conte lorrain.--Même chose, à peu près, dans le conte basque (p. 111
de la collection Webster): le jeune homme demande à ses beaux-frères, en
échange de l'eau qui rend la vue et rajeunit, les pommes d'or que les
princesses, leurs femmes, leur ont données avant leur départ (il y a,
comme on voit, sur ce dernier point, une altération). Dans ce même conte
basque se trouve aussi l'épisode de la bataille gagnée.

Dans le conte danois de la collection Grundtvig, où cet épisode figure
aussi, l'épisode des beaux-frères a une forme différente: les deux
seigneurs, fiancés des aînées des trois princesses, vont à la chasse;
comme ils n'ont rien tué, le prétendu teigneux leur cède son gibier, la
première fois, pour leurs pommes d'or; le jour d'après, pour une lanière
qu'il taille dans leur peau. (Comparer deux contes portugais du Brésil,
nos 8 et 38 de la collection Roméro.)--Dans le conte hongrois nº 8 de la
collection Gaal-Stier, le héros cède successivement à ses beaux-frères,
qui vont à la chasse et dont il n'est pas reconnu, trois animaux
merveilleux: la première fois, il se fait donner leurs alliances; la
seconde, il leur imprime un sceau sur le front; la troisième, il les
marque au dos. Ce conte renferme aussi l'épisode de la guerre. (Comparer
un passage du conte sicilien nº 61 de la collection Gonzenbach, dont
toute la première partie se rapporte au thème de notre nº 1, _Jean de
l'Ours_: Peppe donne à ses frères les oiseaux qu'il a tués, à la
condition qu'il leur imprimera sur l'épaule une tache noire.)

                                * * *

Parmi tous les contes de cette famille, celui qui peut-être se rapproche
le plus du nôtre, pour le passage où le roi casse sa lance dans la
cuisse du héros, est le conte tyrolien nº 32 du premier volume de la
collection Zingerle: comme le héros veut s'échapper après avoir gagné la
bataille, le roi lui lance son épée, qui l'atteint au talon: la pointe
se casse dans la plaie. Revenu chez lui sous ses habits de jardinier, le
jeune homme envoie chercher un médecin, qui retire la pointe de l'épée,
et le roi la reconnaît à son nom, écrit dessus.

                  *       *       *       *       *

Au siècle dernier, on versifiait en Espagne un conte qui offre, comme le
conte sicilien cité il y a un instant, la combinaison d'une variante de
notre nº 1, _Jean de l'Ours_, avec le conte que nous étudions ici. Nous
avons donné, dans les remarques de notre nº 1 (p. 15), le résumé de la
première partie de ce romance espagnol. En voici la fin (nº 1264 de
l'édition Rivadeneyra, Madrid, 1856): La plus jeune des trois princesses
a épousé Juanillo, dans lequel elle a reconnu, malgré son humble
déguisement, celui qui l'a délivrée, elle et ses soeurs, et qui ensuite
a été trahi par ses propres frères. Le roi est tellement affligé de ce
mariage, qu'à force de pleurer il perd la vue. Les médecins disent que
le seul remède est une certaine eau qui se trouve dans un pays rempli de
bêtes sauvages. Les deux frères de Juanillo, qui se sont donnés pour les
libérateurs des princesses et ont épousé les deux aînées, s'offrent à
aller chercher de cette eau. Juanillo, qui s'en est procuré, grâce à
l'aide d'un des trois chevaux dont il a été parlé dans la première
partie du conte, leur cède sa fiole contre deux poires dont le roi leur
avait fait présent. Plus tard, il faut, pour une autre maladie du roi,
du lait de lionne. Juanillo est, cette fois, aidé par le second des
trois chevaux; il donne le lait à ses frères, moyennant qu'ils se
laissent couper chacun une oreille. Enfin, le troisième cheval fait
gagner à Juanillo la bataille sur les ennemis du roi. Juanillo remet les
drapeaux dont il s'est emparé à ses frères, mais après avoir marqué
ceux-ci au fer rouge sur l'épaule d'un signe de servitude. Au milieu
d'un banquet que donne le roi, Juanillo entre magnifiquement vêtu et
révèle la vérité.

L'épisode de la bataille et de la lance cassée se retrouve dans une
légende du moyen âge, celle de Robert le Diable (_Goettingische Gelehrte
Anzeigen_, 1869, p. 976 seq.). Robert le Diable, pour expier ses péchés,
se fait passer pour muet et pour idiot, et vit méprisé de tous à la cour
de l'empereur de Rome. Celui-ci a un sénéchal qui a demandé en vain la
main de sa fille. Pour se venger de ce refus, le sénéchal vient assiéger
la ville avec une armée de Sarrazins. L'empereur marche contre lui.
Robert, qu'on a laissé au château, trouve dans le jardin, près d'une
fontaine, un cheval blanc avec une armure blanche complète; en même
temps, une voix du ciel lui dit d'aller au secours de l'empereur. Il
part, remporte la victoire et disparaît pour aller reprendre au château
son rôle de fou. Deux fois encore il gagne la bataille; la dernière
fois, l'empereur, voyant le chevalier inconnu s'éloigner à toute bride,
lance une pique pour tuer son cheval, mais il le manque et atteint
Robert à la jambe. Celui-ci s'échappe néanmoins, emportant dans sa
blessure la pointe de la pique. Il cache cette pointe dans le jardin et
panse sa blessure avec de l'herbe et de la mousse. La princesse
l'aperçoit de sa fenêtre, comme elle l'a déjà vu précédemment revêtir
son armure et monter à cheval; mais, étant muette, elle ne peut rien
dire. L'empereur fait publier que celui qui lui présentera la pointe de
la pique et lui montrera la blessure faite par lui à l'inconnu, aura sa
fille en mariage. Le sénéchal parvient à tromper l'empereur, et déjà il
est à l'autel avec la princesse, quand celle-ci, par un miracle,
recouvre la parole et dévoile tout. Robert veut continuer à faire
l'insensé, mais un ermite, qui a eu une révélation à son sujet, lui dit
que sa pénitence est terminée, et Robert épouse la princesse.

                  *       *       *       *       *

En Orient, les rapprochements à faire sont très nombreux.

Nous avons d'abord à citer un épisode d'un poème des Kirghiz de la
Sibérie méridionale (Radloff, III, p. 261): Kosy Koerpoesch, parti à la
recherche de Bajan, sa fiancée, arrive auprès d'une «fontaine d'or»; il
y trempe sa chevelure, qui devient toute dorée. Une vieille femme, qui
lui apprend où est Bajan, lui conseille de se déguiser en teigneux. Il
arrive pendant la nuit à la _yourte_ de Bajan et se couche par terre. La
jeune fille, s'étant réveillée, voit la yourte tout éclairée. Ce sont
les cheveux de Kosy qui sont sortis de dessous sa coiffure et qui
brillent. Elle reconnaît que Kosy est là[183].

    [183] Comparer l'épisode d'un conte syriaque (Prym et Socin, nº 39),
    analysé dans les remarques de notre nº 1 _Jean de l'Ours_. Le héros
    se couvre la tête d'une vessie, afin d'avoir l'air chauve et de ne
    pas être reconnu.

Mais ce qui se rapproche d'une façon bien plus frappante de
l'introduction du conte lorrain et surtout des contes européens du
second groupe, c'est un conte qui a été recueilli dans l'île de
Zanzibar, chez les Swahili, population issue d'un mélange de nègres et
d'Arabes (E. Steere, p. 381): Un sultan n'a point d'enfants. Un jour, il
se présente devant lui un démon sous forme humaine, qui lui offre de lui
en faire avoir, à condition que, sur deux, le sultan lui en donnera un.
Le sultan accepte la proposition; sa femme mange une certaine substance
que le démon a apportée, et elle a trois enfants. Quand ces enfants sont
devenus grands, le démon en prend un et l'emmène dans sa maison.--Au
bout de quelque temps, il donne au jeune garçon toutes ses clefs et part
pour un mois en voyage. Un jour, le jeune garçon ouvre la porte d'une
chambre: il voit de l'or fondu; il y met le doigt et le retire tout
doré. Il a beau le frotter, l'or ne s'en va pas; alors il s'enveloppe le
doigt d'un chiffon de linge. Le démon, étant revenu, lui demande:
«Qu'avez-vous au doigt?--Je me suis coupé,» dit le jeune garçon. Pendant
une autre absence du démon, le jeune garçon ouvre toutes les chambres.
Il trouve dans les cinq premières des os de divers animaux, dans la
sixième des crânes humains, dans la septième un cheval vivant. «O fils
d'Adam!» lui dit le cheval, «d'où venez-vous?» Et il lui explique que le
démon ne fait autre chose que dévorer des hommes et toutes sortes
d'animaux. Il lui donne ensuite le moyen de faire périr le démon, en le
poussant dans la chaudière même où le jeune garçon devait être bouilli.
Ce dernier suit ces conseils, et, débarrassés du démon, le cheval et lui
vont s'établir dans une ville, où ils bâtissent une maison, et le jeune
homme épouse la fille du sultan du pays.

Dans un conte syriaque de la Mésopotamie septentrionale (Prym et Socin,
nº 58), un démon, sous la forme d'un Egyptien, promet à un marchand sans
enfants de lui en faire avoir plusieurs, si le marchand s'engage à lui
donner le premier fils qui naîtra. L'enfant est emmené par le démon.
L'épisode altéré qui vient ensuite est en réalité celui de la chambre
défendue. Il s'y trouve un trait dont nous avons parlé dans la seconde
note de ces remarques.--Ce qui suit n'a aucun rapport avec les contes
que nous étudions ici.

                                * * *

Ce n'est pas seulement l'introduction de notre conte, c'est presque tout
l'ensemble du récit que nous retrouvons dans un livre cambodgien
(Bastian, _die Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV, 1868, p. 350). En
voici le résumé d'après l'analyse de M. Bastian: Après diverses
aventures, Chao Gnoh, enfant extraordinaire, est recueilli par la reine
des Yakhs (sorte d'ogres ou de mauvais génies), laquelle l'adopte pour
fils. Elle le laisse libre de se promener à son gré dans les jardins du
palais; mais il ne doit pas s'approcher de l'étang d'argent ni de
l'étang d'or. Poussé par la curiosité, Chao Gnoh va voir l'étang d'or, y
plonge le doigt, et, ne pouvant enlever l'or dont son doigt est resté
couvert, il se voit obligé de le bander et de dire à la reine qu'il
s'est blessé. Puis il visite les cuisines du palais et y trouve des
monceaux d'ossements et aussi une paire de pantoufles merveilleuses avec
lesquelles on peut voyager dans l'air, un bonnet qui donne l'apparence
d'un sauvage (_sic_) et une baguette magique. Il prend ces objets et
s'élève en l'air par la vertu des pantoufles. Comme il se repose sur un
arbre, la reine des Yakhs l'aperçoit et lui crie de revenir; mais il ne
l'écoute pas. Alors elle met par écrit toute sa science magique, appelle
autour d'elle tous les animaux et meurt de chagrin. Son fils adoptif,
étant venu aux funérailles, lit les formules que la reine a écrites et
les apprend par coeur. Puis, prenant son vol, il arrive dans un pays où
justement un roi célèbre les noces de ses filles, à l'exception de la
plus jeune, qui ne trouve personne à son goût. Le roi fait venir tous
les jeunes gens de son royaume, mais aucun ne plaît à la princesse; puis
tous les hommes d'âge, sans plus de résultat. Alors il demande s'il est
encore resté quelqu'un. On lui répond qu'il n'y a plus que le sauvage
(Chao Gnoh), qui joue là-bas avec les enfants de la campagne. Quand la
princesse entend parler de Chao Gnoh, elle se déclare aussitôt disposée
à l'épouser, malgré le mécontentement de son père, qui la bannit avec
son mari dans un désert. Quelque temps après, le roi exprime le désir
d'avoir du poisson et envoie ses gendres lui en chercher; mais ceux-ci
ne peuvent en trouver, car Chao Gnoh, grâce à son art magique, a
rassemblé tous les poissons autour de lui après avoir lui-même changé de
forme. Enfin, après bien des supplications de la part de ses
beaux-frères, il consent à leur en céder, mais seulement à condition
qu'il leur coupera le bout du nez. Ensuite le roi a envie de gibier;
mais ses gendres ont beau chasser: Chao Gnoh a rassemblé autour de lui
tous les animaux de la forêt, et il ne leur en cède que contre le bout
d'une de leurs oreilles[184]. Mais bientôt, poussés par les génies qui
sont indignés de voir mépriser leur ami (Chao Gnoh), des ennemis fondent
en grand nombre sur le pays du roi, et ses gendres sont battus. Comme
le roi demande s'il ne reste plus personne, on lui parle de Chao Gnoh,
et celui-ci, muni par les génies d'armes magiques et d'un cheval ailé, a
bientôt fait de mettre l'ennemi en déroute. A son retour, le roi, rempli
de joie, le fait monter sur son trône.

    [184] Dans le conte danois de la collection Grundtvig, dans le conte
    hongrois, dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 61) et dans les
    contes du Brésil, il est aussi question, nous l'avons vu, de
    gibier.--Dans un passage très altéré d'un conte sicilien
    (Gonzenbach, nº 67), il est parlé, comme dans le récit cambodgien,
    d'_oreille_ et de _nez_ coupés par le héros. Dans le romance
    espagnol cité plus haut (p. 144), on a vu que Juanillo coupe une
    oreille à ses frères.

                                * * *

Dans un conte arabe recueilli en Egypte (Spitta-Bey, nº 12), nous allons
rencontrer, avec tout l'ensemble de notre conte, la forme d'introduction
particulière au dernier groupe étudié ci-dessus (p. 142): Un sultan a un
fils, Mohammed l'Avisé, qui est né en même temps que le poulain d'une
jument de race. Le jeune garçon aime beaucoup son poulain. Sa marâtre,
une esclave que le sultan a épousée après la mort de la mère de
l'enfant, a un amant, un juif[185]. Craignant d'être trahis par
Mohammed, ils complotent de l'empoisonner. Le jeune garçon est instruit
de ce qui se prépare par son ami le cheval; quand sa marâtre lui sert à
manger, il met le plat devant un chat qui y goûte et meurt[186]. La
marâtre et le juif veulent alors se débarrasser du cheval. La marâtre
fait la malade, et le juif, se donnant pour médecin, dit que le seul
remède est le coeur d'un poulain de race. Avant qu'on ne tue son cheval,
Mohammed obtient la permission de le monter encore une fois. A peine
est-il en selle, que le cheval prend le galop et disparaît.--Arrivé dans
un royaume voisin, le jeune homme met pied à terre, achète à un pauvre
des vêtements tout déchirés qu'il endosse, et prend congé de son cheval,
après que ce dernier lui a donné un de ses crins en lui disant de le
brûler si jamais il a besoin de son aide. Mohammed entre au service du
chef jardinier du roi. Un jour, il désire voir son cheval; il brûle le
crin, le cheval paraît, et Mohammed galope, magnifiquement vêtu, à
travers le jardin. La plus jeune des sept filles du roi l'aperçoit et
s'éprend du beau jeune homme. Elle met en tête à ses soeurs de demander
au roi de les marier. Le roi fait publier que tous les hommes de la
ville doivent défiler devant le château des dames. Les six aînées des
princesses jettent leur mouchoir à des hommes qui leur plaisent; la plus
jeune ne jette le sien à personne. Le roi demande s'il ne reste personne
dans la ville. On lui dit qu'il ne reste qu'un pauvre garçon qui tourne
la roue à eau dans le jardin. On l'amène, et la princesse lui jette son
mouchoir. Le roi, très affligé de ce choix, ne tarde pas à tomber
malade; les médecins lui ordonnent du lait de jeune ourse. Les six
gendres montent à cheval pour en aller chercher; Mohammed se met, lui
aussi, en campagne sur une jument boiteuse. Sorti de la ville, il
appelle son cheval et lui ordonne de dresser un camp, tout rempli
d'ourses. La chose est faite en un instant, et Mohammed se trouve dans
une tente toute d'or. Les six gendres du roi passent par là et demandent
à Mohammed, qu'ils ne reconnaissent pas, du lait de jeune ourse.
Mohammed leur dit qu'il leur en donnera, s'ils consentent à ce qu'il
brûle sur le derrière de chacun d'eux un cercle et une baguette (_sic_).
Ils y consentent, et Mohammed leur donne du lait de vieille ourse.
Lui-même prend du lait de jeune ourse et revient de son côté. C'est son
lait seul qui guérit le roi.--Une guerre survient. Au moment où l'armée
du roi commence à plier, arrive Mohammed sur son cheval, qui fait
jaillir du feu de tous ses crins. Il tue le tiers des ennemis; le
lendemain, le second tiers; le roi le rencontre et lui met sa bague au
doigt, et Mohammed disparaît. Le troisième jour, il tue le reste des
ennemis. Tandis qu'il revient, il est blessé au bras; le roi bande la
plaie avec son mouchoir, et Mohammed disparaît encore. De retour chez
lui, il s'endort; le roi entre et reconnaît sa bague et son mouchoir.
Mohammed alors révèle ce qu'il est.

    [185] Il est très remarquable que les contes allemand et grec
    moderne de ce groupe, cités plus haut, ont également ici un juif.

    [186] Ce petit détail se retrouve dans le conte allemand.

L'épisode des beaux-frères se retrouve encore dans un poème des Tartares
de la Sibérie méridionale, très voisin de notre conte (Radloff, II, p.
607 et suiv.): Sudæi Mærgæn, trahi par sa femme qui veut le faire tuer,
abandonne son pays. Près de mourir de faim dans une forêt, il dit à un
ours qu'il rencontre de le dévorer. L'ours a peur de lui et s'enfuit.
Sudæi Mærgæn le rattrape, le saisit et le lance par terre: la peau lui
reste dans la main. Il s'en revêt et arrive dans un pays où il effraie
les gens. Il entre dans une maison, dit qu'il est un homme et demande à
une jeune fille pourquoi il y a tant de monde rassemblé. Elle répond que
c'est le mariage de ses deux soeurs. Son père, un prince, veut lui faire
épouser un certain individu; elle refuse. Le père se fâche: «Alors,»
dit-il en se moquant, «veux-tu prendre l'ours que voilà?» La jeune
fille répond que oui. Elle le prend en effet pour mari, et ils vont se
loger dans une vieille écurie[187].--Un jour, les beaux-frères de Sudæi
Mærgæn reçoivent du prince l'invitation d'aller veiller sur certaine
jument, dont le poulain disparaît chaque année. La femme du prétendu
ours a entendu, et elle va rapporter la chose à son mari. Sudæi Mærgæn
lui dit d'aller demander pour lui un cheval au prince. Celui-ci lui
donne un mauvais cheval, et voilà Sudæi Mærgæn en campagne; mais en
chemin il lui arrive un autre cheval, celui avec lequel il s'était enfui
de son pays, et ce cheval lui apporte tout un magnifique équipement. Il
trouve, près de la prairie où est la jument, ses beaux-frères endormis
sur leurs chevaux. Quand la jument a mis bas son poulain, Sudæi Mærgæn
voit un énorme oiseau fondre dessus et l'enlever. Il bande son arc et
abat l'oiseau. Pour avoir cet oiseau, ses beaux-frères, qui ne le
reconnaissent pas, lui donnent, sur sa demande, une phalange de leur
petit doigt. Quelque temps après, le prince dit à ses deux gendres
d'aller tuer un tigre qui lui mange son peuple. C'est encore Sudæi
Mærgæn qui le tue, et il le cède à ses beaux-frères à condition de leur
tailler des lanières dans le dos[188]. Après diverses aventures, il
dévoile devant le prince la conduite de ses beaux-frères.

    [187] Dans un conte tchèque de cette famille, résumé dans les
    remarques des contes lithuaniens de la collection Leskien (pp.
    539-540), le héros s'est revêtu de la peau d'un ours, et il entre au
    service d'un roi comme jardinier. La princesse, quand elle est pour
    se choisir un mari, prend l'ours, dans lequel elle a reconnu un beau
    jeune homme. Elle est mise à la porte du château et vit avec son
    mari dans une caverne de la forêt.

    [188] M. Koehler, dans ses remarques sur le conte sicilien nº 61 de
    la collection Gonzenbach, cite un conte russe dans lequel c'est
    aussi contre un petit doigt du pied, puis de la main, et contre une
    lanière sanglante taillée dans leur dos que les beaux-frères du
    héros reçoivent de lui trois animaux merveilleux qu'ils étaient
    allés chercher.

                                * * *

L'existence de ce type de conte dans la littérature cambodgienne devait,
à elle seule, faire pressentir qu'on le retrouverait quelque jour dans
des récits indiens; les Cambodgiens ont, en effet, reçu de l'Inde leur
littérature avec le bouddhisme. Aujourd'hui la chose est faite, et nous
allons, pour ainsi dire, reconstituer tout notre conte lorrain au moyen
de contes populaires recueillis dans l'Inde. On remarquera que, dans ces
contes, l'idée première, sur certains points mieux conservée, est sur
d'autres points plus altérée que dans les récits orientaux déjà
cités,--cambodgien, swahili, arabe, sibérien,--dérivés évidemment, à une
époque déjà éloignée sans doute, de sources indiennes plus pures.

Nous avons rapproché de la première partie de notre conte (l'histoire de
la chambre défendue) le récit cambodgien et le conte swahili. La
collection de M. Minaef contient un conte indien du Kamaon (nº 46) qui
offre les plus grandes ressemblances avec le conte swahili: Un roi avait
sept femmes, mais point d'enfants. Un jour, il rencontra un _yogî_
(religieux mendiant, souvent magicien), à qui il fit part de sa
tristesse. «Chacune de tes femmes aura un fils, dit le yogî, pourvu que
l'un d'eux soit à moi.» Et il lui donna un certain fruit. Le roi en fit
manger à six de ses femmes qu'il aimait; il laissa la septième de côté.
Celle-ci, ayant trouvé l'écorce du fruit, la mangea. Et les sept
princesses eurent chacune un fils. Douze ans après, le yogî vint trouver
le roi et lui dit de lui livrer l'enfant qui lui avait été promis.
Aucune des princesses ne voulant donner son fils, celui de la septième
s'offrit, et son père le donna au yogî. Ce dernier l'emmena avec lui et
lui fit voir toutes ses richesses, sauf une chambre. Un jour que le yogî
était sorti, le jeune prince ouvrit la chambre défendue, et il la vit
remplie d'ossements: il comprit que le yogî était un ogre[189]. Et les
ossements, en le voyant, se mirent d'abord à rire, puis à pleurer. Le
prince leur ayant demandé pourquoi, ils répondirent: «Tu auras le même
sort que nous.--Mais y a-t-il quelque moyen de me sauver?--Oui,» dirent
les ossements; «il y en a un. Lorsque le yogî apportera du bois et fera
un grand feu, qu'il mettra dessus un chaudron plein d'huile, et qu'il te
dira: Marche autour, tu lui répondras: Je ne sais pas marcher ainsi;
montre-moi comment il faut faire. Et, quand il commencera à marcher
autour du chaudron, tu lui casseras la tête et tu le jetteras dans le
chaudron plein d'huile[190]. Il en sortira deux abeilles, l'une rouge et
l'autre noire. Tu tueras la rouge et tu jetteras la noire dans le
chaudron.» C'est ce que fit le prince. En s'en retournant à la maison,
il trouva sur la route une calebasse remplie d'_amrta_ (eau
d'immortalité). Il en arrosa les ossements, lesquels revinrent à la vie
et formèrent une armée. Quand le père du prince vit celui-ci arriver à
la tête de cette armée, il lui demanda tout effrayé s'il voulait lui
enlever sa couronne. Le prince lui répondit: «Je suis ton fils, celui
que tu as donné au yogî.» Le roi lui donna son trône; quant à lui-même,
il s'en alla par le monde et envoya ses six autres fils dans la forêt.

    [189] Il y a ici une lacune, qu'indiquent bien le conte swahili et
    le conte cambodgien. Avant d'ouvrir la chambre aux ossements, le
    jeune homme a dû ouvrir une chambre dans laquelle se trouve une
    fontaine d'or et y tremper le doigt, qui devient tout doré et qu'il
    enveloppe ensuite d'un linge. C'est ce trait qui fait lien avec les
    contes européens du type du conte lorrain, et particulièrement avec
    ceux où le jeune homme a été, avant sa naissance, promis à quelque
    être malfaisant.

    [190] Il se trouve, dans le conte swahili, un passage tout à fait du
    même genre. Cette ressemblance dans tous ces détails montre bien
    l'origine indienne du conte swahili, mieux conservé sur certains
    points que le conte kamaonien.

Voici maintenant un second conte indien, qui a été recueilli à Calcutta
et qui vient probablement de Bénarès (miss Stokes, nº 10). On y
remarquera une certaine fusion avec le thème de notre nº 43, _le Petit
Berger_, fusion que l'on peut constater, du reste, dans des contes
européens: Un prince, qui est né sous la forme d'un singe[191], s'en va
avec ses six frères, nés d'autres mères, dans le pays d'une belle
princesse aux cheveux d'or dont la main est offerte par son père à
quiconque remplira certaines conditions: il s'agit de lancer une grosse
et pesante boule de fer de façon à atteindre la princesse qui se tient
dans la vérandah, à l'étage supérieur du palais. Arrivés au but de leur
voyage, les six princes disent au prétendu singe de leur préparer à
dîner pour leur retour; sinon ils le battront; puis ils se rendent dans
la cour du palais. Alors le jeune prince se dépouille de sa peau de
singe, et Khuda (Dieu) lui envoie du ciel un beau cheval et de
magnifiques habits. Il entre dans la cour du palais, tout resplendissant
avec ses beaux cheveux d'or, et il se montre très aimable à l'égard de
ses frères, qui naturellement ne le reconnaissent pas. La princesse, en
le voyant, se dit que, quoi qu'il arrive, ce prince sera son mari.
Plusieurs soirs de suite le prince reparaît, et chaque fois sous un
costume différent. Enfin il demande que l'on procède à l'épreuve. Il
lance d'une seule main la boule de fer, mais il a soin de n'atteindre
que la balustrade de la vérandah; après quoi il pique des deux et
s'enfuit. Le lendemain, il atteint les vêtements de la princesse; le
soir d'après, il lui lance la boule sur l'ongle du petit doigt d'un de
ses pieds, et chaque fois il s'enfuit aussitôt à toute bride. La
princesse, pour avoir un moyen de le retrouver, se fait donner un arc et
des flèches, et, le lendemain, quand le prince lui lance la boule sur
l'orteil de l'autre pied, elle lui décoche une flèche dans la jambe. Le
prince s'enfuit comme à l'ordinaire; alors la princesse ordonne à ses
serviteurs de parcourir la ville: s'ils entendent quelqu'un se plaindre
et pousser des gémissements de douleur, ils devront le lui amener, homme
ou bête. En passant près des tentes des sept frères, les serviteurs
entendent gémir le singe, que sa blessure fait beaucoup souffrir. Ils
l'amènent à la princesse, qui déclare au roi son père qu'elle veut
épouser le singe. Elle l'épouse; puis, après divers incidents, elle
brûle la peau du singe, et le charme est rompu[192].

    [191] Comme dans le conte kamaonien, les sept femmes du roi
    n'avaient pas eu d'enfants jusqu'au jour où un vieux fakir dit au
    roi de leur donner du fruit d'un certain arbre. (A la différence du
    conte kamaonien, du conte swahili et d'un certain nombre de contes
    européens de cette famille mentionnés plus haut, le fakir ne se fait
    pas promettre un des enfants qui doivent naître.) Le roi rapporte
    sept fruits de l'arbre; mais six de ses femmes mangent tout, et la
    plus jeune ne trouve plus qu'un noyau; elle le mange, et le fils
    qu'elle met au monde a la forme d'un singe.

    [192] Cette dernière partie se rattache à un thème que M. Th. Benfey
    a étudiée dans son _Introduction au Pantchatantra_, § 92, et dont
    nous parlerons dans les remarques de notre nº 63, _le Loup blanc_.

On remarquera que le moyen employé par la princesse pour retrouver le
bel inconnu est celui que prend le roi, dans notre conte, pour retrouver
le vainqueur. Nous allons maintenant rencontrer une des parties
principales de notre conte (le déguisement du prince et le choix que la
princesse fait de lui, malgré son apparence méprisable) et l'un de ses
épisodes les plus caractéristiques (l'épisode des beaux-frères) dans un
autre conte indien du Bengale (miss Stokes, nº 20), où tout est encadré
dans le thème de notre nº 17, _l'Oiseau de vérité_: Il était une fois
une fille de jardinier qui avait coutume de dire: «Quand je me marierai,
j'aurai un fils avec une lune au front et une étoile au menton.» Le roi
l'entend un jour parler ainsi et l'épouse. Un an après, pendant que le
roi est à la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au
front et une étoile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui
n'ont jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme à prix d'or et lui
disent de faire disparaître le nouveau-né; elles annoncent à la fille du
jardinier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi, furieux à cette
nouvelle, relègue la jeune femme parmi les servantes du palais.--La
sage-femme met l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un
trou, au milieu de la forêt. Le chien du roi l'a suivie; il ouvre la
boîte et il est charmé de la beauté de l'enfant. Pour le cacher, il
l'avale; au bout de six mois, il le rend à la lumière pour quelques
instants, ce qu'il fait encore au bout de six autres mois. Cette fois,
un serviteur du palais l'a vu, et il va tout raconter aux quatre femmes
du roi, qui obtiennent de celui-ci que le chien soit tué. Le chien,
ayant entendu donner l'ordre, confie l'enfant à la vache du roi, qui,
elle aussi, l'avale. La même histoire se reproduit avec la vache, puis
enfin avec le cheval du roi. Mais, quand l'ordre est donné de tuer ce
cheval, nommé Katar, il dit à l'enfant de le seller et de le brider et
de prendre dans une petite chambre auprès de l'écurie des vêtements de
prince qu'il endossera, et aussi un sabre et un fusil qu'il trouvera au
même endroit. Puis Katar s'échappe, avec le prince sur son dos. Il
s'arrête dans le pays d'un autre roi, dans une forêt; il dit au prince
de lui tordre l'oreille droite, et il devient un âne; il dit au prince
de se tordre à lui-même l'oreille gauche, et le prince devient un pauvre
homme, fort laid et à l'air vulgaire. Il devra chercher un maître à
servir; s'il a besoin du cheval, il le trouvera dans la forêt.--Le
prince entre au service d'un marchand, voisin du roi (dans une variante,
au service du roi lui-même). La septième fille du roi, qui l'a entendu
plusieurs fois chanter délicieusement pendant la nuit, dit à son père
qu'elle désirerait se marier, mais qu'elle voudrait choisir son mari
elle-même[193]. Le roi invite tous les rois et les princes des environs
à se rassembler dans le jardin du palais. Quand ils y sont tous, la
princesse, montée sur un éléphant, fait le tour du jardin, et, dès
qu'elle voit le serviteur du marchand, qui assiste par curiosité à la
fête, elle lui jette autour du cou un collier d'or[194]. Tout le monde
s'étonne, et l'on arrache le collier au pauvre garçon; mais, une seconde
fois, la princesse le lui jette autour du cou, et elle déclare que c'est
lui qu'elle veut épouser. Le roi y consent.--Les six soeurs de la
princesse étaient mariées à de riches princes qui tous les jours
allaient à la chasse. La jeune princesse dit à son mari d'y aller aussi.
Il s'en va trouver son cheval Katar dans la jungle; il lui tord
l'oreille droite, et Katar redevient un superbe cheval; il se tord à
lui-même l'oreille gauche, et il redevient un beau prince avec une lune
au front et une étoile au menton. Il met ses magnifiques habits, prend
son sabre et son fusil et part pour la chasse. Il tue beaucoup de gibier
et s'arrête sous un arbre pour se reposer et manger. Ses six
beaux-frères, ce jour-là, n'ont rien tué, et ils ont grand'soif et
grand'faim. Ils arrivent auprès du jeune prince, qu'ils ne reconnaissent
pas, et, pour avoir à boire et à manger, ils consentent à se laisser
marquer par lui sur le dos d'une pièce de monnaie rougie au feu[195].
Puis le prince se rend au palais dans son splendide équipage, et se fait
reconnaître de la princesse et du roi. Quelque temps après, il dit au
roi que dans la cour du palais il y a six voleurs, et en même temps il
montre ses beaux-frères. «Faites-leur ôter leurs habits,» dit-il, «et
vous verrez sur leur dos la marque des voleurs.» On leur enlève leurs
habits, et l'on voit en effet sur leur dos la marque de la pièce de
monnaie rougie au feu. Les six princes sont ainsi punis du mépris qu'ils
avaient témoigné à leur beau-frère.--Bientôt, sur le conseil de son
cheval, le prince se met en route avec une nombreuse suite vers le pays
de son père. Il écrit à celui-ci pour lui demander la permission de
donner une grande fête à laquelle devront prendre part tous les sujets
du royaume, sans exception. Le peuple étant rassemblé, le prince, ne
voyant pas sa mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du
jardinier, qui a été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les
plus grands honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le
cheval Katar raconte toute l'histoire.

    [193] Dans le conte autrichien de la collection Vernaleken et dans
    le conte italien de Sora, cité plus haut, la princesse remarque
    également le chant du garçon jardinier.

    [194] Comparer la pomme d'or ou la boule d'or du conte lorrain et
    d'autres contes européens.

    [195] Il y a ici une altération. Dans les contes européens, d'un
    côté, et, de l'autre, dans le récit cambodgien ainsi que dans le
    conte arabe d'Egypte et dans le poème des Tartares de Sibérie, ce
    n'est pas pour satisfaire leur faim et leur soif que les
    beaux-frères du héros se laissent marquer ou mutiler par ce dernier;
    c'est pour obtenir qu'il leur cède différentes choses demandées par
    le roi (parfois du gibier). Donc, à la source commune d'où tous ces
    récits sont dérivés, c'est-à-dire dans l'Inde, il a dû exister, il
    existe sans doute encore un conte présentant cette forme.

Cette fin se rattache, ainsi que l'introduction, au thème de notre nº
17, l'_Oiseau de Vérité_.

                  *       *       *       *       *

L'épisode de la poursuite et des objets jetés se retrouve dans divers
pays d'Orient.

Nous le rencontrons d'abord dans un conte kirghiz de la Sibérie
méridionale (Radloff, III, p. 383): Poursuivie par une méchante vieille,
une jeune femme jette derrière elle d'abord un peigne, qui devient une
épaisse forêt, puis un miroir, qui devient un grand lac.--Dans un conte
samoyède (_Goettingische Gelehrte Anzeigen_, 1862, p. 1228), une pierre
à aiguiser, jetée par une jeune fille poursuivie, devient une rivière;
une pierre à fusil, une montagne; un peigne, une forêt.

Dans l'extrême Orient, nous pouvons rapprocher de ce même épisode le
passage suivant d'un livre siamois (_Asiatic Researches_, t. XX,
Calcutta, 1836, p. 347): Un jeune homme, nommé Rot, s'enfuit du palais
d'une _yak_ (sorte d'ogresse), en emportant divers ingrédients magiques.
Poursuivi par la yak, et au moment d'être atteint, il jette derrière lui
un de ces ingrédients: aussitôt se dressent d'innombrables bâtons
pointus qui arrêtent la poursuite de la yak. Celle-ci les fait
disparaître par la vertu d'une autre substance magique, et déjà elle est
tout près du jeune homme, quand celui-ci, au moyen d'un nouvel
ingrédient, met entre elle et lui une haute montagne. La yak la fait
également disparaître. Alors Rot fait s'étendre derrière lui une grande
mer, et la yak, qui se trouve au bout de son grimoire, est obligée de
battre en retraite.

                                * * *

C'est de l'Inde que les Siamois, comme les Cambodgiens, ont reçu leur
littérature avec le bouddhisme. On peut donc en conclure que ce thème de
la poursuite vient de l'Inde. Nous le retrouvons, du reste, dans des
contes populaires indiens actuels, l'un du Deccan, l'autre du Bengale,
et dans un des récits de la grande collection formée par Somadeva de
Cachemire au XIIe siècle de notre ère, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_
(l'«Océan des Histoires»).

Dans le conte populaire indien du Deccan (miss Frere, pp. 62, 63), un
jeune homme, poursuivi par une _raksha_ (sorte de mauvais génie, de
démon), à qui il a dérobé divers objets magiques, met successivement
entre elle et lui, par la vertu de ces objets, une grande rivière, puis
une haute montagne, et enfin un grand feu qui consume la forêt à travers
laquelle elle passe et la fait périr.

Voici maintenant le conte recueilli dans le Bengale, chez les tribus Dzo
(_Progressive colloquial Exercices in the Lushai Dialect of the Dzo or
Kuki Language, with vocabularies and popular tales_, by Capt. T. H.
Lewin. Calcutta, 1874, p. 85): Un jeune homme est parvenu, par certains
maléfices, à se faire donner pour femme une jeune fille nommée Kungori.
A peine l'a-t-il épousée qu'il se change en tigre et l'emporte. Le père
de la jeune fille la promet à celui qui la ramènera. Deux jeunes gens,
Hpohtir et Hrangchal, tentent l'entreprise. Ils arrivent chez
l'homme-tigre. «Kungori, où est votre mari?--Il est à la chasse et va
revenir dans un instant.» Les deux jeunes gens se cachent. Arrive
l'homme-tigre. «Je sens une odeur d'homme.--Ce doit être moi que vous
sentez,» dit Kungori. Le lendemain, il retourne à la chasse. Une veuve
vient dire aux deux jeunes gens: «Si vous êtes pour vous enfuir avec
Kungori, prenez avec vous de la semence (_sic_) de feu, de la semence
d'épines et de la semence d'eau.» Ils suivent ce conseil et s'enfuient,
emmenant Kungori. L'homme-tigre étant rentré chez lui et trouvant la
maison vide, se met à leur poursuite. Un petit oiseau dit à Hrangchal:
«Courez! courez! le mari de Kungori va vous attraper!» Alors ils
répandent la semence de feu, et les taillis et les broussailles se
mettent à brûler furieusement, de sorte que l'homme-tigre ne peut
avancer plus loin. Quand l'incendie s'apaise, l'homme-tigre reprend sa
poursuite. Le petit oiseau dit à Hrangchal: «Il va vous attraper!» Alors
ils répandent la semence d'eau, et une grande rivière se trouve entre
eux et l'homme-tigre. Quand l'eau s'est écoulée, il se remet à courir.
«Il arrive!» dit le petit oiseau. Ils répandent la semence d'épines, et
il s'élève un fourré rempli de ronces. L'homme-tigre finit par s'y
frayer un passage; mais Hpohtir le tue d'un coup de son _dao_ (sorte de
couteau).--La suite de ce conte du Bengale a beaucoup d'analogie avec
nos nos 1, _Jean de l'Ours_, et 52, _La Canne de cinq cents livres_.
Nous en avons donné le résumé dans les remarques de notre nº 1 (p. 21).

Dans le conte sanscrit de Somadeva (voir l'analyse du 7e livre dans les
comptes rendus de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 203 seq.),--conte qui
ressemble beaucoup à notre nº 32, _Chatte Blanche_,--le héros,
Çringabhuya, pour échapper à la poursuite d'un _râkshasa_, jette
successivement derrière lui divers objets que lui a donnés sa fiancée,
fille d'un autre râkshasa: de la terre, de l'eau, des épines et du feu,
et il se trouve, entre lui et le râkshasa, d'abord une montagne, puis un
large fleuve, puis une forêt qui enfin prend feu, et le râkshasa renonce
à le poursuivre.

                                * * *

Ce même épisode existe, en Afrique, dans un conte cafre et dans un conte
malgache.--Dans le conte cafre (G. Mc. Call Theal, _Kaffir Folklore_,
Londres, 1882, p. 82), une jeune fille, fuyant avec un jeune homme
qu'elle aime, est poursuivie par son père. Elle jette l'un après l'autre
derrière elle divers objets qu'elle a emportés: un oeuf, une outre
pleine de lait, un pot et une pierre, et il se produit successivement un
grand brouillard, une grande eau, de profondes ténèbres et une montagne
escarpée.--Dans le conte de l'île de Madagascar (_Folklore Journal_,
1883, I, p. 234), une jeune fille, en s'enfuyant de chez un monstre qui
doit la manger, emporte, sur le conseil d'une souris, un balai, un oeuf,
un roseau et une pierre. Quand elle les jette derrière elle, elle oppose
à la poursuite du monstre un épais fourré, un grand étang, une forêt et
une montagne escarpée.

Un passage analogue se trouve, paraît-il, dans un conte indien du
Brésil; ce qui n'a rien d'étonnant, les Portugais ayant apporté au
Brésil nos contes européens, ainsi que le montre la collection Roméro,
déjà citée. Ce conte des sauvages brésiliens, l'_Ogresse_, est, nous
dit-on (_Mélusine_, II, col. 408), «le conte de l'homme poursuivi par la
sorcière dont il a enlevé la fille, et qui assure sa fuite en
métamorphosant divers objets derrière lui.»

Enfin, on a recueilli, dans l'archipel polynésien de Samoa, «le conte
dans lequel un amoureux, emmenant sa belle et poursuivi, jette derrière
lui un peigne qui se change en un bois, etc.» (_Mélusine_, II, col.
214).



XIII

LES TROCS DE JEAN-BAPTISTE


Il était une fois un homme et sa femme, Jean-Baptiste et Marguerite.
«Jean-Baptiste,» dit un jour Marguerite, «pourquoi ne faites-vous pas
comme notre voisin? il troque sans cesse et gagne ainsi beaucoup
d'argent.--Mais,» dit Jean-Baptiste, «si je venais à perdre, vous me
chercheriez querelle.--Non, non,» répondit Marguerite, «on sait bien
qu'on ne peut pas toujours gagner. Nous avons une vache, vous n'avez
qu'à l'aller vendre.»

Voilà Jean-Baptiste parti avec la vache. Chemin faisant, il rencontra un
homme qui conduisait une bique. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?--Je vais
vendre ma vache pour avoir une bique.--Ne va pas si loin, en voici une.»
Jean-Baptiste troqua sa vache contre la bique et continua son chemin.

A quelque distance de là, il rencontra un autre homme qui avait une oie
dans sa hotte. «Où vas-tu, Jean-Baptiste?--Je vais vendre ma bique pour
avoir une oie.--Ne va pas si loin, en voici une.» Ils échangèrent leurs
bêtes, puis Jean-Baptiste se remit en route.

Il rencontra encore un homme qui tenait un coq. «Où vas-tu,
Jean-Baptiste?--Je vais vendre mon oie pour avoir un coq.--Ce n'est pas
la peine d'aller plus loin, en voici un.» Jean-Baptiste donna son oie et
prit le coq.

En entrant dans la ville, il vit une femme qui ramassait du crottin dans
la rue. «Ma bonne femme,» lui dit-il, «gagnez-vous beaucoup à ce
métier-là?--Mais oui, assez,» dit-elle.--«Voudrez-vous me céder un
crottin en échange de mon coq?--Volontiers,» dit la femme. Jean-Baptiste
lui donna son coq, emporta son crottin et alla sur le champ de foire; il
y trouva son voisin. «Eh bien! Jean-Baptiste, fais-tu des affaires?--Oh!
je ne ferai pas grand'chose aujourd'hui. J'ai changé ma vache contre une
bique.--Que tu es nigaud! mais que va dire Marguerite?--Marguerite ne
dira rien. Ce n'est pas tout: j'ai changé ma bique contre une oie.--Oh!
que dira Marguerite?--Marguerite ne dira rien. Ce n'est pas encore tout:
j'ai changé mon oie contre un coq, et le coq, je l'ai donné pour un
crottin.--Le sot marché que tu as fait là! Marguerite va te
quereller.--Marguerite ne dira rien.--Parions deux cents francs: si elle
te cherche dispute, tu paieras les deux cents francs; sinon, c'est moi
qui te les paierai.» Jean-Baptiste accepta, et ils reprirent ensemble le
chemin de leur village.

«Eh bien! Jean-Baptiste,» dit Marguerite, «avez-vous fait affaire?--Je
n'ai pas fait grand'chose: j'ai changé ma vache contre une bique.--Tant
mieux. Nous n'avions pas assez de fourrage pour nourrir une vache; nous
en aurons assez pour une bique, et nous aurons toujours du lait.--Ce
n'est pas tout. J'ai changé ma bique contre une oie.--Tant mieux encore;
nous aurons de la plume pour faire un lit.--Ce n'est pas tout. J'ai
changé l'oie contre un coq.--C'est fort bien fait; nous aurons toujours
de la plume.--Mais ce n'est pas encore tout. J'ai changé le coq contre
un crottin.--Voilà qui est au mieux. Nous mettrons le crottin au plus
bel endroit de notre jardin, et il y poussera de quoi faire un beau
bouquet.»

Le voisin, qui avait tout entendu, fut bien obligé de donner les deux
cents francs.


REMARQUES

Ce conte se rapproche beaucoup du conte tyrolien _la Gageure_ (Zingerle,
II, p. 152), dans lequel Jean troque successivement sa vache contre une
chèvre, la chèvre contre une oie, et l'oie contre une crotte de poule
qu'on lui donne comme une chose merveilleuse. Ainsi que dans notre
conte, la femme de Jean se montre enchantée de tout ce qu'a fait son
mari, et Jean gagne les cent florins de la gageure.--En Norwège, on
raconte aussi la même histoire (Asbjoernsen, I, nº 18): Gudbrand troque
sa vache contre un cheval, le cheval contre un cochon gras, le cochon
contre une chèvre, la chèvre contre une oie, l'oie contre un coq, et en
dernier lieu, comme il a faim, le coq contre une petite pièce de
monnaie, le tout à la grande satisfaction de sa femme, et le voisin
perd, là aussi, le pari.

Dans un conte corse (Ortoli, p. 446), un meunier vend son moulin pour
six cents francs. Avec l'argent, il achète une vache; il échange la
vache contre un cheval et le cheval contre une chèvre; puis il se
débarrasse de la chèvre pour vingt francs, achète pour le prix une poule
et ses poussins, et les échange contre un sac de pommes de terre qu'il
finit par trouver trop lourd et par jeter à la rivière. Sa femme est
fort contente de tout. (Ici, il n'y a ni voisin, ni gageure).

                                * * *

Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 176), le
dénouement est tout différent. Après avoir troqué de l'or contre un
cheval, le cheval contre une vache, la vache contre une brebis, la
brebis contre un cochon de lait, le cochon de lait contre une oie, l'oie
contre un canard, et enfin le canard contre un bâton avec lequel il voit
des enfants jouer, le paysan rentre chez lui, où sa femme lui prend le
bâton des mains et lui en donne dru et ferme sur les épaules.--Même fin
dans un conte anglais (Halliwell, p. 26): «M. Vinaigre», qui se trouve
en possession de quarante guinées, les emploie à acheter une vache à la
foire. En revenant, il rencontre un joueur de cornemuse; pensant que
c'est un excellent métier, il échange sa vache contre la cornemuse. Son
essai d'en jouer ne réussit pas; il a grand froid aux doigts: il échange
la cornemuse contre une paire de gants bien chauds qu'il troque
eux-mêmes ensuite, étant fatigué, contre un gros bâton. Il entend un
perroquet perché sur un arbre qui se moque de lui et de ses échanges. De
fureur, il lui lance le bâton, qui reste dans les branches de l'arbre.
Quand il rentre chez lui, il est battu par sa femme.

                                * * *

Rappelons enfin le conte allemand nº 83 de la collection Grimm: Jean
s'en retourne dans son village après avoir reçu de son maître, pour sept
années de fidèle service, un morceau d'or gros comme sa tête. Fatigué de
porter cette charge, il est enchanté de la troquer contre un cheval. Le
cheval le jette par terre; Jean se trouve très heureux de le troquer
contre une vache, la vache contre un cochon de lait, le cochon de lait
contre une oie et l'oie contre une vieille meule à aiguiser, avec
laquelle un rémouleur lui a dit qu'il fera fortune. Jean, ayant soif,
veut boire à une fontaine; en se baissant il heurte sa meule, qui tombe
au fond de l'eau. Ainsi débarrassé de tout fardeau, Jean continue
joyeusement sa route pour aller retrouver sa mère.

Dans la _Semaine des Familles_ (année 1867, p. 72), M. André Le Pas a
publié un conte belge du même genre, fortement moralisé: Le pauvre Jean
a reçu de saint Pierre une robe d'or; il se laisse entraîner par le
diable, qui se présente à lui successivement sous la forme de divers
personnages, à une suite d'échanges qui finalement ne lui laissent entre
les mains qu'un caillou. Mais, en récompense d'un bon mouvement qui l'a
empêché de jeter le caillou à la tête de méchantes gens, un ange lui
rend la robe d'or.



XIV

LE FILS DU DIABLE


Un jour, un homme riche s'en allait à la foire. Il rencontra sur son
chemin un beau monsieur, qui n'était autre que le diable. «Vous devez
avoir du chagrin?» lui dit le diable.--«Pourquoi?» répondit l'homme,
«n'ai-je pas tout ce qu'il me faut?--Sans doute; mais si vous aviez des
enfants, vous seriez bien plus heureux.--C'est vrai,» dit l'homme.--«Eh
bien!» reprit le diable, «dans neuf mois, jour pour jour, vous aurez
deux enfants, si vous promettez de m'en donner un.--Je le promets,» dit
l'homme.

Au bout de neuf mois, jour pour jour, sa femme accoucha de deux garçons.
Bientôt après, le diable vint en prendre un, qu'il emmena chez lui et
qu'il éleva comme son fils. Le petit garçon devint grand et fort: à
treize ans, il avait de la barbe comme un sapeur.

Le diable avait des filatures. Il dit un jour à son fils: «Je vais
sortir; pendant ce temps tu surveilleras les fileuses, et tu auras soin
de les faire bien travailler.--Oui, mon père.» Tout en surveillant les
fileuses, le jeune garçon voulut se faire la barbe. Tandis qu'il y était
occupé, il aperçut dans son miroir une des femmes qui lui faisait des
grimaces par derrière. Il lui allongea une taloche: les vingt-cinq
femmes qui filaient furent tuées du coup.

Bientôt le diable rentra chez lui. «Où sont les femmes?» demanda-t-il,
«ont-elles bien travaillé?--Elles sont toutes couchées; allez-y voir.»
Le diable voulut les réveiller; voyant qu'elles étaient mortes, il fit
des reproches à son fils. «Une autre fois,» lui dit-il, «ne t'avise pas
de recommencer.--Non, mon père, je ne le ferai plus.»

Le diable alla chercher vingt-cinq femmes pour remplacer celles qui
avaient été tuées, puis il dit à son fils: «Je vais sortir; veille à ce
que les fileuses ne perdent pas leur temps.--Oui, mon père.» Pendant
l'absence du diable, le jeune garçon eut encore à se plaindre d'une des
fileuses; il lui donna un soufflet, et les vingt-cinq femmes tombèrent
mortes.

Etant allé ensuite se promener au jardin, il vit une belle dame blanche
qui l'appela et lui dit: «Mon ami, tu es dans une mauvaise
maison.--Quoi?» s'écria le jeune garçon, «la maison de mon père est une
mauvaise maison!--Tu n'es pas chez ton père,» dit la dame blanche, «tu
es chez le diable. Ton père est un homme riche qui demeure loin d'ici.
Un jour qu'il allait à la foire, le diable se trouva sur son chemin et
lui dit qu'il devait avoir du chagrin. Ton père lui ayant répondu qu'il
n'avait pas sujet d'en avoir, le diable reprit: «Si vous aviez des
enfants, vous seriez plus heureux. Eh bien! dans neuf mois, jour pour
jour, vous aurez deux enfants si vous consentez à m'en donner un.» Ton
père y consentit, et c'est toi que le diable est venu prendre.
Maintenant, mon ami, tâche de sortir d'ici le plus tôt que tu pourras.
Mais d'abord va voir sous l'oreiller du diable: tu y trouveras une
vieille culotte noire; emporte-la. Plus tu en tireras d'argent, plus il
y en aura.» Le jeune garçon dit à la dame qu'il suivrait son conseil et
rentra au logis.

Le diable, à son retour, fut bien en colère en voyant encore toutes les
femmes tuées. «La première fois qu'il t'arrivera d'en faire autant,»
dit-il au jeune homme, «je te mettrai à la porte.» L'autre ne demandait
que cela; aussi, quand le diable l'eut chargé de nouveau de surveiller
ses fileuses, il les tua toutes d'un revers de main. Cette fois, le
diable le chassa.

Le jeune garçon, qui n'avait pas oublié la culotte noire, se rendit tout
droit chez ses parents. D'abord on ne le reconnut pas; bientôt pourtant,
comme il ressemblait un peu à son frère, on voulut bien le recevoir
comme enfant de la maison; mais son père n'était nullement satisfait de
voir chez lui un pareil gaillard.

