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Title: Fables de Florian
Author: Florian
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Fables de Florian" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



  FABLES
  DE
  FLORIAN,

  MISES DANS UN NOUVEL ORDRE,

  Revues, corrigées, et augmentées de plusieurs Fables inédites, d'après
  les manuscrits autographes de l'Auteur; par L. F. Jauffret, éditeur de
  ses oeuvres posthumes.

      Je tâche d'y tourner le vice en ridicule,
      Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.

          La Font. Fables, liv. V, 1.

  DE L'IMPRIMERIE DE GUILLEMINET.

  A PARIS,
  A LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE,
  rue de la Harpe, nº 117.

  AN IX.



DE LA FABLE.


Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé de faire des
fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable
et obligeant, qui, toute sa vie, avait aimé de prédilection le genre de
l'apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes,
et relisait sans cesse La Fontaine.

J'acceptai avec joie l'offre de mon ami: nous allâmes ensemble chez son
oncle.

                   *       *       *       *       *

Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à-peu-près, mais qui se
tenait encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux vifs
et spirituels; son visage, son souris, sa manière d'être, annonçaient
cette paix de l'ame, cette habitude d'être heureux par soi qui se
communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que l'on voyait
un honnête homme que la fortune avait respecté. Cette idée faisait
plaisir, et préparait doucement le coeur à l'attrait qu'il éprouvait
bientôt pour cet honnête homme.

Il me reçut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui,
me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit-il, le bonheur
de n'être que sourd; et, déjà prévenu par son neveu que je me donnais
les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'aurais la complaisance
de lui dire quelques uns de mes apologues.

Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance en lui. Je
choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les
meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux, de les parer de
tout le prestige du débit, de les jouer en les disant; et je cherchai
dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait.

Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains
traits, rapprochait ses sourcils à quelques autres, que je notais en
moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine
d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent
toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le
salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une
reconnaissance modérée; et, ce petit moment passé, nous commençâmes une
conversation plus cordiale.

J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des
fables anciennes ou étrangères.

Oui, lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu
beaucoup de fabulistes; et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me
convenaient, qui n'avaient pas été traités par La Fontaine, je ne me
suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques uns à
Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un
Espagnol nommé Yriarté, poète dont je fais grand cas, et qui m'a fourni
mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public
dans une préface, afin que l'on ne puisse pas me reprocher...

Oh! C'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe à vos
lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord inventé par un
Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important, c'est qu'elle sait bien
faite. La Bruyère a dit: _Le choix des pensées est invention._
D'ailleurs, vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est guère
de ses apologues que je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens
que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvait ajouter à sa
gloire, ce serait cette comparaison. N'ayez donc aucune inquiétude sur
ce point.

En poésie, comme à la guerre, ce qu'on prend à ses frères est vol, mais
ce qu'on enlève aux étrangers est conquête.

Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous considéré
l'apologue?

A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai;
et, voyant bien, à l'air de bonté du vieillard, que le meilleur parti
était d'avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas qu'il me le fit
répéter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette question,
mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon discours
préliminaire.

J'entends, me répondit-il: vous avez commencé par faire des fables; et,
quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la fable. Cette
manière de procéder est assez commune, même pour des objets plus
importans. Au surplus, quand vous auriez pris la marche contraire, qui
sûrement eût été plus raisonnable, je doute que vos fables y eussent
gagné. Ce genre d'ouvrage est peut-être le seul où les poétiques sont
à-peu-près inutiles, où l'étude n'ajoute presque rien au talent, où,
pour me servir d'une comparaison qui vous appartient, on travaille, par
une espèce d'instinct, aussi bien que l'hirondelle bâtit son nid, ou
bien aussi mal que le moineau fait le sien.

Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de
préfaces de fables, que _l'apologue est une instruction déguisée sous
l'allégorie d'une action_: définition qui, par parenthèse, peut convenir
au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pourrait s'appliquer à
plusieurs fables, comme celles de _Philomèle et Progné_, de _l'Oiseau
blessé d'une flèche_, du _Paon se plaignant à Junon_, du _Renard et du
Buste_, etc. qui proprement n'ont point d'action, et dont tout le sens
est renfermé dans le seul mot de la fin; ou comme celles de _l'Ivrogne
et sa Femme_, du _Rieur et des Poissons_, de _Tircis et Amarante_, du
_Testament expliqué par Ésope_, qui n'ont que le mérite assez grand
d'être parfaitement contées, et qu'on serait bien fâché de retrancher,
quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette définition, reçue de
tous les temps, ne me paroît pas toujours juste.

Vous avez lu sûrement encore, dans le très ingénieux discours que feu M.
de la Motte a mis à la tête de ses fables, que, _pour faire un bon
apologue, il faut d'abord se proposer une vérité morale, la cacher sous
l'allégorie d'une image qui ne péche ni contre la justesse, ni contre
l'unité, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l'on fera
parler dans un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé
de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien
les nuances du riant et du gracieux, du naturel et du naïf_.

Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens: mais, quand on saura toutes
ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, comme l'a fait M.
de la Motte, que la fable des _deux Pigeons_ est une fable imparfaite,
car elle péche _contre l'unité_; que celle du _Lion amoureux_ est encore
moins bonne, _car l'image entière est vicieuse_[1]. Mais, pour le
malheur des définitions et des règles, tout le monde n'en sait pas moins
par coeur l'admirable fable des _deux Pigeons_, tout le monde n'en
répète pas moins souvent ces vers du _Lion amoureux_,

    Amour, amour, quand tu nous tiens,
    On peut bien dire, adieu prudence;

et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement
que ces deux fables sont contre les règles.

  [1] OEuvres de la Motte, _discours sur la fable_, tome IX, pag. 22 et
    suiv.

Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de
sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j'en
indique de meilleurs: mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu
que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau
n'en a rien dit dans son _Art poétique_; et c'est peut-être parce qu'il
avait senti qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui
assurément était poète, avait fait la fable de _la Mort et du
Malheureux_ en concurrence avec La Fontaine. J. B. Rousseau, qui était
poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert[2] ces deux
apologues comparés avec celui de La Fontaine; vous trouverez la même
morale, la même image, la même marche, presque les mêmes expressions;
cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins
très-médiocres, et celle de La Fontaine est un chef-d'oeuvre.

  [2] Histoire des membres de l'académie française, tome III.

La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un
excellent morceau sur la fable, de M. Marmontel[3]. Il n'y donne pas les
moyens d'écrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner; il
n'expose point les principes, les règles qu'il faut observer, car je
répète que dans ce genre il n'y en a point: mais il est le premier, ce
me semble, qui nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand charme
à lire La Fontaine, d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable
écrivain. «Non seulement, dit M. Marmontel, La Fontaine a ouï dire ce
qu'il raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un
poète qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un
témoin présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même:
son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce
qu'il a d'imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en oeuvre,
de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c'est cet air de
bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses
avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux
d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui
font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant, Le bon homme! etc.»

  [3] Élémens de littérature, tome III.

M. Marmontel a raison: quand ce mot est dit, on pardonne tout à
l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vérités
qu'il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la
sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais
un _bon homme_ n'est plus notre égal: sa simplicité crédule, qui nous
amuse, qui nous fait rire, le délivre à nos yeux de sa supériorité; on
respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on
peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre.

Voilà le grand secret de La Fontaine, secret qui n'était son secret que
parce qu'il l'ignorait lui-même.

Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins d'être un
La Fontaine il ne faut pas faire de fables; et vous sentez que la seule
réponse à cette affligeante vérité c'est de jeter au feu mes apologues.
Vous m'en donnez une forte tentation; et, comme dans les sacrifices un
peu pénibles il faut toujours profiter du moment où l'on se trouve en
forces, je vais, en rentrant chez moi...

Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point
tenté, si vous aviez moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus de
véritable admiration pour La Fontaine.

Comment! Repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de
modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des
années de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi
l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher?

Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre
conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, l'une sur
l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de
vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue.

Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait encore à
Lacédémone, et que tous les grecs, tous les étrangers, fussent ravis
d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics, ornée d'abord
de ses attraits enchanteurs, de sa grace, de sa beauté divine, et puis
encore de l'éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d'une petite
paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux
noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait obligée d'aller se
cacher? Vous lui diriez: Ma chère enfant, pourquoi vous priver des jeux?
Personne, je vous assure, ne songe à vous comparer avec la reine de
Sparte. Il n'y a qu'une Hélène au monde; comment vous vient-il dans la
tête que l'on puisse songer à deux? Tenez-vous à votre place. La plupart
des Grecs ne vous regarderont pas; car la reine est là haut, et vous
êtes ici. Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en
a même qui peut-être vous trouveront à leur gré; vous en ferez vos amis,
et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du monde.

Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille voulait encore
s'aller cacher, ne lui conseilleriez-vous point d'avoir moins d'orgueil
d'une part, et de l'autre plus d'admiration pour Hélène?

Vous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que l'exige M. de
la Motte, de placer la moralité à la fin de mon apologue.

Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que La Fontaine est si
divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont
encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous en ferai mon
compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de deux choses que je vais
tâcher de vous expliquer.

Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition juste et
précise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que La
Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables
il l'appelle,

    Une ample comédie à cent actes divers,
      Et dont la scène est l'univers.

En effet, un apologue est une espèce de petit drame: il a son
exposition, son noeud, son dénouement. Que les acteurs en soient des
animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils
commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à une
situation, à un événement quelconque, et qu'ils finissent par me laisser
satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot, qui
est le résultat moral de tout ce qu'on a dit ou fait. Il me serait aisé,
si je ne craignais d'être trop bavard, de prendre au hasard une fable de
La Fontaine, et de vous y faire voir l'avant-scène, l'exposition, faite
souvent par un monologue, comme dans la fable du _Berger et son
Troupeau_; l'intérêt commençant avec la situation, comme dans _la
Colombe et la Fourmi_; le danger croissant d'acte en acte, car il y en a
de plusieurs actes, comme _l'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un
champ_; et le dénouement enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans
_le Loup devenu Berger_, plus communément en simple récit.

Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de véritables
acteurs, par le prestige du théâtre, et qu'il doit cependant me donner
la comédie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent le plus
nécessaire, doit être celui de peindre: car il faut qu'il montre aux
regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse
lui-même ses décorations, ses habits; que non seulement il écrive ses
rôles, mais qu'il les joue en les écrivant; et qu'il exprime à la fois
les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent
tant à l'effet des scènes.

Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable,
s'il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement: art difficile
et peu commun; car la gaieté que j'entends est à la fois celle de
l'esprit et celle du caractère. C'est ce don, le plus desirable sans
doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous fait
aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-mêmes; change
en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs; nous
délivre, sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de
défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent
jamais d'efforts. Enfin cette gaieté, selon moi, est la véritable
philosophie, qui se contente de peu sans savoir que c'est un mérite,
supporte avec résignation les maux inévitables de la vie sans avoir
besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien, et sait encore
faire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supplément de
notre propre bonheur.

Voilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte: elle entraîne
avec elle le naturel, la grace, la naïveté. Le talent de peindre, comme
vous savez, comprend le mérite du style et le grand art de faire des
vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que tout
fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas
d'être l'égal de La Fontaine, mais d'être souffert après lui.

Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez-vous m'encourager? Si
tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins qu'on puisse
exiger d'un fabuliste, que voulez-vous que je devienne? Ou laissez-moi
brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu'elles ne réussiront point.
Je pourrois vous répondre pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins
que gai, que le laconique Ésope ne l'est pas beaucoup davantage, que
l'Anglais Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur,
et que cependant...

Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n'ont rien de commun avec vous.
Indépendamment de la différence de leur nation, de leur siècle, de leur
langue, songez que Phèdre fut le premier chez les romains qui écrivit
des fables en vers, que Gay fut de même le premier chez les Anglais. Je
ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite: mais croyez que ce
mot de _premier_ ne laisse pas de faire à la réputation des hommes.
Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier chez les
Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a jamais existé.

Quoi! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, dont j'ai lu
la vie dans Méziriac, dans La Fontaine, dans tant d'autres, ce Phrygien
si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait été
qu'un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez-vous? Et qui donc,
à votre avis, est l'inventeur de l'apologue?

Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez
m'engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne suis guère
propre, car on ne peut être moins savant que moi. Pour ce qui regarde
Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort bien faite de feu M.
Boulanger, _sur les incertitudes qui concernent les premiers écrivains
de l'antiquité_. Vous y verrez que cet Ésope, si renommé par ses
apologues, et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant
notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus roi de Lydie,
d'un Necténabo roi d'Égypte, qui vivait cent quatre-vingts ans après
Crésus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir élevé une de
ces fameuses pyramides bâties au moins dix-huit cents ans avant Crésus.
Voilà déjà d'assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses
toutes les vies d'Ésope.

Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament et les attribuent à
Lochman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d'années,
surnommé _le Sage_ par tout l'Orient, et qui passe pour avoir été, comme
Ésope, esclave, laid et contrefait.

M. Boulanger, par des raisons très-plausibles, démontre à-peu-près
qu'Ésope et Lochman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des
raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance
des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que ce Lochman _le
sage_ pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin; et,
comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes
des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l'Orient
pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph,
fils de Jacob, premier ministre d'Égypte. De là, revenant à Ésope, il
fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux
réduits à l'esclavage, et faisant prospérer la maison de leur maître;
tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs ennemis; tous deux
voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à
l'occasion de ce songe; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les
choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du Pharaon
d'Égypte, l'autre du roi de Babylone.

Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à
regarder comme à-peu-près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom
supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus
long-temps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient; et
c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et
de la tournure de l'esprit asiatique. Ce goût de paraboles, d'énigmes,
cette habitude de parler toujours par images, d'envelopper les préceptes
d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs
poètes, leurs philosophes, n'ont jamais écrit autrement.

Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point. Mais quel est le
pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable?

Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit systême qui pourrait
bien n'être pas plus vrai que tant d'autres: mais, comme c'est peu
important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur
l'origine de la fable: je ne les dis guère qu'à mes amis, parce qu'il
n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux.

Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez le peuple
où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre
ame passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a
rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus
conséquent, que d'étudier avec soin les moeurs, les habitudes, la façon
de vivre de ces animaux si intéressans, puisqu'ils étaient à la fois
pour l'homme l'avenir et le passé, puisqu'on voyait toujours en eux ses
pères, ses enfans et soi-même.

De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre ame, on a dû
passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces
d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les
pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule
d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce
besoin de société, s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule
question dispense d'autres raisonnemens qu'on pourrait alléguer.

Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement
les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux, a dû les mener
promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus
qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à-dire à l'idée de faire
parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.

Montagne a dit que _notre sapience apprend des bêtes les plus utiles
enseignemens aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie_. En
effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux,
dont l'attachement, la bonté, la résignation, devraient sans cesse faire
honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les moeurs du
chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en société,
mais en famille; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la soeur
avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure
avec sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à
son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfans, leur donner
les leçons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et
pratiquées; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de
l'amitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse
ignorance, cette imprévoyance des maux, _cette incuriosité qui_, comme
dit le bon Montagne, _est un chevet si doux, si sain à reposer une tête
bien faite_.

Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher
de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos
crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage,
l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour
tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à
contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé,
venant à ce cri qui l'appelle[4], reçoive une mort plus sûre des mains
du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas
aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher
à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon
philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de
l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me
suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que
l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut
sûrement un brachmane.

  [4] C'est ainsi que l'on tue les chevreuils.

Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion.
Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse
dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous
un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un
peuple civilisé dès long-temps, il est assez vraisemblable que ses
fables ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un
recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes,
dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr,
c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les _deux
Pigeons_, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt
sous le nom de Bidpaï ou Pilpai, tantôt sous celui de Lochman. Ils
passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les
fit connaître aux romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5],
Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus
modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des
recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siècle qu'un
nommé Hégémon, de Châlons-Sur-Saône, s'avisa le premier de faire des
fables en vers français. Cent ans après, La Fontaine parut; et La
Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous
le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M.
de La Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps
ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas
devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter
de les valoir.

  [5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C'est
    par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins.
    (_Note de l'éditeur._)

Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je
vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre.
Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue.

A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu'il en était temps, car il
commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avait
données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes
fables, pour qu'il voulût bien retrancher, d'une main plus ferme que la
mienne, celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes
susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisserait. Il me le
promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je fus
exact à ce rendez-vous: mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant
avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il était mort de
la veille! Je le regrettai comme un bienfaiteur; car il l'aurait été, et
c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui
mes apologues, encore moins celui d'en retrancher; et, privé de conseil,
de guide, précisément à l'instant où l'on m'avait fait sentir combien
j'en avais besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans
cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au
public à faire l'office du vieillard: peut-être trouverai-je en lui
moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité.



FABLES

DE

FLORIAN.


LIVRE PREMIER


FABLE PREMIÈRE

La Fable et la Vérité.

          La vérité, toute nue,
          Sortit un jour de son puits.
    Ses attraits par le temps étaient un peu détruits;
        Jeune et vieux fuyaient à sa vue.
    La pauvre vérité restait là morfondue,
    Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
        A ses yeux vient se présenter
        La Fable richement vêtue,
        Portant plumes et diamans,
        La plupart faux, mais très-brillans.
        Eh! vous voilà! bonjour, dit-elle:
    Que faites-vous ici seule sur un chemin?
    La vérité répond: Vous le voyez, je gèle;
        Aux passans je demande en vain
        De me donner une retraite,
    Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien,
        Vieille femme n'obtient plus rien.
        Vous êtes pourtant ma cadette,
        Dit la fable, et, sans vanité,
        Par-tout je suis fort bien reçue.
        Mais aussi, dame Vérité,
        Pourquoi vous montrer toute nue?
    Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous;
        Qu'un même intérêt nous rassemble:
    Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.
        Chez le sage, à cause de vous,
        Je ne serai point rebutée;
        A cause de moi, chez les fous
        Vous ne serez point maltraitée:
    Servant par ce moyen chacun selon son goût,
    Grace à votre raison et grace à ma folie,
        Vous verrez, ma soeur, que par-tout
        Nous passerons de compagnie.


FABLE II.

Le Boeuf, le Cheval et l'Ane.

        Un boeuf, un baudet, un cheval,
        Se disputaient la préséance.
    Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal.
    A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense
    Valoir ceux que le rang, les talens, la naissance,
        Élèvent au-dessus de nous?
        Le boeuf, d'un ton modeste et doux,
        Alléguait ses nombreux services,
        Sa force, sa docilité;
    Le coursier sa valeur, ses nobles exercices;
        Et l'âne son utilité.
    Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres:
    En voici venir trois, exposons-leur nos titres.
    Si deux sont d'un avis, le procès est jugé.
    Les trois hommes venus, notre boeuf est chargé
    D'être le rapporteur; il explique l'affaire,
        Et demande le jugement.
    Un des juges choisis, maquignon bas-normand,
        Crie aussitôt: la chose est claire,
    Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère,
    Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier,
        L'âne doit marcher le premier;
    Tout autre avis serait d'une injustice extrême.
        Oh que nenni, dit le troisième,
    Fermier de sa paroisse et riche laboureur,
        Au boeuf appartient cet honneur.
    Quoi! reprend le coursier, écumant de colère,
    Votre avis n'est dicté que par votre intérêt?
    Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît?
        N'est-ce pas le code ordinaire?


FABLE III.

Le Roi et les deux Bergers.

    Certain monarque un jour déplorait sa misère,
        Et se lamentait d'être roi:
    Quel pénible métier! disait-il: sur la terre
    Est-il un seul mortel contredit comme moi?
    Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre;
    Je chéris mes sujets, et je mets des impôts;
    J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse;
        Mon peuple est accablé de maux,
        Je suis consumé de tristesse:
        Par-tout je cherche des avis,
    Je prends tous les moyens, inutile est ma peine;
        Plus j'en fais, moins je réussis.
    Notre monarque alors apperçoit dans la plaine
    Un troupeau de moutons maigres, de près tondus,
    Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères,
        Dispersés, bêlans, éperdus,
    Et des beliers sans force errant dans les bruyères.
    Leur conducteur Guillot allait, venait, courait,
    Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt,
    Tantôt à cet agneau qui demeure derrière,
        Puis à sa brebis la plus chère;
        Et, tandis qu'il est d'un côté,
    Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte;
        Le berger court, l'agneau qu'il quitte
        Par une louve est emporté.
        Guillot tout haletant s'arrête,
    S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir,
        Et, de son poing frappant sa tête,
        Il demande au ciel de mourir.
        Voilà bien ma fidelle image!
    S'écria le monarque; et les pauvres bergers,
    Comme nous autres rois, entourés de dangers,
        N'ont pas un plus doux esclavage;
    Cela console un peu. Comme il disait ces mots,
    Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux,
    Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,
        Tant leur riche toison les gêne,
    Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans,
    Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,
        Et de qui la mamelle pleine
    Fait accourir de loin les agneaux bondissans.
    Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,
        Faisait des vers pour son Iris,
    Les chantait doucement aux échos attendris,
    Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre.
    Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeau
    Sera bientôt détruit: les loups ne craignent guère
    Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère;
    On les écarte mal avec un chalumeau.
    Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe,
        Comme pour lui faire plaisir:
    Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir,
        Un chien s'élance et le terrasse.
        Au bruit qu'ils font en combattant,
    Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine:
        Un autre chien part, les ramène,
    Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant.
    Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette,
        Et ne quittait pas sa musette.
        Alors le roi, presque en courroux
    Lui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups,
    Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille,
        Et, sans en être moins tranquille,
    Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens!
    Sire, dit le berger, la chose est fort facile;
    Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.


Fable IV.

Les deux Voyageurs.

    Le compère Thomas et son ami Lubin
    Allaient à pied tous deux à la ville prochaine.
        Thomas trouve sur son chemin
        Une bourse de louis pleine;
    Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content,
        Lui dit: pour nous la bonne aubaine!
        Non, répond Thomas froidement,
    _Pour nous_ n'est pas bien dit, _pour moi_ c'est différent.
    Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine
    Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin.
        Thomas tremblant, et non sans cause,
    Dit: Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin,
    _Nous_ n'est pas le vrai mot, mais _toi_ c'est autre chose.
    Cela dit, il s'échappe à travers les taillis.
    Immobile de peur, Thomas est bientôt pris;
        Il tire la bourse et la donne.
    Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne
        Dans le malheur n'a point d'amis.


FABLE V.

Les Serins et le Chardonneret.

    Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret,
        Parmi les oeufs d'une serine
        Glissé l'oeuf d'un chardonneret.
    La mère des serins, bien plus tendre que fine,
    Ne s'en apperçut point, et couva comme sien
        Cet oeuf, qui dans peu vint à bien.
    Le petit étranger, sorti de sa coquille,
    Des deux époux trompés reçoit les tendres soins,
        Par eux traité ni plus ni moins
        Que s'il était de la famille.
    Couché dans le duvet, il dort le long du jour
    A côté des serins dont il se croit le frère,
        Reçoit la béquée à son tour,
    Et repose la nuit sous l'aile de la mère.
    Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau,
        D'un brillant plumage s'habille;
    Le chardonneret seul ne devient point jonquille,
    Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau.
        Ses frères pensent tout de même:
    Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime
        Ressemblant à nous trait pour trait!
    Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret
    Vient lui dire: Il est temps enfin de vous connaître;
    Ceux pour qui vous avez de si doux sentimens
        Ne sont point du tout vos parens.
    C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître.
    Vous ne fûtes jamais serin: regardez-vous,
    Vous avez le corps fauve et la tête écarlate,
    Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira;
        Mais je n'ai point une ame ingrate,
        Et mon coeur toujours chérira
        Ceux qui soignèrent mon enfance.
    Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien,
        J'en suis fâché; mais leur coeur et le mien
        Ont une grande ressemblance.
    Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien,
        Leurs soins me prouvent le contraire:
        Rien n'est vrai comme ce qu'on sent.
        Pour un oiseau reconnaissant
        Un bienfaiteur est plus qu'un père.