Bien que les parents du jeune homme fussent riches, ils allaient
eux-mêmes à la charrue; son frère l'emmena donc un jour avec lui aux
champs. Comme ils étaient à labourer, un des chevaux fit un écart.
«Donne un coup de fouet à ce cheval,» cria le frère. Le jeune gars donna
un tel coup de fouet que le cheval se trouva coupé en deux. Le frère
courut à la maison raconter l'aventure à son père. «Que veux-tu?» dit
celui-ci, «laisse-le tranquille: il serait capable de nous tuer tous.»
Bientôt le jeune garçon revenait avec la charrue sur ses épaules et une
moitié de cheval dans chaque poche; il avait labouré tout le champ avec
le manche de son fouet. «Mon père,» dit-il, «j'ai coupé le cheval en
deux d'un coup de fouet.--Cela n'est rien, mon fils; nous en achèterons
un autre.»

Quelque temps après, c'était la fête au village voisin; le frère du
jeune garçon lui demanda s'il voulait y aller avec lui; il y consentit.
Son frère marchait devant avec sa prétendue; l'autre les suivait. Ils
arrivèrent à l'endroit où l'on dansait. Pendant que le jeune homme
regardait sans mot dire, un des danseurs s'avisa de lui donner un croc
en jambe par plaisanterie. «Prends garde,» lui dit le frère du jeune
homme, «tu ne sais pas qu'il pourrait te tuer d'une chiquenaude.--Je me
moque bien de ton frère et de toi,» dit l'autre, et il recommença la
plaisanterie. Le jeune garçon dit alors à son frère et à la jeune fille
de se mettre à l'écart auprès des joueurs de violon, puis il donna au
plaisant un tel coup, que tous les danseurs tombèrent roides morts. Son
frère s'enfuit, laissant là sa prétendue. Le jeune garçon la reconduisit
chez ses parents; arrivé à la porte, il lui dit: «C'est ici que vous
demeurez?--Oui,» répondit la jeune fille.--«Eh bien! rentrez.» Il la
quitta et s'en retourna chez lui.

Son frère avait déjà raconté au logis ce qui s'était passé. «Les
gendarmes vont venir,» disait-il; «notre famille va être déshonorée.» Le
jeune homme, étant rentré à la maison, barricada toutes les portes et
dit à ses parents: «Si les gendarmes viennent me chercher, vous direz
que je n'y suis pas.» En effet, vers une heure du matin, arrivèrent
vingt-cinq gendarmes; on leur ouvrit la porte de la grange et ils y
entrèrent tous. En les voyant, le jeune garçon prit une fourche et en
porta un coup à celui qui marchait en tête: vingt-quatre gendarmes
tombèrent sur le carreau. Le vingt-cinquième se sauva et courut avertir
la justice. Cependant l'affaire en resta là.

Le lendemain, on publia à son de caisse par tout le village que ceux qui
voudraient s'enrôler auraient bonne récompense. Le jeune homme dit alors
à ses parents: «J'ai envie de m'enrôler.--Mon fils,» répondit le père,
«nous sommes assez riches pour te nourrir; tu n'as pas besoin de
cela.--Mon père,» dit le jeune homme, «je vois bien que je ne vous
causerai que du désagrément; il vaut mieux que je quitte la maison.» Il
partit donc et se rendit au régiment.

Un jour, le colonel lui donna, à lui et à deux autres soldats, un bon
pour aller chercher de la viande: ils devaient en rapporter quinze
livres chacun. Ils allèrent chez le boucher, qui leur livra la viande.
«Comment!» dit le jeune garçon, «voilà tout ce qu'on nous donne! mais
je mangerais bien cela à moi tout seul. Allons, tuez-nous trois
boeufs.--Mon ami,» répondit le boucher, «pour cela il faut de l'argent.»
Le jeune homme mit alors la main dans la poche de la culotte noire, et,
comme il ne savait pas compter, il jeta sur la table de l'argent à
pleines poignées. Le boucher ramassa l'argent et tua trois boeufs.
«Maintenant,» dit le jeune garçon à ses camarades, «nous allons en
rapporter chacun un.» En l'entendant parler ainsi, les deux soldats se
regardèrent. «Si cela vous gêne,» dit-il, «je n'ai pas besoin de vous.»
Il demanda une corde au boucher, attacha les trois boeufs ensemble et
les chargea sur ses épaules. Dans les rues, chacun s'arrêtait pour le
voir passer et restait ébahi. Le colonel, lui aussi, ne put en croire
ses yeux. Le lendemain, il l'envoya au vin; le jeune homme en apporta
trois tonneaux attachés sur son dos avec une corde.

Tout cela ne plaisait guère au colonel; il aurait bien voulu se
débarrasser d'un pareil soldat. Pour le dégoûter du service, il l'envoya
au milieu des champs garder une pièce de canon que trente chevaux
n'auraient pu traîner, et lui ordonna de rester en faction pendant toute
la nuit. Le jeune homme, trouvant le temps long, se coucha par terre et
s'endormit. Au bout d'une heure, s'étant réveillé, il prit la pièce de
canon et la porta dans la cour du colonel; quand il la posa par terre,
le pavé fut enfoncé. Puis il se mit à crier: «Mon colonel, voici votre
pièce de canon; maintenant vous ne craindrez plus qu'on vous la prenne.»

Le jeune homme s'était engagé pour huit ans; comme il était novice en
toutes choses, il croyait n'être engagé que pour huit jours. Au bout des
huit jours, il se rendit près du colonel et lui demanda si son temps
était fini. «Oui, mon ami,» dit le colonel, «votre temps est fini.»

Il quitta donc le régiment et alla se présenter chez un laboureur. La
femme seule était à la maison; il lui demanda si l'on avait besoin d'un
domestique. «Mon mari,» dit-elle, «est justement sorti pour en chercher
un; attendez qu'il rentre.» Le laboureur revint quelque temps après sans
avoir trouvé de domestique, et le jeune homme s'offrit à le servir: il
ne demandait pas d'argent, mais seulement sa charge de blé à la fin de
l'année. Le laboureur et sa femme se consultèrent. «Sans doute,» se
dirent-ils, «le garçon est gros et grand, mais avec quinze boisseaux il
en aura sa charge.» Le marché conclu, le laboureur lui montra ses champs
et lui dit d'aller labourer. La charrue était attelée de deux méchants
petits chevaux: le jeune homme, craignant de les couper en deux au
moindre coup de fouet, déposa son habit par terre, coucha les deux
chevaux dessus et se mit à labourer tout seul. La femme du laboureur
l'aperçut de sa fenêtre. «Regarde donc,» dit-elle à son mari, «le
nouveau domestique qui laboure tout seul. Jamais nous ne pourrons le
payer; tout notre blé y passera. Comment faire pour nous en
débarrasser?» Quand le garçon eut fini son labourage, il revint à la
maison avec un cheval dans chaque poche. Le laboureur et sa femme lui
firent belle mine. «Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner?» lui
dirent-ils.--«J'ai voulu finir mon ouvrage,» répondit le garçon; «tous
vos champs sont labourés.--Oh! bien,» dit le laboureur, «vous vous
reposerez le reste de la journée.» Le jeune homme se mit à table; il
aurait bien mangé tout ce qui était servi, mais il lui fallut rester sur
sa faim.

Le lendemain, le laboureur, qui voulait le perdre, l'envoya moudre dans
certain moulin d'où jamais personne n'était revenu. Le garçon partit en
sifflant. Etant entré dans le moulin, il vit douze diables, qui
s'enfuirent à son approche. «Bon!» dit-il, «voilà que je vais être
obligé de moudre tout seul.» Il appela les diables, mais plus il les
appelait, plus vite ils s'enfuyaient. Il se mit donc à moudre son grain,
et, quand il eut fini, il renvoya à la maison un cheval qu'il avait
emmené avec lui. En voyant le cheval revenir seul, la femme du laboureur
eut un moment de joie, car elle crut que le domestique ne reparaîtrait
plus. Mais bientôt il revint, amenant avec lui le moulin et le ruisseau
jusqu'auprès de la maison de son maître. «Maintenant,» dit-il, «ce sera
plus commode; je n'aurai plus besoin d'aller si loin pour moudre.--Mon
Dieu!» disaient le laboureur et sa femme, «que vous êtes fort!» Ils
faisaient semblant d'être contents, mais au fond ils ne l'étaient guère.

Un autre jour, le laboureur dit au jeune homme: «J'ai besoin de pierres;
va m'en chercher dans la carrière là-bas.» Le garçon prit des pinces et
des outils à tailler la pierre, et descendit dans la carrière, qui avait
bien cent pieds de profondeur: personne n'osait s'y aventurer à cause
des blocs de pierre qui se détachaient à chaque instant. Il se mit à
tirer d'énormes quartiers de roche, qu'il lançait ensuite par dessus sa
tête, et qui allaient bien loin tomber sur les maisons et enfoncer les
toits. Le laboureur accourut bientôt en criant: «Assez! assez! prends
donc garde! tu écrases les maisons avec les pierres que tu
jettes.--Bah!» dit le garçon, «avec ces petits cailloux?»

Le laboureur, ne sachant plus que faire, l'envoya porter une lettre à un
sien frère, qui était geôlier d'une prison, et lui dit d'attendre la
réponse. Le geôlier, après avoir lu la lettre, fit enchaîner le jeune
homme et l'enferma dans un cachot. Le jeune homme se laissa faire,
croyant que telle était la coutume, et que c'était en cet endroit qu'on
attendait les réponses. Il finit pourtant par trouver le temps long; il
brisa ses chaînes en étendant les bras et les jambes, et donna dans la
porte un coup de pied qui la fit voler sur le toit. Puis il alla trouver
le geôlier. «Eh bien!» lui dit-il, «la réponse?--C'est juste,» répondit
le geôlier, «je l'avais oubliée. Attendez un moment.» Il écrivit à son
frère de se débarrasser du garçon comme il pourrait, mais que, pour lui,
il ne s'en chargeait pas. Le jeune homme mit la lettre dans sa poche et
partit; puis, se ravisant, il emporta la prison avec le geôlier, et la
déposa près de la maison du laboureur. «A présent,» dit-il à son maître,
«il vous sera bien facile de voir votre frère. Mais,» ajouta-t-il,
«est-ce que mon année n'est pas finie?--Justement, elle vient de finir,»
répondit le laboureur.--«Eh bien! donnez-moi ma charge de blé.» A ces
mots, les pauvres gens se mirent à pleurer et à se lamenter. «Jamais,»
disaient-ils, «nous ne pourrons trouver assez de grain, quand même nous
prendrions tout ce qu'il y en a dans le village.» Le jeune garçon
feignit d'abord de vouloir exiger son salaire, mais enfin il leur dit
qu'il ne voulait pas leur faire de peine, et même il leur donna de
l'argent qu'il tira de la culotte noire.

En sortant de chez le laboureur, il marcha droit devant lui, si bien
qu'il arriva sur le bord de la mer; il s'embarqua sur le premier
vaisseau qu'il trouva. Mais un des gens du vaisseau, sachant qu'il avait
une culotte dont les poches étaient toujours remplies d'argent, lui
coupa la gorge pendant son sommeil et s'empara de la culotte.--Je l'ai
encore vu, ce matin, qui se promenait avec cette vieille culotte noire.


REMARQUES

L'ensemble de notre conte a une grande analogie avec nos nos 46,
_Bénédicité_, et 69, _le Laboureur et son Valet_. Voir les remarques de
ces deux contes, qui présentent le thème de l'_Homme fort_ d'une manière
plus complète.

                  *       *       *       *       *

On peut rapprocher de l'introduction de notre conte celle d'un conte
grec moderne de l'île de Syra (Hahn, nº 68), et celle d'un conte italien
de Vénétie (Widter et Wolf, nº 13).--Dans le conte grec, un démon
déguisé se présente à un roi et lui promet qu'il aura plusieurs enfants,
s'il consent à lui donner l'aîné.--Dans le conte italien, un prince sans
enfants désire tant en avoir qu'il en accepterait du diable lui-même. Un
étranger paraît et lui dit: «Promettez-moi de me donner un enfant, et
moi je vous promets que dans un an vous en aurez deux.»

Comparer l'introduction de plusieurs des contes européens étudiés dans
les remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_ (second groupe),
(pp. 139-140).

Comparer aussi, dans ces mêmes remarques, l'introduction du conte
swahili de l'île de Zanzibar (p. 145), à peu près identique à celle de
notre conte, et l'introduction du conte indien du Kamaon (p. 149). Dans
les remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_, comparer
l'introduction du conte indien du Bengale de la collection Lal Behari
Day (p. 80).

                  *       *       *       *       *

Nous ne nous arrêterons plus ici que sur un détail de notre _Fils du
Diable_. Dans un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 288), Nesyta, jeune
homme merveilleusement fort, entre au service du diable. Il délivre une
pauvre âme, qui s'envole sous la forme d'une colombe blanche après lui
avoir dit de demander au diable pour salaire un vieil habit qu'il verra
pendu à un clou: les poches de cet habit sont toujours remplies d'or et
d'argent. C'est là, comme on voit, le pendant de l'épisode de la culotte
noire que la dame blanche dit au héros de notre conte de dérober au
diable.--Ajoutons que, dans un conte westphalien appartenant à une autre
famille (Kuhn, _Westfælische Sagen_, nº 25), figure une vieille culotte,
des poches de laquelle on peut tirer sans cesse de l'argent. Cette
culotte vient également de chez le diable, et le héros l'a reçue comme
salaire.



XV

LES DONS DES TROIS ANIMAUX


Il était une fois trois cordonniers, qui allaient de village en village.
Passant un jour dans une forêt, ils virent trois chemins devant eux; le
plus jeune prit le chemin du milieu, et ses compagnons ceux de droite et
de gauche.

Au bout de quelque temps, celui qui avait pris le chemin du milieu
rencontra un lion, un aigle et une fourmi, qui se disputaient un âne
mort. Le jeune homme fit trois parts de l'âne et en donna une à chacun
des animaux, puis il continua sa route.

Quand il se fut éloigné, le lion dit aux deux autres: «Nous avons été
bien malhonnêtes de n'avoir pas remercié cet homme qui nous a fait si
bien nos parts; nous devrions lui faire chacun un don.» Et il se mit à
courir après lui pour le rejoindre.

Le jeune cordonnier fuyait à toutes jambes, car il croyait que le lion
était en colère et qu'il voulait le dévorer. Lorsque le lion l'eut
rattrapé, il lui dit: «Puisque tu nous as si bien servis, voici un poil
de ma barbe: quand tu le tiendras dans ta main, tu pourras te changer en
lion.» L'aigle vint ensuite et lui dit: «Voici une de mes plumes: quand
tu la tiendras dans ta main, tu pourras te changer en aigle.» La fourmi
étant arrivée, l'aigle et le lion lui dirent: «Et toi, que vas-tu donner
à ce jeune homme?--Je n'en sais rien,» répondit-elle.--«Tu as six
pattes,» dit le lion, «tandis que moi je n'en ai que quatre; donne-lui
en une, il t'en restera encore cinq.» La fourmi donna donc une de ses
pattes au cordonnier en lui disant: «Quand tu tiendras cette patte dans
ta main, tu pourras te changer en fourmi.»

A l'instant même le jeune homme se changea en aigle pour éprouver si les
trois animaux avaient dit vrai. Il arriva vers le soir dans un village
et entra dans la cabane d'un berger pour y passer la nuit. Le berger lui
dit: «Il y a près d'ici, dans un château, une princesse gardée par une
bête à sept têtes et par un géant. Si vous pouvez la délivrer, le roi
son père vous la donnera en mariage. Mais il faut que vous sachiez qu'il
a déjà envoyé des armées pour tuer la bête, et qu'elles ont toutes été
détruites.»

Le lendemain matin, le jeune homme s'en alla vers le château. Quand il
fut auprès, il se changea en fourmi et monta contre le mur. Une fenêtre
était entr'ouverte; il entra dans la chambre, après avoir repris sa
première forme, et trouva la princesse. «Que venez-vous faire ici, mon
ami?» lui dit-elle. «Comment avez-vous fait pour pénétrer dans ce
château?» Le jeune homme répondit qu'il venait pour la délivrer.
«Méfiez-vous,» dit la princesse, «vous ne réussirez pas. Beaucoup
d'autres ont déjà tenté l'aventure; ils ont coupé jusqu'à six têtes à la
bête, mais jamais ils n'ont pu abattre la dernière. Plus on lui en
coupe, plus elle devient terrible, et si on ne parvient à lui couper la
septième, les autres repoussent.»

Le jeune homme ne se laissa pas intimider; il alla se promener dans le
jardin, et bientôt il se trouva en face de la bête à sept têtes, qui lui
dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti de terre
et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre.» La bête lui
donna une épée, et le jeune homme se changea en lion. La bête faisait de
grands sauts pour le fatiguer; cependant, au bout de deux heures, il lui
coupa une tête. «Tu dois être las,» lui dit alors la bête, «moi aussi;
remettons la partie à demain.»

Le jeune homme alla dire à la princesse qu'il avait déjà coupé une tête;
elle en fut bien contente. Le lendemain il retourna au jardin, et la
bête lui dit: «Que viens-tu faire ici, petit ver de terre? tu es sorti
de terre et tu retourneras en terre.--Je viens pour te combattre.» La
bête lui donna encore une épée, et, au bout de quatre heures de combat,
le jeune homme lui coupa encore deux têtes. Puis il alla dire à la
princesse qu'il y en avait déjà trois de coupées. «Tâche de les couper
toutes,» lui dit la princesse. «Si tu ne parviens à abattre la septième,
tu périras.»

Le jour suivant, il redescendit au jardin. «Que viens-tu faire ici,
petit ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je
viens pour te combattre.» Au bout de huit heures de combat, il coupa
trois têtes à la bête et courut en informer la princesse. «Tâche de lui
couper la dernière,» lui dit-elle, «puis fends cette tête avec
précaution, et tu y trouveras trois oeufs. Tu iras ensuite ouvrir la
porte du géant et tu lui jetteras un des oeufs au visage: aussitôt il
tombera malade; tu lui en jetteras un autre, et il tombera mort. Tu
lanceras le dernier contre un mur, et il en sortira un beau carrosse,
attelé de quatre chevaux, avec trois laquais: tu te trouveras auprès de
moi dans ce carrosse, mais avec d'autres habits que ceux que tu portes
en ce moment.»

Le jeune homme retourna dans le jardin. «Que viens-tu faire ici, petit
ver de terre? tu es sorti de terre et tu retourneras en terre.--Je viens
pour te combattre.» Ils combattirent pendant dix heures: la bête
devenait de plus en plus terrible; enfin le jeune homme lui coupa la
septième tête. Il la fendit en deux et y trouva trois oeufs, comme
l'avait dit la princesse; puis il alla frapper à la porte du géant. «Que
viens-tu faire ici, poussière de mes mains, ombre de mes moustaches?»
lui dit le géant. Le jeune homme, sans lui répondre, lui jeta un des
oeufs au visage, et le géant tomba malade; il lui en jeta un second, et
le géant tomba mort. Il lança le troisième contre un mur, et aussitôt
parut un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, avec trois laquais. La
princesse était dans le carrosse, et le cordonnier s'y trouva près
d'elle; elle lui donna un mouchoir dont les quatre coins étaient brodés
d'or.

Toute la ville sut bientôt que la princesse était délivrée. Or il y
avait là un jeune homme qui aimait la princesse et qui avait essayé de
tuer la bête à sept têtes. Quand la princesse et le cordonnier
s'embarquèrent pour se rendre chez le roi (car il fallait passer la
mer), ce jeune homme partit avec eux.

Un jour, pendant la traversée, il dit au cordonnier: «Regarde donc dans
l'eau le beau poisson que voilà.» Le cordonnier s'étant penché pour
voir, l'autre le jeta dans la mer, où il fut avalé vivant par une
baleine. Le jeune homme dit ensuite à la princesse: «Si tu ne dis pas
que c'est moi qui t'ai délivrée, je te tuerai.» La jeune fille promit de
faire ce qu'il exigeait d'elle. En arrivant chez le roi son père, elle
lui dit que c'était ce jeune homme qui l'avait délivrée, et l'on décida
que la noce se ferait dans trois jours.

Cependant il y avait sur un pont un mendiant qui jouait du violon. Les
baleines aiment beaucoup la musique; celle qui avait avalé le cordonnier
s'approcha pour entendre. Le mendiant lui dit: «Si tu veux me montrer la
tête du cordonnier, je jouerai pendant un quart d'heure.--Je le veux
bien,» répondit la baleine. Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta. «Tu
as déjà fini?--Oui, mais si tu veux me le montrer jusqu'aux cuisses, je
jouerai pendant une demi-heure.--Je ne demande pas mieux.» Au bout de la
demi-heure, il s'arrêta. «Tu as déjà fini?--Oui, mais si tu veux me le
montrer jusqu'aux genoux, je jouerai pendant trois quarts d'heure.--Je
le veux bien.» Au bout des trois quarts d'heure: «Tu as déjà fini?--Oui,
j'ai fini; il paraît que tu ne trouves pas le temps long. Si tu veux me
montrer le cordonnier depuis la tête jusqu'aux pieds, je jouerai pendant
une heure.--Volontiers,» dit la baleine. Et elle le montra tout entier
au mendiant. Aussitôt le cordonnier se changea en aigle et s'envola. Le
mendiant s'enfuit au plus vite, et il fit bien, car au même instant la
baleine, furieuse de voir le cordonnier lui échapper, donna un coup de
queue qui renversa le pont.

Le jour fixé pour les noces de la princesse, on devait habiller de neuf
tous les mendiants et leur donner à boire et à manger. Le cordonnier
vint au palais avec ses habits froissés et tout mouillés; il s'assit
près du feu pour se sécher et tira de sa poche le mouchoir aux quatre
coins brodés d'or, que lui avait donné la princesse. Une servante le vit
et courut dire à sa maîtresse: «Je viens de voir un mendiant qui a un
mouchoir aux quatre coins brodés d'or: ce mouchoir doit vous
appartenir.» La princesse voulut voir le mendiant et reconnut son
mouchoir; elle dit alors à son père que ce mendiant était le jeune homme
qui avait tué la bête à sept têtes.

Le roi alla trouver celui qui devait épouser sa fille et lui dit: «Eh
bien! mon gendre, voulez-vous venir voir si tout est prêt pour le feu
d'artifice?--Volontiers,» répondit le jeune homme. Quand ils furent dans
la chambre où se trouvaient les artifices, le roi y mit le feu, et le
jeune homme fut étouffé.

La princesse se maria, comme on l'avait décidé, le troisième jour; mais
ce fut avec le cordonnier.


REMARQUES

Ce conte a été apporté à Montiers-sur-Saulx par un jeune homme qui
l'avait appris au régiment, comme le nº 3.

Comparer, dans notre collection, le nº 50, _Fortuné_.

                  *       *       *       *       *

Les trois thèmes dont se compose notre conte,--partage fait par le héros
entre plusieurs animaux et dons qui lui sont faits par eux; délivrance
d'une princesse, prisonnière d'un géant ou d'un autre être malfaisant,
et enfin délivrance du héros lui-même retenu captif au fond des
eaux,--ces trois thèmes, à notre connaissance, ne se rencontrent pas
souvent combinés dans un même récit. En revanche, dans les collections
déjà publiées, ils se trouvent plusieurs fois isolément ou groupés par
deux.

                  *       *       *       *       *

Pour la réunion des trois thèmes, nous citerons d'abord un conte toscan
(Gubernatis, _Novelline di Santo-Stefano_, nº 23): Un jeune homme,
envoyé par une princesse à la recherche de sa fille, qui a été enlevée
par un magicien, rencontre sur son chemin un lion, un aigle et une
fourmi qui ne peuvent s'entendre sur le partage d'un cheval mort. A leur
prière, il fait les parts, et, en récompense, le lion lui donne la force
de sept lions, l'aigle la force de sept aigles, la fourmi la force de
sept fourmis. Grâce au don de l'aigle, le jeune homme prend son vol et
arrive sur la tour où est retenue la princesse; le don de la fourmi lui
permet de pénétrer dedans. Il demande à la princesse comment il pourra
l'enlever au magicien. Elle lui dit qu'il faut déraciner un certain bois
et dessécher une fontaine qui s'y trouve: au fond de cette fontaine il y
a un aigle, dans l'aigle un oeuf; si on jette l'oeuf au front du
magicien, celui-ci disparaîtra, ainsi que sa tour. Le jeune homme, avec
la force de sept lions, déracine le bois et dessèche la fontaine; avec
la force de sept aigles, il combat l'aigle. Quand il a l'oeuf, il le
jette au front du magicien, et aussitôt il se trouve seul avec la
princesse dans une île déserte. Après un épisode dans lequel un marin
enlève la princesse et se fait passer pour son libérateur, le héros
épouse la princesse. Mais un jour, par suite d'un dernier enchantement
du magicien, le jeune homme est englouti sous terre[196]. Alors la
princesse jette au magicien une boule de cristal, et le magicien lui
fait voir son mari; puis elle lui donne une boule d'argent, et le
magicien approche d'elle le jeune homme; enfin une boule d'or, et le
magicien le présente à la princesse sur la paume de sa main: aussitôt le
jeune homme se transforme en aigle et s'envole.

    [196] Dans tous les autres contes de cette famille où se rencontre
    ce thème, c'est, comme dans notre conte, au fond des eaux que le
    héros est prisonnier.

Dans un conte écossais (Campbell, nº 4, var. 1), les trois thèmes sont
rangés différemment; le troisième est placé avant le second. Le héros a
été promis par son père à une ondine. Il partage une proie entre un
lion, un loup et un faucon, qui ici lui promettent simplement de venir à
son aide en cas de besoin. Plus tard il sauve une princesse qui devait
être livrée à un dragon, et il l'épouse. Dans la suite, l'ondine
l'attire dans la mer. Sur le conseil d'un devin, la princesse s'assied
sur le rivage et se met à jouer de la harpe. L'ondine, ravie de
l'entendre, lui montre, pour qu'elle continue à jouer, d'abord la tête
du jeune homme, puis peu à peu le jeune homme tout entier: celui-ci
pense au faucon, et, métamorphosé aussitôt en faucon, il s'envole. (Ici
nous avons la forme originale du passage de notre conte où intervient si
bizarrement le mendiant qui joue du violon.) La princesse ayant été à
son tour enlevée par l'ondine, son mari apprend du devin que, dans une
certaine vallée, il y a un boeuf, dans le boeuf un bélier, dans le
bélier une oie, dans l'oie un oeuf où est l'âme de l'ondine. Avec l'aide
des animaux reconnaissants et d'une loutre, il s'empare de l'âme de
l'ondine. Celle-ci périt, et la princesse est délivrée.

Dans un conte allemand (Proehle, I, nº 6), les trois thèmes sont
disposés de la même manière que dans notre conte et dans le conte
toscan; mais le second de ces thèmes est altéré et le dernier absolument
défiguré. On remarquera qu'ici le héros est jeté dans la mer par un
rival, comme dans notre conte.

                                * * *

Les contes qui vont suivre ne renferment que deux des trois thèmes.
Voici, par exemple, un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 5): Un
prince, qui a été promis avant sa naissance à un _drakos_ (sorte
d'ogre), s'enfuit quand celui-ci somme le roi de tenir sa promesse. Le
jeune homme rencontre un lion, un aigle et une fourmi, entre lesquels il
partage une proie, et il reçoit d'eux le don de se transformer à
volonté en lion, en aigle et en fourmi. Grâce à ce don, il conquiert la
main d'une princesse. Mais un jour qu'il veut boire à une fontaine, le
drakos surgit et l'avale. Alors, la princesse, femme du jeune homme,
suspend des pommes au dessus de la fontaine: pour avoir ces pommes, le
drakos montre à la princesse la tête de son mari; un autre jour, il lui
fait voir le prince jusqu'à la ceinture; enfin, il le sort tout à fait
de l'eau. Aussitôt le jeune homme se change en fourmi, puis en aigle, et
s'envole.

L'introduction de ce conte,--la promesse au drakos,--est tout à fait
analogue à l'introduction du conte écossais résumé plus haut. Nous la
retrouverons encore dans d'autres contes. D'abord dans un conte allemand
du Haut-Palatinat, résumé par M. R. Koehler (_Orient und Occident_, II,
p. 117-118). Là, le héros est promis à une ondine, comme dans le conte
écossais. Les dons lui sont faits par un ours, un renard, un faucon et
une fourmi, entre lesquels il a partagé un cheval, et, grâce à ces dons,
il épouse une princesse. Plusieurs années après, il tombe au pouvoir de
l'ondine. Pour le délivrer, sa femme prend le même moyen que la
princesse du conte toscan et du conte grec: seulement, au lieu de boules
ou de pommes, elle donne successivement à l'ondine trois bijoux d'or: un
peigne, un anneau et une pantoufle.

Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, 5e rapport, p. 36), où se
trouvent aussi le partage et les dons des animaux, le héros est jeté du
haut d'une falaise dans la mer par un ancien prétendant de la princesse,
sa femme. Une sirène qui avait déjà manifesté son affection pour lui,
quand il était tout enfant, s'empare de lui. La princesse ne figure pas
dans la dernière partie de ce conte breton. Un jour, la sirène consent à
élever le héros sur la paume de sa main au dessus des flots. Aussitôt il
souhaite de devenir épervier et s'envole auprès de sa femme qui, le
croyant mort, allait se marier avec le prince qui l'avait jeté à la mer.

Plusieurs contes,--recueillis dans la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº
9), dans les Flandres (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 20), en
Allemagne (Wolf, p. 82), dans le Tyrol allemand (Zingerle, II, nº 1), en
Danemark (Grundtvig, II, p. 194), en Norwège (Asbjoernsen, _Tales of the
Fjeld_, p. 223), dans le pays basque (Webster, p. 80),--n'ont que les
deux premiers thèmes: le partage, suivi des dons des animaux, et la
délivrance d'une princesse prisonnière d'un être malfaisant.

Ces deux thèmes sont réunis à d'autres dans deux contes italiens de la
Toscane et du Montferrat (Comparetti, nos 32 et 55), dans un conte
italien des Abruzzes (Finamore, nº 19, p. 87) et dans un conte sicilien
de la collection Pitrè (II, p. 215).

                                * * *

Enfin, le troisième de nos thèmes figure seul, avec l'introduction de
certains des contes ci-dessus résumés, dans un conte originaire de la
Haute-Lusace (Grimm, nº 181). Là, un enfant a été promis par son père,
sans que celui-ci s'en doutât, à l'ondine d'un étang. L'enfant grandit
et il se marie. Un jour, il s'approche de l'étang; l'ondine l'y
entraîne. Une bonne vieille donne à la femme du jeune homme un peigne
d'or, et lui dit de le déposer sur le bord de l'étang. Une vague emporte
le peigne, et la tête du jeune homme apparaît. Après que sa femme a
déposé sur la rive une flûte d'or, il sort de l'eau jusqu'à mi-corps.
Enfin elle apporte un rouet d'or, et son mari apparaît tout entier. Il
saute sur le rivage et échappe à l'ondine. (Comparer un conte allemand
de la collection Wolf, p. 377).--Cette troisième partie se trouve
encore, mais rattachée à un autre conte, dans la collection de contes
flamands de M. Deulin (II, p. 92): Le héros est entraîné par la Dame des
Clairs au fond d'un lac. Sa femme erre le soir sur le bord du lac avec
son petit enfant. Le petit ayant commencé à pleurer, elle lui donne pour
l'apaiser une pomme d'or. La pomme roule dans l'eau: aussitôt la tête du
héros apparaît. Une seconde pomme d'or roule encore dans le lac: le
héros apparaît jusqu'à la ceinture. Une troisième est jetée dans les
flots par l'enfant, et son père se montre tout entier. Sa femme lui
lance ses tresses d'or; il les saisit et saute sur la rive.

                  *       *       *       *       *

Au XVIIe siècle, un conte, formé, comme plusieurs des contes précédents,
du premier et du troisième de nos thèmes, était recueilli par Straparola
(nº 9 de la traduction allemande des contes par Valentin Schmidt):
Fortunio a quitté sa mère adoptive, qui l'a maudit eu formant le souhait
qu'une sirène l'entraîne au fond des eaux. Sur son chemin, il partage un
cerf entre un loup, un aigle et une fourmi, qui lui font chacun le don
que l'on connaît. Fortunio arrive dans un pays où la main d'une
princesse doit être accordée à celui qui sera vainqueur dans un tournoi.
Il se change en aigle et pénètre dans la chambre de la princesse, qui
lui donne de l'argent pour qu'il s'équipe et prenne part au tournoi.
Trois jours de suite vainqueur, il épouse la princesse. Plus tard, il
s'embarque pour chercher des aventures. Une sirène l'entraîne au fond de
la mer.--La princesse, femme de Fortunio, s'embarque à son tour, avec
son enfant, pour aller à la recherche de son mari. L'enfant pleure; la
princesse lui donne une jolie pomme de cuivre. La sirène, ayant aperçu
la pomme, prie la princesse de la lui donner: en échange, elle lui
montrera Fortunio jusqu'à la poitrine. Ensuite, en échange d'une pomme
d'argent, elle montre à la princesse son mari jusqu'aux genoux, et
enfin, tout entier en échange d'une pomme d'or. Fortunio souhaite alors
de devenir aigle et s'envole sur le vaisseau.

                  *       *       *       *       *

Revenons sur un trait de notre conte, sur cet oeuf que le héros a trouvé
dans la septième tête de la bête et qu'il jette au front du géant pour
le faire mourir. Dans un conte sicilien (Pitrè, II, p. 215), mentionné
ci-dessus, Beppino partage un âne mort entre une fourmi, un aigle et un
lion. Pour pénétrer dans le palais où sa femme est tenue emprisonnée par
un magicien, il se change en aigle et en fourmi. Il combat un lion, le
tue, l'ouvre: il en sort deux colombes. Beppino les saisit, en tire deux
oeufs et les brise sur le front du magicien, qui meurt.--Comparer un
autre conte sicilien (nº 6 de la collection Gonzenbach): Joseph, changé
en lion, combat un dragon. Quand il l'a tué, il ouvre la septième tête,
d'où sort un corbeau qui a un oeuf dans le corps. Cet oeuf, il le jette
au front du géant qui garde la princesse, sa femme, et le géant périt.

Dans ces deux contes, ainsi que dans le nôtre et dans le conte toscan
cité plus haut, l'idée première s'est obscurcie. Elle se retrouve sous
sa forme complète dans plusieurs contes de ce type (dans le conte
écossais, par exemple), et aussi dans d'autres. Ainsi, dans un conte
lapon (_Germania_, année 1870), une femme qui a été enlevée par un géant
lui demande où est sa vie. Il finit par le lui dire: dans une île au
milieu de la mer il y a un tonneau; dans ce tonneau, une brebis; dans la
brebis, une poule; dans la poule, un oeuf, et dans l'oeuf, sa vie. Grâce
à l'aide de plusieurs animaux, le fils de la femme retenue prisonnière
(d'ordinaire, c'est son prétendant ou son mari) parvient à s'emparer de
l'oeuf et fait ainsi mourir le géant.

Comparer, pour ce thème, un second conte écossais (Campbell, nº 1);
plusieurs contes bretons (nº 5 de la collection A. Troude et G. Milin;
1er rapport de M. Luzel, p. 112; cf. 5e rapport, p. 13); des contes
allemands (Müllenhoff, p. 404; Proehle, I, nº 6; Curtze, nº 22); un
conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 33); un conte
norvégien (Asbjoernsen, I, nº 6); deux contes islandais (Arnason, pp.
456 et 518); des contes russes (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II,
pp. 338 et 395; Dietrich, nº 2); un conte lithuanien (Chodzko, p. 218);
des contes italiens (Gubernatis, _loc. cit._, p. 314; Comparetti, nos 32
et 55); un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 1, etc.)

                                * * *

En Orient, nous pouvons rapprocher de cette partie de notre conte un
conte des Tartares de la Sibérie méridionale (tribu des Barabines),
recueilli par M. Radloff (IV, p. 88). Dans ce conte, une femme qui a été
enlevée par Tasch-Kan feint de consentir à l'épouser et lui demande où
se trouve son âme. «Je vais te le dire,» répond Tasch-Kan. «Sous sept
grands peupliers il y a une fontaine d'or; il y vient boire sept
_marals_ (sorte de cerfs), parmi lesquels il y en a un dont le ventre
traîne à terre; dans ce maral il y a une cassette d'or; dans cette
cassette d'or, une cassette d'argent; dans la cassette d'argent, sept
cailles; l'une a la tête d'or et le reste du corps d'argent. Cette
caille, c'est ma vraie âme.» Le beau-frère de la femme a tout entendu.
Il peut ainsi la délivrer.

Dans un conte arabe (_Histoire de Seif-Ahnoulouk et de la Fille du Roi
des Génies_, faisant partie de certains manuscrits des _Mille et une
Nuits_), un génie finit par dire à une jeune fille qu'il a enlevée où
est son âme: elle est dans un passereau qui est enfermé dans une petite
boîte; cette boîte se trouve dans sept autres; celles-ci, dans sept
caisses; les caisses, dans un bloc de marbre au fond de la mer.

Un livre siamois (Bastian, _die Voelker des oestlichen Asiens_, t. IV,
1868, p. 340) raconte que Thossakan, roi de Ceylan, pouvait, grâce à son
art magique, faire sortir son âme de son corps et l'enfermer dans une
boîte qu'il laissait dans sa maison pendant qu'il allait en guerre, ce
qui le rendait invulnérable. Au moment de combattre le héros Rama, il
confie la boîte à un ermite, et Rama voit avec étonnement que ses
flèches atteignent Thossakan sans lui faire de blessures. Hanouman, le
compagnon de Rama, qui se doute de la chose, consulte un devin, lequel
découvre, par l'inspection des astres, où se trouve l'âme de Thossakan;
Hanouman prend la forme de ce dernier et se rend auprès de l'ermite, à
qui il redemande son âme. A peine a-t-il la boîte, qu'il s'élève en
l'air en la pressant si fort entre ses mains qu'il l'écrase, et
Thossakan meurt.

Le même thème se retrouve dans une légende historique, se rattachant à
l'origine de la ville de Ghilghit, dans le Dardistan[197]. Dans cette
légende, recueillie par M. Leitner (_The Languages and Races of
Dardistan_, III, p. 8), la fille du roi Shiribadatt, éprise d'un jeune
homme nommé Azru, l'épouse secrètement, après s'être obligée par le plus
grand des serments à l'aider dans toutes ses entreprises. Alors Azru dit
à la princesse qu'il est venu pour faire mourir le roi et que c'est elle
qui devra le tuer. D'abord elle s'y refuse; puis, liée par son serment,
elle finit par consentir à demander au roi où est son âme. «Vous
n'aurez,» lui dit Azru, «qu'à refuser toute nourriture pendant trois ou
quatre jours; votre père vous demandera la raison de cette conduite, et
vous lui répondrez: Mon père, vous êtes souvent loin de moi pendant
plusieurs jours de suite: j'ai peur qu'il ne vous arrive malheur.
Rassurez-moi en me faisant connaître où est votre âme et en me montrant
que votre vie est en sûreté.» La princesse se conforme à ces
instructions, et, à la fin, le roi lui dit de ne pas se tourmenter: son
âme est dans les neiges, et il ne peut périr que par le feu. Azru trouve
moyen de le faire ainsi périr.--Il y a dans cette fin, comme on voit, un
obscurcissement de l'idée première.

    [197] Le Dardistan est une contrée située au nord de Cachemire, dans
    la vallée du Haut-Indus, entre trois chaînes de montagnes:
    l'Himalaya, le Karakoroum et l'Hindoukousch.

Dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 191), la «destinée» d'un ogre est
dans un oeuf, l'oeuf dans un pigeon, le pigeon dans une chamelle, la
chamelle dans la mer.

                                * * *

Arrivons à l'Inde. Dans un livre hindoustani (Garcin de Tassy, _Histoire
de la Littérature hindouie et hindoustanie_, t. II, p. 557), un prince
«éventre avec son poignard un poisson dans lequel un _div_ (espèce
d'ogre) avait caché son âme».

Nous pouvons également citer plusieurs contes populaires recueillis dans
diverses parties de l'Inde. D'abord un conte du Deccan (miss Frere, p.
13): Une princesse, retenue prisonnière par un magicien qui veut
l'épouser, obtient de lui par de belles paroles qu'il lui dise s'il est
ou non immortel. «Je ne suis pas comme les autres,» dit-il. «Loin, bien
loin d'ici, il y a une contrée sauvage couverte d'épais fourrés. Au
milieu de ces fourrés s'élève un cercle de palmiers, et, au centre de ce
cercle, se trouvent six jarres pleines d'eau, placées l'une sur l'autre:
sous la sixième est une petite cage, qui contient un petit perroquet
vert, et, si le perroquet est tué, je dois mourir. Mais il n'est pas
possible que personne prenne jamais ce perroquet; car, par mes ordres,
des milliers de génies entourent les palmiers et tuent tous ceux qui en
approchent.»

Voici maintenant un conte recueilli dans le Kamaon, près de l'Himalaya
(Minaef, nº 10): Un fakir, très versé dans la magie, a enlevé une
princesse, belle-fille d'un roi, au moment où elle entrait dans son
ermitage pour lui apporter à manger: par un tour de son art, ermitage et
princesse ont été transportés au bord de la septième mer. Le mari de la
princesse et les six autres fils du roi sont allés successivement à la
recherche de la princesse, mais, à peine arrivés en présence du fakir,
ils ont tous été changés en arbres par celui-ci. Il ne reste plus qu'un
fils de ces princes, qu'on a eu bien de la peine à élever jusqu'à l'âge
de douze ans. Un jour, continue le conte kamaonien, le jeune garçon
demanda à son grand-père où étaient les sept princes, son père et ses
oncles. Le roi lui répondit: «Le jour où tu es venu au monde, il leur
est arrivé un grand malheur. Ils sont devenus des arbres, là-bas, au
bord de la septième mer, et ta tante a été emmenée au même endroit par
un fakir.» Le jeune prince se mit en route et il arriva chez sa tante
pendant l'absence du fakir. Avant de la quitter, il lui dit: «Demande au
fakir où est son souffle.» Le fakir, étant revenu à la maison, remarqua
que la princesse ne disait rien. Il lui demanda ce qu'elle avait. La
princesse répondit: «Tu es fakir et moi princesse. Quand tu seras mort,
que ferai-je dans cette forêt?--Je ne mourrai jamais,» dit le fakir; «je
suis immortel.» Et il ajouta: «Au bord de la sixième mer, il y a un
palais sous lequel se trouve un _dharmasâlâ_ (hospice pour les
pèlerins), et, plus bas encore, sous terre, il y a une cage de fer, dans
laquelle se trouve un perroquet. C'est seulement si l'on tue ce
perroquet que je mourrai.» La princesse ayant rapporté à son neveu ce
que le fakir avait dit, le jeune prince se rendit sur le bord de la
sixième mer. Il y avait là, dans une ville, un roi qui avait une fille à
marier et qui ne trouvait pas de gendre. Un pâtre qui faisait paître les
vaches et les buffles, ayant vu passer le prince, dit au roi qu'il
venait d'arriver dans la ville un beau jeune homme, digne d'épouser la
princesse. Le roi fit rassembler tous ceux qui étaient nouvellement
arrivés dans la ville; ils se présentèrent tous devant le roi, et «le
coeur de la princesse s'arrêta sur le jeune prince». Alors le roi fit
baigner, raser, habiller le jeune homme, et on célébra les noces. Un
jour, le prince dit au roi qu'il avait une demande à lui adresser, et il
le pria de lui donner le palais bâti sur le bord de la sixième mer.
L'ayant obtenu, il envoya des ouvriers pour l'abattre; il fit aussi
démolir le _dharmasâlâ_, sous lequel on trouva la cage avec le
perroquet. Il coupa au perroquet les ailes et les pattes; aussitôt le
fakir se sentit comme brûlé. «Qui est mon ennemi?» cria-t-il. Le prince
alla trouver le fakir en emportant la cage avec le perroquet et dit au
fakir: «Transforme ces arbres en hommes.» Le fakir souffla sur les
arbres, et ils redevinrent des hommes. Puis il dit au jeune prince: «De
grâce, si tu veux me tuer, fais-le vite, pourvu que tu m'enterres.» Le
jeune prince tua le perroquet, et le fakir mourut, et on l'enterra selon
les rites funéraires.

Un épisode du même genre se trouve encore dans un autre conte indien,
recueilli dans le Bengale (_Indian Antiquary_, 1872, p. 115 seq.) et
dont nous ferons connaître l'ensemble dans les remarques de notre nº
19, _le Petit Bossu_: Un prince arrive dans une ville où tout est
couvert d'ossements humains. Il entre dans une des maisons et y voit une
femme étendue morte sur un lit: près d'elle il y a, d'un côté, une
baguette d'or; de l'autre, une baguette d'argent. Le prince prend ces
baguettes et touche par hasard le cadavre de la femme avec la baguette
d'or: aussitôt elle fait un mouvement et se réveille. «Qui êtes-vous?»
s'écrie-t-elle en voyant le jeune homme, «et pourquoi êtes-vous venu
ici? Vous êtes dans une ville de _râkshasas_ (mauvais génies), qui vous
tueront et vous mangeront.» Le prince lui fait connaître le motif de son
voyage. Quand les râkshasas sont au moment de revenir, elle lui dit de
la toucher avec la baguette d'argent, et elle redevient comme morte.
Alors il se cache, ainsi que la femme le lui a recommandé, sous une
grande chaudière. Les râkshasas, à leur retour, rendent la vie à la
femme, et celle-ci leur fait la cuisine.--Après leur départ, le jeune
homme dit à la femme qu'il faut savoir du plus vieux des râkshasas
comment ils peuvent être exterminés; voici comment elle s'y prendra:
quand elle lavera les pieds du râkshasa, elle se mettra à pleurer, et,
quand il lui demandera pourquoi, elle dira: «Vous êtes maintenant bien
vieux et vous mourrez bientôt: que deviendrai-je alors? les autres
râkshasas me tueront et me mangeront. Voilà pourquoi je pleure.» Elle
fera alors bien attention à ce qu'il répondra.--La femme ayant suivi ces
instructions, le vieux râkshasa lui dit: «Il est impossible que nous
mourions. Votre père a un certain étang; au milieu de cet étang se
trouve une colonne de cristal avec un grand couteau et une coloquinte.
Or, dans un certain pays, il y a un roi, et ce roi a une reine nommée
Duhâ, et cette reine a un fils boiteux: si ce fils venait ici, qu'il
plongeât dans l'étang, les yeux couverts de sept voiles, et que, dès le
premier plongeon, il retirât la colonne de cristal; puis, qu'il coupât
d'un seul coup cette colonne, alors il trouverait au milieu la
coloquinte, et dans la coloquinte deux abeilles. Si quelqu'un, s'étant
couvert les mains de cendres, pouvait réussir à saisir les deux abeilles
au moment où elles s'envoleraient et à les écraser, nous mourrions tous;
mais si une seule goutte de leur sang tombait par terre, nous
deviendrions deux fois plus nombreux que nous ne l'étions auparavant.»
La femme répond qu'elle est rassurée: jamais le fils de la reine Duhâ ne
pourra pénétrer jusqu'ici.--Avec l'aide de la femme, le prince, qui est
le fils de la reine Duhâ, parvient à tuer les abeilles, et tous les
râkshasas périssent.

Ce thème revêt à peu près la même forme dans deux autres contes indiens.
Le premier a été également recueilli dans le Bengale (Lal Behari Day, nº
4). Jeune fille étendue sur un lit comme morte, ressuscitée au moyen
d'une baguette d'or, puis replongée dans son sommeil au moyen d'une
baguette d'argent; scène d'attendrissement pour extorquer à la vieille
râkshasi le secret d'où dépend la vie de celle-ci; moyen très compliqué
pour arriver à trouver et à détruire les deux abeilles où est cachée
l'âme de la râkshasi, tout est identique. L'autre conte indien
(_Calcutta Review_, t. LI [1870], p. 124) offre également dans un de ses
épisodes une grande ressemblance avec ce même passage; il n'en diffère
guère que par la manière plus simple de tuer le géant.--Comparer encore
un épisode d'un conte indien du Pandjab (conte du _Prince Coeur-de-Lion,
Indian Antiquary_, août 1881, p. 230;--Steel et Temple, nº 5), dont nous
avons résumé l'ensemble dans les remarques de notre nº 1, _Jean de
l'Ours_ (pp. 25, 26).

Dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, nº 24), la fille du démon
dit au prince qui l'a réveillée de son sommeil magique, que son père ne
peut être tué: «De l'autre côté de la mer, il y a un grand arbre; sur
cet arbre, un nid; dans le nid, une _maina_ (sorte d'oiseau). Ce n'est
que si l'on tue cette _maina_ que mon père peut mourir. Et si, en tuant
l'oiseau, on laissait tomber de son sang par terre, il en naîtrait cent
démons. Voilà pourquoi mon père ne peut être tué.»

                                * * *

Dans le vieux conte égyptien des _Deux Frères_, dont nous avons parlé
dans notre introduction, Bitiou enchante son coeur et le place sur la
fleur d'un acacia. Il révèle ce secret à sa femme, qui le trahit. On
coupe l'acacia, le coeur tombe par terre, et Bitiou meurt.



XVI

LA FILLE DU MEUNIER


Un jour, un meunier et sa femme étaient allés à la noce. Leur fille,
restée seule au moulin, alla chercher sa cousine pour venir coucher avec
elle. Pendant qu'elles disaient leurs prières, la cousine aperçut deux
hommes sous le lit. «Tiens!» pensa-t-elle, «ma cousine vient me chercher
pour coucher avec elle, et il y a quelqu'un sous son lit.» Puis elle dit
tout haut: «Ma cousine, je vais aller mettre ma chemise, que j'ai
oubliée chez nous.--Je peux bien vous en prêter une des miennes.--Merci,
ma cousine; je n'aime pas à mettre les chemises des autres.--Revenez
donc bientôt.--Oui, ma cousine.»

La fille du meunier l'attendit longtemps. Enfin, ne la voyant pas
revenir, elle se décida à se coucher. Tout à coup les deux voleurs
sortirent de dessous le lit en criant: «La bourse ou la vie!--Nous
n'avons point d'argent,» dit la jeune fille, «mais nous avons du grain:
prenez-en autant que vous voudrez.» Ils montèrent au grenier. Comme il
n'y avait pas de cordes aux sacs, la jeune fille leur dit d'aller au
jardin chercher de l'osier pour les lier, et, quand ils furent sortis,
elle ferma la porte.

Les voleurs avaient une main de gloire[198], mais la jeune fille ayant
eu soin de pousser le verrou, ils ne purent rentrer. «Ouvrez-nous,» lui
crièrent-ils.--Passez-moi d'abord votre main de gloire par la chatière.»
L'un des voleurs la passa, et, tandis qu'il avait la main sous la porte,
la jeune fille la lui coupa d'un coup de hache. Aussitôt les deux
compagnons prirent la fuite.

    [198] Voir les remarques pour l'explication du mot _main de gloire_.

Au point du jour, on entendit le violon: c'était les gens de la noce qui
revenaient. Le meunier et sa femme étant rentrés au logis, la jeune
fille ne leur dit rien de ce qui lui était arrivé.

Quelque temps après, le voleur dont la main avait été coupée se présenta
pour demander la jeune fille en mariage. Il s'était fait faire une main
de bois, qu'il avait soin de tenir toujours gantée; il se disait le fils
de M. Bertrand, qui était un homme considéré dans le pays: aussi les
parents de la jeune fille furent-ils très flattés de sa demande.

Le voleur dit un jour à la jeune fille: «Venez donc voir mon beau
château au coin du petit bois.--J'irai ce soir,» répondit-elle, mais
elle resta à la maison. Quand le voleur revint, il lui dit: «Vous n'êtes
pas venue au château; vous m'avez manqué de parole.--Que voulez-vous?»
répondit-elle, «je n'ai pu y aller; j'irai demain... Mais pourquoi
portez-vous toujours un gant?--C'est que je me suis fait mal à la main,»
dit le voleur.

Le lendemain, la jeune fille monta en voiture avec un cocher et un
laquais. Au coin du petit bois, elle vit une maison d'apparence
misérable. «Voilà,» dit-elle, «une triste maison. Restez ici, mon
cocher, mon laquais; je vais voir ce que c'est.» Elle alla donc seule
vers la maison et aperçut en y entrant sa cousine, que le voleur
égorgeait. «Pour Dieu! pour Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie!
jamais je ne dirai à ma cousine qui vous êtes.--Non, non! qu'elle
vienne, et elle en verra bien d'autres!» La fille du meunier, qui était
entrée sans être remarquée, se hâta de sortir en emportant le bras de sa
cousine que le voleur venait de couper. Il y avait sous la table une
trentaine de gens ivres, mais personne ne la vit.

«Mon cocher, mon laquais,» dit la jeune fille, «fuyons d'ici; c'est un
repaire de voleurs.» De retour au moulin, elle raconta ce qu'elle avait
vu. Comme le prétendu devait venir le soir même, on appela les
gendarmes, on les habilla en bourgeois et on les fit passer pour des
amis de la maison.

En arrivant, le voleur dit à la jeune fille: «Vous m'avez encore manqué
de parole; vous n'êtes pas venue voir mon château.--C'est que j'ai eu
autre chose à faire,» répondit-elle. Vers la fin du repas, le voleur lui
dit: «Entre la poire et la pomme, il est d'usage que chacun conte son
histoire: mademoiselle, contez-nous donc quelque chose.--Je ne sais
rien,» dit-elle, «contez vous-même.--Mademoiselle, à vous l'honneur de
commencer.--Eh bien! je vais vous raconter un rêve que j'ai fait. Tous
songes sont mensonges; mon bon ami, vous ne vous en fâcherez pas.--Non,
mademoiselle.»

«Je rêvais donc que vous m'aviez invitée à venir voir votre château.
J'étais partie en voiture avec mon cocher et mon laquais. Au coin du
petit bois, je vis une maison d'apparence misérable. Je dis alors à mon
cocher et à mon laquais de m'attendre, et j'entrai seule dans la maison.
J'aperçus mon bon ami qui tuait ma cousine. Tous songes sont mensonges;
mon bon ami, ne vous en fâchez pas.--Non, mademoiselle.--Pour Dieu! pour
Dieu!» criait-elle, «laissez-moi la vie! jamais je ne dirai à ma cousine
qui vous êtes.--Non, non, qu'elle vienne, et elle en verra bien
d'autres!» Je ramassai le bras de ma cousine que mon bon ami venait de
couper, et je m'enfuis. Messieurs, voici le bras de ma cousine.»

Les gendarmes saisirent le voleur, et on le mit à mort, ainsi que toute
sa bande.


REMARQUES

Nous avons entendu raconter, toujours à Montiers-sur-Saulx, une
variante, _la Fille du Notaire_. L'introduction est analogue à celle de
_la Fille du Meunier_, mais la suite, à partir du moment où le voleur se
présente comme prétendant, est différente. Le voleur épouse la jeune
fille; puis il l'emmène dans un bois, où il se consulte avec ses
compagnons sur la manière dont il la fera mourir. La jeune femme est
attachée à un arbre et accablée de coups. Les voleurs s'étant éloignés
pendant quelque temps, elle leur échappe, grâce à un charbonnier, qui la
cache dans un de ses sacs. (Nos notes sont beaucoup trop incomplètes
pour que nous puissions donner les détails de cette partie du
conte.)--Dans une autre variante, également de Montiers, le père de la
jeune fille passe au moment où elle va être égorgée, et, profitant de
l'absence momentanée du brigand, il la met dans un des paniers de son
âne.

                                * * *

Il est remarquable que l'introduction commune à _la Fille du Meunier_ et
à ses variantes ne se retrouve guère que dans les contes du type
particulier de ces variantes (ceux où l'héroïne est, non pas simplement
fiancée, mais mariée au brigand). Passons rapidement ces contes en
revue.

L'introduction d'un conte allemand (Proehle, II, nº 31) est très voisine
de celle de nos contes lorrains: La plus jeune fille d'un roi est restée
seule pour garder la maison (_sic_), pendant que son père et ses soeurs
sont en voyage. Une jeune bergère doit venir coucher toutes les nuits
dans sa chambre, afin qu'elle n'ait pas peur. Un soir, la bergère, avant
de se coucher, aperçoit sous le lit de la princesse un homme au visage
noirci. Elle dit à la princesse qu'elle a oublié quelque chose chez elle
et s'enfuit sous prétexte de l'aller chercher. Alors l'homme, qui est un
chef de brigands, sort de dessous le lit, et oblige la princesse à lui
montrer où sont tous les trésors du château. Il prend un sac d'or qu'il
emporte en ordonnant à la princesse de laisser la porte ouverte. Elle la
ferme. Le brigand et sa bande font un trou dans la muraille; mais, à
mesure qu'ils passent, la princesse leur abat la tête d'un coup de
sabre. Quand c'est le tour du chef, elle frappe trop tôt, et il en est
quitte pour une blessure. Il se déguise en comte et obtient la main de
la princesse. Il l'emmène et la tue.--Cette fin est complètement
altérée. Celle d'un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 62)
l'est aussi, mais beaucoup moins. Dans ce conte breton, où nous
retrouvons la «cousine» du conte lorrain, le voleur, après avoir épousé
la jeune fille, l'emmène dans un bois; il lui rappelle la nuit où elle
lui a coupé la main, et lui dit qu'il va se venger; mais la jeune femme
trouve moyen de lui faire détourner la tête, et le tue.--Dans un conte
toscan (Comparetti, nº 1, p. 2), le voleur se fait reconnaître de la
jeune fille, après le mariage, en lui disant de lui tirer son gant. Il
la laisse dans une auberge, d'où elle s'échappe, et le conte s'égare
ensuite dans des aventures qui n'ont plus aucun rapport avec notre
thème.

Dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 9), la dernière partie est plus
complète; l'introduction est toujours dans le genre de celle des contes
précédents: Douze brigands se glissent l'un après l'autre dans une
maison par un trou qu'ils ont creusé sous le mur. Mais, comme dans le
conte allemand, à mesure qu'ils passent, la fille de la maison leur
coupe la tête. Le dernier des brigands se doute du sort qui l'attend: il
retire brusquement la tête, mais non sans que la jeune fille en ait
coupé la moitié. Il se présente ensuite comme prétendant à la main de la
jeune fille; celle-ci est forcée par ses parents de l'épouser. Emmenée
par le brigand dans sa maison, elle s'en échappe, quand elle voit
qu'elle va être égorgée. Les brigands se mettent à sa poursuite, et elle
grimpe sur un arbre. En passant sous cet arbre, un des brigands la
blesse au pied; sans le savoir, avec sa longue pique. Le sang coule, et,
comme la nuit noire est arrivée, le brigand croit que ce sont des
gouttes de pluie. Rentré à la maison, il voit qu'il est couvert de sang.
Aussi, le lendemain, la bande recommence à chercher la jeune femme.
Celle-ci a rencontré un homme qui conduisait une charrette chargée
d'écorces d'arbres, et l'homme l'a cachée sous ces écorces. Arrivent les
brigands; ils arrêtent la charrette et se mettent à jeter les écorces
par terre, pour voir si la jeune femme ne serait pas dessous, mais ils
se lassent bientôt, et s'en vont sans avoir été jusqu'au fond. La jeune
femme revient dans la maison de ses parents, et, le brigand s'étant
présenté, on le met à mort. (Le voiturier avec sa charrette chargée
d'écorces correspond, comme on voit, dans ce récit, au charbonnier avec
ses sacs de notre première variante.)--Un conte du Tyrol allemand
(Zingerle, I, nº 22), dont l'introduction offre une grande ressemblance
avec celle du conte lithuanien, a cela de particulier que l'héroïne est,
comme dans notre conte, une «fille de meunier». Le corps du récit se
rapproche beaucoup aussi du conte lithuanien. Ainsi, la fille du
meunier, qui s'est enfuie avec une vieille femme de chez les voleurs,
grimpe, avec cette vieille, sur un arbre. Les voleurs s'étant arrêtés
dessous, elles sont prises d'une telle frayeur, qu'une sueur d'angoisse
tombe à grosses gouttes sur les voleurs. Ces derniers, s'imaginant qu'il
commence à pleuvoir, s'en retournent chez eux. (Comparer, dans le conte
lithuanien, le sang qui coule.) Arrivées dans un village voisin, les
deux femmes racontent leur histoire. On cerne les voleurs et on les tue.

                                * * *

Les trois contes suivants (deux contes siciliens et un conte toscan)
sont, pour l'introduction, plus ou moins altérés; mais ils ont une
dernière partie qui n'existe pas dans les précédents. Dans le premier
conte sicilien (Gonzenbach, nº 10), les trois filles d'un marchand
restent seules pendant l'absence de leur père. Les aînées donnent
l'hospitalité à un prétendu mendiant, malgré Maria, la plus jeune. La
nuit, le mendiant ouvre la porte de la boutique, pour y introduire ses
camarades les voleurs. Maria va, par une porte de derrière, prévenir la
police, et le faux mendiant est pris. Quelque temps après, le chef des
voleurs, se donnant pour un baron, demande et obtient la main de Maria.
Après les noces, il l'emmène, et, arrivé dans une campagne déserte, il
l'attache à un arbre et la frappe à coups redoublés; puis il s'éloigne
pour aller chercher ses compagnons. Viennent à passer un paysan et sa
femme, qui portent au marché des balles de coton. Ils la cachent dans
une de ces balles et la chargent sur un de leurs ânes. (C'est tout à
fait le pendant des sacs de charbon de la variante lorraine.) Les
voleurs les rejoignent bientôt, et, pour s'assurer si Maria ne serait
pas dans une des balles, le chef y enfonce son épée à plusieurs
reprises; mais Maria ne pousse pas un cri, et l'épée, qui s'est teinte
de son sang, ressort de la balle de coton parfaitement nette. Plus
tard, un roi prend Maria pour femme. Le voleur s'introduit dans le
palais, met sur l'oreiller du roi un papier magique qui plonge dans un
profond sommeil le roi et tous ses gens, et il saisit Maria pour aller
la jeter dans une chaudière d'huile bouillante. Maria obtient d'aller
chercher son rosaire; elle entre dans la chambre du roi, l'appelle, le
secoue; le papier magique tombe, et toute la maison se réveille. C'est
le voleur qui est jeté dans la chaudière.--Les balles de coton, les
coups d'épée, le roi endormi (mais ici par un simple narcotique) se
retrouvent dans le conte toscan (Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, nº
17).--Le second conte sicilien (Pitrè, nº 115) a sa physionomie propre:
Une jeune fille s'est introduite chez des voleurs et a puisé dans leurs
trésors. Un beau jour, elle est prise sur le fait. Les voleurs
l'attachent à un arbre dans la campagne et vont chercher du bois pour la
faire bouillir dans une chaudière. Pendant leur absence, passe un
vieillard avec un âne et ses paniers, remplis de coton, il cache la
jeune fille dans un des deux paniers. (Comparer la seconde variante de
Montiers.) Les voleurs, les ayant rejoints, enfoncent leurs couteaux
dans les paniers de l'âne, mais les voyant sortir nets, ils s'éloignent.
Le vieillard donne à la jeune fille un palais qui, à son commandement,
sort de terre, en face du palais du roi, et lui dit qu'il est saint
Joseph; il lui recommande de ne pas oublier de dire ses prières,
autrement il la livrera aux voleurs. Bientôt, la jeune fille épouse le
roi. Le soir des noces, elle oublie de dire ses prières. Les voleurs
arrivent, envoient une vieille mettre un certain papier sous l'oreiller
du roi, qui ne peut plus se réveiller, et se saisissent de la jeune
fille. Mais saint Joseph, qu'elle invoque, la délivre.

                                * * *

Trois contes, un conte grec moderne de l'île de Chypre et deux contes
allemands de la Souabe, qui n'ont pas l'introduction que nous venons
d'étudier, présentent une curieuse combinaison des autres thèmes avec le
thème de _la Barbe-Bleue_. Dans le premier conte souabe (Meier, nº 63),
un meunier a trois filles. Un chef de voleurs, qui s'est déguisé en
grand seigneur, épouse l'aînée et l'emmène dans son château. Il lui
défend d'entrer dans une certaine chambre, et lui donne un oeuf qu'elle
doit conserver pendant qu'il est en voyage. La jeune femme ouvre la
porte de la chambre défendue et y voit un cadavre et du sang. L'oeuf
échappe de sa main, et elle ne peut le présenter à son mari, quand
celui-ci est de retour. Le voleur la tue. Il prend ensuite un autre
déguisement et épouse la seconde fille du meunier, à laquelle il arrive
la même aventure qu'à son aînée. La plus jeune, que le voleur épouse
aussi, a eu soin, avant d'entrer dans la chambre défendue, de mettre
l'oeuf en lieu sûr; elle peut donc le présenter au voleur. Elle montre à
celui-ci une prétendue lettre qui lui annonce que son père le meunier
est malade, et demande au voleur de la conduire le voir. Quand ils sont
au moulin, on arrête le voleur et on le met à mort. Un jour, la fille du
meunier tombe entre les mains des camarades du voleur; ils l'attachent à
un arbre, en attendant qu'ils la jettent dans une chaudière de poix
bouillante. Pendant qu'ils sont allés chercher du bois, une vieille
femme la délivre et un charretier la cache sous une auge qui est
emboîtée dans plusieurs autres. Les voleurs arrivent et soulèvent
successivement toutes les auges, excepté la dernière, pensant qu'elle ne
peut être dessous. Enfin ils sont pris et exécutés. (Comparer le second
conte souabe, p. 371 de la collection Birlinger.)--Le conte grec moderne
(E. Legrand, p. 115) a pris une couleur fantastique. La fille d'un
bûcheron a épousé un marchand, qui lui donne les cent clefs de sa
maison, en lui défendant d'ouvrir une certaine chambre. Elle l'ouvre un
jour, et voit par une fenêtre son mari qui se change en ogre à trois
yeux et se met à dévorer un cadavre. Pour la punir de sa désobéissance,
l'ogre veut la faire rôtir à la broche. Elle s'échappe, et le chamelier
du roi la cache dans une des balles de coton que portent ses chameaux.
L'ogre, étant arrivé, enfonce dans chaque balle sa broche rougie au feu,
mais sans rien découvrir. La jeune femme ensuite épouse le fils du roi.
Elle se tient cachée dans une tour. L'ogre parvient à s'y introduire
pendant la nuit, et il jette de la «poussière de cadavre» sur le prince,
afin qu'il ne se réveille pas. Puis il prend la jeune femme pour la
manger. Sur l'escalier, où elle avait fait répandre des pois chiches,
elle pousse l'ogre, qui perd pied et roule dans une fosse, où un lion et
un tigre le dévorent.

Un conte portugais (Braga, nº 42), qui présente aussi, mais sous une
forme altérée, l'épisode de _la Barbe-Bleue_, a l'introduction qui
faisait défaut aux trois contes précédents. Cette introduction débute
presque comme celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, nº 10), cité plus
haut; nous y retrouvons le prétendu mendiant à qui les deux filles
aînées d'un marchand donnent l'hospitalité, malgré la plus jeune. Ici,
le voleur a une «main de mort», qu'il allume pour maintenir les jeunes
filles dans le sommeil. Après que la plus jeune a barricadé la porte
pour l'empêcher de rentrer, il lui demande de lui rendre sa «main de
mort», qu'il a laissée dans la maison. Elle lui dit alors de passer la
main par un trou de la porte, et la lui abat d'un coup d'épée.

                                * * *

Ce passage du conte portugais peut servir à expliquer le passage
correspondant du conte lorrain où il est question de la «main de
gloire». La «main de gloire», qu'ont les voleurs dans notre conte, et
qui, du reste, n'y joue aucun rôle actif, est identique à la «main de
mort» du conte portugais. D'après M. F. Liebrecht (_Heidelberger
Jahrbücher_, 1868, p. 86), la «main de gloire» est formée de la main
desséchée d'un voleur pendu, dans laquelle on place une chandelle faite
de graisse humaine et d'autres ingrédients. La vertu de ce talisman,
c'est de priver de leurs mouvements les personnes qui se trouvent dans
le voisinage, ou de les plonger dans un profond sommeil.--On peut lire,
à ce sujet, une curieuse citation des anciennes coutumes de la ville de
Bordeaux dans le _Magasin pittoresque_, t. XXXIV (1866), p. 37. Voir
aussi divers détails dans W. Henderson: _Notes on the Folklore of the
Northern Counties of England and the Borders_ (nouvelle édition,
Londres, 1879, pp. 239-240). Le _Folklore Record_ (vol. III, 1881, p.
297) signale l'existence de cette idée superstitieuse dans un conte
toscan.

Nous ferons remarquer que le papier magique, la poussière de cadavre,
qui endorment les gens dans les contes siciliens et le conte chypriote,
ont beaucoup d'analogie avec la «main de gloire» ou la «main de mort».

                  *       *       *       *       *

Un dernier groupe de contes comprend cinq contes allemands (Grimm, nº
40, dont Proehle, II, nº 33, et Schambach et Müller, p. 304, sont des
variantes; Curtze, p. 40, et Birlinger, p. 372);--un conte norwégien
(Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p. 231);--un conte anglais
(Halliwell, p. 47);--un conte hongrois (Erdelyi-Stier, nº 6);--un conte
des Tsiganes de la Bohême et de la Hongrie (C. R. de l'Acad. de Vienne,
classe historico-philologique, 1872, p. 93, et 1869, p. 158);--un conte
lithuanien (Schleicher, p. 22). Ces contes n'ont pas, nous l'avons dit,
l'introduction de la _Fille du Meunier_; mais ils offrent, avec le reste
de ce conte, la plus frappante ressemblance.

Prenons, comme exemple, le conte hessois nº 40 de la collection Grimm.
Nous y retrouvons l'invitation faite à l'héroïne par son fiancé de
l'aller visiter, la maison à l'aspect sombre au milieu de la forêt,
l'autre jeune fille tuée par les brigands, le récit du prétendu rêve,
fait pendant le festin, avec le refrain: «Mon ami, ce n'était qu'un
rêve.» Une petite différence, c'est que l'héroïne emporte de la maison
des brigands un doigt avec son anneau, et non un bras. Le conte hessois
a aussi un détail qui manque au conte lorrain: quand la jeune fille
entre chez son fiancé, un oiseau dans une cage lui dit de s'enfuir de
cette maison, qui est une maison d'assassins.--Ce trait figure dans tous
les contes de ce groupe, excepté dans le conte tsigane et dans les
contes allemands des collections Curtze et Birlinger. Dans le conte
hongrois, l'oiseau dit à la jeune fille de prendre garde; dans le conte
norwégien, il lui crie: «Jolie fille, sois hardie, sois hardie, mais pas
trop hardie.» (Par suite d'une altération évidente, dans le conte
anglais, ces mêmes paroles: «Sois hardie, sois hardie, mais pas trop
hardie,» ne sont pas prononcées par un oiseau; elles se trouvent
inscrites au dessus de la porte de la maison.) Dans le conte lithuanien,
l'oiseau dit à la jeune fille de se cacher sous le lit.--Enfin, le récit
du rêve supposé se trouve aussi dans tous les contes de ce groupe,
excepté dans le conte lithuanien et dans le conte allemand de la
collection Curtze. Ainsi, dans ce dernier, la jeune fille se contente de
montrer au brigand, au milieu d'un festin, la main coupée avec l'anneau.
Notons que, dans ce conte allemand, l'héroïne est la fille d'un meunier.

                  *       *       *       *       *

Nous avons dit en commençant que l'introduction de notre _Fille du
Meunier_ ne se retrouve guère que dans des contes qui, pour le corps du
récit, se rapprochent de nos variantes. Nous ne connaissons qu'un seul
conte qui fasse exception, et encore appartient-il, en réalité, à cette
classe de contes, dont il offre tous les éléments, avec intercalation de
plusieurs des éléments principaux du dernier groupe. Dans ce conte
allemand de la Basse-Saxe (Schambach et Müller, p. 307), l'héroïne est
la servante (et non la fille) d'un meunier. L'introduction est à peu
près celle du conte lithuanien cité plus haut, avec les onze brigands
décapités et le douzième blessé à la tête. La jeune fille épouse ce
dernier, sans savoir qui il est. Le brigand l'emmène dans sa maison et
veut la tuer; mais elle lui échappe.--Jusqu'ici ce conte se rattache à
la première série de contes de cette famille. Dans la seconde partie, la
jeune femme revient dans la maison des brigands, sans que rien motive ce
retour, et, à partir de là, le récit combine les éléments des deux
classes de contes. Voici cette seconde partie: Quand la jeune femme
revient chez les brigands, une vieille la cache sous un lit. Bientôt
arrivent les brigands, traînant derrière eux une belle jeune fille
qu'ils tuent et coupent en morceaux. Un doigt avec son anneau d'or saute
sous le lit; mais les brigands remettent au lendemain à le chercher.
Pendant la nuit, la jeune femme, qui emporte le doigt et l'anneau, passe
au milieu des brigands couchés par terre. Elle les a un peu frôlés, et
la porte, quand elle sort, fait un peu de bruit. Les brigands se lèvent,
sortent et l'aperçoivent de loin dans la forêt. La jeune femme se cache
dans un trou. Un des brigands y enfonce son épée et la blesse au talon;
mais elle ne jette pas un cri. Vient ensuite l'épisode du voiturier qui,
ici, cache la jeune femme sous des peaux, que les brigands percent à
coups d'épée. Quelque temps après, les douze brigands se rendent dans
une auberge où la jeune femme s'est engagée comme servante, et le chef
se présente comme prétendant à sa main. Elle le reconnaît et feint
d'être disposée à l'épouser. En causant avec lui, elle lui dit qu'elle
va lui raconter un rêve, et elle raconte tout ce qu'elle a vu dans la
maison des brigands. En terminant, elle montre le doigt avec l'anneau.
Les brigands veulent s'enfuir, mais la maison est cernée et on les prend
tous.



XVII

L'OISEAU DE VÉRITÉ


Il était une fois un roi et une reine. Le roi partit pour la guerre,
laissant sa femme enceinte.

La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille, ne savait qu'inventer
pour lui faire du mal. Pendant l'absence du roi, la reine mit au monde
deux enfants, un garçon et une fille; aussitôt la vieille reine écrivit
au roi que sa femme était accouchée d'un chien et d'un chat. Il répondit
qu'il fallait mettre le chien et le chat dans une boîte et jeter la
boîte à la mer. On enferma les deux enfants dans une boîte, que l'on
jeta à la mer.

Peu de temps après, un marchand et sa femme, qui parcouraient le pays
pour vendre leurs marchandises, vinrent à passer par là; ils aperçurent
la boîte qui flottait sur l'eau. «Oh! la belle boîte!» dit la femme; «je
voudrais bien savoir ce qu'il y a dedans: ce doit être quelque chose de
précieux.» Le marchand retira de l'eau la boîte et la donna à sa femme.
Celle-ci n'osait presque y toucher; elle finit pourtant par l'ouvrir et
y trouva un beau petit garçon et une belle petite fille. Le marchand et
sa femme les recueillirent et les élevèrent avec deux enfants qu'ils
avaient. Chaque jour le petit garçon se trouvait avoir cinquante écus,
et chaque jour aussi sa soeur avait une étoile d'or sur la poitrine.

Un jour que le petit garçon était à l'école avec le fils du marchand, il
lui dit: «Mon frère, j'ai oublié mon pain; donne-m'en un peu du
tien.--Tu n'es pas mon frère,» répondit l'autre enfant, «tu n'es qu'un
bâtard: on t'a trouvé dans une boîte sur la mer, on ne sait d'où tu
viens.» Le pauvre petit fut bien affligé. «Puisque je ne suis pas ton
frère,» dit-il, «je veux chercher mon père.» Il fit connaître son
intention à ses parents adoptifs; ceux-ci, qui l'aimaient beaucoup,
peut-être aussi un peu à cause des cinquante écus, firent tous leurs
efforts pour le retenir, mais ce fut en vain. Le jeune garçon prit sa
soeur par la main et lui dit: «Ma soeur, allons-nous-en chercher notre
père.» Et ils partirent ensemble.

Ils arrivèrent bientôt devant un grand château; ils y entrèrent et
demandèrent si l'on n'avait pas besoin d'une relaveuse de vaisselle et
d'un valet d'écurie. Ce château était justement celui de leur père. La
mère du roi ne les reconnut pas; on eût dit pourtant qu'elle se doutait
de quelque chose; elle les regarda de travers en disant: «Voilà de beaux
serviteurs! qu'on les mette à la porte.» On ne laissa pas de les
prendre; ils faisaient assez bien leur service, mais la vieille reine
répétait sans cesse: «Ces enfants ne sont propres à rien;
renvoyons-les.»

Elle dit un jour au roi: «Le petit s'est vanté d'aller chercher l'eau
qui danse.» Le roi fit aussitôt appeler l'enfant. «Ecoute,» lui dit-il,
«j'ai à te parler.--Sire, que voulez-vous?--Tu t'es vanté d'aller
chercher l'eau qui danse.--Moi, sire! comment ferais-je pour aller
chercher l'eau qui danse? je ne sais pas même où se trouve cette
eau.--Que tu t'en sois vanté ou non, si je ne l'ai pas demain à midi, tu
seras brûlé vif.--A la garde de Dieu!» dit l'enfant, et il partit.

Sur son chemin il rencontra une vieille fée, qui lui dit: «Où vas-tu,
fils de roi?--Je ne suis pas fils de roi; je ne sais qui je suis. La
mère du roi invente cent choses pour me perdre: elle veut que j'aille
chercher l'eau qui danse; je ne sais pas seulement ce que cela veut
dire.--Que me donneras-tu,» dit la fée, «si je te viens en aide?--J'ai
cinquante écus, je vous les donnerai bien volontiers.--C'est bien. Tu
iras dans un vert bocage; tu trouveras de l'eau qui danse et de l'eau
qui ne danse pas; tu prendras dans un flacon de l'eau qui danse, et tu
partiras bien vite.» Le jeune garçon trouva l'eau demandée et la
rapporta au roi. «Danse-t-elle?» dit le roi.--«Je l'ai vue danser, je ne
sais si elle dansera.--Si elle dansait, elle dansera toujours. Qu'on la
mette en place.»

Le lendemain, la vieille reine dit au roi: «Le petit s'est vanté
d'aller chercher la rose qui chante.» Le roi fit appeler l'enfant et lui
dit: «Tu t'es vanté d'aller chercher la rose qui chante.--Moi, sire!
comment ferais-je pour aller chercher cette rose qui chante? jamais je
n'en ai entendu parler.--Que tu t'en sois vanté ou non, si je ne l'ai
pas demain à midi, tu seras brûlé vif.»

L'enfant se mit en route et rencontra encore la fée. «Où vas-tu, fils de
roi?--Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je suis. Le roi veut
que je lui rapporte la rose qui chante, et je ne sais où la
trouver.--Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Ce que je vous ai
donné la première fois, cinquante écus.--C'est bien. Tu iras dans un
beau jardin; tu y verras des roses qui chantent et des roses qui ne
chantent pas; tu cueilleras bien vite une rose qui chante et tu
reviendras aussitôt, sans t'amuser en chemin.» Le jeune garçon suivit
les conseils de la fée et rapporta la rose au roi. «La rose ne chante
pas,» dit la vieille reine.--«Nous verrons plus tard,» répondit le roi.

Quelque temps après, la vieille reine dit au roi: «La petite s'est
vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité.» Le roi fit appeler l'enfant
et lui dit: «Tu t'es vantée d'aller chercher l'oiseau de vérité.--Non,
sire, je ne m'en suis pas vantée; où donc l'irais-je chercher, cet
oiseau de vérité?--Que tu t'en sois vantée ou non, si je ne l'ai pas
demain à midi, tu seras brûlée vive.»

La jeune fille s'en alla donc; elle rencontra aussi la fée sur son
chemin. «Où vas-tu, fille de roi?--Je ne suis pas fille de roi; je suis
une pauvre relaveuse de vaisselle. La mère du roi veut nous perdre?
elle m'envoie chercher l'oiseau de vérité, et je ne sais où le
trouver.--Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Je vous donnerai
une étoile d'or; si ce n'est pas assez, je vous en donnerai deux.--Eh
bien! fais tout ce que je vais te dire. Tu iras à minuit dans un vert
bocage; tu y verras beaucoup d'oiseaux; tous diront: _C'est moi!_ un
seul dira: _Ce n'est pas moi!_ C'est celui-là que tu prendras, et tu
partiras bien vite; sinon, tu seras changée en pierre de sel.»

Quand la jeune fille entra dans le bocage, tous les oiseaux se mirent à
crier: «C'est moi! c'est moi!» Un seul disait: «Ce n'est pas moi!» Mais
la jeune fille oublia les recommandations de la fée, et elle fut changée
en pierre de sel.

Son frère, ne la voyant pas revenir au château, demanda la permission
d'aller à sa recherche. Il rencontra de nouveau la vieille fée. «Où
vas-tu, fils de roi?--Je ne suis pas fils de roi, je ne sais qui je
suis. Ma soeur est partie pour chercher l'oiseau de vérité, et elle
n'est pas revenue.--Tu retrouveras ta soeur avec l'oiseau,» dit la fée.
«Que me donneras-tu si je te viens en aide?--Cinquante écus, comme
toujours.--Eh bien! à minuit tu iras dans un vert bocage; mais ne fais
pas comme ta soeur: elle n'a pas écouté mes avis, et elle a été changée
en pierre de sel. Tu verras beaucoup d'oiseaux qui diront tous: _C'est
moi!_ tu prendras bien vite celui qui dira: _Ce n'est pas moi!_ tu lui
feras becqueter la tête de ta soeur, et elle reviendra à la vie.»

Le jeune garçon fit ce que lui avait dit la fée: il prit l'oiseau, lui
fit becqueter la tête de sa soeur, qui revint à la vie, et ils
retournèrent ensemble au château. On mit l'oiseau de vérité dans une
cage, l'eau qui danse et la rose qui chante sur un buffet.

Il venait beaucoup de monde pour voir ces belles choses. Le roi dit: «Il
faut faire un grand festin et y inviter nos amis. Nous nous assurerons
si les enfants ont vraiment rapporté ce que je leur ai demandé.» Il vint
donc beaucoup de grands seigneurs. La vieille reine grommelait: «Voilà
de belles merveilles que cette eau, et cette rose, et cet oiseau de
vérité!--Patience,» dit le roi, «on va voir ce qu'ils savent faire.»
Pendant le festin, l'eau se mit à danser et la rose à chanter, mais
l'oiseau de vérité ne disait mot. «Eh bien!» lui dit le roi, «fais donc
ce que tu sais faire.--Si je parle,» répondit l'oiseau, «je rendrai bien
honteux certaines gens de la compagnie.--Parle toujours,» dit le
roi.--«N'est-il pas vrai,» dit l'oiseau, «qu'un jour où vous étiez à la
guerre, votre mère vous écrivit que la reine était accouchée d'un chien
et d'un chat? N'est-il pas vrai que vous avez commandé de les jeter à la
mer?» Et comme le roi faisait mine de se fâcher, l'oiseau reprit: «Ce
que je dis est la vérité, la pure vérité. Eh bien! ce chien et ce chat,
les voici; ce sont vos enfants, votre fils et votre fille.»

Le roi, furieux d'avoir été trompé, fit jeter la vieille reine dans de
l'huile bouillante. Depuis lors, il vécut heureux et il réussit toujours
dans ses entreprises, grâce à l'oiseau de vérité.


REMARQUES

Notre conte est, sur divers points, altéré ou incomplet. Ainsi, il a
perdu l'introduction qui se trouve dans le plus grand nombre des contes
similaires. Nous n'étudierons, pas en détail cette introduction, sur
laquelle M. R. Koehler s'est longuement étendu dans ses remarques sur un
conte avare (Schiefner, nº 12). Nous en indiquerons seulement les
principales formes.

                  *       *       *       *       *

L'introduction qui nous paraît se rapprocher le plus de la forme
primitive, est celle d'un conte sicilien (Gonzenbach, nº 5): Trois
soeurs, belles et pauvres, s'entretiennent un soir ensemble en filant.
L'une dit: «Si j'épousais le fils du roi, avec quatre _grani_ de pain je
rassasierais tout un régiment (dans une variante: avec un morceau de
drap j'habillerais toute l'armée), et il en resterait encore.--Et moi,»
dit la seconde, «avec un verre de vin j'abreuverais tout un régiment, et
il en resterait encore.--Moi,» dit la plus jeune, «je donnerais au fils
du roi deux enfants, un garçon avec une pomme d'or dans la main, et une
fille avec une étoile d'or au front.» Le fils du roi, qui passait, a
entendu la conversation, et il épouse la plus jeune des trois soeurs. La
jalousie que les deux aînées en conçoivent contre la jeune reine
rattache cette introduction au corps du récit, où on les voit jouer le
même rôle que la mère du roi dans notre conte.--Dans un conte du Brésil
(Roméro, nº 2), trois soeurs, étant un jour à leur balcon, voient passer
le roi; l'aînée dit que, si elle l'épousait, elle lui ferait une chemise
comme il n'en a jamais vu; la seconde, qu'elle lui ferait des caleçons
comme il n'en a jamais eu; la plus jeune, qu'elle lui donnerait trois
enfants avec des couronnes sur la tête. Le roi, qui a tout entendu,
épouse la plus jeune.--L'introduction d'un conte catalan (Maspons, p.
38) ressemble beaucoup à celle du conte sicilien. Comparer aussi, pour
cette première forme d'introduction, un conte allemand (Proehle, I, nº
3), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 157), et un conte
italien des Abruzzes (Finamore, nº 39), tous moins bien conservés.

Dans un second conte sicilien (Pitrè, nº 36), cette introduction est
modifiée, en ce que les deux aînées parlent d'épouser non le roi, mais
tel ou tel officier du palais: «Si j'épousais l'échanson du roi, dit
l'une d'elles, avec un verre d'eau je donnerais à boire à toute la cour,
et il en resterait.--Et moi,» dit la seconde, «si j'épousais le maître
de la garde-robe, avec une balle de drap j'habillerais tous les
serviteurs.»--Comparer un conte toscan (Imbriani, _Novellaja
Fiorentina_, nº 9).

L'introduction de plusieurs autres contes s'éloigne encore davantage de
la première forme: dans ce groupe, les deux soeurs aînées expriment tout
simplement le désir d'épouser des officiers du palais, sans se vanter de
pouvoir faire telle ou telle chose; seule la plus jeune tient le même
langage que dans tous les contes indiqués ci-dessus. Ainsi, dans un
conte de la Basse-Bretagne (_Mélusine_, 1877, col. 206), l'une des trois
filles d'un boulanger dit qu'elle voudrait bien épouser le jardinier du
roi; une autre, le valet de chambre du roi; la troisième, le fils du
roi. «Et je lui donnerai,» ajoute-t-elle, «trois enfants: deux garçons
avec une étoile d'or au front, et une fille avec une étoile
d'argent.»--Parmi les contes dont l'introduction est de ce type, nous
mentionnerons encore un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di S.
Stefano_, nº 16), un conte hongrois (Gaal, p. 390), un conte serbe
(Jagitch, nº 25) un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, nº 69).
Comparer un conte toscan (Nerucci, nº 27), où cette introduction est
encore plus altérée.--Dans un conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 107),
on rapporte seulement les paroles de la plus jeune soeur.

Dans un autre groupe, la plus jeune soeur elle-même se borne à faire un
souhait, sans rien dire de plus. Ainsi, dans un conte du Tyrol italien
(Schneller, nº 26), les deux aînées se souhaitent pour mari, l'une le
boulanger du roi, l'autre son cuisinier; la troisième dit qu'elle
voudrait épouser le roi, mais elle ne parle pas d'enfants merveilleux
qu'elle lui donnerait.--Comparer deux contes italiens, l'un de Pise
(Comparetti, nº 30), l'autre des Abruzzes (Finamore, nº 55); un conte
islandais (Arnason, p. 427), un conte basque (Webster, p. 176), et aussi
le conte westphalien nº 96 de la collection Grimm.

Enfin quelques contes de cette famille, comme le conte lorrain, n'ont
plus rien de cette introduction. Il en est ainsi dans deux contes
allemands (Wolf, p. 168;--Meier, nº 72), dans un conte autrichien
(Vernaleken, nº 34), dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p.
112), dans deux contes siciliens (Pitrè, I, p. 328 et p. 330).

                                * * *

En examinant d'un peu près notre _Oiseau de Vérité_, on voit qu'il y est
demeuré un souvenir de l'introduction primitive: les dons merveilleux
des deux enfants. Chaque jour, dit notre conte, le petit garçon se
trouvait avoir cinquante écus, et, chaque jour aussi, la petite fille
avait une étoile d'or sur la poitrine. Ce détail des dons merveilleux,
non expliqué, suppose toute l'introduction, aujourd'hui disparue, et
notamment la promesse faite par la jeune reine, avant d'épouser le roi,
de donner à son mari des enfants ayant telles ou telles qualités
extraordinaires.

                  *       *       *       *       *

Nous avons dit que, dans la forme bien conservée du conte, la jalousie
des deux soeurs aînées à l'égard de leur cadette rattache
l'introduction au corps du récit. Ce sont, en effet, les deux soeurs
qui substituent des chiens ou des chats aux enfants merveilleux et qui
exposent ceux-ci sur l'eau. Dans les contes qui ont perdu cette
introduction, dans notre conte, par exemple, il est tout naturel qu'on
ne parle pas des soeurs de la jeune reine, et qu'à leur place figure la
mère du roi. Mais c'est par suite d'une évidente altération que deux ou
trois contes appartenant au type complet ne donnent un rôle aux soeurs
que dans l'introduction, et font ensuite intervenir la mère du roi,
mécontente du mariage de son fils. (Voir le conte grec moderne de l'île
de Syra, les contes italiens nº 30 de la collection Comparetti et nº 16
de la collection Gubernatis).--La mère du roi est remplacée par les
soeurs de celui-ci dans le conte toscan nº 6 de la collection Imbriani,
et par ses frères dans le conte catalan.

                  *       *       *       *       *

Dans la plupart des contes ci-dessus mentionnés, les enfants sont
recueillis par de braves gens, le plus souvent par un meunier ou par un
jardinier; dans le premier conte italien des Abruzzes, dans un conte
italien de la Basilicate (Comparetti, nº 6) et dans un conte sicilien
(Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 1), par un marchand, comme dans le conte
lorrain.--Le conte sicilien nº 36 de la collection Pitrè a ici quelque
chose de particulier. Les trois enfants ont été déposés devant la porte,
pour que les chiens les mangent. Viennent à passer trois fées. La
première envoie une biche les nourrir; la seconde leur donne une bourse
qui ne se vide jamais; la troisième, un anneau qui doit changer de
couleur s'il arrive malheur à l'un d'eux.

Dans plusieurs contes (sicilien nº 5 de la collection Gonzenbach; toscan
nº 16 de la collection Gubernatis; tyrolien italien; souabe de la
collection Meier), les enfants quittent la maison de leurs parents
adoptifs à la suite d'une dispute avec les enfants de ceux-ci qui les
ont traités de bâtards, comme dans notre conte. Ailleurs (conte du Tyrol
allemand, Zingerle, II, p. 157), c'est leur père adoptif lui-même qui
leur a dit un jour qu'il n'était pas leur vrai père. Dans le second
conte catalan et dans le conte islandais, il leur fait cette révélation
avant de mourir.--Dans des contes italiens, ils ne quittent pas la
cabane du berger qui les a recueillis (Comparetti, nº 30), ou bien ils
vont habiter un palais que leurs parents adoptifs leur ont donné
(Comparetti, nº 6; Imbriani, nº 6).--Ailleurs (conte du Tyrol italien,
conte breton), ils ont été recueillis par le jardinier du château et se
trouvent ainsi, tout naturellement, en relations avec le roi leur père.

                  *       *       *       *       *

Un trait particulier du conte lorrain, c'est que, pour perdre les
enfants, la vieille reine les accuse de s'être vantés de mener à bonne
fin telle ou telle entreprise périlleuse. C'est là un thème fort connu
et qu'on a déjà rencontré dans notre collection (voir notre nº 3, _le
Roi d'Angleterre et son Filleul_), mais que nous n'avons jamais vu
entrer comme élément dans les contes du type de celui que nous étudions
ici. Le plus souvent, dans ces contes, les soeurs de la jeune reine ou
sa belle-mère cherchent, elles-mêmes ou par des émissaires, à éveiller
chez les enfants (qui, là, ne sont pas au service du roi leur père) le
désir de posséder les objets merveilleux, et à les pousser de cette
façon à leur perte. Ainsi, dans un des contes siciliens cités plus haut
(Pitrè, nº 36), la sage-femme qui jadis a exposé les trois enfants s'en
va trouver la jeune fille, pendant que celle-ci est seule, et lui dit
qu'il lui manque l'eau qui danse. Si ses frères lui veulent du bien, ils
iront la lui chercher. La sage-femme parle plus tard à la jeune fille de
la pomme qui chante et de l'oiseau qui parle.

Dans ce conte sicilien, les objets merveilleux sont, comme on voit, à
peu près identiques à ceux de notre conte (eau qui danse, rose qui
chante, oiseau de vérité). Du reste, il en est de même dans bon nombre
des contes indiqués plus haut. Ainsi dans le conte du Tyrol italien
(Schneller, nº 26), oiseau qui parle, eau qui danse, arbre qui chante;
dans un conte russe cité par M. de Gubernatis (_Zoological Mythology_,
II, p. 174), oiseau qui parle, arbre qui chante et eau de la vie; dans
le conte basque (Webster, p. 176), arbre qui chante, oiseau qui dit la
vérité et eau qui rajeunit; dans le conte de la Basse-Bretagne, eau qui
danse, pomme qui chante et oiseau de vérité[199], etc.--Dans un autre
conte breton de même titre que notre conte (_le Conteur breton_, par A.
Troude et G. Milin, Brest, 1870), l'oiseau de vérité, «jusqu'à ce qu'il
soit pris, est l'oiseau du mensonge.» On remarquera qu'on en peut dire
autant de l'oiseau du conte lorrain.

    [199] Dans un conte espagnol de cette famille (Caballero, II, p.
    42), nous trouvons aussi l'«oiseau de la vérité» (_el pajaro de la
    verdad_).

                                * * *

Notons ici un détail qui figure dans presque tous les contes de cette
famille et qui manque dans le nôtre: avant de se mettre en route à la
recherche des objets merveilleux, les jeunes gens donnent à leur soeur
un objet qui lui fera savoir s'il leur est arrivé malheur, par exemple,
un anneau qui, dans ce cas, se ternira (conte sicilien de la collection
Gonzenbach); une chemise qui deviendra noire (conte grec moderne),
etc.--Nous avons déjà rencontré ce trait dans notre nº 5, _les Fils du
Pêcheur_, et nous ne pouvons que renvoyer à nos remarques sur ce conte
(pp. 70-72).

                                * * *

La fée qui donne aux enfants des conseils pour les aider à mener à bonne
fin leur entreprise se retrouve dans les contes toscans nos 6 et 7 de la
collection Imbriani; mais la vieille des deux contes toscans ne salue
pas les jeunes gens et leur soeur du titre de fils de roi, comme dans le
conte lorrain.--D'ordinaire le personnage qui dit aux enfants où sont
les objets merveilleux et leur indique la manière de s'en emparer, est
un vieillard, parfois un ermite (contes siciliens, conte italien de la
Basilicate) ou un moine (conte grec moderne, conte basque). Dans les
contes siciliens, le vieil ermite renvoie les jeunes gens à son frère
plus âgé, ermite lui aussi, et ce dernier à un troisième frère,
également ermite et plus vieux encore.

Notre conte est, à notre connaissance, le seul où la jeune fille ne
délivre pas son frère (ou ses frères), mais est délivrée par lui.

Dans presque tous les contes que nous avons énumérés, les frères sont
changés en statues de pierre ou de marbre; dans le conte allemand de la
collection Wolf, en statues de sel, comme la soeur dans le conte
lorrain.

Deux contes, le conte islandais et le conte catalan, ont ceci de
particulier, que les enfants, sur le conseil d'un vieillard ou d'une
vieille femme, vont trouver l'oiseau mystérieux pour le questionner sur
leur origine[200].

    [200] Un autre conte catalan (_Rondallayre_, I, p. 63) présente ici
    la forme ordinaire.

Presque toujours, comme dans notre conte, c'est dans un festin que,
tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, l'oiseau révèle au roi qu'il a
devant lui ses enfants.

                  *       *       *       *       *

Au siècle dernier, un conte analogue à tous les contes précédents était
inséré dans un livre intitulé _le Gage touché_, publié à Paris, en 1722.
Dans ce conte, qui nous est connu seulement par une courte analyse
donnée par M. E. Rolland (_Mélusine_, 1877, col. 214), il est question
de souhaits des trois soeurs. «Si j'étais la femme du roi, dit la
troisième, je ne souhaiterais rien tant que d'avoir à la fois deux
garçons et une fille qui vinssent au monde chacun avec une étoile d'or
au front.» Ici c'est la reine-mère qui écrit au roi que la jeune reine
est accouchée de deux chats et d'une chatte. Les objets merveilleux sont
la pomme qui chante, l'eau qui danse, et, comme dans notre conte, dans
le conte espagnol et dans les contes bretons, l'oiseau de vérité.

Au milieu du XVIe siècle, en Italie, nous retrouvons un conte de ce type
parmi les nouvelles de Straparola (nº 3 des contes extraits de
Straparola et traduits en allemand par Valentin Schmidt). L'introduction
a beaucoup de rapport avec celle du conte sicilien nº 36 de la
collection Pitrè, cité plus haut. «Si j'épousais le majordome du roi,
dit l'aînée des trois soeurs, je me vante de pouvoir, avec un verre de
vin, désaltérer toute la cour.--Et moi, dit la seconde, avec un fuseau
que j'ai, je filerais assez de toile pour donner à toute la cour de
belles et fines chemises.» La troisième dit que, si elle avait le roi
pour mari, elle lui donnerait à la fois trois enfants, deux garçons et
une fille, tous avec de longs cheveux d'or, un collier au cou et une
étoile au front. Pendant l'absence du roi, la jeune reine met en effet
au monde trois enfants tels qu'elle les a promis, mais ses soeurs, qui
la haïssent, apportent à la reine-mère, qui elle aussi déteste sa bru,
trois petits chiens qu'on substitue aux enfants. Ceux-ci sont mis dans
une boîte et exposés sur la rivière: un meunier les recueille. Chaque
fois qu'on leur coupe les cheveux, il tombe des perles et des pierres
précieuses. Devenus grands et apprenant que le meunier n'est pas leur
père, les deux princes et leur soeur quittent le moulin et vont
s'établir dans la ville du roi. La reine-mère envoie auprès de la jeune
fille la sage-femme qui lui parle de l'eau qui danse, puis de la pomme
qui chante, puis enfin de l'oiseau vert. Les deux frères, après avoir
réussi à rapporter l'eau et la pomme, sont changés en statues de pierre
quand ils veulent prendre l'oiseau. La jeune fille réussit à s'en
emparer, rend la vie à ses frères, et l'oiseau révèle dans un festin
toute la vérité.

Ce conte de Straparola a été imité, au XVIIe siècle, par Mme d'Aulnoy,
sous le titre de _La Princesse Belle-Etoile_.

En 1575, une forme incomplète du conte qui nous occupe était publiée
dans un livre portugais, les _Contos do proveito e exemplo_ (Contes pour
le profit et l'exemple), de Gonçalo Fernandes Trancoso. Ce conte, que M.
Coelho nous fait connaître dans la préface de sa collection (p. XVIII),
appartient, pour son introduction, au premier groupe indiqué ci-dessus.
Chacune des trois soeurs dit ce qu'elle ferait si elle épousait le roi:
la première ferait de superbes ouvrages d'or et de soie; la seconde, de
précieuses chemises; la troisième aurait deux fils «beaux comme l'or» et
une fille «belle comme l'argent.» C'est la plus jeune que le roi épouse.
Quand la reine accouche, les deux aînées, jalouses, substituent aux
enfants un serpent et d'autres monstres. La reine est chassée par le roi
et trouve un refuge dans un couvent. Les enfants sont recueillis par un
pêcheur.--Dans ce vieux conte portugais, il manque toute la partie
relative aux expéditions des jeunes gens à la recherche d'objets
merveilleux. Le mystère de la naissance des enfants est révélé au roi,
qui les a vus près de la maison du pêcheur, par une ancienne servante de
la reine, dont les méchantes soeurs avaient fait leur complice, et que
le remords tourmente.

Un roman du moyen-âge qui a été imprimé en 1499 et qui a été analysé
dans les _Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque_ (t. F, p. 4 seq.),
l'_Histoire du Chevalier au Cygne_, présente, dans son introduction, un
grand rapport avec les contes que nous étudions: Une reine met à la fois
au monde six fils et une fille, tous d'une beauté parfaite et portant
chacun une chaîne d'or au cou. La sage-femme, par ordre de la
reine-mère, dit que la reine est accouchée de sept petits chiens. Un
écuyer de la vieille reine, chargé par elle de faire périr les enfants,
en a pitié et les dépose près d'un ermitage. Ils sont élevés par
l'ermite. Quand ils ont environ sept ans, un chasseur les voit dans la
forêt et parle d'eux à la vieille reine qui, comprenant ce qu'ils sont,
envoie le chasseur pour les tuer. Celui-ci se contente de leur enlever,
à cinq garçons et à la petite fille qu'il trouve, leurs colliers d'or,
et les enfants sont changés en cygnes, etc.

D'autres romans du moyen-âge reproduisent ce trait d'une reine accusée
d'avoir mis au monde des petits chiens (_op. cit._, t. H, p. 189, t. O,
p. 131).

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous trouvons d'abord un conte populaire indien du Deccan
(miss M. Frere, nº 4) qui, pour l'introduction, a du rapport avec les
contes de ce type: Un radjah, qui a douze femmes et point d'enfants,
épouse encore la fille d'un jardinier, nommée Guzra-Bai, au sujet de
laquelle il lui a été prédit qu'elle lui donnerait cent fils et une
fille. Pendant qu'il est en voyage, Guzra-Bai met au monde, en effet,
cent petits garçons et une petite fille. Les douze «reines», qui la
détestent, disent à une vieille servante de les débarrasser des enfants;
celle-ci les porte hors du palais sur un tas de poussière, pensant que
les rats et les oiseaux de proie les dévoreront. Puis, de concert avec
les reines, elle met une pierre dans chaque petit berceau. Quand le
radjah est de retour, les reines accusent Guzra-Bai d'être une sorcière,
et la servante affirme que les enfants se sont transformés en pierres.
Le radjah condamne Guzra-Bai à être emprisonnée pour le reste de sa vie.
Les enfants échappent au sort qui leur était réservé, et, après nombre
d'aventures, la vérité triomphe[201].

    [201] Il peut être intéressant de constater que, dans le cours de ce
    conte indien, tous les enfants moins un (ici, la jeune fille) sont
    métamorphosés en oiseaux, comme dans le roman du moyen-âge, mais
    dans des circonstances absolument différentes.

Un autre conte indien, celui-ci recueilli dans le Bengale, présente
cette même introduction sous une forme beaucoup plus voisine de celle
des contes européens (miss Stokes, nº 20): Il était une fois une fille
de jardinier qui avait coutume de dire: «Quand je me marierai, j'aurai
un fils avec une lune au front et une étoile au menton.» Le roi l'entend
un jour parler ainsi et l'épouse. Un an après, pendant que le roi est à
la chasse, elle met en effet au monde un fils avec une lune au front et
une étoile au menton; mais les quatre autres femmes du roi, qui n'ont
jamais eu d'enfants, gagnent la sage-femme à prix d'or et lui disent de
faire disparaître le nouveau-né, et elles annoncent à la fille du
jardinier qu'elle est accouchée d'une pierre. Le roi, furieux à cette
nouvelle, relègue la jeune femme parmi les servantes du palais. La
sage-femme met l'enfant dans une boîte qu'elle dépose ensuite dans un
trou, au milieu de la forêt. L'enfant est sauvé par le chien du roi,
puis par sa vache, et enfin par son cheval, nommé Katar. Après nombre
d'aventures, qui se rapportent au thème de notre nº 12, _le Prince et
son Cheval_, et que nous avons résumées dans les remarques de ce nº 12
(p. 151), le jeune homme, sur le conseil de son cheval, se met en route
avec une nombreuse suite vers le pays du roi son père. Il écrit à
celui-ci pour lui demander la permission de donner une grande fête à
laquelle devront prendre part tous les sujets du royaume, sans
exception. Le peuple étant rassemblé, le jeune homme, ne voyant pas sa
mère, dit au roi qu'il manque quelqu'un, la fille du jardinier, qui a
été reine. On l'envoie chercher, et il lui rend les plus grands
honneurs. Puis il dit au roi qu'il est son fils, et le cheval Katar
raconte toute l'histoire.