FABLE VI.

Le Chat et le Miroir.

    Philosophes hardis, qui passez votre vie
    A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,
        Daignez écouter, je vous prie,
        Ce trait du plus sage des chats.

        Sur une table de toilette
        Ce chat apperçut un miroir;
    Il y saute, regarde, et d'abord pense voir
        Un de ses frères qui le guette.
    Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
    Surpris, il juge alors la glace transparente,
        Et passe de l'autre côté,
    Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
    Il réfléchit un peu: de peur que l'animal,
        Tandis qu'il fait le tour, ne sorte,
    Sur le haut du miroir il se met à cheval,
    Une patte par-ci, l'autre par-là; de sorte
        Qu'il puisse par-tout le saisir.
        Alors, croyant bien le tenir,
    Doucement vers la glace il incline la tête,
    Apperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant,
        A droite, à gauche, il va jetant
        Sa griffe qu'il tient toute prête:
    Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.
        Alors, sans davantage attendre,
    Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre,
    Il laisse le miroir et retourne aux souris.
    Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère?
        Une chose que notre esprit,
    Après un long travail, n'entend ni ne saisit,
        Ne nous est jamais nécessaire.


FABLE VII.

La Carpe et les Carpillons.

    Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,
        Suivez le fond de la rivière;
        Craignez la ligne meurtrière,
      Ou l'épervier plus dangereux encor.
    C'est ainsi que parlait une carpe de Seine
    A de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine.
    C'était au mois d'avril: les neiges, les glaçons,
    Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes,
    Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons,
        Et déborde dans les campagnes.
        Ah! ah! criaient les carpillons,
        Qu'en dis-tu, carpe radoteuse?
        Crains-tu pour nous les hameçons?
    Nous voilà citoyens de la mer orageuse;
    Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel,
        Les arbres sont cachés sous l'onde,
        Nous sommes les maîtres du monde,
        C'est le déluge universel.
    Ne croyez pas cela, répond la vieille mère;
    Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant:
    Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident,
    Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
    Bah! disent les poissons, tu répètes toujours
            Mêmes discours.
    Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
        Parlant ainsi, nos étourdis
        Sortent tous du lit de la Seine,
    Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
        Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent,
        Et les carpillons demeurèrent;
          Bientôt ils furent pris,
              Et frits.

        Pourquoi quittaient-ils la rivière?
        Pourquoi? Je le sais trop, hélas!
    C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,
        C'est qu'on veut sortir de sa sphère,
    C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.


FABLE VIII.

Le Calife.

    Autrefois dans Bagdad le calife Almamon
    Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique,
    Que ne le fut jamais celui de Salomon.
    Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique;
    L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis;
    Dans les appartemens embellis de sculpture,
    Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis
    Et les trésors du luxe et ceux de la nature,
    Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure,
    Les myrtes odorans, les chefs-d'oeuvre de l'art,
        Et les fontaines jaillissantes
        Roulant leurs ondes bondissantes
        A côté des lits de brocard.
    Près de ce beau palais, juste devant l'entrée,
    Une étroite chaumière, antique et délabrée,
    D'un pauvre tisserand était l'humble réduit.
        Là, content du petit produit
    D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,
        Le bon vieillard, libre, oublié,
        Coulait des jours doux et paisibles,
        Point envieux, point envié.
        J'ai déjà dit que sa retraite
        Masquait le devant du palais.
    Le visir veut d'abord, sans forme de procès,
        Qu'on abatte la maisonnette;
    Mais le calife veut que d'abord on l'achète.
    Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier,
    On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme,
        Répond doucement le pauvre homme;
    Je n'ai besoin de rien avec mon atelier:
    Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire;
    C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père,
        Je prétends y mourir aussi.
    Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici,
        Il peut détruire ma chaumière:
        Mais, s'il le fait, il me verra
    Venir, chaque matin, sur la dernière pierre
        M'asseoir et pleurer ma misère;
    Je connais Almamon, son coeur en gémira.
    Cet insolent discours excita la colère
    Du visir, qui voulait punir ce téméraire,
    Et sur-le-champ raser sa chétive maison.
        Mais le calife lui dit: Non,
    J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée;
        Ma gloire tient à sa durée:
    Je veux que nos neveux, en la considérant,
    Y trouvent de mon règne un monument auguste:
    En voyant le palais, ils diront, Il fut grand;
    En voyant la chaumière, ils diront, Il fut juste.


FABLE IX.

La Mort.

    La Mort, reine du monde, assembla, certain jour,
        Dans les enfers toute sa cour.
    Elle voulait choisir un bon premier ministre
    Qui rendît ses états encor plus florissans.
        Pour remplir cet emploi sinistre,
    Du fond du noir tartare avancent à pas lents
        La Fièvre, la Goutte et la Guerre.
        C'étaient trois sujets excellens;
        Tout l'enfer et toute la terre
        Rendaient justice à leurs talens.
    La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite.
    On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite,
        Nul n'osait lui rien disputer;
    Lorsque d'un médecin arriva la visite,
    Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter.
        La Mort même était en balance:
        Mais, les Vices étant venus,
        Dès ce moment la Mort n'hésita plus,
        Elle choisit l'Intempérance.


FABLE X.

Les deux Jardiniers.

    Deux frères jardiniers avaient par héritage
    Un jardin dont chacun cultivait la moitié;
        Liés d'une étroite amitié,
        Ensemble ils faisaient leur ménage.
    L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,
        Se croyait un très grand docteur;
        Et Monsieur Jean passait sa vie
    A lire l'almanach, à regarder le temps,
        Et la girouette et les vents.
    Bientôt, donnant l'essor à son rare génie,
    Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul
    Des milliers de pois peuvent sortir si vîte;
        Pourquoi la graine du tilleul,
    Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite
    Que la fève, qui meurt à deux pieds du terrain;
        Enfin par quel secret mystère
    Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre,
        Sait se retourner dans son sein,
    Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige.
        Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige
    De ne point pénétrer ces importans secrets,
        Il n'arrose point son marais;
        Ses épinards et sa laitue
    Sèchent sur pied; le vent du nord lui tue
        Ses figuiers qu'il ne couvre pas.
    Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse;
    Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,
        N'a que son frère pour ressource.
        Celui-ci, dès le grand matin,
    Travaillait en chantant quelque joyeux refrain,
    Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille.
    Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir,
    Il semait bonnement pour pouvoir recueillir.
    Aussi dans son terrain tout venait à merveille;
    Il avait des écus, des fruits et du plaisir.
        Ce fut lui qui nourrit son frère;
        Et quand Monsieur Jean tout surpris
    S'en vint lui demander comment il savait faire:
    Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère:
        Je travaille, et tu réfléchis;
        Lequel rapporte davantage?
        Tu te tourmentes, je jouis;
        Qui de nous deux est le plus sage?


FABLE XI.

Le Chien et le Chat.

          Un chien vendu par son maître
          Brisa sa chaîne, et revint
          Au logis qui le vit naître.
          Jugez de ce qu'il devint
          Lorsque, pour prix de son zèle,
          Il fut de cette maison
          Reconduit par le bâton
          Vers sa demeure nouvelle.
          Un vieux chat, son compagnon,
          Voyant sa surprise extrême,
          En passant lui dit ce mot:
          Tu croyais donc, pauvre sot,
          Que c'est pour nous qu'on nous aime!


FABLE XII.

Le Vacher et le Garde-chasse.

    Colin gardait un jour les vaches de son père;
        Colin n'avait pas de bergère,
    Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois:
    Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine,
    Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois,
        Et qui m'a mis tout hors d'haleine.
        Il vient de passer par là bas,
    Lui répondit Colin: mais, si vous êtes las,
    Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,
        Et j'irai faire votre chasse;
    Je réponds du chevreuil.--ma foi, je le veux bien:
    Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,
        Va le tuer. Colin s'apprête,
    S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret,
        Court avec lui vers la forêt.
    Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête,
    Et voilà le chevreuil... Colin impatient
        Tire aussitôt, manque la bête,
        Et blesse le pauvre Sultan.
        A la suite du chien qui crie,
        Colin revient à la prairie.
        Il trouve le garde ronflant;
      De vaches, point; elles étaient volées.
    Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux,
    Parcourt en gémissant les monts et les vallées;
    Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux,
        Colin retourne chez son père,
        Et lui conte en tremblant l'affaire.
    Celui-ci, saisissant un bâton de cormier,
    Corrige son cher fils de ses folles idées,
        Puis lui dit: Chacun son métier,
        Les vaches seront bien gardées.


FABLE XIII.

La Coquette et l'Abeille.

    Chloé, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette,
        Tous les matins, en se levant,
    Se mettait au travail, j'entends à sa toilette;
        Et là, souriant, minaudant,
       Elle disait à son cher confident
    Les peines, les plaisirs, les projets de son ame.
    Une abeille étourdie arrive en bourdonnant.
    Au secours! au secours! crie aussitôt la dame:
    Venez, Lise, Marton, accourez promptement;
    Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment
        Aux lèvres de Chloé se pose.
    Chloé s'évanouit, et Marton en fureur
        Saisit l'abeille et se dispose
    A l'écraser. Hélas! lui dit avec douceur
    L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur;
    La bouche de Chloé me semblait une rose,
    Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens.
    Faisons grace, dit-elle, à son aveu sincère:
        D'ailleurs sa piqûre est légère;
    Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens.

    Que ne fait-on passer avec un peu d'encens!


FABLE XIV.

L'Éléphant blanc.

        Dans certains pays de l'Asie
        On révère les éléphans,
            Sur-tout les blancs.
        Un palais est leur écurie,
        On les sert dans des vases d'or,
    Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre,
        Et les peuples se font la guerre
        Pour s'enlever ce beau trésor.
    Un de ces éléphans, grand penseur, bonne tête,
    Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs
        Ce qui lui valait tant d'honneurs,
    Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête.
    Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité;
        L'on connaît votre dignité,
    Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie
    Les ames des héros qu'a chéris la patrie
        S'en vont habiter quelque temps
    Dans les corps des éléphans blancs.
    Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sûre.
        --Quoi! vous nous croyez des héros?
    --Sans doute.--Et sans cela nous serions en repos,
    Jouissant dans les bois des biens de la nature?
    --Oui, seigneur.--Mon ami, laisse-moi donc partir,
        Car on t'a trompé, je t'assure;
        Et, si tu veux y réfléchir,
        Tu verras bientôt l'imposture:
        Nous sommes fiers et caressans;
        Modérés, quoique tout-puissans;
        On ne nous voit point faire injure
    A plus faible que nous; l'amour dans notre coeur
        Reçoit des lois de la pudeur;
        Malgré la faveur où nous sommes,
    Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus:
        Quelles preuves faut-il de plus?
        Comment nous croyez-vous des hommes?


FABLE XV.

Le Lierre et le Thym.

        Que je te plains, petite plante!
        Disait un jour le lierre au thym:
        Toujours ramper, c'est ton destin;
        Ta tige chétive et tremblante
    Sort à peine de terre, et la mienne dans l'air,
    Unie au chêne altier que chérit Jupiter,
        S'élance avec lui dans la nue.
    Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue;
    Je ne puis sur ce point disputer avec toi:
        Mais je me soutiens par moi-même;
    Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême,
        Tu ramperais plus bas que moi.

    Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires,
    Qui nous parlez toujours de grec ou de latin
        Dans vos discours préliminaires,
        Retenez ce que dit le thym.


FABLE XVI.

Le Chat et la Lunette.

        Un chat sauvage et grand chasseur
        S'établit, pour faire bombance,
        Dans le parc d'un jeune seigneur
    Où lapins et perdrix étaient en abondance.
    Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour,
    A la course, à l'affût, également habile,
    Poursuivait, attendait, immolait tour-à-tour
        Et quadrupède et volatile.
    Les gardes épiaient l'insolent braconnier;
    Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier,
        Le drôle trompait leur adresse.
    Cependant il craignait d'être pris à la fin,
        Et se plaignait que la vieillesse
        Lui rendît l'oeil moins sûr, moins fin.
    Ce penser lui causait souvent de la tristesse;
    Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir
    Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes:
        C'était une de ces lunettes
    Faites pour l'opéra, que par hasard, un soir,
    Le maître avait perdue en ce lieu solitaire.
        Le chat d'abord la considère,
    La touche de sa griffe, et de l'extrémité
    La fait à petits coups rouler sur le côté,
    Court après, s'en saisit, l'agite, la remue,
        Étonné que rien n'en sortît.
    Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vue
    Le verre d'un des bouts, c'était le plus petit.
    Alors il apperçoit sous la verte coudrette
    Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas.
    Ah! quel trésor! dit-il en serrant sa lunette,
    Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas.
    Mais il entend du bruit; il reprend sa machine,
    S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain
        Le garde qui vers lui chemine.
        Pressé par la peur, par la faim,
        Il reste un moment incertain,
    Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde:
    Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde,
    Et le petit tout près lui fait voir le lapin.
    Croyant avoir le temps, il va manger la bête;
    Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front,
        Lui met deux balles dans la tête,
        Et de sa peau fait un manchon.

        Chacun de nous a sa lunette,
        Qu'il retourne suivant l'objet:
        On voit là-bas ce qui déplaît,
        On voit ici ce qu'on souhaite.


FABLE XVII.

Le jeune Homme et le Vieillard.

    De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune,
    Demandait à son père un jeune ambitieux.
    Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux,
    C'est de se rendre utile à la cause commune,
    De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens,
        Au service de la patrie.
        --Oh! trop pénible est cette vie,
        Je veux des moyens moins brillans.
    --Il en est de plus sûrs, l'intrigue...--Elle est trop vile,
    Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir.
        --Eh bien! sois un simple imbécille,
        J'en ai vu beaucoup réussir.


FABLE XVIII.

La Taupe et les Lapins.

    Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts;
        En convenir, c'est autre chose:
    On aime mieux souffrir de véritables maux,
        Que d'avouer qu'ils en sont cause.
        Je me souviens à ce sujet
        D'avoir été témoin d'un fait
      Fort étonnant et difficile à croire:
        Mais je l'ai vu, voici l'histoire.

        Près d'un bois, le soir, à l'écart,
        Dans une superbe prairie,
    Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie,
        A jouer au colin-maillard.
    Des lapins! direz-vous, la chose est impossible.
    Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible
    Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait,
        Et puis sous le cou se nouait.
        Un instant en faisait l'affaire.
    Celui que ce ruban privait de la lumière
    Se plaçait au milieu; les autres alentour
        Sautaient, dansaient, faisaient merveilles,
        S'éloignaient, venaient tour-à-tour
        Tirer sa queue ou ses oreilles.
    Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain,
    Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte:
        Mais la troupe échappe à la hâte,
    Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain,
        Il y sera jusqu'à demain.
        Une taupe assez étourdie,
        Qui sous terre entendit ce bruit,
        Sort aussitôt de son réduit
        Et se mêle dans la partie.
        Vous jugez que, n'y voyant pas,
        Elle fut prise au premier pas.
    Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience,
    Et la justice veut qu'à notre pauvre soeur
        Nous fassions un peu de faveur;
        Elle est sans yeux et sans défense,
    Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feu
    La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu;
    Mettez-moi le bandeau.--Très volontiers, ma chère,
    Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire
        Que nous serrions le noeud bien fort.
    --Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère,
    Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor.


FABLE XIX.

Le Rossignol et le Prince.

        Un jeune prince, avec son gouverneur,
        Se promenait dans un bocage,
        Et s'ennuyait suivant l'usage;
        C'est le profit de la grandeur.
      Un rossignol chantait sous le feuillage:
    Le prince l'apperçoit, et le trouve charmant;
    Et, comme il était prince, il veut dans le moment
        L'attraper et le mettre en cage.
        Mais pour le prendre il fait du bruit,
            Et l'oiseau fuit.
    Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère,
        Le plus aimable des oiseaux
    Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire,
    Tandis que mon palais est rempli de moineaux?
    C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire
      De ce qu'un jour vous devez éprouver:
        Les sots savent tous se produire;
    Le mérite se cache, il faut l'aller trouver.


FABLE XX.

L'Aveugle et le Paralytique.

        Aidons-nous mutuellement,
    La charge des malheurs en sera plus légère;
        Le bien que l'on fait à son frère
    Pour le mal que l'on souffre est un soulagement.
    Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine:
    Pour la persuader aux peuples de la Chine,
        Il leur contait le trait suivant.

        Dans une ville de l'Asie
        Il existait deux malheureux,
    L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.
    Ils demandaient au ciel de terminer leur vie:
        Mais leurs cris étaient superflus,
    Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
    Couché sur un grabat dans la place publique,
    Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.
        L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,
        Était sans guide, sans soutien,
        Sans avoir même un pauvre chien
        Pour l'aimer et pour le conduire.
        Un certain jour il arriva
    Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,
        Près du malade se trouva;
    Il entendit ses cris, son ame en fut émue.
        Il n'est tels que les malheureux
        Pour se plaindre les uns les autres.
    J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres:
    Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux.
    Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
        Que je ne puis faire un seul pas;
        Vous-même vous n'y voyez pas:
    A quoi nous servirait d'unir notre misère?
    A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux
    Nous possédons le bien à chacun nécessaire;
        J'ai des jambes, et vous des yeux:
    Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide:
    Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés,
    Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez:
    Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
    Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
    Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.


FABLE XXI.

Pandore.

        Quand Pandore eut reçu la vie,
    Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner.
        Vénus, malgré sa jalousie,
    Détacha sa ceinture, et vint la lui donner.
    Jupiter, admirant cette jeune merveille,
    Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs.
    Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille:
        Elle blessera bien des coeurs;
        Mais j'ai caché dans ma ceinture
        _Les caprices_ pour affaiblir
        Le mal que fera sa blessure,
        Et _les faveurs_ pour en guérir.


FABLE XXII.

L'Enfant et le Dattier.

        Non loin des rochers de l'Atlas,
    Au milieu des déserts, où cent tribus errantes
    Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes
    Un jour, certain enfant précipitait ses pas.
    C'était le jeune fils de quelque musulmane
        Qui s'en allait en caravane.
    Quand sa mère dormait, il courait le pays.
    Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine,
        Notre enfant trouve une fontaine,
    Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits.
    O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire,
    M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire,
        Ces trésors cachés, inconnus,
        Demeuraient à jamais perdus.
    Je les ai découverts, ils sont ma récompense.
    Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance,
    Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser.
        L'entreprise était périlleuse;
    L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse,
    Lui déchirait les mains ou les faisait glisser.
    Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle,
        Il recommence de plus belle,
        Et parvient enfin, haletant,
        A ces fruits qu'il desirait tant.
        Il se jette alors sur les dattes,
    Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant,
            Et mangeant
        Sans choisir les plus délicates.
        Tout-à-coup voilà notre enfant
        Qui réfléchit et qui descend.
        Il court chercher sa bonne mère,
        Prend avec lui son jeune frère,
    Les conduit au dattier. Le cadet incliné,
        S'appuyant au tronc qu'il embrasse,
        Présente son dos à l'aîné;
        L'autre y monte, et de cette place,
    Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger,
    Cueille et jette les fruits; la mère les ramasse,
    Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger.
    La récolte achevée, et la nappe étant mise,
        Les deux frères tranquillement,
    Souriant à leur mère au milieu d'eux assise,
    Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant.

    De la société ceci nous peint l'image:
    Je ne connais de bien que ceux que l'on partage.
    Coeurs dignes de sentir le prix de l'amitié,
        Retenez cet ancien adage:
        _Le tout ne vaut pas la moitié._


FIN DU PREMIER LIVRE.



LIVRE SECOND.


FABLE PREMIÈRE.

La Mère, l'Enfant, et les Sarigues.[6]

  [6] Espèce de renard du Pérou. (BUFFON, Hist. nat. tom. IV.)

A MADAME DE LA BRICHE.

    Vous, de qui les attraits, la modeste douceur,
    Savent tout obtenir et n'osent rien prétendre,
    Vous que l'on ne peut voir sans devenir plus tendre,
    Et qu'on ne peut aimer sans devenir meilleur,
    Je vous respecte trop pour parler de vos charmes,
        De vos talens, de votre esprit...
    Vous aviez déjà peur: bannissez vos alarmes,
        C'est de vos vertus qu'il s'agit.
    Je veux peindre en mes vers des mères le modèle,
    Le sarigue, animal peu connu parmi nous,
        Mais dont les soins touchans et doux,
        Dont la tendresse maternelle,
        Seront de quelque prix pour vous.
        Le fond du conte est véritable:
    Buffon m'en est garant; qui pourrait en douter?
    D'ailleurs tout dans ce genre a droit d'être croyable
    Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter.

    Maman, disait un jour à la plus tendre mère
    Un enfant péruvien sur ses genoux assis,
    Quel est cet animal qui, dans cette bruyère,
        Se promène avec ses petits?
    Il ressemble au renard. Mon fils, répondit-elle,
        Du sarigue c'est la femelle;
        Nulle mère pour ses enfans
    N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilans.
    La nature a voulu seconder sa tendresse,
        Et lui fit près de l'estomac
    Une poche profonde, une espèce de sac,
      Où ses petits, quand un danger les presse,
        Vont mettre à couvert leur faiblesse.
    Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir.
    L'enfant frappe des mains, la sarigue attentive
        Se dresse, et, d'une voix plaintive,
    Jette un cri; les petits aussitôt d'accourir,
        Et de s'élancer vers la mère,
    En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire.
        La poche s'ouvre, les petits
        En un moment y sont blottis.
    Ils disparaissent tous; la mère avec vîtesse
        S'enfuit emportant sa richesse.
    La Péruvienne alors dit à l'enfant surpris:
        Si jamais le sort t'est contraire,
    Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils:
    L'asile le plus sûr est le sein d'une mère.


FABLE II.

Le vieux Arbre et le Jardinier.

        Un jardinier, dans son jardin,
        Avait un vieux arbre stérile;
    C'était un grand poirier qui jadis fut fertile:
    Mais il avait vieilli, tel est notre destin.
    Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin;
        Le voilà qui prend sa coignée.
        Au premier coup l'arbre lui dit:
    Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit
        Que je t'ai donné chaque année.
    La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant,
        N'assassine pas un mourant
    Qui fut ton bienfaiteur. Je te coupe avec peine,
    Répond le jardinier; mais j'ai besoin de bois.
        Alors, gazouillant à la fois,
        De rossignols une centaine
    S'écrie: Épargne-le, nous n'avons plus que lui:
    Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage,
    Nous la réjouissons par notre doux ramage;
    Elle est seule souvent, nous charmons son ennui.
    Le jardinier les chasse et rit de leur requête;
    Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim
    Sort aussitôt du tronc, en lui disant: Arrête,
        Écoute-nous, homme inhumain:
        Si tu nous laisses cet asile,
        Chaque jour nous te donnerons
    Un miel délicieux dont tu peux à la ville
        Porter et vendre les rayons:
    Cela te touche-t-il? J'en pleure de tendresse,
        Répond l'avare jardinier:
    Eh! que ne dois-je pas à ce pauvre poirier
        Qui m'a nourri dans sa jeunesse?
    Ma femme quelquefois vient ouïr ces oiseaux;
    C'en est assez pour moi: qu'ils chantent en repos.
    Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance,
    Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton.
    Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense,
        Et laisse vivre le vieux tronc.

        Comptez sur la reconnaissance
        Quand l'intérêt vous en répond.


FABLE III.

La Brebis et le Chien.