Un conte arabe, recueilli à Mardin, en Mésopotamie (_Zeitschrift der
Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_, 1882, p. 259), ressemble
encore davantage aux contes européens de cette famille: Un roi,
parcourant une nuit les rues de sa ville, entend la conversation de
trois soeurs; l'aînée dit que, si le roi voulait l'épouser, elle lui
préparerait une tente, sous laquelle il y aurait place pour lui et pour
tous ses soldats et qui ne serait pas encore remplie. La seconde dit à
son tour qu'elle préparerait au roi un tapis où il y aurait place et au
delà pour lui et pour tous ses soldats; la troisième, qu'elle lui
donnerait un fils dont les boucles de cheveux seraient alternativement
d'argent et d'or. Le roi épouse l'aînée et lui demande où est la tente.
«La tente, c'est le ciel là-haut.» Il épouse ensuite la seconde et lui
demande où est le tapis, «Le tapis, c'est la terre de Dieu, que voici.»
Enfin, il épouse la troisième, qui, le temps venu, met au monde un petit
garçon aux boucles de cheveux d'argent et d'or. Mais ses soeurs
soudoient la sage-femme et lui disent de substituer à l'enfant deux
(_sic_) chiens noirs. Le roi, furieux contre la jeune femme, ordonne de
la lier dans une peau de chameau et de l'exposer à la porte du palais
aux insultes des passants. Les deux soeurs mettent l'enfant dans une
boîte, qu'elles jettent à la mer. Il est recueilli par un pêcheur sans
enfants, qui l'apporte à sa femme. Celle-ci l'élève: toutes les fois
qu'elle le baigne, l'eau dont elle s'est servie se change en or.
L'enfant fait ainsi la fortune de ses parents adoptifs[202]. Devenu
grand, il entend une fois ses camarades lui dire, dans une querelle,
qu'il n'est pas le fils du pêcheur. Il court interroger celui-ci, et,
apprenant qu'il a été trouvé sur la mer, il se met en route à la
recherche de sa famille.--La dernière partie de ce conte est altérée: le
jeune homme rencontre une jeune fille mystérieuse, à qui il promet de
l'épouser, et arrive avec elle dans la ville du roi son père. Le roi
l'aperçoit et dit, en rentrant dans son palais, qu'il a rencontré un
jeune homme aux cheveux de telle ou telle façon. Alors les soeurs de la
reine envoient une vieille dans la maison où logent les jeunes
étrangers; mais la jeune fille la chasse. Le roi invite le jeune homme à
venir le voir, et lui dit de lui demander ce qu'il désire; sur le
conseil de la jeune fille, il demande qu'on lui donne la femme qui est
exposée à la porte du palais. Cela conduit la jeune fille à faire
connaître au roi la vérité[203].

    [202] Il en est à peu près de même dans le conte italien du XVIe
    siècle, où, comme on l'a vu, chaque fois que l'on coupe les cheveux
    aux enfants, il tombe des perles et des pierres précieuses.--Dans un
    conte toscan de cette famille (Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, nº
    6) et dans un conte sicilien (Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 1), les
    parents adoptifs des enfants s'enrichissent en vendant leurs cheveux
    d'or, qu'ils coupent de temps en temps.--Dans le conte lorrain, les
    enfants (cela ressort du récit) font également la fortune des gens
    qui les ont recueillis.

    [203] Un conte syriaque du nord de la Mésopotamie (Prym et Socin, nº
    83) se rapproche sur divers points de ce conte arabe, mais il est
    moins complet. Le seul point où il est mieux conservé, c'est que la
    reine a deux enfants, un garçon et une fille, et non un seul, comme
    dans le conte arabe.

                                * * *

Dans ces divers contes orientaux, il manque une partie importante du
récit, tel que nous le présentent les contes européens: les expéditions
périlleuses auxquelles les jeunes gens sont poussés par leurs ennemis.
Nous allons trouver cet épisode dans trois autres contes, également
recueillis en Orient.

Il faut mentionner d'abord le conte arabe bien connu des _Mille et une
Nuits_, l'_Histoire de deux Soeurs jalouses de leur cadette_.
L'introduction se rapporte au troisième type que nous avons constaté
dans les contes européens: les deux aînées se contentent d'exprimer le
souhait, la première d'épouser le boulanger du sultan, la seconde
d'épouser son chef de cuisine; la plus jeune, après avoir dit qu'elle
souhaiterait d'être femme du sultan, ajoute: «Je lui donnerais un prince
dont les cheveux seraient d'or d'un côté et d'argent de l'autre; quand
il pleurerait, les larmes qui lui tomberaient des yeux seraient des
perles, et autant de fois qu'il sourirait, ses lèvres vermeilles
paraîtraient un bouton de rose quand il éclôt»[204]. Dans ce conte, les
soeurs jalouses substituent aux deux petits princes et à la petite
princesse un chien, un chat et un morceau de bois[205]. Les enfants, qui
ne naissent pas tous en même temps, comme dans d'autres contes de cette
famille, sont exposés dans une corbeille sur l'eau et recueillis par
l'intendant des jardins du sultan. Après la mort de leur père adoptif,
ils vivent ensemble dans une maison de campagne bâtie par
celui-ci.--Ici, ce n'est ni une des soeurs jalouses, ni une femme
envoyée par celles-ci qui éveille dans l'esprit de la princesse le désir
d'avoir l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau jaune couleur
d'or; c'est une «dévote musulmane» qui paraît n'avoir eu, en parlant de
ces objets merveilleux, aucune mauvaise intention. Comme dans la plupart
des contes européens, chacun des princes, avant de se mettre en
campagne, remet à la princesse un objet qui l'avertira des malheurs qui
pourraient arriver au jeune homme: l'aîné lui donne un couteau, duquel
il dégouttera du sang, s'il n'est plus en vie; le cadet, un chapelet
dont les grains, s'ils cessent de couler l'un après l'autre, marquera
que lui aussi est mort. C'est un vieux derviche à longue barbe qui
indique successivement à chacun des princes et à leur soeur où sont les
trois objets merveilleux, lesquels ici se trouvent réunis au même
endroit, comme dans plusieurs contes européens. Les deux princes sont
changés en pierres noires et délivrés par la princesse, qui est parvenue
à s'emparer de l'oiseau, de l'arbre et de l'eau. Ici encore, c'est dans
un festin que l'oiseau fait ses révélations.

    [204] Ici, évidemment, Galland a dû affaiblir l'original,
    aujourd'hui perdu. D'ordinaire, dans les contes, les personnages qui
    pleurent des perles, laissent tomber des roses de leurs lèvres quand
    ils rient.--Du reste, il y a encore, dans cette introduction, une
    autre altération: il devait être parlé, non d'un prince, mais de
    deux princes et une princesse.

    [205] Dans un conte siamois (_Asiatic Researches_, Calcutta, 1836,
    t. XX, p. 348), la femme d'un roi est accusée par une rivale d'être
    accouchée d'un morceau de bois.

Un autre conte arabe, recueilli récemment en Egypte (Spitta, nº 11) a,
sur certains points,--introduction et épisode correspondant à celui de
la «dévote musulmane» des _Mille et une Nuits_,--mieux conservé la forme
primitive: Un roi, se promenant la nuit dans les rues de sa ville,
entend une femme qui dit: «Si le roi m'épouse, je lui ferai une tourte
assez grande pour lui et son armée»; une seconde dit à son tour: «Si le
roi m'épouse, je lui ferai une tente assez grande pour lui et son
armée»[206]; une troisième enfin: «Si le roi m'épouse, je lui donnerai
un fils et une fille qui auront alternativement un cheveu d'or et un
cheveu d'hyacinthe; s'ils pleurent, il tonnera et la pluie tombera, et,
s'ils rient, le soleil et la lune paraîtront.» Le roi les épouse toutes
les trois. Les deux premières, sommées de faire ce qu'elles ont promis,
disent qu'elles n'ont point parlé sérieusement. Le roi les envoie à la
cuisine avec les esclaves. Pour la troisième, il faut bien attendre.
Quand elle est au moment d'accoucher, l'autre femme du roi[207] suborne
la sage-femme, qui substitue aux deux enfants deux petits chiens. Les
enfants sont exposés sur l'eau dans une boîte, et recueillis par un
pêcheur et sa femme. Quand ils ont douze ans, le roi voit un jour le
jeune garçon, Mohammed l'Avisé, et le prend en affection. La femme du
roi s'en aperçoit et elle fait des reproches à la sage-femme. Celle-ci,
qui est sorcière, se transporte chez le pêcheur et dit à la jeune fille:
«Pourquoi restes-tu seule ainsi? Dis à ton frère de t'aller chercher la
rose d'Arab-Zandyq, pour qu'elle t'amuse par son chant»[208]. Le jeune
homme part pour aller chercher cette rose. Chemin faisant, il gagne
l'amitié d'une vieille ogresse qui lui dit où est la rose et comment il
pourra s'en emparer. Mohammed rapporte la rose. La femme du roi, le
voyant revenu, se plaint encore à la sage-femme, qui retourne auprès de
la jeune fille et lui parle d'un certain miroir, sans lequel la rose ne
chante pas. Mohammed, toujours conseillé par l'ogresse, rapporte le
miroir; mais la rose ne chante toujours pas. Alors la sage-femme dit à
la jeune fille que la rose ne chante qu'avec sa maîtresse, qui s'appelle
Arab-Zandyq. Cette fois, l'ogresse dit à Mohammed que tous ceux qui ont
voulu emmener Arab-Zandyq ont été changés en pierre. Sur le conseil de
l'ogresse, Mohammed va à cheval sous la fenêtre d'Arab-Zandyq et lui
crie de descendre. La jeune fille l'injurie et lui dit de s'en aller. Il
lève les yeux, et voilà que la moitié de son cheval est changée en
pierre. Une seconde fois il l'appelle, et elle lui répond de la même
manière. Il lève encore les yeux, et son cheval est tout entier changé
en pierre, et la moitié de lui-même aussi. La troisième fois qu'il crie
à la jeune fille de descendre, elle se penche hors de la fenêtre, et ses
cheveux tombent jusqu'à terre. Mohammed les saisit et la tire hors de la
maison. Elle lui dit: «Tu m'es destiné, Mohammed l'Avisé; laisse donc
mes cheveux, par la vie de ton père, le roi.--Mon père n'est pas le roi;
mon père est un pêcheur.--Non, ton père est le roi; plus tard je te
raconterai son histoire.» Mohammed ne lâche les cheveux de la jeune
fille que lorsqu'elle a délivré tous les hommes enchantés qui étaient
là. Elle montre ensuite au roi que Mohammed et sa soeur sont les enfants
aux cheveux d'or et d'hyacinthe que lui avait promis la reine.

    [206] Dans un conte hongrois (Gaal-Stier, nº 7), dont la première
    partie, jusqu'à la substitution des chiens aux enfants, doit être
    rapprochée des contes de cette famille, l'une des trois soeurs dit
    que, si le roi l'épousait, elle lui tisserait, avec une quenouillée
    de chanvre, une _tente_ assez grande pour abriter tous ses soldats;
    la seconde, qu'avec un grain de blé elle lui ferait un _gâteau_
    assez grand pour les rassasier tous.--Il a déjà été question de la
    «tente» dans le conte arabe de la Mésopotamie.

    [207] C'est ainsi que s'exprime le conte. Il semble bien que ce ne
    soit pas une des deux dont il a été parlé. Il y aurait donc là une
    altération.

    [208] Il est curieux de trouver, dans ce conte arabe, la «rose qui
    chante» du conte lorrain, détail que nous n'avons rencontré dans
    aucun des contes européens de cette famille.

Nous citerons enfin un troisième conte oriental, provenant des Avares du
Caucase (Schiefner, nº 12): Trois soeurs, en cardant de la laine,
s'entretiennent un soir ensemble, et chacune d'elles dit aux autres ce
qu'elle ferait si le roi la prenait pour femme. L'aînée dit qu'avec un
flocon de laine elle tisserait assez d'étoffe pour en habiller toute
l'armée du roi; la seconde, qu'avec une seule mesure de farine elle
rassasierait toute cette armée; la troisième, qu'elle donnerait au roi
un fils aux dents de perles et une fille aux cheveux d'or. Le roi entend
leur conversation; il épouse l'aînée, puis la seconde, qui ne peuvent
tenir leur engagement, enfin la troisième[209]. Pendant qu'il est à la
guerre, cette troisième met au monde un fils aux dents de perles et une
fille aux cheveux d'or. Ses deux soeurs, jalouses, font jeter les
enfants dans une gorge de montagnes, et envoient dire au roi que sa
femme est accouchée d'un chien et d'un chat. Le roi ordonne de noyer le
chien et le chat et d'exposer la mère, à la porte du palais, aux
insultes des passants[210]. Les deux enfants sont nourris par une
biche[211], qui les conduit, devenus grands, dans un château inhabité,
où ils vivent ensemble. Un jour que la jeune fille se baigne dans un
ruisseau voisin du château, un de ses cheveux d'or est entraîné par le
courant jusque dans la ville du roi. Une veuve le montre aux femmes du
roi. Celles-ci comprennent que les enfants sont encore vivants. Elles
envoient la veuve pour chercher à les perdre. La veuve remonte le
ruisseau, trouve la jeune fille seule et lui vante le pommier qui parle,
qui bat des mains (_sic_) et qui danse. La jeune fille meurt d'envie
d'avoir une branche de ce pommier, et son frère va la lui chercher au
milieu des plus grands dangers, auxquels il échappe. La veuve vient
ensuite parler à la jeune fille de la belle Jesensoulchar: si son frère
l'épousait, cela ferait pour elle la plus agréable compagnie. Le jeune
homme, apprenant le désir de sa soeur de lui voir épouser la belle
Jesensoulchar, se met aussitôt en campagne. Un vieillard à longue barbe
qu'il rencontre assis sur le bord du chemin veut le détourner de son
entreprise: la belle Jesensoulchar habite un château d'argent tout
entouré d'eau; il faut l'appeler trois fois, et, si elle ne se présente
pas, on est changé en pierre; le rivage est couvert de cavaliers ainsi
pétrifiés. Le jeune homme persiste, et il lui arrive ce qui est arrivé
aux autres. Ne le voyant pas revenir, sa soeur s'en va à sa recherche.
Elle rencontre le même vieillard, qui lui dit que, si Jesensoulchar ne
répond pas la première et la seconde fois, il faut lui crier: «Es-tu
vraiment plus belle que moi avec mes cheveux d'or, que tu es si fière?»
La jeune fille suit ce conseil, et Jesensoulchar se montre: aussitôt
tous les cavaliers changés en pierre reviennent à la vie[212]. Le jeune
homme épouse Jesensoulchar et l'emmène dans son château, ainsi que le
bon vieillard. C'est ce vieillard qui, à l'occasion d'une visite faite
au roi par les jeunes gens, révèle le mystère de leur naissance.

    [209] Cette forme d'introduction, identique a celle des contes
    arabes d'Egypte et de Mésopotamie, est bien certainement la forme
    primitive. Elle a dû forcément être modifiée dans les pays où
    n'existe pas la polygamie.

    [210] Il la fait envelopper dans une peau d'âne, et quiconque entre
    ou sort, doit cracher sur elle. De même, dans le conte arabe de la
    Mésopotamie.--Dans le conte arabe d'Egypte, la reine est enduite de
    goudron et attachée sur l'escalier: quiconque montera ou descendra,
    crachera sur elle.--Dans les _Mille et une Nuits_, la sultane est
    enfermée à la porte de la principale mosquée, dans un réduit dont la
    fenêtre est toujours ouverte, et chaque musulman, en passant, doit
    lui cracher au visage.--Dans un conte sicilien (Gonzenbach, nº 5) et
    dans un conte grec d'Epire (Hahn, nº 69, var. 1), la reine est
    l'objet des mêmes outrages.

    [211] On a vu que, dans le conte sicilien nº 36 de la collection
    Pitrè, les enfants sont allaités par une biche, qu'envoie une fée.

    [212] Ce passage est évidemment mieux conservé que le passage
    analogue du conte arabe d'Egypte.

                                * * *

Il a été recueilli en Kabylie un conte qui, bien qu'altéré et mutilé au
possible, est au fond le conte que nous étudions (Rivière, p. 71). Nous
en dégagerons les principaux traits: Un homme a deux femmes. L'une
d'elles, jalouse de voir l'autre avoir des enfants, tandis qu'elle-même
n'en a pas, les expose tous successivement dans la forêt, sept garçons
et une fille. (Il y a là un écho de l'introduction de la plupart des
contes précédents; voici maintenant l'envoi en expédition des frères de
la jeune fille.) Les enfants habitent ensemble. Un jour une vieille
femme dit à la jeune fille: «Si tes frères t'aiment, ils te rapporteront
une chauve-souris.» L'un des jeunes garçons se met en campagne. Sur les
indications d'un vieillard, il va sur le bord de la mer. Là, il y a une
chauve-souris sur un dattier. Quand elle voit le jeune garçon avec son
fusil, elle descend de l'arbre, caresse le fusil qui devient un morceau
de bois, caresse le jeune garçon qui devient tout petit, tout petit.
Même aventure arrive aux six autres frères. La jeune fille vient à son
tour; elle attend que la chauve-souris soit endormie. Alors elle s'en
saisit et lui dit: «Jure-moi de me montrer mes frères.--Jure-moi,»
répond la chauve-souris, «de m'habiller d'or et d'argent.» La
chauve-souris descend de l'arbre et caresse les enfants qui reprennent
leur première forme. (La chauve-souris, comme on voit, tient la place de
l'«oiseau de vérité»; elle en jouera le rôle dans le reste du conte).
Les enfants sont conduits par la chauve-souris dans la maison qu'habite
leur père. La seconde femme de celui-ci cherche à les empoisonner, mais
la chauve-souris les met sur leurs gardes[213]. Ensuite elle leur touche
les yeux, et ils reconnaissent leurs parents. (Le conte n'explique pas
comment ceux-ci les reconnaissent). La seconde femme est attachée à la
queue d'un cheval fougueux. Quant à la chauve-souris, on la remet sur
son arbre et on l'habille d'or et d'argent.

    [213] Dans le conte italien des Abruzzes (Finamore, nº 39) la mère
    du roi cherche aussi à empoisonner les enfants, et l'oiseau les
    préserve de ce danger. Même passage dans un conte portugais (Braga,
    nº 39), où le poison est donné aux enfants par les méchantes
    soeurs.--Comparer le conte toscan nº 27 de la collection Nerucci.



XVIII

PEUIL & PUNCE


          POU & PUCE


Ain joû, Peuil et Punce v'lèrent aller glaner. Qua i feurent pa lo chas,
lo v'la que veirent ine grousse niâïe que v'nôt. Peuil deit à Punce: «I
va pleuvé, faout n'a r'naller. Mé, j'areuil bée me hâter: je ne marche
mé[214] veite, j' s'reuil toûjou mouillie; j'm'a virâ tout
bellotema[215]. Té, r'va-t'a à tout per té[216]; t'ais do grandes
jambes, t'erriverais chie nô ava lé pleuje, et t'ferais lo gaillées[217]
a m'attada.»

    [214] _Mie_, en vieux français.

    [215] _Bellotement_, bellement, doucement.

    [216] On dit: _à part soi_.

    [217] Mets du pays, fait de pâte cuite dans du lait.

          Un jour, Pou et Puce voulurent aller glaner. Quand ils furent
          par les champs, les voilà qui virent une grosse nuée qui
          venait. Pou dit à Puce: «Il va pleuvoir, il faut nous en
          retourner. Moi, j'aurais beau me hâter: je ne marche pas vite,
          je serai toujours mouillé; je m'en irai tout doucement. Toi,
          retourne-t-en toute seule, tu as de grandes jambes, tu
          arriveras chez nous avant la pluie, et tu feras les gaillées
          en m'attendant.»

Punce se môt a route, saouta, saouta. Elle feut bitoû à la mâson. Elle
rellumé l'feuil, elle apprôté lo gaillées et elle lo moté cueïre da
l'chaoudron. Ma v'là qu'a lo remia, elle cheusé[218] d'dâ et s'y nia.

    [218] _Chut_, du verbe _choir_.

          Puce se mit en route, sautant, sautant. Elle fut bientôt à la
          maison. Elle ralluma le feu, elle apprêta les gaillées, et
          elle les mit cuire dans le chaudron. Mais voilà qu'en les
          remuant, elle tomba dedans et s'y noya.

Ain peuou aprée, Peuil ratre: «Ah! qu'j'â frô! qu'j'â frô! j'seuil tout
mouillie. Punce, vérousque t'ie? Vinâ m'baillée do gaillées; j'lo
mingerâ a m'rachaouffa.» Ma l'avô bée crier: Punce ne rapondôme. I
s'moté à la chorcher, et voïa qu'elle n'atôtome tout là, i peurné ine
cûyie e i tiré ine assiettaïe de gaillées. Ma v'là qu'à lé proumère
cûriaïe, î croque Punce. «Ah! quée malheur! Punce o croquaïe! Qu'o ce
quo j'vâ feïre? Je n'reste mé tout cei, j'm'a vâ.»

          Un peu après, Pou rentre: «Ah! que j'ai froid! que j'ai froid!
          je suis tout mouillé. Puce, où est-ce que tu es? Viens me
          donner des gaillées; je les mangerai en me réchauffant.» Mais
          il avait beau crier, Puce ne répondait pas. Il se mit à la
          chercher, et voyant qu'elle n'était pas là, il prit une
          cuiller et il tira une assiettée de gaillées. Mais voilà qu'à
          la première cuillerée, il croque Puce. «Ah! quel malheur! Puce
          est croquée? Qu'est-ce que je vais faire! Je ne reste pas ici,
          je m'en vais.»

Qua i feut da lé rue, i parté pa l'Val-Deyé[219]. I passé d'va ain
voulot; l'voulot lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»

    [219] Le _Val-Derrière_. C'est dans cette rue de Montiers qu'était
    née, à la fin du siècle dernier, celle dont nous tenons ce conte.

          Quand il fut dans la rue, il partit par le Val-Derrière. Il
          passa devant un volet: le volet lui dit: «Qu'est-ce que tu as
          donc, Pou?»

--«Punce o croquaïe.»

          --«Puce est croquée.»

--«Eh bé! mé, j'm'a vâ charrie[220].»

    [220] _Charrier_, c'est-à-dire traîner en grinçant, battre.

          --«Eh bien! moi, je m'en vais battre.»

Qua i feut d'va chie l'père Vaudin[221], l'couchot lî deit: «Qu'o ce que
t'ais don, Peuil?»

    [221] Le père de notre conteuse.

          Quand il fut devant chez le père Vaudin, le coq lui dit:
          «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

  --«Punce o croquaïe.
  «Voulot charrie.»

          --«Puce est croquée.
          «Volet bat.»

--«Eh bé! mé, j'm'a vâ chanter.»

          --«Eh bien! moi, je m'en vais chanter.»

I r'tourné pa d'vée chie Loriche[222]; l'fourmouaïe lî deit: «Qu'o ce
que t'ais don, Peuil?»

    [222] Un homme du village.

          Il retourna par devant chez Loriche; le fumier lui dit:
          «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

  --«Punce o croquaïe.
  «Voulot charrie,
  «Couchot chante.»

          --«Puce est croquée.
          «Volet bat.
          «Coq chante.»

--«Eh bé! mé, j'm'a vâ danser.»

          --«Eh bien! moi, je m'en vais danser.»

Ain peuou pû lon, l'atôt à coûté d'la mâson d'meussieu Sourdat[223], que
faïôt d'l'oueïlle. Y avôt ine femme que sortôt avo deuou
bouïrottes[224]. La femme lî deit: «Qu'o ce que t'ais don, Peuil?»

    [223] Encore une personne du village.

    [224] Comparez _buire_, _burette_.

          Un peu plus loin, il était à côté de la maison de M. Sourdat,
          qui faisait de l'huile. Il y avait une femme qui sortait avec
          deux cruches. La femme lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc,
          Pou?»

  --«Punce o croquaïe,
  «Voulot charrie,
  «Couchot chante,
  «Fourmouaïe danse.»

          --«Puce est croquée,
          «Volet bat,
          «Coq chante,
          «Fumier danse.»

--«Eh bé! mé, j'm'a vâ casser mo deuou bouïrottes.»

          --«Eh bien! moi, je m'en vais casser mes deux cruches.»

Ainco pû lon, i s'trouvé pré deuou Grand-Four[225]. Tout jeustema,
l'père Quentin[226] l'chaouffôt pou affourner l'pain et i r'miôt l'boû
que brûlot avo s'feurgon. L'père Quentin lî deit: «Qu'o ce que t'ais
don, Peuil?»

    [225] Le four banal.

    [226] Le fournier du four banal, avant 1789.

          Encore plus loin, il se trouva près du Grand-Four. Tout
          justement, le père Quentin le chauffait pour enfourner le
          pain, et il remuait le bois qui brûlait avec son fourgon. Le
          père Quentin lui dit: «Qu'est-ce que tu as donc, Pou?»

  --«Punce o croquaïe,
  «Voulot charrie,
  «Couchot chante,
  «Fourmouaïe danse,
  «La femme é cassé so deuou bouïrottes.»

          --«Puce est croquée,
          «Volet bat,
          «Coq chante,
          «Fumier danse,
          «La femme a cassé ses deux cruches.»

--«Eh bé! me, j'm'a vâ t'fourrer m'feurgon aou cû.»

          --«Eh bien! moi, je m'en vais te fourrer mon fourgon au c...»


REMARQUES

Comparer notre nº 74, la _Petite Souris_.

Des variantes de ce même thème ont été recueillies en France, dans le
pays messin (_Mélusine_, 1877, col. 424), dans la Bretagne non
bretonnante (Sébillot, I, nº 55, et _Littérature orale_, p. 232) et dans
une région non indiquée (_Magasin Pittoresque_, t. 37 [1869], p.
82);--en Allemagne, dans la Hesse (Grimm, nº 30);--en Norwège
(Asbjoernsen, _Tales of the Fjeld_, p. 30);--en Italie, dans le Milanais
(Imbriani, _Novellaja Fiorentina_, p. 552); en Vénétie (Bernoni, II, p.
81); à Livourne (G. Papanti, nº 4);--en Sicile (Pitrè, nº 134);--à
Rovigno, dans l'Istrie (voir la revue _Giambattista Basile_, Naples,
1884, p. 37);--en Catalogne (Maspons, _Cuentos_, p. 12) et dans une
autre région de l'Espagne, probablement en Andalousie (F. Caballero, II,
p. 3);--en Portugal (Coelho, nº 1);--en Roumanie (M. Kremnitz, nº
15);--chez les Grecs de Smyrne (Hahn, nº 56).

                  *       *       *       *       *

On remarquera que, pour la forme générale, tous ces contes, excepté le
conte messin, s'écartent de notre conte. Dans ce dernier, en effet,
c'est le pou qui s'en va annoncer à chacun des personnages la nouvelle
de la mort de la puce, tandis que, dans tous les autres contes, cette
nouvelle se transmet de proche en proche. Ainsi, dans le conte
portugais, quand Jean le Rat s'est noyé dans la marmite aux haricots, sa
femme, le petit carabe, se met à pleurer. Alors, le trépied, apprenant
le malheur, se met à danser; en le voyant danser, la porte s'informe, et
se met à s'ouvrir et à se fermer; puis, à mesure que la nouvelle va de
l'un à l'autre, la poutre se brise, le sapin se déracine, les petits
oiseaux s'arrachent les yeux, la fontaine se sèche, les serviteurs du
roi cassent leurs cruches, la reine va en chemise à la cuisine, et
finalement le roi se traîne le derrière dans la braise (_sic_).--Notre
variante _la Petite Souris_ (nº 74) a cette même forme générale.

                  *       *       *       *       *

Si l'on considère, par rapport à leur introduction, les contes ci-dessus
mentionnés, on peut les partager en trois groupes.

                                * * *

Dans le premier, auquel appartiennent le conte portugais, le conte
espagnol de la collection Caballero et le conte sicilien, il est d'abord
raconté comment s'est fait le mariage des deux personnages principaux,
qui font ménage ensemble. La dame qui veut se marier,--petit carabe,
dans le conte portugais; petite fourmi, dans l'espagnol; chatte, dans le
sicilien,--dit successivement à ses prétendants, boeuf, chien, cochon,
etc., de lui faire entendre leur voix. Finalement, le petit carabe
épouse Jean le Rat; la petite fourmi, un _ratonperez_(?); la chatte,
une souris.

                                * * *

Le second groupe, où les deux personnages sont présentés, dès l'abord,
comme vivant ensemble, comprend tous les autres contes, à l'exception de
deux.

                                * * *

Ces deux contes,--conte roumain et conte grec,--forment un groupe à
part. Dans le conte roumain, deux vieilles gens, qui n'ont point
d'enfants, adoptent une souris; celle-ci, un jour, en surveillant le pot
de lait de beurre qui bout, se jette dedans et y périt.--Le conte grec
commence aussi par l'histoire de deux vieilles gens qui n'ont pas
d'enfants: un jour, en rapportant des champs un panier plein de
haricots, la vieille dit: «Je voudrais bien que tous ces haricots
fussent autant de petits enfants»; et aussitôt les haricots se trouvent
changés en petits enfants. La vieille, trouvant qu'il y en a trop, n'en
garde qu'un seul et souhaite que les autres redeviennent des haricots.
On donne au petit garçon le nom de Grain de Poivre, à cause de sa
petitesse; c'est lui qui, un jour, tombe dans un chaudron bouillant.

                                * * *

Notons ici que, dans presque tous les contes ci-dessus indiqués, l'un
des deux personnages principaux se noie dans un chaudron ou dans un pot
bouillant.

Ces deux personnages sont, dans le conte messin, dans le conte allemand,
dans le conte italien d'Istrie et dans le conte catalan, un pou et une
puce, comme dans le conte lorrain.

                  *       *       *       *       *

Il serait trop long d'indiquer ici les diverses séries d'êtres qui
prennent part à l'action. Nous avons déjà cité, à cet égard, le conte
portugais; nous dirons un mot du conte grec moderne, nous réservant de
donner d'autres spécimens à l'occasion de notre variante nº 74, _la
Petite Souris_: Grain de Poivre ayant péri dans le chaudron, le vieux et
la vieille qui l'élèvent chez eux, puis une colombe, un pommier, une
fontaine, la servante de la reine, la reine et le roi, prennent le deuil
chacun à sa manière. A la fin, le roi dit à son peuple: «Le cher petit
Grain de Poivre est mort; le vieux et la vieille se désolent; la colombe
s'est arraché les plumes; le pommier a secoué toutes ses pommes; la
fontaine a laissé couler toute son eau; la servante a cassé sa cruche;
la reine s'est rompu le bras, et moi, votre roi, j'ai jeté ma couronne
par terre. Le cher petit Grain de Poivre est mort.»

On peut faire cette remarque, que la femme qui casse sa cruche ou ses
cruches figure encore dans plusieurs des contes mentionnés plus haut
(dans tous les contes français, excepté le second conte breton; dans le
conte espagnol, le conte catalan, le conte roumain).--Le second conte
breton a, comme notre conte, le bonhomme qui chauffe son four; là, le
bonhomme, en apprenant la mort de la «râtesse», jette sa pelle dans le
four.

                                * * *

Il est curieux de voir comme l'idée générale de ce conte s'est localisée
à Montiers-sur-Saulx. On pourrait suivre Peuil à travers les rues du
village et s'arrêter avec lui devant telle ou telle maison, jusqu'au
_Grand-Four_, le four banal, supprimé à l'époque de la Révolution.

                  *       *       *       *       *

En Orient, un conte indien, tout à fait du genre de ces contes
européens, a été recueilli dans le Pandjab (_Indian Antiquary_, 1882,
p. 169;--Steel et Temple, p. 157). L'introduction est très particulière,
mais elle présente le trait essentiel commun à presque tous les contes
européens de ce genre que nous connaissons: le personnage dont tout le
monde prend le deuil est tombé dans un liquide brûlant. Voici le résumé
de ce conte indien: Un vieux moineau, qui trouve sa femme trop vieille,
en prend une seconde, toute jeune. Grande désolation de la vieille qui,
pendant les noces, s'en va gémir sur un arbre. Justement au-dessus de la
branche où elle est perchée, est un nid en partie fait de lambeaux
d'étoffe teinte. La pluie étant venue à tomber, l'étoffe déteint et
dégoutte sur dame moineau, laquelle se trouve ainsi parée de brillantes
couleurs. Sa rivale, la voyant toute pimpante, lui demande où elle s'est
faite si belle. «Dans la cuve du teinturier.» La jeune va vite se
plonger dans la cuve bouillante, d'où elle ne se tire qu'à grand'peine
et à demi-morte. Le vieux moineau la trouve dans ce triste état et la
prend dans son bec pour la rapporter au logis; mais, pendant qu'il vole
au-dessus d'une rivière, sa vieille femme se met à se moquer de lui et
de sa belle. Furieux, le moineau lui crie de se taire; mais, à peine
a-t-il ouvert le bec, que sa bien-aimée tombe dans l'eau et s'y noie. Le
vieux moineau, au désespoir, s'arrache les plumes et va se percher sur
un _pîpal_. Le pîpal lui demande ce qui est arrivé, et, quand il le
sait, il laisse tomber toutes ses feuilles[227]. Un buffle vient pour se
mettre à l'ombre sous l'arbre, et, apprenant pourquoi celui-ci n'a plus
de feuilles, il laisse tomber ses cornes. A mesure que la nouvelle se
transmet de l'un à l'autre, la rivière où le buffle est allé boire
pleure si fort qu'elle en devient toute salée; le coucou qui est venu se
baigner dans la rivière, s'arrache un oeil[228]; Bhagtu le marchand,
près de la boutique duquel le coucou est venu se percher, perd la tête
et sert tout de travers la servante de la reine; la servante revient au
palais en jurant; la reine se met à danser jusqu'à ce qu'elle perde
haleine; le prince prend un tambourin et danse aussi, et aussi le roi,
qui gratte une guitare avec fureur[229]. Et tous les quatre, servante,
reine, prince et roi, chantent ensemble ce refrain final: «La femme d'un
moineau était peinte,--Et l'autre a été teinte [dans la cuve
bouillante],--Et le moineau l'aimait.--Aussi le pîpal a-t-il laissé
tomber ses feuilles,--Et le buffle, ses cornes;--Et la rivière est
devenue salée;--Et le coucou a perdu un oeil;--Et Bhagtu est devenu
fou;--Et la servante s'est mise à jurer;--Et la reine s'est mise à
danser,--Et le prince à tambouriner,--Et le roi à gratter la guitare.»
«Telles furent, conclut le conte indien, les funérailles de la pauvre
dame moineau.»

    [227] Dans le conte hessois, l'arbre se secoue et fait tomber toutes
    ses feuilles. Il en est de même dans le conte catalan.--Comparer
    notre nº 74.

    [228] Dans le conte portugais, les petits oiseaux s'arrachent les
    yeux.

    [229] Dans le conte portugais, comme on l'a vu, le roi et la reine
    font aussi des choses ridicules. Comparer le conte sicilien, le
    conte grec moderne, le conte roumain, le conte italien d'Istrie.



XIX

LE PETIT BOSSU


Il était une fois un roi qui avait trois fils, mais il n'y avait que les
deux premiers qu'il traitât comme ses fils; le plus jeune était bossu et
son père ne pouvait le souffrir; sa mère seule l'aimait.

Un jour, le roi fit appeler l'aîné et lui dit: «Mon fils, je voudrais
avoir l'eau qui rajeunit.--Mon père, j'irai la chercher.» Le roi lui
donna un beau carrosse attelé de quatre chevaux, et de l'or et de
l'argent tant qu'il en voulut, et le jeune homme se mit en route.

Il avait fait deux cents lieues, lorsqu'il rencontra un berger qui lui
dit: «Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes
moutons qui est pris dans un buisson?--Il ne fallait pas l'y laisser
aller,» répondit le prince, «je n'ai pas de temps à perdre.» Etant
arrivé à Pékin, il entra dans une belle hôtellerie, fit dételer ses
chevaux et commanda un bon dîner. Il eut bientôt des amis et ne pensa
plus à poursuivre son voyage.

Au bout de six mois, le roi, voyant qu'il ne revenait pas, appela son
second fils et lui demanda d'aller lui chercher l'eau qui rajeunit. Il
lui donna un beau carrosse, attelé de quatre chevaux, couvert de perles
et de diamants; le jeune homme monta dedans et partit. Après avoir fait
deux cents lieues, il rencontra le berger, qui lui dit: «Prince, mon
beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes moutons qui est
pris dans un buisson?--Pour qui me prends-tu?» répondit le prince; «il
ne fallait pas l'y laisser aller.» Il arriva à Pékin, où il logea dans
la même hôtellerie que son frère; lui aussi, il eut bientôt des amis et
ne songea plus à aller plus loin.

Le roi l'attendit un an, et, ne le voyant pas revenir, il se dit: «Je
n'ai plus d'enfants! Qui donc aura ma couronne?» Il ne pensait pas plus
au petit bossu que s'il n'eût pas été de ce monde. Cependant celui-ci
tomba malade. On fit venir un médecin; le jeune prince lui dit qu'il
était malade de chagrin, de voir que son père ne l'aimait pas, et qu'il
voudrait bien voyager. Le médecin rapporta ces paroles au roi, qui vint
voir son fils. «Mon père,» lui dit le petit bossu, «je voudrais aller
chercher l'eau qui rajeunit, et je ne ferais pas comme mes frères: je la
rapporterais.--Tu iras si tu veux», répondit le roi. Il lui donna un
vieux chariot qui n'avait que trois roues, un vieux cheval qui n'avait
que trois jambes, d'argent fort peu, mais la reine y ajouta quelque
chose, et voilà le prince parti.

Après avoir fait deux cents lieues, il rencontra le berger qui lui dit:
«Prince, mon beau prince, voudrais-tu m'aider à dégager un de mes
moutons qui est pris dans un buisson?--Volontiers,» dit le prince. Et il
aida le berger à dégager son mouton. Quand il se fut éloigné, le berger,
songeant qu'il ne lui avait rien donné pour sa peine, le rappela et lui
dit: «Prince, j'ai oublié de vous récompenser. Tenez, voici des flèches:
tout ce que ces flèches perceront sera bien percé. Voici un flageolet:
tous ceux qui l'entendront danseront.»

Le prince poursuivit son chemin et arriva à Pékin. Quand il passa devant
l'hôtellerie où logeaient ses frères, ceux-ci, qui étaient sur le
perron, eurent honte de lui et rentrèrent dans la maison. Le pauvre
petit bossu descendit dans une méchante auberge où il détela son cheval
lui-même; puis il prit avec lui un homme de peine pour lui montrer la
ville. En se promenant, il vit un homme mort qu'on avait laissé là sans
l'enterrer. «Pourquoi donc n'enterre-t-on pas cet homme?»
demanda-t-il.--«C'est parce qu'il avait beaucoup de créanciers et qu'il
n'a pu les payer.--En payant pour lui, pourrait-on le faire
enterrer?--Oui, certainement.»

Le prince fit venir les créanciers, paya les dettes de l'homme mort et
donna de l'argent pour le faire enterrer; ensuite il continua son
voyage. Un jour, une bonne vieille le reçut dans sa maisonnette et lui
donna à boire et à manger; il la paya généreusement, puis s'en alla plus
loin.

Quand il eut fait encore deux cents lieues, tout son argent se trouva
dépensé, et il n'avait plus rien à manger; son cheval était encore plus
heureux que lui: il pouvait au moins brouter un peu d'herbe le long du
chemin. Un renard vint à passer; le prince allait lui décocher une de
ses flèches, quand le renard lui cria: «Malheureux! que vas-tu faire? tu
veux me tuer!» Le prince, saisi de frayeur, remit sa flèche dans le
carquois. Alors le renard lui donna une serviette dans laquelle se
trouvait de quoi boire et manger et lui dit: «Tu cherches l'eau qui
rajeunit? elle est dans ce château, bien loin là-bas. Le château est
gardé par un ogre, par des tigres et par des lions. Pour y arriver, il
faut passer un fleuve; sur ce fleuve tu verras une barque qu'un homme
conduit depuis dix-huit cents ans. Aie soin d'entrer dans la barque les
pieds en avant, car si tu y entrais les pieds en arrière[230], tu
prendrais la place de l'homme pour toujours. Arrivé au château, ne te
laisse pas charmer par la magnificence que tu y trouveras. Tu verras
dans l'écurie des mules ornées de lames d'or, prends la plus laide; tu
verras aussi deux oiseaux verts, prends le plus laid.»

    [230] C'est-à-dire à reculons.

Le prince eut soin d'entrer dans la barque les pieds en avant et arriva
au château; il allait prendre la mule et l'oiseau quand l'ogre rentra.
«Que fais-tu ici?» lui dit l'ogre. Le prince s'excusa, s'humilia devant
lui, lui demanda grâce. L'ogre lui dit: «Je ne te mangerai pas; tu es
trop maigre.» Il lui donna à boire et à manger, et le prince resta au
château, où il avait tout à souhait. L'ogre l'envoya combattre ses
ennemis, des bêtes comme lui; le prince, grâce à ses flèches, gagna la
bataille et rapporta des drapeaux. Il combattit cinq ou six fois, et
toujours il fut vainqueur.

Or il y avait au château une princesse que l'ogre voulait épouser, mais
qui ne voulait pas de lui. Un jour que le prince venait de gagner une
grande bataille, il eut l'idée de jouer un air sur son flageolet. La
princesse était à table avec l'ogre; en entendant le flageolet
merveilleux, ils se mirent à danser ensemble, sans savoir d'abord d'où
venait cette musique. Quand l'ogre vit que c'était le prince qui jouait,
il le fit venir à table et lui dit: «Demande-moi ce que tu désires: je
te l'accorderai.» Il pensait bien que le prince ne lui demanderait pas
son congé. «Je demande,» dit le prince, «ce qu'il y a de plus beau ici,
et la permission de faire trois fois le tour du château.» L'ogre y
consentit. Il y avait dans le château de l'or à ne savoir où le mettre,
mais le prince n'y toucha pas; il prit le plus laid des deux oiseaux
verts et la plus laide mule, qui faisait sept lieues d'un pas, sans
oublier une fiole de l'eau qui rajeunit; puis il fit monter sur la mule
la princesse qui était d'accord avec lui. Au lieu de faire trois fois le
tour du château, il ne le fit que deux fois et s'enfuit avec la
princesse. L'ogre, s'en étant aperçu, courut à leur poursuite, mais il
ne put les atteindre.

Le jeune homme rencontra une seconde fois le renard, qui lui dit: «Si tu
vois quelqu'un dans la peine, garde-toi de l'en tirer.» Un peu plus
loin, il fut très bien reçu par la bonne vieille dans sa maisonnette;
enfin il arriva à Pékin avec la princesse. Sur une des places de la
ville il y avait une potence dressée. «Pour qui cette potence?» demanda
le prince. On lui dit que c'était pour deux jeunes étrangers qu'on
devait pendre ce jour-là. En ce moment on amenait les condamnés; il
reconnut ses frères. Il demanda quel était leur crime. «C'est,» lui
dit-on, «qu'ils ont fait des dettes et qu'ils n'ont pu les payer.» Le
jeune homme réunit les créanciers, les paya et délivra ses frères, puis
ils reprirent ensemble le chemin du royaume de leur père. Le petit bossu
avait donné à son frère aîné la mule, à l'autre l'oiseau vert et l'eau
qui rajeunit, il avait gardé pour lui la princesse. Ses frères n'étaient
pas encore contents; ils cherchaient ensemble le moyen de le perdre, et
la princesse, qui voyait leur jalousie, s'en affligeait.

Un jour qu'on passait près d'un puits qui avait bien cent pieds de
profondeur, les deux aînés dirent à leur frère: «Regarde, quel beau
puits!» Et, tandis qu'il se penchait pour voir, ils le poussèrent
dedans, prirent l'eau qui rajeunit, et emmenèrent la princesse, la mule
et l'oiseau. Quand on arriva au château, la princesse était
languissante, la mule et l'oiseau étaient tristes. On mit la mule dans
une vieille écurie, l'oiseau dans une vieille cage. L'eau ne put
rajeunir le roi; on la mit dans un coin avec les vieilles drogues.

Cependant le pauvre prince, au fond du puits, poussait de grands cris;
le renard accourut et descendit dans le puits. «Je t'avais bien dit de
ne tirer personne de la peine! Je vais pourtant t'aider à sortir d'ici;
tiens bien ma queue.» Le jeune homme fit ce qu'il lui disait, et le
renard grimpa; il allait atteindre le haut, quand la queue se rompit et
le jeune homme retomba au fond du puits. Le renard rattacha sa queue en
la frottant avec de la graisse et prit le prince sur son dos. Une fois
dehors, il le redressa, et le jeune homme, débarrassé de sa bosse,
devint un prince accompli.

Il se rendit au château du roi son père et se fit annoncer comme grand
médecin, disant qu'il guérirait le roi et la princesse. Il entra d'abord
dans l'écurie: aussitôt la mule reprit son beau poil et se mit à hennir;
il s'approcha de l'oiseau: celui-ci reprit son beau plumage et se mit à
chanter. Il donna à son père de l'eau qui rajeunit: le roi redevint
jeune sur le champ et sortit du lit où il était malade. Rien qu'en
voyant le jeune homme, la princesse revint à la santé. Alors le prince
se fit reconnaître de son père et lui apprit ce qui s'était passé; puis
l'oiseau parla à son tour et raconta toute l'histoire.

Les fils aînés du roi étaient à la chasse. Le roi fit cacher leur jeune
frère derrière la porte, et, quand ils arrivèrent, il leur dit: «Je
viens d'apprendre une singulière aventure qui s'est passée dans une
ville de mon royaume: trois jeunes gens se promenaient ensemble au bord
d'un lac, deux d'entre eux jetèrent leur compagnon dans ce lac. Rendez
un jugement de Salomon: quel châtiment méritent ces hommes?--Ils
méritent la mort.--Malheureux! vous l'avez donc aussi méritée! Vous ne
serez pas jetés dans l'eau, mais vous serez brûlés.» La sentence fut
exécutée. On fit ensuite un grand festin, et le jeune prince épousa la
princesse.


REMARQUES

Notre conte présente, pour l'ensemble, mais traité d'une façon
originale, un thème que nous appellerons, si l'on veut, à cause du conte
hessois bien connu de la collection Grimm (nº 57), le thème de l'_Oiseau
d'or_, auquel sont venus se joindre divers autres éléments.

Rappelons en quelques mots ce thème de l'_Oiseau d'or_, dans sa forme la
plus habituelle: Les trois fils d'un roi partent successivement à la
recherche d'un oiseau merveilleux que leur père veut posséder. Les deux
aînés se montrent peu charitables à l'égard d'un renard (ou parfois d'un
loup, ou d'un ours): ils refusent de lui donner à manger, ou ils tirent
sur lui, malgré ses prières. Arrivés dans une ville, ils se laissent
retenir dans une hôtellerie, font des dettes et sont mis en prison. Le
plus jeune prince, qui a été bon envers le renard, reçoit de celui-ci
l'indication des moyens à prendre pour s'emparer de l'oiseau qui est
dans le palais d'un roi; mais il ne suit pas exactement les instructions
du renard, et il est fait prisonnier. Il obtiendra sa liberté et de plus
l'oiseau, s'il procure au roi un cheval merveilleux qui est en la
possession d'un autre roi. Son imprudence le fait encore tomber entre
les mains des gardiens du cheval, et il doit aller chercher pour ce
second roi certaine jeune fille que le roi veut épouser. Cette fois il
ne s'écarte pas des conseils du renard. Il s'empare de la jeune fille,
et il a l'adresse de s'emparer aussi du cheval et de l'oiseau. Comme il
s'en retourne vers le pays de son père, il rencontre ses frères qu'on va
pendre; il les délivre malgré le conseil que le renard lui avait donné
de ne pas acheter de «gibier de potence». (Tout cet épisode n'existe que
dans certaines versions.) Pour récompense, ses frères se débarrassent de
lui (dans plusieurs versions, ils le jettent dans un puits) et lui
enlèvent l'oiseau, le cheval et la jeune fille. Le renard le sauve; le
jeune homme revient chez le roi son père, et ses frères sont punis.

Ce thème se retrouve, plus ou moins complet, dans un assez grand nombre
de contes, qui ont été recueillis en Allemagne (Grimm, nº 57; Wolf, p.
230), dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 7), chez les
Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 285), chez les Valaques (Schott, nº 26),
en Russie (Ralston, p. 286), en Norwège (Asbjoernsen, _Tales of the
Fjeld_, p. 364), en Ecosse (Campbell, nº 46), en Irlande (Kennedy, II,
p. 47), etc.

                                * * *

Le thème de l'_Oiseau d'or_ a une grande affinité avec un autre thème
qui est développé dans le conte nº 97 de la collection Grimm (_l'Eau de
la vie_) et dans d'autres contes allemands (Wolf, p. 54; Meier, nº 5;
Simrock, nº 47; Knoop, pp. 234 et 236); dans des contes autrichiens
(Vernaleken, nos 52 et 53); dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p.
225), un conte suédois (Cavallius, nº 9), un conte écossais (Campbell,
nº 9), un conte lithuanien (Schleicher, p. 26), un conte polonais
(Toeppen, p. 154), un conte toscan (Comparetti, nº 37), un conte
sicilien (Gonzenbach, nº 64), un conte portugais du Brésil (Roméro, nº
25), etc.

Dans tous ces contes, trois princes vont chercher pour leur père l'eau
de la vie ou un fruit merveilleux qui doit le guérir, et c'est le plus
jeune qui réussit dans cette entreprise. Dans plusieurs,--notamment dans
des contes allemands, dans les contes autrichiens, le conte lithuanien
et le conte italien,--les deux aînés font des dettes, et ils sont au
moment d'être pendus, quand leur frère paie les créanciers (dans des
contes allemands et dans les contes autrichiens, malgré l'avis que lui
avait donné un ermite, un nain ou des animaux reconnaissants, de ne pas
acheter de «gibier de potence»). Il est tué par eux ou, dans un conte
allemand (Meier, nº 5), jeté dans un grand trou; mais ensuite il est
rappelé à la vie dans des circonstances qu'il serait trop long
d'expliquer.

                                * * *

Il est curieux de voir comment le thème de l'_Oiseau d'or_ s'est modifié
dans notre conte.

                  *       *       *       *       *

L'introduction se rattache aux contes du type de l'_Eau de la vie_.
Notons ici, comme lien entre les contes des deux types, un conte
allemand du type de l'_Oiseau d'or_ (Wolf, p. 230), dans lequel les
princes s'en vont à la recherche d'un oiseau dont le chant doit guérir
le roi. (Comparer Grimm, III, p. 98.)

L'épisode du berger envers lequel les deux frères aînés sont impolis et
peu complaisants appartient encore au thème de l'_Eau de la vie_, ou du
moins se retrouve comme idée dans plusieurs contes allemands de ce type,
dans lesquels les deux princes répondent grossièrement à un nain ou à un
vieillard (Grimm, nº 97; Simrock, nº 47; Meier, nº 5). Comme forme, il
correspond à un passage d'un conte de Mme d'Aulnoy, tout différent pour
le reste, _Belle-Belle ou le Chevalier Fortuné_, où la plus jeune des
filles d'un vieux seigneur aide une bergère à retirer sa brebis d'un
fossé.--Dans le conte allemand de la collection Wolf, c'est envers un
ours (qui tient ici la place du renard) que les deux princes se montrent
impolis; ce qui, sur ce point encore, rapproche les contes des deux
types. Ordinairement, dans les contes du type de l'_Oiseau d'or_, les
deux frères aînés tirent sur le renard, et le plus jeune seul en a
pitié. Notre conte présente successivement les deux épisodes; mais, dans
le second, il ne met pas en scène les frères aînés.

                                * * *

Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les dons que le «petit bossu»
reçoit d'abord du berger, puis du renard. La serviette dans laquelle il
y a de quoi boire et manger est évidemment une altération de la
serviette merveilleuse de notre nº 4, _Tapalapautau_, serviette qui se
couvre de mets au commandement.--Les flèches qui ne manquent pas leur
but et le flageolet qui fait danser se retrouvent également associés
dans un conte allemand (Grimm, III, p. 192), dans un conte flamand
(Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 24), dans un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 7) et dans un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Légendes_, I, p. 48). Comparer la sarbacane et le violon du nº
110 de la collection Grimm.

                  *       *       *       *       *

L'épisode de l'homme mort que le «petit bossu» fait enterrer appartient
au thème bien connu du _Mort reconnaissant_, que M. Benfey a étudié dans
son introduction au _Pantchatantra_ (t. I, p. 221, et t. II, p. 532), M.
Koehler dans des revues allemandes (_Germania_, t. III, p. 199 seq.;
_Orient und Occident_, t. II, p. 322 seq.), et M. d'Ancona dans la
_Romania_ (1874, p. 191), à propos d'un récit du _Novellino_ italien. Ce
conte du _Mort reconnaissant_, très répandu en Europe, a été aussi
recueilli en Arménie; il forme le sujet de plusieurs récits et poèmes du
moyen-âge.

Ce qui explique comment ce thème s'est introduit dans notre conte et
combiné avec le thème de l'_Oiseau d'or_, c'est que, dans plusieurs de
ses formes, il présente une certaine parenté avec ce dernier thème. En
d'autres termes, il existe dans les deux thèmes des éléments communs qui
les rattachent l'un à l'autre. On va le voir, par l'analyse rapide d'un
romance espagnol qui a pour fond le thème du _Mort reconnaissant_ (R.
Koehler, _Orient und Occident_, _loc. cit._, p. 323): Un jeune marchand
vénitien, se trouvant à Tunis, rachète le corps d'un chrétien auquel un
créancier refusait la sépulture. En même temps, il procure la liberté à
une esclave chrétienne, qu'il épouse, une fois de retour à Venise, bien
qu'elle refuse de faire connaître son origine. Peu de temps après, un
capitaine de vaisseau l'invite à venir avec sa femme lui rendre visite
sur son navire, et _il le fait jeter à la mer_. Le Vénitien est sauvé,
grâce à une planche à laquelle il se cramponne. Il est recueilli par un
ermite qui plus tard l'envoie sur le rivage, où il trouve un vaisseau.
Le capitaine de ce vaisseau le débarque en Irlande et le charge de
remettre une lettre au roi. Dans cette lettre il est dit que le porteur
est un grand médecin, _qui, par sa seule vue, guérira la princesse
malade_. Celle-ci, en effet, est la femme du Vénitien, et, en le
reconnaissant, elle recouvre la santé. Il est ensuite expliqué que la
planche, l'ermite et le capitaine du second vaisseau, étaient l'âme du
mort dont le Vénitien a fait enterrer le corps.--Ainsi, dans ce conte
comme dans notre _Petit Bossu_, le héros est jeté à l'eau par un envieux
qui lui enlève une princesse délivrée par lui, et, plus tard, il guérit
par sa seule vue la princesse, malade de chagrin. Il n'est donc pas
étonnant que les deux thèmes, voisins sur plusieurs points, se soient
fusionnés.--Dans le conte lorrain, le renard n'est autre qu'une
incarnation de l'homme mort, qui sert le prince par reconnaissance. Si
le conte était bien conservé, le mort finirait par se faire connaître à
son bienfaiteur, en lui disant adieu pour la dernière fois. Cette
interprétation, qui nous était venue à l'esprit en étudiant pour la
première fois notre conte, est maintenant une certitude: dans trois
contes, qui se rattachent au thème de l'_Oiseau d'or_, un conte basque
(Webster, p. 182), un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 1), et
un conte portugais du Brésil (Roméro, nº 10), il est dit expressément
que le renard qui secourt le prince est l'«âme» d'un homme mort que,
comme dans notre conte, le prince a fait enterrer. Comparer encore un
conte toscan (Nerucci, nº 52), se rattachant aussi au thème de l'_Oiseau
d'or_ et dans lequel l'âme de l'homme mort prend la forme d'un lièvre.

                  *       *       *       *       *

Le batelier qui, depuis des siècles, transporte les voyageurs de l'autre
côté du fleuve et dont le prince est en danger de prendre la place, se
retrouve dans le conte hessois le _Diable aux trois cheveux d'or_
(Grimm, nº 29) et dans diverses variantes de ce thème. Ainsi, chez les
Tchèques de Bohême (Chodzko, p. 40), en Norwège (Asbjoernsen, t. I, nº
5), en Allemagne (Meier, nº 73; Proehle, II, nº 8), dans le Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 70).

                  *       *       *       *       *

A partir de l'arrivée du prince chez l'ogre, notre conte entre tout à
fait dans le thème de l'_Oiseau d'or_. La plupart des éléments de ce
thème s'y retrouvent, mais autrement groupés. Ainsi, l'_ogre_ de notre
conte résume en sa personne les divers rois possesseurs des êtres
merveilleux qu'il s'agit d'enlever. L'_oiseau vert_ remplace l'oiseau
d'or ou l'oiseau de feu, et, quand le renard dit au «petit bossu» de
prendre le plus laid des deux oiseaux verts et ensuite la plus laide
mule, c'est là certainement un souvenir altéré de la recommandation
faite au prince, dans la forme originale du thème, de se garder de
retirer l'oiseau d'or de sa cage de bois ou de mettre au cheval
merveilleux une selle d'or. Le cheval merveilleux lui-même est devenu,
dans notre conte, la _mule_ qui fait sept lieues d'un pas[231]. Enfin la
_princesse_ qui est retenue dans le château de l'ogre, c'est la
princesse aux cheveux d'or du thème primitif. Quant à l'_eau qui
rajeunit_, comme il y a eu dans le conte lorrain combinaison du thème de
l'_Eau de la vie_ avec celui de l'_Oiseau d'or_, elle devait
naturellement figurer en plus à cet endroit du récit.

    [231] On a déjà vu, dans notre nº 3, _le Roi d'Angleterre et son
    Filleul_, une mule merveilleuse, qui fait cent lieues d'un
    pas.--Dans un conte arabe (_Contes inédits des Mille et une Nuits_,
    traduits par G.-S. Trébutien, t. I, p. 299), figure une mule «qui
    est un génie faisant en un seul jour un voyage d'une année».

                                * * *

Le jugement que les deux frères du «petit bossu» rendent sans le savoir
contre eux-mêmes termine aussi plusieurs contes étrangers, mais des
contes différents du nôtre pour l'ensemble du récit. Voir, par exemple,
les contes allemands nos 13 et 135 de la collection Grimm, un conte
tyrolien (Zingerle, II, p. 131), deux contes siciliens (Gonzenbach, nos
11 et 13), un conte grec moderne (Simrock, appendice, nº 3), etc.

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous avons plusieurs rapprochements à faire. On y trouvera
sans doute nombre de détails qui se rapportent moins à notre conte, dans
sa forme actuelle, qu'à ses deux thèmes principaux, dans leur pureté, le
thème de l'_Oiseau d'or_ et celui de l'_Eau de la vie_ (ce dernier
surtout); mais on n'aura pas de peine à y reconnaître non seulement
l'idée générale de notre _Petit Bossu_,--l'expédition de plusieurs
princes qui vont chercher pour le roi leur père un objet merveilleux, le
succès du plus jeune et la trahison des aînés, à la fin punie,--mais
encore, tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre de ces récits orientaux,
plusieurs des traits les plus caractéristiques de notre conte: ainsi,
nous y verrons le plus jeune prince dédaigné par son père; les frères
aînés faisant des dettes, réduits à la misère et retenus prisonniers,
puis délivrés par le jeune prince; celui-ci jeté par eux dans un puits,
etc.

                                * * *

Prenons d'abord la grande collection de contes, chants et poèmes des
Tartares de la Sibérie méridionale, qui a été publiée par M. W. Radloff
et déjà citée plusieurs fois par nous. Elle contient, dans le volume
concernant les Kirghiz, à côté des chants et récits non écrits, quelques
poèmes formant dans le pays une sorte de littérature. Dans l'un de ces
poèmes (t. III, p. 535 seq.), trois princes se mettent en route ensemble
pour aller chercher certain rossignol, que leur père a vu en songe.
Arrivés à un endroit où trois chemins s'ouvrent devant eux, ils se
séparent. Le plus jeune, Hæmra, devient l'époux d'une péri (sorte de
fée), et, avec l'aide de celle-ci, il parvient à prendre l'oiseau
merveilleux. Comme il s'en retourne, il rencontre dans une auberge ses
deux frères, devenus valets de cuisine[232]; il paie leurs dettes et les
emmène avec lui. En chemin, ses frères lui crèvent les yeux et le
jettent dans un puits. Le rossignol qu'ils rapportent à leur père révèle
à celui-ci le sort de Hæmra. Le poème s'arrête court: on s'attendait à
voir reparaître la péri, qui avait donné à Hæmra, pour qu'il pût
l'appeler en cas de danger, une boucle de ses cheveux.

    [232] Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº
    7), les deux frères sont également devenus valets d'auberge.

Dans un conte tartare de la même collection (t. IV, p. 146), trois
princes partent aussi à la recherche d'un oiseau merveilleux. Le plus
jeune seul se montre charitable envers un loup, qui lui indique où est
l'oiseau et ce qu'il doit faire pour s'en emparer. Suit, comme dans le
thème de l'_Oiseau d'or_, une série d'entreprises (enlever des chevaux,
une guitare d'or, une jeune fille), entreprises auxquelles le prince est
condamné pour avoir oublié les recommandations du loup. Il manque dans
ce conte tartare la trahison des frères aînés.

Ce dernier trait se retrouve dans un conte kabyle (J. Rivière, p. 235),
qui se rattache étroitement, comme le conte tartare, au thème de
l'_Oiseau d'or_. Oiseau merveilleux, à la recherche duquel partent trois
princes, fils des trois femmes d'un roi; conseil donné au troisième,
fils d'une négresse, par une vieille qui remplace ici le loup ou le
renard; désobéissance du prince, lequel est obligé, en conséquence,
d'aller chercher le cheval du prince des génies et ensuite la fille de
l'ogresse: toute la marche du récit est identique dans les deux contes.
Dans le conte kabyle, la trahison des deux frères du héros ne consiste
pas en ce qu'ils jettent celui-ci dans un puits, mais en ce qu'ils
coupent la corde après l'y avoir descendu et s'être emparés de sept
femmes, prisonnières d'un ogre, que le héros avait délivrées et qu'il
avait fait remonter par ses frères. Toute la fin de ce conte se
rapporte au thème de la descente dans le monde souterrain, dont nous
avons traité dans les remarques de notre nº 1 _Jean de l'Ours_.
(Comparer les remarques de notre nº 52, la _Canne de cinq cents
livres_.)

La collection de contes avares du Caucase, traduits par M. Schiefner,
nous fournit encore un conte (nº 1) à rapprocher du nôtre. Si on laisse
de côté un long épisode dont nous aurons occasion de reparler plus tard,
ce conte peut se résumer très brièvement. Le commencement est celui du
poème kirghiz; seulement, à la place du rossignol, il y a un «cheval de
mer». C'est avec l'aide d'une vieille géante, sorte d'ogresse, dont il a
su gagner la bienveillance, que le plus jeune prince parvient à se
rendre maître du cheval et aussi d'une fille du roi de la mer. A son
retour, en passant dans une ville, il trouve ses frères réduits à la
misère et devenus valets, l'un chez un boulanger, l'autre chez un
boucher. Il les prend avec lui; mais ceux-ci, envieux, s'arrangent de
façon à le faire tomber dans un puits. Le cheval l'en retire, et, à sa
vue, ses frères prennent la fuite pour ne plus revenir.

On peut également citer ici un conte arabe (_Mille et une Nuits_, t. XI,
p. 175, de la traduction allemande dite de Breslau), dans lequel trois
princes partent à la recherche d'un oiseau que leur père, le sultan du
pays d'Yémen, veut avoir. Le plus jeune, Aladin, dédaigné de son père,
délivre successivement deux princesses exposées à des monstres et les
épouse; puis il les abandonne pendant leur sommeil après leur avoir
écrit dans la main son nom et son pays. Enfin il arrive dans la ville où
se trouve la princesse qui possède l'oiseau. Grâce aux conseils d'un
vieillard, il peut pénétrer dans le palais, gardé par des lions, et il
se retire en toute hâte après avoir écrit son nom et son pays dans la
main de la princesse endormie. Puis il reprend le chemin de la capitale
de son père. Parvenu non loin de là, il rencontre ses frères qui
l'accablent de coups et lui prennent l'oiseau. Mais bientôt arrivent
auprès de la ville, accompagnées des sultans leurs pères et de grandes
armées, les deux princesses qu'Aladin a délivrées et celle dans le
palais de laquelle il a pénétré. La trahison des frères aînés se
découvre, et le sultan d'Yémen cède son trône à Aladin[233].

    [233] Ce conte arabe a beaucoup de rapport avec des contes
    européens, du type de l'_Eau de la vie_, où le héros, qui a pénétré
    dans le palais d'une princesse endormie, laisse, en se retirant, son
    nom écrit sur une feuille de papier, sur la muraille ou sous une
    table. Voir, entre autres, un conte suédois (Cavallius, nº 9), deux
    contes poméraniens (Knoop, pp. 224 et 236) et un conte polonais
    (Toeppen, p. 154). Dans ces quatre contes, la princesse arrive aussi
    avec une armée ou une flotte devant la ville du roi.

                                * * *

Arrivons à l'Inde. Nous donnerons d'abord l'analyse d'un roman
hindoustani, traduit par M. Garcin de Tassy dans la _Revue de l'Orient,
de l'Algérie et des colonies_ (1858, t. I, p. 212) sous ce titre: _La
Doctrine de l'amour, ou Taj-Ulmuluk et Bakawali, roman de philosophie
religieuse, par Nihal Chand, de Delhi_: Le roi Zaïn Ulmuluk a perdu la
vue. Les médecins déclarent que le seul remède est la «rose de
Bakawali.» Les quatre fils aînés du roi partent pour aller chercher
cette rose. Un cinquième fils, Taj-Ulmuluk, que son père a fait élever
dans un palais éloigné, les rencontre et, apprenant d'une personne de
leur suite qui ils sont et où ils vont, il se joint à l'escorte comme un
simple voyageur. Arrivés dans une ville, les quatre aînés entrent dans
le palais d'une courtisane, nommée Lakkha, et perdent au jeu, par la
ruse de cette femme, tout leur argent et leur liberté. Taj-Ulmuluk
résout de les délivrer; il gagne la partie contre Lakkha et la rend son
esclave. Il lui raconte alors son histoire et apprend que la rose se
trouve dans le jardin de Bakawali, fille du roi des fées. Mais le soleil
lui-même ne saurait pénétrer à travers la quadruple enceinte de ce
jardin. Des millions de _dives_ (génies) veillent de tous côtés; en
l'air, des fées écartent les oiseaux; sur la terre, la garde est confiée
à des serpents et à des scorpions; au dessous du sol, au roi des rats
avec des milliers de ses sujets. Taj-Ulmuluk s'habille en derviche et se
met en marche. Bientôt il tombe entre les mains d'un dive géant qui veut
d'abord le manger, puis qui a pitié de lui et finit par le prendre en
amitié, surtout quand le prince lui a fait goûter des mets délicieux
apprêtés par lui. Ce dive s'engage par serment à faire ce que le prince
désirera. Le prince lui parle de la rose[234]. Le dive fait venir un
autre dive, lequel envoie le prince à sa soeur Hammala, chef des dives
qui gardent la rose. Après divers incidents, Hammala ordonne au roi des
rats de creuser un passage souterrain et de porter Taj-Ulmuluk dans le
jardin de Bakawali. Taj-Ulmuluk prend la rose, pénètre dans le château
de Bakawali endormie et emporte l'anneau de celle-ci. De retour, il
délivre ses frères, toujours prisonniers de la courtisane, sans se faire
connaître d'eux, et les suit, déguisé en fakir. Les entendant se vanter
d'avoir la rose, il a l'imprudence de leur dire que c'est lui qui la
possède et de le prouver en rendant la vue à un aveugle. Ses frères lui
prennent la rose, l'accablent de coups et retournent chez leur père, à
qui ils rendent la vue.--La suite de ce roman hindoustani serait trop
longue à raconter ici en détail. Elle se rapproche de plusieurs contes
du type de l'_Eau de la vie_. Bakawali, surprise de la disparition de sa
rose et de son anneau, se met à la recherche du ravisseur. Elle finit
par le trouver; les méchants frères sont démasqués, et Taj-Ulmuluk, qui
a été secouru dans sa détresse par sa protectrice Hammala, épouse
Bakawali.

    [234] Pour cet épisode, comparer le conte italien nº 37 de la
    collection Comparetti, mentionné plus haut. Le prince est, là aussi,
    aidé par un ogre.--Dans le conte avare cité plus haut, c'est une
    vieille ogresse qui aide le héros.

Dans l'Inde encore, nous trouvons un autre récit dans lequel on
reconnaîtra facilement, malgré de nombreuses particularités, plusieurs
traits des contes que nous avons étudiés dans ces remarques. C'est un
conte populaire qui a été recueilli dans le Bengale (_Indian Antiquary_,
t. IV, 1875, p. 54 et suiv.). En voici le résumé: Un roi a deux fils,
Chandra et Siva Dâs, nés de ses deux femmes, Surâni et Durâni. Il ne
peut souffrir Siva Dâs ni sa mère, et il les a relégués dans une cabane
où ils vivent d'aumônes. Siva Dâs est très dévot au dieu Siva, et il en
a reçu un sabre qui donne la victoire à son possesseur, le protège
contre les dangers et le transporte où il le désire. Or, une nuit, le
roi fait un rêve merveilleux, auquel il ne cesse de penser: il a vu
endormie une femme dont la beauté illumine tout un palais; chaque fois
qu'elle respire, une flamme sort de ses narines, comme une fleur. Il
déclare à son premier ministre que, si celui-ci ne lui montre pas «son
rêve», il le fera mettre à mort. Le premier ministre part aussitôt avec
Chandra et une nombreuse suite. Entendant parler du songe de son père,
Siva Dâs fait demander au roi la permission de se mettre lui aussi en
campagne. «Qu'il parte si bon lui semble, dit le roi; s'il meurt, je
n'en serai pas fâché: il n'est pas mon fils.» Siva Dâs se fait
transporter par son sabre à la place où sont Chandra et ses compagnons,
qu'il trouve arrêtés par une forêt. Grâce à son sabre, Siva Dâs peut
traverser cette forêt, et, arrivé à un village, il se met aux gages d'un
roi qui, en récompense d'un grand service rendu, lui donne sa fille en
mariage. Puis il se fait transporter dans le pays des _râkshasas_
(mauvais génies, ogres). Pris par deux râkshasas, il est apporté par eux
à leur roi qui, loin de vouloir le manger, le prend en amitié et le
marie à sa fille. Un jour Siva Dâs raconte au roi des râkshasas
l'histoire du rêve. Le roi lui dit que ce «rêve» existe, et il le
renvoie à certain ascète qui vit dans la forêt. L'ascète donne à Siva
Dâs le moyen de trouver l'_apsara_ (danseuse céleste) que son père a vue
en songe et de conquérir sa main[235]. L'apsara ne reste que quelque
temps avec Siva Dâs et lui donne en le quittant une flûte qui lui
servira à la faire venir auprès de lui quand il le voudra. Siva Dâs
retourne auprès de son beau-père le râkshasa, qui lui fait encore
épouser sa nièce; puis il s'arrête chez le roi, son autre beau-père, et
se fait transporter par le sabre, lui et ses trois femmes, à l'endroit
où sont restés Chandra et le premier ministre. Sur une question de
Chandra, il lui dit qu'il a trouvé le «rêve» du roi. Chandra en conclut
que ce «rêve» est l'une des trois femmes que Siva Dâs a ramenées, et il
complote avec le ministre de tuer Siva Dâs et de s'emparer de ses
femmes. Un jour, il invite Siva Dâs à jouer avec lui aux dés sur la
margelle d'un puits. Siva Dâs, soupçonnant quelque mauvais dessein, dit
à ses femmes que, si Chandra le précipite dans le puits, il faudra
qu'elles y jettent aussitôt leurs beaux vêtements et leurs ornements.
Chandra l'ayant effectivement poussé dans le puits, où le sabre
merveilleux l'empêche de périr, elles font ce que Siva Dâs leur avait
prescrit, et celui-ci prend tous ces objets avec lui. Quand Chandra
arrive à la cour de son père, le roi, très joyeux, invite d'autres rois
à venir voir son «rêve», et Surâni, la mère de Chandra, envoie dire à
Durâni, la mère de Siva Dâs, de venir la trouver. Cependant Siva Dâs
s'est transporté en secret dans sa maison, et il dit à sa mère d'aller
chez Surâni et de se parer des habits et des ornements qu'il a rapportés
du pays des râkshasas (ceux que ses femmes lui ont jetés dans le puits):
personne n'a jamais vu de ces ornements et personne ne peut les imiter.
Quand les trois jeunes femmes remarquent les vêtements et les ornements
que porte Surâni, elles se disent l'une à l'autre que ce doit être la
mère de leur mari[236]. Pendant ce temps, les rois se sont tous réunis,
et Chandra doit leur montrer le «rêve.» Il va trouver les jeunes femmes,
et, voyant qu'elles ne savent rien du rêve, il s'enfuit par une porte
dérobée. Les trois princesses révèlent alors ce qui s'est passé. Chandra
et sa mère sont bannis; Siva Dâs et Durâni, mis à leur place. Siva Dâs
fait venir sa femme l'apsara, et le roi le fait monter sur son trône.

    [235] Nous étudierons ce passage en détail à l'occasion de notre nº
    32, _Chatte Blanche_.

    [236] Nous donnons ce passage assez au long,--bien qu'il ne se
    rapporte pas aux contes du type du nôtre,--à cause des ressemblances
    qu'il présente avec un passage de notre conte de _Jean de l'Ours_
    (nº 1 de cette collection). Dans le conte indien comme dans le conte
    lorrain, ce sont des bijoux merveilleux, dons de trois princesses,
    qui font connaître à celles-ci, quand elles les revoient, la
    présence non loin de là du héros que des traîtres avaient abandonné
    au fond d'un puits.--Comparer, pour la combinaison de ce thème des
    bijoux avec celui de l'_Oiseau d'or_, le conte grec moderne nº 51 de
    la collection Hahn.

Enfin, un autre conte indien, lui aussi du Bengale, présente, sous une
forme très touffue, un thème du même genre, avec quelques traits de nos
nos 1 et 52, _Jean de l'Ours_ et _la Canne de cinq cents livres_. Voici
le résumé de ce conte indien (_Indian Antiquary, 1872_, p. 115): Un roi
avait deux «reines», Duhâ et Suhâ. Cette dernière avait deux fils; Duhâ
n'en avait qu'un, et il était boiteux. Une nuit, le roi rêva qu'il
voyait un arbre dont le tronc était d'argent; les branches, d'or; les
feuilles, de diamant; et des paons se jouaient dans les branches et
mangeaient les fruits, qui étaient des perles. Quand le roi eut ce
spectacle devant les yeux, il perdit subitement la vue, et ensuite il
rêva encore que, s'il était en présence de l'arbre merveilleux, il la
recouvrerait: autrement, il demeurerait aveugle pour le reste de ses
jours. A son réveil, le roi, plongé dans une profonde tristesse, ne
voulut dire mot à personne. Ce ne fut qu'aux deux fils de Suhâ qu'il
consentit à raconter ce qui lui était arrivé. Les princes dirent à leur
père qu'ils trouveraient le moyen de découvrir l'arbre; ils montèrent à
cheval et se mirent en campagne.--Le pauvre boiteux, fils de Duhâ, ayant
appris ce qui s'était passé, dit à sa mère qu'il voudrait, lui aussi, se
mettre à la recherche de l'arbre. Sa mère lui répondit que le roi ne
pouvait le souffrir et qu'il n'y fallait pas penser. A la fin, pourtant,
elle l'envoya demander la permission au roi. Le prince se rendit au
palais, mais il n'osa s'approcher de son père. Après un entretien avec
son premier ministre, qui lui fit connaître les intentions du prince, le
roi dit à ce dernier de faire comme bon lui semblerait; il lui donna un
peu d'argent et un cheval, et le congédia.--Le prince alla trouver sa
mère et, en la quittant, il lui donna une certaine plante: «Mère,» lui
dit-il, «ayez soin de cette plante et regardez-y chaque jour: si vous la
voyez se flétrir, vous connaîtrez par là qu'il me sera arrivé quelque
malheur; si elle meurt, ce sera signe que moi aussi je serai mort; si
elle est bien fleurie, vous pourrez être sûre que je serai en bonne
santé[237].»--Le prince se mit en route et il rejoignit ses frères,
qu'il trouva assis au pied d'un arbre. Le soir venu, les deux fils de
Suhâ se couchèrent par terre et s'endormirent; le fils de Duhâ veilla.
Or, au sommet de l'arbre il y avait un nid d'oiseaux; le père et la mère
étaient justement allés chercher à manger pour leurs petits. Tout à coup
le prince vit un serpent qui s'enroulait autour de l'arbre et qui
grimpait vers le nid; il tira son épée et tua le monstre. Les oiseaux
étant revenus, leurs petits leur apprirent ce qui s'était passé et leur
demandèrent qui étaient ces trois hommes. Après avoir entendu l'histoire
des princes, les petits demandèrent à leurs parents si ces princes
trouveraient l'arbre merveilleux. La mère répondit qu'ils le
trouveraient s'ils descendaient dans le puits qui était au pied de
l'arbre. Or, pendant cette conversation, le fils de la reine Duhâ était
éveillé, et il entendit tout. Le matin, il en parla à ses frères et leur
demanda s'ils voulaient descendre dans le puits; mais ils lui dirent d'y
aller lui-même, pensant qu'il périrait. Le jeune homme n'hésita pas; il
s'attacha à une corde et dit à ses frères de le descendre dans le puits
et de le remonter quand il agiterait la corde.

    [237] Ce trait est à ajouter aux rapprochements faits dans les
    remarques de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_ (pp. 70 et
    suivantes).

Les aventures du prince dans le monde inférieur et la manière dont il
délivre une femme, prisonnière de _râkshasas_, ont été résumées dans les
remarques de notre nº 15, _les Dons des trois animaux_.--Pendant quelque
temps, le prince et la femme qu'il a délivrée et qu'il a épousée vivent
tranquillement, quand un jour l'envie prend au prince de voir le pays.
(Nous abrègerons cette partie du conte.) Le prince se propose d'abord de
visiter la «partie nord». La femme lui dit de ne pas aller à l'extrémité
le plus au nord. Le prince désobéit, et, à la suite de diverses
circonstances, il est métamorphosé en mouton. La femme le délivre.--Dans
la partie sud et dans la partie est, il est encore, en conséquence de sa
désobéissance, changé en animal: en singe d'abord, puis en cheval, et
encore délivré par la femme.--Dans la partie ouest, il va également dans
un endroit où il lui était défendu d'aller. Là, il arrive auprès d'un
puits, dans lequel étaient tombés un homme, un tigre, un serpent et une
grenouille. Homme et animaux l'appellent à leur secours. Le prince
déroule la toile de son turban, la fait descendre dans le puits et
retire d'abord le tigre. «Prince,» lui dit le tigre, «si jamais il vous
arrive malheur, pensez à moi, et j'accourrai pour vous aider; mais
surtout ayez soin de ne jamais prêter assistance à une créature qui n'a
pas de queue.» Ensuite le prince retire le serpent, qui lui tient le
même langage que le tigre. Il passe alors à la grenouille (animal sans
queue), qui lui crache au visage et s'en va; puis à l'homme (créature
également sans queue), qui, pour tout remerciement, lui lie pieds et
poings et le jette dans le puits. Le prince est encore délivré par la
femme[238].--Quelque temps après, le prince réfléchit qu'il s'était mis
en campagne pour chercher le remède qui devait guérir son père, et voilà
qu'il a rencontré cette femme et tout oublié. Il se met à pleurer. La
femme lui demande ce qui le chagrine; il le lui explique, et elle dit
qu'il faut en effet partir. Elle met des provisions pour plusieurs jours
dans une calebasse; mais ensuite elle continue à s'occuper
tranquillement de son ménage, sans avoir l'air de songer au départ. Le
prince, furieux de cette conduite, prend un grand couteau et coupe en
deux la femme d'un seul coup. A peine l'avait-il fait que les jambes de
la femme devinrent un tronc d'argent; ses deux bras, des branches d'or;
ses mains, des feuilles de diamant; tous ses ornements, des perles, et
sa tête, un paon, dansant dans les branches et mangeant les perles. A
cette vue, le prince comprit que c'était là l'arbre même qu'il
cherchait, et il se dit que c'était grand'pitié qu'il eût tué la femme
en cet endroit; car, s'il l'avait amenée à son père, il aurait pu le
guérir, tandis que l'arbre était trop grand pour qu'il pût le
transporter. Il était au moment de le couper en morceaux, quand le
couteau lui échappa des mains: à peine eut-il touché le sol, que l'arbre
disparut, et à sa place se trouva la femme, qui dit au jeune homme:
«Prince, si j'ai paru ne pas faire attention à votre impatience de
partir, c'était pour vous donner l'occasion de voir l'arbre. Maintenant,
en me tuant, vous pourrez faire paraître l'arbre devant votre père:
quand vous laisserez tomber le couteau par terre, je reprendrai ma forme
naturelle. Allons donc trouver mon beau-père et lui rendre la vue.»--Ils
allèrent au puits par lequel le prince était descendu et agitèrent la
corde. La femme dit au prince: «Faites-vous remonter le premier;
autrement, quand vos frères m'auront vue, ils ne voudront plus vous
tirer d'ici.» Mais le prince répondit: «Si je remonte le premier et que
vous ne me suiviez pas, mon père ne sera pas guéri.» Ils convinrent
alors de remonter tous les deux ensemble.--Quand ils furent arrivés en
haut, les frères du prince, voyant la beauté de la femme, résolurent de
la prendre pour eux-mêmes et de se débarrasser du fils de la reine Duhâ
en le jetant à la mer alors qu'ils s'embarqueraient pour revenir dans
leur pays; ils diraient à leur père qu'ils avaient longtemps cherché
l'arbre merveilleux, mais qu'ils n'avaient pu le trouver et qu'ils
avaient ramené seulement une femme.--Ils exécutent leur projet et
jettent le prince à la mer, pieds et poings liés. La femme, qui de
l'intérieur du vaisseau a vu ce qui s'est passé, jette au prince la
calebasse qu'elle a emportée: le prince se met dessus, et, quand il a
faim, il mange des provisions qui y sont renfermées. A la fin, il pense
au serpent; celui-ci arrive, et, donnant sa queue à tenir au prince, il
le tire sur le rivage et lui dit ensuite de penser à son ami le tigre
pour que ce dernier vienne briser ses liens.--Cela fait, le prince se
rend chez sa mère, puis chez son père, à qui il raconte ses aventures.
Le roi lui dit alors que, si le jeune homme peut changer la femme en
arbre d'argent, elle lui appartiendra, et que, s'il lui rend la vue, à
lui, il aura tout son royaume. Le prince fait ce qui lui est demandé, il
devient roi et ses frères sont bannis.

    [238] Pour cet épisode, voir l'étude de M. Th. Benfey sur un conte
    du _Pantchatantra_ (I, p. 193 seq.).



XX

RICHEDEAU


Il était une fois un pauvre homme, appelé Richedeau, qui avait autant
d'enfants qu'il y a de trous dans un tamis. Il envoya un jour un de ses
petits garçons chez le seigneur du village pour lui emprunter un
boisseau. «Qu'est-ce que ton père veut faire d'un boisseau?» demanda le
seigneur. «Est-ce pour mesurer vos poux?--Monseigneur,» répondit
l'enfant, «il veut mesurer l'argent qu'il vient de rapporter à la
maison.» Bien que le seigneur n'y crût guère, il dit à une servante de
donner le boisseau. Richedeau mesura donc son argent et renvoya ensuite
le boisseau; comme il ne l'avait pas bien secoué, on trouva au fond
trois louis d'or.

Le seigneur, fort surpris, alla aussitôt chez Richedeau. «Comment as-tu
fait,» lui demanda-t-il, «pour avoir tant d'argent?--Monseigneur,»
répondit Richedeau, «j'ai porté à la foire la peau de ma vache, et je
l'ai vendue à raison d'un louis chaque poil.--Est-ce bien vrai, ce que
tu me dis là?--Rien n'est plus vrai, monseigneur.--Eh bien! je vais
faire tuer les cinquante bêtes à cornes qui sont dans mon étable, et
j'en retirerai beaucoup d'argent.» Le seigneur fit donc venir des
bouchers qui abattirent tous ses boeufs et toutes ses vaches; puis il
envoya ses gens porter les peaux à la foire pour les vendre à raison
d'un louis chaque poil. Mais les valets eurent beau offrir leur
marchandise; dès qu'ils faisaient leur prix, chacun leur riait au nez,
et ils revinrent sans avoir rien vendu.

Le seigneur, furieux de sa mésaventure, courut chez Richedeau pour
décharger sa colère sur lui. Celui-ci l'aperçut de loin, et il dit à sa
femme: «Voilà monseigneur qui vient pour me quereller. Mets-toi vite au
lit et fais la morte.» En entrant dans la cabane, le seigneur remarqua
l'air affligé de Richedeau. «Qu'as-tu donc?» lui demanda-t-il.--«Ah!
monseigneur, ma pauvre femme vient de trépasser!--Mon ami,» lui dit le
seigneur, «je te plains: c'est un grand malheur.» Et il s'en retourna
sans songer aux reproches qu'il voulait faire à Richedeau.

«Voilà qui est bien pour le moment,» dit alors la femme de Richedeau;
«mais plus tard, quand monseigneur me verra sur pied, qu'aurai-je à lui
dire?--Tu lui diras que je t'ai soufflé dans l'oreille, et que cela t'a
ressuscitée.»

Quelque temps après, le seigneur, passant par là, vit la femme de
Richedeau assise devant sa porte. «Quoi!» dit-il, «c'est vous, madame
Richedeau? je vous croyais morte et enterrée.--Monseigneur,»
répondit-elle, «j'étais morte en effet, mais mon mari m'a soufflé dans
l'oreille, et cela m'a fait revenir.--C'est bon à savoir,» pensa le
seigneur; «il faudra que j'en fasse l'essai sur ma femme.» De retour au
château, il n'eut rien de plus pressé que de tuer sa femme; ensuite il
lui souffla dans l'oreille pour la ranimer, mais il eut beau souffler,
la pauvre femme ne bougea pas.

Le seigneur, au désespoir, fit atteler sur le champ son carrosse, et
partit avec plusieurs valets pour se saisir de Richedeau. On l'enchaîna
et on l'enferma dans un sac que l'on mit dans le carrosse; puis on se
remit en route et l'on arriva dans un pré, au bord d'un grand trou
rempli d'eau. Richedeau fut déposé sur l'herbe; mais, au moment où on
allait le jeter dans l'eau, les cloches sonnèrent la dernière laisse
pour l'enterrement de la femme du seigneur. Celui-ci revint en toute
hâte au château avec ses gens, afin de n'être pas en retard pour la
cérémonie.

Richedeau, resté seul dans son sac au milieu du pré, se mit à dire à
haute voix: «Pater, Pater.» Un berger, l'ayant entendu, s'approcha de
lui et lui demanda: «Que fais-tu là, et qu'as-tu à dire Pater?»
Richedeau répondit: «Je dois rester là-dedans jusqu'à ce que je sache le
Pater, et je ne puis en venir à bout; on voudrait me faire curé.--Cela
m'irait bien, à moi, d'être curé,» dit le berger; «je sais le Pater tout
au long.--Eh bien!» dit Richedeau, «veux-tu te mettre à ma
place?--Volontiers,» dit l'autre. Quand Richedeau fut sorti du sac, il y
enferma le berger et partit avec les moutons.

Cependant le berger, dans le sac, disait et redisait son Pater sans se
lasser. Après l'enterrement, le seigneur revint au pré avec ses gens et
leur ordonna de prendre le sac et de le jeter dans l'eau. Le pauvre
berger eut beau crier: «Mais je sais mon Pater tout au long.» On ne fit
pas attention à ses cris, et on le jeta dans le trou.

Richedeau retourna le soir au village avec les moutons. Le seigneur le
vit passer. «Comment,» lui dit-il, «tu n'es pas mort?--Non, monseigneur;
il aurait fallu me jeter un peu plus loin.--Mais,» dit le seigneur, «où
donc as-tu trouvé ces moutons?--Au fond de l'eau, monseigneur: à
quelques pieds plus loin, on trouverait mieux encore. Oh! les beaux
moutons! Si vous voulez, monseigneur, je vous les ferai voir.»

Le seigneur suivit Richedeau, qui emmena son troupeau avec lui. Quand
ils furent arrivés au bord de l'eau, où se reflétait l'image des
moutons: «Regardez,» dit Richedeau, «regardez, monseigneur, les beaux
moutons que voilà!»

Aussitôt le seigneur sauta dans l'eau pour les aller prendre, et il se
noya. Quant à Richedeau, il devint le seigneur du village.


REMARQUES

Comparer nos nos 10, _René et son Seigneur_; 49, _Blancpied_, et 71, _le
Roi et ses Fils_.

                  *       *       *       *       *

On remarquera la lacune qui existe dans l'introduction. Rien n'explique
comment le héros, un «pauvre homme», se trouve tout d'un coup en état de
mesurer l'or au boisseau. Dans les autres contes analogues, la fortune
du héros a diverses origines. Ainsi, un conte bourguignon (Beauvois, p.
218) fait précéder l'histoire du boisseau d'une introduction voisine de
celle de notre nº 10, _René et son Seigneur_: Jean-Bête va vendre au
marché une peau de vache. En passant dans une forêt, il est surpris par
la nuit et monte sur un arbre, au pied duquel des voleurs viennent
justement s'asseoir pour partager leur butin. Il laisse tomber la peau
de vache; les voleurs croient que c'est le diable et s'enfuient.
Jean-Bête ramasse les écus, et, de retour chez lui, voulant les mesurer,
il emprunte le boisseau du seigneur. Celui-ci a mis de la poix au fond
pour savoir ce que le pauvre homme pouvait avoir à mesurer. Quand il
voit les pièces d'argent qui sont restées dans le boisseau, il court
chez Jean-Bête et lui demande comment il a eu cet argent. «Je l'ai eu
pour ma peau de vache.» Le seigneur fait tuer toutes ses vaches et en
envoie les peaux au marché; mais personne ne veut en donner le prix
exorbitant qu'il en demande. Alors il fait mettre Jean dans un sac pour
qu'on le jette dans la rivière, etc.--Dans un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Contes bretons_, p. 85), l'introduction est à peu près la même.
Comme dans notre conte, le héros fait demander expressément au seigneur
de lui prêter un boisseau «pour mesurer son argent».--Comparer un conte
de l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, p. 461) et un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, _Littérature orale_, p. 128). Dans ce dernier,
le héros trouve un trésor.

Dans un conte toscan (Nerucci, nº 21), tout à fait du même genre pour
l'introduction que le conte bourguignon et le conte breton, le détail du
boisseau n'existe pas; mais, en revanche, ce conte présente un trait du
conte lorrain qui manquait dans les contes précédents: Zufilo dit à ses
deux frères, qui s'étonnent de lui voir tant d'argent, qu'il a vendu sa
peau de vache _à raison de deux sous le poil_. (Les autres contes n'ont
pas ce petit détail: le héros dit simplement qu'il a eu son argent comme
prix de sa peau de vache.)

Mentionnons encore un conte lithuanien (Schleicher, p. 121) et un conte
danois cité par M. Koehler (_Orient und Occident_, II, p. 497), qui,
l'un et l'autre, ont une introduction dans laquelle intervient la peau
de vache, mais d'une tout autre façon que dans les contes précédents, et
qui présentent ensuite l'épisode du boisseau.

                  *       *       *       *       *

Nous avons dit, dans les remarques de notre nº 10, _René et son
Seigneur_, que les contes de cette famille se partagent en deux groupes.
Dans le premier, celui auquel appartient ce nº 10, le héros vend des
objets auxquels il attribue des vertus merveilleuses. Dans le second, il
ne vend rien à ses dupes, mais il a l'adresse de les amener à se faire
le plus grand tort à elles-mêmes. C'est à ce second groupe que se
rattache _Richedeau_.

Dans le plus grand nombre des contes de ce second type, se trouve, après
une introduction qui motive de diverses façons l'enrichissement subit
du héros, un passage où, comme dans notre conte, les dupes font tuer
leurs vaches pour en vendre la peau. Nous mentionnerons, entre beaucoup
d'autres, un conte écossais (Campbell, nº 39), un conte irlandais
(_Hibernian Tales_, p. 61), un conte grec moderne de la Terre d'Otrante
(Legrand, p. 177).

Plusieurs de ces contes ont, en outre, un second épisode où le héros,
dont on a tué la mère, fait en sorte que ses ennemis tuent leur mère à
eux. Ainsi, dans le conte écossais de la collection Campbell, les deux
voisins de Domhnull, pour se venger de lui, jettent sa mère dans un
puits. Domhnull retire le corps, le revêt de ses plus beaux habits et le
porte à la ville, où il le dépose dans la cour du château royal, en lui
donnant la posture d'une personne assise sur la margelle d'un puits.
Ensuite il s'arrange de telle manière qu'une servante du roi heurte,
sans le vouloir, la vieille femme et la fait tomber dans le puits; là
dessus, grandes lamentations de Domhnull, qui obtient du roi cinq cents
livres sterling d'indemnité. Revenu chez lui, il dit à ses deux ennemis
qu'à la ville on donne beaucoup d'argent des vieilles femmes mortes. Les
deux hommes s'empressent de tuer leurs mères; mais naturellement on ne
leur donne rien du tout. Alors ils veulent jeter Domhnull à l'eau, etc.

                  *       *       *       *       *

Un détail de _Richedeau_, qui ne se trouve pas dans notre nº 10,--le
passage où Richedeau montre au seigneur l'image des moutons se reflétant
dans l'eau,--existe dans certains contes étrangers de cette famille:
dans un conte lithuanien (Schleicher, p. 127), dans un conte allemand
(Proehle, II, nº 15). Comparer un conte oldenbourgeois (Strackerjan, II,
p. 288).--Ailleurs, dans des contes allemands (Grimm, nº 61; Müllenhoff,
p. 461), c'est l'image de nuages floconneux que le héros montre aux
villageois, en leur faisant croire que ce sont des moutons.

                  *       *       *       *       *

Le petit poème du XIe ou peut-être du Xe siècle, que nous avons eu déjà
occasion de rapprocher, pour l'ensemble, de notre nº 10 (p. 114), a une
introduction tout à fait analogue à celle de _Richedeau_: Un pauvre
paysan ne possède qu'un boeuf. La bête étant venue à mourir, il en vend
la peau à la ville. En revenant, il trouve sur son chemin un trésor.
Rentré chez lui, il emprunte à un des gros bonnets du village un
boisseau pour mesurer son argent. Il est épié et accusé de vol. Il dit
alors qu'il a eu l'argent pour sa peau de vache, que les peaux sont hors
de prix. Les trois plus riches du village tuent tout leur bétail, etc.
Suit l'histoire de la trompette qui ressuscite les morts et de la jument
qui fait de l'or, et le dénouement ordinaire.

Un conte allemand publié, en 1559, par Valentin Schumann, dans son
_Nachtbüchlein_ (Koehler, _Orient und Occident_, II, p. 490), appartient
tout entier au second groupe. Nous y retrouvons non seulement l'épisode
des vaches tuées, mais aussi le second épisode (la mère du héros tuée),
incomplet, il est vrai.

                  *       *       *       *       *

En Orient, un petit poème recueilli chez une des tribus tartares de la
Sibérie méridionale (Radloff, I, p. 302) se rattache tout à fait au
second groupe, et, par conséquent, plus spécialement à _Richedeau_. En
voici le résumé: Il était une fois trois frères. L'un d'eux était bête
et se nommait Tschælmæsch. Un jour, il s'en va en voyage sur son
chameau. Invité à passer la nuit dans une maison où il s'arrête, il
répond: «Non; j'ai peur que vos quatre chameaux ne mangent le
mien.--S'ils le mangent, nous te les donnerons tous les quatre à la
place.» La chose arrive, et Tschælmæsch revient chez lui avec quatre
chameaux. Ses frères lui demandent où il les a eus. «J'ai tué mon
chameau, et je l'ai vendu pour quatre chameaux vivants.» Et il conseille
à ses frères de tuer deux chameaux: eux qui sont des gens d'esprit en
tireront encore meilleur parti que lui n'a fait du sien. Ses frères
tuent deux chameaux et vont dans une _yourte_ les offrir en vente. Ils
ne reçoivent que des coups de bâton.--Ensuite Tschælmæsch tue sa mère et
l'attache sur son cheval. Un marchand venant à passer, Tschælmæsch le
prie de s'arrêter; sans quoi sa mère, qui n'y voit pas, tombera de
cheval. Le marchand ne l'écoute pas; Tschælmæsch fait en sorte qu'elle
tombe par terre, et le marchand, qui se croit responsable de sa mort,
donne mille roubles à Tschælmæsch. Celui-ci, revenu à la maison, dit à
ses frères qu'il a eu l'argent pour le corps de sa mère, qu'il a vendu à
un marchand: il leur conseille de tuer leurs femmes et de les vendre
ensuite. Ses frères suivent son avis et sont encore une fois battus.
Alors ils se saisissent de Tschælmæsch, le garrottent et le portent à
quelque distance pour le brûler vif. Pendant qu'ils sont allés chercher
du bois, passe un homme riche qui demande à Tschælmæsch ce qu'il fait
là: «Quiconque est lié en cet endroit, répond Tschælmæsch, deviendra un
homme très riche, un gros marchand.» L'autre demande à Tschælmæsch la
permission de se mettre à sa place. Tschælmæsch s'empresse d'y consentir
et reçoit mille roubles en récompense. Le riche est donc brûlé au lieu
de Tschælmæsch. Quand les frères de ce dernier le revoient, ils sont
bien étonnés. Tschælmæsch leur dit qu'il est très content d'avoir été
mis à mort: leur défunt père lui a donné mille roubles. Ses frères le
prient de les tuer, et Tschælmæsch, l'ayant fait, devient le seul maître
de la maison.

Chez les Kabyles, nous trouvons un conte, également du second type (J.
Rivière, p. 61). Ce conte est fort altéré; en voici les traits
essentiels: Un orphelin ne possède qu'un petit veau. Ce veau ayant été
tué, il en vend la peau pour une pièce percée. Revenant chez lui, il
passe auprès de deux hommes qui viennent de faire un marché et qui ont
mis leur argent en tas; il jette, sans qu'on le voie, sa pièce percée
sur le tas et crie que les hommes lui ont volé de l'argent. «Combien?»
lui demande-t-on.--«Cent francs et une pièce percée.--C'est faux,»
disent les hommes; «il n'y a ici que cent francs.» On vérifie, et, comme
on trouve cent francs et une pièce percée, on adjuge le tout à
l'orphelin. Celui-ci dit alors à son oncle, chez lequel il demeure et
qui est cause que son veau a été tué, qu'il en a vendu la peau telle
somme, et lui conseille de tuer ses boeufs. L'autre le fait, mais il ne
trouve pas d'acheteur pour les peaux. L'orphelin joue encore un autre
méchant tour à son oncle. Alors celui-ci lui dit de venir avec lui
pêcher à la mer. Le jeune homme rencontre un berger et lui dit que son
oncle va se marier, mais que lui ne peut pas aller à la noce. Le berger
s'offre à le remplacer, et l'oncle le jette à l'eau. Le soir venu, le
jeune homme reparaît avec le troupeau du berger et dit à son oncle: «Tu
m'as jeté dans la mer trop près du bord; si tu m'avais jeté au milieu,
j'aurais mieux choisi; maintenant je ne t'amène que des brebis noires.»
L'oncle jette son fils à l'eau, mais l'enfant ne revient pas. L'orphelin
trouve ensuite moyen de faire tomber son oncle et sa tante dans un
gouffre, et il hérite de leurs biens.

Un épisode d'un conte afghan du Bannu, dont nous avons donné le résumé
dans les remarques de notre nº 10 (p. 115), appartient aussi au second
groupe: Le héros, qui a ramassé tout l'argent abandonné par une bande de
voleurs, dit aux gens de son village qu'il a échangé la peau de son
boeuf dans un bazar voisin contre une valeur de cent roupies. Aussitôt
les gens tuent leurs bêtes et en portent les peaux au marché; mais on
leur en offre seulement quelques pièces de cuivre.

Dans un conte indien du Bengale, analysé dans les mêmes remarques (p.
117), un des épisodes se rattache également au second type, et il s'y
trouve un trait analogue au trait du boisseau de _Richedeau_: Six hommes
auxquels le héros, un paysan, a joué plusieurs tours, brûlent, pour se
venger, la maison de celui-ci. Le paysan ramasse une partie des cendres,
en remplit plusieurs sacs, dont il charge un buffle, et il se met en
route pour Rangpour. Chemin faisant, il a l'adresse de substituer deux
de ses sacs de cendres à deux des sacs de roupies que des gens
conduisent à dos de buffle chez un banquier. Il prie ensuite un des six
hommes, qu'il rencontre, de porter les sacs à sa femme: auparavant _il
avait enduit de gomme le fond d'un des sacs, de sorte que quelques
roupies y étaient restées attachées_, et l'homme peut ainsi voir quel en
était le contenu. Il va aussitôt le dire à ses camarades, et les six
hommes viennent demander au paysan comment il a eu cet argent; il répond
que c'est en vendant les cendres de sa maison. Aussitôt les autres
brûlent leurs maisons et s'en vont au bazar mettre les cendres en vente.
Ils n'y gagnent que des coups.

                                * * *

Le trait des pièces d'or qui restent au fond du boisseau se retrouve
dans d'autres contes orientaux, qui n'appartiennent pas à la famille de
contes que nous étudions en ce moment. Ainsi dans un conte arabe des
_Mille et une Nuits_ (_Histoire d'Ali-Baba et des quarante Voleurs_),
Cassim a mis de la poix au fond du boisseau que son frère est venu lui
emprunter, et c'est ainsi qu'il découvre qu'Ali-Baba a mesuré de
l'or.--Dans d'autres contes, c'est à dessein que les pièces de monnaie
ont été laissées dans le boisseau. Ainsi, dans le conte de
_Boukoutchi-Khan_, le pendant du _Chat Botté_ chez les Avares du
Caucase, le renard, qui remplit le rôle du chat, va emprunter au Khan un
boisseau pour mesurer, lui dit-il, l'argent, puis l'or de son maître;
et, chaque fois, il a soin d'enfoncer dans une fente du boisseau
l'unique pièce d'argent ou d'or qu'il possède (Schiefner, nº 6, p. 54).
Il en est de même dans le conte sibérien correspondant, recueilli chez
les Tartares riverains de la Tobol (Radloff, t. IV, p. 359).

                  *       *       *       *       *

Une variante que nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx a
aussi l'épisode du boisseau, mais, à la différence de _Richedeau_, elle
le présente d'une façon bien motivée. Voici les traits principaux de
cette variante, très voisine de divers contes étrangers, par exemple
d'un conte allemand de la collection Proehle (II, nº 15): Une fillette,
qui est partie de chez ses parents parce qu'elle ne veut pas aller à
l'école, s'en va par le monde en emportant sous son bras un corbeau
qu'elle a pris. Ayant été accueillie dans une maison en l'absence du
maître, elle regarde par une fente dans la chambre voisine de l'endroit
où on l'a mise, et observe ce qui s'y passe. Le maître étant rentré, il
demande à la fillette ce que c'est que la bête qu'elle tient sous son
bras. «C'est un devin,» répond-elle.--«Comment? un devin?--Oui, c'est
une bête qui sait dire tout ce qui se passe.--Est-il à vendre?--Je vous
le vendrai, si vous voulez; mais je vais d'abord vous montrer ce qu'il
sait faire.» Et elle frappe la tête du corbeau, qui se met à croasser.
«Il dit qu'il y a quelqu'un de caché dans la chambre d'à côté.» L'homme
entre dans la chambre et voit que c'est vrai. Puis la fillette fait dire
à son corbeau qu'il y a des victuailles et du vin cachés dans le buffet.
«C'est un devin véritable!» dit l'homme; «si cher qu'il soit, je veux
l'acheter.» Il donne à la fillette beaucoup d'argent et un âne pour le
porter, et la fillette s'en va plus loin. Elle vend bien cher son âne à
un meunier en lui disant que c'est une «quittance»: quand on doit de
l'argent, on n'a besoin que de présenter cet âne à son créancier pour
n'avoir plus rien à payer[239]; de plus, elle lui fait croire (de la
même façon que René, le héros de notre nº 10) que l'âne fait de l'or.
Puis elle va trouver sa marraine et la prie de lui prêter un boisseau.
«Pourquoi faire?--Pour mesurer mes écus d'or.» On lui prête le boisseau,
et, quand elle l'a rendu et qu'on frappe sur le fond, il en tombe trois
louis. L'explication prétendue de cette fortune, donnée non point par la
fillette, mais par son père, ce qui est assez bizarre, est à peu près la
même que dans _Richedeau_: c'est qu'on a vendu une vache et son veau un
sou le poil.--La fin de cette variante est encore celle de _Richedeau_,
mais fort confuse. L'individu qu'on veut jeter dans l'eau crie qu'il ne
veut pas être _évêque_. Il en est de même dans un conte bourguignon
(Beauvois, p. 218) et dans un conte allemand (_Orient und Occident_, II,
p. 414).

    [239] Dans plusieurs contes étrangers,--allemand de la collection
    Proehle, II, nº 54; tyrolien de la collection Zingerle, II, p. 414;
    danois, résumé par M. Koehler (_loc. cit._, p. 505); lithuanien de
    la collection Schleicher, p. 41,--le héros vend à ses dupes un
    chapeau que, dit-il, on n'a qu'à tourner pour se trouver avoir payé
    son écot dans les auberges.