    La brebis et le chien, de tous les temps amis,
    Se racontaient un jour leur vie infortunée.
    Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis
    Quand je songe aux malheurs de notre destinée.
    Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats,
        Toujours soumis, tendre et fidèle,
        Tu reçois, pour prix de ton zèle,
        Des coups et souvent le trépas.
        Moi, qui tous les ans les habille,
    Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs,
    Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille
        Assassiné par ces méchans.
    Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste.
        Victimes de ces inhumains,
    Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,
        Voilà notre destin funeste!
    Il est vrai, dit le chien: mais crois-tu plus heureux
        Les auteurs de notre misère?
        Va, ma soeur, il vaut encor mieux
        Souffrir le mal que de le faire.


FABLE IV.

Le bon Homme et le Trésor.

        Un bon homme de mes parens,
        Que j'ai connu dans mon jeune âge,
    Se faisait adorer de tout son voisinage;
    Consulté, vénéré des petits et des grands;
    Il vivait dans sa terre en véritable sage.
        Il n'avait pas beaucoup d'écus,
    Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance;
        En revanche, force vertus,
        Du sens, de l'esprit par-dessus,
    Et cette aménité que donne l'innocence.
        Quand un pauvre venait le voir,
    S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles;
    Et, s'il n'en avait point, du moins par ses paroles
    Il lui rendait un peu de courage et d'espoir.
        Il raccommodait les familles,
    Corrigeait doucement les jeunes étourdis,
        Riait avec les jeunes filles,
        Et leur trouvait de bons maris.
        Indulgent aux défauts des autres,
    Il répétait souvent: N'avons-nous pas les nôtres?
    Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-là sont nés bossus,
        L'un un peu moins; l'autre un peu plus:
        La nature de cent manières
    Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix;
        Le chemin est assez mauvais
        Sans nous jeter encor des pierres.
        Or il arriva certain jour
    Que notre bon vieillard trouva dans une tour
        Un trésor caché sous la terre.
        D'abord il n'y voit qu'un moyen
        De pouvoir faire plus de bien;
        Il le prend, l'emporte et le serre.
    Puis, en réfléchissant, le voilà qui se dit:
    Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit
        Si j'en augmentais mon domaine;
    J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant.
    Je peux mieux faire encor: dans la ville prochaine
    Achetons une charge, et soyons président.
        Président! cela vaut la peine.
    Je n'ai pas fait mon droit, mais, avec mon argent,
    On m'en dispensera, puisque cela s'achète.
        Tandis qu'il rêve et qu'il projette,
        Sa servante vient l'avertir
        Que les jeunes gens du village
    Dans la cour du château sont à se divertir.
        Le dimanche, c'était l'usage,
    Le seigneur se plaisait à danser avec eux.
    Oh! ma foi, répond-il, j'ai bien d'autres affaires,
    Que l'on danse sans moi. L'esprit plein de chimères,
    Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux.
        Ensuite il va joindre à sa somme
    Un petit sac d'argent, reste du mois dernier.
        Dans l'instant arrive un pauvre homme
        Qui, tout en pleurs, vient le prier
    De vouloir lui prêter vingt écus pour sa taille:
    Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison,
        Et n'a laissé dans ma maison
        Que six enfans sur de la paille.
    Notre nouveau Crésus lui répond durement
        Qu'il n'est point en argent comptant.
    Le pauvre malheureux le regarde, soupire,
        Et s'en retourne sans mot dire.
    Mais il n'était pas loin, que notre bon seigneur
        Retrouve tout-à-coup son coeur:
        Il court au paysan, l'embrasse,
        De cent écus lui fait le don,
        Et lui demande encor pardon.
    Ensuite il fait crier que sur la grande place
    Le village assemblé se rende dans l'instant.
        On obéit; notre bon homme
        Arrive avec toute sa somme,
        En un seul monceau la répand.
    Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent:
    Depuis qu'il m'appartient je ne suis plus le même,
    Mon ame est endurcie, et la voix du malheur
        N'arrive plus jusqu'à mon coeur.
    Mes enfans, sauvez-moi de ce péril extrême;
    Prenez et partagez ce dangereux métal;
    Emportez votre part chacun dans votre asile:
    Entre tous divisé, cet or peut être utile;
    Réuni chez un seul, il ne fait que du mal.
        Soyons contens du nécessaire,
    Sans jamais souhaiter de trésors superflus:
    Il faut les redouter autant que la misère,
        Comme elle ils chassent les vertus.


FABLE V.

Le Troupeau de Colas.

    Dès la pointe du jour, sortant de son hameau,
    Colas, jeune pasteur d'un assez beau troupeau,
        Le conduisait au pâturage.
        Sur sa route il trouve un ruisseau
    Que, la nuit précédente, un effroyable orage
    Avait rendu torrent; comment passer cette eau?
    Chien, brebis et berger, tout s'arrête au rivage.
    En faisant un circuit l'on eût gagné le pont;
    C'était bien le plus sûr, mais c'était le plus long:
    Colas veut abréger. D'abord il considère
        Qu'il peut franchir cette rivière;
        Et, comme ses beliers sont forts,
        Il conclut que, sans grands efforts,
    Le troupeau sautera. Cela dit, il s'élance;
    Son chien saute après lui; beliers d'entrer en danse,
        A qui mieux mieux, courage, allons!
        Après les beliers, les moutons;
    Tout est en l'air, tout saute, et Colas les excite
        En s'applaudissant du moyen.
    Les beliers, les moutons, sautèrent assez bien:
        Mais les brebis vinrent ensuite,
    Les agneaux, les vieillards, les faibles, les peureux,
        Les mutins, corps toujours nombreux,
    Qui refusaient le saut ou sautaient de colère,
        Et, soit faiblesse, soit dépit,
        Se laissaient choir dans la rivière.
    Il s'en noya le quart; un autre quart s'enfuit,
        Et sous la dent du loup périt.
        Colas, réduit à la misère,
    S'apperçut, mais trop tard, que pour un bon pasteur
        Le plus court n'est pas le meilleur.


FABLE VI.

Le Bouvreuil et le Corbeau.

    Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage,
        Habitaient le même logis.
        L'un enchantait par son ramage
    La femme, le mari, les gens, tout le ménage;
    L'autre les fatiguait sans cesse de ses cris;
    Il demandait du pain, du rôti, du fromage,
        Qu'on se pressait de lui porter,
        Afin qu'il voulût bien se taire.
    Le timide bouvreuil ne faisait que chanter,
    Et ne demandait rien: aussi, pour l'ordinaire,
        On l'oubliait; le pauvre oiseau
        Manquait souvent de grain et d'eau.
    Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie
        N'auraient pas fait le moindre pas
        Pour voir si l'auge était remplie.
    Ils l'aimaient bien pourtant, mais ils n'y pensaient pas.
    Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage.
    Ah! quel malheur! dit-on: las! il chantait si bien!
    De quoi donc est-il mort? Certes, c'est grand dommage!
    Le corbeau crie encore et ne manque de rien.


FABLE VII.

Le Singe qui montre la Lanterne magique.

    Messieurs les beaux esprits, dont la prose et les vers
    Sont d'un style pompeux et toujours admirable,
    Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable,
        Et tâchez de devenir clairs.

    Un homme qui montrait la lanterne magique
        Avait un singe dont les tours
        Attiraient chez lui grand concours:
    Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique
        Dansait et voltigeait au mieux,
        Puis faisait le saut périlleux,
    Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne,
          Le corps droit, fixe, d'aplomb,
        Notre Jacqueau fait tout du long
        L'exercice à la prussienne.
    Un jour qu'au cabaret son maître était resté
        (C'était, je pense, un jour de fête)
          Notre singe en liberté
          Veut faire un coup de sa tête.
    Il s'en va rassembler les divers animaux
        Qu'il peut rencontrer dans la ville;
        Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux,
        Arrivent bientôt à la file.
    Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau;
    C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau
    Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte
    On ne prend point d'argent, je fais tout pour l'honneur.
        A ces mots, chaque spectateur
        Va se placer, et l'on apporte
    La lanterne magique; on ferme les volets,
        Et, par un discours fait exprès,
        Jacqueau prépare l'auditoire.
        Ce morceau vraiment oratoire
        Fit bâiller; mais on applaudit.
    Content de son succès, notre singe saisit
        Un verre peint qu'il met dans sa lanterne.
        Il sait comment on le gouverne,
    Et crie en le poussant: Est-il rien de pareil?
        Messieurs, vous voyez le soleil,
        Ses rayons et toute sa gloire.
    Voici présentement la lune; et puis l'histoire
        D'Adam, d'Eve et des animaux...
        Voyez, messieurs, comme ils sont beaux!
        Voyez la naissance du monde;
    Voyez... Les spectateurs, dans une nuit profonde,
    Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir;
        L'appartement, le mur, tout était noir.
    Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles
        Dont il étourdit nos oreilles,
        Le fait est que je ne vois rien.
        Ni moi non plus, disait un chien.
    Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose;
        Mais je ne sais pour quelle cause
        Je ne distingue pas très-bien.
    Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne
    Parlait éloquemment et ne se lassait point.
        Il n'avait oublié qu'un point,
        C'était d'éclairer sa lanterne.


FABLE VIII.

L'Enfant et le Miroir.

    Un enfant élevé dans un pauvre village
    Revint chez ses parens, et fut surpris d'y voir
              Un miroir.
        D'abord il aima son image;
    Et puis par un travers bien digne d'un enfant,
        Et même d'un être plus grand,
        Il veut outrager ce qu'il aime,
    Lui fait une grimace, et le miroir la rend.
        Alors son dépit est extrême;
        Il lui montre un poing menaçant,
        Il se voit menacé de même.
    Notre marmot fâché s'en vient, en frémissant,
        Battre cette image insolente;
    Il se fait mal aux mains. Sa colère en augmente;
        Et, furieux, au désespoir,
        Le voilà, devant ce miroir,
        Criant, pleurant, frappant la glace.
    Sa mère, qui survient, le console, l'embrasse,
        Tarit ses pleurs, et doucement lui dit:
    N'as-tu pas commencé par faire la grimace
    A ce méchant enfant qui cause ton dépit?
    --Oui.--Regarde à présent: tu souris, il sourit;
    Tu tends vers lui les bras, il te les tend de même;
    Tu n'es plus en colère, il ne se fâche plus:
    De la société tu vois ici l'emblême;
        Le bien, le mal, nous sont rendus.


FABLE IX.

Les deux Chats.

    Deux chats qui descendaient du fameux Rodilard,
    Et dignes tous les deux de leur noble origine,
    Différaient d'embonpoint: l'un était gras à lard,
        C'était l'aîné; sous son hermine
        D'un chanoine il avait la mine,
    Tant il était dodu, potelé, frais et beau:
        Le cadet n'avait que la peau
        Collée à sa tranchante échine.
    Cependant ce cadet, du matin jusqu'au soir,
        De la cave à la gouttière
        Trottait, courait, il fallait voir!
        Sans en faire meilleure chère.
        Enfin, un jour, au désespoir,
        Il tint ce discours à son frère:
        Explique-moi par quel moyen,
        Passant ta vie à ne rien faire,
    Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien,
        Et moi si mal. La chose est claire,
    Lui répondit l'aîné: tu cours tout le logis
    Pour manger rarement quelque maigre souris...
    --N'est-ce pas mon devoir?--D'accord, cela peut être:
        Mais moi je reste auprès du maître,
        Je sais l'amuser par mes tours.
    Admis à ses repas sans qu'il me réprimande,
    Je prends de bons morceaux, et puis je les demande
        En faisant patte de velours;
        Tandis que toi, pauvre imbécille,
        Tu ne sais rien que le servir,
        Va, le secret de réussir,
        C'est d'être adroit, non d'être utile.


FABLE X.

Le Cheval et le Poulain.

    Un bon père cheval, veuf, et n'ayant qu'un fils,
        L'élevait dans un pâturage
        Où les eaux, les fleurs et l'ombrage,
    Présentaient à la fois tous les biens réunis.
    Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge,
    Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin,
        Se vautrait dans l'herbe fleurie,
    Galopait sans objet, se baignait sans envie,
        Ou se reposait sans besoin.
    Oisif et gras à lard, le jeune solitaire
    S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien;
    Le dégoût vint bientôt; il va trouver son père:
    Depuis long-temps, dit-il, je ne me sens pas bien,
        Cette herbe est mal-saine et me tue,
    Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue,
    L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons;
        Bref, je meurs si nous ne partons.
    Mon fils, répond le père, il s'agit de ta vie,
        A l'instant même il faut partir.
    Sitôt dit, sitôt fait, ils quittent leur patrie.
    Le jeune voyageur bondissait de plaisir:
    Le vieillard, moins joyeux, allait un train plus sage;
    Mais il guidait l'enfant, et le faisait gravir
    Sur des monts escarpés, arides, sans herbage,
        Où rien ne pouvait le nourrir.
        Le soir vint, point de pâturage;
        On s'en passa. Le lendemain,
    Comme l'on commençait à souffrir de la faim,
    On prit du bout des dents une ronce sauvage.
    On ne galopa plus le reste du voyage;
    A peine, après deux jours, allait-on même au pas.
        Jugeant alors la leçon faite,
    Le père va reprendre une route secrète
        Que son fils ne connaissait pas,
        Et le ramène à la prairie
    Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain
        Retrouve un peu d'herbe fleurie,
    Il se jette dessus: Ah! l'excellent festin!
    La bonne herbe! dit-il: comme elle est douce et tendre!
        Mon père, il ne faut pas s'attendre
        Que nous puissions rencontrer mieux;
    Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux:
    Quel pays peut valoir cet asile champêtre?
    Comme il parlait ainsi, le jour vint à paraître:
    Le poulain reconnaît le pré qu'il a quitté;
    Il demeure confus. Le père, avec bonté,
    Lui dit: Mon cher enfant, retiens cette maxime:
    Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté,
        Il faut au bonheur du régime.


FABLE XI.

Le Grillon.

        Un pauvre petit grillon,
        Caché dans l'herbe fleurie,
        Regardait un papillon
        Voltigeant dans la prairie.
    L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs;
    L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes;
    Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
        Prenant et quittant les plus belles.
    Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
        Sont différens! Dame nature
        Pour lui fit tout et pour moi rien.
    Je n'ai point de talent, encor moins de figure;
    Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici bas:
        Autant vaudrait n'exister pas.
        Comme il parlait, dans la prairie
        Arrive une troupe d'enfans:
        Aussitôt les voilà courans
    Après ce papillon dont ils ont tous envie.
    Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper.
    L'insecte vainement cherche à leur échapper,
        Il devient bientôt leur conquête.
    L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
    Un troisième survient, et le prend par la tête.
        Il ne fallait pas tant d'efforts
        Pour déchirer la pauvre bête.
    Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché;
    Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
    Combien je vais aimer ma retraite profonde!
        Pour vivre heureux vivons caché.


FABLE XII.

Le Château de cartes.

    Un bon mari, sa femme, et deux jolis enfans,
    Coulaient en paix leurs jours dans le simple hermitage
    Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parens.
    Ces époux, partageant les doux soins du ménage,
    Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons;
    Et le soir, dans l'été soupant sous le feuillage,
        Dans l'hiver devant leurs tisons,
    Ils prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse,
    Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours:
    Le père par un conte égayait ses discours,
        La mère par une caresse.
    L'aîné de ces enfans, né grave, studieux,
        Lisait et méditait sans cesse;
    Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse,
    Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux.
    Un soir, selon l'usage, à côté de leur père,
    Assis près d'une table où s'appuyait la mère,
    L'aîné lisait Rollin: le cadet, peu soigneux
    D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes,
    Employait tout son art, toutes ses facultés,
    A joindre, à soutenir par les quatre côtés
        Un fragile château de cartes.
    Il n'en respirait pas d'attention, de peur.
        Tout-à-coup voici le lecteur
    Qui s'interrompt: Papa, dit-il, daigne m'instruire
    Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérans,
        Et d'autres fondateurs d'empire:
        Ces deux noms sont-ils différens?
    Le père méditait une réponse sage,
    Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir,
    Après tant de travail, d'avoir pu parvenir
        A placer son second étage,
    S'écrie: Il est fini! Son frère murmurant
    Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage;
        Et voilà le cadet pleurant.
        Mon fils, répond alors le père,
        Le fondateur c'est votre frère,
        Et vous êtes le conquérant.


FABLE XIII.

Le Phénix.

        Le phénix, venant d'Arabie,
        Dans nos bois parut un beau jour:
    Grand bruit chez les oiseaux; leur troupe réunie
        Vole pour lui faire sa cour.
        Chacun l'observe, l'examine;
    Son plumage, sa voix, son chant mélodieux,
        Tout est beauté, grace divine,
        Tout charme l'oreille et les yeux.
    Pour la première fois on vit céder l'envie
    Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur.
    Le rossignol disait: jamais tant de douceur
        N'enchanta mon ame ravie.
    Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs
        N'ont eu cet éclat que j'admire;
    Il éblouit mes yeux et toujours les attire.
    Les autres répétaient ces éloges flatteurs,
        Vantaient le privilége unique
    De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel,
    Qui, vieux, sur un bûcher de cèdre aromatique,
    Se consume lui-même, et renaît immortel.
    Pendant tous ces discours la seule tourterelle
        Sans rien dire fit un soupir.
        Son époux, la poussant de l'aile,
        Lui demande d'où peut venir
        Sa rêverie et sa tristesse:
    De cet heureux oiseau desires-tu le sort?
        --Moi! mon ami, je le plains fort;
        Il est le seul de son espèce.


FABLE XIV.

La Pie et la Colombe.

        Une colombe avait son nid
        Tout auprès du nid d'une pie.
    Cela s'appelle voir mauvaise compagnie,
    D'accord; mais de ce point pour l'heure il ne s'agit.
        Au logis de la tourterelle
        Ce n'était qu'amour et bonheur;
        Dans l'autre nid toujours querelle,
        OEufs cassés, tapage et rumeur.
    Lorsque par son époux la pie était battue,
        Chez sa voisine elle venait,
        Là jasait, criait, se plaignait,
        Et faisait la longue revue
        Des défauts de son cher époux:
    Il est fier, exigeant, dur, emporté, jaloux;
    De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles;
        Et cent autres choses pareilles
        Qu'elle disait dans son courroux.
        Mais vous, répond la tourterelle,
    Êtes-vous sans défauts? Non, j'en ai, lui dit-elle;
        Je vous le confie entre nous:
    En conduite, en propos, je suis assez légère,
    Coquette comme on l'est, parfois un peu colère,
    Et me plaisant souvent à le faire enrager:
    Mais, qu'est-ce que cela?--C'est beaucoup trop, ma chère:
        Commencez par vous corriger;
    Votre humeur peut l'aigrir... Qu'appelez-vous, ma mie?
        Interrompt aussitôt la pie:
    Moi de l'humeur! Comment! je vous conte mes maux,
    Et vous m'injuriez! Je vous trouve plaisante:
        Adieu, petite impertinente:
        Mêlez-vous de vos tourtereaux.

        Nous convenons de nos défauts,
        Mais c'est pour que l'on nous démente.


FABLE XV.

L'Éducation du Lion.

    Enfin le roi lion venait d'avoir un fils;
    Par-tout, dans ses états, on se livrait en proie
    Aux transports éclatans d'une bruyante joie:
        Les rois heureux ont tant d'amis!
        Sire lion, monarque sage,
    Songeait à confier son enfant bien aimé
    Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé,
    Sous qui le lionceau fît son apprentissage.
        Vous jugez qu'un choix pareil
        Est d'assez grande importance
        Pour que long-temps on y pense.
    Le monarque indécis assemble son conseil:
        En peu de mots il expose
    Le point dont il s'agit, et supplie instamment
    Chacun des conseillers de nommer franchement
    Celui qu'en conscience il croit propre à la chose.
    Le tigre se leva: sire, dit-il, les rois
        N'ont de grandeur que par la guerre;
    Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre:
        Faites donc tomber votre choix
        Sur le guerrier le plus terrible,
    Le plus craint, après vous, des hôtes de ces bois.
    Votre fils saura tout s'il sait être invincible.
    L'ours fut de cet avis: il ajouta pourtant
        Qu'il fallait un guerrier prudent,
    Un animal de poids, de qui l'expérience
    Du jeune lionceau sût régler la vaillance
        Et mettre à profit ses exploits.
        Après l'ours, le renard s'explique,
        Et soutient que la politique
        Est le premier talent des rois;
    Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrême
    Pour instruire le prince et pour le bien former.
        Ainsi chacun, sans se nommer,
        Clairement s'indiqua soi-même:
    De semblables conseils sont communs à la cour.
        Enfin le chien parle à son tour:
    Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre,
    Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret;
        L'art de tromper ne me plaît guère:
        Je connais un plus beau secret
    Pour rendre heureux l'état, pour en être le père,
    Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer,
        Dans une dépendance entière;
        Ce secret, c'est de les aimer.
    Voilà pour bien régner la science suprême;
    Et, si vous desirez la voir dans votre fils,
        Sire, montrez-la lui vous-même.
    Tout le conseil resta muet à cet avis.
    Le lion court au chien: ami, je te confie
    Le bonheur de l'état et celui de ma vie;
    Prends mon fils, sois son maître, et, loin de tout flatteur,
        S'il se peut, va former son coeur.
    Il dit, et le chien part avec le jeune prince.
    D'abord à son pupille il persuade bien
    Qu'il n'est point lionceau, qu'il n'est qu'un pauvre chien,
    Son parent éloigné; de province en province
    Il le fait voyager, montrant à ses regards
    Les abus du pouvoir, des peuples la misère,
    Les lièvres, les lapins mangés par les renards,
    Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère,
        Par-tout le faible terrassé,
        Le boeuf travaillant sans salaire,
        Et le singe récompensé.
    Le jeune lionceau frémissait de colère:
    Mon père, disait-il, de pareils attentats
    Sont-ils connus du roi? Comment pourraient-ils l'être?
    Disait le chien: les grands approchent seuls du maître,
        Et les mangés ne parlent pas.
    Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence,
    Notre jeune lion devenait tous les jours
    Vertueux et prudent; car c'est l'expérience
        Qui corrige, et non les discours.
    A cette bonne école il acquit avec l'âge
        Sagesse, esprit, force et raison.
        Que lui fallait-il davantage?
    Il ignorait pourtant encor qu'il fût lion;
    Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance
        à son maître, à son bienfaiteur,
    Un tigre furieux, d'une énorme grandeur,
    Paraissant tout-à-coup, contre le chien s'avance.
        Le lionceau plus prompt s'élance,
    Il hérisse ses crins, il rugit de fureur,
    Bat ses flancs de sa queue, et ses griffes sanglantes
    Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes
        De son redoutable ennemi.
    A peine il est vainqueur qu'il court à son ami:
    Oh! quel bonheur pour moi d'avoir sauvé ta vie!
        Mais quel est mon étonnement!
    Sais-tu que l'amitié, dans cet heureux moment,
    M'a donné d'un lion la force et la furie?
    Vous l'êtes, mon cher fils, oui, vous êtes mon roi,
        Dit le chien tout baigné de larmes.
    Le voilà donc venu, ce moment plein de charmes,
    Où, vous rendant enfin tout ce que je vous doi,
    Je peux vous dévoiler un important mystère!
    Retournons à la cour, mes travaux sont finis.
    Cher prince, malgré moi, cependant je gémis,
    Je pleure, pardonnez, tout l'état trouve un père,
        Et moi, je vais perdre mon fils.


FABLE XVI.

Le Danseur de corde et le Balancier.

    Sur la corde tendue un jeune voltigeur
    Apprenait à danser; et déjà son adresse,
        Ses tours de force, de souplesse,
        Faisaient venir maint spectateur.
    Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance,
    Le balancier en main, l'air libre, le corps droit,
        Hardi, léger, autant qu'adroit;
    Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance,
        Retombe, remonte en cadence,
        Et, semblable à certains oiseaux
    Qui rasent en volant la surface des eaux,
        Son pied touche, sans qu'on le voie,
    A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.
    Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
    Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant
        Qui me fatigue et m'embarrasse?
    Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grace,
        De force et de légéreté.
    Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté,
    Notre étourdi chancelle, étend les bras, et tombe.
    Il se cassa le nez, et tout le monde en rit.

    Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit
    Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe?
    La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
    Dans vos desirs fougueux vous causent quelque peine;
        C'est le balancier qui vous gêne,
        Mais qui fait votre sûreté.


FABLE XVII.

La jeune Poule et le vieux Renard.

    Une poulette jeune et sans expérience,
        En trottant, cloquetant, grattant,
        Se trouva, je ne sais comment,
    Fort loin du poulailler, berceau de son enfance.
    Elle s'en apperçut qu'il était déjà tard.
    Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard
        A ses yeux troublés se présente.
        La pauvre poulette tremblante
        Recommanda son ame à Dieu.
        Mais le renard, s'approchant d'elle,
        Lui dit: Hélas! mademoiselle,
        Votre frayeur m'étonne peu;
        C'est la faute de mes confrères,
    Gens de sac et de corde, infâmes ravisseurs,
        Dont les appétits sanguinaires
        Ont rempli la terre d'horreurs.
    Je ne puis les changer, mais du moins je travaille
        A préserver, par mes conseils,
        L'innocente et faible volaille
        Des attentats de mes pareils.
    Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile;
    Et j'allais de ce pas, jusque dans votre asile,
    Pour avertir vos soeurs qu'il court un mauvais bruit,
    C'est qu'un certain renard, méchant autant qu'habile,
        Doit vous attaquer cette nuit.
    Je viens veiller pour vous. La crédule innocente
        Vers le poulailler le conduit:
        A peine est-il dans ce réduit,
    Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante
    Entasse les mourans sur la terre étendus,
    Comme fit Diomède au quartier de Rhésus.
        Il croqua tout, grandes, petites,
    Coqs, poulets et chapons; tout périt sous ses dents.

        La pire espèce de méchans
        Est celle des vieux hypocrites.


FABLE XVIII.

Les deux Persans.

    Cette pauvre raison dont l'homme est si jaloux
    N'est qu'un pâle flambeau qui jette autour de nous
        Une triste et faible lumière;
    Par-delà c'est la nuit. Le mortel téméraire
    Qui veut y pénétrer marche sans savoir où.
    Mais ne point profiter de ce bienfait suprême,
    Éteindre son esprit, et s'aveugler soi-même,
        C'est un autre excès non moins fou.

        En Perse il fut jadis deux frères,
    Adorant le soleil, suivant l'antique loi.
        L'un d'eux, chancelant dans sa foi,
        N'estimant rien que ses chimères,
    Prétendait méditer, connaître, approfondir
        De son Dieu la sublime essence;
    Et du matin au soir, afin d'y parvenir,
    L'oeil toujours attaché sur l'astre qu'il encense,
    Il voulait expliquer le secret de ses feux.
    Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux,
    Et dès-lors du soleil il nia l'existence.
        L'autre était crédule et bigot;
        Effrayé du sort de son frère,
    Il y vit de l'esprit l'abus trop ordinaire,
    Et mit tous ses efforts à devenir un sot.
    On vient à bout de tout; le pauvre solitaire
        Avait peu de chemin à faire,
        Il fut content de lui bientôt.
    Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire
    En portant jusqu'à lui des regards indiscrets,
        Il se fit un trou sous la terre,
    Et condamna ses yeux à ne le voir jamais.

    Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits
    D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre,
    Mais que l'on voit par-tout, mais qui parle à nos coeurs,
    Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre,
    Sans rejeter les dons que sa main sait répandre,
    Employons notre esprit à devenir meilleurs.
    Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage,
        Et l'homme juste est le seul sage.


FABLE XIX.

Myson.

        Myson fut connu dans la Grèce
        Par son amour pour la sagesse;
    Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras,
    Il vivait dans les bois, seul, méditant sans cesse,
        Et parfois riant aux éclats.
        Un jour deux Grecs vinrent lui dire:
    De ta gaîté, Myson, nous sommes tous surpris:
        Tu vis seul; comment peux-tu rire?
    Vraiment, répondit-il, voilà pourquoi je ris.


FABLE XX.

* Le Chat et le Moineau.

        La prudence est bonne de soi;
    Mais la pousser trop loin est une duperie:
        L'exemple suivant en fait foi.

    Des moineaux habitaient dans une métairie.
    Un beau champ de millet, voisin de la maison,
        Leur donnait du grain à foison.
    Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie
    Occupés de gruger les épis de millet.
    Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire,
    Tournait et retournait; mais il avait beau faire;
    Sitôt qu'il paraissait, la bande s'envolait.
    Comment les attraper? Notre vieux chat y songe,
        Médite, fouille en son cerveau,
    Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau
        Sa patte dont il fait éponge.
    Dans du millet en grain aussitôt il la plonge;
        Le grain s'attache tout autour.
    Alors à cloche-pied, sans bruit, par un détour,
        Il va gagner le champ, s'y couche
        La patte en l'air et sur le dos,
        Ne bougeant non plus qu'une souche.
    Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros;
    L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte,
    Venait pour becqueter, de l'autre patte: Crac!
        Voilà mon oiseau dans le sac.
        Il en prit vingt par cette feinte.
    Un moineau s'apperçoit du piége scélérat,
        Et prudemment fuit la machine;
        Mais dès ce jour il s'imagine
    Que chaque épi de grain était patte de chat.
        Au fond de son trou solitaire
        Il se retire, et plus n'en sort,
        Supporte la faim, la misère,
        Et meurt pour éviter la mort.


FABLE XXI.

* Le Roi de Perse.

        Un roi de Perse certain jour
        Chassait avec toute sa cour;
        Il eut soif, et dans cette plaine
        On ne trouvait point de fontaine.
    Près de là seulement était un grand jardin
    Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin:
        A Dieu ne plaise que j'en mange:
    Dit le roi, ce jardin courrait trop de danger;
    Si je me permettais d'y cueillir une orange,
    Mes visirs aussitôt mangeraient le verger.


FABLE XXII.

Le Linot.

        Une linotte avait un fils
        Qu'elle adorait selon l'usage;
    C'était l'unique fruit du plus doux mariage,
    Et le plus beau linot qui fût dans le pays.
    Sa mère en était folle, et tous les témoignages
    Que peuvent inventer la tendresse et l'amour
    Étaient pour cet enfant épuisés chaque jour.
    Notre jeune linot, fier de ces avantages,
    Se croyait un phénix, prenait l'air suffisant,
        Tranchait du petit important
        Avec les oiseaux de son âge:
    Persiflait la mésange ou bien le roitelet,
        Donnait à chacun son paquet,
        Et se faisait haïr de tout le voisinage.
    Sa mère lui disait: Mon cher fils, soit plus sage,
    Plus modeste sur-tout. Hélas! je conçois bien
    Les dons, les qualités, qui furent ton partage;
        Mais feignons de n'en savoir rien,
        Pour qu'on les aime davantage.
        A tout cela notre linot
        Répondait par quelque bon mot;
    La mère en gémissait dans le fond de son ame.
        Un vieux merle, ami de la dame,
    Lui dit: Laissez aller votre fils au grand bois,
        Je vous réponds qu'avant un mois
    Il sera sans défauts. Vous jugez des alarmes
    De la mère, qui pleure et frémit du danger;
    Mais le jeune linot brûlait de voyager,
        Il partit donc malgré les larmes.
        A peine est-il dans la forêt,
        Que notre petit personnage
        Du pivert entend le ramage,
        Et se moque de son fausset.
    Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie,
    Vient à bons coups de bec plumer le persifleur;
        Et, deux jours après, une pie
    Le dégoûte à jamais du métier de railleur.
    Il lui restait encor la vanité secrète
        De se croire excellent chanteur;
        Le rossignol et la fauvette
        Le guérirent de son erreur.
        Bref, il retourna, chez sa mère,
        Doux, poli, modeste et charmant.

    Ainsi l'adversité fit, dans un seul moment,
    Ce que tant de leçons n'avaient jamais pu faire.


FIN DU LIVRE SECOND.



LIVRE TROISIÈME


FABLE PREMIÈRE.

Les Singes et le Léopard.

    Des singes dans un bois jouaient à la main chaude;
        Certaine guenon mauricaude,
    Assise gravement, tenait sur ses genoux
    La tête de celui qui, courbant son échine,
        Sur sa main recevait les coups.
        On frappait fort, et puis devine!
    Il ne devinait point; c'était alors des ris,
        Des sauts, des gambades, des cris.
    Attiré par le bruit du fond de sa tanière,
    Un jeune léopard, prince assez débonnaire,
    Se présente au milieu de nos singes joyeux.
    Tout tremble à son aspect. Continuez vos jeux,
    Leur dit le léopard, je n'en veux à personne:
        Rassurez-vous, j'ai l'ame bonne;
    Et je viens même ici, comme particulier,
        A vos plaisirs m'associer.
        Jouons, je suis de la partie.
        Ah! monseigneur, quelle bonté!
    Quoi! votre altesse veut, quittant sa dignité,
    Descendre jusqu'à nous!--Oui, c'est ma fantaisie.
    Mon altesse eut toujours de la philosophie,
        Et sait que tous les animaux
              Sont égaux.
    Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie.
    Les singes enchantés crurent à ce discours,
        Comme l'on y croira toujours.
        Toute la troupe joviale
    Se remet à jouer: l'un d'entre eux tend la main,
        Le léopard frappe, et soudain
    On voit couler du sang sous la griffe royale.
    Le singe cette fois devina qui frappait;
        Mais il s'en alla sans le dire.
      Ses compagnons faisaient semblant de rire,
        Et le léopard seul riait.
    Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte,
        En se disant entre leurs dents:
        Ne jouons point avec les grands,
    Le plus doux a toujours des griffes à la patte.


FABLE II.

L'Inondation.

    Des laboureurs vivaient paisibles et contens
        Dans un riche et nombreux village;
    Dès l'aurore ils allaient travailler à leurs champs,
        Le soir ils revenaient chantans
        Au sein d'un tranquille ménage;
        Et la nature bonne et sage,
    Pour prix de leurs travaux, leur donnait tous les ans
        De beaux blés et de beaux enfans.
    Mais il faut bien souffrir, c'est notre destinée.
        Or il arriva qu'une année,
        Dans le mois où le blond Phébus
    S'en va faire visite au brûlant Sirius,
        La terre, de sucs épuisée,
        Ouvrant de toutes parts son sein,
        Haletait sous un ciel d'airain.
        Point de pluie et point de rosée.
    Sur un sol crevassé l'on voit noircir le grain,
    Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées
        Tombent sur leurs tiges séchées.
        On trembla de mourir de faim;
    La commune s'assemble. En hâte on délibère;
        Et chacun, comme à l'ordinaire,
        Parle beaucoup, et rien ne dit.
    Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit,
        Proposèrent un parti sage:
    Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir
        Ce mont peu distant du village;
    Là, se trouve un grand lac, immense réservoir
    Des souterraines eaux qui s'y font un passage.
    Allez saigner ce lac; mais sachez ménager
        Un petit nombre de saignées,
    Afin qu'à votre gré vous puissiez diriger
    Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées.
    Juste quand il faudra nous les arrêterons.
    Prenez bien garde au moins... Oui, oui, courons, courons,
        S'écrie aussitôt l'assemblée.
        Et voilà mille jeunes gens
    Armés d'hoyaux, de pics, et d'autres instrumens,
    Qui volent vers le lac: la terre est travaillée
    Tout autour de ses bords; on perce en cent endroits
              A la fois;
    D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge:
        Courage, allons! point de repos!
    L'ouverture jamais ne peut être assez large.
    Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux,
    Tombant de tout leur poids sur leur digue affaiblie,
        De par-tout roulent à grands flots.
    Transports et complimens de la troupe ébahie,
        Qui s'admire dans ses travaux.
    Le lendemain matin ce ne fut pas de même:
    On voit flotter les blés sur un océan d'eau;
    Pour sortir du village il faut prendre un bateau;
    Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême,
    On s'en prend aux vieillards; C'est vous, leur disait-on,
        Qui nous coûtez notre moisson;
    Votre maudit conseil... Il était salutaire,
    Répondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire
    Est fort loin du conseil comme de la raison.
    Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde;
    L'excès d'un très-grand bien devient un mal très-grand:
        Le sage arrose doucement,
        L'insensé tout de suite inonde.


FABLE III.

Le Sanglier et les Rossignols.

        Un homme riche, sot et vain,
    Qualités qui parfois marchent de compagnie,
    Croyait pour tous les arts avoir un goût divin,
    Et pensait que son or lui donnait du génie.
    Chaque jour à sa table on voyait réunis
    Peintres, sculpteurs, savans, artistes, beaux esprits,
        Qui lui prodiguaient les hommages,
    Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages,
    Écoutaient les conseils qu'il daignait leur donner,
    Et l'appelaient Mécène en mangeant son dîner.
    Se promenant un soir dans son parc solitaire,
    Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens,
    Il vit un sanglier qui labourait la terre,
    Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents.
    Autour du sanglier, les merles, les fauvettes,
    Sur-tout les rossignols, voltigeant, s'arrêtant,
    Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes,
        Et le suivaient toujours chantant.
    L'animal écoutait l'harmonieux ramage
    Avec la gravité d'un docte connaisseur,
    Baissait parfois la hure en signe de faveur,
    Ou bien, la secouant, refusait son suffrage.
        Qu'est ceci? dit le financier:
        Comment! les chantres du bocage
    Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage!
        Nenni, répond le jardinier:
    De la terre par lui fraîchement labourée,
    Sont sortis plusieurs vers, excellente curée
        Qui seule attire ces oiseaux:
        Ils ne se tiennent à sa suite
        Que pour manger ces vermisseaux,
    Et l'imbécille croit que c'est pour son mérite.


FABLE IV.

Le Rhinocéros et le Dromadaire.

        Un rhinocéros jeune et fort
        Disait un jour au dromadaire:
      Expliquez-moi, s'il vous plaît, mon cher frère,
    D'où peut venir pour nous l'injustice du sort.
    L'homme, cet animal puissant par son adresse,
    Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit,
        De son pain même vous nourrit,
        Et croit augmenter sa richesse
        En multipliant votre espèce.
        Je sais bien que sur votre dos
    Vous portez ses enfans, sa femme, ses fardeaux;
    Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable;
    J'en conviens franchement: mais le rhinocéros
        Des mêmes vertus est capable.
    Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux,
        Que tout l'avantage est pour nous:
        Notre corne et notre cuirasse
        Dans les combats pourraient servir;
        Et cependant l'homme nous chasse,
    Nous méprise, nous hait, et nous force à le fuir.
        Ami, répond le dromadaire,
        De notre sort ne soyez point jaloux;
    C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire.
    Vous êtes étonné qu'il nous préfère à vous:
    Mais de cette faveur voici tout le mystère,
        Nous savons plier les genoux.


FABLE V.

Le Rossignol et le Paon.

        L'aimable et tendre Philomèle,
        Voyant commencer les beaux jours,
        Racontait à l'écho fidèle
        Et ses malheurs et ses amours.

        Le plus beau paon du voisinage,
        Maître et sultan de ce canton,
        Élevant la tête et le ton,
        Vint interrompre son ramage:

        C'est bien à toi, chantre ennuyeux,
        Avec un si triste plumage,
        Et ce long bec, et ces gros yeux,
        De vouloir charmer ce bocage!

        A la beauté seule il va bien
        D'oser célébrer la tendresse:
        De quel droit chantes-tu sans cesse?
        Moi, qui suis beau, je ne dis rien.

        Pardon, répondit Philomèle:
        Il est vrai, je ne suis pas belle;
        Et, si je chante dans ce bois,
        Je n'ai de titre que ma voix.

        Mais vous, dont la noble arrogance
        M'ordonne de parler plus bas,
        Vous vous taisez par impuissance,
        Et n'avez que vos seuls appas.

        Ils doivent éblouir sans doute;
        Est-ce assez pour se faire aimer?
        Allez, puisqu'Amour n'y voit goutte,
        C'est l'oreille qu'il faut charmer.


FABLE VI.

Hercule au ciel.

    Lorsque le fils d'Alcmène, après ses longs travaux,
    Fut reçu dans le ciel, tous les dieux s'empressèrent
    De venir au-devant de ce fameux héros.
    Mars, Minerve, Vénus, tendrement l'embrassèrent.
    Junon même lui fit un accueil assez doux.
    Hercule transporté les remerciait tous,
    Quand Plutus, qui voulait être aussi de la fête,
    Vient d'un air insolent lui présenter la main.
    Le héros irrité passe en tournant la tête.
        Mon fils, lui dit alors Jupin,
    Que t'a donc fait ce dieu? D'où vient que la colère,
        A son aspect, trouble tes sens?
        --C'est que je le connais, mon père,
        Et presque toujours, sur la terre,
        Je l'ai vu l'ami des méchans.


FABLE VII.

Le Lièvre, ses Amis, et les deux Chevreuils.

        Un lièvre de bon caractère
        Voulait avoir beaucoup d'amis.
    Beaucoup! me direz-vous, c'est une grande affaire;
        Un seul est rare en ce pays.
    J'en conviens; mais mon lièvre avait cette marotte,
        Et ne savait pas qu'Aristote
    Disait aux jeunes Grecs à son école admis:
        Mes amis, il n'est point d'amis.
    Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire;
    S'il passait un lapin, d'un air doux et civil,
    Vîte il courait à lui: Mon cousin, disait-il,
    J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière,
    De déjeûner chez moi faites-moi la faveur.
    S'il voyait un cheval paître dans la campagne,
    Il allait l'aborder: Peut-être monseigneur
    A-t-il besoin de boire; au pied de la montagne
        Je connais un lac transparent
    Qui n'est jamais ridé par le moindre zéphyre:
        Si monseigneur veut, dans l'instant
        J'aurai l'honneur de l'y conduire.
        Ainsi, pour tous les animaux,
        Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux,
    Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle,
    Il voulait de chacun faire un ami fidèle,
    Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait.
    Certain jour que, tranquille en son gîte, il dormait,
    Le bruit du cor l'éveille, il décampe au plus vîte;
        Quatre chiens s'élancent après,
        Un maudit piqueur les excite,
    Et voilà notre lièvre arpentant les guérets.
    Il va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse,
        Saute, franchit un long espace
    Pour dévoyer les chiens, et, prompt comme l'éclair,
        Gagne pays, et puis s'arrête:
        Assis, les deux pattes en l'air,
    L'oeil et l'oreille au guet, il élève la tête,
    Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis.
        Il apperçoit dans des taillis
    Un lapin que toujours il traita comme un frère;
    Il y court: Par pitié, sauve-moi, lui dit-il,
        Donne retraite à ma misère,
    Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril...
    Ah! que j'en suis fâché! répond d'un air tranquille
    Le lapin: je ne puis t'offrir mon logement,
        Ma femme accouche en ce moment,
    Sa famille et la mienne ont rempli mon asile;
        Je te plains bien sincèrement:
    Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'échappe,
        Et voici la meute qui jappe.
    Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin,
    Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin,
    Il avait obligé; tendrement il le prie
    D'arrêter un moment cette meute en furie
        Qui de ses cornes aura peur.
    Hélas! dit le taureau, ce serait de grand coeur:
        Mais des génisses la plus belle
    Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle;
    Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur.
    Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine,
    Implore vainement un daim, un cerf dix-cors,
    Ses amis les plus sûrs; ils l'écoutent à peine,
        Tant ils ont peur du bruit des cors.
    Le pauvre infortuné, sans force et sans courage,
    Allait se rendre aux chiens, quand, du milieu du bois,
    Deux chevreuils reposant sous le même feuillage
        Des chasseurs entendent la voix:
    L'un d'eux se lève et part; la meute sanguinaire
        Quitte le lièvre et court après.
        En vain le piqueur en colère
    Crie, et jure, et se fâche: à travers les forêts
        Le chevreuil emmène la chasse,
    Va faire un long circuit, et revient au buisson
        Où l'attendait son compagnon,
        Qui dans l'instant part à sa place.
    Celui-ci fait de même, et, pendant tout le jour,
    Les deux chevreuils lancés et quittés tour-à-tour
        Fatiguent la meute obstinée.
        Enfin les chasseurs tout honteux
    Prennent le bon parti de retourner chez eux.
        Déjà la retraite est sonnée,
    Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant
    S'approche, et leur raconte, en les félicitant,
    Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême,
    L'avaient abandonné. Je n'en suis pas surpris,
    Répond un des chevreuils: à quoi bon tant d'amis?
        Un seul suffit quand il nous aime.


FABLE VIII.

Les deux Bacheliers.

    Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur
        Y travaillaient avec ardeur
    A se mettre en état de prendre leurs licences.
    Là, du matin au soir, en public disputant,
        Prouvant, divisant, ergotant
        Sur la nature et ses substances,
    L'infini, le fini, l'ame, la volonté,
    Les sens, le libre arbitre et la nécessité;
    Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre:
    Même par là souvent l'on dit qu'ils commençaient;
        Mais c'est alors qu'ils se poussaient
    Les plus beaux argumens; qui venait les entendre
        Bouche béante demeurait,
    Et leur professeur même en extase admirait.
    Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du maître
    Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens
        Qui, dans un rêve, pensent être
        A se disputer sur les bancs.
    Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre.
    Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le nôtre...
    A ces mots, nos rêveurs, crians, gesticulans,
    Au lieu de s'en tenir aux simples argumens
    D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme
        De coups de poing bien assenés
              Sur le nez.
    Tous deux sautent du lit dans une rage extrême,
        Se saisissent par les cheveux,
    Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux
    Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table,
    Et quatre in-folios écrits sur parchemin.
    Le professeur arrive, une chandelle en main,
        A ce tintamarre effroyable:
    Le diable est donc ici! dit-il tout hors de soi:
    Comment! sans y voir clair et sans savoir pourquoi,
    Vous vous battez ainsi! Quelle mouche vous pique?
    Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux:
        C'est que nous repassons tous deux
        Nos leçons de métaphysique.


FABLE IX.

Le roi Alphonse.

    Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
        Et que l'on surnomma _le sage_,
        Non parce qu'il était prudent,
        Mais parce qu'il était savant,
    Alphonse, fut sur-tout un habile astronome.
    Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
        Et quittait souvent son conseil
        Pour la lune ou pour le soleil.
    Un soir qu'il retournait à son observatoire,
        Entouré de ses courtisans,
    Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
        Qu'avec mes nouveaux instrumens
    Je verrai, cette nuit, des hommes dans la lune.
        Votre majesté les verra,
    Répondait-on; la chose est même trop commune,
        Elle doit voir mieux que cela.
    Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue,
    S'approche, en demandant humblement, chapeau bas,
    Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas,
    Et, sans le regarder, son chemin continue.
    Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main,
    Toujours renouvelant sa prière importune:
    Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain,
    Répétait: je verrai des hommes dans la lune.
        Enfin le pauvre le saisit
    Par son manteau royal, et gravement lui dit:
    Ce n'est pas de là haut, c'est des lieux où nous sommes
        Que Dieu vous a fait souverain.
    Regardez à vos pieds; là vous verrez des hommes,
        Et des hommes manquant de pain.


FABLE X.

Le Renard déguisé.

    Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence,
    A la cour d'un lion servait depuis long-temps;
        Les succès les plus éclatans
    Avaient prouvé son zèle et son intelligence.
    Pour peu qu'on l'employât, toute affaire allait bien.
    On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien;
    Et l'habile renard était dans l'indigence.
        Lassé de servir des ingrats,
    De réussir toujours sans en être plus gras,
    Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire
        Il s'en va trouver son grand-père,
    Vieux renard retiré, qui jadis fut visir.
    Là, contant ses exploits, et puis les injustices,
        Les dégoûts, qu'il eut à souffrir,
    Il demande pourquoi de si nombreux services
        N'ont jamais pu rien obtenir.
    Le bon homme renard, avec sa voix cassée,
    Lui dit: Mon cher enfant, la semaine passée,
    Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier:
        C'est moi qui suis son héritier,
    J'ai conservé sa peau: mets-la dessus la tienne,
    Et retourne à la cour. Le renard avec peine
    Se soumit au conseil; affublé de la peau
        De feu son cousin le blaireau,
    Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine,
    Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin.
    Tout honteux, de la cour il reprend le chemin.
    Mais, quelques mois après, dans un riche équipage,
    Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs,
        Comblé de dons et de faveurs,
    Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage:
    Il était grand visir. Je te l'avais bien dit,
        S'écrie alors le vieux grand-père;
    Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire
        Doit d'abord cacher son esprit.