                  *       *       *       *       *

Une autre variante, venant toujours de Montiers-sur-Saulx, présente
quelques traits particuliers: Une veuve a trois fils, François, Claude
et Jean. Les deux premiers, l'un marchand de cochons, l'autre marchand
de chevaux, sont mariés; Jean demeure avec sa mère. Un jour, Jean dit à
celle-ci qu'il veut aller vendre de la mélasse pour du miel. Il met de
la mélasse plein un grand tonneau avec un peu de miel par dessus[240].
Il rencontre ses frères, qui lui demandent ce qu'il a à vendre, et
veulent lui acheter son miel. Jean le leur fait cent écus et ne veut
rien en rabattre. Les autres trouvent que c'est bien cher, mais ils
finissent par donner les cent écus. Jean étant revenu chez sa mère,
celle-ci lui demande à qui il a vendu sa mélasse; il répond que c'est à
ses frères. «Tu n'aurais pas dû les attraper,» lui dit-elle. François et
Claude, ayant découvert la tromperie, viennent pour tuer Jean. Mais
auparavant Jean s'est concerté avec sa mère. Quand ses frères arrivent,
il la leur montre étendue dans son lit et leur dit qu'elle est morte;
puis il prend une flûte, lui en joue dans l'oreille, et elle se relève.
François et Claude demandent à Jean combien il veut vendre la flûte.
«Cent écus.--Les voilà.» Ensuite Jean met dans un sac de la mousse avec
un peu de laine par dessus, et ses frères l'achètent pour de la laine.
Quand ils rentrent chez eux, leurs femmes les querellent à cause de ce
sot marché; il les tuent et essaient en vain de les ressusciter au moyen
de la flûte. Cependant Jean, passant près d'un troupeau, demande au
berger de le lui prêter: le berger, pendant ce temps, ira à la messe. Et
Jean s'en va avec le troupeau. Ses frères, qui le cherchaient pour le
tuer, le rencontrent et lui demandent où il a eu ce troupeau. Il les
mène sur le bord de la rivière et leur dit qu'il a sauté dedans et que
c'est là qu'il a trouvé les moutons. Aussitôt l'un de ses frères se
jette dans la rivière. _Glou, glou, glou_, fait l'eau, pendant qu'il se
noie. Le second frère demande à Jean ce que dit l'autre. «Il dit que tu
ailles l'aider.» Et il se noie aussi. Comme ils n'ont pas d'héritier,
c'est Jean qui recueille leur fortune.

    [240] Comparer le conte toscan de la collection Nerucci.

Dans un conte du nord de l'Allemagne, mentionné plus haut (Müllenhoff,
p. 463), le héros explique tout à fait de la même façon que celui de la
variante lorraine le _Bloubbelebloub_ que fait un des paysans, en
revenant à la surface de l'eau: «Il dit qu'il tient déjà un beau bélier
par les cornes et qu'il faut que vous alliez l'aider.»--Dans un autre
conte allemand (Grimm, nº 61), quand le maire se jette dans l'eau pour
aller chercher les prétendus moutons, les paysans, entendant le bruit,
_ploump!_ s'imaginent qu'il leur crie de venir, et sautent tous dans la
rivière.--Il se trouve, dans le conte indien du Bengale rappelé
ci-dessus, un trait analogue: le héros ayant jeté dans la rivière un des
six hommes, les autres entendent le bouillonnement de l'eau et demandent
ce que c'est: le héros répond que c'est leur camarade qui prend un
cheval.

                  *       *       *       *       *

Aux livres du XVIe siècle que nous avons cités dans les remarques de
notre nº 10 (p. 114) et que l'on peut également rapprocher de
_Richedeau_, nous ajouterons un épisode d'un roman satirique italien du
même temps, le _Bertoldo_ du maréchal-ferrant Croce (1550-1620):
Bertoldo, un rustre à qui ses plaisanteries mordantes contre les femmes
ont attiré l'inimitié de la reine, est enfermé dans un sac par ordre de
celle-ci et remis à la garde d'un sbire: le lendemain on doit le jeter
dans l'Adige. Il fait croire au sbire qu'il a été mis dans le sac parce
qu'il ne voulait pas épouser une belle jeune fille très riche. Le sbire
entre dans le sac à sa place pour avoir cette bonne aubaine.



XXI

LA BICHE BLANCHE


Il était une fois un roi qui voulait se marier et qui ne savait trop
laquelle prendre de deux jeunes filles. Il finit pourtant par en choisir
une, et le mariage se fit.

Au bout de quelque temps, la reine accoucha d'un fils. Ce jour-là, le
roi n'était pas au château: la jeune fille dont il n'avait pas voulu
profita de son absence pour se glisser auprès de la reine, et, comme
elle était sorcière, elle la changea en biche blanche et prit sa place.
Si, dans les trois jours, personne ne délivrait la reine, elle devait
rester enchantée toute sa vie. Bichaudelle seule, la servante de la
reine, avait vu ce qui s'était passé, mais elle n'osa le dire à
personne, car elle aurait été, elle aussi, changée en biche blanche.

Le lendemain, le roi revint au château. Il entra dans la chambre où
était la sorcière, et, croyant que c'était sa femme, il lui demanda
comment elle allait. «Pas trop bien, et si je ne mange de la biche
blanche au bois, je mourrai.»

Le roi s'en fut à la chasse et poursuivit longtemps la biche; mais
celle-ci se cachait dans les taillis, dans les broussailles, si bien
qu'il ne put l'atteindre.

La nuit, la vraie reine revint:

    «Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
    --Plaît-il, dame?--Où est le roi?
    Le roi est-il couché?--Oui, dame, il est au chevet,
    Qui tient sa dame par la main.
    --Hélas! plus que deux nuits, mon cher fils,
    Et si le roi ton père ne me délivre,
    Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»

Les serviteurs entendirent tout, mais ils n'osèrent rien dire.

Le matin, le roi vint trouver la sorcière et lui demanda comment elle
allait. «Pas trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois,
je mourrai.»

Le roi poursuivit encore la biche, mais elle se cachait dans les
taillis, dans les broussailles, et il ne put l'atteindre.

La nuit, la reine revint encore:

    «Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
    --Plaît-il, dame?--Où est le roi?
    Le roi est-il couché?--Oui, dame, il est au chevet,
    Qui tient sa dame par la main.
    --Hélas! plus qu'une nuit, mon cher fils,
    Et si le roi ton père ne me délivre,
    Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»

Les serviteurs avaient encore entendu les paroles de la reine, et cette
fois ils les rapportèrent au roi.

Le matin, le roi vint demander à la sorcière comment elle allait. «Pas
trop bien, et si je ne mange de la biche blanche au bois, je mourrai.»

Le roi poursuivit la biche, mais il ne la pressa pas tant que les autres
jours. La biche se cachait dans les taillis, dans les broussailles, et
elle échappa au roi.

La nuit, la reine revint; le roi s'était caché dans un coin de la
chambre.

    «Bichaudelle, ouvre-moi ta porte.
    --Plaît-il, dame?--Où est le roi?
    Le roi est-il couché?--Oui, dame, il est au chevet,
    Qui tient sa dame par la main.
    --Hélas! plus que cette nuit, mon cher fils,
    Et si le roi ton père ne me délivre,
    Je serai donc toute ma vie biche blanche au bois!»

«Non, ma bien-aimée,» s'écria le roi, «vous ne le serez pas plus
longtemps.» Au même instant le charme fut rompu. Le roi fit mourir la
méchante sorcière et vécut heureux avec sa femme.


REMARQUES

Ce petit conte doit être rapproché de plusieurs contes étrangers dans
lesquels il ne forme qu'un épisode du récit. Celui qui lui ressemble le
plus, à notre connaissance, est un conte suédois (Cavallius, p. 142):
dans ce conte, la mère de la fausse reine demande au roi, pour guérir sa
fille, le sang de la petite cane, qui n'est autre que la vraie reine,
comme la sorcière demande à manger de la biche blanche[241]. Là aussi,
la reine revient trois nuits; chaque fois elle demande au petit chien ce
que fait la sorcière, etc.

    [241] Ce trait se rencontre dans des contes qui diffèrent du nôtre
    pour tout le reste. Ainsi, dans un conte grec moderne, recueilli
    dans l'Asie Mineure (Hahn, nº 49), une jeune fille, fiancée d'un
    prince, est changée en un poisson d'or par une négresse qui prend sa
    place auprès du prince. Voyant que celui-ci a beaucoup de plaisir à
    regarder le poisson d'or, la négresse fait la malade et dit que,
    pour qu'elle soit guérie, il faut qu'on tue le poisson et qu'on lui
    en fasse du bouillon.--De même, dans une variante italienne, la
    négresse demande à manger pour se guérir une tourterelle qui est en
    réalité la vraie fiancée du prince (Comparetti, nº 68).

Dans un conte russe (Ralston, p. 184), la reine, changée en oie sauvage
par sa marâtre, qui lui a substitué une sienne fille, revient également
trois nuits de suite, sous sa véritable forme, pour allaiter son enfant.
La troisième fois, il faudra qu'elle s'envole pour toujours «par delà
les sombres forêts, par delà les hautes montagnes.»--Comparer les contes
allemands nos 11 et 13 de la collection Grimm.

Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 149), une reine a été
changée en colombe blanche par une _gitana_, qui a pris sa place auprès
du roi; elle vient plusieurs fois sous cette forme demander au jardinier
du château comment se trouve le roi avec sa «reine noire» et ce que fait
son enfant à elle.--Comparer le conte portugais nº 36 de la collection
Braga et un conte espagnol, recueilli au Chili et publié dans la
_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_ (I, p. 109).

Un conte grec moderne (J.-A. Buchon, _La Grèce continentale et la
Morée_, p. 263, reproduit dans la collection E. Legrand, p. 140)
présente ainsi le même épisode: Les deux soeurs aînées de la reine,
jalouses de celle-ci, s'introduisent dans sa chambre le jour où elle met
au monde un fils, et enfoncent une épingle magique dans la tête de
l'accouchée. Aussitôt la jeune reine est changée en un petit oiseau qui
s'envole, et une de ses soeurs se met dans le lit à sa place. Le roi,
qui avait coutume de déjeuner au jardin, voit un jour un joli petit
oiseau qui lui dit: «Prince, la reine-mère, le roi et le petit prince
ont-ils bien dormi la nuit passée?--Oui,» dit le roi.--«Que tous dorment
du sommeil le plus doux; mais que la jeune reine dorme d'un sommeil sans
réveil, et que tous les arbres que je traverse se sèchent.» La verdure
et les fleurs se flétrissent en effet. Les jardiniers demandent au roi
la permission de tuer l'oiseau, mais le roi le leur défend. Plusieurs
jours de suite, le petit oiseau revient; il se pose sur les genoux du
roi et mange avec lui. Un jour le roi, l'examinant, voit sur sa tête une
épingle. Il la retire, et sa vraie femme reparaît à ses yeux.--Dans un
conte breton (Luzel, _Légendes_, II, p. 303), la vraie reine est aussi
changée en oiseau, par la vertu magique d'une épingle, que sa marâtre
lui a enfoncée dans la tempe. Elle vient, trois nuits de suite, se
plaindre auprès de son enfant nouveau-né: si personne ne la délivre en
retirant l'épingle, elle restera pour toujours oiseau bleu dans le
bois. Le roi, prévenu après la seconde nuit par son valet de chambre,
retire l'épingle magique[242].

    [242] L'épingle qui transforme en oiseau se trouve encore dans
    d'autres contes, par exemple dans le conte espagnol du Chili, dans
    le conte portugais, et aussi dans un conte de la Flandre française
    (Deulin, II, p. 191 seq.) et dans un conte italien des Abruzzes
    (Finamore, nº 50).

                                * * *

Mentionnons enfin le conte allemand nº 135 de la collection Grimm, et un
conte lithuanien (Chodzko, p. 315). Dans ces deux contes, une marâtre,
qui conduit sa belle-fille à un roi que celle-ci doit épouser, la jette
dans l'eau en la transformant en cane, et lui substitue sa propre fille.
Trois nuits de suite, la cane vient au palais du roi et (dans le conte
allemand) demande ce que devient son frère et ce que fait le roi, ou
(dans le conte lithuanien) va pleurer sur le cercueil de son
frère.--Comparer un conte islandais (Arnason, p. 235) et deux contes
siciliens (Gonzenbach, nos 13 et 33).

                  *       *       *       *       *

La collection de miss M. Stokes nous fournit un conte indien à
rapprocher de ces récits. Dans ce conte (nº 2), probablement recueilli à
Bénarès, une reine, qui est morte, prie Khuda (Dieu) de lui permettre
d'aller visiter son mari et ses enfants. Khuda lui permet d'y aller,
mais non sous forme humaine; il la change en un bel oiseau et lui met
une épingle dans la tête en disant que, quand l'épingle serait enlevée,
elle redeviendrait femme. L'oiseau va se percher la nuit sur un arbre
près de la porte du palais du roi et demande au portier comment va le
roi, puis comment vont les enfants, les serviteurs, etc. Et il ajoute:
«Quel grand imbécile est votre roi!» Alors il se met à pleurer, et des
perles tombent de ses yeux; ensuite il se met à rire, et des rubis
tombent de son bec. Le roi qui, la nuit suivante, l'entend tenir le même
langage, le fait prendre dans un filet et mettre dans une cage. En le
caressant, il sent l'épingle, la retire, et sa femme se trouve là
vivante devant lui.

La réflexion faite par l'oiseau montre bien qu'il y a une altération
dans ce conte indien. Dans la forme primitive, ce n'était évidemment pas
Khuda qui transformait la reine en oiseau; c'était une femme qui, pour
se substituer à elle auprès du roi, enfonçait dans la tête de la reine
une épingle magique et la changeait en oiseau. Voilà l'explication des
paroles de l'oiseau. Il veut dire que le roi est bien aveugle de ne pas
voir que la fausse reine n'est pas sa femme. De plus, si l'oiseau pleure
des perles, et si des rubis tombent de son bec, quand il rit, c'est que,
comme dans des contes européens du même genre (par exemple, dans le
conte lithuanien et dans le conte suédois cités plus haut), la reine
avait ce don quand le roi l'a épousée.

                                * * *

Un trait d'un livre siamois (_Asiatic Researches_, t. XX, 1836, p. 345)
n'est pas sans quelque analogie avec le passage de notre conte où la
sorcière demande, pour se guérir, à manger de la biche blanche: Une
_yak_ (sorte d'ogresse ou de mauvais génie) a pris la forme d'une belle
femme et est devenue l'épouse favorite d'un roi. Voulant se débarrasser
des autres femmes du roi, douze princesses soeurs, elle feint d'être
malade et dit qu'elle ne pourra guérir que si on lui donne les yeux de
douze personnes nées de la même mère. Il n'y a que les douze princesses
qui se trouvent dans ce cas, et le roi leur fait arracher les
yeux.--Nous ferons remarquer à ce propos que, dans un des contes
islandais mentionnés plus haut (Arnason, p. 443), une _troll_[243] prend
aussi la forme d'une belle femme et se substitue auprès du roi à la
vraie reine qu'elle a fait disparaître.

    [243] Les _trolls_ jouent à peu près dans l'imagination islandaise
    le même rôle que les _yaks_ dans l'imagination siamoise.



XXII

JEANNE & BRIMBORIAU


Un jour, un mendiant passait dans un village en demandant son pain; il
frappa à la porte d'une maison où demeurait un homme appelé Brimboriau
avec Jeanne sa femme. Jeanne, qui se trouvait seule à la maison, vint
lui ouvrir: «Que demandez-vous?--Un morceau de pain, s'il vous
plaît.--Et où allez-vous?--Je m'en vais au Paradis.--Oh! bien,» dit la
femme, «ne pourriez-vous pas porter une miche de pain et des provisions
à ma soeur qui est depuis si longtemps en Paradis? Elle doit manquer de
tout. Si je pouvais aussi lui envoyer des habits, je serais bien
contente.--Je vous rendrais ce service de tout mon coeur,» répondit le
mendiant, «mais jamais je ne pourrai me charger de tant de choses. Il me
faudrait au moins un cheval.--Qu'à cela ne tienne!» dit la femme,
«prenez notre Finette; vous nous la ramènerez ensuite. Combien vous
faut-il de temps pour faire le voyage?--Je serai revenu dans trois
jours.»

Le mendiant prit la jument et partit, chargé d'habits et de provisions.
Bientôt après, le mari rentra. «Où donc est notre Finette?» dit-il.--«Ne
t'inquiète pas,» dit la femme; «tout à l'heure il est venu un brave
homme qui s'en va au Paradis. Je lui ai prêté Finette pour qu'il porte à
ma soeur des habits et des provisions; elle doit en avoir grand besoin.
Je lui en ai envoyé pour longtemps. Ce brave homme reviendra dans trois
jours.»

Brimboriau ne fut guère content; pourtant il attendit trois jours, et,
au bout de ce temps, ne voyant pas revenir la jument, il dit à sa femme
de se mettre à sa recherche avec lui. Les voilà donc tous les deux à
battre la campagne. En passant près d'un endroit où l'on avait enterré
un cheval, Jeanne vit un des pieds qui sortait de terre. «Viens vite,»
cria-t-elle à son mari; «Finette commence à sortir du Paradis.»
Brimboriau accourut, et, quand il vit ce que c'était, il fut fort en
colère.

Sur ces entrefaites, survinrent des voleurs qui emmenèrent Brimboriau et
sa femme. Les pauvres gens trouvèrent moyen de s'échapper, et
emportèrent en se sauvant une porte que les voleurs avaient enlevée
d'une maison. Comme il se faisait tard, ils montèrent tous les deux sur
un arbre pour y passer la nuit, Brimboriau tenant toujours sa porte.
Bientôt après, le hasard voulut que les voleurs vinssent justement sous
cet arbre pour compter leur argent. Pendant qu'ils étaient assis
tranquillement, Brimboriau laissa tomber la porte sur eux. Les voleurs
effrayés se mirent à crier: «C'est le bon Dieu qui nous punit!» Et ils
s'enfuirent en abandonnant l'argent. Brimboriau s'empressa de le
ramasser, et dit à sa femme: «Ne nous fatiguons plus à chercher Finette;
nous avons maintenant de quoi la remplacer.»


REMARQUES

Nous avons entendu raconter à Montiers-sur-Saulx ce conte de plusieurs
manières.

Dans une de ces variantes, le mari, en rentrant à la maison, est si
fâché en apprenant ce que sa femme a fait du cheval, qu'il décroche la
porte pour la lui jeter sur le dos. Jeanne s'enfuit, Jean court après
elle, tenant toujours sa porte. Survient une troupe de voleurs; Jean et
Jeanne grimpent sur un arbre avec la porte pour n'être pas aperçus. Les
voleurs viennent s'asseoir au pied de l'arbre, etc.

Dans une autre version, en partant à la recherche du cheval, l'homme,
aussi simple que sa femme, prend la clef de la maison et dit à sa femme
de prendre la porte sur son dos, «de peur que les voleurs
n'entrent»[244].--Une troisième variante met en scène un petit garçon
emportant la porte de la maison, «pour qu'elle soit bien gardée.»

    [244] Après avoir ramassé l'argent des voleurs, l'homme et la femme
    empruntent un boisseau pour le mesurer, et le récit se poursuit dans
    le genre de notre nº 20, _Richedeau_: pour expliquer sa fortune,
    l'homme prétend, comme Richedeau, qu'il a vendu une vache à raison
    d'un louis le poil.

Dans une quatrième variante, apparaît un nouvel élément: Un jour, un
homme dit à sa femme de faire une soupe maigre. «Pourquoi maigre,» dit
la femme, «puisque nous avons du lard?--Le lard,» répond le mari, «c'est
pour _dor'navant_ (dorénavant, plus tard).» Un pauvre, qui passait, a
entendu la conversation. Quand l'homme est à la charrue, il frappe et
dit qu'il est «Dor'navant.» La femme s'empresse de lui donner sa plus
belle bande de lard et lui tire du vin. Le pauvre lui ayant fait croire
qu'il revient du Paradis, elle lui parle d'une sienne fille, qui est
morte. «Je la connais,» dit le pauvre; «elle sera bien aise d'avoir ses
habits.» La femme les lui donne, ainsi qu'une jument pour porter tout ce
bagage. A son retour le mari est bien fâché, etc.

                                * * *

Les différents thèmes qui composent notre conte et ses variantes,
figurent, soit séparés, soit réunis, dans divers autres contes français
et étrangers.

Prenons d'abord le thème de l'homme qui prétend aller au Paradis ou en
revenir. Nous le retrouvons dans un conte français du Vivarais
(_Mélusine_, 1877, col. 135); dans un conte breton (_ibid._, col. 133);
un conte basque (J. Vinson, p. 112); un conte allemand de la Souabe
(Meier, nº 20); un conte suisse (Sutermeister, nº 23); un conte
norwégien (Asbjoernsen, I, nº 10); un conte anglais (Baring-Gould, nº
3); un autre conte anglais (_Mélusine_, 1877, col. 352); un conte
valaque (Schott, nº 43),--tous contes dans lesquels il se présente
isolé;--dans des contes de diverses parties de l'Allemagne (Grimm, nº
104; Meier, p. 303; Proehle, I, nº 50; Müllenhoff, p. 415); un conte du
Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 14); un conte des Valaques de la Moravie
(Wenzig, p. 41); un conte italien de Rome (miss Busk, p. 361); un conte
irlandais (Kennedy, II, p. 13),--où il est combiné avec d'autres thèmes,
souvent (dans les collections Meier, Proehle, Zingerle, Wenzig) avec le
thème de notre quatrième variante, que nous examinerons après
celui-ci.--Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I,
p. 200), ce n'est pas du ciel, mais de l'enfer, qu'un soldat dit
revenir, et il raconte à la bonne femme qu'il y a vu le fils de
celle-ci, forcé de mener paître les cigognes et grandement à court
d'argent.

                                * * *

Dans un bon nombre des contes de ce type, le mari ou le fils de la femme
qui a été attrapée, monte à cheval quand il apprend la chose (ici le
cheval n'a pas été donné par la femme), et poursuit le voleur, et
celui-ci trouve encore moyen de lui escroquer son cheval.

                                * * *

Un conte français, inséré dans un livre publié à Paris en 1644 et
intitulé: _La Gibecière de Mome ou le Trésor du ridicule_ (dans Ch.
Louandre: _Chefs-d'oeuvre des conteurs français contemporains de La
Fontaine_, Paris, 1874, p. 51), présente cette dernière forme: Un
écolier mal garni d'argent arrive devant la maison d'un riche
villageois, qui en ce moment est au bois. Sa femme demande à l'écolier
qui il est et d'où il vient; à quoi il répond qu'il est un pauvre
écolier venant de Paris. La femme, qui est simple, et qui a mal entendu,
s'écrie: «Quoi! vous revenez du Paradis!» Et elle lui demande des
nouvelles d'un premier mari qu'elle a eu. L'écolier lui dit que le
pauvre homme n'a ni argent ni accoutrement, «et si aucuns gens de bien
ne lui eussent aidé, il serait mort de faim.» La femme charge l'écolier
de lui porter ses meilleurs habits avec quelques ducats. Le mari rentre,
et, ayant appris l'histoire, il monte vite sur son meilleur cheval.
L'écolier l'aperçoit de loin et jette sa malle dans une haie. «Avez-vous
vu passer un homme portant une malle?» lui demande le mari.--«Oui, mais
dès qu'il vous a vu, il est entré dans le bois.» Le mari prie l'écolier
de lui tenir son cheval et s'enfonce dans le bois. Pendant ce temps,
l'écolier décampe avec la malle et le cheval. Le villageois, au retour,
ne trouve ni cheval ni homme. Quand il rentre au logis, sa femme lui
demande s'il a rencontré le messager. «Oui, oui,» dit-il, «et lui ai
d'abondant donné mon cheval, afin qu'il fasse plus tôt le voyage en
Paradis.»

Le thème que nous examinons a été plusieurs fois traité dans la
littérature allemande du XVIe siècle. M. Sutermeister, dans ses
remarques sur le conte suisse mentionné plus haut, renvoie au livre du
moine franciscain allemand Jean Pauli, _Schimpf und Ernst_, publié pour
la première fois en 1519 (feuille 84 de l'édition de 1542), à une
facétie de Hans Sachs, _l'Écolier qui s'en allait en Paradis_ (3, 3, 18,
éd. de Nuremberg), qui aurait été imitée de Pauli, et au
_Rollwagenbüchlein_ de Joerg Wickram (1555, p. 179 de l'éd. de H. Kurz).

                                * * *

Dans l'Inde, ou plutôt dans l'île de Ceylan, il a été recueilli un conte
presque entièrement semblable aux précédents (voir la revue _the
Orientalist_, Kandy, Ceylan, 1884, p. 62): Un jour, un mendiant,
relevant de maladie, se présente à la porte d'une maison où il ne se
trouve que la femme. Celle-ci s'étant récriée sur sa mine pâle et
défaite: «Ah!» dit le mendiant, «je reviens de l'autre monde!» La bonne
femme prend la chose à la lettre. «Si vous revenez de l'autre monde,»
dit-elle, «vous devez avoir vu notre fille Kaluhâmi, qui est morte il y
a quelques jours. Comment va-t-elle?--Madame,» répond le mendiant, «elle
est maintenant ma femme, et elle m'a envoyé chercher ses bijoux.» La
bonne femme s'empresse de lui donner les bijoux de sa fille, en y
ajoutant d'autres cadeaux. Après quoi, le mendiant prend congé. Il n'est
pas encore bien loin, quand il voit le mari à cheval galoper à sa
poursuite. Il monte sur un grand arbre. Le mari met pied à terre,
attache son cheval et cherche à grimper sur l'arbre. Mais le mendiant
est bien vite descendu; il saute sur le cheval et détale. Alors le mari,
voyant qu'il ne peut l'atteindre, lui crie: «Mon gendre, dites à notre
fille que les bijoux sont de sa mère, et que le cheval est de moi.»

                  *       *       *       *       *

La quatrième variante lorraine que nous avons indiquée offre un nouveau
thème, qui se présente sous diverses formes dans les contes suivants: un
conte français du Quercy (_Mélusine_, 1877, col. 89); des contes
allemands (Proehle, _loc. cit._;--Meier, _loc. cit._;--Colshorn, nº
36;--Strackerjan, II, p. 291); des contes du Tyrol allemand (Zingerle,
_loc. cit._, et II, p. 185); un conte du Tyrol italien (Schneller, nº
56); un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, nº 12); un conte du
pays napolitain (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_,
VIII, p. 268); un conte des Valaques de la Moravie (Wenzig, _loc.
cit._); un conte croate (Krauss, II, nº 106); un conte anglais
(Halliwell, p. 31). Ainsi, dans tel de ces contes (Zingerle, II, p.
185), un homme s'en va en voyage en recommandant à sa femme d'être bien
économe et de garder quelque chose «pour l'avenir». Arrive un mendiant
qui demande à la femme un peu de lard. «Non,» dit-elle, «je ne puis rien
donner; mon mari est parti; il faut que je garde tout pour
l'avenir.--Cela se trouve bien,» dit le mendiant, «donnez-moi le lard:
c'est moi qui suis l'Avenir.» Et la femme lui donne tout le lard.--Dans
tel autre (conte allemand de la collection Colshorn), un homme a mis de
côté de l'argent, comme il dit en plaisantant, «pour Jean l'Hiver» (_für
Hans Winter_). Pendant qu'il est parti, ses enfants demandent aux
passants s'ils s'appellent Jean l'Hiver. Un compagnon cordonnier répond
que oui, et ils lui donnent l'argent. Ailleurs, la sotte femme donne
l'argent ou les provisions qui avaient été mis en réserve «pour le long
hiver» (dans le conte allemand de la collection Proehle), «pour le temps
long» (dans le conte du Quercy), «pour le besoin» (dans le conte
valaque), etc.--Dans le conte souabe de la collection Meier, un homme
dit à sa femme qu'elle lui fait trop souvent manger du lard et des
pommes séchées au four et qu'il faut garder cela «pour le long
printemps». Un passant qui a entendu se donne pour «le long printemps».

                                * * *

Cette histoire se retrouve, elle aussi, dans la littérature du XVIe
siècle. M. Imbriani, dans ses _Conti pomiglianesi_ (p. 227), reproduit
le passage suivant de Béroalde de Verville: Mauricette, la chambrière
d'une veuve, est un peu simple, «follette». Voyant depuis longtemps un
jambon dans la cheminée, elle demande à sa maîtresse si elle le mettra
cuire. «Non,» dit la dame, «c'est pour les Pâques.» Mauricette parle de
la chose à quelques-unes de ses amies, et le clerc d'un notaire en a
vent. Un jour que la bonne femme est allée à sa métairie et qu'elle a
laissé Mauricette toute seule, il vient heurter et demande madame.
Mauricette dit qu'elle n'y est pas. «J'en suis bien marri,» dit l'autre,
«pource que je suis Pâques, qui était venu quérir le jambon qu'elle m'a
promis.» Il entre, et la chambrière le laisse prendre le jambon.

                  *       *       *       *       *

Venons maintenant au troisième thème principal, l'aventure de la porte
et des voleurs. Il ne se rencontre pas ordinairement réuni avec les deux
précédents ou même avec l'un d'eux. Nous n'avons vu cette combinaison
que dans le conte du Quercy et le conte bolonais mentionnés tout à
l'heure.

Ce thème existe dans un conte bourguignon (E. Beauvois, p. 203); un
conte de la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 161); des contes allemands
(Grimm, nº 59; Kuhn et Schwartz, nº 13); un conte autrichien
(Vernaleken, nº 39); des contes du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 24;
II, p. 50); un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 64;
cf. nº 62); un conte slave de Bosnie (Mijatowics, p. 259); un conte
anglais (Halliwell, nº 26); des contes italiens de Rome (Busk, p. 369 et
374); d'autres contes italiens (_Jahrbuch für romanische und englische
Literatur_, VIII, p. 263); un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 47),
et aussi, mais sous une forme mutilée, dans un conte sicilien
(Gonzenbach, t. I, p. 251-252; Pitrè, III, nº 190, p. 366), etc.

Dans nombre de ces contes, il est assez mal expliqué comment il se fait
qu'on prenne la porte avec soi. Dans les uns (conte du Quercy, conte
bolonais, conte autrichien), c'est parce que la femme ou le jeune homme
n'a pas compris ce que lui disaient son mari ou ses frères. Ailleurs,
c'est parce que la mère a dit aux enfants de bien faire attention à la
porte (conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz), ou parce que
la femme se dit que celui qui est maître de la porte est maître de la
maison (conte allemand de la collection Grimm), ou, comme dans notre
troisième version lorraine, qu'ainsi la porte sera mieux gardée (conte
bosniaque), etc.

Quelques contes présentent l'idée-mère de cet épisode sous une forme
légèrement différente. Dans un conte grec moderne (Simrock, Appendice,
nº 2), un fou est mis en prison; il enlève les portes et les charge sur
son dos. Il monte sur un arbre avec son fardeau, puis en dormant il le
laisse tomber sur des marchands, qui s'enfuient, et il prend leurs
marchandises. Comparer un conte grec d'Epire (Hahn, t. II, p.
239).--Dans un autre conte épirote (_ibid._, I, nº 34), c'est une meule
de moulin que le héros, fou également, laisse tomber aussi sur des
marchands. Dans un conte valaque (Schott, nº 23), où nous retrouvons les
voleurs, c'est un moulin à bras. Dans un conte wende de la Lusace
(Veckenstedt, p. 65), un pilon à millet.--Enfin, rappelons les contes
cités dans les remarques de notre nº 13, _René et son Seigneur_ (contes
français de l'Amiénois et de la Bourgogne, et conte toscan), où le héros
laisse tomber du haut d'un arbre sur des voleurs une peau de vache.

                                * * *

Plusieurs des contes européens mentionnés ci-dessus en dernier lieu ont,
dans l'épisode des voleurs, un trait qui se retrouve dans deux de nos
variantes. Dans le conte allemand de la collection Grimm, la sotte femme
a pris avec elle, outre la porte, une cruche de vinaigre et des pommes
séchées au four (dans une variante, des raisins secs). Quand elle est
sur l'arbre avec son mari, elle se trouve trop chargée; elle jette
d'abord ses pommes sèches. «Tiens!» disent les voleurs qui sont au pied
de l'arbre, «les oiseaux fientent!» Puis elle verse son vinaigre, et les
voleurs croient que la rosée commence à tomber. Enfin elle lâche la
porte.--Notre seconde variante, dont nous n'avons résumé ci-dessus
qu'une partie, a un passage analogue, mais le présente d'une manière qui
n'a pas grand sens.

Dans un des contes tyroliens indiqués plus haut (Zingerle, I, nº 24),
les trois frères qui sont sur l'arbre sont si effrayés à la vue des
voleurs, que la sueur d'angoisse dégoutte de leur front, et les voleurs
croient qu'il va pleuvoir[245].

    [245] Deux contes appartenant à un autre thème, celui de notre nº
    16, _la Fille du Meunier_,--un conte du Tyrol allemand et un conte
    lithuanien,--ont ce trait ou un trait analogue. Voir les remarques
    de notre nº 16 (pp. 181-182).

Enfin, dans divers autres contes (conte du Quercy, conte normand, conte
allemand de la collection Kuhn et Schwartz, conte du «pays saxon» de
Transylvanie, conte grec moderne, conte bolonais, conte catalan, et
aussi conte toscan nº 21 de la collection Nerucci), ce n'est plus de la
sueur qui tombe sur les voleurs, et le passage est grossier. Il se
reproduit identiquement dans notre troisième variante.

En Orient, la collection kalmouke du _Siddhi-Kür_, originaire de l'Inde,
nous fournit un récit analogue à l'épisode de la porte et des voleurs.
Dans le conte nº 6, un homme traversant un steppe trouve sous un palmier
un cheval mort. Il en prend la tête comme provisions de bouche,
l'attache à sa ceinture et grimpe sur le palmier pour y dormir en
sûreté. Pendant la nuit, arrivent des démons qui se mettent à festoyer
sous l'arbre. Tandis que l'homme les regarde, la tête de cheval se
détache de sa ceinture et tombe au milieu des démons, qui s'enfuient
sans demander leur reste. L'homme trouve sous l'arbre une coupe d'or qui
procure à volonté à boire et à manger.

Dans un petit poème ou conte recueilli chez les Tartares de la Sibérie
méridionale (Radloff, I, p. 311), un fou, qui est entré avec ses deux
frères dans la maison d'un Jælbægæn (sorte d'ogre) à sept têtes,
parvient, après diverses aventures, à tuer ce Jælbægæn. Il lui coupe une
de ses sept têtes, une main et un pied, et emporte le tout avec lui.
Poursuivis par un autre Jælbægæn, celui-ci à douze têtes, les trois
frères grimpent sur un arbre. Le Jælbægæn vient précisément passer la
nuit au pied de cet arbre. Tout à coup, le fou dit à ses frères qu'il ne
peut tenir plus longtemps la tête dont il s'est chargé, et, malgré leurs
remontrances, il la laisse tomber. Le Jælbægæn, fort étonné, s'imagine
qu'il y a une bataille dans le ciel, puisqu'il pleut des têtes de
Jælbægæn, et, quand ensuite le fou lâche successivement la main, puis le
pied qu'il portait, le Jælbægæn se dit que décidément il y a la guerre
là-haut, et il s'enfuit.

Nous avons cité, dans les remarques de notre nº 10, _René et son
Seigneur_ (p. 115), un conte afghan qui, comme certains contes
européens, réunit au thème principal de ce nº 10 une introduction dans
laquelle une peau de vache, tombant du haut d'un arbre sur des voleurs
en train de compter leur argent, les met en fuite.

Dans l'Inde, on peut citer d'abord un épisode d'un conte recueilli chez
les Sântâls (_Indian Antiquary_, 1875, p. 258) et dont nous avons déjà
fait connaître un fragment dans les remarques de notre nº 10 (p. 118):
Gouya et son frère Kanran ont, par ruse, fait périr un tigre. Ils le
dépècent; Kanran prend quelques-uns des morceaux les plus délicats,
Gouya choisit les entrailles. Ils montent tous les deux sur un arbre
pour y être en sûreté pendant la nuit. Or, il se trouve qu'un prince,
passant par là, s'arrête avec sa suite sous l'arbre pour s'y reposer.
Gouya, qui pendant tout le temps a eu dans les mains les entrailles du
tigre, dit à son frère qu'il ne peut les tenir plus longtemps, et il
les laisse tomber justement sur le prince endormi. Le prince se réveille
en sursaut, et, voyant du sang sur lui, il s'imagine qu'il a dû lui
arriver quelque accident; il s'enfuit comme un fou, et ses serviteurs,
pris de panique, le suivent, abandonnant tout le bagage, qui est pillé
par les deux frères.

Un autre conte indien, recueilli dans la région du nord, chez les
Kamaoniens (Minaef, nº 20), est encore à citer: Après diverses
aventures, Latou, sorte d'imbécile, s'en va en voyage avec son frère
Batou. Il emporte de grosses pierres, disant que dans le pays où ils
vont il n'y aura peut-être pas de pierres pour faire un foyer. La nuit
vient. Latou et son frère montent sur un arbre de peur d'être dévorés
par les bêtes fauves, Latou tenant toujours ses grosses pierres. Arrive
une noce qui s'établit juste sous l'arbre. Après avoir bien festoyé,
tout le monde se couche en ce même endroit. Latou pris de douleurs
d'entrailles, n'y tient plus, et, quoi que fasse son frère pour l'en
empêcher, donne des signes de sa présence qui mettent la noce en émoi.
Puis, n'en pouvant plus de fatigue, il veut remettre les pierres à son
frère et les laisse tomber. Les gens de la noce, épouvantés, s'enfuient,
laissant là la fiancée. Latou s'empare de la jeune fille et la donne à
son frère, qui l'emmène chez lui.--Tout se retrouve dans ce conte
indien, même le passage grossier que nous avons indiqué comme existant
dans divers contes européens de ce type et dans une variante de
Montiers-sur-Saulx. La fin seule diffère.

L'Inde nous fournit encore un trait qui figure dans une des
variantes lorraines et dans d'autres contes de ce type. Dans la
_Kathâ-Sarit-Sâgara_, la grande collection sanscrite publiée au XIIe
siècle de notre ère par Somadeva, un marchand, en sortant de chez
lui, dit à son valet, qui est niais: «Garde la porte de ma boutique;
je reviens dans un instant.» Le valet prend la porte sur son dos et
s'en va voir des bateleurs. Tandis qu'il revient, son maître le
rencontre et lui adresse une réprimande. «Mais,» répond le valet,
«j'ai gardé la porte, comme vous me l'aviez dit.» (T. II, p. 77, de
la traduction anglaise de M. C. H. Tawney).

                  *       *       *       *       *

Enfin, dans certains contes, l'histoire ne s'arrête pas à la chute de la
porte et à la fuite des voleurs. Ainsi, dans le conte bosniaque
mentionné plus haut, le vieux et la vieille, étant descendus de l'arbre,
se mettent à faire honneur au repas que les voleurs avaient préparé.
L'un de ces derniers revient sur ses pas et demande au vieux et à la
vieille à partager leur souper. Ils le lui permettent et s'entretiennent
de diverses choses, quand tout à coup le vieux bonhomme dit au voleur:
«Prenez garde! vous avez un cheveu sur la langue! Ne vous étranglez pas,
car il n'y aurait pas moyen de vous enterrer ici.» Le voleur prend la
plaisanterie au sérieux. La vieille femme lui dit: «Je vais vous ôter ce
cheveu de la bouche, et cela gratis. Seulement tirez la langue et fermez
les yeux.» Elle prend un couteau et lui coupe un bon bout de la langue.
Le voleur s'enfuit du côté où sont allés ses compagnons, en criant: «Au
secours!» Les autres croient entendre qu'il leur dit que la police est à
leurs trousses, et ils s'enfuient encore plus vite.--Comparer le conte
de la Basse-Normandie: ici la bonne femme, voyant les voleurs revenir
sur leurs pas, fait semblant de gratter avec un couteau la langue de son
mari, et elle dit au chef des voleurs que, «quand on a été bien gratté
comme cela, la mort ne peut plus rien sur vous.» Le voleur prie la bonne
femme de lui rendre le même service. Alors elle lui coupe la langue, et
le voleur s'enfuit vers ses camarades en poussant des cris inarticulés.
Les voleurs croient que le diable est dans le bois, et s'enfuient aussi.
(Voir encore le conte grec moderne nº 34 de la collection Hahn,
mentionné plus haut.)

                                * * *

Toute cette fin se retrouve en Orient. Dans un conte du Cambodge (E.
Aymonier, p. 19), une femme astucieuse a joué à quatre voleurs le
mauvais tour de les faire entrer dans un bateau chinois, où ils sont
retenus comme esclaves. En revenant chez elle, surprise par la nuit,
elle monte sur un arbre pour attendre le jour. Surviennent les voleurs,
qui se sont enfuis du bateau en brisant leurs chaînes. La nuit est très
obscure; ils montent sur l'arbre qui sert déjà de refuge à la femme.
Trois d'entre eux s'établissent sur les branches inférieures. Le
quatrième grimpe jusqu'au sommet; il reconnaît la femme et croit tenir
sa vengeance. La femme lui montre de l'argent qu'elle a, lui propose de
l'épouser et de partager avec lui. Le voleur est alléché. La femme feint
alors de douter de son amour. Il propose toute sorte de serments; elle
n'exige qu'un baiser donné et reçu sur la langue. Le voleur commence,
et, lorsqu'elle lui rend son baiser, elle lui mord violemment la langue,
dont elle enlève le bout. En même temps, elle le pousse rudement et le
fait dégringoler à terre, où il se roule en poussant des cris
inarticulés, _lol lol_. Les autres voleurs croient entendre les Chinois
à leur poursuite. Ils sautent en bas de l'arbre, suivis par le mutilé
qui s'obstine à vouloir leur parler et leur expliquer son malheur; mais
il ne peut que répéter _lol lol_, et les autres s'enfuient à toutes
jambes.

Dans un conte indien du Pandjab (Steel et Temple, p. 240), cette même
histoire forme le dernier épisode des aventures de la rusée femme d'un
barbier avec des voleurs à qui elle joue toutes sortes de tours. Ayant
réussi à s'échapper, tandis que les voleurs l'emportaient couchée dans
son lit, et à grimper sur un arbre au dessous duquel ils s'étaient
arrêtés, la femme a l'idée de faire la fée en chantant doucement,
enveloppée de son voile blanc. Le capitaine des voleurs, homme un peu
fat, s'imagine que la fée est amoureuse de lui; il monte sur l'arbre
et fait à la fée des déclarations. «Ah!» dit-elle, «les hommes sont
inconstants: touchez-moi le bout de la langue avec la vôtre, et je
verrai si vous êtes sincère.» Le voleur s'empresse de tirer la langue,
et la femme la lui coupe net. Il dégringole jusqu'à terre, et, quand
ses compagnons l'interrogent, il ne peut leur répondre que
_bul-a-bul-ul-ul_. Les voleurs le croit ensorcelé, et, craignant qu'il
ne leur en arrive autant, ils s'enfuient tous.--Enfin, dans l'île de
Ceylan, nous trouvons un conte du même genre que ce conte du Pandjab
(voir, dans la revue _the Orientalist_, citée au commencement de ces
remarques, les pages 39-40). Ici, une partie des voleurs se sont
établis sous l'arbre pour faire cuire un daim. Apercevant la femme,
ils lui demandent, non sans hésitation, si elle est une _râkshî_
(sorte de démon). «Oui», répond la femme. Les voleurs, peu rassurés,
lui offrent une part de leur venaison. «Apportez-la moi sur l'arbre»,
dit la femme. Un des voleurs grimpe sur l'arbre. Alors la femme lui
dit: «Approchez; mettez de la viande sur votre langue, et, sans la
toucher avec votre main, introduisez-la moi dans la bouche: c'est
ainsi que nous autres _râkshîs_ nous recevons les offrandes des
mortels.» De cette façon, elle coupe la langue au voleur.



XXIII

LE POIRIER D'OR


Il était une fois des gens riches, qui avaient trois filles. La mère
n'aimait pas la plus jeune, elle l'envoyait tous les jours aux champs
garder les moutons et lui donnait, au lieu de pain, des pierres dans un
sac: la pauvre enfant mourait de faim.

Un jour qu'elle était à chercher des fraises, elle rencontra un homme
qui lui dit: «Que cherches-tu, mon enfant?--Je cherche quelque chose à
manger.--Tiens,» dit l'homme, «voici une baguette: tu en frapperas le
plus gros de tes moutons, et tu auras ce que tu pourras désirer.» Cela
dit, il disparut. Aussitôt la jeune fille donna un coup de baguette sur
le plus gros de ses moutons, et elle vit devant elle une table bien
servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures. Elle mangea de
bon appétit, et quand elle eut fini, tout disparut. Comme elle fit de
même tous les jours, elle ne tarda pas à devenir grasse et bien
portante, si bien que sa mère ne savait qu'en penser.

Un jour, la mère dit à la seconde de ses filles d'accompagner sa soeur
aux champs, pour s'assurer si elle mangeait. La jeune fille obéit, mais,
à peine arrivée, elle s'endormit. Aussitôt la plus jeune donna un coup
de baguette sur le plus gros de ses moutons: il parut une table bien
servie, et elle se mit à manger; sa soeur ne s'aperçut de rien. Quand
elles furent de retour: «Eh bien!» dit la mère, «as-tu vu si elle
mangeait?--Non, ma mère, elle n'a ni bu ni mangé.--Tu as peut-être
dormi?--Oh! point du tout.--Ma mère,» dit alors l'aînée, «j'irai demain
avec elle, et je verrai ce qu'elle fera.»

Quand elles furent aux champs, l'aînée fit semblant de dormir. Alors la
plus jeune donna un coup de baguette sur le mouton, la table parut, et
elle mangea. Le soir, la mère dit à l'aînée: «Eh bien! as-tu vu si elle
mangeait?--Oh! elle a mangé beaucoup de bonnes choses! Elle a donné un
coup de baguette sur le plus gros de nos moutons et il a paru aussitôt
une table bien servie, du pain, du vin, de la viande, des confitures.»

La mère fit semblant d'être malade et demanda à son mari de tuer le
mouton. «Il vaudrait mieux tuer une poule,» dit le mari.--«Non, c'est le
mouton que je veux manger.» On tua le mouton, et la pauvre enfant se
trouva de nouveau en danger de mourir de faim. Elle retourna au bois
chercher des fraises et des mûres. Comme elle y était occupée, l'homme
qu'elle avait déjà vu s'approcha d'elle et lui dit: «Que cherches-tu,
mon enfant?--Je cherche quelque chose à manger.» L'homme reprit: «Tu
ramasseras tous les os du mouton, et tu les mettras en un tas, près de
la maison.» La jeune fille suivit ce conseil, et, à la place où elle
avait mis les os, il s'éleva un poirier d'or.

Un jour, pendant qu'elle était aux champs, un roi vint à passer près de
la maison, et, voyant le poirier, il déclara qu'il épouserait celle qui
pourrait lui cueillir une de ces belles poires. La mère dit à ses filles
aînées d'essayer. Elles montèrent sur l'arbre, mais quand elles
étendaient la main, les branches se redressaient, et elles ne purent
venir à bout de cueillir une seule poire. En ce moment la plus jeune
revenait des champs. «Je vais monter sur l'arbre,» dit-elle.--«A quoi
bon?» dit la mère, «tes soeurs ont déjà essayé, et elles n'ont pu y
réussir.» Pourtant la jeune fille monta sur l'arbre, et les branches
s'abaissèrent pour elle. Le roi tint sa promesse: il prit la jeune fille
pour femme et l'emmena dans son château.

Environ un an après, pendant que le roi était à la guerre, la reine
accoucha de deux jumeaux, qui avaient chacun une étoile d'or au front.
Dans le même temps, une chienne mit bas deux petits, qui avaient aussi
une étoile d'or. La mère du roi, qui n'aimait pas sa belle-fille,
écrivit à son fils que la jeune reine était accouchée de deux chiens. A
cette nouvelle, le roi entra dans une si grande colère qu'il envoya
l'ordre de pendre sa femme, ce qui fut exécuté.


VARIANTE

LES CLOCHETTES D'OR


Il était une fois un roi et une reine qui avaient une fille nommée
Florine. La reine tomba malade, et, sentant sa fin approcher, elle
recommanda sur toutes choses à Florine de prendre grand soin d'un petit
agneau blanc qu'elle avait et de ne s'en défaire pour rien au monde:
autrement il lui arriverait malheur. Bientôt après, elle mourut.

Le roi ne tarda pas à se remarier avec une reine qui avait une fille
appelée Truitonne. La nouvelle reine ne pouvait souffrir sa belle-fille;
elle l'envoyait aux champs garder les moutons, et ne lui donnait pour
toute la journée qu'un méchant morceau de pain noir, dur comme de la
pierre.

Tous les matins donc, Florine prenait le morceau de pain et partait avec
le troupeau; mais, quand personne ne pouvait plus la voir, elle appelait
le petit agneau blanc, le frappait avec une baguette sur l'oreille
droite, et aussitôt paraissait une table bien servie. Après avoir mangé,
elle frappait l'agneau sur l'oreille gauche, et tout disparaissait. Sa
belle-mère s'étonnait fort de la voir grasse et bien portante. «Où
peut-elle trouver à manger?» disait-elle à sa fille.--«J'irai avec
elle,» dit un jour celle-ci, «et je verrai ce qu'elle fait.»

Quand elles furent toutes les deux dans les champs, Truitonne dit à
Florine: «Voudrais-tu me chercher mes poux?--Volontiers,» répondit
Florine. Truitonne mit sa tête sur les genoux de sa soeur et ne tarda
pas à s'endormir. Aussitôt Florine frappa sur l'oreille droite de
l'agneau: une table bien servie se dressa près d'elle, et, quand elle
n'eut plus faim, elle frappa l'agneau sur l'oreille gauche, et tout
disparut.

Le soir venu, la reine dit à sa fille: «Eh bien! l'as-tu vue
manger?--Non, je ne l'ai pas vue.--N'aurais-tu pas dormi, par
hasard?--Oui, ma mère.--Ah! que tu es sotte! Il faut que j'y aille
moi-même demain.--Non, ma mère, j'y retournerai; j'aurai soin de ne pas
dormir.»

Le jour suivant, elle demanda encore à Florine de lui chercher ses poux,
et fit semblant de dormir. Alors Florine, croyant n'être pas vue, frappa
sur l'oreille droite de l'agneau; elle mangea des mets qui se trouvaient
sur la table, et, quand elle fut rassasiée, elle fit tout disparaître.

De retour au château, Truitonne dit à sa mère: «Je l'ai vue se régaler:
elle a frappé sur l'oreille droite du petit agneau blanc, et aussitôt il
s'est trouvé devant elle une table couverte de toute sorte de bonnes
choses.»

La reine feignit d'être malade et dit au roi qu'elle mourrait, si elle
ne mangeait du petit agneau blanc. Le roi ne voulait pas d'abord faire
tuer l'agneau, car il savait combien Florine y tenait; à la fin pourtant
il fut obligé de céder. L'agneau dit alors à la jeune fille: «Ma pauvre
Florine, puisque votre belle-mère veut à toute force me manger,
laissez-la faire; mais ramassez mes os et mettez-les sur le poirier: les
branches se garniront de jolies clochettes d'or qui carillonneront sans
cesse; si elles viennent à se taire, ce sera signe de malheur.» Tout
arriva comme l'agneau l'avait prédit.

Un jour, pendant que Florine était aux champs, un roi vint à passer près
du château. Voyant les clochettes d'or, il dit qu'il épouserait celle
qui pourrait lui en cueillir une. Truitonne voulut essayer; sa mère la
poussait pour l'aider à monter sur le poirier: mais plus elle montait,
plus l'arbre s'élevait, de sorte qu'elle ne put même atteindre aux
branches. «N'avez-vous pas une autre fille?» demanda le roi.--«Nous en
avons bien une autre,» répondit la belle-mère, «mais elle n'est bonne
qu'à garder les moutons.» Le roi voulut néanmoins la voir, et attendit
qu'elle fût de retour des champs. Quand elle revint avec le troupeau,
elle s'approcha de l'arbre et lui dit: «Mon petit poirier, abaissez-vous
pour moi, que je cueille vos clochettes.» Elle en cueillit plein son
tablier, et les donna au roi. Celui-ci l'emmena dans son château et
l'épousa.

Quelque temps après, Florine tomba malade. Son mari, qui était obligé à
ce moment de partir pour la guerre, pria la belle-mère de Florine de
prendre soin d'elle pendant son absence. A peine fut-il parti, que la
belle-mère jeta Florine dans la rivière et mit Truitonne à sa place.
Aussitôt les clochettes d'or cessèrent de carillonner. Le roi, ne les
entendant plus (on les entendait à deux cents lieues à la ronde), se
souvint que sa femme lui avait dit que c'était un signe de malheur, et
reprit en toute hâte le chemin du château. En passant près d'une
rivière, il aperçut une main qui sortait de l'eau; il la saisit et
retira Florine qui n'était pas encore tout à fait morte. Il la ramena au
château, fit pendre Truitonne et sa mère, et le vieux roi vint demeurer
avec eux.


REMARQUES

Dans la variante les _Clochettes d'or_, les noms de la fille du roi et
de celle de la reine, Florine et Truitonne, sont empruntés à l'_Oiseau
bleu_, de Mme d'Aulnoy; c'est, du reste, la seule chose qui ait passé de
ce conte dans le nôtre. Une autre variante, également de
Montiers-sur-Saulx, a emprunté encore à Mme d'Aulnoy les noms des héros,
_Gracieuse_ et _Percinet_. Là, c'est Percinet, l'«amoureux» de
Gracieuse, qui donne à celle-ci, persécutée par sa marâtre, la baguette
avec laquelle elle doit frapper l'oreille gauche d'un mouton blanc. Dans
cette variante manque l'épisode de l'arbre, et la conclusion est
directement empruntée au conte de Mme d'Aulnoy: Gracieuse, jetée dans un
trou par ordre de sa marâtre, appelle Percinet à son secours, et
celui-ci, qui est «un peu sorcier», la fait sortir du trou par un
souterrain qui aboutit à sa maison.

                                * * *

La fin du _Poirier d'or_ donne, sous une forme mutilée, une partie du
thème développé dans notre nº 17, l'_Oiseau de Vérité_. Celle de la
variante _les Clochettes d'or_ présente aussi, croyons-nous, une
altération. Dans des contes allemands (Grimm, nº 13 et nº 11 var.), la
reine est aussi jetée dans l'eau par sa marâtre, qui lui substitue sa
propre fille; mais, en tombant dans l'eau, elle est changée en oiseau,
et la suite du récit se rapproche de notre nº 21, _la Biche blanche_, et
des contes analogues. Notre conte n'est pas, du reste, le seul qui soit
incomplet sur ce point. Dans un conte breton (_Mélusine_, 1877, col.
421) et dans un conte basque (Webster, p. 187), qui, l'un et l'autre, se
rattachent à la fois aux contes que nous examinons et à la _Biche
blanche_, la reine, jetée dans un puits ou dans un précipice, ne subit
non plus aucune métamorphose, et, comme dans les _Clochettes d'or_,
elle est sauvée d'une manière qui n'a rien de merveilleux.

Au sujet du passage réaliste de cette même variante, dans lequel
Truitonne demande à Florine de lui chercher ses poux, nous ferons
remarquer que c'est là un détail qui se trouve assez fréquemment dans
les contes populaires de toute sorte de nations.

                  *       *       *       *       *

Nous rapprocherons de notre conte et de ses variantes un conte
bourguignon (E. Beauvois, p. 239). Dans ce conte, intitulé la _Petite
Annette_, c'est par sa marâtre (comme dans les _Clochettes d'or_ et dans
l'autre variante) et non par sa mère (comme dans le _Poirier d'or_) que
la jeune fille est maltraitée. Il en est ainsi, du reste, dans presque
tous les contes du genre du nôtre. C'est la Sainte Vierge qui apparaît à
la petite Annette et qui lui donne un bâton dont elle doit frapper un
bélier noir, et aussitôt il se trouve là une table servie. Quand l'aînée
des deux filles de la marâtre est envoyée aux champs pour surveiller
Annette, celle-ci l'endort en récitant cette formule: «Endors-toi d'un
oeil, endors-toi de deux yeux,» Elle répète les mêmes paroles à la
cadette, à qui sa mère a mis un troisième oeil derrière la tête (_sic_),
de sorte que cet oeil reste ouvert. Comme dans notre conte, la marâtre
feint d'être malade et demande à son mari de lui tuer le bélier. Suit,
comme dans notre conte aussi, l'épisode de l'arbre qui pousse à la place
où a été enterré le foie du bélier.--Comparer un conte de la
Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 58) et un conte de la Basse-Bretagne
(Luzel, _Légendes_, II, p. 264), assez altéré.

Le conte bourguignon présente un grand rapport avec un conte de la
collection Grimm (nº 130), recueilli dans la Lusace. Dans ce conte, les
deux soeurs de l'héroïne ont l'une un seul oeil, l'autre trois yeux.

Dans un conte russe, provenant du gouvernement d'Arkhangel (Ralston, p.
183), la princesse Marya est obligée par sa marâtre de garder une vache,
et on ne lui donne qu'une croûte de pain dur. Mais, «arrivée aux champs,
elle s'inclinait devant la patte droite de la vache, et elle avait à
souhait à boire et à manger et de beaux habits. Tout le long du jour,
vêtue en grande dame, elle suivait la vache; le soir venu, elle
s'inclinait de nouveau devant la patte droite de la vache, ôtait ses
beaux habits et retournait à la maison.» Dans ce conte russe, la marâtre
fait aussi espionner successivement sa belle-fille par ses deux filles
à elle, dont la seconde a trois yeux. Des entrailles de la vache,
enterrées par Marya près du seuil de la maison, il pousse un buisson
couvert de baies, sur lequel viennent se percher des oiseaux qui
chantent à ravir. Seule, Marya peut donner au prince une jatte remplie
des baies du buisson: les oiseaux, qui avaient presque crevé les yeux
aux filles de la marâtre, cueillent ces baies pour elle. Le conte ne se
termine pas au mariage du prince avec Marya; il passe ensuite,--comme
notre variante _les Clochettes d'or_,--dans une nouvelle série
d'aventures, où se trouve développé le thème que notre variante ne fait
qu'indiquer d'une manière très imparfaite. Nous avons eu occasion de
résumer cette dernière partie dans les remarques de notre nº 21, _la
Biche blanche_.

Dans un autre conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t. I, p.
179-181; cf. Ralston, p. 260), ainsi que dans d'autres contes dont nous
allons avoir à parler, ce n'est pas en la faisant mourir de faim, mais
en lui imposant une tâche impossible (la même, à peu près, dans tous ces
contes), qu'une marâtre persécute sa belle-fille. Ici la jeune fille
doit, en une nuit, avoir filé, tissé et blanchi cinq livres de chanvre.
La vache qu'elle garde lui dit d'entrer dans une de ses oreilles et de
ressortir par l'autre, et tout sera fait. La marâtre envoie
successivement pour la surveiller ses trois filles, qui ont l'une un
oeil, l'autre deux, l'autre trois. A l'endroit du jardin où la jeune
fille a enterré les os de la vache, il s'élève un pommier à fruits d'or,
dont les branches d'argent piquent et blessent les filles de la marâtre,
tandis qu'elles offrent d'elles-mêmes leurs fruits à la belle jeune
fille, pour que celle-ci puisse les présenter au jeune seigneur dont
elle deviendra la femme.

Citons encore un conte corse (Ortoli, p. 81): Mariucella, que sa marâtre
envoie garder les vaches en lui donnant du poil à filer, est aidée par
sa mère, transformée en vache, qui fait pour elle la besogne. La marâtre
s'en aperçoit. Quand elle est au moment de faire tuer la vache, celle-ci
dit à Mariucella qu'elle trouvera trois pommes dans ses entrailles: elle
mangera la première, elle jettera la seconde sur le toit et mettra la
troisième dans le jardin. De cette dernière pomme naît un magnifique
pommier couvert de fruits, et ce pommier se change immédiatement en
ronces quand une autre personne que Mariucella veut en approcher. De la
seconde pomme il sort un beau coq: quand, plus tard, la marâtre veut
substituer sa propre fille à Mariucella, qu'un prince envoie chercher
pour l'épouser, ce coq signale la tromperie. (Voir, pour ce dernier
trait, les remarques de notre nº 24, _la Laide et la Belle_.)

Dans un conte écossais (Campbell, nº 43), nous retrouvons les «trois
yeux» des contes bourguignon, allemand et russes: la servante que la
marâtre envoie aux champs avec sa belle-fille pour épier celle-ci a un
troisième oeil derrière la tête, et cet oeil ne s'endort pas. Aussi
peut-elle voir une brebis grise apporter à manger à la jeune fille.
Après que la brebis a été tuée, le récit se rapproche des contes du
genre de _Cendrillon_.

Un conte dont le début est analogue à celui du nôtre et qui développe
ensuite, comme le conte écossais, le thème de _Cendrillon_, c'est le
conte norwégien de _Kari Træstak_ (Asbjoernsen, 1, nº 19). La princesse,
obligée de garder les vaches et mourant de faim, est secourue par un
taureau bleu, dans l'oreille gauche duquel se trouve une serviette qui
donne à boire et à manger autant qu'on en désire[246]. Dans un conte du
«pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 35), c'est aussi un taureau
qui file pour une jeune fille, persécutée par sa marâtre, une énorme
quenouille de chanvre qu'elle doit avoir filée pour la fin de la
journée. Ici encore, la fille de la marâtre a trois yeux[247].

    [246] Comparer le conte breton nº 3 du 1er volume de la collection
    Sébillot, conte que nous soupçonnons d'être dérivé, plus ou moins
    directement, du livre même d'Asbjoernsen, ou plutôt d'une traduction
    anglaise.

    [247] Deux contes, portant le titre de _Cendrillon_, sont encore à
    citer ici. Dans la version serbe (Vouk, nº 32), c'est aussi une
    vache qui file pour Cendrillon. La marâtre, quand elle en est
    avertie, fait tuer la vache. Cendrillon recueille les os, ainsi que
    la vache lui a dit de le faire, et, à la place où elle les a
    enterrés, elle trouve tout ce qu'elle peut désirer. Comme dans le
    conte corse, la vache n'est autre que la mère de la jeune fille, qui
    a été ensorcelée.--Dans la version allemande (Grimm, nº 21),
    Cendrillon s'en va pleurer près de la tombe de sa mère sur laquelle
    elle a planté un arbre (comparer l'arbre qui pousse à la place où
    l'on a enterré les os du mouton ou de la vache), et, chaque fois, il
    vient se percher sur l'arbre un bel oiseau blanc,--l'âme de sa mère
    évidemment,--qui lui donne tout ce qu'elle demande.--Dans un conte
    toscan (Gubernatis, _Novelline di S. Stefano_, nº 1), Nena reçoit de
    sa marâtre l'ordre d'avoir filé pour le soir une demi-livre de
    laine. Une vieille lui conseille d'aller dire à la vache qu'elle
    mène paître de lui filer cette laine. Le lendemain, la marâtre la
    fait accompagner par sa fille à elle; la vieille dit à Nena de
    peigner sa soeur, qui ne tarde pas à s'endormir (comparer notre
    variante _les Clochettes d'or_), et la vieille file; le jour
    d'après, la soeur ne s'endort pas, et la jeune fille est battue. Le
    conte passe ensuite dans un autre thème (comparer un autre conte
    toscan, nº 32 de la collection Nerucci).--Dans un conte romain
    (Busk, p. 31), c'est la vache elle-même qui propose à la jeune fille
    de faire son ouvrage pendant que celle-ci ira lui couper de l'herbe.
    Ici, comme le mouton dans notre conte, la vache est tuée par ordre
    de la marâtre, et, à partir de cet endroit, nous passons à
    l'histoire de Cendrillon. La «fée» du conte de Perrault, c'est ici
    une «boule d'or», que la vache a dit à la jeune fille de recueillir
    sous son coeur, quand on l'aura tuée; cette boule accomplit les
    souhaits de celle qui la possède (comparer le conte sicilien nº 32
    de la collection Gonzenbach).

Dans un conte islandais, dont le commencement a quelque rapport avec
celui des contes lorrains (Arnason, p. 235), c'est la défunte mère de
Mjadveig qui vient au secours de la jeune fille, maltraitée par la
sorcière, sa marâtre: elle lui donne, en lui apparaissant pendant son
sommeil, une serviette toujours remplie de provisions. La fille de la
sorcière surprend le secret et enlève à Mjadveig la serviette
merveilleuse.

                  *       *       *       *       *

En Afrique, il a été recueilli un conte du même genre chez les Kabyles
(J. Rivière, p. 66): Un homme et sa femme ont un fils et une fille. La
femme meurt en défendant à son mari de vendre une certaine vache: «C'est
la vache des orphelins.» L'homme se remarie, et les enfants sont
maltraités par leur marâtre, qui les prive de nourriture. Ils tettent
leur vache pendant qu'ils la gardent, et redeviennent bien portants. La
marâtre envoie ses enfants à elle voir ce qu'ils mangent. Sa fille veut,
elle aussi, téter la vache; mais la vache lui donne un coup et
l'aveugle. La marâtre exige que le père vende la vache au boucher. Alors
les orphelins vont pleurer sur la tombe de leur mère, qui leur dit de
demander au boucher les entrailles de la vache et de les déposer sur sa
tombe. Les enfants l'ayant fait, aussitôt deux mamelles paraissent,
l'une donnant du beurre, l'autre du miel. La marâtre envoie de rechef
ses enfants espionner les orphelins; mais, quand ils veulent téter à
leur tour les deux mamelles, l'un tette du pus, l'autre du goudron. La
marâtre, furieuse, crève les mamelles et les jette au loin. Les
orphelins vont encore pleurer auprès de la tombe de leur mère, et, sur
le conseil de celle-ci, ils quittent le pays. Ils s'engagent au service
d'un sultan, qui plus tard épouse la jeune fille.

                                * * *

Un conte indien du Deccan (miss Frere, nº 1) a beaucoup de rapport avec
ce conte kabyle: Les sept filles d'un roi sont persécutées par leur
marâtre, qui ne leur donne presque rien à manger. Elles vont pleurer sur
la tombe de leur mère. Un jour, elles voient pousser sur cette tombe un
oranger pamplemousse; elles en mangent chaque jour les fruits et ne
touchent plus au pain que leur donne la reine. Celle-ci, fort surprise
de ne pas les voir maigrir, dit à sa fille d'aller les épier. Les
princesses, excepté la plus jeune qui a le plus d'esprit, donnent
chacune un de leurs fruits à leur belle-soeur, laquelle va raconter la
chose à sa mère. Alors celle-ci fait la malade et dit au roi que, pour
la guérir, il faut faire bouillir l'arbre dans de l'eau et lui mettre de
cette eau sur le front. Quand l'arbre est coupé, un réservoir près de la
tombe de la défunte reine se remplit d'une espèce de crème qui sert de
nourriture aux sept princesses. La marâtre, qui l'apprend par sa fille,
fait renverser le tombeau et combler le réservoir. De plus, elle feint
encore d'être malade et dit au roi que le sang des princesses peut seul
la guérir. Le roi n'a pas le courage de les tuer; il les emmène dans une
jungle, et, quand elles sont endormies, il les abandonne et tue un daim
à leur place. Sept princes, fils d'un roi voisin, qui sont à la chasse,
les rencontrent, et chacun en prend une pour femme.

Un autre conte indien est plus voisin du _Poirier d'or_ et des contes
similaires. Ce conte indien offre une grande ressemblance avec la forme
serbe du thème de _Cendrillon_. Malheureusement, la _Calcutta Review_, à
laquelle nous devons cette communication, ne nous donne qu'une analyse
fort incomplète du conte indien, publié originairement dans la _Bombay
Gazette_. Voici ce qu'elle nous en fait connaître (t. LI, [1870], p.
121): Comme dans plusieurs contes européens, c'est une vache (ou, dans
une autre version, un poisson) qui vient au secours de la jeune fille
persécutée par sa marâtre. «Quand la marâtre apprit que la vache
nourrissait de son lait la jeune fille, elle résolut de la faire tuer.
La vache, l'ayant appris, dit à la jeune fille: «Ma pauvre enfant, voici
la dernière fois que vous boirez de mon lait; votre marâtre va me faire
tuer. Ne pleurez pas et ne vous affligez pas à cause de moi; il n'y a
pas moyen d'empêcher ma mort. Je ne vous demande qu'une chose, et, si
vous m'écoutez, vous n'aurez pas à vous en repentir.» A ces paroles, la
jeune fille se mit à pleurer amèrement, et tout d'abord le chagrin
l'empêcha de répondre; elle pria enfin la vache de lui dire ce qu'elle
avait à lui demander. «Le voici», dit la vache: «quand on me tuera,
ramassez avec soin mes os, mes cornes, ma peau et tout ce qu'on jettera
de côté, et enterrez-le; mais, sur toutes choses, ne mangez pas de ma
chair.» Le lendemain, on tua la vache, et la jeune fille ramassa
soigneusement les os, les cornes, la peau et ce qui restait, et enterra
le tout.»--La _Calcutta Review_ nous apprend que le conte indien
renferme l'épisode du fils de roi qui veut faire choix d'une femme: la
jeune fille est laissée à la maison pour préparer le souper, tandis que
la fille de sa marâtre se rend au palais; puis la vache revient à la vie
et donne à sa protégée de beaux habits et des sandales d'or; poursuivie
par le prince, la jeune fille laisse sur la route une de ses sandales;
quand le prince arrive pour chercher la jeune fille, celle-ci est
cachée dans le grenier, et un coq trahit sa présence (voir les remarques
de notre nº 24). Le prince se la fait amener et l'épouse. Le conte se
termine par le châtiment de la marâtre et de sa fille.

                  *       *       *       *       *

Nous ne dirons ici qu'un mot d'un groupe de contes, voisins de ceux que
nous venons d'étudier. Dans les contes de ce groupe, ce n'est plus pour
priver quelqu'un de secours ou pour lui faire de la peine qu'on tue
certain animal ou qu'on abat certain arbre: c'est parce qu'on soupçonne
ou plutôt qu'on reconnaît l'existence, sous cette forme, d'une personne
détestée, que l'on poursuit à travers plusieurs transformations
successives. Nous renverrons à l'étude que nous avons faite de ces
contes, dans notre introduction, à l'occasion du vieux conte égyptien
des _Deux Frères_.



XXIV

LA LAIDE & LA BELLE


Il était une fois un roi et une reine, qui avaient chacun une fille d'un
premier mariage. La fille de la reine était affreuse à voir, elle avait
trois yeux, deux devant et un derrière; celle du roi était fort belle.

Il se présenta un jour au château un jeune prince, qui voulait épouser
la fille du roi. La reine déclara au roi que sa fille à elle se
marierait la première, et cacha la belle princesse sous un cuveau.

Le prince, ne sachant pas qu'il y avait deux princesses, partit avec la
laide pour aller célébrer les noces dans son pays. En les voyant passer,
les enfants criaient:

  «Hé! le beau! il prend la laide et il laisse la belle!
          La belle est sous le cuveau.»

Le prince, surpris, demanda à la princesse: «Que disent-ils donc?--Ne
faites pas attention à ce que peuvent dire des enfants,» répondit-elle.
Mais le prince réfléchit à ce qu'il venait d'entendre; il retourna au
château du roi et y resta trois jours. Enfin il découvrit où était la
belle, et, après avoir mis la laide sous le cuveau, il emmena la belle
dans son royaume, où il l'épousa.


REMARQUES

On a vu que le conte précédent, le _Poirier d'or_, et ses variantes de
Montiers-sur-Saulx se rapprochent du nº 130 de la collection Grimm,
_Simploeil, Doubloeil et Triploeil_. Le petit conte que nous venons de
donner rappelle deux détails du conte allemand, qui n'existaient pas
dans nos contes lorrains: la «laide» a trois yeux, comme Triploeil[248],
et la reine cache la «belle» sous un cuveau, comme la méchante mère
cache Doubloeil sous un tonneau.

    [248] Voir, pour les «trois yeux», divers autres contes résumés dans
    les remarques du _Poirier d'or_.

Dans le conte corse (Ortoli, p. 81), cité dans les remarques du _Poirier
d'or_, quand la marâtre substitue sa fille Dinticona à Mariucella que le
prince envoie chercher pour l'épouser, le coq crie: «Couquiacou!
couquiacou! Mariucella est dans le tonneau et Dinticona sur le beau
cheval!» comme dans notre conte les enfants crient: «La belle est sous
le cuveau!»--Dans le conte serbe de _Cendrillon_ (Vouk, nº 32), cité
également dans les remarques de notre numéro précédent, quand le prince
vient pour essayer la pantoufle, la belle-mère cache Cendrillon sous une
huche et dit au prince qu'elle n'a qu'une fille; mais le coq de la
maison se met à chanter: «Kikeriki! la jeune fille est sous la
huche!»--Un passage du même genre se trouve dans un conte espagnol, un
conte de _Cendrillon_ aussi, recueilli dans le Chili (_Biblioteca de las
tradiciones populares españolas_ [Madrid, 1884], t. I, p. 119), où le
coq du conte corse et du conte serbe est remplacé par un chien. Comparer
aussi la fin d'un conte portugais (Coelho, nº 36).--Dans un conte toscan
(Nerucci, nº 5), c'est, par suite d'une altération évidente, la fiancée
elle-même qui dit: «La belle est dans le tonneau, la laide est dans le
carrosse, et le roi l'emmène.»

Dans le conte toscan des _Novelline di S. Stefano_ (nº 1), cité dans nos
remarques du _Poirier d'or_, un prince vient pour épouser la «belle».
La marâtre met celle-ci dans un tonneau, voulant ensuite y verser de
l'eau bouillante, et le prince emmène sur son cheval la fille de la
marâtre, cachée sous un voile. Un chat se met à dire: «Miaou, miaou, la
belle est dans le tonneau; la laide est sur le cheval du roi.» Le prince
met la laide dans le tonneau, où sa mère, sans le savoir, la fait
périr.--Comparer la fin de deux contes italiens des collections Busk (p.
35) et Comparetti (nº 31).

                                * * *

Un recueil du XVIIe siècle, le _Pentamerone_, de Basile, nous offre un
récit napolitain analogue. A la fin du conte nº 30, une marâtre,
Caradonia, envoie sa belle-fille Cecella garder les cochons. Un riche
seigneur, Cuosemo, la voit et va la demander en mariage à Caradonia.
Celle-ci enferme Cecella dans un tonneau avec l'intention de l'y
échauder, et elle donne sa propre fille, Grannizia, à Cuosemo, qui
l'emmène. Furieux d'avoir été trompé, Cuosemo retourne chez Caradonia,
qui est allée à la forêt chercher du bois pour faire bouillir l'eau.
«Miaou, miaou,» dit un chat noir, «ta fiancée est enfermée dans le
tonneau.» Cuosemo délivre Cecella et met Grannizia à sa place. La
vieille échaude sa fille, et, de désespoir, va se jeter à la mer.

                  *       *       *       *       *

On peut encore comparer le conte allemand de _Cendrillon_, nº 21 de la
collection Grimm: Les deux soeurs de Cendrillon réussissent à mettre la
pantoufle en se coupant, l'une l'orteil, l'autre le talon. Le prince les
emmène l'une après l'autre; sur son passage deux colombes chantent:
«Roucou, roucou, le soulier est plein de sang, le soulier est trop
petit; la vraie fiancée est encore à la maison.»--Ce passage se retrouve
presque identiquement dans le conte islandais cité dans nos remarques du
_Poirier d'or_. Comparer un conte écossais (Brueyre, p. 41), un conte
breton (_Revue celtique_, 1878, p. 373), etc.

                  *       *       *       *       *

En Orient, rappelons un passage d'un conte indien, du genre de
_Cendrillon_, résumé dans les remarques déjà mentionnées. Quand le
prince arrive pour chercher la jeune fille, elle est cachée dans le
grenier, et un coq trahit sa présence.

M. A. Lang, dans la _Revue celtique_ (_loc. cit._), cite un épisode d'un
conte zoulou de la collection Callaway (I, p. 121), qu'on peut
rapprocher de ce passage. Les oiseaux avertissent le prince qu'il
chevauche avec la fausse fiancée: «_Ukakaka!_ le fils du roi est parti
avec une bête.»



XXV

LE CORDONNIER & LES VOLEURS


Un pauvre cordonnier allait de village en village en criant: «Souliers à
refaire! souliers à refaire!» Sa condition lui paraissait bien triste,
et il maugréait sans cesse contre les riches: «Ils sont trop heureux,»
disait-il, «et moi je suis trop malheureux!»

Un jour, en passant devant une revendeuse, il eut envie d'un fromage
blanc. «Combien ce fromage?--Quatre sous.--Les voilà.» Il mit le fromage
dans son sac et poursuivit son chemin. Il rencontra plus loin une
marchande de mercerie: «Combien la pelote de laine?--C'est tant.» Il en
prit une et se remit à marcher en sifflant.

Arrivé au milieu d'un bois, il vit devant lui un beau château; il y
entra hardiment. Ce château était habité par des voleurs. «Camarades,»
leur dit le cordonnier, «voulez-vous jouer avec moi au jeu qui vous
plaira?--Volontiers,» répondit le chef de la bande; «jouons à lancer une
pierre en l'air. Si tu jettes plus haut que moi, le quart du château
t'appartient.»

Le voleur lança très haut sa pierre. Le cordonnier, lui, tenait dans sa
main un petit oiseau; il le lança en l'air de toutes ses forces comme si
c'eût été une pierre: l'oiseau s'envola et disparut. Les voleurs furent
bien étonnés de ne pas voir retomber la pierre. «Tu as gagné,» dit le
chef au cordonnier; «le quart du château est à toi. Jouons maintenant à
qui fera sortir le plus de lait de ce chêne: si tu gagnes, tu auras un
autre quart du château.»

Le voleur étreignit le chêne d'une telle force qu'il en fit sortir du
lait. Le cordonnier s'était mis sur l'estomac son fromage blanc; il
embrassa l'arbre à son tour, et l'on vit le lait couler en abondance.
«C'est toi qui as gagné,» dit le voleur. «Maintenant jouons la moitié du
château contre l'autre moitié, à qui fera le plus gros fagot.»

Le voleur monta sur un chêne, coupa des branches et en fit un énorme
fagot. Le cordonnier grimpa sur l'arbre après lui, et se mit à entourer
toute la tête de l'arbre avec sa pelote de laine. «Que fais-tu là?» lui
demandèrent les autres.--«Je fais un fagot avec tout ce chêne.--Arrête,»
dit le chef des voleurs. «Ce n'est pas la peine de continuer: tu as
gagné, nous le voyons bien d'avance.»

Ils rentrèrent tous ensemble au château, et l'on conduisit le cordonnier
dans la chambre où il devait passer la nuit. En regardant autour de lui,
le cordonnier vit pendus au mur un grand nombre d'habits de toute
espèce. «Hum!» se dit-il, «les gens de ce château ne seraient-ils pas
des voleurs? Il faut se méfier.» Il prit une vessie remplie de sang et
la mit dans le lit à sa place; lui-même se cacha sous le lit. Au milieu
de la nuit, trois voleurs entrèrent dans la chambre, s'approchèrent du
lit sans faire de bruit, et l'un d'eux y donna un grand coup de couteau.
«Le sang coule!» dit-il. Le second fit de même. «Oh!» dit le troisième,
«il ne doit pas encore être mort; je vais l'achever.» Et il frappa à son
tour. Cela fait, les trois voleurs se retirèrent.

Le lendemain matin, les voleurs étaient réunis dans une des salles du
château quand ils virent entrer le cordonnier. «Quoi!» s'écrièrent-ils,
«tu n'es pas mort?--Vous voyez,» dit le cordonnier.--«Ecoute,» lui
dirent les voleurs; «si tu veux nous laisser le château, nous te
donnerons un sac plein d'or.» Le cordonnier accepta la proposition et
partit bien joyeux. Mais, pendant qu'il traversait la forêt, d'autres
voleurs tombèrent sur lui et le dépouillèrent. «Ah!» s'écria-t-il, «que
j'étais sot d'envier le sort des riches! ils ont tout à craindre. Moi,
je suis plus heureux qu'eux.»

De retour dans son pays, il trouva une belle jeune fille qui lui plut;
il l'épousa et vécut heureux.


REMARQUES

Ce conte a beaucoup de rapport avec un autre de nos contes, _le Tailleur
et le Géant_ (nº 8). Il n'est même pas rare que l'introduction de ce nº
8 se trouve jointe à des contes analogues à celui dont nous nous
occupons ici. Nous mentionnerons comme offrant cette combinaison
plusieurs contes allemands (Grimm, nº 20; Kuhn, _Mærkische Sagen_, p.
289; Meier, nº 37), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 13), un
conte suisse (Sutermeister, nº 30), un conte hongrois (Gaal-Stier, nº
11), un conte des Tsiganes de la Bukovine (Miklosisch, nº 3), un conte
grec moderne d'Epire (Hahn, nº 23), un conte sicilien (Gonzenbach, nº
41).

L'introduction en question n'existe pas dans les contes suivants: un
conte autrichien (Grimm, nº 183), un conte de l'Allemagne du Nord
(Müllenhoff, p. 442), un conte suisse (Sutermeister, nº 41), un conte du
«pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 27), un conte suédois
(Cavallius, p. 1), un conte norwégien (Asbjoernsen, I, p. 45), un conte
lapon (nº 7 des contes traduits par M. Liebrecht dans le tome XV [1870]
de la revue _Germania_), un conte italien de Vénétie (Widter-Wolf, nº
2), un conte sicilien (Pitrè, nº 83), un conte albanais (Dozon, nº 3),
un conte grec moderne de l'île de Tinos (Hahn, t. II, p. 211), un conte
basque (Webster, p. 7).

                  *       *       *       *       *

Le conte lorrain présente une altération assez notable du thème
primitif: les voleurs sont un souvenir affaibli des géants, _drakos_,
etc., qui figurent dans les contes étrangers. D'un autre côté, le récit
a pris la tournure d'une leçon morale.

                                * * *

On peut aussi faire remarquer qu'un trait du thème primitif a ici une
forme particulière.

Dans la plupart des contes de ce type, c'est en faisant sortir de l'eau
d'une pierre,--c'est-à-dire, en réalité, du petit-lait d'un fromage
mou,--que le tailleur, cordonnier, etc., donne au géant, drakos, ou
autre, une haute idée de sa force. Dans plusieurs de ces contes, il
veut, par cet exploit, surenchérir, si l'on peut parler ainsi, sur ce
qu'a fait le géant, qui vient de broyer réellement une pierre entre ses
doigts. Dans le nº 20 de la collection Grimm, le géant a vraiment fait
sortir de l'eau d'une pierre; mais, sous les doigts du petit tailleur,
il en ruisselle en apparence bien davantage.

Dans notre conte, c'est d'un arbre qu'il s'agit de faire sortir du
_lait_, de la sève. Comparer, dans un conte gascon (Cénac-Moncaut, p.
90), l'épisode où Juan doit, sur l'ordre de son seigneur, lancer une
pierre contre un arbre de façon à le faire «saigner». Juan s'en tire en
lançant un oeuf contre l'arbre.

                                * * *

L'épisode de l'oiseau, lancé en l'air comme si c'était une pierre, se
trouve dans les contes allemands des collections Kuhn, Meier et
Müllenhoff, dans le premier conte suisse, dans le conte des «Saxons» de
Transylvanie, dans le conte hongrois, le second conte grec et le conte
basque.

Un épisode analogue à celui de l'arbre dont le cordonnier feint de
vouloir faire un fagot, figure dans le conte des «Saxons» de
Transylvanie, dans le conte des Tsiganes de la Bukovine, dans les deux
contes grecs, le conte albanais, le conte sicilien de la collection
Gonzenbach et le conte basque. Dans tous ces contes (excepté dans le
conte sicilien), le héros fait semblant de vouloir rapporter à la
maison, non pas tout un arbre, mais la forêt tout entière.

                  *       *       *       *       *

Tous les contes de ce type,--à l'exception du conte allemand de la
collection Kuhn, des deux contes suisses, du conte des «Saxons» de
Transylvanie et du conte norwégien,--ont un épisode dans lequel le géant
croit avoir assommé le héros pendant que celui-ci est endormi. A peu
près dans tous ces contes se trouve une même hablerie du héros: le
matin, il dit au géant stupéfait qu'il n'a rien senti pendant la nuit,
sinon des puces qui l'ont un peu piqué.

                                * * *

Un livre populaire anglais, _Jack le Tueur de géants_, dont on connaît
une édition datée de 1711, renferme ce dernier épisode: Jack, qui a
demandé l'hospitalité à un géant, entend pendant la nuit celui-ci se
dire à lui-même qu'un bon coup de massue va le débarrasser de son hôte.
Il met une bûche dans le lit à sa place. Le lendemain, le géant, qui
croit avoir tué Jack, est fort étonné de le voir s'avancer vers lui.
«Ah! c'est vous!» lui dit-il, «comment avez-vous dormi? n'avez-vous rien
senti cette nuit?--Rien,» dit Jack, «si ce n'est, je crois, un rat qui
m'a donné deux ou trois coups avec sa queue.»

                  *       *       *       *       *

En Orient, un voyageur a trouvé le pendant de tous ces contes. Dans un
conte persan (Malcolm, _Sketches of Persia_, Londres, 1828, t. II, p.
88), qui a été traduit par M. Emile Chasles, dans ses _Contes de tous
pays_ (p. 10), un homme d'Ispahan, nommé Amîn, obligé dans un voyage de
traverser certaine vallée hantée par des _ghouls_ (sorte d'ogres), prend
pour toutes armes une poignée de sel et un oeuf. Il rencontre
effectivement un ghoul. Sans se déconcerter, il lui dit que lui, Amîn,
est le plus fort des hommes, et il l'invite à se mesurer avec lui. Il le
défie d'abord de faire sortir de l'eau d'un caillou. Le ghoul ayant
essayé en vain, Amîn glisse son oeuf dans le creux de sa main; puis,
saisissant le caillou, il le presse, et le ghoul stupéfait voit un
liquide couler entre les doigts du petit homme. Ensuite, par un procédé
du même genre, Amîn tire du sel d'une autre pierre. Le ghoul, peu
rassuré, se fait humble et invite le voyageur à passer la nuit dans sa
caverne. Amîn le suit. Quand ils sont arrivés chez le ghoul, celui-ci
dit à son hôte d'aller chercher de l'eau pour le repas, tandis que
lui-même ira chercher du bois. Amîn, ne pouvant seulement soulever
l'énorme outre du ghoul, s'avise d'un expédient; il se met à creuser le
sol et dit au ghoul qu'il lui fait un canal pour amener l'eau chez lui,
en souvenir de son hospitalité[249]. «C'est bon,» dit le ghoul, et il va
remplir l'outre. Après le souper, il indique à Amîn un lit au fond de sa
caverne. Dès qu'Amîn entend le ghoul ronfler, il quitte son lit et met à
sa place des coussins et des tapis roulés. Sur ces entrefaites, le ghoul
se réveille; il se lève tout doucement, prend une massue et frappe sept
fois de suite sur ce qu'il croit être Amîn endormi; puis il va se
recoucher. Amîn regagne aussi son lit et demande au ghoul ce que c'est
que cette mouche qui sept fois de suite s'est posée sur son nez. Le
ghoul, étonné, effrayé, s'enfuit, et Amîn peut s'esquiver de son
côté.--La fin de ce conte persan, que nous laissons de côté, est
identique à celle de plusieurs des contes mentionnés plus haut (voir,
par exemple, le conte des «Saxons» de Transylvanie, le conte tsigane, le
conte grec moderne nº 23 de la collection Hahn); elle n'a plus de
rapport avec notre conte[250].

    [249] Il y a ici une altération. Dans plusieurs des contes
    mentionnés ci-dessus, le petit homme creuse la terre autour d'un
    puits et dit au géant qu'il va lui rapporter tout le puits, comme,
    dans notre conte et dans d'autres, il prétend vouloir rapporter tout
    un arbre ou toute une forêt.

    [250] Pour cette dernière partie, voir l'Introduction au
    _Pantchatantra_ de M. Benfey (§ 211). Aux contes tirés de divers
    livres orientaux (dont deux livres sanscrits), qui y sont résumés,
    on peut ajouter un conte populaire indien actuel (nº 7 des contes du
    pays de Cachemire, publiés dans l'_Indian Antiquary_, novembre
    1882).



XXVI

LE SIFFLET ENCHANTÉ


Il était une fois un roi et ses deux fils. Ce roi avait un oiseau si
beau et si charmant, que jamais on n'avait vu son pareil; aussi y
tenait-il beaucoup.

Un jour qu'il lui donnait à manger et que la porte était ouverte,
l'oiseau s'envola. Le roi appela ses fils, et leur dit: «Celui de vous
deux qui, d'ici à un an, retrouvera l'oiseau, aura la moitié de mon
royaume.»

Les deux frères partirent ensemble, et, arrivés à une croisée de chemin,
ils se séparèrent. Bientôt l'aîné fit la rencontre d'une vieille femme:
c'était une fée. «Où vas-tu?» lui dit-elle.--«Je vais où bon me semble;
cela ne te regarde pas.» Alors la vieille alla se mettre sur le chemin
où passait le plus jeune. «Où vas-tu, mon bel enfant?--Je vais chercher
l'oiseau que mon père a laissé envoler.--Eh bien! voici un sifflet. Va
dans la forêt des Ardennes; tu donneras un coup de sifflet et tu diras:
Je viens chercher l'oiseau de mon père. Tous les oiseaux répondront:
C'est moi, c'est moi. Un seul dira: Ce n'est pas moi. C'est celui-là
qu'il faudra prendre.»

Le prince remercia la vieille, mit le sifflet dans sa poche et s'en alla
dans la forêt des Ardennes. Il donna un coup de sifflet et dit: «Je
viens chercher l'oiseau de mon père.» Tous les oiseaux se mirent à
crier: «C'est moi, c'est moi, c'est moi.» Un seul dit: «Ce n'est pas
moi.» Le prince le saisit et reprit le chemin du château de son père.

Il rencontra bientôt son frère, qui lui demanda: «As-tu trouvé
l'oiseau?--Oui, je l'ai trouvé.--Donne-le-moi.--Non.--Eh bien! je vais
te tuer.--Tue-moi si tu veux.» Son frère le tua, creusa un trou et l'y
enterra; puis il retourna chez son père avec l'oiseau. Le roi, bien
content de ravoir son oiseau, fit préparer un grand festin, et y invita
beaucoup de monde.

Cependant, le chien d'un berger, passant dans la forêt, s'était mis à
gratter à la place où le jeune prince était enterré. Le berger, qui
avait suivi son chien, aperçut quelque chose à l'endroit où il grattait
et crut d'abord voir un doigt qui sortait de terre; il regarda de plus
près et vit que c'était un sifflet; il le prit et le porta à ses lèvres.
Le sifflet se mit à dire:

        «Siffle, siffle, berger,
        C'est mon frère qui m'a tué,
        Dans la forêt des Ardennes.»

Le maire du pays, qui était le voisin du berger, entendit parler du
sifflet et l'acheta. Ayant été invité au festin du roi, il prit le
sifflet pendant qu'on était à table et se mit à siffler:

        «Siffle, siffle, maire,
        C'est mon frère qui m'a tué,
        Dans la forêt des Ardennes.»

Le roi prit le sifflet à son tour:

        «Siffle, siffle, mon père,
        C'est mon frère qui m'a tué,
        Dans la forêt des Ardennes,
        Pour l'oiseau que tu as laissé envoler.»

Le fils aîné du roi comprit bien que c'était de lui qu'il s'agissait; il
voulut s'enfuir, mais on courut après lui, on le fit revenir et on
l'obligea à siffler aussi:

        «Siffle, siffle, bourreau,
        Car c'est toi qui m'as tué,
        Dans la forêt des Ardennes.»

Aussitôt le roi fit brûler son fils dans un cent de fagots. Ensuite il
demanda au berger s'il se rappelait l'endroit où il avait trouvé le
sifflet. Le berger dit qu'il ne s'en souvenait pas bien, qu'il
essaierait pourtant de l'y conduire, mais le chien y alla tout droit.
Dès qu'on eut retiré le corps, le jeune homme se dressa sur ses pieds.

Le roi, bien joyeux, fit préparer un grand festin en signe de
réjouissance, et moi je suis revenu.


REMARQUES

Nous avons à rapprocher de notre conte plusieurs contes recueillis dans
différentes parties de la France: en Picardie (Carnoy, p. 236), dans le
département de la Loire (_Mélusine_, 1877, p. 423), dans l'Armagnac
(Bladé, nº 1), dans la Bretagne non bretonnante (Sébillot, _Littérature
orale_, pp. 220 et 226), dans une région non désignée (_Semaine des
Familles_, 8e année, 1865-1866, p. 709);--en Allemagne: dans la Hesse
(Grimm, nº 28), dans la principauté de Waldeck (Curtze, nº 11), dans le
Hanovre (Colshorn, nº 71), dans le duché de Lauenbourg (Müllenhoff, nº
49);--dans le «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 42);--chez des
populations polonaises de la Prusse orientale (Toeppen, p. 139);--en
Pologne (Woycicki, p. 105), d'après M. R. Koehler;--en Russie
(Gubernatis, _Zool. Myth._, I, p. 195; Naakè, p. 170);--dans le Tyrol
italien (Schneller, nº 51);--en Italie: dans le Montferrat (Comparetti,
nº 28), en Toscane (Gubernatis, _Novelline_, nº 20), dans le pays
napolitain (Imbriani, _Conti pomiglianesi_, p. 195), en Sicile
(Gonzenbach, nº 51; Pitrè, nº 79);--en Espagne: dans la Catalogne
(_Rondallayre_, I, p. 33), dans la province de Valence (Caballero, II,
p. 29), à Séville (_Biblioteca de las tradiciones populares españolas_,
I, p. 196);--enfin, en Portugal (Braga, nº 54, et, sous une forme assez
différente, Coelho, nº 40).

                                * * *

Ceux de ces contes qui se rapprochent le plus du nôtre pour
l'introduction sont les contes italiens et siciliens: là, les trois fils
d'un roi vont chercher des plumes d'un certain oiseau, qui doivent
guérir les yeux de leur père. (Dans le conte du Tyrol italien, les
trois princes s'en vont à la recherche d'une plume d'«oiseau griffon»,
que leur père a perdue, comme le roi du conte lorrain a laissé échapper
son oiseau, et à laquelle il tient beaucoup.)--Dans le conte espagnol de
Séville, ce ne sont pas des plumes d'oiseau qu'il faut pour guérir les
yeux du roi; c'est une certaine fleur: de même dans le conte catalan, où
le roi a la jambe malade. C'est une fleur aussi qu'un roi a la fantaisie
de demander à ses fils dans le conte français de la Loire et dans le
conte espagnol de la province de Valence; et celui qui apportera cette
fleur aura la couronne. Comparer le conte breton p. 220 de la collection
Sébillot, où, comme dans notre conte, le jeune prince est tué «dans la
forêt d'Ardennes».--Dans le conte allemand du duché de Lauenbourg, un
père, sur son lit de mort, désire manger du lièvre: celui de ses trois
fils qui lui apportera un lièvre, aura tout l'héritage;--Dans un autre
conte allemand (Grimm, variante du nº 28), un roi laissera sa couronne à
celui de ses trois fils qui pourra prendre un certain ours.

Ailleurs (conte allemand de Waldeck, conte du «pays saxon» de
Transylvanie), un roi a promis sa fille à celui qui prendrait un
sanglier terrible. Trois frères tentent l'entreprise. Le plus jeune
ayant réussi, les aînés le tuent pour s'emparer du trophée de sa
victoire.--Comparer le conte hessois.

Dans un autre groupe (contes français de la collection Sébillot (p. 226)
et de la _Semaine des Familles_, et contes russes), toute introduction
de ce genre fait défaut. Elle est remplacée par une introduction
absolument différente, dont le conte français de la collection Sébillot
donnera l'idée: Un père, partant en voyage, demande à ses trois filles
ce qu'elles veulent qu'il leur rapporte. La première demande une robe
couleur du soleil, la seconde une belle rose, la troisième un pot de
réséda. C'est pour s'emparer de ce réséda que l'aînée tue la plus jeune.

Dans le conte picard, un petit garçon tue sa soeur pour lui prendre le
fagot qu'elle a fait dans la forêt et avoir ainsi la galette que leur
mère a promise à celui qui rapporterait le plus de bois mort.

                                * * *

Plusieurs contes de cette famille,--notamment les contes allemands des
collections Müllenhoff et Grimm (III, p. 55), et le conte du «pays
saxon» de Transylvanie,--ont un épisode qui correspond à celui de la
vieille à laquelle le jeune prince seul répond poliment. Dans le conte
espagnol de Séville, nous retrouvons la vieille elle-même, ou plutôt la
Sainte Vierge, qui a pris cette forme.

                                * * *

Dans tous les contes mentionnés ci-dessus, figure
l'instrument,--sifflet, flûte, etc.,--qui dénonce le meurtrier. Mais
c'est dans le conte lorrain seulement que ce sifflet a été précédemment
donné à la victime par la personne qui l'avait aidée dans son
entreprise. Il y a là une altération, ingénieuse d'ailleurs, du thème
primitif.

Sur ce point, les contes de cette famille se partagent en deux groupes.
Dans le premier (conte français de la Loire; conte picard; contes
allemands des collections Grimm et Curtze; conte du Tyrol italien; conte
napolitain; contes siciliens; conte espagnol de Séville), le sifflet ou
tout autre instrument qui parle, a été fait par un berger avec un os du
frère ou de la soeur assassinés.--Dans le second (conte du «pays saxon»
de Transylvanie; conte polonais; contes russes; conte toscan; conte
catalan; conte espagnol de la province de Valence; conte portugais de la
collection Braga), le berger se taille une flûte dans un roseau (un
sureau, dans le conte allemand de la collection Müllenhoff), qui a
poussé à la place où la victime a été enterrée.

                                * * *

Nous rencontrons dans le conte italien du Montferrat, dans le conte
espagnol de la province de Valence et le conte catalan, le détail, si
peu vraisemblable, même dans un conte merveilleux, du jeune homme
retrouvé vivant quand on le retire du trou où il a été enterré.--Dans le
second conte russe, la flûte dit qu'il faut asperger la victime d'une
certaine eau, et elle revient à la vie.

                  *       *       *       *       *

Enfin la littérature orientale nous offre un trait du même genre, mais
dont nous n'oserions pas affirmer la parenté directe avec nos contés,
dans un drame chinois intitulé _le Plat qui parle_ (_Journal Asiatique_,
4e série, vol. 18, p. 523): Un riche voyageur est assassiné par un
aubergiste et sa femme. «Pan (l'aubergiste) brûle le corps de sa
victime, recueille ses cendres, pile ses os, dont il fait d'abord une
espèce de mortier, puis un plat. C'est ce plat qui, apporté à l'audience
de Pao-Tching, parle et dénonce les coupables.»



XXVII

ROPIQUET


Il était une fois une femme qui avait du fil de chanvre à porter au
tisserand. Pendant qu'elle finissait de l'apprêter, le diable entra chez
elle et la salua: «Bonjour, ma bonne femme.--Bonjour, monsieur.--Si vous
voulez,» dit le diable, «je vous tisserai tout votre fil pour rien, mais
à une condition: c'est que vous devinerez mon nom.--Volontiers,»
répondit la femme. «Vous vous appelez peut-être bien Jean?--Non, ma
chère.--Peut-être Claude?--Non.--Vous vous appelez donc François?--Non,
non, ma bonne femme; vous n'y arriverez pas. Cependant, vous savez, si
vous devinez, vous aurez votre toile pour rien.» Elle défila tous les
noms qui lui vinrent à l'esprit, mais sans trouver le nom du diable. «Je
m'en vais,» dit celui-ci; «je rapporterai la toile dans deux heures, et,
si vous n'avez pas deviné, la toile est à moi.»

Le diable étant parti, la femme s'en fut au bois pour chercher un fagot.
Elle s'arrêta près d'un grand chêne et se mit à ramasser des branches
mortes. Justement sur ce chêne était le diable qui faisait de la toile
et qui taquait, taquait; autour de lui des diablotins qui l'aidaient.
Tout en travaillant, le diable disait:

    «Tique taque, tique taque,
    Je m'appelle Ropiquet, Ropiquet,
    Si la bonne femme savait mon nom, elle serait bien aise.»

La femme leva les yeux et reconnut son homme. Elle se hâta d'écrire sur
son soulier le nom qu'elle venait d'entendre, et, en s'en retournant au
logis, elle répéta tout le long du chemin: «Ropiquet, Ropiquet.» Elle ne
fut pas plus tôt rentrée chez elle, que le diable arriva. «Voilà votre
toile,» lui dit-il. «Maintenant, savez-vous mon nom?--Vous vous appelez
Eugène?--Non, ma bonne femme.--Emile?--Vous n'y êtes pas.--Vous vous
appelez peut-être bien Ropiquet?--Ah!» cria le diable, «si tu n'avais
été sous l'arbre, tu ne l'aurais jamais su!» Et il s'enfuit dans la
forêt en poussant des hurlements épouvantables et en renversant les
arbres sur son passage.

Moi, j'étais sur un chêne: je n'ai eu que le temps de sauter sur l'arbre
voisin et je suis revenu.


REMARQUES

Il a été recueilli des contes de ce genre dans le «nord-ouest de la
France» (_Mélusine_, 1877, col. 150); dans la Haute-Bretagne (Sébillot,
I, nº 48 et variante); dans la Basse-Normandie (J. Fleury, p. 190); en
Picardie (_Romania_, VIII, p. 222);--en Allemagne (Grimm, nº 55;
Proehle, II, nº 20; Müllenhoff, pp. 306-309 et p. 409; Kuhn,
_Westfælische Sagen_, I, p. 298);--en Autriche (Vernaleken, nos 2 et
3);--en Suède (Cavallius, nº 10);--chez des populations polonaises de la
Prusse orientale (Toeppen, p. 138)[251];--chez les Lithuaniens
(Schleicher, p. 56);--chez les Slovaques de Hongrie (Chodzko, p.
341);--dans le Tyrol italien (Schneller, nº 55),--en Sicile (Gonzenbach,
nº 84);--dans le pays basque (Webster, p. 56);--en Islande (Arnason, p.
27), et aussi, d'après M. R. Koehler, en Flandre, en Angleterre, en
Irlande (remarques sur le conte sicilien nº 84 de la collection
Gonzenbach) et en Hongrie (_Zeitschrift für romanische Philologie_, II,
p. 351).

    [251] Ce conte nous paraît être dérivé directement du texte imprimé
    du conte suédois, traduit en allemand.

                  *       *       *       *       *

Nous dirons d'abord un mot du groupe le plus nombreux de contes de cette
famille (contes allemands des collections Grimm, Proehle, Müllenhoff, p.
409; conte suédois; conte slovaque; conte du Tyrol italien; conte
sicilien; conte basque;--comparer, comme se rapprochant plus ou moins de
ces divers contes, le conte français publié dans _Mélusine_ et le conte
islandais).

Dans ce groupe, une jeune fille, que son père ou sa mère a, tantôt pour
une raison, tantôt pour une autre, fait passer pour une très habile
fileuse, doit devenir reine ou grande dame, si elle file dans un temps
très court une énorme quantité de lin, ou, dans plusieurs versions, si
elle réussit à transformer de la paille en fil d'or (conte allemand de
la collection Grimm, conte suédois, conte slovaque) ou du lin en soie
(conte allemand de la collection Müllenhoff), comme ses parents ont
prétendu qu'elle savait le faire. Un être mystérieux, souvent un diable,
lui propose de se charger de cette tâche. Si elle devine son nom, ou,
dans certains contes (conte français de _Mélusine_, conte breton, conte
basque, conte allemand, p. 307 de la collection Müllenhoff, conte
autrichien, conte islandais), si elle retient ce nom, elle n'aura rien à
lui donner; autrement, elle, ou, dans certaines versions (Grimm,
Müllenhoff, Kuhn), son premier enfant, lui appartiendra.--Dans aucun de
ces contes, ce n'est la jeune fille qui entend le diable dire son nom;
c'est une autre personne, qui ensuite le rapporte à la jeune fille, le
plus souvent sans savoir l'intérêt qu'elle a à le connaître.

                                * * *

Trois contes présentent d'assez notables différences. Dans le conte
westphalien de la collection Kuhn, l'héroïne est une femme qui file très
mal et qui, à cause de sa maladresse, est continuellement grondée par
son mari. Un nain mystérieux la rend adroite aux conditions que l'on
sait.--Dans la variante bretonne, un homme menace sa femme de la tuer si
elle n'a filé en huit jours tout le chanvre qui est dans un grand
grenier.--Dans le conte picard, il s'agit d'un tisserand, à qui un
inconnu remet une balle de lin à tisser. Dans huit jours il faut que la
toile soit prête. «Si elle ne l'est pas, vous aurez de mes nouvelles.»
Le tisserand ne pouvant venir à bout de sa besogne: «Ah! dit-il, je
donnerais beaucoup à qui pourrait m'aider!» Arrive alors un petit homme
habillé de vert qui lui dit: «Ta toile sera tissée à l'instant; mais, si
tu ne me dis pas dans trois jours quel est mon nom, je prendrais ton
âme.»

Dans d'autres contes, l'héroïne est également exposée à tomber entre les
mains d'un être malfaisant, mais ce dernier lui a rendu un tout autre
service que de filer à sa place: ainsi, dans le conte allemand, p. 308
de la collection Müllenhoff, il a montré leur chemin à une princesse et
au roi son père, égarés dans une forêt; dans le conte de la
Haute-Bretagne, il a donné à une jeune fille laide un charme destiné à
la faire paraître belle aux yeux de celui qu'elle aime.

                                * * *

On voit que, dans notre conte, l'élément tragique, si l'on peut parler
ainsi,--le danger qui menace l'héroïne,--a disparu. Aussi le récit
a-t-il pris une tout autre couleur.

Parmi les contes dont nous avons donné la liste, le conte normand et le
conte lithuanien peuvent seuls, à notre connaissance, être rapprochés
sur ce point du conte lorrain.--Le conte normand est presque identique à
notre conte; seulement le nom du diable est Rindon.--Le conte lithuanien
présente quelques traits particuliers. Dans ce conte, une paysanne a du
fil de lin à tisser; mais les travaux des champs l'empêchent de se
mettre à cet ouvrage; aussi dit-elle souvent de dépit: «Mon lin, vous
verrez que ce seront les _laumes_ (êtres malfaisants sous forme de
femmes) qui le tisseront!» Un jour, à sa grande surprise, une laume
entre chez elle et lui dit: «Tu offres sans cesse ton lin aux laumes; eh
bien! me voici; je te le tisserai. Quand la toile sera finie, si tu
devines mon nom et que tu me régales bien, la toile sera à toi; sinon,
elle m'appartiendra.»