FABLE XI.

Le Dervis, la Corneille et le Faucon.

        Un de ces pieux solitaires
    Qui, détachant leur coeur des choses d'ici-bas,
    Font voeu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pas
        Pour vivre du bien de leurs frères,
    Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant
              Et priant;
    Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille,
    Par des parens cruels laissée en son berceau,
    Presque sans plume encor, vinrent à son oreille.
    Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau
    Alongeant sur son nid sa tête demi-nue:
        Dans l'instant, du haut de la nue,
        Un faucon descend vers ce nid,
        Et, le bec rempli de pâture,
        Il apporte sa nourriture
        A l'orpheline qui gémit.
    O du puissant Alla providence adorable!
    S'écria le dervis: plutôt qu'un innocent
    Périsse sans secours, tu rends compatissant
        Des oiseaux le moins pitoyable!
    Et moi, fils du Très-Haut, je chercherais mon pain!
        Non, par le prophète j'en jure,
    Tranquille désormais, je remets mon destin
    A celui qui prend soin de toute la nature.
    Cela dit, le dervis, couché tout de son long,
        Se met à bayer aux corneilles,
    De la création admire les merveilles,
        De l'univers l'ordre profond.
        Le soir vint; notre solitaire
    Eut un peu d'appétit en faisant sa prière:
    Ce n'est rien, disait-il; mon souper va venir.
    Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir,
    Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore
        Paraît, et point de déjeûner.
        Ceci commence à l'étonner;
        Cependant il persiste encore,
    Et croit à chaque instant voir venir son dîner.
    Personne n'arrivait; la journée est finie,
    Et le dervis à jeun voyait d'un oeil d'envie
        Ce faucon qui venait toujours
        Nourrir sa pupille chérie.
    Tout-à-coup il l'entend lui tenir ce discours:
        Tant que vous n'avez pu, ma mie,
        Pourvoir vous-même à vos besoins,
        De vous j'ai pris de tendres soins;
        A présent que vous voilà grande,
    Je ne reviendrai plus. Alla nous recommande
        Les faibles et les malheureux;
        Mais être faible, ou paresseux,
        C'est une grande différence.
        Nous ne recevons l'existence
    Qu'afin de travailler pour nous ou pour autrui.
    De ce devoir sacré quiconque se dispense
        Est puni de la providence
        Par le besoin ou par l'ennui.
    Le faucon dit et part. Touché de ce langage,
    Le dervis converti reconnaît son erreur,
        Et, gagnant le premier village,
        Se fait valet de laboureur.


FABLE XII.

Les Enfans et les Perdreaux.

    Deux enfans d'un fermier, gentils, espiègles, beaux,
        Mais un peu gâtés par leur père,
        Cherchant des nids dans leur enclos,
        Trouvèrent de petits perdreaux
        Qui voletaient après leur mère.
    Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins
        A la troupe qui s'éparpille
        Vont par-tout couper les chemins,
        Et n'ont pas assez de leurs mains
        Pour prendre la pauvre famille!
    La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits,
        Tourne en vain, voltige, s'approche;
        Déjà mes jeunes étourdis
        Ont toute sa couvée en poche.
    Ils veulent partager comme de bons amis;
    Chacun en garde six, il en reste un treizième:
        L'aîné le veut, l'autre le veut aussi.
    --Tirons au doigt mouillé.--Parbleu non.--Parbleu si.
    --Cède, ou bien tu verras.--Mais tu verras toi-même.
    De propos en propos, l'aîné, peu patient,
        Jette à la tête de son frère
    Le perdreau disputé. Le cadet, en colère,
        D'un des siens riposte à l'instant.
        L'aîné recommence d'autant;
    Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre
        De pauvres perdreaux palpitans.
    Le fermier, qui passait en revenant des champs,
        Voit ce spectacle sanguinaire,
        Accourt, et dit à ses enfans:
    Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles
    Font que tant d'innocens expirent par vos coups!
    De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles,
        Faut-il que l'on meure pour vous?


FABLE XIII.

L'Hermine, le Castor et le Sanglier.

    Une hermine, un castor, un jeune sanglier,
    Cadets de leur famille, et partant sans fortune,
        Dans l'espoir d'en acquérir une,
    Quittèrent leur forêt, leur étang, leur hallier.
    Après un long voyage, après mainte aventure,
        Ils arrivent dans un pays
        Où s'offrent à leurs yeux ravis
        Tous les trésors de la nature,
    Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits.
    Nos pélerins, voyant cette terre chérie,
        Éprouvent les mêmes transports
    Qu'Énée et ses Troyens en découvrant les bords
        Du royaume de Lavinie.
    Mais ce riche pays était de toutes parts
        Entouré d'un marais de bourbe
        Où des serpens et des lésards
        Se jouait l'effroyable tourbe.
    Il fallait le passer, et nos trois voyageurs
    S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs.
    L'hermine la première avance un peu la patte;
        Elle la retire aussitôt,
        En arrière elle fait un saut,
    En disant: mes amis, fuyons en grande hâte;
    Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir:
    Pour arriver là bas il faudrait se salir;
        Et moi je suis si délicate,
        Qu'une tache me fait mourir.
    Ma soeur, dit le castor, un peu de patience;
    On peut, sans se tacher, quelquefois réussir;
    Il faut alors du temps et de l'intelligence:
    Nous avons tout cela: pour moi, qui suis maçon,
    Je vais en quinze jours vous bâtir un beau pont
    Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures
    De ces vilains serpens, sans gâter nos fourrures,
    Arriver au milieu de ce charmant vallon.
        Quinze jours! ce terme est bien long,
    Répond le sanglier: moi, j'y serai plus vîte:
    Vous allez voir comment. En prononçant ces mots,
        Le voilà qui se précipite
    Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos,
    A travers les serpens, les lésards, les crapauds,
    Marche, pousse à son but, arrive plein de boue;
        Et là, tandis qu'il se secoue,
    Jetant à ses amis un regard de dédain,
    Apprenez, leur dit-il, comme on fait son chemin.


FABLE XIV.

La Balance de Minos.

        Minos, ne pouvant plus suffire
    Au fatigant métier d'entendre et de juger
    Chaque ombre descendue au ténébreux empire,
        Imagina, pour abréger,
        De faire faire une balance
    Où dans l'un des bassins il mettait à la fois
        Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids
        Qui déterminait la sentence.
    Si le poids s'élevait, alors plus à loisir
        Minos examinait l'affaire;
        Si le poids baissait au contraire,
        Sans scrupule il faisait punir.
    La méthode était sûre, expéditive et claire;
    Minos s'en trouvait bien. Un jour, en même temps
        Au bord du Styx la mort rassemble
    Deux rois, un grand ministre, un héros, trois savans.
        Minos les fait peser ensemble:
        Le poids s'élève; il en met deux,
    Et puis trois, c'est en vain; quatre ne font pas mieux.
    Minos, un peu surpris, ôte de la balance
    Ces inutiles poids, cherche un autre moyen
    Et, près de là voyant un pauvre homme de bien
    Qui dans un coin obscur attendait en silence,
        Il le met seul en contre-poids:
    Les six ombres alors s'élèvent à la fois.


FABLE XV.

Le Renard qui prêche.

    Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique,
        Mais instruit, éloquent, disert,
        Et sachant très-bien sa logique,
        Se mit à prêcher au désert.
    Son style était fleuri, sa morale excellente.
    Il prouvait en trois points que la simplicité,
        Les bonnes moeurs, la probité,
    Donnent à peu de frais cette félicité
        Qu'un monde imposteur nous présente,
    Et nous fait payer cher sans la donner jamais.
    Notre prédicateur n'avait aucun succès;
    Personne ne venait, hors cinq ou six marmotes,
        Ou bien quelques biches dévotes
    Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur,
    Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur.
    Il prit le bon parti de changer de matière,
    Prêcha contre les ours, les tigres, les lions,
        Contre leurs appétits gloutons,
        Leur soif, leur rage sanguinaire.
    Tout le monde accourut alors à ses sermons:
    Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes;
    L'auditoire sortait toujours baigné de larmes;
    Et le nom du renard devint bientôt fameux.
        Un lion, roi de la contrée,
    Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux,
        De l'entendre fut curieux.
    Le renard fut charmé de faire son entrée
    A la cour: il arrive, il prêche, et, cette fois,
    Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante
        Les féroces tyrans des bois,
    Peint la faible innocence à leur aspect tremblante,
    Implorant chaque jour la justice trop lente
        Du maître et du juge des rois.
    Les courtisans, surpris de tant de hardiesse,
        Se regardaient sans dire rien;
        Car le roi trouvait cela bien.
    La nouveauté parfois fait aimer la rudesse.
    Au sortir du sermon, le monarque enchanté
    Fit venir le renard: Vous avez su me plaire,
    Lui dit-il; vous m'avez montré la vérité:
        Je vous dois un juste salaire;
    Que me demandez-vous pour prix de vos leçons?
    Le renard répondit: Sire, quelques dindons.


FABLE XVI.

Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon.

    Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux
        Admiraient son brillant plumage.
    Deux oisons nasillards du fond d'un marécage
        Ne remarquaient que ses défauts.
    Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite,
        Comme ses pieds sont plats, hideux.
    Et son cri, disait l'autre, est si mélodieux,
        Qu'il fait fuir jusqu'à la chouette.
    Chacun riait alors du mal qu'il avait dit.
        Tout-à-coup un plongeon sortit:
    Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue
    Ce qui manque à ce paon: c'est bien voir, j'en conviens;
    Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens,
        Et vous n'aurez jamais sa queue.


FABLE XVII.

Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat.

    De jeunes écoliers avaient pris dans un trou
            Un hibou,
    Et l'avaient élevé dans la cour du collége.
        Un vieux chat, un jeune oison,
    Nourris par le portier, étaient en liaison
    Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilége
    D'aller et de venir par toute la maison.
        A force d'être dans la classe,
        Ils avaient orné leur esprit,
      Savaient par coeur Denys d'Halicarnasse
    Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit.
    Un soir, en disputant, (des docteurs c'est l'usage)
    Ils comparaient entre eux les peuples anciens.
    Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens
    Que je donne le prix: c'était un peuple sage,
    Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux,
        Rempli de respect pour ses dieux;
    Cela seul à mon gré lui donne l'avantage.
        J'aime mieux les Athéniens,
    Répondait le hibou: que d'esprit! que de grace!
        Et dans les combats quelle audace!
    Que d'aimables héros parmi leurs citoyens!
    A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens?
        Des nations c'est la première.
        Parbleu! dit l'oison en colère,
        Messieurs, je vous trouve plaisans:
        Et les Romains, que vous en semble?
        Est-il un peuple qui rassemble
    Plus de grandeur, de gloire, et de faits éclatans?
        Dans les arts, comme dans la guerre,
        Ils ont surpassé vos amis.
        Pour moi, ce sont mes favoris:
    Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre.
    Chacun des trois pédans s'obstine en son avis,
    Quand un rat, qui de loin entendait la dispute,
    Rat savant, qui mangeait des thêmes dans sa hutte,
    Leur cria: Je vois bien d'où viennent vos débats:
        L'Égypte vénérait les chats,
    Athènes les hibous, et Rome, au capitole,
    Aux dépens de l'état, nourrissait des oisons:
    Ainsi notre intérêt est toujours la boussole
        Que suivent nos opinions.


FABLE XVIII.

Le Parricide.

        Un fils avait tué son père.
        Ce crime affreux n'arrive guère
    Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet.
    Ce parricide eut l'art de cacher son forfait,
    Nul ne le soupçonna: farouche et solitaire,
    Il fuyait les humains, il vivait dans les bois,
    Espérant échapper aux remords comme aux lois.
    Certain jour on le vit détruire, à coups de pierre,
        Un malheureux nid de moineaux.
        Eh! que vous ont fait ces oiseaux?
    Lui demande un passant: pourquoi tant de colère?
        Ce qu'ils m'ont fait? répond le criminel:
    Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel,
    Me reprochent d'avoir assassiné mon père.
    Le passant le regarde: il se trouble, il pâlit,
        Sur son front son crime se lit:
    Conduit devant le juge, il l'avoue et l'expie.

        O des vertus dernière amie,
    Toi qu'on voudrait en vain éviter ou tromper,
    Conscience terrible, on ne peut t'échapper!


FABLE XIX.

L'Amour et sa Mère.

    Quand la belle Vénus, sortant du sein des mers,
    Promena ses regards sur la plaine profonde,
    Elle se crut d'abord seule dans l'univers;
    Mais près d'elle aussitôt l'Amour naquit de l'onde.
    Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus;
    Et, se reconnaissant sans s'être jamais vus,
    Tous deux sur un dauphin voguèrent vers la plage.
        Comme ils approchaient du rivage,
    L'Amour, qu'elle portait, s'échappe de ses bras,
    Et lance plusieurs traits, en criant: Terre! terre!
    Que faites-vous? mon fils, lui dit alors sa mère.
    Maman, répondit-il, j'entre dans mes états.


FABLE XX.

* Le Perroquet confiant.

    _Cela ne sera rien_, disent certaines gens,
        Lorsque la tempête est prochaine,
    Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne?
    Pourquoi? Pour l'éviter, s'il en est encor temps.

        Un capitaine de navire,
        Fort brave homme, mais peu prudent,
        Se mit en mer malgré le vent.
        Le pilote avait beau lui dire
        Qu'il risquait sa vie et son bien,
        Notre homme ne faisait qu'en rire,
    Et répétait toujours: _Cela ne sera rien_.
        Un perroquet de l'équipage,
        A force d'entendre ces mots,
    Les retint, et les dit pendant tout le voyage.
    Le navire égaré voguait au gré des flots,
        Quand un calme plat vous l'arrête.
        Les vivres tiraient à leur fin;
    Point de terre voisine, et bientôt plus de pain.
    Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète;
        Notre capitaine se tait.
    _Cela ne sera rien_, criait le perroquet.
    Le calme continue; on vit vaille que vaille,
        Il ne reste plus de volaille:
    On mange les oiseaux, triste et dernier moyen!
    Perruches, cardinaux, catakois, tout y passe;
        Le perroquet, la tête basse,
    Disait plus doucement: _Cela ne sera rien_.
    Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée;
    Il attendit, il fut étranglé bel et bien,
    Et, mourant, il criait d'une voix enrouée:
        _Cela... Cela ne sera rien_.


FABLE XXI.

* L'Aigle et la Colombe.

A MADAME DE MONTESSON.

    O vous qui sans esprit plairiez par vos attraits,
    Et de qui l'esprit seul suffirait pour séduire,
    Vous qui du blond Phébus savez toucher la lyre,
        Et de l'amour lancer les traits,
        Toute louable que vous êtes,
    Je ne vous louerai point; allez, rassurez-vous:
        Ce serait vous mettre en courroux,
    Je le sais; cependant les belles, les poètes,
    Aiment assez l'encens; vous êtes tout cela,
    Et vous ne l'aimez point: j'en resterai donc là;
        Mais, ne vous fâchez pas, si j'ose
    Parler toujours de vous en parlant d'autre chose.

    Un aigle, fils des rois de l'empire de l'air,
        Sur le soleil fixant sa vue,
    Ne vivait, ne planait qu'au-delà de la nue,
    Et ne se reposait qu'aux pieds de Jupiter.
    Cet aigle s'ennuyait; le soleil et l'olympe,
        Lorsque sans cesse l'on y grimpe,
        Finissent par être ennuyeux.
        Notre aigle donc, lassé des cieux,
    Descend sur un rocher; près de lui vient se rendre
    Une blanche colombe, aux yeux doux, à l'air tendre,
    Et dont le seul aspect faisait passer au coeur
    Ce calme qui toujours annonce le bonheur.
    L'aigle s'approche d'elle, et, plein de confiance,
        Lui raconte son déplaisir.
    La colombe répond: Petite est ma science,
    Mais je crois cependant que je peux vous guérir;
        Daignez me suivre dans la plaine.
    Elle dit, l'aigle part. La colombe le mène
    Dans les vallons fleuris, au bord des clairs ruisseaux,
        Lui montre mille objets nouveaux,
        Le fait reposer sous l'ombrage,
    Ensuite le conduit sur de rians coteaux,
        Et puis le ramène au bocage,
        Où du rossignol le ramage
        Faisait retentir les échos:
        Ce n'est tout, elle sait encore
    Doubler chaque plaisir de son royal amant
        Par le charme du sentiment:
        De plus en plus, l'aigle l'adore;
        Bientôt ils s'unissent tous deux;
        Leur félicité s'en augmente;
        Et, lorsque notre aigle amoureux
    Voulait remercier son épouse charmante
    D'avoir enfin trouvé l'art de le rendre heureux,
        Il lui disait, d'une voix attendrie:
        Le bonheur n'est pas dans les cieux;
        Il est près d'une bonne amie.


FABLE XXII.

* Le Lion et le Léopard.

    Un valeureux lion, roi d'une immense plaine,
    Desirait de la terre une plus grande part,
    Et voulait conquérir une forêt prochaine,
        Héritage d'un léopard.
    L'attaquer n'était pas chose bien difficile;
    Mais le lion craignait les panthères, les ours,
    Qui se trouvaient placés juste entre les deux cours.
    Voici comment s'y prit notre monarque habile:
    Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur,
        Il députe un ambassadeur;
    C'était un vieux renard. Admis à l'audience,
    Du jeune roi d'abord il vante la prudence,
    Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur,
        Sa justice et sa bienfaisance;
    Puis, au nom du lion, propose une alliance
        Pour exterminer tout voisin
        Qui méconnaîtra leur puissance.
    Le léopard accepte; et, dès le lendemain,
        Nos deux héros, sur leurs frontières,
    Mangent, à qui mieux mieux, les ours et les panthères:
    Cela fut bientôt fait; mais, quand les rois amis,
        Partageant le pays conquis,
        Fixèrent leurs bornes nouvelles,
        Il s'éleva quelques querelles:
    Le léopard lésé se plaignit du lion;
        Celui-ci montra sa denture
        Pour prouver qu'il avait raison:
    Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure
        Fut le trépas du léopard:
        Il apprit alors, un peu tard,
    Que, contre les lions, les meilleures barrières
    Sont les petits états des ours et des panthères.


FIN DU TROISIÈME LIVRE.



LIVRE QUATRIÈME.


FABLE PREMIÈRE.

Le Savant et le Fermier.

    Que j'aime les héros dont je conte l'histoire!
    Et qu'à m'occuper d'eux je trouve de douceur!
    J'ignore s'ils pourront m'acquérir de la gloire,
        Mais je sais qu'ils font mon bonheur.
    Avec les animaux je veux passer ma vie;
        Ils sont si bonne compagnie!
    Je conviens cependant, et c'est avec douleur,
        Que tous n'ont pas le même coeur.
    Plusieurs que l'on connaît, sans qu'ici je les nomme,
        De nos vices ont bonne part:
    Mais je les trouve encor moins dangereux que l'homme;
    Et, fripon pour fripon, je préfère un renard.
        C'est ainsi que pensait un sage,
        Un bon fermier de mon pays.
    Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage
    On venait écouter et suivre ses avis.
    Chaque mot qu'il disait était une sentence.
    Son exemple sur-tout aidait son éloquence;
    Et, lorsqu'environné de ses quarante enfans,
        Fils, petit-fils, brus, gendres, filles,
    Il jugeait les procès ou réglait les familles,
    Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs.
    Je me souviens qu'un jour dans son champêtre asile
        Il vint un savant de la ville
    Qui dit au bon vieillard: Mon père, enseignez-moi
        Dans quel auteur, dans quel ouvrage,
        Vous apprîtes l'art d'être sage.
    Chez quelle nation, à la cour de quel roi,
        Avez-vous été, comme Ulysse,
        Prendre des leçons de justice?
    Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi?
    Avez-vous embrassé la secte d'Épicure,
    Celle de Pythagore ou du divin Platon?
    De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom,
    Répondit le vieillard: mon livre est la nature;
        Et mon unique précepteur,
              C'est mon coeur.
    Je vois les animaux, j'y trouve le modèle
        Des vertus que je dois chérir:
    La colombe m'apprit à devenir fidèle;
    En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir;
        Mes boeufs m'enseignent la constance,
    Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance;
        Et si j'avais besoin d'avis
        Pour aimer mes filles, mes fils,
    La poule et ses poussins me serviraient d'exemple.
    Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple
    M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir.
    Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir,
    J'aime et je suis aimé, mon ame est tendre et pure,
        Et, toujours selon ma mesure,
        Ma raison sait régler mes voeux:
        J'observe et je suis la nature,
        C'est mon secret pour être heureux.


FABLE II.

L'Écureuil, le Chien et le Renard.

    Un gentil écureuil était le camarade,
        Le tendre ami d'un beau danois.
    Un jour qu'ils voyageaient comme Oreste et Pylade,
        La nuit les surprit dans un bois.
    En ce lieu point d'auberge; ils eurent de la peine
        A trouver où se bien coucher.
    Enfin le chien se mit dans le creux d'un vieux chêne,
    Et l'écureuil plus haut grimpa pour se nicher.
        Vers minuit, c'est l'heure des crimes,
        Long temps après que nos amis,
    En se disant bon soir, se furent endormis,
    Voici qu'un vieux renard, affamé de victimes,
    Arrive au pied de l'arbre; et, levant le museau,
        Voit l'écureuil sur un rameau.
    Il le mange des yeux, humecte de sa langue
    Ses lèvres, qui de sang brûlent de s'abreuver.
    Mais jusqu'à l'écureuil il ne peut arriver;
        Il faut donc, par une harangue,
    L'engager à descendre; et voici son discours:
        Ami, pardonnez, je vous prie,
    Si de votre sommeil j'ose troubler le cours:
    Mais le pieux transport dont mon ame est remplie
    Ne peut se contenir; je suis votre cousin
              Germain;
    Votre mère était soeur de feu mon digne père.
    Cet honnête homme, hélas! à son heure dernière,
    M'a tant recommandé de chercher son neveu,
        Pour lui donner moitié du peu
    Qu'il m'a laissé de bien! Venez donc, mon cher frère,
        Venez, par un embrassement,
    Combler le doux plaisir que mon ame ressent.
    Si je pouvais monter jusqu'aux lieux où vous êtes,
    Oh! j'y serais déjà, soyez-en bien certain.
        Les écureuils ne sont pas bêtes,
        Et le mien était fort malin.
        Il reconnaît le patelin,
    Et répond d'un ton doux: Je meurs d'impatience
        De vous embrasser, mon cousin;
    Je descends: mais, pour mieux lier la connaissance,
    Je veux vous présenter mon plus fidèle ami,
    Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance;
    Il dort dans ce trou-là: frappez un peu; je pense
    Que vous serez charmé de le connaître aussi.
        Aussitôt maître renard frappe,
    Croyant en manger deux: mais le fidèle chien
        S'élance de l'arbre, le happe,
        Et vous l'étrangle bel et bien.

    Ceci prouve deux points: d'abord, qu'il est utile
    Dans la douce amitié de placer son bonheur;
    Puis, qu'avec de l'esprit, il est souvent facile
    Au piége qu'il nous tend de surprendre un trompeur.


FABLE III.

Le Perroquet.