Un almanach lorrain, _Lo pia ermonèk loûrain_ (Strasbourg, 1879, p. 51),
présente ce thème d'une façon toute particulière: Le diable, sous la
forme d'un beau monsieur, dit à un pauvre bûcheron que, si le lendemain
celui-ci a deviné son âge, il lui donnera un sac d'écus; sinon le
bûcheron deviendra son valet et devra le suivre partout. Le lendemain,
le bûcheron, arrivé à l'endroit du rendez-vous, est pris de peur en
voyant qu'il n'a pas deviné, et il se cache dans un arbre creux. Quand
le beau monsieur arrive, le bûcheron se met à crier dans sa cachette:
_coucou, coucou_. Le diable s'arrête court et dit tout haut: «Je suis
pourtant bien vieux; voilà que j'ai bien cent mille ans, et je n'ai
jamais entendu chanter le coucou dans cette saison.» Le bûcheron, qui a
entendu, peut répondre à la question du diable, et celui-ci est obligé
de lui donner le sac d'écus.

                  *       *       *       *       *

Au commencement du XVIIIe siècle, en 1705, Mlle Lhéritier insérait un
conte de ce genre, _Ricdin-Ricdon_, dans son livre intitulé _la Tour
ténébreuse. Contes anglais_. Dans ce conte, altéré en plus d'un endroit
et tourné en manière de roman, la jeune fille, Rosanie, doit (comme dans
certains contes actuels indiqués plus haut) non pas deviner, mais se
rappeler le nom de l'homme habillé de brun dont elle a reçu pour trois
mois une baguette qui lui permet de soutenir à la cour de la reine sa
réputation peu méritée d'incomparable fileuse. Vers la fin des trois
mois, le prince royal, qui aime Rosanie, et qui souffre de la voir
préoccupée, s'en va à la chasse pour se distraire. Passant près d'un
vieux palais en ruines, il y aperçoit plusieurs personnages d'une figure
affreuse et d'un habillement bizarre. L'un d'eux fait des sauts et des
bonds en hurlant une chanson dont le sens est que, si certaine étourdie
avait mis dans sa cervelle qu'il s'appelait Ricdin-Ricdon, elle ne
tomberait pas entre ses griffes. En rentrant au château, le prince
raconte la chose à Rosanie, qui se trouve ainsi tirée du danger et qui
épouse le prince.

                  *       *       *       *       *

Il se raconte en Suède un conte de ce genre sous forme de légende, la
légende de l'église de Lund. (Voir _Une excursion en Suède_, par M.
Victor Fournel, dans le _Correspondant_ du 10 décembre 1868, p. 868.) Il
s'agit du géant Jætten Finn, qui promet à saint Laurent de bâtir une
église; mais, quand l'église sera finie, il faudra que le saint ait
deviné le nom du géant; sinon, il devra lui donner le soleil et la lune
ou «les deux yeux de sa tête». Quand approche le moment fatal, saint
Laurent interroge tous ceux qu'il rencontre et jusqu'aux bêtes de la
forêt pour savoir le nom du géant; mais personne ne connaît ce nom.
Enfin, passant le soir dans un pays qu'il n'avait jamais vu, devant une
maison, il entend un enfant qui pleure et sa mère qui lui dit:
«Tais-toi, ton père Jætten Finn va rentrer, et, si tu es sage, il
t'apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.»
(Comparer, dans la collection Müllenhoff, p. 299, une légende très
ressemblante, recueillie dans le Schleswig-Holstein.)

Le _Magasin pittoresque_ a publié en 1869 (p. 330) un «vieux conte
tourangeau», fort arrangé, mais dont le fond a de l'analogie avec cette
légende suédoise: Un paysan doit livrer son fils à un démon, si dans
trois jours il n'a pu deviner le nom de celui-ci. La mère de l'enfant
entend une voix qui chante comme font les nourrices: «Cher petit démon,
ne pleure pas: ton père Rapax (_sic_) va t'amener un beau petit
compagnon.»

                  *       *       *       *       *

Enfin, en Orient, dans la collection mongole du _Siddhi-Kür_, d'origine
indienne, comme on sait, nous trouvons un récit (nº 15) dont la donnée a
du rapport avec les contes ci-dessus indiqués et particulièrement avec
la légende suédoise et le conte tourangeau. Le voici: Un prince a été
assassiné par son compagnon d'études et de voyages; en mourant il a dit
un seul mot, dont personne n'a pu comprendre le sens. Le roi son père
rassemble tous les savants, les devins, les enchanteurs du pays, et les
fait enfermer dans une tour: si dans huit jours ils ne lui ont pas
expliqué le mot mystérieux, ils seront mis à mort. La veille du jour où
expire le délai, un des plus jeunes, qui est parvenu à sortir de la
tour, va se cacher dans une forêt. Pendant qu'il est assis au pied d'un
arbre, il entend des voix qui viennent du haut de cet arbre. C'est un
enfant qui pleure; en même temps, son père et sa mère le consolent en
lui disant que demain le roi fera mettre à mort mille savants. «Et pour
qui seront leur chair et leur sang, si ce n'est pour nous?» L'enfant
ayant demandé pourquoi le roi les fera exécuter, le père lui dit que
c'est parce qu'ils ne peuvent deviner ce que signifie un certain mot,
dont il lui donne le sens. Le jeune savant a tout entendu; il se rend
auprès du roi, lui explique le mot en question, par lequel le prince
désignait son assassin, et il sauve ainsi la vie à tous ses confrères.



XXVIII

LE TAUREAU D'OR


Il était une fois un roi qui avait pour femme la plus belle personne du
monde. Elle ne lui avait donné qu'une jolie petite fille, qui devenait
plus belle de jour en jour. La princesse était en âge d'être mariée,
lorsque la reine tomba malade; se sentant mourir, elle appela le roi
près de son lit et lui fit jurer de ne se remarier qu'avec une femme
plus belle qu'elle-même. Il le promit, et, bientôt après, elle mourut.

Le roi ne tarda pas à se lasser d'être veuf, et ordonna de chercher
partout une femme plus belle que la défunte reine, mais toutes les
recherches furent inutiles. Il n'y avait que la fille du roi qui fût
plus belle. Le roi, qui avait en tête de se remarier, mais qui voulait
aussi tenir sa parole, déclara qu'il épouserait sa fille.

A cette nouvelle, la princesse fut bien désolée et courut trouver sa
marraine, pour lui demander un moyen d'empêcher ce mariage. Sa marraine
lui conseilla de dire au roi qu'elle désirait avoir avant les noces une
robe couleur du soleil. Le roi fit chercher partout, et l'on finit par
trouver une robe couleur du soleil. Quand on lui apporta cette robe, la
princesse fut au désespoir: elle voulait s'enfuir du château, mais sa
marraine lui conseilla d'attendre encore et de demander au roi une robe
couleur de la lune. Le roi réussit encore à se procurer une robe telle
que sa fille la voulait. Alors la princesse demanda un taureau d'or.

Le roi se fit apporter tout ce qu'il y avait de bijoux d'or dans le
royaume, bracelets, colliers, bagues, pendants d'oreilles, et ordonna à
un orfèvre d'en fabriquer un taureau d'or. Pendant que l'orfèvre était
occupé à ce travail, la princesse vint secrètement le trouver et obtint
de lui qu'il ferait le taureau creux. Au jour fixé pour les noces, elle
ouvrit une petite porte qui était dissimulée dans le flanc du taureau et
s'enferma dedans; quand on vint pour la chercher, on ne la trouva plus.
Le roi mit tous ses gens en campagne, mais on ne l'avait vue nulle part.
Il tomba dans un profond chagrin.

Il y avait dans un royaume voisin un prince qui était malade; il lui
vint aussi la fantaisie de demander à ses parents un taureau d'or. Le
roi, père de la princesse, ayant entendu parler de ce désir du prince,
lui céda son taureau d'or, car il ne tenait pas à le conserver. La
princesse était toujours dans sa cachette.

Le prince fit mettre le taureau d'or dans sa chambre, afin de l'avoir
toujours devant les yeux. Depuis sa maladie, il ne voulait plus avoir
personne avec lui et il mangeait seul; on lui apportait ses repas dans
sa chambre. Dès le premier jour, la princesse profita d'un moment où le
prince était assoupi pour sortir du taureau d'or, et elle prit un plat,
qu'elle emporta dans sa cachette. Le lendemain et les jours suivants,
elle fit de même. Le prince, bien étonné de voir tous les jours ses
plats disparaître, changea d'appartement; mais comme il avait fait
porter le taureau dans sa nouvelle chambre, les plats disparaissaient
toujours. Enfin, il résolut de ne plus dormir qu'il n'eût découvert le
voleur. Quand on lui eut apporté son repas, il ferma les yeux et fit
semblant de sommeiller. La princesse aussitôt sortit tout doucement du
taureau d'or pour s'emparer d'un des plats qui étaient sur la table;
mais, s'étant aperçue que le prince était éveillé, elle fut bien
effrayée; elle se jeta à ses pieds, et lui raconta son histoire. Le
prince lui dit: «Ne craignez rien: personne ne saura que vous êtes ici.
Désormais je ferai servir deux plats de chaque chose, l'un pour vous et
l'autre pour moi.»

Le prince fut bientôt guéri et se disposa à partir pour la guerre.
«Quand je reviendrai,» dit-il à la princesse, «je donnerai trois coups
de baguette sur le taureau pour vous avertir.»

Pendant l'absence du prince, le roi son père voulut montrer le taureau
d'or à des seigneurs étrangers qui étaient venus le visiter. L'un d'eux,
pour voir si le taureau était creux, le frappa de sa baguette par trois
fois. La princesse, croyant que c'était le prince qui était revenu,
sortit aussitôt de sa cachette. Elle eut grand'peur en voyant qu'elle
s'était trompée. Le roi, très surpris, lui fit raconter son histoire,
et lui dit de rester au château aussi longtemps qu'elle voudrait.

Or, il y avait à la cour une jeune fille qu'on y élevait pour la faire
épouser au prince. En voyant les attentions qu'on avait pour la
princesse, elle fut prise d'une jalousie mortelle. Un jour qu'elles se
promenaient ensemble au bois, cette jeune fille conduisit la princesse
au bord d'un grand trou en lui disant de regarder au fond, et, pendant
que la princesse se penchait pour voir, elle la poussa dedans et
s'enfuit. La princesse, qui était tombée sans se faire de mal, appela au
secours. Un charbonnier, qui passait près de là, accourut à ses cris, la
retira du trou et la ramena au château. Justement le prince, la guerre
étant terminée, venait d'y rentrer lui-même, et l'on faisait les
préparatifs de ses noces avec sa fiancée. Un grand feu de joie avait été
allumé devant le château. Le prince, ayant appris ce qui était arrivé,
ordonna de jeter dans le feu la méchante fille, puis il épousa la belle
princesse. On fit savoir au roi son père qu'elle était mariée; il prit
bien la chose, et tout fut pour le mieux.


REMARQUES

Il est inutile de faire remarquer la ressemblance de l'introduction de
notre conte avec celle du conte de _Peau d'Ane_. Nous n'avons pas à nous
occuper spécialement de ce dernier conte; disons seulement un mot de son
introduction, c'est-à-dire, pour préciser, de la partie du conte où il
est parlé du projet criminel du roi et des premières demandes que lui
fait la princesse pour en empêcher l'exécution (demandes de vêtements en
apparence impossibles à fabriquer). On la retrouve notamment dans les
contes suivants: un conte allemand (Grimm, nº 65), un conte lithuanien
(Schleicher, p. 10), un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 502), un
conte valaque (Schott, nº 3), des contes grecs modernes (Hahn, nº 27 et
variantes), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 38), un conte italien de
Rome (miss Busk, p. 84), des contes basques (Webster, p. 165), un conte
écossais (Campbell, nº 14),--tous du type de _Peau d'Ane_,--et dans deux
des contes que nous allons avoir à rapprocher de notre _Taureau d'or_,
un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, II, nº 40) et un conte catalan
(_Rondallayre_, I, p. 111).

La promesse faite par le roi à sa femme de n'épouser qu'une femme aussi
belle ou plus belle qu'elle, se retrouve dans plusieurs de ces contes;
mais là, le plus souvent, la reine a quelque qualité merveilleuse, par
exemple, des cheveux d'or (conte allemand) ou une étoile d'or sur le
front (conte tchèque).--Dans d'autres contes, le roi promet de n'épouser
que la femme au doigt de laquelle ira l'anneau de la reine (conte
sicilien; conte grec nº 27, var. 2, de la collection Hahn), ou bien qui
pourra mettre ses souliers (conte romain) ou ses vêtements (conte
écossais; conte breton).

Dans plusieurs de ces contes, les vêtements demandés sont à peu près les
mêmes que dans notre conte et dans celui de Perrault; dans d'autres, il
y a quelques différences: ainsi, dans le conte sicilien, la première
robe doit être couleur du ciel avec le soleil et les étoiles; la
seconde, couleur de la mer avec les plantes et les animaux marins; la
troisième, couleur de la terre avec tous les animaux et les fleurs.--A
la peau de l'âne aux écus d'or, demandée en dernier lieu par la
princesse dans le conte de Perrault, correspond, dans la plupart des
contes du type de _Peau d'Ane_, un manteau de peau, plus ou moins
extraordinaire: par exemple, dans le conte allemand, un manteau où doit
entrer un morceau de la peau de tous les animaux du pays; dans le conte
valaque, un manteau de peaux de poux, garni de peaux de puces, etc. Dans
quelques-uns de ces contes (conte romain; conte grec nº 27, var. 1, de
la collection Hahn), le dernier objet demandé par la princesse est une
sorte de boîte ayant forme humaine, dont elle se revêt pour ainsi dire,
et qui ne l'empêche pas de se mouvoir.

                  *       *       *       *       *

A partir de l'endroit où la princesse demande le taureau d'or, notre
conte se sépare du conte de _Peau d'Ane_ et développe un thème bien
distinct. Nous trouvons ce thème dans le conte breton indiqué plus haut,
qui offre de grands rapports avec notre conte, mais qui n'en a pas la
dernière partie (les aventures de la princesse pendant que le prince est
à la guerre); dans ce conte breton, en effet, le prince épouse la
princesse, dès qu'il l'a surprise sortant du «boeuf d'or», et le conte
se termine là.--Cette dernière partie manque également dans un conte
italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 91). Ici le commencement est
altéré: le roi, père de la princesse, veut simplement lui faire épouser
un «vieux vilain roi». La princesse demande à son père, avant de donner
son consentement, un chandelier d'or, haut de dix pieds et plus gros
qu'un homme. A peine l'a-t-elle qu'elle s'en montre dégoûtée, et elle
dit à son chambellan de l'en débarrasser: le prix qu'il en tirera sera
pour lui. Puis elle s'enferme dans le chandelier. Le chambellan porte le
chandelier dans un pays étranger, et le vend au fils du roi, qui le fait
mettre dans sa chambre. Le soir, quand il revient du théâtre, il trouve
mangé le souper qu'on lui avait apporté dans sa chambre. Le lendemain,
même chose. La troisième fois, il se cache et surprend la princesse.
Depuis ce moment, il ne sort plus de sa chambre, et, quand ses parents
le pressent de se marier, il dit qu'il ne veut épouser que le chandelier
(_la candeliera_). On le croit fou; mais, un jour, la reine, entrant à
l'improviste dans la chambre de son fils, voit ouverte la porte ménagée
dans le chandelier et une jeune fille à table avec le prince. Elle
comprend alors ce que celui-ci voulait dire, et, comme le roi et la
reine sont charmés de la beauté de la princesse, le mariage se fait
aussitôt.--Un conte italien de Bologne (Coronedi-Berti, nº 3), dont la
première partie est toute différente[252], se rapproche beaucoup de ce
conte romain (la jeune fille se met, là aussi, dans un gros chandelier);
mais il est moins complet.

    [252] Cette première partie du conte bolonais, que nous
    rencontrerons encore dans un des contes cités plus loin et qui
    figure dans des contes européens appartenant à d'autres familles, se
    retrouve dans un conte populaire indien du Bengale, _la Princesse
    qui aimait son père comme du sel_ (miss Stokes, nº 23).

C'est également un chandelier qui, dans un conte albanais (Dozon, nº 6),
tient la place du taureau d'or, et ce conte albanais, à la différence
des trois contes précédents, a une dernière partie correspondant à celle
du conte lorrain: Le prince, comme dans notre conte, est déjà fiancé,
mais cela ne l'empêche pas d'épouser la princesse «sans faire de noces».
Plus tard, obligé d'aller en guerre, il dit à sa femme de rester cachée
dans le chandelier; les serviteurs lui apporteront à manger. Un jour, la
mère de la fiancée du prince entre dans la chambre, et, y trouvant la
jeune femme, elle la fait jeter dans un endroit rempli d'orties. La
princesse est recueillie par une vieille, qui est venue chercher des
orties pour en faire un plat. A son retour de la guerre, le prince, ne
retrouvant plus sa femme, tombe malade de chagrin. Pendant sa maladie,
il lui prend envie de manger un plat de légumes, et il fait crier par
toute la ville qu'on lui en procure un. La vieille lui en apporte; mais
les herbes ont été hachées par la jeune femme, qui y a mis son anneau de
mariage. Le prince, ayant trouvé l'anneau, le reconnaît aussitôt; il se
rend chez la vieille et retrouve sa femme. (Cet épisode de l'anneau mis
dans le plat d'herbes rattache la dernière partie de ce conte albanais
au conte de _Peau d'Ane_, dont il avait déjà presque toute
l'introduction.)--Nous citerons encore, comme ayant une dernière partie
analogue à celle du conte lorrain, le conte catalan mentionné tout à
l'heure (_Rondallayre_, I, p. 111). Dans ce conte, la princesse, après
avoir, sur l'avis de son confesseur, demandé à son père une robe de
plumes de toutes les couleurs, une autre d'écailles de tous les
poissons, et une troisième «faite d'étoiles», lui demande enfin une
boîte d'or, assez grande pour qu'elle y puisse tenir. Quand elle a cette
boîte, elle s'y enferme et dit à ses serviteurs de la porter en lieu de
sûreté. Ceux-ci, passant dans un royaume où tout le monde est triste à
cause de la maladie du fils du roi, plongé dans une profonde mélancolie,
se laissent entraîner par l'appât du gain à vendre la boîte d'or, dont
on veut faire présent au prince. La boîte est mise dans sa chambre. Deux
nuits de suite, pendant que le prince est endormi, la princesse sort de
la boîte et va lui écrire dans la main[253]. La troisième nuit, le
prince fait semblant de dormir. Il voit la princesse et apprend d'elle
qui elle est. A partir de ce moment, il cesse d'être triste et ordonne
que désormais on lui apporte dans sa chambre double part de chaque mets.
Par malheur, bientôt le prince est obligé de partir pour la guerre. Il
donne son anneau à la princesse et dit à ses gens de continuer à porter
tous les jours à manger dans sa chambre. Les valets, fort étonnés de cet
ordre, vont regarder par le trou de la serrure et découvrent la présence
de la princesse. Ils l'emportent bien loin dans la boîte d'or, vendent
la boîte et jettent la princesse dans un trou rempli d'épines. Elle est
délivrée par des bergers, qui lui font garder les cochons. Cependant le
prince, de retour, envoie partout à la recherche de la princesse; mais
c'est peine inutile, et il retombe dans sa noire tristesse. Le roi son
père ayant fait publier partout qu'il donnerait une grande récompense à
qui rendrait la gaieté à son fils, la princesse se présente au château,
sous ses habits de porchère, montre au prince l'anneau que celui-ci lui
a donné, et elle l'épouse.

    [253] Dans le conte albanais, la princesse, après avoir goûté de
    tous les mets, se lave les mains et va frotter celles du prince,
    avant de rentrer dans son chandelier.

Nous rencontrons encore à peu près la même idée dans un conte sicilien
(Pitrè, I, p. 388), où la princesse, que son père veut épouser,
s'enferme avec des provisions dans un magnifique meuble de bois doré
qu'elle fait jeter à la mer. Un roi recueille le meuble et le fait
porter dans son palais. Ici, comme dans les contes précédents et dans
notre conte, la princesse sort trois fois de sa cachette pour manger, et
le roi la surprend et l'épouse.--Le coffre doré où s'enferme la
princesse et qui est porté dans la chambre d'un prince, figure encore
dans un conte grec moderne (B. Schmidt, nº 12), au milieu d'un récit où
cet épisode est très gauchement introduit.--Voir enfin (dans la revue
_Giambattista Basile_, 1883, p. 45) un conte napolitain, dont
l'introduction est celle du conte bolonais. De même que, dans le conte
romain, le prince déclare qu'il veut épouser la _candeliera_, de même
ici il dit qu'il veut épouser la _cascia_ (la «caisse», le «coffre»).

                  *       *       *       *       *

Il paraît que le conte que nous étudions ici forme le sujet d'un de ces
petits livres populaires anglais connus sous le nom de _chap-books_.
C'est ce qui ressort du titre de ce _chap-book_, que M. Koehler
(_Zeitschrift für romanische Philologie_, II, p. 351) emprunte à un
livre anglais de M. Halliwell. Voici ce titre: «Le Taureau d'or, ou
l'Adroite Princesse, en quatre parties.--1. Comment un roi voulut
épouser sa propre fille, la menaçant de la tuer si elle ne consentait
pas à devenir sa femme. 2. Adresse de cette demoiselle qui se fait
transporter au delà de la mer dans un taureau d'or vers le prince
qu'elle aimait. 3. Comment son arrivée et son amour vinrent à la
connaissance du jeune prince. 4. Comment sa mort fut concertée par trois
dames en l'absence de son amant; comment elle fut préservée, et, bientôt
après, mariée au jeune prince, avec d'autres remarquables incidents.»

                                * * *

Au milieu du XVIe siècle, en Italie, Straparola insérait parmi ses
nouvelles un conte de ce genre (nº 6 des contes extraits de Straparola
et traduits en allemand par Valentin Schmidt): La princesse de Salerne,
en mourant, remet son anneau à son mari Tebaldo et lui fait
promettre,--comme dans plusieurs des contes mentionnés ci-dessus,--qu'il
ne se remariera qu'avec la femme au doigt de laquelle ira cet anneau. Or
l'anneau ne va qu'au doigt de la fille du prince, Doralice, qui, le
trouvant un jour, s'est amusée à l'essayer. Tebaldo veut épouser
Doralice. Celle-ci, sur le conseil de sa nourrice, s'enferme dans une
armoire artistement travaillée que la nourrice seule sait ouvrir et dans
laquelle elle a mis une liqueur dont quelques gouttes permettent de
vivre longtemps sans autre nourriture. Tebaldo, furieux de la
disparition de sa fille, voit un jour l'armoire, et, comme elle lui
rappelle des souvenirs odieux, il la fait vendre à un marchand génois,
lequel à son tour la vend au jeune roi d'Angleterre. Ce dernier la fait
mettre dans sa chambre à coucher. Pendant qu'il est à la chasse,
Doralice sort de l'armoire, met en ordre la chambre et l'orne de fleurs
odoriférantes. Cela se renouvelle plusieurs fois. Le roi demande à sa
mère et à ses soeurs qui lui pare si bien sa chambre; mais elles n'en
savent pas plus que lui. Enfin, un matin, le roi fait semblant de partir
pour la chasse, et il se cache dans un endroit d'où il peut voir dans sa
chambre par une fente. Doralice est découverte et le roi l'épouse.--La
suite n'a aucun rapport avec notre conte.

                  *       *       *       *       *

En Orient, un conte syriaque ressemble beaucoup au conte lorrain, malgré
diverses altérations (E. Prym et A. Socin, nº 52): La femme d'un riche
juif, se sentant mourir, fait promettre à son mari de ne se remarier
qu'avec la femme à qui iront ses souliers à elle. Le juif a beau essayer
les souliers à toute sorte de femmes: aucune ne peut les mettre. Un
jour, sa fille les prend, et ils lui vont à ravir. Le juif déclare qu'il
veut l'épouser[254]. La jeune fille lui dit qu'elle veut d'abord qu'il
lui rapporte de beaux habits de la ville. Pendant qu'il est parti, elle
fait mettre une serrure à l'intérieur d'un coffre et s'y enferme avec
des provisions. Le juif, étant de retour, cherche partout en vain sa
fille, et, de colère, il porte le coffre au marché et le met en vente
(il est probable que, dans la forme originale, sa fille lui avait
demandé de lui donner un coffre de telle et telle façon: on comprend
alors que la vue de ce coffre l'irrite). Un prince achète le coffre et
le fait porter dans la chambre de son fils. Pendant l'absence de
celui-ci, la jeune fille sort de sa cachette, fait cuire le riz et met
la chambre en ordre. Le lendemain, de grand matin, elle prépare le café.
Le prince, fort surpris, fait semblant de sortir, et se cache dans un
coin de la chambre. Il surprend ainsi la jeune fille, qui lui raconte
son histoire, et il l'épouse.--Le conte se poursuit en passant dans
d'autres thèmes, dont le principal n'est pas sans analogie avec la
dernière partie du conte de Straparola. Voir les remarques de notre nº
78, _la Fille du marchand de Lyon_.

    [254] Dans le conte albanais et dans le conte romain (Busk, p. 84),
    la mère de la princesse a fait faire au roi la même promesse.--Dans
    un conte arabe d'Egypte, du type de _Peau d'Ane_ (H. Dulac, nº 1),
    le roi ordonne d'essayer à toutes les femmes du pays l'anneau de
    jambe de la défunte reine.

                  *       *       *       *       *

Nous rapprocherons des contes de ce type qui ont la dernière partie, un
conte sicilien se rattachant à un autre thème, et où nous retrouverons
un détail du conte lorrain que nous n'avons pas jusqu'ici rencontré.
Voici ce conte (Pitrè, nº 37): Une reine a mis au monde, au lieu
d'enfant, un pied de romarin, si beau qu'il fait l'admiration de tous
ceux qui le voient. Un sien neveu, roi d'Espagne, obtient d'emporter ce
romarin dans son pays. Un jour qu'il joue du flageolet à côté du
romarin, il en voit sortir une belle jeune fille, et il en est de même
toutes les fois qu'il joue de son flageolet. Obligé de partir pour la
guerre, le prince dit à Rosamarina (la jeune fille) que, quand il
reviendra, il jouera trois fois de suite du flageolet et qu'alors elle
pourra sortir de son romarin. (Comparer, dans notre conte, les trois
coups de baguette sur le taureau d'or.) Pendant son absence, les trois
soeurs du prince entrent dans son appartement, et, trouvant le
flageolet, chacune en joue à son tour. A la troisième fois, apparaît
Rosamarina. Les princesses, s'apercevant alors pourquoi leur frère
n'aimait plus à sortir, et furieuses contre Rosamarina, l'accablent de
coups et la laissent à demi morte. Suit un long épisode où le jardinier
chargé par le prince de soigner le romarin découvre par hasard le moyen
de rompre le charme qui tient Rosamarina attachée à son arbuste. Il la
guérit, et, à son retour, le prince l'épouse.--Comparer un conte serbe
(_Archiv für slawische Philologie_, II, p. 635) et un conte napolitain
du XVIIe siècle (_Pentamerone_, nº 2).



XXIX

LA POUILLOTTE & LE COUCHERILLOT


Un jour, la pouillotte[255] et le coucherillot[256] s'en allèrent aux
noisettes. En cassant les noisettes à la pouillotte, le coucherillot
avala une écale; il étranglait.

    [255] Petite poule.

    [256] Petit coq.

La pouillotte courut à une fontaine: «Fontaine, donne-moi de ton eau
pour m'abreuver, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en
grand gosillot[257].--Tu n'en n'auras pas, si tu ne vas me chercher de
la mousse.»

    [257] Petit gosier.

La pouillotte s'en alla près d'un chêne: «Chêne, mousse-moi, que je
mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne
vas me chercher une bande.»

La pouillotte alla trouver une dame: «Madame, bandez-moi, que je bande
le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la
fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en
grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne vas me chercher des
pantoufles.»

La pouillotte entra chez le cordonnier: «Cordonnier, pantoufle-moi, que
je pantoufle madame, que madame me bande, que je bande le chêne, que le
chêne me mousse, que je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve,
que j'abreuve le petit coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.--Tu
n'auras rien, si tu ne vas me chercher des soies.»

La pouillotte alla trouver une coche[258]: «Coche, soie-moi, que je soie
le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame,
que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que
je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne
vas me chercher de l'orge.»

    [258] Truie.

La pouillotte alla près d'une gerbe: «Gerbe, orge-moi, que j'orge la
coche, que la coche me soie, que je soie le cordonnier, que le
cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame, que madame me bande,
que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que je mousse la
fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.--Tu n'auras rien, si tu ne
vas me chercher le batteur.»

La pouillotte s'en alla trouver le batteur: «Batteur, bats la gerbe, que
la gerbe m'orge, que j'orge la coche, que la coche me soie, que je soie
le cordonnier, que le cordonnier me pantoufle, que je pantoufle madame,
que madame me bande, que je bande le chêne, que le chêne me mousse, que
je mousse la fontaine, que la fontaine m'abreuve, que j'abreuve le petit
coucherillot, qui étrangle en grand gosillot.»


REMARQUES

Le conte s'arrête, comme on voit, brusquement. Dans la forme complète,
la poule finit par avoir de l'eau, mais elle arrive trop tard auprès du
coq, mort et bien mort.

                                * * *

Depuis la publication de notre conte lorrain dans la _Romania_, on nous
a communiqué un conte inédit, provenant des environs de la Ferté-Gaucher
(Seine-et-Marne): Le coq a donné un coup de bec à la poule. Celle-ci va
trouver le cordonnier «pour qu'il lui raccommode le petit trou que le
coq lui a fait». Le cordonnier n'a pas de soies. La poule va en demander
au cochon. Le cochon veut avoir du son. Le meunier, avant de donner le
son, veut avoir des chats pour se débarrasser des souris. La chatte ne
veut donner de ses petits chats que si on lui apporte du lait. La vache
demande de l'herbe. Le pré n'en veut pas donner sans avoir une herse
(_sic_). La poule va chercher la herse, qui fauche vingt arpents d'un
coup. Le conte finit là.

                                * * *

Dans deux contes allemands (Grimm, III, p. 129 et nº 80), dans un conte
norwégien (Asbjoernsen, I, nº 16), dans un conte tchèque de Bohême
(Waldau, p. 341), le coq et la poule vont aussi aux noix, et l'un
d'eux,--dans les trois premiers contes, la poule,--étrangle pour avoir
voulu avaler un trop gros morceau. Dans un conte du «pays saxon» de
Transylvanie (Haltrich, nº 75), c'est un pois que la poule avale.--Dans
un conte picard (Carnoy, p. 217), le petit coq, que son père a conduit
au bois pour lui faire manger des noisettes, avale une écale.

Au lieu du coq et de la poule, les deux principaux personnages d'un
conte corse (Ortoli, p. 237) sont un petit chat et une petite chatte qui
mangent des amandes (_sic_); une amande reste dans le gosier de la
petite chatte.

Nous retrouvons dans ces divers contes à peu près la série de
personnages et d'objets mis en scène. Ainsi, dans le conte norwégien, la
fontaine, pour donner de son eau, demande des feuilles; le tilleul, pour
donner ses feuilles, un beau ruban (comparer la «bande» de notre conte);
la Vierge Marie, pour donner le ruban, une paire de souliers; le
cordonnier, des soies; le sanglier, du grain; le batteur, du pain; le
boulanger, du bois; le bûcheron, une hache; le forgeron, du charbon. Le
charbonnier donne le charbon, etc. (Ici, par exception, la poule revient
à la vie.)

Un conte de la Souabe (Meier, nº 80) se rapproche de la variante de
Seine-et-Marne: Le coq et la poule voyagent ensemble. En sautant un
fossé, le coq prend si fort son élan, que son jabot crève. Ils s'en vont
chez le cordonnier. «Cordonnier, donne-moi du fil, que je recouse mon
jabot.» Le cordonnier demande des soies; la truie, du lait; la vache, de
l'herbe, etc.

Ce conte souabe a beaucoup de rapport avec deux contes, l'un allemand
(Simrock, nº 36), l'autre suisse (Sutermeister, nº 5), où une souris a
tant ri en voyant son compagnon de route, le chat (ou le charbon:
comparer Grimm, nº 18 et III, p. 27), tomber dans l'eau, que sa «petite
panse» en a crevé. Elle va trouver le cordonnier pour lui demander de la
recoudre; le cordonnier demande des soies, et ainsi de suite. Comparer
un conte catalan, très voisin (_Rondallayre_, III, p. 48).--Dans un
conte du département de l'Ardèche (_Mélusine_, 1877, col. 425), un rat
ayant eu, on ne dit pas comment, la queue coupée, va aussi trouver le
cordonnier, etc. Comparer un conte italien de Bologne, du même genre
(Coronedi-Berti, nº 10).--Dans d'autres contes, l'un anglais (Halliwell,
p. 33), l'autre allemand (Meier, nº 81), le chat a coupé la queue de la
souris, et il ne veut la lui rendre que si la souris va lui chercher du
lait (ou du fromage). Suit tout un enchaînement de personnages.

Ajoutons encore à la liste des rapprochements à faire un conte sicilien
(Pitrè, nº 135), dans lequel notre thème est très bizarrement rattaché
au thème de notre nº 62, _l'Homme au pois_; trois contes italiens du
pays napolitain (Imbriani, _XII Conti pomiglianesi_, p. 236 seq.), un
conte portugais (Coelho, nº 13) et un conte écossais (Campbell, nº 8).

                                * * *

Enfin, notre thème se présente sous une autre forme que celle de conte.
Ainsi, dans _Mélusine_ (1877, col. 148), la «randonnée» suivante,
recueillie dans la Loire-Inférieure: «Minette m'a perdu mes roulettes.
J'ai dit à Minette: Rends-moi mes roulettes. Minette m'a dit: Je ne te
rendrai tes roulettes que si tu me donnes croûtettes. J'ai été à ma mère
lui demander croûtettes. Ma mère m'a dit, etc.» Et à la fin: «Le chêne
m'englande,--J'englande le porc;...--Ma mère m'encroûte,--J'encroûte
Minette,--Et Minette m'a rendu mes roulettes.» Comparer encore, dans
_Mélusine_ (1877, col. 218), une «randonnée» du département de l'Eure,
et, dans les _Contes populaires recueillis en Agenais_, de M. J.-F.
Bladé, le nº 5, _le Lait de Madame_.

                  *       *       *       *       *

En Orient, nous trouvons un conte du même genre d'abord chez les Ossètes
du Caucase (_Mélanges asiatiques_, publiés par l'Académie de
Saint-Pétersbourg, t. V [1864-1868], p. 99, et _Bulletin_ de l'Académie,
t. VIII, p. 36): Le pou et la puce voyagent ensemble; ils sont obligés
de passer l'eau. La puce saute sur l'autre bord, mais le pou tombe dans
l'eau. La puce s'en va trouver le cochon et lui demande une de ses soies
pour retirer son compagnon. Avant de donner la soie, le cochon veut
avoir des glands. Le chêne demande que Qürghüi ne vienne plus souiller
le terrain auprès de lui (_sic_). Qürghüi veut un oeuf. La poule demande
que la souris ne vienne plus ronger son panier; la souris, que le chat
ne l'attrape plus; le chat veut du lait. La vache donne le lait; le chat
le boit et ne prend plus la souris; la souris ne ronge plus le panier;
la poule donne un oeuf; Qürghüi mange l'oeuf et ne souille plus le
terrain auprès du chêne; le chêne donne des glands; le cochon les mange
et donne une de ses soies, et la puce retire de l'eau son compagnon.
«Aujourd'hui ils vivent encore.»

Il a été recueilli dans l'Inde un conte très voisin des contes
européens, et qui est, paraît-il, très populaire chez les Hindous et
chez les Mahométans dans les districts de Firôzpûr, de Siâlkôt et de
Lahore (_Indian Antiquary_, 1880, p. 207;--Steel et Temple, p. 111): Un
moineau et une corneille conviennent un jour de faire cuire du _khirjrî_
(préparation de riz et de pois) pour leur dîner. La corneille apporte
les pois; le moineau le riz, et le moineau fait la cuisine. Quand le
_khirjrî_ est prêt, la corneille arrive pour avoir sa part. «Non», dit
le moineau; «tu es malpropre; va laver ton bec dans l'étang là-bas, et
ensuite tu viendras dîner.» La corneille s'en va près de l'étang. «Tu es
monsieur l'étang; moi, je suis madame la corneille. Donne-moi de l'eau,
que je puisse laver mon bec et manger mon _khirjrî_.--Je t'en donnerai,»
dit l'étang, «si tu vas trouver le daim, que tu prennes une de ses
cornes pour creuser un trou dans le sol auprès de moi, et alors je
laisserai couler mon eau claire et fraîche.» La corneille va trouver le
daim: «Tu es monsieur le daim; moi, je suis madame la corneille.
Donne-moi une de tes cornes, que je puisse creuser un trou, etc.» Le
daim lui dit: «Je te donnerai une de mes cornes, si tu me donnes du lait
de buffle; car alors je deviendrai gras, et cela ne me fera pas de mal
de me casser une corne.» La femelle du buffle demande à son tour de
l'herbe; l'herbe dit à la corneille d'aller d'abord chercher une bêche.
Le forgeron, à qui la corneille s'adresse pour avoir la bêche, dit qu'il
la donnera, si la corneille lui allume son feu et fait aller le
soufflet. La corneille se met à allumer le feu et à faire aller le
soufflet; mais elle tombe au milieu du feu et elle y périt. «Ainsi le
moineau mangea tout le _khirjrî_ à lui seul.»



XXX

LE FOIE DE MOUTON


Il était une fois un militaire qui revenait de la guerre. Sur son chemin
il rencontra un homme qui lui proposa de faire route avec lui; le
militaire y consentit. Les deux compagnons étant venus à passer auprès
d'un troupeau de moutons: «Tiens,» dit l'homme au militaire, «voici
trois cents francs; tu vas m'acheter un mouton, et nous le ferons cuire
pour notre repas.»

Le militaire prit l'argent et alla demander au berger de lui vendre un
mouton. «C'est impossible,» dit le berger, «le troupeau ne m'appartient
pas.--Je te paierai cent francs pour un mouton,» dit l'autre.
Finalement, le berger accepta le marché, et le militaire revint avec la
bête.

«Maintenant,» lui dit son compagnon, «nous allons apprêter notre repas.
Va d'abord me chercher de l'eau.» Et il lui donna un vase sans fond. Le
militaire puisa à la plus prochaine fontaine, mais il ne put rapporter
une goutte d'eau; il fallut que l'homme y allât lui-même.

Le militaire, pendant l'absence de son compagnon, s'occupa de faire
rôtir le mouton, et, tout en tournant la broche, il prit le foie et le
mangea. L'homme, de retour, demanda ce qu'était devenu le foie du
mouton. «Le mouton n'en avait pas,» répondit le militaire.--«Un mouton
qui n'a pas de foie! cela ne s'est jamais vu.--Moi,» dit le militaire,
«je l'ai déjà vu.--Combien a coûté le mouton?» reprit l'homme.--«Il a
coûté les trois cents francs que vous m'avez donnés.--Tu as gardé une
partie de l'argent,» dit l'homme; «autrement tu aurais pu rapporter
l'eau dans le vase sans fond. Mais passe pour cette fois.»

Ils poursuivirent leur route et entrèrent chez une vieille dame, qui
avait bien quatre-vingts ans et qui était fort riche. Elle avait promis
la moitié de sa fortune à celui qui pourrait la faire redevenir jeune
comme à quinze ans. L'homme s'offrit à la rajeunir. Il commença par la
tuer, puis il brûla son corps, mit les cendres dans un linge et fit une
fois le tour du puits. Aussitôt la vieille dame se retrouva sur pied,
pleine de vie et de santé, et jeune comme à quinze ans; elle paya bien
volontiers le prix de son rajeunissement. Quelque temps après, l'homme
rendit encore le même service à une autre vieille dame, et reçut la même
récompense.

Or cet homme était le bon Dieu qui avait pris la forme d'un voyageur. Il
fit trois parts de l'argent et dit au militaire: «As-tu mangé le foie du
mouton?--Non, je ne l'ai pas mangé.--Eh bien! celui qui l'a mangé aura
deux de ces trois parts.--Oh! alors,» dit l'autre, «c'est moi qui l'ai
mangé.--Prends tout,» dit le bon Dieu, «mais tu auras encore besoin de
moi.» Et il le quitta.

Le militaire continua son voyage et eut encore une fois la chance de
rencontrer une vieille dame qui voulait aussi rajeunir. Il entreprit la
chose et fit tout ce qu'il avait vu faire au bon Dieu: il tua la dame,
brûla son corps, mit les cendres dans un linge et tourna une fois autour
du puits; mais ce fut peine perdue. Il refit jusqu'à six fois le tour du
puits, sans plus de succès. La justice arriva, et notre homme allait
être conduit en prison quand, fort heureusement pour lui, le bon Dieu le
tira d'affaire en ressuscitant la vieille dame. Le militaire remercia le
bon Dieu, et se promit bien de ne plus s'aviser à l'avenir de vouloir
rajeunir les gens.


REMARQUES

Le conte qui, à notre connaissance, se rapproche le plus du conte
lorrain, est un conte toscan (Nerucci, nº 31): Pipetta, soldat revenant
de la guerre avec trois sous seulement dans sa poche, en donne
successivement deux à deux vieux pauvres et partage le dernier avec un
troisième. Celui-ci (en réalité, les trois sont un seul et même
personnage mystérieux) dit à Pipetta d'aller chercher un mouton à tel
endroit: le berger à qui il en demandera un le lui donnera. Pipetta
rapporte, en effet, un mouton, et ils le font cuire. Quand il est cuit,
le vieillard dit à Pipetta qu'il voudrait manger le coeur. Mais Pipetta
l'a lui-même mangé, pendant qu'il surveillait la cuisine. Il répond que
le mouton n'avait pas de coeur. Les deux compagnons se mettent en
route.--Bientôt ils ont une rivière à passer; Pipetta a de l'eau
jusqu'aux genoux. Le vieillard lui demande si vraiment le mouton n'avait
pas de coeur, «Non,» dit Pipetta, «il n'en avait pas.» Alors l'eau lui
monte jusqu'au cou; il persiste à nier. L'eau monte encore; il en a par
dessus la tête, qu'il fait encore signe que non. Le vieillard, qui ne
veut pas sa mort, fait baisser l'eau, et ils arrivent sains et saufs sur
l'autre bord.--Le vieillard se présente avec Pipetta devant un roi dont
la fille est atteinte d'une maladie mortelle, promettant de la guérir.
Le roi le prévient que, s'il ne réussit pas, il y va de sa tête. Le
vieillard; accompagné de Pipetta, s'enferme avec la malade dans une
chambre où il y a un four; quand le four est bien chauffé, il y met la
princesse. Au bout de trois jours, il tire du four un monceau de
cendres; il prononce dessus certaines paroles, et voilà la princesse
debout, vivante et bien portante. Le roi fait conduire les deux
compagnons dans son trésor, et Pipetta prend tout l'argent qu'il peut
emporter. Quand il s'agit de partager, le vieillard fait trois tas de
l'argent: le troisième sera pour celui qui a mangé le coeur du mouton.
«C'est moi qui l'ai mangé», dit Pipetta. Plus tard, après s'être séparé
du vieillard, Pipetta veut, lui aussi, guérir la fille d'un roi par le
moyen qu'il a vu employer par son compagnon. Mais, naturellement, il ne
réussit pas. On est en train de le conduire au supplice, quand le
vieillard apparaît, ressuscite la princesse et sauve Pipetta.

Dans ce conte italien, il n'est pas dit qui est ce vieillard mystérieux.
Dans un conte hessois (Grimm, III, p. 129), dans un conte autrichien
(Grimm, nº 81), et aussi dans un conte souabe (Meier, nº 62), qui
pourrait bien dériver directement du livre des frères Grimm, c'est saint
Pierre. Le conte hessois a tous les épisodes du conte italien; dans le
conte autrichien, il manque (comme dans notre conte) l'épisode de la
rivière[259].--Tous ces contes, ainsi qu'un conte de la Flandre
française (Deulin, II, p. 116 seq.), rattachent à ce récit une seconde
partie appartenant à un autre thème.

    [259] Cet épisode de la rivière, qui se trouve encore dans un conte
    oldenbourgeois, dont nous aurons à parler, se raconte aussi à
    Montiers: nous y avons entendu faire allusion à une histoire qui
    n'est autre que cet épisode. Dans cette histoire, c'est saint
    Pierre,--ou plutôt Pierre, car il n'est encore que disciple,--qui
    joue le rôle du soldat.

Dans les contes qui vont suivre, ce n'est plus saint Pierre qui joue le
grand rôle. Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzel, _Légendes_, I, p.
30), où le cadre général du récit est tout particulier, c'est
Notre-Seigneur, voyageant avec saint Pierre et saint Jean. Dans un conte
catalan (Maspons, p. 56) et dans un conte allemand du duché d'Oldenbourg
(Strackerjan, II, p. 301), c'est Notre-Seigneur avec saint Pierre
seulement.

Dans le conte oldenbourgeois, complet, mais assez altéré, ce n'est pas
le coeur d'un mouton ou d'un agneau (comme dans presque tous les contes
indiqués ci-dessus) ou le coeur d'un lièvre (comme dans le conte
flamand) que le héros a mangé; c'est la seconde moitié d'un pain, dont
la première lui avait été précédemment donnée.--Même chose, ou à peu
près, dans un conte russe (Ralston, p. 351), où le vieillard est saint
Nicolas.

Le conte catalan et un conte toscan (Gubernatis, _Novelline di
Santo-Stefano_, nº 31) n'ont que l'épisode des guérisons. Dans le conte
toscan, c'est Jésus qui a pris la forme d'un vieux pauvre; dans le conte
catalan, c'est saint Pierre, et le commencement ressemble beaucoup à
celui du conte toscan de la collection Nerucci, analysé plus haut.--Un
conte tchèque de Bohême (Wenzig, p. 88) n'a que l'épisode des parts.
Saint Pierre, ou plutôt Pierre, comme dans le conte lorrain cité en
note, joue vis-à-vis de Jésus un rôle analogue à celui du soldat des
contes lorrain, autrichien, etc. Il fait semblant de ne pas entendre
quand le Maître lui demande ce qu'est devenu l'un des trois fromages que
Pierre est allé acheter. Le conte se termine par une leçon morale.

Dans les contes autrichien, hessois, flamand et catalan, le héros est,
comme dans notre conte et dans le conte toscan de la collection Nerucci,
un ancien soldat.

                  *       *       *       *       *

Guillaume Grimm donne l'analyse d'un conte semblable qui se trouve dans
un livre allemand, imprimé probablement en 1551, le _Wegkürzer_, de
Martinus Montanus. Là, les deux compagnons sont le bon Dieu et un
Souabe. Le bon Dieu ayant ressuscité un mort, on lui donne cent florins
en récompense. Suit l'épisode de l'agneau, dont le Souabe mange le
_foie_, comme dans le conte lorrain. Puis le Souabe veut ressusciter,
lui aussi, un mort, et il est sauvé de la potence par le bon Dieu. Enfin
les cent florins sont partagés en trois parts, et le Souabe s'empresse
de dire qu'il a mangé le foie de l'agneau.

G. Grimm résume encore un autre conte de la même époque, qui met en
scène saint Pierre et un lansquenet, et il relève des allusions à des
contes de ce genre dans des livres du XVIe et du XVIIe siècle.

Le _Novellino_ italien, qui date du XIIIe siècle ou de la première
moitié du XIVe (_Romania_, 1873, p. 400), contient une nouvelle dont se
rapproche beaucoup le conte allemand du XVIe siècle. Voir, dans la
_Romania_ (1874, p. 181), l'analyse qu'en a donnée M. d'Ancona et les
remarques dont il l'a accompagnée. Les personnages de ce conte italien
sont le bon Dieu et un jongleur. Au lieu du foie d'un agneau, le
jongleur mange les rognons d'un chevreau.

                  *       *       *       *       *

En Orient, on peut citer un petit poème persan de la première moitié du
XIIIe siècle, dont la source,--au moins la source immédiate,--est
évidemment chrétienne (_Zeitschrift der Deutschen Morgenlændischen
Gesellschaft_, XIV, p. 280). Là, comme dans le conte oldenbourgeois
(comparer aussi le conte russe), c'est un morceau de pain que le
compagnon de Jésus nie avoir mangé pendant l'absence de celui-ci. Jésus
lui donne des preuves de sa puissance en le faisant marcher avec lui sur
la mer, puis en rassemblant les os d'un faon qu'ils ont mangé ensemble
et en rendant la vie à l'animal, et chaque fois il demande à son
compagnon s'il a mangé le pain. L'autre persiste toujours à nier. Mais
quand Jésus a changé en or trois monticules de terre et dit que la
troisième part appartiendra à celui qui a mangé le pain, l'homme
s'empresse de dire que c'est lui.


                              FIN DU TOME 1er.



TABLE DES MATIÈRES


                                                            Pages

  AVANT-PROPOS                                                     V

  INTRODUCTION.--_Essai sur l'origine et la
  propagation des contes populaires européens_                   VII

  APPENDICE A.--_La «Vie des saints Barlaam
  et Josaphat» et la Légende du Bouddha_                     XXXXVII

  APPENDICE B.--_Le Conte égyptien des deux
  Frères_                                                       LVII


                CONTES POPULAIRES DE LORRAINE

     I. Jean de l'Ours                                             1
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 351.)

    II. Le Militaire avisé                                        28

   III. Le Roi d'Angleterre et son Filleul                        32
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 351.)

    IV. Tapalapautau                                              51

     V. Les Fils du Pêcheur                                       60
       _Variante_: La Bête à sept têtes                           64
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 352.)

    VI. Le Follet                                                 82

   VII. Les deux Soldats de 1689                                  84
       _Variante_: Jacques et Pierre                              87
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 353.)

  VIII. Le Tailleur et le Géant                                   95
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 353.)

    IX. L'Oiseau vert                                            103

     X. René et son Seigneur                                     108
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 354.)

    XI. La Bourse, le Sifflet et le Chapeau                      120
       _Variante_                                                123
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 355.)

   XII. Le Prince et son cheval                                  133
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 355.)

  XIII. Les Trocs de Jean-Baptiste                               153

   XIV. Le Fils du Diable                                        158

    XV. Les Dons des trois Animaux                               166
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 356.)

   XVI. La Fille du Meunier                                      178
       _Variantes_ I-II                                          180

  XVII. L'Oiseau de Vérité                                       186
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 356.)

 XVIII. Peuil et Punce                                           201

   XIX. Le petit Bossu                                           208
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 357.)

    XX. Richedeau                                                222
       _Variante_ I                                              229
       _Variante_ II                                             230

   XXI. La Biche Blanche                                         232
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 358.)

  XXII. Jeanne et Brimboriau                                     237
       _Variantes_ I-IV                                      238-239
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 358.)

 XXIII. Le Poirier d'or                                          246
       _Variante_: Les Clochettes d'or                           248
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 359.)

  XXIV. La Laide et la Belle                                     255

   XXV. Le Cordonnier et les Voleurs                             258

  XXVI. Le Sifflet enchanté                                      263

 XXVII. Ropiquet                                                 268

XXVIII. Le Taureau d'or                                          273

  XXIX. La Pouillotte et le Coucherillot                         281
        Variante                                                 282
         (Voir le Supplément aux remarques, t. II, p. 361.)

   XXX. Le Foie de mouton                                        285



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      la divine comédie.--Les poèmes du cycle carolingien. I. L'épopée
      nationale. II. Les poèmes italiens.--Poésie dramatique. De la
      comédie italienne. I. Des conditions d'une scène nationale. II.
      Caractère général de la comédie italienne. III. La politique dans
      le mystère du XVe siècle. (Laurent de Médicis). IV. La réforme
      religieuse dans le mystère (Jérôme Savonarole). V. L'Arioste et
      son théâtre. VI. L'Italie du Cinquecento dans le théâtre de
      l'Arioste. VII. Machiavel et son idée. VIII. Les comédies de
      Machiavel.

  HUSSON (H.). La chaîne traditionnelle. Contes et légendes au point de
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  REVUE CELTIQUE

  Fondée par H. GAIDOZ

  (1870-1885)

  Publiée sous la direction de H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE,

  Membre de l'Institut, Professeur au Collège de France,

  AVEC LE CONCOURS

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  Sous la direction de MM. PAUL MEYER et GASTON PARIS,

  Membres de l'Institut.

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  MACON, IMP. ET LITHO. PROTAT FRÈRES.



Note de Transcription

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Cet ouvrage se compose de 2 tomes: jusqu'au numéro 31 les renvois aux
contes se rapportent au tome I, les numéros suivants au tome II.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 1 (of 2)" ***

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