    Un gros perroquet gris, échappé de sa cage,
        Vint s'établir dans un bocage;
    Et là, prenant le ton de nos faux connaisseurs,
    Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance,
    Au chant du rossignol il trouvait des longueurs,
        Critiquait sur-tout sa cadence.
    Le linot, selon lui, ne savait pas chanter;
    La fauvette aurait fait quelque chose peut-être,
        Si de bonne heure il eût été son maître,
        Et qu'elle eût voulu profiter.
    Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire;
    Et, dès qu'ils commençaient leurs joyeuses chansons,
    Par des coups de sifflet répondant à leurs sons,
        Le perroquet les faisait taire.
    Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois
    Viennent lui dire un jour: Mais parlez donc, beau sire,
    Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire;
    Sans doute vous avez une brillante voix,
        Daignez chanter pour nous instruire.
        Le perroquet, dans l'embarras,
    Se gratte un peu la tête, et finit par leur dire:
    Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas.


FABLE IV.

L'Habit d'Arlequin.

    Vous connaissez ce quai nommé de la Féraille,
    Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs:
    A mes fables souvent c'est là que je travaille;
    J'y vois des animaux, et j'observe leurs moeurs.
    Un jour de mardi-gras j'étais à la fenêtre
        D'un oiseleur de mes amis,
        Quand sur le quai je vis paraître
    Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis,
    Qui, la batte à la main, d'une grace légère,
    Courait après un masque en habit de bergère.
    Le peuple applaudissait par des ris, par des cris.
        Tout près de moi, dans une cage,
    Trois oiseaux étrangers de différent plumage,
        Perruche, cardinal, serin,
        Regardaient aussi l'arlequin.
    La perruche disait: J'aime peu son visage;
    Mais son charmant habit n'eut jamais son égal;
    Il est d'un si beau vert! Vert! dit le cardinal:
        Vous n'y voyez donc pas, ma chère?
        L'habit est rouge assurément;
        Voilà ce qui le rend charmant.
        Oh! pour celui-là, mon compère,
    Répondit le serin, vous n'avez pas raison,
        Car l'habit est jaune citron;
    Et c'est ce jaune-là qui fait tout son mérite.
    --Il est vert.--Il est jaune.--Il est rouge, morbleu!
        Interrompt chacun avec feu;
        Et déjà le trio s'irrite.
    Amis, appaisez-vous, leur crie un bon pivert;
        L'habit est jaune, rouge et vert.
    Cela vous surprend fort, voici tout le mystère:
    Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir,
    Mais qui d'un seul côté regardent une affaire,
        Chacun de vous ne veut y voir
        Que la couleur qui sait lui plaire.


FABLE V.

Le Hibou et le Pigeon.

    Que mon sort est affreux! s'écriait un hibou:
    Vieux, infirme, souffrant, accablé de misère,
        Je suis isolé sur la terre,
    Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou
    Consoler un moment ma douleur solitaire.
        Un pigeon entendit ces mots,
        Et courut auprès du malade:
        Hélas! mon pauvre camarade,
        Lui dit-il, je plains bien vos maux.
    Mais je ne comprends pas qu'un hibou de votre âge
        Soit sans épouse, sans parens,
        Sans enfans ou petits-enfans.
    N'avez-vous point serré les noeuds du mariage
        Pendant le cours de vos beaux ans?
    Le hibou répondit: Non vraiment, mon cher frère:
        Me marier! Et pourquoi faire?
        J'en connaissais trop le danger.
    Vouliez-vous que je prisse une jeune chouette
        Bien étourdie et bien coquette,
    Qui me trahît sans cesse ou me fît enrager;
    Qui me donnât des fils d'un méchant caractère,
        Ingrats, menteurs, mauvais sujets,
    Desirant en secret le trépas de leur père?
        Car c'est ainsi qu'ils sont tous faits.
        Pour des parens, je n'en ai guère,
    Et ne les vis jamais: ils sont durs, exigeans,
        Pour le moindre sujet s'irritent,
        N'aiment que ceux dont ils héritent;
    Encor ne faut-il pas qu'ils attendent long-temps.
    Tout frère ou tout cousin nous déteste et nous pille.
        Je ne suis pas de votre avis,
    Répondit le pigeon. Mais parlons des amis;
        Des orphelins c'est la famille:
    Vous avez dû près d'eux trouver quelques douceurs.
        --Les amis! ils sont tous trompeurs.
    J'ai connu deux hibous qui tendrement s'aimèrent
        Pendant quinze ans, et, certain jour,
        Pour une souris s'égorgèrent.
    Je crois à l'amitié moins encor qu'à l'amour.
        --Mais ainsi, Dieu me le pardonne!
        Vous n'avez donc aimé personne?
        --Ma foi, non, soit dit entre nous.
    --En ce cas-là, mon cher, de quoi vous plaignez-vous?


FABLE VI.

Le Vipère et la Sangsue.

    La vipère disait un jour à la sangsue:
        Que notre sort est différent!
    On vous cherche, on me fuit: si l'on peut, on me tue;
        Et vous, aussitôt qu'on vous prend,
        Loin de craindre votre blessure,
        L'homme vous donne de son sang
        Une ample et bonne nourriture:
    Cependant vous et moi faisons même piqûre.
        La citoyenne de l'étang
        Répond: Oh que nenni, ma chère,
    La vôtre fait du mal, la mienne est salutaire.
    Par moi plus d'un malade obtient sa guérison.
    Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle.
    Entre nous deux, je crois, la différence est belle:
        Je suis remède, et vous poison.

        Cette fable aisément s'explique:
        C'est la satire et la critique.


FABLE VII.

Le Pacha et le Dervis.

    Un arabe, à Marseille autrefois, m'a conté
        Qu'un pacha turc dans sa patrie
    Vint porter certain jour un coffret cacheté
    Au plus sage dervis qui fût en Arabie.
    Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis,
        Des diamans d'un très-grand prix:
        C'est un présent que je veux faire
        A l'homme que tu jugeras
        Être le plus fou de la terre.
        Cherche bien, tu le trouveras.
    Muni de son coffret, notre bon solitaire
    S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin
              D'aller loin?
    L'embarras de choisir était sa grande affaire:
    Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts
        Se présenter à ses regards.
        Notre pauvre dépositaire
    Pour l'offrir à chacun saisissait le coffret:
        Mais un pressentiment secret
        Lui conseillait de n'en rien faire,
        L'assurait qu'il trouverait mieux.
        Errant ainsi de lieux en lieux,
        Embarrassé de son message,
        Enfin, après un long voyage,
    Notre homme et le coffret arrivent un matin
        Dans la ville de Constantin.
        Il trouve tout le peuple en joie:
    Que s'est-il donc passé? Rien, lui dit un iman;
    C'est notre grand visir que le sultan envoie,
        Au moyen d'un lacet de soie,
        Porter au prophète un firman.
    Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires;
        Et, comme ce sont des misères,
    Notre empereur souvent lui donne ce plaisir.
    --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau visir
    Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe.
    Le dervis, à ces mots, court, traverse la place,
    Arrive, et reconnaît le pacha son ami.
        Bon! te voilà! dit celui-ci:
    Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie:
    J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir.
        Aujourd'hui ma course est finie;
        Daignez l'accepter, grand visir.


FABLE VIII.

Le Laboureur de Castille.

    Le plus aimé des rois est toujours le plus fort.
        En vain la fortune l'accable;
    En vain mille ennemis, ligués avec le sort,
    Semblent lui présager sa perte inévitable:
    L'amour de ses sujets, colonne inébranlable,
        Rend inutiles leurs efforts.

    Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur même,
    Philippe, sans argent, sans troupes, sans crédit,
        Chassé par l'anglais de Madrid,
        Croyait perdu son diadême.
    Il fuyait presque seul, déplorant son malheur:
    Tout-à-coup à ses yeux s'offre un vieux laboureur,
    Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie
    Ses enfans et son roi, sa femme et sa patrie,
    Parlant peu de vertu, la pratiquant beaucoup,
    Riche, et pourtant aimé, cité dans les Castilles
        Comme l'exemple des familles.
        Son habit, filé par ses filles,
        Était ceint d'une peau de loup.
    Sous un large chapeau, sa tête bien à l'aise
    Faisait voir des yeux vifs et des traits basanés,
        Et ses moustaches de son nez
        Descendaient jusque sur sa fraise.
    Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux.
    Un mulet chargé d'or était au milieu d'eux.
        Cet homme, dans cet équipage,
    Devant le roi s'arrête, et lui dit: Où vas-tu?
        Un revers t'a-t-il abattu?
    Vainement l'archiduc a sur toi l'avantage;
    C'est toi qui régneras, car c'est toi qu'on chérit.
        Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid?
    Notre amour t'est resté, nos corps sont tes murailles;
    Nous périrons pour toi dans les champs de l'honneur.
        Le hasard gagne les batailles;
    Mais il faut des vertus pour gagner notre coeur.
    Tu l'as, tu régneras. Notre argent, notre vie,
    Tout est à toi, prends tout. Graces à quarante ans
        De travail et d'économie,
    Je peux t'offrir cet or. Voici mes douze enfans,
    Voilà douze soldats: malgré mes cheveux blancs,
    Je ferai le treizième: et, la guerre finie,
    Lorsque tes généraux, tes officiers, tes grands,
    Viendront te demander, pour prix de leurs services,
        Des biens, des honneurs, des rubans,
    Nous ne demanderons que repos et justice:
    C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens,
    Nous fournissons au roi du sang et des richesses;
        Mais, loin de briguer ses largesses,
        Moins il donne et plus nous l'aimons.
    Quand tu seras heureux, nous fuirons ta présence,
        Nous te bénirons en silence:
        On t'a vaincu, nous te cherchons.
    Il dit, tombe à genoux. D'une main paternelle
    Philippe le relève en poussant des sanglots;
    Il presse dans ses bras ce sujet si fidèle,
    Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots.
        Bientôt, selon la prophétie
    Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur,
        Et sur le trône d'Ibérie
        N'oublia point le laboureur.


FABLE IX.

La Fauvette et le Rossignol.

        Une fauvette, dont la voix
    Enchantait les échos par sa douceur extrême,
    Espéra surpasser le rossignol lui-même,
    Et lui fit un défi. L'on choisit dans le bois
    Un lieu propre au combat: les juges se placèrent;
        C'étaient le linot, le serin,
        Le rouge-gorge et le tarin.
    Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent.
    Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons
    Furent gardes du camp; le merle était trompette,
    Il donne le signal. Aussitôt la fauvette
        Fait entendre les plus doux sons;
        Avec adresse elle varie
    De ses accens filés la touchante harmonie,
    Et ravit tous les coeurs par ses tendres chansons.
    L'assemblée applaudit. Bientôt on fait silence;
        Alors le rossignol commence:
        Trois accords purs, égaux, brillans,
    Que termine une juste et parfaite cadence,
        Sont le prélude de ses chants;
        Ensuite son gosier flexible,
    Parcourant sans effort tous les tons de sa voix,
    Tantôt vif et pressé, tantôt lent et sensible,
        Étonne et ravit à la fois.
    Les juges cependant demeuraient en balance.
    Le linot, le serin, de la fauvette amis,
        Ne voulaient point donner de prix:
    Les autres disputaient. L'assemblée en silence
        Écoutait leurs doctes avis,
    Lorsqu'un geai s'écria: Victoire à la fauvette!
        Ce mot décida sa défaite:
        Pour le rossignol aussitôt
    L'aréopage ailé tout d'une voix s'explique.

        Ainsi le suffrage d'un sot
        Fait plus de mal que sa critique.


FABLE X.

L'Avare et son Fils.

        Par je ne sais quelle aventure,
    Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter,
        Au marché courut acheter
        Des pommes pour sa nourriture.
        Dans son armoire il les porta,
        Les compta, rangea, recompta,
    Ferma les doubles tours de sa double serrure,
        Et chaque jour les visita.
        Ce malheureux, dans sa folie,
        Les bonnes pommes ménageait;
    Mais lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie,
        En soupirant il la mangeait.
    Son fils, jeune écolier, faisant fort maigre chère,
    Découvrit à la fin les pommes de son père.
    Il attrape les clefs, et va dans ce réduit,
    Suivi de deux amis d'excellent appétit.
    Or vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent,
        Et combien de pommes périrent.
        L'avare arrive en ce moment,
        De douleur, d'effroi palpitant:
    Mes pommes! criait-il: coquins, il faut les rendre,
        Ou je vais tous vous faire pendre.
    Mon père, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plaît;
        Nous sommes d'honnêtes personnes:
        Et quel tort vous avons-nous fait?
        Nous n'avons mangé que les bonnes.


FABLE XI.

Le Courtisan et le dieu Protée.

        On en veut trop aux courtisans,
    On va criant par-tout qu'à l'état inutiles
    Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles:
        Ce sont discours de médisans.

    J'ai lu, je ne sais où, qu'autrefois en Syrie
    Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie.
        Voici comment: Dans le pays
        La peste avait été portée,
    Et ne devait cesser que quand le dieu Protée
        Dirait là-dessus son avis.
    Ce dieu, comme l'on sait, n'est pas facile à vivre:
    Pour le faire parler il faut long-temps le suivre,
        Près de son antre l'épier,
        Le surprendre, et puis le lier,
        Malgré la figure effrayante
        Qu'il prend et quitte à volonté.
    Certain vieux courtisan, par le roi député,
    Devant le dieu marin tout-à-coup se présente:
        Celui-ci, surpris, irrité,
    Se change en noir serpent; sa gueule empoisonnée
    Lance et retire un dard messager du trépas,
    Tandis que, dans sa marche oblique et détournée,
    Il glisse sur lui-même et d'un pli fait un pas.
    Le courtisan sourit: Je connais cette allure,
    Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper.
        Il court alors pour l'attraper:
        Mais le dieu change de figure;
    Il devient tour-à-tour loup, singe, lynx, renard.
        Tu veux me vaincre dans mon art,
    Disait le courtisan: mais, depuis mon enfance,
    Plus que ces animaux avide, adroit, rusé,
    Chacun de ces tours-là pour moi se trouve usé.
    Changer d'habit, de moeurs, même de conscience,
        Je ne vois rien là que d'aisé.
        Lors il saisit le dieu, le lie,
    Arrache son oracle, et retourne vainqueur.

        Ce trait nous prouve, ami lecteur,
    Combien un courtisan peut servir la patrie.


FABLE XII.

La Guenon, le Singe et la Noix.

        Une jeune guenon cueillit
        Une noix dans sa coque verte;
    Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah! certe,
        Dit-elle, ma mère mentit
    Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes.
    Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes
    Qui trompent la jeunesse! Au diable soit le fruit!
    Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
        Vîte entre deux cailloux la casse,
        L'épluche, la mange, et lui dit:
        Votre mère eut raison, ma mie:
    Les noix ont fort bon goût; mais il faut les ouvrir.
        Souvenez-vous que, dans la vie,
    Sans un peu de travail on n'a point de plaisir.


FABLE XIII.

Le Lapin et la Sarcelle.

          Unis dès leurs jeunes ans
          D'une amitié fraternelle,
          Un lapin, une sarcelle,
          Vivaient heureux et contens.
    Le terrier du lapin était sur la lisière
        D'un parc bordé d'une rivière.
        Soir et matin nos bons amis,
        Profitant de ce voisinage,
    Tantôt au bord de l'eau, tantôt sous le feuillage,
        L'un chez l'autre étaient réunis.
    Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles,
        Ils n'en trouvaient point de si belles
    Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours.
    Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours.
    Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance;
    Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait;
    Si l'un avait du mal, son ami le sentait;
    Si d'un bien au contraire il goûtait l'espérance,
        Tous deux en jouissaient d'avance.
    Tel était leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux!
    Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle,
    Ne la retrouve plus: inquiet, il l'appelle;
    Personne ne répond à ses cris douloureux.
    Le lapin, de frayeur l'ame toute saisie,
    Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,
        S'incline par-dessus les flots,
    Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie.
    Hélas! s'écriait-il, m'entends-tu? Réponds-moi,
        Ma soeur, ma compagne chérie;
        Ne prolonge pas mon effroi:
    Encor quelques momens, c'en est fait de ma vie;
    J'aime mieux expirer que de trembler pour toi.
        Disant ces mots, il court, il pleure,
        Et, s'avançant le long de l'eau,
        Arrive enfin près du château
        Où le seigneur du lieu demeure.
        Là, notre désolé lapin
        Se trouve au milieu d'un parterre,
        Et voit une grande volière
    Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.
        L'amitié donne du courage.
    Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage,
    Regarde et reconnaît... ô tendresse! ô bonheur!
    La sarcelle: aussitôt il pousse un cri de joie,
    Et, sans perdre de temps à consoler sa soeur,
        De ses quatre pieds il s'emploie
        A creuser un secret chemin
    Pour joindre son amie, et, par ce souterrain,
    Le lapin tout-à-coup entre dans la volière,
    Comme un mineur qui prend une place de guerre.
    Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant.
    Lui court à la sarcelle, il l'entraîne à l'instant
    Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre,
    Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir
              De plaisir.
    Quel moment pour tous deux! Que ne sais-je le peindre
        Comme je saurais le sentir!
    Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre;
    Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin,
    En voyant le dégât commis dans sa volière,
    Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin:
    Mes fusils! mes furets! criait-il en colère.
        Aussitôt fusils et furets
              Sont tout prêts.
    Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,
        Fouillant les terriers, les broussailles;
    Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas:
    Les rivages du Styx sont bordés de leurs manes;
        Dans le funeste jour de Cannes
        On mit moins de romains à bas.
    La nuit vient; tant de sang n'a point éteint la rage
    Du seigneur, qui remet au lendemain matin
        La fin de l'horrible carnage.
        Pendant ce temps, notre lapin,
    Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle,
        Attendait, en tremblant, la mort,
    Mais conjurait sa soeur de fuir à l'autre bord
    Pour ne pas mourir devant elle.
    Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau;
    Nous séparer serait la mort la plus cruelle.
        Ah! si tu pouvais passer l'eau!
    Pourquoi pas? Attends-moi... La sarcelle le quitte,
        Et revient traînant un vieux nid
    Laissé par des canards: elle l'emplit bien vîte
    De feuilles de roseau, les presse, les unit
    Des pieds, du bec; en forme un batelet capable
        De supporter un lourd fardeau;
        Puis elle attache à ce vaisseau
        Un brin de jonc qui servira de cable.
        Cela fait, et le bâtiment
    Mis à l'eau, le lapin entre tout doucement
    Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière,
    Tandis que devant lui la sarcelle nageant
    Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant
        Cette nef à son coeur si chère.
    On aborde, on débarque, et jugez du plaisir!
        Non loin du port on va choisir
    Un asile où, coulant des jours dignes d'envie,
        Nos bons amis, libres, heureux,
        Aimèrent d'autant plus la vie
        Qu'ils se la devaient tous les deux.


FABLE XIV.

Pan et la Fortune.

    Un jeune grand seigneur à des jeux de hasard
        Avait perdu sa dernière pistole,
        Et puis joué sur sa parole;
        Il fallait payer sans retard:
        Les dettes du jeu sont sacrées.
        On peut faire attendre un marchand,
        Un ouvrier, un indigent,
        Qui nous a fourni ses denrées;
    Mais un escroc? l'honneur veut qu'au même moment
        On le paye, et très poliment.
        La loi par eux fut ainsi faite.
    Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette,
        Ordonne une coupe de bois.
        Aussitôt les ormes, les frênes,
    Et les hêtres touffus, et les antiques chênes,
        Tombent l'un sur l'autre à la fois.
    Les faunes, les sylvains, désertent les bocages;
    Les dryades en pleurs regrettent leurs ombrages;
        Et le dieu Pan, dans sa fureur,
    Instruit que le jeu seul a causé ces ravages,
    S'en prend à la Fortune: O mère du malheur,
        Dit-il, infernale furie,
    Tu troubles à la fois les mortels et les dieux,
    Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie...
        Il parlait, lorsque dans ces lieux
        Tout-à-coup paraît la déesse.
    Calme, dit-elle à Pan, le chagrin qui te presse;
        Je n'ai point causé tes malheurs:
    Même aux jeux de hasard, avec certains joueurs,
        Je ne fais rien.--Qui donc fait tout?--L'adresse.


FABLE XV.

Le Philosophe et le Chat-huant.

    Persécuté, proscrit, chassé de son asile,
    Pour avoir appelé les choses par leur nom,
    Un pauvre philosophe errait de ville en ville,
    Emportant avec lui tous ses biens, sa raison.
    Un jour qu'il méditait sur le fruit de ses veilles,
    C'était dans un grand bois, il voit un chat-huant
        Entouré de geais, de corneilles,
        Qui le harcelaient en criant:
        C'est un coquin, c'est un impie,
        Un ennemi de la patrie;
    Il faut le plumer vif: oui, oui, plumons, plumons,
        Ensuite nous le jugerons.
    Et tous fondaient sur lui; la malheureuse bête,
    Tournant et retournant sa bonne et grosse tête,
    Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons.
    Touché de son malheur, car la philosophie
        Nous rend plus doux et plus humains,
    Notre sage fait fuir la cohorte ennemie,
    Puis dit au chat-huant: pourquoi ces assassins
        En voulaient-ils à votre vie?
    Que leur avez-vous fait? L'oiseau lui répondit:
    Rien du tout, mon seul crime est d'y voir clair la nuit.


FABLE XVI.

Les deux Chauves.

        Un jour deux chauves dans un coin
      Virent briller certain morceau d'ivoire:
    Chacun d'eux veut l'avoir; dispute et coups de poing.
    Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire,
    Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor.
        Un peigne était le beau trésor
        Qu'il eut pour prix de sa victoire.


FABLE XVII.

Le Chat et les Rats.

        Un angora, que sa maîtresse
        Nourrissait de mets délicats,
        Ne faisait plus la guerre aux rats;
    Et les rats, connaissant sa bonté, sa paresse,
    Allaient, trottaient par-tout, et ne se gênaient pas.
    Un jour, dans un grenier retiré, solitaire,
    Où notre chat dormait après un bon festin,
        Plusieurs rats viennent dans le grain
        Prendre leur repas ordinaire.
    L'angora ne bougeait. Alors mes étourdis
    Pensent qu'ils lui font peur; l'orateur de la troupe
        Parle des chats avec mépris.
        On applaudit fort, on s'attroupe,
        On le proclame général.
    Grimpé sur un boisseau qui sert de tribunal:
    Braves amis, dit-il, courons à la vengeance.
    De ce grain désormais nous devons être las,
    Jurons de ne manger désormais que des chats:
    On les dit excellens, nous en ferons bombance.
    A ces mots, partageant son belliqueux transport,
    Chaque nouveau guerrier sur l'angora s'élance,
        Et réveille le chat qui dort.
    Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colère,
        Couche bientôt sur la poussière
        Général, tribuns et soldats.
        Il ne s'échappa que deux rats
    Qui disaient, en fuyant bien vîte à leur tanière:
        Il ne faut point pousser à bout
        L'ennemi le plus débonnaire;
    On perd ce que l'on tient quand on veut gagner tout.


FABLE XVIII.

Le Miroir de la Vérité.

    Dans le beau siècle d'or, quand les premiers humains,
        Au milieu d'une paix profonde,
        Coulaient des jours purs et sereins,
        La Vérité courait le monde
        Avec son miroir dans les mains.
    Chacun s'y regardait, et le miroir sincère
    Retraçait à chacun son plus secret desir
        Sans jamais le faire rougir:
        Temps heureux, qui ne dura guère!
    L'homme devint bientôt méchant et criminel.
        La Vérité s'enfuit au ciel,
    En jetant de dépit son miroir sur la terre.
        Le pauvre miroir se cassa.
    Ses débris, qu'au hasard la chûte dispersa,
        Furent perdus pour le vulgaire.
    Plusieurs siècles après on en connut le prix;
    Et c'est depuis ce temps que l'on voit plus d'un sage
        Chercher avec soin ces débris,
    Les retrouver parfois; mais ils sont si petits,
        Que personne n'en fait usage.
        Hélas! le sage le premier
        Ne s'y voit jamais tout entier.


FABLE XIX.

Les deux Paysans et le Nuage.

        Guillot, disait un jour Lucas
        D'une voix triste et lamentable,
        Ne vois-tu pas venir là bas
    Ce gros nuage noir? C'est la marque effroyable
    Du plus grand des malheurs. Pourquoi? répond Guillot.
    --Pourquoi? Regarde donc: ou je ne suis qu'un sot,
        Ou ce nuage est de la grêle
    Qui va tout abymer; vigne, avoine, froment,
        Toute la récolte nouvelle
        Sera détruite en un moment.
    Il ne restera rien, le village en ruine
        Dans trois mois aura la famine,
    Puis la peste viendra, puis nous périrons tous.
    La peste! dit Guillot: doucement, calmez-vous;
        Je ne vois point cela, compère:
    Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment,
        C'est que je vois tout le contraire;
        Car ce nuage assurément
    Ne porte point de grêle, il porte de la pluie.
        La terre est sèche dès long-temps,
        Il va bien arroser nos champs;
    Toute notre récolte en doit être embellie.
        Nous aurons le double de foin,
    Moitié plus de froment, de raisins abondance;
        Nous serons tous dans l'opulence,
    Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin.
    C'est bien voir que cela! dit Lucas en colère.
    Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot.
    --Oh! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot;
        Attendons la fin de l'affaire:
    Rira bien qui rira le dernier.--Dieu merci,
        Ce n'est pas moi qui pleure ici.
    Ils s'échauffaient tous deux; déjà, dans leur furie,
    Ils allaient se gourmer, lorsqu'un souffle de vent
    Emporta loin de là le nuage effrayant:
        Ils n'eurent ni grêle ni pluie.


FABLE XX.

Don Quichotte.

    Contraint de renoncer à la chevalerie,
    Don Quichotte voulut, pour se dédommager,
        Mener une plus douce vie,
        Et choisit l'état de berger.
    Le voilà donc qui prend panetière et houlette,
    Le petit chapeau rond garni d'un ruban vert
        Sous le menton faisant rosette.
        Jugez de la grace et de l'air
    De ce nouveau Tircis! Sur sa rauque musette
    Il s'essaie à charmer l'écho de ces cantons,
        Achète au boucher deux moutons,
    Prend un roquet galeux, et, dans cet équipage,
    Par l'hiver le plus froid qu'on eût vu de long-temps,
    Dispersant son troupeau sur les rives du Tage,
    Au milieu de la neige il chante le printemps.
    Point de mal jusque-là: chacun, à sa manière,
        Est libre d'avoir du plaisir.
    Mais il vint à passer une grosse vachère;
    Et le pasteur, pressé d'un amoureux desir,
    Court et tombe à ses pieds: O belle Timarette,
    Dit-il, toi que l'on voit parmi tes jeunes soeurs
        Comme le lis parmi les fleurs,
    Cher et cruel objet de ma flamme secrète,
    Abandonne un moment le soin de tes agneaux,
        Viens voir un nid de tourtereaux
        Que j'ai découvert sur ce chêne.
    Je veux te les donner: hélas! c'est tout mon bien.
    Ils sont blancs: leur couleur, Timarette, est la tienne;
    Mais, par malheur pour moi, leur coeur n'est pas le tien.
        A ce discours, la Timarette,
        Dont le vrai nom était Fanchon,
    Ouvre une large bouche, et, d'un oeil fixe et bête,
        Contemple le vieux Céladon;
    Quand un valet de ferme, amoureux de la belle,
    Paraissant tout-à-coup, tombe à coups de bâton
        Sur le berger tendre et fidèle,
        Et vous l'étend sur le gazon.
        Don Quichotte criait: Arrête,
        Pasteur ignorant et brutal:
    Ne sais-tu pas nos lois? Le coeur de Timarette
    Doit devenir le prix d'un combat pastoral;
    Chante, et ne frappe pas. Vainement il l'implore;
    L'autre frappait toujours, et frapperait encore,
    Si l'on n'était venu secourir le berger
        Et l'arracher à sa furie.
        Ainsi guérir d'une folie,
        Bien souvent ce n'est qu'en changer.


FABLE XXI.

Le Voyage.

    Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte,
    Sans songer seulement à demander sa route,
    Aller de chûte en chûte, et, se traînant ainsi,
    Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi;
    Voir sur sa tête alors amasser les nuages,
    Dans un sable mouvant précipiter ses pas,
    Courir, en essuyant orages sur orages,
    Vers un but incertain où l'on n'arrive pas;
    Détrompé vers le soir, chercher une retraite,
    Arriver haletant, se coucher, s'endormir,
    On appelle cela naître, vivre, et mourir.
        La volonté de Dieu soit faite!


FABLE XXII.

* Le Coq Fanfaron.

        Il fait bon battre un glorieux:
    Des revers qu'il éprouve il est toujours joyeux,
    Toujours sa vanité trouve dans sa défaite
        Un moyen d'être satisfaite.

        Un coq, sans force et sans talent,
        Jouissait, on ne sait comment,
        D'une certaine renommée.
    Cela se voit, dit-on, chez la gent emplumée
    Et chez d'autres encore. Insolent comme un sot,
    Notre coq traita mal un poulet de mérite.
        La jeunesse aisément s'irrite;
    Le poulet offensé le provoque aussitôt,
    Et le cou tout gonflé sur lui se précipite.
        Dans l'instant le coq orgueilleux
    Est battu, déplumé, reçoit mainte blessure;
    Et, si l'on n'eût fini ce combat dangereux,
        Sa mort terminait l'aventure.
    Quand le poulet fut loin, le coq, en s'épluchant,
    Disait: Cet enfant-là m'a montré du courage;
        J'ai beaucoup ménagé son âge,
        Mais de lui je suis fort content.
    Un coq, vieux et cassé, témoin de cette histoire,
        La répandit et s'en moqua.
        Notre fanfaron l'attaqua,
    Croyant facilement remporter la victoire.
    Le brave vétéran, de lui trop mal connu,
    En quatre coups de bec lui partage la crête,
    Le dépouille en entier des pieds jusqu'à la tête,
        Et le laisse là presque nu.
        Alors notre coq, sans se plaindre,
    Dit: C'est un bon vieillard, j'en ai bien peu souffert:
        Mais je le trouve encore vert;
    Et, dans son jeune temps, il devait être à craindre.


FIN DU QUATRIÈME LIVRE.



LIVRE CINQUIÈME.


FABLE PREMIÈRE.

Le Berger et le Rossignol.

A M. L'ABBÉ DELILLE.

    O toi, dont la touchante et sublime harmonie
    Charme toujours l'oreille en attachant le coeur,
        Digne rival, souvent vainqueur,
        Du chantre fameux d'Ausonie,
    Delille, ne crains rien, sur mes légers pipeaux
    Je ne viens point ici célébrer tes travaux,
    Ni dans de faibles vers parler de poésie.
        Je sais que l'immortalité
    Qui t'est déjà promise au temple de mémoire
        T'est moins chère que ta gaîté;
    Je sais que, méritant tes succès sans y croire,
    Content par caractère et non par vanité,
        Tu te fais pardonner ta gloire
        A force d'amabilité:
    C'est ton secret, aussi je finis ce prologue.
        Mais du moins, lis mon apologue;
    Et si quelque envieux, quelque esprit de travers,
        Outrageant un jour tes beaux vers,
    Te donne assez d'humeur pour t'empêcher d'écrire,
    Je te demande alors de vouloir le relire.

    Dans une belle nuit du charmant mois de mai,
    Un berger contemplait, du haut d'une colline,
    La lune promenant sa lumière argentine
    Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé;
    Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine,
    Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux,
        Et les ruisseaux dans les prairies
        Brisant sur des rives fleuries
        Le cristal de leurs claires eaux.
        Un rossignol, dans le bocage,
    Mêlait ses doux accens à ce calme enchanteur;
    L'écho les répétait, et notre heureux pasteur,
    Transporté de plaisir, écoutait son ramage.
    Mais tout-à-coup l'oiseau finit ses tendres sons.
        En vain le berger le supplie
        De continuer ses chansons.
    Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie;
    Je ne troublerai plus ces paisibles forêts.
        N'entends-tu pas dans ce marais
        Mille grenouilles coassantes
    Qui, par des cris affreux, insultent à mes chants?
    Je cède, et reconnais que mes faibles accens
    Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes.
    Ami, dit le berger, tu vas combler leurs voeux;
    Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux:
    Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes.


FABLE II.

Les deux Lions.

    Sur les bords africains, aux lieux inhabités
    Où le char du soleil roule en brûlant la terre,
    Deux énormes lions, de la soif tourmentés,
    Arrivèrent au pied d'un rocher solitaire.
    Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort
        De quelque naïade expirante.
        Les deux lions courent d'abord
        Au bruit de cette eau murmurante.
    Ils pouvaient boire ensemble; et la fraternité,
    Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire:
        Mais l'orgueil disait le contraire,
        Et l'orgueil fut seul écouté.
    Chacun veut boire seul: d'un oeil plein de colère
        L'un l'autre ils vont se mesurans,
    Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière;
    De leur terrible queue ils se frappent les flancs,
    Et s'attaquent avec de tels rugissemens,
    Qu'à ce bruit dans le fond de leur sombre tanière,
    Les tigres d'alentour vont se cacher tremblans.
        Égaux en vigueur, en courage,
    Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats
    Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage;
        Car les dieux ne s'en mêlaient pas.
    Après une heure ou deux d'efforts et de morsures,
    Nos héros fatigués, déchirés, haletans,
        S'arrêtèrent en même temps.
        Couverts de sang et de blessures,
        N'en pouvant plus, morts à demi,
    Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire:
    Mais, pendant le combat, la source avait tari;
    Ils expirent auprès.

                         Vous lisez votre histoire,
    Malheureux insensés, dont les divisions,
        L'orgueil, les fureurs, la folie,
    Consument en douleurs le moment de la vie.
        Hommes, vous êtes ces lions;
        Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie.


FABLE III.

Le Procès des deux Renards.

        Que je hais cet art de pédant,
        Cette logique captieuse,
    Qui d'une chose claire en fait une douteuse,
    D'un principe erroné tire subtilement
        Une conséquence trompeuse,
        Et raisonne en déraisonnant!
    Les Grecs ont inventé cette belle manière:
    Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire.
    Que Dieu leur donne paix! Il s'agit d'un renard,
    Grand argumentateur, célèbre babillard,
        Et qui montrait la rhétorique.
        Il tenait école publique,
    Avait des écoliers qui payaient en poulets.
    Un d'eux, qu'on destinait à plaider au palais,
    Devait payer son maître à la première cause
        Qu'il gagnerait: ainsi la chose
    Avait été réglée et d'une et d'autre part.
    Son cours étant fini, mon écolier renard
        Intente un procès à son maître,
    Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard
        Tous les deux s'en vont comparaître.
        Monseigneur, disait l'écolier,
    Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer;
        Et cela par votre sentence,
          Puisque par la sentence
        J'aurai droit de ne pas payer.
        Si je perds, nulle est sa créance;
        Car il convient que l'échéance
        N'en devait arriver qu'après
        Le gain de mon premier procès:
    Or, ce procès perdu, je suis quitte, je pense:
        Mon dilemme est certain. Nenni,
        Répondait aussitôt le maître:
    Si vous perdez, payez; la loi l'ordonne ainsi.
        Si vous gagnez, sans plus remettre,
        Payez; car vous avez signé
    Promesse de payer au premier plaids gagné:
    Vous y voilà. Je crois l'argument sans réponse.
    Chacun attend alors que le juge prononce,
        Et l'auditoire s'étonnait
        Qu'il n'y jetât pas son bonnet.
    Le léopard rêveur prit enfin la parole:
    Hors de cour, leur dit-il: défense à l'écolier
        De continuer son métier,
        Au maître de tenir école.


FABLE IV.

La Colombe et son Nourisson.

        Une colombe gémissait
        De ne pouvoir devenir mère:
    Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire
    Pour en venir à bout, rien ne réussissait.
    Un jour, se promenant dans un bois solitaire,
        Elle rencontre en un vieux nid
    Un oeuf abandonné, point trop gros, point petit,
        Semblable aux oeufs de tourterelle.
        Ah! quel bonheur! s'écria-t-elle:
        Je pourrai donc enfin couver,
        Et puis nourrir, puis élever,
    Un enfant qui fera le charme de ma vie!
        Tous les soins qu'il me coûtera,
        Les tourmens qu'il me causera,
    Seront encor des biens pour mon ame ravie:
        Quel plaisir vaut ces soucis-là?
    Cela dit, dans le nid la colombe établie
    Se met à couver l'oeuf, et le couve si bien,
        Qu'elle ne le quitte pour rien,
    Pas même pour manger; l'amour nourrit les mères.
    Après vingt et un jours elle voit naître enfin
    Celui dont elle attend son bonheur, son destin,
        Et ses délices les plus chères.
        De joie elle est prête à mourir;
    Auprès de son petit nuit et jour elle veille,
    L'écoute respirer, le regarde dormir,
        S'épuise pour le mieux nourrir.
        L'enfant chéri vient à merveille,
        Son corps grossit en peu de temps:
        Mais son bec, ses yeux et ses ailes,
        Diffèrent fort des tourterelles;
        La mère les voit ressemblans.
        A bien élever sa jeunesse
    Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse,
    Et sur-tout l'amitié, lui dit à chaque instant:
        Pour être heureux, mon cher enfant,
    Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même,
    Puis quelques bons amis dignes de nous chérir.
    La vertu de la paix nous fait seule jouir;
        Et le secret pour qu'on nous aime,
    C'est d'aimer les premiers, facile et doux plaisir.
        Ainsi parlait la tourterelle,
        Quand, au milieu de sa leçon,
        Un malheureux petit pinson,
    Échappé de son nid, vient s'abattre auprès d'elle.
    Le jeune nourrisson à peine l'apperçoit,
        Qu'il court à lui: sa mère croit
    Que c'est pour le traiter comme ami, comme frère,
        Et pour offrir au voyageur
        Une retraite hospitalière.
    Elle applaudit déjà: mais quelle est sa douleur,
    Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse
    N'entendit que leçons de vertu, de sagesse,
    Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger,
    Et garder, au milieu de l'horrible carnage,
    Ce tranquille sang froid, assuré témoignage
    Que le coeur désormais ne peut se corriger!
        Elle en mourut, la pauvre mère.
    Quel triste prix des soins donnés à cet enfant!
        Mais c'était le fils d'un milan:
        Rien ne change le caractère.


FABLE V.

L'Âne et la Flûte.

        Les sots sont un peuple nombreux,
        Trouvant toutes choses faciles:
    Il faut le leur passer, souvent ils sont heureux;
        Grand motif de se croire habiles.

        Un âne, en broutant ses chardons,
    Regardait un pasteur, jouant, sous le feuillage,
        D'une flûte dont les doux sons
    Attiraient et charmaient les bergers du bocage.
    Cet âne mécontent disait: Ce monde est fou!
        Les voilà tous, bouche béante,
    Admirant un grand sot qui sue et se tourmente
        A souffler dans un petit trou.
    C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire,
    Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici,
        Car je me sens trop en colère.
        Notre âne, en raisonnant ainsi,
    Avance quelques pas, lorsque, sur la fougère,
    Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux
        Par quelque pasteur amoureux,
    Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse,
    Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux;
    Une oreille en avant, lentement il se baisse,
    Applique son naseau sur le pauvre instrument,
    Et souffle tant qu'il peut. O hasard incroyable!
        Il en sort un son agréable.
        L'âne se croit un grand talent,
    Et, tout joyeux, s'écrie en faisant la culbute:
        Eh! je joue aussi de la flûte!


FABLE VI.

Le Paysan et la Rivière.

    Je veux me corriger, je veux changer de vie,
    Me disait un ami: dans des liens honteux
        Mon ame s'est trop avilie;
    J'ai cherché le plaisir, guidé par la folie,
    Et mon coeur n'a trouvé que le remords affreux.
    C'en est fait, je renonce à l'indigne maîtresse
    Que j'adorai toujours sans jamais l'estimer;
    Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse,
        Eh bien! je vais la réprimer;
        Je vais me retirer du monde;
    Et, calme désormais, libre de tous soucis,
        Dans une retraite profonde,
    Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis.
        Que de fois vous l'avez promis!
        Toujours en vain, lui répondis-je.
    Çà, quand commencez-vous?--Dans huit jours, sûrement.
    --Pourquoi pas aujourd'hui? Ce long retard m'afflige.
        --Oh! je ne puis dans un moment
        Briser une si forte chaîne:
    Il me faut un prétexte; il viendra, j'en réponds.
        Causant ainsi, nous arrivons
        Jusque sur les bords de la Seine;
        Et j'apperçois un paysan
        Assis sur une large pierre,
    Regardant l'eau couler d'un air impatient.
    --L'ami, que fais-tu là?--Monsieur, pour une affaire
    Au village prochain je suis contraint d'aller:
    Je ne vois point de pont pour passer la rivière,
    Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler.

    Mon ami, vous voilà, cet homme est votre image;
    Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours:
    Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage;
        Car cette eau coulera toujours.


FABLE VII.

Jupiter et Minos.

    Mon fils, disait un jour Jupiter à Minos,
        Toi qui juges la race humaine,
    Explique-moi pourquoi l'enfer suffit à peine
    Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos.
    Quel est de la vertu le fatal adversaire
    Qui corrompt à ce point la faible humanité?
    C'est, je crois, l'intérêt.--L'intérêt? Non, mon père.
        --Et qu'est-ce donc?--L'oisiveté.


FABLE VIII.

Le petit Chien.

    La vanité nous rend aussi dupes que sots.

        Je me souviens, à ce propos,
    Qu'au temps jadis, après une sanglante guerre
        Où, malgré les plus beaux exploits,
        Maint lion fut couché par terre,
        L'éléphant régna dans les bois.
        Le vainqueur, politique habile,
        Voulant prévenir désormais
    Jusqu'au moindre sujet de discorde civile,
    De ses vastes états exila pour jamais
    La race des lions, son ancienne ennemie.
    L'édit fut proclamé. Les lions affaiblis,
    Se soumettant au sort qui les avait trahis,
        Abandonnent tous leur patrie.
    Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur coeur
        Et leur courage et leur douleur.
    Un bon vieux petit chien, de la charmante espèce
    De ceux qui vont portant, jusqu'au milieu du dos,
        Une toison tombante à flots,
        Exhalait ainsi sa tristesse:
    Il faut donc vous quitter, ô pénates chéris!
        Un barbare, à l'âge où je suis,
    M'oblige à renoncer aux lieux qui m'ont vu naître.
    Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau,
    Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau,
        Qu'on me refusera peut-être.
    O tyran, tu le veux! allons, il faut partir.
    Un barbet l'entendit: touché de sa misère,
    Quel motif, lui dit-il, peut t'obliger à fuir?
    --Ce qui m'y force? ô ciel! Et cet édit sévère
    Qui nous chasse à jamais de cet heureux canton?...
    --Nous?--Non pas vous, mais moi.--Comment! toi, mon cher frère?
    Qu'as-tu donc de commun...?--Plaisante question!
        Eh! ne suis-je pas un lion?[7]

  [7] La petite espèce de chiens dont on veut parler porte le nom de
    chiens lions.


FABLE IX.

Le Léopard et l'Écureuil.

    Un écureuil sautant, gambadant sur un chêne,
    Manqua sa branche, et vint, par un triste hasard,
        Tomber sur un vieux léopard
        Qui faisait sa méridienne.
    Vous jugez s'il eut peur! En sursaut s'éveillant,
        L'animal irrité se dresse;
        Et l'écureuil, s'agenouillant,
    Tremble et se fait petit aux pieds de son altesse.
        Après l'avoir considéré,
    Le léopard lui dit: Je te donne la vie,
    Mais à condition que de toi je saurai
    Pourquoi cette gaîté, ce bonheur que j'envie,
    Embellissent tes jours, ne te quittent jamais,
        Tandis que moi, roi des forêts,
        Je suis si triste et je m'ennuie.
        Sire, lui répond l'écureuil,
        Je dois à votre bon accueil
        La vérité: mais, pour la dire,
    Sur cet arbre un peu haut je voudrais être assis.
        --Soit, j'y consens: monte.--J'y suis.
        A présent je peux vous instruire.
        Mon grand secret pour être heureux,
        C'est de vivre dans l'innocence:
    L'ignorance du mal fait toute ma science;
    Mon coeur est toujours pur, cela rend bien joyeux.
    Vous ne connaissez pas la volupté suprême
    De dormir sans remords; vous mangez les chevreuils,
    Tandis que je partage à tous les écureuils
    Mes feuilles et mes fruits; vous haïssez, et j'aime:
    Tout est dans ces deux mots. Soyez bien convaincu
    De cette vérité que je tiens de mon père:
    Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu,
    La gaîté vient bientôt de notre caractère.


FABLE X.

Le Prêtre de Jupiter.

          Un prêtre de Jupiter,
          Père de deux grandes filles,
          Toutes deux assez gentilles,
    De bien les marier fit son soin le plus cher.
    Les prêtres de ce temps vivaient de sacrifices,
        Et n'avaient point de bénéfices:
    La dot était fort mince. Un jeune jardinier
    Se présenta pour gendre; on lui donna l'aînée.
        Bientôt après cet hyménée
    La cadette devint la femme d'un potier.
    A quelques jours de là, chaque épouse établie
        Chez son époux, le père va les voir.
        Bonjour, dit-il, je viens savoir
    Si le choix que j'ai fait rend heureuse ta vie,
    S'il ne te manque rien, si je peux y pourvoir.
        Jamais, répond la jardinière,
        Vous ne fîtes meilleure affaire:
    La paix et le bonheur habitent ma maison;
    Je tâche d'être bonne, et mon époux est bon;
        Il sait m'aimer sans jalousie,
        Je l'aime sans coquetterie;
    Aussi tout est plaisir, tout jusqu'à nos travaux;
    Nous ne desirons rien, sinon qu'un peu de pluie
        Fasse pousser nos artichaux.
    --C'est là tout?--Oui vraiment.--Tu seras satisfaite,
    Dit le vieillard: demain je célèbre la fête
        De Jupiter; je lui dirai deux mots.
        Adieu, ma fille.--Adieu, mon père.
    Le prêtre de ce pas s'en va chez la potière
        L'interroger, comme sa soeur,
        Sur son mari, sur son bonheur.
    Oh! répond celle-ci, dans mon petit ménage,
        Le travail, l'amour, la santé,
        Tout va fort bien, en vérité;
    Nous ne pouvons suffire à la vente, à l'ouvrage:
    Notre unique desir serait que le soleil
    Nous montrât plus souvent son visage vermeil
        Pour sécher notre poterie.
        Vous, pontife du dieu de l'air,
    Obtenez-nous cela, mon père, je vous prie;
        Parlez pour nous à Jupiter.
        --Très-volontiers, ma chère amie:
    Mais je ne sais comment accorder mes enfans;
        Tu me demandes du beau temps,
        Et ta soeur a besoin de pluie.
    Ma foi, je me tairai, de peur d'être en défaut.
    Jupiter mieux que nous sait bien ce qu'il nous faut;
    Prétendre le guider serait folie extrême:
    Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer.
    L'homme est plus cher aux dieux qu'il ne l'est à lui-même;
        Se soumettre, c'est les prier.


FABLE XI.

Le Crocodile et l'Esturgeon.

    Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfans
        S'amusaient à faire sur l'onde,
    Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchans,
        Les plus beaux ricochets du monde.
    Un crocodile affreux arrive entre deux eaux,
    S'élance tout-à-coup, happe l'un des marmots,
    Qui crie, et disparaît dans sa gueule profonde.
    L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon.
        Un honnête et digne esturgeon,
        Témoin de cette tragédie,
    S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots;
    Mais bientôt il entend le coupable amphibie
        Gémir et pousser des sanglots:
    Le monstre a des remords, dit-il: ô providence!
        Tu venges souvent l'innocence;
        Pourquoi ne la sauves-tu pas?
    Ce scélérat du moins pleure ses attentats;
        L'instant est propice, je pense,
        Pour lui prêcher la pénitence:
    Je m'en vais lui parler. Plein de compassion,
        Notre saint homme d'esturgeon
        Vers le crocodile s'avance:
    Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait;
        Livrez votre ame impitoyable
    Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait,
    Le seul médiateur entre eux et le coupable.
        Malheureux, manger un enfant!
    Mon coeur en a frémi; j'entends gémir le vôtre...
    Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment
        De regret d'avoir manqué l'autre.

        Tel est le remords du méchant.


FABLE XII.

La Chenille.

    Un jour, causant entre eux, différens animaux
        Louaient beaucoup le ver à soie:
    Quel talent, disaient-ils, cet insecte déploie
    En composant ces fils si doux, si fins, si beaux,
        Qui de l'homme font la richesse!
    Tous vantaient son travail, exaltaient son adresse.
    Une chenille seule y trouvait des défauts,
    Aux animaux surpris en faisait la critique;
        Disait des mais et puis des si.
    Un renard s'écria: Messieurs, cela s'explique;
        C'est que madame file aussi.


FABLE XIII.

La Tourterelle et la Fauvette.

        Une fauvette, jeune et belle,
    S'amusait à chanter tant que durait le jour;
        Sa voisine la tourterelle
    Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour.
    Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette;
        Vous perdez vos plus beaux momens:
    Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amans.
    Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette
        Qui peut valoir un doux baiser?
        Je me garderais bien d'oser
    Les comparer, répondit la chanteuse:
        Mais je ne suis point malheureuse,
        J'ai mis mon bonheur dans mes chants.
        A ce discours, la tourterelle,
        En se moquant, s'éloigna d'elle.
      Sans se revoir elles furent dix ans.
    Après ce long espace, un beau jour de printemps,
    Dans la même forêt elles se rencontrèrent.
    L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits;
        Long-temps elles se regardèrent
    Avant que de pouvoir se remettre leurs traits.
        Enfin la fauvette polie
    S'avance la première: Eh! bonjour, mon amie,
    Comment vous portez-vous? Comment vont les amans?
        --Ah! ne m'en parlez pas, ma chère,
      J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans;
      Tout a passé comme une ombre légère.
    J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire...
    O souvenir cruel! ô regrets superflus!
        J'aime encore, on ne m'aime plus.
    J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse:
    Cependant je suis vieille, et je n'ai plus de voix;
    Mais j'aime la musique, et suis encor heureuse
    Lorsque le rossignol fait retentir ces bois.

        La beauté, ce présent céleste,
    Ne peut, sans les talens, échapper à l'ennui:
        La beauté passe, un talent reste,
        On en jouit même en autrui.


FABLE XIV.

Le Charlatan.

      Sur le pont-neuf, entouré de badauds,
      Un charlatan criait à pleine tête:
      Venez, messieurs, accourez faire emplette
        Du grand remède à tous les maux.
          C'est une poudre admirable
        Qui donne de l'esprit aux sots,
    De l'honneur aux frippons, l'innocence aux coupables,
        Aux vieilles femmes des amans,
    Au vieillard amoureux une jeune maîtresse,
        Aux fous le prix de la sagesse,
        Et la science aux ignorans.
        Avec ma poudre, il n'est rien dans la vie
        Dont bientôt on ne vienne à bout;
    Par elle on obtient tout, on sait tout, on fait tout;
        C'est la grande encyclopédie.
    Vîte je m'approchai pour voir ce beau trésor...
        C'était un peu de poudre d'or.


FABLE XV.

La Sauterelle.

        C'en est fait, je quitte le monde;
    Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux
    Des crimes, des horreurs, dont sont blessés mes yeux.
        Dans une retraite profonde,
        Loin des vices, loin des abus,
    Je passerai mes jours doucement à maudire
        Les méchans de moi trop connus.
        Seule ici bas j'ai des vertus:
    Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire,
    Tout l'univers m'en veut; homme, enfans, animaux,
        Jusqu'au plus petit des oiseaux,
        Tous sont occupés de me nuire.
    Eh! qu'ai-je fait pourtant?... Que du bien. Les ingrats!
    Ils me regretteront, mais après mon trépas.
    Ainsi se lamentait certaine sauterelle,
        Hypocondre et n'estimant qu'elle.
        Où prenez-vous cela, ma soeur?
        Lui dit une de ses compagnes:
    Quoi! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes
    En broutant de ces prés la douce et tendre fleur,
    Sans vous embarrasser des affaires du monde?
        Je sais qu'en travers il abonde:
    Il fut ainsi toujours, et toujours il sera;
    Ce que vous en direz grand'chose n'y fera.
    D'ailleurs où vit-on mieux? Quant à votre colère
    Contre ces ennemis qui n'en veulent qu'à vous,
        Je pense, ma soeur, entre nous,
        Que c'est peut-être une chimère,
    Et que l'orgueil souvent donne ces visions.
    Dédaignant de répondre à ces sottes raisons;
    La sauterelle part, et sort de la prairie,
              Sa patrie.
    Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas.
    Alors elle se croit au bout de l'hémisphère,
    Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux états;
        Elle admire ces beaux climats,
    Salue avec respect cette rive étrangère.
        Près de là, des épis nombreux
    Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre,
    Ondoyans et pressés se balançaient entre eux.
        Ah! que voilà bien mon affaire!
    Dit-elle avec transport, dans ces sombres taillis
    Je trouverai sans doute un désert solitaire;
    C'est un asile sûr contre mes ennemis.
    La voilà dans le blé. Mais dès l'aube suivante,
        Voici venir les moissonneurs.
        Leur troupe nombreuse et bruyante
    S'étend en demi-cercle; et, parmi les clameurs,
        Les ris, les chants des jeunes filles,
    Les épis entassés tombent sous les faucilles,
    La terre se découvre, et les bleds abattus
        Laissent voir les sillons tout nus.
    Pour le coup, s'écriait la triste sauterelle,
    Voilà qui prouve bien la haine universelle
    Qui par-tout me poursuit: à peine en ce pays
    A-t-on su que j'étais, qu'un peuple d'ennemis
        S'en vient pour chercher sa victime.
        Dans la fureur qui les anime,
    Employant contre moi les plus affreux moyens,
    De peur que je n'échappe, ils ravagent leurs biens:
    Ils y mettraient le feu, s'il était nécessaire.
    Eh! messieurs, me voilà, dit-elle en se montrant;
        Finissez un travail si grand,
        Je me livre à votre colère.
        Un moissonneur, dans ce moment,
    Par hasard la distingue; il se baisse, la prend,
    Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie:
        Va manger, ma petite amie.


FABLE XVI.

La Guêpe et l'Abeille.

        Dans le calice d'une fleur
        La guêpe un jour voyant l'abeille,
        S'approche en l'appelant sa soeur.
        Ce nom sonne mal à l'oreille
        De l'insecte plein de fierté,
        Qui lui répond: Nous soeurs! Ma mie,
        Depuis quand cette parenté?
        Mais c'est depuis toute la vie,
        Lui dit la guêpe avec courroux:
        Considérez-moi, je vous prie;
        J'ai des ailes tout comme vous,
        Même taille, même corsage;
        Et, s'il vous en faut davantage,
        Nos dards sont aussi ressemblans.
        Il est vrai, répliqua l'abeille,
        Nous avons une arme pareille,
        Mais pour des emplois différens.
        La vôtre sert votre insolence,
        La mienne repousse l'offense;
        Vous provoquez, je me défends.


FABLE XVII.

Le Hérisson et les Lapins.

    Il est certains esprits d'un naturel hargneux
        Qui toujours ont besoin de guerre;
    Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire,
    Et montrent pour cela des talens merveilleux.
        Quant à moi, je les fuis sans cesse,
    Eussent-ils tous les dons et tous les attributs;
    J'y veux de l'indulgence ou de la politesse;
        C'est la parure des vertus.

      Un hérisson, qu'une tracasserie
      Avait forcé de quitter sa patrie,
        Dans un grand terrier de lapins
        Vint porter sa misanthropie.
        Il leur conta ses longs chagrins,
    Contre ses ennemis exhala bien sa bile,
    Et finit par prier les hôtes souterrains
        De vouloir lui donner asile.
        Volontiers, lui dit le doyen:
    Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frères,
    Et nous ne connaissons ni le tien ni le mien;
    Tout est commun ici: nos plus grandes affaires
        Sont d'aller, dès l'aube du jour,
    Brouter le serpolet, jouer sur l'herbe tendre:
    Chacun, pendant ce temps, sentinelle à son tour,
    Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre;
    S'il l'apperçoit, il frappe, et nous voilà blottis.
        Avec nos femmes, nos petits,
        Dans la gaîté, dans la concorde,
    Nous passons les instans que le ciel nous accorde.
        Souvent ils sont prompts à finir;
    Les panneaux, les furets, abrégent notre vie,
        Raison de plus pour en jouir.
    Du moins par l'amitié, l'amour et le plaisir,
    Autant qu'elle a duré nous l'avons embellie:
        Telle est notre philosophie.
    Si cela vous convient, demeurez avec nous,
        Et soyez de la colonie;
    Sinon, faites l'honneur à notre compagnie
    D'accepter à dîner, puis retournez chez vous.
        A ce discours plein de sagesse,
    Le hérisson repart qu'il sera trop heureux
        De passer ses jours avec eux.
        Alors chaque lapin s'empresse
        D'imiter l'honnête doyen
        Et de lui faire politesse.
        Jusques au soir tout alla bien.
    Mais, lorsqu'après souper la troupe réunie
    Se mit à deviser des affaires du temps,
        Le hérisson de ses piquans
    Blesse un jeune lapin. Doucement, je vous prie,
        Lui dit le père de l'enfant.
        Le hérisson, se retournant,
    En pique deux, puis trois, et puis un quatrième.
    On murmure, on se fâche, on l'entoure en grondant.
    Messieurs, s'écria-t-il, mon regret est extrême;
    Il faut me le passer, je suis ainsi bâti,
        Et je ne puis pas me refondre.
    Ma foi, dit le doyen, en ce cas, mon ami,
        Tu peux aller te faire tondre.


FABLE XVIII.

Le Milan et le Pigeon.

        Un milan plumait un pigeon,
        Et lui disait: Méchante bête,
       Je te connais, je sais l'aversion
    Qu'ont pour moi tes pareils; te voilà ma conquête!
    Il est des dieux vengeurs. Hélas! je le voudrais,
    Répondit le pigeon. O comble des forfaits!
    S'écria le milan, quoi! ton audace impie
        Ose douter qu'il soit des dieux?
    J'allais te pardonner; mais, pour ce doute affreux,
        Scélérat, je te sacrifie.


FABLE XIX.

Le Chien coupable.

        Mon frère, sais-tu la nouvelle?
    Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modèle,
    Si redouté des loups, si soumis au berger,
        Mouflar vient, dit-on, de manger
    Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère,
    Et puis sur le berger s'est jeté furieux.
        --Serait-il vrai?--Très vrai, mon frère.
        --A qui donc se fier, grands dieux!
    C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine;
        Et la nouvelle était certaine.
        Mouflar, sur le fait même pris,
        N'attendait plus que le supplice,
    Et le fermier voulait qu'une prompte justice
        Effrayât les chiens du pays.
        La procédure en un jour est finie.
    Mille témoins pour un déposent l'attentat:
    Recolés, confrontés, aucun d'eux ne varie;
    Mouflar est convaincu du triple assassinat:
    Mouflar recevra donc deux balles dans la tête
        Sur le lieu même du délit.
        A son supplice qui s'apprête
        Toute la ferme se rendit.
    Les agneaux de Mouflar demandèrent la grace;
    Elle fut refusée. On leur fit prendre place:
        Les chiens se rangèrent près d'eux,
    Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse,
    Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux.
    Tout le monde attendait dans un profond silence.
    Mouflar paraît bientôt, conduit par deux pasteurs:
    Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs,
        Il harangue ainsi l'assistance:
    O vous, qu'en ce moment je n'ose et je ne puis
    Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis,
        Témoins de mon heure dernière,
    Voyez où peut conduire un coupable desir!
    De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière,
        Un faux pas m'en a fait sortir.
    Apprenez mes forfaits. Au lever de l'aurore,
    Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau;
        Un loup vient, emporte un agneau,
        Et tout en fuyant le dévore.
    Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin,
        Vient m'attaquer: je le terrasse,
        Et je l'étrangle sur la place.
    C'était bien jusque-là: mais, pressé par la faim,
    De l'agneau dévoré je regarde le reste,
    J'hésite, je balance... A la fin, cependant,
        J'y porte une coupable dent:
    Voilà de mes malheurs l'origine funeste.
        La brebis vient dans cet instant,
        Elle jette des cris de mère...
    La tête m'a tourné, j'ai craint que la brebis
    Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils;
        Et, pour la forcer à se taire,
        Je l'égorge dans ma colère.
    Le berger accourait armé de son bâton.
        N'espérant plus aucun pardon,
    Je me jette sur lui: mais bientôt on m'enchaîne,
        Et me voici prêt à subir
        De mes crimes la juste peine.
    Apprenez tous du moins, en me voyant mourir,
        Que la plus légère injustice
    Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
        Et que, dans le chemin du vice,
        On est au fond du précipice,
        Dès qu'on met un pied sur le bord.


FABLE XX.

L'Auteur et les souris.

    Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits
        Étaient rongés par les souris.
        Il avait beau changer d'armoire,
        Avoir tous les piéges à rats,
            Et de bons chats;
    Rien n'y faisait; prose, vers, drame, histoire,
    Tout était entamé; les maudites souris
    Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire,
        Ou le récit d'une victoire,
        Qu'un petit bouquet à Cloris,
    Notre homme au désespoir, et, l'on peut bien m'en croire,
    Pour y mettre un auteur peu de chose suffit,
    Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire;
        Puis, dans sa colère, il écrit.
    Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent,
            Et crevèrent.

    C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison.
    Je suis loin de le croire: il n'est point de volume
        Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon;
        Et l'on déshonore sa plume
        En la trempant dans du poison.


FABLE XXI.

* L'Aigle et le Hibou.

A DUCIS.

        L'oiseau qui porte le tonnerre,
    Disgracié, banni du céleste séjour,
        Par une cabale de cour,
        S'en vint habiter sur la terre:
    Il errait dans les bois, songeant à son malheur,
        Triste, dégoûté de la vie,
        Malade de la maladie
        Que laisse après soi la grandeur.
        Un vieux hibou, du creux d'un hêtre,
    L'entend gémir, se met à sa fenêtre,
    Et lui prouve bientôt que la félicité
    Consiste dans trois points: Travail, paix et santé.
        L'aigle est touché de ce langage:
    Mon frère, répond-il, (les aigles sont polis
    Lorsqu'ils sont malheureux) que je vous trouve sage!
    Combien votre raison, vos excellens avis,
    M'inspirent le desir de vous voir davantage,
        De vous imiter, si je puis!
    Minerve, en vous plaçant sur sa tête divine,
        Connaissait bien tout votre prix;
        C'est avec elle, j'imagine,
        Que vous en avez tant appris.
    Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science;
    Mais je sais me suffire, et j'aime le silence,
    L'obscurité sur-tout. Quand je vois des oiseaux
    Se disputer entr'eux la force, le courage,
    Ou la beauté du chant, ou celle du plumage,
    Je ne me mêle point parmi tant de rivaux,
        Et me tiens dans mon hermitage.
    Si malheureusement, le matin dans le bois,
    Quelqu'étourneau bavard, quelque méchante pie
    M'apperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix
    Appellent de par-tout une troupe étourdie,
        Qui me poursuit et m'injurie:
    Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis,
        Seul, de sang froid et sans colère,
    M'esquivant doucement de taillis en taillis,
    Je regagne à le fin ma retraite si chère.
    Là, solitaire et libre, oubliant tous mes maux,
    Je laisse les soucis, les craintes à la porte;
    Voilà tout mon savoir: _Je m'abstiens, je supporte_;
        La sagesse est dans ces deux mots.
    Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages,
        Tes beaux vers, tes nombreux succès
    Ne sont rien à tes yeux, auprès de cette paix
        Que l'innocence donne aux sages.
    Quand, de l'Eschyle anglais heureux imitateur,
        Je te vois, d'une main hardie,
        Porter sur la scène agrandie
    Les crimes de Machbeth, de Léar le malheur,
    La gloire est un besoin pour ton ame attendrie;
    Mais elle est un fardeau pour ton sensible coeur.
    Seul, au fond d'un désert, au bord d'une onde pure,
    Tu ne veux que ta lyre, un saule et la nature:
        Le vain desir d'être oublié
        T'occupe et te charme sans cesse;
        Ah! souffre au moins que l'amitié
        Trompe en ce seul point ta sagesse.


FABLE XXII.

Le Poisson volant.

    Certain poisson volant, mécontent de son sort,
        Disait à sa vieille grand'mère:
        Je ne sais comment je dois faire
        Pour me préserver de la mort.
    De nos aigles marins je redoute la serre
        Quand je m'élève dans les airs;
        Et les requins me font la guerre
        Quand je me plonge au fond des mers.
    La vieille lui répond: Mon enfant, dans ce monde,
        Lorsqu'on n'est pas aigle ou requin,
    Il faut tout doucement suivre un petit chemin,
    En nageant près de l'air, et volant près de l'onde.


ÉPILOGUE.

        C'est assez, suspendons ma lyre,
        Terminons ici mes travaux:
        Sur nos vices, sur nos défauts,
        J'aurais encor beaucoup à dire;
        Mais un autre le dira mieux.
        Malgré ses efforts plus heureux,
        L'orgueil, l'intérêt, la folie,
        Troublèrent toujours l'univers;
        Vainement la philosophie
        Reproche à l'homme ses travers,
        Elle y perd sa prose et ses vers.
        Laissons, laissons aller le monde
        Comme il lui plaît, comme il l'entend;
        Vivons caché, libre et content,
        Dans une retraite profonde.
        Là, que faut-il pour le bonheur?
        La paix, la douce paix du coeur,
        Le desir vrai qu'on nous oublie,
        Le travail qui sait éloigner
        Tous les fléaux de notre vie,
        Assez de bien pour en donner,
        Et pas assez pour faire envie.


FIN.



TABLE ALPHABÉTIQUE DES FABLES.


    l'Aigle et la Colombe.  Liv. III. Fable 21.
    l'Aigle et le Hibou.  V. 21.
    l'Amour et sa Mère.  III. 19.
    l'Âne et la Flûte.  V. 5.
    le vieux Arbre et le Jardinier.  II. 2.
    l'Auteur et les Souris.  V. 20.
    l'Avare et son Fils.  IV. 10.
    l'Aveugle et le Paralytique.  I. 20.
    les deux Bacheliers.  III. 8.
    la Balance de Minos.  III. 14.
    le Berger et le Rossignol.  V. 1.
    le Boeuf, le Cheval et l'Âne.  I. 2.
    le Bonhomme et le Trésor.  II. 4.
    le Bouvreuil et le Corbeau.  II. 6.
    la Brebis et le Chien.  II. 3.
    le Calife.  I. 8.
    la Carpe et les Carpillons.  I. 7.
    le Charlatan.  V. 14.
    les deux Chats.  II. 9.
    le Chat et la Lunette.  I. 16.
    le Chat et le miroir.  I. 6.
    le Chat et le Moineau.  II. 20
    le Chat et les Rats.  IV. 17.
    le Château de Cartes.  II. 12.
    les deux Chauves.  IV. 16.
    la Chenille.  V. 12.
    le Cheval et le Poulain.  II. 10.
    le petit Chien.  V. 8.
    le Chien coupable.  V. 19.
    le Chien et le Chat.  I. 11.
    la Colombe et son Nourisson.  V. 4.
    le Coq fanfaron.  IV. 22.
    la Coquette et l'Abeille.  I. 13.
    le Crocodile et l'Esturgeon.  V. 11.
    le Courtisan et le dieu Protée.  IV. 11.
    le Danseur de corde et le Balancier.  II. 16.
    le Dervis, la Corneille et le Faucon.  III. 11.
    Don Quichotte.  IV. 20.
    l'Écureuil, le Chien et le Renard.  IV. 2.
    l'Éducation du Lion.  II. 15.
    l'Éléphant blanc.  I. 14.
    l'Enfant et le Dattier.  I. 22.
    l'Enfant et le Miroir.  II. 8.
    les Enfans et les Perdreaux.  III. 12.
    la Fable et la Vérité.  I. 1.
    la Fauvette et le Rossignol.  IV. 9.
    le Grillon.  II. 11.
    la Guenon, le Singe et la Noix.  IV. 12.
    la Guêpe et l'Abeille.  V. 16.
    l'Habit d'Arlequin.  IV. 4.
    Hercule au ciel.  III. 6.
    le Hérisson et les Lapins.  V. 17.
    l'Hermine, le Castor et le Sanglier.  III. 13.
    le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat.  III. 17.
    le Hibou et le Pigeon.  IV. 5.
    les deux Jardiniers.  I. 10.
    le jeune Homme et le Vieillard.  I. 17.
    la jeune Poule et le vieux Renard.  II. 17.
    l'Inondation.  III. 2.
    Jupiter et Minos.  V. 7.
    le Laboureur de Castille.  IV. 8.
    le Lapin et la Sarcelle.  IV. 13.
    le Léopard et l'Écureuil.  V. 9.
    le Lierre et le Thym.  I. 15.
    le Lièvre, ses Amis et les deux Chevreuils.  III. 7.
    le Linot.  II. 22.
    les deux Lions.  V. 2.
    le Lion et le Léopard.  III. 22.
    la Mère, l'Enfant et les Sarigues.  II. 1.
    le Milan et le Pigeon.  V. 18.
    le Miroir de la Vérité.  IV. 18.
    la Mort.  I. 9.
    Myson.  II. 19.
    le Pacha et le Dervis.  IV. 7.
    le Paon et la Fortune.  IV. 14.
    Pandore.  I. 21.
    le Paon, les deux Oisons et le Plongeon.  III. 16.
    le Parricide.  III. 18.
    les deux Paysans et le Nuage.  IV. 19.
    le Paysan et la Rivière.  V. 6.
    le Perroquet Confiant.  III. 20.
    le Perroquet.  IV. 3.
    les deux Persans.  II. 18.
    le Phénix.  II. 13.
    le Philosophe et le Chat-huant.  IV. 15.
    la Pie et la Colombe.  II. 14.
    le Poisson volant.  V. 22.
    le Prêtre de Jupiter.  V. 10.
    le Procès des deux Renards.  V. 3.
    le Renard déguisé.  III. 10.
    le Renard qui prêche.  III. 15.
    le Rhinocéros et le Dromadaire.  III. 4.
    le Roi Alphonse.  III. 9.
    le Roi et les deux Bergers.  I. 3.
    le Roi de Perse.  II. 21.
    le Rossignol et le Paon.  III. 5.
    le Rossignol et le Prince.  I. 19.
    le Sanglier et les Rossignols.  III. 3.
    la Sauterelle.  V. 15.
    le Savant et le Fermier.  IV. 1.
    les Singes et le Léopard.  III. 1.
    le Singe qui montre la Lanterne magique.  II. 7.
    les Serins et le Chardonneret.  I. 5.
    la Taupe et les Lapins.  I. 18.
    la Tourterelle et la Fauvette.  V. 13.
    le Troupeau de Colas.  II. 5.
    le Vacher et le Garde-chasse.  I. 12.
    la Vipère et la Sangsue.  IV. 6.
    le Voyage.  IV. 21.
    les deux Voyageurs.  I. 4.


FIN DE LA TABLE.





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